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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La Mort - -Author: Maurice Maeterlinck - -Release Date: September 17, 2020 [EBook #63222] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - MAURICE MAETERLINCK - - LA MORT - - PARIS - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1913 - Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation - réservés pour tous pays. - Copyright by EUGÈNE FASQUELLE, 1913 - - - - -OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK - - - LA SAGESSE ET LA DESTINÉE (50e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 - LA VIE DES ABEILLES (61e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 - LE TEMPLE ENSEVELI (24e mille). (Fasquelle.) 3 fr. 50 - LE DOUBLE JARDIN (18e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 - L'INTELLIGENCE DES FLEURS (29e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 - LE TRÉSOR DES HUMBLES (64e édition). (Mercure de France) 3 fr. 50 - JOYZELLE, pièce en 5 actes (10e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 - MONNA VANNA, pièce en 3 actes (36e mille). (Fasquelle, - édit.) 2 fr. » - MONNA VANNA, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux. - Musique de Henry Février. (6e mille). (Fasquelle, édit.) 1 fr. » - L'OISEAU BLEU, féerie en 5 actes et 10 tableaux (30e mille). - (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 - LA TRAGÉDIE DE MACBETH, de William Shakespeare. Traduction - nouvelle avec une _Introduction_ et des _Notes_ - (4e mille) 3 fr. 50 - THÉATRE. (Lacomblez, éditeur à Bruxelles, Belgique) 3 vol. à 3 fr. 50 - SERRES CHAUDES (poésies). (Lacomblez, édit.) 3 fr. » - L'ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES, de Ruysbroeck - l'Admirable, traduit du flamand et précédé d'une - Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. » - LES DISCIPLES A SAÏS ET LES FRAGMENTS DE NOVALIS, traduits - de l'allemand et précédés d'une Introduction. (Lacomblez, - édit.) 5 fr. » - ALBUM DE DOUZE CHANSONS. (Stock, édit.) _Épuisé._ - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - -20 exemplaires numérotés sur papier du Japon; - -100 exemplaires numérotés sur papier de Hollande. - - - - -LA MORT - - - - -CHAPITRE PREMIER - -NOTRE INJUSTICE ENVERS LA MORT - - -I - -On l'a dit admirablement: «La mort! c'est encore elle seule qu'il faut -consulter sur la vie, et non je ne sais quel avenir et quelle survivance -où nous ne serons pas. Elle est notre propre fin et tout se passe dans -un intervalle d'elle à nous. Qu'on ne me parle pas de ces prolongements -illusoires qui ont sur nous le prestige enfantin du nombre; qu'on ne me -parle pas, à moi qui mourrai tout entier, des sociétés et des peuples. -Il n'y a de réalité, il n'y a de durée véritable qu'entre un berceau et -une tombe. Le reste est grossissement, spectacle, optique vaine! Ils -m'appellent un maître à cause de je ne sais quel prestige de ma parole -et de mes pensées, mais je suis un enfant éperdu devant la mort!»[1]. - - [1] Marie Lenéru. _Les Affranchis_, acte III, scène IV. - - -II - -Voilà où nous en sommes. Il n'y a pour nous, dans notre vie et dans -notre univers qu'un événement qui compte, c'est notre mort. Elle est le -point où se réunit et conspire contre notre bonheur, tout ce qui échappe -à notre vigilance. Plus nos pensées s'évertuent à s'en écarter, plus -elles se resserrent autour d'elle. Plus nous la redoutons, plus elle est -redoutable, car elle ne se nourrit que de nos craintes. Qui cherche à -l'oublier en comble sa mémoire, qui tente de la fuir ne rencontre plus -qu'elle. Elle offusque tout de son ombre. Mais si nous y pensons sans -cesse, c'est à notre insu et sans apprendre à la connaître. Nous -contraignons notre attention à lui tourner le dos, au lieu d'aller à -elle à visage levé. Nous épuisons, à en éloigner notre volonté, toutes -les forces qui pourraient l'affronter. Nous la livrons aux mains -obscures de l'instinct et ne lui accordons pas une heure de notre -intelligence. Est-il étonnant que l'idée de la mort, qui devrait être la -plus parfaite et la plus lumineuse de nos idées, étant la plus assidue -et la plus inévitable de toutes, en demeure la plus infirme et la seule -arriérée? Comment connaîtrions-nous l'unique puissance que nous ne -regardons jamais en face? Comment aurait-elle profité de clartés qui ne -s'allument que pour la fuir? Pour sonder ses abîmes, nous attendons les -minutes les plus débiles, les plus saccagées de la vie. Nous ne pensons -à elle que lorsque nous n'avons plus la force, je ne dis pas de penser, -mais de respirer. Un homme d'un autre siècle, revenant parmi nous, ne -reconnaîtrait pas sans peine, au fond d'une âme d'aujourd'hui, l'image -de ses dieux, de son devoir, de son amour ou de son univers; mais la -figure de la mort, quand tout est changé autour d'elle, et que même ce -qui la compose et dont elle dépend s'est évanoui, il la retrouverait -presque intacte, telle qu'elle fut ébauchée par nos pères, il y a des -centaines, voire des milliers d'années. Notre intelligence devenue si -hardie, si active, n'y a point travaillé, n'y a, pour ainsi dire, fait -aucune retouche. Si nous ne croyons plus aux supplices des damnés, -toutes les cellules vitales du plus incrédule d'entre nous baignent -encore dans l'effroyable mystère du Chéol des Hébreux, de l'Hadès des -païens ou de l'enfer chrétien. S'il n'est plus éclairé de flammes trop -précises, le précipice s'ouvre toujours au bout de l'existence et moins -connu n'en est que plus redoutable. Aussi, quand se détache l'heure qui -pendait sur nous et vers laquelle nous n'osions pas lever les yeux, tout -nous manque à la fois. Les deux ou trois pensées incertaines sur -lesquelles nous comptions nous appuyer, sans les avoir examinées, cèdent -comme des roseaux sous le poids des dernières minutes. Nous cherchons -vainement un refuge parmi des réflexions qui s'affolent ou nous sont -étrangères et ne connaissent pas les chemins de notre coeur. Personne ne -nous attend sur le dernier rivage où rien n'est prêt, où rien n'est -demeuré debout que l'épouvante. - - -III - -«Il n'est pas digne d'un chrétien (ajoutons d'un homme), dit quelque -part Bossuet, le grand poète du tombeau, il n'est pas digne d'un -chrétien de ne s'évertuer contre la mort qu'au moment qu'elle se -présente pour l'enlever.» Il serait salutaire que chacun de nous en -préparât l'idée dans la clarté des jours et dans la force de son -intelligence et apprît à s'y tenir. Il dirait à la mort: «Je ne sais qui -tu es, sinon je serais ton maître; mais aux jours où mes yeux y voyaient -plus haut qu'aujourd'hui, j'ai appris ce que tu n'es pas; c'est assez -pour que tu ne deviennes pas le mien». Il porterait ainsi, gravé dans la -mémoire, une image éprouvée contre laquelle ne prévaudraient point les -dernières angoisses et où s'iraient rassurer les regards assaillis de -fantômes. Au lieu de l'effrayante prière des agonisants, qui est la -prière des abîmes, il dirait sa propre prière, celle des sommets de sa -vie où seraient réunies, comme des anges de paix, les pensées les plus -nettes, les plus lucides de son existence. N'est-ce pas la prière par -excellence? Qu'est-ce, au fond, qu'une véritable et digne prière, sinon -l'effort le plus ardent et le plus désintéressé pour atteindre et saisir -l'inconnu? - - -IV - -«Il y a longtemps, disait Napoléon, que les médecins et les prêtres -rendent la mort douloureuse.» «_Pompa mortis magis terret quam mors -ipsa_,» selon le mot de Bacon. Apprenons donc à la regarder telle -qu'elle est en soi, c'est-à-dire dégagée des horreurs de la matière et -dépouillée des terreurs de l'imagination. Chassons d'abord tout ce qui -la précède et qui n'est pas à elle. Nous lui imputons ainsi les tortures -de la dernière maladie: et ce n'est pas juste. Les maladies n'ont rien -de commun avec ce qui les termine. Elles appartiennent à la vie et non -point à la mort. Nous oublions facilement les plus cruelles souffrances -qui nous rendent à la santé, et le premier soleil de la convalescence -efface les plus insupportables souvenirs de la chambre d'amertume. Mais -que vienne la mort, à l'instant on l'accable de tout le mal fait avant -elle. Pas une larme qui ne soit retrouvée et qu'on ne lui reproche, pas -un cri de douleur qui ne devienne un cri d'accusation. Elle porte seule -le poids des erreurs de la nature ou de l'ignorance de la science qui -ont inutilement prolongé des supplices au nom desquels on la maudit -parce qu'elle y met un terme. - - -V - -En effet, si les maladies appartiennent à la nature ou à la vie, -l'agonie, qui semble propre à la mort, est tout entière aux mains des -hommes. Or, ce que nous redoutons le plus, c'est l'abominable lutte de -la fin, et surtout la suprême, la terrible seconde de rupture que nous -verrons peut-être s'avancer durant de longues heures impuissantes, et -qui tout d'un coup nous précipitera, nus, désarmés, abandonnés de tous -et dépouillés de tout, dans un inconnu qui est le lieu des seules -épouvantes invincibles qu'ait jamais éprouvées l'âme humaine. - -Il y a double injustice à imputer à la mort les supplices de cette -seconde. Nous verrons plus loin de quelle façon un homme d'aujourd'hui, -s'il veut rester fidèle à ses pensées, doit se représenter l'inconnu où -elle nous jette. Occupons-nous ici du dernier combat. A mesure que -progresse la science, se prolonge l'agonie qui est le moment le plus -affreux, et, tout au moins pour ceux qui y assistent (car souvent la -sensibilité de celui qui est «aux abois de la mort», selon l'expression -de Bossuet, déjà très émoussée, ne perçoit plus que la rumeur lointaine -des souffrances qu'elle paraît endurer), le sommet le plus aigu de la -douleur et de l'horreur humaines. Tous les médecins estiment que le -premier de leurs devoirs est de mener aussi loin que possible les -convulsions les plus atroces de l'agonie la plus désespérée. Qui donc, -au chevet d'un mourant, n'a voulu vingt fois et n'a jamais osé se jeter -à leurs pieds pour leur demander grâce? Ils sont pleins d'une telle -certitude, et le devoir auquel ils obéissent, laisse si peu de place au -moindre doute, que la pitié et la raison, aveuglées par les larmes, -répriment leurs révoltes et reculent devant une loi que tous -reconnaissent et vénèrent comme la plus haute loi de la conscience -humaine. - - -VI - -Un jour ce préjugé nous paraîtra barbare. Ses racines plongent aux -craintes inavouées qu'ont laissées dans le coeur des religions mortes -depuis longtemps dans la raison des hommes. C'est pourquoi les médecins -agissent comme s'ils étaient convaincus qu'il n'est point de torture -connue qui ne soit préférable à celles qui nous attendent dans -l'inconnu. Ils semblent persuadés que toute minute gagnée parmi les -souffrances les plus intolérables est dérobée à des souffrances -incomparablement plus redoutables que réservent aux hommes les mystères -d'outre-tombe; et de deux maux, pour éviter celui qu'ils savent -imaginaire, choisissent le seul réel. Au surplus, s'ils retardent ainsi -la fin d'un supplice, laquelle est, comme le dit le bon Sénèque, ce que -ce supplice a de meilleur, ils ne font que céder à l'erreur unanime qui -renforce chaque jour le cercle où elle s'enferme; la prolongation de -l'agonie accroissant l'horreur de la mort, et l'horreur de la mort -exigeant la prolongation de l'agonie. - - -VII - -De leur côté, ils disent ou pourraient dire qu'en l'état présent de la -science, deux ou trois cas exceptés, il n'y a jamais certitude de mort. -Ne pas soutenir la vie jusqu'aux dernières limites, fût-ce au prix de -tourments insoutenables, c'est peut-être tuer. Sans doute n'y a-t-il pas -une chance sur cent mille que le malade réchappe. Il n'importe, si cette -chance existe, qui ne donnera dans la plupart des cas que quelques -jours, ou tout au plus quelques mois d'une vie qui ne sera plus la vraie -vie, mais bien plutôt, comme disait le latin, «une mort étendue», ces -cent mille tourments inutiles n'auront pas été vains. Une seule heure -dérobée à la mort vaut toute une existence de tortures. Ici sont en -présence deux valeurs qui ne se peuvent comparer; et, si l'on entend les -peser dans la même balance, il faut entasser sur le plateau qu'on voit -tout ce qui nous reste, c'est-à-dire toutes les douleurs imaginables, -car à l'heure décisive c'est le seul poids qui compte et qui soit assez -lourd pour faire remonter de quelques lignes l'autre plateau qui plonge -dans ce qu'on ne voit pas et que charge l'épaisse ténèbre d'un autre -monde. - - -VIII - -Accrue de tant d'horreurs étrangères, l'horreur de la mort devient telle -que, sans raisonner, nous leur donnons raison. Il est pourtant un point -sur lequel ils commencent de céder et se mettre d'accord. Ils consentent -peu à peu, lorsqu'il ne reste plus d'espoir, sinon à endormir, du moins -à assoupir les suprêmes angoisses. Naguères, aucun d'eux ne l'eût osé -faire; et encore aujourd'hui, beaucoup hésitent, comptent en avares et -goutte à goutte la clémence et la paix qu'ils détiennent et devraient -prodiguer, appréhendant d'affaiblir les dernières résistances, -c'est-à-dire les plus inutiles et les plus pénibles sursauts de la vie -qui ne veut pas céder la place au repos qui s'avance. - -Il ne m'appartient pas de décider si leur pitié pourrait être plus -audacieuse. Il suffit de constater une fois de plus que tout cela ne -regarde pas la mort. Cela se passe en avant et au-dessous d'elle. Ce -n'est pas l'arrivée de la mort, c'est le départ de la vie qui est -épouvantable. Ce n'est pas sur la mort, mais sur la vie que nous devons -agir. Ce n'est pas la mort qui attaque la vie; c'est la vie qui résiste -injurieusement à la mort. Les maux, de toutes parts, accourent à son -approche, mais non à son appel; et s'ils se ramassent autour d'elle, ils -ne venaient pas avec elle. Accusez-vous le sommeil de la fatigue qui -vous accable si vous ne lui cédez point? Toutes ces luttes, ces -attentes, ces alternatives, ces malédictions tragiques se trouvent -encore sur le versant où nous nous accrochons et non point de l'autre -côté. Elles sont d'ailleurs accidentelles et provisoires et n'émanent -que de notre ignorance. Tout ce que nous savons ne nous sert qu'à mourir -plus douloureusement que les animaux qui ne savent rien. Un jour viendra -où la science se retournera contre son erreur et n'hésitera plus à -accourcir nos disgrâces. Un jour viendra où elle osera et agira à coup -sûr; où la vie assagie s'en ira silencieusement à son heure, sachant son -terme atteint, comme elle se retire silencieusement chaque soir, sachant -sa tâche faite. Il n'y aura, quand le médecin et le malade auront appris -ce qu'ils doivent apprendre, aucune raison physique ou métaphysique pour -que la venue de la mort ne soit pas aussi bienfaisante que celle du -sommeil. Peut-être même, n'y ayant plus rien à ménager, sera-t-il -possible de l'entourer d'ivresses plus profondes et de songes plus -beaux. En tout cas, et dès aujourd'hui, disculpée de ce qui la précède, -il sera plus facile de l'envisager sans crainte et d'éclaircir ce qui la -suit. - - -IX - -Telle que nous nous la représentons d'habitude, deux effrois se dressent -derrière elle: le premier sans visage et sans forme, qui envahit tout -l'espace de notre esprit; l'autre plus précis, plus réduit, mais presque -aussi puissant, qui frappe tous nos sens. Occupons-nous d'abord de -celui-ci. - -De même que nous imputons à la mort tous les maux qui la précèdent, nous -joignons à l'effroi qu'elle inspire tout ce qui se passe derrière elle, -lui faisant au départ même injustice qu'à l'arrivée. Est-ce elle qui -creuse nos tombeaux et nous ordonne d'y garder ce qui est fait pour -disparaître? Si nous ne pouvons songer sans horreur à ce qu'y devient -l'être aimé, est-ce elle ou nous qui l'y avons mis? Parce qu'elle -emporte l'esprit en un lieu que nous ignorons, lui reprocherons-nous ce -que nous faisons de la dépouille qu'elle nous abandonne? Elle descend -parmi nous pour déplacer une vie ou en changer la forme; jugeons-la sur -ce qu'elle fait et non point sur ce que nous faisons avant qu'elle ne -vienne ou lorsqu'elle n'est plus là. Et déjà elle est loin quand -commence l'effrayant travail que nous nous efforçons de faire durer le -plus longtemps possible, persuadés, dirait-on, qu'il est notre seule -assurance contre l'oubli. Je sais bien que d'un autre point de vue que -l'humain ce travail est fort innocent; et que, regardée d'assez haut, la -chair qui se décompose n'est pas plus répugnante qu'une fleur qui se -fane ou une pierre qui s'effrite. Mais enfin, il abuse nos sens, étonne -notre mémoire, abat notre courage; alors qu'il serait si facile d'éviter -la malfaisante épreuve. Purifié par le feu, le souvenir vit dans l'azur -comme une belle idée; et la mort n'est plus qu'une naissance immortelle -dans un berceau de flammes. C'est ce qu'ont bien compris les peuples les -plus sages et les plus heureux de l'histoire. Ce qui se passe dans nos -tombes empoisonne nos pensées en même temps que nos corps. La figure de -la mort, dans l'imagination des hommes, dépend avant tout de la forme de -la sépulture; et les rites funéraires ne règlent pas seulement le sort -de ceux qui partent, mais encore le bonheur de ceux qui demeurent, car -ils dressent tout au fond de la vie la grande image sur laquelle -viennent s'apaiser ou se désespérer leurs yeux. - - -X - -Il n'est donc qu'un seul effroi propre à la mort: celui de l'inconnu où -elle nous précipite. En l'affrontant, ne nous attardons pas à écarter de -notre esprit tout ce qu'y ont laissé les religions positives. -Rappelons-nous seulement que ce n'est pas à nous de prouver qu'elles ne -sont point prouvées; mais à elles d'établir qu'elles sont vraies. Or il -n'en est pas une qui nous apporte une preuve devant laquelle puisse -s'incliner une intelligence de bonne foi. Encore ne suffirait-il pas -qu'elle se pût incliner; il faudrait, pour que l'homme pût légitimement -croire et borner ainsi sa recherche infinie, que la preuve fût -irrésistible. Le Dieu que nous offre la meilleure et la plus puissante -d'entre elles, nous a donné notre raison pour nous en servir dans sa -loyauté et sa plénitude; c'est-à-dire pour tâcher d'atteindre, avant -tout, en toutes choses, ce qui lui paraît être la vérité. Peut-il exiger -que nous acceptions malgré elle une croyance dont les plus sages et les -plus ardents défenseurs ne nient pas, du point de vue humain, -l'incertitude? Il ne nous propose qu'une histoire des plus douteuses, -qui, même scientifiquement établie, ne serait qu'une belle leçon de -morale et qu'étayent des prophéties et des miracles non moins -incertains. Faut-il rappeler ici que Pascal, pour défendre cette -croyance déjà chancelante alors qu'elle semblait à son apogée, a -vainement tenté une démonstration dont l'aspect suffirait à détruire les -derniers restes de foi dans une âme hésitante? Si une seule des preuves -habituelles que nous offrent les théologiens et qu'il connaissait mieux -que nul autre, en ayant fait l'étude exclusive des dernières années de -sa vie, si une seule de ces preuves avait pu résister à l'examen, son -génie, l'un des trois ou quatre génies les plus profonds et les plus -lucides qu'ait possédés l'humanité, lui eût donné une force sans doute -irrésistible. Mais il ne s'attarde pas à ces arguments dont il sent trop -la faiblesse; il les écarte avec dédain, il tire gloire et une sorte de -joie de leur inanité: «Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir -rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils -ne peuvent rendre raison? Ils déclarent en l'exposant au monde que c'est -une sottise, _stultitiam_; et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la -prouvent pas! S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole; c'est -en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens.» Son argument -unique, le seul auquel il se raccroche et consacre toutes les puissances -de son génie, c'est la condition même de l'homme dans l'univers, mélange -inconcevable de grandeur et de misère, qui ne peut s'expliquer que par -le mystère de la chute originelle; «car l'homme est plus inconcevable -sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme». Il est -donc réduit à établir la véracité des Écritures par un argument tiré de -ces Écritures mêmes qui sont en question; et, ce qui est plus grave, à -expliquer un large et grand mystère incontestable, par un mystère -étroit, petit et barbare, qui ne repose que sur la légende qu'il s'agit -de prouver. Et, soit dit en passant, c'est chose très funeste que de -remplacer un mystère par un mystère moindre. Dans la hiérarchie de -l'inconnu, l'humanité monte toujours du plus petit au plus grand. Au -contraire, descendre du plus grand au plus petit, c'est retourner à la -sauvagerie primitive où l'on va jusqu'à remplacer l'infini par un -fétiche ou une amulette. La grandeur de l'homme se mesure à celle des -mystères qu'il cultive ou devant lesquels il s'arrête. - -Pour revenir à Pascal, il sent donc que tout croûle, et, dans la déroute -de la raison humaine, il nous propose enfin le monstrueux pari qui est -l'aveu suprême de la faillite et du désespoir de sa foi. Dieu, dit-il, -c'est-à-dire son Dieu et la religion chrétienne avec tous ses préceptes -et toutes ses conséquences, Dieu existe ou n'existe pas. Nous ne -pouvons, par arguments humains, prouver qu'il existe ou qu'il n'existe -pas. «S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque -n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport à nous. Nous sommes -donc incapables de connaître ni ce qu'il est ni s'il est.» Il est ou -n'est pas. «Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n'y peut rien -déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu à -l'extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que -gagerez-vous? Par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre; par -raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.» Le juste serait de ne -point parier.--«Oui, mais il faut parier: cela n'est pas volontaire, -vous êtes embarqué.» Ne pas parier que Dieu existe, c'est parier qu'il -n'existe pas, de quoi il vous punira éternellement. Que risquez-vous -donc à parier, à tout hasard, qu'il existe? S'il n'est pas, vous perdez -quelques pauvres plaisirs, quelques misérables aises de cette vie, -puisque vos petits sacrifices ne seront pas récompensés; s'il existe, -vous gagnez une éternité de bonheurs indicibles.--«Il est vrai, mais -malgré tout, je suis fait d'une telle sorte que je ne puis -croire».--Qu'à cela ne tienne, suivez la manière par où ont commencé -ceux qui croient et qui d'abord ne croyaient pas non plus: «C'est en -faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en -faisant dire des messes, etc. Naturellement, même cela vous fera croire -et vous abêtira.--Mais c'est ce que je crains.