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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les Jeunes-France: romans goguenards ; suivis de Contes humoristiques - -Author: Théophile Gautier - -Release Date: September 19, 2020 [EBook #63244] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JEUNES-FRANCE: ROMANS GOGUENARDS *** - - - - -Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - - - - - THÉOPHILE GAUTIER - - LES - JEUNES-FRANCE - - ROMANS GOGUENARDS - - Moins un homme qui pense - Qu'un boeuf qui rumine. - - Angola. - - SUIVIS DE - CONTES HUMORISTIQUES - - PARIS - CHARPENTIER ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS - 28, QUAI DU LOUVRE, 28 - - 1875 - Tous droits réservés - - - - -Il a été tiré 50 exemplaires numérotés, sur papier de Hollande. - -Prix: 7 francs. - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - -DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - -à 3 fr. 50 chaque volume - - PREMIÈRES POÉSIES (Albertus.--La Comédie de la mort, etc.) 1 vol. - MADEMOISELLE DE MAUPIN 1 vol. - LE CAPITAINE FRACASSE 2 vol. - LE ROMAN DE LA MOMIE. Nouvelle édition 1 vol. - SPIRITE, nouvelle fantastique 1 vol. - VOYAGE EN RUSSIE 2 vol. - VOYAGE EN ESPAGNE (Tras los montes) 1 vol. - ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.) 1 vol. - NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc.) 1 vol. - TABLEAUX DE SIÉGE.--Paris, 1870-1871 1 vol. - ÉMAUX ET CAMÉES. Édition définitive, ornée d'un Portrait à - l'eau-forte, par _J. Jacquemart_ 1 vol. - THÉÂTRE (Mystère, Comédies et Ballets) 1 vol. - HISTOIRE DU ROMANTISME 1 vol. - - -PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1. - - - - -PRÉFACE - - PIERROT.--Je te dis toujours la même chose, parce que c'est - toujours la même chose; et si ce n'était pas toujours la même - chose, je ne te dirais pas toujours la même chose. - - _Le Festin de Pierre._ - - -Ceci, en vérité, mon cher monsieur ou ma belle dame, n'est autre chose -qu'une préface, et une préface fort longue: je n'ai pas la moindre envie -de vous le dissimuler ou de vous en demander pardon. Je ne sais si vous -avez la fatuité de ne pas lire les préfaces; mais j'aime à supposer le -contraire, pour l'honneur de votre esprit et de votre jugement. Je -prétends même que vous me remercierez de vous en avoir fait une; elle -vous dispense de deux ou trois contes plus ou moins fantastiques, que -vous eussiez eus sans cela, et vous conviendrez, si récalcitrants que -vous soyez, que ce n'est pas une mince obligation que vous m'en devez -avoir. J'espère que celle-ci tiendra la moitié du volume; j'aurais bien -voulu qu'elle le remplît tout entier, mais mon éditeur m'a dit qu'on -était encore dans l'habitude de mettre quelque chose après, pour avoir -le prétexte de faire une table. C'est une mauvaise habitude; on en -reviendra. Qu'est-ce qui empêche de mettre la préface et la table côte à -côte, sans le remplissage obligé de roman ou de contes? Il me semble que -tout lecteur un peu imaginatif supposerait aisément le milieu, à l'aide -du commencement et de la fin: sa fiction vaudrait probablement mieux que -la réalité, et d'ailleurs il est plus agréable de faire un roman que de -le lire. - -Moi, pour mon compte, et je prétends vous convertir à mon système, je ne -lis que les préfaces et les tables, les dictionnaires et les catalogues. -C'est une précieuse économie de temps et de fatigue: tout est là, les -mots et les idées. La préface, c'est le germe; la table, c'est le fruit: -je saute comme inutiles tous les feuillets intermédiaires. Qu'y -verrais-je? des phrases et des formes; que m'importe! Aussi, depuis deux -ans que j'ai fait cette précieuse découverte, je suis devenu d'une -érudition effroyable: je ferais honte à Cluverius, à Saumaise, à dom -Calmet, à dom Sanchez et à tous les dom bénédictins du monde; je -disserterais, comme Pic de la Mirandole, _de omni re scibili et -quibusdam aliis_. Citez-moi quelque chose que je ne sache pas, je vous -en défie; et, pour peu que vous usiez de ma méthode, vous arriverez au -même résultat que moi. - -Il en est des livres comme des femmes: les uns ont des préfaces, les -autres n'en ont pas; les unes se rendent tout de suite, les autres font -une longue résistance; mais tout finit toujours de même... par la fin. -Cela est triste et banal; cependant que diriez-vous d'une femme qui -irait se jeter tout d'abord à votre tête? Vous lui diriez comme le More -de Venise à Desdemona: - - ... à bas, prostituée! - -Cette femme serait une catin sans vergogne: pourquoi voulez-vous donc -qu'un livre soit plus effronté qu'une femme, et qu'il se livre à vous -sans préliminaire? Il est vrai que la fille que vous louez six francs -n'y fait pas tant de façons, et vous avez acheté le livre vingt sous de -plus que la fille. Il est à vous, vous pouvez en user et en abuser; vous -n'accorderez pas même à sa virginité le quart d'heure de grâce, vous le -touchez, vous le maniez, vous le traînez de votre table à votre lit, -vous rompez sa robe d'innocence, vous déchirez ses pages: pauvre livre! - -La préface, c'est la pudeur du livre, c'est sa rougeur, ce sont les -demi-aveux, les soupirs étouffés, les coquettes agaceries, c'est tout le -charme; c'est la jeune fille qui reste longtemps à dénouer sa ceinture -et à délacer son corset, avant d'entrer au lit où son amoureux l'attend. - -Quel est le stupide, quel est l'homme assez peu voluptueux pour lui -dire: Dépêche-toi! - -D'autant que le corset et la chemise dissimulent souvent une épaule -convexe et une gorge concave, d'autant que la préface cache souvent -derrière elle un livre grêle et chétif. - -O lecteurs du siècle! ardélions inoccupés qui vivez en courant et prenez -à peine le temps de mourir, plaignez-vous donc des préfaces qui -contiennent un volume en quelques pages, et qui vous épargnent la peine -de parcourir une longue enfilade de chapitres pour arriver à l'idée de -l'auteur. La préface de l'auteur, c'est le post-scriptum d'une lettre de -femme, sa pensée la plus chère: vous pouvez ne pas lire le reste. - -Pourtant, n'allez pas inférer de ce que je viens de dire qu'il y ait une -idée dans celle-ci; je serais désespéré de vous induire en erreur. Je -vous jure sur ce qu'il y a de plus sacré. Y a-t-il encore quelque chose -de sacré? Je vous jure sur mon âme, à laquelle je ne crois guère; sur ma -mère, à laquelle je crois un peu plus, qu'il n'y a réellement pas plus -d'idée dans ma préface que dans un livre quelconque de M. Ballanche; -qu'il n'y a ni mythe, ni allégorie, que je n'y fonde pas de religion -nouvelle comme M. G. Drouineau, que ce n'est pas une poétique ni quoi -que ce soit qui tende à quelque chose: je n'y fais même pas l'apologie -de mon ouvrage. Vous voyez bien que ma préface ne ressemble en rien à -ses sœurs les autres préfaces. - -Seulement je profite de l'occasion pour causer avec vous; je fais comme -ces bavards impitoyables qui vous prennent par un bouton de votre habit, -monsieur; par le bout de votre gant blanc, madame, et vous acculent dans -un coin du salon pour se dégorger de toutes les balivernes qu'ils ont -amassées pendant un quart d'heure de silence. En honneur, ce n'est pas -pour autre chose. Je n'ai pas grand'chose à faire, ni vous non plus, je -pense. Je m'en vais donc me raconter à vous de point en point, et vous -faire moi-même ma biographie: il n'y aura pas plus de mensonges que dans -tout autre... ni moins. - -Avant de vous dire ma vie, vous me permettrez d'abord de vous toucher -quelque chose des motifs qui m'ont porté à faire noires trois ou quatre -cents pages blanches qui ne l'ont pas mérité. - -Je suis un homme d'esprit, et j'ai pour amis des gens qui ont tous -infiniment d'esprit, autant d'esprit que M. H. Delatouche et M. -Loève-Veimars. Tous ces gens-là ont fait un livre ou même en ont fait -deux: il y en a un qui est coupable de trois. Moi, jusqu'à ce jour, je -m'étais conservé vierge de toute abomination écrite ou imprimée, et -chacun était libre de me croire autant de talent qu'il lui plaisait. Je -jouissais dans un certain monde d'une assez honnête gloire inédite. -J'étais célèbre depuis la cheminée jusqu'au paravent; je faisais un -grand bruit dans quelques pieds carrés. - -Alors, quelques officieux sont venus, qui m'ont dit: Il faut faire un -livre. Je l'ai fait, mais sans prétention aucune, je vous prie de le -croire, comme une chose qui ne mérite pas la peine qu'on s'en défende, -comme on demande la croix d'honneur pour ne pas être ridicule, pour être -comme tout le monde. Il est indécent aujourd'hui de ne pas avoir fait un -livre, un livre de contes tout au moins: j'aimerais autant me présenter -dans un salon sans culotte que sans livre. Il est juste de dire que -j'avais déjà fait un volume de vers, mais cela ne compte pas: c'est un -volume de prose de moins, voilà tout. Ne me méprisez donc pas parce que -j'ai fait des contes; j'ai pris ce parti, parce que c'est ce qu'il y a -de moins littéraire au monde: à ma place vous eussiez agi de même, pour -avoir le repos. Maintenant que me voilà suffisamment compromis, et que -j'ai perdu ma virginale réputation, j'espère que mes bons amis me -laisseront tranquille. - -Je vous le proteste ici, afin que vous le sachiez, je hais de tout mon -cœur ce qui ressemble, de près ou de loin, à un livre: je ne conçois pas -à quoi cela sert. - -Les gros Plutarque in-folio, témoin celui de Chrysale, ont une utilité -évidente: ils servent à mettre en presse, à défaut de rabats, puisqu'on -n'en porte plus, les gravures chiffonnées et qui ont pris un mauvais -pli; on peut encore les employer à exhausser les petits enfants qui ne -sont pas de taille à manger à table. Quant à nos in-octavo, je veux que -le diable m'emporte si l'on peut en tirer parti et si je conçois -pourquoi on les fait. - -Il a pourtant été un temps où je ne pensais pas ainsi. Je vénérais le -livre comme un dieu; je croyais implicitement à tout ce qui était -imprimé; je croyais à tout, aux épitaphes des cimetières, aux éloges des -gazettes, à la vertu des femmes. O temps d'innocence et de candeur! - -Je m'amusais comme une portière à lire _les Mystères d'Udolphe_, _le -Château des Pyrénées_, ou tout autre roman d'Anne Radcliffe; j'avais du -plaisir à avoir peur, et je pensais, avec Grey, que le paradis, c'était -un roman devant un bon feu. - -Que n'ai-je pas lu? J'ai épuisé tous les cabinets du quartier. Que -d'amants malheureux, que de femmes persécutées m'ont passé devant les -yeux! que de souterrains n'ai-je pas parcourus! Aussi je suis devenu -d'une si merveilleuse sagacité, que, dès la première syllabe d'un roman, -je sais déjà la fin. - -On aura beau dire, _Notre-Dame de Paris_ ne vaut pas _le Château des -Pyrénées_. - -La belle dame élégante que vous avez maintenant, vous, jeune fashionable -blasé, ne vaut pas la femme de chambre de votre mère, qui vous a eu il y -a dix ans, vous, écolier naïf et tremblant, pauvre chérubin plus timide -que celui de Beaumarchais, qui n'osiez pas oser, même avec la fille du -jardinier. - -Le seul plaisir qu'un livre me procure encore, c'est le frisson du -couteau d'ivoire dans ses pages non coupées: c'est une virginité comme -une autre, et cela est toujours agréable à prendre. Le bruit des -feuilles tombant l'une sur l'autre invite immanquablement au sommeil, et -le sommeil est, après la mort, la meilleure chose de la vie. - -Je vous ai promis de vous conter mon histoire; ce sera bientôt fait. -J'ai été nourri par ma mère, et sevré à quinze mois; puis j'ai eu un -accessit de je ne sais quoi en rhétorique: voilà les événements les plus -marquants de ma vie. Je n'ai pas fait un seul voyage: je n'ai vu la mer -que dans les marines de Vernet; je ne connais d'autres montagnes que -Montmartre. Je n'ai jamais vu se lever le soleil; je ne suis pas en état -de distinguer le blé de l'avoine. Quoique né sur les frontières de -l'Espagne, je suis un Parisien complet, badaud, flâneur, s'étonnant de -tout, et ne se croyant plus en Europe dès qu'il a passé la barrière. Les -arbres des Tuileries et des boulevards sont mes forêts; la Seine, mon -Océan. Du reste, je vous avouerai franchement que je me soucie assez peu -de tout cela; je préfère le tableau à l'objet qu'il représente, et je -serais bien capable de m'écrier, comme madame de Staël devant le lac de -Genève: Oh! le ruisseau de la rue Saint-Honoré! - -Je ne comprends pas quel plaisir champêtre peut valoir celui de regarder -les caricatures au vitrage de Martinet ou de Susse, et je ne trouve pas -le soleil de beaucoup supérieur au gaz. Une fois, quelques-uns de mes -amis sont venus me chercher, et m'ont emmené, avec leurs maîtresses, je -ne sais où, sur les limites du monde, comme j'imagine, car nous restâmes -trois heures en voiture. On dîna sur l'herbe: ces dames et ces messieurs -eurent l'air d'y prendre un grand plaisir; quant à moi, je me souhaitais -ailleurs. Des faucheux avec leurs pattes grêles arpentaient sans façon -les assiettes, les mouches tombaient dans nos verres, les chenilles nous -grimpaient aux jambes. J'avais un superbe pantalon de coutil blanc, je -me relevai avec une indécente plaque verte au derrière. Je touchai par -mégarde je ne sais quelles herbes: c'étaient des orties, il me vint des -cloches; je manquai me casser le cou en sautant un fossé; j'eus le -lendemain une bonne et belle courbature: cela s'appelle une partie de -plaisir! - -Je déteste la campagne: toujours des arbres, de la terre, du gazon! -Qu'est-ce que cela me fait? C'est très-pittoresque, d'accord, mais c'est -ennuyeux à crever. - -Le murmure des ruisseaux, le ramage des oiseaux, et tout l'orchestre de -l'églogue et de l'idylle ne me font aucun plaisir; je dirais volontiers, -comme Deburau au rossignol: Tais-toi, vilaine bête! - -Ma vie a été la plus commune et la plus bourgeoise du monde: pas le plus -petit événement n'en coupe la monotonie; c'est au point que je ne sais -jamais l'année, le mois, le jour ou l'heure. En effet, eh! qu'importe? -1833 ne sera-t-il pas semblable à 1832? hier n'a-t-il pas été comme est -aujourd'hui, et comme sera demain? Qu'il soit matin ou soir, n'est-ce -pas la même chose? Manger, boire, dormir; dormir, boire, manger; aller -de son fauteuil à son lit, de son lit à son fauteuil, sans souvenir de -la veille, sans projet pour demain; vivre à l'heure, à la minute, à la -seconde, cramponné au moment comme un vieillard qui n'a plus qu'un -moment: voilà où j'en suis arrivé, et j'ai vingt ans! Pourtant j'ai un -cœur et des passions, j'ai de l'imagination autant et plus qu'un autre, -peut-être. Mais, que voulez-vous! je n'ai pas assez d'énergie pour -secouer cela; comme tout vieux garçon, j'ai chez moi une -servante-maîtresse qui me domine, et fait de moi ce qu'elle veut: c'est -l'habitude. - -L'habitude qui vous tient au cachot, dans une chambre ouverte, qui vous -fait manger quand vous n'avez pas faim, qui vous éveille quand vous avez -encore sommeil, qui tire, comme avec un fil, votre bras et votre jambe, -qui fait mouvoir sous vous vos pieds malgré vous, qui vous traîne par -les cheveux dans un endroit où vous vous ennuyez mortellement, qui vous -remet entre les doigts le livre que vous savez par cœur. - -Je n'ai jamais tué de sergent de ville, je n'ai jamais eu affaire aux -gendarmes et aux gardes municipaux, je n'ai pas été à Sainte-Pélagie, je -ne me suis jamais suicidé par désespoir d'amour ou tout autre raison, je -n'ai signé aucune protestation, je n'ai eu ni duels ni maîtresses. - -J'ai bien eu quelquefois un tiers ou un quart de femme, comme l'on a un -tiers ou un quart de vaudeville, mais cela ne compte pas, et ne vaut pas -la peine d'être mentionné. - -Je n'ai chez moi ni pipe, ni poignard, ni quoi que ce soit qui ait du -caractère. - -Je suis le personnage du monde le plus uni et le moins remarquable; je -n'ai rien d'artiste dans mon galbe, rien d'artiste dans ma mise: il est -impossible d'être plus bourgeois que je ne le suis. Vous m'avez vu cent -fois, et ne me reconnaîtriez pas. - -Mon mérite littéraire est très-mince, et je suis trop paresseux pour le -faire valoir. Je n'ai pas ajouté à mon prénom une désinence en _us_, je -n'ai pas échangé mon nom de tailleur et de bottier contre un nom moyen -âge et sonore. Ni mes vers, ni ma prose, ni moi, n'avons un seul poil de -barbe. Aussi beaucoup de gens ne veulent-ils pas croire que je suis -réellement un génie, à me voir si bénin, si paterne, si peu insolent, si -comme le premier venu, comme vous ou tout autre. Je ne tutoie et -n'appelle par son nom de baptême aucun des illustres du jour, je n'ai -aucune pièce refusée ou tombée à aucun théâtre, je n'ai encore ruiné -aucun libraire. Vous voyez que ma modestie est fondée, et que je n'ai -pas de quoi faire le fier. Aucun journal, en parlant pour la première -fois de moi, ne m'a désigné, ainsi qu'il se pratique, le célèbre M. un -tel. Je pourrais mourir demain que, excepté ma mère qui pleurerait, il -ne resterait aucune trace de mon passage sur la terre. Mon épitaphe -serait bientôt faite: Né--mort. - -Je ne suis rien, je ne fais rien; je ne vis pas, je végète; je ne suis -pas un homme, je suis une huître. - -J'ai en horreur la locomotion, et j'ai bien souvent porté envie au -crapaud, qui reste des années entières sous le même pavé, les pattes -collées à son ventre, ses grands yeux d'or immobiles, enfoncé dans je ne -sais quelles rêveries de crapaud qui doivent bien avoir leur charme, et -dont il devrait bien nous faire un livre. - -Je partage l'avis des Orientaux: il faut être chien ou Français pour -courir les rues quand on peut rester assis bien à son aise chez soi. -N'était la circoncision, je me ferais Turc: je serais, certes, un -excellent pacha. Par vingt-cinq degrés de chaleur, je suis capable de -porter autant de caftans, de châles et de fourrures qu'Ali, ou Rhegleb, -ou tout autre. Les pachas aiment les tigres, moi j'aime les chats: les -chats sont les tigres des pauvres diables. - -Hormis les chats, je n'aime rien, je n'ai envie de rien; je n'ai qu'un -sentiment et qu'une idée, c'est que j'ai froid et que je m'ennuie. - -Aussi je me chauffe à me géographier les jambes, je brûle mes -pantoufles, mes volets sont doubles, mes rideaux doubles, mes portes -rembourrées. Ma chambre est un four, je cuis; mais, malheureusement, il -est plus difficile de se préserver de l'ennui que du froid. - -Quoi faire? Rêver? On ne peut toujours rêver. Lire? J'ai dit que je -savais tout. Quoi donc? - -Je n'ai jamais pu apprendre à jouer aux cartes ni aux dames, et encore -moins aux échecs; je n'ai pu m'élever à la hauteur du casse-tête -chinois; c'est pourquoi, n'étant bon à rien, je me suis mis à faire des -vers. Je n'ai guère eu plus de plaisir à les aligner que vous à les -lire... si vous les avez lus. - -Je vous jure, en tous cas, que c'est un piètre divertissement, et que -vous feriez bien d'en chercher un autre. - -On m'a dit plusieurs fois qu'il faudrait faire quelque chose, penser à -mon avenir. Le mot n'est-il pas ridicule dans notre bouche, à nous qui -ne sommes pas sûrs d'une heure? Qu'il faudrait prendre un état, ne -fût-ce que pour avoir un titre et une étiquette, comme un bocal -d'apothicaire. Que je ne pouvais pas n'être rien, que cela ne s'était -jamais vu; que ceux qui n'étaient rien, en effet, cherchaient à se -souffler eux-mêmes et à se faire quelque chose. A quoi j'ai répondu que -cela serait rare et curieux de pouvoir et ne pas vouloir, et de fermer -la porte au nez de la Fortune qui viendrait y frapper d'elle-même. - -D'ailleurs, il n'y a que trois états possibles dans une civilisation -aussi avancée que la nôtre: voleur, journaliste ou mouchard: je n'ai ni -les moyens physiques, ni les moyens intellectuels qu'exigent ces trois -genres d'industrie. J'aurais assez aimé être voleur, c'est de la -philosophie éclectique; mais on a trop de mal, comme disait feu -Martainville. Je ne pense pas que j'eusse pu faire un mouchard -remarquable, je suis trop distrait, j'ai la vue très-basse et l'ouïe un -peu dure. Ensuite, depuis que les honnêtes gens s'en mêlent, le métier -ne va plus. Pour journaliste, j'aurais peut-être réussi, avec beaucoup -de travail, à ne pas faire tache dans _les Petites-Affiches_, ou même -dans la plus célèbre de nos revues. Mais je déclare formellement que je -ne résisterais pas à plusieurs vaudevilles consécutifs, et que pour rien -au monde je ne me battrais en duel, ayant naturellement peur des coups -autant et plus que tout autre. - -Dans cette perplexité grande, et pour céder à de fréquentes -importunités, j'ai suivi une grande quantité de représentations de -_l'Auberge des Adrets_, pour me choisir un état parmi ceux que se -donnent chaque soir Frédérick et Serres: dans leur nomenclature variée, -je n'ai rien trouvé qui me convînt. Nourrisseur de vers à soie, -philhellène, fabricant de clyssoirs et de seringues à musique, -professeur de philosophie, chef suprême de la religion saint-simonienne, -répétiteur des chiens savants pour les langues mortes, tous ces états-là -réclament des connaissances spéciales que je n'ai pas, et que je suis -incapable d'acquérir. Ainsi, n'étant bon à rien, pas même à être dieu, -je fais des préfaces et des contes fantastiques; cela n'est pas si bien -que rien, mais c'est presque aussi bien, et c'est quasi synonyme. - -Je ne sais pas si cela vient de mon caractère, qui tourne un peu à -l'hypocondrie, ou de ma position dans le monde, mais je n'ai jamais pu -croire et m'intéresser sérieusement à quelque chose, et je pourrais -retourner à mon usage le vers de Térence: - - Homo sum; nil a me humani alienum puto. - -Par suite de ma concentration dans mon _ego_, cette idée m'est venue, -maintes fois, que j'étais seul au milieu de la création; que le ciel, -les astres, la terre, les maisons, les forêts, n'étaient que des -décorations, des coulisses barbouillées à la brosse, que le mystérieux -machiniste disposait autour de moi pour m'empêcher de voir les murs -poudreux et pleins de toiles d'araignées de ce théâtre qu'on appelle le -monde; que les hommes qui se meuvent autour de moi ne sont là que comme -les confidents des tragédies, pour dire: _Seigneur_, et couper de -quelques répliques mes interminables monologues. - -Quant à mes opinions politiques, elles sont de la plus grande -simplicité. Après de profondes réflexions sur le renversement des -trônes, les changements de dynastie, je suis arrivé à ceci--0. - -Qu'est-ce qu'une révolution? Des gens qui se tirent des coups de fusil -dans une rue: cela casse beaucoup de carreaux; il n'y a guère que les -vitriers qui y trouvent du profit. Le vent emporte la fumée; ceux qui -restent dessus mettent les autres dessous; l'herbe vient là plus belle -le printemps qui suit: un héros fait pousser d'excellents petits pois. - -On change, aux bâtons des mairies, les loques qu'on nomme drapeau. La -guillotine, cette grande prostituée, prend au cou, avec ses bras rouges, -ceux que le plomb a épargnés, le bourreau continue le soldat, s'il y a -lieu, ou bien le premier drôle venu grimpe furtivement au trône et -s'assoit dans la place vide. Et l'on n'en continue pas moins d'avoir la -peste, de payer ses dettes, d'aller voir des opéras-comiques, sous -celui-là comme sous l'autre. C'était bien la peine de remuer tant -d'honnêtes pavés qui n'en pouvaient mais! - -Quant à mon opinion sur l'art, je pense que c'est une jonglerie pure, et -je suis parfaitement de l'avis d'Arnal: «Cela s'appelle des artistes! -Ces baladins sont-ils fiers!» En fait d'artistes, je n'estime que les -acrobates. Il faut véritablement dix fois plus d'art pour danser sur la -corde lâche que pour faire cent poëmes épiques et vingt charretées de -tragédies en cinq actes et en vers. - -Quant à ce qui est de la morale, rien ne m'a paru plus insignifiant que -les vices de l'homme, si ce n'est la vertu de la femme. - -Lecteur, vous me savez maintenant sur le bout du doigt. Voilà ce que je -suis, ou plutôt ce que j'étais il y a trois mois, car je suis fort -changé depuis quelque temps. - -Deux ou trois de mes camarades, voyant que je devenais tout à fait ours -et maniaque, se sont emparés de moi et se sont mis à me former: ils ont -fait de moi un Jeune-France accompli. J'ai un pseudonyme très-long et -une moustache forte courte; j'ai une raie dans les cheveux, à la -Raphaël. Mon tailleur m'a fait un gilet... délirant. Je parle art -pendant beaucoup de temps sans ravaler ma salive, et j'appelle bourgeois -tous ceux qui ont un col de chemise. Le cigare ne me fait plus tousser -ni pleurer, et je commence à fumer dans une pipe, assez crânement et -sans trop vomir. Avant-hier, je me suis grisé d'une manière tout à fait -byronienne; j'en ai encore mal à la tête: de plus, j'ai fait acquisition -d'une mignonne petite dague en acier de Toscane, pas plus longue qu'un -aiguillon de guêpe, avec quoi je trouerai tout doucettement votre peau -blanchette, ma belle dame, dans les accès de jalousie italienne que -j'aurai quand vous serez ma maîtresse, ce qui arrivera indubitablement -bientôt. On m'a présenté dans plusieurs salons, par-devant plusieurs -coteries, depuis le bleu de ciel le plus clair jusqu'à l'indigo le plus -foncé. Là, j'ai entendu infiniment de cinquièmes actes, et encore plus -d'élégies sur le malheur d'être abandonné par son ou ses amants. J'en ai -moi-même récité un nombre incalculable. Je me culotte, comme disent mes -dignes amis, et il paraît que je deviens un homme à la mode. Mes deux -cornacs prétendent même que j'ai eu plusieurs bonnes fortunes: soit, -puisqu'on est convenu d'appeler cela ainsi. - -Comme je suis naturellement olivâtre et fort pâle, les dames me trouvent -d'un satanique et d'un désillusionné adorable; les petites filles se -disent entre elles que je dois avoir beaucoup souffert du cœur: du cœur, -peu, mais de l'estomac, passablement. - -Je suis décidé à exploiter cette bonne opinion qu'on a de moi. Je veux -être le personnage cumulatif de toutes les variétés de don Juan, comme -Bonaparte l'a été de tous les conquérants. - -Les trois mille noms charmants seront dépassés de beaucoup. Le don Juan -de Molière n'est qu'un Céladon auprès de moi; celui de Byron un -misérable cokeney; le Zaffye d'Eugène Sue est innocent comme une -rosière. J'ai préparé, pour y inscrire mes triomphes, un livre blanc -beaucoup plus gros que celui de Joconde et du prince Lombard; j'ai fait -emplette de quelques rames de papier à lettres, azuré, de bâtons de cire -rose et aventurine, pour répondre aux billets doux qu'on m'écrira. Je -n'ai pas oublié une échelle de soie: l'échelle de soie est de première -importance, car je n'entrerai plus maintenant dans les maisons que par -les fenêtres. - -Personne ne me résistera: j'aurai mille scélératesses charmantes et -inédites, mille roueries si machiavéliques, je serai si fatal et si -vague, j'aurai l'air si ange déchu, si volcan, si échevelé, qu'il n'y -aura pas moyen de ne pas se rendre. Votre femme elle-même, mon cher -lecteur, votre maîtresse, si vous avez l'une ou l'autre, ou même les -deux, ne pourront s'empêcher de dire, en joignant les mains: Pauvre -jeune homme! - -Que je sois damné si, dans six mois, je ne suis pas le fat le plus -intolérable qu'il y ait d'ici à bien loin. - -Il ne me manque vraiment que d'être bâtard pour que je sois parfait. Au -diable les vers, au diable la prose! je suis un viveur maintenant, je ne -suis plus l'hypocondre qui, en fourgonnant son feu entre ses deux chats, -faisait un tas de sottes rêvasseries à propos de tout et de rien. Avant -qu'il soit longtemps, je prétends me faire un matelas de toutes les -boucles blondes ou brunes dont mes beautés m'auront fait le sacrifice. -Vous verrez, vous verrez! D'un amour à l'autre, je vous écrirai, pour me -reposer, de belles histoires adultérines, de beaux drames d'alcôve, -auprès desquels _Antony_ sera tout à fait enfantin et Florian. Pourtant -je venais tout à l'heure d'envoyer les vers et la prose au diable! ce -que c'est que les mauvaises habitudes: on y revient toujours. Sur ce, -monsieur, je vous salue avec tout le respect que l'on doit à un honnête -lecteur. Madame, je vous baise les mains, et dépose mes hommages à vos -pieds. - - - - -LES - -JEUNES-FRANCE - - - - -SOUS LA TABLE - -DIALOGUE BACHIQUE - -SUR PLUSIEURS QUESTIONS DE HAUTE MORALE - - Qu'est-ce que la vertu? Rien, moins que rien, un mot - A rayer de la langue. Il faudrait être sot - Comme un provincial débarqué par le coche, - Pour y croire. Un filou, la main dans votre poche, - Concourra pour le prix Montyon. Chaude encor - D'adultères baisers payés au poids de l'or, - Votre femme dira: Je suis honnête femme. - Mentez, pillez, tuez, soyez un homme infâme, - Ne croyez pas en Dieu, vous serez marguillier; - Et, quand vous serez mort, un joyeux héritier, - Ponctuant chaque mot de larmes ridicules, - Fera, sur votre tombe, en lettres majuscules, - Écrire: Bon ami, bon père, bon époux, - Excellent citoyen, et regretté de tous. - La vertu! c'était bon quand on était dans l'arche. - La mode en est passée, et le siècle qui marche - Laisse au bord du chemin, ainsi que des haillons, - Toutes les vieilles lois des vieilles nations. - Donc, sans nous soucier de la morale antique, - Nous tous, enfants perdus de cet âge critique, - Au bruit sourd du passé qui s'écroule au néant, - Dansons gaîment au bord de l'abîme béant. - Voici le punch qui bout et siffle dans la coupe: - Que la bande joyeuse autour du bol se groupe! - En avant les viveurs! Usons bien nos beaux ans; - Faisons les lords Byrons et les petits dons Juans; - Fumons notre cigare, embrassons nos maîtresses; - Enivrons-nous, amis, de toutes les ivresses, - Jusqu'à ce que la Mort, cette vieille catin, - Nous tire par la manche au sortir d'un festin, - Et, nous amadouant de sa voix douce et fausse, - Nous fasse aller cuver notre vin dans la fosse. - - LA FARCE DU MONDE. _Moralité._ - - -Il pouvait bien être deux heures du matin. La chandelle, non mouchée, -avait un pied de nez; le feu était presque éteint. - -Mon ami Théodore, accoudé sur sa table avec une désinvolture toute -bachique, fumait une pipe courte et noire noblement culottée, un digne -brûle-gueule, à faire envie à un caporal de la vieille garde. - -De temps en temps il déposait sa pipe, et se donnait gravement à boire -par-dessus l'épaule, ou à côté de la bouche, ou se versait d'une -bouteille vide, ou laissait tomber son verre plein; bref, notre ami -Théodore était complétement ivre. - -Et cela n'eût paru étonnant à personne, à voir la longue file - - De bouteilles sur cu - Qui disaient, sans goulot: Nous avons trop vécu. - -A moins qu'il n'en eût jeté le contenu par la fenêtre, ce qui est peu -probable, il devait mathématiquement et logiquement être ivre-mort. Il y -aurait eu de quoi griser un tambour-major et deux sonneurs, et notre ami -Théodore était seul. - -Je l'avoue en rougissant, il était seul, malgré le célèbre adage: Celui -qui boit seul est indigne de vivre. Adage si religieusement suivi dans -tout État un peu civilisé. - -Il était seul, c'est-à-dire il le paraissait; car un soupir profond, -parti de dessous la table, vint révéler tout à coup un compagnon -chaviré, et rendre plus facile à expliquer le nombre formidable de -flacons vides ou brisés qui encombraient le guéridon et la table. - -Théodore laissa tomber de haut, et avec un air d'ineffable pitié, un -regard incertain et hébété sur la masse informe qui se remuait dans -l'ombre, et aspira bruyamment une gorgée de fumée. - ---Oh! Théodore, ton chien de carreau est dur comme un cœur de femme; -tends-moi la main, que je me relève et que je boive: j'ai soif. - ---Si tu veux, je vais te passer ton verre, répondit Théodore, sentant -dans sa conscience qu'il était au-dessus de ses forces de relever son -camarade. Peut-on se soûler comme cela!... Fi, l'ivrogne, ajouta-t-il -par manière de réflexion. - ---Ame dénaturée, reprit avec un sérieux comique la voix d'en-bas, tu ne -veux pas me relever? Mettez donc après cela des lampions sur la tête aux -gens, de peur que les voitures ne les écrasent, quand ils tombent aux -coins des bornes pour avoir oublié de tremper leur vin ce jour-là: on ne -m'y reprendra plus. Ingrat! - -Théodore, sensiblement ému et attendri par ce touchant souvenir, se -décida à tenter la périlleuse opération de remettre son ami sur sa -chaise; mais le succès ne couronna pas cette pieuse entreprise; il fit -le plongeon entre la table et le banc, et disparut. - -Ce fut pendant quelques minutes des grognements sourds et étouffés; car -Théodore était précisément tombé sur l'estomac de son estimable -camarade, et il lui pesait plus qu'un remords; cependant, après des -efforts inouïs, ils parvinrent à se mettre dans une position un peu -moins incommode, et le calme se rétablit. - -Après un silence assez long: - ---Hélas! fit Roderick. - ---Qu'as-tu, mon cher ami! dit Théodore avec toute l'effusion -caractéristique des ivrognes. - ---Je suis bien malheureux! - ---Est-ce que ta maîtresse t'a planté là? - ---Au contraire, mon ami, la pauvre femme n'est pas capable de cela; -c'est bien, pour mon malheur, la plus vertueuse créature qui soit. - ---Voilà un singulier reproche. - ---On voit bien que tu as le bonheur, toi, d'avoir pour maîtresse une -catin. - ---Singulier bonheur! - ---Certainement, mais tu n'es pas à même de le comprendre; tu n'as jamais -eu que des filles ou des femmes entretenues, ou tout au plus des -grisettes. Tu n'es jamais descendu jusqu'à l'honnête femme, tu ne sais -pas ce qui en est. Par honnête femme, je n'entends pas, ce qu'on entend -généralement par là, une femme qui a un mari, un cachemire qui loge au -premier, et ne se permet guère qu'un amant à la fois. - ---Qu'est-ce donc alors? dit l'autre en se soulevant sur le coude avec -une stupéfaction profonde. - ---Ce n'est pas même celle qui n'a pas d'amant du tout. - ---Humph! fit Théodore comme un homme dont la conviction est tout à fait -troublée. - ---O mon ami! j'en suis mortifié pour toi, tu es un âne, et tu ne seras -probablement pas autre chose d'ici à bien longtemps. - -A cet endroit de son apostrophe, Roderick fit un hoquet hasardeux, et -s'interrompit un instant; mais il reprit bientôt le fil de son discours -avec une grâce toute particulière, en imitant l'accent de Frédérick dans -l'_Auberge des Adret_s: - ---Tu n'entends rien absolument à la triture des affaires, et tu ne -possèdes pas le moindre rudiment de métaphysique; ta philosophie est -diablement en arrière, et je suis fâché de le dire, avec de belles -dispositions, tu ne parviendras jamais à rien. - -Théodore soupira. - ---Qu'est-ce que la vertu, Théodore? - ---Que sais-je? - ---Ceci est du Montaigne, et c'est ce que tu as dit de plus raisonnable -depuis que tu abuses de la langue que Dieu t'a donnée, Brutus définit la -vertu un nom. En vérité, si ce n'est qu'un nom, jamais cinq lettres ne -se sont donné rendez-vous dans deux misérables syllabes pour former un -mot plus insignifiant. Du reste, s'il est permis à quelqu'un qui n'est -pas vaudevilliste de faire un pitoyable calembour, la vertu n'est pas un -nom, mais un non indéfiniment prolongé. - -Théodore, effaré, souffla par ses narines comme un hippopotame, et -redoubla d'attention. - -Roderick continua: - ---Oui, mon ami, la vertu est essentiellement négative. Être vertueux, -qu'est-ce autre chose que dire non à tout ce qui est agréable dans cette -vie, qu'une lutte absurde avec les penchants et les passions naturelles, -que le triomphe de l'hypocrisie et du mensonge sur la vérité? Quand les -États reposaient sur des fictions, il y avait besoin de vertus fictives, -sans quoi ils n'auraient pu vivre; mais, dans un siècle aussi positif, -sous une monarchie constitutionnelle, entourée d'institutions -républicaines, il est indécent et de mauvais ton d'être vertueux: il n'y -a que les forçats qui le soient. Quant aux femmes honnêtes, la race en -est perdue; elles sont toutes au Père-Lachaise ou ailleurs: les -épitaphes en font foi. - ---Mais il me semble que tu as dit tout à l'heure, Roderick, que ta -maîtresse était vertueuse? - ---Benêt! quand on dit que toutes les femmes sont des catins, il est -toujours sous-entendu qu'on excepte sa mère et sa maîtresse: ainsi, ton -observation n'a pas le sens commun. - ---Pourtant, répliqua timidement Théodore, j'ai fait cet hiver la cour à -une femme pendant quinze jours, et je ne l'ai pas eue. - ---Si tu lui avais fait la cour seize jours au lieu de quinze, le -résultat eût peut-être été tout différent. Tu t'es en allé au moment où -elle t'allait céder par amour ou par ennui; car l'ennui est au moins de -moitié dans les conquêtes que nous faisons. D'ailleurs, bien que ton -gilet soit d'une coupe irréprochable, et que tu fasses siffler ta -cravache assez fashionablement, tu n'es encore qu'un médiocre don Juan, -et tu n'entends rien au fin des choses; tu n'es guère capable que de -faire de la corruption de seconde main; tu entres assez effrontément -dans les âmes dont la serrure est forcée, mais tu ne sais pas forcer -toi-même la serrure; il faut un voleur plus adroit que toi pour ouvrir -la porte et enlever le trésor. Que ce soit avec une clef ou un rossignol -que l'on l'ouvre, peu importe; mais, toi; tu n'es pas en état de trouver -la clef véritable, ou d'en forger une fausse. Cette femme, dont tu me -parlais, était peut-être dans ce cas. Sans doute, elle m'aurait cédé à -moi ou à un autre. Ton exemple ne prouve rien; tout est relatif. Je n'ai -pas voulu dire qu'une femme était catin pour tout le monde, j'ai -seulement voulu dire qu'elle n'était pas vertueuse pour tout le monde, -ce qui est bien différent. Une femme qui serait vertueuse pour tous et à -tous les instants, serait une monstruosité: ces monstruosités-là sont -rares, fort heureusement. - ---Ma tante Gryselde, interrompit Théodore, était certainement une -honnête femme. - ---Mon digne ami, je ne sais pas à quoi ton père et ta mère pensaient en -te faisant, mais certainement ils pensaient à autre chose: ils ont -manqué ta cervelle. Ta tante Gryselde, que tu cites, était bossue, -rousse, borgne et brèche-dent; elle n'a pas dû être beaucoup sollicitée, -ce qui ne prouve pas qu'elle n'ait sollicité elle-même, car l'âne -regimbe, et la chair est plus éloquente que l'esprit. - ---Tu es donc matérialiste, ô Roderick? - ---Je le suis, tous les hommes d'esprit le sont; c'est plus sûr. Tu -devrais bien l'être aussi, car il est bien évident qu'il existe cent et -quelques livres de chair qu'on nomme Théodore, et l'existence de son -esprit est au moins problématique, à entendre la sotte conversation que -nous menons ensemble. - -Je ne veux pas faire ici du Byron, cela est aussi usé que du Florian; -mais tu me permettras de te faire part de quelques réflexions: y a-t-il -dans le monde une femme qui n'ait jamais failli, je ne dis pas en -action, il y en a, mais en pensée? je ne le crois pas. Tu vas me trouver -singulier, mais je veux être coupé par rouelles comme une betterave, si -je n'aimerais pas mieux une femme qui aurait failli corporellement -qu'une qui aurait failli spirituellement. L'une a ses sens pour excuse, -l'autre n'en a pas; en un mot, j'épouserais plus volontiers une fille -qui aurait été violée qu'une qui aurait résisté à un amant aimé. Je -préfère, tout matérialiste que je suis, la virginité de l'âme à celle du -corps. A bien fouiller la vertu des femmes, il ne reste à l'analyse que -des vices, l'orgueil et la peur. Quelle est la femme qui, sûre du -secret, aura la force de résister? aucune; c'est ce qui explique -pourquoi les prêtres avaient tant de femmes autrefois. Quelle est la -femme qui, arrivée au bout de sa carrière, ne se soit pas repentie -d'avoir été vertueuse? quelle est la femme qui n'a pas souhaité d'être -homme? - -Il y a des femmes qui restent vertueuses pour se donner le plaisir de -déchirer celles qui ne le sont pas: celles-ci par la crainte qu'elles -ont de celles-là; d'autres par nonchalance ou faute d'occasions; -d'autres enfin par impuissance ou froideur naturelle, parce qu'elles -n'ont ni cœur, ni entrailles, parce qu'elles ne sentent ni ne -comprennent rien: ce sont les pires de toutes et les plus communes. - -Au fond, il n'y a guère que le moyen de corruption qui varie; elles sont -toutes corruptibles. Une cède parce que son orgueil est flatté, parce -que vous êtes pair de France, que vous êtes duc, que vous avez une -célébrité quelconque; une parce qu'elle aime les parures, les diamants -et les plumes; l'autre, pour tout autre motif, pour avoir quelqu'un à -qui parler, à qui donner le bras; c'est un grand hasard quand il y en a -une qui cède par amour: ce sont là les vertueuses, à mon sens. - -Celle qui tient encore à cent mille francs, céderait à deux cents. Il y -a là-dessus un trait historique d'un courtisan à une reine que je ne -vous dirai pas, car vous le savez comme moi, et qui est d'une grande -vérité. Il n'y a pas de différence de la femme qui se livre pour un -million à la fille qui se prostitue pour cent sous. - -Cette femme est vertueuse, c'est bien, je veux le croire; qui vous dit -qu'il faut lui en avoir d'obligation? Un coup de sonnette, une porte -ouverte brusquement, sont peut-être la seule cause de cette vertu -intacte dont elle fait tant d'étalage. - -Un bon verrou bien tiré, et une porte dérobée en cas d'accident, il n'y -a pas de vertu avec cela. - -Et puis, chaque femme comme chaque homme a son idéal; on meurt -quelquefois en le cherchant. Un an de vie de plus, on l'aurait trouvé; -alors, dites-moi, que serait devenue la vertu? - -Quelquefois on le rencontre, on l'épouse: ceci est légal, il n'y a rien -à dire, mais ce n'est qu'une heureuse position, et cette femme favorisée -du sort, placée autrement, eût sans aucun doute agi différemment. Chaque -âme, chaque corps a son pôle où il tend à travers tout comme la boussole -au nord; il ne faut pas faire rebrousser l'aiguille. La femme que -j'assiégerais deux ans sans succès, se livrerait à toi au bout d'un -mois. Alors le niais repoussé va crier sur les toits qu'il a trouvé une -vertu; voilà comme les réputations se font. Il a trouvé une place prise: -voilà tout. - -Je ne connais rien de bouffon comme les causes de plusieurs choses -graves. Si l'on se rendait compte de certaines résistances désespérées, -il y aurait vraiment de quoi rire. - -O mon enfant! moi qui te parle en ce moment, j'ai été un soir sur le -point de croire à la vertu; c'est une histoire qu'il faut que je te -conte pour ton instruction particulière: ouvre donc tes oreilles, et -tâche de ne pas trop dormir. - ---Et en quoi consiste la vertu des hommes! dit d'un air profond -Théodore, profitant de l'instant où Roderick reprenait haleine après sa -longue tirade. - ---La vertu des hommes n'est pas faite de la même chose; mais ce n'est -pas là qu'est la question, et tu n'éviteras pas mon histoire. - -Théodore baissa la tête avec résignation. - ---Cordieu! la langue me pèle, dit Roderick en attirant à lui une -bouteille à moitié pleine. Il en but quelques gorgées, et la passa à son -camarade. - ---Merci, dit son acolyte d'un air de reconnaissance bien sentie. - ---Donc, c'était un soir, comme je l'ai déjà donné à entendre. Je -revenais de je ne sais où, et j'allais au même endroit. Je marchais -machinalement les mains dans mes poches, le chapeau sur l'oreille, un -cigare de la Havane, non, c'était un cigare turc, à la bouche, si -avancé, qu'il me roussissait les moustaches; j'avais, je crois, ma -redingote à brandebourgs. - ---Ne pourrais-tu pas supprimer tous ces détails et venir au fait? dit -Théodore d'un ton désespéré. - ---Non, certainement. Les détails sont tout; sans détails, il n'y a pas -d'histoire. D'ailleurs, c'est de la couleur locale, et cela donne de la -physionomie, répondit dogmatiquement Roderick,--et un pantalon blanc à -pied, poursuivit-il, reprenant sa description au point où il l'avait -laissée. - ---Une vraie tenue de garçon perruquier ou de souteneur de filles, grogna -sourdement Théodore. - ---Hein? fit Roderick; un hein magistral, aussi terrible que celui de -mademoiselle Georges dans _Lucrèce Borgia_. - -Théodore se tut. - ---J'allais comptant les pavés, et je n'aurais pas levé les yeux pour -l'empire de Trébizonde; je les levai cependant pour moins. Au bord d'un -pavé, j'aperçus un talon, puis au-dessus de ce talon, une jambe assez -bien faite, emprisonnée dans un bas de coton bien tiré. Quoiqu'il fût -crotté, il n'y avait pas une seule mouche de boue sur le bas, ce qui me -fit conclure qu'il appartenait, ainsi que la jambe, à une Parisienne de -race. Par-dessus le bas il y avait une jarretière blanche et rouge, une -jolie jarretière, sur ma foi! Ici Roderick poussa un grand soupir, et -s'arrêta comme n'étant pas maître de son émotion. - ---Et qu'y avait-il au-dessus de la jarretière? demanda Théodore avec une -anxiété risible. - ---Il y avait quelque chose apparemment, à moins que ce ne fût une jambe -qui se promenât toute seule comme la jambe du mécanicien allemand. - ---Et quoi encore? - ---Je ne regarde jamais les femmes passé la jarretière? répondit Roderick -d'une voix flûtée. Je ne suis pas bégueule; mais il faut des mœurs, -tonnerre de Dieu! poursuivit-il en rentrant dans son ton naturel. Je te -confierai cependant que sur cette jambe il y avait une grisette. - -C'était une jolie petite créature toute mignonne, toute proprette, tirée -à quatre épingles. Son bonnet, sur le haut de sa tête, prêt à sauter -par-dessus les moulins; ses cheveux à l'anglaise, un peu défrisés, le -nez au vent, l'œil en coulisse, la bouche en cœur; avec cela une robe de -stoff, un tablier de marceline et un gant à peu près neuf, auquel il ne -manquait guère que le pouce: une délicieuse poupée à vous rendre fou -d'amour, au moins pendant une heure. - -Je pressai le pas: entendant sonner les talons de mes bottes à côté -d'elle, elle accéléra sa marche; elle trottait, trottait comme une -perdrix, et j'avais beau me fendre comme un compas, je ne pouvais -l'atteindre: une voiture, qui lui barra le passage, me permit enfin de -l'accoster. - ---N'êtes-vous pas, lui dis-je en la saluant, mademoiselle Angelina, qui -travaille chez madame C***? - ---Non, répondit-elle en tournant vers moi ses beaux yeux étonnés et avec -la plus savante naïveté. Je m'appelle Rosette, et je ne travaille pas -chez la femme que vous venez de nommer. - ---Rosette, c'est un joli nom! - ---Un peu commun: j'aimerais mieux m'appeler Wilhelmine ou Fœdora, c'est -plus distingué; mais je ne suis pas la demoiselle que vous cherchez. Si -c'était un effet de votre bonté de me laisser continuer mon chemin -seule; un monsieur qui suit une jeune personne, cela fait jaser. - -Mais, sans obtempérer à sa demande, je lui pris le bras, et je continuai -ainsi: - ---Mademoiselle, je suis heureux de m'être trompé: l'erreur est toute à -mon profit. Angelina est bien jolie, mais... - ---Bien jolie! c'est comme on veut; je la connais, nous avons été amies -ensemble: elle a le nez furieusement rouge pour son âge. Après tout, -elle n'est pas jeune; elle dit vingt-six ans, mais elle en a bien -vingt-huit ou vingt-neuf même; elle a du son plein la figure, elle veut -faire la grosse, mais on sait ce que c'est? et puis ce genre qu'elle a: -si ça ne fait pas pitié! - ---Sais-tu, mon cher ami, que ton histoire est outrageusement ennuyeuse? -interrompit Théodore; elle ne pèche pas par la nouveauté. Je pourrais -t'en raconter comme cela autant qu'il y a de jours dans l'année, et puis -c'est d'un Paul de Kock! - ---C'est précisément ce qui en fait le mérite; maintenant, une histoire -simple et qui peut arriver, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus -extraordinaire? Cependant, en considération de ce que tu es ivre, et -qu'un homme ivre a autant de droits aux égards qu'une femme enceinte, je -consens à passer le reste de ma conversation avec Rosette, me réservant, -toutefois, de te le dire plus tard. D'ailleurs, si le commencement est -Paul de Kock, ce que je nierai jusqu'au fagot inclusivement, la fin est -aussi satanique qu'on puisse le désirer. - ---Voyons la fin. - ---Tout à l'heure; si je mettais la fin au commencement, le commencement -serait la fin, et on ne peut pas conter une histoire comme on lit une -ligne d'hébreu, ou comme une dévote sort d'une église, à l'envers. - -Bref, nous arrivâmes bras dessus, bras dessous, devant ma porte, -parfaitement amis et anciennes connaissances. Je frappai: Rosette fit un -mouvement de surprise, quand je me reculai pour la laisser entrer, puis -elle entra sans trop de façons et en sautillant comme un pinson. Elle -eut seulement la précaution de me faire monter l'escalier devant elle, -précaution qui indique une expérience bien éprouvée, vu ses dix-sept -ans, et que je recommande fort à toutes les dames et demoiselles -quelconques, qui, pour suppléer au manque de rondeur de certaines -parties, portent ce que madame de Genlis appelle, tout crûment, un -polisson, et que nous appelons une tournure. - -Je me fis apporter une bouteille de vin d'Espagne, quelques biscuits et -deux verres: car si le _in vino veritas_ est applicable à l'homme, il -est encore plus juste pour la femme. Je trouve que c'est une excellente -méthode d'éprouver les caractères par le vin; c'est une coupelle qui ne -trompe guère: je n'y manque jamais. Je ne voudrais pas prendre pour -maîtresse une femme que je n'aurais pas vu soûle: avec une bouteille ou -deux, on entre plus avant dans une âme que par dix ans de fréquentation. -La brute apparaît alors dans toute sa candeur, le fard tombe au vice; on -oublie de cacher l'ulcère sous le manteau, on jette le manteau on ôte le -corset, on ôte tout. Je ne conçois pas comment les scélérats osent boire -une goutte de vin. Moi, qui suis ingrisable--notez que c'était sous la -table que notre digne narrateur Roderick avançait cette audacieuse -assertion--j'observe, j'anatomise, je fais de la psychologie, je promène -mon scalpel à droite et à gauche, et c'est ainsi que j'ai acquis cette -profonde connaissance du cœur humain que chacun admire en moi, et qui me -rend supérieur à toi et à un tas d'animaux de ton espèce. - -La petite s'en vint s'asseoir tout bellement sur mon genou, et becqueter -dans mon verre; elle était tout à fait apprivoisée. C'était charmant! Je -me souviens que nous prîmes un massepain chacun par un bout, nos bouches -avançaient l'une vers l'autre à mesure que le massepain diminuait, enfin -elles se touchèrent. Ce fut un beau baiser, je te jure, un beau baiser -sonore et éclatant comme les prudes n'osent pas les donner, car cela -fait du bruit et l'on peut l'entendre, un bon et franc baiser français -avec ce mignard clapotement de lèvres comme au temps de la Régence, et -qu'on aurait bien dû restaurer plutôt que tant d'autres choses. - -La petite, trouvant cela drôle, le répéta plusieurs fois, et se prit à -rire de ce rire argentin et grêle particulier aux grisettes et aux -grandes dames. Je lui fis boire plusieurs verres coup sur coup, et elle -commença à entrer en gaieté: ses joues se rosaient comme de la tisane de -Champagne, son œil s'allongeait comme une amande, sa tête se couchait -sur son épaule, et elle chantonnait tout en babillant une chanson de -Béranger, dont elle me battait la mesure sur les os des jambes avec ses -jolis petits pieds. La trouvant à point, je commençai à lui baiser le -col et les épaules: elle me laissait faire. J'ai chaud, dit-elle en -passant ses mains sur son front; et elle jeta par-dessus sa tête le -fichu qui gênait mes caresses. Jusque-là tout allait on ne peut mieux. -Je posai mes lèvres sur sa gorge à moitié découverte: elle ne fit pas -encore de résistance. - ---Mais je ne vois pas trop dans tout cela quel est le motif qui a manqué -te faire croire à la vertu un soir durant, ô Roderick, mon ami -très-cher! - ---Si tu ne m'avais interrompu, stupide béotien que tu es, tu le saurais -il y a longtemps. J'essayai plus: alors ce fut un combat dont tu n'as -pas d'idées; elle me coulait entre les doigts comme une anguille, et il -y avait dans sa physionomie une impression d'effroi si vraie, si -énergique, qu'il était impossible de le croire joué; elle tournait ses -yeux avec un air d'angoisse, elle se tordait les mains, et me repoussait -opiniâtrément: je n'avais jamais vu une aussi vigoureuse défense. - ---Où diable la vertu va-t-elle se nicher! - ---Cela dura une grande heure au moins. A la fin, épuisée de fatigue, -elle tomba sur le bord de mon lit. J'en eus presque pitié, et je fus -tenté de la laisser; mais, faisant réflexion que c'était d'une pitié de -cette espèce que les femmes vous ont le moins d'obligations, et ne -voulant pas qu'elle me prît pour un imbécile, je revins à l'assaut, et -me servant d'un petit poignard que je porte toujours sur moi, je coupai -le lacet de sa robe, et je parvins à l'en dépouiller. Je vis alors -qu'elle manquait d'une chose indispensable. - ---Peut-être, dit Théodore, n'avait-elle qu'un sein, comme la courtisane -vénitienne dont parle J.-J. Rousseau? - ---Je te certifie qu'elle en avait bien deux. - ---Peut-être était-elle comme la femme de Thomas Sévin, dont il est -question dans Marot? - ---Aucunement: c'est une charmante et complète créature, seulement elle -n'avait pas... - ---Quoi donc? - ---Elle n'avait pas de chemise. - ---Oh! fit Théodore. - ---Pauvre ange! ajouta Roderick; tu penses bien que je lui donnai de quoi -en acheter. - ---Voilà un drôle de dénoûment. - -La morale de celle-ci est différente de celle de la caricature de -Charlet; mais elle n'est pas à mépriser, mes beaux jeunes mélancoliques, -qui faites la cour aux femmes. - -O vous, qui attaquez une vertu, faites attention aux phases de la lune; -tâchez de savoir s'il y a longtemps ou non que votre déesse a pris un -bain; tâchez de savoir si elle n'a pas de trous à ses bas ce jour-là, -cela est plus important que vous ne croyez. Si par hasard elle a -remplacé sa jarretière perdue par une ficelle, je vous conseille, en -ami, de vous tenir tranquille, car fussiez-vous plus gémissant que la -colombe au nid, fussiez-vous Lovelace ou Richelieu, vous perdriez vos -peines. - ---Il me semble, Roderick, que nous devrions bien tâcher de nous remettre -sur nos chaises. - ---Pourquoi? restons par terre puisque nous y sommes: beaucoup de gens -devraient suivre notre exemple: le monde n'en irait que mieux. - ---Soit, reprit l'autre; d'ailleurs, cela est plus bachique et plus -dévergondé, cela a plus de caractère. Mais il me semble que tu avais -commencé une doléance sur ta maîtresse trop vertueuse, et la -conversation a furieusement dérivé depuis. - ---Mon ami, tu ne peux te faire une idée des tourments que j'endure, ne -les ayant jamais éprouvés par toi-même. Ma maîtresse, comme j'ai dit, -est la personne la plus confite en vertu qu'il y ait dans toute la -chrétienté. Je ne me souviens pas de lui avoir entendu dire oui à -quelque chose. Certainement, c'est une belle fille; ses cheveux sont -blonds et de la plus belle nuance, elle a les yeux grands et doux, un -front uni, un nez droit, sa bouche est irréprochable, ses dents sont -blanches comme de la porcelaine. Mais je me suis surpris vingt fois à la -souhaiter moins parfaite ou autrement; j'aurais voulu un signe, un point -noir sur cette peau si claire et si fraîche, un méplat plus capricieux -dans ces lignes calmes et correctes; j'aurais voulu pouvoir allumer une -paillette dans cet œil d'antilope, retrousser les coins de cette bouche -antique, faire palpiter et vivre un peu ces longs cheveux si bien nattés -et si bien peignés. C'était peine perdue; autant aurait valu pour moi -serrer dans mes bras une des statues des Tuileries, ou tâcher d'animer -un mannequin. - -Ce n'est pas qu'elle ne m'aime pas, il y aurait de l'espoir; elle m'aime -autant qu'elle peut aimer quelqu'un ou quelque chose. Je lui serais -infidèle ou je mourrais, je suis sûr que cela lui ferait de la peine et -qu'elle pleurerait; mais c'est tout, elle ne ferait pas une démarche -pour me ramener, elle ne s'arracherait pas un seul de ses cheveux: c'est -un caractère froid, un tempérament lymphatique qui ne s'émeut de rien, -qui ne prend plaisir à rien, qui se laisse aller à vivre, mais qui ne -vit pas par lui-même, quelque chose de morne et d'indolent qui est beau -et se fait aimer, mais ne peut prendre sur soi de montrer de l'amour; -une syrène glaciale, plus à craindre que la plus chaude courtisane, car -avec elle on n'est jamais satisfait: vous vous livrez tout entier, et -elle ne livre rien. - -Mon pauvre Théodore, tu ne sais pas combien on est malheureux d'aimer -quelqu'un qui n'a pas de vice; ce sont les vices de nos amis et de nos -maîtresses qui nous attachent à eux, car il nous donnent le moyen de les -flatter et de leur être agréable; vous vous faites le valet et le -pourvoyeur d'un de leurs vices, vous vous rendez nécessaire, et c'est -ainsi que se nouent les amitiés les plus solides. - -Votre maîtresse est gourmande, elle aime les pâtisseries délicates et -les vins les plus recherchés; vous satisfaites ses goûts, un souper fin -ajoute à l'attrait d'un rendez-vous; elle est coquette, les bijoux, les -chapeaux d'Herbault, ces mille riens charmants, hochets des grands -enfants, qui valent si peu et coûtent si cher, vous fournissent mille -occasions de lui prouver votre amour. - -Elle aime les bals, les soirées, le spectacle, la musique; bénissez le -ciel! menez-la au bal, aux Italiens, à l'Opéra, partout. Vous aurez le -bonheur de la voir heureuse, et c'en est un grand, un très-grand. - -Quant à Georgina, elle est incapable de distinguer une truffe d'une -pomme de terre, et du vin de Tokay d'avec du vin de Brie. - -Elle dit que le bal la fatigue, elle n'a pas vingt ans; que les soirées -l'ennuient; la musique ne lui semble que du bruit, et elle ne prend -aucun intérêt au spectacle; quant à sa mise, elle est d'une rigidité de -quakeresse. - ---Ah çà! c'est donc une idiote que ta Georgina? - ---Non, elle est ainsi; c'est un esprit droit et fin, mais sans élan, -prosaïque comme la vertu, car il n'y a que le vice qui soit poétique. -Supprimez l'adultère, l'inceste, le meurtre, adieu les drames, adieu les -poëmes et les romans! l'histoire des gens vertueux tient une ligne, les -règnes des bons rois tiennent une page. - -Aussi je souffre avec elle mort et martyre. J'ai beau chercher, je ne -puis trouver de point impressionnable; chez elle, rien ne répond. Je ne -sais comment lui faire plaisir: elle est si froide, si prude, si chaste, -si dédaigneuse et si polie en même temps! Je ne l'ai jamais vue ni rire, -ni bâiller; je ne lui ai jamais entendu dire une sottise, elle n'en fait -pas plus qu'elle n'en dit, elle est d'une perfection désespérante. - -Dans ces moments où tous les yeux sont baignés de larmes, où le cœur -semble vouloir s'élancer hors de la poitrine, ni cris, ni soupirs, ni -étreintes forcenées: on dirait qu'il ne s'agit pas d'elle. Elle vous -regarde toujours avec son œil calme et bleu; son sein ne bat pas sous le -vôtre une pulsation de plus; elle ne rougit, ni ne pâlit. Si elle vous -parle, c'est avec sa voix claire et perlée, elle vous dit: Vous et -Monsieur, et vous demande ce que vous avez. Une fois, après toute une -nuit passée ensemble, lorsqu'à l'instant de m'en aller je voulus lui -donner mon baiser d'adieu, elle me dit très-gravement, en relevant du -doigt la dentelle quelque peu chiffonnée de son bonnet?--Roderick, ne -pourriez-vous pas m'aimer sans cela? - -Si jamais j'ai eu franchement envie de jeter quelqu'un par la fenêtre, -c'est ma divinité, quand elle me fit cette belle observation. - -Jamais je n'ai pu la prendre en faute: j'ai eu beau l'épier, la guetter; -je lui ai cherché querelle de mille manières, mais sans aucun succès. -J'ai souvent essayé de me brouiller avec elle pour me raccommoder -ensuite, impossible! - -Elle vivrait bien, même avec son mari. - -J'ai cent fois résolu de la planter là; mais encore faut-il une espèce -de motif pour rompre, et je n'en ai pas; quand j'en aurais, ce serait -encore la même chose: elle me rend malheureux, elle me fait damner; mais -je l'aime, peut-être même à cause de cela. - -La seule chose qui m'étonne, c'est que j'aie pu parvenir à être son -amant; je dois cela à sa nonchalance et à mon opiniâtreté plutôt qu'à -son amour. Peut-être Dieu l'a-t-il permis, de peur qu'elle ne se -pétrifiât tout à fait. Si je n'étais pas là pour la harceler et la tenir -continuellement en haleine, la chose arriverait immanquablement avant -qu'il soit peu. _Oimè povero!_ Au diable les femmes! - ---Moi, ma maîtresse est tout le contraire de la tienne; c'est du -salpêtre, du vif-argent; elle va, elle vient, elle n'est jamais en repos -et n'y laisse personne. Le vin, le jeu, la table, les chevaux, elle aime -tout. Elle est brune et petite, elle mettrait un cent-suisse sur les -dents; la moindre caresse la fait tomber en spasme, et elle veut qu'on -la caresse toujours; elle est ardente, jalouse, impérieuse, se prend de -dispute au moindre mot, et fait aller un homme comme un cheval de -fiacre; et c'est ma maîtresse, à moi le doux, le flegmatique, le posé. -_Oimè povero!_ Je suis aussi en droit de me plaindre que toi. Au diable -les femmes! - ---As-tu jamais entendu, reprit Roderick après un intervalle, le -_Miserere_ dans la chapelle Sixtine le jour de la Passion? - ---Oui, répondit Théodore, je l'ai entendu; ces voix de soprano sont d'un -effet admirable. - ---Si nous changions notre voix de basse pour un contralto; que t'en -semble, mon cher ami? - ---Tu es ivre, Roderick! Changeons plutôt de maîtresse: à moi ta blonde, -à toi ma brune. - ---Tope! c'est dit. - -Les deux amis se tournèrent le dos, et ronflèrent profondément. - -Un mois après l'échange fait, ils se retrouvèrent sous la même table, et -eurent une grande conversation qui finit comme celle-ci: _Oimè povero!_ -Au diable les femmes! - -A dater de cette époque, ils se grisèrent tous les jours, et s'en -trouvèrent on ne peut mieux. - - - - -ONUPHRIUS - -OU - -LES VEXATIONS FANTASTIQUES - -D'UN ADMIRATEUR D'HOFFMANN - - Croyoit que nues feussent paelles d'arin, et que vessies feussent - lanternes. - - _Gargantua_, liv. I, ch. XI. - - ---Kling, kling, kling!--Pas de réponse.--Est-ce qu'il n'y serait pas? -dit la jeune fille. - -Elle tira une seconde fois le cordon de la sonnette; aucun bruit ne se -fit entendre dans l'appartement: il n'y avait personne. - ---C'est étrange! - -Elle se mordit la lèvre, une rougeur de dépit passa de sa joue à son -front; elle se mit à descendre les escaliers un à un, bien lentement, -comme à regret, retournant la tête pour voir si la porte fatale -s'ouvrait.--Rien. - -Au détour de la rue, elle aperçut de loin Onuphrius, qui marchait du -côté du soleil, avec l'air le plus inoccupé du monde, s'arrêtant à -chaque carreau, regardant les chiens se battre et les polissons jouer au -palet, lisant les inscriptions de la muraille, épelant les enseignes, -comme un homme qui a une heure devant lui et n'a aucun besoin de se -presser. - -Quand il fut auprès d'elle, l'ébahissement lui fit écarquiller les -prunelles: il ne comptait guère la trouver là. - ---Quoi! c'est vous, déjà!