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-The Project Gutenberg EBook of Les Jeunes-France: romans goguenards ;
-suivis de Contes humoristiques, by Théophile Gautier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les Jeunes-France: romans goguenards ; suivis de Contes humoristiques
-
-Author: Théophile Gautier
-
-Release Date: September 19, 2020 [EBook #63244]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JEUNES-FRANCE: ROMANS GOGUENARDS ***
-
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-
-Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/American Libraries.)
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- THÉOPHILE GAUTIER
-
- LES
- JEUNES-FRANCE
-
- ROMANS GOGUENARDS
-
- Moins un homme qui pense
- Qu'un boeuf qui rumine.
-
- Angola.
-
- SUIVIS DE
- CONTES HUMORISTIQUES
-
- PARIS
- CHARPENTIER ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS
- 28, QUAI DU LOUVRE, 28
-
- 1875
- Tous droits réservés
-
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-
-Il a été tiré 50 exemplaires numérotés, sur papier de Hollande.
-
-Prix: 7 francs.
-
-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
-
-à 3 fr. 50 chaque volume
-
- PREMIÈRES POÉSIES (Albertus.--La Comédie de la mort, etc.) 1 vol.
- MADEMOISELLE DE MAUPIN 1 vol.
- LE CAPITAINE FRACASSE 2 vol.
- LE ROMAN DE LA MOMIE. Nouvelle édition 1 vol.
- SPIRITE, nouvelle fantastique 1 vol.
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- TABLEAUX DE SIÉGE.--Paris, 1870-1871 1 vol.
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- l'eau-forte, par _J. Jacquemart_ 1 vol.
- THÉÂTRE (Mystère, Comédies et Ballets) 1 vol.
- HISTOIRE DU ROMANTISME 1 vol.
-
-
-PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.
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-PRÉFACE
-
- PIERROT.--Je te dis toujours la même chose, parce que c'est
- toujours la même chose; et si ce n'était pas toujours la même
- chose, je ne te dirais pas toujours la même chose.
-
- _Le Festin de Pierre._
-
-
-Ceci, en vérité, mon cher monsieur ou ma belle dame, n'est autre chose
-qu'une préface, et une préface fort longue: je n'ai pas la moindre envie
-de vous le dissimuler ou de vous en demander pardon. Je ne sais si vous
-avez la fatuité de ne pas lire les préfaces; mais j'aime à supposer le
-contraire, pour l'honneur de votre esprit et de votre jugement. Je
-prétends même que vous me remercierez de vous en avoir fait une; elle
-vous dispense de deux ou trois contes plus ou moins fantastiques, que
-vous eussiez eus sans cela, et vous conviendrez, si récalcitrants que
-vous soyez, que ce n'est pas une mince obligation que vous m'en devez
-avoir. J'espère que celle-ci tiendra la moitié du volume; j'aurais bien
-voulu qu'elle le remplît tout entier, mais mon éditeur m'a dit qu'on
-était encore dans l'habitude de mettre quelque chose après, pour avoir
-le prétexte de faire une table. C'est une mauvaise habitude; on en
-reviendra. Qu'est-ce qui empêche de mettre la préface et la table côte à
-côte, sans le remplissage obligé de roman ou de contes? Il me semble que
-tout lecteur un peu imaginatif supposerait aisément le milieu, à l'aide
-du commencement et de la fin: sa fiction vaudrait probablement mieux que
-la réalité, et d'ailleurs il est plus agréable de faire un roman que de
-le lire.
-
-Moi, pour mon compte, et je prétends vous convertir à mon système, je ne
-lis que les préfaces et les tables, les dictionnaires et les catalogues.
-C'est une précieuse économie de temps et de fatigue: tout est là, les
-mots et les idées. La préface, c'est le germe; la table, c'est le fruit:
-je saute comme inutiles tous les feuillets intermédiaires. Qu'y
-verrais-je? des phrases et des formes; que m'importe! Aussi, depuis deux
-ans que j'ai fait cette précieuse découverte, je suis devenu d'une
-érudition effroyable: je ferais honte à Cluverius, à Saumaise, à dom
-Calmet, à dom Sanchez et à tous les dom bénédictins du monde; je
-disserterais, comme Pic de la Mirandole, _de omni re scibili et
-quibusdam aliis_. Citez-moi quelque chose que je ne sache pas, je vous
-en défie; et, pour peu que vous usiez de ma méthode, vous arriverez au
-même résultat que moi.
-
-Il en est des livres comme des femmes: les uns ont des préfaces, les
-autres n'en ont pas; les unes se rendent tout de suite, les autres font
-une longue résistance; mais tout finit toujours de même... par la fin.
-Cela est triste et banal; cependant que diriez-vous d'une femme qui
-irait se jeter tout d'abord à votre tête? Vous lui diriez comme le More
-de Venise à Desdemona:
-
- ... à bas, prostituée!
-
-Cette femme serait une catin sans vergogne: pourquoi voulez-vous donc
-qu'un livre soit plus effronté qu'une femme, et qu'il se livre à vous
-sans préliminaire? Il est vrai que la fille que vous louez six francs
-n'y fait pas tant de façons, et vous avez acheté le livre vingt sous de
-plus que la fille. Il est à vous, vous pouvez en user et en abuser; vous
-n'accorderez pas même à sa virginité le quart d'heure de grâce, vous le
-touchez, vous le maniez, vous le traînez de votre table à votre lit,
-vous rompez sa robe d'innocence, vous déchirez ses pages: pauvre livre!
-
-La préface, c'est la pudeur du livre, c'est sa rougeur, ce sont les
-demi-aveux, les soupirs étouffés, les coquettes agaceries, c'est tout le
-charme; c'est la jeune fille qui reste longtemps à dénouer sa ceinture
-et à délacer son corset, avant d'entrer au lit où son amoureux l'attend.
-
-Quel est le stupide, quel est l'homme assez peu voluptueux pour lui
-dire: Dépêche-toi!
-
-D'autant que le corset et la chemise dissimulent souvent une épaule
-convexe et une gorge concave, d'autant que la préface cache souvent
-derrière elle un livre grêle et chétif.
-
-O lecteurs du siècle! ardélions inoccupés qui vivez en courant et prenez
-à peine le temps de mourir, plaignez-vous donc des préfaces qui
-contiennent un volume en quelques pages, et qui vous épargnent la peine
-de parcourir une longue enfilade de chapitres pour arriver à l'idée de
-l'auteur. La préface de l'auteur, c'est le post-scriptum d'une lettre de
-femme, sa pensée la plus chère: vous pouvez ne pas lire le reste.
-
-Pourtant, n'allez pas inférer de ce que je viens de dire qu'il y ait une
-idée dans celle-ci; je serais désespéré de vous induire en erreur. Je
-vous jure sur ce qu'il y a de plus sacré. Y a-t-il encore quelque chose
-de sacré? Je vous jure sur mon âme, à laquelle je ne crois guère; sur ma
-mère, à laquelle je crois un peu plus, qu'il n'y a réellement pas plus
-d'idée dans ma préface que dans un livre quelconque de M. Ballanche;
-qu'il n'y a ni mythe, ni allégorie, que je n'y fonde pas de religion
-nouvelle comme M. G. Drouineau, que ce n'est pas une poétique ni quoi
-que ce soit qui tende à quelque chose: je n'y fais même pas l'apologie
-de mon ouvrage. Vous voyez bien que ma préface ne ressemble en rien à
-ses sœurs les autres préfaces.
-
-Seulement je profite de l'occasion pour causer avec vous; je fais comme
-ces bavards impitoyables qui vous prennent par un bouton de votre habit,
-monsieur; par le bout de votre gant blanc, madame, et vous acculent dans
-un coin du salon pour se dégorger de toutes les balivernes qu'ils ont
-amassées pendant un quart d'heure de silence. En honneur, ce n'est pas
-pour autre chose. Je n'ai pas grand'chose à faire, ni vous non plus, je
-pense. Je m'en vais donc me raconter à vous de point en point, et vous
-faire moi-même ma biographie: il n'y aura pas plus de mensonges que dans
-tout autre... ni moins.
-
-Avant de vous dire ma vie, vous me permettrez d'abord de vous toucher
-quelque chose des motifs qui m'ont porté à faire noires trois ou quatre
-cents pages blanches qui ne l'ont pas mérité.
-
-Je suis un homme d'esprit, et j'ai pour amis des gens qui ont tous
-infiniment d'esprit, autant d'esprit que M. H. Delatouche et M.
-Loève-Veimars. Tous ces gens-là ont fait un livre ou même en ont fait
-deux: il y en a un qui est coupable de trois. Moi, jusqu'à ce jour, je
-m'étais conservé vierge de toute abomination écrite ou imprimée, et
-chacun était libre de me croire autant de talent qu'il lui plaisait. Je
-jouissais dans un certain monde d'une assez honnête gloire inédite.
-J'étais célèbre depuis la cheminée jusqu'au paravent; je faisais un
-grand bruit dans quelques pieds carrés.
-
-Alors, quelques officieux sont venus, qui m'ont dit: Il faut faire un
-livre. Je l'ai fait, mais sans prétention aucune, je vous prie de le
-croire, comme une chose qui ne mérite pas la peine qu'on s'en défende,
-comme on demande la croix d'honneur pour ne pas être ridicule, pour être
-comme tout le monde. Il est indécent aujourd'hui de ne pas avoir fait un
-livre, un livre de contes tout au moins: j'aimerais autant me présenter
-dans un salon sans culotte que sans livre. Il est juste de dire que
-j'avais déjà fait un volume de vers, mais cela ne compte pas: c'est un
-volume de prose de moins, voilà tout. Ne me méprisez donc pas parce que
-j'ai fait des contes; j'ai pris ce parti, parce que c'est ce qu'il y a
-de moins littéraire au monde: à ma place vous eussiez agi de même, pour
-avoir le repos. Maintenant que me voilà suffisamment compromis, et que
-j'ai perdu ma virginale réputation, j'espère que mes bons amis me
-laisseront tranquille.
-
-Je vous le proteste ici, afin que vous le sachiez, je hais de tout mon
-cœur ce qui ressemble, de près ou de loin, à un livre: je ne conçois pas
-à quoi cela sert.
-
-Les gros Plutarque in-folio, témoin celui de Chrysale, ont une utilité
-évidente: ils servent à mettre en presse, à défaut de rabats, puisqu'on
-n'en porte plus, les gravures chiffonnées et qui ont pris un mauvais
-pli; on peut encore les employer à exhausser les petits enfants qui ne
-sont pas de taille à manger à table. Quant à nos in-octavo, je veux que
-le diable m'emporte si l'on peut en tirer parti et si je conçois
-pourquoi on les fait.
-
-Il a pourtant été un temps où je ne pensais pas ainsi. Je vénérais le
-livre comme un dieu; je croyais implicitement à tout ce qui était
-imprimé; je croyais à tout, aux épitaphes des cimetières, aux éloges des
-gazettes, à la vertu des femmes. O temps d'innocence et de candeur!
-
-Je m'amusais comme une portière à lire _les Mystères d'Udolphe_, _le
-Château des Pyrénées_, ou tout autre roman d'Anne Radcliffe; j'avais du
-plaisir à avoir peur, et je pensais, avec Grey, que le paradis, c'était
-un roman devant un bon feu.
-
-Que n'ai-je pas lu? J'ai épuisé tous les cabinets du quartier. Que
-d'amants malheureux, que de femmes persécutées m'ont passé devant les
-yeux! que de souterrains n'ai-je pas parcourus! Aussi je suis devenu
-d'une si merveilleuse sagacité, que, dès la première syllabe d'un roman,
-je sais déjà la fin.
-
-On aura beau dire, _Notre-Dame de Paris_ ne vaut pas _le Château des
-Pyrénées_.
-
-La belle dame élégante que vous avez maintenant, vous, jeune fashionable
-blasé, ne vaut pas la femme de chambre de votre mère, qui vous a eu il y
-a dix ans, vous, écolier naïf et tremblant, pauvre chérubin plus timide
-que celui de Beaumarchais, qui n'osiez pas oser, même avec la fille du
-jardinier.
-
-Le seul plaisir qu'un livre me procure encore, c'est le frisson du
-couteau d'ivoire dans ses pages non coupées: c'est une virginité comme
-une autre, et cela est toujours agréable à prendre. Le bruit des
-feuilles tombant l'une sur l'autre invite immanquablement au sommeil, et
-le sommeil est, après la mort, la meilleure chose de la vie.
-
-Je vous ai promis de vous conter mon histoire; ce sera bientôt fait.
-J'ai été nourri par ma mère, et sevré à quinze mois; puis j'ai eu un
-accessit de je ne sais quoi en rhétorique: voilà les événements les plus
-marquants de ma vie. Je n'ai pas fait un seul voyage: je n'ai vu la mer
-que dans les marines de Vernet; je ne connais d'autres montagnes que
-Montmartre. Je n'ai jamais vu se lever le soleil; je ne suis pas en état
-de distinguer le blé de l'avoine. Quoique né sur les frontières de
-l'Espagne, je suis un Parisien complet, badaud, flâneur, s'étonnant de
-tout, et ne se croyant plus en Europe dès qu'il a passé la barrière. Les
-arbres des Tuileries et des boulevards sont mes forêts; la Seine, mon
-Océan. Du reste, je vous avouerai franchement que je me soucie assez peu
-de tout cela; je préfère le tableau à l'objet qu'il représente, et je
-serais bien capable de m'écrier, comme madame de Staël devant le lac de
-Genève: Oh! le ruisseau de la rue Saint-Honoré!
-
-Je ne comprends pas quel plaisir champêtre peut valoir celui de regarder
-les caricatures au vitrage de Martinet ou de Susse, et je ne trouve pas
-le soleil de beaucoup supérieur au gaz. Une fois, quelques-uns de mes
-amis sont venus me chercher, et m'ont emmené, avec leurs maîtresses, je
-ne sais où, sur les limites du monde, comme j'imagine, car nous restâmes
-trois heures en voiture. On dîna sur l'herbe: ces dames et ces messieurs
-eurent l'air d'y prendre un grand plaisir; quant à moi, je me souhaitais
-ailleurs. Des faucheux avec leurs pattes grêles arpentaient sans façon
-les assiettes, les mouches tombaient dans nos verres, les chenilles nous
-grimpaient aux jambes. J'avais un superbe pantalon de coutil blanc, je
-me relevai avec une indécente plaque verte au derrière. Je touchai par
-mégarde je ne sais quelles herbes: c'étaient des orties, il me vint des
-cloches; je manquai me casser le cou en sautant un fossé; j'eus le
-lendemain une bonne et belle courbature: cela s'appelle une partie de
-plaisir!
-
-Je déteste la campagne: toujours des arbres, de la terre, du gazon!
-Qu'est-ce que cela me fait? C'est très-pittoresque, d'accord, mais c'est
-ennuyeux à crever.
-
-Le murmure des ruisseaux, le ramage des oiseaux, et tout l'orchestre de
-l'églogue et de l'idylle ne me font aucun plaisir; je dirais volontiers,
-comme Deburau au rossignol: Tais-toi, vilaine bête!
-
-Ma vie a été la plus commune et la plus bourgeoise du monde: pas le plus
-petit événement n'en coupe la monotonie; c'est au point que je ne sais
-jamais l'année, le mois, le jour ou l'heure. En effet, eh! qu'importe?
-1833 ne sera-t-il pas semblable à 1832? hier n'a-t-il pas été comme est
-aujourd'hui, et comme sera demain? Qu'il soit matin ou soir, n'est-ce
-pas la même chose? Manger, boire, dormir; dormir, boire, manger; aller
-de son fauteuil à son lit, de son lit à son fauteuil, sans souvenir de
-la veille, sans projet pour demain; vivre à l'heure, à la minute, à la
-seconde, cramponné au moment comme un vieillard qui n'a plus qu'un
-moment: voilà où j'en suis arrivé, et j'ai vingt ans! Pourtant j'ai un
-cœur et des passions, j'ai de l'imagination autant et plus qu'un autre,
-peut-être. Mais, que voulez-vous! je n'ai pas assez d'énergie pour
-secouer cela; comme tout vieux garçon, j'ai chez moi une
-servante-maîtresse qui me domine, et fait de moi ce qu'elle veut: c'est
-l'habitude.
-
-L'habitude qui vous tient au cachot, dans une chambre ouverte, qui vous
-fait manger quand vous n'avez pas faim, qui vous éveille quand vous avez
-encore sommeil, qui tire, comme avec un fil, votre bras et votre jambe,
-qui fait mouvoir sous vous vos pieds malgré vous, qui vous traîne par
-les cheveux dans un endroit où vous vous ennuyez mortellement, qui vous
-remet entre les doigts le livre que vous savez par cœur.
-
-Je n'ai jamais tué de sergent de ville, je n'ai jamais eu affaire aux
-gendarmes et aux gardes municipaux, je n'ai pas été à Sainte-Pélagie, je
-ne me suis jamais suicidé par désespoir d'amour ou tout autre raison, je
-n'ai signé aucune protestation, je n'ai eu ni duels ni maîtresses.
-
-J'ai bien eu quelquefois un tiers ou un quart de femme, comme l'on a un
-tiers ou un quart de vaudeville, mais cela ne compte pas, et ne vaut pas
-la peine d'être mentionné.
-
-Je n'ai chez moi ni pipe, ni poignard, ni quoi que ce soit qui ait du
-caractère.
-
-Je suis le personnage du monde le plus uni et le moins remarquable; je
-n'ai rien d'artiste dans mon galbe, rien d'artiste dans ma mise: il est
-impossible d'être plus bourgeois que je ne le suis. Vous m'avez vu cent
-fois, et ne me reconnaîtriez pas.
-
-Mon mérite littéraire est très-mince, et je suis trop paresseux pour le
-faire valoir. Je n'ai pas ajouté à mon prénom une désinence en _us_, je
-n'ai pas échangé mon nom de tailleur et de bottier contre un nom moyen
-âge et sonore. Ni mes vers, ni ma prose, ni moi, n'avons un seul poil de
-barbe. Aussi beaucoup de gens ne veulent-ils pas croire que je suis
-réellement un génie, à me voir si bénin, si paterne, si peu insolent, si
-comme le premier venu, comme vous ou tout autre. Je ne tutoie et
-n'appelle par son nom de baptême aucun des illustres du jour, je n'ai
-aucune pièce refusée ou tombée à aucun théâtre, je n'ai encore ruiné
-aucun libraire. Vous voyez que ma modestie est fondée, et que je n'ai
-pas de quoi faire le fier. Aucun journal, en parlant pour la première
-fois de moi, ne m'a désigné, ainsi qu'il se pratique, le célèbre M. un
-tel. Je pourrais mourir demain que, excepté ma mère qui pleurerait, il
-ne resterait aucune trace de mon passage sur la terre. Mon épitaphe
-serait bientôt faite: Né--mort.
-
-Je ne suis rien, je ne fais rien; je ne vis pas, je végète; je ne suis
-pas un homme, je suis une huître.
-
-J'ai en horreur la locomotion, et j'ai bien souvent porté envie au
-crapaud, qui reste des années entières sous le même pavé, les pattes
-collées à son ventre, ses grands yeux d'or immobiles, enfoncé dans je ne
-sais quelles rêveries de crapaud qui doivent bien avoir leur charme, et
-dont il devrait bien nous faire un livre.
-
-Je partage l'avis des Orientaux: il faut être chien ou Français pour
-courir les rues quand on peut rester assis bien à son aise chez soi.
-N'était la circoncision, je me ferais Turc: je serais, certes, un
-excellent pacha. Par vingt-cinq degrés de chaleur, je suis capable de
-porter autant de caftans, de châles et de fourrures qu'Ali, ou Rhegleb,
-ou tout autre. Les pachas aiment les tigres, moi j'aime les chats: les
-chats sont les tigres des pauvres diables.
-
-Hormis les chats, je n'aime rien, je n'ai envie de rien; je n'ai qu'un
-sentiment et qu'une idée, c'est que j'ai froid et que je m'ennuie.
-
-Aussi je me chauffe à me géographier les jambes, je brûle mes
-pantoufles, mes volets sont doubles, mes rideaux doubles, mes portes
-rembourrées. Ma chambre est un four, je cuis; mais, malheureusement, il
-est plus difficile de se préserver de l'ennui que du froid.
-
-Quoi faire? Rêver? On ne peut toujours rêver. Lire? J'ai dit que je
-savais tout. Quoi donc?
-
-Je n'ai jamais pu apprendre à jouer aux cartes ni aux dames, et encore
-moins aux échecs; je n'ai pu m'élever à la hauteur du casse-tête
-chinois; c'est pourquoi, n'étant bon à rien, je me suis mis à faire des
-vers. Je n'ai guère eu plus de plaisir à les aligner que vous à les
-lire... si vous les avez lus.
-
-Je vous jure, en tous cas, que c'est un piètre divertissement, et que
-vous feriez bien d'en chercher un autre.
-
-On m'a dit plusieurs fois qu'il faudrait faire quelque chose, penser à
-mon avenir. Le mot n'est-il pas ridicule dans notre bouche, à nous qui
-ne sommes pas sûrs d'une heure? Qu'il faudrait prendre un état, ne
-fût-ce que pour avoir un titre et une étiquette, comme un bocal
-d'apothicaire. Que je ne pouvais pas n'être rien, que cela ne s'était
-jamais vu; que ceux qui n'étaient rien, en effet, cherchaient à se
-souffler eux-mêmes et à se faire quelque chose. A quoi j'ai répondu que
-cela serait rare et curieux de pouvoir et ne pas vouloir, et de fermer
-la porte au nez de la Fortune qui viendrait y frapper d'elle-même.
-
-D'ailleurs, il n'y a que trois états possibles dans une civilisation
-aussi avancée que la nôtre: voleur, journaliste ou mouchard: je n'ai ni
-les moyens physiques, ni les moyens intellectuels qu'exigent ces trois
-genres d'industrie. J'aurais assez aimé être voleur, c'est de la
-philosophie éclectique; mais on a trop de mal, comme disait feu
-Martainville. Je ne pense pas que j'eusse pu faire un mouchard
-remarquable, je suis trop distrait, j'ai la vue très-basse et l'ouïe un
-peu dure. Ensuite, depuis que les honnêtes gens s'en mêlent, le métier
-ne va plus. Pour journaliste, j'aurais peut-être réussi, avec beaucoup
-de travail, à ne pas faire tache dans _les Petites-Affiches_, ou même
-dans la plus célèbre de nos revues. Mais je déclare formellement que je
-ne résisterais pas à plusieurs vaudevilles consécutifs, et que pour rien
-au monde je ne me battrais en duel, ayant naturellement peur des coups
-autant et plus que tout autre.
-
-Dans cette perplexité grande, et pour céder à de fréquentes
-importunités, j'ai suivi une grande quantité de représentations de
-_l'Auberge des Adrets_, pour me choisir un état parmi ceux que se
-donnent chaque soir Frédérick et Serres: dans leur nomenclature variée,
-je n'ai rien trouvé qui me convînt. Nourrisseur de vers à soie,
-philhellène, fabricant de clyssoirs et de seringues à musique,
-professeur de philosophie, chef suprême de la religion saint-simonienne,
-répétiteur des chiens savants pour les langues mortes, tous ces états-là
-réclament des connaissances spéciales que je n'ai pas, et que je suis
-incapable d'acquérir. Ainsi, n'étant bon à rien, pas même à être dieu,
-je fais des préfaces et des contes fantastiques; cela n'est pas si bien
-que rien, mais c'est presque aussi bien, et c'est quasi synonyme.
-
-Je ne sais pas si cela vient de mon caractère, qui tourne un peu à
-l'hypocondrie, ou de ma position dans le monde, mais je n'ai jamais pu
-croire et m'intéresser sérieusement à quelque chose, et je pourrais
-retourner à mon usage le vers de Térence:
-
- Homo sum; nil a me humani alienum puto.
-
-Par suite de ma concentration dans mon _ego_, cette idée m'est venue,
-maintes fois, que j'étais seul au milieu de la création; que le ciel,
-les astres, la terre, les maisons, les forêts, n'étaient que des
-décorations, des coulisses barbouillées à la brosse, que le mystérieux
-machiniste disposait autour de moi pour m'empêcher de voir les murs
-poudreux et pleins de toiles d'araignées de ce théâtre qu'on appelle le
-monde; que les hommes qui se meuvent autour de moi ne sont là que comme
-les confidents des tragédies, pour dire: _Seigneur_, et couper de
-quelques répliques mes interminables monologues.
-
-Quant à mes opinions politiques, elles sont de la plus grande
-simplicité. Après de profondes réflexions sur le renversement des
-trônes, les changements de dynastie, je suis arrivé à ceci--0.
-
-Qu'est-ce qu'une révolution? Des gens qui se tirent des coups de fusil
-dans une rue: cela casse beaucoup de carreaux; il n'y a guère que les
-vitriers qui y trouvent du profit. Le vent emporte la fumée; ceux qui
-restent dessus mettent les autres dessous; l'herbe vient là plus belle
-le printemps qui suit: un héros fait pousser d'excellents petits pois.
-
-On change, aux bâtons des mairies, les loques qu'on nomme drapeau. La
-guillotine, cette grande prostituée, prend au cou, avec ses bras rouges,
-ceux que le plomb a épargnés, le bourreau continue le soldat, s'il y a
-lieu, ou bien le premier drôle venu grimpe furtivement au trône et
-s'assoit dans la place vide. Et l'on n'en continue pas moins d'avoir la
-peste, de payer ses dettes, d'aller voir des opéras-comiques, sous
-celui-là comme sous l'autre. C'était bien la peine de remuer tant
-d'honnêtes pavés qui n'en pouvaient mais!
-
-Quant à mon opinion sur l'art, je pense que c'est une jonglerie pure, et
-je suis parfaitement de l'avis d'Arnal: «Cela s'appelle des artistes!
-Ces baladins sont-ils fiers!» En fait d'artistes, je n'estime que les
-acrobates. Il faut véritablement dix fois plus d'art pour danser sur la
-corde lâche que pour faire cent poëmes épiques et vingt charretées de
-tragédies en cinq actes et en vers.
-
-Quant à ce qui est de la morale, rien ne m'a paru plus insignifiant que
-les vices de l'homme, si ce n'est la vertu de la femme.
-
-Lecteur, vous me savez maintenant sur le bout du doigt. Voilà ce que je
-suis, ou plutôt ce que j'étais il y a trois mois, car je suis fort
-changé depuis quelque temps.
-
-Deux ou trois de mes camarades, voyant que je devenais tout à fait ours
-et maniaque, se sont emparés de moi et se sont mis à me former: ils ont
-fait de moi un Jeune-France accompli. J'ai un pseudonyme très-long et
-une moustache forte courte; j'ai une raie dans les cheveux, à la
-Raphaël. Mon tailleur m'a fait un gilet... délirant. Je parle art
-pendant beaucoup de temps sans ravaler ma salive, et j'appelle bourgeois
-tous ceux qui ont un col de chemise. Le cigare ne me fait plus tousser
-ni pleurer, et je commence à fumer dans une pipe, assez crânement et
-sans trop vomir. Avant-hier, je me suis grisé d'une manière tout à fait
-byronienne; j'en ai encore mal à la tête: de plus, j'ai fait acquisition
-d'une mignonne petite dague en acier de Toscane, pas plus longue qu'un
-aiguillon de guêpe, avec quoi je trouerai tout doucettement votre peau
-blanchette, ma belle dame, dans les accès de jalousie italienne que
-j'aurai quand vous serez ma maîtresse, ce qui arrivera indubitablement
-bientôt. On m'a présenté dans plusieurs salons, par-devant plusieurs
-coteries, depuis le bleu de ciel le plus clair jusqu'à l'indigo le plus
-foncé. Là, j'ai entendu infiniment de cinquièmes actes, et encore plus
-d'élégies sur le malheur d'être abandonné par son ou ses amants. J'en ai
-moi-même récité un nombre incalculable. Je me culotte, comme disent mes
-dignes amis, et il paraît que je deviens un homme à la mode. Mes deux
-cornacs prétendent même que j'ai eu plusieurs bonnes fortunes: soit,
-puisqu'on est convenu d'appeler cela ainsi.
-
-Comme je suis naturellement olivâtre et fort pâle, les dames me trouvent
-d'un satanique et d'un désillusionné adorable; les petites filles se
-disent entre elles que je dois avoir beaucoup souffert du cœur: du cœur,
-peu, mais de l'estomac, passablement.
-
-Je suis décidé à exploiter cette bonne opinion qu'on a de moi. Je veux
-être le personnage cumulatif de toutes les variétés de don Juan, comme
-Bonaparte l'a été de tous les conquérants.
-
-Les trois mille noms charmants seront dépassés de beaucoup. Le don Juan
-de Molière n'est qu'un Céladon auprès de moi; celui de Byron un
-misérable cokeney; le Zaffye d'Eugène Sue est innocent comme une
-rosière. J'ai préparé, pour y inscrire mes triomphes, un livre blanc
-beaucoup plus gros que celui de Joconde et du prince Lombard; j'ai fait
-emplette de quelques rames de papier à lettres, azuré, de bâtons de cire
-rose et aventurine, pour répondre aux billets doux qu'on m'écrira. Je
-n'ai pas oublié une échelle de soie: l'échelle de soie est de première
-importance, car je n'entrerai plus maintenant dans les maisons que par
-les fenêtres.
-
-Personne ne me résistera: j'aurai mille scélératesses charmantes et
-inédites, mille roueries si machiavéliques, je serai si fatal et si
-vague, j'aurai l'air si ange déchu, si volcan, si échevelé, qu'il n'y
-aura pas moyen de ne pas se rendre. Votre femme elle-même, mon cher
-lecteur, votre maîtresse, si vous avez l'une ou l'autre, ou même les
-deux, ne pourront s'empêcher de dire, en joignant les mains: Pauvre
-jeune homme!
-
-Que je sois damné si, dans six mois, je ne suis pas le fat le plus
-intolérable qu'il y ait d'ici à bien loin.
-
-Il ne me manque vraiment que d'être bâtard pour que je sois parfait. Au
-diable les vers, au diable la prose! je suis un viveur maintenant, je ne
-suis plus l'hypocondre qui, en fourgonnant son feu entre ses deux chats,
-faisait un tas de sottes rêvasseries à propos de tout et de rien. Avant
-qu'il soit longtemps, je prétends me faire un matelas de toutes les
-boucles blondes ou brunes dont mes beautés m'auront fait le sacrifice.
-Vous verrez, vous verrez! D'un amour à l'autre, je vous écrirai, pour me
-reposer, de belles histoires adultérines, de beaux drames d'alcôve,
-auprès desquels _Antony_ sera tout à fait enfantin et Florian. Pourtant
-je venais tout à l'heure d'envoyer les vers et la prose au diable! ce
-que c'est que les mauvaises habitudes: on y revient toujours. Sur ce,
-monsieur, je vous salue avec tout le respect que l'on doit à un honnête
-lecteur. Madame, je vous baise les mains, et dépose mes hommages à vos
-pieds.
-
-
-
-
-LES
-
-JEUNES-FRANCE
-
-
-
-
-SOUS LA TABLE
-
-DIALOGUE BACHIQUE
-
-SUR PLUSIEURS QUESTIONS DE HAUTE MORALE
-
- Qu'est-ce que la vertu? Rien, moins que rien, un mot
- A rayer de la langue. Il faudrait être sot
- Comme un provincial débarqué par le coche,
- Pour y croire. Un filou, la main dans votre poche,
- Concourra pour le prix Montyon. Chaude encor
- D'adultères baisers payés au poids de l'or,
- Votre femme dira: Je suis honnête femme.
- Mentez, pillez, tuez, soyez un homme infâme,
- Ne croyez pas en Dieu, vous serez marguillier;
- Et, quand vous serez mort, un joyeux héritier,
- Ponctuant chaque mot de larmes ridicules,
- Fera, sur votre tombe, en lettres majuscules,
- Écrire: Bon ami, bon père, bon époux,
- Excellent citoyen, et regretté de tous.
- La vertu! c'était bon quand on était dans l'arche.
- La mode en est passée, et le siècle qui marche
- Laisse au bord du chemin, ainsi que des haillons,
- Toutes les vieilles lois des vieilles nations.
- Donc, sans nous soucier de la morale antique,
- Nous tous, enfants perdus de cet âge critique,
- Au bruit sourd du passé qui s'écroule au néant,
- Dansons gaîment au bord de l'abîme béant.
- Voici le punch qui bout et siffle dans la coupe:
- Que la bande joyeuse autour du bol se groupe!
- En avant les viveurs! Usons bien nos beaux ans;
- Faisons les lords Byrons et les petits dons Juans;
- Fumons notre cigare, embrassons nos maîtresses;
- Enivrons-nous, amis, de toutes les ivresses,
- Jusqu'à ce que la Mort, cette vieille catin,
- Nous tire par la manche au sortir d'un festin,
- Et, nous amadouant de sa voix douce et fausse,
- Nous fasse aller cuver notre vin dans la fosse.
-
- LA FARCE DU MONDE. _Moralité._
-
-
-Il pouvait bien être deux heures du matin. La chandelle, non mouchée,
-avait un pied de nez; le feu était presque éteint.
-
-Mon ami Théodore, accoudé sur sa table avec une désinvolture toute
-bachique, fumait une pipe courte et noire noblement culottée, un digne
-brûle-gueule, à faire envie à un caporal de la vieille garde.
-
-De temps en temps il déposait sa pipe, et se donnait gravement à boire
-par-dessus l'épaule, ou à côté de la bouche, ou se versait d'une
-bouteille vide, ou laissait tomber son verre plein; bref, notre ami
-Théodore était complétement ivre.
-
-Et cela n'eût paru étonnant à personne, à voir la longue file
-
- De bouteilles sur cu
- Qui disaient, sans goulot: Nous avons trop vécu.
-
-A moins qu'il n'en eût jeté le contenu par la fenêtre, ce qui est peu
-probable, il devait mathématiquement et logiquement être ivre-mort. Il y
-aurait eu de quoi griser un tambour-major et deux sonneurs, et notre ami
-Théodore était seul.
-
-Je l'avoue en rougissant, il était seul, malgré le célèbre adage: Celui
-qui boit seul est indigne de vivre. Adage si religieusement suivi dans
-tout État un peu civilisé.
-
-Il était seul, c'est-à-dire il le paraissait; car un soupir profond,
-parti de dessous la table, vint révéler tout à coup un compagnon
-chaviré, et rendre plus facile à expliquer le nombre formidable de
-flacons vides ou brisés qui encombraient le guéridon et la table.
-
-Théodore laissa tomber de haut, et avec un air d'ineffable pitié, un
-regard incertain et hébété sur la masse informe qui se remuait dans
-l'ombre, et aspira bruyamment une gorgée de fumée.
-
---Oh! Théodore, ton chien de carreau est dur comme un cœur de femme;
-tends-moi la main, que je me relève et que je boive: j'ai soif.
-
---Si tu veux, je vais te passer ton verre, répondit Théodore, sentant
-dans sa conscience qu'il était au-dessus de ses forces de relever son
-camarade. Peut-on se soûler comme cela!... Fi, l'ivrogne, ajouta-t-il
-par manière de réflexion.
-
---Ame dénaturée, reprit avec un sérieux comique la voix d'en-bas, tu ne
-veux pas me relever? Mettez donc après cela des lampions sur la tête aux
-gens, de peur que les voitures ne les écrasent, quand ils tombent aux
-coins des bornes pour avoir oublié de tremper leur vin ce jour-là: on ne
-m'y reprendra plus. Ingrat!
-
-Théodore, sensiblement ému et attendri par ce touchant souvenir, se
-décida à tenter la périlleuse opération de remettre son ami sur sa
-chaise; mais le succès ne couronna pas cette pieuse entreprise; il fit
-le plongeon entre la table et le banc, et disparut.
-
-Ce fut pendant quelques minutes des grognements sourds et étouffés; car
-Théodore était précisément tombé sur l'estomac de son estimable
-camarade, et il lui pesait plus qu'un remords; cependant, après des
-efforts inouïs, ils parvinrent à se mettre dans une position un peu
-moins incommode, et le calme se rétablit.
-
-Après un silence assez long:
-
---Hélas! fit Roderick.
-
---Qu'as-tu, mon cher ami! dit Théodore avec toute l'effusion
-caractéristique des ivrognes.
-
---Je suis bien malheureux!
-
---Est-ce que ta maîtresse t'a planté là?
-
---Au contraire, mon ami, la pauvre femme n'est pas capable de cela;
-c'est bien, pour mon malheur, la plus vertueuse créature qui soit.
-
---Voilà un singulier reproche.
-
---On voit bien que tu as le bonheur, toi, d'avoir pour maîtresse une
-catin.
-
---Singulier bonheur!
-
---Certainement, mais tu n'es pas à même de le comprendre; tu n'as jamais
-eu que des filles ou des femmes entretenues, ou tout au plus des
-grisettes. Tu n'es jamais descendu jusqu'à l'honnête femme, tu ne sais
-pas ce qui en est. Par honnête femme, je n'entends pas, ce qu'on entend
-généralement par là, une femme qui a un mari, un cachemire qui loge au
-premier, et ne se permet guère qu'un amant à la fois.
-
---Qu'est-ce donc alors? dit l'autre en se soulevant sur le coude avec
-une stupéfaction profonde.
-
---Ce n'est pas même celle qui n'a pas d'amant du tout.
-
---Humph! fit Théodore comme un homme dont la conviction est tout à fait
-troublée.
-
---O mon ami! j'en suis mortifié pour toi, tu es un âne, et tu ne seras
-probablement pas autre chose d'ici à bien longtemps.
-
-A cet endroit de son apostrophe, Roderick fit un hoquet hasardeux, et
-s'interrompit un instant; mais il reprit bientôt le fil de son discours
-avec une grâce toute particulière, en imitant l'accent de Frédérick dans
-l'_Auberge des Adret_s:
-
---Tu n'entends rien absolument à la triture des affaires, et tu ne
-possèdes pas le moindre rudiment de métaphysique; ta philosophie est
-diablement en arrière, et je suis fâché de le dire, avec de belles
-dispositions, tu ne parviendras jamais à rien.
-
-Théodore soupira.
-
---Qu'est-ce que la vertu, Théodore?
-
---Que sais-je?
-
---Ceci est du Montaigne, et c'est ce que tu as dit de plus raisonnable
-depuis que tu abuses de la langue que Dieu t'a donnée, Brutus définit la
-vertu un nom. En vérité, si ce n'est qu'un nom, jamais cinq lettres ne
-se sont donné rendez-vous dans deux misérables syllabes pour former un
-mot plus insignifiant. Du reste, s'il est permis à quelqu'un qui n'est
-pas vaudevilliste de faire un pitoyable calembour, la vertu n'est pas un
-nom, mais un non indéfiniment prolongé.
-
-Théodore, effaré, souffla par ses narines comme un hippopotame, et
-redoubla d'attention.
-
-Roderick continua:
-
---Oui, mon ami, la vertu est essentiellement négative. Être vertueux,
-qu'est-ce autre chose que dire non à tout ce qui est agréable dans cette
-vie, qu'une lutte absurde avec les penchants et les passions naturelles,
-que le triomphe de l'hypocrisie et du mensonge sur la vérité? Quand les
-États reposaient sur des fictions, il y avait besoin de vertus fictives,
-sans quoi ils n'auraient pu vivre; mais, dans un siècle aussi positif,
-sous une monarchie constitutionnelle, entourée d'institutions
-républicaines, il est indécent et de mauvais ton d'être vertueux: il n'y
-a que les forçats qui le soient. Quant aux femmes honnêtes, la race en
-est perdue; elles sont toutes au Père-Lachaise ou ailleurs: les
-épitaphes en font foi.
-
---Mais il me semble que tu as dit tout à l'heure, Roderick, que ta
-maîtresse était vertueuse?
-
---Benêt! quand on dit que toutes les femmes sont des catins, il est
-toujours sous-entendu qu'on excepte sa mère et sa maîtresse: ainsi, ton
-observation n'a pas le sens commun.
-
---Pourtant, répliqua timidement Théodore, j'ai fait cet hiver la cour à
-une femme pendant quinze jours, et je ne l'ai pas eue.
-
---Si tu lui avais fait la cour seize jours au lieu de quinze, le
-résultat eût peut-être été tout différent. Tu t'es en allé au moment où
-elle t'allait céder par amour ou par ennui; car l'ennui est au moins de
-moitié dans les conquêtes que nous faisons. D'ailleurs, bien que ton
-gilet soit d'une coupe irréprochable, et que tu fasses siffler ta
-cravache assez fashionablement, tu n'es encore qu'un médiocre don Juan,
-et tu n'entends rien au fin des choses; tu n'es guère capable que de
-faire de la corruption de seconde main; tu entres assez effrontément
-dans les âmes dont la serrure est forcée, mais tu ne sais pas forcer
-toi-même la serrure; il faut un voleur plus adroit que toi pour ouvrir
-la porte et enlever le trésor. Que ce soit avec une clef ou un rossignol
-que l'on l'ouvre, peu importe; mais, toi; tu n'es pas en état de trouver
-la clef véritable, ou d'en forger une fausse. Cette femme, dont tu me
-parlais, était peut-être dans ce cas. Sans doute, elle m'aurait cédé à
-moi ou à un autre. Ton exemple ne prouve rien; tout est relatif. Je n'ai
-pas voulu dire qu'une femme était catin pour tout le monde, j'ai
-seulement voulu dire qu'elle n'était pas vertueuse pour tout le monde,
-ce qui est bien différent. Une femme qui serait vertueuse pour tous et à
-tous les instants, serait une monstruosité: ces monstruosités-là sont
-rares, fort heureusement.
-
---Ma tante Gryselde, interrompit Théodore, était certainement une
-honnête femme.
-
---Mon digne ami, je ne sais pas à quoi ton père et ta mère pensaient en
-te faisant, mais certainement ils pensaient à autre chose: ils ont
-manqué ta cervelle. Ta tante Gryselde, que tu cites, était bossue,
-rousse, borgne et brèche-dent; elle n'a pas dû être beaucoup sollicitée,
-ce qui ne prouve pas qu'elle n'ait sollicité elle-même, car l'âne
-regimbe, et la chair est plus éloquente que l'esprit.
-
---Tu es donc matérialiste, ô Roderick?
-
---Je le suis, tous les hommes d'esprit le sont; c'est plus sûr. Tu
-devrais bien l'être aussi, car il est bien évident qu'il existe cent et
-quelques livres de chair qu'on nomme Théodore, et l'existence de son
-esprit est au moins problématique, à entendre la sotte conversation que
-nous menons ensemble.
-
-Je ne veux pas faire ici du Byron, cela est aussi usé que du Florian;
-mais tu me permettras de te faire part de quelques réflexions: y a-t-il
-dans le monde une femme qui n'ait jamais failli, je ne dis pas en
-action, il y en a, mais en pensée? je ne le crois pas. Tu vas me trouver
-singulier, mais je veux être coupé par rouelles comme une betterave, si
-je n'aimerais pas mieux une femme qui aurait failli corporellement
-qu'une qui aurait failli spirituellement. L'une a ses sens pour excuse,
-l'autre n'en a pas; en un mot, j'épouserais plus volontiers une fille
-qui aurait été violée qu'une qui aurait résisté à un amant aimé. Je
-préfère, tout matérialiste que je suis, la virginité de l'âme à celle du
-corps. A bien fouiller la vertu des femmes, il ne reste à l'analyse que
-des vices, l'orgueil et la peur. Quelle est la femme qui, sûre du
-secret, aura la force de résister? aucune; c'est ce qui explique
-pourquoi les prêtres avaient tant de femmes autrefois. Quelle est la
-femme qui, arrivée au bout de sa carrière, ne se soit pas repentie
-d'avoir été vertueuse? quelle est la femme qui n'a pas souhaité d'être
-homme?
-
-Il y a des femmes qui restent vertueuses pour se donner le plaisir de
-déchirer celles qui ne le sont pas: celles-ci par la crainte qu'elles
-ont de celles-là; d'autres par nonchalance ou faute d'occasions;
-d'autres enfin par impuissance ou froideur naturelle, parce qu'elles
-n'ont ni cœur, ni entrailles, parce qu'elles ne sentent ni ne
-comprennent rien: ce sont les pires de toutes et les plus communes.
-
-Au fond, il n'y a guère que le moyen de corruption qui varie; elles sont
-toutes corruptibles. Une cède parce que son orgueil est flatté, parce
-que vous êtes pair de France, que vous êtes duc, que vous avez une
-célébrité quelconque; une parce qu'elle aime les parures, les diamants
-et les plumes; l'autre, pour tout autre motif, pour avoir quelqu'un à
-qui parler, à qui donner le bras; c'est un grand hasard quand il y en a
-une qui cède par amour: ce sont là les vertueuses, à mon sens.
-
-Celle qui tient encore à cent mille francs, céderait à deux cents. Il y
-a là-dessus un trait historique d'un courtisan à une reine que je ne
-vous dirai pas, car vous le savez comme moi, et qui est d'une grande
-vérité. Il n'y a pas de différence de la femme qui se livre pour un
-million à la fille qui se prostitue pour cent sous.
-
-Cette femme est vertueuse, c'est bien, je veux le croire; qui vous dit
-qu'il faut lui en avoir d'obligation? Un coup de sonnette, une porte
-ouverte brusquement, sont peut-être la seule cause de cette vertu
-intacte dont elle fait tant d'étalage.
-
-Un bon verrou bien tiré, et une porte dérobée en cas d'accident, il n'y
-a pas de vertu avec cela.
-
-Et puis, chaque femme comme chaque homme a son idéal; on meurt
-quelquefois en le cherchant. Un an de vie de plus, on l'aurait trouvé;
-alors, dites-moi, que serait devenue la vertu?
-
-Quelquefois on le rencontre, on l'épouse: ceci est légal, il n'y a rien
-à dire, mais ce n'est qu'une heureuse position, et cette femme favorisée
-du sort, placée autrement, eût sans aucun doute agi différemment. Chaque
-âme, chaque corps a son pôle où il tend à travers tout comme la boussole
-au nord; il ne faut pas faire rebrousser l'aiguille. La femme que
-j'assiégerais deux ans sans succès, se livrerait à toi au bout d'un
-mois. Alors le niais repoussé va crier sur les toits qu'il a trouvé une
-vertu; voilà comme les réputations se font. Il a trouvé une place prise:
-voilà tout.
-
-Je ne connais rien de bouffon comme les causes de plusieurs choses
-graves. Si l'on se rendait compte de certaines résistances désespérées,
-il y aurait vraiment de quoi rire.
-
-O mon enfant! moi qui te parle en ce moment, j'ai été un soir sur le
-point de croire à la vertu; c'est une histoire qu'il faut que je te
-conte pour ton instruction particulière: ouvre donc tes oreilles, et
-tâche de ne pas trop dormir.
-
---Et en quoi consiste la vertu des hommes! dit d'un air profond
-Théodore, profitant de l'instant où Roderick reprenait haleine après sa
-longue tirade.
-
---La vertu des hommes n'est pas faite de la même chose; mais ce n'est
-pas là qu'est la question, et tu n'éviteras pas mon histoire.
-
-Théodore baissa la tête avec résignation.
-
---Cordieu! la langue me pèle, dit Roderick en attirant à lui une
-bouteille à moitié pleine. Il en but quelques gorgées, et la passa à son
-camarade.
-
---Merci, dit son acolyte d'un air de reconnaissance bien sentie.
-
---Donc, c'était un soir, comme je l'ai déjà donné à entendre. Je
-revenais de je ne sais où, et j'allais au même endroit. Je marchais
-machinalement les mains dans mes poches, le chapeau sur l'oreille, un
-cigare de la Havane, non, c'était un cigare turc, à la bouche, si
-avancé, qu'il me roussissait les moustaches; j'avais, je crois, ma
-redingote à brandebourgs.
-
---Ne pourrais-tu pas supprimer tous ces détails et venir au fait? dit
-Théodore d'un ton désespéré.
-
---Non, certainement. Les détails sont tout; sans détails, il n'y a pas
-d'histoire. D'ailleurs, c'est de la couleur locale, et cela donne de la
-physionomie, répondit dogmatiquement Roderick,--et un pantalon blanc à
-pied, poursuivit-il, reprenant sa description au point où il l'avait
-laissée.
-
---Une vraie tenue de garçon perruquier ou de souteneur de filles, grogna
-sourdement Théodore.
-
---Hein? fit Roderick; un hein magistral, aussi terrible que celui de
-mademoiselle Georges dans _Lucrèce Borgia_.
-
-Théodore se tut.
-
---J'allais comptant les pavés, et je n'aurais pas levé les yeux pour
-l'empire de Trébizonde; je les levai cependant pour moins. Au bord d'un
-pavé, j'aperçus un talon, puis au-dessus de ce talon, une jambe assez
-bien faite, emprisonnée dans un bas de coton bien tiré. Quoiqu'il fût
-crotté, il n'y avait pas une seule mouche de boue sur le bas, ce qui me
-fit conclure qu'il appartenait, ainsi que la jambe, à une Parisienne de
-race. Par-dessus le bas il y avait une jarretière blanche et rouge, une
-jolie jarretière, sur ma foi! Ici Roderick poussa un grand soupir, et
-s'arrêta comme n'étant pas maître de son émotion.
-
---Et qu'y avait-il au-dessus de la jarretière? demanda Théodore avec une
-anxiété risible.
-
---Il y avait quelque chose apparemment, à moins que ce ne fût une jambe
-qui se promenât toute seule comme la jambe du mécanicien allemand.
-
---Et quoi encore?
-
---Je ne regarde jamais les femmes passé la jarretière? répondit Roderick
-d'une voix flûtée. Je ne suis pas bégueule; mais il faut des mœurs,
-tonnerre de Dieu! poursuivit-il en rentrant dans son ton naturel. Je te
-confierai cependant que sur cette jambe il y avait une grisette.
-
-C'était une jolie petite créature toute mignonne, toute proprette, tirée
-à quatre épingles. Son bonnet, sur le haut de sa tête, prêt à sauter
-par-dessus les moulins; ses cheveux à l'anglaise, un peu défrisés, le
-nez au vent, l'œil en coulisse, la bouche en cœur; avec cela une robe de
-stoff, un tablier de marceline et un gant à peu près neuf, auquel il ne
-manquait guère que le pouce: une délicieuse poupée à vous rendre fou
-d'amour, au moins pendant une heure.
-
-Je pressai le pas: entendant sonner les talons de mes bottes à côté
-d'elle, elle accéléra sa marche; elle trottait, trottait comme une
-perdrix, et j'avais beau me fendre comme un compas, je ne pouvais
-l'atteindre: une voiture, qui lui barra le passage, me permit enfin de
-l'accoster.
-
---N'êtes-vous pas, lui dis-je en la saluant, mademoiselle Angelina, qui
-travaille chez madame C***?
-
---Non, répondit-elle en tournant vers moi ses beaux yeux étonnés et avec
-la plus savante naïveté. Je m'appelle Rosette, et je ne travaille pas
-chez la femme que vous venez de nommer.
-
---Rosette, c'est un joli nom!
-
---Un peu commun: j'aimerais mieux m'appeler Wilhelmine ou Fœdora, c'est
-plus distingué; mais je ne suis pas la demoiselle que vous cherchez. Si
-c'était un effet de votre bonté de me laisser continuer mon chemin
-seule; un monsieur qui suit une jeune personne, cela fait jaser.
-
-Mais, sans obtempérer à sa demande, je lui pris le bras, et je continuai
-ainsi:
-
---Mademoiselle, je suis heureux de m'être trompé: l'erreur est toute à
-mon profit. Angelina est bien jolie, mais...
-
---Bien jolie! c'est comme on veut; je la connais, nous avons été amies
-ensemble: elle a le nez furieusement rouge pour son âge. Après tout,
-elle n'est pas jeune; elle dit vingt-six ans, mais elle en a bien
-vingt-huit ou vingt-neuf même; elle a du son plein la figure, elle veut
-faire la grosse, mais on sait ce que c'est? et puis ce genre qu'elle a:
-si ça ne fait pas pitié!
-
---Sais-tu, mon cher ami, que ton histoire est outrageusement ennuyeuse?
-interrompit Théodore; elle ne pèche pas par la nouveauté. Je pourrais
-t'en raconter comme cela autant qu'il y a de jours dans l'année, et puis
-c'est d'un Paul de Kock!
-
---C'est précisément ce qui en fait le mérite; maintenant, une histoire
-simple et qui peut arriver, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus
-extraordinaire? Cependant, en considération de ce que tu es ivre, et
-qu'un homme ivre a autant de droits aux égards qu'une femme enceinte, je
-consens à passer le reste de ma conversation avec Rosette, me réservant,
-toutefois, de te le dire plus tard. D'ailleurs, si le commencement est
-Paul de Kock, ce que je nierai jusqu'au fagot inclusivement, la fin est
-aussi satanique qu'on puisse le désirer.
-
---Voyons la fin.
-
---Tout à l'heure; si je mettais la fin au commencement, le commencement
-serait la fin, et on ne peut pas conter une histoire comme on lit une
-ligne d'hébreu, ou comme une dévote sort d'une église, à l'envers.
-
-Bref, nous arrivâmes bras dessus, bras dessous, devant ma porte,
-parfaitement amis et anciennes connaissances. Je frappai: Rosette fit un
-mouvement de surprise, quand je me reculai pour la laisser entrer, puis
-elle entra sans trop de façons et en sautillant comme un pinson. Elle
-eut seulement la précaution de me faire monter l'escalier devant elle,
-précaution qui indique une expérience bien éprouvée, vu ses dix-sept
-ans, et que je recommande fort à toutes les dames et demoiselles
-quelconques, qui, pour suppléer au manque de rondeur de certaines
-parties, portent ce que madame de Genlis appelle, tout crûment, un
-polisson, et que nous appelons une tournure.
-
-Je me fis apporter une bouteille de vin d'Espagne, quelques biscuits et
-deux verres: car si le _in vino veritas_ est applicable à l'homme, il
-est encore plus juste pour la femme. Je trouve que c'est une excellente
-méthode d'éprouver les caractères par le vin; c'est une coupelle qui ne
-trompe guère: je n'y manque jamais. Je ne voudrais pas prendre pour
-maîtresse une femme que je n'aurais pas vu soûle: avec une bouteille ou
-deux, on entre plus avant dans une âme que par dix ans de fréquentation.
-La brute apparaît alors dans toute sa candeur, le fard tombe au vice; on
-oublie de cacher l'ulcère sous le manteau, on jette le manteau on ôte le
-corset, on ôte tout. Je ne conçois pas comment les scélérats osent boire
-une goutte de vin. Moi, qui suis ingrisable--notez que c'était sous la
-table que notre digne narrateur Roderick avançait cette audacieuse
-assertion--j'observe, j'anatomise, je fais de la psychologie, je promène
-mon scalpel à droite et à gauche, et c'est ainsi que j'ai acquis cette
-profonde connaissance du cœur humain que chacun admire en moi, et qui me
-rend supérieur à toi et à un tas d'animaux de ton espèce.
-
-La petite s'en vint s'asseoir tout bellement sur mon genou, et becqueter
-dans mon verre; elle était tout à fait apprivoisée. C'était charmant! Je
-me souviens que nous prîmes un massepain chacun par un bout, nos bouches
-avançaient l'une vers l'autre à mesure que le massepain diminuait, enfin
-elles se touchèrent. Ce fut un beau baiser, je te jure, un beau baiser
-sonore et éclatant comme les prudes n'osent pas les donner, car cela
-fait du bruit et l'on peut l'entendre, un bon et franc baiser français
-avec ce mignard clapotement de lèvres comme au temps de la Régence, et
-qu'on aurait bien dû restaurer plutôt que tant d'autres choses.
-
-La petite, trouvant cela drôle, le répéta plusieurs fois, et se prit à
-rire de ce rire argentin et grêle particulier aux grisettes et aux
-grandes dames. Je lui fis boire plusieurs verres coup sur coup, et elle
-commença à entrer en gaieté: ses joues se rosaient comme de la tisane de
-Champagne, son œil s'allongeait comme une amande, sa tête se couchait
-sur son épaule, et elle chantonnait tout en babillant une chanson de
-Béranger, dont elle me battait la mesure sur les os des jambes avec ses
-jolis petits pieds. La trouvant à point, je commençai à lui baiser le
-col et les épaules: elle me laissait faire. J'ai chaud, dit-elle en
-passant ses mains sur son front; et elle jeta par-dessus sa tête le
-fichu qui gênait mes caresses. Jusque-là tout allait on ne peut mieux.
-Je posai mes lèvres sur sa gorge à moitié découverte: elle ne fit pas
-encore de résistance.
-
---Mais je ne vois pas trop dans tout cela quel est le motif qui a manqué
-te faire croire à la vertu un soir durant, ô Roderick, mon ami
-très-cher!
-
---Si tu ne m'avais interrompu, stupide béotien que tu es, tu le saurais
-il y a longtemps. J'essayai plus: alors ce fut un combat dont tu n'as
-pas d'idées; elle me coulait entre les doigts comme une anguille, et il
-y avait dans sa physionomie une impression d'effroi si vraie, si
-énergique, qu'il était impossible de le croire joué; elle tournait ses
-yeux avec un air d'angoisse, elle se tordait les mains, et me repoussait
-opiniâtrément: je n'avais jamais vu une aussi vigoureuse défense.
-
---Où diable la vertu va-t-elle se nicher!
-
---Cela dura une grande heure au moins. A la fin, épuisée de fatigue,
-elle tomba sur le bord de mon lit. J'en eus presque pitié, et je fus
-tenté de la laisser; mais, faisant réflexion que c'était d'une pitié de
-cette espèce que les femmes vous ont le moins d'obligations, et ne
-voulant pas qu'elle me prît pour un imbécile, je revins à l'assaut, et
-me servant d'un petit poignard que je porte toujours sur moi, je coupai
-le lacet de sa robe, et je parvins à l'en dépouiller. Je vis alors
-qu'elle manquait d'une chose indispensable.
-
---Peut-être, dit Théodore, n'avait-elle qu'un sein, comme la courtisane
-vénitienne dont parle J.-J. Rousseau?
-
---Je te certifie qu'elle en avait bien deux.
-
---Peut-être était-elle comme la femme de Thomas Sévin, dont il est
-question dans Marot?
-
---Aucunement: c'est une charmante et complète créature, seulement elle
-n'avait pas...
-
---Quoi donc?
-
---Elle n'avait pas de chemise.
-
---Oh! fit Théodore.
-
---Pauvre ange! ajouta Roderick; tu penses bien que je lui donnai de quoi
-en acheter.
-
---Voilà un drôle de dénoûment.
-
-La morale de celle-ci est différente de celle de la caricature de
-Charlet; mais elle n'est pas à mépriser, mes beaux jeunes mélancoliques,
-qui faites la cour aux femmes.
-
-O vous, qui attaquez une vertu, faites attention aux phases de la lune;
-tâchez de savoir s'il y a longtemps ou non que votre déesse a pris un
-bain; tâchez de savoir si elle n'a pas de trous à ses bas ce jour-là,
-cela est plus important que vous ne croyez. Si par hasard elle a
-remplacé sa jarretière perdue par une ficelle, je vous conseille, en
-ami, de vous tenir tranquille, car fussiez-vous plus gémissant que la
-colombe au nid, fussiez-vous Lovelace ou Richelieu, vous perdriez vos
-peines.
-
---Il me semble, Roderick, que nous devrions bien tâcher de nous remettre
-sur nos chaises.
-
---Pourquoi? restons par terre puisque nous y sommes: beaucoup de gens
-devraient suivre notre exemple: le monde n'en irait que mieux.
-
---Soit, reprit l'autre; d'ailleurs, cela est plus bachique et plus
-dévergondé, cela a plus de caractère. Mais il me semble que tu avais
-commencé une doléance sur ta maîtresse trop vertueuse, et la
-conversation a furieusement dérivé depuis.
-
---Mon ami, tu ne peux te faire une idée des tourments que j'endure, ne
-les ayant jamais éprouvés par toi-même. Ma maîtresse, comme j'ai dit,
-est la personne la plus confite en vertu qu'il y ait dans toute la
-chrétienté. Je ne me souviens pas de lui avoir entendu dire oui à
-quelque chose. Certainement, c'est une belle fille; ses cheveux sont
-blonds et de la plus belle nuance, elle a les yeux grands et doux, un
-front uni, un nez droit, sa bouche est irréprochable, ses dents sont
-blanches comme de la porcelaine. Mais je me suis surpris vingt fois à la
-souhaiter moins parfaite ou autrement; j'aurais voulu un signe, un point
-noir sur cette peau si claire et si fraîche, un méplat plus capricieux
-dans ces lignes calmes et correctes; j'aurais voulu pouvoir allumer une
-paillette dans cet œil d'antilope, retrousser les coins de cette bouche
-antique, faire palpiter et vivre un peu ces longs cheveux si bien nattés
-et si bien peignés. C'était peine perdue; autant aurait valu pour moi
-serrer dans mes bras une des statues des Tuileries, ou tâcher d'animer
-un mannequin.
-
-Ce n'est pas qu'elle ne m'aime pas, il y aurait de l'espoir; elle m'aime
-autant qu'elle peut aimer quelqu'un ou quelque chose. Je lui serais
-infidèle ou je mourrais, je suis sûr que cela lui ferait de la peine et
-qu'elle pleurerait; mais c'est tout, elle ne ferait pas une démarche
-pour me ramener, elle ne s'arracherait pas un seul de ses cheveux: c'est
-un caractère froid, un tempérament lymphatique qui ne s'émeut de rien,
-qui ne prend plaisir à rien, qui se laisse aller à vivre, mais qui ne
-vit pas par lui-même, quelque chose de morne et d'indolent qui est beau
-et se fait aimer, mais ne peut prendre sur soi de montrer de l'amour;
-une syrène glaciale, plus à craindre que la plus chaude courtisane, car
-avec elle on n'est jamais satisfait: vous vous livrez tout entier, et
-elle ne livre rien.
-
-Mon pauvre Théodore, tu ne sais pas combien on est malheureux d'aimer
-quelqu'un qui n'a pas de vice; ce sont les vices de nos amis et de nos
-maîtresses qui nous attachent à eux, car il nous donnent le moyen de les
-flatter et de leur être agréable; vous vous faites le valet et le
-pourvoyeur d'un de leurs vices, vous vous rendez nécessaire, et c'est
-ainsi que se nouent les amitiés les plus solides.
-
-Votre maîtresse est gourmande, elle aime les pâtisseries délicates et
-les vins les plus recherchés; vous satisfaites ses goûts, un souper fin
-ajoute à l'attrait d'un rendez-vous; elle est coquette, les bijoux, les
-chapeaux d'Herbault, ces mille riens charmants, hochets des grands
-enfants, qui valent si peu et coûtent si cher, vous fournissent mille
-occasions de lui prouver votre amour.
-
-Elle aime les bals, les soirées, le spectacle, la musique; bénissez le
-ciel! menez-la au bal, aux Italiens, à l'Opéra, partout. Vous aurez le
-bonheur de la voir heureuse, et c'en est un grand, un très-grand.
-
-Quant à Georgina, elle est incapable de distinguer une truffe d'une
-pomme de terre, et du vin de Tokay d'avec du vin de Brie.
-
-Elle dit que le bal la fatigue, elle n'a pas vingt ans; que les soirées
-l'ennuient; la musique ne lui semble que du bruit, et elle ne prend
-aucun intérêt au spectacle; quant à sa mise, elle est d'une rigidité de
-quakeresse.
-
---Ah çà! c'est donc une idiote que ta Georgina?
-
---Non, elle est ainsi; c'est un esprit droit et fin, mais sans élan,
-prosaïque comme la vertu, car il n'y a que le vice qui soit poétique.
-Supprimez l'adultère, l'inceste, le meurtre, adieu les drames, adieu les
-poëmes et les romans! l'histoire des gens vertueux tient une ligne, les
-règnes des bons rois tiennent une page.
-
-Aussi je souffre avec elle mort et martyre. J'ai beau chercher, je ne
-puis trouver de point impressionnable; chez elle, rien ne répond. Je ne
-sais comment lui faire plaisir: elle est si froide, si prude, si chaste,
-si dédaigneuse et si polie en même temps! Je ne l'ai jamais vue ni rire,
-ni bâiller; je ne lui ai jamais entendu dire une sottise, elle n'en fait
-pas plus qu'elle n'en dit, elle est d'une perfection désespérante.
-
-Dans ces moments où tous les yeux sont baignés de larmes, où le cœur
-semble vouloir s'élancer hors de la poitrine, ni cris, ni soupirs, ni
-étreintes forcenées: on dirait qu'il ne s'agit pas d'elle. Elle vous
-regarde toujours avec son œil calme et bleu; son sein ne bat pas sous le
-vôtre une pulsation de plus; elle ne rougit, ni ne pâlit. Si elle vous
-parle, c'est avec sa voix claire et perlée, elle vous dit: Vous et
-Monsieur, et vous demande ce que vous avez. Une fois, après toute une
-nuit passée ensemble, lorsqu'à l'instant de m'en aller je voulus lui
-donner mon baiser d'adieu, elle me dit très-gravement, en relevant du
-doigt la dentelle quelque peu chiffonnée de son bonnet?--Roderick, ne
-pourriez-vous pas m'aimer sans cela?
-
-Si jamais j'ai eu franchement envie de jeter quelqu'un par la fenêtre,
-c'est ma divinité, quand elle me fit cette belle observation.
-
-Jamais je n'ai pu la prendre en faute: j'ai eu beau l'épier, la guetter;
-je lui ai cherché querelle de mille manières, mais sans aucun succès.
-J'ai souvent essayé de me brouiller avec elle pour me raccommoder
-ensuite, impossible!
-
-Elle vivrait bien, même avec son mari.
-
-J'ai cent fois résolu de la planter là; mais encore faut-il une espèce
-de motif pour rompre, et je n'en ai pas; quand j'en aurais, ce serait
-encore la même chose: elle me rend malheureux, elle me fait damner; mais
-je l'aime, peut-être même à cause de cela.
-
-La seule chose qui m'étonne, c'est que j'aie pu parvenir à être son
-amant; je dois cela à sa nonchalance et à mon opiniâtreté plutôt qu'à
-son amour. Peut-être Dieu l'a-t-il permis, de peur qu'elle ne se
-pétrifiât tout à fait. Si je n'étais pas là pour la harceler et la tenir
-continuellement en haleine, la chose arriverait immanquablement avant
-qu'il soit peu. _Oimè povero!_ Au diable les femmes!
-
---Moi, ma maîtresse est tout le contraire de la tienne; c'est du
-salpêtre, du vif-argent; elle va, elle vient, elle n'est jamais en repos
-et n'y laisse personne. Le vin, le jeu, la table, les chevaux, elle aime
-tout. Elle est brune et petite, elle mettrait un cent-suisse sur les
-dents; la moindre caresse la fait tomber en spasme, et elle veut qu'on
-la caresse toujours; elle est ardente, jalouse, impérieuse, se prend de
-dispute au moindre mot, et fait aller un homme comme un cheval de
-fiacre; et c'est ma maîtresse, à moi le doux, le flegmatique, le posé.
-_Oimè povero!_ Je suis aussi en droit de me plaindre que toi. Au diable
-les femmes!
-
---As-tu jamais entendu, reprit Roderick après un intervalle, le
-_Miserere_ dans la chapelle Sixtine le jour de la Passion?
-
---Oui, répondit Théodore, je l'ai entendu; ces voix de soprano sont d'un
-effet admirable.
-
---Si nous changions notre voix de basse pour un contralto; que t'en
-semble, mon cher ami?
-
---Tu es ivre, Roderick! Changeons plutôt de maîtresse: à moi ta blonde,
-à toi ma brune.
-
---Tope! c'est dit.
-
-Les deux amis se tournèrent le dos, et ronflèrent profondément.
-
-Un mois après l'échange fait, ils se retrouvèrent sous la même table, et
-eurent une grande conversation qui finit comme celle-ci: _Oimè povero!_
-Au diable les femmes!
-
-A dater de cette époque, ils se grisèrent tous les jours, et s'en
-trouvèrent on ne peut mieux.
-
-
-
-
-ONUPHRIUS
-
-OU
-
-LES VEXATIONS FANTASTIQUES
-
-D'UN ADMIRATEUR D'HOFFMANN
-
- Croyoit que nues feussent paelles d'arin, et que vessies feussent
- lanternes.
-
- _Gargantua_, liv. I, ch. XI.
-
-
---Kling, kling, kling!--Pas de réponse.--Est-ce qu'il n'y serait pas?
-dit la jeune fille.
-
-Elle tira une seconde fois le cordon de la sonnette; aucun bruit ne se
-fit entendre dans l'appartement: il n'y avait personne.
-
---C'est étrange!
-
-Elle se mordit la lèvre, une rougeur de dépit passa de sa joue à son
-front; elle se mit à descendre les escaliers un à un, bien lentement,
-comme à regret, retournant la tête pour voir si la porte fatale
-s'ouvrait.--Rien.
-
-Au détour de la rue, elle aperçut de loin Onuphrius, qui marchait du
-côté du soleil, avec l'air le plus inoccupé du monde, s'arrêtant à
-chaque carreau, regardant les chiens se battre et les polissons jouer au
-palet, lisant les inscriptions de la muraille, épelant les enseignes,
-comme un homme qui a une heure devant lui et n'a aucun besoin de se
-presser.
-
-Quand il fut auprès d'elle, l'ébahissement lui fit écarquiller les
-prunelles: il ne comptait guère la trouver là.
-
---Quoi! c'est vous, déjà!--Quelle heure est-il donc?
-
---Déjà! le mot est galant. Quant à l'heure, vous devriez la savoir, et
-ce n'est guère à moi à vous l'apprendre, répondit d'un ton boudeur la
-jeune fille, tout en prenant son bras; il est onze heures et demie.
-
---Impossible, fit Onuphrius. Je viens de passer devant Saint-Paul, il
-n'était que dix heures; il n'y a pas cinq minutes j'en mettrais la main
-au feu; je parie.
-
---Ne mettez rien du tout et ne pariez pas, vous perdriez.
-
-Onuphrius s'entêta; comme l'Église n'était qu'à une cinquantaine de pas,
-Jacintha, pour le convaincre, voulut bien aller jusque-là avec lui.
-Onuphrius était triomphant. Quand ils furent devant le portail:--Eh
-bien! lui dit Jacintha.
-
-On eût mis le soleil ou la lune en place du cadran qu'il n'eût pas été
-plus stupéfait. Il était onze heures et demie passées; il tira son
-lorgnon, en essuya le verre avec son mouchoir, se frotta les yeux pour
-s'éclaircir la vue; l'aiguille aînée allait rejoindre sa petite sœur sur
-l'X de midi.
-
---Midi! murmura-t-il entre ses dents; il faut que quelque diablotin se
-soit amusé à pousser ces aiguilles; c'est bien dix heures que j'ai vu!
-
-Jacintha était bonne; elle n'insista pas, et reprit avec lui le chemin
-de son atelier, car Onuphrius était peintre, et, en ce moment, faisait
-son portrait. Elle s'assit dans la pose convenue. Onuphrius alla
-chercher sa toile, qui était tournée au mur, et la mit sur son chevalet.
-
-Au-dessus de la petite bouche de Jacintha, une main inconnue avait
-dessiné une paire de moustaches qui eussent fait honneur à un
-tambour-major. La colère de notre artiste, en voyant son esquisse ainsi
-barbouillée, n'est pas difficile à imaginer; il aurait crevé la toile
-sans les exhortations de Jacintha. Il effaça donc comme il put ces
-insignes virils, non sans jurer plus d'une fois après le drôle qui avait
-fait cette belle équipée; mais, quand il voulut se remettre à peindre,
-ses pinceaux, quoiqu'il les eût trempés dans l'huile, étaient si roides
-et si hérissés, qu'il ne put s'en servir. Il fut obligé d'en envoyer
-chercher d'autres: en attendant qu'ils fussent arrivés, il se mit à
-faire sur sa palette plusieurs tons qui lui manquaient.
-
-Autre tribulation. Les vessies étaient dures comme si elles eussent
-renfermé des balles de plomb; il avait beau les presser, il ne pouvait
-en faire sortir la couleur; ou bien elles éclataient tout d'un coup
-comme de petites bombes, crachant à droite, à gauche, l'ocre, la laque
-ou le bitume.
-
-S'il eût été seul, je crois qu'en dépit du premier commandement du
-Décalogue, il aurait attesté le nom du Seigneur plus d'une fois. Il se
-contint, les pinceaux arrivèrent, il se mit à l'œuvre; pendant une heure
-environ tout alla bien.
-
-Le sang commençait à courir sous les chairs, les contours se
-dessinaient, les formes se modelaient, la lumière se débrouillait de
-l'ombre, une moitié de la toile vivait déjà.
-
-Les yeux surtout étaient admirables; l'arc des sourcils était
-parfaitement bien indiqué, et se fondait moelleusement vers les tempes
-en tons bleuâtres et veloutés; l'ombre des cils adoucissait
-merveilleusement bien l'éclatante blancheur de la cornée, la prunelle
-regardait bien, l'iris et la pupille ne laissaient rien à désirer; il
-n'y manquait plus que ce petit diamant de lumière, cette paillette de
-jour que les peintres nomment point visuel.
-
-Pour l'enchâsser dans son disque de jais (Jacintha avait les yeux
-noirs), il prit le plus fin, le plus mignon de ses pinceaux, trois poils
-pris à la queue d'une martre zibeline.
