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-The Project Gutenberg EBook of La Mort, by Maurice Maeterlinck
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: La Mort
-
-Author: Maurice Maeterlinck
-
-Release Date: September 17, 2020 [EBook #63222]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-
- MAURICE MAETERLINCK
-
- LA MORT
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1913
- Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation
- réservés pour tous pays.
- Copyright by EUGÈNE FASQUELLE, 1913
-
-
-
-
-OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK
-
-
- LA SAGESSE ET LA DESTINÉE (50e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50
- LA VIE DES ABEILLES (61e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50
- LE TEMPLE ENSEVELI (24e mille). (Fasquelle.) 3 fr. 50
- LE DOUBLE JARDIN (18e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50
- L'INTELLIGENCE DES FLEURS (29e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50
- LE TRÉSOR DES HUMBLES (64e édition). (Mercure de France) 3 fr. 50
- JOYZELLE, pièce en 5 actes (10e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50
- MONNA VANNA, pièce en 3 actes (36e mille). (Fasquelle,
- édit.) 2 fr. »
- MONNA VANNA, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux.
- Musique de Henry Février. (6e mille). (Fasquelle, édit.) 1 fr. »
- L'OISEAU BLEU, féerie en 5 actes et 10 tableaux (30e mille).
- (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50
- LA TRAGÉDIE DE MACBETH, de William Shakespeare. Traduction
- nouvelle avec une _Introduction_ et des _Notes_
- (4e mille) 3 fr. 50
- THÉATRE. (Lacomblez, éditeur à Bruxelles, Belgique) 3 vol. à 3 fr. 50
- SERRES CHAUDES (poésies). (Lacomblez, édit.) 3 fr. »
- L'ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES, de Ruysbroeck
- l'Admirable, traduit du flamand et précédé d'une
- Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. »
- LES DISCIPLES A SAÏS ET LES FRAGMENTS DE NOVALIS, traduits
- de l'allemand et précédés d'une Introduction. (Lacomblez,
- édit.) 5 fr. »
- ALBUM DE DOUZE CHANSONS. (Stock, édit.) _Épuisé._
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
-20 exemplaires numérotés sur papier du Japon;
-
-100 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
-
-
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-
-LA MORT
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-NOTRE INJUSTICE ENVERS LA MORT
-
-
-I
-
-On l'a dit admirablement: «La mort! c'est encore elle seule qu'il faut
-consulter sur la vie, et non je ne sais quel avenir et quelle survivance
-où nous ne serons pas. Elle est notre propre fin et tout se passe dans
-un intervalle d'elle à nous. Qu'on ne me parle pas de ces prolongements
-illusoires qui ont sur nous le prestige enfantin du nombre; qu'on ne me
-parle pas, à moi qui mourrai tout entier, des sociétés et des peuples.
-Il n'y a de réalité, il n'y a de durée véritable qu'entre un berceau et
-une tombe. Le reste est grossissement, spectacle, optique vaine! Ils
-m'appellent un maître à cause de je ne sais quel prestige de ma parole
-et de mes pensées, mais je suis un enfant éperdu devant la mort!»[1].
-
- [1] Marie Lenéru. _Les Affranchis_, acte III, scène IV.
-
-
-II
-
-Voilà où nous en sommes. Il n'y a pour nous, dans notre vie et dans
-notre univers qu'un événement qui compte, c'est notre mort. Elle est le
-point où se réunit et conspire contre notre bonheur, tout ce qui échappe
-à notre vigilance. Plus nos pensées s'évertuent à s'en écarter, plus
-elles se resserrent autour d'elle. Plus nous la redoutons, plus elle est
-redoutable, car elle ne se nourrit que de nos craintes. Qui cherche à
-l'oublier en comble sa mémoire, qui tente de la fuir ne rencontre plus
-qu'elle. Elle offusque tout de son ombre. Mais si nous y pensons sans
-cesse, c'est à notre insu et sans apprendre à la connaître. Nous
-contraignons notre attention à lui tourner le dos, au lieu d'aller à
-elle à visage levé. Nous épuisons, à en éloigner notre volonté, toutes
-les forces qui pourraient l'affronter. Nous la livrons aux mains
-obscures de l'instinct et ne lui accordons pas une heure de notre
-intelligence. Est-il étonnant que l'idée de la mort, qui devrait être la
-plus parfaite et la plus lumineuse de nos idées, étant la plus assidue
-et la plus inévitable de toutes, en demeure la plus infirme et la seule
-arriérée? Comment connaîtrions-nous l'unique puissance que nous ne
-regardons jamais en face? Comment aurait-elle profité de clartés qui ne
-s'allument que pour la fuir? Pour sonder ses abîmes, nous attendons les
-minutes les plus débiles, les plus saccagées de la vie. Nous ne pensons
-à elle que lorsque nous n'avons plus la force, je ne dis pas de penser,
-mais de respirer. Un homme d'un autre siècle, revenant parmi nous, ne
-reconnaîtrait pas sans peine, au fond d'une âme d'aujourd'hui, l'image
-de ses dieux, de son devoir, de son amour ou de son univers; mais la
-figure de la mort, quand tout est changé autour d'elle, et que même ce
-qui la compose et dont elle dépend s'est évanoui, il la retrouverait
-presque intacte, telle qu'elle fut ébauchée par nos pères, il y a des
-centaines, voire des milliers d'années. Notre intelligence devenue si
-hardie, si active, n'y a point travaillé, n'y a, pour ainsi dire, fait
-aucune retouche. Si nous ne croyons plus aux supplices des damnés,
-toutes les cellules vitales du plus incrédule d'entre nous baignent
-encore dans l'effroyable mystère du Chéol des Hébreux, de l'Hadès des
-païens ou de l'enfer chrétien. S'il n'est plus éclairé de flammes trop
-précises, le précipice s'ouvre toujours au bout de l'existence et moins
-connu n'en est que plus redoutable. Aussi, quand se détache l'heure qui
-pendait sur nous et vers laquelle nous n'osions pas lever les yeux, tout
-nous manque à la fois. Les deux ou trois pensées incertaines sur
-lesquelles nous comptions nous appuyer, sans les avoir examinées, cèdent
-comme des roseaux sous le poids des dernières minutes. Nous cherchons
-vainement un refuge parmi des réflexions qui s'affolent ou nous sont
-étrangères et ne connaissent pas les chemins de notre coeur. Personne ne
-nous attend sur le dernier rivage où rien n'est prêt, où rien n'est
-demeuré debout que l'épouvante.
-
-
-III
-
-«Il n'est pas digne d'un chrétien (ajoutons d'un homme), dit quelque
-part Bossuet, le grand poète du tombeau, il n'est pas digne d'un
-chrétien de ne s'évertuer contre la mort qu'au moment qu'elle se
-présente pour l'enlever.» Il serait salutaire que chacun de nous en
-préparât l'idée dans la clarté des jours et dans la force de son
-intelligence et apprît à s'y tenir. Il dirait à la mort: «Je ne sais qui
-tu es, sinon je serais ton maître; mais aux jours où mes yeux y voyaient
-plus haut qu'aujourd'hui, j'ai appris ce que tu n'es pas; c'est assez
-pour que tu ne deviennes pas le mien». Il porterait ainsi, gravé dans la
-mémoire, une image éprouvée contre laquelle ne prévaudraient point les
-dernières angoisses et où s'iraient rassurer les regards assaillis de
-fantômes. Au lieu de l'effrayante prière des agonisants, qui est la
-prière des abîmes, il dirait sa propre prière, celle des sommets de sa
-vie où seraient réunies, comme des anges de paix, les pensées les plus
-nettes, les plus lucides de son existence. N'est-ce pas la prière par
-excellence? Qu'est-ce, au fond, qu'une véritable et digne prière, sinon
-l'effort le plus ardent et le plus désintéressé pour atteindre et saisir
-l'inconnu?
-
-
-IV
-
-«Il y a longtemps, disait Napoléon, que les médecins et les prêtres
-rendent la mort douloureuse.» «_Pompa mortis magis terret quam mors
-ipsa_,» selon le mot de Bacon. Apprenons donc à la regarder telle
-qu'elle est en soi, c'est-à-dire dégagée des horreurs de la matière et
-dépouillée des terreurs de l'imagination. Chassons d'abord tout ce qui
-la précède et qui n'est pas à elle. Nous lui imputons ainsi les tortures
-de la dernière maladie: et ce n'est pas juste. Les maladies n'ont rien
-de commun avec ce qui les termine. Elles appartiennent à la vie et non
-point à la mort. Nous oublions facilement les plus cruelles souffrances
-qui nous rendent à la santé, et le premier soleil de la convalescence
-efface les plus insupportables souvenirs de la chambre d'amertume. Mais
-que vienne la mort, à l'instant on l'accable de tout le mal fait avant
-elle. Pas une larme qui ne soit retrouvée et qu'on ne lui reproche, pas
-un cri de douleur qui ne devienne un cri d'accusation. Elle porte seule
-le poids des erreurs de la nature ou de l'ignorance de la science qui
-ont inutilement prolongé des supplices au nom desquels on la maudit
-parce qu'elle y met un terme.
-
-
-V
-
-En effet, si les maladies appartiennent à la nature ou à la vie,
-l'agonie, qui semble propre à la mort, est tout entière aux mains des
-hommes. Or, ce que nous redoutons le plus, c'est l'abominable lutte de
-la fin, et surtout la suprême, la terrible seconde de rupture que nous
-verrons peut-être s'avancer durant de longues heures impuissantes, et
-qui tout d'un coup nous précipitera, nus, désarmés, abandonnés de tous
-et dépouillés de tout, dans un inconnu qui est le lieu des seules
-épouvantes invincibles qu'ait jamais éprouvées l'âme humaine.
-
-Il y a double injustice à imputer à la mort les supplices de cette
-seconde. Nous verrons plus loin de quelle façon un homme d'aujourd'hui,
-s'il veut rester fidèle à ses pensées, doit se représenter l'inconnu où
-elle nous jette. Occupons-nous ici du dernier combat. A mesure que
-progresse la science, se prolonge l'agonie qui est le moment le plus
-affreux, et, tout au moins pour ceux qui y assistent (car souvent la
-sensibilité de celui qui est «aux abois de la mort», selon l'expression
-de Bossuet, déjà très émoussée, ne perçoit plus que la rumeur lointaine
-des souffrances qu'elle paraît endurer), le sommet le plus aigu de la
-douleur et de l'horreur humaines. Tous les médecins estiment que le
-premier de leurs devoirs est de mener aussi loin que possible les
-convulsions les plus atroces de l'agonie la plus désespérée. Qui donc,
-au chevet d'un mourant, n'a voulu vingt fois et n'a jamais osé se jeter
-à leurs pieds pour leur demander grâce? Ils sont pleins d'une telle
-certitude, et le devoir auquel ils obéissent, laisse si peu de place au
-moindre doute, que la pitié et la raison, aveuglées par les larmes,
-répriment leurs révoltes et reculent devant une loi que tous
-reconnaissent et vénèrent comme la plus haute loi de la conscience
-humaine.
-
-
-VI
-
-Un jour ce préjugé nous paraîtra barbare. Ses racines plongent aux
-craintes inavouées qu'ont laissées dans le coeur des religions mortes
-depuis longtemps dans la raison des hommes. C'est pourquoi les médecins
-agissent comme s'ils étaient convaincus qu'il n'est point de torture
-connue qui ne soit préférable à celles qui nous attendent dans
-l'inconnu. Ils semblent persuadés que toute minute gagnée parmi les
-souffrances les plus intolérables est dérobée à des souffrances
-incomparablement plus redoutables que réservent aux hommes les mystères
-d'outre-tombe; et de deux maux, pour éviter celui qu'ils savent
-imaginaire, choisissent le seul réel. Au surplus, s'ils retardent ainsi
-la fin d'un supplice, laquelle est, comme le dit le bon Sénèque, ce que
-ce supplice a de meilleur, ils ne font que céder à l'erreur unanime qui
-renforce chaque jour le cercle où elle s'enferme; la prolongation de
-l'agonie accroissant l'horreur de la mort, et l'horreur de la mort
-exigeant la prolongation de l'agonie.
-
-
-VII
-
-De leur côté, ils disent ou pourraient dire qu'en l'état présent de la
-science, deux ou trois cas exceptés, il n'y a jamais certitude de mort.
-Ne pas soutenir la vie jusqu'aux dernières limites, fût-ce au prix de
-tourments insoutenables, c'est peut-être tuer. Sans doute n'y a-t-il pas
-une chance sur cent mille que le malade réchappe. Il n'importe, si cette
-chance existe, qui ne donnera dans la plupart des cas que quelques
-jours, ou tout au plus quelques mois d'une vie qui ne sera plus la vraie
-vie, mais bien plutôt, comme disait le latin, «une mort étendue», ces
-cent mille tourments inutiles n'auront pas été vains. Une seule heure
-dérobée à la mort vaut toute une existence de tortures. Ici sont en
-présence deux valeurs qui ne se peuvent comparer; et, si l'on entend les
-peser dans la même balance, il faut entasser sur le plateau qu'on voit
-tout ce qui nous reste, c'est-à-dire toutes les douleurs imaginables,
-car à l'heure décisive c'est le seul poids qui compte et qui soit assez
-lourd pour faire remonter de quelques lignes l'autre plateau qui plonge
-dans ce qu'on ne voit pas et que charge l'épaisse ténèbre d'un autre
-monde.
-
-
-VIII
-
-Accrue de tant d'horreurs étrangères, l'horreur de la mort devient telle
-que, sans raisonner, nous leur donnons raison. Il est pourtant un point
-sur lequel ils commencent de céder et se mettre d'accord. Ils consentent
-peu à peu, lorsqu'il ne reste plus d'espoir, sinon à endormir, du moins
-à assoupir les suprêmes angoisses. Naguères, aucun d'eux ne l'eût osé
-faire; et encore aujourd'hui, beaucoup hésitent, comptent en avares et
-goutte à goutte la clémence et la paix qu'ils détiennent et devraient
-prodiguer, appréhendant d'affaiblir les dernières résistances,
-c'est-à-dire les plus inutiles et les plus pénibles sursauts de la vie
-qui ne veut pas céder la place au repos qui s'avance.
-
-Il ne m'appartient pas de décider si leur pitié pourrait être plus
-audacieuse. Il suffit de constater une fois de plus que tout cela ne
-regarde pas la mort. Cela se passe en avant et au-dessous d'elle. Ce
-n'est pas l'arrivée de la mort, c'est le départ de la vie qui est
-épouvantable. Ce n'est pas sur la mort, mais sur la vie que nous devons
-agir. Ce n'est pas la mort qui attaque la vie; c'est la vie qui résiste
-injurieusement à la mort. Les maux, de toutes parts, accourent à son
-approche, mais non à son appel; et s'ils se ramassent autour d'elle, ils
-ne venaient pas avec elle. Accusez-vous le sommeil de la fatigue qui
-vous accable si vous ne lui cédez point? Toutes ces luttes, ces
-attentes, ces alternatives, ces malédictions tragiques se trouvent
-encore sur le versant où nous nous accrochons et non point de l'autre
-côté. Elles sont d'ailleurs accidentelles et provisoires et n'émanent
-que de notre ignorance. Tout ce que nous savons ne nous sert qu'à mourir
-plus douloureusement que les animaux qui ne savent rien. Un jour viendra
-où la science se retournera contre son erreur et n'hésitera plus à
-accourcir nos disgrâces. Un jour viendra où elle osera et agira à coup
-sûr; où la vie assagie s'en ira silencieusement à son heure, sachant son
-terme atteint, comme elle se retire silencieusement chaque soir, sachant
-sa tâche faite. Il n'y aura, quand le médecin et le malade auront appris
-ce qu'ils doivent apprendre, aucune raison physique ou métaphysique pour
-que la venue de la mort ne soit pas aussi bienfaisante que celle du
-sommeil. Peut-être même, n'y ayant plus rien à ménager, sera-t-il
-possible de l'entourer d'ivresses plus profondes et de songes plus
-beaux. En tout cas, et dès aujourd'hui, disculpée de ce qui la précède,
-il sera plus facile de l'envisager sans crainte et d'éclaircir ce qui la
-suit.
-
-
-IX
-
-Telle que nous nous la représentons d'habitude, deux effrois se dressent
-derrière elle: le premier sans visage et sans forme, qui envahit tout
-l'espace de notre esprit; l'autre plus précis, plus réduit, mais presque
-aussi puissant, qui frappe tous nos sens. Occupons-nous d'abord de
-celui-ci.
-
-De même que nous imputons à la mort tous les maux qui la précèdent, nous
-joignons à l'effroi qu'elle inspire tout ce qui se passe derrière elle,
-lui faisant au départ même injustice qu'à l'arrivée. Est-ce elle qui
-creuse nos tombeaux et nous ordonne d'y garder ce qui est fait pour
-disparaître? Si nous ne pouvons songer sans horreur à ce qu'y devient
-l'être aimé, est-ce elle ou nous qui l'y avons mis? Parce qu'elle
-emporte l'esprit en un lieu que nous ignorons, lui reprocherons-nous ce
-que nous faisons de la dépouille qu'elle nous abandonne? Elle descend
-parmi nous pour déplacer une vie ou en changer la forme; jugeons-la sur
-ce qu'elle fait et non point sur ce que nous faisons avant qu'elle ne
-vienne ou lorsqu'elle n'est plus là. Et déjà elle est loin quand
-commence l'effrayant travail que nous nous efforçons de faire durer le
-plus longtemps possible, persuadés, dirait-on, qu'il est notre seule
-assurance contre l'oubli. Je sais bien que d'un autre point de vue que
-l'humain ce travail est fort innocent; et que, regardée d'assez haut, la
-chair qui se décompose n'est pas plus répugnante qu'une fleur qui se
-fane ou une pierre qui s'effrite. Mais enfin, il abuse nos sens, étonne
-notre mémoire, abat notre courage; alors qu'il serait si facile d'éviter
-la malfaisante épreuve. Purifié par le feu, le souvenir vit dans l'azur
-comme une belle idée; et la mort n'est plus qu'une naissance immortelle
-dans un berceau de flammes. C'est ce qu'ont bien compris les peuples les
-plus sages et les plus heureux de l'histoire. Ce qui se passe dans nos
-tombes empoisonne nos pensées en même temps que nos corps. La figure de
-la mort, dans l'imagination des hommes, dépend avant tout de la forme de
-la sépulture; et les rites funéraires ne règlent pas seulement le sort
-de ceux qui partent, mais encore le bonheur de ceux qui demeurent, car
-ils dressent tout au fond de la vie la grande image sur laquelle
-viennent s'apaiser ou se désespérer leurs yeux.
-
-
-X
-
-Il n'est donc qu'un seul effroi propre à la mort: celui de l'inconnu où
-elle nous précipite. En l'affrontant, ne nous attardons pas à écarter de
-notre esprit tout ce qu'y ont laissé les religions positives.
-Rappelons-nous seulement que ce n'est pas à nous de prouver qu'elles ne
-sont point prouvées; mais à elles d'établir qu'elles sont vraies. Or il
-n'en est pas une qui nous apporte une preuve devant laquelle puisse
-s'incliner une intelligence de bonne foi. Encore ne suffirait-il pas
-qu'elle se pût incliner; il faudrait, pour que l'homme pût légitimement
-croire et borner ainsi sa recherche infinie, que la preuve fût
-irrésistible. Le Dieu que nous offre la meilleure et la plus puissante
-d'entre elles, nous a donné notre raison pour nous en servir dans sa
-loyauté et sa plénitude; c'est-à-dire pour tâcher d'atteindre, avant
-tout, en toutes choses, ce qui lui paraît être la vérité. Peut-il exiger
-que nous acceptions malgré elle une croyance dont les plus sages et les
-plus ardents défenseurs ne nient pas, du point de vue humain,
-l'incertitude? Il ne nous propose qu'une histoire des plus douteuses,
-qui, même scientifiquement établie, ne serait qu'une belle leçon de
-morale et qu'étayent des prophéties et des miracles non moins
-incertains. Faut-il rappeler ici que Pascal, pour défendre cette
-croyance déjà chancelante alors qu'elle semblait à son apogée, a
-vainement tenté une démonstration dont l'aspect suffirait à détruire les
-derniers restes de foi dans une âme hésitante? Si une seule des preuves
-habituelles que nous offrent les théologiens et qu'il connaissait mieux
-que nul autre, en ayant fait l'étude exclusive des dernières années de
-sa vie, si une seule de ces preuves avait pu résister à l'examen, son
-génie, l'un des trois ou quatre génies les plus profonds et les plus
-lucides qu'ait possédés l'humanité, lui eût donné une force sans doute
-irrésistible. Mais il ne s'attarde pas à ces arguments dont il sent trop
-la faiblesse; il les écarte avec dédain, il tire gloire et une sorte de
-joie de leur inanité: «Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir
-rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils
-ne peuvent rendre raison? Ils déclarent en l'exposant au monde que c'est
-une sottise, _stultitiam_; et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la
-prouvent pas! S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole; c'est
-en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens.» Son argument
-unique, le seul auquel il se raccroche et consacre toutes les puissances
-de son génie, c'est la condition même de l'homme dans l'univers, mélange
-inconcevable de grandeur et de misère, qui ne peut s'expliquer que par
-le mystère de la chute originelle; «car l'homme est plus inconcevable
-sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme». Il est
-donc réduit à établir la véracité des Écritures par un argument tiré de
-ces Écritures mêmes qui sont en question; et, ce qui est plus grave, à
-expliquer un large et grand mystère incontestable, par un mystère
-étroit, petit et barbare, qui ne repose que sur la légende qu'il s'agit
-de prouver. Et, soit dit en passant, c'est chose très funeste que de
-remplacer un mystère par un mystère moindre. Dans la hiérarchie de
-l'inconnu, l'humanité monte toujours du plus petit au plus grand. Au
-contraire, descendre du plus grand au plus petit, c'est retourner à la
-sauvagerie primitive où l'on va jusqu'à remplacer l'infini par un
-fétiche ou une amulette. La grandeur de l'homme se mesure à celle des
-mystères qu'il cultive ou devant lesquels il s'arrête.
-
-Pour revenir à Pascal, il sent donc que tout croûle, et, dans la déroute
-de la raison humaine, il nous propose enfin le monstrueux pari qui est
-l'aveu suprême de la faillite et du désespoir de sa foi. Dieu, dit-il,
-c'est-à-dire son Dieu et la religion chrétienne avec tous ses préceptes
-et toutes ses conséquences, Dieu existe ou n'existe pas. Nous ne
-pouvons, par arguments humains, prouver qu'il existe ou qu'il n'existe
-pas. «S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque
-n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport à nous. Nous sommes
-donc incapables de connaître ni ce qu'il est ni s'il est.» Il est ou
-n'est pas. «Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n'y peut rien
-déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu à
-l'extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que
-gagerez-vous? Par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre; par
-raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.» Le juste serait de ne
-point parier.--«Oui, mais il faut parier: cela n'est pas volontaire,
-vous êtes embarqué.» Ne pas parier que Dieu existe, c'est parier qu'il
-n'existe pas, de quoi il vous punira éternellement. Que risquez-vous
-donc à parier, à tout hasard, qu'il existe? S'il n'est pas, vous perdez
-quelques pauvres plaisirs, quelques misérables aises de cette vie,
-puisque vos petits sacrifices ne seront pas récompensés; s'il existe,
-vous gagnez une éternité de bonheurs indicibles.--«Il est vrai, mais
-malgré tout, je suis fait d'une telle sorte que je ne puis
-croire».--Qu'à cela ne tienne, suivez la manière par où ont commencé
-ceux qui croient et qui d'abord ne croyaient pas non plus: «C'est en
-faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en
-faisant dire des messes, etc. Naturellement, même cela vous fera croire
-et vous abêtira.--Mais c'est ce que je crains.--Et pourquoi?
-qu'avez-vous à perdre?»
-
-Près de trois siècles d'apologétique n'ont pas ajouté un argument
-valable à cette page terrible et désespérée de Pascal. C'est donc là
-tout ce qu'a trouvé l'intelligence humaine pour nous forcer de croire.
-Si le Dieu qui exige notre foi ne veut pas que nous nous décidions
-d'après notre raison, d'après quoi donc faut-il que se fasse notre
-choix? D'après l'usage? d'après les hasards de la race ou de la
-naissance; d'après on ne sait quelle pile ou face esthétique ou
-sentimentale? Ou bien a-t-il mis en nous une autre faculté plus haute et
-plus sûre devant laquelle doive céder l'entendement? Où se
-trouve-t-elle? Quel est son nom? Si ce Dieu nous punit pour n'avoir pas
-aveuglément suivi une foi qui ne s'impose pas irrésistiblement à
-l'intelligence qu'il nous a donnée, s'il nous châtie pour n'avoir pas
-fait devant la grande énigme qu'il nous impose un choix que réprouve ce
-qu'il a mis en nous de meilleur et de plus semblable à lui-même, nous
-n'avons plus rien à répondre; nous sommes les dupes d'un jeu cruel et
-incompréhensible, nous sommes les victimes d'un effroyable piège et
-d'une immense injustice; et quels que soient les supplices dont celle-ci
-nous accable, ils seront moins intolérables que l'éternelle présence de
-celui qui en est l'auteur.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-L'ANÉANTISSEMENT
-
-
-I
-
-Nous voici devant l'abîme. Il est vide de tous les songes dont l'avaient
-peuplé nos pères. Ils croyaient savoir ce qui s'y trouve; nous savons
-seulement ce qui ne s'y trouve point. Il s'est étendu de tout ce que
-nous avons appris à ignorer. En attendant qu'une certitude scientifique
-y interrompe les ténèbres--car l'homme a le droit d'espérer ce qu'il ne
-conçoit pas encore,--le seul point qui nous intéresse, parce qu'il se
-trouve dans le petit cercle que trace au plus noir de la nuit notre
-intelligence actuelle, est de savoir si l'inconnu où nous allons nous
-sera oui ou non redoutable.
-
-Hors des religions, quatre solutions, sans plus, sont imaginables:
-l'anéantissement total, la survivance avec notre conscience
-d'aujourd'hui, la survivance sans aucune espèce de conscience, enfin la
-survivance dans la conscience universelle ou avec une conscience qui ne
-soit pas la même que celle dont nous jouissons en ce monde.
-
-L'anéantissement total est impossible. Nous sommes prisonniers d'un
-infini sans issue où rien ne périt, où tout se disperse, mais où rien ne
-se perd. Ni un corps ni une pensée ne peuvent tomber hors de l'univers,
-hors du temps et de l'espace. Pas un atome de notre chair, pas une
-vibration de nos nerfs n'iront où ils ne seraient plus, puisqu'il n'est
-pas de lieu où rien n'est plus. La clarté d'une étoile éteinte depuis
-des millions d'années erre encore dans l'éther où nos yeux la
-rencontreront peut-être ce soir, tandis qu'elle poursuit sa route sans
-terme. Il en est ainsi de tout ce que nous voyons comme de tout ce que
-nous ne voyons point. Pour pouvoir anéantir une chose, c'est-à-dire la
-jeter au néant, il faudrait que le néant pût exister; et s'il existe,
-sous quelque forme que ce soit, il n'est plus le néant. Dès que nous
-tentons de l'analyser, de le définir ou de le comprendre, les
-expressions et les pensées nous manquent ou créent ce qu'elles
-s'évertuent à nier. Il est aussi contraire à la nature de notre raison
-et vraisemblablement de toute raison imaginable, de concevoir le néant
-que de concevoir des limites à l'infini. Il n'est au surplus qu'un
-infini négatif, une sorte d'infini de ténèbres opposé à celui que notre
-intelligence s'efforce d'éclairer, ou plutôt, il n'est qu'un nom
-d'enfant dont elle a baptisé ce qu'elle n'avait pas tenté d'embrasser;
-car nous appelons néant tout ce qui échappe à nos sens ou à notre raison
-et existe à notre insu. Mais, dira-t-on peut-être, si l'anéantissement
-de tous les mondes et de toutes choses est impossible, il est moins
-certain que leur mort le soit; et pour nous, quelle différence entre le
-néant et la mort éternelle? Ici encore notre imagination et les mots
-nous induisent en erreur. Non plus que le néant, nous ne pouvons
-concevoir la mort. Nous couvrons de ce terme les petites parties du
-néant que nous croyons comprendre; mais, en y regardant de près, nous
-devons reconnaître que l'idée que nous nous faisons de la mort est trop
-puérile pour qu'elle puisse contenir la moindre vérité. Elle n'est pas
-plus haute que notre propre corps et ne peut mesurer les destinées de
-l'Univers. Nous appelons mort tout ce qui a une vie un peu différente de
-la nôtre. Ainsi faisons-nous pour un monde qui nous paraît immobile et
-glacé, comme la Lune par exemple, parce que nous sommes persuadés que
-toute existence animale ou végétale y est à jamais éteinte. Mais nous
-avons appris depuis quelques années que la matière la plus inerte en
-apparence est animée de mouvements si puissants et si furieux que toute
-vie animale ou végétale n'est plus que sommeil et immobilité au regard
-des tourbillons vertigineux et de l'énergie incommensurable que renferme
-une pierre du chemin. _There is no room for death!_ «Il n'y a pas de
-place pour la mort!» s'écrie quelque part la grande Emily Brontë. Mais
-alors même que dans la suite infinie des siècles, toute matière
-deviendrait réellement inerte et immobile, elle n'en subsisterait pas
-moins sous une forme ou sous une autre; et subsister, fût-ce dans
-l'immobilité totale, ne serait en définitive qu'une forme enfin stable
-et silencieuse de la vie. Tout ce qui meurt tombe dans la vie; et tout
-ce qui naît a le même âge que ce qui meurt. Si la mort nous portait au
-néant, la naissance nous tirerait donc de ce même néant? Pourquoi ceci
-serait-il plus impossible que cela? Plus s'élève et s'accroît la pensée
-humaine, moins le néant et la mort deviennent compréhensibles. En tout
-cas, et c'est ce qui importe ici, si le néant était possible, ne pouvant
-être quoi que ce soit, il ne saurait être redoutable.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-LA SURVIVANCE DE LA CONSCIENCE
-
-
-I
-
-Vient ensuite la survivance avec notre conscience actuelle. J'ai abordé
-cette question dans un essai sur l'_Immortalité_, dont je reproduirai
-quelques passages essentiels, me bornant à les étayer de considérations
-nouvelles.
-
-De quoi donc se compose ce sentiment du moi qui fait de chacun de nous
-le centre de l'Univers, le seul point qui importe dans l'espace et le
-temps? Est-il formé de sensations de notre corps ou de pensées
-indépendantes de celui-ci? Notre corps aurait-il conscience de lui-même
-sans notre pensée, et d'autre part, notre pensée sans notre corps, que
-serait-elle? Nous connaissons des corps sans pensée, mais non point de
-pensée sans corps. Une intelligence qui n'aurait aucun sens, aucun
-organe pour la créer et l'alimenter, il est à peu près certain qu'elle
-existe; mais il est impossible d'imaginer que la nôtre puisse exister
-ainsi tout en demeurant pareille à celle qui tirait de notre sensibilité
-tout ce qui l'animait.
-
-Ce moi, tel que nous le concevons quand nous songeons aux suites de sa
-destruction, n'est donc ni notre esprit ni notre corps, puisque nous
-reconnaissons qu'ils sont l'un et l'autre des flots qui s'écoulent et se
-renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être la
-forme ni la substance, toujours en évolution, ni la vie, cause ou effet
-de la forme et de la substance? En vérité, il nous est impossible de le
-saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu'on veut remonter
-jusqu'à sa dernière source, on ne trouve guère qu'une suite de
-souvenirs, une série d'idées d'ailleurs confuses et variables, se
-rattachant au même instinct de vivre; un ensemble d'habitudes de notre
-sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les
-phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette
-nébuleuse est notre mémoire, qui semble d'autre part une faculté assez
-extérieure, assez accessoire, en tout cas, une des plus fragiles de
-notre cerveau, une de celles qui disparaissent le plus promptement au
-moindre trouble de notre santé. «Cela même, a dit très justement un
-poète anglais, qui demande à grands cris l'éternité, est ce qui périra
-en moi.»
-
-
-II
-
-Il n'importe; ce moi si incertain, si insaisissable, si fugitif et si
-précaire, est tellement le centre de notre être, nous intéresse si
-exclusivement, que toutes les réalités s'effacent devant ce fantôme. Il
-nous est indifférent que, durant l'éternité, notre corps ou sa substance
-connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires, subisse les
-transformations les plus magnifiques et les plus délicieuses, devienne
-fleur, parfum, beauté, clarté, éther, étoile;--et il est certain qu'il
-les devient et que ce n'est point dans nos cimetières mais dans
-l'espace, la lumière et la vie que nous devons chercher nos morts,--il
-nous est pareillement indifférent que notre intelligence s'épanouisse
-jusqu'à se mêler à l'existence des mondes, à la comprendre et à la
-dominer. Nous sommes persuadés que tout cela ne nous touchera point, ne
-nous fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas, à moins que cette mémoire
-de quelques faits, presque toujours insignifiants, ne nous accompagne et
-ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables. Il m'est égal, se dit ce
-moi borné et buté à ne rien comprendre, il m'est égal que les parties
-les plus hautes, les plus libres, les plus belles de mon esprit soient
-éternellement vivantes et lumineuses dans les suprêmes allégresses;
-elles ne sont plus à moi, je ne les connais plus. La mort a tranché le
-réseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait à je ne sais quel
-centre où se trouve le point que je sens être tout moi-même. Déliées
-ainsi et flottant dans l'espace et le temps, leur sort m'est aussi
-étranger que celui des plus lointaines étoiles. Tout ce qui advient
-n'existe pour moi qu'à la condition que je le puisse ramener à cet être
-mystérieux, qui est je ne sais où et précisément nulle part et que je
-promène comme un miroir par ce monde dont les phénomènes ne prennent
-corps qu'autant qu'ils s'y soient reflétés.
-
-
-III
-
-Ainsi, notre désir d'immortalité se détruit en se formulant, attendu que
-c'est sur une des parties accessoires et des plus fugaces de notre vie
-totale, que nous fondons tout l'intérêt de notre survivance. Il nous
-semble que si notre existence ne se continue pas avec la plupart des
-misères, des petitesses et des défauts qui la caractérisent, rien ne la
-distinguera de celle des autres êtres; qu'elle deviendra une goutte
-d'ignorance dans l'océan de l'inconnu, et que dès lors, tout ce qui s'en
-suivra ne nous regarde plus.
-
-Quelle immortalité peut-on promettre aux hommes qui presque
-nécessairement la conçoivent ainsi? Qu'y faire? nous dit un instinct
-puéril mais profond. Toute immortalité qui ne traîne pas à travers
-l'éternité, comme le boulet du forçat que nous fûmes, cette bizarre
-conscience formée durant quelques années de mouvement, toute immortalité
-qui ne porte pas ce signe indélébile de notre identité, est pour nous
-comme si elle n'était point. La plupart des religions l'ont bien
-compris, qui ont tenu compte de cet instinct qui désire et détruit en
-même temps la survie. C'est ainsi que l'église catholique, remontant
-jusqu'aux espérances les plus primitives, nous garantit non seulement le
-maintien intégral de notre moi terrestre, mais même la résurrection dans
-notre propre chair.
-
-Voilà le centre de l'énigme. Cette petite conscience, ce sentiment d'un
-moi spécial, presque enfantin et en tout cas extraordinairement borné,
-infirmité probable de notre intelligence actuelle, exiger qu'il nous
-accompagne dans l'infini des temps pour que nous comprenions celui-ci,
-que nous en jouissions, n'est-ce pas vouloir percevoir un objet à l'aide
-d'un organe qui n'est pas destiné à cette perception? N'est-ce pas
-demander que notre main découvre la lumière ou que notre oeil soit
-sensible aux parfums? N'est-ce pas, d'autre part, agir comme un malade
-qui, pour se retrouver, être sûr qu'il est bien lui-même, croirait qu'il
-est nécessaire de continuer sa maladie dans la santé et dans la suite
-illimitée des jours? La comparaison est d'ailleurs plus exacte que ne
-l'est d'habitude une comparaison. Représentez-vous un aveugle en même
-temps paralytique et sourd. Il est en cet état depuis sa naissance et
-vient d'atteindre sa trentième année. Qu'auront brodé les heures sur le
-tissu sans images de cette pauvre vie? Le malheureux doit avoir
-recueilli au fond de sa mémoire, à défaut d'autres souvenirs, quelques
-chétives sensations de chaud et de froid, de fatigue et de repos, de
-douleurs physiques plus ou moins vives, de soif et de faim. Il est
-probable que toutes les joies humaines, toutes les espérances et tous
-les songes de l'idéal et de nos paradis, se réduiront pour lui au
-bien-être confus qui suit l'apaisement d'une douleur. Voilà donc la
-seule armature possible de cette conscience et de ce moi. L'intelligence
-n'ayant jamais été sollicitée du dehors, dormira profondément en
-s'ignorant elle-même. Néanmoins, le misérable aura sa petite vie à quoi
-il tiendra par des liens aussi étroits, aussi ardents que le plus
-heureux des hommes. Il redoutera la mort; et l'idée d'entrer dans
-l'éternité sans y emporter les émotions et les souvenirs de son grabat,
-de ses ténèbres et de son silence, le plongera dans le désespoir où nous
-plonge la pensée d'abandonner pour les glaces et la nuit de la tombe une
-vie de gloire, de lumière et d'amour.
-
-
-IV
-
-Supposons qu'un miracle anime tout à coup ses yeux et ses oreilles, lui
-révèle, par la fenêtre ouverte au chevet de son lit, l'aurore sur la
-campagne, le chant des oiseaux dans les arbres, le murmure du vent dans
-les feuilles et de l'eau sur les rives, l'appel transparent des voix
-humaines parmi les collines matinales. Supposons encore que le même
-miracle, achevant son oeuvre, lui donne l'usage de ses membres. Il se
-lève, il tend les bras à ce prodige qui pour lui n'a pas encore de
-vraisemblance ni de nom: la lumière! Il ouvre la porte, chancelle parmi
-les éblouissements et tout son corps se fond en toutes ces merveilles.
-Il entre dans une vie indicible, dans un ciel qu'aucun rêve n'avait su
-pressentir; et, par un caprice fort admissible en ces sortes de
-guérisons, la santé en l'introduisant dans cette existence inconcevable
-et inintelligible, efface en lui tout souvenir des jours passés.
-
-Quel sera l'état de ce moi, de ce foyer central, réceptacle de toutes
-nos sensations, lieu où converge tout ce qui appartient en propre à
-notre vie, point suprême, point «égotique» de notre être, si l'on peut
-hasarder ce néologisme? La mémoire abolie, retrouvera-t-il en lui
-quelques traces de l'homme antérieur? Une force nouvelle,
-l'intelligence, s'éveillant et déployant soudain une activité inouïe,
-quel rapport cette intelligence gardera-t-elle avec le germe inerte et
-sombre d'où elle s'est élevée? A quels angles de son passé se
-raccrochera-t-il pour se continuer? Subsistera-t-il en lui quelque
-sentiment ou quelque instinct, indépendant de la mémoire, de
-l'intelligence et de je ne sais quelles autres facultés, qui lui fera
-reconnaître que c'est bien en lui que vient d'éclater le miracle
-libérateur, que c'est bien sa vie et non celle de son voisin,
-transformée, méconnaissable, mais substantiellement identique, qui,
-sortie des ténèbres et du silence, se prolonge dans la lumière et
-l'harmonie? Pouvons-nous imaginer le désarroi, les flux et reflux de
-cette conscience affolée? Savons-nous de quelle façon le moi d'hier
-s'unira au moi d'aujourd'hui, et comment le point «égotique», le point
-sensible de la personnalité, le seul que nous tenions à conserver
-intact, se comportera dans ces délires et ces bouleversements?
-
-Essayons d'abord de répondre avec une précision suffisante à cette
-question qui est du domaine de notre vie actuelle et visible; et si nous
-ne pouvons le faire, comment espérer de résoudre l'autre problème qui se
-dresse devant tout homme à l'instant de la mort?
-
-
-V
-
-Ce point sensible où se résume tout le problème, car il est le seul en
-question; et à la réserve de ce qui le concerne, l'immortalité est
-certaine, ce point mystérieux, auquel, en présence de la mort, nous
-attachons un tel prix, il est assez étrange que nous le perdions à tout
-moment dans la vie, sans éprouver la moindre inquiétude. Non seulement
-chaque nuit il s'anéantit dans notre sommeil, mais même à l'état de
-veille, il est à la merci d'une foule d'accidents. Une blessure, un
-choc, une indisposition, quelques verres d'alcool, un peu d'opium, un
-peu de fumée suffit à l'altérer. Même quand rien ne le trouble, il n'est
-pas constamment sensible. Il faut souvent un effort, un retour sur
-nous-mêmes pour le ressaisir, pour prendre conscience que tel ou tel
-événement nous advient. A la moindre distraction, un bonheur passe à
-côté de nous sans nous toucher, sans nous livrer le plaisir qu'il
-renferme. On dirait que les fonctions de cet organe par quoi nous
-goûtons la vie et la rapportons à nous-mêmes, sont intermittentes, et
-que la présence de notre moi, excepté dans la douleur, n'est qu'une
-suite rapide et perpétuelle de départs et de retours. Ce qui nous
-tranquillise, c'est qu'au réveil, après la blessure, le choc, la
-distraction, nous nous croyons sûrs de le retrouver intact, au lieu que
-nous nous persuadons, tant nous le sentons fragile, qu'il doit à jamais
-disparaître dans l'effroyable secousse qui sépare la vie de la mort.
-
-
-VI
-
-Une première vérité, en en attendant d'autres que l'avenir dévoilera
-sans doute, c'est qu'en ces questions de vie ou de mort, notre
-imagination est demeurée bien enfantine. Presque partout ailleurs, elle
-précède la raison; mais ici elle s'attarde encore aux jeux des premiers
-âges. Elle s'entoure des rêves et des désirs barbares dont elle berçait
-les craintes et les espérances de l'homme des cavernes. Elle demande des
-choses impossibles, parce qu'elles sont trop petites. Elle réclame des
-privilèges qui, obtenus, seraient plus redoutables que les plus énormes
-désastres dont nous menace le néant. Pouvons-nous penser sans frémir à
-une éternité enfermée tout entière en notre infime conscience actuelle?
-Et voyez comme en tout ceci nous obéissons aux caprices illogiques de
-celle qu'on appelait autrefois la «folle du logis». Qui de nous, s'il
-s'endormait ce soir avec la certitude scientifique et expérimentale de
-se réveiller dans cent ans, tel qu'il est aujourd'hui et dans son corps
-intact, même à la condition de perdre tout souvenir de sa vie antérieure
-(ces souvenirs ne seraient-ils pas inutiles?), qui de nous
-n'accueillerait ce sommeil séculaire avec la même confiance que le doux
-et bref sommeil de chaque nuit? Il n'y aurait cependant entre la mort
-véritable et ce sommeil que la différence de ce réveil attardé d'un
-siècle, réveil aussi étranger à celui qui s'était endormi que le serait
-la naissance d'un enfant posthume.
-
-Ou bien, supposez, dit à peu près Schopenhauer à quelqu'un qui ne veut
-pas admettre une immortalité où il n'emporterait point sa conscience,
-supposez que pour vous arracher à quelque insupportable douleur, on vous
-garantisse le réveil et le retour à la conscience après un sommeil
-totalement inconscient de trois mois?--Je l'accepterais
-volontiers.--Mais si, les trois mois écoulés, on vous oubliait, et qu'on
-ne vous réveillât qu'au bout de dix mille ans, qu'en sauriez-vous? Et le
-sommeil commencé, que vous importe qu'il dure trois mois ou toujours?
-
-
-VII
-
-Considérons donc que tout ce qui compose notre conscience vient d'abord
-de notre corps. Notre pensée ne fait qu'organiser ce qui lui est fourni
-par nos sens; et les images et les mots,--qui ne sont au fond que des
-images--à l'aide desquels elle s'efforce de s'arracher à ces sens et de
-nier leur royauté lui sont encore prêtés par eux. Comment cette pensée
-pourrait-elle demeurer ce qu'elle était, quand il ne lui restera rien de
-ce qui la formait? Lorsqu'elle n'aura plus de corps, qu'emportera-t-elle
-dans l'infini pour s'y reconnaître, elle qui ne se connaissait que grâce
-à ce corps? Quelques souvenirs d'une vie commune? Est-ce que ces
-souvenirs, qui déjà s'effaçaient en ce monde, suffiront à la séparer à
-jamais du reste de l'univers, dans l'espace sans bornes et le temps sans
-limites? Mais, dira-t-on, dans notre moi il n'y a pas seulement ce qu'y
-découvre notre intelligence. Il y a en nous beaucoup de choses que nos
-sens n'y ont pas mises; il s'y cache un être supérieur à celui que nous
-connaissons. C'est probable, voire certain; la part de l'inconscient,
-c'est-à-dire de ce qui représente l'Univers, est énorme et
-prépondérante. Mais comment le moi que nous connaissons et dont seule
-nous importe la destinée, reconnaîtra-t-il toutes ces choses et cet être
-supérieur qu'il n'a jamais connus? Que fera-t-il en présence de cet
-étranger? Si l'on me dit que cet étranger c'est moi-même, je veux bien
-l'accorder; mais ce qui sur cette terre ressentait et mesurait mes joies
-et mes douleurs et faisait naître les quelques souvenirs et pensées qui
-me restent, était-ce cet inconnu immobile et invisible qui existait en
-moi sans que je m'en doutasse, comme je vais probablement vivre en lui
-sans qu'il s'occupe d'une présence qui ne lui apportera que la misérable
-mémoire d'une chose qui n'est plus? Maintenant qu'il a pris ma place en
-détruisant pour acquérir une plus vaste conscience tout ce qui formait
-ma petite conscience d'ici-bas, n'est-ce pas une autre vie qui commence,
-dont les bonheurs ou les malheurs passeront par-dessus ma tête sans
-effleurer de leurs ailes nouvelles ce que je me sens être aujourd'hui?
-
-
-VIII
-
-Enfin, comment expliquer qu'en cette conscience qui devrait nous
-survivre, l'infini qui précède notre naissance n'ait pas laissé de
-trace? N'avions-nous aucune conscience dans cet infini, ou
-l'aurions-nous perdue en venant sur terre; et la catastrophe qui fait
-toute la terreur de la mort se serait-elle produite à l'instant de notre
-naissance? On ne saurait nier que cet infini ait sur nous les mêmes
-droits que celui qui suit notre décès. Nous sommes les enfants du
-premier comme du second et nous participons nécessairement des deux. Si
-vous soutenez que vous serez toujours, vous devez admettre que vous êtes
-depuis toujours; on ne peut imaginer l'un sans être forcé d'imaginer
-l'autre. Si rien ne finit, rien ne commence, attendu que ce commencement
-serait la fin de quelque chose. Or, bien que j'existe depuis toujours,
-je n'ai aucune conscience de mon existence antérieure, tandis qu'il me
-faudra porter jusqu'aux horizons sans bornes des siècles sans fin, la
-petite conscience acquise durant le moment qui s'écoule entre ma
-naissance et ma mort. Mon moi véritable, qui va devenir éternel, ne
-daterait donc que de mon court passage sur cette terre; toute l'éternité
-antérieure, qui vaut exactement celle qui suivra, puisque c'est la même,
-ne compterait donc pas et serait jetée au néant? D'où vient ce privilège
-étrange accordé à quelques jours insignifiants sur une planète sans
-importance?--Parce qu'en cette éternité antérieure nous n'avions aucune
-conscience?--Qu'en savons-nous? Cela semble bien improbable. Pourquoi
-cette acquisition de conscience serait-elle un phénomène unique dans une
-éternité qui eut à sa disposition d'innombrables milliards de hasards,
-parmi lesquels,--à moins de mettre un terme à l'infini des siècles,--il
-est impossible de concevoir que les milliers de coïncidences qui
-formèrent ma conscience actuelle ne se rencontrèrent pas maintes fois.
-Dès qu'on plonge le regard dans les mystères de cette éternité où tout
-ce qui arrive doit être arrivé, il semble au contraire bien plus
-croyable que nous ayons eu des consciences sans nombre que nous voile
-notre vie d'aujourd'hui. Si ces consciences ont existé, et si, à notre
-mort, une conscience doit survivre, les autres doivent survivre aussi,
-car il n'y a pas de raison pour octroyer à celle que nous avons acquise
-ici-bas, une faveur aussi exorbitante. Et si toutes survivent et se
-réveillent en même temps, que deviendra, submergée dans ces existences
-éternelles, une petite conscience de quelques minutes terrestres? Au
-surplus, alors même qu'elle oublierait toutes ses existences
-antérieures, qu'y deviendrait-elle parmi les assauts, l'afflux et les
-apports sans fin de son éternité posthume; îlot minuscule et friable que
-rongeraient sans trêve deux océans illimités? Elle ne s'y maintiendrait,
-chétive et si précaire, qu'à la condition de ne plus rien acquérir, de
-demeurer à jamais close, isolée et bornée, impénétrable et insensible à
-tout, au milieu des mystères inouïs, des trésors et des spectacles
-fabuleux qu'il lui faudrait éternellement parcourir sans plus rien voir
-ni entendre; et ce serait bien la pire mort et le pire destin qui
-pussent nous atteindre. De toutes façons nous voilà donc poussés vers
-les hypothèses de la conscience universelle ou de la conscience modifiée
-que nous allons examiner.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-L'HYPOTHÈSE THÉOSOPHIQUE
-
-
-I
-
-Mais, avant d'aborder ces questions, il conviendrait, peut-être,
-d'étudier deux solutions intéressantes, sinon nouvelles, du moins
-renouvelées, du problème de la survivance personnelle. J'entends parler
-des théories néo-théosophiques et néo-spirites, qui sont les seules, je
-pense, qu'on puisse sérieusement discuter. La première est presque aussi
-vieille que l'homme; mais un mouvement d'opinion, assez intense en
-certains pays, a rajeuni et remis en lumière la doctrine de la
-réincarnation ou de la transmigration des âmes. On ne saurait nier que
-de toutes les hypothèses religieuses, la réincarnation est la plus
-plausible et celle qui choque le moins notre raison. Elle a pour elle,
-ce qui n'est pas négligeable, l'appui des religions les plus anciennes
-et les plus universelles, celles qui ont incontestablement fourni à
-l'humanité la plus grande somme de sagesse et dont nous n'avons pas
-encore épuisé les vérités et les mystères. En réalité, toute l'Asie,
-d'où nous vient presque tout ce que nous savons, a toujours cru et croit
-encore à la transmigration des âmes. «Il n'est pas, dit fort justement
-Annie Besant, l'apôtre remarquable de la Théosophie nouvelle, il n'est
-pas une doctrine philosophique qui ait derrière elle un passé aussi
-magnifique, aussi chargé d'intellectualité que la doctrine de la
-réincarnation. Il n'en est pas qui, autant qu'elle, ait pour elle le
-poids de l'opinion des hommes les plus sages; il n'en est pas, comme l'a
-déclaré Max Müller, sur laquelle se soient aussi complètement accordés
-les plus grands philosophes de l'humanité.»
-
-Tout cela est parfaitement exact. Mais, pour emporter aujourd'hui nos
-défiantes convictions, il faudrait d'autres preuves. J'en ai vainement
-cherché une seule parmi les meilleurs écrits de nos modernes théosophes.
-Tout se borne à des affirmations réitérées et péremptoires qui flottent
-dans le vide. Le grand, le principal et, pour tout dire, le seul
-argument qu'ils invoquent n'est qu'un argument sentimental. Ils
-soutiennent que leur doctrine où l'esprit, dans ses vies successives, se
-purifie et s'élève plus ou moins rapidement selon ses efforts et ses
-mérites, est la seule qui satisfasse l'irrésistible instinct de justice
-que nous portons en nous. Ils ont raison, et, à ce point de vue, leur
-justice d'outre-tombe est incomparablement supérieure à celle du ciel
-barbare et du monstrueux enfer des chrétiens où sont éternellement
-récompensées ou punies des fautes ou des vertus le plus souvent
-puériles, inévitables ou fortuites. Mais ce n'est là, je le répète,
-qu'un argument sentimental, qui, dans l'échelle des preuves, n'a qu'une
-valeur minime.
-
-
-II
-
-On peut reconnaître que certaines de leurs hypothèses sont assez
-ingénieuses; et ce qu'ils disent du rôle des «Coques», par exemple, ou
-des «Élémentals», dans les phénomènes spirites, vaut à peu près nos
-maladroites explications fluidiques ou nerveuses. Peut-être, sans doute
-même, ont-ils raison quand ils soutiennent que tout autour de nous est
-plein de formes et de types vivants et divers, intelligents et
-innombrables, aussi «différents entre eux qu'un brin d'herbe et un
-tigre, et qu'un tigre et un homme», qui nous coudoient sans cesse et à
-travers lesquels nous passons sans nous en apercevoir. Nous allons de
-l'un à l'autre extrême. Si toutes les religions ont surpeuplé le monde
-d'êtres invisibles, nous l'avons peut-être trop complètement dépeuplé,
-et il est fort possible qu'on reconnaisse un jour que l'erreur n'était
-pas du côté que l'on croit. Comme le dit fort bien Sir William Crookes,
-dans une page curieuse: «Il n'est pas improbable qu'il existe d'autres
-êtres pourvus de sens dont les organes ne correspondent pas avec les
-rayons de lumière auxquels notre oeil est sensible, mais qui soient
-capables de percevoir d'autres vibrations qui nous laissent
-indifférents. De tels êtres vivraient en réalité dans un monde qui ne
-serait pas semblable au nôtre. Figurez-vous, par exemple, quelle idée
-nous nous ferions des objets qui nous entourent, si nos yeux, au lieu
-d'être sensibles à la lumière du jour, ne l'étaient qu'aux vibrations
-électriques et magnétiques. Le verre et le cristal deviendraient alors
-des corps opaques, les métaux seraient plus ou moins transparents, et un
-fil télégraphique suspendu dans l'air paraîtrait un trou long et étroit,
-traversant un corps d'une solidité impénétrable. Une machine
-électro-dynamique en action ressemblerait à un incendie, tandis qu'un
-aimant réaliserait le rêve des mystiques du moyen âge et deviendrait une
-lampe perpétuelle, brûlant sans se consumer et sans qu'il faille
-l'alimenter de quelque manière que ce soit.»