--Et pourquoi? -qu'avez-vous à perdre?» - -Près de trois siècles d'apologétique n'ont pas ajouté un argument -valable à cette page terrible et désespérée de Pascal. C'est donc là -tout ce qu'a trouvé l'intelligence humaine pour nous forcer de croire. -Si le Dieu qui exige notre foi ne veut pas que nous nous décidions -d'après notre raison, d'après quoi donc faut-il que se fasse notre -choix? D'après l'usage? d'après les hasards de la race ou de la -naissance; d'après on ne sait quelle pile ou face esthétique ou -sentimentale? Ou bien a-t-il mis en nous une autre faculté plus haute et -plus sûre devant laquelle doive céder l'entendement? Où se -trouve-t-elle? Quel est son nom? Si ce Dieu nous punit pour n'avoir pas -aveuglément suivi une foi qui ne s'impose pas irrésistiblement à -l'intelligence qu'il nous a donnée, s'il nous châtie pour n'avoir pas -fait devant la grande énigme qu'il nous impose un choix que réprouve ce -qu'il a mis en nous de meilleur et de plus semblable à lui-même, nous -n'avons plus rien à répondre; nous sommes les dupes d'un jeu cruel et -incompréhensible, nous sommes les victimes d'un effroyable piège et -d'une immense injustice; et quels que soient les supplices dont celle-ci -nous accable, ils seront moins intolérables que l'éternelle présence de -celui qui en est l'auteur. - - - - -CHAPITRE II - -L'ANÉANTISSEMENT - - -I - -Nous voici devant l'abîme. Il est vide de tous les songes dont l'avaient -peuplé nos pères. Ils croyaient savoir ce qui s'y trouve; nous savons -seulement ce qui ne s'y trouve point. Il s'est étendu de tout ce que -nous avons appris à ignorer. En attendant qu'une certitude scientifique -y interrompe les ténèbres--car l'homme a le droit d'espérer ce qu'il ne -conçoit pas encore,--le seul point qui nous intéresse, parce qu'il se -trouve dans le petit cercle que trace au plus noir de la nuit notre -intelligence actuelle, est de savoir si l'inconnu où nous allons nous -sera oui ou non redoutable. - -Hors des religions, quatre solutions, sans plus, sont imaginables: -l'anéantissement total, la survivance avec notre conscience -d'aujourd'hui, la survivance sans aucune espèce de conscience, enfin la -survivance dans la conscience universelle ou avec une conscience qui ne -soit pas la même que celle dont nous jouissons en ce monde. - -L'anéantissement total est impossible. Nous sommes prisonniers d'un -infini sans issue où rien ne périt, où tout se disperse, mais où rien ne -se perd. Ni un corps ni une pensée ne peuvent tomber hors de l'univers, -hors du temps et de l'espace. Pas un atome de notre chair, pas une -vibration de nos nerfs n'iront où ils ne seraient plus, puisqu'il n'est -pas de lieu où rien n'est plus. La clarté d'une étoile éteinte depuis -des millions d'années erre encore dans l'éther où nos yeux la -rencontreront peut-être ce soir, tandis qu'elle poursuit sa route sans -terme. Il en est ainsi de tout ce que nous voyons comme de tout ce que -nous ne voyons point. Pour pouvoir anéantir une chose, c'est-à-dire la -jeter au néant, il faudrait que le néant pût exister; et s'il existe, -sous quelque forme que ce soit, il n'est plus le néant. Dès que nous -tentons de l'analyser, de le définir ou de le comprendre, les -expressions et les pensées nous manquent ou créent ce qu'elles -s'évertuent à nier. Il est aussi contraire à la nature de notre raison -et vraisemblablement de toute raison imaginable, de concevoir le néant -que de concevoir des limites à l'infini. Il n'est au surplus qu'un -infini négatif, une sorte d'infini de ténèbres opposé à celui que notre -intelligence s'efforce d'éclairer, ou plutôt, il n'est qu'un nom -d'enfant dont elle a baptisé ce qu'elle n'avait pas tenté d'embrasser; -car nous appelons néant tout ce qui échappe à nos sens ou à notre raison -et existe à notre insu. Mais, dira-t-on peut-être, si l'anéantissement -de tous les mondes et de toutes choses est impossible, il est moins -certain que leur mort le soit; et pour nous, quelle différence entre le -néant et la mort éternelle? Ici encore notre imagination et les mots -nous induisent en erreur. Non plus que le néant, nous ne pouvons -concevoir la mort. Nous couvrons de ce terme les petites parties du -néant que nous croyons comprendre; mais, en y regardant de près, nous -devons reconnaître que l'idée que nous nous faisons de la mort est trop -puérile pour qu'elle puisse contenir la moindre vérité. Elle n'est pas -plus haute que notre propre corps et ne peut mesurer les destinées de -l'Univers. Nous appelons mort tout ce qui a une vie un peu différente de -la nôtre. Ainsi faisons-nous pour un monde qui nous paraît immobile et -glacé, comme la Lune par exemple, parce que nous sommes persuadés que -toute existence animale ou végétale y est à jamais éteinte. Mais nous -avons appris depuis quelques années que la matière la plus inerte en -apparence est animée de mouvements si puissants et si furieux que toute -vie animale ou végétale n'est plus que sommeil et immobilité au regard -des tourbillons vertigineux et de l'énergie incommensurable que renferme -une pierre du chemin. _There is no room for death!_ «Il n'y a pas de -place pour la mort!» s'écrie quelque part la grande Emily Brontë. Mais -alors même que dans la suite infinie des siècles, toute matière -deviendrait réellement inerte et immobile, elle n'en subsisterait pas -moins sous une forme ou sous une autre; et subsister, fût-ce dans -l'immobilité totale, ne serait en définitive qu'une forme enfin stable -et silencieuse de la vie. Tout ce qui meurt tombe dans la vie; et tout -ce qui naît a le même âge que ce qui meurt. Si la mort nous portait au -néant, la naissance nous tirerait donc de ce même néant? Pourquoi ceci -serait-il plus impossible que cela? Plus s'élève et s'accroît la pensée -humaine, moins le néant et la mort deviennent compréhensibles. En tout -cas, et c'est ce qui importe ici, si le néant était possible, ne pouvant -être quoi que ce soit, il ne saurait être redoutable. - - - - -CHAPITRE III - -LA SURVIVANCE DE LA CONSCIENCE - - -I - -Vient ensuite la survivance avec notre conscience actuelle. J'ai abordé -cette question dans un essai sur l'_Immortalité_, dont je reproduirai -quelques passages essentiels, me bornant à les étayer de considérations -nouvelles. - -De quoi donc se compose ce sentiment du moi qui fait de chacun de nous -le centre de l'Univers, le seul point qui importe dans l'espace et le -temps? Est-il formé de sensations de notre corps ou de pensées -indépendantes de celui-ci? Notre corps aurait-il conscience de lui-même -sans notre pensée, et d'autre part, notre pensée sans notre corps, que -serait-elle? Nous connaissons des corps sans pensée, mais non point de -pensée sans corps. Une intelligence qui n'aurait aucun sens, aucun -organe pour la créer et l'alimenter, il est à peu près certain qu'elle -existe; mais il est impossible d'imaginer que la nôtre puisse exister -ainsi tout en demeurant pareille à celle qui tirait de notre sensibilité -tout ce qui l'animait. - -Ce moi, tel que nous le concevons quand nous songeons aux suites de sa -destruction, n'est donc ni notre esprit ni notre corps, puisque nous -reconnaissons qu'ils sont l'un et l'autre des flots qui s'écoulent et se -renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être la -forme ni la substance, toujours en évolution, ni la vie, cause ou effet -de la forme et de la substance? En vérité, il nous est impossible de le -saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu'on veut remonter -jusqu'à sa dernière source, on ne trouve guère qu'une suite de -souvenirs, une série d'idées d'ailleurs confuses et variables, se -rattachant au même instinct de vivre; un ensemble d'habitudes de notre -sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les -phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette -nébuleuse est notre mémoire, qui semble d'autre part une faculté assez -extérieure, assez accessoire, en tout cas, une des plus fragiles de -notre cerveau, une de celles qui disparaissent le plus promptement au -moindre trouble de notre santé. «Cela même, a dit très justement un -poète anglais, qui demande à grands cris l'éternité, est ce qui périra -en moi.» - - -II - -Il n'importe; ce moi si incertain, si insaisissable, si fugitif et si -précaire, est tellement le centre de notre être, nous intéresse si -exclusivement, que toutes les réalités s'effacent devant ce fantôme. Il -nous est indifférent que, durant l'éternité, notre corps ou sa substance -connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires, subisse les -transformations les plus magnifiques et les plus délicieuses, devienne -fleur, parfum, beauté, clarté, éther, étoile;--et il est certain qu'il -les devient et que ce n'est point dans nos cimetières mais dans -l'espace, la lumière et la vie que nous devons chercher nos morts,--il -nous est pareillement indifférent que notre intelligence s'épanouisse -jusqu'à se mêler à l'existence des mondes, à la comprendre et à la -dominer. Nous sommes persuadés que tout cela ne nous touchera point, ne -nous fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas, à moins que cette mémoire -de quelques faits, presque toujours insignifiants, ne nous accompagne et -ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables. Il m'est égal, se dit ce -moi borné et buté à ne rien comprendre, il m'est égal que les parties -les plus hautes, les plus libres, les plus belles de mon esprit soient -éternellement vivantes et lumineuses dans les suprêmes allégresses; -elles ne sont plus à moi, je ne les connais plus. La mort a tranché le -réseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait à je ne sais quel -centre où se trouve le point que je sens être tout moi-même. Déliées -ainsi et flottant dans l'espace et le temps, leur sort m'est aussi -étranger que celui des plus lointaines étoiles. Tout ce qui advient -n'existe pour moi qu'à la condition que je le puisse ramener à cet être -mystérieux, qui est je ne sais où et précisément nulle part et que je -promène comme un miroir par ce monde dont les phénomènes ne prennent -corps qu'autant qu'ils s'y soient reflétés. - - -III - -Ainsi, notre désir d'immortalité se détruit en se formulant, attendu que -c'est sur une des parties accessoires et des plus fugaces de notre vie -totale, que nous fondons tout l'intérêt de notre survivance. Il nous -semble que si notre existence ne se continue pas avec la plupart des -misères, des petitesses et des défauts qui la caractérisent, rien ne la -distinguera de celle des autres êtres; qu'elle deviendra une goutte -d'ignorance dans l'océan de l'inconnu, et que dès lors, tout ce qui s'en -suivra ne nous regarde plus. - -Quelle immortalité peut-on promettre aux hommes qui presque -nécessairement la conçoivent ainsi? Qu'y faire? nous dit un instinct -puéril mais profond. Toute immortalité qui ne traîne pas à travers -l'éternité, comme le boulet du forçat que nous fûmes, cette bizarre -conscience formée durant quelques années de mouvement, toute immortalité -qui ne porte pas ce signe indélébile de notre identité, est pour nous -comme si elle n'était point. La plupart des religions l'ont bien -compris, qui ont tenu compte de cet instinct qui désire et détruit en -même temps la survie. C'est ainsi que l'église catholique, remontant -jusqu'aux espérances les plus primitives, nous garantit non seulement le -maintien intégral de notre moi terrestre, mais même la résurrection dans -notre propre chair. - -Voilà le centre de l'énigme. Cette petite conscience, ce sentiment d'un -moi spécial, presque enfantin et en tout cas extraordinairement borné, -infirmité probable de notre intelligence actuelle, exiger qu'il nous -accompagne dans l'infini des temps pour que nous comprenions celui-ci, -que nous en jouissions, n'est-ce pas vouloir percevoir un objet à l'aide -d'un organe qui n'est pas destiné à cette perception? N'est-ce pas -demander que notre main découvre la lumière ou que notre oeil soit -sensible aux parfums? N'est-ce pas, d'autre part, agir comme un malade -qui, pour se retrouver, être sûr qu'il est bien lui-même, croirait qu'il -est nécessaire de continuer sa maladie dans la santé et dans la suite -illimitée des jours? La comparaison est d'ailleurs plus exacte que ne -l'est d'habitude une comparaison. Représentez-vous un aveugle en même -temps paralytique et sourd. Il est en cet état depuis sa naissance et -vient d'atteindre sa trentième année. Qu'auront brodé les heures sur le -tissu sans images de cette pauvre vie? Le malheureux doit avoir -recueilli au fond de sa mémoire, à défaut d'autres souvenirs, quelques -chétives sensations de chaud et de froid, de fatigue et de repos, de -douleurs physiques plus ou moins vives, de soif et de faim. Il est -probable que toutes les joies humaines, toutes les espérances et tous -les songes de l'idéal et de nos paradis, se réduiront pour lui au -bien-être confus qui suit l'apaisement d'une douleur. Voilà donc la -seule armature possible de cette conscience et de ce moi. L'intelligence -n'ayant jamais été sollicitée du dehors, dormira profondément en -s'ignorant elle-même. Néanmoins, le misérable aura sa petite vie à quoi -il tiendra par des liens aussi étroits, aussi ardents que le plus -heureux des hommes. Il redoutera la mort; et l'idée d'entrer dans -l'éternité sans y emporter les émotions et les souvenirs de son grabat, -de ses ténèbres et de son silence, le plongera dans le désespoir où nous -plonge la pensée d'abandonner pour les glaces et la nuit de la tombe une -vie de gloire, de lumière et d'amour. - - -IV - -Supposons qu'un miracle anime tout à coup ses yeux et ses oreilles, lui -révèle, par la fenêtre ouverte au chevet de son lit, l'aurore sur la -campagne, le chant des oiseaux dans les arbres, le murmure du vent dans -les feuilles et de l'eau sur les rives, l'appel transparent des voix -humaines parmi les collines matinales. Supposons encore que le même -miracle, achevant son oeuvre, lui donne l'usage de ses membres. Il se -lève, il tend les bras à ce prodige qui pour lui n'a pas encore de -vraisemblance ni de nom: la lumière! Il ouvre la porte, chancelle parmi -les éblouissements et tout son corps se fond en toutes ces merveilles. -Il entre dans une vie indicible, dans un ciel qu'aucun rêve n'avait su -pressentir; et, par un caprice fort admissible en ces sortes de -guérisons, la santé en l'introduisant dans cette existence inconcevable -et inintelligible, efface en lui tout souvenir des jours passés. - -Quel sera l'état de ce moi, de ce foyer central, réceptacle de toutes -nos sensations, lieu où converge tout ce qui appartient en propre à -notre vie, point suprême, point «égotique» de notre être, si l'on peut -hasarder ce néologisme? La mémoire abolie, retrouvera-t-il en lui -quelques traces de l'homme antérieur? Une force nouvelle, -l'intelligence, s'éveillant et déployant soudain une activité inouïe, -quel rapport cette intelligence gardera-t-elle avec le germe inerte et -sombre d'où elle s'est élevée? A quels angles de son passé se -raccrochera-t-il pour se continuer? Subsistera-t-il en lui quelque -sentiment ou quelque instinct, indépendant de la mémoire, de -l'intelligence et de je ne sais quelles autres facultés, qui lui fera -reconnaître que c'est bien en lui que vient d'éclater le miracle -libérateur, que c'est bien sa vie et non celle de son voisin, -transformée, méconnaissable, mais substantiellement identique, qui, -sortie des ténèbres et du silence, se prolonge dans la lumière et -l'harmonie? Pouvons-nous imaginer le désarroi, les flux et reflux de -cette conscience affolée? Savons-nous de quelle façon le moi d'hier -s'unira au moi d'aujourd'hui, et comment le point «égotique», le point -sensible de la personnalité, le seul que nous tenions à conserver -intact, se comportera dans ces délires et ces bouleversements? - -Essayons d'abord de répondre avec une précision suffisante à cette -question qui est du domaine de notre vie actuelle et visible; et si nous -ne pouvons le faire, comment espérer de résoudre l'autre problème qui se -dresse devant tout homme à l'instant de la mort? - - -V - -Ce point sensible où se résume tout le problème, car il est le seul en -question; et à la réserve de ce qui le concerne, l'immortalité est -certaine, ce point mystérieux, auquel, en présence de la mort, nous -attachons un tel prix, il est assez étrange que nous le perdions à tout -moment dans la vie, sans éprouver la moindre inquiétude. Non seulement -chaque nuit il s'anéantit dans notre sommeil, mais même à l'état de -veille, il est à la merci d'une foule d'accidents. Une blessure, un -choc, une indisposition, quelques verres d'alcool, un peu d'opium, un -peu de fumée suffit à l'altérer. Même quand rien ne le trouble, il n'est -pas constamment sensible. Il faut souvent un effort, un retour sur -nous-mêmes pour le ressaisir, pour prendre conscience que tel ou tel -événement nous advient. A la moindre distraction, un bonheur passe à -côté de nous sans nous toucher, sans nous livrer le plaisir qu'il -renferme. On dirait que les fonctions de cet organe par quoi nous -goûtons la vie et la rapportons à nous-mêmes, sont intermittentes, et -que la présence de notre moi, excepté dans la douleur, n'est qu'une -suite rapide et perpétuelle de départs et de retours. Ce qui nous -tranquillise, c'est qu'au réveil, après la blessure, le choc, la -distraction, nous nous croyons sûrs de le retrouver intact, au lieu que -nous nous persuadons, tant nous le sentons fragile, qu'il doit à jamais -disparaître dans l'effroyable secousse qui sépare la vie de la mort. - - -VI - -Une première vérité, en en attendant d'autres que l'avenir dévoilera -sans doute, c'est qu'en ces questions de vie ou de mort, notre -imagination est demeurée bien enfantine. Presque partout ailleurs, elle -précède la raison; mais ici elle s'attarde encore aux jeux des premiers -âges. Elle s'entoure des rêves et des désirs barbares dont elle berçait -les craintes et les espérances de l'homme des cavernes. Elle demande des -choses impossibles, parce qu'elles sont trop petites. Elle réclame des -privilèges qui, obtenus, seraient plus redoutables que les plus énormes -désastres dont nous menace le néant. Pouvons-nous penser sans frémir à -une éternité enfermée tout entière en notre infime conscience actuelle? -Et voyez comme en tout ceci nous obéissons aux caprices illogiques de -celle qu'on appelait autrefois la «folle du logis». Qui de nous, s'il -s'endormait ce soir avec la certitude scientifique et expérimentale de -se réveiller dans cent ans, tel qu'il est aujourd'hui et dans son corps -intact, même à la condition de perdre tout souvenir de sa vie antérieure -(ces souvenirs ne seraient-ils pas inutiles?), qui de nous -n'accueillerait ce sommeil séculaire avec la même confiance que le doux -et bref sommeil de chaque nuit? Il n'y aurait cependant entre la mort -véritable et ce sommeil que la différence de ce réveil attardé d'un -siècle, réveil aussi étranger à celui qui s'était endormi que le serait -la naissance d'un enfant posthume. - -Ou bien, supposez, dit à peu près Schopenhauer à quelqu'un qui ne veut -pas admettre une immortalité où il n'emporterait point sa conscience, -supposez que pour vous arracher à quelque insupportable douleur, on vous -garantisse le réveil et le retour à la conscience après un sommeil -totalement inconscient de trois mois?--Je l'accepterais -volontiers.--Mais si, les trois mois écoulés, on vous oubliait, et qu'on -ne vous réveillât qu'au bout de dix mille ans, qu'en sauriez-vous? Et le -sommeil commencé, que vous importe qu'il dure trois mois ou toujours? - - -VII - -Considérons donc que tout ce qui compose notre conscience vient d'abord -de notre corps. Notre pensée ne fait qu'organiser ce qui lui est fourni -par nos sens; et les images et les mots,--qui ne sont au fond que des -images--à l'aide desquels elle s'efforce de s'arracher à ces sens et de -nier leur royauté lui sont encore prêtés par eux. Comment cette pensée -pourrait-elle demeurer ce qu'elle était, quand il ne lui restera rien de -ce qui la formait? Lorsqu'elle n'aura plus de corps, qu'emportera-t-elle -dans l'infini pour s'y reconnaître, elle qui ne se connaissait que grâce -à ce corps? Quelques souvenirs d'une vie commune? Est-ce que ces -souvenirs, qui déjà s'effaçaient en ce monde, suffiront à la séparer à -jamais du reste de l'univers, dans l'espace sans bornes et le temps sans -limites? Mais, dira-t-on, dans notre moi il n'y a pas seulement ce qu'y -découvre notre intelligence. Il y a en nous beaucoup de choses que nos -sens n'y ont pas mises; il s'y cache un être supérieur à celui que nous -connaissons. C'est probable, voire certain; la part de l'inconscient, -c'est-à-dire de ce qui représente l'Univers, est énorme et -prépondérante. Mais comment le moi que nous connaissons et dont seule -nous importe la destinée, reconnaîtra-t-il toutes ces choses et cet être -supérieur qu'il n'a jamais connus? Que fera-t-il en présence de cet -étranger? Si l'on me dit que cet étranger c'est moi-même, je veux bien -l'accorder; mais ce qui sur cette terre ressentait et mesurait mes joies -et mes douleurs et faisait naître les quelques souvenirs et pensées qui -me restent, était-ce cet inconnu immobile et invisible qui existait en -moi sans que je m'en doutasse, comme je vais probablement vivre en lui -sans qu'il s'occupe d'une présence qui ne lui apportera que la misérable -mémoire d'une chose qui n'est plus? Maintenant qu'il a pris ma place en -détruisant pour acquérir une plus vaste conscience tout ce qui formait -ma petite conscience d'ici-bas, n'est-ce pas une autre vie qui commence, -dont les bonheurs ou les malheurs passeront par-dessus ma tête sans -effleurer de leurs ailes nouvelles ce que je me sens être aujourd'hui? - - -VIII - -Enfin, comment expliquer qu'en cette conscience qui devrait nous -survivre, l'infini qui précède notre naissance n'ait pas laissé de -trace? N'avions-nous aucune conscience dans cet infini, ou -l'aurions-nous perdue en venant sur terre; et la catastrophe qui fait -toute la terreur de la mort se serait-elle produite à l'instant de notre -naissance? On ne saurait nier que cet infini ait sur nous les mêmes -droits que celui qui suit notre décès. Nous sommes les enfants du -premier comme du second et nous participons nécessairement des deux. Si -vous soutenez que vous serez toujours, vous devez admettre que vous êtes -depuis toujours; on ne peut imaginer l'un sans être forcé d'imaginer -l'autre. Si rien ne finit, rien ne commence, attendu que ce commencement -serait la fin de quelque chose. Or, bien que j'existe depuis toujours, -je n'ai aucune conscience de mon existence antérieure, tandis qu'il me -faudra porter jusqu'aux horizons sans bornes des siècles sans fin, la -petite conscience acquise durant le moment qui s'écoule entre ma -naissance et ma mort. Mon moi véritable, qui va devenir éternel, ne -daterait donc que de mon court passage sur cette terre; toute l'éternité -antérieure, qui vaut exactement celle qui suivra, puisque c'est la même, -ne compterait donc pas et serait jetée au néant? D'où vient ce privilège -étrange accordé à quelques jours insignifiants sur une planète sans -importance?--Parce qu'en cette éternité antérieure nous n'avions aucune -conscience?--Qu'en savons-nous? Cela semble bien improbable. Pourquoi -cette acquisition de conscience serait-elle un phénomène unique dans une -éternité qui eut à sa disposition d'innombrables milliards de hasards, -parmi lesquels,--à moins de mettre un terme à l'infini des siècles,--il -est impossible de concevoir que les milliers de coïncidences qui -formèrent ma conscience actuelle ne se rencontrèrent pas maintes fois. -Dès qu'on plonge le regard dans les mystères de cette éternité où tout -ce qui arrive doit être arrivé, il semble au contraire bien plus -croyable que nous ayons eu des consciences sans nombre que nous voile -notre vie d'aujourd'hui. Si ces consciences ont existé, et si, à notre -mort, une conscience doit survivre, les autres doivent survivre aussi, -car il n'y a pas de raison pour octroyer à celle que nous avons acquise -ici-bas, une faveur aussi exorbitante. Et si toutes survivent et se -réveillent en même temps, que deviendra, submergée dans ces existences -éternelles, une petite conscience de quelques minutes terrestres? Au -surplus, alors même qu'elle oublierait toutes ses existences -antérieures, qu'y deviendrait-elle parmi les assauts, l'afflux et les -apports sans fin de son éternité posthume; îlot minuscule et friable que -rongeraient sans trêve deux océans illimités? Elle ne s'y maintiendrait, -chétive et si précaire, qu'à la condition de ne plus rien acquérir, de -demeurer à jamais close, isolée et bornée, impénétrable et insensible à -tout, au milieu des mystères inouïs, des trésors et des spectacles -fabuleux qu'il lui faudrait éternellement parcourir sans plus rien voir -ni entendre; et ce serait bien la pire mort et le pire destin qui -pussent nous atteindre. De toutes façons nous voilà donc poussés vers -les hypothèses de la conscience universelle ou de la conscience modifiée -que nous allons examiner. - - - - -CHAPITRE IV - -L'HYPOTHÈSE THÉOSOPHIQUE - - -I - -Mais, avant d'aborder ces questions, il conviendrait, peut-être, -d'étudier deux solutions intéressantes, sinon nouvelles, du moins -renouvelées, du problème de la survivance personnelle. J'entends parler -des théories néo-théosophiques et néo-spirites, qui sont les seules, je -pense, qu'on puisse sérieusement discuter. La première est presque aussi -vieille que l'homme; mais un mouvement d'opinion, assez intense en -certains pays, a rajeuni et remis en lumière la doctrine de la -réincarnation ou de la transmigration des âmes. On ne saurait nier que -de toutes les hypothèses religieuses, la réincarnation est la plus -plausible et celle qui choque le moins notre raison. Elle a pour elle, -ce qui n'est pas négligeable, l'appui des religions les plus anciennes -et les plus universelles, celles qui ont incontestablement fourni à -l'humanité la plus grande somme de sagesse et dont nous n'avons pas -encore épuisé les vérités et les mystères. En réalité, toute l'Asie, -d'où nous vient presque tout ce que nous savons, a toujours cru et croit -encore à la transmigration des âmes. «Il n'est pas, dit fort justement -Annie Besant, l'apôtre remarquable de la Théosophie nouvelle, il n'est -pas une doctrine philosophique qui ait derrière elle un passé aussi -magnifique, aussi chargé d'intellectualité que la doctrine de la -réincarnation. Il n'en est pas qui, autant qu'elle, ait pour elle le -poids de l'opinion des hommes les plus sages; il n'en est pas, comme l'a -déclaré Max Müller, sur laquelle se soient aussi complètement accordés -les plus grands philosophes de l'humanité.» - -Tout cela est parfaitement exact. Mais, pour emporter aujourd'hui nos -défiantes convictions, il faudrait d'autres preuves. J'en ai vainement -cherché une seule parmi les meilleurs écrits de nos modernes théosophes. -Tout se borne à des affirmations réitérées et péremptoires qui flottent -dans le vide. Le grand, le principal et, pour tout dire, le seul -argument qu'ils invoquent n'est qu'un argument sentimental. Ils -soutiennent que leur doctrine où l'esprit, dans ses vies successives, se -purifie et s'élève plus ou moins rapidement selon ses efforts et ses -mérites, est la seule qui satisfasse l'irrésistible instinct de justice -que nous portons en nous. Ils ont raison, et, à ce point de vue, leur -justice d'outre-tombe est incomparablement supérieure à celle du ciel -barbare et du monstrueux enfer des chrétiens où sont éternellement -récompensées ou punies des fautes ou des vertus le plus souvent -puériles, inévitables