-
-Il le trempa vers le sommet de sa palette dans le blanc d'argent qui
-s'élevait, à côté des ocres et des terres de Sienne, comme un piton
-couvert de neige à côté de rochers noirs.
-
-Vous eussiez dit, à voir trembler le point brillant au bout du pinceau,
-une gouttelette de rosée au bout d'une aiguille; il allait le déposer
-sur la prunelle, quand un coup violent dans le coude fit dévier sa main,
-porter le point blanc dans les sourcils, et traîner le parement de son
-habit sur la joue encore fraîche qu'il venait de terminer. Il se
-détourna si brusquement à cette nouvelle catastrophe, que son escabeau
-roula à dix pas. Il ne vit personne. Si quelqu'un se fût trouvé là par
-hasard, il l'aurait certainement tué.
-
---C'est vraiment inconcevable! dit-il en lui-même tout troublé;
-Jacintha, je ne me sens pas en train; nous ne ferons plus rien
-aujourd'hui.
-
-Jacintha, se leva pour sortir.
-
-Onuphrius voulut la retenir; il lui passa le bras autour du corps. La
-robe de Jacintha était blanche; les doigts d'Onuphrius, qui n'avait pas
-songé à les essuyer, y firent un arc-en-ciel.
-
---Maladroit! dit la petite, comme vous m'avez arrangée! et ma tante qui
-ne veut pas que je vienne vous voir seule, qu'est-ce qu'elle va dire?
-
---Tu changeras de robe, elle n'en verra rien.
-
-Et il l'embrassa. Jacintha ne s'y opposa pas.
-
---Que faites-vous demain? dit-elle après un silence.
-
---Moi, rien; et vous?
-
---Je vais dîner avec ma tante chez le vieux M. de ***, que vous
-connaissez, et j'y passerai peut-être la soirée.
-
---J'y serai, dit Onuphrius; vous pouvez compter sur moi.
-
---Ne venez pas plus tard que six heures; vous savez, ma tante est
-poltronne, et si nous ne trouvons pas chez M. de *** quelque galant
-chevalier pour nous reconduire, elle s'en ira avant la nuit tombée.
-
---Bon, j'y serai à cinq. A demain, Jacintha, à demain.
-
-Et il se penchait sur la rampe pour regarder la svelte jeune fille qui
-s'en allait. Les derniers plis de sa robe disparurent sous l'arcade, et
-il rentra.
-
-Avant d'aller plus loin, quelques mots sur Onuphrius. C'était un jeune
-homme de vingt à vingt-deux ans, quoique au premier abord il parût en
-avoir davantage. On distinguait ensuite à travers ses traits blêmes et
-fatigués quelque chose d'enfantin et de peu arrêté, quelques formes de
-transition de l'adolescence à la virilité. Ainsi tout le haut de la tête
-était grave et réfléchi comme un front de vieillard, tandis que la
-bouche était à peine noircie à ses coins d'une ombre bleuâtre, et qu'un
-sourire jeune errait sur deux lèvres d'un rose assez vif qui contrastait
-étrangement avec la pâleur des joues et du reste de la physionomie.
-
-Ainsi fait, Onuphrius ne pouvait manquer d'avoir l'air assez singulier,
-mais sa bizarrerie naturelle était encore augmentée par sa mise et sa
-coiffure. Ses cheveux, séparés sur le front comme des cheveux de femme,
-descendaient symétriquement le long de ses tempes jusqu'à ses épaules,
-sans frisure aucune, aplatis et lustrés à la mode gothique, comme on en
-voit aux anges de Giotto et de Cimabuë. Une ample simarre de couleur
-obscure tombait à plis roides et droits autour de son corps souple et
-mince, d'une manière toute dantesque. Il est vrai de dire qu'il ne
-sortait pas encore avec ce costume; mais c'était la hardiesse plutôt que
-l'envie qui lui manquait; car je n'ai pas besoin de vous le dire,
-Onuphrius était Jeune-France et romantique forcené.
-
-Dans la rue, et il n'y allait pas souvent, pour ne pas être obligé de se
-souiller de l'ignoble accoutrement bourgeois, ses mouvements étaient
-heurtés, saccadés; ses gestes anguleux, comme s'ils eussent été produits
-par des ressorts d'acier; sa démarche incertaine, entrecoupée d'élans
-subits, de zigzags, ou suspendue tout à coup; ce qui, aux yeux de bien
-des gens, le faisait passer pour un fou ou du moins pour un original, ce
-qui ne vaut guère mieux.
-
-Onuphrius ne l'ignorait pas, et c'était peut-être ce qui lui faisait
-éviter ce qu'on nomme le monde et donnait à sa conversation un ton
-d'humeur et de causticité qui ne ressemblait pas mal à de la vengeance;
-aussi, quand il était forcé de sortir de sa retraite, n'importe pour
-quel motif, il apportait dans la société une gaucherie sans timidité,
-une absence de toute forme convenue, un dédain si parfait de ce qu'on y
-admire, qu'au bout de quelques minutes, avec trois ou quatre syllabes,
-il avait trouvé moyen de se faire une meute d'ennemis acharnés.
-
-Ce n'est pas qu'il ne fût très-aimable lorsqu'il voulait, mais il ne le
-voulait pas souvent, et il répondait à ses amis qui lui en faisaient des
-reproches: A quoi bon? Car il avait des amis; pas beaucoup, deux ou
-trois au plus, mais qui l'aimaient de tout l'amour que lui refusaient
-les autres, qui l'aimaient comme des gens qui ont une injustice à
-réparer.--A quoi bon? ceux qui sont dignes de moi et me comprennent ne
-s'arrêtent pas à cette écorce noueuse: ils savent que la perle est
-cachée dans une coquille grossière; les sots qui ne savent pas sont
-rebutés et s'éloignent: où est le mal? Pour un fou, ce n'était pas trop
-mal raisonné.
-
-Onuphrius, comme je l'ai déjà dit, était peintre, il était de plus
-poëte; il n'y avait guère moyen que sa cervelle en réchappât, et ce qui
-n'avait pas peu contribué à l'entretenir dans cette exaltation fébrile,
-dont Jacintha n'était pas toujours maîtresse, c'étaient ses lectures. Il
-ne lisait que des légendes merveilleuses et d'anciens romans de
-chevalerie, des poésies mystiques, des traités de cabale, des ballades
-allemandes, des livres de sorcellerie et de démonographie; avec cela il
-se faisait, au milieu du monde réel bourdonnant autour de lui, un monde
-d'extase et de vision où il était donné à bien peu d'entrer. Du détail
-le plus commun et le plus positif, par l'habitude qu'il avait de
-chercher le côté surnaturel, il savait faire jaillir quelque chose de
-fantastique et d'inattendu. Vous l'auriez mis dans une chambre carrée et
-blanchie à la chaux sur toutes ses parois, et vitrée de carreaux
-dépolis, il aurait été capable de voir quelque apparition étrange tout
-aussi bien que dans un intérieur de Rembrandt inondé d'ombres et
-illuminé de fauves lueurs, tant les yeux de son âme et de son corps
-avaient la faculté de déranger les lignes les plus droites et de rendre
-compliquées les choses les plus simples, à peu près comme les miroirs
-courbes ou à facettes qui trahissent les objets qui leur sont présentés,
-et les font paraître grotesques ou terribles.
-
-Aussi Hoffmann et Jean-Paul le trouvèrent admirablement disposé; ils
-achevèrent à eux deux ce que les légendaires avaient commencé.
-L'imagination d'Onuphrius s'échauffa et se déprava de plus en plus, ses
-compositions peintes et écrites s'en ressentirent, la griffe ou la queue
-du diable y perçait toujours par quelque endroit, et sur la toile, à
-côté de la tête suave et pure de Jacintha, grimaçait fatalement quelque
-figure monstrueuse, fille de son cerveau en délire.
-
-Il y avait deux ans qu'il avait fait la connaissance de Jacintha, et
-c'était à une époque de sa vie ou il était si malheureux, que je ne
-souhaiterais pas d'autre supplice à mon plus fier ennemi; il était dans
-cette situation atroce où se trouve tout homme qui a inventé quelque
-chose et qui ne rencontre personne pour y croire. Jacintha crut à ce
-qu'il disait sur sa parole, car l'œuvre était encore en lui, et il
-l'aima comme Christophe Colomb dut aimer le premier qui ne lui rit pas
-au nez lorsqu'il parla du nouveau monde qu'il avait deviné. Jacintha
-l'aimait comme une mère aime son fils, et il se mêlait à son amour une
-pitié profonde; car, elle exceptée, qui l'aurait aimé comme il fallait
-qu'il le fût?
-
-Qui l'eût consolé dans ses malheurs imaginaires, les seuls réels pour
-lui, qui ne vivait que d'imaginations? Qui l'eût rassuré, soutenu,
-exhorté? Qui eût calmé cette exaltation maladive qui touchait à la folie
-par plus d'un point, en la partageant plutôt qu'en la combattant?
-Personne, à coup sûr.
-
-Et puis lui dire de quelle manière il pourrait la voir, lui donner
-elle-même les rendez-vous, lui faire mille de ces avances que le monde
-condamne, l'embrasser de son propre mouvement, lui en fournir l'occasion
-quand elle la lui voyait chercher, une coquette ne l'eût pas fait; mais
-elle savait combien tout cela coûtait au pauvre Onuphrius, et elle lui
-en épargnait la peine.
-
-Aussi peu accoutumé qu'il était à vivre de la vie réelle, il ne savait
-comment s'y prendre pour mettre son idée en action, et il se faisait des
-monstres de la moindre chose.
-
-Ses longues méditations, ses voyages dans les mondes métaphysiques ne
-lui avaient pas laissé le temps de s'occuper de celui-ci. Sa tête avait
-trente ans, son corps avait six mois; il avait si totalement négligé de
-dresser sa bête, que, si Jacintha et ses amis n'eussent pris soin de la
-diriger, elle eût commis d'étranges bévues. En un mot, il fallait vivre
-pour lui, il lui fallait un intendant pour son corps, comme il en faut
-aux grands seigneurs pour leurs terres.
-
-Puis, je n'ose l'avouer qu'en tremblant, dans ce siècle d'incrédulité,
-cela pourrait faire passer mon pauvre ami pour un imbécile: il avait
-peur. De quoi? Je vous le donne à deviner en cent; il avait peur du
-diable, des revenants, des esprits et de mille autres billevesées; du
-reste, il se moquait d'un homme, et de deux, comme vous d'un fantôme.
-
-Le soir il ne se fût pas regardé dans une glace pour un empire, de peur
-d'y voir autre chose que sa propre figure; il n'eût pas fourré sa main
-sous son lit pour y prendre ses pantoufles ou quelque autre ustensile,
-parce qu'il craignait qu'une main froide et moite ne vînt au-devant de
-la sienne, et ne l'attirât dans la ruelle; ni jeté les yeux dans les
-encoignures sombres, tremblant d'y apercevoir de petites têtes de
-vieilles ratatinées emmanchées sur des manches à balai.
-
-Quand il était seul dans son grand atelier, il voyait tourner autour de
-lui une ronde fantastique, le conseil Tusmann, le docteur Tabraccio, le
-digne Peregrinus Tyss, Crespel avec son violon et sa fille Antonia,
-l'inconnue de la maison déserte et toute la famille étrange du château
-de Bohême; c'était un sabbat complet, et il ne se fût pas fait prier
-pour avoir peur de son chat comme d'un autre Murr.
-
-Dès que Jacintha fut partie, il s'assit devant sa toile, et se prit à
-réfléchir sur ce qu'il appelait les événements de la matinée. Le cadran
-de Saint-Paul, les moustaches, les pinceaux durcis, les vessies crevées,
-et surtout le point visuel, tout cela se représenta à sa mémoire avec un
-air fantastique et surnaturel; il se creusa la tête pour y trouver une
-explication plausible; il bâtit là-dessus un volume in-octavo de
-suppositions les plus extravagantes, les plus invraisemblables qui
-soient jamais entrées dans un cerveau malade. Après avoir longtemps
-cherché, ce qu'il rencontra de mieux, c'est que la chose était tout à
-fait inexplicable... à moins que ce ne fût le diable en personne...
-Cette idée, dont il se moqua d'abord lui-même, prit racine dans son
-esprit, et lui semblant moins ridicule à mesure qu'il se familiarisait
-avec elle, il finit par en être convaincu.
-
-Qu'y avait-il au fond de déraisonnable dans cette supposition?
-L'existence du diable est prouvée par les autorités les plus
-respectables, tout comme celle de Dieu. C'est même un article de foi, et
-Onuphrius, pour s'empêcher d'en douter, compulsa sur les registres de sa
-vaste mémoire tous les endroits des auteurs profanes ou sacrés dans
-lesquels on traite de cette matière importante.
-
-Le diable rôde autour de l'homme; Jésus lui-même n'a pas été à l'abri de
-ses embûches; la tentation de saint Antoine est populaire; Martin Luther
-fut aussi tourmenté par Satan, et, pour s'en débarrasser, fut obligé de
-lui jeter son écritoire à la tête. On voit encore la tache d'encre sur
-le mur de la cellule.
-
-Il se rappela toutes les histoires d'obsessions, depuis le possédé de la
-Bible jusqu'aux religieuses de Loudun; tous les livres de sorcellerie
-qu'il avait lus: Bodin, Delrio, Le Loyer, Bordelon, le _Monde invisible_
-de Bekker, l'_Infernalia_, les _Farfadets_ de M. de Berbiguier de
-Terre-Neuve du Thym, le _Grand_ et le _Petit Albert_, et tout ce qui lui
-parut obscur devint clair comme le jour: c'était le diable qui avait
-fait avancer l'aiguille, qui avait mis des moustaches à son portrait,
-changé le crin de ses brosses en fil d'archal et rempli ses vessies de
-poudre fulminante. Le coup dans le coude s'expliquait tout
-naturellement; mais quel intérêt Belzébuth pouvait-il avoir à le
-persécuter? Était-ce pour avoir son âme? ce n'est pas la manière dont il
-s'y prend; enfin il se rappela qu'il avait fait, il n'y a pas bien
-longtemps, un tableau de saint Dunstan tenant le Diable par le nez avec
-des pincettes rouges; il ne douta pas que ce ne fût pour avoir été
-représenté par lui dans une position aussi humiliante que le diable lui
-faisait ces petites niches. Le jour tombait, de longues ombres bizarres
-se découpaient sur le plancher de l'atelier. Cette idée grandissant dans
-sa tête, le frisson commençait à lui courir le long du dos, et la peur
-l'aurait bientôt pris, si un de ses amis n'eût fait en entrant diversion
-à toutes ses visions cornues. Il sortit avec lui, et comme personne au
-monde n'était plus impressionnable, et que son ami était gai, un essaim
-de pensées folâtres eut bientôt chassé ces rêveries lugubres. Il oublia
-totalement ce qui était arrivé, ou, s'il s'en ressouvenait, il riait
-tout bas en lui-même. Le lendemain il se remit à l'œuvre. Il travailla
-trois ou quatre heures avec acharnement. Quoique Jacintha fût absente,
-ses traits étaient si profondément gravés dans son cœur, qu'il n'avait
-pas besoin d'elle pour terminer son portrait. Il était presque fini, il
-n'y avait plus que deux ou trois dernières touches à poser, et la
-signature à mettre, quand une petite peluche, qui dansait avec ses
-frères les atomes dans un beau rayon jaune, par une fantaisie
-inexplicable, quitta tout à coup sa lumineuse salle de bal, se dirigea
-en se dandinant vers la toile d'Onuphrius, et vint s'abattre sur un
-rehaut, qu'il venait de poser.
-
-Onuphrius retourna son pinceau, et avec le manche, l'enleva le plus
-délicatement possible. Cependant il ne put le faire si légèrement qu'il
-ne découvrît le champ de la toile en emportant un peu de couleur. Il
-refit une teinte pour réparer le dommage: la teinte était trop foncée,
-et faisait tache; il ne put rétablir l'harmonie qu'en remaniant tout le
-morceau; mais, en le faisant, il perdit son contour, et le nez devint
-aquilin, de presque à la Roxelane qu'il était, ce qui changea tout à
-fait le caractère de la tête; ce n'était plus Jacintha, mais bien une de
-ses amies avec qui elle s'était brouillée, parce qu'Onuphrius la
-trouvait jolie.
-
-L'idée du Diable revint à Onuphrius à cette métamorphose étrange; mais,
-en regardant plus attentivement, il vit que ce n'était qu'un jeu de son
-imagination, et comme la journée s'avançait, il se leva et sortit pour
-rejoindre sa maîtresse chez M. de ***. Le cheval allait comme le vent:
-bientôt Onuphrius vit poindre au dos de la colline la maison de M. de
-***, blanche entre les marronniers. Comme la grande route faisait un
-détour, il la quitta pour un chemin de traverse, un chemin creux qu'il
-connaissait très-bien, où tout enfant il venait cueillir des mûres et
-chasser aux hannetons.
-
-Il était à peu près au milieu quand il se trouva derrière une charrette
-à foin, que les détours du sentier l'avaient empêché d'apercevoir. Le
-chemin était si étroit, la charrette si large, qu'il était impossible de
-passer devant: il remit son cheval au pas, espérant que la route, en
-s'élargissant, lui permettrait un peu plus loin de le faire. Son
-espérance fut trompée; c'était comme un mur qui reculait
-imperceptiblement. Il voulut retourner sur ses pas, une autre charrette
-de foin le suivait par derrière et le faisait prisonnier. Il eut un
-instant la pensée d'escalader les bords du ravin, mais ils étaient à pic
-et couronnés d'une haie vive; il fallut donc se résigner: le temps
-coulait, les minutes lui semblaient des éternités, sa fureur était au
-comble, ses artères palpitaient, son front était perlé de sueur.
-
-Une horloge à la voix fêlée, celle du village voisin, sonna six heures;
-aussitôt qu'elle eut fini, celle du château, dans un ton différent,
-sonna à son tour; puis une autre, puis une autre encore; toutes les
-horloges de la banlieue d'abord successivement, ensuite toutes à la
-fois. C'était un tutti de cloches, un concerto de timbres flûtés,
-ronflants, glapissants, criards, un carillon à vous fendre la tête. Les
-idées d'Onuphrius se confondirent, le vertige le prit. Les clochers
-s'inclinaient sur le chemin creux pour le regarder passer, ils le
-montraient au doigt, lui faisaient la nique et lui tendaient par
-dérision leurs cadrans dont les aiguilles étaient perpendiculaires. Les
-cloches lui tiraient la langue et lui faisaient la grimace, sonnant
-toujours les six coups maudits. Cela dura longtemps, six heures
-sonnèrent ce jour-là jusqu'à sept.
-
-Enfin, la voiture déboucha dans la plaine. Onuphrius enfonça ses éperons
-dans le ventre de son cheval: le jour tombait, on eût dit que sa monture
-comprenait combien il lui était important d'arriver. Ses pieds
-touchaient à peine la terre, et, sans les aigrettes d'étincelles qui
-jaillissaient de loin en loin de quelque caillou heurté, on eût pu
-croire qu'elle volait. Bientôt une blanche écume enveloppa comme une
-housse d'argent son poitrail d'ébène: il était plus de sept heures quand
-Onuphrius arriva. Jacintha était partie. M. de *** lui fit les plus
-grandes politesses, se mit à causer littérature avec lui, et finit par
-lui proposer une partie de dames.
-
-Onuphrius ne put faire autrement que d'accepter, quoique toute espèce de
-jeux, et en particulier celui-là, l'ennuyât mortellement. On apporta le
-damier. M. de *** prit les noires, Onuphrius les blanches: la partie
-commença. Les joueurs étaient à peu près de même force; il se passa
-quelque temps avant que la balance penchât d'un côté ou de l'autre.
-
-Tout à coup elle tourna du côté du vieux gentilhomme; ses pions
-avançaient avec une inconcevable rapidité, sans qu'Onuphrius, malgré
-tous les efforts qu'il faisait, pût y apporter aucun obstacle. Préoccupé
-qu'il était d'idées diaboliques, cela ne lui parut pas naturel; il
-redoubla donc d'attention, et finit par découvrir, à côté du doigt dont
-il se servait pour remuer ses pions, un autre doigt maigre, noueux,
-terminé par une griffe (que d'abord il avait pris pour l'ombre du sien),
-qui poussait ses dames sur la ligne blanche, tandis que celles de son
-adversaire défilaient processionnellement sur la ligne noire. Il devint
-pâle, ses cheveux se hérissèrent sur sa tête. Cependant il remit ses
-pions en place, et continua de jouer. Il se persuada que ce n'était que
-l'ombre, et, pour s'en convaincre, il changea la bougie de place:
-l'ombre passa de l'autre côté, et se projeta en sens inverse; mais le
-doigt à griffe resta ferme à son poste, déplaçant les dames d'Onuphrius,
-et employant tous les moyens pour le faire perdre.
-
-D'ailleurs, il n'y avait aucun doute à avoir, le doigt était orné d'un
-gros rubis. Onuphrius n'avait pas de bague.
-
---Pardieu! c'est trop fort! s'écria-t-il en donnant un grand coup de
-poing dans le damier et en se levant brusquement; vieux scélérat! vieux
-gredin!
-
-M. de ***, qui le connaissait d'enfance et qui attribuait cette algarade
-au dépit d'avoir perdu, se mit à rire aux éclats et à lui offrir
-d'ironiques consolations. La colère et la terreur se disputaient l'âme
-d'Onuphrius: il prit son chapeau et sortit.
-
-La nuit était si noire qu'il fut obligé de mettre son cheval au pas. A
-peine une étoile passait-elle çà et là le nez hors de sa mantille de
-nuages; les arbres de la route avaient l'air de grands spectres tendant
-les bras; de temps en temps un feu follet traversait le chemin, le vent
-ricanait dans les branches d'une façon singulière. L'heure s'avançait,
-et Onuphrius n'arrivait pas; cependant les fers de son cheval sonnant
-sur le pavé montraient qu'il ne s'était pas fourvoyé.
-
-Une rafale déchira le brouillard, la lune reparut; mais, au lieu d'être
-ronde, elle était ovale. Onuphrius, en la considérant plus
-attentivement, vit qu'elle avait un serre-tête de taffetas noir, et
-qu'elle s'était mis de la farine sur les joues; ses traits se
-dessinèrent plus distinctement, et il reconnut à n'en pouvoir douter, la
-figure blême et allongée de son ami intime Jean-Gaspard Debureau, le
-grand paillasse des Funambules, qui le regardait avec une expression
-indéfinissable de malice et de bonhomie.
-
-Le ciel clignait aussi ses yeux bleus aux cils d'or, comme s'il eût été
-d'intelligence; et, comme à la clarté des étoiles on pouvait distinguer
-les objets, il entrevit quatre personnages de mauvaise mine, habillés
-mi-partie rouge et noir, qui portaient quelque chose de blanchâtre par
-les quatre coins, comme des gens qui changeraient un tapis de place: ils
-passèrent rapidement à côté de lui, et jetèrent ce qu'ils portaient sous
-les pieds de son cheval. Onuphrius, malgré sa frayeur, n'eut pas de
-peine à voir que c'était le chemin qu'il avait déjà parcouru, et que le
-Diable remettait devant lui pour lui faire pièce. Il piqua des deux; son
-cheval fit une ruade et refusa d'avancer autrement qu'au pas; les quatre
-démons continuèrent leur manége.
-
-Onuphrius vit que l'un d'eux avait au doigt un rubis pareil à celui du
-doigt qui l'avait si fort effrayé sur le damier: l'identité du
-personnage n'était plus douteuse. La terreur d'Onuphrius était si
-grande, qu'il ne sentait plus, qu'il ne voyait ni n'entendait; ses dents
-claquaient comme dans la fièvre, un rire convulsif tordait sa bouche.
-Une fois, il essaya de dire ses prières et de faire un signe de croix,
-il ne put en venir à bout. La nuit s'écoula ainsi.
-
-Enfin, une raie bleuâtre se dessina sur le bord du ciel: son cheval huma
-bruyamment par ses naseaux l'air balsamique du matin, le coq de la ferme
-voisine fit entendre sa voix grêle et éraillée, les fantômes
-disparurent, le cheval prit de lui-même le galop, et, au point du jour,
-Onuphrius se trouva devant la porte de son atelier.
-
-Harassé de fatigue, il se jeta sur un divan et ne tarda pas à
-s'endormir: son sommeil était agité; le cauchemar lui avait mis le genou
-sur l'estomac. Il fit une multitude de rêves incohérents, monstrueux,
-qui ne contribuèrent pas peu à déranger sa raison déjà ébranlée. En
-voici un qui l'avait frappé, et qu'il m'a raconté plusieurs fois depuis.
-
-«J'étais dans une chambre qui n'était pas la mienne ni celle d'aucun de
-mes amis, une chambre où je n'étais jamais venu, et que cependant je
-connaissais parfaitement bien: les jalousies étaient fermées, les
-rideaux tirés; sur la table de nuit une pâle veilleuse jetait sa lueur
-agonisante. On ne marchait que sur la pointe du pied, le doigt sur la
-bouche; des fioles, des tasses encombraient la cheminée. Moi, j'étais au
-lit comme si j'eusse été malade, et pourtant je ne m'étais jamais mieux
-porté. Les personnes qui traversaient l'appartement avaient un air
-triste et affairé qui semblait extraordinaire.
-
-«Jacintha était à la tête de mon lit, qui tenait sa petite main sur mon
-front, et se penchait vers moi pour écouter si je respirais bien. De
-temps en temps une larme tombait de ses cils sur mes joues, et elle
-l'essuyait légèrement avec un baiser.
-
-«Ses larmes me fendaient le cœur, et j'aurais bien voulu la consoler;
-mais il m'était impossible de faire le plus petit mouvement, ou
-d'articuler une seule syllabe: ma langue était clouée à mon palais, mon
-corps était comme pétrifié.
-
-«Un monsieur vêtu de noir entra, me tâta le pouls, hocha la tête d'un
-air découragé, et dit tout haut: «C'est fini!» Alors Jacintha se prit à
-sangloter, à se tordre les mains, et à donner toutes les démonstrations
-de la plus violente douleur: tous ceux qui étaient dans la chambre en
-firent autant. Ce fut un concert de pleurs et de soupirs à apitoyer un
-roc.
-
-«J'éprouvais un secret plaisir d'être regretté ainsi. On me présenta une
-glace devant la bouche; je fis des efforts prodigieux pour la ternir de
-mon souffle, afin de montrer que je n'étais pas mort: je ne pus en venir
-à bout. Après cette épreuve on me jeta le drap par-dessus la tête;
-j'étais au désespoir, je voyais bien qu'on me croyait trépassé et que
-l'on allait m'enterrer tout vivant. Tout le monde sortit: il ne resta
-qu'un prêtre qui marmotta des prières et qui finit par s'endormir.
-
-«Le croque-mort vint qui me prit mesure d'une bière et d'un linceul;
-j'essayai encore de me remuer et de parler, ce fut inutile, un pouvoir
-invincible m'enchaînait: force me fut de me résigner. Je restai ainsi
-beaucoup de temps en proie aux plus douloureuses réflexions. Le
-croque-mort revint avec mes derniers vêtements, les derniers de tout
-homme, la bière et le linceul: il n'y avait plus qu'à m'en accoutrer.
-
-«Il m'entortilla dans le drap, et se mit à me coudre sans précaution
-comme quelqu'un qui a hâte d'en finir: la pointe de son aiguille
-m'entrait dans la peau, et me faisait des milliers de piqûres; ma
-situation était insupportable. Quand ce fut fait, un de ses camarades me
-prit par les pieds, lui par la tête, ils me déposèrent dans la boîte;
-elle était un peu juste pour moi, de sorte qu'ils furent obligés de me
-donner de grands coups sur les genoux pour pouvoir enfoncer le
-couvercle.
-
-«Ils en vinrent à bout à la fin, et l'on planta le premier clou. Cela
-faisait un bruit horrible. Le marteau rebondissait sur les planches, et
-j'en sentais le contre-coup. Tant que l'opération dura, je ne perdis pas
-tout à fait l'espérance; mais au dernier clou je me sentis défaillir,
-mon cœur se serra, car je compris qu'il n'y avait plus rien de commun
-entre le monde et moi: ce dernier clou me rivait au néant pour toujours.
-Alors seulement je compris toute l'horreur de ma position.
-
-«On m'emporta; le roulement sourd des roues m'apprit que j'étais dans le
-corbillard; car bien que je ne pusse manifester mon existence d'aucune
-manière, je n'étais privé d'aucun de mes sens. La voiture s'arrêta, on
-retira le cercueil. J'étais à l'église, j'entendais parfaitement le
-chant nasillard des prêtres, et je voyais briller à travers les fentes
-de la bière la lueur jaune des cierges. La messe finie, on partit pour
-le cimetière; quand on me descendit dans la fosse, je ramassai toutes
-mes forces, et je crois que je parvins à pousser un cri; mais le fracas
-de la terre qui roulait sur le cercueil le couvrit entièrement: je me
-trouvais dans une obscurité palpable et compacte, plus noire que celle
-de la nuit. Du reste, je ne souffrais pas, corporellement du moins;
-quant à mes souffrances morales, il faudrait un volume pour les
-analyser. L'idée que j'allais mourir de faim ou être mangé aux vers sans
-pouvoir l'empêcher, se présenta la première; ensuite je pensai aux
-événements de la veille, à Jacintha, à mon tableau qui aurait eu tant de
-succès au Salon, à mon drame qui allait être joué, à une partie que
-j'avais projetée avec mes camarades, à un habit que mon tailleur devait
-me rapporter ce jour-là; que sais-je, moi? à mille choses dont je
-n'aurais guère dû m'inquiéter; puis revenant à Jacintha, je réfléchis
-sur la manière dont elle s'était conduite; je repassai chacun de ses
-gestes, chacune de ses paroles, dans ma mémoire; je crus me rappeler
-qu'il y avait quelque chose d'outré et d'affecté dans ses larmes, dont
-je n'aurais pas dû être la dupe: cela me fit ressouvenir de plusieurs
-choses que j'avais totalement oubliées; plusieurs détails auxquels je
-n'avais pas pris garde, considérés sous un nouveau jour, me parurent
-d'une haute importance; des démonstrations que j'aurais juré sincères me
-semblèrent louches; il me revint dans l'esprit qu'un jeune homme, un
-espèce de fat moitié cravate, moitié éperons, lui avait autrefois fait
-la cour. Un soir, nous jouïons ensemble, Jacintha m'avait appelé du nom
-de ce jeune homme au lieu du mien, signe certain de préoccupation;
-d'ailleurs je savais qu'elle en avait parlé favorablement dans le monde
-à plusieurs reprises, et comme de quelqu'un qui ne lui déplairait pas.
-
-«Cette idée s'empara de moi, ma tête commença à fermenter; je fis des
-rapprochements, des suppositions, des interprétations: comme on doit
-bien le penser, elles ne furent pas favorables à Jacintha. Un sentiment
-inconnu se glissa dans mon cœur, et m'apprit ce que c'était que
-souffrir; je devins horriblement jaloux, et je ne doutai pas que ce ne
-fût Jacintha qui, de concert avec son amant, ne m'eût fait enterrer tout
-vif pour se débarrasser de moi. Je pensai que peut-être en ce moment
-même ils riaient à gorge déployée du succès de leur stratagème, et que
-Jacintha livrait aux baisers de l'autre cette bouche qui m'avait juré
-tant de fois n'avoir jamais été touchée par d'autres lèvres que les
-miennes.
-
-«A cette idée, j'entrai dans une fureur telle que je repris la faculté
-de me mouvoir; je fis un soubresaut si violent, que je rompis d'un seul
-coup les coutures de mon linceul. Quand j'eus les jambes et les bras
-libres, je donnai de grands coups de coudes et de genoux au couvercle de
-la bière pour le faire sauter et aller tuer mon infidèle aux bras de son
-lâche et misérable galant. Sanglante dérision, moi, enterré, je voulais
-donner la mort! Le poids énorme de la terre qui pesait sur les planches
-rendit mes efforts inutiles. Épuisé de fatigue, je retombai dans ma
-première torpeur, mes articulations s'ossifièrent: de nouveau je
-redevins cadavre. Mon agitation mentale se calma, je jugeai plus
-sainement les choses: les souvenirs de tout ce que la jeune femme avait
-fait pour moi, son dévouement, ses soins qui ne s'étaient jamais
-démentis, eurent bientôt fait évanouir ces ridicules soupçons.
-
-«Ayant usé tous mes sujets de méditation, et ne sachant comment tuer le
-temps, je me mis à faire des vers; dans ma triste situation, ils ne
-pouvaient pas être fort gais: ceux du nocturne Young et du sépulcral
-Hervey ne sont que des bouffonneries, comparés à ceux-là. J'y dépeignais
-les sensations d'un homme conservant sous terre toutes les passions
-qu'il avait eues dessus, et j'intitulai cette rêverie cadavéreuse: _La
-vie dans la mort_. Un beau titre, sur ma foi! et ce qui me désespérait,
-c'était de ne pouvoir les réciter à personne.
-
-«J'avais à peine terminé la dernière strophe, que j'entendis piocher
-avec ardeur au-dessus de ma tête. Un rayon d'espérance illumina ma nuit.
-Les coups de pioche se rapprochaient rapidement. La joie que je
-ressentis ne fut pas de longue durée: les coups de pioche cessèrent.
-Non, l'on ne peut rendre avec des mots humains l'angoisse abominable que
-j'éprouvai en ce moment; la mort réelle n'est rien en comparaison. Enfin
-j'entendis encore du bruit: les fossoyeurs, après s'être reposés,
-avaient repris leur besogne. J'étais au ciel; je sentais ma délivrance
-s'approcher. Le dessus du cercueil sauta. Je sentis l'air froid de la
-nuit. Cela me fit grand bien, car je commençais à étouffer. Cependant
-mon immobilité continuait; quoique vivant, j'avais toutes les apparences
-d'un mort. Deux hommes me saisirent: voyant les coutures du linceul
-rompues, ils échangèrent en ricanant quelques plaisanteries grossières,
-me chargèrent sur leurs épaules et m'emportèrent. Tout en marchant ils
-chantonnaient à demi-voix des couplets obscènes. Cela me fit penser à la
-scène des fossoyeurs, dans _Hamlet_, et je me dis en moi-même que
-Shakspeare était un bien grand homme.
-
-«Après m'avoir fait passer par bien des ruelles détournées, ils
-entrèrent dans une maison que je reconnus pour être celle de mon
-médecin; c'était lui qui m'avait fait déterrer afin de savoir de quoi
-j'étais mort. On me déposa sur une table de marbre. Le docteur entra
-avec une trousse d'instruments; il les étala complaisamment sur une
-commode. A la vue de ces scalpels, de ces bistouris, de ces lancettes,
-de ces scies d'acier luisantes et polies, j'éprouvai une frayeur
-horrible, car je compris qu'on allait me disséquer; mon âme, qui
-jusque-là n'avait pas abandonné mon corps, n'hésita plus à me quitter:
-au premier coup de scalpel elle était tout à fait dégagée de ses
-entraves. Elle aimait mieux subir tous les désagréments d'une
-intelligence dépossédée de ses moyens de manifestation physique, que de
-partager avec mon corps ces effroyables tortures. D'ailleurs, il n'y
-avait plus espérance de le conserver, il allait être mis en pièces, et
-n'aurait pu servir à grand'chose quand même ce déchiquètement ne l'eût
-pas tué tout de bon. Ne voulant pas assister au dépècement de sa chère
-enveloppe, mon âme se hâta de sortir.
-
-«Elle traversa rapidement une enfilade de chambres, et se trouva sur
-l'escalier. Par habitude, je descendis les marches une à une; mais
-j'avais besoin de me retenir, car je me sentais une légèreté
-merveilleuse. J'avais beau me cramponner au sol, une force invincible
-m'attirait en haut; c'était comme si j'eusse été attaché à un ballon
-gonflé de gaz: la terre fuyait mes pieds, je n'y touchais que par
-l'extrémité des orteils; je dis des orteils, car bien que je ne fusse
-qu'un pur esprit, j'avais conservé le sentiment des membres que je
-n'avais plus, à peu près comme un amputé qui souffre de son bras ou de
-sa jambe absente. Lassé de ces efforts pour rester dans une attitude
-normale, et, du reste, ayant fait réflexion que mon âme immatérielle ne
-devait pas se voiturer d'un lieu à l'autre par les mêmes procédés que ma
-misérable guenille de corps, je me laissai faire à cet ascendant, et je
-commençai à quitter terre sans pourtant m'élever trop, et me maintenant
-dans la région moyenne. Bientôt je m'enhardis, et je volai tantôt haut,
-tantôt bas, comme si je n'eusse fait autre chose de ma vie. Il
-commençait à faire jour: je montai, je montai, regardant aux vitres des
-mansardes des grisettes qui se levaient et faisaient leur toilette, me
-servant des cheminées comme de tubes acoustiques pour entendre ce qu'on
-disait dans les appartements. Je dois dire que je ne vis rien de bien
-beau, et que je ne recueillis rien de piquant. M'accoutumant à ces
-façons d'aller, je planai sans crainte dans l'air libre, au-dessus du
-brouillard, et je considérai de haut cette immense étendue de toits
-qu'on prendrait pour une mer figée au moment d'une tempête, ce chaos
-hérissé de tuyaux, de flèches, de dômes, de pignons, baigné de brume et
-de fumée, si beau, si pittoresque, que je ne regrettai pas d'avoir perdu
-mon corps. Le Louvre m'apparut blanc et noir, son fleuve à ses pieds,
-ses jardins verts à l'autre bout. La foule s'y portait; il y avait
-exposition: j'entrai. Les murailles flamboyaient diaprées de peintures
-nouvelles, chamarrées de cadres d'or richement sculptés. Les bourgeois
-allaient, venaient, se coudoyaient, se marchaient sur les pieds,
-ouvraient des yeux hébétés, se consultaient les uns les autres comme des
-gens dont on n'a pas encore fait l'avis, et qui ne savent ce qu'ils
-doivent penser et dire. Dans la grand'salle, au milieu des tableaux de
-nos jeunes grands maîtres, Delacroix, Ingres, Decamps, j'aperçus mon
-tableau, à moi: la foule se serrait autour, c'était un rugissement
-d'admiration; ceux qui étaient derrière et ne voyaient rien criaient
-deux fois plus fort: Prodigieux! prodigieux! Mon tableau me sembla à
-moi-même beaucoup mieux qu'auparavant, et je me sentis saisi d'un
-profond respect pour ma propre personne. Cependant, à toutes ces
-formules admiratives se mêlait un nom qui n'était pas le mien; je vis
-qu'il y avait là-dessous quelque supercherie. J'examinai la toile avec
-attention: un nom en petits caractères rouges était écrit à l'un de ses
-coins. C'était celui d'un de mes amis qui, me voyant mort, ne s'était
-pas fait scrupule de s'approprier mon œuvre. Oh! alors, que je regrettai
-mon pauvre corps! Je ne pouvais ni parler, ni écrire; je n'avais aucun
-moyen de réclamer ma gloire et de démasquer l'infâme plagiaire. Le cœur
-navré, je me retirai tristement pour ne pas assister à ce triomphe qui
-m'était dû. Je voulus voir Jacintha. J'allai chez elle, je ne la trouvai
-pas; je la cherchai vainement dans plusieurs maisons où je pensais
-qu'elle pourrait être. Ennuyé d'être seul, quoiqu'il fût déjà tard,
-l'envie me prit d'aller au spectacle; j'entrai à la Porte-Saint-Martin,
-je fis réflexion que mon nouvel état avait cela d'agréable que je
-passais partout sans payer. La pièce finissait, c'était la catastrophe.
-Dorval, l'œil sanglant, noyée de larmes, les lèvres bleues, les tempes
-livides, échevelée, à moitié nue, se tordait sur l'avant-scène à deux
-pas de la rampe. Bocage, fatal et silencieux, se tenait debout dans le
-fond: tous les mouchoirs étaient en jeu; les sanglots brisaient les
-corsets; un tonnerre d'applaudissements entrecoupait chaque râle de la
-tragédienne; le parterre, noir de têtes, houlait comme une mer; les
-loges se penchaient sur les galeries, les galeries sur le balcon. La
-toile tomba: je crus que la salle allait crouler: c'étaient des
-battements de mains, des trépignements, des hurlements; or, cette pièce
-était ma pièce: jugez! J'étais grand à toucher le plafond. Le rideau se
-leva, on jeta à cette foule le nom de l'auteur.
-
-«Ce n'était pas le mien, c'était le nom de l'ami qui m'avait déjà volé
-mon tableau. Les applaudissements redoublèrent. On voulait traîner
-l'auteur sur le théâtre: le monstre était dans une loge obscure avec
-Jacintha. Quand on proclama son nom, elle se jeta à son cou, et lui
-appuya sur la bouche le baiser le plus enragé que jamais femme ait donné
-à un homme. Plusieurs personnes la virent; elle ne rougit même pas: elle
-était si enivrée, si folle et si fière de son succès, qu'elle se serait,
-je crois, prostituée à lui dans cette loge et devant tout le monde.
-Plusieurs voix crièrent: Le voilà! le voilà! Le drôle prit un air
-modeste, et salua profondément. Le lustre, qui s'éteignit, mis fin à
-cette scène. Je n'essayerai pas de décrire ce qui se passait dans moi;
-la jalousie, le mépris, l'indignation, se heurtaient dans mon âme;
-c'était un orage d'autant plus furieux que je n'avais aucun moyen de le
-mettre au dehors: la foule s'écoula, je sortis du théâtre; j'errai
-quelque temps dans la rue, ne sachant où aller. La promenade ne me
-réjouissait guère. Il sifflait une bise piquante: ma pauvre âme,
-frileuse comme l'était mon corps, grelottait et mourait de froid. Je
-rencontrai une fenêtre ouverte, j'entrai, résolu de gîter dans cette
-chambre jusqu'au lendemain. La fenêtre se ferma sur moi: j'aperçus assis
-dans une grande bergère à ramages un personnage des plus singuliers.
-C'était un grand homme, maigre, sec, poudré à frimas, la figure ridée
-comme une vieille pomme, une énorme paire de besicles à cheval sur un
-maître-nez, baisant presque le menton. Une petite estafilade
-transversale, semblable à une ouverture de tirelire, enfouie sous une
-infinité de plis et de poils roides comme des soies de sanglier,
-représentait tant bien que mal ce que nous appellerons une bouche, faute
-d'autre terme. Un antique habit noir, limé jusqu'à la corde, blanc sur
-toutes les coutures, une veste d'étoffe changeante, une culotte courte,
-des bas chinés et des souliers à boucles: voilà pour le costume. A mon
-arrivée, ce digne personnage se leva, et alla prendre dans une armoire
-deux brosses faites d'une manière spéciale: je n'en pus deviner d'abord
-l'usage; il en prit une dans chaque main, et se mit à parcourir la
-chambre avec une agilité surprenante comme s'il poursuivait quelqu'un,
-et choquant ses brosses l'une contre l'autre du côté des barbes; je
-compris alors que c'était le fameux M. Berbiguier de Terre-Neuve du
-Thym, qui faisait la chasse aux farfadets; j'étais fort inquiet de ce
-qui allait arriver, il semblait que cet hétéroclite individu eût la
-faculté de voir l'invisible, il me suivait exactement, et j'avais toutes
-les peines du monde à lui échapper. Enfin, il m'accula dans une
-encoignure, il brandit ses deux fatales brosses, des millions de dards
-me criblèrent l'âme, chaque crin faisait un trou, la douleur était
-insoutenable: oubliant que je n'avais ni langue, ni poitrine, je fis de
-merveilleux efforts pour crier; et...»
-
-Onuphrius en était là de son rêve lorsque j'entrai dans l'atelier: il
-criait effectivement à pleine gorge; je le secouai, il se frotta les
-yeux et me regarda d'un air hébété; enfin il me reconnut, et me raconta,
-ne sachant trop s'il avait veillé ou dormi, la série de ses tribulations
-que l'on vient de lire; ce n'était pas, hélas! les dernières qu'il
-devait éprouver réellement ou non. Depuis cette nuit fatale, il resta
-dans un état d'hallucination presque perpétuel qui ne lui permettait pas
-de distinguer ses rêveries d'avec le vrai. Pendant qu'il dormait,
-Jacintha avait envoyé chercher le portrait; elle aurait bien voulu y
-aller elle-même, mais sa robe tachée l'avait trahie auprès de sa tante,
-dont elle n'avait pu tromper la surveillance.
-
-Onuphrius, on ne peut plus désappointé de ce contre-temps, se jeta dans
-un fauteuil, et, les coudes sur la table, se prit tristement à
-réfléchir; ses regards flottaient devant lui sans se fixer
-particulièrement sur rien: le hasard fit qu'ils tombèrent sur une grande
-glace de Venise à bordure de cristal, qui garnissait le fond de
-l'atelier; aucun rayon de jour ne venait s'y briser, aucun objet ne s'y
-réfléchissait assez exactement pour que l'on pût en apercevoir les
-contours: cela faisait un espace vide dans la muraille, une fenêtre
-ouverte sur le néant, d'où l'esprit pouvait plonger dans les mondes
-imaginaires. Les prunelles d'Onuphrius fouillaient ce prisme profond et
-sombre, comme pour en faire jaillir quelque apparition. Il se pencha, il
-vit son reflet double, il pensa que c'était une illusion d'optique;
-mais, en examinant plus attentivement, il trouva que le second reflet ne
-lui ressemblait en aucune façon; il crut que quelqu'un était entré dans
-l'atelier sans qu'il l'eût entendu: il se retourna. Personne. L'ombre
-continuait cependant à se projeter dans la glace, c'était un homme pâle,
-ayant au doigt un gros rubis, pareil au mystérieux rubis qui avait joué
-un rôle dans les fantasmagories de la nuit précédente. Onuphrius
-commençait à se sentir mal à l'aise. Tout à coup le reflet sortit de la
-glace, descendit dans la chambre, vint droit à lui, le força à
-s'asseoir, et, malgré sa résistance, lui enleva le dessus de la tête
-comme on ferait de la calotte d'un pâté. L'opération finie, il mit le
-morceau dans sa poche, et s'en retourna par où il était venu. Onuphrius,
-avant de le perdre tout à fait de vue dans les profondeurs de la glace,
-apercevait encore à une distance incommensurable son rubis qui brillait
-comme une comète. Du reste, cette espèce de trépan ne lui avait fait
-aucun mal. Seulement, au bout de quelques minutes, il entendit un
-bourdonnement étrange au-dessus de sa tête; il leva les yeux, et vit que
-c'étaient ses idées qui, n'étant plus contenues par la voûte du crâne,
-s'échappaient en désordre comme des oiseaux dont on ouvre la cage.
-Chaque idéal de femme qu'il avait rêvé sortit avec son costume, son
-parler, son attitude (nous devons dire à la louange d'Onuphrius qu'elles
-avaient l'air de sœurs jumelles de Jacintha), les héroïnes des romans
-qu'il avait projetés; chacune de ces dames avait son cortége d'amants,
-les unes en cotte armoriée du moyen âge, les autres en chapeaux et en
-robe de dix-huit cent trente-deux. Les types qu'il avait créés
-grandioses, grotesques ou monstrueux, les esquisses de ses tableaux à
-faire, de toute nation et de tout temps, ses idées métaphysiques sous la
-forme de petites bulles de savon, les réminiscences de ses lectures,
-tout cela sortit pendant une heure au moins: l'atelier en était plein.
-Ces dames et ces messieurs se promenaient en long et en large sans se
-gêner le moins du monde, causant, riant, se disputant, comme s'ils
-eussent été chez eux.
-
-Onuphrius, abasourdi, ne sachant où se mettre, ne trouva rien de mieux à
-faire que de leur céder la place; lorsqu'il passa sous la porte, le
-concierge lui remit deux lettres; deux lettres de femmes, bleues,
-ambrées, l'écriture petite, le pli long, le cachet rose.
-
-La première était de Jacintha, elle était conçue ainsi:
-
-«Monsieur, vous pouvez bien avoir mademoiselle de *** pour maîtresse si
-cela vous fait plaisir; quant à moi, je ne veux plus l'être, tout mon
-regret est de l'avoir été. Vous m'obligerez beaucoup de ne pas chercher
-à me revoir.»
-
-Onuphrius était anéanti; il comprit que c'était la maudite ressemblance
-du portrait qui était cause de tout; ne se sentant pas coupable, il
-espéra qu'avec le temps tout s'éclaircirait à son avantage. La seconde
-lettre était une invitation de soirée.
-
---Bon! dit-il, j'irai, cela me distraira un peu et dissipera toutes ces
-vapeurs noires. L'heure vint; il s'habilla, la toilette fut longue;
-comme tous les artistes (quand ils ne sont pas sales à faire peur),
-Onuphrius était recherché dans sa mise, non que ce fût un fashionable,
-mais il cherchait à donner à nos pitoyables vêtements un galbe
-pittoresque, une tournure moins prosaïque. Il se modelait sur un beau
-Van Dyck qu'il avait dans son atelier, et vraiment il y ressemblait à
-s'y méprendre. On eût dit le portrait descendu du cadre ou la réflexion
-de la peinture dans un miroir.
-
-Il y avait beaucoup de monde; pour arriver à la maîtresse de la maison
-il lui fallut fendre un flot de femmes, et ce ne fut pas sans froisser
-plus d'une dentelle, aplatir plus d'une manche, noircir plus d'un
-soulier, qu'il y put parvenir; après avoir échangé les deux ou trois
-banalités d'usage, il tourna sur ses talons, et se mit à chercher
-quelque figure amie dans toute cette cohue. Ne trouvant personne de
-connaissance, il s'établit dans une causeuse à l'embrasure d'une
-croisée, d'où, à demi caché par les rideaux, il pouvait voir sans être
-vu, car depuis la fantastique évaporation de ses idées, il ne se
-souciait pas d'entrer en conversation; il se croyait stupide quoiqu'il
-n'en fût rien; le contact du monde l'avait remis dans la réalité.
-
-La soirée était des plus brillantes. Un coup d'œil magnifique! cela
-reluisait, chatoyait, scintillait; cela bourdonnait, papillonnait,
-tourbillonnait. Des gazes comme des ailes d'abeilles, des tulles, des
-crêpes, des blondes, lamés, côtelés, ondés, découpés, déchiquetés à
-jour; toiles d'araignée, air filé, brouillard tissu; de l'or et de
-l'argent, de la soie et du velours, des paillettes, du clinquant, des
-fleurs, des plumes, des diamants et des perles; tous les écrins vidés,
-le luxe de tous les mondes à contribution. Un beau tableau, sur ma foi!
-les girandoles de cristal étincelaient comme des étoiles; des gerbes de
-lumière, des iris prismatiques s'échappaient des pierreries; les épaules
-des femmes, lustrées, satinées, trempées d'une molle sueur, semblaient
-des agates ou des onyx dans l'eau; les yeux papillottaient, les gorges
-battaient la campagne, les mains s'étreignaient, les têtes penchaient,
-les écharpes allaient au vent, c'était le beau moment; la musique
-étouffée par les voix, les voix par le frôlement des petits pieds sur le
-parquet et le frou frou des robes, tout cela formait une harmonie de
-fête, un bruissement joyeux à enivrer le plus mélancolique, à rendre fou
-tout autre qu'un fou.
-
-Pour Onuphrius, il n'y prenait pas garde, il songeait à Jacintha.
-
-Tout à coup son œil s'alluma, il avait vu quelque chose
-d'extraordinaire: un jeune homme qui venait d'entrer; il pouvait avoir
-vingt-cinq ans, un frac noir, le pantalon pareil, un gilet de velours
-rouge taillé en pourpoint, des gants blancs, un binocle d'or, des
-cheveux en brosse, une barbe rousse à la Saint-Maigrin, il n'y avait là
-rien d'étrange, plusieurs merveilleux avaient le même costume; ses
-traits étaient parfaitement réguliers, son profil fin et correct eût
-fait envie à plus d'une petite-maîtresse, mais il y avait tant d'ironie
-dans cette bouche pâle et mince, dont les coins fuyaient perpétuellement
-sous l'ombre de leurs moustaches fauves, tant de méchanceté dans cette
-prunelle qui flamboyait à travers la glace du lorgnon comme l'œil d'un
-vampire, qu'il était impossible de ne pas le distinguer entre mille.
-
-Il se déganta. Lord Byron ou Bonaparte se fussent honorés de sa petite
-main aux doigts ronds et effilés, si frêle, si blanche, si transparente,
-qu'on eût craint de la briser en la serrant; il portait un gros anneau à
-l'index, le chaton était le fatal rubis; il brillait d'un éclat si vif,
-qu'il vous forçait à baisser les yeux.
-
-Un frisson courut dans les cheveux d'Onuphrius.
-
-La lumière des candélabres devint blafarde et verte; les yeux des femmes
-et les diamants s'éteignirent; le rubis radieux étincelait seul au
-milieu du salon obscurci comme un soleil dans la brume.
-
-L'enivrement de la fête, la folie du bal étaient au plus haut degré;
-personne, Onuphrius excepté, ne fit attention à cette circonstance; ce
-singulier personnage se glissait comme une ombre entre les groupes,
-disant un mot à celui-ci, donnant une poignée de main à celui-là,
-saluant les femmes avec un air de respect dérisoire et de galanterie
-exagérée qui faisait rougir les unes et mordre les lèvres aux autres; on
-eût dit que son regard de lynx et de loup-cervier plongeait au profond
-de leur cœur; un satanique dédain perçait dans ses moindres mouvements,
-un imperceptible clignement d'œil, un pli du front, l'ondulation des
-sourcils, la proéminence que conservait toujours sa lèvre inférieure,
-même dans son détestable demi-sourire, tout trahissait en lui, malgré la
-politesse de ses manières et l'humilité de ses discours, des pensées
-d'orgueil qu'il aurait voulu réprimer.
-
-Onuphrius, qui le couvait des yeux, ne savait que penser; s'il n'eût pas
-été en si nombreuse compagnie, il aurait eu grand'peur.
-
-Il s'imagina même un instant reconnaître le personnage qui lui avait
-enlevé le dessus de la tête; mais il se convainquit bientôt que c'était
-une erreur. Plusieurs personnes s'approchèrent, la conversation
-s'engagea; la persuasion où il était qu'il n'avait plus d'idées les lui
-ôtait effectivement; inférieur à lui-même, il était au niveau des
-autres; on le trouva charmant et beaucoup plus spirituel qu'à
-l'ordinaire. Le tourbillon emporta ses interlocuteurs, il resta seul;
-ses idées prirent un autre cours; il oublia le bal, l'inconnu, le bruit
-lui-même et tout, il était à cent lieues.
-
-Un doigt se posa sur son épaule, il tressaillit comme s'il se fût
-réveillé en sursaut. Il vit devant lui madame de ***, qui depuis un
-quart d'heure se tenait debout sans pouvoir attirer son attention.
-
---Eh bien! monsieur, à quoi pensez-vous donc? A moi, peut-être?
-
---A rien, je vous jure.
-
-Il se leva, madame de *** prit son bras; ils firent quelques tours.
-Après plusieurs propos:
-
---J'ai une grâce à vous demander.
-
---Parlez, vous savez bien que je ne suis pas cruel surtout avec vous.
-
---Récitez à ces dames la pièce de vers que vous m'avez dite l'autre
-jour, je leur en ai parlé, elles meurent d'envie de l'entendre.
-
-A cette proposition, le front d'Onuphrius se rembrunit, il répondit par
-un _non_ bien accentué; madame de *** insista comme les femmes savent
-insister. Onuphrius résista autant qu'il le fallait pour se justifier à
-ses propres yeux de ce qu'il appelait une faiblesse, et finit par céder,
-quoique d'assez mauvaise grâce.
-
-Madame de ***, triomphante, le tenant par le bout du doigt pour qu'il ne
-pût s'esquiver, l'amena au milieu du cercle, et lui lâcha la main; la
-main tomba comme si elle eût été morte. Onuphrius, décontenancé,
-promenait autour de lui des regards mornes et effarés comme un taureau
-sauvage que le picador vient de lancer dans le cirque. Le dandy à barbe
-rouge était là, retroussant ses moustaches et considérant Onuphrius d'un
-air de méchanceté satisfaite. Pour faire cesser cette situation pénible,
-madame de *** lui fit signe de commencer. Il exposa le sujet de sa
-pièce, et en dit le titre d'une voix assez mal assurée. Le bourdonnement
-cessa, les chuchotements se turent, on se disposa à écouter, un grand
-silence se fit.
-
-Onuphrius était debout, la main sur le dos d'un fauteuil qui lui servait
-comme de tribune. Le dandy vint se placer tout à côté, si près qu'il le
-touchait; quand il vit qu'Onuphrius allait ouvrir la bouche, il tira de
-sa poche une spatule d'argent et un réseau de gaze, emmanché à l'un de
-ses bouts d'une petite baguette d'ébène; la spatule était chargée d'une
-substance mousseuse et rosâtre, assez semblable à la crème qui remplit
-les meringues, qu'Onuphrius reconnut aussitôt pour des vers de Dorat, de
-Boufflers, de Bernis et de M. le chevalier de Pezay, réduits à l'état de
-bouillie ou de gélatine. Le réseau était vide.
-
-Onuphrius, craignant que le dandy ne lui jouât quelque tour, changea le
-fauteuil de place, et s'assit dedans; l'homme aux yeux verts vint se
-planter juste derrière lui; ne pouvant plus reculer, Onuphrius commença.
-A peine la dernière syllabe du premier vers s'était-elle envolée de sa
-lèvre, que le dandy, allongeant son réseau avec une dextérité
-merveilleuse, la saisit au vol, et l'intercepta avant que le son eût le
-temps de parvenir à l'oreille de l'assemblée; et puis, brandissant sa
-spatule, il lui fourra dans la bouche une cuillerée de son insipide
-mélange. Onuphrius eût bien voulu s'arrêter ou se sauver; mais une
-chaîne magique le clouait au fauteuil. Il lui fallut continuer et
-cracher cette odieuse mixture en friperies mythologiques et en madrigaux
-quintessenciés. Le manége se renouvelait à chaque vers; personne,
-cependant, n'avait l'air de s'en apercevoir.
-
-Les pensées neuves, les belles rimes d'Onuphrius, diaprées de mille
-couleurs romantiques, se débattaient et sautelaient dans la résille
-comme des poissons dans un filet ou des papillons sous un mouchoir.
-
-Le pauvre poëte était à la torture, des gouttes de sueur ruisselaient de
-ses tempes. Quand tout fut fini, le dandy prit délicatement les rimes et
-les pensées d'Onuphrius par les ailes et les serra dans son
-portefeuille.
-
---Bien, très-bien, dirent quelques hommes poëtes ou artistes en se
-rapprochant d'Onuphrius, un délicieux pastiche, un admirable pastel, du
-Watteau tout pur, de la régence à s'y tromper, des mouches, de la poudre
-et du fard, comment diable as-tu fait pour grimer ainsi ta poésie? C'est
-d'un rococo admirable; bravo, bravo, d'honneur, une plaisanterie fort
-spirituelle! Quelques dames l'entourèrent et dirent aussi: Délicieux? en
-ricanant d'une manière à montrer qu'elles étaient au-dessus de
-semblables bagatelles quoique au fond du cœur elles trouvassent cela
-charmant et se fussent très-fort accommodées d'une pareille poésie pour
-leur consommation particulière.
-
---Vous êtes tous des brigands! s'écria Onuphrius d'une voix de tonnerre
-en renversant sur le plateau le verre d'eau sucrée qu'on lui présentait.
-C'est un coup monté, une mystification complète; vous m'avez fait venir
-ici pour être le jouet du Diable, oui, de Satan en personne, ajouta-t-il
-en désignant du doigt le fashionable à gilet écarlate.
-
-Après cette algarade, il enfonça son chapeau sur ses yeux et sortit sans
-saluer.
-
---Vraiment, dit le jeune homme en refourrant sous les basques de son
-habit une demie-aune de queue velue qui venait de s'échapper et qui se
-déroulait en frétillant, me prendre pour le diable, l'invention est
-plaisante! Décidément, ce pauvre Onuphrius est fou. Me ferez-vous
-l'honneur de danser cette contredanse avec moi, mademoiselle? reprit-il,
-un instant après, en baisant la main d'une angélique créature de quinze
-ans, blonde et nacrée, un idéal de Lawrence.
-
---Oh! mon Dieu, oui, dit la jeune fille avec son sourire ingénu, levant
-ses longues paupières soyeuses laissant nager vers lui ses beaux yeux
-couleur du ciel.
-
-Au mot Dieu, un long jet sulfureux s'échappa du rubis, la pâleur du
-réprouvé doubla; la jeune fille n'en vit rien; et quand elle l'aurait
-vu? elle l'aimait!
-
-Quand Onuphrius fut dans la rue, il se mit à courir de toutes ses
-forces; il avait la fièvre, il délirait, il parcourut au hasard une
-infinité de ruelles et de passages. Le ciel était orageux, les
-girouettes grinçaient, les volets battaient les murs, les marteaux des
-portes retentissaient, les vitrages s'éteignaient successivement; le
-roulement des voitures se perdait dans le lointain, quelques piétons
-attardés longeaient les maisons, quelques filles de joie traînaient
-leurs robes de gaze dans la boue; les réverbères, bercés par le vent,
-jetaient des lueurs rouges et échevelées sur les ruisseaux gonflés de
-pluie; les oreilles d'Onuphrius tintaient; toutes les rumeurs étouffées
-de la nuit, le ronflement d'une ville qui dort, l'aboi d'un chien, le
-miaulement d'un matou, le son de la goutte d'eau tombant du toit, le
-quart sonnant à l'horloge gothique, les lamentations de la bise, tous
-ces bruits du silence agitaient convulsivement ses fibres, tendues à
-rompre par les événements de la soirée. Chaque lanterne était un œil
-sanglant qui l'espionnait; il croyait voir grouiller dans l'ombre des
-formes sans nom, pulluler sous ses pieds des reptiles immondes; il
-entendait des ricanements diaboliques, des chuchotements mystérieux. Les
-maisons valsaient autour de lui; le pavé ondait, le ciel s'abaissait
-comme une coupole dont on aurait brisé les colonnes; les nuages
-couraient, couraient, couraient, comme si le Diable les eût emportés;
-une grande cocarde tricolore avait remplacé la lune. Les rues et les
-ruelles s'en allaient bras dessus bras dessous, caquetant comme de
-vieilles portières; il en passa beaucoup de la sorte. La maison de
-madame de *** passa. On sortait du bal, il y avait encombrement à la
-porte; on jurait, on appelait les équipages. Le jeune homme au réseau
-descendit; il donnait le bras à une dame; cette dame n'était autre que
-Jacintha; le marchepied de la voiture s'abaissa, le dandy lui présenta
-la main; ils montèrent; la fureur d'Onuphrius était au comble; décidé à
-éclaircir cette affaire, il croisa ses bras sur sa poitrine, et se
-planta au milieu du chemin. Le cocher fit claquer son fouet, une myriade
-d'étincelles jaillit du pied des chevaux. Ils partirent au galop; le
-cocher cria: Gare! il ne se dérangea pas: les chevaux étaient lancés
-trop fort pour qu'on pût les retenir. Jacintha poussa un cri; Onuphrius
-crut que c'était fait de lui; mais chevaux, cocher, voiture, n'étaient
-qu'une vapeur que son corps divisa comme l'arche d'un pont fait d'une
-masse d'eau qui se rejoint ensuite. Les morceaux du fantastique équipage
-se réunirent à quelques pas derrière lui, et la voiture continua à
-rouler comme s'il ne fût rien arrivé. Onuphrius, atterré, la suivit des
-yeux: il entrevit Jacintha, qui, ayant levé le store, le regardait d'un
-air triste et doux, et le dandy à barbe rouge qui riait comme une hyène;
-un angle de la rue l'empêcha d'en voir davantage; inondé de sueur,
-pantelant, crotté jusqu'à l'échine, pâle, harassé de fatigue et vieilli
-de dix ans, Onuphrius regagna péniblement le logis. Il faisait grand
-jour comme la veille; en mettant le pied sur le seuil il tomba évanoui.
-Il ne sortit de sa pâmoison qu'au bout d'une heure; une fièvre furieuse
-y succéda. Sachant Onuphrius en danger, Jacintha oublia bien vite sa
-jalousie et sa promesse de ne plus le voir; elle vint s'établir au
-chevet de son lit, et lui prodigua les soins et les caresses les plus
-tendres. Il ne la reconnaissait pas; huit jours se passèrent ainsi; la
-fièvre diminua; son corps se rétablit, mais non pas sa raison; il
-s'imaginait que le Diable lui avait escamoté son corps, se fondant sur
-ce qu'il n'avait rien senti lorsque la voiture lui avait passé dessus.
-
-L'histoire de Pierre Schlemil, dont le diable avait pris l'ombre; celle
-de la nuit de Saint-Sylvestre, où un homme perd son reflet, lui
-revinrent en mémoire; il s'obstinait à ne pas voir son image dans les
-glaces et son ombre sur le plancher, chose toute naturelle, puisqu'il
-n'était qu'une substance impalpable; on avait beau le frapper, le
-pincer, pour lui démontrer le contraire, il était dans un état de
-somnambulisme et de catalepsie qui ne lui permettait pas de sentir même
-les baisers de Jacintha.
-
-La lumière s'était éteinte dans la lampe; cette belle imagination,
-surexcitée par des moyens factices, s'était usée en de vaines débauches;
-à force d'être spectateur de son existence, Onuphrius avait oublié celle
-des autres, et les liens qui le rattachaient au monde s'étaient brisés
-un à un.
-
-Sorti de l'arche du réel, il s'était lancé dans les profondeurs
-nébuleuses de la fantaisie et de la métaphysique; mais il n'avait pu
-revenir avec le rameau d'olive; il n'avait pas rencontré la terre sèche
-où poser le pied et n'avait pas su retrouver le chemin par où il était
-venu; il ne put, quand le vertige le prit d'être si haut et si loin,
-redescendre comme il l'aurait souhaité, et renouer avec le monde
-positif. Il eût été capable, sans cette tendance funeste, d'être le plus
-grand des poëtes; il ne fut que le plus singulier des fous. Pour avoir
-trop regardé sa vie à la loupe, car son fantastique, il le prenait
-presque toujours dans les événements ordinaires, il lui arriva ce qui
-arrive à ces gens qui aperçoivent, à l'aide du microscope, des vers dans
-les aliments les plus sains, des serpents dans les liqueurs les plus
-limpides. Ils n'osent plus manger; la chose la plus naturelle, grossie
-par son imagination, lui paraissait monstrueuse.
-
-M. le docteur Esquirol fit, l'année passée, un tableau statistique de la
-folie.
-
- Fous par amour Hommes 2 Femmes 60
- -- par dévotion -- 6 -- 20
- -- par politique -- 48 -- 3
- -- perte de fortune -- 27 -- 24
- Pour cause inconnue -- 1
-
-Celui-là, c'est notre pauvre ami.
-
-Et Jacintha? Ma foi elle pleura quinze jours, fut triste quinze autres,
-et, au bout d'un mois, elle prit plusieurs amants, cinq ou six, je
-crois, pour faire la monnaie d'Onuphrius; un an après, elle l'avait
-totalement oublié, et ne se souvenait même plus de son nom. N'est-ce
-pas, lecteur, que cette fin est bien commune pour une histoire
-extraordinaire? Prenez-la ou laissez-la, je me couperais la gorge plutôt
-que de mentir d'une syllabe.
-
-
-
-
-DANIEL JOVARD
-
-OU
-
-LA CONVERSION D'UN CLASSIQUE
-
- Quel saint transport m'agite, et quel est mon délire!
- Un souffle a fait vibrer les cordes de ma lyre;
- O Muses, chastes sœurs, et toi, grand Apollon,
- Daignez guider mes pas dans le sacré vallon!
- Soutenez mon essor, faites couler ma veine,
- Je veux boire à longs traits les eaux de l'Hyppocrène,
- Et, couché sur leurs bords, au pied des myrtes verts,
- Occuper les échos à redire mes vers.
-
- DANIEL JOVARD, _avant sa conversion_.
-
- Par l'enfer! je me sens un immense désir
- De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,
- Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,
- Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte.
-
- _Le même_ DANIEL JOVARD, _après sa conversion_.
-
-
-J'ai connu et je connais encore un digne jeune homme, nommé de son nom
-Daniel Jovard, et non autrement, ce dont il est bien fâché; car, pour
-peu qu'on prononce à la gasconne _b_ pour _v_, ces deux infortunées
-syllabes produisent une épithète assez peu flatteuse.
-
-Le père qui lui transmit ce malheureux nom était quincaillier, et tenait
-boutique dans une des rues étroites qui se dégorgent dans la rue
-Saint-Denis. Comme il avait amassé un petit pécule à vendre du fil
-d'archal pour les sonnettes et des sonnettes pour le fil d'archal, comme
-il était parvenu en outre, au grade de sergent dans la garde nationale
-d'alors, et qu'il menaçait de devenir électeur, il crut qu'il était de
-sa dignité d'homme établi, de sergent en fonction et d'électeur en
-expectative, de faire donner, comme il appelait cela, la plus brilllante
-(trois _lll_) éducation au petit Daniel Jovard, héritier présomptif de
-tant de prérogatives avenues ou à venir.
-
-Il est vrai qu'il était difficile de trouver quelque chose de plus
-prodigieux, au dire de ses père et mère, que le jeune Daniel Jovard.
-Nous, qui ne le voyons pas comme eux au prisme favorable de la
-paternité, nous dirons que c'était un gros garçon joufflu, bon enfant
-dans la plus large étendue du mot, que ses ennemis auraient été
-embarrassés de calomnier, et dont ses amis auraient eu grand'peine à
-faire l'éloge. Il n'était ni laid ni beau, il avait deux yeux avec des
-sourcils par-dessus, le nez au milieu de la figure, la bouche dessous et
-le menton ensuite; il avait deux oreilles ni plus ni moins, des cheveux
-d'une couleur quelconque. Dire qu'il avait bonne tournure, ce serait
-mentir; dire qu'il avait mauvaise tournure, ce serait mentir aussi. Il
-n'avait pas de tournure à lui, il avait celle de tout le monde: c'était
-le représentant de la foule, le type du non-type, et rien n'était plus
-facile que de le prendre pour un autre.
-
-Son costume n'avait rien de remarquable, rien d'accrochant l'œil; il lui
-servait seulement à n'être pas nu. D'élégance, de grâce et de fashion,
-il n'en faut pas parler; ce sont lettres closes dans cette partie du
-monde non encore civilisé qu'on appelle rue Saint-Denis.
-
-Il portait une cravate blanche de mousseline, un col de chemise qui lui
-guillotinait majestueusement les oreilles de son double triangle de
-toile empesée, un gilet de poil de chèvre jaune serin coupé à châle, un
-chapeau plus large du haut que du bas, un habit bleu barbeau, un
-pantalon gris de fer laissant voir les chevilles, des souliers lacés et
-des gants de peau de daim. Pour ses bas, je dois avouer qu'ils étaient
-bleus, et si l'on s'étonnait du choix de cette teinte, je dirais sans
-détour que c'étaient les bas de son trousseau de collége qu'il finissait
-d'user.
-
-Il avait une montre au bout d'une chaîne de métal, au lieu d'avoir comme
-doit faire tout bon viveur, au bout d'une élégante tresse de soie, une
-reconnaissance du Mont-de-Piété figurant la montre engagée.
-
-Toutes ses classes, il les avait faites les unes après les autres; il
-avait, selon l'usage doublé sa rhétorique, il avait fait autant de
-pensums, donné et reçu autant de coups de poing qu'un autre. Je vous le
-peindrai en un mot: il était fort en thème; du latin et du grec, il n'en
-savait pas plus que vous et moi, et en outre, il savait assez mal le
-français.
-
-Vous voyez que c'était un personnage de haute espérance que le jeune
-Daniel Jovard.
-
-Avec de l'étude et du travail, il aurait pu devenir un charmant commis
-voyageur et un délicieux second clerc d'avoué.
-
-Il était voltairien en diable, de même que monsieur son père, l'homme
-établi, le sergent, l'électeur, le propriétaire. Il avait lu en cachette
-au collége _la Pucelle_ et _la Guerre des Dieux_, _les Ruines de Volney_
-et autres livres semblables: c'est pourquoi il était esprit fort comme
-M. de Jouy, et prêtrophobe comme M. Fontan. _Le Constitutionnel_ n'avait
-pas plus peur que lui des jésuites en robe courte ou longue; il en
-voyait partout. En littérature, il était aussi avancé qu'en politique et
-en religion. Il ne disait pas M. Nicolas Boileau, mais Boileau tout
-court; il vous aurait sérieusement affirmé que les romantiques avaient
-dansé autour du buste de Racine après le succès d'_Hernani_; s'il avait
-pris du tabac, il l'aurait infailliblement pris dans une tabatière
-Touquet; il trouvait que guerrier était une fort bonne rime à laurier et
-s'accommodait assez de gloire suivi ou précédé de victoire; en sa
-qualité de Français né malin, il aimait principalement le vaudeville et
-l'opéra-comique, genre national, comme disent les feuilletons: il aimait
-fort aussi le gigot à l'ail et la tragédie en cinq actes.
