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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Autour des trônes que j'ai vu tomber - -Author: Princess of Belgium Louise - -Release Date: September 9, 2020 [EBook #63161] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DES TRÔNES QUE J'AI *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - PRINCESSE LOUISE DE BELGIQUE - - Autour des trônes - que j'ai vu tomber - - «Die That ist überall entscheidend.» - - Goethe. - - ALBIN MICHEL, EDITEUR - PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS - - - - -Il a été tiré de cet ouvrage: - -10 exemplaires sur papier vergé pur fil des PAPETERIES LAFUMA numérotés -à la presse de 1 à 10 - - -Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays. - -Copyright 1921 by Albin Michel. - - - - -_Je dédie ces pages au grand homme, au grand Roi, que fut mon père._ - - - - -Autour des Trônes que j'ai vu tomber - - - - -I - -POURQUOI J'ÉCRIS CECI - - -Fille aînée d'un grand homme et grand roi, dont la magnifique -intelligence a enrichi son peuple, je n'ai dû que des infortunes à mon -origine royale. A peine entrée dans la vie, j'ai été déçue et j'ai -souffert. Je l'imaginais trop belle. - -Au soir de mes rêves, je ne veux pas rester sous le faux jour où je suis -placée. - -Sans désirer m'étendre sur le passé, et refaire le chemin du calvaire -que j'ai gravi, je veux, du moins, puiser dans mes souvenirs et mes -réflexions quelques pages, inspirées aussi des événements qui ont -renversé les trônes près desquels j'ai vécu. L'empereur d'Autriche, -l'empereur d'Allemagne, le tzar de Bulgarie furent pour moi des figures -familières. - -Amenée par la guerre à Munich, puis à Budapesth, prisonnière, un moment, -des bolchevistes hongrois, j'ai vécu la tourmente européenne, en voyant -frappé et puni tout ce qui m'avait méconnue et accablée. - -Et je tremblais, chaque jour, pour ma chère Belgique, si grande par le -courage et le travail, et injuste pour moi. Oh! non le peuple, ce bon -peuple, si naturellement infatigable et héroïque, mais certains de ses -dirigeants, abusés sur mon compte. - -Ne revenons pas, toutefois, sur les choses accomplies. Ma pensée demeure -fidèlement et affectueusement attachée à ma terre natale, pour l'aimer -et pour l'honorer. - -C'est d'elle que je veux parler, avant d'évoquer les cours de Vienne, de -Berlin, de Munich, de Sofia, et tant de faits que ces noms me rappellent -et dont certains méritent d'être mieux connus et médités. - -Je n'ai jamais eu pour la Belgique que les sentiments d'une impérissable -affection. Au plus pénible de mes épreuves, pendant l'horrible guerre, -je songeais qu'elle était encore plus à plaindre que moi. - -Le jour où, perquisitionnée par les bolchevistes hongrois, à Budapesth, -j'ai entendu un de ces hommes dire, après avoir vérifié à quelle -simplicité je me trouvais réduite: «Voilà une fille de roi encore plus -pauvre que moi!» j'ai pensé aux malheureuses d'Ypres, de Dixmude, puis -aux malheureuses de France, de Pologne, de Roumanie, de Serbie et -d'ailleurs, infortunées créatures sans foyer et sans pain, par le crime -de la guerre, et j'ai pleuré sur elles, et non sur moi. - -Plus d'une, peut-être, avant 1914, enviait mon sort: j'aurais préféré le -sien! - -Mariée à dix-sept ans, je croyais trouver dans le mariage les joies que -peuvent donner un mari et des enfants. J'y ai trouvé les pires épreuves. - -La rupture était inévitable entre mes sentiments intimes et ce qui -m'environnait. Je portais en moi trop d'indépendance pour dépendre de ce -qui m'offensait. - -Les honneurs sont souvent sans honneur au plus haut de ce qu'ils -semblent. Sauf de rares exceptions, la fortune et le pouvoir développent -en nous l'appétit du plaisir et poussent aux dépravations. Ceux que La -Bruyère appelle les Grands perdent facilement la notion de la condition -humaine. La vie n'est plus pour eux l'épreuve mystérieuse d'une âme qui -sera récompensée ou punie selon ses oeuvres. La religion ne leur sert -que de masque ou d'instrument. - -Portés à juger leurs semblables sur les flatteries, les calculs, les -ambitions, les trahisons qui s'agitent autour d'eux, ils arrivent, par -le mépris des créatures, à l'indifférence du Créateur, et accommodent -ses lois à leurs besoins, dans l'assurance de s'arranger avec Lui comme -avec ses ministres. - -Quand je fais un retour sur le passé, et que je me remémore les diverses -phases de ma douloureuse existence, je songe que je n'ai jamais -désespéré d'une justice que je n'ai pas rencontrée en ce monde: j'ai -toujours cru qu'elle existe autre part. S'il en était autrement, nous ne -pourrions la concevoir. - -Cette confiance, je la tiens des leçons que reçut mon enfance, et -principalement de celles de la reine, ma mère: «Sois toujours, plus -tard, une femme chrétienne», disait-elle. La portée de ces paroles, la -jeunesse ne peut la comprendre, mais les malheurs de la vie se chargent -de l'expliquer. - -Révoltée contre tant de choses humaines, je me suis soumise à celles -qu'ordonne une volonté supérieure à la nôtre, et j'ai connu le bonheur -de ne pas haïr. Le pardon a toujours suivi ma révolte. - -Je n'ai pas douté que ceux qui me faisaient du mal seraient châtiés tôt -ou tard, sur la terre ou ailleurs, et j'ai plaint mes persécuteurs. - -Je les ai plaints de détester ma sincérité, ennemie des hypocrisies de -famille et de cour. Je les ai plaints de maudire ma fidélité à une seule -affection, éprouvée dans le sacrifice. Je les ai plaints, surtout, -d'exécrer mon mépris de l'argent, idole vénérée. - -Dans la conviction où j'étais, non sans fondement, que d'immenses biens -devaient me revenir, ainsi qu'à mes soeurs, je prétendais que notre -devoir n'était pas de vivre sans user largement de nos ressources. Ne -prenaient-elles pas plus de valeur sociale, de leur retour à la -collectivité? Mais cette opinion ne pouvait être celle, ni d'un mari -enclin à thésauriser, ni d'une famille qui s'effrayait du changement des -idées et des moeurs, et qui voyait, dans l'aspiration des masses à se -gouverner elles-mêmes, une inévitable et affreuse catastrophe, de -laquelle il fallait se garer en épargnant le plus possible. - -Aussi bien, engagée dans une lutte, où, du côté de mes ennemis, je n'ai -jamais rencontré que des procédés cruels et, premièrement, la calomnie, -pour me perdre aux yeux du monde, je me suis heurtée, tout de suite, aux -obstacles qu'imaginent la violence et l'inimitié. - -Mise hors d'état de vivre et d'agir normalement, pour être ramenée par -la force et les privations dans l'obéissance et le respect de ce que je -tenais pour méprisable, je n'ai plus eu les moyens d'exister auxquels -j'avais droit. Le soin qu'il était possible de prendre d'assurer ma -liberté sur ma terre natale, dans l'ordre et la dignité que je -souhaitais, était combattu par ceux-là mêmes qui, moralement, y étaient -obligés. Il fallait que je fusse prisonnière, ou errante et éloignée, et -tenue à l'écart par des difficultés de toute sorte. Ainsi je serais plus -aisément privée de ce à quoi je prétendais. - -Que serais-je devenue, s'il ne s'était trouvé un homme au monde pour se -dévouer à me sauver des contraintes et des embûches, et s'il n'avait -découvert, pour le seconder, des êtres de dévouement et de bonté, -souvent venus des rangs les plus humbles? - -Si j'ai connu les vilenies d'une aristocratie sans noblesse, j'ai aussi -bénéficié des délicatesses les plus nobles, témoignées par des gens du -peuple, et ma reconnaissance, pour ceux-ci, est, aujourd'hui, ce dont je -voudrais être principalement occupée. - -Mais j'ai à coeur de ne pas laisser prendre corps davantage la légende -qui s'est créée autour de ma personne et de mon nom. - - - - -II - -MA CHÈRE BELGIQUE, MA FAMILLE ET MOI - -TELLE QUE JE DOIS ÊTRE - - -Si, dans un cortège officiel, le personnage principal vient à la fin, la -Belgique, ici, doit venir en dernier, et c'est par moi-même qu'il faut -que je commence. - -Je m'y décide, non sans appréhension, car je songe au portrait que des -mémorialistes célèbres ont fait de leur personne, au début de leurs -Mémoires, à l'exemple du duc de Saint-Simon. - -Loin de moi le dessein d'essayer de me peindre avec art. Ce serait une -prétention dont me préserve le souvenir des maîtres qui ont eu le talent -nécessaire à se bien décrire. Je souhaite seulement, si c'est possible, -me montrer telle que je crois être. - -Je m'examine souvent. Plus j'avance en âge, plus j'ai tendance à -m'observer. Jadis, j'aimais observer mes semblables. Je me suis aperçue -que l'on devrait toujours se bien connaître avant de se mêler de -déchiffrer d'autres énigmes humaines. - -Ma dominante est l'horreur de ce qui est insincère, inexact, apprêté, -compliqué. Mon goût du simple et du vrai dans les pensées et dans les -actes m'a fait qualifier de révolutionnaire par ma famille, il y a bien -longtemps. C'était quand je me révoltais, à Vienne, contre ce que l'on -appelait l'esprit et les moeurs de la cour. - -Ma passion du sincère me porte à l'unité de sentiments. J'ai été, je -suis la femme du seul serment que mon coeur prononça en toute liberté. - -J'ai connu et aimé peu de personnes en me laissant approcher d'elles et -bien connaître, mais lorsque ma confiance et mon estime leur ont été -acquises et se sont trouvées justifiées, je leur suis devenue -invinciblement attachée. - -Si privée de biens qu'on ait voulu me voir, j'ai au moins possédé ce -joyau: la fidélité; et j'en ai connu la douceur. Non pas seulement cette -fidélité banale et matérielle, toujours plus ou moins passagère, telle -qu'on l'entend généralement; mais celle si pure, si haute, qui est la -constante présence d'une pensée vigilante et chevaleresque; celle faite -aussi de l'idéal des nobles coeurs qu'une injustice révolte, qu'une -infortune attire. Fidélités diverses, quoique soeurs, merveilleux trésor -dont il faut être déjà riche de soi-même pour l'enrichir encore des dons -précieux du prochain. - -Obstinée dans mes droits et convictions, lorsque je les crois en accord -avec l'honneur et la vérité conformes à leur essence divine, et non aux -hypocrites conventions, je ne m'effraie de rien, et rien ne me fera -plier. - -Je tiens à la fois, en cela, de ma mère et de mon père: de ma mère, pour -ce qui est de l'ordre spirituel; de mon père, pour ce qui est de l'ordre -matériel. Inutile de croire que je pourrais renoncer en quoi que ce soit -aux prescriptions de ma conscience. - -Si je suis contrainte par la nécessité de céder un moment, je cède comme -on cède sous un fer meurtrier. Pas plus que l'iniquité, la contrainte ne -crée le droit. Elle ne crée que ses réserves, et son recours à la -justice du temps, qui est à Dieu et non aux hommes. - -Cette force de résistance contre le mal, au mépris de l'étiquette qu'il -se donne, est, pour ainsi dire, le ressort de ma vie. - -Comment expliquer, cependant, que je sois d'une timidité marquée devant -tout ce qui ne m'est pas habituel? On me présente quelqu'un: je parlerai -à peine, même si la personne me plaît. - -Mes bien-aimés compatriotes bruxellois, amis toujours présents à ma -pensée, disaient autrefois: «La princesse Louise est fière!» - -Quelle erreur! J'aurais tant voulu, au contraire, répondre aux -affections qui s'offraient, entrer dans ces maisons belges que je savais -si accueillantes. Ah! n'être pas fille de roi, quel bonheur! On ose -parler au commun des mortels, s'il mérite quelque sympathie. Une -princesse ne saurait! - -Avec mon entourage, je suis, parfois, aussi ouverte et expansive, que -fermée et muette avec les étrangers. J'appréhende les figures nouvelles -et ne fais aucun cas des «papotages» mondains. Je préfère de beaucoup la -conversation des hommes qui savent quelque chose à celle des femmes qui -ne savent rien. - -Je déteste dans le langage ce qui n'est pas naturel. L'afféterie m'est -insupportable. Les propos qui me déplaisent me suggèrent aisément -quelque repartie ou réflexion comme le Roi savait en faire, et qui -touchait au vif la personne qu'elle visait. L'influence de la Reine me -fait parfois me réfréner et me taire, par charité chrétienne. - -Décidée dans mon for intérieur, réservée dans les apparences, je suis -faite de contrastes. Quand il faut agir, je vais à l'extrême. L'extrême -est toujours dans l'âme le produit des contrastes, comme dans le ciel le -tonnerre résulte de deux nuées qui se heurtent. Chez moi, l'orage est -subit. Je surprends d'autant plus que rien, dans mon attitude -coutumière, n'a pu faire prévoir la décision qui l'emporte. - -Je ne regarde pas l'existence sous l'angle ordinaire. Je la vois de plus -haut. Ce n'est pas de l'orgueil. Je suis portée par quelque chose qui -est en moi, au-dessus de certaines barrières et de certaines frontières. -J'habite un monde d'idées où je me réfugie. - -Bien des fois, aux heures de la persécution implacable que j'ai -longtemps connue, je me plaçais devant un miroir et je cherchais à lire -dans mes yeux. J'étais prisonnière, j'étais folle par raison d'Etat. «Ne -vais-je pas devenir réellement folle? me disais-je, glacée. Suis-je -maîtresse de ma raison? - ---«Oui, me répondait ma conscience, tu es maîtresse de ta raison, tant -que tu es maîtresse de toi-même, et tu es maîtresse de toi-même, tant -que tu restes fidèle à ton idéal d'honneur.» - - * - - * * - -On a dit que j'étais belle. J'ai eu, de mon père, une taille élevée; -j'ai eu aussi de ses traits, et même de son regard. - -Je tiens de ma mère un certain penchant à la rêverie, au repliement sur -soi-même qui fait que si, parfois, une conversation ne m'intéresse -point, ou si quelqu'un ou quelque chose me trouble, je suis ailleurs, je -m'absorbe, je m'enfuis. Mes yeux le dévoilent, et si je me reprends, -l'effort que je fais pour revenir à la situation donne à mes traits une -expression fugitive qui m'est particulière. - -Les blés ne sont pas plus blonds que j'ai été blonde; aujourd'hui, mes -cheveux sont d'argent. La couleur de mes yeux est d'un brun clair, qui -tient à la fois des yeux de la Reine et des yeux du Roi, mais plutôt du -Roi. Comme la sienne, ma voix peut passer d'une tonalité grave, -assourdie, qui lui est ordinaire, à un certain éclat. - -Je parle comme le Roi, plutôt lentement, quelle que soit l'une ou -l'autre des deux langues que j'emploie principalement, et qui me sont -également familières, la française et l'allemande. - -Suivant le cas, je pense en français ou en allemand, mais quand j'écris, -je préfère écrire en français. - -Si éprise que je puisse être du simple et du vrai, relatifs, d'ailleurs, -à chaque condition, je pense qu'une femme, où qu'elle soit, doit garder -son rang. - -Il faut des degrés en tout. Les rapports entre les hommes tirent leur -suite et leur harmonie des nuances de l'éducation et des règles des -fonctions sociales. - -Indifférente aux fausses politesses et aux fausses louanges, de même -qu'aux distinctions des habiles et aux titres des intrigants, je -considère et respecte les mérites. S'ils sont reconnus et récompensés, -je tiens pour estimables les honneurs qui leur sont accordés. - -J'aime les arts, et j'ai une préférence pour la musique. La Reine était -ainsi. J'ai, de même, son goût du cheval. Les divers sports me semblent -secondaires, en comparaison de l'intérêt de l'hippisme sous toutes ses -formes. - -A Paris, j'ai été une fidèle du Bois; à Vienne, je fus toujours une -habituée du Prater. Je prends encore plaisir à distinguer des équipages -qui sont des équipages, et des cavaliers qui sont des cavaliers. C'est -plus rare qu'on ne pense. - -Je lis beaucoup, et je prends note de mes impressions. Je lis avec -plaisir les journaux qui valent la peine d'être lus, et les revues qui -font réfléchir. - -La politique ne m'a jamais ennuyée. Aujourd'hui, elle m'étonne et me -navre. Le désordre affreux de l'Europe, le trouble profond de la société -universelle me consternent. - -Hostile aux excès du pouvoir monarchique, qui pousse à la dépravation -des favoris, je pense, néanmoins, que les démocraties arrivent -difficilement à se conduire et se gouverner au mieux des intérêts -généraux. L'étiquette du pouvoir, le nom de Président, Consul, Empereur, -Roi ne signifie qu'une chose, c'est qu'il faut dans tout le principe -d'autorité, tempéré toutefois par l'influence des femmes. Cette -influence, souveraine dans l'Histoire, ne peut, dans les démocraties, -s'exercer que d'en bas, et, ordinairement, elle est néfaste. Dans les -monarchies, procédant d'une élite, elle est bienfaisante, sauf le cas -classique d'une favorite sotte ou perverse, qui s'empare de l'autorité -en s'emparant du prince. - -De quelque façon qu'on s'y prenne, il est malaisé de mener les hommes -vers le bonheur. Ceux de notre époque semblent, entre tous, éloignés d'y -aller par les haines, ignorances et confusions que la ruine de -l'ancienne Europe n'a pu qu'aggraver. - -Parmi les livres, je relis plus que je ne lis. Cependant, les nouveautés -dont on parle m'attirent. Je suis souvent déçue. - -Goethe est mon auteur préféré, l'ami, le compagnon que j'aime à -reprendre. Les grands auteurs français me sont familiers, mais aucun -d'eux, à mon avis, n'atteint à la sérénité de Goethe et ne me repose -autant. - -J'ai pour M. de Chateaubriand un penchant qui date de ma jeunesse. René -troublera toujours le coeur féminin. - -Au nombre des modernes... - -Mais c'est surtout quand on parle des littérateurs et des artistes qu'il -faut faire abstraction des personnes présentes. Ne disons donc rien des -modernes. Je noterai seulement que, de tous les théâtres, (Shakespeare -mis à part, comme Dieu dans le ciel), le répertoire français demeure, -selon moi, le plus varié, le plus intéressant. La facilité que j'ai -d'entendre les principales langues européennes m'a permis d'en bien -juger. - -Je parle ici du théâtre dramatique. - -Les oeuvres et les représentations du théâtre lyrique me paraissent, -dans l'ensemble, plus remarquables, et les troupes plus consciencieuses, -en Allemagne et en Autriche, voire en Italie, qu'en France. - -En dehors de Paris et de Monte-Carlo, il ne faut guère s'attendre à -trouver, dans le plus aimable pays du monde, ce qu'on a si bien dans -tant de villes secondaires, en pays germanique: un théâtre confortable, -de bonne musique et de bons chanteurs. - -Bien étranges, ces différentes dispositions des peuples. Celui-ci est -plus musicien; celui-là, plus littéraire; celui-ci, plus philosophe; -celui-là, plus imaginatif; comme si la Providence, en mettant des -diversités dans les races et les caractères, avait voulu enseigner aux -hommes qu'ils doivent mettre en commun leurs différents dons, pour être -heureux sur terre. - -Mais elle a négligé de les faire moins sots et moins méchants. - - - - -III - -LA REINE - - -La Reine était fille de Joseph-Antoine-Jean, Prince royal de Hongrie et -de Bohême, archiduc d'Autriche (dernier Paladin, grandement vénéré des -Hongrois) et de sa troisième femme, Marie-Dorothée-Guillelmine-Caroline, -Princesse de Wurtemberg. - -Fiancée au prince Léopold, duc de Brabant, héritier du trône de -Belgique, Marie-Henriette d'Autriche l'épousa, par procuration, à -Schönbrunn, le 10 août 1853, et, en personne, comme dit le Gotha, à -Bruxelles, le 22 du même mois. - -Par ce mariage, la Maison de Belgique, déjà apparentée aux Maisons de -France, d'Espagne, d'Angleterre et de Prusse, se trouvait alliée aux -familles régnantes d'Autriche-Hongrie, de Bavière, de Wurtemberg, etc. - -La jeune reine était la fille d'une mère simple et bonne, modèle de -vertus. Elle avait pour frères l'archiduc Joseph, beau soldat, qui eut -trois chevaux tués sous lui à Sadowa, et l'archiduc Etienne, idole de -mon enfance, et qui fut proscrit par la cour de Vienne. On le trouvait -trop populaire. Il finit ses jours, exilé en Allemagne, au château de -Schaumbourg. - -Le roi Léopold Ier, mon grand-père, étant mort le 10 décembre 1865, le -roi Léopold II et la reine Marie-Henriette montèrent sur le trône. - -Je revois la Reine, telle que ma tendresse la connut en s'éveillant dans -ses bras, telle que mon adoration a vécu près d'elle, telle, enfin, que -mon espoir dans l'Au-Delà lui demeure consacré. - -La Reine était d'une taille moyenne et d'aspect svelte. Sa beauté -n'avait d'égale que sa grâce. La pureté de ses lignes annonçait leurs -richesses et ses épaules méritaient l'épithète de royales. Sa démarche -souple était d'une femme sportive. Sa voix, d'un timbre pur, éveillait -des échos dans les âmes. Ses yeux, d'un brun plus foncé que ceux du Roi, -étaient d'un lumineux moins aigu et plus chaud. Ils parlaient -éloquemment. - -Mais combien peu comptaient ses perfections physiques, en comparaison de -ses perfections morales! - -Chrétienne accomplie, elle entendait la religion en observant -rigoureusement ses pratiques, sans être le moins du monde étroite -d'esprit. Elle avait, de Dieu et des mystères de l'Infini, une -conception philosophique et assurée que la Foi éclairait de sa doctrine -et affermissait de ses règles. - -Les personnes qui n'ont pu, su ou voulu étudier le problème religieux, -se persuadent aisément qu'il est absurde de s'astreindre aux -prescriptions d'une confession, à ses gestes et cérémonies. La femme -sincèrement chrétienne, la femme qui est, par excellence, la mère et -l'épouse, est, pour ces esprits forts, un être inférieur, tombé aux -mains des prêtres. Mais ils sont bien aises de l'avoir pour gardienne du -foyer! - -La religion ne détournait aucunement la Reine de ses obligations d'état, -de son goût pour les arts et de sa pratique des sports. - -Elle recevait, elle présidait un cercle, elle passait dans une fête avec -un naturel souriant et ailé qui n'était qu'à elle et que j'admirais -passionnément, à l'âge où il me fut permis de suivre, dans son sillage. - -La Reine s'habillait avec un art spontané qui était toujours en harmonie -avec les circonstances. - -Une femme placée en évidence par le sort pour plaire et gagner les -esprits et les coeurs, a, plus qu'une autre, l'obligation de bien -composer sa toilette. La Reine y réussissait si heureusement qu'elle -était donnée en exemple, à Paris, par les arbitres des élégances. - -En tout temps, la mode est singulière, ou, du moins, le paraît. Sans -cela, elle ne serait pas la mode. Elle est d'ailleurs bien moins variée -qu'on ne pense. Ses innovations, réputées toujours nouvelles, -proviennent d'un petit fonds de trouvailles et d'arrangements que, déjà, -le serpent, sinon Eve, connaissait dans le Paradis terrestre. - -La Reine suivait la mode sans innover. C'est l'affaire d'autres reines, -dites reines de la mode. Elles ont, pour cela, des raisons que la raison -ne connaît pas. Mais la Reine adaptait et perfectionnait. C'était -miracle de voir le parti qu'elle tirait des dentelles de fées, gloire et -charme de la Belgique. J'ai gardé souvenir d'une certaine robe en soie -cerise, surmontée d'un fichu en Chantilly, qui était une des plus belles -choses que j'aie vues de ma vie. - -Souvent, la Reine ornait de guirlandes de fleurs fraîches ses robes de -réception. Elle savait en tirer un parti incomparable. Et quelle fête, -pour mes soeurs et moi, quand nous étions requises de courir les -parterres ou les serres, et de préparer les guirlandes de roses, de -dahlias ou de reines-marguerites dont notre souveraine chérie allait se -parer. - -Parfaite musicienne, la Reine allait de quelque _czarda_ exécutée en -virtuose du piano à une mélodie italienne ou un air d'opéra qu'elle -interprétait d'une voix de soprano que plus d'une cantatrice -professionnelle put lui envier. - -Un de ses plaisirs fut de chanter avec Faure, l'illustre baryton, -artiste de bonne compagnie et qui était partout à sa place. Ils furent -merveilleux dans le duo d'_Hamlet_ et dans celui de _Rigoletto_... Tout -cela est bien loin! J'y pense quand même avec émotion! - -La Reine recevait à ses réunions privées une élite artistique sur le -même pied que la meilleure société de Belgique. Elle suivait -attentivement la vie du Théâtre de la Monnaie et du Théâtre du Parc. -Elle s'intéressait aux talents méritants; elle n'ignorait pas les -angoisses et les difficultés d'une carrière où l'on vit quatre heures -par jour au sein de l'illusion et vingt heures en face de la réalité. -Fréquemment, sa sollicitude pour les artistes s'exerça d'une façon aussi -délicate qu'opportune. Son souvenir est resté dans plus d'une mémoire. -Au théâtre, la reconnaissance est moins rare qu'ailleurs. On ne dira -jamais assez combien ce monde, qui paraît frivole, compte de coeurs bien -placés. Corneille est toujours, pour lui, derrière quelque portant du -décor de la vie. - -La Reine aimait les chevaux avec l'intelligence d'une écuyère consommée. -Conduire d'ardentes bêtes était son goût, dont j'ai hérité. Elle -affectionnait des chevaux hongrois qui n'étaient sûrs que dans ses -guides. Rafraîchis de champagne, réconfortés, en cours de route, d'un -pain trempé dans du vin rouge, ils dévoraient l'espace. On eût dit que -la Reine les menait au bout d'un fil de laine: elle les conduisait à la -voix. - -Elle dressait elle-même ses chevaux et leur apprenait des tours -extraordinaires. J'en ai vu un monter le grand escalier de Laeken, -entrer chez la Reine, redescendre, comme si de rien n'était, obéissant -simplement aux paroles de ma mère. - -Ce qui l'amusait le plus, c'était, souvent, d'atteler deux ou quatre -bêtes différentes et qui n'avaient jamais été ensemble, si ardentes, -d'ailleurs, que personne d'autre qu'elle n'aurait osé les mener. A force -de patience, et comme par l'enchantement de sa voix, elle rendait -dociles les plus rétives. - -Sa vie ordonnée lui laissait le temps de tout faire et, en premier lieu, -de s'acquitter de sa charge maternelle; douce charge, où je fus le -premier fardeau. - -J'avais précédé d'un an la naissance de mon frère Léopold qui vécut, -hélas! si peu d'années; de six ans ma soeur Stéphanie, et, quand -Clémentine vint au monde, j'avais déjà douze ans. Je fus donc, pour la -Reine, l'aînée de sa nichée, la grande soeur qui doit seconder la mère, -aussi bien sur les marches d'un trône que dans une chaumière. C'était -moi qui devrais l'exemple de la sagesse aux frères et soeurs qui -pourraient me suivre. C'était moi qui bénéficierais le plus des leçons -maternelles. J'en ai eu la primeur, et elles firent de moi, sinon la -préférée, du moins, forcément, la plus favorisée par mon âge. - -Notre mère nous éleva, mes soeurs et moi, à l'anglaise. Nos chambres -ressemblaient plus à des cellules de couvent qu'à des appartements -princiers, comme on en voit dans les romans de M. Bourget. - -Dès que, pour ma part, je n'ai plus été sous la tutelle de jour et de -nuit d'une gouvernante et des femmes de chambre, j'ai dû me tirer -d'affaire moi-même, et, au saut du lit, prendre à ma porte les brocs -d'eau froide (en toute saison), destinés à ma toilette, car, alors, ni -au Palais, à Bruxelles, ni au château, à Laeken, le «dernier confort» -n'avait accompli ses merveilles. - -La Reine m'a enseigné, dès mon jeune âge, à pouvoir me passer de -domestiques. J'ai appris d'elle, de bonne heure, que l'on peut être sur -un trône, un jour, et dans la rue, le lendemain. - -Combien de mes parents ou alliés, aujourd'hui, n'y contrediraient pas? - -Mais alors, cette froide raison eût révolté les cours et les -chancelleries. - -Elle me fit beaucoup songer. Ce fut ma première révélation de -l'existence réelle. Je commençai à chercher ailleurs que dans une -couronne et un titre des moyens de supériorité morale et intellectuelle; -une personnalité définie; des idées à moi, de telle sorte que, dans la -vie, je pourrais être moi-même. - -La Reine a formé mon esprit par d'abondantes lectures, surtout en -français et en anglais. Jamais de romans, ou presque jamais, -principalement des Mémoires. - -La Reine lisait délicieusement. Elle mettait en valeur les moindres -traits. Sa façon de lire n'était nullement celle d'une femme qui sait -«dire». C'était celle d'une intelligence pénétrante qu'on entendait, non -pas lire, mais parler, et d'un coeur que l'on sentait tout comprendre. - -Dans l'intimité, la Reine était d'une gaieté et d'un charme simples et -entraînants. Elle se montrait ainsi dans les randonnées à la campagne, -les parties de crocket, les soirées chez elle, et dans sa loge, au -théâtre. - -Sa bonne humeur ne répugnait pas aux fantaisies d'une nature expansive -et généreuse. - -Au jour de ma fête, célébrée près d'elle, à Spa, le 25 août 1894, elle -voulut marquer cette date heureuse en improvisant une sauterie à l'issue -du déjeuner qu'elle avait fait organiser spécialement, non dans sa -villa, mais dans une salle réservée d'un hôtel de sa résidence. C'était -ainsi plus partie d'agrément. Il n'y avait que mes soeurs et moi, la -fille de Stéphanie et la mienne, nos plus belles parures alors. - -La Reine fit mettre au piano Clémentine, artiste émérite, et, avisant -Gérard, son maître d'hôtel, qui nous avait accompagnées pour diriger le -service (c'était un de ces domestiques du temps où les serviteurs se -croyaient de la famille, suivant l'étymologie de leur beau titre, -affreusement déformé), la Reine dit: - ---Gérard, en l'honneur de la fête de la Princesse, vous allez valser. - ---Oh! Majesté! - ---Si, si. Vous allez valser: un tour avec moi et un tour avec la -Princesse. - ---Oh! Majesté! - ---Quoi? Vous ne savez pas valser? - ---Si... Majesté... un peu. - ---Eh bien! Gérard, valsez... Allons, Clémentine, une valse. - -Le fidèle Gérard dut obéir, rouge et gêné, osant à peine effleurer la -personne royale. - -Et la Reine de dire en riant: - ---Mais n'ayez donc pas peur, Gérard. Je ne suis pas une sylphide! - -Gérard valsa donc avec notre mère et avec moi. Il valsait même bien. - -Le lendemain, il n'en fut pas moins le modèle des modèles des serviteurs -aimés et estimés de leurs maîtres qu'ils aiment et estiment, si ceux -qu'ils servent savent mériter d'être servis. - -La Reine n'eut pas de rôle politique en dehors de celui de la -représentation de sa charge de souveraine. Sur un homme tel que le Roi, -une influence féminine ne pouvait s'exercer par l'épouse et la mère. - -L'impossibilité pour la Reine de trouver dans son mari l'union de -pensées, l'intimité d'action, l'entière confiance qui, dans n'importe -quel ménage, sont la condition du bonheur, fut la déception initiale que -d'autres allaient suivre, de plus en plus cruelles. - -Entre toutes, l'épreuve qui bouleversa la Reine et eut des conséquences -poignantes fut la mort de son fils Léopold. - -Jamais notre mère ne put se consoler de la perte de l'héritier de la -couronne, de cet enfant de tant de promesses, accordé et repris par le -ciel. Ce fut le deuil de sa vie. Elle en fait mention dans son admirable -testament. - -A partir de ce jour, sa santé, si florissante, s'altéra petit à petit. -Son âme, portée à se détacher des choses de la terre, s'abîma de plus en -plus dans la prière et la contemplation. Elle ne vécut plus guère que -dans l'ardente espérance de l'Au-Revoir, là-haut. - -La Reine fut toujours une sainte, et bientôt une martyre. Elle souffrit -affreusement de la grandeur farouche du Roi, tout à son oeuvre royale, -dont il se délassait brusquement par un plaisir sans frein, après un -labeur sans limite. Nature excessive, et que ne pouvait comprendre une -âme tendre. Les malentendus et leurs conséquences vinrent de là. - -Contre un tel destin qui ne pouvait aller qu'en s'aggravant, il n'y -avait rien à tenter. La vie terrestre connaît d'implacables fatalités. - -Quelle que fût la souffrance de la Reine, elle ne diminua pas sa bonté, -inspirée du Ciel. Elle put, parfois, céder à la douleur et laisser -entendre la plainte de son âme meurtrie; elle put même tenter de se -défendre par quelque geste que le public aperçut sans le comprendre. -Elle revint bien vite aux pieds du Christ consolateur. - -C'est là que je la retrouve et que j'offre le culte de mon amour à cette -mère sublime qui grava en moi l'idée ou plutôt la passion des devoirs à -remplir, ainsi définis: - -D'abord, vis-à-vis de soi-même, la saine et totale liberté, c'est-à-dire -la dignité du corps et de l'esprit; puis, la recherche de Dieu, ici-bas, -et l'ascension vers Lui, au travers des faiblesses et des erreurs -humaines. - -O mère bien-aimée, j'ai passé dans la vie et dans la nature sans -comprendre les mystères qui nous entourent, mais, suivant votre Loi, -j'ai cru, je crois à la présence du Créateur. - - - - -IV - -LE ROI - - -Mon père a été plus qu'un grand roi: un grand homme. - -Un grand roi peut l'être par le seul art de s'entourer et de tirer parti -des valeurs qu'il lui est facile de grouper autour de lui. Bien peu, -d'ailleurs, l'essayent. Il faut être déjà très supérieur, au moins par -le coeur, pour avoir le goût des supériorités. - -En arrivant au pouvoir, le roi Léopold II ne songea pas à réunir autour -de lui une élite qui l'aurait inspiré. Il n'avait ni les ressources -d'hommes que trouva un Louis XIV, ni celles que son exemple développa -dans son royaume. La Belgique était encore un Etat adolescent et dont la -croissance exigeait les soins d'une main habile et exclusive. - -Elle est venue au monde faite de deux pays jumeaux, fort différents de -caractère. Ils sont unis par une même loi. Leur même politique nationale -est comme une membrane qui doit les tenir assemblés. Mais une telle -constitution n'est pas sans inconvénient. - -Le Roi avait, dès longtemps, la conviction secrète que, pour durer et se -fortifier, la Belgique avait impérieusement besoin d'un haut dessein qui -ferait en elle l'unification des intelligences et des efforts et qui lui -permettrait de prendre une place plus grande dans le monde. - -Il avait étudié la carte de la terre et conçu le projet inouï de doter -son petit royaume d'un immense domaine colonial. Il n'avait pas -d'argent, il n'avait pas d'armée, il n'avait que son idée. Il s'y -enferma et ne vécut plus que pour elle et par elle. - -L'homme que je revois, lorsque je pense au Roi, est toujours celui dont -le mutisme effraya mon enfance. - -La Reine est assise, ayant en main un livre qu'elle ne lit point. Elle -me tient près d'elle, en suivant des yeux le souverain. Les portes du -salon sont ouvertes sur les pièces voisines, et le Roi va et vient, les -mains derrière le dos, d'un pas d'automate, sans nous regarder, sans que -rien le dérange de sa méditation interminable. Autour d'elle, le silence -s'est fait dans le palais. Nul n'ose entrer. Le Roi a interdit l'accès -de l'appartement royal. La Reine et moi, nous sommes les prisonnières -involontaires de ce prisonnier de sa volonté. - -Le Roi était grand et fort. Sa personnalité imposante et sa physionomie -si caractéristique sont connues même des générations nouvelles. Elles en -ont vu l'image populaire. La photographie ne saurait rendre l'expression -de finesse sceptique de son regard. Ses yeux, dont j'ai dit la teinte -brun clair, prenaient, à la moindre contrariété, une fixité qui, arrêtée -sur nous quand nous étions en faute, mes soeurs et moi, nous terrifiait -plus que les reproches et punitions. - -La voix du Roi, d'un timbre grave, avec quelque chose d'enveloppé, et, -par instant, de nasillard, était, dans la colère, d'une dureté de -pierre. Mais, s'il voulait plaire, il savait lui donner de la douceur et -de l'émotion. On parle encore de la manière dont il prononça le discours -du Trône, après la mort de Léopold Ier, et de ce début émouvant: «La -Belgique, Messieurs, a, comme moi, perdu un père...» - -S'il plaisantait, il avait de l'entrain. Quand le Roi se mêlait de -montrer de l'esprit, c'était un esprit à l'emporte-pièce, mais il en -avait, et beaucoup. J'ai gardé le souvenir de certains de ses jugements -sur ses ministres ou divers de ses contemporains. Il en est qui vivent -encore, et qui seraient très flattés; il en est d'autres qui le seraient -moins. - -Le Roi ne s'occupait guère de mes soeurs et de moi. Ses caresses étaient -rares et brèves. Nous étions, devant lui, toujours impressionnées. Il -nous paraissait Roi bien plus que père. - -A l'égard de son attitude chez la Reine, si je remonte jusqu'au plus -lointain de mes souvenirs, je vois toujours un homme absorbé, parlant -peu. - -Il va de soi, d'ailleurs, que nous étions rarement en tiers avec nos -parents réunis. Moi seule qui, par mon âge et l'avance que j'ai eu sur -mes soeurs, ai pu être près de notre père et de notre mère alors que les -difficultés entre eux n'étaient pas commencées, je n'arrive pas à me -souvenir de quelque douceur ou bonté que ma jeunesse aurait remarquée. - -Je sais seulement que le Roi qui, ainsi que la Reine, avait le culte des -fleurs, ne manquait jamais, à une certaine époque (ce devait être vers -mes onze ans), d'en apporter lui-même, chaque semaine, à notre mère. Il -était allé les cueillir dans les jardins royaux. Il arrivait dans -l'appartement de la Reine, chargé de sa moisson odorante, et il disait: -«Voici, ma bonne femme.» - -Aussitôt, Stéphanie et moi, de renouveler la parure des vases, moi, -surtout, la grande, et qui avais appris de la Reine à aimer et disposer -les fleurs, discrètes compagnes de nos pensées, et qui mettent dans le -_home_ des parfums, des couleurs, des caresses, du repos, quintessence -de la terre et du ciel. - -Un jour, à Laeken, le Roi m'offrit un gardénia. Je fus éblouie. J'avais -à peu près treize ans. J'ai longtemps espéré, mais en vain, que cette -gracieuseté paternelle se renouvellerait. - -Ce prince de génie, dont les conceptions politiques et sa façon de mener -les négociations utiles à la Belgique font l'admiration, sinon de ceux -qui leur ont dû tant d'avantages, du moins des compétences d'autres -pays, était, par certains côtés, singulièrement minutieux. Il tenait à -ce qu'il portait, à ce qu'il avait personnellement, d'une manière -obstinée. Je l'ai vu prendre soin des jardins, à Laeken, avec rigueur. - -Des pêches énormes et succulentes poussaient en espalier, et le Roi en -était fier. J'avais la passion des pêches. J'osai, un soir, me régaler -d'une d'entre elles qui était invisible sous les feuilles. Et, cette -année-là, l'espalier donnait beaucoup de fruits. - -Le lendemain, le Roi découvrit le larcin. Dramatique affaire. -Promptement soupçonnée, j'avouai mon crime et je fus punie. Le Roi -savait le compte de ses pêches! - -Ce grand réalisateur était d'esprit réaliste et le matérialisme -l'emportait, chez lui, sur l'idéalisme. Je ne me permettrai pas de -supposer qu'il ne croyait pas en Dieu, mais certainement il s'en faisait -une autre idée que la Reine. Elle en souffrait. Il persistait dans sa -façon de penser. - -Il allait à la messe le dimanche. C'était un exemple qu'il devait à la -cour et au peuple. Or, il fut un temps où il escortait la Reine à -l'office, en prenant d'autorité _Squib_, un minuscule _ratler_ que ma -mère affectionnait et dont le Roi parlait toujours comme d'une personne: -il l'appelait le _Squib_. - -Il fallait voir ce grand corps, tenant sous son bras ce tout petit chien -qui ne bougeait, comme terrifié. Ainsi, l'un portant l'autre, tous deux -entendaient la messe près de la Reine qui, assurément, ne jugeait pas -que ce fût très catholique. L'office achevé, le Roi, toujours chargé «du -Squib», allait, à travers les salons, jusqu'à la salle à manger où il -déposait gravement le tout petit chien sur les genoux de la Reine. - -De la politique du Roi, je n'ai compris et connu que celle du Congo. -J'ai su, j'ai vécu par ricochet les alternatives de crainte et -d'espérance par lesquelles passait l'auteur de cette gigantesque -entreprise. On ne parlait que de cela autour de moi. C'était d'ailleurs -à voix basse, mais les choses dites tout bas sont celles qu'on entend le -mieux. - -Je sais que la fortune royale, et celle de ma tante, l'Impératrice -Charlotte, administrée par le Roi, se trouvèrent un moment engagées, non -sans risque, dans la conquête et l'organisation des possessions que -l'une ou l'autre des grandes Puissances européennes pouvait disputer à -la Belgique. Journées d'angoisse pour le Roi. Il se débattit habilement -entre les Puissances. L'Histoire connaît son oeuvre. Elle dit quel -profond politique il sut être. La Belgique officielle ne s'en souvient -plus. Mais le peuple n'a pas oublié. J'ai confiance dans l'âme belge. -Elle a montré sa grandeur en 1914-1918. Le roi Léopold II aura un jour, -dans le pays qu'il a fait si riche et qu'il eût voulu mieux armer contre -le danger de guerre, les réparations que sa gloire mérite. - -Les fautes de l'homme, dans l'ordre privé, n'ont pu faire de tort qu'à -lui-même et aux siens. Son peuple n'en a jamais souffert. Il a même -bénéficié, au mépris du droit naturel, des biens immenses qu'il a plu au -Roi de lui attribuer, sans réserver la part de ses filles, ainsi -exclues, par lui, de la famille belge. - -Ici, nous touchons à un côté du caractère du Roi qualifié de -contre-nature par les psychologues, comme la législation dont le -gouvernement belge s'est servi en la circonstance paraît, aux légistes, -contraire au Droit. - -L'excuse de la Belgique, s'il en est une à l'illégalité, est que le Roi -voulut passer outre au droit naturel. - -J'ai lu, sous la signature d'un journaliste, que, dès avant son mariage, -ou peu s'en faut, le Roi annonçait qu'il n'accepterait jamais aucun -bénéfice de la charge royale et que sa fortune, en tout état de cause, -ne saurait s'accroître au bénéfice de ses descendants. - -Plaisante histoire et de pure invention. Un roi, du reste, est un homme -comme un autre: sa charge vaut par les qualités qu'il y montre. Le Roi -pouvait se ruiner, le Roi pouvait s'enrichir. Il a eu du génie, et il -faudrait que ce fût une raison pour que ses enfants aient pu être bien -et dûment dépouillés d'une fortune constituée, en partie, sur leur bien -propre, engagé dans l'entreprise par la hardiesse paternelle! - -Mais pourquoi le Roi voulut-il déshériter ses filles de son immense -accroissement de richesse? Voilà ce qu'il faut préciser. - -Le Roi voulut, dès longtemps, nous réduire, mes soeurs et moi, au -minimum de ce qu'il croirait convenable de nous attribuer, c'est-à-dire -beaucoup moins qu'à l'erreur de l'âge et des passions tardives, parce -qu'après la mort de notre frère Léopold, il ne vit jamais en nous que -des héritières repoussées par son ambition, torturée de n'avoir pas de -descendance mâle. - -Seule de mes soeurs, j'ai pu observer que, dans les années qui suivirent -la mort de son fils, le Roi, à diverses reprises, se montra d'une humeur -différente avec notre mère; il fut même aimable et plus fréquent. J'ai -compris, devenue femme. - -Clémentine vint au monde. Sa naissance avait été précédée d'une -espérance déçue; et l'enfant qui arrivait était encore une fille! - -Le Roi renonça, prenant en grippe l'admirable épouse à laquelle Dieu -refusait de rendre un fils. Mystère des épreuves humaines. - -Quant aux filles nées de l'union royale, elles furent acceptées, -tolérées, sans que le coeur du Roi s'ouvrît vraiment pour elles. - -Cependant, nous n'en fûmes pas totalement exclues. Les sentiments de -notre père à notre égard varièrent selon les circonstances, et pour moi, -notamment, selon les calomnies et les intrigues. Ma soeur Stéphanie eut -aussi à en souffrir. - -Mariées toutes deux, de bonne heure, parties au loin, privées de -l'occasion de revoir souvent le Roi, nous ne pouvions prétendre à être -l'objet de sa constante pensée. Nous courions le risque d'être aisément -desservies par des courtisans au service de nos ennemis. - -Clémentine fut mieux placée. Elle eut de lui toute la tendresse qu'il -pouvait accorder à l'une de ses trois descendantes, restée près de lui -et qui l'entourait d'affection filiale, et conservait à la Maison Royale -les traditions qu'à défaut de la Reine, savait y représenter une fille -de la mère que nous avons eue. - - - - -V - -MA PATRIE ET MA JEUNESSE - - -Il y a plus de quarante-cinq années que, dès mon mariage, le sort -m'exila du pays qui m'a vue naître. Je n'y ai plus séjourné qu'en -passant, et dans des circonstances souvent pénibles. - -Eh bien! je reviendrais, les yeux fermés, du château de Laeken dans -telle allée du parc; j'irais, de même, dans tel sentier de la forêt de -Soignes et ailleurs. Il me semble que tout doit être encore à sa place, -et tel que je l'ai connu. - -Un chêne fut planté à Laeken, à la naissance de mon frère et de mes -soeurs, comme à ma naissance. Je n'avais plus revu ces arbres votifs -depuis de longues années, lorsque je revins en Belgique, pour quelques -jours seulement, à la mort du Roi. Accompagnée du vieil ami de mon -enfance, le gouverneur de mon frère, le général Donny, je fis une -promenade à Laeken, et retrouvai--avec quels sentiments!--le petit -jardin, jadis planté et cultivé par mon frère et moi, pieusement -conservé. Pensée du Roi? Fidélité de serviteurs? Dans mon trouble, je ne -pus questionner. Mes larmes seules parlaient. - -Quand je fus devant nos chênes commémoratifs, je n'en vis que trois. On -me dit alors que, par une émouvante coïncidence, celui qui marqua la -venue de Léopold mourut jeune comme lui... Des autres, le mien était -fort et dru. Celui de Stéphanie a eu le malheur de croître un peu de -travers; celui de Clémentine est de forme normale. - -Je n'ose dire que nos trois chênes sont l'image de notre destinée, selon -notre vie intérieure, ignorée ou incomprise des hommes, et connue de la -Nature confidente de Dieu. Mais ces trois chênes, et le quatrième, -disparu de lui-même, m'ont troublée, le jour où je les ai revus. - -Quels qu'ils soient, je les envie. Ils ont grandi, ils ont vécu, ils -vivent sur le sol de mes morts, moins un, dont l'absence même est si -expressive. Je voudrais les revoir encore et vivre, sinon dans leur -voisinage, du moins à l'ombre de chênes poussés comme eux dans ma -patrie. - -Puissé-je y finir mes jours, et retrouver ma mère bien-aimée et ma -vivante jeunesse dans les forêts, les campagnes, les villages où nous -passâmes tant de fois ensemble. Elle m'en apprenait les secrets. C'est -ainsi que se révélaient à moi la nature et la vie belge, l'univers et la -société. La Reine aimait et me faisait aimer une terre héroïque dont -l'histoire de la défense de ses libertés, au cours des âges, est -peut-être la plus émouvante des Histoires. - -Et j'y puisais l'ardeur de n'être jamais esclave. - -Je sais que des bonnes gens de Belgique m'ont reproché, comme s'il y -avait eu de ma faute, mon éloignement de notre commune patrie. Des -témoins de ma jeunesse m'ont crue emportée dans un monde trop brillant, -trop étranger, où j'oubliais la terre natale. Puis, les drames et les -scandales où je fus traînée sur la claie de l'incompréhension et de la -calomnie m'ont transformée en une coupable à laquelle ce n'était pas -assez d'interdire de revoir sa mère mourante, en la retenant au fond -d'une maison de fous. Elle méritait d'être rayée de la surface de la -terre. - -Ah! pauvre et misérable humanité, tellement portée au mal, que tu ne -vois que lui dans chaque créature, quel était donc mon crime? - -Je ne voulais, je ne pouvais plus vivre sous le toit conjugal. J'avais -tenu bon longtemps, me sacrifiant, comme je le devais, à mes enfants, -puis, ceux-ci grandis et l'horreur de la vie commune étant chaque jour -plus forte, j'avais écouté l'homme unique, le chevalier d'idéal qui -m'avait préservée des égarements auxquels j'étais résolue pour oublier -et faire comme tant d'autres! - -J'aurais pu, dans mon palais, ou ailleurs, être l'héroïne de discrètes -et multiples aventures. C'eût été conforme au Code des plus hautes -convenances, et Dieu sait que les occasions surabondaient. Je ne fus pas -cette hypocrite, et j'eus aussitôt contre moi toutes celles qui -l'étaient. Innombrable légion! J'eus aussi leurs confidents, irrités et -déçus. - -Alors, la diffamation entreprit son oeuvre détestable. La persécution, -se masquant de l'indignation du faux honneur, commença, implacable. - -Un de ces plus cruels effets pour moi fut le siège que l'on fit de la -Reine et du Roi et de l'opinion belge. - -Est-ce possible? Je me suis trouvée exilée de ma patrie, emprisonnée, et -condamnée à devenir folle, car tout fut tenté pour que je le devinsse! - -C'est à vous, mère sainte, mère martyre, force morale sublime, que j'ai -dû de résister. Vous m'aviez armée pour la lutte, en m'apprenant à ne -jamais transiger avec les devoirs essentiels que vous m'aviez enseignés. -J'y suis restée fidèle. Mais j'ai souffert affreusement, du jour où vous -ne pouviez comprendre ma révolte. J'étais supprimée du monde. Toutes les -apparences, habilement exploitées, se tournaient contre moi. On vous -disait: «Elle est perdue, c'est une démente, les médecins l'ont -déclaré!» - -Quels médecins, Seigneur! On l'a su par la suite. - -Ah! on envie les princesses. Qu'on les plaigne plutôt. J'en sais une -pour laquelle il n'y a pas eu de justice ici-bas. On l'a mise hors du -droit commun. La loi de tout le monde n'a été pour elle la loi, que -lorsqu'on pouvait l'utiliser contre elle. - -Oui, victime d'un abominable complot, dont l'inhumanité dépasse ce que -la raison peut concevoir, je n'ai pu rentrer dans ma chère Belgique au -moment où j'ai appris, en dépit de mes persécuteurs, que ma mère mourait -à Spa; je n'ai pu recevoir sa dernière bénédiction; je n'ai pu suivre -son cercueil... - -Si je ne suis pas devenue folle alors, dans ma maison de fous, c'est que -je ne devais pas, je ne pouvais pas le devenir. J'en tremble encore en y -pensant. - -Plus tard, lorsque le Roi mourut, j'avais recouvré ma liberté par une -évasion qui fut l'oeuvre de l'ami sans pareil qui, une première fois, -m'ayant sauvée de moi-même, me sauvait de la prison et de la folie, -après avoir failli, lui aussi, succomber sous les coups de la haine. - -Mais ma liberté reconquise fut un nouveau crime, ma fidélité à un idéal -incarné en un dévouement unique, un surcroît de forfait. - -Quand je vins assister aux funérailles de mon père, je fus quasi gardée -à vue. On me limita le terrain que je pouvais parcourir sur le sol de ma -patrie. La fille aînée du grand Roi que la Belgique venait de perdre ne -trouva, comme accueil, que celui d'une police en vêtements de cour, et -fleurie de formules polies. - -Oh! je n'incrimine personne, pas même des serviteurs dont je connus la -servilité. Je sais combien il est tentant et profitable d'égarer les -princes, et de quelle puissance est sur eux le mauvais conseil qui se -pare d'un air de dévouement. - -J'explique seulement pourquoi je ne suis pas restée davantage dans ma -patrie bien-aimée. - -Enfin, la guerre affreuse est survenue, au lendemain des débats du -procès de la succession du Roi. Et, pour le coup, j'ai été encore plus -définitivement rayée de la nation belge. Car, à toutes mes abominations, -j'avais ajouté celle de croire qu'il y avait des juges en Belgique. - -J'étais prisonnière à Munich, ou peu s'en faut, surprise en Bavière par -les hostilités, et traitée en princesse belge, c'est-à-dire fort mal, -comme on le verra plus loin. - -A Bruxelles, je devins princesse ennemie, et, dès l'armistice, proclamée -étrangère dans la patrie à l'intérêt de laquelle j'ai été sacrifiée à -dix-sept ans, je me suis vue mise sous séquestre..., en prévision, -surtout, de ce que je pourrais avoir, si l'impératrice, ma tante, venait -à mourir. - -Or, c'est de l'Histoire, mon mariage avec le prince de Cobourg a été -annulé en 1907, par sentence du tribunal spécial de Gotha, jugeant -suivant le droit des Princes, dûment transmise au Maréchalat de la Cour -à Vienne. Le divorce a été acquis dans toutes les formes minutieuses de -la procédure des Cours, et du statut de l'ancienne Maison d'Autriche. Le -Roi m'a rendu officiellement mon titre de Princesse de Belgique. - -De cela, qui n'est point rien, il n'a pas été fait cas, à -Bruxelles--simplement. - -Il est vrai que la loi hongroise ne reconnaît pas le droit des Princes -et la procédure de Gotha. Pour elle, en raison des biens que possède la -famille de Cobourg, en Hongrie, je suis demeurée Princesse de Cobourg. - -Je me perds dans tous les liens où l'on m'a enchaînée. Mais le bon sens -me crie que la disparition de la monarchie austro-hongroise et la -séparation de l'Autriche et de la Hongrie, mettant fin à l'état mixte, a -mis fin à la situation de «sujet mixte» qui était celle du Prince de -Cobourg. - -Par ses ascendants et de lui-même, le prince Philippe de Saxe-Cobourg et -Gotha, prince autrichien, est d'origine franco-germanique et non -hongroise. L'union princière rompue, l'union civile abolie, je me sens -délivrée et rentrée dans ma nationalité belge, selon la volonté même du -Roi. - -On a voulu l'ignorer à Bruxelles. On m'a baptisée hongroise parce que le -prince de Cobourg a un majorat en Hongrie. Ne pourrait-on aussi bien, -s'il était propriétaire en Turquie ou en Chine, me proclamer Turque ou -Chinoise? - -Je questionne. Je ne reproche rien, à qui que ce soit, surtout au -principe supérieur d'autorité, pour la bonne raison que cela se passait -dans un Etat dont le souverain et la souveraine s'étaient retirés devant -l'envahisseur, afin de défendre le pays (on sait avec quel courage et -quelle abnégation), à l'extrême frontière, préservée de la conquête -ennemie. Ils rentraient en triomphe, tout à la joie de la victoire. Je -veux penser que l'attitude adoptée à mon égard a été une fatalité du -sort qui a voulu me faire étrangère dans ma patrie. - -Cette patrie, si chère à mon coeur, j'ai pleuré sur elle en 1914. J'ai -craint que son erreur, à mon égard, pût ajouter à ses malheurs. - -Je savais que l'arrêt de Bruxelles me déniant, dans le bien paternel, -jusqu'à la quotité disponible, avait déchaîné d'amères indignations à -Berlin. Mon gendre, le duc de Schleswig-Holstein, beau-frère de -l'empereur Guillaume II, était fondé à compter sur l'héritage du -grand-père de sa femme. - -Je ne dis point que dans la colère du souverain allemand devant la -résistance de la Belgique, le souvenir de la déception d'un de ses -proches, pour lequel il fut plutôt sévère, ait décidé de l'ordre -d'écraser le petit peuple qui osait résister à la violation de sa -neutralité. Mais il ne fut pas fait pour ramener l'irritable Guillaume -II à la raison et à l'humanité, d'autant plus que ce malheureux, que -j'ai connu dès mon enfance, était convaincu alors de son rôle de Fléau -de Dieu et d'Invincible Justicier sur le théâtre de la guerre. - - * - - * * - -Oublions un moment ces misères et ces douleurs, pour parler de l'époque -où je fus heureuse dans mon heureuse patrie. C'était le temps où -j'excursionnais avec la Reine, et découvrais le royaume de mes parents. - -Quelle joie, lorsque je pus conduire, comme ma mère. J'avais quatorze -ans à peine; j'étais son élève. Nous partions fréquemment en expédition -d'une journée, à travers notre chère Belgique, de l'aube à la nuit -pleine. Deux ou trois voitures de la Cour se suivaient. La Reine -conduisait le premier équipage; moi, le second; quelque officier ou une -des dames d'honneur, plus tard, ma soeur Clémentine, le troisième. Avec -nous venaient souvent le Docteur Wiemmer, compatriote et ami dévoué de -la Reine, et qui était arrivé à la cour avec elle; le bon général Donny, -le général Van Den Smissen, quelques-unes des dames d'honneur et autres -fidèles de l'entourage. On faisait halte au hasard. La forêt de Soignes, -les environs de Spa, les Ardennes virent plus d'une fois la Reine dans -une clairière, assise sur l'herbe, et mordant à pleine bouche dans un de -ces fameux «pistolets» fourrés, de Bruxelles, sortis des cantines -royales. Que de bonnes choses il y avait! Le goût m'en revient aux -lèvres. Comme la Belgique était bonne alors, et quel air pur nous -rafraîchissait. Pour moi, avidement, je respirais l'avenir. - -Dans ces excursions, souvent lointaines, là Reine emportait la carte et -faisait elle-même son itinéraire, avec la sûreté d'un officier -d'état-major, et m'enseignait, ainsi qu'à mes soeurs, à savoir nous -orienter. - -A cette époque, l'automobile n'avait pas encore ravagé le monde. J'ai lu -ce mot stupéfiant d'un Français: «La vitesse est l'aristocratie du -mouvement.» A ce compte-là, l'irréflexion est l'aristocratie de la -pensée. - -L'automobile est parfois un bienfait individuel, et, constamment, un -fléau général. A côté de quelques satisfactions et commodités qu'elle -procure, elle bouleverse l'existence en la précipitant. - -Au temps des voitures attelées, nous avions d'autres impressions d'une -journée d'expédition qu'on n'en a, maintenant, au long de trois semaines -de haltes fiévreuses en divers Palaces, au bout d'interminables haies de -peupliers, entrecoupées d'apparitions de champs, de toits, de volailles, -dans une trépidation constante sous le vent qui décoiffe et la boue qui -salit. - -Il y a près d'un demi-siècle, le cheval était la parure et l'agrément de -la meilleure société européenne. L'exemple de la Reine y fut pour -quelque chose. - -En France, dans la famille d'Orléans, qui est la nôtre, le duc et la -duchesse de Chartres donnaient le ton aussi bien à Cannes qu'en -Normandie, et dans la région délicieuse de Chantilly. La duchesse -pratiquait l'équitation en admirable amazone. J'ai gardé le souvenir de -ses yeux noirs, de ses traits purs, de ce rayonnement de sa personne -fait de grâce naturelle et de distinction innée. - -Le prince de Joinville, si artiste, si spirituel, était d'une galanterie -exquise. Il fut pour moi des plus empressés, ainsi que son frère, le duc -de Montpensier. Nous étions très gais. Les personnages graves de la -famille nous regardaient d'un oeil sévère. - -Ceci m'amène au plus indulgent, au plus grand seigneur, au duc d'Aumale, -fidèle ami de la Belgique et notre hôte bien des fois. Oh! la loyale et -noble physionomie que la France républicaine commit la faute de ne pas -utiliser. Il se vengea comme il était capable de le faire, en comblant -de ses bienfaits son aveugle patrie. - -J'ai vécu sous son toit. J'y pense avec une ferveur attendrie. Je me -revois, dans une chambre au rez-de-chaussée, donnant sur les douves, -dans ce Chantilly dont l'hôte princier, entouré de tout ce qui comptait, -en France, lorsqu'il recevait, ajoutait fréquemment à sa compagnie la -grande figure du prince de Condé, qu'il avait l'art de faire revivre -pour l'honorer. - -La Reine et le duc d'Aumale avaient l'un pour l'autre un attachement -réciproque. Lorsque vinrent, pour ma mère, les amertumes d'une situation -rendue difficile, puis impossible par l'oubli, dans le Roi, de ce que -l'homme devait au Prince, le duc d'Aumale fut de ces amis inappréciables -dont la délicate compréhension et la fidèle pensée consolent des -délaissements. - -Dévouée au duc d'Aumale, j'ai beaucoup connu aussi la comtesse de Paris, -chez laquelle j'ai séjourné, au château d'Eu. C'était une femme -originale, voire fantasque, mais d'une bonté joyeuse et agissante. - -Une autre femme de la famille d'Orléans me fut, de bonne heure, -familière: la princesse Clémentine, de mémoire respectée, fille du roi -Louis-Philippe et femme du prince Auguste de Cobourg. - -Je devins sa belle-fille par mon mariage avec son fils aîné. Mon espoir -fut alors qu'elle serait pour moi une seconde mère. Il ne tint ni à sa -bonté, ni à mon désir, que sa vieillesse et ma jeunesse pussent -s'accorder. - -Ma gratitude évoque aussi mes très proches, le comte et la comtesse de -Flandre, et tant de bontés que je n'ai pas oubliées. Leur noble vie -connut l'affreuse tristesse de l'écroulement d'un avenir tendrement -préparé. Mais Dieu leur avait accordé des réserves d'affections et -d'espérances. - -J'allais oublier un des chers souvenirs de ma plus tendre enfance: la -Reine Marie-Amélie, veuve du Roi Louis-Philippe. - -Cette femme d'élite, qui porta son deuil et son exil avec tant de -dignité, fut mon arrière-grand'mère, et ma marraine. Elle s'était -retirée au château de Claremond, en Angleterre. - -A la nouvelle de ma venue au monde, une de ses premières questions fut: -«A-t-elle de petites oreilles?» - -Elle témoigna le désir que je fusse nommée Louise-Marie, en souvenir de -sa fille, ma vénérée grand'mère, première Reine des Belges. - -Je revois la douce et vénérable aïeule aux boucles blanches émergeant du -bonnet de dentelle à larges brides. Je revois le petit déjeûner du -matin, à côté de la bergère profonde, et le pain à la grecque donné de -sa main, lorsqu'on avait été sage. Puis le poney, porteur du double -panier dans lequel on nous installait, ma cousine, Blanche de Nemours, -et moi, pour la promenade quotidienne dans les allées du grand parc. - -La Reine avait comme lectrice une demoiselle Müser, une Allemande qui -fut l'amie, la compagne constante de ses vieux jours. J'étais bien jeune -alors: quatre ans tout au plus. Et cependant, j'ai pieusement gardé en -moi l'image, la voix, la tendresse de mon arrière-grand'mère -Marie-Amélie, Reine des Français. - -De mes deux soeurs que mon souvenir revoit toujours dans l'heureux temps -où nous ignorions encore ce qu'on appelle la vie, on sait que l'une et -l'autre se sont mariées, Stéphanie, très tôt, comme moi, Clémentine, -bien plus tard. - -Stéphanie enfant, jeune fille et jeune femme, était d'une grande -fraîcheur et beauté. Clémentine, très belle aussi, avait plus de charme. -Le destin lui a souri. Son existence prolongée près du Roi lui a donné -des vues et des directives que nous n'avons pas eues. Chaque nature a -ses dons et ses chances. Loterie humaine. - -Clémentine a épousé le prince Victor-Napoléon, et les possibilités -diverses qu'un nom aussi éclatant porte avec lui. Stéphanie a fait un -mariage qui semblait resplendir, non d'éventualités, mais de certitudes. -Je parle du premier, car elle s'est mariée deux fois. La première fois, -elle a eu le bonheur d'épouser un être chevaleresque, et qui était, -peut-être, le plus remarquable des jeunes hommes de son temps. Il lui -apportait en partage la couronne de Charles-Quint et les trônes -d'Autriche-Hongrie... Couronne et trônes ont disparu, comme emportés par -un magicien infernal, et ma soeur est restée, pour l'Histoire, la veuve -de l'archiduc Rodolphe. Elle n'avait que vingt-cinq ans, quand il -mourut. - -Je n'ai rien dit du décor au milieu duquel paraissaient les divers -personnages qui parlaient à mon intelligence et à mon coeur, à l'âge où -ils s'ouvraient. Il n'offre rien que de très connu. - -Le plus intéressant pour ma jeunesse, fut le château de Laeken. Il ne me -reste aucune impression agréable du Palais de Bruxelles, quoique je -n'aie pas oublié la galerie et les salons dont les beaux tableaux -m'intéressaient, surtout un Charles II, par Van Dyck, vêtu de noir, pâle -et noble visage où je croyais lire la mélancolie du destin des Rois. - -J'ai vu beaucoup de demeures princières et royales. Elles se ressemblent -toutes comme les Musées, et sont, de même, en général, austères et -fatigantes. Mieux vaut une chaumière et un petit Téniers pour soi seule, -que dix salons et cinq cents toiles qui sont à tout le monde. - -Je me plaisais à Laeken, parce que le travail devenait moins absorbant; -nous avions plus de liberté, plus d'espace. Je ne me privais ni de -courir, ni de sauter, dans les jardins et le parc, entraînant, dès le -bas-âge, mon frère qui était la fille et moi le garçon. J'étais forte, -vive et endiablée. - -Je passais pour une enfant volontaire et avide de s'instruire. Mon -habitude de poser des questions m'avait fait surnommer _Madame -Pourquoi?_ J'ai toujours aimé la logique et la vérité. Mon instinctive -passion du vrai me fit, un jour, cribler de coups de pied et de poing ma -gouvernante qui, par un faux rapport, m'avait valu une punition. J'étais -dans un tel état que le docteur Wiemmer, appelé, voulut en tirer la -cause au clair. Sa conclusion fut que j'avais raison, dans le fond, -sinon dans la forme, et que mon caractère était celui d'une nature -entière dont on aurait ce qu'on voudrait par la douceur, la franchise et -l'équité. On renvoya la gouvernante. - -La Reine, bien des fois, rappela cet incident et les paroles du docteur. - -Ce médecin, si dévoué à ma famille et trop tôt disparu, sauva ma soeur -Stéphanie d'une fièvre typhoïde à la suite de laquelle le Roi et la -Reine nous emmenèrent à Biarritz. Le changement d'air était nécessaire à -notre convalescence. Nous occupions la même chambre donnant sur la mer, -à la villa Eugénie, ma soeur et moi. J'avais treize ans, Stéphanie sept. -Je prenais soin d'elle. Il ne fallait pas qu'elle eût froid. Une nuit, -un vent de tempête se leva, venant du large et poussant des trombes -d'eau. - -Réveillée, je cours en chemise à la fenêtre, qui s'était ouverte. Le -système de fermeture ne fonctionne pas ou je suis maladroite: je -n'arrive pas à fermer. Le vent arrivait si furieux qu'à chaque moment, -j'étais repoussée dans mon effort. Je tremblais: j'avais peur pour -Stéphanie. Je continuai de lutter contre le souffle de l'océan déchaîné. -Que dura ce combat? Je ne sais plus. Je me souviens seulement qu'on me -trouva glacée, trempée, grelottante, et qu'on me mit dans un lit chaud. - -Les yeux clos, j'entendis le docteur Wiemmer dire à la Reine: - ---Voilà toute cette enfant: une autre aurait appelé, sonné. Elle n'a pas -voulu d'aide pour protéger sa soeur, et la tempête ne l'a pas effrayée. -Elle n'écoutera qu'elle-même et ne reculera pas. - -Hélas! chacun est fait au gré de la destinée. - -Le premier coup du sort dont j'ai senti la cruelle rigueur fut la mort -de mon frère Léopold. - -J'avais pour lui les sentiments d'une soeur aimante et maternelle. -C'était mon bien, ma chose, mon enfant. Nous grandissions côte à côte, -moi tirant de mes douze mois d'avance une autorité considérable. Et -j'étais respectueusement obéie. - -Léopold, duc de Brabant, comte de Hainaut, aimait à jouer avec des -poupées; je préférais, de beaucoup, jouer avec lui. Cependant, notre -oncle, l'archiduc Etienne, frère de ma mère, un des meilleurs hommes et -des plus distingués que la terre ait portés, nous avait donné deux -poupées hongroises, chef-d'oeuvre du genre. - -La mienne fut baptisée _Figaro_. Souvenir imprévu de Beaumarchais, -ennemi des cours. Qui l'appela ainsi et pourquoi? Je ne saurais le dire. -Celle de mon frère reçut le nom plus modeste et romantique d'_Irma_. - -Il fut un temps où Figaro et Irma réjouirent le Palais et Laeken. Ils -déridèrent même le Roi. J'organisais des représentations avec Léopold, -Irma et Figaro, à rendre jaloux Bartholo! - -Nous étions joyeux et insouciants, mon frère et moi, comme on peut -l'être à notre âge; et la mort venait. Ce fut un déchirement de mon -être, cette disparition de mon frère chéri, dans sa neuvième année. -J'osai, je m'en souviens, maudire Dieu, le renier... - -Léopold, beau, sincère, tendre, intelligent, résumait, pour mon coeur, -ce qu'il y avait de plus précieux dans le monde, après notre mère -adorée. Je ne concevais pas plus l'existence sans lui que le jour sans -lumière. Et il partit... Je le pleure encore! Il y a plus de cinquante -ans de cela! - -S'il avait vécu, que de choses changées! - -Notre Maison, frappée dans la descendance mâle de sa branche aînée, ne -devait pas se relever de cet arrêt du sort. La Belgique saura se -souvenir de la grande oeuvre accomplie par elle. Mon père et mon -grand-père l'ont faite ce qu'elle est. - -Elle n'oubliera pas non plus quel ange venu sur la terre fut ma -grand'mère, l'immortelle reine Louise. Tant de larmes versées sur sa -mort ont laissé leur trace dans le coeur de la Belgique. - -De mon grand-père, je répéterai ce que lui disait solennellement M. -Delehaye, président de la Chambre des Représentants, dans l'adresse au -Roi, lors des magnifiques fêtes des 21 au 23 juillet 1856, pour célébrer -le 25e anniversaire de son accession à la couronne. - -«Le 21 juillet 1831, la confiance et la joie éclataient à votre -couronnement, et, cependant, Sire, vous étiez seul alors sur votre -trône, avec vos qualités éminentes et la perspective de belles alliances -politiques. Aujourd'hui, vous n'êtes pas seul, vous vous présentez au -pays appuyé sur vos deux fils, et sur le souvenir béni d'une Reine aimée -et regrettée comme une mère, environné de la famille royale, avec -d'illustres alliances contractées, avec la confiance et le sympathique -appui des gouvernements étrangers, avec une renommée qui a grandi et -l'amour des Belges qui a grandi plus encore que cette renommée. Sire! -Nous pouvons avoir foi dans l'avenir...» - -Ne puis-je pas, ne dois-je pas, moi aussi, avoir encore foi dans -l'avenir? - -J'en appelle à mes illustres ascendants; j'en appelle à la Reine, j'en -appelle au Roi, près de qui je fus trop souvent desservie et trahie... -De ce monde où tout s'illumine pour l'âme affranchie de la terre, il -peut voir clair en moi! - - - - -VI - -MON MARIAGE & LA COUR D'AUTRICHE - -DES FIANÇAILLES AU LENDEMAIN DES ÉPOUSAILLES - - -Quand on décida que je serais mariée, je venais à peine d'avoir quinze -ans. - -Je fus promise officiellement au prince Philippe de Saxe-Cobourg-Gotha, -le 25 mars 1874. Le 18 février, j'étais entrée dans ma seizième année. - -Mon fiancé montrait de la persévérance. Deux fois déjà, il m'avait -demandée. Sa première démarche remontait à deux années. Le Roi lui avait -répondu de voyager. Il avait fait le tour du monde. Puis, il était -revenu à la charge. De nouveau, on l'avait prié d'attendre. - -M'épouser était chez lui une idée fixe. Quelle sorte d'amour -l'inspirait? S'était-il épris de la grâce de ma chaste jeunesse, ou la -notion précise de la situation du Roi et de l'avenir de ses entreprises -enflammait-elle d'un feu positif le coeur d'un homme épris des réalités -d'ici-bas? - -Les fiançailles faites, les deux familles intéressées et, plus -spécialement, la Reine, d'une part, et la princesse Clémentine, de -l'autre, arrêtèrent que mon mariage ne serait célébré que douze mois -plus tard. - -J'étais si jeune! - -Mon fiancé avait quatorze ans de plus que moi. Quatorze ans, ce n'est -peut-être pas énorme entre une jeune fille de 25 ans et un homme de 39; -c'est beaucoup, entre une innocente de 17 ans et un amoureux de 31. - -Je l'avais entrevu, parfois, au cours de ses rapides passages à -Bruxelles. Nous nous étions dit des choses insignifiantes, comme un -homme de son âge pouvait en dire à une enfant du mien, et en écouter -d'elle. Mais il me semblait le bien connaître, et depuis toujours. Nous -étions cousins issus de germains. Première difficulté d'ailleurs: il -fallait l'autorisation de Rome, pour nous marier. On la demanda et on -l'eut. C'est d'usage. - -Mon fiancé me laissa à mes études qu'il convenait de parachever, pour -faire une entrée réussie dans un monde étranger. Et quel monde! La cour -la plus vraiment cour de l'univers. L'ombre de Charles-Quint et l'ombre -de Marie-Thérèse; la solennité espagnole, mêlée à la discipline -allemande; un empereur que ses malheurs militaires avaient grandi plus -que diminué, tellement il portait bien l'infortune; une impératrice, -souveraine entre les souveraines par d'incontestables perfections. -Autour d'eux, la nuée des archiducs et archiduchesses, des princes, ducs -et gentilshommes les plus titrés de la terre. - -C'était fort impressionnant pour une princesse belge, qui ne regrettait -pas ses robes courtes, parce qu'on ne les regrette jamais quand la mode -est aux robes longues, mais qui était encore bien étonnée de se voir -habillée en jeune fille. - -Cependant, je ne m'embarrassais ni ne m'effrayais de rien, considérant -toutes choses à travers les fiançailles et le fiancé. - -J'aurais épousé celui-ci, dès le jour que j'eus la première bague, si on -m'en avait priée. Je veux dire que je serais allée devant le Bourgmestre -et le Cardinal, avec la même candeur qu'un an plus tard. - -Saine et pure, élevée en bel équilibre de santé physique et morale par -les soins d'une mère incomparable, privée, par mon rang, des amies plus -ou moins éveillées qui font des confidences, je me donnais de tout -l'élan d'une confiance éthérée au mariage prochain, sans me douter -exactement de ce que cela pouvait être. Je n'étais plus sur la planète -terre; je créais un astre où mon fiancé et moi, nous allions vivre dans -une atmosphère de félicité. L'homme qui serait mon compagnon sur la -route enchantée de cette vie dans l'azur, me semblait beau, loyal, -généreux, virginal comme moi. - -Venues plus tard les heures de mon martyre, et des débats scandaleux où -l'intimité de mon coeur fut livrée aux fauves du prétoire, il s'en est -trouvé qui ont fait état de mes lettres de fiancée. Elles témoignaient -beaucoup d'amour. J'écrivais à l'élu de mes parents et de mes illusions, -comme j'aurais écrit à un Archange appelé à m'épouser. Je le parais de -la beauté de mes désirs; je le transfigurais. - -Les fauves en ont effrontément déduit que j'étais une créature -d'incohérence et de duplicité. - -Je le demande aux femmes: entre l'amour que nous concevons et celui qui -se présente, n'y a-t-il pas bien souvent un abîme? - -J'ai été coupable, criminelle, infâme de rouler dans cet abîme. Telle -est l'humaine vérité. - -Pourquoi ma mère si bonne, pourquoi le Roi si expérimenté, voulurent-ils -ce mariage, malgré la disproportion d'âge et le peu de titres que -présentait mon fiancé à l'admiration universelle, en dehors de ses -titres nobiliaires? - -Premièrement, sa mère, justement aimée et respectée, plaidait pour lui. -Elle mettait sur sa personne quelque chose de ses mérites. - -Secondement, le prince Frédéric de Hohenzollern avait exprimé -l'intention de me demander en mariage. Le Roi et la Reine, avertis, ne -tenaient pas, pour des raisons de tout ordre, à se rapprocher davantage -de la maison de Berlin. D'autres prétendants, plus ou moins opportuns, -pouvaient survenir. Donc, afin de couper court, je serais fiancée comme -je le fus. - -La Reine, d'ailleurs, se félicitait d'envoyer sa fille aînée à cette -cour de Vienne où elle avait brillé. Elle y demeurait influente. J'en -bénéficierais. Elle était encore plus satisfaite de songer que, par le -majorat des Cobourg, en Hongrie, j'aurais des attaches solides, dans ce -beau pays cher à son souvenir, et qu'elle y pourrait souvent rejoindre -sa fille, peut-être même s'y retirer, car elle prévoyait un avenir de -plus en plus difficile. - -Mon fiancé reparut. Un an passe vite. La date du mariage approchait. Je -connus les fleurs de rhétorique et les fleurs de serre d'une cour -quotidienne. Et je me demandais pourquoi jamais la Reine ne nous -laissait seuls, l'Archange et moi. - -Mon fiancé parlait de ses voyages. Il en avait rapporté de singulières -collections. Mais je ne les connus que par la suite. Il parlait aussi de -ses plans d'avenir, des nombreuses propriétés des Cobourg, etc... Je -m'abandonnais à de douces espérances, et répondais en disant les -splendeurs de mon trousseau, enrichi des dons féeriques de la Belgique, -dentelière et brodeuse sans seconde. - -Enfin, j'essayai la robe blanche symbolique, sous le voile céleste, -chef-d'oeuvre en dentelle de Bruxelles, et je fus reconnue apte à -manoeuvrer une traîne, et à faire des révérences aussi bien que la plus -souple des Demoiselles de Saint-Cyr. - -Comblée de bijoux, je planais de plus en plus haut, encensée d'hommages, -de félicitations et de voeux, sans voir que mon fiancé était d'un an -moins jeune, et que j'avais grandi et pris une espèce de personnalité -enfermée dans ses rêves et ses imaginations. - -On m'exaltait sur tous les tons, en vers et en prose, avec ou sans -musique, et il paraît que j'étais «une fleur de beauté irradiante». Je -m'en tiendrai à cette citation. - -De mon mari, on dut aussi célébrer le maintien, la noblesse, et autres -prestiges. Je sais qu'il avait revêtu son uniforme militaire hongrois, -et que nous reçûmes le Bourgmestre de Bruxelles, le célèbre M. Anspach, -qui vint nous unir civilement au palais, le 4 février 1875. Puis ce fut -en grand apparat que nous comparûmes devant le Cardinal Primat de -Belgique. - -Un autel était dressé dans la vaste salle attenant à la salle de bal. Je -passe sur la décoration. Les chants et les prières me retenaient au -ciel, et je n'oubliais pas, pourtant, que je servais de point de mire à -l'assistance. Si ce n'était pas un parterre de rois, c'était un parterre -de princes. A défaut des souverains, que leur grandeur retient attachés -au rivage, il y avait là tout ce qui comptait sur les degrés des trônes: -le prince de Galles, le kronprinz Frédéric, l'archiduc Joseph, le duc -d'Aumale, le duc de Saxe-Cobourg, enfin une tranche énorme du Gotha. - -Si j'entrais dans le détail d'une cérémonie de cet ordre, je n'en -finirais pas. Mais rien n'offre moins d'attrait, à mon sens. Je suis -toujours surprise quand, ouvrant parfois un roman moderne, je constate -la peine que prennent des gens de talent pour décrire les somptuosités -rituelles des unions terrestres. - -Je n'en sais qu'une de hors de pair dans ce genre: celle de la Belle au -Bois Dormant. Heureuse Belle, qui fut endormie avec sa cour juste au -moment, je crois, d'un mariage qui ne lui aurait pas réussi. - -Mais où sont les fées du temps où les bêtes parlaient? - -Les fées se sont évanouies, et les bêtes ne parlent plus, sauf en -nous-mêmes, et ce qu'elles disent n'a rien des jolis discours des fables -et des contes. Ce sont de laides réalités. - -J'ai pris par le plus long, mais, quoi qu'il m'en coûte, il faut que -j'arrive à dire des choses qui n'ont jamais été dites, et qui expliquent -le fond du fond du drame de ma vie. - -On en a bien murmuré quelque chose, jadis, mais je ne m'arrête pas aux -racontars obscurs qui, alors, égayèrent plus qu'ils n'attristèrent -Bruxelles et la cour. - -Je ne suis pas, je le sais, la première créature qui, après avoir vécu -le temps des fiançailles dans le bleu, est brusquement, un soir, -précipitée à terre, se relève meurtrie, et s'enfuit en pleurant. - -Je ne suis pas la première qui, victime d'une excessive réserve, basée, -peut-être, sur l'espoir que la délicatesse du mari et la maternelle -nature se trouveront d'accord pour tout arranger, n'apprend rien, d'une -mère, de ce qu'il faut entendre lorsque sonne l'heure du berger. - -Toujours est-il que, venue à l'issue de la soirée du mariage au château -de Laeken, et tandis que tout Bruxelles dansait aux lumières intérieures -et extérieures des joies nationales, je tombai du ciel sur un lit de -rocs tapissés d'épines. Psyché, plus coupable, fut mieux traitée. - -Le jour allait à peine paraître que, profitant d'un moment où j'étais -seule dans la chambre nuptiale, je m'enfuis à travers le parc, les pieds -nus dans des pantoufles, vêtue d'un manteau jeté sur mon costume de -nuit, et j'allai cacher ma honte dans l'Orangerie. Je trouvai un refuge -au milieu des camélias, et je dis à leur blancheur, leur fraîcheur, leur -parfum, leur pureté, à tout ce qu'ils étaient de doux et de caressant -dans la serre éclairée par une aube d'hiver, et d'une tiédeur, un -silence, une beauté qui me rendaient un peu mes paradis perdus, je dis -mon désespoir et ma souffrance. - -Une sentinelle avait vu passer une forme grise qui se hâtait vers -l'Orangerie. Elle s'approcha et, prêtant l'oreille, reconnut ma voix. -Elle courut au château. On ne savait pas ce que j'avais pu devenir. -Déjà, l'alarme était donnée discrètement. Un guide monta à cheval et -courut à Bruxelles. Le téléphone n'était pas inventé. - -La Reine ne tarda pas à paraître. Dans quel état, mon Dieu! Et moi-même, -revenue dans mon appartement sans vouloir me laisser approcher de qui -que ce fût d'autre que mes femmes, j'étais plus morte que vive. - -Ma mère se tint près de moi longuement. Elle fut aussi maternelle -qu'elle pouvait l'être. Il n'est point de douleur qui, dans ses bras et -à sa voix, ne se serait calmée. Je l'écoutais me gronder, me cajoler, me -parler de devoirs que je devais comprendre. - -Je n'osais objecter qu'ils étaient bien différents de ceux que j'avais -conçus. - -Je finis par promettre d'essayer de me dominer, d'être plus sage et, -comme elle le disait, moins enfant. - -J'avais dix-sept ans, à peine commencés; mon mari achevait sa -trente-et-unième année. J'allais être son bien et sa chose. On vit, -hélas! ce qu'il fit de moi! - - - - -VII - -MARIÉE! - - -Au lendemain d'un début si pénible dans la vie à deux, je ne fus pas -témoin sans une amère tristesse de l'achèvement des préparatifs de mon -départ pour la lointaine Autriche. Jamais la Belgique ne m'avait été -plus chère, ni ne m'avait paru plus belle. - -J'allai dire adieu, en cachant mes larmes, à tous ceux qui m'avaient -connue enfant, jeune fille, qui m'avaient aimée et servie, puis aux -choses familières à mon enfance dans ce château de Laeken, où tout -parlait à mon affection. Je ne prévoyais guère, pourtant, que j'y serais -un jour une étrangère. Que dis-je? Une «ennemie»! - -Nous partîmes, suivant le terme consacré, en voyage de noces. Mais il y -a noces et noces. - -J'aurais voulu emmener quelqu'une de mes femmes. Il n'y fallait pas -songer. Le palais de Cobourg avait ses serviteurs. On m'expliqua qu'un -élément étranger romprait l'harmonie de cette demeure de haut style. Je -dus me contenter d'une suivante hongroise, d'ailleurs habile, mais enfin -qui n'était pas de mes fidèles. - -Et, pour tout, il en serait ainsi. Mes goûts, mes préférences, -passeraient après ce qui serait décidé en conseil de famille. - -Malheureusement, l'austérité qui régnait dans la salle de ce chapitre, -ne régnerait pas au Palais à toute heure et dans toutes les pièces. -J'allais m'en apercevoir. - -En attendant, nous fûmes à Gotha, où le duc Ernest de Saxe-Cobourg, -prince régnant, et sa femme, la princesse Alexandrine, firent un -affectueux accueil à leur nouvelle nièce. - -Le duc était un vrai gentilhomme, qui devint un de mes oncles préférés. -Il parlait volontiers des personnages de son temps, et de son ami, le -comte de Bismarck, et passait aisément à des sujets moins graves, encore -que je fusse curieuse d'être instruite des hommes et des choses de cette -Allemagne de laquelle je me trouvai si rapprochée par mon mariage. J'ai -dit que sa langue était pour moi un parler aussi naturel que le -français, comme il est de règle à la cour de Bruxelles. La Belgique -n'a-t-elle pas tout à gagner à être bilingue, et à servir -d'intermédiaire entre la région latine et la région germanique? Moins -que l'Alsace et le Luxembourg, un peu comme eux, cependant, ne doit-elle -pas bénéficier des deux cultures? - -En quittant Gotha, nous allâmes à Dresde, puis à Prague, et enfin à -Budapesth, brûlant Vienne. Passons sur ces visites princières et leurs -réceptions identiques, à peu de chose près. L'intérêt est de dire, -puisqu'il faut que j'explique ma vie calomniée, si, tombée du ciel, j'y -remontais. - -Nullement, et des années et des années devaient s'écouler avant que mon -existence ne s'embellisse, de nouveau, d'un rayon d'idéal, les joies de -la maternité mises à part. - -Le seul souvenir précis que j'ai gardé de ce premier déplacement, en -qualité de princesse de Cobourg est que, chaque soir, au festin de -rigueur, mon mari prenait soin de me faire servir abondamment des vins -généreux. - -Je suis devenue, ultérieurement, capable de distinguer un Volnay d'un -Chambertin, un Voslauer d'un Villanyi, un champagne d'un autre -champagne. - -Le corps ainsi entraîné à la résistance stomachique et à l'expérience de -la dégustation, l'esprit a dû suivre. J'ai étendu le champ de mes -lectures, et connu des livres dont la Reine et la princesse Clémentine -n'auraient pas voulu croire qui les mettait entre mes mains... - -Aux jours de ma révolte ouverte, on s'est scandalisé de certaines -libertés de ton et d'allure que j'ai volontairement exagérées. Mais qui -me les avait apprises? Et, encore une fois, où allais-je et que -serais-je devenue, si Dieu n'avait mis sur mon chemin l'homme -incomparable qui, seul, eut le courage de me dire: - ---Madame, vous êtes une fille de Roi. Vous vous perdez! Une femme -chrétienne se venge de l'infamie en s'élevant au-dessus d'elle, et non -en descendant à son niveau.» - -Donc, étourdie, grisée de toute façon, je passais en revue la famille de -Cobourg et ses divers palais et châteaux. Je connus, enfin, à Vienne, -celui qui allait me servir de principale résidence. - -J'eus froid en y entrant. - -Il a grand air de dehors. Il est lugubre à l'intérieur, surtout -l'escalier. Je n'en ai aimé que le salon en point de Beauvais que -firent, pour Marie-Antoinette, ses dames d'honneur. - -Ma chambre m'épouvanta. Quoi! C'était cela qu'on avait préparé pour -recevoir mes dix-sept ans! Un étudiant de Bonn, où le Prince avait fait -ses études, aurait pu s'y plaire, mais une jeune fille depuis peu jeune -femme... - -Qu'on imagine une pièce moyennement grande, meublée à mi-hauteur de la -muraille de petites armoires en bois sombre, fermées de vitres à rideaux -bleus derrière lesquels je n'ai jamais voulu regarder! Certains meubles -étaient des constructions gothiques. Au milieu de ce paradis, une -immense vitrine pleine des souvenirs de voyage du Prince: oiseaux -empaillés à long bec, armes, bronzes, ivoires, Bouddhas, pagodes. J'en -eus le coeur soulevé! Avec cela, pas de dégagements ou annexes -nécessaires, sauf un étroit et sombre corridor utilisé par les gens de -service. Pour arriver chez moi, il fallait traverser la chambre du -Prince, précédée d'une espèce de salon rébarbatif. Toutes ces pièces se -commandaient et n'avaient pas ombre de goût. De vieux meubles massifs, -garnis d'un reps centenaire, voilà ce qui s'offrait à ma jeunesse. Tout -était vieux, médiocre, morose. Peu ou pas de fleurs, rien de -confortable, d'intime, d'avenant. Quant à une salle de bains, pas -d'ombre. Il y avait deux baignoires dans tout le Palais, fort loin et de -style archaïque. Et le reste! N'en parlons pas! - -Ma première observation fut sur cette organisation anti-hygiénique, et -sur les accessoires indispensables mis à ma disposition immédiate. Leur -exiguïté me navrait. On me répondit que d'illustres aïeules s'en étaient -contentées. - -On sait que l'habitude est une seconde nature. La princesse Clémentine -ne voyait pas ces choses-là, et même la vitrine aux oiseaux empaillés, -en compagnie desquels il fallait que je vive, lui semblait charmante. -Elle admirait les collections de son fils sans les connaître toutes, ou -sans les comprendre, heureusement, car, dans notre palais de Budapesth, -je vis les pièces rares: des souvenirs du Yoshivara qu'une jeune femme -ne pouvait regarder sans rougir, quand une main experte soulevait leur -voile. - -Quelle école! - -Cependant, grâce au régime bachique organisé par mon mari, les choses -étaient allées cahin-caha depuis l'orage du début. - -Notre incompatibilité foncière se dessina au palais de Cobourg, devant -la princesse Clémentine, à propos du café au lait. Déjà, dans notre -voyage de noces, le Prince m'avait enseigné qu'une âme bien née ne -saurait prendre du café sans lait. Telle est la conviction germanique. -L'Allemagne n'imagine pas plus le café sans le lait, que le soleil sans -la lune. Or, depuis que j'ai cessé, au premier âge, de prendre le sein -de ma nourrice, je n'ai jamais pu boire de lait, je n'en ai jamais bu, -je n'en bois jamais. Mon mari s'était mis dans la tête de m'en faire -boire, et spécialement dans le café, faute de quoi les traditions, les -constitutions, les fondements de tout ce qu'il y avait de germanique sur -la terre se trouvaient ébranlés. - -La discussion reprit devant la princesse Clémentine, qui mettait du lait -dans son café. Sa douceur la plus affectueuse ne put venir à bout de -l'opiniâtreté de mon estomac. Je vis bien que je lui faisais de la -peine. Son fils se courrouça au point de me dire des choses pénibles. Et -moi de répliquer du même ton. La Princesse, quoique sourde, entendit que -les choses se gâtaient, et nous calma de son mieux, mais le coup était -porté. Nous eûmes, désormais, l'un et l'autre, le café au lait sur le -coeur. - -Je m'arrête à de tels traits, parce que la vie commune est une mosaïque -de petites choses que peuvent cimenter de grands desseins ou de hauts -sentiments, mais qui, en elles-mêmes, expriment les nécessités -quotidiennes dont nous sommes esclaves. L'existence humaine est une -pièce, comédie ou tragédie, qui se ramène à deux décors: la salle à -manger et la chambre à coucher. Le surplus est accessoire. - -Quel gâchage du temps nous faisons presque toutes, ici-bas, dans les -occupations du haut rang et l'obligation de paraître pour être. Nous -oublions la parole de Franklin: «Le temps est l'étoffe dont la vie est -faite.» - -Je me reproche amèrement, aujourd'hui, d'avoir si peu vécu, tout en -ayant mené une existence tourmentée, s'il en fut sur terre. Je n'ai pas -connu assez cette vie véritable qui est celle de la pensée. Que de gens -distingués j'aurais dû pratiquer! Que d'écrivains, de savants, -d'artistes, dont j'aurais dû savoir m'entourer! - -Mais l'aurais-je pu? - -Mes curiosités les meilleures étaient critiquées, contrariées, -repoussées. Le Prince mon mari enseignait sur toutes choses, du haut de -l'expérience de son âge. - -On s'est étonné, par la suite, de mes dépenses, de mes toilettes -multipliées, saccagées... Ah! Seigneur, j'aurais dû devenir folle à -force d'être comprimée. Un beau jour, j'ai éclaté. - -Oh! ce palais de Cobourg, et cette existence où la moindre fantaisie, le -plus petit goût de parisianisme importé de Bruxelles et, en vérité, déjà -bien assagi, provoquait d'aigres paroles; ce soupçon de décolletage qui -déchaînait des jalousies; ce désir de vivre un peu pour moi-même, sans -être soumise aux heures rigoureuses d'une caserne, qui provoquait des -tempêtes. - -Mon Dieu! quand je repense à tout cela, et aux oiseaux empaillés, aux -malsaines lectures, aux anecdotes et plaisanteries graveleuses, et aux -misères quotidiennes,--et j'estompe!