-
-Tout cela, et tant d'autres choses qu'ils affirment, serait, sinon
-acceptable, à tout le moins digne d'attention, si ces suppositions
-étaient présentées pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire de très anciennes
-hypothèses qui remontent aux premiers âges de la théologie et de la
-métaphysique humaines; mais dès qu'on les transforme en affirmations
-catégoriques et doctrinales, elles deviennent promptement
-insupportables.
-
-Ils nous promettent, d'autre part, qu'en exerçant notre esprit, en
-raffinant nos sens, en subtilisant notre corps, nous pourrons vivre avec
-ceux que nous appelons morts et avec les êtres supérieurs qui nous
-entourent. Le tout ne semble pas mener à grand'chose et repose sur des
-bases bien fragiles, sur des preuves trop vagues tirées du sommeil
-hypnotique, des pressentiments, de la médiumnité, des phantasmes, etc.
-Il est assez surprenant que ceux d'entre eux qui s'appellent
-«Clairvoyants», qui prétendent être en communication avec ce monde de
-désincarnés et avec d'autres mondes plus proches de la divinité, ne nous
-apportent rien de probant. Nous demandons autre chose que les théories
-arbitraires «de la triade immortelle», des «trois mondes», «du corps
-astral», de «l'atome permanent» ou du «Kama-Loka». Puisque leur
-sensibilité est plus aiguë, leur perception plus subtile, leur intuition
-spirituelle plus pénétrante que la nôtre, pourquoi ne poussent-ils pas
-leurs investigations du côté des phénomènes encore trop épars, contestés
-mais acceptables de la mémoire prénatale, par exemple, que je cite, au
-hasard, entre tant d'autres. Nous ne demandons pas mieux que de nous
-laisser convaincre, car tout ce qui ajoute quelque chose à l'importance,
-à l'étendue, à la durée de l'homme doit être accueilli avec
-satisfaction[2].
-
- [2] Pour connaître l'exacte vérité sur le mouvement et les premières
- manifestations néo-théosophiques, lire le très remarquable rapport
- rédigé, après une impartiale mais rigoureuse enquête, par le Dr
- Hodgson, spécialement envoyé aux Indes par la S. P. R. Il y dévoile
- magistralement les fraudes évidentes et souvent grossières de la
- célèbre Mme Blavatsky et de tout l'état-major néo-théosophique.
- (_Proceedings_, t. III. _Hodgson's Report on Phenomena connected
- with Theosophy_, p. 201-400.)
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-L'HYPOTHÈSE NÉO-SPIRITE
-
-LES APPARITIONS
-
-
-I
-
-En dehors de la théosophie, des recherches purement scientifiques ont
-été faites dans ces régions déconcertantes de la survivance et de la
-réincarnation. Le néo-spiritisme, ou psychisme ou spiritualisme
-expérimental, est né en Amérique en 1870. Sir William Crookes, l'homme
-de génie qui ouvrit la plupart des routes au bout desquelles on
-découvrit avec stupéfaction des propriétés et des états inconnus de la
-matière, dès l'année suivante organisait les premières expériences
-rigoureusement scientifiques; et déjà, en 1873-74, obtenait avec l'aide
-du médium Miss Cook, des phénomènes de matérialisation qu'on n'a guère
-dépassés. Mais c'est surtout de la fondation de la _Society for
-Psychical Research_ (S. P. R.), que date le véritable essor de la
-nouvelle science. Cette société créée à Londres il y a vingt-huit ans,
-sous les auspices des plus illustres savants de l'Angleterre, a
-entrepris, comme on sait, une étude méthodique et rigoureuse de tous les
-faits de psychologie et de sensibilité supra-normales. Cette étude ou
-cette enquête, dirigée par Gurney, Myers et Podmore, et continuée par
-leurs successeurs, est un chef-d'oeuvre de patience et de conscience
-scientifiques. Aucun fait n'y est admis qui ne soit corroboré par des
-témoignages irrécusables, des preuves écrites, des concordances
-convaincantes; en un mot, on ne peut guère contester la véracité
-matérielle de la plupart d'entre eux, à moins de dénier d'avance et de
-parti pris toute valeur probante au témoignage humain et de rendre
-impossible toute conviction, toute certitude qui y prend sa source[3].
-Parmi ces manifestations surnormales, télépathie, télergie, prévisions,
-etc., nous ne retiendrons que celles qui se rapportent à la vie
-d'outre-tombe. On peut les diviser en deux catégories: 1º les
-apparitions réelles, objectives et spontanées ou manifestations
-directes; 2º les manifestations obtenues par l'intermédiaire de médiums,
-qu'il s'agisse d'apparitions provoquées, que nous écarterons pour
-l'instant à cause de leur caractère souvent suspect[4], ou de
-communications avec les morts par le langage ou l'écriture automatique.
-Nous nous arrêterons un moment à ces communications extraordinaires.
-Elles ont été longuement étudiées par des hommes tels que Myers, le
-docteur Hodgson, Sir Oliver Lodge, le philosophe William James, le père
-du Pragmatisme; elles les ont profondément impressionnés et presque
-convaincus, et méritent donc de retenir notre attention.
-
- [3] La rigueur de ces enquêtes est telle que la S. P. R. se trouve
- sans cesse en butte aux attaques de la presse spirite qui l'appelle
- couramment: «Société pour la suppression des faits», «Pour la
- généralisation des accusations d'imposture», «Pour le découragement
- des sensitifs, et pour le rejet de toute révélation du genre de
- celles qui, disait-on, s'imposent à l'humanité, du haut des régions
- de la lumière et de la connaissance».
-
- [4] Il serait cependant injuste d'affirmer que toutes ces apparitions
- sont suspectes. Il est, par exemple, impossible de contester la
- réalité de la célèbre Katie King, le double de Miss Cook, dont un
- homme comme William Crookes étudia et contrôla sévèrement, durant
- trois ans, les faits et gestes. Mais au point de vue des preuves de
- la survivance, et bien que Katie King se donnât pour une morte
- revenue sur terre afin d'expier certaines fautes, ses manifestations
- ont moins de valeur que les communications obtenues depuis. En tout
- cas, elles n'apportent aucune révélation sur l'existence
- d'outre-tombe; et Katie, si jeune, si vivante, dont on pouvait
- compter les pulsations, dont on entendait battre le coeur, qu'on a
- photographiée, qui distribuait aux assistants les boucles de sa
- chevelure, qui répondait à toutes les questions, n'a pas dit un mot
- au sujet des secrets de l'autre monde.
-
-Pour ce qui concerne les manifestations de la première catégorie, il est
-naturellement impossible de rapporter ici, même très sommairement, les
-plus frappantes d'entre elles, et je renvoie le lecteur aux collections
-des _Proceedings_. Il suffira de rappeler que de nombreuses apparitions
-de défunts ont été constatées et étudiées par des savants comme Sir W.
-Crookes, R. Wallace, R. Dale-Owen, Aksakof, Paul Gibier, etc. Gurney,
-l'un des classiques de cette science nouvelle, cite deux cent trente et
-un cas de ce genre; et depuis, le _Journal_ de la S. P. R. et les revues
-spéciales n'ont cessé d'en enregistrer de nouveaux. Il paraît donc
-établi, autant qu'un fait peut l'être, qu'une forme spirituelle ou
-nerveuse, une image, un reflet attardé de l'existence, est capable de
-subsister durant quelque temps, de se dégager du corps, de lui survivre,
-de franchir en un clin d'oeil d'énormes distances, de se manifester aux
-vivants et, parfois, de communiquer avec eux.
-
-Au reste, il faut reconnaître que ces apparitions sont très brèves.
-Elles n'ont lieu qu'au moment précis de la mort ou la suivent de près.
-Elles ne semblent pas avoir la moindre conscience d'une vie nouvelle ou
-supra-terrestre et différente de celle du corps dont elles émanent. Au
-contraire, leur énergie spirituelle, à l'instant qu'elle devrait être
-toute pure puisqu'elle est débarrassée de la matière, paraît fort
-inférieure à ce qu'elle était lorsque la matière l'enveloppait. Ces
-phantasmes, plus ou moins ahuris, fréquemment tourmentés de soucis
-insignifiants, bien qu'ils viennent d'un autre monde, ne nous ont jamais
-apporté, sur ce monde dont ils ont franchi le seuil prodigieux, une
-seule révélation topique. Bientôt ils s'évaporent et disparaissent pour
-toujours. Sont-ils les premières lueurs d'une autre existence ou les
-dernières de celle-ci? Les morts usent-ils ainsi, faute de mieux, du
-suprême lien qui les unit et les rend perceptibles à nos sens?
-Continuent-ils ensuite à vivre autour de nous, mais ne parviennent-ils
-plus, malgré leurs efforts, à se faire connaître ni à nous donner une
-idée de leur présence parce que nous n'avons pas l'organe nécessaire
-pour les percevoir; de même que tous nos efforts ne réussiraient point à
-donner à un aveugle-né la moindre notion de la lumière et des couleurs?
-Nous n'en savons rien; et nous ignorons encore si, de tous ces
-phénomènes incontestables, il est permis de tirer quelque conclusion.
-Ils ne prendraient vraiment d'importance que s'il était possible de
-constater ou de provoquer des apparitions d'êtres dont la mort remontât
-à un certain nombre d'années. On aurait enfin la preuve matérielle,
-toujours éludée, que l'esprit ne dépend pas du corps, qu'il est cause et
-non pas effet, qu'il peut subsister, se nourrir, fonctionner sans
-organes. La plus grande question que se soit posée l'humanité serait
-ainsi, sinon résolue, du moins débarrassée de quelques ténèbres; et du
-coup, la survivance personnelle, tout en demeurant captive des mystères
-de l'origine et de la fin, deviendrait défendable. Mais nous n'en sommes
-pas là. En attendant, il est curieux de constater qu'il y a réellement
-des revenants, des spectres et des fantômes. Une fois de plus la science
-vient confirmer ici une croyance générale de l'humanité et nous
-apprendre qu'une croyance de ce genre, si absurde que d'abord elle
-paraisse, mérite toujours d'être examinée avec soin.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-LES COMMUNICATIONS AVEC LES MORTS
-
-
-I
-
-Les spirites communiquent, ou croient communiquer avec les morts, par ce
-qu'ils appellent la parole et l'écriture automatiques. Celles-ci
-s'obtiennent par l'intermédiaire d'un médium[5] en état d'extase ou
-plutôt de «trance» ou «entrancé», pour nous servir du vocabulaire de la
-nouvelle science. Cet état n'est pas le sommeil hypnotique, ne semble
-pas une manifestation hystérique et s'allie souvent, comme chez le
-médium Piper, à la plus parfaite santé, au plus complet équilibre
-intellectuel et physique. C'est plutôt l'émergence, plus ou moins
-facultative, de l'une des personnalités ou consciences secondes ou
-subliminales du sujet; ou encore, si l'on admet la théorie spirite, sa
-prise de possession, son «invasion psychique», dit Myers, par des forces
-d'un autre monde. Chez le sujet «entrancé», la conscience et la
-personnalité normales sont entièrement abolies, et il répond
-«automatiquement», parfois par la parole, plus souvent par l'écriture,
-aux questions qu'on lui pose. Il arrive qu'il parle et écrive en même
-temps; la voix étant prise par un esprit et la main par un autre, qui
-mènent deux conversations indépendantes. Plus rarement, la voix et les
-deux mains sont simultanément «possédées», et l'on a trois
-communications différentes. Il est évident que de pareilles
-manifestations prêtent aux fraudes et aux simulations de tout genre; et
-la méfiance est d'abord invincible. Mais il en est qui se présentent
-entourées de telles garanties de bonne foi et de sincérité, si souvent,
-si longuement et si rigoureusement contrôlées par des savants d'un
-caractère, d'une autorité incontestés et d'un scepticisme d'abord
-intraitable, qu'il devient difficile de nourrir un dernier soupçon[6].
-Je ne puis malheureusement entrer ici dans les détails de certaines de
-ces séances purement scientifiques, celles de Mme Piper, par exemple, le
-célèbre médium avec lequel Myers, le docteur Hodgson, le professeur
-Newbold, de l'Université de Pensylvanie, Sir Oliver Lodge et William
-James travaillèrent durant nombre d'années. D'autre part, c'est
-précisément l'accumulation, les coïncidences, la nature anormale de ces
-détails qui peu à peu font naître et affermissent la conviction qu'on se
-trouve devant un phénomène entièrement nouveau, invraisemblable mais
-authentique et qu'il est parfois difficile de classer parmi les
-phénomènes exclusivement terrestres. Il faudrait consacrer à ces
-«communications» une étude spéciale qui déborderait le cadre de cet
-essai; je me bornerai donc à renvoyer ceux qui seraient curieux d'en
-savoir davantage, au livre de Sir Oliver Lodge: _The Survival of Man_,
-récemment traduit en français sous ce titre: _La Survivance humaine_; et
-surtout aux vingt-cinq gros volumes des _Proceedings_ S. P. R.,
-particulièrement aux déclarations et commentaires de William James au
-sujet des séances Piper-Hodgson (tome XXIII), ainsi qu'au tome XIII, où
-Hodgson examine et analyse les faits et arguments qu'on peut invoquer
-pour ou contre l'intervention des morts; et enfin, à l'ouvrage capital
-de Myers: _Human Personality_.
-
- [5] Ceux qui abordent l'étude de ces manifestations surnormales, se
- demandent généralement: pourquoi des médiums, pourquoi ces
- intermédiaires souvent suspects, toujours insuffisants?--Parce que
- jusqu'ici, on n'a pas trouvé le moyen de s'en passer. Si l'on admet
- la théorie spirite, les esprits désincarnés qui de toutes parts nous
- entourent et sont séparés de nous par la cloison étanche et
- mystérieuse de la mort, cherchent, pour communiquer avec nous, la
- ligne de moindre résistance entre les deux mondes; et la trouvent
- dans le médium, sans qu'on sache pourquoi, de même qu'on ignore pour
- quelles raisons un courant électrique passe le long d'un fil de
- cuivre et se trouve arrêté par un godet de verre ou de porcelaine.
- Si, d'autre part, on admet la théorie télépathique, qui est la plus
- probable, on constate que les pensées, les intentions ou les
- suggestions, dans la plupart des cas, ne se transmettent pas de
- subconscient à subconscient. Il faut un organisme en même temps
- récepteur et transmetteur; cet organisme se rencontre dans le
- médium. Pourquoi? Encore une fois, on n'en sait absolument rien, de
- même qu'on ne sait pas pourquoi tel corps ou tel agencement de corps
- est affecté par les ondes concentriques dans la télégraphie sans
- fil, tandis que tel autre n'y est pas sensible. On tâtonne ici,
- comme d'ailleurs on tâtonne presque partout, dans le domaine obscur
- des faits incontestés mais inexplicables. Ceux qui voudraient avoir
- sur la théorie de la médiumnité des notions plus précises, liront
- avec fruit l'admirable discours prononcé le 29 janvier 1897, par
- William Crookes, en qualité de président de la S. P. R.
-
- [6] Ces questions de fraude et de simulation sont naturellement les
- premières qui se posent quand on aborde l'étude de ces phénomènes.
- Il suffit de s'être quelque peu familiarisé avec la vie, les
- habitudes, les procédés des trois ou quatre grands médiums dont nous
- allons parler, pour que le moindre soupçon ne vous effleure même
- plus. De toutes les explications imaginables, celle qui
- n'invoquerait que l'imposture et la supercherie serait, sans
- contredit, la plus extraordinaire et la moins vraisemblable. On
- peut, du reste, se rendre compte, en lisant le rapport de Richard
- Hodgson, «_Observations of certain phenomena of trance_»
- (_Proceedings_, tome VIII; et le rapport de J.-H. Hyslop, tome
- XIII), des précautions prises, allant jusqu'à l'emploi de détectives
- spéciaux, pour s'assurer que Mme Piper, par exemple, ne pouvait,
- normalement et humainement, avoir aucune connaissance des faits
- qu'elle révélait. Je le répète, dès qu'on a pris pied dans cette
- étude, les soupçons se dissipent sans laisser de traces, et l'on est
- bientôt convaincu que ce n'est pas du côté de la fraude que se
- trouve le mot de l'énigme. Toutes les manifestations de la
- personnalité muette, mystérieuse et opprimée qui se cache en chacun
- de nous subissent tour à tour la même épreuve; et celles qui se
- rapportent à la baguette divinatoire, pour n'en pas citer d'autres,
- passent en ce moment par la même crise d'incrédulité. Il n'y a pas
- cinquante ans, la plupart des phénomènes hypnotiques, aujourd'hui
- scientifiquement classés, étaient également tenus pour frauduleux.
- Il semble que l'homme répugne à reconnaître qu'il recèle bien plus
- de choses qu'il ne l'imaginait.
-
-
-II
-
-Les médiums «entrancés» sont envahis ou possédés par divers esprits
-familiers auxquels on donne, dans la nouvelle science, le nom assez
-impropre et amphibologique de «Contrôles». Ainsi, Mme Piper est
-successivement visitée par Phinuit, George Pelham ou P. G., Impérator,
-Doctor et Rector. Mme Thompson, autre médium très célèbre, est surtout
-habitée par Nelly, tandis que des personnages plus illustres et plus
-graves s'emparent du clergyman Stainton Moses. Chacun de ces esprits
-garde jusqu'au bout un caractère bien tranché, qui ne se dément pas, et
-qui d'ailleurs n'a le plus souvent aucun rapport avec celui du médium.
-Parmi eux, Phinuit et Nelly sont incontestablement les plus
-sympathiques, les plus originaux, les plus vivants, les plus actifs et
-surtout les plus loquaces. Ils centralisent en quelque sorte les
-communications, ils vont, viennent, font les empressés, et si, dans
-l'assistance, quelqu'un désire se mettre en rapports avec l'âme d'un
-parent, d'un ami décédé, ils volent à la recherche de celle-ci, la
-retrouvent dans la foule invisible, la ramènent, annoncent sa présence,
-parlent en son nom, transmettent et, pour ainsi dire, traduisent les
-demandes et les réponses; car il semble qu'il soit très difficile aux
-morts de communiquer avec les vivants, qu'il leur faille des aptitudes
-spéciales et un concours de circonstances extraordinaires. N'examinons
-pas encore ce qu'ils ont à nous révéler; mais, à les voir s'agiter ainsi
-parmi la multitude de leurs frères et soeurs désincarnés, ils nous
-donnent, de l'autre monde, une première impression qui n'est guère
-rassurante, et l'on se dit que nos morts d'aujourd'hui ressemblent
-étrangement à ceux qu'Ulysse évoquait, il y a trois mille ans, dans la
-nuit cimmérienne; pâles et vaines ombres effarées, inconsistantes,
-puériles, et frappées de stupeur, pareilles à des songes, plus
-nombreuses que les feuilles tombées de l'automne et qui tremblent comme
-elles aux souffles inconnus des grands espaces de l'autre monde. Elles
-n'ont même plus assez de vie pour être malheureuses et paraissent
-traîner, on ne sait où, une existence précaire et désoeuvrée, errer sans
-but, rôder autour de nous, sommeiller ou bavarder entre elles des
-petites affaires de la terre; et quand une fissure se produit dans leur
-nuit, accourir, s'empresser de toutes parts, comme des tourbillons
-d'oiseaux affamés, avides de lumière et d'une voix humaine; et l'on se
-rappelle malgré soi les sinistres paroles du fantôme d'Achille,
-émergeant de l'Érèbe, dans l'Odyssée: «Ne me parle point de la mort,
-Ulysse! J'aimerais mieux être un laboureur et servir, pour un salaire,
-un homme pauvre et pouvant à peine se nourrir, que de commander à tous
-les morts qui ne sont plus!»
-
-
-III
-
-Ces morts d'aujourd'hui, qu'ont-ils à nous dire? Il est d'abord
-remarquable qu'ils paraissent s'intéresser aux événements d'ici-bas
-beaucoup plus qu'à ceux du monde où ils se trouvent. Ils semblent avant
-tout jaloux d'établir leur identité, de prouver qu'ils existent encore,
-qu'ils nous reconnaissent, qu'ils savent tout; et, pour nous en
-convaincre, avec une précision, une perspicacité et une prolixité
-extraordinaires, ils entrent dans les détails les plus minutieux, les
-plus oubliés. Ils sont aussi extrêmement habiles à démêler la parenté
-compliquée de celui qui les interroge, d'une personne présente à la
-séance ou même d'un inconnu qui entre dans la salle. Ils rappellent les
-petites infirmités de celui-ci, les maladies de celui-là, les manies ou
-les aptitudes d'un troisième. Ils perçoivent les événements à distance,
-ils voient, par exemple, et décrivent à leurs auditeurs de Londres, un
-épisode insignifiant qui se déroule au Canada. En un mot, ils disent et
-font à peu près toutes les choses déconcertantes et inexplicables qu'on
-obtient parfois d'un médium de premier ordre; peut-être même vont-ils un
-peu plus loin, mais de tout cela n'émane point je ne sais quelle odeur,
-quelle lueur d'outre-mort qu'on nous avait promise et que nous
-attendions.
-
-On dira que les médiums ne sont visités que par des esprits inférieurs,
-incapables de s'arracher aux soucis terrestres et de s'élever à des
-idées plus vastes et plus hautes. Il est possible, et sans doute
-avons-nous tort de croire qu'un esprit dépouillé de son corps soit
-subitement transformé et devienne, en un instant, l'égal de ce que nous
-imaginons; mais ne pourraient-ils tout au moins nous apprendre où ils se
-trouvent, ce qu'ils éprouvent, ce qu'ils font?
-
-
-IV
-
-Depuis les expériences dont nous parlons, il semble que la mort
-elle-même ait voulu répondre à l'objection; en effet, Myers, le docteur
-Hodgson et le professeur William James qui, si souvent et durant de
-longues heures passionnées, interrogèrent les médiums Piper et Thompson
-et obligèrent ceux qui ne sont plus à parler par leur bouche, les voici,
-à leur tour, parmi les ombres, de l'autre côté du rideau de ténèbres.
-Eux du moins savent exactement ce qu'il faut faire pour venir jusqu'à
-nous, ce qu'il faut révéler pour apaiser l'inquiétude et la curiosité
-des hommes. Myers notamment, le plus ardent, le plus convaincu, le plus
-impatient du voile qui le séparait des réalités éternelles, a
-formellement promis à ceux qui continuent son oeuvre de faire là-bas,
-dans l'inconnu, tous les efforts imaginables afin de leur prêter une
-aide décisive. Il tient parole. Un mois après sa mort, Sir Oliver Lodge,
-interrogeant Mme Thompson «entrancée», Nelly, l'esprit familier de
-celle-ci, déclare tout à coup qu'elle a vu Myers, qu'il n'est pas encore
-bien éveillé, mais qu'il compte venir, vers neuf heures du soir,
-«communiquer» avec son vieil ami de la Société Psychique. On suspend la
-séance, on la reprend à huit heures et demie, et l'on obtient enfin la
-«communication» Myers. On le reconnaît, dès les premiers mots, c'est
-bien lui; il n'a pas changé. Fidèle à sa manie terrestre, il insiste
-tout de suite sur la nécessité de prendre des notes. Mais il semble
-ahuri. On lui parle de la Société des Recherches Psychiques, unique
-souci de sa vie. Il ne s'en souvient plus. Puis la mémoire renaît peu à
-peu; et ce sont de véritables «potins» d'outre-tombe, au sujet de la
-présidence de la société, de l'article nécrologique du _Times_, de
-lettres qu'on devait publier, etc. Il se plaint qu'on ne lui laisse pas
-de repos, de tous les coins de l'Angleterre, on l'interpelle, on veut
-communiquer avec lui. «Appelez Myers, amenez Myers!» Il lui faudrait le
-temps de se ressaisir, de réfléchir. Il se plaint aussi de la difficulté
-à faire passer sa pensée à travers les médiums: «ils la traduisent comme
-un écolier qui fait sa première version de Virgile». Quant à sa
-situation présente, «il a cherché son chemin comme à travers des
-ruelles, avant de savoir qu'il était mort. Il lui semblait qu'il
-s'égarait dans une ville inconnue; et quand il apercevait des gens qu'il
-savait décédés, il croyait n'avoir que des visions.»
-
-C'est, parmi bien d'autres bavardages qui ne sont pas plus
-significatifs, à peu près tout ce que donna le «contrôle» ou la
-«personnification» Myers, dont on avait espéré mieux. Cette
-«communication» et plusieurs autres qui ressuscitent, d'une façon
-frappante, paraît-il, les habitudes, la manière de penser, de parler et
-le caractère de Myers, auraient quelque valeur si aucun de ceux par qui
-et à qui elles furent faites n'avait connu celui-ci quand il était
-encore au nombre des vivants. Telles qu'elles se présentent, elles ne
-sont fort probablement que des réminiscences d'une personnalité
-secondaire du médium ou d'inconscientes suggestions de l'interrogateur
-ou des assistants.
-
-
-V
-
-Une communication plus importante et plus troublante, à cause des noms
-qui s'y rattachent, est celle que l'on désigne sous le nom: «Mrs.
-Piper's Hodgson Control». Le professeur William James lui consacre dans
-le Tome XXIII des _Proceedings_ un rapport de plus de cent vingt pages.
-Le docteur Hodgson avait été, de son vivant, le secrétaire de la branche
-américaine de la S. P. R. dont William James était vice-président.
-Durant de longues années, il s'était consacré au médium Piper,
-travaillant avec lui trois fois par semaine, et accumulant ainsi, au
-sujet des phénomènes posthumes, une masse énorme de documents dont on
-n'a pas encore épuisé les richesses. Comme Myers, il avait promis de
-revenir après sa mort; et, de caractère jovial, il avait plus d'une fois
-affirmé à Mme Piper que, lorsqu'il la visiterait à son tour, ayant plus
-d'expérience que les autres esprits, les séances prendraient une
-tournure plus décisive, «et que l'affaire serait chaude». Il revint en
-effet huit jours après son décès et se manifesta par l'écriture
-automatique (c'est le mode de communication le plus habituel du médium
-Piper) durant plusieurs séances auxquelles assistait William James. Je
-voudrais donner une idée de ce rapport. Mais, comme le fait très
-justement remarquer le célèbre professeur de l'Université d'Harward, le
-compte rendu sténographique d'une séance de ce genre en altère déjà
-complètement la physionomie. On y recherche en vain l'émotion éprouvée à
-se trouver ainsi en face d'un être invisible mais vivant qui non
-seulement répond à vos questions, mais devance vos pensées, comprend à
-demi-mot, saisit une allusion et y oppose une autre allusion grave ou
-riante. La vie du mort, qui durant une heure étrange, vous avait pour
-ainsi dire environné et pénétré, semble s'éteindre une seconde fois. La
-sténographie, dépouillée de toute émotion, fournit sans nul doute les
-meilleurs éléments d'une conclusion logique; mais il n'est pas certain
-qu'ici, comme en bien d'autres cas où prédomine l'inconnu, la logique
-soit la seule route qui conduise à la vérité. «Quand j'entrepris, dit
-William James, de collationner cette série de séances et de faire le
-présent rapport, je prévoyais que mon verdict serait déterminé par la
-pure logique. Je pensais que tels menus incidents devaient, d'une façon
-décisive, valoir pour ou contre la survivance de l'esprit. Mais à me
-regarder moi-même peser les données du problème, je me convaincs que
-l'exacte logique ne joue ici qu'un rôle préparatoire dans l'élaboration
-de nos conclusions; et que le dernier mot, s'il en est un, doit être
-prononcé par notre sens général des probabilités dramatiques, sens qui
-va et vient de l'une à l'autre hypothèse,--tout au moins dans mon
-cas,--d'une manière plutôt illogique. Si l'on s'attache aux détails, on
-en tirera une conclusion anti-spirite; si l'on envisage la signification
-de l'ensemble, on penchera peut-être vers l'interprétation spirite[7].»
-
- [7] _Proceedings_, t. XXIII, p. 33.
-
-Et, à la fin de son travail, il conclut en ces termes: «Quant à moi,
-j'ai l'impression qu'il y avait probablement là une volonté extérieure;
-c'est-à-dire qu'en vertu de mes connaissances acquises au sujet de
-l'ensemble de ces phénomènes, je doute que l'état de rêve de Mme Piper,
-même en y ajoutant les facultés «télépathiques», puisse expliquer tous
-les résultats obtenus. Mais lorsqu'on me demande si la volonté de
-communiquer est celle d'Hodgson ou de quelque esprit imitateur
-d'Hodgson, je demeure indécis et j'attends d'autres faits, qui peut-être
-ne nous mèneront pas à une conclusion nette avant une cinquantaine ou
-une centaine d'années[8]».
-
- [8] _Proceedings_, t. XXIII, p. 120.
-
-On voit que William James est assez ébranlé; et il y a, dans son
-rapport, certains endroits où il paraît l'être encore davantage et où il
-dit formellement que les esprits ont «a finger in the pie», mot à mot,
-«un doigt dans le pâté». Ces hésitations d'un homme qui a renouvelé
-notre psychologie et qui possédait un cerveau aussi merveilleusement
-organisé et équilibré que celui de notre Taine, par exemple, sont
-significatives. Docteur en médecine et professeur de philosophie, très
-sceptique et scrupuleusement fidèle aux méthodes expérimentales, il
-avait trois et quatre fois qualité pour mener à bien de telles
-expériences. Il n'est pas question de se laisser ébranler à son tour par
-le prestige de ces hésitations; mais elles montrent, en tout cas, qu'il
-s'agit là d'un problème sérieux, le plus grave peut-être, si les données
-en étaient indiscutables, que nous ayons eu à résoudre depuis
-l'avènement du Christ; et qu'il ne suffit pas, pour s'en débarrasser,
-d'un haussement d'épaules ou d'un éclat de rire.
-
-
-VI
-
-Je suis forcé, faute de place, de renvoyer au texte même des
-_Proceedings_, ceux qui voudraient se faire, sur le cas «Piper-Hodgson»,
-une opinion personnelle. Ce cas, du reste, est loin d'être l'un des plus
-frappants; il faudrait plutôt le classer, n'était la qualité des
-interlocuteurs, parmi les réussites moyennes de la série Piper. Hodgson,
-selon l'invariable coutume des esprits, tient d'abord à se faire
-reconnaître; et l'inévitable et fastidieux défilé des petites
-réminiscences recommence vingt fois de suite et remplit des pages et des
-pages. Comme d'habitude, en pareille occurrence, les souvenirs communs à
-l'interrogateur et à l'esprit qui est censé répondre, sont évoqués dans
-leurs détails les plus circonstanciés, les plus insignifiants, les plus
-cachés aussi, avec une avidité, une exactitude, une vivacité
-surprenantes. Et remarquez que le mort qui parle puise tous ces détails,
-avec une facilité invraisemblable, et de préférence, dirait-on, à même
-les trésors les plus oubliés et les plus inconscients de la mémoire du
-vivant qui l'écoute. Il ne fait grâce de rien; il se raccroche à tout
-avec une satisfaction puérile et une ardeur anxieuse, moins pour
-persuader aux autres que pour se prouver à soi-même qu'il existe
-toujours. Et l'obstination de ce pauvre être invisible qui s'évertue à
-se manifester à travers les portes, jusqu'ici sans fissures, qui nous
-séparent de nos destinées éternelles, est à la fois ridicule et
-tragique.--«Te rappelles-tu, William, qu'étant à la campagne, chez un
-tel, nous avons, avec les enfants, joué à tels et tels jeux, et qu'étant
-dans telle pièce, où se trouvaient tels et tels meubles, j'ai dit ceci
-et cela?»--«En effet, Hodgson, je me rappelle».--«Bonne preuve, n'est-ce
-pas, William?»--«Excellente, Hodgson!» Et ainsi de suite, indéfiniment.
-Parfois, un incident plus significatif et qui semble dépasser la simple
-transmission de pensée subliminale. On s'occupe, par exemple, d'un
-mariage manqué, qui fut toujours entouré d'un grand mystère, même pour
-les amis les plus intimes d'Hodgson.--«Te rappelles-tu, William, une
-doctoresse de New-York, membre de notre société?»--«Non, je ne m'en
-souviens pas; mais qu'y a-t-il à son sujet?»--«Son mari s'appelait
-Blair, je crois.»--«Veux-tu parler de Mme Blair-Thaw?»--«Justement!
-Demande donc à Mme Thaw si, à un dîner, je ne lui ai pas parlé de la
-demoiselle en question?»--James écrit à Mme Thaw, qui déclare qu'en
-effet, il y a une quinzaine d'années, Hodgson lui avait parlé d'une
-jeune fille dont il avait demandé la main, qu'on lui avait du reste
-refusée. Mme Thaw et le docteur Newbold étaient les seules personnes au
-monde qui connussent ce détail.
-
-Mais revenons aux séances qui continuent. On y discute, entre autres
-points, la situation financière de la branche américaine de la S. P. R.,
-situation qui, à la mort du secrétaire ou plutôt du factotum Hodgson,
-n'était guère brillante. Et voici, spectacle assez étrange, divers
-membres de l'association qui examinent, avec leur secrétaire défunt, les
-affaires de la société. Faut-il dissoudre? fusionner? envoyer en
-Angleterre les matériaux accumulés, dont la plupart appartiennent à
-Hodgson? On consulte le mort, il répond, donne de sages avis, semble
-parfaitement au courant de toutes les complications, de toutes les
-perplexités. Un jour, du vivant d'Hodgson, la société se trouvant en
-déficit, un donateur anonyme envoie la somme nécessaire pour la remettre
-d'aplomb. Hodgson, sur terre, ignorait quel était le donateur; mais
-Hodgson, sous terre, le découvre parmi les assistants, l'interpelle et
-le remercie publiquement. Ailleurs, Hodgson, comme tous les esprits, se
-plaint de l'extrême difficulté qu'il éprouve à transmettre sa pensée à
-travers l'organisme étranger du médium. «Je suis, dit-il, comme un
-aveugle qui cherche son chapeau.» Mais quand, après tant d'histoires
-oiseuses, William James lui pose enfin les questions essentielles qui
-nous brûlent les lèvres: «Hodgson, qu'as-tu à nous dire au sujet de
-l'autre vie?» le mort devient évasif et ne cherche plus que des
-échappatoires: «Ce n'est pas une vague fantaisie, mais une réalité»,
-répond-il.--«Hodgson, insiste Mme William James, vivez-vous comme nous,
-comme les hommes?»--«Que dit-elle?» fait l'esprit, qui feint de n'avoir
-pas compris.--«Vivez-vous comme nous?» répète William James.--«Avez-vous
-des vêtements, des maisons?» ajoute sa femme.--«Oui, oui, des maisons,
-mais pas de vêtements. Non, c'est absurde! Attendez un moment, il faut
-que je m'en aille.»--«Mais tu reviendras?»--«Oui.»--«Il est allé
-reprendre haleine», remarque un autre esprit nommé Rector, qui
-intervient subitement.
-
-Il n'était peut-être pas inutile de reproduire ici la physionomie et
-l'allure générales d'une de ces séances qu'on peut considérer comme
-exemplaire. J'y ajouterai, pour donner une idée des points extrêmes
-qu'il est possible d'atteindre, le fait suivant, rapporté et contrôlé
-par Sir Oliver Lodge. Il remet à Mme Piper «entrancée» une montre d'or
-que vient de lui envoyer un de ses oncles et qui avait appartenu à un
-autre oncle mort depuis plus de vingt ans. En possession de cette
-montre, Mme Piper, ou plutôt Phinuit, l'un de ses esprits familiers,
-révèle, au bout de quelque temps, une foule de détails relatifs à
-l'enfance de ce dernier oncle, remontant à plus de soixante-six ans, et
-naturellement ignorés de Sir Oliver Lodge. Peu après, l'oncle survivant,
-qui n'habite pas la même ville, confirme par lettre l'exactitude de la
-plupart de ces détails qu'il avait complètement oubliés, et qui ne lui
-ont été remis en mémoire que par les révélations mêmes du médium; tandis
-que ceux dont il ne peut retrouver nul souvenir, sont postérieurement
-déclarés conformes à la vérité par un troisième oncle, un vieux
-capitaine au long cours, habitant la Cornouailles, et du reste ignorant
-pour quelles raisons on lui pose d'aussi bizarres questions.
-
-Je ne cite pas ce fait parce qu'il a une valeur exceptionnelle ou
-décisive; mais simplement, je le répète, à titre d'exemple, car avec
-celui de Mme Thaw, mentionné plus haut, il marque assez exactement les
-points extrêmes où, grâce à l'intervention des esprits, on a, jusqu'à ce
-jour, pénétré dans l'inconnu. Il convient d'ajouter que les cas où l'on
-dépasse aussi manifestement les limites présumées de la télépathie la
-plus étendue, sont assez rares.
-
-
-VII
-
-Maintenant, que penser de tout ceci? Faut-il avec Myers, Newbold,
-Hyslop, Hodgson et tant d'autres qui ont longuement étudié le problème,
-conclure à l'incontestable intervention de forces et d'intelligences qui
-reviennent de l'autre rive du grand fleuve que l'on croyait
-infranchissable? Faut-il reconnaître avec eux qu'il est des cas de plus
-en plus nombreux où il n'est plus possible d'hésiter entre l'hypothèse
-télépathique et l'hypothèse spirite? Je ne le crois pas. Je n'ai nul
-parti pris,--à quoi bon en avoir dans ces mystères?--aucune répugnance à
-admettre la survivance et l'intervention des morts; mais il est sage et
-nécessaire, avant de quitter le plan terrestre, d'épuiser toutes les
-suppositions, toutes les explications qu'on y peut découvrir. Nous avons
-à opter entre deux inconnus, deux miracles, si l'on veut, dont l'un est
-situé dans le monde que nous habitons et l'autre dans une région qu'à
-tort ou à raison nous croyons séparée de nous par des espaces sans nom,
-qu'aucun être, vivant ou mort, n'a traversés jusqu'à ce jour. Il est
-donc naturel que nous demeurions chez nous, dans notre monde, tant que
-nous y pourrons tenir, tant que nous n'en serons pas impitoyablement
-expulsés par une série de faits irrésistibles et irrécusables, issus de
-l'abîme voisin. La survivance d'un esprit n'est pas plus invraisemblable
-que les prodigieuses facultés que nous sommes obligés d'attribuer aux
-médiums si nous les enlevons aux morts; mais l'existence du médium, au
-rebours de celle de l'esprit, est incontestable; c'est donc à l'esprit
-ou à ceux qui s'en réclament, de prouver d'abord qu'il existe.
-
-Les phénomènes extraordinaires dont nous venons de parler: transmission
-de pensée d'inconscient à inconscient, vision à distance, clairvoyance
-subliminale, se produisent-ils quand les morts ne sont pas en scène,
-quand les expériences se font exclusivement entre personnages vivants?
-On ne saurait, de bonne foi, le contester. Sans doute, on n'a jamais
-obtenu entre vivants des séries de communications ou de révélations
-pareilles à celles des grands médiums spirites: Piper, Thompson et
-Stainton Moses, ni rien qui, sous le rapport de la continuité et de la
-perspicacité, puisse leur être comparé. Mais si la qualité des
-phénomènes ne supporte pas la comparaison, il est indéniable que leur
-nature intime est identique. Il est logique d'en inférer que ce n'est
-pas la source d'inspiration, mais la valeur propre, la sensibilité, la
-puissance du médium qui en est la véritable cause. Du reste, J.-G.
-Piddington, qui a consacré à Mme Thompson une étude très documentée, a
-nettement constaté chez elle, alors qu'elle n'était pas «entrancée» et
-qu'il n'était nullement question d'esprits, des manifestations
-inférieures, il est vrai, mais absolument analogues à celles où les
-morts sont mêlés[9]. Il plaît à ces médiums, de très bonne foi
-d'ailleurs et probablement à leur insu, de donner à leurs facultés
-subconscientes, à leurs personnalités secondaires, ou d'accepter, pour
-celles-ci, des noms qui furent portés par des êtres passés de l'autre
-côté du mystère; c'est affaire de vocabulaire ou de nomenclature qui
-n'enlève ou n'ajoute rien à la signification intrinsèque des faits. Or,
-en examinant ces faits, quelque étranges et vraiment inouïs que soient
-certains d'entre eux, je n'en rencontre pas un seul qui sorte
-franchement de ce monde ou vienne indubitablement de l'autre. Ce sont,
-si l'on veut, de prodigieux incidents de frontière; mais on ne peut pas
-affirmer que la frontière ait été violée. Dans l'histoire de la montre
-de Sir Oliver Lodge, par exemple, qui est une des plus caractéristiques
-et des plus avancées, il faut attribuer au médium des facultés qui n'ont
-plus rien d'humain. Il doit, soit par vision à distance, transmission de
-pensée de subconscient à subconscient ou clairvoyance subliminale, se
-mettre en rapport avec les deux frères survivants du possesseur décédé
-de la montre; et dans l'inconscient de ces deux frères lointains et que
-personne n'a prévenus, il lui faut retrouver une foule de circonstances
-oubliées par eux-mêmes, et sur quoi se sont accumulées la poussière et
-les ténèbres de soixante-six années. Il est certain qu'un phénomène de
-ce genre fait craquer tous les cadres de l'imagination, et qu'on lui
-refuserait sa créance si d'abord il n'était certifié et contrôlé par un
-homme de la valeur de Sir Oliver Lodge et si, par surcroît, il ne
-faisait partie d'un groupe de faits équivalents, qui montrent bien qu'il
-ne s'agit point là d'un miracle absolument unique ou d'un inespérable
-concours de coïncidences sans secondes. Il s'y agit simplement de vision
-à distance, de clairvoyance subliminale et de télépathie poussées à la
-dernière puissance; et ces trois manifestations des profondeurs
-inexplorées de l'homme sont aujourd'hui scientifiquement constatées et
-classées; ce n'est pas à dire qu'elles soient expliquées, mais ceci est
-une autre question. Quand, à propos d'électricité, on parle de positif,
-de négatif, d'induction, de potentiel et de résistance, on met également
-des mots conventionnels sur des faits ou des phénomènes dont on ignore
-entièrement l'essence intime; et il faut bien qu'on s'en contente en
-attendant mieux. Il n'y a, j'y insiste, de ces manifestations
-extraordinaires à celles que nous offre un médium qui ne parle pas au
-nom des morts, qu'une différence du plus au moins, une différence
-d'étendue ou de degré et nullement une différence spécifique.
-
- [9] Voir sur ces faits qui nous entraîneraient trop loin, J.-G.
- Piddington: «Phenomena in Mrs. Thompson's Trance», _Proceedings_,
- tome XVIII, p. 180 et suivantes; et tome XXIII, p. 286 et suivantes,
- l'étude du professeur A.-C. Pigou sur la «Cross correspondence» sans
- l'intervention des esprits.
-
-
-VIII
-
-Il faudrait, pour que l'épreuve fût plus décisive, que personne, ni le
-médium, ni les témoins, n'eût jamais connu l'existence de celui dont le
-mort révèle le passé; c'est-à-dire que tout lien vivant fût supprimé. Je
-ne crois pas que le fait se soit produit jusqu'à ce jour, ni même qu'il
-soit possible; en tout cas, le contrôle en deviendrait fort malaisé.
-Quoi qu'il en soit, le docteur Hodgson, qui a consacré une partie de sa
-vie à rechercher des phénomènes spécifiques, où les bornes de la
-puissance médiumnique fussent nettement outrepassées, croit les avoir
-découverts dans certains cas, parmi lesquels,--les autres étant à peu
-près de même nature,--je ne citerai que l'un des plus frappants[10]. En
-d'excellentes séances, assisté du médium Piper, il communique avec
-divers amis décédés qui lui rappellent une foule de souvenirs communs.
-Le médium, les esprits et lui-même semblent merveilleusement disposés,
-et les révélations sont abondantes, exactes et faciles. Dans cette
-atmosphère extrêmement favorable, il est mis en rapport avec l'âme d'un
-de ses meilleurs amis, mort il y a un an, et qu'il nomme simplement: A.
-A., qu'il a connu plus intimement que la plupart des esprits qui l'ont
-précédé, au rebours de ceux-ci, tout en établissant son identité d'une
-façon indubitable, ne fournit que des réponses incohérentes. Or A., dans
-les dernières années de sa vie, avait souffert de troubles cérébraux qui
-confinaient à l'aliénation mentale proprement dite.
-
- [10] _Proceedings_, tome XIII, p. 349-50 et 375.
-
-Le même phénomène paraît se reproduire chaque fois que des troubles
-semblables ont précédé la mort, ainsi qu'en cas de suicide.
-
-Si l'on se tient uniquement à l'explication télépathique, fait observer
-le savant américain, si l'on prétend que toutes les paroles des
-désincarnés ne sont que des suggestions de mon subconscient, il est
-incompréhensible qu'après avoir obtenu des résultats satisfaisants avec
-des morts que j'avais moins connus et moins aimés que A., avec lesquels
-j'avais par conséquent bien moins de souvenirs communs, je ne tire de ce
-dernier, dans les mêmes séances, que des réponses incohérentes. Il faut
-donc croire que mon subconscient n'est pas seul en scène et qu'il a
-devant lui une personnalité bien vivante, bien réelle qui se trouve
-encore dans l'état d'esprit où elle était au moment de la mort, y
-demeure indépendante, n'y subit aucune influence, n'écoute nullement ce
-que je lui suggère à mon insu, et tire de son propre fonds ce qu'elle me
-révèle.
-
-L'argument n'est pas négligeable, mais il n'aurait pleine valeur que
-s'il était certain qu'aucun de ceux qui assistaient à la séance n'eût
-connu la folie de A.; sinon l'on peut soutenir que l'idée de folie ayant
-pénétré dans le subconscient de l'un d'eux, elle y agit en conséquence
-et donne aux réponses suggérées un tour conforme à l'état d'esprit
-qu'elle présume chez le mort.
-
-
-IX
-
-A vrai dire, en étendant ainsi à l'extrême la puissance des médiums,
-nous nous munissons d'explications qui préviennent presque tout, barrent
-toutes les routes et enlèvent à peu près complètement aux esprits la
-faculté de se manifester de la manière qu'ils paraissent avoir choisie.
-Mais pourquoi choisissent-ils cette manière-là? Pourquoi se
-restreignent-ils ainsi? Pourquoi se cantonnent-ils aussi obstinément
-dans l'étroite bande de terrain que la mémoire occupe aux confins des
-deux mondes, et d'où ne peuvent nous venir que des témoignages indécis
-ou suspects? Ils n'ont donc point d'autres issues ni d'autres horizons?
-Pourquoi s'attardent-ils à végéter autour de nous dans leur petit passé,
-alors que débarrassés de la chair ils devraient pouvoir errer librement
-dans les étendues vierges de l'espace et du temps? Ignorent-ils encore
-que ce n'est pas parmi nous mais chez eux, de l'autre côté de la tombe,
-qu'ils trouveront le signe qui nous attestera qu'ils survivent? Pourquoi
-s'en reviennent-ils les mains et les paroles vides? Est-ce là ce qu'on
-trouve quand on baigne à même l'infini? Tout est-il nu, sans forme et
-sans lumière par delà notre dernière heure? S'il en est ainsi, qu'ils le
-disent; et le témoignage des ténèbres aura du moins une grandeur qui
-manque trop à ces façons de procureur et à ces procédés de juge
-d'instruction. A quoi bon mourir si toutes les petitesses de la vie
-continuent? Est-ce vraiment la peine d'avoir passé par les défilés
-effrayants qui débouchent dans les champs éternels, pour nous rappeler
-que notre grand-oncle portait le nom de Pierre et que Paul, notre cousin
-germain, était affligé de varices et d'une maladie d'estomac? A ce
-compte, j'aimerais mieux pour ceux que j'aime, la solitude auguste et
-glacée du néant. S'il leur est difficile, comme ils s'en plaignent, de
-se faire entendre à travers un organisme étranger et profondément
-endormi, ils nous disent sur le passé assez de choses minutieuses et
-précises pour nous prouver qu'ils en pourraient révéler d'analogues,
-sinon sur l'avenir qu'ils ne connaissent peut-être pas encore, du moins
-sur de moindres secrets qui nous entourent de toutes parts et que seul
-notre corps nous empêche d'approcher. Il y a mille choses, grandes ou
-petites et de nous ignorées, qu'on doit apercevoir lorsque des yeux
-infirmes n'arrêtent plus le regard. C'est dans ces régions dont un rien
-nous sépare, et non point parmi d'imbéciles ragots d'autrefois qu'ils
-trouveraient enfin la véritable et claire preuve qu'ils paraissent
-chercher avec tant de passion. Sans exiger un grand miracle, il semble
-cependant qu'on ait le droit d'attendre d'une intelligence que plus rien
-ne contraint, d'autres propos que ceux qu'elle évitait quand elle était
-encore soumise à la matière.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-LA CORRESPONDANCE CROISÉE
-
-
-I
-
-On en était là quand, ces dernières années, les médiums, les spirites ou
-plutôt les esprits eux-mêmes, paraît-il,--car on ne sait au juste à qui
-l'on a affaire,--peut-être mécontents de n'être pas plus nettement
-reconnus et compris, afin de prouver plus efficacement leur existence,
-imaginèrent ce qu'on a appelé «la correspondance croisée», ou «Cross
-correspondence». Ici, la situation est retournée; il ne s'agit plus
-d'esprits divers et plus ou moins nombreux qui se révèlent par
-l'intermédiaire d'un même médium, mais d'un esprit unique qui se
-manifeste presque simultanément à travers plusieurs médiums souvent fort
-éloignés les uns des autres, et sans entente préalable entre ceux-ci.
-Chacun de ces messages, pris isolément, est le plus souvent
-inintelligible, et ne révèle un sens que lorsqu'il est laborieusement
-combiné avec tous les autres.
-
-Comme le dit Sir Oliver Lodge, «Le but de ces efforts ingénieux et
-compliqués est, clairement, de prouver que ces phénomènes sont l'oeuvre
-de quelque intelligence bien définie, distincte de celle de l'un
-quelconque des automatistes. La transmission par fragments d'un message
-ou d'une allusion littéraire qui sera inintelligible pour chacun des
-écrivains pris séparément exclut la possibilité d'une communication
-télépathique entre eux. Ainsi, on écarte ou l'on essaye d'écarter celle,
-de toutes les hypothèses semi-normales, que les membres de la S. P. R.
-ont considérée comme la plus troublante et la plus difficile à éliminer.
-Ces efforts ont encore un autre objet: ils tendent évidemment à prouver,
-dans la mesure du possible, par la substance et la qualité du message,
-que celui-ci est caractéristique de la personnalité particulière de qui
-semble émaner la communication, et de nulle autre[11].»
-
- [11] _La survivance humaine._ Trad. du Dr H. Bourbon, p. 255.
-
-L'expérience n'en est qu'au début; et les derniers volumes des
-_Proceedings_ lui sont consacrés. Bien que la masse de documents
-recueillis soit déjà considérable, il n'est pas encore possible d'en
-tirer une conclusion; en tout cas, quoi qu'en disent les spirites, la
-suspicion télépathique ne semble nullement écartée. C'est un exercice
-littéraire assez bizarre et, intellectuellement, très supérieur aux
-manifestations habituelles des médiums; mais il n'y a, jusqu'ici, aucune
-raison d'en situer le mystère dans l'autre monde plutôt qu'en celui-ci.
-On a voulu y voir la preuve que s'étend quelque part, dans le temps ou
-l'espace, ou bien hors de ceux-ci, une sorte d'immense réservoir
-cosmique de connaissances où vont librement puiser les esprits. Mais ce
-réservoir, s'il existe, ce qui est fort possible, rien ne nous dit que
-ce ne soient pas plutôt les vivants que les morts qui s'y rendent. Il
-est bien étrange que ceux-ci, s'ils ont vraiment accès à
-l'incommensurable trésor, n'en rapportent qu'une espèce de «puzzle»
-puérilement ingénieux. Il doit cependant s'y entasser des myriades de
-connaissances et d'acquisitions oubliées et perdues, accumulées depuis
-des millénaires en des abîmes où notre pensée alourdie par le corps ne
-peut plus pénétrer, mais que rien ne paraît fermer aux investigations
-d'activités plus subtiles et plus libres. Ils sont évidemment entourés
-de mystères innombrables, de vérités insoupçonnées et formidables qui
-surplombent de toutes parts. La plus petite révélation astronomique ou
-biologique, le moindre secret d'autrefois, par exemple celui de la
-trempe du cuivre que possédèrent les anciens, un détail archéologique,
-un poème, une statue, un remède retrouvé, un lambeau de l'une de ces
-sciences inconnues qui fleurirent en Égypte ou dans l'Atlantide, serait
-un argument autrement péremptoire que des centaines de réminiscences
-plus ou moins littéraires. Pourquoi nous parlent-ils si rarement de
-l'avenir, et pour quelles raisons, lorsqu'ils s'y aventurent, se
-trompent-ils avec une régularité décourageante? Il semble cependant,
-qu'aux regards d'un être délivré du corps et du temps, les années,
-qu'elles soient passées ou futures, doivent s'étaler toutes sur le même
-plan[12]. On peut donc dire que l'ingéniosité de la preuve se retourne
-contre elle. En somme, comme dans les autres tentatives, et notamment
-celles du fameux médium Stainton Moses, c'est la même impuissance
-caractéristique à nous apporter ne fût-ce qu'une parcelle de n'importe
-quelle vérité ou connaissance dont on ne trouverait pas trace dans un
-cerveau vivant, ou dans un livre écrit sur cette terre. Et cependant, il
-n'est pas admissible qu'il n'existe point quelque part d'autres vérités
-ou d'autres connaissances que celles que nous possédons ici-bas. Le cas
-de ce Stainton Moses, dont nous venons de prononcer le nom, est, sous ce
-rapport, très frappant. Stainton Moses était un clergyman américain,
-dogmatique, consciencieux, et, à l'état normal, son instruction, au dire
-de Myers, ne dépassait pas celle d'un maître d'école ordinaire. Mais à
-peine se trouvait-il «entrancé», que certains esprits de l'antiquité ou
-du moyen âge, qui ne sont guère connus que des érudits, entre autres
-saint Hippolyte, évêque d'Ostie, Plotin, Athénodore, précepteur de
-Tibère, et surtout Grocyn, ami d'Érasme, prenaient possession de sa
-personne et se manifestaient par son intermédiaire. Or, Grocyn, par
-exemple, donna sur Érasme divers renseignements qu'on crut d'abord
-recueillis dans l'autre monde, mais qui furent postérieurement retrouvés
-en des livres oubliés, mais néanmoins accessibles. D'autre part, la
-probité de Stainton Moses ne fut jamais mise en doute par ceux qui le
-connurent; il est donc permis de le croire lorsqu'il affirme n'avoir pas
-lu les livres en question. Ici encore, le mystère, pour inexplicable
-qu'il soit, semble bien se cacher au milieu de nous. C'est de la
-réminiscence inconsciente, si l'on veut, de la suggestion à distance, de
-la lecture subliminale; mais non plus que dans la correspondance
-croisée, il n'est indispensable d'avoir recours aux morts et de les
-faire entrer à toute force dans l'énigme; celle-ci, vue du côté de la
-tombe où nous sommes, est déjà suffisamment épaisse et passionnante. Au
-surplus, n'insistons pas davantage sur cette correspondance croisée.