-
-Il faisait beau, les dimanches soir, l'entendre tonner dans
-l'arrière-boutique de M. Jovard, contre les corrupteurs du goût, les
-novateurs rétrogrades (Daniel Jovard florissait en 1828), les Welches,
-les Vandales, les Goths, Ostrogoths, Visigoths, etc., qui voulaient nous
-ramener à la barbarie, à la féodalité, et changer la langue des grands
-maîtres pour un jargon hybride et inintelligible; il faisait encore bien
-plus beau voir la mine ébahie de son père et de sa mère, du voisin et de
-la voisine.
-
-Cet excellent Daniel Jovard! il aurait plutôt nié l'existence de
-Montmartre que celle du Parnasse; il aurait plutôt nié la virginité de
-sa petite cousine, dont, suivant l'usage, il était fort épris, que la
-virginité d'une seule des neuf Muses. Bon jeune homme! je ne sais pas à
-quoi il ne croyait pas, tout esprit fort qu'il était. Il est vrai qu'il
-ne croyait pas en Dieu; mais, en revanche, il croyait à Jupiter, en M.
-Arnault et en M. Baour mêmement; il croyait au quatrain du marquis de
-Saint-Aulaire, à la jeunesse des ingénuités du théâtre, aux conversions
-de M. Jay, il croyait jusqu'aux promesses des arracheurs de dents et des
-porte-couronnes.
-
-Il était impossible d'être plus fossile et antédiluvien qu'il ne
-l'était. S'il avait fait un livre, et qu'il lui eût accolé une préface,
-il aurait demandé pardon à genoux au public de la liberté grande, il eût
-dit ces faibles essais, ces vagues esquisses, ces timides préludes; car,
-outre les croyances que nous venons de mentionner, il croyait encore au
-public et à la postérité.
-
-Pour terminer cette longue analyse psychologique et donner une idée
-complète de l'homme, nous dirons qu'il chantait fort joliment _Fleuve du
-Tage_ et _Femme sensible_, qu'il déclamait le récit de Théramène aussi
-bien que la barbe de M. Desmousseaux, qu'il dessinait avec un grand
-succès le nez du Jupiter olympien, et jouait très-agréablement au loto.
-
-Dans ces occupations charmantes et patriarcales, les jours de M. Daniel
-Jovard, tissus de soie et d'or (vieux style), s'écoulaient semblables
-l'un à l'autre; il n'avait ni vague à l'âme, ni passion d'homme dans sa
-poitrine d'homme; il n'avait pas encore demandé de genoux de femme pour
-poser son front de génie. Il mangeait, buvait, dormait, digérait, et
-s'acquittait classiquement de toutes les fonctions de la vie: personne
-n'aurait pu pressentir, sous cette écorce grossière, le grand homme
-futur.
-
-Mais une étincelle suffit pour mettre le feu à une barrique de poudre;
-le jeune Achille s'éveilla à la vue d'une épée: voici comment s'éveilla
-le génie de l'illustre Daniel Jovard.
-
-Il était allé voir aux Français, pour se former le goût et s'épurer la
-diction, je ne sais plus quelle pièce; c'est-à-dire je sais fort bien
-laquelle, mais je ne le dirai pas, de peur de désigner trop exactement
-les personnages, et il était assis, lui trentième, sur une des
-banquettes du parterre, replié en lui-même et attentif comme un
-provincial.
-
-Dans l'entr'acte, ayant essuyé soigneusement sa grosse lorgnette
-paternelle, recouverte de chagrin et cerclée de corne fondue, il se mit
-à passer en revue les rares spectateurs disséminés çà et là dans les
-loges et les galeries.
-
-A l'avant-scène, un jeune merveilleux, agitant avec nonchalance un
-binocle d'or émaillé, se prélassait et se pavanait sans se soucier
-aucunement de toutes les lorgnettes braquées sur lui.
-
-Sa mise était des plus excentriques et des plus recherchées. Un habit de
-coupe singulière, hardiment débraillé et doublé de velours, laissait
-voir un gilet d'une couleur éclatante, et taillé en manière de
-pourpoint; un pantalon noir collant dessinait exactement ses hanches;
-une chaîne d'or, pareille à un ordre de chevalerie, chatoyait sur sa
-poitrine; sa tête sortait immédiatement de sa cravate de satin, sans le
-liséré blanc, de rigueur à cette époque.
-
-On aurait dit un portrait de François Porbus. Les cheveux rasés à la
-Henri III, la barbe en éventail, les sourcils troussés vers la tempe, la
-main longue et blanche, avec une large chevalière ouvrée à la gothique,
-rien n'y manquait, l'illusion était des plus complètes.
-
-Après avoir longtemps hésité, tant cet accoutrement lui donnait une
-physionomie différente de celle qu'il lui avait connue jadis, Daniel
-Jovard comprit que ce jeune homme fashionable n'était autre que
-Ferdinand de C***, avec qui il avait été au collége.
-
-Lecteur, je vous vois d'ici faire une moue d'un pied en avant, et crier
-à l'invraisemblance. Vous direz qu'il est déraisonnable de jucher dans
-une avant-scène des Français un beau de la nouvelle école, et cela un
-jour de représentation classique. Vous direz que c'est le besoin de le
-faire voir à mon héros Daniel Jovard qui m'a fait employer ce ressort
-forcé. Vous direz plusieurs choses et beaucoup d'autres.
-
- Mais... foi de gentilhomme,
- Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme.
-
-Car je tiens dans une des pochettes de ma logique, pour vous la jeter au
-nez, la plus excellente raison qui ait jamais été alléguée par un homme
-ayant tort.
-
-Voici donc le motif triomphant pour lequel Ferdinand de C*** se trouvait
-aux Français ce soir-là.
-
-Ferdinand avait pour maîtresse une dona Sol, sous la tutelle _d'un bon
-seigneur caduc, vénérable et jaloux_, qu'il ne pouvait voir que
-difficilement et dans de continuelles appréhensions de surprise.
-
-Or, il lui avait donné rendez-vous au Théâtre-Français, comme le lieu le
-plus solitaire et le moins fréquenté qui fût dans les cinq parties du
-monde, la Polynésie y comprise, la terrasse des Feuillants et le bois
-des marronniers du côté de l'eau, étant si européennement reconnus comme
-lieux solitaires, que l'on n'y peut faire trois pas sans marcher sur les
-pieds de quelqu'un, et sans heurter du coude un groupe sentimental.
-
-Je vous assure que je n'ai pas d'autre raison à vous donner que
-celle-là, et que je n'en chercherai pas une seconde; vous aurez donc
-l'extrême obligeance de vous en contenter.
-
-Donc continuons cette véridique et singulière histoire. Le merveilleux
-sortit pendant l'entr'acte, le très-ordinaire Daniel Jovard sortit
-aussi; les merveilleux et les ordinaires, les grands hommes et les
-cuistres font souvent les mêmes choses. Le hasard fit qu'ils se
-rencontrèrent au foyer. Daniel Jovard salua Ferdinand le premier, et
-s'avança vers lui; quand Ferdinand aperçut ce nouveau paysan du Danube,
-il hésita un instant, et fut près de pirouetter sur ses talons pour
-n'être pas obligé de le reconnaître; mais un regard jeté autour de lui
-l'ayant assuré de la profonde solitude du foyer, il se résigna, et
-attendit son ancien camarade de pied ferme; c'est une des plus belles
-actions de la vie de Ferdinand de C***.
-
-Après quelques paroles échangées, ils en vinrent naturellement à parler
-de la pièce qu'on représentait. Daniel Jovard l'admirait bénévolement,
-et il fut on ne peut pas plus surpris de voir que son ami Ferdinand de
-C***, en qui il avait toujours eu grande confiance, était d'une opinion
-tout à fait différente de la sienne.
-
---Mon très-cher, lui dit-il, c'est plus que faux-toupet, c'est empire,
-c'est perruque, c'est rococo, c'est pompadour; il faut être momie ou
-fossile, membre de l'Institut ou fouille de Pompéi pour trouver du
-plaisir à de pareilles billevesées. Cela est d'un froid à geler les jets
-d'eau en l'air; ces grands dégingandés d'hexamètres qui s'en vont bras
-dessus bras dessous, comme des invalides qui s'en reviennent de la
-guinguette, l'un portant l'autre et nous portant le tout, sont vraiment
-quelque chose de bien torcheculatif, comme dirait Rabelais; ces grands
-dadais de substantifs avec leurs adjectifs qui les suivent comme des
-ombres, ces bégueules de périphrases avec les sous-périphrases qui leur
-portent la queue ont bonne grâce à venir faire la belle jambe à travers
-les passions et les situations du drame, et puis ces conjurés qui
-s'amusent à brailler à tue-tête sous le portique du tyran qui a garde de
-ne rien entendre, ces princes et ces princesses flanqués chacun de leur
-confident, ce coup de poignard et ce récit final en beaux vers peignés
-académiquement, tout cela n'est-il pas étrangement misérable et ennuyeux
-à faire bâiller les murailles?
-
---Et Aristote et Boileau et les bustes? objecta timidement Daniel
-Jovard.
-
---Bah! ils ont travaillé pour leur temps; s'ils revenaient au monde
-aujourd'hui, ils feraient probablement l'inverse de ce qu'ils ont fait;
-ils sont morts et enterrés comme Malbrouck et bien d'autres qui les
-valent, et dont il n'est plus question; qu'ils dorment comme ils nous
-font dormir, ce sont de grands hommes, je ne m'y oppose pas. Ils ont
-pipé les niais de leur époque avec du sucre, ceux de maintenant aiment
-le poivre; va pour le poivre: voilà tout le secret des littératures.
-Trinc! c'est le mot de la dive bouteille et la résolution de toute
-chose; boire, manger, c'est le but; le reste n'est qu'un moyen: qu'on y
-arrive par la tragédie ou le drame, n'importe, mais la tragédie n'a plus
-cours. A cela, tu me diras qu'on peut être savetier ou marchand
-d'allumettes, que c'est plus honorable et plus sûr; j'en conviens, mais
-enfin tout le monde ne peut pas l'être, et puis il faut un
-apprentissage: l'état d'auteur est le seul pour lequel il n'en faille
-pas, il suffit de ne guère savoir le français et très-peu l'orthographe.
-Voulez-vous faire un livre? prenez plusieurs livres; ceci diffère
-essentiellement de la _Cuisinière bourgeoise_, qui dit: Voulez-vous un
-civet? prenez un lièvre. Vous détachez un feuillet ici, un feuillet là,
-vous faites une préface et une post-face, vous prenez un pseudonyme,
-vous dites que vous êtes mort de consomption ou que vous vous êtes lavé
-la cervelle avec du plomb, vous servez chaud, et vous escamotez le plus
-joli petit succès qu'il soit possible de voir. Une chose qu'il faut
-soigner, ce sont les épigraphes. Vous en mettez en anglais, en allemand,
-en espagnol, en arabe; si vous pouvez vous en procurer une en chinois,
-cela fera un effet merveilleux, et, sans être Panurge, vous vous
-trouverez insensiblement possesseur d'une mignonne réputation d'érudit
-et de polyglotte, qu'il ne tiendra qu'à vous d'exploiter. Tout cela te
-surprend, et tu ouvres des yeux comme des portes cochères. Débonnaire et
-naïf comme tu l'es, tu croyais bourgeoisement qu'il ne s'agissait que de
-faire son œuvre avec conscience; tu n'as pas oublié le «_nonum prematur
-in annum_» et le «vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage»; ce
-n'est plus cela: on broche en trois semaines un volume qu'on lit en une
-heure et qu'on oublie en un quart d'heure. Mais tu rimaillais, à ce
-qu'il me semble, quand tu étais au collége. Tu dois rimailler encore;
-c'est une de ces habitudes qui ne se perdent pas plus que celle du
-tabac, du jeu et des filles.
-
-Ici M. Daniel Jovard rougit virginalement; Ferdinand, qui s'en aperçut,
-continua ainsi:
-
---Je sais bien qu'il est toujours humiliant de s'entendre accuser de
-poésie, ou tout au moins de versification, et qu'on n'aime pas à voir
-dévoiler ses turpitudes. Mais, puisque cela est, il faut tirer parti de
-ta honte et tâcher de la monnoyer en beaux et bons écus. Nous et les
-catins, nous vivons sur le public, et notre métier a de grands rapports.
-Notre but commun est de lui pomper son argent par toutes les cajoleries
-et les mignardises imaginables; il y a des paillards pudibonds qui ont
-besoin qu'on les raccroche, et qui passent et repassent vingt fois
-devant la porte d'un mauvais lieu sans oser y entrer; il faut les tirer
-par la manche et leur dire: Montez. Il y a des lecteurs irrésolus et
-flottants qui ont besoin d'être relancés chez eux par nos entremetteurs
-(ce sont les journaux), qui leur vantent la beauté du livre et la
-nouveauté du genre, et qui les poussent par les épaules dans le lupanar
-des libraires; en un mot il faut savoir se faire mousser, et souffler
-soi-même son ballon...
-
-La sonnette annonça qu'on levait le rideau. Ferdinand jeta sa carte à
-Daniel Jovard, et s'esquiva en l'invitant à le venir voir. Un instant
-après, sa déesse vint le rejoindre dans son avant-scène, ils levèrent
-les stores et... Mais c'est l'histoire de Jovard et non celle de
-Ferdinand que nous avons promise au lecteur.
-
-Le spectacle fini, Daniel s'en retourna à la boutique paternelle, mais
-non pas tel qu'il en était sorti. Pauvre jeune homme! il s'en était allé
-avec une foi et des principes; il revint ébranlé, flottant, mettant en
-doute ses plus graves convictions.
-
-Il ne dormit pas de la nuit; il se tournait et se retournait comme une
-carpe sur le gril. Toutes les choses qu'il avait adorées jusqu'à ce
-jour, il venait de les entendre traiter légèrement et avec dérision; il
-était exactement dans la même situation qu'un séminariste bien niais et
-bien dévot, qui aurait entendu un athée disserter sur la religion. Les
-discours de Ferdinand avaient éveillé en lui ces germes hérétiques de
-révolte et d'incrédulité qui sommeillent au fond de chaque conscience.
-Comme les enfants à qui l'on fait croire qu'ils naissent dans les
-feuilles de chou, et dont la jeune imagination se porte aux plus grands
-excès, quand ils sentent qu'ils ont été la dupe d'une fiction, de
-classique pudibond qu'il avait été et qu'il était encore la veille, il
-devint par réaction le plus forcené Jeune-France, le plus endiablé
-romantique qui ait jamais travaillé sous le lustre d'_Hernani_. Chaque
-mot de la conversation de Ferdinand avait ouvert de nouvelles
-perspectives dans son esprit, et, quoiqu'il ne se rendît pas bien compte
-de ce qu'il voyait à l'horizon, il n'en était pas moins persuadé que
-c'était le Chanaan poétique, où jusqu'alors il ne lui avait pas été
-donné d'entrer. Dans la plus grande perplexité d'âme que l'on puisse
-imaginer, il attendit impatiemment que l'Aurore aux doigts de rose
-ouvrît les portes de l'Orient; enfin l'amante de Céphale fit luire un
-pâle rayon à travers les carreaux jaunes et enfumés de la chambre de
-notre héros. Pour la première fois de sa vie il était distrait. On
-servit le déjeuner. Il avala de travers, et jeta d'un seul trait sa
-tasse de chocolat sur sa côtelette très-sommairement mâchée. Le père et
-la mère Jovard en furent on ne peut plus étonnés, car la mastication et
-la digestion étaient les deux choses qui occupaient par-dessus les
-autres leur illustre progéniture. Le papa sourit d'un air malicieux et
-goguenard, d'un sourire d'homme établi, de sergent et d'électeur, et
-conclut à ce que le petit Daniel était décidément amoureux.
-
-O Daniel! vois comme dès le premier pas tu es avancé dans la carrière;
-tu n'es déjà plus compris et te voilà en position d'être poëte
-élégiaque! Pour la première fois on a pensé quelque chose de toi, et
-l'on n'a pas pensé juste. O grand homme! l'on te croit amoureux d'une
-passementière ou tout au plus d'une marchande de modes, et c'est de la
-Gloire que tu es amoureux! Tu planes déjà au-dessus de ces vils
-bourgeois de toute la hauteur de ton génie, comme un aigle au-dessus
-d'une basse-cour! Tu peux dès à présent t'appeler artiste, il y a
-maintenant pour toi un _profanum vulgus_.
-
-Dès qu'il pensa qu'il était heure convenable, il dirigea ses pas vers la
-demeure de son ami. Quoiqu'il fût onze heures, il n'était pas levé, ce
-qui surprit infiniment notre naïf jeune homme. En l'attendant, il passa
-en revue l'ameublement de la pièce où il se trouvait; c'étaient des
-meubles Louis XIII et de forme bizarre, des pots du Japon, des
-tapisseries à ramage, des armes étrangères, des aquarelles fantastiques
-représentant des rondes du sabbat et des scènes de Faust, et des
-infinités d'objets incongrus dont Daniel Jovard n'avait jamais soupçonné
-l'existence et ne pouvait deviner l'usage; des dagues, des pipes, des
-narghilés, des blagues à tabac et mille autres momeries; car, à cette
-époque, Daniel croyait religieusement que les poignards étaient défendus
-par la police, et qu'il n'y avait que les marins qui pussent fumer sans
-se compromettre. On le fit entrer. Ferdinand était enveloppé d'une robe
-de chambre de lampas antique semé de dragons et de mandarins prenant du
-thé; ses pieds, chaussés de pantoufles brodées de dessins baroques,
-étaient appuyés sur le marbre blanc de la cheminée, de façon qu'il était
-assis à peu près sur la tête. Il fumait nonchalamment une petite
-cigarette espagnole. Après avoir donné une poignée de main à son
-camarade, il prit quelques brins d'un tabac blond et doré contenu dans
-une boîte de laque, les entoura d'une feuille de papel qu'il détacha de
-son carnet, et remit le tout au candide Daniel, qui n'osa pas refuser.
-Le pauvre Jovard, qui n'avait jamais fumé de sa vie, pleurait comme une
-cruche revenant de la fontaine, et avalait patriarcalement toute la
-fumée. Il crachait et éternuait à chaque minute, et l'on eût dit un
-singe prenant médecine, à voir les plaisantes contorsions qu'il faisait.
-Quand il eut fini, Ferdinand l'engagea à bisser; mais il n'y réussit
-pas, et la conversation revint au sujet de la veille, à la littérature.
-En ce temps-là on parlait littérature comme on parle aujourd'hui
-politique, et comme autrefois on parlait pluie et beau temps. Il faut
-toujours une espèce de sujet, un canevas quelconque pour broder ses
-idées.
-
-En ce temps-là, on était possédé d'une rage de prosélytisme qui vous
-aurait fait prêcher jusqu'à votre porteur d'eau, et l'on vit de jeunes
-hommes employer à disserter le temps d'un rendez-vous qu'ils auraient pu
-employer à toute autre chose. C'est ce qui explique comment le dandy, le
-fashionable Ferdinand de C*** ne dédaigna pas user trois ou quatre
-heures de son précieux temps à catéchiser son ancien et obscur camarade
-de collége. En quelques phrases, il lui dévoila tous les arcanes du
-métier, et le fit passer derrière la toile dès la première séance; il
-lui apprit à avoir un air moyen âge, il lui enseigna les moyens de se
-donner de la tournure et du caractère, il lui révéla le sens intime de
-l'argot en usage cette semaine-là; il lui dit ce que c'était que
-ficelle, chic, galbe, art, artiste et artistique; il lui apprit ce que
-voulait dire cartonné, égayé, damné; il lui ouvrit un vaste répertoire
-de formules admiratives et réprobatives: phosphorescent, transcendantal,
-pyramidal, stupéfiant, foudroyant, annihilant, et mille autres qu'il
-serait fastidieux de rapporter ici; il lui fit voir l'échelle ascendante
-et descendante de l'esprit humain: comment à vingt ans l'on était
-Jeune-France, Beau jeune mélancolique jusqu'à vingt-cinq ans, et
-Childe-Harold de vingt-cinq à vingt-huit, pourvu que l'on eût été à
-Saint-Denis ou à Saint-Cloud; comment ensuite l'on ne comptait plus, et
-que l'on arrivait par la filière d'épithètes qui suivent: ci-devant,
-faux-toupet, aile de pigeon, perruque, étrusque, mâchoire, ganache, au
-dernier degré de la décrépitude, à l'épithète la plus infamante:
-académicien et membre de l'Institut! ce qui ne manquait pas d'arriver à
-l'âge de quarante ans environ;--tout cela dans une seule leçon. Oh! le
-grand maître que c'était que Ferdinand de C***!
-
-Daniel faisait bien quelques objections, mais Ferdinand répondait avec
-un tel aplomb et une telle volubilité, que, s'il eût voulu vous
-persuader, mon cher lecteur, que vous n'êtes rien autre chose qu'un
-imbécile, il en serait venu à bout en moins d'un quart d'heure, en moins
-de temps que je n'en prends pour l'écrire. Dès cet instant, le jeune
-Daniel fut travaillé de la plus horrible ambition qui ait jamais dévoré
-une poitrine humaine.
-
-En entrant chez lui, il trouva son père qui lisait _le Constitutionnel_,
-et il l'appela garde national! Après une seule leçon, employer garde
-national comme injure, lui qui avait été élevé dans la patrioterie et la
-religion de la baïonnette citoyenne, quel immense progrès! quel pas de
-géant! Il donna un coup de poing dans son tuyau de poêle (son chapeau),
-jeta son habit à queue de morue, et jura, sur son âme, qu'il ne le
-remettrait de sa vie; il monta dans sa chambre, ouvrit sa commode, en
-tira toutes ses chemises, et leur coupa le col impitoyablement, la
-guillotine étant une paire de ciseaux de sa mère. Il alluma du feu,
-brûla son Boileau, son Voltaire et son Racine, tous les vers classiques
-qu'il avait, les siens comme les autres, et ce n'est que par miracle que
-ceux qui nous servent d'épigraphe ont échappé à cette combustion
-générale. Il se cloîtra chez lui, et lut tous les ouvrages nouveaux que
-Ferdinand lui avait prêtés, en attendant qu'il eût une royale assez
-confortable pour se présenter à l'univers. La royale se fit attendre six
-semaines; elle n'était pas encore très-fournie, mais du moins
-l'intention d'en avoir une était évidente, et cela suffisait. Il s'était
-fait confectionner, par le tailleur de Ferdinand, un habillement complet
-dans le dernier goût romantique, et, dès qu'il fut fait, il s'en revêtit
-avec ferveur, et n'eut rien de plus pressé que de se rendre chez son
-ami. L'ébahissement fut grand dans toute la longueur de la rue
-Saint-Denis; l'on n'était pas accoutumé à de pareilles innovations.
-Daniel avançait majestueusement, accompagné d'une queue de petits
-polissons criant à la chienlit; mais il n'y faisait seulement pas
-attention, tant il était déjà cuirassé contre l'opinion, et dédaigneux
-du public: deuxième progrès!
-
-Il arriva chez Ferdinand qui le félicita du changement opéré en lui.
-Daniel demanda lui-même un cigare, et le fuma vertueusement jusqu'au
-bout; après quoi Ferdinand, achevant ce qu'il avait commencé d'une
-manière triomphale, lui indiqua plusieurs recettes et ficelles pour
-différents styles, tant en prose qu'en vers. Il lui apprit à faire du
-rêveur, de l'intime, de l'artiste, du dantesque, du fatal, et tout cela
-dans la même matinée. Le rêveur, avec une nacelle, un lac, un saule, une
-harpe, une femme attaquée de consomption et quelques versets de la
-Bible; l'intime, avec une savate, un pot de chambre, un mur, un carreau
-cassé, avec son beefsteak brûlé ou toute autre déception morale aussi
-douloureuse; l'artiste, en ouvrant au hasard le premier catalogue venu,
-en y prenant des noms de peintres en i ou en o, et par-dessus tout, en
-appelant Titien, Tiziano, et Véronèse, Paolo Cagliari; le dantesque, au
-moyen de l'emploi fréquent de donc, de si, de or, de parce que, de c'est
-pourquoi; le fatal, en fourrant, à toutes les lignes, ah! oh! anathème!
-malédiction! enfer! ainsi de suite, jusqu'à extinction de chaleur
-naturelle.
-
-Il lui fit voir aussi comment on s'y prenait pour trouver la rime riche;
-il cassa plusieurs vers devant lui, il lui apprit à jeter galamment la
-jambe d'un alexandrin à la figure de l'alexandrin qui vient après, comme
-une danseuse d'opéra qui achève sa pirouette dans le nez de la danseuse
-qui se trémousse derrière elle; il lui monta une palette flamboyante:
-noir, rouge, bleu, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, une véritable
-queue de paon; il lui fit aussi apprendre par cœur quelques termes
-d'anatomie, pour parler cadavre un peu proprement, et le renvoya maître
-passé en la gaie science du romantisme.
-
-Chose horrible à penser! quelques jours avaient suffi à détruire une
-conviction de plusieurs années; mais aussi le moyen de croire à une
-religion tournée en ridicule, surtout quand l'insulteur parle vite,
-haut, longtemps et avec esprit, dans un bel appartement et dans un
-costume incroyable?
-
-Daniel fit comme les prudes: dès qu'elles ont failli une fois, elles
-lèvent le masque et deviennent les plus effrontées coquines qu'il soit
-possible de voir; il se crut obligé à être d'autant plus romantique
-qu'il avait été classique, et ce fut lui qui dit ce mot, à jamais
-mémorable: Ce polisson de Racine, si je le rencontrais, je lui passerais
-ma cravache à travers le corps! et cet autre, non moins célèbre: A la
-guillotine, les classiques! qu'il cria debout sur une banquette du
-parterre, à une représentation de _l'Honneur castillan_. Tant il est
-vrai qu'il était passé, du voltairianisme le plus constitutionnel, à
-l'hugolâtrie la plus cannibale et la plus féroce.
-
-Jusqu'à ce jour, Daniel Jovard avait eu un front; mais, à peu près comme
-monsieur Jourdain parlait en prose, sans s'en douter; il n'y avait pas
-fait la moindre attention. Ce front n'était ni très-haut ni très-bas;
-c'était tout naïvement un honnête homme de front qui ne pensait pas à
-autre chose. Daniel résolut de s'en faire un front incommensurable, un
-front de génie, à l'instar des grands hommes d'alors. Pour cela, il se
-rasa un pouce ou deux de cheveux, ce qui l'agrandit d'autant, et se
-dégarnit tout à fait les tempes; au moyen de quoi il se procura un haut
-de tête aussi gigantesque que l'on pût raisonnablement l'exiger.
-
-Donc comme il avait un front immense, il lui prit une soif, également
-immense, sinon de réputation, du moins de famosité.
-
-Mais comment jeter au milieu d'un public insouciant et railleur les six
-lettres ridicules qui formaient son nom patronymique? Daniel, cela
-allait encore; mais Jovard! quel abominable nom! Signez donc une élégie
-Jovard! cela aurait bonne mine, il y aurait de quoi décréditer le plus
-magnifique poëme.
-
-Pendant six mois, il fut en quête d'un pseudonyme; à force de chercher
-et de se creuser la cervelle, il en trouva un. Le prénom était en us, le
-nom bourré d'autant de k, de doubles w et autres menues consonnes
-romantiques, qu'il fut possible d'en faire tenir dans huit syllabes: il
-aurait fallu, même à un facteur, six jours et six nuits seulement pour
-l'épeler.
-
-Cette belle opération terminée, il ne s'agissait plus que de l'apprendre
-au public. Daniel mit tout en œuvre; mais sa réputation était loin
-d'aller aussi vite qu'il l'aurait voulu! Un nom a tant de peine à se
-glisser dans les cervelles, entre tant d'autres noms! entre le nom d'une
-maîtresse et celui d'un créancier, entre un projet de bourse et une
-spéculation sur le sucre! Le nombre des grands hommes est si formidable,
-qu'à moins d'avoir une mémoire comme Darius, César ou le Père Ménétrier,
-il est bien difficile d'en savoir le compte. Je n'aurais jamais fini si
-je disais toutes les folles idées qui passèrent par la tête fêlée du
-pauvre Daniel Jovard.
-
-Il eut maintes fois le désir d'écrire son nom sur toutes les murailles,
-entre les croquis priapiques et les nez de Bouginier, et autres ordures
-de l'époque, détrônées aujourd'hui par la poire de Philippon.
-
-Quelle envie forcenée il portait à Crédeville, dont le nom était connu
-de toute la population parisienne, grâce à la signature apposée à
-l'angle de chaque rue! Il aurait voulu s'appeler Crédeville, même au
-prix de l'épithète de voleur, qui l'accompagne imperturbablement.
-
-Il eut l'idée de faire promener le nom si laborieusement forgé sur les
-épaules et la poitrine de l'homme-affiche, ou de le faire broder sur son
-propre gilet, en grandes lettres, et cela bien avant les
-Saint-Simoniens.
-
-Il délibéra quinze jours s'il ne se suiciderait pas, pour faire mettre
-son nom dans les journaux, et ayant entendu crier dans les rues la
-condamnation à mort d'un criminel, il eut la tentation d'assassiner
-quelqu'un pour se faire guillotiner et occuper de lui l'attention
-publique. Il y résista vertueusement, et sa dague resta vierge,
-heureusement pour lui et pour nous.
-
-De guerre lasse, il revint à des moyens plus doux et plus ordinaires: il
-composa une multitude de vers qui parurent dans plusieurs journaux
-inédits, ce qui avança beaucoup sa réputation.
-
-Il lia connaissance avec plusieurs peintres et sculpteurs de la nouvelle
-école, et, moyennant quelques déjeuners, quelques écus prêtés, sans
-intérêts, bien entendu, il se fit peindre, sculpter et lithographier, de
-face, de profil, de trois quarts, en plafond, à vol d'oiseau, par
-derrière, dans tous les sens imaginables. Il n'est pas que vous n'ayez
-vu un de ses portraits au Salon ou derrière le vitrage de quelque
-marchand de gravures, avec un tout petit masque, le front démesuré, la
-barbe prolixe, les cheveux en coup de vent, le sourcil en bas, la
-prunelle en haut, ainsi qu'il est d'usage pour les génies byroniens. Le
-nom, écrit en caractères capricants et biscornus comme une ligne de
-cabale ou une rune de l'Edda, vous le fera facilement reconnaître.
-
-Tous les moyens de détourner l'œil sur lui, il les emploie: son chapeau
-est plus pointu que tous les autres; il a plus de barbe à lui seul que
-trois sapeurs, sa renommée croît en raison de sa barbe; vous avez
-aujourd'hui un gilet rouge, demain il portera un habit écarlate.
-Regardez-le un peu, je vous prie! il se donne tant de mal pour obtenir
-un de vos regards, il mendie un coup d'œil comme un autre une place ou
-une faveur; ne le confondez pas avec la foule, il se jetterait
-par-dessus le pont. Pour attirer votre attention, il marcherait sur la
-tête et monterait à cheval à rebours.
-
-Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'ait pas encore mis des gants à ses pieds
-et ses bottes dans ses mains, cela serait pourtant fort remarquable. On
-le rencontre partout: au bal, au concert, dans l'atelier des peintres,
-dans le cabinet des poëtes en vogue. Il n'a pas manqué, depuis deux ans,
-une seule première représentation; on peut l'y voir, sans rien payer
-par-dessus le prix de sa place, au balcon de droite, où se mettent
-ordinairement les artistes et les littérateurs: ce spectacle-là vaut
-souvent l'autre. Il est admis dans les coulisses, le souffleur lui dit:
-Mon cher, et lui donne la main, les figurantes le saluent, la prima
-donna lui parlera l'année prochaine. Vous voyez qu'il fait son chemin
-rapidement. Il a un roman en train, un poëme en train; il a lecture pour
-un drame qu'il ne manquera pas de faire; il va avoir le feuilleton d'un
-grand journal, et j'apprends qu'un éditeur à la mode est venu pour lui
-faire des propositions. Son nom est déjà sur tous les catalogues, comme
-il suit: M.....US KWPL... un roman; dans six mois on en mettra le titre,
-le premier substantif quelconque qui lui passera par l'idée; ensuite, on
-mettra en vente la septième édition, sauf à ne jamais faire la première,
-et, avant qu'il soit peu, grâce aux leçons de Ferdinand, à sa barbe et à
-son habit, M. Daniel Jovard sera une des plus brillantes étoiles de la
-nouvelle pléiade qui luit à notre ciel littéraire.
-
-Lecteur, mon doux ami, je t'ai donné ici, en te donnant l'histoire de
-Daniel Jovard, la manière de devenir illustre, et la recette pour avoir
-du génie, ou du moins pour s'en passer fort commodément. J'espère que tu
-m'en auras une reconnaissance égale au service. Il ne tient qu'à toi
-d'être un grand homme, tu sais comment cela se fait; en vérité, ce n'est
-pas difficile, et si je ne le suis pas, moi qui te parle, c'est que je
-ne l'ai pas voulu: j'ai trop d'orgueil pour cela. Si tout ce bavardage
-ne t'a pas trop impatienté, tourne le feuillet, je vais traiter de la
-passion dans ses rapports avec les Jeunes-France, sujet fort
-intéressant, et qui donnera lieu à beaucoup de développements absolument
-neufs et qui ne sauraient manquer de te plaire.
-
-
-
-
-CELLE-CI ET CELLE-LA
-
-OU
-
-LA JEUNE-FRANCE PASSIONNÉE
-
- ROSALINDE.--Est-il formé de la main de Dieu? Quelle espèce d'homme
- est-ce? Sa tête est-elle digne d'un chapeau et son menton d'une
- barbe?
-
- CÉLIE.--Non; il n'a qu'une barbe très-courte.
-
- ROSALINDE.--Eh bien? Dieu lui en enverra une plus longue, s'il est
- reconnaissant envers le ciel.
-
- _Comme il vous plaira._
-
-
-Le 31 août, à midi moins cinq, Rodolphe, plus matineux que de coutume,
-se jeta en bas de son lit, et alla se planter tout d'abord devant la
-glace de la cheminée, pour voir s'il n'aurait pas, d'aventure, changé de
-physionomie en dormant, et pour se constater à lui-même qu'il n'était
-pas un autre, cérémonie préliminaire à laquelle il ne manquait jamais,
-et sans quoi il n'aurait pu vivre convenablement sa journée. S'étant
-assuré qu'il était bien le Rodolphe de la veille, qu'il n'avait que deux
-yeux ou à peu près, selon son habitude, que son nez était à sa place
-ordinaire, qu'il ne lui était pas poussé de cornes pendant son sommeil,
-il se sentit soulagé d'un grand poids, et entra dans une merveilleuse
-sérénité d'esprit. Du miroir, ses yeux se portèrent par hasard sur un
-almanach accroché à un clou doré au long de la boiserie, et il vit, ce
-qui le surprit fort, car c'était le personnage le moins chronologique
-qui fût au monde, que c'était précisément le jour de sa naissance, et
-qu'il avait vingt et un ans. De l'almanach, son regard tomba sur un
-rouleau de papier tout humide, tacheté d'encre et bosselé de caractères
-informes: c'était la dernière feuille d'un grand poëme qu'il avait sous
-presse, et qui devait immanquablement faire reluire son nom entre les
-plus beaux noms.
-
-Rodolphe, à cette triple découverte, se prit à réfléchir fort
-profondément.
-
-Il résultait de tout ceci qu'il avait de grands cheveux noirs, des yeux
-longs et mélancoliques, un teint pâle, un front assez vaste et une
-petite moustache qui ne demandait qu'à devenir grande: un physique
-complet de jeune premier byronien!
-
-Qu'il était majeur, c'est-à-dire qu'il avait le droit de faire des
-lettres de change, d'être mis à Sainte-Pélagie, d'être guillotiné comme
-une grande personne, outre le glorieux privilége d'être garde national
-et César à cinq sous par jour, s'il attrapait un mauvais numéro!
-
-Qu'il était poëte, puisque environ trois mille lignes rimées par lui
-allaient paraître sur papier satiné, avec une belle couverture jaune et
-une vignette inintelligible! Ces trois choses établies, Rodolphe sonna
-et se fit apporter à déjeuner: il mangea fort bien.
-
-Après qu'il eut fini, il baissa le store de sa fenêtre, se fit une
-cigarette, et se renversa dans sa causeuse tout en suivant en l'air la
-blonde fumée du maryland. Il pensait qu'il était beau garçon, majeur et
-poëte, et, de ces trois pensées, une pensée unique surgit
-victorieusement comme une conséquence forcée, c'est qu'il lui fallait
-une passion, non une passion épicière et bourgeoise, mais une passion
-d'artiste, une passion volcanique et échevelée, qu'il ne lui manquait
-que cela pour compléter sa tournure, et le poser dans le monde sur un
-pied convenable.
-
-Ce n'est pas tout que d'avoir une passion, encore faut-il qu'elle ait un
-prétexte quelconque. Rodolphe résolut que la femme qu'il aimerait serait
-exclusivement Espagnole ou Italienne, les Anglaises, Françaises et
-Allemandes étant infiniment trop froides pour fournir un motif de
-passion poétique. D'ailleurs, il avait en mémoire l'invective de Byron
-contre les pâles filles du Nord, et il se serait bien gardé d'adorer ce
-que le maître avait formellement anathématisé.
-
-Il décida que sa future maîtresse serait verte comme un citron, qu'elle
-aurait le sourcil arqué d'une manière aussi féroce que possible, les
-paupières orientales, le nez hébraïque, la bouche mince et fière, et les
-cheveux assortis à la couleur de la peau.
-
-Le patron taillé, il ne s'agissait plus que de trouver une femme qui s'y
-ajustât. Rodolphe pensa judicieusement que ce ne serait pas dans sa
-chambre qu'il la rencontrerait. Aussi il choisit le plus extravagant de
-ses gilets, le plus fashionable et le plus osé de tous ses habits, le
-plus collant de ses pantalons, il revêtit le tout, et, armé d'un lorgnon
-et d'une badine, il descendit dans la rue, et s'en alla aux Tuileries
-dans l'espoir de quelque rencontre heureuse et propre à son destin.
-
-Il faisait le plus magnifique temps du monde, à peine quelques nuages
-floconneux se bouclaient-ils dans le bleu du ciel au gré d'une brise
-chaude et parfumée; le pavé était blanc, et la rivière miroitait au
-soleil; il y avait foule dans la grande allée et dans les contre-allées;
-le ruisseau d'élégantes et de dandys avait peine à couler entre les deux
-quais de chaises et de spectateurs. Rodolphe se mêla à la cohue, et
-ajouta un flot de plus au torrent.
-
-Il s'en allait coudoyant ses voisins de droite et de gauche, fourrant sa
-tête sous le chapeau des femmes, et les regardant entre les deux yeux
-avec son binocle. Il s'élevait sur son passage une longue traînée de
-malédictions et de: Prenez donc garde! entrecoupés çà et là du: Oh!
-admiratif de quelque merveilleux, pour son gilet ou sa cravate; mais,
-entièrement à son idée, Rodolphe ne faisait guère plus d'attention aux
-éloges qu'aux injures, et, à chaque visage rose et frais encadré dans le
-satin et la moire, il se reculait comme s'il eût vu le Diable en
-personne.
-
-Ce n'est pas qu'il ne rencontrât quelques figures pâles et décolorées;
-mais c'étaient des pâleurs de cire, des pâleurs de fatigue et d'excès,
-ou bien des transparences de nacre de perle, des diaphanéités de blondes
-et de poitrinaires, mais non pas la pâleur mate et chaude, le beau ton
-méridional dont il s'était fait une loi d'être épris. Ayant parcouru
-trois ou quatre fois la longueur de l'allée et cela sans succès, il se
-préparait à sortir, quand il se sentit prendre le bras. C'était son
-camarade Albert: ils sortirent ensemble et s'en furent dîner.
-
-Les passions dévorantes qui bouillonnaient dans son sein lui avaient
-aiguisé l'appétit: il mangea encore mieux qu'à son déjeuner, et se grisa
-très-confortablement, ainsi que son honorable ami.
-
-Le dîner achevé, nos deux drôles s'en furent à l'Opéra.
-
-Rodolphe, quoique passablement aviné, ne perdait pas son idée de vue; un
-secret pressentiment lui chantait tout bas à l'oreille qu'il trouverait
-là ce qu'il cherchait. Quand il entra dans la salle, on jouait
-l'ouverture. Un torrent d'harmonie, de lumière et de vapeur chaude
-l'enveloppa soudain et le prit aux jambes. Le théâtre oscilla deux ou
-trois fois devant ses yeux; les tibias lui flageolaient d'une étrange
-manière; le lustre, dardant dans ses prunelles de longues houppes
-filandreuses de rayons prismatiques, le forçait à cligner les paupières;
-la rampe, s'interposant comme une herse de feu entre les acteurs et lui,
-ne les lui laissait voir que comme des apparitions effrayantes; la tête
-lui tintait comme si un démon invisible lui eût frappé avec un marteau
-les parois internes du crâne, et il apercevait vaguement les notes de
-musique, sous la forme de scarabées de diverses couleurs, voltigeant et
-sautelant par la salle, le long des cintres et des corniches, et rendant
-un son clair lorsqu'elles frappaient le mur de leurs élytres, à peu près
-comme les hannetons lâchés dans une chambre, qui fouettent les carreaux
-de leurs ailes, et se vont cogner au plafond avec un tintamarre
-horrible.
-
-Rodolphe, qui avait soutenu plus d'un duel avec l'ivresse, ne se
-déconcerta pas pour si peu; il prit bravement son parti: il boutonna son
-frac jusqu'au col, remonta sa cravate, prit sa badine entre ses dents,
-enfonça ses deux mains dans ses goussets, écarquilla les yeux pour ne
-pas s'endormir, et fit la contenance la plus héroïque du monde.
-
-Peu à peu les fumées du vin se dissipèrent, et, prenant la lorgnette des
-mains de son ami, qui ronflait théologalement, et dont la tête allait et
-venait comme un balancier de pendule, l'intrépide Rodolphe se mit à
-regarder la salle de haut en bas et de bas en haut, et à chercher dans
-ce triple cordon de femmes de tout âge et de toute condition la reine
-future de son cœur.
-
-La lumière du gaz et des bougies glissait sur les épaules satinées et
-lustrées par leurs mille reflets, les yeux papillotaient, bleus ou
-noirs; Rodolphe ne poussait pas l'inspection plus loin, et il passait à
-une autre femme quand il apercevait la moindre teinte d'azur dans une
-prunelle. Les gorges demi-nues se modelaient hardiment sous les blondes
-et sous les diamants, les petites mains gantées de blanc et agitant les
-cassolettes émaillées, se posaient avec coquetterie sur le rebord rouge
-des loges. La soie, le velours, les chairs blondes et argentées, tout
-cela chatoyait et resplendissait étrangement; mais, parmi toutes ces
-têtes calmes et animées, belles ou jolies, parmi tous ces minois
-chiffonnés ou spirituels, le malheureux et passionné Rodolphe ne
-découvrait pas son idéal. Il en avait bien trouvé çà et là quelques
-morceaux disséminés dans plusieurs femmes: un œil dans celle-ci, la
-bouche dans celle-là, les cheveux dans cette autre, le teint dans une
-quatrième, mais jamais tout cela ensemble, en sorte qu'il eût été obligé
-d'avoir au moins dix femmes à adorer partiellement pour compléter tout à
-fait le romantique patron qu'il s'était taillé. Ce n'est pas que cela
-lui eût déplu au fond, car il était un peu Turc sous ce rapport, et la
-polygamie, je ne sais trop pourquoi, ne lui paraissait pas un crime
-aussi abominable qu'il le paraît à nos platoniques dames françaises.
-
-Elles conçoivent très-bien qu'une femme ait deux amants, mais qu'un
-homme ait deux maîtresses, fi donc! elles crient à la monstruosité, ou
-se mettent à sourire d'un air incrédule. Ne trouvez-vous pas que cela
-est humiliant pour nous?
-
-Rodolphe était sur le point de croire que son pressentiment lui avait
-menti, lorsque la porte d'une loge s'ouvrit tout à coup, et donna
-d'abord passage à une bénigne et insignifiante figure qui ne pouvait
-être que la figure d'un mari et ensuite à une dame vêtue d'une robe de
-velours noir et très-décolletée, qui ne pouvait être que sa femme
-légitime par-devant le maire et le curé. Elle s'assit, mais de façon à
-tourner le dos à Rodolphe, qui n'avait pu voir si la beauté de ses
-traits répondait à celle de ses épaules.
-
-Cette épaule était blanche, mais légèrement teintée de demi-tons
-olivâtres qui allaient augmentant d'intensité, à mesure qu'ils se
-rapprochaient de la nuque; elle était grasse et potelée, mais laissait
-apercevoir sous la chair une musculature souple et forte, à la manière
-des épaules italiennes.
-
-Rodolphe était dans une anxiété terrible, et se mourait de peur qu'elle
-ne détruisît, en se retournant, les belles illusions qu'il commençait à
-se bâtir; cependant il aurait donné plus d'argent qu'il ne possédait
-pour qu'elle changeât de position.
-
-Enfin elle fit un léger mouvement: sa tête commença à tourner avec
-lenteur sur son corps immobile; ces trois beaux plis, nommés collier de
-Vénus et si stupidement supprimés par nos peintres, se dessinèrent plus
-fortement sur son cou frais et brun; la tempe, la pommette de sa joue et
-son menton, de forme antique, se montrèrent peu à peu, de façon à
-produire cette espèce de profil, appelé profil perdu, que les grands
-maîtres, et surtout Raphaël, affectionnent particulièrement; mais je
-n'en sais la raison, elle n'acheva pas le demi-tour qu'elle semblait
-vouloir faire, et elle demeura ainsi, au grand dépit de Rodolphe,
-toujours plongé dans la plus terrible incertitude.
-
-Certainement, ce qu'il voyait était beau et tout à fait dans le
-caractère qu'il désirait, mais il ne voyait ni le nez, ni les yeux, ni
-la bouche; peut-être avait-elle le nez rouge, les yeux bleus et la
-bouche blanche. Il se penchait sur le balcon à tomber dans le parterre,
-pour en découvrir davantage: impossible! et, dans son désespoir, il
-invoquait tous les saints du paradis.
-
-Sa prière fut suivie d'effet, la dame se retourna tout d'un coup.
-Rodolphe se trouva enlevé au septième ciel, comme si un machiniste de
-l'Opéra l'eût hissé au bout d'une ficelle. C'était la réalité de son
-idéal!
-
-Elle était bien comme il l'avait rêvée: un sourcil arabe, noir et fin, à
-paraître dessiné au pinceau, couronnait dignement un bel œil brun et
-humide; le nez, aux narines ouvertes et vermeilles, était de la plus
-parfaite correction; la bouche, d'une couleur et d'une forme
-irréprochables, également propre à décocher un sarcasme et à appuyer un
-baiser.
-
-Quand au teint, il était chaud et vivace, un peu jaune et bistré, mais
-clair et transparent comme celui de la belle Romaine, d'Ingres; c'était
-incontestablement un teint d'Espagnole ou d'Italienne; et si la passion
-n'habitait pas sous cette peau olivâtre et dans ses beaux yeux noirs,
-c'est qu'il n'y en avait plus en ce monde, et qu'il fallait l'aller
-chercher dans l'autre.
-
-Une seule chose contrariait Rodolphe, c'était le mari, avec sa bonne et
-honnête figure. Il l'aurait souhaité tout différent, car il n'avait
-guère le physique d'un mari comme il les faut dans les drames. Il avait
-des favoris soigneusement taillés, le haut de la tête un peu chauve, une
-belle cravate blanche pas trop mal mise, ma foi! pour un mari qui n'est
-qu'avec sa femme, des gants pas trop larges et un gilet d'une coupe
-assez nouvelle. Il n'avait rien d'Othello ni de Georges Dandin, il
-n'avait l'air ni ridicule ni terrible, il était aussi parfaitement
-incapable de se battre en duel avec l'amant de sa femme que de la faire
-citer devant les tribunaux; il gardait dans ces occasions-là le silence
-le plus philosophique. A dire vrai, il n'y faisait pas grande attention,
-et ses lunettes bleues ne lui servaient pas à voir plus clair dans ces
-sortes de choses: c'était un mari convenable et sachant le monde. Je
-souhaite que vous en puissiez trouver un pareil pour mademoiselle votre
-fille, si Dieu vous en a affligé d'une.
-
-Rodolphe comprit, à la première vue, que le drame n'était pas possible
-de ce côté-là; mais il croyait s'en dédommager amplement du côté de la
-femme. Nous verrons.
-
-Cependant son ami Albert dormait comme un chantre à matines.
-
-Rodolphe découpa soigneusement la silhouette de la belle inconnue, avec
-ses yeux aidés de sa lorgnette, et la serra dans un recoin de son cœur,
-afin de la pouvoir reconnaître en tous les lieux du monde.
-
-Cela fait, il rêva au moyen de lier connaissance avec elle, d'apprendre
-qui elle était, et comment on y pouvait arriver.
-
-Il roula dans sa tête une infinité de projets, tous plus passionnés les
-uns que les autres.
-
-Il résolut d'abord de se présenter à sa princesse comme les héros des
-romans espagnols, en tuant quelque taureau furieux;
-
-Ou comme Antony, en se jetant au-devant des chevaux de sa voiture;
-
-Ou comme don Cléofas, en la sauvant d'un incendie; mais une seule
-condition rendait ces projets inexécutables, c'était l'impossibilité
-d'une pareille circonstance; il est vrai qu'on pouvait la faire naître
-soi-même en mettant le feu à la maison, ainsi que Lovelace dans
-_Clarisse Harlowe_, mais cela était fort chanceux, les pompiers pouvant
-très-bien se charger de l'affaire, et le Code civil ne badinant pas avec
-ces sortes de choses et n'entendant rien du tout aux développements de
-la passion.
-
-Il était donc singulièrement perplexe: la fin de la représentation
-approchant, il fallait prendre un parti quelconque, ou courir le risque
-de ne jamais revoir sa divinité.
-
-Il donna un grand coup de coude dans les côtes d'Albert.
-
---Ouf! fit douloureusement celui-ci, éveillé au milieu d'un rêve
-anacréontique.
-
---Connais-tu cette dame, enragé dormeur?
-
-Albert était comme Alexandre Dumas, il avait environ quarante mille amis
-intimes, sans compter les femmes et les petits enfants: cela se
-sous-entend toujours.
-
-Albert lui répondit, sans la regarder, et avec un ton de supériorité
-blessée:--Certainement; et il se redressa de toute sa hauteur:--C'est la
-cinquième loge en partant de la colonne, la dame en noir, celle qui
-lorgne en ce moment-ci?--Bien, j'y suis. Et il cligna à plusieurs
-reprises ses yeux avinés:--Pardieu! je veux être fendu en quatre, si ce
-n'est madame de M***, la dernière maîtresse de Ferdinand: son mari est
-un bonhomme.
-
---Ah! répondit Rodolphe d'un air de réflexion profonde.
-
---C'est une femme répandue, et qui voit beaucoup de monde; il y a
-très-bonne société chez elle; son jour est le samedi; continua Albert
-avec volubilité.
-
---Tu la connais?
-
---Comme je te connais; je suis un ami de la maison.
-
---Ainsi, tu me pourrais présenter?
-
---Assurément, rien n'est plus facile. Je la verrai demain, je lui
-parlerai de toi: c'est une affaire faite.
-
-La toile tomba: la salle se vida peu à peu. Les deux amis se prirent le
-bras et sortirent. Rodolphe vit sous le péristyle madame de M***,
-qu'Albert salua et à qui elle rendit son salut, d'un air de familiarité.
-Elle était aussi belle de près que de loin, et, quand elle monta en
-voiture, Rodolphe put apercevoir un pied qu'on aurait trouvé petit dans
-un bas espagnol, et une jambe comme bien peu pouvaient se vanter d'en
-avoir.
-
---Voici un pied d'Andalouse, se dit-il à part lui: ceci est d'une bonne
-couleur, et ma passion se culotte tout à fait. Je veux perdre mon nom et
-manquer une première représentation d'Hugo, si je ne deviens pas fou de
-cette femme avant qu'il soit deux jours d'ici.
-
-De retour chez lui, quoiqu'il fût une heure du matin, il se mit à donner
-du cor à pleins poumons; il déclama à tue-tête deux ou trois cents vers
-d'_Hernani_; puis il se déshabilla, jeta son gilet sous la table et ses
-bottes au plafond, en signe d'allégresse; après quoi il se coucha, et
-dormit sans débrider jusqu'au lendemain midi.
-
-Dès qu'il fut réveillé, il pensa à la belle madame de M***, sa future
-passion. Il serait dans l'ordre qu'il en eût rêvé toute la nuit; c'est
-ainsi que cela se pratique dans les romans d'amour et les lamentations
-élégiaques, mais je dois à ma conscience d'historien d'affirmer le
-contraire. Rodolphe, cette nuit-là, n'eut qu'un cauchemar abominable où
-il se voyait traversant le bois de Boulogne sur une rosse de louage,
-avec un habit de 1828, un gilet à châle, un pantalon à la cosaque et une
-colonne corinthienne pour chapeau; il ne rêva rien de plus, je vous
-jure. Ah! si; il songea encore qu'on lui servait à déjeuner une semelle
-de botte au beurre d'anchois, avec les clous et les fers, ce qui le mit
-dans une si grande fureur, qu'il se réveilla jurant comme plusieurs
-charretiers.
-
-Revenant à la rencontre inopinée qu'il avait faite la veille, il se prit
-à réfléchir que jusques-là sa passion d'artiste s'emmanchait exactement
-comme aurait pu le faire celle d'un marchand de bougies diaphanes ou
-même celle d'un député, ce qui l'humilia profondément, et le jeta dans
-un abattement difficile à décrire.
-
-Il fut presque sur le point de renoncer à celle-là, et d'en chercher une
-autre; ensuite il se ravisa, et résolut de pousser l'aventure jusqu'au
-bout, faisant cette réflexion judicieuse que _l'Iliade_ commençait fort
-simplement, et n'en était pas moins un assez beau poëme; que _Roméo et
-Juliette_ commençait fort simplement aussi, par une conversation entre
-deux valets, ce qui ne l'empêchait pas d'être une très-passable
-tragédie.
-
---Vive Dieu! se dit-il en se frappant le front, la femme est belle,
-c'est le principal, et le canevas du drame est bon. Je serais un grand
-sot, et je mériterais d'entrer à l'Académie, sur l'heure, si je ne
-parvenais à y broder quelques petits incidents un peu byroniens. Si ce
-garde national de mari pouvait être jaloux seulement, cela serait à
-merveille, et rien ne serait plus facile que de faire avec cela une
-comédie de cape et d'épée, dans le goût espagnol. Anathème! je suis
-fatal et maudit, rien ne va comme je veux;
-
---Hop! Mariette, ouvrez aux chats, et faites-moi à déjeuner.
-
-Mariette, comme une servante-maîtresse qu'elle était, ne se dépêchait
-pas trop d'obéir; enfin elle ouvrit, et trois ou quatre chats, de
-grosseur et de pelage différents, allèrent prendre place sans façon dans
-le lit, à côté du passionné Rodolphe; car, après les femmes, les bêtes
-étaient ce qu'il aimait le mieux. Il les aimait comme une vieille fille,
-comme une dévote dont son confesseur même ne veut plus, et je puis
-assurer qu'il mettait un chat infiniment au-dessus d'un homme, et
-immédiatement au-dessous d'une femme. Albert avait essayé en vain de
-supplanter, dans l'affection de Rodolphe, Tom, son gros matou tigré: il
-n'avait pu obtenir que la seconde place: je crois même qu'il aurait
-hésité entre sa petite chatte blanche et la brune madame de M***.
-
---Mariette!
-
---Monsieur.
-
---Approchez donc.
-
-Mariette s'approcha.
-
---Mariette, tu es jolie ce matin.
-
---Je ne l'étais donc pas hier, que vous le remarquez aujourd'hui?
-
---Oh! de l'esprit! je te renverrai, si tu t'avises d'en avoir encore.
-Embrasse-moi.
-
---De qui monsieur est-il amoureux?
-
---De qui? de toi, pardieu! parce que tu es une bonne fille, et, ce qui
-vaut mieux, une belle fille. Pourquoi cette question?
-
---C'est que vous ne m'embrassez ainsi que lorsque vous avez en tête
-quelque belle passion: ce n'est pas moi que vous embrassez, c'est
-l'autre, et j'avoue que je crois pouvoir l'être pour mon compte.
-
---Orgueilleuse! beaucoup de belles dames voudraient être à ta place; que
-t'importe de n'être pas la cause, si tu profites de l'effet?
-
-Et Rodolphe fit pencher jusque sur l'oreiller la tête de Mariette.
-
---Je t'assure que ceci est pour toi et non pour une autre, dit-il en
-étouffant sous ses lèvres le faible: Laissez-moi donc, monsieur! que
-Mariette crut devoir à sa pudeur, quoiqu'au fond, elle n'eût aucune
-envie d'être laissée.
-
-La petite chatte, étrangement foulée, sauta à bas du lit, en miaulant
-d'un ton aigre.
-
---Et le déjeuner qui ne se fait pas, et M. Albert qui doit venir, dit
-Mariette en passant ses doigts dans ses cheveux défrisés.
-
---Tu as raison, fit Rodolphe en décroisant ses bras, et, comme dit don
-Juan, il faut pourtant bien que l'on s'amende.
-
-Mariette sortit. Rodolphe tira une feuille de son carnet, et se mit,
-pour tuer le temps, à rimer quelques vers. Nous demandons humblement
-pardon au lecteur de lui voler une douzaine de lignes de prose en les
-transcrivant ici, mais cela est indispensable à la clarté de cette
-intéressante histoire. Ils étaient adressés, cela va sans dire, à madame
-de M***:
-
- O reine de mon cœur! ô brune Italienne!
- Quelle beauté peut-on comparer à la tienne!
- On te dirait de marbre et taillée au ciseau,
- Si le soleil romain, en te baisant la peau,
- Ne t'avait pas dorée avec sa teinte étrange,
- Et rendu le sein blond comme la blonde orange.
- Une flamme divine illumine tes yeux,
- L'ange, pour s'y mirer, abandonne les cieux,
- Et si, dans la cité de douleur éternelle,
- Il tombait un rayon de ta noire prunelle,
- Il remettrait l'espoir à l'âme des maudits,
- Et l'enfer un moment serait le paradis!
-
-Albert entra.
-
---Que diable! que griffonnes-tu là, Rodolphe? Cela ne va pas jusqu'au
-bord du papier; ce doit être des vers, ou le grand diable m'emporte.
-Donne, que je voie!
-
-Rodolphe tendit le carré de vélin, comme un enfant tend la main à la
-férule du maître d'école; car Albert était un impitoyable censeur, et,
-comme il ne faisait pas de vers, il ne pouvait lui rendre la pareille.
-
---C'est du cavalier Bernin frotté d'un peu de Dante; peut-être y a-t-il
-aussi un filet de concetti shakspearien, mais c'est peu de chose. Or,
-ceci est un madrigal à la Julia Grisi, ou je me trompe fort.
-
---Comment! cria Rodolphe d'un ton effrayé, j'ai fait ces vers pour
-madame de M***, dont je suis éperdument épris depuis hier soir. Je suis
-décidé à me brûler la cervelle, si dans un mois je ne suis pas parvenu à
-m'en faire adorer.
-
---En vérité, il n'y a qu'un petit inconvénient, c'est que madame de M***
-n'est pas Italienne le moins du monde, attendu qu'elle est née à
-Château-Thierry, ce qui est, je crois, une raison suffisante pour ne pas
-l'être.
-
---Ah! une infinité de tuyaux de cheminées qui me tombent sur la tête!...
-Tenez-vous donc tranquille, Tom, et ne sortez pas vos pattes hors de la
-couverture, c'est indécent... Comment! cette méchante madame de M*** qui
-se permet d'être née à Château-Thierry, et d'avoir l'air plus italien
-que l'Italie elle-même; c'est tout à fait illégal! c'est abominable! Et
-ma passion donc, et ma pièce de vers, qu'est-ce que j'en vais faire?
-Cela est trop spécial pour que l'on puisse s'en servir ailleurs. Si
-c'était des vers d'âme, cela s'applique à tout le monde, même à celles
-qui n'en ont pas; mais il y a un signalement en règle dans ces
-misérables rimes: un mouchard ou un maire n'aurait pas mieux fait.
-Diable! douze vers dantesques et une ébauche de passion perdus, on
-regarde à cela. Je ne puis pourtant avoir une passion née à
-Château-Thierry: cela n'a aucune tournure, et ne convient nullement à un
-artiste.
-
---Madame de M*** est belle, répliqua dogmatiquement Albert, et, au fond,
-n'y a-t-il pas plus de mérite à avoir l'air italien, étant née en
-France, qu'en étant tout naïvement Italienne, comme tout le monde l'est
-en Italie?
-
---Ceci est excessivement profond, et vaut que l'on y réfléchisse, dit
-Rodolphe, en tirant son bonnet sur ses yeux.
-
-Mariette apporta le déjeuner. Albert s'attabla auprès du lit, et toutes
-les têtes de chats, comme des girouettes dans le même rhumb de vent, se
-tournèrent simultanément du même côté. Albert mangea comme une meute de
-dogues, Rodolphe un peu moins, car il était inquiet du sort de sa pièce
-de vers, et il distribua presque toute sa viande à ses parasites
-fourrés.
-
-Après déjeuner, les deux amis, laissant la passion de côté, agitèrent
-entre eux un plan de gilet sans boutons et imitant le pourpoint avec
-autant d'exactitude que la stupidité native des bourgeois de la bonne
-ville le pouvait permettre, sans trop s'exposer aux huées et aux rires à
-pleine gueule des polissons et des gobe-mouches.
-
-Rodolphe, entièrement absorbé par cette importante occupation, ne
-songeait à madame de M*** non plus que lorsqu'il n'était encore que
-fœtus au respectable ventre de sa mère.
-
-Rodolphe dessinait, Albert découpait les morceaux en papier, afin de les
-faire mieux comprendre au tailleur.
-
-Quand tous les morceaux furent rassemblés, Albert, saisi d'un
-enthousiasme subit, s'écria, en frappant sur la table:
-
---Que je rencontre mon plus fier créancier dans un cul-de-sac, dans une
-impasse, comme dit M. Arouet de Voltaire, gentilhomme du roi, si ce
-n'est pas là le gilet le plus monumental qui soit sorti d'une cervelle
-d'homme! Et dire que la société est en dégénérescence! Calomnie atroce!
-on ne s'est jamais mieux habillé.
-
---Et si l'on supprimait le collet et qu'on le remplaçât par un
-hausse-col, de même étoffe, bouclé par derrière, cela n'aurait-il pas le
-galbe le plus caractéristique, une tournure de cuirasse et de corselet
-tout à fait ravissante? ajouta Rodolphe, laissant tomber ses syllabes
-une à une, comme des pièces d'or, et avec un air fortement convaincu de
-la supériorité de ce qu'il disait.
-
---Ce serait, à coup sûr, quelque chose de furieusement agréable, fit
-Albert, en quittant le ton dithyrambique pour le jargon précieux. Mais
-voici qu'il se fait tard: _adiusias_. Je m'en vais chez le tailleur, et
-de là chez ta passion; tu auras probablement ta lettre d'invitation
-avant qu'il soit après-demain.
-
-Cela dit, il pirouetta sur ses talons, et descendit l'escalier en
-chantonnant entre sa royale et ses moustaches un vieux air allemand de
-Sébastien Bach.
-
-Rodolphe sortit aussi quelques instants après. A voir la manière dont il
-s'en allait dans la rue, la main dans sa poitrine, les sourcils sur le
-nez, les coins de sa bouche en fer à cheval, les cheveux aussi mal
-peignés que possible, il n'était pas difficile de comprendre que ce pâle
-et malheureux jeune homme avait un volcan dans le cœur.
-
---Monsieur! monsieur! vous avez oublié d'ôter votre bonnet de coton, et
-les polissons crient: A la chienlit! après vous, dit Mariette en tirant
-par la basque de son habit son digne maître Rodolphe, qui ne s'en
-apercevait pas le moins du monde. Tenez, voilà votre chapeau.
-
-Rodolphe, stupéfait, porta la main à sa tête et reconnut la vérité,
-l'épouvantable vérité.
-
-A cet instant même, une dame d'une beauté rare et d'une tournure des
-plus élégantes, donnant le bras à un monsieur le plus insignifiant et le
-plus débonnaire d'aspect qu'il vous plaira d'imaginer, tourna subitement
-le coin de rue, et se trouva précisément en face de Rodolphe.
-
-C'était madame de M***. A l'éclat de rire à peine comprimé qui jaillit
-de sa bouche, il ne put douter qu'elle ne l'eût vu.
-
-Rodolphe se souhaitait sous la terre à la profondeur de la couche
-diluvienne, dans le lit calcaire où se trouvaient les os de mammouth; il
-aurait bien voulu pouvoir se supprimer temporairement, ou avoir à son
-doigt l'anneau de Gygès, qui rendait invisible.
-
-Il jeta le pyramidal bonnet à Mariette, et enfonça son chapeau sur sa
-tête, avec l'air de Manfred, sur le bord du glacier, ou de Faust, au
-moment de se donner au diable.
-
-Ah! massacre et malheur! honte et chaos! tison d'enfer! anathème et
-dérision! terre et ciel! tête et sang! être rencontré en bonnet de coton
-par sa Béatrix! O Fortune! pouvais-tu jouer un tour plus cruel à un
-jeune homme dantesque et passionné!
-
-Byron lui-même, qui avait l'ineffable avantage de signer comme
-Bonaparte, aurait paru ridicule avec un bonnet de coton; à plus forte
-raison Rodolphe, qui ne signait pas comme Bonaparte, et qui n'avait fait
-ni _le Corsaire_ ni _Don Juan_; parce qu'il avait été trop occupé
-jusqu'à ce jour, et non pour un autre motif, je vous jure.
-
-Un bonnet de coton, le mythe de l'épicier, le symbole du bourgeois!
-_Horror! horror! horror!_
-
---Je n'ai plus rien à faire avec ce monde, et il ne me reste qu'à
-mourir, pensa Rodolphe.
-
-Et il se dirigea vers le pont Royal; quand il y fut arrivé, il s'accouda
-sur le garde-fou, regarda le soleil, attendit qu'un bateau qui
-descendait la rivière eût passé l'arche et se fût un peu éloigné. Alors
-il monta sur le parapet, et, avant que personne eût le temps de s'y
-opposer, il se jeta en bas, avec sa cravache et son chapeau.
-
-Dans le trajet du pont à la surface de l'eau, il eut le temps de penser
-que le succès de son poëme était assuré par son suicide et que le
-libraire en vendrait au moins douze exemplaires; de la surface au fond,
-il chercha quel motif on donnerait à sa mort dans les journaux. Il
-faisait très-beau; les rayons du soleil, pénétrant la masse d'eau qui
-roulait au-dessus de lui, la rendaient blonde comme une topaze, et
-permettaient de distinguer le lit de la rivière, tout semé de clous, de
-tessons et de vaisselle cassée. Rodolphe voyait les goujons filer à côté
-de lui et frétiller de la queue, il entendait la grande voix de la Seine
-bourdonner à son oreille. Cette réflexion lui vint alors, qu'étant aussi
-bien fait de sa personne qu'il l'était, il ne pouvait manquer d'être un
-très-joli cadavre et de produire une grande sensation à la Morgue. Il
-lui semblait déjà entendre les ah! et les oh! des sensibles commères du
-quartier: «Il a la peau bien blanche! et cette poitrine, et cette jambe
-d'officier! quel dommage!» et autres menues exclamations; ce qui le
-rendait tout aise au fond de la rivière. Cependant le manque d'air
-commençait à lui comprimer les poumons et à lui causer une douleur
-abominable; il n'y tint plus, et, oubliant l'opprobre qu'il y avait à
-revenir sur une terre où l'on avait été vu en bonnet de coton, il donna
-du pied contre le fond, et partit avec la rapidité d'une flèche. Le dôme
-de cristal allait s'éclaircissant de plus en plus; en deux ou trois
-mouvements Rodolphe atteignit le niveau du fleuve, et put respirer à son
-aise.
-
-Une foule immense couvrait les quais: «Le voilà! le voilà!» cria-t-on de
-toutes parts. Rodolphe, qui nageait comme une truite et qui aurait
-remonté une écluse de moulin, se sentant regardé, y mit de
-l'amour-propre, et se prit à tirer sa coupe avec toute la pureté
-imaginable. Son chapeau flottait près de sa badine, il les repêcha tous
-deux, mit le chapeau sur sa tête, et, nageant d'une main, il faisait
-siffler sa cravache de l'autre, au grand ébahissement de tous les
-gobe-mouches.
-
---C'est le marquis de Courtivron, disait celui-ci.--C'est le colonel
-Amoros, disait celui-là, qui fait des expériences gymnastiques.--C'est
-un farceur, ajoutait un troisième.--C'est une gageure, criait le
-quatrième. Mais personne, entre toutes ces brutes qui partagent avec la
-girafe le privilége de regarder le ciel en face, ne put deviner, ô
-passionné et magnanime Rodolphe! pourquoi tu t'étais jeté du pont Royal
-en bas, et si quelqu'un d'eux avait su que c'était pour un bonnet de
-coton, il ne t'aurait pas compris, et aurait dit que tu étais un grand
-fou; en quoi il aurait eu certainement tort.
-
-Rodolphe, pimpant et guilleret, aborda en quelques minutes; comme il ne
-pouvait s'en aller ainsi trempé, un officieux alla chercher un fiacre;
-il y monta et rentra chez lui.
-
-Mariette tomba de son haut en le voyant suant l'eau comme un dieu marin.
-Rodolphe lui expliqua la chose, et Mariette, qui aimait Rodolphe,
-quoique ce fût son maître, qu'il la payât fort exactement et lui fît
-toutes sortes de petits cadeaux, ne rit pas trop fort de sa mésaventure.
-
---Tenez, voilà vos pantoufles, fit-elle avec un geste amical; voici Tom,
-votre chat favori; voilà votre volume de Rabelais; que voulez-vous de
-plus? D'ailleurs, vous n'êtes pas si mal en bonnet de coton que vous
-voulez bien le croire, et vous en auriez deux ou trois douzaines sur la
-tête que je ne vous en trouverais pas moins bien, moi!
-
-Mariette appuya très-fort sur le moi; ce ne pouvait être que dans une
-excellente intention. Mariette, comme je l'ai déjà dit, était une belle
-et bonne fille; quant à l'interprétation que donna Rodolphe à cet
-honnête monosyllabe, mes belles lectrices, je n'ose vous le dire, de
-crainte d'alarmer votre pudeur, et, s'il vous plaît, nous passerons dans
-la pièce à côté pour ne pas le gêner dans ses commentaires. Convenez que
-mon héros est un abominable mauvais sujet, et dites-moi pourquoi chaque
-élan de passion poétique qui le prend se résout en prose au bénéfice de
-Mariette.
-
-O Mariette! au lieu d'être jalouse, tu devrais souhaiter que ton maître
-fût amoureux de vingt femmes! tu ne saurais qu'y gagner.
-
-Deux fois, dans la même journée, infidèle à l'idole de son cœur! Immoral
-personnage! l'envie me prend de laisser là ton histoire; car tu ne vaux
-guère que l'on entretienne le public de tes faits et gestes. Si tu ne te
-corriges, j'y renoncerai assurément.
-
---Fi donc! avec sa servante!--Oui, madame, avec sa servante.--Comment!
-un homme qui se respecte?--Je vous assure que Rodolphe se respectait
-plus qu'un roi ou deux, et qu'il n'aurait pas cédé le haut du pavé à un
-empereur.--Encore, si c'était une femme comme il faut.--Est-ce que
-Mariette était comme il ne faut pas? Moi qui l'ai vue, je me permettrai
-d'être d'avis contraire. D'abord elle est affligée de quelque vingt ans,
-elle est drue et fraîche, elle a les yeux les plus beaux du monde, et,
-comme elle fait faire son service par le petit groom de Rodolphe, à qui,
-pour sa peine, elle donne de temps en temps quelques friandises et une
-tape amicale sur la joue, elle a les ongles aussi nets et la peau aussi
-blanche que vous, peut-être même plus, sans vouloir toutefois dénigrer
-vos perfections. Je pense qu'en voilà assez pour être une femme comme il
-faut.--Une femme du monde, une honnête femme.--Je n'ai jamais su que
-Mariette fût une femme de la lune, et quant à honnête femme, je prendrai
-la licence extrême de vous faire observer que si Rodolphe au lieu de
-coucher avec Mariette eût couché avec une de vos amies ou avec vous-même
-(ceci n'est qu'une supposition, pudique lectrice), vous n'auriez plus
-été des honnêtes femmes, du moins dans vos idées; car, pour moi, je ne
-pense pas qu'une bagatelle de cette espèce empêche de l'être: au
-contraire.
-
-D'ailleurs les illustres exemples de ce genre ne manquent pas. De
-très-grands hommes ont aimé de petites grisettes; Rousseau se laissait
-battre par sa servante; de célèbres poëtes ont adoré des marchandes de
-pommes de terre frites, etc., etc.
-
-Au surplus, ce que j'en dis ici n'est que pour excuser mon héros
-Rodolphe, avec lequel je vous prie de ne pas me confondre; car j'en
-mourrais de honte, et n'oserais, de ma vie, rien faire de malhonnête à
-une honnête femme, ce qui me ferait passer pour un personnage bien
-indécent, et me perdrait nécessairement de réputation.