ou fortuites. Mais ce n'est là, je le répète, -qu'un argument sentimental, qui, dans l'échelle des preuves, n'a qu'une -valeur minime. - - -II - -On peut reconnaître que certaines de leurs hypothèses sont assez -ingénieuses; et ce qu'ils disent du rôle des «Coques», par exemple, ou -des «Élémentals», dans les phénomènes spirites, vaut à peu près nos -maladroites explications fluidiques ou nerveuses. Peut-être, sans doute -même, ont-ils raison quand ils soutiennent que tout autour de nous est -plein de formes et de types vivants et divers, intelligents et -innombrables, aussi «différents entre eux qu'un brin d'herbe et un -tigre, et qu'un tigre et un homme», qui nous coudoient sans cesse et à -travers lesquels nous passons sans nous en apercevoir. Nous allons de -l'un à l'autre extrême. Si toutes les religions ont surpeuplé le monde -d'êtres invisibles, nous l'avons peut-être trop complètement dépeuplé, -et il est fort possible qu'on reconnaisse un jour que l'erreur n'était -pas du côté que l'on croit. Comme le dit fort bien Sir William Crookes, -dans une page curieuse: «Il n'est pas improbable qu'il existe d'autres -êtres pourvus de sens dont les organes ne correspondent pas avec les -rayons de lumière auxquels notre oeil est sensible, mais qui soient -capables de percevoir d'autres vibrations qui nous laissent -indifférents. De tels êtres vivraient en réalité dans un monde qui ne -serait pas semblable au nôtre. Figurez-vous, par exemple, quelle idée -nous nous ferions des objets qui nous entourent, si nos yeux, au lieu -d'être sensibles à la lumière du jour, ne l'étaient qu'aux vibrations -électriques et magnétiques. Le verre et le cristal deviendraient alors -des corps opaques, les métaux seraient plus ou moins transparents, et un -fil télégraphique suspendu dans l'air paraîtrait un trou long et étroit, -traversant un corps d'une solidité impénétrable. Une machine -électro-dynamique en action ressemblerait à un incendie, tandis qu'un -aimant réaliserait le rêve des mystiques du moyen âge et deviendrait une -lampe perpétuelle, brûlant sans se consumer et sans qu'il faille -l'alimenter de quelque manière que ce soit.» - -Tout cela, et tant d'autres choses qu'ils affirment, serait, sinon -acceptable, à tout le moins digne d'attention, si ces suppositions -étaient présentées pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire de très anciennes -hypothèses qui remontent aux premiers âges de la théologie et de la -métaphysique humaines; mais dès qu'on les transforme en affirmations -catégoriques et doctrinales, elles deviennent promptement -insupportables. - -Ils nous promettent, d'autre part, qu'en exerçant notre esprit, en -raffinant nos sens, en subtilisant notre corps, nous pourrons vivre avec -ceux que nous appelons morts et avec les êtres supérieurs qui nous -entourent. Le tout ne semble pas mener à grand'chose et repose sur des -bases bien fragiles, sur des preuves trop vagues tirées du sommeil -hypnotique, des pressentiments, de la médiumnité, des phantasmes, etc. -Il est assez surprenant que ceux d'entre eux qui s'appellent -«Clairvoyants», qui prétendent être en communication avec ce monde de -désincarnés et avec d'autres mondes plus proches de la divinité, ne nous -apportent rien de probant. Nous demandons autre chose que les théories -arbitraires «de la triade immortelle», des «trois mondes», «du corps -astral», de «l'atome permanent» ou du «Kama-Loka». Puisque leur -sensibilité est plus aiguë, leur perception plus subtile, leur intuition -spirituelle plus pénétrante que la nôtre, pourquoi ne poussent-ils pas -leurs investigations du côté des phénomènes encore trop épars, contestés -mais acceptables de la mémoire prénatale, par exemple, que je cite, au -hasard, entre tant d'autres. Nous ne demandons pas mieux que de nous -laisser convaincre, car tout ce qui ajoute quelque chose à l'importance, -à l'étendue, à la durée de l'homme doit être accueilli avec -satisfaction[2]. - - [2] Pour connaître l'exacte vérité sur le mouvement et les premières - manifestations néo-théosophiques, lire le très remarquable rapport - rédigé, après une impartiale mais rigoureuse enquête, par le Dr - Hodgson, spécialement envoyé aux Indes par la S. P. R. Il y dévoile - magistralement les fraudes évidentes et souvent grossières de la - célèbre Mme Blavatsky et de tout l'état-major néo-théosophique. - (_Proceedings_, t. III. _Hodgson's Report on Phenomena connected - with Theosophy_, p. 201-400.) - - - - -CHAPITRE V - -L'HYPOTHÈSE NÉO-SPIRITE - -LES APPARITIONS - - -I - -En dehors de la théosophie, des recherches purement scientifiques ont -été faites dans ces régions déconcertantes de la survivance et de la -réincarnation. Le néo-spiritisme, ou psychisme ou spiritualisme -expérimental, est né en Amérique en 1870. Sir William Crookes, l'homme -de génie qui ouvrit la plupart des routes au bout desquelles on -découvrit avec stupéfaction des propriétés et des états inconnus de la -matière, dès l'année suivante organisait les premières expériences -rigoureusement scientifiques; et déjà, en 1873-74, obtenait avec l'aide -du médium Miss Cook, des phénomènes de matérialisation qu'on n'a guère -dépassés. Mais c'est surtout de la fondation de la _Society for -Psychical Research_ (S. P. R.), que date le véritable essor de la -nouvelle science. Cette société créée à Londres il y a vingt-huit ans, -sous les auspices des plus illustres savants de l'Angleterre, a -entrepris, comme on sait, une étude méthodique et rigoureuse de tous les -faits de psychologie et de sensibilité supra-normales. Cette étude ou -cette enquête, dirigée par Gurney, Myers et Podmore, et continuée par -leurs successeurs, est un chef-d'oeuvre de patience et de conscience -scientifiques. Aucun fait n'y est admis qui ne soit corroboré par des -témoignages irrécusables, des preuves écrites, des concordances -convaincantes; en un mot, on ne peut guère contester la véracité -matérielle de la plupart d'entre eux, à moins de dénier d'avance et de -parti pris toute valeur probante au témoignage humain et de rendre -impossible toute conviction, toute certitude qui y prend sa source[3]. -Parmi ces manifestations surnormales, télépathie, télergie, prévisions, -etc., nous ne retiendrons que celles qui se rapportent à la vie -d'outre-tombe. On peut les diviser en deux catégories: 1º les -apparitions réelles, objectives et spontanées ou manifestations -directes; 2º les manifestations obtenues par l'intermédiaire de médiums, -qu'il s'agisse d'apparitions provoquées, que nous écarterons pour -l'instant à cause de leur caractère souvent suspect[4], ou de -communications avec les morts par le langage ou l'écriture automatique. -Nous nous arrêterons un moment à ces communications extraordinaires. -Elles ont été longuement étudiées par des hommes tels que Myers, le -docteur Hodgson, Sir Oliver Lodge, le philosophe William James, le père -du Pragmatisme; elles les ont profondément impressionnés et presque -convaincus, et méritent donc de retenir notre attention. - - [3] La rigueur de ces enquêtes est telle que la S. P. R. se trouve - sans cesse en butte aux attaques de la presse spirite qui l'appelle - couramment: «Société pour la suppression des faits», «Pour la - généralisation des accusations d'imposture», «Pour le découragement - des sensitifs, et pour le rejet de toute révélation du genre de - celles qui, disait-on, s'imposent à l'humanité, du haut des régions - de la lumière et de la connaissance». - - [4] Il serait cependant injuste d'affirmer que toutes ces apparitions - sont suspectes. Il est, par exemple, impossible de contester la - réalité de la célèbre Katie King, le double de Miss Cook, dont un - homme comme William Crookes étudia et contrôla sévèrement, durant - trois ans, les faits et gestes. Mais au point de vue des preuves de - la survivance, et bien que Katie King se donnât pour une morte - revenue sur terre afin d'expier certaines fautes, ses manifestations - ont moins de valeur que les communications obtenues depuis. En tout - cas, elles n'apportent aucune révélation sur l'existence - d'outre-tombe; et Katie, si jeune, si vivante, dont on pouvait - compter les pulsations, dont on entendait battre le coeur, qu'on a - photographiée, qui distribuait aux assistants les boucles de sa - chevelure, qui répondait à toutes les questions, n'a pas dit un mot - au sujet des secrets de l'autre monde. - -Pour ce qui concerne les manifestations de la première catégorie, il est -naturellement impossible de rapporter ici, même très sommairement, les -plus frappantes d'entre elles, et je renvoie le lecteur aux collections -des _Proceedings_. Il suffira de rappeler que de nombreuses apparitions -de défunts ont été constatées et étudiées par des savants comme Sir W. -Crookes, R. Wallace, R. Dale-Owen, Aksakof, Paul Gibier, etc. Gurney, -l'un des classiques de cette science nouvelle, cite deux cent trente et -un cas de ce genre; et depuis, le _Journal_ de la S. P. R. et les revues -spéciales n'ont cessé d'en enregistrer de nouveaux. Il paraît donc -établi, autant qu'un fait peut l'être, qu'une forme spirituelle ou -nerveuse, une image, un reflet attardé de l'existence, est capable de -subsister durant quelque temps, de se dégager du corps, de lui survivre, -de franchir en un clin d'oeil d'énormes distances, de se manifester aux -vivants et, parfois, de communiquer avec eux. - -Au reste, il faut reconnaître que ces apparitions sont très brèves. -Elles n'ont lieu qu'au moment précis de la mort ou la suivent de près. -Elles ne semblent pas avoir la moindre conscience d'une vie nouvelle ou -supra-terrestre et différente de celle du corps dont elles émanent. Au -contraire, leur énergie spirituelle, à l'instant qu'elle devrait être -toute pure puisqu'elle est débarrassée de la matière, paraît fort -inférieure à ce qu'elle était lorsque la matière l'enveloppait. Ces -phantasmes, plus ou moins ahuris, fréquemment tourmentés de soucis -insignifiants, bien qu'ils viennent d'un autre monde, ne nous ont jamais -apporté, sur ce monde dont ils ont franchi le seuil prodigieux, une -seule révélation topique. Bientôt ils s'évaporent et disparaissent pour -toujours. Sont-ils les premières lueurs d'une autre existence ou les -dernières de celle-ci? Les morts usent-ils ainsi, faute de mieux, du -suprême lien qui les unit et les rend perceptibles à nos sens? -Continuent-ils ensuite à vivre autour de nous, mais ne parviennent-ils -plus, malgré leurs efforts, à se faire connaître ni à nous donner une -idée de leur présence parce que nous n'avons pas l'organe nécessaire -pour les percevoir; de même que tous nos efforts ne réussiraient point à -donner à un aveugle-né la moindre notion de la lumière et des couleurs? -Nous n'en savons rien; et nous ignorons encore si, de tous ces -phénomènes incontestables, il est permis de tirer quelque conclusion. -Ils ne prendraient vraiment d'importance que s'il était possible de -constater ou de provoquer des apparitions d'êtres dont la mort remontât -à un certain nombre d'années. On aurait enfin la preuve matérielle, -toujours éludée, que l'esprit ne dépend pas du corps, qu'il est cause et -non pas effet, qu'il peut subsister, se nourrir, fonctionner sans -organes. La plus grande question que se soit posée l'humanité serait -ainsi, sinon résolue, du moins débarrassée de quelques ténèbres; et du -coup, la survivance personnelle, tout en demeurant captive des mystères -de l'origine et de la fin, deviendrait défendable. Mais nous n'en sommes -pas là. En attendant, il est curieux de constater qu'il y a réellement -des revenants, des spectres et des fantômes. Une fois de plus la science -vient confirmer ici une croyance générale de l'humanité et nous -apprendre qu'une croyance de ce genre, si absurde que d'abord elle -paraisse, mérite toujours d'être examinée avec soin. - - - - -CHAPITRE VI - -LES COMMUNICATIONS AVEC LES MORTS - - -I - -Les spirites communiquent, ou croient communiquer avec les morts, par ce -qu'ils appellent la parole et l'écriture automatiques. Celles-ci -s'obtiennent par l'intermédiaire d'un médium[5] en état d'extase ou -plutôt de «trance» ou «entrancé», pour nous servir du vocabulaire de la -nouvelle science. Cet état n'est pas le sommeil hypnotique, ne semble -pas une manifestation hystérique et s'allie souvent, comme chez le -médium Piper, à la plus parfaite santé, au plus complet équilibre -intellectuel et physique. C'est plutôt l'émergence, plus ou moins -facultative, de l'une des personnalités ou consciences secondes ou -subliminales du sujet; ou encore, si l'on admet la théorie spirite, sa -prise de possession, son «invasion psychique», dit Myers, par des forces -d'un autre monde. Chez le sujet «entrancé», la conscience et la -personnalité normales sont entièrement abolies, et il répond -«automatiquement», parfois par la parole, plus souvent par l'écriture, -aux questions qu'on lui pose. Il arrive qu'il parle et écrive en même -temps; la voix étant prise par un esprit et la main par un autre, qui -mènent deux conversations indépendantes. Plus rarement, la voix et les -deux mains sont simultanément «possédées», et l'on a trois -communications différentes. Il est évident que de pareilles -manifestations prêtent aux fraudes et aux simulations de tout genre; et -la méfiance est d'abord invincible. Mais il en est qui se présentent -entourées de telles garanties de bonne foi et de sincérité, si souvent, -si longuement et si rigoureusement contrôlées par des savants d'un -caractère, d'une autorité incontestés et d'un scepticisme d'abord -intraitable, qu'il devient difficile de nourrir un dernier soupçon[6]. -Je ne puis malheureusement entrer ici dans les détails de certaines de -ces séances purement scientifiques, celles de Mme Piper, par exemple, le -célèbre médium avec lequel Myers, le docteur Hodgson, le professeur -Newbold, de l'Université de Pensylvanie, Sir Oliver Lodge et William -James travaillèrent durant nombre d'années. D'autre part, c'est -précisément l'accumulation, les coïncidences, la nature anormale de ces -détails qui peu à peu font naître et affermissent la conviction qu'on se -trouve devant un phénomène entièrement nouveau, invraisemblable mais -authentique et qu'il est parfois difficile de classer parmi les -phénomènes exclusivement terrestres. Il faudrait consacrer à ces -«communications» une étude spéciale qui déborderait le cadre de cet -essai; je me bornerai donc à renvoyer ceux qui seraient curieux d'en -savoir davantage, au livre de Sir Oliver Lodge: _The Survival of Man_, -récemment traduit en français sous ce titre: _La Survivance humaine_; et -surtout aux vingt-cinq gros volumes des _Proceedings_ S. P. R., -particulièrement aux déclarations et commentaires de William James au -sujet des séances Piper-Hodgson (tome XXIII), ainsi qu'au tome XIII, où -Hodgson examine et analyse les faits et arguments qu'on peut invoquer -pour ou contre l'intervention des morts; et enfin, à l'ouvrage capital -de Myers: _Human Personality_. - - [5] Ceux qui abordent l'étude de ces manifestations surnormales, se - demandent généralement: pourquoi des médiums, pourquoi ces - intermédiaires souvent suspects, toujours insuffisants?--Parce que - jusqu'ici, on n'a pas trouvé le moyen de s'en passer. Si l'on admet - la théorie spirite, les esprits désincarnés qui de toutes parts nous - entourent et sont séparés de nous par la cloison étanche et - mystérieuse de la mort, cherchent, pour communiquer avec nous, la - ligne de moindre résistance entre les deux mondes; et la trouvent - dans le médium, sans qu'on sache pourquoi, de même qu'on ignore pour - quelles raisons un courant électrique passe le long d'un fil de - cuivre et se trouve arrêté par un godet de verre ou de porcelaine. - Si, d'autre part, on admet la théorie télépathique, qui est la plus - probable, on constate que les pensées, les intentions ou les - suggestions, dans la plupart des cas, ne se transmettent pas de - subconscient à subconscient. Il faut un organisme en même temps - récepteur et transmetteur; cet organisme se rencontre dans le - médium. Pourquoi? Encore une fois, on n'en sait absolument rien, de - même qu'on ne sait pas pourquoi tel corps ou tel agencement de corps - est affecté par les ondes concentriques dans la télégraphie sans - fil, tandis que tel autre n'y est pas sensible. On tâtonne ici, - comme d'ailleurs on tâtonne presque partout, dans le domaine obscur - des faits incontestés mais inexplicables. Ceux qui voudraient avoir - sur la théorie de la médiumnité des notions plus précises, liront - avec fruit l'admirable discours prononcé le 29 janvier 1897, par - William Crookes, en qualité de président de la S. P. R. - - [6] Ces questions de fraude et de simulation sont naturellement les - premières qui se posent quand on aborde l'étude de ces phénomènes. - Il suffit de s'être quelque peu familiarisé avec la vie, les - habitudes, les procédés des trois ou quatre grands médiums dont nous - allons parler, pour que le moindre soupçon ne vous effleure même - plus. De toutes les explications imaginables, celle qui - n'invoquerait que l'imposture et la supercherie serait, sans - contredit, la plus extraordinaire et la moins vraisemblable. On - peut, du reste, se rendre compte, en lisant le rapport de Richard - Hodgson, «_Observations of certain phenomena of trance_» - (_Proceedings_, tome VIII; et le rapport de J.-H. Hyslop, tome - XIII), des précautions prises, allant jusqu'à l'emploi de détectives - spéciaux, pour s'assurer que Mme Piper, par exemple, ne pouvait, - normalement et humainement, avoir aucune connaissance des faits - qu'elle révélait. Je le répète, dès qu'on a pris pied dans cette - étude, les soupçons se dissipent sans laisser de traces, et l'on est - bientôt convaincu que ce n'est pas du côté de la fraude que se - trouve le mot de l'énigme. Toutes les manifestations de la - personnalité muette, mystérieuse et opprimée qui se cache en chacun - de nous subissent tour à tour la même épreuve; et celles qui se - rapportent à la baguette divinatoire, pour n'en pas citer d'autres, - passent en ce moment par la même crise d'incrédulité. Il n'y a pas - cinquante ans, la plupart des phénomènes hypnotiques, aujourd'hui - scientifiquement classés, étaient également tenus pour frauduleux. - Il semble que l'homme répugne à reconnaître qu'il recèle bien plus - de choses qu'il ne l'imaginait. - - -II - -Les médiums «entrancés» sont envahis ou possédés par divers esprits -familiers auxquels on donne, dans la nouvelle science, le nom assez -impropre et amphibologique de «Contrôles». Ainsi, Mme Piper est -successivement visitée par Phinuit, George Pelham ou P. G., Impérator, -Doctor et Rector. Mme Thompson, autre médium très célèbre, est surtout -habitée par Nelly, tandis que des personnages plus illustres et plus -graves s'emparent du clergyman Stainton Moses. Chacun de ces esprits -garde jusqu'au bout un caractère bien tranché, qui ne se dément pas, et -qui d'ailleurs n'a le plus souvent aucun rapport avec celui du médium. -Parmi eux, Phinuit et Nelly sont incontestablement les plus -sympathiques, les plus originaux, les plus vivants, les plus actifs et -surtout les plus loquaces. Ils centralisent en quelque sorte les -communications, ils vont, viennent, font les empressés, et si, dans -l'assistance, quelqu'un désire se mettre en rapports avec l'âme d'un -parent, d'un ami décédé, ils volent à la recherche de celle-ci, la -retrouvent dans la foule invisible, la ramènent, annoncent sa présence, -parlent en son nom, transmettent et, pour ainsi dire, traduisent les -demandes et les réponses; car il semble qu'il soit très difficile aux -morts de communiquer avec les vivants, qu'il leur faille des aptitudes -spéciales et un concours de circonstances extraordinaires. N'examinons -pas encore ce qu'ils ont à nous révéler; mais, à les voir s'agiter ainsi -parmi la multitude de leurs frères et soeurs désincarnés, ils nous -donnent, de l'autre monde, une première impression qui n'est guère -rassurante, et l'on se dit que nos morts d'aujourd'hui ressemblent -étrangement à ceux qu'Ulysse évoquait, il y a trois mille ans, dans la -nuit cimmérienne; pâles et vaines ombres effarées, inconsistantes, -puériles, et frappées de stupeur, pareilles à des songes, plus -nombreuses que les feuilles tombées de l'automne et qui tremblent comme -elles aux souffles inconnus des grands espaces de l'autre monde. Elles -n'ont même plus assez de vie pour être malheureuses et paraissent -traîner, on ne sait où, une existence précaire et désoeuvrée, errer sans -but, rôder autour de nous, sommeiller ou bavarder entre elles des -petites affaires de la terre; et quand une fissure se produit dans leur -nuit, accourir, s'empresser de toutes parts, comme des tourbillons -d'oiseaux affamés, avides de lumière et d'une voix humaine; et l'on se -rappelle malgré soi les sinistres paroles du fantôme d'Achille, -émergeant de l'Érèbe, dans l'Odyssée: «Ne me parle point de la mort, -Ulysse! J'aimerais mieux être un laboureur et servir, pour un salaire, -un homme pauvre et pouvant à peine se nourrir, que de commander à tous -les morts qui ne sont plus!» - - -III - -Ces morts d'aujourd'hui, qu'ont-ils à nous dire? Il est d'abord -remarquable qu'ils paraissent s'intéresser aux événements d'ici-bas -beaucoup plus qu'à ceux du monde où ils se trouvent. Ils semblent avant -tout jaloux d'établir leur identité, de prouver qu'ils existent encore, -qu'ils nous reconnaissent, qu'ils savent tout; et, pour nous en -convaincre, avec une précision, une perspicacité et une prolixité -extraordinaires, ils entrent dans les détails les plus minutieux, les -plus oubliés. Ils sont aussi extrêmement habiles à démêler la parenté -compliquée de celui qui les interroge, d'une personne présente à la -séance ou même d'un inconnu qui entre dans la salle. Ils rappellent les -petites infirmités de celui-ci, les maladies de celui-là, les manies ou -les aptitudes d'un troisième. Ils perçoivent les événements à distance, -ils voient, par exemple, et décrivent à leurs auditeurs de Londres, un -épisode insignifiant qui se déroule au Canada. En un mot, ils disent et -font à peu près toutes les choses déconcertantes et inexplicables qu'on -obtient parfois d'un médium de premier ordre; peut-être même vont-ils un -peu plus loin, mais de tout cela n'émane point je ne sais quelle odeur, -quelle lueur d'outre-mort qu'on nous avait promise et que nous -attendions. - -On dira que les médiums ne sont visités que par des esprits inférieurs, -incapables de s'arracher aux soucis terrestres et de s'élever à des -idées plus vastes et plus hautes. Il est possible, et sans doute -avons-nous tort de croire qu'un esprit dépouillé de son corps soit -subitement transformé et devienne, en un instant, l'égal de ce que nous -imaginons; mais ne pourraient-ils tout au moins nous apprendre où ils se -trouvent, ce qu'ils éprouvent, ce qu'ils font? - - -IV - -Depuis les expériences dont nous parlons, il semble que la mort -elle-même ait voulu répondre à l'objection; en effet, Myers, le docteur -Hodgson et le professeur William James qui, si souvent et durant de -longues heures passionnées, interrogèrent les médiums Piper et Thompson -et obligèrent ceux qui ne sont plus à parler par leur bouche, les voici, -à leur tour, parmi les ombres, de l'autre côté du rideau de ténèbres. -Eux du moins savent exactement ce qu'il faut faire pour venir jusqu'à -nous, ce qu'il faut révéler pour apaiser l'inquiétude et la curiosité -des hommes. Myers notamment, le plus ardent, le plus convaincu, le plus -impatient du voile qui le séparait des réalités éternelles, a -formellement promis à ceux qui continuent son oeuvre de faire là-bas, -dans l'inconnu, tous les efforts imaginables afin de leur prêter une -aide décisive. Il tient parole. Un mois après sa mort, Sir Oliver Lodge, -interrogeant Mme Thompson «entrancée», Nelly, l'esprit familier de -celle-ci, déclare tout à coup qu'elle a vu Myers, qu'il n'est pas encore -bien éveillé, mais qu'il compte venir, vers neuf heures du soir, -«communiquer» avec son vieil ami de la Société Psychique. On suspend la -séance, on la reprend à huit heures et demie, et l'on obtient enfin la -«communication» Myers. On le reconnaît, dès les premiers mots, c'est -bien lui; il n'a pas changé. Fidèle à sa manie terrestre, il insiste -tout de suite sur la nécessité de prendre des notes. Mais il semble -ahuri. On lui parle de la Société des Recherches Psychiques, unique -souci de sa vie. Il ne s'en souvient plus. Puis la mémoire renaît peu à -peu; et ce sont de véritables «potins» d'outre-tombe, au sujet de la -présidence de la société, de l'article nécrologique du _Times_, de -lettres qu'on devait publier, etc. Il se plaint qu'on ne lui laisse pas -de repos, de tous les coins de l'Angleterre, on l'interpelle, on veut -communiquer avec lui. «Appelez Myers, amenez Myers!» Il lui faudrait le -temps de se ressaisir, de réfléchir. Il se plaint aussi de la difficulté -à faire passer sa pensée à travers les médiums: «ils la traduisent comme -un écolier qui fait sa première version de Virgile». Quant à sa -situation présente, «il a cherché son chemin comme à travers des -ruelles, avant de savoir qu'il était mort. Il lui semblait qu'il -s'égarait dans une ville inconnue; et quand il apercevait des