--Quelle heure est-il donc? - ---Déjà! le mot est galant. Quant à l'heure, vous devriez la savoir, et -ce n'est guère à moi à vous l'apprendre, répondit d'un ton boudeur la -jeune fille, tout en prenant son bras; il est onze heures et demie. - ---Impossible, fit Onuphrius. Je viens de passer devant Saint-Paul, il -n'était que dix heures; il n'y a pas cinq minutes j'en mettrais la main -au feu; je parie. - ---Ne mettez rien du tout et ne pariez pas, vous perdriez. - -Onuphrius s'entêta; comme l'Église n'était qu'à une cinquantaine de pas, -Jacintha, pour le convaincre, voulut bien aller jusque-là avec lui. -Onuphrius était triomphant. Quand ils furent devant le portail:--Eh -bien! lui dit Jacintha. - -On eût mis le soleil ou la lune en place du cadran qu'il n'eût pas été -plus stupéfait. Il était onze heures et demie passées; il tira son -lorgnon, en essuya le verre avec son mouchoir, se frotta les yeux pour -s'éclaircir la vue; l'aiguille aînée allait rejoindre sa petite sœur sur -l'X de midi. - ---Midi! murmura-t-il entre ses dents; il faut que quelque diablotin se -soit amusé à pousser ces aiguilles; c'est bien dix heures que j'ai vu! - -Jacintha était bonne; elle n'insista pas, et reprit avec lui le chemin -de son atelier, car Onuphrius était peintre, et, en ce moment, faisait -son portrait. Elle s'assit dans la pose convenue. Onuphrius alla -chercher sa toile, qui était tournée au mur, et la mit sur son chevalet. - -Au-dessus de la petite bouche de Jacintha, une main inconnue avait -dessiné une paire de moustaches qui eussent fait honneur à un -tambour-major. La colère de notre artiste, en voyant son esquisse ainsi -barbouillée, n'est pas difficile à imaginer; il aurait crevé la toile -sans les exhortations de Jacintha. Il effaça donc comme il put ces -insignes virils, non sans jurer plus d'une fois après le drôle qui avait -fait cette belle équipée; mais, quand il voulut se remettre à peindre, -ses pinceaux, quoiqu'il les eût trempés dans l'huile, étaient si roides -et si hérissés, qu'il ne put s'en servir. Il fut obligé d'en envoyer -chercher d'autres: en attendant qu'ils fussent arrivés, il se mit à -faire sur sa palette plusieurs tons qui lui manquaient. - -Autre tribulation. Les vessies étaient dures comme si elles eussent -renfermé des balles de plomb; il avait beau les presser, il ne pouvait -en faire sortir la couleur; ou bien elles éclataient tout d'un coup -comme de petites bombes, crachant à droite, à gauche, l'ocre, la laque -ou le bitume. - -S'il eût été seul, je crois qu'en dépit du premier commandement du -Décalogue, il aurait attesté le nom du Seigneur plus d'une fois. Il se -contint, les pinceaux arrivèrent, il se mit à l'œuvre; pendant une heure -environ tout alla bien. - -Le sang commençait à courir sous les chairs, les contours se -dessinaient, les formes se modelaient, la lumière se débrouillait de -l'ombre, une moitié de la toile vivait déjà. - -Les yeux surtout étaient admirables; l'arc des sourcils était -parfaitement bien indiqué, et se fondait moelleusement vers les tempes -en tons bleuâtres et veloutés; l'ombre des cils adoucissait -merveilleusement bien l'éclatante blancheur de la cornée, la prunelle -regardait bien, l'iris et la pupille ne laissaient rien à désirer; il -n'y manquait plus que ce petit diamant de lumière, cette paillette de -jour que les peintres nomment point visuel. - -Pour l'enchâsser dans son disque de jais (Jacintha avait les yeux -noirs), il prit le plus fin, le plus mignon de ses pinceaux, trois poils -pris à la queue d'une martre zibeline. - -Il le trempa vers le sommet de sa palette dans le blanc d'argent qui -s'élevait, à côté des ocres et des terres de Sienne, comme un piton -couvert de neige à côté de rochers noirs. - -Vous eussiez dit, à voir trembler le point brillant au bout du pinceau, -une gouttelette de rosée au bout d'une aiguille; il allait le déposer -sur la prunelle, quand un coup violent dans le coude fit dévier sa main, -porter le point blanc dans les sourcils, et traîner le parement de son -habit sur la joue encore fraîche qu'il venait de terminer. Il se -détourna si brusquement à cette nouvelle catastrophe, que son escabeau -roula à dix pas. Il ne vit personne. Si quelqu'un se fût trouvé là par -hasard, il l'aurait certainement tué. - ---C'est vraiment inconcevable! dit-il en lui-même tout troublé; -Jacintha, je ne me sens pas en train; nous ne ferons plus rien -aujourd'hui. - -Jacintha, se leva pour sortir. - -Onuphrius voulut la retenir; il lui passa le bras autour du corps. La -robe de Jacintha était blanche; les doigts d'Onuphrius, qui n'avait pas -songé à les essuyer, y firent un arc-en-ciel. - ---Maladroit! dit la petite, comme vous m'avez arrangée! et ma tante qui -ne veut pas que je vienne vous voir seule, qu'est-ce qu'elle va dire? - ---Tu changeras de robe, elle n'en verra rien. - -Et il l'embrassa. Jacintha ne s'y opposa pas. - ---Que faites-vous demain? dit-elle après un silence. - ---Moi, rien; et vous? - ---Je vais dîner avec ma tante chez le vieux M. de ***, que vous -connaissez, et j'y passerai peut-être la soirée. - ---J'y serai, dit Onuphrius; vous pouvez compter sur moi. - ---Ne venez pas plus tard que six heures; vous savez, ma tante est -poltronne, et si nous ne trouvons pas chez M. de *** quelque galant -chevalier pour nous reconduire, elle s'en ira avant la nuit tombée. - ---Bon, j'y serai à cinq. A demain, Jacintha, à demain. - -Et il se penchait sur la rampe pour regarder la svelte jeune fille qui -s'en allait. Les derniers plis de sa robe disparurent sous l'arcade, et -il rentra. - -Avant d'aller plus loin, quelques mots sur Onuphrius. C'était un jeune -homme de vingt à vingt-deux ans, quoique au premier abord il parût en -avoir davantage. On distinguait ensuite à travers ses traits blêmes et -fatigués quelque chose d'enfantin et de peu arrêté, quelques formes de -transition de l'adolescence à la virilité. Ainsi tout le haut de la tête -était grave et réfléchi comme un front de vieillard, tandis que la -bouche était à peine noircie à ses coins d'une ombre bleuâtre, et qu'un -sourire jeune errait sur deux lèvres d'un rose assez vif qui contrastait -étrangement avec la pâleur des joues et du reste de la physionomie. - -Ainsi fait, Onuphrius ne pouvait manquer d'avoir l'air assez singulier, -mais sa bizarrerie naturelle était encore augmentée par sa mise et sa -coiffure. Ses cheveux, séparés sur le front comme des cheveux de femme, -descendaient symétriquement le long de ses tempes jusqu'à ses épaules, -sans frisure aucune, aplatis et lustrés à la mode gothique, comme on en -voit aux anges de Giotto et de Cimabuë. Une ample simarre de couleur -obscure tombait à plis roides et droits autour de son corps souple et -mince, d'une manière toute dantesque. Il est vrai de dire qu'il ne -sortait pas encore avec ce costume; mais c'était la hardiesse plutôt que -l'envie qui lui manquait; car je n'ai pas besoin de vous le dire, -Onuphrius était Jeune-France et romantique forcené. - -Dans la rue, et il n'y allait pas souvent, pour ne pas être obligé de se -souiller de l'ignoble accoutrement bourgeois, ses mouvements étaient -heurtés, saccadés; ses gestes anguleux, comme s'ils eussent été produits -par des ressorts d'acier; sa démarche incertaine, entrecoupée d'élans -subits, de zigzags, ou suspendue tout à coup; ce qui, aux yeux de bien -des gens, le faisait passer pour un fou ou du moins pour un original, ce -qui ne vaut guère mieux. - -Onuphrius ne l'ignorait pas, et c'était peut-être ce qui lui faisait -éviter ce qu'on nomme le monde et donnait à sa conversation un ton -d'humeur et de causticité qui ne ressemblait pas mal à de la vengeance; -aussi, quand il était forcé de sortir de sa retraite, n'importe pour -quel motif, il apportait dans la société une gaucherie sans timidité, -une absence de toute forme convenue, un dédain si parfait de ce qu'on y -admire, qu'au bout de quelques minutes, avec trois ou quatre syllabes, -il avait trouvé moyen de se faire une meute d'ennemis acharnés. - -Ce n'est pas qu'il ne fût très-aimable lorsqu'il voulait, mais il ne le -voulait pas souvent, et il répondait à ses amis qui lui en faisaient des -reproches: A quoi bon? Car il avait des amis; pas beaucoup, deux ou -trois au plus, mais qui l'aimaient de tout l'amour que lui refusaient -les autres, qui l'aimaient comme des gens qui ont une injustice à -réparer.--A quoi bon? ceux qui sont dignes de moi et me comprennent ne -s'arrêtent pas à cette écorce noueuse: ils savent que la perle est -cachée dans une coquille grossière; les sots qui ne savent pas sont -rebutés et s'éloignent: où est le mal? Pour un fou, ce n'était pas trop -mal raisonné. - -Onuphrius, comme je l'ai déjà dit, était peintre, il était de plus -poëte; il n'y avait guère moyen que sa cervelle en réchappât, et ce qui -n'avait pas peu contribué à l'entretenir dans cette exaltation fébrile, -dont Jacintha n'était pas toujours maîtresse, c'étaient ses lectures. Il -ne lisait que des légendes merveilleuses et d'anciens romans de -chevalerie, des poésies mystiques, des traités de cabale, des ballades -allemandes, des livres de sorcellerie et de démonographie; avec cela il -se faisait, au milieu du monde réel bourdonnant autour de lui, un monde -d'extase et de vision où il était donné à bien peu d'entrer. Du détail -le plus commun et le plus positif, par l'habitude qu'il avait de -chercher le côté surnaturel, il savait faire jaillir quelque chose de -fantastique et d'inattendu. Vous l'auriez mis dans une chambre carrée et -blanchie à la chaux sur toutes ses parois, et vitrée de carreaux -dépolis, il aurait été capable de voir quelque apparition étrange tout -aussi bien que dans un intérieur de Rembrandt inondé d'ombres et -illuminé de fauves lueurs, tant les yeux de son âme et de son corps -avaient la faculté de déranger les lignes les plus droites et de rendre -compliquées les choses les plus simples, à peu près comme les miroirs -courbes ou à facettes qui trahissent les objets qui leur sont présentés, -et les font paraître grotesques ou terribles. - -Aussi Hoffmann et Jean-Paul le trouvèrent admirablement disposé; ils -achevèrent à eux deux ce que les légendaires avaient commencé. -L'imagination d'Onuphrius s'échauffa et se déprava de plus en plus, ses -compositions peintes et écrites s'en ressentirent, la griffe ou la queue -du diable y perçait toujours par quelque endroit, et sur la toile, à -côté de la tête suave et pure de Jacintha, grimaçait fatalement quelque -figure monstrueuse, fille de son cerveau en délire. - -Il y avait deux ans qu'il avait fait la connaissance de Jacintha, et -c'était à une époque de sa vie ou il était si malheureux, que je ne -souhaiterais pas d'autre supplice à mon plus fier ennemi; il était dans -cette situation atroce où se trouve tout homme qui a inventé quelque -chose et qui ne rencontre personne pour y croire. Jacintha crut à ce -qu'il disait sur sa parole, car l'œuvre était encore en lui, et il -l'aima comme Christophe Colomb dut aimer le premier qui ne lui rit pas -au nez lorsqu'il parla du nouveau monde qu'il avait deviné. Jacintha -l'aimait comme une mère aime son fils, et il se mêlait à son amour une -pitié profonde; car, elle exceptée, qui l'aurait aimé comme il fallait -qu'il le fût? - -Qui l'eût consolé dans ses malheurs imaginaires, les seuls réels pour -lui, qui ne vivait que d'imaginations? Qui l'eût rassuré, soutenu, -exhorté? Qui eût calmé cette exaltation maladive qui touchait à la folie -par plus d'un point, en la partageant plutôt qu'en la combattant? -Personne, à coup sûr. - -Et puis lui dire de quelle manière il pourrait la voir, lui donner -elle-même les rendez-vous, lui faire mille de ces avances que le monde -condamne, l'embrasser de son propre mouvement, lui en fournir l'occasion -quand elle la lui voyait chercher, une coquette ne l'eût pas fait; mais -elle savait combien tout cela coûtait au pauvre Onuphrius, et elle lui -en épargnait la peine. - -Aussi peu accoutumé qu'il était à vivre de la vie réelle, il ne savait -comment s'y prendre pour mettre son idée en action, et il se faisait des -monstres de la moindre chose. - -Ses longues méditations, ses voyages dans les mondes métaphysiques ne -lui avaient pas laissé le temps de s'occuper de celui-ci. Sa tête avait -trente ans, son corps avait six mois; il avait si totalement négligé de -dresser sa bête, que, si Jacintha et ses amis n'eussent pris soin de la -diriger, elle eût commis d'étranges bévues. En un mot, il fallait vivre -pour lui, il lui fallait un intendant pour son corps, comme il en faut -aux grands seigneurs pour leurs terres. - -Puis, je n'ose l'avouer qu'en tremblant, dans ce siècle d'incrédulité, -cela pourrait faire passer mon pauvre ami pour un imbécile: il avait -peur. De quoi? Je vous le donne à deviner en cent; il avait peur du -diable, des revenants, des esprits et de mille autres billevesées; du -reste, il se moquait d'un homme, et de deux, comme vous d'un fantôme. - -Le soir il ne se fût pas regardé dans une glace pour un empire, de peur -d'y voir autre chose que sa propre figure; il n'eût pas fourré sa main -sous son lit pour y prendre ses pantoufles ou quelque autre ustensile, -parce qu'il craignait qu'une main froide et moite ne vînt au-devant de -la sienne, et ne l'attirât dans la ruelle; ni jeté les yeux dans les -encoignures sombres, tremblant d'y apercevoir de petites têtes de -vieilles ratatinées emmanchées sur des manches à balai. - -Quand il était seul dans son grand atelier, il voyait tourner autour de -lui une ronde fantastique, le conseil Tusmann, le docteur Tabraccio, le -digne Peregrinus Tyss, Crespel avec son violon et sa fille Antonia, -l'inconnue de la maison déserte et toute la famille étrange du château -de Bohême; c'était un sabbat complet, et il ne se fût pas fait prier -pour avoir peur de son chat comme d'un autre Murr. - -Dès que Jacintha fut partie, il s'assit devant sa toile, et se prit à -réfléchir sur ce qu'il appelait les événements de la matinée. Le cadran -de Saint-Paul, les moustaches, les pinceaux durcis, les vessies crevées, -et surtout le point visuel, tout cela se représenta à sa mémoire avec un -air fantastique et surnaturel; il se creusa la tête pour y trouver une -explication plausible; il bâtit là-dessus un volume in-octavo de -suppositions les plus extravagantes, les plus invraisemblables qui -soient jamais entrées dans un cerveau malade. Après avoir longtemps -cherché, ce qu'il rencontra de mieux, c'est que la chose était tout à -fait inexplicable... à moins que ce ne fût le diable en personne... -Cette idée, dont il se moqua d'abord lui-même, prit racine dans son -esprit, et lui semblant moins ridicule à mesure qu'il se familiarisait -avec elle, il finit par en être convaincu. - -Qu'y avait-il au fond de déraisonnable dans cette supposition? -L'existence du diable est prouvée par les autorités les plus -respectables, tout comme celle de Dieu. C'est même un article de foi, et -Onuphrius, pour s'empêcher d'en douter, compulsa sur les registres de sa -vaste mémoire tous les endroits des auteurs profanes ou sacrés dans -lesquels on traite de cette matière importante. - -Le diable rôde autour de l'homme; Jésus lui-même n'a pas été à l'abri de -ses embûches; la tentation de saint Antoine est populaire; Martin Luther -fut aussi tourmenté par Satan, et, pour s'en débarrasser, fut obligé de -lui jeter son écritoire à la tête. On voit encore la tache d'encre sur -le mur de la cellule. - -Il se rappela toutes les histoires d'obsessions, depuis le possédé de la -Bible jusqu'aux religieuses de Loudun; tous les livres de sorcellerie -qu'il avait lus: Bodin, Delrio, Le Loyer, Bordelon, le _Monde invisible_ -de Bekker, l'_Infernalia_, les _Farfadets_ de M. de Berbiguier de -Terre-Neuve du Thym, le _Grand_ et le _Petit Albert_, et tout ce qui lui -parut obscur devint clair comme le jour: c'était le diable qui avait -fait avancer l'aiguille, qui avait mis des moustaches à son portrait, -changé le crin de ses brosses en fil d'archal et rempli ses vessies de -poudre fulminante. Le coup dans le coude s'expliquait tout -naturellement; mais quel intérêt Belzébuth pouvait-il avoir à le -persécuter? Était-ce pour avoir son âme? ce n'est pas la manière dont il -s'y prend; enfin il se rappela qu'il avait fait, il n'y a pas bien -longtemps, un tableau de saint Dunstan tenant le Diable par le nez avec -des pincettes rouges; il ne douta pas que ce ne fût pour avoir été -représenté par lui dans une position aussi humiliante que le diable lui -faisait ces petites niches. Le jour tombait, de longues ombres bizarres -se découpaient sur le plancher de l'atelier. Cette idée grandissant dans -sa tête, le frisson commençait à lui courir le long du dos, et la peur -l'aurait bientôt pris, si un de ses amis n'eût fait en entrant diversion -à toutes ses visions cornues. Il sortit avec lui, et comme personne au -monde n'était plus impressionnable, et que son ami était gai, un essaim -de pensées folâtres eut bientôt chassé ces rêveries lugubres. Il oublia -totalement ce qui était arrivé, ou, s'il s'en ressouvenait, il riait -tout bas en lui-même. Le lendemain il se remit à l'œuvre. Il travailla -trois ou quatre heures avec acharnement. Quoique Jacintha fût absente, -ses traits étaient si profondément gravés dans son cœur, qu'il n'avait -pas besoin d'elle pour terminer son portrait. Il était presque fini, il -n'y avait plus que deux ou trois dernières touches à poser, et la -signature à mettre, quand une petite peluche, qui dansait avec ses -frères les atomes dans un beau rayon jaune, par une fantaisie -inexplicable, quitta tout à coup sa lumineuse salle de bal, se dirigea -en se dandinant vers la toile d'Onuphrius, et vint s'abattre sur un -rehaut, qu'il venait de poser. - -Onuphrius retourna son pinceau, et avec le manche, l'enleva le plus -délicatement possible. Cependant il ne put le faire si légèrement qu'il -ne découvrît le champ de la toile en emportant un peu de couleur. Il -refit une teinte pour réparer le dommage: la teinte était trop foncée, -et faisait tache; il ne put rétablir l'harmonie qu'en remaniant tout le -morceau; mais, en le faisant, il perdit son contour, et le nez devint -aquilin, de presque à la Roxelane qu'il était, ce qui changea tout à -fait le caractère de la tête; ce n'était plus Jacintha, mais bien une de -ses amies avec qui elle s'était brouillée, parce qu'Onuphrius la -trouvait jolie. - -L'idée du Diable revint à Onuphrius à cette métamorphose étrange; mais, -en regardant plus attentivement, il vit que ce n'était qu'un jeu de son -imagination, et comme la journée s'avançait, il se leva et sortit pour -rejoindre sa maîtresse chez M. de ***. Le cheval allait comme le vent: -bientôt Onuphrius vit poindre au dos de la colline la maison de M. de -***, blanche entre les marronniers. Comme la grande route faisait un -détour, il la quitta pour un chemin de traverse, un chemin creux qu'il -connaissait très-bien, où tout enfant il venait cueillir des mûres et -chasser aux hannetons. - -Il était à peu près au milieu quand il se trouva derrière une charrette -à foin, que les détours du sentier l'avaient empêché d'apercevoir. Le -chemin était si étroit, la charrette si large, qu'il était impossible de -passer devant: il remit son cheval au pas, espérant que la route, en -s'élargissant, lui permettrait un peu plus loin de le faire. Son -espérance fut trompée; c'était comme un mur qui reculait -imperceptiblement. Il voulut retourner sur ses pas, une autre charrette -de foin le suivait par derrière et le faisait prisonnier. Il eut un -instant la pensée d'escalader les bords du ravin, mais ils étaient à pic -et couronnés d'une haie vive; il fallut donc se résigner: le temps -coulait, les minutes lui semblaient des éternités, sa fureur était au -comble, ses artères palpitaient, son front était perlé de sueur. - -Une horloge à la voix fêlée, celle du village voisin, sonna six heures; -aussitôt qu'elle eut fini, celle du château, dans un ton différent, -sonna à son tour; puis une autre, puis une autre encore; toutes les -horloges de la banlieue d'abord successivement, ensuite toutes à la -fois. C'était un tutti de cloches, un concerto de timbres flûtés, -ronflants, glapissants, criards, un carillon à vous fendre la tête. Les -idées d'Onuphrius se confondirent, le vertige le prit. Les clochers -s'inclinaient sur le chemin creux pour le regarder passer, ils le -montraient au doigt, lui faisaient la nique et lui tendaient par -dérision leurs cadrans dont les aiguilles étaient perpendiculaires. Les -cloches lui tiraient la langue et lui faisaient la grimace, sonnant -toujours les six coups maudits. Cela dura longtemps, six heures -sonnèrent ce jour-là jusqu'à sept. - -Enfin, la voiture déboucha dans la plaine. Onuphrius enfonça ses éperons -dans le ventre de son cheval: le jour tombait, on eût dit que sa monture -comprenait combien il lui était important d'arriver. Ses pieds -touchaient à peine la terre, et, sans les aigrettes d'étincelles qui -jaillissaient de loin en loin de quelque caillou heurté, on eût pu -croire qu'elle volait. Bientôt une blanche écume enveloppa comme une -housse d'argent son poitrail d'ébène: il était plus de sept heures quand -Onuphrius arriva. Jacintha était partie. M. de *** lui fit les plus -grandes politesses, se mit à causer littérature avec lui, et finit par -lui proposer une partie de dames. - -Onuphrius ne put faire autrement que d'accepter, quoique toute espèce de -jeux, et en particulier celui-là, l'ennuyât mortellement. On apporta le -damier. M. de *** prit les noires, Onuphrius les blanches: la partie -commença. Les joueurs étaient à peu près de même force; il se passa -quelque temps avant que la balance penchât d'un côté ou de l'autre. - -Tout à coup elle tourna du côté du vieux gentilhomme; ses pions -avançaient avec une inconcevable rapidité, sans qu'Onuphrius, malgré -tous les efforts qu'il faisait, pût y apporter aucun obstacle. Préoccupé -qu'il était d'idées diaboliques, cela ne lui parut pas naturel; il -redoubla donc d'attention, et finit par découvrir, à côté du doigt dont -il se servait pour remuer ses pions, un autre doigt maigre, noueux, -terminé par une griffe (que d'abord il avait pris pour l'ombre du sien), -qui poussait ses dames sur la ligne blanche, tandis que celles de son -adversaire défilaient processionnellement sur la ligne noire. Il devint -pâle, ses cheveux se hérissèrent sur sa tête. Cependant il remit ses -pions en place, et continua de jouer. Il se persuada que ce n'était que -l'ombre, et, pour s'en convaincre, il changea la bougie de place: -l'ombre passa de l'autre côté, et se projeta en sens inverse; mais le -doigt à griffe resta ferme à son poste, déplaçant les dames d'Onuphrius, -et employant tous les moyens pour le faire perdre. - -D'ailleurs, il n'y avait aucun doute à avoir, le doigt était orné d'un -gros rubis. Onuphrius n'avait pas de bague. - ---Pardieu! c'est trop fort! s'écria-t-il en donnant un grand coup de -poing dans le damier et en se levant brusquement; vieux scélérat! vieux -gredin! - -M. de ***, qui le connaissait d'enfance et qui attribuait cette algarade -au dépit d'avoir perdu, se mit à rire aux éclats et à lui offrir -d'ironiques consolations. La colère et la terreur se disputaient l'âme -d'Onuphrius: il prit son chapeau et sortit. - -La nuit était si noire qu'il fut obligé de mettre son cheval au pas. A -peine une étoile passait-elle çà et là le nez hors de sa mantille de -nuages; les arbres de la route avaient l'air de grands spectres tendant -les bras; de temps en temps un feu follet traversait le chemin, le vent -ricanait dans les branches d'une façon singulière. L'heure s'avançait, -et Onuphrius n'arrivait pas; cependant les fers de son cheval sonnant -sur le pavé montraient qu'il ne s'était pas fourvoyé. - -Une rafale déchira le brouillard, la lune reparut; mais, au lieu d'être -ronde, elle était ovale. Onuphrius, en la considérant plus -attentivement, vit qu'elle avait un serre-tête de taffetas noir, et -qu'elle s'était mis de la farine sur les joues; ses traits se -dessinèrent plus distinctement, et il reconnut à n'en pouvoir douter, la -figure blême et allongée de son ami intime Jean-Gaspard Debureau, le -grand paillasse des Funambules, qui le regardait avec une expression -indéfinissable de malice et de bonhomie. - -Le ciel clignait aussi ses yeux bleus aux cils d'or, comme s'il eût été -d'intelligence; et, comme à la clarté des étoiles on pouvait distinguer -les objets, il entrevit quatre personnages de mauvaise mine, habillés -mi-partie rouge et noir, qui portaient quelque chose de blanchâtre par -les quatre coins, comme des gens qui changeraient un tapis de place: ils -passèrent rapidement à côté de lui, et jetèrent ce qu'ils portaient sous -les pieds de son cheval. Onuphrius, malgré sa frayeur, n'eut pas de -peine à voir que c'était le chemin qu'il avait déjà parcouru, et que le -Diable remettait devant lui pour lui faire pièce. Il piqua des deux; son -cheval fit une ruade et refusa d'avancer autrement qu'au pas; les quatre -démons continuèrent leur manége. - -Onuphrius vit que l'un d'eux avait au doigt un rubis pareil à celui du -doigt qui l'avait si fort effrayé sur le damier: l'identité du -personnage n'était plus douteuse. La terreur d'Onuphrius était si -grande, qu'il ne sentait plus, qu'il ne voyait ni n'entendait; ses dents -claquaient comme dans la fièvre, un rire convulsif tordait sa bouche. -Une fois, il essaya de dire ses prières et de faire un signe de croix, -il ne put en venir à bout. La nuit s'écoula ainsi. - -Enfin, une raie bleuâtre se dessina sur le bord du ciel: son cheval huma -bruyamment par ses naseaux l'air balsamique du matin, le coq de la ferme -voisine fit entendre sa voix grêle et éraillée, les fantômes -disparurent, le cheval prit de lui-même le galop, et, au point du jour, -Onuphrius se trouva devant la porte de son atelier. - -Harassé de fatigue, il se jeta sur un divan et ne tarda pas à -s'endormir: son sommeil était agité; le cauchemar lui avait mis le genou -sur l'estomac. Il fit une multitude de rêves incohérents, monstrueux, -qui ne contribuèrent pas peu à déranger sa raison déjà ébranlée. En -voici un qui l'avait frappé, et qu'il m'a raconté plusieurs fois depuis. - -«J'étais dans une chambre qui n'était pas la mienne ni celle d'aucun de -mes amis, une chambre où je n'étais jamais venu, et que cependant je -connaissais parfaitement bien: les jalousies étaient fermées, les -rideaux tirés; sur la table de nuit une pâle veilleuse jetait sa lueur -agonisante. On ne marchait que sur la pointe du pied, le doigt sur la -bouche; des fioles, des tasses encombraient la cheminée. Moi, j'étais au -lit comme si j'eusse été malade, et pourtant je ne m'étais jamais mieux -porté. Les personnes qui traversaient l'appartement avaient un air -triste et affairé qui semblait extraordinaire. - -«Jacintha était à la tête de mon lit, qui tenait sa petite main sur mon -front, et se penchait vers moi pour écouter si je respirais bien. De -temps en temps une larme tombait de ses cils sur mes joues, et elle -l'essuyait légèrement avec un baiser. - -«Ses larmes me fendaient le cœur, et j'aurais bien voulu la consoler; -mais il m'était impossible de faire le plus petit mouvement, ou -d'articuler une seule syllabe: ma langue était clouée à mon palais, mon -corps était comme pétrifié. - -«Un monsieur vêtu de noir entra, me tâta le pouls, hocha la tête d'un -air découragé, et dit tout haut: «C'est fini!» Alors Jacintha se prit à -sangloter, à se tordre les mains, et à donner toutes les démonstrations -de la plus violente douleur: tous ceux qui étaient dans la chambre en -firent autant. Ce fut un concert de pleurs et de soupirs à apitoyer un -roc. - -«J'éprouvais un secret plaisir d'être regretté ainsi. On me présenta une -glace devant la bouche; je fis des efforts prodigieux pour la ternir de -mon souffle, afin de montrer que je n'étais pas mort: je ne pus en venir -à bout. Après cette épreuve on me jeta le drap par-dessus la tête; -j'étais au désespoir, je voyais bien qu'on me croyait trépassé et que -l'on allait m'enterrer tout vivant. Tout le monde sortit: il ne resta -qu'un prêtre qui marmotta des prières et qui finit par s'endormir. - -«Le croque-mort vint qui me prit mesure d'une bière et d'un linceul; -j'essayai encore de me remuer et de parler, ce fut inutile, un pouvoir -invincible m'enchaînait: force me fut de me résigner. Je restai ainsi -beaucoup de temps en proie aux plus douloureuses réflexions. Le -croque-mort revint avec mes derniers vêtements, les derniers de tout -homme, la bière et le linceul: il n'y avait plus qu'à m'en accoutrer. - -«Il m'entortilla dans le drap, et se mit à me coudre sans précaution -comme quelqu'un qui a hâte d'en finir: la pointe de son aiguille -m'entrait dans la peau, et me faisait des milliers de piqûres; ma -situation était insupportable. Quand ce fut fait, un de ses camarades me -prit par les pieds, lui par la tête, ils me déposèrent dans la boîte; -elle était un peu juste pour moi, de sorte qu'ils furent obligés de me -donner de grands coups sur les genoux pour pouvoir enfoncer le -couvercle. - -«Ils en vinrent à bout à la fin, et l'on planta le premier clou. Cela -faisait un bruit horrible. Le marteau rebondissait sur les planches, et -j'en sentais le contre-coup. Tant que l'opération dura, je ne perdis pas -tout à fait l'espérance; mais au dernier clou je me sentis défaillir, -mon cœur se serra, car je compris qu'il n'y avait plus rien de commun -entre le monde et moi: ce dernier clou me rivait au néant pour toujours. -Alors seulement je compris toute l'horreur de ma position. - -«On m'emporta; le roulement sourd des roues m'apprit que j'étais dans le -corbillard; car bien que je ne pusse manifester mon existence d'aucune -manière, je n'étais privé d'aucun de mes sens. La voiture s'arrêta, on -retira le cercueil. J'étais à l'église, j'entendais parfaitement le -chant nasillard des prêtres, et je voyais briller à travers les fentes -de la bière la lueur jaune des cierges. La messe finie, on partit pour -le cimetière; quand on me descendit dans la fosse, je ramassai toutes -mes forces, et je crois que je parvins à pousser un cri; mais le fracas -de la terre qui roulait sur le cercueil le couvrit entièrement: je me -trouvais dans une obscurité palpable et compacte, plus noire que celle -de la nuit. Du reste, je ne souffrais pas, corporellement du moins; -quant à mes souffrances morales, il faudrait un volume pour les -analyser. L'idée que j'allais mourir de faim ou être mangé aux vers sans -pouvoir l'empêcher, se présenta la première; ensuite je pensai aux -événements de la veille, à Jacintha, à mon tableau qui aurait eu tant de -succès au Salon, à mon drame qui allait être joué, à une partie que -j'avais projetée avec mes camarades, à un habit que mon tailleur devait -me rapporter ce jour-là; que sais-je, moi? à mille choses dont je -n'aurais guère dû m'inquiéter; puis revenant à Jacintha, je réfléchis -sur la manière dont elle s'était conduite; je repassai chacun de ses -gestes, chacune de ses paroles, dans ma mémoire; je crus me rappeler -qu'il y avait quelque chose d'outré et d'affecté dans ses larmes, dont -je n'aurais pas dû être la dupe: cela me fit ressouvenir de plusieurs -choses que j'avais totalement oubliées; plusieurs détails auxquels je -n'avais pas pris garde, considérés sous un nouveau jour, me parurent -d'une haute importance; des démonstrations que j'aurais juré sincères me -semblèrent louches; il me revint dans l'esprit qu'un jeune homme, un -espèce de fat moitié cravate, moitié éperons, lui avait autrefois fait -la cour. Un soir, nous jouïons ensemble, Jacintha m'avait appelé du nom -de ce jeune homme au lieu du mien, signe certain de préoccupation; -d'ailleurs je savais qu'elle en avait parlé favorablement dans le monde -à plusieurs reprises, et comme de quelqu'un qui ne lui déplairait pas. - -«Cette idée s'empara de moi, ma tête commença à fermenter; je fis des -rapprochements, des suppositions, des interprétations: comme on doit -bien le penser, elles ne furent pas favorables à Jacintha. Un sentiment -inconnu se glissa dans mon cœur, et m'apprit ce que c'était que -souffrir; je devins horriblement jaloux, et je ne doutai pas que ce ne -fût Jacintha qui, de concert avec son amant, ne m'eût fait enterrer tout -vif pour se débarrasser de moi. Je pensai que peut-être en ce moment -même ils riaient à gorge déployée du succès de leur stratagème, et que -Jacintha livrait aux baisers de l'autre cette bouche qui m'avait juré -tant de fois n'avoir jamais été touchée par d'autres lèvres que les -miennes. - -«A cette idée, j'entrai dans une fureur telle que je repris la faculté -de me mouvoir; je fis un soubresaut si violent, que je rompis d'un seul -coup les coutures de mon linceul. Quand j'eus les jambes et les bras -libres, je donnai de grands coups de coudes et de genoux au couvercle de -la bière pour le faire sauter et aller tuer mon infidèle aux bras de son -lâche et misérable galant. Sanglante dérision, moi, enterré, je voulais -donner la mort! Le poids énorme de la terre qui pesait sur les planches -rendit mes efforts inutiles. Épuisé de fatigue, je retombai dans ma -première torpeur, mes articulations s'ossifièrent: de nouveau je -redevins cadavre. Mon agitation mentale se calma, je jugeai plus -sainement les choses: les souvenirs de tout ce que la jeune femme avait -fait pour moi, son dévouement, ses soins qui ne s'étaient jamais -démentis, eurent bientôt fait évanouir ces ridicules soupçons. - -«Ayant usé tous mes sujets de méditation, et ne sachant comment tuer le -temps, je me mis à faire des vers; dans ma triste situation, ils ne -pouvaient pas être fort gais: ceux du nocturne Young et du sépulcral -Hervey ne sont que des bouffonneries, comparés à ceux-là. J'y dépeignais -les sensations d'un homme conservant sous terre toutes les passions -qu'il avait eues dessus, et j'intitulai cette rêverie cadavéreuse: _La -vie dans la mort_. Un beau titre, sur ma foi! et ce qui me désespérait, -c'était de ne pouvoir les réciter à personne. - -«J'avais à peine terminé la dernière strophe, que j'entendis piocher -avec ardeur au-dessus de ma tête. Un rayon d'espérance illumina ma nuit. -Les coups de pioche se rapprochaient rapidement. La joie que je -ressentis ne fut pas de longue durée: les coups de pioche cessèrent. -Non, l'on ne peut rendre avec des mots humains l'angoisse abominable que -j'éprouvai en ce moment; la mort réelle n'est rien en comparaison. Enfin -j'entendis encore du bruit: les fossoyeurs, après s'être reposés, -avaient repris leur besogne. J'étais au ciel; je sentais ma délivrance -s'approcher. Le dessus du cercueil sauta. Je sentis l'air froid de la -nuit. Cela me fit grand bien, car je commençais à étouffer. Cependant -mon immobilité continuait; quoique vivant, j'avais toutes les apparences -d'un mort. Deux hommes me saisirent: voyant les coutures du linceul -rompues, ils échangèrent en ricanant quelques plaisanteries grossières, -me chargèrent sur leurs épaules et m'emportèrent. Tout en marchant ils -chantonnaient à demi-voix des couplets obscènes. Cela me fit penser à la -scène des fossoyeurs, dans _Hamlet_, et je me dis en moi-même que -Shakspeare était un bien grand homme. - -«Après m'avoir fait passer par bien des ruelles détournées, ils -entrèrent dans une maison que je reconnus pour être celle de mon -médecin; c'était lui qui m'avait fait déterrer afin de savoir de quoi -j'étais mort. On me déposa sur une table de marbre. Le docteur entra -avec une trousse d'instruments; il les étala complaisamment sur une -commode. A la vue de ces scalpels, de ces bistouris, de ces lancettes, -de ces scies d'acier luisantes et polies, j'éprouvai une frayeur -horrible, car je compris qu'on allait me disséquer; mon âme, qui -jusque-là n'avait pas abandonné mon corps, n'hésita plus à me quitter: -au premier coup de scalpel elle était tout à fait dégagée de ses -entraves. Elle aimait mieux subir tous les désagréments d'une -intelligence dépossédée de ses moyens de manifestation physique, que de -partager avec mon corps ces effroyables tortures. D'ailleurs, il n'y -avait plus espérance de le conserver, il allait être mis en pièces, et -n'aurait pu servir à grand'chose quand même ce déchiquètement ne l'eût -pas tué tout de bon. Ne voulant pas assister au dépècement de sa chère -enveloppe, mon âme se hâta de sortir. - -«Elle traversa rapidement une enfilade de chambres, et se trouva sur -l'escalier. Par habitude, je descendis les marches une à une; mais -j'avais besoin de me retenir, car je me sentais une légèreté -merveilleuse. J'avais beau me cramponner au sol, une force invincible -m'attirait en haut; c'était comme si j'eusse été attaché à un ballon -gonflé de gaz: la terre fuyait mes pieds, je n'y touchais que par -l'extrémité des orteils; je dis des orteils, car bien que je ne fusse -qu'un pur esprit, j'avais conservé le sentiment des membres que je -n'avais plus, à peu près comme un amputé qui souffre de son bras ou de -sa jambe absente. Lassé de ces efforts pour rester dans une attitude -normale, et, du reste, ayant fait réflexion que mon âme immatérielle ne -devait pas se voiturer d'un lieu à l'autre par les mêmes procédés que ma -misérable guenille de corps, je me laissai faire à cet ascendant, et je -commençai à quitter terre sans pourtant m'élever trop, et me maintenant -dans la région moyenne. Bientôt je m'enhardis, et je volai tantôt haut, -tantôt bas, comme si je n'eusse fait autre chose de ma vie. Il -commençait à faire jour: je montai, je montai, regardant aux vitres des -mansardes des grisettes qui se levaient et faisaient leur toilette, me -servant des cheminées comme de tubes acoustiques pour entendre ce qu'on -disait dans les appartements. Je dois dire que je ne vis rien de bien -beau, et que je ne recueillis rien de piquant. M'accoutumant à ces -façons d'aller, je planai sans crainte dans l'air libre, au-dessus du -brouillard, et je considérai de haut cette immense étendue de toits -qu'on prendrait pour une mer figée au moment d'une tempête, ce chaos -hérissé de tuyaux, de flèches, de dômes, de pignons, baigné de brume et -de fumée, si beau, si pittoresque, que je ne regrettai pas d'avoir perdu -mon corps. Le Louvre m'apparut blanc et noir, son fleuve à ses pieds, -ses jardins verts à l'autre bout. La foule s'y portait; il y avait -exposition: j'entrai. Les murailles flamboyaient diaprées de peintures -nouvelles, chamarrées de cadres d'or richement sculptés. Les bourgeois -allaient, venaient, se coudoyaient, se marchaient sur les pieds, -ouvraient des yeux hébétés, se consultaient les uns les autres comme des -gens dont on n'a pas encore fait l'avis, et qui ne savent ce qu'ils -doivent penser et dire. Dans la grand'salle, au milieu des tableaux de -nos jeunes grands maîtres, Delacroix, Ingres, Decamps, j'aperçus mon -tableau, à moi: la foule se serrait autour, c'était un rugissement -d'admiration; ceux qui étaient derrière et ne voyaient rien criaient -deux fois plus fort: Prodigieux! prodigieux! Mon tableau me sembla à -moi-même beaucoup mieux qu'auparavant, et je me sentis saisi d'un -profond respect pour ma propre personne. Cependant, à toutes ces -formules admiratives se mêlait un nom qui n'était pas le mien; je vis -qu'il y avait là-dessous quelque supercherie. J'examinai la toile avec -attention: un nom en petits caractères rouges était écrit à l'un de ses -coins. C'était celui d'un de mes amis qui, me voyant mort, ne s'était -pas fait scrupule de s'approprier mon œuvre. Oh! alors, que je regrettai -mon pauvre corps! Je ne pouvais ni parler, ni écrire; je n'avais aucun -moyen de réclamer ma gloire et de démasquer l'infâme plagiaire. Le cœur -navré, je me retirai tristement pour ne pas assister à ce triomphe qui -m'était dû. Je voulus voir Jacintha. J'allai chez elle, je ne la trouvai -pas; je la cherchai vainement dans plusieurs maisons où je pensais -qu'elle pourrait être. Ennuyé d'être seul, quoiqu'il fût déjà tard, -l'envie me prit d'aller au spectacle; j'entrai à la Porte-Saint-Martin, -je fis réflexion que mon nouvel état avait cela d'agréable que je -passais partout sans payer. La pièce finissait, c'était la catastrophe. -Dorval, l'œil sanglant, noyée de larmes, les lèvres bleues, les tempes -livides, échevelée, à moitié nue, se tordait sur l'avant-scène à deux -pas de la rampe. Bocage, fatal et silencieux, se tenait debout dans le -fond: tous les mouchoirs étaient en jeu; les sanglots brisaient les -corsets; un tonnerre d'applaudissements entrecoupait chaque râle de la -tragédienne; le parterre, noir de têtes, houlait comme une mer; les -loges se penchaient sur les galeries, les galeries sur le balcon. La -toile tomba: je crus que la salle allait crouler: c'étaient des -battements de mains, des trépignements, des hurlements; or, cette pièce -était ma pièce: jugez! J'étais grand à toucher le plafond. Le rideau se -leva, on jeta à cette foule le nom de l'auteur. - -«Ce n'était pas le mien, c'était le nom de l'ami qui m'avait déjà volé -mon tableau. Les applaudissements redoublèrent. On voulait traîner -l'auteur sur le théâtre: le monstre était dans une loge obscure avec -Jacintha. Quand on proclama son nom, elle se jeta à son cou, et lui -appuya sur la bouche le baiser le plus enragé que jamais femme ait donné -à un homme. Plusieurs personnes la virent; elle ne rougit même pas: elle -était si enivrée, si folle et si fière de son succès, qu'elle se serait, -je crois, prostituée à lui dans cette loge et devant tout le monde. -Plusieurs voix crièrent: Le voilà! le voilà! Le drôle prit un air -modeste, et salua profondément. Le lustre, qui s'éteignit, mis fin à -cette scène. Je n'essayerai pas de décrire ce qui se passait dans moi; -la jalousie, le mépris, l'indignation, se heurtaient dans mon âme; -c'était un orage d'autant plus furieux que je n'avais aucun moyen de le -mettre au dehors: la foule s'écoula, je sortis du théâtre; j'errai -quelque temps dans la rue, ne sachant où aller. La promenade ne me -réjouissait guère. Il sifflait une bise piquante: ma pauvre âme, -frileuse comme l'était mon corps, grelottait et mourait de froid. Je -rencontrai une fenêtre ouverte, j'entrai, résolu de gîter dans cette -chambre jusqu'au lendemain. La fenêtre se ferma sur moi: j'aperçus assis -dans une grande bergère à ramages un personnage des plus singuliers. -C'était un grand homme, maigre, sec, poudré à frimas, la figure ridée -comme une vieille pomme, une énorme paire de besicles à cheval sur un -maître-nez, baisant presque le menton. Une petite estafilade -transversale, semblable à une ouverture de tirelire, enfouie sous une -infinité de plis et de poils roides comme des soies de sanglier, -représentait tant bien que mal ce que nous appellerons une bouche, faute -d'autre terme. Un antique habit noir, limé jusqu'à la corde, blanc sur -toutes les coutures, une veste d'étoffe changeante, une culotte courte, -des bas chinés et des souliers à boucles: voilà pour le costume. A mon -arrivée, ce digne personnage se leva, et alla prendre dans une armoire -deux brosses faites d'une manière spéciale: je n'en pus deviner d'abord -l'usage; il en prit une dans chaque main, et se mit à parcourir la -chambre avec une agilité surprenante comme s'il poursuivait quelqu'un, -et choquant ses brosses l'une contre l'autre du côté des barbes; je -compris alors que c'était le fameux M. Berbiguier de Terre-Neuve du -Thym, qui faisait la chasse aux farfadets; j'étais fort inquiet de ce -qui allait arriver, il semblait que cet hétéroclite individu eût la -faculté de voir l'invisible, il me suivait exactement, et j'avais toutes -les peines du monde à lui échapper. Enfin, il m'accula dans une -encoignure, il brandit ses deux fatales brosses, des millions de dards -me criblèrent l'âme, chaque crin faisait un trou, la douleur était -insoutenable: oubliant que je n'avais ni langue, ni poitrine, je fis de -merveilleux efforts pour crier; et...» - -Onuphrius en était là de son rêve lorsque j'entrai dans l'atelier: il -criait effectivement à pleine gorge; je le secouai, il se frotta les -yeux et me regarda d'un air hébété; enfin il me reconnut, et me raconta, -ne sachant trop s'il avait veillé ou dormi, la série de ses tribulations -que l'on vient de lire; ce n'était pas, hélas! les dernières qu'il -devait éprouver réellement ou non. Depuis cette nuit fatale, il resta -dans un état d'hallucination presque perpétuel qui ne lui permettait pas -de distinguer ses rêveries d'avec le vrai. Pendant qu'il dormait, -Jacintha avait envoyé chercher le portrait; elle aurait bien voulu y -aller elle-même, mais sa robe tachée l'avait trahie auprès de sa tante, -dont elle n'avait pu tromper la surveillance. - -Onuphrius, on ne peut plus désappointé de ce contre-temps, se jeta dans -un fauteuil, et, les coudes sur la table, se prit tristement à -réfléchir; ses regards flottaient devant lui sans se fixer -particulièrement sur rien: le hasard fit qu'ils tombèrent sur une grande -glace de Venise à bordure de cristal, qui garnissait le fond de -l'atelier; aucun rayon de jour ne venait s'y briser, aucun objet ne s'y -réfléchissait assez exactement pour que l'on pût en apercevoir les -contours: cela faisait un espace vide dans la muraille, une fenêtre -ouverte sur le néant, d'où l'esprit pouvait plonger dans les mondes -imaginaires. Les prunelles d'Onuphrius fouillaient ce prisme profond et -sombre, comme pour en faire jaillir quelque apparition. Il se pencha, il -vit son reflet double, il pensa que c'était une illusion d'optique; -mais, en examinant plus attentivement, il trouva que le second reflet ne -lui ressemblait en aucune façon; il crut que quelqu'un était entré dans -l'atelier sans qu'il l'eût entendu: il se retourna. Personne. L'ombre -continuait cependant à se projeter dans la glace, c'était un homme pâle, -ayant au doigt un gros rubis, pareil au mystérieux rubis qui avait joué -un rôle dans les fantasmagories de la nuit précédente. Onuphrius -commençait à se sentir mal à l'aise. Tout à coup le reflet sortit de la -glace, descendit dans la chambre, vint droit à lui, le força à -s'asseoir, et, malgré sa résistance, lui enleva le dessus de la tête -comme on ferait de la calotte d'un pâté. L'opération finie, il mit le -morceau dans sa poche, et s'en retourna par où il était venu. Onuphrius, -avant de le perdre tout à fait de vue dans les profondeurs de la glace, -apercevait encore à une distance incommensurable son rubis qui brillait -comme une comète. Du reste, cette espèce de trépan ne lui avait fait -aucun mal. Seulement, au bout de quelques minutes, il entendit un -bourdonnement étrange au-dessus de sa tête; il leva les yeux, et vit que -c'étaient ses idées qui, n'étant plus contenues par la voûte du crâne, -s'échappaient en désordre comme des oiseaux dont on ouvre la cage. -Chaque idéal de femme qu'il avait rêvé sortit avec son costume, son -parler, son attitude (nous devons dire à la louange d'Onuphrius qu'elles -avaient l'air de sœurs jumelles de Jacintha), les héroïnes des romans -qu'il avait projetés; chacune de ces dames avait son cortége d'amants, -les unes en cotte armoriée du moyen âge, les autres en chapeaux et en -robe de dix-huit cent trente-deux. Les types qu'il avait créés -grandioses, grotesques ou monstrueux, les esquisses de ses tableaux à -faire, de toute nation et de tout temps, ses idées métaphysiques sous la -forme de petites bulles de savon, les réminiscences de ses lectures, -tout cela sortit pendant une heure au moins: l'atelier en était plein. -Ces dames et ces messieurs se promenaient en long et en large sans se -gêner le moins du monde, causant, riant, se disputant, comme s'ils -eussent été chez eux. - -Onuphrius, abasourdi, ne sachant où se mettre, ne trouva rien de mieux à -faire que de leur céder la place; lorsqu'il passa sous la porte, le -concierge lui remit deux lettres; deux lettres de femmes, bleues, -ambrées, l'écriture petite, le pli long, le cachet rose. - -La première était de Jacintha, elle était conçue ainsi: - -«Monsieur, vous pouvez bien avoir mademoiselle de *** pour maîtresse si -cela vous fait plaisir; quant à moi, je ne veux plus l'être, tout mon -regret est de l'avoir été. Vous m'obligerez beaucoup de ne pas chercher -à me revoir.» - -Onuphrius était anéanti; il comprit que c'était la maudite ressemblance -du portrait qui était cause de tout; ne se sentant pas coupable, il -espéra qu'avec le temps tout s'éclaircirait à son avantage. La seconde -lettre était une invitation de soirée. - ---Bon! dit-il, j'irai, cela me distraira un peu et dissipera toutes ces -vapeurs noires. L'heure vint; il s'habilla, la toilette fut longue; -comme tous les artistes (quand ils ne sont pas sales à faire peur), -Onuphrius était recherché dans sa mise, non que ce fût un fashionable, -mais il cherchait à donner à nos pitoyables vêtements un galbe -pittoresque, une tournure moins prosaïque. Il se modelait sur un beau -Van Dyck qu'il avait dans son atelier, et vraiment il y ressemblait à -s'y méprendre. On eût dit le portrait descendu du cadre ou la réflexion -de la peinture dans un miroir. - -Il y avait beaucoup de monde; pour arriver à la maîtresse de la maison -il lui fallut fendre un flot de femmes, et ce ne fut pas sans froisser -plus d'une dentelle, aplatir plus d'une manche, noircir plus d'un -soulier, qu'il y put parvenir; après avoir échangé les deux ou trois -banalités d'usage, il tourna sur ses talons, et se mit à chercher -quelque figure amie dans toute cette cohue. Ne trouvant personne de -connaissance, il s'établit dans une causeuse à l'embrasure d'une -croisée, d'où, à demi caché par les rideaux, il pouvait voir sans être -vu, car depuis la fantastique évaporation de ses idées, il ne se -souciait pas d'entrer en conversation; il se croyait stupide quoiqu'il -n'en fût rien; le contact du monde l'avait remis dans la réalité. - -La soirée était des plus brillantes. Un coup d'œil magnifique! cela -reluisait, chatoyait, scintillait; cela bourdonnait, papillonnait, -tourbillonnait. Des gazes comme des ailes d'abeilles, des tulles, des -crêpes, des blondes, lamés, côtelés, ondés, découpés, déchiquetés à -jour; toiles d'araignée, air filé, brouillard tissu; de l'or et de -l'argent, de la soie et du velours, des paillettes, du clinquant, des -fleurs, des plumes, des diamants et des perles; tous les écrins vidés, -le luxe de tous les mondes à contribution. Un beau tableau, sur ma foi! -les girandoles de cristal étincelaient comme des étoiles; des gerbes de -lumière, des iris prismatiques s'échappaient des pierreries; les épaules -des femmes, lustrées, satinées, trempées d'une molle sueur, semblaient -des agates ou des onyx dans l'eau; les yeux papillottaient, les gorges -battaient la campagne, les mains s'étreignaient, les têtes penchaient, -les écharpes allaient au vent, c'était le beau moment; la musique -étouffée par les voix, les voix par le frôlement des petits pieds sur le -parquet et le frou frou des robes, tout cela formait une harmonie de -fête, un bruissement joyeux à enivrer le plus mélancolique, à rendre fou -tout autre qu'un fou. - -Pour Onuphrius, il n'y prenait pas garde, il songeait à Jacintha. - -Tout à coup son œil s'alluma, il avait vu quelque chose -d'extraordinaire: un jeune homme qui venait d'entrer; il pouvait avoir -vingt-cinq ans, un frac noir, le pantalon pareil, un gilet de velours -rouge taillé en pourpoint, des gants blancs, un binocle d'or, des -cheveux en brosse, une barbe rousse à la Saint-Maigrin, il n'y avait là -rien d'étrange, plusieurs merveilleux avaient le même costume; ses -traits étaient parfaitement réguliers, son profil fin et correct eût -fait envie à plus d'une petite-maîtresse, mais il y avait tant d'ironie -dans cette bouche pâle et mince, dont les coins fuyaient perpétuellement -sous l'ombre de leurs moustaches fauves, tant de méchanceté dans cette -prunelle qui flamboyait à travers la glace du lorgnon comme l'œil d'un -vampire, qu'il était impossible de ne pas le distinguer entre mille. - -Il se déganta. Lord Byron ou Bonaparte se fussent honorés de sa petite -main aux doigts ronds et effilés, si frêle, si blanche, si transparente, -qu'on eût craint de la briser en la serrant; il portait un gros anneau à -l'index, le chaton était le fatal rubis; il brillait d'un éclat si vif, -qu'il vous forçait à baisser les yeux. - -Un frisson courut dans les cheveux d'Onuphrius. - -La lumière des candélabres devint blafarde et verte; les yeux des femmes -et les diamants s'éteignirent; le rubis radieux étincelait seul au -milieu du salon obscurci comme un soleil dans la brume. - -L'enivrement de la fête, la folie du bal étaient au plus haut degré; -personne, Onuphrius excepté, ne fit attention à cette circonstance; ce -singulier personnage se glissait comme une ombre entre les groupes, -disant un mot à celui-ci, donnant une poignée de main à celui-là, -saluant les femmes avec un air de respect dérisoire et de galanterie -exagérée qui faisait rougir les unes et mordre les lèvres aux autres; on -eût dit que son regard de lynx et de loup-cervier plongeait au profond -de leur cœur; un satanique dédain perçait dans ses moindres mouvements, -un imperceptible clignement d'œil, un pli du front, l'ondulation des -sourcils, la proéminence que conservait toujours sa lèvre inférieure, -même dans son détestable demi-sourire, tout trahissait en lui, malgré la -politesse de ses manières et l'humilité de ses discours, des pensées -d'orgueil qu'il aurait voulu réprimer. - -Onuphrius, qui le couvait des yeux, ne savait que penser; s'il n'eût pas -été en si nombreuse compagnie, il aurait eu grand'peur. - -Il s'imagina même un instant reconnaître le personnage qui lui avait -enlevé le dessus de la tête; mais il se convainquit bientôt que c'était -une erreur. Plusieurs personnes s'approchèrent, la conversation -s'engagea; la persuasion où il était qu'il n'avait plus d'idées les lui -ôtait effectivement; inférieur à lui-même, il était au niveau des -autres; on le trouva charmant et beaucoup plus spirituel qu'à -l'ordinaire. Le tourbillon emporta ses interlocuteurs, il resta seul; -ses idées prirent un autre cours; il oublia le bal, l'inconnu, le bruit -lui-même et tout, il était à cent lieues. - -Un doigt se posa sur son épaule, il tressaillit comme s'il se fût -réveillé en sursaut. Il vit devant lui madame de ***, qui depuis un -quart d'heure se tenait debout sans pouvoir attirer son attention. - ---Eh bien! monsieur, à quoi pensez-vous donc? A moi, peut-être? - ---A rien, je vous jure. - -Il se leva, madame de *** prit son bras; ils firent quelques tours. -Après plusieurs propos: - ---J'ai une grâce à vous demander. - ---Parlez, vous savez bien que je ne suis pas cruel surtout avec vous. - ---Récitez à ces dames la pièce de vers que vous m'avez dite l'autre -jour, je leur en ai parlé, elles meurent d'envie de l'entendre. - -A cette proposition, le front d'Onuphrius se rembrunit, il répondit par -un _non_ bien accentué; madame de *** insista comme les femmes savent -insister. Onuphrius résista autant qu'il le fallait pour se justifier à -ses propres yeux de ce qu'il appelait une faiblesse, et finit par céder, -quoique d'assez mauvaise grâce. - -Madame de ***, triomphante, le tenant par le bout du doigt pour qu'il ne -pût s'esquiver, l'amena au milieu du cercle, et lui lâcha la main; la -main tomba comme si elle eût été morte. Onuphrius, décontenancé, -promenait autour de lui des regards mornes et effarés comme un taureau -sauvage que le picador vient de lancer dans le cirque. Le dandy à barbe -rouge était là, retroussant ses moustaches et considérant Onuphrius d'un -air de méchanceté satisfaite. Pour faire cesser cette situation pénible, -madame de *** lui fit signe de commencer. Il exposa le sujet de sa -pièce, et en dit le titre d'une voix assez mal assurée. Le bourdonnement -cessa, les chuchotements se turent, on se disposa à écouter, un grand -silence se fit. - -Onuphrius était debout, la main sur le dos d'un fauteuil qui lui servait -comme de tribune. Le dandy vint se placer tout à côté, si près qu'il le -touchait; quand il vit qu'Onuphrius allait ouvrir la bouche, il tira de -sa poche une spatule d'argent et un réseau de gaze, emmanché à l'un de -ses bouts d'une petite baguette d'ébène; la spatule était chargée d'une -substance mousseuse et rosâtre, assez semblable à la crème qui remplit -les meringues, qu'Onuphrius reconnut aussitôt pour des vers de Dorat, de -Boufflers, de Bernis et de M. le chevalier de Pezay, réduits à l'état de -bouillie ou de gélatine. Le réseau était vide. - -Onuphrius, craignant que le dandy ne lui jouât quelque tour, changea le -fauteuil de place, et s'assit dedans; l'homme aux yeux verts vint se -planter juste derrière lui; ne pouvant plus reculer, Onuphrius commença. -A peine la dernière syllabe du premier vers s'était-elle envolée de sa -lèvre, que le dandy, allongeant son réseau avec une dextérité -merveilleuse, la saisit au vol, et l'intercepta avant que le son eût le -temps de parvenir à l'oreille de l'assemblée; et puis, brandissant sa -spatule, il lui fourra dans la bouche une cuillerée de son insipide -mélange. Onuphrius eût bien voulu s'arrêter ou se sauver; mais une -chaîne magique le clouait au fauteuil. Il lui fallut continuer et -cracher cette odieuse mixture en friperies mythologiques et en madrigaux -quintessenciés. Le manége se renouvelait à chaque vers; personne, -cependant, n'avait l'air de s'en apercevoir. - -Les pensées neuves, les belles rimes d'Onuphrius, diaprées de mille -couleurs romantiques, se débattaient et sautelaient dans la résille -comme des poissons dans un filet ou des papillons sous un mouchoir. - -Le pauvre poëte était à la torture, des gouttes de sueur ruisselaient de -ses tempes. Quand tout fut fini, le dandy prit délicatement les rimes et -les pensées d'Onuphrius par les ailes et les serra dans son -portefeuille. - ---Bien, très-bien, dirent quelques hommes poëtes ou artistes en se -rapprochant d'Onuphrius, un délicieux pastiche, un admirable pastel, du -Watteau tout pur, de la régence à s'y tromper, des mouches, de la poudre -et du fard, comment diable as-tu fait pour grimer ainsi ta poésie? C'est -d'un rococo admirable; bravo, bravo, d'honneur, une plaisanterie fort -spirituelle! Quelques dames l'entourèrent et dirent aussi: Délicieux? en -ricanant d'une manière à montrer qu'elles étaient au-dessus de -semblables bagatelles quoique au fond du cœur elles trouvassent cela -charmant et se fussent très-fort accommodées d'une pareille poésie pour -leur consommation particulière. - ---Vous êtes tous des brigands! s'écria Onuphrius d'une voix de tonnerre -en renversant sur le plateau le verre d'eau sucrée qu'on lui présentait. -C'est un coup monté, une mystification complète; vous m'avez fait venir -ici pour être le jouet du Diable, oui, de Satan en personne, ajouta-t-il -en désignant du doigt le fashionable à gilet écarlate. - -Après cette algarade, il enfonça son chapeau sur ses yeux et sortit sans -saluer. - ---Vraiment, dit le jeune homme en refourrant sous les basques de son -habit une demie-aune de queue velue qui venait de s'échapper et qui se -déroulait en frétillant, me prendre pour le diable, l'invention est -plaisante! Décidément, ce pauvre Onuphrius est fou. Me ferez-vous -l'honneur de danser cette contredanse avec moi, mademoiselle? reprit-il, -un instant après, en baisant la main d'une angélique créature de quinze -ans, blonde et nacrée, un idéal de Lawrence. - ---Oh! mon Dieu, oui, dit la jeune fille avec son sourire ingénu, levant -ses longues paupières soyeuses laissant nager vers lui ses beaux yeux -couleur du ciel. - -Au mot Dieu, un long jet sulfureux s'échappa du rubis, la pâleur du -réprouvé doubla; la jeune fille n'en vit rien; et quand elle l'aurait -vu? elle l'aimait! - -Quand Onuphrius fut dans la rue, il se mit à courir de toutes ses -forces; il avait la fièvre, il délirait, il parcourut au hasard une -infinité de ruelles et de passages. Le ciel était orageux, les -girouettes grinçaient, les volets battaient les murs, les marteaux des -portes retentissaient, les vitrages s'éteignaient successivement; le -roulement des voitures se perdait dans le lointain, quelques piétons -attardés longeaient les maisons, quelques filles de joie traînaient -leurs robes de gaze dans la boue; les réverbères, bercés par le vent, -jetaient des lueurs rouges et échevelées sur les ruisseaux gonflés de -pluie; les oreilles d'Onuphrius tintaient; toutes les rumeurs étouffées -de la nuit, le ronflement d'une ville qui dort, l'aboi d'un chien, le -miaulement d'un matou, le son de la goutte d'eau tombant du toit, le -quart sonnant à l'horloge gothique, les lamentations de la bise, tous -ces bruits du silence agitaient convulsivement ses fibres, tendues à -rompre par les événements de la soirée. Chaque lanterne était un œil -sanglant qui l'espionnait; il croyait voir grouiller dans l'ombre des -formes sans nom, pulluler sous ses pieds des reptiles immondes; il -entendait des ricanements diaboliques, des chuchotements mystérieux. Les -maisons valsaient autour de lui; le pavé ondait, le ciel s'abaissait -comme une coupole dont on aurait brisé les colonnes; les nuages -couraient, couraient, couraient, comme si le Diable les eût emportés; -une grande cocarde tricolore avait remplacé la lune. Les rues et les -ruelles s'en allaient bras dessus bras dessous, caquetant comme de -vieilles portières; il en passa beaucoup de la sorte. La maison de -madame de *** passa. On sortait du bal, il y avait encombrement à la -porte; on jurait, on appelait les équipages. Le jeune homme au réseau -descendit; il donnait le bras à une dame; cette dame n'était autre que -Jacintha; le marchepied de la voiture s'abaissa, le dandy lui présenta -la main; ils montèrent; la fureur d'Onuphrius était au comble; décidé à -éclaircir cette affaire, il croisa ses bras sur sa poitrine, et se -planta au milieu du chemin. Le cocher fit claquer son fouet, une myriade -d'étincelles jaillit du pied des chevaux. Ils partirent au galop; le -cocher cria: Gare! il ne se dérangea pas: les chevaux étaient lancés -trop fort pour qu'on pût les retenir. Jacintha poussa un cri; Onuphrius -crut que c'était fait de lui; mais chevaux, cocher, voiture, n'étaient -qu'une vapeur que son corps divisa comme l'arche d'un pont fait d'une -masse d'eau qui se rejoint ensuite. Les morceaux du fantastique équipage -se réunirent à quelques pas derrière lui, et la voiture continua à -rouler comme s'il ne fût rien arrivé. Onuphrius, atterré, la suivit des -yeux: il entrevit Jacintha, qui, ayant levé le store, le regardait d'un -air triste et doux, et le dandy à barbe rouge qui riait comme une hyène; -un angle de la rue l'empêcha d'en voir davantage; inondé de sueur, -pantelant, crotté jusqu'à l'échine, pâle, harassé de fatigue et vieilli -de dix ans, Onuphrius regagna péniblement le logis. Il faisait grand -jour comme la veille; en mettant le pied sur le seuil il tomba évanoui. -Il ne sortit de sa pâmoison qu'au bout d'une heure; une fièvre furieuse -y succéda. Sachant Onuphrius en danger, Jacintha oublia bien vite sa -jalousie et sa promesse de ne plus le voir; elle vint s'établir au -chevet de son lit, et lui prodigua les soins et les caresses les plus -tendres. Il ne la reconnaissait pas; huit jours se passèrent ainsi; la -fièvre diminua; son corps se rétablit, mais non pas sa raison; il -s'imaginait que le Diable lui avait escamoté son corps, se fondant sur -ce qu'il n'avait rien senti lorsque la voiture lui avait passé dessus. - -L'histoire de Pierre Schlemil, dont le diable avait pris l'ombre; celle -de la nuit de Saint-Sylvestre, où un homme perd son reflet, lui -revinrent en mémoire; il s'obstinait à ne pas voir son image dans les -glaces et son ombre sur le plancher, chose toute naturelle, puisqu'il -n'était qu'une substance impalpable; on avait beau le frapper, le -pincer, pour lui démontrer le contraire, il était dans un état de -somnambulisme et de catalepsie qui ne lui permettait pas de sentir même -les baisers de Jacintha. - -La lumière s'était éteinte dans la lampe; cette belle imagination, -surexcitée par des moyens factices, s'était usée en de vaines débauches; -à force d'être spectateur de son existence, Onuphrius avait oublié celle -des autres, et les liens qui le rattachaient au monde s'étaient brisés -un à un. - -Sorti de l'arche du réel, il s'était lancé dans les profondeurs -nébuleuses de la fantaisie et de la métaphysique; mais il n'avait pu -revenir avec le rameau d'olive; il n'avait pas rencontré la terre sèche -où poser le pied et n'avait pas su retrouver le chemin par où il était -venu; il ne put, quand le vertige le prit d'être si haut et si loin, -redescendre comme il l'aurait souhaité, et renouer avec le monde -positif. Il eût été capable, sans cette tendance funeste, d'être le plus -grand des poëtes; il ne fut que le plus singulier des fous. Pour avoir -trop regardé sa vie à la loupe, car son fantastique, il le prenait -presque toujours dans les événements ordinaires, il lui arriva ce qui -arrive à ces gens qui aperçoivent, à l'aide du microscope, des vers dans -les aliments les plus sains, des serpents dans les liqueurs les plus -limpides. Ils n'osent plus manger; la chose la plus naturelle, grossie -par son imagination, lui paraissait monstrueuse. - -M. le docteur Esquirol fit, l'année passée, un tableau statistique de la -folie. - - Fous par amour Hommes 2 Femmes 60 - -- par dévotion -- 6 -- 20 - -- par politique -- 48 -- 3 - -- perte de fortune -- 27 -- 24 - Pour cause inconnue -- 1 - -Celui-là, c'est notre pauvre ami. - -Et Jacintha? Ma foi elle pleura quinze jours, fut triste quinze autres, -et, au bout d'un mois, elle prit plusieurs amants, cinq ou six, je -crois, pour faire la monnaie d'Onuphrius; un an après, elle l'avait -totalement oublié, et ne se souvenait même plus de son nom. N'est-ce -pas, lecteur, que cette fin est bien commune pour une histoire -extraordinaire? Prenez-la ou laissez-la, je me couperais la gorge plutôt -que de mentir d'une syllabe. - - - - -DANIEL JOVARD - -OU - -LA CONVERSION D'UN CLASSIQUE - - Quel saint transport m'agite, et quel est mon délire! - Un souffle a fait vibrer les cordes de ma lyre; - O Muses, chastes sœurs, et toi, grand Apollon, - Daignez guider mes pas dans le sacré vallon! - Soutenez mon essor, faites couler ma veine, - Je veux boire à longs traits les eaux de l'Hyppocrène, - Et, couché sur leurs bords, au pied des myrtes verts, - Occuper les échos à redire mes vers. - - DANIEL JOVARD, _avant sa conversion_. - - Par l'enfer! je me sens un immense désir - De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir, - Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte, - Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte. - - _Le même_ DANIEL JOVARD, _après sa conversion_. - - -J'ai connu et je connais encore un digne jeune homme, nommé de son nom -Daniel Jovard, et non autrement, ce dont il est bien fâché; car, pour -peu qu'on prononce à la gasconne _b_ pour _v_, ces deux infortunées -syllabes produisent une épithète assez peu flatteuse. - -Le père qui lui transmit ce malheureux nom était quincaillier, et tenait -boutique dans une des rues étroites qui se dégorgent dans la rue -Saint-Denis. Comme il avait amassé un petit pécule à vendre du fil -d'archal pour les sonnettes et des sonnettes pour le fil d'archal, comme -il était parvenu en outre, au grade de sergent dans la garde nationale -d'alors, et qu'il menaçait de devenir électeur, il crut qu'il était de -sa dignité d'homme établi, de sergent en fonction et d'électeur en -expectative, de faire donner, comme il appelait cela, la plus brilllante -(trois _lll_) éducation au petit Daniel Jovard, héritier présomptif de -tant de prérogatives avenues ou à venir. - -Il est vrai qu'il était difficile de trouver quelque chose de plus -prodigieux, au dire de ses père et mère, que le jeune Daniel Jovard. -Nous, qui ne le voyons pas comme eux au prisme favorable de la -paternité, nous dirons que c'était un gros garçon joufflu, bon enfant -dans la plus large étendue du mot, que ses ennemis auraient été -embarrassés de calomnier, et dont ses amis auraient eu grand'peine à -faire l'éloge. Il n'était ni laid ni beau, il avait deux yeux avec des -sourcils par-dessus, le nez au milieu de la figure, la bouche dessous et -le menton ensuite; il avait deux oreilles ni plus ni moins, des cheveux -d'une couleur quelconque. Dire qu'il avait bonne tournure, ce serait -mentir; dire qu'il avait mauvaise tournure, ce serait mentir aussi. Il -n'avait pas de tournure à lui, il avait celle de tout le monde: c'était -le représentant de la foule, le type du non-type, et rien n'était plus -facile que de le prendre pour un autre. - -Son costume n'avait rien de remarquable, rien d'accrochant l'œil; il lui -servait seulement à n'être pas nu. D'élégance, de grâce et de fashion, -il n'en faut pas parler; ce sont lettres closes dans cette partie du -monde non encore civilisé qu'on appelle rue Saint-Denis. - -Il portait une cravate blanche de mousseline, un col de chemise qui lui -guillotinait majestueusement les oreilles de son double triangle de -toile empesée, un gilet de poil de chèvre jaune serin coupé à châle, un -chapeau plus large du haut que du bas, un habit bleu barbeau, un -pantalon gris de fer laissant voir les chevilles, des souliers lacés et -des gants de peau de daim. Pour ses bas, je dois avouer qu'ils étaient -bleus, et si l'on s'étonnait du choix de cette teinte, je dirais sans -détour que c'étaient les bas de son trousseau de collége qu'il finissait -d'user. - -Il avait une montre au bout d'une chaîne de métal, au lieu d'avoir comme -doit faire tout bon viveur, au bout d'une élégante tresse de soie, une -reconnaissance du Mont-de-Piété figurant la montre engagée. - -Toutes ses classes, il les avait faites les unes après les autres; il -avait, selon l'usage doublé sa rhétorique, il avait fait autant de -pensums, donné et reçu autant de coups de poing qu'un autre. Je vous le -peindrai en un mot: il était fort en thème; du latin et du grec, il n'en -savait pas plus que vous et moi, et en outre, il savait assez mal le -français. - -Vous voyez que c'était un personnage de haute espérance que le jeune -Daniel Jovard. - -Avec de l'étude et du travail, il aurait pu devenir un charmant commis -voyageur et un délicieux second clerc d'avoué. - -Il était voltairien en diable, de même que monsieur son père, l'homme -établi, le sergent, l'électeur, le propriétaire. Il avait lu en cachette -au collége _la Pucelle_ et _la Guerre des Dieux_, _les Ruines de Volney_ -et autres