--je me demande comment j'ai pu -résister si longtemps. C'était plus affreux, à la longue, que d'être -enfermée comme folle. Le crime est parfois moins horrible que le -criminel. Il y a des laideurs morales qui constituent une offense de -tous les instants et, à la fin, on s'exaspère. Je ne sais à quelle -extrémité j'aurais pu me porter, si cette vie avait duré. - -J'ai toujours considéré comme un secours du ciel la force qui me permit -de rompre, au bout de vingt ans de «plaisirs» forcés, en brisant ma cage -princière. Même si j'avais pu prévoir à quels excès la haine et la -fureur allaient se porter, j'aurais cassé les vitres. Un palais peut -devenir un enfer, et le pire est celui où l'on étouffe derrière des -fenêtres dorées. - -Les titres n'y font rien. Un mauvais ménage est un mauvais ménage. Deux -êtres sont unis; la même chaîne les tient sans cesse assemblés. Certains -arrivent à s'en arranger. D'autres ne peuvent. Question d'humeur et de -situation. Ni le Prince ni moi, nous ne pouvions nous accommoder des -différences qui nous séparaient. Ce conflit permanent, qu'il fût latent -ou déclaré, creusait tous les jours entre nous l'abîme où tant de choses -devaient disparaître. - -Sur le fond de cette trame d'amertumes, mes jours ont brodé leurs -heures. Toutes, cependant, ne furent pas désagréables. Les orages ont -parfois un rayon de soleil. Je ne voyais pas que des monstres! - -J'ai dit que je respectais la princesse Clémentine, et que j'étais -attirée vers elle. Mais sa surdité, qui aggravait de tristesse sa -naturelle dignité, son esprit d'un autre temps qui la portait à toujours -être en cérémonie et en étiquette, rebutèrent souvent les élans de ma -spontanéité. Toutefois, même quand nous sommes arrivés aux difficultés -irréparables, le Prince et moi, et que ma belle-mère, par son grand âge, -a subi l'influence exclusive de son fils, je n'ai pu m'empêcher de -garder pour elle les sentiments que je devais à ses anciennes bontés et -à sa supériorité. - -On a vu qu'outre mon mari, elle avait divers enfants: deux fils et deux -filles. Un de ces fils, Auguste de Saxe-Cobourg fut pour moi, comme -Rodolphe de Habsbourg devait l'être, un beau-frère qui était un frère. -Jusqu'à sa mort, survenue, si j'ai bonne mémoire, en 1908, à Paris, où, -sous le nom de comte de Helpa, il vécut avec délices, goûté de la -meilleure compagnie, il eut pour moi autant d'affection que j'en avais -pour lui. - -Les trois Cobourg, Philippe, Auguste, Ferdinand, ne se ressemblaient ni -physiquement ni moralement. Auguste tenait des d'Orléans. En lui, le -sang de France l'avait emporté sur le sang germanique. - -En Ferdinand, qui devait être l'aventureux tzar de Bulgarie, je ne sais -quel sang dominait. Passons vite. J'aurai l'occasion de le retrouver sur -son trône à surprises, quand je parlerai de la cour de Sofia. - -Des deux filles, Clotilde et Amélie, celle-ci vit toujours dans mon -coeur. Douce victime de sa tendresse pour un mari excellent, elle mourut -de le perdre. Unie à Maximilien de Bavière, cousin de Louis II, Amélie -était un lys de France égaré en Allemagne. Elle eut la chance de -rencontrer à cette cour patriarcale de Munich, dont la folie prussienne -devait faire le malheur, un être digne d'elle. Ils s'aimèrent et -vécurent heureux, cachant le plus possible leur bonheur. Maximilien -mourut subitement au cours d'une promenade à cheval. Inconsolable, -Amélie ne put lui survivre. - -L'idée ne serait pas venue à son frère Philippe ou à son frère -Ferdinand, ni surtout à sa soeur Clotilde, qu'on pouvait mourir--ou -vivre!--d'amour pour quelqu'un! - -Notre double parenté avec la Maison de France me valut souvent, au -palais Cobourg, ainsi qu'à la campagne, l'heureuse diversion de la -visite de membres de la famille royale que ma jeunesse connaissait déjà -plus ou moins. Mon printemps fut comblé des marques de leur affection. - -J'ai vu naître les espérances de ma nièce Dorothée, fille de -l'archiduchesse Clotilde, ma belle-soeur, fiancée au duc Philippe -d'Orléans. - -Je ne crus pas, je l'avoue, et, sans doute, était-ce l'effet de -l'ambiance générale, sceptique à l'égard d'une France royaliste, que les -lys d'or brodés sur la robe de la belle mariée s'envoleraient de sa -traîne jusque sur l'Elysée, les Tuileries ou le Louvre. Je ne vis pas, -cependant, sans émotion, la couronne fermée dont la future reine était -coiffée, le jour de son mariage. - -Ah! cette couronne, qu'elle tourne de têtes ou, plutôt, qu'elle en -tournait! Car, à présent, il faut réfléchir... - -Quoique étrangère à la politique de la France, et, d'ailleurs, astreinte -à autant de reconnaissance que de considération pour le gouvernement de -la République près duquel j'ai trouvé, avec la sécurité des justes lois, -le respect dû au malheur, et la courtoisie que des républicains savent -témoigner, même aux Princesses, je n'ai pu m'empêcher de suivre -curieusement la carrière de «Roi expectant» de mon neveu le prince -d'Orléans. - -Tout arrive sur les bords de la Seine; et ceux de la Garonne ou du Rhône -et des autres cours d'eau du plus beau royaume sous le ciel ne sauraient -être en reste; mais, pour le mal que je veux à Philippe d'Orléans, je -lui souhaite de n'avoir jamais à changer la casquette de yachtman qui -lui va si bien contre la couronne de Saint-Louis. Il est «handicapé». -Plus que jamais, aujourd'hui, le meilleur d'un roi, c'est une reine. Or, -le sort a voulu que ce beau mariage de Philippe d'Orléans et de -Marie-Dorothée de Habsbourg, qui fut une des joies du palais Cobourg, et -l'occasion d'une de ses plus belles réceptions, ait tourné à l'encontre -de ce qu'il promettait. - -A un certain moment, j'ai fait le compte des ménages royaux ou princiers -où soufflait le vent de la mésentente. Je suis arrivée à un chiffre -effrayant. - -A tout prendre, et en quelque monde que ce soit, la moyenne des gens -parfaitement unis n'est pas élevée. Mais plus on se rapproche du peuple, -plus le bon sens, le travail, la famille l'emportent, et plus sagement -on se tolère, on s'accorde, on se soutient, et l'on finit par connaître -une espèce de bonheur qui n'est, peut-être, que l'habitude de nos -communes imperfections. - -Ma vie princière m'aurait été encore plus pénible si, de temps en temps, -elle n'avait été coupée de déplacements et de voyages au loin. - -Pour ne pas sortir du cercle familial, je dirai seulement quelques mots -de trois villes où j'ai eu des parents, et séjourné chez eux ou près -d'eux en princesse de Cobourg: Cannes, Bologne et Budapesth. - -D'abord, Budapesth qui était et qui reste une cité des plus attirantes, -quand le bolchevisme n'y fait pas la loi. Dans le vieux Bude, l'ancien -Orient a laissé sa trace; dans Pesth, les temps nouveaux de l'Occident -se sont annoncés. J'en ai su quelque chose en 1918! - -J'ai aimé Budapesth, et j'ai préféré le petit palais Cobourg de la -capitale de la Hongrie et ses aimables réceptions à celui et celles de -la capitale de l'Autriche. L'atmosphère était autre qu'à Vienne, et le -voisinage du bon Archiduc Joseph, frère de ma mère, si cordial, m'était -cher. - -Son palais était à Bude, et son château à quelques heures de la ville. -Ils n'avaient d'autre inconvénient que d'être aussi l'habitation de ma -tante et belle-soeur, la princesse Clotilde, très différente de -l'affectueuse et sincère Amélie. - -L'Archiduc était un homme bienveillant, et qui ne jugeait pas mes -fantaisies extravagantes. - -La première année de mon mariage, nous devions célébrer chez lui, à -Alcsuth, mon mari et moi, mon anniversaire de naissance, le 18 février. -Il y avait, au dehors, une neige merveilleuse. J'avais dit, la veille: - ---Je ne veux pas de cadeaux, mais, demain, laissez-moi faire une -promenade en traîneau. J'ai une envie folle de conduire un traîneau. Ce -sera la première fois. - -L'archiduchesse Clotilde, expansive en son privé, excellait dans cet -alibi des femmes qu'on appelle le collet-monté. Elle fit une moue -sévère. - -J'eus beau prier, insister. Le Prince, approuvant sa soeur, défendit ma -promenade. - -_On me mit au pain sec dans le cabinet noir_: je veux dire qu'il fut -décrété que je ne sortirais ni à pied, ni à cheval, ni en traîneau. - -Arrive l'Archiduc, qui était absent. J'étais encore furieuse... Oh! -certainement, je ne prenais pas les choses par le bon côté. J'ai -toujours eu un caractère que la sottise et la méchanceté mettent sens -dessus dessous. - -L'Archiduc m'interroge. Je lui raconte l'histoire. - ---Louise, s'écrie-t-il, tu as cent fois raison. D'abord, à ton âge, et -quand on est jolie, on a toujours raison. Nous allons faire tout de -suite une promenade sur la neige. - -Il sonne et on attelle à un grand traîneau deux trotteurs hongrois -dignes du char d'Apollon, puis l'Archiduc m'installe, dans mes -fourrures. Il prend les rênes et nous filons à grande allure, -accompagnés d'un domestique de confiance. J'étais aux anges. - -Ma puritaine et mon puritain n'osèrent souffler mot. - -La société, à Budapesth, moins soumise au cérémonial de cour que celle -de Vienne, avait plus de naturel et de hardiesse. J'ai souvenance d'un -certain bal, dans l'île Marguerite, perle de l'écrin du Danube, où le -Prince ne décoléra point, ne voulant pas que je valse. - -J'étais assaillie d'invitations. Mon mari répondait pour moi qu'à la -cour de Bruxelles, je n'avais appris que les figures du quadrille et le -menuet. - -Le quadrille! Le menuet! Il s'agissait bien de cela. La Hongrie -entendait valser. Et une valse, au bord du Danube, au son des violons -des Tziganes, c'est une valse, ou il n'en est pas au monde. Et puis, et -puis on aura beau importer d'Amérique des bamboulas mornes ou -épileptiques, et les baptiser de tous les noms des animaux trotteurs ou -galopeurs de l'arche de Noé, la valse sera toujours la reine -incomparable des danses des gens qui savent danser. - -Un de ceux-ci, plus hardi que les autres, ne se paya pas de la défaite -du Prince et répondit: - ---Son Altesse sait assurément valser. - -Et, sur ces mots, je fus entraînée d'autorité par cet audacieux, qui -était Magyar, et lancée dans le tourbillon. - -Je confesse que je ne m'arrêtai plus de la nuit. Le Prince était -furieux. Mais on l'accablait de compliments sur ma beauté, sur mon -succès; il était obligé de sourire. - -Je m'attendais à une scène, au départ. Heureusement, nous fûmes priés -d'embarquer sur un bateau féeriquement illuminé, qui nous porta sur le -beau fleuve, jusqu'au débarcadère le plus rapproché de notre palais, au -son des musiques tour à tour ardentes et langoureuses que l'on n'entend -que dans ce pays-là. - -Etait-ce l'effet de la lyre d'Orphée? Je ne fus pas mise à mort au -soleil levant, comme la pauvre Schéhérazade. - -Que ne dansait-elle, au lieu de raconter des histoires? - -A Bologne et à Cannes, j'ai vu défiler une société aujourd'hui disparue. -Ici, chez la duchesse de Chartres, là chez le duc de Montpensier, au -palais Caprara. En Italie, c'était certaines des plus nobles figures -italiennes encadrées des premiers noms de France; sur la Côte d'Azur, -c'était un monde plus vivant, plus papillonnant, où resplendissaient -quelques-unes des beautés parisiennes. - -Où irais-je, si je me laissais aller à évoquer les ombres de tant -d'êtres que j'ai vus passer, occupant le siècle. Déjà le silence s'est -fait, l'oubli a commencé. O vanité des choses... - -Au moins, dirai-je combien Cannes, à cette époque, me ravissait par le -goût raffiné des élégances françaises. La guerre a transformé cette -ville, jadis recherchée des élites. J'ai lu qu'envahie et bruyante, elle -a perdu le cachet discret qui était son caractère et son charme. C'est -dommage! - -Il y a tout à dire et il n'y a rien à dire de la vie des gens du monde -qui ne sont que des gens du monde. Vraiment oui, je remplirais une -bibliothèque si je reprenais par le menu les fastes mondains de mon -passé. Mais de quel intérêt, au fond, cela serait-il? Je répondrais à ce -genre de curiosités que satisfont ces chroniques où la société qui a -besoin de polir quotidiennement son éclat pour briller, jette aux échos -des journaux les noms des gens qu'elle reçoit et le détail des fêtes -qu'elle offre. Curiosités banales et qui sont, malheureusement, le fond -même de la nature humaine, de ses envies et de son amour-propre. - -On trouvera mieux, sans doute, que je termine ce rapide crayon de ma vie -de princesse de Cobourg, antérieurement aux événements qui préparèrent -sa fin, par quelques traits sur mes enfants. Je le dois à cette sorte de -confession d'une existence qui a tant souffert des mensonges des hommes. - -J'ai été, je crois, une bonne mère. J'ai voulu, j'ai cru l'être. J'ai le -sentiment, du moins, de l'avoir été longtemps. J'ai prodigué à mes -enfants mes soins et mes tendresses. - -Ceci est naturel aux femmes que la maternité fait vraiment femmes, et -c'est leur gloire et leur honneur. Qu'elles me laissent dire, cependant, -que s'il est parfois plus malaisé qu'on ne pense d'être le père de son -enfant, il est des situations où en être la mère est d'une difficulté -constante. - -Heureuses celles qu'une vie paisible et normale laisse à loisir auprès -d'un berceau. - -J'ai tout de même connu ce bonheur avec mon premier-né Léopold, qui vit -le jour en 1878, à notre château de Saint-Antoine, en Hongrie. - -La Reine était là, très heureuse d'être grand'mère. L'arrivée de cet -enfant, un garçon, héritier des titres, fonctions et apanages de la -famille, apaisait les querelles entre le Prince et moi. Ce fut une -accalmie de quelque durée. L'influence de la Reine avait opéré sur mon -mari. Moi-même, pénétrée de mes devoirs maternels, j'avais pris -d'admirables résolutions de patience et de sagesse. - -Je faisais des rêves magnifiques, devant le berceau de mon fils... O -cruauté du sort contre laquelle je serais impuissante: au fur et à -mesure qu'il grandirait, et que le milieu agirait sur lui, il serait de -moins en moins mon enfant. Je l'aurais voulu courageux et loyal. Ne -devait-il pas porter l'épée? Quelle âme je souhaitais de lui forger! -Mais son père revendiqua le droit de le diriger. Bien vite, il ne -m'appartint plus. - -Léopold approchait de l'âge de raison lorsque je m'évadai d'une -existence devenue atroce. Il crut qu'en refusant de continuer d'être -princesse de Cobourg, j'emportais des centaines de millions qui -devaient, un jour, lui revenir de son grand-père, et que j'allais les -jeter au vent de mes folies. - -Je connus cette haine que la nature se refuse à concevoir: une haine de -fils. J'ai versé sur elle les larmes que versent les mères frappées dans -leur chair par la chair de leur chair. Cependant, Dieu le sait: chaque -fois que mes enfants, affolés de cet argent qui est au fond des plus bas -crimes, m'ont fait souffrir, je leur ai pardonné. - -Lorsque Léopold est mort d'une manière affreuse que je ne peux que -mentionner, il n'était plus, pour mon coeur, de ce monde, depuis -longtemps. Ce n'est pas moi qui ai été atteinte par le châtiment -terrible qui a clos, dans le sang, la lignée de l'aîné des Saxe-Cobourg. -C'est celui qui avait formé à son image un fils égaré. - -Il a survécu, je pense, pour avoir le temps de se repentir. - -Lorsque ma fille Dora fut près de naître, en 1881, j'avais une telle -appréhension de la présence de son père, que je fis tout ce que je -pouvais pour cacher l'heure imminente de la délivrance. Je voulais que -le Prince ne fût pas près de moi à ce moment pénible, et qu'il sortît, -sans me croire dans les douleurs. Il en fut ainsi. Cela se passait dans -notre palais de Vienne. Je parvins à surprendre mon monde. J'évitai, -dans la souffrance, une présence qui n'aurait pu que l'accroître. La -sage-femme, de garde près de moi, ne put même pas envoyer chercher à -temps le professeur accoucheur. Il arriva après la bataille. - -Dora fut mon second et dernier enfant. Elle promettait d'être jolie. -Devenue jeune fille, encore plus grande que moi, très blonde et myope, -elle a eu le malheur d'épouser le duc Gunther de Schleswig-Holstein, -frère de l'impératrice Augusta, femme de Guillaume II. - -Le malheur... C'est là, dira-t-on, un mot de belle-mère. - -On verra par la suite que c'est une vérité conforme à des faits qui -touchent à l'histoire contemporaine, rien de plus. - -De son mariage, ma fille n'a pas eu d'enfants. Ils auraient appris que -leur grand'mère est la plus coupable des femmes, à moins que ce ne soit -la plus folle, parce qu'elle a dit, bien des fois, à son gendre, comme -au prince de Cobourg, comme à certains dignitaires de Vienne et -d'ailleurs, complices ou agents des persécutions dont elle était -accablée: - ---Vous n'avez qu'un but: prendre, en me prenant ma liberté, ce que je -peux avoir encore. Mais il y a une justice, et vous serez punis! - -Ils l'ont été. - -Ah! si, au lieu de me martyriser ou de me laisser martyriser, certains -des miens étaient venus, avaient osé ou pu venir à moi, directement, et -en confiance... Je suis femme, je suis mère. Je ne soutiens pas que je -n'ai aucun tort. Je soutiens seulement ceci, qui est vrai: on m'a -toujours menti. On m'a toujours parlé d'honneur, de vertu, de famille, -et j'entendais crier plus haut que tout cela: «Argent! Argent! Argent!» - - - - -VIII - -LES HOTES DE LA HOFBURG: L'EMPEREUR FRANÇOIS-JOSEPH, L'IMPÉRATRICE -ÉLISABETH - - -Depuis que la défaite a jeté bas, en un jour, les trônes qui étaient -comme l'assise d'un monde germanique arriéré, j'ai l'occasion, parfois, -de passer du _Ring_ vers le _Graben_, par la Hofburg, ancien palais -impérial de cette ville de Vienne où j'écris ceci. J'aperçois, de la -_Fransenplatz_ (la grande cour intérieure), les fenêtres des salles qui, -jadis, me virent accueillir par la garde et les chambellans avec les -honneurs de mon rang. Elles sont closes, vides, muettes. Ici, tout est -mort. La vieille Hofburg a cessé d'être. La nouvelle, espérance énorme -des somptuosités évanouies dans le néant, demeure inachevée. Elle -n'atteste plus que la chute d'un empire. - -Seule des princesses et archiduchesses qui furent de la cour disparue, -je suis restée à Vienne, aimée, je crois, du peuple, respectée des -gouvernants. - -Il y a une ville au monde où l'on m'a vue vivre longuement. Elle a été -le théâtre de mes «crimes». Cette ville, lorsqu'elle a chassé tout ce -qui prétendait représenter l'honneur et les honneurs, les vérités et les -vertus, m'a conservé mon droit de cité, et, supprimant les titres, m'a -laissé le mien. Je reste debout devant les ruines du pouvoir qui fut, -pour moi, cruel. - -J'ai connu la justice de la Cour et de l'empereur François-Joseph. J'ai -appris qu'une Princesse n'a pas droit aux lois faites pour tout le -monde. Il existe des dispositions secrètes qu'on lui applique sans que -les juges aient à s'en mêler, ou, s'ils s'en mêlent, ils ont des ordres! -On colore cela de prétextes. Dans mon cas, c'était la folie. - -Impossible, aujourd'hui, de taxer de démence une révolte de la -conscience. Impossible, si une victime crie au secours! de l'accuser de -scandale. On ne vous jette plus, de force, pantelante, dans une maison -de fous dont le directeur dit en vain que vous n'êtes pas malade; et il -faut qu'il vous garde. Il a des ordres! - -On appelait cela une _affaire de cour_! - -Je pense qu'il n'a pas fallu beaucoup d'attentats de ce genre pour -motiver l'arrêt de la justice qu'aucune hypocrisie de mots et de gestes, -et aucun appareil de la puissance humaine ne peuvent tromper. Elle -prononça la fin des Habsbourg. - -Mais pourquoi faut-il que les coupables d'une politique immorale et -lâche ne soient pas seuls à expier leurs fautes? Tout un peuple expie, à -présent, la décadence et la chute de la cour de Vienne. Pauvre peuple, -si bon, si dupé, si résigné, si travailleur, si à plaindre! - - * - - * * - -Quand je suis arrivée à la cour d'Autriche, en 1875, François-Joseph -avait quarante-cinq ans. - -Il était remarquable, à distance, par sa tenue en uniforme. De près, il -donnait l'impression d'une certaine bonhomie que démentait la dureté du -regard. C'était un homme étroit, plein d'idées fausses et préconçues, -mais qui avait reçu de sa formation et des traditions de la politique -autrichienne quelques formules et manières qui lui permirent de surnager -longtemps, avant d'être englouti dans le sang qu'il fit couler. Sous le -décor du rang et des cérémonies, sous le vocabulaire des réceptions, -audiences et discours, il y avait un être dépourvu de sensibilité. La -nature, en le mettant au monde, l'avait privé de coeur. Il était -empereur; il n'était pas homme. On eût dit un fonctionnaire automate, -habillé en soldat. - -Dans le premier moment, il me fit grand effet, quand mon mari lui -présenta la nouvelle princesse de Cobourg. Je m'attendais à des phrases -aimables et distinguées auxquelles j'aurais bien du mal à répondre -convenablement. Ce fut si banal que je ne savais plus, en sortant, ce -qu'il m'avait dit. Il devait en être à peu près toujours ainsi, sauf -dans une circonstance mémorable que je raconterai plus loin. - -Jamais ne n'ai connu quelqu'un retenant de François-Joseph un mot qui -valût la peine d'être rapporté. Sa conversation, dans le cercle -impérial, était d'une froideur et d'une pauvreté déconcertantes. Il ne -s'animait que pour les «potins». Mais cela, c'était, surtout, du domaine -de l'appartement de Mme S..., son refuge, son plaisir, son vrai «chez -soi», où il était «Franz», ou «Joseph» en liberté. - -J'ai vu les débuts de Mme S... au _Burgtheater_. Son influence, si -jamais elle en a eu d'autre que de permettre à l'Empereur de s'évader -près d'elle des insuffisances, mères des fatalités de sa vie, n'a été -nuisible à personne. - -Actrice du théâtre qui est la Comédie-Française de Vienne, jolie et de -genre honnête, une Brohan, l'esprit en moins, elle plut au Souverain. Il -lui fit un sort paisible et assuré, puis, un beau soir, l'introduisit -tranquillement à la Cour où l'Impératrice prit sans peine son parti de -cette impériale hardiesse. Elle fut satisfaite de constater que -François-Joseph, méthodique jusque dans ses passions, réduit jusque dans -ses excès, choisissait une confidente de tout repos, qui ne prétendait -qu'à tenir gentiment son emploi. - -Il y a eu fort loin de Mme S. à Mme de Maintenon. Il y a eu encore plus -loin de François-Joseph à Louis XIV. - -Physiquement, l'Empereur, si n'avaient été l'uniforme et l'entourage, -aurait pu être pris pour son premier maître d'hôtel. A bien l'observer, -il n'avait rien que d'ordinaire. - -On remarquait pourtant chez lui deux tics: à la moindre perplexité, il -tapotait et caressait ses «côtelettes». A table, il se regardait -fréquemment dans la lame de son couteau. Pour le reste, il mangeait, il -buvait, il dormait, il marchait, il chassait, il parlait suivant des -rites accordés avec les circonstances, les heures, le temps, le -calendrier, en conformité de règles bureaucratiques. Elle furent à peine -troublées par quelques révolutions, diverses guerres et beaucoup -d'infortunes. Il accueillit ces calamités du même front que la pluie -lorsqu'il devait partir pour Ischl. - -Quand son fils se tua, quand sa femme fut assassinée, il ne perdit pas -un pouce de sa taille. Sa démarche resta aussi ferme, sa barbe aussi -parfaitement disposée. Finies les cérémonies, il n'y eut rien de changé -en Autriche. François-Joseph continua de parler sur le même ton de -l'amour de ses peuples pour sa personne et de son amour pour eux. - -Et, le soir, il fut chez Mme S. - -Ce personnage sans relief, sans courage et sans équité, a fait le -malheur de ma vie. A l'heure où il aurait dû remplir vis-à-vis de moi -son devoir de souverain et de chef de maison, il ne l'a pas rempli--par -peur. - -Si, en deux circonstances, je l'ai vu différent à propos de ce qui -pouvait me toucher, ces circonstances n'étaient pas décisives. On ne -juge pas un homme sur le geste qu'il fait de vous soutenir quand vous -descendez de voiture. On le juge si, dans un incendie, il ne recule pas -devant les flammes pour vous sauver. - -François-Joseph était incapable de se jeter au feu pour qui que ce fût. -Il ne fallait attendre de lui aucune aide dans le danger. Il aurait -craint d'abîmer son uniforme ou de déformer ses favoris. - -Ah! j'ai compris sans peine le désespoir de son fils et de sa femme, -emportés vers les sommets, et qui, devant ce néant, ne songeaient qu'à -le fuir. - -L'Empereur avait un frère, l'archiduc qui fut le point de départ des -haines de cour dont j'ai été victime. Cet homme a connu les rigueurs -d'un exil déshonorant et il est mort déshonoré. Dieu l'a puni. J'ai vu -sa droite atteindre le coupable initiateur des persécutions qui ont -provoqué, renforcé, exaspéré la principale de celles dont j'ai eu à -souffrir. - -Pendant des années, il m'avait entourée d'hommages. Tout Vienne le -savait. L'Empereur, comme les autres, et mieux que les autres, car ces -histoires étaient son pain quotidien. C'était pour lui une affaire -d'Etat de savoir si l'archiduc Louis-Victor arriverait à ses fins. - -Ce prince pouvait plaire. C'était une nature d'une certaine ardeur, que -ses curiosités excessives devaient entraîner dans le scandale d'un -châtiment public. - -Je recevais patiemment ses compliments et ses fleurs. On sait les -exigences du monde. Les assiduités d'un archiduc frère de l'Empereur se -supportent en souriant. Le sourire aussi a été donné à la femme pour -dissimuler sa pensée. - -Malheureusement, Louis-Victor, jaloux des sentiments sérieux qu'un -autre, qui n'était pas «Prince» m'inspirait, s'impatienta et, du jour au -lendemain, objet de ses adulations, je devins celui de son aversion. - -J'avoue que j'ai eu longtemps, pour l'ironie, un goût que je tenais du -Roi. Il m'a valu bien des ennemis. L'archiduc fut-il offensé de quelque -mot un peu dur? Les blessures d'amour-propre sont celles qui -s'enveniment le plus promptement. Toujours est-il que j'eus soudain, en -lui, un adversaire déclaré. Il proclama qu'il me ferait quitter la Cour. - -J'avais inspiré des jalousies. Qui n'en inspire? Ces jalousies se -groupèrent autour de mon ancien admirateur. La cabale traditionnelle -commença. L'indépendante que j'étais fut mise en joue par quelques -bonnes âmes qui ne songèrent plus qu'à la massacrer avec l'aide du Don -Juan repoussé. - -Celui-ci ne fut pas long à composer la scène à faire. - -On commençait alors à parler de l'attention que j'accordais au galant -homme qui a été le seul que, de ma vie entière, j'ai distingué de toute -la force de ma confiance et de toute l'étendue de mon estime. L'archiduc -Louis-Victor alla raconter à son frère qu'il m'avait vue, de ses yeux -vue, la nuit, dans un restaurant à la mode, en tête à tête avec un -officier de uhlans. - -Aussitôt, emportées par l'indignation d'un tel oubli de ce que je devais -à mon rang, trois nobles Furies, que je ne veux pas nommer et qui -avaient des droits singuliers à représenter la vertu sur la terre, -firent connaître à Sa Majesté que, si j'étais priée au prochain bal de -la Cour, elles me tourneraient le dos en plein cercle impérial. - -Ma soeur, informée de ce hourvari, me prévint et me questionna. Je n'eus -aucune peine à découvrir d'où venait le complot et à démontrer mon -innocence à Stéphanie. - -Le soir que l'archiduc Victor indiquait, je n'étais pas sortie du Palais -Cobourg. J'ajoute, pour ce chapitre de petite histoire, que je n'ai -jamais, jamais, jamais pris place à une table de restaurant en tête à -tête avec qui que ce soit. Lorsqu'il m'est arrivé d'assister à quelque -dîner ou souper, en un lieu public, dans un salon réservé ou dans une -salle ouverte à tout le monde, j'ai toujours été accompagnée d'une ou -plusieurs personnes de mon entourage. - -Bien mieux, à l'heure qu'indiquait le calomniateur, j'étais avec le -Prince mon mari et nous avions une de ces discussions, orage quotidien -de notre existence. Le Prince était là pour s'en souvenir. Au surplus, -le personnel pouvait attester que je n'avais pas donné l'ordre d'atteler -et que je n'avais point quitté le palais. Enfin, rien de plus simple que -de confondre l'archiduc et ses vertueuses amies. - -Ma soeur fut convaincue et, sans vouloir se placer entre l'arbre et -l'écorce, elle pensa que je ferais bien de parler à l'Empereur. - -La cabale agissait vite. François-Joseph me devança en me faisant -convoquer. - -Je le vis dans l'appartement de Stéphanie. J'étais dans cet état de -colère indignée que je n'ai jamais pu maîtriser, hélas! devant -l'infamie. - -Je remerciai d'abord le Souverain de son audience et lui dis, en me -possédant difficilement, qu'il devait me défendre et prendre mon parti; -que j'étais en butte aux attaques d'une misérable cabale et que c'était -à lui d'y mettre fin en punissant les calomniateurs. Je lui demandais -une enquête. Je l'attendais de sa justice. - -On conçoit de reste mon discours. - -Prévoyant mes paroles, il avait préparé sa réponse selon une formule -d'un des chefs de bureau de la Chancellerie impériale, qui le dressèrent -dans son jeune âge. Elle fut celle-ci: - ---Madame, tout cela ne me regarde pas. Vous avez un mari. C'est son -affaire. Je crois que, pour le moment, vous ferez bien de voyager et de -ne pas paraître au prochain bal de la Cour. - ---Mais, Sire, je suis une victime. Vous faites de moi une coupable. - ---Madame, j'ai entendu mon frère, et quand Victor a parlé... - -Il acheva d'un geste qui voulait être impérial et définitif. - -Je n'étais pas femme, on le sait, à tenir bon contre tant d'iniquité. Je -cachai mon mépris en prononçant: - ---L'avenir dira, Sire, lequel de nous a menti, de l'Archiduc ou de moi. - -Je fis ma révérence dans toutes les règles, et l'Empereur sortit. - -Revenue au palais de Cobourg, j'entrai chez mon mari et lui déclarai que -j'attendais de son honneur que, pour déchirer la trame abominable où -j'étais prise, il envoyât ses témoins à l'archiduc Victor. - -Le Prince de Cobourg me répondit froidement que, si j'avais perdu la -faveur impériale, il n'avait pas envie, lui, de la perdre en se battant -avec un Archiduc, frère du Souverain. - -Après l'empereur chevaleresque, je tombais sur un autre Galaor! - -Ma furieuse insistance ne put rien obtenir, ou plutôt elle obtint tout -le contraire de ce qu'elle cherchait: le Prince ne voulut plus se -rappeler que j'étais au Palais, le soir désigné par le calomniateur. Il -déclara qu'il ne le contredirait aucunement! - -Ce fut la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Dès cette heure, ma -résolution fut prise: je ne resterais plus avec le mari qui -m'abandonnait. J'écouterais la voix qui m'avait dit: «Vous vous perdez, -Madame, dans le monde où vous vivez. Il est lâche et pervers.» - -Cependant, l'instinct de la famille fut plus fort que ma colère. - -Je dis au Prince: - ---Nous devons nous séparer et reprendre chacun notre liberté. Mais nous -avons des enfants. Evitons un éclat. Voyageons une année. Si, au bout de -cette année nous n'avons pas trouvé une nouvelle règle de vie commune, -nous nous quitterons. Vous irez de votre côté, moi du mien.» - -Je venais de prononcer les paroles qui, dans l'esprit d'un homme tel que -le Prince de Cobourg, étaient les plus terribles qu'il pût appréhender. -La perspective d'une séparation ou d'un divorce annonçait la possibilité -du passage des millions du Roi en d'autres mains que celles du père de -mes enfants. Et cela, jamais!... J'en saurais quelque chose. Je le sus, -en effet. - -Puisque je montre le fond du drame, je dois expliquer les raisons -secondes de l'incroyable attitude de François-Joseph. Elles touchent à -la politique, et je ne voudrais m'attarder sur aucune, la sienne moins -qu'une autre. Cependant, j'écris pour essayer d'ajouter quelques traits -à l'Histoire de ce temps aussi bien que pour me défendre. - -François-Joseph refusa de me secourir et, du premier coup, m'abandonna, -laissant mon mari libre d'agir à sa guise, parce qu'il avait à le -ménager. Le Prince de Cobourg savait le secret de Mayerling et de la fin -désespérée de Rodolphe. En outre, le Prince avait un frère, Ferdinand, -placé à l'avant-garde du _Nach Osten_, en Bulgarie. Les Cobourg étaient -une puissance. François-Joseph pliait devant elle. De deux maux, il -choisissait le moindre, du point de vue de ses calculs, et c'est moi -qu'il sacrifiait. - -Je ne l'ai vu, je l'ai dit, en meilleure attitude que deux fois, dans -tout cela. Le jour où je lui demandai le changement d'un gentilhomme de -la Cour, attaché à ma personne et à celle de mon mari, et qui faisait -cause commune avec l'Archiduc Victor, il me l'accorda sur-le-champ. - -Plus tard, lorsque je suis entrée dans la voie d'une vie nouvelle, en -vivant enfin d'un idéal supérieur, au mépris des plus sinistres épreuves -et des plus affreuses calomnies, il est advenu que le Prince de Cobourg -s'est vu en face d'un homme d'honneur prêt à lui rendre raison. Mon mari -avait l'air de le dédaigner. L'Empereur s'est rappelé que l'uniforme de -soldat était autre chose qu'un vêtement de parade. Il prescrivit au -Prince de Cobourg de se battre. Il se battit. - -Ce fut, je crois, la seule victoire militaire remportée par -François-Joseph sur quelqu'un, et, pour le Prince, général autrichien, -le seul combat où il ait jamais donné de sa personne. - - * - - * * - -J'ai songé souvent que la Providence fit une grande grâce à -l'Impératrice en ne la laissant pas vieillir, rivée au boulet qui -entraînait l'Empire dans les profondeurs de la bêtise et de la férocité -humaines. - -Dirai-je que ma pensée va vers elle comme une prière? Ce fut aussi une -martyre. Elle vient immédiatement après la Reine dans mes méditations -quotidiennes. - -La différence d'âge et de rang me tint, à mon vif regret, plus loin -d'elle que je ne l'aurais voulu. Au moment où j'aurais pu l'approcher -mieux, je me débattais dans ma vie princière, prise entre mes -aspirations vers un idéal de salut et les vanités du monde. Si elle -était l'Impératrice sereine, je paraissais une princesse tourmentée. -J'avais cependant quelque chose de commun avec elle: l'amour de la -nature et de la liberté et le goût de Henri Heine. - -Sans avoir fait de cet écrivain ce que j'ai fait de Goethe, la pensée -par laquelle j'essaie de vivifier la mienne, j'ai eu de bonne heure, -puis de plus en plus, en vieillissant, la connaissance et l'admiration -du poète, philosophe fantaisiste et inspiré, Musset de Prusse et de -Judée qui est, par excellence, l'homme d'esprit européen. Précurseur -étonnant, Heine avait pris de la France et lui avait apporté un ensemble -de dons desquels le mélange promet une race d'hommes affranchis des -frontières, et mus par un même goût de l'éternelle beauté. Annonce de -rapprochements que l'avenir verra peut-être. - -Qu'il fût Juif, c'est possible. Les Apôtres aussi! Et je comprends le -culte de l'Impératrice allant le voir à Hambourg, restant après sa mort -en relations avec sa soeur et lui érigeant un monument à Corfou. - -Rodolphe disait de sa mère: «C'est un philosophe sur le trône.» C'était -vraiment un grand esprit. - -Le jour où j'eus l'honneur d'être reçue en particulier, pour la première -fois, par l'Impératrice, fut pour moi un jour sensationnel. Je savais -qu'elle ne portait que du blanc, du noir, du gris et du violet. J'ai -toujours composé mes toilettes sans le secours du couturier et, si j'en -crois les flatteries de la rue de la Paix, j'ai su m'habiller, après -quelques années de tâtonnements. J'avoue qu'alors, si hardie que je -fusse devenue en pareille matière, je pris mon temps pour me décider. -Enfin, j'optai en faveur d'une robe d'un violet de violette, garnie de -grèbe, avec un petit chapeau-toque, comme on en portait alors, tout en -velours, heureusement arrangé. - -Je dirai sans fard qu'il me revint que ma toilette avait été remarquée -favorablement. - -L'Impératrice fut toute de charme. Elle me parla de la Reine comme d'une -amie présente à son affection, en termes simples et choisis à la fois. -C'était sa façon de parler sur toutes choses. Rien que de bon, de -supérieur et de naturel en même temps ne tombait de ses lèvres qui -s'entr'ouvraient à peine pour laisser passer des mots nettement -prononcés, mais bas, et purs cependant. C'était une voix d'âme: un -cristal étouffé, mais un cristal. - -Jamais je n'ai revu un sourire pareil au sien. Il mettait le ciel sur -son visage. Il enchantait et il troublait, tant il était à la fois doux -et profond. - -Elle était belle d'une beauté de l'Au-delà, avec quelque chose -d'immatériel dans la pureté des traits et des lignes du corps. Personne -ne marchait comme elle. On n'apercevait pas le mouvement des jambes. -Elle s'avançait en glissant; elle semblait planer à ras de terre. J'ai -lu souvent de quelque femme célèbre et adorée qu'elle était «d'une grâce -inimitable». L'Impératrice Elisabeth avait vraiment cette inimitable -grâce, et ses grands yeux bruns, tellement ils apaisaient et parlaient -un noble langage, semblaient exprimer les vertus théologales: la Foi, -l'Espérance et la Charité. - -La Bavière qui l'avait vue naître, a gardé intacts, au cours des âges, -des éléments de la race celtique établis jusqu'au Danube. L'Allemagne du -Sud a de ce vieux sang européen en abondance. - -L'Impératrice avait les caractéristiques de la beauté celte la plus -raffinée. Elle n'était pas germanique, du moins comme au delà du centre -de l'Empire, en tirant vers le Nord. Elle exprimait à la perfection, -moralement et physiquement, tout ce qui sépare et continuera de séparer -Munich et Vienne de Berlin. - - * - - * * - -Les souvenirs se pressent en foule, quand je reviens par la pensée à la -Hofburg. Il faut choisir. - -Je songe à l'archiduc Jean, qui devint Jean Orth, du nom d'un des -châteaux de Marie-Thérèse sur le Danube, séjour préféré de cet esprit -étrange. - -Comme Rodolphe, avec lequel il s'entendait fort bien en certaines -choses, il étouffait à la cour. Il m'a dit de lui--et de moi--une fois: - ---Nous ne sommes pas faits--et toi non plus, d'ailleurs--pour vivre ici. - -Il m'intéressait, mais je n'aimais pas son esprit sarcastique. Il -n'avait pas la hauteur de pensées et de vues de Rodolphe. Lorsqu'il -disparut, je tins pour sa survivance quelque part, en secret, et la -possibilité d'une réapparition. J'ai lu, cette année, dans les journaux, -qu'un personnage énigmatique, qui pouvait être l'archiduc Jean, était -mort à Rome où, depuis vingt ans, il vivait caché. Rome, en effet, -attire les âmes solitaires et désabusées du monde. Si cet inconnu fut -Jean Orth, il put, à loisir, y méditer sur la grandeur et la décadence -des empires. - -Je laisserai cette ombre à son mystère, et parlerai de deux autres -disparus plus rapprochés de nous et des problèmes actuels. - -Ce disant, je revois le bal où François-Ferdinand d'Este montra, par son -empressement pour la Comtesse Chotek, ce qui devait arriver: il l'aimait -et elle l'aimait. Ils s'épousèrent. Ce fut un événement considérable. - -La Comtesse était d'une habile intelligence, et ne déplaisait pas à -l'Empereur. Elle sut ne pas effrayer cet esprit borné. Son rôle dans les -principaux événements politiques de l'Europe Centrale, du jour où la -mort de Rodolphe lui permit de rêver un trône, fût-ce simplement celui -de Hongrie, ne laissa pas que d'être plus important qu'on ne l'imagine -ordinairement. - -Il m'est revenu plus d'une fois que si la France avait su et pu avoir -une politique autrichienne, elle aurait trouvé, dans la Comtesse Chotek, -élevée au rang de Duchesse de Hohenberg, des idées différentes de celles -de Berlin. - -Malheureusement, la France commit la faute,--et qu'elle m'excuse d'oser -le dire en passant--de séparer la politique de la religion, et d'oublier -que la religion est la première des politiques. Elle se lia elle-même -les mains, se mit un bandeau sur les yeux, et voulut ainsi avancer en -Europe. Il y avait bien peu de chances pour elle d'arriver au Danube, -qui est la plus importante des routes européennes. - -J'ai su combien le Roi, à Bruxelles, déplorait l'aveuglement de la -France, et ce qu'il dit, à ce sujet, à plus d'un Français distingué. Le -Roi professait que l'inconvénient des gouvernements démocratiques est -qu'ils ont à faire de nombreuses écoles avant de posséder le petit -nombre de principes qui, au fond, sont tout le secret du gouvernement -des hommes et des peuples. Le principe religieux n'est pas le dernier. - -Dans un pays où les hommes d'Etat, jadis abondants, avaient fini par -disparaître dans une sottise corruptrice, tueuse de caractères et de -convictions, la comtesse Chotek, femme de solides croyances, avait une -tête politique. - -Elle fit Ferdinand d'Este ce qu'il était devenu: capable d'énergie. Son -défaut--et celui de son mari--fut, par crainte de révéler de la -faiblesse, de ne pas savoir montrer de la bonté. L'Archiduc héritier et -sa femme étaient d'un strict, dans la défense de leurs biens, sur leurs -terres et dans leurs palais, qui les fit taxer d'âpreté. - -Il faut peu de chose pour que l'inimitié latente contre les héritiers de -la couronne, dans un Etat naturellement divisé, puisse promptement -s'aggraver. Des rivalités, des jalousies, des inquiétudes se chargent -d'y ajouter. Certaines minuties et rigueurs de François-Ferdinand et de -la duchesse de Hohenberg furent perfidement exploitées contre eux. Le -jour de leur mort étant décidé, le terrain se trouva préparé, les -instruments assurés. - -Mais, ici, j'effleure des choses d'hier et terribles, dont le recul -n'est pas suffisant pour qu'il soit permis d'en parler. - -L'Archiduc héritier et sa femme avaient contre eux une puissante -camarilla. Ils ne manquaient pas de partisans, et pouvaient opposer -cabale à cabale, mais leurs adversaires, presque tous masqués, servaient -des desseins extérieurs à la monarchie. - -Ce n'est pas le lieu et l'heure d'aborder la bataille d'influences dont -Vienne était le champ alors. Ce sera l'oeuvre, plus tard, de quelque -pénétrant et impartial génie qui sera, peut-être, en situation -d'éclairer les dessous de la cour d'Autriche, dans les dix ou quinze -années d'avant 1914. Il fera connaître un des plus formidables combats -d'intérêts et d'amours-propres que l'Histoire ait jamais enregistrés. - -A la cour de Vienne, il n'y avait pas qu'une camarilla, c'est-à-dire un -groupe plus ou moins étendu d'ambitions associées autour du souverain, -gardant les avenues, et manoeuvrant le prince au mieux de leurs haines -et avidités. Au fur et à mesure que le vieil empereur était de plus en -plus un figurant, les anciens favoris se voyaient combattus par de -nouveaux, près de la puissance naissante. Cette puissance, pour les -petites raisons que l'on sait, pour d'autres, plus grandes, qui tenaient -au mariage morganatique de François-Ferdinand, au catholicisme ardent de -la duchesse de Hohenberg, à son caractère et à ses rêves pour ses -enfants, avait des ennemis à l'intérieur et à l'extérieur. - -Il en résultait une troisième camarilla, la plus secrète et la plus -redoutable, car, dans une cour où les individus se combattaient par -clans, elle combattait indistinctement tout le monde; elle ne trahissait -pas tel ou tel, mais bien la patrie entière. - - - - -IX - -MA SOEUR STÉPHANIE ÉPOUSE L'ARCHIDUC RODOLPHE. IL MEURT À MAYERLING. - - -En 1880, ma soeur cadette coulait des jours heureux à Bruxelles. Ses -dix-huit ans étaient d'une beauté rayonnante. Sans savoir encore quel -personnage elle épouserait, elle était portée à penser qu'elle -s'établirait mieux que sa soeur aînée. - -Le Roi n'avait jamais été enthousiaste du prince de Cobourg. Il -ambitionnait davantage pour moi. Mais la Reine avait souhaité ce -mariage. J'ai résumé ses raisons. - -Pour se revancher, le Roi entendait que Stéphanie eût un trône. Il avait -pensé à Rodolphe de Habsbourg, et la Reine autant que lui. Projet hardi. -Pour honorable que fût la Maison Royale de Belgique, elle était loin de -la grandeur de celle d'Autriche. - -Je ne fus pas étrangère, comme je l'expliquerai tout à l'heure, à un -mariage qui s'annonça sous les plus éblouissants auspices et aboutit, en -peu d'années, à une épouvantable catastrophe. - -C'est bien plus cette chute qui intéresse l'Histoire que le détail de -l'union de Rodolphe de Habsbourg et de Stéphanie de Belgique. J'irai -donc droit au but, en montrant Rodolphe à la veille de sa mort. - -Rodolphe avait trente ans. Il eût pu s'appeler le Bien-Aimé. La plus -belle cour était à ses pieds; la plus belle ville du monde après Paris -était comme une demeure où tout lui aurait appartenu. Les peuples de la -monarchie ne formaient pour lui qu'un peuple qui plaçait ses espérances -en son avenir. Il avait une épouse que chacun proclamait enviable; une -fille qu'il comblait de caresses; une mère très noble et très bonne, -pour laquelle il professait un culte; un père, enfin, dont le trône -imposant devait lui revenir; et Rodolphe, malheureux, voulait mourir. - -Finissons-en une bonne fois avec les légendes, si tant est qu'il soit -possible d'en finir, ici-bas, avec le mensonge: - -Rodolphe de Habsbourg s'est tué. - ---La preuve manque, a-t-on dit. - -On se trompe. Elle existe. Je l'indiquerai tout à l'heure. - -L'histoire de la liaison qui le mena au tombeau a été souvent contée. Je -me bornerai à quelques traits inédits ou peu connus. - -Il y eut, dans l'amour de l'Archiduc héritier pour Mary Vescera, une -sombre fatalité ou une sinistre influence... - -Peu de temps avant que je me décide à rédiger ces pages, un jour, après -avoir rangé des papiers qui, justement, me ramenaient à l'époque où -j'étais la confidente et l'amie de Rodolphe, je suis sortie dans Vienne. - -Au détour d'une rue encombrée, j'ai aperçu, de ma voiture qui allait -lentement, une vieille femme, dans un costume sombre et d'une poignante -révélation. Comme écrasée par des calamités multiples, courbée vers le -sol sous le poids d'un accablant fardeau, elle s'avançait obliquement, -rasant les murs, avec quelque chose de morne et d'épouvanté dans un -visage ravagé de sillons tragiques. - -En cette apparition funeste, j'ai cru reconnaître la mère de la Vescera. - -Qu'était-elle devenue, la femme parée que j'entrevis, accompagnant sa -fille, alors dans l'épanouissement de son affolant prestige? - -Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir aussi cette Mary Vescera, -superbe, à une soirée chez le Prince de Reuss, ambassadeur d'Allemagne, -dernière et sensationnelle apparition, dans la société viennoise, de -celle qui allait être l'héroïne de la «sanglante énigme» de Mayerling. - -Bien simple énigme, du reste. Encore fallait-il être placé pour voir et -pour savoir. Et cela sera toujours difficile aux journalistes, -improvisateurs des versions tendancieuses de «l'Actualité», cette -ennemie de l'Histoire. Chacun d'eux continuera d'y remédier de sa place, -par des imaginations ou des aperçus qui varient selon le point de vue. -Si, après cela, la vérité est longue à venir, ce n'est pas -extraordinaire. L'étonnant de la Presse n'est pas qu'elle abonde en -fausses nouvelles, c'est que, parfois, elle en donne de vraies. - -Je venais d'arriver à l'Ambassade. Le prince de Reuss me quitta pour -aller au-devant de ma soeur et de son mari, qui faisaient une entrée de -souverains. - -Rodolphe m'aperçut, et, laissant Stéphanie, vint à moi directement. - ---Elle est là-bas, me dit-il sans préambule. Ah! si quelqu'un pouvait -m'en délivrer! - -_Elle_, c'était sa maîtresse au masque ardent. J'eus un regard vers la -séductrice. Deux yeux brûlants nous fixaient. Un mot suffit à la -dépeindre: une sultane impérieuse, et qui ne craint aucune favorite, -tellement sa beauté pleine et triomphante, son oeil noir et profond, son -profil de camée, sa gorge de déesse, toute sa grâce sensuelle, sont sûrs -de leur pouvoir. - -Elle avait pris totalement Rodolphe et voulait qu'il l'épousât! Leur -liaison durait depuis trois ans. - -La famille d'où sortait Mary Vescera était d'origine grecque, famille -bourgeoise avec quelques attaches de noblesse. Nombreuse et peu -fortunée, elle bâtissait tout un avenir sur la faveur du prince -héritier. Seule ne s'en souciait pas, peut-être, une soeur de l'idole, -qui n'avait point la beauté physique en partage. Son mérite était d'un -ordre moins périssable. Quand le drame de Mayerling emporta Rodolphe et -son amante, la soeur de la morte disparut dans un couvent. - -A la soirée du prince de Reuss, je fus frappée de l'énervement de mon -beau-frère. C'était au début de la seconde quinzaine de janvier 1889. Je -crus bon d'essayer de le calmer en lui disant, de la Vescera, un mot qui -ne devait pas lui déplaire, et j'observai simplement: - ---Elle est bien belle! - -Puis je regardai ma soeur, autrement belle, et royalement parée, qui -faisait son cercle... Mon coeur se serra. Tous trois étaient malheureux! - -Rodolphe s'était éloigné sans me répondre. Un moment après, il revint et -murmura: - ---Je ne peux plus m'en détacher! - ---Pars, dis-je alors, va en Egypte, aux Indes, en Australie. Voyage. Si -tu es malade d'amour, tu te guériras. - -Il eut comme un imperceptible haussement d'épaules et ne me parla plus -de la soirée. Triste soirée! Une atmosphère de malaise pesait sur la -brillante assistance. Je fus, pour ma part, si impressionnée, que, -rentrée chez moi, je ne pus, de la nuit, trouver le sommeil. - -J'avais suivi, pour ainsi dire, pas à pas le développement de la passion -de Rodolphe. - -Dès mon arrivée à la cour, l'Archiduc m'avait plu et il me témoignait de -l'amitié. Nous étions presque du même âge. J'ose dire que, par bien des -côtés, nous nous ressemblions. Nos idées étaient les mêmes sur beaucoup -de points. Rodolphe fut confiant avec moi, et je sentis bientôt dans sa -confiance quelque chose de plus. - -Cela m'arrivait trop souvent, de divers côtés, depuis que j'étais à -Vienne, pour que je ne fusse pas en garde. Mais Dieu sait qu'alors, -j'eus quelque mérite à dire au prince, dans la cordialité du tutoiement -d'usage dans les familles royales et princières que régit l'esprit -patriarcal allemand: - ---Marie-toi... J'ai une soeur qui me ressemble. Epouse-la! - -Une première fois, il s'en fut en me répondant: - ---J'aime mieux Middzi! - -C'était une jolie fille, type parfait de la Viennoise, cette Parisienne -de l'Est européen. Il en eut deux enfants. - -Cependant, la sagesse l'emporta et, peut-être aussi mon influence, sans -compter que, jeune mère, et puisant dans la maternité le courage de -supporter bien des choses qui, plus tard, aggravées, ne furent plus -supportables, je n'étais encore ni «démente, ni prodigue, ni capable de -toutes les duplicités», au dire de mes persécuteurs. - -Bien au contraire, longtemps mes qualités et mes vertus ont été exaltées -par des gens qui devaient ensuite me couvrir d'opprobre. A cette époque, -ma soeur cadette parut devoir être une réplique heureuse de ce que -j'étais, et Rodolphe prit le train pour Bruxelles. Stéphanie devint la -seconde dignitaire de l'Autriche-Hongrie, la future impératrice de la -Double Monarchie. - -L'Archiduc n'eut pas de peine à lui plaire. Il avait plus que la beauté: -la séduction. De taille moyenne, bien proportionné, il cachait beaucoup -de résistance sous une apparence frêle. Il faisait songer à un pur-sang: -il en avait le fond, l'aspect léger et les caprices. Sa force nerveuse -égalait sa sensibilité. Sur son visage au teint mat se reflétaient ses -sentiments. Son oeil, dont l'iris brun et brillant se colorait par -moment de teintes diverses, semblait changer de forme en changeant -d'expression. Il passait promptement de la caresse à la colère, et de la -colère à la caresse. Il était troublant; il révélait une âme prenante, -diverse et raffinée. Le sourire de Rodolphe faisait peut-être encore -plus d'impression. C'était le sourire de sphinx angélique, particulier à -l'impératrice, avec, en plus, une façon de parler, de se donner, de -capter qui faisait l'effet d'extérioriser, de livrer la personne -mystérieuse de Rodolphe à son interlocuteur, flatté de posséder cet être -rare et prestigieux. - -Très lettré, très ouvert au mouvement des idées, l'Archiduc recherchait -la société des artistes et des savants. Il se plaisait en compagnie -d'hommes comme ces peintres supérieurs Canon et Angeli, et l'éminent -physiologue professeur Billroth. - -Qu'on n'attende pas de moi, à présent, un portrait de ma soeur. Il m'est -bien difficile de m'attarder sur elle, en détails laudatifs, puisque -j'ai dit qu'elle me ressemblait. Je dirai seulement: en mieux, -physiquement. - -Rodolphe et Stéphanie formaient un couple en apparence bien assorti. -Leur fille, Elisabeth, aujourd'hui Princesse de Windischgraetz, doit à -la fortune dont elle a hérité de son grand-père, l'Empereur -François-Joseph, une indépendance matérielle qui, jointe à son -indépendance morale, a fait d'elle une jeune femme très en vue. - -Après sa naissance, ma soeur, au lendemain des relevailles, eut l'idée -de voyager. Elle avait besoin de se remettre, en allant à la mer. Elle -se rendit à Jersey et y séjourna longuement. - -Rodolphe fut contrarié de son départ. Il s'y était opposé en disant -qu'il fallait qu'elle restât près de lui qui, retenu par ses obligations -de prince héritier, ne pouvait l'accompagner. - -Mais nous sommes d'une famille où, lorsque nous avons décidé quelque -chose, il est bien difficile de nous faire revenir sur notre -détermination. - -Stéphanie s'en fut. Elle ne songea pas qu'une jeune femme doit rester le -plus possible près de son jeune mari, surtout quand il est l'homme le -plus exposé de la cour de Vienne aux tentations. - -Rodolphe, un peu plus tard, eut un chagrin autrement vif que la -contrariété d'une absence qui, en somme, pouvait s'excuser, à la -condition de n'être pas aussi prolongée qu'elle le fut. - -L'Archiduchesse héritière de la Couronne tomba malade. Lorsqu'elle -sortit des mains des chirurgiens qui eurent à lui prodiguer leurs soins, -Rodolphe apprit qu'il aurait peu de chances, désormais, de voir -s'accroître le nombre de ses enfants légitimes. - -Le coup fut rude. De ce jour, il commença à s'étourdir. Il était porté à -s'oublier au cours des beuveries, des parties de chasse et autres. Ce -penchant s'accentua. Ce fut à ce moment que la Vescera se trouva sur son -chemin. - -La première fois que je fus fixée sur sa beauté, je faillis perdre -contenance, mise dans une situation imprévue et délicate, qui me fit -appréhender l'excès de la passion dans une nature telle que celle de -Rodolphe. - -Il y avait un dîner au palais de Cobourg. L'Archiduc héritier était, -selon son rang, à ma droite, et ma soeur en face de moi. - -On parlait beaucoup, dans Vienne, de la liaison de Rodolphe et de la -Vescera. Stéphanie, quoique silencieuse là-dessus, par dignité de -caractère, devait souffrir. Je n'avais pas craint de dire à Rodolphe, -aussi doucement que possible, mon opinion sur ce sujet difficile, et -j'avais exprimé l'espoir que les racontars exagéraient. Je voulais -penser qu'il ne s'agissait que d'un caprice. Et voilà qu'à table, les -valets derrière nous, les convives attentifs à nos moindres gestes, et, -premièrement, ma soeur et mon mari, Rodolphe s'avisa de me montrer, dans -sa main, cachée par le couvert et ses ornements propices, un portrait de -femme en miniature, dissimulé dans quelque chose qui me parut être un -porte-cigarettes. - ---C'est Mary, dit-il. Comment la trouves-tu? - -Je n'eus d'autre ressource que de sembler n'avoir ni vu, ni entendu et, -par-dessus la table, d'adresser la parole à ma soeur. - -Mais, ainsi débridé, que ne ferait pas Rodolphe? On ne fut pas long à le -voir. - -Mon beau-frère est mort le 30 janvier 1889, entre six et sept heures du -matin. Trois ou quatre jours auparavant, dans la matinée--chose bien -rare--ma soeur vint chez moi. Fatiguée, j'étais encore au lit. Stéphanie -était inquiète, agitée. - ---Rodolphe, dit-elle, va partir pour Mayerling et y rester quelques -jours. Il n'y sera pas seul. Que faire? - -Je me redressai sur mes oreillers, saisie d'un pressentiment sinistre. -Les paroles de l'Archiduc à la soirée du Prince de Reuss étaient encore -dans mes oreilles. - ---Pour l'amour de Dieu! m'écriai-je, ne le laisse pas partir seul. Va -avec lui. - -Mais était-ce possible? Hélas! il en fut autrement. Je ne devais revoir -ma soeur que veuve et mon beau-frère, inerte, sur son lit de parade, le -visage exsangue, entouré d'un bandeau blanc... - -Le 28, dans l'après-midi, je faisais une promenade au Prater, seule avec -ma dame d'honneur. C'était un beau jour d'hiver, et le soleil oriental -semblait s'attarder à Vienne. J'avais fait mettre ma voiture au pas pour -goûter la clémence du ciel, mieux regarder les équipages et les -cavaliers, et recevoir et rendre les saluts. - -Dans la _Hauptallee_, j'aperçus avec étonnement Rodolphe sans suite, à -pied, et qui causait d'une manière animée, avec cette comtesse L..., qui -a beaucoup fait parler d'elle, publié bien des choses, et dont le rôle, -près de Rodolphe, fut tel qu'il ne me convient pas de l'apprécier. - -L'Archiduc vit ma voiture. Il me fit signe d'arrêter et vint au -marchepied. - -Il allait me parler pour la dernière fois! - -Je me suis demandé bien souvent pourquoi ses paroles banales, en somme, -me causèrent un trouble indéfinissable. Leur son est resté en moi, et je -n'ai jamais oublié le singulier regard qui les accompagnait. Rodolphe -était pâle, fiévreux, à bout de nerfs. - ---Je pars tantôt pour Mayerling, prononça-t-il. Dis au «gros» de ne pas -venir ce soir, mais seulement après-demain matin. - -Le «gros», révérence parler, c'était mon mari. Le prince de Cobourg -comptait parmi les plus fidèles compagnons de Rodolphe dans ses parties -de chasse et de plaisir. - -Je voulus retenir un instant mon beau-frère, essayer de le faire causer -davantage. Je demandai: - ---Quand viendras-tu me voir? Il y a longtemps que tu n'es venu. - -Il répondit étrangement: - ---A quoi bon? - - * - - * * - -Rodolphe allait rester du 28 au soir au 30 au matin à Mayerling, en tête -à tête avec sa maîtresse. Quand ses invités habituels, ajournés de 36 -heures, pour la chasse qui devait commencer à 8 heures, arrivèrent, la -réunion était comme un de ces banquets où la Mort a été priée par la -volonté du Prince, ainsi qu'au temps de Néron ou de Tibère. - -Le condamné, ici, c'était le Prince lui-même, et il entraînait dans -l'abîme l'amante impérieuse qui l'y avait poussé. - -On les trouva morts dans leur chambre. Spectacle affreux, et que virent, -les premiers, le Comte Hoyoz, puis le Prince de Cobourg. - -Si la Vescera fut une dominatrice, - - _Et Vénus tout entière à sa proie attachée,_ - -Rodolphe, par un sursaut de désespoir et de rage, ne lui pardonna pas de -l'avoir mis dans une situation impossible qu'il ne se pardonnait pas non -plus. Au matin d'une énervante orgie, ils moururent tous les deux. Ce -fut le temps d'un éclair. - -Il ne pouvait continuer à avoir deux ménages. Impétueux et asservi, il -ne supportait plus une liaison qui le paralysait et que, cependant, il -ne pouvait rompre, tant elle tenait à son corps par des fibres -multiples. - -Les romanciers ont souvent dépeint cette situation affreuse de -l'esclavage de la matière, et de la protestation éperdue de l'esprit qui -ne peut s'évader que dans la mort. - -Rodolphe, à trente ans, désespérait de tout. Il était excédé de vivre -dans l'atmosphère d'une cour où il étouffait. Sa mort volontaire eut -diverses causes dont les principales furent celles-ci: - -D'abord, l'amer regret d'un mariage qui ne lui donnait pas ce qu'il en -avait attendu, par la quasi-certitude de rester sans héritier; -l'impossibilité de réaliser le voeu de le rompre, voeu impie aux yeux de -ses proches, du Saint-Siège et de la catholicité; enfin, la vision -précise des chances de longue vie de l'Empereur, être insensible et qui -s'embaumait, tout vivant, de soins égoïstes et minutieux. - -J'ai entendu Rodolphe me dire bien des fois: - ---Jamais je ne régnerai! Jamais _il_ ne me laissera régner... - -Et s'il avait régné...? - -Ah! s'il avait régné! - -J'ai connu ses projets et ses vues. Je n'en dirai que ceci: rien ne -l'effrayait des idées modernes. Les plus hardies l'auraient trouvé -adapté. Il avait, de lui-même, brisé dans ses résolutions l'appareil -désuet de la monarchie austro-hongroise. Mais comme les pièces d'une -invisible armure tenues par des chaînes extensibles, les contraintes, -les formules, les conceptions archaïques, les ignorances du parti pris -et de l'erreur, tout ce dont il avait voulu, il voulait s'échapper, se -resserrait autour de lui. Sa vie était un combat perpétuel contre une -cour usée, finie, aveugle, corrompue, dont les moeurs avaient asservi -son corps sans enchaîner son intelligence. - -Il fallait qu'il succombât ou qu'il régnât à temps pour triompher, jeter -bas l'armure de Nessus, ouvrir les fenêtres, renverser la muraille de -Chine, chasser à coups de fouet la camarilla. - -Mais la monarchie austro-hongroise devait périr, plutôt que se -transformer. Il fut envoyé dans la mort en courrier. - -La sinistre nouvelle parvint à Vienne dans la matinée du 30. Ce fut un -affolement général. - -L'après-midi, un aide de camp de l'Empereur vint, de sa part, s'informer -près de moi. - -J'étais presque hors d'état de me tenir et de parler. On était venu me -dire, à la première heure, que le prince de Cobourg avait assassiné mon -beau-frère! - -Il s'était trouvé de bonnes âmes, dans Vienne et à la Cour, pour ne pas -admettre que l'affection de Rodolphe fût pour moi fraternelle. - -Ah! si l'on savait à quelles ignominies de la jalousie et de la -méchanceté, plus on monte, plus on est exposé! - -Le Prince héritier disparaissant, les imaginations et les vilenies se -donnaient libre carrière! - -Je répondis à l'aide de camp que je ne savais rien, sauf le bruit de la -fin sinistre de Rodolphe et de la Vescera, et que mon mari, parti le -matin même vers 6 heures, pour la chasse, à Mayerling, n'était pas -rentré. - -Entre temps, j'avais reçu une dame d'honneur de Stéphanie, qui me -faisait prévenir de la catastrophe. - -Me dominant, je me fis conduire à la Hofburg, près de ma soeur. - -Je la trouvai, blême et muette, tenant en main une lettre dont le -secret, aujourd'hui, est dû à l'Histoire. - -Cette lettre, on venait de la découvrir dans le bureau particulier de -Rodolphe, à l'adresse de Stéphanie. Elle annonçait sa mort. - -Tout était résolu, quand mon beau-frère me parlait au Prater. La lettre -débutait ainsi: «Je prends congé de la vie...» - -C'était trop pour moi de lire cela. Les mots se brouillaient sous mes -larmes. - -«Sois heureuse à ta façon», disait-il à sa femme. - -Et sa recommandation ultime était pour leur enfant: «Prends bien soin de -ta fille. C'est ce qui m'est le plus cher. Je te laisse ce devoir.» - -Malheureuse enfant, qui n'a pas eu de père, je l'ai plainte bien -souvent, et je la plains plus que jamais. Elle ne sait pas ce qu'elle a -perdu. - -Le Prince de Cobourg ne revint au palais que dans la nuit du 31, après -de longues heures passées chez l'Empereur. Il entra chez moi. Le -désordre de ses traits et la fébrilité de ses paroles disaient quelles -émotions il venait de traverser. Je le pressai de me donner des détails. - ---C'est horrible! horrible! ce que j'ai vu là-bas, prononça-t-il. Mais -je ne puis, je ne dois rien dire, sinon qu'ils sont morts tous deux. - -Il avait prêté serment de se taire entre les mains de l'Empereur, de -même que les autres amis de Rodolphe, venus pour chasser à Mayerling. Le -secret fut bien gardé. Les quelques gens de service qui auraient pu -parler eurent aussi de fortes raisons de ne rien dévoiler. - -Quand je me rendis près de l'Impératrice, sur son appel, je fus en face -d'une statue de marbre couverte d'un voile noir. - -Je ressentais une émotion si forte que j'avais peine à marcher. - -Je baisai passionnément la main qu'elle me tendit, et, de sa voix brisée -de mère au Calvaire, elle murmura: - ---Tu pleures avec moi, n'est-ce pas?... Oui, je sais que tu l'aimais -bien! - -Oh! l'infortunée, elle adorait son fils. Il lui faisait supporter -l'ennui de cendre grise que dégageait son père, si mesquin, près d'elle, -si grande. Rodolphe ravi à sa tendresse et à l'oeuvre impériale, elle -allait fuir, elle aussi, cette cour désormais sans avenir pour elle, et -rencontrer la mort. On sait de quel coup subit et cruel elle mourut, -innocente victime des fautes de son rang. - -J'ai vu, je vois, dans les drames successifs de la fin de la Maison -d'Autriche, un châtiment céleste. Un pareil enchaînement de fatalités -sanglantes, qui nous ramène aux tragédies de Sophocle ou d'Euripide, -n'est pas le simple jeu du hasard. La justice des dieux fut toujours -celle de Dieu. La cour de Vienne devait périr, terriblement frappée. -Elle avait tout trahi et, d'abord, ses traditions, car il n'y restait -rien de haut, même dans l'intrigue. Ce n'était plus qu'une basse cuisine -de valets de Berlin. Et, lorsque François-Joseph, au fameux Congrès -Eucharistique de la veille de la guerre, avait paru dans le carrosse -impérial et devant les Autels, en Prince de la Foi, il allait, au sortir -de ces pompes, finir platement sa journée en écoutant, chez Mme S..., -les potins de Vienne et les racontars de police. - -Rodolphe est mort de dégoût. - - - - -X - -FERDINAND DE COBOURG ET LA COUR DE SOFIA - - -La famille de Cobourg était à son apogée au temps de Léopold Ier et du -Prince consort. - -Elle donnait à l'Europe une série de princes faits vraiment pour diriger -des peuples. Leur influence, directe en Belgique, indirecte en -Angleterre, mais non moins efficace, créait une période de paix et -d'entente dont on sait les fructueux résultats. - -Plus tard, au temps où mon père continua brillamment l'oeuvre du sien, -le duc Ernest, prince régnant dans le duché de Saxe-Cobourg-Gotha, ne se -montrait pas inférieur à son cousin de Bruxelles. A Vienne, le Prince -Auguste, si parfaitement bon, et que j'eus trop peu comme beau-père, -avait aussi prouvé qu'il était un homme de valeur. - -Des divers Cobourg, ceux de Vienne, frères de mon mari, étaient avec lui -les descendants mâles qui devaient continuer le nom et la race. - -Je parlerai principalement de l'un d'eux, Ferdinand, ex-tsar de -Bulgarie. Je ne m'étendrai pas de nouveau sur la branche de ma famille à -laquelle il appartient. Son rôle dans l'Histoire contemporaine est -suffisamment connu. - -Ferdinand de Cobourg, encore vivant quand j'écris ceci, est un des êtres -les plus curieux qu'il soit possible d'imaginer. - -Pour le dépeindre, il faudrait un Barbey d'Aurevilly, à défaut d'un -Balzac. - -Plus ma pensée s'est affermie, en vieillissant, et plus j'ai cherché à -comprendre ce personnage étrange, moins je l'ai compris, si je le -considérais d'un des points de vue ordinaires à la psychologie humaine. - -J'ai lu souvent que la femme est une énigme. Il y a des hommes pires que -des femmes. C'est à se demander si celui-ci ne s'était pas créé, encore -plus que Guillaume II, un monde artificiel, dans lequel il a voulu -vivre. Je dirai lequel tout à l'heure. - -Je reconnais que l'éducation princière, en excitant par ses respects et -flatteries de tous les jours l'amour-propre des princes, a tôt fait de -les rendre singuliers, si, d'autre part, quelque influence salutaire ne -fait frein aux excitations de l'orgueil. - -Une mère supérieure ne parvint pas à équilibrer les dons incontestables -de Ferdinand. Il était né à l'automne de la Princesse Clémentine. -C'était son Benjamin. Elle fut faible pour lui. Cette force de toutes -nos forces, l'amour des mères, a ses faiblesses. Les mauvais fils sont -ceux qui en abusent, et ceci, suivant cette justice qui ne se laisse -jamais voir, mais qui a ses arrêts et ses châtiments, parfois visibles -ici-bas,--ceci doit être durement expié. - -Il avait seize ans lorsque je suis arrivée au palais Cobourg. Il était -élégant et svelte; son visage, éclairé de deux yeux d'un bleu d'acier, -avait la beauté de la jeunesse, avec quelque chose de bourbonien. Le feu -de l'intelligence, l'enthousiasme et la curiosité de vivre l'animaient. - -Il promettait d'être différent, de toute façon, de son frère aîné. Au -moral, il paraissait riche des qualités du cadet, le charmant Auguste de -Cobourg, mais elles n'aidèrent chez lui qu'à cette aisance distinguée -qui lui fut, plus tard, naturelle, pour couvrir d'une brillante -apparence sa nature complexe et tourmentée. - -J'avais un an de plus que lui. Nous étions la gaieté du vieux palais, -aux moments où je pouvais oublier son ennui et mes rancoeurs. J'étais la -confidente de Ferdinand, et je me retenais de faire de lui mon -confident. - -Sans qu'il le fût et quoique, plus tard, il dût me témoigner de -l'hostilité, il se dévouait volontiers à plaire à sa belle-soeur, et à -l'entourer de fleurs, de prévenances et de soins. Or, ceci advint, qui -dura longtemps, qu'à cause de moi le premier né et le dernier né des -Cobourg furent des frères ennemis, sous les dehors qu'ils devaient à -leur situation. - -Il faut bien dire ces choses-là, car on ne s'expliquerait guère -autrement tant d'inimitiés qui, un jour, m'accablèrent. Elles -procédaient, du côté masculin, de la même cause, si misérable et qui -sera éternellement au fond de tant de drames humains: la jalousie et -l'appétit du plaisir, contrariés par une règle morale. - -Ferdinand de Cobourg, idolâtré par sa mère, accueilli en enfant gâté par -la société, initié de bonne heure aux joies raffinées, se laissa -emporter dans un monde singulier par une imagination exaltée. - -J'ai vu, je vois encore en lui, une espèce de nécromant moderne, de -magicien «fin de siècle». Il a été cabaliste, comme M. Péladan était -mage. Et de ces aventures-là, il reste toujours quelque chose qui pèse -sur la destinée. - -Si d'abord je ne pus que lui voir faire des gestes surprenants sans -m'expliquer ce qu'ils décelaient de tendances bizarres, je suis arrivée, -par la suite, avec l'expérience des hommes et des choses, à comprendre -pourquoi il était incompréhensible: il devait être possédé de l'Au-delà, -pris à rebours. Il ne croyait pas à Dieu; il croyait au Diable. - -Je ne raconte que ce dont je suis sûre; je ne dis que ce que j'ai vu. -Pas d'être plus superstitieux, par certains côtés, et plus troublant que -Ferdinand de Cobourg. Je me demande à quelle secte fantastique, à quelle -confrérie sabbatique il fut de bonne heure affilié, dans l'idée, sans -doute, de servir ses conceptions ambitieuses et extraordinaires. - -Je me souviens qu'en notre palais de Vienne, parfois, il me demandait de -lui faire de la musique, certains soirs où nous étions seuls. Il voulait -que la pièce fût aussi peu éclairée que possible. Il s'approchait du -piano. Il écoutait en silence. Minuit venait, il se levait... - -Il se levait avec une espèce de solennité, le visage recueilli, -concentré. Il regardait la pendule. Il attendait le premier des douze -coups, et quand il était proche, il disait: - ---Joue la marche d'_Aïda_. - -Alors, se reculant jusqu'au milieu du salon, il prenait une attitude -d'officiant et prononçait des paroles incompréhensibles qui -m'effaraient. - -Il articulait des formules cabalistiques en ouvrant les bras, la taille -cambrée, la tête rejetée en arrière. - -Dans ses paroles mystérieuses, revenait le mot _Kopt_ ou _Kofte_; ou -_Cophte_ (?), que je lui ai demandé d'écrire, un jour. Il a tracé des -lettres dont je n'ai point su ce qu'elles étaient, sauf que j'ai cru y -reconnaître une sorte de caractères grecs. - -Je l'ai questionné après ces séances, car, pendant, il fallait se taire -et jouer la marche d'_Aïda_. Il m'a répondu en somme: - ---Le démon existe. Je l'appelle et il vient! - -Je n'en croyais rien; je veux dire que je ne croyais pas à sa visite. -J'avais un peu peur tout de même. Et, quand mon beau-frère recommençait, -je cherchais à découvrir si rien d'insolite ne se révélait autour de -nous. Mais il n'y avait d'insolite que Ferdinand et ma curiosité--et -notre avenir à tous deux! - -Fécond en singularités, il enterrait les gants et les cravates qu'il -avait portés. C'était encore toute une cérémonie à laquelle, parfois, -j'ai dû assister. Il avait lui-même creusé la fosse, et il prononçait -aussi des paroles étranges, d'un air mystérieux. - -Sa bouche prenait alors ce pli amer que l'âge devait accentuer. - -Jouait-il avec le Dominateur, et gagnait-il à ce jeu l'esprit de -domination qui devait être si fort chez lui? - -Etait-ce une sorte d'excitation cérébrale qu'il cherchait dans des -pratiques où je crois bien qu'on s'auto-suggestionne dangereusement? - -Je laisse aux aliénistes, aux occultistes et aux casuistes le soin -d'apprécier ce cas. Je suis un témoin. Rien de plus. - -Il n'était pas encore prince de Bulgarie. On ne voyait en lui qu'un -aimable lieutenant de chasseurs autrichiens, qui venait des hussards -parce qu'il ne sympathisait pas avec cet animal du haut duquel on peut -tomber, et qui passe pour la plus noble conquête de l'homme. J'y mets -des formes, mais je veux dire que Ferdinand de Cobourg était un -déplorable cavalier. - -Qui eût pensé que ce petit officier mis à pied, bien né, d'ailleurs, -bien apparenté et fin, aurait un trône et rêverait, un jour, d'être -empereur de Byzance? - -Encore un qui avait préparé sa couronne, son entrée, et la cérémonie de -couronnement, comme ce malheureux Guillaume qui s'attendait à se -couronner lui-même _Weltkaiser_, dans Notre-Dame de Paris! Je me suis -même laissé dire qu'il avait songé à une cérémonie où le Pape aurait dû -venir, bon gré, mal gré, et où toutes les Confessions se seraient -réconciliées dans la personne impériale, auguste et sacrée. - -C'est vraiment trop pour un homme, aujourd'hui, d'être Roi, selon -l'ancienne formule du pouvoir absolu. Ce vin est trop fort. Il monte à -la tête. - -Jadis le Prince, même souverain maître, n'entendait, ne voyait qu'un -petit nombre de fidèles qui le gardaient et le tenaient, autant qu'ils -le servaient. Il était en guerre les trois quarts du temps, et prenait -sa part de la rude vie de soldat. A présent, il entend mille voix, mille -gens, mille affaires. Il ne se bat plus, de sa personne, et la paix a -des périodes prolongées. Le confort l'entoure et l'amollit. Le trésor -des inventions et découvertes a tout changé autour de lui. Et quoique la -valeur et l'aspect de la société et des individus se soient totalement -modifiés, tout est encore à ses pieds! - -Il y a de quoi perdre la notion des réalités, comme l'infortuné Tzar -Nicolas la perdit, comme Guillaume II la perdit, comme Ferdinand de -Bulgarie la perdit. - -Car Ferdinand prit le pouvoir et le garda en autocrate, et je suis -convaincue qu'il me saura gré de ne pas m'étendre sur sa politique et -les moyens qu'elle employa. - -Il était arrivé au trône par les soins de la Princesse Clémentine, -ambitieuse pour ce fils bien-aimé. Que n'a-t-elle toujours vécu! Encore -que dans sa passion d'autorité, Ferdinand ait voulu l'emporter jusque -sur sa mère à laquelle, parfois, cédant à l'orgueil de dominer, il -disait des paroles qu'heureusement sa surdité l'empêchait d'entendre, si -elle avait pu rester sur terre, pour le conseiller, il eût suivi un -meilleur chemin. - -Reste à savoir s'il l'aurait écoutée. Et pourtant, ce fut elle qui gagna -pour lui le trône de Sofia, et qui l'y maintint dans ses débuts -périlleux. Elle donna des millions intelligents à l'établissement du -Prince et de la Principauté. - -On se souvient de l'ascension de Ferdinand, prince contesté, puis -reconnu, puis Tzar. Il eût pu dire, comme Fouquet: «_Quo non ascendam?