gens qu'il -savait décédés, il croyait n'avoir que des visions.» - -C'est, parmi bien d'autres bavardages qui ne sont pas plus -significatifs, à peu près tout ce que donna le «contrôle» ou la -«personnification» Myers, dont on avait espéré mieux. Cette -«communication» et plusieurs autres qui ressuscitent, d'une façon -frappante, paraît-il, les habitudes, la manière de penser, de parler et -le caractère de Myers, auraient quelque valeur si aucun de ceux par qui -et à qui elles furent faites n'avait connu celui-ci quand il était -encore au nombre des vivants. Telles qu'elles se présentent, elles ne -sont fort probablement que des réminiscences d'une personnalité -secondaire du médium ou d'inconscientes suggestions de l'interrogateur -ou des assistants. - - -V - -Une communication plus importante et plus troublante, à cause des noms -qui s'y rattachent, est celle que l'on désigne sous le nom: «Mrs. -Piper's Hodgson Control». Le professeur William James lui consacre dans -le Tome XXIII des _Proceedings_ un rapport de plus de cent vingt pages. -Le docteur Hodgson avait été, de son vivant, le secrétaire de la branche -américaine de la S. P. R. dont William James était vice-président. -Durant de longues années, il s'était consacré au médium Piper, -travaillant avec lui trois fois par semaine, et accumulant ainsi, au -sujet des phénomènes posthumes, une masse énorme de documents dont on -n'a pas encore épuisé les richesses. Comme Myers, il avait promis de -revenir après sa mort; et, de caractère jovial, il avait plus d'une fois -affirmé à Mme Piper que, lorsqu'il la visiterait à son tour, ayant plus -d'expérience que les autres esprits, les séances prendraient une -tournure plus décisive, «et que l'affaire serait chaude». Il revint en -effet huit jours après son décès et se manifesta par l'écriture -automatique (c'est le mode de communication le plus habituel du médium -Piper) durant plusieurs séances auxquelles assistait William James. Je -voudrais donner une idée de ce rapport. Mais, comme le fait très -justement remarquer le célèbre professeur de l'Université d'Harward, le -compte rendu sténographique d'une séance de ce genre en altère déjà -complètement la physionomie. On y recherche en vain l'émotion éprouvée à -se trouver ainsi en face d'un être invisible mais vivant qui non -seulement répond à vos questions, mais devance vos pensées, comprend à -demi-mot, saisit une allusion et y oppose une autre allusion grave ou -riante. La vie du mort, qui durant une heure étrange, vous avait pour -ainsi dire environné et pénétré, semble s'éteindre une seconde fois. La -sténographie, dépouillée de toute émotion, fournit sans nul doute les -meilleurs éléments d'une conclusion logique; mais il n'est pas certain -qu'ici, comme en bien d'autres cas où prédomine l'inconnu, la logique -soit la seule route qui conduise à la vérité. «Quand j'entrepris, dit -William James, de collationner cette série de séances et de faire le -présent rapport, je prévoyais que mon verdict serait déterminé par la -pure logique. Je pensais que tels menus incidents devaient, d'une façon -décisive, valoir pour ou contre la survivance de l'esprit. Mais à me -regarder moi-même peser les données du problème, je me convaincs que -l'exacte logique ne joue ici qu'un rôle préparatoire dans l'élaboration -de nos conclusions; et que le dernier mot, s'il en est un, doit être -prononcé par notre sens général des probabilités dramatiques, sens qui -va et vient de l'une à l'autre hypothèse,--tout au moins dans mon -cas,--d'une manière plutôt illogique. Si l'on s'attache aux détails, on -en tirera une conclusion anti-spirite; si l'on envisage la signification -de l'ensemble, on penchera peut-être vers l'interprétation spirite[7].» - - [7] _Proceedings_, t. XXIII, p. 33. - -Et, à la fin de son travail, il conclut en ces termes: «Quant à moi, -j'ai l'impression qu'il y avait probablement là une volonté extérieure; -c'est-à-dire qu'en vertu de mes connaissances acquises au sujet de -l'ensemble de ces phénomènes, je doute que l'état de rêve de Mme Piper, -même en y ajoutant les facultés «télépathiques», puisse expliquer tous -les résultats obtenus. Mais lorsqu'on me demande si la volonté de -communiquer est celle d'Hodgson ou de quelque esprit imitateur -d'Hodgson, je demeure indécis et j'attends d'autres faits, qui peut-être -ne nous mèneront pas à une conclusion nette avant une cinquantaine ou -une centaine d'années[8]». - - [8] _Proceedings_, t. XXIII, p. 120. - -On voit que William James est assez ébranlé; et il y a, dans son -rapport, certains endroits où il paraît l'être encore davantage et où il -dit formellement que les esprits ont «a finger in the pie», mot à mot, -«un doigt dans le pâté». Ces hésitations d'un homme qui a renouvelé -notre psychologie et qui possédait un cerveau aussi merveilleusement -organisé et équilibré que celui de notre Taine, par exemple, sont -significatives. Docteur en médecine et professeur de philosophie, très -sceptique et scrupuleusement fidèle aux méthodes expérimentales, il -avait trois et quatre fois qualité pour mener à bien de telles -expériences. Il n'est pas question de se laisser ébranler à son tour par -le prestige de ces hésitations; mais elles montrent, en tout cas, qu'il -s'agit là d'un problème sérieux, le plus grave peut-être, si les données -en étaient indiscutables, que nous ayons eu à résoudre depuis -l'avènement du Christ; et qu'il ne suffit pas, pour s'en débarrasser, -d'un haussement d'épaules ou d'un éclat de rire. - - -VI - -Je suis forcé, faute de place, de renvoyer au texte même des -_Proceedings_, ceux qui voudraient se faire, sur le cas «Piper-Hodgson», -une opinion personnelle. Ce cas, du reste, est loin d'être l'un des plus -frappants; il faudrait plutôt le classer, n'était la qualité des -interlocuteurs, parmi les réussites moyennes de la série Piper. Hodgson, -selon l'invariable coutume des esprits, tient d'abord à se faire -reconnaître; et l'inévitable et fastidieux défilé des petites -réminiscences recommence vingt fois de suite et remplit des pages et des -pages. Comme d'habitude, en pareille occurrence, les souvenirs communs à -l'interrogateur et à l'esprit qui est censé répondre, sont évoqués dans -leurs détails les plus circonstanciés, les plus insignifiants, les plus -cachés aussi, avec une avidité, une exactitude, une vivacité -surprenantes. Et remarquez que le mort qui parle puise tous ces détails, -avec une facilité invraisemblable, et de préférence, dirait-on, à même -les trésors les plus oubliés et les plus inconscients de la mémoire du -vivant qui l'écoute. Il ne fait grâce de rien; il se raccroche à tout -avec une satisfaction puérile et une ardeur anxieuse, moins pour -persuader aux autres que pour se prouver à soi-même qu'il existe -toujours. Et l'obstination de ce pauvre être invisible qui s'évertue à -se manifester à travers les portes, jusqu'ici sans fissures, qui nous -séparent de nos destinées éternelles, est à la fois ridicule et -tragique.--«Te rappelles-tu, William, qu'étant à la campagne, chez un -tel, nous avons, avec les enfants, joué à tels et tels jeux, et qu'étant -dans telle pièce, où se trouvaient tels et tels meubles, j'ai dit ceci -et cela?»--«En effet, Hodgson, je me rappelle».--«Bonne preuve, n'est-ce -pas, William?»--«Excellente, Hodgson!» Et ainsi de suite, indéfiniment. -Parfois, un incident plus significatif et qui semble dépasser la simple -transmission de pensée subliminale. On s'occupe, par exemple, d'un -mariage manqué, qui fut toujours entouré d'un grand mystère, même pour -les amis les plus intimes d'Hodgson.--«Te rappelles-tu, William, une -doctoresse de New-York, membre de notre société?»--«Non, je ne m'en -souviens pas; mais qu'y a-t-il à son sujet?»--«Son mari s'appelait -Blair, je crois.»--«Veux-tu parler de Mme Blair-Thaw?»--«Justement! -Demande donc à Mme Thaw si, à un dîner, je ne lui ai pas parlé de la -demoiselle en question?»--James écrit à Mme Thaw, qui déclare qu'en -effet, il y a une quinzaine d'années, Hodgson lui avait parlé d'une -jeune fille dont il avait demandé la main, qu'on lui avait du reste -refusée. Mme Thaw et le docteur Newbold étaient les seules personnes au -monde qui connussent ce détail. - -Mais revenons aux séances qui continuent. On y discute, entre autres -points, la situation financière de la branche américaine de la S. P. R., -situation qui, à la mort du secrétaire ou plutôt du factotum Hodgson, -n'était guère brillante. Et voici, spectacle assez étrange, divers -membres de l'association qui examinent, avec leur secrétaire défunt, les -affaires de la société. Faut-il dissoudre? fusionner? envoyer en -Angleterre les matériaux accumulés, dont la plupart appartiennent à -Hodgson? On consulte le mort, il répond, donne de sages avis, semble -parfaitement au courant de toutes les complications, de toutes les -perplexités. Un jour, du vivant d'Hodgson, la société se trouvant en -déficit, un donateur anonyme envoie la somme nécessaire pour la remettre -d'aplomb. Hodgson, sur terre, ignorait quel était le donateur; mais -Hodgson, sous terre, le découvre parmi les assistants, l'interpelle et -le remercie publiquement. Ailleurs, Hodgson, comme tous les esprits, se -plaint de l'extrême difficulté qu'il éprouve à transmettre sa pensée à -travers l'organisme étranger du médium. «Je suis, dit-il, comme un -aveugle qui cherche son chapeau.» Mais quand, après tant d'histoires -oiseuses, William James lui pose enfin les questions essentielles qui -nous brûlent les lèvres: «Hodgson, qu'as-tu à nous dire au sujet de -l'autre vie?» le mort devient évasif et ne cherche plus que des -échappatoires: «Ce n'est pas une vague fantaisie, mais une réalité», -répond-il.--«Hodgson, insiste Mme William James, vivez-vous comme nous, -comme les hommes?»--«Que dit-elle?» fait l'esprit, qui feint de n'avoir -pas compris.--«Vivez-vous comme nous?» répète William James.--«Avez-vous -des vêtements, des maisons?» ajoute sa femme.--«Oui, oui, des maisons, -mais pas de vêtements. Non, c'est absurde! Attendez un moment, il faut -que je m'en aille.»--«Mais tu reviendras?»--«Oui.»--«Il est allé -reprendre haleine», remarque un autre esprit nommé Rector, qui -intervient subitement. - -Il n'était peut-être pas inutile de reproduire ici la physionomie et -l'allure générales d'une de ces séances qu'on peut considérer comme -exemplaire. J'y ajouterai, pour donner une idée des points extrêmes -qu'il est possible d'atteindre, le fait suivant, rapporté et contrôlé -par Sir Oliver Lodge. Il remet à Mme Piper «entrancée» une montre d'or -que vient de lui envoyer un de ses oncles et qui avait appartenu à un -autre oncle mort depuis plus de vingt ans. En possession de cette -montre, Mme Piper, ou plutôt Phinuit, l'un de ses esprits familiers, -révèle, au bout de quelque temps, une foule de détails relatifs à -l'enfance de ce dernier oncle, remontant à plus de soixante-six ans, et -naturellement ignorés de Sir Oliver Lodge. Peu après, l'oncle survivant, -qui n'habite pas la même ville, confirme par lettre l'exactitude de la -plupart de ces détails qu'il avait complètement oubliés, et qui ne lui -ont été remis en mémoire que par les révélations mêmes du médium; tandis -que ceux dont il ne peut retrouver nul souvenir, sont postérieurement -déclarés conformes à la vérité par un troisième oncle, un vieux -capitaine au long cours, habitant la Cornouailles, et du reste ignorant -pour quelles raisons on lui pose d'aussi bizarres questions. - -Je ne cite pas ce fait parce qu'il a une valeur exceptionnelle ou -décisive; mais simplement, je le répète, à titre d'exemple, car avec -celui de Mme Thaw, mentionné plus haut, il marque assez exactement les -points extrêmes où, grâce à l'intervention des esprits, on a, jusqu'à ce -jour, pénétré dans l'inconnu. Il convient d'ajouter que les cas où l'on -dépasse aussi manifestement les limites présumées de la télépathie la -plus étendue, sont assez rares. - - -VII - -Maintenant, que penser de tout ceci? Faut-il avec Myers, Newbold, -Hyslop, Hodgson et tant d'autres qui ont longuement étudié le problème, -conclure à l'incontestable intervention de forces et d'intelligences qui -reviennent de l'autre rive du grand fleuve que l'on croyait -infranchissable? Faut-il reconnaître avec eux qu'il est des cas de plus -en plus nombreux où il n'est plus possible d'hésiter entre l'hypothèse -télépathique et l'hypothèse spirite? Je ne le crois pas. Je n'ai nul -parti pris,--à quoi bon en avoir dans ces mystères?--aucune répugnance à -admettre la survivance et l'intervention des morts; mais il est sage et -nécessaire, avant de quitter le plan terrestre, d'épuiser toutes les -suppositions, toutes les explications qu'on y peut découvrir. Nous avons -à opter entre deux inconnus, deux miracles, si l'on veut, dont l'un est -situé dans le monde que nous habitons et l'autre dans une région qu'à -tort ou à raison nous croyons séparée de nous par des espaces sans nom, -qu'aucun être, vivant ou mort, n'a traversés jusqu'à ce jour. Il est -donc naturel que nous demeurions chez nous, dans notre monde, tant que -nous y pourrons tenir, tant que nous n'en serons pas impitoyablement -expulsés par une série de faits irrésistibles et irrécusables, issus de -l'abîme voisin. La survivance d'un esprit n'est pas plus invraisemblable -que les prodigieuses facultés que nous sommes obligés d'attribuer aux -médiums si nous les enlevons aux morts; mais l'existence du médium, au -rebours de celle de l'esprit, est incontestable; c'est donc à l'esprit -ou à ceux qui s'en réclament, de prouver d'abord qu'il existe. - -Les phénomènes extraordinaires dont nous venons de parler: transmission -de pensée d'inconscient à inconscient, vision à distance, clairvoyance -subliminale, se produisent-ils quand les morts ne sont pas en scène, -quand les expériences se font exclusivement entre personnages vivants? -On ne saurait, de bonne foi, le contester. Sans doute, on n'a jamais -obtenu entre vivants des séries de communications ou de révélations -pareilles à celles des grands médiums spirites: Piper, Thompson et -Stainton Moses, ni rien qui, sous le rapport de la continuité et de la -perspicacité, puisse leur être comparé. Mais si la qualité des -phénomènes ne supporte pas la comparaison, il est indéniable que leur -nature intime est identique. Il est logique d'en inférer que ce n'est -pas la source d'inspiration, mais la valeur propre, la sensibilité, la -puissance du médium qui en est la véritable cause. Du reste, J.-G. -Piddington, qui a consacré à Mme Thompson une étude très documentée, a -nettement constaté chez elle, alors qu'elle n'était pas «entrancée» et -qu'il n'était nullement question d'esprits, des manifestations -inférieures, il est vrai, mais absolument analogues à celles où les -morts sont mêlés[9]. Il plaît à ces médiums, de très bonne foi -d'ailleurs et probablement à leur insu, de donner à leurs facultés -subconscientes, à leurs personnalités secondaires, ou d'accepter, pour -celles-ci, des noms qui furent portés par des êtres passés de l'autre -côté du mystère; c'est affaire de vocabulaire ou de nomenclature qui -n'enlève ou n'ajoute rien à la signification intrinsèque des faits. Or, -en examinant ces faits, quelque étranges et vraiment inouïs que soient -certains d'entre eux, je n'en rencontre pas un seul qui sorte -franchement de ce monde ou vienne indubitablement de l'autre. Ce sont, -si l'on veut, de prodigieux incidents de frontière; mais on ne peut pas -affirmer que la frontière ait été violée. Dans l'histoire de la montre -de Sir Oliver Lodge, par exemple, qui est une des plus caractéristiques -et des plus avancées, il faut attribuer au médium des facultés qui n'ont -plus rien d'humain. Il doit, soit par vision à distance, transmission de -pensée de subconscient à subconscient ou clairvoyance subliminale, se -mettre en rapport avec les deux frères survivants du possesseur décédé -de la montre; et dans l'inconscient de ces deux frères lointains et que -personne n'a prévenus, il lui faut retrouver une foule de circonstances -oubliées par eux-mêmes, et sur quoi se sont accumulées la poussière et -les ténèbres de soixante-six années. Il est certain qu'un phénomène de -ce genre fait craquer tous les cadres de l'imagination, et qu'on lui -refuserait sa créance si d'abord il n'était certifié et contrôlé par un -homme de la valeur de Sir Oliver Lodge et si, par surcroît, il ne -faisait partie d'un groupe de faits équivalents, qui montrent bien qu'il -ne s'agit point là d'un miracle absolument unique ou d'un inespérable -concours de coïncidences sans secondes. Il s'y agit simplement de vision -à distance, de clairvoyance subliminale et de télépathie poussées à la -dernière puissance; et ces trois manifestations des profondeurs -inexplorées de l'homme sont aujourd'hui scientifiquement constatées et -classées; ce n'est pas à dire qu'elles soient expliquées, mais ceci est -une autre question. Quand, à propos d'électricité, on parle de positif, -de négatif, d'induction, de potentiel et de résistance, on met également -des mots conventionnels sur des faits ou des phénomènes dont on ignore -entièrement l'essence intime; et il faut bien qu'on s'en contente en -attendant mieux. Il n'y a, j'y insiste, de ces manifestations -extraordinaires à celles que nous offre un médium qui ne parle pas au -nom des morts, qu'une différence du plus au moins, une différence -d'étendue ou de degré et nullement une différence spécifique. - - [9] Voir sur ces faits qui nous entraîneraient trop loin, J.-G. - Piddington: «Phenomena in Mrs. Thompson's Trance», _Proceedings_, - tome XVIII, p. 180 et suivantes; et tome XXIII, p. 286 et suivantes, - l'étude du professeur A.-C. Pigou sur la «Cross correspondence» sans - l'intervention des esprits. - - -VIII - -Il faudrait, pour que l'épreuve fût plus décisive, que personne, ni le -médium, ni les témoins, n'eût jamais connu l'existence de celui dont le -mort révèle le passé; c'est-à-dire que tout lien vivant fût supprimé. Je -ne crois pas que le fait se soit produit jusqu'à ce jour, ni même qu'il -soit possible; en tout cas, le contrôle en deviendrait fort malaisé. -Quoi qu'il en soit, le docteur Hodgson, qui a consacré une partie de sa -vie à rechercher des phénomènes spécifiques, où les bornes de la -puissance médiumnique fussent nettement outrepassées, croit les avoir -découverts dans certains cas, parmi lesquels,--les autres étant à peu -près de même nature,--je ne citerai que l'un des plus frappants[10]. En -d'excellentes séances, assisté du médium Piper, il communique avec -divers amis décédés qui lui rappellent une foule de souvenirs communs. -Le médium, les esprits et lui-même semblent merveilleusement disposés, -et les révélations sont abondantes, exactes et faciles. Dans cette -atmosphère extrêmement favorable, il est mis en rapport avec l'âme d'un -de ses meilleurs amis, mort il y a un an, et qu'il nomme simplement: A. -A., qu'il a connu plus intimement que la plupart des esprits qui l'ont -précédé, au rebours de ceux-ci, tout en établissant son identité d'une -façon indubitable, ne fournit que des réponses incohérentes. Or A., dans -les dernières années de sa vie, avait souffert de troubles cérébraux qui -confinaient à l'aliénation mentale proprement dite. - - [10] _Proceedings_, tome XIII, p. 349-50 et 375. - -Le même phénomène paraît se reproduire chaque fois que des troubles -semblables ont précédé la mort, ainsi qu'en cas de suicide. - -Si l'on se tient uniquement à l'explication télépathique, fait observer -le savant américain, si l'on prétend que toutes les paroles des -désincarnés ne sont que des suggestions de mon subconscient, il est -incompréhensible qu'après avoir obtenu des résultats satisfaisants avec -des morts que j'avais moins connus et moins aimés que A., avec lesquels -j'avais par conséquent bien moins de souvenirs communs, je ne tire de ce -dernier, dans les mêmes séances, que des réponses incohérentes. Il faut -donc croire que mon subconscient n'est pas seul en scène et qu'il a -devant lui une personnalité bien vivante, bien réelle qui se trouve -encore dans l'état d'esprit où elle était au moment de la mort, y -demeure indépendante, n'y subit aucune influence, n'écoute nullement ce -que je lui suggère à mon insu, et tire de son propre fonds ce qu'elle me -révèle. - -L'argument n'est pas négligeable, mais il n'aurait pleine valeur que -s'il était certain qu'aucun de ceux qui assistaient à la séance n'eût -connu la folie de A.; sinon l'on peut soutenir que l'idée de folie ayant -pénétré dans le subconscient de l'un d'eux, elle y agit en conséquence -et donne aux réponses suggérées un tour conforme à l'état d'esprit -qu'elle présume chez le mort. - - -IX - -A vrai dire, en étendant ainsi à l'extrême la puissance des médiums, -nous nous munissons d'explications qui préviennent presque tout, barrent -toutes les routes et enlèvent à peu près complètement aux esprits la -faculté de se manifester de la manière qu'ils paraissent avoir choisie. -Mais pourquoi choisissent-ils cette manière-là? Pourquoi se -restreignent-ils ainsi? Pourquoi se cantonnent-ils aussi obstinément -dans l'étroite bande de terrain que la mémoire occupe aux confins des -deux mondes, et d'où ne peuvent nous venir que des témoignages indécis -ou suspects? Ils n'ont donc point d'autres issues ni d'autres horizons? -Pourquoi s'attardent-ils à végéter autour de nous dans leur petit passé, -alors que débarrassés de la chair ils devraient pouvoir errer librement -dans les étendues vierges de l'espace et du temps? Ignorent-ils encore -que ce n'est pas parmi nous mais chez eux, de l'autre côté de la tombe, -qu'ils trouveront le signe qui nous attestera qu'ils survivent? Pourquoi -s'en reviennent-ils les mains et les paroles vides? Est-ce là ce qu'on -trouve quand on baigne à même l'infini? Tout est-il nu, sans forme et -sans lumière par delà notre dernière heure? S'il en est ainsi, qu'ils le -disent; et le témoignage des ténèbres aura du moins une grandeur qui -manque trop à ces façons de procureur et à ces procédés de juge -d'instruction. A quoi bon mourir si toutes les petitesses de la vie -continuent? Est-ce vraiment la peine d'avoir passé par les défilés -effrayants qui débouchent dans les champs éternels, pour nous rappeler -que notre grand-oncle portait le nom de Pierre et que Paul, notre cousin -germain, était affligé de varices et d'une maladie d'estomac? A ce -compte, j'aimerais mieux pour ceux que j'aime, la solitude auguste et -glacée du néant. S'il leur est difficile, comme ils s'en plaignent, de -se faire entendre à travers un organisme étranger et profondément -endormi, ils nous disent sur le passé assez de choses minutieuses et -précises pour nous prouver qu'ils en pourraient révéler d'analogues, -sinon sur l'avenir qu'ils ne connaissent peut-être pas encore, du moins -sur de moindres secrets qui nous entourent de toutes parts et que seul -notre corps nous empêche d'approcher. Il y a mille choses, grandes ou -petites et de nous ignorées, qu'on doit apercevoir lorsque des yeux -infirmes n'arrêtent plus le regard. C'est dans ces régions dont un rien -nous sépare, et non point parmi d'imbéciles ragots d'autrefois qu'ils -trouveraient enfin la véritable et claire preuve qu'ils paraissent -chercher avec tant de passion. Sans exiger un grand miracle, il semble -cependant qu'on ait le droit d'attendre d'une intelligence que plus rien -ne contraint, d'autres propos que ceux qu'elle évitait quand elle était -encore soumise à la matière. - - - - -CHAPITRE VII - -LA CORRESPONDANCE CROISÉE - - -I - -On en était là quand, ces dernières années, les médiums, les spirites ou -plutôt les esprits eux-mêmes, paraît-il,--car on ne sait au juste à qui -l'on a affaire,--peut-être mécontents de n'être pas plus nettement -reconnus et compris, afin de prouver plus efficacement leur existence, -imaginèrent ce qu'on a appelé «la correspondance croisée», ou «Cross -correspondence». Ici, la situation est retournée; il ne s'agit plus -d'esprits divers et plus ou moins nombreux qui se révèlent par -l'intermédiaire d'un même médium, mais d'un esprit unique qui se -manifeste presque simultanément à travers plusieurs médiums souvent fort -éloignés les uns des autres, et sans entente préalable entre ceux-ci. -Chacun de ces messages, pris isolément, est le plus souvent -inintelligible, et ne révèle un sens que lorsqu'il est laborieusement -combiné avec tous les autres. - -Comme le dit Sir Oliver Lodge, «Le but de ces efforts ingénieux et -compliqués est, clairement, de prouver que ces phénomènes sont l'oeuvre -de quelque intelligence bien définie, distincte de celle de l'un -quelconque des automatistes. La transmission par fragments d'un message -ou d'une allusion littéraire qui sera inintelligible pour chacun des -écrivains pris séparément exclut la possibilité d'une communication -télépathique entre eux. Ainsi, on écarte ou l'on essaye d'écarter celle, -de toutes les hypothèses semi-normales, que les membres de la S. P. R. -ont considérée comme la plus troublante et la plus difficile à éliminer. -Ces efforts ont encore un autre objet: ils tendent évidemment à prouver, -dans la mesure du possible, par la substance et la qualité du message, -que celui-ci est caractéristique de la personnalité particulière de qui -semble