-
-Je lui ai fait les représentations les plus vives sur ce sujet; mais ce
-diable d'homme avait toujours des réponses à tout, et surtout de drôles
-de réponses, pour un homme passionné; il est vrai qu'en ce temps-là il
-n'avait pas vingt et un ans, et se souciait assez peu d'avoir une
-tournure artiste.
-
---Mon ami cher, tu n'es qu'un imbécile. (Lecteur et lectrice, si
-l'épouvantable indécence de ce livre me permet d'en avoir une, ne croyez
-pas un mot de cela: j'ai beaucoup d'esprit, mais c'était la formule
-habituelle de Rodolphe, quand il entrait en conversation avec moi.) Il y
-a dans Maynard deux vers que voici à peu près:
-
- C'est un métier de dupe
- Que d'employer six ans à lever une jupe.
-
-et qui contiennent en substance plus de raison et de philosophie que
-toutes les fadeurs platoniques et les sornettes sentimentales que tu me
-cornes incessamment aux oreilles.
-
-La Mariette, à qui je n'ai jamais fait de madrigal ni dit un seul mot
-d'amour, m'accorde libéralement et du meilleur cœur du monde, ce qu'une
-femme comme il faut me ferait attendre six mois, et ne me donnerait
-qu'avec force tartines sur la morale, les convenances et l'oubli des
-devoirs. Puisque le but est le même, le chemin le plus court est le
-meilleur. Mariette est le plus court, je prends par Mariette.
-
-Et puis je n'aime pas qu'on se fasse violer pour une chose qu'on crève
-d'envie de faire: c'est une misérable escobarderie pour esquiver la
-responsabilité. Les honnêtes femmes sont toujours violées. Vous êtes des
-hommes sans honneur! vous en avez au contraire beaucoup, puisque vous
-leur prenez le leur, ce qui, avec le vôtre, doit mathématiquement en
-faire deux, si je sais bien compter. On a abusé indignement de leur
-faiblesse; elles ne savent pas comment cela s'est fait! ni moi non plus,
-attendu que je n'y étais pas. Mais enfin, puisque cela est fait, elles
-ne voient pas d'obstacle à recommencer, et elles ne sont pas fâchées de
-se perdre plusieurs fois de suite, étant toujours sûres de se retrouver
-après. Les bonnes âmes! on n'en a jamais mis dans les _Petites
-Affiches_, que je sache.
-
-De plus, il vous arrive souvent avec elles ce qui arrive dans les
-pagodes indiennes: après avoir traversé une enfilade de pièces de la
-plus grande magnificence, après avoir marché deux heures dans des
-galeries peintes et dorées, après avoir vu vingt portes s'ouvrir et se
-fermer sur vous, vous parvenez enfin au sanctuaire, au saint des saints,
-et vous n'y trouvez qu'un vieux singe rogneux, se cherchant les puces
-dans une mauvaise cage de bois. Ainsi, après avoir levé la robe des
-convenances, le jupon de la pudeur et la chemise de la vertu, après
-avoir jeté là le corset, et les coussins d'ouate, et le d'haubersaert en
-bougran piqué, vous ne rencontrez, pour dédommagement de vos peines,
-qu'une maigre carcasse assez peu réjouissante... La première partie de
-la phrase est, je crois, d'Addison; la seconde est certainement de moi;
-mais, peu importe!
-
-Alors vous faites la mine d'un perroquet qui vient de casser une noix
-creuse, et votre charmante vous jette les ongles aux yeux en vous
-appelant monstre! c'est le moins.
-
-Quant à moi, je suis paresseux, même en amour, et j'aime à être servi.
-Tout charmant qu'il soit, je n'achèterais pas ce plaisir par la moindre
-peine, et j'ai toujours méprisé les chiens qui font des gambades et
-sautent par-dessus un bâton pour avoir une tartelette ou une
-croquignole.
-
-Ces sortes d'amants-là ne ressemblent pas mal aux portefaix qui montent
-un meuble par un escalier étroit. Celui qui est en bas supporte toute la
-charge; l'autre qui ne porte rien, le gourmande d'en haut, et lui dit
-qu'il ne va pas assez vite et qu'il ne s'y prend pas convenablement;
-bien heureux s'il ne lui lâche pas la commode sur les bras, et s'il ne
-le fait rouler, de marche en marche, jusqu'au milieu de la cour, aux
-dépens de sa tête et de son échine!
-
-Rien de plus agréable au monde qu'une femme qui vous embrasse et vous
-tire vos bottes, qui ramasse votre mouchoir au lieu de vous faire
-ramasser le sien, et refait toute seule le lit que vous avez défait avec
-elle. Ni billets à écrire, ni élégies à rimer, ni factions à faire, ni
-rendez-vous à ne pas manquer, rien enfin de ces mille sujétions qui vous
-font un travail de galérien de la chose la plus nonchalante et la moins
-compliquée de la terre.
-
-La Mariette, qui me sait indolent et qui est une fille courageuse et ne
-craint pas la peine, y met beaucoup du sien, et ne me laisse presque
-rien à faire. Je m'accommode assez de ce régime et j'ai, sans sortir de
-chez moi, ce que les coureurs d'aventures vont chercher bien loin, au
-péril de leurs os et de leur escarcelle.
-
-Au fond, il n'y a rien de sûr en amour que la possession: le plus petit
-baiser prouve plus et vaut mieux que la plus belle protestation et je
-donnerais, moi qui te parle, pour une seule pulsation du cœur, la plus
-magnifique tirade sur l'union des âmes et autres niaiseries de cette
-force, bonnes pour des écoliers, des impuissants, des lamentateurs de
-l'école de Lamartine, et quelques idiots de haute futaie, comme toi, ou
-d'autres.
-
-Retiens ceci, et serre-le dans un des tiroirs de ton jugement, pour t'en
-servir à l'occasion: Toute femme en vaut une autre, pourvu qu'elle soit
-aussi jolie: la duchesse et la couturière sont semblables à de certains
-moments, et la seule aristocratie possible maintenant chez les femmes,
-c'est la beauté; chez les hommes, c'est le génie. Aie du génie et une
-belle femme, et je t'appellerai monsieur le comte, et ta femme madame la
-comtesse.
-
-Apprends encore ceci, monsieur l'amoureux de grandes dames. Il y a une
-douceur ineffable et souveraine à être servi par une femme à qui l'on
-sert, et c'est un plaisir que tu n'as jamais goûté et que tu ne goûteras
-jamais; tes belles dames n'aiment pas assez pour cela, et nous autres,
-Français, quoique nés malins depuis un temps immémorial, nous sommes, à
-vrai dire de francs imbéciles, et nous ne portons pas les culottes. Ma
-foi, vivent les Turcs! ces gaillards-là entendent les choses de la belle
-manière et comprennent largement la femme: outre qu'ils en ont
-plusieurs, ils les tiennent sous clef; c'est doublement bien vu.
-L'Orient est, à mon sens, le seul pays du monde où les femmes soient à
-leur place: à la maison et au lit.
-
-Mon doux Jésus! que voulez-vous qu'on réponde à un pareil tissu de
-turpitudes? J'en suis rouge comme une cerise, seulement de les
-transcrire, moi qui habituellement suis plus blême que Deburau! Tout ce
-que je peux dire, c'est qu'il sera incontestablement damné dans l'autre
-monde, et qu'il n'aura pas le prix Montyon dans celui-ci. Si vous avez,
-mesdames, quelques objections à faire contre un système aussi
-monstrueux, je vous donnerai très-volontiers l'adresse de Rodolphe, et
-vous vous débattrez avec lui sur ces différents points: je vous souhaite
-beaucoup de succès; quant à moi, je m'en lave les mains et je m'en vais
-continuer avec courage l'admirable épopée dont vous venez de voir le
-commencement.
-
-Le lendemain Mariette, après l'avoir curieusement fait bâiller, remit à
-son maître une toute petite lettre où les chiffres de madame de M***
-étaient estampés au fer froid. Il l'ouvrit avec précipitation: c'était
-son billet d'invitation. Dans les lacunes de l'impression, remplies par
-la main de madame de M***, une écriture anglaise grêle et fluette se
-penchait paresseusement de gauche à droite, et s'épaulait sans façon
-contre les lettres moulées. Cette écriture choqua Rodolphe: c'était
-l'écriture de toutes les femmes possibles, maintenant que toutes les
-femmes savent écrire et que les cuisinières orthographient épinards sans
-_h_ aspirée. Cette anglaise-là était celle qu'on démontre en vingt-cinq
-leçons, et qui ne permet pas aux mœurs et aux habitudes de la personne
-de se reproduire dans ses courbes et ses déliés mathématiques.
-Richardson, qui a tout observé, fait la remarque que l'écriture de la
-mutine amie de Clarisse Harlowe était irrégulière et fantasque comme son
-esprit, et que les queues de ses _p_ et de ses _g_ étaient contournées
-avec une crânerie particulière. Maintenant, il n'aurait rien à reprendre
-à l'écriture de la capricieuse miss; car les femmes, après avoir adopté
-une âme de convention, un esprit et une figure de convention, ont adopté
-aussi une écriture de convention, en sorte qu'il n'est plus possible de
-les saisir un seul moment dans le vrai; elles sont perpétuellement
-armées de toutes pièces: il y a là dedans une rouerie machiavélique. Un
-billet d'amour ainsi écrit peut se perdre sans le moindre risque, on ne
-le reconnaîtrait qu'à la signature, quand même on serait le mari, et
-l'on ne signe pas souvent ces sortes de choses, maintenant surtout que
-l'on n'a guère qu'une maîtresse à la fois. Cependant Rodolphe finit par
-prendre son parti là-dessus, pensant être amplement dédommagé par le
-reste.
-
-Le jour de madame de M*** était le samedi, comme le lecteur le sait
-déjà, et jusqu'à ce bienheureux jour, notre héros ne laissa aucun repos
-au tailleur pour l'achèvement de son gilet phénoménal, à qui il voulait
-faire perdre sa virginité dans le salon de madame de M***. L'instant
-vint de s'habiller: il déploya et frippa plus de vingt cravates avant de
-se fixer à une, il mit et ôta tous ses pantalons les uns après les
-autres sans pouvoir se décider à faire un choix, il arrangea ses cheveux
-de dix manières différentes, et finit par être costumé d'une façon assez
-drôlatique. Tous ces préparatifs sentaient le bourgeois d'une lieue à la
-ronde. Un troisième clerc d'avoué, invité à une soirée de marchande de
-modes, ne se serait pas conduit autrement, et en ce moment-ci nous
-sommes forcé d'avouer que notre poétique héros patauge en pleine prose.
-Dieu veuille qu'il se puisse tirer de ce bourbier, et qu'il parvienne
-enfin à se dessiner dans l'existence sous un jour dramatique et
-passionné, tout à fait digne d'un homme et d'un artiste!
-
-La bizarrerie de son costume souleva un petit murmure dans le salon, et
-toutes les têtes se penchèrent curieusement vers lui. Il salua madame de
-M***, et lui marmotta je ne sais quelle phrase banale que, pour son
-honneur (l'honneur de Rodolphe et non celui de madame de M***), je
-m'abstiendrai de rapporter ici; puis il alla se mettre sur une causeuse,
-à côté de son camarade Albert. Et puis, ma foi! il mangea des gâteaux,
-il avala des romances et des verres de punch, absorba à lui seul presque
-tout un plateau de glaces, entendit et applaudit une lecture de vers
-classiques absolument comme une personne naturelle; si bien que tout le
-monde, qui s'attendait à voir un original, un _lion_, comme disent les
-Anglais, était émerveillé de le voir s'acquitter des devoirs sociaux
-avec une aisance aussi parfaite.
-
-La prose envahissait notre héros d'une façon singulière. Un agent de
-change, qui avait lié conversation avec lui, fit un calembour. Eh bien!
-non-seulement Rodolphe ne tomba pas en syncope à cette turpitude
-déchargée à bout portant, mais encore il répondit par un calembour
-redoublé qui aurait donné la jaunisse à Odry, et qui fit écarquiller les
-yeux à l'honnête industriel, de manière à ce que ses prunelles fussent
-tout entourées de blanc: ce qui est la plus haute expression de
-l'étonnement, si l'on en croit les cahiers de principes à l'usage des
-pensionnats.
-
-L'épicerie du siècle avait enfin rompu le cercle magique d'excentricité
-dont Rodolphe s'était entouré pour se garantir de l'épidémie régnante;
-des vapeurs épaisses de mélasse se condensaient autour de lui, et lui
-faisaient voir tout sous un jour bourgeois et mesquin, et si, à cet
-instant, on lui avait chaussé la tête d'un bonnet de garde national, et
-affûté au derrière une giberne et un briquet, loin de trouver la
-plaisanterie de mauvais goût, il vous aurait demandé votre voix pour
-être caporal, et se serait incontinent mis à crier: «Vive l'ordre de
-choses et son auguste famille!» aussi bien que le digne M. Joseph
-Prudhomme.
-
-Le calembour, colporté par l'agent de change, s'infiltra dans tous les
-groupes, et y excita un petit frémissement d'admiration qui se termina
-par un éclat de rire universel.
-
-Tous les hommes toisaient Rodolphe d'un air d'envie, et toutes les
-femmes d'un air de bienveillance marqué: décidément, Rodolphe avait les
-honneurs de la soirée.
-
-Madame de M*** lui fit le plus gracieux sourire.
-
-M. de M*** lui prit la main, et l'engagea à revenir le plus souvent
-qu'il pourrait.
-
-Rodolphe avait enlevé d'emblée les cœurs du mari et de la femme, au
-moyen d'un calembour! _O altitudo!_
-
-La superbe manière dont il avait écouté et applaudi un nocturne chanté
-par des amateurs lui avait concilié l'estime générale, et lui avait fait
-faire un pas énorme dans l'esprit de madame de M***. Mais son calembour
-lui en avait fait faire deux ou même trois, infiniment plus énormes que
-le premier; car, dans l'esprit et le cœur d'une femme (est-ce la même
-chose ou sont-ce deux choses?), le premier pas n'est absolument qu'un
-pas et ne vous conduit qu'au seuil de son âme; le second, déjà plus
-allongé, vous met au plein milieu, et le troisième, véritable pas fait
-avec des bottes de sept lieues, vous conduit tout au bout et vous fait
-toucher le fond. Rodolphe était au fond de madame de M***, et cela dès
-la première séance. Infortuné jeune homme!
-
-Adoré de la femme, adoré du mari, la porte ouverte à deux battants,
-toutes les facilités du monde! Faites-moi donc quelque chose de forcené
-et d'énergique avec une pareille situation!
-
-On dansa, Rodolphe dansa, et dansa en mesure encore, comme s'il n'était
-ni poëte, ni Jeune-France, ni passionné. Mon Dieu non! il y mit toute la
-grâce et toute l'élégance imaginables, il ne marcha sur le pied d'aucune
-dame, il ne creva la poitrine d'aucun homme avec son coude, et madame de
-M*** avoua qu'elle n'avait jamais vu de cavalier plus parfait et qui
-dansât le galop d'une façon plus convenante.
-
-Rodolphe se retira fort tard, laissant de lui l'idée la plus favorable;
-il eût été entièrement heureux si la pensée que sa pièce de vers ne
-pouvait lui servir ne fût venue traverser sa béatitude, comme une ligne
-de nuages qui coupe un horizon clair; il eut beau chercher mille biais,
-il ne put rien trouver, et, de guerre lasse, il résolut de tenir son
-douzain en portefeuille, mais ses diables de vers lui grouillaient dans
-la poche, et faisaient tous leurs efforts pour mettre le nez à la
-fenêtre.
-
-Un soir qu'il se trouvait chez madame de M***, il entendit une de ses
-amies qui l'appelait par son nom de baptême: ce nom de baptême était
-Cyprienne. Rodolphe fit un bon d'un demi-pied de haut sur son fauteuil,
-et bénit intérieurement le parrain et la marraine qui avaient
-innocemment eu la triomphante idée de donner à leur filleule un nom
-trisyllabique et rimant en _ienne_.
-
- O reine de mon cœur! ô brune Cyprienne!
- Quelle beauté peut-on comparer à la tienne?
-
-Cela allait tout seul.
-
-Rodolphe reprit sa respiration comme quelqu'un de soulagé d'un grand
-poids, comme une femme dont le mari s'en va et qui peut enfin aller
-ouvrir à son amant qui étouffe dans une armoire ou comme un mari dont la
-femme monte en diligence pour aller passer quinze jours à la campagne.
-
-L'amie de madame de M*** sortit après quelques propos de femmes, et
-Rodolphe resta seul avec elle; au lieu de profiter de ce tête-à-tête
-fortuit que le hasard lui ménageait, le hasard, le plus grand des
-entremetteurs de ce monde, où il y en a tant et de si bons; Rodolphe, se
-comportant en vrai âne et en franc écolier, cherchait à substituer une
-épithète à l'épithète trop locale de _romain_ dont il avait affublé le
-soleil dans son élucubration primitive, et perdait ainsi un temps bien
-plus précieux que celui d'Annibal à Capoue.
-
-Enfin il réussit tant bien que mal à rapiécer le tout et à mettre son
-douzain dans un état assez présentable. On se doute bien que sa
-conversation devait en souffrir un peu, et que madame de M*** dut le
-trouver singulièrement distrait; il est vrai qu'elle attribuait ses
-distractions à un tout autre motif.
-
---Vous êtes un méchant de ne m'avoir pas encore écrit de vers sur mon
-album: vous en faites pourtant, votre ami Albert me l'a dit, et
-d'ailleurs j'en ai vu de vous sur l'album de madame de C***; ils
-étaient, en vérité, charmants. Allons, ne vous faites pas prier,
-écrivez-m'en quelques-uns pendant que je vous tiens, fit madame de M***,
-en lui posant l'album tout ouvert devant lui, et en lui fourrant entre
-les doigts une mignonne plume de corbeau. Rodolphe ne se fit pas prier;
-il avait si peur que l'occasion d'utiliser son douzain ne s'envolât,
-qu'il la prit aux cheveux, à pleins doigts, et l'écrivit de sa plus
-belle écriture, ce qui est encore bien bourgeois et bien écolier, un
-grand homme devant toujours écrire d'une manière illisible, témoin
-Napoléon.
-
-Dès qu'il eut fini, madame de M***, se penchant curieusement, reprit
-l'album, et se mit à lire les vers à demi-voix, et toute rougissante de
-plaisir, car les vers que l'on fait pour vous semblent toujours bons,
-même quand ils sont romantiques et que l'on est classique, et ainsi
-réciproquement.
-
---Vraiment je ne savais pas que vous fissiez les impromptus sans être
-prévenu d'avance; vous êtes réellement un homme prodigieux, et vous
-ferez la huitième des sept merveilles du monde. Mais c'est qu'ils sont
-vraiment très-bien ces vers; le second, surtout, est charmant; j'aime
-aussi beaucoup la fin: il y a peut-être un peu d'exagération, et mes
-yeux, si beaux que vous les vouliez trouver, sont loin de posséder un
-pareil pouvoir; mais c'est égal, la pensée est fort jolie, il n'y a
-qu'une seule chose que vous devriez bien changer, c'est l'endroit où
-vous dites que ma peau est couleur d'orange, ce serait fort vilain si
-c'était vrai; heureusement que cela n'est pas, fit madame de M***, en
-minaudant un peu.
-
---Pardon, madame, ceci est de la couleur vénitienne et ne doit pas tout
-à fait se prendre au pied de la lettre, objecta timidement Rodolphe,
-comme quelqu'un qui n'est pas bien sûr de ce qu'il dit, et qui est prêt
-à se désister de son opinion.
-
---Je suis un peu brune, mais je suis plus blanche que vous ne croyez,
-répliqua madame de M*** en écartant un peu la dentelle noire qui voilait
-sa gorge; ceci n'est pas de la neige, ni de l'albâtre, ni de l'ivoire,
-et cependant ce n'est pas un zeste d'orange. En vérité, messieurs les
-romantiques, quoique vous ayez de bons moments, vous êtes de grands
-fous.
-
-Rodolphe souscrivit de bon cœur à cette proposition, quelque peu
-hétérodoxe, qui l'eût fait sauter au plancher quelques jours auparavant,
-et se mit à faire un feu roulant de madrigaux et de galanteries, dans le
-goût de Dorat et Marivaux, qui avaient bien l'air le plus bouffon du
-monde, obligés qu'ils étaient de passer entre une moustache et une
-royale de 1830.
-
-Madame de M*** l'écoutait avec un sérieux qu'elle eût assurément refusé
-à des choses sérieuses. Il n'y a en général que les futilités et les
-niaiseries que les femmes écoutent avec gravité. Dieu sait pourquoi; moi
-je n'en sais rien; et vous?
-
-Rodolphe, voyant qu'elle écoutait religieusement et ne sourcillait pas
-même aux endroits les plus véhéments et les plus exagérés, pensa qu'il
-ne serait pas mauvais de soutenir ce dialogue d'un peu de pantomime.
-
-La main de madame de M*** était posée à demi ouverte sur sa cuisse
-gauche.
-
-La main de Rodolphe était posée ouverte entièrement sur sa cuisse
-droite, ce qui est une très-jolie position pour quelqu'un qui a de
-l'intelligence et qui sait s'en servir, et Rodolphe avait à lui seul
-plus d'intelligence que plusieurs gendarmes ensemble.
-
-La main de madame de M*** était faite à ravir, les doigts effilés et
-menus, l'ongle rose, la chair potelée et trouée de petites fossettes.
-Celle de Rodolphe était d'une petitesse remarquable, blanche, un peu
-maigre, une véritable main de patricien. C'étaient assurément deux mains
-bien faites pour être l'une dans l'autre; cela parut démontré à notre
-héros, après une rapide inspection.
-
-Il ne s'agissait plus que d'en opérer la réunion, et je crois devoir à
-la postérité le récit des manœuvres et de la stratégie de Rodolphe pour
-parvenir à cet important résultat.
-
-Un espace de quatre pouces environ séparait les deux mains; Rodolphe
-poussa légèrement avec son coude le coude de madame de M***: ce
-mouvement fit glisser sa main sur sa robe, qui heureusement était de
-soie; il ne restait plus que deux pouces.
-
-Rodolphe fabriqua une phrase passionnée qui nécessitait un geste
-véhément, il la débita avec une chaleur très-confortable, et, le geste
-fait, il laissa retomber sa main non sur sa cuisse, mais dans la main
-même de madame de M***, qui était tournée la paume en l'air, comme nous
-avons déjà eu l'agrément de vous le dire plus haut.
-
-Voilà de la tactique ou je ne m'y connais pas, et, à mon avis, notre
-Rodolphe avait l'étoffe d'un excellent général d'armée.
-
-Il serra légèrement les doigts de madame de M*** entre ses doigts, de
-manière à lui faire comprendre que ce n'était pas un effet du hasard qui
-réunissait ainsi leurs deux mains, mais de manière aussi à se pouvoir
-rétracter si elle s'avisait d'être immodérément vertueuse, ce qui eût pu
-arriver: les femmes sont quelquefois si étranges!
-
-Madame de M***, qui était de profil, se mit de trois quarts, redressa un
-peu la tête, ouvrit l'œil un peu plus que de coutume, et arrêta sur
-Rodolphe un regard dont la traduction littérale se réduisait à ceci:
-
---Monsieur, vous me tenez la main.
-
-A quoi Rodolphe répondit, sans dire un mot, en la serrant davantage, en
-penchant la tête à droite et en levant la prunelle au plafond, ce qui
-signifiait:
-
---Parbleu, madame, je le sais; mais pourquoi, aussi, avez-vous une aussi
-belle main? cette main est faite pour être tenue, il n'y a pas le
-moindre doute, et mon bonheur sera au comble si...
-
-Un imperceptible demi-sourire passa sur les lèvres de madame de M***,
-puis elle ouvrit l'œil encore plus, et gonfla dédaigneusement ses
-narines en roidissant sa main dans la main de Rodolphe sans toutefois la
-retirer; de temps en temps elle jetait une œillade vers la porte.
-Traduction: Oui, monsieur, ma main est très-jolie; mais ce n'est pas une
-raison pour la prendre, quoique ce soit de votre part une preuve de goût
-que de l'avoir fait; je suis vertueuse, oui, monsieur, très-vertueuse;
-ma main est vertueuse, mon bras l'est aussi, ma jambe aussi, ma bouche
-encore plus; ainsi vous ne gagnerez rien; dirigez vos attaques d'un
-autre côté. D'ailleurs tout cela appartient à mon mari, attendu qu'il a
-reçu de mon père cent mille francs pour coucher avec moi, ce dont il
-s'acquitte assez mal, comme un vrai mari qu'il est et qu'il sera
-toujours; donc laissez-moi, ou au moins ayez l'esprit d'aller fermer
-cette porte, qui est toute grande ouverte; après, nous verrons.
-
-Rodolphe comprit à ravir, et ne fit pas le plus léger contre-sens dans
-sa version.
-
---Il vient un vent par cette porte à vous glacer les jambes! si vous
-permettez, je l'irai fermer.
-
-Madame de M*** inclina doucement la tête, et Rodolphe, repoussant
-délicatement la main de la princesse sur son genou, se leva et ferma la
-porte.
-
---Elle joint fort mal, et le vent y passe comme par un crible: si je
-poussais ce petit verrou, cela la maintiendrait. Et Rodolphe poussa le
-verrou.
-
-Madame de M*** prit un air détaché et calme qui lui allait on ne peut
-mieux; Rodolphe vint se rasseoir à sa place sur la causeuse, et il
-reprit la main de madame de M***, non avec sa main droite, comme
-auparavant, mais avec sa main gauche, ce qui est extrêmement remarquable
-et ne pouvait provenir que d'une haute conception. Vous verrez tout à
-l'heure, adorable lectrice, la profonde scélératesse cachée sous cette
-apparente bonhomie, et combien prendre une main avec sa droite ou sa
-gauche est une chose dissemblable, quoi qu'en puissent dire les
-ignorants.
-
-Le bras droit de Rodolphe touchait celui de madame de M***, et la taille
-fière et cambrée de celle-ci laissant un interstice entre elle et le dos
-de la couseuse, Rodolphe, le grand tacticien, insinua fort
-ingénieusement sa main, et puis son bras par cette tranchée naturelle,
-et se trouva au bout de quelques instants remplacer le dossier de la
-causeuse, sans que madame de M*** eût été obligée de s'en apercevoir,
-tant l'opération avait été conduite avec prudence et délicatesse.
-
-Vous croyez peut-être que Rodolphe, pendant toutes ces manœuvres
-anacréontiques, avait la bonhomie de parler de son amour à madame de
-M***. Si vous croyez cela, vous êtes un grand sot, ou vous n'avez pas
-une haute opinion de la perspicacité de mon héros.
-
-Devinez de quoi il lui parlait? Il lui parlait du nez d'une de ses amies
-intimes qui devenait plus rouge de jour en jour, et s'empourprait d'une
-façon toute bachique; de la robe ridicule qu'avait madame une telle à la
-dernière soirée; de l'improvisation de M. Eugène de Pradel, et de mille
-autres choses également intéressantes, à quoi madame de M*** prenait un
-singulier plaisir.
-
-De passion et d'amour, pas un mot. Il ne voulait pas l'avertir et la
-mettre sur ses gardes. Cela eût été par trop naïf. Parler d'amour à une
-femme qu'on veut avoir, avant d'avoir engagé le combat, c'est à peu près
-agir comme un bravo qui vous dirait, avant de tirer son
-stylet:--Monsieur, si vous voulez avoir la bonté de le permettre, je
-vais prendre la liberté grande de vous assassiner.
-
-Ouverture des hostilités.
-
---Il y avait sous la Régence une habitude charmante que l'on a laissé
-perdre, et que je regrette du fond de mon cœur, dit Rodolphe, sans
-transition aucune.
-
---Les petits soupers, n'est-ce pas? répliqua madame de M*** avec un
-clignement d'œil, dont la traduction libre pouvait être ces deux mots:
-Monstrueux libertin!
-
---J'aime prodigieusement les petits soupers, les petites maisons, les
-petites marquises, les petits chiens, les petits romans et toutes les
-petites choses de la Régence. C'était le bon temps! il n'y avait alors
-que le vice qui se fît en grand, et le plaisir était la seule affaire
-sérieuse.
-
---Jolie morale! dit et ne pensa pas madame de M***.
-
---Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Je veux dire l'habitude de
-baiser la main aux femmes, fit Rodolphe en attirant à la hauteur de sa
-bouche la petite main de madame de M***, repliée et cachée dans la
-sienne; cela était à la fois galant et respectueux... Quel est votre
-avis là-dessus? continua-t-il en appuyant le plus savant baiser sur sa
-peau blanche et douce.
-
---Mon avis là-dessus? Quelle singulière question me faites-vous là,
-Rodolphe! vous m'avez mise dans une situation à ne vous pouvoir
-répondre: si je dis que cette manière me déplaît, j'aurai l'air d'une
-prude, et, si je l'approuve, c'est approuver en même temps la liberté
-que vous avez prise, et vous engager à recommencer, ce dont je me soucie
-assez peu.
-
---Il n'y aurait aucune pruderie à dire que cela vous déplaît; il n'y
-aurait aucun risque à dire le contraire: mon respect pour vous doit vous
-rassurer là-dessus... C'est tout bonnement une dissertation historique,
-de l'archéologie en matière de baiser, fit Rodolphe avec un air de
-componction.
-
---Eh bien! je préfère, pour parler franchement, la coutume moderne
-d'embrasser les femmes à la figure, murmura madame de M*** toute rose,
-d'une voix fort basse, et néanmoins fort intelligible.
-
---Et moi aussi, répondit Rodolphe, d'un air libre et dégagé, quoique
-toujours infiniment respectueux; et, du bras dont il avait déjà fait un
-dossier, il fit une écharpe autour de madame de M***, et l'enlaça de
-façon qu'elle était à moitié assise sur lui, et que leurs têtes se
-touchaient presque.
-
-Madame de M***, qui était de trois quarts, se mit de pleine face, afin
-de faire tomber d'aplomb un regard foudroyant sur le criminel et
-audacieux Rodolphe; mais le drôle, qui avait compté sur ce mouvement, ne
-se déconcerta pas le moins du monde, et, comme la bouche de madame de
-M*** se trouvait précisément vis-à-vis et à la hauteur de la sienne, il
-pensa qu'il n'y avait aucun inconvénient à ce qu'elles fissent
-connaissance d'une manière plus intime, et que même il en pourrait
-résulter beaucoup d'agrément pour l'une et pour l'autre.
-
-Madame de M*** aurait dû rejeter sa tête en arrière, et éviter ainsi le
-baiser de Rodolphe; mais il est vrai qu'il eût avancé la sienne, et
-qu'elle n'y eût rien gagné; d'ailleurs, elle était maintenue étroitement
-par la main du jeune scélérat.
-
-La position topographique de cette main mérite une description
-particulière, et un ingénieur de mes amis en dressera une carte que je
-ferai graver et joindre à la dix-neuvième édition de ce mirifique
-ouvrage.
-
-En général, on entend par la taille d'une femme l'espace qui s'étend
-depuis les hanches jusqu'à la gorge par devant, et jusqu'aux épaules par
-derrière; cet espace comprend les régions lombaires et sous-lombaires,
-les fausses côtes et quelques-unes des véritables.
-
-Avant et depuis le déluge, ce mot n'a jamais voulu dire autre chose, et
-c'est ordinairement à l'endroit qu'il désigne qu'on pose la ceinture.
-
-Il paraît que Rodolphe l'entendait autrement, ou bien qu'il était d'une
-ignorance crasse en anatomie, ou bien encore que c'était un homme
-excessivement dangereux, un Papavoine, un Mandrin, un Cartouche; je vous
-laisse à choisir entre ces trois suppositions.
-
-Toujours est-il que sa main portait en plein sur le sein droit de son
-adorable; le médius, l'annulaire et le petit doigt posaient honnêtement
-sur l'étoffe de la robe; mais le pouce et l'index touchaient à la place
-que madame de M*** avait découverte pour montrer qu'elle n'était pas
-couleur d'orange, et qu'elle avait imprudemment oublié de recouvrir.
-
-Cette main ainsi campée rappelait singulièrement les mains de madone
-allaitant l'Enfant Jésus, quoique son occupation fût assurément loin
-d'être aussi virginale.
-
-D'ailleurs, madame de M***, toute émue du baiser sensuel et recherché de
-Rodolphe, ne songeait aucunement à s'y soustraire, et puis, au fond,
-elle aimait Rodolphe. Il se mettait fort bien, quoique un peu
-étrangement; malgré sa moustache et sa royale, c'était un joli garçon,
-et, en dépit de son donquichottisme de passion, il était prodigieusement
-spirituel; je dis prodigieusement pour donner à entendre que ce n'était
-pas un imbécile, car, depuis quelque temps, on a tellement abusé de ce
-mot, qu'il a tout à fait perdu sa valeur et sa signification primitives;
-bref, il y avait physiquement et intellectuellement dans notre ami
-Rodolphe la matière d'un amant très-confortable.
-
-Mon intention était de conduire Rodolphe jusqu'à la dernière extrémité,
-en le faisant passer à travers tous les petits obstacles prosaïques qui
-rendent si difficile la conquête d'une femme, même lorsqu'elle ne
-demande pas mieux que d'être vaincue.
-
-J'aurais décrit soigneusement la manière dont il s'y était pris pour
-écarter ou soulever, l'un après l'autre, tous les voiles gênants qui
-s'interposaient entre sa déesse et lui; comment il était parvenu à
-s'emparer de telle position, et à se maintenir dans telle autre, et une
-infinité d'autres choses, singulièrement instructives, que la
-bégueulerie du siècle remplace par une ligne de points.
-
-Mais un de mes amis, en qui j'ai pleine confiance, à ce point que je ne
-crains pas de lui lire ce que je fais, a prétendu que la chasteté de la
-langue française s'opposait impérieusement à ce qu'on insistât sur de
-pareils détails, telle édification qu'il pût, d'ailleurs, en résulter
-pour le public.
-
-J'aurais bien pu lui répondre que la langue française, toute précieuse
-qu'elle fût, se prêtait néanmoins à de certaines choses, et que, pour
-vertueuse qu'elle se donnât, elle savait cependant trouver le petit mot
-pour rire. Je lui aurais dit que tous les grands écrivains qui s'en
-étaient servis s'étaient permis avec elle de singulières privautés, et
-lui avaient fait débiter mille et mille choses pour le moins incongrues.
-
-J'en aurais appelé à vous, Molière, la Fontaine, Rabelais, Béroald de
-Verville, Régnier, et toute la bande joyeuse de nos bons vieux Gaulois.
-
-Mais j'ai l'habitude de me soumettre en tout aux décisions de mon ami,
-pour me soustraire aux: «Je te l'avais bien dit; tu ne veux jamais me
-croire,» dont il ne manquerait pas de m'assommer, si le passage censuré
-s'attirait l'animadversion de la critique.
-
-D'ailleurs, le public n'y perdra rien; je me propose de restituer tous
-les passages scabreux et inconvenants dans une nouvelle édition, et de
-les rassembler à la fin du volume, comme cela se pratique dans les
-éditions _ad usum Delphini_, afin que les dames n'aient pas la peine de
-lire le reste du livre, et trouvent tout de suite les endroits
-intéressants.
-
-Cependant, malgré les scrupules de mon ami, je ne crois pas devoir user
-de la même retenue pour le dialogue que pour la pantomime, et je prends
-sur moi de rapporter ici la conversation de Rodolphe et de madame de
-M***, laissant à l'intelligence exercée de mes lectrices le soin de
-deviner quelles circonstances ont donné lieu aux demandes et aux
-réponses.
-
-MADAME DE M***.--Laissez-moi, monsieur; cela n'a pas de nom.
-
-RODOLPHE.--Vous laisser! Ce sont les autres femmes qu'on laisse, et non
-pas vous. C'est une chose impossible que vous demandez là; et, quoique
-vous soyez en droit d'exiger l'impossible, la chose que vous demandez
-est précisément la seule que l'on ne puisse faire pour vous; c'est comme
-si vous commandiez qu'on ne vous trouvât pas belle. Permettez, madame,
-que je vous désobéisse.
-
-MADAME DE M***.--Allons, Rodolphe... mon ami, vous n'êtes pas
-raisonnable.
-
-RODOLPHE.--Mais il me semble que si. Je vous aime; qu'y a-t-il là de si
-extravagant, et qui n'en ferait autant à ma place, sinon plus? C'est une
-mauvaise fortune dont il faut vous prendre à votre beauté. Ce n'est pas
-tout profit que d'être jolie femme.
-
-MADAME DE M***.--Je ne vous ai pas donné lieu par ma conduite d'en user
-de la sorte avec moi. Ah! Rodolphe, si vous saviez la peine que vous me
-faites!
-
-RODOLPHE.--Assurément mon intention n'était pas de vous en faire, et
-vous me pardonnerez un tort involontaire. Ah! Cyprienne, si vous saviez
-comme je vous aime!
-
-MADAME DE M***.--Je ne veux pas le savoir; je ne le puis ni ne le dois.
-
-RODOLPHE.--Et pourtant vous le savez.
-
-MADAME DE M***.--Voilà bientôt une heure que vous me le dites.
-
-RODOLPHE.--Une heure, c'est beaucoup pour convaincre d'une chose si
-facile à croire; il y a trois quarts d'heure que je ne devrais plus vous
-le dire, mais vous le prouver. Je diffère entièrement de vous sur ce
-point. Si vous me disiez que vous m'aimez, moi, je le croirais tout de
-suite.
-
-MADAME DE M***.--Et que risqueriez-vous à le croire?
-
-RODOLPHE.--Ni plus ni moins que vous à le dire.
-
-MADAME DE M***.--Il n'y a pas moyen de parler avec vous.
-
-RODOLPHE.--Vous voyez bien que si, puisque vous parlez. Toutefois, si
-vous le préférez, je m'en vais me taire. (_Silence._)
-
-MADAME DE M***.--Il va faire nuit, on n'y voit presque plus; monsieur
-Rodolphe, voulez-vous avoir la bonté de sonner, qu'on apporte de la
-lumière? Cette chambre est d'un triste!
-
-RODOLPHE.--Est-ce que vous voulez lire ou travailler? Cette chambre
-n'est pas triste; je la trouve la plus gaie du monde, et ce demi-jour me
-semble le plus voluptueux qu'il soit possible de voir. (_Ici la
-pantomime aiderait considérablement à l'intelligence du texte, qui
-paraît assez insignifiant, mais mon ami a biffé ce passage sous une
-triple ligne d'encre._)
-
-MADAME DE M***.--Rodolphe... monsieur... je vous...
-
-RODOLPHE.--Je t'aime et je n'ai jamais aimé que toi.
-
-MADAME DE M***.--Ah! mon ami, si vous disiez vrai...
-
-RODOLPHE.--Eh bien!
-
-MADAME DE M***.--Je suis une folle... La porte est-elle bien fermée?
-
-RODOLPHE.--Au verrou.
-
-MADAME DE M***.--Non, je ne veux pas; lâchez-moi, ou je ne vous revois
-de ma vie.
-
-RODOLPHE.--Ne me faites pas prendre de force ce qu'il me serait si doux
-d'obtenir.
-
-MADAME DE M***.--Rodolphe! que faites-vous là? Ah! oh!
-
-(Par exemple, voilà une question on ne peut plus déplacée, et il n'y a
-que les femmes pour en faire de pareilles; certainement personne au
-monde n'était à même de savoir mieux que madame de M*** ce que faisait
-Rodolphe, et nous ne pouvons imaginer dans quel but elle le lui
-demandait. Rodolphe ne répondit pas; et fit bien.)
-
-MADAME DE M***.--Qu'allez-vous penser de moi, à présent? Ah! j'en
-mourrai de honte!
-
-RODOLPHE.--Enfant, que voulez-vous que je pense, sinon que vous êtes
-toute belle et que rien au monde n'est plus charmant?
-
-MADAME DE M***.--Tu me perds, mon ange, mais je t'aime! Mon Dieu, mon
-Dieu! qui aurait dit cela?
-
-Ici madame de M*** pencha la tête et cacha son visage entre l'épaule et
-le cou de Rodolphe. Cette position est habituelle aux femmes, en
-pareille occurrence; la grisette et la grande dame la prennent
-également; est-ce pour pleurer ou pour rire? Je pencherais à croire que
-c'est pour rire; du reste, cette position développe le cou et les
-épaules, et leur fait décrire des courbes gracieuses; c'est peut-être là
-le véritable motif pourquoi elle est employée si fréquemment.
-
-Toute cette scène, bien qu'assez inconvenante, n'en est pas plus
-passionnée pour cela, et il est facile de s'apercevoir que Rodolphe est
-à cent mille lieues de ce qu'il cherche; il est vrai qu'il n'y a guère
-songé, et qu'il s'est laissé aller bêtement et bourgeoisement à
-l'impression du moment; il a eu un caprice et des désirs, voilà tout.
-Madame de M*** est à peu de chose près dans le même cas; le sang-froid
-et le repos d'esprit qui percent dans chaque mot qu'ils se disent est
-une chose vraiment admirable, et suppose, de part et d'autre,
-l'expérience la plus consommée.
-
-Madame de M*** avait toujours sa tête sur l'épaule de Rodolphe, et
-celui-ci, après quelques minutes d'inaction, fit cette réflexion
-judicieuse qu'il n'y avait absolument rien d'artiste dans la scène qui
-venait de se jouer, et que, loin de faire un cinquième acte de drame,
-elle était tout au plus digne de figurer dans un vaudeville; il
-s'indigna contre lui-même d'avoir si mal exploité un si beau sujet, et
-d'avoir manqué une si belle occasion de faire le passionné.
-
-Comme madame de M*** était une très-jolie femme, et qu'elle méritait
-indubitablement les honneurs du bis, Rodolphe prit cette résolution
-subite d'essayer un autre ton et de s'élever tout d'un coup aux sommités
-les plus inaccessibles de la passion délirante.
-
-Il la saisit à bras-le-corps, d'une telle force, qu'il lui fit presque
-ployer les côtes.
-
---Fais-moi un collier de tes bras, ma bien-aimée! c'est le plus beau de
-tous!
-
-(Voir _Hernani ou l'Honneur castillan_, drame en cinq actes et en vers.)
-
-Madame de M*** passa avec docilité ses bras autour du col de Rodolphe et
-croisa ses petites mains derrière sa nuque.
-
---Encore, ainsi, toujours!
-
-(_Antony_, drame en cinq actes et en prose.)
-
-MADAME DE M***.--Mon ami, tu m'as toute décoiffée, et tu emmêles
-tellement mes cheveux avec tes doigts, qu'il me faudra une heure pour
-les débrouiller.
-
-RODOLPHE.--Idolo dello mio cuore (couleur locale), oh! laisse-moi passer
-la main dans tes cheveux!
-
-(Consulter, pour ce goût romantique, les _Contes d'Espagne et d'Italie_:
-
- Beaux cheveux qu'on rassemble
- Les matins, et qu'ensemble
- Nous défaisons les soirs;
-
-dans les chansons à mettre en musique et la scène d'adieu de don Paëz,
-et _passim_, plusieurs autres vers non moins passionnés.)
-
-_En cet endroit, Rodolphe défit le peigne de madame de M***, qui tomba à
-terre et se brisa en mille morceaux._
-
-MADAME DE M***.--Étourdi! oh! mon beau peigne d'écaille, vous l'avez
-cassé.
-
-RODOLPHE.--Comment pouvez-vous faire une pareille observation dans un
-pareil moment?
-
-MADAME DE M***.--C'était un fort beau peigne, un peigne anglais, et je
-ne pourrai que très-difficilement en avoir un semblable.
-
-RODOLPHE.--Que tes cheveux sont d'une belle nuance! on dirait une
-rivière d'ébène qui coule sur tes épaules.
-
-En effet, les cheveux de madame de M***, délivrés de la morsure du
-peigne, tombaient presque sur ses reins; ainsi faite elle ne ressemblait
-pas mal à l'image de l'huile incomparable de Macassar.
-
-Rodolphe grimaçait d'une manière épileptique, à la façon de Firmin, et
-les pieds de Mme de M*** qui était beaucoup plus petite que lui,
-touchaient à peine la terre, attendu que ses bras étaient passés autour
-du col de son amant; ce qui, avec ses cheveux en déroute et sa robe ne
-tenant plus sur les épaules, formait un groupe dans le goût moderne,
-d'un galbe infiniment érotique et d'une tournure on ne peut plus
-artiste.
-
-(Voir en général la vignette des _Intimes_, et en particulier celle de
-tous les romans possibles; voir aussi toutes les fins d'actes où les
-femmes ont les cheveux pendants, ce qui veut dire ce qu'on ne saurait
-exécuter honnêtement sur la scène, de même qu'une redingote ouverte et
-un mouchoir de baptiste à la main signifient, en langue théâtrale,
-demoiselle enceinte.)
-
-RODOLPHE.--Oh! mon ange! tu es d'un calme désespérant; lorsque tout mon
-sang bouillonne dans mes veines comme une lave, tu restes là, muette,
-inanimée, et tu as plutôt l'air de subir mes caresses que de les
-recevoir!
-
-MADAME DE M***.--Que veux-tu que je dise et que je fasse? Je te dis que
-je t'aime, et je me livre à toi.
-
-RODOLPHE.--Je voudrais te voir pâle, les yeux bleus, les lèvres
-blanches, serrant les dents, comme une femme qui ne se connaît plus.
-
-MADAME DE M***.--C'est-à-dire que vous ne me trouvez pas bien comme je
-suis; en vérité, c'est un peu tôt.
-
-RODOLPHE.--Méchante, tu sais bien que je te trouve adorable; mais il
-faudrait te tordre, te crisper, râler, m'égratigner, et avoir de petits
-mouvements convulsifs, ainsi qu'il convient à une femme passionnée.
-
-MADAME DE M***.--Tout cela est fort joli; en honneur, Rodolphe, vous
-n'avez pas le sens commun.
-
-(_Ici Rodolphe lui prouve que, s'il n'a pas le sens commun, il rachète
-ce léger défaut par les plus brillantes qualités._)
-
-MADAME DE M***, _tout émue et bégayant_.--Ah! Rodolphe! si vous vouliez
-être comme tout le monde, vous seriez charmant.
-
-RODOLPHE, _ne perdant pas de vue son idée_.--Cyprienne, je t'en supplie,
-mords-moi!
-
-(Il est notoire, par la ballade de Barcelone, le poëme d'_Albertus_, et
-autres poésies transcendantes, que les amants romantiques se mangent à
-belles dents, et ne vivent d'autre chose que des biftecks qu'ils se
-prélèvent l'un sur l'autre, dans les moments de passion. Je hasarderai
-pourtant cette observation à messieurs les poëtes et prosateurs de la
-nouvelle école, que rien n'est plus classique au monde que cela; on
-connaît le _memorem dente notam_ du sieur Horace, et, si l'on ne
-craignait de paraître insolemment érudit, on rapporterait ici deux cents
-passages de poëtes latins et grecs, où il est question de morsures et
-d'égratignures.)
-
-MADAME DE M***.--Je vais t'embrasser, si tu veux (_elle l'embrasse_),
-mais je ne te mordrai pas, je t'aime trop pour te faire du mal.
-
-RODOLPHE.--Du mal! _Ah! qu'un coup de poignard de toi me serait doux!_
-Voyons, mords-moi; qu'est-ce que cela te fait?
-
-MADAME DE M***.--S'il ne faut que cela pour te contenter, c'est facile,
-mon amour: approche ta tête.
-
-RODOLPHE, _au comble de la joie_.--Je donnerais ma vie en ce monde et
-dans l'autre pour satisfaire le moindre de tes caprices.
-
-MADAME DE M***.--Pauvre ami!
-
-(_Elle appuie ses lèvres sur la joue de Rodolphe et la pince légèrement
-dans une tenaille de nacre, puis elle recule la tête, en riant comme une
-folle et frotte avec le dos de sa main la légère marque blanche que ses
-dents ont laissée._)
-
-RODOLPHE.--Bien, comme cela, ma lionne; à mon tour!
-
-(_Il la mord au cou et pour tout de bon._)
-
-MADAME DE M***.--Aie! aie! Rodolphe! monsieur, finissez donc, vous êtes
-enragé, vous oubliez toute convenance, et vous vous comportez d'une
-manière... J'en aurai la marque pendant huit jours, je ne pourrai pas
-aller décolletée de la semaine, et j'ai trois soirées!
-
-RODOLPHE.--On pensera que c'est monsieur votre mari qui a fait le coup.
-
-MADAME DE M***.--Allons donc, ce que vous dites là est extrêmement
-ridicule et de la dernière improbabilité; on sait bien que ces façons ne
-sont point celles des maris, et ils ne laissent guère de marques de ce
-genre. Je suis très-fâchée de ce que vous avez fait; cela est vraiment
-inqualifiable.
-
-(_Rodolphe, atterré de cette sortie, prodigue à madame de M*** les
-caresses les plus tendres et tâche de réparer son manque de convenance
-par la plus grande des inconvenances._)
-
-MADAME DE M***, _un peu radoucie_.--Bah! je mettrai mon collier de
-topazes; la monture est large et les anneaux sont serrés; on n'y verra
-que du feu.
-
-(_Rodolphe lui coupe la parole par un baiser assaisonné de toutes les
-mignardises imaginables, et conserve cependant un air dolent et
-mortifié, capable d'apitoyer un roc, et, à plus forte raison, une femme
-assez compatissante de son naturel._)
-
-MADAME DE M***.--Ne crois pas que je t'en veuille, mon ami; je ne puis
-rester fâchée avec toi. (_Elle lui rend son baiser, revu, corrigé et
-considérablement augmenté._) Voilà la signature de ta grâce.
-
-Kling, kling, drelin, drelin!
-
-RODOLPHE, _effaré_.--Qu'est-ce?
-
-MADAME DE M***, _du ton le plus tranquille_.--Je crois que c'est mon
-mari qui rentre.
-
-RODOLPHE.--Votre mari! Damnation! enfer! où me cacher? N'y a-t-il pas
-ici quelque armoire? Y a-t-il moyen de sauter par la fenêtre? Si j'avais
-ma bonne dague. (_Fouillant dans sa poche._) Ah! parbleu, la voilà! Je
-vais le tuer, votre mari.
-
-MADAME DE M***, _qui se recoiffe devant sa glace_.--Il n'y a pas besoin
-de le tuer: aidez-moi à remonter ma robe sur mon épaule, mon corset
-m'empêche de lever le bras; bien, passez-moi ce nœud de velours, il
-cachera la morsure, et maintenant, enfant que vous êtes, allez tirer le
-verrou, cela aurait l'air singulier d'être enfermés ensemble.
-
-RODOLPHE, _lui obéissant de point en point_.--Le verrou est tiré,
-madame.
-
-MADAME DE M***.--Asseyez-vous là, devant moi, sur ce fauteuil, et tâchez
-d'avoir l'air un peu moins effarouché. Vous me disiez donc que la pièce
-nouvelle était mauvaise.
-
-RODOLPHE, _vivement_.--Moi, je ne disais pas cela; je ne disais rien du
-tout, je la trouve fort bonne.
-
-MADAME DE M***, _bas_.--En vérité, pour un poëte, vous n'êtes guère
-spirituel. N'entendez-vous pas monsieur qui vient? Il faut bien avoir
-l'air de parler de quelque chose.
-
-(_Le mari entre avec sa figure de mari, tout à fait bénigne et
-réjouissante à voir._)
-
-LE MARI.--Ah! vous voilà, monsieur Rodolphe! il y a une éternité que
-l'on ne vous a vu: vous devenez d'un rare, et vous nous négligez
-furieusement; ce n'est pas bien de négliger ses amis. Pourquoi donc
-n'êtes-vous pas venu dîner l'autre jour avec nous?
-
-RODOLPHE, _à part_.--A-t-il l'air stupide celui-là! (_Haut._) Monsieur,
-vous m'en voyez au désespoir; une affaire de la dernière importance...
-Croyez que j'y ai plus perdu que vous. (_A part._) Est-ce que je serai
-comme cela quand je serai marié? Oh! la bonne et honnête chose qu'un
-mari!
-
-LE MARI.--Cela peut se réparer. Venez demain, si toutefois vous n'êtes
-pas déjà engagé. J'ai précisément une loge pour une première
-représentation. L'auteur est fort de mes amis... Nous irons tous
-ensemble.
-
-MADAME DE M***.--Vous seriez vraiment bien aimable, monsieur, de nous
-faire le sacrifice de votre soirée.
-
-RODOLPHE.--Comment donc, madame! vous appelez cela un sacrifice! Où donc
-la pourrais-je passer plus agréablement?
-
-MADAME DE M***, _minaudant_.--Vous diriez cela à une autre comme à moi;
-c'est une simple politesse.
-
-RODOLPHE.--Ce n'est qu'une vérité.
-
-LE MARI.--Ainsi vous acceptez?
-
-RODOLPHE.--Vous pouvez compter sur moi.
-
-LE MARI.--Voilà qui est arrangé. Mais je vous ai interrompu. Vous aviez
-l'air d'avoir une conversation fort intéressante.
-
-RODOLPHE, _à lui-même_.--Oui, fort intéressante! Ce mari-là n'est pas un
-homme, c'est un buffle. Depuis saint Joseph, personne n'a été cocu de
-meilleure grâce. Il y met vraiment une bonne volonté charmante.
-
-MADAME DE M***, _aussi à elle-même_.--Oui, plus intéressante que la
-vôtre, mon mari très-cher, qui êtes si monosyllabique et si laconique
-que j'en suis honteuse pour vous.
-
-LE MARI.--Vous en étiez, je crois, sur la pièce nouvelle.
-
-MADAME DE M***.--Oui, et monsieur m'en disait tout le mal du monde.
-
-LE MARI.--Je suis charmé, Rodolphe, de vous voir revenu à des sentiments
-plus raisonnables; je vous disais bien que vous vous amenderiez. Il n'y
-a que le beau qui soit beau, quoi qu'on en dise, et la langue de Racine
-est une langue divine. Votre M. Hugo est un garçon qui ne manque pas de
-mérite, il a des dispositions, personne ne lui en refuse; la pièce qui a
-remporté le prix aux Jeux floraux n'était vraiment pas mal; mais depuis
-il n'a fait qu'empirer; aussi pourquoi ne veut-il pas parler français?
-Que n'écrit-il comme M. Casimir Delavigne! J'applaudirais ses ouvrages
-comme ceux d'un autre. Je suis un homme sans préventions, moi.
-
-RODOLPHE, _bleu de colère, et souriant avec une grâce
-inexprimable_.--Certainement, M. Hugo a des défauts. (_A part._) Vieil
-as de pique, je ne sais pas à quoi il tient que je ne te jette par la
-fenêtre, et sans l'ouvrir encore! Dans quel guêpier me suis-je fourré!
-(_Haut._) Mais qui n'a pas les siens? (_A part._) Coquine de Cyprienne!
-
-LE MARI.--Oui, tout le monde a les siens; on ne peut pas être parfait.
-
-MADAME DE M***, _à part_.--Il n'y a rien de plus réjouissant au monde
-que la figure que fait en ce moment-ci le pauvre Rodolphe. En vérité,
-les hommes sont de piètres comédiens; ils manquent totalement d'aplomb,
-et la moindre chose les démonte: les femmes leur sont bien supérieures
-en cela.
-
-RODOLPHE.--Cependant, cette pièce, bonne ou mauvaise, a du succès: c'est
-une chose qui, je crois, ne peut être contestée.
-
-MADAME DE M***.--C'est une fureur; on s'y porte. Madame de Cercey, qui
-voulait la voir, n'a pu se procurer une loge que pour la troisième
-représentation.
-
-RODOLPHE.--On ira la siffler cent fois de suite, elle tombera trois mois
-durant, et la caisse du théâtre sera pleine à crever.
-
-LE MARI.--Qu'est-ce que cela prouve? _Athalie_ n'a pas eu de succès. Et
-d'ailleurs, il n'est pas difficile d'attirer le public en ne se refusant
-aucun moyen, en n'observant aucune règle; je ferais une tragédie, moi,
-si je voulais, avec cette nouvelle manière de faire des vers qui
-ressemblent à de la prose comme deux gouttes d'eau: tout le monde pourra
-s'en passer la fantaisie; il n'y a rien de plus aisé sur la terre. Si un
-mot me gêne dans ce vers-ci, je le mets dans l'autre, et ainsi de suite:
-vous suivez bien mon raisonnement?
-
-RODOLPHE.--Oui, monsieur, parfaitement.
-
-MADAME DE M***.--Il est fort simple.
-
-LE MARI.--Et alors je parais plein de hardiesse et de génie. Allez,
-allez, je les connais bien tous les principes subversifs de vos
-novateurs rétrogrades, suivant la belle expression de M. Jouy. Est-ce de
-M. de Jouy, la belle expression?
-
-RODOLPHE, _apoplectique et se coupant la langue avec les dents_.--Je ne
-sais pas au juste; je crois pourtant qu'elle est de M. Etienne, si elle
-n'est pas de M. Arnault; mais, assurément, elle est d'un de ces trois, à
-moins cependant qu'elle ne soit de M. de Baour-Lormian; ce qui n'a rien
-d'improbable.
-
-LE MARI.--Hé! hâ! hihi! vous en voulez furieusement à ces messieurs,
-vous avez une vieille dent contre eux; mais vous deviendrez sage en
-prenant des années. Il n'y a rien qui mette du plomb dans la tête comme
-huit ou dix ans de plus, et vous finirez par être de l'Institut, comme
-un autre.
-
-RODOLPHE.--Ainsi soit-il!
-
-LE MARI.--Cela rapporte dix-huit cents francs. Dix-huit cents francs
-sont toujours bons à prendre.
-
-RODOLPHE.--Ceci est vrai comme de l'algèbre.
-
-LE MARI.--Et les jetons de séance, qui sont très-commodes pour jouer aux
-cartes. J'ai un de mes amis académicien qui en a plein un grand sac. A
-propos de cartes, si nous jouions une partie d'écarté? Que vous en
-semble, Rodolphe?
-
-RODOLPHE, _la figure aussi longue que le mémoire de son tailleur_.--Mais
-je suis à votre disposition pour cela comme pour autre chose.
-
-MADAME DE M***, _ayant pitié de Rodolphe, et n'étant pas fâchée de
-contrarier son mari en rendant service à son amant_.--Fi donc!
-messieurs, vous êtes insupportables avec vos cartes. Ne sauriez-vous
-rester une minute sans jouer? Vous allez donc me laisser là à ne rien
-dire!
-
-LE MARI, _du ton le plus obséquieux_.--Ma toute bonne, je te ferai
-observer que tu deviens d'un égoïsme vraiment insociable; tu nous
-regarderas, et tu nous conseilleras. Tu vois bien que monsieur se meurt
-d'envie de faire une partie avec moi. N'est-ce pas, monsieur Rodolphe?
-
-RODOLPHE, _d'une voix caverneuse, et qui semble sortir de dessous terre
-comme celle de l'ombre dans_ Hamlet.--Certainement, je meurs d'envie de
-faire une partie avec vous.
-
-Le mari arrange la table, et gagne tout l'argent à Rodolphe, qui ronge
-son frein et n'ose éclater; ce qui prouve que Dieu ne reste pas oisif
-là-haut dans sa stalle au paradis, mais qu'il veille avec soin sur les
-actions des mortels, et punit tôt ou tard l'homme peu délicat qui a osé
-convoiter l'âne, le bœuf ou la femme de son prochain.
-
-Madame de M*** bâille horriblement; le mari déguise à peine sa joie et
-se frotte les mains de l'air le plus triomphal; Rodolphe a la
-physionomie la plus piteuse du monde, et pourrait très-bien poser pour
-un _Ecce homo_. Il est tantôt minuit, et l'aiguille n'a plus qu'un pas à
-faire pour attraper l'X. Rodolphe se lève, prend son chapeau; le mari le
-reconduit, et madame de M*** trouve à peine le temps de lui serrer la
-main à la dérobée, et de lui jeter dans le tuyau de l'oreille cette
-phrase courte, mais significative:--A demain, mon ange, et de bonne
-heure. Heureux Rodolphe! il y a bien de quoi consoler de la perte de
-quelques écus de cent sous à l'effigie de Napoléon ou de Charles X; car,
-en ce temps-là, le roi-citoyen n'était pas inventé.
-
-Le lecteur aura sans doute remarqué que ces dernières pages ne valent
-pas le diable; cela n'est pas difficile à voir. Tout cela est d'un fade
-et d'un banal à vous donner des nausées: on dirait d'une comédie de M.
-Casimir Bonjour. Le style est de la platitude la plus exemplaire, et cet
-interminable dialogue n'est autre chose qu'un tissu de lieux les plus
-communs qu'il soit. Il n'y a pas un seul trait spirituel, et, levant la
-paille, l'auteur qui a écrit cela n'est qu'un petit grimaud à qui il
-faudrait donner du pied au cul, et dont on devrait jeter le livre au
-feu.
-
-Mais, à bien considérer les choses comme elles sont, on verra que la
-faute n'en est peut-être pas entièrement à l'auteur, et que, voulant
-retracer avec fidélité une situation banale, il a été forcé d'être
-banal; car je vous prie de croire, ami lecteur, qu'il hait le commun
-autant que vous, pour le moins, et qu'il n'y tombe qu'à son corps
-défendant; il a été trompé comme vous, il ne s'imaginait pas avoir à
-écrire une histoire aussi ordinaire, en entreprenant celle d'un jeune
-homme aussi excentrique que notre ami Rodolphe.
-
-Il croyait que les situations énergiques et passionnées allaient abonder
-sous sa plume, et qu'un individu muni de barbe, de moustaches, de
-cheveux à la Raphaël, de plusieurs dagues, d'un cœur d'homme et d'une
-peau olivâtre, devait avoir de tout autres allures qu'un épicier gros,
-gras, rasé de frais, et guillotiné quotidiennement par son col de
-chemise.
-
-O Rodolphe! ô Rodolphe!! ô Rodolphe!!! tu te vautres dans la prose comme
-un porc dans un bourbier.
-
-Tu as fait un calembour et plusieurs madrigaux, tu as eu une bonne
-fortune, et tu as joué aux cartes, et, pour mettre le comble à ces
-monstruosités, tu as dit du mal d'une pièce romantique!
-
-Repasse dans ta tête toute la soirée, et rougis, si tu peux rougir
-encore!
-
-Tu es entré par la porte comme un homme, tu t'es assis sur la causeuse
-comme un bourgeois, et tu as triomphé comme un second clerc d'huissier.
-
-Pourtant c'était là une belle occasion de te servir de ton échelle de
-soie, et de casser un carreau avec ta main enveloppée d'un foulard. Et
-tu n'as pas pris l'occasion aux cheveux, passionné Rodolphe! Tu n'aurais
-eu ensuite qu'à pousser ta belle dans un cabinet, où tu l'aurais violée
-avec tout l'agrément possible. Tu n'avais qu'à vouloir pour faire de
-l'Antonysme première qualité, mais tu n'as pas voulu: c'est pourquoi je
-te méprise et te condamne à peser du sucre, pendant l'éternité!
-
-Le pauvre jeune homme faisait toutes ces réflexions, ou à peu près, en
-s'en revenant chez lui.
-
---Comment, moi, Rodolphe; moi, majeur; moi, beau garçon; moi, poëte;
-avec une femme qu'un Italien prendrait pour une Italienne, une femme
-ornée d'un mari et de tout ce qu'il faut pour établir une scène; avec
-une dague de Tolède ou peu s'en faut, et le plus grand désir d'en faire
-usage, je ne puis parvenir à me procurer le plus petit événement, le
-plus petit incident dramatique! c'est à en mourir de honte et de dépit!
-
-J'ai beau faire, tout s'emboîte le plus naturellement du monde.
-J'attaque la femme, elle ne me résiste pas; je veux entrer par la
-fenêtre, on me donne la clef de la porte. Le mari, au lieu d'être jaloux
-de moi, me donnerait sa femme à garder; il tombe du ciel et me prend
-presque sur le fait, il s'obstine à ne pas voir ce qui lui crève les
-yeux, et les coussins au pillage, et sa femme toute rouge et toute
-blanche, et moi dans l'état physique et moral le plus équivoque; il ne
-tire aucune induction de rien. Au lieu de me poignarder ou de me jeter
-par la croisée, comme la décence l'exigeait, au lieu de traîner sa femme
-par les cheveux tout autour de la chambre, ainsi qu'un mari dramatique
-doit faire, il me propose de jouer à l'écarté, et me gagne plus d'argent
-qu'il ne m'en faudrait pour me soûler à mort, moi et tous mes amis
-intimes!
-
-Je vois décidément que je suis né pour être un marchand de chandelles,
-et non pour être un second tome de lord Byron. Ceci est douloureux, mais
-c'est la vérité.
-
-Oh! mon Dieu! que faire de cette poésie qui bouillonne dans mon sein et
-qui dévore mon existence? où trouver une âme qui comprenne mon âme, un
-cœur qui réponde à mon cœur?
-
-Lorsque Rodolphe rentra chez lui, il entendit ses chats qui miaulaient
-du ton le plus piteux du monde: Tom en faux bourdon, la petite chatte
-blanche en contralto, et son chat angora avec une voix de ténor qu'eût
-enviée Rubini.
-
-Ils vinrent à lui d'un air de contentement ineffable, Tom faisant
-chatoyer ses grandes prunelles vertes, la petite chatte en faisant le
-gros dos, le chat angora en dressant sa queue comme un plumet, et ils
-lui souhaitèrent sa bienvenue au mieux qu'ils purent.
-
-Mariette vint aussi; mais elle avait l'air triste, et lorsque Rodolphe,
-après l'avoir baisée au front assez distraitement, lui mit la main sur
-l'épaule pour passer dans sa chambre, au lieu de la hausser amicalement
-pour lui en éviter la fatigue, elle s'affaissa de telle sorte, que la
-main de Rodolphe glissa et retomba au long de son corps.
-
-Rodolphe, occupé de tout autre chose, ne fit pas attention à ce
-mouvement, et se coucha d'assez mauvaise humeur pour un homme qui vient
-d'avoir une bonne fortune.
-
-Mariette, avant de se retirer, tracassa longtemps dans la chambre, remua
-des porcelaines, ouvrit et ferma plusieurs tiroirs, et mit tout en œuvre
-pour attirer l'attention de Rodolphe, et peut-être pour se faire engager
-à rester; mais Rodolphe avait d'excellentes raisons pour n'en rien
-faire. Voyant qu'elle n'y parvenait pas, elle prit le bougeoir, et se
-retira en jetant sur son maître, plus d'à moitié endormi, un long regard
-plein d'amour et de colère.
-
-Le lendemain matin, quand Mariette entra pour lui apporter à déjeuner,
-Rodolphe fit cette remarque qu'elle avait les yeux rouges.
-
-RODOLPHE.--Comme vous avez les yeux rouges, Mariette!
-
-MARIETTE.--Moi, monsieur?
-
-RODOLPHE.--Oui, vous.
-
-MARIETTE.--C'est apparemment que j'aurai mal dormi, ou que je viens de
-les frotter.
-
-RODOLPHE.--On dirait, en vérité, Mariette, que vous venez de pleurer.
-
-MARIETTE.--Pourquoi donc pleurer? Il ne m'est pas mort de parent, que je
-sache.
-
-RODOLPHE.--Ce ne serait pas une raison pour pleurer, bien au contraire.
-Votre chocolat est détestable, il sent le brûlé d'une lieue à la ronde.
-
-MARIETTE.--J'ai fait de mon mieux.
-
-RODOLPHE.--Votre mieux est fort mal. Vous n'avez pas mis de sucre dans
-mon eau.
-
-MARIETTE.--Ah! mon Dieu! je n'y avais pas pensé.
-
-RODOLPHE.--A quoi pensez-vous donc?
-
-Mariette, levant sur lui ses longues paupières, le regarda avec une
-expression si indéfinissable de douleur et de reproche, que Rodolphe ne
-put s'empêcher d'être ému et troublé, et, se repentant de lui avoir
-parlé avec dureté, lui fit quelques caresses, et lui dit quelques mots
-qui, dans la bouche d'un maître, pouvaient passer pour des excuses.
-
-Mariette se retira, et Rodolphe, demeuré seul, se prit, tout en tirant
-les moustaches de son vieux chat, à gémir sur sa malheureuse destinée.
-
-Lui qui s'était bâti d'avance un roman plein de scènes dramatiques et de
-péripéties sanglantes, rencontrer dans son chemin une coquette véritable
-et un mari encore plus véritable!
-
-De la plus belle situation du monde, n'avoir pu faire jaillir la moindre
-étincelle de passion: il y avait réellement de quoi se pendre!
-
-Trois heures sonnèrent. Il se rappela que madame de M*** l'avait prié de
-venir de bonne heure; il s'habilla, et se dirigea vers la maison de sa
-princesse; mais, au lieu de marcher du pas leste et bref d'un amoureux,
-il allait comme un limaçon, et l'on eût plutôt dit d'un écolier qui
-rampe à contre-cœur jusqu'au seuil de l'école, que d'un galant en bonne
-fortune.
-
-Il fut bien reçu: cela est inutile à dire. Au reste, cette entrevue ne
-différa en rien de la première, sauf les préliminaires qui furent
-singulièrement abréviés. Rodolphe se comporta très-honorablement pour un
-homme qui s'était déjà comporté très-honorablement la veille; cependant
-nous devons à la postérité de l'informer qu'il y eut plus de dialogue et
-moins de pantomime, quoique cette substitution n'eût pas tout à fait
-l'air d'être du goût de madame de M***.
-
-Ce serait ici le lieu de placer une belle dissertation: pourquoi les
-femmes aiment plus après, et les hommes avant? Je ne crois pas que cela
-tienne, comme elles le disent, à ce qu'elles ont l'âme plus élevée et
-les sentiments plus délicats. Un pauvre diable d'homme, qui a eu ce
-qu'on appelle une bonne fortune, est souvent bien infortuné, surtout
-s'il a le malheur de voir sa maîtresse tous les jours. Il y a une
-certaine amabilité qu'il est fort malaisé d'avoir à heure fixe, et c'est
-ce que les femmes ne veulent pas comprendre; il est vrai qu'elles
-peuvent toujours être aimables, dans ce sens-là du moins, et c'est une
-des mille raisons pourquoi j'ai toujours désiré d'être femme.
-
-Somme toute, il est bien plus aisé d'être amoureux en expectative
-qu'amoureux en fonction. Dire: J'aime! est beaucoup moins pénible que de
-le prouver, avec cela que chaque preuve que l'on en donne rend la
-suivante plus difficile. Quoi qu'il en soit, madame de M*** trouva
-encore Rodolphe charmant, et dut s'avouer qu'elle n'avait jamais été
-aimée ainsi.
-
-Le mari revint: on dîna, et l'on partit ensemble vertueusement,
-patriarcalement et bourgeoisement, pour la première représentation de la
-pièce.
-
-Rodolphe afficha madame de M*** de la manière la plus indécente, et fit
-tout ce qu'il put pour exciter la jalousie du mari; celui-ci, charmé
-d'être allégé du soin de sa femme, s'obstinait à ne rien voir, et madame
-de M*** ne se contraignait guère pour répondre aux agaceries de
-Rodolphe.
-
-Décidément, ce mari-là était pétri d'une pâte sans levain.
-
-Rodolphe rentra chez lui furieux, et ne sachant que faire pour forcer M.
-de M*** à s'othellotiser un tant soit peu.
-
-Un éclair soudain lui illumina le cerveau. Il se donna un grand coup de
-poing sur le front, et renversa sa table par terre d'un coup de pied,
-comme quelqu'un qui vient d'avoir une idée phosphorescente.
-
---Pardieu! c'est cela; je suis un grand sot de ne pas y avoir songé plus
-tôt. Holà! Mariette, holà! une plume, de l'encre et du papier.
-
-Mariette releva la table, et mit dessus tout ce qu'il fallait pour
-écrire.
-
-Rodolphe passa deux ou trois fois la main dans ses cheveux, roula les
-yeux, ouvrit les narines comme une sibylle sur le trépied, et commença
-ainsi:
-
- «Monsieur,
-
- «Il y a de par le monde une espèce de gens que je ne saurais
- honnêtement qualifier, qui cachent sous des dehors aimables la plus
- profonde démoralisation. Pour eux, il n'y a rien de respectable; les
- choses les plus sacrées sont tournées en dérision; l'innocence des
- filles, la chasteté des femmes, l'honneur des maris, tout ce qu'il y a
- de pur et de saint au monde leur est sujet de risée et de
- plaisanterie; ils s'introduisent dans les familles, et, avec eux, la
- honte et l'adultère. J'ai appris avec douleur, monsieur, que vous
- receviez chez vous un nommé Rodolphe. Cet individu, que j'ai eu
- l'occasion de connaître et d'étudier à fond, est un homme extrêmement
- dangereux: sa réputation est fort mauvaise, et il vaut encore moins
- que sa réputation. Ses mœurs sont on ne peut plus dépravées et se
- dépravent de jour en jour; il n'y a pas de noirceur dont il ne soit
- capable: c'est littéralement ce qu'on appelle un drôle. Il est connu
- pour le nombre de femmes qu'il a séduites et perdues; car, malgré tous
- ses défauts, il ne manque ni d'esprit ni de beauté, ce qui le rend
- doublement à craindre. Si vous m'en croyez, monsieur, vous le
- surveillerez de près, ainsi que madame votre femme. Je souhaite de
- tout mon cœur qu'il ne soit pas déjà trop tard.