_» -Tout lui réussissait. Bientôt, il fut si sûr de lui, qu'on le vit -remonter à cheval. Je peux en parler. Je lui ai choisi une de ses -montures préférées. Elle venait de notre haras de Hongrie. C'était un -bai de haute taille, bien d'aplomb, et large de rein. Ferdinand était -grand et fort. Il lui fallait un cheval résistant, mais facile et sage, -et qui ne prît peur de rien, ni du canon, ni des cris, ni des fanfares. -Je l'essayai au Prater devant l'envoyé du Prince. Nous avions vraiment -trouvé un mouton à cinq pattes que j'aurais bien été fâchée d'avoir pour -moi, car il m'ennuyait. Aucun tintamarre ne le surprit. Il partit pour -Sofia, où Ferdinand fit le beau, sur cette bonne bête, avec laquelle, -peut-être, il rêva plus tard d'entrer à Constantinople. - -On n'a pas oublié sa guerre contre les Turcs. Il se voyait déjà aux -portes de Byzance... Mais je ne veux pas redire ce que chacun sait. - -Je veux plutôt éclairer d'une lumière nouvelle le drame intime que son -diabolique mépris de la Divinité et des règles morales de la -civilisation chrétienne provoqua lorsqu'il fit baptiser et élever ses -fils dans cette religion orthodoxe d'où le bolchevisme devait sortir, -comme la guerre européenne est sortie du luthérianisme, et comme les -plus terribles épreuves de l'Angleterre sortiront, fatalement, de son -désordre religieux. - -Ferdinand de Bulgarie, né dans la confession catholique, épousa, en -premières noces, Marie-Louise de Parme, fille du duc, fidèle servant de -la foi apostolique et romaine. Ce mariage, célébré alors qu'il était -déjà prince de Bulgarie, ne fut consenti que sous l'expresse condition -que les enfants à venir seraient baptisés et élevés dans la religion de -leur mère et de leurs ascendants. Ce fut un article formel du contrat. -Ferdinand s'engagea donc solennellement. Mais, lorsqu'il jugea que -l'appui de la Russie pouvait être utile à ses vues sur Constantinople, -il n'hésita pas et, se dégageant à la fois de sa signature et de ses -serments, il livra ses deux fils au schisme russe. Sur quoi, trahie, -révoltée, frappée dans sa croyance, déchirée dans son âme, mère de l'âme -de ses enfants, Marie-Louise de Parme s'enfuit du Konak de Sofia et vint -à Vienne cacher sa douleur et son épouvante dans les bras maternels de -la princesse Clémentine, non moins crucifiée qu'elle par le reniement de -son fils. - -Les personnes qui ont quelque idée des questions de conscience et, -particulièrement, de celles que les convictions religieuses font naître, -comprendront sans peine l'intensité de ce drame. - -J'étais alors au palais Cobourg. Je vis arriver la princesse de Bulgarie -fuyant le lieu où, pour cette mère pieuse, ses enfants innocents -perdaient leur part d'éternité. C'était, sans doute, beaucoup craindre. -Dieu est bien plus grand que nous ne l'imaginons. Nos interprétations de -sa justice, même inspirées de la Révélation, seront toujours au-dessous -de sa miséricorde, car nous n'avons pas de mots sur terre pour la bien -définir, pas plus que pour expliquer le mystère de la survie des âmes. - -La pauvre princesse n'en était pas moins affreusement malheureuse. Je me -souviens de sa pâleur, de son angoisse, de son indignation, de son désir -de voir annuler son mariage en cour de Rome. - -De peur que Ferdinand ne vînt la reprendre de force, elle avait voulu -s'installer tout près de sa belle-mère. On dut lui dresser un lit de -fortune dans une petite pièce attenante à la chambre de la Princesse. -Elle ne se sentait en sûreté que dans cet asile. - -La raison d'Etat et l'impossibilité, pour cette mère, de vivre sans voir -ses enfants retenus prisonniers du trône de leur père, furent plus -fortes que sa révolte et son désespoir. Quelques mois plus tard, elle -accepta de revenir à Sofia. - -Les Parme étaient, comme elle, bouleversés. Le Saint-Siège avait -excommunié Ferdinand. Cette malédiction sacrée jetait dans le deuil la -famille si croyante et si digne d'amour qui lui avait fait confiance en -lui donnant une de ses filles. - -Je revis, à Sofia, la pauvre princesse de Bulgarie. Elle avait -héroïquement repris la charge conjugale; elle relevait de couches. - -Qui saura, qui dira jamais ce qui se passait en elle? Dévorée -d'angoisses intérieures, elle en mourut peut-être. Elle était de ces -natures que ronge une plaie d'âme. J'ai pensé bien souvent à elle. Ce -fut une martyre de son amour pour ses enfants. - -Un séjour à Sofia, resté ineffaçable dans ma mémoire, nous ramène à -1898. - -Mon mari m'accompagnait, mais il y avait toujours, entre son frère et -lui, quelque chose d'indéfinissable et d'indéfini qui était ce que j'ai -précédemment indiqué. - -On ne pouvait être mieux accueilli que nous ne le fûmes. La vie du -Souverain était supérieurement organisée dans ce pays encore primitif. -Au palais, rien ne manquait. L'Orient et l'Occident s'y mariaient -confortablement. - -Ferdinand me donna, pour garder mon appartement personnel, une sorte -d'honnête brigand revêtu d'une livrée pittoresque, d'aspect oriental. A -partir du moment où il lui fut dit de veiller sur moi, et de n'obéir -qu'à mes ordres, il s'installa devant ma porte, et de jour et de nuit, -n'en bougea plus. Mon mari lui-même ne serait pas entré sans ma -permission. - -Je n'ai jamais compris comment cette farouche sentinelle pouvait être -toujours là. - -Mon beau-frère se montra pour moi d'un empressement délicat et raffiné. -Il me fit la reine de ces jours de fête. Je fus comblée d'hommages par -tout ce qui l'entourait. Chaque repas était une merveille de décoration -et de cuisine. Les Sybarites auraient aimé le palais de Sofia. - -J'ai toujours apprécié les repas qui sont des repas. Il n'en coûte guère -plus de bien manger que de mal manger; et c'est une infirmité du corps -et de l'esprit, en même temps qu'une offense au Créateur, que de -dédaigner les mets accommodés avec soin. Si nous avons le don du goût, -et si les bonnes choses existent sur terre, c'est, apparemment, que -celles-ci sont faites pour celui-là. - -Ferdinand pratiquait cette théorie en épicurien. - -Après le souper, chaque soir, il y avait danse au palais. Les officiers -bulgares étaient d'intrépides danseurs. Elevés à Vienne ou à Paris, ils -savaient causer. Ils étaient distingués, comme le sont les fils d'une -forte race, essentiellement agricole, dont la vie saine et large donne à -son élite une instinctive noblesse. - -Dans le jour, le Prince me faisait les honneurs de sa capitale et de son -royaume. Nous évoquions les souvenirs du palais de Cobourg, et nos -excursions et parties d'autrefois. Nous revenions en esprit dans cette -forêt d'Elenthal, si chère à notre jeunesse. - -Nous roulions en voiture, accompagnés d'une escorte que je ne me lassais -pas d'admirer. J'ignore si les routes se sont améliorées, en Bulgarie; -mais alors, elles étaient rares et entretenues par la Providence. A peu -de distance de la capitale, elles prenaient l'aspect de pistes. -L'escorte suivait sans broncher, indifférente aux obstacles de tout -genre qu'elle rencontrait sur les côtés du chemin trop étroit. - -J'ai vu rarement de pareils cavaliers et de pareilles façons, pour les -bêtes et les gens, de franchir les haies, les murs, les fossés. C'était -de la sorcellerie à cheval. - -Je regardais Ferdinand, superbe d'indifférence à tout ce qui n'était pas -sa belle-soeur. Je le regardais, en pensant au sataniste de notre -jeunesse. Il était toujours étrange. Je voyais encore, comme depuis -longtemps, une amulette à sa boutonnière, en guise de décoration. -C'était un bouton jaune de marguerite, travaillé en un métal d'une -teinte pareille à celle du coeur de la fleur, et parfaitement exécuté. -Chaque fois que je l'ai questionné sur ce «gri-gri», dont il ne se -séparait pas, il a pris son air grave, et laissé entendre que c'était là -quelque chose dont il ne convenait pas de parler. - -Il nous avait instamment priés de venir passer un peu de temps près de -lui. Avait-il dans l'idée ce qu'il me dit, un soir, en plein souper, et -qu'il appuya d'un autre ton, au privé? Je ne peux le croire. - -Je pense que, par moments, emporté par ses sens, il ne se possédait -plus. Je ne sais pas si, comme son frère aîné le voulait tant, j'ai été -folle, mais je suis bien sûre que, souvent, Ferdinand de Cobourg n'avait -pas toute sa raison. - -Oui, ce lettré spirituel, cet amateur d'art éclairé, ce passionné de -fleurs, cet ami délicieux des oiseaux qu'il choyait dans une volière de -conte bleu, et charmait comme un charmeur de profession, cet homme du -monde accompli, quand il voulait l'être, ce fils enfin de la princesse -Clémentine et ce petit-fils de la reine Marie-Amélie, disparaissaient -derrière un personnage démoniaque, et qui s'abandonnait aux instincts du -sabbat. - -A ce souper, que je revois comme si j'y étais, il me dit, sans pouvoir -être entendu de mon mari, placé en face de nous, du côté où la Princesse -absente, étant souffrante, aurait dû être: - ---Tu vois tout ce qui est ici, hommes et choses. Eh bien! tout, y -compris mon royaume, je le mets, avec moi, à tes pieds! - -Je ne pouvais accueillir cette déclaration de roman qu'en y voyant une -galanterie qui tenait plus de la fantaisie que de la réalité. C'est sur -le ton de la plaisanterie que j'essayai de répondre. Mais j'avais plus -d'une raison, outre l'expression de son regard qui démentait l'aisance -de sa voix, de me méfier de son imagination asservie à son désir. - -En effet, le même soir, après le souper, il vint à moi et, m'attirant du -salon de danse dans une pièce voisine, vers une des portes-fenêtres -ouvertes sur la nuit orientale et la paix du petit parc du palais, il me -demanda si j'avais compris ce qu'il m'avait dit à table. - -Sa parole était dure, son regard fixe. Il avait quelque chose -d'impérieux et de fascinateur. J'étais extrêmement troublée. Il insista -brutalement: - ---C'est pour la dernière fois que je t'offre ce que je t'ai offert. -Comprends-tu? - -Mes yeux se reportèrent sur le salon. J'aperçus le prince de Cobourg, si -différent de ce frère encore jeune, imposant, plein de force, beau -d'allure. Mais l'image de la Princesse Marie-Louise passa devant mes -yeux, et aussi celle de la Reine... Je secouai la tête en murmurant un -«non» effrayé. - -Je devais être d'une pâleur de cire. Ferdinand changea de visage. Ses -traits eurent une expression sinistre; il blêmit et, d'un ton rauque, -menaça, dans un ricanement: - ---Prends garde! Tu t'en repentiras! Par «Kophte»... (?) - -Il ajouta ces mots incompréhensibles qu'il prononçait, lorsqu'il me -demandait de jouer, à minuit, la marche d'_Aïda_ dans le salon obscur. - -J'ai senti, ce soir-là, que quelque chose de dangereux pour moi venait -de se produire. Il est de fait qu'à dater de cette époque, Ferdinand de -Cobourg s'unit à son frère dans son inimitié à mon égard. - -Et ce n'était pas une mince inimitié que la sienne! - -Je me rends parfaitement compte que ce récit, pour bien des gens, -paraîtra incroyable. C'est de l'Anne Radcliffe! Mais tout fut incroyable -dans la vie publique et privée de Ferdinand de Cobourg... - -Je ne veux pas rappeler le jugement déjà porté sur lui par l'Histoire, -petite et grande. Mon but n'est pas d'ajouter à son écrasement. Mon but -est de montrer dans quel milieu inconcevable j'ai vécu. J'étais dans une -famille où il y avait de tout, du parfait et de l'exécrable. -Malheureusement, je n'étais pas libre de suivre le parfait et -d'abandonner l'exécrable. J'ai mis vingt ans à m'évader. - -Ferdinand de Cobourg a commencé de subir, lui aussi, ici-bas, son -châtiment. Tel que je le connais, je suis certaine qu'il souffre avec -intensité, même s'il a encore, parfois, les consolations de Lucifer. - -Il se prenait, je crois, pour un «surhomme». - -Ce fou de Nietzsche, rajeunissant une théorie vieille comme les chemins, -car jadis, les surhommes s'appelèrent les chevaliers, les preux, les -héros, les demi-dieux, a tourné un nombre considérable de cervelles, -dans les pays germaniques. Il leur a fait d'autant plus de mal que leur -surhumanité, infestée du matérialisme morbide du siècle, s'est -affranchie de l'idéal qui, autrefois, animait les personnages religieux -et les élevait vers l'honneur, loin du crime. Leurs buts et leurs moyens -ont donc été misérables, et ne pouvaient, finalement, aboutir qu'à -d'effroyables défaites matérielles et morales. - -Certainement, Ferdinand de Cobourg, ambitieux dès sa jeunesse, lut -Nietzsche, quand ses théories eurent le retentissement dont on se -souvient. Il y gagna d'être, à présent, une des plus notables victimes -de Zarathoustra. - - - - -XI - -GUILLAUME II ET LA COUR DE BERLIN - -L'EMPEREUR DE L'ILLUSION - - -Je veux parler de Guillaume II comme d'un mort. Il n'appartient plus à -ce monde, il appartient à l'autre. - -On m'excusera ici d'être sobre d'anecdotes. Il me serait pénible de -ramener dans la vie et l'action ce disparu. Mon désir est de me borner à -l'expliquer en connaissance de cause. - -C'était une idée puérile de vouloir, sous de grands mots creux, cette -petite chose: l'arrestation et le jugement d'une Domination effondrée -dans la honte. - -La société ne peut connaître des crimes contre la Civilisation, oeuvre -divine, puisqu'elle met l'homme au-dessus de la bête. - -Guillaume II est tombé du trône, poussé, tenu par une main autrement -puissante que celle d'un policeman. Il a connu la plus dure prison, -l'exil, le régime le plus affreux, la peur; le plus terrible jugement -sur terre, celui de la conscience. - -Qui dira le secret des nuits de ce fuyard, traître à son peuple qu'il -berça d'illusions et de mensonges, et mena à la ruine, à la guerre -civile, au déshonneur? Car il ne s'est pas déshonoré seul, il a -déshonoré l'Allemagne en déshonorant ses armes. - -Quel est l'honnête Allemand qui, revenu, aujourd'hui, des intoxications -guerrières, peut, sans frémir, entendre parler de Louvain, du -_Lusitania_, des gaz asphyxiants et autres horreurs dont la -responsabilité retombe sur Guillaume II? - -Il faudra des siècles pour effacer la tache de sa folie meurtrière. Elle -est l'ombre qui, répandue sur le malheureux Empire, le fait paraître -monstrueux aux nations de l'Entente. - -Or, je veux le dire tout de suite, parce que je la connais bien, -l'Allemagne n'est pas ce que la Prusse impériale l'avait faite, et -pourrait la refaire encore. - -Victime de sa confiance et de sa candeur, elle a pris pour parole -d'Evangile ce que déclarait, professait, enseignait le Souverain, -héritier des souverains victorieux. - -Il est plus difficile d'hériter qu'on ne pense, et je le dis sans -ironie. Guillaume Il n'eut rien de l'humanité de son grand-père, -s'écriant devant le sacrifice des cuirassiers de Reischoffen: «Ah! les -braves gens!» Rien de son père qui mérita le nom de Frédéric-le-Noble, -et qui mourut de deux souffrances, celle que le mal mit dans sa gorge, -celle que la fébrile impatience de régner que témoigna son fils mit dans -son coeur. - -Guillaume II paraissait séduisant au temps de sa jeunesse. Enfant, il -était un aimable compagnon de jeux. Nous avons saccagé ensemble les -fraisiers de Laeken. Sacrilège pardonné à cause de lui! - -Je l'ai toujours suivi, de si loin que ce fût. Je l'ai cru grand; j'ai -beaucoup attendu de sa puissance, à l'exemple, je crois, non seulement -de son peuple, mais de tous les peuples. Il avait une partie -merveilleuse à jouer. Il n'a pas su, il n'a pas pu; il lui a manqué ce -qu'il fallait, et peut-être, d'abord, une femme habile et bonne. Le fond -n'existait pas chez lui. Une femme eût pu l'y mettre ou y suppléer. - -François-Joseph avait été presque brillant au début de son existence -active. Il parut même distingué. Trente ans plus tard, son visage -prenait une expression vulgaire que ses premiers portraits ne faisaient -pas prévoir. Mais il donnait, à distance, l'impression d'être quelqu'un. -La hauteur morale de l'Impératrice l'élevait d'un reflet de son éclat. - -Moins favorisé, plus Guillaume II vécut, plus il se gâta d'aspect, de -parole, de tenue. Deux hommes avaient exactement pris sa mesure et -n'auguraient de lui rien de bon: le Prince de Galles, qui fut Edouard -VII, et le Roi mon père. - -L'opinion intime de mon père m'est revenue bien souvent. Ce serait tout -un chapitre qui nous mènerait loin. Je me bornerai à dire que le Roi -avait prévu que l'Allemagne, grisée d'excitations guerrières par -Guillaume II, prédicant du vieux rite prussien, finirait par se jeter -sur la Belgique, sur la France et, au besoin, sur le monde entier. - -Les défenses de la Meuse furent une indication probante de la -préoccupation du Roi. Mais on est bien loin de savoir tout ce qu'il dit, -ce qu'il fit, ce qu'il voulut faire à ce sujet. - -Malheureusement, certains partis et certains hommes influents en -Belgique, de bonne foi d'ailleurs, dans leur égarement, combattirent ses -desseins au lieu de les servir. La patrie en a cruellement souffert. - -Comment Guillaume II est-il arrivé aux aberrations qui ont entraîné la -disparition des trônes de l'Europe centrale et tant de calamités? Ce -n'est pas, comme on le croit dans divers pays de l'Entente, l'effet -d'une ambiance fatale, créée par les ambitions de l'Allemagne et «ses -instincts barbares». L'empereur allemand avait un pouvoir immense; il -était, en fait, un monarque absolu. Ni le Reichstag, ni le Bundesrath, -ni les Parlements d'Etats ne le gênaient. Le cabinet de l'Empereur -gouvernait l'armée, qui gouvernait la nation. Donc, tout se ramenait à -la personne impériale, fruit magnifique de la discipline et de la force -prussiennes. - -Mais dans ce fruit, si impressionnant à voir sur son espalier de parade, -il y avait un ver: - -Guillaume Il mentait; il mentait aux autres, il se mentait à lui-même, -et il mentait sans savoir qu'il mentait. Il vivait continuellement dans -la fiction. C'était un acteur. Je l'ai laissé entendre, reprenant ce qui -a été dit et qu'on ne saurait trop redire. Mais c'était le pire des -acteurs: l'amateur, l'homme du monde qui joue la comédie--et le -drame--et qui est tellement féru de ses petits talents qu'il devient -plus acteur qu'un acteur, et qu'il est toujours, et dans tout et -partout, en représentation. - -Cette passion du théâtre est à la fois l'excuse et la condamnation de -Guillaume II. Son excuse, car il entrait si bien dans la «peau» des -personnages successifs qu'il faisait que, dans chacun d'eux, il était -sincère. Sa condamnation, parce qu'un Roi, un Empereur doit être une -Réalité, une Volonté, une Sagesse et qu'il ne fut rien de tout cela. - -De lui-même, il était creux et sonore. On a énuméré ses multiples -talents. Ils se ramenaient à un seul, néfaste: l'art de s'illusionner -sur soi-même pour illusionner les autres. Sous ce vernis, le vide d'une -âme sans critère, sans équilibre, à la merci de n'importe quelle -flatterie, quelle impression, quelle circonstance. Et aussitôt, un -discours, des opinions, une attitude, suivant le rôle du personnage à -mettre en scène. - -Au demeurant, le meilleur fils du monde. Car il n'était pas méchant. Il -était pire: il était faible. C'est Chamfort, si j'ai bonne mémoire, qui -a écrit que «les faibles sont l'avant-garde de l'armée des méchants». -Celui-ci a été l'éclaireur de l'avant-garde. Son état-major formait -l'armée. Il s'était emparé de ce Jupiter tonnant qui avait peur du -tonnerre, car ce soldat amateur était bien trop nerveux pour supporter -le bruit de la bataille. - -Dès que ses officiers l'eurent persuadé, pour le plus grand bien de leur -avancement, de ses talents militaires et maritimes, il ne songea plus -qu'à son rôle de _Weltkaiser_, et prépara la conquête de la terre. - -Pris à leur propre piège, ses fidèles se grisèrent de la griserie qu'ils -provoquaient. Le Cabinet de l'Empereur fut le théâtre d'une orgie -continuelle de projets gigantesques. A Vienne, les imaginations -s'enflammèrent. Le Berlin-Bagdad, la _Mittel-Europa_ ravivaient le _Nach -Osten_ primitif. Toute une camarilla intéressée, d'ailleurs, aux -bénéfices à venir de ces belles entreprises, le louait passionnément. - -L'empereur François-Joseph, s'il avait eu encore quelque lueur de raison -et de bonté, en 1914, aurait eu conscience des inconnues formidables des -problèmes berlinois, et maintenu la paix, en refusant de mourir aux cris -des victimes d'une guerre. - -Guillaume II, abandonné à lui-même, déchaîna la barbarie en puissance -dans tous les peuples ramenés à la férocité des combats. - -Il manquait de fond, ai-je dit. C'était, en effet l'inconsistance même. -A force de jouer mille personnages, il n'avait plus aucune personnalité. - -Un homme n'est vraiment quelqu'un que par son for intérieur, et non par -une étiquette. Beaucoup de sots et de malhonnêtes gens arrivent en -place. Intrigue, hasard, faveur, erreur humaine. Ils n'en sont pas moins -sots ou malhonnêtes, et c'est pour cela que le monde va si mal. - -Guillaume II avait beau prendre des airs chevaleresques, il restait en -lui-même grossier. On s'en apercevait souvent à ses plaisanteries de -corps de garde. - -Il était privé de tact et de jugement. De tact, effet d'une adolescence -adonnée aux beuveries d'étudiant, à Bonn, et d'une jeunesse habituée des -Kasinos berlinois; de jugement, effet d'une vanité native que tout -devait développer, comme pour sa perte et celle de l'Allemagne. Le -vaniteux est l'être qui se trompe le plus sur tout le monde, parce qu'il -commence par se tromper sur lui-même. Et c'est ordinairement un -«gaffeur». - -Guillaume II m'a dit, une fois, croyant m'adresser un compliment: - ---Tu ferais un beau grenadier dans ma garde! - -Le compliment me sembla poméranien. - -Si Guillaume II avait eu du tact et du jugement, il eût su avoir une -politique autre que celle de la menace, de la violence, et une -diplomatie bien différente de celle à fourberies, dont l'Allemagne, sous -son règne, s'est trouvée affligée. - -Incapable de juger son siècle, surchargé qu'il était d'un -traditionalisme prussien dont son zèle de titulaire de l'emploi de roi -de Prusse issu d'une famille venue de la Souabe, en Brandebourg, -s'encombrait, il en était encore aux Chevaliers Teutoniques, persuadé -qu'il consolidait ainsi son prestige. Le moyen âge a eu, sur lui, et, -par lui, sur toute l'Allemagne, une action désastreuse. - -En outre des gares à créneaux et des bureaux de poste à machicoulis, -l'influence moyenâgeuse ramenait l'Empereur-Roi et son peuple aux -vieilles haines, aux vieilles luttes, aux vieilles idées, comme si le -monde n'eût point changé. Le résultat était que la science, les -inventions, les découvertes devaient premièrement servir l'industrie de -la guerre, la continuation des conquêtes, le _Faustrecht_ et toutes les -folies que des militaires, des écrivains et journalistes militarisés, se -sont attachés à servir, y trouvant leur pain quotidien. - -Cependant, les peuples rapprochés par le moyen des communications et des -échanges d'idées multipliés, commençaient à chercher dans des voies -pacifiques les solutions qui, jusqu'ici, sont difficilement sorties du -sentier de la guerre, c'est-à-dire la conservation et le développement -de l'espèce humaine, sa meilleure répartition sur la terre et son -accession à plus de bonheur et de justice. - -Guillaume II manquait de fond, j'y reviens, parce qu'il manquait de -morale. Non qu'il fût immoral. Sans avoir été un saint, il a très bien -rempli son rôle d'époux et de père. C'était en tout un amateur zélé. -Cependant, il manquait de morale parce que le luthérianisme d'attitude -qui lui permettait de jouer le rôle de prédicant ne pouvait être une -règle religieuse, seul lien des lois d'une morale. Ses homélies de -_Summus Episcopus_ ne faisaient pas qu'il fût humble, charitable et -juste devant Dieu. - -Contrairement à ce que l'on imagine, quand on n'a pas médité le problème -religieux, le luthérianisme, le calvinisme ne sont pas une religion. Les -belles âmes qu'on y rencontre seraient belles dans n'importe quel culte -ou quelle absence de culte. Elles ont des beautés innées qui les -rapprochent du divin. Mais un moment d'une religion ne saurait être une -religion. Les schismes sont les accidents de la vie de l'Eglise. Une -déchirure à un costume n'est jamais un costume. Au contraire! - -Le luthérianisme, à l'origine, n'est pas un culte, c'est une révolte, et -cette révolte fera toujours plus de révoltés que de croyants. Révolte -contre Rome--_Los von Rom!_--Cri impie. Ce n'est pas seulement: -«Délivrez-nous de Rome!» C'est: «Délivrez-nous de la civilisation -chrétienne, de l'unification catholique, autrement dite -universelle»,--notre unique chance de paix sur la terre; c'est le -reniement de la latinité et de l'hellénisme; c'est la régression de -l'Europe centrale vers le Walhala Scandinave. Ce n'est pas le monde qui -s'ouvre, c'est le monde qui se ferme. Ce n'est pas la libre harmonie des -gestes et des pensées parmi les hommes, c'est l'uniformité obligatoire -du pas de parade, et du silence dans le rang! de la garde prussienne. - -Si Guillaume II, responsable du viol de la neutralité de la Belgique, de -l'incendie de Louvain, des massacres de Dinant et de tant d'autres -atrocités, n'était pas mort pour moi, et qu'il me fût donné de le -revoir, je lui dirais: - ---Malheureux! As-tu jamais lu Goethe? Peux-tu, un instant, supposer ce -qu'il penserait de toi, celui qui a écrit: «Tout homme n'est grand que -par le ciel qu'il porte en lui-même!» Toi, le ciel, tu l'as vidé de Dieu -avec le Luther de haine et de négation qui a été le tien, et tu n'as -porté en toi que le néant.» - - - - -XII - -LES HOLSTEIN - - -Je connus Augusta de Schleswig-Holstein peu de temps après son mariage -avec le Prince Guillaume de Prusse. Je la revis, plus tard, Impératrice -d'Allemagne, à la cour de Berlin. - -Il n'était pas facile de trouver grâce devant elle. Non qu'elle fût, de -parti pris, méchante femme, mais son étroitesse d'esprit et ses -prétentions à la perfection des vertus allemandes faisaient d'elle un -juge exempt de bienveillance. - -Pessimiste et rigoriste, tout occupée de ses devoirs domestiques et de -sa recherche du dieu de Luther, qu'elle servait d'un zèle ennemi des -autres dieux, sans la moindre idée de l'immense miséricorde et de -l'infinie splendeur du vrai Dieu, elle entendait édifier l'Allemagne. -Toujours sentimentale, l'Allemagne admirait de confiance cette épouse et -cette mère, son mari et ses enfants qui formaient, de loin, une -magnifique famille. - -Mais jugeons l'arbre à ses fruits. Ici, point de drames intimes, nul -conflit moral; tout semble se dérouler dans l'ordre et l'honneur. Or, -aucun des enfants nés de l'union de Guillaume II et d'Augusta de -Schleswig-Holstein ne s'est signalé à la considération des hommes. Et, -par pitié, je n'en dirai pas davantage. - -J'ai connu l'ancienne cour de Berlin, celle de Guillaume Ier. Elle était -patriarcale. La vieille impératrice Augusta, infirme, apparaissait -corsetée, sanglée, installée sur un fauteuil que l'on menait aux salons -impériaux jusque derrière un rideau qui, alors, s'ouvrait, et le cercle -de cour se formait autour de Sa Majesté. Bienveillante, elle m'adressa -la parole en bon français. Guillaume Ier allait de l'un à l'autre, -simple et affable. - -Le Kronprinz Frédéric donnait l'impression d'un être bon, noble, -instruit, et sa femme, fille de la Reine Victoria, attirait par son -naturel ouvert et souriant, et sa vive intelligence. - -Le comte de Bismarck et le maréchal de Moltke étaient les deux figures à -sensation de cette cour sans cérémonie. Ma jeunesse les examinait -curieusement. M. de Bismarck faisait du bruit, parlait haut, et souvent -avec une grosse gaieté. M. de Moltke ne disait rien. Il en était gênant. -Ses yeux perçants suppléaient à ses paroles et, pour ma part, je n'eus -aucune envie d'affronter ce sphynx. - -Avec Guillaume II, la cour patriarcale de Guillaume Ier et la cour -anglo-allemande et éphémère de Frédéric-le-Noble firent place à une cour -d'un autre genre. La pompe des représentations officielles fut élargie -et plus fréquente. Mais le nouvel empereur eut beau s'entourer d'un -appareil guerrier, la seule présence d'Augusta de Schleswig-Holstein -ramena toujours les cérémonies les plus solennelles de la dernière cour -de Berlin à de banales grandeurs. - -A cette époque, l'impératrice avait de la peine à s'habiller et se -coiffer avec art. Il suffisait de la voir sur le trône pour qu'il fît -l'effet d'un fauteuil bourgeois. Plus tard, elle eut meilleur goût. - -Guillaume II étant venu à Vienne, fut reçu selon son rang. Je me parai -du mieux que je pus pour lui faire honneur. - -Si habitué qu'on fût à ses boutades, je ne m'attendais pas à l'entendre -me dire, en français, qu'il parlait excellemment, jusque dans ses -gallicismes les plus hardis: - ---Où te fais-tu coiffer et habiller? A Paris? - ---A Paris, quelquefois, à Vienne, généralement. Je suis la mode et -compose mes toilettes à mon idée. - ---Tu devrais choisir les chapeaux d'Augusta et l'aider, pour ses robes. -La pauvre femme est toujours «fagotée comme l'as de pique». - -Voilà comment, pendant une assez longue période, l'Impératrice -d'Allemagne s'est approvisionnée à Vienne, chez mes fournisseurs, de -toilettes auxquelles j'ai collaboré. - -Le chapitre des chapeaux était hérissé de difficultés, parce qu'elle a -une de ces grosses têtes difficiles à coiffer. - -Je réussis, paraît-il, à répondre au désir de son mari par ce petit -service rendu à sa femme, qui m'en remerciait aimablement, quoiqu'il -fût, au fond, de ceux que nous ne pardonnons pas qu'on nous rende. - -Les Holstein, d'où venait l'Impératrice, avaient, comme on sait, perdu -leur duché, jadis danois, et tombé aux mains de la Prusse. - -Pour marier le prince qui devait être, un jour, Guillaume II, M. de -Bismarck conseilla de lui donner Augusta de Schleswig, nature calme, -qu'il jugeait capable de compenser les emballements d'un jeune et ardent -époux. - -Cette union avait le mérite politique d'associer d'une autre façon que -par le sabre les Holstein à la Maison de Berlin. Elle légitimait, aux -yeux de l'Europe, la façon un peu brusque dont la Prusse s'était emparé -de leur duché. Cela valait bien une dot qu'Augusta n'avait point. - -La future impératrice, de haute taille et très blonde, n'était ni jolie -ni laide, et plutôt jolie que laide. On vantait sa piété. Mais il est -des vertus qui, si elles procèdent d'une erreur de base, peuvent se muer -en défauts. Ce fut le cas de la ferveur d'Augusta de Schleswig-Holstein -qui, devenue impératrice, exalta dans son mari le prédicant, le _Summus -Episcopus_, l'homme qui, manquant d'éclectisme, déraisonna promptement -sur Rome, la civilisation chrétienne et la latinité. Or, il eût fallu le -retenir, l'éclairer, le sortir de ses imaginations luthériennes, -mélangées d'invocations à Wotan et au dieu Thor. - -Autre chose, non moins grave; les Holstein, ruinés ou à peu près, -étaient pressés de refaire leur fortune. Augusta devait y songer et, -premièrement, établir son frère Gunther, qui menait la vie d'un officier -allemand de grande maison, sans en avoir les ressources. Guillaume II -arrangeait les choses, de temps en temps, mais il n'y mettait pas -d'enthousiasme. - -Nulle part, l'argent n'a plus d'importance que près des gens de cour. -Sans lui, beaucoup ne seraient rien, parce qu'ils n'ont d'autre valeur -que celle des fonds dont ils disposent. - -Ce n'était pas le cas de Gunther de Schleswig-Holstein. Il eut de -l'intelligence et de la culture. On le vit, par la suite, montrer qu'il -entendait les affaires. Il a présidé certains Congrès en homme capable -de savoir et de dire. - -Jeune officier, il n'avait pas encore laissé paraître ses dons -pratiques. Il était nécessaire qu'il fît un beau mariage. Je l'avais vu -à ses débuts dans la vie de cour, à des chasses, en Thuringe. Il n'était -pas mal. Il demanda Dorothée. Je consentis. - -Sa soeur poussait au mariage avec ma fille. L'idée en était venue, à -Berlin, pour la même raison, encore plus forte, qui, vingt ans plus tôt, -avait amené le prince de Cobourg à Bruxelles. La fortune du Roi était, à -présent, incontestablement établie. On commençait à calculer ses -rendements futurs, et à parler d'une valeur globale d'un milliard à -partager, un jour, entre trois héritières! Ces perspectives éveillaient -d'ardentes sympathies. Car, en ce temps-là, un milliard, c'était encore -quelque chose. - -Cependant, Dora était très jeune. A ce moment-là, son père et moi, nous -en étions au chapitre douloureux de la rupture définitive probable. Je -la voulais sans éclat. Ce n'est pas moi qui ai déchaîné les scandales. - -Nous devions séjourner un an hors de Vienne. Nous partîmes pour la -Riviera. Gunther de Holstein s'y rendit. De là, nous fûmes à Paris, où -j'avais emmené ma maison. Ce fut ensuite un crime. On oubliait que le -Prince, mon mari, tout le premier, en était. Ma maison était la sienne. - -Sa compagnie, pour rare qu'elle fût, ne laissait pas que de m'être -pénible, et je ne pense pas que la mienne lui fût agréable. Aux heures -difficiles, je trouvais près de ma fille de constantes consolations. Sa -mère était tout pour elle; mon enfant était tout pour moi. Au moins, -Dora était mienne, et, son frère m'ayant depuis longtemps échappé, je la -retenais, je la gardais, je la choyais de toute la force de ma -tendresse. - -Arrivée à ce point de l'histoire de l'union de ma fille avec un proche -des Hohenzollern, et à l'influence que la cour de Berlin allait prendre -sur Dora, et, ainsi, sur ma destinée, je ne peux me dérober au devoir de -tirer d'entre les lignes de ces pages le chevalier d'idéal et de -dévouement qui, après avoir assuré mon salut moral, avait renouvelé ma -vie. - -Je n'y contredis nullement: selon les règles ordinaires du monde, sa -présence, alors, sur la Riviera, ou à Paris, heurtait des convenances -traditionnelles, respectables. - -Je ferai observer seulement qu'il ne faut juger de certaines situations -que de la place qui leur est propre. S'il est vrai que, sur mes -instances de femme désespérée dès qu'elle se sentait isolée et à la -merci de l'homme qui était encore son mari, le comte Geza Mattachich se -trouvait sur la Côte d'Azur en même temps que moi, et paraissait dans -mon entourage à l'égal d'un chevalier d'honneur, comme il est d'usage -près des Princesses royales, je prie de considérer que mon futur gendre -le trouvait fort bon. - -Cela suffit, je crois, à mettre au point les choses. - -Gunther de Holstein s'adressait au comte, en toute estime et sympathie, -et, par exemple, il le prit pour second dans une affaire d'honneur que -son courtois envoyé eut la chance d'arranger. - -Je ne voulais pas me séparer de ma fille avant son mariage, et surtout -la laisser à Vienne dans ce palais Cobourg d'où j'étais partie en disant -aux domestiques rassemblés, en larmes, sur mon passage, que je n'y -rentrerais plus. - -Je craignais l'influence de ce milieu, où mon malheureux fils fut, plus -tard, perdu et mené, par l'inconduite, à finir ses jours atrocement. -Affreuse punition de ses fautes et du parricide moral qu'il commit en -reniant sa mère. Dora resterait donc près de moi. - -Cependant, le duc de Holstein insistait pour qu'elle fût présentée à sa -future famille. Il me donna sa parole d'honneur de la ramener, si je la -laissais partir quelques jours, accompagnée de sa gouvernante. Je pris -acte du serment, et je permis à Dora ce voyage. - -Elle ne revint pas. On la retint loin de moi. Ce fut le début déclaré du -complot dont les sombres péripéties allaient se précipiter. - -Quand ma fille épousa Gunther de Schleswig-Holstein, je l'appris par les -journaux dans la maison de fous de Doebling, à Vienne, où l'on venait de -me jeter. - -Le complot, ai-je dit. C'était, en effet, un complot, et le plus vil: -celui de l'argent, dont ma fille, si jeune et abusée, ne pouvait rien -comprendre. - -Je n'étais pas folle, mais je le deviendrais, sans doute, au voisinage -des aliénés. La folie est contagieuse. Ma perte était donc résolue. Car, -folle ou passant pour telle, c'est-à-dire interdite, mineure, je n'avais -plus la capacité civile, et mes ayants-droit faisaient de mes biens ce -qui leur convenait. Le Roi, devenu vieux, ne devait pas tarder à -disparaître. On assurait que ses enfants auraient, pour leur compte, -chacun environ trois cents millions. Pouvait-on me laisser hériter d'une -pareille fortune que j'abandonnerais certainement à des mains ennemies, -et qui serait dilapidée? - -On ne s'étonnera donc pas que mon fils et le mari de ma fille, se soient -trouvés d'accord avec le Prince de Cobourg qui avait, en outre, à se -venger des sentiments qu'il m'inspirait. - -De son côté, la vengeance ne pouvait se borner à moi-même. Elle devait -atteindre et briser le comte Mattachich, exécré pour l'influence qu'on -lui attribuait sur moi. Cette influence, comment la comprendre, sinon -bassement? Car les gens voient certaines choses telles qu'ils sont. Des -supériorités de coeurs, des élans d'âmes, des aspirations vers l'idéal -échappent à leur misérable compréhension de la vie, et ils appellent -infamie ce qui est sacrifice. - -Je passerai rapidement sur ces hontes et douleurs, et n'en dirai que le -nécessaire pour que la haute et pure figure du Comte, soldat qui -pourrait, sans peur et sans reproche, comparaître devant un tribunal de -soldats, soit enfin connue. - -Ici, je me borne à déclarer que, dans le drame inouï des persécutions -incessantes dont, jusqu'à la victoire de l'Entente, j'ai eu à souffrir -depuis 1897, les maisons impériales de Berlin et de Vienne furent -l'appui, la force, des divers attentats, pressions et violences, -diffamations et calomnies qui auraient dû me perdre à jamais, si, -d'instinct, l'opinion publique ne s'était révoltée. - -Et elle ne savait rien du dessous des choses! - -Fortifiée de sa sympathie, j'ai pu résister. La justice est lente, mais -elle vient. - -Je l'ai fait dire à Guillaume II, lorsque les principaux aliénistes -autrichiens, se refusant à me reconnaître folle, on trouva enfin, en -Allemagne, une maison de fous où m'enfermer pour toujours: «Complice du -crime, tu en subiras le châtiment.» - -Je songeais que l'homme qui s'associe au forfait de pousser une créature -consciente dans l'abîme de la folie, devait être capable d'autres -abominations. Je ne pouvais croire qu'il ne fût point puni. - -C'est fait. - -Le même coup a frappé la compagne de sa vie, si dure aux fautes des -autres, si intransigeante du haut de sa vertu antichrétienne. Elle -seule, ennemie de son prochain, eût suffi à déchaîner la guerre, car le -pire des esprits belliqueux est l'esprit d'intolérance. - -On ne le sait pas assez: au fond, l'horrible conflit de 1914-1918 n'a -été qu'un effet de l'impitoyable haine antihumaine de la Prusse -luthérienne, dévorée de l'envie de dominer, de régir, d'opprimer. - -La négation a fait la guerre. Seule, la croyance fera la paix. - -Que la Belgique et la France le sachent bien: la Prusse tenait -l'Allemagne, mais l'Allemagne ne l'aimait point. - -On ne prendra l'Allemagne que par la confiance et l'affection. - -Les catholiques, non moins généreux que les socialistes, sincères, -quoique pour la plupart indifférents au divin, devraient donner -l'exemple des rapprochements nécessaires. Les évêques auraient un grand -rôle à jouer. Des Congrès religieux, des pèlerinages illustres -pourraient être des lieux de rencontre. - -Avant de mourir, je voudrais voir des Allemands, des Belges, des -Français s'unir devant le même Dieu de bonté, dans une même foi et une -même espérance et, par amour de sa Loi, échanger le baiser de paix. - - - - -XIII - -LA COUR DE MUNICH ET L'ANCIENNE ALLEMAGNE - - -Chaque fois que j'ai séjourné à la cour de Munich, j'ai regretté de ne -pas avoir vu de près, jadis, Louis II. Quand j'aurais pu le connaître, -il était déjà retiré dans ses rêves et ses châteaux. - -Comme Rodolphe de Habsbourg, il fut saisi d'un intense mépris, non de -l'humanité, mais de ceux qui la mènent. Il ne se réfugia pas dans le -suicide, du moins volontaire. Il se créa un paradis d'art et de beauté, -et prétendit s'y perdre au-dessus de ce qui le séparait de son peuple -qu'il aimait et dont il était aimé. - -Je l'ai entrevu une fois, passant dans le Parc de Munich, en carrosse de -gala, précédé de piqueurs fastueux, et seul, très grand, immobile, -derrière les glaces biseautées encadrées d'or. - -Apparition étonnante, et que la foule saluait sans qu'il parût la voir. - -Après lui, la cour, obligée à l'économie, adopta, sans peine d'ailleurs, -une existence bourgeoise. - -Le prince régent Luitpold me réjouissait par ses façons patriarcales. Je -n'avais pas, alors, l'expérience d'un peu de politique et ne voyais -guère que l'écorce des choses. La subordination impatiente de la Bavière -à la Prusse, dont une Europe plus intelligente et moins divisée eût pu -tirer tant de parti, m'échappait. Je ne considérais dans le Régent qu'un -personnage des contes de Topfer. - -Le meilleur de son temps, il le consacrait, même très vieux, aux -exercices physiques. La chasse et le bain étaient ses grandes affaires. -Il se baignait en toute saison et tous les jours dans un des grands -étangs de sa propriété de Nynphenburg. Et, s'il ne chassait pas, il -allait se promener. Pas le moindre apparat ne donnait l'idée de son -rang. Je l'ai rencontré, un jour d'été, à Vienne, dans une des petites -allées du Prater, derrière le Lusthaus, en manches de chemise, sa -jaquette et son chapeau haut de forme accrochés au bout de sa grosse -canne, passée sur son épaule. Il avait l'air, ainsi, plus heureux qu'un -roi. - -Son inséparable caniche, non moins embroussaillé et hérissé que lui, -l'escortait. Ils avaient fini par se ressembler. A distance, un myope -aurait pu prendre le chien pour le Régent de Bavière, et le Régent pour -le chien. - -Son fils et successeur, Louis III, hérita de ses goûts simples qu'il -crut devoir encore simplifier. Mais l'excès en tout est un défaut. Son -abus de la simplicité fut, à peu près, sa seule façon de marquer dans -l'Histoire contemporaine. Elle ne garde pas le souvenir d'un roi de -Bavière prenant conscience de la place que son pays aurait dû tenir, -mais elle pourrait parler de son goût des habits démodés, des pantalons -en accordéon, des bottines carrées à talons en caoutchouc, et des -chaussettes effondrées par lesquels ce Souverain voulait être démocrate. - -Il eût mieux fait de penser que le métier d'un roi est d'élever la rue -au niveau du trône, et non de faire descendre le trône au niveau de la -rue. - -Il ne gagna pas d'être aimé a ses façons de mauvais goût. Vainement, il -afficha l'amour de la bière, des grosses plaisanteries, des saucisses et -du jeu de quilles. Les Bavarois se souvenaient de Louis II, à la fois -bon et magnifique. - -Le peuple est flatté quand un roi qui est un roi vient à lui; mais, s'il -a l'air d'un charretier, il n'éprouve nulle fierté de le voir s'avancer -sur le char de l'Etat changé en charrette. - -La cour de Bavière, qui s'était un peu relevée avant 1914, tomba de -Charybde en Scylla avec le Kronprinz de Munich jouant, ainsi que celui -de Berlin, au foudre de guerre. Les Wittelsbach ont dû s'évanouir comme -une fumée dans la défaite des ambitions prussiennes. - -Il est permis de penser qu'ils seraient encore à Munich, s'ils avaient -servi des ambitions bavaroises, légitimes, et jugé d'elles du point de -vue exclusif des vrais besoins politiques et religieux de leur pays. - -Il faut reconnaître, cependant, que les monarchies allemandes étaient -très menacées. Ni la discipline rigide de Berlin, ni le laisser-aller -amorphe de Munich et, entre ces deux extrêmes, les genres mixtes, ne -pouvaient longtemps résister à l'anachronisme de formes usées, et -qu'instinctivement les peuples repoussaient en donnant, chaque année, -plus de voix au socialisme et au républicanisme. - -Les rois allemands ont donc disparu. Il n'est pas impossible qu'ils -reviennent, sinon les mêmes, d'autres peut-être, mieux adaptés. Les -peuples n'ont qu'un nombre restreint de modes de gouvernement à leur -disposition. La monarchie est celui qui leur plaît ou, plutôt, qu'ils -supportent le plus souvent. Elle procède du principe familial, prince -éternel. Le vrai roi est un père. La monarchie peut renaître en -Allemagne et ailleurs, modifiée par le siècle et soumise aux contrôles -nécessaires. Telle qu'elle restait dans les pays germaniques, son -archaïsme la condamnait. - -Seule, l'Eglise a le privilège de ne pas vieillir par un renouvellement -constant des hommes dans une doctrine immuable. Les autres monarchies -vieillissent par des hommes de même sang, de même nom, de même -formation, et qui prétendent se perpétuer, identiques, dans le -changement des idées. Quand ils tombent, épuisés, vient le temps d'une -république. Mais parce que le principe familial est le fond même de -l'existence de la société, et que la république favorise plus l'individu -que la famille, la république est, à son tour, amenée à disparaître, et -la monarchie reparaît. Ainsi va le monde. - -L'Allemagne serait la première à le dire, si elle avait le moins du -monde l'esprit philosophique. Une légende veut qu'elle l'ait, et rien -n'est plus invincible qu'une légende. Mais, en vérité, il n'y a pas sur -terre de peuple à la fois plus métaphysicien et moins philosophe, que le -peuple allemand. La métaphysique ne lui sert qu'à rêver et à prendre ses -rêves pour des réalités. Elle ne le mène en rien à la clairvoyante -sagesse. Il est allé, les yeux fermés, à l'abîme creusé sous ces pas par -la Prusse impériale. Chaque cour, petite ou grande, se persuadait qu'à -jamais Berlin et les Hohenzollern seraient les maîtres de l'heure. - -Certaines monarchies à panache, pressées par le socialisme en veston, -croyaient arriver à s'accommoder de la Sociale-Démocratie comme la -Sociale-Démocratie s'accommoderait d'elles. On les voyait conserver -imperturbablement leurs pompes traditionnelles. Telle était la petite -cour de Tour et Taxis, à Regensburg, qui, sous ce rapport, était bien la -plus pittoresque et la plus amusante que j'aie connue. - -On y jouait aux quilles, mais en quel équipage! Nous étions au jeu en -diadème et robe à traîne! Etiquette imprévue pour manier une énorme -boule et la lancer. Plus d'un diadème chancelait et plus d'une joueuse -gémissait dans ses soies, broderies et garnitures, sans parler du -corset. Heureusement qu'alors, les étoffes avaient quelque importance et -solidité. Si cela se passait en un temps où les femmes sont vêtues de -transparences aussi écourtées que possible, que ne verrait-on pas? - -Et qu'on ne pense pas que c'était par hasard que j'ai joué aux quilles -en toilette de cour. C'était toujours ainsi. On allait à la partie en -cortège, et précédé d'un maître de cérémonies. - -Parce que ou quoique, ainsi que dit quelque part Victor Hugo, c'était -très drôle. - -La vie ne manquait pas d'agrément à Regensburg. Le Prince et la -Princesse recevaient avec faste. Le palais y prêtait, superbe, meublé -royalement, et entouré de jardins tenus avec amour. La cuisine égalait -celle de Ferdinand de Bulgarie. Et l'amusant, c'était, partout, un -cérémonial suranné, mais si bien réglé que l'on arrivait vite à oublier -certaines outrances pour ne plus sentir que la beauté d'une sorte de -rythme et d'arrangement où revivait la dignité des temps passés. - -On allait aux courses en calèches d'apparat, excellemment attelées, -précédées de piqueurs brillants. Le comte de Staufferberg, chef des -écuries, ancien officier autrichien, cavalcadait autour de la voiture -princière, et les gentilshommes du service étaient si empressés que, si -l'on eût manqué de marchepied pour descendre de carrosse, tous auraient -voulu galamment y suppléer de leur personne. - -Si nous allions au théâtre, c'était en toilette, et précédés de porteurs -de flambeaux, jusque dans la loge princière. - -Une telle étiquette obligeait à être constamment en représentation. Mais -cela plaisait au Prince et à sa femme; ils ne vivaient que pour -continuer les siècles abolis. - -La princesse Marguerite de Tour et Taxis, archiduchesse d'Autriche, -avait, dit-on, un faux air de Marie-Antoinette. Or, le Prince, inspiré -par la ressemblance accordée à sa femme, voulut offrir à celle-ci une -parure qui aurait appartenu à l'infortunée reine de France. Il la -trouva, et la Princesse la portait. J'aurais craint qu'il y fût resté -quelque chose de funeste. Mais on n'avait point de ces superstitions à -la cour de Tour et Taxis. On voyait l'avenir en rose, et, pour accorder -le visage de la Princesse à sa parure, on fit venir de Paris, à -l'occasion d'un bal de Cour, le fameux Lenthéric qui coiffa la Princesse -_à la frégate_, et la transforma en une quasi Marie-Antoinette que l'on -eût été bien fâché de voir partir pour l'échafaud. - -Ce supplice, lorsque souffla le vent de la tempête révolutionnaire en -Allemagne, fut épargné aux princes renversés. Ils partirent pour -l'étranger, et non pour l'échafaud. - -La Germanie, livrée à elle-même et non plus grisée par Berlin, n'a -massacré aucun de ses souverains d'hier. Et ceci, en toute justice, -devrait donner à réfléchir à beaucoup de ceux qui en parlent sans la -connaître. - - * - - * * - -Dans le petit duché de Saxe-Cobourg et Gotha, la vie était différente de -celle de la cour de Tour et Taxis. Elle unissait l'art au naturel. Point -de cortèges à effet, ni d'étiquette étudiée. Simplement une tenue -aimable et distinguée qui était au goût de ce Prince allemand de haute -et humaine culture, mon oncle, le duc régnant Ernest II, dont j'ai déjà -dit combien il fut bon pour moi. - -Il me gâtait sans se lasser et voulait que je fusse, chez lui, la reine. -Son affection ne varia jamais. Près du duc et de la duchesse, ma tante, -très affectueuse, j'ai oublié souvent les tristesses de mon mariage. - -Les chasses au cerf dans cette belle Thuringe, à travers les forêts de -sapins et de hêtres, étaient pour moi un plaisir enivrant. - -Je suivais le duc, beau chasseur et beau cavalier auquel l'âge ne pesait -pas. Souvent, dans la montagne, j'étais portée par une mule blanche, et -le duc s'exclamait sur la tache de couleur que faisaient, dans le -paysage agreste, la bête et l'amazone. - -Le soir, on dînait, par beau temps d'été, sous de grands arbres éclairés -de lumières heureusement distribuées. J'étais ordinairement vêtue d'une -robe claire, pour la joie du duc qui voulait me voir parée d'une -guirlande de fleurs qu'il faisait préparer chaque jour, délicat hommage -du plus courtois des oncles. - -Chez la Duchesse Marie, je vécus aussi à la Rosenan des heures gaies et -charmantes. Ses filles étaient exquises. Quelle radieuse apparition que -celle de la Princesse Marie, aujourd'hui reine de Roumanie! On ne -pouvait l'oublier, ne l'eût-on vue qu'une fois. - -Cobourg, berceau d'une famille qui a donné tant de rois et de reines, de -princes et de princesses royales et impériales, voyait fréquemment s'y -réunir les générations vivantes. - -Un mariage, des fiançailles, ou, simplement, l'époque des vacances, les -ramenaient au pays d'origine. Jeunes et vieux étaient heureux de s'y -retrouver entre soi et d'oublier, ceux-ci les obligations de leurs -charges, ceux-là le fardeau des études. - -Parmi les gens d'âge raisonnable, chacun, alors, tendait à être lui-même -et à s'égaler au commun des mortels. - -L'attrait d'une existence normale est très vif sur ceux qui en sont -privés par leurs fonctions et les devoirs de la représentation. Le -public se fait ordinairement une fausse idée des personnes royales. Il -les croit différentes de ce qu'il est, alors qu'elles aspirent à être -«comme tout le monde». - -Sans doute, on rencontre des princes tels que Guillaume II, qui arrivent -à s'imaginer qu'ils sont d'une autre essence que le reste de l'humanité. -Ils ont perdu la tête à force de prendre des poses devant leur glace, et -d'être encensés de flatteries. Mais ces déformations sont accidentelles. -Le malade qui en est atteint serait tout aussi fou, peut-être, dans -n'importe quelle condition. Il est vrai que sa maladie n'aurait pas les -mêmes conséquences sociales. Aussi la monarchie sera-t-elle de plus en -plus entourée de contrôles, et limitée à une fonction symbolique, -nécessaire, d'ailleurs, puisqu'elle grandit l'homme par l'homme. Elle -pourra être excellente, efficace, étendue, si le Prince est quelqu'un; -médiocre et sans grave effet, s'il n'est que quelque chose. Après lui, -un autre, meilleur peut-être. Au fond, tout est loterie; et le suffrage -universel et le choix des assemblées ne sont pas moins aveugles que le -sort. - -Je vis de près, à Cobourg, l'Impératrice Frédéric, déçue dans ses -ambitions, grande dans son isolement. Elle regardait la couronne royale -et impériale de Prusse et d'Allemagne passée si tôt sur la tête de son -fils d'un oeil qui ne semblait pas se faire d'illusions. L'égoïsme et la -vanité du personnage l'incitaient à craindre plus qu'à espérer. Et -quelle pitié dans ses yeux arrêtés sur la médiocrité de sa belle-fille! - -Les Romanow et leurs proches étaient des fidèles de Cobourg. Les -Grands-Ducs, frères de la Duchesse Marie, ses belles-soeurs les -Grandes-Duchesses Wladimir et Serge, toutes deux belles, quoique -différemment, apportaient les échos de cette fastueuse et complexe cour -de Russie, cour asiate et que j'ai tôt sentie à mille lieues et mille -ans de la compréhension du siècle. - -Entre autres cérémonies mémorables, dont je fus témoin au berceau -familial, j'ai gardé souvenir du mariage du Grand-Duc de Hesse avec la -Princesse Mélita, qui fut, plus tard, la Grande-Duchesse Cyrille. Le -bonheur semblait de la fête. On avait invité l'Amour, hôte rare des -unions princières. - -Je n'en dirai pas autant des fiançailles du pauvre «Niki» avec Alice de -Hesse, célébrées aussi à Cobourg. - -Celui qui devait être le Tzar Nicolas II parut triste, timide, craintif, -insignifiant, tout au moins du point de vue mondain. Sa fiancée était -lointaine, absorbée, concentrée. Elle inquiétait déjà son entourage par -son penchant au rêve et à l'étrangeté. - -Elle avait remplacé la Princesse Béatrice, mariée au Prince Henri de -Battemberg, auprès de la Reine Victoria, comme lectrice et compagne de -prédilection. La souveraine voulut pour elle le trône de Russie et fit -le mariage dont je vis les fiançailles. La vieille reine les présidait. -Elles furent sans gaieté. Si quelque joie sembla, par moments, y régner, -ce fut une joie forcée, factice. On sentait comme un poids peser sur -l'assistance. Mystérieux avis du Destin. - - - - -XIV - -LA REINE VICTORIA - - -Puis-je nommer la Reine Victoria sans me souvenir que le Prince de -Cobourg et moi, nous fûmes maintes fois les hôtes de notre tante et -cousine? Des plus hospitalières, elle se plaisait à la vie de famille, -et rassemblait autour d'elle autant de parents qu'elle le pouvait, et de -préférence les Cobourg, d'où était venu feu le Prince Consort. - -Quoique de très petite taille, douée d'un embonpoint plutôt déformant, -le visage fort coloré, elle avait grande allure quand elle faisait son -entrée, soutenue par un des superbes Indiens de son service personnel. -Le plus souvent, elle tenait, par maintien, un mouchoir blanc, toujours -arrangé de sorte que les bouts pendaient, dentelés. Elle était, en -général, vêtue d'une robe de soie noire à petite traîne, décolletée en -pointe. Elle portait au cou, en médaillon, le portrait du Prince, mari -inoublié; sur la tête, le bonnet de veuve, en crêpe blanc; rarement des -gants. Dans les grands jours, le _Ko-hi-nor_, ce diamant merveilleux, -trésor des trésors de l'Inde, brillait de mille feux au-dessus du -bonnet. - -Elle ne laissait pas que d'impressionner, tant elle était expressive de -gestes, de ton, de regard. Son nez avait des façons de frémir qui -révélaient ses pensées. Et que dirai-je du regard bleu et froid qu'elle -promenait sur le cercle familial formé autour d'elle? Le moindre défaut -de toilette, le moindre manque à l'étiquette était immédiatement -remarqué. L'observation ou la réprimande suivait aussitôt, adressée d'un -air et d'une voix qui ne toléraient aucune réplique. A ce moment, le nez -se plissait, les lèvres se pinçaient, le visage se colorait davantage, -et toute la personne royale semblait agitée de mécontentement. - -L'orage passé, la Reine retrouvait son aimable sourire, comme si elle -eût voulu faire oublier sa vivacité. - -En arrivant ou en partant, elle saluait à la ronde, d'un petit signe de -tête protecteur. - -J'eus le malheur, parfois, de lui déplaire. - -Elle détestait les cheveux bouclés en franges cachant le front. On se -souvient de cette mode peu seyante, je l'avoue. Mais je m'y étais -conformée. La Mode est la Mode. Cette coiffure agaçant la Reine, elle me -dit, un jour: «Tu devrais arranger tes cheveux autrement, et d'une -manière plus _princesse_.» - -Elle avait raison. Malheureusement, le Prince de Cobourg ne goûtait pas -non plus cette coiffure, et fut témoin de l'observation de notre tante. -Celle-ci lui aurait donné le _Ko-hi-nor_ qu'il n'aurait pas été plus -satisfait. Je fus aussitôt gratifiée d'une algarade qui eut pour -résultat de me décider à ne point tenir compte du reproche de la Reine. -Mes cheveux irrités demeurèrent en franges bouclées sur mon front. - -A Windsor, comme à l'île de Wight, à la belle saison, la Reine sortait -en voiture vers six heures du soir, et par tous les temps. Nous étions -généralement admis à l'honneur de l'accompagner. - -Il fallait quelquefois attendre longtemps, dans un salon voisin de -l'appartement royal. Enfin, précédant la Reine, le _plaid_ sur le bras, -le flacon de whisky en bandoulière, paraissait John Brown, le fidèle -Ecossais qui tint une place considérable dans la gazette de la cour et -de toutes les cours, à la partie du feuilleton qui ne s'imprime pas. - -Il ouvrait la marche, et montait dans le break, attelé de deux gris -pommelés, et la promenade, qui devait durer environ deux heures, -commençait. - -La nuit venant, John Brown se trémoussait sur le siège. Il se retournait -fréquemment pour essayer d'obtenir de la Reine l'ordre du retour. -Etait-ce la crainte des rhumatismes, ou celle de quelque refroidissement -qui, malgré le réconfort du whisky, eût compromis sa santé, et l'eût -empêché de remplir ses devoirs envers la Reine? Je n'en sais rien. J'ai -remarqué seulement que John Brown n'aimait pas les promenades au -crépuscule, par temps humide. Elles le rendaient de méchante humeur. Il -ne se gênait pas pour le laisser voir; il ne se gênait en rien, du -reste. - -Il arrivait que les enfants de la Reine eux-mêmes en savaient quelque -chose. - -Il advint au Prince de Galles, qui devait être le grand Roi Edouard VII, -de souhaiter d'être introduit chez sa mère à une heure où il n'était pas -annoncé. John Brown entr'ouvrit la porte de l'appartement et dit -simplement: «_Not allowed, Sir._» - -Si, dans l'intimité de sa vie, la Reine Victoria eut, comme toute -créature humaine, ses moments de liberté, elle n'en fut pas moins une -grande souveraine et une haute figure. Son Jubilé, célébré avec l'éclat -dont mes contemporains se souviennent, montra la place qu'elle occupait -dans le monde. La procession dans Londres, au milieu d'un peuple en -délire, la chevauchée des rois, des princes, des rajahs indiens et -autres sujets des Dominions, dans leurs resplendissants costumes -constellés de pierreries, fut un spectacle digne d'un conte des «Mille -et une Nuits». - -On ne reverra sans doute jamais cela. Jamais plus les hommes ne sauront -s'honorer en honorant le pouvoir humain, comme ils le firent alors, -exaltant une femme qui avait su incarner si noblement le passé, le -présent, l'avenir du Royaume-Uni, des Indes et possessions d'Outre-Mer. - -Qu'on ne dise point: Vanité des vanités! Les pompes ont leurs raisons -d'être. Une société sans théocratie, aristocratie, et apparat -proportionné à ces institutions, est une société qui meurt. Il faudra -toujours en revenir aux équivalences de souveraineté, de cour et de -divinité, sans quoi l'édifice social, découronné, ne sera qu'une grange -ou une ruine. - -Ce fut à l'occasion d'une des grandes fêtes du Jubilé, que, selon ma -fâcheuse et incorrigible habitude, j'arrivai en retard pour prendre rang -dans le cortège royal. Je confesse que, souvent, je faisais exprès de me -faire attendre, parce que cela vexait le Prince de Cobourg qui, avant -toutes choses, commençait par prédire que je ne serais pas à l'heure. - -Les femmes qui me lisent savent comme il est difficile, parfois, d'être -en toilette de cérémonie, juste à la minute dite. Les hommes ne -comprendront jamais cela! - -J'avoue que, dans cette circonstance, j'aurais dû prendre mieux mes -dispositions, et calculer plus exactement. Je ne voulais pas être en -faute. La cérémonie exigeait que, pour la formation du cortège, personne -ne manquât. Quoique, par mon mariage, mon rang et ma place fussent vers -la fin, tout un parterre de rois et de reines dut m'attendre. - -Lorsque j'entrai, j'étais d'une extrême confusion. Mais c'était l'époque -où je me savais belle et admirée. Je vis que tous les yeux, tournés vers -moi, n'exprimaient pas que la sympathie. Les regards féminins étaient -irrités; heureusement, les regards masculins, d'abord sévères, ne -tardèrent pas à s'adoucir. Je fus comme éblouie devant ces soleils -terrestres. - -Mais il ne s'agissait point de chanceler. Il fallait, au contraire, -tirer avantage de la situation. Le silence et l'immobilité s'étaient -faits, dans l'assistance, attentive à l'apparition de la coupable qui -faisait attendre la Reine d'Angleterre et son illustre suite. Je sentis -que mon entrée devait être de celles qui ne réussissent guère qu'une -fois dans la vie. - -Je pris mon temps, et mis toutes les grâces dont je pouvais disposer -dans ma révérence et mon salut de cour. - -Quand je vins baiser la main de ma mère, celle-ci, heureuse du murmure -flatteur qui avait suivi ma façon de me faire pardonner, me dit, en -m'attirant à elle: «Tu étais faite pour être Reine»... - -Je sens une larme furtive monter du coeur à mes yeux. Etrange nature que -la nôtre! Lorsqu'on a vu le jour sur les marches d'un trône, on a besoin -de ces succès, de ces hommages, de ces ovations. On en garde non -seulement le souvenir, mais l'appétit--et le regret! - - - - -XV - -LE DRAME DE MA CAPTIVITÉ ET MON EXISTENCE DE PRISONNIÈRE - -LE DÉBUT DU SUPPLICE - - -Mes malheurs, hélas! sont connus du public de tous les pays. Mais ce -n'est pas sur moi qu'ils pèsent le plus. - -La calomnie et la persécution, servis par des moyens puissants, ont eu -beau multiplier leurs coups, une vérité, au moins, s'est fait jour: - -Je ne fus point, je ne suis pas folle, et ceux qui ont voulu que je le -fusse en ont été pour leur honte, et, je l'espère, leur remords. - ---Cependant, a-t-on dit, la Princesse est étrange. - -D'autres, mieux informés, ont précisé: - ---Elle est faible d'esprit. - -Pas même, s'il plaît à Dieu! - -On objecte mes «dépenses», mes «prodigalités», mes «dettes», et mon -«abandon à mon entourage de mes intérêts et de ma volonté». - -Raisonnons, en passant, ces «étrangetés» et ces «faiblesses». - -Il est parfaitement exact qu'à certains moments, j'ai fait des dépenses -exagérées. J'ai dit et je répète que c'était un moyen de me revancher -des contraintes et petitesses d'une avarice oppressive. - -Certaine, ainsi que je l'ai indiqué, que dans l'ordre naturel des -choses, une fortune considérable devait me revenir, j'ai cédé aux -offres, pour ne pas dire aux assauts de la tentation. - -On a parlé de sommes fantastiques. Je calcule que je n'ai pas dépensé -dix millions depuis 1897, époque du début déclaré de mon effort de -libération. - -On a donné des chiffres supérieurs, mais il faut faire la part des -exagérations des spéculateurs et usuriers qui sont venus, envoyés -souvent par mes ennemis, pour servir leur thèse, et témoigner de mes -«folies», après m'avoir doucereusement vendu des crocodiles empaillés. - -On connaît l'histoire édifiante de ce créancier allemand soutenant, à -Bruxelles, devant les arbitres chargés de payer mes dettes sur des fonds -provenant de la succession du Roi, une réclamation de sept millions de -marks ramenés à zéro après enquête et vérification de ce qu'il prêta -réellement et reçut par la suite. - -Si je m'abaissais à écrire l'histoire des manoeuvres de toute sorte, -imaginées contre mon indépendance, et tendant à me rejeter dans -l'impossibilité d'être et d'agir, on dirait: «Ce n'est pas possible; -c'est du roman!» - -Les romans les plus invraisemblables, on ne les publie jamais. La vie -seule se charge de les faire. - -Qu'on veuille bien réfléchir; je devais opter: ou l'esclavage, ou -l'emprisonnement parmi les fous; ou bien la fuite et, par elle, la -défense. - -J'ai fui et je me suis défendue. Mais alors, afin de me reprendre et de -m'abattre, oh m'a d'abord réduite à la portion congrue, puis on m'a -coupé les vivres. - -J'avais perdu la meilleure des mères; le Roi, trompé, irrité du reste, -parce que, plus politique que je ne l'étais, il mettait, en ce qui me -concerne, les apparences de la correction au-dessus des réalités de la -conscience, le Roi se désintéressait du sort cruel fait à sa fille -aînée. - -Dès mon internement, mes soeurs et le reste de ma famille avaient eu -plus d'une raison de se régler sur le Roi. Je me vis donc oubliée des -miens, qui commettaient cette faute de négliger, pendant des années, de -m'aller voir dans ma maison de santé. - -Ou j'étais malade, ou je ne l'étais pas! Et m'abandonner, c'était -laisser voir que je ne l'étais pas... - -La presse finit par s'indigner. Alors, on vint. Oh! bien rarement. -C'était si pénible et si embarrassant--pas pour moi! - -Quand je m'évadai, la pitié affectée fit place à une colère sincère... - -Il fallait pourtant que je vive et que je reconnaisse dans la mesure du -possible les services qui m'étaient rendus. Enfin, je fus obligée de -plaider. Nouveau crime. - -Ah! ce n'est pas de m'être révoltée contre un mari et contre un mariage -devenus impossibles, qu'on m'en a voulu... Serais-je par hasard la -première?... C'est d'avoir montré cet esprit déplorable que le monde ne -pardonne guère: l'esprit combatif, l'esprit de résistance. - -Une femme qui se défend--mal, je le veux bien; les arcanes de la -procédure et les dessous des affaires m'ont toujours échappé--mais qui -se défend tout de même, infatigablement, pour le principe, pour -l'honneur, pour le droit, cette femme est détestable. Elle veut avoir -raison, contre les autorités établies; elle fait scandale. Elle crie: -«Je ne suis pas folle!» Elle crie: «On m'a volée!» C'est une peste! - -Ordinairement, les gens bien élevés qu'on enferme et qu'on dépouille ne -font pas tant de bruit. Quoi! Une Altesse, une fille de Roi, une femme -de Prince qui ne veut être ni démente, ni dupe! - -Si elle avait en quoi que ce soit de la mesure, elle ne ferait point -parler d'elle. Elle serait encore sous les tilleuls de Lindenhof; et -puisqu'elle veut écrire, elle écrirait un livre à la gloire de la -justice humaine, en Belgique et ailleurs. - -Grand merci! J'ai ma conscience pour moi. Je n'en démordrai pas. Je peux -mourir, méconnue, diffamée, dépouillée: mon ultime parole sera pour -protester. - -Ce qu'on me reproche serait à refaire, je le referais. Je n'ai nulle -honte de mes «prodigalités» passées. - -Grâce à Dieu, mes «victimes» sont toujours rentrées dans leur argent, -avantageusement pour elles. - -Je m'estimerais déshonorée si j'avais fait perdre quoi que ce soit de -vraiment dû à qui que ce soit. Même les crocodiles, qui n'étaient pas de -l'époque antédiluvienne, et par trop démesurés, je ne les ai pas reniés. - -Cela dit de mes dépenses, arrivons à ce prétendu abandon de ma fortune -et de ma volonté à mon entourage. - -Qu'on ne s'y trompe pas: la diffamation a visé une seule personne, -toujours la même, celle à laquelle j'ai voué ma vie comme elle me voua -la sienne. Ses ennemis lui ont prêté les mobiles dont ils étaient -animés. Ils n'ont pas voulu voir, ils ont nié qu'elle fût, par sa -grandeur d'âme, au-dessus des misérables calculs de l'intérêt. En vain -elle a jeté dans le gouffre creusé sous nos pas tout ce qu'elle était, -tout ce qu'elle avait, tout ce qu'elle pouvait avoir. Ce sublime -renoncement, la haine l'a étouffé sous ses hideuses inventions. - -O noble ami, que n'a-t-elle pas dit de vous, la bête hurlante et -monstrueuse? - -Sans doute, pas plus que moi, vous n'étiez de taille à lutter contre les -financiers qui dupent, les gens de loi qui trompent, les amis qui -trahissent. Mais prétendre de vous, ou de n'importe qui, que l'on a pesé -sur ma volonté, égaré mes pas, faussé mes actes... Ah! c'est absurde -encore plus qu'infâme. - -Comment! J'aurais eu, j'aurais toujours une force de résistance qui a -tout sacrifié à un idéal d'honneur et de liberté, et je serais, hors de -cela, une poupée dont on joue, une girouette au vent! - -Toute de conscience pour l'essentiel de la dignité humaine, je serais -l'inconscience en personne pour ce qui est secondaire? - -N'est-ce pas insensé! - -Mais laissons cela, et résumons, en les éclairant de lueurs nouvelles, -les incroyables attentats d'une haine que rien n'a pu désarmer, jusqu'au -jour où une autre justice que celle des hommes, jetant bas d'un -tournemain des trônes indignement occupés, m'a sauvée des persécutions -dont j'étais l'objet. - -A la veille même de leur chute, la monarchie allemande et la monarchie -austro-hongroise se croyaient encore tout permis. Les iniquités dont -j'ai souffert ne sont qu'un exemple de ce qu'elles osaient faire. Que de -crimes, à leur actif, demeurés ignorés! Et quelle corruption à leur -contact! - -On sait le début des intrigues où j'ai succombé. - -J'étais à Nice avec ma fille. Celle-ci, mon espoir et ma consolation, me -fut enlevée, comme je l'ai dit, par son fiancé liant partie avec le -Prince de Cobourg, au mépris de la parole qu'il m'avait donnée. - -Le Prince sentait que j'allais lui échapper définitivement, et, avec -moi, la fortune à venir du Roi. - -Je divorcerais, pensait-il; je me remarierais. - -Divorcer, j'y songeais. Il a bien fallu y venir plus tard. Mais si je ne -pouvais m'empêcher de me libérer de ce qui fut promis à un homme, quand, -de lui-même, il avait détruit les raisons qui avaient été la base du -serment prononcé, j'hésitais à me libérer de ce qui fut juré à Dieu, -invisible et muet et qui ne corrompt, ni ne trompe, ni ne persécute. - -L'indissolubilité du mariage est une chose; la dissolubilité des liens -de la chair en est une autre. Plus j'ai vécu, plus j'ai pensé que le -divorce est un fléau. Il faudrait avoir le courage d'admettre que les -cas individuels ne sont rien; seul compte l'intérêt de la collectivité. -Tant vaut le mariage, tant vaut la société. On a fait du mariage quelque -chose de fragile, la société tombe en morceaux. L'Eglise a donc raison. -Mais qui de nous ne chancelle et ne méconnaît que la règle divine est -essentiellement une règle humaine? - -Le comte venait de recevoir, à Nice, les témoins du Prince de Cobourg -que la cour de François-Joseph avait décidé à ce cartel. Le duel mit en -présence les deux adversaires, à Vienne, au manège de cavalerie, en -février 1898. Le lieutenant tira par deux fois en l'air et, par deux -fois, le général tira sur le lieutenant. On passa au sabre. Le -lieutenant continua de ménager le général, et le toucha d'un coup léger -à la main droite. - -Il renforça ainsi les sentiments que le Prince pouvait avoir à son -égard. Trois semaines plus tard, on l'impliqua dans cette abominable -histoire de fausses lettres de change, inventée de toutes pièces, et -dont le Reichsrat, par la suite, devait faire bonne justice. - -Le jugement--inouï!--qui prétendit déshonorer le plus noble des hommes -n'eût pu être prononcé, si mon témoignage avait été retenu. - -Mais on s'empressa de m'enfermer. Ma déposition fut étouffée, et le -Comte, condamné! - -Un homme vit encore, silencieux et caché, et qui, si je calcule bien, a -soixante-quinze ans révolus, quand j'écris ces lignes qu'il pourra lire, -si elles voient le jour avant qu'il disparaisse de ce monde. - -Dans l'instant où mon souvenir l'évoque au seuil des maisons de fous où -sa haine me jeta, au seuil des prisons où elle fit enfermer le comte -Geza Mattachich, qu'il sache que ses victimes lui ont pardonné. - -Elles pourraient, aujourd'hui, lui demander des comptes devant la -justice autrichienne, affranchie des contraintes d'antan. Elles -l'épargnent. Que le juge Celui qui nous jugera tous. - -Je ne sais même plus quels furent les instruments de sa vengeance. - -On m'a montré, dans Vienne, il n'y a pas longtemps, un pauvre être, aux -trois quarts aveugle, penché vers le tombeau, et l'on a murmuré à mon -oreille le nom de l'avocat juif, réprouvé par tout ce qui est estimable -dans Israël, en Autriche, et qui fut l'agent, l'instigateur, le conseil -de l'implacable fureur acharnée à ma perte. - -J'ai détourné les yeux en pensant que ce même personnage, obstiné dans -son système de rigueurs policières au service de l'abus de pouvoir, -avait armé le bras de la femme qui tua mon fils... - -Et bouleversée, je me suis demandée: - ---Ont-ils compris? - -Oui, peut-être. Ils ne sont plus, sans doute, ce qu'ils étaient. La vie -aussi a dû les changer. - -Peuvent-ils, sans angoisse de demain, se remémorer hier? - -Candides, nous avions pris la fuite devant eux. Je m'imaginais trop vite -qu'ils pouvaient nous faire arrêter! Je croyais sur parole des -émissaires à la solde du Prince. Nous étions en France, où je ne -risquais rien. Je voulus partir pour l'Angleterre, et demander aide et -protection à la Reine Victoria, qui m'avait donné tant de marques -d'affection. - -Ma fidèle dame d'honneur, la comtesse Fugger, partageait mes craintes et -mes voyages précipités. - -A peine à Londres, nous recevons de mystérieux avis de prétendus amis: -il faut repartir sur l'heure, ou nous sommes perdus, le comte et moi... -Et nous repartons, sans que je cherche à rejoindre la Reine, avec qui -nous venions de nous croiser, car, au même moment, elle se dirigeait -vers le Midi de la France. - -Nous n'étions pas faits pour être des criminels. Ils sont plus -résistants. - -Traqués par notre propre imagination trop crédule, nous pensâmes alors à -trouver un asile près de la mère du Comte, au château de Lobor. - -On n'a jamais compris pourquoi et comment j'avais pu me rendre en -Croatie, chez la comtesse Keglevich. - -Son second mari, père adoptif du Comte Geza Mattachich, était membre de -la chambre des Magnats de Hongrie, député et ami du ban de Croatie. Je -me persuadais que l'on n'oserait pas m'enlever sous son toit. - -Notre aventure avait pris les proportions d'un événement mondial. Les -journaux de la terre entière en parlaient. Le duel avait mis le comble à -cette publicité terrible. Et comme encore la calomnie et ses manoeuvres -n'avaient pas eu d'effet, nous étions des personnages romanesques dont -la sincérité désarmait les rigueurs de la critique et ralliait les -sympathies du sentiment. - -Quand je pense que j'ai été, ensuite, taxée de duplicité, je ne peux -m'empêcher de sourire. On citerait peu de cas d'une franchise -d'existence plus établie que la mienne. Je n'ai jamais dissimulé aux -miens quel effort exigeait ma vie avec mon mari, et quand j'ai été à -bout de forces, je n'ai pas fait mystère du secours que je trouvais en -un sauveur chevaleresque, placé providentiellement sur mon chemin. - -Mais le monde ne pardonne pas à ceux qui ne veulent point porter de -masque, et qui ne cachent pas leur coeur. - -Tant de gens ont à dissimuler ce que le leur contient! Mais nous, mais -moi... En vérité, où est le crime? - -Je peux mourir tout à l'heure; je n'ai pas peur de la justice de Dieu. - -Forts de notre commune loyauté, naïvement persuadés qu'en France, en -Angleterre, en Allemagne et autre part encore nous serions en danger, -avertis du reste que l'on voulait me mettre dans une maison de fous--dès -Nice, Gunther de Holstein m'avait prévenue, et parlait de me faire -protéger par son tout puissant beau-frère... Inoubliable comédie!