-N'oublions pas qu'il s'agit d'une expérience à peine commencée, et que
-les morts ont l'air de comprendre assez péniblement les exigences des
-vivants.
-
- [12] On trouve cependant, dans cet ordre d'idée, deux ou trois faits
- assez troublants, notamment, dans une réunion provoquée par William
- Stead, la prédiction du meurtre du roi Alexandre et de la reine
- Draga, avec les détails les plus circonstanciés. On fit de cette
- prédiction un procès-verbal signé d'une trentaine de témoins; et
- Stead alla le lendemain supplier le ministre de Serbie à Londres, de
- prévenir le roi du danger qui le menaçait. Quelques mois après,
- l'événement s'accomplissait tel qu'il avait été annoncé. Mais la
- «précognition» n'exige pas nécessairement l'intervention des morts;
- et puis, chaque fait de ce genre, avant d'être définitivement
- accepté, demanderait une longue et minutieuse étude.
-
-
-II
-
-Les spirites à propos de cette expérience, comme des autres, répètent
-volontiers: «Si vous n'admettez pas l'intervention des esprits, la
-plupart de ces phénomènes sont absolument inexplicables.» D'accord,
-aussi ne prétendons-nous point les expliquer; car presque rien n'est
-explicable sur cette terre, mais simplement les attribuer à
-l'incompréhensible puissance des médiums, qui n'est pas plus
-invraisemblable que la survivance des morts, et a l'avantage de ne pas
-sortir de la sphère que nous occupons et de s'apparenter à un grand
-nombre de faits analogues qui se passent entre personnages vivants. Ces
-singulières facultés ne nous déconcertent que parce qu'elles sont encore
-sporadiques et qu'il y a fort peu de temps qu'on les a scientifiquement
-constatées. Au fond, elles ne sont pas plus merveilleuses que celles
-dont nous nous servons chaque jour sans nous émerveiller: notre mémoire,
-par exemple, notre pensée, notre imagination, que sais-je? Elles font
-partie du grand miracle que nous sommes; et le miracle admis, ce n'est
-pas tant son étendue que ses limites qui doivent nous étonner.
-
-Néanmoins, et pour clore ce chapitre, je ne suis point du tout d'avis
-qu'il faille rejeter, pour n'y plus revenir, l'hypothèse spirite; ce
-serait injuste et prématuré. Jusqu'ici, tout demeure en suspens. On peut
-dire que les choses en sont encore à peu près au point que marquait Sir
-William Crookes, en 1874, dans un article du _Quarterly Journal of
-Sciences_: «La différence entre les partisans de la force psychique et
-ceux du spiritualisme (ou spiritisme) consiste en ceci:--que nous
-soutenons qu'on n'a encore prouvé que d'une manière insuffisante qu'il
-existe un agent de direction autre que l'intelligence du médium, et
-qu'on n'a donné aucune espèce de preuve que ce sont les esprits des
-morts; tandis que les spirites acceptent, comme article de foi, que ce
-sont les esprits des morts qui sont les seuls agents de tous les
-phénomènes.
-
-«Ainsi la controverse se réduit à une pure question de fait, qui ne
-pourra se résoudre que par une laborieuse suite d'expériences et par la
-réunion d'un grand nombre de faits psychologiques. Ce sera là le premier
-devoir qu'aura à remplir la société de psychologie qui s'organise en ce
-moment.» En attendant, c'est déjà beaucoup que de rigoureuses recherches
-scientifiques n'aient pas détruit de fond en comble une théorie qui
-bouleverse aussi radicalement l'idée que nous nous faisions de la mort.
-Nous verrons plus loin pour quelles raisons, au point de vue de nos
-destinées d'outre-tombe, il n'y aurait pas lieu de s'attarder trop
-longtemps autour de ces apparitions ou de ces révélations, alors même
-qu'elles seraient réellement incontestables et topiques. Elles ne
-sembleraient, à tout prendre, que les manifestations incohérentes et
-précaires d'un état transitoire. Elles prouveraient au plus, s'il
-fallait les admettre, qu'un reflet de nous-mêmes, une arrière-vibration
-nerveuse, un faisceau d'émotions, une silhouette spirituelle, une image
-falote et désemparée ou, plus exactement, une sorte de mémoire
-tronçonnée ou déracinée, peut, après notre mort, s'attarder et flotter
-dans un vide où rien ne l'alimente plus, où elle s'anémie et s'éteint
-peu à peu, mais qu'un fluide spécial, émané d'un médium extraordinaire,
-parvient à galvaniser par moments. Peut-être existe-t-elle
-objectivement, peut-être ne subsiste et ne se ravive-t-elle que dans le
-souvenir de certaines sympathies. Il serait en somme assez vraisemblable
-que la mémoire qui nous représente pendant toute notre vie, continuât de
-le faire durant quelques semaines ou même quelques années après notre
-décès. Ainsi s'expliquerait le caractère évasif et décevant de ces
-esprits qui, n'ayant qu'une existence mnémonique, ne peuvent
-naturellement s'intéresser qu'aux choses de leur ressort. De là leur
-énergie agaçante et maniaque à se cramponner aux moindres faits, leur
-hébétude somnolente, leur incurie, leur ignorance incompréhensibles, et
-toutes les bizarreries misérables que nous avons plus d'une fois
-remarquées.
-
-Mais, je le répète, il est bien plus simple d'attribuer ces bizarreries
-au caractère spécial et aux difficultés encore mal connues des
-communications télépathiques. Les suggestions inconscientes du plus
-intelligent de ceux qui prennent part à l'expérience, passant par
-l'intermédiaire obscur du médium, s'y altèrent, s'y disjoignent, s'y
-dépouillent de leurs principales vertus. Il se peut qu'elles s'égarent
-et s'insinuent en certains recoins oubliés que ne visite plus
-l'intelligence et en rapportent des trouvailles plus ou moins
-surprenantes; mais la qualité intellectuelle de l'ensemble sera toujours
-inférieure à ce que donnerait une pensée consciente. Du reste, encore
-une fois, il n'est pas l'heure de conclure. Ne perdons pas de vue qu'il
-s'agit d'une science née d'hier et qui cherche à tâtons ses outils, ses
-sentiers, ses méthodes et son but dans une nuit plus obscure que celle
-de la terre. Ce n'est pas en trente ans que se bâtit le pont le plus
-hardi qu'on ait entrepris de jeter sur le fleuve de la mort. La plupart
-des sciences ont derrière elles des siècles d'efforts ingrats et
-d'incertitudes stériles; et parmi les plus jeunes, il en est peu, je
-pense, qui puissent montrer comme celle-ci, dès les premières heures,
-les promesses d'une moisson qui n'est peut-être point celle qu'elle
-croyait avoir semée; mais où déjà s'annoncent bien des fruits inconnus
-et curieux[13].
-
- [13] Il faudrait, pour épuiser cette question de la survivance et des
- communications avec les morts, parler des récentes recherches du Dr
- Hyslop faites avec l'aide des médiums Smead et Chenoweth
- (Communications avec William James). Il faudrait également
- mentionner le fameux bureau de Julia, et surtout les extraordinaires
- séances de Mme Wriedt, le médium à trompette, qui non seulement
- obtient des communications où les morts parlent des langues
- qu'elle-même ignore complètement, mais provoque des apparitions
- qu'on dit extrêmement troublantes. Il faudrait enfin examiner les
- faits exposés par le Prof. Porro, le Dr Venzano, M. Rozanne et bien
- d'autres choses; car déjà l'expérience et la littérature spirites
- entassent volumes sur volumes. Mais je n'ai pas eu l'intention ni la
- prétention de faire une étude complète du spiritisme scientifique.
- J'ai tenu simplement à ne rien omettre d'essentiel, et à donner une
- idée générale mais exacte de cette atmosphère d'outre-tombe,
- qu'aucun fait réellement nouveau et décisif n'est venu bouleverser
- depuis les manifestations dont nous avons parlé.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-LA RÉINCARNATION
-
-
-I
-
-Voilà pour la survivance proprement dite. Mais certains spirites vont
-plus loin et tentent de prouver scientifiquement la palingénésie et la
-transmigration des âmes. Je passe leurs arguments d'ordre moral ou
-sentimental, et ceux qu'ils trouvent dans les réminiscences prénatales
-d'hommes illustres ou autres. Ces réminiscences, souvent troublantes, il
-est vrai, sont encore trop rares, trop sporadiques, si l'on peut dire;
-et ne furent pas toujours suffisamment contrôlées, pour qu'il soit
-prudent d'en faire état. Je ne m'arrête pas davantage aux preuves tirées
-des aptitudes innées du génie ou de certains enfants prodiges, aptitudes
-assez inexplicables, mais qu'on peut néanmoins attribuer à des lois
-inconnues de l'hérédité. Je me contenterai de rappeler sommairement les
-résultats de quelques expériences assez déconcertantes du colonel de
-Rochas.
-
-Le colonel de Rochas, il convient de le faire tout d'abord remarquer,
-est un savant qui ne cherche que la vérité objective avec une rigueur et
-une probité scientifiques qui ne furent jamais mises en doute. Il endort
-certains sujets exceptionnels et à l'aide de passes longitudinales leur
-fait remonter tout le cours de leur existence. Il les ramène ainsi
-successivement à la jeunesse, à l'adolescence et jusqu'aux extrêmes
-limites de l'enfance. A chacune de ces étapes hypnotiques, le sujet
-retrouve la conscience, le caractère et l'état d'esprit qu'il avait à
-l'étape correspondante de sa vie. Il retraverse les mêmes événements,
-leurs bonheurs et leurs peines. S'il a été malade, il repasse par sa
-maladie, sa convalescence et sa guérison. S'il s'agit, par exemple,
-d'une femme qui fut mère, elle redevient grosse et éprouve à nouveau les
-angoisses et les douleurs de l'accouchement. Ramené à l'âge où il
-apprenait à écrire, le sujet écrit comme un enfant, et l'on peut
-confronter son écriture à celle de ses cahiers d'écolier.
-
-C'est déjà bien extraordinaire, mais, comme le dit le colonel de Rochas:
-«Jusqu'à présent nous avons marché sur un terrain ferme; nous avons
-observé un phénomène physiologique difficilement explicable, mais que
-des expériences et des vérifications nombreuses permettent de considérer
-comme certain.» Nous entrons maintenant dans une région où nous
-attendent de plus surprenantes énigmes.
-
-Prenons, pour préciser, un des cas les plus simples. Le sujet est une
-jeune fille de 18 ans, nommée Joséphine. Elle habite Voiron, dans
-l'Isère. La voici ramenée par des passes longitudinales à l'état de tout
-petit enfant allaité par sa mère. Les passes continuent et le conte de
-fées se poursuit. Joséphine ne peut plus parler; et c'est le grand
-silence de l'enfance auquel semble succéder un autre silence plus
-mystérieux encore. Joséphine ne répond plus que par signes; elle _n'est
-pas encore née_, «elle flotte dans le noir». On insiste, le sommeil
-devient plus épais; et tout à coup, du fond de ce sommeil, s'élève la
-voix d'un autre être, une voix inattendue et inconnue, une voix de
-vieillard bourru, méfiant et mécontent. On l'interroge. D'abord, il
-refuse de répondre, disant qu'«il est là, puisqu'il parle, qu'il ne voit
-rien et qu'il est dans le noir». On redouble les passes, on gagne peu à
-peu sa confiance. Il s'appelle Jean-Claude Bourdon; il est vieux, couché
-dans son lit et malade depuis longtemps. Il fait le récit de sa vie. Il
-est né à Champvent, dans la commune de Polliat, en 1812. Il a été à
-l'école jusqu'à 18 ans, il a fait son service militaire au 7e
-d'artillerie à Besançon, et il raconte ses équipées tandis que la jeune
-fille endormie fait le geste de friser une moustache imaginaire.
-
-De retour au pays, il ne se marie pas, mais prend une maîtresse. Il
-vieillit solitaire (j'abrège), et meurt à 70 ans, après une longue
-maladie.
-
-Maintenant, c'est le mort qui parle; et ses révélations d'outre-tombe ne
-sont pas sensationnelles, ce qui, du reste, n'est pas une raison
-suffisante pour douter de leur réalité. «Il se sent sortir de son
-corps»; mais il y reste attaché pendant un temps assez long. Son corps
-fluidique d'abord diffusé reprend une forme plus compacte. Il vit dans
-l'obscurité qui lui est pénible, mais il ne souffre pas. Enfin les
-ténèbres où il est plongé sont sillonnées de quelques lueurs. Il a
-l'idée de se réincarner et s'approche de celle qui doit être sa mère
-(c'est-à-dire la mère de Joséphine). Il l'entoure jusqu'à ce que
-l'enfant vienne au monde, et alors, entre peu à peu dans le corps de cet
-enfant. Jusque vers la septième année, il y avait autour de ce corps une
-sorte de brouillard flottant où il voyait beaucoup de choses qu'il n'a
-plus revues depuis.
-
-Il s'agit à présent de remonter au delà de Jean-Claude. Une
-magnétisation de près de trois quarts d'heure, sans s'attarder à aucune
-étape, ramène le vieillard mort à l'état de tout petit enfant. Nouveau
-silence, nouveaux limbes; puis, tout à coup, autre voix et personnage
-inattendu. Cette fois, c'est une vieille femme qui a été très méchante;
-aussi souffre-t-elle beaucoup. (Elle est morte pour le moment, car dans
-ce monde renversé, on prend les vies à rebours et elles commencent
-naturellement par la fin.) Elle est dans des ténèbres épaisses, entourée
-de mauvais esprits. Elle parle d'une voix faible, mais répond toujours
-d'une façon précise aux questions qu'on lui pose, au lieu d'ergoter à
-tout instant, comme le faisait Jean-Claude. Elle s'appelle Philomène
-Carteron.
-
-«En approfondissant encore le sommeil, ajoute le colonel de Rochas que
-je cite ici textuellement, je provoque les manifestations de Philomène
-vivante. Elle ne souffre plus, paraît très calme, répond toujours très
-nettement et d'un ton sec. Elle sait qu'elle n'est pas aimée dans le
-pays, mais personne n'y perdra rien et elle saura bien se venger à
-l'occasion. Elle est née en 1702; elle s'appelait Philomène Charpigny
-quand elle était fille; son grand-père maternel s'appelait Pierre Machon
-et habitait Ozan. Elle s'était mariée en 1732, à Chevroux, avec un nommé
-Carteron, dont elle a eu deux enfants qu'elle a perdus.
-
-«Avant son incarnation, Philomène avait été une petite fille, morte en
-bas âge. Auparavant, elle avait été un homme qui avait _tué_; c'est pour
-cela qu'elle a beaucoup souffert dans le noir, même après sa vie de
-petite fille où elle n'avait pas eu le temps de faire du mal, afin
-d'expier son crime. Je n'ai pas jugé utile de pousser plus loin le
-sommeil, parce que le sujet paraissait épuisé et faisait mal à voir dans
-ses crises.
-
-«Mais, d'autre part, j'ai fait une observation qui tendrait à prouver
-que les révélations de ces médiums reposent sur une réalité objective. A
-Voiron, j'ai pour spectatrice habituelle de mes expériences une jeune
-fille d'esprit très posé, très réfléchi, et _nullement suggestible_,
-Mlle Louise, qui possède à un très haut degré la propriété (relativement
-commune à un degré moindre) de percevoir les effluves humains et, par
-suite, le corps fluidique. Quand Joséphine ravive la mémoire de son
-passé, on observe autour d'elle une _aura_ lumineuse perçue par Louise.
-Or, aux yeux de Louise, cette _aura_ devient sombre quand Joséphine se
-trouve dans la phase qui sépare deux existences. Dans tous les cas,
-Joséphine réagit vivement quand je touche des points de l'espace où
-Louise me dit percevoir l'_aura_, qu'elle soit lumineuse ou sombre.»
-
-
-II
-
-J'ai tenu à reproduire à peu près _in extenso_ le procès-verbal d'une de
-ces expériences, parce que les partisans de la palingénésie y trouvent
-le seul argument appréciable qu'ils possèdent.
-
-Le colonel de Rochas les a plus d'une fois renouvelées sur différents
-sujets; parmi ceux-ci, je ne citerai qu'une jeune fille: Marie Mayo,
-dont l'histoire est plus compliquée que celle de Joséphine, et dont les
-réincarnations successives nous font remonter jusqu'au XVIIe siècle et
-nous transportent brusquement à Versailles, au milieu des personnages
-historiques qui évoluent autour du grand roi.
-
-Ajoutons que le colonel de Rochas n'est pas le seul magnétiseur qui ait
-obtenu des révélations de ce genre. Il est permis de les classer
-dorénavant parmi les faits acquis de l'hypnotisme. Je ne mentionne que
-les siennes parce qu'elles offrent, à tous les points de vue, les plus
-sérieuses garanties.
-
-Que prouvent-elles? Il faut d'abord, comme dans toutes les questions de
-cet ordre, se méfier du médium. Il est entendu que tous les médiums
-sont, de par la nature même de leurs facultés, enclins à la simulation,
-à la supercherie. Je sais que le colonel de Rochas, comme le Dr Richet,
-comme Lombroso, comme tous ceux qui ont affaire aux médiums, fut parfois
-mystifié. Ce sont là mécomptes inhérents aux intermédiaires par lesquels
-on est bien forcé de passer; et les expériences de ce genre n'auront
-jamais la valeur scientifique de celles qu'on fait dans un laboratoire
-de physique ou de chimie. Mais ce n'est pas une raison pour leur dénier,
-_a priori_, toute espèce d'intérêt. En fait, la simulation et la
-supercherie sont-elles possibles ici? Évidemment, bien que les
-expériences soient très rigoureusement contrôlées. Si compliquée qu'elle
-soit, le sujet peut avoir appris sa leçon et éviter adroitement les
-pièges qu'on lui tend. La meilleure garantie, c'est, en dernière
-analyse, sa bonne foi et sa moralité, que seuls les expérimentateurs
-sont à même d'éprouver et de connaître; il faut donc leur faire
-confiance sur ce point. Ils prennent d'ailleurs toutes les précautions
-nécessaires pour que la simulation devienne très difficile. Après avoir
-fait remonter au sujet le cours de sa vie, par des passes transversales,
-on l'oblige de redescendre ce même cours; et les mêmes événements se
-déroulent en sens inverse. Les épreuves et les contre-épreuves répétées,
-donnent toujours des résultats identiques; et jamais le médium n'hésite
-et ne s'égare dans le dédale des noms, des dates et des faits[14].
-
- [14] Notons, pour ne rien cacher et mettre sous les yeux toutes les
- pièces du procès, que le colonel de Rochas, après enquête, a
- constaté que sur plusieurs points, les révélations des sujets,
- relatives à leurs vies antérieures étaient inexactes. «Les récits
- faits par eux étaient de plus pleins d'anachronismes, qui révélaient
- l'introduction de souvenirs normaux dans des suggestions d'origine
- inconnue. Il n'en reste pas moins un fait parfaitement certain,
- c'est celui de visions se produisant avec les mêmes caractères chez
- un assez grand nombre de gens inconnus les uns aux autres.»
-
-Il faudrait du reste que ces médiums--d'intelligence généralement
-médiocre,--devinssent subitement des poètes de génie, pour créer ainsi,
-de toutes pièces, une série de caractères absolument différents les uns
-des autres, où tout se tient: geste, voix, humeur, morale, pensées,
-sensibilité; et toujours prêts à répondre, conformément à leur nature la
-plus intime, aux questions les plus imprévues. On a dit que tout homme
-est un Shakespeare dans ses rêves; mais ici, ne s'agit-il pas de rêves
-qui par leur constance ressemblent étrangement à la réalité?
-
-Je crois donc qu'il est permis, jusqu'à preuve contraire, d'écarter la
-simulation. On pourrait encore objecter, comme on l'a fait à propos des
-fantômes de Myers, l'insignifiance de leurs révélations d'outre-tombe.
-J'y verrais plutôt un argument en faveur de leur bonne foi. A ceux dont
-l'imagination est assez riche pour créer les merveilleux personnages que
-nous voyons vivre dans leur sommeil, il ne serait sans doute pas bien
-difficile d'inventer, au sujet de l'autre monde, quelques détails
-fantaisistes mais plausibles. Pas un n'y songe. Ils sont chrétiens, ils
-ont donc au plus profond d'eux-mêmes la terreur atavique de l'enfer,
-l'effroi du purgatoire, et la vision d'un paradis plein d'anges et de
-palmes. Ils n'y font jamais allusion. Bien qu'ils ignorent le plus
-souvent les théories de la réincarnation, ils se conforment strictement
-à l'hypothèse théosophique ou néo-spirite et, inconsciemment fidèles à
-celle-ci, ils ne précisent pas; ils parlent vaguement de l'obscurité, du
-«noir» où ils se trouvent. Ils ne disent rien, parce qu'ils ne savent
-rien. Il leur est apparemment impossible de rendre compte d'un état qui
-ne s'est pas encore éclairci. En effet, il est fort probable, si nous
-admettons l'hypothèse de la réincarnation et de l'évolution
-d'outre-tombe, que la nature, ici comme ailleurs, ne procède point par
-bonds. Il n'y a aucune raison spéciale pour qu'elle en fasse un
-prodigieux et inimaginable entre la vie et la mort.
-
-Il n'y a pas le coup de théâtre qu'on est, avant réflexion, assez porté
-à demander. L'esprit est d'abord déconcerté d'avoir perdu son corps et
-toutes ses habitudes; il ne se ressaisit que peu à peu. Il reprend
-conscience lentement. Cette conscience, par la suite, se purifie,
-s'élève, s'étend graduellement et indéfiniment, jusqu'à ce que, gagnant
-d'autres sphères, le principe de vie qui l'anime ne se réincarne plus et
-perde tout contact avec nous. Ainsi s'expliquerait que nous n'ayons
-jamais que des révélations inférieures et élémentaires.
-
-Tout ce qui concerne cette première phase de la survivance est assez
-vraisemblable, même pour ceux qui n'admettent pas la réincarnation. Du
-reste, nous verrons plus loin que les solutions qu'on y croit trouver,
-déplacent simplement la question et sont insuffisantes et provisoires.
-
-
-III
-
-Venons à l'objection la plus sérieuse: celle de la suggestion. Le
-colonel de Rochas affirme que lui et tous les autres expérimentateurs
-qui se sont livrés à cette étude «ont non seulement évité tout ce qui
-pouvait mettre le sujet sur une voie déterminée, mais ont souvent
-cherché en vain à l'égarer par des suggestions différentes». J'en suis
-convaincu, il ne saurait être question de suggestion volontaire. Mais ne
-savons-nous pas qu'en ces domaines, la suggestion inconsciente et
-involontaire est souvent plus puissante et efficace que l'autre? Dans
-l'expérience banale et assez puérile de la table tournante, par exemple,
-qui n'est en somme que de la télépathie primitive et élémentaire, c'est
-presque toujours la suggestion inconsciente d'un opérateur ou d'un
-simple assistant qui dicte les réponses[15]. Il faudrait donc tout
-d'abord s'assurer que ni le magnétiseur, ni les assistants, ni le sujet
-lui-même, n'ont jamais entendu parler d'aucun des personnages
-réincarnés. Il suffira, dira-t-on, de prendre dans les contre-épreuves
-un autre opérateur et d'autres assistants qui ignorent les révélations
-antérieures.--Oui, mais le sujet ne les ignore point; et il se peut que
-la première suggestion ait été si profonde qu'elle demeure à jamais
-gravée dans l'inconscient, et reproduise indéfiniment les mêmes
-incarnations, dans le même ordre.
-
- [15] Qu'on me permette de citer, à ce propos, un fait personnel. Un
- soir, à l'abbaye de Saint-Wandrille, où je passe mes étés, des hôtes
- récemment arrivés s'amusèrent à faire tourner un guéridon. Je fumais
- paisiblement dans un coin du salon, assez loin de la petite table,
- ne prenant aucun intérêt à ce qui se passait autour d'elle et
- pensant à tout autre chose. Après s'être fait prier comme il sied,
- la table répondit qu'elle recélait l'esprit d'un moine du XVIIe
- siècle, enterré dans la galerie est du cloître, sous une dalle qui
- portait la date de 1693. Après le départ du moine qui, tout à coup,
- sans raison apparente, refusa de poursuivre l'entretien, il nous
- prit fantaisie d'aller, une lampe à la main, à la recherche de la
- tombe. Nous finîmes par découvrir, au bout de la galerie orientale,
- une pierre funéraire, en très mauvais état, brisée, usée, écrasée,
- effritée, sur laquelle on pouvait déchiffrer avec peine, en
- l'examinant de très près, l'inscription: «A. D. 1693.» Or, au moment
- de la réponse du moine, il n'y avait au salon que mes hôtes et moi.
- Aucun d'eux ne connaissait l'abbaye; ils y étaient arrivés le soir
- même, quelques minutes avant le dîner et, après le repas, la nuit
- étant complètement tombée, avaient remis au lendemain la visite du
- cloître et des ruines. La révélation, à moins de croire aux «Coques»
- ou aux «Élémentals» des théosophes, ne pouvait donc venir que de
- moi. Je croyais cependant absolument ignorer l'existence de cette
- pierre tombale, une des moins lisibles entre une vingtaine d'autres,
- toutes du XVIIe siècle qui pavent cette partie du cloître.
-
-Tout ceci ne veut pas dire que les phénomènes de la suggestion ne soient
-pas, eux aussi, surchargés de mystères; mais c'est là une autre
-question. On le voit, pour l'instant, le problème est presque insoluble
-et le contrôle impraticable. En attendant, puisqu'il faut choisir de la
-réincarnation ou de la suggestion, il convient de se tenir d'abord à
-celle-ci, selon les principes que nous avons suivis dans les expériences
-de parole et d'écriture automatiques. Entre deux inconnus, le bon sens
-et la prudence ordonnent d'aller d'abord à celui qui confine à certains
-faits plus souvent constatés et où se retrouvent quelques lueurs
-familières. Épuisons le mystère de notre vie avant d'y renoncer en
-faveur de celui de notre mort. Dans toute l'étendue de ces contrées
-couvertes de fondrières, il importe, jusqu'à nouvelles preuves, de ne
-point s'écarter de cette règle inflexible: il y a transmission de
-pensée, dès qu'il n'est pas absolument et matériellement impossible que
-le sujet ou quelque personne de l'assistance ait connaissance du fait en
-question; que cette connaissance soit consciente ou non, oubliée ou
-présente. Cette garantie même est insuffisante, car il est encore
-possible, comme nous l'avons vu dans l'expérience de la montre de Sir
-Oliver Lodge, que quelqu'un qui n'assiste pas à la séance, qui en est
-même fort éloigné, mis en communication d'une façon inconnue avec le
-médium, le suggestionne à distance et à son insu. Enfin, pour tout
-prévoir, avant que d'admettre l'entrée en scène de la mort, il serait
-nécessaire de s'assurer que la mémoire atavique ne joue pas un rôle
-inattendu. Un homme ne peut-il, par exemple, garder latent au plus
-profond de son être, le souvenir d'événements qui se rapportent à
-l'enfance d'un ascendant qu'il n'a jamais vu, et les communiquer au
-médium par suggestion inconsciente? Ce n'est pas invraisemblable. Nous
-portons en nous tout le passé, toute l'expérience de nos ancêtres;
-pourquoi, si l'on pouvait magiquement éclairer les prodigieux trésors de
-la mémoire subconsciente, n'y retrouverait-on pas les événements et les
-faits, sources de cette expérience? Avant de nous tourner vers l'inconnu
-d'outre-tombe, vidons jusqu'au fond toutes les possibilités de l'inconnu
-terrestre. Il est au surplus remarquable mais incontestable, que, malgré
-la rigueur de cette loi qui semble exclure toute autre explication,
-malgré l'étendue presque sans limites et probablement excessive, donnée
-au domaine de la suggestion, il reste néanmoins quelques faits pour
-lesquels il faudra peut-être songer à autre chose.
-
-Mais revenons à la réincarnation, et reconnaissons, en passant, qu'il
-est fort regrettable que les arguments des théosophes et des
-néo-spirites ne soient pas péremptoires; car il n'y eut jamais croyance
-plus belle, plus juste, plus pure, plus morale, plus féconde, plus
-consolante et, jusqu'à un certain point, plus vraisemblable que la leur.
-Seule, avec sa doctrine des expiations et des purifications successives,
-elle rend compte de toutes les inégalités physiques et intellectuelles,
-de toutes les iniquités sociales, de toutes les injustices abominables
-du destin. Mais la qualité d'une croyance n'en atteste pas la vérité.
-Bien qu'elle soit la religion de six cent millions d'hommes, la plus
-proche des mystérieuses origines, la seule qui ne soit pas odieuse et la
-moins absurde de toutes, il lui faudra faire ce que ne firent pas les
-autres: nous apporter d'irrécusables témoignages; et ce qu'elle nous a
-donné jusqu'ici n'est que la première ombre d'un commencement de preuve.
-
-
-IV
-
-Et puis, ce ne serait pas encore la fin de l'énigme. En principe, la
-réincarnation est, tôt ou tard, inévitable, puisque rien ne peut se
-perdre ni s'immobiliser. Ce qui n'est nullement démontré, et demeurera
-peut-être indémontrable, c'est la réincarnation de l'individu entier et
-identique, malgré l'abolition de la mémoire. Que lui importe du reste
-cette réincarnation s'il ignore qu'il est toujours lui-même? Tous les
-problèmes de la survivance consciente se redressent; et tout est à
-recommencer. Même scientifiquement établie, la doctrine de la
-réincarnation, tout comme celle de la survivance, ne mettrait pas un
-terme à nos questions. Elle ne répond ni aux premières ni aux dernières,
-celles de l'origine et de la fin, les seules essentielles. Elle les
-déplace simplement, les recule de quelques siècles, de quelques
-millénaires, espérant peut-être de les perdre ou de les oublier dans le
-silence et l'espace. Mais elles reviennent du fond des plus prodigieux
-infinis; et ne se contentent pas d'une solution dilatoire. Assurément,
-il m'intéresse d'apprendre ce qui m'attend, ce qui m'arrivera
-immédiatement après ma mort; vous me dites: l'homme dans ses
-incarnations successives expiera par la douleur, se purifiera, pour
-s'élever de sphère en sphère jusqu'à ce qu'il retourne au principe divin
-d'où il est sorti. Je le veux croire, bien que tout cela porte encore le
-sceau assez suspect de notre petite terre et de ses vieilles religions;
-je le veux croire, mais après? Ce qui m'importe, ce n'est pas ce qui
-sera quelque temps, mais toujours; et votre principe divin ne me semble
-point du tout infini ni définitif. Il me paraît même fort inférieur à
-celui que j'imagine sans votre aide. Or, fût-elle fondée sur des
-milliers de faits, une religion qui amoindrit le Dieu que conçoit ma
-pensée la plus haute, ne saurait subjuguer ma conscience. Votre infini
-ou votre Dieu, tout en étant encore plus inintelligible que le mien, est
-cependant moins grand. Si je rentre en lui, c'est que j'en étais sorti;
-si j'en ai pu sortir, c'est qu'il n'est pas infini; et s'il n'est pas
-infini, qu'est-il donc? Il faut accepter l'un ou l'autre: ou il me
-purifie parce que je suis hors de lui et il n'est pas infini; ou, étant
-infini, s'il me purifie, il y avait en lui quelque chose d'impur,
-puisque c'est une partie de lui-même qu'il purifie en moi. Au surplus,
-comment admettre que ce Dieu qui existe depuis toujours, qui a derrière
-lui le même infini de millénaires que devant soi, n'ait pas encore
-trouvé le temps de se purifier et de terminer ses épreuves? Ce qu'il n'a
-pu faire dans l'éternité antérieure au moment où je suis, il ne le
-pourra faire dans l'éternité postérieure, car les deux sont égales. Et
-la même question se pose en ce qui me concerne. Mon principe de vie,
-comme le sien, existe de toute éternité, car ma sortie du néant serait
-plus inexplicable que mon existence sans commencement. J'ai
-nécessairement eu, à d'innombrables reprises, occasion de m'incarner; et
-je l'ai probablement fait, attendu qu'il n'est guère vraisemblable que
-cette idée ne me soit venue qu'hier. Toutes les chances d'arriver où je
-tends me furent donc offertes dans le passé; et toutes celles que je
-rencontrerai dans l'avenir n'ajouteront rien à un nombre qui déjà était
-infini. Il y a peu de chose à répondre à ces interrogations qui
-surgissent de partout dès qu'on atteint l'une d'elles du bout de la
-pensée. En attendant, j'aime mieux savoir que je ne sais rien que de me
-nourrir d'affirmations illusoires et inconciliables. J'aime mieux me
-tenir à un infini dont l'incompréhensible est sans limites, que de me
-restreindre à un Dieu dont l'incompréhensible est borné de toutes parts.
-Rien ne vous force à parler de votre Dieu, mais si vous entreprenez de
-le faire, il est nécessaire que vos explications soient supérieures au
-silence qu'elles rompent.
-
-
-V
-
-Il est vrai que les spirites scientifiques ne se hasardent pas jusqu'à
-ce Dieu; mais alors, étroitement serrés entre les deux grandes énigmes
-de l'origine et de la fin, ils n'ont presque rien à nous dire. Ils
-suivent nos morts durant quelques instants, dans un monde où les
-instants ne comptent plus; et puis les abandonnent dans les ténèbres. Je
-ne le leur reproche point, puisqu'il s'agit ici de choses que
-probablement nous ne saurons pas encore lorsque nous croirons tout
-savoir. Je ne leur demande pas de me révéler le secret de l'Univers, car
-je ne crois pas, comme un enfant, que ce secret puisse tenir en trois
-mots, ni pénétrer dans mon cerveau sans le faire éclater. Je suis même
-persuadé que des êtres qui seraient plusieurs millions de fois plus
-intelligents que le plus intelligent d'entre nous, ne le posséderaient
-pas encore; ce secret devant être aussi infini, aussi insondable, aussi
-inépuisable que l'Univers même. Il n'en reste pas moins que cette
-impuissance à dépasser de quelques années la vie d'outre-tombe, enlève
-beaucoup à l'intérêt de leurs expériences et de leurs révélations; ce
-n'est, au mieux, qu'un peu de temps gagné, et nullement dans ces jeux
-sur le seuil que se fixe notre sort. Je passe volontiers sur ce qui
-m'adviendra dans le petit intervalle que ces révélations occupent, comme
-je passe déjà sur ce qui m'advint dans la vie; là n'est point mon destin
-ni mon port. Je ne doute pas que les faits rapportés ne soient vrais et
-prouvés; mais ce qui est encore bien plus indubitable, c'est que les
-morts, s'ils survivent, n'ont pas grand'chose à nous apprendre, soit
-qu'au moment où ils peuvent nous parler, ils n'aient encore rien à nous
-dire; soit qu'au moment où ils auraient quelque chose à nous révéler,
-ils ne le puissent plus faire, s'éloignent à jamais et nous perdent de
-vue dans l'immensité qu'ils explorent.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-LE SORT DE LA CONSCIENCE
-
-
-I
-
-Essayons, en nous passant de leur aide incertaine, d'aller seuls par
-delà le tombeau. Il semble donc, pour revenir à l'hypothèse que nous
-examinions avant ces digressions nécessaires, que la survivance avec
-notre conscience actuelle soit à peu près aussi impossible et
-incompréhensible que l'anéantissement. Au surplus, fût-elle admissible,
-elle ne saurait être redoutable. Il est certain que le corps
-disparaissant, toutes les souffrances physiques disparaîtront en même
-temps, car on ne peut imaginer un esprit souffrant dans un corps qu'il
-n'a plus. Avec elles s'en ira du même pas tout ce que nous appelons
-souffrances spirituelles ou morales, vu que toutes, à les bien examiner,
-naissent des habitudes et des attachements de nos sens. Notre esprit
-ressent le contre-coup des souffrances de notre corps ou des corps qui
-entourent celui-ci; il ne peut souffrir en lui-même ni par lui-même.
-Affections méconnues, amours brisées, déceptions, impuissances,
-désespoirs, trahisons, humiliations personnelles, aussi bien que les
-chagrins et la perte de ceux qu'il aime, n'acquièrent l'aiguillon qui
-l'atteint qu'en passant au travers du corps qu'il anime. Hormis sa
-douleur propre, qui est la douleur de ne point connaître, libéré de sa
-chair, il ne pourrait souffrir qu'au souvenir de celle-ci. Il est
-possible qu'il s'attriste encore aux peines de ceux qu'il a laissés sur
-cette terre. Mais aux regards de qui ne compte plus les jours, ces
-peines sembleront si brèves qu'il n'en saisira pas la durée; et, sachant
-ce qu'elles sont, et sachant où elles mènent, il n'en verra plus la
-rigueur.
-
-L'esprit est insensible à tout ce qui n'est pas le bonheur. Il n'est
-fait que pour la joie infinie qui est la joie de connaître et de
-comprendre. Il ne peut s'affliger qu'en apercevant ses limites; mais
-apercevoir ses limites, quand on n'est plus lié par l'espace et le
-temps, c'est déjà les outrepasser.
-
-
-II
-
-Maintenant, il s'agit de savoir si cet esprit, à l'abri de toute
-douleur, demeurera lui-même, se sentira et se reconnaîtra au sein de
-l'infini et jusqu'à quel point il importe qu'il s'y reconnaisse. Nous
-voilà devant les problèmes de la survivance sans conscience ou de la
-survivance avec une conscience différente de celle d'aujourd'hui.
-
-La survivance sans conscience semble d'abord la plus probable. Au point
-de vue des maux ou des biens qui nous attendent de l'autre côté de la
-tombe, elle équivaut à l'anéantissement. Il est donc loisible, à ceux
-qui préfèrent la solution la plus facile et la plus conforme à l'état
-présent de la pensée humaine, de borner là leur inquiétude. Ils n'ont
-rien à redouter; car toute crainte, s'il en restait quelqu'une, bien
-examinée, se fleurirait d'espoirs. Le corps se dissout et ne peut plus
-souffrir; la pensée, séparée de la source des joies et des peines,
-s'éteint, se disperse et se perd dans l'obscurité sans limites; et c'est
-le grand repos si souvent imploré, le sommeil sans mesure, sans réveil
-et sans rêve.
-
-Mais ce n'est là qu'une solution qui berce la paresse. Ceux qui parlent
-de survivance sans conscience, si on les pousse, on s'aperçoit qu'ils
-n'entendent que leur conscience actuelle; car l'homme n'en conçoit point
-d'autre, et nous venons de voir qu'il est à peu près impossible qu'une
-telle conscience se maintienne dans l'infini.
-
-A moins qu'ils ne veuillent nier toute espèce de conscience, même celle
-de l'Univers dans laquelle tombera la leur. Mais c'est trancher bien
-promptement et bien aveuglément, d'un coup d'épée dans la nuit, la
-question la plus haute et la plus mystérieuse qui se puisse dresser dans
-le cerveau d'un homme.
-
-
-III
-
-Il est évident que du fond de notre pensée bornée de toutes parts, nous
-ne pourrons jamais nous faire la moindre idée de la conscience de
-l'infini. Il y a même entre les deux termes: conscience et infini, une
-antinomie essentielle. Qui dit conscience, entend ce qu'il peut
-concevoir de plus défini dans le fini; la conscience c'est proprement le
-fini qui se ramasse sur lui-même pour reconnaître et tâter ses limites
-les plus étroites, afin d'en jouir le plus étroitement possible. D'autre
-part, il nous est impossible de séparer l'idée d'intelligence de l'idée
-de conscience. Toute intelligence qui ne paraît pas apte à se
-transformer en conscience devient pour nous un phénomène mystérieux
-auquel nous donnons des noms plus mystérieux encore, pour ne pas avouer
-que nous n'y comprenons plus rien. Or, sur notre petite terre qui n'est
-qu'un point dans l'espace, nous voyons qu'à tous les degrés de la vie
-(rappelons, par exemple, les combinaisons et les organismes merveilleux
-du monde des insectes) se dépense une somme d'intelligence telle que
-notre intelligence humaine ne peut même pas songer à l'évaluer. Tout ce
-qui existe, et l'homme tout le premier, puise sans cesse à même ce
-réservoir inépuisable. Nous sommes donc invinciblement portés à nous
-demander si cette intelligence universelle n'est pas l'émanation d'une
-conscience infinie, ou ne doit pas, tôt ou tard, en élaborer une. Et
-nous voilà ballottés entre deux impossibilités irréductibles. Le plus
-probable, c'est qu'ici encore nous jugeons tout des plaines basses de
-notre anthropomorphisme. Au sommet de notre minuscule vie, nous
-n'apercevons que l'intelligence et la conscience, extrême pointe de la
-pensée; et nous en inférons qu'aux sommets de toutes les vies, il ne
-saurait y avoir autre chose qu'intelligence et conscience; alors
-qu'elles n'occupent peut-être, dans la hiérarchie des possibilités
-spirituelles ou autres, qu'une place inférieure.
-
-
-IV
-
-La survivance absolument dénuée de conscience ne serait donc possible
-que si l'on niait la conscience de l'Univers. Dès qu'on admet celle-ci,
-sous quelque forme que ce soit, nous y devons prendre part; et la
-question se confond jusqu'à un certain point avec celle de la conscience
-plus ou moins modifiée. Il n'y a, pour l'instant, nul espoir de la
-résoudre; mais il est permis d'en tâter les ténèbres dont l'épaisseur
-n'est peut-être pas égale sur tous les points.
-
-Ici commence la pleine mer. Ici commence l'admirable aventure, la seule
-qui soit égale à la curiosité humaine, la seule qui s'élève aussi haut
-que son plus haut désir. Accoutumons-nous à considérer la mort comme une
-forme de vie que nous ne comprenons pas encore; apprenons à la voir du
-même oeil que la naissance, et l'attente bienheureuse qui salue celle-ci
-suivra bientôt notre pensée pour s'asseoir avec elle sur les marches du
-tombeau. Supposez que l'enfant, dans le sein de sa mère, soit doué de
-quelque conscience; que des jumeaux, par exemple, y puissent d'une façon
-obscure, échanger leurs impressions et se communiquer leurs craintes et
-leurs espérances. N'ayant jamais connu que les tièdes ombres
-maternelles, ils ne s'y sentiraient pas à l'étroit ni malheureux. Ils
-n'auraient probablement d'autre idée que de prolonger le plus longtemps
-possible cette vie d'abondance sans soucis et de sommeil sans surprises.
-Mais si, comme nous savons que nous devons mourir, ils n'ignoraient pas
-qu'ils doivent naître, c'est-à-dire quitter brusquement l'abri de ces
-douces ténèbres, abandonner sans retour cette existence captive mais
-paisible, pour être précipités dans un monde absolument différent,
-inimaginable et sans bornes, quelles ne seraient point leurs inquiétudes
-et leurs épouvantes! Il n'y a cependant aucune raison pour que nos
-inquiétudes et nos épouvantes soient plus justifiées et moins ridicules.
-Le caractère, l'esprit, les intentions, la bienveillance ou
-l'indifférence de l'inconnu auquel nous sommes soumis, ne se
-transforment point de notre naissance à notre mort. Nous demeurons
-toujours dans le même infini, dans le même Univers. Il est tout à fait
-raisonnable et légitime de se persuader que la tombe n'est pas plus
-redoutable que le berceau. Il serait même légitime et raisonnable de
-n'accepter le berceau qu'en faveur de la tombe. Si, avant que de naître,
-il nous était permis de choisir entre le grand repos du néant et une vie
-que ne terminerait point l'heure magnifique de la mort, qui de nous,
-sachant ce qu'il devrait savoir, admettrait l'inquiétant inconnu d'une
-existence qui n'aboutirait pas au rassurant mystère de sa fin? Qui de
-nous souhaiterait descendre en un monde qui ne lui apprendra que peu de
-chose, s'il ne savait qu'il est nécessaire d'y entrer pour être à même
-d'en sortir et d'en apprendre davantage? Le meilleur de la vie, c'est
-qu'elle nous prépare cette heure; c'est qu'elle est l'unique chemin qui
-nous mène à l'issue féerique et dans cet incomparable mystère où
-malheurs et souffrances ne seront plus possibles, puisque nous aurons
-perdu l'organe qui les élaborait; où le pire qui nous puisse advenir,
-c'est le sommeil sans rêves que nous comptons au nombre des plus grands
-bienfaits de la terre, où enfin il est presque inimaginable qu'une
-pensée ne survive pour se mêler à la substance de l'Univers;
-c'est-à-dire à l'infini qui, s'il n'est pas une mer d'indifférence, ne
-saurait être qu'un océan de joie.
-
-
-V
-
-Avant de sonder cet océan, faisons remarquer à ceux qui aspirent à
-maintenir leur moi, qu'ils exigent les souffrances qu'ils redoutent. Qui
-dit moi, dit limites. Le moi ne peut subsister qu'autant qu'il soit
-séparé de ce qui l'entoure. Plus le moi sera fort, plus ses limites
-seront étroites et plus sera nette la séparation. Plus aussi elle sera
-pénible, car l'esprit, s'il demeure tel que nous le connaissons,--et
-nous ne sommes pas à même de l'imaginer différent,--n'aura pas plus tôt
-vu ses limites qu'il les voudra franchir; et plus il se sentira séparé,
-plus il aura désir de se joindre à ce qui est hors de lui. Il y aura
-donc lutte éternelle entre son existence et ses aspirations. Et vraiment
-il n'aurait de rien servi de naître et de mourir pour n'aboutir qu'à ces
-combats sans issue. N'est-ce pas encore une preuve que notre moi, tel
-que nous le concevons, ne saurait subsister dans l'infini où il faut
-qu'il aille puisqu'il ne peut aller ailleurs? Il importe donc de nous
-dégager d'imaginations qui n'émanent que de notre corps, comme les
-vapeurs qui nous voilent le jour n'émanent que des lieux bas. Pascal l'a
-dit une fois pour toutes: «Le peu que nous avons d'être nous cache la
-vue de l'infini.»
-
-
-VI
-
-D'autre part,--car il faut tout dire, remuer les ténèbres contraires que
-l'on croit le plus proches de la vérité et n'avoir aucune
-préférence,--d'autre part, on peut accorder à ceux qui tiennent à
-demeurer eux-mêmes, qu'il suffirait qu'un rien leur survécût pour les
-recommencer au sein d'un infini dont leur corps ne les sépare plus.
-
-S'il paraît impossible que quelque chose, mouvement, vibration,
-radiation, s'arrête ou disparaisse, pourquoi donc la pensée se
-perdrait-elle? Il en subsistera sans doute plus d'une assez puissante
-pour amorcer le moi nouveau, pour se nourrir et s'accroître de tout ce
-qu'elle trouvera dans ce milieu qui n'aura plus de fond, comme l'autre
-moi, sur cette terre, se nourrissait et s'accroissait de tout ce qu'il y
-rencontrait. Puisque nous avons su acquérir notre conscience présente,
-pourquoi nous serait-il impossible d'en acquérir une autre? Car ce moi
-qui nous est si cher et que nous croyons posséder, il ne s'est pas fait
-en un jour; ce qu'il est à présent, il ne l'était pas à l'heure de notre
-naissance. Il y est entré bien plus de hasard que de volonté et bien
-plus de substance étrangère qu'il ne s'y trouvait de substance innée. Il
-n'est qu'une longue suite d'acquisitions et de transformations dont nous
-ne tenons compte qu'à partir de l'éveil de notre mémoire; et son noyau
-dont nous ignorons la nature est peut-être plus immatériel et moins
-consistant qu'une pensée. Si le milieu nouveau où nous entrons au sortir
-du sein de notre mère nous transforme à tel point qu'il n'y a pour ainsi
-dire aucun rapport entre l'embryon que nous avons été et l'homme que
-nous sommes devenus, n'est-il pas à penser que le milieu bien plus
-nouveau, plus inconnu, plus vaste et plus fécond où nous repénétrons au
-sortir de la vie, nous transformera davantage? On peut voir dans ce qui
-nous arrive ici une figure de ce qui nous attend ailleurs; et fort bien
-admettre que notre être spirituel, délivré de son corps, s'il ne se mêle
-pas d'emblée à l'infini, s'y développe peu à peu, y choisisse sa
-substance et, n'étant plus entravé par l'espace et le temps, ne finisse
-point de grandir. Il est fort possible que nos plus hauts désirs
-d'aujourd'hui deviennent la loi de notre croissance future. Il est fort
-possible que nos meilleures pensées nous accueillent sur l'autre rive,
-et que la qualité de notre intelligence détermine celle de l'infini qui
-se cristallise autour d'elle. Toutes les hypothèses sont permises et
-toutes les questions, pourvu qu'elles interrogent le bonheur; car le
-malheur ne peut plus nous répondre. Il ne trouve plus place dans
-l'imagination humaine qui explore méthodiquement l'avenir. Et quelle que
-soit la force qui nous survive et préside à notre existence dans l'autre
-monde, cette existence, à supposer le pire, ne saurait être moins grande
-ni moins heureuse que celle de ce jour. Elle n'aura d'autre carrière que
-l'infini; et l'infini n'est rien, s'il n'est point la félicité. En tout
-cas, il semble assez certain que nous passons ici le seul moment étroit,
-avare, obscur et douloureux de notre destinée.
-
-
-VII
-
-Nous avons dit que la douleur propre de l'esprit est la douleur de ne
-pas connaître ou de ne pas comprendre, qui renferme la douleur de ne pas
-pouvoir; car qui connaît les causes suprêmes, n'étant plus paralysé par
-la matière, se confond et agit avec elles; et qui comprend finit par
-approuver, sinon l'Univers serait une erreur, ce qui n'est pas possible;
-une erreur infinie n'étant pas concevable. Je ne crois pas qu'on puisse
-imaginer une autre douleur de la pensée pure. La seule qui avant
-réflexion paraisse admissible et qui ne serait en tout cas qu'éphémère,
-naîtrait au spectacle des peines et des misères qui demeurent sur la
-terre quittée. Mais cette douleur, au fond, ne serait qu'un aspect et un
-moment insignifiant de la douleur de ne pas pouvoir ou de ne pas
-comprendre. Quant à celle-ci, bien qu'elle se trouve non seulement hors
-du domaine de notre intelligence, mais encore à d'infranchissables
-distances de notre imagination, on en peut dire qu'elle ne serait
-intolérable que si elle était sans espoir; il faudrait que l'Univers
-renonçât à se connaître ou admît en lui un objet qui y demeurât à jamais
-étranger. Ou la pensée n'apercevra pas ses limites et, partant, n'en
-souffrira point, ou elle les outrepassera à mesure qu'elle les
-apercevra; car, comment l'Univers aurait-il des parties éternellement
-condamnées à ne point faire partie de lui-même et de sa connaissance? En
-sorte qu'on ne comprend point que le tourment de ne pas comprendre, à
-supposer qu'il existe un instant, ne finisse par se confondre avec
-l'état de l'infini, qui, s'il n'est pas le bonheur tel que nous
-l'entendons, ne saurait être qu'une indifférence plus haute et plus pure
-que la joie.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-LES DEUX ASPECTS DE L'INFINI
-
-
-I
-
-Portons-y nos pensées. Le problème déborde l'humanité et embrasse toutes
-choses. On peut, je crois, envisager l'infini sous deux aspects bien
-distincts. Voyons le premier de ceux-ci. Nous sommes plongés dans un
-Univers qui n'a pas plus de limites dans le temps que dans l'espace. Il
-ne peut avancer ni reculer. Il n'a pas d'origine. Il n'a jamais commencé
-comme il ne finira jamais. Il a derrière lui autant de myriades d'années
-qu'il en découvre devant lui. Il est depuis toujours au centre sans
-bornes des jours. Il ne saurait avoir un but, car s'il en avait un, il
-l'eût atteint dans l'infini des ans qui nous précède; d'ailleurs ce but
-se trouverait hors de lui, et s'il y avait quelque chose hors de lui il
-serait borné par cette chose et cesserait d'être l'infini. Il ne va pas
-vers quelque chose, car il y serait arrivé; par conséquent, tout ce que
-font les mondes dans son sein, tout ce que nous y faisons nous-mêmes, ne
-peut avoir sur lui nulle influence. Tout ce qu'il fera, il l'a fait.
-Tout ce qu'il n'a pas fait, c'est qu'il ne le pourra jamais faire. S'il
-n'a pas de pensée, il n'en acquerra point. S'il en a une, elle est
-depuis toujours à son apogée et y demeurera, immuable, immobile. Il est
-aussi jeune qu'il le fut et aussi vieux qu'il le sera. Il a tenté dans
-le passé tous les efforts et toutes les expériences qu'il tentera dans
-l'avenir; et, toutes les combinaisons possibles étant épuisées depuis ce
-que nous ne pouvons même pas appeler l'origine, il ne semble pas que ce
-qui n'a pas eu lieu dans l'éternité qui s'étend avant notre naissance se
-puisse produire dans celle qui suivra notre mort. S'il n'a pas pris
-conscience, il ne la prendra jamais, s'il ne sait ce qu'il veut, il
-l'ignorera sans espoir, sachant tout ou ne sachant rien et se trouvant
-aussi près de sa fin que de son commencement.
-
-C'est la pensée la plus noire que puisse atteindre l'homme. Je ne crois
-pas qu'on l'ait jusqu'ici suffisamment approfondie. Si elle était
-vraiment irréfutable,--et l'on peut soutenir qu'elle l'est,--si elle
-renfermait réellement le mot suprême de la grande énigme, il serait
-presque impossible de vivre dans son ombre. Seule la certitude que nos
-conceptions du temps et de l'espace sont illusoires et absurdes, peut
-éclairer l'abîme où sombrerait toute espérance.