émaner la communication, et de nulle autre[11].» - - [11] _La survivance humaine._ Trad. du Dr H. Bourbon, p. 255. - -L'expérience n'en est qu'au début; et les derniers volumes des -_Proceedings_ lui sont consacrés. Bien que la masse de documents -recueillis soit déjà considérable, il n'est pas encore possible d'en -tirer une conclusion; en tout cas, quoi qu'en disent les spirites, la -suspicion télépathique ne semble nullement écartée. C'est un exercice -littéraire assez bizarre et, intellectuellement, très supérieur aux -manifestations habituelles des médiums; mais il n'y a, jusqu'ici, aucune -raison d'en situer le mystère dans l'autre monde plutôt qu'en celui-ci. -On a voulu y voir la preuve que s'étend quelque part, dans le temps ou -l'espace, ou bien hors de ceux-ci, une sorte d'immense réservoir -cosmique de connaissances où vont librement puiser les esprits. Mais ce -réservoir, s'il existe, ce qui est fort possible, rien ne nous dit que -ce ne soient pas plutôt les vivants que les morts qui s'y rendent. Il -est bien étrange que ceux-ci, s'ils ont vraiment accès à -l'incommensurable trésor, n'en rapportent qu'une espèce de «puzzle» -puérilement ingénieux. Il doit cependant s'y entasser des myriades de -connaissances et d'acquisitions oubliées et perdues, accumulées depuis -des millénaires en des abîmes où notre pensée alourdie par le corps ne -peut plus pénétrer, mais que rien ne paraît fermer aux investigations -d'activités plus subtiles et plus libres. Ils sont évidemment entourés -de mystères innombrables, de vérités insoupçonnées et formidables qui -surplombent de toutes parts. La plus petite révélation astronomique ou -biologique, le moindre secret d'autrefois, par exemple celui de la -trempe du cuivre que possédèrent les anciens, un détail archéologique, -un poème, une statue, un remède retrouvé, un lambeau de l'une de ces -sciences inconnues qui fleurirent en Égypte ou dans l'Atlantide, serait -un argument autrement péremptoire que des centaines de réminiscences -plus ou moins littéraires. Pourquoi nous parlent-ils si rarement de -l'avenir, et pour quelles raisons, lorsqu'ils s'y aventurent, se -trompent-ils avec une régularité décourageante? Il semble cependant, -qu'aux regards d'un être délivré du corps et du temps, les années, -qu'elles soient passées ou futures, doivent s'étaler toutes sur le même -plan[12]. On peut donc dire que l'ingéniosité de la preuve se retourne -contre elle. En somme, comme dans les autres tentatives, et notamment -celles du fameux médium Stainton Moses, c'est la même impuissance -caractéristique à nous apporter ne fût-ce qu'une parcelle de n'importe -quelle vérité ou connaissance dont on ne trouverait pas trace dans un -cerveau vivant, ou dans un livre écrit sur cette terre. Et cependant, il -n'est pas admissible qu'il n'existe point quelque part d'autres vérités -ou d'autres connaissances que celles que nous possédons ici-bas. Le cas -de ce Stainton Moses, dont nous venons de prononcer le nom, est, sous ce -rapport, très frappant. Stainton Moses était un clergyman américain, -dogmatique, consciencieux, et, à l'état normal, son instruction, au dire -de Myers, ne dépassait pas celle d'un maître d'école ordinaire. Mais à -peine se trouvait-il «entrancé», que certains esprits de l'antiquité ou -du moyen âge, qui ne sont guère connus que des érudits, entre autres -saint Hippolyte, évêque d'Ostie, Plotin, Athénodore, précepteur de -Tibère, et surtout Grocyn, ami d'Érasme, prenaient possession de sa -personne et se manifestaient par son intermédiaire. Or, Grocyn, par -exemple, donna sur Érasme divers renseignements qu'on crut d'abord -recueillis dans l'autre monde, mais qui furent postérieurement retrouvés -en des livres oubliés, mais néanmoins accessibles. D'autre part, la -probité de Stainton Moses ne fut jamais mise en doute par ceux qui le -connurent; il est donc permis de le croire lorsqu'il affirme n'avoir pas -lu les livres en question. Ici encore, le mystère, pour inexplicable -qu'il soit, semble bien se cacher au milieu de nous. C'est de la -réminiscence inconsciente, si l'on veut, de la suggestion à distance, de -la lecture subliminale; mais non plus que dans la correspondance -croisée, il n'est indispensable d'avoir recours aux morts et de les -faire entrer à toute force dans l'énigme; celle-ci, vue du côté de la -tombe où nous sommes, est déjà suffisamment épaisse et passionnante. Au -surplus, n'insistons pas davantage sur cette correspondance croisée. -N'oublions pas qu'il s'agit d'une expérience à peine commencée, et que -les morts ont l'air de comprendre assez péniblement les exigences des -vivants. - - [12] On trouve cependant, dans cet ordre d'idée, deux ou trois faits - assez troublants, notamment, dans une réunion provoquée par William - Stead, la prédiction du meurtre du roi Alexandre et de la reine - Draga, avec les détails les plus circonstanciés. On fit de cette - prédiction un procès-verbal signé d'une trentaine de témoins; et - Stead alla le lendemain supplier le ministre de Serbie à Londres, de - prévenir le roi du danger qui le menaçait. Quelques mois après, - l'événement s'accomplissait tel qu'il avait été annoncé. Mais la - «précognition» n'exige pas nécessairement l'intervention des morts; - et puis, chaque fait de ce genre, avant d'être définitivement - accepté, demanderait une longue et minutieuse étude. - - -II - -Les spirites à propos de cette expérience, comme des autres, répètent -volontiers: «Si vous n'admettez pas l'intervention des esprits, la -plupart de ces phénomènes sont absolument inexplicables.» D'accord, -aussi ne prétendons-nous point les expliquer; car presque rien n'est -explicable sur cette terre, mais simplement les attribuer à -l'incompréhensible puissance des médiums, qui n'est pas plus -invraisemblable que la survivance des morts, et a l'avantage de ne pas -sortir de la sphère que nous occupons et de s'apparenter à un grand -nombre de faits analogues qui se passent entre personnages vivants. Ces -singulières facultés ne nous déconcertent que parce qu'elles sont encore -sporadiques et qu'il y a fort peu de temps qu'on les a scientifiquement -constatées. Au fond, elles ne sont pas plus merveilleuses que celles -dont nous nous servons chaque jour sans nous émerveiller: notre mémoire, -par exemple, notre pensée, notre imagination, que sais-je? Elles font -partie du grand miracle que nous sommes; et le miracle admis, ce n'est -pas tant son étendue que ses limites qui doivent nous étonner. - -Néanmoins, et pour clore ce chapitre, je ne suis point du tout d'avis -qu'il faille rejeter, pour n'y plus revenir, l'hypothèse spirite; ce -serait injuste et prématuré. Jusqu'ici, tout demeure en suspens. On peut -dire que les choses en sont encore à peu près au point que marquait Sir -William Crookes, en 1874, dans un article du _Quarterly Journal of -Sciences_: «La différence entre les partisans de la force psychique et -ceux du spiritualisme (ou spiritisme) consiste en ceci:--que nous -soutenons qu'on n'a encore prouvé que d'une manière insuffisante qu'il -existe un agent de direction autre que l'intelligence du médium, et -qu'on n'a donné aucune espèce de preuve que ce sont les esprits des -morts; tandis que les spirites acceptent, comme article de foi, que ce -sont les esprits des morts qui sont les seuls agents de tous les -phénomènes. - -«Ainsi la controverse se réduit à une pure question de fait, qui ne -pourra se résoudre que par une laborieuse suite d'expériences et par la -réunion d'un grand nombre de faits psychologiques. Ce sera là le premier -devoir qu'aura à remplir la société de psychologie qui s'organise en ce -moment.» En attendant, c'est déjà beaucoup que de rigoureuses recherches -scientifiques n'aient pas détruit de fond en comble une théorie qui -bouleverse aussi radicalement l'idée que nous nous faisions de la mort. -Nous verrons plus loin pour quelles raisons, au point de vue de nos -destinées d'outre-tombe, il n'y aurait pas lieu de s'attarder trop -longtemps autour de ces apparitions ou de ces révélations, alors même -qu'elles seraient réellement incontestables et topiques. Elles ne -sembleraient, à tout prendre, que les manifestations incohérentes et -précaires d'un état transitoire. Elles prouveraient au plus, s'il -fallait les admettre, qu'un reflet de nous-mêmes, une arrière-vibration -nerveuse, un faisceau d'émotions, une silhouette spirituelle, une image -falote et désemparée ou, plus exactement, une sorte de mémoire -tronçonnée ou déracinée, peut, après notre mort, s'attarder et flotter -dans un vide où rien ne l'alimente plus, où elle s'anémie et s'éteint -peu à peu, mais qu'un fluide spécial, émané d'un médium extraordinaire, -parvient à galvaniser par moments. Peut-être existe-t-elle -objectivement, peut-être ne subsiste et ne se ravive-t-elle que dans le -souvenir de certaines sympathies. Il serait en somme assez vraisemblable -que la mémoire qui nous représente pendant toute notre vie, continuât de -le faire durant quelques semaines ou même quelques années après notre -décès. Ainsi s'expliquerait le caractère évasif et décevant de ces -esprits qui, n'ayant qu'une existence mnémonique, ne peuvent -naturellement s'intéresser qu'aux choses de leur ressort. De là leur -énergie agaçante et maniaque à se cramponner aux moindres faits, leur -hébétude somnolente, leur incurie, leur ignorance incompréhensibles, et -toutes les bizarreries misérables que nous avons plus d'une fois -remarquées. - -Mais, je le répète, il est bien plus simple d'attribuer ces bizarreries -au caractère spécial et aux difficultés encore mal connues des -communications télépathiques. Les suggestions inconscientes du plus -intelligent de ceux qui prennent part à l'expérience, passant par -l'intermédiaire obscur du médium, s'y altèrent, s'y disjoignent, s'y -dépouillent de leurs principales vertus. Il se peut qu'elles s'égarent -et s'insinuent en certains recoins oubliés que ne visite plus -l'intelligence et en rapportent des trouvailles plus ou moins -surprenantes; mais la qualité intellectuelle de l'ensemble sera toujours -inférieure à ce que donnerait une pensée consciente. Du reste, encore -une fois, il n'est pas l'heure de conclure. Ne perdons pas de vue qu'il -s'agit d'une science née d'hier et qui cherche à tâtons ses outils, ses -sentiers, ses méthodes et son but dans une nuit plus obscure que celle -de la terre. Ce n'est pas en trente ans que se bâtit le pont le plus -hardi qu'on ait entrepris de jeter sur le fleuve de la mort. La plupart -des sciences ont derrière elles des siècles d'efforts ingrats et -d'incertitudes stériles; et parmi les plus jeunes, il en est peu, je -pense, qui puissent montrer comme celle-ci, dès les premières heures, -les promesses d'une moisson qui n'est peut-être point celle qu'elle -croyait avoir semée; mais où déjà s'annoncent bien des fruits inconnus -et curieux[13]. - - [13] Il faudrait, pour épuiser cette question de la survivance et des - communications avec les morts, parler des récentes recherches du Dr - Hyslop faites avec l'aide des médiums Smead et Chenoweth - (Communications avec William James). Il faudrait également - mentionner le fameux bureau de Julia, et surtout les extraordinaires - séances de Mme Wriedt, le médium à trompette, qui non seulement - obtient des communications où les morts parlent des langues - qu'elle-même ignore complètement, mais provoque des apparitions - qu'on dit extrêmement troublantes. Il faudrait enfin examiner les - faits exposés par le Prof. Porro, le Dr Venzano, M. Rozanne et bien - d'autres choses; car déjà l'expérience et la littérature spirites - entassent volumes sur volumes. Mais je n'ai pas eu l'intention ni la - prétention de faire une étude complète du spiritisme scientifique. - J'ai tenu simplement à ne rien omettre d'essentiel, et à donner une - idée générale mais exacte de cette atmosphère d'outre-tombe, - qu'aucun fait réellement nouveau et décisif n'est venu bouleverser - depuis les manifestations dont nous avons parlé. - - - - -CHAPITRE VIII - -LA RÉINCARNATION - - -I - -Voilà pour la survivance proprement dite. Mais certains spirites vont -plus loin et tentent de prouver scientifiquement la palingénésie et la -transmigration des âmes. Je passe leurs arguments d'ordre moral ou -sentimental, et ceux qu'ils trouvent dans les réminiscences prénatales -d'hommes illustres ou autres. Ces réminiscences, souvent troublantes, il -est vrai, sont encore trop rares, trop sporadiques, si l'on peut dire; -et ne furent pas toujours suffisamment contrôlées, pour qu'il soit -prudent d'en faire état. Je ne m'arrête pas davantage aux preuves tirées -des aptitudes innées du génie ou de certains enfants prodiges, aptitudes -assez inexplicables, mais qu'on peut néanmoins attribuer à des lois -inconnues de l'hérédité. Je me contenterai de rappeler sommairement les -résultats de quelques expériences assez déconcertantes du colonel de -Rochas. - -Le colonel de Rochas, il convient de le faire tout d'abord remarquer, -est un savant qui ne cherche que la vérité objective avec une rigueur et -une probité scientifiques qui ne furent jamais mises en doute. Il endort -certains sujets exceptionnels et à l'aide de passes longitudinales leur -fait remonter tout le cours de leur existence. Il les ramène ainsi -successivement à la jeunesse, à l'adolescence et jusqu'aux extrêmes -limites de l'enfance. A chacune de ces étapes hypnotiques, le sujet -retrouve la conscience, le caractère et l'état d'esprit qu'il avait à -l'étape correspondante de sa vie. Il retraverse les mêmes événements, -leurs bonheurs et leurs peines. S'il a été malade, il repasse par sa -maladie, sa convalescence et sa guérison. S'il s'agit, par exemple, -d'une femme qui fut mère, elle redevient grosse et éprouve à nouveau les -angoisses et les douleurs de l'accouchement. Ramené à l'âge où il -apprenait à écrire, le sujet écrit comme un enfant, et l'on peut -confronter son écriture à celle de ses cahiers d'écolier. - -C'est déjà bien extraordinaire, mais, comme le dit le colonel de Rochas: -«Jusqu'à présent nous avons marché sur un terrain ferme; nous avons -observé un phénomène physiologique difficilement explicable, mais que -des expériences et des vérifications nombreuses permettent de considérer -comme certain.» Nous entrons maintenant dans une région où nous -attendent de plus surprenantes énigmes. - -Prenons, pour préciser, un des cas les plus simples. Le sujet est une -jeune fille de 18 ans, nommée Joséphine. Elle habite Voiron, dans -l'Isère. La voici ramenée par des passes longitudinales à l'état de tout -petit enfant allaité par sa mère. Les passes continuent et le conte de -fées se poursuit. Joséphine ne peut plus parler; et c'est le grand -silence de l'enfance auquel semble succéder un autre silence plus -mystérieux encore. Joséphine ne répond plus que par signes; elle _n'est -pas encore née_, «elle flotte dans le noir». On insiste, le sommeil -devient plus épais; et tout à coup, du fond de ce sommeil, s'élève la -voix d'un autre être, une voix inattendue et inconnue, une voix de -vieillard bourru, méfiant et mécontent. On l'interroge. D'abord, il -refuse de répondre, disant qu'«il est là, puisqu'il parle, qu'il ne voit -rien et qu'il est dans le noir». On redouble les passes, on gagne peu à -peu sa confiance. Il s'appelle Jean-Claude Bourdon; il est vieux, couché -dans son lit et malade depuis longtemps. Il fait le récit de sa vie. Il -est né à Champvent, dans la commune de Polliat, en 1812. Il a été à -l'école jusqu'à 18 ans, il a fait son service militaire au 7e -d'artillerie à Besançon, et il raconte ses équipées tandis que la jeune -fille endormie fait le geste de friser une moustache imaginaire. - -De retour au pays, il ne se marie pas, mais prend une maîtresse. Il -vieillit solitaire (j'abrège), et meurt à 70 ans, après une longue -maladie. - -Maintenant, c'est le mort qui parle; et ses révélations d'outre-tombe ne -sont pas sensationnelles, ce qui, du reste, n'est pas une raison -suffisante pour douter de leur réalité. «Il se sent sortir de son -corps»; mais il y reste attaché pendant un temps assez long. Son corps -fluidique d'abord diffusé reprend une forme plus compacte. Il vit dans -l'obscurité qui lui est pénible, mais il ne souffre pas. Enfin les -ténèbres où il est plongé sont sillonnées de quelques lueurs. Il a -l'idée de se réincarner et s'approche de celle qui doit être sa mère -(c'est-à-dire la mère de Joséphine). Il l'entoure jusqu'à ce que -l'enfant vienne au monde, et alors, entre peu à peu dans le corps de cet -enfant. Jusque vers la septième année, il y avait autour de ce corps une -sorte de brouillard flottant où il voyait beaucoup de choses qu'il n'a -plus revues depuis. - -Il s'agit à présent de remonter au delà de Jean-Claude. Une -magnétisation de près de trois quarts d'heure, sans s'attarder à aucune -étape, ramène le vieillard mort à l'état de tout petit enfant. Nouveau -silence, nouveaux limbes; puis, tout à coup, autre voix et personnage -inattendu. Cette fois, c'est une vieille femme qui a été très méchante; -aussi souffre-t-elle beaucoup. (Elle est morte pour le moment, car dans -ce monde renversé, on prend les vies à rebours et elles commencent -naturellement par la fin.) Elle est dans des ténèbres épaisses, entourée -de mauvais esprits. Elle parle d'une voix faible, mais répond toujours -d'une façon précise aux questions qu'on lui pose, au lieu d'ergoter à -tout instant, comme le faisait Jean-Claude. Elle s'appelle Philomène -Carteron. - -«En approfondissant encore le sommeil, ajoute le colonel de Rochas que -je cite ici textuellement, je provoque les manifestations de Philomène -vivante. Elle ne souffre plus, paraît très calme, répond toujours très -nettement et d'un ton sec. Elle sait qu'elle n'est pas aimée dans le -pays, mais personne n'y perdra rien et elle saura bien se venger à -l'occasion. Elle est née en 1702; elle s'appelait Philomène Charpigny -quand elle était fille; son grand-père maternel s'appelait Pierre Machon -et habitait Ozan. Elle s'était mariée en 1732, à Chevroux, avec un nommé -Carteron, dont elle a eu deux enfants qu'elle a perdus. - -«Avant son incarnation, Philomène avait été une petite fille, morte en -bas âge. Auparavant, elle avait été un homme qui avait _tué_; c'est pour -cela qu'elle a beaucoup souffert dans le noir, même après sa vie de -petite fille où elle n'avait pas eu le temps de faire du mal, afin -d'expier son crime. Je n'ai pas jugé utile de pousser plus loin le -sommeil, parce que le sujet paraissait épuisé et faisait mal à voir dans -ses crises. - -«Mais, d'autre part, j'ai fait une observation qui tendrait à prouver -que les révélations de ces médiums reposent sur une réalité objective. A -Voiron, j'ai pour spectatrice habituelle de mes expériences une jeune -fille d'esprit très posé, très réfléchi, et _nullement suggestible_, -Mlle Louise, qui possède à un très haut degré la propriété (relativement -commune à un degré moindre) de percevoir les effluves humains et, par -suite, le corps fluidique. Quand Joséphine ravive la mémoire de son -passé, on observe autour d'elle une _aura_ lumineuse perçue par Louise. -Or, aux yeux de Louise, cette _aura_ devient sombre quand Joséphine se -trouve dans la phase qui sépare deux existences. Dans tous les cas, -Joséphine réagit vivement quand je touche des points de l'espace où -Louise me dit percevoir l'_aura_, qu'elle soit lumineuse ou sombre.» - - -II - -J'ai tenu à reproduire à peu près _in extenso_ le procès-verbal d'une de -ces expériences, parce que les partisans de la palingénésie y trouvent -le seul argument appréciable qu'ils possèdent. - -Le colonel de Rochas les a plus d'une fois renouvelées sur différents -sujets; parmi ceux-ci, je ne citerai qu'une jeune fille: Marie Mayo, -dont l'histoire est plus compliquée que celle de Joséphine, et dont les -réincarnations successives nous font remonter jusqu'au XVIIe siècle et -nous transportent brusquement à Versailles, au milieu des personnages -historiques qui évoluent autour du grand roi. - -Ajoutons que le colonel de Rochas n'est pas le seul magnétiseur qui ait -obtenu des révélations de ce genre. Il est permis de les classer -dorénavant parmi les faits acquis de l'hypnotisme. Je ne mentionne que -les siennes parce qu'elles offrent, à tous les points de vue, les plus -sérieuses garanties. - -Que prouvent-elles? Il faut d'abord, comme dans toutes les questions de -cet ordre, se méfier du médium. Il est entendu que tous les médiums -sont, de par la nature même de leurs facultés, enclins à la simulation, -à la supercherie. Je sais que le colonel de Rochas, comme le Dr Richet, -comme Lombroso, comme tous ceux qui ont affaire aux médiums, fut parfois -mystifié. Ce sont là mécomptes inhérents aux intermédiaires par lesquels -on est bien forcé de passer; et les expériences de ce genre n'auront -jamais la valeur scientifique de celles qu'on fait dans un laboratoire -de physique ou de chimie. Mais ce n'est pas une raison pour leur dénier, -_a priori_, toute espèce d'intérêt. En fait, la simulation et la -supercherie sont-elles possibles ici? Évidemment, bien que les -expériences soient très rigoureusement contrôlées. Si compliquée qu'elle -soit, le sujet peut avoir appris sa leçon et éviter adroitement les -pièges qu'on lui tend. La meilleure garantie, c'est, en dernière -analyse, sa bonne foi et sa moralité, que seuls les expérimentateurs -sont à même d'éprouver et de connaître; il faut donc leur faire -confiance sur ce point. Ils prennent d'ailleurs toutes les précautions -nécessaires pour que la simulation devienne très difficile. Après avoir -fait remonter au sujet le cours de sa vie, par des passes transversales, -on l'oblige de redescendre ce même cours; et les mêmes événements se -déroulent en sens inverse. Les épreuves et les contre-épreuves répétées, -donnent toujours des résultats identiques; et jamais le médium n'hésite -et ne s'égare dans le dédale des noms, des dates et des faits[14]. - - [14] Notons, pour ne rien cacher et mettre sous les yeux toutes les - pièces du procès, que le colonel de Rochas, après enquête, a - constaté que sur plusieurs points, les révélations des sujets, - relatives à leurs vies antérieures étaient inexactes. «Les récits - faits par eux étaient de plus pleins d'anachronismes, qui révélaient - l'introduction de souvenirs normaux dans des suggestions d'origine - inconnue. Il n'en reste pas moins un fait parfaitement certain, - c'est celui de visions se produisant avec les mêmes caractères chez - un assez grand nombre de gens inconnus les uns aux autres.» - -Il faudrait du reste que ces médiums--d'intelligence généralement -médiocre,--devinssent subitement des poètes de génie, pour créer ainsi, -de toutes pièces, une série de caractères absolument différents les uns -des autres, où tout se tient: geste, voix, humeur, morale, pensées, -sensibilité; et toujours prêts à répondre, conformément à leur nature la -plus intime, aux questions les plus imprévues. On a dit que tout homme -est un Shakespeare dans ses rêves; mais ici, ne s'agit-il pas de rêves -qui par leur constance ressemblent étrangement à la réalité? - -Je crois donc qu'il est permis, jusqu'à preuve contraire, d'écarter la -simulation. On pourrait encore objecter, comme on l'a fait à propos des -fantômes de Myers, l'insignifiance de leurs révélations d'outre-tombe. -J'y verrais plutôt un argument en faveur de leur bonne foi. A ceux dont -l'imagination est assez riche pour créer les merveilleux personnages que -nous voyons vivre dans leur sommeil, il ne serait sans doute pas bien -difficile d'inventer, au sujet de l'autre monde, quelques détails -fantaisistes mais plausibles. Pas un n'y songe. Ils sont chrétiens, ils -ont donc au plus profond d'eux-mêmes la terreur atavique de l'enfer, -l'effroi du purgatoire, et la vision d'un paradis plein d'anges et de -palmes. Ils n'y font jamais allusion. Bien qu'ils ignorent le plus -souvent les théories de la réincarnation, ils se conforment strictement -à l'hypothèse théosophique ou néo-spirite et, inconsciemment fidèles à -celle-ci, ils ne précisent pas; ils parlent vaguement de l'obscurité, du -«noir» où ils se trouvent. Ils ne disent rien, parce qu'ils ne savent -rien. Il leur est apparemment impossible de rendre compte d'un état qui -ne s'est pas encore éclairci. En effet, il est fort probable, si nous -admettons l'hypothèse de la réincarnation et de l'évolution -d'outre-tombe, que la nature, ici comme ailleurs, ne procède point par -bonds. Il n'y a aucune raison spéciale pour qu'elle en fasse un -prodigieux et inimaginable entre la vie et la mort. - -Il n'y a pas le coup de théâtre qu'on est, avant réflexion, assez porté -à demander. L'esprit est d'abord déconcerté d'avoir perdu son corps et -toutes ses habitudes; il ne se ressaisit que peu à peu. Il reprend -conscience lentement. Cette conscience, par la suite, se purifie, -s'élève, s'étend graduellement et indéfiniment, jusqu'à ce que, gagnant -d'autres sphères, le principe de vie qui l'anime ne se réincarne plus et -perde tout contact avec nous. Ainsi s'expliquerait que nous n'ayons -jamais que des révélations inférieures et élémentaires. - -Tout ce qui concerne cette première phase de la survivance est assez -vraisemblable, même pour ceux qui n'admettent pas la réincarnation. Du -reste, nous verrons plus loin que les solutions qu'on y croit trouver, -déplacent simplement la question et sont insuffisantes et provisoires. - - -III - -Venons à l'objection la plus sérieuse: celle de la suggestion. Le -colonel de Rochas affirme que lui et tous les autres expérimentateurs -qui se sont livrés à cette étude «ont non seulement évité tout ce qui -pouvait mettre le sujet sur une voie déterminée, mais ont souvent -cherché en vain à l'égarer par des suggestions différentes». J'en suis -convaincu, il ne saurait être question de suggestion volontaire. Mais ne -savons-nous pas qu'en ces domaines, la suggestion inconsciente et -involontaire est souvent plus puissante et efficace que l'autre? Dans -l'expérience banale et assez puérile de la table tournante, par exemple, -qui n'est en somme que de la télépathie primitive et élémentaire, c'est -presque toujours la suggestion inconsciente d'un opérateur ou d'un -simple assistant qui dicte les réponses[15]. Il faudrait donc tout -d'abord s'assurer que ni le magnétiseur, ni les assistants, ni le sujet -lui-même, n'ont jamais entendu parler d'aucun des personnages -réincarnés. Il suffira, dira-t-on, de prendre dans les contre-épreuves -un autre opérateur et d'autres assistants qui ignorent les révélations -antérieures.