--nous -arrivions en Croatie avec la certitude que, sous le toit des Keglevich, -je serais en sûreté. - -Le comte me confierait à ses parents pour le temps qu'exigerait le -règlement de ma séparation d'avec le prince de Cobourg. Le bruit -s'apaiserait. L'opinion publique était pour moi, et, premièrement, celle -d'Agram, où le comte et les siens jouissaient de l'affection générale. A -Vienne, la camarilla ennemie désarmerait. Nous ne serions plus, bientôt, -que deux créatures semblables à tant d'autres: celle-ci meurtrie par ses -fers brisés; celle-là secourable. Et de ce malheur et de ce dévouement, -peut-être qu'un jour le temps ferait un bonheur régulier. - -O rêves, ô espérances, nous sommes votre jouet. La lourde réalité surgit -et nous déchire. - -Nous n'avions pas prévu la trame ourdie contre nous, et quelle odieuse -accusation viserait le comte. - -En un instant, son beau-père, très connu à la cour, influent d'ailleurs, -fut détaché de nous. Apparemment on lui fit confidence du crime imputé à -son beau-fils, et la diffamation lui en imposa. - -Cette explication de son revirement est la plus indulgente qu'il me soit -permis de faire. - -L'appui du comte Keglevich nous manquant, la comtesse, prise entre son -fils et son mari, était dans une situation poignante. - -Et nos ennemis avaient le champ libre à Agram. - -Cependant, deux partis se formèrent: d'un côté, les étudiants et les -paysans prirent fait et cause pour nous; de l'autre, se rangèrent la -police et les autorités. Vienne sut qu'une espèce de révolution locale -groupait en notre faveur des partisans. - -Dès l'instant que la cour pensa que nous avions l'appui de la jeunesse -et des campagnes, elle fut effrayée et livra notre tête. L'avocat du -Prince, cet homme que je ne saurais nommer, put se faire délivrer plein -pouvoir. L'Empereur consentit à le laisser agir à sa guise. Il eut en -poche de véritables lettres de cachets. - -Je dois dire, à la décharge de François-Joseph, qu'on lui certifia que -le comte voulait me tuer. A quoi, le Souverain aurait répondu: - ---Je ne veux pas d'un second Mayerling. Qu'on fasse ce qu'il faudra. - -Le Prince et ses créatures ne manquaient pas d'invention. Leurs mesures -furent très bien prises et leur machination bien conduite. Un train -spécial attendait en gare d'Agram celle qui devait être _déclarée_ folle -par raison d'Etat, et une cellule de la prison militaire était prête -pour celui qui serait _fait_ criminel aux yeux du monde. - -Toute l'Autriche a su cela, et bien d'autres choses encore! - -Un médecin légiste, fonctionnaire officiel et que je n'avais jamais vu, -mon certificat d'aliénation mentale tout rédigé, m'attendait à Agram, -aux ordres de la police, avec une infirmière de l'asile de Doebling. - -Ces gens et une équipe de détectives restèrent aux aguets une semaine. -Il s'agissait de nous faire venir en ville. On n'osait pas nous arrêter -au château de Lobor, en pleine campagne, où nos défenseurs, en un clin -d'oeil, seraient accourus. - -Alors, l'autorité militaire convoqua le comte, à Agram. Officier en -congé, il devait répondre à cet appel. - -Nous eûmes le pressentiment du coup de force. Mais puisque, au château, -notre situation était pénible, par suite du revirement de son possesseur -qui avait pris le parti de s'éloigner, emmenant la Comtesse Keglevich, -il nous parut que rien ne pouvait nous arriver de pire qu'une -désaffection si cruelle. Il en serait ce qui pourrait, le comte se -rendrait à la convocation reçue, et je serais aussi à Agram. Impossible -pour moi de m'éloigner d'un danger qui pouvait le menacer. - -Nous partîmes. Je descendis avec ma dévouée comtesse Fugger à l'hôtel -Pruckner. Le comte gagna l'appartement qu'il avait fait retenir. Moi le -mien. Nous étions arrivés tard, dans la nuit. - -Au matin, vers 9 heures, je n'étais pas encore levée, on força la porte -de ma chambre. - -Je vis entrer l'agent-avocat du Prince, suivi d'hommes vêtus et gantés -de noir, policiers en tenue de gala. Le médecin légiste et l'infirmière -de Doebling les escortaient, à distance. - -Le train spécial trépidait en gare. Quelques heures plus tard, sans -avoir eu la possibilité de me reconnaître, rayée soudain de la société -normale, j'étais dans une cellule de Doebling, aux abords de Vienne. Par -un guichet ménagé dans la porte, on pouvait me surveiller. La fenêtre -avait des barreaux énormes. Je l'ouvris. J'entendais hurler. - -On m'avait placée dans le quartier des fous furieux. J'en voyais un, -lâché, pour changer d'air, dans une petite cour sablée, aux parois -matelassées. Il bondissait et se heurtait en poussant des cris affreux. - -Je me retirai, horrifiée, me bouchant les yeux et les oreilles. J'allai -tomber sur un lit étroit, et, sanglotant, je cherchai à me cacher sous -l'oreiller et les couvertures, pour ne pas voir, pour ne pas entendre. - -Que serais-je devenue sans le souvenir de la Reine et sans le secours de -Dieu? La Foi me soutint. Elle mit en moi le courage des martyrs. - -Cependant, à Agram, le Comte, arrêté, lui aussi, apprenait dans les -formes du code militaire autrichien, qui était encore celui de 1768, -qu'il était accusé--on saura par qui tout à l'heure!--d'avoir négocié -des traites portant les fausses signatures de la Princesse Louise de -Saxe-Cobourg et de l'Archiduchesse Stéphanie. - -J'allais être proclamée folle, et il serait proclamé faussaire. - -Le pire n'est pas ce qu'on me fit. Ce n'est rien, à côté de ce que l'on -réalisa contre lui! - -Ah! cette justice de cour que la révolution a balayée! Ah! ce code d'une -armée, esclave du trône avant d'être gardienne de la patrie! Quel défi -au bon sens, à la veille du XXe siècle. - -Et l'on s'étonne, ensuite, qu'un peuple se soulève! - -Le comte fut mis en prison sur la dénonciation du même innommable -individu qui se muait pour moi en policier. - -Le gouverneur d'Agram était à ses ordres! Il crut sur parole--ou en eut -l'air--ce petit avocat à tout faire, racontant que le comte Geza -Mattachich avait faussement apposé ma signature et celle de ma soeur -Stéphanie sur des traites qui étaient déjà depuis neuf mois chez des -prêteurs de Vienne, lesquels venaient de s'apercevoir subitement (!) de -la fausseté des valeurs. - -Or, ma signature était bien et dûment la mienne. - -Voilà ce qu'il ne fallait pas que je dise. - -Celle de ma soeur était fausse et ajoutée après coup, mais par qui et -pourquoi? - -Voilà ce qu'il ne fallait pas que je demande. - -Enfin, le comte était étranger à la négociation de ces valeurs et à -l'emploi des fonds qui avaient pu en provenir. - -Voilà ce qu'il ne fallait pas que je démontre. - -Aussi étais-je sous bonne garde. - -Le comte, lui, selon ce qu'on appelait alors la justice militaire -autrichienne, se trouvait en face d'un _auditeur_, magistrat _qui était -à la fois accusateur, défenseur_ et _juge_--simplement. - -Et celui-ci avait été bien choisi! - ---Ce n'est pas croyable, dira-t-on. - -Oh! ce n'est pas le plus fort. - -Le 22 décembre 1898, le comte a été condamné à la perte de son grade et -de son titre nobiliaire et à six ans de détention cellulaire pour avoir -«escroqué» environ 600.000 florins à des tiers désignés. - -Or, le 15 juin précédent, à l'échéance des soi-disant fausses traites, -les susdits tiers créanciers, _non plaignants d'ailleurs_, avaient été -intégralement remboursés par le Prince de Cobourg tenant ma signature -pour bonne dès lors que j'étais à Doebling, et que le Comte était perdu. -Oui, bien perdu et à jamais, à ce que pensait, du moins, son bourreau. -En effet, quoique, par des amis zélés, le comte eût pu obtenir une -déclaration signée des escompteurs, attestant qu'ils n'avaient rien à -réclamer et qu'aucun préjudice ne leur avait été causé par le comte Geza -Mattachich, cette pièce, l'_auditeur_ la repoussa, la dissimula au -tribunal. Il n'en fut pas fait état. - -Et l'abominable jugement prétendit faire du comte, gentilhomme entre les -gentilshommes, un faussaire et un voleur, bien qu'il fût innocent et que -tout criât son innocence. - -Mais je m'attarde à des infamies qu'il est superflu de rappeler. On sait -que l'affaire fut évoquée, quatre ans plus tard, au Reichsrat, grâce au -parti socialiste indigné[1]. - -Le Comte a été vengé, du haut de la tribune parlementaire, et l'espèce -de justice qui déshonorait l'armée autrichienne a cessé d'exister, -ensevelie dans la ruine d'une monarchie et d'une cour trop longtemps -criminelles. - - [1] Extrait du compte rendu de la séance du Reichsrat, du 17 avril - 1902. Interpellation du député Daszynski: - - «Messieurs, le second jugement qui a été prononcé à la suite de la - demande en révision du premier procès a admis que M. Mattachich - n'avait falsifié qu'une seule des signatures! - - «Ce verdict du tribunal militaire supérieur est d'une importance - capitale dans toute cette affaire. Car, Messieurs, si le tribunal - militaire supérieur avait simplement rejeté le pourvoi, nous - pourrions croire encore que Geza Mattachich avait faussé les deux - signatures. Or, puisque Mattachich n'a fait de tort à personne, - puisque les usuriers ont recouvré tout leur argent avec le - formidable taux de plusieurs centaines de mille florins au jour de - l'échéance, puisque, de tout cet argent, pas un traître liard n'est - entré dans la poche de Mattachich, détail qui, en effet, n'a pas été - relevé à la décharge de celui-ci, nous sommes en droit de nous - demander quel intérêt aurait eu Mattachich-Keglevich--à moins - d'admettre chez lui un singulier goût de perversité--à corroborer - par une fausse signature les traites de la princesse de Cobourg qui - ont été reconnues comme bonnes? - - «Et maintenant, Messieurs, si nous nous posons la question: _Cui - prodest?_ nous répondrons que ce ne fut certainement pas à - Mattachich-Keglevich,--car cela n'a pas eu d'autre résultat que de - l'envoyer au pénitencier de Moellersdorf,--mais bien aux bailleurs - d'argent. Il était d'une grande utilité pour eux qu'une fausse - signature fût ajoutée à une bonne, car c'est un fait bien connu que - pour les usuriers une signature contrefaite vaut mieux qu'une - authentique, et je vais vous dire pourquoi. - - «Avec une signature vraie, le mari, qui est obligé de faire honneur - à ces sortes de dettes, peut dire: «Je consens à payer, mais - défalcation faite des bénéfices retirés par les usuriers», et c'est - ainsi que le prince de Cobourg a payé dans bien des circonstances. - Mais, cette fois, les usuriers ont riposté: «Non! Grâce à une fausse - signature, nous avons la possibilité de faire du scandale, de - menacer; nous avons entre les mains une arme dirigée contre le - prince de Cobourg et contre tous les cercles de la cour.» - - «Messieurs, je vous ai suffisamment prouvé que le second jugement - avait posé l'affaire sur un autre terrain et l'avait éclairée d'une - façon tout à fait nouvelle. S'appuyant là-dessus, Mattachich s'était - adressé à la Cour d'appel souveraine et ce tribunal a décidé - qu'après examen de la procédure il y avait lieu de confirmer le - second jugement et de repousser l'appel formé par le condamné! - - «Or, Messieurs, de nombreuses présomptions se sont accumulées qui - démontrent clairement l'innocence de Mattachich. Il a été produit - notamment une lettre, qui était fausse également, et dans laquelle - on indiquait aux juges la ligne à suivre. - - «C'était une lettre écrite en allemand et adressée à Léopold II, roi - des Belges. Ce document--cela a été surabondamment établi--était - apocryphe. Il avait été écrit non point dans l'intérêt de - Mattachich, mais dans celui des bailleurs d'argent. Et ceux qui ont - commis ce faux étaient bien plus dans l'entourage des usuriers que - dans celui de Mattachich. - - «Car il ne s'agit pas ici, Messieurs, de simples prêteurs d'argent. - Nous n'avons point affaire, comme on les qualifie dans les - jugements, à des «directeurs d'une maison de commission», mais à des - hommes d'affaires retors qui avancent de l'argent à de nombreuses - personnes de la cour à des taux tout à fait usuraires et à qui les - signatures de ces personnes, notamment celle de la princesse - héritière, veuve Stéphanie, sont parfaitement connues. - - «Eh bien, je vous le dis, Messieurs, si je ne puis faire défiler - devant vous tous les éléments du procès, je m'appuie ici non point - sur de vagues présomptions, mais sur des dépositions de témoins, sur - des affirmations absolument incontestables et qui prouvent jusqu'à - l'évidence que Mattachich-Keglevich, qui moisit depuis quatre ans au - pénitencier de Moellersdorf, est un innocent. - - «Huit jours avant son arrestation, on consentait à reconnaître par - acte notarié qu'on lui donnerait toute «latitude de fuir» (_Ecoutez! - Ecoutez!_) à la condition qu'il consentît à quitter la princesse - Louise. - - «Messieurs, on ne propose pas à la légère à un homme comme - Mattachich-Keglevich de lui assurer par acte notarié son libre - départ pour l'étranger. On voulait simplement se débarrasser de lui, - on voulait assouvir la vengeance du prince-époux, et c'est à cause - de cela qu'un meurtre judiciaire militaire a été accompli. Et, comme - si cela ne suffisait pas, par ordre du comte Thun, alors président - du Conseil des Ministres, la princesse Louise fut bannie comme une - étrangère importune du territoire des royaumes et des pays - représentés au Reichsrat, bien qu'elle fût la femme d'un général - autrichien. (_Ecoutez! Ecoutez!_) Oui, Messieurs, nous allons livrer - ce fait à la publicité; lisez demain, dans le compte rendu de la - séance, mon interpellation à ce sujet et vous y trouverez les dates - et tous les détails relatifs. Oui, Messieurs, dans l'intérêt de - certains grands et hauts personnages qui possèdent beaucoup - d'argent, il se passe ici des faits qui ne devraient pas et ne - pourraient pas se produire si nous étions un Etat vraiment - constitutionnel. (_Très vrai!_) - - «Et maintenant, Messieurs, je vous demande: Qui doit porter la - responsabilité d'avoir fait jeter des gens en prison uniquement pour - que le riche prince de Cobourg pût assouvir sa vengeance? - Seraient-ce par hasard les officiers? Non, je vous le dis bien - franchement, les officiers ne sont pas coupables. Ces hommes - n'auraient jamais prononcé une pareille sentence si Mattachich et - les témoins avaient comparu devant eux, si l'accusé avait pu poser - des questions aux témoins, si la presse avait pu faire le compte - rendu des débats, si ce lieutenant en premier, exceptionnellement - doué, avait eu librement la parole dans une audience publique, s'il - avait pu avoir un avocat! Ce n'est vraiment pas malin de jeter les - gens en prison et de les faire condamner par un auditeur et par des - juges qui ne savent rien de l'affaire! Voyez-vous, Messieurs, je ne - veux accuser personne de faux, je ne veux charger personne. Je n'ai - d'autre but ici que de dénoncer une institution qui est fatalement - la source de toutes les fautes et de toutes les erreurs. - - «Et puisque nous avons ici l'occasion de débattre de pareils faits - en plein Parlement, je demande à M. le Ministre de la Défense - Nationale: Que va-t-il arriver? Veut-il, lui qui est un homme - d'honneur, veut-il, lui qui est non seulement un vieillard avec des - cheveux blancs, mais encore un soldat dont la conscience est pure et - tranquille, assumer sur sa tête la responsabilité des angoisses et - des tortures infligées à un innocent? Va-t-il garder plus longtemps - le silence ou va-t-il parler? - - «S'il n'est peut-être pas encore en état de prendre une décision - aujourd'hui, il ne doit pas hésiter plus longtemps à faire la pleine - clarté dans cette mystérieuse affaire.» - - - - -XVI - -SOUS LES TILLEULS DE LA COUR - - -Imagine-t-on ce que peut être la souffrance d'une femme qui se voit -rayée du monde, et menée de maison de fous en maison de fous, -prisonnière consciente d'un odieux abus de pouvoir? - -A Doebling, puis à Purkesdorf, où je fus ensuite, ma torture eût été -au-dessus des forces humaines, si j'avais été seule à souffrir. Mais, -avec l'espoir en la justice divine, l'idée qu'un innocent subissait à -cause de moi un supplice encore plus affreux me soutenait. La perte de -l'honneur est autrement atroce que la perte de la raison. Je ne pouvais -m'abandonner tandis que le comte résistait, héroïque, avec une dignité à -laquelle, depuis, bien des fois, on rendit hommage, et que les débats au -Reichsrat mirent en lumière. - -Quelles heures cependant j'ai vécues! Quelles nuits angoissées! Quels -cauchemars horribles! Que de larmes, que de sanglots! J'essayais en -vain, souvent, de me contenir. - -La pitié de mes gardiens et gardiennes était heureusement pour moi, un -réconfort. De même l'embarras craintif des docteurs et leurs égards -humains. - -Sauf deux ou trois misérables ou pauvres diables, acquis à mes ennemis -par cupidité ou sottise, je n'ai guère trouvé que des aliénistes que ma -«folie» révoltait, et qui ne demandaient qu'à passer à quelque autre la -responsabilité de me garder parmi les fous. - -L'opinion autrichienne étant décidément trop hostile, mon tortionnaire -et ses complices trouvèrent en Saxe une maison de santé complaisante et -de tout repos. Je fus conduite à Lindenhof, dans la petite ville de -Koswig, à moins d'une heure de chemin de fer de Dresde, au milieu des -forêts. - -Lindenhof! Cela veut dire les tilleuls de la Cour. Calmants tilleuls! -Agréables tilleuls, et qui me ramenaient à _Unter den Linden_, à Berlin, -et aux obligations que je pouvais avoir à mon gendre et à sa famille, -que ma captivité au pays de Saxe rassurait. L'héritage du Roi ne -tomberait pas en mes mains prodigues! - -Personne, à présent, de l'entourage qui m'était cher, ne restait près de -moi. Ma bonne comtesse Fugger, du soir au matin, avait dû me laisser à -mes geôliers. Par compensation, on prétendit faire grandement les choses -à Lindenhof. La crainte de l'opinion est, pour les Princes, le -commencement de la sagesse. - -Il ne fallait pas qu'on pût dire, comme des internements précédents, que -je n'étais traitée ni en Princesse, ni en fille de Roi. On me donna un -pavillon séparé, un équipage, des femmes de chambre et une «demoiselle -de compagnie». J'eus la permission de sortir, quand «le Conseiller de -santé» Docteur Pierson, directeur de l'établissement, ne s'y opposerait -point. Mais mon pavillon était entouré des murs d'une maison de fous; -mais le cocher et le valet de pied étaient des policiers; mais la -«demoiselle de compagnie» n'occupait ce poste que pour me garder -prisonnière, et faire sur moi d'abondants rapports. - -Ma cage avait des dorures et quelques échappées sur la campagne, voire -sur la ville proche. C'était tout de même une manière de tombeau où je -connaissais l'oubli de tout ce qui m'avait connue, à commencer par les -miens. - -J'ai dit que, honteux du crime auquel ils s'associaient tacitement, ils -mirent des années à venir visiter la «malade» que je devais être. Ils -s'émurent quand l'opinion s'étonna de leur indifférence. - -L'iniquité du sort fait au comte Mattachich était devenue plus forte que -la puissance qui voulait l'anéantir. En parlant de lui, la Presse se -souvint de moi. Je vis alors paraître ma fille, puis ma tante la -comtesse de Flandre; enfin, ma soeur Stéphanie me donna signe de vie. - -J'avais perdu ma mère bien-aimée sans la revoir. Ses lettres, à la fois -si bonnes et si cruelles à mon coeur, étaient mes reliques les plus -chères. Elles me déchiraient cependant, car j'y voyais que la tendresse -de ma mère était persuadée de ma «maladie». - -Du Roi, hélas! jamais rien. Que ne lui avait-on dit, comme à la Reine! -N'était-il pas convaincu de la culpabilité du Comte? Avec quels soins -son siège n'avait-il pas été fait? Pour mon mari et mon gendre, mon père -devait être, avant tout, certain de nos «crimes». - -Que pouvais-je contre cela, du fond de mon pavillon de folle, privée de -secours et de liberté? - -Je savais cependant, je devinais les intrigues ourdies à Bruxelles, et -quels appuis mes ennemis y trouvaient pour triompher d'une pauvre femme -suppliciée. Je ne voyais le salut que du côté de l'infortuné qui -souffrait aussi le martyre au pénitencier de Moellersdorf, pour avoir -voulu me sauver d'un enfer et de ses déshonorants abîmes. - -On s'est étonné ensuite de notre fidélité réciproque. Peu d'êtres savent -et sentent que, pour certaines âmes, le ciment le plus fort est celui -d'une commune douleur. Nos joies furent éphémères, nos peines -prolongées. Nous avons été incompris, méconnus, diffamés, torturés. Nous -avons mis notre confiance et notre espoir ailleurs que dans les hommes. -Souvent, les meilleurs n'ont ni le temps, ni la possibilité de savoir, -de comprendre, et condamnent des innocents sur la foi des apparences ou -des formes d'usage, que la haine et la duplicité savent faire servir à -leurs desseins. - -J'étais depuis quatre ans «folle par raison d'Etat», quand la Cour de -Vienne, effrayée de la clameur publique, se vit contrainte de lâcher une -de ses proies: le Comte fut gracié. Aussitôt, sans rien craindre, il -entreprit de me délivrer. Périlleuse entreprise, car la police -autrichienne et allemande, à défaut d'une justice que la peur de la -Presse et des Parlements tiendrait sur la réserve, resterait aux ordres -de mes ennemis. - -J'ai dit et je redis fréquemment qu'il est incroyable que nous puissions -être encore de ce monde... - -Pour commencer, mon chevaleresque défenseur se trouva pris dans les -mailles du filet policier, et ne fit plus un pas sans avoir à ses -trousses des espions de tout genre. Quant à moi, je vis Koswig en état -de siège, Lindenhof entouré de gendarmes, et les sapins de la forêt -gardés à vue. - -Fortifiée de la prière et de l'espérance, je m'étais, sinon accoutumée à -mes chaînes, du moins à leur poids. Attachée à ce culte de la nature que -j'ai toujours pratiqué, j'aimais les solitudes sylvestres, où il m'était -permis de promener ma peine, sous la surveillance de ma suite de -geôliers des deux sexes. - -Je n'avais qu'un ami, mon chien préféré. Reverrais-je jamais le loyal et -fin visage, et les yeux clairs où, dans un monde de corruption, j'avais -trouvé la pure lumière du salut? - -Cependant, je ne désespérais pas! Que resterait-il aux prisonniers -innocents, s'ils ne gardaient quelque espérance? - -Ah! ce jour d'automne où je vis reparaître à l'horizon le soleil de la -liberté et, avec lui, toutes les possibilités de vérité, de réparation, -de bonheur, que ma confiance imaginait trop vite! - -Il faisait un temps doux et pur. La clarté solaire embellissait la -nature saxonne. Elle teintait d'or les lignes sombres des masses -forestières qui s'étageaient sur la colline où je me plaisais. Ce désert -de sable, planté de sapins, égayé de son petit hôtel, en plein bois, du -«Moulin de la Crête», était familier à mes promenades en voiture. Ce -jour-là, je conduisais moi-même, accompagnée de ma «demoiselle de -compagnie» et d'un laquais. Un cycliste parut, venant en sens contraire, -et qui frôla des roues de mon côté. Il me regardait. Je le reconnus... -C'était le Comte... J'eus la force de ne pas me trahir, pour ne le -trahir point. Il était donc libre! Je crus que je le serais le -lendemain! - -Trois ans allaient s'écouler avant que j'échappe à mes geôliers. - -L'alarme était au camp ennemi. On savait le comte disparu de Vienne. On -le chercha vers Koswig. - -Ma «demoiselle de compagnie» qui, passagèrement humaine, ou par calcul, -avait permis, les jours suivants, deux brèves entrevues du Comte et de -moi devant elle, à l'écart, dans la forêt, ne fut pas longue à se -raviser. - -Le Comte dut cesser d'essayer de me revoir. Le pays était plein de -policiers. Je n'eus plus la permission de sortir de Lindenhof. Mon -sauveur s'éloigna, surtout pour m'éviter d'être privée des promenades -qui, si entourée que je fusse, me procuraient le soulagement d'échapper -quelques heures à ma maison de fous. - -Il ne lui restait qu'un moyen de préparer ma délivrance: proclamer, -établir que je n'étais point folle; en appeler à l'opinion, et trouver -des sympathies et des concours qui faciliteraient ma libération. - -Un livre parut, où il démontra son innocence et la cruauté des procédés -dont j'étais victime. La Presse du monde entier fit écho à son cri -indigné. Et le secours espéré nous vint en particulier de la généreuse -France, où mon malheur fut vivement senti. Un journaliste, un écrivain -français, aussi réputé qu'estimé, et que je nommerais ici, avec -reconnaissance, si ce n'était la réserve ordinaire de son caractère, -dont je dois tenir compte, voyageait en Allemagne pour la préparation -d'un ouvrage politique. A Dresde, on lui parla de ma situation. Il -s'informa. Il alla voir le Président de Police qui, gêné, lui confessa -que j'étais victime d'une «affaire de cour». Pour m'approcher, il -n'hésita pas à se faire conduire à Lindenhof, comme s'il était -neurasthénique. Mais par méfiance, ou sûreté de diagnostic, on ne voulut -pas de lui dans l'établissement. Il revint à Paris, et obtint du -_Journal_ que ce puissant quotidien, apprécié pour son indépendance, -s'intéressât à ma cause. Le comte, eut, dès lors, un appui efficace par -lequel d'autres se trouvèrent. - -Il ne pouvait reparaître à Lindenhof. Le journaliste français y vint, et -la première nouvelle qui me rendit l'espoir fut un billet de lui, -inconnu pour moi, et qui, au cours d'une promenade, fut jeté par un -gamin dans ma voiture, en même temps qu'une lettre du comte. - -Cette lettre, la «demoiselle de compagnie» la saisit au vol. L'autre -missive resta en mes mains, et ce fut en vain que ma suivante policière -tenta de me l'arracher. - -Quand je la lus, palpitante, je ne retins qu'un mot, en une langue que -je n'entendais plus guère, et qui était celle de ma patrie. Mes yeux -emplis de larmes lisaient et relisaient ceci: «_Espérez!_» - - - - -XVII - -COMMENT JE FUS A LA FOIS RENDUE A LA LIBERTÉ ET A LA RAISON - - -Je devais aller aux Eaux. J'en avais le plus grand besoin. Les petites -stations thermales abondent en pays germanique. La difficulté n'était -pas de trouver un lieu salutaire à ma santé, où mes gardiens n'auraient -pas à craindre une foule cosmopolite, et pourraient me tenir prisonnière -et isolée. - -Cependant, aussitôt après l'incident des lettres jetées dans ma voiture, -j'appris que je resterais à Lindenhof. La cure promise était supprimée. - -Par bonheur, le médecin professeur, appelé pour moi en consultation, -prit parti en ma faveur, consciencieusement, et me promit d'intervenir. -En attendant, mes promenades cessèrent. J'acceptai même de ne point -sortir, dupe des histoires que l'on me raconta, le Docteur Pierson, tout -le premier. - -Il me gardait jalousement, mais avec égards. Que je ne fusse point -folle, il le savait bien; mais il savait encore mieux que ma pension -était d'un prix très rémunérateur. L'idée de me perdre lui était -extrêmement désagréable. Il s'ingéniait à me conserver autant qu'à me -plaire, et se persuadait sans peine que Lindenhof devait être, pour moi, -un séjour enchanteur. - -Si n'avaient été, à mes yeux, ses titres de médecin aliéniste et de -geôlier, ses visites n'auraient eu rien de trop désagréable. Elles ne -manquaient point de courtoisie. - -Le Docteur Pierson prenait aisément l'air du dévouement et de la bonté. -Il me fit part, du ton le plus sincèrement alarmé, de certains avis -qu'il disait tenir de source sûre, et qu'il m'appartenait de prendre en -considération, si je ne voulais le désoler: des bandits avaient résolu -de m'attaquer en forêt, à l'improviste, et de me dépouiller des bijoux -que je portais ordinairement. Certes, le Docteur Pierson ne contestait -pas que le comte eût pu m'écrire. Toutefois, la lettre saisie par ma -«Demoiselle de compagnie» n'était pas ce que j'imaginais sans doute. -Elle semblait apocryphe et fort inquiétante par son mystère même. On ne -pouvait me la montrer, parce qu'il appartenait d'abord à la justice de -la connaître. Je serais sage de remettre celle que j'avais gardée. Elle -émanait assurément de cette bande qui préparait un attentat où je -pouvais être volée et assassinée. - -Effrayée de l'entendre, déprimée, d'ailleurs, par l'existence qui -m'était faite, je me laissai convaincre. Je ne voulus pas sortir. -Pendant plusieurs jours, je vécus angoissée, oppressée, incertaine. Le -sommeil me fuyait. A la réflexion, je ne savais plus que croire et que -penser. Supplice ajouté au supplice. - -On ne peut concevoir la résistance qu'il faut pour conserver une -certaine lucidité, quand on vit, pendant des années, dans le voisinage -des aliénés. La hantise est telle que, si l'on n'a point la force de -s'abstraire du milieu, on succombe, forcément. - -Mais Dieu me permettait de m'évader sans cesse, en esprit, et de -rejoindre le sauveur espéré. Je finis donc par me reprendre, et -redemandai à sortir. On ne put s'y refuser. - -Cependant, je restais impressionnée. Je n'osais me faire conduire aussi -loin dans la forêt qu'auparavant. Et si j'apercevais un cycliste ou -plusieurs, je m'effrayais, sans rien dire. - -Venaient-ils pour m'attaquer? Venaient-ils pour me délivrer? - -O Imagination! C'étaient de bonnes gens qui allaient tranquillement à -leurs affaires. - -Mon médecin professeur n'avait pas oublié sa promesse. Son intervention -obtint l'effet désiré. Il fut décrété que j'irais aux eaux de -Bad-Elster, en Bavière. C'est dans la montagne, à un quart d'heure, en -voiture, de la frontière autrichienne. Si je m'échappais de Charybde, je -tomberais en Scylla! - -Le pays est agreste, et mériterait d'attirer la clientèle cosmopolite. -Mais sa renommée, purement allemande, rassurait d'avance mes geôliers. -Personne n'irait me chercher dans ce modeste Wiesbaden bavarois. Et si, -d'aventure, mon défenseur surgissait, il trouverait les avenues gardées. - -De fait, l'hôtel où je descendis avec ma suite de policiers et de -policières fut immédiatement entouré, selon les règles de l'art, d'un -cordon de sentinelles et de surveillants. - -Quiconque d'inhabitué, d'inconnu, approchait, était suivi, observé et -promptement identifié. - -Le Comte se garda bien de se montrer, quoique, par les intelligences -qu'il s'était ménagées à Koswig, il eût appris sans retard que j'étais -partie pour Bad-Elster. - -La police ne signala rien d'insolite à mes gardiens. Personnellement, -j'étais, à mon habitude, sans impatience ni révolte. Ma «demoiselle de -compagnie» ne pouvait que rendre hommage à ma gracieuseté. Mais, en -moi-même, je _sentais_ venir la délivrance. - -Cette intuition se trouva promptement confirmée: - -Un jour, au tennis, je vis passer un gros homme, dont l'allure, le -chapeau, le costume annonçaient un Autrichien. Ses yeux cherchèrent les -miens qu'ils fixèrent avec insistance, pendant qu'il me saluait avec -respect. J'aurais juré que le regard de cet homme venait de m'annoncer -le Comte! - -Je ne me serais point trompée! - -Un peu plus tard, à l'hôtel, je sortais de la salle à manger, précédée -du médecin de police attaché à ma personne, et suivie, à cinq ou six -pas, de ma «demoiselle de compagnie», un individu blond me frôle et -murmure: - ---Attention! On s'occupe de vous! - -Je faillis m'appuyer au chambranle d'une porte, incapable soudain -d'avancer. Je pus heureusement surmonter ce trouble. Mes deux Cerbères -ne s'aperçurent de rien. - -Le lendemain, à l'heure du dîner, j'arrive, toujours escortée de mes -deux inséparables, le Docteur et la suivante. Le «Kellner» qui, -habituellement, nous servait, était un peu en retard et achevait de -disposer le couvert. D'ordinaire, il n'osait me regarder qu'avec -discrétion. Je m'aperçois que ses yeux me parlent. En même temps, sa -main passe et repasse sur la nappe, près de ma place. Il efface un pli, -il tapote le linge, il n'en finit pas. Je m'assieds et, au bout d'un -moment, j'effleure, d'un geste négligent, l'endroit que le garçon -semblait indiquer: je sens craquer un papier sous la nappe... - -Mes deux gardiens parlaient de Wagner; ils égrenaient des lieux communs -laudatifs. Ils purent me voir approuver d'un gracieux sourire leurs -banalités. Ils redoublèrent d'éloquence, tout à leur sujet. J'en -profitai pour saisir et faire disparaître une lettre habilement placée à -portée de ma main, entre la nappe et le bois, au bord de la table, près -de moi. - -Je lus cette lettre, je la dévorai, dès que je pus être seule, dans ma -chambre. Elle était bien de qui je pensais! Elle m'annonçait la -délivrance prochaine. Elle me donnait des explications sur ce qui -s'était fait, et ce qui allait se faire pour que j'échappe à ma longue -torture. Je devais répondre par la même voie. Je pouvais compter sur le -«Kellner». - -C'est ainsi qu'une correspondance quotidienne s'établit entre le Comte -et moi. Je sus bientôt, en détail, quelles mesures je devais prendre, -quelle attitude garder, quels préparatifs effectuer et de qui j'avais à -craindre ou à espérer. - -Le gardien de nuit était gagné à mon évasion. Ce brave homme, comme le -«Kellner», risquait gros à ce jeu. On ne saura jamais tous les -dévouements qu'a suscités, que suscite encore l'affreuse persécution -dont j'ai été victime. - -J'eus enfin le billet avidement attendu: celui qui me disait: «Ce sera -pour demain.» - -Pour demain! Demain! Je n'avais plus qu'un jour à attendre, et je serais -libre... C'était en août 1904. Depuis sept ans, j'avais perdu ma -liberté; je vivais dans le voisinage immédiat des fous, traitée en -folle. - -Une pensée me glaça d'effroi: le Comte allait sans doute surgir, se -montrer. Or, récemment, ma «demoiselle de compagnie», exhibant un -revolver, m'avait froidement prévenue que, pour sa part, elle avait -l'ordre--de qui?--de tirer sur mon sauveur. - -Jamais ma prière ne fut plus ardente. Puis, rassérénée, confiante, je -fus toute à mes préparatifs. - -J'avais besoin de quelques heures pour ranger mes papiers, détruire des -lettres, disposer ce que j'emporterais. Comment faire tout cela sans -éveiller des soupçons? - -Je m'avisai de déclarer qu'au lieu de sortir, l'après-midi, je me -laverais la tête. Ce soin, auquel je procédais souvent moi-même, me -laisserait le loisir de rester chez moi en séchoir, sans que la -«demoiselle de compagnie», infatigable espionne, pût s'alarmer. La femme -de chambre disposa donc tout ce qu'il fallait, puis, seule, je fis dans -mon appartement un grand bruit d'eau. Mais j'eus bien soin de garder mes -cheveux secs, de crainte de quelque rhume ou névralgie qui serait venu -intempestivement diminuer les bonnes conditions où il fallait que je -fusse. - -La tête enveloppée, je pris les mesures nécessaires, sans être dérangée. -Puis, le soir venu, reposée, rafraîchie, à m'entendre, par l'opportune -lotion de l'après-midi, je me rendis au théâtre, avec mon habituelle -escorte. - -De toutes les pièces que j'ai pu entendre, aucune ne m'a laissé moins de -souvenir que celle dont le petit théâtre de Bad-Elster régalait, ce -soir-là, son honnête auditoire. J'étais, par la pensée, à ce qui allait -suivre, et je me disais: - ---Advienne que pourra, si la vie est en jeu, jouons la vie! - -Le spectacle achevé, je revins à mon hôtel sans rien laisser paraître de -mon agitation intérieure. Le docteur et la suivante furent aimablement -congédiés au seuil de ma chambre, et ma dernière phrase put ajouter à -leur tranquillité: - ---Nous devons aller au tennis demain un peu tôt, dis-je. Je sens que je -passerai une bonne nuit. Retardons d'une heure notre partie.» - -Comment douter, là-dessus, que j'allais bien sagement m'abandonner au -sommeil? Au surplus, chaque soir, mes chaussures et mes vêtements -m'étaient enlevés, et si je n'étais pas enfermée dans ma chambre, -quoiqu'on y eût pensé--à mon arrivée, les serrures avaient été -renouvelées, à cette intention,--le veilleur de nuit ne devait pas -perdre de vue mon appartement, et des sentinelles entouraient l'hôtel. - -Mais le veilleur était gagné à ma cause, et, quant aux sentinelles, je -verrais bien ce qu'il en serait! Je craignais beaucoup plus ma -«demoiselle de compagnie», logée à côté de moi, fine d'oreille, et -toujours sur le qui-vive. - -Et puis, j'avais dans ma chambre mon chien de prédilection, le bon, le -fidèle «Kiki». Qu'en ferais-je? Comment accepterait-il ma fuite? Il -aboyait pour une mouche. L'heure venue d'agir, je voyais le chemin se -hérisser d'obstacles. - -Je ruminais tout cela, tandis que la femme de chambre achevait son -office. Enfin, je fus seule... - -J'eus promptement revêtu un costume et chaussé des bottines que j'étais -parvenue à dissimuler, en prévision du soir de ma fuite. Mon bagage fut -bientôt achevé. Toute lumière éteinte, retenant mon souffle, j'attendis -le signal. - -Mais quel signal? Je n'en savais rien. J'écoutais... - -Peu à peu, le silence se faisait complet dans ce coin tranquille de -Bavière où le spectacle, comme il est d'usage en Allemagne, prend fin -avant dix heures. Les soupeurs qui s'attardent sont rares. La calme nuit -enveloppait Bad-Elster, une belle nuit de pleine lune. Un danger de -plus, cette clarté lunaire. Mais je n'avais pas le choix, et mon temps -de «villégiature» touchait à son terme. - -Les douze coups de minuit sonnèrent, puis la demie, puis le premier coup -de l'heure, et presque aussitôt j'entendis à ma porte un grattement de -souris. Kiki se dressa... Mais d'un signe, je lui fis: «Chut!» Et il -comprit! - -J'ouvris doucement. L'ombre du gardien de nuit se dessina dans le -corridor. - ---Me voilà, dis-je, très bas. - ---Silence!... Tenez-vous prête. Je viendrai quand il en sera temps. - -Il s'éloigna. - -Je suis restée deux heures, collée à la porte, ma valise près de moi. -Enfin, j'ai perçu un glissement. C'était le gardien. Je me suis -retournée vers mon chien. Il m'observait, inquiet. Je suis venue à lui. -Les oreilles droites, assis sur son séant, au creux d'un coussin dans un -fauteuil, il comprenait que j'allais partir, et partir sans lui! - -Je lui ai dit, en le caressant: - ---Kiki, ne fais pas de bruit. Si tu fais du bruit, je suis perdue! - -Il n'a pas bougé. Il n'a pas aboyé. Il n'a même pas gémi, comme parfois, -en enfant gâté. - -Déjà, j'étais à côté du gardien, sur le seuil de la porte. - ---Il faut ôter vos chaussures, murmura-t-il. On vous entendrait. - -Il se baissa et me les enleva, puis, se chargeant de mon mince bagage, -il m'entraîna, appuyée à son bras. - -D'un dernier coup d'oeil, j'avais dit adieu aux choses familières que je -laissais dans ma chambre, et recommandé le silence à mon bon petit -chien. Je suivis le corridor sur lequel s'ouvraient, proches de la -mienne, les portes de la «Demoiselle de compagnie» et du docteur. Dieu -merci, elles restèrent closes. Un autre corridor nous mena à un escalier -par lequel nous gagnâmes le rez-de-chaussée. Là, dans l'obscurité -presque totale, j'aperçus une ombre, un doigt sur la bouche. C'était le -Comte... - -Le veilleur de nuit ne nous laissa pas nous attarder. Il me fit -reprendre mes bottines et nous guida, protégés de la clarté lunaire par -l'hôtel, jusqu'à une serre, puis à une terrasse, qui accédait à la -route. - -Là, deux sentinelles s'étaient rejointes et causaient paisiblement, -éclairées par la lune qui, pour notre perte, illuminait devant nous le -chemin de la délivrance. - -Nous attendions, anxieux. Bientôt, les sentinelles se séparèrent et -s'éloignèrent dos à dos... Le Comte, prenant brusquement son parti, me -fit franchir la route en quelques bonds légers. Il tenait ma valise; le -gardien de nuit était resté caché sur la terrasse. Nous étions à présent -sous des arbres, de l'autre côté du chemin. Les sentinelles n'avaient -rien vu, rien entendu! - -Restait à atteindre la voiture postée, pour nous, à quelque distance. -C'était un landau à deux chevaux, équipage local qui pouvait passer -inaperçu. Tout autre, inconnu au pays, eût pu être signalé. - -Catastrophe! La voiture n'était pas où elle aurait dû être. Nous eûmes -un moment de désespoir. Quelle nuit! Quels instants! Tout cela, -fiévreusement sous des arbres que traversaient les rayons de la lune et -que les jeux d'ombre et de lumière peuplaient de fantômes effrayants. -Enfin, quelqu'un des gens gagnés à mon évasion nous rejoignit et nous -mena vers le landau. J'y montai. Il partit. Mais ses chevaux fatigués -allaient lentement. Soudain, en plein bois, l'équipage s'arrête. Le -cocher confesse qu'il s'est égaré et ne connaît plus son chemin. - -Il nous fallait arriver à un endroit appelé «les Trois Pierres», -délimitation de trois royaumes. La Bavière, la Saxe et l'Autriche s'y -rencontrent. - -Le cocher tournait le dos à la bonne direction, et revenait vers -Bad-Elster, alors que nous voulions gagner la petite station de Hof, et -monter dans le train de Berlin. - -Nous eûmes la chance d'être tirés d'angoisse par deux de nos partisans, -inquiets de ne pas nous voir arriver, et qui survinrent à propos. - -Bref, nous parvînmes à Hof, et, quelques heures plus tard, nous étions -dans la capitale de la Prusse. - -Mon gendre et son impérial beau-frère ne s'en doutèrent pas, lorsque -leur arriva la nouvelle de mon évasion. Le bruit fut énorme. Les choses -avaient été si bien arrangées à Bad-Elster; les braves gens y étaient si -sincèrement pour moi, que les polices allemande et autrichienne en -furent pour leurs frais de recherches. Je m'étais évanouie, dissipée en -vapeur comme un farfadet. Du comte lui-même on ne retrouvait plus trace. - -Cependant, à Berlin, hôtes secrets d'un député socialiste, le Docteur -Sudekum, qui se fit le généreux défenseur de ma cause, nous attendions -une accalmie dans la tempête, pour gagner un sol hospitalier. - -Tout examiné, nous résolûmes d'aller en automobile jusqu'à une gare où -s'arrêterait le Nord-Express, et de partir pour la France par ce train -de luxe, en traversant la Belgique. - -Passons sur une alerte à l'hôtel, à Magdebourg, où j'aurais été reconnue -et dénoncée, si je n'avais appelé le Docteur Sudekum mon mari! Nous -parûmes subitement très unis, et il fut évident qu'un célèbre socialiste -allemand ne pouvait avoir pour épouse une fille de Roi. - -Enfin, je pus monter en sleeping et, par bonheur, être seule dans mon -compartiment. Le train roulait à travers l'Allemagne. Le Comte veillait -sur moi, dans le même wagon, et se tenait le plus possible dans le -couloir. Les heures passèrent. J'entendis crier: «Herbesthal!» - -J'allais entrer en Belgique, j'allais revoir ma patrie sans oser m'y -arrêter. Hélas! le Roi était du côté du Prince de Cobourg... J'osais à -peine m'approcher de la fenêtre. Je tremblais. La douane belge passait -dans les wagons. - -On heurte à la porte de mon compartiment et, derrière le conducteur, les -douaniers parurent. Mais on leur répondit pour moi. Ils se retirèrent -confiants. - -O ironie de la banale question: - ---Vous n'avez rien à déclarer? - -Que n'avais-je, au contraire, à déclarer, fille aînée du grand Roi de -ces braves gens qui ne me reconnaissaient pas! J'aurais voulu crier -jusqu'au palais de Laeken la cruelle injustice du sort qui faisait de -moi, partout, une victime et une exilée! - -J'étais toute à ces pensées lorsque passa un vieux contrôleur de chemins -de fer belges. Celui-ci ne fit pas comme les douaniers. Il me dévisagea, -et je vis qu'il démêlait sur-le-champ qui j'étais. - -Le Comte, en observation dans le corridor, eut comme moi la certitude -que j'étais reconnue. Il suivit le contrôleur. Cet homme le regarda, lut -son anxiété sur ses traits, et, l'identifiant aussi, sans doute, par les -portraits publiés dans les journaux, il s'arrêta, puis, bonnement: - ---C'est notre Princesse, n'est-ce pas?... N'ayez donc pas peur! Personne -ici ne la trahira. - -Je n'ai jamais su le nom de ce fidèle et bon compatriote. S'il vit -encore, puisse-t-il apprendre, par ces lignes, que ma gratitude est -allée vers lui bien des fois. - -J'arrivai enfin à Paris, saine et sauve. Je n'avais plus rien à -craindre. J'étais sur une terre hospitalière, protégée par de justes -lois. - -On sait que les plus éminents des aliénistes français reconnurent, après -de longues séances où je fus minutieusement interrogée et examinée, -l'inanité des affirmations pseudo-médicales aux termes desquelles on -avait pu me tenir pour folle, pendant sept ans, et me traiter en mineure -incapable et interdite. Mes droits civils me furent rendus. En même -temps que ma liberté, j'avais miraculeusement recouvré ma raison. - -Je devais, hélas! pendant l'affreuse guerre, retrouver sur ma route -l'implacable haine dont j'ai tant souffert. - -Pour le coup, elle me crut en son pouvoir, et fut odieuse d'âpreté. Ce -n'était plus par avidité des millions de l'héritage du Roi mon père. -C'était par appétit d'une autre fortune: celle de l'Impératrice -Charlotte, ma tante infortunée, dont le château de Boucottes abrite la -végétative vieillesse. Cette possibilité de biens éveillait les mêmes -convoitises; elle engendra les mêmes procédés. Mais, ici encore, je fus -providentiellement sauvée. - - - - -XVIII - -LA MORT DU ROI. INTRIGUES ET PROCÈS - - -Un livre existe, qui a été tiré seulement à 110 exemplaires, -judicieusement répartis entre des mains qui ne les ont pas égarés. - -Ce livre, je déplore qu'on ne l'imprime pas à grand nombre, complété, -par exemple, _de toutes les pièces_ du débat relatif à Niederfullbach, -et des divers arrêts rendus contre mes revendications. Tel qu'il est, -par ce qu'il contient et encore plus par ce qu'il ne contient pas, je -serais heureuse de le voir dans les Facultés et Ecoles de Droit du monde -entier. Il y serait utile et suggestif. Le grand public lui aussi, -pouvant l'avoir sous les yeux, le consulterait avec intérêt. - -Que de réflexions il inspirerait, non seulement aux juristes, mais -encore aux philosophes, aux historiens, aux écrivains, voire aux simples -curieux des documents par lesquels un siècle, un peuple, un homme se -caractérisent. - -Que de trouvailles on y ferait sous la belle ordonnance des mots et des -chiffres. Quelle partie prodigieuse jouée dans ce livre par un esprit -génial entouré de collaborateurs dévoués à sa grandeur, tant qu'il est -vivant, et qui, enrichis et satisfaits, oublient son oeuvre et son nom, -dès qu'il est mort. - -La reconnaissance, disait Jules Sandeau, est comme ces liqueurs d'Orient -qui se conservent dans des vases d'or et qui s'aigrissent dans des vases -de plomb. - -Il y a peu de vases d'or parmi les hommes. On sait même des vases pleins -à déborder de ce précieux métal, et qui ne sont que du plomb. Le contenu -ne fait pas le contenant. - -Le livre que je voudrais voir diffuser est un fort volume relié en -carton vert, imprimé à Bruxelles sous ce titre: «Succession de Sa -Majesté Léopold II.--Documents produits par l'Etat Belge.» - -Un des plus notables jurisconsultes de France m'a écrit, parlant de ce -recueil: - -«C'est un trésor énorme, une mine inépuisable. Un jour ou l'autre, les -amis du Droit, jeunes et vieux, de quelque pays qu'ils soient, -publieront des thèses, des ouvrages, inspirés des documents de la -Succession du roi Léopold II. Ils sont sans prix. On y trouve un -passionnant roman d'affaires, de magnifiques conceptions, d'étonnants -modèles de contrats, de statuts et de substitutions de personnes, enfin -un merveilleux débat juridique où la morale et l'amoralité sont aux -prises. Le tout aboutit à un jugement fantastique, précédé et suivi de -transactions stupéfiantes. - -«On croit ce procès fini. Il recommencera et durera cent ans peut-être, -sous des formes et dans des conditions que nous ne pouvons prévoir. Il -est impossible que le défi porté par la justice belge au droit naturel -reste sans appel et sans sanction.» - -Si, comme on le verra tout à l'heure, il est incontestable que le Roi a -libéralement transmis à la Belgique l'Etat du Congo formé, à l'origine, -de ses deniers et de ses soins, la simple raison ne saurait admettre -qu'un tel don ait pu se faire sans obliger la Belgique à l'égard de la -famille du Souverain et, premièrement, de ses enfants. - -Que le donateur ait voulu exclure ses filles de sa fortune réelle, c'est -non moins incontestable, mais qu'il l'ait pu, en Droit, ce n'est pas, ce -ne sera jamais admis par l'équité. On se heurte à un principe sacré qui -est la base même de la continuité familiale. - -Je citais tout à l'heure l'opinion d'un jurisconsulte. Ses confrères qui -lisent ceci le savent: je pourrais en citer mille. - -Il a suffi, pourtant, d'un seul fonctionnaire de la justice belge, assez -puissant pour obtenir, «au nom de la raison d'Etat», un jugement -sacrilège. - -A la veille de l'arrêt qui devait marquer dans ma personne la défaite de -la légalité, un de mes avocats se croyait si certain du succès qu'il -télégraphiait à un autre de mes Conseils, dont les avis avaient été -précieux, ses «félicitations anticipées». Comment douter? Le procureur -royal, véritable légiste, avait conclu en ma faveur. C'était un honnête -homme. Il a sauvé, ce jour-là, l'honneur de la justice belge. - -Mon principal avocat belge était si convaincu de ne pas être battu qu'il -s'était opposé à une transaction, possible peut-être, et j'y étais -prête. Car, moi qui me suis vue, tant de fois, partie, devant les -tribunaux, j'ai horreur des procès. Là comme ailleurs, j'ai été prise et -entraînée dans un engrenage fatal. Il serait facile de le démontrer. -Mais l'intérêt n'est pas là. Il est dans l'extraordinaire débat que j'ai -dû soutenir, presque seule, dans le procès de la Succession du Roi. - -Ma soeur Clémentine qui, peut-être n'a pas assez lu Hippolyte Taine, -cédant à des illusions dynastiques a, sans hésiter, fait le sacrifice de -ses revendications. Elle a accepté de l'Etat belge ce qu'il lui a plu de -lui offrir. Elle n'a pas considéré qu'elle devait s'unir à ses soeurs. -La devise de la Belgique est «l'union fait la force». Cette devise n'est -pas celle de toutes les familles belges. - -Ma soeur Stéphanie a été avec moi, puis s'est retirée, puis est revenue, -puis est repartie... - -J'ai pu m'obstiner dans l'erreur, on est libre de le penser; j'ai su, du -moins, ce que je voulais. Ma soeur cadette en a paru moins assurée. -C'est son affaire. Il n'a pas tenu à moi que ma cause ne fût toujours la -sienne, en étant celle du Droit. - -Car je supplie qu'on en soit persuadé: je n'ai lutté que pour la -légalité. Personne ne peut préjuger de ce que j'aurais fait, gagnante. - -Jamais il n'a été dans mon intention, à propos du Congo, de prétendre -que mes soeurs et moi, nous pouvions passer outre aux volontés du Roi et -aux lois votées en Belgique pour l'adjonction de la colonie. Mais, entre -la prise en considération de certains faits et l'acceptation totale -d'une exhérédation contre nature et illégale, il y a un espace que -pouvait, que devait remplir une honorable transaction. - -L'Etat belge avait un geste à faire, qu'il a timidement esquissé. Mon -principal avocat n'a pas jugé cela suffisant. Le peuple belge, livré à -lui-même, eût su mieux faire, comme il eût su noblement honorer la -mémoire de Léopold II, s'il ne s'en était pas remis à ceux qui, jusqu'à -ce jour, ont manqué à ce devoir, d'un coeur léger. - -Supposons que la Belgique soit une personne vivante, douée d'honneur et -de raison, soucieuse du jugement de l'Histoire et de l'estime -universelle, maîtresse du milliard congolais et des autres milliards en -puissance dans ce trésor colonial, se croirait-elle dégagée de toute -obligation vis-à-vis des enfants malheureux du donateur de ces biens? - -Assurément non. - -S'il en était autrement, elle serait sans honneur, sans raison, -cruellement cynique, et justement méprisée. - -Tous les arrêts du monde ne pourront jamais rien là contre. - -J'ai raisonné, je raisonne encore ainsi. Mais je n'étais pas seule, et -mes avocats belges ont eu d'autres raisons que les miennes et qu'ils -croyaient concluantes. - -Si je n'ai pas réussi dans mes vues, j'ai eu, du moins, la consolation -de voir qu'ils ne perdaient rien à ne pas réussir dans les leurs. Ma -cause leur a porté chance. Ils sont devenus ministres à l'envi et, de -toute façon, ils n'ont eu qu'à se louer de m'avoir défendue. - -Mais donnons la parole aux textes: ils sont plus éloquents que je ne -saurais l'être. Je ne veux qu'être sincère. Là, comme ailleurs, je dis -toute ma pensée. Je ne farde ni n'arrange. Je me retiens seulement -d'être trop vive. On peut me voir telle que je suis. - -Je m'exprime de même façon que si j'étais devant le Roi. C'est lui, -c'est son esprit, c'est son âme que je voudrais atteindre et convaincre -dans l'invisible. - -En tête de ces pages, j'ai écrit son nom demeuré cher à mon respect -filial. Je n'ai pas su, pu, osé discuter, de son vivant, avec ce père -trompé et abusé sur mon compte. J'en garde l'incessant regret. - - * - - * * - -Le 18 décembre 1909, le Moniteur belge publiait l'officielle -communication suivante: - - La Nation belge vient de perdre son Roi! - - Fils d'un Souverain illustre dont la mémoire restera à tout jamais - comme un symbole vénéré de la monarchie constitutionnelle, Léopold II, - après quarante-quatre années de règne, succombe en pleine tâche, - ayant, jusqu'à sa dernière heure, consacré le meilleur de sa vie et de - ses forces à la grandeur et à la prospérité de la Patrie. - - Devant les Chambres réunies, le 17 décembre 1865, le Roi prononçait - ces paroles mémorables que, depuis lors, bien des fois l'on s'est plu - à rappeler: - - «Si je ne promets à la Belgique ni un grand règne, comme celui qui a - fondé son indépendance, ni un grand Roi comme Celui que nous pleurons, - je lui promets, du moins, un Roi belge de coeur et d'âme dont la vie - entière lui appartient.» - - Celle promesse sacrée, nous savons avec quelle puissante énergie elle - fut tenue et dépassée. - - La création de l'Etat africain, qui forme aujourd'hui la Colonie belge - du Congo et qui fut l'oeuvre personnelle du Roi, constitue un fait - unique dans les annales de l'Histoire. - - La postérité dira que ce furent un grand règne et un grand Roi. - - La Patrie en deuil se doit d'honorer dignement Celui qui disparaît en - laissant une telle oeuvre. - - Elle place tout son espoir dans le concours loyal et déjà si - heureusement éprouvé du Prince appelé à présider désormais aux - destinées de la Belgique. - - Il saura s'inspirer des exemples illustres de Ceux qui furent, avec - l'aide de la Providence, les Bienfaiteurs du Peuple belge. - - LE CONSEIL DES MINISTRES: - - _Le Ministre de l'Intérieur et de l'Agriculture_: F. SCHOLLAERT. - - _Le Ministre de la Justice_: Léon DE LANTSHEERE. - - _Le Ministre des Affaires Etrangères_: J. DAVIGNON. - - _Le Ministre des Finances_: J. LIEBAERT. - - _Le Ministre des Sciences et des Arts_: Baron DESCAMPS. - - _Le Ministre de l'Industrie et du Travail_: Arm. HUBERT. - - _Le Ministre des Travaux Publics_: A. DELBEKE. - - _Le Ministre des Chemins de Fer, Postes et Télégraphes_: G. - HELLEPUTTE. - - _Le Ministre de la Guerre_: J. HELLEBAUT. - - _Le Ministre des Colonies_: J. RENKIN. - -Des signataires de cette émouvante proclamation, certains ont disparu, -certains sont toujours de ce monde. - -A ceux qui ne sont plus et à ceux qui sont encore, je dis: - -«Vous avez écrit et signé que la création de l'Etat africain fut -l'oeuvre _personnelle_ du Roi. Donc, dans sa personne, vous avez compris -l'homme, le chef de famille--et, par voie de conséquence, sa famille -elle-même; ou bien le mot _personnel_ n'a plus de sens... Et, en effet, -soudain, il n'a plus eu de sens. Le Roi, devenu une entité sans attaches -terrestres, a enrichi la Belgique, à l'exclusion de ses enfants déclarés -inexistants. - -«Vous avez écrit et signé que la Patrie en deuil se devait d'honorer -dignement Celui qui disparaissait... - -«Et comment, avec ou sans vous, l'a-t-on honoré? - -«En continuant la fondation Niederfullbach et autres créations du génial -bienfaiteur? - -«Oh! nullement: - -«On a liquidé, réalisé, détruit, abandonné ce qu'il avait conçu et -ordonné. Je ne veux pas entrer dans le détail de ce qui s'est passé. Je -ne veux pas descendre à la tristesse des dessous de Niederfullbach et -autres oeuvres du Roi, du jour où elles ont cessé d'être en ses mains. -Je resterai sur le terrain de la faute morale qui me touche le plus. - -«Onze ans après la mort du «grand Roi», où est le monument érigé à sa -mémoire? Où en est le projet? - -«Les Ostendais, qui lui doivent la fortune et la beauté de leur ville, -n'ont pas même osé donner l'exemple de la reconnaissance. Ils ont craint -d'indisposer les ingrats de Bruxelles, qui préfèrent le silence. - -«Dois-je penser que Léopold II était trop grand et que son ombre gêne?» - -Sa volonté à l'égard du Congo et à l'égard de ses héritières s'est -affirmée dans trois documents qu'on trouvera ci-dessous: - -Premièrement, celui-ci: - - LETTRE EXPLICATIVE DU ROI, EN DATE DU 3 JUIN 1906, AYANT FORME - TESTAMENTAIRE - - (_Annexe à la pièce nº 46 du Recueil des Documents produits par l'Etat - belge_) - - «J'ai entrepris, il y a plus de vingt ans, l'oeuvre du Congo dans - l'intérêt de la civilisation et pour le bien de la Belgique. C'est la - réalisation de ce double but que j'ai entendu assurer en léguant en - 1889 le Congo à mon pays. - - «Pénétré des idées qui ont présidé à la fondation de l'Etat - Indépendant et inspiré l'Acte de Berlin, je tiens à préciser, dans - l'intérêt du but national que je poursuis, les volontés exprimées dans - mon testament. - - «Les titres de la Belgique à la possession du Congo relèvent de ma - double initiative, des droits que j'ai su acquérir en Afrique et de - l'usage que j'ai fait de ces droits en faveur de mon pays. - - «Cette situation m'impose l'obligation de veiller d'une manière - efficace, conformément à ma pensée initiale et constante, à ce que mon - legs demeure pour l'avenir utile à la civilisation et à la Belgique. - - «En conséquence, je définis les points suivants en parfaite harmonie - avec mon immuable volonté d'assurer à ma patrie bien-aimée les fruits - de «l'oeuvre que, depuis de longues années, je poursuis dans le - continent africain avec le concours généreux de beaucoup de Belges». - - «En prenant possession de la souveraineté du Congo avec tous les - biens, droits et avantages attachés à cette souveraineté, mon - légataire assumera, comme il est juste et nécessaire, l'obligation de - respecter tous les engagements de l'Etat légué _vis-à-vis des tiers, - et de respecter de même tous les acte par lesquels j'ai pourvu à - l'attribution de terres aux indigènes, à la dotation d'oeuvres - philanthropiques ou religieuses; à la fondation du domaine national, - ainsi qu'à l'obligation de ne diminuer par aucune mesure l'intégrité - des revenus de ces diverses institutions, sans leur assurer en même - temps une compensation équivalente_. Je considère l'observation de ces - prescriptions comme essentielle pour assurer à la souveraineté au - Congo les ressources et la force indispensables à l'accomplissement de - sa tâche. - - «_En me dépouillant_ volontairement du Congo et de ses biens en faveur - de la Belgique, je dois, à moins de ne pas faire oeuvre nationale, - m'efforcer d'assurer à la Belgique la perpétuité des avantages que je - lui lègue. - - «Je tiens donc à bien déterminer que le legs du Congo fait à la - Belgique devra toujours être maintenu par elle dans son intégrité. En - conséquence, le territoire légué sera inaliénable dans les mêmes - conditions que le territoire belge. - - «Je n'hésite pas à spécifier expressément cette inaliénabilité, car je - sais combien la valeur du Congo est considérable et j'ai, partant, la - conviction que cette possession ne pourra jamais coûter de sacrifices - durables aux citoyens belges. - - «Fait à Bruxelles, le 3 juin 1906. - - «LÉOPOLD.» - -Nul de sincère ne niera, ayant lu cela, que le Roi parle du Congo comme -d'une propriété privée dont il se «dépouille», et qu'il donne à la -Belgique, ce qui est parfaitement son droit, de même que le droit de la -Belgique est de recevoir ce présent royal. - -Mais il n'y a pas de droit sans devoir. - -Je ne demande pas s'il était ensuite du devoir de l'Etat belge de -m'accabler, exilée, prisonnière, calomniée, méconnue; de me dénier la -nationalité belge; de mettre sous séquestre un peu d'argent demeuré pour -moi en Belgique. - -Ceci, je l'ai dit, fut, je crois, l'effet fatal d'une mesure générale, -mal interprétée, peut-être, par un fonctionnaire maladroit. - -Je ne m'y arrête pas, et demande seulement si l'Etat belge attesterait, -aujourd'hui, qu'il a rempli les conditions à lui imposées par son -bienfaiteur, et notamment «l'obligation de respecter... l'intégrité du -revenu des diverses institutions» instituées par le Roi en faveur du -Congo. - -Attendons une réponse, et arrivons aux testaments proprement dits. - - TESTAMENT DU ROI - - (_Document nº 42_) - - «Ceci est mon testament. - - «J'ai hérité de mes parents quinze millions; ces quinze millions, à - travers bien des vicissitudes, je les ai toujours religieusement - conservés. - - «Je ne possède rien autre. - - «Après ma mort, ces quinze millions deviennent la propriété légale de - mes héritiers, et leur seront remis par mon exécuteur testamentaire, - afin que mes héritiers se les partagent. - - «Je veux mourir dans la religion catholique qui est la mienne; je ne - veux pas qu'on fasse mon autopsie; je veux être enterré de grand matin - sans aucune pompe. - - «A part mon neveu Albert et ma maison, je défends qu'on suive ma - dépouille. - - «Que Dieu protège la Belgique et daigne dans sa bonté m'être - miséricordieux. - - «Bruxelles, le 20 novembre 1907. - - «Signé: LÉOPOLD.» - -On a beaucoup écrit sur ce testament. L'affirmation: «Je ne possède rien -autre» que les quinze millions déclarés, a fait couler des flots -d'encre. - -Elle s'est trouvée d'elle-même sans fondement au décès du Roi, puisque, -dans l'abondance de biens de toute sorte qu'on a trouvés, l'Etat belge -n'a pu s'empêcher de qualifier d'incertains ou «litigieux» des titres et -sommes qu'il n'a pas cru devoir s'attribuer, et qu'il a laissés à mes -soeurs et à moi. Ces titres et sommes ont presque doublé la fortune -indiquée pour nous par notre père. - -Qu'on ne dise pas: «C'était considérable.» C'est vrai en soi. Mais il ne -faut pas oublier que tout est relatif, et que, si j'explique ici une -affaire de succession unique dans l'Histoire, ce n'est nullement par -avidité d'héritage. C'est, j'y insiste, simplement pour défendre un -principe de Droit, et éclairer dans la mesure de mes faibles moyens un -débat d'intérêt général, embrouillé et obscurci à plaisir. - -Le second testament, reproduit ci-dessous, ne fait que préciser -l'intention du premier: - - AUTRE TESTAMENT DU ROI - - (_Document nº 49_) - - «18 octobre 1908. - - «J'ai hérité de ma mère et de mon père quinze millions. - - «Je les laisse à mes enfants pour qu'ils se les partagent. - - «Par mes fonctions, par la confiance de diverses personnes, de fortes - sommes ont à certaines époques passé par mes mains, mais sans - m'appartenir. - - «Je ne possède que les quinze millions mentionnés ci-dessus. - - «Laeken, 18 octobre 1908. - - «Signé: LÉOPOLD.» - -Dans cette pièce, le Roi ne dit plus des quinze millions qu'il les -conserva toujours «religieusement». On a beaucoup écrit aussi là-dessus, -car, d'autre part, et bien souvent, le Roi a déclaré de la façon la plus -formelle qu'il engagea, non seulement toute sa fortune, mais encore -celle de sa soeur, ma tante l'Impératrice Charlotte, dans l'entreprise -congolaise. - -Il pouvait tout perdre; la Belgique aurait-elle indemnisé ses enfants à -sa mort? Certainement non. Heureusement, la Belgique a tout gagné. - -Est-il logique que les enfants du Roi lui soient indifférents? - -Pour en finir avec les quinze millions, un seul fait, que je ne peux -absolument passer sous silence, suffirait à infirmer la déclaration si -caractéristique du Roi, si n'étaient déjà les trouvailles faites à sa -mort. - -Sur ce fait bien connu, chacun devine d'avance ce que je pourrais -dire... - -Il ne saurait me convenir de m'étendre là-dessus. La vieillesse est -excusable dans ses égarements, et une soixantaine de millions qui -s'évadent, ici-bas, trouvent bien des complicités. - -Mais, vraiment, qui trompe-t-on, et de qui s'est-on joué? Les airs de -vertu sont étrangement de circonstance, chez certains qui prêtèrent la -main à un étonnant favoritisme, au détriment des héritières naturelles -du Roi. - -Oublions cela, cependant. Ne retenons que le fait matériel, qui établit -que le Roi a _voulu_ déshériter ses filles. - -Etait-ce, en droit et en morale, à la Belgique à s'associer à cette -erreur et à cette illégalité? - -N'avait-elle pas une autre conduite à tenir à mon égard et à celui de -mes soeurs? - -Je le demande au Roi, comme s'il était là, dans l'entière possession de -ses facultés, au Roi, éclairé par la Mort. - -Je le demande aux braves gens, mes compatriotes. - -Je le demande aux Juristes du monde entier. - -Je le demande à l'Histoire. - -Laissons de côté les milliards de l'avenir et les centaines de millions -du passé. - -J'ai renoncé aux espérances et aux légendes, d'autant plus aisément que -personne moins que moi ne tient à l'argent. J'aurais voulu faire des -heureux, favoriser de belles oeuvres, créer d'utiles fondations. Dieu -connaît tous mes rêves. Il a décidé qu'ils ne seraient pas exaucés. Je -me suis résignée. - -Je n'ai plus souhaité que défendre un principe, et obtenir, pour moi, un -minimum de possibilités d'existence libre et honorable, conforme à mon -rang. - -Mon action en justice était-elle donc injustifiée? - -Qu'établissent les documents qu'il est aisé de consulter, et que je ne -saurais reproduire ici sans donner à ces pages un caractère différent de -celui que j'ai voulu leur donner, pour passer sans s'appesantir? - -Les documents prouvent que la fortune _personnelle_ du Roi atteignait un -minimum de deux cents millions, à l'époque de sa dernière maladie. - -Au décès du Souverain, cette fortune s'est, en majeure partie, -volatilisée. Mes soeurs et moi, nous avons eu douze millions chacune, en -chiffre rond. - -Mais le reste? - -On nous a dit, et on m'a dit à moi spécialement: - ---Quoi? Vous vous plaignez? Vous ne deviez avoir que cinq millions, aux -termes du testament paternel. Vous en avez douze, et vous n'êtes pas -satisfaite? Vous plaidez! Vous accusez! Vous récriminez! Vous serez donc -toujours en guerre contre quelqu'un?» - -Je n'ai été en guerre contre personne, nommément, dans cette affaire. -J'ai simplement soutenu le droit, en m'imaginant que c'était mon devoir. - -L'Etat, juge et partie, m'a répondu, par de beaux arrêts, que j'avais -tort. - -Accepterait-il de soumettre ses jugements à un tribunal arbitral, formé -de juristes de pays amis de la Belgique? - -Je renonce d'avance aux bénéfices de leur décision, si elle est en ma -faveur. - -Accepterait-il une enquête, par leurs soins, sur la fortune _réelle et -personnelle_ du Roi à sa mort, et sur ce qu'elle est devenue? - -Je suis fixée d'avance. Ces questions indiscrètes ne trouveront qu'un -silence profond. - -Ce qui me console dans mon infortune, c'est de savoir que les hommes de -confiance du Roi se sont enrichis à son service. Si mon père n'a voulu -laisser que quinze millions, j'ai la certitude qu'ils pourront en -laisser beaucoup plus. - -J'en suis heureuse pour eux, parce que je trouve naturel que le mérite, -la valeur, la conscience, la fidélité trouvent, ici-bas, des récompenses -matérielles. - -Je ne déplore qu'une chose, qui tient à la nature humaine: l'argent, -hélas! ne la rend pas meilleure. Il durcit les coeurs. - -Comment de fidèles serviteurs du Roi et de ma famille peuvent-ils être à -leur aise dans des palais, ou des demeures tout aussi confortables, -lorsque j'en suis réduite à vivre comme je suis obligée de vivre, -incertaine, chaque jour, du lendemain, quoique prise entre deux -fortunes: celle que j'aurais dû avoir, celle que je peux avoir encore? - -On me dit qu'au lieu de me plaindre, je pourrais continuer de me -défendre, et qu'il ne sert à rien de gémir sur l'injustice des hommes. - -Je n'ignore pas qu'il suffirait que, demain, j'attaque devant la justice -française la Société des Sites, et les biens français que, par personnes -interposées, le Roi a fait passer à la Belgique, pour qu'une justice, -qui est une justice, condamne une société fictive, n'en déplaise au -notaire parisien et aux serviteurs de ma famille, qui prêtèrent leur nom -en la circonstance. La loi est la loi pour tout le monde, en France, et, -lorsque la Société des Sites fut fondée à Paris, elle le fut au mépris -le plus criant de la légalité française. - -Je n'ignore pas non plus que la loi allemande condamnerait ce qui s'est -fait, entre l'Etat belge et les administrateurs de Niederfullbach, si -j'attaquais ceux-ci devant la justice germanique, ainsi que je pourrais -le faire. Les deux Allemands qui comptaient au nombre de ces -administrateurs ont tellement senti le danger qu'ils couraient, ayant -leurs biens et leur situation en Allemagne, qu'en prévision de -revendications périlleuses pour eux, ils se sont fait couvrir par l'Etat -belge, dans «l'arrangement» qu'ils acceptèrent, et qui dépouilla mes -soeurs et moi de sommes considérables. - -Je n'ignore pas, enfin, que la donation royale de 1901 est attaquable, -même en Belgique, en se basant sur la matérialité de l'erreur commise -sur la question de la quotité disponible. - -Mais, en vérité, il m'est pénible de réfléchir à cela, et d'entrer dans -des détails de ce genre. Je les donne seulement pour que l'on sache que -j'ai résisté et que je résiste encore à mes Conseils, assurant que, si -je n'ai pas trouvé de justice en Belgique, j'en trouverai ailleurs. - -A dire vrai, j'ai cruellement souffert, et je souffre cruellement des -débats auxquels j'ai été entraînée. - -Lorsque je relis, parfois, les plaidoiries des avocats de grand talent, -qui me défendirent ou qui m'attaquèrent, lors du procès de la Succession -du Roi, une sorte de vertige me prend. Devant tant de mots, de raisons -pour et contre, je sens bien qu'ici-bas, on peut tout attendre des -hommes, sauf l'équité. - -Bien plus, c'est une stupeur pour moi, de penser que trois de mes -avocats sont ministres ou viennent de l'être, quand j'écris ces pages. -Je n'ai qu'à reprendre leurs plaidoiries pour entendre le cri de leur -conscience proclamer mon droit, accuser l'Etat, qu'ils incarnent -aujourd'hui, de collusion, de fraude, en un mot, d'inqualifiables -procédés. - -Ils ne se souviennent donc pas de ce qu'ils dirent, écrivirent, -publièrent? Je prête en vain l'oreille de leur côté... Rien, plus un -mot. Je suis morte pour eux. - -Je suis malheureuse. Ils le savent, et ils se taisent. - -Pas un n'a une pensée, un souvenir pour moi, qui leur ai fait confiance. -Ils sont au Pouvoir, et je suis dans la misère; ils sont dans leur -patrie, et je suis exilée; ils sont des hommes, et je suis une femme. O -pauvreté de l'âme humaine! - -Je songe encore à tout ce qui a été dit et écrit contre moi, dans le -pays qui m'a vue naître, et pour lequel j'ai été sacrifiée. Que -d'erreurs! Que d'exagérations, de passions, de partis pris, -d'ignorances! Et pourtant, pris individuellement, ceux qui médisent, -ceux qui attaquent sont de braves gens, de bonnes gens. Et ils déchirent -des coeurs! Ne savent-ils donc ce qu'ils font? - -La Belgique n'a-t-elle donc point de conscience? Si grande aujourd'hui -devant le monde entier, se peut-il qu'elle s'expose à la diminution -morale, dont la menace l'Histoire, examinant de près le Procès de la -Succession du Roi, et ses suites pour moi? Peut-elle posséder en paix ce -qui fut injustement acquis par elle? A tout le moins, trop âprement -saisi. - -L'Histoire trouvera, comme je les retrouve, entre autres paroles -ineffaçables, le discours que prononça, au Sénat, M. de Lantsheere, -Ministre d'Etat, à propos de la donation royale de 1901, dont, d'abord, -instinctivement, tout ce qu'il y avait de meilleur dans l'âme belge -sentait l'inacceptable. - -Ces paroles, je les reproduis ici en finissant, et je les livre aux -méditations des honnêtes gens. - -Voici comment parla M. de Lantsheere, au Sénat belge, le 3 décembre -1901, pour combattre l'acceptation par la Chambre des Représentants, de -la donation du Congo, et de tout ce qui, au privé, avait pu enrichir le -Roi: - -«J'entends demeurer fidèle à un principe dont le Roi Léopold Ier ne -s'est jamais départi, et que j'ai défendu, il y a vingt-six ans, avec M. -Malou, avec M. Beernaert et avec M. Delcour, membres du Cabinet, dont -j'avais l'honneur de faire partie, avec MM. Hubert Dolez, d'Anethan et -Nothomb, principe que d'autres avant moi, comme d'autres après moi, ont -défendu également. Ce principe, qu'il était réservé au projet de loi -actuel de déserter pour la première fois, peut se formuler en deux mots: -«_Le Droit commun est l'indispensable appui du patrimoine royal_»... Le -projet froisse la justice... Deux des princesses royales se sont -mariées. De ces mariages sont nés des enfants. Voilà des familles -constituées. Ces enfants se sont mariés à leur tour et ont constitué de -nouvelles familles. Ces familles ont pu très légitimement compter que -rien ne viendrait restreindre, à leur détriment, la part héréditaire -légitime, que le Code déclare indisponible, au profit des descendants... -Si, par une aberration dont vous donneriez le premier exemple... vous ne -respectez pas les pactes sur lesquels se sont fondées les familles, _il -n'y aura qu'une voix en Belgique pour maudire ces domaines qui auront -enrichi la nation des dépouilles des enfants du Roi_... Ne pensez-vous -pas qu'il soit mauvais que la Royauté puisse être exposée au soupçon de -vouloir, sous le couvert décevant d'une grande libéralité au pays, se -ménager les moyens, sinon d'exhéréder ses descendants, du moins de les -dépouiller au delà de ce que permettent non seulement les lois, mais -aussi la raison et l'équité? Je me permets de croire que ceux-là servent -mieux les intérêts vrais de la royauté qui demandent qu'elle demeure -soumise aux lois et respectueuse du droit commun, que ceux qui lui font -le présent funeste d'une autorité sans limites. J'ignore évidemment si -jamais ces arrière-pensées pénétreront dans l'esprit de Sa Majesté; vous -ignorez si elles n'y entreront point; mais je sais que les volontés de -l'homme sont changeantes et que les lois sont faites pour demeurer -au-dessus de leurs atteintes... _S'il doit se faire que, au moment du -décès du Roi, le disponible était entamé, vous n'auriez pas le courage -de porter la main sur ce patrimoine; pourquoi vous forger des armes -dont, le moment venu, vous rougiriez de vous servir?_ Ainsi se révèle, -une fois de plus, Messieurs, l'inutilité du projet, en même temps que -son caractère profondément odieux autant que dangereux... c'est une -monstruosité juridique... Il ne se trouvera pas... dans tout le royaume -de Belgique, si pauvre fille qui n'ait dans la succession de son père -des droits plus étendus que n'en auront les filles du Roi dans la -succession de leur père...» - - - - -XIX - -LA GUERRE ET LES ÉPREUVES QUE J'AI TRAVERSÉES - - -La guerre m'a surprise à Vienne. Jusqu'aux premières hostilités, je n'ai -pu me résoudre à y croire. L'idée que l'Empereur François-Joseph, un -pied dans la tombe, pût se lancer sur les champs de bataille, après y -avoir été toujours battu, me paraissait folle. Il est vrai qu'une -camarilla aux ordres de Berlin jouait de lui, très affaibli. Mais que -Berlin voulût réellement une guerre qui ne pouvait manquer d'entraîner -une conflagration générale, pleine d'inconnues terribles, me semblait -encore plus insensé. - -Le vertige meurtrier l'emporta cependant. J'ai eu conscience d'une -mystérieuse fatalité qui affolait Berlin et Vienne. - -Je me demandais ce que j'allais faire. Je n'eus pas l'embarras des -solutions. - -Si, pour certains de mes compatriotes de Bruxelles, j'ai le malheur de -n'avoir pas recouvré ma nationalité belge, en dépit du bon sens et de la -volonté du Roi mon père,--nouveau déni de justice et d'humanité contre -lequel je ne saurais trop protester!--j'ai été, dès le premier jour de -guerre, «sujette ennemie» pour la cour de Vienne, trop heureuse de -trouver une occasion de se distinguer encore à mon égard. - -On m'invita à sortir au plus vite du territoire de la double monarchie. -Le Président de Police vint, en personne, me signifier cet arrêt. Ce -haut fonctionnaire sut, d'ailleurs, être courtois, mais l'ordre était -précis, formel. - -Je partis vers la Belgique. Les événements m'arrêtèrent à Munich. -L'armée allemande barrait la route, et ma patrie allait connaître les -horreurs dont la Prusse porte la responsabilité initiale. - -Jusqu'au 25 août 1916, j'ai pu vivre dans la capitale de la Bavière, -considérée comme Princesse belge, sans avoir trop à souffrir des -rigueurs auxquelles les circonstances m'exposaient. D'elle-même, -l'autorité bavaroise se montrait indulgente. On tolérait que je garde -une femme de chambre française, depuis longtemps à mon service. Le -Comte, fidèle chevalier dont le voisinage met dans ma vie d'épreuves la -consolation et la force du seul appui qui ne m'a jamais manqué, pouvait -rester dans mon entourage. - -Mais les victoires allemandes persuadaient mes infatigables ennemis que -j'allais être à leur merci. Ils agissaient en conséquence. - -Je suis fière de l'écrire: le malheur de la Belgique faisait mon propre -malheur. Elle était opprimée; je l'étais aussi; elle perdait tout, je -perdais la totalité de ce que je pouvais en attendre. - -De jour en jour, mes ressources se restreignaient et, autour de moi, -l'atmosphère, d'abord pitoyable, se faisait hostile. Je prenais -inutilement soin de ne pas attirer l'attention et de me soumettre aux -exigences de ma délicate situation. Les tracasseries, les aigreurs -commençaient quand même. - -Mon gendre, le Duc Gunther de Schleswig-Holstein, n'ignorait rien,--et -pour cause!