-
- «Quelqu'un qui s'intéresse sincèrement à votre honneur.»
-
- _Adresse de la lettre_.
-
- «A monsieur de M***, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, nº...
-
- «En ville.»
-
-Rodolphe cacheta son étrange missive, l'envoya à la poste, et se frotta
-les mains, d'un air aussi réjoui qu'un membre du Caveau qui vient
-d'achever son dernier couplet.
-
---Par saint Alipantin! ceci est bien la scélératesse la plus
-machiavélique qui ait jamais été ourdie par un homme ou par une femme.
-Certainement c'est un moyen nouveau, et je ne pense pas qu'il ait encore
-été employé. _O ter, quaterque!_ avoir fait du nouveau sous ce soleil où
-rien n'est nouveau, et cela avec la chose la plus usée du monde, une
-lettre anonyme, le pont aux ânes, la ressource de tous les petits
-intrigailleurs et machinateurs subalternes. Vraiment, je me respecte
-infiniment moi-même, et, si je le pouvais, je me mettrais à genoux
-devant moi. Se dénoncer soi-même au mari, cela est parfaitement inédit!
-S'il ne devient pas jaloux à ce coup, c'est qu'il est créé pour ne pas
-l'être, et je veux le proclamer comme le plus indifférent en matière de
-mariage qu'il y ait eu depuis Adam, le premier marié, et le seul de tous
-qui soit à peu près certain de n'avoir pas été cocu, attendu qu'il était
-le seul homme. Ce qui n'est toutefois pas une raison, car l'histoire du
-serpent et de la pomme me paraît terriblement louche, et doit
-nécessairement cacher quelque allégorie cornue.
-
-Ou le vieillard stupide dissimulera, épiera et nous prendra _flagrante
-delicto_, ou il éclatera sur-le-champ, et, de toutes les manières, il me
-fournira deux ou trois scènes poétiques et passionnées. Peut-être
-jettera-t-il madame de M*** par la fenêtre et me poignardera-t-il; cela
-aurait vraiment une tournure espagnole ou florentine qui me siérait à
-ravir.
-
-O cinquième acte tant rêvé, que j'ai poursuivi si opiniâtrément à
-travers toute la prose de la vie, que j'ai préparé avec tant de soin et
-de peine, te voilà donc arrivé! Je ne ferai donc plus de l'Antonysme à
-la Berquin; je m'en vais devenir un héros de roman, et cela en réalité.
-Vienne un autre Byron, et je pourrai poser pour un autre Lara; j'aurai
-du remords et du sang au fond de ma destinée, et chaque poil de mes
-sourcils froncés couvrira un crime sous son ombre: les petites filles
-oublieront de sucrer leur thé en me regardant, et les femmes de trente
-ans songeront à leurs premières amours.
-
-Rodolphe s'en fut le lendemain chez M. de M***, fondant les plus grandes
-espérances sur son stratagème; il s'attendait à voir une scène de
-désolation, madame de M*** tout en pleurs et convenablement échevelée,
-le mari les poings crispés et arpentant la chambre d'un air
-mélodramatique: rien de tout cela.
-
-Madame de M***, en peignoir blanc, coiffée avec un soin remarquable,
-lisait un journal de modes, dont la gravure était tombée à terre, et que
-M. de M*** ramassait le plus galamment du monde.
-
-Rodolphe fut aussi surpris que s'il avait vu quelque chose
-d'extraordinaire: il en resta les yeux écarquillés sur le seuil de la
-porte, incertain s'il devait entrer ou sortir.
-
---Ah! c'est vous, Rodolphe! fit le mari; enchanté de vous voir. Et il
-n'y avait réellement rien de méphistophélique dans la manière dont il
-disait cela.
-
---Bonjour, monsieur Rodolphe, fit madame de M***; vous arrivez à propos:
-nous nous ennuyons à périr. Que savez-vous de neuf? Et il n'y avait rien
-de contraint ou d'embarrassé dans la manière dont elle disait cela.
-
---Diable! diable! voici qui est prodigieux, murmura intérieurement
-Rodolphe. Est-ce que par hasard il n'aurait pas reçu ma lettre? Ce vieux
-drôle a un air de sécurité tout à fait insultant.
-
-La conversation roula pendant quelque temps sur des choses si
-insignifiantes, que ce serait une cruauté hors de propos que d'en
-assassiner le lecteur. Nous la reprenons à l'endroit intéressant.
-
-LE MARI.--A propos, Rodolphe, vous ne savez pas une chose?
-
-RODOLPHE.--Je sais plusieurs choses, mais je ne sais pas celle dont vous
-voulez me parler, ou du moins je ne m'en doute pas.
-
-LE MARI.--Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille!
-
-RODOLPHE.--Frédérick a chanté juste?
-
-LE MARI.--Non.
-
-RODOLPHE.--Onuphre est devenu raisonnable?
-
-LE MARI.--Non.
-
-RODOLPHE.--Théodore a payé ses dettes?
-
-LE MARI.--Plus drôle que cela.
-
-RODOLPHE.--Un cheval de fiacre a pris le mors aux dents? un académicien
-a composé une ode lyrique?
-
-LE MARI.--Toujours romantique! vous êtes vraiment incorrigible. Mais ce
-n'est pas cela: allons, devinez.
-
-RODOLPHE.--Je m'y perds.
-
-LE MARI, _avec triomphe_.--Mon ami, vous êtes un scélérat.
-
-RODOLPHE, _au comble de la joie_.--(_A part._) Enfin, voilà la scène qui
-arrive. (_Haut._) Je suis un scélérat!
-
-LE MARI, _toujours de plus en plus radieux_.--Vous êtes un scélérat! la
-chose est connue; vous avez une réputation infâme, et vous êtes pire que
-votre réputation.
-
-RODOLPHE, _charmé, mais affectant un air de dignité blessée_.--Monsieur,
-vous venez de me dire des choses bien étranges: je ne sais...
-
-LE MARI, _riant aux éclats, et faisant avec son nez plus de bruit que
-les sept trompettes devant Jéricho_. Hi! hi! ho! ho! ah! ah! Mais c'est
-qu'il a un air d'innocence, ce jeune scélérat! les plus matois s'y
-tromperaient. Hi! hi! c'est comme Hippolyte devant Thésée. Allons, la
-main sur votre estomac, le bras en l'air,
-
- Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
-
-Hé! romantique, vous voyez que je sais mon Racine.
-
-RODOLPHE, _à demi-voix_:
-
- Vieillard stupide, il l'aime!
-
-Hé! classique, tu vois que je sais mon Hugo. (_Haut, et du ton le plus
-sépulcral._) Monsieur, votre gaieté est pour le moins intempestive.
-
-MADAME DE M***.--Tu es insupportable avec tes rires.
-
-RODOLPHE.--Faites-nous la grâce de nous communiquer le motif de votre
-hilarité, afin que nous la partagions.
-
-LE MARI.--Permettez-moi de déboutonner mon gilet, j'ai mal aux côtes.
-(_D'un ton tragique._) Vous voulez savoir pourquoi je ris, jeune homme?
-
-RODOLPHE.--Je ne désire pas autre chose.
-
-LE MARI, _du même ton_.--Tremblez! (_Avec sa voix naturelle._)
-Approchez, monstre, que je vous dise cela dans le tuyau de l'oreille.
-
-RODOLPHE, _digne_.--Eh bien! monsieur?
-
-LE MARI, _avec l'accent de J. Prudhomme_.--Vous êtes l'amant de ma
-femme.
-
-MADAME DE M***.--Si vous continuez sur ce ton-là, je m'en vais; vous me
-direz quand vous aurez fini.
-
-RODOLPHE, _jouant l'homme atterré_.--L'amant de votre femme?
-
-LE MARI, _se frottant les mains_.--Oui; vous ne saviez pas cela?
-
-RODOLPHE, _naïvement_. (_A part._)--J'en ai eu la première nouvelle.
-(_Haut._) Mon Dieu non! et vous?
-
-LE MARI.--Ni moi non plus. Et, de cette façon, je serais le dernier[1]
-de M. Paul de Kock; minotaure, comme dit M. de Balzac; il a bien de
-l'esprit, ce garçon-là. Vraiment, ce serait d'un bouffon achevé.
-
- [1] Dans deux ou trois mille ans, les commentateurs pourraient être
- embarrassés dans ce passage, et ils se tortureraient inutilement
- pour l'interpréter. Nous leur éviterons cette peine. En ce temps, il
- venait de paraître un roman de M. Paul de Kock, intitulé _le Cocu_.
- Ce fut un scandale merveilleux; une affiche colossale se prélassait
- effrontément à tous les coins de rue et derrière les carreaux de
- tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand émoi parmi toute la
- gent liseuse. Les lèvres pudibondes des cuisinières se refusaient à
- prononcer l'épouvantable mot. Toutes les virginités de magasin
- étaient révoltées; la rougeur monta au front des clercs d'huissiers.
- Il fallait bien pourtant se tenir au courant, et demander le maudit
- roman. Alors (admirez l'escobarderie!) fut trouvée cette honnête
- périphrase:--Avez-vous le dernier de M. de Kock?--Dernier de M. de
- Kock, par cette raison, a signifié cocu pendant quinze jours, et
- c'est à quoi M. de M*** fait allusion, avec sa finesse ordinaire.
-
-RODOLPHE, _vexé de voir sa scène tourner en eau de boudin_.--C'est d'un
-bouffon achevé, comme vous le dites fort agréablement.
-
-LE MARI.--J'ai dit ce serait, et non pas c'est; il y a une furieuse
-différence de l'indicatif au conditionnel. Hi! hi!
-
-RODOLPHE.--Comme il vous plaira, monsieur. Mais comment avez-vous fait
-cette découverte importante?
-
-LE MARI.--C'est une lettre qu'on m'a écrite, une lettre anonyme encore.
-Il n'y a rien que je méprise sur la terre comme une lettre anonyme.
-Gresset, le charmant auteur de _Vert-Vert_, a dit quelque part:
-
- Un écrit clandestin n'est pas d'un honnête homme.
-
-Je suis parfaitement de son avis.
-
-RODOLPHE, _gravement_.--Il faut être bien infâme pour...
-
-LE MARI, _tirant la lettre de sa poche_.--Tenez, lisez-moi cela. Qu'en
-pensez-vous? Cela n'est pas médiocrement curieux, c'est un vrai style de
-papier à beurre; c'est probablement quelque cuisinière renvoyée qui aura
-fabriqué cette belle missive pour me faire pièce et me mettre martel en
-tête.
-
-RODOLPHE, _un peu piqué dans son amour-propre d'auteur_.--Il me semble
-que le style n'est pas aussi mauvais que vous le dites: il est simple,
-correct, et ne manque pas d'une certaine élégance.
-
-LE MARI.--Fi donc! il est d'une platitude...
-
-MADAME DE M***, _impatientée_.--Messieurs, laissez là cette sotte
-conversation; c'est à périr d'ennui.
-
-LE MARI, _sans l'écouter_. Voyez donc à quoi tient la paix des ménages!
-A un fil; c'est effrayant. Hein! si j'avais été jaloux; mais
-heureusement je ne le suis pas. Je suis sûr de ma femme comme de
-moi-même, et d'ailleurs M. Rodolphe est parfaitement incapable...
-
-RODOLPHE, _de l'air d'un grand homme méconnu_.--Ah! monsieur,
-parfaitement incapable, sans fatuité...
-
-MADAME DE M***, _à part_.--Est-il fat! il grille de raconter toute
-l'affaire à mon mari, pour lui prouver qu'il est capable.
-
-LE MARI, _avec un clignement d'yeux excessivement malin_.--Quand je dis
-incapable, ce n'est pas physiquement, c'est moralement que j'entends la
-chose, mon jeune ami.
-
-MADAME DE M***, _d'un ton d'humeur très-marqué_.--En voilà assez
-là-dessus, jetez cette lettre au feu, et qu'il n'en soit plus question.
-
-LE MARI, _jetant la lettre au feu et prenant une attitude des plus
-solennelles_.--Voilà le cas que l'on doit faire des lettres anonymes.
-
-RODOLPHE, _sentencieusement_.--C'est le parti le plus sage.
-
-Décidément, mon pauvre Rodolphe, tu ne pourras parvenir à te procurer la
-plus petite péripétie; le drame ne veut évidemment pas de toi, et il se
-sauve aussitôt que tu fais ton entrée; je crains bien qu'il ne te faille
-rester bourgeois toute ta vie, et après ta mort, jusqu'au jugement
-dernier; car ta passion d'artiste n'est, il faut bien l'avouer, qu'un
-menu fait de cocuage bien bête et bien commun; un épicier, un caporal de
-la garde nationale ne font pas autrement les cocus.
-
-Vrai Dieu! la vergogne te devrait prendre d'en user de la sorte. Si
-j'étais toi, je me serais déjà pendu une vingtaine de fois. Il n'y a
-donc pas de corde, pas de fusil, pas de mortier, pas de tromblon, pas de
-dague, pas de rasoir, pas de septième étage, pas de rivière! Les
-couturières amoureuses ont donc fait monter le charbon à un prix
-excessif et au-dessus de tes moyens, que tu restes là après à fumer le
-cigare de ta vie, comme un étudiant après avoir joué sa poule!
-
-O lâche! ô couard! jette-toi dans les latrines, comme feu l'empereur
-Héliogabale, si tu trouves les autres genres de mort que je viens de te
-proposer trop poncifs et trop académiques.
-
-Mon cher Rodolphe, je t'en supplie à deux genoux, fais-moi l'amitié de
-te tuer. Un suicide, quoique la chose soit assez commune et menace de
-devenir mauvais genre, a toujours une certaine tournure, et produit un
-effet assez poétique; cela te relèverait peut-être un peu aux yeux de
-mes lecteurs, qui te doivent trouver un bien misérable héros.
-
-Puis, ta mort me procurerait l'ineffable avantage de me dispenser
-d'écrire le reste de ta vie. Je pourrais poser au bas de cette histoire
-interminable le bienheureux mot FIN, qui n'est pas, à coup sûr, attendu
-avec plus d'impatience par le lecteur que par moi, ton illustre
-biographe.
-
-D'ailleurs, il fait un temps le plus beau du monde, et je t'assure, ô
-Rodolphe, que j'aimerais mille fois mieux m'aller promener au bois que
-de faire trotter ma plume éreintée et poussive tout le long de ces
-grandes coquines de pages. Ici, je pourrais faire une vingtaine de
-lignes en prose poétique, comme les feuilletonistes ont l'habitude d'en
-faire chaque printemps sur le malheur qu'ils ont d'être obligés de voir
-des vaudevilles et des opéras comiques, et de ne pouvoir s'en aller à la
-campagne à Meudon ou à Montmorency. Mais je résisterai vertueusement à
-la tentation, et je ne parlerai ni du ciel bleu, ni des rossignols, ni
-des lilas, ni des pêchers, ni des pommiers, ni en général d'aucun légume
-quelconque; c'est pourquoi je demande que l'univers me vote des
-remercîments et me décerne une couronne civique.
-
-Et pourtant cela m'aurait été fort utile pour remplir cette feuille, où
-je ne sais en vérité que mettre, et l'imprimeur est là, dans
-l'antichambre, qui demande de la copie, et allonge ses griffes noires
-comme un vautour à jeun.
-
-Considérez, lecteurs et lectrices, que je n'ai pas comme les autres
-auteurs mes confrères, la ressource des clairs de lune et des couchers
-de soleil, pas la plus petite description de château, de forêt ou de
-ruines. Je n'emploie pas de fantômes, encore moins de brigands; j'ai
-laissé chez le costumier les pantalons mi-partis et les surcots
-armoriés; ni bataille, ni incendie, ni rapt, ni viol. Les femmes de mon
-livre ne se font pas plus violer que la vôtre ou celle de votre voisin:
-ni meurtre, ni pendaison, ni écartèlement, pas un pauvre petit cadavre
-pour égayer la narration et étouper les endroits vides.
-
-Vous voyez combien je suis malheureux, obligé tous les deux jours de
-fournir, jusqu'à ce que mort s'ensuive, une feuille in-octavo de
-vingt-six lignes à la page et de trente-cinq lettres à la ligne.
-
-Et, tel soin que je prenne de faire de petites phrases et de les couper
-par de fréquents alinéas, je ne puis guère voler qu'une vingtaine de
-lignes et une centaine de lettres à mon respectable éditeur, n'ayant pas
-eu l'idée de diviser mon histoire en chapitres, ou du moins ne l'ayant
-eue que trop tard.
-
-D'ailleurs, ce qui rend ma tâche encore plus difficile, je suis décidé à
-ne mettre dans ce volume que des choses mathématiquement admirables.
-Avec des connaisseurs comme vous, je ne puis farcir ma dinde de marrons
-au lieu de truffes; vous êtes trop fins gourmets pour ne pas vous en
-apercevoir tout de suite, et vous crieriez haro sur moi; ce que je veux
-éviter par-dessus toute chose.
-
-Rodolphe sortit tout désespéré de la platitude et du peu de tournure de
-la scène sur laquelle il avait tant compté. Il marchait devant lui, son
-mouchoir mettant le nez hors de sa poche, son chapeau en arrière, sa
-cravate dénouée, ses deux pouces dans les goussets de sa culotte, dans
-l'attitude physique et morale d'un homme anéanti.
-
-Il se heurta contre quelque chose de trop flasque pour être une muraille
-et de trop dur pour être une nourrice, et il vit, à son grand
-ébahissement, que ce n'était autre chose que son ami Albert.
-
-RODOLPHE.--Sacrédieu! tu devrais bien prendre garde quand tu marches à
-ce que tu as devant toi.
-
-ALBERT.--Voici une morale assez déplacée, d'autant que tu allais le nez
-en terre, comme un porc qui cherche des truffes.
-
-RODOLPHE.--Merci de la comparaison; elle est flatteuse.
-
-ALBERT.--Un porc qui trouve des truffes vaut bien, ou je meure! un poëte
-qui ne trouve que des rimes.
-
-RODOLPHE.--De bonnes truffes sont bonnes, ceci est incontestable; mais
-de bonnes rimes ne sont pas à dédaigner, surtout par le temps qui court:
-une bonne rime est la moitié d'un vers.
-
-ALBERT.--Et qu'est-ce qu'un vers tout entier? Tu as beau faire, la rime
-est une viande bien creuse, et, si tu farcissais une poularde de rimes
-au lieu de truffes, je crois que personne ne goûterait l'innovation.
-
-RODOLPHE.--Et si je mettais une truffe au lieu d'une rime au bout de
-chaque vers?
-
-ALBERT.--Malgré tout le respect que je te dois, je crois que le débit en
-serait beaucoup plus sûr que de l'autre manière.
-
-RODOLPHE.--Parlons d'autre chose: voilà assez de concetti dépensés en
-pure perte. Puisque nous sommes seuls, nous n'avons pas besoin d'avoir
-de l'esprit; cela est bon devant des bourgeois qu'on veut illusionner,
-et non autre part.
-
-ALBERT.--Soyons bêtes, puisque tu le veux; cela est pourtant plus
-difficile. Pour y parvenir plus aisément, je ne vais que te servir
-d'écho.
-
-RODOLPHE.--Où allais-tu?
-
-ALBERT.--Où allais-tu?
-
-RODOLPHE.--Chez toi.
-
-ALBERT.--Chez toi.
-
-RODOLPHE.--Te demander de me rendre un service...
-
-ALBERT, _vivement, et ne faisant plus l'écho_.--Mon cher ami, tu ne peux
-plus mal tomber: je n'ai pas le sou en ce moment-ci; en toute autre
-occasion, tu peux compter sur moi, mais il y a marée basse dans mes
-poches: nous sommes au quinze, et j'ai mangé tout l'argent du mois.
-
-RODOLPHE.--Qui te parle d'argent? C'est un service d'homme que je te
-demande.
-
-ALBERT.--Ah! c'est différent. Faut-il te servir de second dans un duel?
-Je te montrerai une botte...
-
-RODOLPHE.--Hélas! ce n'est pas pour cela.
-
-ALBERT.--Faut-il te faire un article laudatif sur tes dernières poésies?
-je suis prêt. Tu vois que je suis un homme dévoué.
-
-RODOLPHE.--Un plus grand service que tout cela. Tu connais madame de
-M***?
-
-ALBERT.--Belle question! c'est moi qui te l'ai fait connaître.
-
-RODOLPHE.--Tu connais aussi M. de M***?
-
-ALBERT.--La moitié au moyen de quoi elle fait un tout; vulgairement
-parlant, l'époux d'icelle; je le connais comme le mari de ma mère.
-
-RODOLPHE.--Tu sais aussi que j'ai une passion pour madame de M***?
-
-ALBERT.--Par les tripes du pape! je le sais. Je l'ai vue toute petite,
-ta passion; elle est venue au monde devant moi, au balcon de l'Opéra,
-ayant pour mère une bouteille de vin d'Espagne et pour père un bol de
-punch. Je l'ai enveloppée des langes de mon amitié, je l'ai bercée, je
-l'ai choyée jusqu'à ce qu'elle ait été grande fille et capable de
-marcher toute seule; j'ai entendu ses premiers bégayements et j'ai lu
-les premiers vers qu'elle ait bavés--ils étaient assez méchants, par
-parenthèse.--Tu vois que je suis parfaitement au courant.
-
-RODOLPHE.--Écoute, et tâche d'être sérieux, si tu peux, au moins une
-fois dans ta vie.
-
-ALBERT.--Je le serai cette fois, et une autre avec; seulement, ce sera
-quand je mourrai ou que je serai marié.
-
-RODOLPHE.--Je voulais me donner une tournure artiste, je voulais mêler
-un peu de poésie à ma prose, et je croyais qu'il n'y avait rien de
-meilleur pour cela qu'une belle et bonne passion bien conditionnée. Je
-me suis épris de madame de M***, sur la foi de sa peau brune et de ses
-yeux italiens; je ne pensais pas qu'avec des symptômes si évidents de
-fougue et de passion, l'on pût être aussi froide qu'une Flamande couleur
-de fromage, les cheveux roux et les prunelles bleues larges comme des
-molettes d'éperon; je m'attendais aux élans les plus forcenés, aux
-explosions les plus volcaniques, à des allures de lionne ou de tigresse.
-Mon Dieu! la femme à l'œil noir, aux narines roses et ouvertes, malgré
-son teint olivâtre et vivace, sa lèvre humide et lascive, a été douce
-comme un des moutons de madame Deshoulières, et tout s'est passé le plus
-tranquillement du monde: pas une larme, pas un soupir; un air calme et
-enjoué à vous faire sauter au plafond. Je pensais qu'elle me pourrait
-fournir au moins vingt à trente sujets d'élégies; à grand'peine, en
-m'aidant de réminiscences de Pétrarque, ai-je pu en faire cinq ou six
-sonnets, qui, j'espère, me serviront pour une autre fois; car elle
-comprend autant la poésie que je comprends le grec, et je regarde les
-vers que je lui ai adressés comme des vers perdus. Oh! ma pauvre échelle
-de soie, avec quoi je pensais grimper à son balcon, je vois bien qu'il
-faut renoncer à se servir de toi, et continuer à passer bêtement par
-l'escalier, comme monsieur le mari. Enfin, ne sachant plus où donner de
-la tête pour mouvementer un peu ce drame sans action, je me suis décidé
-à écrire au mari, sous le voile de l'anonyme, que j'étais du dernier
-mieux avec sa femme; j'espérais qu'il prendrait de la jalousie et ferait
-quelque scène; tout cela n'a abouti qu'à une citation de Gresset et à
-une invitation à revenir le lendemain.
-
-ALBERT.--Tout cela est fort douloureux, et je te conseille d'en faire un
-roman intime en deux volumes in-octavo: j'ai un libraire dans ma manche;
-il ne demanderait pas mieux que de le prendre; mais je ne vois pas
-autrement en quoi je te puis rendre service.
-
-RODOLPHE.--M'y voici. Tu es mon ami intime.
-
-ALBERT.--C'est un honneur que je partage avec deux ou trois cents
-autres.
-
-RODOLPHE.--Eh bien! pour l'amour de moi, fais la cour à madame de M***.
-
-ALBERT.--A ta maîtresse?
-
-RODOLPHE.--Oui.
-
-ALBERT.--Pardieu! ceci est nouveau. Je présume que tu veux te moquer de
-moi.
-
-RODOLPHE.--En aucune manière. Ce que je dis est-il donc bouffon?
-
-ALBERT.--Passablement.
-
-RODOLPHE.--Je n'ai pas envie de rire, je te jure.
-
-ALBERT.--Cela peut être, mais tu n'en es pas moins risible.
-
-RODOLPHE.--Qu'est-ce que cela te fait?
-
-ALBERT.--Oh! rien, absolument. Eh bien! mets que je fais la cour à ta
-maîtresse: après?
-
-RODOLPHE.--Ainsi, tu consens?
-
-ALBERT.--Je ne consens pas du tout; c'est une façon de parler seulement
-pour voir où tu en veux venir.
-
-RODOLPHE.--Alors je suis jaloux: tu comprends.
-
-ALBERT.--Pas le moins du monde; mais fais absolument comme si je
-comprenais.
-
-RODOLPHE.--Je suis jaloux, mais jaloux romantiquement et dramatiquement,
-de l'Othello double et triple. Je vous surprends ensemble: comme tu es
-mon ami, le trait serait des plus noirs, et la scène se composerait
-admirablement bien; il serait impossible de trouver rien de plus don
-Juan, de plus méphistophélique, de plus machiavélique et, de plus,
-adorablement scélérat. Alors, je tire ma bonne dague, et je vous
-poignarde tous les deux, ce qui est très-espagnol et très-passionné.
-Qu'en dis-tu?
-
-Ici Albert regarde à trois reprises Rodolphe de la tête aux pieds et des
-pieds à la tête, après quoi il s'enfuit, en faisant des cabrioles et en
-riant comme un voleur qui voit pendre un juge.
-
-Rodolphe, très-scandalisé, ravale sa salive, et tâche de prendre une
-attitude majestueuse.
-
-Voyant qu'Albert court toujours, il entre dans sa maison, aussi en
-colère que Géronte après avoir été bâtonné par Scapin.
-
-Cinq ou six jours se passèrent sans qu'il eût occasion de retourner chez
-madame de M***; il resta chez lui en tête-à-tête avec ses chats et
-Mariette.
-
-Mariette, qui, depuis quelque temps, paraissait en proie à quelque
-souffrance morale, avait perdu ses fraîches couleurs et sa belle gaieté;
-elle ne chantait plus, elle ne riait plus, elle ne sautait plus par la
-chambre, et demeurait toute la journée à coudre dans l'embrasure de la
-fenêtre, ne faisant de bruit non plus qu'une souris. Rodolphe était on
-ne peut plus surpris de ce changement, et ne savait à quoi l'attribuer.
-N'ayant rien à faire, et la trouvant d'ailleurs plus intéressante avec
-sa pâleur nacrée et ses beaux yeux battus, il voulut reprendre avec elle
-ses anciennes privautés; car il est inutile de dire que ses
-conversations fréquentes avec madame de M*** avaient dû singulièrement
-nuire à ses dialogues avec Mariette. Mais celle-ci, loin de se prêter de
-bonne grâce aux caresses de son maître, ainsi qu'elle le faisait
-autrefois, se débattit courageusement, et, lui glissant entre les doigts
-comme une vraie couleuvre qu'elle était, elle courut se réfugier dans sa
-chambre, dont elle ferma la porte en dedans.
-
-Rodolphe tenta d'entamer des négociations à travers le trou de la
-serrure; mais ce fut une peine perdue, Mariette resta muette comme un
-poisson. Rodolphe, voyant que ses belles paroles n'aboutissaient à rien,
-abandonna la partie, et reprit la lecture qu'il avait interrompue.
-
-Au bout d'une heure, Mariette rentra; elle était habillée, et portait
-sous son bras un paquet assez gros. Rodolphe leva la tête, et la vit qui
-se tenait debout adossée au mur, sans proférer une seule parole.
-
-RODOLPHE.--Que signifie tout ceci, Mariette, et pourquoi avez-vous un
-paquet sous le bras?
-
-MARIETTE.--Cela signifie que je m'en vais et que je vous demande mon
-congé.
-
-RODOLPHE.--Votre congé? et pourquoi donc? N'êtes-vous pas bien ici, et
-mon service est-il si pénible que vous ne puissiez en venir à bout?
-Alors prenez quelqu'un pour vous aider, et restez.
-
-MARIETTE.--Monsieur, je n'ai pas à me plaindre, et ce n'est pas là le
-motif pourquoi je vous quitte.
-
-RODOLPHE.--Est-ce que j'aurais oublié, par hasard, de te payer ton
-dernier quartier de gages?
-
-MARIETTE.--Je ne m'en irais pas pour cela, monsieur.
-
-RODOLPHE.--Alors, c'est que tu as trouvé une meilleure maison que la
-mienne?
-
-MARIETTE.--Non; car je m'en retourne chez nous, chez ma mère.
-
-RODOLPHE.--Tu ne t'en retourneras pas, car je veux te garder, moi. Quel
-est donc ce caprice?
-
-MARIETTE.--Ce n'est pas un caprice, ô mon maître! c'est une résolution
-immuable.
-
-RODOLPHE.--Une résolution immuable! c'est un singulier mot dans la
-bouche d'une femme, l'être le plus variable qui soit au monde. Tu
-resteras, Mariette.
-
-MARIETTE.--Je n'ai pas l'esprit qu'il faut pour disserter avec vous;
-mais tout ce que je sais, c'est que je ne coucherai pas ici.
-
-RODOLPHE.--C'est ce qui te trompe, ma toute belle; tu y coucheras, et
-avec moi encore!
-
-MARIETTE.--Pour cela, non, ou je ne m'appellerai pas Mariette.
-
-RODOLPHE.--Eh bien! appelle-toi Jeanne, et qu'il n'en soit plus parlé.
-Sais-tu, Mariette, que tu deviens monstrueusement vertueuse! Si cela
-continue, on te pourra mettre au calendrier, comme vierge et martyre.
-C'est pourtant quelque chose de bien ignoble et de bien rococo que la
-vertu, et je ne comprends pas à propos de quoi tu t'avises d'en avoir,
-étant passablement jolie et n'ayant guère que vingt ans. Laisse la vertu
-aux vieilles et aux difformes, celles-là seules font bien d'en avoir, et
-l'on doit les en remercier; mais avec de beaux yeux comme ceux-ci et une
-gorge comme celle-là, tu n'as pas le droit d'être vertueuse, et tu
-aurais mauvaise grâce à vouloir l'être. Allons, mauvaise, jette là ton
-paquet, et ne fais plus la bégueule; embrassons-nous, et soyons bons
-amis comme par le passé.
-
-MARIETTE.--Je ne vous embrasserai pas; laissez-moi, monsieur; allez
-embrasser madame de M***.
-
-RODOLPHE.--J'en viens, et n'ai guère envie d'y retourner.
-
-MARIETTE.--Oh! les hommes! voilà comme ils sont, celle-ci et celle-là,
-tout leur est bon, et celle qui se trouve au-devant de leurs lèvres est
-toujours la préférée!
-
-RODOLPHE.--Tu philosophes avec une profondeur tout à fait surprenante,
-et ces hautes réflexions ne seraient pas déplacées dans un
-opéra-comique. Or, tu te trouves au-devant de ma bouche, donc je te
-préfère.
-
-MARIETTE, _laissant aller son paquet et se défendant
-faiblement_.--Monsieur Rodolphe, je vous en prie, n'allez plus chez
-madame de M***; c'est une méchante femme.
-
-RODOLPHE.--Tu ne la connais pas, comment peux-tu le savoir?
-
-MARIETTE.--C'est égal, j'en suis sûre; je ne peux pas souffrir cette
-femme. Oh! n'y allez plus, et je vous aimerai bien.
-
-RODOLPHE.--S'il ne faut que cela, petite, pour te rendre contente, c'est
-bien facile; mais explique-moi un peu comment cette idée t'est venue
-d'être jalouse de moi. Voilà assez longtemps que tu es à mon service, et
-tu ne t'en étais pas encore avisée.
-
-MARIETTE.--Comme vous parlez de cela, monsieur! Vous riez, et j'ai la
-mort dans l'âme. Ah! vous croyez que, pour être votre servante, j'ai
-cessé d'être femme; si vous avez compté sur cela, vous vous êtes trompé,
-et bien étrangement. Je sais que cela est bien hardi et bien audacieux à
-moi de vous aimer, vous, mon maître; mais je vous aime, est-ce ma faute
-à moi? je ne vous ai pas cherché, au contraire, et j'ai bien pleuré pour
-venir avec vous. Vous m'avez prise toute jeune à ma vieille mère, et
-vous m'avez amenée ici: me trouvant jolie, vous n'avez pas dédaigné de
-me séduire. Cela ne vous a pas été difficile: j'étais isolée, sans
-défense aucune; vous abusiez de votre ascendant de maître et de ma
-soumission de servante; et puis, à quoi bon le cacher? si je ne vous
-aimais pas encore, je n'avais pas d'autre amour; vous avez le premier
-éveillé mes sens, et cet enivrement m'a fait supporter des choses que je
-ne supporterai plus, je vous le déclare, je ne veux plus être pour vous
-un jouet sans conséquence, qu'on prend et qu'on jette là, une chose
-agréable à toucher comme une étoffe ou une fourrure; je suis lasse de
-tenir le milieu entre vos chats et votre chien. Moi, je ne sais pas,
-comme vous, séparer mon amour en deux: l'amour de l'âme pour celle-ci,
-l'amour du corps pour celle-là. Je vous aime avec mon âme et mon corps,
-et je veux être aimée ainsi. Je veux! c'est un étrange mot, n'est-ce
-pas, de moi à vous, de moi servante à vous maître? mais vous m'avez
-prise pour être votre servante et non votre maîtresse; si vous l'avez
-oublié, pourquoi ne l'oublierais-je pas?
-
-RODOLPHE, _à part_.--Par la virginité de ma grand'mère, voilà qui se
-pose assez passionnément. (_Haut et d'un ton caressant._) Pauvre
-Mariette! (_A part._) C'est décidé, je quitte l'autre.
-
-MARIETTE, _pleurant_.--Ah! Rodolphe, si vous pouviez savoir combien est
-douloureuse la position où je suis, vous pleureriez comme moi, tout
-insensible que vous êtes.
-
-RODOLPHE, _buvant ses larmes sur ses yeux_.--Allons donc, enfant, avec
-tes pleurs; tu me fais boire de l'eau pour la première fois depuis que
-j'ai atteint l'âge de raison.
-
-MARIETTE, _lui passant timidement le bras autour du col_.--Aimer et ne
-pouvoir le dire, sentir son cœur gros de soupirs et prêt à déborder, et
-ne pouvoir cacher sa tête sur le sein bien-aimé pour y pleurer à son
-aise, et n'oser risquer une caresse; être comme le chien, l'oreille au
-guet, l'œil attentif, qui attend qu'il plaise au maître de le flatter de
-la main: voilà quel est notre sort. Oh! je suis bien malheureuse!
-
-RODOLPHE, _ému_.--Tu es bête comme plusieurs oies. Qui t'empêche de me
-dire que tu m'aimes, et de me caresser quand l'envie t'en prend? Ce
-n'est pas moi, j'espère.
-
-MARIETTE.--Qu'ont donc les autres femmes de plus que moi? Je suis aussi
-belle que plusieurs qui ont la réputation de l'être beaucoup. C'est vous
-qui l'avez dit, Rodolphe; je ne sais si j'ai raison de vous croire, mais
-je vous crois. On ne prend guère la peine de flatter sa servante; à quoi
-bon? on n'a qu'à dire «je veux,» cela est plus commode. Voyez mes
-cheveux, ils sont noirs et à pleines mains: je vous ai souvent entendu
-louer les cheveux noirs; mes yeux sont noirs comme mes cheveux: vous
-avez dit bien des fois que vous ne pouviez souffrir les yeux bleus; mon
-teint est brun, et, si je suis pâle, ô Rodolphe! c'est que je vous aime
-et que je souffre. Si vous avez fait la cour à cette femme, c'est parce
-qu'elle avait un teint brun et des yeux noirs. J'ai tout cela, Rodolphe,
-je suis plus jeune qu'elle, et je vous aime plus qu'elle ne peut vous
-aimer; car son amour est né dans les rires, et le mien dans les larmes,
-et cependant vous ne faites pas attention à moi; pourquoi? parce que je
-suis votre servante, parce que je veille sur vous nuit et jour, parce
-que je vais au-devant de tous vos désirs, et que je me dérange vingt
-fois dans une heure pour satisfaire vos moindres caprices. Il est vrai
-que vous me jetez au bout de l'année quelques pièces d'argent; mais,
-croyez-vous que de l'argent puisse dédommager d'une existence détournée
-au profit d'un autre, et que la pauvre servante n'ait pas besoin d'un
-peu d'affection pour se consoler de cette vie toute de dévouement et
-d'amertume? Si j'avais de beaux chapeaux et de belles robes, si j'étais
-la femme d'un notaire ou d'un agent de change, vous monteriez la garde
-sous mon balcon, et vous vous estimeriez heureux d'un coup d'œil lancé à
-travers la persienne.
-
-RODOLPHE.--Je ne suis pas assez platonique pour cela. Je t'aime plus,
-étant ce que tu es, que la plus grande dame de la terre. C'est convenu,
-tu restes?
-
-MARIETTE.--Et madame de M***? vous savez ce que j'ai dit.
-
-RODOLPHE.--Qu'elle aille au diable! je romps avec elle. (_A part._) Il y
-a plus de passion véritable dans cette pauvre fille que dans vingt
-mijaurées de cette espèce, et d'ailleurs elle est plus jolie.
-
-MARIETTE.--Vous me promettez donc...
-
-RODOLPHE.--Sur tes yeux et ta bouche.
-
-MARIETTE, _avec explosion_.--Je reste!
-
-RODOLPHE.--Çà! notre chambrière, maintenant que vous voilà promue au
-grade de notre maîtresse en titre, cherchez quelqu'un qui vous remplace
-et fasse votre ouvrage.
-
-MARIETTE.--Non, Rodolphe, je veux être ici seule avec vous, et
-d'ailleurs je vous aime trop pour laisser le soin de vous servir à une
-autre.
-
-RODOLPHE.--Tu es une bonne fille et je suis un grand sot d'avoir été
-chercher si loin le trésor que j'avais chez moi. Je t'aime de cœur et de
-corps, je me sens en humeur tout à fait pastorale, et nous allons
-refaire à nous deux les amours de Daphnis et Chloé. (_Il la prend sur
-ses genoux et la berce comme un petit enfant._)
-
-_Intrat_ ALBERT, _l'homme positif_.--Voilà un groupe qui se compose
-assez bien; mais je doute fort qu'il fût du goût de madame de M***, si
-elle le voyait.
-
-RODOLPHE.--Je voudrais qu'elle le vît.
-
-ALBERT.--Tu ne l'aimes donc plus?
-
-RODOLPHE.--Est-ce que je l'ai aimée?
-
-ALBERT.--A vrai dire, j'en doute. Et ta passion d'artiste?
-
-RODOLPHE.--Au diable la passion! je courais après elle, elle est venue
-chez moi.
-
-ALBERT.--C'est toujours ainsi. Je suis charmé de te voir revenu à des
-sentiments raisonnables. Je vote des remercîments à Mariette pour cette
-cure importante.
-
-MARIETTE.--Ce n'est pas sans peine, monsieur Albert, que je l'ai opérée.
-
-ALBERT.--Je le crois, le malade était au plus mal: gare les rechutes!
-
-MARIETTE.--Oh! j'en aurai bien soin, soyez tranquille.
-
-RODOLPHE.--N'aie pas peur, ma petite Mariette, tu es trop jolie et trop
-bonne pour qu'il y ait le moindre danger.
-
-ALBERT.--O mon ami! il faut être bien fou pour sortir de chez soi dans
-l'espoir de rencontrer la poésie. La poésie n'est pas plus ici que là,
-elle est en nous. Il y en a qui vont demander des inspirations à tous
-les sites de la terre, et qui n'aperçoivent pas qu'ils ont à dix lieues
-de Paris ce qu'ils vont chercher au bout du monde. Combien de
-magnifiques poëmes se déroulent depuis la mansarde jusqu'à la loge du
-portier, qui n'auront ni Homère ni Byron! combien d'humbles cœurs se
-consument en silence, et s'éteignent sans que leur flamme ait rayonné au
-dehors! que de larmes ont coulé que personne n'a essuyées! que de
-passions, que de drames que l'on ne connaîtra jamais! que de génies
-avortés, que de plantes étiolées faute d'air! Cette chambre où nous
-sommes, toute paisible, toute calme, toute bourgeoise qu'elle est, a
-peut-être vu autant de péripéties, de tragédies domestiques et de drames
-intérieurs, qu'il s'en est joué pendant un an à la Porte-Saint-Martin.
-Des époux, des amants y ont échangé leurs premiers baisers; des jeunes
-femmes y ont goûté les joies douloureuses de la maternité; des enfants y
-ont perdu leur vieille mère. On a ri et l'on a pleuré, on a aimé et l'on
-a été jaloux, on a souffert et l'on a joui, on a râlé et l'on est mort
-entre ces quatre murs: toute la vie humaine dans quelques pieds. Et les
-acteurs de tous ces drames, pour n'avoir pas le teint cuivré, un
-poignard et un nom en _i_ ou en _o_, n'en avaient pas moins de colère et
-d'amour, de vengeance et de haine, et leur cœur, pour ne pas battre sous
-un pourpoint ou un corselet, n'en battait pas moins fort ni moins vite.
-Les dénoûments de ces tragédies réelles, pour ne pas être un coup de
-poignard ou un verre de poison, n'en étaient pas moins pleins de terreur
-et de larmes. Je te le dis, ô mon ami, la poésie, toute fille du ciel
-qu'elle est, n'est pas dédaigneuse des choses les plus humbles; elle
-quitte volontiers le ciel bleu de l'Orient, et ploie ses ailes dorées au
-long de son dos pour se venir seoir au chevet de quelque grabat sous une
-misérable mansarde; elle est comme le Christ, elle aime les pauvres et
-les simples, et leur dit de venir à elle. La poésie est partout: cette
-chambre est aussi poétique que le golfe de Baïa, Ischia, ou le lac
-Majeur, ou tout endroit réputé poétique; c'est à toi de trouver le filon
-et de l'exploiter. Si tu ne le peux pas, demande une place de
-surnuméraire dans quelque administration, ou fais des articles de
-critique pour quelque journal, car tu n'es pas poëte, et la muse
-détourne sa bouche de ton baiser. Regarde, c'est dans ces murs que s'est
-passée la meilleure partie de ton existence; tu as eu là tes plus beaux
-rêves, tes visions les plus dorées. Une longue habitude t'en a rendu
-familiers les coins les plus secrets: tes angles sortants s'adaptent on
-ne peut mieux avec leurs angles rentrants, et, comme le colimaçon, tu
-t'emboîtes parfaitement dans ta coquille. Ces murailles t'aiment et te
-connaissent, et répètent ta voix ou tes pas plus fidèlement que tous
-autres; ces meubles sont faits à toi, et tu es fait à eux. Quand tu
-entres, la bergère te tend amoureusement les bras et meurt d'envie de
-t'embrasser; les fleurs de ta cheminée s'épanouissent et penchent leur
-tête vers toi pour te dire bonjour; la pendule fait carillon, et
-l'aiguille, toute joyeuse, galope ventre à terre pour arriver à l'heure
-dont le son vaut pour toi toutes les musiques célestes, à l'heure du
-dîner ou du déjeuner; ton lit te sourit discrètement du fond de
-l'alcôve, et rougissant de pudeur entre ses rideaux pourprés, semble te
-dire que tu as vingt ans et que ta maîtresse est belle; la flamme danse
-dans l'âtre, les bouilloires bavardent comme des pies, les oiseaux
-chantent, les chats font ronron; tout prend une voix pour exprimer le
-contentement; le tilleul du jardin allonge ses branches à travers la
-jalousie pour te donner la main et te souhaiter la bienvenue; le soleil
-vient au-devant de toi par la croisée et les atomes valsent plus
-allègrement dans les rais lumineux. La maison est un corps dont tu es
-l'âme et à qui tu donnes la vie: tu es le centre de ce microcosme.
-Pourquoi donc vouloir se déplacer et devenir accessoire, lorsqu'on peut
-être principal? O Rodolphe! crois-m'en, jette au feu toutes tes
-enluminures espagnoles ou italiennes. Une plante perd sa saveur à être
-changée de climat, les pastèques du Midi deviennent des citrouilles dans
-le Nord, les radis du Nord des raiponces dans le Midi. Ne te transplante
-pas toi-même, ce n'est que dans le sol natal que l'on peut plonger de
-puissantes et profondes racines: d'un bon et honnête garçon que tu es,
-ne cherche pas à devenir un petit misérable bandit, à qui le premier
-chevrier des Abruzzes donnerait du pied au cul, et qu'il regarderait à
-juste titre comme un niais. Aime bien Mariette, qui t'aime bien, et,
-sans te soucier si tu as ou non une tournure d'artiste, fais tes vers
-comme ils te viendront; c'est le plus sage, et tu te feras ainsi une
-existence d'homme qui, sans être très-dramatique, n'en sera pas moins
-douce, et te mènera par une route unie et sablée au but inconnu où nous
-allons tous. Si quelqu'un te fait insulte, bats-toi en duel avec lui,
-mais ne l'assassine pas à la mode italienne, parce que l'on te
-guillotinerait immanquablement, ce qui me fâcherait fort, car tu vaux
-trop, quoique tu sois un grand fou.
-
-En faveur de l'amitié que je te porte, pardonne-moi la longue tartine
-que je viens de te faire avaler, et sur quoi j'étale depuis une heure
-les confitures de mon éloquence; passe-moi, en outre, une allumette pour
-allumer ma pipe, et je te voue une reconnaissance égale au service.
-
-Rodolphe fit ce qu'il demandait, et bientôt un nuage de fumée emplit la
-chambre. La soirée se passa on ne peut plus joyeusement, et Albert se
-retira fort tard.
-
-Mariette, le lendemain, n'eut qu'un lit à faire, et de nouvelles
-couleurs commençaient à poindre sur ses joues rondes et potelées.
-
-Et madame de M***, que devint-elle? Elle avait déjà pris un amant quand
-Rodolphe la quitta, le tout par crainte d'en manquer.
-
-Et M. de M***? il resta ce qu'il était, c'est-à-dire le plus dernier de
-M. Paul de Kock qu'il soit possible d'être, si les façons de plus font
-quelque chose à l'affaire.
-
-Rodolphe et madame de M*** se rencontrèrent quelquefois depuis dans le
-monde; ils se traitèrent avec toute la politesse imaginable, et comme
-des gens qui se connaissent à peine. La belle chose que la civilisation!
-
-Enfin, nous voilà arrivés au bout de cette admirable épopée, je dis
-épopée avec une intention marquée; car vous pourriez prendre ceci pour
-une histoire libertine, écrite pour l'édification des petites filles.
-
-Il n'en est rien, estimable lecteur. Il y a un mythe très-profond sous
-cette enveloppe frivole: au cas que vous ne vous en soyez pas aperçu, je
-vais vous l'expliquer tout au long.
-
-Rodolphe, incertain, flottant, plein de vagues désirs, cherchant le beau
-et la passion, représente l'âme humaine dans sa jeunesse et son
-inexpérience; madame de M*** représente la poésie classique, belle et
-froide, brillante et fausse, semblable en tout aux statues antiques,
-déesse sans cœur humain, et à qui rien ne palpite sous ses chairs de
-marbre; du reste, ouverte à tous, et facile à toucher, malgré ses
-grandes prétentions et tous ses airs de hauteur; Mariette, c'est la
-vraie poésie, la poésie sans corset et sans fard, la muse bonne fille,
-qui convient à l'artiste, qui a des larmes et des rires, qui chante et
-qui parle, qui remue et palpite, qui vit de la vie humaine, de notre vie
-à nous, qui se laisse faire à toutes les fantaisies et à tous les
-caprices, et ne fait la petite bouche pour aucun mot, s'il est sublime.
-
-M. de M***, c'est le gros sens commun, la prose bête, la raison butorde
-de l'épicier; il est marié à la fausse poésie, à la poésie classique:
-cela devait être. Il est inférieur à sa femme; ceci est un sous-mythe
-excessivement ingénieux, qui veut dire que M. Casimir Delavigne est
-inférieur à Racine, qui est la poésie classique incarnée. Il est cocu,
-M. de M***, cela généralise le type; d'ailleurs, la fausse poésie est
-accessible à tous, et ce cocuage est tout allégorique.
-
-Albert, qui ramène Rodolphe dans le droit chemin, est la véritable
-raison, amie intime de la vraie poésie, la prose fine et délicate qui
-retient par le bout du doigt la poésie qui veut s'envoler, de la terre
-solide du réel, dans les espaces nuageux des rêves et des chimères:
-c'est don Juan qui donne la main à Childe-Harold.
-
-J'espère que voilà une superbe explication à laquelle vous ne vous
-attendiez guère, garde national de lecteur que vous êtes.
-
-Je ne sais pas, avec tout cela, si l'histoire de Rodolphe sera de votre
-goût, mais j'ai assez bonne opinion de vous pour croire qu'en pareille
-occurrence vous n'eussiez pas hésité entre _celle-ci_ et _celle-là_.
-
-
-
-
-ELIAS WILDMANSTADIUS
-
-OU
-
-L'HOMME MOYEN AGE
-
-
- ... Laudator temporis acti.
-
- HORACE.
-
- La cathédrale rugueuse était sa carapace.
-
- VICTOR HUGO.
-
-
-Parmi les innombrables variétés de Jeunes-France, une des plus
-remarquables, sans contredit, est celle dont nous allons nous occuper.
-Il y a le Jeune-France byronien, le Jeune-France artiste, le
-Jeune-France passionné, le Jeune-France viveur, chiqueur, fumeur, avec
-ou sans barbe, que certains naturalistes placent entre les pachydermes,
-d'autres dans les palmipèdes, ce qui nous paraît également fondé. Mais
-de toutes ces espèces de Jeunes-France, le Jeune-France moyen âge est la
-plus nombreuse, et les individus qui la composent ne sont pas
-médiocrement curieux à examiner. J'en chercherai un entre tous, ami
-lecteur; il pourra te donner une idée du genre, si tu n'as pas eu le
-bonheur d'en voir un vivant ou empaillé. Comme il est mort, je puis te
-dire son véritable nom: il se nommait Elias Wildmanstadius; c'était un
-très-beau nom pour un homme moyen âge, d'autant que ce n'était pas un
-pseudonyme. Je vous prie, lecteur, de ne pas trop rire de lui, car
-c'était mon ami, et il fut sincère dans sa folie, bien différent de tant
-d'autres, qui ne le sont que par mode et par manière.
-
-J'espère que vous me pardonnerez l'espèce de teinte sentimentale
-répandue sur ce récit. Songez qu'Elias Wildmanstadius fut mon plus cher
-camarade, et qu'il est mort, et d'ailleurs j'ai besoin de faire reposer
-un peu mes lèvres, qui, depuis trois cents pages environ, se tordent en
-ricanements sardoniques.
-
-L'ange chargé d'ouvrir aux âmes la porte de ce monde, par la plus
-inexplicable des distractions, n'avait livré passage à la sienne
-qu'environ trois cents ans après l'époque fixée pour son entrée dans la
-vie.
-
-Le pauvre Elias Wildmanstadius, avec cette âme du quinzième siècle au
-dix-neuvième, ces croyances et ces sympathies d'un autre âge au milieu
-d'une civilisation égoïste et prosaïque, se trouvait aussi dépaysé qu'un
-sauvage des bords de l'Orénoque dans un cercle de fashionables
-parisiens.
-
-Se sentant gauche et déplacé dans cette société pour laquelle il n'était
-pas fait, il avait pris le parti de s'isoler en lui-même et de se créer
-une existence à part. Il s'était bâti autour de lui un moyen âge de
-quelques toises carrées, à peu près comme un amant qui, ayant perdu sa
-maîtresse, fait lever son masque en cire, et habille un mannequin des
-vêtements qu'elle avait coutume de porter.
-
-A cet effet, il avait loué une des plus vieilles maisons de S***, une
-maison noire, lézardée, aux murailles lépreuses et moisies, avec des
-poutres sculptées, un toit qui surplombe, des fenêtres en ogive, aux
-carreaux en losange, tremblant au moindre coup de vent dans leur résille
-de plomb.
-
-Il la trouvait un peu moderne; elle ne datait que de 1550 tout au plus.
-Quelques bossages vermiculés, quelques refends, quelques essais timides
-de colonnes corinthiennes, où le goût de la Renaissance se faisait déjà
-sentir, gâtaient, à son grand regret, la façade de la rue et altéraient
-la pureté toute gothique du reste de l'édifice.
-
-C'était d'ailleurs la maison la plus incommode de toute la ville.
-
-Les portes mal jointes, les châssis vermoulus laissaient passer la bise
-comme un crible. La cheminée au manteau blasonné, sous lequel toute une
-famille se fût assise, eût avalé un chêne entier à chaque bouchée de sa
-gueule énorme; il eût fallu deux hommes pour changer de place ses lourds
-chenets de fer, ornés de grosses boules de cuivre.
-
-Les tapisseries de haute lisse, représentant des passes d'armes et des
-sujets de chevalerie, s'en allaient en lambeaux; les murs suaient à
-grosses gouttes à force d'humidité; quelques tableaux noirs et enfumés
-étaient pendus çà et là dans leurs cadres poudreux.
-
-Pour compléter l'illusion, Elias Wildmanstadius avait rassemblé à grands
-frais les meubles les plus anciens qu'il eût pu trouver: de grands
-fauteuils de chêne à oreillettes, couverts de cuir de Cordoue avec des
-clous à grosses têtes, des tables massives aux pieds tortus, des lits à
-estrade et à baldaquin, des buffets d'ébène, incrustés de nacre, rayés
-de filets d'or, des panoplies de diverses époques, tout ce bagage
-rouillé et poussiéreux, qu'un siècle qui s'en va laisse à l'autre comme
-témoin de son passage, et que les peintres disputent aux antiquaires
-chez les marchands de curiosités.
-
-Afin d'être assorti à ces meubles et de ne pas faire dissonance, il
-portait toujours chez lui un costume du moyen âge.
-
-Rien n'était plus divertissant que de le voir, ce bon Elias
-Wildmanstadius, avec un surcot de samit armorié, des jambes mi-parties,
-des souliers à la poulaine, les cheveux fendus sur le front, le chaperon
-en tête, la dague et l'aumônière au côté, se promener gravement, à
-travers les salles désertes, comme une apparition des temps passés.
-Quelquefois il se revêtait d'une armure complète, et il prenait un grand
-plaisir à entendre le son de fer qu'il rendait en marchant.
-
-Cet amour de l'antiquité s'étendait jusque sur la cuisine: il fallait
-mettre sur sa table des drageoirs et des hanaps; il ne voulait manger
-que faisans avec leurs plumes, paons rôtis, ou toute autre viande
-chevaleresque. Dès qu'il voyait paraître quelque mets plus bourgeois et
-plus confortable, il entrait en fureur, et il aurait presque battu
-Marthe, sa vieille gouvernante, lorsqu'elle lui versait du faro ou du
-lambick, au lieu d'hydromel et de cervoise.
-
-Par le même motif, il n'admettait dans sa bibliothèque aucun livre
-imprimé, à moins que ce ne fût en gothique; car il détestait l'invention
-de Guttemberg autant que celle de l'artillerie.
-
-En revanche, les rayons étaient chargés de force beaux manuscrits sur
-vélin, aux coins et aux fermoirs d'argent, à la reliure de parchemin ou
-de velours.
-
-Il admirait avec une naïveté d'enfant les images des frontispices, les
-fleurons des marges, les majuscules ornées aux commencements des
-chapitres; il s'extasiait sur les roides figures des saintes aux cils
-d'or et aux prunelles d'azur, les beaux anges aux ailes blanches et
-roses; il avait peur des diables et des dragons, et croyait à toute
-légende, si absurde qu'elle fût, pourvu que le texte fût en bonne
-gothique ligaturée et le titre en grandes lettres rouges.
-
-En peinture, ses opinions étaient fort étranges: au delà des tableaux du
-quinzième siècle, il ne voyait plus rien; il n'aimait que Mabuse,
-Jacquemain Gringoneur, Giotto, Pérugin et quelques peintres de ce genre.
-Raphaël commençait à être trop nouveau pour lui.
-
-De la musique telle que l'ont faite Rossini, Mozart et Weber, il ne
-connaissait rien; au lieu du _Di tanti palpiti_, il chantait:
-
- Tout est verlore,
- La tintelore,
- Tout est frelore, bei Gott!
-
-de la défaite des Suisses à Marignan, par Clément Janequin, ou quelque
-autre air d'Ockeghem, de Francesco Rosello, de Constantio Festa ou
-d'Hobrecht: il n'allait pas plus loin.
-
-Pour les instruments dont on se sert aujourd'hui, il n'en savait pas le
-nom; en récompense, il savait à merveille ce que c'était qu'une
-sambucque, des naquerres, des regales, une épinette, un psaltérion et un
-rebec: il en eût même joué au besoin.
-
-En littérature, il eût cité juste le plus obscur roman: Parténopeux de
-Blois, Huon de Bordeaux, Atys et Profilas, le Saint-Graal, Dolopathos,
-Perceforest, et mille autres; il ne se doutait pas de Byron et de Gœthe.
-Il vous eût raconté de point en point la chronique de tel roitelet
-breton antérieur à Grâlon et à Konan, et vous l'eussiez fort surpris en
-lui parlant de Napoléon.
-
-Lorsqu'il était forcé d'écrire à quelqu'un, c'était dans un style si
-plein d'archaïsme, avec un caractère si hors d'usage, qu'il était
-impossible d'en déchiffrer un mot, et qu'il fallait en déférer au
-chartrier de la ville.
-
-Sa conversation était hérissée d'expressions vieillies, de tours tombés
-en désuétude, si bien que chaque phrase était une énigme, et qu'il y
-fallait un commentaire.
-
-Pourtant, avec tout cela, il avait une âme aimante et pieuse; il
-comprenait l'art, mais l'art naïf et qui croit à son œuvre, l'art
-gothique, patient et enthousiaste, qui fait des miniatures géantes, des
-basiliques travaillées en bijou, des clochers de deux cents pieds, finis
-comme des chatons de bague. Il sentait admirablement bien
-l'architecture; il eût trouvé Notre-Dame et la cathédrale de Bourges, si
-elles avaient été à faire. Trois cents ans plus tôt, le nom d'Élias
-Wildmanstadius nous fût parvenu, porté par l'écho des siècles, avec ces
-quelques noms rares qui surnagent et ne meurent point; mais, comme
-beaucoup d'autres, il avait manqué son entrée en ce monde, il n'était
-qu'une espèce de fou; il eût été un des plus hauts génies, sa vie eût
-été pleine et complète: il était obligé de se créer une existence
-factice et ridicule, et de se jouer lui-même de lui.
-
-Choqué de la tournure bourgeoise et mercantile des habitants, de la
-monotonie anti-pittoresque des maisons neuves, il en était réduit à ne
-pas sortir, ou, s'il le faisait, ce n'était que pour visiter et pour
-fureter dans tous ses coins sa bonne vieille cathédrale. C'était le plus
-grand plaisir qu'il eût; il y restait des heures entières en
-contemplation. Le clocher déchiqueté à jour, les aiguilles évidées, les
-pignons tailladés en scie, les croix à fleurons, les guivres et les
-tarasques montrant les dents à l'angle de chaque toit, les roses des
-vitraux toujours épanouies, les trois porches avec leurs collerettes de
-saints, leurs trèfles mignonnement découpés, leurs faisceaux de colonnes
-élancées et fluettes, les niches curieusement ciselées et toutes folles
-d'arabesques, les bas-reliefs, les emblèmes, les figures héraldiques, la
-plus petite dentelure de cette broderie de pierre, la plus imperceptible
-maille de ce tulle de granit, il aurait tout dessiné sans rien voir,
-tellement il avait présent à la mémoire jusqu'au moindre détail de son
-église bien-aimée. La cathédrale, c'était sa maîtresse à lui, la dame de
-ses pensées; il ne lui eût pas fait infidélité pour la plus belle des
-femmes: il en rêvait, il en perdait le boire et le manger; il ne se
-trouvait à l'aise qu'à l'ombre de ses vieilles ogives: il était là chez
-lui: le fond était en harmonie avec le personnage. A force de vivre avec
-les colonnettes fuselées, au milieu des piliers sveltes et minces, il en
-avait en quelque sorte la forme: à le voir si maigre et si long, on
-l'eût pris pour un pilier de plus, ses cheveux bouclés ne ressemblant
-pas mal aux acanthes des chapiteaux.
-
-Il avait étudié à fond l'histoire de la basilique et de sa construction;
-il vous eût dit précisément à quelle année avaient été bâtis le chœur et
-l'abside, le maître-autel et le jubé, la nef et les chapelles latérales;
-il avait constaté l'âge de chaque pierre; il savait combien avait coûté
-la menuiserie des stalles, du banc de l'œuvre et de la chaire, ce qu'il
-avait fallu de temps pour poser la clef de voûte, suspendre la lancette
-et le pendentif; il lisait couramment les inscriptions de toutes les
-tombes; il expliquait les blasons; il connaissait le sujet de tous les
-tableaux et de toutes les peintures des vitrages; il vous eût conté
-comment l'orgue, don d'un empereur d'Orient, était le premier qu'on eût
-vu en Europe; et bien d'autres, si vous l'eussiez laissé faire, car il
-ne tarissait pas sur ce sujet, et, quand il en parlait, sa figure
-s'animait singulièrement, ses yeux, d'un bleu terne, brillaient d'un
-éclat extraordinaire.
-
-Cette pauvre âme, oubliée dans un coin du ciel par son ange gardien,
-amoureux sans doute de quelque Éloa, et jetée ensuite dans un monde dont
-toutes ses sœurs s'en étaient allées, nageait alors dans une joie
-ineffable et pure: elle se croyait en 1500.
-
-Pour tromper son ennui, le bon Elias Wildmanstadius sculptait, avec un
-canif, de petites cathédrales de liége, peignait des miniatures à la
-manière gothique, transcrivait de vieilles chroniques, et faisait des
-portraits de vierges, avec des auréoles et des nimbes d'or.
-
-Il vécut ainsi fort longtemps, peu compris et ne pouvant comprendre. Sa
-fin fut digne de sa vie. Il y a deux ans, le tonnerre tomba sur la
-cathédrale, et y fit de grands ravages. Par l'effet d'une sympathie
-mystérieuse, le bon Elias mourut de mort subite, précisément à la même
-heure, dans sa maison (c'est celle qui fait l'angle du vieux marché, et
-où l'on voit une madone), assis dans un grand fauteuil, au moment où il
-achevait un dessin de la cathédrale. On l'enterra, comme il l'avait
-toujours demandé, dans la chapelle où il avait passé tant d'heures de sa
-vie, sous la pierre qu'il avait usée de ses genoux. Il est maintenant
-là-haut, en compagnie des chérubins, de la Vierge et des saints, qu'il
-aimait tant, dans son beau paradis d'or et d'azur, et sans doute il ne
-manquerait rien à son bonheur, si l'épitaphe de son tombeau n'était pas
-en style et en caractères évidemment modernes.
-
-
-
-
-LE BOL DE PUNCH
-
- L'orgie échevelée.
-
- DE BALZAC.
-
- L'orgie échevelée.
-
- JULES JANIN.
-
- L'orgie échevelée.
-
- P.-L. JACOB.
-
- L'orgie échevelée.
-
- EUGÈNE SUE.
-
-
-C'était une chambre singulière que celle de notre ami Philadelphe. Elle
-avait bien, comme toutes les chambres possibles, comme la vôtre ou la
-mienne, quatre murs avec un plafond et un plancher, mais la façon dont
-elle était décorée lui donnait une physionomie étrangement incongrue.
-
-Les peintures les plus bizarres étaient appendues aux murs dans des
-cadres curieusement sculptés; des pastels de la Régence, fardés et
-souriants, se pavanaient à côté de roides figures d'anges sur fond d'or,
-dans la manière de Giotto ou d'Orcagna.
-
-Les gravures, les eaux-fortes se pressaient au long des lambris, si
-serrées et si mal en ordre, qu'on ne pouvait en voir une seule sans en
-déranger deux ou trois.
-
-Rembrandt heurtait Watteau du coude, une fête galante de Pater couvrait
-la figure d'une sibylle de Michel-Ange, un Tartaglia de Callot donnait
-du pied au cul au portrait du grand roi, par Hyacinthe Rigaud, une
-nudité charnue et sensuelle de Rubens faisait baisser les yeux à un
-dessin ascétique de Moralès, une gouache libertine de Boucher montrait
-impudemment son derrière à une prude madone du rigide Albert Dürer; la
-muraille était hérissée d'antithèses, comme une tragédie du temps de
-l'empire.
-
-Sur toutes les tables, les consoles, les guéridons, les chaises, les
-fauteuils, et en général sur tout ce qui présentait une surface à peu
-près plane, étaient entassés une foule d'objets de formes baroques et
-disparates.
-
-Dans une duchesse inoccupée, au milieu de plats bosselés et d'émaux de
-Bernard de Palissy, une longue fiole flamande allongeait son col de
-cigogne.
-
-Des pots bleus du Japon, des nids d'hirondelles salanganes, des carpes
-et des chats verts de la Chine, jonchaient des escabeaux vermoulus du
-temps de Louis XIII.
-
-Une tête de mort, des besicles sur le nez, une calotte grecque sur le
-crâne, une pipe culottée entre les mâchoires, faisait la grimace à un
-magot de porcelaine placé à l'autre bout de la cheminée; des mandragores
-difformes se tortillaient hideusement, pêle-mêle avec des pétrifications
-et des madrépores, sur un rayon vide de la bibliothèque.
-
-Sur la table du milieu, c'était bien autre chose: il était certainement
-impossible de réunir dans un plus petit espace un plus grand nombre
-d'objets ayant de la tournure et du caractère:
-
-Une babouche turque,
-
-Une pantoufle de marquise,
-
-Un yatagan,
-
-Un fleuret,
-
-Un missel,
-
-Un Arétin,
-
-Un médaillon d'Antonin Moine,
-
-Du papel español para cigaritos,
-
-Des billets d'amour,
-
-Une dague de Tolède,
-
-Un verre à boire du vin de Champagne,
-
-Une épée à coquille,
-
-Des priapées de Clodion,
-
-Une petite idole égyptienne,
-
-Des paquets de différents tabacs (lesdits paquets largement éventrés et
-laissant voir leurs blondes entrailles),
-
-Un paon empaillé,
-
-Les _Orientales_ de Victor Hugo,
-
-Une résille de muletier,
-
-Une palette,
-
-Une guitare,
-
-Un n'importe quoi, d'une belle conservation.
-
-Que sais-je! un fouillis, un chaos indébrouillable, à faire tomber la
-plume de lassitude au nomenclateur le plus intrépide, à Rabelais ou à
-Charles Nodier.
-
-Les chaises et les fauteuils avaient probablement été à Marignan avec
-les escabeaux de Saltabadil; les unes étaient boiteuses et les autres
-manchots: pas plus de trois pieds et pas plus d'un bras.
-
-Il n'est pas besoin de vous faire remarquer, judicieux lecteur, que
-cette description est véritablement superbe et composée d'après les
-recettes les plus modernes. Elle ne le cède à aucune autre, hormis
-celles de M. de Balzac, qui seul est capable d'en faire une plus longue.
-J'ai attifé un peu ma phrase, jusqu'ici assez simple; j'ai cousu des
-paillettes à sa robe de toile, je lui ai mis des verroteries et du
-strass dans les cheveux, je lui ai passé aux doigts des bagues de
-chrysocale, et la voilà qui s'en va toute pimpante, aussi fière et aussi
-brave que si tous ses bijoux n'étaient pas du clinquant, et ses diamants
-de petits morceaux de cristal.
-
-Je fais cela parce que l'on croirait, à la voir aller humble et nue
-comme elle va, que je n'ai pas le moyen de la vêtir autrement. Pardieu!
-je veux montrer que j'en suis aussi capable que si je n'avais pas de
-talent, et je dois supposer que j'en ai beaucoup, si j'ai eu l'art de
-vous amener, à travers trois cents pages, jusqu'à cette assertion
-audacieuse et immodeste. En deux traits de plume, je m'en vais lui faire
-une jupe d'adjectifs, un corset de périphrases et des panaches de
-métaphores.
-
-D'alinéa en alinéa, je veux désormais tirer des feux d'artifice de
-style; il y aura des pluies lumineuses en substantifs, des chandelles
-romaines en adverbes, et des feux chinois en pronoms personnels. Ce sera
-quelque chose de miroitant, de chatoyant, de phosphorescent, de
-papillotant, à ne pouvoir être lu que les yeux fermés.
-
-Cette description, outre qu'elle est magnifique et digne d'être insérée
-dans les cours de littérature, l'emporte sur les descriptions ordinaires
-par le mérite excessivement rare qu'elle a d'être parfaitement à sa
-place, et d'être d'une utilité incontestable à l'ouvrage dont elle fait
-partie.
-
-En effet, ayant entrepris d'écrire la physiologie du bipède nommé
-Jeune-France, j'ai cru qu'après avoir constaté le nombre de ses ongles
-et la longueur de son poil, la couleur de son cuir, ses habitudes et ses
-appétits, il ne serait pas d'un médiocre intérêt de vous faire savoir où
-il vit et où il perche, et j'ai pensé que la description de cette
-chambre aurait autant d'importance aux yeux des naturalistes que celle
-du nid de la mésange des roseaux ou du petit perroquet vert d'Amérique.
-
-Les sept ou huit personnages réunis dans cette chambre singulière
-n'étaient guère moins singuliers: les figures étaient en tout dignes du
-fond.
-
-Leur costume n'était pas le costume français, et l'on eût été fort
-embarrassé de désigner précisément à quelle époque et à quelle nation il
-appartenait. L'un avait une barbe noire taillée à la François Ier,
-l'autre une pointe et les cheveux en brosse, à la Saint-Mégrin, un
-troisième une royale, comme le cardinal Richelieu; les autres, trop
-jeunes pour posséder cet accessoire important, s'en dédommageaient par
-la longueur de leur chevelure. L'un avait un pourpoint de velours noir
-et un pantalon collant, comme un archer du moyen âge; l'autre un habit
-de conventionnel, avec un feutre pointu de raffiné; celui-ci, une
-redingote de dandy, d'une coupe exagérée et une fraise à la Henri IV.
-Tous les autres détails de leur ajustement étaient entendus dans le même
-style, et l'on eût dit qu'ils avaient pris au hasard et les yeux fermés,
-dans la friperie des siècles, de quoi se composer, tant bien que mal,
-une garde-robe complète. Les occupations de ces dignes individus étaient
-tout à fait en rapport avec leur extérieur.
-
-Le François Ier chantait faux, et avec un accent normand, une romance
-espagnole.
-
-Le Saint-Mégrin jouait au bilboquet, ou lançait des boulettes avec une
-sarbacane.
-
-Le Richelieu fumait gravement un cigare éteint.
-
-Le conventionnel racontait d'une voix de Stentor une de ses bonnes
-fortunes à son ami le fashionable, et il lui recommandait le secret.
-
-L'archer lisait le _Courrier des Théâtres_; le dandy guillotinait des
-mouches avec des queues de cerises.
-
-Philadelphe, le maître de la maison, faisait de ses bras un Y et de sa
-bouche un grand O, en bâillant de la façon la plus paternelle du monde.
-Bref, toute l'assemblée avait l'air de jouir médiocrement et de se
-souhaiter dans un autre endroit. Je crois, tant ils étaient désespérés
-et embarrassés d'eux-mêmes, qu'ils n'eussent pas refusé des billets
-d'Opéra-Comique ou de Vaudeville.
-
-ALBERT.--Par les cornes de mon père! on s'ennuie ici comme en pleine
-Académie.
-
-RODOLPHE.--On se croirait au Théâtre-Français.
-
-THÉODORE.--Que faire pour couper le cou au temps? Si nous faisions des
-armes?
-
-ALBERT.--Le fleuret est cassé.
-
-THÉODORE.--Si nous jouions aux dés?
-
-ALBERT.--Les dés de Philadelphe sont pipés.
-
-THÉODORE.--Si nous lisions un conte de M. de Bouilly, ce serait quelque
-chose de colossalement bouffon.
-
-ALBERT.--Autant nous faire avaler de la panade sans sel.
-
-THÉODORE.--Si chacun racontait ses bonnes fortunes?
-
-TOUS.--Allons donc! poncif! pompadour! ce serait bien amusant et varié!
-A bas la motion! à bas l'orateur!
-
-RODERICK.--Si nous faisions de la musique?
-
-TOUS, _avec une expression de terreur profonde_.--Non! non! non!
-
-PHILADELPHE.--Le piano n'est pas d'accord, et c'est d'ailleurs un
-plaisir très-médiocre que de voir un pauvre diable se démener sur un
-clavier, comme le lapin savant qui tambourinait en l'honneur de Charles
-X.