-
-
-II
-
-Cet Univers ainsi conçu serait sinon intelligible, du moins acceptable à
-notre raison; mais en lui flottent des milliards de mondes bornés par
-l'espace et le temps. Ils naissent, meurent et renaissent. Ils font
-partie du tout, et l'on voit donc qu'il y a des parties de ce qui n'a
-commencement ni fin, qui commencent et finissent. Nous ne connaissons
-même que ces parties, et elles sont en nombre tellement infini qu'à nos
-yeux elles occupent tout l'infini. Ce qui ne va nulle part est plein de
-ce qui semble aller vers quelque chose. Ce qui sait ce qu'il veut depuis
-toujours ou jamais ne l'apprendra, paraît faire éternellement des
-expériences plus ou moins malheureuses. Où veut-il en venir, lui qui est
-arrivé? Tout ce que nous découvrons dans ce qui ne saurait avoir un but
-a l'air d'en poursuivre un avec une ardeur inconcevable; et l'esprit qui
-anime ce que nous voyons dans ce qui devrait tout savoir et se posséder
-paraît tout ignorer et se chercher sans trêve. Ainsi tout ce qui tombe
-sous nos sens dans l'infini contrarie ce que notre raison est obligée de
-lui prêter. A mesure que nous l'approfondissons, nous comprenons
-davantage la profondeur de notre incompréhension, et plus nous nous
-efforçons de pénétrer les deux incompréhensibles qui s'affrontent, plus
-ils se contredisent.
-
-
-III
-
-Que deviendrons-nous dans tout cet inintelligible? Quitterons-nous le
-fini que nous habitons pour être engloutis dans l'un ou l'autre infini?
-En d'autres termes, finirons-nous par nous confondre avec l'infini que
-conçoit notre raison ou demeurerons-nous éternellement dans celui que
-voient nos yeux, c'est-à-dire en des mondes sans nombre, changeants et
-éphémères? Ne sortirons-nous jamais de ces mondes qui semblent devoir
-éternellement mourir et renaître, pour entrer enfin dans ce qui de toute
-éternité n'a pu naître ni mourir et existe sans avenir comme sans passé?
-Échapperons-nous quelque jour, avec tout ce qui nous environne, aux
-expériences malheureuses, pour pénétrer enfin dans la paix, la sagesse,
-la conscience immuable et sans limite, ou dans l'inconscience sans
-espoir? Aurons-nous le sort que prévoient nos sens ou celui qu'exige
-notre intelligence? Ou bien sens et intelligence ne sont-ils
-qu'illusions, petits outils, vaines armes d'une heure qui ne furent
-jamais destinés à scruter ou braver l'Univers? S'il y a vraiment
-contradiction, est-il sage de s'y arrêter et de juger impossible ce que
-nous ne comprenons point, vu que nous ne comprenons presque rien? La
-vérité n'est-elle pas à d'incommensurables distances de ces contrariétés
-qui nous paraissent énormes et irréductibles, et sans doute n'ont pas
-plus d'importance que la pluie qui tombe sur la mer?
-
-
-IV
-
-Mais même à notre pauvre entendement de ce jour, la contradiction entre
-l'infini de notre raison et celui de nos sens est peut-être plus
-apparente que réelle. Quand nous disons que dans un Univers qui existe
-de toute éternité, toutes les expériences, toutes les combinaisons
-possibles ont été faites, quand nous affirmons qu'il n'y a nulle chance
-pour qu'ait lieu dans l'innombrable avenir ce qui n'eut pas lieu dans
-l'innombrable passé, notre imagination accorde peut-être à l'infini du
-temps une prépondérance qu'il ne peut posséder. En vérité, tout ce que
-contient l'infini doit être aussi infini que le temps dont il dispose;
-et les hasards, rencontres et combinaisons qui s'y trouvent n'ont pas
-été épuisés dans l'éternité qui nous a précédés, non plus qu'ils ne
-sauraient l'être en celle qui nous suivra. L'infini du temps n'est pas
-plus vaste que l'infini de la substance de l'Univers. Les événements,
-les forces, les chances, les causes, les effets, les phénomènes, les
-mélanges, les combinaisons, les coïncidences, les harmonies, les unions,
-les possibilités, les vies, y sont représentés par des numéros
-innombrables qui remplissent entièrement un abîme sans fond ni bords où
-ils sont agités depuis ce que nous appelons l'origine d'un monde qui
-n'eut pas d'origine; où ils seront remués jusqu'à la fin d'un monde qui
-n'aura pas de fin... Il n'y a donc point d'apogée, d'immobile ni
-d'immuable. Il est probable que l'Univers se cherche et se découvre
-chaque jour, qu'il n'a pas pris entièrement conscience et ignore encore
-ce qu'il veut. Il est possible que son idéal soit encore voilé par
-l'ombre de son immensité; il est également possible que les expériences
-et les hasards se poursuivent en des mondes inimaginables, au prix
-desquels tous ceux que nous voyons par les nuits étoilées ne sont qu'une
-pincée de poudre d'or, au creux de l'Océan. Enfin, si l'un est vrai, il
-l'est également que nous-mêmes ou ce qu'il en demeurera, il n'importe,
-profiterons quelque jour de ces expériences et de ces hasards. Ce qui
-n'advint pas encore, peut soudain survenir; et le meilleur état, ainsi
-que la sagesse suprême qui le reconnaîtront et le sauront fixer, sont
-peut-être prêts à jaillir du choc des circonstances. Il ne serait
-nullement étonnant que la conscience de l'Univers, pour se former, n'eût
-pas encore rencontré le concours de chances nécessaires, et que la
-pensée humaine appuyât l'une de ces chances décisives. Il y a là un
-espoir. Si petit que paraisse l'homme et sa pensée, il a exactement la
-valeur des plus énormes forces qu'ils puissent imaginer, vu que rien
-n'est grand ni petit dans ce qui n'a point de mesure; et notre corps
-atteindrait la taille de tous les mondes qu'aperçoivent nos yeux, qu'il
-aurait au regard de l'Univers le même poids et la même importance
-qu'aujourd'hui. Seule la pensée occupe peut-être dans l'infini un espace
-que les comparaisons ne réduisent pas à rien.
-
-
-V
-
-Au reste, s'il faut tout dire, quitte à se contredire sans cesse et sans
-pudeur dans les ténèbres; et pour en revenir à la première hypothèse,
-cette idée de progrès possible, il est fort probable que c'est encore
-une de ces maladies puériles de notre cerveau qui nous empêchent de voir
-ce qui est. Il est tout aussi vraisemblable, nous l'avons constaté plus
-haut, qu'il n'y eut, qu'il n'y aura jamais aucun progrès, puisqu'il ne
-saurait y avoir de but. Tout au plus pourra-t-il se produire quelques
-combinaisons éphémères qui, à nos pauvres yeux, sembleront plus
-heureuses ou plus belles que d'autres. C'est ainsi que nous trouvons que
-l'or est plus beau que la boue de la rue, ou la fleur d'un magnifique
-jardin plus heureuse que le caillou au fond de l'égout; mais tout cela,
-évidemment, n'a aucune importance, ne répond à aucune réalité et ne
-prouve pas grand'chose.
-
-Plus on y réfléchit, plus s'affirme l'infirmité de notre intelligence
-qui ne parvient pas à concilier l'idée le progrès et même l'idée
-d'expériences avec l'idée suprême de l'infini. Bien que, sous nos yeux,
-la nature se répète sans cesse et reproduise sans se lasser, depuis des
-milliers d'années, les mêmes arbres et les mêmes animaux, nous
-n'arrivons pas à comprendre pourquoi l'Univers recommence indéfiniment
-des expériences qui furent faites des milliards de fois. Il est
-inévitable que dans les innombrables combinaisons qui se firent et se
-font dans le temps sans limites et l'espace sans rives, il y eut, il y a
-encore des millions de planètes et par conséquent des millions
-d'humanités exactement semblables à la nôtre, à côté de myriades
-d'autres qui en diffèrent plus ou moins. Ne nous disons pas qu'il
-faudrait un inimaginable concours de circonstances pour reproduire un
-globe en tout pareil à notre terre. Ne perdons pas de vue que nous
-sommes dans l'infini; et que ce concours inimaginable doit
-nécessairement avoir lieu dans l'innombrable que l'on ne peut imaginer.
-S'il faut des milliers de milliards de cas pour que deux traits
-coïncident, ces milliers de milliards n'encombreront pas plus l'infini
-que ne ferait un cas unique. Mettez un nombre infini de mondes dans un
-nombre infini de circonstances infiniment diverses, il s'en présentera
-toujours un nombre infini pour lesquels ces circonstances se trouveront
-pareilles; sinon nous poserions des bornes à notre idée de l'Univers qui
-du coup deviendrait encore plus incompréhensible. Dès que nous insistons
-suffisamment sur cette pensée, nous arrivons nécessairement à de telles
-conclusions. Si jusqu'ici elles ne nous frappèrent point, c'est que nous
-n'allons jamais au bout de notre imagination; or, le bout de notre
-imagination n'est que le commencement de la réalité et ne nous donne
-qu'un petit Univers purement humain qui, si vaste qu'il paraisse, danse
-comme une pomme sur la mer, dans l'Univers réel. Je le répète, si nous
-n'admettons pas que des milliers de mondes, en tout semblables au nôtre,
-malgré des milliards de chances contraires, ont toujours existé et
-existent encore aujourd'hui, nous sapons par les fondements la seule
-conception possible de l'Univers ou de l'infini.
-
-
-VI
-
-Or, ces millions d'humanités exactement pareilles, qui depuis toujours
-souffrent ce que nous avons souffert et ce que nous souffrons, comment
-se fait-il que nous n'en profitions en rien, que toutes leurs
-expériences, toutes leurs écoles, n'aient eu aucune influence sur nos
-débuts et que tout soit sans cesse à refaire et à recommencer?
-
-On le voit, les deux hypothèses se balancent. Il est bon d'acquérir peu
-à peu l'habitude de ne rien comprendre. Il nous reste la faculté de
-choisir la moins noire ou de nous persuader que les ténèbres de l'autre
-ne se trouvent que dans notre cerveau. Comme l'a dit l'étrange
-visionnaire William Blake, «Il n'est pas possible à la pensée de
-connaître plus grand qu'elle-même». Ajoutons qu'il ne lui est pas
-possible de connaître autre chose qu'elle-même. Ce que nous ignorons
-serait suffisant pour recréer le monde; et ce que nous savons ne peut
-prolonger d'un instant la vie d'une mouche. Qui sait si notre principal
-tort n'est pas de croire qu'une intelligence, fût-ce une intelligence
-des millions de fois plus vaste que la nôtre, dirige l'Univers? C'est
-peut-être une force d'une tout autre mature; une force qui diffère
-autant de celle dont se glorifie notre cerveau, que l'électricité, par
-exemple, diffère du vent qui souffle sur la route. C'est pourquoi il est
-assez probable que notre pensée, si puissante qu'elle devienne,
-tâtonnera toujours dans le mystère. S'il est certain que tout ce qui se
-trouve en nous doit se trouver dans la nature, puisque tout nous vient
-d'elle, si la pensée et toutes les logiques qu'elle a mises au point
-culminant de notre être, dirigent ou semblent diriger tous les actes de
-notre vie, il ne s'ensuit nullement qu'il n'y ait pas dans l'Univers une
-force très supérieure à la pensée, une force n'ayant avec celle-ci aucun
-rapport imaginable, qui anime et gouverne toutes choses selon d'autres
-lois, et dont on ne trouve en nous que des traces presque
-insaisissables, de même qu'on ne trouve dans les plantes ou les minéraux
-que des traces presque insaisissables de pensée.
-
-En tout cas, il n'y a pas là de quoi perdre courage. C'est
-nécessairement l'illusion humaine du mal, du laid, de l'inutile et de
-l'impossible qui a tort. Il faut attendre non point que l'Univers se
-transforme, mais que notre intelligence s'épanouisse ou prenne part à
-l'autre force; et entretenir notre confiance en un monde qui ignore nos
-notions de but et de progrès parce qu'il a sans doute des idées dont
-nous n'avons nulle idée et qui, au surplus, ne saurait se vouloir du mal
-à lui-même.
-
-
-VII
-
-Ce sont là spéculations assez vaines, dira-t-on volontiers. Qu'importe
-au fond l'idée que nous nous faisons de ces choses qui appartiennent à
-l'inconnaissable; puisque l'inconnaissable, fussions-nous mille fois
-plus intelligents, nous étant à jamais fermé, l'idée que nous nous en
-faisons n'aura jamais aucune valeur. Il est vrai; mais il y a des degrés
-dans l'ignorance de l'inconnaissable, et chacun de ces degrés marque une
-conquête de l'intelligence. Apprécier de plus en plus complètement
-l'étendue de ce qu'il ignore est tout ce que le savoir de l'homme peut
-espérer. Notre idée de l'inconnaissable fut et sera toujours sans
-valeur, je l'accorde, mais elle n'en est et n'en demeurera pas moins
-l'idée la plus importante de l'espèce humaine. Toute notre morale, tout
-ce qu'il y a de plus profond et de plus noble dans notre existence fut
-toujours fondé sur cette idée sans valeur véritable. Aujourd'hui comme
-hier, encore qu'il soit possible de reconnaître plus clairement qu'elle
-ne saurait avoir de réelle valeur, si incomplète, si relative qu'elle
-demeure, il est nécessaire de la porter aussi haut, aussi loin que l'on
-peut. Elle seule crée la seule atmosphère où puisse vivre le meilleur de
-nous-mêmes. Oui, c'est l'inconnaissable où nous n'entrerons point; mais
-ce n'est pas une raison pour se dire: «Je ferme toutes les portes et
-toutes les fenêtres; je ne m'occupe plus de rien que des choses dont mon
-intelligence de tous les jours peut faire entièrement le tour. Ces
-choses seules auront le droit d'agir sur mes actes et sur mes pensées.»
-Où irions-nous ainsi? De quelles choses mon intelligence peut-elle faire
-le tour? En est-il une en ce monde qui ne tienne à tout l'inconcevable?
-Puisqu'il n'y a nul moyen d'éliminer celui-ci, il est raisonnable et
-salutaire d'en tirer le meilleur parti possible et pour cela de
-l'imaginer aussi prodigieusement vaste que l'on peut. Le plus grave
-reproche qu'on puisse faire aux religions positives et notamment au
-christianisme, c'est qu'elles ont trop souvent, sinon en théorie, tout
-au moins en pratique, favorisé ce rétrécissement du mystère de
-l'Univers. En l'étendant, nous étendons l'espace où se mouvra notre
-pensée. Il est pour nous ce que nous le faisons; formons-le donc de tout
-ce que nous pouvons atteindre à l'horizon de nous-mêmes. Quant à lui,
-nous ne l'atteindrons jamais, c'est entendu; mais nous avons bien plus
-de chance de nous en rapprocher en lui faisant face, en allant où il
-nous attire, qu'en lui tournant le dos pour revenir où nous savons bien
-qu'il n'est plus. Ce n'est pas en diminuant nos pensées que nous
-diminuerons la distance qui nous sépare des dernières vérités; c'est en
-les grandissant le plus possible que nous avons la certitude de nous
-tromper le moins possible. Et plus s'élève notre idée de l'infini, plus
-s'allège et se purifie l'atmosphère spirituelle dans laquelle nous
-vivons, plus s'amplifie et s'approfondit l'horizon sur lequel se
-détachent nos pensées et nos sentiments qui se nourrissent de cet
-horizon qu'ils animent. «Perpétuellement édifier des idées qui
-requièrent le suprême effort de nos facultés, a dit Herbert Spencer, et
-perpétuellement reconnaître que ces idées doivent être abandonnées comme
-imaginations futiles, nous montre mieux que ne le ferait tout autre
-moyen, la grandeur de ce que nous tentons vainement de saisir. En
-cherchant continuellement à connaître et en étant continuellement rejeté
-en arrière avec la conviction de plus en plus profonde de
-l'impossibilité de connaître, nous entretenons vivante la conscience que
-c'est à la fois notre plus haute sagesse et notre plus haut devoir de
-regarder comme Inconnaissable ce par quoi existent toutes choses.»
-
-
-VIII
-
-Quelle que soit la vérité dernière, que nous admettions l'infini
-abstrait, absolu et parfait, l'infini immobile, immuable, arrivé et qui
-sait tout, où tend notre raison; ou que nous préférions celui que nous
-offre le témoignage, ici-bas irrécusable de nos sens, l'infini qui se
-cherche, évolue et ne s'est pas encore fixé; ce qu'avant tout il nous
-importe d'y prévoir, c'est notre sort qui, d'ailleurs, dans l'un et
-l'autre cas, doit se confondre avec cet infini même.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-NOTRE SORT DANS CES INFINIS
-
-
-I
-
-Le premier infini, l'infini idéal est le plus conforme aux exigences de
-notre raison, ce qui n'est pas une raison pour lui donner la préférence.
-Il nous est impossible de prévoir ce que nous y deviendrons, puisqu'il
-semble exclure tout devenir. Il ne nous reste donc qu'à interroger le
-second, celui que nous voyons et imaginons dans le temps et l'espace. Au
-surplus, il se peut qu'il précède le premier. Quelque absolue que soit
-notre conception de l'Univers, nous avons vu qu'on peut toujours
-admettre que ce qui n'eut pas lieu dans l'éternité d'avant, adviendra
-dans celle d'après nous; et que rien, sinon d'innombrables hasards, ne
-s'oppose à ce que l'Univers, s'il ne la possède pas encore, n'acquière
-enfin la conscience intégrale qui le fixe à son apogée.
-
-
-II
-
-Nous voici dans l'infini de ces mondes, dans l'infini stellaire, dans
-l'infini des cieux qui nous masque assurément autre chose, mais ne
-saurait être une illusion totale. Il ne nous paraît peuplé que d'objets,
-planètes, soleils, étoiles, nébuleuses, atomes, fluides impondérables
-qui s'agitent, s'unissent et se séparent, se repoussent et s'attirent,
-s'affaissent et s'épanouissent, se déplacent sans cesse et n'arrivent
-jamais, mesurent l'espace dans ce qui n'a pas de borne et computent les
-heures dans ce qui n'a pas de terme. En un mot, nous voici dans un
-infini qui paraît avoir à peu près le même caractère, les mêmes
-habitudes que cette puissance au sein de laquelle nous respirons et que
-sur notre terre nous appelons la nature ou la vie.
-
-Qu'y deviendrons-nous? Il n'est pas vain de se le demander, alors même
-que nous nous y mêlerions après avoir perdu toute conscience, toute
-notion du moi, alors même que nous n'y serions plus qu'un peu de
-substance sans nom, âme ou matière, on ne le saurait dire, en suspens
-dans l'abîme également sans nom qui remplace l'espace et le temps. Il
-n'est pas vain de se le demander, car c'est de l'histoire des mondes ou
-de l'Univers qu'il s'agit; et cette histoire, bien plus que celle de
-notre petite existence, est notre propre et grande histoire, où
-peut-être quelque chose de nous-mêmes ou d'incomparablement meilleur et
-plus vaste que nous, finira par nous retrouver quelque jour.
-
-
-III
-
-Y serons-nous malheureux? Nous ne sommes guère rassurés lorsque nous
-songeons aux habitudes de la nature et considérons que nous faisons
-partie d'un Univers qui n'a pas encore rassemblé sa sagesse. Nous avons
-vu, il est vrai, qu'heur et malheur n'existent que par rapport à notre
-corps, et qu'ayant perdu l'organe des souffrances, nous ne retrouverons
-plus aucune des douleurs de la terre. Mais là ne se borne point
-l'inquiétude; et notre pensée devant laquelle s'arrêtent toutes nos
-douleurs d'autrefois, roulant, désemparée, de mondes en mondes, inconnue
-à elle-même dans de l'inconnaissable qui se cherche sans espoir, ne
-connaîtra-t-elle pas ici l'effroyable torture dont nous avons déjà parlé
-et qui, sans doute, est la dernière que l'imagination puisse toucher de
-l'aile? Enfin, quand il n'y aurait plus rien de notre corps et notre
-pensée, il resterait la matière et l'esprit (ou du moins l'énergie
-évidemment unique à laquelle nous donnons ce double nom) qui les
-composèrent et dont le sort ne nous doit pas être plus indifférent que
-notre propre sort; car, répétons-le, à partir de notre mort, l'aventure
-de l'Univers devient notre aventure. Ne nous disons donc point:
-«Qu'importe, nous n'y serons plus.» Nous y serons toujours, puisque tout
-y sera.
-
-
-IV
-
-Ce tout dont nous serons, en un monde qui se cherche toujours,
-continuera-t-il d'être en proie à des expériences nouvelles, incessantes
-et peut-être pénibles? Puisque la partie que nous y fûmes s'y trouva
-malheureuse, pourquoi la partie que nous y serons y aurait-elle
-meilleure chance? Qui nous assure que ces combinaisons et ces essais,
-qui ne finiront point, ne seront pas plus douloureux, plus maladroits et
-plus funestes que ceux dont nous sortons, et comment expliquer que
-ceux-ci aient pu se produire après tant de millions d'autres qui
-auraient dû ouvrir les yeux du génie de l'infini? On a beau se
-persuader, comme le veut la sagesse hindoue, que nos douleurs ne sont
-qu'illusions et apparences, il n'en est pas moins vrai qu'elles nous
-rendent très réellement malheureux. L'Univers a-t-il ailleurs une
-conscience plus complète, une pensée plus juste et plus sereine que sur
-cette terre ou dans les mondes que nous apercevons? Et s'il est vrai
-qu'il ait atteint en quelque autre lieu cette pensée meilleure, pourquoi
-celle qui préside aux destinées de notre terre n'en profite-t-elle
-point? Aucune communication ne serait-elle possible entre des mondes qui
-doivent être nés de la même idée et s'y trouvent plongés? Quel serait le
-mystère de cet isolement? Faut-il croire que la terre marque l'étape la
-plus avancée et l'expérience la plus favorisée? Qu'aurait donc fait la
-pensée de l'Univers et contre quelles ténèbres lui aurait-il fallu
-lutter pour n'en être que là? Mais, d'un autre côté, ces ténèbres ou ces
-obstacles, qui ne naîtraient que d'elle-même, ne pouvant surgir de nulle
-autre part, eussent-ils pu l'arrêter? Qui donc aurait posé à l'infini
-ces problèmes insolubles, et de quel endroit plus reculé et plus profond
-que lui-même seraient-ils sortis? Il faut pourtant que quelqu'un sache
-ce qu'ils demandent; et comme derrière l'infini ne peut se trouver
-personne qui ne soit l'infini même, il est impossible d'imaginer une
-mauvaise volonté dans une volonté qui ne laisse autour d'elle aucun
-point qu'elle n'occupe tout entier. Ou bien, les expériences commencées
-dans les astres se continuent-elles mécaniquement, en vertu de la force
-acquise, sans égard à leur inutilité et à leurs conséquences pitoyables,
-selon la coutume de la nature qui ignore notre parcimonie et gaspille
-les étoiles dans l'espace comme les semences sur la terre, sachant que
-rien ne se peut perdre? Ou encore, toute la question de notre repos et
-de notre bonheur, comme celle de la destinée des mondes, se réduit-elle
-à savoir si l'infini des tentatives et des combinaisons est ou n'est pas
-égal à celui de l'éternité? Ou enfin, pour en venir au plus probable,
-est-ce nous qui nous trompons, ignorons tout, ne voyons rien et estimons
-imparfait ce qui peut-être est sans défaut; nous qui ne sommes qu'un
-infime fragment de l'intelligence que nous jugeons à l'aide des petits
-débris de pensée qu'elle a bien voulu nous prêter?
-
-
-V
-
-Comment pourrions-nous répondre, comment nos pensées et nos regards
-pénétreraient-ils l'infini et l'invisible, nous qui ne comprenons et ne
-voyons même pas la chose par laquelle nous voyons et qui est la source
-de toutes nos pensées? En effet, ainsi qu'on l'a fait très justement
-observer, l'homme ne voit pas la lumière elle-même. Il ne voit que la
-matière ou plutôt la petite partie des grands mondes qu'il connaît sous
-le nom de matière, touchée par la lumière.
-
-Il n'aperçoit les immenses rayons qui parcourent les cieux qu'à
-l'instant qu'ils sont arrêtés par un objet conforme à l'un de ceux que
-son oeil est accoutumé de voir sur cette terre; sinon tout l'espace
-peuplé de soleils innombrables et d'une puissance sans limites, au lieu
-d'être l'abîme d'absolues ténèbres qui absorbe et éteint les faisceaux
-de clartés qui de toutes parts le traversent, ne serait qu'un
-prodigieux, un insoutenable océan de fulgurations. Et si nous ne voyons
-pas la lumière, du moins en croyons-nous connaître quelques traits ou
-quelques reflets; mais nous ignorons absolument tout de ce qui, sans
-doute, est la seule loi essentielle de l'Univers: la gravitation.
-Qu'est-ce donc que cette force, de toutes la plus puissante et la moins
-visible, insaisissable, sans forme, sans couleur, sans température, sans
-consistance, sans saveur et sans voix, mais si formidable qu'elle
-suspend et meut dans l'espace tous les mondes que nous voyons et tous
-ceux que nous n'apercevrons jamais? Plus rapide, plus subtile, plus
-spirituelle que la pensée, elle règne à tel point sur tout ce qui
-existe, de l'infiniment grand à l'infiniment petit, qu'il n'est pas un
-grain de sable sur notre terre, une goutte de sang dans nos veines, qui,
-pénétré, travaillé, animé par elle, n'agisse à tout instant sur la plus
-lointaine planète du dernier système solaire que nous nous efforçons
-d'imaginer par delà les bornes de notre imagination. Voici longtemps que
-le mot fameux de Shakespeare: «Il y a plus de choses sur terre et dans
-les cieux que n'en peut rêver notre philosophie», est tout à fait
-insuffisant.
-
-Il n'y a pas plus de choses que n'en peut rêver ou imaginer notre
-philosophie; il n'y a que des choses qu'elle ne peut rêver, il n'y a que
-de l'inimaginable; et si nous ne voyons même pas la lumière, qui est la
-seule chose que nous croyions voir, on peut dire qu'il n'y a tout autour
-de nous que de l'invisible.
-
-Nous nous agitons dans l'illusion de voir et de connaître ce qui est
-strictement indispensable à notre petite vie. Tout le reste, qui est à
-peu près tout, nos organes nous en défendent non seulement l'accès, la
-vision ou la perception, mais nous interdisent même de soupçonner ce
-qu'il est, comme ils nous empêcheraient d'y rien comprendre si une
-intelligence d'un autre ordre s'avisait de nous le révéler ou de nous
-l'expliquer. Le nombre et le volume des mystères est aussi illimité que
-l'Univers. Si l'humanité se rapprochait un jour de ceux qui lui semblent
-aujourd'hui les plus grands et les plus inaccessibles; par exemple,
-l'origine et le but de la vie; derrière ceux-ci, comme des montagnes
-éternelles, elle en verrait immédiatement surgir d'autres qui seraient
-aussi grands et aussi insondables; et ainsi indéfiniment. Par rapport à
-ce qu'il faudrait savoir pour tenir la clé de ce monde, elle se
-trouverait toujours au même point d'ignorance centrale. Il en irait
-encore de même si nous possédions une intelligence plusieurs millions de
-fois plus vaste et plus pénétrante que la nôtre. Tout ce que
-découvrirait sa puissance miraculeusement accrue rencontrerait des
-limites non moins infranchissables qu'à présent. Tout est sans bornes
-dans ce qui n'a pas de bornes. Nous serons les prisonniers éternels de
-l'infini. Il nous est donc impossible d'apprécier en quoi que ce soit,
-fût-ce sur le plus petit point imaginable, l'état présent de l'Univers,
-et de dire, tant que nous serons hommes, s'il suit une ligne droite ou
-s'il décrit un cercle sans mesure, s'il devient plus sage ou plus
-insensé, s'il s'avance vers l'éternité qui n'aura pas de fin ou revient
-sur ses pas vers celle qui n'a pas eu de commencement. Tout ce qui nous
-est accordé dans notre minuscule enceinte, c'est de nous y évertuer vers
-ce qui nous paraît être le mieux et d'y demeurer héroïquement convaincus
-que rien de ce que nous y faisons ne s'y peut perdre.
-
-
-VI
-
-Mais que toutes ces questions insolubles ne nous poussent pas vers la
-crainte. Au point de vue de notre avenir d'outre-tombe, il n'est
-nullement nécessaire que nous ayons réponse à tout. Que l'Univers ait
-trouvé sa conscience, la trouve un jour ou la cherche éternellement, il
-ne saurait exister pour être malheureux et souffrir, non plus dans son
-ensemble que dans une seule de ses parties; peu importe que celle-ci
-soit invisible ou incommensurable, attendu que le plus petit est aussi
-grand que le plus grand dans ce qui n'a terme ni mesure. Torturer un
-point, c'est même chose que torturer les mondes; et s'il torture les
-mondes, c'est sa propre substance qu'il torture. Son sort même, où nous
-prenons place, nous protège; car nous ne sommes que de l'infini. Il
-tient en nous comme nous tenons en lui. Son souffle est notre souffle,
-son but est notre but et nous portons en nous tous ses mystères. Nous y
-participons de toutes parts. Il n'y a rien en nous qui lui échappe; il
-n'y a rien en lui qui ne nous appartienne. Il nous prolonge, nous
-remplit, nous traverse de tous côtés. Dans l'espace et le temps, et dans
-ce qui, par delà l'espace et le temps, n'a pas encore de nom, nous le
-représentons et le résumons tout entier avec toutes ses propriétés et
-tout son avenir; et si son immensité nous effraie, nous sommes aussi
-effrayants que lui-même.
-
-Si donc nous devions y souffrir, nos souffrances n'y seraient
-qu'éphémères, et rien n'importe qui n'est pas éternel. Il est possible,
-bien qu'assez incompréhensible, que des parties se trompent et
-s'égarent; mais il est impossible que la douleur soit une de ses lois
-durables et nécessaires; car il aurait porté cette loi contre lui-même.
-Aussi bien est-il et doit-il être sa propre loi et son unique maître;
-sinon la loi ou le maître auquel il devrait obéir serait seul l'Univers,
-et le centre d'un mot que nous prononçons sans pouvoir en saisir
-l'étendue serait simplement déplacé. S'il est malheureux, c'est qu'il
-veut son malheur; s'il veut son malheur, il est fou, et s'il nous paraît
-fou, c'est que notre raison fonctionne au rebours de tout et des seules
-lois possibles puisqu'elles sont éternelles; ou, plus humblement, c'est
-qu'elle juge ce qu'elle ne comprend point.
-
-
-VII
-
-Il faut donc que tout finisse ou peut-être que tout soit déjà, sinon
-dans le bonheur, du moins dans un état exempt de toute souffrance, de
-toute inquiétude, de tout malheur durable; et qu'est-ce au fond que
-notre bonheur sur cette terre, sinon l'absence de douleur, d'inquiétude
-et de malheur?
-
-Mais il est puéril de parler de bonheur et de malheur quand il s'agit de
-l'infini. L'idée que nous avons du bonheur et du malheur est si
-spéciale, si humaine, si fragile, qu'elle ne dépasse pas notre taille et
-tombe en poussière dès que nous la sortons de sa petite sphère. Elle
-provient entièrement de quelques hasards de nos nerfs qui sont faits
-pour apprécier de minimes incidents, mais auraient pu sentir tout au
-rebours et se réjouir de ce qui les peine.
-
-Je ne sais si l'on se rappelle la saisissante page de Sir William
-Crookes, où l'illustre savant démontre qu'aux yeux d'un homme
-microscopique, presque tout ce que nous tenons pour lois essentielles de
-la nature se trouverait démenti; tandis que des forces que nous ignorons
-à peu près, telles que la tension superficielle, la capillarité, les
-mouvements Browniens, deviendraient prépondérantes. Il se promènerait,
-par exemple, sur une feuille de chou, à l'heure de la rosée, et la
-voyant constellée d'énormes globes de cristal, il en conclurait que
-l'eau est un corps solide qui s'arrondit et monte dans les airs. A
-quelques pas de là, s'approchant d'une mare, il constaterait que ce même
-corps, au lieu de s'élever, paraît s'incliner à partir du bord, en une
-immense courbe concave. S'il essayait, avec l'aide de ses amis, d'y
-jeter une de ces énormes barres d'acier que nous appelons aiguilles, il
-verrait celle-ci creuser à la surface du liquide une sorte de lit et y
-flotter tranquillement. Il tirerait naturellement de ces expériences et
-de mille autres qu'il pourrait faire, des théories diamétralement
-contraires à celles sur quoi repose toute notre vie. Il en irait de même
-dans l'hypothèse de William James, où il s'agit d'altérations possibles
-dans le sens de la durée. «Supposons-nous capables, dans l'espace d'une
-seconde, de noter distinctement dix mille événements au lieu de dix,
-comme aujourd'hui; si notre vie ne devait contenir que le même nombre
-d'impressions, elle pourrait être mille fois plus courte. Nous vivrions
-moins d'un mois et, par expérience personnelle, ne saurions rien du
-changement des saisons. Si nous étions nés en hiver, nous croirions à
-l'été comme nous croyons maintenant aux chaleurs de la période
-carbonifère. Les mouvements des êtres organisés seraient si lents que
-nous ne les verrions pas et ne les connaîtrions que par induction. Le
-soleil demeurerait immobile dans les cieux, la lune n'aurait pas de
-phases et ainsi de suite. Renversons maintenant l'hypothèse et supposons
-un être n'ayant que la millième partie des sensations que nous avons
-dans un temps donné; il vivrait mille fois plus longtemps que nous. Les
-étés et les hivers lui sembleraient des quarts d'heure. Les champignons
-et les autres plantes à croissance rapide surgiraient si brusquement
-qu'elles lui apparaîtraient comme des productions instantanées; les
-plantes annuelles s'élèveraient et tomberaient, sans relâche, pareilles
-aux bouillons d'une source minérale. Les mouvements des animaux seraient
-aussi invisibles que le sont, pour nous, les mouvements des balles et
-des boulets; le soleil traverserait le ciel comme un météore en laissant
-derrière lui une traînée de flammes, etc. Qui nous dit que rien de
-pareil n'existe dans le monde animal?»
-
-
-VIII
-
-Nous ne croyons voir sur notre tête que catastrophes, morts, tourments
-et désastres, nous frissonnons à la seule pensée des grands froids et
-des formidables et noires solitudes interplanétaires et nous nous
-imaginons que les mondes qui roulent dans l'espace sont aussi malheureux
-que nous parce qu'ils se glacent, se désagrègent, se heurtent et se
-consument en d'indicibles flammes. Nous en inférons que le génie de
-l'Univers est un tyran atroce, en proie à une monstrueuse démence, qui
-ne se complaît qu'au supplice de soi-même et de tout ce qu'il porte. A
-des millions d'étoiles, qui sont plusieurs milliers de fois plus grandes
-que notre soleil, à des nébuleuses dont aucun chiffre, aucun mot de nos
-langues ne peut exprimer la nature et les dimensions, nous prêtons notre
-sensibilité d'un instant, le petit agencement éphémère de nos nerfs; et
-nous sommes convaincus que la vie doit être impossible ou épouvantable
-en ces mondes, parce que nous y aurions trop chaud ou trop froid. Il
-serait bien plus sage de nous dire qu'il eût suffi d'un rien, de
-quelques papilles de plus ou de moins sur notre épiderme, de quelques
-ramifications déplacées dans l'oeil et l'oreille, pour que la
-température, le silence et les ténèbres de l'espace devinssent un
-printemps délicieux, une musique inouïe, une lumière divine. «Rien n'est
-trop merveilleux pour être vrai», a dit Faraday. Il serait bien plus
-raisonnable de nous persuader que les catastrophes que nous y croyons
-voir sont la vie même, la joie et l'une ou l'autre de ces immenses fêtes
-de la matière et de l'esprit, auxquelles la mort, écartant enfin nos
-deux ennemies, l'heure et la distance, nous permettra bientôt de prendre
-part. A chaque monde qui se dissout, s'éteint, s'émiette, se consume ou
-qu'un autre monde rencontre et pulvérise, c'est une expérience
-magnifique qui commence, un espoir merveilleux qui s'approche, et
-peut-être un bonheur inconnu puisé à même l'inépuisable inattendu.
-Qu'importe qu'ils gèlent ou s'embrasent, se ramassent ou se dispersent,
-se poursuivent ou se fuient; la matière et l'esprit, quand ils ne sont
-plus réunis par le même hasard misérable qui les joignit en nous, se
-doivent réjouir de tout ce qui advient; car tout n'est que naissance et
-renaissance, départ dans l'inconnu peuplé d'admirables promesses et
-peut-être pressentiment de quelque ineffable arrivée...
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-CONCLUSIONS
-
-
-I
-
-Afin de garder de tout ceci une image plus vive et un souvenir plus
-précis, embrassons d'un dernier coup d'oeil le chemin parcouru. Nous
-avons écarté, pour les motifs que nous avons dits, les solutions
-religieuses et l'anéantissement total. L'anéantissement est
-matériellement impossible; les solutions religieuses occupent une
-citadelle sans portes ni fenêtres où la raison humaine ne pénètre point.
-Vient ensuite l'hypothèse de la survivance de notre moi, délivré de son
-corps, mais gardant pleine et intacte conscience de son identité. Nous
-avons vu que cette hypothèse, en ses strictes limites, n'est que fort
-peu probable et médiocrement désirable, bien que, par l'abandon du
-corps, source de tous nos maux, elle semble moins redoutable que notre
-existence actuelle. D'autre part, dès qu'on essaye de l'étendre ou de
-l'élever, afin qu'elle paraisse moins barbare ou moins naïve, on rejoint
-l'hypothèse de la conscience universelle ou de la conscience modifiée,
-qui, avec celle de la survivance sans aucune espèce de conscience, ferme
-le champ à toutes les suppositions et épuise ce que l'imagination peut
-prévoir.
-
-La survivance sans aucune espèce de conscience équivaudrait pour nous à
-l'anéantissement pur et simple et, par conséquent, ne serait pas plus
-redoutable que celui-ci, c'est-à-dire qu'un sommeil sans rêve et sans
-réveil. L'hypothèse est, sans contredit, plus acceptable que celle de
-l'anéantissement, mais préjuge de façon très téméraire les questions de
-la conscience universelle et de la conscience modifiée.
-
-
-II
-
-Avant de répondre à celles-ci, il faut choisir son Univers, car nous
-avons le choix. Il s'agit de savoir de quelle manière nous envisagerons
-l'infini. Sera-ce l'infini immobile, immuable, de toute éternité parfait
-et à son apogée et l'Univers sans but que doit, à l'extrême pointe de
-nos pensées, concevoir notre raison? Croyons-nous qu'à notre mort,
-l'illusion de mouvement et de progrès que nous voyons du fond de cette
-vie s'évanouira brusquement? Il est inévitable, alors, qu'à l'instant de
-notre dernier soupir, nous serons absorbés dans ce que, faute de mieux,
-nous appelons la conscience universelle. Au contraire, sommes-nous
-persuadés que la mort nous révélera que l'illusion ne se trouve pas dans
-nos sens, mais dans notre raison, et qu'en un monde incontestablement
-vivant, malgré l'éternité antérieure à notre naissance, toutes les
-expériences n'ont pas été faites, c'est-à-dire que le mouvement et
-l'évolution continuent et ne s'arrêteront nulle part ni jamais; il nous
-faudra dès lors admettre la conscience modifiée ou progressive. Les deux
-aspects, au fond, sont également inintelligibles, mais défendables, et,
-bien qu'inconciliables, s'accordent sur un point, à savoir que la
-douleur sans terme et le malheur sans espérance en sont également et à
-jamais exclus.
-
-
-III
-
-L'hypothèse de la conscience modifiée n'exige pas la perte de la petite
-conscience acquise dans notre corps; mais elle rend celle-ci presque
-négligeable, la jette, la noie et la dissout dans l'infini. Il est
-naturellement impossible d'étayer cette hypothèse de preuves
-satisfaisantes; mais il n'est pas facile de la ruiner comme les
-précédentes. S'il était permis de parler de vraisemblance, quand notre
-seule vérité est que nous ne voyons pas la vérité, elle est la plus
-vraisemblable des hypothèses d'attente, et ouvre de magnifiques portes
-aux rêves les plus plausibles, les plus variés et les plus séduisants.
-Notre moi, notre âme, notre esprit, ou quel que soit le nom dont nous
-appellerons ce qui nous survivra pour demeurer nous-mêmes,
-retrouvera-t-il au sortir de notre corps les innombrables vies qu'il
-doit avoir vécues depuis les millénaires qui n'eurent pas de
-commencement? Continuera-t-il de s'accroître en s'assimilant tout ce
-qu'il rencontrera dans l'infini, durant des millénaires qui n'auront pas
-de fin? S'attardera-t-il quelque temps autour de notre terre, y menant,
-dans des régions invisibles à notre oeil, une existence de plus en plus
-haute et heureuse, comme le veulent les théosophes et les spirites?
-Ira-t-il vers d'autres systèmes planétaires, émigrera-t-il en d'autres
-mondes dont nos sens ne soupçonnent même pas l'existence? Tout semble
-permis dans ce grand songe, hormis ce qui pourrait en arrêter l'essor.
-
-Néanmoins, dès qu'il s'aventure trop loin dans les espaces
-d'outre-tombe, il se heurte à d'étranges obstacles et s'y brise les
-ailes. Si nous admettons que notre moi ne demeure pas éternellement tel
-qu'il était à l'instant de notre mort, nous ne pouvons plus imaginer
-qu'à un moment donné il s'arrête, cesse de s'étendre et de s'élever,
-atteigne sa perfection et sa plénitude, pour n'être plus qu'une sorte
-d'épave immuable en suspens dans l'éternité et une chose finie dans tout
-ce qui ne finira jamais. Ce serait bien la seule et véritable mort; et
-d'autant plus affreuse qu'elle mettrait un terme à une vie et à une
-intelligence sans égales, à côté desquelles celles que nous possédons
-ici-bas ne pèseraient même pas ce que pèse une goutte d'eau en face de
-l'Océan ou un grain de sable en contrepoids d'une chaîne de montagnes.
-En un mot, ou nous croyons que notre évolution s'arrêtera un jour; et
-c'est une fin incompréhensible et une sorte de mort inconcevable; ou
-nous admettons qu'elle n'aura pas de terme, et dès lors, étant infinie,
-elle prend tous les caractères de l'infini et doit se perdre et se
-confondre en lui. C'est du reste à quoi aboutissent la théosophie, le
-spiritisme et toutes les religions où l'homme, dans son bonheur suprême,
-est absorbé par Dieu. Et c'est encore une fin incompréhensible, mais du
-moins c'est la vie. Et puis, incompréhensible pour incompréhensible,
-après avoir fait tout ce qui est humainement possible pour comprendre
-l'une ou l'autre énigme, jetons-nous de préférence dans la plus vaste et
-partant la plus vraisemblable, celle qui contient toutes les autres et
-après laquelle il ne reste plus rien. Sinon les questions se redressent
-à chaque étape et les réponses sont toujours différées. Et questions et
-réponses nous mènent au même abîme inévitable. Puisqu'il faut tôt ou
-tard l'aborder, pourquoi n'y pas aller tout de suite? Tout ce qui nous
-arrive dans l'intervalle, nous intéresse sans nul doute, mais ne nous
-retient pas, n'étant pas éternel.
-
-
-IV
-
-Nous voici donc devant le mystère de la conscience universelle. Bien que
-nous soyons incapables de comprendre l'acte d'un infini qui se
-replierait sur soi pour se sentir, par conséquent se définir et se
-séparer d'autre chose, ce n'est pas une raison suffisante pour le
-déclarer impossible; car, si nous rejetions toutes les réalités et
-impossibilités que nous ne comprenons point, il ne nous resterait plus
-de quoi vivre. Si cette conscience existe sous cette forme dont nous
-avons l'idée, il est évident que nous nous y trouverons et y prendrons
-part. S'il y a conscience en quelque lieu, ou quelque chose qui remplace
-la conscience, nous serons dans cette conscience ou cette chose, puisque
-nous ne pouvons être ailleurs. Et cette conscience ou cette chose où
-nous nous trouverons, ne pouvant être malheureuse, puisqu'il est
-impossible que l'infini n'existe que pour son malheur, nous n'y serons
-pas malheureux non plus. Enfin, si l'infini où nous serons lancés n'a
-aucune espèce de conscience ni rien qui en tienne lieu, c'est que la
-conscience ou ce qui la pourrait remplacer, n'est pas indispensable au
-bonheur éternel.
-
-
-V
-
-Voilà, je pense, à peu près, ce qu'il est permis d'affirmer, pour
-l'instant, à l'âme inquiète devant l'espace insondable où la mort va
-bientôt la jeter. Elle y peut espérer tout ce qu'elle y rêvait; elle y
-craindra peut-être moins ce qu'elle y redoutait. Si elle préfère
-demeurer dans l'attente et n'admettre aucune des hypothèses que j'ai
-exposées de mon mieux et sans parti pris, il semble cependant difficile
-de ne pas accueillir, tout au moins, cette grande assurance que l'on
-retrouve au fond de chacune d'elles: à savoir que l'infini ne saurait
-nous vouloir du mal, attendu que s'il tourmentait éternellement le
-moindre d'entre nous, il tourmenterait quelque chose qu'il ne peut
-arracher de soi, et partant tout lui-même.
-
-Je n'ai rien ajouté à tout ce qu'on savait. J'ai simplement tenté de
-séparer ce qui peut être vrai de ce qui certainement ne l'est point;
-car, si l'on ignore où se trouve la vérité, on apprend néanmoins à
-connaître où elle ne se trouve pas. Et peut-être, en recherchant cette
-introuvable vérité, aurons-nous accoutumé nos yeux à percer, en la
-regardant fixement, l'épouvante de la dernière heure. Il reste sans nul
-doute, à dire bien des choses que d'autres diront avec plus de force et
-d'éclat. Mais n'espérons pas que quelqu'un prononce sur cette terre le
-mot qui mette un terme à nos incertitudes. Il est au contraire fort
-probable que personne en ce monde, ni peut-être dans l'autre, ne
-découvrira le grand secret de l'Univers. Et, pour peu qu'on réfléchisse,
-il est très heureux qu'il en soit ainsi. Nous avons non seulement à nous
-résigner à vivre dans l'incompréhensible, mais à nous réjouir de n'en
-pouvoir sortir. S'il n'y avait plus de questions insolubles ni d'énigmes
-impénétrables, l'infini ne serait pas infini; et c'est alors qu'il
-faudrait à jamais maudire le sort qui nous aurait mis dans un Univers
-proportionné à notre intelligence. Tout ce qui existe ne serait plus
-qu'une prison sans issues, un mal et une erreur irréparables. L'inconnu
-et l'inconnaissable sont et seront peut-être toujours nécessaires à
-notre bonheur. En tout cas, je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi, sa
-pensée fût-elle mille fois plus haute et plus puissante que la mienne,
-d'être éternellement condamné à habiter un monde dont il aurait surpris
-un secret essentiel et auquel, étant homme, il aurait commencé à
-comprendre quelque chose.
-
-
-
-
-TABLE DES CHAPITRES
-
-
- Notre injustice envers la mort 1
- L'anéantissement 33
- La survivance de la conscience 39
- L'hypothèse théosophique 67
- L'hypothèse néo-spirite. Les apparitions 77
- Les communications avec les morts 85
- La correspondance croisée 131
- La réincarnation 147
- Le sort de la conscience 179
- Les deux aspects de l'infini 203
- Notre sort dans ces infinis 229
- Conclusions 257
-
-
-B--8844.--L.-Impr. réun., 7, rue Saint-Benoît, Paris.
-
-
-
-
-
-
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-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT ***
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-works. See paragraph 1.E below.
-
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-
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- The Project Gutenberg eBook of La mort, by Maurice Maeterlinck.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of La Mort, by Maurice Maeterlinck
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: La Mort
-
-Author: Maurice Maeterlinck
-
-Release Date: September 17, 2020 [EBook #63222]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
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-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c large sans-serif">MAURICE MAETERLINCK</p>
-
-<h1>LA MORT</h1>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br />
-<span class="small sans-serif">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</span><br />
-11, <span class="small">RUE DE GRENELLE</span>, 11</p>
-
-<p class="c">1913<br />
-<span class="small">Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation
-réservés pour tous pays.</span></p>
-
-<p class="c small" lang="en" xml:lang="en">Copyright by <span class="sc">Eugène Fasquelle</span>, 1913</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large top4em">OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Sagesse et la Destinée</span> (50<sup>e</sup> mille). (Fasquelle,
-édit.)</td>
-<td class="num w2em">3 fr.</td> <td class="num">50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Vie des Abeilles</span> (61<sup>e</sup> mille). (Fasquelle,
-édit.)</td>
-<td class="num w2em">3 fr.</td> <td class="num">50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Temple Enseveli</span> (24<sup>e</sup> mille). (Fasquelle.)</td>
-<td class="num w2em">3 fr.</td> <td class="num">50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Double Jardin</span> (18<sup>e</sup> mille). (Fasquelle, édit.)</td>
-<td class="num w2em">3 fr.</td> <td class="num">50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">L'Intelligence des Fleurs</span> (29<sup>e</sup> mille). (Fasquelle,
-édit.)</td>
-<td class="num w2em">3 fr.</td> <td class="num">50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Trésor des Humbles</span> (64<sup>e</sup> édition). (Mercure
-de France)</td>
-<td class="num w2em">3 fr.</td> <td class="num">50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Joyzelle</span>, pièce en 5 actes (10<sup>e</sup> mille). (Fasquelle,
-édit.)</td>
-<td class="num w2em">3 fr.</td> <td class="num">50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Monna Vanna</span>, pièce en 3 actes (36<sup>e</sup> mille).
-(Fasquelle, édit.)</td>
-<td class="num w2em">2 fr.</td> <td class="num">»</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Monna Vanna</span>, drame lyrique en 4 actes et
-5 tableaux. Musique de Henry Février.
-(6<sup>e</sup> mille). (Fasquelle, édit.)</td>
-<td class="num w2em">1 fr.</td> <td class="num">»</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">L'Oiseau Bleu</span>, féerie en 5 actes et 10 tableaux
-(30<sup>e</sup> mille). (Fasquelle, édit.)</td>
-<td class="num w2em">3 fr.</td> <td class="num">50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Tragédie de Macbeth</span>, de William Shakespeare.
-Traduction nouvelle avec une <i>Introduction</i>
-et des <i>Notes</i> (4<sup>e</sup> mille)</td>
-<td class="num w2em">3 fr.</td> <td class="num">50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Théâtre.</span> (Lacomblez, éditeur à Bruxelles,
-Belgique). 3 vol. à</td>
-<td class="num w2em">3 fr.</td> <td class="num">50</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Serres Chaudes</span> (poésies). (Lacomblez, édit.)</td>
-<td class="num w2em">3 fr.</td> <td class="num">»</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">L'Ornement des Noces spirituelles</span>, de Ruysbroeck
-l'Admirable, traduit du flamand et
-précédé d'une Introduction. (Lacomblez,
-édit.)</td>
-<td class="num w2em">5 fr.</td> <td class="num">»</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Disciples à Saïs et les Fragments de
-Novalis</span>, traduits de l'allemand et précédés
-d'une Introduction. (Lacomblez, édit.)</td>
-<td class="num w2em">5 fr.</td> <td class="num">»</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Album de douze Chansons</span>. (Stock, édit.)</td>
-<td colspan="2" class="num w2em"><i>Épuisé.</i></td></tr>
-</table>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:</p>
-
-<p class="c"><i>20 exemplaires numérotés sur papier du Japon;<br />
-100 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">LA MORT</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER<br />
-NOTRE INJUSTICE ENVERS LA MORT</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>On l'a dit admirablement: «La mort!
-c'est encore elle seule qu'il faut consulter
-sur la vie, et non je ne sais quel avenir et
-quelle survivance où nous ne serons pas.
-Elle est notre propre fin et tout se passe dans
-un intervalle d'elle à nous. Qu'on ne me parle
-pas de ces prolongements illusoires qui ont
-sur nous le prestige enfantin du nombre;
-qu'on ne me parle pas, à moi qui mourrai
-tout entier, des sociétés et des peuples. Il
-n'y a de réalité, il n'y a de durée véritable
-qu'entre un berceau et une tombe. Le reste
-est grossissement, spectacle, optique vaine!
-Ils m'appellent un maître à cause de je ne
-sais quel prestige de ma parole et de mes
-pensées, mais je suis un enfant éperdu devant
-la mort!»<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Marie Lenéru. <i>Les Affranchis</i>, acte III, scène IV.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<h3>II</h3>
-
-<p>Voilà où nous en sommes. Il n'y a pour
-nous, dans notre vie et dans notre univers
-qu'un événement qui compte, c'est notre
-mort. Elle est le point où se réunit et conspire
-contre notre bonheur, tout ce qui échappe
-à notre vigilance. Plus nos pensées s'évertuent
-à s'en écarter, plus elles se resserrent
-autour d'elle. Plus nous la redoutons, plus
-elle est redoutable, car elle ne se nourrit
-que de nos craintes. Qui cherche à l'oublier
-en comble sa mémoire, qui tente de la fuir ne
-rencontre plus qu'elle. Elle offusque tout de
-son ombre. Mais si nous y pensons sans cesse,
-c'est à notre insu et sans apprendre à la connaître.