--des difficultés que j'avais à surmonter. Il ne tarda pas à -laisser voir qu'il escomptait que j'accepterais d'être mise en tutelle, -et réduite à recevoir de lui mon dernier morceau de pain. - -Je ne veux pas m'étendre sur les actes d'un homme qui n'est plus. Si je -publiais les textes et papiers judiciaires que j'ai conservés, -j'ajouterais aux tristesses de ma malheureuse fille. Je dois, pourtant, -à la vérité, de dire sommairement ce qui s'est passé. Rien ne montre -mieux la continuité de la trame dans laquelle mon existence s'est vue -prise, à partir du jour où, pour les miens, j'ai été une fortune qui -leur échappait. - -Le duc Gunther de Schleswig-Holstein, aussitôt que l'Allemagne s'est -crue maîtresse de la Belgique, s'est occupé de ce qui pouvait rester de -ma part de la succession du Roi. Il y avait, notamment, en banque, un -peu plus de quatre millions et demi destinés, comme on le sait, au -règlement de mes créanciers par le tribunal arbitral constitué à la -veille de la guerre à cette intention. - -Cette somme a été l'objet de la sollicitude de mon gendre. Je laisse à -d'autres le soin de dire ses espérances sur elle, et ses efforts pour -qu'une destinée différente de celle que j'avais consentie lui fût -assurée. - -Au demeurant, ces quatre millions et demi n'étaient qu'une bien faible -recette, en comparaison de ce que le passé avait promis. Ma chère Patrie -peut se réjouir,--et je m'en réjouis avec elle,--d'avoir échappé, par la -victoire de l'Entente, à une révision du Procès de la Succession royale. -Elle eût été, sans doute, en dehors des règles du Droit et de l'humaine -équité, au moins autant que l'arrêt rendu. - -Que n'eût-on pas fait en mon nom, à la faveur du triomphe définitif des -armes de l'Allemagne, après que, réduite par la faim, à Munich, à signer -les renoncements que l'on m'arracha, j'avais, un moment, perdu ma -personnalité et abandonné mes droits et pouvoirs à mes enfants. - -Ils se voyaient ainsi en mesure de revendiquer ce qui fut détourné de -l'héritage du Roi ou injustement refusé. Ils avaient, en outre, la -certitude de recevoir les trente millions environ que représenterait, -aujourd'hui, ma part de l'héritage de S. M. l'Impératrice Charlotte, si -mon infortunée tante cédait au poids des ans. - -Mes enfants, dès l'heure où l'affreuse pénurie que j'ai connue pendant -la guerre n'a plus été ignorée d'eux, n'ont poursuivi qu'un but _sans me -voir, sans m'approcher_, et seulement à l'aide d'intermédiaires à gages: -me faire signer des renoncements. - -Pour en finir avec les manoeuvres des hommes de proie délégués à -l'assaut de ma liberté et de mes droits, aussitôt que j'eus le malheur -de solliciter l'aide de mes enfants, je dois mentionner que, me -ressaisissant un peu plus tard, j'en ai appelé devant la justice, à -Munich. Elle a infirmé les renonciations arrachées à ma misère et à mon -égarement des jours sans foyer et sans pain. - -Pendant la guerre, je suis arrivée, en effet, à ne plus savoir où je -dormirais le soir, et si je dînerais le lendemain. - -Je l'écris sans rougir, forte du jugement de ma conscience. - -Je n'ai fait de mal à personne; j'ai souffert en silence. Je parle -aujourd'hui, apportant un témoignage dans un drame privé qui touche à -l'Histoire contemporaine; je parle avec la netteté de la franchise, mais -sans haine. La méchanceté diminue. La misère ne m'a pas diminuée. Fille -de Roi j'étais, fille de Roi je suis restée. J'ai imploré: c'était pour -mes femmes plus que pour moi-même. Je voyais pâlir et pleurer les -créatures dévouées qui, dans mon malheur, étaient tout mon soutien. - -Le Comte avait dû quitter Munich. Brusquement, au matin du 25 août 1916, -des policiers envahirent sa chambre. On le mit en prison, puis il fut -conduit jusqu'en Hongrie où on l'interna près de Budapesth. Il était -Croate. On le tint pour sujet de l'Entente, donc ennemi, bien avant la -défaite qui devait unir la Croatie à la Serbie. La justice humaine n'est -qu'un mot! - -Ce même 25 août, Olga, ma principale suivante, une Autrichienne d'un -inappréciable et ancien attachement, fut aussi arrêtée. On dut la -relâcher. Mais j'avais compris: l'ordre était venu, de haut, de faire le -vide autour de moi. Je pressentis ce qui allait suivre. - -Ma femme de chambre française, dont les soins m'étaient précieux, fut -internée. Si ma fidèle Olga n'était revenue de la prison où l'on ne put -trouver le moyen de la retenir, je me serais vue complètement isolée. - -Bientôt, je ne sus comment faire pour subvenir aux besoins quotidiens. -Mes derniers bijoux étaient vendus. J'avais beau être pauvre, de plus -pauvres que moi, ou croyant l'être, m'imploraient! - -Que décider? Que tenter? Par ma fille, n'arriverais-je pas à toucher le -Duc de Holstein? Il se dérobait impitoyablement. Cela se passait en -juillet 1917. - -La Providence mit alors sur mon pénible chemin un honorable professeur, -d'origine suisse, que ma situation révolta. - -Il s'offrit généreusement à me faciliter un voyage en Silésie, où ma -fille se trouvait dans un des châteaux qui lui appartenaient. Ce château -est non loin de Breslau. Je partis avec Olga, dans l'espoir de parvenir -jusqu'au sang de mon sang, et d'obtenir un abri temporaire. - -Arrivée à mon but, j'essayai vainement d'être reçue, écoutée, -secourue... - -Je dus échouer dans un petit village de la montagne silésienne où, -bientôt, mes derniers marks disparurent. Le Comte avait pu trouver le -moyen de m'envoyer quelques subsides. Subitement, la poste allemande les -retint et lui retourna ses plis. - -Le petit hôtel où je m'étais réfugiée appartenait à de braves gens, qui -n'étaient pas en état de me garder, si je ne payais point. Je vis venir -l'extrême misère. Mon hôtelier s'effarait de ma présence. Il m'avoua -qu'il devait rendre compte de mes faits et gestes à la police, et que -j'étais gardée à vue sans que je m'en aperçoive. - -Il se trompait. J'avais remarqué, avec Olga, que nos moindres pas -étaient observés. En pleine campagne, nous n'arrivions point à être hors -de vue de quelque paysan ou promeneur qui affectait de ne pas prendre -garde à nous, et qui, cependant, nous épiait plus ou moins gauchement. - -Je sentais se resserrer autour de moi l'invisible trame d'une implacable -contrainte qui voulait me pousser vers quelque nouvelle geôle, maison de -santé ou prison, ou m'amener à déserter la vie. - -En cette extrémité, le ciel eut, une fois de plus, pitié de ma -souffrance. - -Le jour qui était, je crois, le dernier que m'accordait ma petite -hôtellerie, je m'étais laissée tomber sur un siège, devant la maison. Je -me demandais ce que j'allais devenir. Un équipage parut, chose rare en -ce pays peu fréquenté. Le cocher gesticulait, et j'apercevais dans la -voiture un personnage d'un fort embonpoint, qui semblait en quête de -quelqu'un ou de quelque chose dans le village. - -C'était moi qu'il cherchait! - -Je fus bientôt prévenue qu'un envoyé du Comte arrivait de Budapesth et -demandait à me parler. - -A ces mots, je me sentis soulevée hors de l'abîme. Mes épreuves, -pourtant, n'étaient point terminées... - -Le seront-elles jamais? - -L'homme de confiance que je reçus avait pour mission de m'aider à sortir -d'Allemagne. Il fallait que je traverse l'Autriche et que j'aille en -Hongrie, où je pouvais compter, à présent, sur des sympathies -agissantes. - -Bien des choses et bien des gens n'étaient déjà plus les mêmes dans la -monarchie austro-hongroise. - -Mais, grand Dieu! l'apparence que je pusse faire le voyage! D'abord, je -n'avais point de papiers en règle. La révélation de mon nom et de mon -titre me ferait sur-le-champ retenir. Puis l'hôte payé, grâce au -messager, je ne disposais que de moyens limités. L'Autriche, il est -vrai, n'était pas loin. Nous y pouvions aller par la montagne et par la -Bohême; mais l'envoyé du Comte déclara qu'il était hors d'état, faute de -souffle et de jambes, de me suivre dans les sentiers de chèvres où, -forcément, nous aurions à passer. Le plus sage était de gagner Dresde -et, là, de choisir un chemin plus commode. - -Le soir venu, notre hôtelier ferma les yeux sur mon départ. Il -signalerait seulement le lendemain que j'avais disparu. - -Quand il dut le faire, j'étais en Saxe. Mais, de ce côté, le passage -était encore trop hasardeux, si près de Lindenhof et dans un royaume où -mon malheur avait fait tant de bruit. Nous songeâmes à un petit village, -proche de la frontière, du côté de Munich, où tout était moins rigoureux -que dans la région de Dresde, et nous y parvînmes sans inconvénient. - -Le difficile n'était pas de voyager à travers l'Allemagne, c'était, pour -moi, de séjourner en un lieu retiré sans être découverte et signalée, -puis de franchir la frontière sans passeport, et enfin de gagner -Budapesth. - -Cette odyssée ferait un livre. Elle aboutit, pour lors, à un village -bavarois, où je repris haleine. Une bonne dame m'accueillit -charitablement, avec ma fidèle Olga. - -L'envoyé du Comte continuait de veiller sur moi, logé dans le voisinage. - -De ma fenêtre, j'apercevais le clocher du village autrichien où je -devais passer pour me diriger ensuite vers Salzbourg, Vienne et la -Hongrie. J'étais au bord de la terre promise. Un petit bois m'en -séparait, au bout duquel passait, en lisière, un mince cours d'eau -familier aux contrebandiers, car il séparait la Bavière de l'Autriche, -et, la nuit, servait de route à la contrebande. - -Je ne pouvais m'y risquer. Il fallait que je le franchisse sur un pont -constamment gardé par une sentinelle. Au delà de ce pont, je n'étais -plus en Allemagne! - -Rapprochée de Munich, j'avais pu reprendre deux chiens que -j'affectionnais. On sait ma passion des bêtes. Je ne voulais pas me -séparer de celles-ci. J'avais l'intuition qu'elles aideraient à ma -fuite. Je pensais avec attendrissement à l'intelligent «Kiki» demeuré -prisonnier à Bad-Elster! Ses successeurs me porteraient bonheur, comme -lui. L'un était un grand berger, l'autre un petit griffon. - -J'hésitai d'abord à m'aventurer jusqu'au pont-frontière, de crainte -d'être reconnue. Puis, je songeai qu'il était improbable qu'un homme en -faction, si je restais à quelque distance, fît sérieusement attention à -moi. Au demeurant, ma meilleure chance était de ne pas me cacher des -sentinelles, et de me promener de leur côté, avec mes chiens. Les -soldats, toujours les mêmes à tour de rôle, s'habitueraient à me voir -dans le paysage. Je serais pour eux quelqu'un d'inoffensif et du pays. - -L'envoyé du Comte me pressait de partir. Je résistais. Il conseillait -une fuite nocturne. Je n'étais pas de son avis. Je répondais: - ---Je passerai à mon jour, à mon heure, quand j'aurai le pressentiment -que l'instant propice est venu. - -J'ai toujours eu, dans les circonstances difficiles, des intuitions qui -sont comme un avis intérieur de la décision à prendre, de la conduite à -tenir. Je leur ai obéi, et ce que j'espérais s'est accompli. - -Un matin, je me suis éveillée sous l'empire de cette idée: - ---Ce sera pour aujourd'hui à midi! - -J'ai fait prévenir le messager. Il pouvait passer sans encombre avec -Olga, grâce à des papiers en règle. Ils ont pris les devants. Je devais -les retrouver au pied du clocher autrichien, là-bas, très loin et très -près à la fois! - -Si la sentinelle m'arrêtait, si l'on m'interrogeait, j'étais -prisonnière... - -Vers midi, à pas lents, mon grand chien gambadant autour de moi, le -petit, dans mes bras, je me suis promenée le long du ruisseau. Le soleil -automnal était encore ardent. La sentinelle s'était mise à l'ombre, un -peu à l'écart du pont. Je m'y suis engagée, d'un air d'habituée qui -flâne en rêvant. Le soldat ne s'est pas inquiété de mon passage. Je me -suis éloignée tranquillement, mais mon coeur bondissait dans ma -poitrine. J'étais en Autriche! Arrivée au village, j'ai rejoint ma -suite. Un fiacre m'attendait. Il m'a menée à Salzbourg, dans une manière -d'auberge où je pouvais être en sûreté. - -J'ai attendu trois jours mon conseil viennois, Me Stimmer, secrètement -informé de mon retour en Autriche et de mon désir d'aller sous sa -sauvegarde à Budapesth. - -Me Stimmer a répondu à mon appel. Il a passé outre aux considérations de -forme que l'illégalité de ma situation pouvait suggérer. L'humanité -parlait plus haut que l'arrêt qui m'avait exclue de la double monarchie -pour me jeter en Allemagne, où j'avais failli succomber à la misère et -aux persécutions. Puisqu'en Hongrie, j'avais chance de connaître des -jours meilleurs, Me Stimmer m'y accompagna. - -J'étais à bout de forces, lorsque je cessai d'être errante, arrivée à -Budapesth, dans un hôtel honorable. Je pus renaître. Les autorités ne -voyaient pas d'inconvénient à ma présence. Sur ma prière, le Comte eut -la permission de venir de la petite ville où il était interné, s'occuper -de mes intérêts pendant quelques jours, à différentes reprises. - -Malheureusement, la guerre se prolongeait désespérément. La vie devenait -de plus en plus difficile. L'Autriche et la Hongrie ne se faisaient plus -d'illusions. Eclairées par la défaite, elles maudissaient Berlin. -Budapesth entrait en ébullition. - -Soudainement, tout croula. Un vent de bolchevisme passait, furieux, sur -la double monarchie. J'ai vécu en Hongrie ces jours extraordinaires. -J'ai vu de près les Commissaires et les soldats de la Révolution. J'ai -connu les visites, les perquisitions, les interrogatoires. Mais tout de -suite, mon infortune a désarmé les farouches champions du communisme -hongrois. J'ai rapporté au début de ces pages ce mot de l'un d'eux, -vérifiant ma misère: «Voilà une fille de Roi encore plus pauvre que -moi.» - -Vivrais-je des siècles, je revivrais toujours, par la pensée, les -émotions que j'ai traversées dans la tourmente qui renversait les trônes -et jetait au vent les couronnes. Les âges disparus n'ont rien vu d'aussi -formidable. - -Au bord du Danube, entre l'Orient et l'Occident, l'effondrement de la -puissance prussienne et du prestige monarchique avait une ampleur plus -sensible qu'en d'autres points. - -Je me demandais si je vivais encore, vraiment, dans le monde que j'avais -connu, et si je n'étais pas le jouet d'un interminable cauchemar. - -Nos peines, nos embarras, nos personnes ne sont plus rien dans le -tourbillon des forces et des passions humaines. Je me sentais emportée, -comme tout ce qui m'environnait, dans l'inconnu des temps nouveaux. - - - - -XX - -DANS L'ESPOIR DU REPOS - - -Et maintenant que j'ai dit ce que j'ai cru indispensable de dire, -puissent ceux qui me liront m'excuser, si j'ai mal exprimé ma pensée. - -Qu'ils m'excusent aussi d'être sortie du silence que j'ai toujours gardé -le plus possible. - -Le bruit qui s'est fait autour de moi, je ne l'ai pas voulu, je ne l'ai -pas cherché. Il est né de circonstances plus fortes que ma volonté. - -Nous pouvons peu de choses sur les événements. Notre vie semble dépendre -plus des autres que de nous-mêmes, et d'une fatalité de condition plus -que de notre choix, dans l'ordre de nos jours et de nos actes. - -Il suffit d'un instant d'erreur pour que toute une existence soit -perdue. La mienne l'a été. Mais ce n'est pas moi qui, à l'origine, me -suis trompée, car je n'étais pas d'âge à juger et voir clair. - -Pouvais-je vieillir, sans obéir au devoir de défendre la vérité, -outragée par mes ennemis? Pouvais-je vivre jusqu'à ma mort, incomprise -et diffamée? - -Ma vie est une série de fatalités dont je n'ai pas su ou pu éviter -l'accablement. - -J'ai dit et je répète que je ne me tiens pas pour innocente de torts, de -fautes, d'erreurs. Mais il convient de tenir compte de leur cause dans -un mariage désastreux. - -Mes parents crurent bien faire, et principalement la Reine, en me -donnant au Prince de Cobourg, quand je n'étais encore qu'une enfant. - -Le Roi voyait dans ce mariage l'avantage d'étendre des possibilités -d'influences et de rapprochements utiles à son trône et à la Belgique. - -La Reine se réjouissait de m'envoyer en Autriche et en Hongrie, d'où -elle venait, et où je la rappellerais, en même temps que je servirais le -rayonnement de ma Patrie, selon les ambitions du Roi. - -J'ai été sacrifiée au bien de la Belgique, et celle-ci, aujourd'hui, -compte des Belges qui me reprochent le don de ma jeunesse et de mon -bonheur, essentiellement consenti pour eux. - -Ils me traitent d'Allemande, de Hongroise, d'étrangère, et pis encore. -Ingratitude humaine! - -Suis-je coupable d'avoir, en quoi que ce soit, cessé volontairement -d'appartenir à ma Patrie, et oublié de l'aimer? - -Tout en moi proteste contre cette accusation perfide. - -De quoi m'incrimine-t-on ensuite? D'avoir abandonné mon mari et mes -enfants? - -Or, j'ai vécu vingt ans à la Cour la plus corrompue de l'Europe. Je m'y -suis gardée des tentations et des chutes. J'ai donné le jour à un fils -et une fille et ma tendresse maternelle les allaita et mit en eux son -espérance. On sait ce qu'il advint de mon fils, et comme il m'échappa. -On sait ce que ma fille fut trop longtemps pour moi, sous l'influence de -son mari, et du milieu où elle vivait. - -En quoi fus-je réellement coupable? - -C'est vrai. A bout de courage, et suffoquant dans l'ambiance d'un foyer -conjugal odieux, j'allais choir... J'ai été sauvée. Je me suis alors -vouée à mon sauveur. On a voulu en faire un faussaire et, à coups -d'argent et de forfait, l'anéantir. - -Nous avons échappé tous deux aux criminels acharnés à nous martyriser. - -Suis-je coupable d'avoir lutté, d'être restée fidèle à la fidélité, et -de ne pas tomber? - -Peu m'importent les jugements de l'erreur et de la haine. Je suis -demeurée telle que j'avais promis d'être à ma sainte mère: attachée à un -idéal; et, quoi qu'il semble, j'ai vécu sur les sommets. - -Suis-je coupable, selon la vraie morale et la vraie liberté? - -Que les femmes me jettent la pierre, qui n'ont pas plus à se reprocher! - -Qu'y a-t-il encore? - -Oui, je croyais, je pouvais croire, avec les légistes de tous les pays, -que j'hériterais de mon père. - -L'héritage s'est trouvé considérablement réduit, par des manoeuvres -dolosives et des jugements que l'opinion universelle condamne. - -Suis-je coupable d'avoir été déçue et dépouillée? - -Que dit-on enfin? Que ma famille fut désunie? Est-ce ma faute? - -J'étais faite pour aimer les miens plus que moi-même. Ai-je manqué à mes -devoirs d'affection et de respect vis-à-vis de mes parents? N'ai-je pas -été, pour mes soeurs, l'aînée qui les chérissait? - -Suis-je coupable de l'erreur du Roi et de la Reine, celle-ci convaincue, -par mes persécuteurs, de la gravité de ma «maladie», celui-là irrité, -non de mon indépendance, mais du scandale organisé autour d'elle? - -Suis-je coupable de l'égoïsme de mes soeurs, l'une cédant à des vues -étroites, l'autre à des calculs politiques? - -J'en conviens, je me suis révoltée contre la félonie et la contrainte. -Mais pour quels motifs? Pour quels buts? Pour quelles fins? - -Mon vrai crime est d'avoir échoué dans mon effort de possession de -moi-même, dans l'attente d'une fortune que je n'ai pas eue. - -Le monde n'admire que les victorieux, quels que soient leurs moyens de -vaincre. - -Victime dès mes premiers pas de jeune fille, livrée hélas! à la -perversité, j'étais condamnée aux défaites. - -La bataille s'achève, et je n'ai pas demandé grâce au mensonge, à -l'injure, au vol, à la persécution. - -J'aurais été seule, j'aurais succombé sous le fardeau des infamies et -des violences. Je suis restée debout, parce que je ne luttais pas pour -moi. - -Dieu m'a visiblement soutenue, en animant mon coeur d'un sentiment -profond d'estime et de gratitude pour un être chevaleresque dont je n'ai -jamais entendu une plainte, quelle que fût l'atrocité des intrigues et -des cruautés qui devaient le perdre. - -Dans sa bassesse, le monde a jugé son dévouement et ma constance du -point de vue le plus misérable. Qu'il sache qu'il est des créatures qui -s'élèvent au-dessus des instincts auxquels il s'abandonne, et qui, dans -une aspiration commune vers un idéal supérieur, échappent promptement -aux défaillances terrestres. - -Les dernières lignes de cette brève esquisse d'une vie que plusieurs -volumes ne suffiraient pas à conter, seront une affirmation de ma -reconnaissance envers le comte Geza Mattachich. - -Je n'ai pas dit de lui davantage parce qu'il jugera que, si peu que ce -soit, c'est encore trop. Ce silencieux n'apprécie que le silence. - - Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse, - -disait Alfred de Vigny. C'est la maxime des forts. - -Mais vous savez, Comte, que je ne puis, comme vous, m'astreindre à me -taire. Je veux évoquer l'heure première où vous avez dit à ma conscience -les mots clairs qui l'ont assainie et ensoleillée. Depuis lors, cette -lumière m'a guidée. J'ai péniblement cherché ma route vers la beauté -morale. Mais vous me précédiez, et, du fond de ma maison de fous, je me -tournais vers votre cachot, et j'échappais à la folie. - -Nous avons ensuite subi l'assaut des convoitises et des hypocrisies. - -Nous nous sommes débattus dans le bourbier; nous nous sommes égarés dans -le maquis. Le monde n'a vu que les éclaboussures et les déchirures de -notre combat. Il en a ignoré la cause et sa malveillance ne nous a point -pardonné de sortir de la lutte en vaincus. - -Tout cela, qui fut très amer, je ne le regrette point. Mes souffrances -me sont chères, puisque vous les avez partagées, après avoir voulu -ardemment me les éviter. - -Il y a une certaine joie à supporter, par esprit de sacrifice, des -douleurs imméritées. - -Cet esprit, c'est le vôtre. Je ne l'avais point. Vous me l'avez donné. -Aucun présent ne fut plus précieux à mon âme, et je vous en saurai gré -jusque par delà le tombeau. - -Moi, qui sais vraiment qui vous êtes, et quel culte a été votre raison -de vivre et de ne pas désespérer, je vous remercie, Comte, au crépuscule -de mes jours, de la noblesse que vous y avez mise. - -Connaîtrai-je, connaîtrez-vous le repos ailleurs que là où nous -l'obtenons tous? - -La justice humaine aura-t-elle, pour vous et pour moi, les réparations -espérées? - -Demeurerons-nous hors la loi et la vérité, accablés par l'abus de -pouvoir et la méchanceté humaine? - -Qu'il en soit ce que Dieu voudra! - - -FIN - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - POURQUOI J'ÉCRIS CECI 9 - - MA CHÈRE BELGIQUE, MA FAMILLE ET MOI 15 - Telle que je dois être 15 - La Reine 25 - Le Roi 37 - Ma Patrie et ma jeunesse 47 - - MON MARIAGE ET LA COUR D'AUTRICHE 69 - Des fiançailles au lendemain des épousailles 69 - Mariée! 79 - Les hôtes de la Hofburg: l'Empereur François-Joseph, - l'Impératrice Elisabeth 103 - Ma soeur Stéphanie épouse l'Archiduc Rodolphe. Il meurt - à Mayerling 125 - Ferdinand de Cobourg et la Cour de Sofia 145 - - GUILLAUME II ET LA COUR DE BERLIN 165 - L'Empereur de l'illusion 165 - Les Holstein 177 - La Cour de Munich et l'ancienne Allemagne 191 - La Reine Victoria 205 - - LE DRAME DE MA CAPTIVITÉ ET MON EXISTENCE DE PRISONNIÈRE 213 - Le début du supplice 213 - Sous les tilleuls de la Cour 237 - Comment je fus à la fois rendue à la liberté et à la raison 247 - - LA MORT DU ROI. INTRIGUES ET PROCÈS 265 - - LA GUERRE ET LES ÉPREUVES QUE J'AI TRAVERSÉES 293 - - DANS L'ESPOIR DU REPOS 309 - - - - -ASSOCIATION LINOTYPISTE (Imp.), 23, rue Turgot, Paris. - - - - -ALBIN MICHEL, Éditeur, 22, rue Huyghens, PARIS - -OUVRAGES DU DOCTEUR CABANÈS - - Les Indiscrétions de l'Histoire.--Six volumes in-16 jésus - illustrés.--Chaque volume se vend séparément. 7 fr. 50 - - Moeurs intimes du passé.--Six volumes in-16 jésus illustrés. - --Chaque volume se vend séparément. 7 fr. 50 - - Les Morts mystérieuses de l'Histoire.--Nouvelle édition - revue et augmentée.--Deux volumes in-16 jésus illustrés. - - TOME I.--Rois, Reines et Princes français (de Charlemagne - à Louis XIII). - TOME II.--Rois, Reines et Princes français (de Louis XIII - à Napoléon III). - - Chaque volume se vend séparément. 7 fr. 50 - - Fous couronnés.--Jeanne la Folle.--Philippe II d'Espagne. - --Pierre le Grand.--Pierre III.--Paul 1er de Russie. - --Christian VII de Danemark.--Othon et Louis II de - Bavière. Un volume in-16 jésus illustré. 7 fr. 50 - - Folie d'Empereur.--Guillaume II jugé par la science.--Une - dynastie de dégénérés.--Un volume in-16 jésus illustré. 7 fr. 50 - - Balzac ignoré.--Nouvelle édition revue et augmentée.--Un - volume in-16 jésus illustré. 7 fr. 50 - - Légendes et curiosités de l'Histoire.--Quatre volumes - in-16 jésus illustrés.--Chaque volume se vend séparément. 7 fr. 50 - - Une Allemande à la Cour de France.--La Princesse Palatine. - --Les petits talents du Grand Frédéric.--Un médecin - prussien dans les Salons romantiques. - Un volume in-16 jésus illustré. 7 fr. 50 - - Le Cabinet Secret de l'Histoire.--Nouvelle édition entièrement - remaniée.--4 volumes in-16 jésus illustrés, brochés. Net 35 fr. - - (Ces volumes ne se vendent pas séparément). - - Chirurgiens et Blessés à travers l'Histoire, des Origines à - la Croix-Rouge.--Edition unique, imprimée sur papier du - Marais et de Sainte-Marie et tirée à 900 exemplaires - numérotés.--Un volume in-4º, 624 pages et 276 - illustrations, dont une planche hors-texte. Net 50 fr. - - Souvenirs d'un Académicien sur la Révolution, le Premier - Empire et la Restauration.--Introduction et notes du - Dr CABANÈS, suivies de la Correspondance de CH. BRIFAUT. - --Deux volumes illustrés, brochés. Net 30 fr. - - (Ces volumes ne se vendent pas séparément). - - L'Histoire éclairée par la Clinique.--Un vol. in-8º broché 10 fr. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Autour des trônes que j'ai vu tomber, by -Princess of Belgium Louise - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DES TRÔNES QUE J'AI *** - -***** This file should be named 63161-8.txt or 63161-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/1/6/63161/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Autour des trônes que j'ai vu tomber - -Author: Princess of Belgium Louise - -Release Date: September 9, 2020 [EBook #63161] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DES TRÔNES QUE J'AI *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<p class="c">PRINCESSE LOUISE DE BELGIQUE</p> - -<h1>Autour des trônes -que j'ai vu tomber</h1> - -<blockquote class="epi"> -<p lang="de" xml:lang="de">«Die That ist überall -entscheidend.»</p> - -<p class="attr"><span class="sc">Gœthe.</span></p> - -</blockquote> -<p class="c">ALBIN MICHEL, EDITEUR<br /> -<span class="small">PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em italic">Il a été tiré de cet ouvrage:</p> - -<p class="c italic">10 exemplaires sur papier vergé pur fil -des <span class="sc">Papeteries Lafuma</span> -numérotés à la presse -de 1 à 10</p> - - -<p class="c gap italic">Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays.<br /> -<span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1921 by</span> Albin Michel.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="top4em"><i>Je dédie ces pages au grand homme, -au grand Roi, que fut mon père.</i></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c bold">Autour des Trônes que j'ai vu tomber</p> - - - - -<p class="ch" id="ch1">I</p> - -<h2 class="nobreak">POURQUOI J'ÉCRIS CECI</h2> - - -<p>Fille aînée d'un grand homme et grand roi, dont -la magnifique intelligence a enrichi son peuple, je -n'ai dû que des infortunes à mon origine royale. A -peine entrée dans la vie, j'ai été déçue et j'ai souffert. -Je l'imaginais trop belle.</p> - -<p>Au soir de mes rêves, je ne veux pas rester sous -le faux jour où je suis placée.</p> - -<p>Sans désirer m'étendre sur le passé, et refaire le -chemin du calvaire que j'ai gravi, je veux, du -moins, puiser dans mes souvenirs et mes réflexions -quelques pages, inspirées aussi des événements qui -ont renversé les trônes près desquels j'ai vécu. L'empereur -d'Autriche, l'empereur d'Allemagne, le tzar -de Bulgarie furent pour moi des figures familières.</p> - -<p>Amenée par la guerre à Munich, puis à Budapesth, -prisonnière, un moment, des bolchevistes hongrois, -j'ai vécu la tourmente européenne, en voyant -frappé et puni tout ce qui m'avait méconnue et -accablée.</p> - -<p>Et je tremblais, chaque jour, pour ma chère Belgique, -si grande par le courage et le travail, et injuste -pour moi. Oh! non le peuple, ce bon peuple, -si naturellement infatigable et héroïque, mais certains -de ses dirigeants, abusés sur mon compte.</p> - -<p>Ne revenons pas, toutefois, sur les choses accomplies. -Ma pensée demeure fidèlement et affectueusement -attachée à ma terre natale, pour l'aimer et -pour l'honorer.</p> - -<p>C'est d'elle que je veux parler, avant d'évoquer -les cours de Vienne, de Berlin, de Munich, de Sofia, -et tant de faits que ces noms me rappellent et -dont certains méritent d'être mieux connus et -médités.</p> - -<p>Je n'ai jamais eu pour la Belgique que les sentiments -d'une impérissable affection. Au plus pénible -de mes épreuves, pendant l'horrible guerre, je songeais -qu'elle était encore plus à plaindre que moi.</p> - -<p>Le jour où, perquisitionnée par les bolchevistes -hongrois, à Budapesth, j'ai entendu un de ces -hommes dire, après avoir vérifié à quelle simplicité -je me trouvais réduite: «Voilà une fille de roi -encore plus pauvre que moi!» j'ai pensé aux malheureuses -d'Ypres, de Dixmude, puis aux malheureuses -de France, de Pologne, de Roumanie, de -Serbie et d'ailleurs, infortunées créatures sans foyer -et sans pain, par le crime de la guerre, et j'ai pleuré -sur elles, et non sur moi.</p> - -<p>Plus d'une, peut-être, avant 1914, enviait mon -sort: j'aurais préféré le sien!</p> - -<p>Mariée à dix-sept ans, je croyais trouver dans le -mariage les joies que peuvent donner un mari et des -enfants. J'y ai trouvé les pires épreuves.</p> - -<p>La rupture était inévitable entre mes sentiments -intimes et ce qui m'environnait. Je portais en moi -trop d'indépendance pour dépendre de ce qui m'offensait.</p> - -<p>Les honneurs sont souvent sans honneur au plus -haut de ce qu'ils semblent. Sauf de rares exceptions, -la fortune et le pouvoir développent en nous -l'appétit du plaisir et poussent aux dépravations. -Ceux que La Bruyère appelle les Grands perdent -facilement la notion de la condition humaine. La -vie n'est plus pour eux l'épreuve mystérieuse d'une -âme qui sera récompensée ou punie selon ses œuvres. -La religion ne leur sert que de masque ou -d'instrument.</p> - -<p>Portés à juger leurs semblables sur les flatteries, -les calculs, les ambitions, les trahisons qui s'agitent -autour d'eux, ils arrivent, par le mépris des créatures, -à l'indifférence du Créateur, et accommodent -ses lois à leurs besoins, dans l'assurance de s'arranger -avec Lui comme avec ses ministres.</p> - -<p>Quand je fais un retour sur le passé, et que je me -remémore les diverses phases de ma douloureuse -existence, je songe que je n'ai jamais désespéré -d'une justice que je n'ai pas rencontrée en ce -monde: j'ai toujours cru qu'elle existe autre part. -S'il en était autrement, nous ne pourrions la concevoir.</p> - -<p>Cette confiance, je la tiens des leçons que reçut -mon enfance, et principalement de celles de la -reine, ma mère: «Sois toujours, plus tard, une -femme chrétienne», disait-elle. La portée de ces -paroles, la jeunesse ne peut la comprendre, mais les -malheurs de la vie se chargent de l'expliquer.</p> - -<p>Révoltée contre tant de choses humaines, je me -suis soumise à celles qu'ordonne une volonté supérieure -à la nôtre, et j'ai connu le bonheur de ne pas -haïr. Le pardon a toujours suivi ma révolte.</p> - -<p>Je n'ai pas douté que ceux qui me faisaient du -mal seraient châtiés tôt ou tard, sur la terre ou ailleurs, -et j'ai plaint mes persécuteurs.</p> - -<p>Je les ai plaints de détester ma sincérité, ennemie -des hypocrisies de famille et de cour. Je les ai -plaints de maudire ma fidélité à une seule affection, -éprouvée dans le sacrifice. Je les ai plaints, surtout, -d'exécrer mon mépris de l'argent, idole vénérée.</p> - -<p>Dans la conviction où j'étais, non sans fondement, -que d'immenses biens devaient me revenir, -ainsi qu'à mes sœurs, je prétendais que notre devoir -n'était pas de vivre sans user largement de nos ressources. -Ne prenaient-elles pas plus de valeur sociale, -de leur retour à la collectivité? Mais cette -opinion ne pouvait être celle, ni d'un mari enclin à -thésauriser, ni d'une famille qui s'effrayait du -changement des idées et des mœurs, et qui voyait, -dans l'aspiration des masses à se gouverner elles-mêmes, -une inévitable et affreuse catastrophe, de -laquelle il fallait se garer en épargnant le plus -possible.</p> - -<p>Aussi bien, engagée dans une lutte, où, du côté -de mes ennemis, je n'ai jamais rencontré que des -procédés cruels et, premièrement, la calomnie, pour -me perdre aux yeux du monde, je me suis heurtée, -tout de suite, aux obstacles qu'imaginent la violence -et l'inimitié.</p> - -<p>Mise hors d'état de vivre et d'agir normalement, -pour être ramenée par la force et les privations -dans l'obéissance et le respect de ce que je tenais -pour méprisable, je n'ai plus eu les moyens d'exister -auxquels j'avais droit. Le soin qu'il était possible -de prendre d'assurer ma liberté sur ma terre natale, -dans l'ordre et la dignité que je souhaitais, était -combattu par ceux-là mêmes qui, moralement, y -étaient obligés. Il fallait que je fusse prisonnière, ou -errante et éloignée, et tenue à l'écart par des difficultés -de toute sorte. Ainsi je serais plus aisément -privée de ce à quoi je prétendais.</p> - -<p>Que serais-je devenue, s'il ne s'était trouvé un -homme au monde pour se dévouer à me sauver des -contraintes et des embûches, et s'il n'avait découvert, -pour le seconder, des êtres de dévouement et -de bonté, souvent venus des rangs les plus humbles?</p> - -<p>Si j'ai connu les vilenies d'une aristocratie sans -noblesse, j'ai aussi bénéficié des délicatesses les plus -nobles, témoignées par des gens du peuple, et ma -reconnaissance, pour ceux-ci, est, aujourd'hui, ce -dont je voudrais être principalement occupée.</p> - -<p>Mais j'ai à cœur de ne pas laisser prendre corps -davantage la légende qui s'est créée autour de ma -personne et de mon nom.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch2">II</p> - -<h2 class="nobreak">MA CHÈRE BELGIQUE, MA FAMILLE ET MOI</h2> - -<h3>TELLE QUE JE DOIS ÊTRE</h3> - - -<p>Si, dans un cortège officiel, le personnage principal -vient à la fin, la Belgique, ici, doit venir en -dernier, et c'est par moi-même qu'il faut que je -commence.</p> - -<p>Je m'y décide, non sans appréhension, car je -songe au portrait que des mémorialistes célèbres ont -fait de leur personne, au début de leurs Mémoires, -à l'exemple du duc de Saint-Simon.</p> - -<p>Loin de moi le dessein d'essayer de me peindre -avec art. Ce serait une prétention dont me préserve -le souvenir des maîtres qui ont eu le talent nécessaire -à se bien décrire. Je souhaite seulement, si -c'est possible, me montrer telle que je crois être.</p> - -<p>Je m'examine souvent. Plus j'avance en âge, -plus j'ai tendance à m'observer. Jadis, j'aimais observer -mes semblables. Je me suis aperçue que l'on -devrait toujours se bien connaître avant de se mêler -de déchiffrer d'autres énigmes humaines.</p> - -<p>Ma dominante est l'horreur de ce qui est insincère, -inexact, apprêté, compliqué. Mon goût du -simple et du vrai dans les pensées et dans les actes -m'a fait qualifier de révolutionnaire par ma famille, -il y a bien longtemps. C'était quand je me révoltais, -à Vienne, contre ce que l'on appelait l'esprit et les -mœurs de la cour.</p> - -<p>Ma passion du sincère me porte à l'unité de sentiments. -J'ai été, je suis la femme du seul serment -que mon cœur prononça en toute liberté.</p> - -<p>J'ai connu et aimé peu de personnes en me laissant -approcher d'elles et bien connaître, mais lorsque -ma confiance et mon estime leur ont été acquises -et se sont trouvées justifiées, je leur suis devenue -invinciblement attachée.</p> - -<p>Si privée de biens qu'on ait voulu me voir, j'ai -au moins possédé ce joyau: la fidélité; et j'en ai -connu la douceur. Non pas seulement cette fidélité -banale et matérielle, toujours plus ou moins passagère, -telle qu'on l'entend généralement; mais celle -si pure, si haute, qui est la constante présence d'une -pensée vigilante et chevaleresque; celle faite aussi -de l'idéal des nobles cœurs qu'une injustice révolte, -qu'une infortune attire. Fidélités diverses, quoique -sœurs, merveilleux trésor dont il faut être déjà -riche de soi-même pour l'enrichir encore des dons -précieux du prochain.</p> - -<p>Obstinée dans mes droits et convictions, lorsque -je les crois en accord avec l'honneur et la vérité -conformes à leur essence divine, et non aux hypocrites -conventions, je ne m'effraie de rien, et rien -ne me fera plier.</p> - -<p>Je tiens à la fois, en cela, de ma mère et de mon -père: de ma mère, pour ce qui est de l'ordre spirituel; -de mon père, pour ce qui est de l'ordre matériel. -Inutile de croire que je pourrais renoncer en -quoi que ce soit aux prescriptions de ma conscience.</p> - -<p>Si je suis contrainte par la nécessité de céder un -moment, je cède comme on cède sous un fer meurtrier. -Pas plus que l'iniquité, la contrainte ne crée -le droit. Elle ne crée que ses réserves, et son recours -à la justice du temps, qui est à Dieu et non -aux hommes.</p> - -<p>Cette force de résistance contre le mal, au mépris -de l'étiquette qu'il se donne, est, pour ainsi -dire, le ressort de ma vie.</p> - -<p>Comment expliquer, cependant, que je sois d'une -timidité marquée devant tout ce qui ne m'est pas -habituel? On me présente quelqu'un: je parlerai à -peine, même si la personne me plaît.</p> - -<p>Mes bien-aimés compatriotes bruxellois, amis -toujours présents à ma pensée, disaient autrefois: -«La princesse Louise est fière!»</p> - -<p>Quelle erreur! J'aurais tant voulu, au contraire, -répondre aux affections qui s'offraient, entrer dans -ces maisons belges que je savais si accueillantes. -Ah! n'être pas fille de roi, quel bonheur! On ose -parler au commun des mortels, s'il mérite quelque -sympathie. Une princesse ne saurait!</p> - -<p>Avec mon entourage, je suis, parfois, aussi ouverte -et expansive, que fermée et muette avec les -étrangers. J'appréhende les figures nouvelles et ne -fais aucun cas des «papotages» mondains. Je préfère -de beaucoup la conversation des hommes qui -savent quelque chose à celle des femmes qui ne -savent rien.</p> - -<p>Je déteste dans le langage ce qui n'est pas naturel. -L'afféterie m'est insupportable. Les propos qui -me déplaisent me suggèrent aisément quelque repartie -ou réflexion comme le Roi savait en faire, et -qui touchait au vif la personne qu'elle visait. L'influence -de la Reine me fait parfois me réfréner et -me taire, par charité chrétienne.</p> - -<p>Décidée dans mon for intérieur, réservée dans -les apparences, je suis faite de contrastes. Quand il -faut agir, je vais à l'extrême. L'extrême est toujours -dans l'âme le produit des contrastes, comme -dans le ciel le tonnerre résulte de deux nuées qui se -heurtent. Chez moi, l'orage est subit. Je surprends -d'autant plus que rien, dans mon attitude coutumière, -n'a pu faire prévoir la décision qui l'emporte.</p> - -<p>Je ne regarde pas l'existence sous l'angle ordinaire. -Je la vois de plus haut. Ce n'est pas de l'orgueil. -Je suis portée par quelque chose qui est en -moi, au-dessus de certaines barrières et de certaines -frontières. J'habite un monde d'idées où je me -réfugie.</p> - -<p>Bien des fois, aux heures de la persécution implacable -que j'ai longtemps connue, je me plaçais -devant un miroir et je cherchais à lire dans mes -yeux. J'étais prisonnière, j'étais folle par raison -d'Etat. «Ne vais-je pas devenir réellement folle? -me disais-je, glacée. Suis-je maîtresse de ma raison?</p> - -<p>—«Oui, me répondait ma conscience, tu es -maîtresse de ta raison, tant que tu es maîtresse de -toi-même, et tu es maîtresse de toi-même, tant que -tu restes fidèle à ton idéal d'honneur.»</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>On a dit que j'étais belle. J'ai eu, de mon père, -une taille élevée; j'ai eu aussi de ses traits, et même -de son regard.</p> - -<p>Je tiens de ma mère un certain penchant à la rêverie, -au repliement sur soi-même qui fait que si, -parfois, une conversation ne m'intéresse point, ou -si quelqu'un ou quelque chose me trouble, je suis -ailleurs, je m'absorbe, je m'enfuis. Mes yeux le dévoilent, -et si je me reprends, l'effort que je fais pour -revenir à la situation donne à mes traits une expression -fugitive qui m'est particulière.</p> - -<p>Les blés ne sont pas plus blonds que j'ai été -blonde; aujourd'hui, mes cheveux sont d'argent. -La couleur de mes yeux est d'un brun clair, qui -tient à la fois des yeux de la Reine et des yeux du -Roi, mais plutôt du Roi. Comme la sienne, ma -voix peut passer d'une tonalité grave, assourdie, qui -lui est ordinaire, à un certain éclat.</p> - -<p>Je parle comme le Roi, plutôt lentement, quelle -que soit l'une ou l'autre des deux langues que j'emploie -principalement, et qui me sont également -familières, la française et l'allemande.</p> - -<p>Suivant le cas, je pense en français ou en allemand, -mais quand j'écris, je préfère écrire en -français.</p> - -<p>Si éprise que je puisse être du simple et du vrai, -relatifs, d'ailleurs, à chaque condition, je pense -qu'une femme, où qu'elle soit, doit garder son -rang.</p> - -<p>Il faut des degrés en tout. Les rapports entre les -hommes tirent leur suite et leur harmonie des nuances -de l'éducation et des règles des fonctions sociales.</p> - -<p>Indifférente aux fausses politesses et aux fausses -louanges, de même qu'aux distinctions des habiles -et aux titres des intrigants, je considère et respecte -les mérites. S'ils sont reconnus et récompensés, je -tiens pour estimables les honneurs qui leur sont -accordés.</p> - -<p>J'aime les arts, et j'ai une préférence pour la -musique. La Reine était ainsi. J'ai, de même, son -goût du cheval. Les divers sports me semblent secondaires, -en comparaison de l'intérêt de l'hippisme -sous toutes ses formes.</p> - -<p>A Paris, j'ai été une fidèle du Bois; à Vienne, -je fus toujours une habituée du Prater. Je prends -encore plaisir à distinguer des équipages qui sont -des équipages, et des cavaliers qui sont des cavaliers. -C'est plus rare qu'on ne pense.</p> - -<p>Je lis beaucoup, et je prends note de mes impressions. -Je lis avec plaisir les journaux qui valent la -peine d'être lus, et les revues qui font réfléchir.</p> - -<p>La politique ne m'a jamais ennuyée. Aujourd'hui, -elle m'étonne et me navre. Le désordre affreux -de l'Europe, le trouble profond de la société -universelle me consternent.</p> - -<p>Hostile aux excès du pouvoir monarchique, qui -pousse à la dépravation des favoris, je pense, néanmoins, -que les démocraties arrivent difficilement à -se conduire et se gouverner au mieux des intérêts -généraux. L'étiquette du pouvoir, le nom de Président, -Consul, Empereur, Roi ne signifie qu'une -chose, c'est qu'il faut dans tout le principe d'autorité, -tempéré toutefois par l'influence des femmes. -Cette influence, souveraine dans l'Histoire, ne peut, -dans les démocraties, s'exercer que d'en bas, et, -ordinairement, elle est néfaste. Dans les monarchies, -procédant d'une élite, elle est bienfaisante, sauf le -cas classique d'une favorite sotte ou perverse, qui -s'empare de l'autorité en s'emparant du prince.</p> - -<p>De quelque façon qu'on s'y prenne, il est malaisé -de mener les hommes vers le bonheur. Ceux de notre -époque semblent, entre tous, éloignés d'y aller par -les haines, ignorances et confusions que la ruine de -l'ancienne Europe n'a pu qu'aggraver.</p> - -<p>Parmi les livres, je relis plus que je ne lis. Cependant, -les nouveautés dont on parle m'attirent. -Je suis souvent déçue.</p> - -<p>Gœthe est mon auteur préféré, l'ami, le compagnon -que j'aime à reprendre. Les grands auteurs -français me sont familiers, mais aucun d'eux, à mon -avis, n'atteint à la sérénité de Gœthe et ne me repose -autant.</p> - -<p>J'ai pour M. de Chateaubriand un penchant qui -date de ma jeunesse. René troublera toujours le -cœur féminin.</p> - -<p>Au nombre des modernes…</p> - -<p>Mais c'est surtout quand on parle des littérateurs -et des artistes qu'il faut faire abstraction des personnes -présentes. Ne disons donc rien des modernes. -Je noterai seulement que, de tous les théâtres, -(Shakespeare mis à part, comme Dieu dans le ciel), -le répertoire français demeure, selon moi, le plus -varié, le plus intéressant. La facilité que j'ai d'entendre -les principales langues européennes m'a permis -d'en bien juger.</p> - -<p>Je parle ici du théâtre dramatique.</p> - -<p>Les œuvres et les représentations du théâtre lyrique -me paraissent, dans l'ensemble, plus remarquables, -et les troupes plus consciencieuses, en Allemagne -et en Autriche, voire en Italie, qu'en -France.</p> - -<p>En dehors de Paris et de Monte-Carlo, il ne -faut guère s'attendre à trouver, dans le plus aimable -pays du monde, ce qu'on a si bien dans tant de -villes secondaires, en pays germanique: un théâtre -confortable, de bonne musique et de bons -chanteurs.</p> - -<p>Bien étranges, ces différentes dispositions des -peuples. Celui-ci est plus musicien; celui-là, plus -littéraire; celui-ci, plus philosophe; celui-là, plus -imaginatif; comme si la Providence, en mettant des -diversités dans les races et les caractères, avait -voulu enseigner aux hommes qu'ils doivent mettre -en commun leurs différents dons, pour être heureux -sur terre.</p> - -<p>Mais elle a négligé de les faire moins sots et -moins méchants.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch3">III</p> - -<h3>LA REINE</h3> - - -<p>La Reine était fille de Joseph-Antoine-Jean, -Prince royal de Hongrie et de Bohême, archiduc -d'Autriche (dernier Paladin, grandement vénéré -des Hongrois) et de sa troisième femme, Marie-Dorothée-Guillelmine-Caroline, -Princesse de Wurtemberg.</p> - -<p>Fiancée au prince Léopold, duc de Brabant, héritier -du trône de Belgique, Marie-Henriette d'Autriche -l'épousa, par procuration, à Schönbrunn, le -10 août 1853, et, en personne, comme dit le Gotha, -à Bruxelles, le 22 du même mois.</p> - -<p>Par ce mariage, la Maison de Belgique, déjà -apparentée aux Maisons de France, d'Espagne, -d'Angleterre et de Prusse, se trouvait alliée aux -familles régnantes d'Autriche-Hongrie, de Bavière, -de Wurtemberg, etc.</p> - -<p>La jeune reine était la fille d'une mère simple -et bonne, modèle de vertus. Elle avait pour frères -l'archiduc Joseph, beau soldat, qui eut trois chevaux -tués sous lui à Sadowa, et l'archiduc Etienne, -idole de mon enfance, et qui fut proscrit par la -cour de Vienne. On le trouvait trop populaire. Il -finit ses jours, exilé en Allemagne, au château de -Schaumbourg.</p> - -<p>Le roi Léopold I<sup>er</sup>, mon grand-père, étant mort -le 10 décembre 1865, le roi Léopold II et la -reine Marie-Henriette montèrent sur le trône.</p> - -<p>Je revois la Reine, telle que ma tendresse la -connut en s'éveillant dans ses bras, telle que mon -adoration a vécu près d'elle, telle, enfin, que mon -espoir dans l'Au-Delà lui demeure consacré.</p> - -<p>La Reine était d'une taille moyenne et d'aspect -svelte. Sa beauté n'avait d'égale que sa grâce. La -pureté de ses lignes annonçait leurs richesses et ses -épaules méritaient l'épithète de royales. Sa démarche -souple était d'une femme sportive. Sa voix, -d'un timbre pur, éveillait des échos dans les âmes. -Ses yeux, d'un brun plus foncé que ceux du Roi, -étaient d'un lumineux moins aigu et plus chaud. -Ils parlaient éloquemment.</p> - -<p>Mais combien peu comptaient ses perfections -physiques, en comparaison de ses perfections -morales!</p> - -<p>Chrétienne accomplie, elle entendait la religion -en observant rigoureusement ses pratiques, sans être -le moins du monde étroite d'esprit. Elle avait, de -Dieu et des mystères de l'Infini, une conception -philosophique et assurée que la Foi éclairait de -sa doctrine et affermissait de ses règles.</p> - -<p>Les personnes qui n'ont pu, su ou voulu étudier -le problème religieux, se persuadent aisément qu'il -est absurde de s'astreindre aux prescriptions d'une -confession, à ses gestes et cérémonies. La femme -sincèrement chrétienne, la femme qui est, par excellence, -la mère et l'épouse, est, pour ces esprits forts, -un être inférieur, tombé aux mains des prêtres. Mais -ils sont bien aises de l'avoir pour gardienne du -foyer!</p> - -<p>La religion ne détournait aucunement la Reine -de ses obligations d'état, de son goût pour les arts -et de sa pratique des sports.</p> - -<p>Elle recevait, elle présidait un cercle, elle passait -dans une fête avec un naturel souriant et ailé -qui n'était qu'à elle et que j'admirais passionnément, -à l'âge où il me fut permis de suivre, dans -son sillage.</p> - -<p>La Reine s'habillait avec un art spontané qui -était toujours en harmonie avec les circonstances.</p> - -<p>Une femme placée en évidence par le sort pour -plaire et gagner les esprits et les cœurs, a, plus -qu'une autre, l'obligation de bien composer sa toilette. -La Reine y réussissait si heureusement qu'elle -était donnée en exemple, à Paris, par les arbitres -des élégances.</p> - -<p>En tout temps, la mode est singulière, ou, du -moins, le paraît. Sans cela, elle ne serait pas la -mode. Elle est d'ailleurs bien moins variée qu'on -ne pense. Ses innovations, réputées toujours nouvelles, -proviennent d'un petit fonds de trouvailles -et d'arrangements que, déjà, le serpent, sinon Eve, -connaissait dans le Paradis terrestre.</p> - -<p>La Reine suivait la mode sans innover. C'est -l'affaire d'autres reines, dites reines de la mode. -Elles ont, pour cela, des raisons que la raison ne -connaît pas. Mais la Reine adaptait et perfectionnait. -C'était miracle de voir le parti qu'elle tirait -des dentelles de fées, gloire et charme de la Belgique. -J'ai gardé souvenir d'une certaine robe en -soie cerise, surmontée d'un fichu en Chantilly, qui -était une des plus belles choses que j'aie vues de -ma vie.</p> - -<p>Souvent, la Reine ornait de guirlandes de fleurs -fraîches ses robes de réception. Elle savait en tirer -un parti incomparable. Et quelle fête, pour mes -sœurs et moi, quand nous étions requises de courir -les parterres ou les serres, et de préparer les guirlandes -de roses, de dahlias ou de reines-marguerites -dont notre souveraine chérie allait se parer.</p> - -<p>Parfaite musicienne, la Reine allait de quelque -<i>czarda</i> exécutée en virtuose du piano à une mélodie -italienne ou un air d'opéra qu'elle interprétait -d'une voix de soprano que plus d'une cantatrice -professionnelle put lui envier.</p> - -<p>Un de ses plaisirs fut de chanter avec Faure, l'illustre -baryton, artiste de bonne compagnie et qui -était partout à sa place. Ils furent merveilleux dans -le duo d'<i>Hamlet</i> et dans celui de <i>Rigoletto</i>… Tout -cela est bien loin! J'y pense quand même avec -émotion!</p> - -<p>La Reine recevait à ses réunions privées une élite -artistique sur le même pied que la meilleure société -de Belgique. Elle suivait attentivement la vie du -Théâtre de la Monnaie et du Théâtre du Parc. -Elle s'intéressait aux talents méritants; elle n'ignorait -pas les angoisses et les difficultés d'une carrière -où l'on vit quatre heures par jour au sein de -l'illusion et vingt heures en face de la réalité. Fréquemment, -sa sollicitude pour les artistes s'exerça -d'une façon aussi délicate qu'opportune. Son souvenir -est resté dans plus d'une mémoire. Au théâtre, -la reconnaissance est moins rare qu'ailleurs. -On ne dira jamais assez combien ce monde, qui paraît -frivole, compte de cœurs bien placés. Corneille -est toujours, pour lui, derrière quelque portant du -décor de la vie.</p> - -<p>La Reine aimait les chevaux avec l'intelligence -d'une écuyère consommée. Conduire d'ardentes -bêtes était son goût, dont j'ai hérité. Elle affectionnait -des chevaux hongrois qui n'étaient sûrs que -dans ses guides. Rafraîchis de champagne, réconfortés, -en cours de route, d'un pain trempé dans du -vin rouge, ils dévoraient l'espace. On eût dit que -la Reine les menait au bout d'un fil de laine: elle -les conduisait à la voix.</p> - -<p>Elle dressait elle-même ses chevaux et leur -apprenait des tours extraordinaires. J'en ai vu un -monter le grand escalier de Laeken, entrer chez -la Reine, redescendre, comme si de rien n'était, -obéissant simplement aux paroles de ma mère.</p> - -<p>Ce qui l'amusait le plus, c'était, souvent, d'atteler -deux ou quatre bêtes différentes et qui n'avaient -jamais été ensemble, si ardentes, d'ailleurs, que -personne d'autre qu'elle n'aurait osé les mener. A -force de patience, et comme par l'enchantement -de sa voix, elle rendait dociles les plus rétives.</p> - -<p>Sa vie ordonnée lui laissait le temps de tout faire -et, en premier lieu, de s'acquitter de sa charge maternelle; -douce charge, où je fus le premier fardeau.</p> - -<p>J'avais précédé d'un an la naissance de mon -frère Léopold qui vécut, hélas! si peu d'années; -de six ans ma sœur Stéphanie, et, quand Clémentine -vint au monde, j'avais déjà douze ans. Je fus -donc, pour la Reine, l'aînée de sa nichée, la grande -sœur qui doit seconder la mère, aussi bien sur les -marches d'un trône que dans une chaumière. -C'était moi qui devrais l'exemple de la sagesse aux -frères et sœurs qui pourraient me suivre. C'était moi -qui bénéficierais le plus des leçons maternelles. J'en -ai eu la primeur, et elles firent de moi, sinon la préférée, -du moins, forcément, la plus favorisée par -mon âge.</p> - -<p>Notre mère nous éleva, mes sœurs et moi, à -l'anglaise. Nos chambres ressemblaient plus à des -cellules de couvent qu'à des appartements princiers, -comme on en voit dans les romans de M. Bourget.</p> - -<p>Dès que, pour ma part, je n'ai plus été sous la -tutelle de jour et de nuit d'une gouvernante et des -femmes de chambre, j'ai dû me tirer d'affaire moi-même, -et, au saut du lit, prendre à ma porte les -brocs d'eau froide (en toute saison), destinés à ma -toilette, car, alors, ni au Palais, à Bruxelles, ni au -château, à Laeken, le «dernier confort» n'avait -accompli ses merveilles.</p> - -<p>La Reine m'a enseigné, dès mon jeune âge, à -pouvoir me passer de domestiques. J'ai appris -d'elle, de bonne heure, que l'on peut être sur un -trône, un jour, et dans la rue, le lendemain.</p> - -<p>Combien de mes parents ou alliés, aujourd'hui, -n'y contrediraient pas?</p> - -<p>Mais alors, cette froide raison eût révolté les -cours et les chancelleries.</p> - -<p>Elle me fit beaucoup songer. Ce fut ma première -révélation de l'existence réelle. Je commençai à -chercher ailleurs que dans une couronne et un titre -des moyens de supériorité morale et intellectuelle; -une personnalité définie; des idées à moi, de telle -sorte que, dans la vie, je pourrais être moi-même.</p> - -<p>La Reine a formé mon esprit par d'abondantes -lectures, surtout en français et en anglais. Jamais -de romans, ou presque jamais, principalement des -Mémoires.</p> - -<p>La Reine lisait délicieusement. Elle mettait en -valeur les moindres traits. Sa façon de lire n'était -nullement celle d'une femme qui sait «dire». -C'était celle d'une intelligence pénétrante qu'on entendait, -non pas lire, mais parler, et d'un cœur que -l'on sentait tout comprendre.</p> - -<p>Dans l'intimité, la Reine était d'une gaieté et -d'un charme simples et entraînants. Elle se montrait -ainsi dans les randonnées à la campagne, les -parties de crocket, les soirées chez elle, et dans sa -loge, au théâtre.</p> - -<p>Sa bonne humeur ne répugnait pas aux fantaisies -d'une nature expansive et généreuse.</p> - -<p>Au jour de ma fête, célébrée près d'elle, à Spa, -le 25 août 1894, elle voulut marquer cette date -heureuse en improvisant une sauterie à l'issue du -déjeuner qu'elle avait fait organiser spécialement, -non dans sa villa, mais dans une salle réservée -d'un hôtel de sa résidence. C'était ainsi plus partie -d'agrément. Il n'y avait que mes sœurs et moi, la -fille de Stéphanie et la mienne, nos plus belles -parures alors.</p> - -<p>La Reine fit mettre au piano Clémentine, artiste -émérite, et, avisant Gérard, son maître d'hôtel, qui -nous avait accompagnées pour diriger le service -(c'était un de ces domestiques du temps où les serviteurs -se croyaient de la famille, suivant l'étymologie -de leur beau titre, affreusement déformé), la -Reine dit:</p> - -<p>—Gérard, en l'honneur de la fête de la Princesse, -vous allez valser.</p> - -<p>—Oh! Majesté!</p> - -<p>—Si, si. Vous allez valser: un tour avec moi -et un tour avec la Princesse.</p> - -<p>—Oh! Majesté!</p> - -<p>—Quoi? Vous ne savez pas valser?</p> - -<p>—Si… Majesté… un peu.</p> - -<p>—Eh bien! Gérard, valsez… Allons, Clémentine, -une valse.</p> - -<p>Le fidèle Gérard dut obéir, rouge et gêné, osant -à peine effleurer la personne royale.</p> - -<p>Et la Reine de dire en riant:</p> - -<p>—Mais n'ayez donc pas peur, Gérard. Je ne -suis pas une sylphide!</p> - -<p>Gérard valsa donc avec notre mère et avec moi. -Il valsait même bien.</p> - -<p>Le lendemain, il n'en fut pas moins le modèle -des modèles des serviteurs aimés et estimés de -leurs maîtres qu'ils aiment et estiment, si ceux -qu'ils servent savent mériter d'être servis.</p> - -<p>La Reine n'eut pas de rôle politique en dehors -de celui de la représentation de sa charge de souveraine. -Sur un homme tel que le Roi, une influence -féminine ne pouvait s'exercer par l'épouse -et la mère.</p> - -<p>L'impossibilité pour la Reine de trouver dans -son mari l'union de pensées, l'intimité d'action, l'entière -confiance qui, dans n'importe quel ménage, -sont la condition du bonheur, fut la déception initiale -que d'autres allaient suivre, de plus en plus -cruelles.</p> - -<p>Entre toutes, l'épreuve qui bouleversa la Reine -et eut des conséquences poignantes fut la mort -de son fils Léopold.</p> - -<p>Jamais notre mère ne put se consoler de la perte -de l'héritier de la couronne, de cet enfant de tant -de promesses, accordé et repris par le ciel. Ce fut -le deuil de sa vie. Elle en fait mention dans son -admirable testament.</p> - -<p>A partir de ce jour, sa santé, si florissante, s'altéra -petit à petit. Son âme, portée à se détacher des -choses de la terre, s'abîma de plus en plus dans -la prière et la contemplation. Elle ne vécut plus -guère que dans l'ardente espérance de l'Au-Revoir, -là-haut.</p> - -<p>La Reine fut toujours une sainte, et bientôt une -martyre. Elle souffrit affreusement de la grandeur -farouche du Roi, tout à son œuvre royale, dont il -se délassait brusquement par un plaisir sans frein, -après un labeur sans limite. Nature excessive, et -que ne pouvait comprendre une âme tendre. Les -malentendus et leurs conséquences vinrent de là.</p> - -<p>Contre un tel destin qui ne pouvait aller qu'en -s'aggravant, il n'y avait rien à tenter. La vie terrestre -connaît d'implacables fatalités.</p> - -<p>Quelle que fût la souffrance de la Reine, elle -ne diminua pas sa bonté, inspirée du Ciel. Elle -put, parfois, céder à la douleur et laisser entendre -la plainte de son âme meurtrie; elle put même -tenter de se défendre par quelque geste que le -public aperçut sans le comprendre. Elle revint bien -vite aux pieds du Christ consolateur.</p> - -<p>C'est là que je la retrouve et que j'offre le culte -de mon amour à cette mère sublime qui grava en -moi l'idée ou plutôt la passion des devoirs à remplir, -ainsi définis:</p> - -<p>D'abord, vis-à-vis de soi-même, la saine et totale -liberté, c'est-à-dire la dignité du corps et de l'esprit; -puis, la recherche de Dieu, ici-bas, et l'ascension -vers Lui, au travers des faiblesses et des erreurs -humaines.</p> - -<p>O mère bien-aimée, j'ai passé dans la vie et dans -la nature sans comprendre les mystères qui nous -entourent, mais, suivant votre Loi, j'ai cru, je crois -à la présence du Créateur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch4">IV</p> - -<h3>LE ROI</h3> - - -<p>Mon père a été plus qu'un grand roi: un grand -homme.</p> - -<p>Un grand roi peut l'être par le seul art de s'entourer -et de tirer parti des valeurs qu'il lui est facile -de grouper autour de lui. Bien peu, d'ailleurs, -l'essayent. Il faut être déjà très supérieur, au moins -par le cœur, pour avoir le goût des supériorités.</p> - -<p>En arrivant au pouvoir, le roi Léopold II ne -songea pas à réunir autour de lui une élite qui l'aurait -inspiré. Il n'avait ni les ressources d'hommes -que trouva un Louis XIV, ni celles que son exemple -développa dans son royaume. La Belgique -était encore un Etat adolescent et dont la croissance -exigeait les soins d'une main habile et exclusive.</p> - -<p>Elle est venue au monde faite de deux pays -jumeaux, fort différents de caractère. Ils sont unis -par une même loi. Leur même politique nationale -est comme une membrane qui doit les tenir assemblés. -Mais une telle constitution n'est pas sans -inconvénient.</p> - -<p>Le Roi avait, dès longtemps, la conviction secrète -que, pour durer et se fortifier, la Belgique -avait impérieusement besoin d'un haut dessein qui -ferait en elle l'unification des intelligences et des -efforts et qui lui permettrait de prendre une place -plus grande dans le monde.</p> - -<p>Il avait étudié la carte de la terre et conçu le -projet inouï de doter son petit royaume d'un immense -domaine colonial. Il n'avait pas d'argent, il -n'avait pas d'armée, il n'avait que son idée. Il s'y -enferma et ne vécut plus que pour elle et par elle.</p> - -<p>L'homme que je revois, lorsque je pense au Roi, -est toujours celui dont le mutisme effraya mon -enfance.</p> - -<p>La Reine est assise, ayant en main un livre -qu'elle ne lit point. Elle me tient près d'elle, en suivant -des yeux le souverain. Les portes du salon sont -ouvertes sur les pièces voisines, et le Roi va et vient, -les mains derrière le dos, d'un pas d'automate, sans -nous regarder, sans que rien le dérange de sa méditation -interminable. Autour d'elle, le silence s'est -fait dans le palais. Nul n'ose entrer. Le Roi a interdit -l'accès de l'appartement royal. La Reine et -moi, nous sommes les prisonnières involontaires de -ce prisonnier de sa volonté.</p> - -<p>Le Roi était grand et fort. Sa personnalité imposante -et sa physionomie si caractéristique sont connues -même des générations nouvelles. Elles en ont -vu l'image populaire. La photographie ne saurait -rendre l'expression de finesse sceptique de son -regard. Ses yeux, dont j'ai dit la teinte brun clair, -prenaient, à la moindre contrariété, une fixité qui, -arrêtée sur nous quand nous étions en faute, mes -sœurs et moi, nous terrifiait plus que les reproches -et punitions.</p> - -<p>La voix du Roi, d'un timbre grave, avec quelque -chose d'enveloppé, et, par instant, de nasillard, -était, dans la colère, d'une dureté de pierre. Mais, -s'il voulait plaire, il savait lui donner de la douceur -et de l'émotion. On parle encore de la manière dont -il prononça le discours du Trône, après la mort -de Léopold I<sup>er</sup>, et de ce début émouvant: «La -Belgique, Messieurs, a, comme moi, perdu un -père…»</p> - -<p>S'il plaisantait, il avait de l'entrain. Quand le -Roi se mêlait de montrer de l'esprit, c'était un esprit -à l'emporte-pièce, mais il en avait, et beaucoup. -J'ai gardé le souvenir de certains de ses jugements -sur ses ministres ou divers de ses contemporains. Il -en est qui vivent encore, et qui seraient très flattés; -il en est d'autres qui le seraient moins.</p> - -<p>Le Roi ne s'occupait guère de mes sœurs et de -moi. Ses caresses étaient rares et brèves. Nous -étions, devant lui, toujours impressionnées. Il nous -paraissait Roi bien plus que père.</p> - -<p>A l'égard de son attitude chez la Reine, si je -remonte jusqu'au plus lointain de mes souvenirs, je -vois toujours un homme absorbé, parlant peu.</p> - -<p>Il va de soi, d'ailleurs, que nous étions rarement -en tiers avec nos parents réunis. Moi seule qui, par -mon âge et l'avance que j'ai eu sur mes sœurs, ai -pu être près de notre père et de notre mère alors -que les difficultés entre eux n'étaient pas commencées, -je n'arrive pas à me souvenir de quelque douceur -ou bonté que ma jeunesse aurait remarquée.</p> - -<p>Je sais seulement que le Roi qui, ainsi que la -Reine, avait le culte des fleurs, ne manquait jamais, -à une certaine époque (ce devait être vers mes -onze ans), d'en apporter lui-même, chaque semaine, -à notre mère. Il était allé les cueillir dans les jardins -royaux. Il arrivait dans l'appartement de la Reine, -chargé de sa moisson odorante, et il disait: -«Voici, ma bonne femme.»</p> - -<p>Aussitôt, Stéphanie et moi, de renouveler la -parure des vases, moi, surtout, la grande, et qui -avais appris de la Reine à aimer et disposer les -fleurs, discrètes compagnes de nos pensées, et qui -mettent dans le <i lang="en" xml:lang="en">home</i> des parfums, des couleurs, -des caresses, du repos, quintessence de la terre et -du ciel.</p> - -<p>Un jour, à Laeken, le Roi m'offrit un gardénia. -Je fus éblouie. J'avais à peu près treize ans. J'ai -longtemps espéré, mais en vain, que cette gracieuseté -paternelle se renouvellerait.</p> - -<p>Ce prince de génie, dont les conceptions politiques -et sa façon de mener les négociations utiles à -la Belgique font l'admiration, sinon de ceux qui -leur ont dû tant d'avantages, du moins des compétences -d'autres pays, était, par certains côtés, -singulièrement minutieux. Il tenait à ce qu'il portait, -à ce qu'il avait personnellement, d'une manière -obstinée. Je l'ai vu prendre soin des jardins, -à Laeken, avec rigueur.</p> - -<p>Des pêches énormes et succulentes poussaient -en espalier, et le Roi en était fier. J'avais la passion -des pêches. J'osai, un soir, me régaler d'une -d'entre elles qui était invisible sous les feuilles. Et, -cette année-là, l'espalier donnait beaucoup de -fruits.</p> - -<p>Le lendemain, le Roi découvrit le larcin. Dramatique -affaire. Promptement soupçonnée, j'avouai -mon crime et je fus punie. Le Roi savait le compte -de ses pêches!</p> - -<p>Ce grand réalisateur était d'esprit réaliste et le -matérialisme l'emportait, chez lui, sur l'idéalisme. -Je ne me permettrai pas de supposer qu'il ne -croyait pas en Dieu, mais certainement il s'en -faisait une autre idée que la Reine. Elle en souffrait. -Il persistait dans sa façon de penser.</p> - -<p>Il allait à la messe le dimanche. C'était un -exemple qu'il devait à la cour et au peuple. Or, il -fut un temps où il escortait la Reine à l'office, en -prenant d'autorité <i>Squib</i>, un minuscule <i>ratler</i> que -ma mère affectionnait et dont le Roi parlait -toujours comme d'une personne: il l'appelait le -<i>Squib</i>.</p> - -<p>Il fallait voir ce grand corps, tenant sous son bras -ce tout petit chien qui ne bougeait, comme terrifié. -Ainsi, l'un portant l'autre, tous deux entendaient la -messe près de la Reine qui, assurément, ne jugeait -pas que ce fût très catholique. L'office achevé, le -Roi, toujours chargé «du Squib», allait, à travers -les salons, jusqu'à la salle à manger où il -déposait gravement le tout petit chien sur les genoux -de la Reine.</p> - -<p>De la politique du Roi, je n'ai compris et connu -que celle du Congo. J'ai su, j'ai vécu par ricochet -les alternatives de crainte et d'espérance par lesquelles -passait l'auteur de cette gigantesque entreprise. -On ne parlait que de cela autour de moi. -C'était d'ailleurs à voix basse, mais les choses dites -tout bas sont celles qu'on entend le mieux.</p> - -<p>Je sais que la fortune royale, et celle de ma -tante, l'Impératrice Charlotte, administrée par le -Roi, se trouvèrent un moment engagées, non sans -risque, dans la conquête et l'organisation des possessions -que l'une ou l'autre des grandes Puissances -européennes pouvait disputer à la Belgique. -Journées d'angoisse pour le Roi. Il se débattit -habilement entre les Puissances. L'Histoire connaît -son œuvre. Elle dit quel profond politique -il sut être. La Belgique officielle ne s'en souvient -plus. Mais le peuple n'a pas oublié. J'ai confiance -dans l'âme belge. Elle a montré sa grandeur en -1914-1918. Le roi Léopold II aura un jour, dans -le pays qu'il a fait si riche et qu'il eût voulu mieux -armer contre le danger de guerre, les réparations -que sa gloire mérite.</p> - -<p>Les fautes de l'homme, dans l'ordre privé, n'ont -pu faire de tort qu'à lui-même et aux siens. Son -peuple n'en a jamais souffert. Il a même bénéficié, -au mépris du droit naturel, des biens immenses qu'il -a plu au Roi de lui attribuer, sans réserver la part -de ses filles, ainsi exclues, par lui, de la famille -belge.</p> - -<p>Ici, nous touchons à un côté du caractère du -Roi qualifié de contre-nature par les psychologues, -comme la législation dont le gouvernement -belge s'est servi en la circonstance paraît, aux légistes, -contraire au Droit.</p> - -<p>L'excuse de la Belgique, s'il en est une à l'illégalité, -est que le Roi voulut passer outre au droit -naturel.</p> - -<p>J'ai lu, sous la signature d'un journaliste, que, -dès avant son mariage, ou peu s'en faut, le Roi -annonçait qu'il n'accepterait jamais aucun bénéfice -de la charge royale et que sa fortune, en tout état -de cause, ne saurait s'accroître au bénéfice de ses -descendants.</p> - -<p>Plaisante histoire et de pure invention. Un roi, -du reste, est un homme comme un autre: sa charge -vaut par les qualités qu'il y montre. Le Roi pouvait -se ruiner, le Roi pouvait s'enrichir. Il a eu du -génie, et il faudrait que ce fût une raison pour que -ses enfants aient pu être bien et dûment dépouillés -d'une fortune constituée, en partie, sur leur bien -propre, engagé dans l'entreprise par la hardiesse -paternelle!</p> - -<p>Mais pourquoi le Roi voulut-il déshériter ses filles -de son immense accroissement de richesse? Voilà ce -qu'il faut préciser.</p> - -<p>Le Roi voulut, dès longtemps, nous réduire, mes -sœurs et moi, au minimum de ce qu'il croirait convenable -de nous attribuer, c'est-à-dire beaucoup -moins qu'à l'erreur de l'âge et des passions tardives, -parce qu'après la mort de notre frère Léopold, il ne -vit jamais en nous que des héritières repoussées par -son ambition, torturée de n'avoir pas de descendance -mâle.</p> - -<p>Seule de mes sœurs, j'ai pu observer que, dans -les années qui suivirent la mort de son fils, le Roi, -à diverses reprises, se montra d'une humeur différente -avec notre mère; il fut même aimable et plus -fréquent. J'ai compris, devenue femme.</p> - -<p>Clémentine vint au monde. Sa naissance avait -été précédée d'une espérance déçue; et l'enfant qui -arrivait était encore une fille!</p> - -<p>Le Roi renonça, prenant en grippe l'admirable -épouse à laquelle Dieu refusait de rendre un fils. -Mystère des épreuves humaines.</p> - -<p>Quant aux filles nées de l'union royale, elles -furent acceptées, tolérées, sans que le cœur du Roi -s'ouvrît vraiment pour elles.</p> - -<p>Cependant, nous n'en fûmes pas totalement -exclues. Les sentiments de notre père à notre égard -varièrent selon les circonstances, et pour moi, notamment, -selon les calomnies et les intrigues. Ma -sœur Stéphanie eut aussi à en souffrir.</p> - -<p>Mariées toutes deux, de bonne heure, parties au -loin, privées de l'occasion de revoir souvent le Roi, -nous ne pouvions prétendre à être l'objet de sa constante -pensée. Nous courions le risque d'être aisément -desservies par des courtisans au service de nos -ennemis.</p> - -<p>Clémentine fut mieux placée. Elle eut de lui -toute la tendresse qu'il pouvait accorder à l'une de -ses trois descendantes, restée près de lui et qui l'entourait -d'affection filiale, et conservait à la Maison -Royale les traditions qu'à défaut de la Reine, savait -y représenter une fille de la mère que nous -avons eue.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch5">V</p> - -<h3>MA PATRIE ET MA JEUNESSE</h3> - - -<p>Il y a plus de quarante-cinq années que, dès mon -mariage, le sort m'exila du pays qui m'a vue naître. -Je n'y ai plus séjourné qu'en passant, et dans des -circonstances souvent pénibles.</p> - -<p>Eh bien! je reviendrais, les yeux fermés, du château -de Laeken dans telle allée du parc; j'irais, de -même, dans tel sentier de la forêt de Soignes et -ailleurs. Il me semble que tout doit être encore à sa -place, et tel que je l'ai connu.</p> - -<p>Un chêne fut planté à Laeken, à la naissance de -mon frère et de mes sœurs, comme à ma naissance. -Je n'avais plus revu ces arbres votifs depuis de longues -années, lorsque je revins en Belgique, pour -quelques jours seulement, à la mort du Roi. Accompagnée -du vieil ami de mon enfance, le gouverneur -de mon frère, le général Donny, je fis une -promenade à Laeken, et retrouvai—avec quels -sentiments!—le petit jardin, jadis planté et cultivé -par mon frère et moi, pieusement conservé. Pensée -du Roi? Fidélité de serviteurs? Dans mon -trouble, je ne pus questionner. Mes larmes seules -parlaient.</p> - -<p>Quand je fus devant nos chênes commémoratifs, -je n'en vis que trois. On me dit alors que, par une -émouvante coïncidence, celui qui marqua la venue -de Léopold mourut jeune comme lui… Des autres, -le mien était fort et dru. Celui de Stéphanie a eu le -malheur de croître un peu de travers; celui de Clémentine -est de forme normale.</p> - -<p>Je n'ose dire que nos trois chênes sont l'image de -notre destinée, selon notre vie intérieure, ignorée ou -incomprise des hommes, et connue de la Nature -confidente de Dieu. Mais ces trois chênes, et le quatrième, -disparu de lui-même, m'ont troublée, le jour -où je les ai revus.</p> - -<p>Quels qu'ils soient, je les envie. Ils ont grandi, ils -ont vécu, ils vivent sur le sol de mes morts, moins -un, dont l'absence même est si expressive. Je voudrais -les revoir encore et vivre, sinon dans leur voisinage, -du moins à l'ombre de chênes poussés comme -eux dans ma patrie.</p> - -<p>Puissé-je y finir mes jours, et retrouver ma mère -bien-aimée et ma vivante jeunesse dans les forêts, -les campagnes, les villages où nous passâmes tant -de fois ensemble. Elle m'en apprenait les secrets. -C'est ainsi que se révélaient à moi la nature et la -vie belge, l'univers et la société. La Reine aimait -et me faisait aimer une terre héroïque dont l'histoire -de la défense de ses libertés, au cours des âges, est -peut-être la plus émouvante des Histoires.</p> - -<p>Et j'y puisais l'ardeur de n'être jamais esclave.</p> - -<p>Je sais que des bonnes gens de Belgique m'ont -reproché, comme s'il y avait eu de ma faute, mon -éloignement de notre commune patrie. Des témoins -de ma jeunesse m'ont crue emportée dans un monde -trop brillant, trop étranger, où j'oubliais la terre -natale. Puis, les drames et les scandales où je fus -traînée sur la claie de l'incompréhension et de la -calomnie m'ont transformée en une coupable à laquelle -ce n'était pas assez d'interdire de revoir sa -mère mourante, en la retenant au fond d'une maison -de fous. Elle méritait d'être rayée de la surface -de la terre.</p> - -<p>Ah! pauvre et misérable humanité, tellement -portée au mal, que tu ne vois que lui dans chaque -créature, quel était donc mon crime?</p> - -<p>Je ne voulais, je ne pouvais plus vivre sous le toit -conjugal. J'avais tenu bon longtemps, me sacrifiant, -comme je le devais, à mes enfants, puis, ceux-ci -grandis et l'horreur de la vie commune étant chaque -jour plus forte, j'avais écouté l'homme unique, le -chevalier d'idéal qui m'avait préservée des égarements -auxquels j'étais résolue pour oublier et faire -comme tant d'autres!</p> - -<p>J'aurais pu, dans mon palais, ou ailleurs, être -l'héroïne de discrètes et multiples aventures. C'eût -été conforme au Code des plus hautes convenances, -et Dieu sait que les occasions surabondaient. Je ne -fus pas cette hypocrite, et j'eus aussitôt contre moi -toutes celles qui l'étaient. Innombrable légion! -J'eus aussi leurs confidents, irrités et déçus.</p> - -<p>Alors, la diffamation entreprit son œuvre détestable. -La persécution, se masquant de l'indignation -du faux honneur, commença, implacable.</p> - -<p>Un de ces plus cruels effets pour moi fut le siège -que l'on fit de la Reine et du Roi et de l'opinion -belge.</p> - -<p>Est-ce possible? Je me suis trouvée exilée de ma -patrie, emprisonnée, et condamnée à devenir folle, -car tout fut tenté pour que je le devinsse!</p> - -<p>C'est à vous, mère sainte, mère martyre, force -morale sublime, que j'ai dû de résister. Vous -m'aviez armée pour la lutte, en m'apprenant à ne -jamais transiger avec les devoirs essentiels que vous -m'aviez enseignés. J'y suis restée fidèle. Mais j'ai -souffert affreusement, du jour où vous ne pouviez -comprendre ma révolte. J'étais supprimée du -monde. Toutes les apparences, habilement exploitées, -se tournaient contre moi. On vous disait: -«Elle est perdue, c'est une démente, les médecins -l'ont déclaré!»</p> - -<p>Quels médecins, Seigneur! On l'a su par la -suite.</p> - -<p>Ah! on envie les princesses. Qu'on les plaigne -plutôt. J'en sais une pour laquelle il n'y a pas eu -de justice ici-bas. On l'a mise hors du droit commun. -La loi de tout le monde n'a été pour elle la -loi, que lorsqu'on pouvait l'utiliser contre elle.</p> - -<p>Oui, victime d'un abominable complot, dont l'inhumanité -dépasse ce que la raison peut concevoir, -je n'ai pu rentrer dans ma chère Belgique au moment -où j'ai appris, en dépit de mes persécuteurs, -que ma mère mourait à Spa; je n'ai pu recevoir sa -dernière bénédiction; je n'ai pu suivre son cercueil…</p> - -<p>Si je ne suis pas devenue folle alors, dans ma -maison de fous, c'est que je ne devais pas, je ne -pouvais pas le devenir. J'en tremble encore en y -pensant.</p> - -<p>Plus tard, lorsque le Roi mourut, j'avais recouvré -ma liberté par une évasion qui fut l'œuvre de -l'ami sans pareil qui, une première fois, m'ayant -sauvée de moi-même, me sauvait de la prison et de -la folie, après avoir failli, lui aussi, succomber sous -les coups de la haine.</p> - -<p>Mais ma liberté reconquise fut un nouveau crime, -ma fidélité à un idéal incarné en un dévouement -unique, un surcroît de forfait.</p> - -<p>Quand je vins assister aux funérailles de mon -père, je fus quasi gardée à vue. On me limita le -terrain que je pouvais parcourir sur le sol de ma -patrie. La fille aînée du grand Roi que la Belgique -venait de perdre ne trouva, comme accueil, que -celui d'une police en vêtements de cour, et fleurie -de formules polies.</p> - -<p>Oh! je n'incrimine personne, pas même des serviteurs -dont je connus la servilité. Je sais combien -il est tentant et profitable d'égarer les princes, et de -quelle puissance est sur eux le mauvais conseil qui se -pare d'un air de dévouement.</p> - -<p>J'explique seulement pourquoi je ne suis pas restée -davantage dans ma patrie bien-aimée.</p> - -<p>Enfin, la guerre affreuse est survenue, au lendemain -des débats du procès de la succession du Roi. -Et, pour le coup, j'ai été encore plus définitivement -rayée de la nation belge. Car, à toutes mes abominations, -j'avais ajouté celle de croire qu'il y avait -des juges en Belgique.</p> - -<p>J'étais prisonnière à Munich, ou peu s'en faut, -surprise en Bavière par les hostilités, et traitée en -princesse belge, c'est-à-dire fort mal, comme on le -verra plus loin.</p> - -<p>A Bruxelles, je devins princesse ennemie, et, dès -l'armistice, proclamée étrangère dans la patrie à -l'intérêt de laquelle j'ai été sacrifiée à dix-sept ans, -je me suis vue mise sous séquestre…, en prévision, -surtout, de ce que je pourrais avoir, si l'impératrice, -ma tante, venait à mourir.</p> - -<p>Or, c'est de l'Histoire, mon mariage avec le -prince de Cobourg a été annulé en 1907, par sentence -du tribunal spécial de Gotha, jugeant suivant -le droit des Princes, dûment transmise au Maréchalat -de la Cour à Vienne. Le divorce a été acquis -dans toutes les formes minutieuses de la procédure -des Cours, et du statut de l'ancienne Maison -d'Autriche. Le Roi m'a rendu officiellement mon -titre de Princesse de Belgique.</p> - -<p>De cela, qui n'est point rien, il n'a pas été fait -cas, à Bruxelles—simplement.</p> - -<p>Il est vrai que la loi hongroise ne reconnaît pas -le droit des Princes et la procédure de Gotha. Pour -elle, en raison des biens que possède la famille de -Cobourg, en Hongrie, je suis demeurée Princesse -de Cobourg.</p> - -<p>Je me perds dans tous les liens où l'on m'a enchaînée. -Mais le bon sens me crie que la disparition -de la monarchie austro-hongroise et la séparation -de l'Autriche et de la Hongrie, mettant fin à -l'état mixte, a mis fin à la situation de «sujet -mixte» qui était celle du Prince de Cobourg.</p> - -<p>Par ses ascendants et de lui-même, le prince Philippe -de Saxe-Cobourg et Gotha, prince autrichien, -est d'origine franco-germanique et non hongroise. -L'union princière rompue, l'union civile abolie, je -me sens délivrée et rentrée dans ma nationalité -belge, selon la volonté même du Roi.</p> - -<p>On a voulu l'ignorer à Bruxelles. On m'a baptisée -hongroise parce que le prince de Cobourg a -un majorat en Hongrie. Ne pourrait-on aussi bien, -s'il était propriétaire en Turquie ou en Chine, me -proclamer Turque ou Chinoise?</p> - -<p>Je questionne. Je ne reproche rien, à qui que ce -soit, surtout au principe supérieur d'autorité, pour -la bonne raison que cela se passait dans un Etat -dont le souverain et la souveraine s'étaient retirés -devant l'envahisseur, afin de défendre le pays (on -sait avec quel courage et quelle abnégation), à -l'extrême frontière, préservée de la conquête ennemie. -Ils rentraient en triomphe, tout à la joie de la -victoire. Je veux penser que l'attitude adoptée à -mon égard a été une fatalité du sort qui a voulu me -faire étrangère dans ma patrie.</p> - -<p>Cette patrie, si chère à mon cœur, j'ai pleuré sur -elle en 1914. J'ai craint que son erreur, à mon -égard, pût ajouter à ses malheurs.</p> - -<p>Je savais que l'arrêt de Bruxelles me déniant, -dans le bien paternel, jusqu'à la quotité disponible, -avait déchaîné d'amères indignations à Berlin. Mon -gendre, le duc de Schleswig-Holstein, beau-frère -de l'empereur Guillaume II, était fondé à compter -sur l'héritage du grand-père de sa femme.</p> - -<p>Je ne dis point que dans la colère du souverain -allemand devant la résistance de la Belgique, le -souvenir de la déception d'un de ses proches, pour -lequel il fut plutôt sévère, ait décidé de l'ordre -d'écraser le petit peuple qui osait résister à la violation -de sa neutralité. Mais il ne fut pas fait pour -ramener l'irritable Guillaume II à la raison et à -l'humanité, d'autant plus que ce malheureux, que -j'ai connu dès mon enfance, était convaincu alors -de son rôle de Fléau de Dieu et d'Invincible Justicier -sur le théâtre de la guerre.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Oublions un moment ces misères et ces douleurs, -pour parler de l'époque où je fus heureuse dans -mon heureuse patrie. C'était le temps où j'excursionnais -avec la Reine, et découvrais le royaume de -mes parents.