livres semblables: c'est pourquoi il était esprit fort comme -M. de Jouy, et prêtrophobe comme M. Fontan. _Le Constitutionnel_ n'avait -pas plus peur que lui des jésuites en robe courte ou longue; il en -voyait partout. En littérature, il était aussi avancé qu'en politique et -en religion. Il ne disait pas M. Nicolas Boileau, mais Boileau tout -court; il vous aurait sérieusement affirmé que les romantiques avaient -dansé autour du buste de Racine après le succès d'_Hernani_; s'il avait -pris du tabac, il l'aurait infailliblement pris dans une tabatière -Touquet; il trouvait que guerrier était une fort bonne rime à laurier et -s'accommodait assez de gloire suivi ou précédé de victoire; en sa -qualité de Français né malin, il aimait principalement le vaudeville et -l'opéra-comique, genre national, comme disent les feuilletons: il aimait -fort aussi le gigot à l'ail et la tragédie en cinq actes. - -Il faisait beau, les dimanches soir, l'entendre tonner dans -l'arrière-boutique de M. Jovard, contre les corrupteurs du goût, les -novateurs rétrogrades (Daniel Jovard florissait en 1828), les Welches, -les Vandales, les Goths, Ostrogoths, Visigoths, etc., qui voulaient nous -ramener à la barbarie, à la féodalité, et changer la langue des grands -maîtres pour un jargon hybride et inintelligible; il faisait encore bien -plus beau voir la mine ébahie de son père et de sa mère, du voisin et de -la voisine. - -Cet excellent Daniel Jovard! il aurait plutôt nié l'existence de -Montmartre que celle du Parnasse; il aurait plutôt nié la virginité de -sa petite cousine, dont, suivant l'usage, il était fort épris, que la -virginité d'une seule des neuf Muses. Bon jeune homme! je ne sais pas à -quoi il ne croyait pas, tout esprit fort qu'il était. Il est vrai qu'il -ne croyait pas en Dieu; mais, en revanche, il croyait à Jupiter, en M. -Arnault et en M. Baour mêmement; il croyait au quatrain du marquis de -Saint-Aulaire, à la jeunesse des ingénuités du théâtre, aux conversions -de M. Jay, il croyait jusqu'aux promesses des arracheurs de dents et des -porte-couronnes. - -Il était impossible d'être plus fossile et antédiluvien qu'il ne -l'était. S'il avait fait un livre, et qu'il lui eût accolé une préface, -il aurait demandé pardon à genoux au public de la liberté grande, il eût -dit ces faibles essais, ces vagues esquisses, ces timides préludes; car, -outre les croyances que nous venons de mentionner, il croyait encore au -public et à la postérité. - -Pour terminer cette longue analyse psychologique et donner une idée -complète de l'homme, nous dirons qu'il chantait fort joliment _Fleuve du -Tage_ et _Femme sensible_, qu'il déclamait le récit de Théramène aussi -bien que la barbe de M. Desmousseaux, qu'il dessinait avec un grand -succès le nez du Jupiter olympien, et jouait très-agréablement au loto. - -Dans ces occupations charmantes et patriarcales, les jours de M. Daniel -Jovard, tissus de soie et d'or (vieux style), s'écoulaient semblables -l'un à l'autre; il n'avait ni vague à l'âme, ni passion d'homme dans sa -poitrine d'homme; il n'avait pas encore demandé de genoux de femme pour -poser son front de génie. Il mangeait, buvait, dormait, digérait, et -s'acquittait classiquement de toutes les fonctions de la vie: personne -n'aurait pu pressentir, sous cette écorce grossière, le grand homme -futur. - -Mais une étincelle suffit pour mettre le feu à une barrique de poudre; -le jeune Achille s'éveilla à la vue d'une épée: voici comment s'éveilla -le génie de l'illustre Daniel Jovard. - -Il était allé voir aux Français, pour se former le goût et s'épurer la -diction, je ne sais plus quelle pièce; c'est-à-dire je sais fort bien -laquelle, mais je ne le dirai pas, de peur de désigner trop exactement -les personnages, et il était assis, lui trentième, sur une des -banquettes du parterre, replié en lui-même et attentif comme un -provincial. - -Dans l'entr'acte, ayant essuyé soigneusement sa grosse lorgnette -paternelle, recouverte de chagrin et cerclée de corne fondue, il se mit -à passer en revue les rares spectateurs disséminés çà et là dans les -loges et les galeries. - -A l'avant-scène, un jeune merveilleux, agitant avec nonchalance un -binocle d'or émaillé, se prélassait et se pavanait sans se soucier -aucunement de toutes les lorgnettes braquées sur lui. - -Sa mise était des plus excentriques et des plus recherchées. Un habit de -coupe singulière, hardiment débraillé et doublé de velours, laissait -voir un gilet d'une couleur éclatante, et taillé en manière de -pourpoint; un pantalon noir collant dessinait exactement ses hanches; -une chaîne d'or, pareille à un ordre de chevalerie, chatoyait sur sa -poitrine; sa tête sortait immédiatement de sa cravate de satin, sans le -liséré blanc, de rigueur à cette époque. - -On aurait dit un portrait de François Porbus. Les cheveux rasés à la -Henri III, la barbe en éventail, les sourcils troussés vers la tempe, la -main longue et blanche, avec une large chevalière ouvrée à la gothique, -rien n'y manquait, l'illusion était des plus complètes. - -Après avoir longtemps hésité, tant cet accoutrement lui donnait une -physionomie différente de celle qu'il lui avait connue jadis, Daniel -Jovard comprit que ce jeune homme fashionable n'était autre que -Ferdinand de C***, avec qui il avait été au collége. - -Lecteur, je vous vois d'ici faire une moue d'un pied en avant, et crier -à l'invraisemblance. Vous direz qu'il est déraisonnable de jucher dans -une avant-scène des Français un beau de la nouvelle école, et cela un -jour de représentation classique. Vous direz que c'est le besoin de le -faire voir à mon héros Daniel Jovard qui m'a fait employer ce ressort -forcé. Vous direz plusieurs choses et beaucoup d'autres. - - Mais... foi de gentilhomme, - Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme. - -Car je tiens dans une des pochettes de ma logique, pour vous la jeter au -nez, la plus excellente raison qui ait jamais été alléguée par un homme -ayant tort. - -Voici donc le motif triomphant pour lequel Ferdinand de C*** se trouvait -aux Français ce soir-là. - -Ferdinand avait pour maîtresse une dona Sol, sous la tutelle _d'un bon -seigneur caduc, vénérable et jaloux_, qu'il ne pouvait voir que -difficilement et dans de continuelles appréhensions de surprise. - -Or, il lui avait donné rendez-vous au Théâtre-Français, comme le lieu le -plus solitaire et le moins fréquenté qui fût dans les cinq parties du -monde, la Polynésie y comprise, la terrasse des Feuillants et le bois -des marronniers du côté de l'eau, étant si européennement reconnus comme -lieux solitaires, que l'on n'y peut faire trois pas sans marcher sur les -pieds de quelqu'un, et sans heurter du coude un groupe sentimental. - -Je vous assure que je n'ai pas d'autre raison à vous donner que -celle-là, et que je n'en chercherai pas une seconde; vous aurez donc -l'extrême obligeance de vous en contenter. - -Donc continuons cette véridique et singulière histoire. Le merveilleux -sortit pendant l'entr'acte, le très-ordinaire Daniel Jovard sortit -aussi; les merveilleux et les ordinaires, les grands hommes et les -cuistres font souvent les mêmes choses. Le hasard fit qu'ils se -rencontrèrent au foyer. Daniel Jovard salua Ferdinand le premier, et -s'avança vers lui; quand Ferdinand aperçut ce nouveau paysan du Danube, -il hésita un instant, et fut près de pirouetter sur ses talons pour -n'être pas obligé de le reconnaître; mais un regard jeté autour de lui -l'ayant assuré de la profonde solitude du foyer, il se résigna, et -attendit son ancien camarade de pied ferme; c'est une des plus belles -actions de la vie de Ferdinand de C***. - -Après quelques paroles échangées, ils en vinrent naturellement à parler -de la pièce qu'on représentait. Daniel Jovard l'admirait bénévolement, -et il fut on ne peut pas plus surpris de voir que son ami Ferdinand de -C***, en qui il avait toujours eu grande confiance, était d'une opinion -tout à fait différente de la sienne. - ---Mon très-cher, lui dit-il, c'est plus que faux-toupet, c'est empire, -c'est perruque, c'est rococo, c'est pompadour; il faut être momie ou -fossile, membre de l'Institut ou fouille de Pompéi pour trouver du -plaisir à de pareilles billevesées. Cela est d'un froid à geler les jets -d'eau en l'air; ces grands dégingandés d'hexamètres qui s'en vont bras -dessus bras dessous, comme des invalides qui s'en reviennent de la -guinguette, l'un portant l'autre et nous portant le tout, sont vraiment -quelque chose de bien torcheculatif, comme dirait Rabelais; ces grands -dadais de substantifs avec leurs adjectifs qui les suivent comme des -ombres, ces bégueules de périphrases avec les sous-périphrases qui leur -portent la queue ont bonne grâce à venir faire la belle jambe à travers -les passions et les situations du drame, et puis ces conjurés qui -s'amusent à brailler à tue-tête sous le portique du tyran qui a garde de -ne rien entendre, ces princes et ces princesses flanqués chacun de leur -confident, ce coup de poignard et ce récit final en beaux vers peignés -académiquement, tout cela n'est-il pas étrangement misérable et ennuyeux -à faire bâiller les murailles? - ---Et Aristote et Boileau et les bustes? objecta timidement Daniel -Jovard. - ---Bah! ils ont travaillé pour leur temps; s'ils revenaient au monde -aujourd'hui, ils feraient probablement l'inverse de ce qu'ils ont fait; -ils sont morts et enterrés comme Malbrouck et bien d'autres qui les -valent, et dont il n'est plus question; qu'ils dorment comme ils nous -font dormir, ce sont de grands hommes, je ne m'y oppose pas. Ils ont -pipé les niais de leur époque avec du sucre, ceux de maintenant aiment -le poivre; va pour le poivre: voilà tout le secret des littératures. -Trinc! c'est le mot de la dive bouteille et la résolution de toute -chose; boire, manger, c'est le but; le reste n'est qu'un moyen: qu'on y -arrive par la tragédie ou le drame, n'importe, mais la tragédie n'a plus -cours. A cela, tu me diras qu'on peut être savetier ou marchand -d'allumettes, que c'est plus honorable et plus sûr; j'en conviens, mais -enfin tout le monde ne peut pas l'être, et puis il faut un -apprentissage: l'état d'auteur est le seul pour lequel il n'en faille -pas, il suffit de ne guère savoir le français et très-peu l'orthographe. -Voulez-vous faire un livre? prenez plusieurs livres; ceci diffère -essentiellement de la _Cuisinière bourgeoise_, qui dit: Voulez-vous un -civet? prenez un lièvre. Vous détachez un feuillet ici, un feuillet là, -vous faites une préface et une post-face, vous prenez un pseudonyme, -vous dites que vous êtes mort de consomption ou que vous vous êtes lavé -la cervelle avec du plomb, vous servez chaud, et vous escamotez le plus -joli petit succès qu'il soit possible de voir. Une chose qu'il faut -soigner, ce sont les épigraphes. Vous en mettez en anglais, en allemand, -en espagnol, en arabe; si vous pouvez vous en procurer une en chinois, -cela fera un effet merveilleux, et, sans être Panurge, vous vous -trouverez insensiblement possesseur d'une mignonne réputation d'érudit -et de polyglotte, qu'il ne tiendra qu'à vous d'exploiter. Tout cela te -surprend, et tu ouvres des yeux comme des portes cochères. Débonnaire et -naïf comme tu l'es, tu croyais bourgeoisement qu'il ne s'agissait que de -faire son œuvre avec conscience; tu n'as pas oublié le «_nonum prematur -in annum_» et le «vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage»; ce -n'est plus cela: on broche en trois semaines un volume qu'on lit en une -heure et qu'on oublie en un quart d'heure. Mais tu rimaillais, à ce -qu'il me semble, quand tu étais au collége. Tu dois rimailler encore; -c'est une de ces habitudes qui ne se perdent pas plus que celle du -tabac, du jeu et des filles. - -Ici M. Daniel Jovard rougit virginalement; Ferdinand, qui s'en aperçut, -continua ainsi: - ---Je sais bien qu'il est toujours humiliant de s'entendre accuser de -poésie, ou tout au moins de versification, et qu'on n'aime pas à voir -dévoiler ses turpitudes. Mais, puisque cela est, il faut tirer parti de -ta honte et tâcher de la monnoyer en beaux et bons écus. Nous et les -catins, nous vivons sur le public, et notre métier a de grands rapports. -Notre but commun est de lui pomper son argent par toutes les cajoleries -et les mignardises imaginables; il y a des paillards pudibonds qui ont -besoin qu'on les raccroche, et qui passent et repassent vingt fois -devant la porte d'un mauvais lieu sans oser y entrer; il faut les tirer -par la manche et leur dire: Montez. Il y a des lecteurs irrésolus et -flottants qui ont besoin d'être relancés chez eux par nos entremetteurs -(ce sont les journaux), qui leur vantent la beauté du livre et la -nouveauté du genre, et qui les poussent par les épaules dans le lupanar -des libraires; en un mot il faut savoir se faire mousser, et souffler -soi-même son ballon... - -La sonnette annonça qu'on levait le rideau. Ferdinand jeta sa carte à -Daniel Jovard, et s'esquiva en l'invitant à le venir voir. Un instant -après, sa déesse vint le rejoindre dans son avant-scène, ils levèrent -les stores et... Mais c'est l'histoire de Jovard et non celle de -Ferdinand que nous avons promise au lecteur. - -Le spectacle fini, Daniel s'en retourna à la boutique paternelle, mais -non pas tel qu'il en était sorti. Pauvre jeune homme! il s'en était allé -avec une foi et des principes; il revint ébranlé, flottant, mettant en -doute ses plus graves convictions. - -Il ne dormit pas de la nuit; il se tournait et se retournait comme une -carpe sur le gril. Toutes les choses qu'il avait adorées jusqu'à ce -jour, il venait de les entendre traiter légèrement et avec dérision; il -était exactement dans la même situation qu'un séminariste bien niais et -bien dévot, qui aurait entendu un athée disserter sur la religion. Les -discours de Ferdinand avaient éveillé en lui ces germes hérétiques de -révolte et d'incrédulité qui sommeillent au fond de chaque conscience. -Comme les enfants à qui l'on fait croire qu'ils naissent dans les -feuilles de chou, et dont la jeune imagination se porte aux plus grands -excès, quand ils sentent qu'ils ont été la dupe d'une fiction, de -classique pudibond qu'il avait été et qu'il était encore la veille, il -devint par réaction le plus forcené Jeune-France, le plus endiablé -romantique qui ait jamais travaillé sous le lustre d'_Hernani_. Chaque -mot de la conversation de Ferdinand avait ouvert de nouvelles -perspectives dans son esprit, et, quoiqu'il ne se rendît pas bien compte -de ce qu'il voyait à l'horizon, il n'en était pas moins persuadé que -c'était le Chanaan poétique, où jusqu'alors il ne lui avait pas été -donné d'entrer. Dans la plus grande perplexité d'âme que l'on puisse -imaginer, il attendit impatiemment que l'Aurore aux doigts de rose -ouvrît les portes de l'Orient; enfin l'amante de Céphale fit luire un -pâle rayon à travers les carreaux jaunes et enfumés de la chambre de -notre héros. Pour la première fois de sa vie il était distrait. On -servit le déjeuner. Il avala de travers, et jeta d'un seul trait sa -tasse de chocolat sur sa côtelette très-sommairement mâchée. Le père et -la mère Jovard en furent on ne peut plus étonnés, car la mastication et -la digestion étaient les deux choses qui occupaient par-dessus les -autres leur illustre progéniture. Le papa sourit d'un air malicieux et -goguenard, d'un sourire d'homme établi, de sergent et d'électeur, et -conclut à ce que le petit Daniel était décidément amoureux. - -O Daniel! vois comme dès le premier pas tu es avancé dans la carrière; -tu n'es déjà plus compris et te voilà en position d'être poëte -élégiaque! Pour la première fois on a pensé quelque chose de toi, et -l'on n'a pas pensé juste. O grand homme! l'on te croit amoureux d'une -passementière ou tout au plus d'une marchande de modes, et c'est de la -Gloire que tu es amoureux! Tu planes déjà au-dessus de ces vils -bourgeois de toute la hauteur de ton génie, comme un aigle au-dessus -d'une basse-cour! Tu peux dès à présent t'appeler artiste, il y a -maintenant pour toi un _profanum vulgus_. - -Dès qu'il pensa qu'il était heure convenable, il dirigea ses pas vers la -demeure de son ami. Quoiqu'il fût onze heures, il n'était pas levé, ce -qui surprit infiniment notre naïf jeune homme. En l'attendant, il passa -en revue l'ameublement de la pièce où il se trouvait; c'étaient des -meubles Louis XIII et de forme bizarre, des pots du Japon, des -tapisseries à ramage, des armes étrangères, des aquarelles fantastiques -représentant des rondes du sabbat et des scènes de Faust, et des -infinités d'objets incongrus dont Daniel Jovard n'avait jamais soupçonné -l'existence et ne pouvait deviner l'usage; des dagues, des pipes, des -narghilés, des blagues à tabac et mille autres momeries; car, à cette -époque, Daniel croyait religieusement que les poignards étaient défendus -par la police, et qu'il n'y avait que les marins qui pussent fumer sans -se compromettre. On le fit entrer. Ferdinand était enveloppé d'une robe -de chambre de lampas antique semé de dragons et de mandarins prenant du -thé; ses pieds, chaussés de pantoufles brodées de dessins baroques, -étaient appuyés sur le marbre blanc de la cheminée, de façon qu'il était -assis à peu près sur la tête. Il fumait nonchalamment une petite -cigarette espagnole. Après avoir donné une poignée de main à son -camarade, il prit quelques brins d'un tabac blond et doré contenu dans -une boîte de laque, les entoura d'une feuille de papel qu'il détacha de -son carnet, et remit le tout au candide Daniel, qui n'osa pas refuser. -Le pauvre Jovard, qui n'avait jamais fumé de sa vie, pleurait comme une -cruche revenant de la fontaine, et avalait patriarcalement toute la -fumée. Il crachait et éternuait à chaque minute, et l'on eût dit un -singe prenant médecine, à voir les plaisantes contorsions qu'il faisait. -Quand il eut fini, Ferdinand l'engagea à bisser; mais il n'y réussit -pas, et la conversation revint au sujet de la veille, à la littérature. -En ce temps-là on parlait littérature comme on parle aujourd'hui -politique, et comme autrefois on parlait pluie et beau temps. Il faut -toujours une espèce de sujet, un canevas quelconque pour broder ses -idées. - -En ce temps-là, on était possédé d'une rage de prosélytisme qui vous -aurait fait prêcher jusqu'à votre porteur d'eau, et l'on vit de jeunes -hommes employer à disserter le temps d'un rendez-vous qu'ils auraient pu -employer à toute autre chose. C'est ce qui explique comment le dandy, le -fashionable Ferdinand de C*** ne dédaigna pas user trois ou quatre -heures de son précieux temps à catéchiser son ancien et obscur camarade -de collége. En quelques phrases, il lui dévoila tous les arcanes du -métier, et le fit passer derrière la toile dès la première séance; il -lui apprit à avoir un air moyen âge, il lui enseigna les moyens de se -donner de la tournure et du caractère, il lui révéla le sens intime de -l'argot en usage cette semaine-là; il lui dit ce que c'était que -ficelle, chic, galbe, art, artiste et artistique; il lui apprit ce que -voulait dire cartonné, égayé, damné; il lui ouvrit un vaste répertoire -de formules admiratives et réprobatives: phosphorescent, transcendantal, -pyramidal, stupéfiant, foudroyant, annihilant, et mille autres qu'il -serait fastidieux de rapporter ici; il lui fit voir l'échelle ascendante -et descendante de l'esprit humain: comment à vingt ans l'on était -Jeune-France, Beau jeune mélancolique jusqu'à vingt-cinq ans, et -Childe-Harold de vingt-cinq à vingt-huit, pourvu que l'on eût été à -Saint-Denis ou à Saint-Cloud; comment ensuite l'on ne comptait plus, et -que l'on arrivait par la filière d'épithètes qui suivent: ci-devant, -faux-toupet, aile de pigeon, perruque, étrusque, mâchoire, ganache, au -dernier degré de la décrépitude, à l'épithète la plus infamante: -académicien et membre de l'Institut! ce qui ne manquait pas d'arriver à -l'âge de quarante ans environ;--tout cela dans une seule leçon. Oh! le -grand maître que c'était que Ferdinand de C***! - -Daniel faisait bien quelques objections, mais Ferdinand répondait avec -un tel aplomb et une telle volubilité, que, s'il eût voulu vous -persuader, mon cher lecteur, que vous n'êtes rien autre chose qu'un -imbécile, il en serait venu à bout en moins d'un quart d'heure, en moins -de temps que je n'en prends pour l'écrire. Dès cet instant, le jeune -Daniel fut travaillé de la plus horrible ambition qui ait jamais dévoré -une poitrine humaine. - -En entrant chez lui, il trouva son père qui lisait _le Constitutionnel_, -et il l'appela garde national! Après une seule leçon, employer garde -national comme injure, lui qui avait été élevé dans la patrioterie et la -religion de la baïonnette citoyenne, quel immense progrès! quel pas de -géant! Il donna un coup de poing dans son tuyau de poêle (son chapeau), -jeta son habit à queue de morue, et jura, sur son âme, qu'il ne le -remettrait de sa vie; il monta dans sa chambre, ouvrit sa commode, en -tira toutes ses chemises, et leur coupa le col impitoyablement, la -guillotine étant une paire de ciseaux de sa mère. Il alluma du feu, -brûla son Boileau, son Voltaire et son Racine, tous les vers classiques -qu'il avait, les siens comme les autres, et ce n'est que par miracle que -ceux qui nous servent d'épigraphe ont échappé à cette combustion -générale. Il se cloîtra chez lui, et lut tous les ouvrages nouveaux que -Ferdinand lui avait prêtés, en attendant qu'il eût une royale assez -confortable pour se présenter à l'univers. La royale se fit attendre six -semaines; elle n'était pas encore très-fournie, mais du moins -l'intention d'en avoir une était évidente, et cela suffisait. Il s'était -fait confectionner, par le tailleur de Ferdinand, un habillement complet -dans le dernier goût romantique, et, dès qu'il fut fait, il s'en revêtit -avec ferveur, et n'eut rien de plus pressé que de se rendre chez son -ami. L'ébahissement fut grand dans toute la longueur de la rue -Saint-Denis; l'on n'était pas accoutumé à de pareilles innovations. -Daniel avançait majestueusement, accompagné d'une queue de petits -polissons criant à la chienlit; mais il n'y faisait seulement pas -attention, tant il était déjà cuirassé contre l'opinion, et dédaigneux -du public: deuxième progrès! - -Il arriva chez Ferdinand qui le félicita du changement opéré en lui. -Daniel demanda lui-même un cigare, et le fuma vertueusement jusqu'au -bout; après quoi Ferdinand, achevant ce qu'il avait commencé d'une -manière triomphale, lui indiqua plusieurs recettes et ficelles pour -différents styles, tant en prose qu'en vers. Il lui apprit à faire du -rêveur, de l'intime, de l'artiste, du dantesque, du fatal, et tout cela -dans la même matinée. Le rêveur, avec une nacelle, un lac, un saule, une -harpe, une femme attaquée de consomption et quelques versets de la -Bible; l'intime, avec une savate, un pot de chambre, un mur, un carreau -cassé, avec son beefsteak brûlé ou toute autre déception morale aussi -douloureuse; l'artiste, en ouvrant au hasard le premier catalogue venu, -en y prenant des noms de peintres en i ou en o, et par-dessus tout, en -appelant Titien, Tiziano, et Véronèse, Paolo Cagliari; le dantesque, au -moyen de l'emploi fréquent de donc, de si, de or, de parce que, de c'est -pourquoi; le fatal, en fourrant, à toutes les lignes, ah! oh! anathème! -malédiction! enfer! ainsi de suite, jusqu'à extinction de chaleur -naturelle. - -Il lui fit voir aussi comment on s'y prenait pour trouver la rime riche; -il cassa plusieurs vers devant lui, il lui apprit à jeter galamment la -jambe d'un alexandrin à la figure de l'alexandrin qui vient après, comme -une danseuse d'opéra qui achève sa pirouette dans le nez de la danseuse -qui se trémousse derrière elle; il lui monta une palette flamboyante: -noir, rouge, bleu, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, une véritable -queue de paon; il lui fit aussi apprendre par cœur quelques termes -d'anatomie, pour parler cadavre un peu proprement, et le renvoya maître -passé en la gaie science du romantisme. - -Chose horrible à penser! quelques jours avaient suffi à détruire une -conviction de plusieurs années; mais aussi le moyen de croire à une -religion tournée en ridicule, surtout quand l'insulteur parle vite, -haut, longtemps et avec esprit, dans un bel appartement et dans un -costume incroyable? - -Daniel fit comme les prudes: dès qu'elles ont failli une fois, elles -lèvent le masque et deviennent les plus effrontées coquines qu'il soit -possible de voir; il se crut obligé à être d'autant plus romantique -qu'il avait été classique, et ce fut lui qui dit ce mot, à jamais -mémorable: Ce polisson de Racine, si je le rencontrais, je lui passerais -ma cravache à travers le corps! et cet autre, non moins célèbre: A la -guillotine, les classiques! qu'il cria debout sur une banquette du -parterre, à une représentation de _l'Honneur castillan_. Tant il est -vrai qu'il était passé, du voltairianisme le plus constitutionnel, à -l'hugolâtrie la plus cannibale et la plus féroce. - -Jusqu'à ce jour, Daniel Jovard avait eu un front; mais, à peu près comme -monsieur Jourdain parlait en prose, sans s'en douter; il n'y avait pas -fait la moindre attention. Ce front n'était ni très-haut ni très-bas; -c'était tout naïvement un honnête homme de front qui ne pensait pas à -autre chose. Daniel résolut de s'en faire un front incommensurable, un -front de génie, à l'instar des grands hommes d'alors. Pour cela, il se -rasa un pouce ou deux de cheveux, ce qui l'agrandit d'autant, et se -dégarnit tout à fait les tempes; au moyen de quoi il se procura un haut -de tête aussi gigantesque que l'on pût raisonnablement l'exiger. - -Donc comme il avait un front immense, il lui prit une soif, également -immense, sinon de réputation, du moins de famosité. - -Mais comment jeter au milieu d'un public insouciant et railleur les six -lettres ridicules qui formaient son nom patronymique? Daniel, cela -allait encore; mais Jovard! quel abominable nom! Signez donc une élégie -Jovard! cela aurait bonne mine, il y aurait de quoi décréditer le plus -magnifique poëme. - -Pendant six mois, il fut en quête d'un pseudonyme; à force de chercher -et de se creuser la cervelle, il en trouva un. Le prénom était en us, le -nom bourré d'autant de k, de doubles w et autres menues consonnes -romantiques, qu'il fut possible d'en faire tenir dans huit syllabes: il -aurait fallu, même à un facteur, six jours et six nuits seulement pour -l'épeler. - -Cette belle opération terminée, il ne s'agissait plus que de l'apprendre -au public. Daniel mit tout en œuvre; mais sa réputation était loin -d'aller aussi vite qu'il l'aurait voulu! Un nom a tant de peine à se -glisser dans les cervelles, entre tant d'autres noms! entre le nom d'une -maîtresse et celui d'un créancier, entre un projet de bourse et une -spéculation sur le sucre! Le nombre des grands hommes est si formidable, -qu'à moins d'avoir une mémoire comme Darius, César ou le Père Ménétrier, -il est bien difficile d'en savoir le compte. Je n'aurais jamais fini si -je disais toutes les folles idées qui passèrent par la tête fêlée du -pauvre Daniel Jovard. - -Il eut maintes fois le désir d'écrire son nom sur toutes les murailles, -entre les croquis priapiques et les nez de Bouginier, et autres ordures -de l'époque, détrônées aujourd'hui par la poire de Philippon. - -Quelle envie forcenée il portait à Crédeville, dont le nom était connu -de toute la population parisienne, grâce à la signature apposée à -l'angle de chaque rue! Il aurait voulu s'appeler Crédeville, même au -prix de l'épithète de voleur, qui l'accompagne imperturbablement. - -Il eut l'idée de faire promener le nom si laborieusement forgé sur les -épaules et la poitrine de l'homme-affiche, ou de le faire broder sur son -propre gilet, en grandes lettres, et cela bien avant les -Saint-Simoniens. - -Il délibéra quinze jours s'il ne se suiciderait pas, pour faire mettre -son nom dans les journaux, et ayant entendu crier dans les rues la -condamnation à mort d'un criminel, il eut la tentation d'assassiner -quelqu'un pour se faire guillotiner et occuper de lui l'attention -publique. Il y résista vertueusement, et sa dague resta vierge, -heureusement pour lui et pour nous. - -De guerre lasse, il revint à des moyens plus doux et plus ordinaires: il -composa une multitude de vers qui parurent dans plusieurs journaux -inédits, ce qui avança beaucoup sa réputation. - -Il lia connaissance avec plusieurs peintres et sculpteurs de la nouvelle -école, et, moyennant quelques déjeuners, quelques écus prêtés, sans -intérêts, bien entendu, il se fit peindre, sculpter et lithographier, de -face, de profil, de trois quarts, en plafond, à vol d'oiseau, par -derrière, dans tous les sens imaginables. Il n'est pas que vous n'ayez -vu un de ses portraits au Salon ou derrière le vitrage de quelque -marchand de gravures, avec un tout petit masque, le front démesuré, la -barbe prolixe, les cheveux en coup de vent, le sourcil en bas, la -prunelle en haut, ainsi qu'il est d'usage pour les génies byroniens. Le -nom, écrit en caractères capricants et biscornus comme une ligne de -cabale ou une rune de l'Edda, vous le fera facilement reconnaître. - -Tous les moyens de détourner l'œil sur lui, il les emploie: son chapeau -est plus pointu que tous les autres; il a plus de barbe à lui seul que -trois sapeurs, sa renommée croît en raison de sa barbe; vous avez -aujourd'hui un gilet rouge, demain il portera un habit écarlate. -Regardez-le un peu, je vous prie! il se donne tant de mal pour obtenir -un de vos regards, il mendie un coup d'œil comme un autre une place ou -une faveur; ne le confondez pas avec la foule, il se jetterait -par-dessus le pont. Pour attirer votre attention, il marcherait sur la -tête et monterait à cheval à rebours. - -Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'ait pas encore mis des gants à ses pieds -et ses bottes dans ses mains, cela serait pourtant fort remarquable. On -le rencontre partout: au bal, au concert, dans l'atelier des peintres, -dans le cabinet des poëtes en vogue. Il n'a pas manqué, depuis deux ans, -une seule première représentation; on peut l'y voir, sans rien payer -par-dessus le prix de sa place, au balcon de droite, où se mettent -ordinairement les artistes et les littérateurs: ce spectacle-là vaut -souvent l'autre. Il est admis dans les coulisses, le souffleur lui dit: -Mon cher, et lui donne la main, les figurantes le saluent, la prima -donna lui parlera l'année prochaine. Vous voyez qu'il fait son chemin -rapidement. Il a un roman en train, un poëme en train; il a lecture pour -un drame qu'il ne manquera pas de faire; il va avoir le feuilleton d'un -grand journal, et j'apprends qu'un éditeur à la mode est venu pour lui -faire des propositions. Son nom est déjà sur tous les catalogues, comme -il suit: M.....US KWPL... un roman; dans six mois on en mettra le titre, -le premier substantif quelconque qui lui passera par l'idée; ensuite, on -mettra en vente la septième édition, sauf à ne jamais faire la première, -et, avant qu'il soit peu, grâce aux leçons de Ferdinand, à sa barbe et à -son habit, M. Daniel Jovard sera une des plus brillantes étoiles de la -nouvelle pléiade qui luit à notre ciel littéraire. - -Lecteur, mon doux ami, je t'ai donné ici, en te donnant l'histoire de -Daniel Jovard, la manière de devenir illustre, et la recette pour avoir -du génie, ou du moins pour s'en passer fort commodément. J'espère que tu -m'en auras une reconnaissance égale au service. Il ne tient qu'à toi -d'être un grand homme, tu sais comment cela se fait; en vérité, ce n'est -pas difficile, et si je ne le suis pas, moi qui te parle, c'est que je -ne l'ai pas voulu: j'ai trop d'orgueil pour cela. Si tout ce bavardage -ne t'a pas trop impatienté, tourne le feuillet, je vais traiter de la -passion dans ses rapports avec les Jeunes-France, sujet fort -intéressant, et qui donnera lieu à beaucoup de développements absolument -neufs et qui ne sauraient manquer de te plaire. - - - - -CELLE-CI ET CELLE-LA - -OU - -LA JEUNE-FRANCE PASSIONNÉE - - ROSALINDE.--Est-il formé de la main de Dieu? Quelle espèce d'homme - est-ce? Sa tête est-elle digne d'un chapeau et son menton d'une - barbe? - - CÉLIE.--Non; il n'a qu'une barbe très-courte. - - ROSALINDE.--Eh bien? Dieu lui en enverra une plus longue, s'il est - reconnaissant envers le ciel. - - _Comme il vous plaira._ - - -Le 31 août, à midi moins cinq, Rodolphe, plus matineux que de coutume, -se jeta en bas de son lit, et alla se planter tout d'abord devant la -glace de la cheminée, pour voir s'il n'aurait pas, d'aventure, changé de -physionomie en dormant, et pour se constater à lui-même qu'il n'était -pas un autre, cérémonie préliminaire à laquelle il ne manquait jamais, -et sans quoi il n'aurait pu vivre convenablement sa journée. S'étant -assuré qu'il était bien le Rodolphe de la veille, qu'il n'avait que deux -yeux ou à peu près, selon son habitude, que son nez était à sa place -ordinaire, qu'il ne lui était pas poussé de cornes pendant son sommeil, -il se sentit soulagé d'un grand poids, et entra dans une merveilleuse -sérénité d'esprit. Du miroir, ses yeux se portèrent par hasard sur un -almanach accroché à un clou doré au long de la boiserie, et il vit, ce -qui le surprit fort, car c'était le personnage le moins chronologique -qui fût au monde, que c'était précisément le jour de sa naissance, et -qu'il avait vingt et un ans. De l'almanach, son regard tomba sur un -rouleau de papier tout humide, tacheté d'encre et bosselé de caractères -informes: c'était la dernière feuille d'un grand poëme qu'il avait sous -presse, et qui devait immanquablement faire reluire son nom entre les -plus beaux noms. - -Rodolphe, à cette triple découverte, se prit à réfléchir fort -profondément. - -Il résultait de tout ceci qu'il avait de grands cheveux noirs, des yeux -longs et mélancoliques, un teint pâle, un front assez vaste et une -petite moustache qui ne demandait qu'à devenir grande: un physique -complet de jeune premier byronien! - -Qu'il était majeur, c'est-à-dire qu'il avait le droit de faire des -lettres de change, d'être mis à Sainte-Pélagie, d'être guillotiné comme -une grande personne, outre le glorieux privilége d'être garde national -et César à cinq sous par jour, s'il attrapait un mauvais numéro! - -Qu'il était poëte, puisque environ trois mille lignes rimées par lui -allaient paraître sur papier satiné, avec une belle couverture jaune et -une vignette inintelligible! Ces trois choses établies, Rodolphe sonna -et se fit apporter à déjeuner: il mangea fort bien. - -Après qu'il eut fini, il baissa le store de sa fenêtre, se fit une -cigarette, et se renversa dans sa causeuse tout en suivant en l'air la -blonde fumée du maryland. Il pensait qu'il était beau garçon, majeur et -poëte, et, de ces trois pensées, une pensée unique surgit -victorieusement comme une conséquence forcée, c'est qu'il lui fallait -une passion, non une passion épicière et bourgeoise, mais une passion -d'artiste, une passion volcanique et échevelée, qu'il ne lui manquait -que cela pour compléter sa tournure, et le poser dans le monde sur un -pied convenable. - -Ce n'est pas tout que d'avoir une passion, encore faut-il qu'elle ait un -prétexte quelconque. Rodolphe résolut que la femme qu'il aimerait serait -exclusivement Espagnole ou Italienne, les Anglaises, Françaises et -Allemandes étant infiniment trop froides pour fournir un motif de -passion poétique. D'ailleurs, il avait en mémoire l'invective de Byron -contre les pâles filles du Nord, et il se serait bien gardé d'adorer ce -que le maître avait formellement anathématisé. - -Il décida que sa future maîtresse serait verte comme un citron, qu'elle -aurait le sourcil arqué d'une manière aussi féroce que possible, les -paupières orientales, le nez hébraïque, la bouche mince et fière, et les -cheveux assortis à la couleur de la peau. - -Le patron taillé, il ne s'agissait plus que de trouver une femme qui s'y -ajustât. Rodolphe pensa judicieusement que ce ne serait pas dans sa -chambre qu'il la rencontrerait. Aussi il choisit le plus extravagant de -ses gilets, le plus fashionable et le plus osé de tous ses habits, le -plus collant de ses pantalons, il revêtit le tout, et, armé d'un lorgnon -et d'une badine, il descendit dans la rue, et s'en alla aux Tuileries -dans l'espoir de quelque rencontre heureuse et propre à son destin. - -Il faisait le plus magnifique temps du monde, à peine quelques nuages -floconneux se bouclaient-ils dans le bleu du ciel au gré d'une brise -chaude et parfumée; le pavé était blanc, et la rivière miroitait au -soleil; il y avait foule dans la grande allée et dans les contre-allées; -le ruisseau d'élégantes et de dandys avait peine à couler entre les deux -quais de chaises et de spectateurs. Rodolphe se mêla à la cohue, et -ajouta un flot de plus au torrent. - -Il s'en allait coudoyant ses voisins de droite et de gauche, fourrant sa -tête sous le chapeau des femmes, et les regardant entre les deux yeux -avec son binocle. Il s'élevait sur son passage une longue traînée de -malédictions et de: Prenez donc garde! entrecoupés çà et là du: Oh! -admiratif de quelque merveilleux, pour son gilet ou sa cravate; mais, -entièrement à son idée, Rodolphe ne faisait guère plus d'attention aux -éloges qu'aux injures, et, à chaque visage rose et frais encadré dans le -satin et la moire, il se reculait comme s'il eût vu le Diable en -personne. - -Ce n'est pas qu'il ne rencontrât quelques figures pâles et décolorées; -mais c'étaient des pâleurs de cire, des pâleurs de fatigue et d'excès, -ou bien des transparences de nacre de perle, des diaphanéités de blondes -et de poitrinaires, mais non pas la pâleur mate et chaude, le beau ton -méridional dont il s'était fait une loi d'être épris. Ayant parcouru -trois ou quatre fois la longueur de l'allée et cela sans succès, il se -préparait à sortir, quand il se sentit prendre le bras. C'était son -camarade Albert: ils sortirent ensemble et s'en furent dîner. - -Les passions dévorantes qui bouillonnaient dans son sein lui avaient -aiguisé l'appétit: il mangea encore mieux qu'à son déjeuner, et se grisa -très-confortablement, ainsi que son honorable ami. - -Le dîner achevé, nos deux drôles s'en furent à l'Opéra. - -Rodolphe, quoique passablement aviné, ne perdait pas son idée de vue; un -secret pressentiment lui chantait tout bas à l'oreille qu'il trouverait -là ce qu'il cherchait. Quand il entra dans la salle, on jouait -l'ouverture. Un torrent d'harmonie, de lumière et de vapeur chaude -l'enveloppa soudain et le prit aux jambes. Le théâtre oscilla deux ou -trois fois devant ses yeux; les tibias lui flageolaient d'une étrange -manière; le lustre, dardant dans ses prunelles de longues houppes -filandreuses de rayons prismatiques, le forçait à cligner les paupières; -la rampe, s'interposant comme une herse de feu entre les acteurs et lui, -ne les lui laissait voir que comme des apparitions effrayantes; la tête -lui tintait comme si un démon invisible lui eût frappé avec un marteau -les parois internes du crâne, et il apercevait vaguement les notes de -musique, sous la forme de scarabées de diverses couleurs, voltigeant et -sautelant par la salle, le long des cintres et des corniches, et rendant -un son clair lorsqu'elles frappaient le mur de leurs élytres, à peu près -comme les hannetons lâchés dans une chambre, qui fouettent les carreaux -de leurs ailes, et se vont cogner au plafond avec un tintamarre -horrible. - -Rodolphe, qui avait soutenu plus d'un duel avec l'ivresse, ne se -déconcerta pas pour si peu; il prit bravement son parti: il boutonna son -frac jusqu'au col, remonta sa cravate, prit sa badine entre ses dents, -enfonça ses deux mains dans ses goussets, écarquilla les yeux pour ne -pas s'endormir, et fit la contenance la plus héroïque du monde. - -Peu à peu les fumées du vin se dissipèrent, et, prenant la lorgnette des -mains de son ami, qui ronflait théologalement, et dont la tête allait et -venait comme un balancier de pendule, l'intrépide Rodolphe se mit à -regarder la salle de haut en bas et de bas en haut, et à chercher dans -ce triple cordon de femmes de tout âge et de toute condition la reine -future de son cœur. - -La lumière du gaz et des bougies glissait sur les épaules satinées et -lustrées par leurs mille reflets, les yeux papillotaient, bleus ou -noirs; Rodolphe ne poussait pas l'inspection plus loin, et il passait à -une autre femme quand il apercevait la moindre teinte d'azur dans une -prunelle. Les gorges demi-nues se modelaient hardiment sous les blondes -et sous les diamants, les petites mains gantées de blanc et agitant les -cassolettes émaillées, se posaient avec coquetterie sur le rebord rouge -des loges. La soie, le velours, les chairs blondes et argentées, tout -cela chatoyait et resplendissait étrangement; mais, parmi toutes ces -têtes calmes et animées, belles ou jolies, parmi tous ces minois -chiffonnés ou spirituels, le malheureux et passionné Rodolphe ne -découvrait pas son idéal. Il en avait bien trouvé çà et là quelques -morceaux disséminés dans plusieurs femmes: un œil dans celle-ci, la -bouche dans celle-là, les cheveux dans cette autre, le teint dans une -quatrième, mais jamais tout cela ensemble, en sorte qu'il eût été obligé -d'avoir au moins dix femmes à adorer partiellement pour compléter tout à -fait le romantique patron qu'il s'était taillé. Ce n'est pas que cela -lui eût déplu au fond, car il était un peu Turc sous ce rapport, et la -polygamie, je ne sais trop pourquoi, ne lui paraissait pas un crime -aussi abominable qu'il le paraît à nos platoniques dames françaises. - -Elles conçoivent très-bien qu'une femme ait deux amants, mais qu'un -homme ait deux maîtresses, fi donc! elles crient à la monstruosité, ou -se mettent à sourire d'un air incrédule. Ne trouvez-vous pas que cela -est humiliant pour nous? - -Rodolphe était sur le point de croire que son pressentiment lui avait -menti, lorsque la porte d'une loge s'ouvrit tout à coup, et donna -d'abord passage à une bénigne et insignifiante figure qui ne pouvait -être que la figure d'un mari et ensuite à une dame vêtue d'une robe de -velours noir et très-décolletée, qui ne pouvait être que sa femme -légitime par-devant le maire et le curé. Elle s'assit, mais de façon à -tourner le dos à Rodolphe, qui n'avait pu voir si la beauté de ses -traits répondait à celle de ses épaules. - -Cette épaule était blanche, mais légèrement teintée de demi-tons -olivâtres qui allaient augmentant d'intensité, à mesure qu'ils se -rapprochaient de la nuque; elle était grasse et potelée, mais laissait -apercevoir sous la chair une musculature souple et forte, à la manière -des épaules italiennes. - -Rodolphe était dans une anxiété terrible, et se mourait de peur qu'elle -ne détruisît, en se retournant, les belles illusions qu'il commençait à -se bâtir; cependant il aurait donné plus d'argent qu'il ne possédait -pour qu'elle changeât de position. - -Enfin elle fit un léger mouvement: sa tête commença à tourner avec -lenteur sur son corps immobile; ces trois beaux plis, nommés collier de -Vénus et si stupidement supprimés par nos peintres, se dessinèrent plus -fortement sur son cou frais et brun; la tempe, la pommette de sa joue et -son menton, de forme antique, se montrèrent peu à peu, de façon à -produire cette espèce de profil, appelé profil perdu, que les grands -maîtres, et surtout Raphaël, affectionnent particulièrement; mais je -n'en sais la raison, elle n'acheva pas le demi-tour qu'elle semblait -vouloir faire, et elle demeura ainsi, au grand dépit de Rodolphe, -toujours plongé dans la plus terrible incertitude. - -Certainement, ce qu'il voyait était beau et tout à fait dans le -caractère qu'il désirait, mais il ne voyait ni le nez, ni les yeux, ni -la bouche; peut-être avait-elle le nez rouge, les yeux bleus et la -bouche blanche. Il se penchait sur le balcon à tomber dans le parterre, -pour en découvrir davantage: impossible! et, dans son désespoir, il -invoquait tous les saints du paradis. - -Sa prière fut suivie d'effet, la dame se retourna tout d'un coup. -Rodolphe se trouva enlevé au septième ciel, comme si un machiniste de -l'Opéra l'eût hissé au bout d'une ficelle. C'était la réalité de son -idéal! - -Elle était bien comme il l'avait rêvée: un sourcil arabe, noir et fin, à -paraître dessiné au pinceau, couronnait dignement un bel œil brun et -humide; le nez, aux narines ouvertes et vermeilles, était de la plus -parfaite correction; la bouche, d'une couleur et d'une forme -irréprochables, également propre à décocher un sarcasme et à appuyer un -baiser. - -Quand au teint, il était chaud et vivace, un peu jaune et bistré, mais -clair et transparent comme celui de la belle Romaine, d'Ingres; c'était -incontestablement un teint d'Espagnole ou d'Italienne; et si la passion -n'habitait pas sous cette peau olivâtre et dans ses beaux yeux noirs, -c'est qu'il n'y en avait plus en ce monde, et qu'il fallait l'aller -chercher dans l'autre. - -Une seule chose contrariait Rodolphe, c'était le mari, avec sa bonne et -honnête figure. Il l'aurait souhaité tout différent, car il n'avait -guère le physique d'un mari comme il les faut dans les drames. Il avait -des favoris soigneusement taillés, le haut de la tête un peu chauve, une -belle cravate blanche pas trop mal mise, ma foi! pour un mari qui n'est -qu'avec sa femme, des gants pas trop larges et un gilet d'une coupe -assez nouvelle. Il n'avait rien d'Othello ni de Georges Dandin, il -n'avait l'air ni ridicule ni terrible, il était aussi parfaitement -incapable de se battre en duel avec l'amant de sa femme que de la faire -citer devant les tribunaux; il gardait dans ces occasions-là le silence -le plus philosophique. A dire vrai, il n'y faisait pas grande attention, -et ses lunettes bleues ne lui servaient pas à voir plus clair dans ces -sortes de choses: c'était un mari convenable et sachant le monde. Je -souhaite que vous en puissiez trouver un pareil pour mademoiselle votre -fille, si Dieu vous en a affligé d'une. - -Rodolphe comprit, à la première vue, que le drame n'était pas possible -de ce côté-là; mais il croyait s'en dédommager amplement du côté de la -femme. Nous verrons. - -Cependant son ami Albert dormait comme un chantre à matines. - -Rodolphe découpa soigneusement la silhouette de la belle inconnue, avec -ses yeux aidés de sa lorgnette, et la serra dans un recoin de son cœur, -afin de la pouvoir reconnaître en tous les lieux du monde. - -Cela fait, il rêva au moyen de lier connaissance avec elle, d'apprendre -qui elle était, et comment on y pouvait arriver. - -Il roula dans sa tête une infinité de projets, tous plus passionnés les -uns que les autres. - -Il résolut d'abord de se présenter à sa princesse comme les héros des -romans espagnols, en tuant quelque taureau furieux; - -Ou comme Antony, en se jetant au-devant des chevaux de sa voiture; - -Ou comme don Cléofas, en la sauvant d'un incendie; mais une seule -condition rendait ces projets inexécutables, c'était l'impossibilité -d'une pareille circonstance; il est vrai qu'on pouvait la faire naître -soi-même en mettant le feu à la maison, ainsi que Lovelace dans -_Clarisse Harlowe_, mais cela était fort chanceux, les pompiers pouvant -très-bien se charger de l'affaire, et le Code civil ne badinant pas avec -ces sortes de choses et n'entendant rien du tout aux développements de -la passion. - -Il était donc singulièrement perplexe: la fin de la représentation -approchant, il fallait prendre un parti quelconque, ou courir le risque -de ne jamais revoir sa divinité. - -Il donna un grand coup de coude dans les côtes d'Albert. - ---Ouf! fit douloureusement celui-ci, éveillé au milieu d'un rêve -anacréontique. - ---Connais-tu cette dame, enragé dormeur? - -Albert était comme Alexandre Dumas, il avait environ quarante mille amis -intimes, sans compter les femmes et les petits enfants: cela se -sous-entend toujours. - -Albert lui répondit, sans la regarder, et avec un ton de supériorité -blessée:--Certainement; et il se redressa de toute sa hauteur:--C'est la -cinquième loge en partant de la colonne, la dame en noir, celle qui -lorgne en ce moment-ci?--Bien, j'y suis. Et il cligna à plusieurs -reprises ses yeux avinés:--Pardieu! je veux être fendu en quatre, si ce -n'est madame de M***, la dernière maîtresse de Ferdinand: son mari est -un bonhomme. - ---Ah! répondit Rodolphe d'un air de réflexion profonde. - ---C'est une femme répandue, et qui voit beaucoup de monde; il y a -très-bonne société chez elle; son jour est le samedi; continua Albert -avec volubilité. - ---Tu la connais? - ---Comme je te connais; je suis un ami de la maison. - ---Ainsi, tu me pourrais présenter? - ---Assurément, rien n'est plus facile. Je la verrai demain, je lui -parlerai de toi: c'est une affaire faite. - -La toile tomba: la salle se vida peu à peu. Les deux amis se prirent le -bras et sortirent. Rodolphe vit sous le péristyle madame de M***, -qu'Albert salua et à qui elle rendit son salut, d'un air de familiarité. -Elle était aussi belle de près que de loin, et, quand elle monta en -voiture, Rodolphe put apercevoir un pied qu'on aurait trouvé petit dans -un bas espagnol, et une jambe comme bien peu pouvaient se vanter d'en -avoir. - ---Voici un pied d'Andalouse, se dit-il à part lui: ceci est d'une bonne -couleur, et ma passion se culotte tout à fait. Je veux perdre mon nom et -manquer une première représentation d'Hugo, si je ne deviens pas fou de -cette femme avant qu'il soit deux jours d'ici. - -De retour chez lui, quoiqu'il fût une heure du matin, il se mit à donner -du cor à pleins poumons; il déclama à tue-tête deux ou trois cents vers -d'_Hernani_; puis il se déshabilla, jeta son gilet sous la table et ses -bottes au plafond, en signe d'allégresse; après quoi il se coucha, et -dormit sans débrider jusqu'au lendemain midi. - -Dès qu'il fut réveillé, il pensa à la belle madame de M***, sa future -passion. Il serait dans l'ordre qu'il en eût rêvé toute la nuit; c'est -ainsi que cela se pratique dans les romans d'amour et les lamentations -élégiaques, mais je dois à ma conscience d'historien d'affirmer le -contraire. Rodolphe, cette nuit-là, n'eut qu'un cauchemar abominable où -il se voyait traversant le bois de Boulogne sur une rosse de louage, -avec un habit de 1828, un gilet à châle, un pantalon à la cosaque et une -colonne corinthienne pour chapeau; il ne rêva rien de plus, je vous -jure. Ah! si; il songea encore qu'on lui servait à déjeuner une semelle -de botte au beurre d'anchois, avec les clous et les fers, ce qui le mit -dans une si grande fureur, qu'il se réveilla jurant comme plusieurs -charretiers. - -Revenant à la rencontre inopinée qu'il avait faite la veille, il se prit -à réfléchir que jusques-là sa passion d'artiste s'emmanchait exactement -comme aurait pu le faire celle d'un marchand de bougies diaphanes ou -même celle d'un député, ce qui l'humilia profondément, et le jeta dans -un abattement difficile à décrire. - -Il fut presque sur le point de renoncer à celle-là, et d'en chercher une -autre; ensuite il se ravisa, et résolut de pousser l'aventure jusqu'au -bout, faisant cette réflexion judicieuse que _l'Iliade_ commençait fort -simplement, et n'en était pas moins un assez beau poëme; que _Roméo et -Juliette_ commençait fort simplement aussi, par une conversation entre -deux valets, ce qui ne l'empêchait pas d'être une très-passable -tragédie. - ---Vive Dieu! se dit-il en se frappant le front, la femme est belle, -c'est le principal, et le canevas du drame est bon. Je serais un grand -sot, et je mériterais d'entrer à l'Académie, sur l'heure, si je ne -parvenais à y broder quelques petits incidents un peu byroniens. Si ce -garde national de mari pouvait être jaloux seulement, cela serait à -merveille, et rien ne serait plus facile que de faire avec cela une -comédie de cape et d'épée, dans le goût espagnol. Anathème! je suis -fatal et maudit, rien ne va comme je veux; - ---Hop! Mariette, ouvrez aux chats, et faites-moi à déjeuner. - -Mariette, comme une servante-maîtresse qu'elle était, ne se dépêchait -pas trop d'obéir; enfin elle ouvrit, et trois ou quatre chats, de -grosseur et de pelage différents, allèrent prendre place sans façon dans -le lit, à côté du passionné Rodolphe; car, après les femmes, les bêtes -étaient ce qu'il aimait le mieux. Il les aimait comme une vieille fille, -comme une dévote dont son confesseur même ne veut plus, et je puis -assurer qu'il mettait un chat infiniment au-dessus d'un homme, et -immédiatement au-dessous d'une femme. Albert avait essayé en vain de -supplanter, dans l'affection de Rodolphe, Tom, son gros matou tigré: il -n'avait pu obtenir que la seconde place: je crois même qu'il aurait -hésité entre sa petite chatte blanche et la brune madame de M***. - ---Mariette! - ---Monsieur. - ---Approchez donc. - -Mariette s'approcha. - ---Mariette, tu es jolie ce matin. - ---Je ne l'étais donc pas hier, que vous le remarquez aujourd'hui? - ---Oh! de l'esprit! je te renverrai, si tu t'avises d'en avoir encore. -Embrasse-moi. - ---De qui monsieur est-il amoureux? - ---De qui? de toi, pardieu! parce que tu es une bonne fille, et, ce qui -vaut mieux, une belle fille. Pourquoi cette question? - ---C'est que vous ne m'embrassez ainsi que lorsque vous avez en tête -quelque belle passion: ce n'est pas moi que vous embrassez, c'est -l'autre, et j'avoue que je crois pouvoir l'être pour mon compte. - ---Orgueilleuse! beaucoup de belles dames voudraient être à ta place; que -t'importe de n'être pas la cause, si tu profites de l'effet? - -Et Rodolphe fit pencher jusque sur l'oreiller la tête de Mariette. - ---Je t'assure que ceci est pour toi et non pour une autre, dit-il en -étouffant sous ses lèvres le faible: Laissez-moi donc, monsieur! que -Mariette crut devoir à sa pudeur, quoiqu'au fond, elle n'eût aucune -envie d'être laissée. - -La petite chatte, étrangement foulée, sauta à bas du lit, en miaulant -d'un ton aigre. - ---Et le déjeuner qui ne se fait pas, et M. Albert qui doit venir, dit -Mariette en passant ses doigts dans ses cheveux défrisés. - ---Tu as raison, fit Rodolphe en décroisant ses bras, et, comme dit don -Juan, il faut pourtant bien que l'on s'amende. - -Mariette sortit. Rodolphe tira une feuille de son carnet, et se mit, -pour tuer le temps, à rimer quelques vers. Nous demandons humblement -pardon au lecteur de lui voler une douzaine de lignes de prose en les -transcrivant ici, mais cela est indispensable à la clarté de cette -intéressante histoire. Ils étaient adressés, cela va sans dire, à madame -de M***: - - O reine de mon cœur! ô brune Italienne! - Quelle beauté peut-on comparer à la tienne! - On te dirait de marbre et taillée au ciseau, - Si le soleil romain, en te baisant la peau, - Ne t'avait pas dorée avec sa teinte étrange, - Et rendu le sein blond comme la blonde orange. - Une flamme divine illumine tes yeux, - L'ange, pour s'y mirer, abandonne les cieux, - Et si, dans la cité de douleur éternelle, - Il tombait un rayon de ta noire prunelle, - Il remettrait l'espoir à l'âme des maudits, - Et l'enfer un moment serait le paradis! - -Albert entra. - ---Que diable! que griffonnes-tu là, Rodolphe? Cela ne va pas jusqu'au -bord du papier; ce doit être des vers, ou le grand diable m'emporte. -Donne, que je voie! - -Rodolphe tendit le carré de vélin, comme un enfant tend la main à la -férule du maître d'école; car Albert était un impitoyable censeur, et, -comme il ne faisait pas de vers, il ne pouvait lui rendre la pareille. - ---C'est du cavalier Bernin frotté d'un peu de Dante; peut-être y a-t-il -aussi un filet de concetti shakspearien, mais c'est peu de chose. Or, -ceci est un madrigal à la Julia Grisi, ou je me trompe fort. - ---Comment! cria Rodolphe d'un ton effrayé, j'ai fait ces vers pour -madame de M***, dont je suis éperdument épris depuis hier soir. Je suis -décidé à me brûler la cervelle, si dans un mois je ne suis pas parvenu à -m'en faire adorer. - ---En vérité, il n'y a qu'un petit inconvénient, c'est que madame de M*** -n'est pas Italienne le moins du monde, attendu qu'elle est née à -Château-Thierry, ce qui est, je crois, une raison suffisante pour ne pas -l'être. - ---Ah! une infinité de tuyaux de cheminées qui me tombent sur la tête!... -Tenez-vous donc tranquille, Tom, et ne sortez pas vos pattes hors de la -couverture, c'est indécent... Comment! cette méchante madame de M*** qui -se permet d'être née à Château-Thierry, et d'avoir l'air plus italien -que l'Italie elle-même; c'est tout à fait illégal! c'est abominable! Et -ma passion donc, et ma pièce de vers, qu'est-ce que j'en vais faire? -Cela est trop spécial pour que l'on puisse s'en servir ailleurs. Si -c'était des vers d'âme, cela s'applique à tout le monde, même à celles -qui n'en ont pas; mais il y a un signalement en règle dans ces -misérables rimes: un mouchard ou un maire n'aurait pas mieux fait. -Diable! douze vers dantesques et une ébauche de passion perdus, on -regarde à cela. Je ne puis pourtant avoir une passion née à -Château-Thierry: cela n'a aucune tournure, et ne convient nullement à un -artiste. - ---Madame de M*** est belle, répliqua dogmatiquement Albert, et, au fond, -n'y a-t-il pas plus de mérite à avoir l'air italien, étant née en -France, qu'en étant tout naïvement Italienne, comme tout le monde l'est -en Italie? - ---Ceci est excessivement profond, et vaut que l'on y réfléchisse, dit -Rodolphe, en tirant son bonnet sur ses yeux. - -Mariette apporta le déjeuner. Albert s'attabla auprès du lit, et toutes -les têtes de chats, comme des girouettes dans le même rhumb de vent, se -tournèrent simultanément du même côté. Albert mangea comme une meute de -dogues, Rodolphe un peu moins, car il était inquiet du sort de sa pièce -de vers, et il distribua presque toute sa viande à ses parasites -fourrés. - -Après déjeuner, les deux amis, laissant la passion de côté, agitèrent -entre eux un plan de gilet sans boutons et imitant le pourpoint avec -autant d'exactitude que la stupidité native des bourgeois de la bonne -ville le pouvait permettre, sans trop s'exposer aux huées et aux rires à -pleine gueule des polissons et des gobe-mouches. - -Rodolphe, entièrement absorbé par cette importante occupation, ne -songeait à madame de M*** non plus que lorsqu'il n'était encore que -fœtus au respectable ventre de sa mère. - -Rodolphe dessinait, Albert découpait les morceaux en papier, afin de les -faire mieux comprendre au tailleur. - -Quand tous les morceaux furent rassemblés, Albert, saisi d'un -enthousiasme subit, s'écria, en frappant sur la table: - ---Que je rencontre mon plus fier créancier dans un cul-de-sac, dans une -impasse, comme dit M. Arouet de Voltaire, gentilhomme du roi, si ce -n'est pas là le gilet le plus monumental qui soit sorti d'une cervelle -d'homme! Et dire que la société est en dégénérescence! Calomnie atroce! -on ne s'est jamais mieux habillé. - ---Et si l'on supprimait le collet et qu'on le remplaçât par un -hausse-col, de même étoffe, bouclé par derrière, cela n'aurait-il pas le -galbe le plus caractéristique, une tournure de cuirasse et de corselet -tout à fait ravissante? ajouta Rodolphe, laissant tomber ses syllabes -une à une, comme des pièces d'or, et avec un air fortement convaincu de -la supériorité de ce qu'il disait. - ---Ce serait, à coup sûr, quelque chose de furieusement agréable, fit -Albert, en quittant le ton dithyrambique pour le jargon précieux. Mais -voici qu'il se fait tard: _adiusias_. Je m'en vais chez le tailleur, et -de là chez ta passion; tu auras probablement ta lettre d'invitation -avant qu'il soit après-demain. - -Cela dit, il pirouetta sur ses talons, et descendit l'escalier en -chantonnant entre sa royale et ses moustaches un vieux air allemand de -Sébastien Bach. - -Rodolphe sortit aussi quelques instants après. A voir la manière dont il -s'en allait dans la rue, la main dans sa poitrine, les sourcils sur le -nez, les coins de sa bouche en fer à cheval, les cheveux aussi mal -peignés que possible, il n'était pas difficile de comprendre que ce pâle -et malheureux jeune homme avait un volcan dans le cœur. - ---Monsieur! monsieur! vous avez oublié d'ôter votre bonnet de coton, et -les polissons crient: A la chienlit! après vous, dit Mariette en tirant -par la basque de son habit son digne maître Rodolphe, qui ne s'en -apercevait pas le moins du monde. Tenez, voilà votre chapeau. - -Rodolphe, stupéfait, porta la main à sa tête et reconnut la vérité, -l'épouvantable vérité. - -A cet instant même, une dame d'une beauté rare et d'une tournure des -plus élégantes, donnant le bras à un monsieur le plus insignifiant et le -plus débonnaire d'aspect qu'il vous plaira d'imaginer, tourna subitement -le coin de rue, et se trouva précisément en face de Rodolphe. - -C'était madame de M***. A l'éclat de rire à peine comprimé qui jaillit -de sa bouche, il ne put douter qu'elle ne l'eût vu. - -Rodolphe se souhaitait sous la terre à la profondeur de la couche -diluvienne, dans le lit calcaire où se trouvaient les os de mammouth; il -aurait bien voulu pouvoir se supprimer temporairement, ou avoir à son -doigt l'anneau de Gygès, qui rendait invisible. - -Il jeta le pyramidal bonnet à Mariette, et enfonça son chapeau sur sa -tête, avec l'air de Manfred, sur le bord du glacier, ou de Faust, au -moment de se donner au diable. - -Ah! massacre et malheur! honte et chaos! tison d'enfer! anathème et -dérision! terre et ciel! tête et sang! être rencontré en bonnet de coton -par sa Béatrix! O Fortune! pouvais-tu jouer un tour plus cruel à un -jeune homme dantesque et passionné! - -Byron lui-même, qui avait l'ineffable avantage de signer comme -Bonaparte, aurait paru ridicule avec un bonnet de coton; à plus forte -raison Rodolphe, qui ne signait pas comme Bonaparte, et qui n'avait fait -ni _le Corsaire_ ni _Don Juan_; parce qu'il avait été trop occupé -jusqu'à ce jour, et non pour un autre motif, je vous jure. - -Un bonnet de coton, le mythe de l'épicier, le symbole du bourgeois! -_Horror! horror! horror!_ - ---Je n'ai plus rien à faire avec ce monde, et il ne me reste qu'à -mourir, pensa Rodolphe. - -Et il se dirigea vers le pont Royal; quand il y fut arrivé, il s'accouda -sur le garde-fou, regarda le soleil, attendit qu'un bateau qui -descendait la rivière eût passé l'arche et se fût un peu éloigné. Alors -il monta sur le parapet, et, avant que personne eût le temps de s'y -opposer, il se jeta en bas, avec sa cravache et son chapeau. - -Dans le trajet du pont à la surface de l'eau, il eut le temps de penser -que le succès de son poëme était assuré par son suicide et que le -libraire en vendrait au moins douze exemplaires; de la surface au fond, -il chercha quel motif on donnerait à sa mort dans les journaux. Il -faisait très-beau; les rayons du soleil, pénétrant la masse d'eau qui -roulait au-dessus de lui, la rendaient blonde comme une topaze, et -permettaient de distinguer le lit de la rivière, tout semé de clous, de -tessons et de vaisselle cassée. Rodolphe voyait les goujons filer à côté -de lui et frétiller de la queue, il entendait la grande voix de la Seine -bourdonner à son oreille. Cette réflexion lui vint alors, qu'étant aussi -bien fait de sa personne qu'il l'était, il ne pouvait manquer d'être un -très-joli cadavre et de produire une grande sensation à la Morgue. Il -lui semblait déjà entendre les ah! et les oh! des sensibles commères du -quartier: «Il a la peau bien blanche! et cette poitrine, et cette jambe -d'officier! quel dommage!» et autres menues exclamations; ce qui le -rendait tout aise au fond de la rivière. Cependant le manque d'air -commençait à lui comprimer les poumons et à lui causer une douleur -abominable; il n'y tint plus, et, oubliant l'opprobre qu'il y avait à -revenir sur une terre où l'on avait été vu en bonnet de coton, il donna -du pied contre le fond, et partit avec la rapidité d'une flèche. Le dôme -de cristal allait s'éclaircissant de plus en plus; en deux ou trois -mouvements Rodolphe atteignit le niveau du fleuve, et put respirer à son -aise. - -Une foule immense couvrait les quais: «Le voilà! le voilà!» cria-t-on de -toutes parts. Rodolphe, qui nageait comme une truite et qui aurait -remonté une écluse de moulin, se sentant regardé, y mit de -l'amour-propre, et se prit à tirer sa coupe avec toute la pureté -imaginable. Son chapeau flottait près de sa badine, il les repêcha tous -deux, mit le chapeau sur sa tête, et, nageant d'une main, il faisait -siffler sa cravache de l'autre, au grand ébahissement de tous les -gobe-mouches. - ---C'est le marquis de Courtivron, disait celui-ci.--C'est le colonel -Amoros, disait celui-là, qui fait des expériences gymnastiques.--C'est -un farceur, ajoutait un troisième.--C'est une gageure, criait le -quatrième. Mais personne, entre toutes ces brutes qui partagent avec la -girafe le privilége de regarder le ciel en face, ne put deviner, ô -passionné et magnanime Rodolphe! pourquoi tu t'étais jeté du pont Royal -en bas, et si quelqu'un d'eux avait su que c'était pour un bonnet de -coton, il ne t'aurait pas compris, et aurait dit que tu étais un grand -fou; en quoi il aurait eu certainement tort. - -Rodolphe, pimpant et guilleret, aborda en quelques minutes; comme il ne -pouvait s'en aller ainsi trempé, un officieux alla chercher un fiacre; -il y monta et rentra chez lui. - -Mariette tomba de son haut en le voyant suant l'eau comme un dieu marin. -Rodolphe lui expliqua la chose, et Mariette, qui aimait Rodolphe, -quoique ce fût son maître, qu'il la payât fort exactement et lui fît -toutes sortes de petits cadeaux, ne rit pas trop fort de sa mésaventure. - ---Tenez, voilà vos pantoufles, fit-elle avec un geste amical; voici Tom, -votre chat favori; voilà votre volume de Rabelais; que voulez-vous de -plus? D'ailleurs, vous n'êtes pas si mal en bonnet de coton que vous -voulez bien le croire, et vous en auriez deux ou trois douzaines sur la -tête que je ne vous en trouverais pas moins bien, moi! - -Mariette appuya très-fort sur le moi; ce ne pouvait être que dans une -excellente intention. Mariette, comme je l'ai déjà dit, était une belle -et bonne fille; quant à l'interprétation que donna Rodolphe à cet -honnête monosyllabe, mes belles lectrices, je n'ose vous le dire, de -crainte d'alarmer votre pudeur, et, s'il vous plaît, nous passerons dans -la pièce à côté pour ne pas le gêner dans ses commentaires. Convenez que -mon héros est un abominable mauvais sujet, et dites-moi pourquoi chaque -élan de passion poétique qui le prend se résout en prose au bénéfice de -Mariette. - -O Mariette! au lieu d'être jalouse, tu devrais souhaiter que ton maître -fût amoureux de vingt femmes! tu ne saurais qu'y gagner. - -Deux fois, dans la même journée, infidèle à l'idole de son cœur! Immoral -personnage! l'envie me prend de laisser là ton histoire; car tu ne vaux -guère que l'on entretienne le public de tes faits et gestes. Si tu ne te -corriges, j'y renoncerai assurément. - ---Fi donc! avec sa servante!