--Oui, mais le sujet ne les ignore point; et il se peut que -la première suggestion ait été si profonde qu'elle demeure à jamais -gravée dans l'inconscient, et reproduise indéfiniment les mêmes -incarnations, dans le même ordre. - - [15] Qu'on me permette de citer, à ce propos, un fait personnel. Un - soir, à l'abbaye de Saint-Wandrille, où je passe mes étés, des hôtes - récemment arrivés s'amusèrent à faire tourner un guéridon. Je fumais - paisiblement dans un coin du salon, assez loin de la petite table, - ne prenant aucun intérêt à ce qui se passait autour d'elle et - pensant à tout autre chose. Après s'être fait prier comme il sied, - la table répondit qu'elle recélait l'esprit d'un moine du XVIIe - siècle, enterré dans la galerie est du cloître, sous une dalle qui - portait la date de 1693. Après le départ du moine qui, tout à coup, - sans raison apparente, refusa de poursuivre l'entretien, il nous - prit fantaisie d'aller, une lampe à la main, à la recherche de la - tombe. Nous finîmes par découvrir, au bout de la galerie orientale, - une pierre funéraire, en très mauvais état, brisée, usée, écrasée, - effritée, sur laquelle on pouvait déchiffrer avec peine, en - l'examinant de très près, l'inscription: «A. D. 1693.» Or, au moment - de la réponse du moine, il n'y avait au salon que mes hôtes et moi. - Aucun d'eux ne connaissait l'abbaye; ils y étaient arrivés le soir - même, quelques minutes avant le dîner et, après le repas, la nuit - étant complètement tombée, avaient remis au lendemain la visite du - cloître et des ruines. La révélation, à moins de croire aux «Coques» - ou aux «Élémentals» des théosophes, ne pouvait donc venir que de - moi. Je croyais cependant absolument ignorer l'existence de cette - pierre tombale, une des moins lisibles entre une vingtaine d'autres, - toutes du XVIIe siècle qui pavent cette partie du cloître. - -Tout ceci ne veut pas dire que les phénomènes de la suggestion ne soient -pas, eux aussi, surchargés de mystères; mais c'est là une autre -question. On le voit, pour l'instant, le problème est presque insoluble -et le contrôle impraticable. En attendant, puisqu'il faut choisir de la -réincarnation ou de la suggestion, il convient de se tenir d'abord à -celle-ci, selon les principes que nous avons suivis dans les expériences -de parole et d'écriture automatiques. Entre deux inconnus, le bon sens -et la prudence ordonnent d'aller d'abord à celui qui confine à certains -faits plus souvent constatés et où se retrouvent quelques lueurs -familières. Épuisons le mystère de notre vie avant d'y renoncer en -faveur de celui de notre mort. Dans toute l'étendue de ces contrées -couvertes de fondrières, il importe, jusqu'à nouvelles preuves, de ne -point s'écarter de cette règle inflexible: il y a transmission de -pensée, dès qu'il n'est pas absolument et matériellement impossible que -le sujet ou quelque personne de l'assistance ait connaissance du fait en -question; que cette connaissance soit consciente ou non, oubliée ou -présente. Cette garantie même est insuffisante, car il est encore -possible, comme nous l'avons vu dans l'expérience de la montre de Sir -Oliver Lodge, que quelqu'un qui n'assiste pas à la séance, qui en est -même fort éloigné, mis en communication d'une façon inconnue avec le -médium, le suggestionne à distance et à son insu. Enfin, pour tout -prévoir, avant que d'admettre l'entrée en scène de la mort, il serait -nécessaire de s'assurer que la mémoire atavique ne joue pas un rôle -inattendu. Un homme ne peut-il, par exemple, garder latent au plus -profond de son être, le souvenir d'événements qui se rapportent à -l'enfance d'un ascendant qu'il n'a jamais vu, et les communiquer au -médium par suggestion inconsciente? Ce n'est pas invraisemblable. Nous -portons en nous tout le passé, toute l'expérience de nos ancêtres; -pourquoi, si l'on pouvait magiquement éclairer les prodigieux trésors de -la mémoire subconsciente, n'y retrouverait-on pas les événements et les -faits, sources de cette expérience? Avant de nous tourner vers l'inconnu -d'outre-tombe, vidons jusqu'au fond toutes les possibilités de l'inconnu -terrestre. Il est au surplus remarquable mais incontestable, que, malgré -la rigueur de cette loi qui semble exclure toute autre explication, -malgré l'étendue presque sans limites et probablement excessive, donnée -au domaine de la suggestion, il reste néanmoins quelques faits pour -lesquels il faudra peut-être songer à autre chose. - -Mais revenons à la réincarnation, et reconnaissons, en passant, qu'il -est fort regrettable que les arguments des théosophes et des -néo-spirites ne soient pas péremptoires; car il n'y eut jamais croyance -plus belle, plus juste, plus pure, plus morale, plus féconde, plus -consolante et, jusqu'à un certain point, plus vraisemblable que la leur. -Seule, avec sa doctrine des expiations et des purifications successives, -elle rend compte de toutes les inégalités physiques et intellectuelles, -de toutes les iniquités sociales, de toutes les injustices abominables -du destin. Mais la qualité d'une croyance n'en atteste pas la vérité. -Bien qu'elle soit la religion de six cent millions d'hommes, la plus -proche des mystérieuses origines, la seule qui ne soit pas odieuse et la -moins absurde de toutes, il lui faudra faire ce que ne firent pas les -autres: nous apporter d'irrécusables témoignages; et ce qu'elle nous a -donné jusqu'ici n'est que la première ombre d'un commencement de preuve. - - -IV - -Et puis, ce ne serait pas encore la fin de l'énigme. En principe, la -réincarnation est, tôt ou tard, inévitable, puisque rien ne peut se -perdre ni s'immobiliser. Ce qui n'est nullement démontré, et demeurera -peut-être indémontrable, c'est la réincarnation de l'individu entier et -identique, malgré l'abolition de la mémoire. Que lui importe du reste -cette réincarnation s'il ignore qu'il est toujours lui-même? Tous les -problèmes de la survivance consciente se redressent; et tout est à -recommencer. Même scientifiquement établie, la doctrine de la -réincarnation, tout comme celle de la survivance, ne mettrait pas un -terme à nos questions. Elle ne répond ni aux premières ni aux dernières, -celles de l'origine et de la fin, les seules essentielles. Elle les -déplace simplement, les recule de quelques siècles, de quelques -millénaires, espérant peut-être de les perdre ou de les oublier dans le -silence et l'espace. Mais elles reviennent du fond des plus prodigieux -infinis; et ne se contentent pas d'une solution dilatoire. Assurément, -il m'intéresse d'apprendre ce qui m'attend, ce qui m'arrivera -immédiatement après ma mort; vous me dites: l'homme dans ses -incarnations successives expiera par la douleur, se purifiera, pour -s'élever de sphère en sphère jusqu'à ce qu'il retourne au principe divin -d'où il est sorti. Je le veux croire, bien que tout cela porte encore le -sceau assez suspect de notre petite terre et de ses vieilles religions; -je le veux croire, mais après? Ce qui m'importe, ce n'est pas ce qui -sera quelque temps, mais toujours; et votre principe divin ne me semble -point du tout infini ni définitif. Il me paraît même fort inférieur à -celui que j'imagine sans votre aide. Or, fût-elle fondée sur des -milliers de faits, une religion qui amoindrit le Dieu que conçoit ma -pensée la plus haute, ne saurait subjuguer ma conscience. Votre infini -ou votre Dieu, tout en étant encore plus inintelligible que le mien, est -cependant moins grand. Si je rentre en lui, c'est que j'en étais sorti; -si j'en ai pu sortir, c'est qu'il n'est pas infini; et s'il n'est pas -infini, qu'est-il donc? Il faut accepter l'un ou l'autre: ou il me -purifie parce que je suis hors de lui et il n'est pas infini; ou, étant -infini, s'il me purifie, il y avait en lui quelque chose d'impur, -puisque c'est une partie de lui-même qu'il purifie en moi. Au surplus, -comment admettre que ce Dieu qui existe depuis toujours, qui a derrière -lui le même infini de millénaires que devant soi, n'ait pas encore -trouvé le temps de se purifier et de terminer ses épreuves? Ce qu'il n'a -pu faire dans l'éternité antérieure au moment où je suis, il ne le -pourra faire dans l'éternité postérieure, car les deux sont égales. Et -la même question se pose en ce qui me concerne. Mon principe de vie, -comme le sien, existe de toute éternité, car ma sortie du néant serait -plus inexplicable que mon existence sans commencement. J'ai -nécessairement eu, à d'innombrables reprises, occasion de m'incarner; et -je l'ai probablement fait, attendu qu'il n'est guère vraisemblable que -cette idée ne me soit venue qu'hier. Toutes les chances d'arriver où je -tends me furent donc offertes dans le passé; et toutes celles que je -rencontrerai dans l'avenir n'ajouteront rien à un nombre qui déjà était -infini. Il y a peu de chose à répondre à ces interrogations qui -surgissent de partout dès qu'on atteint l'une d'elles du bout de la -pensée. En attendant, j'aime mieux savoir que je ne sais rien que de me -nourrir d'affirmations illusoires et inconciliables. J'aime mieux me -tenir à un infini dont l'incompréhensible est sans limites, que de me -restreindre à un Dieu dont l'incompréhensible est borné de toutes parts. -Rien ne vous force à parler de votre Dieu, mais si vous entreprenez de -le faire, il est nécessaire que vos explications soient supérieures au -silence qu'elles rompent. - - -V - -Il est vrai que les spirites scientifiques ne se hasardent pas jusqu'à -ce Dieu; mais alors, étroitement serrés entre les deux grandes énigmes -de l'origine et de la fin, ils n'ont presque rien à nous dire. Ils -suivent nos morts durant quelques instants, dans un monde où les -instants ne comptent plus; et puis les abandonnent dans les ténèbres. Je -ne le leur reproche point, puisqu'il s'agit ici de choses que -probablement nous ne saurons pas encore lorsque nous croirons tout -savoir. Je ne leur demande pas de me révéler le secret de l'Univers, car -je ne crois pas, comme un enfant, que ce secret puisse tenir en trois -mots, ni pénétrer dans mon cerveau sans le faire éclater. Je suis même -persuadé que des êtres qui seraient plusieurs millions de fois plus -intelligents que le plus intelligent d'entre nous, ne le posséderaient -pas encore; ce secret devant être aussi infini, aussi insondable, aussi -inépuisable que l'Univers même. Il n'en reste pas moins que cette -impuissance à dépasser de quelques années la vie d'outre-tombe, enlève -beaucoup à l'intérêt de leurs expériences et de leurs révélations; ce -n'est, au mieux, qu'un peu de temps gagné, et nullement dans ces jeux -sur le seuil que se fixe notre sort. Je passe volontiers sur ce qui -m'adviendra dans le petit intervalle que ces révélations occupent, comme -je passe déjà sur ce qui m'advint dans la vie; là n'est point mon destin -ni mon port. Je ne doute pas que les faits rapportés ne soient vrais et -prouvés; mais ce qui est encore bien plus indubitable, c'est que les -morts, s'ils survivent, n'ont pas grand'chose à nous apprendre, soit -qu'au moment où ils peuvent nous parler, ils n'aient encore rien à nous -dire; soit qu'au moment où ils auraient quelque chose à nous révéler, -ils ne le puissent plus faire, s'éloignent à jamais et nous perdent de -vue dans l'immensité qu'ils explorent. - - - - -CHAPITRE IX - -LE SORT DE LA CONSCIENCE - - -I - -Essayons, en nous passant de leur aide incertaine, d'aller seuls par -delà le tombeau. Il semble donc, pour revenir à l'hypothèse que nous -examinions avant ces digressions nécessaires, que la survivance avec -notre conscience actuelle soit à peu près aussi impossible et -incompréhensible que l'anéantissement. Au surplus, fût-elle admissible, -elle ne saurait être redoutable. Il est certain que le corps -disparaissant, toutes les souffrances physiques disparaîtront en même -temps, car on ne peut imaginer un esprit souffrant dans un corps qu'il -n'a plus. Avec elles s'en ira du même pas tout ce que nous appelons -souffrances spirituelles ou morales, vu que toutes, à les bien examiner, -naissent des habitudes et des attachements de nos sens. Notre esprit -ressent le contre-coup des souffrances de notre corps ou des corps qui -entourent celui-ci; il ne peut souffrir en lui-même ni par lui-même. -Affections méconnues, amours brisées, déceptions, impuissances, -désespoirs, trahisons, humiliations personnelles, aussi bien que les -chagrins et la perte de ceux qu'il aime, n'acquièrent l'aiguillon qui -l'atteint qu'en passant au travers du corps qu'il anime. Hormis sa -douleur propre, qui est la douleur de ne point connaître, libéré de sa -chair, il ne pourrait souffrir qu'au souvenir de celle-ci. Il est -possible qu'il s'attriste encore aux peines de ceux qu'il a laissés sur -cette terre. Mais aux regards de qui ne compte plus les jours, ces -peines sembleront si brèves qu'il n'en saisira pas la durée; et, sachant -ce qu'elles sont, et sachant où elles mènent, il n'en verra plus la -rigueur. - -L'esprit est insensible à tout ce qui n'est pas le bonheur. Il n'est -fait que pour la joie infinie qui est la joie de connaître et de -comprendre. Il ne peut s'affliger qu'en apercevant ses limites; mais -apercevoir ses limites, quand on n'est plus lié par l'espace et le -temps, c'est déjà les outrepasser. - - -II - -Maintenant, il s'agit de savoir si cet esprit, à l'abri de toute -douleur, demeurera lui-même, se sentira et se reconnaîtra au sein de -l'infini et jusqu'à quel point il importe qu'il s'y reconnaisse. Nous -voilà devant les problèmes de la survivance sans conscience ou de la -survivance avec une conscience différente de celle d'aujourd'hui. - -La survivance sans conscience semble d'abord la plus probable. Au point -de vue des maux ou des biens qui nous attendent de l'autre côté de la -tombe, elle équivaut à l'anéantissement. Il est donc loisible, à ceux -qui préfèrent la solution la plus facile et la plus conforme à l'état -présent de la pensée humaine, de borner là leur inquiétude. Ils n'ont -rien à redouter; car toute crainte, s'il en restait quelqu'une, bien -examinée, se fleurirait d'espoirs. Le corps se dissout et ne peut plus -souffrir; la pensée, séparée de la source des joies et des peines, -s'éteint, se disperse et se perd dans l'obscurité sans limites; et c'est -le grand repos si souvent imploré, le sommeil sans mesure, sans réveil -et sans rêve. - -Mais ce n'est là qu'une solution qui berce la paresse. Ceux qui parlent -de survivance sans conscience, si on les pousse, on s'aperçoit qu'ils -n'entendent que leur conscience actuelle; car l'homme n'en conçoit point -d'autre, et nous venons de voir qu'il est à peu près impossible qu'une -telle conscience se maintienne dans l'infini. - -A moins qu'ils ne veuillent nier toute espèce de conscience, même celle -de l'Univers dans laquelle tombera la leur. Mais c'est trancher bien -promptement et bien aveuglément, d'un coup d'épée dans la nuit, la -question la plus haute et la plus mystérieuse qui se puisse dresser dans -le cerveau d'un homme. - - -III - -Il est évident que du fond de notre pensée bornée de toutes parts, nous -ne pourrons jamais nous faire la moindre idée de la conscience de -l'infini. Il y a même entre les deux termes: conscience et infini, une -antinomie essentielle. Qui dit conscience, entend ce qu'il peut -concevoir de plus défini dans le fini; la conscience c'est proprement le -fini qui se ramasse sur lui-même pour reconnaître et tâter ses limites -les plus étroites, afin d'en jouir le plus étroitement possible. D'autre -part, il nous est impossible de séparer l'idée d'intelligence de l'idée -de conscience. Toute intelligence qui ne paraît pas apte à se -transformer en conscience devient pour nous un phénomène mystérieux -auquel nous donnons des noms plus mystérieux encore, pour ne pas avouer -que nous n'y comprenons plus rien. Or, sur notre petite terre qui n'est -qu'un point dans l'espace, nous voyons qu'à tous les degrés de la vie -(rappelons, par exemple, les combinaisons et les organismes merveilleux -du monde des insectes) se dépense une somme d'intelligence telle que -notre intelligence humaine ne peut même pas songer à l'évaluer. Tout ce -qui existe, et l'homme tout le premier, puise sans cesse à même ce -réservoir inépuisable. Nous sommes donc invinciblement portés à nous -demander si cette intelligence universelle n'est pas l'émanation d'une -conscience infinie, ou ne doit pas, tôt ou tard, en élaborer une. Et -nous voilà ballottés entre deux impossibilités irréductibles. Le plus -probable, c'est qu'ici encore nous jugeons tout des plaines basses de -notre anthropomorphisme. Au sommet de notre minuscule vie, nous -n'apercevons que l'intelligence et la conscience, extrême pointe de la -pensée; et nous en inférons qu'aux sommets de toutes les vies, il ne -saurait y avoir autre chose qu'intelligence et conscience; alors -qu'elles n'occupent peut-être, dans la hiérarchie des possibilités -spirituelles ou autres, qu'une place inférieure. - - -IV - -La survivance absolument dénuée de conscience ne serait donc possible -que si l'on niait la conscience de l'Univers. Dès qu'on admet celle-ci, -sous quelque forme que ce soit, nous y devons prendre part; et la -question se confond jusqu'à un certain point avec celle de la conscience -plus ou moins modifiée. Il n'y a, pour l'instant, nul espoir de la -résoudre; mais il est permis d'en tâter les ténèbres dont l'épaisseur -n'est peut-être pas égale sur tous les points. - -Ici commence la pleine mer. Ici commence l'admirable aventure, la seule -qui soit égale à la curiosité humaine, la seule qui s'élève aussi haut -que son plus haut désir. Accoutumons-nous à considérer la mort comme une -forme de vie que nous ne comprenons pas encore; apprenons à la voir du -même oeil que la naissance, et l'attente bienheureuse qui salue celle-ci -suivra bientôt notre pensée pour s'asseoir avec elle sur les marches du -tombeau. Supposez que l'enfant, dans le sein de sa mère, soit doué de -quelque conscience; que des jumeaux, par exemple, y puissent d'une façon -obscure, échanger leurs impressions et se communiquer leurs craintes et -leurs espérances. N'ayant jamais connu que les tièdes ombres -maternelles, ils ne s'y sentiraient pas à l'étroit ni malheureux. Ils -n'auraient probablement d'autre idée que de prolonger le plus longtemps -possible cette vie d'abondance sans soucis et de sommeil sans surprises. -Mais si, comme nous savons que nous devons mourir, ils n'ignoraient pas -qu'ils doivent naître, c'est-à-dire quitter brusquement l'abri de ces -douces ténèbres, abandonner sans retour cette existence captive mais -paisible, pour être précipités dans un monde absolument différent, -inimaginable et sans bornes, quelles ne seraient point leurs inquiétudes -et leurs épouvantes! Il n'y a cependant aucune raison pour que nos -inquiétudes et nos épouvantes soient plus justifiées et moins ridicules. -Le caractère, l'esprit, les intentions, la bienveillance ou -l'indifférence de l'inconnu auquel nous sommes soumis, ne se -transforment point de notre naissance à notre mort. Nous demeurons -toujours dans le même infini, dans le même Univers. Il est tout à fait -raisonnable et légitime de se persuader que la tombe n'est pas plus -redoutable que le berceau. Il serait même légitime et raisonnable de -n'accepter le berceau qu'en faveur de la tombe. Si, avant que de naître, -il nous était permis de choisir entre le grand repos du néant et une vie -que ne terminerait point l'heure magnifique de la mort, qui de nous, -sachant ce qu'il devrait savoir, admettrait l'inquiétant inconnu d'une -existence qui n'aboutirait pas au rassurant mystère de sa fin? Qui de -nous souhaiterait descendre en un monde qui ne lui apprendra que peu de -chose, s'il ne savait qu'il est nécessaire d'y entrer pour être à même -d'en sortir et d'en apprendre davantage? Le meilleur de la vie, c'est -qu'elle nous prépare cette heure; c'est qu'elle est l'unique chemin qui -nous mène à l'issue féerique et dans cet incomparable mystère où -malheurs et souffrances ne seront plus possibles, puisque nous aurons -perdu l'organe qui les élaborait; où le pire qui nous puisse advenir, -c'est le sommeil sans rêves que nous comptons au nombre des plus grands -bienfaits de la terre, où enfin il est presque inimaginable qu'une -pensée ne survive pour se mêler à la substance de l'Univers; -c'est-à-dire à l'infini qui, s'il n'est pas une mer d'indifférence, ne -saurait être qu'un océan de joie. - - -V - -Avant de sonder cet océan, faisons remarquer à ceux qui aspirent à -maintenir leur moi, qu'ils exigent les souffrances qu'ils redoutent. Qui -dit moi, dit limites. Le moi ne peut subsister qu'autant qu'il soit -séparé de ce qui l'entoure. Plus le moi sera fort, plus ses limites -seront étroites et plus sera nette la séparation. Plus aussi elle sera -pénible, car l'esprit, s'il demeure tel que nous le connaissons,--et -nous ne sommes pas à même de l'imaginer différent,--n'aura pas plus tôt -vu ses limites qu'il les voudra franchir; et plus il se sentira séparé, -plus il aura désir de se joindre à ce qui est hors de lui. Il y aura -donc lutte éternelle entre son existence et ses aspirations. Et vraiment -il n'aurait de rien servi de naître et de mourir pour n'aboutir qu'à ces -combats sans issue. N'est-ce pas encore une preuve que notre moi, tel -que nous le concevons, ne saurait subsister dans l'infini où il faut -qu'il aille puisqu'il ne peut aller ailleurs? Il importe donc de nous -dégager d'imaginations qui n'émanent que de notre corps, comme les -vapeurs qui nous voilent le jour n'émanent que des lieux bas. Pascal l'a -dit une fois pour toutes: «Le peu que nous avons d'être nous cache la -vue de l'infini.» - - -VI - -D'autre part,--car il faut tout dire, remuer les ténèbres contraires que -l'on croit le plus proches de la vérité et n'avoir aucune -préférence,--d'autre part, on peut accorder à ceux qui tiennent à -demeurer eux-mêmes, qu'il suffirait qu'un rien leur survécût pour les -recommencer au sein d'un infini dont leur corps ne les sépare plus. - -S'il paraît impossible que quelque chose, mouvement, vibration, -radiation, s'arrête ou disparaisse, pourquoi donc la pensée se -perdrait-elle? Il en subsistera sans doute plus d'une assez puissante -pour amorcer le moi nouveau, pour se nourrir et s'accroître de tout ce -qu'elle trouvera dans ce milieu qui n'aura plus de fond, comme l'autre -moi, sur cette terre, se nourrissait et s'accroissait de tout ce qu'il y -rencontrait. Puisque nous avons su acquérir notre conscience présente, -pourquoi nous serait-il impossible d'en acquérir une autre? Car ce moi -qui nous est si cher et que nous croyons posséder, il ne s'est pas fait -en un jour; ce qu'il est à présent, il ne l'était pas à l'heure de notre -naissance. Il y est entré bien plus de hasard que de volonté et bien -plus de substance étrangère qu'il ne s'y trouvait de substance innée. Il -n'est qu'une longue suite d'acquisitions et de transformations dont nous -ne tenons compte qu'à partir de l'éveil de notre mémoire; et son noyau -dont nous ignorons la nature est peut-être plus immatériel et moins -consistant qu'une pensée. Si le milieu nouveau où nous entrons au sortir -du sein de notre mère nous transforme à tel point qu'il n'y a pour ainsi -dire aucun rapport entre l'embryon que nous avons été et l'homme que -nous sommes devenus, n'est-il pas à penser que le milieu bien plus -nouveau, plus inconnu, plus vaste et plus fécond où nous repénétrons au -sortir de la vie, nous transformera davantage? On peut voir dans ce qui -nous arrive ici une figure de ce qui nous attend ailleurs; et fort bien -admettre que notre être spirituel, délivré de son corps, s'il ne se mêle -pas d'emblée à l'infini, s'y développe peu à peu, y choisisse sa -substance et, n'étant plus entravé par l'espace et le temps, ne finisse -point de grandir. Il est fort possible que nos plus hauts désirs -d'aujourd'hui deviennent la loi de notre croissance future. Il est fort -possible que nos meilleures pensées nous accueillent sur