</p> - -<p>Quelle joie, lorsque je pus conduire, comme ma -mère. J'avais quatorze ans à peine; j'étais son -élève. Nous partions fréquemment en expédition -d'une journée, à travers notre chère Belgique, de -l'aube à la nuit pleine. Deux ou trois voitures de la -Cour se suivaient. La Reine conduisait le premier -équipage; moi, le second; quelque officier ou une -des dames d'honneur, plus tard, ma sœur Clémentine, -le troisième. Avec nous venaient souvent le -Docteur Wiemmer, compatriote et ami dévoué de -la Reine, et qui était arrivé à la cour avec elle; le -bon général Donny, le général Van Den Smissen, -quelques-unes des dames d'honneur et autres fidèles -de l'entourage. On faisait halte au hasard. La forêt -de Soignes, les environs de Spa, les Ardennes virent -plus d'une fois la Reine dans une clairière, -assise sur l'herbe, et mordant à pleine bouche dans -un de ces fameux «pistolets» fourrés, de Bruxelles, -sortis des cantines royales. Que de bonnes -choses il y avait! Le goût m'en revient aux lèvres. -Comme la Belgique était bonne alors, et quel air -pur nous rafraîchissait. Pour moi, avidement, je respirais -l'avenir.</p> - -<p>Dans ces excursions, souvent lointaines, là Reine -emportait la carte et faisait elle-même son itinéraire, -avec la sûreté d'un officier d'état-major, et m'enseignait, -ainsi qu'à mes sœurs, à savoir nous -orienter.</p> - -<p>A cette époque, l'automobile n'avait pas encore -ravagé le monde. J'ai lu ce mot stupéfiant d'un -Français: «La vitesse est l'aristocratie du mouvement.» -A ce compte-là, l'irréflexion est l'aristocratie -de la pensée.</p> - -<p>L'automobile est parfois un bienfait individuel, -et, constamment, un fléau général. A côté de quelques -satisfactions et commodités qu'elle procure, -elle bouleverse l'existence en la précipitant.</p> - -<p>Au temps des voitures attelées, nous avions d'autres -impressions d'une journée d'expédition qu'on -n'en a, maintenant, au long de trois semaines de -haltes fiévreuses en divers Palaces, au bout d'interminables -haies de peupliers, entrecoupées d'apparitions -de champs, de toits, de volailles, dans une -trépidation constante sous le vent qui décoiffe et la -boue qui salit.</p> - -<p>Il y a près d'un demi-siècle, le cheval était la -parure et l'agrément de la meilleure société européenne. -L'exemple de la Reine y fut pour quelque -chose.</p> - -<p>En France, dans la famille d'Orléans, qui est la -nôtre, le duc et la duchesse de Chartres donnaient -le ton aussi bien à Cannes qu'en Normandie, et -dans la région délicieuse de Chantilly. La duchesse -pratiquait l'équitation en admirable amazone. -J'ai gardé le souvenir de ses yeux noirs, de -ses traits purs, de ce rayonnement de sa personne -fait de grâce naturelle et de distinction innée.</p> - -<p>Le prince de Joinville, si artiste, si spirituel, -était d'une galanterie exquise. Il fut pour moi des -plus empressés, ainsi que son frère, le duc de Montpensier. -Nous étions très gais. Les personnages -graves de la famille nous regardaient d'un œil -sévère.</p> - -<p>Ceci m'amène au plus indulgent, au plus grand -seigneur, au duc d'Aumale, fidèle ami de la Belgique -et notre hôte bien des fois. Oh! la loyale et -noble physionomie que la France républicaine commit -la faute de ne pas utiliser. Il se vengea comme -il était capable de le faire, en comblant de ses bienfaits -son aveugle patrie.</p> - -<p>J'ai vécu sous son toit. J'y pense avec une ferveur -attendrie. Je me revois, dans une chambre au -rez-de-chaussée, donnant sur les douves, dans ce -Chantilly dont l'hôte princier, entouré de tout ce -qui comptait, en France, lorsqu'il recevait, ajoutait -fréquemment à sa compagnie la grande figure du -prince de Condé, qu'il avait l'art de faire revivre -pour l'honorer.</p> - -<p>La Reine et le duc d'Aumale avaient l'un pour -l'autre un attachement réciproque. Lorsque vinrent, -pour ma mère, les amertumes d'une situation rendue -difficile, puis impossible par l'oubli, dans le -Roi, de ce que l'homme devait au Prince, le duc -d'Aumale fut de ces amis inappréciables dont la -délicate compréhension et la fidèle pensée consolent -des délaissements.</p> - -<p>Dévouée au duc d'Aumale, j'ai beaucoup connu -aussi la comtesse de Paris, chez laquelle j'ai -séjourné, au château d'Eu. C'était une femme originale, -voire fantasque, mais d'une bonté joyeuse -et agissante.</p> - -<p>Une autre femme de la famille d'Orléans me -fut, de bonne heure, familière: la princesse Clémentine, -de mémoire respectée, fille du roi Louis-Philippe -et femme du prince Auguste de Cobourg.</p> - -<p>Je devins sa belle-fille par mon mariage avec son -fils aîné. Mon espoir fut alors qu'elle serait pour -moi une seconde mère. Il ne tint ni à sa bonté, ni -à mon désir, que sa vieillesse et ma jeunesse pussent -s'accorder.</p> - -<p>Ma gratitude évoque aussi mes très proches, le -comte et la comtesse de Flandre, et tant de bontés -que je n'ai pas oubliées. Leur noble vie connut l'affreuse -tristesse de l'écroulement d'un avenir tendrement -préparé. Mais Dieu leur avait accordé des -réserves d'affections et d'espérances.</p> - -<p>J'allais oublier un des chers souvenirs de ma plus -tendre enfance: la Reine Marie-Amélie, veuve du -Roi Louis-Philippe.</p> - -<p>Cette femme d'élite, qui porta son deuil et son -exil avec tant de dignité, fut mon arrière-grand'mère, -et ma marraine. Elle s'était retirée au château -de Claremond, en Angleterre.</p> - -<p>A la nouvelle de ma venue au monde, une de -ses premières questions fut: «A-t-elle de petites -oreilles?»</p> - -<p>Elle témoigna le désir que je fusse nommée -Louise-Marie, en souvenir de sa fille, ma vénérée -grand'mère, première Reine des Belges.</p> - -<p>Je revois la douce et vénérable aïeule aux boucles -blanches émergeant du bonnet de dentelle à larges -brides. Je revois le petit déjeûner du matin, à -côté de la bergère profonde, et le pain à la grecque -donné de sa main, lorsqu'on avait été sage. Puis le -poney, porteur du double panier dans lequel on -nous installait, ma cousine, Blanche de Nemours, -et moi, pour la promenade quotidienne dans les -allées du grand parc.</p> - -<p>La Reine avait comme lectrice une demoiselle -Müser, une Allemande qui fut l'amie, la compagne -constante de ses vieux jours. J'étais bien jeune -alors: quatre ans tout au plus. Et cependant, j'ai -pieusement gardé en moi l'image, la voix, la tendresse -de mon arrière-grand'mère Marie-Amélie, -Reine des Français.</p> - -<p>De mes deux sœurs que mon souvenir revoit toujours -dans l'heureux temps où nous ignorions encore -ce qu'on appelle la vie, on sait que l'une et l'autre -se sont mariées, Stéphanie, très tôt, comme moi, -Clémentine, bien plus tard.</p> - -<p>Stéphanie enfant, jeune fille et jeune femme, -était d'une grande fraîcheur et beauté. Clémentine, -très belle aussi, avait plus de charme. Le destin lui -a souri. Son existence prolongée près du Roi lui a -donné des vues et des directives que nous n'avons -pas eues. Chaque nature a ses dons et ses chances. -Loterie humaine.</p> - -<p>Clémentine a épousé le prince Victor-Napoléon, -et les possibilités diverses qu'un nom aussi éclatant -porte avec lui. Stéphanie a fait un mariage qui semblait -resplendir, non d'éventualités, mais de certitudes. -Je parle du premier, car elle s'est mariée -deux fois. La première fois, elle a eu le bonheur -d'épouser un être chevaleresque, et qui était, peut-être, -le plus remarquable des jeunes hommes de son -temps. Il lui apportait en partage la couronne de -Charles-Quint et les trônes d'Autriche-Hongrie… -Couronne et trônes ont disparu, comme emportés -par un magicien infernal, et ma sœur est restée, -pour l'Histoire, la veuve de l'archiduc Rodolphe. -Elle n'avait que vingt-cinq ans, quand il mourut.</p> - -<p>Je n'ai rien dit du décor au milieu duquel paraissaient -les divers personnages qui parlaient à mon -intelligence et à mon cœur, à l'âge où ils s'ouvraient. -Il n'offre rien que de très connu.</p> - -<p>Le plus intéressant pour ma jeunesse, fut le château -de Laeken. Il ne me reste aucune impression -agréable du Palais de Bruxelles, quoique je n'aie -pas oublié la galerie et les salons dont les beaux -tableaux m'intéressaient, surtout un Charles II, par -Van Dyck, vêtu de noir, pâle et noble visage où je -croyais lire la mélancolie du destin des Rois.</p> - -<p>J'ai vu beaucoup de demeures princières et -royales. Elles se ressemblent toutes comme les Musées, -et sont, de même, en général, austères et fatigantes. -Mieux vaut une chaumière et un petit Téniers -pour soi seule, que dix salons et cinq cents -toiles qui sont à tout le monde.</p> - -<p>Je me plaisais à Laeken, parce que le travail devenait -moins absorbant; nous avions plus de liberté, -plus d'espace. Je ne me privais ni de courir, ni de -sauter, dans les jardins et le parc, entraînant, dès -le bas-âge, mon frère qui était la fille et moi le -garçon. J'étais forte, vive et endiablée.</p> - -<p>Je passais pour une enfant volontaire et avide de -s'instruire. Mon habitude de poser des questions -m'avait fait surnommer <i>Madame Pourquoi?</i> J'ai -toujours aimé la logique et la vérité. Mon instinctive -passion du vrai me fit, un jour, cribler de coups de -pied et de poing ma gouvernante qui, par un -faux rapport, m'avait valu une punition. J'étais -dans un tel état que le docteur Wiemmer, appelé, -voulut en tirer la cause au clair. Sa conclusion fut -que j'avais raison, dans le fond, sinon dans la -forme, et que mon caractère était celui d'une nature -entière dont on aurait ce qu'on voudrait par la douceur, -la franchise et l'équité. On renvoya la gouvernante.</p> - -<p>La Reine, bien des fois, rappela cet incident et -les paroles du docteur.</p> - -<p>Ce médecin, si dévoué à ma famille et trop tôt -disparu, sauva ma sœur Stéphanie d'une fièvre typhoïde -à la suite de laquelle le Roi et la Reine -nous emmenèrent à Biarritz. Le changement d'air -était nécessaire à notre convalescence. Nous occupions -la même chambre donnant sur la mer, à la -villa Eugénie, ma sœur et moi. J'avais treize ans, -Stéphanie sept. Je prenais soin d'elle. Il ne fallait -pas qu'elle eût froid. Une nuit, un vent de tempête -se leva, venant du large et poussant des trombes -d'eau.</p> - -<p>Réveillée, je cours en chemise à la fenêtre, qui -s'était ouverte. Le système de fermeture ne fonctionne -pas ou je suis maladroite: je n'arrive pas à -fermer. Le vent arrivait si furieux qu'à chaque moment, -j'étais repoussée dans mon effort. Je tremblais: -j'avais peur pour Stéphanie. Je continuai de -lutter contre le souffle de l'océan déchaîné. Que -dura ce combat? Je ne sais plus. Je me souviens -seulement qu'on me trouva glacée, trempée, grelottante, -et qu'on me mit dans un lit chaud.</p> - -<p>Les yeux clos, j'entendis le docteur Wiemmer -dire à la Reine:</p> - -<p>—Voilà toute cette enfant: une autre aurait -appelé, sonné. Elle n'a pas voulu d'aide pour protéger -sa sœur, et la tempête ne l'a pas effrayée. Elle -n'écoutera qu'elle-même et ne reculera pas.</p> - -<p>Hélas! chacun est fait au gré de la destinée.</p> - -<p>Le premier coup du sort dont j'ai senti la cruelle -rigueur fut la mort de mon frère Léopold.</p> - -<p>J'avais pour lui les sentiments d'une sœur aimante -et maternelle. C'était mon bien, ma chose, -mon enfant. Nous grandissions côte à côte, moi -tirant de mes douze mois d'avance une autorité considérable. -Et j'étais respectueusement obéie.</p> - -<p>Léopold, duc de Brabant, comte de Hainaut, -aimait à jouer avec des poupées; je préférais, de -beaucoup, jouer avec lui. Cependant, notre oncle, -l'archiduc Etienne, frère de ma mère, un des meilleurs -hommes et des plus distingués que la terre ait -portés, nous avait donné deux poupées hongroises, -chef-d'œuvre du genre.</p> - -<p>La mienne fut baptisée <i>Figaro</i>. Souvenir imprévu -de Beaumarchais, ennemi des cours. Qui l'appela -ainsi et pourquoi? Je ne saurais le dire. Celle de -mon frère reçut le nom plus modeste et romantique -d'<i>Irma</i>.</p> - -<p>Il fut un temps où Figaro et Irma réjouirent le -Palais et Laeken. Ils déridèrent même le Roi. J'organisais -des représentations avec Léopold, Irma et -Figaro, à rendre jaloux Bartholo!</p> - -<p>Nous étions joyeux et insouciants, mon frère et -moi, comme on peut l'être à notre âge; et la mort -venait. Ce fut un déchirement de mon être, cette -disparition de mon frère chéri, dans sa neuvième -année. J'osai, je m'en souviens, maudire Dieu, le -renier…</p> - -<p>Léopold, beau, sincère, tendre, intelligent, résumait, -pour mon cœur, ce qu'il y avait de plus précieux -dans le monde, après notre mère adorée. Je -ne concevais pas plus l'existence sans lui que le -jour sans lumière. Et il partit… Je le pleure encore! -Il y a plus de cinquante ans de cela!</p> - -<p>S'il avait vécu, que de choses changées!</p> - -<p>Notre Maison, frappée dans la descendance -mâle de sa branche aînée, ne devait pas se relever -de cet arrêt du sort. La Belgique saura se souvenir -de la grande œuvre accomplie par elle. Mon père -et mon grand-père l'ont faite ce qu'elle est.</p> - -<p>Elle n'oubliera pas non plus quel ange venu sur -la terre fut ma grand'mère, l'immortelle reine -Louise. Tant de larmes versées sur sa mort ont laissé -leur trace dans le cœur de la Belgique.</p> - -<p>De mon grand-père, je répéterai ce que lui disait -solennellement M. Delehaye, président de la -Chambre des Représentants, dans l'adresse au Roi, -lors des magnifiques fêtes des 21 au 23 juillet -1856, pour célébrer le 25<sup>e</sup> anniversaire de son accession -à la couronne.</p> - -<p>«Le 21 juillet 1831, la confiance et la joie -éclataient à votre couronnement, et, cependant, -Sire, vous étiez seul alors sur votre trône, avec vos -qualités éminentes et la perspective de belles alliances -politiques. Aujourd'hui, vous n'êtes pas seul, -vous vous présentez au pays appuyé sur vos deux -fils, et sur le souvenir béni d'une Reine aimée et -regrettée comme une mère, environné de la famille -royale, avec d'illustres alliances contractées, avec -la confiance et le sympathique appui des gouvernements -étrangers, avec une renommée qui a grandi et -l'amour des Belges qui a grandi plus encore que -cette renommée. Sire! Nous pouvons avoir foi dans -l'avenir…»</p> - -<p>Ne puis-je pas, ne dois-je pas, moi aussi, avoir -encore foi dans l'avenir?</p> - -<p>J'en appelle à mes illustres ascendants; j'en appelle -à la Reine, j'en appelle au Roi, près de qui -je fus trop souvent desservie et trahie… De ce -monde où tout s'illumine pour l'âme affranchie de -la terre, il peut voir clair en moi!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch6">VI</p> - -<h2 class="nobreak">MON MARIAGE & LA COUR D'AUTRICHE</h2> - -<h3>DES FIANÇAILLES AU LENDEMAIN DES ÉPOUSAILLES</h3> - - -<p>Quand on décida que je serais mariée, je venais -à peine d'avoir quinze ans.</p> - -<p>Je fus promise officiellement au prince Philippe -de Saxe-Cobourg-Gotha, le 25 mars 1874. Le 18 -février, j'étais entrée dans ma seizième année.</p> - -<p>Mon fiancé montrait de la persévérance. Deux -fois déjà, il m'avait demandée. Sa première démarche -remontait à deux années. Le Roi lui avait -répondu de voyager. Il avait fait le tour du monde. -Puis, il était revenu à la charge. De nouveau, on -l'avait prié d'attendre.</p> - -<p>M'épouser était chez lui une idée fixe. Quelle -sorte d'amour l'inspirait? S'était-il épris de la grâce -de ma chaste jeunesse, ou la notion précise de la -situation du Roi et de l'avenir de ses entreprises enflammait-elle -d'un feu positif le cœur d'un homme -épris des réalités d'ici-bas?</p> - -<p>Les fiançailles faites, les deux familles intéressées -et, plus spécialement, la Reine, d'une part, et -la princesse Clémentine, de l'autre, arrêtèrent que -mon mariage ne serait célébré que douze mois plus -tard.</p> - -<p>J'étais si jeune!</p> - -<p>Mon fiancé avait quatorze ans de plus que moi. -Quatorze ans, ce n'est peut-être pas énorme entre -une jeune fille de 25 ans et un homme de 39; c'est -beaucoup, entre une innocente de 17 ans et un -amoureux de 31.</p> - -<p>Je l'avais entrevu, parfois, au cours de ses rapides -passages à Bruxelles. Nous nous étions dit des -choses insignifiantes, comme un homme de son âge -pouvait en dire à une enfant du mien, et en écouter -d'elle. Mais il me semblait le bien connaître, et depuis -toujours. Nous étions cousins issus de germains. -Première difficulté d'ailleurs: il fallait l'autorisation -de Rome, pour nous marier. On la demanda -et on l'eut. C'est d'usage.</p> - -<p>Mon fiancé me laissa à mes études qu'il convenait -de parachever, pour faire une entrée réussie -dans un monde étranger. Et quel monde! La cour -la plus vraiment cour de l'univers. L'ombre de -Charles-Quint et l'ombre de Marie-Thérèse; la solennité -espagnole, mêlée à la discipline allemande; -un empereur que ses malheurs militaires avaient -grandi plus que diminué, tellement il portait bien -l'infortune; une impératrice, souveraine entre les -souveraines par d'incontestables perfections. Autour -d'eux, la nuée des archiducs et archiduchesses, -des princes, ducs et gentilshommes les plus titrés de -la terre.</p> - -<p>C'était fort impressionnant pour une princesse -belge, qui ne regrettait pas ses robes courtes, parce -qu'on ne les regrette jamais quand la mode est aux -robes longues, mais qui était encore bien étonnée de -se voir habillée en jeune fille.</p> - -<p>Cependant, je ne m'embarrassais ni ne m'effrayais -de rien, considérant toutes choses à travers -les fiançailles et le fiancé.</p> - -<p>J'aurais épousé celui-ci, dès le jour que j'eus la -première bague, si on m'en avait priée. Je veux dire -que je serais allée devant le Bourgmestre et le Cardinal, -avec la même candeur qu'un an plus tard.</p> - -<p>Saine et pure, élevée en bel équilibre de santé -physique et morale par les soins d'une mère incomparable, -privée, par mon rang, des amies plus ou -moins éveillées qui font des confidences, je me donnais -de tout l'élan d'une confiance éthérée au mariage -prochain, sans me douter exactement de ce -que cela pouvait être. Je n'étais plus sur la planète -terre; je créais un astre où mon fiancé et moi, nous -allions vivre dans une atmosphère de félicité. -L'homme qui serait mon compagnon sur la route -enchantée de cette vie dans l'azur, me semblait -beau, loyal, généreux, virginal comme moi.</p> - -<p>Venues plus tard les heures de mon martyre, et -des débats scandaleux où l'intimité de mon cœur -fut livrée aux fauves du prétoire, il s'en est trouvé -qui ont fait état de mes lettres de fiancée. Elles témoignaient -beaucoup d'amour. J'écrivais à l'élu de -mes parents et de mes illusions, comme j'aurais écrit -à un Archange appelé à m'épouser. Je le parais de -la beauté de mes désirs; je le transfigurais.</p> - -<p>Les fauves en ont effrontément déduit que j'étais -une créature d'incohérence et de duplicité.</p> - -<p>Je le demande aux femmes: entre l'amour que -nous concevons et celui qui se présente, n'y a-t-il -pas bien souvent un abîme?</p> - -<p>J'ai été coupable, criminelle, infâme de rouler -dans cet abîme. Telle est l'humaine vérité.</p> - -<p>Pourquoi ma mère si bonne, pourquoi le Roi si -expérimenté, voulurent-ils ce mariage, malgré la disproportion -d'âge et le peu de titres que présentait -mon fiancé à l'admiration universelle, en dehors de -ses titres nobiliaires?</p> - -<p>Premièrement, sa mère, justement aimée et respectée, -plaidait pour lui. Elle mettait sur sa personne -quelque chose de ses mérites.</p> - -<p>Secondement, le prince Frédéric de Hohenzollern -avait exprimé l'intention de me demander en -mariage. Le Roi et la Reine, avertis, ne tenaient -pas, pour des raisons de tout ordre, à se rapprocher -davantage de la maison de Berlin. D'autres prétendants, -plus ou moins opportuns, pouvaient survenir. -Donc, afin de couper court, je serais fiancée -comme je le fus.</p> - -<p>La Reine, d'ailleurs, se félicitait d'envoyer sa -fille aînée à cette cour de Vienne où elle avait -brillé. Elle y demeurait influente. J'en bénéficierais. -Elle était encore plus satisfaite de songer que, -par le majorat des Cobourg, en Hongrie, j'aurais -des attaches solides, dans ce beau pays cher à son -souvenir, et qu'elle y pourrait souvent rejoindre sa -fille, peut-être même s'y retirer, car elle prévoyait -un avenir de plus en plus difficile.</p> - -<p>Mon fiancé reparut. Un an passe vite. La date -du mariage approchait. Je connus les fleurs de rhétorique -et les fleurs de serre d'une cour quotidienne. -Et je me demandais pourquoi jamais la Reine ne -nous laissait seuls, l'Archange et moi.</p> - -<p>Mon fiancé parlait de ses voyages. Il en avait -rapporté de singulières collections. Mais je ne les -connus que par la suite. Il parlait aussi de ses plans -d'avenir, des nombreuses propriétés des Cobourg, -etc… Je m'abandonnais à de douces espérances, et -répondais en disant les splendeurs de mon trousseau, -enrichi des dons féeriques de la Belgique, -dentelière et brodeuse sans seconde.</p> - -<p>Enfin, j'essayai la robe blanche symbolique, sous -le voile céleste, chef-d'œuvre en dentelle de -Bruxelles, et je fus reconnue apte à manœuvrer une -traîne, et à faire des révérences aussi bien que la -plus souple des Demoiselles de Saint-Cyr.</p> - -<p>Comblée de bijoux, je planais de plus en plus -haut, encensée d'hommages, de félicitations et de -vœux, sans voir que mon fiancé était d'un an moins -jeune, et que j'avais grandi et pris une espèce de -personnalité enfermée dans ses rêves et ses imaginations.</p> - -<p>On m'exaltait sur tous les tons, en vers et en -prose, avec ou sans musique, et il paraît que j'étais -«une fleur de beauté irradiante». Je m'en tiendrai -à cette citation.</p> - -<p>De mon mari, on dut aussi célébrer le maintien, -la noblesse, et autres prestiges. Je sais qu'il avait -revêtu son uniforme militaire hongrois, et que nous -reçûmes le Bourgmestre de Bruxelles, le célèbre -M. Anspach, qui vint nous unir civilement au -palais, le 4 février 1875. Puis ce fut en grand -apparat que nous comparûmes devant le Cardinal -Primat de Belgique.</p> - -<p>Un autel était dressé dans la vaste salle attenant -à la salle de bal. Je passe sur la décoration. Les -chants et les prières me retenaient au ciel, et je n'oubliais -pas, pourtant, que je servais de point de mire -à l'assistance. Si ce n'était pas un parterre de rois, -c'était un parterre de princes. A défaut des souverains, -que leur grandeur retient attachés au rivage, -il y avait là tout ce qui comptait sur les degrés des -trônes: le prince de Galles, le kronprinz Frédéric, -l'archiduc Joseph, le duc d'Aumale, le duc de -Saxe-Cobourg, enfin une tranche énorme du -Gotha.</p> - -<p>Si j'entrais dans le détail d'une cérémonie de cet -ordre, je n'en finirais pas. Mais rien n'offre moins -d'attrait, à mon sens. Je suis toujours surprise -quand, ouvrant parfois un roman moderne, je constate -la peine que prennent des gens de talent pour -décrire les somptuosités rituelles des unions terrestres.</p> - -<p>Je n'en sais qu'une de hors de pair dans ce -genre: celle de la Belle au Bois Dormant. Heureuse -Belle, qui fut endormie avec sa cour juste au -moment, je crois, d'un mariage qui ne lui aurait -pas réussi.</p> - -<p>Mais où sont les fées du temps où les bêtes -parlaient?</p> - -<p>Les fées se sont évanouies, et les bêtes ne parlent -plus, sauf en nous-mêmes, et ce qu'elles disent n'a -rien des jolis discours des fables et des contes. Ce -sont de laides réalités.</p> - -<p>J'ai pris par le plus long, mais, quoi qu'il m'en -coûte, il faut que j'arrive à dire des choses qui n'ont -jamais été dites, et qui expliquent le fond du fond -du drame de ma vie.</p> - -<p>On en a bien murmuré quelque chose, jadis, -mais je ne m'arrête pas aux racontars obscurs qui, -alors, égayèrent plus qu'ils n'attristèrent Bruxelles -et la cour.</p> - -<p>Je ne suis pas, je le sais, la première créature qui, -après avoir vécu le temps des fiançailles dans le -bleu, est brusquement, un soir, précipitée à terre, se -relève meurtrie, et s'enfuit en pleurant.</p> - -<p>Je ne suis pas la première qui, victime d'une -excessive réserve, basée, peut-être, sur l'espoir que -la délicatesse du mari et la maternelle nature se -trouveront d'accord pour tout arranger, n'apprend -rien, d'une mère, de ce qu'il faut entendre lorsque -sonne l'heure du berger.</p> - -<p>Toujours est-il que, venue à l'issue de la soirée -du mariage au château de Laeken, et tandis que -tout Bruxelles dansait aux lumières intérieures et -extérieures des joies nationales, je tombai du ciel sur -un lit de rocs tapissés d'épines. Psyché, plus coupable, -fut mieux traitée.</p> - -<p>Le jour allait à peine paraître que, profitant d'un -moment où j'étais seule dans la chambre nuptiale, -je m'enfuis à travers le parc, les pieds nus dans des -pantoufles, vêtue d'un manteau jeté sur mon costume -de nuit, et j'allai cacher ma honte dans -l'Orangerie. Je trouvai un refuge au milieu des -camélias, et je dis à leur blancheur, leur fraîcheur, -leur parfum, leur pureté, à tout ce qu'ils étaient de -doux et de caressant dans la serre éclairée par une -aube d'hiver, et d'une tiédeur, un silence, une -beauté qui me rendaient un peu mes paradis perdus, -je dis mon désespoir et ma souffrance.</p> - -<p>Une sentinelle avait vu passer une forme grise -qui se hâtait vers l'Orangerie. Elle s'approcha et, -prêtant l'oreille, reconnut ma voix. Elle courut au -château. On ne savait pas ce que j'avais pu devenir. -Déjà, l'alarme était donnée discrètement. Un -guide monta à cheval et courut à Bruxelles. Le téléphone -n'était pas inventé.</p> - -<p>La Reine ne tarda pas à paraître. Dans quel -état, mon Dieu! Et moi-même, revenue dans mon -appartement sans vouloir me laisser approcher de -qui que ce fût d'autre que mes femmes, j'étais plus -morte que vive.</p> - -<p>Ma mère se tint près de moi longuement. Elle -fut aussi maternelle qu'elle pouvait l'être. Il n'est -point de douleur qui, dans ses bras et à sa voix, ne -se serait calmée. Je l'écoutais me gronder, me cajoler, -me parler de devoirs que je devais comprendre.</p> - -<p>Je n'osais objecter qu'ils étaient bien différents -de ceux que j'avais conçus.</p> - -<p>Je finis par promettre d'essayer de me dominer, -d'être plus sage et, comme elle le disait, moins -enfant.</p> - -<p>J'avais dix-sept ans, à peine commencés; mon -mari achevait sa trente-et-unième année. J'allais -être son bien et sa chose. On vit, hélas! ce qu'il -fit de moi!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch7">VII</p> - -<h3>MARIÉE!</h3> - - -<p>Au lendemain d'un début si pénible dans la vie -à deux, je ne fus pas témoin sans une amère tristesse -de l'achèvement des préparatifs de mon départ -pour la lointaine Autriche. Jamais la Belgique ne -m'avait été plus chère, ni ne m'avait paru plus belle.</p> - -<p>J'allai dire adieu, en cachant mes larmes, à tous -ceux qui m'avaient connue enfant, jeune fille, qui -m'avaient aimée et servie, puis aux choses familières -à mon enfance dans ce château de Laeken, où tout -parlait à mon affection. Je ne prévoyais guère, pourtant, -que j'y serais un jour une étrangère. Que dis-je? -Une «ennemie»!</p> - -<p>Nous partîmes, suivant le terme consacré, en -voyage de noces. Mais il y a noces et noces.</p> - -<p>J'aurais voulu emmener quelqu'une de mes -femmes. Il n'y fallait pas songer. Le palais de -Cobourg avait ses serviteurs. On m'expliqua qu'un -élément étranger romprait l'harmonie de cette demeure -de haut style. Je dus me contenter d'une -suivante hongroise, d'ailleurs habile, mais enfin qui -n'était pas de mes fidèles.</p> - -<p>Et, pour tout, il en serait ainsi. Mes goûts, mes -préférences, passeraient après ce qui serait décidé -en conseil de famille.</p> - -<p>Malheureusement, l'austérité qui régnait dans -la salle de ce chapitre, ne régnerait pas au Palais -à toute heure et dans toutes les pièces. J'allais m'en -apercevoir.</p> - -<p>En attendant, nous fûmes à Gotha, où le duc -Ernest de Saxe-Cobourg, prince régnant, et sa -femme, la princesse Alexandrine, firent un affectueux -accueil à leur nouvelle nièce.</p> - -<p>Le duc était un vrai gentilhomme, qui devint un -de mes oncles préférés. Il parlait volontiers des -personnages de son temps, et de son ami, le comte -de Bismarck, et passait aisément à des sujets moins -graves, encore que je fusse curieuse d'être instruite -des hommes et des choses de cette Allemagne de -laquelle je me trouvai si rapprochée par mon mariage. -J'ai dit que sa langue était pour moi un parler -aussi naturel que le français, comme il est de règle -à la cour de Bruxelles. La Belgique n'a-t-elle pas -tout à gagner à être bilingue, et à servir d'intermédiaire -entre la région latine et la région germanique? -Moins que l'Alsace et le Luxembourg, un peu -comme eux, cependant, ne doit-elle pas bénéficier -des deux cultures?</p> - -<p>En quittant Gotha, nous allâmes à Dresde, puis -à Prague, et enfin à Budapesth, brûlant Vienne. -Passons sur ces visites princières et leurs réceptions -identiques, à peu de chose près. L'intérêt est de dire, -puisqu'il faut que j'explique ma vie calomniée, si, -tombée du ciel, j'y remontais.</p> - -<p>Nullement, et des années et des années devaient -s'écouler avant que mon existence ne s'embellisse, -de nouveau, d'un rayon d'idéal, les joies de la maternité -mises à part.</p> - -<p>Le seul souvenir précis que j'ai gardé de ce premier -déplacement, en qualité de princesse de -Cobourg est que, chaque soir, au festin de rigueur, -mon mari prenait soin de me faire servir abondamment -des vins généreux.</p> - -<p>Je suis devenue, ultérieurement, capable de distinguer -un Volnay d'un Chambertin, un Voslauer -d'un Villanyi, un champagne d'un autre champagne.</p> - -<p>Le corps ainsi entraîné à la résistance stomachique -et à l'expérience de la dégustation, l'esprit -a dû suivre. J'ai étendu le champ de mes lectures, -et connu des livres dont la Reine et la princesse -Clémentine n'auraient pas voulu croire qui les mettait -entre mes mains…</p> - -<p>Aux jours de ma révolte ouverte, on s'est scandalisé -de certaines libertés de ton et d'allure que -j'ai volontairement exagérées. Mais qui me les avait -apprises? Et, encore une fois, où allais-je et que -serais-je devenue, si Dieu n'avait mis sur mon chemin -l'homme incomparable qui, seul, eut le courage -de me dire:</p> - -<p>—Madame, vous êtes une fille de Roi. Vous -vous perdez! Une femme chrétienne se venge de -l'infamie en s'élevant au-dessus d'elle, et non en -descendant à son niveau.»</p> - -<p>Donc, étourdie, grisée de toute façon, je passais -en revue la famille de Cobourg et ses divers palais -et châteaux. Je connus, enfin, à Vienne, celui qui -allait me servir de principale résidence.</p> - -<p>J'eus froid en y entrant.</p> - -<p>Il a grand air de dehors. Il est lugubre à l'intérieur, -surtout l'escalier. Je n'en ai aimé que le salon -en point de Beauvais que firent, pour Marie-Antoinette, -ses dames d'honneur.</p> - -<p>Ma chambre m'épouvanta. Quoi! C'était cela -qu'on avait préparé pour recevoir mes dix-sept -ans! Un étudiant de Bonn, où le Prince avait fait -ses études, aurait pu s'y plaire, mais une jeune fille -depuis peu jeune femme…</p> - -<p>Qu'on imagine une pièce moyennement grande, -meublée à mi-hauteur de la muraille de petites armoires -en bois sombre, fermées de vitres à rideaux -bleus derrière lesquels je n'ai jamais voulu regarder! -Certains meubles étaient des constructions gothiques. -Au milieu de ce paradis, une immense vitrine pleine -des souvenirs de voyage du Prince: oiseaux empaillés -à long bec, armes, bronzes, ivoires, Bouddhas, -pagodes. J'en eus le cœur soulevé! Avec cela, -pas de dégagements ou annexes nécessaires, sauf un -étroit et sombre corridor utilisé par les gens de service. -Pour arriver chez moi, il fallait traverser la -chambre du Prince, précédée d'une espèce de salon -rébarbatif. Toutes ces pièces se commandaient et -n'avaient pas ombre de goût. De vieux meubles -massifs, garnis d'un reps centenaire, voilà ce qui -s'offrait à ma jeunesse. Tout était vieux, médiocre, -morose. Peu ou pas de fleurs, rien de confortable, -d'intime, d'avenant. Quant à une salle de bains, -pas d'ombre. Il y avait deux baignoires dans tout le -Palais, fort loin et de style archaïque. Et le reste! -N'en parlons pas!</p> - -<p>Ma première observation fut sur cette organisation -anti-hygiénique, et sur les accessoires indispensables -mis à ma disposition immédiate. Leur -exiguïté me navrait. On me répondit que d'illustres -aïeules s'en étaient contentées.</p> - -<p>On sait que l'habitude est une seconde nature. La -princesse Clémentine ne voyait pas ces choses-là, -et même la vitrine aux oiseaux empaillés, en compagnie -desquels il fallait que je vive, lui semblait -charmante. Elle admirait les collections de son fils -sans les connaître toutes, ou sans les comprendre, -heureusement, car, dans notre palais de Budapesth, -je vis les pièces rares: des souvenirs du Yoshivara -qu'une jeune femme ne pouvait regarder sans rougir, -quand une main experte soulevait leur voile.</p> - -<p>Quelle école!</p> - -<p>Cependant, grâce au régime bachique organisé -par mon mari, les choses étaient allées cahin-caha -depuis l'orage du début.</p> - -<p>Notre incompatibilité foncière se dessina au palais -de Cobourg, devant la princesse Clémentine, -à propos du café au lait. Déjà, dans notre voyage -de noces, le Prince m'avait enseigné qu'une âme -bien née ne saurait prendre du café sans lait. Telle -est la conviction germanique. L'Allemagne n'imagine -pas plus le café sans le lait, que le soleil sans -la lune. Or, depuis que j'ai cessé, au premier âge, -de prendre le sein de ma nourrice, je n'ai jamais -pu boire de lait, je n'en ai jamais bu, je n'en bois -jamais. Mon mari s'était mis dans la tête de m'en -faire boire, et spécialement dans le café, faute de -quoi les traditions, les constitutions, les fondements -de tout ce qu'il y avait de germanique sur la terre -se trouvaient ébranlés.</p> - -<p>La discussion reprit devant la princesse Clémentine, -qui mettait du lait dans son café. Sa douceur -la plus affectueuse ne put venir à bout de l'opiniâtreté -de mon estomac. Je vis bien que je lui -faisais de la peine. Son fils se courrouça au point -de me dire des choses pénibles. Et moi de répliquer -du même ton. La Princesse, quoique sourde, entendit -que les choses se gâtaient, et nous calma de son -mieux, mais le coup était porté. Nous eûmes, désormais, -l'un et l'autre, le café au lait sur le cœur.</p> - -<p>Je m'arrête à de tels traits, parce que la vie -commune est une mosaïque de petites choses que -peuvent cimenter de grands desseins ou de hauts -sentiments, mais qui, en elles-mêmes, expriment les -nécessités quotidiennes dont nous sommes esclaves. -L'existence humaine est une pièce, comédie ou tragédie, -qui se ramène à deux décors: la salle à -manger et la chambre à coucher. Le surplus est -accessoire.</p> - -<p>Quel gâchage du temps nous faisons presque -toutes, ici-bas, dans les occupations du haut rang et -l'obligation de paraître pour être. Nous oublions la -parole de Franklin: «Le temps est l'étoffe dont -la vie est faite.»</p> - -<p>Je me reproche amèrement, aujourd'hui, d'avoir -si peu vécu, tout en ayant mené une existence tourmentée, -s'il en fut sur terre. Je n'ai pas connu assez -cette vie véritable qui est celle de la pensée. Que -de gens distingués j'aurais dû pratiquer! Que d'écrivains, -de savants, d'artistes, dont j'aurais dû savoir -m'entourer!</p> - -<p>Mais l'aurais-je pu?</p> - -<p>Mes curiosités les meilleures étaient critiquées, -contrariées, repoussées. Le Prince mon mari enseignait -sur toutes choses, du haut de l'expérience de -son âge.</p> - -<p>On s'est étonné, par la suite, de mes dépenses, -de mes toilettes multipliées, saccagées… Ah! Seigneur, -j'aurais dû devenir folle à force d'être comprimée. -Un beau jour, j'ai éclaté.</p> - -<p>Oh! ce palais de Cobourg, et cette existence où -la moindre fantaisie, le plus petit goût de parisianisme -importé de Bruxelles et, en vérité, déjà -bien assagi, provoquait d'aigres paroles; ce soupçon -de décolletage qui déchaînait des jalousies; ce désir -de vivre un peu pour moi-même, sans être soumise -aux heures rigoureuses d'une caserne, qui provoquait -des tempêtes.</p> - -<p>Mon Dieu! quand je repense à tout cela, et aux -oiseaux empaillés, aux malsaines lectures, aux anecdotes -et plaisanteries graveleuses, et aux misères -quotidiennes,—et j'estompe!—je me demande -comment j'ai pu résister si longtemps. C'était plus -affreux, à la longue, que d'être enfermée comme -folle. Le crime est parfois moins horrible que le -criminel. Il y a des laideurs morales qui constituent -une offense de tous les instants et, à la fin, on -s'exaspère. Je ne sais à quelle extrémité j'aurais pu -me porter, si cette vie avait duré.</p> - -<p>J'ai toujours considéré comme un secours du ciel -la force qui me permit de rompre, au bout de vingt -ans de «plaisirs» forcés, en brisant ma cage princière. -Même si j'avais pu prévoir à quels excès la -haine et la fureur allaient se porter, j'aurais cassé -les vitres. Un palais peut devenir un enfer, et le -pire est celui où l'on étouffe derrière des fenêtres -dorées.</p> - -<p>Les titres n'y font rien. Un mauvais ménage est -un mauvais ménage. Deux êtres sont unis; la même -chaîne les tient sans cesse assemblés. Certains arrivent -à s'en arranger. D'autres ne peuvent. Question -d'humeur et de situation. Ni le Prince ni moi, -nous ne pouvions nous accommoder des différences -qui nous séparaient. Ce conflit permanent, qu'il fût -latent ou déclaré, creusait tous les jours entre nous -l'abîme où tant de choses devaient disparaître.</p> - -<p>Sur le fond de cette trame d'amertumes, mes -jours ont brodé leurs heures. Toutes, cependant, -ne furent pas désagréables. Les orages ont parfois -un rayon de soleil. Je ne voyais pas que des -monstres!</p> - -<p>J'ai dit que je respectais la princesse Clémentine, -et que j'étais attirée vers elle. Mais sa surdité, qui -aggravait de tristesse sa naturelle dignité, son esprit -d'un autre temps qui la portait à toujours être en -cérémonie et en étiquette, rebutèrent souvent les -élans de ma spontanéité. Toutefois, même quand -nous sommes arrivés aux difficultés irréparables, le -Prince et moi, et que ma belle-mère, par son grand -âge, a subi l'influence exclusive de son fils, je n'ai -pu m'empêcher de garder pour elle les sentiments -que je devais à ses anciennes bontés et à sa supériorité.</p> - -<p>On a vu qu'outre mon mari, elle avait divers enfants: -deux fils et deux filles. Un de ces fils, Auguste -de Saxe-Cobourg fut pour moi, comme -Rodolphe de Habsbourg devait l'être, un beau-frère -qui était un frère. Jusqu'à sa mort, survenue, -si j'ai bonne mémoire, en 1908, à Paris, où, sous -le nom de comte de Helpa, il vécut avec délices, -goûté de la meilleure compagnie, il eut pour moi -autant d'affection que j'en avais pour lui.</p> - -<p>Les trois Cobourg, Philippe, Auguste, Ferdinand, -ne se ressemblaient ni physiquement ni moralement. -Auguste tenait des d'Orléans. En lui, le -sang de France l'avait emporté sur le sang germanique.</p> - -<p>En Ferdinand, qui devait être l'aventureux tzar -de Bulgarie, je ne sais quel sang dominait. Passons -vite. J'aurai l'occasion de le retrouver sur son -trône à surprises, quand je parlerai de la cour de -Sofia.</p> - -<p>Des deux filles, Clotilde et Amélie, celle-ci vit -toujours dans mon cœur. Douce victime de sa -tendresse pour un mari excellent, elle mourut de le -perdre. Unie à Maximilien de Bavière, cousin de -Louis II, Amélie était un lys de France égaré en -Allemagne. Elle eut la chance de rencontrer à -cette cour patriarcale de Munich, dont la folie -prussienne devait faire le malheur, un être digne -d'elle. Ils s'aimèrent et vécurent heureux, cachant -le plus possible leur bonheur. Maximilien mourut -subitement au cours d'une promenade à cheval. -Inconsolable, Amélie ne put lui survivre.</p> - -<p>L'idée ne serait pas venue à son frère Philippe -ou à son frère Ferdinand, ni surtout à sa sœur -Clotilde, qu'on pouvait mourir—ou vivre!—d'amour -pour quelqu'un!</p> - -<p>Notre double parenté avec la Maison de France -me valut souvent, au palais Cobourg, ainsi qu'à -la campagne, l'heureuse diversion de la visite de -membres de la famille royale que ma jeunesse -connaissait déjà plus ou moins. Mon printemps fut -comblé des marques de leur affection.</p> - -<p>J'ai vu naître les espérances de ma nièce Dorothée, -fille de l'archiduchesse Clotilde, ma belle-sœur, -fiancée au duc Philippe d'Orléans.</p> - -<p>Je ne crus pas, je l'avoue, et, sans doute, était-ce -l'effet de l'ambiance générale, sceptique à l'égard -d'une France royaliste, que les lys d'or brodés sur -la robe de la belle mariée s'envoleraient de sa traîne -jusque sur l'Elysée, les Tuileries ou le Louvre. Je -ne vis pas, cependant, sans émotion, la couronne -fermée dont la future reine était coiffée, le jour de -son mariage.</p> - -<p>Ah! cette couronne, qu'elle tourne de têtes ou, -plutôt, qu'elle en tournait! Car, à présent, il faut -réfléchir…</p> - -<p>Quoique étrangère à la politique de la France, -et, d'ailleurs, astreinte à autant de reconnaissance -que de considération pour le gouvernement de la -République près duquel j'ai trouvé, avec la sécurité -des justes lois, le respect dû au malheur, et la -courtoisie que des républicains savent témoigner, -même aux Princesses, je n'ai pu m'empêcher de -suivre curieusement la carrière de «Roi expectant» -de mon neveu le prince d'Orléans.</p> - -<p>Tout arrive sur les bords de la Seine; et ceux -de la Garonne ou du Rhône et des autres cours -d'eau du plus beau royaume sous le ciel ne sauraient -être en reste; mais, pour le mal que je veux -à Philippe d'Orléans, je lui souhaite de n'avoir -jamais à changer la casquette de yachtman qui lui -va si bien contre la couronne de Saint-Louis. Il -est «handicapé». Plus que jamais, aujourd'hui, -le meilleur d'un roi, c'est une reine. Or, le sort a -voulu que ce beau mariage de Philippe d'Orléans -et de Marie-Dorothée de Habsbourg, qui fut une -des joies du palais Cobourg, et l'occasion d'une de -ses plus belles réceptions, ait tourné à l'encontre -de ce qu'il promettait.</p> - -<p>A un certain moment, j'ai fait le compte des -ménages royaux ou princiers où soufflait le vent -de la mésentente. Je suis arrivée à un chiffre -effrayant.</p> - -<p>A tout prendre, et en quelque monde que ce soit, -la moyenne des gens parfaitement unis n'est pas -élevée. Mais plus on se rapproche du peuple, plus -le bon sens, le travail, la famille l'emportent, et -plus sagement on se tolère, on s'accorde, on se -soutient, et l'on finit par connaître une espèce de -bonheur qui n'est, peut-être, que l'habitude de nos -communes imperfections.</p> - -<p>Ma vie princière m'aurait été encore plus pénible -si, de temps en temps, elle n'avait été coupée de -déplacements et de voyages au loin.</p> - -<p>Pour ne pas sortir du cercle familial, je dirai -seulement quelques mots de trois villes où j'ai eu -des parents, et séjourné chez eux ou près d'eux -en princesse de Cobourg: Cannes, Bologne et -Budapesth.</p> - -<p>D'abord, Budapesth qui était et qui reste une -cité des plus attirantes, quand le bolchevisme n'y -fait pas la loi. Dans le vieux Bude, l'ancien Orient -a laissé sa trace; dans Pesth, les temps nouveaux -de l'Occident se sont annoncés. J'en ai su quelque -chose en 1918!</p> - -<p>J'ai aimé Budapesth, et j'ai préféré le petit -palais Cobourg de la capitale de la Hongrie et ses -aimables réceptions à celui et celles de la capitale -de l'Autriche. L'atmosphère était autre qu'à -Vienne, et le voisinage du bon Archiduc Joseph, -frère de ma mère, si cordial, m'était cher.</p> - -<p>Son palais était à Bude, et son château à -quelques heures de la ville. Ils n'avaient d'autre -inconvénient que d'être aussi l'habitation de ma -tante et belle-sœur, la princesse Clotilde, très différente -de l'affectueuse et sincère Amélie.</p> - -<p>L'Archiduc était un homme bienveillant, et qui -ne jugeait pas mes fantaisies extravagantes.</p> - -<p>La première année de mon mariage, nous devions -célébrer chez lui, à Alcsuth, mon mari et moi, mon -anniversaire de naissance, le 18 février. Il y avait, -au dehors, une neige merveilleuse. J'avais dit, la -veille:</p> - -<p>—Je ne veux pas de cadeaux, mais, demain, -laissez-moi faire une promenade en traîneau. J'ai -une envie folle de conduire un traîneau. Ce sera la -première fois.</p> - -<p>L'archiduchesse Clotilde, expansive en son privé, -excellait dans cet alibi des femmes qu'on appelle -le collet-monté. Elle fit une moue sévère.</p> - -<p>J'eus beau prier, insister. Le Prince, approuvant -sa sœur, défendit ma promenade.</p> - -<p><i>On me mit au pain sec dans le cabinet noir</i>: -je veux dire qu'il fut décrété que je ne sortirais ni -à pied, ni à cheval, ni en traîneau.</p> - -<p>Arrive l'Archiduc, qui était absent. J'étais encore -furieuse… Oh! certainement, je ne prenais pas les -choses par le bon côté. J'ai toujours eu un caractère -que la sottise et la méchanceté mettent sens -dessus dessous.</p> - -<p>L'Archiduc m'interroge. Je lui raconte l'histoire.</p> - -<p>—Louise, s'écrie-t-il, tu as cent fois raison. -D'abord, à ton âge, et quand on est jolie, on a -toujours raison. Nous allons faire tout de suite une -promenade sur la neige.</p> - -<p>Il sonne et on attelle à un grand traîneau deux -trotteurs hongrois dignes du char d'Apollon, puis -l'Archiduc m'installe, dans mes fourrures. Il prend -les rênes et nous filons à grande allure, accompagnés -d'un domestique de confiance. J'étais aux -anges.</p> - -<p>Ma puritaine et mon puritain n'osèrent souffler -mot.</p> - -<p>La société, à Budapesth, moins soumise au cérémonial -de cour que celle de Vienne, avait plus de -naturel et de hardiesse. J'ai souvenance d'un certain -bal, dans l'île Marguerite, perle de l'écrin du -Danube, où le Prince ne décoléra point, ne voulant -pas que je valse.</p> - -<p>J'étais assaillie d'invitations. Mon mari répondait -pour moi qu'à la cour de Bruxelles, je n'avais -appris que les figures du quadrille et le menuet.</p> - -<p>Le quadrille! Le menuet! Il s'agissait bien de -cela. La Hongrie entendait valser. Et une valse, au -bord du Danube, au son des violons des Tziganes, -c'est une valse, ou il n'en est pas au monde. Et puis, -et puis on aura beau importer d'Amérique des -bamboulas mornes ou épileptiques, et les baptiser -de tous les noms des animaux trotteurs ou galopeurs -de l'arche de Noé, la valse sera toujours la reine -incomparable des danses des gens qui savent -danser.</p> - -<p>Un de ceux-ci, plus hardi que les autres, ne se -paya pas de la défaite du Prince et répondit:</p> - -<p>—Son Altesse sait assurément valser.</p> - -<p>Et, sur ces mots, je fus entraînée d'autorité par -cet audacieux, qui était Magyar, et lancée dans -le tourbillon.</p> - -<p>Je confesse que je ne m'arrêtai plus de la nuit. -Le Prince était furieux. Mais on l'accablait de -compliments sur ma beauté, sur mon succès; il était -obligé de sourire.</p> - -<p>Je m'attendais à une scène, au départ. Heureusement, -nous fûmes priés d'embarquer sur un bateau -féeriquement illuminé, qui nous porta sur le beau -fleuve, jusqu'au débarcadère le plus rapproché de -notre palais, au son des musiques tour à tour ardentes -et langoureuses que l'on n'entend que dans -ce pays-là.</p> - -<p>Etait-ce l'effet de la lyre d'Orphée? Je ne fus -pas mise à mort au soleil levant, comme la pauvre -Schéhérazade.</p> - -<p>Que ne dansait-elle, au lieu de raconter des -histoires?</p> - -<p>A Bologne et à Cannes, j'ai vu défiler une -société aujourd'hui disparue. Ici, chez la duchesse -de Chartres, là chez le duc de Montpensier, au -palais Caprara. En Italie, c'était certaines des plus -nobles figures italiennes encadrées des premiers -noms de France; sur la Côte d'Azur, c'était un -monde plus vivant, plus papillonnant, où resplendissaient -quelques-unes des beautés parisiennes.</p> - -<p>Où irais-je, si je me laissais aller à évoquer les -ombres de tant d'êtres que j'ai vus passer, occupant -le siècle. Déjà le silence s'est fait, l'oubli a commencé. -O vanité des choses…</p> - -<p>Au moins, dirai-je combien Cannes, à cette -époque, me ravissait par le goût raffiné des élégances -françaises. La guerre a transformé cette -ville, jadis recherchée des élites. J'ai lu qu'envahie -et bruyante, elle a perdu le cachet discret qui était -son caractère et son charme. C'est dommage!</p> - -<p>Il y a tout à dire et il n'y a rien à dire de la -vie des gens du monde qui ne sont que des gens -du monde. Vraiment oui, je remplirais une bibliothèque -si je reprenais par le menu les fastes mondains -de mon passé. Mais de quel intérêt, au fond, -cela serait-il? Je répondrais à ce genre de curiosités -que satisfont ces chroniques où la société qui a -besoin de polir quotidiennement son éclat pour -briller, jette aux échos des journaux les noms des -gens qu'elle reçoit et le détail des fêtes qu'elle -offre. Curiosités banales et qui sont, malheureusement, -le fond même de la nature humaine, de ses -envies et de son amour-propre.</p> - -<p>On trouvera mieux, sans doute, que je termine -ce rapide crayon de ma vie de princesse de -Cobourg, antérieurement aux événements qui préparèrent -sa fin, par quelques traits sur mes enfants. -Je le dois à cette sorte de confession d'une existence -qui a tant souffert des mensonges des hommes.</p> - -<p>J'ai été, je crois, une bonne mère. J'ai voulu, -j'ai cru l'être. J'ai le sentiment, du moins, de l'avoir -été longtemps. J'ai prodigué à mes enfants mes -soins et mes tendresses.</p> - -<p>Ceci est naturel aux femmes que la maternité -fait vraiment femmes, et c'est leur gloire et leur -honneur. Qu'elles me laissent dire, cependant, que -s'il est parfois plus malaisé qu'on ne pense d'être le -père de son enfant, il est des situations où en être -la mère est d'une difficulté constante.</p> - -<p>Heureuses celles qu'une vie paisible et normale -laisse à loisir auprès d'un berceau.</p> - -<p>J'ai tout de même connu ce bonheur avec mon -premier-né Léopold, qui vit le jour en 1878, à -notre château de Saint-Antoine, en Hongrie.</p> - -<p>La Reine était là, très heureuse d'être grand'mère. -L'arrivée de cet enfant, un garçon, héritier -des titres, fonctions et apanages de la famille, apaisait -les querelles entre le Prince et moi. Ce fut une -accalmie de quelque durée. L'influence de la Reine -avait opéré sur mon mari. Moi-même, pénétrée de -mes devoirs maternels, j'avais pris d'admirables -résolutions de patience et de sagesse.</p> - -<p>Je faisais des rêves magnifiques, devant le berceau -de mon fils… O cruauté du sort contre laquelle -je serais impuissante: au fur et à mesure -qu'il grandirait, et que le milieu agirait sur lui, il -serait de moins en moins mon enfant. Je l'aurais -voulu courageux et loyal. Ne devait-il pas porter -l'épée? Quelle âme je souhaitais de lui forger! -Mais son père revendiqua le droit de le diriger. -Bien vite, il ne m'appartint plus.</p> - -<p>Léopold approchait de l'âge de raison lorsque je -m'évadai d'une existence devenue atroce. Il crut -qu'en refusant de continuer d'être princesse de -Cobourg, j'emportais des centaines de millions qui -devaient, un jour, lui revenir de son grand-père, -et que j'allais les jeter au vent de mes folies.</p> - -<p>Je connus cette haine que la nature se refuse à -concevoir: une haine de fils. J'ai versé sur elle -les larmes que versent les mères frappées dans leur -chair par la chair de leur chair. Cependant, Dieu -le sait: chaque fois que mes enfants, affolés de -cet argent qui est au fond des plus bas crimes, m'ont -fait souffrir, je leur ai pardonné.</p> - -<p>Lorsque Léopold est mort d'une manière affreuse -que je ne peux que mentionner, il n'était plus, pour -mon cœur, de ce monde, depuis longtemps. Ce -n'est pas moi qui ai été atteinte par le châtiment -terrible qui a clos, dans le sang, la lignée de l'aîné -des Saxe-Cobourg. C'est celui qui avait formé à -son image un fils égaré.</p> - -<p>Il a survécu, je pense, pour avoir le temps de se -repentir.</p> - -<p>Lorsque ma fille Dora fut près de naître, en -1881, j'avais une telle appréhension de la présence -de son père, que je fis tout ce que je pouvais pour -cacher l'heure imminente de la délivrance. Je voulais -que le Prince ne fût pas près de moi à ce -moment pénible, et qu'il sortît, sans me croire dans -les douleurs. Il en fut ainsi. Cela se passait dans -notre palais de Vienne. Je parvins à surprendre -mon monde. J'évitai, dans la souffrance, une présence -qui n'aurait pu que l'accroître. La sage-femme, -de garde près de moi, ne put même pas -envoyer chercher à temps le professeur accoucheur. -Il arriva après la bataille.</p> - -<p>Dora fut mon second et dernier enfant. Elle -promettait d'être jolie. Devenue jeune fille, encore -plus grande que moi, très blonde et myope, elle a -eu le malheur d'épouser le duc Gunther de -Schleswig-Holstein, frère de l'impératrice Augusta, -femme de Guillaume II.</p> - -<p>Le malheur… C'est là, dira-t-on, un mot de -belle-mère.</p> - -<p>On verra par la suite que c'est une vérité conforme -à des faits qui touchent à l'histoire contemporaine, -rien de plus.</p> - -<p>De son mariage, ma fille n'a pas eu d'enfants. -Ils auraient appris que leur grand'mère est la plus -coupable des femmes, à moins que ce ne soit la -plus folle, parce qu'elle a dit, bien des fois, à son -gendre, comme au prince de Cobourg, comme à -certains dignitaires de Vienne et d'ailleurs, complices -ou agents des persécutions dont elle était -accablée:</p> - -<p>—Vous n'avez qu'un but: prendre, en me -prenant ma liberté, ce que je peux avoir encore. -Mais il y a une justice, et vous serez punis!</p> - -<p>Ils l'ont été.</p> - -<p>Ah! si, au lieu de me martyriser ou de me laisser -martyriser, certains des miens étaient venus, avaient -osé ou pu venir à moi, directement, et en confiance… -Je suis femme, je suis mère. Je ne soutiens -pas que je n'ai aucun tort. Je soutiens seulement -ceci, qui est vrai: on m'a toujours menti. On m'a -toujours parlé d'honneur, de vertu, de famille, et -j'entendais crier plus haut que tout cela: «Argent! -Argent! Argent!»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch8">VIII</p> - -<h3>LES HOTES DE LA HOFBURG: -L'EMPEREUR FRANÇOIS-JOSEPH, -L'IMPÉRATRICE ÉLISABETH</h3> - - -<p>Depuis que la défaite a jeté bas, en un jour, les -trônes qui étaient comme l'assise d'un monde germanique -arriéré, j'ai l'occasion, parfois, de passer -du <i>Ring</i> vers le <i>Graben</i>, par la Hofburg, ancien -palais impérial de cette ville de Vienne où j'écris -ceci. J'aperçois, de la <i lang="de" xml:lang="de">Fransenplatz</i> (la grande cour -intérieure), les fenêtres des salles qui, jadis, me -virent accueillir par la garde et les chambellans -avec les honneurs de mon rang. Elles sont closes, -vides, muettes. Ici, tout est mort. La vieille Hofburg -a cessé d'être. La nouvelle, espérance énorme -des somptuosités évanouies dans le néant, demeure -inachevée. Elle n'atteste plus que la chute d'un -empire.</p> - -<p>Seule des princesses et archiduchesses qui furent -de la cour disparue, je suis restée à Vienne, aimée, -je crois, du peuple, respectée des gouvernants.</p> - -<p>Il y a une ville au monde où l'on m'a vue vivre -longuement. Elle a été le théâtre de mes «crimes». -Cette ville, lorsqu'elle a chassé tout ce qui prétendait -représenter l'honneur et les honneurs, les vérités -et les vertus, m'a conservé mon droit de cité, et, -supprimant les titres, m'a laissé le mien. Je reste -debout devant les ruines du pouvoir qui fut, pour -moi, cruel.</p> - -<p>J'ai connu la justice de la Cour et de l'empereur -François-Joseph. J'ai appris qu'une Princesse n'a -pas droit aux lois faites pour tout le monde. Il -existe des dispositions secrètes qu'on lui applique -sans que les juges aient à s'en mêler, ou, s'ils s'en -mêlent, ils ont des ordres! On colore cela de prétextes. -Dans mon cas, c'était la folie.</p> - -<p>Impossible, aujourd'hui, de taxer de démence -une révolte de la conscience. Impossible, si une -victime crie au secours! de l'accuser de scandale. -On ne vous jette plus, de force, pantelante, dans -une maison de fous dont le directeur dit en vain -que vous n'êtes pas malade; et il faut qu'il vous -garde. Il a des ordres!</p> - -<p>On appelait cela une <i>affaire de cour</i>!</p> - -<p>Je pense qu'il n'a pas fallu beaucoup d'attentats -de ce genre pour motiver l'arrêt de la justice qu'aucune -hypocrisie de mots et de gestes, et aucun appareil -de la puissance humaine ne peuvent tromper. -Elle prononça la fin des Habsbourg.</p> - -<p>Mais pourquoi faut-il que les coupables d'une -politique immorale et lâche ne soient pas seuls à -expier leurs fautes? Tout un peuple expie, à présent, -la décadence et la chute de la cour de Vienne. -Pauvre peuple, si bon, si dupé, si résigné, si travailleur, -si à plaindre!</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Quand je suis arrivée à la cour d'Autriche, en -1875, François-Joseph avait quarante-cinq ans.</p> - -<p>Il était remarquable, à distance, par sa tenue -en uniforme. De près, il donnait l'impression d'une -certaine bonhomie que démentait la dureté du -regard. C'était un homme étroit, plein d'idées -fausses et préconçues, mais qui avait reçu de sa formation -et des traditions de la politique autrichienne -quelques formules et manières qui lui permirent de -surnager longtemps, avant d'être englouti dans le -sang qu'il fit couler. Sous le décor du rang et des -cérémonies, sous le vocabulaire des réceptions, audiences -et discours, il y avait un être dépourvu de -sensibilité. La nature, en le mettant au monde, -l'avait privé de cœur. Il était empereur; il n'était -pas homme. On eût dit un fonctionnaire automate, -habillé en soldat.</p> - -<p>Dans le premier moment, il me fit grand effet, -quand mon mari lui présenta la nouvelle princesse -de Cobourg. Je m'attendais à des phrases aimables -et distinguées auxquelles j'aurais bien du mal à -répondre convenablement. Ce fut si banal que je ne -savais plus, en sortant, ce qu'il m'avait dit. Il devait -en être à peu près toujours ainsi, sauf dans une -circonstance mémorable que je raconterai plus loin.</p> - -<p>Jamais ne n'ai connu quelqu'un retenant de -François-Joseph un mot qui valût la peine d'être -rapporté. Sa conversation, dans le cercle impérial, -était d'une froideur et d'une pauvreté déconcertantes. -Il ne s'animait que pour les «potins». Mais -cela, c'était, surtout, du domaine de l'appartement -de Mme S…, son refuge, son plaisir, son vrai -«chez soi», où il était «Franz», ou «Joseph» -en liberté.</p> - -<p>J'ai vu les débuts de Mme S… au <i lang="de" xml:lang="de">Burgtheater</i>. -Son influence, si jamais elle en a eu d'autre que de -permettre à l'Empereur de s'évader près d'elle des -insuffisances, mères des fatalités de sa vie, n'a été -nuisible à personne.</p> - -<p>Actrice du théâtre qui est la Comédie-Française -de Vienne, jolie et de genre honnête, une Brohan, -l'esprit en moins, elle plut au Souverain. Il lui fit -un sort paisible et assuré, puis, un beau soir, l'introduisit -tranquillement à la Cour où l'Impératrice prit -sans peine son parti de cette impériale hardiesse. -Elle fut satisfaite de constater que François-Joseph, -méthodique jusque dans ses passions, réduit jusque -dans ses excès, choisissait une confidente de tout -repos, qui ne prétendait qu'à tenir gentiment son -emploi.</p> - -<p>Il y a eu fort loin de Mme S. à Mme de Maintenon. -Il y a eu encore plus loin de François-Joseph -à Louis XIV.</p> - -<p>Physiquement, l'Empereur, si n'avaient été l'uniforme -et l'entourage, aurait pu être pris pour son -premier maître d'hôtel. A bien l'observer, il n'avait -rien que d'ordinaire.</p> - -<p>On remarquait pourtant chez lui deux tics: à la -moindre perplexité, il tapotait et caressait ses «côtelettes». -A table, il se regardait fréquemment -dans la lame de son couteau. Pour le reste, il mangeait, -il buvait, il dormait, il marchait, il chassait, -il parlait suivant des rites accordés avec les circonstances, -les heures, le temps, le calendrier, en -conformité de règles bureaucratiques. Elle furent à -peine troublées par quelques révolutions, diverses -guerres et beaucoup d'infortunes. Il accueillit ces -calamités du même front que la pluie lorsqu'il -devait partir pour Ischl.</p> - -<p>Quand son fils se tua, quand sa femme fut assassinée, -il ne perdit pas un pouce de sa taille. Sa démarche -resta aussi ferme, sa barbe aussi parfaitement -disposée. Finies les cérémonies, il n'y eut rien -de changé en Autriche. François-Joseph continua -de parler sur le même ton de l'amour de ses peuples -pour sa personne et de son amour pour eux.</p> - -<p>Et, le soir, il fut chez Mme S.</p> - -<p>Ce personnage sans relief, sans courage et sans -équité, a fait le malheur de ma vie. A l'heure où il -aurait dû remplir vis-à-vis de moi son devoir de -souverain et de chef de maison, il ne l'a pas rempli—par -peur.</p> - -<p>Si, en deux circonstances, je l'ai vu différent à -propos de ce qui pouvait me toucher, ces circonstances -n'étaient pas décisives. On ne juge pas un -homme sur le geste qu'il fait de vous soutenir quand -vous descendez de voiture. On le juge si, dans un -incendie, il ne recule pas devant les flammes pour -vous sauver.</p> - -<p>François-Joseph était incapable de se jeter au -feu pour qui que ce fût. Il ne fallait attendre de lui -aucune aide dans le danger. Il aurait craint d'abîmer -son uniforme ou de déformer ses favoris.</p> - -<p>Ah! j'ai compris sans peine le désespoir de son -fils et de sa femme, emportés vers les sommets, et -qui, devant ce néant, ne songeaient qu'à le fuir.</p> - -<p>L'Empereur avait un frère, l'archiduc qui fut le -point de départ des haines de cour dont j'ai été -victime. Cet homme a connu les rigueurs d'un exil -déshonorant et il est mort déshonoré. Dieu l'a puni. -J'ai vu sa droite atteindre le coupable initiateur -des persécutions qui ont provoqué, renforcé, exaspéré -la principale de celles dont j'ai eu à souffrir.</p> - -<p>Pendant des années, il m'avait entourée d'hommages. -Tout Vienne le savait. L'Empereur, comme -les autres, et mieux que les autres, car ces histoires -étaient son pain quotidien. C'était pour lui une -affaire d'Etat de savoir si l'archiduc Louis-Victor -arriverait à ses fins.</p> - -<p>Ce prince pouvait plaire. C'était une nature d'une -certaine ardeur, que ses curiosités excessives devaient -entraîner dans le scandale d'un châtiment -public.</p> - -<p>Je recevais patiemment ses compliments et ses -fleurs. On sait les exigences du monde. Les assiduités -d'un archiduc frère de l'Empereur se supportent -en souriant. Le sourire aussi a été donné -à la femme pour dissimuler sa pensée.</p> - -<p>Malheureusement, Louis-Victor, jaloux des -sentiments sérieux qu'un autre, qui n'était pas -«Prince» m'inspirait, s'impatienta et, du jour au -lendemain, objet de ses adulations, je devins celui -de son aversion.</p> - -<p>J'avoue que j'ai eu longtemps, pour l'ironie, un -goût que je tenais du Roi. Il m'a valu bien des ennemis. -L'archiduc fut-il offensé de quelque mot un peu -dur? Les blessures d'amour-propre sont celles qui -s'enveniment le plus promptement. Toujours est-il -que j'eus soudain, en lui, un adversaire déclaré. Il -proclama qu'il me ferait quitter la Cour.</p> - -<p>J'avais inspiré des jalousies. Qui n'en inspire? -Ces jalousies se groupèrent autour de mon ancien -admirateur. La cabale traditionnelle commença. -L'indépendante que j'étais fut mise en joue par -quelques bonnes âmes qui ne songèrent plus qu'à la -massacrer avec l'aide du Don Juan repoussé.</p> - -<p>Celui-ci ne fut pas long à composer la scène à -faire.</p> - -<p>On commençait alors à parler de l'attention que -j'accordais au galant homme qui a été le seul que, -de ma vie entière, j'ai distingué de toute la force -de ma confiance et de toute l'étendue de mon estime. -L'archiduc Louis-Victor alla raconter à son -frère qu'il m'avait vue, de ses yeux vue, la nuit, -dans un restaurant à la mode, en tête à tête avec un -officier de uhlans.</p> - -<p>Aussitôt, emportées par l'indignation d'un tel oubli -de ce que je devais à mon rang, trois nobles -Furies, que je ne veux pas nommer et qui avaient -des droits singuliers à représenter la vertu sur la -terre, firent connaître à Sa Majesté que, si j'étais -priée au prochain bal de la Cour, elles me tourneraient -le dos en plein cercle impérial.</p> - -<p>Ma sœur, informée de ce hourvari, me prévint -et me questionna. Je n'eus aucune peine à découvrir -d'où venait le complot et à démontrer mon -innocence à Stéphanie.</p> - -<p>Le soir que l'archiduc Victor indiquait, je n'étais -pas sortie du Palais Cobourg. J'ajoute, pour ce -chapitre de petite histoire, que je n'ai jamais, jamais, -jamais pris place à une table de restaurant en -tête à tête avec qui que ce soit. Lorsqu'il m'est -arrivé d'assister à quelque dîner ou souper, en un -lieu public, dans un salon réservé ou dans une salle -ouverte à tout le monde, j'ai toujours été accompagnée -d'une ou plusieurs personnes de mon entourage.</p> - -<p>Bien mieux, à l'heure qu'indiquait le calomniateur, -j'étais avec le Prince mon mari et nous avions -une de ces discussions, orage quotidien de notre -existence. Le Prince était là pour s'en souvenir. Au -surplus, le personnel pouvait attester que je n'avais -pas donné l'ordre d'atteler et que je n'avais point -quitté le palais. Enfin, rien de plus simple que de -confondre l'archiduc et ses vertueuses amies.</p> - -<p>Ma sœur fut convaincue et, sans vouloir se placer -entre l'arbre et l'écorce, elle pensa que je ferais -bien de parler à l'Empereur.</p> - -<p>La cabale agissait vite. François-Joseph me devança -en me faisant convoquer.</p> - -<p>Je le vis dans l'appartement de Stéphanie. J'étais -dans cet état de colère indignée que je n'ai jamais -pu maîtriser, hélas! devant l'infamie.</p> - -<p>Je remerciai d'abord le Souverain de son audience -et lui dis, en me possédant difficilement, qu'il -devait me défendre et prendre mon parti; que -j'étais en butte aux attaques d'une misérable cabale -et que c'était à lui d'y mettre fin en punissant les -calomniateurs. Je lui demandais une enquête. Je -l'attendais de sa justice.</p> - -<p>On conçoit de reste mon discours.</p> - -<p>Prévoyant mes paroles, il avait préparé sa réponse -selon une formule d'un des chefs de bureau -de la Chancellerie impériale, qui le dressèrent dans -son jeune âge. Elle fut celle-ci:</p> - -<p>—Madame, tout cela ne me regarde pas. Vous -avez un mari. C'est son affaire. Je crois que, pour -le moment, vous ferez bien de voyager et de ne -pas paraître au prochain bal de la Cour.</p> - -<p>—Mais, Sire, je suis une victime. Vous faites -de moi une coupable.</p> - -<p>—Madame, j'ai entendu mon frère, et quand -Victor a parlé…</p> - -<p>Il acheva d'un geste qui voulait être impérial et -définitif.</p> - -<p>Je n'étais pas femme, on le sait, à tenir bon -contre tant d'iniquité. Je cachai mon mépris en -prononçant:</p> - -<p>—L'avenir dira, Sire, lequel de nous a menti, -de l'Archiduc ou de moi.</p> - -<p>Je fis ma révérence dans toutes les règles, et -l'Empereur sortit.</p> - -<p>Revenue au palais de Cobourg, j'entrai chez -mon mari et lui déclarai que j'attendais de son -honneur que, pour déchirer la trame abominable -où j'étais prise, il envoyât ses témoins à l'archiduc -Victor.</p> - -<p>Le Prince de Cobourg me répondit froidement -que, si j'avais perdu la faveur impériale, il n'avait -pas envie, lui, de la perdre en se battant avec un -Archiduc, frère du Souverain.</p> - -<p>Après l'empereur chevaleresque, je tombais sur -un autre Galaor!</p> - -<p>Ma furieuse insistance ne put rien obtenir, ou -plutôt elle obtint tout le contraire de ce qu'elle -cherchait: le Prince ne voulut plus se rappeler que -j'étais au Palais, le soir désigné par le calomniateur. -Il déclara qu'il ne le contredirait aucunement!</p> - -<p>Ce fut la goutte d'eau qui fait déborder le vase. -Dès cette heure, ma résolution fut prise: je ne resterais -plus avec le mari qui m'abandonnait. J'écouterais -la voix qui m'avait dit: «Vous vous perdez, -Madame, dans le monde où vous vivez. Il est -lâche et pervers.»</p> - -<p>Cependant, l'instinct de la famille fut plus fort -que ma colère.</p> - -<p>Je dis au Prince:</p> - -<p>—Nous devons nous séparer et reprendre chacun -notre liberté. Mais nous avons des enfants. Evitons -un éclat. Voyageons une année. Si, au bout -de cette année nous n'avons pas trouvé une nouvelle -règle de vie commune, nous nous quitterons. Vous -irez de votre côté, moi du mien.»</p> - -<p>Je venais de prononcer les paroles qui, dans l'esprit -d'un homme tel que le Prince de Cobourg, -étaient les plus terribles qu'il pût appréhender. La -perspective d'une séparation ou d'un divorce -annonçait la possibilité du passage des millions du -Roi en d'autres mains que celles du père de mes -enfants. Et cela, jamais!… J'en saurais quelque -chose. Je le sus, en effet.</p> - -<p>Puisque je montre le fond du drame, je dois -expliquer les raisons secondes de l'incroyable attitude -de François-Joseph. Elles touchent à la politique, -et je ne voudrais m'attarder sur aucune, la -sienne moins qu'une autre. Cependant, j'écris pour -essayer d'ajouter quelques traits à l'Histoire de ce -temps aussi bien que pour me défendre.</p> - -<p>François-Joseph refusa de me secourir et, du -premier coup, m'abandonna, laissant mon mari libre -d'agir à sa guise, parce qu'il avait à le ménager. Le -Prince de Cobourg savait le secret de Mayerling -et de la fin désespérée de Rodolphe. En outre, le -Prince avait un frère, Ferdinand, placé à l'avant-garde -du <i lang="de" xml:lang="de">Nach Osten</i>, en Bulgarie. Les Cobourg -étaient une puissance. François-Joseph pliait devant -elle. De deux maux, il choisissait le moindre, du -point de vue de ses calculs, et c'est moi qu'il -sacrifiait.</p> - -<p>Je ne l'ai vu, je l'ai dit, en meilleure attitude -que deux fois, dans tout cela. Le jour où je lui -demandai le changement d'un gentilhomme de la -Cour, attaché à ma personne et à celle de mon -mari, et qui faisait cause commune avec l'Archiduc -Victor, il me l'accorda sur-le-champ.</p> - -<p>Plus tard, lorsque je suis entrée dans la voie -d'une vie nouvelle, en vivant enfin d'un idéal supérieur, -au mépris des plus sinistres épreuves et des -plus affreuses calomnies, il est advenu que le Prince -de Cobourg s'est vu en face d'un homme d'honneur -prêt à lui rendre raison. Mon mari avait l'air de le -dédaigner. L'Empereur s'est rappelé que l'uniforme -de soldat était autre chose qu'un vêtement de parade. -Il prescrivit au Prince de Cobourg de se -battre. Il se battit.</p> - -<p>Ce fut, je crois, la seule victoire militaire remportée -par François-Joseph sur quelqu'un, et, pour le -Prince, général autrichien, le seul combat où il -ait jamais donné de sa personne.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>J'ai songé souvent que la Providence fit une -grande grâce à l'Impératrice en ne la laissant pas -vieillir, rivée au boulet qui entraînait l'Empire dans -les profondeurs de la bêtise et de la férocité -humaines.</p> - -<p>Dirai-je que ma pensée va vers elle comme une -prière? Ce fut aussi une martyre. Elle vient immédiatement -après la Reine dans mes méditations -quotidiennes.</p> - -<p>La différence d'âge et de rang me tint, à mon -vif regret, plus loin d'elle que je ne l'aurais voulu. -Au moment où j'aurais pu l'approcher mieux, je -me débattais dans ma vie princière, prise entre mes -aspirations vers un idéal de salut et les vanités du -monde. Si elle était l'Impératrice sereine, je paraissais -une princesse tourmentée. J'avais cependant -quelque chose de commun avec elle: l'amour de la -nature et de la liberté et le goût de Henri Heine.</p> - -<p>Sans avoir fait de cet écrivain ce que j'ai fait -de Gœthe, la pensée par laquelle j'essaie de vivifier -la mienne, j'ai eu de bonne heure, puis de plus en -plus, en vieillissant, la connaissance et l'admiration -du poète, philosophe fantaisiste et inspiré, Musset -de Prusse et de Judée qui est, par excellence, -l'homme d'esprit européen. Précurseur étonnant, -Heine avait pris de la France et lui avait apporté -un ensemble de dons desquels le mélange promet -une race d'hommes affranchis des frontières, et mus -par un même goût de l'éternelle beauté. Annonce -de rapprochements que l'avenir verra peut-être.</p> - -<p>Qu'il fût Juif, c'est possible. Les Apôtres aussi! -Et je comprends le culte de l'Impératrice allant -le voir à Hambourg, restant après sa mort en relations -avec sa sœur et lui érigeant un monument à -Corfou.</p> - -<p>Rodolphe disait de sa mère: «C'est un philosophe -sur le trône.» C'était vraiment un grand esprit.</p> - -<p>Le jour où j'eus l'honneur d'être reçue en particulier, -pour la première fois, par l'Impératrice, -fut pour moi un jour sensationnel. Je savais qu'elle -ne portait que du blanc, du noir, du gris et du -violet. J'ai toujours composé mes toilettes sans le -secours du couturier et, si j'en crois les flatteries de -la rue de la Paix, j'ai su m'habiller, après quelques -années de tâtonnements. J'avoue qu'alors, si hardie -que je fusse devenue en pareille matière, je pris -mon temps pour me décider. Enfin, j'optai en faveur -d'une robe d'un violet de violette, garnie de grèbe, -avec un petit chapeau-toque, comme on en portait -alors, tout en velours, heureusement arrangé.</p> - -<p>Je dirai sans fard qu'il me revint que ma toilette -avait été remarquée favorablement.</p> - -<p>L'Impératrice fut toute de charme. Elle me parla -de la Reine comme d'une amie présente à son affection, -en termes simples et choisis à la fois. C'était sa -façon de parler sur toutes choses. Rien que de bon, -de supérieur et de naturel en même temps ne tombait -de ses lèvres qui s'entr'ouvraient à peine pour -laisser passer des mots nettement prononcés, mais -bas, et purs cependant. C'était une voix d'âme: un -cristal étouffé, mais un cristal.</p> - -<p>Jamais je n'ai revu un sourire pareil au sien. -Il mettait le ciel sur son visage. Il enchantait et il -troublait, tant il était à la fois doux et profond.</p> - -<p>Elle était belle d'une beauté de l'Au-delà, avec -quelque chose d'immatériel dans la pureté des traits -et des lignes du corps. Personne ne marchait comme -elle. On n'apercevait pas le mouvement des jambes. -Elle s'avançait en glissant; elle semblait planer à -ras de terre. J'ai lu souvent de quelque femme -célèbre et adorée qu'elle était «d'une grâce inimitable». -L'Impératrice Elisabeth avait vraiment -cette inimitable grâce, et ses grands yeux bruns, -tellement ils apaisaient et parlaient un noble langage, -semblaient exprimer les vertus théologales: -la Foi, l'Espérance et la Charité.</p> - -<p>La Bavière qui l'avait vue naître, a gardé intacts, -au cours des âges, des éléments de la race celtique -établis jusqu'au Danube. L'Allemagne du Sud a -de ce vieux sang européen en abondance.</p> - -<p>L'Impératrice avait les caractéristiques de la -beauté celte la plus raffinée. Elle n'était pas germanique, -du moins comme au delà du centre de -l'Empire, en tirant vers le Nord. Elle exprimait à -la perfection, moralement et physiquement, tout ce -qui sépare et continuera de séparer Munich et -Vienne de Berlin.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Les souvenirs se pressent en foule, quand je -reviens par la pensée à la Hofburg. Il faut choisir.</p> - -<p>Je songe à l'archiduc Jean, qui devint Jean Orth, -du nom d'un des châteaux de Marie-Thérèse sur -le Danube, séjour préféré de cet esprit étrange.</p> - -<p>Comme Rodolphe, avec lequel il s'entendait -fort bien en certaines choses, il étouffait à la cour. -Il m'a dit de lui—et de moi—une fois:</p> - -<p>—Nous ne sommes pas faits—et toi non -plus, d'ailleurs—pour vivre ici.</p> - -<p>Il m'intéressait, mais je n'aimais pas son esprit -sarcastique. Il n'avait pas la hauteur de pensées et -de vues de Rodolphe. Lorsqu'il disparut, je tins -pour sa survivance quelque part, en secret, et la -possibilité d'une réapparition. J'ai lu, cette année, -dans les journaux, qu'un personnage énigmatique, -qui pouvait être l'archiduc Jean, était mort à Rome -où, depuis vingt ans, il vivait caché. Rome, en -effet, attire les âmes solitaires et désabusées du -monde. Si cet inconnu fut Jean Orth, il put, à -loisir, y méditer sur la grandeur et la décadence -des empires.</p> - -<p>Je laisserai cette ombre à son mystère, et parlerai -de deux autres disparus plus rapprochés de nous -et des problèmes actuels.</p> - -<p>Ce disant, je revois le bal où François-Ferdinand -d'Este montra, par son empressement pour la Comtesse -Chotek, ce qui devait arriver: il l'aimait et -elle l'aimait. Ils s'épousèrent. Ce fut un événement -considérable.</p> - -<p>La Comtesse était d'une habile intelligence, et -ne déplaisait pas à l'Empereur. Elle sut ne pas -effrayer cet esprit borné. Son rôle dans les principaux -événements politiques de l'Europe Centrale, -du jour où la mort de Rodolphe lui permit de rêver -un trône, fût-ce simplement celui de Hongrie, ne -laissa pas que d'être plus important qu'on ne l'imagine -ordinairement.</p> - -<p>Il m'est revenu plus d'une fois que si la France -avait su et pu avoir une politique autrichienne, elle -aurait trouvé, dans la Comtesse Chotek, élevée au -rang de Duchesse de Hohenberg, des idées différentes -de celles de Berlin.</p> - -<p>Malheureusement, la France commit la faute,—et -qu'elle m'excuse d'oser le dire en passant—de -séparer la politique de la religion, et d'oublier -que la religion est la première des politiques. Elle -se lia elle-même les mains, se mit un bandeau sur -les yeux, et voulut ainsi avancer en Europe. Il y -avait bien peu de chances pour elle d'arriver au -Danube, qui est la plus importante des routes européennes.</p> - -<p>J'ai su combien le Roi, à Bruxelles, déplorait -l'aveuglement de la France, et ce qu'il dit, à ce -sujet, à plus d'un Français distingué. Le Roi professait -que l'inconvénient des gouvernements démocratiques -est qu'ils ont à faire de nombreuses écoles -avant de posséder le petit nombre de principes qui, -au fond, sont tout le secret du gouvernement des -hommes et des peuples. Le principe religieux n'est -pas le dernier.</p> - -<p>Dans un pays où les hommes d'Etat, jadis abondants, -avaient fini par disparaître dans une sottise -corruptrice, tueuse de caractères et de convictions, -la comtesse Chotek, femme de solides croyances, -avait une tête politique.</p> - -<p>Elle fit Ferdinand d'Este ce qu'il était devenu: -capable d'énergie. Son défaut—et celui de son -mari—fut, par crainte de révéler de la faiblesse, -de ne pas savoir montrer de la bonté. L'Archiduc -héritier et sa femme étaient d'un strict, dans la défense -de leurs biens, sur leurs terres et dans leurs -palais, qui les fit taxer d'âpreté.</p> - -<p>Il faut peu de chose pour que l'inimitié latente -contre les héritiers de la couronne, dans un Etat -naturellement divisé, puisse promptement s'aggraver. -Des rivalités, des jalousies, des inquiétudes se -chargent d'y ajouter. Certaines minuties et rigueurs -de François-Ferdinand et de la duchesse de -Hohenberg furent perfidement exploitées contre -eux. Le jour de leur mort étant décidé, le terrain -se trouva préparé, les instruments assurés.</p> - -<p>Mais, ici, j'effleure des choses d'hier et terribles, -dont le recul n'est pas suffisant pour qu'il soit -permis d'en parler.</p> - -<p>L'Archiduc héritier et sa femme avaient contre -eux une puissante camarilla. Ils ne manquaient pas -de partisans, et pouvaient opposer cabale à cabale, -mais leurs adversaires, presque tous masqués, servaient -des desseins extérieurs à la monarchie.</p> - -<p>Ce n'est pas le lieu et l'heure d'aborder la -bataille d'influences dont Vienne était le champ -alors. Ce sera l'œuvre, plus tard, de quelque pénétrant -et impartial génie qui sera, peut-être, en situation -d'éclairer les dessous de la cour d'Autriche, -dans les dix ou quinze années d'avant 1914. Il fera -connaître un des plus formidables combats d'intérêts -et d'amours-propres que l'Histoire ait jamais -enregistrés.</p> - -<p>A la cour de Vienne, il n'y avait pas qu'une -camarilla, c'est-à-dire un groupe plus ou moins -étendu d'ambitions associées autour du souverain, -gardant les avenues, et manœuvrant le prince au -mieux de leurs haines et avidités. Au fur et à -mesure que le vieil empereur était de plus en plus -un figurant, les anciens favoris se voyaient combattus -par de nouveaux, près de la puissance naissante. -Cette puissance, pour les petites raisons que l'on -sait, pour d'autres, plus grandes, qui tenaient au -mariage morganatique de François-Ferdinand, au -catholicisme ardent de la duchesse de Hohenberg, -à son caractère et à ses rêves pour ses enfants, avait -des ennemis à l'intérieur et à l'extérieur.