--Oui, madame, avec sa servante.--Comment! -un homme qui se respecte?--Je vous assure que Rodolphe se respectait -plus qu'un roi ou deux, et qu'il n'aurait pas cédé le haut du pavé à un -empereur.--Encore, si c'était une femme comme il faut.--Est-ce que -Mariette était comme il ne faut pas? Moi qui l'ai vue, je me permettrai -d'être d'avis contraire. D'abord elle est affligée de quelque vingt ans, -elle est drue et fraîche, elle a les yeux les plus beaux du monde, et, -comme elle fait faire son service par le petit groom de Rodolphe, à qui, -pour sa peine, elle donne de temps en temps quelques friandises et une -tape amicale sur la joue, elle a les ongles aussi nets et la peau aussi -blanche que vous, peut-être même plus, sans vouloir toutefois dénigrer -vos perfections. Je pense qu'en voilà assez pour être une femme comme il -faut.--Une femme du monde, une honnête femme.--Je n'ai jamais su que -Mariette fût une femme de la lune, et quant à honnête femme, je prendrai -la licence extrême de vous faire observer que si Rodolphe au lieu de -coucher avec Mariette eût couché avec une de vos amies ou avec vous-même -(ceci n'est qu'une supposition, pudique lectrice), vous n'auriez plus -été des honnêtes femmes, du moins dans vos idées; car, pour moi, je ne -pense pas qu'une bagatelle de cette espèce empêche de l'être: au -contraire. - -D'ailleurs les illustres exemples de ce genre ne manquent pas. De -très-grands hommes ont aimé de petites grisettes; Rousseau se laissait -battre par sa servante; de célèbres poëtes ont adoré des marchandes de -pommes de terre frites, etc., etc. - -Au surplus, ce que j'en dis ici n'est que pour excuser mon héros -Rodolphe, avec lequel je vous prie de ne pas me confondre; car j'en -mourrais de honte, et n'oserais, de ma vie, rien faire de malhonnête à -une honnête femme, ce qui me ferait passer pour un personnage bien -indécent, et me perdrait nécessairement de réputation. - -Je lui ai fait les représentations les plus vives sur ce sujet; mais ce -diable d'homme avait toujours des réponses à tout, et surtout de drôles -de réponses, pour un homme passionné; il est vrai qu'en ce temps-là il -n'avait pas vingt et un ans, et se souciait assez peu d'avoir une -tournure artiste. - ---Mon ami cher, tu n'es qu'un imbécile. (Lecteur et lectrice, si -l'épouvantable indécence de ce livre me permet d'en avoir une, ne croyez -pas un mot de cela: j'ai beaucoup d'esprit, mais c'était la formule -habituelle de Rodolphe, quand il entrait en conversation avec moi.) Il y -a dans Maynard deux vers que voici à peu près: - - C'est un métier de dupe - Que d'employer six ans à lever une jupe. - -et qui contiennent en substance plus de raison et de philosophie que -toutes les fadeurs platoniques et les sornettes sentimentales que tu me -cornes incessamment aux oreilles. - -La Mariette, à qui je n'ai jamais fait de madrigal ni dit un seul mot -d'amour, m'accorde libéralement et du meilleur cœur du monde, ce qu'une -femme comme il faut me ferait attendre six mois, et ne me donnerait -qu'avec force tartines sur la morale, les convenances et l'oubli des -devoirs. Puisque le but est le même, le chemin le plus court est le -meilleur. Mariette est le plus court, je prends par Mariette. - -Et puis je n'aime pas qu'on se fasse violer pour une chose qu'on crève -d'envie de faire: c'est une misérable escobarderie pour esquiver la -responsabilité. Les honnêtes femmes sont toujours violées. Vous êtes des -hommes sans honneur! vous en avez au contraire beaucoup, puisque vous -leur prenez le leur, ce qui, avec le vôtre, doit mathématiquement en -faire deux, si je sais bien compter. On a abusé indignement de leur -faiblesse; elles ne savent pas comment cela s'est fait! ni moi non plus, -attendu que je n'y étais pas. Mais enfin, puisque cela est fait, elles -ne voient pas d'obstacle à recommencer, et elles ne sont pas fâchées de -se perdre plusieurs fois de suite, étant toujours sûres de se retrouver -après. Les bonnes âmes! on n'en a jamais mis dans les _Petites -Affiches_, que je sache. - -De plus, il vous arrive souvent avec elles ce qui arrive dans les -pagodes indiennes: après avoir traversé une enfilade de pièces de la -plus grande magnificence, après avoir marché deux heures dans des -galeries peintes et dorées, après avoir vu vingt portes s'ouvrir et se -fermer sur vous, vous parvenez enfin au sanctuaire, au saint des saints, -et vous n'y trouvez qu'un vieux singe rogneux, se cherchant les puces -dans une mauvaise cage de bois. Ainsi, après avoir levé la robe des -convenances, le jupon de la pudeur et la chemise de la vertu, après -avoir jeté là le corset, et les coussins d'ouate, et le d'haubersaert en -bougran piqué, vous ne rencontrez, pour dédommagement de vos peines, -qu'une maigre carcasse assez peu réjouissante... La première partie de -la phrase est, je crois, d'Addison; la seconde est certainement de moi; -mais, peu importe! - -Alors vous faites la mine d'un perroquet qui vient de casser une noix -creuse, et votre charmante vous jette les ongles aux yeux en vous -appelant monstre! c'est le moins. - -Quant à moi, je suis paresseux, même en amour, et j'aime à être servi. -Tout charmant qu'il soit, je n'achèterais pas ce plaisir par la moindre -peine, et j'ai toujours méprisé les chiens qui font des gambades et -sautent par-dessus un bâton pour avoir une tartelette ou une -croquignole. - -Ces sortes d'amants-là ne ressemblent pas mal aux portefaix qui montent -un meuble par un escalier étroit. Celui qui est en bas supporte toute la -charge; l'autre qui ne porte rien, le gourmande d'en haut, et lui dit -qu'il ne va pas assez vite et qu'il ne s'y prend pas convenablement; -bien heureux s'il ne lui lâche pas la commode sur les bras, et s'il ne -le fait rouler, de marche en marche, jusqu'au milieu de la cour, aux -dépens de sa tête et de son échine! - -Rien de plus agréable au monde qu'une femme qui vous embrasse et vous -tire vos bottes, qui ramasse votre mouchoir au lieu de vous faire -ramasser le sien, et refait toute seule le lit que vous avez défait avec -elle. Ni billets à écrire, ni élégies à rimer, ni factions à faire, ni -rendez-vous à ne pas manquer, rien enfin de ces mille sujétions qui vous -font un travail de galérien de la chose la plus nonchalante et la moins -compliquée de la terre. - -La Mariette, qui me sait indolent et qui est une fille courageuse et ne -craint pas la peine, y met beaucoup du sien, et ne me laisse presque -rien à faire. Je m'accommode assez de ce régime et j'ai, sans sortir de -chez moi, ce que les coureurs d'aventures vont chercher bien loin, au -péril de leurs os et de leur escarcelle. - -Au fond, il n'y a rien de sûr en amour que la possession: le plus petit -baiser prouve plus et vaut mieux que la plus belle protestation et je -donnerais, moi qui te parle, pour une seule pulsation du cœur, la plus -magnifique tirade sur l'union des âmes et autres niaiseries de cette -force, bonnes pour des écoliers, des impuissants, des lamentateurs de -l'école de Lamartine, et quelques idiots de haute futaie, comme toi, ou -d'autres. - -Retiens ceci, et serre-le dans un des tiroirs de ton jugement, pour t'en -servir à l'occasion: Toute femme en vaut une autre, pourvu qu'elle soit -aussi jolie: la duchesse et la couturière sont semblables à de certains -moments, et la seule aristocratie possible maintenant chez les femmes, -c'est la beauté; chez les hommes, c'est le génie. Aie du génie et une -belle femme, et je t'appellerai monsieur le comte, et ta femme madame la -comtesse. - -Apprends encore ceci, monsieur l'amoureux de grandes dames. Il y a une -douceur ineffable et souveraine à être servi par une femme à qui l'on -sert, et c'est un plaisir que tu n'as jamais goûté et que tu ne goûteras -jamais; tes belles dames n'aiment pas assez pour cela, et nous autres, -Français, quoique nés malins depuis un temps immémorial, nous sommes, à -vrai dire de francs imbéciles, et nous ne portons pas les culottes. Ma -foi, vivent les Turcs! ces gaillards-là entendent les choses de la belle -manière et comprennent largement la femme: outre qu'ils en ont -plusieurs, ils les tiennent sous clef; c'est doublement bien vu. -L'Orient est, à mon sens, le seul pays du monde où les femmes soient à -leur place: à la maison et au lit. - -Mon doux Jésus! que voulez-vous qu'on réponde à un pareil tissu de -turpitudes? J'en suis rouge comme une cerise, seulement de les -transcrire, moi qui habituellement suis plus blême que Deburau! Tout ce -que je peux dire, c'est qu'il sera incontestablement damné dans l'autre -monde, et qu'il n'aura pas le prix Montyon dans celui-ci. Si vous avez, -mesdames, quelques objections à faire contre un système aussi -monstrueux, je vous donnerai très-volontiers l'adresse de Rodolphe, et -vous vous débattrez avec lui sur ces différents points: je vous souhaite -beaucoup de succès; quant à moi, je m'en lave les mains et je m'en vais -continuer avec courage l'admirable épopée dont vous venez de voir le -commencement. - -Le lendemain Mariette, après l'avoir curieusement fait bâiller, remit à -son maître une toute petite lettre où les chiffres de madame de M*** -étaient estampés au fer froid. Il l'ouvrit avec précipitation: c'était -son billet d'invitation. Dans les lacunes de l'impression, remplies par -la main de madame de M***, une écriture anglaise grêle et fluette se -penchait paresseusement de gauche à droite, et s'épaulait sans façon -contre les lettres moulées. Cette écriture choqua Rodolphe: c'était -l'écriture de toutes les femmes possibles, maintenant que toutes les -femmes savent écrire et que les cuisinières orthographient épinards sans -_h_ aspirée. Cette anglaise-là était celle qu'on démontre en vingt-cinq -leçons, et qui ne permet pas aux mœurs et aux habitudes de la personne -de se reproduire dans ses courbes et ses déliés mathématiques. -Richardson, qui a tout observé, fait la remarque que l'écriture de la -mutine amie de Clarisse Harlowe était irrégulière et fantasque comme son -esprit, et que les queues de ses _p_ et de ses _g_ étaient contournées -avec une crânerie particulière. Maintenant, il n'aurait rien à reprendre -à l'écriture de la capricieuse miss; car les femmes, après avoir adopté -une âme de convention, un esprit et une figure de convention, ont adopté -aussi une écriture de convention, en sorte qu'il n'est plus possible de -les saisir un seul moment dans le vrai; elles sont perpétuellement -armées de toutes pièces: il y a là dedans une rouerie machiavélique. Un -billet d'amour ainsi écrit peut se perdre sans le moindre risque, on ne -le reconnaîtrait qu'à la signature, quand même on serait le mari, et -l'on ne signe pas souvent ces sortes de choses, maintenant surtout que -l'on n'a guère qu'une maîtresse à la fois. Cependant Rodolphe finit par -prendre son parti là-dessus, pensant être amplement dédommagé par le -reste. - -Le jour de madame de M*** était le samedi, comme le lecteur le sait -déjà, et jusqu'à ce bienheureux jour, notre héros ne laissa aucun repos -au tailleur pour l'achèvement de son gilet phénoménal, à qui il voulait -faire perdre sa virginité dans le salon de madame de M***. L'instant -vint de s'habiller: il déploya et frippa plus de vingt cravates avant de -se fixer à une, il mit et ôta tous ses pantalons les uns après les -autres sans pouvoir se décider à faire un choix, il arrangea ses cheveux -de dix manières différentes, et finit par être costumé d'une façon assez -drôlatique. Tous ces préparatifs sentaient le bourgeois d'une lieue à la -ronde. Un troisième clerc d'avoué, invité à une soirée de marchande de -modes, ne se serait pas conduit autrement, et en ce moment-ci nous -sommes forcé d'avouer que notre poétique héros patauge en pleine prose. -Dieu veuille qu'il se puisse tirer de ce bourbier, et qu'il parvienne -enfin à se dessiner dans l'existence sous un jour dramatique et -passionné, tout à fait digne d'un homme et d'un artiste! - -La bizarrerie de son costume souleva un petit murmure dans le salon, et -toutes les têtes se penchèrent curieusement vers lui. Il salua madame de -M***, et lui marmotta je ne sais quelle phrase banale que, pour son -honneur (l'honneur de Rodolphe et non celui de madame de M***), je -m'abstiendrai de rapporter ici; puis il alla se mettre sur une causeuse, -à côté de son camarade Albert. Et puis, ma foi! il mangea des gâteaux, -il avala des romances et des verres de punch, absorba à lui seul presque -tout un plateau de glaces, entendit et applaudit une lecture de vers -classiques absolument comme une personne naturelle; si bien que tout le -monde, qui s'attendait à voir un original, un _lion_, comme disent les -Anglais, était émerveillé de le voir s'acquitter des devoirs sociaux -avec une aisance aussi parfaite. - -La prose envahissait notre héros d'une façon singulière. Un agent de -change, qui avait lié conversation avec lui, fit un calembour. Eh bien! -non-seulement Rodolphe ne tomba pas en syncope à cette turpitude -déchargée à bout portant, mais encore il répondit par un calembour -redoublé qui aurait donné la jaunisse à Odry, et qui fit écarquiller les -yeux à l'honnête industriel, de manière à ce que ses prunelles fussent -tout entourées de blanc: ce qui est la plus haute expression de -l'étonnement, si l'on en croit les cahiers de principes à l'usage des -pensionnats. - -L'épicerie du siècle avait enfin rompu le cercle magique d'excentricité -dont Rodolphe s'était entouré pour se garantir de l'épidémie régnante; -des vapeurs épaisses de mélasse se condensaient autour de lui, et lui -faisaient voir tout sous un jour bourgeois et mesquin, et si, à cet -instant, on lui avait chaussé la tête d'un bonnet de garde national, et -affûté au derrière une giberne et un briquet, loin de trouver la -plaisanterie de mauvais goût, il vous aurait demandé votre voix pour -être caporal, et se serait incontinent mis à crier: «Vive l'ordre de -choses et son auguste famille!» aussi bien que le digne M. Joseph -Prudhomme. - -Le calembour, colporté par l'agent de change, s'infiltra dans tous les -groupes, et y excita un petit frémissement d'admiration qui se termina -par un éclat de rire universel. - -Tous les hommes toisaient Rodolphe d'un air d'envie, et toutes les -femmes d'un air de bienveillance marqué: décidément, Rodolphe avait les -honneurs de la soirée. - -Madame de M*** lui fit le plus gracieux sourire. - -M. de M*** lui prit la main, et l'engagea à revenir le plus souvent -qu'il pourrait. - -Rodolphe avait enlevé d'emblée les cœurs du mari et de la femme, au -moyen d'un calembour! _O altitudo!_ - -La superbe manière dont il avait écouté et applaudi un nocturne chanté -par des amateurs lui avait concilié l'estime générale, et lui avait fait -faire un pas énorme dans l'esprit de madame de M***. Mais son calembour -lui en avait fait faire deux ou même trois, infiniment plus énormes que -le premier; car, dans l'esprit et le cœur d'une femme (est-ce la même -chose ou sont-ce deux choses?), le premier pas n'est absolument qu'un -pas et ne vous conduit qu'au seuil de son âme; le second, déjà plus -allongé, vous met au plein milieu, et le troisième, véritable pas fait -avec des bottes de sept lieues, vous conduit tout au bout et vous fait -toucher le fond. Rodolphe était au fond de madame de M***, et cela dès -la première séance. Infortuné jeune homme! - -Adoré de la femme, adoré du mari, la porte ouverte à deux battants, -toutes les facilités du monde! Faites-moi donc quelque chose de forcené -et d'énergique avec une pareille situation! - -On dansa, Rodolphe dansa, et dansa en mesure encore, comme s'il n'était -ni poëte, ni Jeune-France, ni passionné. Mon Dieu non! il y mit toute la -grâce et toute l'élégance imaginables, il ne marcha sur le pied d'aucune -dame, il ne creva la poitrine d'aucun homme avec son coude, et madame de -M*** avoua qu'elle n'avait jamais vu de cavalier plus parfait et qui -dansât le galop d'une façon plus convenante. - -Rodolphe se retira fort tard, laissant de lui l'idée la plus favorable; -il eût été entièrement heureux si la pensée que sa pièce de vers ne -pouvait lui servir ne fût venue traverser sa béatitude, comme une ligne -de nuages qui coupe un horizon clair; il eut beau chercher mille biais, -il ne put rien trouver, et, de guerre lasse, il résolut de tenir son -douzain en portefeuille, mais ses diables de vers lui grouillaient dans -la poche, et faisaient tous leurs efforts pour mettre le nez à la -fenêtre. - -Un soir qu'il se trouvait chez madame de M***, il entendit une de ses -amies qui l'appelait par son nom de baptême: ce nom de baptême était -Cyprienne. Rodolphe fit un bon d'un demi-pied de haut sur son fauteuil, -et bénit intérieurement le parrain et la marraine qui avaient -innocemment eu la triomphante idée de donner à leur filleule un nom -trisyllabique et rimant en _ienne_. - - O reine de mon cœur! ô brune Cyprienne! - Quelle beauté peut-on comparer à la tienne? - -Cela allait tout seul. - -Rodolphe reprit sa respiration comme quelqu'un de soulagé d'un grand -poids, comme une femme dont le mari s'en va et qui peut enfin aller -ouvrir à son amant qui étouffe dans une armoire ou comme un mari dont la -femme monte en diligence pour aller passer quinze jours à la campagne. - -L'amie de madame de M*** sortit après quelques propos de femmes, et -Rodolphe resta seul avec elle; au lieu de profiter de ce tête-à-tête -fortuit que le hasard lui ménageait, le hasard, le plus grand des -entremetteurs de ce monde, où il y en a tant et de si bons; Rodolphe, se -comportant en vrai âne et en franc écolier, cherchait à substituer une -épithète à l'épithète trop locale de _romain_ dont il avait affublé le -soleil dans son élucubration primitive, et perdait ainsi un temps bien -plus précieux que celui d'Annibal à Capoue. - -Enfin il réussit tant bien que mal à rapiécer le tout et à mettre son -douzain dans un état assez présentable. On se doute bien que sa -conversation devait en souffrir un peu, et que madame de M*** dut le -trouver singulièrement distrait; il est vrai qu'elle attribuait ses -distractions à un tout autre motif. - ---Vous êtes un méchant de ne m'avoir pas encore écrit de vers sur mon -album: vous en faites pourtant, votre ami Albert me l'a dit, et -d'ailleurs j'en ai vu de vous sur l'album de madame de C***; ils -étaient, en vérité, charmants. Allons, ne vous faites pas prier, -écrivez-m'en quelques-uns pendant que je vous tiens, fit madame de M***, -en lui posant l'album tout ouvert devant lui, et en lui fourrant entre -les doigts une mignonne plume de corbeau. Rodolphe ne se fit pas prier; -il avait si peur que l'occasion d'utiliser son douzain ne s'envolât, -qu'il la prit aux cheveux, à pleins doigts, et l'écrivit de sa plus -belle écriture, ce qui est encore bien bourgeois et bien écolier, un -grand homme devant toujours écrire d'une manière illisible, témoin -Napoléon. - -Dès qu'il eut fini, madame de M***, se penchant curieusement, reprit -l'album, et se mit à lire les vers à demi-voix, et toute rougissante de -plaisir, car les vers que l'on fait pour vous semblent toujours bons, -même quand ils sont romantiques et que l'on est classique, et ainsi -réciproquement. - ---Vraiment je ne savais pas que vous fissiez les impromptus sans être -prévenu d'avance; vous êtes réellement un homme prodigieux, et vous -ferez la huitième des sept merveilles du monde. Mais c'est qu'ils sont -vraiment très-bien ces vers; le second, surtout, est charmant; j'aime -aussi beaucoup la fin: il y a peut-être un peu d'exagération, et mes -yeux, si beaux que vous les vouliez trouver, sont loin de posséder un -pareil pouvoir; mais c'est égal, la pensée est fort jolie, il n'y a -qu'une seule chose que vous devriez bien changer, c'est l'endroit où -vous dites que ma peau est couleur d'orange, ce serait fort vilain si -c'était vrai; heureusement que cela n'est pas, fit madame de M***, en -minaudant un peu. - ---Pardon, madame, ceci est de la couleur vénitienne et ne doit pas tout -à fait se prendre au pied de la lettre, objecta timidement Rodolphe, -comme quelqu'un qui n'est pas bien sûr de ce qu'il dit, et qui est prêt -à se désister de son opinion. - ---Je suis un peu brune, mais je suis plus blanche que vous ne croyez, -répliqua madame de M*** en écartant un peu la dentelle noire qui voilait -sa gorge; ceci n'est pas de la neige, ni de l'albâtre, ni de l'ivoire, -et cependant ce n'est pas un zeste d'orange. En vérité, messieurs les -romantiques, quoique vous ayez de bons moments, vous êtes de grands -fous. - -Rodolphe souscrivit de bon cœur à cette proposition, quelque peu -hétérodoxe, qui l'eût fait sauter au plancher quelques jours auparavant, -et se mit à faire un feu roulant de madrigaux et de galanteries, dans le -goût de Dorat et Marivaux, qui avaient bien l'air le plus bouffon du -monde, obligés qu'ils étaient de passer entre une moustache et une -royale de 1830. - -Madame de M*** l'écoutait avec un sérieux qu'elle eût assurément refusé -à des choses sérieuses. Il n'y a en général que les futilités et les -niaiseries que les femmes écoutent avec gravité. Dieu sait pourquoi; moi -je n'en sais rien; et vous? - -Rodolphe, voyant qu'elle écoutait religieusement et ne sourcillait pas -même aux endroits les plus véhéments et les plus exagérés, pensa qu'il -ne serait pas mauvais de soutenir ce dialogue d'un peu de pantomime. - -La main de madame de M*** était posée à demi ouverte sur sa cuisse -gauche. - -La main de Rodolphe était posée ouverte entièrement sur sa cuisse -droite, ce qui est une très-jolie position pour quelqu'un qui a de -l'intelligence et qui sait s'en servir, et Rodolphe avait à lui seul -plus d'intelligence que plusieurs gendarmes ensemble. - -La main de madame de M*** était faite à ravir, les doigts effilés et -menus, l'ongle rose, la chair potelée et trouée de petites fossettes. -Celle de Rodolphe était d'une petitesse remarquable, blanche, un peu -maigre, une véritable main de patricien. C'étaient assurément deux mains -bien faites pour être l'une dans l'autre; cela parut démontré à notre -héros, après une rapide inspection. - -Il ne s'agissait plus que d'en opérer la réunion, et je crois devoir à -la postérité le récit des manœuvres et de la stratégie de Rodolphe pour -parvenir à cet important résultat. - -Un espace de quatre pouces environ séparait les deux mains; Rodolphe -poussa légèrement avec son coude le coude de madame de M***: ce -mouvement fit glisser sa main sur sa robe, qui heureusement était de -soie; il ne restait plus que deux pouces. - -Rodolphe fabriqua une phrase passionnée qui nécessitait un geste -véhément, il la débita avec une chaleur très-confortable, et, le geste -fait, il laissa retomber sa main non sur sa cuisse, mais dans la main -même de madame de M***, qui était tournée la paume en l'air, comme nous -avons déjà eu l'agrément de vous le dire plus haut. - -Voilà de la tactique ou je ne m'y connais pas, et, à mon avis, notre -Rodolphe avait l'étoffe d'un excellent général d'armée. - -Il serra légèrement les doigts de madame de M*** entre ses doigts, de -manière à lui faire comprendre que ce n'était pas un effet du hasard qui -réunissait ainsi leurs deux mains, mais de manière aussi à se pouvoir -rétracter si elle s'avisait d'être immodérément vertueuse, ce qui eût pu -arriver: les femmes sont quelquefois si étranges! - -Madame de M***, qui était de profil, se mit de trois quarts, redressa un -peu la tête, ouvrit l'œil un peu plus que de coutume, et arrêta sur -Rodolphe un regard dont la traduction littérale se réduisait à ceci: - ---Monsieur, vous me tenez la main. - -A quoi Rodolphe répondit, sans dire un mot, en la serrant davantage, en -penchant la tête à droite et en levant la prunelle au plafond, ce qui -signifiait: - ---Parbleu, madame, je le sais; mais pourquoi, aussi, avez-vous une aussi -belle main? cette main est faite pour être tenue, il n'y a pas le -moindre doute, et mon bonheur sera au comble si... - -Un imperceptible demi-sourire passa sur les lèvres de madame de M***, -puis elle ouvrit l'œil encore plus, et gonfla dédaigneusement ses -narines en roidissant sa main dans la main de Rodolphe sans toutefois la -retirer; de temps en temps elle jetait une œillade vers la porte. -Traduction: Oui, monsieur, ma main est très-jolie; mais ce n'est pas une -raison pour la prendre, quoique ce soit de votre part une preuve de goût -que de l'avoir fait; je suis vertueuse, oui, monsieur, très-vertueuse; -ma main est vertueuse, mon bras l'est aussi, ma jambe aussi, ma bouche -encore plus; ainsi vous ne gagnerez rien; dirigez vos attaques d'un -autre côté. D'ailleurs tout cela appartient à mon mari, attendu qu'il a -reçu de mon père cent mille francs pour coucher avec moi, ce dont il -s'acquitte assez mal, comme un vrai mari qu'il est et qu'il sera -toujours; donc laissez-moi, ou au moins ayez l'esprit d'aller fermer -cette porte, qui est toute grande ouverte; après, nous verrons. - -Rodolphe comprit à ravir, et ne fit pas le plus léger contre-sens dans -sa version. - ---Il vient un vent par cette porte à vous glacer les jambes! si vous -permettez, je l'irai fermer. - -Madame de M*** inclina doucement la tête, et Rodolphe, repoussant -délicatement la main de la princesse sur son genou, se leva et ferma la -porte. - ---Elle joint fort mal, et le vent y passe comme par un crible: si je -poussais ce petit verrou, cela la maintiendrait. Et Rodolphe poussa le -verrou. - -Madame de M*** prit un air détaché et calme qui lui allait on ne peut -mieux; Rodolphe vint se rasseoir à sa place sur la causeuse, et il -reprit la main de madame de M***, non avec sa main droite, comme -auparavant, mais avec sa main gauche, ce qui est extrêmement remarquable -et ne pouvait provenir que d'une haute conception. Vous verrez tout à -l'heure, adorable lectrice, la profonde scélératesse cachée sous cette -apparente bonhomie, et combien prendre une main avec sa droite ou sa -gauche est une chose dissemblable, quoi qu'en puissent dire les -ignorants. - -Le bras droit de Rodolphe touchait celui de madame de M***, et la taille -fière et cambrée de celle-ci laissant un interstice entre elle et le dos -de la couseuse, Rodolphe, le grand tacticien, insinua fort -ingénieusement sa main, et puis son bras par cette tranchée naturelle, -et se trouva au bout de quelques instants remplacer le dossier de la -causeuse, sans que madame de M*** eût été obligée de s'en apercevoir, -tant l'opération avait été conduite avec prudence et délicatesse. - -Vous croyez peut-être que Rodolphe, pendant toutes ces manœuvres -anacréontiques, avait la bonhomie de parler de son amour à madame de -M***. Si vous croyez cela, vous êtes un grand sot, ou vous n'avez pas -une haute opinion de la perspicacité de mon héros. - -Devinez de quoi il lui parlait? Il lui parlait du nez d'une de ses amies -intimes qui devenait plus rouge de jour en jour, et s'empourprait d'une -façon toute bachique; de la robe ridicule qu'avait madame une telle à la -dernière soirée; de l'improvisation de M. Eugène de Pradel, et de mille -autres choses également intéressantes, à quoi madame de M*** prenait un -singulier plaisir. - -De passion et d'amour, pas un mot. Il ne voulait pas l'avertir et la -mettre sur ses gardes. Cela eût été par trop naïf. Parler d'amour à une -femme qu'on veut avoir, avant d'avoir engagé le combat, c'est à peu près -agir comme un bravo qui vous dirait, avant de tirer son -stylet:--Monsieur, si vous voulez avoir la bonté de le permettre, je -vais prendre la liberté grande de vous assassiner. - -Ouverture des hostilités. - ---Il y avait sous la Régence une habitude charmante que l'on a laissé -perdre, et que je regrette du fond de mon cœur, dit Rodolphe, sans -transition aucune. - ---Les petits soupers, n'est-ce pas? répliqua madame de M*** avec un -clignement d'œil, dont la traduction libre pouvait être ces deux mots: -Monstrueux libertin! - ---J'aime prodigieusement les petits soupers, les petites maisons, les -petites marquises, les petits chiens, les petits romans et toutes les -petites choses de la Régence. C'était le bon temps! il n'y avait alors -que le vice qui se fît en grand, et le plaisir était la seule affaire -sérieuse. - ---Jolie morale! dit et ne pensa pas madame de M***. - ---Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Je veux dire l'habitude de -baiser la main aux femmes, fit Rodolphe en attirant à la hauteur de sa -bouche la petite main de madame de M***, repliée et cachée dans la -sienne; cela était à la fois galant et respectueux... Quel est votre -avis là-dessus? continua-t-il en appuyant le plus savant baiser sur sa -peau blanche et douce. - ---Mon avis là-dessus? Quelle singulière question me faites-vous là, -Rodolphe! vous m'avez mise dans une situation à ne vous pouvoir -répondre: si je dis que cette manière me déplaît, j'aurai l'air d'une -prude, et, si je l'approuve, c'est approuver en même temps la liberté -que vous avez prise, et vous engager à recommencer, ce dont je me soucie -assez peu. - ---Il n'y aurait aucune pruderie à dire que cela vous déplaît; il n'y -aurait aucun risque à dire le contraire: mon respect pour vous doit vous -rassurer là-dessus... C'est tout bonnement une dissertation historique, -de l'archéologie en matière de baiser, fit Rodolphe avec un air de -componction. - ---Eh bien! je préfère, pour parler franchement, la coutume moderne -d'embrasser les femmes à la figure, murmura madame de M*** toute rose, -d'une voix fort basse, et néanmoins fort intelligible. - ---Et moi aussi, répondit Rodolphe, d'un air libre et dégagé, quoique -toujours infiniment respectueux; et, du bras dont il avait déjà fait un -dossier, il fit une écharpe autour de madame de M***, et l'enlaça de -façon qu'elle était à moitié assise sur lui, et que leurs têtes se -touchaient presque. - -Madame de M***, qui était de trois quarts, se mit de pleine face, afin -de faire tomber d'aplomb un regard foudroyant sur le criminel et -audacieux Rodolphe; mais le drôle, qui avait compté sur ce mouvement, ne -se déconcerta pas le moins du monde, et, comme la bouche de madame de -M*** se trouvait précisément vis-à-vis et à la hauteur de la sienne, il -pensa qu'il n'y avait aucun inconvénient à ce qu'elles fissent -connaissance d'une manière plus intime, et que même il en pourrait -résulter beaucoup d'agrément pour l'une et pour l'autre. - -Madame de M*** aurait dû rejeter sa tête en arrière, et éviter ainsi le -baiser de Rodolphe; mais il est vrai qu'il eût avancé la sienne, et -qu'elle n'y eût rien gagné; d'ailleurs, elle était maintenue étroitement -par la main du jeune scélérat. - -La position topographique de cette main mérite une description -particulière, et un ingénieur de mes amis en dressera une carte que je -ferai graver et joindre à la dix-neuvième édition de ce mirifique -ouvrage. - -En général, on entend par la taille d'une femme l'espace qui s'étend -depuis les hanches jusqu'à la gorge par devant, et jusqu'aux épaules par -derrière; cet espace comprend les régions lombaires et sous-lombaires, -les fausses côtes et quelques-unes des véritables. - -Avant et depuis le déluge, ce mot n'a jamais voulu dire autre chose, et -c'est ordinairement à l'endroit qu'il désigne qu'on pose la ceinture. - -Il paraît que Rodolphe l'entendait autrement, ou bien qu'il était d'une -ignorance crasse en anatomie, ou bien encore que c'était un homme -excessivement dangereux, un Papavoine, un Mandrin, un Cartouche; je vous -laisse à choisir entre ces trois suppositions. - -Toujours est-il que sa main portait en plein sur le sein droit de son -adorable; le médius, l'annulaire et le petit doigt posaient honnêtement -sur l'étoffe de la robe; mais le pouce et l'index touchaient à la place -que madame de M*** avait découverte pour montrer qu'elle n'était pas -couleur d'orange, et qu'elle avait imprudemment oublié de recouvrir. - -Cette main ainsi campée rappelait singulièrement les mains de madone -allaitant l'Enfant Jésus, quoique son occupation fût assurément loin -d'être aussi virginale. - -D'ailleurs, madame de M***, toute émue du baiser sensuel et recherché de -Rodolphe, ne songeait aucunement à s'y soustraire, et puis, au fond, -elle aimait Rodolphe. Il se mettait fort bien, quoique un peu -étrangement; malgré sa moustache et sa royale, c'était un joli garçon, -et, en dépit de son donquichottisme de passion, il était prodigieusement -spirituel; je dis prodigieusement pour donner à entendre que ce n'était -pas un imbécile, car, depuis quelque temps, on a tellement abusé de ce -mot, qu'il a tout à fait perdu sa valeur et sa signification primitives; -bref, il y avait physiquement et intellectuellement dans notre ami -Rodolphe la matière d'un amant très-confortable. - -Mon intention était de conduire Rodolphe jusqu'à la dernière extrémité, -en le faisant passer à travers tous les petits obstacles prosaïques qui -rendent si difficile la conquête d'une femme, même lorsqu'elle ne -demande pas mieux que d'être vaincue. - -J'aurais décrit soigneusement la manière dont il s'y était pris pour -écarter ou soulever, l'un après l'autre, tous les voiles gênants qui -s'interposaient entre sa déesse et lui; comment il était parvenu à -s'emparer de telle position, et à se maintenir dans telle autre, et une -infinité d'autres choses, singulièrement instructives, que la -bégueulerie du siècle remplace par une ligne de points. - -Mais un de mes amis, en qui j'ai pleine confiance, à ce point que je ne -crains pas de lui lire ce que je fais, a prétendu que la chasteté de la -langue française s'opposait impérieusement à ce qu'on insistât sur de -pareils détails, telle édification qu'il pût, d'ailleurs, en résulter -pour le public. - -J'aurais bien pu lui répondre que la langue française, toute précieuse -qu'elle fût, se prêtait néanmoins à de certaines choses, et que, pour -vertueuse qu'elle se donnât, elle savait cependant trouver le petit mot -pour rire. Je lui aurais dit que tous les grands écrivains qui s'en -étaient servis s'étaient permis avec elle de singulières privautés, et -lui avaient fait débiter mille et mille choses pour le moins incongrues. - -J'en aurais appelé à vous, Molière, la Fontaine, Rabelais, Béroald de -Verville, Régnier, et toute la bande joyeuse de nos bons vieux Gaulois. - -Mais j'ai l'habitude de me soumettre en tout aux décisions de mon ami, -pour me soustraire aux: «Je te l'avais bien dit; tu ne veux jamais me -croire,» dont il ne manquerait pas de m'assommer, si le passage censuré -s'attirait l'animadversion de la critique. - -D'ailleurs, le public n'y perdra rien; je me propose de restituer tous -les passages scabreux et inconvenants dans une nouvelle édition, et de -les rassembler à la fin du volume, comme cela se pratique dans les -éditions _ad usum Delphini_, afin que les dames n'aient pas la peine de -lire le reste du livre, et trouvent tout de suite les endroits -intéressants. - -Cependant, malgré les scrupules de mon ami, je ne crois pas devoir user -de la même retenue pour le dialogue que pour la pantomime, et je prends -sur moi de rapporter ici la conversation de Rodolphe et de madame de -M***, laissant à l'intelligence exercée de mes lectrices le soin de -deviner quelles circonstances ont donné lieu aux demandes et aux -réponses. - -MADAME DE M***.--Laissez-moi, monsieur; cela n'a pas de nom. - -RODOLPHE.--Vous laisser! Ce sont les autres femmes qu'on laisse, et non -pas vous. C'est une chose impossible que vous demandez là; et, quoique -vous soyez en droit d'exiger l'impossible, la chose que vous demandez -est précisément la seule que l'on ne puisse faire pour vous; c'est comme -si vous commandiez qu'on ne vous trouvât pas belle. Permettez, madame, -que je vous désobéisse. - -MADAME DE M***.--Allons, Rodolphe... mon ami, vous n'êtes pas -raisonnable. - -RODOLPHE.--Mais il me semble que si. Je vous aime; qu'y a-t-il là de si -extravagant, et qui n'en ferait autant à ma place, sinon plus? C'est une -mauvaise fortune dont il faut vous prendre à votre beauté. Ce n'est pas -tout profit que d'être jolie femme. - -MADAME DE M***.--Je ne vous ai pas donné lieu par ma conduite d'en user -de la sorte avec moi. Ah! Rodolphe, si vous saviez la peine que vous me -faites! - -RODOLPHE.--Assurément mon intention n'était pas de vous en faire, et -vous me pardonnerez un tort involontaire. Ah! Cyprienne, si vous saviez -comme je vous aime! - -MADAME DE M***.--Je ne veux pas le savoir; je ne le puis ni ne le dois. - -RODOLPHE.--Et pourtant vous le savez. - -MADAME DE M***.--Voilà bientôt une heure que vous me le dites. - -RODOLPHE.--Une heure, c'est beaucoup pour convaincre d'une chose si -facile à croire; il y a trois quarts d'heure que je ne devrais plus vous -le dire, mais vous le prouver. Je diffère entièrement de vous sur ce -point. Si vous me disiez que vous m'aimez, moi, je le croirais tout de -suite. - -MADAME DE M***.--Et que risqueriez-vous à le croire? - -RODOLPHE.--Ni plus ni moins que vous à le dire. - -MADAME DE M***.--Il n'y a pas moyen de parler avec vous. - -RODOLPHE.--Vous voyez bien que si, puisque vous parlez. Toutefois, si -vous le préférez, je m'en vais me taire. (_Silence._) - -MADAME DE M***.--Il va faire nuit, on n'y voit presque plus; monsieur -Rodolphe, voulez-vous avoir la bonté de sonner, qu'on apporte de la -lumière? Cette chambre est d'un triste! - -RODOLPHE.--Est-ce que vous voulez lire ou travailler? Cette chambre -n'est pas triste; je la trouve la plus gaie du monde, et ce demi-jour me -semble le plus voluptueux qu'il soit possible de voir. (_Ici la -pantomime aiderait considérablement à l'intelligence du texte, qui -paraît assez insignifiant, mais mon ami a biffé ce passage sous une -triple ligne d'encre._) - -MADAME DE M***.--Rodolphe... monsieur... je vous... - -RODOLPHE.--Je t'aime et je n'ai jamais aimé que toi. - -MADAME DE M***.--Ah! mon ami, si vous disiez vrai... - -RODOLPHE.--Eh bien! - -MADAME DE M***.--Je suis une folle... La porte est-elle bien fermée? - -RODOLPHE.--Au verrou. - -MADAME DE M***.--Non, je ne veux pas; lâchez-moi, ou je ne vous revois -de ma vie. - -RODOLPHE.--Ne me faites pas prendre de force ce qu'il me serait si doux -d'obtenir. - -MADAME DE M***.--Rodolphe! que faites-vous là? Ah! oh! - -(Par exemple, voilà une question on ne peut plus déplacée, et il n'y a -que les femmes pour en faire de pareilles; certainement personne au -monde n'était à même de savoir mieux que madame de M*** ce que faisait -Rodolphe, et nous ne pouvons imaginer dans quel but elle le lui -demandait. Rodolphe ne répondit pas; et fit bien.) - -MADAME DE M***.--Qu'allez-vous penser de moi, à présent? Ah! j'en -mourrai de honte! - -RODOLPHE.--Enfant, que voulez-vous que je pense, sinon que vous êtes -toute belle et que rien au monde n'est plus charmant? - -MADAME DE M***.--Tu me perds, mon ange, mais je t'aime! Mon Dieu, mon -Dieu! qui aurait dit cela? - -Ici madame de M*** pencha la tête et cacha son visage entre l'épaule et -le cou de Rodolphe. Cette position est habituelle aux femmes, en -pareille occurrence; la grisette et la grande dame la prennent -également; est-ce pour pleurer ou pour rire? Je pencherais à croire que -c'est pour rire; du reste, cette position développe le cou et les -épaules, et leur fait décrire des courbes gracieuses; c'est peut-être là -le véritable motif pourquoi elle est employée si fréquemment. - -Toute cette scène, bien qu'assez inconvenante, n'en est pas plus -passionnée pour cela, et il est facile de s'apercevoir que Rodolphe est -à cent mille lieues de ce qu'il cherche; il est vrai qu'il n'y a guère -songé, et qu'il s'est laissé aller bêtement et bourgeoisement à -l'impression du moment; il a eu un caprice et des désirs, voilà tout. -Madame de M*** est à peu de chose près dans le même cas; le sang-froid -et le repos d'esprit qui percent dans chaque mot qu'ils se disent est -une chose vraiment admirable, et suppose, de part et d'autre, -l'expérience la plus consommée. - -Madame de M*** avait toujours sa tête sur l'épaule de Rodolphe, et -celui-ci, après quelques minutes d'inaction, fit cette réflexion -judicieuse qu'il n'y avait absolument rien d'artiste dans la scène qui -venait de se jouer, et que, loin de faire un cinquième acte de drame, -elle était tout au plus digne de figurer dans un vaudeville; il -s'indigna contre lui-même d'avoir si mal exploité un si beau sujet, et -d'avoir manqué une si belle occasion de faire le passionné. - -Comme madame de M*** était une très-jolie femme, et qu'elle méritait -indubitablement les honneurs du bis, Rodolphe prit cette résolution -subite d'essayer un autre ton et de s'élever tout d'un coup aux sommités -les plus inaccessibles de la passion délirante. - -Il la saisit à bras-le-corps, d'une telle force, qu'il lui fit presque -ployer les côtes. - ---Fais-moi un collier de tes bras, ma bien-aimée! c'est le plus beau de -tous! - -(Voir _Hernani ou l'Honneur castillan_, drame en cinq actes et en vers.) - -Madame de M*** passa avec docilité ses bras autour du col de Rodolphe et -croisa ses petites mains derrière sa nuque. - ---Encore, ainsi, toujours! - -(_Antony_, drame en cinq actes et en prose.) - -MADAME DE M***.--Mon ami, tu m'as toute décoiffée, et tu emmêles -tellement mes cheveux avec tes doigts, qu'il me faudra une heure pour -les débrouiller. - -RODOLPHE.--Idolo dello mio cuore (couleur locale), oh! laisse-moi passer -la main dans tes cheveux! - -(Consulter, pour ce goût romantique, les _Contes d'Espagne et d'Italie_: - - Beaux cheveux qu'on rassemble - Les matins, et qu'ensemble - Nous défaisons les soirs; - -dans les chansons à mettre en musique et la scène d'adieu de don Paëz, -et _passim_, plusieurs autres vers non moins passionnés.) - -_En cet endroit, Rodolphe défit le peigne de madame de M***, qui tomba à -terre et se brisa en mille morceaux._ - -MADAME DE M***.--Étourdi! oh! mon beau peigne d'écaille, vous l'avez -cassé. - -RODOLPHE.--Comment pouvez-vous faire une pareille observation dans un -pareil moment? - -MADAME DE M***.--C'était un fort beau peigne, un peigne anglais, et je -ne pourrai que très-difficilement en avoir un semblable. - -RODOLPHE.--Que tes cheveux sont d'une belle nuance! on dirait une -rivière d'ébène qui coule sur tes épaules. - -En effet, les cheveux de madame de M***, délivrés de la morsure du -peigne, tombaient presque sur ses reins; ainsi faite elle ne ressemblait -pas mal à l'image de l'huile incomparable de Macassar. - -Rodolphe grimaçait d'une manière épileptique, à la façon de Firmin, et -les pieds de Mme de M*** qui était beaucoup plus petite que lui, -touchaient à peine la terre, attendu que ses bras étaient passés autour -du col de son amant; ce qui, avec ses cheveux en déroute et sa robe ne -tenant plus sur les épaules, formait un groupe dans le goût moderne, -d'un galbe infiniment érotique et d'une tournure on ne peut plus -artiste. - -(Voir en général la vignette des _Intimes_, et en particulier celle de -tous les romans possibles; voir aussi toutes les fins d'actes où les -femmes ont les cheveux pendants, ce qui veut dire ce qu'on ne saurait -exécuter honnêtement sur la scène, de même qu'une redingote ouverte et -un mouchoir de baptiste à la main signifient, en langue théâtrale, -demoiselle enceinte.) - -RODOLPHE.--Oh! mon ange! tu es d'un calme désespérant; lorsque tout mon -sang bouillonne dans mes veines comme une lave, tu restes là, muette, -inanimée, et tu as plutôt l'air de subir mes caresses que de les -recevoir! - -MADAME DE M***.--Que veux-tu que je dise et que je fasse? Je te dis que -je t'aime, et je me livre à toi. - -RODOLPHE.--Je voudrais te voir pâle, les yeux bleus, les lèvres -blanches, serrant les dents, comme une femme qui ne se connaît plus. - -MADAME DE M***.--C'est-à-dire que vous ne me trouvez pas bien comme je -suis; en vérité, c'est un peu tôt. - -RODOLPHE.--Méchante, tu sais bien que je te trouve adorable; mais il -faudrait te tordre, te crisper, râler, m'égratigner, et avoir de petits -mouvements convulsifs, ainsi qu'il convient à une femme passionnée. - -MADAME DE M***.--Tout cela est fort joli; en honneur, Rodolphe, vous -n'avez pas le sens commun. - -(_Ici Rodolphe lui prouve que, s'il n'a pas le sens commun, il rachète -ce léger défaut par les plus brillantes qualités._) - -MADAME DE M***, _tout émue et bégayant_.--Ah! Rodolphe! si vous vouliez -être comme tout le monde, vous seriez charmant. - -RODOLPHE, _ne perdant pas de vue son idée_.--Cyprienne, je t'en supplie, -mords-moi! - -(Il est notoire, par la ballade de Barcelone, le poëme d'_Albertus_, et -autres poésies transcendantes, que les amants romantiques se mangent à -belles dents, et ne vivent d'autre chose que des biftecks qu'ils se -prélèvent l'un sur l'autre, dans les moments de passion. Je hasarderai -pourtant cette observation à messieurs les poëtes et prosateurs de la -nouvelle école, que rien n'est plus classique au monde que cela; on -connaît le _memorem dente notam_ du sieur Horace, et, si l'on ne -craignait de paraître insolemment érudit, on rapporterait ici deux cents -passages de poëtes latins et grecs, où il est question de morsures et -d'égratignures.) - -MADAME DE M***.--Je vais t'embrasser, si tu veux (_elle l'embrasse_), -mais je ne te mordrai pas, je t'aime trop pour te faire du mal. - -RODOLPHE.--Du mal! _Ah! qu'un coup de poignard de toi me serait doux!_ -Voyons, mords-moi; qu'est-ce que cela te fait? - -MADAME DE M***.--S'il ne faut que cela pour te contenter, c'est facile, -mon amour: approche ta tête. - -RODOLPHE, _au comble de la joie_.--Je donnerais ma vie en ce monde et -dans l'autre pour satisfaire le moindre de tes caprices. - -MADAME DE M***.--Pauvre ami! - -(_Elle appuie ses lèvres sur la joue de Rodolphe et la pince légèrement -dans une tenaille de nacre, puis elle recule la tête, en riant comme une -folle et frotte avec le dos de sa main la légère marque blanche que ses -dents ont laissée._) - -RODOLPHE.--Bien, comme cela, ma lionne; à mon tour! - -(_Il la mord au cou et pour tout de bon._) - -MADAME DE M***.--Aie! aie! Rodolphe! monsieur, finissez donc, vous êtes -enragé, vous oubliez toute convenance, et vous vous comportez d'une -manière... J'en aurai la marque pendant huit jours, je ne pourrai pas -aller décolletée de la semaine, et j'ai trois soirées! - -RODOLPHE.--On pensera que c'est monsieur votre mari qui a fait le coup. - -MADAME DE M***.--Allons donc, ce que vous dites là est extrêmement -ridicule et de la dernière improbabilité; on sait bien que ces façons ne -sont point celles des maris, et ils ne laissent guère de marques de ce -genre. Je suis très-fâchée de ce que vous avez fait; cela est vraiment -inqualifiable. - -(_Rodolphe, atterré de cette sortie, prodigue à madame de M*** les -caresses les plus tendres et tâche de réparer son manque de convenance -par la plus grande des inconvenances._) - -MADAME DE M***, _un peu radoucie_.--Bah! je mettrai mon collier de -topazes; la monture est large et les anneaux sont serrés; on n'y verra -que du feu. - -(_Rodolphe lui coupe la parole par un baiser assaisonné de toutes les -mignardises imaginables, et conserve cependant un air dolent et -mortifié, capable d'apitoyer un roc, et, à plus forte raison, une femme -assez compatissante de son naturel._) - -MADAME DE M***.--Ne crois pas que je t'en veuille, mon ami; je ne puis -rester fâchée avec toi. (_Elle lui rend son baiser, revu, corrigé et -considérablement augmenté._) Voilà la signature de ta grâce. - -Kling, kling, drelin, drelin! - -RODOLPHE, _effaré_.--Qu'est-ce? - -MADAME DE M***, _du ton le plus tranquille_.--Je crois que c'est mon -mari qui rentre. - -RODOLPHE.--Votre mari! Damnation! enfer! où me cacher? N'y a-t-il pas -ici quelque armoire? Y a-t-il moyen de sauter par la fenêtre? Si j'avais -ma bonne dague. (_Fouillant dans sa poche._) Ah! parbleu, la voilà! Je -vais le tuer, votre mari. - -MADAME DE M***, _qui se recoiffe devant sa glace_.--Il n'y a pas besoin -de le tuer: aidez-moi à remonter ma robe sur mon épaule, mon corset -m'empêche de lever le bras; bien, passez-moi ce nœud de velours, il -cachera la morsure, et maintenant, enfant que vous êtes, allez tirer le -verrou, cela aurait l'air singulier d'être enfermés ensemble. - -RODOLPHE, _lui obéissant de point en point_.--Le verrou est tiré, -madame. - -MADAME DE M***.--Asseyez-vous là, devant moi, sur ce fauteuil, et tâchez -d'avoir l'air un peu moins effarouché. Vous me disiez donc que la pièce -nouvelle était mauvaise. - -RODOLPHE, _vivement_.--Moi, je ne disais pas cela; je ne disais rien du -tout, je la trouve fort bonne. - -MADAME DE M***, _bas_.--En vérité, pour un poëte, vous n'êtes guère -spirituel. N'entendez-vous pas monsieur qui vient? Il faut bien avoir -l'air de parler de quelque chose. - -(_Le mari entre avec sa figure de mari, tout à fait bénigne et -réjouissante à voir._) - -LE MARI.--Ah! vous voilà, monsieur Rodolphe! il y a une éternité que -l'on ne vous a vu: vous devenez d'un rare, et vous nous négligez -furieusement; ce n'est pas bien de négliger ses amis. Pourquoi donc -n'êtes-vous pas venu dîner l'autre jour avec nous? - -RODOLPHE, _à part_.--A-t-il l'air stupide celui-là! (_Haut._) Monsieur, -vous m'en voyez au désespoir; une affaire de la dernière importance... -Croyez que j'y ai plus perdu que vous. (_A part._) Est-ce que je serai -comme cela quand je serai marié? Oh! la bonne et honnête chose qu'un -mari! - -LE MARI.--Cela peut se réparer. Venez demain, si toutefois vous n'êtes -pas déjà engagé. J'ai précisément une loge pour une première -représentation. L'auteur est fort de mes amis... Nous irons tous -ensemble. - -MADAME DE M***.--Vous seriez vraiment bien aimable, monsieur, de nous -faire le sacrifice de votre soirée. - -RODOLPHE.--Comment donc, madame! vous appelez cela un sacrifice! Où donc -la pourrais-je passer plus agréablement? - -MADAME DE M***, _minaudant_.--Vous diriez cela à une autre comme à moi; -c'est une simple politesse. - -RODOLPHE.--Ce n'est qu'une vérité. - -LE MARI.--Ainsi vous acceptez? - -RODOLPHE.--Vous pouvez compter sur moi. - -LE MARI.--Voilà qui est arrangé. Mais je vous ai interrompu. Vous aviez -l'air d'avoir une conversation fort intéressante. - -RODOLPHE, _à lui-même_.--Oui, fort intéressante! Ce mari-là n'est pas un -homme, c'est un buffle. Depuis saint Joseph, personne n'a été cocu de -meilleure grâce. Il y met vraiment une bonne volonté charmante. - -MADAME DE M***, _aussi à elle-même_.--Oui, plus intéressante que la -vôtre, mon mari très-cher, qui êtes si monosyllabique et si laconique -que j'en suis honteuse pour vous. - -LE MARI.--Vous en étiez, je crois, sur la pièce nouvelle. - -MADAME DE M***.--Oui, et monsieur m'en disait tout le mal du monde. - -LE MARI.--Je suis charmé, Rodolphe, de vous voir revenu à des sentiments -plus raisonnables; je vous disais bien que vous vous amenderiez. Il n'y -a que le beau qui soit beau, quoi qu'on en dise, et la langue de Racine -est une langue divine. Votre M. Hugo est un garçon qui ne manque pas de -mérite, il a des dispositions, personne ne lui en refuse; la pièce qui a -remporté le prix aux Jeux floraux n'était vraiment pas mal; mais depuis -il n'a fait qu'empirer; aussi pourquoi ne veut-il pas parler français? -Que n'écrit-il comme M. Casimir Delavigne! J'applaudirais ses ouvrages -comme ceux d'un autre. Je suis un homme sans préventions, moi. - -RODOLPHE, _bleu de colère, et souriant avec une grâce -inexprimable_.--Certainement, M. Hugo a des défauts. (_A part._) Vieil -as de pique, je ne sais pas à quoi il tient que je ne te jette par la -fenêtre, et sans l'ouvrir encore! Dans quel guêpier me suis-je fourré! -(_Haut._) Mais qui n'a pas les siens? (_A part._) Coquine de Cyprienne! - -LE MARI.--Oui, tout le monde a les siens; on ne peut pas être parfait. - -MADAME DE M***, _à part_.--Il n'y a rien de plus réjouissant au monde -que la figure que fait en ce moment-ci le pauvre Rodolphe. En vérité, -les hommes sont de piètres comédiens; ils manquent totalement d'aplomb, -et la moindre chose les démonte: les femmes leur sont bien supérieures -en cela. - -RODOLPHE.--Cependant, cette pièce, bonne ou mauvaise, a du succès: c'est -une chose qui, je crois, ne peut être contestée. - -MADAME DE M***.--C'est une fureur; on s'y porte. Madame de Cercey, qui -voulait la voir, n'a pu se procurer une loge que pour la troisième -représentation. - -RODOLPHE.--On ira la siffler cent fois de suite, elle tombera trois mois -durant, et la caisse du théâtre sera pleine à crever. - -LE MARI.--Qu'est-ce que cela prouve? _Athalie_ n'a pas eu de succès. Et -d'ailleurs, il n'est pas difficile d'attirer le public en ne se refusant -aucun moyen, en n'observant aucune règle; je ferais une tragédie, moi, -si je voulais, avec cette nouvelle manière de faire des vers qui -ressemblent à de la prose comme deux gouttes d'eau: tout le monde pourra -s'en passer la fantaisie; il n'y a rien de plus aisé sur la terre. Si un -mot me gêne dans ce vers-ci, je le mets dans l'autre, et ainsi de suite: -vous suivez bien mon raisonnement? - -RODOLPHE.--Oui, monsieur, parfaitement. - -MADAME DE M***.--Il est fort simple. - -LE MARI.--Et alors je parais plein de hardiesse et de génie. Allez, -allez, je les connais bien tous les principes subversifs de vos -novateurs rétrogrades, suivant la belle expression de M. Jouy. Est-ce de -M. de Jouy, la belle expression? - -RODOLPHE, _apoplectique et se coupant la langue avec les dents_.--Je ne -sais pas au juste; je crois pourtant qu'elle est de M. Etienne, si elle -n'est pas de M. Arnault; mais, assurément, elle est d'un de ces trois, à -moins cependant qu'elle ne soit de M. de Baour-Lormian; ce qui n'a rien -d'improbable. - -LE MARI.--Hé! hâ! hihi! vous en voulez furieusement à ces messieurs, -vous avez une vieille dent contre eux; mais vous deviendrez sage en -prenant des années. Il n'y a rien qui mette du plomb dans la tête comme -huit ou dix ans de plus, et vous finirez par être de l'Institut, comme -un autre. - -RODOLPHE.--Ainsi soit-il! - -LE MARI.--Cela rapporte dix-huit cents francs. Dix-huit cents francs -sont toujours bons à prendre. - -RODOLPHE.--Ceci est vrai comme de l'algèbre. - -LE MARI.--Et les jetons de séance, qui sont très-commodes pour jouer aux -cartes. J'ai un de mes amis académicien qui en a plein un grand sac. A -propos de cartes, si nous jouions une partie d'écarté? Que vous en -semble, Rodolphe? - -RODOLPHE, _la figure aussi longue que le mémoire de son tailleur_.--Mais -je suis à votre disposition pour cela comme pour autre chose. - -MADAME DE M***, _ayant pitié de Rodolphe, et n'étant pas fâchée de -contrarier son mari en rendant service à son amant_.--Fi donc! -messieurs, vous êtes insupportables avec vos cartes. Ne sauriez-vous -rester une minute sans jouer? Vous allez donc me laisser là à ne rien -dire! - -LE MARI, _du ton le plus obséquieux_.--Ma toute bonne, je te ferai -observer que tu deviens d'un égoïsme vraiment insociable; tu nous -regarderas, et tu nous conseilleras. Tu vois bien que monsieur se meurt -d'envie de faire une partie avec moi. N'est-ce pas, monsieur Rodolphe? - -RODOLPHE, _d'une voix caverneuse, et qui semble sortir de dessous terre -comme celle de l'ombre dans_ Hamlet.--Certainement, je meurs d'envie de -faire une partie avec vous. - -Le mari arrange la table, et gagne tout l'argent à Rodolphe, qui ronge -son frein et n'ose éclater; ce qui prouve que Dieu ne reste pas oisif -là-haut dans sa stalle au paradis, mais qu'il veille avec soin sur les -actions des mortels, et punit tôt ou tard l'homme peu délicat qui a osé -convoiter l'âne, le bœuf ou la femme de son prochain. - -Madame de M*** bâille horriblement; le mari déguise à peine sa joie et -se frotte les mains de l'air le plus triomphal; Rodolphe a la -physionomie la plus piteuse du monde, et pourrait très-bien poser pour -un _Ecce homo_. Il est tantôt minuit, et l'aiguille n'a plus qu'un pas à -faire pour attraper l'X. Rodolphe se lève, prend son chapeau; le mari le -reconduit, et madame de M*** trouve à peine le temps de lui serrer la -main à la dérobée, et de lui jeter dans le tuyau de l'oreille cette -phrase courte, mais significative:--A demain, mon ange, et de bonne -heure. Heureux Rodolphe! il y a bien de quoi consoler de la perte de -quelques écus de cent sous à l'effigie de Napoléon ou de Charles X; car, -en ce temps-là, le roi-citoyen n'était pas inventé. - -Le lecteur aura sans doute remarqué que ces dernières pages ne valent -pas le diable; cela n'est pas difficile à voir. Tout cela est d'un fade -et d'un banal à vous donner des nausées: on dirait d'une comédie de M. -Casimir Bonjour. Le style est de la platitude la plus exemplaire, et cet -interminable dialogue n'est autre chose qu'un tissu de lieux les plus -communs qu'il soit. Il n'y a pas un seul trait spirituel, et, levant la -paille, l'auteur qui a écrit cela n'est qu'un petit grimaud à qui il -faudrait donner du pied au cul, et dont on devrait jeter le livre au -feu. - -Mais, à bien considérer les choses comme elles sont, on verra que la -faute n'en est peut-être pas entièrement à l'auteur, et que, voulant -retracer avec fidélité une situation banale, il a été forcé d'être -banal; car je vous prie de croire, ami lecteur, qu'il hait le commun -autant que vous, pour le moins, et qu'il n'y tombe qu'à son corps -défendant; il a été trompé comme vous, il ne s'imaginait pas avoir à -écrire une histoire aussi ordinaire, en entreprenant celle d'un jeune -homme aussi excentrique que notre ami Rodolphe. - -Il croyait que les situations énergiques et passionnées allaient abonder -sous sa plume, et qu'un individu muni de barbe, de moustaches, de -cheveux à la Raphaël, de plusieurs dagues, d'un cœur d'homme et d'une -peau olivâtre, devait avoir de tout autres allures qu'un épicier gros, -gras, rasé de frais, et guillotiné quotidiennement par son col de -chemise. - -O Rodolphe! ô Rodolphe!! ô Rodolphe!!! tu te vautres dans la prose comme -un porc dans un bourbier. - -Tu as fait un calembour et plusieurs madrigaux, tu as eu une bonne -fortune, et tu as joué aux cartes, et, pour mettre le comble à ces -monstruosités, tu as dit du mal d'une pièce romantique! - -Repasse dans ta tête toute la soirée, et rougis, si tu peux rougir -encore! - -Tu es entré par la porte comme un homme, tu t'es assis sur la causeuse -comme un bourgeois, et tu as triomphé comme un second clerc d'huissier. - -Pourtant c'était là une belle occasion de te servir de ton échelle de -soie, et de casser un carreau avec ta main enveloppée d'un foulard. Et -tu n'as pas pris l'occasion aux cheveux, passionné Rodolphe! Tu n'aurais -eu ensuite qu'à pousser ta belle dans un cabinet, où tu l'aurais violée -avec tout l'agrément possible. Tu n'avais qu'à vouloir pour faire de -l'Antonysme première qualité, mais tu n'as pas voulu: c'est pourquoi je -te méprise et te condamne à peser du sucre, pendant l'éternité! - -Le pauvre jeune homme faisait toutes ces réflexions, ou à peu près, en -s'en revenant chez lui. - ---Comment, moi, Rodolphe; moi, majeur; moi, beau garçon; moi, poëte; -avec une femme qu'un Italien prendrait pour une Italienne, une femme -ornée d'un mari et de tout ce qu'il faut pour établir une scène; avec -une dague de Tolède ou peu s'en faut, et le plus grand désir d'en faire -usage, je ne puis parvenir à me procurer le plus petit événement, le -plus petit incident dramatique! c'est à en mourir de honte et de dépit! - -J'ai beau faire, tout s'emboîte le plus naturellement du monde. -J'attaque la femme, elle ne me résiste pas; je veux entrer par la -fenêtre, on me donne la clef de la porte. Le mari, au lieu d'être jaloux -de moi, me donnerait sa femme à garder; il tombe du ciel et me prend -presque sur le fait, il s'obstine à ne pas voir ce qui lui crève les -yeux, et les coussins au pillage, et sa femme toute rouge et toute -blanche, et moi dans l'état physique et moral le plus équivoque; il ne -tire aucune induction de rien. Au lieu de me poignarder ou de me jeter -par la croisée, comme la décence l'exigeait, au lieu de traîner sa femme -par les cheveux tout autour de la chambre, ainsi qu'un mari dramatique -doit faire, il me propose de jouer à l'écarté, et me gagne plus d'argent -qu'il ne m'en faudrait pour me soûler à mort, moi et tous mes amis -intimes! - -Je vois décidément que je suis né pour être un marchand de chandelles, -et non pour être un second tome de lord Byron. Ceci est douloureux, mais -c'est la vérité. - -Oh! mon Dieu! que faire de cette poésie qui bouillonne dans mon sein et -qui dévore mon existence? où trouver une âme qui comprenne mon âme, un -cœur qui réponde à mon cœur? - -Lorsque Rodolphe rentra chez lui, il entendit ses chats qui miaulaient -du ton le plus piteux du monde: Tom en faux bourdon, la petite chatte -blanche en contralto, et son chat angora avec une voix de ténor qu'eût -enviée Rubini. - -Ils vinrent à lui d'un air de contentement ineffable, Tom faisant -chatoyer ses grandes prunelles vertes, la petite chatte en faisant le -gros dos, le chat angora en dressant sa queue comme un plumet, et ils -lui souhaitèrent sa bienvenue au mieux qu'ils purent. - -Mariette vint aussi; mais elle avait l'air triste, et lorsque Rodolphe, -après l'avoir baisée au front assez distraitement, lui mit la main sur -l'épaule pour passer dans sa chambre, au lieu de la hausser amicalement -pour lui en éviter la fatigue, elle s'affaissa de telle sorte, que la -main de Rodolphe glissa et retomba au long de son corps. - -Rodolphe, occupé de tout autre chose, ne fit pas attention à ce -mouvement, et se coucha d'assez mauvaise humeur pour un homme qui vient -d'avoir une bonne fortune. - -Mariette, avant de se retirer, tracassa longtemps dans la chambre, remua -des porcelaines, ouvrit et ferma plusieurs tiroirs, et mit tout en œuvre -pour attirer l'attention de Rodolphe, et peut-être pour se faire engager -à rester; mais Rodolphe avait d'excellentes raisons pour n'en rien -faire. Voyant qu'elle n'y parvenait pas, elle prit le bougeoir, et se -retira en jetant sur son maître, plus d'à moitié endormi, un long regard -plein d'amour et de colère. - -Le lendemain matin, quand Mariette entra pour lui apporter à déjeuner, -Rodolphe fit cette remarque qu'elle avait les yeux rouges. - -RODOLPHE.--Comme vous avez les yeux rouges, Mariette! - -MARIETTE.--Moi, monsieur? - -RODOLPHE.--Oui, vous. - -MARIETTE.--C'est apparemment que j'aurai mal dormi, ou que je viens de -les frotter. - -RODOLPHE.--On dirait, en vérité, Mariette, que vous venez de pleurer. - -MARIETTE.--Pourquoi donc pleurer? Il ne m'est pas mort de parent, que je -sache. - -RODOLPHE.--Ce ne serait pas une raison pour pleurer, bien au contraire. -Votre chocolat est détestable, il sent le brûlé d'une lieue à la ronde. - -MARIETTE.--J'ai fait de mon mieux. - -RODOLPHE.--Votre mieux est fort mal. Vous n'avez pas mis de sucre dans -mon eau. - -MARIETTE.--Ah! mon Dieu! je n'y avais pas pensé. - -RODOLPHE.--A quoi pensez-vous donc? - -Mariette, levant sur lui ses longues paupières, le regarda avec une -expression si indéfinissable de douleur et de reproche, que Rodolphe ne -put s'empêcher d'être ému et troublé, et, se repentant de lui avoir -parlé avec dureté, lui fit quelques caresses, et lui dit quelques mots -qui, dans la bouche d'un maître, pouvaient passer pour des excuses. - -Mariette se retira, et Rodolphe, demeuré seul, se prit, tout en tirant -les moustaches de son vieux chat, à gémir sur sa malheureuse destinée. - -Lui qui s'était bâti d'avance un roman plein de scènes dramatiques et de -péripéties sanglantes, rencontrer dans son chemin une coquette véritable -et un mari encore plus véritable! - -De la plus belle situation du monde, n'avoir pu faire jaillir la moindre -étincelle de passion: il y avait réellement de quoi se pendre! - -Trois heures sonnèrent. Il se rappela que madame de M*** l'avait prié de -venir de bonne heure; il s'habilla, et se dirigea vers la maison de sa -princesse; mais, au lieu de marcher du pas leste et bref d'un amoureux, -il allait comme un limaçon, et l'on eût plutôt dit d'un écolier qui -rampe à contre-cœur jusqu'au seuil de l'école, que d'un galant en bonne -fortune. - -Il fut bien reçu: cela est inutile à dire. Au reste, cette entrevue ne -différa en rien de la première, sauf les préliminaires qui furent -singulièrement abréviés. Rodolphe se comporta très-honorablement pour un -homme qui s'était déjà comporté très-honorablement la veille; cependant -nous devons à la postérité de l'informer qu'il y eut plus de dialogue et -moins de pantomime, quoique cette substitution n'eût pas tout à fait -l'air d'être du goût de madame de M***. - -Ce serait ici le lieu de placer une belle dissertation: pourquoi les -femmes aiment plus après, et les hommes avant? Je ne crois pas que cela -tienne, comme elles le disent, à ce qu'elles ont l'âme plus élevée et -les sentiments plus délicats. Un pauvre diable d'homme, qui a eu ce -qu'on appelle une bonne fortune, est souvent bien infortuné, surtout -s'il a le malheur de voir sa maîtresse tous les jours. Il y a une -certaine amabilité qu'il est fort malaisé d'avoir à heure fixe, et c'est -ce que les femmes ne veulent pas comprendre; il est vrai qu'elles -peuvent toujours être aimables, dans ce sens-là du moins, et c'est une -des mille raisons pourquoi j'ai toujours désiré d'être femme. - -Somme toute, il est bien plus aisé d'être amoureux en expectative -qu'amoureux en fonction. Dire: J'aime! est beaucoup moins pénible que de -le prouver, avec cela que chaque preuve que l'on en donne rend la -suivante plus difficile. Quoi qu'il en soit, madame de M*** trouva -encore Rodolphe charmant, et dut s'avouer qu'elle n'avait jamais été -aimée ainsi. - -Le mari revint: on dîna, et l'on partit ensemble vertueusement, -patriarcalement et bourgeoisement, pour la première représentation de la -pièce. - -Rodolphe afficha madame de M*** de la manière la plus indécente, et fit -tout ce qu'il put pour exciter la jalousie du mari; celui-ci, charmé -d'être allégé du soin de sa femme, s'obstinait à ne rien voir, et madame -de M*** ne se contraignait guère pour répondre aux agaceries de -Rodolphe. - -Décidément, ce mari-là était pétri d'une pâte sans levain. - -Rodolphe rentra chez lui furieux, et ne sachant que faire pour forcer M. -de M*** à s'othellotiser un tant soit peu. - -Un éclair soudain lui illumina le cerveau. Il se donna un grand coup de -poing sur le front, et renversa sa table par terre d'un coup de pied, -comme quelqu'un qui vient d'avoir une idée phosphorescente. - ---Pardieu! c'est cela; je suis un grand sot de ne pas y avoir songé plus -tôt. Holà! Mariette, holà! une plume, de l'encre et du papier. - -Mariette releva la table, et mit dessus tout ce qu'il fallait pour -écrire. - -Rodolphe passa deux ou trois fois la main dans ses cheveux, roula les -yeux, ouvrit les narines comme une sibylle sur le trépied, et commença -ainsi: - - «Monsieur, - - «Il y a de par le monde une espèce de gens que je ne saurais - honnêtement qualifier, qui cachent sous des dehors aimables la plus - profonde démoralisation. Pour eux, il n'y a rien de respectable; les - choses les plus sacrées sont tournées en dérision; l'innocence des - filles, la chasteté des femmes, l'honneur des maris, tout ce qu'il y a - de pur et de saint au monde leur est sujet de risée et de - plaisanterie; ils s'introduisent dans les familles, et, avec eux, la - honte et l'adultère. J'ai appris avec douleur, monsieur, que vous - receviez chez vous un nommé Rodolphe. Cet individu, que j'ai eu - l'occasion de connaître et d'étudier à fond, est un homme extrêmement - dangereux: sa réputation est fort mauvaise, et il vaut encore moins - que sa réputation. Ses mœurs sont on ne peut plus dépravées et se - dépravent de jour en jour; il n'y a pas de noirceur dont il ne soit - capable: c'est littéralement ce qu'on appelle un drôle. Il est connu - pour le nombre de femmes qu'il a séduites et perdues; car, malgré tous - ses défauts, il ne manque ni d'esprit ni de beauté, ce qui le rend - doublement à craindre. Si vous m'en croyez, monsieur, vous le - surveillerez de près, ainsi que madame votre femme. Je souhaite de - tout mon cœur qu'il ne soit pas déjà trop tard. - - «Quelqu'un qui s'intéresse sincèrement à votre honneur.» - - _Adresse de la lettre_. - - «A monsieur de M***, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, nº... - - «En ville.» - -Rodolphe cacheta son étrange missive, l'envoya à la poste, et se frotta -les mains, d'un air aussi réjoui qu'un membre du Caveau qui vient -d'achever son dernier couplet. - ---Par saint Alipantin! ceci est bien la scélératesse la plus -machiavélique qui ait jamais été ourdie par un homme ou par une femme. -Certainement c'est un moyen nouveau, et je ne pense pas qu'il ait encore -été employé. _O ter, quaterque!