-Nous contraignons notre attention à
-lui tourner le dos, au lieu d'aller à elle à
-visage levé. Nous épuisons, à en éloigner notre
-volonté, toutes les forces qui pourraient
-l'affronter. Nous la livrons aux mains obscures
-de l'instinct et ne lui accordons pas une heure
-de notre intelligence. Est-il étonnant que
-l'idée de la mort, qui devrait être la plus parfaite
-et la plus lumineuse de nos idées, étant
-la plus assidue et la plus inévitable de
-toutes, en demeure la plus infirme et la seule
-arriérée? Comment connaîtrions-nous l'unique
-puissance que nous ne regardons jamais
-en face? Comment aurait-elle profité
-de clartés qui ne s'allument que pour la
-fuir? Pour sonder ses abîmes, nous attendons
-les minutes les plus débiles, les plus
-saccagées de la vie. Nous ne pensons à elle
-que lorsque nous n'avons plus la force, je
-ne dis pas de penser, mais de respirer. Un
-homme d'un autre siècle, revenant parmi
-nous, ne reconnaîtrait pas sans peine, au
-fond d'une âme d'aujourd'hui, l'image de ses
-dieux, de son devoir, de son amour ou de son
-univers; mais la figure de la mort, quand
-tout est changé autour d'elle, et que même
-ce qui la compose et dont elle dépend s'est
-évanoui, il la retrouverait presque intacte,
-telle qu'elle fut ébauchée par nos pères, il
-y a des centaines, voire des milliers d'années.
-Notre intelligence devenue si hardie, si
-active, n'y a point travaillé, n'y a, pour
-ainsi dire, fait aucune retouche. Si nous ne
-croyons plus aux supplices des damnés,
-toutes les cellules vitales du plus incrédule
-d'entre nous baignent encore dans l'effroyable
-mystère du Chéol des Hébreux, de l'Hadès
-des païens ou de l'enfer chrétien. S'il n'est
-plus éclairé de flammes trop précises, le
-précipice s'ouvre toujours au bout de l'existence
-et moins connu n'en est que plus redoutable.
-Aussi, quand se détache l'heure qui
-pendait sur nous et vers laquelle nous n'osions
-pas lever les yeux, tout nous manque à la
-fois. Les deux ou trois pensées incertaines sur
-lesquelles nous comptions nous appuyer,
-sans les avoir examinées, cèdent comme des
-roseaux sous le poids des dernières minutes.
-Nous cherchons vainement un refuge parmi
-des réflexions qui s'affolent ou nous sont
-étrangères et ne connaissent pas les chemins
-de notre c&oelig;ur. Personne ne nous attend sur
-le dernier rivage où rien n'est prêt, où rien
-n'est demeuré debout que l'épouvante.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>III</h3>
-
-<p>«Il n'est pas digne d'un chrétien (ajoutons
-d'un homme), dit quelque part Bossuet, le
-grand poète du tombeau, il n'est pas digne
-d'un chrétien de ne s'évertuer contre la
-mort qu'au moment qu'elle se présente
-pour l'enlever.» Il serait salutaire que
-chacun de nous en préparât l'idée dans la
-clarté des jours et dans la force de son intelligence
-et apprît à s'y tenir. Il dirait à la
-mort: «Je ne sais qui tu es, sinon je serais
-ton maître; mais aux jours où mes yeux y
-voyaient plus haut qu'aujourd'hui, j'ai appris
-ce que tu n'es pas; c'est assez pour que tu ne
-deviennes pas le mien». Il porterait ainsi,
-gravé dans la mémoire, une image éprouvée
-contre laquelle ne prévaudraient point les
-dernières angoisses et où s'iraient rassurer
-les regards assaillis de fantômes. Au lieu de
-l'effrayante prière des agonisants, qui est la
-prière des abîmes, il dirait sa propre prière,
-celle des sommets de sa vie où seraient réunies,
-comme des anges de paix, les pensées les
-plus nettes, les plus lucides de son existence.
-N'est-ce pas la prière par excellence? Qu'est-ce,
-au fond, qu'une véritable et digne prière,
-sinon l'effort le plus ardent et le plus désintéressé
-pour atteindre et saisir l'inconnu?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>IV</h3>
-
-<p>«Il y a longtemps, disait Napoléon, que
-les médecins et les prêtres rendent la mort
-douloureuse.» «<i lang="la" xml:lang="la">Pompa mortis magis terret
-quam mors ipsa</i>,» selon le mot de Bacon.
-Apprenons donc à la regarder telle qu'elle
-est en soi, c'est-à-dire dégagée des horreurs
-de la matière et dépouillée des terreurs de
-l'imagination. Chassons d'abord tout ce qui
-la précède et qui n'est pas à elle. Nous lui
-imputons ainsi les tortures de la dernière
-maladie: et ce n'est pas juste. Les maladies
-n'ont rien de commun avec ce qui les termine.
-Elles appartiennent à la vie et non point à
-la mort. Nous oublions facilement les plus
-cruelles souffrances qui nous rendent à la
-santé, et le premier soleil de la convalescence
-efface les plus insupportables souvenirs de la
-chambre d'amertume. Mais que vienne la
-mort, à l'instant on l'accable de tout le
-mal fait avant elle. Pas une larme qui ne soit
-retrouvée et qu'on ne lui reproche, pas un cri
-de douleur qui ne devienne un cri d'accusation.
-Elle porte seule le poids des erreurs
-de la nature ou de l'ignorance de la science
-qui ont inutilement prolongé des supplices
-au nom desquels on la maudit parce qu'elle
-y met un terme.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>V</h3>
-
-<p>En effet, si les maladies appartiennent à
-la nature ou à la vie, l'agonie, qui semble
-propre à la mort, est tout entière aux mains
-des hommes. Or, ce que nous redoutons le
-plus, c'est l'abominable lutte de la fin, et
-surtout la suprême, la terrible seconde de
-rupture que nous verrons peut-être s'avancer
-durant de longues heures impuissantes, et
-qui tout d'un coup nous précipitera, nus,
-désarmés, abandonnés de tous et dépouillés
-de tout, dans un inconnu qui est le lieu des
-seules épouvantes invincibles qu'ait jamais
-éprouvées l'âme humaine.</p>
-
-<p>Il y a double injustice à imputer à la mort
-les supplices de cette seconde. Nous verrons
-plus loin de quelle façon un homme d'aujourd'hui,
-s'il veut rester fidèle à ses pensées,
-doit se représenter l'inconnu où elle nous
-jette. Occupons-nous ici du dernier combat.
-A mesure que progresse la science, se prolonge
-l'agonie qui est le moment le plus
-affreux, et, tout au moins pour ceux qui
-y assistent (car souvent la sensibilité de celui
-qui est «aux abois de la mort», selon l'expression
-de Bossuet, déjà très émoussée, ne perçoit
-plus que la rumeur lointaine des souffrances
-qu'elle paraît endurer), le sommet le
-plus aigu de la douleur et de l'horreur humaines.
-Tous les médecins estiment que le
-premier de leurs devoirs est de mener aussi
-loin que possible les convulsions les plus
-atroces de l'agonie la plus désespérée. Qui
-donc, au chevet d'un mourant, n'a voulu
-vingt fois et n'a jamais osé se jeter à leurs
-pieds pour leur demander grâce? Ils sont
-pleins d'une telle certitude, et le devoir
-auquel ils obéissent, laisse si peu de place
-au moindre doute, que la pitié et la raison,
-aveuglées par les larmes, répriment leurs
-révoltes et reculent devant une loi que tous
-reconnaissent et vénèrent comme la plus
-haute loi de la conscience humaine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Un jour ce préjugé nous paraîtra barbare.
-Ses racines plongent aux craintes
-inavouées qu'ont laissées dans le c&oelig;ur des
-religions mortes depuis longtemps dans la
-raison des hommes. C'est pourquoi les médecins
-agissent comme s'ils étaient convaincus
-qu'il n'est point de torture connue qui ne
-soit préférable à celles qui nous attendent
-dans l'inconnu. Ils semblent persuadés que
-toute minute gagnée parmi les souffrances
-les plus intolérables est dérobée à des souffrances
-incomparablement plus redoutables
-que réservent aux hommes les mystères
-d'outre-tombe; et de deux maux, pour éviter
-celui qu'ils savent imaginaire, choisissent le
-seul réel. Au surplus, s'ils retardent ainsi la
-fin d'un supplice, laquelle est, comme le dit
-le bon Sénèque, ce que ce supplice a de meilleur,
-ils ne font que céder à l'erreur unanime
-qui renforce chaque jour le cercle où elle
-s'enferme; la prolongation de l'agonie accroissant
-l'horreur de la mort, et l'horreur
-de la mort exigeant la prolongation de
-l'agonie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VII</h3>
-
-<p>De leur côté, ils disent ou pourraient dire
-qu'en l'état présent de la science, deux ou
-trois cas exceptés, il n'y a jamais certitude
-de mort. Ne pas soutenir la vie jusqu'aux
-dernières limites, fût-ce au prix de tourments
-insoutenables, c'est peut-être tuer.
-Sans doute n'y a-t-il pas une chance sur cent
-mille que le malade réchappe. Il n'importe,
-si cette chance existe, qui ne donnera dans
-la plupart des cas que quelques jours, ou
-tout au plus quelques mois d'une vie qui ne
-sera plus la vraie vie, mais bien plutôt, comme
-disait le latin, «une mort étendue», ces cent
-mille tourments inutiles n'auront pas été
-vains. Une seule heure dérobée à la mort
-vaut toute une existence de tortures. Ici
-sont en présence deux valeurs qui ne se
-peuvent comparer; et, si l'on entend les
-peser dans la même balance, il faut entasser
-sur le plateau qu'on voit tout ce qui nous
-reste, c'est-à-dire toutes les douleurs imaginables,
-car à l'heure décisive c'est le seul
-poids qui compte et qui soit assez lourd pour
-faire remonter de quelques lignes l'autre
-plateau qui plonge dans ce qu'on ne voit
-pas et que charge l'épaisse ténèbre d'un
-autre monde.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Accrue de tant d'horreurs étrangères,
-l'horreur de la mort devient telle que, sans
-raisonner, nous leur donnons raison. Il est
-pourtant un point sur lequel ils commencent
-de céder et se mettre d'accord. Ils consentent
-peu à peu, lorsqu'il ne reste plus d'espoir,
-sinon à endormir, du moins à assoupir les
-suprêmes angoisses. Naguères, aucun d'eux
-ne l'eût osé faire; et encore aujourd'hui,
-beaucoup hésitent, comptent en avares et
-goutte à goutte la clémence et la paix qu'ils
-détiennent et devraient prodiguer, appréhendant
-d'affaiblir les dernières résistances,
-c'est-à-dire les plus inutiles et les plus
-pénibles sursauts de la vie qui ne veut pas
-céder la place au repos qui s'avance.</p>
-
-<p>Il ne m'appartient pas de décider si leur
-pitié pourrait être plus audacieuse. Il suffit
-de constater une fois de plus que tout cela
-ne regarde pas la mort. Cela se passe en
-avant et au-dessous d'elle. Ce n'est pas
-l'arrivée de la mort, c'est le départ de la vie
-qui est épouvantable. Ce n'est pas sur la
-mort, mais sur la vie que nous devons agir.
-Ce n'est pas la mort qui attaque la vie; c'est
-la vie qui résiste injurieusement à la mort.
-Les maux, de toutes parts, accourent à son
-approche, mais non à son appel; et s'ils se
-ramassent autour d'elle, ils ne venaient pas
-avec elle. Accusez-vous le sommeil de la
-fatigue qui vous accable si vous ne lui cédez
-point? Toutes ces luttes, ces attentes, ces
-alternatives, ces malédictions tragiques se
-trouvent encore sur le versant où nous nous
-accrochons et non point de l'autre côté.
-Elles sont d'ailleurs accidentelles et provisoires
-et n'émanent que de notre ignorance.
-Tout ce que nous savons ne nous sert qu'à
-mourir plus douloureusement que les animaux
-qui ne savent rien. Un jour viendra où
-la science se retournera contre son erreur et
-n'hésitera plus à accourcir nos disgrâces.
-Un jour viendra où elle osera et agira à coup
-sûr; où la vie assagie s'en ira silencieusement
-à son heure, sachant son terme atteint,
-comme elle se retire silencieusement chaque
-soir, sachant sa tâche faite. Il n'y aura,
-quand le médecin et le malade auront appris
-ce qu'ils doivent apprendre, aucune raison
-physique ou métaphysique pour que la venue
-de la mort ne soit pas aussi bienfaisante que
-celle du sommeil. Peut-être même, n'y ayant
-plus rien à ménager, sera-t-il possible de
-l'entourer d'ivresses plus profondes et de
-songes plus beaux. En tout cas, et dès aujourd'hui,
-disculpée de ce qui la précède, il
-sera plus facile de l'envisager sans crainte et
-d'éclaircir ce qui la suit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>IX</h3>
-
-<p>Telle que nous nous la représentons
-d'habitude, deux effrois se dressent derrière
-elle: le premier sans visage et sans forme, qui
-envahit tout l'espace de notre esprit; l'autre
-plus précis, plus réduit, mais presque aussi
-puissant, qui frappe tous nos sens. Occupons-nous
-d'abord de celui-ci.</p>
-
-<p>De même que nous imputons à la mort
-tous les maux qui la précèdent, nous joignons
-à l'effroi qu'elle inspire tout ce qui se passe
-derrière elle, lui faisant au départ même
-injustice qu'à l'arrivée. Est-ce elle qui creuse
-nos tombeaux et nous ordonne d'y garder ce
-qui est fait pour disparaître? Si nous ne pouvons
-songer sans horreur à ce qu'y devient
-l'être aimé, est-ce elle ou nous qui l'y avons
-mis? Parce qu'elle emporte l'esprit en un lieu
-que nous ignorons, lui reprocherons-nous ce
-que nous faisons de la dépouille qu'elle nous
-abandonne? Elle descend parmi nous pour
-déplacer une vie ou en changer la forme;
-jugeons-la sur ce qu'elle fait et non point sur
-ce que nous faisons avant qu'elle ne vienne
-ou lorsqu'elle n'est plus là. Et déjà elle est
-loin quand commence l'effrayant travail que
-nous nous efforçons de faire durer le plus longtemps
-possible, persuadés, dirait-on, qu'il est
-notre seule assurance contre l'oubli. Je sais
-bien que d'un autre point de vue que l'humain
-ce travail est fort innocent; et que, regardée
-d'assez haut, la chair qui se décompose
-n'est pas plus répugnante qu'une fleur qui se
-fane ou une pierre qui s'effrite. Mais enfin, il
-abuse nos sens, étonne notre mémoire, abat
-notre courage; alors qu'il serait si facile
-d'éviter la malfaisante épreuve. Purifié par
-le feu, le souvenir vit dans l'azur comme
-une belle idée; et la mort n'est plus qu'une
-naissance immortelle dans un berceau de
-flammes. C'est ce qu'ont bien compris les
-peuples les plus sages et les plus heureux de
-l'histoire. Ce qui se passe dans nos tombes
-empoisonne nos pensées en même temps que
-nos corps. La figure de la mort, dans l'imagination
-des hommes, dépend avant tout de
-la forme de la sépulture; et les rites funéraires
-ne règlent pas seulement le sort de ceux
-qui partent, mais encore le bonheur de ceux
-qui demeurent, car ils dressent tout au fond
-de la vie la grande image sur laquelle
-viennent s'apaiser ou se désespérer leurs yeux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>X</h3>
-
-<p>Il n'est donc qu'un seul effroi propre à la
-mort: celui de l'inconnu où elle nous précipite.
-En l'affrontant, ne nous attardons pas
-à écarter de notre esprit tout ce qu'y ont
-laissé les religions positives. Rappelons-nous
-seulement que ce n'est pas à nous de prouver
-qu'elles ne sont point prouvées; mais à elles
-d'établir qu'elles sont vraies. Or il n'en est
-pas une qui nous apporte une preuve devant
-laquelle puisse s'incliner une intelligence de
-bonne foi. Encore ne suffirait-il pas qu'elle
-se pût incliner; il faudrait, pour que l'homme
-pût légitimement croire et borner ainsi sa
-recherche infinie, que la preuve fût irrésistible.
-Le Dieu que nous offre la meilleure
-et la plus puissante d'entre elles, nous a
-donné notre raison pour nous en servir dans
-sa loyauté et sa plénitude; c'est-à-dire pour
-tâcher d'atteindre, avant tout, en toutes
-choses, ce qui lui paraît être la vérité. Peut-il
-exiger que nous acceptions malgré elle une
-croyance dont les plus sages et les plus
-ardents défenseurs ne nient pas, du point de
-vue humain, l'incertitude? Il ne nous propose
-qu'une histoire des plus douteuses, qui, même
-scientifiquement établie, ne serait qu'une
-belle leçon de morale et qu'étayent des prophéties
-et des miracles non moins incertains.
-Faut-il rappeler ici que Pascal, pour défendre
-cette croyance déjà chancelante alors qu'elle
-semblait à son apogée, a vainement tenté une
-démonstration dont l'aspect suffirait à détruire
-les derniers restes de foi dans une âme
-hésitante? Si une seule des preuves habituelles
-que nous offrent les théologiens et
-qu'il connaissait mieux que nul autre, en
-ayant fait l'étude exclusive des dernières
-années de sa vie, si une seule de ces preuves
-avait pu résister à l'examen, son génie, l'un
-des trois ou quatre génies les plus profonds
-et les plus lucides qu'ait possédés l'humanité,
-lui eût donné une force sans doute irrésistible.
-Mais il ne s'attarde pas à ces arguments
-dont il sent trop la faiblesse; il les écarte
-avec dédain, il tire gloire et une sorte de
-joie de leur inanité: «Qui blâmera donc les
-chrétiens de ne pouvoir rendre raison de
-leur créance, eux qui professent une religion
-dont ils ne peuvent rendre raison? Ils
-déclarent en l'exposant au monde que c'est
-une sottise, <i lang="la" xml:lang="la">stultitiam</i>; et puis vous vous
-plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas!
-S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas
-parole; c'est en manquant de preuves qu'ils
-ne manquent pas de sens.» Son argument
-unique, le seul auquel il se raccroche et consacre
-toutes les puissances de son génie, c'est
-la condition même de l'homme dans l'univers,
-mélange inconcevable de grandeur et
-de misère, qui ne peut s'expliquer que par le
-mystère de la chute originelle; «car l'homme
-est plus inconcevable sans ce mystère que ce
-mystère n'est inconcevable à l'homme».
-Il est donc réduit à établir la véracité des
-Écritures par un argument tiré de ces Écritures
-mêmes qui sont en question; et, ce qui
-est plus grave, à expliquer un large et grand
-mystère incontestable, par un mystère étroit,
-petit et barbare, qui ne repose que sur la
-légende qu'il s'agit de prouver. Et, soit dit
-en passant, c'est chose très funeste que de
-remplacer un mystère par un mystère
-moindre. Dans la hiérarchie de l'inconnu,
-l'humanité monte toujours du plus petit au
-plus grand. Au contraire, descendre du plus
-grand au plus petit, c'est retourner à la sauvagerie
-primitive où l'on va jusqu'à remplacer
-l'infini par un fétiche ou une amulette.
-La grandeur de l'homme se mesure à celle
-des mystères qu'il cultive ou devant lesquels
-il s'arrête.</p>
-
-<p>Pour revenir à Pascal, il sent donc que tout
-croûle, et, dans la déroute de la raison
-humaine, il nous propose enfin le monstrueux
-pari qui est l'aveu suprême de la faillite et
-du désespoir de sa foi. Dieu, dit-il, c'est-à-dire
-son Dieu et la religion chrétienne avec
-tous ses préceptes et toutes ses conséquences,
-Dieu existe ou n'existe pas. Nous ne pouvons,
-par arguments humains, prouver qu'il
-existe ou qu'il n'existe pas. «S'il y a un Dieu,
-il est infiniment incompréhensible, puisque
-n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport
-à nous. Nous sommes donc incapables
-de connaître ni ce qu'il est ni s'il est.» Il est
-ou n'est pas. «Mais de quel côté pencherons-nous?
-La raison n'y peut rien déterminer.
-Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se
-joue un jeu à l'extrémité de cette distance
-infinie, où il arrivera croix ou pile. Que
-gagerez-vous? Par raison, vous ne pouvez
-faire ni l'un ni l'autre; par raison, vous ne
-pouvez défendre nul des deux.» Le juste serait
-de ne point parier.&mdash;«Oui, mais il faut parier:
-cela n'est pas volontaire, vous êtes
-embarqué.» Ne pas parier que Dieu existe,
-c'est parier qu'il n'existe pas, de quoi il vous
-punira éternellement. Que risquez-vous donc
-à parier, à tout hasard, qu'il existe? S'il
-n'est pas, vous perdez quelques pauvres
-plaisirs, quelques misérables aises de cette
-vie, puisque vos petits sacrifices ne seront
-pas récompensés; s'il existe, vous gagnez une
-éternité de bonheurs indicibles.&mdash;«Il est
-vrai, mais malgré tout, je suis fait d'une
-telle sorte que je ne puis croire».&mdash;Qu'à
-cela ne tienne, suivez la manière par où ont
-commencé ceux qui croient et qui d'abord
-ne croyaient pas non plus: «C'est en faisant
-tout comme s'ils croyaient, en prenant
-de l'eau bénite, en faisant dire des
-messes, etc. Naturellement, même cela vous
-fera croire et vous abêtira.&mdash;Mais c'est ce
-que je crains.&mdash;Et pourquoi? qu'avez-vous à
-perdre?»</p>
-
-<p>Près de trois siècles d'apologétique n'ont
-pas ajouté un argument valable à cette page
-terrible et désespérée de Pascal. C'est donc
-là tout ce qu'a trouvé l'intelligence humaine
-pour nous forcer de croire. Si le Dieu qui
-exige notre foi ne veut pas que nous nous
-décidions d'après notre raison, d'après quoi
-donc faut-il que se fasse notre choix?
-D'après l'usage? d'après les hasards de la
-race ou de la naissance; d'après on ne sait
-quelle pile ou face esthétique ou sentimentale?
-Ou bien a-t-il mis en nous une autre
-faculté plus haute et plus sûre devant laquelle
-doive céder l'entendement? Où se trouve-t-elle?
-Quel est son nom? Si ce Dieu nous
-punit pour n'avoir pas aveuglément suivi
-une foi qui ne s'impose pas irrésistiblement
-à l'intelligence qu'il nous a donnée, s'il nous
-châtie pour n'avoir pas fait devant la grande
-énigme qu'il nous impose un choix que
-réprouve ce qu'il a mis en nous de meilleur
-et de plus semblable à lui-même, nous n'avons
-plus rien à répondre; nous sommes les dupes
-d'un jeu cruel et incompréhensible, nous
-sommes les victimes d'un effroyable piège
-et d'une immense injustice; et quels que
-soient les supplices dont celle-ci nous accable,
-ils seront moins intolérables que l'éternelle
-présence de celui qui en est l'auteur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II<br />
-L'ANÉANTISSEMENT</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Nous voici devant l'abîme. Il est vide de
-tous les songes dont l'avaient peuplé nos
-pères. Ils croyaient savoir ce qui s'y trouve;
-nous savons seulement ce qui ne s'y trouve
-point. Il s'est étendu de tout ce que nous
-avons appris à ignorer. En attendant qu'une
-certitude scientifique y interrompe les ténèbres&mdash;car
-l'homme a le droit d'espérer ce
-qu'il ne conçoit pas encore,&mdash;le seul point
-qui nous intéresse, parce qu'il se trouve
-dans le petit cercle que trace au plus noir de
-la nuit notre intelligence actuelle, est de
-savoir si l'inconnu où nous allons nous sera
-oui ou non redoutable.</p>
-
-<p>Hors des religions, quatre solutions, sans
-plus, sont imaginables: l'anéantissement
-total, la survivance avec notre conscience
-d'aujourd'hui, la survivance sans aucune
-espèce de conscience, enfin la survivance dans
-la conscience universelle ou avec une conscience
-qui ne soit pas la même que celle
-dont nous jouissons en ce monde.</p>
-
-<p>L'anéantissement total est impossible.
-Nous sommes prisonniers d'un infini sans
-issue où rien ne périt, où tout se disperse,
-mais où rien ne se perd. Ni un corps ni une
-pensée ne peuvent tomber hors de l'univers,
-hors du temps et de l'espace. Pas un atome
-de notre chair, pas une vibration de nos
-nerfs n'iront où ils ne seraient plus, puisqu'il
-n'est pas de lieu où rien n'est plus. La clarté
-d'une étoile éteinte depuis des millions
-d'années erre encore dans l'éther où nos yeux
-la rencontreront peut-être ce soir, tandis
-qu'elle poursuit sa route sans terme. Il en est
-ainsi de tout ce que nous voyons comme de
-tout ce que nous ne voyons point. Pour pouvoir
-anéantir une chose, c'est-à-dire la jeter
-au néant, il faudrait que le néant pût exister;
-et s'il existe, sous quelque forme que ce soit,
-il n'est plus le néant. Dès que nous tentons
-de l'analyser, de le définir ou de le comprendre,
-les expressions et les pensées nous
-manquent ou créent ce qu'elles s'évertuent
-à nier. Il est aussi contraire à la nature de
-notre raison et vraisemblablement de toute
-raison imaginable, de concevoir le néant que
-de concevoir des limites à l'infini. Il n'est au
-surplus qu'un infini négatif, une sorte d'infini
-de ténèbres opposé à celui que notre intelligence
-s'efforce d'éclairer, ou plutôt, il n'est
-qu'un nom d'enfant dont elle a baptisé ce
-qu'elle n'avait pas tenté d'embrasser; car
-nous appelons néant tout ce qui échappe à
-nos sens ou à notre raison et existe à notre
-insu. Mais, dira-t-on peut-être, si l'anéantissement
-de tous les mondes et de toutes
-choses est impossible, il est moins certain que
-leur mort le soit; et pour nous, quelle différence
-entre le néant et la mort éternelle?
-Ici encore notre imagination et les mots
-nous induisent en erreur. Non plus que le
-néant, nous ne pouvons concevoir la mort.
-Nous couvrons de ce terme les petites parties
-du néant que nous croyons comprendre;
-mais, en y regardant de près, nous devons
-reconnaître que l'idée que nous nous faisons
-de la mort est trop puérile pour qu'elle puisse
-contenir la moindre vérité. Elle n'est pas
-plus haute que notre propre corps et ne peut
-mesurer les destinées de l'Univers. Nous
-appelons mort tout ce qui a une vie un peu
-différente de la nôtre. Ainsi faisons-nous
-pour un monde qui nous paraît immobile et
-glacé, comme la Lune par exemple, parce
-que nous sommes persuadés que toute existence
-animale ou végétale y est à jamais
-éteinte. Mais nous avons appris depuis
-quelques années que la matière la plus inerte
-en apparence est animée de mouvements si
-puissants et si furieux que toute vie animale
-ou végétale n'est plus que sommeil et immobilité
-au regard des tourbillons vertigineux
-et de l'énergie incommensurable que renferme
-une pierre du chemin. <i lang="en" xml:lang="en">There is no
-room for death!</i> «Il n'y a pas de place
-pour la mort!» s'écrie quelque part la
-grande Emily Brontë. Mais alors même que
-dans la suite infinie des siècles, toute
-matière deviendrait réellement inerte et
-immobile, elle n'en subsisterait pas moins
-sous une forme ou sous une autre; et subsister,
-fût-ce dans l'immobilité totale, ne serait en
-définitive qu'une forme enfin stable et silencieuse
-de la vie. Tout ce qui meurt tombe
-dans la vie; et tout ce qui naît a le même
-âge que ce qui meurt. Si la mort nous portait
-au néant, la naissance nous tirerait donc
-de ce même néant? Pourquoi ceci serait-il
-plus impossible que cela? Plus s'élève et
-s'accroît la pensée humaine, moins le néant
-et la mort deviennent compréhensibles. En
-tout cas, et c'est ce qui importe ici, si le
-néant était possible, ne pouvant être quoi
-que ce soit, il ne saurait être redoutable.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III<br />
-LA SURVIVANCE DE LA CONSCIENCE</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Vient ensuite la survivance avec notre
-conscience actuelle. J'ai abordé cette question
-dans un essai sur l'<i>Immortalité</i>, dont je
-reproduirai quelques passages essentiels, me
-bornant à les étayer de considérations nouvelles.</p>
-
-<p>De quoi donc se compose ce sentiment du
-moi qui fait de chacun de nous le centre de
-l'Univers, le seul point qui importe dans
-l'espace et le temps? Est-il formé de sensations
-de notre corps ou de pensées indépendantes
-de celui-ci? Notre corps aurait-il
-conscience de lui-même sans notre pensée,
-et d'autre part, notre pensée sans notre
-corps, que serait-elle? Nous connaissons des
-corps sans pensée, mais non point de pensée
-sans corps. Une intelligence qui n'aurait
-aucun sens, aucun organe pour la créer et
-l'alimenter, il est à peu près certain qu'elle
-existe; mais il est impossible d'imaginer que
-la nôtre puisse exister ainsi tout en demeurant
-pareille à celle qui tirait de notre sensibilité
-tout ce qui l'animait.</p>
-
-<p>Ce moi, tel que nous le concevons quand
-nous songeons aux suites de sa destruction,
-n'est donc ni notre esprit ni notre corps,
-puisque nous reconnaissons qu'ils sont l'un
-et l'autre des flots qui s'écoulent et se renouvellent
-sans cesse. Est-ce un point immuable
-qui ne saurait être la forme ni la substance,
-toujours en évolution, ni la vie, cause ou effet
-de la forme et de la substance? En vérité,
-il nous est impossible de le saisir ou de le
-définir, de dire où il réside. Lorsqu'on veut
-remonter jusqu'à sa dernière source, on ne
-trouve guère qu'une suite de souvenirs, une
-série d'idées d'ailleurs confuses et variables,
-se rattachant au même instinct de vivre; un
-ensemble d'habitudes de notre sensibilité et de
-réactions conscientes ou inconscientes contre
-les phénomènes environnants. En somme, le
-point le plus fixe de cette nébuleuse est notre
-mémoire, qui semble d'autre part une faculté
-assez extérieure, assez accessoire, en tout
-cas, une des plus fragiles de notre cerveau,
-une de celles qui disparaissent le plus promptement
-au moindre trouble de notre santé.
-«Cela même, a dit très justement un poète
-anglais, qui demande à grands cris l'éternité,
-est ce qui périra en moi.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>II</h3>
-
-<p>Il n'importe; ce moi si incertain, si insaisissable,
-si fugitif et si précaire, est tellement
-le centre de notre être, nous intéresse si
-exclusivement, que toutes les réalités s'effacent
-devant ce fantôme. Il nous est indifférent que,
-durant l'éternité, notre corps ou sa substance
-connaisse tous les bonheurs et toutes
-les gloires, subisse les transformations les
-plus magnifiques et les plus délicieuses,
-devienne fleur, parfum, beauté, clarté, éther,
-étoile;&mdash;et il est certain qu'il les devient
-et que ce n'est point dans nos cimetières
-mais dans l'espace, la lumière et la vie que
-nous devons chercher nos morts,&mdash;il nous
-est pareillement indifférent que notre intelligence
-s'épanouisse jusqu'à se mêler à
-l'existence des mondes, à la comprendre et à
-la dominer. Nous sommes persuadés que tout
-cela ne nous touchera point, ne nous fera
-aucun plaisir, ne nous arrivera pas, à moins
-que cette mémoire de quelques faits, presque
-toujours insignifiants, ne nous accompagne
-et ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables.
-Il m'est égal, se dit ce moi borné et
-buté à ne rien comprendre, il m'est égal que
-les parties les plus hautes, les plus libres, les
-plus belles de mon esprit soient éternellement
-vivantes et lumineuses dans les suprêmes
-allégresses; elles ne sont plus à moi,
-je ne les connais plus. La mort a tranché le
-réseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait
-à je ne sais quel centre où se trouve le
-point que je sens être tout moi-même.
-Déliées ainsi et flottant dans l'espace et le
-temps, leur sort m'est aussi étranger que celui
-des plus lointaines étoiles. Tout ce qui advient
-n'existe pour moi qu'à la condition que je le
-puisse ramener à cet être mystérieux, qui est
-je ne sais où et précisément nulle part et que
-je promène comme un miroir par ce monde
-dont les phénomènes ne prennent corps
-qu'autant qu'ils s'y soient reflétés.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>III</h3>
-
-<p>Ainsi, notre désir d'immortalité se détruit
-en se formulant, attendu que c'est sur une
-des parties accessoires et des plus fugaces de
-notre vie totale, que nous fondons tout
-l'intérêt de notre survivance. Il nous semble
-que si notre existence ne se continue pas avec
-la plupart des misères, des petitesses et des
-défauts qui la caractérisent, rien ne la distinguera
-de celle des autres êtres; qu'elle deviendra
-une goutte d'ignorance dans l'océan de
-l'inconnu, et que dès lors, tout ce qui s'en
-suivra ne nous regarde plus.</p>
-
-<p>Quelle immortalité peut-on promettre aux
-hommes qui presque nécessairement la conçoivent
-ainsi? Qu'y faire? nous dit un instinct
-puéril mais profond. Toute immortalité qui
-ne traîne pas à travers l'éternité, comme le
-boulet du forçat que nous fûmes, cette bizarre
-conscience formée durant quelques années
-de mouvement, toute immortalité qui ne
-porte pas ce signe indélébile de notre identité,
-est pour nous comme si elle n'était
-point. La plupart des religions l'ont bien
-compris, qui ont tenu compte de cet instinct
-qui désire et détruit en même temps la
-survie. C'est ainsi que l'église catholique,
-remontant jusqu'aux espérances les plus
-primitives, nous garantit non seulement le
-maintien intégral de notre moi terrestre,
-mais même la résurrection dans notre propre
-chair.</p>
-
-<p>Voilà le centre de l'énigme. Cette petite
-conscience, ce sentiment d'un moi spécial,
-presque enfantin et en tout cas extraordinairement
-borné, infirmité probable de notre
-intelligence actuelle, exiger qu'il nous accompagne
-dans l'infini des temps pour que nous
-comprenions celui-ci, que nous en jouissions,
-n'est-ce pas vouloir percevoir un objet à
-l'aide d'un organe qui n'est pas destiné à cette
-perception? N'est-ce pas demander que notre
-main découvre la lumière ou que notre &oelig;il
-soit sensible aux parfums? N'est-ce pas,
-d'autre part, agir comme un malade qui,
-pour se retrouver, être sûr qu'il est bien lui-même,
-croirait qu'il est nécessaire de continuer
-sa maladie dans la santé et dans la suite
-illimitée des jours? La comparaison est
-d'ailleurs plus exacte que ne l'est d'habitude
-une comparaison. Représentez-vous un
-aveugle en même temps paralytique et
-sourd. Il est en cet état depuis sa naissance
-et vient d'atteindre sa trentième année.
-Qu'auront brodé les heures sur le tissu sans
-images de cette pauvre vie? Le malheureux
-doit avoir recueilli au fond de sa mémoire,
-à défaut d'autres souvenirs, quelques chétives
-sensations de chaud et de froid, de
-fatigue et de repos, de douleurs physiques
-plus ou moins vives, de soif et de faim. Il est
-probable que toutes les joies humaines,
-toutes les espérances et tous les songes de
-l'idéal et de nos paradis, se réduiront pour
-lui au bien-être confus qui suit l'apaisement
-d'une douleur. Voilà donc la seule armature
-possible de cette conscience et de ce moi.
-L'intelligence n'ayant jamais été sollicitée
-du dehors, dormira profondément en s'ignorant
-elle-même. Néanmoins, le misérable
-aura sa petite vie à quoi il tiendra par des
-liens aussi étroits, aussi ardents que le plus
-heureux des hommes. Il redoutera la mort;
-et l'idée d'entrer dans l'éternité sans y emporter
-les émotions et les souvenirs de son
-grabat, de ses ténèbres et de son silence, le
-plongera dans le désespoir où nous plonge la
-pensée d'abandonner pour les glaces et la
-nuit de la tombe une vie de gloire, de lumière
-et d'amour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Supposons qu'un miracle anime tout à
-coup ses yeux et ses oreilles, lui révèle, par
-la fenêtre ouverte au chevet de son lit,
-l'aurore sur la campagne, le chant des
-oiseaux dans les arbres, le murmure du vent
-dans les feuilles et de l'eau sur les rives,
-l'appel transparent des voix humaines parmi
-les collines matinales. Supposons encore que
-le même miracle, achevant son &oelig;uvre, lui
-donne l'usage de ses membres. Il se lève, il
-tend les bras à ce prodige qui pour lui n'a pas
-encore de vraisemblance ni de nom: la
-lumière! Il ouvre la porte, chancelle parmi
-les éblouissements et tout son corps se fond
-en toutes ces merveilles. Il entre dans une
-vie indicible, dans un ciel qu'aucun rêve
-n'avait su pressentir; et, par un caprice fort
-admissible en ces sortes de guérisons, la
-santé en l'introduisant dans cette existence
-inconcevable et inintelligible, efface en lui
-tout souvenir des jours passés.</p>
-
-<p>Quel sera l'état de ce moi, de ce foyer central,
-réceptacle de toutes nos sensations, lieu
-où converge tout ce qui appartient en propre
-à notre vie, point suprême, point «égotique»
-de notre être, si l'on peut hasarder ce néologisme?
-La mémoire abolie, retrouvera-t-il
-en lui quelques traces de l'homme antérieur?
-Une force nouvelle, l'intelligence, s'éveillant
-et déployant soudain une activité inouïe,
-quel rapport cette intelligence gardera-t-elle
-avec le germe inerte et sombre d'où elle s'est
-élevée? A quels angles de son passé se raccrochera-t-il
-pour se continuer? Subsistera-t-il
-en lui quelque sentiment ou quelque
-instinct, indépendant de la mémoire, de
-l'intelligence et de je ne sais quelles autres
-facultés, qui lui fera reconnaître que c'est
-bien en lui que vient d'éclater le miracle
-libérateur, que c'est bien sa vie et non celle
-de son voisin, transformée, méconnaissable,
-mais substantiellement identique, qui, sortie
-des ténèbres et du silence, se prolonge dans
-la lumière et l'harmonie? Pouvons-nous
-imaginer le désarroi, les flux et reflux de
-cette conscience affolée? Savons-nous de
-quelle façon le moi d'hier s'unira au moi
-d'aujourd'hui, et comment le point «égotique»,
-le point sensible de la personnalité,
-le seul que nous tenions à conserver intact,
-se comportera dans ces délires et ces bouleversements?</p>
-
-<p>Essayons d'abord de répondre avec une
-précision suffisante à cette question qui est
-du domaine de notre vie actuelle et visible;
-et si nous ne pouvons le faire, comment
-espérer de résoudre l'autre problème qui se
-dresse devant tout homme à l'instant de la
-mort?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>V</h3>
-
-<p>Ce point sensible où se résume tout le
-problème, car il est le seul en question; et à
-la réserve de ce qui le concerne, l'immortalité
-est certaine, ce point mystérieux,
-auquel, en présence de la mort, nous attachons
-un tel prix, il est assez étrange que
-nous le perdions à tout moment dans la vie,
-sans éprouver la moindre inquiétude. Non
-seulement chaque nuit il s'anéantit dans
-notre sommeil, mais même à l'état de veille,
-il est à la merci d'une foule d'accidents. Une
-blessure, un choc, une indisposition, quelques
-verres d'alcool, un peu d'opium, un peu de
-fumée suffit à l'altérer. Même quand rien ne
-le trouble, il n'est pas constamment sensible.
-Il faut souvent un effort, un retour sur nous-mêmes
-pour le ressaisir, pour prendre conscience
-que tel ou tel événement nous advient.
-A la moindre distraction, un bonheur passe
-à côté de nous sans nous toucher, sans nous
-livrer le plaisir qu'il renferme. On dirait que
-les fonctions de cet organe par quoi nous
-goûtons la vie et la rapportons à nous-mêmes,
-sont intermittentes, et que la présence
-de notre moi, excepté dans la douleur,
-n'est qu'une suite rapide et perpétuelle de
-départs et de retours. Ce qui nous tranquillise,
-c'est qu'au réveil, après la blessure, le
-choc, la distraction, nous nous croyons sûrs
-de le retrouver intact, au lieu que nous nous
-persuadons, tant nous le sentons fragile,
-qu'il doit à jamais disparaître dans l'effroyable
-secousse qui sépare la vie de la mort.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Une première vérité, en en attendant
-d'autres que l'avenir dévoilera sans doute,
-c'est qu'en ces questions de vie ou de mort,
-notre imagination est demeurée bien enfantine.
-Presque partout ailleurs, elle précède
-la raison; mais ici elle s'attarde encore aux
-jeux des premiers âges. Elle s'entoure des
-rêves et des désirs barbares dont elle berçait
-les craintes et les espérances de l'homme des
-cavernes. Elle demande des choses impossibles,
-parce qu'elles sont trop petites. Elle
-réclame des privilèges qui, obtenus, seraient
-plus redoutables que les plus énormes
-désastres dont nous menace le néant. Pouvons-nous
-penser sans frémir à une éternité
-enfermée tout entière en notre infime conscience
-actuelle? Et voyez comme en tout
-ceci nous obéissons aux caprices illogiques
-de celle qu'on appelait autrefois la «folle du
-logis». Qui de nous, s'il s'endormait ce soir
-avec la certitude scientifique et expérimentale
-de se réveiller dans cent ans, tel qu'il est
-aujourd'hui et dans son corps intact, même
-à la condition de perdre tout souvenir de sa
-vie antérieure (ces souvenirs ne seraient-ils
-pas inutiles?), qui de nous n'accueillerait ce
-sommeil séculaire avec la même confiance
-que le doux et bref sommeil de chaque nuit?
-Il n'y aurait cependant entre la mort véritable
-et ce sommeil que la différence de ce
-réveil attardé d'un siècle, réveil aussi étranger
-à celui qui s'était endormi que le serait la
-naissance d'un enfant posthume.</p>
-
-<p>Ou bien, supposez, dit à peu près Schopenhauer
-à quelqu'un qui ne veut pas admettre
-une immortalité où il n'emporterait
-point sa conscience, supposez que pour vous
-arracher à quelque insupportable douleur,
-on vous garantisse le réveil et le retour à la
-conscience après un sommeil totalement
-inconscient de trois mois?&mdash;Je l'accepterais
-volontiers.&mdash;Mais si, les trois mois écoulés,
-on vous oubliait, et qu'on ne vous réveillât
-qu'au bout de dix mille ans, qu'en sauriez-vous?
-Et le sommeil commencé, que vous
-importe qu'il dure trois mois ou toujours?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Considérons donc que tout ce qui compose
-notre conscience vient d'abord de
-notre corps. Notre pensée ne fait qu'organiser
-ce qui lui est fourni par nos sens; et
-les images et les mots,&mdash;qui ne sont au
-fond que des images&mdash;à l'aide desquels
-elle s'efforce de s'arracher à ces sens et de
-nier leur royauté lui sont encore prêtés par
-eux. Comment cette pensée pourrait-elle
-demeurer ce qu'elle était, quand il ne lui
-restera rien de ce qui la formait? Lorsqu'elle
-n'aura plus de corps, qu'emportera-t-elle
-dans l'infini pour s'y reconnaître, elle qui ne
-se connaissait que grâce à ce corps? Quelques
-souvenirs d'une vie commune? Est-ce
-que ces souvenirs, qui déjà s'effaçaient en ce
-monde, suffiront à la séparer à jamais du
-reste de l'univers, dans l'espace sans bornes
-et le temps sans limites? Mais, dira-t-on,
-dans notre moi il n'y a pas seulement ce qu'y
-découvre notre intelligence. Il y a en nous
-beaucoup de choses que nos sens n'y ont pas
-mises; il s'y cache un être supérieur à celui
-que nous connaissons. C'est probable, voire
-certain; la part de l'inconscient, c'est-à-dire
-de ce qui représente l'Univers, est énorme et
-prépondérante. Mais comment le moi que
-nous connaissons et dont seule nous importe
-la destinée, reconnaîtra-t-il toutes ces choses
-et cet être supérieur qu'il n'a jamais connus?
-Que fera-t-il en présence de cet étranger?
-Si l'on me dit que cet étranger c'est moi-même,
-je veux bien l'accorder; mais ce qui
-sur cette terre ressentait et mesurait mes
-joies et mes douleurs et faisait naître les
-quelques souvenirs et pensées qui me restent,
-était-ce cet inconnu immobile et invisible
-qui existait en moi sans que je m'en doutasse,
-comme je vais probablement vivre en lui sans
-qu'il s'occupe d'une présence qui ne lui
-apportera que la misérable mémoire d'une
-chose qui n'est plus? Maintenant qu'il a pris
-ma place en détruisant pour acquérir une
-plus vaste conscience tout ce qui formait
-ma petite conscience d'ici-bas, n'est-ce pas
-une autre vie qui commence, dont les
-bonheurs ou les malheurs passeront par-dessus
-ma tête sans effleurer de leurs ailes
-nouvelles ce que je me sens être aujourd'hui?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Enfin, comment expliquer qu'en cette
-conscience qui devrait nous survivre, l'infini
-qui précède notre naissance n'ait pas laissé
-de trace? N'avions-nous aucune conscience
-dans cet infini, ou l'aurions-nous perdue en
-venant sur terre; et la catastrophe qui fait
-toute la terreur de la mort se serait-elle produite
-à l'instant de notre naissance? On ne
-saurait nier que cet infini ait sur nous les
-mêmes droits que celui qui suit notre décès.
-Nous sommes les enfants du premier comme
-du second et nous participons nécessairement
-des deux. Si vous soutenez que vous
-serez toujours, vous devez admettre que vous
-êtes depuis toujours; on ne peut imaginer l'un
-sans être forcé d'imaginer l'autre. Si rien ne
-finit, rien ne commence, attendu que ce
-commencement serait la fin de quelque
-chose. Or, bien que j'existe depuis toujours,
-je n'ai aucune conscience de mon existence
-antérieure, tandis qu'il me faudra porter jusqu'aux
-horizons sans bornes des siècles
-sans fin, la petite conscience acquise durant le
-moment qui s'écoule entre ma naissance et
-ma mort. Mon moi véritable, qui va devenir
-éternel, ne daterait donc que de mon court
-passage sur cette terre; toute l'éternité antérieure,
-qui vaut exactement celle qui suivra,
-puisque c'est la même, ne compterait donc
-pas et serait jetée au néant? D'où vient ce
-privilège étrange accordé à quelques jours
-insignifiants sur une planète sans importance?&mdash;Parce
-qu'en cette éternité antérieure
-nous n'avions aucune conscience?&mdash;Qu'en
-savons-nous? Cela semble bien
-improbable. Pourquoi cette acquisition de
-conscience serait-elle un phénomène unique
-dans une éternité qui eut à sa disposition
-d'innombrables milliards de hasards, parmi
-lesquels,&mdash;à moins de mettre un terme à
-l'infini des siècles,&mdash;il est impossible de
-concevoir que les milliers de coïncidences qui
-formèrent ma conscience actuelle ne se rencontrèrent
-pas maintes fois. Dès qu'on
-plonge le regard dans les mystères de cette
-éternité où tout ce qui arrive doit être arrivé,
-il semble au contraire bien plus croyable
-que nous ayons eu des consciences sans
-nombre que nous voile notre vie d'aujourd'hui.
-Si ces consciences ont existé, et si, à
-notre mort, une conscience doit survivre, les
-autres doivent survivre aussi, car il n'y a
-pas de raison pour octroyer à celle que nous
-avons acquise ici-bas, une faveur aussi exorbitante.
-Et si toutes survivent et se réveillent
-en même temps, que deviendra, submergée
-dans ces existences éternelles, une petite
-conscience de quelques minutes terrestres?
-Au surplus, alors même qu'elle oublierait
-toutes ses existences antérieures, qu'y deviendrait-elle
-parmi les assauts, l'afflux et les
-apports sans fin de son éternité posthume;
-îlot minuscule et friable que rongeraient sans
-trêve deux océans illimités? Elle ne s'y maintiendrait,
-chétive et si précaire, qu'à la condition
-de ne plus rien acquérir, de demeurer à
-jamais close, isolée et bornée, impénétrable
-et insensible à tout, au milieu des mystères
-inouïs, des trésors et des spectacles fabuleux
-qu'il lui faudrait éternellement parcourir
-sans plus rien voir ni entendre; et ce serait
-bien la pire mort et le pire destin qui pussent
-nous atteindre. De toutes façons nous voilà
-donc poussés vers les hypothèses de la conscience
-universelle ou de la conscience modifiée
-que nous allons examiner.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV<br />
-L'HYPOTHÈSE THÉOSOPHIQUE</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Mais, avant d'aborder ces questions, il
-conviendrait, peut-être, d'étudier deux solutions
-intéressantes, sinon nouvelles, du moins
-renouvelées, du problème de la survivance
-personnelle. J'entends parler des théories
-néo-théosophiques et néo-spirites, qui sont
-les seules, je pense, qu'on puisse sérieusement
-discuter. La première est presque aussi
-vieille que l'homme; mais un mouvement
-d'opinion, assez intense en certains pays, a
-rajeuni et remis en lumière la doctrine de la
-réincarnation ou de la transmigration des
-âmes. On ne saurait nier que de toutes les
-hypothèses religieuses, la réincarnation est
-la plus plausible et celle qui choque le moins
-notre raison. Elle a pour elle, ce qui n'est
-pas négligeable, l'appui des religions les plus
-anciennes et les plus universelles, celles qui
-ont incontestablement fourni à l'humanité
-la plus grande somme de sagesse et dont
-nous n'avons pas encore épuisé les vérités
-et les mystères. En réalité, toute l'Asie,
-d'où nous vient presque tout ce que nous
-savons, a toujours cru et croit encore à
-la transmigration des âmes. «Il n'est pas,
-dit fort justement Annie Besant, l'apôtre
-remarquable de la Théosophie nouvelle, il
-n'est pas une doctrine philosophique qui ait
-derrière elle un passé aussi magnifique, aussi
-chargé d'intellectualité que la doctrine de
-la réincarnation. Il n'en est pas qui, autant
-qu'elle, ait pour elle le poids de l'opinion des
-hommes les plus sages; il n'en est pas, comme
-l'a déclaré Max Müller, sur laquelle se soient
-aussi complètement accordés les plus grands
-philosophes de l'humanité.»</p>
-
-<p>Tout cela est parfaitement exact. Mais,
-pour emporter aujourd'hui nos défiantes
-convictions, il faudrait d'autres preuves. J'en
-ai vainement cherché une seule parmi les
-meilleurs écrits de nos modernes théosophes.
-Tout se borne à des affirmations réitérées
-et péremptoires qui flottent dans le vide.
-Le grand, le principal et, pour tout dire, le seul
-argument qu'ils invoquent n'est qu'un argument
-sentimental. Ils soutiennent que leur
-doctrine où l'esprit, dans ses vies successives,
-se purifie et s'élève plus ou moins rapidement
-selon ses efforts et ses mérites, est la
-seule qui satisfasse l'irrésistible instinct de
-justice que nous portons en nous. Ils ont
-raison, et, à ce point de vue, leur justice
-d'outre-tombe est incomparablement supérieure
-à celle du ciel barbare et du monstrueux
-enfer des chrétiens où sont éternellement
-récompensées ou punies des fautes ou
-des vertus le plus souvent puériles, inévitables
-ou fortuites. Mais ce n'est là, je le
-répète, qu'un argument sentimental, qui,
-dans l'échelle des preuves, n'a qu'une
-valeur minime.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>II</h3>
-
-<p>On peut reconnaître que certaines de leurs
-hypothèses sont assez ingénieuses; et ce
-qu'ils disent du rôle des «Coques», par
-exemple, ou des «Élémentals», dans les
-phénomènes spirites, vaut à peu près nos
-maladroites explications fluidiques ou nerveuses.
-Peut-être, sans doute même, ont-ils
-raison quand ils soutiennent que tout autour
-de nous est plein de formes et de types
-vivants et divers, intelligents et innombrables,
-aussi «différents entre eux qu'un
-brin d'herbe et un tigre, et qu'un tigre et un
-homme», qui nous coudoient sans cesse et
-à travers lesquels nous passons sans nous
-en apercevoir. Nous allons de l'un à l'autre
-extrême. Si toutes les religions ont surpeuplé
-le monde d'êtres invisibles, nous l'avons
-peut-être trop complètement dépeuplé, et il
-est fort possible qu'on reconnaisse un jour
-que l'erreur n'était pas du côté que l'on
-croit. Comme le dit fort bien Sir William
-Crookes, dans une page curieuse: «Il
-n'est pas improbable qu'il existe d'autres
-êtres pourvus de sens dont les organes ne
-correspondent pas avec les rayons de lumière
-auxquels notre &oelig;il est sensible, mais
-qui soient capables de percevoir d'autres
-vibrations qui nous laissent indifférents. De
-tels êtres vivraient en réalité dans un monde
-qui ne serait pas semblable au nôtre. Figurez-vous,
-par exemple, quelle idée nous nous
-ferions des objets qui nous entourent, si nos
-yeux, au lieu d'être sensibles à la lumière
-du jour, ne l'étaient qu'aux vibrations électriques
-et magnétiques. Le verre et le cristal
-deviendraient alors des corps opaques, les
-métaux seraient plus ou moins transparents,
-et un fil télégraphique suspendu dans l'air
-paraîtrait un trou long et étroit, traversant
-un corps d'une solidité impénétrable. Une
-machine électro-dynamique en action ressemblerait
-à un incendie, tandis qu'un aimant
-réaliserait le rêve des mystiques du moyen
-âge et deviendrait une lampe perpétuelle,
-brûlant sans se consumer et sans qu'il faille
-l'alimenter de quelque manière que ce soit.»</p>
-
-<p>Tout cela, et tant d'autres choses qu'ils
-affirment, serait, sinon acceptable, à tout le
-moins digne d'attention, si ces suppositions
-étaient présentées pour ce qu'elles sont,
-c'est-à-dire de très anciennes hypothèses qui
-remontent aux premiers âges de la théologie
-et de la métaphysique humaines; mais dès
-qu'on les transforme en affirmations catégoriques
-et doctrinales, elles deviennent
-promptement insupportables.</p>
-
-<p>Ils nous promettent, d'autre part, qu'en
-exerçant notre esprit, en raffinant nos sens,
-en subtilisant notre corps, nous pourrons
-vivre avec ceux que nous appelons morts et
-avec les êtres supérieurs qui nous entourent.
-Le tout ne semble pas mener à grand'chose
-et repose sur des bases bien fragiles, sur des
-preuves trop vagues tirées du sommeil hypnotique,
-des pressentiments, de la médiumnité,
-des phantasmes, etc. Il est assez surprenant
-que ceux d'entre eux qui s'appellent
-«Clairvoyants», qui prétendent être en communication
-avec ce monde de désincarnés et
-avec d'autres mondes plus proches de la divinité,
-ne nous apportent rien de probant.