l'autre rive, -et que la qualité de notre intelligence détermine celle de l'infini qui -se cristallise autour d'elle. Toutes les hypothèses sont permises et -toutes les questions, pourvu qu'elles interrogent le bonheur; car le -malheur ne peut plus nous répondre. Il ne trouve plus place dans -l'imagination humaine qui explore méthodiquement l'avenir. Et quelle que -soit la force qui nous survive et préside à notre existence dans l'autre -monde, cette existence, à supposer le pire, ne saurait être moins grande -ni moins heureuse que celle de ce jour. Elle n'aura d'autre carrière que -l'infini; et l'infini n'est rien, s'il n'est point la félicité. En tout -cas, il semble assez certain que nous passons ici le seul moment étroit, -avare, obscur et douloureux de notre destinée. - - -VII - -Nous avons dit que la douleur propre de l'esprit est la douleur de ne -pas connaître ou de ne pas comprendre, qui renferme la douleur de ne pas -pouvoir; car qui connaît les causes suprêmes, n'étant plus paralysé par -la matière, se confond et agit avec elles; et qui comprend finit par -approuver, sinon l'Univers serait une erreur, ce qui n'est pas possible; -une erreur infinie n'étant pas concevable. Je ne crois pas qu'on puisse -imaginer une autre douleur de la pensée pure. La seule qui avant -réflexion paraisse admissible et qui ne serait en tout cas qu'éphémère, -naîtrait au spectacle des peines et des misères qui demeurent sur la -terre quittée. Mais cette douleur, au fond, ne serait qu'un aspect et un -moment insignifiant de la douleur de ne pas pouvoir ou de ne pas -comprendre. Quant à celle-ci, bien qu'elle se trouve non seulement hors -du domaine de notre intelligence, mais encore à d'infranchissables -distances de notre imagination, on en peut dire qu'elle ne serait -intolérable que si elle était sans espoir; il faudrait que l'Univers -renonçât à se connaître ou admît en lui un objet qui y demeurât à jamais -étranger. Ou la pensée n'apercevra pas ses limites et, partant, n'en -souffrira point, ou elle les outrepassera à mesure qu'elle les -apercevra; car, comment l'Univers aurait-il des parties éternellement -condamnées à ne point faire partie de lui-même et de sa connaissance? En -sorte qu'on ne comprend point que le tourment de ne pas comprendre, à -supposer qu'il existe un instant, ne finisse par se confondre avec -l'état de l'infini, qui, s'il n'est pas le bonheur tel que nous -l'entendons, ne saurait être qu'une indifférence plus haute et plus pure -que la joie. - - - - -CHAPITRE X - -LES DEUX ASPECTS DE L'INFINI - - -I - -Portons-y nos pensées. Le problème déborde l'humanité et embrasse toutes -choses. On peut, je crois, envisager l'infini sous deux aspects bien -distincts. Voyons le premier de ceux-ci. Nous sommes plongés dans un -Univers qui n'a pas plus de limites dans le temps que dans l'espace. Il -ne peut avancer ni reculer. Il n'a pas d'origine. Il n'a jamais commencé -comme il ne finira jamais. Il a derrière lui autant de myriades d'années -qu'il en découvre devant lui. Il est depuis toujours au centre sans -bornes des jours. Il ne saurait avoir un but, car s'il en avait un, il -l'eût atteint dans l'infini des ans qui nous précède; d'ailleurs ce but -se trouverait hors de lui, et s'il y avait quelque chose hors de lui il -serait borné par cette chose et cesserait d'être l'infini. Il ne va pas -vers quelque chose, car il y serait arrivé; par conséquent, tout ce que -font les mondes dans son sein, tout ce que nous y faisons nous-mêmes, ne -peut avoir sur lui nulle influence. Tout ce qu'il fera, il l'a fait. -Tout ce qu'il n'a pas fait, c'est qu'il ne le pourra jamais faire. S'il -n'a pas de pensée, il n'en acquerra point. S'il en a une, elle est -depuis toujours à son apogée et y demeurera, immuable, immobile. Il est -aussi jeune qu'il le fut et aussi vieux qu'il le sera. Il a tenté dans -le passé tous les efforts et toutes les expériences qu'il tentera dans -l'avenir; et, toutes les combinaisons possibles étant épuisées depuis ce -que nous ne pouvons même pas appeler l'origine, il ne semble pas que ce -qui n'a pas eu lieu dans l'éternité qui s'étend avant notre naissance se -puisse produire dans celle qui suivra notre mort. S'il n'a pas pris -conscience, il ne la prendra jamais, s'il ne sait ce qu'il veut, il -l'ignorera sans espoir, sachant tout ou ne sachant rien et se trouvant -aussi près de sa fin que de son commencement. - -C'est la pensée la plus noire que puisse atteindre l'homme. Je ne crois -pas qu'on l'ait jusqu'ici suffisamment approfondie. Si elle était -vraiment irréfutable,--et l'on peut soutenir qu'elle l'est,--si elle -renfermait réellement le mot suprême de la grande énigme, il serait -presque impossible de vivre dans son ombre. Seule la certitude que nos -conceptions du temps et de l'espace sont illusoires et absurdes, peut -éclairer l'abîme où sombrerait toute espérance. - - -II - -Cet Univers ainsi conçu serait sinon intelligible, du moins acceptable à -notre raison; mais en lui flottent des milliards de mondes bornés par -l'espace et le temps. Ils naissent, meurent et renaissent. Ils font -partie du tout, et l'on voit donc qu'il y a des parties de ce qui n'a -commencement ni fin, qui commencent et finissent. Nous ne connaissons -même que ces parties, et elles sont en nombre tellement infini qu'à nos -yeux elles occupent tout l'infini. Ce qui ne va nulle part est plein de -ce qui semble aller vers quelque chose. Ce qui sait ce qu'il veut depuis -toujours ou jamais ne l'apprendra, paraît faire éternellement des -expériences plus ou moins malheureuses. Où veut-il en venir, lui qui est -arrivé? Tout ce que nous découvrons dans ce qui ne saurait avoir un but -a l'air d'en poursuivre un avec une ardeur inconcevable; et l'esprit qui -anime ce que nous voyons dans ce qui devrait tout savoir et se posséder -paraît tout ignorer et se chercher sans trêve. Ainsi tout ce qui tombe -sous nos sens dans l'infini contrarie ce que notre raison est obligée de -lui prêter. A mesure que nous l'approfondissons, nous comprenons -davantage la profondeur de notre incompréhension, et plus nous nous -efforçons de pénétrer les deux incompréhensibles qui s'affrontent, plus -ils se contredisent. - - -III - -Que deviendrons-nous dans tout cet inintelligible? Quitterons-nous le -fini que nous habitons pour être engloutis dans l'un ou l'autre infini? -En d'autres termes, finirons-nous par nous confondre avec l'infini que -conçoit notre raison ou demeurerons-nous éternellement dans celui que -voient nos yeux, c'est-à-dire en des mondes sans nombre, changeants et -éphémères? Ne sortirons-nous jamais de ces mondes qui semblent devoir -éternellement mourir et renaître, pour entrer enfin dans ce qui de toute -éternité n'a pu naître ni mourir et existe sans avenir comme sans passé? -Échapperons-nous quelque jour, avec tout ce qui nous environne, aux -expériences malheureuses, pour pénétrer enfin dans la paix, la sagesse, -la conscience immuable et sans limite, ou dans l'inconscience sans -espoir? Aurons-nous le sort que prévoient nos sens ou celui qu'exige -notre intelligence? Ou bien sens et intelligence ne sont-ils -qu'illusions, petits outils, vaines armes d'une heure qui ne furent -jamais destinés à scruter ou braver l'Univers? S'il y a vraiment -contradiction, est-il sage de s'y arrêter et de juger impossible ce que -nous ne comprenons point, vu que nous ne comprenons presque rien? La -vérité n'est-elle pas à d'incommensurables distances de ces contrariétés -qui nous paraissent énormes et irréductibles, et sans doute n'ont pas -plus d'importance que la pluie qui tombe sur la mer? - - -IV - -Mais même à notre pauvre entendement de ce jour, la contradiction entre -l'infini de notre raison et celui de nos sens est peut-être plus -apparente que réelle. Quand nous disons que dans un Univers qui existe -de toute éternité, toutes les expériences, toutes les combinaisons -possibles ont été faites, quand nous affirmons qu'il n'y a nulle chance -pour qu'ait lieu dans l'innombrable avenir ce qui n'eut pas lieu dans -l'innombrable passé, notre imagination accorde peut-être à l'infini du -temps une prépondérance qu'il ne peut posséder. En vérité, tout ce que -contient l'infini doit être aussi infini que le temps dont il dispose; -et les hasards, rencontres et combinaisons qui s'y trouvent n'ont pas -été épuisés dans l'éternité qui nous a précédés, non plus qu'ils ne -sauraient l'être en celle qui nous suivra. L'infini du temps n'est pas -plus vaste que l'infini de la substance de l'Univers. Les événements, -les forces, les chances, les causes, les effets, les phénomènes, les -mélanges, les combinaisons, les coïncidences, les harmonies, les unions, -les possibilités, les vies, y sont représentés par des numéros -innombrables qui remplissent entièrement un abîme sans fond ni bords où -ils sont agités depuis ce que nous appelons l'origine d'un monde qui -n'eut pas d'origine; où ils seront remués jusqu'à la fin d'un monde qui -n'aura pas de fin... Il n'y a donc point d'apogée, d'immobile ni -d'immuable. Il est probable que l'Univers se cherche et se découvre -chaque jour, qu'il n'a pas pris entièrement conscience et ignore encore -ce qu'il veut. Il est possible que son idéal soit encore voilé par -l'ombre de son immensité; il est également possible que les expériences -et les hasards se poursuivent en des mondes inimaginables, au prix -desquels tous ceux que nous voyons par les nuits étoilées ne sont qu'une -pincée de poudre d'or, au creux de l'Océan. Enfin, si l'un est vrai, il -l'est également que nous-mêmes ou ce qu'il en demeurera, il n'importe, -profiterons quelque jour de ces expériences et de ces hasards. Ce qui -n'advint pas encore, peut soudain survenir; et le meilleur état, ainsi -que la sagesse suprême qui le reconnaîtront et le sauront fixer, sont -peut-être prêts à jaillir du choc des circonstances. Il ne serait -nullement étonnant que la conscience de l'Univers, pour se former, n'eût -pas encore rencontré le concours de chances nécessaires, et que la -pensée humaine appuyât l'une de ces chances décisives. Il y a là un -espoir. Si petit que paraisse l'homme et sa pensée, il a exactement la -valeur des plus énormes forces qu'ils puissent imaginer, vu que rien -n'est grand ni petit dans ce qui n'a point de mesure; et notre corps -atteindrait la taille de tous les mondes qu'aperçoivent nos yeux, qu'il -aurait au regard de l'Univers le même poids et la même importance -qu'aujourd'hui. Seule la pensée occupe peut-être dans l'infini un espace -que les comparaisons ne réduisent pas à rien. - - -V - -Au reste, s'il faut tout dire, quitte à se contredire sans cesse et sans -pudeur dans les ténèbres; et pour en revenir à la première hypothèse, -cette idée de progrès possible, il est fort probable que c'est encore -une de ces maladies puériles de notre cerveau qui nous empêchent de voir -ce qui est. Il est tout aussi vraisemblable, nous l'avons constaté plus -haut, qu'il n'y eut, qu'il n'y aura jamais aucun progrès, puisqu'il ne -saurait y avoir de but. Tout au plus pourra-t-il se produire quelques -combinaisons éphémères qui, à nos pauvres yeux, sembleront plus -heureuses ou plus belles que d'autres. C'est ainsi que nous trouvons que -l'or est plus beau que la boue de la rue, ou la fleur d'un magnifique -jardin plus heureuse que le caillou au fond de l'égout; mais tout cela, -évidemment, n'a aucune importance, ne répond à aucune réalité et ne -prouve pas grand'chose. - -Plus on y réfléchit, plus s'affirme l'infirmité de notre intelligence -qui ne parvient pas à concilier l'idée le progrès et même l'idée -d'expériences avec l'idée suprême de l'infini. Bien que, sous nos yeux, -la nature se répète sans cesse et reproduise sans se lasser, depuis des -milliers d'années, les mêmes arbres et les mêmes animaux, nous -n'arrivons pas à comprendre pourquoi l'Univers recommence indéfiniment -des expériences qui furent faites des milliards de fois. Il est -inévitable que dans les innombrables combinaisons qui se firent et se -font dans le temps sans limites et l'espace sans rives, il y eut, il y a -encore des millions de planètes et par conséquent des millions -d'humanités exactement semblables à la nôtre, à côté de myriades -d'autres qui en diffèrent plus ou moins. Ne nous disons pas qu'il -faudrait un inimaginable concours de circonstances pour reproduire un -globe en tout pareil à notre terre. Ne perdons pas de vue que nous -sommes dans l'infini; et que ce concours inimaginable doit -nécessairement avoir lieu dans l'innombrable que l'on ne peut imaginer. -S'il faut des milliers de milliards de cas pour que deux traits -coïncident, ces milliers de milliards n'encombreront pas plus l'infini -que ne ferait un cas unique. Mettez un nombre infini de mondes dans un -nombre infini de circonstances infiniment diverses, il s'en présentera -toujours un nombre infini pour lesquels ces circonstances se trouveront -pareilles; sinon nous poserions des bornes à notre idée de l'Univers qui -du coup deviendrait encore plus incompréhensible. Dès que nous insistons -suffisamment sur cette pensée, nous arrivons nécessairement à de telles -conclusions. Si jusqu'ici elles ne nous frappèrent point, c'est que nous -n'allons jamais au bout de notre imagination; or, le bout de notre -imagination n'est que le commencement de la réalité et ne nous donne -qu'un petit Univers purement humain qui, si vaste qu'il paraisse, danse -comme une pomme sur la mer, dans l'Univers réel. Je le répète, si nous -n'admettons pas que des milliers de mondes, en tout semblables au nôtre, -malgré des milliards de chances contraires, ont toujours existé et -existent encore aujourd'hui, nous sapons par les fondements la seule -conception possible de l'Univers ou de l'infini. - - -VI - -Or, ces millions d'humanités exactement pareilles, qui depuis toujours -souffrent ce que nous avons souffert et ce que nous souffrons, comment -se fait-il que nous n'en profitions en rien, que toutes leurs -expériences, toutes leurs écoles, n'aient eu aucune influence sur nos -débuts et que tout soit sans cesse à refaire et à recommencer? - -On le voit, les deux hypothèses se balancent. Il est bon d'acquérir peu -à peu l'habitude de ne rien comprendre. Il nous reste la faculté de -choisir la moins noire ou de nous persuader que les ténèbres de l'autre -ne se trouvent que dans notre cerveau. Comme l'a dit l'étrange -visionnaire William Blake, «Il n'est pas possible à la pensée de -connaître plus grand qu'elle-même». Ajoutons qu'il ne lui est pas -possible de connaître autre chose qu'elle-même. Ce que nous ignorons -serait suffisant pour recréer le monde; et ce que nous savons ne peut -prolonger d'un instant la vie d'une mouche. Qui sait si notre principal -tort n'est pas de croire qu'une intelligence, fût-ce une intelligence -des millions de fois plus vaste que la nôtre, dirige l'Univers? C'est -peut-être une force d'une tout autre mature; une force qui diffère -autant de celle dont se glorifie notre cerveau, que l'électricité, par -exemple, diffère du vent qui souffle sur la route. C'est pourquoi il est -assez probable que notre pensée, si puissante qu'elle devienne, -tâtonnera toujours dans le mystère. S'il est certain que tout ce qui se -trouve en nous doit se trouver dans la nature, puisque tout nous vient -d'elle, si la pensée et toutes les logiques qu'elle a mises au point -culminant de notre être, dirigent ou semblent diriger tous les actes de -notre vie, il ne s'ensuit nullement qu'il n'y ait pas dans l'Univers une -force très supérieure à la pensée, une force n'ayant avec celle-ci aucun -rapport imaginable, qui anime et gouverne toutes choses selon d'autres -lois, et dont on ne trouve en nous que des traces presque -insaisissables, de même qu'on ne trouve dans les plantes ou les minéraux -que des traces presque insaisissables de pensée. - -En tout cas, il n'y a pas là de quoi perdre courage. C'est -nécessairement l'illusion humaine du mal, du laid, de l'inutile et de -l'impossible qui a tort. Il faut attendre non point que l'Univers se -transforme, mais que notre intelligence s'épanouisse ou prenne part à -l'autre force; et entretenir notre confiance en un monde qui ignore nos -notions de but et de progrès parce qu'il a sans doute des idées dont -nous n'avons nulle idée et qui, au surplus, ne saurait se vouloir du mal -à lui-même. - - -VII - -Ce sont là spéculations assez vaines, dira-t-on volontiers. Qu'importe -au fond l'idée que nous nous faisons de ces choses qui appartiennent à -l'inconnaissable; puisque l'inconnaissable, fussions-nous mille fois -plus intelligents, nous étant à jamais fermé, l'idée que nous nous en -faisons n'aura jamais aucune valeur. Il est vrai; mais il y a des degrés -dans l'ignorance de l'inconnaissable, et chacun de ces degrés marque une -conquête de l'intelligence. Apprécier de plus en plus complètement -l'étendue de ce qu'il ignore est tout ce que le savoir de l'homme peut -espérer. Notre idée de l'inconnaissable fut et sera toujours sans -valeur, je l'accorde, mais elle n'en est et n'en demeurera pas moins -l'idée la plus importante de l'espèce humaine. Toute notre morale, tout -ce qu'il y a de plus profond et de plus noble dans notre existence fut -toujours fondé sur cette idée sans valeur véritable. Aujourd'hui comme -hier, encore qu'il soit possible de reconnaître plus clairement qu'elle -ne saurait avoir de réelle valeur, si incomplète, si relative qu'elle -demeure, il est nécessaire de la porter aussi haut, aussi loin que l'on -peut. Elle seule crée la seule atmosphère où puisse vivre le meilleur de -nous-mêmes. Oui, c'est l'inconnaissable où nous n'entrerons point; mais -ce n'est pas une raison pour se dire: «Je ferme toutes les portes et -toutes les fenêtres; je ne m'occupe plus de rien que des choses dont mon -intelligence de tous les jours peut faire entièrement le tour. Ces -choses seules auront le droit d'agir sur mes actes et sur mes pensées.» -Où irions-nous ainsi? De quelles choses mon intelligence peut-elle faire -le tour? En est-il une en ce monde qui ne tienne à tout l'inconcevable? -Puisqu'il n'y a nul moyen d'éliminer celui-ci, il est raisonnable et -salutaire d'en tirer le meilleur parti possible et pour cela de -l'imaginer aussi prodigieusement vaste que l'on peut. Le plus grave -reproche qu'on puisse faire aux religions positives et notamment au -christianisme, c'est qu'elles ont trop souvent, sinon en théorie, tout -au moins en pratique, favorisé ce rétrécissement du mystère de -l'Univers. En l'étendant, nous étendons l'espace où se mouvra notre -pensée. Il est pour nous ce que nous le faisons; formons-le donc de tout -ce que nous pouvons atteindre à l'horizon de nous-mêmes. Quant à lui, -nous ne l'atteindrons jamais, c'est entendu; mais nous avons bien plus -de chance de nous en rapprocher en lui faisant face, en allant où il -nous attire, qu'en lui tournant le dos pour revenir où nous savons bien -qu'il n'est plus. Ce n'est pas en diminuant nos pensées que nous -diminuerons la distance qui nous sépare des dernières vérités; c'est en -les grandissant le plus possible que nous avons la certitude de nous -tromper le moins possible. Et plus s'élève notre idée de l'infini, plus -s'allège et se purifie l'atmosphère spirituelle dans laquelle nous -vivons, plus s'amplifie et s'approfondit l'horizon sur lequel se -détachent nos pensées et nos sentiments qui se nourrissent de cet -horizon qu'ils animent. «Perpétuellement édifier des idées qui -requièrent le suprême effort de nos facultés, a dit Herbert Spencer, et -perpétuellement reconnaître que ces idées doivent être abandonnées comme -imaginations futiles, nous montre mieux que ne le ferait tout autre -moyen, la grandeur de ce que nous tentons vainement de saisir. En -cherchant continuellement à connaître et en étant continuellement rejeté -en arrière avec la conviction de plus en plus profonde de -l'impossibilité de connaître, nous entretenons vivante la conscience que -c'est à la fois notre plus haute sagesse et notre plus haut devoir de -regarder comme Inconnaissable ce par quoi existent toutes choses.» - - -VIII - -Quelle que soit la vérité dernière, que nous admettions l'infini -abstrait, absolu et parfait, l'infini immobile, immuable, arrivé et qui -sait tout, où tend notre raison; ou que nous préférions celui que nous -offre le témoignage, ici-bas irrécusable de nos sens, l'infini qui se -cherche, évolue et ne s'est pas encore fixé; ce qu'avant tout il nous -importe d'y prévoir, c'est notre sort qui, d'ailleurs, dans l'un et -l'autre cas, doit se confondre avec cet infini même. - - - - -CHAPITRE XI - -NOTRE SORT DANS CES INFINIS - - -I - -Le premier infini, l'infini idéal est le plus conforme aux exigences de -notre raison, ce qui n'est pas une raison pour lui donner la préférence. -Il nous est impossible de prévoir ce que nous y deviendrons, puisqu'il -semble exclure tout devenir. Il ne nous reste donc qu'à interroger le -second, celui que nous voyons et imaginons dans le temps et l'espace. Au -surplus, il se peut qu'il précède le premier. Quelque absolue que soit -notre conception de l'Univers, nous avons vu qu'on peut toujours -admettre que ce qui n'eut pas lieu dans l'éternité d'avant, adviendra -dans celle d'après nous; et que rien, sinon d'innombrables hasards, ne -s'oppose à ce que l'Univers, s'il ne la possède pas encore, n'acquière -enfin la conscience intégrale qui le fixe à son apogée. - - -II - -Nous voici dans l'infini de ces mondes, dans l'infini stellaire, dans -l'infini des cieux qui nous masque assurément autre chose, mais ne -saurait être une illusion totale. Il ne nous paraît peuplé que d'objets, -planètes, soleils, étoiles, nébuleuses, atomes, fluides impondérables -qui s'agitent, s'unissent et se séparent, se repoussent et s'attirent, -s'affaissent et s'épanouissent, se déplacent sans cesse et n'arrivent -jamais, mesurent l'espace dans ce qui n'a pas de borne et computent les -heures dans ce qui n'a pas de terme. En un mot, nous voici dans un -infini qui paraît avoir à peu près le même caractère, les mêmes -habitudes que cette puissance au sein de laquelle nous respirons et que -sur notre terre nous appelons la nature ou la vie. - -Qu'y deviendrons-nous? Il n'est pas vain de se le demander, alors même -que nous nous y mêlerions après avoir perdu toute conscience, toute -notion du moi, alors même que nous n'y serions plus qu'un peu de -substance sans nom, âme ou matière, on ne le saurait dire, en suspens -dans l'abîme également sans nom qui remplace l'espace et le temps. Il -n'est pas vain de se le demander, car c'est de l'histoire des mondes ou -de l'Univers qu'il s'agit; et cette histoire, bien plus que celle de -notre petite existence, est notre propre et grande histoire, où -peut-être quelque chose de nous-mêmes ou d'incomparablement meilleur et -plus vaste que nous, finira par nous retrouver quelque jour. - - -III - -Y serons-nous malheureux? Nous ne sommes guère rassurés lorsque nous -songeons aux habitudes de la nature et considérons que nous faisons -partie d'un Univers qui n'a pas encore rassemblé sa sagesse. Nous avons -vu, il est vrai, qu'heur et malheur n'existent que par rapport à notre -corps, et qu'ayant perdu l'organe des souffrances, nous ne retrouverons -plus aucune des douleurs de la terre. Mais là ne se borne point -l'inquiétude; et notre pensée devant laquelle s'arrêtent toutes nos -douleurs d'autrefois, roulant, désemparée, de mondes en mondes, inconnue -à elle-même dans de l'inconnaissable qui se cherche sans espoir, ne -connaîtra-t-elle pas ici l'effroyable torture dont nous avons déjà parlé -et qui, sans doute, est la dernière que l'imagination puisse toucher de -l'aile? Enfin, quand il n'y aurait plus rien de notre corps et notre -pensée, il resterait la matière et l'esprit (ou du moins l'énergie -évidemment unique à laquelle nous donnons ce double nom) qui les -composèrent et dont le sort ne nous doit pas être plus indifférent que -notre propre sort; car, répétons-le, à partir de notre mort, l'aventure -de l'Univers devient notre aventure. Ne nous disons donc point: -«Qu'importe, nous n'y serons plus.» Nous y serons toujours, puisque tout -y sera. - - -IV - -Ce tout dont nous serons, en un monde qui se cherche toujours, -continuera-t-il d'être en proie à des expériences nouvelles, incessantes -et peut-être pénibles? Puisque la partie que nous y fûmes s'y trouva -malheureuse, pourquoi la partie que nous y serons y aurait-elle -meilleure chance? Qui nous assure que ces combinaisons et ces essais, -qui ne finiront point, ne seront pas plus douloureux, plus maladroits et -plus funestes que ceux dont nous sortons, et comment expliquer que -ceux-ci aient pu se produire après tant de millions d'autres qui -auraient dû ouvrir les yeux du génie de l'infini? On a beau se -persuader, comme le veut la sagesse hindoue, que nos douleurs ne sont -qu'illusions et apparences, il n'en est pas moins vrai qu'elles nous -rendent très réellement malheureux. L'Univers a-t-il ailleurs une -conscience plus complète, une pensée plus juste et plus sereine que sur -cette terre ou dans les mondes que nous apercevons? Et s'il est vrai -qu'il ait atteint en quelque autre lieu cette pensée meilleure, pourquoi -celle qui préside aux destinées de notre terre n'en profite-t-elle -point? Aucune