_ avoir fait du nouveau sous ce soleil où -rien n'est nouveau, et cela avec la chose la plus usée du monde, une -lettre anonyme, le pont aux ânes, la ressource de tous les petits -intrigailleurs et machinateurs subalternes. Vraiment, je me respecte -infiniment moi-même, et, si je le pouvais, je me mettrais à genoux -devant moi. Se dénoncer soi-même au mari, cela est parfaitement inédit! -S'il ne devient pas jaloux à ce coup, c'est qu'il est créé pour ne pas -l'être, et je veux le proclamer comme le plus indifférent en matière de -mariage qu'il y ait eu depuis Adam, le premier marié, et le seul de tous -qui soit à peu près certain de n'avoir pas été cocu, attendu qu'il était -le seul homme. Ce qui n'est toutefois pas une raison, car l'histoire du -serpent et de la pomme me paraît terriblement louche, et doit -nécessairement cacher quelque allégorie cornue. - -Ou le vieillard stupide dissimulera, épiera et nous prendra _flagrante -delicto_, ou il éclatera sur-le-champ, et, de toutes les manières, il me -fournira deux ou trois scènes poétiques et passionnées. Peut-être -jettera-t-il madame de M*** par la fenêtre et me poignardera-t-il; cela -aurait vraiment une tournure espagnole ou florentine qui me siérait à -ravir. - -O cinquième acte tant rêvé, que j'ai poursuivi si opiniâtrément à -travers toute la prose de la vie, que j'ai préparé avec tant de soin et -de peine, te voilà donc arrivé! Je ne ferai donc plus de l'Antonysme à -la Berquin; je m'en vais devenir un héros de roman, et cela en réalité. -Vienne un autre Byron, et je pourrai poser pour un autre Lara; j'aurai -du remords et du sang au fond de ma destinée, et chaque poil de mes -sourcils froncés couvrira un crime sous son ombre: les petites filles -oublieront de sucrer leur thé en me regardant, et les femmes de trente -ans songeront à leurs premières amours. - -Rodolphe s'en fut le lendemain chez M. de M***, fondant les plus grandes -espérances sur son stratagème; il s'attendait à voir une scène de -désolation, madame de M*** tout en pleurs et convenablement échevelée, -le mari les poings crispés et arpentant la chambre d'un air -mélodramatique: rien de tout cela. - -Madame de M***, en peignoir blanc, coiffée avec un soin remarquable, -lisait un journal de modes, dont la gravure était tombée à terre, et que -M. de M*** ramassait le plus galamment du monde. - -Rodolphe fut aussi surpris que s'il avait vu quelque chose -d'extraordinaire: il en resta les yeux écarquillés sur le seuil de la -porte, incertain s'il devait entrer ou sortir. - ---Ah! c'est vous, Rodolphe! fit le mari; enchanté de vous voir. Et il -n'y avait réellement rien de méphistophélique dans la manière dont il -disait cela. - ---Bonjour, monsieur Rodolphe, fit madame de M***; vous arrivez à propos: -nous nous ennuyons à périr. Que savez-vous de neuf? Et il n'y avait rien -de contraint ou d'embarrassé dans la manière dont elle disait cela. - ---Diable! diable! voici qui est prodigieux, murmura intérieurement -Rodolphe. Est-ce que par hasard il n'aurait pas reçu ma lettre? Ce vieux -drôle a un air de sécurité tout à fait insultant. - -La conversation roula pendant quelque temps sur des choses si -insignifiantes, que ce serait une cruauté hors de propos que d'en -assassiner le lecteur. Nous la reprenons à l'endroit intéressant. - -LE MARI.--A propos, Rodolphe, vous ne savez pas une chose? - -RODOLPHE.--Je sais plusieurs choses, mais je ne sais pas celle dont vous -voulez me parler, ou du moins je ne m'en doute pas. - -LE MARI.--Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille! - -RODOLPHE.--Frédérick a chanté juste? - -LE MARI.--Non. - -RODOLPHE.--Onuphre est devenu raisonnable? - -LE MARI.--Non. - -RODOLPHE.--Théodore a payé ses dettes? - -LE MARI.--Plus drôle que cela. - -RODOLPHE.--Un cheval de fiacre a pris le mors aux dents? un académicien -a composé une ode lyrique? - -LE MARI.--Toujours romantique! vous êtes vraiment incorrigible. Mais ce -n'est pas cela: allons, devinez. - -RODOLPHE.--Je m'y perds. - -LE MARI, _avec triomphe_.--Mon ami, vous êtes un scélérat. - -RODOLPHE, _au comble de la joie_.--(_A part._) Enfin, voilà la scène qui -arrive. (_Haut._) Je suis un scélérat! - -LE MARI, _toujours de plus en plus radieux_.--Vous êtes un scélérat! la -chose est connue; vous avez une réputation infâme, et vous êtes pire que -votre réputation. - -RODOLPHE, _charmé, mais affectant un air de dignité blessée_.--Monsieur, -vous venez de me dire des choses bien étranges: je ne sais... - -LE MARI, _riant aux éclats, et faisant avec son nez plus de bruit que -les sept trompettes devant Jéricho_. Hi! hi! ho! ho! ah! ah! Mais c'est -qu'il a un air d'innocence, ce jeune scélérat! les plus matois s'y -tromperaient. Hi! hi! c'est comme Hippolyte devant Thésée. Allons, la -main sur votre estomac, le bras en l'air, - - Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur. - -Hé! romantique, vous voyez que je sais mon Racine. - -RODOLPHE, _à demi-voix_: - - Vieillard stupide, il l'aime! - -Hé! classique, tu vois que je sais mon Hugo. (_Haut, et du ton le plus -sépulcral._) Monsieur, votre gaieté est pour le moins intempestive. - -MADAME DE M***.--Tu es insupportable avec tes rires. - -RODOLPHE.--Faites-nous la grâce de nous communiquer le motif de votre -hilarité, afin que nous la partagions. - -LE MARI.--Permettez-moi de déboutonner mon gilet, j'ai mal aux côtes. -(_D'un ton tragique._) Vous voulez savoir pourquoi je ris, jeune homme? - -RODOLPHE.--Je ne désire pas autre chose. - -LE MARI, _du même ton_.--Tremblez! (_Avec sa voix naturelle._) -Approchez, monstre, que je vous dise cela dans le tuyau de l'oreille. - -RODOLPHE, _digne_.--Eh bien! monsieur? - -LE MARI, _avec l'accent de J. Prudhomme_.--Vous êtes l'amant de ma -femme. - -MADAME DE M***.--Si vous continuez sur ce ton-là, je m'en vais; vous me -direz quand vous aurez fini. - -RODOLPHE, _jouant l'homme atterré_.--L'amant de votre femme? - -LE MARI, _se frottant les mains_.--Oui; vous ne saviez pas cela? - -RODOLPHE, _naïvement_. (_A part._)--J'en ai eu la première nouvelle. -(_Haut._) Mon Dieu non! et vous? - -LE MARI.--Ni moi non plus. Et, de cette façon, je serais le dernier[1] -de M. Paul de Kock; minotaure, comme dit M. de Balzac; il a bien de -l'esprit, ce garçon-là. Vraiment, ce serait d'un bouffon achevé. - - [1] Dans deux ou trois mille ans, les commentateurs pourraient être - embarrassés dans ce passage, et ils se tortureraient inutilement - pour l'interpréter. Nous leur éviterons cette peine. En ce temps, il - venait de paraître un roman de M. Paul de Kock, intitulé _le Cocu_. - Ce fut un scandale merveilleux; une affiche colossale se prélassait - effrontément à tous les coins de rue et derrière les carreaux de - tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand émoi parmi toute la - gent liseuse. Les lèvres pudibondes des cuisinières se refusaient à - prononcer l'épouvantable mot. Toutes les virginités de magasin - étaient révoltées; la rougeur monta au front des clercs d'huissiers. - Il fallait bien pourtant se tenir au courant, et demander le maudit - roman. Alors (admirez l'escobarderie!) fut trouvée cette honnête - périphrase:--Avez-vous le dernier de M. de Kock?--Dernier de M. de - Kock, par cette raison, a signifié cocu pendant quinze jours, et - c'est à quoi M. de M*** fait allusion, avec sa finesse ordinaire. - -RODOLPHE, _vexé de voir sa scène tourner en eau de boudin_.--C'est d'un -bouffon achevé, comme vous le dites fort agréablement. - -LE MARI.--J'ai dit ce serait, et non pas c'est; il y a une furieuse -différence de l'indicatif au conditionnel. Hi! hi! - -RODOLPHE.--Comme il vous plaira, monsieur. Mais comment avez-vous fait -cette découverte importante? - -LE MARI.--C'est une lettre qu'on m'a écrite, une lettre anonyme encore. -Il n'y a rien que je méprise sur la terre comme une lettre anonyme. -Gresset, le charmant auteur de _Vert-Vert_, a dit quelque part: - - Un écrit clandestin n'est pas d'un honnête homme. - -Je suis parfaitement de son avis. - -RODOLPHE, _gravement_.--Il faut être bien infâme pour... - -LE MARI, _tirant la lettre de sa poche_.--Tenez, lisez-moi cela. Qu'en -pensez-vous? Cela n'est pas médiocrement curieux, c'est un vrai style de -papier à beurre; c'est probablement quelque cuisinière renvoyée qui aura -fabriqué cette belle missive pour me faire pièce et me mettre martel en -tête. - -RODOLPHE, _un peu piqué dans son amour-propre d'auteur_.--Il me semble -que le style n'est pas aussi mauvais que vous le dites: il est simple, -correct, et ne manque pas d'une certaine élégance. - -LE MARI.--Fi donc! il est d'une platitude... - -MADAME DE M***, _impatientée_.--Messieurs, laissez là cette sotte -conversation; c'est à périr d'ennui. - -LE MARI, _sans l'écouter_. Voyez donc à quoi tient la paix des ménages! -A un fil; c'est effrayant. Hein! si j'avais été jaloux; mais -heureusement je ne le suis pas. Je suis sûr de ma femme comme de -moi-même, et d'ailleurs M. Rodolphe est parfaitement incapable... - -RODOLPHE, _de l'air d'un grand homme méconnu_.--Ah! monsieur, -parfaitement incapable, sans fatuité... - -MADAME DE M***, _à part_.--Est-il fat! il grille de raconter toute -l'affaire à mon mari, pour lui prouver qu'il est capable. - -LE MARI, _avec un clignement d'yeux excessivement malin_.--Quand je dis -incapable, ce n'est pas physiquement, c'est moralement que j'entends la -chose, mon jeune ami. - -MADAME DE M***, _d'un ton d'humeur très-marqué_.--En voilà assez -là-dessus, jetez cette lettre au feu, et qu'il n'en soit plus question. - -LE MARI, _jetant la lettre au feu et prenant une attitude des plus -solennelles_.--Voilà le cas que l'on doit faire des lettres anonymes. - -RODOLPHE, _sentencieusement_.--C'est le parti le plus sage. - -Décidément, mon pauvre Rodolphe, tu ne pourras parvenir à te procurer la -plus petite péripétie; le drame ne veut évidemment pas de toi, et il se -sauve aussitôt que tu fais ton entrée; je crains bien qu'il ne te faille -rester bourgeois toute ta vie, et après ta mort, jusqu'au jugement -dernier; car ta passion d'artiste n'est, il faut bien l'avouer, qu'un -menu fait de cocuage bien bête et bien commun; un épicier, un caporal de -la garde nationale ne font pas autrement les cocus. - -Vrai Dieu! la vergogne te devrait prendre d'en user de la sorte. Si -j'étais toi, je me serais déjà pendu une vingtaine de fois. Il n'y a -donc pas de corde, pas de fusil, pas de mortier, pas de tromblon, pas de -dague, pas de rasoir, pas de septième étage, pas de rivière! Les -couturières amoureuses ont donc fait monter le charbon à un prix -excessif et au-dessus de tes moyens, que tu restes là après à fumer le -cigare de ta vie, comme un étudiant après avoir joué sa poule! - -O lâche! ô couard! jette-toi dans les latrines, comme feu l'empereur -Héliogabale, si tu trouves les autres genres de mort que je viens de te -proposer trop poncifs et trop académiques. - -Mon cher Rodolphe, je t'en supplie à deux genoux, fais-moi l'amitié de -te tuer. Un suicide, quoique la chose soit assez commune et menace de -devenir mauvais genre, a toujours une certaine tournure, et produit un -effet assez poétique; cela te relèverait peut-être un peu aux yeux de -mes lecteurs, qui te doivent trouver un bien misérable héros. - -Puis, ta mort me procurerait l'ineffable avantage de me dispenser -d'écrire le reste de ta vie. Je pourrais poser au bas de cette histoire -interminable le bienheureux mot FIN, qui n'est pas, à coup sûr, attendu -avec plus d'impatience par le lecteur que par moi, ton illustre -biographe. - -D'ailleurs, il fait un temps le plus beau du monde, et je t'assure, ô -Rodolphe, que j'aimerais mille fois mieux m'aller promener au bois que -de faire trotter ma plume éreintée et poussive tout le long de ces -grandes coquines de pages. Ici, je pourrais faire une vingtaine de -lignes en prose poétique, comme les feuilletonistes ont l'habitude d'en -faire chaque printemps sur le malheur qu'ils ont d'être obligés de voir -des vaudevilles et des opéras comiques, et de ne pouvoir s'en aller à la -campagne à Meudon ou à Montmorency. Mais je résisterai vertueusement à -la tentation, et je ne parlerai ni du ciel bleu, ni des rossignols, ni -des lilas, ni des pêchers, ni des pommiers, ni en général d'aucun légume -quelconque; c'est pourquoi je demande que l'univers me vote des -remercîments et me décerne une couronne civique. - -Et pourtant cela m'aurait été fort utile pour remplir cette feuille, où -je ne sais en vérité que mettre, et l'imprimeur est là, dans -l'antichambre, qui demande de la copie, et allonge ses griffes noires -comme un vautour à jeun. - -Considérez, lecteurs et lectrices, que je n'ai pas comme les autres -auteurs mes confrères, la ressource des clairs de lune et des couchers -de soleil, pas la plus petite description de château, de forêt ou de -ruines. Je n'emploie pas de fantômes, encore moins de brigands; j'ai -laissé chez le costumier les pantalons mi-partis et les surcots -armoriés; ni bataille, ni incendie, ni rapt, ni viol. Les femmes de mon -livre ne se font pas plus violer que la vôtre ou celle de votre voisin: -ni meurtre, ni pendaison, ni écartèlement, pas un pauvre petit cadavre -pour égayer la narration et étouper les endroits vides. - -Vous voyez combien je suis malheureux, obligé tous les deux jours de -fournir, jusqu'à ce que mort s'ensuive, une feuille in-octavo de -vingt-six lignes à la page et de trente-cinq lettres à la ligne. - -Et, tel soin que je prenne de faire de petites phrases et de les couper -par de fréquents alinéas, je ne puis guère voler qu'une vingtaine de -lignes et une centaine de lettres à mon respectable éditeur, n'ayant pas -eu l'idée de diviser mon histoire en chapitres, ou du moins ne l'ayant -eue que trop tard. - -D'ailleurs, ce qui rend ma tâche encore plus difficile, je suis décidé à -ne mettre dans ce volume que des choses mathématiquement admirables. -Avec des connaisseurs comme vous, je ne puis farcir ma dinde de marrons -au lieu de truffes; vous êtes trop fins gourmets pour ne pas vous en -apercevoir tout de suite, et vous crieriez haro sur moi; ce que je veux -éviter par-dessus toute chose. - -Rodolphe sortit tout désespéré de la platitude et du peu de tournure de -la scène sur laquelle il avait tant compté. Il marchait devant lui, son -mouchoir mettant le nez hors de sa poche, son chapeau en arrière, sa -cravate dénouée, ses deux pouces dans les goussets de sa culotte, dans -l'attitude physique et morale d'un homme anéanti. - -Il se heurta contre quelque chose de trop flasque pour être une muraille -et de trop dur pour être une nourrice, et il vit, à son grand -ébahissement, que ce n'était autre chose que son ami Albert. - -RODOLPHE.--Sacrédieu! tu devrais bien prendre garde quand tu marches à -ce que tu as devant toi. - -ALBERT.--Voici une morale assez déplacée, d'autant que tu allais le nez -en terre, comme un porc qui cherche des truffes. - -RODOLPHE.--Merci de la comparaison; elle est flatteuse. - -ALBERT.--Un porc qui trouve des truffes vaut bien, ou je meure! un poëte -qui ne trouve que des rimes. - -RODOLPHE.--De bonnes truffes sont bonnes, ceci est incontestable; mais -de bonnes rimes ne sont pas à dédaigner, surtout par le temps qui court: -une bonne rime est la moitié d'un vers. - -ALBERT.--Et qu'est-ce qu'un vers tout entier? Tu as beau faire, la rime -est une viande bien creuse, et, si tu farcissais une poularde de rimes -au lieu de truffes, je crois que personne ne goûterait l'innovation. - -RODOLPHE.--Et si je mettais une truffe au lieu d'une rime au bout de -chaque vers? - -ALBERT.--Malgré tout le respect que je te dois, je crois que le débit en -serait beaucoup plus sûr que de l'autre manière. - -RODOLPHE.--Parlons d'autre chose: voilà assez de concetti dépensés en -pure perte. Puisque nous sommes seuls, nous n'avons pas besoin d'avoir -de l'esprit; cela est bon devant des bourgeois qu'on veut illusionner, -et non autre part. - -ALBERT.--Soyons bêtes, puisque tu le veux; cela est pourtant plus -difficile. Pour y parvenir plus aisément, je ne vais que te servir -d'écho. - -RODOLPHE.--Où allais-tu? - -ALBERT.--Où allais-tu? - -RODOLPHE.--Chez toi. - -ALBERT.--Chez toi. - -RODOLPHE.--Te demander de me rendre un service... - -ALBERT, _vivement, et ne faisant plus l'écho_.--Mon cher ami, tu ne peux -plus mal tomber: je n'ai pas le sou en ce moment-ci; en toute autre -occasion, tu peux compter sur moi, mais il y a marée basse dans mes -poches: nous sommes au quinze, et j'ai mangé tout l'argent du mois. - -RODOLPHE.--Qui te parle d'argent? C'est un service d'homme que je te -demande. - -ALBERT.--Ah! c'est différent. Faut-il te servir de second dans un duel? -Je te montrerai une botte... - -RODOLPHE.--Hélas! ce n'est pas pour cela. - -ALBERT.--Faut-il te faire un article laudatif sur tes dernières poésies? -je suis prêt. Tu vois que je suis un homme dévoué. - -RODOLPHE.--Un plus grand service que tout cela. Tu connais madame de -M***? - -ALBERT.--Belle question! c'est moi qui te l'ai fait connaître. - -RODOLPHE.--Tu connais aussi M. de M***? - -ALBERT.--La moitié au moyen de quoi elle fait un tout; vulgairement -parlant, l'époux d'icelle; je le connais comme le mari de ma mère. - -RODOLPHE.--Tu sais aussi que j'ai une passion pour madame de M***? - -ALBERT.--Par les tripes du pape! je le sais. Je l'ai vue toute petite, -ta passion; elle est venue au monde devant moi, au balcon de l'Opéra, -ayant pour mère une bouteille de vin d'Espagne et pour père un bol de -punch. Je l'ai enveloppée des langes de mon amitié, je l'ai bercée, je -l'ai choyée jusqu'à ce qu'elle ait été grande fille et capable de -marcher toute seule; j'ai entendu ses premiers bégayements et j'ai lu -les premiers vers qu'elle ait bavés--ils étaient assez méchants, par -parenthèse.--Tu vois que je suis parfaitement au courant. - -RODOLPHE.--Écoute, et tâche d'être sérieux, si tu peux, au moins une -fois dans ta vie. - -ALBERT.--Je le serai cette fois, et une autre avec; seulement, ce sera -quand je mourrai ou que je serai marié. - -RODOLPHE.--Je voulais me donner une tournure artiste, je voulais mêler -un peu de poésie à ma prose, et je croyais qu'il n'y avait rien de -meilleur pour cela qu'une belle et bonne passion bien conditionnée. Je -me suis épris de madame de M***, sur la foi de sa peau brune et de ses -yeux italiens; je ne pensais pas qu'avec des symptômes si évidents de -fougue et de passion, l'on pût être aussi froide qu'une Flamande couleur -de fromage, les cheveux roux et les prunelles bleues larges comme des -molettes d'éperon; je m'attendais aux élans les plus forcenés, aux -explosions les plus volcaniques, à des allures de lionne ou de tigresse. -Mon Dieu! la femme à l'œil noir, aux narines roses et ouvertes, malgré -son teint olivâtre et vivace, sa lèvre humide et lascive, a été douce -comme un des moutons de madame Deshoulières, et tout s'est passé le plus -tranquillement du monde: pas une larme, pas un soupir; un air calme et -enjoué à vous faire sauter au plafond. Je pensais qu'elle me pourrait -fournir au moins vingt à trente sujets d'élégies; à grand'peine, en -m'aidant de réminiscences de Pétrarque, ai-je pu en faire cinq ou six -sonnets, qui, j'espère, me serviront pour une autre fois; car elle -comprend autant la poésie que je comprends le grec, et je regarde les -vers que je lui ai adressés comme des vers perdus. Oh! ma pauvre échelle -de soie, avec quoi je pensais grimper à son balcon, je vois bien qu'il -faut renoncer à se servir de toi, et continuer à passer bêtement par -l'escalier, comme monsieur le mari. Enfin, ne sachant plus où donner de -la tête pour mouvementer un peu ce drame sans action, je me suis décidé -à écrire au mari, sous le voile de l'anonyme, que j'étais du dernier -mieux avec sa femme; j'espérais qu'il prendrait de la jalousie et ferait -quelque scène; tout cela n'a abouti qu'à une citation de Gresset et à -une invitation à revenir le lendemain. - -ALBERT.--Tout cela est fort douloureux, et je te conseille d'en faire un -roman intime en deux volumes in-octavo: j'ai un libraire dans ma manche; -il ne demanderait pas mieux que de le prendre; mais je ne vois pas -autrement en quoi je te puis rendre service. - -RODOLPHE.--M'y voici. Tu es mon ami intime. - -ALBERT.--C'est un honneur que je partage avec deux ou trois cents -autres. - -RODOLPHE.--Eh bien! pour l'amour de moi, fais la cour à madame de M***. - -ALBERT.--A ta maîtresse? - -RODOLPHE.--Oui. - -ALBERT.--Pardieu! ceci est nouveau. Je présume que tu veux te moquer de -moi. - -RODOLPHE.--En aucune manière. Ce que je dis est-il donc bouffon? - -ALBERT.--Passablement. - -RODOLPHE.--Je n'ai pas envie de rire, je te jure. - -ALBERT.--Cela peut être, mais tu n'en es pas moins risible. - -RODOLPHE.--Qu'est-ce que cela te fait? - -ALBERT.--Oh! rien, absolument. Eh bien! mets que je fais la cour à ta -maîtresse: après? - -RODOLPHE.--Ainsi, tu consens? - -ALBERT.--Je ne consens pas du tout; c'est une façon de parler seulement -pour voir où tu en veux venir. - -RODOLPHE.--Alors je suis jaloux: tu comprends. - -ALBERT.--Pas le moins du monde; mais fais absolument comme si je -comprenais. - -RODOLPHE.--Je suis jaloux, mais jaloux romantiquement et dramatiquement, -de l'Othello double et triple. Je vous surprends ensemble: comme tu es -mon ami, le trait serait des plus noirs, et la scène se composerait -admirablement bien; il serait impossible de trouver rien de plus don -Juan, de plus méphistophélique, de plus machiavélique et, de plus, -adorablement scélérat. Alors, je tire ma bonne dague, et je vous -poignarde tous les deux, ce qui est très-espagnol et très-passionné. -Qu'en dis-tu? - -Ici Albert regarde à trois reprises Rodolphe de la tête aux pieds et des -pieds à la tête, après quoi il s'enfuit, en faisant des cabrioles et en -riant comme un voleur qui voit pendre un juge. - -Rodolphe, très-scandalisé, ravale sa salive, et tâche de prendre une -attitude majestueuse. - -Voyant qu'Albert court toujours, il entre dans sa maison, aussi en -colère que Géronte après avoir été bâtonné par Scapin. - -Cinq ou six jours se passèrent sans qu'il eût occasion de retourner chez -madame de M***; il resta chez lui en tête-à-tête avec ses chats et -Mariette. - -Mariette, qui, depuis quelque temps, paraissait en proie à quelque -souffrance morale, avait perdu ses fraîches couleurs et sa belle gaieté; -elle ne chantait plus, elle ne riait plus, elle ne sautait plus par la -chambre, et demeurait toute la journée à coudre dans l'embrasure de la -fenêtre, ne faisant de bruit non plus qu'une souris. Rodolphe était on -ne peut plus surpris de ce changement, et ne savait à quoi l'attribuer. -N'ayant rien à faire, et la trouvant d'ailleurs plus intéressante avec -sa pâleur nacrée et ses beaux yeux battus, il voulut reprendre avec elle -ses anciennes privautés; car il est inutile de dire que ses -conversations fréquentes avec madame de M*** avaient dû singulièrement -nuire à ses dialogues avec Mariette. Mais celle-ci, loin de se prêter de -bonne grâce aux caresses de son maître, ainsi qu'elle le faisait -autrefois, se débattit courageusement, et, lui glissant entre les doigts -comme une vraie couleuvre qu'elle était, elle courut se réfugier dans sa -chambre, dont elle ferma la porte en dedans. - -Rodolphe tenta d'entamer des négociations à travers le trou de la -serrure; mais ce fut une peine perdue, Mariette resta muette comme un -poisson. Rodolphe, voyant que ses belles paroles n'aboutissaient à rien, -abandonna la partie, et reprit la lecture qu'il avait interrompue. - -Au bout d'une heure, Mariette rentra; elle était habillée, et portait -sous son bras un paquet assez gros. Rodolphe leva la tête, et la vit qui -se tenait debout adossée au mur, sans proférer une seule parole. - -RODOLPHE.--Que signifie tout ceci, Mariette, et pourquoi avez-vous un -paquet sous le bras? - -MARIETTE.--Cela signifie que je m'en vais et que je vous demande mon -congé. - -RODOLPHE.--Votre congé? et pourquoi donc? N'êtes-vous pas bien ici, et -mon service est-il si pénible que vous ne puissiez en venir à bout? -Alors prenez quelqu'un pour vous aider, et restez. - -MARIETTE.--Monsieur, je n'ai pas à me plaindre, et ce n'est pas là le -motif pourquoi je vous quitte. - -RODOLPHE.--Est-ce que j'aurais oublié, par hasard, de te payer ton -dernier quartier de gages? - -MARIETTE.--Je ne m'en irais pas pour cela, monsieur. - -RODOLPHE.--Alors, c'est que tu as trouvé une meilleure maison que la -mienne? - -MARIETTE.--Non; car je m'en retourne chez nous, chez ma mère. - -RODOLPHE.--Tu ne t'en retourneras pas, car je veux te garder, moi. Quel -est donc ce caprice? - -MARIETTE.--Ce n'est pas un caprice, ô mon maître! c'est une résolution -immuable. - -RODOLPHE.--Une résolution immuable! c'est un singulier mot dans la -bouche d'une femme, l'être le plus variable qui soit au monde. Tu -resteras, Mariette. - -MARIETTE.--Je n'ai pas l'esprit qu'il faut pour disserter avec vous; -mais tout ce que je sais, c'est que je ne coucherai pas ici. - -RODOLPHE.--C'est ce qui te trompe, ma toute belle; tu y coucheras, et -avec moi encore! - -MARIETTE.--Pour cela, non, ou je ne m'appellerai pas Mariette. - -RODOLPHE.--Eh bien! appelle-toi Jeanne, et qu'il n'en soit plus parlé. -Sais-tu, Mariette, que tu deviens monstrueusement vertueuse! Si cela -continue, on te pourra mettre au calendrier, comme vierge et martyre. -C'est pourtant quelque chose de bien ignoble et de bien rococo que la -vertu, et je ne comprends pas à propos de quoi tu t'avises d'en avoir, -étant passablement jolie et n'ayant guère que vingt ans. Laisse la vertu -aux vieilles et aux difformes, celles-là seules font bien d'en avoir, et -l'on doit les en remercier; mais avec de beaux yeux comme ceux-ci et une -gorge comme celle-là, tu n'as pas le droit d'être vertueuse, et tu -aurais mauvaise grâce à vouloir l'être. Allons, mauvaise, jette là ton -paquet, et ne fais plus la bégueule; embrassons-nous, et soyons bons -amis comme par le passé. - -MARIETTE.--Je ne vous embrasserai pas; laissez-moi, monsieur; allez -embrasser madame de M***. - -RODOLPHE.--J'en viens, et n'ai guère envie d'y retourner. - -MARIETTE.--Oh! les hommes! voilà comme ils sont, celle-ci et celle-là, -tout leur est bon, et celle qui se trouve au-devant de leurs lèvres est -toujours la préférée! - -RODOLPHE.--Tu philosophes avec une profondeur tout à fait surprenante, -et ces hautes réflexions ne seraient pas déplacées dans un -opéra-comique. Or, tu te trouves au-devant de ma bouche, donc je te -préfère. - -MARIETTE, _laissant aller son paquet et se défendant -faiblement_.--Monsieur Rodolphe, je vous en prie, n'allez plus chez -madame de M***; c'est une méchante femme. - -RODOLPHE.--Tu ne la connais pas, comment peux-tu le savoir? - -MARIETTE.--C'est égal, j'en suis sûre; je ne peux pas souffrir cette -femme. Oh! n'y allez plus, et je vous aimerai bien. - -RODOLPHE.--S'il ne faut que cela, petite, pour te rendre contente, c'est -bien facile; mais explique-moi un peu comment cette idée t'est venue -d'être jalouse de moi. Voilà assez longtemps que tu es à mon service, et -tu ne t'en étais pas encore avisée. - -MARIETTE.--Comme vous parlez de cela, monsieur! Vous riez, et j'ai la -mort dans l'âme. Ah! vous croyez que, pour être votre servante, j'ai -cessé d'être femme; si vous avez compté sur cela, vous vous êtes trompé, -et bien étrangement. Je sais que cela est bien hardi et bien audacieux à -moi de vous aimer, vous, mon maître; mais je vous aime, est-ce ma faute -à moi? je ne vous ai pas cherché, au contraire, et j'ai bien pleuré pour -venir avec vous. Vous m'avez prise toute jeune à ma vieille mère, et -vous m'avez amenée ici: me trouvant jolie, vous n'avez pas dédaigné de -me séduire. Cela ne vous a pas été difficile: j'étais isolée, sans -défense aucune; vous abusiez de votre ascendant de maître et de ma -soumission de servante; et puis, à quoi bon le cacher? si je ne vous -aimais pas encore, je n'avais pas d'autre amour; vous avez le premier -éveillé mes sens, et cet enivrement m'a fait supporter des choses que je -ne supporterai plus, je vous le déclare, je ne veux plus être pour vous -un jouet sans conséquence, qu'on prend et qu'on jette là, une chose -agréable à toucher comme une étoffe ou une fourrure; je suis lasse de -tenir le milieu entre vos chats et votre chien. Moi, je ne sais pas, -comme vous, séparer mon amour en deux: l'amour de l'âme pour celle-ci, -l'amour du corps pour celle-là. Je vous aime avec mon âme et mon corps, -et je veux être aimée ainsi. Je veux! c'est un étrange mot, n'est-ce -pas, de moi à vous, de moi servante à vous maître? mais vous m'avez -prise pour être votre servante et non votre maîtresse; si vous l'avez -oublié, pourquoi ne l'oublierais-je pas? - -RODOLPHE, _à part_.--Par la virginité de ma grand'mère, voilà qui se -pose assez passionnément. (_Haut et d'un ton caressant._) Pauvre -Mariette! (_A part._) C'est décidé, je quitte l'autre. - -MARIETTE, _pleurant_.--Ah! Rodolphe, si vous pouviez savoir combien est -douloureuse la position où je suis, vous pleureriez comme moi, tout -insensible que vous êtes. - -RODOLPHE, _buvant ses larmes sur ses yeux_.--Allons donc, enfant, avec -tes pleurs; tu me fais boire de l'eau pour la première fois depuis que -j'ai atteint l'âge de raison. - -MARIETTE, _lui passant timidement le bras autour du col_.--Aimer et ne -pouvoir le dire, sentir son cœur gros de soupirs et prêt à déborder, et -ne pouvoir cacher sa tête sur le sein bien-aimé pour y pleurer à son -aise, et n'oser risquer une caresse; être comme le chien, l'oreille au -guet, l'œil attentif, qui attend qu'il plaise au maître de le flatter de -la main: voilà quel est notre sort. Oh! je suis bien malheureuse! - -RODOLPHE, _ému_.--Tu es bête comme plusieurs oies. Qui t'empêche de me -dire que tu m'aimes, et de me caresser quand l'envie t'en prend? Ce -n'est pas moi, j'espère. - -MARIETTE.--Qu'ont donc les autres femmes de plus que moi? Je suis aussi -belle que plusieurs qui ont la réputation de l'être beaucoup. C'est vous -qui l'avez dit, Rodolphe; je ne sais si j'ai raison de vous croire, mais -je vous crois. On ne prend guère la peine de flatter sa servante; à quoi -bon? on n'a qu'à dire «je veux,» cela est plus commode. Voyez mes -cheveux, ils sont noirs et à pleines mains: je vous ai souvent entendu -louer les cheveux noirs; mes yeux sont noirs comme mes cheveux: vous -avez dit bien des fois que vous ne pouviez souffrir les yeux bleus; mon -teint est brun, et, si je suis pâle, ô Rodolphe! c'est que je vous aime -et que je souffre. Si vous avez fait la cour à cette femme, c'est parce -qu'elle avait un teint brun et des yeux noirs. J'ai tout cela, Rodolphe, -je suis plus jeune qu'elle, et je vous aime plus qu'elle ne peut vous -aimer; car son amour est né dans les rires, et le mien dans les larmes, -et cependant vous ne faites pas attention à moi; pourquoi? parce que je -suis votre servante, parce que je veille sur vous nuit et jour, parce -que je vais au-devant de tous vos désirs, et que je me dérange vingt -fois dans une heure pour satisfaire vos moindres caprices. Il est vrai -que vous me jetez au bout de l'année quelques pièces d'argent; mais, -croyez-vous que de l'argent puisse dédommager d'une existence détournée -au profit d'un autre, et que la pauvre servante n'ait pas besoin d'un -peu d'affection pour se consoler de cette vie toute de dévouement et -d'amertume? Si j'avais de beaux chapeaux et de belles robes, si j'étais -la femme d'un notaire ou d'un agent de change, vous monteriez la garde -sous mon balcon, et vous vous estimeriez heureux d'un coup d'œil lancé à -travers la persienne. - -RODOLPHE.--Je ne suis pas assez platonique pour cela. Je t'aime plus, -étant ce que tu es, que la plus grande dame de la terre. C'est convenu, -tu restes? - -MARIETTE.--Et madame de M***? vous savez ce que j'ai dit. - -RODOLPHE.--Qu'elle aille au diable! je romps avec elle. (_A part._) Il y -a plus de passion véritable dans cette pauvre fille que dans vingt -mijaurées de cette espèce, et d'ailleurs elle est plus jolie. - -MARIETTE.--Vous me promettez donc... - -RODOLPHE.--Sur tes yeux et ta bouche. - -MARIETTE, _avec explosion_.--Je reste! - -RODOLPHE.--Çà! notre chambrière, maintenant que vous voilà promue au -grade de notre maîtresse en titre, cherchez quelqu'un qui vous remplace -et fasse votre ouvrage. - -MARIETTE.--Non, Rodolphe, je veux être ici seule avec vous, et -d'ailleurs je vous aime trop pour laisser le soin de vous servir à une -autre. - -RODOLPHE.--Tu es une bonne fille et je suis un grand sot d'avoir été -chercher si loin le trésor que j'avais chez moi. Je t'aime de cœur et de -corps, je me sens en humeur tout à fait pastorale, et nous allons -refaire à nous deux les amours de Daphnis et Chloé. (_Il la prend sur -ses genoux et la berce comme un petit enfant._) - -_Intrat_ ALBERT, _l'homme positif_.--Voilà un groupe qui se compose -assez bien; mais je doute fort qu'il fût du goût de madame de M***, si -elle le voyait. - -RODOLPHE.--Je voudrais qu'elle le vît. - -ALBERT.--Tu ne l'aimes donc plus? - -RODOLPHE.--Est-ce que je l'ai aimée? - -ALBERT.--A vrai dire, j'en doute. Et ta passion d'artiste? - -RODOLPHE.--Au diable la passion! je courais après elle, elle est venue -chez moi. - -ALBERT.--C'est toujours ainsi. Je suis charmé de te voir revenu à des -sentiments raisonnables. Je vote des remercîments à Mariette pour cette -cure importante. - -MARIETTE.--Ce n'est pas sans peine, monsieur Albert, que je l'ai opérée. - -ALBERT.--Je le crois, le malade était au plus mal: gare les rechutes! - -MARIETTE.--Oh! j'en aurai bien soin, soyez tranquille. - -RODOLPHE.--N'aie pas peur, ma petite Mariette, tu es trop jolie et trop -bonne pour qu'il y ait le moindre danger. - -ALBERT.--O mon ami! il faut être bien fou pour sortir de chez soi dans -l'espoir de rencontrer la poésie. La poésie n'est pas plus ici que là, -elle est en nous. Il y en a qui vont demander des inspirations à tous -les sites de la terre, et qui n'aperçoivent pas qu'ils ont à dix lieues -de Paris ce qu'ils vont chercher au bout du monde. Combien de -magnifiques poëmes se déroulent depuis la mansarde jusqu'à la loge du -portier, qui n'auront ni Homère ni Byron! combien d'humbles cœurs se -consument en silence, et s'éteignent sans que leur flamme ait rayonné au -dehors! que de larmes ont coulé que personne n'a essuyées! que de -passions, que de drames que l'on ne connaîtra jamais! que de génies -avortés, que de plantes étiolées faute d'air! Cette chambre où nous -sommes, toute paisible, toute calme, toute bourgeoise qu'elle est, a -peut-être vu autant de péripéties, de tragédies domestiques et de drames -intérieurs, qu'il s'en est joué pendant un an à la Porte-Saint-Martin. -Des époux, des amants y ont échangé leurs premiers baisers; des jeunes -femmes y ont goûté les joies douloureuses de la maternité; des enfants y -ont perdu leur vieille mère. On a ri et l'on a pleuré, on a aimé et l'on -a été jaloux, on a souffert et l'on a joui, on a râlé et l'on est mort -entre ces quatre murs: toute la vie humaine dans quelques pieds. Et les -acteurs de tous ces drames, pour n'avoir pas le teint cuivré, un -poignard et un nom en _i_ ou en _o_, n'en avaient pas moins de colère et -d'amour, de vengeance et de haine, et leur cœur, pour ne pas battre sous -un pourpoint ou un corselet, n'en battait pas moins fort ni moins vite. -Les dénoûments de ces tragédies réelles, pour ne pas être un coup de -poignard ou un verre de poison, n'en étaient pas moins pleins de terreur -et de larmes. Je te le dis, ô mon ami, la poésie, toute fille du ciel -qu'elle est, n'est pas dédaigneuse des choses les plus humbles; elle -quitte volontiers le ciel bleu de l'Orient, et ploie ses ailes dorées au -long de son dos pour se venir seoir au chevet de quelque grabat sous une -misérable mansarde; elle est comme le Christ, elle aime les pauvres et -les simples, et leur dit de venir à elle. La poésie est partout: cette -chambre est aussi poétique que le golfe de Baïa, Ischia, ou le lac -Majeur, ou tout endroit réputé poétique; c'est à toi de trouver le filon -et de l'exploiter. Si tu ne le peux pas, demande une place de -surnuméraire dans quelque administration, ou fais des articles de -critique pour quelque journal, car tu n'es pas poëte, et la muse -détourne sa bouche de ton baiser. Regarde, c'est dans ces murs que s'est -passée la meilleure partie de ton existence; tu as eu là tes plus beaux -rêves, tes visions les plus dorées. Une longue habitude t'en a rendu -familiers les coins les plus secrets: tes angles sortants s'adaptent on -ne peut mieux avec leurs angles rentrants, et, comme le colimaçon, tu -t'emboîtes parfaitement dans ta coquille. Ces murailles t'aiment et te -connaissent, et répètent ta voix ou tes pas plus fidèlement que tous -autres; ces meubles sont faits à toi, et tu es fait à eux. Quand tu -entres, la bergère te tend amoureusement les bras et meurt d'envie de -t'embrasser; les fleurs de ta cheminée s'épanouissent et penchent leur -tête vers toi pour te dire bonjour; la pendule fait carillon, et -l'aiguille, toute joyeuse, galope ventre à terre pour arriver à l'heure -dont le son vaut pour toi toutes les musiques célestes, à l'heure du -dîner ou du déjeuner; ton lit te sourit discrètement du fond de -l'alcôve, et rougissant de pudeur entre ses rideaux pourprés, semble te -dire que tu as vingt ans et que ta maîtresse est belle; la flamme danse -dans l'âtre, les bouilloires bavardent comme des pies, les oiseaux -chantent, les chats font ronron; tout prend une voix pour exprimer le -contentement; le tilleul du jardin allonge ses branches à travers la -jalousie pour te donner la main et te souhaiter la bienvenue; le soleil -vient au-devant de toi par la croisée et les atomes valsent plus -allègrement dans les rais lumineux. La maison est un corps dont tu es -l'âme et à qui tu donnes la vie: tu es le centre de ce microcosme. -Pourquoi donc vouloir se déplacer et devenir accessoire, lorsqu'on peut -être principal? O Rodolphe! crois-m'en, jette au feu toutes tes -enluminures espagnoles ou italiennes. Une plante perd sa saveur à être -changée de climat, les pastèques du Midi deviennent des citrouilles dans -le Nord, les radis du Nord des raiponces dans le Midi. Ne te transplante -pas toi-même, ce n'est que dans le sol natal que l'on peut plonger de -puissantes et profondes racines: d'un bon et honnête garçon que tu es, -ne cherche pas à devenir un petit misérable bandit, à qui le premier -chevrier des Abruzzes donnerait du pied au cul, et qu'il regarderait à -juste titre comme un niais. Aime bien Mariette, qui t'aime bien, et, -sans te soucier si tu as ou non une tournure d'artiste, fais tes vers -comme ils te viendront; c'est le plus sage, et tu te feras ainsi une -existence d'homme qui, sans être très-dramatique, n'en sera pas moins -douce, et te mènera par une route unie et sablée au but inconnu où nous -allons tous. Si quelqu'un te fait insulte, bats-toi en duel avec lui, -mais ne l'assassine pas à la mode italienne, parce que l'on te -guillotinerait immanquablement, ce qui me fâcherait fort, car tu vaux -trop, quoique tu sois un grand fou. - -En faveur de l'amitié que je te porte, pardonne-moi la longue tartine -que je viens de te faire avaler, et sur quoi j'étale depuis une heure -les confitures de mon éloquence; passe-moi, en outre, une allumette pour -allumer ma pipe, et je te voue une reconnaissance égale au service. - -Rodolphe fit ce qu'il demandait, et bientôt un nuage de fumée emplit la -chambre. La soirée se passa on ne peut plus joyeusement, et Albert se -retira fort tard. - -Mariette, le lendemain, n'eut qu'un lit à faire, et de nouvelles -couleurs commençaient à poindre sur ses joues rondes et potelées. - -Et madame de M***, que devint-elle? Elle avait déjà pris un amant quand -Rodolphe la quitta, le tout par crainte d'en manquer. - -Et M. de M***? il resta ce qu'il était, c'est-à-dire le plus dernier de -M. Paul de Kock qu'il soit possible d'être, si les façons de plus font -quelque chose à l'affaire. - -Rodolphe et madame de M*** se rencontrèrent quelquefois depuis dans le -monde; ils se traitèrent avec toute la politesse imaginable, et comme -des gens qui se connaissent à peine. La belle chose que la civilisation! - -Enfin, nous voilà arrivés au bout de cette admirable épopée, je dis -épopée avec une intention marquée; car vous pourriez prendre ceci pour -une histoire libertine, écrite pour l'édification des petites filles. - -Il n'en est rien, estimable lecteur. Il y a un mythe très-profond sous -cette enveloppe frivole: au cas que vous ne vous en soyez pas aperçu, je -vais vous l'expliquer tout au long. - -Rodolphe, incertain, flottant, plein de vagues désirs, cherchant le beau -et la passion, représente l'âme humaine dans sa jeunesse et son -inexpérience; madame de M*** représente la poésie classique, belle et -froide, brillante et fausse, semblable en tout aux statues antiques, -déesse sans cœur humain, et à qui rien ne palpite sous ses chairs de -marbre; du reste, ouverte à tous, et facile à toucher, malgré ses -grandes prétentions et tous ses airs de hauteur; Mariette, c'est la -vraie poésie, la poésie sans corset et sans fard, la muse bonne fille, -qui convient à l'artiste, qui a des larmes et des rires, qui chante et -qui parle, qui remue et palpite, qui vit de la vie humaine, de notre vie -à nous, qui se laisse faire à toutes les fantaisies et à tous les -caprices, et ne fait la petite bouche pour aucun mot, s'il est sublime. - -M. de M***, c'est le gros sens commun, la prose bête, la raison butorde -de l'épicier; il est marié à la fausse poésie, à la poésie classique: -cela devait être. Il est inférieur à sa femme; ceci est un sous-mythe -excessivement ingénieux, qui veut dire que M. Casimir Delavigne est -inférieur à Racine, qui est la poésie classique incarnée. Il est cocu, -M. de M***, cela généralise le type; d'ailleurs, la fausse poésie est -accessible à tous, et ce cocuage est tout allégorique. - -Albert, qui ramène Rodolphe dans le droit chemin, est la véritable -raison, amie intime de la vraie poésie, la prose fine et délicate qui -retient par le bout du doigt la poésie qui veut s'envoler, de la terre -solide du réel, dans les espaces nuageux des rêves et des chimères: -c'est don Juan qui donne la main à Childe-Harold. - -J'espère que voilà une superbe explication à laquelle vous ne vous -attendiez guère, garde national de lecteur que vous êtes. - -Je ne sais pas, avec tout cela, si l'histoire de Rodolphe sera de votre -goût, mais j'ai assez bonne opinion de vous pour croire qu'en pareille -occurrence vous n'eussiez pas hésité entre _celle-ci_ et _celle-là_. - - - - -ELIAS WILDMANSTADIUS - -OU - -L'HOMME MOYEN AGE - - - ... Laudator temporis acti. - - HORACE. - - La cathédrale rugueuse était sa carapace. - - VICTOR HUGO. - - -Parmi les innombrables variétés de Jeunes-France, une des plus -remarquables, sans contredit, est celle dont nous allons nous occuper. -Il y a le Jeune-France byronien, le Jeune-France artiste, le -Jeune-France passionné, le Jeune-France viveur, chiqueur, fumeur, avec -ou sans barbe, que certains naturalistes placent entre les pachydermes, -d'autres dans les palmipèdes, ce qui nous paraît également fondé. Mais -de toutes ces espèces de Jeunes-France, le Jeune-France moyen âge est la -plus nombreuse, et les individus qui la composent ne sont pas -médiocrement curieux à examiner. J'en chercherai un entre tous, ami -lecteur; il pourra te donner une idée du genre, si tu n'as pas eu le -bonheur d'en voir un vivant ou empaillé. Comme il est mort, je puis te -dire son véritable nom: il se nommait Elias Wildmanstadius; c'était un -très-beau nom pour un homme moyen âge, d'autant que ce n'était pas un -pseudonyme. Je vous prie, lecteur, de ne pas trop rire de lui, car -c'était mon ami, et il fut sincère dans sa folie, bien différent de tant -d'autres, qui ne le sont que par mode et par manière. - -J'espère que vous me pardonnerez l'espèce de teinte sentimentale -répandue sur ce récit. Songez qu'Elias Wildmanstadius fut mon plus cher -camarade, et qu'il est mort, et d'ailleurs j'ai besoin de faire reposer -un peu mes lèvres, qui, depuis trois cents pages environ, se tordent en -ricanements sardoniques. - -L'ange chargé d'ouvrir aux âmes la porte de ce monde, par la plus -inexplicable des distractions, n'avait livré passage à la sienne -qu'environ trois cents ans après l'époque fixée pour son entrée dans la -vie. - -Le pauvre Elias Wildmanstadius, avec cette âme du quinzième siècle au -dix-neuvième, ces croyances et ces sympathies d'un autre âge au milieu -d'une civilisation égoïste et prosaïque, se trouvait aussi dépaysé qu'un -sauvage des bords de l'Orénoque dans un cercle de fashionables -parisiens. - -Se sentant gauche et déplacé dans cette société pour laquelle il n'était -pas fait, il avait pris le parti de s'isoler en lui-même et de se créer -une existence à part. Il s'était bâti autour de lui un moyen âge de -quelques toises carrées, à peu près comme un amant qui, ayant perdu sa -maîtresse, fait lever son masque en cire, et habille un mannequin des -vêtements qu'elle avait coutume de porter. - -A cet effet, il avait loué une des plus vieilles maisons de S***, une -maison noire, lézardée, aux murailles lépreuses et moisies, avec des -poutres sculptées, un toit qui surplombe, des fenêtres en ogive, aux -carreaux en losange, tremblant au moindre coup de vent dans leur résille -de plomb. - -Il la trouvait un peu moderne; elle ne datait que de 1550 tout au plus. -Quelques bossages vermiculés, quelques refends, quelques essais timides -de colonnes corinthiennes, où le goût de la Renaissance se faisait déjà -sentir, gâtaient, à son grand regret, la façade de la rue et altéraient -la pureté toute gothique du reste de l'édifice. - -C'était d'ailleurs la maison la plus incommode de toute la ville. - -Les portes mal jointes, les châssis vermoulus laissaient passer la bise -comme un crible. La cheminée au manteau blasonné, sous lequel toute une -famille se fût assise, eût avalé un chêne entier à chaque bouchée de sa -gueule énorme; il eût fallu deux hommes pour changer de place ses lourds -chenets de fer, ornés de grosses boules de cuivre. - -Les tapisseries de haute lisse, représentant des passes d'armes et des -sujets de chevalerie, s'en allaient en lambeaux; les murs suaient à -grosses gouttes à force d'humidité; quelques tableaux noirs et enfumés -étaient pendus çà et là dans leurs cadres poudreux. - -Pour compléter l'illusion, Elias Wildmanstadius avait rassemblé à grands -frais les meubles les plus anciens qu'il eût pu trouver: de grands -fauteuils de chêne à oreillettes, couverts de cuir de Cordoue avec des -clous à grosses têtes, des tables massives aux pieds tortus, des lits à -estrade et à baldaquin, des buffets d'ébène, incrustés de nacre, rayés -de filets d'or, des panoplies de diverses époques, tout ce bagage -rouillé et poussiéreux, qu'un siècle qui s'en va laisse à l'autre comme -témoin de son passage, et que les peintres disputent aux antiquaires -chez les marchands de curiosités. - -Afin d'être assorti à ces meubles et de ne pas faire dissonance, il -portait toujours chez lui un costume du moyen âge. - -Rien n'était plus divertissant que de le voir, ce bon Elias -Wildmanstadius, avec un surcot de samit armorié, des jambes mi-parties, -des souliers à la poulaine, les cheveux fendus sur le front, le chaperon -en tête, la dague et l'aumônière au côté, se promener gravement, à -travers les salles désertes, comme une apparition des temps passés. -Quelquefois il se revêtait d'une armure complète, et il prenait un grand -plaisir à entendre le son de fer qu'il rendait en marchant. - -Cet amour de l'antiquité s'étendait jusque sur la cuisine: il fallait -mettre sur sa table des drageoirs et des hanaps; il ne voulait manger -que faisans avec leurs plumes, paons rôtis, ou toute autre viande -chevaleresque. Dès qu'il voyait paraître quelque mets plus bourgeois et -plus confortable, il entrait en fureur, et il aurait presque battu -Marthe, sa vieille gouvernante, lorsqu'elle lui versait du faro ou du -lambick, au lieu d'hydromel et de cervoise. - -Par le même motif, il n'admettait dans sa bibliothèque aucun livre -imprimé, à moins que ce ne fût en gothique; car il détestait l'invention -de Guttemberg autant que celle de l'artillerie. - -En revanche, les rayons étaient chargés de force beaux manuscrits sur -vélin, aux coins et aux fermoirs d'argent, à la reliure de parchemin ou -de velours. - -Il admirait avec une naïveté d'enfant les images des frontispices, les -fleurons des marges, les majuscules ornées aux commencements des -chapitres; il s'extasiait sur les roides figures des saintes aux cils -d'or et aux prunelles d'azur, les beaux anges aux ailes blanches et -roses; il avait peur des diables et des dragons, et croyait à toute -légende, si absurde qu'elle fût, pourvu que le texte fût en bonne -gothique ligaturée et le titre en grandes lettres rouges. - -En peinture, ses opinions étaient fort étranges: au delà des tableaux du -quinzième siècle, il ne voyait plus rien; il n'aimait que Mabuse, -Jacquemain Gringoneur, Giotto, Pérugin et quelques peintres de ce genre. -Raphaël commençait à être trop nouveau pour lui. - -De la musique telle que l'ont faite Rossini, Mozart et Weber, il ne -connaissait rien; au lieu du _Di tanti palpiti_, il chantait: - - Tout est verlore, - La tintelore, - Tout est frelore, bei Gott! - -de la défaite des Suisses à Marignan, par Clément Janequin, ou quelque -autre air d'Ockeghem, de Francesco Rosello, de Constantio Festa ou -d'Hobrecht: il n'allait pas plus loin. - -Pour les instruments dont on se sert aujourd'hui, il n'en savait pas le -nom; en récompense, il savait à merveille ce que c'était qu'une -sambucque, des naquerres, des regales, une épinette, un psaltérion et un -rebec: il en eût même joué au besoin. - -En littérature, il eût cité juste le plus obscur roman: Parténopeux de -Blois, Huon de Bordeaux, Atys et Profilas, le Saint-Graal, Dolopathos, -Perceforest, et mille autres; il ne se doutait pas de Byron et de Gœthe. -Il vous eût raconté de point en point la chronique de tel roitelet -breton antérieur à Grâlon et à Konan, et vous l'eussiez fort surpris en -lui parlant de Napoléon. - -Lorsqu'il était forcé d'écrire à quelqu'un, c'était dans un style si -plein d'archaïsme, avec un caractère si hors d'usage, qu'il était -impossible d'en déchiffrer un mot, et qu'il fallait en déférer au -chartrier de la ville. - -Sa conversation était hérissée d'expressions vieillies, de tours tombés -en désuétude, si bien que chaque phrase était une énigme, et qu'il y -fallait un commentaire. - -Pourtant, avec tout cela, il avait une âme aimante et pieuse; il -comprenait l'art, mais l'art naïf et qui croit à son œuvre, l'art -gothique, patient et enthousiaste, qui fait des miniatures géantes, des -basiliques travaillées en bijou, des clochers de deux cents pieds, finis -comme des chatons de bague. Il sentait admirablement bien -l'architecture; il eût trouvé Notre-Dame et la cathédrale de Bourges, si -elles avaient été à faire. Trois cents ans plus tôt, le nom d'Élias -Wildmanstadius nous fût parvenu, porté par l'écho des siècles, avec ces -quelques noms rares qui surnagent et ne meurent point; mais, comme -beaucoup d'autres, il avait manqué son entrée en ce monde, il n'était -qu'une espèce de fou; il eût été un des plus hauts génies, sa vie eût -été pleine et complète: il était obligé de se créer une existence -factice et ridicule, et de se jouer lui-même de lui. - -Choqué de la tournure bourgeoise et mercantile des habitants, de la -monotonie anti-pittoresque des maisons neuves, il en était réduit à ne -pas sortir, ou, s'il le faisait, ce n'était que pour visiter et pour -fureter dans tous ses coins sa bonne vieille cathédrale. C'était le plus -grand plaisir qu'il eût; il y restait des heures entières en -contemplation. Le clocher déchiqueté à jour, les aiguilles évidées, les -pignons tailladés en scie, les croix à fleurons, les guivres et les -tarasques montrant les dents à l'angle de chaque toit, les roses des -vitraux toujours épanouies, les trois porches avec leurs collerettes de -saints, leurs trèfles mignonnement découpés, leurs faisceaux de colonnes -élancées et fluettes, les niches curieusement ciselées et toutes folles -d'arabesques, les bas-reliefs, les emblèmes, les figures héraldiques, la -plus petite dentelure de cette broderie de pierre, la plus imperceptible -maille de ce tulle de granit, il aurait tout dessiné sans rien voir, -tellement il avait présent à la mémoire jusqu'au moindre détail de son -église bien-aimée. La cathédrale, c'était sa maîtresse à lui, la dame de -ses pensées; il ne lui eût pas fait infidélité pour la plus belle des -femmes: il en rêvait, il en perdait le boire et le manger; il ne se -trouvait à l'aise qu'à l'ombre de ses vieilles ogives: il était là chez -lui: le fond était en harmonie avec le personnage. A force de vivre avec -les colonnettes fuselées, au milieu des piliers sveltes et minces, il en -avait en quelque sorte la forme: à le voir si maigre et si long, on -l'eût pris pour un pilier de plus, ses cheveux bouclés ne ressemblant -pas mal aux acanthes des chapiteaux. - -Il avait étudié à fond l'histoire de la basilique et de sa construction; -il vous eût dit précisément à quelle année avaient été bâtis le chœur et -l'abside, le maître-autel et le jubé, la nef et les chapelles latérales; -il avait constaté l'âge de chaque pierre; il savait combien avait coûté -la menuiserie des stalles, du banc de l'œuvre et de la chaire, ce qu'il -avait fallu de temps pour poser la clef de voûte, suspendre la lancette -et le pendentif; il lisait couramment les inscriptions de toutes les -tombes; il expliquait les blasons; il connaissait le sujet de tous les -tableaux et de toutes les peintures des vitrages; il vous eût conté -comment l'orgue, don d'un empereur d'Orient, était le premier qu'on eût -vu en Europe; et bien d'autres, si vous l'eussiez laissé faire, car il -ne tarissait pas sur ce sujet, et, quand il en parlait, sa figure -s'animait singulièrement, ses yeux, d'un bleu terne, brillaient d'un -éclat extraordinaire. - -Cette pauvre âme, oubliée dans un coin du ciel par son ange gardien, -amoureux sans doute de quelque Éloa, et jetée ensuite dans un monde dont -toutes ses sœurs s'en étaient allées, nageait alors dans une joie -ineffable et pure: elle se croyait en 1500. - -Pour tromper son ennui, le bon Elias Wildmanstadius sculptait, avec un -canif, de petites cathédrales de liége, peignait des miniatures à la -manière gothique, transcrivait de vieilles chroniques, et faisait des -portraits de vierges, avec des auréoles et des nimbes d'or. - -Il vécut ainsi fort longtemps, peu compris et ne pouvant comprendre. Sa -fin fut digne de sa vie. Il y a deux ans, le tonnerre tomba sur la -cathédrale, et y fit de grands ravages. Par l'effet d'une sympathie -mystérieuse, le bon Elias mourut de mort subite, précisément à la même -heure, dans sa maison (c'est celle qui fait l'angle du vieux marché, et -où l'on voit une madone), assis dans un grand fauteuil, au moment où il -achevait un dessin de la cathédrale. On l'enterra, comme il l'avait -toujours demandé, dans la chapelle où il avait passé tant d'heures de sa -vie, sous la pierre qu'il avait usée de ses genoux. Il est maintenant -là-haut, en compagnie des chérubins, de la Vierge et des saints, qu'il -aimait tant, dans son beau paradis d'or et d'azur, et sans doute il ne -manquerait rien à son bonheur, si l'épitaphe de son tombeau n'était pas -en style et en caractères évidemment modernes. - - - - -LE BOL DE PUNCH - - L'orgie échevelée. - - DE BALZAC. - - L'orgie échevelée. - - JULES JANIN. - - L'orgie échevelée. - - P.-L. JACOB. - - L'orgie échevelée. - - EUGÈNE SUE. - - -C'était une chambre singulière que celle de notre ami Philadelphe. Elle -avait bien, comme toutes les chambres possibles, comme la vôtre ou la -mienne, quatre murs avec un plafond et un plancher, mais la façon dont -elle était décorée lui donnait une physionomie étrangement incongrue. - -Les peintures les plus bizarres étaient appendues aux murs dans des -cadres curieusement sculptés; des pastels de la Régence, fardés et -souriants, se pavanaient à côté de roides figures d'anges sur fond d'or, -dans la manière de Giotto ou d'Orcagna. - -Les gravures, les eaux-fortes se pressaient au long des lambris, si -serrées et si mal en ordre, qu'on ne pouvait en voir une seule sans en -déranger deux ou trois. - -Rembrandt heurtait Watteau du coude, une fête galante de Pater couvrait -la figure d'une sibylle de Michel-Ange, un Tartaglia de Callot donnait -du pied au cul au portrait du grand roi, par Hyacinthe Rigaud, une -nudité charnue et sensuelle de Rubens faisait baisser les yeux à un -dessin ascétique de Moralès, une gouache libertine de Boucher montrait -impudemment son derrière à une prude madone du rigide Albert Dürer; la -muraille était hérissée d'antithèses, comme une tragédie du temps de -l'empire. - -Sur toutes les tables, les consoles, les guéridons, les chaises, les -fauteuils, et en général sur tout ce qui présentait une surface à peu -près plane, étaient entassés une foule d'objets de formes baroques et -disparates. - -Dans une duchesse inoccupée, au milieu de plats bosselés et d'émaux de -Bernard de Palissy, une longue fiole flamande allongeait son col de -cigogne. - -Des pots bleus du Japon, des nids d'hirondelles salanganes, des carpes -et des chats verts de la Chine, jonchaient des escabeaux vermoulus du -temps de Louis XIII. - -Une tête de mort, des besicles sur le nez, une calotte grecque sur le -crâne, une pipe culottée entre les mâchoires, faisait la grimace à un -magot de porcelaine placé à l'autre bout de la cheminée; des mandragores -difformes se tortillaient hideusement, pêle-mêle avec des pétrifications -et des madrépores, sur un rayon vide de la bibliothèque. - -Sur la table du milieu, c'était bien autre chose: il était certainement -impossible de réunir dans un plus petit espace un plus grand nombre -d'objets ayant de la tournure et du caractère: - -Une babouche turque, - -Une pantoufle de marquise, - -Un yatagan, - -Un fleuret, - -Un missel, - -Un Arétin, - -Un médaillon d'Antonin Moine, - -Du papel español para cigaritos, - -Des billets d'amour, - -Une dague de Tolède, - -Un verre à boire du vin de Champagne, - -Une épée à coquille, - -Des priapées de Clodion, - -Une petite idole égyptienne, - -Des paquets de différents tabacs (lesdits paquets largement éventrés et -laissant voir leurs blondes entrailles), - -Un paon empaillé, - -Les _Orientales_ de Victor Hugo, - -Une résille de muletier, - -Une palette, - -Une guitare, - -Un n'importe quoi, d'une belle conservation. - -Que sais-je! un fouillis, un chaos indébrouillable, à faire tomber la -plume de lassitude au nomenclateur le plus intrépide, à Rabelais ou à -Charles Nodier. - -Les chaises et les fauteuils avaient probablement été à Marignan avec -les escabeaux de Saltabadil; les unes étaient boiteuses et les autres -manchots: pas plus de trois pieds et pas plus d'un bras. - -Il n'est pas besoin de vous faire remarquer, judicieux lecteur, que -cette description est véritablement superbe et composée d'après les -recettes les plus modernes. Elle ne le cède à aucune autre, hormis -celles de M. de Balzac, qui seul est capable d'en faire une plus longue. -J'ai attifé un peu ma phrase, jusqu'ici assez simple; j'ai cousu des -paillettes à sa robe de toile, je lui ai mis des verroteries et du -strass dans les cheveux, je lui ai passé aux doigts des bagues de -chrysocale, et la voilà qui s'en va toute pimpante, aussi fière et aussi -brave que si tous ses bijoux n'étaient pas du clinquant, et ses diamants -de petits morceaux de cristal. - -Je fais cela parce que l'on croirait, à la voir aller humble et nue -comme elle va, que je n'ai pas le moyen de la vêtir autrement. Pardieu! -je veux montrer que j'en suis aussi capable que si je n'avais pas de -talent, et je dois supposer que j'en ai beaucoup, si j'ai eu l'art de -vous amener, à travers trois cents pages, jusqu'à cette assertion -audacieuse et immodeste. En deux traits de plume, je m'en vais lui faire -une jupe d'adjectifs, un corset de périphrases et des panaches de -métaphores. - -D'alinéa en alinéa, je veux désormais tirer des feux d'artifice de -style; il y aura des pluies lumineuses en substantifs, des chandelles -romaines en adverbes, et des feux chinois en pronoms personnels. Ce sera -quelque chose de miroitant, de chatoyant, de phosphorescent, de -papillotant, à ne pouvoir être lu que les yeux fermés. - -Cette description, outre qu'elle est magnifique et digne d'être insérée -dans les cours de littérature, l'emporte sur les descriptions ordinaires -par le mérite excessivement rare qu'elle a d'être parfaitement à sa -place, et d'être d'une utilité incontestable à l'ouvrage dont elle fait -partie. - -En effet, ayant entrepris d'écrire la physiologie du bipède nommé -Jeune-France, j'ai cru qu'après avoir constaté le nombre de ses ongles -et la longueur de son poil, la couleur de son cuir, ses habitudes et ses -appétits, il ne serait pas d'un médiocre intérêt de vous faire savoir où -il vit et où il perche, et j'ai pensé que la description de cette -chambre aurait autant d'importance aux yeux des naturalistes que celle -du nid de la mésange des roseaux ou du petit perroquet vert d'Amérique. - -Les sept ou huit personnages réunis dans cette chambre singulière -n'étaient guère moins singuliers: les figures étaient en tout dignes du -fond. - -Leur costume n'était pas le costume français, et l'on eût été fort -embarrassé de désigner précisément à quelle époque et à quelle nation il -appartenait. L'un avait une barbe noire taillée à la François Ier, -l'autre une pointe et les cheveux en brosse, à la Saint-Mégrin, un -troisième une royale, comme le cardinal Richelieu; les autres, trop -jeunes pour posséder cet accessoire important, s'en dédommageaient par -la longueur de leur chevelure. L'un avait un pourpoint de velours noir -et un pantalon collant, comme un archer du moyen âge; l'autre un habit -de conventionnel, avec un feutre pointu de raffiné; celui-ci, une -redingote de dandy, d'une coupe exagérée et une fraise à la Henri IV. -Tous les autres détails de leur ajustement étaient entendus dans le même -style, et l'on eût dit qu'ils avaient pris au hasard et les yeux fermés, -dans la friperie des siècles, de quoi se composer, tant bien que mal, -une garde-robe complète. Les occupations de ces dignes individus étaient -tout à fait en rapport avec leur extérieur. - -Le François Ier chantait faux, et avec un accent normand, une romance -espagnole. - -Le Saint-Mégrin jouait au bilboquet, ou lançait des boulettes avec une -sarbacane. - -Le Richelieu fumait gravement un cigare éteint. - -Le conventionnel racontait d'une voix de Stentor une de ses bonnes -fortunes à son ami le fashionable, et il lui recommandait le secret. - -L'archer lisait le _Courrier des Théâtres_; le dandy guillotinait des -mouches avec des queues de cerises. - -Philadelphe, le maître de la maison, faisait de ses bras un Y et de sa -bouche un grand O, en bâillant de la façon la plus paternelle du monde. -Bref, toute l'assemblée avait l'air de jouir médiocrement et de se -souhaiter dans un autre endroit. Je crois, tant ils étaient désespérés -et embarrassés d'eux-mêmes, qu'ils n'eussent pas refusé des billets -d'Opéra-Comique ou de Vaudeville. - -ALBERT.--Par les cornes de mon père! on s'ennuie ici comme en pleine -Académie. - -RODOLPHE.--On se croirait au Théâtre-Français. - -THÉODORE.--Que faire pour couper le cou au temps? Si nous faisions des -armes? - -ALBERT.--Le fleuret est cassé. - -THÉODORE.--Si nous jouions aux dés? - -ALBERT.--Les dés de Philadelphe sont pipés. - -THÉODORE.--Si nous lisions un conte de M. de Bouilly, ce serait quelque -chose de colossalement bouffon. - -ALBERT.--Autant nous faire avaler de la panade sans sel. - -THÉODORE.--Si chacun racontait ses bonnes fortunes? - -TOUS.--Allons donc! poncif! pompadour! ce serait bien amusant et varié! -A bas la motion! à bas l'orateur! - -RODERICK.--Si nous faisions de la musique? - -TOUS, _avec une expression de terreur profonde_.--Non! non! non! - -PHILADELPHE.--Le piano n'est pas d'accord, et c'est d'ailleurs un -plaisir très-médiocre que de voir un pauvre diable se démener sur un -clavier, comme le lapin savant qui tambourinait en l'honneur de Charles -X. - -THÉODORE.--J'aime mieux que Roderick ait la gueule remplie avec de la -bouillie bien chaude qu'avec des _sol_ et des _ut_, d'autant que -très-souvent le _sol_ est un _ut_ et l'_ut_ un _sol_, et que la bouillie -est toujours de la bouillie, et le bâillonne hermétiquement. - -PHILADELPHE.