-Nous demandons autre chose que les théories
-arbitraires «de la triade immortelle»,
-des «trois mondes», «du corps astral», de
-«l'atome permanent» ou du «Kama-Loka».
-Puisque leur sensibilité est plus aiguë, leur
-perception plus subtile, leur intuition spirituelle
-plus pénétrante que la nôtre, pourquoi
-ne poussent-ils pas leurs investigations du
-côté des phénomènes encore trop épars,
-contestés mais acceptables de la mémoire
-prénatale, par exemple, que je cite, au
-hasard, entre tant d'autres. Nous ne demandons
-pas mieux que de nous laisser convaincre,
-car tout ce qui ajoute quelque chose à l'importance,
-à l'étendue, à la durée de l'homme
-doit être accueilli avec satisfaction<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Pour connaître l'exacte vérité sur le mouvement et
-les premières manifestations néo-théosophiques, lire le
-très remarquable rapport rédigé, après une impartiale
-mais rigoureuse enquête, par le D<sup>r</sup> Hodgson, spécialement
-envoyé aux Indes par la S. P. R. Il y dévoile magistralement
-les fraudes évidentes et souvent grossières de la
-célèbre Mme Blavatsky et de tout l'état-major néo-théosophique.
-(<i lang="en" xml:lang="en">Proceedings</i>, t. III. <i lang="en" xml:lang="en">Hodgson's Report on Phenomena
-connected with Theosophy</i>, p. 201-400.)</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V<br />
-L'HYPOTHÈSE NÉO-SPIRITE<br />
-LES APPARITIONS</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>En dehors de la théosophie, des recherches
-purement scientifiques ont été faites dans
-ces régions déconcertantes de la survivance
-et de la réincarnation. Le néo-spiritisme,
-ou psychisme ou spiritualisme expérimental,
-est né en Amérique en 1870. Sir William
-Crookes, l'homme de génie qui ouvrit la
-plupart des routes au bout desquelles on
-découvrit avec stupéfaction des propriétés
-et des états inconnus de la matière, dès
-l'année suivante organisait les premières
-expériences rigoureusement scientifiques; et
-déjà, en 1873-74, obtenait avec l'aide du
-médium Miss Cook, des phénomènes de
-matérialisation qu'on n'a guère dépassés.
-Mais c'est surtout de la fondation de la
-<i lang="en" xml:lang="en">Society for Psychical Research</i> (S. P. R.), que
-date le véritable essor de la nouvelle science.
-Cette société créée à Londres il y a vingt-huit
-ans, sous les auspices des plus illustres savants
-de l'Angleterre, a entrepris, comme on sait,
-une étude méthodique et rigoureuse de tous
-les faits de psychologie et de sensibilité
-supra-normales. Cette étude ou cette enquête,
-dirigée par Gurney, Myers et Podmore, et
-continuée par leurs successeurs, est un chef-d'&oelig;uvre
-de patience et de conscience scientifiques.
-Aucun fait n'y est admis qui ne soit
-corroboré par des témoignages irrécusables,
-des preuves écrites, des concordances convaincantes;
-en un mot, on ne peut guère
-contester la véracité matérielle de la plupart
-d'entre eux, à moins de dénier d'avance
-et de parti pris toute valeur probante au
-témoignage humain et de rendre impossible
-toute conviction, toute certitude qui y prend
-sa source<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Parmi ces manifestations surnormales,
-télépathie, télergie, prévisions, etc.,
-nous ne retiendrons que celles qui se rapportent
-à la vie d'outre-tombe. On peut les
-diviser en deux catégories: 1<sup>o</sup> les apparitions
-réelles, objectives et spontanées ou manifestations
-directes; 2<sup>o</sup> les manifestations obtenues
-par l'intermédiaire de médiums, qu'il
-s'agisse d'apparitions provoquées, que nous
-écarterons pour l'instant à cause de leur caractère
-souvent suspect<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, ou de communications
-avec les morts par le langage ou l'écriture
-automatique. Nous nous arrêterons un moment
-à ces communications extraordinaires.
-Elles ont été longuement étudiées par des
-hommes tels que Myers, le docteur Hodgson,
-Sir Oliver Lodge, le philosophe William
-James, le père du Pragmatisme; elles les
-ont profondément impressionnés et presque
-convaincus, et méritent donc de retenir notre
-attention.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> La rigueur de ces enquêtes est telle que la S. P. R. se
-trouve sans cesse en butte aux attaques de la presse spirite
-qui l'appelle couramment: «Société pour la suppression
-des faits», «Pour la généralisation des accusations d'imposture»,
-«Pour le découragement des sensitifs, et pour le
-rejet de toute révélation du genre de celles qui, disait-on,
-s'imposent à l'humanité, du haut des régions de la lumière
-et de la connaissance».</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Il serait cependant injuste d'affirmer que toutes ces
-apparitions sont suspectes. Il est, par exemple, impossible
-de contester la réalité de la célèbre Katie King, le double
-de Miss Cook, dont un homme comme William Crookes
-étudia et contrôla sévèrement, durant trois ans, les faits et
-gestes. Mais au point de vue des preuves de la survivance,
-et bien que Katie King se donnât pour une morte revenue
-sur terre afin d'expier certaines fautes, ses manifestations
-ont moins de valeur que les communications obtenues
-depuis. En tout cas, elles n'apportent aucune révélation sur
-l'existence d'outre-tombe; et Katie, si jeune, si vivante,
-dont on pouvait compter les pulsations, dont on entendait
-battre le c&oelig;ur, qu'on a photographiée, qui distribuait aux
-assistants les boucles de sa chevelure, qui répondait à toutes
-les questions, n'a pas dit un mot au sujet des secrets de
-l'autre monde.</p>
-</div>
-<p>Pour ce qui concerne les manifestations de
-la première catégorie, il est naturellement
-impossible de rapporter ici, même très sommairement,
-les plus frappantes d'entre elles,
-et je renvoie le lecteur aux collections des
-<i lang="en" xml:lang="en">Proceedings</i>. Il suffira de rappeler que de
-nombreuses apparitions de défunts ont été
-constatées et étudiées par des savants comme
-Sir W. Crookes, R. Wallace, R. Dale-Owen,
-Aksakof, Paul Gibier, etc. Gurney, l'un des
-classiques de cette science nouvelle, cite
-deux cent trente et un cas de ce genre; et
-depuis, le <i>Journal</i> de la S. P. R. et les
-revues spéciales n'ont cessé d'en enregistrer
-de nouveaux. Il paraît donc établi, autant
-qu'un fait peut l'être, qu'une forme spirituelle
-ou nerveuse, une image, un reflet
-attardé de l'existence, est capable de subsister
-durant quelque temps, de se dégager
-du corps, de lui survivre, de franchir en un
-clin d'&oelig;il d'énormes distances, de se manifester
-aux vivants et, parfois, de communiquer
-avec eux.</p>
-
-<p>Au reste, il faut reconnaître que ces
-apparitions sont très brèves. Elles n'ont
-lieu qu'au moment précis de la mort ou
-la suivent de près. Elles ne semblent pas
-avoir la moindre conscience d'une vie nouvelle
-ou supra-terrestre et différente de celle
-du corps dont elles émanent. Au contraire,
-leur énergie spirituelle, à l'instant qu'elle
-devrait être toute pure puisqu'elle est débarrassée
-de la matière, paraît fort inférieure à
-ce qu'elle était lorsque la matière l'enveloppait.
-Ces phantasmes, plus ou moins ahuris,
-fréquemment tourmentés de soucis insignifiants,
-bien qu'ils viennent d'un autre monde,
-ne nous ont jamais apporté, sur ce monde
-dont ils ont franchi le seuil prodigieux,
-une seule révélation topique. Bientôt ils
-s'évaporent et disparaissent pour toujours.
-Sont-ils les premières lueurs d'une autre
-existence ou les dernières de celle-ci? Les
-morts usent-ils ainsi, faute de mieux, du
-suprême lien qui les unit et les rend perceptibles
-à nos sens? Continuent-ils ensuite à
-vivre autour de nous, mais ne parviennent-ils
-plus, malgré leurs efforts, à se faire connaître
-ni à nous donner une idée de leur présence
-parce que nous n'avons pas l'organe
-nécessaire pour les percevoir; de même que
-tous nos efforts ne réussiraient point à donner
-à un aveugle-né la moindre notion de la
-lumière et des couleurs? Nous n'en savons
-rien; et nous ignorons encore si, de tous ces
-phénomènes incontestables, il est permis de
-tirer quelque conclusion. Ils ne prendraient
-vraiment d'importance que s'il était possible
-de constater ou de provoquer des apparitions
-d'êtres dont la mort remontât à un
-certain nombre d'années. On aurait enfin la
-preuve matérielle, toujours éludée, que
-l'esprit ne dépend pas du corps, qu'il est
-cause et non pas effet, qu'il peut subsister,
-se nourrir, fonctionner sans organes. La plus
-grande question que se soit posée l'humanité
-serait ainsi, sinon résolue, du moins
-débarrassée de quelques ténèbres; et du coup,
-la survivance personnelle, tout en demeurant
-captive des mystères de l'origine et de
-la fin, deviendrait défendable. Mais nous
-n'en sommes pas là. En attendant, il est
-curieux de constater qu'il y a réellement des
-revenants, des spectres et des fantômes.
-Une fois de plus la science vient confirmer
-ici une croyance générale de l'humanité et
-nous apprendre qu'une croyance de ce genre,
-si absurde que d'abord elle paraisse, mérite
-toujours d'être examinée avec soin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI<br />
-LES COMMUNICATIONS AVEC LES MORTS</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Les spirites communiquent, ou croient
-communiquer avec les morts, par ce qu'ils
-appellent la parole et l'écriture automatiques.
-Celles-ci s'obtiennent par l'intermédiaire d'un
-médium<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> en état d'extase ou plutôt de
-«trance» ou «entrancé», pour nous servir
-du vocabulaire de la nouvelle science. Cet
-état n'est pas le sommeil hypnotique, ne
-semble pas une manifestation hystérique et
-s'allie souvent, comme chez le médium Piper,
-à la plus parfaite santé, au plus complet
-équilibre intellectuel et physique. C'est plutôt
-l'émergence, plus ou moins facultative, de
-l'une des personnalités ou consciences secondes
-ou subliminales du sujet; ou encore,
-si l'on admet la théorie spirite, sa prise de
-possession, son «invasion psychique», dit
-Myers, par des forces d'un autre monde.
-Chez le sujet «entrancé», la conscience et la
-personnalité normales sont entièrement abolies,
-et il répond «automatiquement», parfois
-par la parole, plus souvent par l'écriture,
-aux questions qu'on lui pose. Il arrive qu'il
-parle et écrive en même temps; la voix étant
-prise par un esprit et la main par un autre,
-qui mènent deux conversations indépendantes.
-Plus rarement, la voix et les deux
-mains sont simultanément «possédées», et
-l'on a trois communications différentes. Il
-est évident que de pareilles manifestations
-prêtent aux fraudes et aux simulations de
-tout genre; et la méfiance est d'abord invincible.
-Mais il en est qui se présentent entourées
-de telles garanties de bonne foi et de
-sincérité, si souvent, si longuement et si
-rigoureusement contrôlées par des savants
-d'un caractère, d'une autorité incontestés
-et d'un scepticisme d'abord intraitable,
-qu'il devient difficile de nourrir un dernier
-soupçon<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Je ne puis malheureusement entrer
-ici dans les détails de certaines de ces séances
-purement scientifiques, celles de Mme Piper,
-par exemple, le célèbre médium avec lequel
-Myers, le docteur Hodgson, le professeur
-Newbold, de l'Université de Pensylvanie,
-Sir Oliver Lodge et William James travaillèrent
-durant nombre d'années. D'autre
-part, c'est précisément l'accumulation, les
-coïncidences, la nature anormale de ces
-détails qui peu à peu font naître et affermissent
-la conviction qu'on se trouve devant
-un phénomène entièrement nouveau, invraisemblable
-mais authentique et qu'il est
-parfois difficile de classer parmi les phénomènes
-exclusivement terrestres. Il faudrait
-consacrer à ces «communications» une étude
-spéciale qui déborderait le cadre de cet essai;
-je me bornerai donc à renvoyer ceux qui
-seraient curieux d'en savoir davantage, au
-livre de Sir Oliver Lodge: <i lang="en" xml:lang="en">The Survival of
-Man</i>, récemment traduit en français sous
-ce titre: <i>La Survivance humaine</i>; et surtout
-aux vingt-cinq gros volumes des <i lang="en" xml:lang="en">Proceedings</i>
-S. P. R., particulièrement aux déclarations
-et commentaires de William James au sujet
-des séances Piper-Hodgson (tome XXIII),
-ainsi qu'au tome XIII, où Hodgson examine
-et analyse les faits et arguments qu'on peut
-invoquer pour ou contre l'intervention des
-morts; et enfin, à l'ouvrage capital de
-Myers: <i lang="en" xml:lang="en">Human Personality</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Ceux qui abordent l'étude de ces manifestations surnormales,
-se demandent généralement: pourquoi des médiums,
-pourquoi ces intermédiaires souvent suspects, toujours
-insuffisants?&mdash;Parce que jusqu'ici, on n'a pas trouvé
-le moyen de s'en passer. Si l'on admet la théorie spirite, les
-esprits désincarnés qui de toutes parts nous entourent et
-sont séparés de nous par la cloison étanche et mystérieuse
-de la mort, cherchent, pour communiquer avec nous, la
-ligne de moindre résistance entre les deux mondes; et la
-trouvent dans le médium, sans qu'on sache pourquoi, de
-même qu'on ignore pour quelles raisons un courant électrique
-passe le long d'un fil de cuivre et se trouve arrêté par
-un godet de verre ou de porcelaine. Si, d'autre part, on
-admet la théorie télépathique, qui est la plus probable, on
-constate que les pensées, les intentions ou les suggestions,
-dans la plupart des cas, ne se transmettent pas de subconscient
-à subconscient. Il faut un organisme en même
-temps récepteur et transmetteur; cet organisme se rencontre
-dans le médium. Pourquoi? Encore une fois, on n'en
-sait absolument rien, de même qu'on ne sait pas pourquoi
-tel corps ou tel agencement de corps est affecté par les
-ondes concentriques dans la télégraphie sans fil, tandis que
-tel autre n'y est pas sensible. On tâtonne ici, comme d'ailleurs
-on tâtonne presque partout, dans le domaine obscur
-des faits incontestés mais inexplicables. Ceux qui voudraient
-avoir sur la théorie de la médiumnité des notions plus précises,
-liront avec fruit l'admirable discours prononcé le
-29 janvier 1897, par William Crookes, en qualité de président
-de la S. P. R.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Ces questions de fraude et de simulation sont naturellement
-les premières qui se posent quand on aborde
-l'étude de ces phénomènes. Il suffit de s'être quelque peu
-familiarisé avec la vie, les habitudes, les procédés des trois
-ou quatre grands médiums dont nous allons parler, pour
-que le moindre soupçon ne vous effleure même plus. De
-toutes les explications imaginables, celle qui n'invoquerait
-que l'imposture et la supercherie serait, sans contredit, la
-plus extraordinaire et la moins vraisemblable. On peut, du
-reste, se rendre compte, en lisant le rapport de Richard
-Hodgson, «<i lang="en" xml:lang="en">Observations of certain phenomena of trance</i>»
-(<i lang="en" xml:lang="en">Proceedings</i>, tome VIII; et le rapport de J.-H. Hyslop,
-tome XIII), des précautions prises, allant jusqu'à l'emploi
-de détectives spéciaux, pour s'assurer que Mme Piper, par
-exemple, ne pouvait, normalement et humainement, avoir
-aucune connaissance des faits qu'elle révélait. Je le répète,
-dès qu'on a pris pied dans cette étude, les soupçons se
-dissipent sans laisser de traces, et l'on est bientôt convaincu
-que ce n'est pas du côté de la fraude que se trouve
-le mot de l'énigme. Toutes les manifestations de la personnalité
-muette, mystérieuse et opprimée qui se cache en
-chacun de nous subissent tour à tour la même épreuve;
-et celles qui se rapportent à la baguette divinatoire, pour
-n'en pas citer d'autres, passent en ce moment par la
-même crise d'incrédulité. Il n'y a pas cinquante ans, la
-plupart des phénomènes hypnotiques, aujourd'hui scientifiquement
-classés, étaient également tenus pour frauduleux.
-Il semble que l'homme répugne à reconnaître qu'il
-recèle bien plus de choses qu'il ne l'imaginait.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<h3>II</h3>
-
-<p>Les médiums «entrancés» sont envahis
-ou possédés par divers esprits familiers
-auxquels on donne, dans la nouvelle science,
-le nom assez impropre et amphibologique
-de «Contrôles». Ainsi, Mme Piper est successivement
-visitée par Phinuit, George Pelham
-ou P. G., Impérator, Doctor et Rector.
-Mme Thompson, autre médium très célèbre,
-est surtout habitée par Nelly, tandis que des
-personnages plus illustres et plus graves
-s'emparent du clergyman Stainton Moses.
-Chacun de ces esprits garde jusqu'au bout
-un caractère bien tranché, qui ne se dément
-pas, et qui d'ailleurs n'a le plus souvent
-aucun rapport avec celui du médium. Parmi
-eux, Phinuit et Nelly sont incontestablement
-les plus sympathiques, les plus originaux, les
-plus vivants, les plus actifs et surtout les
-plus loquaces. Ils centralisent en quelque
-sorte les communications, ils vont, viennent,
-font les empressés, et si, dans l'assistance,
-quelqu'un désire se mettre en rapports avec
-l'âme d'un parent, d'un ami décédé, ils
-volent à la recherche de celle-ci, la retrouvent
-dans la foule invisible, la ramènent, annoncent
-sa présence, parlent en son nom, transmettent
-et, pour ainsi dire, traduisent les demandes
-et les réponses; car il semble qu'il soit très
-difficile aux morts de communiquer avec les
-vivants, qu'il leur faille des aptitudes spéciales
-et un concours de circonstances extraordinaires.
-N'examinons pas encore ce qu'ils
-ont à nous révéler; mais, à les voir s'agiter
-ainsi parmi la multitude de leurs frères et
-s&oelig;urs désincarnés, ils nous donnent, de
-l'autre monde, une première impression qui
-n'est guère rassurante, et l'on se dit que nos
-morts d'aujourd'hui ressemblent étrangement
-à ceux qu'Ulysse évoquait, il y a trois
-mille ans, dans la nuit cimmérienne; pâles et
-vaines ombres effarées, inconsistantes, puériles,
-et frappées de stupeur, pareilles à des
-songes, plus nombreuses que les feuilles tombées
-de l'automne et qui tremblent comme
-elles aux souffles inconnus des grands espaces
-de l'autre monde. Elles n'ont même plus assez
-de vie pour être malheureuses et paraissent
-traîner, on ne sait où, une existence précaire
-et dés&oelig;uvrée, errer sans but, rôder autour
-de nous, sommeiller ou bavarder entre elles
-des petites affaires de la terre; et quand une
-fissure se produit dans leur nuit, accourir,
-s'empresser de toutes parts, comme des
-tourbillons d'oiseaux affamés, avides de
-lumière et d'une voix humaine; et l'on se
-rappelle malgré soi les sinistres paroles du
-fantôme d'Achille, émergeant de l'Érèbe,
-dans l'Odyssée: «Ne me parle point de la
-mort, Ulysse! J'aimerais mieux être un laboureur
-et servir, pour un salaire, un homme
-pauvre et pouvant à peine se nourrir, que de
-commander à tous les morts qui ne sont
-plus!»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>III</h3>
-
-<p>Ces morts d'aujourd'hui, qu'ont-ils à
-nous dire? Il est d'abord remarquable qu'ils
-paraissent s'intéresser aux événements d'ici-bas
-beaucoup plus qu'à ceux du monde où
-ils se trouvent. Ils semblent avant tout jaloux
-d'établir leur identité, de prouver qu'ils
-existent encore, qu'ils nous reconnaissent,
-qu'ils savent tout; et, pour nous en convaincre,
-avec une précision, une perspicacité
-et une prolixité extraordinaires, ils entrent
-dans les détails les plus minutieux, les plus
-oubliés. Ils sont aussi extrêmement habiles à
-démêler la parenté compliquée de celui qui
-les interroge, d'une personne présente à la
-séance ou même d'un inconnu qui entre dans
-la salle. Ils rappellent les petites infirmités
-de celui-ci, les maladies de celui-là, les
-manies ou les aptitudes d'un troisième. Ils
-perçoivent les événements à distance, ils
-voient, par exemple, et décrivent à leurs auditeurs
-de Londres, un épisode insignifiant
-qui se déroule au Canada. En un mot, ils
-disent et font à peu près toutes les choses
-déconcertantes et inexplicables qu'on obtient
-parfois d'un médium de premier ordre;
-peut-être même vont-ils un peu plus loin,
-mais de tout cela n'émane point je ne sais
-quelle odeur, quelle lueur d'outre-mort qu'on
-nous avait promise et que nous attendions.</p>
-
-<p>On dira que les médiums ne sont visités
-que par des esprits inférieurs, incapables de
-s'arracher aux soucis terrestres et de s'élever
-à des idées plus vastes et plus hautes. Il est
-possible, et sans doute avons-nous tort de
-croire qu'un esprit dépouillé de son corps
-soit subitement transformé et devienne, en
-un instant, l'égal de ce que nous imaginons;
-mais ne pourraient-ils tout au moins nous
-apprendre où ils se trouvent, ce qu'ils
-éprouvent, ce qu'ils font?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Depuis les expériences dont nous parlons,
-il semble que la mort elle-même ait voulu
-répondre à l'objection; en effet, Myers, le
-docteur Hodgson et le professeur William
-James qui, si souvent et durant de longues
-heures passionnées, interrogèrent les médiums
-Piper et Thompson et obligèrent ceux qui
-ne sont plus à parler par leur bouche, les
-voici, à leur tour, parmi les ombres, de
-l'autre côté du rideau de ténèbres. Eux du
-moins savent exactement ce qu'il faut faire
-pour venir jusqu'à nous, ce qu'il faut révéler
-pour apaiser l'inquiétude et la curiosité des
-hommes. Myers notamment, le plus ardent,
-le plus convaincu, le plus impatient du voile
-qui le séparait des réalités éternelles, a formellement
-promis à ceux qui continuent
-son &oelig;uvre de faire là-bas, dans l'inconnu,
-tous les efforts imaginables afin de leur
-prêter une aide décisive. Il tient parole. Un
-mois après sa mort, Sir Oliver Lodge, interrogeant
-Mme Thompson «entrancée», Nelly,
-l'esprit familier de celle-ci, déclare tout à
-coup qu'elle a vu Myers, qu'il n'est pas
-encore bien éveillé, mais qu'il compte venir,
-vers neuf heures du soir, «communiquer»
-avec son vieil ami de la Société Psychique.
-On suspend la séance, on la reprend à huit
-heures et demie, et l'on obtient enfin la
-«communication» Myers. On le reconnaît,
-dès les premiers mots, c'est bien lui; il n'a
-pas changé. Fidèle à sa manie terrestre, il
-insiste tout de suite sur la nécessité de
-prendre des notes. Mais il semble ahuri. On
-lui parle de la Société des Recherches
-Psychiques, unique souci de sa vie. Il ne
-s'en souvient plus. Puis la mémoire renaît
-peu à peu; et ce sont de véritables «potins»
-d'outre-tombe, au sujet de la présidence de
-la société, de l'article nécrologique du <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>,
-de lettres qu'on devait publier, etc. Il se
-plaint qu'on ne lui laisse pas de repos, de
-tous les coins de l'Angleterre, on l'interpelle,
-on veut communiquer avec lui. «Appelez
-Myers, amenez Myers!» Il lui faudrait
-le temps de se ressaisir, de réfléchir. Il se
-plaint aussi de la difficulté à faire passer sa
-pensée à travers les médiums: «ils la traduisent
-comme un écolier qui fait sa première
-version de Virgile». Quant à sa situation
-présente, «il a cherché son chemin comme à
-travers des ruelles, avant de savoir qu'il
-était mort. Il lui semblait qu'il s'égarait
-dans une ville inconnue; et quand il
-apercevait des gens qu'il savait décédés, il
-croyait n'avoir que des visions.»</p>
-
-<p>C'est, parmi bien d'autres bavardages qui
-ne sont pas plus significatifs, à peu près tout
-ce que donna le «contrôle» ou la «personnification»
-Myers, dont on avait espéré
-mieux. Cette «communication» et plusieurs
-autres qui ressuscitent, d'une façon frappante,
-paraît-il, les habitudes, la manière
-de penser, de parler et le caractère de Myers,
-auraient quelque valeur si aucun de ceux par
-qui et à qui elles furent faites n'avait connu
-celui-ci quand il était encore au nombre des
-vivants. Telles qu'elles se présentent, elles
-ne sont fort probablement que des réminiscences
-d'une personnalité secondaire du
-médium ou d'inconscientes suggestions de
-l'interrogateur ou des assistants.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>V</h3>
-
-<p>Une communication plus importante et
-plus troublante, à cause des noms qui s'y
-rattachent, est celle que l'on désigne sous le
-nom: «<span lang="en" xml:lang="en">Mrs. Piper's Hodgson Control</span>». Le
-professeur William James lui consacre dans
-le Tome XXIII des <i lang="en" xml:lang="en">Proceedings</i> un rapport
-de plus de cent vingt pages. Le docteur
-Hodgson avait été, de son vivant, le secrétaire
-de la branche américaine de la S. P. R.
-dont William James était vice-président.
-Durant de longues années, il s'était consacré
-au médium Piper, travaillant avec lui trois
-fois par semaine, et accumulant ainsi, au
-sujet des phénomènes posthumes, une masse
-énorme de documents dont on n'a pas encore
-épuisé les richesses. Comme Myers, il avait
-promis de revenir après sa mort; et, de
-caractère jovial, il avait plus d'une fois
-affirmé à Mme Piper que, lorsqu'il la visiterait
-à son tour, ayant plus d'expérience que
-les autres esprits, les séances prendraient
-une tournure plus décisive, «et que l'affaire
-serait chaude». Il revint en effet huit jours
-après son décès et se manifesta par l'écriture
-automatique (c'est le mode de communication
-le plus habituel du médium Piper)
-durant plusieurs séances auxquelles assistait
-William James. Je voudrais donner une
-idée de ce rapport. Mais, comme le fait très
-justement remarquer le célèbre professeur
-de l'Université d'Harward, le compte rendu
-sténographique d'une séance de ce genre en
-altère déjà complètement la physionomie.
-On y recherche en vain l'émotion éprouvée
-à se trouver ainsi en face d'un être invisible
-mais vivant qui non seulement répond à
-vos questions, mais devance vos pensées,
-comprend à demi-mot, saisit une allusion et
-y oppose une autre allusion grave ou riante.
-La vie du mort, qui durant une heure étrange,
-vous avait pour ainsi dire environné et
-pénétré, semble s'éteindre une seconde fois.
-La sténographie, dépouillée de toute émotion,
-fournit sans nul doute les meilleurs éléments
-d'une conclusion logique; mais il n'est
-pas certain qu'ici, comme en bien d'autres
-cas où prédomine l'inconnu, la logique soit
-la seule route qui conduise à la vérité.
-«Quand j'entrepris, dit William James, de
-collationner cette série de séances et de faire
-le présent rapport, je prévoyais que mon
-verdict serait déterminé par la pure logique.
-Je pensais que tels menus incidents devaient,
-d'une façon décisive, valoir pour ou contre
-la survivance de l'esprit. Mais à me regarder
-moi-même peser les données du problème, je
-me convaincs que l'exacte logique ne joue ici
-qu'un rôle préparatoire dans l'élaboration
-de nos conclusions; et que le dernier mot,
-s'il en est un, doit être prononcé par notre
-sens général des probabilités dramatiques,
-sens qui va et vient de l'une à l'autre hypothèse,&mdash;tout
-au moins dans mon cas,&mdash;d'une
-manière plutôt illogique. Si l'on
-s'attache aux détails, on en tirera une conclusion
-anti-spirite; si l'on envisage la signification
-de l'ensemble, on penchera peut-être
-vers l'interprétation spirite<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Proceedings</i>, t. XXIII, p. 33.</p>
-</div>
-<p>Et, à la fin de son travail, il conclut en ces
-termes: «Quant à moi, j'ai l'impression qu'il
-y avait probablement là une volonté extérieure;
-c'est-à-dire qu'en vertu de mes
-connaissances acquises au sujet de l'ensemble
-de ces phénomènes, je doute que l'état de
-rêve de Mme Piper, même en y ajoutant les
-facultés «télépathiques», puisse expliquer
-tous les résultats obtenus. Mais lorsqu'on
-me demande si la volonté de communiquer
-est celle d'Hodgson ou de quelque esprit
-imitateur d'Hodgson, je demeure indécis
-et j'attends d'autres faits, qui peut-être ne
-nous mèneront pas à une conclusion nette
-avant une cinquantaine ou une centaine
-d'années<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Proceedings</i>, t. XXIII, p. 120.</p>
-</div>
-<p>On voit que William James est assez ébranlé;
-et il y a, dans son rapport, certains endroits
-où il paraît l'être encore davantage et où il
-dit formellement que les esprits ont «<span lang="en" xml:lang="en">a finger
-in the pie</span>», mot à mot, «un doigt dans le pâté».
-Ces hésitations d'un homme qui a renouvelé
-notre psychologie et qui possédait un cerveau
-aussi merveilleusement organisé et équilibré
-que celui de notre Taine, par exemple,
-sont significatives. Docteur en médecine et
-professeur de philosophie, très sceptique et
-scrupuleusement fidèle aux méthodes expérimentales,
-il avait trois et quatre fois qualité
-pour mener à bien de telles expériences. Il
-n'est pas question de se laisser ébranler à
-son tour par le prestige de ces hésitations;
-mais elles montrent, en tout cas, qu'il s'agit
-là d'un problème sérieux, le plus grave peut-être,
-si les données en étaient indiscutables,
-que nous ayons eu à résoudre depuis l'avènement
-du Christ; et qu'il ne suffit pas, pour
-s'en débarrasser, d'un haussement d'épaules
-ou d'un éclat de rire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Je suis forcé, faute de place, de renvoyer
-au texte même des <i lang="en" xml:lang="en">Proceedings</i>, ceux qui
-voudraient se faire, sur le cas «Piper-Hodgson»,
-une opinion personnelle. Ce cas, du
-reste, est loin d'être l'un des plus frappants;
-il faudrait plutôt le classer, n'était la qualité
-des interlocuteurs, parmi les réussites
-moyennes de la série Piper. Hodgson, selon
-l'invariable coutume des esprits, tient d'abord
-à se faire reconnaître; et l'inévitable et fastidieux
-défilé des petites réminiscences recommence
-vingt fois de suite et remplit des pages
-et des pages. Comme d'habitude, en pareille
-occurrence, les souvenirs communs à l'interrogateur
-et à l'esprit qui est censé répondre,
-sont évoqués dans leurs détails les plus circonstanciés,
-les plus insignifiants, les plus
-cachés aussi, avec une avidité, une exactitude,
-une vivacité surprenantes. Et remarquez
-que le mort qui parle puise tous ces
-détails, avec une facilité invraisemblable,
-et de préférence, dirait-on, à même les trésors
-les plus oubliés et les plus inconscients
-de la mémoire du vivant qui l'écoute. Il ne
-fait grâce de rien; il se raccroche à tout avec
-une satisfaction puérile et une ardeur
-anxieuse, moins pour persuader aux autres
-que pour se prouver à soi-même qu'il existe
-toujours. Et l'obstination de ce pauvre être
-invisible qui s'évertue à se manifester à
-travers les portes, jusqu'ici sans fissures, qui
-nous séparent de nos destinées éternelles, est
-à la fois ridicule et tragique.&mdash;«Te rappelles-tu,
-William, qu'étant à la campagne, chez
-un tel, nous avons, avec les enfants, joué à
-tels et tels jeux, et qu'étant dans telle pièce,
-où se trouvaient tels et tels meubles, j'ai dit
-ceci et cela?»&mdash;«En effet, Hodgson, je me
-rappelle».&mdash;«Bonne preuve, n'est-ce pas,
-William?»&mdash;«Excellente, Hodgson!» Et
-ainsi de suite, indéfiniment. Parfois, un incident
-plus significatif et qui semble dépasser
-la simple transmission de pensée subliminale.
-On s'occupe, par exemple, d'un
-mariage manqué, qui fut toujours entouré d'un
-grand mystère, même pour les amis les
-plus intimes d'Hodgson.&mdash;«Te rappelles-tu,
-William, une doctoresse de New-York,
-membre de notre société?»&mdash;«Non, je ne
-m'en souviens pas; mais qu'y a-t-il à son
-sujet?»&mdash;«Son mari s'appelait Blair, je
-crois.»&mdash;«Veux-tu parler de Mme Blair-Thaw?»&mdash;«Justement!
-Demande donc à
-Mme Thaw si, à un dîner, je ne lui ai pas
-parlé de la demoiselle en question?»&mdash;James
-écrit à Mme Thaw, qui déclare qu'en
-effet, il y a une quinzaine d'années, Hodgson
-lui avait parlé d'une jeune fille dont il avait
-demandé la main, qu'on lui avait du reste
-refusée. Mme Thaw et le docteur Newbold
-étaient les seules personnes au monde qui
-connussent ce détail.</p>
-
-<p>Mais revenons aux séances qui continuent.
-On y discute, entre autres points, la situation
-financière de la branche américaine de
-la S. P. R., situation qui, à la mort du secrétaire
-ou plutôt du factotum Hodgson, n'était
-guère brillante. Et voici, spectacle assez
-étrange, divers membres de l'association qui
-examinent, avec leur secrétaire défunt, les
-affaires de la société. Faut-il dissoudre?
-fusionner? envoyer en Angleterre les matériaux
-accumulés, dont la plupart appartiennent
-à Hodgson? On consulte le mort, il
-répond, donne de sages avis, semble parfaitement
-au courant de toutes les complications,
-de toutes les perplexités. Un jour,
-du vivant d'Hodgson, la société se trouvant
-en déficit, un donateur anonyme envoie la
-somme nécessaire pour la remettre d'aplomb.
-Hodgson, sur terre, ignorait quel était le donateur;
-mais Hodgson, sous terre, le découvre
-parmi les assistants, l'interpelle et le remercie
-publiquement. Ailleurs, Hodgson, comme
-tous les esprits, se plaint de l'extrême difficulté
-qu'il éprouve à transmettre sa pensée
-à travers l'organisme étranger du médium.
-«Je suis, dit-il, comme un aveugle qui cherche
-son chapeau.» Mais quand, après tant d'histoires
-oiseuses, William James lui pose enfin
-les questions essentielles qui nous brûlent
-les lèvres: «Hodgson, qu'as-tu à nous dire
-au sujet de l'autre vie?» le mort devient
-évasif et ne cherche plus que des échappatoires:
-«Ce n'est pas une vague fantaisie,
-mais une réalité», répond-il.&mdash;«Hodgson,
-insiste Mme William James, vivez-vous
-comme nous, comme les hommes?»&mdash;«Que
-dit-elle?» fait l'esprit, qui feint de n'avoir
-pas compris.&mdash;«Vivez-vous comme nous?»
-répète William James.&mdash;«Avez-vous des
-vêtements, des maisons?» ajoute sa femme.&mdash;«Oui,
-oui, des maisons, mais pas de
-vêtements. Non, c'est absurde! Attendez un
-moment, il faut que je m'en aille.»&mdash;«Mais
-tu reviendras?»&mdash;«Oui.»&mdash;«Il est allé
-reprendre haleine», remarque un autre esprit
-nommé Rector, qui intervient subitement.</p>
-
-<p>Il n'était peut-être pas inutile de reproduire
-ici la physionomie et l'allure générales
-d'une de ces séances qu'on peut considérer
-comme exemplaire. J'y ajouterai, pour donner
-une idée des points extrêmes qu'il est
-possible d'atteindre, le fait suivant, rapporté
-et contrôlé par Sir Oliver Lodge. Il
-remet à Mme Piper «entrancée» une montre
-d'or que vient de lui envoyer un de ses
-oncles et qui avait appartenu à un autre
-oncle mort depuis plus de vingt ans. En
-possession de cette montre, Mme Piper, ou
-plutôt Phinuit, l'un de ses esprits familiers,
-révèle, au bout de quelque temps, une foule
-de détails relatifs à l'enfance de ce dernier
-oncle, remontant à plus de soixante-six ans,
-et naturellement ignorés de Sir Oliver Lodge.
-Peu après, l'oncle survivant, qui n'habite
-pas la même ville, confirme par lettre l'exactitude
-de la plupart de ces détails qu'il avait
-complètement oubliés, et qui ne lui ont été
-remis en mémoire que par les révélations
-mêmes du médium; tandis que ceux dont il
-ne peut retrouver nul souvenir, sont postérieurement
-déclarés conformes à la vérité
-par un troisième oncle, un vieux capitaine
-au long cours, habitant la Cornouailles,
-et du reste ignorant pour quelles raisons on
-lui pose d'aussi bizarres questions.</p>
-
-<p>Je ne cite pas ce fait parce qu'il a une
-valeur exceptionnelle ou décisive; mais simplement,
-je le répète, à titre d'exemple, car
-avec celui de Mme Thaw, mentionné plus
-haut, il marque assez exactement les points
-extrêmes où, grâce à l'intervention des
-esprits, on a, jusqu'à ce jour, pénétré dans
-l'inconnu. Il convient d'ajouter que les cas où
-l'on dépasse aussi manifestement les limites
-présumées de la télépathie la plus étendue,
-sont assez rares.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Maintenant, que penser de tout ceci?
-Faut-il avec Myers, Newbold, Hyslop, Hodgson
-et tant d'autres qui ont longuement
-étudié le problème, conclure à l'incontestable
-intervention de forces et d'intelligences
-qui reviennent de l'autre rive du grand fleuve
-que l'on croyait infranchissable? Faut-il
-reconnaître avec eux qu'il est des cas de plus
-en plus nombreux où il n'est plus possible
-d'hésiter entre l'hypothèse télépathique et
-l'hypothèse spirite? Je ne le crois pas. Je
-n'ai nul parti pris,&mdash;à quoi bon en avoir
-dans ces mystères?&mdash;aucune répugnance
-à admettre la survivance et l'intervention
-des morts; mais il est sage et nécessaire,
-avant de quitter le plan terrestre, d'épuiser
-toutes les suppositions, toutes les explications
-qu'on y peut découvrir. Nous avons
-à opter entre deux inconnus, deux miracles,
-si l'on veut, dont l'un est situé dans le monde
-que nous habitons et l'autre dans une région
-qu'à tort ou à raison nous croyons séparée
-de nous par des espaces sans nom, qu'aucun
-être, vivant ou mort, n'a traversés jusqu'à
-ce jour. Il est donc naturel que nous demeurions
-chez nous, dans notre monde, tant que
-nous y pourrons tenir, tant que nous n'en
-serons pas impitoyablement expulsés par
-une série de faits irrésistibles et irrécusables,
-issus de l'abîme voisin. La survivance d'un
-esprit n'est pas plus invraisemblable que les
-prodigieuses facultés que nous sommes obligés
-d'attribuer aux médiums si nous les enlevons
-aux morts; mais l'existence du médium,
-au rebours de celle de l'esprit, est incontestable;
-c'est donc à l'esprit ou à ceux qui s'en
-réclament, de prouver d'abord qu'il existe.</p>
-
-<p>Les phénomènes extraordinaires dont nous
-venons de parler: transmission de pensée
-d'inconscient à inconscient, vision à distance,
-clairvoyance subliminale, se produisent-ils
-quand les morts ne sont pas en scène,
-quand les expériences se font exclusivement
-entre personnages vivants? On ne saurait,
-de bonne foi, le contester. Sans doute, on
-n'a jamais obtenu entre vivants des séries
-de communications ou de révélations pareilles
-à celles des grands médiums spirites: Piper,
-Thompson et Stainton Moses, ni rien qui,
-sous le rapport de la continuité et de la
-perspicacité, puisse leur être comparé. Mais
-si la qualité des phénomènes ne supporte pas
-la comparaison, il est indéniable que leur
-nature intime est identique. Il est logique
-d'en inférer que ce n'est pas la source d'inspiration,
-mais la valeur propre, la sensibilité,
-la puissance du médium qui en est la véritable
-cause. Du reste, J.-G. Piddington, qui
-a consacré à Mme Thompson une étude
-très documentée, a nettement constaté chez
-elle, alors qu'elle n'était pas «entrancée»
-et qu'il n'était nullement question d'esprits,
-des manifestations inférieures, il est vrai,
-mais absolument analogues à celles où les
-morts sont mêlés<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Il plaît à ces médiums,
-de très bonne foi d'ailleurs et probablement
-à leur insu, de donner à leurs facultés
-subconscientes, à leurs personnalités secondaires,
-ou d'accepter, pour celles-ci, des noms
-qui furent portés par des êtres passés de
-l'autre côté du mystère; c'est affaire de vocabulaire
-ou de nomenclature qui n'enlève ou
-n'ajoute rien à la signification intrinsèque
-des faits. Or, en examinant ces faits, quelque
-étranges et vraiment inouïs que soient certains
-d'entre eux, je n'en rencontre pas un
-seul qui sorte franchement de ce monde ou
-vienne indubitablement de l'autre. Ce sont,
-si l'on veut, de prodigieux incidents de frontière;
-mais on ne peut pas affirmer que la
-frontière ait été violée. Dans l'histoire de
-la montre de Sir Oliver Lodge, par exemple,
-qui est une des plus caractéristiques et des
-plus avancées, il faut attribuer au médium
-des facultés qui n'ont plus rien d'humain. Il
-doit, soit par vision à distance, transmission
-de pensée de subconscient à subconscient
-ou clairvoyance subliminale, se mettre
-en rapport avec les deux frères survivants
-du possesseur décédé de la montre; et dans
-l'inconscient de ces deux frères lointains et
-que personne n'a prévenus, il lui faut retrouver
-une foule de circonstances oubliées par
-eux-mêmes, et sur quoi se sont accumulées
-la poussière et les ténèbres de soixante-six
-années. Il est certain qu'un phénomène de
-ce genre fait craquer tous les cadres
-de l'imagination, et qu'on lui refuserait
-sa créance si d'abord il n'était certifié et
-contrôlé par un homme de la valeur de
-Sir Oliver Lodge et si, par surcroît, il ne
-faisait partie d'un groupe de faits équivalents,
-qui montrent bien qu'il ne s'agit point là
-d'un miracle absolument unique ou d'un
-inespérable concours de coïncidences sans
-secondes. Il s'y agit simplement de vision à
-distance, de clairvoyance subliminale et de
-télépathie poussées à la dernière puissance;
-et ces trois manifestations des profondeurs
-inexplorées de l'homme sont aujourd'hui
-scientifiquement constatées et classées; ce
-n'est pas à dire qu'elles soient expliquées,
-mais ceci est une autre question. Quand, à
-propos d'électricité, on parle de positif, de
-négatif, d'induction, de potentiel et de résistance,
-on met également des mots conventionnels
-sur des faits ou des phénomènes
-dont on ignore entièrement l'essence intime;
-et il faut bien qu'on s'en contente en attendant
-mieux. Il n'y a, j'y insiste, de ces manifestations
-extraordinaires à celles que nous
-offre un médium qui ne parle pas au nom des
-morts, qu'une différence du plus au moins,
-une différence d'étendue ou de degré et nullement
-une différence spécifique.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir sur ces faits qui nous entraîneraient trop loin, J.-G.
-Piddington: «<span lang="en" xml:lang="en">Phenomena in Mrs. Thompson's Trance</span>»,
-<i lang="en" xml:lang="en">Proceedings</i>, tome XVIII, p. 180 et suivantes; et tome XXIII,
-p. 286 et suivantes, l'étude du professeur A.-C. Pigou sur
-la «<span lang="en" xml:lang="en">Cross correspondence</span>» sans l'intervention des esprits.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Il faudrait, pour que l'épreuve fût plus
-décisive, que personne, ni le médium, ni
-les témoins, n'eût jamais connu l'existence
-de celui dont le mort révèle le passé; c'est-à-dire
-que tout lien vivant fût supprimé. Je
-ne crois pas que le fait se soit produit jusqu'à
-ce jour, ni même qu'il soit possible; en tout
-cas, le contrôle en deviendrait fort malaisé.
-Quoi qu'il en soit, le docteur Hodgson, qui a
-consacré une partie de sa vie à rechercher des
-phénomènes spécifiques, où les bornes de la
-puissance médiumnique fussent nettement
-outrepassées, croit les avoir découverts dans
-certains cas, parmi lesquels,&mdash;les autres
-étant à peu près de même nature,&mdash;je ne
-citerai que l'un des plus frappants<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. En
-d'excellentes séances, assisté du médium
-Piper, il communique avec divers amis
-décédés qui lui rappellent une foule de
-souvenirs communs. Le médium, les esprits
-et lui-même semblent merveilleusement disposés,
-et les révélations sont abondantes,
-exactes et faciles. Dans cette atmosphère
-extrêmement favorable, il est mis en rapport
-avec l'âme d'un de ses meilleurs amis, mort
-il y a un an, et qu'il nomme simplement:
-A. A., qu'il a connu plus intimement que la
-plupart des esprits qui l'ont précédé, au
-rebours de ceux-ci, tout en établissant son
-identité d'une façon indubitable, ne fournit
-que des réponses incohérentes. Or A., dans les
-dernières années de sa vie, avait souffert de
-troubles cérébraux qui confinaient à l'aliénation
-mentale proprement dite.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Proceedings</i>, tome XIII, p. 349-50 et 375.</p>
-</div>
-<p>Le même phénomène paraît se reproduire
-chaque fois que des troubles semblables
-ont précédé la mort, ainsi qu'en cas de suicide.</p>
-
-<p>Si l'on se tient uniquement à l'explication
-télépathique, fait observer le savant américain,
-si l'on prétend que toutes les paroles
-des désincarnés ne sont que des suggestions
-de mon subconscient, il est incompréhensible
-qu'après avoir obtenu des résultats satisfaisants
-avec des morts que j'avais moins
-connus et moins aimés que A., avec lesquels
-j'avais par conséquent bien moins de souvenirs
-communs, je ne tire de ce dernier,
-dans les mêmes séances, que des réponses
-incohérentes. Il faut donc croire que mon
-subconscient n'est pas seul en scène et qu'il
-a devant lui une personnalité bien vivante,
-bien réelle qui se trouve encore dans l'état
-d'esprit où elle était au moment de la mort,
-y demeure indépendante, n'y subit aucune
-influence, n'écoute nullement ce que je lui
-suggère à mon insu, et tire de son propre
-fonds ce qu'elle me révèle.</p>
-
-<p>L'argument n'est pas négligeable, mais il
-n'aurait pleine valeur que s'il était certain
-qu'aucun de ceux qui assistaient à la séance
-n'eût connu la folie de A.; sinon l'on peut
-soutenir que l'idée de folie ayant pénétré
-dans le subconscient de l'un d'eux, elle y agit
-en conséquence et donne aux réponses suggérées
-un tour conforme à l'état d'esprit
-qu'elle présume chez le mort.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>IX</h3>
-
-<p>A vrai dire, en étendant ainsi à l'extrême
-la puissance des médiums, nous nous munissons
-d'explications qui préviennent presque
-tout, barrent toutes les routes et enlèvent à
-peu près complètement aux esprits la faculté
-de se manifester de la manière qu'ils paraissent
-avoir choisie. Mais pourquoi choisissent-ils
-cette manière-là? Pourquoi se restreignent-ils
-ainsi? Pourquoi se cantonnent-ils aussi
-obstinément dans l'étroite bande de terrain
-que la mémoire occupe aux confins des deux
-mondes, et d'où ne peuvent nous venir que
-des témoignages indécis ou suspects? Ils
-n'ont donc point d'autres issues ni d'autres
-horizons? Pourquoi s'attardent-ils à végéter
-autour de nous dans leur petit passé, alors
-que débarrassés de la chair ils devraient pouvoir
-errer librement dans les étendues vierges
-de l'espace et du temps? Ignorent-ils encore
-que ce n'est pas parmi nous mais chez eux,
-de l'autre côté de la tombe, qu'ils trouveront
-le signe qui nous attestera qu'ils survivent?
-Pourquoi s'en reviennent-ils les mains et les
-paroles vides? Est-ce là ce qu'on trouve
-quand on baigne à même l'infini? Tout est-il
-nu, sans forme et sans lumière par delà notre
-dernière heure? S'il en est ainsi, qu'ils le
-disent; et le témoignage des ténèbres aura
-du moins une grandeur qui manque trop à
-ces façons de procureur et à ces procédés de
-juge d'instruction. A quoi bon mourir si
-toutes les petitesses de la vie continuent?
-Est-ce vraiment la peine d'avoir passé par
-les défilés effrayants qui débouchent dans
-les champs éternels, pour nous rappeler que
-notre grand-oncle portait le nom de Pierre
-et que Paul, notre cousin germain, était
-affligé de varices et d'une maladie d'estomac?
-A ce compte, j'aimerais mieux pour ceux
-que j'aime, la solitude auguste et glacée du
-néant. S'il leur est difficile, comme ils s'en
-plaignent, de se faire entendre à travers un
-organisme étranger et profondément endormi,
-ils nous disent sur le passé assez de choses
-minutieuses et précises pour nous prouver
-qu'ils en pourraient révéler d'analogues,
-sinon sur l'avenir qu'ils ne connaissent peut-être
-pas encore, du moins sur de moindres
-secrets qui nous entourent de toutes parts et
-que seul notre corps nous empêche d'approcher.
-Il y a mille choses, grandes ou petites
-et de nous ignorées, qu'on doit apercevoir
-lorsque des yeux infirmes n'arrêtent plus le
-regard. C'est dans ces régions dont un rien
-nous sépare, et non point parmi d'imbéciles
-ragots d'autrefois qu'ils trouveraient enfin la
-véritable et claire preuve qu'ils paraissent
-chercher avec tant de passion. Sans exiger
-un grand miracle, il semble cependant qu'on
-ait le droit d'attendre d'une intelligence que
-plus rien ne contraint, d'autres propos que
-ceux qu'elle évitait quand elle était encore
-soumise à la matière.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII<br />
-LA CORRESPONDANCE CROISÉE</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>On en était là quand, ces dernières années,
-les médiums, les spirites ou plutôt les esprits
-eux-mêmes, paraît-il,&mdash;car on ne sait au
-juste à qui l'on a affaire,&mdash;peut-être mécontents
-de n'être pas plus nettement reconnus
-et compris, afin de prouver plus efficacement
-leur existence, imaginèrent ce qu'on a appelé
-«la correspondance croisée», ou «<span lang="en" xml:lang="en">Cross correspondence</span>».
-Ici, la situation est retournée;
-il ne s'agit plus d'esprits divers et plus ou
-moins nombreux qui se révèlent par l'intermédiaire
-d'un même médium, mais d'un
-esprit unique qui se manifeste presque simultanément
-à travers plusieurs médiums souvent
-fort éloignés les uns des autres, et sans
-entente préalable entre ceux-ci. Chacun de
-ces messages, pris isolément, est le plus souvent
-inintelligible, et ne révèle un sens que
-lorsqu'il est laborieusement combiné avec
-tous les autres.</p>
-
-<p>Comme le dit Sir Oliver Lodge, «Le but
-de ces efforts ingénieux et compliqués est,
-clairement, de prouver que ces phénomènes
-sont l'&oelig;uvre de quelque intelligence bien
-définie, distincte de celle de l'un quelconque
-des automatistes. La transmission par fragments
-d'un message ou d'une allusion littéraire
-qui sera inintelligible pour chacun des
-écrivains pris séparément exclut la possibilité
-d'une communication télépathique entre
-eux. Ainsi, on écarte ou l'on essaye d'écarter
-celle, de toutes les hypothèses semi-normales,
-que les membres de la S. P. R. ont considérée
-comme la plus troublante et la plus difficile
-à éliminer. Ces efforts ont encore un autre
-objet: ils tendent évidemment à prouver,
-dans la mesure du possible, par la substance
-et la qualité du message, que celui-ci est
-caractéristique de la personnalité particulière
-de qui semble émaner la communication,
-et de nulle autre<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>La survivance humaine.</i> Trad. du D<sup>r</sup> H. Bourbon,
-p. 255.</p>
-</div>
-<p>L'expérience n'en est qu'au début; et les
-derniers volumes des <i lang="en" xml:lang="en">Proceedings</i> lui sont
-consacrés. Bien que la masse de documents
-recueillis soit déjà considérable, il n'est pas
-encore possible d'en tirer une conclusion; en
-tout cas, quoi qu'en disent les spirites, la
-suspicion télépathique ne semble nullement
-écartée. C'est un exercice littéraire assez
-bizarre et, intellectuellement, très supérieur
-aux manifestations habituelles des médiums;
-mais il n'y a, jusqu'ici, aucune raison d'en
-situer le mystère dans l'autre monde plutôt
-qu'en celui-ci. On a voulu y voir la preuve
-que s'étend quelque part, dans le temps ou
-l'espace, ou bien hors de ceux-ci, une sorte
-d'immense réservoir cosmique de connaissances
-où vont librement puiser les esprits.
-Mais ce réservoir, s'il existe, ce qui est fort
-possible, rien ne nous dit que ce ne soient
-pas plutôt les vivants que les morts qui s'y
-rendent. Il est bien étrange que ceux-ci, s'ils
-ont vraiment accès à l'incommensurable
-trésor, n'en rapportent qu'une espèce de
-«puzzle» puérilement ingénieux. Il doit
-cependant s'y entasser des myriades de
-connaissances et d'acquisitions oubliées et
-perdues, accumulées depuis des millénaires
-en des abîmes où notre pensée alourdie par
-le corps ne peut plus pénétrer, mais que rien
-ne paraît fermer aux investigations d'activités
-plus subtiles et plus libres. Ils sont évidemment
-entourés de mystères innombrables,
-de vérités insoupçonnées et formidables qui
-surplombent de toutes parts. La plus petite
-révélation astronomique ou biologique, le
-moindre secret d'autrefois, par exemple celui
-de la trempe du cuivre que possédèrent les
-anciens, un détail archéologique, un poème,
-une statue, un remède retrouvé, un lambeau
-de l'une de ces sciences inconnues qui fleurirent
-en Égypte ou dans l'Atlantide, serait un
-argument autrement péremptoire que des
-centaines de réminiscences plus ou moins littéraires.