communication ne serait-elle possible entre des mondes qui -doivent être nés de la même idée et s'y trouvent plongés? Quel serait le -mystère de cet isolement? Faut-il croire que la terre marque l'étape la -plus avancée et l'expérience la plus favorisée? Qu'aurait donc fait la -pensée de l'Univers et contre quelles ténèbres lui aurait-il fallu -lutter pour n'en être que là? Mais, d'un autre côté, ces ténèbres ou ces -obstacles, qui ne naîtraient que d'elle-même, ne pouvant surgir de nulle -autre part, eussent-ils pu l'arrêter? Qui donc aurait posé à l'infini -ces problèmes insolubles, et de quel endroit plus reculé et plus profond -que lui-même seraient-ils sortis? Il faut pourtant que quelqu'un sache -ce qu'ils demandent; et comme derrière l'infini ne peut se trouver -personne qui ne soit l'infini même, il est impossible d'imaginer une -mauvaise volonté dans une volonté qui ne laisse autour d'elle aucun -point qu'elle n'occupe tout entier. Ou bien, les expériences commencées -dans les astres se continuent-elles mécaniquement, en vertu de la force -acquise, sans égard à leur inutilité et à leurs conséquences pitoyables, -selon la coutume de la nature qui ignore notre parcimonie et gaspille -les étoiles dans l'espace comme les semences sur la terre, sachant que -rien ne se peut perdre? Ou encore, toute la question de notre repos et -de notre bonheur, comme celle de la destinée des mondes, se réduit-elle -à savoir si l'infini des tentatives et des combinaisons est ou n'est pas -égal à celui de l'éternité? Ou enfin, pour en venir au plus probable, -est-ce nous qui nous trompons, ignorons tout, ne voyons rien et estimons -imparfait ce qui peut-être est sans défaut; nous qui ne sommes qu'un -infime fragment de l'intelligence que nous jugeons à l'aide des petits -débris de pensée qu'elle a bien voulu nous prêter? - - -V - -Comment pourrions-nous répondre, comment nos pensées et nos regards -pénétreraient-ils l'infini et l'invisible, nous qui ne comprenons et ne -voyons même pas la chose par laquelle nous voyons et qui est la source -de toutes nos pensées? En effet, ainsi qu'on l'a fait très justement -observer, l'homme ne voit pas la lumière elle-même. Il ne voit que la -matière ou plutôt la petite partie des grands mondes qu'il connaît sous -le nom de matière, touchée par la lumière. - -Il n'aperçoit les immenses rayons qui parcourent les cieux qu'à -l'instant qu'ils sont arrêtés par un objet conforme à l'un de ceux que -son oeil est accoutumé de voir sur cette terre; sinon tout l'espace -peuplé de soleils innombrables et d'une puissance sans limites, au lieu -d'être l'abîme d'absolues ténèbres qui absorbe et éteint les faisceaux -de clartés qui de toutes parts le traversent, ne serait qu'un -prodigieux, un insoutenable océan de fulgurations. Et si nous ne voyons -pas la lumière, du moins en croyons-nous connaître quelques traits ou -quelques reflets; mais nous ignorons absolument tout de ce qui, sans -doute, est la seule loi essentielle de l'Univers: la gravitation. -Qu'est-ce donc que cette force, de toutes la plus puissante et la moins -visible, insaisissable, sans forme, sans couleur, sans température, sans -consistance, sans saveur et sans voix, mais si formidable qu'elle -suspend et meut dans l'espace tous les mondes que nous voyons et tous -ceux que nous n'apercevrons jamais? Plus rapide, plus subtile, plus -spirituelle que la pensée, elle règne à tel point sur tout ce qui -existe, de l'infiniment grand à l'infiniment petit, qu'il n'est pas un -grain de sable sur notre terre, une goutte de sang dans nos veines, qui, -pénétré, travaillé, animé par elle, n'agisse à tout instant sur la plus -lointaine planète du dernier système solaire que nous nous efforçons -d'imaginer par delà les bornes de notre imagination. Voici longtemps que -le mot fameux de Shakespeare: «Il y a plus de choses sur terre et dans -les cieux que n'en peut rêver notre philosophie», est tout à fait -insuffisant. - -Il n'y a pas plus de choses que n'en peut rêver ou imaginer notre -philosophie; il n'y a que des choses qu'elle ne peut rêver, il n'y a que -de l'inimaginable; et si nous ne voyons même pas la lumière, qui est la -seule chose que nous croyions voir, on peut dire qu'il n'y a tout autour -de nous que de l'invisible. - -Nous nous agitons dans l'illusion de voir et de connaître ce qui est -strictement indispensable à notre petite vie. Tout le reste, qui est à -peu près tout, nos organes nous en défendent non seulement l'accès, la -vision ou la perception, mais nous interdisent même de soupçonner ce -qu'il est, comme ils nous empêcheraient d'y rien comprendre si une -intelligence d'un autre ordre s'avisait de nous le révéler ou de nous -l'expliquer. Le nombre et le volume des mystères est aussi illimité que -l'Univers. Si l'humanité se rapprochait un jour de ceux qui lui semblent -aujourd'hui les plus grands et les plus inaccessibles; par exemple, -l'origine et le but de la vie; derrière ceux-ci, comme des montagnes -éternelles, elle en verrait immédiatement surgir d'autres qui seraient -aussi grands et aussi insondables; et ainsi indéfiniment. Par rapport à -ce qu'il faudrait savoir pour tenir la clé de ce monde, elle se -trouverait toujours au même point d'ignorance centrale. Il en irait -encore de même si nous possédions une intelligence plusieurs millions de -fois plus vaste et plus pénétrante que la nôtre. Tout ce que -découvrirait sa puissance miraculeusement accrue rencontrerait des -limites non moins infranchissables qu'à présent. Tout est sans bornes -dans ce qui n'a pas de bornes. Nous serons les prisonniers éternels de -l'infini. Il nous est donc impossible d'apprécier en quoi que ce soit, -fût-ce sur le plus petit point imaginable, l'état présent de l'Univers, -et de dire, tant que nous serons hommes, s'il suit une ligne droite ou -s'il décrit un cercle sans mesure, s'il devient plus sage ou plus -insensé, s'il s'avance vers l'éternité qui n'aura pas de fin ou revient -sur ses pas vers celle qui n'a pas eu de commencement. Tout ce qui nous -est accordé dans notre minuscule enceinte, c'est de nous y évertuer vers -ce qui nous paraît être le mieux et d'y demeurer héroïquement convaincus -que rien de ce que nous y faisons ne s'y peut perdre. - - -VI - -Mais que toutes ces questions insolubles ne nous poussent pas vers la -crainte. Au point de vue de notre avenir d'outre-tombe, il n'est -nullement nécessaire que nous ayons réponse à tout. Que l'Univers ait -trouvé sa conscience, la trouve un jour ou la cherche éternellement, il -ne saurait exister pour être malheureux et souffrir, non plus dans son -ensemble que dans une seule de ses parties; peu importe que celle-ci -soit invisible ou incommensurable, attendu que le plus petit est aussi -grand que le plus grand dans ce qui n'a terme ni mesure. Torturer un -point, c'est même chose que torturer les mondes; et s'il torture les -mondes, c'est sa propre substance qu'il torture. Son sort même, où nous -prenons place, nous protège; car nous ne sommes que de l'infini. Il -tient en nous comme nous tenons en lui. Son souffle est notre souffle, -son but est notre but et nous portons en nous tous ses mystères. Nous y -participons de toutes parts. Il n'y a rien en nous qui lui échappe; il -n'y a rien en lui qui ne nous appartienne. Il nous prolonge, nous -remplit, nous traverse de tous côtés. Dans l'espace et le temps, et dans -ce qui, par delà l'espace et le temps, n'a pas encore de nom, nous le -représentons et le résumons tout entier avec toutes ses propriétés et -tout son avenir; et si son immensité nous effraie, nous sommes aussi -effrayants que lui-même. - -Si donc nous devions y souffrir, nos souffrances n'y seraient -qu'éphémères, et rien n'importe qui n'est pas éternel. Il est possible, -bien qu'assez incompréhensible, que des parties se trompent et -s'égarent; mais il est impossible que la douleur soit une de ses lois -durables et nécessaires; car il aurait porté cette loi contre lui-même. -Aussi bien est-il et doit-il être sa propre loi et son unique maître; -sinon la loi ou le maître auquel il devrait obéir serait seul l'Univers, -et le centre d'un mot que nous prononçons sans pouvoir en saisir -l'étendue serait simplement déplacé. S'il est malheureux, c'est qu'il -veut son malheur; s'il veut son malheur, il est fou, et s'il nous paraît -fou, c'est que notre raison fonctionne au rebours de tout et des seules -lois possibles puisqu'elles sont éternelles; ou, plus humblement, c'est -qu'elle juge ce qu'elle ne comprend point. - - -VII - -Il faut donc que tout finisse ou peut-être que tout soit déjà, sinon -dans le bonheur, du moins dans un état exempt de toute souffrance, de -toute inquiétude, de tout malheur durable; et qu'est-ce au fond que -notre bonheur sur cette terre, sinon l'absence de douleur, d'inquiétude -et de malheur? - -Mais il est puéril de parler de bonheur et de malheur quand il s'agit de -l'infini. L'idée que nous avons du bonheur et du malheur est si -spéciale, si humaine, si fragile, qu'elle ne dépasse pas notre taille et -tombe en poussière dès que nous la sortons de sa petite sphère. Elle -provient entièrement de quelques hasards de nos nerfs qui sont faits -pour apprécier de minimes incidents, mais auraient pu sentir tout au -rebours et se réjouir de ce qui les peine. - -Je ne sais si l'on se rappelle la saisissante page de Sir William -Crookes, où l'illustre savant démontre qu'aux yeux d'un homme -microscopique, presque tout ce que nous tenons pour lois essentielles de -la nature se trouverait démenti; tandis que des forces que nous ignorons -à peu près, telles que la tension superficielle, la capillarité, les -mouvements Browniens, deviendraient prépondérantes. Il se promènerait, -par exemple, sur une feuille de chou, à l'heure de la rosée, et la -voyant constellée d'énormes globes de cristal, il en conclurait que -l'eau est un corps solide qui s'arrondit et monte dans les airs. A -quelques pas de là, s'approchant d'une mare, il constaterait que ce même -corps, au lieu de s'élever, paraît s'incliner à partir du bord, en une -immense courbe concave. S'il essayait, avec l'aide de ses amis, d'y -jeter une de ces énormes barres d'acier que nous appelons aiguilles, il -verrait celle-ci creuser à la surface du liquide une sorte de lit et y -flotter tranquillement. Il tirerait naturellement de ces expériences et -de mille autres qu'il pourrait faire, des théories diamétralement -contraires à celles sur quoi repose toute notre vie. Il en irait de même -dans l'hypothèse de William James, où il s'agit d'altérations possibles -dans le sens de la durée. «Supposons-nous capables, dans l'espace d'une -seconde, de noter distinctement dix mille événements au lieu de dix, -comme aujourd'hui; si notre vie ne devait contenir que le même nombre -d'impressions, elle pourrait être mille fois plus courte. Nous vivrions -moins d'un mois et, par expérience personnelle, ne saurions rien du -changement des saisons. Si nous étions nés en hiver, nous croirions à -l'été comme nous croyons maintenant aux chaleurs de la période -carbonifère. Les mouvements des êtres organisés seraient si lents que -nous ne les verrions pas et ne les connaîtrions que par induction. Le -soleil demeurerait immobile dans les cieux, la lune n'aurait pas de -phases et ainsi de suite. Renversons maintenant l'hypothèse et supposons -un être n'ayant que la millième partie des sensations que nous avons -dans un temps donné; il vivrait mille fois plus longtemps que nous. Les -étés et les hivers lui sembleraient des quarts d'heure. Les champignons -et les autres plantes à croissance rapide surgiraient si brusquement -qu'elles lui apparaîtraient comme des productions instantanées; les -plantes annuelles s'élèveraient et tomberaient, sans relâche, pareilles -aux bouillons d'une source minérale. Les mouvements des animaux seraient -aussi invisibles que le sont, pour nous, les mouvements des balles et -des boulets; le soleil traverserait le ciel comme un météore en laissant -derrière lui une traînée de flammes, etc. Qui nous dit que rien de -pareil n'existe dans le monde animal?» - - -VIII - -Nous ne croyons voir sur notre tête que catastrophes, morts, tourments -et désastres, nous frissonnons à la seule pensée des grands froids et -des formidables et noires solitudes interplanétaires et nous nous -imaginons que les mondes qui roulent dans l'espace sont aussi malheureux -que nous parce qu'ils se glacent, se désagrègent, se heurtent et se -consument en d'indicibles flammes. Nous en inférons que le génie de -l'Univers est un tyran atroce, en proie à une monstrueuse démence, qui -ne se complaît qu'au supplice de soi-même et de tout ce qu'il porte. A -des millions d'étoiles, qui sont plusieurs milliers de fois plus grandes -que notre soleil, à des nébuleuses dont aucun chiffre, aucun mot de nos -langues ne peut exprimer la nature et les dimensions, nous prêtons notre -sensibilité d'un instant, le petit agencement éphémère de nos nerfs; et -nous sommes convaincus que la vie doit être impossible ou épouvantable -en ces mondes, parce que nous y aurions trop chaud ou trop froid. Il -serait bien plus sage de nous dire qu'il eût suffi d'un rien, de -quelques papilles de plus ou de moins sur notre épiderme, de quelques -ramifications déplacées dans l'oeil et l'oreille, pour que la -température, le silence et les ténèbres de l'espace devinssent un -printemps délicieux, une musique inouïe, une lumière divine. «Rien n'est -trop merveilleux pour être vrai», a dit Faraday. Il serait bien plus -raisonnable de nous persuader que les catastrophes que nous y croyons -voir sont la vie même, la joie et l'une ou l'autre de ces immenses fêtes -de la matière et de l'esprit, auxquelles la mort, écartant enfin nos -deux ennemies, l'heure et la distance, nous permettra bientôt de prendre -part. A chaque monde qui se dissout, s'éteint, s'émiette, se consume ou -qu'un autre monde rencontre et pulvérise, c'est une expérience -magnifique qui commence, un espoir merveilleux qui s'approche, et -peut-être un bonheur inconnu puisé à même l'inépuisable inattendu. -Qu'importe qu'ils gèlent ou s'embrasent, se ramassent ou se dispersent, -se poursuivent ou se fuient; la matière et l'esprit, quand ils ne sont -plus réunis par le même hasard misérable qui les joignit en nous, se -doivent réjouir de tout ce qui advient; car tout n'est que naissance et -renaissance, départ dans l'inconnu peuplé d'admirables promesses et -peut-être pressentiment de quelque ineffable arrivée... - - - - -CHAPITRE XII - -CONCLUSIONS - - -I - -Afin de garder de tout ceci une image plus vive et un souvenir plus -précis, embrassons d'un dernier coup d'oeil le chemin parcouru. Nous -avons écarté, pour les motifs que nous avons dits, les solutions -religieuses et l'anéantissement total. L'anéantissement est -matériellement impossible; les solutions religieuses occupent une -citadelle sans portes ni fenêtres où la raison humaine ne pénètre point. -Vient ensuite l'hypothèse de la survivance de notre moi, délivré de son -corps, mais gardant pleine et intacte conscience de son identité. Nous -avons vu que cette hypothèse, en ses strictes limites, n'est que fort -peu probable et médiocrement désirable, bien que, par l'abandon du -corps, source de tous nos maux, elle semble moins redoutable que notre -existence actuelle. D'autre part, dès qu'on essaye de l'étendre ou de -l'élever, afin qu'elle paraisse moins barbare ou moins naïve, on rejoint -l'hypothèse de la conscience universelle ou de la conscience modifiée, -qui, avec celle de la survivance sans aucune espèce de conscience, ferme -le champ à toutes les suppositions et épuise ce que l'imagination peut -prévoir. - -La survivance sans aucune espèce de conscience équivaudrait pour nous à -l'anéantissement pur et simple et, par conséquent, ne serait pas plus -redoutable que celui-ci, c'est-à-dire qu'un sommeil sans rêve et sans -réveil. L'hypothèse est, sans contredit, plus acceptable que celle de -l'anéantissement, mais préjuge de façon très téméraire les questions de -la conscience universelle et de la conscience modifiée. - - -II - -Avant de répondre à celles-ci, il faut choisir son Univers, car nous -avons le choix. Il s'agit de savoir de quelle manière nous envisagerons -l'infini. Sera-ce l'infini immobile, immuable, de toute éternité parfait -et à son apogée et l'Univers sans but que doit, à l'extrême pointe de -nos pensées, concevoir notre raison? Croyons-nous qu'à notre mort, -l'illusion de mouvement et de progrès que nous voyons du fond de cette -vie s'évanouira brusquement? Il est inévitable, alors, qu'à l'instant de -notre dernier soupir, nous serons absorbés dans ce que, faute de mieux, -nous appelons la conscience universelle. Au contraire, sommes-nous -persuadés que la mort nous révélera que l'illusion ne se trouve pas dans -nos sens, mais dans notre raison, et qu'en un monde incontestablement -vivant, malgré l'éternité antérieure à notre naissance, toutes les -expériences n'ont pas été faites, c'est-à-dire que le mouvement et -l'évolution continuent et ne s'arrêteront nulle part ni jamais; il nous -faudra dès lors admettre la conscience modifiée ou progressive. Les deux -aspects, au fond, sont également inintelligibles, mais défendables, et, -bien qu'inconciliables, s'accordent sur un point, à savoir que la -douleur sans terme et le malheur sans espérance en sont également et à -jamais exclus. - - -III - -L'hypothèse de la conscience modifiée n'exige pas la perte de la petite -conscience acquise dans notre corps; mais elle rend celle-ci presque -négligeable, la jette, la noie et la dissout dans l'infini. Il est -naturellement impossible d'étayer cette hypothèse de preuves -satisfaisantes; mais il n'est pas facile de la ruiner comme les -précédentes. S'il était permis de parler de vraisemblance, quand notre -seule vérité est que nous ne voyons pas la vérité, elle est la plus -vraisemblable des hypothèses d'attente, et ouvre de magnifiques portes -aux rêves les plus plausibles, les plus variés et les plus séduisants. -Notre moi, notre âme, notre esprit, ou quel que soit le nom dont nous -appellerons ce qui nous survivra pour demeurer nous-mêmes, -retrouvera-t-il au sortir de notre corps les innombrables vies qu'il -doit avoir vécues depuis les millénaires qui n'eurent pas de -commencement? Continuera-t-il de s'accroître en s'assimilant tout ce -qu'il rencontrera dans l'infini, durant des millénaires qui n'auront pas -de fin? S'attardera-t-il quelque temps autour de notre terre, y menant, -dans des régions invisibles à notre oeil, une existence de plus en plus -haute et heureuse, comme le veulent les théosophes et les spirites? -Ira-t-il vers d'autres systèmes planétaires, émigrera-t-il en d'autres -mondes dont nos sens ne soupçonnent même pas l'existence? Tout semble -permis dans ce grand songe, hormis ce qui pourrait en arrêter l'essor. - -Néanmoins, dès qu'il s'aventure trop loin dans les espaces -d'outre-tombe, il se heurte à d'étranges obstacles et s'y brise les -ailes. Si nous admettons que notre moi ne demeure pas éternellement tel -qu'il était à l'instant de notre mort, nous ne pouvons plus imaginer -qu'à un moment donné il s'arrête, cesse de s'étendre et de s'élever, -atteigne sa perfection et sa plénitude, pour n'être plus qu'une sorte -d'épave immuable en suspens dans l'éternité et une chose finie dans tout -ce qui ne finira jamais. Ce serait bien la seule et véritable mort; et -d'autant plus affreuse qu'elle mettrait un terme à une vie et à une -intelligence sans égales, à côté desquelles celles que nous possédons -ici-bas ne pèseraient même pas ce que pèse une goutte d'eau en face de -l'Océan ou un grain de sable en contrepoids d'une chaîne de montagnes. -En un mot, ou nous croyons que notre évolution s'arrêtera un jour; et -c'est une fin incompréhensible et une sorte de mort inconcevable; ou -nous admettons qu'elle n'aura pas de terme, et dès lors, étant infinie, -elle prend tous les caractères de l'infini et doit se perdre et se -confondre en lui. C'est du reste à quoi aboutissent la théosophie, le -spiritisme et toutes les religions où l'homme, dans son bonheur suprême, -est absorbé par Dieu. Et c'est encore une fin incompréhensible, mais du -moins c'est la vie. Et puis, incompréhensible pour incompréhensible, -après avoir fait tout ce qui est humainement possible pour comprendre -l'une ou l'autre énigme, jetons-nous de préférence dans la plus vaste et -partant la plus vraisemblable, celle qui contient toutes les autres et -après laquelle il ne reste plus rien. Sinon les questions se redressent -à chaque étape et les réponses sont toujours différées. Et questions et -réponses nous mènent au même abîme inévitable. Puisqu'il faut tôt ou -tard l'aborder, pourquoi n'y pas aller tout de suite? Tout ce qui nous -arrive dans l'intervalle, nous intéresse sans nul doute, mais ne nous -retient pas, n'étant pas éternel. - - -IV - -Nous voici donc devant le mystère de la conscience universelle. Bien que -nous soyons incapables de comprendre l'acte d'un infini qui se -replierait sur soi pour se sentir, par conséquent se définir et se -séparer d'autre chose, ce n'est pas une raison suffisante pour le -déclarer impossible; car, si nous rejetions toutes les réalités et -impossibilités que nous ne comprenons point, il ne nous resterait plus -de quoi vivre. Si cette conscience existe sous cette forme dont nous -avons l'idée, il est évident que nous nous y trouverons et y prendrons -part. S'il y a conscience en quelque lieu, ou quelque chose qui remplace -la conscience, nous serons dans cette conscience ou cette chose, puisque -nous ne pouvons être ailleurs. Et cette conscience ou cette chose où -nous nous trouverons, ne pouvant être malheureuse, puisqu'il est -impossible que l'infini n'existe que pour son malheur, nous n'y serons -pas malheureux non plus. Enfin, si l'infini où nous serons lancés n'a -aucune espèce de conscience ni rien qui en tienne lieu, c'est que la -conscience ou ce qui la pourrait remplacer, n'est pas indispensable au -bonheur éternel. - - -V - -Voilà, je pense, à peu près, ce qu'il est permis d'affirmer, pour -l'instant, à l'âme inquiète devant l'espace insondable où la mort va -bientôt la jeter. Elle y peut espérer tout ce qu'elle y rêvait; elle y -craindra peut-être moins ce qu'elle y redoutait. Si elle préfère -demeurer dans l'attente et n'admettre aucune des hypothèses que j'ai -exposées de mon mieux et sans parti pris, il semble cependant difficile -de ne pas accueillir, tout au moins, cette grande assurance que l'on -retrouve au fond de chacune d'elles: à savoir que l'infini ne saurait -nous vouloir du mal, attendu que s'il tourmentait éternellement le -moindre d'entre nous, il tourmenterait quelque chose qu'il ne peut -arracher de soi, et partant tout lui-même. - -Je n'ai rien ajouté à tout ce qu'on savait. J'ai simplement tenté de -séparer ce qui peut être vrai de ce qui certainement ne l'est point; -car, si l'on ignore où se trouve la vérité, on apprend néanmoins à -connaître où elle ne se trouve pas. Et peut-être, en recherchant cette -introuvable vérité, aurons-nous accoutumé nos yeux à percer, en la -regardant fixement, l'épouvante de la dernière heure. Il reste sans nul -doute, à dire bien des choses que d'autres diront avec plus de force et -d'éclat. Mais n'espérons pas que quelqu'un prononce sur cette terre le -mot qui mette un terme à nos incertitudes. Il est au contraire fort -probable que personne en ce monde, ni peut-être dans l'autre, ne -découvrira le grand secret de l'Univers. Et, pour peu qu'on réfléchisse, -il est très heureux qu'il en soit ainsi. Nous avons non seulement à nous -résigner à vivre dans l'incompréhensible, mais à nous réjouir de n'en -pouvoir sortir. S'il n'y avait plus de questions insolubles ni d'énigmes -impénétrables, l'infini ne serait pas infini; et c'est alors qu'il -faudrait à jamais maudire le sort qui nous aurait mis dans un Univers -proportionné à notre intelligence. Tout ce qui existe ne serait plus -qu'une prison sans issues, un mal et une erreur irréparables. L'inconnu -et l'inconnaissable sont et seront peut-être toujours nécessaires à -notre bonheur. En tout cas, je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi, sa -pensée fût-elle mille fois plus haute et plus puissante que la mienne, -d'être éternellement condamné à habiter un monde dont il aurait surpris -un secret essentiel et auquel, étant homme, il aurait commencé à -comprendre quelque chose. - - - - -TABLE DES CHAPITRES - - - Notre injustice envers la mort 1 - L'anéantissement 33 - La survivance de la conscience 39 - L'hypothèse théosophique 67 - L'hypothèse néo-spirite. Les apparitions 77 - Les communications avec les morts 85 - La correspondance croisée 131 - La réincarnation 147 - Le sort de la conscience 179 - Les deux aspects de l'infini 203 - Notre sort dans ces infinis 229 - Conclusions 257 - - -B--8844.--L.-Impr. réun., 7, rue Saint-Benoît, Paris. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Mort, by Maurice Maeterlinck - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT *** - -***** This file should be named 63222-8.txt or 63222-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/2/63222/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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