-
-THÉODORE.--J'aime mieux que Roderick ait la gueule remplie avec de la
-bouillie bien chaude qu'avec des _sol_ et des _ut_, d'autant que
-très-souvent le _sol_ est un _ut_ et l'_ut_ un _sol_, et que la bouillie
-est toujours de la bouillie, et le bâillonne hermétiquement.
-
-PHILADELPHE.--Cela aurait une belle tournure de chanter des romances de
-société comme des tartines qui sortent de pension.
-
-TOUS.--Au diable la musique, et le musicien surtout!
-
-RODERICK.--Qu'allons-nous faire, au bout du compte?
-
-RODOLPHE, _du ton le plus dithyrambique du monde_.--Tête et sang!
-messieurs, vous mériteriez bien d'avoir des membranes entre les doigts,
-car vous n'êtes, à vrai dire, que de francs oisons.
-
-PHILADELPHE.--L'oie est blanche comme le cygne et le cygne est palmé
-comme l'oie, et l'on court risque de s'y tromper, quand on a la vue
-courte. O mon ami! l'on voit bien que tu as oublié de chausser tes
-lunettes; frottes-en les verres au parement de ton habit, et regarde, tu
-verras que nous sommes de hauts génies et non des imbéciles, des cygnes
-et non des oies.
-
-ALBERT.--Oie ou cygne, n'importe; de loin l'effet est le même. J'ai, en
-ce moment-ci, un avantage sur toi en particulier, et sur vous tous en
-général: c'est que j'ai une idée, et que vous n'en avez évidemment pas.
-
-PHILADELPHE.--Est-il fat, celui-là, avec sa prétention d'avoir une idée!
-Tu n'as pas plus d'idées que de femmes.
-
-ALBERT.--C'est en quoi tu te trompes, j'ai trois femmes et une idée;
-différent en cela de toi, qui as peut-être trois idées, et qui n'as
-certainement pas de femme.
-
-TOUS.--L'idée! l'idée! l'idée!
-
-ALBERT.--Messeigneurs, la voici; elle est simple et triomphante. Je
-m'étonne que pas un d'entre vous ne l'ait eue avant moi.
-
-TOUS.--Voyons.
-
-ALBERT, _solennellement_.--Faisons une orgie! Une orgie est
-indispensable pour nous culotter tout à fait: il ne nous manque que
-cela. Nous nous compléterons, et nous passerons la soirée
-très-agréablement.
-
-TOUS, _avec un enthousiasme frénétique_.--Bravo! bravo!
-
-ALBERT.--Rien n'est plus à la mode que l'orgie. Chaque roman qui paraît
-a son orgie: ayons aussi la nôtre. L'orgie est aussi nécessaire à une
-existence d'homme qu'à un in-octavo d'Eugène Renduel...
-
-En vérité, je ne sais trop pourquoi j'ai pris la forme du dialogue pour
-vous narrer ce conte véridique; il est clair qu'elle s'y adapte fort
-mal, et la page précédente est un chef-d'œuvre de mauvais goût. Je ne
-crois pas qu'il soit possible d'écrire d'une manière plus prétentieuse
-et plus fatigante: chaque interlocuteur prend le dernier mot de l'autre,
-et le renvoie comme un volant avec une raquette.
-
-Je pense que le seul motif qui m'a poussé à cette abomination est le
-désir de faire le plus de pages possible avec le moins de phrases
-possible. Je souhaite de tout mon cœur que ce bienheureux conte,
-intitulé _le Bol de Punch_, aille jusqu'à la page 370, qui est la
-colonne d'Hercule où je dois arriver, et que je ne dois pas dépasser,
-parce que, dans l'un ou l'autre de ces deux cas, mon volume serait
-galette ou billot, écueil également à redouter.
-
-Le dialogue a cela d'agréable qu'il foisonne beaucoup: chaque demande et
-chaque réponse étant séparées par le nom des personnages écrits en
-lettres majuscules, l'on peut, avec un peu d'adresse, composer une page
-sans y mettre plus de cinq ou six lignes, en ayant soin de hacher son
-style court et menu. Il y a, dans _les Marrons du Feu_, une feuille qui
-ne contient que treize syllabes; c'est le _nec plus ultra_ du genre, et
-il n'est pas donné à beaucoup de s'élever à cette hauteur:
-
- ... Vestigia pronus adoro.
-
-Quoi qu'il en soit, je renonce au dialogue, temporairement du moins, et
-le lecteur y gagnera une superficie de deux ou trois pouces carrés par
-feuillet de pensées exclusivement admirables, ainsi que je me suis
-engagé à les livrer à mon éditeur très-cher.
-
-Cette grandeur d'âme est d'autant plus antique et digne qu'on la loue,
-qu'elle recule l'instant fortuné où je toucherai l'argent qui m'est dû
-pour ce merveilleux volume, destiné à opérer une régénération sociale et
-à faire progresser l'humanité dans la route de l'avenir.
-
-Et si vous désirez savoir, ami lecteur, pourquoi je veux avoir de
-l'argent, je vous répondrai _primo_, comme Gubetta à Lucrèce Borgia,
-
- ... Pour en avoir,
-
-ce qui est très-logique; _secundo_, pour acheter des vieux pots du Japon
-et des magots de la Chine; _tertio_, pour manger du flan et des pommes
-de terre frites le long des quais et des boulevards, ce que personne ne
-pourra trouver subversif de l'ordre de choses et provoquant au mépris de
-la monarchie citoyenne.
-
-Maintenant, au bol de punch!
-
-Si vous n'avez pas de gastrite, ce que je souhaite de toute mon âme, ô
-vénérable lecteur, tendez votre verre, que je vous verse de ce
-délectable breuvage. Et vous, ô charmante lectrice (il n'y a aucun doute
-que vous ne soyez charmante), avancez le vôtre, que je ne répande rien
-sur la nappe. Vous direz probablement qu'il est d'une force horrible;
-vous ferez, en disant cela, la plus jolie petite moue et la plus
-adorable grimace que l'on puisse imaginer; mais vous n'en boirez pas
-moins le calice jusqu'à la dernière goutte, et vous vous en trouverez on
-ne peut mieux, vous et vos chastes amies.
-
---Oui! oui! une orgie pyramidale, phénoménale, crièrent tous les drôles
-à la fois, une orgie folle, échevelée, hurlante, comme dans _la Peau_ de
-M. de Balzac, comme dans le _Barnave_ de M. Janin, comme dans _la
-Salamandre_ de M. Eugène Sue, comme dans _le Divorce_ du bibliophile
-Jacob.
-
---Non, non, à bas celle-là! c'est empire, c'est poncif!
-
---Comme dans _la Danse Macabre_, du même.
-
---A la bonne heure, c'est moyen âge, au moins, cela a une tournure.
-
---Qu'est-ce qui tient pour _la Peau_?
-
---Moi,--moi,--moi!
-
---C'est bien: passez par là, dit Philadelphe.
-
-Les Balzaciens se rangèrent à sa droite.
-
---Qui pour _Barnave_?
-
---Nous quatre.
-
---A droite aussi; vous êtes les aristocrates de l'orgie, et nous vous
-guillotinerons à la fin, entre la poire et le fromage.
-
-Les Janinphiles, les Janinlâtres ou les Janiniens, car ces trois mots
-sont d'une composition également régulière, allèrent se placer à côté
-des Balzaciens.
-
---Où sont les flambarts?
-
---Ici,--ici!
-
---A gauche les flambarts.
-
-Et ils passèrent à gauche.
-
---Où sont les truands?
-
---Voilà!--voilà!
-
-Et plusieurs mains se levèrent.
-
---A gauche, avec les flambarts; vous êtes les démocrates, c'est pourquoi
-vous chiquerez du caporal, tandis que ces messieurs fumeront du
-maryland; c'est pourquoi vous boirez du vin bleu, comme les filles de
-Barbier, tandis que les autres boiront du vin de Champagne. Vous vous
-râperez le gosier avec du rhum et du rack, avec le trois-six et le
-sacré-chien dans toute sa pureté, tandis qu'ils se l'humecteront avec
-les onctueuses liqueurs des îles. Ce qui vous prouve que les
-aristocrates vous sont aussi supérieurs, canailles que vous êtes, que le
-vin de Chypre est supérieur au vin de Brie.
-
-Les truands se mêlèrent aux flambarts.
-
---C'est bien, maintenant, où ferons-nous la kermesse?
-
---Pas ici, c'est trop petit.
-
---Dans la maison de Théodore, dans la maison du faubourg, vous savez: il
-y aura plus de place. Que vous en semble?--C'est convenu.--A quand
-l'orgie?--Il est six heures.--A minuit; il faut bien cela pour les
-préparatifs.
-
---A propos, comment nous arrangerons-nous pour la décoration de la
-salle?
-
---Je ne sais trop comment, à moins de faire plusieurs compartiments
-comme dans _le Roi s'amuse_. Il me paraît difficile de concilier la
-salle à manger du millionnaire de M. de Balzac avec la cuisine de P.-L.
-Jacob, la petite maison de M. Jules Janin avec l'auberge de Saint-Tropez
-de M. Eugène Sue.
-
---Ceci est épineux, et, d'ailleurs, le temps nous galope; admettons pour
-cette fois-ci le lieu vague que propose Corneille dans les préfaces de
-ses tragédies, un lieu qui n'est ni un cabinet, ni une antichambre, ni
-une maison, ni une rue, mais qui est un peu tout cela. La chambre de
-Théodore sera tout à la fois cuisine, salon, auberge et boudoir. Nous y
-mettrons un peu de complaisance, et nous nous aiderons nous-mêmes à nous
-faire illusion. On établira une table en fer à cheval: à l'une des
-extrémités il y aura une belle nappe damassée, des assiettes de
-porcelaine, des cristaux et de l'argenterie; à l'autre, un torchon de
-toile à voile, des plats de terre, des bouteilles de grès et des
-fourchettes en métal d'Alger.
-
---Et des filles, il nous faut absolument des filles!
-
---Des filles, je m'en charge, fit Roderick, mais pour la partie
-fashionable seulement. Je connais tout ce qu'il y a de mieux de ce
-genre, et je vous amènerai ce qu'on peut nommer à juste titre l'élite de
-la société. Quant aux autres, les premières que vous rencontrerez, vous
-les enverrez ici; plus elles seront laides et ignobles, mieux elles
-vaudront!
-
---Ainsi soit fait comme il est dit. Nous comptons sur toi, Roderick.
-
---Soyez tranquilles.
-
-Après avoir échangé plusieurs poignées de mains, les dignes
-Jeunes-France se séparèrent pour vaquer aux préparatifs de ces mystères
-orgiaques. Théodore courut à sa maison, fit débarrasser la chambre de
-tout ce qui pouvait gêner; il envoya chercher de l'eau-de-vie, du rhum
-et plusieurs paniers de vin; il posa lui-même un chef et trois ou quatre
-marmitons auprès des fourneaux, et casseroles, poêles, marmites d'entrer
-en danse, et de siffler, et de chanter, et de faire flah-flah, et de
-faire floh-floh, le plus joyeusement du monde.
-
-Sancho, Falstaff, Panurge, et tous les moines goinfres de Rabelais
-auraient eu la joie au cœur, et se fussent léché les babines, rien que
-de manger leur pain à la fumée de cette cuisine.
-
-Le lieu de réunion présentait l'aspect le plus étrange: d'un côté, des
-siéges élégants, un service splendide, des bougies dans des flambeaux
-dorés; de l'autre, des bancs de chêne, des tables sur des tréteaux, de
-grosses chandelles de suif ou de poix-résine dans des chandeliers de
-fer-blanc: la plus complète opposition.
-
-La maison, ainsi illuminée, jetait feu et flammes par toutes les
-ouvertures, et inondait d'une lueur dédaigneuse les autres maisons, ses
-voisines, qui s'étaient couchées à neuf heures, et avaient fermé l'œil
-pour jusqu'au lendemain matin, en bonnes rentières et en bourgeoises de
-la vieille roche qu'elles étaient effectivement.
-
-Cependant les fiacres commençaient à arriver: on criait, on jurait.
-D'étranges silhouettes se découpaient entre les portes des voitures et
-les portes de la maison. C'était tantôt des marquis poudrés, en habit à
-la française, l'épée au côté, la poignée en bas, la pointe en l'air,
-tenant par le doigt des comtesses en paniers, avec du rouge, des
-mouches, des paillettes et un éventail; tantôt des marins, le chapeau
-ciré sur la tête, le poing sur la hanche, la pipe à la gueule, une catin
-au bras; ou bien des merveilleux haut cravatés, corsés, bridés, gantés,
-menant des dames chargées de panaches, de fleurs, de rubans et de
-bijoux, ou des truands et des mauvais-garçons, avec le camail et le
-chaperon, la grande plume rouge, haute de trois pieds, la dague au
-poing, un jurement à la bouche, tous pêle-mêle avec des bohémiennes et
-des filles folles de leur corps, en jupes bigarrées et étincelantes de
-clinquant.
-
-Au bruit que menait tout ce monde, les maisons les plus voisines
-commencèrent à se réveiller un peu, à se frotter les yeux, à mettre
-leurs lunettes sur le nez, et le nez à la fenêtre, toutes surprises
-qu'elles étaient d'un pareil tapage à une heure aussi indue.
-
-On entrevoyait, sous les jalousies, de vénérables bonnets de coton avec
-leur mèche patriarcale, de mystérieuses cornettes et de chastes
-fontanges. Plus d'un épicier retiré gagna cette nuit-là un rhume de
-cerveau, plus d'une grisette oublia de faire une corne à la page du
-roman commencé, plus d'un chat amoureux, ébloui de ces clartés et de ces
-rumeurs insolites, se laissa tomber du haut d'un toit dans la rue.
-
-A chaque entrée, c'était un hurrah frénétique; tous les carreaux
-dansaient dans les châssis, les assiettes remuaient dans les buffets,
-comme par un tremblement de terre.
-
-Les honnêtes bourgeois du quartier, ne sachant à quoi attribuer ce
-tintamarre, s'imaginaient qu'on allait donner une seconde représentation
-des Immortelles au profit de la république. Les bonnes vieilles édentées
-descendaient à la cave, persuadées que c'était la fin du monde et que le
-bon Dieu nous punissait d'avoir renvoyé Charles X.
-
-Un abonné du _Constitutionnel_, le même qui fait des remarques si
-ingénieuses au quatrième acte d'_Antony_, prétendit que c'était un
-conciliabule de jésuites, attendu que plusieurs de ces messieurs avaient
-des cheveux longs, ce qui est éminemment jésuitique.
-
-Un abonné de la _Gazette_ jura ses grands dieux que c'était le comité
-directeur qui s'assemblait secrètement pour se guillotiner lui-même et
-manger des petits enfants, ainsi qu'il en a contracté la vicieuse
-habitude.
-
-Un lecteur de M. Jay, oui, un lecteur de M. Jay, quoiqu'au premier coup
-d'œil il puisse paraître fabuleux que M. Jay ait eu un lecteur, affirma
-que c'étaient des romantiques qui se réunissaient pour insulter aux
-bustes et brûler les œuvres de ces morts immortels que la pudeur
-m'empêche de nommer.
-
-Chacun prit place: les balzaciens et les janinlâtres au bout
-aristocrate, les autres plus bas; mais ce qu'il y avait de plaisant,
-c'est qu'à côté de chaque assiette était posé un volume, soit de
-_Barnave_, soit de _la Peau_, soit de _la Salamandre_, ou de _la Danse
-Macabre_, ouvert précisément à l'endroit de l'orgie, afin que chacun pût
-suivre ponctuellement le livre et en garder consciencieusement la
-tournure.
-
-Les premiers plats se désemplirent, les premières bouteilles se
-vidèrent, sans qu'il se passât rien de remarquable, sans qu'il se dît
-rien de très-superlatif. Un cliquetis de verres et de fourchettes, un
-bruit de déglutition et de mastication, coupé çà et là de quelques rires
-stridents, était à peu près tout ce qu'on entendait.
-
-De temps en temps une feuille du livre retombait sur une autre feuille
-avec un frissonnement satiné.
-
---Diable! je ne suis encore qu'à la description du premier service, dit
-un balzacien. Ce gredin de Balzac n'en finit pas; ses descriptions ont
-cela de commun avec les sermons de mon père.
-
---J'ai encore au moins dix pages pour arriver au bon endroit, cria un
-flambart, de l'autre côté de la salle; j'ai déjà bu deux ou trois
-bouteilles de vin, Frédéric en a bu autant, et aucun des effets décrits
-dans _la Salamandre_ n'a daigné se produire. Le nez de Rodolphe est
-toujours de la même couleur, il n'est que rouge, quoique M. Eugène Sue
-ait dit formellement que, dans une orgie caractéristique, le rouge
-devenait pourpre et le pourpre violet.
-
---Bah! bah! c'est que nous ne sommes pas encore assez gris; buvons!
-
---Buvons! reprit toute la troupe en chœur. Et ces messieurs, quoique
-déjà passablement ivres, s'entonnèrent rasades sur rasades.
-
-C'est une chose à remarquer, les descripteurs orgiaques et les faiseurs
-de livres obscènes outrepassent les proportions humaines de la manière
-la plus invraisemblable; les uns font tenir dans le corps d'un misérable
-petit héros, qui a six pieds tout au plus, dix fois plus de punch et de
-vin qu'il n'en tiendrait dans la tonne d'Heidelberg; les autres font
-accomplir à de minces freluquets de vingt ans des travaux amoureux qui
-énerveraient plusieurs douzaines d'hercules. Je voudrais bien savoir
-quel but ont ces exagérations. Peut-être est-ce une flatterie indirecte
-adressée au lecteur, je penche à le croire. En tout cas, de pareils
-livres sont très-pernicieux; ils nous font mépriser des marchands de vin
-et des petites filles, qui, en nous comparant à ces types grandioses,
-doivent nous trouver de tristes buveurs et de plus tristes amants.
-
-Comme j'ai le malheur d'avoir petite poitrine et assez mauvais estomac,
-et que, par conséquent, je ne puis guère boire que de l'eau coupée de
-lait, je laisse mon verre plein à côté de moi, pendant que mes dignes
-camarades ne font que vider le leur, et semblent, en vérité, plutôt des
-pompes ou des éponges que des hommes ayant reçu le sacrement du baptême.
-
-En attendant qu'ils soient tout à fait ivres-morts, je vais, pour passer
-le temps, vous faire, ami lecteur, une toute petite description qui,
-Dieu et les épithètes aidant, n'aura guère que cinq ou six pages. Je ne
-sais pas si vous vous en souvenez (pourquoi vous en souviendriez-vous?
-on oublie bien son chien et sa maîtresse); mais j'ai promis, quelques
-lignes plus haut, de vous régaler du beau style et des belles manières
-de dire en usage aujourd'hui.
-
-Vous devez être las de m'entendre jargonner, dans mon grossier patois,
-comme un vrai paysan du Danube que je suis, et que je serai probablement
-jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de me retirer de ce monde.
-
-Cette description sera aussi belle que celle par où commence ce conte
-panthéistique et palingénésique. Si toutefois (ce dont je doute) elle ne
-vous satisfait pas complétement, j'espère, mesdames, que vous daignerez
-m'excuser, vu le peu d'habitude que j'ai de ces sortes de choses.
-
-Certes, c'était un spectacle étrange à voir que tous ces jeunes hommes
-réunis autour de cette table; on eût dit un sabbat de sorciers et de
-démons...
-
-Pouah! pouah! voilà un commencement fétide, c'est le poncif de 1829.
-Cela est aussi bête qu'un journal d'hier, aussi vieux qu'une nouvelle de
-ce matin. Si vous n'êtes pas difficile, lecteur, moi je le suis, et,
-comme Cathos ou Madelon des _Précieuses ridicules_, il n'y a pas jusqu'à
-mes chaussettes qui ne soient de la bonne faiseuse, il n'y a pas jusqu'à
-mes descriptions qui ne soient dans la dernière mode: donc je
-recommence.
-
-Oh! l'orgie laissant aller au vent sa gorge folle, toute rose de
-baisers; l'orgie, secouant sa chevelure parfumée sur ses épaules nues,
-dansant, chantant, criant, tendant la main à celui-ci et le verre à
-celui-là; l'orgie, chaude courtisane, qui fait la bonne à toutes les
-fantaisies, qui boit du punch et qui rit, qui tache la nappe et sa robe,
-qui trempe sa couronne de fleurs dans un bain de malvoisie; l'orgie
-débraillée, montrant son pied et sa jambe, penchant sa tête alourdie à
-droite et à gauche; l'orgie querelleuse et blasphématrice, prompte à
-chercher son stylet à sa jarretière; l'orgie frémissante, qui n'a qu'à
-étendre sa baguette pour faire un poëte d'un idiot, et un idiot d'un
-poëte; l'orgie qui double notre être, qui fait couler de la flamme dans
-nos veines, qui met des diamants dans nos yeux, et des rubis à nos
-lèvres; l'orgie, la seule poésie possible en ces temps de prosaïsme;
-l'orgie...
-
-Ouf! voilà une phrase terriblement longue, plus longue que l'amour de ma
-dernière maîtresse, je vous jure. Ravalons notre salive et reprenons
-notre haleine. La rosse qui me sert de Pégase est tout essoufflée et
-renâcle comme un âne poussif.
-
-J'aurais pu la bâtir autrement, comme ceci, par exemple: l'orgie, avec
-ses rires, avec ses cris, avec, etc., etc., pendant autant de pages que
-j'aurais voulu; mais cette forme de phrase, qui florissait la semaine
-passée, n'est plus déjà de mise celle-ci, et d'ailleurs l'autre est plus
-échevelée et plus dithyrambique.
-
-Je crois, lecteur, que la partie lyrique de ma description est
-suffisamment développée. Je vais, avec votre permission, passer à la
-partie technique.
-
-Je ne dirai pas que la nappe avait l'air d'une couche de neige
-fraîchement tombée, attendu que je ne suis pas assez poëte pour cela,
-surtout en prose, mais je prendrai sur moi d'affirmer qu'elle était d'un
-assez beau blanc, et qu'elle avait été probablement à la lessive.
-
-Quant aux verres, ils avaient été sérieusement rincés, et les carafes
-mêmement. Chaque convive avait une assiette devant lui, et une serviette
-pour lui tout seul; il avait aussi la jouissance d'un couteau, d'une
-cuiller et d'une fourchette. Je ne sais si tous ces détails sont
-très-utiles, mais je me ferais un scrupule d'en priver les lecteurs de
-cette glorieuse histoire: dans un si grand sujet il n'y a pas de petite
-chose.
-
-Je voudrais bien vous raconter ici de quoi se composait le fantastique
-souper, mais je vous avoue, en toute humilité, que je suis d'une
-ignorance profonde en fait de cuisine. Je suis indigne de manger, car je
-n'ai jamais su distinguer l'aile gauche d'une perdrix de son aile
-droite, et, pourvu que du vin soit rouge et me grise, je l'avale
-pieusement, et je dis que c'est de bon vin. Pourtant il faut que vous
-sachiez, plat par plat, bouteille par bouteille, bouchée par bouchée, ce
-qu'ont mangé et bu les héros de cette mémorable soirée.
-
-Je n'ai jamais de ma vie assisté à un grand dîner; ma pitance habituelle
-se compose de mets très-humbles et très-bourgeois, et vous ne vous
-figurez pas l'embarras où je suis pour trouver les noms d'une vingtaine
-de plats assez drôlatiques pour composer la carte de ce merveilleux
-festin.
-
-Quelle soupe leur ferai-je manger? du riz au gras ou de la julienne? Fi
-donc! c'est un potage de rentier, de marchand de bonnets de coton
-retiré. Il me faut un potage fashionable, un potage transcendant. Bon,
-j'y suis: de la soupe à la tortue. Avez-vous mangé de la soupe à la
-tortue, vous? Je veux que le diable m'emporte si j'en ai mangé, moi; je
-n'en ai même jamais vu, ni flairé, mais ce n'en doit pas moins être une
-merveilleuse soupe.
-
---Après?
-
---La tortue, avec sa carapace et du persil dessous, en guise de bouilli.
-
---Après?
-
---Après, après, vous croyez, vous autres, qu'un dîner se compose aussi
-facilement qu'un poëme. Un cuisinier ferait plutôt une bonne tragédie
-qu'un auteur tragique ne ferait un bon dîner.
-
-Mais je vois que, si je continue ainsi, je cours grand risque de faire
-avaler à mes héros des côtelettes de tigre, des beefsteaks de chameau et
-des filets de crocodile, au lieu de les régaler de mets congrus et
-approuvés par Carême. Que faire? Je ne sais qu'un expédient pour me
-tirer de ce mauvais pas.
-
---Mariette! Mariette!
-
---Plaît-il, monsieur?
-
---Apportez-moi votre livre de cuisine.
-
---Voilà, monsieur.
-
---Je m'en vais tout bonnement transcrire un menu de dîner de
-vingt-quatre couverts; au moins nous serons sûrs de ce qu'ils mangeront.
-
---Diable! ce n'est que _la Cuisinière bourgeoise_; je croyais que
-c'était _le Cuisinier royal_. Il n'y a pas de dîner de vingt-quatre
-couverts, et ces mets-là ne m'ont pas l'air anacréontiques. Ma foi, tant
-pis, vous vous en accommoderez pour cette fois-ci.
-
-Je transcris littéralement:
-
-
-TABLE DE QUATORZE COUVERTS, ET QUI PEUT SERVIR POUR VINGT A DINER.
-
-_Premier service._
-
-Pour le milieu, un surtout qui reste pour tout le service.
-
-(Très-bien.)
-
-Aux deux bouts, deux potages:
-
- Un potage aux choux.
-
- Un potage aux concombres.
-
-Quatre entrées pour les quatre coins du surtout:
-
- Une tourte de pigeons.
-
- Une de deux poulets à la reine et sauce appétissante.
-
- Une d'une poitrine de veau en fricassée de poulets.
-
-(Ceci est peut-être fort simple, et me paraît néanmoins assez bouffon;
-je ne comprends guère comment une poitrine de veau est une fricassée de
-poulets. N'importe, le livre le dit, αὐτὸς ἔφη, et il n'y a que la foi
-qui sauve.)
-
- Une queue de bœuf en hoche-pot.
-
-(Est-ce que vous mangeriez de la queue de bœuf? Il me semble qu'il faut
-être anthropophage pour cela.)
-
-Six hors-d'œuvre pour les deux flancs et les quatre coins de la table:
-
- Un de côtelettes de mouton sur le gril.
-
-(Je comprends ceci parfaitement. Ce morceau est très-agréablement écrit,
-et pensé avec beaucoup de profondeur.)
-
- Un palais de bœuf en menus droits.
-
-(Du palais de bœuf! allons donc, autant vaudrait une empeigne de botte.
-Au reste, il paraît que les cuisiniers font tout servir. Le cuisinier de
-Sully, lui voyant jeter une vieille culotte de peau, lui dit: «Pourquoi
-donc jetez-vous cette culotte? Donnez-la-moi, je la ferai manger à un
-ambassadeur.» _En menus droits_, comprenez-vous ce que cela veut dire?
-c'est du haut allemand pour moi; je trouve Hegel et Kant plus clairs.)
-
- Un de boudin de lapin.
-
-(Par exemple, voilà un cuisinier qui est bien jovial avec son boudin de
-lapin; je trouve le boudin de lapin très-drôle, et je ne doute pas qu'il
-n'ait un très-grand succès.)
-
- Un de choux-fleurs en pain.
-
-(Le chou-fleur est un estimable légume, que je connais particulièrement,
-et que j'apprécie comme il le mérite; habituellement je le mange à
-l'huile, parce que je ne peux pas souffrir la sauce blanche. Je ne
-relèverai pas l'expression _en pain_; ce n'est pas que je la comprenne,
-au contraire, mais j'ai vraiment honte d'ignorer des choses si simples,
-et j'espérais, en n'en parlant pas, vous faire croire que je savais
-parfaitement ce que c'était.)
-
- Deux hors-d'œuvre de petits pâtés friands pour les deux flancs.
-
-(Les petits pâtés sont bien trouvés, et l'épithète _friands_ est du plus
-beau choix.)
-
-
-_Second service._
-
-Deux relevés pour les potages:
-
- Un de la pièce de bœuf,
-
- Un d'une longe de veau à la broche.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Au diable! je n'aurais jamais fini si je voulais dire tout. Figurez-vous
-qu'il y a encore toute une grande page écrite d'un style aussi soutenu
-que celui de la page précédente; il est impossible de voir une
-phraséologie plus substantielle, chaque mot est représentatif d'une
-indigestion. Et tout cet immense entassement de gibier et de viandes
-pour quatorze personnes! il y aurait de quoi nourrir, pendant quatorze
-jours, quatorze Gargantuas, toute une armée de dîneurs pantagruélistes!
-
-Mais ceci n'est que la partie technique. Je ne vois pas en quoi vous
-avez mérité que je vous fasse grâce de la partie pittoresque; cependant
-ces messieurs continuent à boire et cherchent le caractère.
-
-... Des bougies blanches et transparentes comme des stalactites brûlent,
-en répandant une odeur parfumée, sur de grands flambeaux précieusement
-ciselés. Leur lumière rose et bleue danse autour de la mèche, tantôt
-calme, tantôt échevelée; selon les mouvements des convives et des
-courants d'air qui traversent la salle, elle monte droite comme un
-poignard, ou s'éparpille comme une crinière. Les cristaux la répercutent
-dans leurs mille facettes, et la renvoient à toutes les saillies de
-l'argenterie et de la porcelaine. Chaque ustensile a son reflet et sa
-paillette étincelante; tout reluit, tout miroite: le satin des chairs,
-le satin des robes, les diamants des colliers, les diamants des yeux,
-les perles des bouches et celles des boucles d'oreilles; les rayons se
-croisent, se confondent et se brisent; des iris prismatiques se jouent
-sous toutes les paupières, un brouillard chatoyant, une espèce de
-poussière lumineuse enveloppe les convives: c'est le beau moment. Les
-langues se délient, les mains se cherchent, les confidences et les
-propos d'amour vont leur train; on mange, on rit, on chante, les verres
-circulent et se choquent, les bouteilles se brisent, les bouchons du
-champagne vont frapper le plafond, on pille les assiettes, on se trompe
-de genoux; c'est un désordre ravissant, un tapage à rendre l'ouïe à un
-sourd.
-
-Je crois qu'en voilà assez pour montrer qu'au besoin je pourrais faire
-une description; remerciez-moi de ne mettre que cela, car je pourrais
-continuer sur ce ton pendant huit jours de suite--les heures de repas
-exceptées--sans que cela m'incommodât aucunement et m'empêchât de
-recevoir mes visites, de fumer mon cigare et de causer avec mes amis.
-
-D'ailleurs, je crois que nos drôles sont à point, et que leur
-conversation doit commencer à être intéressante. Je reprends le
-dialogue.
-
-THÉODORE.--C'est ici que je dois verser du vin dans mon gilet, et donner
-à boire à ma chemise. La chose est dite expressément page 171 de _la
-Peau de chagrin_. Voici l'endroit. Diable! c'est précisément mon plus
-beau gilet, un gilet de velours, avec des boutons d'or guillochés.
-N'importe, il faut que le caractère soit conservé; le gilet sera perdu.
-Bah! j'en aurai un autre. (_Il se verse un grand verre de vin dans
-l'estomac._) Ouf! c'est froid comme le diable; j'aurais dû avoir la
-précaution de le faire tiédir. Je serai bien heureux si je n'attrape pas
-une pleurésie. C'est joliment commode d'avoir la poitrine toute mouillée
-comme je l'ai!
-
-RODERICK, _à l'autre bout de la table_.--Allons, voyons, ne fais pas la
-bête, mets-y un peu de bonne volonté. Tu vois bien, puisque c'est toi
-qui fais Bénard, qu'il faut que je te fourre une serviette dans la
-bouche; il n'y a pas à alléguer que tu n'en manges pas et que c'est une
-viande trop filandreuse pour ton estomac. Je ne puis pas entrer dans
-tous ces détails: le texte est formel, voilà ton affaire, page 152.
-Allons, flambart, ouvre le bec et avale; tu ne voudrais pas faire
-manquer la scène pour si peu, et chagriner le plus tendre de tes amis.
-Après tout, ce n'est pas si mauvais une serviette; quand une fois tu t'y
-seras mis, tu en redemanderas toi-même, et tu ne voudras plus manger
-autre chose.
-
-(_Voyant qu'il sème en vain les fleurs de sa rhétorique_, _il passe de
-la parole à l'action. Rodolphe crie et se débat._)
-
-RODOLPHE.--Que quatre-vingts diables te sautent au corps! mille
-tonnerres! sacré nom de Dieu! (_Ici Roderick, profitant de l'hiatus
-occasionné par l'émission de cet horrible jurement, lui fourre
-subtilement une demie-aune de serviette dans le gosier._)
-
-L'UN.--Il étouffe; laisse-le tranquille.
-
-L'AUTRE.--Qu'il tienne seulement le bout de la serviette dans sa bouche,
-cela suffira pour conserver le caractère.
-
-PHILADELPHE.--Il a manqué d'avaler sa langue avec la serviette; il n'y
-aurait pas eu grand mal.
-
-THÉODORE.--Pardieu! c'est ici et non autre part que je dois jeter en
-l'air une pièce de cent sous, pour savoir s'il y a un Dieu. (_Il fouille
-dans sa poche._) Je ne trouverai pas une scélérate de pièce. Je m'en
-vais rater ma scène. O mon Dieu! (_Il fouille dans son gilet._) Rien, je
-n'ai pas seulement sur moi un gredin de sou marqué pour empêcher que le
-Diable m'emporte.
-
-ALBERT.--Qu'est-ce que tu cherches donc comme cela? et pourquoi
-retournes-tu toutes tes poches comme un avare qui veut trouver ses
-pièces fausses pour faire l'aumône avec?
-
-THÉODORE.--Mon ami, si tu pouvais me prêter cinq francs, je t'en serais
-reconnaissant jusqu'à la mort, et même après.
-
-ALBERT.--Les voilà, tâche de me les rendre, et je te tiens quitte de la
-reconnaissance.
-
-THÉODORE.--Pile ou face.
-
-ALBERT.--Face pour Dieu.
-
-THÉODORE, _jetant la pièce, qui casse un verre en retombant_.--C'est
-face.
-
-ALBERT.--Diable! voilà une pièce de cent sous qui est plus catholique
-que nous; elle ira en paradis après sa mort: avantage que j'espère ne
-pas avoir. Pièce de cent sous, mon amie, tu n'es qu'une menteuse: il n'y
-a pas de Dieu; s'il y avait un Dieu, comme tu le dis, il ne laisserait
-pas vivre M. Delrieu, qui a fait _Artaxerce_.
-
-ROSETTE.--Non, non, je ne le veux pas, c'est une horreur! Monsieur,
-messieurs, finissez; a-t-on jamais vu pareille chose! Allez donc, vous
-êtes ivres comme la soupe.
-
-PHILADELPHE.--Voyons, Rosette, soyons raisonnable.
-
-ROSETTE.--Je le suis; c'est vous qui ne l'êtes pas.
-
-PHILADELPHE.--Au contraire.
-
-PLUSIEURS VOIX.--Qu'est-ce? qu'est-ce? Rosette qui fait la bégueule pour
-la première fois de sa vie. C'est scandaleux!
-
-ROSETTE.--Embrassez-moi et caressez-moi tant que vous voudrez, cela
-m'est égal; je suis ici pour cela; mais, pour ce que vous dites, je n'y
-consentirai pas.
-
-PHILADELPHE, _se dressant tant mal que bien sur ses pieds de
-derrière_.--Messieurs, ne croyez pas que j'exige de cette auguste
-princesse quelque chose de monstrueux; ne prenez pas, je vous en prie,
-une si mauvaise idée de mes mœurs. Je lui demande une petite faveur
-toute pastorale, et qui ne tire nullement à conséquence. Rien, moins que
-rien; il ne s'agit que d'une bagatelle, c'est de me laisser mettre mes
-bottes sur sa gorge; j'ai une autorité pour cela, et je suis dans mon
-droit: c'est moi qui fais Raphaël, et Rosette, Aquilina. Voici le
-passage dont je m'appuie; vous jugerez vous-mêmes si j'ai tort:--_Si tu
-n'avais pas les deux pieds sur cette ravissante Aquilina_... C'est Émile
-qui parle à Raphaël; il n'y a pas à sourciller, c'est on ne peut plus
-formel.
-
-DIFFÉRENTES VOIX.--Il a raison, il a raison. Allons, Rosette,
-exécute-toi de bonne grâce.
-
-ROSETTE.--Me faire meurtrir la gorge et tacher ma robe pour satisfaire
-un pareil caprice, jamais!
-
-UN OFFICIEUX.--Il ôtera ses bottes.
-
-(_Philadelphe ôte ses bottes: deux ou trois de ses camarades prennent
-Rosette et la couchent par terre. Philadelphe pose légèrement son pied
-dessus. Rosette crie, se débat, et finit par rire: c'est par où elle
-aurait dû commencer._)
-
-VOIX DE FEMMES, _à l'autre bout de la table_.--Au secours! au secours!
-
-UN FLAMBART.--Eh bien! quoi? qu'avez-vous à crier? On veut vous jeter
-par les fenêtres, c'est bachique, c'est échevelé, et cela a une belle
-tournure; rien au monde n'est moins bourgeois.
-
-LAURE.--Mais c'est un vrai coupe-gorge ici.
-
-CELUI-CI.--On sait vivre, on a des égards pour les dames, on les ouvrira
-auparavant, non pas les dames, mais les fenêtres; il faut éviter
-l'amphibologie. Le Français est essentiellement troubadour.
-
-CELUI-LA, _qui est un peu moins ivre que celui-ci_.--N'ayez pas peur,
-mes mignonnes, nous sommes au rez-de-chaussée, et l'on a eu soin,
-crainte d'accident, de mettre des matelas au dehors.
-
-VOIX DE FEMMES ET AUTRES.--Aie! aie! morbleu! oh! ah! mille sabords!
-etc.
-
-(_Ici l'on jette les femmes par les fenêtres. L'économie de quelques
-jupons est un peu dérangée, et si les assistants avaient été en état de
-voir, ils auraient vu plusieurs choses et beaucoup d'autres._)
-
-THÉODORE.--Heuh! heuh!
-
-UNE AME CHARITABLE.--Tenez-lui la tête.
-
-THÉODORE.--Ouf!
-
-SECONDE AME CHARITABLE.--Rangez-le dans un coin, qu'on ne lui marche pas
-dessus.
-
-UN FARCEUR.--Portons-le au tas avec les autres. Quand il y en aura
-assez, nous les fumerons pour les conserver à leurs respectables
-parents, selon la recette de _la Salamandre_.
-
-ALBERT.--Combien suis-je? Il me semble que je suis plusieurs, et que je
-pourrais faire un régiment à moi tout seul.
-
-RODERICK.--Tu n'es pas même un: la partie la plus noble de toi n'existe
-plus; elle s'est noyée dans la mer de vin dont tu t'es rempli l'estomac.
-Ainsi, l'on peut parler de toi au prétérit défini: Albert fut.
-
-ALBERT.--Mon verre doit être à gauche ou à droite, à moins qu'il ne soit
-dans le milieu, et cependant je ne le vois nulle part. Qu'est-ce qui a
-mangé mon verre?... Ah çà! il y a donc des filous ici? Fermez les portes
-et fouillez tout le monde, on le retrouvera. Un honnête homme ne peut
-pourtant pas se laisser périr faute de boire quand il a soif. Voilà un
-saladier qui remplacera merveilleusement le verre. (_Il verse une
-bouteille tout entière et l'avale d'un seul trait._) Certainement, Dieu
-est un très-bon enfant d'avoir donné le vin à l'homme. Si j'avais été
-Dieu, j'en aurais gardé la recette pour moi seul. O divine bouteille!
-Quant à moi, j'ai toujours regretté de ne pas être entonnoir au lieu
-d'être homme.
-
-RODERICK.--En vérité, je crois que tu es plus près de l'un que de
-l'autre.
-
-ALBERT.--
-
- Entonnoir! entonnoir! être entonnoir!... O rage!
- Ne pas l'être!
-
-GUILLEMETTE.--Malaquet, mon doux ami, mon gentil ladre, tu n'es mie dans
-l'esprit de ton rôle: tu as omis un très-beau et très-mirifique passage:
-«Ils léchaient le plancher couvert d'un enduit gastronomique.»
-
-MALAQUET.--Cuides-tu, ribaude, que j'aie envie de faire un balai de ma
-langue?
-
-HOURRA GÉNÉRAL.--Le bol de punch! le bol de punch!
-
-Un bol de punch, grand comme le cratère du Vésuve, fut déposé sur la
-table par deux des moins avinés de la troupe.
-
-Sa flamme montait au moins à trois ou quatre pieds de haut, bleue,
-rouge, orangée, violette, verte, blanche, éblouissante à voir. Un
-courant d'air, venant d'une fenêtre ouverte, la faisait vaciller et
-trembler; on eût dit une chevelure de salamandre ou une queue de comète.
-
---Éteignons les lumières! cria la bande.
-
-Les lumières, furent éteintes; on n'y voyait pas moins clair.
-
-La lueur du bol se répandait dans toute la chambre, et pénétrait jusque
-dans les moindres recoins. L'on se serait cru au cinquième acte d'un
-drame moderne, quand le héros monte au ciel, ou à la potence au milieu
-des feux de Bengale.
-
-Des reflets verdâtres et faux couraient sur ces figures déjà pâlies,
-hébétées par l'ivresse, et leur donnaient un air morbide et cadavéreux.
-Vous les eussiez pris pour des noyés à la Morgue, en partie de plaisir.
-
-Ce fut l'instant le plus triomphal de la soirée.
-
-Le punch fut versé tout brûlant dans les verres, qui se fendaient et
-claquaient avec un ton sec. En moins d'un quart d'heure il n'en restait
-pas une goutte, et l'obscurité la plus complète régna dans la salle.
-
-Au reste, le tapage continuait de plus belle; c'était un bruit unique
-composé de cent bruits, et dont on ne rendrait compte que
-très-imparfaitement, même avec le secours des onomatopées. Des
-jurements, des soupirs, des cris, des grognements, des bruits de robes
-froissées, d'assiettes cassées, et mille autres.
-
- Pan, pan! Frou, frou.
- Glin, glin! Clac!
- Brr... Aie, aie!
- Hamph! Ah!
- Fi! Oh!
- Euh, heu... Paf!
- Pouah! Ouf!
-
-Tous ces bruits finirent par s'absorber et se confondre dans un seul, un
-ronflement magistral qui aurait couvert les pédales d'un orgue.
-
-Phœbus, ayant fait sa nuit, ôta son bonnet de coton à rosette jonquille,
-donna un coup de peigne à sa perruque blonde, monta dans un fiacre, et
-vint éclairer l'univers. La première chose qu'il vit, ce fut nos drôles
-dormant comme des morts. Tout indigné, il leur décoche un magnifique
-rayon très-bien doré, afin de les réveiller et de leur faire honte de
-leur paresse; il y perdit son latin.
-
-Il fit ainsi le tour du quartier; il trouva tout le monde dormant. Il
-eut beau tirer l'oreille à celui-là, donner une chiquenaude à celui-ci,
-personne ne se leva que lorsqu'il s'en fut coucher.
-
-Le train de l'orgie avait tenu tous les bourgeois d'alentour éveillés
-jusqu'au matin. Les maris s'en plaignirent plus que les femmes, et
-quelque neuf mois après la population de l'arrondissement fut augmentée
-de plusieurs petits épiciers futurs extrêmement intéressants.
-
-Pour nos drôles, ils furent bien surpris de se trouver la figure bleue
-ou verte; ils eurent beau se laver, ils ne purent se débarrasser de
-cette étrange teinte. Le reflet du punch s'était collé à leur peau, et
-en était devenu inséparable; ils étaient comme _l'Homme-Vert_ de la
-Porte-Saint-Martin. Dieu avait permis cela pour les punir d'avoir voulu
-se rendre autrement qu'il ne les avait faits.
-
-Cela démontre aux jeunes hommes le danger qu'il y a de mettre en action
-les romans modernes.
-
-J'oubliais de dire que l'estimable société, au sortir de la salle du
-banquet, fut interceptée par les sergents de ville, et conduite en
-prison comme prévenue de tapage nocturne.
-
-Bénissons les décrets de la Providence!
-
-
-FIN DES JEUNES-FRANCE.
-
-
-
-
-CONTES HUMORISTIQUES
-
-
-
-
-LA CAFETIÈRE
-
-CONTE FANTASTIQUE
-
- J'ai vu sous de sombres voiles
- Onze étoiles,
- La lune, aussi le soleil,
- Me faisant la révérence,
- En silence,
- Tout le long de mon sommeil.
-
- _La Vision de Joseph._
-
-
-I
-
-L'année dernière, je fus invité, ainsi que deux de mes camarades
-d'atelier, Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli, à passer quelques jours
-dans une terre au fond de la Normandie.
-
-Le temps, qui, à notre départ, promettait d'être superbe, s'avisa de
-changer tout à coup, et il tomba tant de pluie, que les chemins creux où
-nous marchions étaient comme le lit d'un torrent.
-
-Nous enfoncions dans la bourbe jusqu'aux genoux, une couche épaisse de
-terre grasse s'était attachée aux semelles de nos bottes, et par sa
-pesanteur ralentissait tellement nos pas, que nous n'arrivâmes au lieu
-de notre destination qu'une heure après le coucher du soleil.
-
-Nous étions harassés; aussi, notre hôte, voyant les efforts que nous
-faisions pour comprimer nos bâillements et tenir les yeux ouverts,
-aussitôt que nous eûmes soupé, nous fit conduire chacun dans notre
-chambre.
-
-La mienne était vaste; je sentis, en y entrant, comme un frisson de
-fièvre, car il me sembla que j'entrais dans un monde nouveau.
-
-En effet, l'on aurait pu se croire au temps de la Régence, à voir les
-dessus de porte de Boucher représentant les quatre Saisons, les meubles
-surchargés d'ornements de rocaille du plus mauvais goût, et les trumeaux
-des glaces sculptés lourdement.
-
-Rien n'était dérangé. La toilette couverte de boîtes à peignes, de
-houppes à poudrer, paraissait avoir servi la veille. Deux ou trois robes
-de couleurs changeantes, un éventail semé de paillettes d'argent,
-jonchaient le parquet bien ciré, et, à mon grand étonnement, une
-tabatière d'écaille ouverte sur la cheminée était pleine de tabac encore
-frais.
-
-Je ne remarquai ces choses qu'après que le domestique, déposant son
-bougeoir sur la table de nuit, m'eut souhaité un bon somme, et, je
-l'avoue, je commençai à trembler comme la feuille. Je me déshabillai
-promptement, je me couchai, et, pour en finir avec ces sottes frayeurs,
-je fermai bientôt les yeux en me tournant du côté de la muraille.
-
-Mais il me fut impossible de rester dans cette position: le lit
-s'agitait sous moi comme une vague, mes paupières se retiraient
-violemment en arrière. Force me fut de me retourner et de voir.
-
-Le feu qui flambait jetait des reflets rougeâtres dans l'appartement, de
-sorte qu'on pouvait sans peine distinguer les personnages de la
-tapisserie et les figures des portraits enfumés pendus à la muraille.
-
-C'étaient les aïeux de notre hôte, des chevaliers bardés de fer, des
-conseillers en perruque, et de belles dames au visage fardé et aux
-cheveux poudrés à blanc, tenant une rose à la main.
-
-Tout à coup le feu prit un étrange degré d'activité; une lueur blafarde
-illumina la chambre, et je vis clairement que ce que j'avais pris pour
-de vaines peintures était la réalité; car les prunelles de ces êtres
-encadrés remuaient, scintillaient d'une façon singulière; leurs lèvres
-s'ouvraient et se fermaient comme des lèvres de gens qui parlent, mais
-je n'entendais rien que le tic-tac de la pendule et le sifflement de la
-bise d'automne.
-
-Une terreur insurmontable s'empara de moi, mes cheveux se hérissèrent
-sur mon front, mes dents s'entre-choquèrent à se briser, une sueur
-froide inonda tout mon corps.
-
-La pendule sonna onze heures. Le vibrement du dernier coup retentit
-longtemps, et, lorsqu'il fut éteint tout à fait...
-
-Oh! non, je n'ose pas dire ce qui arriva, personne ne me croirait, et
-l'on me prendrait pour un fou.
-
-Les bougies s'allumèrent toutes seules; le soufflet, sans qu'aucun être
-visible lui imprimât le mouvement, se prit à souffler le feu, en râlant
-comme un vieillard asthmatique, pendant que les pincettes fourgonnaient
-dans les tisons et que la pelle relevait les cendres.
-
-Ensuite une cafetière se jeta en bas d'une table où elle était posée, et
-se dirigea, clopin-clopant, vers le foyer, où elle se plaça entre les
-tisons.
-
-Quelques instants après, les fauteuils commencèrent à s'ébranler, et,
-agitant leurs pieds tortillés d'une manière surprenante, vinrent se
-ranger autour de la cheminée.
-
-
-II
-
-Je ne savais que penser de ce que je voyais; mais ce qui me restait à
-voir était encore bien plus extraordinaire.
-
-Un des portraits, le plus ancien de tous, celui d'un gros joufflu à
-barbe grise, ressemblant, à s'y méprendre, à l'idée que je me suis faite
-du vieux sir John Falstaff, sortit, en grimaçant, la tête de son cadre,
-et, après de grands efforts, ayant fait passer ses épaules et son ventre
-rebondi entre les ais étroits de la bordure, sauta lourdement par terre.
-
-Il n'eut pas plutôt pris haleine, qu'il tira de la poche de son
-pourpoint une clef d'une petitesse remarquable; il souffla dedans pour
-s'assurer si la forure était bien nette, et il l'appliqua à tous les
-cadres les uns après les autres.
-
-Et tous les cadres s'élargirent de façon à laisser passer aisément les
-figures qu'ils renfermaient.
-
-Petits abbés poupins, douairières sèches et jaunes, magistrats à l'air
-grave ensevelis dans de grandes robes noires, petits-maîtres en bas de
-soie, en culotte de prunelle, la pointe de l'épée en haut, tous ces
-personnages présentaient un spectacle si bizarre, que, malgré ma
-frayeur, je ne pus m'empêcher de rire.
-
-Ces dignes personnages s'assirent; la cafetière sauta légèrement sur la
-table. Ils prirent le café dans des tasses du Japon blanches et bleues,
-qui accoururent spontanément de dessus un secrétaire, chacune d'elles
-munie d'un morceau de sucre et d'une petite cuiller d'argent.
-
-Quand le café fut pris, tasses, cafetière et cuillers disparurent à la
-fois, et la conversation commença, certes la plus curieuse que j'aie
-jamais ouïe, car aucun de ces étranges causeurs ne regardait l'autre en
-parlant: ils avaient tous les yeux fixés sur la pendule.
-
-Je ne pouvais moi-même en détourner mes regards et m'empêcher de suivre
-l'aiguille, qui marchait vers minuit à pas imperceptibles.
-
-Enfin, minuit sonna; une voix, dont le timbre était exactement celui de
-la pendule, se fit entendre et dit:
-
---Voici l'heure, il faut danser.
-
-Toute l'assemblée se leva. Les fauteuils se reculèrent de leur propre
-mouvement; alors, chaque cavalier prit la main d'une dame, et la même
-voix dit:
-
---Allons, messieurs de l'orchestre, commencez!
-
-J'ai oublié de dire que le sujet de la tapisserie était un concerto
-italien d'un côté, et de l'autre une chasse au cerf où plusieurs valets
-donnaient du cor. Les piqueurs et les musiciens, qui, jusque-là,
-n'avaient fait aucun geste, inclinèrent la tête en signe d'adhésion.
-
-Le maestro leva sa baguette, et une harmonie vive et dansante s'élança
-des deux bouts de la salle. On dansa d'abord le menuet.
-
-Mais les notes rapides de la partition exécutée par les musiciens
-s'accordaient mal avec ces graves révérences: aussi chaque couple de
-danseurs, au bout de quelques minutes, se mit à pirouetter comme une
-toupie d'Allemagne. Les robes de soie des femmes, froissées dans ce
-tourbillon dansant, rendaient des sons d'une nature particulière; on
-aurait dit le bruit d'ailes d'un vol de pigeons. Le vent qui
-s'engouffrait par-dessous les gonflait prodigieusement, de sorte
-qu'elles avaient l'air de cloches en branle.
-
-L'archet des virtuoses passait si rapidement sur les cordes, qu'il en
-jaillissait des étincelles électriques. Les doigts des flûteurs se
-haussaient et se baissaient comme s'ils eussent été de vif-argent; les
-joues des piqueurs étaient enflées comme des ballons, et tout cela
-formait un déluge de notes et de trilles si pressés et de gammes
-ascendantes et descendantes si entortillées, si inconcevables, que les
-démons eux-mêmes n'auraient pu deux minutes suivre une pareille mesure.
-
-Aussi, c'était pitié de voir tous les efforts de ces danseurs pour
-rattraper la cadence. Ils sautaient, cabriolaient, faisaient des ronds
-de jambe, des jetés battus et des entrechats de trois pieds de haut,
-tant que la sueur, leur coulant du front sur les yeux, leur emportait
-les mouches et le fard. Mais ils avaient beau faire, l'orchestre les
-devançait toujours de trois ou quatre notes.
-
-La pendule sonna une heure; ils s'arrêtèrent. Je vis quelque chose qui
-m'était échappé: une femme qui ne dansait pas.
-
-Elle était assise dans une bergère au coin de la cheminée, et ne
-paraissait pas le moins du monde prendre part à ce qui se passait autour
-d'elle.
-
-Jamais, même en rêve, rien d'aussi parfait ne s'était présenté à mes
-yeux; une peau d'une blancheur éblouissante, des cheveux d'un blond
-cendré, de longs cils et des prunelles bleues, si claires et si
-transparentes, que je voyais son âme à travers aussi distinctement qu'un
-caillou au fond d'un ruisseau.
-
-Et je sentis que, si jamais il m'arrivait d'aimer quelqu'un, ce serait
-elle. Je me précipitai hors du lit, d'où jusque-là je n'avais pu bouger,
-et je me dirigeai vers elle, conduit par quelque chose qui agissait en
-moi sans que je pusse m'en rendre compte; et je me trouvai à ses genoux,
-une de ses mains dans les miennes, causant avec elle comme si je l'eusse
-connue depuis vingt ans.
-
-Mais, par un prodige bien étrange, tout en lui parlant, je marquais
-d'une oscillation de tête la musique qui n'avait pas cessé de jouer; et,
-quoique je fusse au comble du bonheur d'entretenir une aussi belle
-personne, les pieds me brûlaient de danser avec elle.
-
-Cependant je n'osais lui en faire la proposition. Il paraît qu'elle
-comprit ce que je voulais, car, levant vers le cadran de l'horloge la
-main que je ne tenais pas:
-
---Quand l'aiguille sera là, nous verrons, mon cher Théodore.
-
-Je ne sais comment cela se fit, je ne fus nullement surpris de
-m'entendre ainsi appeler par mon nom, et nous continuâmes à causer.
-Enfin, l'heure indiquée sonna, la voix au timbre d'argent vibra encore
-dans la chambre et dit:
-
---Angéla, vous pouvez danser avec monsieur, si cela vous fait plaisir,
-mais vous savez ce qui en résultera.
-
---N'importe, répondit Angéla d'un ton boudeur.
-
-Et elle passa son bras d'ivoire autour de mon cou.
-
---_Prestissimo!_ cria la voix.
-
-Et nous commençâmes à valser. Le sein de la jeune fille touchait ma
-poitrine, sa joue veloutée effleurait la mienne, et son haleine suave
-flottait sur ma bouche.
-
-Jamais de la vie je n'avais éprouvé une pareille émotion; mes nerfs
-tressaillaient comme des ressorts d'acier, mon sang coulait dans mes
-artères en torrent de lave, et j'entendais battre mon cœur comme une
-montre accrochée à mes oreilles.
-
-Pourtant cet état n'avait rien de pénible. J'étais inondé d'une joie
-ineffable et j'aurais toujours voulu demeurer ainsi, et, chose
-remarquable, quoique l'orchestre eût triplé de vitesse, nous n'avions
-besoin de faire aucun effort pour le suivre.
-
-Les assistants, émerveillés de notre agilité, criaient bravo, et
-frappaient de toutes leurs forces dans leurs mains, qui ne rendaient
-aucun son.
-
-Angéla, qui jusqu'alors avait valsé avec une énergie et une justesse
-surprenantes, parut tout à coup se fatiguer; elle pesait sur mon épaule
-comme si les jambes lui eussent manqué; ses petits pieds, qui, une
-minute auparavant, effleuraient le plancher, ne s'en détachaient que
-lentement, comme s'ils eussent été chargés d'une masse de plomb.
-
---Angéla, vous êtes lasse, lui dis-je, reposons-nous.
-
---Je le veux bien, répondit-elle en s'essuyant le front avec son
-mouchoir. Mais, pendant que nous valsions, ils se sont tous assis; il
-n'y a plus qu'un fauteuil, et nous sommes deux.
-
---Qu'est-ce que cela fait, mon bel ange? Je vous prendrai sur mes
-genoux.
-
-
-III
-
-Sans faire la moindre objection, Angéla s'assit, m'entourant de ses bras
-comme d'une écharpe blanche, cachant sa tête dans mon sein pour se
-réchauffer un peu, car elle était devenue froide comme un marbre.
-
-Je ne sais pas combien de temps nous restâmes dans cette position, car
-tous mes sens étaient absorbés dans la contemplation de cette
-mystérieuse et fantastique créature.
-
-Je n'avais plus aucune idée de l'heure ni du lieu; le monde réel
-n'existait plus pour moi, et tous les liens qui m'y attachent étaient
-rompus; mon âme, dégagée de sa prison de boue, nageait dans le vague et
-l'infini; je comprenais ce que nul homme ne peut comprendre, les pensées
-d'Angéla se révélant à moi sans qu'elle eût besoin de parler; car son
-âme brillait dans son corps comme une lampe d'albâtre, et les rayons
-partis de sa poitrine perçaient la mienne de part en part.
-
-L'alouette chanta, une lueur pâle se joua sur les rideaux.
-
-Aussitôt qu'Angéla l'aperçut, elle se leva précipitamment, me fit un
-geste d'adieu, et, après quelques pas, poussa un cri et tomba de sa
-hauteur.
-
-Saisi d'effroi, je m'élançai pour la relever... Mon sang se fige rien
-que d'y penser: je ne trouvai rien que la cafetière brisée en mille
-morceaux.
-
-A cette vue, persuadé que j'avais été le jouet de quelque illusion
-diabolique, une telle frayeur s'empara de moi, que je m'évanouis.
-
-
-IV
-
-Lorsque je repris connaissance, j'étais dans mon lit; Arrigo Cohic et
-Pedrino Borgnioli se tenaient debout à mon chevet.
-
-Aussitôt que j'eus ouvert les yeux, Arrigo s'écria:
-
---Ah! ce n'est pas dommage! voilà bientôt une heure que je te frotte les
-tempes d'eau de Cologne. Que diable as-tu fait cette nuit? Ce matin,
-voyant que tu ne descendais pas, je suis entré dans ta chambre, et je
-t'ai trouvé tout du long étendu par terre, en habit à la française,
-serrant dans tes bras un morceau de porcelaine brisée, comme si c'eût
-été une jeune et jolie fille.
-
---Pardieu! c'est l'habit de noce de mon grand-père, dit l'autre en
-soulevant une des basques de soie fond rose à ramages verts. Voilà les
-boutons de strass et de filigrane qu'il nous vantait tant. Théodore
-l'aura trouvé dans quelque coin et l'aura mis pour s'amuser. Mais à
-propos de quoi t'es-tu trouvé mal? ajouta Borgnioli. Cela est bon pour
-une petite-maîtresse qui a des épaules blanches; on la délace, on lui
-ôte ses colliers, son écharpe, et c'est une belle occasion de faire des
-minauderies.
-
---Ce n'est qu'une faiblesse qui m'a pris; je suis sujet à cela,
-répondis-je sèchement.
-
-Je me levai, je me dépouillai de mon ridicule accoutrement.
-
-Et puis l'on déjeuna.
-
-Mes trois camarades mangèrent beaucoup et burent encore plus; moi, je ne
-mangeais presque pas, le souvenir de ce qui s'était passé me causait
-d'étranges distractions.
-
-Le déjeuner fini, comme il pleuvait à verse, il n'y eut pas moyen de
-sortir; chacun s'occupa comme il put. Borgnioli tambourina des marches
-guerrières sur les vitres; Arrigo et l'hôte firent une partie de dames;
-moi, je tirai de mon album un carré de vélin, et je me mis à dessiner.
-
-Les linéaments presque imperceptibles tracés par mon crayon, sans que
-j'y eusse songé le moins du monde, se trouvèrent représenter avec la
-plus merveilleuse exactitude la cafetière qui avait joué un rôle si
-important dans les scènes de la nuit.
-
---C'est étonnant comme cette tête ressemble à ma sœur Angéla, dit
-l'hôte, qui, ayant terminé sa partie, me regardait travailler par-dessus
-mon épaule.
-
-En effet, ce qui m'avait semblé tout à l'heure une cafetière était bien
-réellement le profil doux et mélancolique d'Angéla.
-
---De par tous les saints du paradis! est-elle morte ou vivante?
-m'écriai-je d'un ton de voix tremblant, comme si ma vie eût dépendu de
-sa réponse.
-
---Elle est morte, il y a deux ans, d'une fluxion de poitrine à la suite
-d'un bal.
-
---Hélas! répondis-je douloureusement.
-
-Et, retenant une larme qui était près de tomber, je replaçai le papier
-dans l'album.
-
-Je venais de comprendre qu'il n'y avait plus pour moi de bonheur sur la
-terre!
-
-1831.
-
-
-
-
-LAQUELLE DES DEUX
-
-HISTOIRE PERPLEXE
-
-
-L'hiver dernier, je rencontrais assez souvent dans le monde deux sœurs,
-deux Anglaises; quand on voyait l'une, on pouvait être sûr que l'autre
-n'était pas loin; aussi les avait-on nommées les belles inséparables.
-
-Il y en avait une brune et une blonde, et, quoique sœurs jumelles, elles
-n'avaient de commun qu'une seule chose: c'est qu'on ne pouvait les
-connaître sans les aimer, car c'étaient bien les deux plus charmantes
-et, en même temps, les deux plus dissemblables créatures qui se soient
-jamais rencontrées ensemble. Cependant elles paraissaient s'accorder le
-mieux du monde.
-
-Je ne sais pas si, par un pur instinct de jeunes filles, elles avaient
-compris les avantages du contraste, ou bien s'il existait entre elles
-une véritable amitié; toujours est-il qu'elles se faisaient valoir l'une
-l'autre merveilleusement bien, et je pense qu'au fond, c'était le motif
-de leur union apparente; car il me semble bien difficile que deux sœurs
-du même âge, d'une beauté égale quoique différente, ne se haïssent pas
-cordialement. Il n'en était pas ainsi, et les deux adorables filles
-étaient toujours côte à côte dans le même coin du salon, s'épaulant
-l'une à l'autre avec une gracieuse familiarité, ou à demi couchées sur
-les coussins de la même causeuse; elles se servaient d'ombre, et ne se
-quittaient pas une seule minute.
-
-Cela me paraissait bien étrange et faisait le désespoir de tous les
-fashionables du cercle; car il était impossible de dire un mot à
-Musidora que Clary ne l'entendît; il était impossible de glisser un
-billet dans la petite main de Clary sans que Musidora s'en aperçût:
-c'était vraiment insoutenable. Les deux petites s'amusaient comme deux
-folles qu'elles étaient de toutes ces tentatives infructueuses, et
-prenaient un malin plaisir à les provoquer et à les détruire ensuite par
-quelque saillie enfantine ou quelque boutade inattendue. Il faisait beau
-voir, je vous jure, la mine piteuse et décontenancée des pauvres dandys,
-forcés de rengaîner leur madrigal ou leur épître. Mon ami Ferdinand fut
-tellement étourdi de la déconvenue, qu'il en mit huit jours sa cravate
-aussi mal qu'un homme marié.
-
-Moi, je faisais comme les autres, j'allais papillonner autour des deux
-sœurs, m'en prenant tantôt à Clary, tantôt à Musidora, et toujours sans
-succès. Je m'étais tellement dépité, qu'un certain soir j'eus une
-sérieuse envie de me faire sauter ce qui me restait de cervelle. Ce qui
-m'empêcha de le faire, ce fut l'idée que je laisserais la place libre au
-gilet de Ferdinand, et cette réflexion judicieuse que je ne pourrais pas
-essayer l'habit que mon tailleur devait m'apporter le lendemain. Je
-remis mes projets de suicide à une autre fois; mais, en vérité, je ne
-sais pas encore aujourd'hui si j'ai bien fait ou mal fait.
-
-En examinant bien mon cœur, je fis cette horrible découverte que
-j'aimais à la fois les deux sœurs. Oui, madame, cela est vrai, quoique
-ce soit abominable, et peut-être même parce que c'est abominable; toutes
-les deux! Je vous entends d'ici dire, en faisant votre jolie petite
-moue: «Le monstre!» Je vous assure que je suis pourtant le plus
-inoffensif garçon du monde; mais le cœur de l'homme, quoiqu'il ne soit
-pas à beaucoup près aussi singulier que celui de la femme, est encore
-une bien singulière chose, et nul ne peut répondre de ce qui lui
-arrivera, pas même vous, madame. Il est probable que, si je vous avais
-connue plus tôt, je n'aurais aimé que vous: mais je ne vous connaissais
-pas.
-
-Clary était grande et svelte comme une Diane antique: elle avait les
-plus beaux yeux du monde, des sourcils qu'on aurait pu croire tracés au
-pinceau, un nez fin et hardiment profilé, un teint d'une pâleur chaude
-et transparente, les mains fines et correctes, le bras charmant
-quoiqu'un peu maigre, et les épaules aussi parfaites que peut les avoir
-une toute jeune fille (car les belles épaules ne naissent qu'à trente
-ans): bref, c'était une vraie péri!
-
-Avais-je tort?
-
-Musidora avait des chairs diaphanes, une tête blonde et blanche, et des
-yeux d'une limpidité angélique, des cheveux si fins et si soyeux, qu'un
-souffle les éparpillait et semblait en doubler le volume, avec cela un
-tout petit pied et un corsage de guêpe: on l'aurait prise pour une fée.
-
-N'avais-je pas raison?
-
-Après un second examen, je fis une découverte bien plus horrible encore
-que la première, c'est que je n'aimais ni Clary ni Musidora: Clary seule
-ne me plaisait qu'à moitié; Musidora, séparée de sa sœur, perdait
-presque tout son charme; quand elles étaient ensemble, mon amour
-revenait, et je les trouvais toutes deux également adorables. Ce n'était
-pas de la brune ou la blonde que j'étais épris, c'était de la réunion de
-ces deux types de beauté que les deux sœurs résumaient si parfaitement;
-j'aimais une espèce d'être abstrait qui n'était pas Musidora, qui
-n'était pas Clary, mais qui tenait également de toutes deux; un fantôme
-gracieux né du rapprochement de ces deux belles filles, et qui allait
-voltigeant de la première à la seconde, empruntant à celle-ci son doux
-sourire, à celle-là son regard de feu; corrigeant la mélancolie de la
-blonde par la vivacité de la brune, en prenant à chacune ce qu'elle
-avait de plus choisi, et complétant l'une par l'autre; quelque chose de
-charmant et d'indescriptible qui venait de toutes les deux, et qui
-s'envolait dès qu'elles étaient séparées. Je les avais fondues dans mon
-amour, et je n'en faisais véritablement qu'une seule et même personne.
-
-Dès que les deux sœurs eurent compris que c'était ainsi et pas autrement
-que je les aimais,--elles eurent compris cela bien vite,--elles me
-reçurent mieux et me témoignèrent à plusieurs reprises une préférence
-marquée sur tous mes rivaux.
-
-Ayant eu l'occasion de rendre quelques services assez importants à la
-mère, je fus admis dans la maison et bientôt compté au nombre des amis
-intimes. On y était toujours pour moi; j'allais, je venais; on ne
-m'appelait plus que par mon nom de baptême; je retouchais les dessins
-des petites; j'assistais à leurs leçons de musique, on ne se gênait pas
-devant moi. C'était une position horrible et délicieuse, j'étais aux
-anges et je souffrais le martyre. Pendant que je dessinais, les deux
-sœurs se penchaient sur mon épaule; je sentais leur cœur battre et leur
-haleine voltiger dans mes cheveux: ce sont, en vérité, les plus mauvais
-dessins que j'aie faits de ma vie; n'importe, on les trouvait
-admirables. Quand nous étions au salon, nous nous reposions tous les
-trois dans l'embrasure d'une croisée, et le rideau qui retombait sur
-nous à longs plis nous faisait comme une espèce de chambre dans la
-chambre, et nous étions là aussi libres que dans un cabinet; Musidora
-était à ma gauche, Clary à droite, et je tenais une de leurs mains dans
-chacune des miennes; nous caquetions comme des pies, c'était un ramage à
-ne pas s'entendre: les petites parlaient à la fois, et il m'arrivait
-souvent de donner à Clary la réponse de Musidora, et ainsi de suite; et
-quelquefois cela donnait lieu à des à-propos si charmants, à des
-quiproquos si comiques, que nous nous en tenions les côtes de rire.
-Pendant ce temps-là, la mère faisait du filet, lisait quelque vieux
-journal, ou sommeillait à demi dans sa bergère.
-
-Certainement, ma position était digne d'envie et je n'aurais pu en rêver
-une plus désirable; cependant je n'étais heureux qu'à moitié: si en
-jouant j'embrassais Clary, je sentais qu'il me manquait quelque chose et
-que ce n'était pas un baiser complet; alors, je courais embrasser
-Musidora, et le même effet se répétait en sens inverse: avec l'une je
-regrettais l'autre, et ma volupté n'eût été entière que si j'eusse pu
-les embrasser toutes deux à la fois: ce n'était pas une chose fort
-aisée.
-
-Une chose singulière, c'est que les deux charmantes _misses_ n'étaient
-pas jalouses l'une de l'autre: il est vrai que j'avais soin de répartir
-mes caresses et mes attentions avec la plus exacte impartialité: malgré
-cela, ma situation était des plus difficiles, et j'étais dans des
-transes perpétuelles. Je ne sais pas si l'effet qu'elles produisaient
-sur moi, elles se le produisaient réciproquement sur elles; mais je ne
-puis attribuer à un autre motif la bonne intelligence qui régnait entre
-nous. Elles se sentaient dépareillées quand elles n'étaient pas
-ensemble, et comprenaient intérieurement que l'une n'était que la moitié
-de l'autre, et qu'il fallait qu'elles fussent réunies pour former un
-tout. A la bienheureuse nuit où elles furent conçues, il est probable
-que l'Ange qui n'avait apporté qu'une âme, ne comptant pas sur deux
-jumelles, n'avait pas eu le temps de remonter en chercher une seconde,
-et l'avait divisée entre les deux petites créatures. Cette folle idée
-s'était tellement enracinée dans mon esprit, que je les avais
-débaptisées, et leur avais donné un seul nom pour toutes les deux.
-
-Musidora et Clary étaient en proie au même supplice que moi. Un jour, je
-ne sais si cela se fit de concert ou par un mouvement naturel, elles
-arrivèrent en courant à ma rencontre, et se jetèrent tout essoufflées
-contre ma poitrine. Je penchai la tête pour les embrasser comme c'était
-ma coutume, elles me prévinrent et me baisèrent à la fois chacune sur
-une joue; leurs beaux yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, leurs
-petits cœurs battaient, battaient: peut-être était-ce parce qu'elles
-avaient couru; mais dans l'instant je ne l'attribuai pas à cela; elles
-avaient un air ému et satisfait qu'elles n'avaient pas lorsque je les
-embrassais séparément. C'est que la sensation était simultanée et que
-ces deux baisers n'étaient effectivement qu'un seul et même baiser, non
-pas le baiser de Musidora et de Clary, mais celui de la femme complète
-qu'elles formaient à elles deux, qui était l'une et l'autre et n'était
-ni l'une ni l'autre, le baiser de la sylphide idéale à qui j'avais donné
-le nom d'Adorata. Cela était charmant, et je fus heureux au moins trois
-secondes. Mais cette idée me vint, qu'avec cette manière, j'étais passif
-et non actif, et qu'il était de ma dignité d'homme de ne pas laisser
-intervertir les rôles. Je réunis dans une seule de mes mains les doigts
-effilés de Musidora et de Clary, et je les attirai en faisceau jusque
-sur mes lèvres; ainsi je leur rendis leur caresse comme elles me
-l'avaient donnée, et ma bouche toucha la main de Clary en même temps que
-celle de sa sœur. Elles entrèrent tout de suite dans mon idée, toute
-subtile qu'elle était, et me jetèrent pour récompense le regard le plus
-enchanteur que jamais deux femmes en présence aient laissé tomber sur un
-même homme.