</p> - -<p>Il en résultait une troisième camarilla, la plus -secrète et la plus redoutable, car, dans une cour où -les individus se combattaient par clans, elle combattait -indistinctement tout le monde; elle ne trahissait -pas tel ou tel, mais bien la patrie entière.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch9">IX</p> - -<h3>MA SŒUR STÉPHANIE ÉPOUSE L'ARCHIDUC -RODOLPHE. IL MEURT À MAYERLING.</h3> - - -<p>En 1880, ma sœur cadette coulait des jours -heureux à Bruxelles. Ses dix-huit ans étaient d'une -beauté rayonnante. Sans savoir encore quel personnage -elle épouserait, elle était portée à penser -qu'elle s'établirait mieux que sa sœur aînée.</p> - -<p>Le Roi n'avait jamais été enthousiaste du prince -de Cobourg. Il ambitionnait davantage pour moi. -Mais la Reine avait souhaité ce mariage. J'ai résumé -ses raisons.</p> - -<p>Pour se revancher, le Roi entendait que Stéphanie -eût un trône. Il avait pensé à Rodolphe de -Habsbourg, et la Reine autant que lui. Projet -hardi. Pour honorable que fût la Maison Royale -de Belgique, elle était loin de la grandeur de celle -d'Autriche.</p> - -<p>Je ne fus pas étrangère, comme je l'expliquerai -tout à l'heure, à un mariage qui s'annonça sous les -plus éblouissants auspices et aboutit, en peu d'années, -à une épouvantable catastrophe.</p> - -<p>C'est bien plus cette chute qui intéresse l'Histoire -que le détail de l'union de Rodolphe de -Habsbourg et de Stéphanie de Belgique. J'irai -donc droit au but, en montrant Rodolphe à la -veille de sa mort.</p> - -<p>Rodolphe avait trente ans. Il eût pu s'appeler -le Bien-Aimé. La plus belle cour était à ses pieds; -la plus belle ville du monde après Paris était -comme une demeure où tout lui aurait appartenu. -Les peuples de la monarchie ne formaient pour lui -qu'un peuple qui plaçait ses espérances en son avenir. -Il avait une épouse que chacun proclamait enviable; -une fille qu'il comblait de caresses; une -mère très noble et très bonne, pour laquelle il professait -un culte; un père, enfin, dont le trône imposant -devait lui revenir; et Rodolphe, malheureux, -voulait mourir.</p> - -<p>Finissons-en une bonne fois avec les légendes, si -tant est qu'il soit possible d'en finir, ici-bas, avec -le mensonge:</p> - -<p>Rodolphe de Habsbourg s'est tué.</p> - -<p>—La preuve manque, a-t-on dit.</p> - -<p>On se trompe. Elle existe. Je l'indiquerai tout -à l'heure.</p> - -<p>L'histoire de la liaison qui le mena au tombeau -a été souvent contée. Je me bornerai à quelques -traits inédits ou peu connus.</p> - -<p>Il y eut, dans l'amour de l'Archiduc héritier -pour Mary Vescera, une sombre fatalité ou une -sinistre influence…</p> - -<p>Peu de temps avant que je me décide à rédiger -ces pages, un jour, après avoir rangé des papiers -qui, justement, me ramenaient à l'époque où -j'étais la confidente et l'amie de Rodolphe, je suis -sortie dans Vienne.</p> - -<p>Au détour d'une rue encombrée, j'ai aperçu, de -ma voiture qui allait lentement, une vieille femme, -dans un costume sombre et d'une poignante révélation. -Comme écrasée par des calamités multiples, -courbée vers le sol sous le poids d'un accablant -fardeau, elle s'avançait obliquement, rasant -les murs, avec quelque chose de morne et d'épouvanté -dans un visage ravagé de sillons tragiques.</p> - -<p>En cette apparition funeste, j'ai cru reconnaître -la mère de la Vescera.</p> - -<p>Qu'était-elle devenue, la femme parée que j'entrevis, -accompagnant sa fille, alors dans l'épanouissement -de son affolant prestige?</p> - -<p>Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir aussi -cette Mary Vescera, superbe, à une soirée chez le -Prince de Reuss, ambassadeur d'Allemagne, dernière -et sensationnelle apparition, dans la société -viennoise, de celle qui allait être l'héroïne de la -«sanglante énigme» de Mayerling.</p> - -<p>Bien simple énigme, du reste. Encore fallait-il -être placé pour voir et pour savoir. Et cela sera -toujours difficile aux journalistes, improvisateurs -des versions tendancieuses de «l'Actualité», -cette ennemie de l'Histoire. Chacun d'eux continuera -d'y remédier de sa place, par des imaginations -ou des aperçus qui varient selon le point de -vue. Si, après cela, la vérité est longue à venir, ce -n'est pas extraordinaire. L'étonnant de la Presse -n'est pas qu'elle abonde en fausses nouvelles, c'est -que, parfois, elle en donne de vraies.</p> - -<p>Je venais d'arriver à l'Ambassade. Le prince de -Reuss me quitta pour aller au-devant de ma sœur -et de son mari, qui faisaient une entrée de souverains.</p> - -<p>Rodolphe m'aperçut, et, laissant Stéphanie, vint -à moi directement.</p> - -<p>—Elle est là-bas, me dit-il sans préambule. -Ah! si quelqu'un pouvait m'en délivrer!</p> - -<p><i>Elle</i>, c'était sa maîtresse au masque ardent. -J'eus un regard vers la séductrice. Deux yeux brûlants -nous fixaient. Un mot suffit à la dépeindre: -une sultane impérieuse, et qui ne craint aucune -favorite, tellement sa beauté pleine et triomphante, -son œil noir et profond, son profil de camée, sa -gorge de déesse, toute sa grâce sensuelle, sont sûrs -de leur pouvoir.</p> - -<p>Elle avait pris totalement Rodolphe et voulait -qu'il l'épousât! Leur liaison durait depuis trois ans.</p> - -<p>La famille d'où sortait Mary Vescera était -d'origine grecque, famille bourgeoise avec quelques -attaches de noblesse. Nombreuse et peu fortunée, -elle bâtissait tout un avenir sur la faveur du -prince héritier. Seule ne s'en souciait pas, peut-être, -une sœur de l'idole, qui n'avait point la beauté -physique en partage. Son mérite était d'un ordre -moins périssable. Quand le drame de Mayerling -emporta Rodolphe et son amante, la sœur de la -morte disparut dans un couvent.</p> - -<p>A la soirée du prince de Reuss, je fus frappée -de l'énervement de mon beau-frère. C'était au -début de la seconde quinzaine de janvier 1889. Je -crus bon d'essayer de le calmer en lui disant, de la -Vescera, un mot qui ne devait pas lui déplaire, et -j'observai simplement:</p> - -<p>—Elle est bien belle!</p> - -<p>Puis je regardai ma sœur, autrement belle, et -royalement parée, qui faisait son cercle… Mon -cœur se serra. Tous trois étaient malheureux!</p> - -<p>Rodolphe s'était éloigné sans me répondre. Un -moment après, il revint et murmura:</p> - -<p>—Je ne peux plus m'en détacher!</p> - -<p>—Pars, dis-je alors, va en Egypte, aux Indes, -en Australie. Voyage. Si tu es malade d'amour, tu -te guériras.</p> - -<p>Il eut comme un imperceptible haussement -d'épaules et ne me parla plus de la soirée. Triste -soirée! Une atmosphère de malaise pesait sur la -brillante assistance. Je fus, pour ma part, si impressionnée, -que, rentrée chez moi, je ne pus, de la nuit, -trouver le sommeil.</p> - -<p>J'avais suivi, pour ainsi dire, pas à pas le développement -de la passion de Rodolphe.</p> - -<p>Dès mon arrivée à la cour, l'Archiduc m'avait -plu et il me témoignait de l'amitié. Nous étions -presque du même âge. J'ose dire que, par bien des -côtés, nous nous ressemblions. Nos idées étaient les -mêmes sur beaucoup de points. Rodolphe fut -confiant avec moi, et je sentis bientôt dans sa confiance -quelque chose de plus.</p> - -<p>Cela m'arrivait trop souvent, de divers côtés, -depuis que j'étais à Vienne, pour que je ne fusse -pas en garde. Mais Dieu sait qu'alors, j'eus quelque -mérite à dire au prince, dans la cordialité du tutoiement -d'usage dans les familles royales et princières -que régit l'esprit patriarcal allemand:</p> - -<p>—Marie-toi… J'ai une sœur qui me ressemble. -Epouse-la!</p> - -<p>Une première fois, il s'en fut en me répondant:</p> - -<p>—J'aime mieux Middzi!</p> - -<p>C'était une jolie fille, type parfait de la Viennoise, -cette Parisienne de l'Est européen. Il en eut -deux enfants.</p> - -<p>Cependant, la sagesse l'emporta et, peut-être -aussi mon influence, sans compter que, jeune mère, -et puisant dans la maternité le courage de supporter -bien des choses qui, plus tard, aggravées, ne furent -plus supportables, je n'étais encore ni «démente, -ni prodigue, ni capable de toutes les duplicités», -au dire de mes persécuteurs.</p> - -<p>Bien au contraire, longtemps mes qualités et mes -vertus ont été exaltées par des gens qui devaient -ensuite me couvrir d'opprobre. A cette époque, ma -sœur cadette parut devoir être une réplique heureuse -de ce que j'étais, et Rodolphe prit le train -pour Bruxelles. Stéphanie devint la seconde dignitaire -de l'Autriche-Hongrie, la future impératrice -de la Double Monarchie.</p> - -<p>L'Archiduc n'eut pas de peine à lui plaire. Il -avait plus que la beauté: la séduction. De taille -moyenne, bien proportionné, il cachait beaucoup -de résistance sous une apparence frêle. Il faisait -songer à un pur-sang: il en avait le fond, l'aspect -léger et les caprices. Sa force nerveuse égalait sa -sensibilité. Sur son visage au teint mat se reflétaient -ses sentiments. Son œil, dont l'iris brun et brillant -se colorait par moment de teintes diverses, semblait -changer de forme en changeant d'expression. Il -passait promptement de la caresse à la colère, et de -la colère à la caresse. Il était troublant; il révélait -une âme prenante, diverse et raffinée. Le sourire -de Rodolphe faisait peut-être encore plus d'impression. -C'était le sourire de sphinx angélique, particulier -à l'impératrice, avec, en plus, une façon de -parler, de se donner, de capter qui faisait l'effet -d'extérioriser, de livrer la personne mystérieuse de -Rodolphe à son interlocuteur, flatté de posséder cet -être rare et prestigieux.</p> - -<p>Très lettré, très ouvert au mouvement des idées, -l'Archiduc recherchait la société des artistes et des -savants. Il se plaisait en compagnie d'hommes -comme ces peintres supérieurs Canon et Angeli, et -l'éminent physiologue professeur Billroth.</p> - -<p>Qu'on n'attende pas de moi, à présent, un portrait -de ma sœur. Il m'est bien difficile de m'attarder -sur elle, en détails laudatifs, puisque j'ai -dit qu'elle me ressemblait. Je dirai seulement: en -mieux, physiquement.</p> - -<p>Rodolphe et Stéphanie formaient un couple en -apparence bien assorti. Leur fille, Elisabeth, aujourd'hui -Princesse de Windischgraetz, doit à la -fortune dont elle a hérité de son grand-père, l'Empereur -François-Joseph, une indépendance matérielle -qui, jointe à son indépendance morale, a fait -d'elle une jeune femme très en vue.</p> - -<p>Après sa naissance, ma sœur, au lendemain des -relevailles, eut l'idée de voyager. Elle avait besoin -de se remettre, en allant à la mer. Elle se rendit à -Jersey et y séjourna longuement.</p> - -<p>Rodolphe fut contrarié de son départ. Il s'y -était opposé en disant qu'il fallait qu'elle restât près -de lui qui, retenu par ses obligations de prince -héritier, ne pouvait l'accompagner.</p> - -<p>Mais nous sommes d'une famille où, lorsque -nous avons décidé quelque chose, il est bien difficile -de nous faire revenir sur notre détermination.</p> - -<p>Stéphanie s'en fut. Elle ne songea pas qu'une -jeune femme doit rester le plus possible près de -son jeune mari, surtout quand il est l'homme le plus -exposé de la cour de Vienne aux tentations.</p> - -<p>Rodolphe, un peu plus tard, eut un chagrin -autrement vif que la contrariété d'une absence qui, -en somme, pouvait s'excuser, à la condition de -n'être pas aussi prolongée qu'elle le fut.</p> - -<p>L'Archiduchesse héritière de la Couronne tomba -malade. Lorsqu'elle sortit des mains des chirurgiens -qui eurent à lui prodiguer leurs soins, Rodolphe -apprit qu'il aurait peu de chances, désormais, -de voir s'accroître le nombre de ses enfants légitimes.</p> - -<p>Le coup fut rude. De ce jour, il commença à -s'étourdir. Il était porté à s'oublier au cours des -beuveries, des parties de chasse et autres. Ce penchant -s'accentua. Ce fut à ce moment que la Vescera -se trouva sur son chemin.</p> - -<p>La première fois que je fus fixée sur sa beauté, -je faillis perdre contenance, mise dans une situation -imprévue et délicate, qui me fit appréhender -l'excès de la passion dans une nature telle que celle -de Rodolphe.</p> - -<p>Il y avait un dîner au palais de Cobourg. L'Archiduc -héritier était, selon son rang, à ma droite, -et ma sœur en face de moi.</p> - -<p>On parlait beaucoup, dans Vienne, de la liaison -de Rodolphe et de la Vescera. Stéphanie, quoique -silencieuse là-dessus, par dignité de caractère, -devait souffrir. Je n'avais pas craint de dire à -Rodolphe, aussi doucement que possible, mon opinion -sur ce sujet difficile, et j'avais exprimé l'espoir -que les racontars exagéraient. Je voulais penser -qu'il ne s'agissait que d'un caprice. Et voilà qu'à -table, les valets derrière nous, les convives attentifs -à nos moindres gestes, et, premièrement, ma sœur -et mon mari, Rodolphe s'avisa de me montrer, dans -sa main, cachée par le couvert et ses ornements -propices, un portrait de femme en miniature, dissimulé -dans quelque chose qui me parut être un -porte-cigarettes.</p> - -<p>—C'est Mary, dit-il. Comment la trouves-tu?</p> - -<p>Je n'eus d'autre ressource que de sembler n'avoir -ni vu, ni entendu et, par-dessus la table, d'adresser -la parole à ma sœur.</p> - -<p>Mais, ainsi débridé, que ne ferait pas Rodolphe? -On ne fut pas long à le voir.</p> - -<p>Mon beau-frère est mort le 30 janvier 1889, -entre six et sept heures du matin. Trois ou quatre -jours auparavant, dans la matinée—chose bien -rare—ma sœur vint chez moi. Fatiguée, j'étais -encore au lit. Stéphanie était inquiète, agitée.</p> - -<p>—Rodolphe, dit-elle, va partir pour Mayerling -et y rester quelques jours. Il n'y sera pas seul. -Que faire?</p> - -<p>Je me redressai sur mes oreillers, saisie d'un pressentiment -sinistre. Les paroles de l'Archiduc à la -soirée du Prince de Reuss étaient encore dans mes -oreilles.</p> - -<p>—Pour l'amour de Dieu! m'écriai-je, ne le -laisse pas partir seul. Va avec lui.</p> - -<p>Mais était-ce possible? Hélas! il en fut autrement. -Je ne devais revoir ma sœur que veuve et -mon beau-frère, inerte, sur son lit de parade, le -visage exsangue, entouré d'un bandeau blanc…</p> - -<p>Le 28, dans l'après-midi, je faisais une promenade -au Prater, seule avec ma dame d'honneur. -C'était un beau jour d'hiver, et le soleil oriental -semblait s'attarder à Vienne. J'avais fait mettre -ma voiture au pas pour goûter la clémence du -ciel, mieux regarder les équipages et les cavaliers, -et recevoir et rendre les saluts.</p> - -<p>Dans la <i lang="de" xml:lang="de">Hauptallee</i>, j'aperçus avec étonnement -Rodolphe sans suite, à pied, et qui causait -d'une manière animée, avec cette comtesse L…, -qui a beaucoup fait parler d'elle, publié bien des -choses, et dont le rôle, près de Rodolphe, fut tel -qu'il ne me convient pas de l'apprécier.</p> - -<p>L'Archiduc vit ma voiture. Il me fit signe d'arrêter -et vint au marchepied.</p> - -<p>Il allait me parler pour la dernière fois!</p> - -<p>Je me suis demandé bien souvent pourquoi ses -paroles banales, en somme, me causèrent un trouble -indéfinissable. Leur son est resté en moi, et je -n'ai jamais oublié le singulier regard qui les accompagnait. -Rodolphe était pâle, fiévreux, à bout de -nerfs.</p> - -<p>—Je pars tantôt pour Mayerling, prononça-t-il. -Dis au «gros» de ne pas venir ce soir, mais -seulement après-demain matin.</p> - -<p>Le «gros», révérence parler, c'était mon -mari. Le prince de Cobourg comptait parmi les -plus fidèles compagnons de Rodolphe dans ses -parties de chasse et de plaisir.</p> - -<p>Je voulus retenir un instant mon beau-frère, -essayer de le faire causer davantage. Je demandai:</p> - -<p>—Quand viendras-tu me voir? Il y a longtemps -que tu n'es venu.</p> - -<p>Il répondit étrangement:</p> - -<p>—A quoi bon?</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Rodolphe allait rester du 28 au soir au 30 au -matin à Mayerling, en tête à tête avec sa maîtresse. -Quand ses invités habituels, ajournés de -36 heures, pour la chasse qui devait commencer à -8 heures, arrivèrent, la réunion était comme un de -ces banquets où la Mort a été priée par la volonté -du Prince, ainsi qu'au temps de Néron ou de -Tibère.</p> - -<p>Le condamné, ici, c'était le Prince lui-même, et -il entraînait dans l'abîme l'amante impérieuse qui -l'y avait poussé.</p> - -<p>On les trouva morts dans leur chambre. Spectacle -affreux, et que virent, les premiers, le Comte -Hoyoz, puis le Prince de Cobourg.</p> - -<p>Si la Vescera fut une dominatrice,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Et Vénus tout entière à sa proie attachée,</i></div> -</div> - -<p class="noindent">Rodolphe, par un sursaut de désespoir et de rage, -ne lui pardonna pas de l'avoir mis dans une situation -impossible qu'il ne se pardonnait pas non plus. -Au matin d'une énervante orgie, ils moururent tous -les deux. Ce fut le temps d'un éclair.</p> - -<p>Il ne pouvait continuer à avoir deux ménages. -Impétueux et asservi, il ne supportait plus une -liaison qui le paralysait et que, cependant, il ne -pouvait rompre, tant elle tenait à son corps par -des fibres multiples.</p> - -<p>Les romanciers ont souvent dépeint cette situation -affreuse de l'esclavage de la matière, et de la -protestation éperdue de l'esprit qui ne peut s'évader -que dans la mort.</p> - -<p>Rodolphe, à trente ans, désespérait de tout. Il -était excédé de vivre dans l'atmosphère d'une cour -où il étouffait. Sa mort volontaire eut diverses -causes dont les principales furent celles-ci:</p> - -<p>D'abord, l'amer regret d'un mariage qui ne lui -donnait pas ce qu'il en avait attendu, par la quasi-certitude -de rester sans héritier; l'impossibilité de -réaliser le vœu de le rompre, vœu impie aux yeux -de ses proches, du Saint-Siège et de la catholicité; -enfin, la vision précise des chances de longue vie -de l'Empereur, être insensible et qui s'embaumait, -tout vivant, de soins égoïstes et minutieux.</p> - -<p>J'ai entendu Rodolphe me dire bien des fois:</p> - -<p>—Jamais je ne régnerai! Jamais <i>il</i> ne me laissera -régner…</p> - -<p>Et s'il avait régné…?</p> - -<p>Ah! s'il avait régné!</p> - -<p>J'ai connu ses projets et ses vues. Je n'en dirai -que ceci: rien ne l'effrayait des idées modernes. -Les plus hardies l'auraient trouvé adapté. Il avait, -de lui-même, brisé dans ses résolutions l'appareil -désuet de la monarchie austro-hongroise. Mais -comme les pièces d'une invisible armure tenues par -des chaînes extensibles, les contraintes, les formules, -les conceptions archaïques, les ignorances du -parti pris et de l'erreur, tout ce dont il avait voulu, -il voulait s'échapper, se resserrait autour de lui. Sa -vie était un combat perpétuel contre une cour usée, -finie, aveugle, corrompue, dont les mœurs avaient -asservi son corps sans enchaîner son intelligence.</p> - -<p>Il fallait qu'il succombât ou qu'il régnât à temps -pour triompher, jeter bas l'armure de Nessus, -ouvrir les fenêtres, renverser la muraille de Chine, -chasser à coups de fouet la camarilla.</p> - -<p>Mais la monarchie austro-hongroise devait périr, -plutôt que se transformer. Il fut envoyé dans la -mort en courrier.</p> - -<p>La sinistre nouvelle parvint à Vienne dans la -matinée du 30. Ce fut un affolement général.</p> - -<p>L'après-midi, un aide de camp de l'Empereur -vint, de sa part, s'informer près de moi.</p> - -<p>J'étais presque hors d'état de me tenir et de -parler. On était venu me dire, à la première heure, -que le prince de Cobourg avait assassiné mon -beau-frère!</p> - -<p>Il s'était trouvé de bonnes âmes, dans Vienne et -à la Cour, pour ne pas admettre que l'affection de -Rodolphe fût pour moi fraternelle.</p> - -<p>Ah! si l'on savait à quelles ignominies de la -jalousie et de la méchanceté, plus on monte, plus -on est exposé!</p> - -<p>Le Prince héritier disparaissant, les imaginations -et les vilenies se donnaient libre carrière!</p> - -<p>Je répondis à l'aide de camp que je ne savais -rien, sauf le bruit de la fin sinistre de Rodolphe -et de la Vescera, et que mon mari, parti le matin -même vers 6 heures, pour la chasse, à Mayerling, -n'était pas rentré.</p> - -<p>Entre temps, j'avais reçu une dame d'honneur -de Stéphanie, qui me faisait prévenir de la catastrophe.</p> - -<p>Me dominant, je me fis conduire à la Hofburg, -près de ma sœur.</p> - -<p>Je la trouvai, blême et muette, tenant en main -une lettre dont le secret, aujourd'hui, est dû à -l'Histoire.</p> - -<p>Cette lettre, on venait de la découvrir dans le -bureau particulier de Rodolphe, à l'adresse de -Stéphanie. Elle annonçait sa mort.</p> - -<p>Tout était résolu, quand mon beau-frère me -parlait au Prater. La lettre débutait ainsi: «Je -prends congé de la vie…»</p> - -<p>C'était trop pour moi de lire cela. Les mots se -brouillaient sous mes larmes.</p> - -<p>«Sois heureuse à ta façon», disait-il à sa -femme.</p> - -<p>Et sa recommandation ultime était pour leur -enfant: «Prends bien soin de ta fille. C'est ce -qui m'est le plus cher. Je te laisse ce devoir.»</p> - -<p>Malheureuse enfant, qui n'a pas eu de père, je -l'ai plainte bien souvent, et je la plains plus que -jamais. Elle ne sait pas ce qu'elle a perdu.</p> - -<p>Le Prince de Cobourg ne revint au palais que -dans la nuit du 31, après de longues heures passées -chez l'Empereur. Il entra chez moi. Le désordre -de ses traits et la fébrilité de ses paroles -disaient quelles émotions il venait de traverser. Je -le pressai de me donner des détails.</p> - -<p>—C'est horrible! horrible! ce que j'ai vu là-bas, -prononça-t-il. Mais je ne puis, je ne dois rien -dire, sinon qu'ils sont morts tous deux.</p> - -<p>Il avait prêté serment de se taire entre les mains -de l'Empereur, de même que les autres amis de -Rodolphe, venus pour chasser à Mayerling. Le -secret fut bien gardé. Les quelques gens de service -qui auraient pu parler eurent aussi de fortes raisons -de ne rien dévoiler.</p> - -<p>Quand je me rendis près de l'Impératrice, sur -son appel, je fus en face d'une statue de marbre -couverte d'un voile noir.</p> - -<p>Je ressentais une émotion si forte que j'avais -peine à marcher.</p> - -<p>Je baisai passionnément la main qu'elle me tendit, -et, de sa voix brisée de mère au Calvaire, elle -murmura:</p> - -<p>—Tu pleures avec moi, n'est-ce pas?… Oui, -je sais que tu l'aimais bien!</p> - -<p>Oh! l'infortunée, elle adorait son fils. Il lui faisait -supporter l'ennui de cendre grise que dégageait -son père, si mesquin, près d'elle, si grande. Rodolphe -ravi à sa tendresse et à l'œuvre impériale, elle -allait fuir, elle aussi, cette cour désormais sans -avenir pour elle, et rencontrer la mort. On sait de -quel coup subit et cruel elle mourut, innocente victime -des fautes de son rang.</p> - -<p>J'ai vu, je vois, dans les drames successifs de la -fin de la Maison d'Autriche, un châtiment céleste. -Un pareil enchaînement de fatalités sanglantes, -qui nous ramène aux tragédies de Sophocle ou -d'Euripide, n'est pas le simple jeu du hasard. La -justice des dieux fut toujours celle de Dieu. La -cour de Vienne devait périr, terriblement frappée. -Elle avait tout trahi et, d'abord, ses traditions, car -il n'y restait rien de haut, même dans l'intrigue. Ce -n'était plus qu'une basse cuisine de valets de Berlin. -Et, lorsque François-Joseph, au fameux Congrès -Eucharistique de la veille de la guerre, avait -paru dans le carrosse impérial et devant les Autels, -en Prince de la Foi, il allait, au sortir de ces pompes, -finir platement sa journée en écoutant, chez -Mme S…, les potins de Vienne et les racontars -de police.</p> - -<p>Rodolphe est mort de dégoût.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch10">X</p> - -<h3>FERDINAND DE COBOURG -ET LA COUR DE SOFIA</h3> - - -<p>La famille de Cobourg était à son apogée au -temps de Léopold I<sup>er</sup> et du Prince consort.</p> - -<p>Elle donnait à l'Europe une série de princes -faits vraiment pour diriger des peuples. Leur influence, -directe en Belgique, indirecte en Angleterre, -mais non moins efficace, créait une période -de paix et d'entente dont on sait les fructueux -résultats.</p> - -<p>Plus tard, au temps où mon père continua brillamment -l'œuvre du sien, le duc Ernest, prince -régnant dans le duché de Saxe-Cobourg-Gotha, -ne se montrait pas inférieur à son cousin de Bruxelles. -A Vienne, le Prince Auguste, si parfaitement -bon, et que j'eus trop peu comme beau-père, avait -aussi prouvé qu'il était un homme de valeur.</p> - -<p>Des divers Cobourg, ceux de Vienne, frères de -mon mari, étaient avec lui les descendants mâles -qui devaient continuer le nom et la race.</p> - -<p>Je parlerai principalement de l'un d'eux, Ferdinand, -ex-tsar de Bulgarie. Je ne m'étendrai pas -de nouveau sur la branche de ma famille à laquelle -il appartient. Son rôle dans l'Histoire contemporaine -est suffisamment connu.</p> - -<p>Ferdinand de Cobourg, encore vivant quand -j'écris ceci, est un des êtres les plus curieux qu'il -soit possible d'imaginer.</p> - -<p>Pour le dépeindre, il faudrait un Barbey d'Aurevilly, -à défaut d'un Balzac.</p> - -<p>Plus ma pensée s'est affermie, en vieillissant, et -plus j'ai cherché à comprendre ce personnage -étrange, moins je l'ai compris, si je le considérais -d'un des points de vue ordinaires à la psychologie -humaine.</p> - -<p>J'ai lu souvent que la femme est une énigme. -Il y a des hommes pires que des femmes. C'est à -se demander si celui-ci ne s'était pas créé, encore -plus que Guillaume II, un monde artificiel, dans -lequel il a voulu vivre. Je dirai lequel tout à l'heure.</p> - -<p>Je reconnais que l'éducation princière, en excitant -par ses respects et flatteries de tous les jours -l'amour-propre des princes, a tôt fait de les rendre -singuliers, si, d'autre part, quelque influence salutaire -ne fait frein aux excitations de l'orgueil.</p> - -<p>Une mère supérieure ne parvint pas à équilibrer -les dons incontestables de Ferdinand. Il était né à -l'automne de la Princesse Clémentine. C'était son -Benjamin. Elle fut faible pour lui. Cette force de -toutes nos forces, l'amour des mères, a ses faiblesses. -Les mauvais fils sont ceux qui en abusent, et -ceci, suivant cette justice qui ne se laisse jamais voir, -mais qui a ses arrêts et ses châtiments, parfois -visibles ici-bas,—ceci doit être durement expié.</p> - -<p>Il avait seize ans lorsque je suis arrivée au palais -Cobourg. Il était élégant et svelte; son visage, -éclairé de deux yeux d'un bleu d'acier, avait la -beauté de la jeunesse, avec quelque chose de bourbonien. -Le feu de l'intelligence, l'enthousiasme et -la curiosité de vivre l'animaient.</p> - -<p>Il promettait d'être différent, de toute façon, de -son frère aîné. Au moral, il paraissait riche des -qualités du cadet, le charmant Auguste de -Cobourg, mais elles n'aidèrent chez lui qu'à cette -aisance distinguée qui lui fut, plus tard, naturelle, -pour couvrir d'une brillante apparence sa nature -complexe et tourmentée.</p> - -<p>J'avais un an de plus que lui. Nous étions la -gaieté du vieux palais, aux moments où je pouvais -oublier son ennui et mes rancœurs. J'étais la confidente -de Ferdinand, et je me retenais de faire de -lui mon confident.</p> - -<p>Sans qu'il le fût et quoique, plus tard, il dût me -témoigner de l'hostilité, il se dévouait volontiers à -plaire à sa belle-sœur, et à l'entourer de fleurs, de -prévenances et de soins. Or, ceci advint, qui dura -longtemps, qu'à cause de moi le premier né et le -dernier né des Cobourg furent des frères ennemis, -sous les dehors qu'ils devaient à leur situation.</p> - -<p>Il faut bien dire ces choses-là, car on ne s'expliquerait -guère autrement tant d'inimitiés qui, un -jour, m'accablèrent. Elles procédaient, du côté -masculin, de la même cause, si misérable et qui sera -éternellement au fond de tant de drames humains: -la jalousie et l'appétit du plaisir, contrariés par une -règle morale.</p> - -<p>Ferdinand de Cobourg, idolâtré par sa mère, -accueilli en enfant gâté par la société, initié de -bonne heure aux joies raffinées, se laissa emporter -dans un monde singulier par une imagination exaltée.</p> - -<p>J'ai vu, je vois encore en lui, une espèce de -nécromant moderne, de magicien «fin de siècle». -Il a été cabaliste, comme M. Péladan était mage. -Et de ces aventures-là, il reste toujours quelque -chose qui pèse sur la destinée.</p> - -<p>Si d'abord je ne pus que lui voir faire des gestes -surprenants sans m'expliquer ce qu'ils décelaient -de tendances bizarres, je suis arrivée, par la suite, -avec l'expérience des hommes et des choses, à comprendre -pourquoi il était incompréhensible: il -devait être possédé de l'Au-delà, pris à rebours. Il -ne croyait pas à Dieu; il croyait au Diable.</p> - -<p>Je ne raconte que ce dont je suis sûre; je ne dis -que ce que j'ai vu. Pas d'être plus superstitieux, -par certains côtés, et plus troublant que Ferdinand -de Cobourg. Je me demande à quelle secte fantastique, -à quelle confrérie sabbatique il fut de -bonne heure affilié, dans l'idée, sans doute, de servir -ses conceptions ambitieuses et extraordinaires.</p> - -<p>Je me souviens qu'en notre palais de Vienne, -parfois, il me demandait de lui faire de la musique, -certains soirs où nous étions seuls. Il voulait -que la pièce fût aussi peu éclairée que possible. Il -s'approchait du piano. Il écoutait en silence. Minuit -venait, il se levait…</p> - -<p>Il se levait avec une espèce de solennité, le -visage recueilli, concentré. Il regardait la pendule. -Il attendait le premier des douze coups, et quand il -était proche, il disait:</p> - -<p>—Joue la marche d'<i>Aïda</i>.</p> - -<p>Alors, se reculant jusqu'au milieu du salon, il -prenait une attitude d'officiant et prononçait des -paroles incompréhensibles qui m'effaraient.</p> - -<p>Il articulait des formules cabalistiques en ouvrant -les bras, la taille cambrée, la tête rejetée en -arrière.</p> - -<p>Dans ses paroles mystérieuses, revenait le mot -<i>Kopt</i> ou <i>Kofte</i>; ou <i>Cophte</i> (?), que je lui ai demandé -d'écrire, un jour. Il a tracé des lettres dont -je n'ai point su ce qu'elles étaient, sauf que j'ai cru -y reconnaître une sorte de caractères grecs.</p> - -<p>Je l'ai questionné après ces séances, car, pendant, -il fallait se taire et jouer la marche d'<i>Aïda</i>. -Il m'a répondu en somme:</p> - -<p>—Le démon existe. Je l'appelle et il vient!</p> - -<p>Je n'en croyais rien; je veux dire que je ne -croyais pas à sa visite. J'avais un peu peur tout de -même. Et, quand mon beau-frère recommençait, -je cherchais à découvrir si rien d'insolite ne se révélait -autour de nous. Mais il n'y avait d'insolite que -Ferdinand et ma curiosité—et notre avenir à tous -deux!</p> - -<p>Fécond en singularités, il enterrait les gants et -les cravates qu'il avait portés. C'était encore toute -une cérémonie à laquelle, parfois, j'ai dû assister. -Il avait lui-même creusé la fosse, et il prononçait -aussi des paroles étranges, d'un air mystérieux.</p> - -<p>Sa bouche prenait alors ce pli amer que l'âge -devait accentuer.</p> - -<p>Jouait-il avec le Dominateur, et gagnait-il à ce -jeu l'esprit de domination qui devait être si fort -chez lui?</p> - -<p>Etait-ce une sorte d'excitation cérébrale qu'il -cherchait dans des pratiques où je crois bien qu'on -s'auto-suggestionne dangereusement?</p> - -<p>Je laisse aux aliénistes, aux occultistes et aux -casuistes le soin d'apprécier ce cas. Je suis un -témoin. Rien de plus.</p> - -<p>Il n'était pas encore prince de Bulgarie. On ne -voyait en lui qu'un aimable lieutenant de chasseurs -autrichiens, qui venait des hussards parce qu'il ne -sympathisait pas avec cet animal du haut duquel -on peut tomber, et qui passe pour la plus noble conquête -de l'homme. J'y mets des formes, mais je -veux dire que Ferdinand de Cobourg était un -déplorable cavalier.</p> - -<p>Qui eût pensé que ce petit officier mis à pied, -bien né, d'ailleurs, bien apparenté et fin, aurait un -trône et rêverait, un jour, d'être empereur de -Byzance?</p> - -<p>Encore un qui avait préparé sa couronne, son -entrée, et la cérémonie de couronnement, comme -ce malheureux Guillaume qui s'attendait à se couronner -lui-même <i lang="de" xml:lang="de">Weltkaiser</i>, dans Notre-Dame -de Paris! Je me suis même laissé dire qu'il avait -songé à une cérémonie où le Pape aurait dû venir, -bon gré, mal gré, et où toutes les Confessions se -seraient réconciliées dans la personne impériale, -auguste et sacrée.</p> - -<p>C'est vraiment trop pour un homme, aujourd'hui, -d'être Roi, selon l'ancienne formule du pouvoir -absolu. Ce vin est trop fort. Il monte à la tête.</p> - -<p>Jadis le Prince, même souverain maître, n'entendait, -ne voyait qu'un petit nombre de fidèles qui -le gardaient et le tenaient, autant qu'ils le servaient. -Il était en guerre les trois quarts du temps, et prenait -sa part de la rude vie de soldat. A présent, il -entend mille voix, mille gens, mille affaires. Il ne -se bat plus, de sa personne, et la paix a des périodes -prolongées. Le confort l'entoure et l'amollit. -Le trésor des inventions et découvertes a tout -changé autour de lui. Et quoique la valeur et l'aspect -de la société et des individus se soient totalement -modifiés, tout est encore à ses pieds!</p> - -<p>Il y a de quoi perdre la notion des réalités, -comme l'infortuné Tzar Nicolas la perdit, comme -Guillaume II la perdit, comme Ferdinand de Bulgarie -la perdit.</p> - -<p>Car Ferdinand prit le pouvoir et le garda en -autocrate, et je suis convaincue qu'il me saura gré -de ne pas m'étendre sur sa politique et les moyens -qu'elle employa.</p> - -<p>Il était arrivé au trône par les soins de la Princesse -Clémentine, ambitieuse pour ce fils bien-aimé. -Que n'a-t-elle toujours vécu! Encore que dans sa -passion d'autorité, Ferdinand ait voulu l'emporter -jusque sur sa mère à laquelle, parfois, cédant à -l'orgueil de dominer, il disait des paroles qu'heureusement -sa surdité l'empêchait d'entendre, si elle -avait pu rester sur terre, pour le conseiller, il eût -suivi un meilleur chemin.</p> - -<p>Reste à savoir s'il l'aurait écoutée. Et pourtant, -ce fut elle qui gagna pour lui le trône de Sofia, et -qui l'y maintint dans ses débuts périlleux. Elle -donna des millions intelligents à l'établissement du -Prince et de la Principauté.</p> - -<p>On se souvient de l'ascension de Ferdinand, -prince contesté, puis reconnu, puis Tzar. Il eût pu -dire, comme Fouquet: «<i lang="la" xml:lang="la">Quo non ascendam?</i>» -Tout lui réussissait. Bientôt, il fut si sûr de lui, -qu'on le vit remonter à cheval. Je peux en parler. -Je lui ai choisi une de ses montures préférées. Elle -venait de notre haras de Hongrie. C'était un bai -de haute taille, bien d'aplomb, et large de rein. -Ferdinand était grand et fort. Il lui fallait un cheval -résistant, mais facile et sage, et qui ne prît peur -de rien, ni du canon, ni des cris, ni des fanfares. -Je l'essayai au Prater devant l'envoyé du Prince. -Nous avions vraiment trouvé un mouton à cinq -pattes que j'aurais bien été fâchée d'avoir pour -moi, car il m'ennuyait. Aucun tintamarre ne le -surprit. Il partit pour Sofia, où Ferdinand fit le -beau, sur cette bonne bête, avec laquelle, peut-être, -il rêva plus tard d'entrer à Constantinople.</p> - -<p>On n'a pas oublié sa guerre contre les Turcs. Il -se voyait déjà aux portes de Byzance… Mais je ne -veux pas redire ce que chacun sait.</p> - -<p>Je veux plutôt éclairer d'une lumière nouvelle le -drame intime que son diabolique mépris de la Divinité -et des règles morales de la civilisation chrétienne -provoqua lorsqu'il fit baptiser et élever ses -fils dans cette religion orthodoxe d'où le bolchevisme -devait sortir, comme la guerre européenne -est sortie du luthérianisme, et comme les plus terribles -épreuves de l'Angleterre sortiront, fatalement, -de son désordre religieux.</p> - -<p>Ferdinand de Bulgarie, né dans la confession -catholique, épousa, en premières noces, Marie-Louise -de Parme, fille du duc, fidèle servant de -la foi apostolique et romaine. Ce mariage, célébré -alors qu'il était déjà prince de Bulgarie, ne fut -consenti que sous l'expresse condition que les enfants -à venir seraient baptisés et élevés dans la religion -de leur mère et de leurs ascendants. Ce fut un -article formel du contrat. Ferdinand s'engagea -donc solennellement. Mais, lorsqu'il jugea que -l'appui de la Russie pouvait être utile à ses vues -sur Constantinople, il n'hésita pas et, se dégageant -à la fois de sa signature et de ses serments, il livra -ses deux fils au schisme russe. Sur quoi, trahie, révoltée, -frappée dans sa croyance, déchirée dans son -âme, mère de l'âme de ses enfants, Marie-Louise -de Parme s'enfuit du Konak de Sofia et vint à -Vienne cacher sa douleur et son épouvante dans -les bras maternels de la princesse Clémentine, non -moins crucifiée qu'elle par le reniement de son -fils.</p> - -<p>Les personnes qui ont quelque idée des questions -de conscience et, particulièrement, de celles que -les convictions religieuses font naître, comprendront -sans peine l'intensité de ce drame.</p> - -<p>J'étais alors au palais Cobourg. Je vis arriver la -princesse de Bulgarie fuyant le lieu où, pour cette -mère pieuse, ses enfants innocents perdaient leur -part d'éternité. C'était, sans doute, beaucoup craindre. -Dieu est bien plus grand que nous ne l'imaginons. -Nos interprétations de sa justice, même inspirées -de la Révélation, seront toujours au-dessous -de sa miséricorde, car nous n'avons pas de mots -sur terre pour la bien définir, pas plus que pour -expliquer le mystère de la survie des âmes.</p> - -<p>La pauvre princesse n'en était pas moins affreusement -malheureuse. Je me souviens de sa pâleur, -de son angoisse, de son indignation, de son désir de -voir annuler son mariage en cour de Rome.</p> - -<p>De peur que Ferdinand ne vînt la reprendre de -force, elle avait voulu s'installer tout près de sa -belle-mère. On dut lui dresser un lit de fortune -dans une petite pièce attenante à la chambre de la -Princesse. Elle ne se sentait en sûreté que dans cet -asile.</p> - -<p>La raison d'Etat et l'impossibilité, pour cette -mère, de vivre sans voir ses enfants retenus prisonniers -du trône de leur père, furent plus fortes que -sa révolte et son désespoir. Quelques mois plus -tard, elle accepta de revenir à Sofia.</p> - -<p>Les Parme étaient, comme elle, bouleversés. Le -Saint-Siège avait excommunié Ferdinand. Cette -malédiction sacrée jetait dans le deuil la famille si -croyante et si digne d'amour qui lui avait fait confiance -en lui donnant une de ses filles.</p> - -<p>Je revis, à Sofia, la pauvre princesse de Bulgarie. -Elle avait héroïquement repris la charge conjugale; -elle relevait de couches.</p> - -<p>Qui saura, qui dira jamais ce qui se passait en -elle? Dévorée d'angoisses intérieures, elle en mourut -peut-être. Elle était de ces natures que ronge -une plaie d'âme. J'ai pensé bien souvent à elle. Ce -fut une martyre de son amour pour ses enfants.</p> - -<p>Un séjour à Sofia, resté ineffaçable dans ma -mémoire, nous ramène à 1898.</p> - -<p>Mon mari m'accompagnait, mais il y avait toujours, -entre son frère et lui, quelque chose d'indéfinissable -et d'indéfini qui était ce que j'ai précédemment -indiqué.</p> - -<p>On ne pouvait être mieux accueilli que nous ne -le fûmes. La vie du Souverain était supérieurement -organisée dans ce pays encore primitif. Au palais, -rien ne manquait. L'Orient et l'Occident s'y -mariaient confortablement.</p> - -<p>Ferdinand me donna, pour garder mon appartement -personnel, une sorte d'honnête brigand -revêtu d'une livrée pittoresque, d'aspect oriental. -A partir du moment où il lui fut dit de veiller sur -moi, et de n'obéir qu'à mes ordres, il s'installa -devant ma porte, et de jour et de nuit, n'en bougea -plus. Mon mari lui-même ne serait pas entré -sans ma permission.</p> - -<p>Je n'ai jamais compris comment cette farouche -sentinelle pouvait être toujours là.</p> - -<p>Mon beau-frère se montra pour moi d'un empressement -délicat et raffiné. Il me fit la reine de -ces jours de fête. Je fus comblée d'hommages par -tout ce qui l'entourait. Chaque repas était une merveille -de décoration et de cuisine. Les Sybarites -auraient aimé le palais de Sofia.</p> - -<p>J'ai toujours apprécié les repas qui sont des -repas. Il n'en coûte guère plus de bien manger -que de mal manger; et c'est une infirmité du corps -et de l'esprit, en même temps qu'une offense au -Créateur, que de dédaigner les mets accommodés -avec soin. Si nous avons le don du goût, et si les -bonnes choses existent sur terre, c'est, apparemment, -que celles-ci sont faites pour celui-là.</p> - -<p>Ferdinand pratiquait cette théorie en épicurien.</p> - -<p>Après le souper, chaque soir, il y avait danse -au palais. Les officiers bulgares étaient d'intrépides -danseurs. Elevés à Vienne ou à Paris, ils savaient -causer. Ils étaient distingués, comme le sont les fils -d'une forte race, essentiellement agricole, dont la -vie saine et large donne à son élite une instinctive -noblesse.</p> - -<p>Dans le jour, le Prince me faisait les honneurs -de sa capitale et de son royaume. Nous évoquions -les souvenirs du palais de Cobourg, et nos excursions -et parties d'autrefois. Nous revenions en -esprit dans cette forêt d'Elenthal, si chère à notre -jeunesse.</p> - -<p>Nous roulions en voiture, accompagnés d'une -escorte que je ne me lassais pas d'admirer. J'ignore -si les routes se sont améliorées, en Bulgarie; mais -alors, elles étaient rares et entretenues par la Providence. -A peu de distance de la capitale, elles prenaient -l'aspect de pistes. L'escorte suivait sans -broncher, indifférente aux obstacles de tout genre -qu'elle rencontrait sur les côtés du chemin trop -étroit.</p> - -<p>J'ai vu rarement de pareils cavaliers et de pareilles -façons, pour les bêtes et les gens, de franchir -les haies, les murs, les fossés. C'était de la -sorcellerie à cheval.</p> - -<p>Je regardais Ferdinand, superbe d'indifférence à -tout ce qui n'était pas sa belle-sœur. Je le regardais, -en pensant au sataniste de notre jeunesse. Il était -toujours étrange. Je voyais encore, comme depuis -longtemps, une amulette à sa boutonnière, en -guise de décoration. C'était un bouton jaune de -marguerite, travaillé en un métal d'une teinte -pareille à celle du cœur de la fleur, et parfaitement -exécuté. Chaque fois que je l'ai questionné -sur ce «gri-gri», dont il ne se séparait pas, il a -pris son air grave, et laissé entendre que c'était là -quelque chose dont il ne convenait pas de parler.</p> - -<p>Il nous avait instamment priés de venir passer un -peu de temps près de lui. Avait-il dans l'idée ce -qu'il me dit, un soir, en plein souper, et qu'il -appuya d'un autre ton, au privé? Je ne peux le -croire.</p> - -<p>Je pense que, par moments, emporté par ses -sens, il ne se possédait plus. Je ne sais pas si, -comme son frère aîné le voulait tant, j'ai été folle, -mais je suis bien sûre que, souvent, Ferdinand de -Cobourg n'avait pas toute sa raison.</p> - -<p>Oui, ce lettré spirituel, cet amateur d'art éclairé, -ce passionné de fleurs, cet ami délicieux des oiseaux -qu'il choyait dans une volière de conte bleu, et -charmait comme un charmeur de profession, cet -homme du monde accompli, quand il voulait l'être, -ce fils enfin de la princesse Clémentine et ce petit-fils -de la reine Marie-Amélie, disparaissaient derrière -un personnage démoniaque, et qui s'abandonnait -aux instincts du sabbat.</p> - -<p>A ce souper, que je revois comme si j'y étais, il -me dit, sans pouvoir être entendu de mon mari, -placé en face de nous, du côté où la Princesse -absente, étant souffrante, aurait dû être:</p> - -<p>—Tu vois tout ce qui est ici, hommes et choses. -Eh bien! tout, y compris mon royaume, je le mets, -avec moi, à tes pieds!</p> - -<p>Je ne pouvais accueillir cette déclaration de -roman qu'en y voyant une galanterie qui tenait -plus de la fantaisie que de la réalité. C'est sur le -ton de la plaisanterie que j'essayai de répondre. -Mais j'avais plus d'une raison, outre l'expression -de son regard qui démentait l'aisance de sa voix, -de me méfier de son imagination asservie à son -désir.</p> - -<p>En effet, le même soir, après le souper, il vint -à moi et, m'attirant du salon de danse dans une -pièce voisine, vers une des portes-fenêtres ouvertes -sur la nuit orientale et la paix du petit parc du -palais, il me demanda si j'avais compris ce qu'il -m'avait dit à table.</p> - -<p>Sa parole était dure, son regard fixe. Il avait -quelque chose d'impérieux et de fascinateur. J'étais -extrêmement troublée. Il insista brutalement:</p> - -<p>—C'est pour la dernière fois que je t'offre ce -que je t'ai offert. Comprends-tu?</p> - -<p>Mes yeux se reportèrent sur le salon. J'aperçus -le prince de Cobourg, si différent de ce frère -encore jeune, imposant, plein de force, beau d'allure. -Mais l'image de la Princesse Marie-Louise -passa devant mes yeux, et aussi celle de la Reine… -Je secouai la tête en murmurant un «non» -effrayé.</p> - -<p>Je devais être d'une pâleur de cire. Ferdinand -changea de visage. Ses traits eurent une expression -sinistre; il blêmit et, d'un ton rauque, menaça, -dans un ricanement:</p> - -<p>—Prends garde! Tu t'en repentiras! Par -«Kophte»… (?)</p> - -<p>Il ajouta ces mots incompréhensibles qu'il prononçait, -lorsqu'il me demandait de jouer, à minuit, -la marche d'<i>Aïda</i> dans le salon obscur.</p> - -<p>J'ai senti, ce soir-là, que quelque chose de dangereux -pour moi venait de se produire. Il est de fait -qu'à dater de cette époque, Ferdinand de Cobourg -s'unit à son frère dans son inimitié à mon égard.</p> - -<p>Et ce n'était pas une mince inimitié que la -sienne!</p> - -<p>Je me rends parfaitement compte que ce récit, -pour bien des gens, paraîtra incroyable. C'est de -l'Anne Radcliffe! Mais tout fut incroyable dans -la vie publique et privée de Ferdinand de -Cobourg…</p> - -<p>Je ne veux pas rappeler le jugement déjà porté -sur lui par l'Histoire, petite et grande. Mon but -n'est pas d'ajouter à son écrasement. Mon but est -de montrer dans quel milieu inconcevable j'ai vécu. -J'étais dans une famille où il y avait de tout, du -parfait et de l'exécrable. Malheureusement, je -n'étais pas libre de suivre le parfait et d'abandonner -l'exécrable. J'ai mis vingt ans à m'évader.</p> - -<p>Ferdinand de Cobourg a commencé de subir, -lui aussi, ici-bas, son châtiment. Tel que je le connais, -je suis certaine qu'il souffre avec intensité, -même s'il a encore, parfois, les consolations de -Lucifer.</p> - -<p>Il se prenait, je crois, pour un «surhomme».</p> - -<p>Ce fou de Nietzsche, rajeunissant une théorie -vieille comme les chemins, car jadis, les surhommes -s'appelèrent les chevaliers, les preux, les héros, les -demi-dieux, a tourné un nombre considérable de -cervelles, dans les pays germaniques. Il leur a fait -d'autant plus de mal que leur surhumanité, infestée -du matérialisme morbide du siècle, s'est affranchie -de l'idéal qui, autrefois, animait les personnages -religieux et les élevait vers l'honneur, loin du crime. -Leurs buts et leurs moyens ont donc été misérables, -et ne pouvaient, finalement, aboutir qu'à d'effroyables -défaites matérielles et morales.</p> - -<p>Certainement, Ferdinand de Cobourg, ambitieux -dès sa jeunesse, lut Nietzsche, quand ses -théories eurent le retentissement dont on se souvient. -Il y gagna d'être, à présent, une des plus -notables victimes de Zarathoustra.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch11">XI</p> - -<h2 class="nobreak">GUILLAUME II ET LA COUR DE BERLIN</h2> - -<h3>L'EMPEREUR DE L'ILLUSION</h3> - - -<p>Je veux parler de Guillaume II comme d'un -mort. Il n'appartient plus à ce monde, il appartient -à l'autre.</p> - -<p>On m'excusera ici d'être sobre d'anecdotes. -Il me serait pénible de ramener dans la vie et l'action -ce disparu. Mon désir est de me borner à l'expliquer -en connaissance de cause.</p> - -<p>C'était une idée puérile de vouloir, sous de -grands mots creux, cette petite chose: l'arrestation -et le jugement d'une Domination effondrée dans -la honte.</p> - -<p>La société ne peut connaître des crimes contre -la Civilisation, œuvre divine, puisqu'elle met -l'homme au-dessus de la bête.</p> - -<p>Guillaume II est tombé du trône, poussé, tenu -par une main autrement puissante que celle d'un -policeman. Il a connu la plus dure prison, l'exil, -le régime le plus affreux, la peur; le plus terrible -jugement sur terre, celui de la conscience.</p> - -<p>Qui dira le secret des nuits de ce fuyard, traître -à son peuple qu'il berça d'illusions et de mensonges, -et mena à la ruine, à la guerre civile, au -déshonneur? Car il ne s'est pas déshonoré seul, il -a déshonoré l'Allemagne en déshonorant ses -armes.</p> - -<p>Quel est l'honnête Allemand qui, revenu, aujourd'hui, -des intoxications guerrières, peut, sans -frémir, entendre parler de Louvain, du <i>Lusitania</i>, -des gaz asphyxiants et autres horreurs dont la responsabilité -retombe sur Guillaume II?</p> - -<p>Il faudra des siècles pour effacer la tache de sa -folie meurtrière. Elle est l'ombre qui, répandue sur -le malheureux Empire, le fait paraître monstrueux -aux nations de l'Entente.</p> - -<p>Or, je veux le dire tout de suite, parce que je -la connais bien, l'Allemagne n'est pas ce que la -Prusse impériale l'avait faite, et pourrait la refaire -encore.</p> - -<p>Victime de sa confiance et de sa candeur, elle -a pris pour parole d'Evangile ce que déclarait, professait, -enseignait le Souverain, héritier des souverains -victorieux.</p> - -<p>Il est plus difficile d'hériter qu'on ne pense, et -je le dis sans ironie. Guillaume Il n'eut rien de -l'humanité de son grand-père, s'écriant devant le -sacrifice des cuirassiers de Reischoffen: «Ah! les -braves gens!» Rien de son père qui mérita le nom -de Frédéric-le-Noble, et qui mourut de deux souffrances, -celle que le mal mit dans sa gorge, celle -que la fébrile impatience de régner que témoigna -son fils mit dans son cœur.</p> - -<p>Guillaume II paraissait séduisant au temps de -sa jeunesse. Enfant, il était un aimable compagnon -de jeux. Nous avons saccagé ensemble les fraisiers -de Laeken. Sacrilège pardonné à cause de lui!</p> - -<p>Je l'ai toujours suivi, de si loin que ce fût. Je -l'ai cru grand; j'ai beaucoup attendu de sa puissance, -à l'exemple, je crois, non seulement de son -peuple, mais de tous les peuples. Il avait une partie -merveilleuse à jouer. Il n'a pas su, il n'a pas -pu; il lui a manqué ce qu'il fallait, et peut-être, -d'abord, une femme habile et bonne. Le fond -n'existait pas chez lui. Une femme eût pu l'y -mettre ou y suppléer.</p> - -<p>François-Joseph avait été presque brillant au -début de son existence active. Il parut même distingué. -Trente ans plus tard, son visage prenait -une expression vulgaire que ses premiers portraits -ne faisaient pas prévoir. Mais il donnait, à distance, -l'impression d'être quelqu'un. La hauteur morale -de l'Impératrice l'élevait d'un reflet de son éclat.</p> - -<p>Moins favorisé, plus Guillaume II vécut, plus il -se gâta d'aspect, de parole, de tenue. Deux -hommes avaient exactement pris sa mesure et n'auguraient -de lui rien de bon: le Prince de Galles, -qui fut Edouard VII, et le Roi mon père.</p> - -<p>L'opinion intime de mon père m'est revenue bien -souvent. Ce serait tout un chapitre qui nous mènerait -loin. Je me bornerai à dire que le Roi avait -prévu que l'Allemagne, grisée d'excitations guerrières -par Guillaume II, prédicant du vieux rite -prussien, finirait par se jeter sur la Belgique, sur la -France et, au besoin, sur le monde entier.</p> - -<p>Les défenses de la Meuse furent une indication -probante de la préoccupation du Roi. Mais on est -bien loin de savoir tout ce qu'il dit, ce qu'il fit, -ce qu'il voulut faire à ce sujet.</p> - -<p>Malheureusement, certains partis et certains -hommes influents en Belgique, de bonne foi d'ailleurs, -dans leur égarement, combattirent ses desseins -au lieu de les servir. La patrie en a cruellement -souffert.</p> - -<p>Comment Guillaume II est-il arrivé aux aberrations -qui ont entraîné la disparition des trônes de -l'Europe centrale et tant de calamités? Ce n'est -pas, comme on le croit dans divers pays de l'Entente, -l'effet d'une ambiance fatale, créée par les -ambitions de l'Allemagne et «ses instincts barbares». -L'empereur allemand avait un pouvoir -immense; il était, en fait, un monarque absolu. Ni -le <span lang="de" xml:lang="de">Reichstag</span>, ni le <span lang="de" xml:lang="de">Bundesrath</span>, ni les Parlements -d'Etats ne le gênaient. Le cabinet de l'Empereur -gouvernait l'armée, qui gouvernait la nation. Donc, -tout se ramenait à la personne impériale, fruit magnifique -de la discipline et de la force prussiennes.</p> - -<p>Mais dans ce fruit, si impressionnant à voir sur -son espalier de parade, il y avait un ver:</p> - -<p>Guillaume Il mentait; il mentait aux autres, il -se mentait à lui-même, et il mentait sans savoir -qu'il mentait. Il vivait continuellement dans la fiction. -C'était un acteur. Je l'ai laissé entendre, -reprenant ce qui a été dit et qu'on ne saurait trop -redire. Mais c'était le pire des acteurs: l'amateur, -l'homme du monde qui joue la comédie—et le -drame—et qui est tellement féru de ses petits -talents qu'il devient plus acteur qu'un acteur, et -qu'il est toujours, et dans tout et partout, en représentation.</p> - -<p>Cette passion du théâtre est à la fois l'excuse et -la condamnation de Guillaume II. Son excuse, car -il entrait si bien dans la «peau» des personnages -successifs qu'il faisait que, dans chacun d'eux, il -était sincère. Sa condamnation, parce qu'un Roi, -un Empereur doit être une Réalité, une Volonté, -une Sagesse et qu'il ne fut rien de tout cela.</p> - -<p>De lui-même, il était creux et sonore. On a -énuméré ses multiples talents. Ils se ramenaient -à un seul, néfaste: l'art de s'illusionner sur soi-même -pour illusionner les autres. Sous ce vernis, -le vide d'une âme sans critère, sans équilibre, à -la merci de n'importe quelle flatterie, quelle impression, -quelle circonstance. Et aussitôt, un discours, -des opinions, une attitude, suivant le rôle du -personnage à mettre en scène.</p> - -<p>Au demeurant, le meilleur fils du monde. Car -il n'était pas méchant. Il était pire: il était faible. -C'est Chamfort, si j'ai bonne mémoire, qui a écrit -que «les faibles sont l'avant-garde de l'armée des -méchants». Celui-ci a été l'éclaireur de l'avant-garde. -Son état-major formait l'armée. Il s'était -emparé de ce Jupiter tonnant qui avait peur du -tonnerre, car ce soldat amateur était bien trop -nerveux pour supporter le bruit de la bataille.</p> - -<p>Dès que ses officiers l'eurent persuadé, pour le -plus grand bien de leur avancement, de ses talents -militaires et maritimes, il ne songea plus qu'à son -rôle de <i lang="de" xml:lang="de">Weltkaiser</i>, et prépara la conquête de la -terre.</p> - -<p>Pris à leur propre piège, ses fidèles se grisèrent -de la griserie qu'ils provoquaient. Le Cabinet de -l'Empereur fut le théâtre d'une orgie continuelle -de projets gigantesques. A Vienne, les imaginations -s'enflammèrent. Le Berlin-Bagdad, la <i lang="de" xml:lang="de">Mittel-Europa</i> -ravivaient le <i lang="de" xml:lang="de">Nach Osten</i> primitif. Toute -une camarilla intéressée, d'ailleurs, aux bénéfices -à venir de ces belles entreprises, le louait passionnément.</p> - -<p>L'empereur François-Joseph, s'il avait eu encore -quelque lueur de raison et de bonté, en 1914, -aurait eu conscience des inconnues formidables des -problèmes berlinois, et maintenu la paix, en refusant -de mourir aux cris des victimes d'une guerre.</p> - -<p>Guillaume II, abandonné à lui-même, déchaîna -la barbarie en puissance dans tous les peuples -ramenés à la férocité des combats.</p> - -<p>Il manquait de fond, ai-je dit. C'était, en effet -l'inconsistance même. A force de jouer mille personnages, -il n'avait plus aucune personnalité.</p> - -<p>Un homme n'est vraiment quelqu'un que par -son for intérieur, et non par une étiquette. Beaucoup -de sots et de malhonnêtes gens arrivent en place. -Intrigue, hasard, faveur, erreur humaine. Ils n'en -sont pas moins sots ou malhonnêtes, et c'est pour -cela que le monde va si mal.</p> - -<p>Guillaume II avait beau prendre des airs chevaleresques, -il restait en lui-même grossier. On s'en -apercevait souvent à ses plaisanteries de corps de -garde.</p> - -<p>Il était privé de tact et de jugement. De tact, -effet d'une adolescence adonnée aux beuveries -d'étudiant, à Bonn, et d'une jeunesse habituée des -Kasinos berlinois; de jugement, effet d'une vanité -native que tout devait développer, comme pour sa -perte et celle de l'Allemagne. Le vaniteux est l'être -qui se trompe le plus sur tout le monde, parce qu'il -commence par se tromper sur lui-même. Et c'est -ordinairement un «gaffeur».</p> - -<p>Guillaume II m'a dit, une fois, croyant m'adresser -un compliment:</p> - -<p>—Tu ferais un beau grenadier dans ma -garde!</p> - -<p>Le compliment me sembla poméranien.</p> - -<p>Si Guillaume II avait eu du tact et du jugement, -il eût su avoir une politique autre que celle -de la menace, de la violence, et une diplomatie -bien différente de celle à fourberies, dont l'Allemagne, -sous son règne, s'est trouvée affligée.</p> - -<p>Incapable de juger son siècle, surchargé qu'il -était d'un traditionalisme prussien dont son zèle de -titulaire de l'emploi de roi de Prusse issu d'une -famille venue de la Souabe, en Brandebourg, -s'encombrait, il en était encore aux Chevaliers -Teutoniques, persuadé qu'il consolidait ainsi son -prestige. Le moyen âge a eu, sur lui, et, par lui, -sur toute l'Allemagne, une action désastreuse.</p> - -<p>En outre des gares à créneaux et des bureaux -de poste à machicoulis, l'influence moyenâgeuse -ramenait l'Empereur-Roi et son peuple aux vieilles -haines, aux vieilles luttes, aux vieilles idées, comme -si le monde n'eût point changé. Le résultat était -que la science, les inventions, les découvertes -devaient premièrement servir l'industrie de la -guerre, la continuation des conquêtes, le <i lang="de" xml:lang="de">Faustrecht</i> -et toutes les folies que des militaires, des écrivains -et journalistes militarisés, se sont attachés à -servir, y trouvant leur pain quotidien.</p> - -<p>Cependant, les peuples rapprochés par le moyen -des communications et des échanges d'idées multipliés, -commençaient à chercher dans des voies -pacifiques les solutions qui, jusqu'ici, sont difficilement -sorties du sentier de la guerre, c'est-à-dire la -conservation et le développement de l'espèce -humaine, sa meilleure répartition sur la terre et son -accession à plus de bonheur et de justice.</p> - -<p>Guillaume II manquait de fond, j'y reviens, -parce qu'il manquait de morale. Non qu'il fût -immoral. Sans avoir été un saint, il a très bien -rempli son rôle d'époux et de père. C'était en tout -un amateur zélé. Cependant, il manquait de morale -parce que le luthérianisme d'attitude qui lui permettait -de jouer le rôle de prédicant ne pouvait -être une règle religieuse, seul lien des lois d'une -morale. Ses homélies de <i lang="la" xml:lang="la">Summus Episcopus</i> ne faisaient -pas qu'il fût humble, charitable et juste -devant Dieu.</p> - -<p>Contrairement à ce que l'on imagine, quand on -n'a pas médité le problème religieux, le luthérianisme, -le calvinisme ne sont pas une religion. Les -belles âmes qu'on y rencontre seraient belles dans -n'importe quel culte ou quelle absence de culte. -Elles ont des beautés innées qui les rapprochent -du divin. Mais un moment d'une religion ne saurait -être une religion. Les schismes sont les accidents -de la vie de l'Eglise. Une déchirure à un -costume n'est jamais un costume. Au contraire!</p> - -<p>Le luthérianisme, à l'origine, n'est pas un culte, -c'est une révolte, et cette révolte fera toujours plus -de révoltés que de croyants. Révolte contre -Rome—<i lang="de" xml:lang="de">Los von Rom!</i>—Cri impie. Ce n'est -pas seulement: «Délivrez-nous de Rome!» -C'est: «Délivrez-nous de la civilisation chrétienne, -de l'unification catholique, autrement dite -universelle»,—notre unique chance de paix sur -la terre; c'est le reniement de la latinité et de -l'hellénisme; c'est la régression de l'Europe centrale -vers le Walhala Scandinave. Ce n'est pas le -monde qui s'ouvre, c'est le monde qui se ferme. -Ce n'est pas la libre harmonie des gestes et des -pensées parmi les hommes, c'est l'uniformité obligatoire -du pas de parade, et du silence dans le -rang! de la garde prussienne.</p> - -<p>Si Guillaume II, responsable du viol de la neutralité -de la Belgique, de l'incendie de Louvain, -des massacres de Dinant et de tant d'autres atrocités, -n'était pas mort pour moi, et qu'il me fût -donné de le revoir, je lui dirais:</p> - -<p>—Malheureux! As-tu jamais lu Gœthe? -Peux-tu, un instant, supposer ce qu'il penserait de -toi, celui qui a écrit: «Tout homme n'est grand -que par le ciel qu'il porte en lui-même!» Toi, le -ciel, tu l'as vidé de Dieu avec le Luther de haine -et de négation qui a été le tien, et tu n'as porté -en toi que le néant.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch12">XII</p> - -<h3>LES HOLSTEIN</h3> - - -<p>Je connus Augusta de Schleswig-Holstein peu -de temps après son mariage avec le Prince Guillaume -de Prusse. Je la revis, plus tard, Impératrice -d'Allemagne, à la cour de Berlin.</p> - -<p>Il n'était pas facile de trouver grâce devant elle. -Non qu'elle fût, de parti pris, méchante femme, -mais son étroitesse d'esprit et ses prétentions à la -perfection des vertus allemandes faisaient d'elle un -juge exempt de bienveillance.</p> - -<p>Pessimiste et rigoriste, tout occupée de ses -devoirs domestiques et de sa recherche du dieu de -Luther, qu'elle servait d'un zèle ennemi des autres -dieux, sans la moindre idée de l'immense miséricorde -et de l'infinie splendeur du vrai Dieu, elle -entendait édifier l'Allemagne. Toujours sentimentale, -l'Allemagne admirait de confiance cette -épouse et cette mère, son mari et ses enfants qui -formaient, de loin, une magnifique famille.</p> - -<p>Mais jugeons l'arbre à ses fruits. Ici, point de -drames intimes, nul conflit moral; tout semble se -dérouler dans l'ordre et l'honneur. Or, aucun des -enfants nés de l'union de Guillaume II et d'Augusta -de Schleswig-Holstein ne s'est signalé à la -considération des hommes. Et, par pitié, je n'en -dirai pas davantage.</p> - -<p>J'ai connu l'ancienne cour de Berlin, celle de -Guillaume I<sup>er</sup>. Elle était patriarcale. La vieille -impératrice Augusta, infirme, apparaissait corsetée, -sanglée, installée sur un fauteuil que l'on -menait aux salons impériaux jusque derrière un -rideau qui, alors, s'ouvrait, et le cercle de cour se -formait autour de Sa Majesté. Bienveillante, elle -m'adressa la parole en bon français. Guillaume I<sup>er</sup> -allait de l'un à l'autre, simple et affable.</p> - -<p>Le Kronprinz Frédéric donnait l'impression -d'un être bon, noble, instruit, et sa femme, fille de -la Reine Victoria, attirait par son naturel ouvert -et souriant, et sa vive intelligence.</p> - -<p>Le comte de Bismarck et le maréchal de -Moltke étaient les deux figures à sensation de -cette cour sans cérémonie. Ma jeunesse les examinait -curieusement. M. de Bismarck faisait du -bruit, parlait haut, et souvent avec une grosse -gaieté. M. de Moltke ne disait rien. Il en était -gênant. Ses yeux perçants suppléaient à ses paroles -et, pour ma part, je n'eus aucune envie d'affronter -ce sphynx.</p> - -<p>Avec Guillaume II, la cour patriarcale de Guillaume -I<sup>er</sup> et la cour anglo-allemande et éphémère -de Frédéric-le-Noble firent place à une cour d'un -autre genre. La pompe des représentations officielles -fut élargie et plus fréquente. Mais le nouvel -empereur eut beau s'entourer d'un appareil -guerrier, la seule présence d'Augusta de Schleswig-Holstein -ramena toujours les cérémonies les -plus solennelles de la dernière cour de Berlin à de -banales grandeurs.</p> - -<p>A cette époque, l'impératrice avait de la peine -à s'habiller et se coiffer avec art. Il suffisait de la -voir sur le trône pour qu'il fît l'effet d'un fauteuil -bourgeois. Plus tard, elle eut meilleur goût.</p> - -<p>Guillaume II étant venu à Vienne, fut reçu selon -son rang. Je me parai du mieux que je pus pour -lui faire honneur.</p> - -<p>Si habitué qu'on fût à ses boutades, je ne m'attendais -pas à l'entendre me dire, en français, qu'il -parlait excellemment, jusque dans ses gallicismes -les plus hardis:</p> - -<p>—Où te fais-tu coiffer et habiller? A Paris?</p> - -<p>—A Paris, quelquefois, à Vienne, généralement. -Je suis la mode et compose mes toilettes à -mon idée.</p> - -<p>—Tu devrais choisir les chapeaux d'Augusta -et l'aider, pour ses robes. La pauvre femme est toujours -«fagotée comme l'as de pique».</p> - -<p>Voilà comment, pendant une assez longue période, -l'Impératrice d'Allemagne s'est approvisionnée -à Vienne, chez mes fournisseurs, de toilettes -auxquelles j'ai collaboré.</p> - -<p>Le chapitre des chapeaux était hérissé de difficultés, -parce qu'elle a une de ces grosses têtes -difficiles à coiffer.</p> - -<p>Je réussis, paraît-il, à répondre au désir de son -mari par ce petit service rendu à sa femme, qui -m'en remerciait aimablement, quoiqu'il fût, au fond, -de ceux que nous ne pardonnons pas qu'on nous -rende.</p> - -<p>Les Holstein, d'où venait l'Impératrice, avaient, -comme on sait, perdu leur duché, jadis danois, -et tombé aux mains de la Prusse.</p> - -<p>Pour marier le prince qui devait être, un jour, -Guillaume II, M. de Bismarck conseilla de lui -donner Augusta de Schleswig, nature calme, qu'il -jugeait capable de compenser les emballements -d'un jeune et ardent époux.</p> - -<p>Cette union avait le mérite politique d'associer -d'une autre façon que par le sabre les Holstein à -la Maison de Berlin. Elle légitimait, aux yeux de -l'Europe, la façon un peu brusque dont la Prusse -s'était emparé de leur duché. Cela valait bien une -dot qu'Augusta n'avait point.</p> - -<p>La future impératrice, de haute taille et très -blonde, n'était ni jolie ni laide, et plutôt jolie que -laide. On vantait sa piété. Mais il est des vertus -qui, si elles procèdent d'une erreur de base, peuvent -se muer en défauts. Ce fut le cas de la ferveur -d'Augusta de Schleswig-Holstein qui, devenue -impératrice, exalta dans son mari le prédicant, le -<i lang="la" xml:lang="la">Summus Episcopus</i>, l'homme qui, manquant -d'éclectisme, déraisonna promptement sur Rome, -la civilisation chrétienne et la latinité. Or, il eût -fallu le retenir, l'éclairer, le sortir de ses imaginations -luthériennes, mélangées d'invocations à Wotan -et au dieu Thor.</p> - -<p>Autre chose, non moins grave; les Holstein, -ruinés ou à peu près, étaient pressés de refaire leur -fortune. Augusta devait y songer et, premièrement, -établir son frère Gunther, qui menait la vie -d'un officier allemand de grande maison, sans en -avoir les ressources. Guillaume II arrangeait les -choses, de temps en temps, mais il n'y mettait pas -d'enthousiasme.</p> - -<p>Nulle part, l'argent n'a plus d'importance que -près des gens de cour. Sans lui, beaucoup ne -seraient rien, parce qu'ils n'ont d'autre valeur que -celle des fonds dont ils disposent.</p> - -<p>Ce n'était pas le cas de Gunther de Schleswig-Holstein. -Il eut de l'intelligence et de la culture. -On le vit, par la suite, montrer qu'il entendait les -affaires. Il a présidé certains Congrès en homme -capable de savoir et de dire.</p> - -<p>Jeune officier, il n'avait pas encore laissé paraître -ses dons pratiques. Il était nécessaire qu'il fît -un beau mariage. Je l'avais vu à ses débuts dans la -vie de cour, à des chasses, en Thuringe. Il n'était -pas mal. Il demanda Dorothée. Je consentis.</p> - -<p>Sa sœur poussait au mariage avec ma fille. -L'idée en était venue, à Berlin, pour la même -raison, encore plus forte, qui, vingt ans plus tôt, -avait amené le prince de Cobourg à Bruxelles. La -fortune du Roi était, à présent, incontestablement -établie. On commençait à calculer ses rendements -futurs, et à parler d'une valeur globale d'un milliard -à partager, un jour, entre trois héritières! Ces -perspectives éveillaient d'ardentes sympathies. Car, -en ce temps-là, un milliard, c'était encore quelque -chose.</p> - -<p>Cependant, Dora était très jeune. A ce moment-là, -son père et moi, nous en étions au chapitre douloureux -de la rupture définitive probable. Je la -voulais sans éclat. Ce n'est pas moi qui ai déchaîné -les scandales.</p> - -<p>Nous devions séjourner un an hors de Vienne. -Nous partîmes pour la Riviera. Gunther de Holstein -s'y rendit. De là, nous fûmes à Paris, où -j'avais emmené ma maison. Ce fut ensuite un -crime. On oubliait que le Prince, mon mari, tout -le premier, en était. Ma maison était la sienne.</p> - -<p>Sa compagnie, pour rare qu'elle fût, ne laissait -pas que de m'être pénible, et je ne pense pas que -la mienne lui fût agréable. Aux heures difficiles, -je trouvais près de ma fille de constantes consolations. -Sa mère était tout pour elle; mon enfant -était tout pour moi. Au moins, Dora était mienne, -et, son frère m'ayant depuis longtemps échappé, -je la retenais, je la gardais, je la choyais de toute -la force de ma tendresse.</p> - -<p>Arrivée à ce point de l'histoire de l'union de ma -fille avec un proche des Hohenzollern, et à l'influence -que la cour de Berlin allait prendre sur -Dora, et, ainsi, sur ma destinée, je ne peux me -dérober au devoir de tirer d'entre les lignes de ces -pages le chevalier d'idéal et de dévouement qui, -après avoir assuré mon salut moral, avait renouvelé -ma vie.</p> - -<p>Je n'y contredis nullement: selon les règles -ordinaires du monde, sa présence, alors, sur la -Riviera, ou à Paris, heurtait des convenances traditionnelles, -respectables.</p> - -<p>Je ferai observer seulement qu'il ne faut juger -de certaines situations que de la place qui leur est -propre. S'il est vrai que, sur mes instances de -femme désespérée dès qu'elle se sentait isolée et à -la merci de l'homme qui était encore son mari, le -comte Geza Mattachich se trouvait sur la Côte -d'Azur en même temps que moi, et paraissait dans -mon entourage à l'égal d'un chevalier d'honneur, -comme il est d'usage près des Princesses royales, -je prie de considérer que mon futur gendre le trouvait -fort bon.</p> - -<p>Cela suffit, je crois, à mettre au point les choses.</p> - -<p>Gunther de Holstein s'adressait au comte, en -toute estime et sympathie, et, par exemple, il le -prit pour second dans une affaire d'honneur que -son courtois envoyé eut la chance d'arranger.</p> - -<p>Je ne voulais pas me séparer de ma fille avant -son mariage, et surtout la laisser à Vienne dans ce -palais Cobourg d'où j'étais partie en disant aux -domestiques rassemblés, en larmes, sur mon passage, -que je n'y rentrerais plus.</p> - -<p>Je craignais l'influence de ce milieu, où mon -malheureux fils fut, plus tard, perdu et mené, par -l'inconduite, à finir ses jours atrocement. Affreuse -punition de ses fautes et du parricide moral qu'il -commit en reniant sa mère. Dora resterait donc -près de moi.</p> - -<p>Cependant, le duc de Holstein insistait pour -qu'elle fût présentée à sa future famille. Il me -donna sa parole d'honneur de la ramener, si je -la laissais partir quelques jours, accompagnée de -sa gouvernante. Je pris acte du serment, et je permis -à Dora ce voyage.</p> - -<p>Elle ne revint pas. On la retint loin de moi. Ce -fut le début déclaré du complot dont les sombres -péripéties allaient se précipiter.</p> - -<p>Quand ma fille épousa Gunther de Schleswig-Holstein, -je l'appris par les journaux dans la maison -de fous de Dœbling, à Vienne, où l'on venait -de me jeter.</p> - -<p>Le complot, ai-je dit. C'était, en effet, un complot, -et le plus vil: celui de l'argent, dont ma -fille, si jeune et abusée, ne pouvait rien comprendre.</p> - -<p>Je n'étais pas folle, mais je le deviendrais, -sans doute, au voisinage des aliénés. La folie est -contagieuse. Ma perte était donc résolue. Car, -folle ou passant pour telle, c'est-à-dire interdite, -mineure, je n'avais plus la capacité civile, et mes -ayants-droit faisaient de mes biens ce qui leur convenait. -Le Roi, devenu vieux, ne devait pas tarder -à disparaître. On assurait que ses enfants -auraient, pour leur compte, chacun environ trois -cents millions. Pouvait-on me laisser hériter d'une -pareille fortune que j'abandonnerais certainement -à des mains ennemies, et qui serait dilapidée?</p> - -<p>On ne s'étonnera donc pas que mon fils et le -mari de ma fille, se soient trouvés d'accord avec le -Prince de Cobourg qui avait, en outre, à se venger -des sentiments qu'il m'inspirait.</p> - -<p>De son côté, la vengeance ne pouvait se borner -à moi-même. Elle devait atteindre et briser le -comte Mattachich, exécré pour l'influence qu'on -lui attribuait sur moi. Cette influence, comment la -comprendre, sinon bassement? Car les gens voient -certaines choses telles qu'ils sont. Des supériorités -de cœurs, des élans d'âmes, des aspirations vers -l'idéal échappent à leur misérable compréhension -de la vie, et ils appellent infamie ce qui est sacrifice.</p> - -<p>Je passerai rapidement sur ces hontes et douleurs, -et n'en dirai que le nécessaire pour que la -haute et pure figure du Comte, soldat qui pourrait, -sans peur et sans reproche, comparaître devant -un tribunal de soldats, soit enfin connue.</p> - -<p>Ici, je me borne à déclarer que, dans le drame -inouï des persécutions incessantes dont, jusqu'à la -victoire de l'Entente, j'ai eu à souffrir depuis 1897, -les maisons impériales de Berlin et de Vienne furent -l'appui, la force, des divers attentats, pressions et -violences, diffamations et calomnies qui auraient -dû me perdre à jamais, si, d'instinct, l'opinion -publique ne s'était révoltée.</p> - -<p>Et elle ne savait rien du dessous des choses!</p> - -<p>Fortifiée de sa sympathie, j'ai pu résister. La -justice est lente, mais elle vient.</p> - -<p>Je l'ai fait dire à Guillaume II, lorsque les principaux -aliénistes autrichiens, se refusant à me -reconnaître folle, on trouva enfin, en Allemagne, -une maison de fous où m'enfermer pour toujours: -«Complice du crime, tu en subiras le châtiment.»</p> - -<p>Je songeais que l'homme qui s'associe au forfait -de pousser une créature consciente dans l'abîme -de la folie, devait être capable d'autres abominations. -Je ne pouvais croire qu'il ne fût point puni.</p> - -<p>C'est fait.</p> - -<p>Le même coup a frappé la compagne de sa vie, -si dure aux fautes des autres, si intransigeante du -haut de sa vertu antichrétienne. Elle seule, ennemie -de son prochain, eût suffi à déchaîner la -guerre, car le pire des esprits belliqueux est l'esprit -d'intolérance.</p> - -<p>On ne le sait pas assez: au fond, l'horrible -conflit de 1914-1918 n'a été qu'un effet de l'impitoyable -haine antihumaine de la Prusse luthérienne, -dévorée de l'envie de dominer, de régir, -d'opprimer.</p> - -<p>La négation a fait la guerre. Seule, la croyance -fera la paix.</p> - -<p>Que la Belgique et la France le sachent bien: -la Prusse tenait l'Allemagne, mais l'Allemagne ne -l'aimait point.</p> - -<p>On ne prendra l'Allemagne que par la confiance -et l'affection.</p> - -<p>Les catholiques, non moins généreux que les -socialistes, sincères, quoique pour la plupart indifférents -au divin, devraient donner l'exemple des -rapprochements nécessaires. Les évêques auraient -un grand rôle à jouer. Des Congrès religieux, des -pèlerinages illustres pourraient être des lieux de -rencontre.</p> - -<p>Avant de mourir, je voudrais voir des Allemands, -des Belges, des Français s'unir devant le -même Dieu de bonté, dans une même foi et une -même espérance et, par amour de sa Loi, échanger -le baiser de paix.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch13">XIII</p> - -<h3>LA COUR DE MUNICH -ET L'ANCIENNE ALLEMAGNE</h3> - - -<p>Chaque fois que j'ai séjourné à la cour de -Munich, j'ai regretté de ne pas avoir vu de près, -jadis, Louis II. Quand j'aurais pu le connaître, -il était déjà retiré dans ses rêves et ses châteaux.</p> - -<p>Comme Rodolphe de Habsbourg, il fut saisi -d'un intense mépris, non de l'humanité, mais de -ceux qui la mènent. Il ne se réfugia pas dans le -suicide, du moins volontaire. Il se créa un paradis -d'art et de beauté, et prétendit s'y perdre au-dessus -de ce qui le séparait de son peuple qu'il -aimait et dont il était aimé.</p> - -<p>Je l'ai entrevu une fois, passant dans le Parc de -Munich, en carrosse de gala, précédé de piqueurs -fastueux, et seul, très grand, immobile, derrière -les glaces biseautées encadrées d'or.</p> - -<p>Apparition étonnante, et que la foule saluait -sans qu'il parût la voir.</p> - -<p>Après lui, la cour, obligée à l'économie, adopta, -sans peine d'ailleurs, une existence bourgeoise.</p> - -<p>Le prince régent Luitpold me réjouissait par ses -façons patriarcales. Je n'avais pas, alors, l'expérience -d'un peu de politique et ne voyais guère que -l'écorce des choses. La subordination impatiente de -la Bavière à la Prusse, dont une Europe plus intelligente -et moins divisée eût pu tirer tant de parti, -m'échappait. Je ne considérais dans le Régent -qu'un personnage des contes de Topfer.</p> - -<p>Le meilleur de son temps, il le consacrait, même -très vieux, aux exercices physiques. La chasse et -le bain étaient ses grandes affaires. Il se baignait -en toute saison et tous les jours dans un des grands -étangs de sa propriété de Nynphenburg. Et, s'il -ne chassait pas, il allait se promener. Pas le -moindre apparat ne donnait l'idée de son rang. Je -l'ai rencontré, un jour d'été, à Vienne, dans une -des petites allées du Prater, derrière le Lusthaus, -en manches de chemise, sa jaquette et son chapeau -haut de forme accrochés au bout de sa grosse -canne, passée sur son épaule. Il avait l'air, ainsi, -plus heureux qu'un roi.</p> - -<p>Son inséparable caniche, non moins embroussaillé -et hérissé que lui, l'escortait. Ils avaient fini -par se ressembler. A distance, un myope aurait -pu prendre le chien pour le Régent de Bavière, -et le Régent pour le chien.</p> - -<p>Son fils et successeur, Louis III, hérita de ses -goûts simples qu'il crut devoir encore simplifier. -Mais l'excès en tout est un défaut. Son abus de la -simplicité fut, à peu près, sa seule façon de marquer -dans l'Histoire contemporaine. Elle ne garde -pas le souvenir d'un roi de Bavière prenant conscience -de la place que son pays aurait dû tenir, -mais elle pourrait parler de son goût des habits -démodés, des pantalons en accordéon, des bottines -carrées à talons en caoutchouc, et des chaussettes -effondrées par lesquels ce Souverain voulait être -démocrate.</p> - -<p>Il eût mieux fait de penser que le métier d'un -roi est d'élever la rue au niveau du trône, et non -de faire descendre le trône au niveau de la rue.</p> - -<p>Il ne gagna pas d'être aimé a ses façons de -mauvais goût. Vainement, il afficha l'amour de -la bière, des grosses plaisanteries, des saucisses et -du jeu de quilles. Les Bavarois se souvenaient de -Louis II, à la fois bon et magnifique.</p> - -<p>Le peuple est flatté quand un roi qui est un -roi vient à lui; mais, s'il a l'air d'un charretier, il -n'éprouve nulle fierté de le voir s'avancer sur le -char de l'Etat changé en charrette.</p> - -<p>La cour de Bavière, qui s'était un peu relevée -avant 1914, tomba de Charybde en Scylla avec -le Kronprinz de Munich jouant, ainsi que celui de -Berlin, au foudre de guerre. Les Wittelsbach ont -dû s'évanouir comme une fumée dans la défaite -des ambitions prussiennes.</p> - -<p>Il est permis de penser qu'ils seraient encore à -Munich, s'ils avaient servi des ambitions bavaroises, -légitimes, et jugé d'elles du point de vue -exclusif des vrais besoins politiques et religieux de -leur pays.</p> - -<p>Il faut reconnaître, cependant, que les monarchies -allemandes étaient très menacées. Ni la discipline -rigide de Berlin, ni le laisser-aller amorphe -de Munich et, entre ces deux extrêmes, les genres -mixtes, ne pouvaient longtemps résister à l'anachronisme -de formes usées, et qu'instinctivement les -peuples repoussaient en donnant, chaque année, -plus de voix au socialisme et au républicanisme.</p> - -<p>Les rois allemands ont donc disparu. Il n'est -pas impossible qu'ils reviennent, sinon les mêmes, -d'autres peut-être, mieux adaptés. Les peuples n'ont -qu'un nombre restreint de modes de gouvernement -à leur disposition. La monarchie est celui qui leur -plaît ou, plutôt, qu'ils supportent le plus souvent. -Elle procède du principe familial, prince éternel. -Le vrai roi est un père. La monarchie peut renaître -en Allemagne et ailleurs, modifiée par le siècle et -soumise aux contrôles nécessaires. Telle qu'elle restait -dans les pays germaniques, son archaïsme la -condamnait.