--Cela aurait une belle tournure de chanter des romances de -société comme des tartines qui sortent de pension. - -TOUS.--Au diable la musique, et le musicien surtout! - -RODERICK.--Qu'allons-nous faire, au bout du compte? - -RODOLPHE, _du ton le plus dithyrambique du monde_.--Tête et sang! -messieurs, vous mériteriez bien d'avoir des membranes entre les doigts, -car vous n'êtes, à vrai dire, que de francs oisons. - -PHILADELPHE.--L'oie est blanche comme le cygne et le cygne est palmé -comme l'oie, et l'on court risque de s'y tromper, quand on a la vue -courte. O mon ami! l'on voit bien que tu as oublié de chausser tes -lunettes; frottes-en les verres au parement de ton habit, et regarde, tu -verras que nous sommes de hauts génies et non des imbéciles, des cygnes -et non des oies. - -ALBERT.--Oie ou cygne, n'importe; de loin l'effet est le même. J'ai, en -ce moment-ci, un avantage sur toi en particulier, et sur vous tous en -général: c'est que j'ai une idée, et que vous n'en avez évidemment pas. - -PHILADELPHE.--Est-il fat, celui-là, avec sa prétention d'avoir une idée! -Tu n'as pas plus d'idées que de femmes. - -ALBERT.--C'est en quoi tu te trompes, j'ai trois femmes et une idée; -différent en cela de toi, qui as peut-être trois idées, et qui n'as -certainement pas de femme. - -TOUS.--L'idée! l'idée! l'idée! - -ALBERT.--Messeigneurs, la voici; elle est simple et triomphante. Je -m'étonne que pas un d'entre vous ne l'ait eue avant moi. - -TOUS.--Voyons. - -ALBERT, _solennellement_.--Faisons une orgie! Une orgie est -indispensable pour nous culotter tout à fait: il ne nous manque que -cela. Nous nous compléterons, et nous passerons la soirée -très-agréablement. - -TOUS, _avec un enthousiasme frénétique_.--Bravo! bravo! - -ALBERT.--Rien n'est plus à la mode que l'orgie. Chaque roman qui paraît -a son orgie: ayons aussi la nôtre. L'orgie est aussi nécessaire à une -existence d'homme qu'à un in-octavo d'Eugène Renduel... - -En vérité, je ne sais trop pourquoi j'ai pris la forme du dialogue pour -vous narrer ce conte véridique; il est clair qu'elle s'y adapte fort -mal, et la page précédente est un chef-d'œuvre de mauvais goût. Je ne -crois pas qu'il soit possible d'écrire d'une manière plus prétentieuse -et plus fatigante: chaque interlocuteur prend le dernier mot de l'autre, -et le renvoie comme un volant avec une raquette. - -Je pense que le seul motif qui m'a poussé à cette abomination est le -désir de faire le plus de pages possible avec le moins de phrases -possible. Je souhaite de tout mon cœur que ce bienheureux conte, -intitulé _le Bol de Punch_, aille jusqu'à la page 370, qui est la -colonne d'Hercule où je dois arriver, et que je ne dois pas dépasser, -parce que, dans l'un ou l'autre de ces deux cas, mon volume serait -galette ou billot, écueil également à redouter. - -Le dialogue a cela d'agréable qu'il foisonne beaucoup: chaque demande et -chaque réponse étant séparées par le nom des personnages écrits en -lettres majuscules, l'on peut, avec un peu d'adresse, composer une page -sans y mettre plus de cinq ou six lignes, en ayant soin de hacher son -style court et menu. Il y a, dans _les Marrons du Feu_, une feuille qui -ne contient que treize syllabes; c'est le _nec plus ultra_ du genre, et -il n'est pas donné à beaucoup de s'élever à cette hauteur: - - ... Vestigia pronus adoro. - -Quoi qu'il en soit, je renonce au dialogue, temporairement du moins, et -le lecteur y gagnera une superficie de deux ou trois pouces carrés par -feuillet de pensées exclusivement admirables, ainsi que je me suis -engagé à les livrer à mon éditeur très-cher. - -Cette grandeur d'âme est d'autant plus antique et digne qu'on la loue, -qu'elle recule l'instant fortuné où je toucherai l'argent qui m'est dû -pour ce merveilleux volume, destiné à opérer une régénération sociale et -à faire progresser l'humanité dans la route de l'avenir. - -Et si vous désirez savoir, ami lecteur, pourquoi je veux avoir de -l'argent, je vous répondrai _primo_, comme Gubetta à Lucrèce Borgia, - - ... Pour en avoir, - -ce qui est très-logique; _secundo_, pour acheter des vieux pots du Japon -et des magots de la Chine; _tertio_, pour manger du flan et des pommes -de terre frites le long des quais et des boulevards, ce que personne ne -pourra trouver subversif de l'ordre de choses et provoquant au mépris de -la monarchie citoyenne. - -Maintenant, au bol de punch! - -Si vous n'avez pas de gastrite, ce que je souhaite de toute mon âme, ô -vénérable lecteur, tendez votre verre, que je vous verse de ce -délectable breuvage. Et vous, ô charmante lectrice (il n'y a aucun doute -que vous ne soyez charmante), avancez le vôtre, que je ne répande rien -sur la nappe. Vous direz probablement qu'il est d'une force horrible; -vous ferez, en disant cela, la plus jolie petite moue et la plus -adorable grimace que l'on puisse imaginer; mais vous n'en boirez pas -moins le calice jusqu'à la dernière goutte, et vous vous en trouverez on -ne peut mieux, vous et vos chastes amies. - ---Oui! oui! une orgie pyramidale, phénoménale, crièrent tous les drôles -à la fois, une orgie folle, échevelée, hurlante, comme dans _la Peau_ de -M. de Balzac, comme dans le _Barnave_ de M. Janin, comme dans _la -Salamandre_ de M. Eugène Sue, comme dans _le Divorce_ du bibliophile -Jacob. - ---Non, non, à bas celle-là! c'est empire, c'est poncif! - ---Comme dans _la Danse Macabre_, du même. - ---A la bonne heure, c'est moyen âge, au moins, cela a une tournure. - ---Qu'est-ce qui tient pour _la Peau_? - ---Moi,--moi,--moi! - ---C'est bien: passez par là, dit Philadelphe. - -Les Balzaciens se rangèrent à sa droite. - ---Qui pour _Barnave_? - ---Nous quatre. - ---A droite aussi; vous êtes les aristocrates de l'orgie, et nous vous -guillotinerons à la fin, entre la poire et le fromage. - -Les Janinphiles, les Janinlâtres ou les Janiniens, car ces trois mots -sont d'une composition également régulière, allèrent se placer à côté -des Balzaciens. - ---Où sont les flambarts? - ---Ici,--ici! - ---A gauche les flambarts. - -Et ils passèrent à gauche. - ---Où sont les truands? - ---Voilà!--voilà! - -Et plusieurs mains se levèrent. - ---A gauche, avec les flambarts; vous êtes les démocrates, c'est pourquoi -vous chiquerez du caporal, tandis que ces messieurs fumeront du -maryland; c'est pourquoi vous boirez du vin bleu, comme les filles de -Barbier, tandis que les autres boiront du vin de Champagne. Vous vous -râperez le gosier avec du rhum et du rack, avec le trois-six et le -sacré-chien dans toute sa pureté, tandis qu'ils se l'humecteront avec -les onctueuses liqueurs des îles. Ce qui vous prouve que les -aristocrates vous sont aussi supérieurs, canailles que vous êtes, que le -vin de Chypre est supérieur au vin de Brie. - -Les truands se mêlèrent aux flambarts. - ---C'est bien, maintenant, où ferons-nous la kermesse? - ---Pas ici, c'est trop petit. - ---Dans la maison de Théodore, dans la maison du faubourg, vous savez: il -y aura plus de place. Que vous en semble?--C'est convenu.--A quand -l'orgie?--Il est six heures.--A minuit; il faut bien cela pour les -préparatifs. - ---A propos, comment nous arrangerons-nous pour la décoration de la -salle? - ---Je ne sais trop comment, à moins de faire plusieurs compartiments -comme dans _le Roi s'amuse_. Il me paraît difficile de concilier la -salle à manger du millionnaire de M. de Balzac avec la cuisine de P.-L. -Jacob, la petite maison de M. Jules Janin avec l'auberge de Saint-Tropez -de M. Eugène Sue. - ---Ceci est épineux, et, d'ailleurs, le temps nous galope; admettons pour -cette fois-ci le lieu vague que propose Corneille dans les préfaces de -ses tragédies, un lieu qui n'est ni un cabinet, ni une antichambre, ni -une maison, ni une rue, mais qui est un peu tout cela. La chambre de -Théodore sera tout à la fois cuisine, salon, auberge et boudoir. Nous y -mettrons un peu de complaisance, et nous nous aiderons nous-mêmes à nous -faire illusion. On établira une table en fer à cheval: à l'une des -extrémités il y aura une belle nappe damassée, des assiettes de -porcelaine, des cristaux et de l'argenterie; à l'autre, un torchon de -toile à voile, des plats de terre, des bouteilles de grès et des -fourchettes en métal d'Alger. - ---Et des filles, il nous faut absolument des filles! - ---Des filles, je m'en charge, fit Roderick, mais pour la partie -fashionable seulement. Je connais tout ce qu'il y a de mieux de ce -genre, et je vous amènerai ce qu'on peut nommer à juste titre l'élite de -la société. Quant aux autres, les premières que vous rencontrerez, vous -les enverrez ici; plus elles seront laides et ignobles, mieux elles -vaudront! - ---Ainsi soit fait comme il est dit. Nous comptons sur toi, Roderick. - ---Soyez tranquilles. - -Après avoir échangé plusieurs poignées de mains, les dignes -Jeunes-France se séparèrent pour vaquer aux préparatifs de ces mystères -orgiaques. Théodore courut à sa maison, fit débarrasser la chambre de -tout ce qui pouvait gêner; il envoya chercher de l'eau-de-vie, du rhum -et plusieurs paniers de vin; il posa lui-même un chef et trois ou quatre -marmitons auprès des fourneaux, et casseroles, poêles, marmites d'entrer -en danse, et de siffler, et de chanter, et de faire flah-flah, et de -faire floh-floh, le plus joyeusement du monde. - -Sancho, Falstaff, Panurge, et tous les moines goinfres de Rabelais -auraient eu la joie au cœur, et se fussent léché les babines, rien que -de manger leur pain à la fumée de cette cuisine. - -Le lieu de réunion présentait l'aspect le plus étrange: d'un côté, des -siéges élégants, un service splendide, des bougies dans des flambeaux -dorés; de l'autre, des bancs de chêne, des tables sur des tréteaux, de -grosses chandelles de suif ou de poix-résine dans des chandeliers de -fer-blanc: la plus complète opposition. - -La maison, ainsi illuminée, jetait feu et flammes par toutes les -ouvertures, et inondait d'une lueur dédaigneuse les autres maisons, ses -voisines, qui s'étaient couchées à neuf heures, et avaient fermé l'œil -pour jusqu'au lendemain matin, en bonnes rentières et en bourgeoises de -la vieille roche qu'elles étaient effectivement. - -Cependant les fiacres commençaient à arriver: on criait, on jurait. -D'étranges silhouettes se découpaient entre les portes des voitures et -les portes de la maison. C'était tantôt des marquis poudrés, en habit à -la française, l'épée au côté, la poignée en bas, la pointe en l'air, -tenant par le doigt des comtesses en paniers, avec du rouge, des -mouches, des paillettes et un éventail; tantôt des marins, le chapeau -ciré sur la tête, le poing sur la hanche, la pipe à la gueule, une catin -au bras; ou bien des merveilleux haut cravatés, corsés, bridés, gantés, -menant des dames chargées de panaches, de fleurs, de rubans et de -bijoux, ou des truands et des mauvais-garçons, avec le camail et le -chaperon, la grande plume rouge, haute de trois pieds, la dague au -poing, un jurement à la bouche, tous pêle-mêle avec des bohémiennes et -des filles folles de leur corps, en jupes bigarrées et étincelantes de -clinquant. - -Au bruit que menait tout ce monde, les maisons les plus voisines -commencèrent à se réveiller un peu, à se frotter les yeux, à mettre -leurs lunettes sur le nez, et le nez à la fenêtre, toutes surprises -qu'elles étaient d'un pareil tapage à une heure aussi indue. - -On entrevoyait, sous les jalousies, de vénérables bonnets de coton avec -leur mèche patriarcale, de mystérieuses cornettes et de chastes -fontanges. Plus d'un épicier retiré gagna cette nuit-là un rhume de -cerveau, plus d'une grisette oublia de faire une corne à la page du -roman commencé, plus d'un chat amoureux, ébloui de ces clartés et de ces -rumeurs insolites, se laissa tomber du haut d'un toit dans la rue. - -A chaque entrée, c'était un hurrah frénétique; tous les carreaux -dansaient dans les châssis, les assiettes remuaient dans les buffets, -comme par un tremblement de terre. - -Les honnêtes bourgeois du quartier, ne sachant à quoi attribuer ce -tintamarre, s'imaginaient qu'on allait donner une seconde représentation -des Immortelles au profit de la république. Les bonnes vieilles édentées -descendaient à la cave, persuadées que c'était la fin du monde et que le -bon Dieu nous punissait d'avoir renvoyé Charles X. - -Un abonné du _Constitutionnel_, le même qui fait des remarques si -ingénieuses au quatrième acte d'_Antony_, prétendit que c'était un -conciliabule de jésuites, attendu que plusieurs de ces messieurs avaient -des cheveux longs, ce qui est éminemment jésuitique. - -Un abonné de la _Gazette_ jura ses grands dieux que c'était le comité -directeur qui s'assemblait secrètement pour se guillotiner lui-même et -manger des petits enfants, ainsi qu'il en a contracté la vicieuse -habitude. - -Un lecteur de M. Jay, oui, un lecteur de M. Jay, quoiqu'au premier coup -d'œil il puisse paraître fabuleux que M. Jay ait eu un lecteur, affirma -que c'étaient des romantiques qui se réunissaient pour insulter aux -bustes et brûler les œuvres de ces morts immortels que la pudeur -m'empêche de nommer. - -Chacun prit place: les balzaciens et les janinlâtres au bout -aristocrate, les autres plus bas; mais ce qu'il y avait de plaisant, -c'est qu'à côté de chaque assiette était posé un volume, soit de -_Barnave_, soit de _la Peau_, soit de _la Salamandre_, ou de _la Danse -Macabre_, ouvert précisément à l'endroit de l'orgie, afin que chacun pût -suivre ponctuellement le livre et en garder consciencieusement la -tournure. - -Les premiers plats se désemplirent, les premières bouteilles se -vidèrent, sans qu'il se passât rien de remarquable, sans qu'il se dît -rien de très-superlatif. Un cliquetis de verres et de fourchettes, un -bruit de déglutition et de mastication, coupé çà et là de quelques rires -stridents, était à peu près tout ce qu'on entendait. - -De temps en temps une feuille du livre retombait sur une autre feuille -avec un frissonnement satiné. - ---Diable! je ne suis encore qu'à la description du premier service, dit -un balzacien. Ce gredin de Balzac n'en finit pas; ses descriptions ont -cela de commun avec les sermons de mon père. - ---J'ai encore au moins dix pages pour arriver au bon endroit, cria un -flambart, de l'autre côté de la salle; j'ai déjà bu deux ou trois -bouteilles de vin, Frédéric en a bu autant, et aucun des effets décrits -dans _la Salamandre_ n'a daigné se produire. Le nez de Rodolphe est -toujours de la même couleur, il n'est que rouge, quoique M. Eugène Sue -ait dit formellement que, dans une orgie caractéristique, le rouge -devenait pourpre et le pourpre violet. - ---Bah! bah! c'est que nous ne sommes pas encore assez gris; buvons! - ---Buvons! reprit toute la troupe en chœur. Et ces messieurs, quoique -déjà passablement ivres, s'entonnèrent rasades sur rasades. - -C'est une chose à remarquer, les descripteurs orgiaques et les faiseurs -de livres obscènes outrepassent les proportions humaines de la manière -la plus invraisemblable; les uns font tenir dans le corps d'un misérable -petit héros, qui a six pieds tout au plus, dix fois plus de punch et de -vin qu'il n'en tiendrait dans la tonne d'Heidelberg; les autres font -accomplir à de minces freluquets de vingt ans des travaux amoureux qui -énerveraient plusieurs douzaines d'hercules. Je voudrais bien savoir -quel but ont ces exagérations. Peut-être est-ce une flatterie indirecte -adressée au lecteur, je penche à le croire. En tout cas, de pareils -livres sont très-pernicieux; ils nous font mépriser des marchands de vin -et des petites filles, qui, en nous comparant à ces types grandioses, -doivent nous trouver de tristes buveurs et de plus tristes amants. - -Comme j'ai le malheur d'avoir petite poitrine et assez mauvais estomac, -et que, par conséquent, je ne puis guère boire que de l'eau coupée de -lait, je laisse mon verre plein à côté de moi, pendant que mes dignes -camarades ne font que vider le leur, et semblent, en vérité, plutôt des -pompes ou des éponges que des hommes ayant reçu le sacrement du baptême. - -En attendant qu'ils soient tout à fait ivres-morts, je vais, pour passer -le temps, vous faire, ami lecteur, une toute petite description qui, -Dieu et les épithètes aidant, n'aura guère que cinq ou six pages. Je ne -sais pas si vous vous en souvenez (pourquoi vous en souviendriez-vous? -on oublie bien son chien et sa maîtresse); mais j'ai promis, quelques -lignes plus haut, de vous régaler du beau style et des belles manières -de dire en usage aujourd'hui. - -Vous devez être las de m'entendre jargonner, dans mon grossier patois, -comme un vrai paysan du Danube que je suis, et que je serai probablement -jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de me retirer de ce monde. - -Cette description sera aussi belle que celle par où commence ce conte -panthéistique et palingénésique. Si toutefois (ce dont je doute) elle ne -vous satisfait pas complétement, j'espère, mesdames, que vous daignerez -m'excuser, vu le peu d'habitude que j'ai de ces sortes de choses. - -Certes, c'était un spectacle étrange à voir que tous ces jeunes hommes -réunis autour de cette table; on eût dit un sabbat de sorciers et de -démons... - -Pouah! pouah! voilà un commencement fétide, c'est le poncif de 1829. -Cela est aussi bête qu'un journal d'hier, aussi vieux qu'une nouvelle de -ce matin. Si vous n'êtes pas difficile, lecteur, moi je le suis, et, -comme Cathos ou Madelon des _Précieuses ridicules_, il n'y a pas jusqu'à -mes chaussettes qui ne soient de la bonne faiseuse, il n'y a pas jusqu'à -mes descriptions qui ne soient dans la dernière mode: donc je -recommence. - -Oh! l'orgie laissant aller au vent sa gorge folle, toute rose de -baisers; l'orgie, secouant sa chevelure parfumée sur ses épaules nues, -dansant, chantant, criant, tendant la main à celui-ci et le verre à -celui-là; l'orgie, chaude courtisane, qui fait la bonne à toutes les -fantaisies, qui boit du punch et qui rit, qui tache la nappe et sa robe, -qui trempe sa couronne de fleurs dans un bain de malvoisie; l'orgie -débraillée, montrant son pied et sa jambe, penchant sa tête alourdie à -droite et à gauche; l'orgie querelleuse et blasphématrice, prompte à -chercher son stylet à sa jarretière; l'orgie frémissante, qui n'a qu'à -étendre sa baguette pour faire un poëte d'un idiot, et un idiot d'un -poëte; l'orgie qui double notre être, qui fait couler de la flamme dans -nos veines, qui met des diamants dans nos yeux, et des rubis à nos -lèvres; l'orgie, la seule poésie possible en ces temps de prosaïsme; -l'orgie... - -Ouf! voilà une phrase terriblement longue, plus longue que l'amour de ma -dernière maîtresse, je vous jure. Ravalons notre salive et reprenons -notre haleine. La rosse qui me sert de Pégase est tout essoufflée et -renâcle comme un âne poussif. - -J'aurais pu la bâtir autrement, comme ceci, par exemple: l'orgie, avec -ses rires, avec ses cris, avec, etc., etc., pendant autant de pages que -j'aurais voulu; mais cette forme de phrase, qui florissait la semaine -passée, n'est plus déjà de mise celle-ci, et d'ailleurs l'autre est plus -échevelée et plus dithyrambique. - -Je crois, lecteur, que la partie lyrique de ma description est -suffisamment développée. Je vais, avec votre permission, passer à la -partie technique. - -Je ne dirai pas que la nappe avait l'air d'une couche de neige -fraîchement tombée, attendu que je ne suis pas assez poëte pour cela, -surtout en prose, mais je prendrai sur moi d'affirmer qu'elle était d'un -assez beau blanc, et qu'elle avait été probablement à la lessive. - -Quant aux verres, ils avaient été sérieusement rincés, et les carafes -mêmement. Chaque convive avait une assiette devant lui, et une serviette -pour lui tout seul; il avait aussi la jouissance d'un couteau, d'une -cuiller et d'une fourchette. Je ne sais si tous ces détails sont -très-utiles, mais je me ferais un scrupule d'en priver les lecteurs de -cette glorieuse histoire: dans un si grand sujet il n'y a pas de petite -chose. - -Je voudrais bien vous raconter ici de quoi se composait le fantastique -souper, mais je vous avoue, en toute humilité, que je suis d'une -ignorance profonde en fait de cuisine. Je suis indigne de manger, car je -n'ai jamais su distinguer l'aile gauche d'une perdrix de son aile -droite, et, pourvu que du vin soit rouge et me grise, je l'avale -pieusement, et je dis que c'est de bon vin. Pourtant il faut que vous -sachiez, plat par plat, bouteille par bouteille, bouchée par bouchée, ce -qu'ont mangé et bu les héros de cette mémorable soirée. - -Je n'ai jamais de ma vie assisté à un grand dîner; ma pitance habituelle -se compose de mets très-humbles et très-bourgeois, et vous ne vous -figurez pas l'embarras où je suis pour trouver les noms d'une vingtaine -de plats assez drôlatiques pour composer la carte de ce merveilleux -festin. - -Quelle soupe leur ferai-je manger? du riz au gras ou de la julienne? Fi -donc! c'est un potage de rentier, de marchand de bonnets de coton -retiré. Il me faut un potage fashionable, un potage transcendant. Bon, -j'y suis: de la soupe à la tortue. Avez-vous mangé de la soupe à la -tortue, vous? Je veux que le diable m'emporte si j'en ai mangé, moi; je -n'en ai même jamais vu, ni flairé, mais ce n'en doit pas moins être une -merveilleuse soupe. - ---Après? - ---La tortue, avec sa carapace et du persil dessous, en guise de bouilli. - ---Après? - ---Après, après, vous croyez, vous autres, qu'un dîner se compose aussi -facilement qu'un poëme. Un cuisinier ferait plutôt une bonne tragédie -qu'un auteur tragique ne ferait un bon dîner. - -Mais je vois que, si je continue ainsi, je cours grand risque de faire -avaler à mes héros des côtelettes de tigre, des beefsteaks de chameau et -des filets de crocodile, au lieu de les régaler de mets congrus et -approuvés par Carême. Que faire? Je ne sais qu'un expédient pour me -tirer de ce mauvais pas. - ---Mariette! Mariette! - ---Plaît-il, monsieur? - ---Apportez-moi votre livre de cuisine. - ---Voilà, monsieur. - ---Je m'en vais tout bonnement transcrire un menu de dîner de -vingt-quatre couverts; au moins nous serons sûrs de ce qu'ils mangeront. - ---Diable! ce n'est que _la Cuisinière bourgeoise_; je croyais que -c'était _le Cuisinier royal_. Il n'y a pas de dîner de vingt-quatre -couverts, et ces mets-là ne m'ont pas l'air anacréontiques. Ma foi, tant -pis, vous vous en accommoderez pour cette fois-ci. - -Je transcris littéralement: - - -TABLE DE QUATORZE COUVERTS, ET QUI PEUT SERVIR POUR VINGT A DINER. - -_Premier service._ - -Pour le milieu, un surtout qui reste pour tout le service. - -(Très-bien.) - -Aux deux bouts, deux potages: - - Un potage aux choux. - - Un potage aux concombres. - -Quatre entrées pour les quatre coins du surtout: - - Une tourte de pigeons. - - Une de deux poulets à la reine et sauce appétissante. - - Une d'une poitrine de veau en fricassée de poulets. - -(Ceci est peut-être fort simple, et me paraît néanmoins assez bouffon; -je ne comprends guère comment une poitrine de veau est une fricassée de -poulets. N'importe, le livre le dit, αὐτὸς ἔφη, et il n'y a que la foi -qui sauve.) - - Une queue de bœuf en hoche-pot. - -(Est-ce que vous mangeriez de la queue de bœuf? Il me semble qu'il faut -être anthropophage pour cela.) - -Six hors-d'œuvre pour les deux flancs et les quatre coins de la table: - - Un de côtelettes de mouton sur le gril. - -(Je comprends ceci parfaitement. Ce morceau est très-agréablement écrit, -et pensé avec beaucoup de profondeur.) - - Un palais de bœuf en menus droits. - -(Du palais de bœuf! allons donc, autant vaudrait une empeigne de botte. -Au reste, il paraît que les cuisiniers font tout servir. Le cuisinier de -Sully, lui voyant jeter une vieille culotte de peau, lui dit: «Pourquoi -donc jetez-vous cette culotte? Donnez-la-moi, je la ferai manger à un -ambassadeur.» _En menus droits_, comprenez-vous ce que cela veut dire? -c'est du haut allemand pour moi; je trouve Hegel et Kant plus clairs.) - - Un de boudin de lapin. - -(Par exemple, voilà un cuisinier qui est bien jovial avec son boudin de -lapin; je trouve le boudin de lapin très-drôle, et je ne doute pas qu'il -n'ait un très-grand succès.) - - Un de choux-fleurs en pain. - -(Le chou-fleur est un estimable légume, que je connais particulièrement, -et que j'apprécie comme il le mérite; habituellement je le mange à -l'huile, parce que je ne peux pas souffrir la sauce blanche. Je ne -relèverai pas l'expression _en pain_; ce n'est pas que je la comprenne, -au contraire, mais j'ai vraiment honte d'ignorer des choses si simples, -et j'espérais, en n'en parlant pas, vous faire croire que je savais -parfaitement ce que c'était.) - - Deux hors-d'œuvre de petits pâtés friands pour les deux flancs. - -(Les petits pâtés sont bien trouvés, et l'épithète _friands_ est du plus -beau choix.) - - -_Second service._ - -Deux relevés pour les potages: - - Un de la pièce de bœuf, - - Un d'une longe de veau à la broche. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Au diable! je n'aurais jamais fini si je voulais dire tout. Figurez-vous -qu'il y a encore toute une grande page écrite d'un style aussi soutenu -que celui de la page précédente; il est impossible de voir une -phraséologie plus substantielle, chaque mot est représentatif d'une -indigestion. Et tout cet immense entassement de gibier et de viandes -pour quatorze personnes! il y aurait de quoi nourrir, pendant quatorze -jours, quatorze Gargantuas, toute une armée de dîneurs pantagruélistes! - -Mais ceci n'est que la partie technique. Je ne vois pas en quoi vous -avez mérité que je vous fasse grâce de la partie pittoresque; cependant -ces messieurs continuent à boire et cherchent le caractère. - -... Des bougies blanches et transparentes comme des stalactites brûlent, -en répandant une odeur parfumée, sur de grands flambeaux précieusement -ciselés. Leur lumière rose et bleue danse autour de la mèche, tantôt -calme, tantôt échevelée; selon les mouvements des convives et des -courants d'air qui traversent la salle, elle monte droite comme un -poignard, ou s'éparpille comme une crinière. Les cristaux la répercutent -dans leurs mille facettes, et la renvoient à toutes les saillies de -l'argenterie et de la porcelaine. Chaque ustensile a son reflet et sa -paillette étincelante; tout reluit, tout miroite: le satin des chairs, -le satin des robes, les diamants des colliers, les diamants des yeux, -les perles des bouches et celles des boucles d'oreilles; les rayons se -croisent, se confondent et se brisent; des iris prismatiques se jouent -sous toutes les paupières, un brouillard chatoyant, une espèce de -poussière lumineuse enveloppe les convives: c'est le beau moment. Les -langues se délient, les mains se cherchent, les confidences et les -propos d'amour vont leur train; on mange, on rit, on chante, les verres -circulent et se choquent, les bouteilles se brisent, les bouchons du -champagne vont frapper le plafond, on pille les assiettes, on se trompe -de genoux; c'est un désordre ravissant, un tapage à rendre l'ouïe à un -sourd. - -Je crois qu'en voilà assez pour montrer qu'au besoin je pourrais faire -une description; remerciez-moi de ne mettre que cela, car je pourrais -continuer sur ce ton pendant huit jours de suite--les heures de repas -exceptées--sans que cela m'incommodât aucunement et m'empêchât de -recevoir mes visites, de fumer mon cigare et de causer avec mes amis. - -D'ailleurs, je crois que nos drôles sont à point, et que leur -conversation doit commencer à être intéressante. Je reprends le -dialogue. - -THÉODORE.--C'est ici que je dois verser du vin dans mon gilet, et donner -à boire à ma chemise. La chose est dite expressément page 171 de _la -Peau de chagrin_. Voici l'endroit. Diable! c'est précisément mon plus -beau gilet, un gilet de velours, avec des boutons d'or guillochés. -N'importe, il faut que le caractère soit conservé; le gilet sera perdu. -Bah! j'en aurai un autre. (_Il se verse un grand verre de vin dans -l'estomac._) Ouf! c'est froid comme le diable; j'aurais dû avoir la -précaution de le faire tiédir. Je serai bien heureux si je n'attrape pas -une pleurésie. C'est joliment commode d'avoir la poitrine toute mouillée -comme je l'ai! - -RODERICK, _à l'autre bout de la table_.--Allons, voyons, ne fais pas la -bête, mets-y un peu de bonne volonté. Tu vois bien, puisque c'est toi -qui fais Bénard, qu'il faut que je te fourre une serviette dans la -bouche; il n'y a pas à alléguer que tu n'en manges pas et que c'est une -viande trop filandreuse pour ton estomac. Je ne puis pas entrer dans -tous ces détails: le texte est formel, voilà ton affaire, page 152. -Allons, flambart, ouvre le bec et avale; tu ne voudrais pas faire -manquer la scène pour si peu, et chagriner le plus tendre de tes amis. -Après tout, ce n'est pas si mauvais une serviette; quand une fois tu t'y -seras mis, tu en redemanderas toi-même, et tu ne voudras plus manger -autre chose. - -(_Voyant qu'il sème en vain les fleurs de sa rhétorique_, _il passe de -la parole à l'action. Rodolphe crie et se débat._) - -RODOLPHE.--Que quatre-vingts diables te sautent au corps! mille -tonnerres! sacré nom de Dieu! (_Ici Roderick, profitant de l'hiatus -occasionné par l'émission de cet horrible jurement, lui fourre -subtilement une demie-aune de serviette dans le gosier._) - -L'UN.--Il étouffe; laisse-le tranquille. - -L'AUTRE.--Qu'il tienne seulement le bout de la serviette dans sa bouche, -cela suffira pour conserver le caractère. - -PHILADELPHE.--Il a manqué d'avaler sa langue avec la serviette; il n'y -aurait pas eu grand mal. - -THÉODORE.--Pardieu! c'est ici et non autre part que je dois jeter en -l'air une pièce de cent sous, pour savoir s'il y a un Dieu. (_Il fouille -dans sa poche._) Je ne trouverai pas une scélérate de pièce. Je m'en -vais rater ma scène. O mon Dieu! (_Il fouille dans son gilet._) Rien, je -n'ai pas seulement sur moi un gredin de sou marqué pour empêcher que le -Diable m'emporte. - -ALBERT.--Qu'est-ce que tu cherches donc comme cela? et pourquoi -retournes-tu toutes tes poches comme un avare qui veut trouver ses -pièces fausses pour faire l'aumône avec? - -THÉODORE.--Mon ami, si tu pouvais me prêter cinq francs, je t'en serais -reconnaissant jusqu'à la mort, et même après. - -ALBERT.--Les voilà, tâche de me les rendre, et je te tiens quitte de la -reconnaissance. - -THÉODORE.--Pile ou face. - -ALBERT.--Face pour Dieu. - -THÉODORE, _jetant la pièce, qui casse un verre en retombant_.--C'est -face. - -ALBERT.--Diable! voilà une pièce de cent sous qui est plus catholique -que nous; elle ira en paradis après sa mort: avantage que j'espère ne -pas avoir. Pièce de cent sous, mon amie, tu n'es qu'une menteuse: il n'y -a pas de Dieu; s'il y avait un Dieu, comme tu le dis, il ne laisserait -pas vivre M. Delrieu, qui a fait _Artaxerce_. - -ROSETTE.--Non, non, je ne le veux pas, c'est une horreur! Monsieur, -messieurs, finissez; a-t-on jamais vu pareille chose! Allez donc, vous -êtes ivres comme la soupe. - -PHILADELPHE.--Voyons, Rosette, soyons raisonnable. - -ROSETTE.--Je le suis; c'est vous qui ne l'êtes pas. - -PHILADELPHE.--Au contraire. - -PLUSIEURS VOIX.--Qu'est-ce? qu'est-ce? Rosette qui fait la bégueule pour -la première fois de sa vie. C'est scandaleux! - -ROSETTE.--Embrassez-moi et caressez-moi tant que vous voudrez, cela -m'est égal; je suis ici pour cela; mais, pour ce que vous dites, je n'y -consentirai pas. - -PHILADELPHE, _se dressant tant mal que bien sur ses pieds de -derrière_.--Messieurs, ne croyez pas que j'exige de cette auguste -princesse quelque chose de monstrueux; ne prenez pas, je vous en prie, -une si mauvaise idée de mes mœurs. Je lui demande une petite faveur -toute pastorale, et qui ne tire nullement à conséquence. Rien, moins que -rien; il ne s'agit que d'une bagatelle, c'est de me laisser mettre mes -bottes sur sa gorge; j'ai une autorité pour cela, et je suis dans mon -droit: c'est moi qui fais Raphaël, et Rosette, Aquilina. Voici le -passage dont je m'appuie; vous jugerez vous-mêmes si j'ai tort:--_Si tu -n'avais pas les deux pieds sur cette ravissante Aquilina_... C'est Émile -qui parle à Raphaël; il n'y a pas à sourciller, c'est on ne peut plus -formel. - -DIFFÉRENTES VOIX.--Il a raison, il a raison. Allons, Rosette, -exécute-toi de bonne grâce. - -ROSETTE.--Me faire meurtrir la gorge et tacher ma robe pour satisfaire -un pareil caprice, jamais! - -UN OFFICIEUX.--Il ôtera ses bottes. - -(_Philadelphe ôte ses bottes: deux ou trois de ses camarades prennent -Rosette et la couchent par terre. Philadelphe pose légèrement son pied -dessus. Rosette crie, se débat, et finit par rire: c'est par où elle -aurait dû commencer._) - -VOIX DE FEMMES, _à l'autre bout de la table_.--Au secours! au secours! - -UN FLAMBART.--Eh bien! quoi? qu'avez-vous à crier? On veut vous jeter -par les fenêtres, c'est bachique, c'est échevelé, et cela a une belle -tournure; rien au monde n'est moins bourgeois. - -LAURE.--Mais c'est un vrai coupe-gorge ici. - -CELUI-CI.--On sait vivre, on a des égards pour les dames, on les ouvrira -auparavant, non pas les dames, mais les fenêtres; il faut éviter -l'amphibologie. Le Français est essentiellement troubadour. - -CELUI-LA, _qui est un peu moins ivre que celui-ci_.--N'ayez pas peur, -mes mignonnes, nous sommes au rez-de-chaussée, et l'on a eu soin, -crainte d'accident, de mettre des matelas au dehors. - -VOIX DE FEMMES ET AUTRES.--Aie! aie! morbleu! oh! ah! mille sabords! -etc. - -(_Ici l'on jette les femmes par les fenêtres. L'économie de quelques -jupons est un peu dérangée, et si les assistants avaient été en état de -voir, ils auraient vu plusieurs choses et beaucoup d'autres._) - -THÉODORE.--Heuh! heuh! - -UNE AME CHARITABLE.--Tenez-lui la tête. - -THÉODORE.--Ouf! - -SECONDE AME CHARITABLE.--Rangez-le dans un coin, qu'on ne lui marche pas -dessus. - -UN FARCEUR.--Portons-le au tas avec les autres. Quand il y en aura -assez, nous les fumerons pour les conserver à leurs respectables -parents, selon la recette de _la Salamandre_. - -ALBERT.--Combien suis-je? Il me semble que je suis plusieurs, et que je -pourrais faire un régiment à moi tout seul. - -RODERICK.--Tu n'es pas même un: la partie la plus noble de toi n'existe -plus; elle s'est noyée dans la mer de vin dont tu t'es rempli l'estomac. -Ainsi, l'on peut parler de toi au prétérit défini: Albert fut. - -ALBERT.--Mon verre doit être à gauche ou à droite, à moins qu'il ne soit -dans le milieu, et cependant je ne le vois nulle part. Qu'est-ce qui a -mangé mon verre?... Ah çà! il y a donc des filous ici? Fermez les portes -et fouillez tout le monde, on le retrouvera. Un honnête homme ne peut -pourtant pas se laisser périr faute de boire quand il a soif. Voilà un -saladier qui remplacera merveilleusement le verre. (_Il verse une -bouteille tout entière et l'avale d'un seul trait._) Certainement, Dieu -est un très-bon enfant d'avoir donné le vin à l'homme. Si j'avais été -Dieu, j'en aurais gardé la recette pour moi seul. O divine bouteille! -Quant à moi, j'ai toujours regretté de ne pas être entonnoir au lieu -d'être homme. - -RODERICK.--En vérité, je crois que tu es plus près de l'un que de -l'autre. - -ALBERT.-- - - Entonnoir! entonnoir! être entonnoir!... O rage! - Ne pas l'être! - -GUILLEMETTE.--Malaquet, mon doux ami, mon gentil ladre, tu n'es mie dans -l'esprit de ton rôle: tu as omis un très-beau et très-mirifique passage: -«Ils léchaient le plancher couvert d'un enduit gastronomique.» - -MALAQUET.--Cuides-tu, ribaude, que j'aie envie de faire un balai de ma -langue? - -HOURRA GÉNÉRAL.--Le bol de punch! le bol de punch! - -Un bol de punch, grand comme le cratère du Vésuve, fut déposé sur la -table par deux des moins avinés de la troupe. - -Sa flamme montait au moins à trois ou quatre pieds de haut, bleue, -rouge, orangée, violette, verte, blanche, éblouissante à voir. Un -courant d'air, venant d'une fenêtre ouverte, la faisait vaciller et -trembler; on eût dit une chevelure de salamandre ou une queue de comète. - ---Éteignons les lumières! cria la bande. - -Les lumières, furent éteintes; on n'y voyait pas moins clair. - -La lueur du bol se répandait dans toute la chambre, et pénétrait jusque -dans les moindres recoins. L'on se serait cru au cinquième acte d'un -drame moderne, quand le héros monte au ciel, ou à la potence au milieu -des feux de Bengale. - -Des reflets verdâtres et faux couraient sur ces figures déjà pâlies, -hébétées par l'ivresse, et leur donnaient un air morbide et cadavéreux. -Vous les eussiez pris pour des noyés à la Morgue, en partie de plaisir. - -Ce fut l'instant le plus triomphal de la soirée. - -Le punch fut versé tout brûlant dans les verres, qui se fendaient et -claquaient avec un ton sec. En moins d'un quart d'heure il n'en restait -pas une goutte, et l'obscurité la plus complète régna dans la salle. - -Au reste, le tapage continuait de plus belle; c'était un bruit unique -composé de cent bruits, et dont on ne rendrait compte que -très-imparfaitement, même avec le secours des onomatopées. Des -jurements, des soupirs, des cris, des grognements, des bruits de robes -froissées, d'assiettes cassées, et mille autres. - - Pan, pan! Frou, frou. - Glin, glin! Clac! - Brr... Aie, aie! - Hamph! Ah! - Fi! Oh! - Euh, heu... Paf! - Pouah! Ouf! - -Tous ces bruits finirent par s'absorber et se confondre dans un seul, un -ronflement magistral qui aurait couvert les pédales d'un orgue. - -Phœbus, ayant fait sa nuit, ôta son bonnet de coton à rosette jonquille, -donna un coup de peigne à sa perruque blonde, monta dans un fiacre, et -vint éclairer l'univers. La première chose qu'il vit, ce fut nos drôles -dormant comme des morts. Tout indigné, il leur décoche un magnifique -rayon très-bien doré, afin de les réveiller et de leur faire honte de -leur paresse; il y perdit son latin. - -Il fit ainsi le tour du quartier; il trouva tout le monde dormant. Il -eut beau tirer l'oreille à celui-là, donner une chiquenaude à celui-ci, -personne ne se leva que lorsqu'il s'en fut coucher. - -Le train de l'orgie avait tenu tous les bourgeois d'alentour éveillés -jusqu'au matin. Les maris s'en plaignirent plus que les femmes, et -quelque neuf mois après la population de l'arrondissement fut augmentée -de plusieurs petits épiciers futurs extrêmement intéressants. - -Pour nos drôles, ils furent bien surpris de se trouver la figure bleue -ou verte; ils eurent beau se laver, ils ne purent se débarrasser de -cette étrange teinte. Le reflet du punch s'était collé à leur peau, et -en était devenu inséparable; ils étaient comme _l'Homme-Vert_ de la -Porte-Saint-Martin. Dieu avait permis cela pour les punir d'avoir voulu -se rendre autrement qu'il ne les avait faits. - -Cela démontre aux jeunes hommes le danger qu'il y a de mettre en action -les romans modernes. - -J'oubliais de dire que l'estimable société, au sortir de la salle du -banquet, fut interceptée par les sergents de ville, et conduite en -prison comme prévenue de tapage nocturne. - -Bénissons les décrets de la Providence! - - -FIN DES JEUNES-FRANCE. - - - - -CONTES HUMORISTIQUES - - - - -LA CAFETIÈRE - -CONTE FANTASTIQUE - - J'ai vu sous de sombres voiles - Onze étoiles, - La lune, aussi le soleil, - Me faisant la révérence, - En silence, - Tout le long de mon sommeil. - - _La Vision de Joseph._ - - -I - -L'année dernière, je fus invité, ainsi que deux de mes camarades -d'atelier, Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli, à passer quelques jours -dans une terre au fond de la Normandie. - -Le temps, qui, à notre départ, promettait d'être superbe, s'avisa de -changer tout à coup, et il tomba tant de pluie, que les chemins creux où -nous marchions étaient comme le lit d'un torrent. - -Nous enfoncions dans la bourbe jusqu'aux genoux, une couche épaisse de -terre grasse s'était attachée aux semelles de nos bottes, et par sa -pesanteur ralentissait tellement nos pas, que nous n'arrivâmes au lieu -de notre destination qu'une heure après le coucher du soleil. - -Nous étions harassés; aussi, notre hôte, voyant les efforts que nous -faisions pour comprimer nos bâillements et tenir les yeux ouverts, -aussitôt que nous eûmes soupé, nous fit conduire chacun dans notre -chambre. - -La mienne était vaste; je sentis, en y entrant, comme un frisson de -fièvre, car il me sembla que j'entrais dans un monde nouveau. - -En effet, l'on aurait pu se croire au temps de la Régence, à voir les -dessus de porte de Boucher représentant les quatre Saisons, les meubles -surchargés d'ornements de rocaille du plus mauvais goût, et les trumeaux -des glaces sculptés lourdement. - -Rien n'était dérangé. La toilette couverte de boîtes à peignes, de -houppes à poudrer, paraissait avoir servi la veille. Deux ou trois robes -de couleurs changeantes, un éventail semé de paillettes d'argent, -jonchaient le parquet bien ciré, et, à mon grand étonnement, une -tabatière d'écaille ouverte sur la cheminée était pleine de tabac encore -frais. - -Je ne remarquai ces choses qu'après que le domestique, déposant son -bougeoir sur la table de nuit, m'eut souhaité un bon somme, et, je -l'avoue, je commençai à trembler comme la feuille. Je me déshabillai -promptement, je me couchai, et, pour en finir avec ces sottes frayeurs, -je fermai bientôt les yeux en me tournant du côté de la muraille. - -Mais il me fut impossible de rester dans cette position: le lit -s'agitait sous moi comme une vague, mes paupières se retiraient -violemment en arrière. Force me fut de me retourner et de voir. - -Le feu qui flambait jetait des reflets rougeâtres dans l'appartement, de -sorte qu'on pouvait sans peine distinguer les personnages de la -tapisserie et les figures des portraits enfumés pendus à la muraille. - -C'étaient les aïeux de notre hôte, des chevaliers bardés de fer, des -conseillers en perruque, et de belles dames au visage fardé et aux -cheveux poudrés à blanc, tenant une rose à la main. - -Tout à coup le feu prit un étrange degré d'activité; une lueur blafarde -illumina la chambre, et je vis clairement que ce que j'avais pris pour -de vaines peintures était la réalité; car les prunelles de ces êtres -encadrés remuaient, scintillaient d'une façon singulière; leurs lèvres -s'ouvraient et se fermaient comme des lèvres de gens qui parlent, mais -je n'entendais rien que le tic-tac de la pendule et le sifflement de la -bise d'automne. - -Une terreur insurmontable s'empara de moi, mes cheveux se hérissèrent -sur mon front, mes dents s'entre-choquèrent à se briser, une sueur -froide inonda tout mon corps. - -La pendule sonna onze heures. Le vibrement du dernier coup retentit -longtemps, et, lorsqu'il fut éteint tout à fait... - -Oh! non, je n'ose pas dire ce qui arriva, personne ne me croirait, et -l'on me prendrait pour un fou. - -Les bougies s'allumèrent toutes seules; le soufflet, sans qu'aucun être -visible lui imprimât le mouvement, se prit à souffler le feu, en râlant -comme un vieillard asthmatique, pendant que les pincettes fourgonnaient -dans les tisons et que la pelle relevait les cendres. - -Ensuite une cafetière se jeta en bas d'une table où elle était posée, et -se dirigea, clopin-clopant, vers le foyer, où elle se plaça entre les -tisons. - -Quelques instants après, les fauteuils commencèrent à s'ébranler, et, -agitant leurs pieds tortillés d'une manière surprenante, vinrent se -ranger autour de la cheminée. - - -II - -Je ne savais que penser de ce que je voyais; mais ce qui me restait à -voir était encore bien plus extraordinaire. - -Un des portraits, le plus ancien de tous, celui d'un gros joufflu à -barbe grise, ressemblant, à s'y méprendre, à l'idée que je me suis faite -du vieux sir John Falstaff, sortit, en grimaçant, la tête de son cadre, -et, après de grands efforts, ayant fait passer ses épaules et son ventre -rebondi entre les ais étroits de la bordure, sauta lourdement par terre. - -Il n'eut pas plutôt pris haleine, qu'il tira de la poche de son -pourpoint une clef d'une petitesse remarquable; il souffla dedans pour -s'assurer si la forure était bien nette, et il l'appliqua à tous les -cadres les uns après les autres. - -Et tous les cadres s'élargirent de façon à laisser passer aisément les -figures qu'ils renfermaient. - -Petits abbés poupins, douairières sèches et jaunes, magistrats à l'air -grave ensevelis dans de grandes robes noires, petits-maîtres en bas de -soie, en culotte de prunelle, la pointe de l'épée en haut, tous ces -personnages présentaient un spectacle si bizarre, que, malgré ma -frayeur, je ne pus m'empêcher de rire. - -Ces dignes personnages s'assirent; la cafetière sauta légèrement sur la -table. Ils prirent le café dans des tasses du Japon blanches et bleues, -qui accoururent spontanément de dessus un secrétaire, chacune d'elles -munie d'un morceau de sucre et d'une petite cuiller d'argent. - -Quand le café fut pris, tasses, cafetière et cuillers disparurent à la -fois, et la conversation commença, certes la plus curieuse que j'aie -jamais ouïe, car aucun de ces étranges causeurs ne regardait l'autre en -parlant: ils avaient tous les yeux fixés sur la pendule. - -Je ne pouvais moi-même en détourner mes regards et m'empêcher de suivre -l'aiguille, qui marchait vers minuit à pas imperceptibles. - -Enfin, minuit sonna; une voix, dont le timbre était exactement celui de -la pendule, se fit entendre et dit: - ---Voici l'heure, il faut danser. - -Toute l'assemblée se leva. Les fauteuils se reculèrent de leur propre -mouvement; alors, chaque cavalier prit la main d'une dame, et la même -voix dit: - ---Allons, messieurs de l'orchestre, commencez! - -J'ai oublié de dire que le sujet de la tapisserie était un concerto -italien d'un côté, et de l'autre une chasse au cerf où plusieurs valets -donnaient du cor. Les piqueurs et les musiciens, qui, jusque-là, -n'avaient fait aucun geste, inclinèrent la tête en signe d'adhésion. - -Le maestro leva sa baguette, et une harmonie vive et dansante s'élança -des deux bouts de la salle. On dansa d'abord le menuet. - -Mais les notes rapides de la partition exécutée par les musiciens -s'accordaient mal avec ces graves révérences: aussi chaque couple de -danseurs, au bout de quelques minutes, se mit à pirouetter comme une -toupie d'Allemagne. Les robes de soie des femmes, froissées dans ce -tourbillon dansant, rendaient des sons d'une nature particulière; on -aurait dit le bruit d'ailes d'un vol de pigeons. Le vent qui -s'engouffrait par-dessous les gonflait prodigieusement, de sorte -qu'elles avaient l'air de cloches en branle. - -L'archet des virtuoses passait si rapidement sur les cordes, qu'il en -jaillissait des étincelles électriques. Les doigts des flûteurs se -haussaient et se baissaient comme s'ils eussent été de vif-argent; les -joues des piqueurs étaient enflées comme des ballons, et tout cela -formait un déluge de notes et de trilles si pressés et de gammes -ascendantes et descendantes si entortillées, si inconcevables, que les -démons eux-mêmes n'auraient pu deux minutes suivre une pareille mesure. - -Aussi, c'était pitié de voir tous les efforts de ces danseurs pour -rattraper la cadence. Ils sautaient, cabriolaient, faisaient des ronds -de jambe, des jetés battus et des entrechats de trois pieds de haut, -tant que la sueur, leur coulant du front sur les yeux, leur emportait -les mouches et le fard. Mais ils avaient beau faire, l'orchestre les -devançait toujours de trois ou quatre notes. - -La pendule sonna une heure; ils s'arrêtèrent. Je vis quelque chose qui -m'était échappé: une femme qui ne dansait pas. - -Elle était assise dans une bergère au coin de la cheminée, et ne -paraissait pas le moins du monde prendre part à ce qui se passait autour -d'elle. - -Jamais, même en rêve, rien d'aussi parfait ne s'était présenté à mes -yeux; une peau d'une blancheur éblouissante, des cheveux d'un blond -cendré, de longs cils et des prunelles bleues, si claires et si -transparentes, que je voyais son âme à travers aussi distinctement qu'un -caillou au fond d'un ruisseau. - -Et je sentis que, si jamais il m'arrivait d'aimer quelqu'un, ce serait -elle. Je me précipitai hors du lit, d'où jusque-là je n'avais pu bouger, -et je me dirigeai vers elle, conduit par quelque chose qui agissait en -moi sans que je pusse m'en rendre compte; et je me trouvai à ses genoux, -une de ses mains dans les miennes, causant avec elle comme si je l'eusse -connue depuis vingt ans. - -Mais, par un prodige bien étrange, tout en lui parlant, je marquais -d'une oscillation de tête la musique qui n'avait pas cessé de jouer; et, -quoique je fusse au comble du bonheur d'entretenir une aussi belle -personne, les pieds me brûlaient de danser avec elle. - -Cependant je n'osais lui en faire la proposition. Il paraît qu'elle -comprit ce que je voulais, car, levant vers le cadran de l'horloge la -main que je ne tenais pas: - ---Quand l'aiguille sera là, nous verrons, mon cher Théodore. - -Je ne sais comment cela se fit, je ne fus nullement surpris de -m'entendre ainsi appeler par mon nom, et nous continuâmes à causer. -Enfin, l'heure indiquée sonna, la voix au timbre d'argent vibra encore -dans la chambre et dit: - ---Angéla, vous pouvez danser avec monsieur, si cela vous fait plaisir, -mais vous savez ce qui en résultera. - ---N'importe, répondit Angéla d'un ton boudeur. - -Et elle passa son bras d'ivoire autour de mon cou. - ---_Prestissimo!_ cria la voix. - -Et nous commençâmes à valser. Le sein de la jeune fille touchait ma -poitrine, sa joue veloutée effleurait la mienne, et son haleine suave -flottait sur ma bouche. - -Jamais de la vie je n'avais éprouvé une pareille émotion; mes nerfs -tressaillaient comme des ressorts d'acier, mon sang coulait dans mes -artères en torrent de lave, et j'entendais battre mon cœur comme une -montre accrochée à mes oreilles. - -Pourtant cet état n'avait rien de pénible. J'étais inondé d'une joie -ineffable et j'aurais toujours voulu demeurer ainsi, et, chose -remarquable, quoique l'orchestre eût triplé de vitesse, nous n'avions -besoin de faire aucun effort pour le suivre. - -Les assistants, émerveillés de notre agilité, criaient bravo, et -frappaient de toutes leurs forces dans leurs mains, qui ne rendaient -aucun son. - -Angéla, qui jusqu'alors avait valsé avec une énergie et une justesse -surprenantes, parut tout à coup se fatiguer; elle pesait sur mon épaule -comme si les jambes lui eussent manqué; ses petits pieds, qui, une -minute auparavant, effleuraient le plancher, ne s'en détachaient que -lentement, comme s'ils eussent été chargés d'une masse de plomb. - ---Angéla, vous êtes lasse, lui dis-je, reposons-nous. - ---Je le veux bien, répondit-elle en s'essuyant le front avec son -mouchoir. Mais, pendant que nous valsions, ils se sont tous assis; il -n'y a plus qu'un fauteuil, et nous sommes deux. - ---Qu'est-ce que cela fait, mon bel ange? Je vous prendrai sur mes -genoux. - - -III - -Sans faire la moindre objection, Angéla s'assit, m'entourant de ses bras -comme d'une écharpe blanche, cachant sa tête dans mon sein pour se -réchauffer un peu, car elle était devenue froide comme un marbre. - -Je ne sais pas combien de temps nous restâmes dans cette position, car -tous mes sens étaient absorbés dans la contemplation de cette -mystérieuse et fantastique créature. - -Je n'avais plus aucune idée de l'heure ni du lieu; le monde réel -n'existait plus pour moi, et tous les liens qui m'y attachent étaient -rompus; mon âme, dégagée de sa prison de boue, nageait dans le vague et -l'infini; je comprenais ce que nul homme ne peut comprendre, les pensées -d'Angéla se révélant à moi sans qu'elle eût besoin de parler; car son -âme brillait dans son corps comme une lampe d'albâtre, et les rayons -partis de sa poitrine perçaient la mienne de part en part. - -L'alouette chanta, une lueur pâle se joua sur les rideaux. - -Aussitôt qu'Angéla l'aperçut, elle se leva précipitamment, me fit un -geste d'adieu, et, après quelques pas, poussa un cri et tomba de sa -hauteur. - -Saisi d'effroi, je m'élançai pour la relever... Mon sang se fige rien -que d'y penser: je ne trouvai rien que la cafetière brisée en mille -morceaux. - -A cette vue, persuadé que j'avais été le jouet de quelque illusion -diabolique, une telle frayeur s'empara de moi, que je m'évanouis. - - -IV - -Lorsque je repris connaissance, j'étais dans mon lit; Arrigo Cohic et -Pedrino Borgnioli se tenaient debout à mon chevet. - -Aussitôt que j'eus ouvert les yeux, Arrigo s'écria: - ---Ah! ce n'est pas dommage! voilà bientôt une heure que je te frotte les -tempes d'eau de Cologne. Que diable as-tu fait cette nuit? Ce matin, -voyant que tu ne descendais pas, je suis entré dans ta chambre, et je -t'ai trouvé tout du long étendu par terre, en habit à la française, -serrant dans tes bras un morceau de porcelaine brisée, comme si c'eût -été une jeune et jolie fille. - ---Pardieu! c'est l'habit de noce de mon grand-père, dit l'autre en -soulevant une des basques de soie fond rose à ramages verts. Voilà les -boutons de strass et de filigrane qu'il nous vantait tant. Théodore -l'aura trouvé dans quelque coin et l'aura mis pour s'amuser. Mais à -propos de quoi t'es-tu trouvé mal? ajouta Borgnioli. Cela est bon pour -une petite-maîtresse qui a des épaules blanches; on la délace, on lui -ôte ses colliers, son écharpe, et c'est une belle occasion de faire des -minauderies. - ---Ce n'est qu'une faiblesse qui m'a pris; je suis sujet à cela, -répondis-je sèchement. - -Je me levai, je me dépouillai de mon ridicule accoutrement. - -Et puis l'on déjeuna. - -Mes trois camarades mangèrent beaucoup et burent encore plus; moi, je ne -mangeais presque pas, le souvenir de ce qui s'était passé me causait -d'étranges distractions. - -Le déjeuner fini, comme il pleuvait à verse, il n'y eut pas moyen de -sortir; chacun s'occupa comme il put. Borgnioli tambourina des marches -guerrières sur les vitres; Arrigo et l'hôte firent une partie de dames; -moi, je tirai de mon album un carré de vélin, et je me mis à dessiner. - -Les linéaments presque imperceptibles tracés par mon crayon, sans que -j'y eusse songé le moins du monde, se trouvèrent représenter avec la -plus merveilleuse exactitude la cafetière qui avait joué un rôle si -important dans les scènes de la nuit. - ---C'est étonnant comme cette tête ressemble à ma sœur Angéla, dit -l'hôte, qui, ayant terminé sa partie, me regardait travailler par-dessus -mon épaule. - -En effet, ce qui m'avait semblé tout à l'heure une cafetière était bien -réellement le profil doux et mélancolique d'Angéla. - ---De par tous les saints du paradis! est-elle morte ou vivante? -m'écriai-je d'un ton de voix tremblant, comme si ma vie eût dépendu de -sa réponse. - ---Elle est morte, il y a deux ans, d'une fluxion de poitrine à la suite -d'un bal. - ---Hélas! répondis-je douloureusement. - -Et, retenant une larme qui était près de tomber, je replaçai le papier -dans l'album. - -Je venais de comprendre qu'il n'y avait plus pour moi de bonheur sur la -terre! - -1831. - - - - -LAQUELLE DES DEUX - -HISTOIRE PERPLEXE - - -L'hiver dernier, je rencontrais assez souvent dans le monde deux sœurs, -deux Anglaises; quand on voyait l'une, on pouvait être sûr que l'autre -n'était pas loin; aussi les avait-on nommées les belles inséparables. - -Il y en avait une brune et une blonde, et, quoique sœurs jumelles, elles -n'avaient de commun qu'une seule chose: c'est qu'on ne pouvait les -connaître sans les aimer, car c'étaient bien les deux plus charmantes -et, en même temps, les deux plus dissemblables créatures qui se soient -jamais rencontrées ensemble. Cependant elles paraissaient s'accorder le -mieux du monde. - -Je ne sais pas si, par un pur instinct de jeunes filles, elles avaient -compris les avantages du contraste, ou bien s'il existait entre elles -une véritable amitié; toujours est-il qu'elles se faisaient valoir l'une -l'autre merveilleusement bien, et je pense qu'au fond, c'était le motif -de leur union apparente; car il me semble bien difficile que deux sœurs -du même âge, d'une beauté égale quoique différente, ne se haïssent pas -cordialement. Il n'en était pas ainsi, et les deux adorables filles -étaient toujours côte à côte dans le même coin du salon, s'épaulant -l'une à l'autre avec une gracieuse familiarité, ou à demi couchées sur -les coussins de la même causeuse; elles se servaient d'ombre, et ne se -quittaient pas une seule minute. - -Cela me paraissait bien étrange et faisait le désespoir de tous les -fashionables du cercle; car il était impossible de dire un mot à -Musidora que Clary ne l'entendît; il était impossible de glisser un -billet dans la petite main de Clary sans que Musidora s'en aperçût: -c'était vraiment insoutenable. Les deux petites s'amusaient comme deux -folles qu'elles étaient de toutes ces tentatives infructueuses, et -prenaient un malin plaisir à les provoquer et à les détruire ensuite par -quelque saillie enfantine ou quelque boutade inattendue. Il faisait beau -voir, je vous jure, la mine piteuse et décontenancée des pauvres dandys, -forcés de rengaîner leur madrigal ou leur épître. Mon ami Ferdinand fut -tellement étourdi de la déconvenue, qu'il en mit huit jours sa cravate -aussi mal qu'un homme marié. - -Moi, je faisais comme les autres, j'allais papillonner autour des deux -sœurs, m'en prenant tantôt à Clary, tantôt à Musidora, et toujours sans -succès. Je m'étais tellement dépité, qu'un certain soir j'eus une -sérieuse envie de me faire sauter ce qui me restait de cervelle. Ce qui -m'empêcha de le faire, ce fut l'idée que je laisserais la place libre au -gilet de Ferdinand, et cette réflexion judicieuse que je ne pourrais pas -essayer l'habit que mon tailleur devait m'apporter le lendemain. Je -remis mes projets de suicide à une autre fois; mais, en vérité, je ne -sais pas encore aujourd'hui si j'ai bien fait ou mal fait. - -En examinant bien mon cœur, je fis cette horrible découverte que -j'aimais à la fois les deux sœurs. Oui, madame, cela est vrai, quoique -ce soit abominable, et peut-être même parce que c'est abominable; toutes -les deux! Je vous entends d'ici dire, en faisant votre jolie petite -moue: «Le monstre!» Je vous assure que je suis pourtant le plus -inoffensif garçon du monde; mais le cœur de l'homme, quoiqu'il ne soit -pas à beaucoup près aussi singulier que celui de la femme, est encore -une bien singulière chose, et nul ne peut répondre de ce qui lui -arrivera, pas même vous, madame. Il est probable que, si je vous avais -connue plus tôt, je n'aurais aimé que vous: mais je ne vous connaissais -pas. - -Clary était grande et svelte comme une Diane antique: elle avait les -plus beaux yeux du monde, des sourcils qu'on aurait pu croire tracés au -pinceau, un nez fin et hardiment profilé, un teint d'une pâleur chaude -et transparente, les mains fines et correctes, le bras charmant -quoiqu'un peu maigre, et les épaules aussi parfaites que peut les avoir -une toute jeune fille (car les belles épaules ne naissent qu'à trente -ans): bref, c'était une vraie péri! - -Avais-je tort? - -Musidora avait des chairs diaphanes, une tête blonde et blanche, et des -yeux d'une limpidité angélique, des cheveux si fins et si soyeux, qu'un -souffle les éparpillait et semblait en doubler le volume, avec cela un -tout petit pied et un corsage de guêpe: on l'aurait prise pour une fée. - -N'avais-je pas raison? - -Après un second examen, je fis une découverte bien plus horrible encore -que la première, c'est que je n'aimais ni Clary ni Musidora: Clary seule -ne me plaisait qu'à moitié; Musidora, séparée de sa sœur, perdait -presque tout son charme; quand elles étaient ensemble, mon amour -revenait, et je les trouvais toutes deux également adorables. Ce n'était -pas de la brune ou la blonde que j'étais épris, c'était de la réunion de -ces deux types de beauté que les deux sœurs résumaient si parfaitement; -j'aimais une espèce d'être abstrait qui n'était pas Musidora, qui -n'était pas Clary, mais qui tenait également de toutes deux; un fantôme -gracieux né du rapprochement de ces deux belles filles, et qui allait -voltigeant de la première à la seconde, empruntant à celle-ci son doux -sourire, à celle-là son regard de feu; corrigeant la mélancolie de la -blonde par la vivacité de la brune, en prenant à chacune ce qu'elle -avait de plus choisi, et complétant l'une par l'autre; quelque chose de -charmant et d'indescriptible qui venait de toutes les deux, et qui -s'envolait dès qu'elles étaient séparées. Je les avais fondues dans mon -amour, et je n'en faisais véritablement qu'une seule et même personne. - -Dès que les deux sœurs eurent compris que c'était ainsi et pas autrement -que je les aimais,--elles eurent compris cela bien vite,--elles me -reçurent mieux et me témoignèrent à plusieurs reprises une préférence -marquée sur tous mes rivaux. - -Ayant eu l'occasion de rendre quelques services assez importants à la -mère, je fus admis dans la maison et bientôt compté au nombre des amis -intimes. On y était toujours pour moi; j'allais, je venais; on ne -m'appelait plus que par mon nom de baptême; je retouchais les dessins -des petites; j'assistais à leurs leçons de musique, on ne se gênait pas -devant moi. C'était une position horrible et délicieuse, j'étais aux -anges et je souffrais le martyre. Pendant que je dessinais, les deux -sœurs se penchaient sur mon épaule; je sentais leur cœur battre et leur -haleine voltiger dans mes cheveux: ce sont, en vérité, les plus mauvais -dessins que j'aie faits de ma vie; n'importe, on les trouvait -admirables. Quand nous étions au salon, nous nous reposions tous les -trois dans l'embrasure d'une croisée, et le rideau qui retombait sur -nous à longs plis nous faisait comme une espèce de chambre dans la -chambre, et nous étions là aussi libres que dans un cabinet; Musidora -était à ma gauche, Clary à droite, et je tenais une de leurs mains dans -chacune des miennes; nous caquetions comme des pies, c'était un ramage à -ne pas s'entendre: les petites parlaient à la fois, et il m'arrivait -souvent de donner à Clary la réponse de Musidora, et ainsi de suite; et -quelquefois cela donnait lieu à des à-propos si charmants, à des -quiproquos si comiques, que nous nous en tenions les côtes de rire. -Pendant ce temps-là, la mère faisait du filet, lisait quelque vieux -journal, ou sommeillait à demi dans sa bergère. - -Certainement, ma position était digne d'envie et je n'aurais pu en rêver -une plus désirable; cependant je n'étais heureux qu'à moitié: si en -jouant j'embrassais Clary, je sentais qu'il me manquait quelque chose et -que ce n'était pas un baiser complet; alors, je courais embrasser -Musidora, et le même effet se répétait en sens inverse: avec l'une je -regrettais l'autre, et ma volupté n'eût été entière que si j'eusse pu -les embrasser toutes deux à la fois: ce n'était pas une chose fort -aisée. - -Une chose singulière, c'est que les deux charmantes _misses_ n'étaient -pas jalouses l'une de l'autre: il est vrai que j'avais soin de répartir -mes caresses et mes attentions avec la plus exacte impartialité: malgré -cela, ma situation était des plus difficiles, et j'étais dans des -transes perpétuelles. Je ne sais pas si l'effet qu'elles produisaient -sur moi, elles se le produisaient réciproquement sur elles; mais je ne -puis attribuer à un autre motif la bonne intelligence qui régnait entre -nous. Elles se sentaient dépareillées quand elles n'étaient pas -ensemble, et comprenaient intérieurement que l'une n'était que la moitié -de l'autre, et qu'il fallait qu'elles fussent réunies pour former un -tout. A la bienheureuse nuit où elles furent conçues, il est probable -que l'Ange qui n'avait apporté qu'une âme, ne comptant pas sur deux -jumelles, n'avait pas eu le temps de remonter en chercher une seconde, -et l'avait divisée entre les deux petites créatures. Cette folle idée -s'était tellement enracinée dans mon esprit, que je les avais -débaptisées, et leur avais donné un seul nom pour toutes les deux. - -Musidora et Clary étaient en proie au même supplice que moi. Un jour, je -ne sais si cela se fit de concert ou par un mouvement naturel, elles -arrivèrent en courant à ma rencontre, et se jetèrent tout essoufflées -contre ma poitrine. Je penchai la tête pour les embrasser comme c'était -ma coutume, elles me prévinrent et me baisèrent à la fois chacune sur -une joue; leurs beaux yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, leurs -petits cœurs battaient, battaient: peut-être était-ce parce qu'elles -avaient couru; mais dans l'instant je ne l'attribuai pas à cela; elles -avaient un air ému et satisfait qu'elles n'avaient pas lorsque je les -embrassais séparément. C'est que la sensation était simultanée et que -ces deux baisers n'étaient effectivement qu'un seul et même baiser, non -pas le baiser de Musidora et de Clary, mais celui de la femme complète -qu'elles formaient à elles deux, qui était l'une et l'autre et n'était -ni l'une ni l'autre, le baiser de la sylphide idéale à qui j'avais donné -le nom d'Adorata. Cela était charmant, et je fus heureux au moins trois -secondes. Mais cette idée me vint, qu'avec cette manière, j'étais passif -et non actif, et qu'il était de ma dignité d'homme de ne pas laisser -intervertir les rôles. Je réunis dans une seule de mes mains les doigts -effilés de Musidora et de Clary, et je les attirai en faisceau jusque -sur mes lèvres; ainsi je leur rendis leur caresse comme elles me -l'avaient donnée, et ma bouche toucha la main de Clary en même temps que -celle de sa sœur. Elles entrèrent tout de suite dans mon idée, toute -subtile qu'elle était, et me jetèrent pour récompense le regard le plus -enchanteur que jamais deux femmes en présence aient laissé tomber sur un -même homme. - -Vous rirez, vous direz que j'étais fou, et que c'est un très-petit -malheur que d'être aimé à la fois de deux charmantes personnes; mais la -vérité est que je n'avais jamais été aussi tourmenté de ma vie; j'aurais -possédé Clary, j'aurais possédé Musidora, je n'en aurais certes pas été -plus heureux: ce que je voulais était impossible, c'était de les avoir -toutes deux en même temps, à la même place. Vous voyez bien que j'avais -totalement perdu la tête. - -En ce temps-là, il me tomba entre les mains un certain roman chinois de -feu le chinois M. Abel Rémusat; il était intitulé: _Yu-Kiao-Li, ou les -Deux Cousines_. Je ne pris pas d'abord un grand plaisir à la description -des tasses de thé, et aux improvisations sur la fleur de pêcher et les -branches de saule, qui remplissent les premiers volumes; mais, quand je -vins à l'endroit où le bachelier ès lettres See-Yeoupe, déjà amoureux de -la première cousine, devient derechef amoureux de l'autre cousine, la -belle Yo-Mu-Li, je commençai à prendre intérêt au livre, à cause de ce -double amour qui me rappelait ma position, tant il est vrai que nous -sommes profondément égoïstes et que nous n'approuvons