-
-Vous rirez, vous direz que j'étais fou, et que c'est un très-petit
-malheur que d'être aimé à la fois de deux charmantes personnes; mais la
-vérité est que je n'avais jamais été aussi tourmenté de ma vie; j'aurais
-possédé Clary, j'aurais possédé Musidora, je n'en aurais certes pas été
-plus heureux: ce que je voulais était impossible, c'était de les avoir
-toutes deux en même temps, à la même place. Vous voyez bien que j'avais
-totalement perdu la tête.
-
-En ce temps-là, il me tomba entre les mains un certain roman chinois de
-feu le chinois M. Abel Rémusat; il était intitulé: _Yu-Kiao-Li, ou les
-Deux Cousines_. Je ne pris pas d'abord un grand plaisir à la description
-des tasses de thé, et aux improvisations sur la fleur de pêcher et les
-branches de saule, qui remplissent les premiers volumes; mais, quand je
-vins à l'endroit où le bachelier ès lettres See-Yeoupe, déjà amoureux de
-la première cousine, devient derechef amoureux de l'autre cousine, la
-belle Yo-Mu-Li, je commençai à prendre intérêt au livre, à cause de ce
-double amour qui me rappelait ma position, tant il est vrai que nous
-sommes profondément égoïstes et que nous n'approuvons que ce qui parle
-de nous. J'attendais le dénoûment avec anxiété, et, quand je vis que le
-bachelier See-Yeoupe épousait les deux cousines, je vous assure que je
-me suis surpris à désirer d'être Chinois, rien que pour pouvoir être
-bigame, et cela, sans être pendu. Il est vrai que je n'aurais pas
-promené, comme l'honnête Chinois, mon amour alternatif du pavillon de
-l'est au pavillon de l'ouest; n'importe, je me pris, dès ce jour, d'une
-singulière admiration pour _Yu-Kialo-Li_, et je le prônai partout comme
-le plus beau roman du monde.
-
-Excédé d'une situation aussi fausse, je résolus, faute de mieux, de
-demander une des deux sœurs en mariage, Musidora ou Clary, Clary ou
-Musidora. Je laissai aller quelques phrases sur le besoin de se fixer,
-sur le bonheur d'être en ménage, si bien que la mère fit retirer les
-deux petites et la conversation s'engagea:
-
---Madame, vous allez me trouver bien étrange, lui dis-je; mon intention
-formelle est certainement d'épouser une de vos demoiselles, si vous me
-l'accordez; mais elles me paraissent si aimables toutes deux, que je ne
-sais laquelle prendre.
-
-Elle sourit et me dit:
-
---Je suis comme vous, je ne sais laquelle j'aime le mieux; mais avec le
-temps vous vous déciderez; mes filles sont jeunes, elles peuvent
-attendre.
-
-Nous en restâmes là.
-
-Trois, quatre mois se passèrent; j'étais aussi incertain que le premier
-jour: c'était affreux. Je ne pouvais rester plus longtemps dans la
-maison sans prendre un parti, je ne pouvais le prendre; je prétextai un
-voyage. Les deux petites pleurèrent beaucoup; la mère me dit adieu avec
-un air de pitié bienveillante et douce que je n'oublierai jamais; elle
-avait compris combien était grand mon malheur. Les deux sœurs
-m'accompagnèrent jusqu'au bas de l'escalier, et, là, sentant bien que
-nous ne devions plus nous revoir, me donnèrent chacune une boucle de
-leurs cheveux. Je n'ai pleuré dans ma vie que cette fois-là et puis une
-autre; mais c'est une histoire que je ne vous conterai pas. Je fis
-tresser les deux mèches ensemble et je les portai sentimentalement sur
-mon cœur pendant mes six mois d'absence.
-
-A mon retour, j'appris que les deux sœurs étaient mariées, l'une à un
-gros major qui était toujours ivre et qui la battait; l'autre à un juge,
-ou quelque chose comme cela, qui avait les yeux et le nez rouges; toutes
-deux étaient enceintes. On peut bien croire que je n'épargnai pas les
-malédictions à ces deux brutaux, qui n'avaient pas craint de dédoubler
-cette individualité charmante, faite de deux corps et d'une seule âme,
-et que je me répandis en invectives furibondes sur le prosaïsme du
-siècle et l'immoralité du mariage.
-
-La tresse passa de mon cœur dans mon tiroir. Un mois après, je pris une
-maîtresse.
-
-L'autre jour, Mariette a trouvé ce gage de tendresse en mettant de
-l'ordre dans mes papiers, et, voyant ces deux boucles, l'une blonde et
-l'autre brune, elle m'a cru coupable d'une double infidélité, et peu
-s'en est fallu qu'elle ne m'arrachât les yeux; cela aurait été dommage,
-car c'est à peu près tout ce que j'ai de beau dans la figure, et les
-dames prétendent que j'ai un joli regard. J'ai eu toutes les peines du
-monde à la convaincre de mon innocence, et je crois qu'elle me garde
-encore rancune.
-
-Ceci est l'histoire de mes amours de l'hiver dernier, et la raison
-pourquoi je suis admirateur des romans chinois.
-
-1833.
-
-
-
-
-L'AME DE LA MAISON
-
-CONTE
-
-
-I
-
-Lorsque je suis seul, et que je n'ai rien à faire, ce qui m'arrive
-souvent, je me jette dans un fauteuil, je croise les bras; puis, les
-yeux au plafond, je passe ma vie en revue.
-
-Ma mémoire, pittoresque magicienne, prend la palette, trace, à grands
-traits et à larges touches, une suite de tableaux diaprés des couleurs
-les plus étincelantes et les plus diverses; car, bien que mon existence
-extérieure ait été presque nulle, au dedans j'ai beaucoup vécu.
-
-Ce qui me plaît surtout dans ce panorama, ce sont les derniers plans, la
-bande qui bleuit et touche à l'horizon, les lointains ébauchés dans la
-vapeur, vague comme le souvenir d'un rêve, doux à l'œil et au cœur.
-
-Mon enfance est là, joueuse et candide, belle de la beauté d'une matinée
-d'avril, vierge de corps et d'âme, souriant à la vie comme à une bonne
-chose. Hélas! mon regard s'arrête complaisamment à cette représentation
-de mon moi d'alors, qui n'est plus mon moi d'aujourd'hui! J'éprouve, en
-me voyant, une espèce d'hésitation; comme lorsqu'on rencontre par hasard
-un ami ou un parent, après une si longue absence qu'on a eu le temps
-d'oublier ses traits, j'ai quelquefois toutes les peines du monde à me
-reconnaître. A dire vrai, je ne me ressemble guère.
-
-Depuis, tant de choses ont passé par ma pauvre tête! Ma physionomie
-physique et morale est totalement changée.
-
-Au souffle glacial du prosaïsme, j'ai perdu une à une toutes mes
-illusions; elles sont tombées de mon âme, comme les fleurs de l'amandier
-par une bise froide, et les hommes ont marché dessus avec leurs pieds de
-fange; ma pensée adolescente, touchée et polluée par leurs mains
-grossières, n'a rien conservé de sa fraîcheur et de sa pureté
-primitives; sa fleur, son velouté, son éclat, tout a disparu; comme
-l'aile de papillon qui laisse aux doigts une poussière d'or, d'azur et
-de carmin, elle a laissé son principe odorant sur l'index et le pouce de
-ceux qui voulaient la saisir dans son vol de sylphide.
-
-Avec la jeunesse de ma pensée, celle de mon corps s'en est allée aussi;
-mes joues, rebondies et roses comme des pommes, se sont profondément
-creusées; ma bouche, qui riait toujours, et que l'on eût prise pour un
-coquelicot noyé dans une jatte de lait, est devenue horizontale et pâle;
-mon profil se dessine en méplats fortement accusés; une ride précoce
-commence à se dessiner sur mon front; mes yeux n'ont plus cette humidité
-limpide qui les faisait briller comme deux sources où le soleil donne:
-les veilles, les chagrins les ont fatigués et rougis, leur orbite s'est
-cavée, de sorte qu'on peut déjà comprendre les os sous la chair,
-c'est-à-dire le cadavre sous l'homme, le néant sous la vie.
-
-Oh! s'il m'était donné de revenir sur moi-même! Mais ce qui est fait est
-fait, n'y pensons plus.
-
-Parmi tous ces tableaux, un surtout se détache nettement, de même qu'au
-bout d'une plaine uniforme, un bouquet de bois, une flèche d'église
-dorée par le couchant.
-
-C'est le prieuré de mon oncle le chanoine; je le vois encore d'ici, au
-revers de la colline, entre les grands châtaigniers, à deux pas de la
-chapelle de Saint-Caribert.
-
-Il me semble être en ce moment dans la cuisine: je reconnais le plafond
-rayé de solives de chêne noircies par la fumée; la lourde table aux
-pieds massifs; la fenêtre étroite taillée à vitraux qui ne laissent
-passer qu'un demi-jour vague et mystérieux, digne d'un intérieur de
-Rembrandt; les tablettes disposées par étages qui soutiennent une grande
-quantité d'ustensiles de cuivre jaune et rouge, de formes bizarres, les
-unes fondues dans l'ombre, les autres se détachant du fond, une
-paillette saillante sur la partie lumineuse et des reflets sur le bord;
-rien n'est changé! Les assiettes, les plats d'étain, clairs comme de
-l'argent; les pots de faïence à fleurs, les bouteilles à large ventre,
-les fioles grêles à goulot allongé, ainsi qu'on les trouve dans les
-tableaux de vieux maîtres flamands; tout est à la même place, le petit
-détail est minutieusement conservé. A l'angle du mur, irisée par un
-rayon de soleil, j'aperçois la toile de l'araignée à qui, tout enfant,
-je donnais des mouches après leur avoir coupé les ailes, et le profil
-grotesque de Jacobus Pragmater, sur une porte condamnée où le plâtre est
-plus blanc. Le feu brille dans la cheminée; la fumée monte en
-tourbillonnant le long de la plaque armoriée aux armes de France; des
-gerbes d'étincelles s'échappent des tisons qui craquent; la fine
-poularde, préparée pour le dîner de mon oncle, tourne lentement devant
-la flamme. J'entends le tic-tac du tourne-broche, le petillement des
-charbons, et le grésillement de la graisse qui tombe goutte à goutte
-dans la lèchefrite brûlante. Berthe, son tablier blanc retroussé sur la
-hanche, l'arrose, de temps en temps, avec une cuiller de bois et veille
-sur elle, comme une mère sur sa fille.
-
-Et la porte du jardin s'ouvre. Jacobus Pragmater, le maître d'école,
-entre à pas mesurés, tenant d'une main un bâton de houx, et de l'autre
-main la petite Maria, qui rit et chante...
-
-Pauvre enfant! en écrivant ton nom, une larme tremble au bout de mes
-cils humides. Mon cœur se serre.
-
-Dieu te mette parmi ses anges, douce et bonne créature! tu le mérites,
-car tu m'aimais bien, et, depuis que tu ne m'accompagnes plus dans la
-vie, il me semble qu'il n'y a rien autour de moi.
-
-L'herbe doit croître bien haute sur ta fosse, car tu es morte là-bas, et
-personne n'y est allé: pas même moi, que tu préférais à tout autre, et
-que tu appelais ton petit mari.
-
-Pardonne, ô Maria! je n'ai pu, jusqu'à présent, faire le voyage; mais
-j'irai, je chercherai la place; pour la découvrir, j'interrogerai les
-inscriptions de toutes les croix, et quand je l'aurai trouvée, je me
-mettrai à genou, je prierai longtemps, bien longtemps, afin que ton
-ombre soit consolée; je jetterai sur la pierre, verte de mousse, tant de
-guirlandes blanches et de fleurs d'oranger, que ta fosse semblera une
-corbeille de mariage.
-
-Hélas! la vie est faite ainsi. C'est un chemin âpre et montueux: avant
-que d'être au but, beaucoup se lassent; les pieds endoloris et
-sanglants, beaucoup s'asseyent sur le bord d'un fossé, et ferment leurs
-yeux pour ne plus les rouvrir. A mesure que l'on marche, le cortége
-diminue: l'on était parti vingt, on arrive seul à cette dernière
-hôtellerie de l'homme, le cercueil; car il n'est pas donné à tous de
-mourir jeunes... et tu n'es pas, ô Maria, la seule perte que j'aie à
-déplorer.
-
-Jacobus Pragmater est mort, Berthe est morte; ils reposent oubliés au
-fond d'un cimetière de campagne. Tom, le chat favori de Berthe, n'a pas
-survécu à sa maîtresse: il est mort de douleur sur la chaise vide où
-elle s'asseyait pour filer, et personne ne l'a enterré, car qui
-s'intéressait au pauvre Tom, excepté Jacobus Pragmater et la vieille
-Berthe?
-
-Moi seul, je suis resté pour me souvenir d'eux et écrire leur histoire,
-afin que la mémoire ne s'en perde pas.
-
-
-II
-
-C'était un soir d'hiver; le vent, en s'engouffrant dans la cheminée, en
-faisait sortir des lamentations et des gémissements étranges: on eût dit
-ces soupirs vagues et inarticulés qu'envoie l'orgue aux échos de la
-cathédrale. Les gouttes de pluie cinglaient les vitres avec un son clair
-et argenté.
-
-Moi et Maria, nous étions seuls. Assis tous les deux sur la même chaise,
-paresseusement appuyés l'un sur l'autre, mon bras autour d'elle, le sien
-autour de moi, nos joues se touchant presque, les boucles de nos cheveux
-mêlées ensemble: si tranquilles, si reposés, si détachés du monde, si
-oublieux de toute chose, que nous entendions notre chair vivre, nos
-artères battre et nos nerfs tressaillir. Notre respiration venait se
-briser à temps égaux sur nos lèvres, comme la vague sur le sable, avec
-un bruit doux et monotone; nos cœurs palpitaient à l'unisson, nos
-paupières s'élevaient et s'abaissaient simultanément; tout dans nos âmes
-et dans nos corps était en harmonie et vivait de concert, ou plutôt nous
-n'avions qu'une âme à deux, tant la sympathie avait fondu nos existences
-dans une seule et même individualité.
-
-Un fluide magnétique entrelaçait autour de nous, comme une résille de
-soie aux mille couleurs, ses filaments magiques; il en partait un de
-chaque atome de mon être, qui allait se nouer à un atome de Maria; nous
-étions si puissamment, si intimement liés, que je suis sûr que la balle
-qui aurait frappé l'un aurait tué l'autre sans le toucher.
-
-Oh! qui pourrait, au prix de ce qui me reste à vivre, me rendre une de
-ces minutes si courtes et si longues, dont chaque seconde renferme tout
-un roman intérieur, tout un drame complet, tout une existence entière,
-non pas d'homme, mais d'ange! Age fortuné des premières émotions, où la
-vie nous apparaît comme à travers un prisme, fleurie, pailletée,
-chatoyante, avec les couleurs de l'arc-en-ciel, où le passé et l'avenir
-sont rattachés à un présent sans chagrin, par de douces souvenances et
-un espoir qui n'a pas été trompé, âge de poésie et d'amour, où l'on
-n'est pas encore méchant, parce qu'on n'a pas été malheureux, pourquoi
-faut-il que tu passes si vite, et que tous nos regrets ne puissent te
-faire revenir une fois passé!
-
-Sans doute, il faut que cela soit ainsi, car qui voudrait mourir et
-faire place aux autres, s'il nous était donné de ne pas perdre cette
-virginité d'âme et les riantes illusions qui l'accompagnent? L'enfant
-est un ange descendu de là-haut, à qui Dieu a coupé les ailes en le
-posant sur le monde, mais qui se souvient encore de sa première patrie.
-Il s'avance d'un pas timide dans les chemins des hommes, et tout seul;
-son innocence se déflore à leur contact, et bientôt il a tout à fait
-oublié qu'il vient du ciel et qu'il doit y retourner.
-
-Abîmés dans la contemplation l'un et l'autre, nous ne pensions pas à
-notre propre vie; spectateurs d'une existence en dehors de nous, nous
-avions oublié la nôtre.
-
-Cependant cette espèce d'extase ne nous empêchait pas de saisir
-jusqu'aux moindres bruits intérieurs, jusqu'aux moindres jeux de lumière
-dans les recoins obscurs de la cuisine et les interstices des poutres:
-les ombres, découpées en atomes baroques, se dessinaient nettement au
-fond de notre prunelle; les reflets étincelants des chaudrons, les
-diamants phosphoriques allumés aux reflets des cafetières argentées,
-jetaient des rayons prismatiques dans chacun de nos cils. Le son
-monotone du coucou juché dans son armoire de chêne, le craquement des
-vitrages de plomb, les jérémiades du vent, le caquetage des fagots
-flambants dans l'âtre, toutes les harmonies domestiques parvenaient
-distinctement à notre oreille, chacune avec sa signification
-particulière. Jamais nous n'avions aussi bien compris le bonheur de la
-maison et les voluptés indéfinissables du foyer!
-
-Nous étions si heureux d'être là, cois et chauds, dans une chambre bien
-close, devant un feu clair, seuls et libres de toute gêne, tandis qu'il
-pleuvait, ventait et grêlait au dehors; jouissant d'une tiède atmosphère
-d'été, tandis que l'hiver, faisant craqueter ses doigts blancs de givre,
-mugissait à deux pas, séparé de nous par une vitre et une planche. A
-chaque sifflement aigu de la bise, à chaque redoublement de pluie, nous
-nous serrions l'un contre l'autre, pour être plus forts, et nos lèvres,
-lentement déjointes, laissaient aller un _Ah! mon Dieu!_ profond et
-sourd.
-
---Ah! mon Dieu! qu'ils sont à plaindre, les pauvres gens qui sont en
-route!
-
-Et puis nous nous taisions, pour écouter les abois du chien de la ferme,
-le galop heurté d'un cheval sur le grand chemin, le criaillement de la
-girouette enrouée; et, par-dessus tout, le cri du grillon tapi entre les
-briques de l'âtre, vernissées et bistrées par une fumée séculaire.
-
---J'aimerais bien être grillon, dit la petite Maria en mettant ses mains
-roses et potelées dans les miennes, surtout en hiver: je choisirais une
-crevasse aussi près du feu que possible, et j'y passerais le temps à me
-chauffer les pattes. Je tapisserais bien ma cellule avec de la barbe de
-chardon et de pissenlit; je ramasserais les duvets qui flottent en
-l'air, je m'en ferais un matelas et un oreiller bien souples, bien
-moelleux, et je me coucherais dessus. Du matin jusqu'au soir, je
-chanterais ma petite chanson de grillon, et je ferais _cri cri_; et puis
-je ne travaillerais pas, je n'irais pas à l'école. Oh! quel bonheur!...
-Mais je ne voudrais pas être noir comme ils sont... N'est-ce pas,
-Théophile, que c'est vilain d'être noir?...
-
-Et, en prononçant ces mots, elle jeta une œillade coquette sur la main
-que je tenais.
-
---Tu es une folle! lui dis-je en l'embrassant. Toi qui ne peux rester un
-seul instant tranquille, tu t'ennuierais bien vite de cette vie égale et
-dormante. Ce pauvre reclus de grillon ne doit guère s'amuser dans son
-ermitage; il ne voit jamais le soleil, le beau soleil aux cheveux d'or,
-ni le ciel de saphir, avec ses beaux nuages de toutes couleurs; il n'a
-pour perspective que la plaque noircie de l'âtre, les chenets et les
-tisons; il n'entend d'autre musique que la bise et le tic-tac du
-tourne-broche...
-
-«Quel ennui!...
-
-«Si je voulais être quelque chose, j'aimerais bien mieux être
-demoiselle; parle-moi de cela, à la bonne heure, c'est si joli!... On a
-un corset d'émeraude, un diamant pour œil, de grandes ailes de gaze
-d'argent, de petites pattes frêles, veloutées. Oh! si j'étais
-demoiselle!... comme je volerais par la campagne, à droite, à gauche,
-selon ma fantaisie... au long des haies d'aubépine, des mûriers sauvages
-et des églantiers épanouis! Effleurant du bout de l'aile un bouton d'or,
-une pâquerette ployée au vent, j'irais, je courrais du brin d'herbe au
-bouleau, du bouleau au chêne, tantôt dans la nue, tantôt rasant le sol,
-égratignant les eaux transparentes de la rivière, dérangeant dans les
-feuilles de nénufar les criocères écarlates, effrayant de mon ombre les
-petits goujons qui s'agitent frétillards et peureux...
-
-«Au lieu d'un trou dans la cheminée, j'aurais pour logis la coupe
-d'albâtre d'un lis, ou la campanule d'azur de quelque volubilis,
-tapissée à l'intérieur de perles de rosée. J'y vivrais de parfums et de
-soleil, loin des hommes, loin des villes, dans une paix profonde, ne
-m'inquiétant de rien, que de jouer autour des roseaux panachés de
-l'étang, et de me mêler en bourdonnant aux quadrilles et aux valses des
-moucherons...»
-
-J'allais commencer une autre phrase, quand Maria m'interrompit.
-
---Ne te semble-t-il pas, dit-elle, que le cri du grillon a tout à fait
-changé de nature? J'ai cru plusieurs fois, pendant que tu parlais,
-saisir, parmi ses notes, des mots clairement articulés; j'ai d'abord
-pensé que c'était l'écho de ta voix, mais je suis à présent bien
-certaine du contraire. Écoute, le voici qui recommence.
-
-En effet, une voix grêle et métallique partait de la loge du grillon:
-
---Enfant, si tu crois que je m'ennuie, tu te trompes étrangement: j'ai
-mille sujets de distraction que tu ne connais pas; mes heures, qui te
-paraissent être si longues, coulent comme des minutes. La bouilloire me
-chante à demi-voix sa chanson; la séve qui sort en écumant par
-l'extrémité des bûches me siffle des airs de chasse; les braises qui
-craquent, les étincelles qui petillent me jouent des duos dont la
-mélodie échappe à vos oreilles terrestres. Le vent qui s'engouffre dans
-la cheminée me fredonne des ballades fantastiques, et me raconte de
-mystérieuses histoires.
-
-«Puis les paillettes de feu, dirigées en l'air par des salamandres de
-mes amies, forment, pour me récréer, des gerbes éblouissantes, des
-globes lumineux rouges et jaunes, des pluies d'argent qui retombent en
-réseaux bleuâtres; des flammes de mille nuances, vêtues de robes de
-pourpre, dansent le fandango sur les tisons ardents, et moi, penché au
-bord de mon palais, je me chauffe, je me chauffe jusqu'à faire rougir
-mon corset noir, et je savoure à mon aise toutes les voluptés du
-nonchaloir et le bien-être du chez-soi.
-
-«Quand vient le soir, je vous écoute causer et lire. L'hiver dernier,
-Berthe vous répétait, tout en filant, de beaux contes de fée: _l'Oiseau
-bleu_, _Riquet à la houpe_, _Maguelonne_ et _Pierre de Provence_. J'y
-prenais un singulier plaisir, et je les sais presque tous par cœur.
-J'espère que, cette année, elle en aura appris d'autres, et que nous
-passerons encore de joyeuses soirées.
-
-«Eh bien, cela ne vaut-il pas mieux que d'être demoiselle et de
-vagabonder par les champs?
-
-«Passe pour l'été; mais, quand arrive l'automne, que les feuilles,
-couleur de safran, tourbillonnent dans les bois, qu'il commence à geler
-blanc; quand la brume, froide et piquante, raye le ciel gris de ses
-innombrables filaments, que le givre enveloppe les branches dépouillées
-d'une peluche scintillante; quand on n'a plus de fleurs pour se gîter le
-soir, que devenir, où réchauffer ses membres engourdis, où sécher son
-aile trempée de pluie? Le soleil n'est plus assez fort pour percer les
-brouillards; on ne peut plus voler, et, d'ailleurs, quand on le
-pourrait, où irait-on?
-
-«Adieu, les haies d'aubépine, les boutons d'or et les pâquerettes! La
-neige a tout couvert; les eaux qu'on égratignait en passant ne forment
-plus qu'un cristal solide; les roses sont mortes, les parfums évaporés;
-les oiseaux gourmands vous prennent dans leur bec, et vous portent dans
-leur nid pour se repaître de vos chairs. Affaiblis par le jeûne et le
-froid, comment fuir? les petits polissons du village vous attrapent sous
-leur mouchoir, et vous piquent à leur chapeau avec une longue épingle.
-Là, vivante cocarde, vous souffrez mille morts avant de mourir. Vous
-avez beau agiter vos pattes suppliantes, on n'y fait pas attention, car
-les enfants sont, comme les vieillards, cruels: les uns, parce qu'ils ne
-sentent pas encore; les autres, parce qu'ils ne sentent plus.»
-
-
-III
-
-Comme vous n'avez probablement pas vu la caricature de Jacobus
-Pragmater, dessinée au charbon sur la porte de la cuisine de mon oncle
-le chanoine, et qu'il est peu probable que vous alliez à *** pour la
-voir, vous vous contenterez d'un portrait à la plume.
-
-Jacobus Pragmater, qui joue en cette histoire le rôle de la fatalité
-antique, avait toujours eu soixante ans: il était né avec des rides, la
-nature l'avait jeté en moule tout exprès pour faire un bedeau ou un
-maître d'école de village; en nourrice, il était déjà pédant.
-
-Étant jeune, il avait écrit en petite bâtarde l'_Ave_ et le _Credo_ dans
-un rond de parchemin de la grandeur d'un petit écu. Il l'avait présenté
-à M. le marquis de ***, dont il était le filleul; celui-ci, après
-l'avoir considéré attentivement, s'était écrié à plusieurs reprises:
-
---Voilà un garçon qui n'est pas manchot!
-
-Il se plaisait à nous raconter cette anecdote, ou, comme il l'appelait,
-cet apophthegme; le dimanche, quand il avait bu deux doigts de vin, et
-qu'il était en belle humeur, il ajoutait, par manière de réflexion, que
-M. le marquis de *** était bien le gentilhomme de France le plus
-spirituel et le mieux appris qu'il eût jamais connu.
-
-Quoique aux importantes fonctions de maître d'école il ajoutât celles
-non moins importantes de bedeau, de chantre, de sonneur, il n'en était
-pas plus fier. A ses heures de relâche, il soignait le jardin de mon
-oncle, et, l'hiver, il lisait une page ou deux de Voltaire ou de
-Rousseau en cachette; car, étant plus d'à moitié prêtre, comme il le
-disait, une pareille lecture n'eût pas été convenable en public.
-
-C'était un esprit sec, exact cependant, mais sans rien d'onctueux. Il ne
-comprenait rien à la poésie, il n'avait jamais été amoureux, et n'avait
-pas pleuré une seule fois dans sa vie. Il n'avait aucune des charmantes
-superstitions de campagne, et il grondait toujours Berthe quand elle
-nous racontait une histoire de fée ou de revenant. Je crois qu'au fond
-il pensait que la religion n'était bonne que pour le peuple. En un mot,
-c'était la prose incarnée, la prose dans toute son étroitesse, la prose
-de Barême et de Lhomond.
-
-Son extérieur répondait parfaitement à son intérieur. Il avait quelque
-chose de pauvre, d'étriqué, d'incomplet, qui faisait peine à voir et
-donnait envie de rire en même temps. Sa tête, bizarrement bossuée,
-luisait à travers quelques cheveux gris; ses sourcils blancs se
-hérissaient en buisson sur deux petits yeux vert de mer, clignotants et
-enfouis dans une patte d'oie de rides horizontales. Son nez, long comme
-une flûte d'alambic, tout diapré de verrues, tout barbouillé de tabac,
-se penchait amoureusement sur son menton.
-
-Aussi, lorsqu'on jouait aux petits jeux, et qu'il fallait embrasser
-quelqu'un par pénitence, c'était toujours lui que les jeunes filles
-choisissaient en présence de leur mère ou de leur amant.
-
-Ces avantages naturels étaient merveilleusement rehaussés par le costume
-de leur propriétaire: il portait d'habitude un habit noir râpé, avec des
-boutons larges comme des tabatières, les bas et la culotte de couleur
-incertaine; des souliers à boucles et un chapeau à trois cornes que mon
-oncle avait porté deux ans avant de lui en faire cadeau.
-
-O digne Jacobus Pragmater, qui aurait pu s'empêcher de rire en te voyant
-arriver par la porte du jardin, le nez au vent, les manches pendantes de
-ton grand habit flottant au long de ton corps, comme si elles eussent
-été un rouleau de papier sortant à demi de ta poche! Tu aurais déridé le
-front du spleen en personne.
-
-Il nous embrassa selon sa coutume, piqua les joues potelées de Maria à
-la brosse de sa barbe, me donna un petit coup sur l'épaule, et tira de
-sa poche un cœur de pain d'épice enveloppé d'un papier chamarré d'or et
-de paillon qu'il partagea entre Maria et moi.
-
-Il nous demanda si nous avions été bien sages. La réponse, sans hésiter,
-fut affirmative, comme on peut le croire.
-
-Pour nous récompenser, il nous promit à chacun une image coloriée.
-
-Les galoches de Berthe sonnèrent dans le haut de l'escalier, le service
-de mon oncle ne la retenait plus, elle vint s'asseoir au coin du feu
-avec nous.
-
-Maria quitta aussitôt le genou où Pragmater la retenait presque malgré
-elle; car, en dépit de toutes ses caresses, elle ne le pouvait souffrir,
-et courut se mettre sur les genoux de Berthe.
-
-Elle lui raconta ce que nous avions entendu, et lui répéta même quelques
-couplets de la ballade qu'elle avait retenus.
-
-Berthe l'écouta gravement et avec bonté, et dit, quand elle eut fini,
-qu'il n'y avait rien d'impossible à Dieu; que les grillons étaient le
-bonheur de la maison, et qu'elle se croirait perdue si elle en tuait un,
-même par mégarde.
-
-Pragmater la tança vivement d'une croyance aussi absurde, et lui dit que
-c'était pitié d'inculquer des superstitions de bonne femme à des
-enfants, et que, s'il pouvait attraper celui de la cheminée, il le
-tuerait, pour nous montrer que la vie ou la mort d'une méchante bête
-était parfaitement insignifiante.
-
-J'aimais assez Pragmater, parce qu'il me donnait toujours quelque chose;
-mais, en ce moment, il me parut d'une férocité de cannibale, et je
-l'aurais volontiers dévisagé. Même à présent que l'habitude de la vie et
-le train des choses m'ont usé l'âme et durci le cœur, je me reprocherais
-comme un crime le meurtre d'une mouche, trouvant, comme le bon Tobie,
-que le monde est assez large pour deux.
-
-Pendant cette conversation, le grillon jetait imperturbablement ses
-notes aiguës et vibrantes à travers la voix sourde et cassée de
-Pragmater, la couvrant quelquefois et l'empêchant d'être entendue.
-
-Pragmater, impatienté, donna un coup de pied si violent du côté d'où le
-chant paraissait venir, que plusieurs flocons de suie se détachèrent et
-avec eux la cellule du grillon, qui se mit à courir sur la cendre aussi
-vite que possible pour regagner un autre trou.
-
-Par malheur pour lui, le rancunier maître d'école l'aperçut, et, malgré
-nos cris, le saisit par une patte au moment où il entrait dans
-l'interstice de deux briques. Le grillon, se voyant perdu, abandonna
-bravement sa patte, qui resta entre les doigts de Pragmater comme un
-trophée, et s'enfonça profondément dans le trou.
-
-Pragmater jeta froidement au feu la patte toute frémissante encore.
-
-Berthe leva les yeux au ciel avec inquiétude, en joignant les mains.
-Maria se mit à pleurer; moi, je lançai à Pragmater le meilleur coup de
-poing que j'eusse donné de ma vie; il n'y prit seulement pas garde.
-
-Cependant la figure triste et sérieuse de Berthe lui donna un moment
-d'inquiétude sur ce qu'il avait fait: il eut une lueur de doute; mais le
-voltairianisme reprit bientôt le dessus, et un _bah!_ fortement accentué
-résuma son plaidoyer intérieur.
-
-Il resta encore quelques minutes; mais, ne sachant trop quelle
-contenance faire, il prit le parti de se retirer.
-
-Nous nous en allâmes coucher, le cœur gros de pressentiments funestes.
-
-
-IV
-
-Plusieurs jours s'écoulèrent tristement; mais rien d'extraordinaire
-n'était venu réaliser les appréhensions de Berthe.
-
-Elle s'attendait à quelque catastrophe: le mal fait à un grillon porte
-toujours malheur.
-
---Vous verrez, disait-elle, Pragmater, qu'il nous arrivera quelque chose
-à quoi nous ne nous attendons pas.
-
-Dans le courant du mois, mon oncle reçut une lettre venant de loin,
-toute constellée de timbres, toute noire à force d'avoir roulé. Cette
-lettre lui annonçait que la maison du banquier T***, sur laquelle son
-argent était placé, venait de faire banqueroute, et était dans
-l'impossibilité de solder ses créanciers.
-
-Mon oncle était ruiné, il ne lui restait plus rien que sa modique
-prébende.
-
-Pragmater, à demi ébranlé dans sa conviction, se faisait, à part lui, de
-cruels reproches. Berthe pleurait, tout en filant avec une activité
-triple pour aider en quelque chose.
-
-Le grillon, malade ou irrité, n'avait pas fait entendre sa voix depuis
-la soirée fatale. Le tourne-broche avait inutilement essayé de lier
-conversation avec lui, il restait muet au fond de son trou.
-
-La cuisine se ressentit bientôt de ce revers de fortune. Elle fut
-réduite à une simplicité évangélique. Adieu les poulardes blondes, si
-appétissantes dans leur lit de cresson, la fine perdrix au corset de
-lard, la truite à la robe de nacre semée d'étoiles rouges! Adieu, les
-mille gourmandises dont les religieuses et les gouvernantes des prêtres
-connaissent seules le secret! Le bouilli filandreux avec sa couronne de
-persil, les choux et les légumes du jardin, quelques quartiers aigus de
-fromage, composaient le modeste dîner de mon oncle.
-
-Le cœur saignait à Berthe quand il lui fallait servir ces plats simples
-et grossiers; elle les posait dédaigneusement sur le bord de la table,
-et en détournait les yeux. Elle se cachait presque pour les apprêter,
-comme un artiste de haut talent qui fait une enseigne pour dîner. La
-cuisine, jadis si gaie et si vivante, avait un air de tristesse et de
-mélancolie.
-
-Le brave Tom lui-même semblait comprendre le malheur qui était arrivé:
-il restait des journées entières assis sur son derrière, sans se
-permettre la moindre gambade; le coucou retenait sa voix d'argent et
-sonnait bien bas; les casseroles, inoccupées, avaient l'air de s'ennuyer
-à périr; le gril étendait ses bras noirs comme un grand désœuvré; les
-cafetières ne venaient plus faire la causette auprès du feu: la flamme
-était toute pâle, et un maigre filet de fumée rampait tristement au long
-de la plaque.
-
-Mon oncle, malgré toute sa philosophie, ne put venir à bout de vaincre
-son chagrin. Ce beau vieillard, si gras, si vermeil, si épanoui, avec
-ses trois mentons et son mollet encore ferme; ce gai convive qui
-chantait après boire la petite chanson, vous ne l'auriez certainement
-pas reconnu.
-
-Il avait plus vieilli dans un mois que dans trente ans. Il n'avait plus
-de goût à rien. Les livres qui lui faisaient le plus de plaisir
-dormaient oubliés sur les rayons de la bibliothèque. Le magnifique
-exemplaire (Elzévir) des _Confessions de saint Augustin_, exemplaire
-auquel il tenait tant et qu'il montrait avec orgueil aux curés des
-environs, n'était pas remué plus souvent que les autres; une araignée
-avait eu le temps de tisser sa toile sur son dos.
-
-Il restait des journées entières dans son fauteuil de tapisserie à
-regarder passer les nuages par les losanges de sa fenêtre, plongé dans
-une mer de douloureuses réflexions; il songeait avec amertume qu'il ne
-pourrait plus, les jours de Pâques et de Noël, réunir ses vieux
-camarades d'école qui avaient mangé avec lui la maigre soupe du
-séminaire, et se réjouir d'être encore si vert et si gaillard après tant
-d'anniversaires célébrés ensemble.
-
-Il fallait devenir ménager de ces bonnes bouteilles de vin vieux, toutes
-blanches de poussière, qu'il tenait sous le sable, au profond de sa
-cave, et qu'il réservait pour les grandes occasions; celles-là bues, il
-n'y avait plus d'argent pour en acheter d'autres. Ce qui le chagrinait
-surtout, c'était de ne pouvoir continuer ses aumônes, et de mettre ses
-pauvres dehors avec un _Dieu vous garde!_
-
-Ce n'était qu'à de rares intervalles qu'il descendait au jardin; il ne
-prenait plus aucun intérêt aux plantations de Pragmater, et l'on aurait
-marché sur les tournesols sans lui faire dire: _Ah!_
-
-Le printemps vint. Ses fleurs avaient beau pencher la tête pour lui dire
-bonjour, il ne leur rendait pas leur salut, et la gaieté de la saison
-semblait même augmenter sa mélancolie.
-
-Ses affaires ne s'arrangeant pas, il crut que sa présence serait
-nécessaire pour les vider entièrement.
-
-Un voyage à *** était pour lui une entreprise aussi terrible que la
-découverte de l'Amérique: il le différa autant qu'il put; car il n'avait
-jamais quitté, depuis sa sortie du séminaire, son village, enfoui au
-milieu des bois comme un nid d'oiseau, et il lui en coûtait beaucoup
-pour se séparer de son presbytère aux murailles blanches, aux
-contrevents verts, où il avait si longtemps caché sa vie aux yeux
-méchants des hommes.
-
-En partant, il remit entre les mains de Berthe une petite bourse assez
-plate pour subvenir aux besoins de la maison pendant son absence, et
-promit de revenir bientôt.
-
-Il n'y avait là rien que de fort naturel sans doute; pourtant nous
-étions profondément émus, et je ne sais pourquoi il me semblait que nous
-ne le reverrions plus, et que c'était pour la dernière fois qu'il nous
-parlait. Aussi, Maria et moi, nous l'accompagnâmes jusqu'au pied de la
-colline, trottant, de toutes nos forces, de chaque côté de son cheval,
-pour être plus longtemps avec lui.
-
---Assez, mes petits, nous dit-il; je ne veux pas que vous alliez plus
-loin, Berthe serait inquiète de vous.
-
-Puis il nous hissa sur son étrier, nous appuya un baiser bien tendre sur
-les joues, et piqua des deux: nous le suivîmes de l'œil pendant quelques
-minutes.
-
-Étant parvenu au haut de l'éminence, il retourna la tête pour voir
-encore une fois, avant qu'il s'enfonçât tout à fait sous l'horizon, le
-clocher de l'église paroissiale et le toit d'ardoise de sa petite
-maison.
-
-Nous ayant aperçus à la même place, il nous fit un geste amical de la
-main, comme pour nous dire qu'il était content; puis il continua sa
-route.
-
-Un angle du chemin l'eut bientôt dérobé à nos yeux.
-
-Alors, un frisson me prit, et les pleurs tombèrent de mes yeux. Il me
-parut qu'on venait de fermer sur lui le couvercle de la bière, et d'y
-planter le dernier clou.
-
---Oh! mon Dieu! dit Maria avec un grand soupir, mon pauvre oncle! il
-était si bon!
-
-Et elle tourna vers moi ses yeux purs nageant dans un fluide abondant et
-clair.
-
-Une pie, perchée sur un arbre, au bord de la route, déploya, à notre
-aspect, ses ailes bigarrées, s'envola en poussant des cris discordants,
-et s'alla reposer sur un autre arbre.
-
---Je n'aime pas à entendre les pies, dit Maria, en se serrant contre
-moi, d'un air de doute et de crainte.
-
---Bah! répliquai-je, je vais lui jeter une pierre, il faudra bien
-qu'elle se taise, la vilaine bête.
-
-Je quittai le bras de Maria, je ramassai un caillou, et je le jetai à la
-pie; la pierre atteignit une branche au-dessus, dont elle écorcha
-l'écorce: l'oiseau sautilla, et continua ses criailleries moqueuses et
-enrouées.
-
---Ah! c'est trop fort! m'écriai-je; tu me veux donc narguer?
-
-Et une seconde pierre se dirigea, en sifflant, vers l'oiseau; mais
-j'avais mal visé, elle passa entre les premières feuilles et alla
-tomber, de l'autre côté, dans un champ de luzerne.
-
---Laisse-la tranquille, dit la petite en posant sa main délicate sur mon
-épaule, nous ne pouvons l'empêcher.
-
---Soit, répondis-je.
-
-Et nous continuâmes notre chemin.
-
-Le temps était gris terne, et, quoiqu'on fût au printemps, il soufflait
-une bise assez piquante; il y avait de la tristesse dans l'air comme aux
-derniers jours d'automne. Maria était pâle, une légère auréole bleuâtre
-cernait ses yeux languissants: elle avait l'air fatigué, et s'appuyait
-plus fortement que d'habitude; j'étais fier de la soutenir, et, quoique
-je fusse presque aussi las qu'elle, j'aurais marché encore deux heures.
-
-Nous rentrâmes.
-
-Le prieuré n'avait plus le même aspect: lui, naguère si gai, si vivant,
-il était silencieux et mort; l'âme de la maison était partie, ce n'était
-plus que le cadavre.
-
-Pragmater, malgré son incrédulité, hochait soucieusement la tête. Berthe
-filait toujours, et Tom, assis en face d'elle, et agitant gravement sa
-queue, suivait les mouvements du rouet.
-
-Je me serais mortellement ennuyé sans les promenades que nous allions
-faire, avec Maria, dans les grands bois, le long des champs, pour
-prendre des hannetons et des demoiselles.
-
-
-V
-
-Le grillon ne chantait que rarement, et nous n'entendions plus rien à
-son chant; nous en vînmes à croire que nous étions le jouet d'une
-illusion.
-
-Cependant, un soir, nous nous retrouvâmes seuls dans la cuisine, assis
-tous deux sur la même chaise, comme au jour où il nous avait parlé. Le
-feu flambait à peine. Le grillon éleva la voix, et nous pûmes
-parfaitement comprendre ce qu'il disait: il se plaignait du froid.
-Pendant qu'il chantait, le feu s'était éteint presque tout à fait.
-
-Maria, touchée de la plainte du grillon, s'agenouilla, et se mit à
-souffler avec sa bouche; le soufflet était accroché à un clou, hors de
-notre portée.
-
-C'était un plaisir de la voir, les joues gonflées, illuminées des
-reflets de la flamme, tout le reste du corps était plongé dans l'ombre:
-elle ressemblait à ces têtes de chérubin, cravatées d'une paire d'ailes
-que l'on voit dans les tableaux d'église, dansant en rond autour des
-gloires mystiques de la Vierge et des saints.
-
-Au bout de quelques minutes, moyennant une poignée de branches sèches
-que j'y jetai, l'âtre se trouva vivement éclairé, et nous pûmes voir,
-sur le bord de son trou, notre ami le grillon tendant ses pattes de
-devant au feu, comme deux petites mains, et ayant l'air de prendre un
-singulier plaisir à se chauffer; ses yeux, gros comme une tête
-d'épingle, rayonnaient de satisfaction; il chantait avec une vivacité
-surprenante, et sur un air très-gai, des paroles sans suite que je
-n'entendais pas bien, et que je n'ai pas retenues.
-
-Quelques mois se passèrent, pas plus de nouvelles de mon oncle que s'il
-était mort!
-
-Un soir, Pragmater, ne sachant à quoi tuer le temps, monta dans la
-bibliothèque pour prendre un livre; quand il ouvrit la porte, un violent
-courant d'air éteignit sa chandelle; mais, comme il faisait clair de
-lune, et qu'il connaissait les êtres de la maison, il ne jugea pas à
-propos de redescendre chercher de la lumière.
-
-Il alla du côté où il savait qu'était placée la bibliothèque. La porte
-se ferma violemment, comme si quelqu'un l'eût poussée. Un rayon de lune,
-plus vif et plus chatoyant, traversa les vitres jaunes de la fenêtre.
-
-A sa grande stupéfaction, Pragmater vit descendre sur ce filet de
-lumière, comme un acrobate sur une corde tendue, un fantôme d'une espèce
-singulière: c'était le fantôme de mon oncle, c'est-à-dire le fantôme de
-ses habits; car lui-même était absent: son habit tombait à longs plis,
-et, au bout des manches vides, une paire de gants moulait ses mains; une
-perruque tenait la place de sa tête, et à l'endroit des yeux
-scintillait, comme des vers phosphoriques, une énorme paire de besicles.
-Cet étrange personnage entra droit dans la chambre, et se dirigea droit
-à la bibliothèque; on eût dit que les semelles de ses souliers étaient
-doublées de velours, car il glissait sur les dalles sans que le moindre
-craquement, le son le plus fugitif pût faire croire qu'il les eût
-effleurées.
-
-Après avoir touché et déplacé quelques volumes, il enleva de sa planche
-le Saint Augustin (Elzévir) et le porta sur la table; puis il s'assit
-dans le grand fauteuil à ramages, éleva un de ses gants à la hauteur où
-son menton aurait dû être, ouvrit le livre à un passage marqué par un
-signet de faveur bleue, comme quelqu'un que l'on aurait interrompu, et
-se prit à lire en tournant les feuillets avec vivacité.
-
-La lune se cacha; Pragmater crut qu'il ne pourrait point continuer. Mais
-les verres de ses lunettes, semblables aux yeux des chats et des hiboux,
-étaient lumineux par eux-mêmes, et reluisaient dans l'ombre comme des
-escarboucles. Il en partait des lueurs jaunes qui éclairaient les pages
-du livre, aussi bien qu'une bougie l'eût pu faire. L'activité qu'il
-mettait à sa lecture était telle, qu'il tira de sa poche un mouchoir
-blanc, qu'il passa à plusieurs reprises sur la place vide qui
-représentait son front, comme s'il eût sué à grosses gouttes...
-
-L'horloge sonna successivement, avec sa voix fêlée, dix heures, onze
-heures, minuit... Au dernier coup de minuit, le fantôme se leva, remit
-le précieux bouquin à sa place.
-
-Le ciel était gris, les nues, échevelées, couraient rapidement de l'est
-à l'ouest; la lune remontra sa face blanche par une déchirure, un rayon
-parti de ses yeux bleus plongea dans la chambre. Le mystérieux lecteur
-monta dessus en s'appuyant sur sa canne, et sortit de la même manière
-qu'il était entré.
-
-Abasourdi de tant de prodiges, mourant de peur, claquant des dents, ses
-genoux cagneux se heurtant en rendant un son sec comme une crécelle, le
-digne maître d'école ne put se tenir plus longtemps sur ses pieds: un
-frisson de fièvre le prit aux cheveux, et il tomba tout de son long à la
-renverse. Berthe, ayant entendu la chute, accourut tout effrayée; elle
-le trouva gisant sur le carreau, sans connaissance, sa main étreignant
-la chandelle éteinte.
-
-Pragmater, malgré ses idées voltairiennes, eut beaucoup de peine à
-s'expliquer la vision étrange qu'il venait d'avoir; sa physionomie en
-était toute troublée. Cependant le doute ne lui était pas permis, il
-était lui-même son propre garant, il n'y avait pas de supercherie
-possible; aussi tomba-t-il dans une profonde rêverie, et restait-il des
-heures entières sur sa chaise, dans l'attitude d'un homme singulièrement
-perplexe.
-
-Vainement Tom, le brave matou, venait-il frotter sa moustache contre sa
-main pendante, et Berthe lui demandait-elle, du ton le plus engageant:
-
---Pragmater, croyez-vous que la vendange sera bonne?
-
-
-VI
-
-On n'avait aucune nouvelle de mon oncle.
-
-Un matin Pragmater le vit raser, comme un oiseau, le sable de l'allée du
-jardin, sur le bord de laquelle ses soleils favoris penchaient
-mélancoliquement leurs disques d'or pleins de graines noires; avec sa
-main d'ombre, ou son ombre de main, il essayait de relever une des
-fleurs que le vent avait courbée, et tâchait de réparer de son mieux la
-négligence des vivants.
-
-Le ciel était clair, un gai rayon d'automne illuminait le jardin; deux
-ou trois pigeons, posés sur le toit, se toilettaient au soleil; une bise
-nonchalante jouait avec quelques feuilles jaunes, et deux ou trois
-plumes blanches, tombées de l'aile des colombes, tournoyaient mollement
-dans la tiède atmosphère. Ce n'était guère la mise en scène d'une
-apparition, et un fantôme un peu adroit ne se serait pas montré dans un
-lieu si positif et à une heure aussi peu fantastique.
-
-Une plate-bande de soleils, un carré de choux, des oignons montés, du
-persil et de l'oseille, à onze heures du matin, rien n'est moins
-allemand.
-
-Jacobus Pragmater fut convaincu, cette fois, qu'il n'y avait pas moyen
-de mettre l'apparition sur le dos d'un effet de lune et d'un jeu de
-lumière.
-
-Il entra dans la cuisine, tout pâle et tout tremblant, et raconta à
-Berthe ce qui venait de lui arriver.
-
---Notre bon maître est mort, dit Berthe en sanglotant: mettons-nous à
-genoux, et prions pour le repos de son âme!
-
-Nous récitâmes ensemble les prières funèbres. Tom, inquiet, rôdait
-autour de notre groupe, en nous jetant avec ses prunelles vertes des
-regards intelligents et presque surhumains; il semblait nous demander le
-secret de notre douleur subite, et poussait, pour attirer l'attention
-sur lui, de petits miaulements plaintifs et suppliants.
-
---Hélas! pauvre Tom, dit Berthe en lui flattant le dos de la main, tu ne
-te chaufferas plus, l'hiver, sur le genou de monsieur, dans la belle
-chambre rouge, et tu ne mangeras plus les têtes de poisson sur le coin
-de son assiette!
-
-Le grillon ne chantait que bien rarement. La maison semblait morte, le
-jour avait des teintes blafardes, et ne pénétrait qu'avec peine les
-vitres jaunes, la poussière s'entassait dans les chambres inoccupées,
-les araignées jetaient sans façon leur toile d'un angle à l'autre, et
-provoquaient inutilement le plumeau; l'ardoise du toit, autrefois d'un
-bleu si vif et si gai, prenait des teintes plombées, les murailles
-verdissaient comme des cadavres, les volets se déjetaient, les portes ne
-joignaient plus; la cendre grise de l'abandon descendait fine et tamisée
-sur tout cet intérieur naguère si riant et d'une si curieuse propreté.
-
-La saison avançait; les collines frileuses avaient déjà sur leurs
-épaules les rousses fourrures de l'automne, de larges bancs de
-brouillard montaient du fond de la vallée, et la bruine rayait de ses
-grêles hachures un ciel couleur de plomb.
-
-Il fallait rester des journées entières à la maison, car les prairies
-mouillées, les chemins défoncés ne nous permettaient plus que rarement
-le plaisir de la promenade.
-
-Maria dépérissait à vue d'œil, et devenait d'une beauté étrange; ses
-yeux s'agrandissaient et s'illuminaient de l'aurore de la vie céleste;
-le ciel prochain y rayonnait déjà. Ils roulaient moelleusement sur leurs
-longues paupières comme deux globes d'argent bruni, avec des langueurs
-de clair de lune et des rayons d'un bleu velouté que nul peintre ne
-saurait rendre: les couleurs de ses joues, concentrées sur le haut des
-pommettes en petit nuage rose, ajoutaient encore à l'éclat divin de ces
-yeux surnaturels où se concentrait une vie près de s'envoler; les anges
-du ciel semblaient regarder la terre par ces yeux-là.
-
-A l'exception de ces deux taches vermeilles, elle était pâle comme de la
-cire vierge; ses tempes et ses mains transparentes laissaient voir un
-délicat lacis de veines azurées; ses lèvres décolorées s'exfoliaient en
-petites pellicules lamelleuses: elle était poitrinaire.
-
-Comme j'avais l'âge d'entrer au collége, mes parents me firent revenir à
-la ville, d'autant plus qu'ils avaient appris la mort de mon oncle, qui
-avait fait une chute de cheval dans un chemin difficile, et s'était
-fendu la tête.
-
-Un testament trouvé dans sa poche instituait Berthe et Pragmater ses
-uniques héritiers, à l'exception de sa bibliothèque, qui devait me
-revenir, et d'une bague en diamants de sa mère, destinée à Maria.
-
-Mes adieux à Maria furent des plus tristes; nous sentions que nous ne
-nous reverrions plus. Elle m'embrassa sur le seuil de la porte, et me
-dit à l'oreille:
-
---C'est ce vilain Pragmater qui est cause de tout; il a voulu tuer le
-grillon. Nous nous reverrons chez le bon Dieu. Voilà une petite croix en
-perles de couleur que j'ai faite pour toi; garde-la toujours.
-
-Un mois après, Maria s'éteignit. Le grillon ne chanta plus à dater de ce
-jour-là: l'âme de la maison s'en était allée. Berthe et Pragmater ne lui
-survécurent pas longtemps; Tom mourut, bientôt après, de langueur et
-d'ennui.
-
-J'ai toujours la croix de perles de Maria. Par une délicatesse charmante
-dont je ne me suis aperçu que plus tard, elle avait mis quelques-uns de
-ses beaux cheveux blonds pour enfiler les grains de verre qui la
-composent; chaste amour enfantin si pur, qu'il pouvait confier son
-secret à une croix!
-
-
-VII
-
-Ces scènes de ma première enfance m'ont fait une impression qui ne s'est
-pas effacée; j'ai encore au plus haut degré le sentiment du foyer et des
-voluptés domestiques.
-
-Comme celle du grillon, ma vie s'est écoulée, près de l'âtre, à regarder
-les tisons flamber. Mon ciel a été le manteau de la cheminée; mon
-horizon, la plaque noire de suie et blanche de fumée; un espace de
-quatre pieds où il faisait moins froid qu'ailleurs, mon univers.
-
-J'ai passé de longues années avec la pelle et la pincette; leurs têtes
-de cuivre ont acquis sous mes mains un éclat pareil à celui de l'or, si
-bien que j'en suis venu à les considérer comme une partie intégrante de
-mon être. La pomme de mes chenets a été usée par mes pieds, et la
-semelle de mes pantoufles s'est couverte d'un vernis métallique dans ses
-fréquents rapports avec elle. Tous les effets de lumière, tous les jeux
-de la flamme, je les sais par cœur; tous les édifices fantastiques que
-produit l'écroulement d'une bûche ou le déplacement d'un tison, je
-pourrais les dessiner sans les voir.
-
-Je ne suis jamais sorti de ce microcosme.
-
-Aussi, je suis de première force pour tout ce qui regarde l'intérieur de
-la cheminée; aucun poëte, aucun peintre n'est capable d'en tracer un
-tableau plus exact et plus complet. J'ai pénétré tout ce que le foyer a
-d'intime et de mystérieux, je puis le dire sans orgueil, car c'est
-l'étude de toute mon existence.
-
-Pour cela, je suis resté étranger aux passions de l'homme, je n'ai vu du
-monde que ce qu'on en pouvait voir par la fenêtre. Je me suis replié en
-moi; cependant j'ai vécu heureux, sans regret d'hier, sans désir de
-demain. Mes heures tombent une à une dans l'éternité, comme des plumes
-d'oiseau au fond d'un puits, doucement, doucement; et si l'horloge de
-bois, placée à l'angle de la muraille, ne m'avertissait de leur chute
-avec sa voix criarde et éraillée comme celle d'une vieille femme, certes
-je ne m'en apercevrais pas.
-
-Quelquefois seulement, au mois de juin, par un de ces jours chauds et
-clairs où le ciel est bleu comme la prunelle d'une Anglaise, où le
-soleil caresse d'un baiser d'or les façades sales et noires des maisons
-de la ville; lorsque chacun se retire au plus profond de son
-appartement, abat ses jalousies, ferme ses rideaux, et reste étendu sur
-sa molle ottomane, le front perlé de gouttes de sueur, je me hasarde à
-sortir.
-
-Je m'en vais me promener, habillé comme à mon ordinaire, c'est-à-dire en
-drap, ganté, cravaté et boutonné jusqu'au cou.
-
-Je prends alors dans la rue le côté où il n'y a pas d'ombre, et je
-marche les mains dans mes poches, le chapeau sur l'oreille et penché
-comme la tour de Pise, les yeux à demi fermés, mes lèvres comprimant
-avec force une cigarette dont la blonde fumée se roule, autour de ma
-tête, en manière de turban; tout droit devant moi, sans savoir où;
-insoucieux de l'heure ou de toute autre pensée que celle du présent;
-dans un état parfait de quiétude morale et physique.
-
-Ainsi je vais... vivant pour vivre, ni plus ni moins qu'un dogue qui se
-vautre dans la poussière, ou que ce bambin qui fait des ronds sur le
-sable.
-
-Lorsque mes pieds m'ont porté longtemps, et que je suis las, alors je
-m'assois au bord du chemin, le dos appuyé contre un tronc d'arbre, et je
-laisse flotter mes regards à droite, à gauche, tantôt au ciel, tantôt
-sur la terre.
-
-Je demeure là des demi-journées, ne faisant aucun mouvement, les jambes
-croisées, les bras pendants, le menton dans la poitrine, ayant l'air
-d'une idole chinoise ou indienne, oubliée dans le chemin par un bonze ou
-un bramine.
-
-Pourtant, n'allez pas croire que le temps ainsi passé soit du temps
-perdu. Cette mort apparente est ma vie.
-
-Cette solitude et cette inaction, insupportables pour tout autre, sont
-pour moi une source de voluptés indéfinissables.
-
-Mon âme ne s'éparpille pas au dehors, mes idées ne s'en vont pas à
-l'aventure parmi les choses du monde, sautant d'un objet à un autre;
-toute ma puissance d'animation, toute ma force intellectuelle se
-concentrent en moi; je fais des vers, excellente occupation d'oisif, ou
-je pense à la petite Maria, qui avait des taches roses sur les joues.
-
-1839.
-
-
-
-
-LE GARDE NATIONAL RÉFRACTAIRE
-
-
-Le garde national réfractaire est un homme de bon sens, cosmopolite par
-goût, qui se soucie peu d'être national, et encore moins garde; il aime
-mieux être réfractaire.
-
-Les baïonnettes intelligentes le séduisent médiocrement; car il trouve
-qu'il ne faut pas une grande intelligence pour planter un morceau de fer
-dans le ventre de n'importe qui.
-
-Le soldat citoyen lui paraît une invention assez pauvre; c'est bien
-assez d'être l'un sans être l'autre.
-
-L'épicier enté sur le Tamerlan, ou, si vous aimez mieux, le Tamerlan
-enté sur l'épicier n'a pas le don de le ravir.
-
-Le réfractaire allègue que c'est une mauvaise manière de garder sa
-maison que de s'en aller dans un quartier fort éloigné, pour donner
-toute facilité aux amants et aux voleurs, en faveur de qui la milice
-urbaine a été certainement inventée; il dit aussi que ce n'est pas la
-peine de payer quatre cent mille fainéants, qui n'ont d'autre occupation
-que de regarder sur les boulevards les confrères de Bilboquet, et de
-courtiser les bonnes d'enfants dans les jardins publics, si l'on doit
-faire leur besogne soi-même.
-
-Il prétend que jamais on ne lui a envoyé de tourlourous pour écrire son
-feuilleton, et qu'alors il ne doit pas faire la faction des susdits
-tourlourous.
-
-Nous ne voyons pas trop ce que l'on pourrait répondre à ce raisonnement.
-
-Un autre motif qu'il donne, et qui est assez plausible, c'est que, s'il
-avait les trois cents francs qu'il faut pour s'équiper, il
-s'empresserait d'acheter un habit noir pour remplacer le sien, dont les
-coutures blanchissent, dont les boutons s'éraillent. Il se procurerait
-des bottes sérieuses, car les siennes rient aux éclats, et _rien n'est
-plus sot qu'un sot rire_, s'il faut en croire le proverbe grec; il
-commanderait aussi un pantalon à son tailleur, afin de restaurer un peu
-son élégance, qui périclite visiblement.
-
-Ensuite, il lui répugne de paraître déguisé dans les rues en dehors des
-jours de carnaval, surtout quand le déguisement consiste en un bonnet de
-sauvage, un habit indigo, relevé d'agréments sang de bœuf, écartelé de
-buffleteries badigeonnées au blanc d'Espagne, avec une giberne qui vous
-bat l'opposé du devant, un briquet et une baïonnette, gigantesques
-breloques placées à l'envers, qui vous tambourinent odieusement sur les
-mollets, ou sur les tibias, si vous n'avez pas de mollets.
-
-Mais, hélas! tout n'est pas rose dans le métier de réfractaire; au
-contraire!
-
-Autant vaudrait être caniche d'aveugle, femme galante, cheval de fiacre,
-servante de vieille fille, acteur à la banlieue, souffleur au
-Cirque-Olympique pendant les représentations de Carter, culotteur de
-pipes, retourneur d'invalides, promeneur de chiens convalescents,
-journaliste même, si la pudeur permet de s'exprimer ainsi!
-
-Le voleur à la tire, le rinceur de cambriole, ceux qui font la grande
-soulasse sur les trimards, mènent une vie charmante en comparaison.
-
-Le réfractaire, qui avait pris son logement sous le nom d'une femme ou
-d'une personne partie pour Tombouctou, au risque de voir son prête-nom,
-femelle ou mâle, lui dérober son acajou, a été dénoncé par un ami de
-cœur qui mériterait de s'appeler Goulatromba, comme celui du bohème
-Zafari, dans la pièce de _Ruy Blas_, ou par son propriétaire, avec
-lequel il s'est querellé sous prétexte de terme à ne pas payer, ou de
-réparations à faire.
-
-En vain il s'est intitulé madame Durand, mademoiselle Zinzoline, ou même
-madame Mitoufflet; en vain il a essayé d'entrer dans la peau des
-septuagénaires les plus notoires; en vain il a tâché de s'escamoter, de
-s'annihiler, de se supprimer, de se rayer du nombre des vivants, de
-devenir une ombre impalpable; le conseil de recensement a les yeux
-ouverts sur lui, il le connaît, sait son nom véritable, ses prénoms et
-son état. Rien n'a servi.
-
-Pourtant ce malheureux ne recevait ses lettres que par une main tierce,
-quatre jours après les rendez-vous ou les invitations qu'elles
-indiquaient; il lisait les journaux de la semaine passée; il sortait
-avant le jour et ne rentrait qu'à la nuit tombante pour ne pas être
-connu dans son quartier, et ne pas faire naître à quelque droguiste,
-assis sur le pas de sa porte entre une caisse de pruneaux et un tonneau
-de jus de réglisse, cette idée sournoise et dangereuse:
-
---Mais ce monsieur n'est pas de notre compagnie?
-
-Avant cette terrible dénonciation, le réfractaire n'existait qu'à l'état
-d'utopie, de rêve, de fiction, ou plutôt il n'existait pas, ce qui vaut
-bien mieux; il était parvenu à se faire un petit néant très-confortable,
-dans lequel il vivait comme un rat dans un fromage. Tout ce bonheur
-n'est plus; il est constaté maintenant et prouvé aussi clairement qu'une
-règle d'arithmétique, il est forcé d'être lui-même.
-
-A dater de ce jour, il tombe chez son portier, qui a beau prétendre ne
-pas le connaître, une neige de papiers plus ou moins incongrus (la
-comparaison serait plus juste si les papiers étaient propres), tels que
-billets de garde, citations au conseil de discipline, condamnations _en_
-vingt-quatre heures de prison, et autres balivernes en français civique.
-
-Ces papiers alimentent pendant longtemps le cabinet intime du
-réfractaire, ou lui servent à allumer sa pipe quand il fume; il fume
-toujours. Les vingt-quatre heures se changent en quarante-huit heures.
-Les soixante-douze heures ne vont pas tarder à paraître.
-
-Pour ne pas être pris, le réfractaire laisse pousser ses cheveux s'il
-les avait courts, les coupe s'il les avait longs; met un faux nez de
-cire vierge comme Edmond du Cirque-Olympique, quand il jouait
-l'empereur; se colle des favoris postiches et se grime en sexagénaire
-pour dérober son signalement aux mouchards, aux argousins et aux gardes
-municipaux.
-
-Comme il sait que le renard est bientôt pris s'il n'a qu'un terrier, il
-en a cinq: trois à la ville et deux à la campagne; un cabriolet de régie
-stationne perpétuellement à la porte de derrière du logement qu'il
-habite ce jour-là; car, à l'exemple de Cromwell, il ne couche jamais
-deux fois dans la même chambre, et, comme les chats, ne dort jamais que
-d'un œil.
-
-La nuit, il a des cauchemars affreux; la patte de crabe d'un mouchard
-lui serre la gorge et l'étouffe, il voit les spectres de Dubois, de
-Ripon, de Duminil, de Werther, déguisés en hommes et vêtus d'effroyables
-redingotes vertes; ils agitent de fulgurantes condamnations à
-soixante-douze heures, et ricanent affreusement en montrant leurs crocs
-et leurs défenses de sanglier. Des portes doublées de fer se referment
-sur lui; il entend grincer des verrous, glapir des gonds mal graissés;
-des geôliers avec des bonnets de peau d'ours, comme ceux des mélodrames,
-traînent des paquets de chaînes et de ferrailles; il descend des
-escaliers, parcourt des corridors sans fin, dont les rougeâtres reflets
-éclairent la profondeur; ces corridors deviennent de plus en plus
-étroits, les murailles se rapprochent, les voûtes se baissent, les
-planchers s'élèvent; il se trouve pris dans un entonnoir de pierre,
-incapable de faire un mouvement, enchâssé comme une pomme dans un
-ruisseau gelé; après des efforts inouïs, il parvient à jeter de côté sa
-couverture et s'éveille.
-
-O ciel! il est déjà quatre heures et demie, un pâle rayon du jour
-pénètre à travers les côtes des persiennes, toujours fermées pour faire
-croire à une absence; le soleil va se lever, et avec lui le garde
-municipal.
-
-Le réfractaire se précipite à bas du lit, chausse à la hâte des bottes
-non cirées, un habit peu brossé, un pantalon crotté de la veille, et,
-sans s'être ni lavé, ni peigné, ni rasé, se glisse dans la rue en
-longeant les maisons, comme une hirondelle qui veut prendre des mouches.
-
-La lueur bleue du matin lutte péniblement avec les jaunes clartés des
-réverbères qui grésillent dans le brouillard; la ville dort encore d'un
-profond sommeil; à peine si les laitières, entourées d'amphores de
-fer-blanc, commencent à déboucher au coin des rues avec leurs petites
-charrettes; il n'y a que les rogomistes dont les boutiques soient
-ouvertes; les vidangeurs y boivent le _blanc_ du matin. Le réfractaire,
-malgré son goût pour les parfums, est bien forcé, transi de froid et las
-de battre l'antiffe (c'est le terme), d'entrer aussi chez le rogomiste,
-et, sous peine d'être assommé, il se voit obligé de trinquer avec ces
-messieurs.
-
-Enfin, un cabriolet paraît! le réfractaire le hèle, et il part pour la
-cachette campagnarde; il n'a pas encore été pris! Werther arrive et
-trouve l'oiseau déniché.
-
-Ordinairement, le réfractaire est un homme de construction athlétique,
-qui broierait d'un coup de poing l'Hercule de marbre des Tuileries; il a
-cinq pieds et demi de haut, six de tour, et porte cinquante livres à
-bras tendu; ce qui fait qu'il n'a pas besoin, pour se rassurer sur son
-aptitude physique, de jouer au militaire comme les petits bourgeois
-rachitiques et bossus, qui n'ont pas d'autre moyen de prouver à leur
-femme qu'ils sont très-forts et très-redoutables. Sa prétention est
-d'être malade; au besoin, il vous soutiendrait qu'il est mort et déjà
-_très-avancé_, sentez-le.
-
-Il faut le voir devant le conseil de révision; il se fait apporter en
-brancard; quatre estafiers le soutiennent sous les bras; avant de
-partir, il a fait son testament; il va passer tout à l'heure, et
-retourner aux cieux, d'où il n'aurait pas dû descendre; il s'est fardé
-avec du bleu de billard et du karis à l'indienne; il a la fièvre jaune
-ou le choléra bleu de ciel, un choléra des plus asiatiques. Sauvez-vous,
-ces maladies sont contagieuses!
-
-Le chirurgien de la légion, qui est le vrai médecin Tant-Mieux de la
-fable, et ne croit à aucune maladie, l'envoie se débarbouiller, et le
-déclare apte au service.
-
-Le réfractaire, battu sur ce point, s'avoue timidement phthisique au
-troisième degré; sa vaste poitrine, où les soufflets d'une forge
-joueraient à l'aise, lui inspire cette prétention qui heureusement ne
-fut jamais plus mal fondée; la phthisie ne réussit pas mieux que le
-choléra-morbus, et la fièvre jaune. Alors, le réfractaire désespéré,
-acculé dans ses derniers retranchements, comme le sanglier de Calydon,
-prétend être atteint d'une endocardite très-perfectionnée.
-
-L'endocardite est la dernière maladie inventée par les médecins à la
-mode; elle consiste dans un certain épaississement de la membrane
-interne du cœur, qui n'est pas des plus aisés à constater; les symptômes
-en sont très-agréables: vous n'aviez pas l'endocardite, vous étiez
-maigre, jaune, mal portant; dès que vous en êtes atteint, votre figure
-se remplit, se colore; vous avez l'œil d'un éclat admirable,
-l'embonpoint satine votre peau, vos bras se développent, vous devenez ce
-que les portières appellent un bel homme.
-
-Le chirurgien, étonné d'une si belle maladie, déclare que l'endocardite
-existe en effet, mais que l'endocardite est plus propre que toute autre
-au service de la garde nationale.
-
-Le réfractaire se retire après avoir grommelé quelque injure contre les
-membres du conseil de révision, qui sont de vénérables marchands de
-suif, d'augustes menuisiers, de magnanimes fabricants de bas de
-filoselle et de petits avocats chafouins, à l'œil vairon, au teint
-bilieux, qui débitent de grands réquisitoires et s'exercent à demander
-des têtes en mouchant la chandelle avec leurs doigts.
-
-C'est alors que commence une effroyable persécution; l'orgueil des
-charcutiers, blessé au vif, se soulage par des poursuites furibondes.
-Jamais assassin, jamais voleur, jamais accusé politique ne fut traqué
-aussi rudement.
-
-Lorsque ses terriers sont éventés, l'infortuné n'a d'autre ressource que
-d'avoir quelques bonnes fortunes. C'est là le plus triste: il déploie
-ses grâces les plus exquises; il est adorable, il est charmant, et fait
-si bien qu'on oublie de le renvoyer; voilà un gîte de plus.
-
-Mais les municipaux connaissent les affaires de cœur: Werther paraît;
-mieux vaudrait l'amant ou le mari même, un pistolet dans chaque main.
-
---Monsieur, je viens pour vous arrêter.
-
---Ah! très-bien; déployez votre commissaire et son écharpe: je ne suis
-pas assez lié avec vous pour ne pas faire de cérémonie.
-
-Werther n'a pas de commissaire sur lui, et va chercher le plus voisin.
-
-Pendant qu'il essaye d'éveiller l'auguste fonctionnaire, le réfractaire,
-vêtu d'un simple pantalon, se jette dans une voiture et se sauve chez
-des parents qu'il a dans une banlieue quelconque; ses habits ne lui
-parviennent que deux jours après; pendant tout ce temps, il est resté
-roulé dans une couverture, l'habit de son parent étant beaucoup trop
-étroit pour lui.
-
-Cette vive alerte le fait redoubler de surveillance; la consigne des
-portiers est plus sévère que jamais: il faut, pour parvenir jusqu'à lui,
-un mot d'ordre, une manière cabalistique de sonner; les gens les plus
-connus deviennent suspects au cerbère, qui ne laisse passer personne;
-votre père est renvoyé comme mouchard; votre meilleur ami, comme garde
-municipal.
-
-Quelques jours après, le réfractaire reçoit des lettres dans ce genre:
-
- «Mon chéri,
-
- «Je suis venue l'autre jour pour te voir et passer une partie de la
- journée avec toi; nous aurions été dîner ensemble, et ensuite au
- spectacle; j'étais libre jusqu'à demain...; jusqu'à demain! pleure de
- rage en y songeant.
-
- «Mais ton portier n'a pas voulu me laisser monter: il a prétendu que
- tu n'y étais pas, et que, d'ailleurs, je devais être un gendarme
- déguisé.
-
- «Que veut dire cette folie? Ah! si tu me trompais, je saurais me
- venger.
-
- «ALIDA.»
-
- «Mon vieux,
-
- «Ah çà! quel diable de portier as-tu donc?
-
- «Hier, je suis venu pour te rapporter les cinq cents livres que je te
- devais, il m'a reçu comme plusieurs chiens dans un jeu de quilles: il
- m'a dit qu'on ne te connaissait pas dans la maison.
-
- «J'ai vu qu'il me prenait pour un créancier, alors j'ai exhibé le
- bienheureux sac, et je lui ai montré que j'étais précisément le
- contraire d'un tailleur; mais il m'a répondu qu'il connaissait ces
- frimes-là, et qu'il était un vieux dur-à-cuire, ayant servi sous
- Napoléon.
-
- «J'ai insisté, et j'ai vu le moment où il allait me casser son balai
- sur la tête.
-
- «MAXIME DE BOISGONTIER.»
-
-Ce n'est pas tout.
-
-La tête du malheureux réfractaire est mise à prix. Le mouchard qui
-l'arrêtera aura une prime de vingt francs (cinq francs de moins que pour
-un loup, cinq de plus que pour un noyé), car il faut que le crime de
-lèse-épicerie soit puni.