-Pourquoi nous parlent-ils si rarement
-de l'avenir, et pour quelles raisons, lorsqu'ils
-s'y aventurent, se trompent-ils avec
-une régularité décourageante? Il semble cependant,
-qu'aux regards d'un être délivré
-du corps et du temps, les années, qu'elles
-soient passées ou futures, doivent s'étaler
-toutes sur le même plan<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. On peut donc dire
-que l'ingéniosité de la preuve se retourne contre
-elle. En somme, comme dans les autres tentatives,
-et notamment celles du fameux médium
-Stainton Moses, c'est la même impuissance caractéristique
-à nous apporter ne fût-ce qu'une
-parcelle de n'importe quelle vérité ou connaissance
-dont on ne trouverait pas trace
-dans un cerveau vivant, ou dans un livre
-écrit sur cette terre. Et cependant, il n'est
-pas admissible qu'il n'existe point quelque
-part d'autres vérités ou d'autres connaissances
-que celles que nous possédons ici-bas.
-Le cas de ce Stainton Moses, dont nous venons
-de prononcer le nom, est, sous ce rapport,
-très frappant. Stainton Moses était un
-clergyman américain, dogmatique, consciencieux,
-et, à l'état normal, son instruction,
-au dire de Myers, ne dépassait pas celle d'un
-maître d'école ordinaire. Mais à peine se trouvait-il
-«entrancé», que certains esprits de
-l'antiquité ou du moyen âge, qui ne sont
-guère connus que des érudits, entre autres
-saint Hippolyte, évêque d'Ostie, Plotin,
-Athénodore, précepteur de Tibère, et surtout
-Grocyn, ami d'Érasme, prenaient possession
-de sa personne et se manifestaient par son
-intermédiaire. Or, Grocyn, par exemple,
-donna sur Érasme divers renseignements
-qu'on crut d'abord recueillis dans l'autre
-monde, mais qui furent postérieurement retrouvés
-en des livres oubliés, mais néanmoins
-accessibles. D'autre part, la probité de Stainton
-Moses ne fut jamais mise en doute par
-ceux qui le connurent; il est donc permis de
-le croire lorsqu'il affirme n'avoir pas lu les
-livres en question. Ici encore, le mystère,
-pour inexplicable qu'il soit, semble bien se
-cacher au milieu de nous. C'est de la réminiscence
-inconsciente, si l'on veut, de la suggestion
-à distance, de la lecture subliminale;
-mais non plus que dans la correspondance
-croisée, il n'est indispensable d'avoir recours
-aux morts et de les faire entrer à toute force
-dans l'énigme; celle-ci, vue du côté de la
-tombe où nous sommes, est déjà suffisamment
-épaisse et passionnante. Au surplus,
-n'insistons pas davantage sur cette correspondance
-croisée. N'oublions pas qu'il s'agit
-d'une expérience à peine commencée, et que
-les morts ont l'air de comprendre assez péniblement
-les exigences des vivants.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> On trouve cependant, dans cet ordre d'idée, deux ou
-trois faits assez troublants, notamment, dans une réunion
-provoquée par William Stead, la prédiction du meurtre du
-roi Alexandre et de la reine Draga, avec les détails les plus
-circonstanciés. On fit de cette prédiction un procès-verbal
-signé d'une trentaine de témoins; et Stead alla le lendemain
-supplier le ministre de Serbie à Londres, de prévenir le roi
-du danger qui le menaçait. Quelques mois après, l'événement
-s'accomplissait tel qu'il avait été annoncé. Mais la
-«précognition» n'exige pas nécessairement l'intervention
-des morts; et puis, chaque fait de ce genre, avant d'être
-définitivement accepté, demanderait une longue et minutieuse
-étude.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<h3>II</h3>
-
-<p>Les spirites à propos de cette expérience,
-comme des autres, répètent volontiers: «Si
-vous n'admettez pas l'intervention des esprits,
-la plupart de ces phénomènes sont absolument
-inexplicables.» D'accord, aussi ne
-prétendons-nous point les expliquer; car
-presque rien n'est explicable sur cette terre,
-mais simplement les attribuer à l'incompréhensible
-puissance des médiums, qui n'est
-pas plus invraisemblable que la survivance
-des morts, et a l'avantage de ne pas sortir
-de la sphère que nous occupons et de s'apparenter
-à un grand nombre de faits analogues
-qui se passent entre personnages vivants. Ces
-singulières facultés ne nous déconcertent que
-parce qu'elles sont encore sporadiques et qu'il
-y a fort peu de temps qu'on les a scientifiquement
-constatées. Au fond, elles ne sont
-pas plus merveilleuses que celles dont nous
-nous servons chaque jour sans nous émerveiller:
-notre mémoire, par exemple, notre
-pensée, notre imagination, que sais-je? Elles
-font partie du grand miracle que nous
-sommes; et le miracle admis, ce n'est pas
-tant son étendue que ses limites qui doivent
-nous étonner.</p>
-
-<p>Néanmoins, et pour clore ce chapitre, je
-ne suis point du tout d'avis qu'il faille rejeter,
-pour n'y plus revenir, l'hypothèse spirite; ce
-serait injuste et prématuré. Jusqu'ici, tout
-demeure en suspens. On peut dire que les
-choses en sont encore à peu près au point que
-marquait Sir William Crookes, en 1874, dans
-un article du <i lang="en" xml:lang="en">Quarterly Journal of Sciences</i>:
-«La différence entre les partisans de la force
-psychique et ceux du spiritualisme (ou spiritisme)
-consiste en ceci:&mdash;que nous soutenons
-qu'on n'a encore prouvé que d'une manière
-insuffisante qu'il existe un agent de direction
-autre que l'intelligence du médium, et
-qu'on n'a donné aucune espèce de preuve que
-ce sont les esprits des morts; tandis que les
-spirites acceptent, comme article de foi, que
-ce sont les esprits des morts qui sont les
-seuls agents de tous les phénomènes.</p>
-
-<p>«Ainsi la controverse se réduit à une pure
-question de fait, qui ne pourra se résoudre
-que par une laborieuse suite d'expériences
-et par la réunion d'un grand nombre de faits
-psychologiques. Ce sera là le premier devoir
-qu'aura à remplir la société de psychologie
-qui s'organise en ce moment.» En attendant,
-c'est déjà beaucoup que de rigoureuses recherches
-scientifiques n'aient pas détruit de
-fond en comble une théorie qui bouleverse aussi
-radicalement l'idée que nous nous faisions de
-la mort. Nous verrons plus loin pour quelles raisons,
-au point de vue de nos destinées d'outre-tombe,
-il n'y aurait pas lieu de s'attarder trop
-longtemps autour de ces apparitions ou de ces
-révélations, alors même qu'elles seraient
-réellement incontestables et topiques. Elles
-ne sembleraient, à tout prendre, que les manifestations
-incohérentes et précaires d'un état
-transitoire. Elles prouveraient au plus, s'il
-fallait les admettre, qu'un reflet de nous-mêmes,
-une arrière-vibration nerveuse, un
-faisceau d'émotions, une silhouette spirituelle,
-une image falote et désemparée ou,
-plus exactement, une sorte de mémoire tronçonnée
-ou déracinée, peut, après notre mort,
-s'attarder et flotter dans un vide où rien ne
-l'alimente plus, où elle s'anémie et s'éteint
-peu à peu, mais qu'un fluide spécial, émané
-d'un médium extraordinaire, parvient à galvaniser
-par moments. Peut-être existe-t-elle
-objectivement, peut-être ne subsiste et ne
-se ravive-t-elle que dans le souvenir de certaines
-sympathies. Il serait en somme assez
-vraisemblable que la mémoire qui nous représente
-pendant toute notre vie, continuât de
-le faire durant quelques semaines ou même
-quelques années après notre décès. Ainsi
-s'expliquerait le caractère évasif et décevant
-de ces esprits qui, n'ayant qu'une existence
-mnémonique, ne peuvent naturellement s'intéresser
-qu'aux choses de leur ressort. De là
-leur énergie agaçante et maniaque à se cramponner
-aux moindres faits, leur hébétude
-somnolente, leur incurie, leur ignorance incompréhensibles,
-et toutes les bizarreries
-misérables que nous avons plus d'une fois
-remarquées.</p>
-
-<p>Mais, je le répète, il est bien plus simple
-d'attribuer ces bizarreries au caractère spécial
-et aux difficultés encore mal connues des
-communications télépathiques. Les suggestions
-inconscientes du plus intelligent de ceux
-qui prennent part à l'expérience, passant par
-l'intermédiaire obscur du médium, s'y altèrent,
-s'y disjoignent, s'y dépouillent de leurs
-principales vertus. Il se peut qu'elles s'égarent
-et s'insinuent en certains recoins oubliés que
-ne visite plus l'intelligence et en rapportent
-des trouvailles plus ou moins surprenantes;
-mais la qualité intellectuelle de l'ensemble
-sera toujours inférieure à ce que donnerait
-une pensée consciente. Du reste, encore une
-fois, il n'est pas l'heure de conclure. Ne perdons
-pas de vue qu'il s'agit d'une science née
-d'hier et qui cherche à tâtons ses outils, ses
-sentiers, ses méthodes et son but dans une
-nuit plus obscure que celle de la terre. Ce
-n'est pas en trente ans que se bâtit le pont le
-plus hardi qu'on ait entrepris de jeter sur le
-fleuve de la mort. La plupart des sciences ont
-derrière elles des siècles d'efforts ingrats et
-d'incertitudes stériles; et parmi les plus
-jeunes, il en est peu, je pense, qui puissent
-montrer comme celle-ci, dès les premières
-heures, les promesses d'une moisson qui n'est
-peut-être point celle qu'elle croyait avoir
-semée; mais où déjà s'annoncent bien des
-fruits inconnus et curieux<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Il faudrait, pour épuiser cette question de la survivance
-et des communications avec les morts, parler des
-récentes recherches du D<sup>r</sup> Hyslop faites avec l'aide des
-médiums Smead et Chenoweth (Communications avec
-William James). Il faudrait également mentionner le fameux
-bureau de Julia, et surtout les extraordinaires séances de
-Mme Wriedt, le médium à trompette, qui non seulement
-obtient des communications où les morts parlent des
-langues qu'elle-même ignore complètement, mais provoque
-des apparitions qu'on dit extrêmement troublantes. Il faudrait
-enfin examiner les faits exposés par le Prof. Porro, le
-D<sup>r</sup> Venzano, M. Rozanne et bien d'autres choses; car déjà
-l'expérience et la littérature spirites entassent volumes sur
-volumes. Mais je n'ai pas eu l'intention ni la prétention de
-faire une étude complète du spiritisme scientifique. J'ai
-tenu simplement à ne rien omettre d'essentiel, et à donner
-une idée générale mais exacte de cette atmosphère d'outre-tombe,
-qu'aucun fait réellement nouveau et décisif n'est
-venu bouleverser depuis les manifestations dont nous avons
-parlé.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII<br />
-LA RÉINCARNATION</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Voilà pour la survivance proprement dite.
-Mais certains spirites vont plus loin et tentent
-de prouver scientifiquement la palingénésie
-et la transmigration des âmes. Je
-passe leurs arguments d'ordre moral ou sentimental,
-et ceux qu'ils trouvent dans les
-réminiscences prénatales d'hommes illustres
-ou autres. Ces réminiscences, souvent troublantes,
-il est vrai, sont encore trop rares,
-trop sporadiques, si l'on peut dire; et ne
-furent pas toujours suffisamment contrôlées,
-pour qu'il soit prudent d'en faire état. Je ne
-m'arrête pas davantage aux preuves tirées
-des aptitudes innées du génie ou de certains
-enfants prodiges, aptitudes assez inexplicables,
-mais qu'on peut néanmoins attribuer
-à des lois inconnues de l'hérédité. Je me
-contenterai de rappeler sommairement les
-résultats de quelques expériences assez
-déconcertantes du colonel de Rochas.</p>
-
-<p>Le colonel de Rochas, il convient de le
-faire tout d'abord remarquer, est un savant
-qui ne cherche que la vérité objective avec
-une rigueur et une probité scientifiques qui
-ne furent jamais mises en doute. Il endort
-certains sujets exceptionnels et à l'aide de
-passes longitudinales leur fait remonter tout
-le cours de leur existence. Il les ramène ainsi
-successivement à la jeunesse, à l'adolescence
-et jusqu'aux extrêmes limites de l'enfance.
-A chacune de ces étapes hypnotiques, le sujet
-retrouve la conscience, le caractère et l'état
-d'esprit qu'il avait à l'étape correspondante
-de sa vie. Il retraverse les mêmes événements,
-leurs bonheurs et leurs peines. S'il a
-été malade, il repasse par sa maladie, sa
-convalescence et sa guérison. S'il s'agit,
-par exemple, d'une femme qui fut mère, elle
-redevient grosse et éprouve à nouveau les
-angoisses et les douleurs de l'accouchement.
-Ramené à l'âge où il apprenait à écrire, le
-sujet écrit comme un enfant, et l'on peut
-confronter son écriture à celle de ses cahiers
-d'écolier.</p>
-
-<p>C'est déjà bien extraordinaire, mais,
-comme le dit le colonel de Rochas: «Jusqu'à
-présent nous avons marché sur un terrain
-ferme; nous avons observé un phénomène
-physiologique difficilement explicable,
-mais que des expériences et des vérifications
-nombreuses permettent de considérer comme
-certain.» Nous entrons maintenant dans une
-région où nous attendent de plus surprenantes
-énigmes.</p>
-
-<p>Prenons, pour préciser, un des cas les plus
-simples. Le sujet est une jeune fille de 18 ans,
-nommée Joséphine. Elle habite Voiron, dans
-l'Isère. La voici ramenée par des passes longitudinales
-à l'état de tout petit enfant allaité
-par sa mère. Les passes continuent et le conte
-de fées se poursuit. Joséphine ne peut plus
-parler; et c'est le grand silence de l'enfance
-auquel semble succéder un autre silence plus
-mystérieux encore. Joséphine ne répond plus
-que par signes; elle <i>n'est pas encore née</i>, «elle
-flotte dans le noir». On insiste, le sommeil
-devient plus épais; et tout à coup, du fond
-de ce sommeil, s'élève la voix d'un autre
-être, une voix inattendue et inconnue, une
-voix de vieillard bourru, méfiant et mécontent.
-On l'interroge. D'abord, il refuse de
-répondre, disant qu'«il est là, puisqu'il
-parle, qu'il ne voit rien et qu'il est dans le
-noir». On redouble les passes, on gagne peu
-à peu sa confiance. Il s'appelle Jean-Claude
-Bourdon; il est vieux, couché dans son lit
-et malade depuis longtemps. Il fait le récit
-de sa vie. Il est né à Champvent, dans la
-commune de Polliat, en 1812. Il a été à
-l'école jusqu'à 18 ans, il a fait son service
-militaire au 7<sup>e</sup> d'artillerie à Besançon, et il
-raconte ses équipées tandis que la jeune fille
-endormie fait le geste de friser une moustache
-imaginaire.</p>
-
-<p>De retour au pays, il ne se marie pas, mais
-prend une maîtresse. Il vieillit solitaire
-(j'abrège), et meurt à 70 ans, après une longue
-maladie.</p>
-
-<p>Maintenant, c'est le mort qui parle; et ses
-révélations d'outre-tombe ne sont pas sensationnelles,
-ce qui, du reste, n'est pas une
-raison suffisante pour douter de leur réalité.
-«Il se sent sortir de son corps»; mais il y
-reste attaché pendant un temps assez long.
-Son corps fluidique d'abord diffusé reprend
-une forme plus compacte. Il vit dans l'obscurité
-qui lui est pénible, mais il ne souffre pas.
-Enfin les ténèbres où il est plongé sont sillonnées
-de quelques lueurs. Il a l'idée de se
-réincarner et s'approche de celle qui doit être
-sa mère (c'est-à-dire la mère de Joséphine).
-Il l'entoure jusqu'à ce que l'enfant vienne
-au monde, et alors, entre peu à peu dans le
-corps de cet enfant. Jusque vers la septième
-année, il y avait autour de ce corps une sorte
-de brouillard flottant où il voyait beaucoup
-de choses qu'il n'a plus revues depuis.</p>
-
-<p>Il s'agit à présent de remonter au delà de
-Jean-Claude. Une magnétisation de près de
-trois quarts d'heure, sans s'attarder à aucune
-étape, ramène le vieillard mort à l'état
-de tout petit enfant. Nouveau silence, nouveaux
-limbes; puis, tout à coup, autre voix
-et personnage inattendu. Cette fois, c'est une
-vieille femme qui a été très méchante; aussi
-souffre-t-elle beaucoup. (Elle est morte pour
-le moment, car dans ce monde renversé, on
-prend les vies à rebours et elles commencent
-naturellement par la fin.) Elle est dans des
-ténèbres épaisses, entourée de mauvais esprits.
-Elle parle d'une voix faible, mais répond
-toujours d'une façon précise aux questions
-qu'on lui pose, au lieu d'ergoter à tout
-instant, comme le faisait Jean-Claude. Elle
-s'appelle Philomène Carteron.</p>
-
-<p>«En approfondissant encore le sommeil,
-ajoute le colonel de Rochas que je cite ici
-textuellement, je provoque les manifestations
-de Philomène vivante. Elle ne souffre
-plus, paraît très calme, répond toujours très
-nettement et d'un ton sec. Elle sait qu'elle
-n'est pas aimée dans le pays, mais personne
-n'y perdra rien et elle saura bien se venger à
-l'occasion. Elle est née en 1702; elle s'appelait
-Philomène Charpigny quand elle était
-fille; son grand-père maternel s'appelait
-Pierre Machon et habitait Ozan. Elle s'était
-mariée en 1732, à Chevroux, avec un nommé
-Carteron, dont elle a eu deux enfants qu'elle
-a perdus.</p>
-
-<p>«Avant son incarnation, Philomène avait
-été une petite fille, morte en bas âge. Auparavant,
-elle avait été un homme qui avait
-<i>tué</i>; c'est pour cela qu'elle a beaucoup souffert
-dans le noir, même après sa vie de petite
-fille où elle n'avait pas eu le temps de faire
-du mal, afin d'expier son crime. Je n'ai pas
-jugé utile de pousser plus loin le sommeil,
-parce que le sujet paraissait épuisé et faisait
-mal à voir dans ses crises.</p>
-
-<p>«Mais, d'autre part, j'ai fait une observation
-qui tendrait à prouver que les révélations
-de ces médiums reposent sur une
-réalité objective. A Voiron, j'ai pour spectatrice
-habituelle de mes expériences une
-jeune fille d'esprit très posé, très réfléchi, et
-<i>nullement suggestible</i>, Mlle Louise, qui possède
-à un très haut degré la propriété (relativement
-commune à un degré moindre) de
-percevoir les effluves humains et, par suite,
-le corps fluidique. Quand Joséphine ravive
-la mémoire de son passé, on observe autour
-d'elle une <i>aura</i> lumineuse perçue par Louise.
-Or, aux yeux de Louise, cette <i>aura</i> devient
-sombre quand Joséphine se trouve dans la
-phase qui sépare deux existences. Dans tous
-les cas, Joséphine réagit vivement quand je
-touche des points de l'espace où Louise me
-dit percevoir l'<i>aura</i>, qu'elle soit lumineuse
-ou sombre.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>II</h3>
-
-<p>J'ai tenu à reproduire à peu près <i lang="la" xml:lang="la">in extenso</i>
-le procès-verbal d'une de ces expériences,
-parce que les partisans de la palingénésie y
-trouvent le seul argument appréciable qu'ils
-possèdent.</p>
-
-<p>Le colonel de Rochas les a plus d'une fois
-renouvelées sur différents sujets; parmi ceux-ci,
-je ne citerai qu'une jeune fille: Marie
-Mayo, dont l'histoire est plus compliquée
-que celle de Joséphine, et dont les réincarnations
-successives nous font remonter jusqu'au
-<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle et nous transportent brusquement
-à Versailles, au milieu des personnages
-historiques qui évoluent autour du
-grand roi.</p>
-
-<p>Ajoutons que le colonel de Rochas n'est
-pas le seul magnétiseur qui ait obtenu des
-révélations de ce genre. Il est permis de les
-classer dorénavant parmi les faits acquis de
-l'hypnotisme. Je ne mentionne que les
-siennes parce qu'elles offrent, à tous les
-points de vue, les plus sérieuses garanties.</p>
-
-<p>Que prouvent-elles? Il faut d'abord, comme
-dans toutes les questions de cet ordre, se
-méfier du médium. Il est entendu que tous
-les médiums sont, de par la nature même de
-leurs facultés, enclins à la simulation, à la
-supercherie. Je sais que le colonel de Rochas,
-comme le D<sup>r</sup> Richet, comme Lombroso,
-comme tous ceux qui ont affaire aux médiums,
-fut parfois mystifié. Ce sont là mécomptes
-inhérents aux intermédiaires par lesquels on
-est bien forcé de passer; et les expériences
-de ce genre n'auront jamais la valeur scientifique
-de celles qu'on fait dans un laboratoire
-de physique ou de chimie. Mais ce n'est
-pas une raison pour leur dénier, <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>,
-toute espèce d'intérêt. En fait, la simulation
-et la supercherie sont-elles possibles ici? Évidemment,
-bien que les expériences soient très
-rigoureusement contrôlées. Si compliquée
-qu'elle soit, le sujet peut avoir appris sa leçon
-et éviter adroitement les pièges qu'on lui
-tend. La meilleure garantie, c'est, en dernière
-analyse, sa bonne foi et sa moralité,
-que seuls les expérimentateurs sont à même
-d'éprouver et de connaître; il faut donc leur
-faire confiance sur ce point. Ils prennent
-d'ailleurs toutes les précautions nécessaires
-pour que la simulation devienne très difficile.
-Après avoir fait remonter au sujet le cours de
-sa vie, par des passes transversales, on l'oblige
-de redescendre ce même cours; et les mêmes
-événements se déroulent en sens inverse. Les
-épreuves et les contre-épreuves répétées,
-donnent toujours des résultats identiques;
-et jamais le médium n'hésite et ne s'égare
-dans le dédale des noms, des dates et des
-faits<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Notons, pour ne rien cacher et mettre sous les yeux
-toutes les pièces du procès, que le colonel de Rochas, après
-enquête, a constaté que sur plusieurs points, les révélations
-des sujets, relatives à leurs vies antérieures étaient inexactes.
-«Les récits faits par eux étaient de plus pleins d'anachronismes,
-qui révélaient l'introduction de souvenirs normaux
-dans des suggestions d'origine inconnue. Il n'en reste pas
-moins un fait parfaitement certain, c'est celui de visions se
-produisant avec les mêmes caractères chez un assez grand
-nombre de gens inconnus les uns aux autres.»</p>
-</div>
-<p>Il faudrait du reste que ces médiums&mdash;d'intelligence
-généralement médiocre,&mdash;devinssent
-subitement des poètes de génie,
-pour créer ainsi, de toutes pièces, une série
-de caractères absolument différents les uns
-des autres, où tout se tient: geste, voix, humeur,
-morale, pensées, sensibilité; et toujours
-prêts à répondre, conformément à leur nature
-la plus intime, aux questions les plus
-imprévues. On a dit que tout homme est un
-Shakespeare dans ses rêves; mais ici, ne
-s'agit-il pas de rêves qui par leur constance
-ressemblent étrangement à la réalité?</p>
-
-<p>Je crois donc qu'il est permis, jusqu'à
-preuve contraire, d'écarter la simulation. On
-pourrait encore objecter, comme on l'a fait
-à propos des fantômes de Myers, l'insignifiance
-de leurs révélations d'outre-tombe.
-J'y verrais plutôt un argument en faveur de
-leur bonne foi. A ceux dont l'imagination est
-assez riche pour créer les merveilleux personnages
-que nous voyons vivre dans leur
-sommeil, il ne serait sans doute pas bien difficile
-d'inventer, au sujet de l'autre monde,
-quelques détails fantaisistes mais plausibles.
-Pas un n'y songe. Ils sont chrétiens, ils ont
-donc au plus profond d'eux-mêmes la terreur
-atavique de l'enfer, l'effroi du purgatoire, et
-la vision d'un paradis plein d'anges et de
-palmes. Ils n'y font jamais allusion. Bien
-qu'ils ignorent le plus souvent les théories de
-la réincarnation, ils se conforment strictement
-à l'hypothèse théosophique ou néo-spirite
-et, inconsciemment fidèles à celle-ci,
-ils ne précisent pas; ils parlent vaguement
-de l'obscurité, du «noir» où ils se trouvent.
-Ils ne disent rien, parce qu'ils ne savent rien.
-Il leur est apparemment impossible de rendre
-compte d'un état qui ne s'est pas encore
-éclairci. En effet, il est fort probable, si nous
-admettons l'hypothèse de la réincarnation et
-de l'évolution d'outre-tombe, que la nature,
-ici comme ailleurs, ne procède point par
-bonds. Il n'y a aucune raison spéciale pour
-qu'elle en fasse un prodigieux et inimaginable
-entre la vie et la mort.</p>
-
-<p>Il n'y a pas le coup de théâtre qu'on est,
-avant réflexion, assez porté à demander.
-L'esprit est d'abord déconcerté d'avoir
-perdu son corps et toutes ses habitudes; il
-ne se ressaisit que peu à peu. Il reprend conscience
-lentement. Cette conscience, par la
-suite, se purifie, s'élève, s'étend graduellement
-et indéfiniment, jusqu'à ce que, gagnant
-d'autres sphères, le principe de vie qui
-l'anime ne se réincarne plus et perde tout
-contact avec nous. Ainsi s'expliquerait que
-nous n'ayons jamais que des révélations inférieures
-et élémentaires.</p>
-
-<p>Tout ce qui concerne cette première phase
-de la survivance est assez vraisemblable,
-même pour ceux qui n'admettent pas la
-réincarnation. Du reste, nous verrons plus
-loin que les solutions qu'on y croit trouver,
-déplacent simplement la question et sont
-insuffisantes et provisoires.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>III</h3>
-
-<p>Venons à l'objection la plus sérieuse: celle
-de la suggestion. Le colonel de Rochas affirme
-que lui et tous les autres expérimentateurs
-qui se sont livrés à cette étude «ont non seulement
-évité tout ce qui pouvait mettre le
-sujet sur une voie déterminée, mais ont souvent
-cherché en vain à l'égarer par des suggestions
-différentes». J'en suis convaincu,
-il ne saurait être question de suggestion volontaire.
-Mais ne savons-nous pas qu'en ces
-domaines, la suggestion inconsciente et involontaire
-est souvent plus puissante et efficace
-que l'autre? Dans l'expérience banale
-et assez puérile de la table tournante, par
-exemple, qui n'est en somme que de la télépathie
-primitive et élémentaire, c'est presque
-toujours la suggestion inconsciente d'un opérateur
-ou d'un simple assistant qui dicte les
-réponses<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. Il faudrait donc tout d'abord s'assurer
-que ni le magnétiseur, ni les assistants,
-ni le sujet lui-même, n'ont jamais entendu
-parler d'aucun des personnages réincarnés.
-Il suffira, dira-t-on, de prendre dans les
-contre-épreuves un autre opérateur et d'autres
-assistants qui ignorent les révélations
-antérieures.&mdash;Oui, mais le sujet ne les ignore
-point; et il se peut que la première suggestion
-ait été si profonde qu'elle demeure à
-jamais gravée dans l'inconscient, et reproduise
-indéfiniment les mêmes incarnations,
-dans le même ordre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Qu'on me permette de citer, à ce propos, un fait personnel.
-Un soir, à l'abbaye de Saint-Wandrille, où je passe
-mes étés, des hôtes récemment arrivés s'amusèrent à faire
-tourner un guéridon. Je fumais paisiblement dans un coin
-du salon, assez loin de la petite table, ne prenant aucun
-intérêt à ce qui se passait autour d'elle et pensant à tout
-autre chose. Après s'être fait prier comme il sied, la table
-répondit qu'elle recélait l'esprit d'un moine du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle,
-enterré dans la galerie est du cloître, sous une dalle qui
-portait la date de 1693. Après le départ du moine qui, tout
-à coup, sans raison apparente, refusa de poursuivre l'entretien,
-il nous prit fantaisie d'aller, une lampe à la main, à
-la recherche de la tombe. Nous finîmes par découvrir, au
-bout de la galerie orientale, une pierre funéraire, en très
-mauvais état, brisée, usée, écrasée, effritée, sur laquelle
-on pouvait déchiffrer avec peine, en l'examinant de très
-près, l'inscription: «A. D. 1693.» Or, au moment de la
-réponse du moine, il n'y avait au salon que mes hôtes et
-moi. Aucun d'eux ne connaissait l'abbaye; ils y étaient
-arrivés le soir même, quelques minutes avant le dîner et,
-après le repas, la nuit étant complètement tombée, avaient
-remis au lendemain la visite du cloître et des ruines. La
-révélation, à moins de croire aux «Coques» ou aux «Élémentals»
-des théosophes, ne pouvait donc venir que de
-moi. Je croyais cependant absolument ignorer l'existence
-de cette pierre tombale, une des moins lisibles entre une
-vingtaine d'autres, toutes du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle qui pavent cette
-partie du cloître.</p>
-</div>
-<p>Tout ceci ne veut pas dire que les phénomènes
-de la suggestion ne soient pas, eux
-aussi, surchargés de mystères; mais c'est là
-une autre question. On le voit, pour l'instant,
-le problème est presque insoluble et le contrôle
-impraticable. En attendant, puisqu'il
-faut choisir de la réincarnation ou de la suggestion,
-il convient de se tenir d'abord à
-celle-ci, selon les principes que nous avons
-suivis dans les expériences de parole et d'écriture
-automatiques. Entre deux inconnus, le
-bon sens et la prudence ordonnent d'aller
-d'abord à celui qui confine à certains faits
-plus souvent constatés et où se retrouvent
-quelques lueurs familières. Épuisons le mystère
-de notre vie avant d'y renoncer en faveur
-de celui de notre mort. Dans toute
-l'étendue de ces contrées couvertes de fondrières,
-il importe, jusqu'à nouvelles preuves,
-de ne point s'écarter de cette règle inflexible:
-il y a transmission de pensée, dès qu'il n'est
-pas absolument et matériellement impossible
-que le sujet ou quelque personne de l'assistance
-ait connaissance du fait en question;
-que cette connaissance soit consciente ou
-non, oubliée ou présente. Cette garantie
-même est insuffisante, car il est encore possible,
-comme nous l'avons vu dans l'expérience
-de la montre de Sir Oliver Lodge, que
-quelqu'un qui n'assiste pas à la séance, qui
-en est même fort éloigné, mis en communication
-d'une façon inconnue avec le médium,
-le suggestionne à distance et à son insu.
-Enfin, pour tout prévoir, avant que d'admettre
-l'entrée en scène de la mort, il serait
-nécessaire de s'assurer que la mémoire atavique
-ne joue pas un rôle inattendu. Un
-homme ne peut-il, par exemple, garder latent
-au plus profond de son être, le souvenir d'événements
-qui se rapportent à l'enfance d'un
-ascendant qu'il n'a jamais vu, et les communiquer
-au médium par suggestion inconsciente?
-Ce n'est pas invraisemblable. Nous
-portons en nous tout le passé, toute l'expérience
-de nos ancêtres; pourquoi, si l'on pouvait
-magiquement éclairer les prodigieux
-trésors de la mémoire subconsciente, n'y
-retrouverait-on pas les événements et les
-faits, sources de cette expérience? Avant de
-nous tourner vers l'inconnu d'outre-tombe,
-vidons jusqu'au fond toutes les possibilités
-de l'inconnu terrestre. Il est au surplus
-remarquable mais incontestable, que, malgré
-la rigueur de cette loi qui semble exclure toute
-autre explication, malgré l'étendue presque
-sans limites et probablement excessive, donnée
-au domaine de la suggestion, il reste
-néanmoins quelques faits pour lesquels il
-faudra peut-être songer à autre chose.</p>
-
-<p>Mais revenons à la réincarnation, et reconnaissons,
-en passant, qu'il est fort regrettable
-que les arguments des théosophes et
-des néo-spirites ne soient pas péremptoires;
-car il n'y eut jamais croyance plus belle,
-plus juste, plus pure, plus morale, plus féconde,
-plus consolante et, jusqu'à un certain
-point, plus vraisemblable que la leur. Seule,
-avec sa doctrine des expiations et des purifications
-successives, elle rend compte de
-toutes les inégalités physiques et intellectuelles,
-de toutes les iniquités sociales, de
-toutes les injustices abominables du destin.
-Mais la qualité d'une croyance n'en atteste
-pas la vérité. Bien qu'elle soit la religion de
-six cent millions d'hommes, la plus proche
-des mystérieuses origines, la seule qui ne soit
-pas odieuse et la moins absurde de toutes, il
-lui faudra faire ce que ne firent pas les autres:
-nous apporter d'irrécusables témoignages;
-et ce qu'elle nous a donné jusqu'ici n'est que
-la première ombre d'un commencement de
-preuve.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Et puis, ce ne serait pas encore la fin de
-l'énigme. En principe, la réincarnation est,
-tôt ou tard, inévitable, puisque rien ne peut
-se perdre ni s'immobiliser. Ce qui n'est nullement
-démontré, et demeurera peut-être
-indémontrable, c'est la réincarnation de l'individu
-entier et identique, malgré l'abolition
-de la mémoire. Que lui importe du reste cette
-réincarnation s'il ignore qu'il est toujours
-lui-même? Tous les problèmes de la survivance
-consciente se redressent; et tout est à recommencer.
-Même scientifiquement établie, la
-doctrine de la réincarnation, tout comme
-celle de la survivance, ne mettrait pas un
-terme à nos questions. Elle ne répond ni aux
-premières ni aux dernières, celles de l'origine
-et de la fin, les seules essentielles.
-Elle les déplace simplement, les recule
-de quelques siècles, de quelques millénaires,
-espérant peut-être de les perdre ou de les
-oublier dans le silence et l'espace. Mais elles
-reviennent du fond des plus prodigieux infinis;
-et ne se contentent pas d'une solution
-dilatoire. Assurément, il m'intéresse d'apprendre
-ce qui m'attend, ce qui m'arrivera
-immédiatement après ma mort; vous me
-dites: l'homme dans ses incarnations successives
-expiera par la douleur, se purifiera,
-pour s'élever de sphère en sphère jusqu'à ce
-qu'il retourne au principe divin d'où il est
-sorti. Je le veux croire, bien que tout cela
-porte encore le sceau assez suspect de notre
-petite terre et de ses vieilles religions; je le
-veux croire, mais après? Ce qui m'importe,
-ce n'est pas ce qui sera quelque temps, mais
-toujours; et votre principe divin ne me semble
-point du tout infini ni définitif. Il me paraît
-même fort inférieur à celui que j'imagine sans
-votre aide. Or, fût-elle fondée sur des milliers
-de faits, une religion qui amoindrit le
-Dieu que conçoit ma pensée la plus haute,
-ne saurait subjuguer ma conscience. Votre
-infini ou votre Dieu, tout en étant encore
-plus inintelligible que le mien, est cependant
-moins grand. Si je rentre en lui, c'est que
-j'en étais sorti; si j'en ai pu sortir, c'est qu'il
-n'est pas infini; et s'il n'est pas infini, qu'est-il
-donc? Il faut accepter l'un ou l'autre: ou il
-me purifie parce que je suis hors de lui et il
-n'est pas infini; ou, étant infini, s'il me purifie,
-il y avait en lui quelque chose d'impur,
-puisque c'est une partie de lui-même qu'il
-purifie en moi. Au surplus, comment admettre
-que ce Dieu qui existe depuis toujours, qui
-a derrière lui le même infini de millénaires
-que devant soi, n'ait pas encore trouvé le
-temps de se purifier et de terminer ses
-épreuves? Ce qu'il n'a pu faire dans l'éternité
-antérieure au moment où je suis, il ne
-le pourra faire dans l'éternité postérieure,
-car les deux sont égales. Et la même question
-se pose en ce qui me concerne. Mon principe
-de vie, comme le sien, existe de toute éternité,
-car ma sortie du néant serait plus inexplicable
-que mon existence sans commencement.
-J'ai nécessairement eu, à d'innombrables
-reprises, occasion de m'incarner; et
-je l'ai probablement fait, attendu qu'il n'est
-guère vraisemblable que cette idée ne me soit
-venue qu'hier. Toutes les chances d'arriver
-où je tends me furent donc offertes dans le
-passé; et toutes celles que je rencontrerai
-dans l'avenir n'ajouteront rien à un nombre
-qui déjà était infini. Il y a peu de chose à
-répondre à ces interrogations qui surgissent
-de partout dès qu'on atteint l'une d'elles du
-bout de la pensée. En attendant, j'aime
-mieux savoir que je ne sais rien que de me
-nourrir d'affirmations illusoires et inconciliables.
-J'aime mieux me tenir à un infini
-dont l'incompréhensible est sans limites, que
-de me restreindre à un Dieu dont l'incompréhensible
-est borné de toutes parts. Rien
-ne vous force à parler de votre Dieu, mais si
-vous entreprenez de le faire, il est nécessaire
-que vos explications soient supérieures au
-silence qu'elles rompent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>V</h3>
-
-<p>Il est vrai que les spirites scientifiques ne
-se hasardent pas jusqu'à ce Dieu; mais alors,
-étroitement serrés entre les deux grandes
-énigmes de l'origine et de la fin, ils n'ont
-presque rien à nous dire. Ils suivent nos
-morts durant quelques instants, dans un
-monde où les instants ne comptent plus; et
-puis les abandonnent dans les ténèbres. Je
-ne le leur reproche point, puisqu'il s'agit ici
-de choses que probablement nous ne saurons
-pas encore lorsque nous croirons tout savoir.
-Je ne leur demande pas de me révéler le
-secret de l'Univers, car je ne crois pas, comme
-un enfant, que ce secret puisse tenir en trois
-mots, ni pénétrer dans mon cerveau sans le
-faire éclater. Je suis même persuadé que des
-êtres qui seraient plusieurs millions de fois
-plus intelligents que le plus intelligent d'entre
-nous, ne le posséderaient pas encore; ce secret
-devant être aussi infini, aussi insondable,
-aussi inépuisable que l'Univers même. Il n'en
-reste pas moins que cette impuissance à dépasser
-de quelques années la vie d'outre-tombe,
-enlève beaucoup à l'intérêt de leurs
-expériences et de leurs révélations; ce n'est,
-au mieux, qu'un peu de temps gagné, et nullement
-dans ces jeux sur le seuil que se fixe
-notre sort. Je passe volontiers sur ce qui
-m'adviendra dans le petit intervalle que
-ces révélations occupent, comme je passe
-déjà sur ce qui m'advint dans la vie; là n'est
-point mon destin ni mon port. Je ne doute
-pas que les faits rapportés ne soient vrais et
-prouvés; mais ce qui est encore bien plus
-indubitable, c'est que les morts, s'ils survivent,
-n'ont pas grand'chose à nous apprendre,
-soit qu'au moment où ils peuvent
-nous parler, ils n'aient encore rien à nous
-dire; soit qu'au moment où ils auraient
-quelque chose à nous révéler, ils ne le puissent
-plus faire, s'éloignent à jamais et nous perdent
-de vue dans l'immensité qu'ils explorent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX<br />
-LE SORT DE LA CONSCIENCE</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Essayons, en nous passant de leur aide
-incertaine, d'aller seuls par delà le tombeau.
-Il semble donc, pour revenir à l'hypothèse
-que nous examinions avant ces digressions
-nécessaires, que la survivance avec notre
-conscience actuelle soit à peu près aussi
-impossible et incompréhensible que l'anéantissement.
-Au surplus, fût-elle admissible,
-elle ne saurait être redoutable. Il est certain
-que le corps disparaissant, toutes les souffrances
-physiques disparaîtront en même
-temps, car on ne peut imaginer un esprit
-souffrant dans un corps qu'il n'a plus. Avec
-elles s'en ira du même pas tout ce que nous
-appelons souffrances spirituelles ou morales,
-vu que toutes, à les bien examiner, naissent
-des habitudes et des attachements de nos sens.
-Notre esprit ressent le contre-coup des souffrances
-de notre corps ou des corps qui
-entourent celui-ci; il ne peut souffrir en lui-même
-ni par lui-même. Affections méconnues,
-amours brisées, déceptions, impuissances,
-désespoirs, trahisons, humiliations
-personnelles, aussi bien que les chagrins et la
-perte de ceux qu'il aime, n'acquièrent l'aiguillon
-qui l'atteint qu'en passant au travers
-du corps qu'il anime. Hormis sa douleur
-propre, qui est la douleur de ne point connaître,
-libéré de sa chair, il ne pourrait
-souffrir qu'au souvenir de celle-ci. Il est possible
-qu'il s'attriste encore aux peines de ceux
-qu'il a laissés sur cette terre. Mais aux regards
-de qui ne compte plus les jours, ces
-peines sembleront si brèves qu'il n'en saisira
-pas la durée; et, sachant ce qu'elles sont, et
-sachant où elles mènent, il n'en verra plus la
-rigueur.</p>
-
-<p>L'esprit est insensible à tout ce qui n'est
-pas le bonheur. Il n'est fait que pour la joie
-infinie qui est la joie de connaître et de comprendre.
-Il ne peut s'affliger qu'en apercevant
-ses limites; mais apercevoir ses limites, quand
-on n'est plus lié par l'espace et le temps, c'est
-déjà les outrepasser.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>II</h3>
-
-<p>Maintenant, il s'agit de savoir si cet esprit,
-à l'abri de toute douleur, demeurera lui-même,
-se sentira et se reconnaîtra au sein de
-l'infini et jusqu'à quel point il importe qu'il
-s'y reconnaisse. Nous voilà devant les problèmes
-de la survivance sans conscience ou
-de la survivance avec une conscience différente
-de celle d'aujourd'hui.</p>
-
-<p>La survivance sans conscience semble
-d'abord la plus probable. Au point de vue
-des maux ou des biens qui nous attendent
-de l'autre côté de la tombe, elle équivaut à
-l'anéantissement. Il est donc loisible, à ceux
-qui préfèrent la solution la plus facile et la
-plus conforme à l'état présent de la pensée
-humaine, de borner là leur inquiétude. Ils
-n'ont rien à redouter; car toute crainte, s'il
-en restait quelqu'une, bien examinée, se fleurirait
-d'espoirs. Le corps se dissout et ne peut
-plus souffrir; la pensée, séparée de la source
-des joies et des peines, s'éteint, se disperse et
-se perd dans l'obscurité sans limites; et c'est
-le grand repos si souvent imploré, le sommeil
-sans mesure, sans réveil et sans rêve.</p>
-
-<p>Mais ce n'est là qu'une solution qui berce
-la paresse. Ceux qui parlent de survivance
-sans conscience, si on les pousse, on s'aperçoit
-qu'ils n'entendent que leur conscience
-actuelle; car l'homme n'en conçoit point
-d'autre, et nous venons de voir qu'il est à
-peu près impossible qu'une telle conscience
-se maintienne dans l'infini.</p>
-
-<p>A moins qu'ils ne veuillent nier toute espèce
-de conscience, même celle de l'Univers
-dans laquelle tombera la leur. Mais c'est trancher
-bien promptement et bien aveuglément,
-d'un coup d'épée dans la nuit, la question la
-plus haute et la plus mystérieuse qui se puisse
-dresser dans le cerveau d'un homme.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>III</h3>
-
-<p>Il est évident que du fond de notre pensée
-bornée de toutes parts, nous ne pourrons jamais
-nous faire la moindre idée de la conscience
-de l'infini. Il y a même entre les deux
-termes: conscience et infini, une antinomie
-essentielle. Qui dit conscience, entend ce
-qu'il peut concevoir de plus défini dans le
-fini; la conscience c'est proprement le fini
-qui se ramasse sur lui-même pour reconnaître
-et tâter ses limites les plus étroites, afin d'en
-jouir le plus étroitement possible. D'autre
-part, il nous est impossible de séparer l'idée
-d'intelligence de l'idée de conscience. Toute
-intelligence qui ne paraît pas apte à se transformer
-en conscience devient pour nous un
-phénomène mystérieux auquel nous donnons
-des noms plus mystérieux encore, pour ne
-pas avouer que nous n'y comprenons plus
-rien. Or, sur notre petite terre qui n'est qu'un
-point dans l'espace, nous voyons qu'à tous
-les degrés de la vie (rappelons, par exemple,
-les combinaisons et les organismes merveilleux
-du monde des insectes) se dépense une
-somme d'intelligence telle que notre intelligence
-humaine ne peut même pas songer à
-l'évaluer. Tout ce qui existe, et l'homme tout
-le premier, puise sans cesse à même ce réservoir
-inépuisable. Nous sommes donc invinciblement
-portés à nous demander si cette
-intelligence universelle n'est pas l'émanation
-d'une conscience infinie, ou ne doit pas, tôt
-ou tard, en élaborer une. Et nous voilà ballottés
-entre deux impossibilités irréductibles.
-Le plus probable, c'est qu'ici encore nous
-jugeons tout des plaines basses de notre
-anthropomorphisme. Au sommet de notre
-minuscule vie, nous n'apercevons que l'intelligence
-et la conscience, extrême pointe de
-la pensée; et nous en inférons qu'aux sommets
-de toutes les vies, il ne saurait y avoir
-autre chose qu'intelligence et conscience;
-alors qu'elles n'occupent peut-être, dans la
-hiérarchie des possibilités spirituelles ou
-autres, qu'une place inférieure.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>IV</h3>
-
-<p>La survivance absolument dénuée de conscience
-ne serait donc possible que si l'on niait
-la conscience de l'Univers. Dès qu'on admet
-celle-ci, sous quelque forme que ce soit, nous
-y devons prendre part; et la question se confond
-jusqu'à un certain point avec celle de
-la conscience plus ou moins modifiée. Il n'y
-a, pour l'instant, nul espoir de la résoudre;
-mais il est permis d'en tâter les ténèbres dont
-l'épaisseur n'est peut-être pas égale sur tous
-les points.</p>
-
-<p>Ici commence la pleine mer. Ici commence
-l'admirable aventure, la seule qui soit égale
-à la curiosité humaine, la seule qui s'élève
-aussi haut que son plus haut désir. Accoutumons-nous
-à considérer la mort comme une
-forme de vie que nous ne comprenons pas
-encore; apprenons à la voir du même &oelig;il que
-la naissance, et l'attente bienheureuse qui
-salue celle-ci suivra bientôt notre pensée pour
-s'asseoir avec elle sur les marches du tombeau.
-Supposez que l'enfant, dans le sein de
-sa mère, soit doué de quelque conscience;
-que des jumeaux, par exemple, y puissent
-d'une façon obscure, échanger leurs impressions
-et se communiquer leurs craintes et leurs
-espérances. N'ayant jamais connu que les
-tièdes ombres maternelles, ils ne s'y sentiraient
-pas à l'étroit ni malheureux. Ils n'auraient
-probablement d'autre idée que de prolonger
-le plus longtemps possible cette vie
-d'abondance sans soucis et de sommeil sans
-surprises. Mais si, comme nous savons que
-nous devons mourir, ils n'ignoraient pas
-qu'ils doivent naître, c'est-à-dire quitter brusquement
-l'abri de ces douces ténèbres, abandonner
-sans retour cette existence captive
-mais paisible, pour être précipités dans un
-monde absolument différent, inimaginable
-et sans bornes, quelles ne seraient point leurs
-inquiétudes et leurs épouvantes! Il n'y a
-cependant aucune raison pour que nos inquiétudes
-et nos épouvantes soient plus justifiées
-et moins ridicules. Le caractère, l'esprit, les
-intentions, la bienveillance ou l'indifférence
-de l'inconnu auquel nous sommes soumis, ne
-se transforment point de notre naissance à
-notre mort. Nous demeurons toujours dans
-le même infini, dans le même Univers. Il est
-tout à fait raisonnable et légitime de se persuader
-que la tombe n'est pas plus redoutable
-que le berceau. Il serait même légitime
-et raisonnable de n'accepter le berceau
-qu'en faveur de la tombe. Si, avant que de
-naître, il nous était permis de choisir entre le
-grand repos du néant et une vie que ne terminerait
-point l'heure magnifique de la mort,
-qui de nous, sachant ce qu'il devrait savoir,
-admettrait l'inquiétant inconnu d'une existence
-qui n'aboutirait pas au rassurant mystère
-de sa fin? Qui de nous souhaiterait descendre
-en un monde qui ne lui apprendra
-que peu de chose, s'il ne savait qu'il est
-nécessaire d'y entrer pour être à même d'en
-sortir et d'en apprendre davantage? Le
-meilleur de la vie, c'est qu'elle nous prépare
-cette heure; c'est qu'elle est l'unique chemin
-qui nous mène à l'issue féerique et dans cet
-incomparable mystère où malheurs et souffrances
-ne seront plus possibles, puisque nous
-aurons perdu l'organe qui les élaborait; où le
-pire qui nous puisse advenir, c'est le sommeil
-sans rêves que nous comptons au
-nombre des plus grands bienfaits de la terre,
-où enfin il est presque inimaginable qu'une
-pensée ne survive pour se mêler à la substance
-de l'Univers; c'est-à-dire à l'infini qui,
-s'il n'est pas une mer d'indifférence, ne saurait
-être qu'un océan de joie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>V</h3>
-
-<p>Avant de sonder cet océan, faisons remarquer
-à ceux qui aspirent à maintenir leur
-moi, qu'ils exigent les souffrances qu'ils
-redoutent. Qui dit moi, dit limites. Le moi
-ne peut subsister qu'autant qu'il soit séparé
-de ce qui l'entoure. Plus le moi sera fort, plus
-ses limites seront étroites et plus sera nette
-la séparation. Plus aussi elle sera pénible, car
-l'esprit, s'il demeure tel que nous le connaissons,&mdash;et
-nous ne sommes pas à même de
-l'imaginer différent,&mdash;n'aura pas plus tôt
-vu ses limites qu'il les voudra franchir; et
-plus il se sentira séparé, plus il aura désir de
-se joindre à ce qui est hors de lui. Il y aura
-donc lutte éternelle entre son existence et ses
-aspirations. Et vraiment il n'aurait de rien
-servi de naître et de mourir pour n'aboutir
-qu'à ces combats sans issue. N'est-ce pas encore
-une preuve que notre moi, tel que nous
-le concevons, ne saurait subsister dans l'infini
-où il faut qu'il aille puisqu'il ne peut aller
-ailleurs? Il importe donc de nous dégager
-d'imaginations qui n'émanent que de notre
-corps, comme les vapeurs qui nous voilent le
-jour n'émanent que des lieux bas. Pascal l'a
-dit une fois pour toutes: «Le peu que nous
-avons d'être nous cache la vue de l'infini.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VI</h3>
-
-<p>D'autre part,&mdash;car il faut tout dire,
-remuer les ténèbres contraires que l'on croit
-le plus proches de la vérité et n'avoir aucune
-préférence,&mdash;d'autre part, on peut accorder
-à ceux qui tiennent à demeurer eux-mêmes,
-qu'il suffirait qu'un rien leur survécût pour
-les recommencer au sein d'un infini dont leur
-corps ne les sépare plus.</p>
-
-<p>S'il paraît impossible que quelque chose,
-mouvement, vibration, radiation, s'arrête ou
-disparaisse, pourquoi donc la pensée se perdrait-elle?
-Il en subsistera sans doute plus
-d'une assez puissante pour amorcer le moi
-nouveau, pour se nourrir et s'accroître de tout
-ce qu'elle trouvera dans ce milieu qui n'aura
-plus de fond, comme l'autre moi, sur cette
-terre, se nourrissait et s'accroissait de tout
-ce qu'il y rencontrait. Puisque nous avons su
-acquérir notre conscience présente, pourquoi
-nous serait-il impossible d'en acquérir une
-autre? Car ce moi qui nous est si cher et que
-nous croyons posséder, il ne s'est pas fait en
-un jour; ce qu'il est à présent, il ne l'était pas
-à l'heure de notre naissance. Il y est entré
-bien plus de hasard que de volonté et bien
-plus de substance étrangère qu'il ne s'y trouvait
-de substance innée. Il n'est qu'une longue
-suite d'acquisitions et de transformations
-dont nous ne tenons compte qu'à partir de
-l'éveil de notre mémoire; et son noyau dont
-nous ignorons la nature est peut-être plus
-immatériel et moins consistant qu'une pensée.
-Si le milieu nouveau où nous entrons au sortir
-du sein de notre mère nous transforme à
-tel point qu'il n'y a pour ainsi dire aucun rapport
-entre l'embryon que nous avons été et
-l'homme que nous sommes devenus, n'est-il
-pas à penser que le milieu bien plus nouveau,
-plus inconnu, plus vaste et plus fécond où
-nous repénétrons au sortir de la vie, nous
-transformera davantage? On peut voir dans
-ce qui nous arrive ici une figure de ce qui nous
-attend ailleurs; et fort bien admettre que
-notre être spirituel, délivré de son corps, s'il
-ne se mêle pas d'emblée à l'infini, s'y développe
-peu à peu, y choisisse sa substance et,
-n'étant plus entravé par l'espace et le temps,
-ne finisse point de grandir. Il est fort possible
-que nos plus hauts désirs d'aujourd'hui deviennent
-la loi de notre croissance future. Il
-est fort possible que nos meilleures pensées
-nous accueillent sur l'autre rive, et que la
-qualité de notre intelligence détermine celle
-de l'infini qui se cristallise autour d'elle.
-Toutes les hypothèses sont permises et toutes
-les questions, pourvu qu'elles interrogent le
-bonheur; car le malheur ne peut plus nous
-répondre. Il ne trouve plus place dans l'imagination
-humaine qui explore méthodiquement
-l'avenir. Et quelle que soit la force qui
-nous survive et préside à notre existence dans
-l'autre monde, cette existence, à supposer le
-pire, ne saurait être moins grande ni moins
-heureuse que celle de ce jour. Elle n'aura
-d'autre carrière que l'infini; et l'infini n'est
-rien, s'il n'est point la félicité. En tout cas, il
-semble assez certain que nous passons ici le
-seul moment étroit, avare, obscur et douloureux
-de notre destinée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Nous avons dit que la douleur propre de
-l'esprit est la douleur de ne pas connaître ou
-de ne pas comprendre, qui renferme la douleur
-de ne pas pouvoir; car qui connaît les
-causes suprêmes, n'étant plus paralysé par
-la matière, se confond et agit avec elles; et
-qui comprend finit par approuver, sinon
-l'Univers serait une erreur, ce qui n'est pas
-possible; une erreur infinie n'étant pas concevable.