que ce qui parle -de nous. J'attendais le dénoûment avec anxiété, et, quand je vis que le -bachelier See-Yeoupe épousait les deux cousines, je vous assure que je -me suis surpris à désirer d'être Chinois, rien que pour pouvoir être -bigame, et cela, sans être pendu. Il est vrai que je n'aurais pas -promené, comme l'honnête Chinois, mon amour alternatif du pavillon de -l'est au pavillon de l'ouest; n'importe, je me pris, dès ce jour, d'une -singulière admiration pour _Yu-Kialo-Li_, et je le prônai partout comme -le plus beau roman du monde. - -Excédé d'une situation aussi fausse, je résolus, faute de mieux, de -demander une des deux sœurs en mariage, Musidora ou Clary, Clary ou -Musidora. Je laissai aller quelques phrases sur le besoin de se fixer, -sur le bonheur d'être en ménage, si bien que la mère fit retirer les -deux petites et la conversation s'engagea: - ---Madame, vous allez me trouver bien étrange, lui dis-je; mon intention -formelle est certainement d'épouser une de vos demoiselles, si vous me -l'accordez; mais elles me paraissent si aimables toutes deux, que je ne -sais laquelle prendre. - -Elle sourit et me dit: - ---Je suis comme vous, je ne sais laquelle j'aime le mieux; mais avec le -temps vous vous déciderez; mes filles sont jeunes, elles peuvent -attendre. - -Nous en restâmes là. - -Trois, quatre mois se passèrent; j'étais aussi incertain que le premier -jour: c'était affreux. Je ne pouvais rester plus longtemps dans la -maison sans prendre un parti, je ne pouvais le prendre; je prétextai un -voyage. Les deux petites pleurèrent beaucoup; la mère me dit adieu avec -un air de pitié bienveillante et douce que je n'oublierai jamais; elle -avait compris combien était grand mon malheur. Les deux sœurs -m'accompagnèrent jusqu'au bas de l'escalier, et, là, sentant bien que -nous ne devions plus nous revoir, me donnèrent chacune une boucle de -leurs cheveux. Je n'ai pleuré dans ma vie que cette fois-là et puis une -autre; mais c'est une histoire que je ne vous conterai pas. Je fis -tresser les deux mèches ensemble et je les portai sentimentalement sur -mon cœur pendant mes six mois d'absence. - -A mon retour, j'appris que les deux sœurs étaient mariées, l'une à un -gros major qui était toujours ivre et qui la battait; l'autre à un juge, -ou quelque chose comme cela, qui avait les yeux et le nez rouges; toutes -deux étaient enceintes. On peut bien croire que je n'épargnai pas les -malédictions à ces deux brutaux, qui n'avaient pas craint de dédoubler -cette individualité charmante, faite de deux corps et d'une seule âme, -et que je me répandis en invectives furibondes sur le prosaïsme du -siècle et l'immoralité du mariage. - -La tresse passa de mon cœur dans mon tiroir. Un mois après, je pris une -maîtresse. - -L'autre jour, Mariette a trouvé ce gage de tendresse en mettant de -l'ordre dans mes papiers, et, voyant ces deux boucles, l'une blonde et -l'autre brune, elle m'a cru coupable d'une double infidélité, et peu -s'en est fallu qu'elle ne m'arrachât les yeux; cela aurait été dommage, -car c'est à peu près tout ce que j'ai de beau dans la figure, et les -dames prétendent que j'ai un joli regard. J'ai eu toutes les peines du -monde à la convaincre de mon innocence, et je crois qu'elle me garde -encore rancune. - -Ceci est l'histoire de mes amours de l'hiver dernier, et la raison -pourquoi je suis admirateur des romans chinois. - -1833. - - - - -L'AME DE LA MAISON - -CONTE - - -I - -Lorsque je suis seul, et que je n'ai rien à faire, ce qui m'arrive -souvent, je me jette dans un fauteuil, je croise les bras; puis, les -yeux au plafond, je passe ma vie en revue. - -Ma mémoire, pittoresque magicienne, prend la palette, trace, à grands -traits et à larges touches, une suite de tableaux diaprés des couleurs -les plus étincelantes et les plus diverses; car, bien que mon existence -extérieure ait été presque nulle, au dedans j'ai beaucoup vécu. - -Ce qui me plaît surtout dans ce panorama, ce sont les derniers plans, la -bande qui bleuit et touche à l'horizon, les lointains ébauchés dans la -vapeur, vague comme le souvenir d'un rêve, doux à l'œil et au cœur. - -Mon enfance est là, joueuse et candide, belle de la beauté d'une matinée -d'avril, vierge de corps et d'âme, souriant à la vie comme à une bonne -chose. Hélas! mon regard s'arrête complaisamment à cette représentation -de mon moi d'alors, qui n'est plus mon moi d'aujourd'hui! J'éprouve, en -me voyant, une espèce d'hésitation; comme lorsqu'on rencontre par hasard -un ami ou un parent, après une si longue absence qu'on a eu le temps -d'oublier ses traits, j'ai quelquefois toutes les peines du monde à me -reconnaître. A dire vrai, je ne me ressemble guère. - -Depuis, tant de choses ont passé par ma pauvre tête! Ma physionomie -physique et morale est totalement changée. - -Au souffle glacial du prosaïsme, j'ai perdu une à une toutes mes -illusions; elles sont tombées de mon âme, comme les fleurs de l'amandier -par une bise froide, et les hommes ont marché dessus avec leurs pieds de -fange; ma pensée adolescente, touchée et polluée par leurs mains -grossières, n'a rien conservé de sa fraîcheur et de sa pureté -primitives; sa fleur, son velouté, son éclat, tout a disparu; comme -l'aile de papillon qui laisse aux doigts une poussière d'or, d'azur et -de carmin, elle a laissé son principe odorant sur l'index et le pouce de -ceux qui voulaient la saisir dans son vol de sylphide. - -Avec la jeunesse de ma pensée, celle de mon corps s'en est allée aussi; -mes joues, rebondies et roses comme des pommes, se sont profondément -creusées; ma bouche, qui riait toujours, et que l'on eût prise pour un -coquelicot noyé dans une jatte de lait, est devenue horizontale et pâle; -mon profil se dessine en méplats fortement accusés; une ride précoce -commence à se dessiner sur mon front; mes yeux n'ont plus cette humidité -limpide qui les faisait briller comme deux sources où le soleil donne: -les veilles, les chagrins les ont fatigués et rougis, leur orbite s'est -cavée, de sorte qu'on peut déjà comprendre les os sous la chair, -c'est-à-dire le cadavre sous l'homme, le néant sous la vie. - -Oh! s'il m'était donné de revenir sur moi-même! Mais ce qui est fait est -fait, n'y pensons plus. - -Parmi tous ces tableaux, un surtout se détache nettement, de même qu'au -bout d'une plaine uniforme, un bouquet de bois, une flèche d'église -dorée par le couchant. - -C'est le prieuré de mon oncle le chanoine; je le vois encore d'ici, au -revers de la colline, entre les grands châtaigniers, à deux pas de la -chapelle de Saint-Caribert. - -Il me semble être en ce moment dans la cuisine: je reconnais le plafond -rayé de solives de chêne noircies par la fumée; la lourde table aux -pieds massifs; la fenêtre étroite taillée à vitraux qui ne laissent -passer qu'un demi-jour vague et mystérieux, digne d'un intérieur de -Rembrandt; les tablettes disposées par étages qui soutiennent une grande -quantité d'ustensiles de cuivre jaune et rouge, de formes bizarres, les -unes fondues dans l'ombre, les autres se détachant du fond, une -paillette saillante sur la partie lumineuse et des reflets sur le bord; -rien n'est changé! Les assiettes, les plats d'étain, clairs comme de -l'argent; les pots de faïence à fleurs, les bouteilles à large ventre, -les fioles grêles à goulot allongé, ainsi qu'on les trouve dans les -tableaux de vieux maîtres flamands; tout est à la même place, le petit -détail est minutieusement conservé. A l'angle du mur, irisée par un -rayon de soleil, j'aperçois la toile de l'araignée à qui, tout enfant, -je donnais des mouches après leur avoir coupé les ailes, et le profil -grotesque de Jacobus Pragmater, sur une porte condamnée où le plâtre est -plus blanc. Le feu brille dans la cheminée; la fumée monte en -tourbillonnant le long de la plaque armoriée aux armes de France; des -gerbes d'étincelles s'échappent des tisons qui craquent; la fine -poularde, préparée pour le dîner de mon oncle, tourne lentement devant -la flamme. J'entends le tic-tac du tourne-broche, le petillement des -charbons, et le grésillement de la graisse qui tombe goutte à goutte -dans la lèchefrite brûlante. Berthe, son tablier blanc retroussé sur la -hanche, l'arrose, de temps en temps, avec une cuiller de bois et veille -sur elle, comme une mère sur sa fille. - -Et la porte du jardin s'ouvre. Jacobus Pragmater, le maître d'école, -entre à pas mesurés, tenant d'une main un bâton de houx, et de l'autre -main la petite Maria, qui rit et chante... - -Pauvre enfant! en écrivant ton nom, une larme tremble au bout de mes -cils humides. Mon cœur se serre. - -Dieu te mette parmi ses anges, douce et bonne créature! tu le mérites, -car tu m'aimais bien, et, depuis que tu ne m'accompagnes plus dans la -vie, il me semble qu'il n'y a rien autour de moi. - -L'herbe doit croître bien haute sur ta fosse, car tu es morte là-bas, et -personne n'y est allé: pas même moi, que tu préférais à tout autre, et -que tu appelais ton petit mari. - -Pardonne, ô Maria! je n'ai pu, jusqu'à présent, faire le voyage; mais -j'irai, je chercherai la place; pour la découvrir, j'interrogerai les -inscriptions de toutes les croix, et quand je l'aurai trouvée, je me -mettrai à genou, je prierai longtemps, bien longtemps, afin que ton -ombre soit consolée; je jetterai sur la pierre, verte de mousse, tant de -guirlandes blanches et de fleurs d'oranger, que ta fosse semblera une -corbeille de mariage. - -Hélas! la vie est faite ainsi. C'est un chemin âpre et montueux: avant -que d'être au but, beaucoup se lassent; les pieds endoloris et -sanglants, beaucoup s'asseyent sur le bord d'un fossé, et ferment leurs -yeux pour ne plus les rouvrir. A mesure que l'on marche, le cortége -diminue: l'on était parti vingt, on arrive seul à cette dernière -hôtellerie de l'homme, le cercueil; car il n'est pas donné à tous de -mourir jeunes... et tu n'es pas, ô Maria, la seule perte que j'aie à -déplorer. - -Jacobus Pragmater est mort, Berthe est morte; ils reposent oubliés au -fond d'un cimetière de campagne. Tom, le chat favori de Berthe, n'a pas -survécu à sa maîtresse: il est mort de douleur sur la chaise vide où -elle s'asseyait pour filer, et personne ne l'a enterré, car qui -s'intéressait au pauvre Tom, excepté Jacobus Pragmater et la vieille -Berthe? - -Moi seul, je suis resté pour me souvenir d'eux et écrire leur histoire, -afin que la mémoire ne s'en perde pas. - - -II - -C'était un soir d'hiver; le vent, en s'engouffrant dans la cheminée, en -faisait sortir des lamentations et des gémissements étranges: on eût dit -ces soupirs vagues et inarticulés qu'envoie l'orgue aux échos de la -cathédrale. Les gouttes de pluie cinglaient les vitres avec un son clair -et argenté. - -Moi et Maria, nous étions seuls. Assis tous les deux sur la même chaise, -paresseusement appuyés l'un sur l'autre, mon bras autour d'elle, le sien -autour de moi, nos joues se touchant presque, les boucles de nos cheveux -mêlées ensemble: si tranquilles, si reposés, si détachés du monde, si -oublieux de toute chose, que nous entendions notre chair vivre, nos -artères battre et nos nerfs tressaillir. Notre respiration venait se -briser à temps égaux sur nos lèvres, comme la vague sur le sable, avec -un bruit doux et monotone; nos cœurs palpitaient à l'unisson, nos -paupières s'élevaient et s'abaissaient simultanément; tout dans nos âmes -et dans nos corps était en harmonie et vivait de concert, ou plutôt nous -n'avions qu'une âme à deux, tant la sympathie avait fondu nos existences -dans une seule et même individualité. - -Un fluide magnétique entrelaçait autour de nous, comme une résille de -soie aux mille couleurs, ses filaments magiques; il en partait un de -chaque atome de mon être, qui allait se nouer à un atome de Maria; nous -étions si puissamment, si intimement liés, que je suis sûr que la balle -qui aurait frappé l'un aurait tué l'autre sans le toucher. - -Oh! qui pourrait, au prix de ce qui me reste à vivre, me rendre une de -ces minutes si courtes et si longues, dont chaque seconde renferme tout -un roman intérieur, tout un drame complet, tout une existence entière, -non pas d'homme, mais d'ange! Age fortuné des premières émotions, où la -vie nous apparaît comme à travers un prisme, fleurie, pailletée, -chatoyante, avec les couleurs de l'arc-en-ciel, où le passé et l'avenir -sont rattachés à un présent sans chagrin, par de douces souvenances et -un espoir qui n'a pas été trompé, âge de poésie et d'amour, où l'on -n'est pas encore méchant, parce qu'on n'a pas été malheureux, pourquoi -faut-il que tu passes si vite, et que tous nos regrets ne puissent te -faire revenir une fois passé! - -Sans doute, il faut que cela soit ainsi, car qui voudrait mourir et -faire place aux autres, s'il nous était donné de ne pas perdre cette -virginité d'âme et les riantes illusions qui l'accompagnent? L'enfant -est un ange descendu de là-haut, à qui Dieu a coupé les ailes en le -posant sur le monde, mais qui se souvient encore de sa première patrie. -Il s'avance d'un pas timide dans les chemins des hommes, et tout seul; -son innocence se déflore à leur contact, et bientôt il a tout à fait -oublié qu'il vient du ciel et qu'il doit y retourner. - -Abîmés dans la contemplation l'un et l'autre, nous ne pensions pas à -notre propre vie; spectateurs d'une existence en dehors de nous, nous -avions oublié la nôtre. - -Cependant cette espèce d'extase ne nous empêchait pas de saisir -jusqu'aux moindres bruits intérieurs, jusqu'aux moindres jeux de lumière -dans les recoins obscurs de la cuisine et les interstices des poutres: -les ombres, découpées en atomes baroques, se dessinaient nettement au -fond de notre prunelle; les reflets étincelants des chaudrons, les -diamants phosphoriques allumés aux reflets des cafetières argentées, -jetaient des rayons prismatiques dans chacun de nos cils. Le son -monotone du coucou juché dans son armoire de chêne, le craquement des -vitrages de plomb, les jérémiades du vent, le caquetage des fagots -flambants dans l'âtre, toutes les harmonies domestiques parvenaient -distinctement à notre oreille, chacune avec sa signification -particulière. Jamais nous n'avions aussi bien compris le bonheur de la -maison et les voluptés indéfinissables du foyer! - -Nous étions si heureux d'être là, cois et chauds, dans une chambre bien -close, devant un feu clair, seuls et libres de toute gêne, tandis qu'il -pleuvait, ventait et grêlait au dehors; jouissant d'une tiède atmosphère -d'été, tandis que l'hiver, faisant craqueter ses doigts blancs de givre, -mugissait à deux pas, séparé de nous par une vitre et une planche. A -chaque sifflement aigu de la bise, à chaque redoublement de pluie, nous -nous serrions l'un contre l'autre, pour être plus forts, et nos lèvres, -lentement déjointes, laissaient aller un _Ah! mon Dieu!_ profond et -sourd. - ---Ah! mon Dieu! qu'ils sont à plaindre, les pauvres gens qui sont en -route! - -Et puis nous nous taisions, pour écouter les abois du chien de la ferme, -le galop heurté d'un cheval sur le grand chemin, le criaillement de la -girouette enrouée; et, par-dessus tout, le cri du grillon tapi entre les -briques de l'âtre, vernissées et bistrées par une fumée séculaire. - ---J'aimerais bien être grillon, dit la petite Maria en mettant ses mains -roses et potelées dans les miennes, surtout en hiver: je choisirais une -crevasse aussi près du feu que possible, et j'y passerais le temps à me -chauffer les pattes. Je tapisserais bien ma cellule avec de la barbe de -chardon et de pissenlit; je ramasserais les duvets qui flottent en -l'air, je m'en ferais un matelas et un oreiller bien souples, bien -moelleux, et je me coucherais dessus. Du matin jusqu'au soir, je -chanterais ma petite chanson de grillon, et je ferais _cri cri_; et puis -je ne travaillerais pas, je n'irais pas à l'école. Oh! quel bonheur!... -Mais je ne voudrais pas être noir comme ils sont... N'est-ce pas, -Théophile, que c'est vilain d'être noir?... - -Et, en prononçant ces mots, elle jeta une œillade coquette sur la main -que je tenais. - ---Tu es une folle! lui dis-je en l'embrassant. Toi qui ne peux rester un -seul instant tranquille, tu t'ennuierais bien vite de cette vie égale et -dormante. Ce pauvre reclus de grillon ne doit guère s'amuser dans son -ermitage; il ne voit jamais le soleil, le beau soleil aux cheveux d'or, -ni le ciel de saphir, avec ses beaux nuages de toutes couleurs; il n'a -pour perspective que la plaque noircie de l'âtre, les chenets et les -tisons; il n'entend d'autre musique que la bise et le tic-tac du -tourne-broche... - -«Quel ennui!... - -«Si je voulais être quelque chose, j'aimerais bien mieux être -demoiselle; parle-moi de cela, à la bonne heure, c'est si joli!... On a -un corset d'émeraude, un diamant pour œil, de grandes ailes de gaze -d'argent, de petites pattes frêles, veloutées. Oh! si j'étais -demoiselle!... comme je volerais par la campagne, à droite, à gauche, -selon ma fantaisie... au long des haies d'aubépine, des mûriers sauvages -et des églantiers épanouis! Effleurant du bout de l'aile un bouton d'or, -une pâquerette ployée au vent, j'irais, je courrais du brin d'herbe au -bouleau, du bouleau au chêne, tantôt dans la nue, tantôt rasant le sol, -égratignant les eaux transparentes de la rivière, dérangeant dans les -feuilles de nénufar les criocères écarlates, effrayant de mon ombre les -petits goujons qui s'agitent frétillards et peureux... - -«Au lieu d'un trou dans la cheminée, j'aurais pour logis la coupe -d'albâtre d'un lis, ou la campanule d'azur de quelque volubilis, -tapissée à l'intérieur de perles de rosée. J'y vivrais de parfums et de -soleil, loin des hommes, loin des villes, dans une paix profonde, ne -m'inquiétant de rien, que de jouer autour des roseaux panachés de -l'étang, et de me mêler en bourdonnant aux quadrilles et aux valses des -moucherons...» - -J'allais commencer une autre phrase, quand Maria m'interrompit. - ---Ne te semble-t-il pas, dit-elle, que le cri du grillon a tout à fait -changé de nature? J'ai cru plusieurs fois, pendant que tu parlais, -saisir, parmi ses notes, des mots clairement articulés; j'ai d'abord -pensé que c'était l'écho de ta voix, mais je suis à présent bien -certaine du contraire. Écoute, le voici qui recommence. - -En effet, une voix grêle et métallique partait de la loge du grillon: - ---Enfant, si tu crois que je m'ennuie, tu te trompes étrangement: j'ai -mille sujets de distraction que tu ne connais pas; mes heures, qui te -paraissent être si longues, coulent comme des minutes. La bouilloire me -chante à demi-voix sa chanson; la séve qui sort en écumant par -l'extrémité des bûches me siffle des airs de chasse; les braises qui -craquent, les étincelles qui petillent me jouent des duos dont la -mélodie échappe à vos oreilles terrestres. Le vent qui s'engouffre dans -la cheminée me fredonne des ballades fantastiques, et me raconte de -mystérieuses histoires. - -«Puis les paillettes de feu, dirigées en l'air par des salamandres de -mes amies, forment, pour me récréer, des gerbes éblouissantes, des -globes lumineux rouges et jaunes, des pluies d'argent qui retombent en -réseaux bleuâtres; des flammes de mille nuances, vêtues de robes de -pourpre, dansent le fandango sur les tisons ardents, et moi, penché au -bord de mon palais, je me chauffe, je me chauffe jusqu'à faire rougir -mon corset noir, et je savoure à mon aise toutes les voluptés du -nonchaloir et le bien-être du chez-soi. - -«Quand vient le soir, je vous écoute causer et lire. L'hiver dernier, -Berthe vous répétait, tout en filant, de beaux contes de fée: _l'Oiseau -bleu_, _Riquet à la houpe_, _Maguelonne_ et _Pierre de Provence_. J'y -prenais un singulier plaisir, et je les sais presque tous par cœur. -J'espère que, cette année, elle en aura appris d'autres, et que nous -passerons encore de joyeuses soirées. - -«Eh bien, cela ne vaut-il pas mieux que d'être demoiselle et de -vagabonder par les champs? - -«Passe pour l'été; mais, quand arrive l'automne, que les feuilles, -couleur de safran, tourbillonnent dans les bois, qu'il commence à geler -blanc; quand la brume, froide et piquante, raye le ciel gris de ses -innombrables filaments, que le givre enveloppe les branches dépouillées -d'une peluche scintillante; quand on n'a plus de fleurs pour se gîter le -soir, que devenir, où réchauffer ses membres engourdis, où sécher son -aile trempée de pluie? Le soleil n'est plus assez fort pour percer les -brouillards; on ne peut plus voler, et, d'ailleurs, quand on le -pourrait, où irait-on? - -«Adieu, les haies d'aubépine, les boutons d'or et les pâquerettes! La -neige a tout couvert; les eaux qu'on égratignait en passant ne forment -plus qu'un cristal solide; les roses sont mortes, les parfums évaporés; -les oiseaux gourmands vous prennent dans leur bec, et vous portent dans -leur nid pour se repaître de vos chairs. Affaiblis par le jeûne et le -froid, comment fuir? les petits polissons du village vous attrapent sous -leur mouchoir, et vous piquent à leur chapeau avec une longue épingle. -Là, vivante cocarde, vous souffrez mille morts avant de mourir. Vous -avez beau agiter vos pattes suppliantes, on n'y fait pas attention, car -les enfants sont, comme les vieillards, cruels: les uns, parce qu'ils ne -sentent pas encore; les autres, parce qu'ils ne sentent plus.» - - -III - -Comme vous n'avez probablement pas vu la caricature de Jacobus -Pragmater, dessinée au charbon sur la porte de la cuisine de mon oncle -le chanoine, et qu'il est peu probable que vous alliez à *** pour la -voir, vous vous contenterez d'un portrait à la plume. - -Jacobus Pragmater, qui joue en cette histoire le rôle de la fatalité -antique, avait toujours eu soixante ans: il était né avec des rides, la -nature l'avait jeté en moule tout exprès pour faire un bedeau ou un -maître d'école de village; en nourrice, il était déjà pédant. - -Étant jeune, il avait écrit en petite bâtarde l'_Ave_ et le _Credo_ dans -un rond de parchemin de la grandeur d'un petit écu. Il l'avait présenté -à M. le marquis de ***, dont il était le filleul; celui-ci, après -l'avoir considéré attentivement, s'était écrié à plusieurs reprises: - ---Voilà un garçon qui n'est pas manchot! - -Il se plaisait à nous raconter cette anecdote, ou, comme il l'appelait, -cet apophthegme; le dimanche, quand il avait bu deux doigts de vin, et -qu'il était en belle humeur, il ajoutait, par manière de réflexion, que -M. le marquis de *** était bien le gentilhomme de France le plus -spirituel et le mieux appris qu'il eût jamais connu. - -Quoique aux importantes fonctions de maître d'école il ajoutât celles -non moins importantes de bedeau, de chantre, de sonneur, il n'en était -pas plus fier. A ses heures de relâche, il soignait le jardin de mon -oncle, et, l'hiver, il lisait une page ou deux de Voltaire ou de -Rousseau en cachette; car, étant plus d'à moitié prêtre, comme il le -disait, une pareille lecture n'eût pas été convenable en public. - -C'était un esprit sec, exact cependant, mais sans rien d'onctueux. Il ne -comprenait rien à la poésie, il n'avait jamais été amoureux, et n'avait -pas pleuré une seule fois dans sa vie. Il n'avait aucune des charmantes -superstitions de campagne, et il grondait toujours Berthe quand elle -nous racontait une histoire de fée ou de revenant. Je crois qu'au fond -il pensait que la religion n'était bonne que pour le peuple. En un mot, -c'était la prose incarnée, la prose dans toute son étroitesse, la prose -de Barême et de Lhomond. - -Son extérieur répondait parfaitement à son intérieur. Il avait quelque -chose de pauvre, d'étriqué, d'incomplet, qui faisait peine à voir et -donnait envie de rire en même temps. Sa tête, bizarrement bossuée, -luisait à travers quelques cheveux gris; ses sourcils blancs se -hérissaient en buisson sur deux petits yeux vert de mer, clignotants et -enfouis dans une patte d'oie de rides horizontales. Son nez, long comme -une flûte d'alambic, tout diapré de verrues, tout barbouillé de tabac, -se penchait amoureusement sur son menton. - -Aussi, lorsqu'on jouait aux petits jeux, et qu'il fallait embrasser -quelqu'un par pénitence, c'était toujours lui que les jeunes filles -choisissaient en présence de leur mère ou de leur amant. - -Ces avantages naturels étaient merveilleusement rehaussés par le costume -de leur propriétaire: il portait d'habitude un habit noir râpé, avec des -boutons larges comme des tabatières, les bas et la culotte de couleur -incertaine; des souliers à boucles et un chapeau à trois cornes que mon -oncle avait porté deux ans avant de lui en faire cadeau. - -O digne Jacobus Pragmater, qui aurait pu s'empêcher de rire en te voyant -arriver par la porte du jardin, le nez au vent, les manches pendantes de -ton grand habit flottant au long de ton corps, comme si elles eussent -été un rouleau de papier sortant à demi de ta poche! Tu aurais déridé le -front du spleen en personne. - -Il nous embrassa selon sa coutume, piqua les joues potelées de Maria à -la brosse de sa barbe, me donna un petit coup sur l'épaule, et tira de -sa poche un cœur de pain d'épice enveloppé d'un papier chamarré d'or et -de paillon qu'il partagea entre Maria et moi. - -Il nous demanda si nous avions été bien sages. La réponse, sans hésiter, -fut affirmative, comme on peut le croire. - -Pour nous récompenser, il nous promit à chacun une image coloriée. - -Les galoches de Berthe sonnèrent dans le haut de l'escalier, le service -de mon oncle ne la retenait plus, elle vint s'asseoir au coin du feu -avec nous. - -Maria quitta aussitôt le genou où Pragmater la retenait presque malgré -elle; car, en dépit de toutes ses caresses, elle ne le pouvait souffrir, -et courut se mettre sur les genoux de Berthe. - -Elle lui raconta ce que nous avions entendu, et lui répéta même quelques -couplets de la ballade qu'elle avait retenus. - -Berthe l'écouta gravement et avec bonté, et dit, quand elle eut fini, -qu'il n'y avait rien d'impossible à Dieu; que les grillons étaient le -bonheur de la maison, et qu'elle se croirait perdue si elle en tuait un, -même par mégarde. - -Pragmater la tança vivement d'une croyance aussi absurde, et lui dit que -c'était pitié d'inculquer des superstitions de bonne femme à des -enfants, et que, s'il pouvait attraper celui de la cheminée, il le -tuerait, pour nous montrer que la vie ou la mort d'une méchante bête -était parfaitement insignifiante. - -J'aimais assez Pragmater, parce qu'il me donnait toujours quelque chose; -mais, en ce moment, il me parut d'une férocité de cannibale, et je -l'aurais volontiers dévisagé. Même à présent que l'habitude de la vie et -le train des choses m'ont usé l'âme et durci le cœur, je me reprocherais -comme un crime le meurtre d'une mouche, trouvant, comme le bon Tobie, -que le monde est assez large pour deux. - -Pendant cette conversation, le grillon jetait imperturbablement ses -notes aiguës et vibrantes à travers la voix sourde et cassée de -Pragmater, la couvrant quelquefois et l'empêchant d'être entendue. - -Pragmater, impatienté, donna un coup de pied si violent du côté d'où le -chant paraissait venir, que plusieurs flocons de suie se détachèrent et -avec eux la cellule du grillon, qui se mit à courir sur la cendre aussi -vite que possible pour regagner un autre trou. - -Par malheur pour lui, le rancunier maître d'école l'aperçut, et, malgré -nos cris, le saisit par une patte au moment où il entrait dans -l'interstice de deux briques. Le grillon, se voyant perdu, abandonna -bravement sa patte, qui resta entre les doigts de Pragmater comme un -trophée, et s'enfonça profondément dans le trou. - -Pragmater jeta froidement au feu la patte toute frémissante encore. - -Berthe leva les yeux au ciel avec inquiétude, en joignant les mains. -Maria se mit à pleurer; moi, je lançai à Pragmater le meilleur coup de -poing que j'eusse donné de ma vie; il n'y prit seulement pas garde. - -Cependant la figure triste et sérieuse de Berthe lui donna un moment -d'inquiétude sur ce qu'il avait fait: il eut une lueur de doute; mais le -voltairianisme reprit bientôt le dessus, et un _bah!_ fortement accentué -résuma son plaidoyer intérieur. - -Il resta encore quelques minutes; mais, ne sachant trop quelle -contenance faire, il prit le parti de se retirer. - -Nous nous en allâmes coucher, le cœur gros de pressentiments funestes. - - -IV - -Plusieurs jours s'écoulèrent tristement; mais rien d'extraordinaire -n'était venu réaliser les appréhensions de Berthe. - -Elle s'attendait à quelque catastrophe: le mal fait à un grillon porte -toujours malheur. - ---Vous verrez, disait-elle, Pragmater, qu'il nous arrivera quelque chose -à quoi nous ne nous attendons pas. - -Dans le courant du mois, mon oncle reçut une lettre venant de loin, -toute constellée de timbres, toute noire à force d'avoir roulé. Cette -lettre lui annonçait que la maison du banquier T***, sur laquelle son -argent était placé, venait de faire banqueroute, et était dans -l'impossibilité de solder ses créanciers. - -Mon oncle était ruiné, il ne lui restait plus rien que sa modique -prébende. - -Pragmater, à demi ébranlé dans sa conviction, se faisait, à part lui, de -cruels reproches. Berthe pleurait, tout en filant avec une activité -triple pour aider en quelque chose. - -Le grillon, malade ou irrité, n'avait pas fait entendre sa voix depuis -la soirée fatale. Le tourne-broche avait inutilement essayé de lier -conversation avec lui, il restait muet au fond de son trou. - -La cuisine se ressentit bientôt de ce revers de fortune. Elle fut -réduite à une simplicité évangélique. Adieu les poulardes blondes, si -appétissantes dans leur lit de cresson, la fine perdrix au corset de -lard, la truite à la robe de nacre semée d'étoiles rouges! Adieu, les -mille gourmandises dont les religieuses et les gouvernantes des prêtres -connaissent seules le secret! Le bouilli filandreux avec sa couronne de -persil, les choux et les légumes du jardin, quelques quartiers aigus de -fromage, composaient le modeste dîner de mon oncle. - -Le cœur saignait à Berthe quand il lui fallait servir ces plats simples -et grossiers; elle les posait dédaigneusement sur le bord de la table, -et en détournait les yeux. Elle se cachait presque pour les apprêter, -comme un artiste de haut talent qui fait une enseigne pour dîner. La -cuisine, jadis si gaie et si vivante, avait un air de tristesse et de -mélancolie. - -Le brave Tom lui-même semblait comprendre le malheur qui était arrivé: -il restait des journées entières assis sur son derrière, sans se -permettre la moindre gambade; le coucou retenait sa voix d'argent et -sonnait bien bas; les casseroles, inoccupées, avaient l'air de s'ennuyer -à périr; le gril étendait ses bras noirs comme un grand désœuvré; les -cafetières ne venaient plus faire la causette auprès du feu: la flamme -était toute pâle, et un maigre filet de fumée rampait tristement au long -de la plaque. - -Mon oncle, malgré toute sa philosophie, ne put venir à bout de vaincre -son chagrin. Ce beau vieillard, si gras, si vermeil, si épanoui, avec -ses trois mentons et son mollet encore ferme; ce gai convive qui -chantait après boire la petite chanson, vous ne l'auriez certainement -pas reconnu. - -Il avait plus vieilli dans un mois que dans trente ans. Il n'avait plus -de goût à rien. Les livres qui lui faisaient le plus de plaisir -dormaient oubliés sur les rayons de la bibliothèque. Le magnifique -exemplaire (Elzévir) des _Confessions de saint Augustin_, exemplaire -auquel il tenait tant et qu'il montrait avec orgueil aux curés des -environs, n'était pas remué plus souvent que les autres; une araignée -avait eu le temps de tisser sa toile sur son dos. - -Il restait des journées entières dans son fauteuil de tapisserie à -regarder passer les nuages par les losanges de sa fenêtre, plongé dans -une mer de douloureuses réflexions; il songeait avec amertume qu'il ne -pourrait plus, les jours de Pâques et de Noël, réunir ses vieux -camarades d'école qui avaient mangé avec lui la maigre soupe du -séminaire, et se réjouir d'être encore si vert et si gaillard après tant -d'anniversaires célébrés ensemble. - -Il fallait devenir ménager de ces bonnes bouteilles de vin vieux, toutes -blanches de poussière, qu'il tenait sous le sable, au profond de sa -cave, et qu'il réservait pour les grandes occasions; celles-là bues, il -n'y avait plus d'argent pour en acheter d'autres. Ce qui le chagrinait -surtout, c'était de ne pouvoir continuer ses aumônes, et de mettre ses -pauvres dehors avec un _Dieu vous garde!_ - -Ce n'était qu'à de rares intervalles qu'il descendait au jardin; il ne -prenait plus aucun intérêt aux plantations de Pragmater, et l'on aurait -marché sur les tournesols sans lui faire dire: _Ah!_ - -Le printemps vint. Ses fleurs avaient beau pencher la tête pour lui dire -bonjour, il ne leur rendait pas leur salut, et la gaieté de la saison -semblait même augmenter sa mélancolie. - -Ses affaires ne s'arrangeant pas, il crut que sa présence serait -nécessaire pour les vider entièrement. - -Un voyage à *** était pour lui une entreprise aussi terrible que la -découverte de l'Amérique: il le différa autant qu'il put; car il n'avait -jamais quitté, depuis sa sortie du séminaire, son village, enfoui au -milieu des bois comme un nid d'oiseau, et il lui en coûtait beaucoup -pour se séparer de son presbytère aux murailles blanches, aux -contrevents verts, où il avait si longtemps caché sa vie aux yeux -méchants des hommes. - -En partant, il remit entre les mains de Berthe une petite bourse assez -plate pour subvenir aux besoins de la maison pendant son absence, et -promit de revenir bientôt. - -Il n'y avait là rien que de fort naturel sans doute; pourtant nous -étions profondément émus, et je ne sais pourquoi il me semblait que nous -ne le reverrions plus, et que c'était pour la dernière fois qu'il nous -parlait. Aussi, Maria et moi, nous l'accompagnâmes jusqu'au pied de la -colline, trottant, de toutes nos forces, de chaque côté de son cheval, -pour être plus longtemps avec lui. - ---Assez, mes petits, nous dit-il; je ne veux pas que vous alliez plus -loin, Berthe serait inquiète de vous. - -Puis il nous hissa sur son étrier, nous appuya un baiser bien tendre sur -les joues, et piqua des deux: nous le suivîmes de l'œil pendant quelques -minutes. - -Étant parvenu au haut de l'éminence, il retourna la tête pour voir -encore une fois, avant qu'il s'enfonçât tout à fait sous l'horizon, le -clocher de l'église paroissiale et le toit d'ardoise de sa petite -maison. - -Nous ayant aperçus à la même place, il nous fit un geste amical de la -main, comme pour nous dire qu'il était content; puis il continua sa -route. - -Un angle du chemin l'eut bientôt dérobé à nos yeux. - -Alors, un frisson me prit, et les pleurs tombèrent de mes yeux. Il me -parut qu'on venait de fermer sur lui le couvercle de la bière, et d'y -planter le dernier clou. - ---Oh! mon Dieu! dit Maria avec un grand soupir, mon pauvre oncle! il -était si bon! - -Et elle tourna vers moi ses yeux purs nageant dans un fluide abondant et -clair. - -Une pie, perchée sur un arbre, au bord de la route, déploya, à notre -aspect, ses ailes bigarrées, s'envola en poussant des cris discordants, -et s'alla reposer sur un autre arbre. - ---Je n'aime pas à entendre les pies, dit Maria, en se serrant contre -moi, d'un air de doute et de crainte. - ---Bah! répliquai-je, je vais lui jeter une pierre, il faudra bien -qu'elle se taise, la vilaine bête. - -Je quittai le bras de Maria, je ramassai un caillou, et je le jetai à la -pie; la pierre atteignit une branche au-dessus, dont elle écorcha -l'écorce: l'oiseau sautilla, et continua ses criailleries moqueuses et -enrouées. - ---Ah! c'est trop fort! m'écriai-je; tu me veux donc narguer? - -Et une seconde pierre se dirigea, en sifflant, vers l'oiseau; mais -j'avais mal visé, elle passa entre les premières feuilles et alla -tomber, de l'autre côté, dans un champ de luzerne. - ---Laisse-la tranquille, dit la petite en posant sa main délicate sur mon -épaule, nous ne pouvons l'empêcher. - ---Soit, répondis-je. - -Et nous continuâmes notre chemin. - -Le temps était gris terne, et, quoiqu'on fût au printemps, il soufflait -une bise assez piquante; il y avait de la tristesse dans l'air comme aux -derniers jours d'automne. Maria était pâle, une légère auréole bleuâtre -cernait ses yeux languissants: elle avait l'air fatigué, et s'appuyait -plus fortement que d'habitude; j'étais fier de la soutenir, et, quoique -je fusse presque aussi las qu'elle, j'aurais marché encore deux heures. - -Nous rentrâmes. - -Le prieuré n'avait plus le même aspect: lui, naguère si gai, si vivant, -il était silencieux et mort; l'âme de la maison était partie, ce n'était -plus que le cadavre. - -Pragmater, malgré son incrédulité, hochait soucieusement la tête. Berthe -filait toujours, et Tom, assis en face d'elle, et agitant gravement sa -queue, suivait les mouvements du rouet. - -Je me serais mortellement ennuyé sans les promenades que nous allions -faire, avec Maria, dans les grands bois, le long des champs, pour -prendre des hannetons et des demoiselles. - - -V - -Le grillon ne chantait que rarement, et nous n'entendions plus rien à -son chant; nous en vînmes à croire que nous étions le jouet d'une -illusion. - -Cependant, un soir, nous nous retrouvâmes seuls dans la cuisine, assis -tous deux sur la même chaise, comme au jour où il nous avait parlé. Le -feu flambait à peine. Le grillon éleva la voix, et nous pûmes -parfaitement comprendre ce qu'il disait: il se plaignait du froid. -Pendant qu'il chantait, le feu s'était éteint presque tout à fait. - -Maria, touchée de la plainte du grillon, s'agenouilla, et se mit à -souffler avec sa bouche; le soufflet était accroché à un clou, hors de -notre portée. - -C'était un plaisir de la voir, les joues gonflées, illuminées des -reflets de la flamme, tout le reste du corps était plongé dans l'ombre: -elle ressemblait à ces têtes de chérubin, cravatées d'une paire d'ailes -que l'on voit dans les tableaux d'église, dansant en rond autour des -gloires mystiques de la Vierge et des saints. - -Au bout de quelques minutes, moyennant une poignée de branches sèches -que j'y jetai, l'âtre se trouva vivement éclairé, et nous pûmes voir, -sur le bord de son trou, notre ami le grillon tendant ses pattes de -devant au feu, comme deux petites mains, et ayant l'air de prendre un -singulier plaisir à se chauffer; ses yeux, gros comme une tête -d'épingle, rayonnaient de satisfaction; il chantait avec une vivacité -surprenante, et sur un air très-gai, des paroles sans suite que je -n'entendais pas bien, et que je n'ai pas retenues. - -Quelques mois se passèrent, pas plus de nouvelles de mon oncle que s'il -était mort! - -Un soir, Pragmater, ne sachant à quoi tuer le temps, monta dans la -bibliothèque pour prendre un livre; quand il ouvrit la porte, un violent -courant d'air éteignit sa chandelle; mais, comme il faisait clair de -lune, et qu'il connaissait les êtres de la maison, il ne jugea pas à -propos de redescendre chercher de la lumière. - -Il alla du côté où il savait qu'était placée la bibliothèque. La porte -se ferma violemment, comme si quelqu'un l'eût poussée. Un rayon de lune, -plus vif et plus chatoyant, traversa les vitres jaunes de la fenêtre. - -A sa grande stupéfaction, Pragmater vit descendre sur ce filet de -lumière, comme un acrobate sur une corde tendue, un fantôme d'une espèce -singulière: c'était le fantôme de mon oncle, c'est-à-dire le fantôme de -ses habits; car lui-même était absent: son habit tombait à longs plis, -et, au bout des manches vides, une paire de gants moulait ses mains; une -perruque tenait la place de sa tête, et à l'endroit des yeux -scintillait, comme des vers phosphoriques, une énorme paire de besicles. -Cet étrange personnage entra droit dans la chambre, et se dirigea droit -à la bibliothèque; on eût dit que les semelles de ses souliers étaient -doublées de velours, car il glissait sur les dalles sans que le moindre -craquement, le son le plus fugitif pût faire croire qu'il les eût -effleurées. - -Après avoir touché et déplacé quelques volumes, il enleva de sa planche -le Saint Augustin (Elzévir) et le porta sur la table; puis il s'assit -dans le grand fauteuil à ramages, éleva un de ses gants à la hauteur où -son menton aurait dû être, ouvrit le livre à un passage marqué par un -signet de faveur bleue, comme quelqu'un que l'on aurait interrompu, et -se prit à lire en tournant les feuillets avec vivacité. - -La lune se cacha; Pragmater crut qu'il ne pourrait point continuer. Mais -les verres de ses lunettes, semblables aux yeux des chats et des hiboux, -étaient lumineux par eux-mêmes, et reluisaient dans l'ombre comme des -escarboucles. Il en partait des lueurs jaunes qui éclairaient les pages -du livre, aussi bien qu'une bougie l'eût pu faire. L'activité qu'il -mettait à sa lecture était telle, qu'il tira de sa poche un mouchoir -blanc, qu'il passa à plusieurs reprises sur la place vide qui -représentait son front, comme s'il eût sué à grosses gouttes... - -L'horloge sonna successivement, avec sa voix fêlée, dix heures, onze -heures, minuit... Au dernier coup de minuit, le fantôme se leva, remit -le précieux bouquin à sa place. - -Le ciel était gris, les nues, échevelées, couraient rapidement de l'est -à l'ouest; la lune remontra sa face blanche par une déchirure, un rayon -parti de ses yeux bleus plongea dans la chambre. Le mystérieux lecteur -monta dessus en s'appuyant sur sa canne, et sortit de la même manière -qu'il était entré. - -Abasourdi de tant de prodiges, mourant de peur, claquant des dents, ses -genoux cagneux se heurtant en rendant un son sec comme une crécelle, le -digne maître d'école ne put se tenir plus longtemps sur ses pieds: un -frisson de fièvre le prit aux cheveux, et il tomba tout de son long à la -renverse. Berthe, ayant entendu la chute, accourut tout effrayée; elle -le trouva gisant sur le carreau, sans connaissance, sa main étreignant -la chandelle éteinte. - -Pragmater, malgré ses idées voltairiennes, eut beaucoup de peine à -s'expliquer la vision étrange qu'il venait d'avoir; sa physionomie en -était toute troublée. Cependant le doute ne lui était pas permis, il -était lui-même son propre garant, il n'y avait pas de supercherie -possible; aussi tomba-t-il dans une profonde rêverie, et restait-il des -heures entières sur sa chaise, dans l'attitude d'un homme singulièrement -perplexe. - -Vainement Tom, le brave matou, venait-il frotter sa moustache contre sa -main pendante, et Berthe lui demandait-elle, du ton le plus engageant: - ---Pragmater, croyez-vous que la vendange sera bonne? - - -VI - -On n'avait aucune nouvelle de mon oncle. - -Un matin Pragmater le vit raser, comme un oiseau, le sable de l'allée du -jardin, sur le bord de laquelle ses soleils favoris penchaient -mélancoliquement leurs disques d'or pleins de graines noires; avec sa -main d'ombre, ou son ombre de main, il essayait de relever une des -fleurs que le vent avait courbée, et tâchait de réparer de son mieux la -négligence des vivants. - -Le ciel était clair, un gai rayon d'automne illuminait le jardin; deux -ou trois pigeons, posés sur le toit, se toilettaient au soleil; une bise -nonchalante jouait avec quelques feuilles jaunes, et deux ou trois -plumes blanches, tombées de l'aile des colombes, tournoyaient mollement -dans la tiède atmosphère. Ce n'était guère la mise en scène d'une -apparition, et un fantôme un peu adroit ne se serait pas montré dans un -lieu si positif et à une heure aussi peu fantastique. - -Une plate-bande de soleils, un carré de choux, des oignons montés, du -persil et de l'oseille, à onze heures du matin, rien n'est moins -allemand. - -Jacobus Pragmater fut convaincu, cette fois, qu'il n'y avait pas moyen -de mettre l'apparition sur le dos d'un effet de lune et d'un jeu de -lumière. - -Il entra dans la cuisine, tout pâle et tout tremblant, et raconta à -Berthe ce qui venait de lui arriver. - ---Notre bon maître est mort, dit Berthe en sanglotant: mettons-nous à -genoux, et prions pour le repos de son âme! - -Nous récitâmes ensemble les prières funèbres. Tom, inquiet, rôdait -autour de notre groupe, en nous jetant avec ses prunelles vertes des -regards intelligents et presque surhumains; il semblait nous demander le -secret de notre douleur subite, et poussait, pour attirer l'attention -sur lui, de petits miaulements plaintifs et suppliants. - ---Hélas! pauvre Tom, dit Berthe en lui flattant le dos de la main, tu ne -te chaufferas plus, l'hiver, sur le genou de monsieur, dans la belle -chambre rouge, et tu ne mangeras plus les têtes de poisson sur le coin -de son assiette! - -Le grillon ne chantait que bien rarement. La maison semblait morte, le -jour avait des teintes blafardes, et ne pénétrait qu'avec peine les -vitres jaunes, la poussière s'entassait dans les chambres inoccupées, -les araignées jetaient sans façon leur toile d'un angle à l'autre, et -provoquaient inutilement le plumeau; l'ardoise du toit, autrefois d'un -bleu si vif et si gai, prenait des teintes plombées, les murailles -verdissaient comme des cadavres, les volets se déjetaient, les portes ne -joignaient plus; la cendre grise de l'abandon descendait fine et tamisée -sur tout cet intérieur naguère si riant et d'une si curieuse propreté. - -La saison avançait; les collines frileuses avaient déjà sur leurs -épaules les rousses fourrures de l'automne, de larges bancs de -brouillard montaient du fond de la vallée, et la bruine rayait de ses -grêles hachures un ciel couleur de plomb. - -Il fallait rester des journées entières à la maison, car les prairies -mouillées, les chemins défoncés ne nous permettaient plus que rarement -le plaisir de la promenade. - -Maria dépérissait à vue d'œil, et devenait d'une beauté étrange; ses -yeux s'agrandissaient et s'illuminaient de l'aurore de la vie céleste; -le ciel prochain y rayonnait déjà. Ils roulaient moelleusement sur leurs -longues paupières comme deux globes d'argent bruni, avec des langueurs -de clair de lune et des rayons d'un bleu velouté que nul peintre ne -saurait rendre: les couleurs de ses joues, concentrées sur le haut des -pommettes en petit nuage rose, ajoutaient encore à l'éclat divin de ces -yeux surnaturels où se concentrait une vie près de s'envoler; les anges -du ciel semblaient regarder la terre par ces yeux-là. - -A l'exception de ces deux taches vermeilles, elle était pâle comme de la -cire vierge; ses tempes et ses mains transparentes laissaient voir un -délicat lacis de veines azurées; ses lèvres décolorées s'exfoliaient en -petites pellicules lamelleuses: elle était poitrinaire. - -Comme j'avais l'âge d'entrer au collége, mes parents me firent revenir à -la ville, d'autant plus qu'ils avaient appris la mort de mon oncle, qui -avait fait une chute de cheval dans un chemin difficile, et s'était -fendu la tête. - -Un testament trouvé dans sa poche instituait Berthe et Pragmater ses -uniques héritiers, à l'exception de sa bibliothèque, qui devait me -revenir, et d'une bague en diamants de sa mère, destinée à Maria. - -Mes adieux à Maria furent des plus tristes; nous sentions que nous ne -nous reverrions plus. Elle m'embrassa sur le seuil de la porte, et me -dit à l'oreille: - ---C'est ce vilain Pragmater qui est cause de tout; il a voulu tuer le -grillon. Nous nous reverrons chez le bon Dieu. Voilà une petite croix en -perles de couleur que j'ai faite pour toi; garde-la toujours. - -Un mois après, Maria s'éteignit. Le grillon ne chanta plus à dater de ce -jour-là: l'âme de la maison s'en était allée. Berthe et Pragmater ne lui -survécurent pas longtemps; Tom mourut, bientôt après, de langueur et -d'ennui. - -J'ai toujours la croix de perles de Maria. Par une délicatesse charmante -dont je ne me suis aperçu que plus tard, elle avait mis quelques-uns de -ses beaux cheveux blonds pour enfiler les grains de verre qui la -composent; chaste amour enfantin si pur, qu'il pouvait confier son -secret à une croix! - - -VII - -Ces scènes de ma première enfance m'ont fait une impression qui ne s'est -pas effacée; j'ai encore au plus haut degré le sentiment du foyer et des -voluptés domestiques. - -Comme celle du grillon, ma vie s'est écoulée, près de l'âtre, à regarder -les tisons flamber. Mon ciel a été le manteau de la cheminée; mon -horizon, la plaque noire de suie et blanche de fumée; un espace de -quatre pieds où il faisait moins froid qu'ailleurs, mon univers. - -J'ai passé de longues années avec la pelle et la pincette; leurs têtes -de cuivre ont acquis sous mes mains un éclat pareil à celui de l'or, si -bien que j'en suis venu à les considérer comme une partie intégrante de -mon être. La pomme de mes chenets a été usée par mes pieds, et la -semelle de mes pantoufles s'est couverte d'un vernis métallique dans ses -fréquents rapports avec elle. Tous les effets de lumière, tous les jeux -de la flamme, je les sais par cœur; tous les édifices fantastiques que -produit l'écroulement d'une bûche ou le déplacement d'un tison, je -pourrais les dessiner sans les voir. - -Je ne suis jamais sorti de ce microcosme. - -Aussi, je suis de première force pour tout ce qui regarde l'intérieur de -la cheminée; aucun poëte, aucun peintre n'est capable d'en tracer un -tableau plus exact et plus complet. J'ai pénétré tout ce que le foyer a -d'intime et de mystérieux, je puis le dire sans orgueil, car c'est -l'étude de toute mon existence. - -Pour cela, je suis resté étranger aux passions de l'homme, je n'ai vu du -monde que ce qu'on en pouvait voir par la fenêtre. Je me suis replié en -moi; cependant j'ai vécu heureux, sans regret d'hier, sans désir de -demain. Mes heures tombent une à une dans l'éternité, comme des plumes -d'oiseau au fond d'un puits, doucement, doucement; et si l'horloge de -bois, placée à l'angle de la muraille, ne m'avertissait de leur chute -avec sa voix criarde et éraillée comme celle d'une vieille femme, certes -je ne m'en apercevrais pas. - -Quelquefois seulement, au mois de juin, par un de ces jours chauds et -clairs où le ciel est bleu comme la prunelle d'une Anglaise, où le -soleil caresse d'un baiser d'or les façades sales et noires des maisons -de la ville; lorsque chacun se retire au plus profond de son -appartement, abat ses jalousies, ferme ses rideaux, et reste étendu sur -sa molle ottomane, le front perlé de gouttes de sueur, je me hasarde à -sortir. - -Je m'en vais me promener, habillé comme à mon ordinaire, c'est-à-dire en -drap, ganté, cravaté et boutonné jusqu'au cou. - -Je prends alors dans la rue le côté où il n'y a pas d'ombre, et je -marche les mains dans mes poches, le chapeau sur l'oreille et penché -comme la tour de Pise, les yeux à demi fermés, mes lèvres comprimant -avec force une cigarette dont la blonde fumée se roule, autour de ma -tête, en manière de turban; tout droit devant moi, sans savoir où; -insoucieux de l'heure ou de toute autre pensée que celle du présent; -dans un état parfait de quiétude morale et physique. - -Ainsi je vais... vivant pour vivre, ni plus ni moins qu'un dogue qui se -vautre dans la poussière, ou que ce bambin qui fait des ronds sur le -sable. - -Lorsque mes pieds m'ont porté longtemps, et que je suis las, alors je -m'assois au bord du chemin, le dos appuyé contre un tronc d'arbre, et je -laisse flotter mes regards à droite, à gauche, tantôt au ciel, tantôt -sur la terre. - -Je demeure là des demi-journées, ne faisant aucun mouvement, les jambes -croisées, les bras pendants, le menton dans la poitrine, ayant l'air -d'une idole chinoise ou indienne, oubliée dans le chemin par un bonze ou -un bramine. - -Pourtant, n'allez pas croire que le temps ainsi passé soit du temps -perdu. Cette mort apparente est ma vie. - -Cette solitude et cette inaction, insupportables pour tout autre, sont -pour moi une source de voluptés indéfinissables. - -Mon âme ne s'éparpille pas au dehors, mes idées ne s'en vont pas à -l'aventure parmi les choses du monde, sautant d'un objet à un autre; -toute ma puissance d'animation, toute ma force intellectuelle se -concentrent en moi; je fais des vers, excellente occupation d'oisif, ou -je pense à la petite Maria, qui avait des taches roses sur les joues. - -1839. - - - - -LE GARDE NATIONAL RÉFRACTAIRE - - -Le garde national réfractaire est un homme de bon sens, cosmopolite par -goût, qui se soucie peu d'être national, et encore moins garde; il aime -mieux être réfractaire. - -Les baïonnettes intelligentes le séduisent médiocrement; car il trouve -qu'il ne faut pas une grande intelligence pour planter un morceau de fer -dans le ventre de n'importe qui. - -Le soldat citoyen lui paraît une invention assez pauvre; c'est bien -assez d'être l'un sans être l'autre. - -L'épicier enté sur le Tamerlan, ou, si vous aimez mieux, le Tamerlan -enté sur l'épicier n'a pas le don de le ravir. - -Le réfractaire allègue que c'est une mauvaise manière de garder sa -maison que de s'en aller dans un quartier fort éloigné, pour donner -toute facilité aux amants et aux voleurs, en faveur de qui la milice -urbaine a été certainement inventée; il dit aussi que ce n'est pas la -peine de payer quatre cent mille fainéants, qui n'ont d'autre occupation -que de regarder sur les boulevards les confrères de Bilboquet, et de -courtiser les bonnes d'enfants dans les jardins publics, si l'on doit -faire leur besogne soi-même. - -Il prétend que jamais on ne lui a envoyé de tourlourous pour écrire son -feuilleton, et qu'alors il ne doit pas faire la faction des susdits -tourlourous. - -Nous ne voyons pas trop ce que l'on pourrait répondre à ce raisonnement. - -Un autre motif qu'il donne, et qui est assez plausible, c'est que, s'il -avait les trois cents francs qu'il faut pour s'équiper, il -s'empresserait d'acheter un habit noir pour remplacer le sien, dont les -coutures blanchissent, dont les boutons s'éraillent. Il se procurerait -des bottes sérieuses, car les siennes rient aux éclats, et _rien n'est -plus sot qu'un sot rire_, s'il faut en croire le proverbe grec; il -commanderait aussi un pantalon à son tailleur, afin de restaurer un peu -son élégance, qui périclite visiblement. - -Ensuite, il lui répugne de paraître déguisé dans les rues en dehors des -jours de carnaval, surtout quand le déguisement consiste en un bonnet de -sauvage, un habit indigo, relevé d'agréments sang de bœuf, écartelé de -buffleteries badigeonnées au blanc d'Espagne, avec une giberne qui vous -bat l'opposé du devant, un briquet et une baïonnette, gigantesques -breloques placées à l'envers, qui vous tambourinent odieusement sur les -mollets, ou sur les tibias, si vous n'avez pas de mollets. - -Mais, hélas! tout n'est pas rose dans le métier de réfractaire; au -contraire! - -Autant vaudrait être caniche d'aveugle, femme galante, cheval de fiacre, -servante de vieille fille, acteur à la banlieue, souffleur au -Cirque-Olympique pendant les représentations de Carter, culotteur de -pipes, retourneur d'invalides, promeneur de chiens convalescents, -journaliste même, si la pudeur permet de s'exprimer ainsi! - -Le voleur à la tire, le rinceur de cambriole, ceux qui font la grande -soulasse sur les trimards, mènent une vie charmante en comparaison. - -Le réfractaire, qui avait pris son logement sous le nom d'une femme ou -d'une personne partie pour Tombouctou, au risque de voir son prête-nom, -femelle ou mâle, lui dérober son acajou, a été dénoncé par un ami de -cœur qui mériterait de s'appeler Goulatromba, comme celui du bohème -Zafari, dans la pièce de _Ruy Blas_, ou par son propriétaire, avec -lequel il s'est querellé sous prétexte de terme à ne pas payer, ou de -réparations à faire. - -En vain il s'est intitulé madame Durand, mademoiselle Zinzoline, ou même -madame Mitoufflet; en vain il a essayé d'entrer dans la peau des -septuagénaires les plus notoires; en vain il a tâché de s'escamoter, de -s'annihiler, de se supprimer, de se rayer du nombre des vivants, de -devenir une ombre impalpable; le conseil de recensement a les yeux -ouverts sur lui, il le connaît, sait son nom véritable, ses prénoms et -son état. Rien n'a servi. - -Pourtant ce malheureux ne recevait ses lettres que par une main tierce, -quatre jours après les rendez-vous ou les invitations qu'elles -indiquaient; il lisait les journaux de la semaine passée; il sortait -avant le jour et ne rentrait qu'à la nuit tombante pour ne pas être -connu dans son quartier, et ne pas faire naître à quelque droguiste, -assis sur le pas de sa porte entre une caisse de pruneaux et un tonneau -de jus de réglisse, cette idée sournoise et dangereuse: - ---Mais ce monsieur n'est pas de notre compagnie? - -Avant cette terrible dénonciation, le réfractaire n'existait qu'à l'état -d'utopie, de rêve, de fiction, ou plutôt il n'existait pas, ce qui vaut -bien mieux; il était parvenu à se faire un petit néant très-confortable, -dans lequel il vivait comme un rat dans un fromage. Tout ce bonheur -n'est plus; il est constaté maintenant et prouvé aussi clairement qu'une -règle d'arithmétique, il est forcé d'être lui-même. - -A dater de ce jour, il tombe chez son portier, qui a beau prétendre ne -pas le connaître, une neige de papiers plus ou moins incongrus (la -comparaison serait plus juste si les papiers étaient propres), tels que -billets de garde, citations au conseil de discipline, condamnations _en_ -vingt-quatre heures de prison, et autres balivernes en français civique. - -Ces papiers alimentent pendant longtemps le cabinet intime du -réfractaire, ou lui servent à allumer sa pipe quand il fume; il fume -toujours. Les vingt-quatre heures se changent en quarante-huit heures. -Les soixante-douze heures ne vont pas tarder à paraître. - -Pour ne pas être pris, le réfractaire laisse pousser ses cheveux s'il -les avait courts, les coupe s'il les avait longs; met un faux nez de -cire vierge comme Edmond du Cirque-Olympique, quand il jouait -l'empereur; se colle des favoris postiches et se grime en sexagénaire -pour dérober son signalement aux mouchards, aux argousins et aux gardes -municipaux. - -Comme il sait que le renard est bientôt pris s'il n'a qu'un terrier, il -en a cinq: trois à la ville et deux à la campagne; un cabriolet de régie -stationne perpétuellement à la porte de derrière du logement qu'il -habite ce jour-là; car, à l'exemple de Cromwell, il ne couche jamais -deux fois dans la même chambre, et, comme les chats, ne dort jamais que -d'un œil. - -La nuit, il a des cauchemars affreux; la patte de crabe d'un mouchard -lui serre la gorge et l'étouffe, il voit les spectres de Dubois, de -Ripon, de Duminil, de Werther, déguisés en hommes et vêtus d'effroyables -redingotes vertes; ils agitent de fulgurantes condamnations à -soixante-douze heures, et ricanent affreusement en montrant leurs crocs -et leurs défenses de sanglier. Des portes doublées de fer se referment -sur lui; il entend grincer des verrous, glapir des gonds mal graissés; -des geôliers avec des bonnets de peau d'ours, comme ceux des mélodrames, -traînent des paquets de chaînes et de ferrailles; il descend des -escaliers, parcourt des corridors sans fin, dont les rougeâtres reflets -éclairent la profondeur; ces corridors deviennent de plus en plus -étroits, les murailles se rapprochent, les voûtes se baissent, les -planchers s'élèvent; il se trouve pris dans un entonnoir de pierre, -incapable de faire un mouvement, enchâssé comme une pomme dans un -ruisseau gelé; après des efforts inouïs, il parvient à jeter de côté sa -couverture et s'éveille. - -O ciel! il est déjà quatre heures et demie, un pâle rayon du jour -pénètre à travers les côtes des persiennes, toujours fermées pour faire -croire à une absence; le soleil va se lever, et avec lui le garde -municipal. - -Le réfractaire se précipite à bas du lit, chausse à la hâte des bottes -non cirées, un habit peu brossé, un pantalon crotté de la veille, et, -sans s'être ni lavé, ni peigné, ni rasé, se glisse dans la rue en -longeant les maisons, comme une hirondelle qui veut prendre des mouches. - -La lueur bleue du matin lutte péniblement avec les jaunes clartés des -réverbères qui grésillent dans le brouillard; la ville dort encore d'un -profond sommeil; à peine si les laitières, entourées d'amphores de -fer-blanc, commencent à déboucher au coin des rues avec leurs petites -charrettes; il n'y a que les rogomistes dont les boutiques soient -ouvertes; les vidangeurs y boivent le _blanc_ du matin. Le réfractaire, -malgré son goût pour les parfums, est bien forcé, transi de froid et las -de battre l'antiffe (c'est le terme), d'entrer aussi chez le rogomiste, -et, sous peine d'être assommé, il se voit obligé de trinquer avec ces -messieurs. - -Enfin, un cabriolet paraît! le réfractaire le hèle, et il part pour la -cachette campagnarde; il n'a pas encore été pris! Werther arrive et -trouve l'oiseau déniché. - -Ordinairement, le réfractaire est un homme de construction athlétique, -qui broierait d'un coup de poing l'Hercule de marbre des Tuileries; il a -cinq pieds et demi de haut, six de tour, et porte cinquante livres à -bras tendu; ce qui fait qu'il n'a pas besoin, pour se rassurer sur son -aptitude physique, de jouer au militaire comme les petits bourgeois -rachitiques et bossus, qui n'ont pas d'autre moyen de prouver à leur -femme qu'ils sont très-forts et très-redoutables. Sa prétention est -d'être malade; au besoin, il vous soutiendrait qu'il est mort et déjà -_très-avancé_, sentez-le. - -Il faut le voir devant le conseil de révision; il se fait apporter en -brancard; quatre estafiers le soutiennent sous les bras; avant de -partir, il a fait son testament; il va passer tout à l'heure, et -retourner aux cieux, d'où il n'aurait pas dû descendre; il s'est fardé -avec du bleu de billard et du karis à l'indienne; il a la fièvre jaune -ou le choléra bleu de ciel, un choléra des plus asiatiques. Sauvez-vous, -ces maladies sont contagieuses! - -Le chirurgien de la légion, qui est le vrai médecin Tant-Mieux de la -fable, et ne croit à aucune maladie, l'envoie se débarbouiller, et le -déclare apte au service. - -Le réfractaire, battu sur ce point, s'avoue timidement phthisique au -troisième degré; sa vaste poitrine, où les soufflets d'une forge -joueraient à l'aise, lui inspire cette prétention qui heureusement ne -fut jamais plus mal fondée; la phthisie ne réussit pas mieux que le -choléra-morbus, et la fièvre jaune. Alors, le réfractaire désespéré, -acculé dans ses derniers retranchements, comme le sanglier de Calydon, -prétend être atteint d'une endocardite très-perfectionnée. - -L'endocardite est la dernière maladie inventée par les médecins à la -mode; elle consiste dans un certain épaississement de la membrane -interne du cœur, qui n'est pas des plus aisés à constater; les symptômes -en sont très-agréables: vous n'aviez pas l'endocardite, vous étiez -maigre, jaune, mal portant; dès que vous en êtes atteint, votre figure -se remplit, se colore; vous avez l'œil d'un éclat admirable, -l'embonpoint satine votre peau, vos bras se développent, vous devenez ce -que les portières appellent un bel homme. - -Le chirurgien, étonné d'une si belle maladie, déclare que l'endocardite -existe en effet, mais que l'endocardite est plus propre que toute autre -au service de la garde nationale. - -Le réfractaire se retire après avoir grommelé quelque injure contre les -membres du conseil de révision, qui sont de vénérables marchands de -suif, d'augustes menuisiers, de magnanimes fabricants de bas de -filoselle et de petits avocats chafouins, à l'œil vairon, au teint -bilieux, qui débitent de grands réquisitoires et s'exercent à demander -des têtes en mouchant la chandelle avec leurs doigts. - -C'est alors que commence une effroyable persécution; l'orgueil des -charcutiers, blessé au vif, se soulage par des poursuites furibondes. -Jamais assassin, jamais voleur, jamais accusé politique ne fut traqué -aussi rudement. - -Lorsque ses terriers sont éventés, l'infortuné n'a d'autre ressource que -d'avoir quelques bonnes fortunes. C'est là le plus triste: il déploie -ses grâces les plus exquises; il est adorable, il est charmant, et fait -si bien qu'on oublie de le renvoyer; voilà un gîte de plus. - -Mais les municipaux connaissent les affaires de cœur: Werther paraît; -mieux vaudrait l'amant ou le mari même, un pistolet dans chaque main. - ---Monsieur, je viens pour vous arrêter. - ---Ah! très-bien; déployez votre commissaire et son écharpe: je ne suis -pas assez lié avec vous pour ne pas faire de cérémonie. - -Werther n'a pas de commissaire sur lui, et va chercher le plus voisin. - -Pendant qu'il essaye d'éveiller l'auguste fonctionnaire, le réfractaire, -vêtu d'un simple pantalon, se jette dans une voiture et se sauve chez -des parents qu'il a dans une banlieue quelconque; ses habits ne lui -parviennent que deux jours après; pendant tout ce temps, il est resté -roulé dans une couverture, l'habit de son parent étant beaucoup trop -étroit pour lui. - -Cette vive alerte le fait redoubler de surveillance; la consigne des -portiers est plus sévère que jamais: il faut, pour parvenir jusqu'à lui, -un mot d'ordre, une manière cabalistique de sonner; les gens les plus -connus deviennent suspects au cerbère, qui ne laisse passer personne; -votre père est renvoyé comme mouchard; votre meilleur ami, comme garde -municipal. - -Quelques jours après, le réfractaire reçoit des lettres dans ce genre: - - «Mon chéri, - - «Je suis venue l'autre jour pour te voir et passer une partie de la - journée avec toi; nous aurions été dîner ensemble, et ensuite au - spectacle; j'étais libre jusqu'à demain...; jusqu'à demain! pleure de - rage en y songeant. - - «Mais ton portier n'a pas voulu me laisser monter: il a prétendu que - tu n'y étais pas, et que, d'ailleurs, je devais être un gendarme - déguisé. - - «Que veut dire cette folie? Ah! si tu me trompais, je saurais me - venger. - - «ALIDA.» - - «Mon vieux, - - «Ah çà! quel diable de portier as-tu donc? - - «Hier, je suis venu pour te rapporter les cinq cents livres que je te - devais, il m'a reçu comme plusieurs chiens dans un jeu de quilles: il - m'a dit qu'on ne te connaissait pas dans la maison. - - «J'ai vu qu'il me prenait pour un créancier, alors j'ai exhibé le - bienheureux sac, et je lui ai montré que j'étais précisément le - contraire d'un tailleur; mais il m'a répondu qu'il connaissait ces - frimes-là, et qu'il était un vieux dur-à-cuire, ayant servi sous - Napoléon. - - «J'ai insisté, et j'ai vu le moment où il allait me casser son balai - sur la tête. - - «MAXIME DE BOISGONTIER.» - -Ce n'est pas tout. - -La tête du malheureux réfractaire est mise à prix. Le mouchard qui -l'arrêtera aura une prime de vingt francs (cinq francs de moins que pour -un loup, cinq de plus que pour un noyé), car il faut que le crime de -lèse-épicerie soit puni. - -M. Crapouillet a déclaré que, si le délinquant ne montait pas sa garde, -il vendrait son uniforme et enverrait