-
-M. Crapouillet a déclaré que, si le délinquant ne montait pas sa garde,
-il vendrait son uniforme et enverrait la garde nationale à tous les
-diables. M. Pitois, M. Jabulot et M. Gavet sont du même avis.
-
-Des argousins font pied de grue à toutes ses portes, de façon qu'il est
-prisonnier dans la rue, et ne peut plus rentrer dans aucun de ses
-domiciles.
-
-Le réfractaire passe alors à l'état de vagabond: il se promène toute la
-journée sur les boulevards extérieurs, couche dans les fossés ou sur les
-arbres; il ne demeure plus, il perche. S'il avait toujours cinq sous, il
-représenterait le Juif errant au naturel; sa barbe longue ajoute à
-l'illusion, sa mine hâve, son manteau frangé de crotte ne la détruisent
-pas; aussi, les gendarmes qui passent lui trouvent l'air suspect et le
-soupçonnent fort d'être quelque galérien échappé du bagne.
-
-L'inquiétude visible avec laquelle le réfractaire suit leurs mouvements
-ne leur laisse aucun doute, car le réfractaire est comme Bertrand, _il
-n'est pas maître de ça_. Ils fondent sur lui la pointe haute, en lui
-criant d'une voix plus éclatante que le clairon du jugement dernier:
-
---Brigand, rends-toi, ou tu es mort!
-
-Il se rend.
-
---Tes papiers, tes passe-ports, ton livret, forçat libéré!
-
---Je n'ai ni passe-ports ni livret; je me promène.
-
---Ah! ah! est-ce qu'on se promène avec une figure comme ça? Tu fais
-semblant de te promener, mauvais républicain! Je suis sûr que tu es
-marqué. Qu'avons-nous fait? avons-nous tué notre mère ou forcé la caisse
-à papa? avons-nous fait suer le chêne et couler le raisiné?...
-
-Et autres gentillesses de gendarme à forçat.
-
-Le pauvre diable se défend de son mieux; il décline ses nom, prénoms,
-qualité.
-
---Suis-nous chez le brigadier, et marche droit, Papavoine, ou nous te
-mettrons les poucettes.
-
-Il suit les deux gendarmes à cheval, allongeant le pas tant qu'il peut;
-il sait que le fort de la gendarmerie n'est pas le raisonnement.
-
-Les gamins s'attroupent; les femmes se montrent sur le pas des portes
-avec leurs marmots au bras.
-
---A-t-il l'air féroce!
-
---Il doit avoir tué bien du monde. O le gueux! ô le scélérat!
-
---C'te balle! oh! c'te taule!
-
---J'espère bien qu'on lui coupera la tronche, à celui-là.
-
---Je parie que je l'attrape à la sorbonne avec un trognon de chou.
-
-Le parieur gagne: le réfractaire, furieux, veut s'élancer sur le moutard
-pour lui appliquer une solide correction; mais les gendarmes le
-retiennent.
-
-Au bout d'une lieue, on arrive enfin chez le brigadier, qui trouve le
-cas grave et renvoie le prévenu devant le commissaire. Le commissaire
-demeure justement une lieue plus loin, et c'est encore un
-demi-myriamètre à faire au derrière d'un cheval: c'est agréable.
-
-Heureusement, le commissaire est un homme de bon sens, ou à peu près; le
-prisonnier se réclame de personnes connues, et le commissaire le fait
-mettre en liberté, non sans lui avoir débité un petit discours paternel
-sur les hautes vertus de l'ordre de choses et l'excellence du
-gouvernement actuel, à qui rien n'échappe, et qui fait arrêter même les
-innocents, de peur de manquer les coupables.
-
-Le réfractaire, parfaitement édifié, se retire, et, décidé à braver
-tout, rentre effrontément chez lui, où il vit dans le plus profond repos
-pendant une semaine; car les argousins ne peuvent se figurer qu'un homme
-qui a dix-huit jours de prison puisse ne pas être en fuite, et le
-cherchent dans les quartiers les plus éloignés.
-
-Cependant, chaque coup de sonnette lui cause un soubresaut nerveux et le
-fait plonger dans une armoire, où il entre en trois morceaux.
-
-A la fin, les argousins se ravisent et reviennent se mettre de planton à
-sa porte.
-
-Un beau matin, en sortant de chez lui, il sent la patte d'un garde
-municipal lui tomber sur le collet comme une massue; il entend tonner à
-son oreille cette phrase formidable:
-
---Au nom du roi et de la loi, je vous arrête!
-
-Quatre argousins, munis de gourdins monstrueux, se tiennent à distance;
-la résistance est impossible; le commissaire est là, tout auprès dans un
-fiacre, avec son écharpe et sa commission, rien n'y manque.
-
-Le réfractaire est pris. Il a fallu pour cela un an de poursuites, et
-cinq mouchards qui auraient beaucoup mieux fait d'appliquer leur
-intelligence à prendre des voleurs et des assassins.
-
-Cette résistance a coûté au réfractaire:
-
-Deux cents heures de cabriolet, ci 400 francs, sans compter les
-pourboires; deux logements à la campagne de 300 francs chacun, ci 600
-francs; trois appartements en ville, ensemble 2,000 francs; pourboires
-donnés à la contre-police du réfractaire, 100 francs; la perte d'un ami
-qui devait 500 francs, ci 500 francs; la perte de mademoiselle Alida,
-qui ne peut s'évaluer que moralement; la perte de cent journées de
-travail, valant 2,000 francs au moins; achats de faux nez, moustaches et
-favoris postiches et autres déguisements, 150 francs; affaires manquées,
-billets protestés pendant des absences, 1,000 francs. Total: 6,750
-francs.
-
-Sans compter les rhumes de cerveau, les fluxions et autres incommodités
-attrapées dans les fuites nocturnes et matinales, et les brusques
-passages d'un lieu chaud dans un lieu froid.
-
-Pendant un an, le réfractaire a connu les angoisses des voleurs et mené
-la vie errante des proscrits, la plus atroce vie que l'on puisse
-imaginer, le tout pour aboutir à ce Spielberg du quai d'Austerlitz, que
-l'on nomme Maison d'arrêt de la Garde Nationale, et plus familièrement,
-Bazancourt, ou l'Hôtel des Haricots.
-
-Peintres, artistes, sachez-lui gré de ce magnifique entêtement à ne pas
-porter un costume ridicule de forme, et dont les couleurs sont d'une
-fausseté révoltante; car c'est pour cela même qu'il ne veut pas être
-garde national.
-
-1839.
-
-
-
-
-DEUX ACTEURS POUR UN ROLE
-
-CONTE
-
-
-I
-
-UN RENDEZ-VOUS AU JARDIN IMPÉRIAL
-
-On touchait aux derniers jours de novembre: le Jardin impérial de Vienne
-était désert, une bise aiguë faisait tourbillonner les feuilles couleur
-de safran et grillées par les premiers froids; les rosiers des
-parterres, tourmentés et rompus par le vent, laissaient traîner leurs
-branchages dans la boue. Cependant la grande allée, grâce au sable qui
-la recouvre, était sèche et praticable. Quoique dévasté par les
-approches de l'hiver, le Jardin impérial ne manquait pas d'un certain
-charme mélancolique. La longue allée prolongeait fort loin ses arcades
-rousses, laissant deviner confusément à son extrémité un horizon de
-collines déjà noyées dans les vapeurs bleuâtres et le brouillard du
-soir; au delà, la vue s'étendait sur le Prater et le Danube: c'était une
-promenade faite à souhait pour un poëte.
-
-Un jeune homme arpentait cette allée avec des signes visibles
-d'impatience; son costume, d'une élégance un peu théâtrale, consistait
-en une redingote de velours noir à brandebourgs d'or bordée de fourrure,
-un pantalon de tricot gris, des bottes molles à glands montant jusqu'à
-mi-jambes. Il pouvait avoir de vingt-sept à vingt-huit ans; ses traits
-pâles et réguliers étaient pleins de finesse, et l'ironie se blottissait
-dans les plis de ses yeux et les coins de sa bouche; à l'Université,
-dont il paraissait récemment sorti, car il portait encore la casquette à
-feuilles de chêne des étudiants, il devait avoir donné beaucoup de fil à
-retordre aux _philistins_ et brillé au premier rang des _burschen_ et
-des _renards_.
-
-Le très-court espace dans lequel il circonscrivait sa promenade montrait
-qu'il attendait quelqu'un ou plutôt quelqu'une, car le Jardin impérial
-de Vienne, au mois de novembre, n'est guère propice aux rendez-vous
-d'affaires.
-
-En effet, une jeune fille ne tarda pas à paraître au bout de l'allée:
-une coiffe de soie noire couvrait ses riches cheveux blonds, dont
-l'humidité du soir avait légèrement défrisé les longues boucles; son
-teint, ordinairement d'une blancheur de cire vierge, avait pris sous les
-morsures du froid des nuances de roses de Bengale. Groupée et pelotonnée
-comme elle était dans sa mante garnie de martre, elle ressemblait à
-ravir à la statuette de _la Frileuse_; un barbet noir l'accompagnait,
-chaperon commode, sur l'indulgence et la discrétion duquel on pouvait
-compter.
-
---Figurez-vous, Henrich, dit la jolie Viennoise en prenant le bras du
-jeune homme, qu'il y a plus d'une heure que je suis habillée et prête à
-sortir, et ma tante n'en finissait pas avec ses sermons sur les dangers
-de la valse, et les recettes pour les gâteaux de Noël et les carpes au
-bleu. Je suis sortie sous le prétexte d'acheter des brodequins gris dont
-je n'ai nul besoin. C'est pourtant pour vous, Henrich, que je fais tous
-ces petits mensonges dont je me repens et que je recommence toujours;
-aussi quelle idée avez-vous eue de vous livrer au théâtre; c'était bien
-la peine d'étudier si longtemps la théologie à Heidelberg! Mes parents
-vous aimaient et nous serions mariés aujourd'hui. Au lieu de nous voir à
-la dérobée sous les arbres chauves du Jardin impérial, nous serions
-assis côte à côte près d'un beau poêle de Saxe, dans un parloir bien
-clos, causant de l'avenir de nos enfants: ne serait-ce pas, Henrich, un
-sort bien heureux?
-
---Oui, Katy, bien heureux, répondit le jeune homme en pressant sous le
-satin et les fourrures le bras potelé de la jolie Viennoise; mais, que
-veux-tu! c'est un ascendant invincible; le théâtre m'attire; j'en rêve
-le jour, j'y pense la nuit; je sens le désir de vivre dans la création
-des poëtes, il me semble que j'ai vingt existences. Chaque rôle que je
-joue me fait une vie nouvelle; toutes ces passions que j'exprime, je les
-éprouve; je suis Hamlet, Othello, Charles Moor: quand on est tout cela,
-on ne peut que difficilement se résigner à l'humble condition de pasteur
-de village.
-
---C'est fort beau; mais vous savez bien que mes parents ne voudront
-jamais d'un comédien pour gendre.
-
---Non, certes, d'un comédien obscur, pauvre artiste ambulant, jouet des
-directeurs et du public; mais d'un grand comédien couvert de gloire et
-d'applaudissements, plus payé qu'un ministre, si difficiles qu'ils
-soient, ils en voudront bien. Quand je viendrai vous demander dans une
-belle calèche jaune dont le vernis pourra servir de miroir aux voisins
-étonnés et qu'un grand laquais galonné m'abattra le marchepied,
-croyez-vous, Katy, qu'ils me refuseront?
-
---Je ne le crois pas... Mais qui dit, Henrich, que vous en arriverez
-jamais là?... Vous avez du talent; mais le talent ne suffit pas, il faut
-encore beaucoup de bonheur. Quand vous serez ce grand comédien dont vous
-parlez, le plus beau temps de notre jeunesse sera passé, et alors
-voudrez-vous toujours épouser la vieille Katy, ayant à votre disposition
-les amours de toutes ces princesses de théâtre si joyeuses et si parées?
-
---Cet avenir, répondit Henrich, est plus prochain que vous ne croyez;
-j'ai un engagement avantageux au théâtre de la Porte de Carinthie, et le
-directeur a été si content de la manière dont je me suis acquitté de mon
-dernier rôle, qu'il m'a accordé une gratification de deux mille thalers.
-
---Oui, reprit la jeune fille d'un air sérieux, ce rôle de démon dans la
-pièce nouvelle; je vous avoue, Henrich, que je n'aime pas voir un
-chrétien prendre le masque de l'ennemi du genre humain et prononcer des
-paroles blasphématoires. L'autre jour, j'allai vous voir au théâtre de
-Carinthie, et à chaque instant je craignais qu'un véritable feu d'enfer
-ne sortît des trappes où vous vous engloutissiez dans un tourbillon
-d'esprit-de-vin. Je suis revenue chez moi toute troublée et j'ai fait
-des rêves affreux.
-
---Chimères que tout cela, ma bonne Katy; et d'ailleurs, c'est demain la
-dernière représentation, et je ne mettrai plus le costume noir et rouge
-qui te déplaît tant.
-
---Tant mieux! car je ne sais quelles vagues inquiétudes me travaillent
-l'esprit, et j'ai bien peur que ce rôle, profitable à votre gloire, ne
-le soit pas à votre salut; j'ai peur aussi que vous ne preniez de
-mauvaises mœurs avec ces damnés comédiens. Je suis sûre que vous ne
-dites plus vos prières, et la petite croix que je vous avais donnée, je
-parierais que vous l'avez perdue.
-
-Henrich se justifia en écartant les revers de son habit; la petite croix
-brillait toujours sur sa poitrine.
-
-Tout en devisant ainsi, les deux amants étaient parvenus à la rue du
-Thabor dans la Léopoldstadt, devant la boutique du cordonnier renommé
-pour la perfection de ses brodequins gris; après avoir causé quelques
-instants sur le seuil, Katy entra suivie de son barbet noir, non sans
-avoir livré ses jolis doigts effilés au serrement de main d'Henrich.
-
-Henrich tâcha de saisir encore quelques aspects de sa maîtresse, à
-travers les souliers mignons et les gentils brodequins symétriquement
-rangés sur les tringles de cuivre de la devanture; mais le brouillard
-avait étamé les carreaux de sa moite haleine, et il ne put démêler
-qu'une silhouette confuse; alors, prenant une héroïque résolution, il
-pirouetta sur ses talons et s'en alla d'un pas délibéré au gasthof de
-l'_Aigle à deux têtes_.
-
-
-II
-
-LE GASTHOF DE L'AIGLE A DEUX TÊTES
-
-Il y avait ce soir-là compagnie nombreuse au gasthof de l'_Aigle à deux
-têtes_; la société était la plus mélangée du monde, et le caprice de
-Callot et celui de Goya, réunis, n'auraient pu produire un plus bizarre
-amalgame de types caractéristiques. L'_Aigle à deux têtes_ était une de
-ces bienheureuses caves célébrées par Hoffmann, dont les marches sont si
-usées, si onctueuses et si glissantes, qu'on ne peut poser le pied sur
-la première sans se trouver tout de suite au fond, les coudes sur la
-table, la pipe à la bouche, entre un pot de bière et une mesure de vin
-nouveau.
-
-A travers l'épais nuage de fumée qui vous prenait d'abord à la gorge et
-aux yeux, se dessinaient, au bout de quelques minutes, toute sorte de
-figures étranges.
-
-C'étaient des Valaques avec leur cafetan et leur bonnet de peau
-d'Astrakan, des Serbes, des Hongrois aux longues moustaches noires,
-caparaçonnés de dolmans et de passementeries; des Bohêmes au teint
-cuivré, au front étroit, au profil busqué; d'honnêtes Allemands en
-redingote à brandebourgs, des Tatars aux yeux retroussés à la chinoise;
-toutes les populations imaginables. L'Orient y était représenté par un
-gros Turc accroupi dans un coin, qui fumait paisiblement du latakié dans
-une pipe à tuyau de cerisier de Moldavie, avec un fourneau de terre
-rouge et un bout d'ambre jaune.
-
-Tout ce monde, accoudé à des tables, mangeait et buvait: la boisson se
-composait de bière forte et d'un mélange de vin rouge nouveau avec du
-vin blanc plus ancien; la nourriture, de tranches de veau froid, de
-jambon ou de pâtisseries.
-
-Autour des tables tourbillonnait sans repos une de ces longues valses
-allemandes qui produisent sur les imaginations septentrionales le même
-effet que le hatchich et l'opium sur les Orientaux; les couples
-passaient et repassaient avec rapidité; les femmes, presque évanouies de
-plaisir sur le bras de leur danseur, au bruit d'une valse de Lanner,
-balayaient de leurs jupes les nuages de fumée de pipe et
-rafraîchissaient le visage des buveurs. Au comptoir, des improvisateurs
-morlaques, accompagnés d'un joueur de guzla, récitaient une espèce de
-complainte dramatique qui paraissait divertir beaucoup une douzaine de
-figures étranges, coiffées de tarbouchs et vêtues de peau de mouton.
-
-Henrich se dirigea vers le fond de la cave et alla prendre place à une
-table où étaient déjà assis trois ou quatre personnages de joyeuse mine
-et de belle humeur.
-
---Tiens, c'est Henrich! s'écria le plus âgé de la bande; prenez garde à
-vous, mes amis: _fœnum habet in cornu_. Sais-tu que tu avais vraiment
-l'air diabolique l'autre soir: tu me faisais presque peur. Et comment
-s'imaginer qu'Henrich, qui boit de la bière comme nous et ne recule pas
-devant une tranche de jambon froid, vous prenne des airs si venimeux, si
-méchants et si sardoniques, et qu'il lui suffise d'un geste pour faire
-courir le frisson dans toute la salle?
-
---Eh! pardieu! c'est pour cela qu'Henrich est un grand artiste, un
-sublime comédien. Il n'y a pas de gloire à représenter un rôle qui
-serait dans votre caractère; le triomphe, pour une coquette, est de
-jouer supérieurement les ingénues.
-
-Henrich s'assit modestement, se fit servir un grand verre de vin
-mélangé, et la conversation continua sur le même sujet. Ce n'était de
-toutes parts qu'admiration et compliments.
-
---Ah! si le grand Wolfgang de Gœthe t'avait vu! disait l'un.
-
---Montre-nous tes pieds, disait l'autre: je suis sûr que tu as l'ergot
-fourchu.
-
-Les autres buveurs, attirés par ces exclamations, regardaient
-sérieusement Henrich, tout heureux d'avoir l'occasion d'examiner de près
-un homme si remarquable. Les jeunes gens qui avaient autrefois connu
-Henrich à l'Université, et dont ils savaient à peine le nom,
-s'approchaient de lui en lui serrant la main cordialement, comme s'ils
-eussent été ses intimes amis. Les plus jolies valseuses lui décochaient
-en passant le plus tendre regard de leurs yeux bleus et veloutés.
-
-Seul, un homme assis à la table voisine ne paraissait pas prendre part à
-l'enthousiasme général; la tête renversée en arrière, il tambourinait
-distraitement, avec ses doigts, sur le fond de son chapeau, une marche
-militaire, et, de temps en temps, il poussait une espèce de _humph!_
-singulièrement dubitatif.
-
-L'aspect de cet homme était des plus bizarres, quoiqu'il fût mis comme
-un honnête bourgeois de Vienne, jouissant d'une fortune raisonnable; ses
-yeux gris se nuançaient de teintes vertes et lançaient des lueurs
-phosphoriques comme celles des chats. Quand ses lèvres pâles et plates
-se desserraient, elles laissaient voir deux rangées de dents
-très-blanches, très-aiguës et très-séparées, de l'aspect le plus
-cannibale et le plus féroce; ses ongles longs, luisants et recourbés,
-prenaient de vagues apparences de griffes; mais cette physionomie
-n'apparaissait que par éclairs rapides; sous l'œil qui le regardait
-fixement, sa figure reprenait bien vite l'apparence bourgeoise et
-débonnaire d'un marchand viennois retiré du commerce, et l'on s'étonnait
-d'avoir pu soupçonner de scélératesse et de diablerie une face si
-vulgaire et si triviale.
-
-Intérieurement Henrich était choqué de la nonchalance de cet homme; ce
-silence si dédaigneux ôtait de leur valeur aux éloges dont ses bruyants
-compagnons l'accablaient. Ce silence était celui d'un vieux connaisseur
-exercé, qui ne se laisse pas prendre aux apparences et qui a vu mieux
-que cela dans son temps.
-
-Atmayer, le plus jeune de la troupe, le plus chaud enthousiaste
-d'Henrich, ne put supporter cette mine froide, et, s'adressant à l'homme
-singulier, comme le prenant à témoin d'une assertion qu'il avançait:
-
---N'est-ce pas, monsieur, qu'aucun acteur n'a mieux joué le rôle de
-Méphistophélès que mon camarade que voilà?
-
---Humph! dit l'inconnu en faisant miroiter ses prunelles glauques et
-craquer ses dents aiguës, M. Henrich est un garçon de talent et que
-j'estime fort; mais, pour jouer le rôle du diable, il lui manque encore
-bien des choses.
-
-Et, se dressant tout à coup:
-
---Avez-vous jamais vu le diable, monsieur Henrich?
-
-Il fit cette question d'un ton si bizarre et si moqueur, que tous les
-assistants se sentirent passer un frisson dans le dos.
-
---Cela serait pourtant bien nécessaire pour la vérité de votre jeu.
-L'autre soir, j'étais au théâtre de la Porte de Carinthie, et je n'ai
-pas été satisfait de votre rire; c'était un rire d'espiègle, tout au
-plus. Voici comme il faudrait rire, mon cher petit monsieur Henrich.
-
-Et là-dessus, comme pour lui donner l'exemple, il lâcha un éclat de rire
-si aigu, si strident, si sardonique, que l'orchestre et les valses
-s'arrêtèrent à l'instant même; les vitres du gasthof tremblèrent.
-L'inconnu continua pendant quelques minutes ce rire impitoyable et
-convulsif qu'Henrich et ses compagnons, malgré leur frayeur, ne
-pouvaient s'empêcher d'imiter.
-
-Quand Henrich reprit haleine, les voûtes du gasthof répétaient, comme un
-écho affaibli, les dernières notes de ce ricanement grêle et terrible,
-et l'inconnu n'était plus là.
-
-
-III
-
-LE THÉATRE DE LA PORTE DE CARINTHIE
-
-Quelques jours après cet incident bizarre, qu'il avait presque oublié et
-dont il ne se souvenait plus que comme de la plaisanterie d'un bourgeois
-ironique, Henrich jouait son rôle de démon dans la pièce nouvelle.
-
-Sur la première banquette de l'orchestre était assis l'inconnu du
-gasthof, et, à chaque mot prononcé par Henrich, il hochait la tête,
-clignait les yeux, faisait claquer sa langue contre son palais et
-donnait les signes de la plus vive impatience: «Mauvais! mauvais!»
-murmurait-il à demi-voix.
-
-Ses voisins, étonnés et choqués de ses manières, applaudissaient et
-disaient:
-
---Voilà un monsieur bien difficile!
-
-A la fin du premier acte, l'inconnu se leva, comme ayant pris une
-résolution subite, enjamba les timbales, la grosse caisse et le tamtam,
-et disparut par la petite porte qui conduit de l'orchestre au théâtre.
-
-Henrich, en attendant le lever du rideau, se promenait dans la coulisse,
-et, arrivé au bout de sa courte promenade, quelle fut sa terreur de
-voir, en se retournant, debout au milieu de l'étroit corridor, un
-personnage mystérieux, vêtu exactement comme lui, et qui le regardait
-avec des yeux dont la transparence verdâtre avait dans l'obscurité une
-profondeur inouïe! des dents aiguës, blanches, séparées, donnaient
-quelque chose de féroce à son sourire sardonique.
-
-Henrich ne put méconnaître l'inconnu du gasthof de l'_Aigle à deux
-têtes_, ou plutôt le diable en personne; car c'était lui.
-
---Ah! ah! mon petit monsieur, vous voulez jouer le rôle du diable! Vous
-avez été bien médiocre dans le premier acte, et vous donneriez vraiment
-une trop mauvaise opinion de moi aux braves habitants de Vienne. Vous me
-permettrez de vous remplacer ce soir, et, comme vous me gêneriez, je
-vais vous envoyer au second dessous.
-
-Henrich venait de reconnaître l'ange des ténèbres et il se sentit perdu;
-portant machinalement la main à la petite croix de Katy, qui ne le
-quittait jamais, il essaya d'appeler au secours et de murmurer sa
-formule d'exorcisme; mais la terreur lui serrait trop violemment la
-gorge: il ne put pousser qu'un faible râle. Le diable appuya ses mains
-griffues sur les épaules d'Henrich et le fit plonger de force dans le
-plancher; puis il entra en scène, sa réplique étant venue, comme un
-comédien consommé.
-
-Ce jeu incisif, mordant, venimeux et vraiment diabolique, surprit
-d'abord les auditeurs.
-
---Comme Henrich est en verve aujourd'hui! s'écriait-on de toutes parts.
-
-Ce qui produisait surtout un grand effet, c'était ce ricanement aigre
-comme le grincement d'une scie, ce rire de damné blasphémant les joies
-du paradis. Jamais acteur n'était arrivé à une telle puissance de
-sarcasme, à une telle profondeur de scélératesse: on riait et on
-tremblait. Toute la salle haletait d'émotion, des étincelles
-phosphoriques jaillissaient sous les doigts du redoutable acteur; des
-traînées de flamme étincelaient à ses pieds; les lumières du lustre
-pâlissaient, la rampe jetait des éclairs rougeâtres et verdâtres; je ne
-sais quelle odeur sulfureuse régnait dans la salle; les spectateurs
-étaient comme en délire, et des tonnerres d'applaudissements frénétiques
-ponctuaient chaque phrase du merveilleux Méphistophélès, qui souvent
-substituait des vers de son invention à ceux du poëte, substitution
-toujours heureuse et acceptée avec transport.
-
-Katy, à qui Henrich avait envoyé un coupon de loge, était dans une
-inquiétude extraordinaire; elle ne reconnaissait pas son cher Henrich;
-elle pressentait vaguement quelque malheur avec cet esprit de divination
-que donne l'amour, cette seconde vue de l'âme.
-
-La représentation s'acheva dans des transports inimaginables. Le rideau
-baissé, le public demanda à grands cris que Méphistophélès reparût. On
-le chercha vainement; mais un garçon de théâtre vint dire au directeur
-qu'on avait trouvé dans le second dessous M. Henrich, qui sans doute
-était tombé par une trappe. Henrich était sans connaissance: on
-l'emporta chez lui, et, en le déshabillant, l'on vit avec surprise qu'il
-avait aux épaules de profondes égratignures, comme si un tigre eût
-essayé de l'étouffer entre ses pattes. La petite croix d'argent de Katy
-l'avait préservé de la mort, et le diable, vaincu par cette influence,
-s'était contenté de le précipiter dans les caves du théâtre.
-
-La convalescence d'Henrich fut longue: dès qu'il se porta mieux, le
-directeur vint lui proposer un engagement des plus avantageux, mais
-Henrich le refusa; car il ne se souciait nullement de risquer son salut
-une seconde fois, et savait, d'ailleurs, qu'il ne pourrait jamais égaler
-sa redoutable doublure.
-
-Au bout de deux ou trois ans, ayant fait un petit héritage, il épousa la
-belle Katy, et tous deux, assis côte à côte près d'un poêle de Saxe,
-dans un parloir bien clos, ils causent de l'avenir de leurs enfants.
-
-Les amateurs de théâtre parlent encore avec admiration de cette
-merveilleuse soirée, et s'étonnent du caprice d'Henrich, qui a renoncé à
-la scène après un si grand triomphe.
-
-1841.
-
-
-
-
-UNE VISITE NOCTURNE
-
-
-J'ai un ami, je pourrais en avoir deux; son nom, je l'ignore, sa
-demeure, je ne la soupçonne pas. Perche-t-il sur un arbre? se terre-t-il
-dans une carrière abandonnée? Nous autres de la Bohème, nous ne sommes
-pas curieux, et je n'ai jamais pris le moindre renseignement sur lui. Je
-le rencontre de loin en loin, dans des endroits invraisemblables, par
-des temps impossibles. Suivant l'usage des romanciers à la mode, je
-devrais vous donner le signalement de cet ami inconnu; je présume que
-son passe-port doit être rédigé ainsi: «Visage ovale, nez ordinaire,
-bouche moyenne, menton rond, yeux bruns, cheveux châtains; signes
-distinctifs: aucun.» C'est cependant un homme très-singulier. Il
-m'aborde toujours en criant comme Archimède: «J'ai trouvé!» car mon ami
-est un inventeur. Tous les jours, il fait le plan d'une machine
-nouvelle. Avec une demi-douzaine de gaillards pareils, l'homme
-deviendrait inutile dans la création. Tout se fait tout seul: les
-mécaniques sont produites par d'autres mécaniques, les bras et les
-jambes passent à l'état de pures superfluités. Mon ami, vrai puits de
-Grenelle de science, ne néglige rien, pas même l'alchimie. Le Dragon
-vert, le Serviteur rouge et la Femme blanche sont à ses ordres; il a
-dépassé Raymond Lulle, Paracelse, Agrippa, Cardan, Flamel et tous les
-hermétiques.
-
---Vous avez donc fait de l'or? lui dis-je un jour d'un air de doute, en
-regardant son chapeau presque aussi vieux que le mien.
-
---Oui, me répondit-il avec un parfait dédain, j'ai eu cet enfantillage;
-j'ai fabriqué des pièces de vingt francs qui m'en coûtaient quarante; du
-reste, tout le monde fait de l'or, rien n'est plus commun: Esq.,
-d'Abad., de Ru., en ont fait; c'est ruineux. J'ai aussi composé du tissu
-cellulaire en faisant traverser des blancs d'œuf par un courant
-électrique; c'est un bifteck médiocre et qui ressemble toujours un peu à
-de l'omelette. J'ai obtenu le poulet à tête humaine, et la mandragore
-qui chante, deux petits monstres assez désagréables; comme maître
-Wagner, j'ai un homunculus dans un flacon de verre; mais, décidément,
-les femmes sont de meilleures mères que les bouteilles. Ce qui m'occupe
-maintenant, c'est de sortir de l'atmosphère terrestre. Peut-être Newton
-s'est-il trompé, la loi de la gravitation n'est vraie que pour les
-corps: les corps se précipitent, mais les gaz remontent. Je voudrais me
-jeter du haut d'une tour et tomber dans la lune. Adieu!
-
-Et mon ami disparut si subitement, que je dus croire qu'il était entré
-dans le mur comme Cardillac.
-
-Un soir, je revenais d'un théâtre lointain situé vers le pôle arctique
-du boulevard; il commençait à tomber une de ces pluies fines,
-pénétrantes, qui finissent par percer le feutre, le caoutchouc, et
-toutes les étoffes qui abusent du prétexte d'être imperméables pour
-sentir la poix et le goudron. Les voitures de place étaient partout,
-excepté, bien entendu, sur les places. A la douteuse clarté d'un
-réverbère qui faisait des tours d'acrobate sur la corde lâche, je
-reconnus mon ami, qui marchait à petits pas comme s'il eût fait le plus
-beau temps du monde.
-
---Que faites-vous maintenant? lui dis-je en passant mon bras sous le
-sien.
-
---Je m'exerce à voler.
-
---Diable! répondis-je avec un mouvement involontaire et en portant la
-main sur ma poche.
-
---Oh! je ne travaille pas à la tire, soyez tranquille, je méprise les
-foulards; je m'exerce à voler, mais non sur un mannequin chargé de
-grelots comme Gringoire dans la cour des Miracles. Je vole en l'air,
-j'ai loué un jardin du côté de la barrière d'Enfer, derrière le
-Luxembourg; et, la nuit, je me promène à cinquante ou soixante pieds
-d'élévation; quand je suis fatigué, je me mets à cheval sur un tuyau de
-cheminée. C'est commode.
-
---Et par quel procédé?...
-
---Mon Dieu, rien n'est plus simple.
-
-Et, là-dessus, mon ami m'expliqua son invention; en effet, c'était fort
-simple, simple comme les deux verres qui, posés aux deux bouts d'un
-tube, font apercevoir des mondes inconnus, simple comme la boussole,
-l'imprimerie, la poudre à canon et la vapeur.
-
-Je fus très-étonné de ne pas avoir fait moi-même cette découverte; c'est
-le sentiment qu'on éprouve en face des révélations du génie.
-
---Gardez-moi le secret, me dit mon ami en me quittant. J'ai trouvé pour
-ma découverte un prospectus fort efficace. Les annonces des journaux
-sont trop chères, et, d'ailleurs, personne ne les lit; j'irai de nuit
-m'asseoir sur le toit de la Madeleine, et, vers onze heures du matin, je
-commencerai une petite promenade d'agrément au-dessus de la zone des
-réverbères; promenade que je prolongerai en suivant la ligne des
-boulevards jusqu'à la place de la Bastille, où j'irai embrasser le génie
-de la liberté sur sa colonne de bronze.
-
-Cela dit, l'homme singulier me quitta. Je ne le revis plus pendant trois
-ou quatre mois.
-
-Une nuit, je venais de me coucher, je ne dormais pas encore. J'entendis
-frapper distinctement trois coups contre mes carreaux. J'avouerai
-courageusement que j'éprouvai une frayeur horrible. Au moins si ce
-n'était qu'un voleur, m'écriai-je dans une angoisse d'épouvante, mais ce
-doit être le diable, l'inconnu, celui qui rôde la nuit, _quærens quem
-devoret_. On frappa encore, et je vis se dessiner à travers la vitre des
-traits qui ne m'étaient pas étrangers. Une voix prononça mon nom et me
-dit:
-
---Ouvrez donc, il fait un froid atroce.
-
-Je me levai. J'ouvris la fenêtre, et mon ami sauta dans la chambre. Il
-était entouré d'une ceinture gonflée de gaz; des ligatures et des
-ressorts couraient le long de ses bras et de ses jambes; il se défit de
-son appareil et s'assit devant le feu, dont je ranimai les tisons. Je
-tirai de l'armoire deux verres et une bouteille de vieux bordeaux. Puis
-je remplis les verres, que mon ami avala tous deux par distraction,
-c'est-à-dire dont il avala le contenu. Sa figure était radieuse. Une
-espèce de lumière argentée brillait sur son front, ses cheveux jouaient
-l'auréole à s'y méprendre.
-
---Mon cher, me dit-il après une pause, j'ai réussi tout à fait; l'aigle
-n'est qu'un dindon à côté de moi. Je monte, je descends, je tourne, je
-fais ce que je veux, c'est moi qui suis Raimond le roi des airs. Et
-cela, par un moyen si facile, si peu embarrassant! mes ailes ne coûtent
-guère plus qu'un parapluie ou une paire de socques. Quelle étrange
-chose! Un petit calcul grand comme la main, griffonné par moi sur le dos
-d'une carte, quelques ressorts arrangés par moi d'une certaine manière,
-et le monde va être changé. Le vieil univers a vécu; religion, morale,
-gouvernement tout sera renouvelé. D'abord, revêtu d'un costume
-étincelant, je descendrai de ce que jusqu'à présent l'on a appelé le
-ciel et je promulguerai un petit décalogue de ma façon. Je _révélerai_
-aux hommes le secret de voler. Je les délivrerai de l'antique pesanteur;
-je les rendrai semblables à des anges, on serait dieu à moins. Beaucoup
-le sont qui n'en ont pas tant fait. Avec mon invention, plus de
-frontières, plus de douanes, plus d'octroi, plus de péages; l'emploi
-d'invalide au pont des Arts deviendra une sinécure. Allez donc saisir un
-contrebandier passant des cigares à trente mille pieds du niveau de la
-mer; car, au moyen d'un casque rempli d'air respirable que j'ai ajouté à
-mon appareil comme appendice, on peut s'élever à des hauteurs
-incommensurables. Les fleuves, les mers ne séparent plus les royaumes.
-L'architecture est renversée de fond en comble; les fenêtres deviennent
-des portes, les cheminées des corridors, les toits des places publiques.
-Il faudra griller les cours et les jardins comme des volières. Plus de
-guerre; la stratégie est inutile, l'artillerie ne peut plus servir;
-pointez donc les bombes contre les hommes qui passent au-dessus des
-nuages et essuient leurs bottes sur la tête des condors. Dans quelque
-temps d'ici, comme on rira des chemins de fer, de ces marmites qui
-courent sur des tringles en fer et font à peine dix lieues à l'heure!
-
-Et mon ami ponctuait chaque phrase d'un verre de vin. Son enthousiasme
-tournait au dithyrambe, et, pendant deux heures, il ne cessa de parler
-sur ce ton, décrivant le nouveau monde, que son invention allait
-nécessiter, avec une richesse de couleurs et d'images à désespérer un
-disciple de Fourier. Puis, voyant que le jour allait paraître, il reprit
-son appareil et me promit de venir bientôt me rendre une autre visite.
-Je lui ouvris la fenêtre, il s'élança dans les profondeurs grises du
-ciel, et je restai seul, doutant de moi-même et me pinçant pour savoir
-si je veillais ou si je dormais.
-
-J'attends encore la seconde visite de mon ami-volatile et ne l'ai plus
-rencontré sur aucun boulevard, même extérieur. Sa machine l'a-t-elle
-laissé en route? S'est-il cassé le cou ou s'est-il noyé dans un océan
-quelconque? A-t-il eu les yeux arrachés par l'oiseau Rock sur les cimes
-de l'Himalaya? C'est ce que j'ignore profondément. Je vous ferai savoir
-les premières nouvelles que j'aurai de lui.
-
-1843.
-
-
-
-
-FEUILLETS
-
-DE
-
-L'ALBUM D'UN JEUNE RAPIN
-
-
-I
-
-VOCATION
-
-Je ne répéterai pas cette charge trop connue qui fait commencer ainsi la
-biographie d'un grand homme: «Il naquit à l'âge de trois ans, de parents
-pauvres mais malhonnêtes.» Je dois le jour (le leur rendrai-je?) à des
-parents cossus mais bourgeois, qui m'ont infligé un nom de famille
-ridicule, auquel un parrain et une marraine, non moins stupides, ont
-ajouté un nom de baptême tout aussi désagréable. N'est-ce pas une chose
-absurde que d'être obligé de répondre à un certain assemblage de
-syllabes qui vous déplaisent? Soyez donc un grand maître en vous
-appelant Lamerluche, Tartempion ou Gobillard? A vingt ans, on devrait se
-choisir un nom selon son goût et sa vocation. On signerait à la manière
-des femmes mariées, Anafesto (né Falempin), Florizel (né Barbochu),
-ainsi qu'on l'entendrait; de cette façon, des gens noirs comme des
-Abyssins ne s'appelleraient pas Leblanc, et ainsi de suite.
-
-Mes père et mère, six semaines après que j'eus été sevré, prirent cette
-résolution commune à tous les parents de faire de moi un avocat, ou un
-médecin, ou un notaire. Ce dessein ne fit que se fortifier avec le
-temps. Il est évident que j'avais les plus belles dispositions pour l'un
-de ces trois états: j'étais bavard, je médicamentais les hannetons, et
-je ne cassais qu'au jour voulu les tirelires où je mettais mes sous; ce
-qui faisait pressentir la faconde de l'avocat, la hardiesse anatomique
-du médecin, et la fidélité du notaire à garder les dépôts. En
-conséquence, on me mit au collége, où j'appris peu de latin et encore
-moins de grec; il est vrai que j'y devins un parfait éleveur de vers à
-soie, et que mes cochons d'Inde dépassaient pour l'instruction et la
-grâce du maintien ceux du Savoyard le plus habile. Dès la troisième,
-ayant reconnu la vanité des études classiques, je m'adonnai au bel art
-de la natation, et j'acquis, après deux saisons de chair de poule et de
-coups de soleil, le grade éminent de caleçon rouge. Je piquais une tête
-sans faire jaillir une goutte d'eau; je tirais la coupe marinière et la
-coupe sèche d'une façon très-brillante; les maîtres de nage me faisaient
-l'honneur de m'admettre à leur payer des petits verres et des cigares;
-je commençai même un poëme didactique en quatre chants, en vers latins,
-intitulé: _Ars natandi_. Malheureusement, la nage est un art d'été; et,
-l'hiver, pour me distraire des thèmes et des versions, j'illustrais de
-dessins à la plume les marges de mes cahiers et de mes livres; je ne
-puis évaluer à moins de six cent mille le nombre de vers à copier que
-cette passion m'attira; j'avais du premier coup atteint les hauteurs de
-l'art primitif; j'étais byzantin, gothique, et même, j'en ai peur, un
-peu chinois: je mettais des yeux de face dans des têtes de profil; je
-méprisais la perspective et je faisais des poules aussi grosses que des
-chevaux; si mes compositions eussent été sculptées dans la pierre au
-lieu d'être griffonnées sur des chiffons de papier, nul doute que
-quelque savant ne leur eût trouvé les sens symboliques les plus curieux
-et les plus profonds. Je ne me rappelle pas sans plaisir une certaine
-chaumière avec une cheminée dont la fumée sortait en tire-bouchon, et
-trois peupliers pareils à des arêtes de sole frite, qui aujourd'hui
-obtiendraient le plus grand succès auprès des admirateurs de l'air naïf.
-A coup sûr, rien n'était moins maniéré.
-
-De là, je passai à de plus nobles exercices; je copiai les _Quatre
-Saisons_ au crayon noir, et les _Quatre Parties du monde_ au crayon
-rouge. Je faisais des hachures carrées, en losange, avec un point au
-milieu. Ce qui me donna beaucoup de peine dans les commencements, c'est
-de réserver le point lumineux au milieu de la prunelle; enfin j'en vins
-à bout, et je pus offrir à mes parents, le jour de leur fête, un soldat
-romain qui, à quelque distance, pouvait produire l'effet d'une gravure
-au pointillé; la beauté du cadre les toucha, et je les vis près de
-s'attendrir; mais mon père, après quelques minutes de rêverie profonde,
-au lieu de la phrase que j'attendais: _Tu Marcellus eris!_ me dit, avec
-un accent qui me sembla horriblement ironique: «Tu seras avocat!»
-
-Il me fit prendre des inscriptions de droit qui servirent à motiver mes
-sorties, et me permirent d'aller assez régulièrement dans un atelier de
-peinture. Mon père, ayant découvert mon affreuse conduite, me lança un
-gros regard de menace, et me dit ces foudroyantes paroles, qui
-retentissent encore à mon oreille comme les trompettes du jugement
-dernier: «Tu périras sur l'échafaud!» C'est ainsi que se décida ma
-vocation.
-
-
-II
-
-D'APRÈS LA BOSSE
-
-Hélas! voici bien longtemps que je reproduis à l'estompe le torse de
-Germanicus, le nez du Jupiter Olympien, et autres plâtras plus ou moins
-antiques: à la longue, la bosse et l'estompe engendrent la mélancolie;
-les yeux blancs des dieux grecs n'ont pas grande expression; la _sauce_
-est peu variée en elle-même. Si ce n'était l'idée de contrarier mes
-parents, qui me soutient, je quitterais à l'instant cet affreux métier!
-Cela n'est guère amusant, d'aller chercher des cerises à l'eau-de-vie,
-du tabac à fumer et des cervelas pour ces messieurs, et de s'entendre
-appeler toute la journée rapin et rat huppé!
-
-
-III
-
-D'APRÈS NATURE
-
-La semaine prochaine, je peindrai d'après nature. Enfin j'ai une boîte,
-un chevalet et des couleurs! Comment prendrai-je ma palette, ronde ou
-carrée? Carrée, c'est plus sévère, plus primitif, plus _ingresque_; la
-palette d'Apelles devait être carrée! Oh! les belles vessies, pleines,
-fermes, luisantes! avec quel plaisir vais-je donner dedans le coup
-d'épingle qui doit faire jaillir la couleur!... Aïe! ouf! quel mauvais
-augure! le globule, trop fortement pressé entre les doigts, a éclaté
-comme une bombe, et m'a lancé à la figure une longue fusée jaune: il
-faudra que je me lave le nez avec du savon noir et de la cendre. Si
-j'étais superstitieux, je me ferais avocat. Je vais donc peindre, non
-plus d'après des gravats insipides, mais d'après la belle nature
-vivante! Dieux! si c'était une femme! ô mon cœur, contiens-toi, réprime
-tes battements impétueux, ou je serai forcé de te faire cercler de fer
-comme le cœur du prince Henri. Ce n'est pas une femme; au contraire,
-c'est un vieux charpentier fort laid, qui est, au dire des experts, le
-plus beau torse de l'époque, et qui s'intitule «premier modèle de
-l'Académie royale de dessin et de peinture;» pour moi, il me fait
-l'effet d'un tronc de chêne noueux ou d'un sac de noix appuyé debout
-contre un mur.
-
-On distribue les places; nous sommes cinquante-trois, la plus mauvaise
-m'échoit. Entre les toiles et les barres des chevalets, qui font comme
-une forêt de mâts, j'entrevois vaguement le coude du modèle. De tous
-côtés j'entends mes compagnons s'écrier: «Quels dentelés! quels
-pectoraux! comme la mastoïde s'agrafe vigoureusement! comme le biceps
-est soutenu! comme le grand trochanter se dessine avec énergie!» Moi, au
-lieu de toutes ces merveilles anatomiques, je n'avais pour perspective
-qu'un cubitus assez pointu, assez rugueux, assez violet; je le
-transportai le plus fidèlement possible sur ma toile, et, quand le
-professeur vint jeter les yeux sur ce que j'avais fait, il me dit d'un
-ton rogue: «Cela est plein de chic et de ficelles; vous avez une patte
-d'enfer, et je vous prédis... que vous ne ferez jamais rien.»
-
-
-IV
-
-COMMENT JE DEVINS UN PEINTRE DE L'ÉCOLE ANGÉLIQUE
-
-Ces paroles du professeur me jetèrent dans un douloureux étonnement. «Eh
-quoi! m'écriai-je, j'ai déjà du chic, et c'est la première fois que je
-touche une brosse... Qu'est-ce donc que le chic?» J'étais près de me
-laisser aller à mon désespoir et de m'enfoncer dans le cœur mon couteau
-à palette tout chargé de cinabre; mais je repris courage, et j'entendis
-au fond de mon âme une voix qui murmurait: «Si ton maître n'était qu'un
-cuistre!...» Je rougis jusqu'au blanc des yeux, et je crus que tout le
-monde lisait sur mon visage cette coupable pensée. Mais personne ne
-parut s'apercevoir de cette illumination intérieure.
-
-Petit à petit, à force de travail, j'en revins à ma manière primitive,
-je n'employai plus aucune ficelle, et je fis des dessins qui pouvaient
-rivaliser avec ceux que je griffonnais autrefois sur le dos des
-dictionnaires; aussi, un jour, mon professeur, qui s'était arrêté
-derrière moi, laissa tomber ces paroles flatteuses: «Comme c'est
-bonhomme!» A ces mots, je me troublai, et, suffoqué d'émotion, je
-courbai ma tête sur ses mains, que je baignai de pleurs. Le tableau qui
-me valut cet éloge représentait un anachorète potiron tendre dans un
-ciel indigo foncé, et ressemblait assez à ces images de complaintes
-gravées sur bois et grossièrement coloriées, que l'on fabrique à Épinal.
-A dater de ce jour, je me fis une raie dans le milieu des cheveux, et me
-vouai au culte de l'art symbolique, archaïque et gothique; les Byzantins
-devinrent mes modèles; je ne peignis plus que sur fond d'or, au grand
-effroi de mes parents, qui trouvaient que c'étaient là des fonds mal
-placés. André Ricci de Candie, Barnaba, Bizzamano, qui étaient, à vrai
-dire, plutôt des relieurs que des peintres, et se servaient autant de
-fers à gaufrer que de pinceaux, avaient accaparé mon admiration:
-Orcagna, l'ange de Fiesole, Ghirlandaïo, Pérugin, me paraissaient déjà
-un peu Vanloo; et, ne trouvant plus l'école italienne assez
-spiritualiste, je me jetai dans l'école allemande. Les frères van Eyk,
-Hemling, Lucas de Leyde, Cranach, Holbein, Quintin Metsys, Albert Dürer,
-furent pour moi l'objet d'études profondes, après lesquelles j'étais en
-état de dessiner et de colorier un jeu de cartes aussi bien que feu
-Jacquemin Gringoneur, imagier du roi Charles VI. A cette époque
-climatérique de ma vie, mon père, après avoir payé une note assez longue
-chez Brullon, rue de l'Arbre-Sec, me fit cette observation que je devais
-savoir mon métier et gagner de l'argent; je répondis que le
-gouvernement, par un oubli que j'avais peine à concevoir, ne m'avait pas
-encore donné de chapelle à peindre, mais que cela ne pouvait manquer. A
-quoi mon père répliqua: «Fais le portrait de M. Crapouillet et de madame
-son épouse, et tu auras cinq cents francs, sur lesquels je te retiendrai
-cent francs pour tes mois de nourrice, que tu me dois encore.»
-
-
-V
-
-HURES DE BOURGEOIS!!!...
-
-Madame Crapouillet n'était pas jolie, mais M. Crapouillet était affreux;
-elle avait l'air d'un merlan roulé dans la farine, et il ressemblait à
-un homard passant du bleu au rouge. Je fis le mari couleur pomme d'amour
-peu mûre, et la femme d'un gris perle tout à fait mélancolique, dans le
-genre des peintures d'Overbeck et de Cornélius. Ce teint parut peu les
-flatter, mais ils furent contents de ma manière de peindre, et ils
-dirent à l'auteur de mes jours: «Au moins monsieur votre fils étale-t-il
-bien sa couleur et ne laisse-t-il pas un tas de grumeaux dans son
-ouvrage.» Il fallut me contenter de ce compliment assez maigre; pourtant
-j'avais représenté fort exactement la verrue de M. Crapouillet, et les
-trous de petite vérole qui criblaient son aimable visage; on pouvait
-distinguer dans l'œil de madame la fenêtre d'en face avec ses portants,
-ses croisillons et ses rideaux à franges. La fenêtre ressemblait
-beaucoup.
-
-Ces portraits eurent un véritable succès dans le monde bourgeois; on les
-trouvait très-unis et faciles à nettoyer avec de l'eau seconde. Le
-courage me manque pour énumérer toutes les caricatures sérieuses
-auxquelles je me livrai. Je vis des têtes inimaginables, groins, mufles,
-rostres, empruntant des formes à tous les règnes, principalement à la
-famille des cucurbitacées; des nez dodécaèdres, des yeux en losange, des
-mentons carrés ou taillés en talon de sabot; une collection de
-grotesques à faire envie aux plus ridicules poussahs inventés par la
-fantaisie chinoise.
-
-Je fus à même d'étudier tout ce que laisse de trivial, de laid, d'épaté
-et de sordide, sur un visage humain, l'habitude des pensées basses et
-mesquines. La nuit, je me dédommageais de ces horribles travaux, dont
-ceux qui les ont faits peuvent seuls soupçonner les nausées, en
-dessinant à la lampe des sujets ascétiques traités à la manière
-allemande, et entremêlés de pantalons mi-partis, de lapins blancs et de
-bardane.
-
-
-VI
-
-RENCONTRE
-
-Un soir, j'entrai, près de l'Opéra, dans un divan où se réunissaient des
-artistes et des littérateurs; on y fumait beaucoup, on y parlait
-davantage. C'étaient des figures toutes particulières: il y avait là des
-peintres à tous crins, d'autres rasés en brosse comme des cavaliers et
-des têtes rondes. Ceux-ci portaient les moustaches en croc et la royale,
-comme les raffinés du temps de Louis XIII; ceux-là laissaient gravement
-descendre leur barbe jusqu'au ventre, à l'instar de feu l'empereur
-Barberousse: d'autres l'avaient bifurquée comme celle des christs
-byzantins; le même caprice régnait dans les coiffures: les chapeaux
-pointus, les feutres à larges bords y abondaient; on eût dit des
-portraits de van Dyck, sans cadre. Un surtout me frappa: il était vêtu
-d'une espèce de paletot en velours noir qui, pittoresquement débraillé,
-permettait de voir une chemise assez blanche; l'arrangement de ses
-cheveux et de son poil rappelait singulièrement la physionomie de
-Pierre-Paul Rubens; il était blond et sanguin, et parlait avec beaucoup
-de feu. La discussion roulait sur la peinture. J'entendis là des choses
-effroyables pour moi, qui avais été élevé dans l'amour de la ligne pure
-et dans la crainte de la couleur. Les mots dont ils se servaient pour
-apprécier le mérite de certains tableaux étaient vraiment bizarres.
-«Quelle superbe chose! s'écriait le jeune homme à tournure anversoise;
-comme c'est tripoté! comme c'est torché! quel ragoût! quelle pâte! quel
-beurre! il est impossible d'être plus chaud et plus grouillant.» Je crus
-d'abord qu'il s'agissait de préparations culinaires; mais je reconnus
-mon erreur, et je vis qu'il était question du tableau de M. ***, dont le
-jeune peintre à barbiche blonde se posait l'admirateur passionné. On
-parlait avec un mépris parfait des gens que j'avais jusque-là respectés
-à l'égal des dieux, et mon maître en particulier était traité comme le
-dernier des rapins. Enfin, l'on m'aperçut dans le coin où je m'étais
-tapi comme un cerf acculé, tenant un coussin sous chaque bras pour me
-donner une contenance, et l'on me força à prendre une part active à la
-conversation. Je suis, je l'avoue, un médiocre orateur, et je fus battu
-à plate couture. On pluma sans pitié mes ailes d'ange, on contamina de
-punch et de sophismes ma blanche robe séraphique; et, le lendemain, le
-peintre à paletot de velours noir vint me prendre et me conduisit à la
-galerie du Louvre, dont je n'avais jamais osé dépasser la première
-salle: je me hasardai à jeter un regard sur les toiles de Rubens, qui
-m'avaient jusqu'alors été interdites avec la plus inflexible sévérité;
-ces cascades de chairs blanches saupoudrées de vermillon, ces dos
-satinés où les perles s'égrènent dans l'or des chevelures; ces torses
-pétris avec une souplesse si facile et si onduleuse, toute cette nature
-luxuriante et sensuelle, cette fleur de vie et de beauté répandue
-partout, troublèrent profondément ma candeur virginale. Le cruel
-peintre, qui voulait ma perte, me tint une heure entière le nez contre
-un Paul Véronèse; il me fit passer en revue les plus turbulentes
-esquisses du Tintoret et me conduisit aux Titiens les plus chauds et les
-plus ambrés; puis il me ramena dans son atelier orné de buffets de la
-Renaissance, de potiches chinoises, de plats japonais, d'armures
-gothiques et circassiennes, de tapis de Perse, et autres curiosités
-caractéristiques; il avait précisément un modèle de femme, et, poussant
-devant moi une boîte de pastel et un carton, il me dit: «Faites une
-pochade d'après cette gaillarde! voilà des hanches un peu Rubens et un
-dos crânement flamand.» Je fis, d'après cette créature, étalée dans une
-pose qui n'avait rien de céleste, un croquis où je glissai timidement
-quelques teintes roses, en retournant à chaque fois la tête pour
-m'assurer que mon maître n'était pas là. La séance finie, je m'enfuis
-chez moi l'âme pleine de trouble et de remords, plus agité que si
-j'eusse tué mon père ou ma mère.
-
-
-VII
-
-CONVERSION
-
-J'eus beaucoup de peine à m'endormir, et je fis des rêves bizarres où je
-voyais scintiller dans l'ombre des spectres solaires, et s'ouvrir des
-queues de paon ocellées de pierres précieuses et jetant le plus vif
-éclat, des draperies fastueuses, des brocarts épais et grenus, des
-brocatelles tramées d'or et magnifiquement ramagées, se déployant à
-larges plis; des cabinets d'ébène incrustés de nacre et de burgau
-ouvraient leurs portes et leurs tiroirs, et répandaient des colliers de
-perles, des bracelets de filigrane et des sachets brodés. De belles
-courtisanes vénitiennes peignaient leurs cheveux roux avec des peignes
-d'or, pendant que des négresses, à la bouche d'œillet épanoui, leur
-tenaient le miroir sous des péristyles à colonnes de marbre blanc,
-laissant entrevoir dans le fond un ciel d'un bleu de turquoise. Ce
-cauchemar hétérodoxe continua lorsque je fus éveillé, et, quand j'ouvris
-ma fenêtre, je m'aperçus d'une chose que je n'avais pas encore
-remarquée: je vis que les arbres étaient verts et non couleur de
-chocolat, et qu'il existait d'autres teintes que le gris et le saumon.
-
-
-VIII
-
-COUP D'ÉCLAT
-
-Je me levai, et, ma cravate montée jusqu'au nez, mon chapeau enfoncé
-jusqu'aux yeux, je sortis de la maison sur la pointe du pied avec un air
-mystérieux et criminel; en ce moment, je regrettais fort la mode des
-manteaux couleur de muraille; que n'aurais-je pas donné pour avoir au
-doigt l'anneau de Gygès, qui rendait invisible! Je n'allais cependant
-pas à un rendez-vous d'amour, j'allais chez le papetier acheter
-quelques-unes de ces couleurs prohibées que le maître bannissait des
-palettes de ses élèves. J'étais devant le marchand comme un écolier de
-troisième qui achète _Faublas_ à un bouquiniste du quai; en demandant
-certaines vessies, le rouge me montait à la figure, la sueur me rendait
-le dos moite; il me semblait dire des obscénités. Enfin, je rentrai chez
-moi riche de toutes les couleurs du prisme. Ma palette, qui jusque-là
-n'avait admis que ces quatre teintes étouffées et chastes, du blanc de
-plomb, de l'ocre jaune, du brun rouge et du noir de pêche, auxquelles on
-me permettait quelquefois d'ajouter un peu de bleu de cobalt pour les
-ciels, se trouva diaprée d'une foule de nuances plus brillantes les unes
-que les autres; le vert Véronèse, le vert de Scheele, la laque garance,
-la laque de Smyrne, la laque jaune, le massicot, le bitume, la momie,
-tous les tons chauds et transparents dont les coloristes tirent leurs
-plus beaux effets, s'étalaient avec une fastueuse profusion sur la
-modeste planchette de citronnier pâle. J'avoue que je fus d'abord assez
-embarrassé de toutes ces richesses, et que, contrairement au proverbe,
-l'abondance des biens me nuisait. Pourtant, au bout de quelques jours,
-j'avais assez avancé un petit tableau qui ne ressemblait pas mal à une
-racine de buis ou à un kaléidoscope; j'y travaillais avec acharnement,
-et je ne paraissais plus à l'atelier.
-
-Un jour que j'étais penché sur mon appui-main, frottant un bout de
-draperie d'un scandaleux glacis de laque, mon maître, inquiet de ma
-disparition, entra dans ma chambre, dont j'avais imprudemment laissé la
-clef sur la porte; il se tint quelque temps debout derrière moi, les
-doigts écarquillés, les bras ouverts au-dessus de sa tête comme ceux du
-_Saint Symphorien_, et, après quelques minutes de contemplation
-désespérée, il laissa tomber ce mot, qui traversa mon âme comme une
-goutte de plomb fondu:
-
---Rubens!
-
-Je compris alors l'énormité de ma faute; je tombai à genoux et je baisai
-la poussière des bottes magistrales; je répandis un sac de cendre sur ma
-tête, et par la sincérité de mon repentir, ayant obtenu le pardon du
-grand homme, j'envoyai au Salon une peinture à l'eau d'œuf représentant
-une Madone lilas tendre et un Enfant Jésus faisant une galiote en
-papier.
-
-Mon succès fut immense; mon maître, plein de confiance dans mes talents,
-me fit dès lors peindre dans tous ses tableaux, c'est-à-dire donner la
-première couche aux _ciels_ et aux _fonds_. Il m'a procuré une commande
-magnifique dans une cathédrale qu'on restaure. C'est moi qui colorie
-avec les teintes symboliques les nervures des chapelles qu'on a
-débarrassées de leur odieux badigeon; nul travail ne saurait convenir
-davantage à ma manière simple, dénuée de chic et de ficelles; les
-maîtres du Campo-Santo eux-mêmes n'auraient peut-être pas été assez
-primitifs pour une pareille besogne. Grâce à l'excellente éducation
-pittoresque que j'ai reçue, je suis venu à bout de m'acquitter de cette
-tâche délicate à la satisfaction générale, et mon père, rassuré sur mon
-avenir, ne me criera plus désormais: «Tu seras avocat!»
-
-1845.
-
-
-
-
-DE
-
-L'OBÉSITÉ EN LITTÉRATURE
-
-
-L'homme de génie doit-il être gras ou maigre? chair ou poisson? et
-peut-il ou non se manger les vendredis et les jours réservés?
-
---C'est une question assez difficile à résoudre.
-
-Quand j'étais jeune (ne pas confondre avec le roman du défunt
-Bibliophile), et il n'y a pas fort longtemps de cela, j'avais les plus
-étranges idées à l'endroit de l'homme de génie, et voici comment je me
-le représentais.
-
-Un teint d'orange ou de citron, les cheveux en flamme de pot à feu, des
-sourcils paraboliques, des yeux excessifs, et la bouche dédaigneusement
-bouffie par une fatuité byronienne, le vêtement vague et noir, et la
-main nonchalamment passée dans l'hiatus de l'habit.
-
-En vérité, je ne me figurais pas autrement un homme de génie et je
-n'aurais pas admis un poëte lyrique pesant plus de quatre-vingt-dix-neuf
-livres; le quintal m'eût profondément répugné: il est facile de
-comprendre par tous ces détails que j'étais un romantique pur sang et à
-tous crins.
-
-Mes études zoologiques étaient encore bien incomplètes; je n'avais vu ni
-rhinocéros, ni veau marin, ni tapir, ni orang-outang, ni homme de génie,
-et je ne prévoyais pas que par la suite je ne fréquenterais que des
-_génies_ exclusivement, faute d'autre société.
-
-J'avais alors la conviction intime que le génie devait être maigre comme
-un hareng sauret, d'après le proverbe: _La lame use le fourreau_, et le
-vers des Orientales: _Son âme avait brisé son corps_. Je m'étais arrangé
-là-dessus avec d'autant plus de sécurité que je n'étais pas fort gras à
-cette époque.
-
-Depuis, en confrontant ma théorie avec la réalité, je reconnus que je
-m'étais grossièrement trompé, comme cela arrive toujours, et j'en vins à
-formuler cet axiome parfaitement antithétique à mon premier, c'est à
-savoir: _L'homme de génie doit être GRAS._
-
-Oui, l'homme de génie du dix-neuvième siècle est obèse et devient aussi
-gros qu'il est grand: la race du littérateur maigre a disparu, elle est
-devenue aussi rare que la race des petits chiens du roi Charles: le
-littérateur n'est plus crotté, les poëtes ne pétrissent plus les boues
-de la ville avec des bottes sans semelle, ils déjeunent et dînent au
-moins de deux jours l'un, ils ne vont plus, comme Scudéry, manger leur
-pain avec un morceau de lard rance, dérobé à une souricière, dans
-quelque allée déserte du Luxembourg; les hommes de génie ne soupent plus
-comme autrefois avec la fumée des rôtisseries, ils prennent leur
-nourriture sur des tables et dans des assiettes qui sont à eux, ainsi
-que ceux qui les apportent. O progrès fabuleux! ô sort inespéré!
-
-La poésie, au sortir de ce long jeûne, étonnée, ravie d'avoir à manger,
-se mit à travailler des mâchoires de si bon courage, qu'en très-peu de
-temps elle prit du ventre.
-
-«Ce n'est plus Calliope longue et pure raclant du violon dans un
-carrefour,» c'est une femme de Rubens chantant après boire dans un
-banquet, une joyeuse Flamande au sourire épanoui et vermeil, que toutes
-les ailes d'ange dessinées par Johannot en tête des recueils de vers
-auraient grand'peine à enlever au ciel.
-
-Passons aux exemples.
-
-M. Victor Hugo, qui, en sa qualité de prince souverain de la poésie
-romantique, devrait être plus vert que tout autre et avoir les cheveux
-noirs, a le teint coloré et les cheveux blonds. Sans être de l'avis de
-M. Nisard le difficile, qui trouve au bas de la figure du poëte un
-caractère d'animalité très-développée, nous devons à la vérité de dire
-qu'il n'a pas les joues convenablement creuses, et qu'il a l'air de se
-porter beaucoup trop bien,--comme Napoléon devenu empereur.
-
-Le monde et la redingote de M. Hugo ne peuvent contenir sa gloire et son
-ventre: tous les jours un bouton saute, une boutonnière se déchire; il
-ne pourrait plus entrer dans son habit des _Feuilles d'automne_.
-
-Quant au plus fécond de nos romanciers, M. de Balzac, c'est un muid
-plutôt qu'un homme. Trois personnes, en se donnant la main, ne peuvent
-parvenir à l'embrasser, et il faut une heure pour en faire le tour; il
-est obligé de se faire cercler comme une tonne, de peur d'éclater dans
-sa peau.
-
-Rossini est de la plus monstrueuse grosseur, il y a six ans qu'il n'a vu
-ses pieds; il porte trois toises de circonférence: on le prendrait pour
-un hippopotame en culottes, si l'on ne savait d'ailleurs que c'est
-Antonio Joachimo Rossini, le dieu de la musique.
-
-Janin, l'aigle et le papillon du _Journal des Débats_, effondre tous les
-sophas du dix-huitième siècle sur lesquels il lui prend fantaisie de
-s'asseoir; son menton et ses joues débordent de tous côtés et passent
-par-dessus ses favoris; l'habit et la redingote trop larges sont des
-chimères pour lui, et tout spirituel qu'il est, l'on n'oserait pas se
-hasarder à dire qu'il a plus d'esprit qu'il n'est gros.
-
-_L'art est aujourd'hui à un bon point_, et M. Alexandre Dumas aussi;
-l'africanisme de ses passions n'empêche pas l'auteur d'Antony de devenir
-très-dodu; sa taille de tambour-major est cause qu'il ne paraît pas
-aussi gros que ses rivaux en génie, cependant il pèse autant qu'eux.
-C'est M. de Balzac passé au laminoir.
-
-On fait toujours payer trois places à Lablache dans toutes les voitures
-publiques; si l'on veut essayer la solidité d'un pont nouveau, on y fait
-passer le célèbre virtuose. Il défonce tous les planchers de théâtre, et
-ne peut jouer que sur des parquets de madriers ou des massifs de
-maçonnerie; son poids est celui d'un éléphant adulte.
-
-M. Frédérick-Lemaître remplit très-exactement le pantalon rouge de
-Robert Macaire, et il ne paraît pas que les désagréments qu'il a
-éprouvés de la part des gendarmes l'aient beaucoup fait maigrir. Au
-contraire.
-
-Byron, s'il n'était pas mort fort à propos, serait aujourd'hui fort
-gras; on sait les peines qu'il se donnait pour éviter l'obésité, qui lui
-venait comme à un amoureux du Gymnase, car Byron ne concevait que les
-poëtes maigres et les muses impalpables suçant un massepain tous les
-quinze jours: il buvait du vinaigre et mangeait des citrons, le naïf
-grand poëte et grand seigneur qu'il était.
-
-M. Sainte-Beuve commence à voir pousser, sous le poil de chèvre
-mystérieux de son gilet, l'abdomen le plus rondelet et le plus
-satisfaisant. O Joseph Delorme du creux de la vallée, qu'êtes-vous
-devenu?--M. Sainte-Beuve est un grassouillet quiétiste et clérical qui
-promet beaucoup.
-
-Eugène Sue, qui partage les idées de Byron, se désole de voir son génie
-lui tomber dans l'estomac.
-
-Au reste, cet embonpoint n'est pas volé, car les muses de ces messieurs
-sont d'une voracité incroyable: il faut voir tous ces poëtes lyriques à
-l'heure de la nourriture. M. Hugo fait dans son assiette de fabuleux
-mélanges de côtelettes, de haricots à l'huile, de bœuf à la sauce
-tomate, d'omelette, de jambon, de café au lait relevé d'un filet de
-vinaigre, d'un peu de moutarde et de fromage de Brie, qu'il avale
-indistinctement très-vite et très-longtemps. Il lappe aussi de deux
-heures en deux heures de grandes terrines de consommé froid.--M.
-Alexandre Dumas demande régulièrement trois beefsteaks pour un, et suit
-cette proportion pour tout le reste. Quant à M. Théophile Gautier, il
-renouvellera incessamment l'exploit de Milon de Crotone de manger un
-bœuf en un jour (les cornes et les sabots exceptés, bien entendu): ce
-que ce jeune poëte élégiaque consomme de macaroni par jour donnerait des
-indigestions à dix lazzarones; ce qu'il boit de bière enivrerait dix
-Flamands de Flandre. M. Sandeau dîne passionnément, et Rossini a
-toujours l'âme à la cuisine ou aux environs. Le cuivre de son orchestre
-montre une certaine préoccupation de casserole qui ne quitte pas le
-grand maestro dans ses inspirations les plus sublimes.
-
-Nos grands hommes sont de force à lutter avec inspiration, leur pensée
-peut être aussi affilée et tranchante qu'un damas turc; ils ont un
-fourreau si bien matelassé et rembourré qu'il ne sera pas usé de
-longtemps.
-
-Cependant, quoique la graisse soit à l'ordre du jour, il faut avouer
-qu'il y a quelques génies maigres: M. de Lamartine, M. Alfred de Musset,
-M. Alfred de Vigny, et quelques autres; mais il est à remarquer que
-toutes ces gloires, dont les os percent la peau, sont des _rêveurs_ de
-l'école de _la Nouvelle Héloïse_ ou du jeune _Werther_, ce qui est peu
-substantiel et peu propre au développement des régions abdominales.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Préface. I
-
-LES JEUNES-FRANCE
-
- SOUS LA TABLE, dialogue bachique sur plusieurs questions de
- haute morale. 1
- ONUPHRIUS, ou les Vexations d'un admirateur d'Hoffmann. 25
- DANIEL JOVARD, ou la Conversion d'un classique. 71
- CELLE-CI ET CELLE-LA, ou la Jeune-France passionnée. 96
- ELIAS WILDMANSTADIUS, ou l'Homme moyen âge. 201
- LE BOL DE PUNCH. 211
-
-CONTES HUMORISTIQUES
-
- LA CAFETIÈRE, conte fantastique. 249
- LAQUELLE DES DEUX, histoire perplexe. 262
- L'AME DE LA MAISON, conte. 273
- LE GARDE NATIONAL RÉFRACTAIRE. 309
- DEUX ACTEURS POUR UN RÔLE, conte. 324
- UNE VISITE NOCTURNE. 339
- FEUILLETS DE L'ALBUM D'UN JEUNE RAPIN. 346
- DE L'OBÉSITÉ EN LITTÉRATURE. 363
-
-
-PARIS--IMP. SIMON RANÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.
-
-
-
-
-BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, à 3 fr. 50 le volume
-
-ŒUVRES
-
-DE
-
-THÉOPHILE GAUTIER
-
-
- Premières Poésies, 1830-1845. (Albertus.--La comédie de la
- mort.--Poésies diverses, etc.). 1 vol.
- Mademoiselle de Maupin. 1 vol.
- Le Capitaine Fracasse. 10e édition. 2 vol.
- Le Roman de la Momie. Nouvelle édition. 1 vol.
- Spirite, nouvelle fantastique. 3e édition. 1 vol.
- Voyage en Russie. 2 vol.
- Voyage en Espagne (Tras los montes). 1 vol.
- Romans et Contes (Avatar.--Jettatura.--Arria Marcella.--La
- mille et deuxième nuit.--Le pavillon sur l'eau.--L'enfant
- aux souliers de pain.--Le chevalier double.--Le pied de
- momie.--La pipe d'opium.--Le club des hachichins). 1 vol.
- Nouvelles (La morte amoureuse.--Fortunio.--La toison
- d'or.--Omphale.--Le petit chien de la marquise.--La chaîne
- d'or.--Le nid de rossignols.--Le roi Candaule.--Une nuit
- de Cléopâtre). 10e édit. 1 vol.
- Tableaux de siége.--Paris, 1870-1871 (La maison
- abandonnée.--Les animaux pendant le siége.--Saint-Cloud.--Le
- Versailles de Louis XIV, etc., etc.). 2e édition. 1 vol.
- Émaux et Camées. Édition définitive, ornée d'un portrait à
- l'eau-forte par J. JACQUEMART. 1 vol.
- Théâtre.--Mystère, Comédies et Ballets (THÉATRE DE POCHE:
- Une Larme du Diable.--La fausse Conversion.--Pierrot
- posthume.--Le Tricorne enchanté.--Prologues.--L'Amour
- souffle où il veut.--Le Selam.--BALLETS: Giselle.--La
- Péri.--Paquerette.--Gemma.--Yanko le bandit.--Sacountala). 1 vol.
- Les Jeunes-France, suivis de CONTES HUMORISTIQUES. 1 vol.
- Histoire du Romantisme. 1 vol.
-
-
-LE CAPITAINE FRACASSE
-
-ÉDITION ILLUSTRÉE
-
-DE
-
-60 DESSINS PAR GUSTAVE DORÉ
-
-Un volume grand in-8. Prix, broché... 24 fr.
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-
-Paris.--Imprimerie Viéville et Capiomont, rue des Poitevins, 6.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les Jeunes-France: romans goguenards ;
-suivis de Contes humoristiques, by Théophile Gautier
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