-Je ne crois pas qu'on puisse imaginer
-une autre douleur de la pensée pure. La seule
-qui avant réflexion paraisse admissible et qui
-ne serait en tout cas qu'éphémère, naîtrait
-au spectacle des peines et des misères qui
-demeurent sur la terre quittée. Mais cette douleur,
-au fond, ne serait qu'un aspect et un
-moment insignifiant de la douleur de ne pas
-pouvoir ou de ne pas comprendre. Quant à
-celle-ci, bien qu'elle se trouve non seulement
-hors du domaine de notre intelligence, mais
-encore à d'infranchissables distances de notre
-imagination, on en peut dire qu'elle ne serait
-intolérable que si elle était sans espoir; il
-faudrait que l'Univers renonçât à se connaître
-ou admît en lui un objet qui y demeurât
-à jamais étranger. Ou la pensée n'apercevra
-pas ses limites et, partant, n'en souffrira
-point, ou elle les outrepassera à mesure
-qu'elle les apercevra; car, comment l'Univers
-aurait-il des parties éternellement condamnées
-à ne point faire partie de lui-même et de
-sa connaissance? En sorte qu'on ne comprend
-point que le tourment de ne pas comprendre,
-à supposer qu'il existe un instant,
-ne finisse par se confondre avec l'état de l'infini,
-qui, s'il n'est pas le bonheur tel que nous
-l'entendons, ne saurait être qu'une indifférence
-plus haute et plus pure que la joie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X<br />
-LES DEUX ASPECTS DE L'INFINI</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Portons-y nos pensées. Le problème déborde
-l'humanité et embrasse toutes choses.
-On peut, je crois, envisager l'infini sous deux
-aspects bien distincts. Voyons le premier de
-ceux-ci. Nous sommes plongés dans un Univers
-qui n'a pas plus de limites dans le temps
-que dans l'espace. Il ne peut avancer ni reculer.
-Il n'a pas d'origine. Il n'a jamais commencé
-comme il ne finira jamais. Il a derrière
-lui autant de myriades d'années qu'il en découvre
-devant lui. Il est depuis toujours au
-centre sans bornes des jours. Il ne saurait
-avoir un but, car s'il en avait un, il l'eût
-atteint dans l'infini des ans qui nous précède;
-d'ailleurs ce but se trouverait hors de
-lui, et s'il y avait quelque chose hors de lui il
-serait borné par cette chose et cesserait d'être
-l'infini. Il ne va pas vers quelque chose, car
-il y serait arrivé; par conséquent, tout ce que
-font les mondes dans son sein, tout ce que
-nous y faisons nous-mêmes, ne peut avoir sur
-lui nulle influence. Tout ce qu'il fera, il l'a
-fait. Tout ce qu'il n'a pas fait, c'est qu'il ne
-le pourra jamais faire. S'il n'a pas de pensée,
-il n'en acquerra point. S'il en a une, elle est
-depuis toujours à son apogée et y demeurera,
-immuable, immobile. Il est aussi jeune qu'il
-le fut et aussi vieux qu'il le sera. Il a tenté
-dans le passé tous les efforts et toutes les
-expériences qu'il tentera dans l'avenir; et,
-toutes les combinaisons possibles étant épuisées
-depuis ce que nous ne pouvons même
-pas appeler l'origine, il ne semble pas que ce
-qui n'a pas eu lieu dans l'éternité qui s'étend
-avant notre naissance se puisse produire dans
-celle qui suivra notre mort. S'il n'a pas pris
-conscience, il ne la prendra jamais, s'il ne
-sait ce qu'il veut, il l'ignorera sans espoir,
-sachant tout ou ne sachant rien et se trouvant
-aussi près de sa fin que de son commencement.</p>
-
-<p>C'est la pensée la plus noire que puisse
-atteindre l'homme. Je ne crois pas qu'on
-l'ait jusqu'ici suffisamment approfondie. Si
-elle était vraiment irréfutable,&mdash;et l'on peut
-soutenir qu'elle l'est,&mdash;si elle renfermait
-réellement le mot suprême de la grande
-énigme, il serait presque impossible de vivre
-dans son ombre. Seule la certitude que nos
-conceptions du temps et de l'espace sont
-illusoires et absurdes, peut éclairer l'abîme
-où sombrerait toute espérance.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>II</h3>
-
-<p>Cet Univers ainsi conçu serait sinon intelligible,
-du moins acceptable à notre raison;
-mais en lui flottent des milliards de mondes
-bornés par l'espace et le temps. Ils naissent,
-meurent et renaissent. Ils font partie du tout,
-et l'on voit donc qu'il y a des parties de ce
-qui n'a commencement ni fin, qui commencent
-et finissent. Nous ne connaissons
-même que ces parties, et elles sont en nombre
-tellement infini qu'à nos yeux elles occupent
-tout l'infini. Ce qui ne va nulle part est plein
-de ce qui semble aller vers quelque chose.
-Ce qui sait ce qu'il veut depuis toujours ou
-jamais ne l'apprendra, paraît faire éternellement
-des expériences plus ou moins
-malheureuses. Où veut-il en venir, lui qui est
-arrivé? Tout ce que nous découvrons dans ce
-qui ne saurait avoir un but a l'air d'en poursuivre
-un avec une ardeur inconcevable; et
-l'esprit qui anime ce que nous voyons dans
-ce qui devrait tout savoir et se posséder paraît
-tout ignorer et se chercher sans trêve.
-Ainsi tout ce qui tombe sous nos sens dans
-l'infini contrarie ce que notre raison est obligée
-de lui prêter. A mesure que nous l'approfondissons,
-nous comprenons davantage la
-profondeur de notre incompréhension, et plus
-nous nous efforçons de pénétrer les deux
-incompréhensibles qui s'affrontent, plus ils
-se contredisent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>III</h3>
-
-<p>Que deviendrons-nous dans tout cet inintelligible?
-Quitterons-nous le fini que nous
-habitons pour être engloutis dans l'un ou
-l'autre infini? En d'autres termes, finirons-nous
-par nous confondre avec l'infini que conçoit
-notre raison ou demeurerons-nous éternellement
-dans celui que voient nos yeux,
-c'est-à-dire en des mondes sans nombre,
-changeants et éphémères? Ne sortirons-nous
-jamais de ces mondes qui semblent devoir
-éternellement mourir et renaître, pour entrer
-enfin dans ce qui de toute éternité n'a pu
-naître ni mourir et existe sans avenir comme
-sans passé? Échapperons-nous quelque jour,
-avec tout ce qui nous environne, aux expériences
-malheureuses, pour pénétrer enfin
-dans la paix, la sagesse, la conscience immuable
-et sans limite, ou dans l'inconscience
-sans espoir? Aurons-nous le sort que prévoient
-nos sens ou celui qu'exige notre intelligence?
-Ou bien sens et intelligence ne sont-ils
-qu'illusions, petits outils, vaines armes d'une
-heure qui ne furent jamais destinés à scruter
-ou braver l'Univers? S'il y a vraiment contradiction,
-est-il sage de s'y arrêter et de
-juger impossible ce que nous ne comprenons
-point, vu que nous ne comprenons presque
-rien? La vérité n'est-elle pas à d'incommensurables
-distances de ces contrariétés qui
-nous paraissent énormes et irréductibles, et
-sans doute n'ont pas plus d'importance que
-la pluie qui tombe sur la mer?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Mais même à notre pauvre entendement
-de ce jour, la contradiction entre l'infini de
-notre raison et celui de nos sens est peut-être
-plus apparente que réelle. Quand nous disons
-que dans un Univers qui existe de toute éternité,
-toutes les expériences, toutes les combinaisons
-possibles ont été faites, quand nous
-affirmons qu'il n'y a nulle chance pour qu'ait
-lieu dans l'innombrable avenir ce qui n'eut pas
-lieu dans l'innombrable passé, notre imagination
-accorde peut-être à l'infini du temps
-une prépondérance qu'il ne peut posséder.
-En vérité, tout ce que contient l'infini doit
-être aussi infini que le temps dont il dispose;
-et les hasards, rencontres et combinaisons
-qui s'y trouvent n'ont pas été épuisés dans
-l'éternité qui nous a précédés, non plus qu'ils
-ne sauraient l'être en celle qui nous suivra.
-L'infini du temps n'est pas plus vaste que
-l'infini de la substance de l'Univers. Les événements,
-les forces, les chances, les causes,
-les effets, les phénomènes, les mélanges, les
-combinaisons, les coïncidences, les harmonies,
-les unions, les possibilités, les vies, y
-sont représentés par des numéros innombrables
-qui remplissent entièrement un abîme
-sans fond ni bords où ils sont agités depuis
-ce que nous appelons l'origine d'un monde
-qui n'eut pas d'origine; où ils seront remués
-jusqu'à la fin d'un monde qui n'aura pas de
-fin&hellip; Il n'y a donc point d'apogée, d'immobile
-ni d'immuable. Il est probable que l'Univers
-se cherche et se découvre chaque jour, qu'il
-n'a pas pris entièrement conscience et ignore
-encore ce qu'il veut. Il est possible que son
-idéal soit encore voilé par l'ombre de son immensité;
-il est également possible que les
-expériences et les hasards se poursuivent en
-des mondes inimaginables, au prix desquels
-tous ceux que nous voyons par les nuits étoilées
-ne sont qu'une pincée de poudre d'or, au
-creux de l'Océan. Enfin, si l'un est vrai, il
-l'est également que nous-mêmes ou ce qu'il
-en demeurera, il n'importe, profiterons
-quelque jour de ces expériences et de ces
-hasards. Ce qui n'advint pas encore, peut
-soudain survenir; et le meilleur état, ainsi
-que la sagesse suprême qui le reconnaîtront
-et le sauront fixer, sont peut-être prêts à
-jaillir du choc des circonstances. Il ne serait
-nullement étonnant que la conscience de
-l'Univers, pour se former, n'eût pas encore
-rencontré le concours de chances nécessaires,
-et que la pensée humaine appuyât l'une de
-ces chances décisives. Il y a là un espoir. Si
-petit que paraisse l'homme et sa pensée, il a
-exactement la valeur des plus énormes forces
-qu'ils puissent imaginer, vu que rien n'est
-grand ni petit dans ce qui n'a point de mesure;
-et notre corps atteindrait la taille de tous
-les mondes qu'aperçoivent nos yeux, qu'il aurait
-au regard de l'Univers le même poids et la
-même importance qu'aujourd'hui. Seule la
-pensée occupe peut-être dans l'infini un espace
-que les comparaisons ne réduisent pas
-à rien.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>V</h3>
-
-<p>Au reste, s'il faut tout dire, quitte à se
-contredire sans cesse et sans pudeur dans les
-ténèbres; et pour en revenir à la première
-hypothèse, cette idée de progrès possible, il
-est fort probable que c'est encore une de ces
-maladies puériles de notre cerveau qui nous
-empêchent de voir ce qui est. Il est tout aussi
-vraisemblable, nous l'avons constaté plus
-haut, qu'il n'y eut, qu'il n'y aura jamais
-aucun progrès, puisqu'il ne saurait y avoir
-de but. Tout au plus pourra-t-il se produire
-quelques combinaisons éphémères qui, à nos
-pauvres yeux, sembleront plus heureuses ou
-plus belles que d'autres. C'est ainsi que nous
-trouvons que l'or est plus beau que la boue
-de la rue, ou la fleur d'un magnifique jardin
-plus heureuse que le caillou au fond de
-l'égout; mais tout cela, évidemment, n'a
-aucune importance, ne répond à aucune réalité
-et ne prouve pas grand'chose.</p>
-
-<p>Plus on y réfléchit, plus s'affirme l'infirmité
-de notre intelligence qui ne parvient
-pas à concilier l'idée le progrès et même l'idée
-d'expériences avec l'idée suprême de l'infini.
-Bien que, sous nos yeux, la nature se répète
-sans cesse et reproduise sans se lasser, depuis
-des milliers d'années, les mêmes arbres et les
-mêmes animaux, nous n'arrivons pas à comprendre
-pourquoi l'Univers recommence indéfiniment
-des expériences qui furent faites des
-milliards de fois. Il est inévitable que dans
-les innombrables combinaisons qui se firent
-et se font dans le temps sans limites et l'espace
-sans rives, il y eut, il y a encore des millions
-de planètes et par conséquent des millions
-d'humanités exactement semblables à
-la nôtre, à côté de myriades d'autres qui en
-diffèrent plus ou moins. Ne nous disons pas
-qu'il faudrait un inimaginable concours de
-circonstances pour reproduire un globe en
-tout pareil à notre terre. Ne perdons pas de
-vue que nous sommes dans l'infini; et que
-ce concours inimaginable doit nécessairement
-avoir lieu dans l'innombrable que
-l'on ne peut imaginer. S'il faut des milliers de
-milliards de cas pour que deux traits coïncident,
-ces milliers de milliards n'encombreront
-pas plus l'infini que ne ferait un cas
-unique. Mettez un nombre infini de mondes
-dans un nombre infini de circonstances infiniment
-diverses, il s'en présentera toujours
-un nombre infini pour lesquels ces circonstances
-se trouveront pareilles; sinon nous
-poserions des bornes à notre idée de l'Univers
-qui du coup deviendrait encore plus incompréhensible.
-Dès que nous insistons suffisamment
-sur cette pensée, nous arrivons
-nécessairement à de telles conclusions. Si
-jusqu'ici elles ne nous frappèrent point, c'est
-que nous n'allons jamais au bout de notre
-imagination; or, le bout de notre imagination
-n'est que le commencement de la réalité
-et ne nous donne qu'un petit Univers purement
-humain qui, si vaste qu'il paraisse,
-danse comme une pomme sur la mer, dans
-l'Univers réel. Je le répète, si nous n'admettons
-pas que des milliers de mondes, en tout
-semblables au nôtre, malgré des milliards de
-chances contraires, ont toujours existé et
-existent encore aujourd'hui, nous sapons par
-les fondements la seule conception possible
-de l'Univers ou de l'infini.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Or, ces millions d'humanités exactement
-pareilles, qui depuis toujours souffrent ce
-que nous avons souffert et ce que nous souffrons,
-comment se fait-il que nous n'en profitions
-en rien, que toutes leurs expériences,
-toutes leurs écoles, n'aient eu aucune influence
-sur nos débuts et que tout soit sans
-cesse à refaire et à recommencer?</p>
-
-<p>On le voit, les deux hypothèses se balancent.
-Il est bon d'acquérir peu à peu l'habitude
-de ne rien comprendre. Il nous reste la
-faculté de choisir la moins noire ou de nous
-persuader que les ténèbres de l'autre ne se
-trouvent que dans notre cerveau. Comme
-l'a dit l'étrange visionnaire William Blake,
-«Il n'est pas possible à la pensée de connaître
-plus grand qu'elle-même». Ajoutons
-qu'il ne lui est pas possible de connaître autre
-chose qu'elle-même. Ce que nous ignorons
-serait suffisant pour recréer le monde; et ce
-que nous savons ne peut prolonger d'un
-instant la vie d'une mouche. Qui sait si notre
-principal tort n'est pas de croire qu'une intelligence,
-fût-ce une intelligence des millions de
-fois plus vaste que la nôtre, dirige l'Univers?
-C'est peut-être une force d'une tout autre
-mature; une force qui diffère autant de celle
-dont se glorifie notre cerveau, que l'électricité,
-par exemple, diffère du vent qui souffle
-sur la route. C'est pourquoi il est assez probable
-que notre pensée, si puissante qu'elle
-devienne, tâtonnera toujours dans le mystère.
-S'il est certain que tout ce qui se trouve
-en nous doit se trouver dans la nature, puisque
-tout nous vient d'elle, si la pensée et toutes
-les logiques qu'elle a mises au point culminant
-de notre être, dirigent ou semblent diriger
-tous les actes de notre vie, il ne s'ensuit
-nullement qu'il n'y ait pas dans l'Univers une
-force très supérieure à la pensée, une force
-n'ayant avec celle-ci aucun rapport imaginable,
-qui anime et gouverne toutes choses
-selon d'autres lois, et dont on ne trouve en
-nous que des traces presque insaisissables,
-de même qu'on ne trouve dans les plantes
-ou les minéraux que des traces presque insaisissables
-de pensée.</p>
-
-<p>En tout cas, il n'y a pas là de quoi perdre
-courage. C'est nécessairement l'illusion humaine
-du mal, du laid, de l'inutile et de
-l'impossible qui a tort. Il faut attendre non
-point que l'Univers se transforme, mais que
-notre intelligence s'épanouisse ou prenne
-part à l'autre force; et entretenir notre confiance
-en un monde qui ignore nos notions
-de but et de progrès parce qu'il a sans doute
-des idées dont nous n'avons nulle idée et qui,
-au surplus, ne saurait se vouloir du mal à
-lui-même.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Ce sont là spéculations assez vaines,
-dira-t-on volontiers. Qu'importe au fond
-l'idée que nous nous faisons de ces choses qui
-appartiennent à l'inconnaissable; puisque
-l'inconnaissable, fussions-nous mille fois plus
-intelligents, nous étant à jamais fermé, l'idée
-que nous nous en faisons n'aura jamais aucune
-valeur. Il est vrai; mais il y a des degrés
-dans l'ignorance de l'inconnaissable, et chacun
-de ces degrés marque une conquête de
-l'intelligence. Apprécier de plus en plus complètement
-l'étendue de ce qu'il ignore est
-tout ce que le savoir de l'homme peut espérer.
-Notre idée de l'inconnaissable fut et sera toujours
-sans valeur, je l'accorde, mais elle
-n'en est et n'en demeurera pas moins l'idée
-la plus importante de l'espèce humaine.
-Toute notre morale, tout ce qu'il y a de plus
-profond et de plus noble dans notre existence
-fut toujours fondé sur cette idée sans valeur
-véritable. Aujourd'hui comme hier, encore
-qu'il soit possible de reconnaître plus clairement
-qu'elle ne saurait avoir de réelle valeur,
-si incomplète, si relative qu'elle demeure,
-il est nécessaire de la porter aussi
-haut, aussi loin que l'on peut. Elle seule crée
-la seule atmosphère où puisse vivre le meilleur
-de nous-mêmes. Oui, c'est l'inconnaissable
-où nous n'entrerons point; mais ce
-n'est pas une raison pour se dire: «Je ferme
-toutes les portes et toutes les fenêtres; je ne
-m'occupe plus de rien que des choses dont
-mon intelligence de tous les jours peut faire
-entièrement le tour. Ces choses seules auront
-le droit d'agir sur mes actes et sur mes pensées.»
-Où irions-nous ainsi? De quelles choses
-mon intelligence peut-elle faire le tour? En
-est-il une en ce monde qui ne tienne à tout
-l'inconcevable? Puisqu'il n'y a nul moyen
-d'éliminer celui-ci, il est raisonnable et salutaire
-d'en tirer le meilleur parti possible et
-pour cela de l'imaginer aussi prodigieusement
-vaste que l'on peut. Le plus grave reproche
-qu'on puisse faire aux religions positives et
-notamment au christianisme, c'est qu'elles
-ont trop souvent, sinon en théorie, tout au
-moins en pratique, favorisé ce rétrécissement
-du mystère de l'Univers. En l'étendant,
-nous étendons l'espace où se mouvra notre
-pensée. Il est pour nous ce que nous le faisons;
-formons-le donc de tout ce que nous
-pouvons atteindre à l'horizon de nous-mêmes.
-Quant à lui, nous ne l'atteindrons
-jamais, c'est entendu; mais nous avons bien
-plus de chance de nous en rapprocher en lui
-faisant face, en allant où il nous attire, qu'en
-lui tournant le dos pour revenir où nous
-savons bien qu'il n'est plus. Ce n'est pas en
-diminuant nos pensées que nous diminuerons
-la distance qui nous sépare des dernières vérités;
-c'est en les grandissant le plus possible
-que nous avons la certitude de nous
-tromper le moins possible. Et plus s'élève
-notre idée de l'infini, plus s'allège et se purifie
-l'atmosphère spirituelle dans laquelle
-nous vivons, plus s'amplifie et s'approfondit
-l'horizon sur lequel se détachent nos pensées
-et nos sentiments qui se nourrissent de cet
-horizon qu'ils animent. «Perpétuellement
-édifier des idées qui requièrent le suprême
-effort de nos facultés, a dit Herbert Spencer,
-et perpétuellement reconnaître que ces idées
-doivent être abandonnées comme imaginations
-futiles, nous montre mieux que ne le
-ferait tout autre moyen, la grandeur de ce
-que nous tentons vainement de saisir. En
-cherchant continuellement à connaître et en
-étant continuellement rejeté en arrière avec
-la conviction de plus en plus profonde de
-l'impossibilité de connaître, nous entretenons
-vivante la conscience que c'est à la fois notre
-plus haute sagesse et notre plus haut devoir
-de regarder comme Inconnaissable ce par
-quoi existent toutes choses.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Quelle que soit la vérité dernière, que nous
-admettions l'infini abstrait, absolu et parfait,
-l'infini immobile, immuable, arrivé et qui sait
-tout, où tend notre raison; ou que nous préférions
-celui que nous offre le témoignage,
-ici-bas irrécusable de nos sens, l'infini qui se
-cherche, évolue et ne s'est pas encore fixé;
-ce qu'avant tout il nous importe d'y prévoir,
-c'est notre sort qui, d'ailleurs, dans l'un et
-l'autre cas, doit se confondre avec cet infini
-même.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI<br />
-NOTRE SORT DANS CES INFINIS</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Le premier infini, l'infini idéal est le plus
-conforme aux exigences de notre raison, ce
-qui n'est pas une raison pour lui donner la
-préférence. Il nous est impossible de prévoir
-ce que nous y deviendrons, puisqu'il semble
-exclure tout devenir. Il ne nous reste donc
-qu'à interroger le second, celui que nous
-voyons et imaginons dans le temps et l'espace.
-Au surplus, il se peut qu'il précède le
-premier. Quelque absolue que soit notre conception
-de l'Univers, nous avons vu qu'on
-peut toujours admettre que ce qui n'eut pas
-lieu dans l'éternité d'avant, adviendra dans
-celle d'après nous; et que rien, sinon d'innombrables
-hasards, ne s'oppose à ce que
-l'Univers, s'il ne la possède pas encore, n'acquière
-enfin la conscience intégrale qui le
-fixe à son apogée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>II</h3>
-
-<p>Nous voici dans l'infini de ces mondes, dans
-l'infini stellaire, dans l'infini des cieux qui
-nous masque assurément autre chose, mais
-ne saurait être une illusion totale. Il ne nous
-paraît peuplé que d'objets, planètes, soleils,
-étoiles, nébuleuses, atomes, fluides impondérables
-qui s'agitent, s'unissent et se séparent,
-se repoussent et s'attirent, s'affaissent et
-s'épanouissent, se déplacent sans cesse et
-n'arrivent jamais, mesurent l'espace dans ce
-qui n'a pas de borne et computent les heures
-dans ce qui n'a pas de terme. En un mot, nous
-voici dans un infini qui paraît avoir à peu près
-le même caractère, les mêmes habitudes que
-cette puissance au sein de laquelle nous respirons
-et que sur notre terre nous appelons la
-nature ou la vie.</p>
-
-<p>Qu'y deviendrons-nous? Il n'est pas vain
-de se le demander, alors même que nous nous
-y mêlerions après avoir perdu toute conscience,
-toute notion du moi, alors même que
-nous n'y serions plus qu'un peu de substance
-sans nom, âme ou matière, on ne le saurait
-dire, en suspens dans l'abîme également sans
-nom qui remplace l'espace et le temps. Il
-n'est pas vain de se le demander, car c'est
-de l'histoire des mondes ou de l'Univers qu'il
-s'agit; et cette histoire, bien plus que celle de
-notre petite existence, est notre propre et
-grande histoire, où peut-être quelque chose
-de nous-mêmes ou d'incomparablement meilleur
-et plus vaste que nous, finira par nous
-retrouver quelque jour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>III</h3>
-
-<p>Y serons-nous malheureux? Nous ne
-sommes guère rassurés lorsque nous songeons
-aux habitudes de la nature et considérons
-que nous faisons partie d'un Univers qui n'a
-pas encore rassemblé sa sagesse. Nous avons
-vu, il est vrai, qu'heur et malheur n'existent
-que par rapport à notre corps, et qu'ayant
-perdu l'organe des souffrances, nous ne retrouverons
-plus aucune des douleurs de la terre.
-Mais là ne se borne point l'inquiétude; et
-notre pensée devant laquelle s'arrêtent toutes
-nos douleurs d'autrefois, roulant, désemparée,
-de mondes en mondes, inconnue à elle-même
-dans de l'inconnaissable qui se cherche
-sans espoir, ne connaîtra-t-elle pas ici l'effroyable
-torture dont nous avons déjà parlé
-et qui, sans doute, est la dernière que l'imagination
-puisse toucher de l'aile? Enfin, quand
-il n'y aurait plus rien de notre corps et notre
-pensée, il resterait la matière et l'esprit (ou
-du moins l'énergie évidemment unique à laquelle
-nous donnons ce double nom) qui les
-composèrent et dont le sort ne nous doit pas
-être plus indifférent que notre propre sort;
-car, répétons-le, à partir de notre mort,
-l'aventure de l'Univers devient notre aventure.
-Ne nous disons donc point: «Qu'importe,
-nous n'y serons plus.» Nous y serons
-toujours, puisque tout y sera.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Ce tout dont nous serons, en un monde
-qui se cherche toujours, continuera-t-il d'être
-en proie à des expériences nouvelles, incessantes
-et peut-être pénibles? Puisque la partie
-que nous y fûmes s'y trouva malheureuse,
-pourquoi la partie que nous y serons y aurait-elle
-meilleure chance? Qui nous assure que
-ces combinaisons et ces essais, qui ne finiront
-point, ne seront pas plus douloureux, plus
-maladroits et plus funestes que ceux dont
-nous sortons, et comment expliquer que
-ceux-ci aient pu se produire après tant de
-millions d'autres qui auraient dû ouvrir les
-yeux du génie de l'infini? On a beau se persuader,
-comme le veut la sagesse hindoue,
-que nos douleurs ne sont qu'illusions et apparences,
-il n'en est pas moins vrai qu'elles nous
-rendent très réellement malheureux. L'Univers
-a-t-il ailleurs une conscience plus complète,
-une pensée plus juste et plus sereine
-que sur cette terre ou dans les mondes que
-nous apercevons? Et s'il est vrai qu'il ait
-atteint en quelque autre lieu cette pensée
-meilleure, pourquoi celle qui préside aux destinées
-de notre terre n'en profite-t-elle point?
-Aucune communication ne serait-elle possible
-entre des mondes qui doivent être nés de la
-même idée et s'y trouvent plongés? Quel
-serait le mystère de cet isolement? Faut-il
-croire que la terre marque l'étape la plus
-avancée et l'expérience la plus favorisée?
-Qu'aurait donc fait la pensée de l'Univers et
-contre quelles ténèbres lui aurait-il fallu
-lutter pour n'en être que là? Mais, d'un autre
-côté, ces ténèbres ou ces obstacles, qui ne
-naîtraient que d'elle-même, ne pouvant surgir
-de nulle autre part, eussent-ils pu l'arrêter?
-Qui donc aurait posé à l'infini ces problèmes
-insolubles, et de quel endroit plus reculé et
-plus profond que lui-même seraient-ils sortis?
-Il faut pourtant que quelqu'un sache ce qu'ils
-demandent; et comme derrière l'infini ne
-peut se trouver personne qui ne soit l'infini
-même, il est impossible d'imaginer une mauvaise
-volonté dans une volonté qui ne laisse
-autour d'elle aucun point qu'elle n'occupe
-tout entier. Ou bien, les expériences commencées
-dans les astres se continuent-elles
-mécaniquement, en vertu de la force acquise,
-sans égard à leur inutilité et à leurs conséquences
-pitoyables, selon la coutume de la
-nature qui ignore notre parcimonie et gaspille
-les étoiles dans l'espace comme les semences
-sur la terre, sachant que rien ne se peut
-perdre? Ou encore, toute la question de notre
-repos et de notre bonheur, comme celle de la
-destinée des mondes, se réduit-elle à savoir
-si l'infini des tentatives et des combinaisons
-est ou n'est pas égal à celui de l'éternité? Ou
-enfin, pour en venir au plus probable, est-ce
-nous qui nous trompons, ignorons tout, ne
-voyons rien et estimons imparfait ce qui peut-être
-est sans défaut; nous qui ne sommes
-qu'un infime fragment de l'intelligence que
-nous jugeons à l'aide des petits débris de
-pensée qu'elle a bien voulu nous prêter?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>V</h3>
-
-<p>Comment pourrions-nous répondre, comment
-nos pensées et nos regards pénétreraient-ils
-l'infini et l'invisible, nous qui ne
-comprenons et ne voyons même pas la chose
-par laquelle nous voyons et qui est la source
-de toutes nos pensées? En effet, ainsi qu'on
-l'a fait très justement observer, l'homme ne
-voit pas la lumière elle-même. Il ne voit que
-la matière ou plutôt la petite partie des grands
-mondes qu'il connaît sous le nom de matière,
-touchée par la lumière.</p>
-
-<p>Il n'aperçoit les immenses rayons qui parcourent
-les cieux qu'à l'instant qu'ils sont
-arrêtés par un objet conforme à l'un de ceux
-que son &oelig;il est accoutumé de voir sur cette
-terre; sinon tout l'espace peuplé de soleils
-innombrables et d'une puissance sans limites,
-au lieu d'être l'abîme d'absolues ténèbres qui
-absorbe et éteint les faisceaux de clartés qui
-de toutes parts le traversent, ne serait qu'un
-prodigieux, un insoutenable océan de fulgurations.
-Et si nous ne voyons pas la lumière,
-du moins en croyons-nous connaître quelques
-traits ou quelques reflets; mais nous ignorons
-absolument tout de ce qui, sans doute, est la
-seule loi essentielle de l'Univers: la gravitation.
-Qu'est-ce donc que cette force, de
-toutes la plus puissante et la moins visible,
-insaisissable, sans forme, sans couleur, sans
-température, sans consistance, sans saveur et
-sans voix, mais si formidable qu'elle suspend
-et meut dans l'espace tous les mondes que
-nous voyons et tous ceux que nous n'apercevrons
-jamais? Plus rapide, plus subtile,
-plus spirituelle que la pensée, elle règne à tel
-point sur tout ce qui existe, de l'infiniment
-grand à l'infiniment petit, qu'il n'est pas un
-grain de sable sur notre terre, une goutte de
-sang dans nos veines, qui, pénétré, travaillé,
-animé par elle, n'agisse à tout instant sur la
-plus lointaine planète du dernier système solaire
-que nous nous efforçons d'imaginer
-par delà les bornes de notre imagination.
-Voici longtemps que le mot fameux de
-Shakespeare: «Il y a plus de choses sur
-terre et dans les cieux que n'en peut rêver
-notre philosophie», est tout à fait insuffisant.</p>
-
-<p>Il n'y a pas plus de choses que n'en peut
-rêver ou imaginer notre philosophie; il n'y a
-que des choses qu'elle ne peut rêver, il n'y a
-que de l'inimaginable; et si nous ne voyons
-même pas la lumière, qui est la seule chose
-que nous croyions voir, on peut dire qu'il n'y
-a tout autour de nous que de l'invisible.</p>
-
-<p>Nous nous agitons dans l'illusion de voir
-et de connaître ce qui est strictement indispensable
-à notre petite vie. Tout le reste, qui
-est à peu près tout, nos organes nous en
-défendent non seulement l'accès, la vision ou
-la perception, mais nous interdisent même de
-soupçonner ce qu'il est, comme ils nous
-empêcheraient d'y rien comprendre si une
-intelligence d'un autre ordre s'avisait de nous
-le révéler ou de nous l'expliquer. Le nombre
-et le volume des mystères est aussi illimité
-que l'Univers. Si l'humanité se rapprochait
-un jour de ceux qui lui semblent aujourd'hui
-les plus grands et les plus inaccessibles;
-par exemple, l'origine et le but de la vie; derrière
-ceux-ci, comme des montagnes éternelles,
-elle en verrait immédiatement surgir
-d'autres qui seraient aussi grands et aussi
-insondables; et ainsi indéfiniment. Par rapport
-à ce qu'il faudrait savoir pour tenir la
-clé de ce monde, elle se trouverait toujours
-au même point d'ignorance centrale. Il en
-irait encore de même si nous possédions une
-intelligence plusieurs millions de fois plus
-vaste et plus pénétrante que la nôtre. Tout
-ce que découvrirait sa puissance miraculeusement
-accrue rencontrerait des limites non
-moins infranchissables qu'à présent. Tout est
-sans bornes dans ce qui n'a pas de bornes.
-Nous serons les prisonniers éternels de l'infini.
-Il nous est donc impossible d'apprécier
-en quoi que ce soit, fût-ce sur le plus petit
-point imaginable, l'état présent de l'Univers,
-et de dire, tant que nous serons hommes, s'il
-suit une ligne droite ou s'il décrit un cercle
-sans mesure, s'il devient plus sage ou plus
-insensé, s'il s'avance vers l'éternité qui
-n'aura pas de fin ou revient sur ses pas vers
-celle qui n'a pas eu de commencement. Tout
-ce qui nous est accordé dans notre minuscule
-enceinte, c'est de nous y évertuer vers ce qui
-nous paraît être le mieux et d'y demeurer
-héroïquement convaincus que rien de ce que
-nous y faisons ne s'y peut perdre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Mais que toutes ces questions insolubles
-ne nous poussent pas vers la crainte. Au
-point de vue de notre avenir d'outre-tombe,
-il n'est nullement nécessaire que nous ayons
-réponse à tout. Que l'Univers ait trouvé sa
-conscience, la trouve un jour ou la cherche
-éternellement, il ne saurait exister pour être
-malheureux et souffrir, non plus dans son
-ensemble que dans une seule de ses parties;
-peu importe que celle-ci soit invisible ou
-incommensurable, attendu que le plus petit
-est aussi grand que le plus grand dans ce qui
-n'a terme ni mesure. Torturer un point, c'est
-même chose que torturer les mondes; et s'il
-torture les mondes, c'est sa propre substance
-qu'il torture. Son sort même, où nous prenons
-place, nous protège; car nous ne sommes que
-de l'infini. Il tient en nous comme nous tenons
-en lui. Son souffle est notre souffle, son but
-est notre but et nous portons en nous tous ses
-mystères. Nous y participons de toutes parts.
-Il n'y a rien en nous qui lui échappe; il n'y a
-rien en lui qui ne nous appartienne. Il nous
-prolonge, nous remplit, nous traverse de
-tous côtés. Dans l'espace et le temps, et
-dans ce qui, par delà l'espace et le temps, n'a
-pas encore de nom, nous le représentons et le
-résumons tout entier avec toutes ses propriétés
-et tout son avenir; et si son immensité
-nous effraie, nous sommes aussi effrayants
-que lui-même.</p>
-
-<p>Si donc nous devions y souffrir, nos souffrances
-n'y seraient qu'éphémères, et rien
-n'importe qui n'est pas éternel. Il est possible,
-bien qu'assez incompréhensible, que des parties
-se trompent et s'égarent; mais il est impossible
-que la douleur soit une de ses lois
-durables et nécessaires; car il aurait porté
-cette loi contre lui-même. Aussi bien est-il et
-doit-il être sa propre loi et son unique maître;
-sinon la loi ou le maître auquel il devrait
-obéir serait seul l'Univers, et le centre d'un
-mot que nous prononçons sans pouvoir en
-saisir l'étendue serait simplement déplacé.
-S'il est malheureux, c'est qu'il veut son
-malheur; s'il veut son malheur, il est fou, et
-s'il nous paraît fou, c'est que notre raison
-fonctionne au rebours de tout et des seules
-lois possibles puisqu'elles sont éternelles; ou,
-plus humblement, c'est qu'elle juge ce qu'elle
-ne comprend point.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Il faut donc que tout finisse ou peut-être
-que tout soit déjà, sinon dans le bonheur, du
-moins dans un état exempt de toute souffrance,
-de toute inquiétude, de tout malheur
-durable; et qu'est-ce au fond que notre
-bonheur sur cette terre, sinon l'absence de
-douleur, d'inquiétude et de malheur?</p>
-
-<p>Mais il est puéril de parler de bonheur et
-de malheur quand il s'agit de l'infini. L'idée
-que nous avons du bonheur et du malheur est
-si spéciale, si humaine, si fragile, qu'elle ne
-dépasse pas notre taille et tombe en poussière
-dès que nous la sortons de sa petite
-sphère. Elle provient entièrement de quelques
-hasards de nos nerfs qui sont faits pour apprécier
-de minimes incidents, mais auraient pu
-sentir tout au rebours et se réjouir de ce qui
-les peine.</p>
-
-<p>Je ne sais si l'on se rappelle la saisissante
-page de Sir William Crookes, où l'illustre
-savant démontre qu'aux yeux d'un homme
-microscopique, presque tout ce que nous
-tenons pour lois essentielles de la nature
-se trouverait démenti; tandis que des
-forces que nous ignorons à peu près, telles
-que la tension superficielle, la capillarité, les
-mouvements Browniens, deviendraient prépondérantes.
-Il se promènerait, par exemple,
-sur une feuille de chou, à l'heure de la rosée,
-et la voyant constellée d'énormes globes de
-cristal, il en conclurait que l'eau est un corps
-solide qui s'arrondit et monte dans les airs.
-A quelques pas de là, s'approchant d'une mare,
-il constaterait que ce même corps, au lieu de
-s'élever, paraît s'incliner à partir du bord, en
-une immense courbe concave. S'il essayait,
-avec l'aide de ses amis, d'y jeter une de
-ces énormes barres d'acier que nous appelons
-aiguilles, il verrait celle-ci creuser à la
-surface du liquide une sorte de lit et y flotter
-tranquillement. Il tirerait naturellement de
-ces expériences et de mille autres qu'il
-pourrait faire, des théories diamétralement
-contraires à celles sur quoi repose toute notre
-vie. Il en irait de même dans l'hypothèse de
-William James, où il s'agit d'altérations possibles
-dans le sens de la durée. «Supposons-nous
-capables, dans l'espace d'une seconde,
-de noter distinctement dix mille événements
-au lieu de dix, comme aujourd'hui; si notre
-vie ne devait contenir que le même nombre
-d'impressions, elle pourrait être mille fois
-plus courte. Nous vivrions moins d'un mois
-et, par expérience personnelle, ne saurions
-rien du changement des saisons. Si nous étions
-nés en hiver, nous croirions à l'été comme nous
-croyons maintenant aux chaleurs de la période
-carbonifère. Les mouvements des êtres organisés
-seraient si lents que nous ne les verrions
-pas et ne les connaîtrions que par induction.
-Le soleil demeurerait immobile dans les cieux,
-la lune n'aurait pas de phases et ainsi de
-suite. Renversons maintenant l'hypothèse et
-supposons un être n'ayant que la millième
-partie des sensations que nous avons dans un
-temps donné; il vivrait mille fois plus longtemps
-que nous. Les étés et les hivers lui
-sembleraient des quarts d'heure. Les champignons
-et les autres plantes à croissance
-rapide surgiraient si brusquement qu'elles
-lui apparaîtraient comme des productions
-instantanées; les plantes annuelles s'élèveraient
-et tomberaient, sans relâche, pareilles
-aux bouillons d'une source minérale. Les
-mouvements des animaux seraient aussi
-invisibles que le sont, pour nous, les mouvements
-des balles et des boulets; le soleil traverserait
-le ciel comme un météore en laissant
-derrière lui une traînée de flammes, etc.
-Qui nous dit que rien de pareil n'existe dans
-le monde animal?»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Nous ne croyons voir sur notre tête que
-catastrophes, morts, tourments et désastres,
-nous frissonnons à la seule pensée des
-grands froids et des formidables et noires
-solitudes interplanétaires et nous nous imaginons
-que les mondes qui roulent dans l'espace
-sont aussi malheureux que nous parce
-qu'ils se glacent, se désagrègent, se heurtent
-et se consument en d'indicibles flammes.
-Nous en inférons que le génie de l'Univers est
-un tyran atroce, en proie à une monstrueuse
-démence, qui ne se complaît qu'au supplice
-de soi-même et de tout ce qu'il porte.
-A des millions d'étoiles, qui sont plusieurs
-milliers de fois plus grandes que notre soleil,
-à des nébuleuses dont aucun chiffre, aucun
-mot de nos langues ne peut exprimer la nature
-et les dimensions, nous prêtons notre sensibilité
-d'un instant, le petit agencement éphémère
-de nos nerfs; et nous sommes convaincus
-que la vie doit être impossible ou
-épouvantable en ces mondes, parce que nous
-y aurions trop chaud ou trop froid. Il serait
-bien plus sage de nous dire qu'il eût suffi d'un
-rien, de quelques papilles de plus ou de
-moins sur notre épiderme, de quelques ramifications
-déplacées dans l'&oelig;il et l'oreille, pour
-que la température, le silence et les ténèbres
-de l'espace devinssent un printemps délicieux,
-une musique inouïe, une lumière divine. «Rien
-n'est trop merveilleux pour être vrai», a dit
-Faraday. Il serait bien plus raisonnable de
-nous persuader que les catastrophes que nous
-y croyons voir sont la vie même, la joie et l'une
-ou l'autre de ces immenses fêtes de la matière et
-de l'esprit, auxquelles la mort, écartant enfin
-nos deux ennemies, l'heure et la distance, nous
-permettra bientôt de prendre part. A chaque
-monde qui se dissout, s'éteint, s'émiette, se
-consume ou qu'un autre monde rencontre et
-pulvérise, c'est une expérience magnifique
-qui commence, un espoir merveilleux qui
-s'approche, et peut-être un bonheur inconnu
-puisé à même l'inépuisable inattendu. Qu'importe
-qu'ils gèlent ou s'embrasent, se ramassent
-ou se dispersent, se poursuivent ou se
-fuient; la matière et l'esprit, quand ils ne
-sont plus réunis par le même hasard misérable
-qui les joignit en nous, se doivent réjouir
-de tout ce qui advient; car tout n'est
-que naissance et renaissance, départ dans
-l'inconnu peuplé d'admirables promesses et
-peut-être pressentiment de quelque ineffable
-arrivée&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">CHAPITRE XII<br />
-CONCLUSIONS</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Afin de garder de tout ceci une image
-plus vive et un souvenir plus précis, embrassons
-d'un dernier coup d'&oelig;il le chemin parcouru.
-Nous avons écarté, pour les motifs
-que nous avons dits, les solutions religieuses
-et l'anéantissement total. L'anéantissement
-est matériellement impossible; les solutions
-religieuses occupent une citadelle sans portes
-ni fenêtres où la raison humaine ne pénètre
-point. Vient ensuite l'hypothèse de la survivance
-de notre moi, délivré de son corps,
-mais gardant pleine et intacte conscience
-de son identité. Nous avons vu que cette
-hypothèse, en ses strictes limites, n'est que
-fort peu probable et médiocrement désirable,
-bien que, par l'abandon du corps,
-source de tous nos maux, elle semble moins
-redoutable que notre existence actuelle.
-D'autre part, dès qu'on essaye de l'étendre
-ou de l'élever, afin qu'elle paraisse moins
-barbare ou moins naïve, on rejoint l'hypothèse
-de la conscience universelle ou de la
-conscience modifiée, qui, avec celle de la
-survivance sans aucune espèce de conscience,
-ferme le champ à toutes les suppositions et
-épuise ce que l'imagination peut prévoir.</p>
-
-<p>La survivance sans aucune espèce de conscience
-équivaudrait pour nous à l'anéantissement
-pur et simple et, par conséquent, ne
-serait pas plus redoutable que celui-ci,
-c'est-à-dire qu'un sommeil sans rêve et sans
-réveil. L'hypothèse est, sans contredit, plus
-acceptable que celle de l'anéantissement,
-mais préjuge de façon très téméraire les
-questions de la conscience universelle et
-de la conscience modifiée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>II</h3>
-
-<p>Avant de répondre à celles-ci, il faut choisir
-son Univers, car nous avons le choix. Il s'agit
-de savoir de quelle manière nous envisagerons
-l'infini. Sera-ce l'infini immobile,
-immuable, de toute éternité parfait et à son
-apogée et l'Univers sans but que doit, à
-l'extrême pointe de nos pensées, concevoir
-notre raison? Croyons-nous qu'à notre mort,
-l'illusion de mouvement et de progrès que
-nous voyons du fond de cette vie s'évanouira
-brusquement? Il est inévitable, alors, qu'à
-l'instant de notre dernier soupir, nous serons
-absorbés dans ce que, faute de mieux, nous
-appelons la conscience universelle. Au contraire,
-sommes-nous persuadés que la mort
-nous révélera que l'illusion ne se trouve
-pas dans nos sens, mais dans notre raison, et
-qu'en un monde incontestablement vivant,
-malgré l'éternité antérieure à notre naissance,
-toutes les expériences n'ont pas été
-faites, c'est-à-dire que le mouvement et
-l'évolution continuent et ne s'arrêteront
-nulle part ni jamais; il nous faudra dès lors
-admettre la conscience modifiée ou progressive.
-Les deux aspects, au fond, sont également
-inintelligibles, mais défendables, et,
-bien qu'inconciliables, s'accordent sur un
-point, à savoir que la douleur sans terme et
-le malheur sans espérance en sont également
-et à jamais exclus.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>III</h3>
-
-<p>L'hypothèse de la conscience modifiée
-n'exige pas la perte de la petite conscience
-acquise dans notre corps; mais elle rend
-celle-ci presque négligeable, la jette, la noie
-et la dissout dans l'infini. Il est naturellement
-impossible d'étayer cette hypothèse
-de preuves satisfaisantes; mais il n'est pas
-facile de la ruiner comme les précédentes.
-S'il était permis de parler de vraisemblance,
-quand notre seule vérité est que nous ne
-voyons pas la vérité, elle est la plus vraisemblable
-des hypothèses d'attente, et ouvre de
-magnifiques portes aux rêves les plus plausibles,
-les plus variés et les plus séduisants.
-Notre moi, notre âme, notre esprit, ou quel
-que soit le nom dont nous appellerons ce qui
-nous survivra pour demeurer nous-mêmes,
-retrouvera-t-il au sortir de notre corps les
-innombrables vies qu'il doit avoir vécues
-depuis les millénaires qui n'eurent pas de
-commencement? Continuera-t-il de s'accroître
-en s'assimilant tout ce qu'il rencontrera dans
-l'infini, durant des millénaires qui n'auront
-pas de fin? S'attardera-t-il quelque temps
-autour de notre terre, y menant, dans des
-régions invisibles à notre &oelig;il, une existence
-de plus en plus haute et heureuse, comme le
-veulent les théosophes et les spirites? Ira-t-il
-vers d'autres systèmes planétaires, émigrera-t-il
-en d'autres mondes dont nos sens ne
-soupçonnent même pas l'existence? Tout
-semble permis dans ce grand songe, hormis
-ce qui pourrait en arrêter l'essor.</p>
-
-<p>Néanmoins, dès qu'il s'aventure trop loin
-dans les espaces d'outre-tombe, il se heurte à
-d'étranges obstacles et s'y brise les ailes.
-Si nous admettons que notre moi ne demeure
-pas éternellement tel qu'il était à l'instant
-de notre mort, nous ne pouvons plus
-imaginer qu'à un moment donné il s'arrête,
-cesse de s'étendre et de s'élever, atteigne
-sa perfection et sa plénitude, pour n'être plus
-qu'une sorte d'épave immuable en suspens
-dans l'éternité et une chose finie dans tout
-ce qui ne finira jamais. Ce serait bien la seule
-et véritable mort; et d'autant plus affreuse
-qu'elle mettrait un terme à une vie et à une
-intelligence sans égales, à côté desquelles
-celles que nous possédons ici-bas ne pèseraient
-même pas ce que pèse une goutte d'eau
-en face de l'Océan ou un grain de sable en
-contrepoids d'une chaîne de montagnes. En
-un mot, ou nous croyons que notre évolution
-s'arrêtera un jour; et c'est une fin incompréhensible
-et une sorte de mort inconcevable;
-ou nous admettons qu'elle n'aura
-pas de terme, et dès lors, étant infinie, elle
-prend tous les caractères de l'infini et doit
-se perdre et se confondre en lui. C'est du
-reste à quoi aboutissent la théosophie, le
-spiritisme et toutes les religions où l'homme,
-dans son bonheur suprême, est absorbé par
-Dieu. Et c'est encore une fin incompréhensible,
-mais du moins c'est la vie. Et
-puis, incompréhensible pour incompréhensible,
-après avoir fait tout ce qui est humainement
-possible pour comprendre l'une ou
-l'autre énigme, jetons-nous de préférence
-dans la plus vaste et partant la plus vraisemblable,
-celle qui contient toutes les
-autres et après laquelle il ne reste plus rien.
-Sinon les questions se redressent à chaque
-étape et les réponses sont toujours différées.
-Et questions et réponses nous mènent au
-même abîme inévitable. Puisqu'il faut tôt
-ou tard l'aborder, pourquoi n'y pas aller
-tout de suite? Tout ce qui nous arrive dans
-l'intervalle, nous intéresse sans nul doute,
-mais ne nous retient pas, n'étant pas éternel.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Nous voici donc devant le mystère de la
-conscience universelle. Bien que nous soyons
-incapables de comprendre l'acte d'un infini
-qui se replierait sur soi pour se sentir, par
-conséquent se définir et se séparer d'autre
-chose, ce n'est pas une raison suffisante
-pour le déclarer impossible; car, si nous rejetions
-toutes les réalités et impossibilités que
-nous ne comprenons point, il ne nous resterait
-plus de quoi vivre. Si cette conscience
-existe sous cette forme dont nous avons
-l'idée, il est évident que nous nous y trouverons
-et y prendrons part. S'il y a conscience
-en quelque lieu, ou quelque chose qui remplace
-la conscience, nous serons dans cette
-conscience ou cette chose, puisque nous ne
-pouvons être ailleurs. Et cette conscience ou
-cette chose où nous nous trouverons, ne
-pouvant être malheureuse, puisqu'il est
-impossible que l'infini n'existe que pour son
-malheur, nous n'y serons pas malheureux
-non plus. Enfin, si l'infini où nous serons
-lancés n'a aucune espèce de conscience ni
-rien qui en tienne lieu, c'est que la conscience
-ou ce qui la pourrait remplacer, n'est pas
-indispensable au bonheur éternel.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>V</h3>
-
-<p>Voilà, je pense, à peu près, ce qu'il est
-permis d'affirmer, pour l'instant, à l'âme
-inquiète devant l'espace insondable où la
-mort va bientôt la jeter. Elle y peut espérer
-tout ce qu'elle y rêvait; elle y craindra peut-être
-moins ce qu'elle y redoutait. Si elle
-préfère demeurer dans l'attente et n'admettre
-aucune des hypothèses que j'ai exposées de
-mon mieux et sans parti pris, il semble cependant
-difficile de ne pas accueillir, tout au
-moins, cette grande assurance que l'on
-retrouve au fond de chacune d'elles: à
-savoir que l'infini ne saurait nous vouloir
-du mal, attendu que s'il tourmentait éternellement
-le moindre d'entre nous, il tourmenterait
-quelque chose qu'il ne peut arracher
-de soi, et partant tout lui-même.</p>
-
-<p>Je n'ai rien ajouté à tout ce qu'on savait.
-J'ai simplement tenté de séparer ce qui peut
-être vrai de ce qui certainement ne l'est
-point; car, si l'on ignore où se trouve la vérité,
-on apprend néanmoins à connaître où elle ne
-se trouve pas. Et peut-être, en recherchant
-cette introuvable vérité, aurons-nous accoutumé
-nos yeux à percer, en la regardant fixement,
-l'épouvante de la dernière heure. Il
-reste sans nul doute, à dire bien des choses
-que d'autres diront avec plus de force et
-d'éclat. Mais n'espérons pas que quelqu'un
-prononce sur cette terre le mot qui mette
-un terme à nos incertitudes. Il est au contraire
-fort probable que personne en ce monde, ni
-peut-être dans l'autre, ne découvrira le
-grand secret de l'Univers. Et, pour peu qu'on
-réfléchisse, il est très heureux qu'il en soit
-ainsi. Nous avons non seulement à nous
-résigner à vivre dans l'incompréhensible,
-mais à nous réjouir de n'en pouvoir sortir.
-S'il n'y avait plus de questions insolubles ni
-d'énigmes impénétrables, l'infini ne serait
-pas infini; et c'est alors qu'il faudrait à
-jamais maudire le sort qui nous aurait mis
-dans un Univers proportionné à notre intelligence.
-Tout ce qui existe ne serait plus
-qu'une prison sans issues, un mal et une
-erreur irréparables. L'inconnu et l'inconnaissable
-sont et seront peut-être toujours
-nécessaires à notre bonheur. En tout cas, je
-ne souhaiterais pas à mon pire ennemi, sa
-pensée fût-elle mille fois plus haute et plus
-puissante que la mienne, d'être éternellement
-condamné à habiter un monde dont il
-aurait surpris un secret essentiel et auquel,
-étant homme, il aurait commencé à comprendre
-quelque chose.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch">TABLE DES CHAPITRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap">Notre injustice envers la mort</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">L'anéantissement</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">33</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">La survivance de la conscience</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">39</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">L'hypothèse théosophique</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">67</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">L'hypothèse néo-spirite. Les apparitions</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">77</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les communications avec les morts</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">85</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">La correspondance croisée</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">131</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">La réincarnation</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">147</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le sort de la conscience</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">179</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les deux aspects de l'infini</td>
-<td class="num"><a href="#ch10">203</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Notre sort dans ces infinis</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">229</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Conclusions</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">257</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">B&mdash;8844.&mdash;L.-Impr. réun., 7, rue Saint-Benoît, Paris.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Mort, by Maurice Maeterlinck
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT ***
-
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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-
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-information can be found at the Foundation's web site and official
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-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
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- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
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-particular state visit http://pglaf.org
-
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-
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-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
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-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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