la garde nationale à tous les -diables. M. Pitois, M. Jabulot et M. Gavet sont du même avis. - -Des argousins font pied de grue à toutes ses portes, de façon qu'il est -prisonnier dans la rue, et ne peut plus rentrer dans aucun de ses -domiciles. - -Le réfractaire passe alors à l'état de vagabond: il se promène toute la -journée sur les boulevards extérieurs, couche dans les fossés ou sur les -arbres; il ne demeure plus, il perche. S'il avait toujours cinq sous, il -représenterait le Juif errant au naturel; sa barbe longue ajoute à -l'illusion, sa mine hâve, son manteau frangé de crotte ne la détruisent -pas; aussi, les gendarmes qui passent lui trouvent l'air suspect et le -soupçonnent fort d'être quelque galérien échappé du bagne. - -L'inquiétude visible avec laquelle le réfractaire suit leurs mouvements -ne leur laisse aucun doute, car le réfractaire est comme Bertrand, _il -n'est pas maître de ça_. Ils fondent sur lui la pointe haute, en lui -criant d'une voix plus éclatante que le clairon du jugement dernier: - ---Brigand, rends-toi, ou tu es mort! - -Il se rend. - ---Tes papiers, tes passe-ports, ton livret, forçat libéré! - ---Je n'ai ni passe-ports ni livret; je me promène. - ---Ah! ah! est-ce qu'on se promène avec une figure comme ça? Tu fais -semblant de te promener, mauvais républicain! Je suis sûr que tu es -marqué. Qu'avons-nous fait? avons-nous tué notre mère ou forcé la caisse -à papa? avons-nous fait suer le chêne et couler le raisiné?... - -Et autres gentillesses de gendarme à forçat. - -Le pauvre diable se défend de son mieux; il décline ses nom, prénoms, -qualité. - ---Suis-nous chez le brigadier, et marche droit, Papavoine, ou nous te -mettrons les poucettes. - -Il suit les deux gendarmes à cheval, allongeant le pas tant qu'il peut; -il sait que le fort de la gendarmerie n'est pas le raisonnement. - -Les gamins s'attroupent; les femmes se montrent sur le pas des portes -avec leurs marmots au bras. - ---A-t-il l'air féroce! - ---Il doit avoir tué bien du monde. O le gueux! ô le scélérat! - ---C'te balle! oh! c'te taule! - ---J'espère bien qu'on lui coupera la tronche, à celui-là. - ---Je parie que je l'attrape à la sorbonne avec un trognon de chou. - -Le parieur gagne: le réfractaire, furieux, veut s'élancer sur le moutard -pour lui appliquer une solide correction; mais les gendarmes le -retiennent. - -Au bout d'une lieue, on arrive enfin chez le brigadier, qui trouve le -cas grave et renvoie le prévenu devant le commissaire. Le commissaire -demeure justement une lieue plus loin, et c'est encore un -demi-myriamètre à faire au derrière d'un cheval: c'est agréable. - -Heureusement, le commissaire est un homme de bon sens, ou à peu près; le -prisonnier se réclame de personnes connues, et le commissaire le fait -mettre en liberté, non sans lui avoir débité un petit discours paternel -sur les hautes vertus de l'ordre de choses et l'excellence du -gouvernement actuel, à qui rien n'échappe, et qui fait arrêter même les -innocents, de peur de manquer les coupables. - -Le réfractaire, parfaitement édifié, se retire, et, décidé à braver -tout, rentre effrontément chez lui, où il vit dans le plus profond repos -pendant une semaine; car les argousins ne peuvent se figurer qu'un homme -qui a dix-huit jours de prison puisse ne pas être en fuite, et le -cherchent dans les quartiers les plus éloignés. - -Cependant, chaque coup de sonnette lui cause un soubresaut nerveux et le -fait plonger dans une armoire, où il entre en trois morceaux. - -A la fin, les argousins se ravisent et reviennent se mettre de planton à -sa porte. - -Un beau matin, en sortant de chez lui, il sent la patte d'un garde -municipal lui tomber sur le collet comme une massue; il entend tonner à -son oreille cette phrase formidable: - ---Au nom du roi et de la loi, je vous arrête! - -Quatre argousins, munis de gourdins monstrueux, se tiennent à distance; -la résistance est impossible; le commissaire est là, tout auprès dans un -fiacre, avec son écharpe et sa commission, rien n'y manque. - -Le réfractaire est pris. Il a fallu pour cela un an de poursuites, et -cinq mouchards qui auraient beaucoup mieux fait d'appliquer leur -intelligence à prendre des voleurs et des assassins. - -Cette résistance a coûté au réfractaire: - -Deux cents heures de cabriolet, ci 400 francs, sans compter les -pourboires; deux logements à la campagne de 300 francs chacun, ci 600 -francs; trois appartements en ville, ensemble 2,000 francs; pourboires -donnés à la contre-police du réfractaire, 100 francs; la perte d'un ami -qui devait 500 francs, ci 500 francs; la perte de mademoiselle Alida, -qui ne peut s'évaluer que moralement; la perte de cent journées de -travail, valant 2,000 francs au moins; achats de faux nez, moustaches et -favoris postiches et autres déguisements, 150 francs; affaires manquées, -billets protestés pendant des absences, 1,000 francs. Total: 6,750 -francs. - -Sans compter les rhumes de cerveau, les fluxions et autres incommodités -attrapées dans les fuites nocturnes et matinales, et les brusques -passages d'un lieu chaud dans un lieu froid. - -Pendant un an, le réfractaire a connu les angoisses des voleurs et mené -la vie errante des proscrits, la plus atroce vie que l'on puisse -imaginer, le tout pour aboutir à ce Spielberg du quai d'Austerlitz, que -l'on nomme Maison d'arrêt de la Garde Nationale, et plus familièrement, -Bazancourt, ou l'Hôtel des Haricots. - -Peintres, artistes, sachez-lui gré de ce magnifique entêtement à ne pas -porter un costume ridicule de forme, et dont les couleurs sont d'une -fausseté révoltante; car c'est pour cela même qu'il ne veut pas être -garde national. - -1839. - - - - -DEUX ACTEURS POUR UN ROLE - -CONTE - - -I - -UN RENDEZ-VOUS AU JARDIN IMPÉRIAL - -On touchait aux derniers jours de novembre: le Jardin impérial de Vienne -était désert, une bise aiguë faisait tourbillonner les feuilles couleur -de safran et grillées par les premiers froids; les rosiers des -parterres, tourmentés et rompus par le vent, laissaient traîner leurs -branchages dans la boue. Cependant la grande allée, grâce au sable qui -la recouvre, était sèche et praticable. Quoique dévasté par les -approches de l'hiver, le Jardin impérial ne manquait pas d'un certain -charme mélancolique. La longue allée prolongeait fort loin ses arcades -rousses, laissant deviner confusément à son extrémité un horizon de -collines déjà noyées dans les vapeurs bleuâtres et le brouillard du -soir; au delà, la vue s'étendait sur le Prater et le Danube: c'était une -promenade faite à souhait pour un poëte. - -Un jeune homme arpentait cette allée avec des signes visibles -d'impatience; son costume, d'une élégance un peu théâtrale, consistait -en une redingote de velours noir à brandebourgs d'or bordée de fourrure, -un pantalon de tricot gris, des bottes molles à glands montant jusqu'à -mi-jambes. Il pouvait avoir de vingt-sept à vingt-huit ans; ses traits -pâles et réguliers étaient pleins de finesse, et l'ironie se blottissait -dans les plis de ses yeux et les coins de sa bouche; à l'Université, -dont il paraissait récemment sorti, car il portait encore la casquette à -feuilles de chêne des étudiants, il devait avoir donné beaucoup de fil à -retordre aux _philistins_ et brillé au premier rang des _burschen_ et -des _renards_. - -Le très-court espace dans lequel il circonscrivait sa promenade montrait -qu'il attendait quelqu'un ou plutôt quelqu'une, car le Jardin impérial -de Vienne, au mois de novembre, n'est guère propice aux rendez-vous -d'affaires. - -En effet, une jeune fille ne tarda pas à paraître au bout de l'allée: -une coiffe de soie noire couvrait ses riches cheveux blonds, dont -l'humidité du soir avait légèrement défrisé les longues boucles; son -teint, ordinairement d'une blancheur de cire vierge, avait pris sous les -morsures du froid des nuances de roses de Bengale. Groupée et pelotonnée -comme elle était dans sa mante garnie de martre, elle ressemblait à -ravir à la statuette de _la Frileuse_; un barbet noir l'accompagnait, -chaperon commode, sur l'indulgence et la discrétion duquel on pouvait -compter. - ---Figurez-vous, Henrich, dit la jolie Viennoise en prenant le bras du -jeune homme, qu'il y a plus d'une heure que je suis habillée et prête à -sortir, et ma tante n'en finissait pas avec ses sermons sur les dangers -de la valse, et les recettes pour les gâteaux de Noël et les carpes au -bleu. Je suis sortie sous le prétexte d'acheter des brodequins gris dont -je n'ai nul besoin. C'est pourtant pour vous, Henrich, que je fais tous -ces petits mensonges dont je me repens et que je recommence toujours; -aussi quelle idée avez-vous eue de vous livrer au théâtre; c'était bien -la peine d'étudier si longtemps la théologie à Heidelberg! Mes parents -vous aimaient et nous serions mariés aujourd'hui. Au lieu de nous voir à -la dérobée sous les arbres chauves du Jardin impérial, nous serions -assis côte à côte près d'un beau poêle de Saxe, dans un parloir bien -clos, causant de l'avenir de nos enfants: ne serait-ce pas, Henrich, un -sort bien heureux? - ---Oui, Katy, bien heureux, répondit le jeune homme en pressant sous le -satin et les fourrures le bras potelé de la jolie Viennoise; mais, que -veux-tu! c'est un ascendant invincible; le théâtre m'attire; j'en rêve -le jour, j'y pense la nuit; je sens le désir de vivre dans la création -des poëtes, il me semble que j'ai vingt existences. Chaque rôle que je -joue me fait une vie nouvelle; toutes ces passions que j'exprime, je les -éprouve; je suis Hamlet, Othello, Charles Moor: quand on est tout cela, -on ne peut que difficilement se résigner à l'humble condition de pasteur -de village. - ---C'est fort beau; mais vous savez bien que mes parents ne voudront -jamais d'un comédien pour gendre. - ---Non, certes, d'un comédien obscur, pauvre artiste ambulant, jouet des -directeurs et du public; mais d'un grand comédien couvert de gloire et -d'applaudissements, plus payé qu'un ministre, si difficiles qu'ils -soient, ils en voudront bien. Quand je viendrai vous demander dans une -belle calèche jaune dont le vernis pourra servir de miroir aux voisins -étonnés et qu'un grand laquais galonné m'abattra le marchepied, -croyez-vous, Katy, qu'ils me refuseront? - ---Je ne le crois pas... Mais qui dit, Henrich, que vous en arriverez -jamais là?... Vous avez du talent; mais le talent ne suffit pas, il faut -encore beaucoup de bonheur. Quand vous serez ce grand comédien dont vous -parlez, le plus beau temps de notre jeunesse sera passé, et alors -voudrez-vous toujours épouser la vieille Katy, ayant à votre disposition -les amours de toutes ces princesses de théâtre si joyeuses et si parées? - ---Cet avenir, répondit Henrich, est plus prochain que vous ne croyez; -j'ai un engagement avantageux au théâtre de la Porte de Carinthie, et le -directeur a été si content de la manière dont je me suis acquitté de mon -dernier rôle, qu'il m'a accordé une gratification de deux mille thalers. - ---Oui, reprit la jeune fille d'un air sérieux, ce rôle de démon dans la -pièce nouvelle; je vous avoue, Henrich, que je n'aime pas voir un -chrétien prendre le masque de l'ennemi du genre humain et prononcer des -paroles blasphématoires. L'autre jour, j'allai vous voir au théâtre de -Carinthie, et à chaque instant je craignais qu'un véritable feu d'enfer -ne sortît des trappes où vous vous engloutissiez dans un tourbillon -d'esprit-de-vin. Je suis revenue chez moi toute troublée et j'ai fait -des rêves affreux. - ---Chimères que tout cela, ma bonne Katy; et d'ailleurs, c'est demain la -dernière représentation, et je ne mettrai plus le costume noir et rouge -qui te déplaît tant. - ---Tant mieux! car je ne sais quelles vagues inquiétudes me travaillent -l'esprit, et j'ai bien peur que ce rôle, profitable à votre gloire, ne -le soit pas à votre salut; j'ai peur aussi que vous ne preniez de -mauvaises mœurs avec ces damnés comédiens. Je suis sûre que vous ne -dites plus vos prières, et la petite croix que je vous avais donnée, je -parierais que vous l'avez perdue. - -Henrich se justifia en écartant les revers de son habit; la petite croix -brillait toujours sur sa poitrine. - -Tout en devisant ainsi, les deux amants étaient parvenus à la rue du -Thabor dans la Léopoldstadt, devant la boutique du cordonnier renommé -pour la perfection de ses brodequins gris; après avoir causé quelques -instants sur le seuil, Katy entra suivie de son barbet noir, non sans -avoir livré ses jolis doigts effilés au serrement de main d'Henrich. - -Henrich tâcha de saisir encore quelques aspects de sa maîtresse, à -travers les souliers mignons et les gentils brodequins symétriquement -rangés sur les tringles de cuivre de la devanture; mais le brouillard -avait étamé les carreaux de sa moite haleine, et il ne put démêler -qu'une silhouette confuse; alors, prenant une héroïque résolution, il -pirouetta sur ses talons et s'en alla d'un pas délibéré au gasthof de -l'_Aigle à deux têtes_. - - -II - -LE GASTHOF DE L'AIGLE A DEUX TÊTES - -Il y avait ce soir-là compagnie nombreuse au gasthof de l'_Aigle à deux -têtes_; la société était la plus mélangée du monde, et le caprice de -Callot et celui de Goya, réunis, n'auraient pu produire un plus bizarre -amalgame de types caractéristiques. L'_Aigle à deux têtes_ était une de -ces bienheureuses caves célébrées par Hoffmann, dont les marches sont si -usées, si onctueuses et si glissantes, qu'on ne peut poser le pied sur -la première sans se trouver tout de suite au fond, les coudes sur la -table, la pipe à la bouche, entre un pot de bière et une mesure de vin -nouveau. - -A travers l'épais nuage de fumée qui vous prenait d'abord à la gorge et -aux yeux, se dessinaient, au bout de quelques minutes, toute sorte de -figures étranges. - -C'étaient des Valaques avec leur cafetan et leur bonnet de peau -d'Astrakan, des Serbes, des Hongrois aux longues moustaches noires, -caparaçonnés de dolmans et de passementeries; des Bohêmes au teint -cuivré, au front étroit, au profil busqué; d'honnêtes Allemands en -redingote à brandebourgs, des Tatars aux yeux retroussés à la chinoise; -toutes les populations imaginables. L'Orient y était représenté par un -gros Turc accroupi dans un coin, qui fumait paisiblement du latakié dans -une pipe à tuyau de cerisier de Moldavie, avec un fourneau de terre -rouge et un bout d'ambre jaune. - -Tout ce monde, accoudé à des tables, mangeait et buvait: la boisson se -composait de bière forte et d'un mélange de vin rouge nouveau avec du -vin blanc plus ancien; la nourriture, de tranches de veau froid, de -jambon ou de pâtisseries. - -Autour des tables tourbillonnait sans repos une de ces longues valses -allemandes qui produisent sur les imaginations septentrionales le même -effet que le hatchich et l'opium sur les Orientaux; les couples -passaient et repassaient avec rapidité; les femmes, presque évanouies de -plaisir sur le bras de leur danseur, au bruit d'une valse de Lanner, -balayaient de leurs jupes les nuages de fumée de pipe et -rafraîchissaient le visage des buveurs. Au comptoir, des improvisateurs -morlaques, accompagnés d'un joueur de guzla, récitaient une espèce de -complainte dramatique qui paraissait divertir beaucoup une douzaine de -figures étranges, coiffées de tarbouchs et vêtues de peau de mouton. - -Henrich se dirigea vers le fond de la cave et alla prendre place à une -table où étaient déjà assis trois ou quatre personnages de joyeuse mine -et de belle humeur. - ---Tiens, c'est Henrich! s'écria le plus âgé de la bande; prenez garde à -vous, mes amis: _fœnum habet in cornu_. Sais-tu que tu avais vraiment -l'air diabolique l'autre soir: tu me faisais presque peur. Et comment -s'imaginer qu'Henrich, qui boit de la bière comme nous et ne recule pas -devant une tranche de jambon froid, vous prenne des airs si venimeux, si -méchants et si sardoniques, et qu'il lui suffise d'un geste pour faire -courir le frisson dans toute la salle? - ---Eh! pardieu! c'est pour cela qu'Henrich est un grand artiste, un -sublime comédien. Il n'y a pas de gloire à représenter un rôle qui -serait dans votre caractère; le triomphe, pour une coquette, est de -jouer supérieurement les ingénues. - -Henrich s'assit modestement, se fit servir un grand verre de vin -mélangé, et la conversation continua sur le même sujet. Ce n'était de -toutes parts qu'admiration et compliments. - ---Ah! si le grand Wolfgang de Gœthe t'avait vu! disait l'un. - ---Montre-nous tes pieds, disait l'autre: je suis sûr que tu as l'ergot -fourchu. - -Les autres buveurs, attirés par ces exclamations, regardaient -sérieusement Henrich, tout heureux d'avoir l'occasion d'examiner de près -un homme si remarquable. Les jeunes gens qui avaient autrefois connu -Henrich à l'Université, et dont ils savaient à peine le nom, -s'approchaient de lui en lui serrant la main cordialement, comme s'ils -eussent été ses intimes amis. Les plus jolies valseuses lui décochaient -en passant le plus tendre regard de leurs yeux bleus et veloutés. - -Seul, un homme assis à la table voisine ne paraissait pas prendre part à -l'enthousiasme général; la tête renversée en arrière, il tambourinait -distraitement, avec ses doigts, sur le fond de son chapeau, une marche -militaire, et, de temps en temps, il poussait une espèce de _humph!_ -singulièrement dubitatif. - -L'aspect de cet homme était des plus bizarres, quoiqu'il fût mis comme -un honnête bourgeois de Vienne, jouissant d'une fortune raisonnable; ses -yeux gris se nuançaient de teintes vertes et lançaient des lueurs -phosphoriques comme celles des chats. Quand ses lèvres pâles et plates -se desserraient, elles laissaient voir deux rangées de dents -très-blanches, très-aiguës et très-séparées, de l'aspect le plus -cannibale et le plus féroce; ses ongles longs, luisants et recourbés, -prenaient de vagues apparences de griffes; mais cette physionomie -n'apparaissait que par éclairs rapides; sous l'œil qui le regardait -fixement, sa figure reprenait bien vite l'apparence bourgeoise et -débonnaire d'un marchand viennois retiré du commerce, et l'on s'étonnait -d'avoir pu soupçonner de scélératesse et de diablerie une face si -vulgaire et si triviale. - -Intérieurement Henrich était choqué de la nonchalance de cet homme; ce -silence si dédaigneux ôtait de leur valeur aux éloges dont ses bruyants -compagnons l'accablaient. Ce silence était celui d'un vieux connaisseur -exercé, qui ne se laisse pas prendre aux apparences et qui a vu mieux -que cela dans son temps. - -Atmayer, le plus jeune de la troupe, le plus chaud enthousiaste -d'Henrich, ne put supporter cette mine froide, et, s'adressant à l'homme -singulier, comme le prenant à témoin d'une assertion qu'il avançait: - ---N'est-ce pas, monsieur, qu'aucun acteur n'a mieux joué le rôle de -Méphistophélès que mon camarade que voilà? - ---Humph! dit l'inconnu en faisant miroiter ses prunelles glauques et -craquer ses dents aiguës, M. Henrich est un garçon de talent et que -j'estime fort; mais, pour jouer le rôle du diable, il lui manque encore -bien des choses. - -Et, se dressant tout à coup: - ---Avez-vous jamais vu le diable, monsieur Henrich? - -Il fit cette question d'un ton si bizarre et si moqueur, que tous les -assistants se sentirent passer un frisson dans le dos. - ---Cela serait pourtant bien nécessaire pour la vérité de votre jeu. -L'autre soir, j'étais au théâtre de la Porte de Carinthie, et je n'ai -pas été satisfait de votre rire; c'était un rire d'espiègle, tout au -plus. Voici comme il faudrait rire, mon cher petit monsieur Henrich. - -Et là-dessus, comme pour lui donner l'exemple, il lâcha un éclat de rire -si aigu, si strident, si sardonique, que l'orchestre et les valses -s'arrêtèrent à l'instant même; les vitres du gasthof tremblèrent. -L'inconnu continua pendant quelques minutes ce rire impitoyable et -convulsif qu'Henrich et ses compagnons, malgré leur frayeur, ne -pouvaient s'empêcher d'imiter. - -Quand Henrich reprit haleine, les voûtes du gasthof répétaient, comme un -écho affaibli, les dernières notes de ce ricanement grêle et terrible, -et l'inconnu n'était plus là. - - -III - -LE THÉATRE DE LA PORTE DE CARINTHIE - -Quelques jours après cet incident bizarre, qu'il avait presque oublié et -dont il ne se souvenait plus que comme de la plaisanterie d'un bourgeois -ironique, Henrich jouait son rôle de démon dans la pièce nouvelle. - -Sur la première banquette de l'orchestre était assis l'inconnu du -gasthof, et, à chaque mot prononcé par Henrich, il hochait la tête, -clignait les yeux, faisait claquer sa langue contre son palais et -donnait les signes de la plus vive impatience: «Mauvais! mauvais!» -murmurait-il à demi-voix. - -Ses voisins, étonnés et choqués de ses manières, applaudissaient et -disaient: - ---Voilà un monsieur bien difficile! - -A la fin du premier acte, l'inconnu se leva, comme ayant pris une -résolution subite, enjamba les timbales, la grosse caisse et le tamtam, -et disparut par la petite porte qui conduit de l'orchestre au théâtre. - -Henrich, en attendant le lever du rideau, se promenait dans la coulisse, -et, arrivé au bout de sa courte promenade, quelle fut sa terreur de -voir, en se retournant, debout au milieu de l'étroit corridor, un -personnage mystérieux, vêtu exactement comme lui, et qui le regardait -avec des yeux dont la transparence verdâtre avait dans l'obscurité une -profondeur inouïe! des dents aiguës, blanches, séparées, donnaient -quelque chose de féroce à son sourire sardonique. - -Henrich ne put méconnaître l'inconnu du gasthof de l'_Aigle à deux -têtes_, ou plutôt le diable en personne; car c'était lui. - ---Ah! ah! mon petit monsieur, vous voulez jouer le rôle du diable! Vous -avez été bien médiocre dans le premier acte, et vous donneriez vraiment -une trop mauvaise opinion de moi aux braves habitants de Vienne. Vous me -permettrez de vous remplacer ce soir, et, comme vous me gêneriez, je -vais vous envoyer au second dessous. - -Henrich venait de reconnaître l'ange des ténèbres et il se sentit perdu; -portant machinalement la main à la petite croix de Katy, qui ne le -quittait jamais, il essaya d'appeler au secours et de murmurer sa -formule d'exorcisme; mais la terreur lui serrait trop violemment la -gorge: il ne put pousser qu'un faible râle. Le diable appuya ses mains -griffues sur les épaules d'Henrich et le fit plonger de force dans le -plancher; puis il entra en scène, sa réplique étant venue, comme un -comédien consommé. - -Ce jeu incisif, mordant, venimeux et vraiment diabolique, surprit -d'abord les auditeurs. - ---Comme Henrich est en verve aujourd'hui! s'écriait-on de toutes parts. - -Ce qui produisait surtout un grand effet, c'était ce ricanement aigre -comme le grincement d'une scie, ce rire de damné blasphémant les joies -du paradis. Jamais acteur n'était arrivé à une telle puissance de -sarcasme, à une telle profondeur de scélératesse: on riait et on -tremblait. Toute la salle haletait d'émotion, des étincelles -phosphoriques jaillissaient sous les doigts du redoutable acteur; des -traînées de flamme étincelaient à ses pieds; les lumières du lustre -pâlissaient, la rampe jetait des éclairs rougeâtres et verdâtres; je ne -sais quelle odeur sulfureuse régnait dans la salle; les spectateurs -étaient comme en délire, et des tonnerres d'applaudissements frénétiques -ponctuaient chaque phrase du merveilleux Méphistophélès, qui souvent -substituait des vers de son invention à ceux du poëte, substitution -toujours heureuse et acceptée avec transport. - -Katy, à qui Henrich avait envoyé un coupon de loge, était dans une -inquiétude extraordinaire; elle ne reconnaissait pas son cher Henrich; -elle pressentait vaguement quelque malheur avec cet esprit de divination -que donne l'amour, cette seconde vue de l'âme. - -La représentation s'acheva dans des transports inimaginables. Le rideau -baissé, le public demanda à grands cris que Méphistophélès reparût. On -le chercha vainement; mais un garçon de théâtre vint dire au directeur -qu'on avait trouvé dans le second dessous M. Henrich, qui sans doute -était tombé par une trappe. Henrich était sans connaissance: on -l'emporta chez lui, et, en le déshabillant, l'on vit avec surprise qu'il -avait aux épaules de profondes égratignures, comme si un tigre eût -essayé de l'étouffer entre ses pattes. La petite croix d'argent de Katy -l'avait préservé de la mort, et le diable, vaincu par cette influence, -s'était contenté de le précipiter dans les caves du théâtre. - -La convalescence d'Henrich fut longue: dès qu'il se porta mieux, le -directeur vint lui proposer un engagement des plus avantageux, mais -Henrich le refusa; car il ne se souciait nullement de risquer son salut -une seconde fois, et savait, d'ailleurs, qu'il ne pourrait jamais égaler -sa redoutable doublure. - -Au bout de deux ou trois ans, ayant fait un petit héritage, il épousa la -belle Katy, et tous deux, assis côte à côte près d'un poêle de Saxe, -dans un parloir bien clos, ils causent de l'avenir de leurs enfants. - -Les amateurs de théâtre parlent encore avec admiration de cette -merveilleuse soirée, et s'étonnent du caprice d'Henrich, qui a renoncé à -la scène après un si grand triomphe. - -1841. - - - - -UNE VISITE NOCTURNE - - -J'ai un ami, je pourrais en avoir deux; son nom, je l'ignore, sa -demeure, je ne la soupçonne pas. Perche-t-il sur un arbre? se terre-t-il -dans une carrière abandonnée? Nous autres de la Bohème, nous ne sommes -pas curieux, et je n'ai jamais pris le moindre renseignement sur lui. Je -le rencontre de loin en loin, dans des endroits invraisemblables, par -des temps impossibles. Suivant l'usage des romanciers à la mode, je -devrais vous donner le signalement de cet ami inconnu; je présume que -son passe-port doit être rédigé ainsi: «Visage ovale, nez ordinaire, -bouche moyenne, menton rond, yeux bruns, cheveux châtains; signes -distinctifs: aucun.» C'est cependant un homme très-singulier. Il -m'aborde toujours en criant comme Archimède: «J'ai trouvé!» car mon ami -est un inventeur. Tous les jours, il fait le plan d'une machine -nouvelle. Avec une demi-douzaine de gaillards pareils, l'homme -deviendrait inutile dans la création. Tout se fait tout seul: les -mécaniques sont produites par d'autres mécaniques, les bras et les -jambes passent à l'état de pures superfluités. Mon ami, vrai puits de -Grenelle de science, ne néglige rien, pas même l'alchimie. Le Dragon -vert, le Serviteur rouge et la Femme blanche sont à ses ordres; il a -dépassé Raymond Lulle, Paracelse, Agrippa, Cardan, Flamel et tous les -hermétiques. - ---Vous avez donc fait de l'or? lui dis-je un jour d'un air de doute, en -regardant son chapeau presque aussi vieux que le mien. - ---Oui, me répondit-il avec un parfait dédain, j'ai eu cet enfantillage; -j'ai fabriqué des pièces de vingt francs qui m'en coûtaient quarante; du -reste, tout le monde fait de l'or, rien n'est plus commun: Esq., -d'Abad., de Ru., en ont fait; c'est ruineux. J'ai aussi composé du tissu -cellulaire en faisant traverser des blancs d'œuf par un courant -électrique; c'est un bifteck médiocre et qui ressemble toujours un peu à -de l'omelette. J'ai obtenu le poulet à tête humaine, et la mandragore -qui chante, deux petits monstres assez désagréables; comme maître -Wagner, j'ai un homunculus dans un flacon de verre; mais, décidément, -les femmes sont de meilleures mères que les bouteilles. Ce qui m'occupe -maintenant, c'est de sortir de l'atmosphère terrestre. Peut-être Newton -s'est-il trompé, la loi de la gravitation n'est vraie que pour les -corps: les corps se précipitent, mais les gaz remontent. Je voudrais me -jeter du haut d'une tour et tomber dans la lune. Adieu! - -Et mon ami disparut si subitement, que je dus croire qu'il était entré -dans le mur comme Cardillac. - -Un soir, je revenais d'un théâtre lointain situé vers le pôle arctique -du boulevard; il commençait à tomber une de ces pluies fines, -pénétrantes, qui finissent par percer le feutre, le caoutchouc, et -toutes les étoffes qui abusent du prétexte d'être imperméables pour -sentir la poix et le goudron. Les voitures de place étaient partout, -excepté, bien entendu, sur les places. A la douteuse clarté d'un -réverbère qui faisait des tours d'acrobate sur la corde lâche, je -reconnus mon ami, qui marchait à petits pas comme s'il eût fait le plus -beau temps du monde. - ---Que faites-vous maintenant? lui dis-je en passant mon bras sous le -sien. - ---Je m'exerce à voler. - ---Diable! répondis-je avec un mouvement involontaire et en portant la -main sur ma poche. - ---Oh! je ne travaille pas à la tire, soyez tranquille, je méprise les -foulards; je m'exerce à voler, mais non sur un mannequin chargé de -grelots comme Gringoire dans la cour des Miracles. Je vole en l'air, -j'ai loué un jardin du côté de la barrière d'Enfer, derrière le -Luxembourg; et, la nuit, je me promène à cinquante ou soixante pieds -d'élévation; quand je suis fatigué, je me mets à cheval sur un tuyau de -cheminée. C'est commode. - ---Et par quel procédé?... - ---Mon Dieu, rien n'est plus simple. - -Et, là-dessus, mon ami m'expliqua son invention; en effet, c'était fort -simple, simple comme les deux verres qui, posés aux deux bouts d'un -tube, font apercevoir des mondes inconnus, simple comme la boussole, -l'imprimerie, la poudre à canon et la vapeur. - -Je fus très-étonné de ne pas avoir fait moi-même cette découverte; c'est -le sentiment qu'on éprouve en face des révélations du génie. - ---Gardez-moi le secret, me dit mon ami en me quittant. J'ai trouvé pour -ma découverte un prospectus fort efficace. Les annonces des journaux -sont trop chères, et, d'ailleurs, personne ne les lit; j'irai de nuit -m'asseoir sur le toit de la Madeleine, et, vers onze heures du matin, je -commencerai une petite promenade d'agrément au-dessus de la zone des -réverbères; promenade que je prolongerai en suivant la ligne des -boulevards jusqu'à la place de la Bastille, où j'irai embrasser le génie -de la liberté sur sa colonne de bronze. - -Cela dit, l'homme singulier me quitta. Je ne le revis plus pendant trois -ou quatre mois. - -Une nuit, je venais de me coucher, je ne dormais pas encore. J'entendis -frapper distinctement trois coups contre mes carreaux. J'avouerai -courageusement que j'éprouvai une frayeur horrible. Au moins si ce -n'était qu'un voleur, m'écriai-je dans une angoisse d'épouvante, mais ce -doit être le diable, l'inconnu, celui qui rôde la nuit, _quærens quem -devoret_. On frappa encore, et je vis se dessiner à travers la vitre des -traits qui ne m'étaient pas étrangers. Une voix prononça mon nom et me -dit: - ---Ouvrez donc, il fait un froid atroce. - -Je me levai. J'ouvris la fenêtre, et mon ami sauta dans la chambre. Il -était entouré d'une ceinture gonflée de gaz; des ligatures et des -ressorts couraient le long de ses bras et de ses jambes; il se défit de -son appareil et s'assit devant le feu, dont je ranimai les tisons. Je -tirai de l'armoire deux verres et une bouteille de vieux bordeaux. Puis -je remplis les verres, que mon ami avala tous deux par distraction, -c'est-à-dire dont il avala le contenu. Sa figure était radieuse. Une -espèce de lumière argentée brillait sur son front, ses cheveux jouaient -l'auréole à s'y méprendre. - ---Mon cher, me dit-il après une pause, j'ai réussi tout à fait; l'aigle -n'est qu'un dindon à côté de moi. Je monte, je descends, je tourne, je -fais ce que je veux, c'est moi qui suis Raimond le roi des airs. Et -cela, par un moyen si facile, si peu embarrassant! mes ailes ne coûtent -guère plus qu'un parapluie ou une paire de socques. Quelle étrange -chose! Un petit calcul grand comme la main, griffonné par moi sur le dos -d'une carte, quelques ressorts arrangés par moi d'une certaine manière, -et le monde va être changé. Le vieil univers a vécu; religion, morale, -gouvernement tout sera renouvelé. D'abord, revêtu d'un costume -étincelant, je descendrai de ce que jusqu'à présent l'on a appelé le -ciel et je promulguerai un petit décalogue de ma façon. Je _révélerai_ -aux hommes le secret de voler. Je les délivrerai de l'antique pesanteur; -je les rendrai semblables à des anges, on serait dieu à moins. Beaucoup -le sont qui n'en ont pas tant fait. Avec mon invention, plus de -frontières, plus de douanes, plus d'octroi, plus de péages; l'emploi -d'invalide au pont des Arts deviendra une sinécure. Allez donc saisir un -contrebandier passant des cigares à trente mille pieds du niveau de la -mer; car, au moyen d'un casque rempli d'air respirable que j'ai ajouté à -mon appareil comme appendice, on peut s'élever à des hauteurs -incommensurables. Les fleuves, les mers ne séparent plus les royaumes. -L'architecture est renversée de fond en comble; les fenêtres deviennent -des portes, les cheminées des corridors, les toits des places publiques. -Il faudra griller les cours et les jardins comme des volières. Plus de -guerre; la stratégie est inutile, l'artillerie ne peut plus servir; -pointez donc les bombes contre les hommes qui passent au-dessus des -nuages et essuient leurs bottes sur la tête des condors. Dans quelque -temps d'ici, comme on rira des chemins de fer, de ces marmites qui -courent sur des tringles en fer et font à peine dix lieues à l'heure! - -Et mon ami ponctuait chaque phrase d'un verre de vin. Son enthousiasme -tournait au dithyrambe, et, pendant deux heures, il ne cessa de parler -sur ce ton, décrivant le nouveau monde, que son invention allait -nécessiter, avec une richesse de couleurs et d'images à désespérer un -disciple de Fourier. Puis, voyant que le jour allait paraître, il reprit -son appareil et me promit de venir bientôt me rendre une autre visite. -Je lui ouvris la fenêtre, il s'élança dans les profondeurs grises du -ciel, et je restai seul, doutant de moi-même et me pinçant pour savoir -si je veillais ou si je dormais. - -J'attends encore la seconde visite de mon ami-volatile et ne l'ai plus -rencontré sur aucun boulevard, même extérieur. Sa machine l'a-t-elle -laissé en route? S'est-il cassé le cou ou s'est-il noyé dans un océan -quelconque? A-t-il eu les yeux arrachés par l'oiseau Rock sur les cimes -de l'Himalaya? C'est ce que j'ignore profondément. Je vous ferai savoir -les premières nouvelles que j'aurai de lui. - -1843. - - - - -FEUILLETS - -DE - -L'ALBUM D'UN JEUNE RAPIN - - -I - -VOCATION - -Je ne répéterai pas cette charge trop connue qui fait commencer ainsi la -biographie d'un grand homme: «Il naquit à l'âge de trois ans, de parents -pauvres mais malhonnêtes.» Je dois le jour (le leur rendrai-je?) à des -parents cossus mais bourgeois, qui m'ont infligé un nom de famille -ridicule, auquel un parrain et une marraine, non moins stupides, ont -ajouté un nom de baptême tout aussi désagréable. N'est-ce pas une chose -absurde que d'être obligé de répondre à un certain assemblage de -syllabes qui vous déplaisent? Soyez donc un grand maître en vous -appelant Lamerluche, Tartempion ou Gobillard? A vingt ans, on devrait se -choisir un nom selon son goût et sa vocation. On signerait à la manière -des femmes mariées, Anafesto (né Falempin), Florizel (né Barbochu), -ainsi qu'on l'entendrait; de cette façon, des gens noirs comme des -Abyssins ne s'appelleraient pas Leblanc, et ainsi de suite. - -Mes père et mère, six semaines après que j'eus été sevré, prirent cette -résolution commune à tous les parents de faire de moi un avocat, ou un -médecin, ou un notaire. Ce dessein ne fit que se fortifier avec le -temps. Il est évident que j'avais les plus belles dispositions pour l'un -de ces trois états: j'étais bavard, je médicamentais les hannetons, et -je ne cassais qu'au jour voulu les tirelires où je mettais mes sous; ce -qui faisait pressentir la faconde de l'avocat, la hardiesse anatomique -du médecin, et la fidélité du notaire à garder les dépôts. En -conséquence, on me mit au collége, où j'appris peu de latin et encore -moins de grec; il est vrai que j'y devins un parfait éleveur de vers à -soie, et que mes cochons d'Inde dépassaient pour l'instruction et la -grâce du maintien ceux du Savoyard le plus habile. Dès la troisième, -ayant reconnu la vanité des études classiques, je m'adonnai au bel art -de la natation, et j'acquis, après deux saisons de chair de poule et de -coups de soleil, le grade éminent de caleçon rouge. Je piquais une tête -sans faire jaillir une goutte d'eau; je tirais la coupe marinière et la -coupe sèche d'une façon très-brillante; les maîtres de nage me faisaient -l'honneur de m'admettre à leur payer des petits verres et des cigares; -je commençai même un poëme didactique en quatre chants, en vers latins, -intitulé: _Ars natandi_. Malheureusement, la nage est un art d'été; et, -l'hiver, pour me distraire des thèmes et des versions, j'illustrais de -dessins à la plume les marges de mes cahiers et de mes livres; je ne -puis évaluer à moins de six cent mille le nombre de vers à copier que -cette passion m'attira; j'avais du premier coup atteint les hauteurs de -l'art primitif; j'étais byzantin, gothique, et même, j'en ai peur, un -peu chinois: je mettais des yeux de face dans des têtes de profil; je -méprisais la perspective et je faisais des poules aussi grosses que des -chevaux; si mes compositions eussent été sculptées dans la pierre au -lieu d'être griffonnées sur des chiffons de papier, nul doute que -quelque savant ne leur eût trouvé les sens symboliques les plus curieux -et les plus profonds. Je ne me rappelle pas sans plaisir une certaine -chaumière avec une cheminée dont la fumée sortait en tire-bouchon, et -trois peupliers pareils à des arêtes de sole frite, qui aujourd'hui -obtiendraient le plus grand succès auprès des admirateurs de l'air naïf. -A coup sûr, rien n'était moins maniéré. - -De là, je passai à de plus nobles exercices; je copiai les _Quatre -Saisons_ au crayon noir, et les _Quatre Parties du monde_ au crayon -rouge. Je faisais des hachures carrées, en losange, avec un point au -milieu. Ce qui me donna beaucoup de peine dans les commencements, c'est -de réserver le point lumineux au milieu de la prunelle; enfin j'en vins -à bout, et je pus offrir à mes parents, le jour de leur fête, un soldat -romain qui, à quelque distance, pouvait produire l'effet d'une gravure -au pointillé; la beauté du cadre les toucha, et je les vis près de -s'attendrir; mais mon père, après quelques minutes de rêverie profonde, -au lieu de la phrase que j'attendais: _Tu Marcellus eris!_ me dit, avec -un accent qui me sembla horriblement ironique: «Tu seras avocat!» - -Il me fit prendre des inscriptions de droit qui servirent à motiver mes -sorties, et me permirent d'aller assez régulièrement dans un atelier de -peinture. Mon père, ayant découvert mon affreuse conduite, me lança un -gros regard de menace, et me dit ces foudroyantes paroles, qui -retentissent encore à mon oreille comme les trompettes du jugement -dernier: «Tu périras sur l'échafaud!» C'est ainsi que se décida ma -vocation. - - -II - -D'APRÈS LA BOSSE - -Hélas! voici bien longtemps que je reproduis à l'estompe le torse de -Germanicus, le nez du Jupiter Olympien, et autres plâtras plus ou moins -antiques: à la longue, la bosse et l'estompe engendrent la mélancolie; -les yeux blancs des dieux grecs n'ont pas grande expression; la _sauce_ -est peu variée en elle-même. Si ce n'était l'idée de contrarier mes -parents, qui me soutient, je quitterais à l'instant cet affreux métier! -Cela n'est guère amusant, d'aller chercher des cerises à l'eau-de-vie, -du tabac à fumer et des cervelas pour ces messieurs, et de s'entendre -appeler toute la journée rapin et rat huppé! - - -III - -D'APRÈS NATURE - -La semaine prochaine, je peindrai d'après nature. Enfin j'ai une boîte, -un chevalet et des couleurs! Comment prendrai-je ma palette, ronde ou -carrée? Carrée, c'est plus sévère, plus primitif, plus _ingresque_; la -palette d'Apelles devait être carrée! Oh! les belles vessies, pleines, -fermes, luisantes! avec quel plaisir vais-je donner dedans le coup -d'épingle qui doit faire jaillir la couleur!... Aïe! ouf! quel mauvais -augure! le globule, trop fortement pressé entre les doigts, a éclaté -comme une bombe, et m'a lancé à la figure une longue fusée jaune: il -faudra que je me lave le nez avec du savon noir et de la cendre. Si -j'étais superstitieux, je me ferais avocat. Je vais donc peindre, non -plus d'après des gravats insipides, mais d'après la belle nature -vivante! Dieux! si c'était une femme! ô mon cœur, contiens-toi, réprime -tes battements impétueux, ou je serai forcé de te faire cercler de fer -comme le cœur du prince Henri. Ce n'est pas une femme; au contraire, -c'est un vieux charpentier fort laid, qui est, au dire des experts, le -plus beau torse de l'époque, et qui s'intitule «premier modèle de -l'Académie royale de dessin et de peinture;» pour moi, il me fait -l'effet d'un tronc de chêne noueux ou d'un sac de noix appuyé debout -contre un mur. - -On distribue les places; nous sommes cinquante-trois, la plus mauvaise -m'échoit. Entre les toiles et les barres des chevalets, qui font comme -une forêt de mâts, j'entrevois vaguement le coude du modèle. De tous -côtés j'entends mes compagnons s'écrier: «Quels dentelés! quels -pectoraux! comme la mastoïde s'agrafe vigoureusement! comme le biceps -est soutenu! comme le grand trochanter se dessine avec énergie!» Moi, au -lieu de toutes ces merveilles anatomiques, je n'avais pour perspective -qu'un cubitus assez pointu, assez rugueux, assez violet; je le -transportai le plus fidèlement possible sur ma toile, et, quand le -professeur vint jeter les yeux sur ce que j'avais fait, il me dit d'un -ton rogue: «Cela est plein de chic et de ficelles; vous avez une patte -d'enfer, et je vous prédis... que vous ne ferez jamais rien.» - - -IV - -COMMENT JE DEVINS UN PEINTRE DE L'ÉCOLE ANGÉLIQUE - -Ces paroles du professeur me jetèrent dans un douloureux étonnement. «Eh -quoi! m'écriai-je, j'ai déjà du chic, et c'est la première fois que je -touche une brosse... Qu'est-ce donc que le chic?» J'étais près de me -laisser aller à mon désespoir et de m'enfoncer dans le cœur mon couteau -à palette tout chargé de cinabre; mais je repris courage, et j'entendis -au fond de mon âme une voix qui murmurait: «Si ton maître n'était qu'un -cuistre!...» Je rougis jusqu'au blanc des yeux, et je crus que tout le -monde lisait sur mon visage cette coupable pensée. Mais personne ne -parut s'apercevoir de cette illumination intérieure. - -Petit à petit, à force de travail, j'en revins à ma manière primitive, -je n'employai plus aucune ficelle, et je fis des dessins qui pouvaient -rivaliser avec ceux que je griffonnais autrefois sur le dos des -dictionnaires; aussi, un jour, mon professeur, qui s'était arrêté -derrière moi, laissa tomber ces paroles flatteuses: «Comme c'est -bonhomme!» A ces mots, je me troublai, et, suffoqué d'émotion, je -courbai ma tête sur ses mains, que je baignai de pleurs. Le tableau qui -me valut cet éloge représentait un anachorète potiron tendre dans un -ciel indigo foncé, et ressemblait assez à ces images de complaintes -gravées sur bois et grossièrement coloriées, que l'on fabrique à Épinal. -A dater de ce jour, je me fis une raie dans le milieu des cheveux, et me -vouai au culte de l'art symbolique, archaïque et gothique; les Byzantins -devinrent mes modèles; je ne peignis plus que sur fond d'or, au grand -effroi de mes parents, qui trouvaient que c'étaient là des fonds mal -placés. André Ricci de Candie, Barnaba, Bizzamano, qui étaient, à vrai -dire, plutôt des relieurs que des peintres, et se servaient autant de -fers à gaufrer que de pinceaux, avaient accaparé mon admiration: -Orcagna, l'ange de Fiesole, Ghirlandaïo, Pérugin, me paraissaient déjà -un peu Vanloo; et, ne trouvant plus l'école italienne assez -spiritualiste, je me jetai dans l'école allemande. Les frères van Eyk, -Hemling, Lucas de Leyde, Cranach, Holbein, Quintin Metsys, Albert Dürer, -furent pour moi l'objet d'études profondes, après lesquelles j'étais en -état de dessiner et de colorier un jeu de cartes aussi bien que feu -Jacquemin Gringoneur, imagier du roi Charles VI. A cette époque -climatérique de ma vie, mon père, après avoir payé une note assez longue -chez Brullon, rue de l'Arbre-Sec, me fit cette observation que je devais -savoir mon métier et gagner de l'argent; je répondis que le -gouvernement, par un oubli que j'avais peine à concevoir, ne m'avait pas -encore donné de chapelle à peindre, mais que cela ne pouvait manquer. A -quoi mon père répliqua: «Fais le portrait de M. Crapouillet et de madame -son épouse, et tu auras cinq cents francs, sur lesquels je te retiendrai -cent francs pour tes mois de nourrice, que tu me dois encore.» - - -V - -HURES DE BOURGEOIS!!!... - -Madame Crapouillet n'était pas jolie, mais M. Crapouillet était affreux; -elle avait l'air d'un merlan roulé dans la farine, et il ressemblait à -un homard passant du bleu au rouge. Je fis le mari couleur pomme d'amour -peu mûre, et la femme d'un gris perle tout à fait mélancolique, dans le -genre des peintures d'Overbeck et de Cornélius. Ce teint parut peu les -flatter, mais ils furent contents de ma manière de peindre, et ils -dirent à l'auteur de mes jours: «Au moins monsieur votre fils étale-t-il -bien sa couleur et ne laisse-t-il pas un tas de grumeaux dans son -ouvrage.» Il fallut me contenter de ce compliment assez maigre; pourtant -j'avais représenté fort exactement la verrue de M. Crapouillet, et les -trous de petite vérole qui criblaient son aimable visage; on pouvait -distinguer dans l'œil de madame la fenêtre d'en face avec ses portants, -ses croisillons et ses rideaux à franges. La fenêtre ressemblait -beaucoup. - -Ces portraits eurent un véritable succès dans le monde bourgeois; on les -trouvait très-unis et faciles à nettoyer avec de l'eau seconde. Le -courage me manque pour énumérer toutes les caricatures sérieuses -auxquelles je me livrai. Je vis des têtes inimaginables, groins, mufles, -rostres, empruntant des formes à tous les règnes, principalement à la -famille des cucurbitacées; des nez dodécaèdres, des yeux en losange, des -mentons carrés ou taillés en talon de sabot; une collection de -grotesques à faire envie aux plus ridicules poussahs inventés par la -fantaisie chinoise. - -Je fus à même d'étudier tout ce que laisse de trivial, de laid, d'épaté -et de sordide, sur un visage humain, l'habitude des pensées basses et -mesquines. La nuit, je me dédommageais de ces horribles travaux, dont -ceux qui les ont faits peuvent seuls soupçonner les nausées, en -dessinant à la lampe des sujets ascétiques traités à la manière -allemande, et entremêlés de pantalons mi-partis, de lapins blancs et de -bardane. - - -VI - -RENCONTRE - -Un soir, j'entrai, près de l'Opéra, dans un divan où se réunissaient des -artistes et des littérateurs; on y fumait beaucoup, on y parlait -davantage. C'étaient des figures toutes particulières: il y avait là des -peintres à tous crins, d'autres rasés en brosse comme des cavaliers et -des têtes rondes. Ceux-ci portaient les moustaches en croc et la royale, -comme les raffinés du temps de Louis XIII; ceux-là laissaient gravement -descendre leur barbe jusqu'au ventre, à l'instar de feu l'empereur -Barberousse: d'autres l'avaient bifurquée comme celle des christs -byzantins; le même caprice régnait dans les coiffures: les chapeaux -pointus, les feutres à larges bords y abondaient; on eût dit des -portraits de van Dyck, sans cadre. Un surtout me frappa: il était vêtu -d'une espèce de paletot en velours noir qui, pittoresquement débraillé, -permettait de voir une chemise assez blanche; l'arrangement de ses -cheveux et de son poil rappelait singulièrement la physionomie de -Pierre-Paul Rubens; il était blond et sanguin, et parlait avec beaucoup -de feu. La discussion roulait sur la peinture. J'entendis là des choses -effroyables pour moi, qui avais été élevé dans l'amour de la ligne pure -et dans la crainte de la couleur. Les mots dont ils se servaient pour -apprécier le mérite de certains tableaux étaient vraiment bizarres. -«Quelle superbe chose! s'écriait le jeune homme à tournure anversoise; -comme c'est tripoté! comme c'est torché! quel ragoût! quelle pâte! quel -beurre! il est impossible d'être plus chaud et plus grouillant.» Je crus -d'abord qu'il s'agissait de préparations culinaires; mais je reconnus -mon erreur, et je vis qu'il était question du tableau de M. ***, dont le -jeune peintre à barbiche blonde se posait l'admirateur passionné. On -parlait avec un mépris parfait des gens que j'avais jusque-là respectés -à l'égal des dieux, et mon maître en particulier était traité comme le -dernier des rapins. Enfin, l'on m'aperçut dans le coin où je m'étais -tapi comme un cerf acculé, tenant un coussin sous chaque bras pour me -donner une contenance, et l'on me força à prendre une part active à la -conversation. Je suis, je l'avoue, un médiocre orateur, et je fus battu -à plate couture. On pluma sans pitié mes ailes d'ange, on contamina de -punch et de sophismes ma blanche robe séraphique; et, le lendemain, le -peintre à paletot de velours noir vint me prendre et me conduisit à la -galerie du Louvre, dont je n'avais jamais osé dépasser la première -salle: je me hasardai à jeter un regard sur les toiles de Rubens, qui -m'avaient jusqu'alors été interdites avec la plus inflexible sévérité; -ces cascades de chairs blanches saupoudrées de vermillon, ces dos -satinés où les perles s'égrènent dans l'or des chevelures; ces torses -pétris avec une souplesse si facile et si onduleuse, toute cette nature -luxuriante et sensuelle, cette fleur de vie et de beauté répandue -partout, troublèrent profondément ma candeur virginale. Le cruel -peintre, qui voulait ma perte, me tint une heure entière le nez contre -un Paul Véronèse; il me fit passer en revue les plus turbulentes -esquisses du Tintoret et me conduisit aux Titiens les plus chauds et les -plus ambrés; puis il me ramena dans son atelier orné de buffets de la -Renaissance, de potiches chinoises, de plats japonais, d'armures -gothiques et circassiennes, de tapis de Perse, et autres curiosités -caractéristiques; il avait précisément un modèle de femme, et, poussant -devant moi une boîte de pastel et un carton, il me dit: «Faites une -pochade d'après cette gaillarde! voilà des hanches un peu Rubens et un -dos crânement flamand.» Je fis, d'après cette créature, étalée dans une -pose qui n'avait rien de céleste, un croquis où je glissai timidement -quelques teintes roses, en retournant à chaque fois la tête pour -m'assurer que mon maître n'était pas là. La séance finie, je m'enfuis -chez moi l'âme pleine de trouble et de remords, plus agité que si -j'eusse tué mon père ou ma mère. - - -VII - -CONVERSION - -J'eus beaucoup de peine à m'endormir, et je fis des rêves bizarres où je -voyais scintiller dans l'ombre des spectres solaires, et s'ouvrir des -queues de paon ocellées de pierres précieuses et jetant le plus vif -éclat, des draperies fastueuses, des brocarts épais et grenus, des -brocatelles tramées d'or et magnifiquement ramagées, se déployant à -larges plis; des cabinets d'ébène incrustés de nacre et de burgau -ouvraient leurs portes et leurs tiroirs, et répandaient des colliers de -perles, des bracelets de filigrane et des sachets brodés. De belles -courtisanes vénitiennes peignaient leurs cheveux roux avec des peignes -d'or, pendant que des négresses, à la bouche d'œillet épanoui, leur -tenaient le miroir sous des péristyles à colonnes de marbre blanc, -laissant entrevoir dans le fond un ciel d'un bleu de turquoise. Ce -cauchemar hétérodoxe continua lorsque je fus éveillé, et, quand j'ouvris -ma fenêtre, je m'aperçus d'une chose que je n'avais pas encore -remarquée: je vis que les arbres étaient verts et non couleur de -chocolat, et qu'il existait d'autres teintes que le gris et le saumon. - - -VIII - -COUP D'ÉCLAT - -Je me levai, et, ma cravate montée jusqu'au nez, mon chapeau enfoncé -jusqu'aux yeux, je sortis de la maison sur la pointe du pied avec un air -mystérieux et criminel; en ce moment, je regrettais fort la mode des -manteaux couleur de muraille; que n'aurais-je pas donné pour avoir au -doigt l'anneau de Gygès, qui rendait invisible! Je n'allais cependant -pas à un rendez-vous d'amour, j'allais chez le papetier acheter -quelques-unes de ces couleurs prohibées que le maître bannissait des -palettes de ses élèves. J'étais devant le marchand comme un écolier de -troisième qui achète _Faublas_ à un bouquiniste du quai; en demandant -certaines vessies, le rouge me montait à la figure, la sueur me rendait -le dos moite; il me semblait dire des obscénités. Enfin, je rentrai chez -moi riche de toutes les couleurs du prisme. Ma palette, qui jusque-là -n'avait admis que ces quatre teintes étouffées et chastes, du blanc de -plomb, de l'ocre jaune, du brun rouge et du noir de pêche, auxquelles on -me permettait quelquefois d'ajouter un peu de bleu de cobalt pour les -ciels, se trouva diaprée d'une foule de nuances plus brillantes les unes -que les autres; le vert Véronèse, le vert de Scheele, la laque garance, -la laque de Smyrne, la laque jaune, le massicot, le bitume, la momie, -tous les tons chauds et transparents dont les coloristes tirent leurs -plus beaux effets, s'étalaient avec une fastueuse profusion sur la -modeste planchette de citronnier pâle. J'avoue que je fus d'abord assez -embarrassé de toutes ces richesses, et que, contrairement au proverbe, -l'abondance des biens me nuisait. Pourtant, au bout de quelques jours, -j'avais assez avancé un petit tableau qui ne ressemblait pas mal à une -racine de buis ou à un kaléidoscope; j'y travaillais avec acharnement, -et je ne paraissais plus à l'atelier. - -Un jour que j'étais penché sur mon appui-main, frottant un bout de -draperie d'un scandaleux glacis de laque, mon maître, inquiet de ma -disparition, entra dans ma chambre, dont j'avais imprudemment laissé la -clef sur la porte; il se tint quelque temps debout derrière moi, les -doigts écarquillés, les bras ouverts au-dessus de sa tête comme ceux du -_Saint Symphorien_, et, après quelques minutes de contemplation -désespérée, il laissa tomber ce mot, qui traversa mon âme comme une -goutte de plomb fondu: - ---Rubens! - -Je compris alors l'énormité de ma faute; je tombai à genoux et je baisai -la poussière des bottes magistrales; je répandis un sac de cendre sur ma -tête, et par la sincérité de mon repentir, ayant obtenu le pardon du -grand homme, j'envoyai au Salon une peinture à l'eau d'œuf représentant -une Madone lilas tendre et un Enfant Jésus faisant une galiote en -papier. - -Mon succès fut immense; mon maître, plein de confiance dans mes talents, -me fit dès lors peindre dans tous ses tableaux, c'est-à-dire donner la -première couche aux _ciels_ et aux _fonds_. Il m'a procuré une commande -magnifique dans une cathédrale qu'on restaure. C'est moi qui colorie -avec les teintes symboliques les nervures des chapelles qu'on a -débarrassées de leur odieux badigeon; nul travail ne saurait convenir -davantage à ma manière simple, dénuée de chic et de ficelles; les -maîtres du Campo-Santo eux-mêmes n'auraient peut-être pas été assez -primitifs pour une pareille besogne. Grâce à l'excellente éducation -pittoresque que j'ai reçue, je suis venu à bout de m'acquitter de cette -tâche délicate à la satisfaction générale, et mon père, rassuré sur mon -avenir, ne me criera plus désormais: «Tu seras avocat!» - -1845. - - - - -DE - -L'OBÉSITÉ EN LITTÉRATURE - - -L'homme de génie doit-il être gras ou maigre? chair ou poisson? et -peut-il ou non se manger les vendredis et les jours réservés? - ---C'est une question assez difficile à résoudre. - -Quand j'étais jeune (ne pas confondre avec le roman du défunt -Bibliophile), et il n'y a pas fort longtemps de cela, j'avais les plus -étranges idées à l'endroit de l'homme de génie, et voici comment je me -le représentais. - -Un teint d'orange ou de citron, les cheveux en flamme de pot à feu, des -sourcils paraboliques, des yeux excessifs, et la bouche dédaigneusement -bouffie par une fatuité byronienne, le vêtement vague et noir, et la -main nonchalamment passée dans l'hiatus de l'habit. - -En vérité, je ne me figurais pas autrement un homme de génie et je -n'aurais pas admis un poëte lyrique pesant plus de quatre-vingt-dix-neuf -livres; le quintal m'eût profondément répugné: il est facile de -comprendre par tous ces détails que j'étais un romantique pur sang et à -tous crins. - -Mes études zoologiques étaient encore bien incomplètes; je n'avais vu ni -rhinocéros, ni veau marin, ni tapir, ni orang-outang, ni homme de génie, -et je ne prévoyais pas que par la suite je ne fréquenterais que des -_génies_ exclusivement, faute d'autre société. - -J'avais alors la conviction intime que le génie devait être maigre comme -un hareng sauret, d'après le proverbe: _La lame use le fourreau_, et le -vers des Orientales: _Son âme avait brisé son corps_. Je m'étais arrangé -là-dessus avec d'autant plus de sécurité que je n'étais pas fort gras à -cette époque. - -Depuis, en confrontant ma théorie avec la réalité, je reconnus que je -m'étais grossièrement trompé, comme cela arrive toujours, et j'en vins à -formuler cet axiome parfaitement antithétique à mon premier, c'est à -savoir: _L'homme de génie doit être GRAS._ - -Oui, l'homme de génie du dix-neuvième siècle est obèse et devient aussi -gros qu'il est grand: la race du littérateur maigre a disparu, elle est -devenue aussi rare que la race des petits chiens du roi Charles: le -littérateur n'est plus crotté, les poëtes ne pétrissent plus les boues -de la ville avec des bottes sans semelle, ils déjeunent et dînent au -moins de deux jours l'un, ils ne vont plus, comme Scudéry, manger leur -pain avec un morceau de lard rance, dérobé à une souricière, dans -quelque allée déserte du Luxembourg; les hommes de génie ne soupent plus -comme autrefois avec la fumée des rôtisseries, ils prennent leur -nourriture sur des tables et dans des assiettes qui sont à eux, ainsi -que ceux qui les apportent. O progrès fabuleux! ô sort inespéré! - -La poésie, au sortir de ce long jeûne, étonnée, ravie d'avoir à manger, -se mit à travailler des mâchoires de si bon courage, qu'en très-peu de -temps elle prit du ventre. - -«Ce n'est plus Calliope longue et pure raclant du violon dans un -carrefour,» c'est une femme de Rubens chantant après boire dans un -banquet, une joyeuse Flamande au sourire épanoui et vermeil, que toutes -les ailes d'ange dessinées par Johannot en tête des recueils de vers -auraient grand'peine à enlever au ciel. - -Passons aux exemples. - -M. Victor Hugo, qui, en sa qualité de prince souverain de la poésie -romantique, devrait être plus vert que tout autre et avoir les cheveux -noirs, a le teint coloré et les cheveux blonds. Sans être de l'avis de -M. Nisard le difficile, qui trouve au bas de la figure du poëte un -caractère d'animalité très-développée, nous devons à la vérité de dire -qu'il n'a pas les joues convenablement creuses, et qu'il a l'air de se -porter beaucoup trop bien,--comme Napoléon devenu empereur. - -Le monde et la redingote de M. Hugo ne peuvent contenir sa gloire et son -ventre: tous les jours un bouton saute, une boutonnière se déchire; il -ne pourrait plus entrer dans son habit des _Feuilles d'automne_. - -Quant au plus fécond de nos romanciers, M. de Balzac, c'est un muid -plutôt qu'un homme. Trois personnes, en se donnant la main, ne peuvent -parvenir à l'embrasser, et il faut une heure pour en faire le tour; il -est obligé de se faire cercler comme une tonne, de peur d'éclater dans -sa peau. - -Rossini est de la plus monstrueuse grosseur, il y a six ans qu'il n'a vu -ses pieds; il porte trois toises de circonférence: on le prendrait pour -un hippopotame en culottes, si l'on ne savait d'ailleurs que c'est -Antonio Joachimo Rossini, le dieu de la musique. - -Janin, l'aigle et le papillon du _Journal des Débats_, effondre tous les -sophas du dix-huitième siècle sur lesquels il lui prend fantaisie de -s'asseoir; son menton et ses joues débordent de tous côtés et passent -par-dessus ses favoris; l'habit et la redingote trop larges sont des -chimères pour lui, et tout spirituel qu'il est, l'on n'oserait pas se -hasarder à dire qu'il a plus d'esprit qu'il n'est gros. - -_L'art est aujourd'hui à un bon point_, et M. Alexandre Dumas aussi; -l'africanisme de ses passions n'empêche pas l'auteur d'Antony de devenir -très-dodu; sa taille de tambour-major est cause qu'il ne paraît pas -aussi gros que ses rivaux en génie, cependant il pèse autant qu'eux. -C'est M. de Balzac passé au laminoir. - -On fait toujours payer trois places à Lablache dans toutes les voitures -publiques; si l'on veut essayer la solidité d'un pont nouveau, on y fait -passer le célèbre virtuose. Il défonce tous les planchers de théâtre, et -ne peut jouer que sur des parquets de madriers ou des massifs de -maçonnerie; son poids est celui d'un éléphant adulte. - -M. Frédérick-Lemaître remplit très-exactement le pantalon rouge de -Robert Macaire, et il ne paraît pas que les désagréments qu'il a -éprouvés de la part des gendarmes l'aient beaucoup fait maigrir. Au -contraire. - -Byron, s'il n'était pas mort fort à propos, serait aujourd'hui fort -gras; on sait les peines qu'il se donnait pour éviter l'obésité, qui lui -venait comme à un amoureux du Gymnase, car Byron ne concevait que les -poëtes maigres et les muses impalpables suçant un massepain tous les -quinze jours: il buvait du vinaigre et mangeait des citrons, le naïf -grand poëte et grand seigneur qu'il était. - -M. Sainte-Beuve commence à voir pousser, sous le poil de chèvre -mystérieux de son gilet, l'abdomen le plus rondelet et le plus -satisfaisant. O Joseph Delorme du creux de la vallée, qu'êtes-vous -devenu?--M. Sainte-Beuve est un grassouillet quiétiste et clérical qui -promet beaucoup. - -Eugène Sue, qui partage les idées de Byron, se désole de voir son génie -lui tomber dans l'estomac. - -Au reste, cet embonpoint n'est pas volé, car les muses de ces messieurs -sont d'une voracité incroyable: il faut voir tous ces poëtes lyriques à -l'heure de la nourriture. M. Hugo fait dans son assiette de fabuleux -mélanges de côtelettes, de haricots à l'huile, de bœuf à la sauce -tomate, d'omelette, de jambon, de café au lait relevé d'un filet de -vinaigre, d'un peu de moutarde et de fromage de Brie, qu'il avale -indistinctement très-vite et très-longtemps. Il lappe aussi de deux -heures en deux heures de grandes terrines de consommé froid.--M. -Alexandre Dumas demande régulièrement trois beefsteaks pour un, et suit -cette proportion pour tout le reste. Quant à M. Théophile Gautier, il -renouvellera incessamment l'exploit de Milon de Crotone de manger un -bœuf en un jour (les cornes et les sabots exceptés, bien entendu): ce -que ce jeune poëte élégiaque consomme de macaroni par jour donnerait des -indigestions à dix lazzarones; ce qu'il boit de bière enivrerait dix -Flamands de Flandre. M. Sandeau dîne passionnément, et Rossini a -toujours l'âme à la cuisine ou aux environs. Le cuivre de son orchestre -montre une certaine préoccupation de casserole qui ne quitte pas le -grand maestro dans ses inspirations les plus sublimes. - -Nos grands hommes sont de force à lutter avec inspiration, leur pensée -peut être aussi affilée et tranchante qu'un damas turc; ils ont un -fourreau si bien matelassé et rembourré qu'il ne sera pas usé de -longtemps. - -Cependant, quoique la graisse soit à l'ordre du jour, il faut avouer -qu'il y a quelques génies maigres: M. de Lamartine, M. Alfred de Musset, -M. Alfred de Vigny, et quelques autres; mais il est à remarquer que -toutes ces gloires, dont les os percent la peau, sont des _rêveurs_ de -l'école de _la Nouvelle Héloïse_ ou du jeune _Werther_, ce qui est peu -substantiel et peu propre au développement des régions abdominales. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Préface. I - -LES JEUNES-FRANCE - - SOUS LA TABLE, dialogue bachique sur plusieurs questions de - haute morale. 1 - ONUPHRIUS, ou les Vexations d'un admirateur d'Hoffmann. 25 - DANIEL JOVARD, ou la Conversion d'un classique. 71 - CELLE-CI ET CELLE-LA, ou la Jeune-France passionnée. 96 - ELIAS WILDMANSTADIUS, ou l'Homme moyen âge. 201 - LE BOL DE PUNCH. 211 - -CONTES HUMORISTIQUES - - LA CAFETIÈRE, conte fantastique. 249 - LAQUELLE DES DEUX, histoire perplexe. 262 - L'AME DE LA MAISON, conte. 273 - LE GARDE NATIONAL RÉFRACTAIRE. 309 - DEUX ACTEURS POUR UN RÔLE, conte. 324 - UNE VISITE NOCTURNE. 339 - FEUILLETS DE L'ALBUM D'UN JEUNE RAPIN. 346 - DE L'OBÉSITÉ EN LITTÉRATURE. 363 - - -PARIS--IMP. SIMON RANÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1. - - - - -BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, à 3 fr. 50 le volume - -ŒUVRES - -DE - -THÉOPHILE GAUTIER - - - Premières Poésies, 1830-1845. (Albertus.--La comédie de la - mort.--Poésies diverses, etc.). 1 vol. - Mademoiselle de Maupin. 1 vol. - Le Capitaine Fracasse. 10e édition. 2 vol. - Le Roman de la Momie. Nouvelle édition. 1 vol. - Spirite, nouvelle fantastique. 3e édition. 1 vol. - Voyage en Russie. 2 vol. - Voyage en Espagne (Tras los montes). 1 vol. - Romans et Contes (Avatar.--Jettatura.--Arria Marcella.--La - mille et deuxième nuit.--Le pavillon sur l'eau.--L'enfant - aux souliers de pain.--Le chevalier double.--Le pied de - momie.--La pipe d'opium.--Le club des hachichins). 1 vol. - Nouvelles (La morte amoureuse.--Fortunio.--La toison - d'or.--Omphale.--Le petit chien de la marquise.--La chaîne - d'or.--Le nid de rossignols.--Le roi Candaule.--Une nuit - de Cléopâtre). 10e édit. 1 vol. - Tableaux de siége.--Paris, 1870-1871 (La maison - abandonnée.--Les animaux pendant le siége.--Saint-Cloud.--Le - Versailles de Louis XIV, etc., etc.). 2e édition. 1 vol. - Émaux et Camées. Édition définitive, ornée d'un portrait à - l'eau-forte par J. JACQUEMART. 1 vol. - Théâtre.--Mystère, Comédies et Ballets (THÉATRE DE POCHE: - Une Larme du Diable.--La fausse Conversion.--Pierrot - posthume.--Le Tricorne enchanté.--Prologues.--L'Amour - souffle où il veut.--Le Selam.--BALLETS: Giselle.--La - Péri.--Paquerette.--Gemma.--Yanko le bandit.--Sacountala). 1 vol. - Les Jeunes-France, suivis de CONTES HUMORISTIQUES. 1 vol. - Histoire du Romantisme. 1 vol. - - -LE CAPITAINE FRACASSE - -ÉDITION ILLUSTRÉE - -DE - -60 DESSINS PAR GUSTAVE DORÉ - -Un volume grand in-8. Prix, broché... 24 fr. - - -Paris.--Imprimerie Viéville et Capiomont, rue des Poitevins, 6. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les Jeunes-France: romans goguenards ; -suivis de Contes humoristiques, by Théophile Gautier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JEUNES-FRANCE: ROMANS GOGUENARDS *** - -***** This file should be named 63244-0.txt or 63244-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/4/63244/ - -Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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