</p> - -<p>Seule, l'Eglise a le privilège de ne pas vieillir -par un renouvellement constant des hommes dans -une doctrine immuable. Les autres monarchies vieillissent -par des hommes de même sang, de même -nom, de même formation, et qui prétendent se perpétuer, -identiques, dans le changement des idées. -Quand ils tombent, épuisés, vient le temps d'une -république. Mais parce que le principe familial -est le fond même de l'existence de la société, et -que la république favorise plus l'individu que la -famille, la république est, à son tour, amenée à -disparaître, et la monarchie reparaît. Ainsi va le -monde.</p> - -<p>L'Allemagne serait la première à le dire, si elle -avait le moins du monde l'esprit philosophique. -Une légende veut qu'elle l'ait, et rien n'est plus -invincible qu'une légende. Mais, en vérité, il n'y a -pas sur terre de peuple à la fois plus métaphysicien -et moins philosophe, que le peuple allemand. -La métaphysique ne lui sert qu'à rêver et à prendre -ses rêves pour des réalités. Elle ne le mène en rien -à la clairvoyante sagesse. Il est allé, les yeux fermés, -à l'abîme creusé sous ces pas par la Prusse -impériale. Chaque cour, petite ou grande, se persuadait -qu'à jamais Berlin et les Hohenzollern -seraient les maîtres de l'heure.</p> - -<p>Certaines monarchies à panache, pressées par -le socialisme en veston, croyaient arriver à s'accommoder -de la Sociale-Démocratie comme la Sociale-Démocratie -s'accommoderait d'elles. On les voyait -conserver imperturbablement leurs pompes traditionnelles. -Telle était la petite cour de Tour et -Taxis, à Regensburg, qui, sous ce rapport, était -bien la plus pittoresque et la plus amusante que -j'aie connue.</p> - -<p>On y jouait aux quilles, mais en quel équipage! -Nous étions au jeu en diadème et robe à traîne! -Etiquette imprévue pour manier une énorme boule -et la lancer. Plus d'un diadème chancelait et plus -d'une joueuse gémissait dans ses soies, broderies et -garnitures, sans parler du corset. Heureusement -qu'alors, les étoffes avaient quelque importance et -solidité. Si cela se passait en un temps où les -femmes sont vêtues de transparences aussi écourtées -que possible, que ne verrait-on pas?</p> - -<p>Et qu'on ne pense pas que c'était par hasard -que j'ai joué aux quilles en toilette de cour. C'était -toujours ainsi. On allait à la partie en cortège, et -précédé d'un maître de cérémonies.</p> - -<p>Parce que ou quoique, ainsi que dit quelque -part Victor Hugo, c'était très drôle.</p> - -<p>La vie ne manquait pas d'agrément à Regensburg. -Le Prince et la Princesse recevaient avec -faste. Le palais y prêtait, superbe, meublé royalement, -et entouré de jardins tenus avec amour. La -cuisine égalait celle de Ferdinand de Bulgarie. Et -l'amusant, c'était, partout, un cérémonial suranné, -mais si bien réglé que l'on arrivait vite à oublier -certaines outrances pour ne plus sentir que la beauté -d'une sorte de rythme et d'arrangement où revivait -la dignité des temps passés.</p> - -<p>On allait aux courses en calèches d'apparat, -excellemment attelées, précédées de piqueurs brillants. -Le comte de Staufferberg, chef des écuries, -ancien officier autrichien, cavalcadait autour de -la voiture princière, et les gentilshommes du service -étaient si empressés que, si l'on eût manqué de -marchepied pour descendre de carrosse, tous -auraient voulu galamment y suppléer de leur personne.</p> - -<p>Si nous allions au théâtre, c'était en toilette, et -précédés de porteurs de flambeaux, jusque dans la -loge princière.</p> - -<p>Une telle étiquette obligeait à être constamment -en représentation. Mais cela plaisait au Prince et -à sa femme; ils ne vivaient que pour continuer les -siècles abolis.</p> - -<p>La princesse Marguerite de Tour et Taxis, archiduchesse -d'Autriche, avait, dit-on, un faux air -de Marie-Antoinette. Or, le Prince, inspiré par -la ressemblance accordée à sa femme, voulut offrir -à celle-ci une parure qui aurait appartenu à l'infortunée -reine de France. Il la trouva, et la Princesse -la portait. J'aurais craint qu'il y fût resté -quelque chose de funeste. Mais on n'avait point de -ces superstitions à la cour de Tour et Taxis. On -voyait l'avenir en rose, et, pour accorder le visage -de la Princesse à sa parure, on fit venir de Paris, -à l'occasion d'un bal de Cour, le fameux Lenthéric -qui coiffa la Princesse <i>à la frégate</i>, et la transforma -en une quasi Marie-Antoinette que l'on eût été -bien fâché de voir partir pour l'échafaud.</p> - -<p>Ce supplice, lorsque souffla le vent de la tempête -révolutionnaire en Allemagne, fut épargné -aux princes renversés. Ils partirent pour l'étranger, -et non pour l'échafaud.</p> - -<p>La Germanie, livrée à elle-même et non plus -grisée par Berlin, n'a massacré aucun de ses souverains -d'hier. Et ceci, en toute justice, devrait -donner à réfléchir à beaucoup de ceux qui en -parlent sans la connaître.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Dans le petit duché de Saxe-Cobourg et Gotha, -la vie était différente de celle de la cour de Tour et -Taxis. Elle unissait l'art au naturel. Point de cortèges -à effet, ni d'étiquette étudiée. Simplement une -tenue aimable et distinguée qui était au goût de -ce Prince allemand de haute et humaine culture, -mon oncle, le duc régnant Ernest II, dont j'ai déjà -dit combien il fut bon pour moi.</p> - -<p>Il me gâtait sans se lasser et voulait que je fusse, -chez lui, la reine. Son affection ne varia jamais. -Près du duc et de la duchesse, ma tante, très affectueuse, -j'ai oublié souvent les tristesses de mon -mariage.</p> - -<p>Les chasses au cerf dans cette belle Thuringe, -à travers les forêts de sapins et de hêtres, étaient -pour moi un plaisir enivrant.</p> - -<p>Je suivais le duc, beau chasseur et beau cavalier -auquel l'âge ne pesait pas. Souvent, dans la montagne, -j'étais portée par une mule blanche, et le -duc s'exclamait sur la tache de couleur que faisaient, -dans le paysage agreste, la bête et l'amazone.</p> - -<p>Le soir, on dînait, par beau temps d'été, sous de -grands arbres éclairés de lumières heureusement -distribuées. J'étais ordinairement vêtue d'une robe -claire, pour la joie du duc qui voulait me voir parée -d'une guirlande de fleurs qu'il faisait préparer -chaque jour, délicat hommage du plus courtois des -oncles.</p> - -<p>Chez la Duchesse Marie, je vécus aussi à la -Rosenan des heures gaies et charmantes. Ses filles -étaient exquises. Quelle radieuse apparition que -celle de la Princesse Marie, aujourd'hui reine de -Roumanie! On ne pouvait l'oublier, ne l'eût-on -vue qu'une fois.</p> - -<p>Cobourg, berceau d'une famille qui a donné -tant de rois et de reines, de princes et de princesses -royales et impériales, voyait fréquemment -s'y réunir les générations vivantes.</p> - -<p>Un mariage, des fiançailles, ou, simplement, -l'époque des vacances, les ramenaient au pays -d'origine. Jeunes et vieux étaient heureux de s'y -retrouver entre soi et d'oublier, ceux-ci les obligations -de leurs charges, ceux-là le fardeau des -études.</p> - -<p>Parmi les gens d'âge raisonnable, chacun, alors, -tendait à être lui-même et à s'égaler au commun -des mortels.</p> - -<p>L'attrait d'une existence normale est très vif sur -ceux qui en sont privés par leurs fonctions et les -devoirs de la représentation. Le public se fait ordinairement -une fausse idée des personnes royales. Il -les croit différentes de ce qu'il est, alors qu'elles -aspirent à être «comme tout le monde».</p> - -<p>Sans doute, on rencontre des princes tels que -Guillaume II, qui arrivent à s'imaginer qu'ils sont -d'une autre essence que le reste de l'humanité. Ils -ont perdu la tête à force de prendre des poses -devant leur glace, et d'être encensés de flatteries. -Mais ces déformations sont accidentelles. Le malade -qui en est atteint serait tout aussi fou, peut-être, -dans n'importe quelle condition. Il est vrai -que sa maladie n'aurait pas les mêmes conséquences -sociales. Aussi la monarchie sera-t-elle -de plus en plus entourée de contrôles, et limitée à -une fonction symbolique, nécessaire, d'ailleurs, -puisqu'elle grandit l'homme par l'homme. Elle -pourra être excellente, efficace, étendue, si le -Prince est quelqu'un; médiocre et sans grave effet, -s'il n'est que quelque chose. Après lui, un autre, -meilleur peut-être. Au fond, tout est loterie; et le -suffrage universel et le choix des assemblées ne -sont pas moins aveugles que le sort.</p> - -<p>Je vis de près, à Cobourg, l'Impératrice Frédéric, -déçue dans ses ambitions, grande dans son isolement. -Elle regardait la couronne royale et impériale -de Prusse et d'Allemagne passée si tôt sur -la tête de son fils d'un œil qui ne semblait pas se -faire d'illusions. L'égoïsme et la vanité du personnage -l'incitaient à craindre plus qu'à espérer. Et -quelle pitié dans ses yeux arrêtés sur la médiocrité -de sa belle-fille!</p> - -<p>Les Romanow et leurs proches étaient des -fidèles de Cobourg. Les Grands-Ducs, frères de -la Duchesse Marie, ses belles-sœurs les Grandes-Duchesses -Wladimir et Serge, toutes deux belles, -quoique différemment, apportaient les échos de -cette fastueuse et complexe cour de Russie, cour -asiate et que j'ai tôt sentie à mille lieues et mille -ans de la compréhension du siècle.</p> - -<p>Entre autres cérémonies mémorables, dont je -fus témoin au berceau familial, j'ai gardé souvenir -du mariage du Grand-Duc de Hesse avec la -Princesse Mélita, qui fut, plus tard, la Grande-Duchesse -Cyrille. Le bonheur semblait de la fête. -On avait invité l'Amour, hôte rare des unions -princières.</p> - -<p>Je n'en dirai pas autant des fiançailles du pauvre -«Niki» avec Alice de Hesse, célébrées aussi à -Cobourg.</p> - -<p>Celui qui devait être le Tzar Nicolas II parut -triste, timide, craintif, insignifiant, tout au moins -du point de vue mondain. Sa fiancée était lointaine, -absorbée, concentrée. Elle inquiétait déjà son -entourage par son penchant au rêve et à l'étrangeté.</p> - -<p>Elle avait remplacé la Princesse Béatrice, -mariée au Prince Henri de Battemberg, auprès -de la Reine Victoria, comme lectrice et compagne -de prédilection. La souveraine voulut pour elle le -trône de Russie et fit le mariage dont je vis les fiançailles. -La vieille reine les présidait. Elles furent -sans gaieté. Si quelque joie sembla, par moments, -y régner, ce fut une joie forcée, factice. On sentait -comme un poids peser sur l'assistance. Mystérieux -avis du Destin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch14">XIV</p> - -<h3>LA REINE VICTORIA</h3> - - -<p>Puis-je nommer la Reine Victoria sans me souvenir -que le Prince de Cobourg et moi, nous -fûmes maintes fois les hôtes de notre tante et cousine? -Des plus hospitalières, elle se plaisait à la vie -de famille, et rassemblait autour d'elle autant de -parents qu'elle le pouvait, et de préférence les -Cobourg, d'où était venu feu le Prince Consort.</p> - -<p>Quoique de très petite taille, douée d'un embonpoint -plutôt déformant, le visage fort coloré, elle -avait grande allure quand elle faisait son entrée, -soutenue par un des superbes Indiens de son service -personnel. Le plus souvent, elle tenait, par -maintien, un mouchoir blanc, toujours arrangé de -sorte que les bouts pendaient, dentelés. Elle était, -en général, vêtue d'une robe de soie noire à petite -traîne, décolletée en pointe. Elle portait au cou, en -médaillon, le portrait du Prince, mari inoublié; sur -la tête, le bonnet de veuve, en crêpe blanc; rarement -des gants. Dans les grands jours, le <i>Ko-hi-nor</i>, -ce diamant merveilleux, trésor des trésors de -l'Inde, brillait de mille feux au-dessus du bonnet.</p> - -<p>Elle ne laissait pas que d'impressionner, tant elle -était expressive de gestes, de ton, de regard. Son -nez avait des façons de frémir qui révélaient ses -pensées. Et que dirai-je du regard bleu et froid -qu'elle promenait sur le cercle familial formé autour -d'elle? Le moindre défaut de toilette, le moindre -manque à l'étiquette était immédiatement remarqué. -L'observation ou la réprimande suivait aussitôt, -adressée d'un air et d'une voix qui ne toléraient -aucune réplique. A ce moment, le nez se -plissait, les lèvres se pinçaient, le visage se colorait -davantage, et toute la personne royale semblait -agitée de mécontentement.</p> - -<p>L'orage passé, la Reine retrouvait son aimable -sourire, comme si elle eût voulu faire oublier sa -vivacité.</p> - -<p>En arrivant ou en partant, elle saluait à la ronde, -d'un petit signe de tête protecteur.</p> - -<p>J'eus le malheur, parfois, de lui déplaire.</p> - -<p>Elle détestait les cheveux bouclés en franges -cachant le front. On se souvient de cette mode peu -seyante, je l'avoue. Mais je m'y étais conformée. -La Mode est la Mode. Cette coiffure agaçant la -Reine, elle me dit, un jour: «Tu devrais arranger -tes cheveux autrement, et d'une manière plus -<i>princesse</i>.»</p> - -<p>Elle avait raison. Malheureusement, le Prince -de Cobourg ne goûtait pas non plus cette coiffure, -et fut témoin de l'observation de notre tante. Celle-ci -lui aurait donné le <i>Ko-hi-nor</i> qu'il n'aurait pas -été plus satisfait. Je fus aussitôt gratifiée d'une -algarade qui eut pour résultat de me décider à ne -point tenir compte du reproche de la Reine. Mes -cheveux irrités demeurèrent en franges bouclées -sur mon front.</p> - -<p>A Windsor, comme à l'île de Wight, à la belle -saison, la Reine sortait en voiture vers six heures -du soir, et par tous les temps. Nous étions généralement -admis à l'honneur de l'accompagner.</p> - -<p>Il fallait quelquefois attendre longtemps, dans -un salon voisin de l'appartement royal. Enfin, précédant -la Reine, le <i>plaid</i> sur le bras, le flacon de -whisky en bandoulière, paraissait John Brown, le -fidèle Ecossais qui tint une place considérable dans -la gazette de la cour et de toutes les cours, à la -partie du feuilleton qui ne s'imprime pas.</p> - -<p>Il ouvrait la marche, et montait dans le break, -attelé de deux gris pommelés, et la promenade, qui -devait durer environ deux heures, commençait.</p> - -<p>La nuit venant, John Brown se trémoussait sur -le siège. Il se retournait fréquemment pour essayer -d'obtenir de la Reine l'ordre du retour. Etait-ce la -crainte des rhumatismes, ou celle de quelque -refroidissement qui, malgré le réconfort du whisky, -eût compromis sa santé, et l'eût empêché de remplir -ses devoirs envers la Reine? Je n'en sais rien. -J'ai remarqué seulement que John Brown n'aimait -pas les promenades au crépuscule, par temps -humide. Elles le rendaient de méchante humeur. -Il ne se gênait pas pour le laisser voir; il ne se -gênait en rien, du reste.</p> - -<p>Il arrivait que les enfants de la Reine eux-mêmes -en savaient quelque chose.</p> - -<p>Il advint au Prince de Galles, qui devait être -le grand Roi Edouard VII, de souhaiter d'être -introduit chez sa mère à une heure où il n'était -pas annoncé. John Brown entr'ouvrit la porte de -l'appartement et dit simplement: «<i lang="en" xml:lang="en">Not allowed, -Sir.</i>»</p> - -<p>Si, dans l'intimité de sa vie, la Reine Victoria -eut, comme toute créature humaine, ses moments -de liberté, elle n'en fut pas moins une grande souveraine -et une haute figure. Son Jubilé, célébré -avec l'éclat dont mes contemporains se souviennent, -montra la place qu'elle occupait dans le monde. -La procession dans Londres, au milieu d'un peuple -en délire, la chevauchée des rois, des princes, des -rajahs indiens et autres sujets des Dominions, dans -leurs resplendissants costumes constellés de pierreries, -fut un spectacle digne d'un conte des «Mille -et une Nuits».</p> - -<p>On ne reverra sans doute jamais cela. Jamais -plus les hommes ne sauront s'honorer en honorant -le pouvoir humain, comme ils le firent alors, exaltant -une femme qui avait su incarner si noblement -le passé, le présent, l'avenir du Royaume-Uni, des -Indes et possessions d'Outre-Mer.</p> - -<p>Qu'on ne dise point: Vanité des vanités! Les -pompes ont leurs raisons d'être. Une société sans -théocratie, aristocratie, et apparat proportionné à -ces institutions, est une société qui meurt. Il faudra -toujours en revenir aux équivalences de souveraineté, -de cour et de divinité, sans quoi l'édifice -social, découronné, ne sera qu'une grange ou une -ruine.</p> - -<p>Ce fut à l'occasion d'une des grandes fêtes du -Jubilé, que, selon ma fâcheuse et incorrigible -habitude, j'arrivai en retard pour prendre rang -dans le cortège royal. Je confesse que, souvent, je -faisais exprès de me faire attendre, parce que cela -vexait le Prince de Cobourg qui, avant toutes -choses, commençait par prédire que je ne serais pas -à l'heure.</p> - -<p>Les femmes qui me lisent savent comme il est -difficile, parfois, d'être en toilette de cérémonie, -juste à la minute dite. Les hommes ne comprendront -jamais cela!</p> - -<p>J'avoue que, dans cette circonstance, j'aurais -dû prendre mieux mes dispositions, et calculer plus -exactement. Je ne voulais pas être en faute. La -cérémonie exigeait que, pour la formation du cortège, -personne ne manquât. Quoique, par mon mariage, -mon rang et ma place fussent vers la fin, -tout un parterre de rois et de reines dut m'attendre.</p> - -<p>Lorsque j'entrai, j'étais d'une extrême confusion. -Mais c'était l'époque où je me savais belle -et admirée. Je vis que tous les yeux, tournés vers -moi, n'exprimaient pas que la sympathie. Les -regards féminins étaient irrités; heureusement, les -regards masculins, d'abord sévères, ne tardèrent -pas à s'adoucir. Je fus comme éblouie devant ces -soleils terrestres.</p> - -<p>Mais il ne s'agissait point de chanceler. Il fallait, -au contraire, tirer avantage de la situation. Le -silence et l'immobilité s'étaient faits, dans l'assistance, -attentive à l'apparition de la coupable qui -faisait attendre la Reine d'Angleterre et son -illustre suite. Je sentis que mon entrée devait être -de celles qui ne réussissent guère qu'une fois dans -la vie.</p> - -<p>Je pris mon temps, et mis toutes les grâces dont -je pouvais disposer dans ma révérence et mon salut -de cour.</p> - -<p>Quand je vins baiser la main de ma mère, -celle-ci, heureuse du murmure flatteur qui avait -suivi ma façon de me faire pardonner, me dit, en -m'attirant à elle: «Tu étais faite pour être -Reine»…</p> - -<p>Je sens une larme furtive monter du cœur à -mes yeux. Etrange nature que la nôtre! Lorsqu'on -a vu le jour sur les marches d'un trône, on a besoin -de ces succès, de ces hommages, de ces ovations. -On en garde non seulement le souvenir, mais l'appétit—et -le regret!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch15">XV</p> - -<h2 class="nobreak">LE DRAME DE MA CAPTIVITÉ -ET MON EXISTENCE DE PRISONNIÈRE</h2> - -<h3>LE DÉBUT DU SUPPLICE</h3> - - -<p>Mes malheurs, hélas! sont connus du public de -tous les pays. Mais ce n'est pas sur moi qu'ils -pèsent le plus.</p> - -<p>La calomnie et la persécution, servis par des -moyens puissants, ont eu beau multiplier leurs -coups, une vérité, au moins, s'est fait jour:</p> - -<p>Je ne fus point, je ne suis pas folle, et ceux qui -ont voulu que je le fusse en ont été pour leur -honte, et, je l'espère, leur remords.</p> - -<p>—Cependant, a-t-on dit, la Princesse est -étrange.</p> - -<p>D'autres, mieux informés, ont précisé:</p> - -<p>—Elle est faible d'esprit.</p> - -<p>Pas même, s'il plaît à Dieu!</p> - -<p>On objecte mes «dépenses», mes «prodigalités», -mes «dettes», et mon «abandon à mon -entourage de mes intérêts et de ma volonté».</p> - -<p>Raisonnons, en passant, ces «étrangetés» et -ces «faiblesses».</p> - -<p>Il est parfaitement exact qu'à certains moments, -j'ai fait des dépenses exagérées. J'ai dit et je répète -que c'était un moyen de me revancher des -contraintes et petitesses d'une avarice oppressive.</p> - -<p>Certaine, ainsi que je l'ai indiqué, que dans -l'ordre naturel des choses, une fortune considérable -devait me revenir, j'ai cédé aux offres, pour -ne pas dire aux assauts de la tentation.</p> - -<p>On a parlé de sommes fantastiques. Je calcule -que je n'ai pas dépensé dix millions depuis 1897, -époque du début déclaré de mon effort de libération.</p> - -<p>On a donné des chiffres supérieurs, mais il faut -faire la part des exagérations des spéculateurs et -usuriers qui sont venus, envoyés souvent par mes -ennemis, pour servir leur thèse, et témoigner de mes -«folies», après m'avoir doucereusement vendu -des crocodiles empaillés.</p> - -<p>On connaît l'histoire édifiante de ce créancier -allemand soutenant, à Bruxelles, devant les arbitres -chargés de payer mes dettes sur des fonds -provenant de la succession du Roi, une réclamation -de sept millions de marks ramenés à zéro après -enquête et vérification de ce qu'il prêta réellement -et reçut par la suite.</p> - -<p>Si je m'abaissais à écrire l'histoire des manœuvres -de toute sorte, imaginées contre mon indépendance, -et tendant à me rejeter dans l'impossibilité -d'être et d'agir, on dirait: «Ce n'est pas -possible; c'est du roman!»</p> - -<p>Les romans les plus invraisemblables, on ne les -publie jamais. La vie seule se charge de les faire.</p> - -<p>Qu'on veuille bien réfléchir; je devais opter: -ou l'esclavage, ou l'emprisonnement parmi les fous; -ou bien la fuite et, par elle, la défense.</p> - -<p>J'ai fui et je me suis défendue. Mais alors, afin -de me reprendre et de m'abattre, oh m'a d'abord -réduite à la portion congrue, puis on m'a coupé -les vivres.</p> - -<p>J'avais perdu la meilleure des mères; le Roi, -trompé, irrité du reste, parce que, plus politique -que je ne l'étais, il mettait, en ce qui me concerne, -les apparences de la correction au-dessus des réalités -de la conscience, le Roi se désintéressait du -sort cruel fait à sa fille aînée.</p> - -<p>Dès mon internement, mes sœurs et le reste de -ma famille avaient eu plus d'une raison de se régler -sur le Roi. Je me vis donc oubliée des miens, qui -commettaient cette faute de négliger, pendant des -années, de m'aller voir dans ma maison de santé.</p> - -<p>Ou j'étais malade, ou je ne l'étais pas! Et -m'abandonner, c'était laisser voir que je ne l'étais -pas…</p> - -<p>La presse finit par s'indigner. Alors, on vint. -Oh! bien rarement. C'était si pénible et si embarrassant—pas -pour moi!</p> - -<p>Quand je m'évadai, la pitié affectée fit place -à une colère sincère…</p> - -<p>Il fallait pourtant que je vive et que je reconnaisse -dans la mesure du possible les services qui -m'étaient rendus. Enfin, je fus obligée de plaider. -Nouveau crime.</p> - -<p>Ah! ce n'est pas de m'être révoltée contre un -mari et contre un mariage devenus impossibles, -qu'on m'en a voulu… Serais-je par hasard la première?… -C'est d'avoir montré cet esprit déplorable -que le monde ne pardonne guère: l'esprit -combatif, l'esprit de résistance.</p> - -<p>Une femme qui se défend—mal, je le veux -bien; les arcanes de la procédure et les dessous -des affaires m'ont toujours échappé—mais qui -se défend tout de même, infatigablement, pour le -principe, pour l'honneur, pour le droit, cette -femme est détestable. Elle veut avoir raison, contre -les autorités établies; elle fait scandale. Elle crie: -«Je ne suis pas folle!» Elle crie: «On m'a -volée!» C'est une peste!</p> - -<p>Ordinairement, les gens bien élevés qu'on -enferme et qu'on dépouille ne font pas tant de -bruit. Quoi! Une Altesse, une fille de Roi, une -femme de Prince qui ne veut être ni démente, ni -dupe!</p> - -<p>Si elle avait en quoi que ce soit de la mesure, -elle ne ferait point parler d'elle. Elle serait encore -sous les tilleuls de Lindenhof; et puisqu'elle veut -écrire, elle écrirait un livre à la gloire de la justice -humaine, en Belgique et ailleurs.</p> - -<p>Grand merci! J'ai ma conscience pour moi. Je -n'en démordrai pas. Je peux mourir, méconnue, -diffamée, dépouillée: mon ultime parole sera pour -protester.</p> - -<p>Ce qu'on me reproche serait à refaire, je le referais. -Je n'ai nulle honte de mes «prodigalités» -passées.</p> - -<p>Grâce à Dieu, mes «victimes» sont toujours rentrées -dans leur argent, avantageusement pour elles.</p> - -<p>Je m'estimerais déshonorée si j'avais fait perdre -quoi que ce soit de vraiment dû à qui que ce soit. -Même les crocodiles, qui n'étaient pas de l'époque -antédiluvienne, et par trop démesurés, je ne les ai -pas reniés.</p> - -<p>Cela dit de mes dépenses, arrivons à ce prétendu -abandon de ma fortune et de ma volonté à mon -entourage.</p> - -<p>Qu'on ne s'y trompe pas: la diffamation a visé -une seule personne, toujours la même, celle à laquelle -j'ai voué ma vie comme elle me voua la -sienne. Ses ennemis lui ont prêté les mobiles dont -ils étaient animés. Ils n'ont pas voulu voir, ils ont -nié qu'elle fût, par sa grandeur d'âme, au-dessus -des misérables calculs de l'intérêt. En vain elle a -jeté dans le gouffre creusé sous nos pas tout ce -qu'elle était, tout ce qu'elle avait, tout ce qu'elle -pouvait avoir. Ce sublime renoncement, la haine -l'a étouffé sous ses hideuses inventions.</p> - -<p>O noble ami, que n'a-t-elle pas dit de vous, la -bête hurlante et monstrueuse?</p> - -<p>Sans doute, pas plus que moi, vous n'étiez de -taille à lutter contre les financiers qui dupent, les -gens de loi qui trompent, les amis qui trahissent. -Mais prétendre de vous, ou de n'importe qui, que -l'on a pesé sur ma volonté, égaré mes pas, faussé -mes actes… Ah! c'est absurde encore plus -qu'infâme.</p> - -<p>Comment! J'aurais eu, j'aurais toujours une -force de résistance qui a tout sacrifié à un idéal -d'honneur et de liberté, et je serais, hors de cela, -une poupée dont on joue, une girouette au vent!</p> - -<p>Toute de conscience pour l'essentiel de la dignité -humaine, je serais l'inconscience en personne -pour ce qui est secondaire?</p> - -<p>N'est-ce pas insensé!</p> - -<p>Mais laissons cela, et résumons, en les éclairant -de lueurs nouvelles, les incroyables attentats d'une -haine que rien n'a pu désarmer, jusqu'au jour où -une autre justice que celle des hommes, jetant bas -d'un tournemain des trônes indignement occupés, -m'a sauvée des persécutions dont j'étais l'objet.</p> - -<p>A la veille même de leur chute, la monarchie -allemande et la monarchie austro-hongroise se -croyaient encore tout permis. Les iniquités dont -j'ai souffert ne sont qu'un exemple de ce qu'elles -osaient faire. Que de crimes, à leur actif, demeurés -ignorés! Et quelle corruption à leur contact!</p> - -<p>On sait le début des intrigues où j'ai succombé.</p> - -<p>J'étais à Nice avec ma fille. Celle-ci, mon espoir -et ma consolation, me fut enlevée, comme je l'ai -dit, par son fiancé liant partie avec le Prince de -Cobourg, au mépris de la parole qu'il m'avait -donnée.</p> - -<p>Le Prince sentait que j'allais lui échapper définitivement, -et, avec moi, la fortune à venir du Roi.</p> - -<p>Je divorcerais, pensait-il; je me remarierais.</p> - -<p>Divorcer, j'y songeais. Il a bien fallu y venir -plus tard. Mais si je ne pouvais m'empêcher de me -libérer de ce qui fut promis à un homme, quand, -de lui-même, il avait détruit les raisons qui avaient -été la base du serment prononcé, j'hésitais à me -libérer de ce qui fut juré à Dieu, invisible et muet -et qui ne corrompt, ni ne trompe, ni ne persécute.</p> - -<p>L'indissolubilité du mariage est une chose; la -dissolubilité des liens de la chair en est une autre. -Plus j'ai vécu, plus j'ai pensé que le divorce est -un fléau. Il faudrait avoir le courage d'admettre -que les cas individuels ne sont rien; seul compte -l'intérêt de la collectivité. Tant vaut le mariage, -tant vaut la société. On a fait du mariage quelque -chose de fragile, la société tombe en morceaux. -L'Eglise a donc raison. Mais qui de nous ne chancelle -et ne méconnaît que la règle divine est essentiellement -une règle humaine?</p> - -<p>Le comte venait de recevoir, à Nice, les témoins -du Prince de Cobourg que la cour de François-Joseph -avait décidé à ce cartel. Le duel mit en -présence les deux adversaires, à Vienne, au manège -de cavalerie, en février 1898. Le lieutenant -tira par deux fois en l'air et, par deux fois, le -général tira sur le lieutenant. On passa au sabre. -Le lieutenant continua de ménager le général, et -le toucha d'un coup léger à la main droite.</p> - -<p>Il renforça ainsi les sentiments que le Prince -pouvait avoir à son égard. Trois semaines plus -tard, on l'impliqua dans cette abominable histoire -de fausses lettres de change, inventée de toutes -pièces, et dont le <span lang="de" xml:lang="de">Reichsrat</span>, par la suite, devait -faire bonne justice.</p> - -<p>Le jugement—inouï!—qui prétendit déshonorer -le plus noble des hommes n'eût pu être -prononcé, si mon témoignage avait été retenu.</p> - -<p>Mais on s'empressa de m'enfermer. Ma déposition -fut étouffée, et le Comte, condamné!</p> - -<p>Un homme vit encore, silencieux et caché, et -qui, si je calcule bien, a soixante-quinze ans révolus, -quand j'écris ces lignes qu'il pourra lire, si -elles voient le jour avant qu'il disparaisse de ce -monde.</p> - -<p>Dans l'instant où mon souvenir l'évoque au seuil -des maisons de fous où sa haine me jeta, au seuil -des prisons où elle fit enfermer le comte Geza -Mattachich, qu'il sache que ses victimes lui ont -pardonné.</p> - -<p>Elles pourraient, aujourd'hui, lui demander des -comptes devant la justice autrichienne, affranchie -des contraintes d'antan. Elles l'épargnent. Que le -juge Celui qui nous jugera tous.</p> - -<p>Je ne sais même plus quels furent les instruments -de sa vengeance.</p> - -<p>On m'a montré, dans Vienne, il n'y a pas longtemps, -un pauvre être, aux trois quarts aveugle, -penché vers le tombeau, et l'on a murmuré à mon -oreille le nom de l'avocat juif, réprouvé par tout -ce qui est estimable dans Israël, en Autriche, et -qui fut l'agent, l'instigateur, le conseil de l'implacable -fureur acharnée à ma perte.</p> - -<p>J'ai détourné les yeux en pensant que ce même -personnage, obstiné dans son système de rigueurs -policières au service de l'abus de pouvoir, avait -armé le bras de la femme qui tua mon fils…</p> - -<p>Et bouleversée, je me suis demandée:</p> - -<p>—Ont-ils compris?</p> - -<p>Oui, peut-être. Ils ne sont plus, sans doute, ce -qu'ils étaient. La vie aussi a dû les changer.</p> - -<p>Peuvent-ils, sans angoisse de demain, se remémorer -hier?</p> - -<p>Candides, nous avions pris la fuite devant eux. -Je m'imaginais trop vite qu'ils pouvaient nous faire -arrêter! Je croyais sur parole des émissaires à la -solde du Prince. Nous étions en France, où je ne -risquais rien. Je voulus partir pour l'Angleterre, et -demander aide et protection à la Reine Victoria, -qui m'avait donné tant de marques d'affection.</p> - -<p>Ma fidèle dame d'honneur, la comtesse Fugger, -partageait mes craintes et mes voyages précipités.</p> - -<p>A peine à Londres, nous recevons de mystérieux -avis de prétendus amis: il faut repartir sur -l'heure, ou nous sommes perdus, le comte et moi… -Et nous repartons, sans que je cherche à rejoindre -la Reine, avec qui nous venions de nous croiser, -car, au même moment, elle se dirigeait vers le Midi -de la France.</p> - -<p>Nous n'étions pas faits pour être des criminels. -Ils sont plus résistants.</p> - -<p>Traqués par notre propre imagination trop crédule, -nous pensâmes alors à trouver un asile près de -la mère du Comte, au château de Lobor.</p> - -<p>On n'a jamais compris pourquoi et comment -j'avais pu me rendre en Croatie, chez la comtesse -Keglevich.</p> - -<p>Son second mari, père adoptif du Comte Geza -Mattachich, était membre de la chambre des Magnats -de Hongrie, député et ami du ban de Croatie. -Je me persuadais que l'on n'oserait pas m'enlever -sous son toit.</p> - -<p>Notre aventure avait pris les proportions d'un -événement mondial. Les journaux de la terre -entière en parlaient. Le duel avait mis le comble -à cette publicité terrible. Et comme encore la -calomnie et ses manœuvres n'avaient pas eu d'effet, -nous étions des personnages romanesques dont la -sincérité désarmait les rigueurs de la critique et ralliait -les sympathies du sentiment.</p> - -<p>Quand je pense que j'ai été, ensuite, taxée de -duplicité, je ne peux m'empêcher de sourire. On -citerait peu de cas d'une franchise d'existence plus -établie que la mienne. Je n'ai jamais dissimulé aux -miens quel effort exigeait ma vie avec mon mari, et -quand j'ai été à bout de forces, je n'ai pas fait -mystère du secours que je trouvais en un sauveur -chevaleresque, placé providentiellement sur mon -chemin.</p> - -<p>Mais le monde ne pardonne pas à ceux qui ne -veulent point porter de masque, et qui ne cachent -pas leur cœur.</p> - -<p>Tant de gens ont à dissimuler ce que le leur -contient! Mais nous, mais moi… En vérité, où est -le crime?</p> - -<p>Je peux mourir tout à l'heure; je n'ai pas peur -de la justice de Dieu.</p> - -<p>Forts de notre commune loyauté, naïvement persuadés -qu'en France, en Angleterre, en Allemagne -et autre part encore nous serions en danger, -avertis du reste que l'on voulait me mettre dans -une maison de fous—dès Nice, Gunther de -Holstein m'avait prévenue, et parlait de me faire -protéger par son tout puissant beau-frère… Inoubliable -comédie!—nous arrivions en Croatie avec -la certitude que, sous le toit des Keglevich, je serais -en sûreté.</p> - -<p>Le comte me confierait à ses parents pour le -temps qu'exigerait le règlement de ma séparation -d'avec le prince de Cobourg. Le bruit s'apaiserait. -L'opinion publique était pour moi, et, premièrement, -celle d'Agram, où le comte et les siens jouissaient -de l'affection générale. A Vienne, la camarilla -ennemie désarmerait. Nous ne serions plus, -bientôt, que deux créatures semblables à tant -d'autres: celle-ci meurtrie par ses fers brisés; -celle-là secourable. Et de ce malheur et de ce -dévouement, peut-être qu'un jour le temps ferait -un bonheur régulier.</p> - -<p>O rêves, ô espérances, nous sommes votre jouet. -La lourde réalité surgit et nous déchire.</p> - -<p>Nous n'avions pas prévu la trame ourdie contre -nous, et quelle odieuse accusation viserait le comte.</p> - -<p>En un instant, son beau-père, très connu à la -cour, influent d'ailleurs, fut détaché de nous. Apparemment -on lui fit confidence du crime imputé -à son beau-fils, et la diffamation lui en imposa.</p> - -<p>Cette explication de son revirement est la plus -indulgente qu'il me soit permis de faire.</p> - -<p>L'appui du comte Keglevich nous manquant, -la comtesse, prise entre son fils et son mari, était -dans une situation poignante.</p> - -<p>Et nos ennemis avaient le champ libre à Agram.</p> - -<p>Cependant, deux partis se formèrent: d'un -côté, les étudiants et les paysans prirent fait et -cause pour nous; de l'autre, se rangèrent la police -et les autorités. Vienne sut qu'une espèce de révolution -locale groupait en notre faveur des partisans.</p> - -<p>Dès l'instant que la cour pensa que nous avions -l'appui de la jeunesse et des campagnes, elle fut -effrayée et livra notre tête. L'avocat du Prince, cet -homme que je ne saurais nommer, put se faire -délivrer plein pouvoir. L'Empereur consentit à le -laisser agir à sa guise. Il eut en poche de véritables -lettres de cachets.</p> - -<p>Je dois dire, à la décharge de François-Joseph, -qu'on lui certifia que le comte voulait me tuer. A -quoi, le Souverain aurait répondu:</p> - -<p>—Je ne veux pas d'un second Mayerling. -Qu'on fasse ce qu'il faudra.</p> - -<p>Le Prince et ses créatures ne manquaient pas -d'invention. Leurs mesures furent très bien prises -et leur machination bien conduite. Un train spécial -attendait en gare d'Agram celle qui devait -être <i>déclarée</i> folle par raison d'Etat, et une cellule -de la prison militaire était prête pour celui qui serait -<i>fait</i> criminel aux yeux du monde.</p> - -<p>Toute l'Autriche a su cela, et bien d'autres -choses encore!</p> - -<p>Un médecin légiste, fonctionnaire officiel et que -je n'avais jamais vu, mon certificat d'aliénation -mentale tout rédigé, m'attendait à Agram, aux -ordres de la police, avec une infirmière de l'asile -de Dœbling.</p> - -<p>Ces gens et une équipe de détectives restèrent -aux aguets une semaine. Il s'agissait de nous faire -venir en ville. On n'osait pas nous arrêter au château -de Lobor, en pleine campagne, où nos défenseurs, -en un clin d'œil, seraient accourus.</p> - -<p>Alors, l'autorité militaire convoqua le comte, à -Agram. Officier en congé, il devait répondre à cet -appel.</p> - -<p>Nous eûmes le pressentiment du coup de force. -Mais puisque, au château, notre situation était pénible, -par suite du revirement de son possesseur qui -avait pris le parti de s'éloigner, emmenant la Comtesse -Keglevich, il nous parut que rien ne pouvait -nous arriver de pire qu'une désaffection si cruelle. -Il en serait ce qui pourrait, le comte se rendrait -à la convocation reçue, et je serais aussi à Agram. -Impossible pour moi de m'éloigner d'un danger qui -pouvait le menacer.</p> - -<p>Nous partîmes. Je descendis avec ma dévouée -comtesse Fugger à l'hôtel Pruckner. Le comte -gagna l'appartement qu'il avait fait retenir. Moi -le mien. Nous étions arrivés tard, dans la nuit.</p> - -<p>Au matin, vers 9 heures, je n'étais pas encore -levée, on força la porte de ma chambre.</p> - -<p>Je vis entrer l'agent-avocat du Prince, suivi -d'hommes vêtus et gantés de noir, policiers en tenue -de gala. Le médecin légiste et l'infirmière de Dœbling -les escortaient, à distance.</p> - -<p>Le train spécial trépidait en gare. Quelques -heures plus tard, sans avoir eu la possibilité de me -reconnaître, rayée soudain de la société normale, -j'étais dans une cellule de Dœbling, aux abords -de Vienne. Par un guichet ménagé dans la porte, -on pouvait me surveiller. La fenêtre avait des barreaux -énormes. Je l'ouvris. J'entendais hurler.</p> - -<p>On m'avait placée dans le quartier des fous -furieux. J'en voyais un, lâché, pour changer d'air, -dans une petite cour sablée, aux parois matelassées. -Il bondissait et se heurtait en poussant des cris -affreux.</p> - -<p>Je me retirai, horrifiée, me bouchant les yeux -et les oreilles. J'allai tomber sur un lit étroit, et, -sanglotant, je cherchai à me cacher sous l'oreiller -et les couvertures, pour ne pas voir, pour ne pas -entendre.</p> - -<p>Que serais-je devenue sans le souvenir de la -Reine et sans le secours de Dieu? La Foi me soutint. -Elle mit en moi le courage des martyrs.</p> - -<p>Cependant, à Agram, le Comte, arrêté, lui aussi, -apprenait dans les formes du code militaire autrichien, -qui était encore celui de 1768, qu'il était -accusé—on saura par qui tout à l'heure!—d'avoir -négocié des traites portant les fausses signatures -de la Princesse Louise de Saxe-Cobourg et -de l'Archiduchesse Stéphanie.</p> - -<p>J'allais être proclamée folle, et il serait proclamé -faussaire.</p> - -<p>Le pire n'est pas ce qu'on me fit. Ce n'est rien, -à côté de ce que l'on réalisa contre lui!</p> - -<p>Ah! cette justice de cour que la révolution a -balayée! Ah! ce code d'une armée, esclave du -trône avant d'être gardienne de la patrie! Quel -défi au bon sens, à la veille du <small>XX</small><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Et l'on s'étonne, ensuite, qu'un peuple se soulève!</p> - -<p>Le comte fut mis en prison sur la dénonciation -du même innommable individu qui se muait pour -moi en policier.</p> - -<p>Le gouverneur d'Agram était à ses ordres! Il -crut sur parole—ou en eut l'air—ce petit -avocat à tout faire, racontant que le comte Geza -Mattachich avait faussement apposé ma signature -et celle de ma sœur Stéphanie sur des traites qui -étaient déjà depuis neuf mois chez des prêteurs de -Vienne, lesquels venaient de s'apercevoir subitement (!) -de la fausseté des valeurs.</p> - -<p>Or, ma signature était bien et dûment la mienne.</p> - -<p>Voilà ce qu'il ne fallait pas que je dise.</p> - -<p>Celle de ma sœur était fausse et ajoutée après -coup, mais par qui et pourquoi?</p> - -<p>Voilà ce qu'il ne fallait pas que je demande.</p> - -<p>Enfin, le comte était étranger à la négociation -de ces valeurs et à l'emploi des fonds qui avaient -pu en provenir.</p> - -<p>Voilà ce qu'il ne fallait pas que je démontre.</p> - -<p>Aussi étais-je sous bonne garde.</p> - -<p>Le comte, lui, selon ce qu'on appelait alors la -justice militaire autrichienne, se trouvait en face -d'un <i>auditeur</i>, magistrat <i>qui était à la fois accusateur, -défenseur</i> et <i>juge</i>—simplement.</p> - -<p>Et celui-ci avait été bien choisi!</p> - -<p>—Ce n'est pas croyable, dira-t-on.</p> - -<p>Oh! ce n'est pas le plus fort.</p> - -<p>Le 22 décembre 1898, le comte a été condamné -à la perte de son grade et de son titre nobiliaire -et à six ans de détention cellulaire pour avoir -«escroqué» environ 600.000 florins à des tiers -désignés.</p> - -<p>Or, le 15 juin précédent, à l'échéance des soi-disant -fausses traites, les susdits tiers créanciers, -<i>non plaignants d'ailleurs</i>, avaient été intégralement -remboursés par le Prince de Cobourg tenant ma -signature pour bonne dès lors que j'étais à Dœbling, -et que le Comte était perdu. Oui, bien perdu -et à jamais, à ce que pensait, du moins, son bourreau. -En effet, quoique, par des amis zélés, le -comte eût pu obtenir une déclaration signée des -escompteurs, attestant qu'ils n'avaient rien à réclamer -et qu'aucun préjudice ne leur avait été -causé par le comte Geza Mattachich, cette pièce, -l'<i>auditeur</i> la repoussa, la dissimula au tribunal. Il -n'en fut pas fait état.</p> - -<p>Et l'abominable jugement prétendit faire du -comte, gentilhomme entre les gentilshommes, un -faussaire et un voleur, bien qu'il fût innocent et -que tout criât son innocence.</p> - -<p>Mais je m'attarde à des infamies qu'il est superflu -de rappeler. On sait que l'affaire fut évoquée, -quatre ans plus tard, au <span lang="de" xml:lang="de">Reichsrat</span>, grâce au parti -socialiste indigné<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Le Comte a été vengé, du haut de la tribune -parlementaire, et l'espèce de justice qui déshonorait -l'armée autrichienne a cessé d'exister, ensevelie -dans la ruine d'une monarchie et d'une cour trop -longtemps criminelles.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Extrait du compte rendu de la séance du <span lang="de" xml:lang="de">Reichsrat</span>, -du 17 avril 1902. Interpellation du député Daszynski:</p> - -<p>«Messieurs, le second jugement qui a été prononcé -à la suite de la demande en révision du premier procès -a admis que M. Mattachich n'avait falsifié qu'une seule -des signatures!</p> - -<p>«Ce verdict du tribunal militaire supérieur est d'une -importance capitale dans toute cette affaire. Car, Messieurs, -si le tribunal militaire supérieur avait simplement -rejeté le pourvoi, nous pourrions croire encore que Geza -Mattachich avait faussé les deux signatures. Or, puisque -Mattachich n'a fait de tort à personne, puisque les usuriers -ont recouvré tout leur argent avec le formidable -taux de plusieurs centaines de mille florins au jour de -l'échéance, puisque, de tout cet argent, pas un traître -liard n'est entré dans la poche de Mattachich, détail qui, -en effet, n'a pas été relevé à la décharge de celui-ci, nous -sommes en droit de nous demander quel intérêt aurait eu -Mattachich-Keglevich—à moins d'admettre chez lui un -singulier goût de perversité—à corroborer par une fausse -signature les traites de la princesse de Cobourg qui ont -été reconnues comme bonnes?</p> - -<p>«Et maintenant, Messieurs, si nous nous posons la -question: <i lang="la" xml:lang="la">Cui prodest?</i> nous répondrons que ce ne fut -certainement pas à Mattachich-Keglevich,—car cela n'a -pas eu d'autre résultat que de l'envoyer au pénitencier de -Moellersdorf,—mais bien aux bailleurs d'argent. Il était -d'une grande utilité pour eux qu'une fausse signature fût -ajoutée à une bonne, car c'est un fait bien connu que pour -les usuriers une signature contrefaite vaut mieux qu'une -authentique, et je vais vous dire pourquoi.</p> - -<p>«Avec une signature vraie, le mari, qui est obligé de -faire honneur à ces sortes de dettes, peut dire: «Je consens -à payer, mais défalcation faite des bénéfices retirés -par les usuriers», et c'est ainsi que le prince de Cobourg -a payé dans bien des circonstances. Mais, cette fois, les -usuriers ont riposté: «Non! Grâce à une fausse signature, -nous avons la possibilité de faire du scandale, de -menacer; nous avons entre les mains une arme dirigée -contre le prince de Cobourg et contre tous les cercles -de la cour.»</p> - -<p>«Messieurs, je vous ai suffisamment prouvé que le -second jugement avait posé l'affaire sur un autre terrain -et l'avait éclairée d'une façon tout à fait nouvelle. S'appuyant -là-dessus, Mattachich s'était adressé à la Cour -d'appel souveraine et ce tribunal a décidé qu'après examen -de la procédure il y avait lieu de confirmer le -second jugement et de repousser l'appel formé par le -condamné!</p> - -<p>«Or, Messieurs, de nombreuses présomptions se sont -accumulées qui démontrent clairement l'innocence de -Mattachich. Il a été produit notamment une lettre, qui -était fausse également, et dans laquelle on indiquait aux -juges la ligne à suivre.</p> - -<p>«C'était une lettre écrite en allemand et adressée à -Léopold II, roi des Belges. Ce document—cela a été -surabondamment établi—était apocryphe. Il avait été -écrit non point dans l'intérêt de Mattachich, mais dans -celui des bailleurs d'argent. Et ceux qui ont commis ce -faux étaient bien plus dans l'entourage des usuriers que -dans celui de Mattachich.</p> - -<p>«Car il ne s'agit pas ici, Messieurs, de simples prêteurs -d'argent. Nous n'avons point affaire, comme on les -qualifie dans les jugements, à des «directeurs d'une maison -de commission», mais à des hommes d'affaires -retors qui avancent de l'argent à de nombreuses personnes -de la cour à des taux tout à fait usuraires et à -qui les signatures de ces personnes, notamment celle de -la princesse héritière, veuve Stéphanie, sont parfaitement -connues.</p> - -<p>«Eh bien, je vous le dis, Messieurs, si je ne puis -faire défiler devant vous tous les éléments du procès, je -m'appuie ici non point sur de vagues présomptions, mais -sur des dépositions de témoins, sur des affirmations absolument -incontestables et qui prouvent jusqu'à l'évidence -que Mattachich-Keglevich, qui moisit depuis quatre ans -au pénitencier de Moellersdorf, est un innocent.</p> - -<p>«Huit jours avant son arrestation, on consentait à -reconnaître par acte notarié qu'on lui donnerait toute -«latitude de fuir» (<i>Ecoutez! Ecoutez!</i>) à la condition -qu'il consentît à quitter la princesse Louise.</p> - -<p>«Messieurs, on ne propose pas à la légère à un homme -comme Mattachich-Keglevich de lui assurer par acte -notarié son libre départ pour l'étranger. On voulait simplement -se débarrasser de lui, on voulait assouvir la vengeance -du prince-époux, et c'est à cause de cela qu'un -meurtre judiciaire militaire a été accompli. Et, comme -si cela ne suffisait pas, par ordre du comte Thun, alors -président du Conseil des Ministres, la princesse Louise -fut bannie comme une étrangère importune du territoire -des royaumes et des pays représentés au <span lang="de" xml:lang="de">Reichsrat</span>, bien -qu'elle fût la femme d'un général autrichien. (<i>Ecoutez! -Ecoutez!</i>) Oui, Messieurs, nous allons livrer ce fait à la -publicité; lisez demain, dans le compte rendu de la séance, -mon interpellation à ce sujet et vous y trouverez les -dates et tous les détails relatifs. Oui, Messieurs, dans l'intérêt -de certains grands et hauts personnages qui possèdent -beaucoup d'argent, il se passe ici des faits qui ne devraient -pas et ne pourraient pas se produire si nous étions -un Etat vraiment constitutionnel. (<i>Très vrai!</i>)</p> - -<p>«Et maintenant, Messieurs, je vous demande: Qui -doit porter la responsabilité d'avoir fait jeter des gens en -prison uniquement pour que le riche prince de Cobourg -pût assouvir sa vengeance? Seraient-ce par hasard les -officiers? Non, je vous le dis bien franchement, les officiers -ne sont pas coupables. Ces hommes n'auraient jamais -prononcé une pareille sentence si Mattachich et les témoins -avaient comparu devant eux, si l'accusé avait pu -poser des questions aux témoins, si la presse avait pu faire -le compte rendu des débats, si ce lieutenant en premier, -exceptionnellement doué, avait eu librement la parole dans -une audience publique, s'il avait pu avoir un avocat! Ce -n'est vraiment pas malin de jeter les gens en prison et de -les faire condamner par un auditeur et par des juges qui -ne savent rien de l'affaire! Voyez-vous, Messieurs, je ne -veux accuser personne de faux, je ne veux charger personne. -Je n'ai d'autre but ici que de dénoncer une institution -qui est fatalement la source de toutes les fautes -et de toutes les erreurs.</p> - -<p>«Et puisque nous avons ici l'occasion de débattre -de pareils faits en plein Parlement, je demande à M. le -Ministre de la Défense Nationale: Que va-t-il arriver? -Veut-il, lui qui est un homme d'honneur, veut-il, lui qui -est non seulement un vieillard avec des cheveux blancs, -mais encore un soldat dont la conscience est pure et tranquille, -assumer sur sa tête la responsabilité des angoisses -et des tortures infligées à un innocent? Va-t-il garder plus -longtemps le silence ou va-t-il parler?</p> - -<p>«S'il n'est peut-être pas encore en état de prendre -une décision aujourd'hui, il ne doit pas hésiter plus -longtemps à faire la pleine clarté dans cette mystérieuse -affaire.»</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch16">XVI</p> - -<h3>SOUS LES TILLEULS DE LA COUR</h3> - - -<p>Imagine-t-on ce que peut être la souffrance d'une -femme qui se voit rayée du monde, et menée de -maison de fous en maison de fous, prisonnière consciente -d'un odieux abus de pouvoir?</p> - -<p>A Dœbling, puis à Purkesdorf, où je fus ensuite, -ma torture eût été au-dessus des forces -humaines, si j'avais été seule à souffrir. Mais, avec -l'espoir en la justice divine, l'idée qu'un innocent -subissait à cause de moi un supplice encore plus -affreux me soutenait. La perte de l'honneur est -autrement atroce que la perte de la raison. Je ne -pouvais m'abandonner tandis que le comte résistait, -héroïque, avec une dignité à laquelle, depuis, bien -des fois, on rendit hommage, et que les débats au -<span lang="de" xml:lang="de">Reichsrat</span> mirent en lumière.</p> - -<p>Quelles heures cependant j'ai vécues! Quelles -nuits angoissées! Quels cauchemars horribles! Que -de larmes, que de sanglots! J'essayais en vain, souvent, -de me contenir.</p> - -<p>La pitié de mes gardiens et gardiennes était -heureusement pour moi, un réconfort. De même -l'embarras craintif des docteurs et leurs égards -humains.</p> - -<p>Sauf deux ou trois misérables ou pauvres diables, -acquis à mes ennemis par cupidité ou sottise, je -n'ai guère trouvé que des aliénistes que ma «folie» -révoltait, et qui ne demandaient qu'à passer à -quelque autre la responsabilité de me garder parmi -les fous.</p> - -<p>L'opinion autrichienne étant décidément trop -hostile, mon tortionnaire et ses complices trouvèrent -en Saxe une maison de santé complaisante et de -tout repos. Je fus conduite à Lindenhof, dans la -petite ville de Koswig, à moins d'une heure de -chemin de fer de Dresde, au milieu des forêts.</p> - -<p>Lindenhof! Cela veut dire les tilleuls de la -Cour. Calmants tilleuls! Agréables tilleuls, et qui -me ramenaient à <i lang="de" xml:lang="de">Unter den Linden</i>, à Berlin, et -aux obligations que je pouvais avoir à mon gendre -et à sa famille, que ma captivité au pays de Saxe -rassurait. L'héritage du Roi ne tomberait pas en -mes mains prodigues!</p> - -<p>Personne, à présent, de l'entourage qui m'était -cher, ne restait près de moi. Ma bonne comtesse -Fugger, du soir au matin, avait dû me laisser à mes -geôliers. Par compensation, on prétendit faire grandement -les choses à Lindenhof. La crainte de -l'opinion est, pour les Princes, le commencement -de la sagesse.</p> - -<p>Il ne fallait pas qu'on pût dire, comme des internements -précédents, que je n'étais traitée ni en -Princesse, ni en fille de Roi. On me donna un -pavillon séparé, un équipage, des femmes de -chambre et une «demoiselle de compagnie». -J'eus la permission de sortir, quand «le Conseiller -de santé» Docteur Pierson, directeur de l'établissement, -ne s'y opposerait point. Mais mon pavillon -était entouré des murs d'une maison de fous; mais -le cocher et le valet de pied étaient des policiers; -mais la «demoiselle de compagnie» n'occupait -ce poste que pour me garder prisonnière, et faire -sur moi d'abondants rapports.</p> - -<p>Ma cage avait des dorures et quelques échappées -sur la campagne, voire sur la ville proche. -C'était tout de même une manière de tombeau où -je connaissais l'oubli de tout ce qui m'avait connue, -à commencer par les miens.</p> - -<p>J'ai dit que, honteux du crime auquel ils s'associaient -tacitement, ils mirent des années à venir -visiter la «malade» que je devais être. Ils s'émurent -quand l'opinion s'étonna de leur indifférence.</p> - -<p>L'iniquité du sort fait au comte Mattachich était -devenue plus forte que la puissance qui voulait -l'anéantir. En parlant de lui, la Presse se souvint -de moi. Je vis alors paraître ma fille, puis ma tante -la comtesse de Flandre; enfin, ma sœur Stéphanie -me donna signe de vie.</p> - -<p>J'avais perdu ma mère bien-aimée sans la revoir. -Ses lettres, à la fois si bonnes et si cruelles à mon -cœur, étaient mes reliques les plus chères. Elles -me déchiraient cependant, car j'y voyais que la -tendresse de ma mère était persuadée de ma «maladie».</p> - -<p>Du Roi, hélas! jamais rien. Que ne lui avait-on -dit, comme à la Reine! N'était-il pas convaincu -de la culpabilité du Comte? Avec quels soins son -siège n'avait-il pas été fait? Pour mon mari et -mon gendre, mon père devait être, avant tout, certain -de nos «crimes».</p> - -<p>Que pouvais-je contre cela, du fond de mon -pavillon de folle, privée de secours et de liberté?</p> - -<p>Je savais cependant, je devinais les intrigues -ourdies à Bruxelles, et quels appuis mes ennemis -y trouvaient pour triompher d'une pauvre femme -suppliciée. Je ne voyais le salut que du côté de -l'infortuné qui souffrait aussi le martyre au pénitencier -de Moellersdorf, pour avoir voulu me sauver -d'un enfer et de ses déshonorants abîmes.</p> - -<p>On s'est étonné ensuite de notre fidélité réciproque. -Peu d'êtres savent et sentent que, pour -certaines âmes, le ciment le plus fort est celui d'une -commune douleur. Nos joies furent éphémères, nos -peines prolongées. Nous avons été incompris, méconnus, -diffamés, torturés. Nous avons mis notre -confiance et notre espoir ailleurs que dans les -hommes. Souvent, les meilleurs n'ont ni le temps, -ni la possibilité de savoir, de comprendre, et condamnent -des innocents sur la foi des apparences -ou des formes d'usage, que la haine et la duplicité -savent faire servir à leurs desseins.</p> - -<p>J'étais depuis quatre ans «folle par raison -d'Etat», quand la Cour de Vienne, effrayée de -la clameur publique, se vit contrainte de lâcher une -de ses proies: le Comte fut gracié. Aussitôt, sans -rien craindre, il entreprit de me délivrer. Périlleuse -entreprise, car la police autrichienne et allemande, -à défaut d'une justice que la peur de la Presse et -des Parlements tiendrait sur la réserve, resterait aux -ordres de mes ennemis.</p> - -<p>J'ai dit et je redis fréquemment qu'il est incroyable -que nous puissions être encore de ce -monde…</p> - -<p>Pour commencer, mon chevaleresque défenseur -se trouva pris dans les mailles du filet policier, et -ne fit plus un pas sans avoir à ses trousses des -espions de tout genre. Quant à moi, je vis Koswig -en état de siège, Lindenhof entouré de gendarmes, -et les sapins de la forêt gardés à vue.</p> - -<p>Fortifiée de la prière et de l'espérance, je m'étais, -sinon accoutumée à mes chaînes, du moins à -leur poids. Attachée à ce culte de la nature que -j'ai toujours pratiqué, j'aimais les solitudes sylvestres, -où il m'était permis de promener ma peine, -sous la surveillance de ma suite de geôliers des deux -sexes.</p> - -<p>Je n'avais qu'un ami, mon chien préféré. Reverrais-je -jamais le loyal et fin visage, et les yeux -clairs où, dans un monde de corruption, j'avais -trouvé la pure lumière du salut?</p> - -<p>Cependant, je ne désespérais pas! Que resterait-il -aux prisonniers innocents, s'ils ne gardaient -quelque espérance?</p> - -<p>Ah! ce jour d'automne où je vis reparaître à -l'horizon le soleil de la liberté et, avec lui, toutes -les possibilités de vérité, de réparation, de bonheur, -que ma confiance imaginait trop vite!</p> - -<p>Il faisait un temps doux et pur. La clarté solaire -embellissait la nature saxonne. Elle teintait d'or les -lignes sombres des masses forestières qui s'étageaient -sur la colline où je me plaisais. Ce désert -de sable, planté de sapins, égayé de son petit hôtel, -en plein bois, du «Moulin de la Crête», était -familier à mes promenades en voiture. Ce jour-là, -je conduisais moi-même, accompagnée de ma «demoiselle -de compagnie» et d'un laquais. Un -cycliste parut, venant en sens contraire, et qui frôla -des roues de mon côté. Il me regardait. Je le reconnus… -C'était le Comte… J'eus la force de ne -pas me trahir, pour ne le trahir point. Il était donc -libre! Je crus que je le serais le lendemain!</p> - -<p>Trois ans allaient s'écouler avant que j'échappe -à mes geôliers.</p> - -<p>L'alarme était au camp ennemi. On savait le -comte disparu de Vienne. On le chercha vers -Koswig.</p> - -<p>Ma «demoiselle de compagnie» qui, passagèrement -humaine, ou par calcul, avait permis, les -jours suivants, deux brèves entrevues du Comte et -de moi devant elle, à l'écart, dans la forêt, ne fut -pas longue à se raviser.</p> - -<p>Le Comte dut cesser d'essayer de me revoir. Le -pays était plein de policiers. Je n'eus plus la permission -de sortir de Lindenhof. Mon sauveur -s'éloigna, surtout pour m'éviter d'être privée des -promenades qui, si entourée que je fusse, me procuraient -le soulagement d'échapper quelques heures -à ma maison de fous.</p> - -<p>Il ne lui restait qu'un moyen de préparer ma délivrance: -proclamer, établir que je n'étais point -folle; en appeler à l'opinion, et trouver des sympathies -et des concours qui faciliteraient ma libération.</p> - -<p>Un livre parut, où il démontra son innocence et -la cruauté des procédés dont j'étais victime. La -Presse du monde entier fit écho à son cri indigné. -Et le secours espéré nous vint en particulier de la -généreuse France, où mon malheur fut vivement -senti. Un journaliste, un écrivain français, aussi -réputé qu'estimé, et que je nommerais ici, avec -reconnaissance, si ce n'était la réserve ordinaire -de son caractère, dont je dois tenir compte, voyageait -en Allemagne pour la préparation d'un -ouvrage politique. A Dresde, on lui parla de ma -situation. Il s'informa. Il alla voir le Président de -Police qui, gêné, lui confessa que j'étais victime -d'une «affaire de cour». Pour m'approcher, il -n'hésita pas à se faire conduire à Lindenhof, -comme s'il était neurasthénique. Mais par méfiance, -ou sûreté de diagnostic, on ne voulut pas de lui -dans l'établissement. Il revint à Paris, et obtint du -<i>Journal</i> que ce puissant quotidien, apprécié pour -son indépendance, s'intéressât à ma cause. Le -comte, eut, dès lors, un appui efficace par lequel -d'autres se trouvèrent.</p> - -<p>Il ne pouvait reparaître à Lindenhof. Le journaliste -français y vint, et la première nouvelle qui -me rendit l'espoir fut un billet de lui, inconnu pour -moi, et qui, au cours d'une promenade, fut jeté -par un gamin dans ma voiture, en même temps -qu'une lettre du comte.</p> - -<p>Cette lettre, la «demoiselle de compagnie» -la saisit au vol. L'autre missive resta en mes mains, -et ce fut en vain que ma suivante policière tenta de -me l'arracher.</p> - -<p>Quand je la lus, palpitante, je ne retins qu'un -mot, en une langue que je n'entendais plus guère, -et qui était celle de ma patrie. Mes yeux emplis -de larmes lisaient et relisaient ceci: «<i>Espérez!</i>»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch17">XVII</p> - -<h3>COMMENT JE FUS A LA FOIS RENDUE -A LA LIBERTÉ ET A LA RAISON</h3> - - -<p>Je devais aller aux Eaux. J'en avais le plus -grand besoin. Les petites stations thermales abondent -en pays germanique. La difficulté n'était pas -de trouver un lieu salutaire à ma santé, où mes -gardiens n'auraient pas à craindre une foule cosmopolite, -et pourraient me tenir prisonnière et isolée.</p> - -<p>Cependant, aussitôt après l'incident des lettres -jetées dans ma voiture, j'appris que je resterais à -Lindenhof. La cure promise était supprimée.</p> - -<p>Par bonheur, le médecin professeur, appelé pour -moi en consultation, prit parti en ma faveur, consciencieusement, -et me promit d'intervenir. En attendant, -mes promenades cessèrent. J'acceptai même -de ne point sortir, dupe des histoires que l'on me -raconta, le Docteur Pierson, tout le premier.</p> - -<p>Il me gardait jalousement, mais avec égards. -Que je ne fusse point folle, il le savait bien; mais -il savait encore mieux que ma pension était d'un -prix très rémunérateur. L'idée de me perdre lui -était extrêmement désagréable. Il s'ingéniait à me -conserver autant qu'à me plaire, et se persuadait -sans peine que Lindenhof devait être, pour moi, -un séjour enchanteur.</p> - -<p>Si n'avaient été, à mes yeux, ses titres de médecin -aliéniste et de geôlier, ses visites n'auraient -eu rien de trop désagréable. Elles ne manquaient -point de courtoisie.</p> - -<p>Le Docteur Pierson prenait aisément l'air du -dévouement et de la bonté. Il me fit part, du ton -le plus sincèrement alarmé, de certains avis qu'il -disait tenir de source sûre, et qu'il m'appartenait -de prendre en considération, si je ne voulais le -désoler: des bandits avaient résolu de m'attaquer -en forêt, à l'improviste, et de me dépouiller des -bijoux que je portais ordinairement. Certes, le -Docteur Pierson ne contestait pas que le comte -eût pu m'écrire. Toutefois, la lettre saisie par ma -«Demoiselle de compagnie» n'était pas ce que -j'imaginais sans doute. Elle semblait apocryphe et -fort inquiétante par son mystère même. On ne pouvait -me la montrer, parce qu'il appartenait d'abord -à la justice de la connaître. Je serais sage de remettre -celle que j'avais gardée. Elle émanait assurément -de cette bande qui préparait un attentat où -je pouvais être volée et assassinée.</p> - -<p>Effrayée de l'entendre, déprimée, d'ailleurs, par -l'existence qui m'était faite, je me laissai convaincre. -Je ne voulus pas sortir. Pendant plusieurs -jours, je vécus angoissée, oppressée, incertaine. Le -sommeil me fuyait. A la réflexion, je ne savais plus -que croire et que penser. Supplice ajouté au supplice.</p> - -<p>On ne peut concevoir la résistance qu'il faut -pour conserver une certaine lucidité, quand on vit, -pendant des années, dans le voisinage des aliénés. -La hantise est telle que, si l'on n'a point la force -de s'abstraire du milieu, on succombe, forcément.</p> - -<p>Mais Dieu me permettait de m'évader sans cesse, -en esprit, et de rejoindre le sauveur espéré. Je finis -donc par me reprendre, et redemandai à sortir. On -ne put s'y refuser.</p> - -<p>Cependant, je restais impressionnée. Je n'osais -me faire conduire aussi loin dans la forêt qu'auparavant. -Et si j'apercevais un cycliste ou plusieurs, -je m'effrayais, sans rien dire.</p> - -<p>Venaient-ils pour m'attaquer? Venaient-ils pour -me délivrer?</p> - -<p>O Imagination! C'étaient de bonnes gens qui -allaient tranquillement à leurs affaires.</p> - -<p>Mon médecin professeur n'avait pas oublié sa -promesse. Son intervention obtint l'effet désiré. Il -fut décrété que j'irais aux eaux de Bad-Elster, en -Bavière. C'est dans la montagne, à un quart -d'heure, en voiture, de la frontière autrichienne. -Si je m'échappais de Charybde, je tomberais en -Scylla!</p> - -<p>Le pays est agreste, et mériterait d'attirer la -clientèle cosmopolite. Mais sa renommée, purement -allemande, rassurait d'avance mes geôliers. Personne -n'irait me chercher dans ce modeste Wiesbaden -bavarois. Et si, d'aventure, mon défenseur -surgissait, il trouverait les avenues gardées.</p> - -<p>De fait, l'hôtel où je descendis avec ma suite -de policiers et de policières fut immédiatement -entouré, selon les règles de l'art, d'un cordon de -sentinelles et de surveillants.</p> - -<p>Quiconque d'inhabitué, d'inconnu, approchait, -était suivi, observé et promptement identifié.</p> - -<p>Le Comte se garda bien de se montrer, quoique, -par les intelligences qu'il s'était ménagées à Koswig, -il eût appris sans retard que j'étais partie pour -Bad-Elster.</p> - -<p>La police ne signala rien d'insolite à mes gardiens. -Personnellement, j'étais, à mon habitude, -sans impatience ni révolte. Ma «demoiselle de -compagnie» ne pouvait que rendre hommage à ma -gracieuseté. Mais, en moi-même, je <i>sentais</i> venir -la délivrance.</p> - -<p>Cette intuition se trouva promptement confirmée:</p> - -<p>Un jour, au tennis, je vis passer un gros homme, -dont l'allure, le chapeau, le costume annonçaient -un Autrichien. Ses yeux cherchèrent les miens -qu'ils fixèrent avec insistance, pendant qu'il me -saluait avec respect. J'aurais juré que le regard de -cet homme venait de m'annoncer le Comte!</p> - -<p>Je ne me serais point trompée!</p> - -<p>Un peu plus tard, à l'hôtel, je sortais de la -salle à manger, précédée du médecin de police attaché -à ma personne, et suivie, à cinq ou six pas, de -ma «demoiselle de compagnie», un individu blond -me frôle et murmure:</p> - -<p>—Attention! On s'occupe de vous!</p> - -<p>Je faillis m'appuyer au chambranle d'une porte, -incapable soudain d'avancer. Je pus heureusement -surmonter ce trouble. Mes deux Cerbères ne -s'aperçurent de rien.</p> - -<p>Le lendemain, à l'heure du dîner, j'arrive, toujours -escortée de mes deux inséparables, le Docteur -et la suivante. Le «<span lang="de" xml:lang="de">Kellner</span>» qui, habituellement, -nous servait, était un peu en retard et achevait -de disposer le couvert. D'ordinaire, il n'osait -me regarder qu'avec discrétion. Je m'aperçois que -ses yeux me parlent. En même temps, sa main -passe et repasse sur la nappe, près de ma place. -Il efface un pli, il tapote le linge, il n'en finit pas. -Je m'assieds et, au bout d'un moment, j'effleure, -d'un geste négligent, l'endroit que le garçon semblait -indiquer: je sens craquer un papier sous la -nappe…</p> - -<p>Mes deux gardiens parlaient de Wagner; ils -égrenaient des lieux communs laudatifs. Ils purent -me voir approuver d'un gracieux sourire leurs -banalités. Ils redoublèrent d'éloquence, tout à leur -sujet. J'en profitai pour saisir et faire disparaître -une lettre habilement placée à portée de ma main, -entre la nappe et le bois, au bord de la table, près -de moi.</p> - -<p>Je lus cette lettre, je la dévorai, dès que je pus -être seule, dans ma chambre. Elle était bien de qui -je pensais! Elle m'annonçait la délivrance prochaine. -Elle me donnait des explications sur ce qui -s'était fait, et ce qui allait se faire pour que -j'échappe à ma longue torture. Je devais répondre -par la même voie. Je pouvais compter sur le «<span lang="de" xml:lang="de">Kellner</span>».</p> - -<p>C'est ainsi qu'une correspondance quotidienne -s'établit entre le Comte et moi. Je sus bientôt, en -détail, quelles mesures je devais prendre, quelle -attitude garder, quels préparatifs effectuer et de -qui j'avais à craindre ou à espérer.</p> - -<p>Le gardien de nuit était gagné à mon évasion. -Ce brave homme, comme le «Kellner», risquait -gros à ce jeu. On ne saura jamais tous les dévouements -qu'a suscités, que suscite encore l'affreuse -persécution dont j'ai été victime.</p> - -<p>J'eus enfin le billet avidement attendu: celui -qui me disait: «Ce sera pour demain.»</p> - -<p>Pour demain! Demain! Je n'avais plus qu'un -jour à attendre, et je serais libre… C'était en août -1904. Depuis sept ans, j'avais perdu ma liberté; -je vivais dans le voisinage immédiat des fous, traitée -en folle.</p> - -<p>Une pensée me glaça d'effroi: le Comte allait -sans doute surgir, se montrer. Or, récemment, ma -«demoiselle de compagnie», exhibant un revolver, -m'avait froidement prévenue que, pour sa part, -elle avait l'ordre—de qui?—de tirer sur mon -sauveur.</p> - -<p>Jamais ma prière ne fut plus ardente. Puis, rassérénée, -confiante, je fus toute à mes préparatifs.</p> - -<p>J'avais besoin de quelques heures pour ranger -mes papiers, détruire des lettres, disposer ce que -j'emporterais. Comment faire tout cela sans éveiller -des soupçons?</p> - -<p>Je m'avisai de déclarer qu'au lieu de sortir, -l'après-midi, je me laverais la tête. Ce soin, auquel -je procédais souvent moi-même, me laisserait le -loisir de rester chez moi en séchoir, sans que la -«demoiselle de compagnie», infatigable espionne, -pût s'alarmer. La femme de chambre disposa donc -tout ce qu'il fallait, puis, seule, je fis dans mon -appartement un grand bruit d'eau. Mais j'eus bien -soin de garder mes cheveux secs, de crainte de -quelque rhume ou névralgie qui serait venu intempestivement -diminuer les bonnes conditions où il -fallait que je fusse.</p> - -<p>La tête enveloppée, je pris les mesures nécessaires, -sans être dérangée. Puis, le soir venu, -reposée, rafraîchie, à m'entendre, par l'opportune -lotion de l'après-midi, je me rendis au théâtre, -avec mon habituelle escorte.</p> - -<p>De toutes les pièces que j'ai pu entendre, aucune -ne m'a laissé moins de souvenir que celle dont le -petit théâtre de Bad-Elster régalait, ce soir-là, son -honnête auditoire. J'étais, par la pensée, à ce qui -allait suivre, et je me disais:</p> - -<p>—Advienne que pourra, si la vie est en jeu, -jouons la vie!</p> - -<p>Le spectacle achevé, je revins à mon hôtel sans -rien laisser paraître de mon agitation intérieure. Le -docteur et la suivante furent aimablement congédiés -au seuil de ma chambre, et ma dernière phrase -put ajouter à leur tranquillité:</p> - -<p>—Nous devons aller au tennis demain un peu -tôt, dis-je. Je sens que je passerai une bonne nuit. -Retardons d'une heure notre partie.»</p> - -<p>Comment douter, là-dessus, que j'allais bien -sagement m'abandonner au sommeil? Au surplus, -chaque soir, mes chaussures et mes vêtements -m'étaient enlevés, et si je n'étais pas enfermée dans -ma chambre, quoiqu'on y eût pensé—à mon arrivée, -les serrures avaient été renouvelées, à cette -intention,—le veilleur de nuit ne devait pas perdre -de vue mon appartement, et des sentinelles entouraient -l'hôtel.</p> - -<p>Mais le veilleur était gagné à ma cause, et, quant -aux sentinelles, je verrais bien ce qu'il en serait! -Je craignais beaucoup plus ma «demoiselle de -compagnie», logée à côté de moi, fine d'oreille, et -toujours sur le qui-vive.</p> - -<p>Et puis, j'avais dans ma chambre mon chien de -prédilection, le bon, le fidèle «Kiki». Qu'en -ferais-je? Comment accepterait-il ma fuite? Il -aboyait pour une mouche. L'heure venue d'agir, -je voyais le chemin se hérisser d'obstacles.</p> - -<p>Je ruminais tout cela, tandis que la femme de -chambre achevait son office. Enfin, je fus seule…</p> - -<p>J'eus promptement revêtu un costume et chaussé -des bottines que j'étais parvenue à dissimuler, en -prévision du soir de ma fuite. Mon bagage fut -bientôt achevé. Toute lumière éteinte, retenant mon -souffle, j'attendis le signal.</p> - -<p>Mais quel signal? Je n'en savais rien. J'écoutais…</p> - -<p>Peu à peu, le silence se faisait complet dans ce -coin tranquille de Bavière où le spectacle, comme -il est d'usage en Allemagne, prend fin avant dix -heures. Les soupeurs qui s'attardent sont rares. La -calme nuit enveloppait Bad-Elster, une belle nuit -de pleine lune. Un danger de plus, cette clarté -lunaire. Mais je n'avais pas le choix, et mon temps -de «villégiature» touchait à son terme.</p> - -<p>Les douze coups de minuit sonnèrent, puis la -demie, puis le premier coup de l'heure, et presque -aussitôt j'entendis à ma porte un grattement de -souris. Kiki se dressa… Mais d'un signe, je lui fis: -«Chut!» Et il comprit!</p> - -<p>J'ouvris doucement. L'ombre du gardien de nuit -se dessina dans le corridor.</p> - -<p>—Me voilà, dis-je, très bas.</p> - -<p>—Silence!… Tenez-vous prête. Je viendrai -quand il en sera temps.</p> - -<p>Il s'éloigna.</p> - -<p>Je suis restée deux heures, collée à la porte, ma -valise près de moi. Enfin, j'ai perçu un glissement. -C'était le gardien. Je me suis retournée vers mon -chien. Il m'observait, inquiet. Je suis venue à lui. -Les oreilles droites, assis sur son séant, au creux -d'un coussin dans un fauteuil, il comprenait que -j'allais partir, et partir sans lui!</p> - -<p>Je lui ai dit, en le caressant:</p> - -<p>—Kiki, ne fais pas de bruit. Si tu fais du -bruit, je suis perdue!</p> - -<p>Il n'a pas bougé. Il n'a pas aboyé. Il n'a même -pas gémi, comme parfois, en enfant gâté.</p> - -<p>Déjà, j'étais à côté du gardien, sur le seuil de la -porte.</p> - -<p>—Il faut ôter vos chaussures, murmura-t-il. On -vous entendrait.</p> - -<p>Il se baissa et me les enleva, puis, se chargeant -de mon mince bagage, il m'entraîna, appuyée à -son bras.</p> - -<p>D'un dernier coup d'œil, j'avais dit adieu aux -choses familières que je laissais dans ma chambre, -et recommandé le silence à mon bon petit chien. -Je suivis le corridor sur lequel s'ouvraient, proches -de la mienne, les portes de la «Demoiselle de compagnie» -et du docteur. Dieu merci, elles restèrent -closes. Un autre corridor nous mena à un escalier -par lequel nous gagnâmes le rez-de-chaussée. Là, -dans l'obscurité presque totale, j'aperçus une ombre, -un doigt sur la bouche. C'était le Comte…</p> - -<p>Le veilleur de nuit ne nous laissa pas nous attarder. -Il me fit reprendre mes bottines et nous guida, -protégés de la clarté lunaire par l'hôtel, jusqu'à -une serre, puis à une terrasse, qui accédait à la -route.</p> - -<p>Là, deux sentinelles s'étaient rejointes et causaient -paisiblement, éclairées par la lune qui, pour -notre perte, illuminait devant nous le chemin de la -délivrance.</p> - -<p>Nous attendions, anxieux. Bientôt, les sentinelles -se séparèrent et s'éloignèrent dos à dos… Le -Comte, prenant brusquement son parti, me fit franchir -la route en quelques bonds légers. Il tenait ma -valise; le gardien de nuit était resté caché sur la -terrasse. Nous étions à présent sous des arbres, de -l'autre côté du chemin. Les sentinelles n'avaient -rien vu, rien entendu!</p> - -<p>Restait à atteindre la voiture postée, pour nous, -à quelque distance. C'était un landau à deux -chevaux, équipage local qui pouvait passer inaperçu. -Tout autre, inconnu au pays, eût pu être -signalé.</p> - -<p>Catastrophe! La voiture n'était pas où elle aurait -dû être. Nous eûmes un moment de désespoir. -Quelle nuit! Quels instants! Tout cela, fiévreusement -sous des arbres que traversaient les rayons -de la lune et que les jeux d'ombre et de lumière -peuplaient de fantômes effrayants. Enfin, quelqu'un -des gens gagnés à mon évasion nous rejoignit -et nous mena vers le landau. J'y montai. Il -partit. Mais ses chevaux fatigués allaient lentement. -Soudain, en plein bois, l'équipage s'arrête. Le -cocher confesse qu'il s'est égaré et ne connaît plus -son chemin.</p> - -<p>Il nous fallait arriver à un endroit appelé «les -Trois Pierres», délimitation de trois royaumes. -La Bavière, la Saxe et l'Autriche s'y rencontrent.</p> - -<p>Le cocher tournait le dos à la bonne direction, -et revenait vers Bad-Elster, alors que nous voulions -gagner la petite station de Hof, et monter -dans le train de Berlin.</p> - -<p>Nous eûmes la chance d'être tirés d'angoisse -par deux de nos partisans, inquiets de ne pas nous -voir arriver, et qui survinrent à propos.</p> - -<p>Bref, nous parvînmes à Hof, et, quelques heures -plus tard, nous étions dans la capitale de la Prusse.</p> - -<p>Mon gendre et son impérial beau-frère ne s'en -doutèrent pas, lorsque leur arriva la nouvelle de -mon évasion. Le bruit fut énorme. Les choses -avaient été si bien arrangées à Bad-Elster; les -braves gens y étaient si sincèrement pour moi, que -les polices allemande et autrichienne en furent -pour leurs frais de recherches. Je m'étais évanouie, -dissipée en vapeur comme un farfadet. Du comte -lui-même on ne retrouvait plus trace.</p> - -<p>Cependant, à Berlin, hôtes secrets d'un député -socialiste, le Docteur Sudekum, qui se fit le généreux -défenseur de ma cause, nous attendions une -accalmie dans la tempête, pour gagner un sol hospitalier.</p> - -<p>Tout examiné, nous résolûmes d'aller en automobile -jusqu'à une gare où s'arrêterait le Nord-Express, -et de partir pour la France par ce train -de luxe, en traversant la Belgique.</p> - -<p>Passons sur une alerte à l'hôtel, à Magdebourg, -où j'aurais été reconnue et dénoncée, si je n'avais -appelé le Docteur Sudekum mon mari! Nous parûmes -subitement très unis, et il fut évident qu'un -célèbre socialiste allemand ne pouvait avoir pour -épouse une fille de Roi.</p> - -<p>Enfin, je pus monter en sleeping et, par bonheur, -être seule dans mon compartiment. Le train roulait -à travers l'Allemagne. Le Comte veillait sur -moi, dans le même wagon, et se tenait le plus possible -dans le couloir. Les heures passèrent. J'entendis -crier: «Herbesthal!»</p> - -<p>J'allais entrer en Belgique, j'allais revoir ma -patrie sans oser m'y arrêter. Hélas! le Roi était -du côté du Prince de Cobourg… J'osais à peine -m'approcher de la fenêtre. Je tremblais. La douane -belge passait dans les wagons.</p> - -<p>On heurte à la porte de mon compartiment et, -derrière le conducteur, les douaniers parurent. Mais -on leur répondit pour moi. Ils se retirèrent confiants.</p> - -<p>O ironie de la banale question:</p> - -<p>—Vous n'avez rien à déclarer?</p> - -<p>Que n'avais-je, au contraire, à déclarer, fille -aînée du grand Roi de ces braves gens qui ne me -reconnaissaient pas! J'aurais voulu crier jusqu'au -palais de Laeken la cruelle injustice du sort qui -faisait de moi, partout, une victime et une exilée!</p> - -<p>J'étais toute à ces pensées lorsque passa un vieux -contrôleur de chemins de fer belges. Celui-ci ne -fit pas comme les douaniers. Il me dévisagea, et -je vis qu'il démêlait sur-le-champ qui j'étais.</p> - -<p>Le Comte, en observation dans le corridor, eut -comme moi la certitude que j'étais reconnue. Il -suivit le contrôleur. Cet homme le regarda, lut son -anxiété sur ses traits, et, l'identifiant aussi, sans -doute, par les portraits publiés dans les journaux, -il s'arrêta, puis, bonnement:</p> - -<p>—C'est notre Princesse, n'est-ce pas?… N'ayez -donc pas peur! Personne ici ne la trahira.</p> - -<p>Je n'ai jamais su le nom de ce fidèle et bon -compatriote. S'il vit encore, puisse-t-il apprendre, -par ces lignes, que ma gratitude est allée vers lui -bien des fois.</p> - -<p>J'arrivai enfin à Paris, saine et sauve. Je n'avais -plus rien à craindre. J'étais sur une terre hospitalière, -protégée par de justes lois.</p> - -<p>On sait que les plus éminents des aliénistes français -reconnurent, après de longues séances où je -fus minutieusement interrogée et examinée, l'inanité -des affirmations pseudo-médicales aux termes desquelles -on avait pu me tenir pour folle, pendant -sept ans, et me traiter en mineure incapable et interdite. -Mes droits civils me furent rendus. En même -temps que ma liberté, j'avais miraculeusement recouvré -ma raison.</p> - -<p>Je devais, hélas! pendant l'affreuse guerre, -retrouver sur ma route l'implacable haine dont j'ai -tant souffert.</p> - -<p>Pour le coup, elle me crut en son pouvoir, et -fut odieuse d'âpreté. Ce n'était plus par avidité -des millions de l'héritage du Roi mon père. C'était -par appétit d'une autre fortune: celle de l'Impératrice -Charlotte, ma tante infortunée, dont le château -de Boucottes abrite la végétative vieillesse. -Cette possibilité de biens éveillait les mêmes convoitises; -elle engendra les mêmes procédés. Mais, -ici encore, je fus providentiellement sauvée.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch18">XVIII</p> - -<h2 class="nobreak">LA MORT DU ROI. -INTRIGUES ET PROCÈS</h2> - - -<p>Un livre existe, qui a été tiré seulement à 110 -exemplaires, judicieusement répartis entre des -mains qui ne les ont pas égarés.</p> - -<p>Ce livre, je déplore qu'on ne l'imprime pas à -grand nombre, complété, par exemple, <i>de toutes -les pièces</i> du débat relatif à Niederfullbach, et des -divers arrêts rendus contre mes revendications. Tel -qu'il est, par ce qu'il contient et encore plus par -ce qu'il ne contient pas, je serais heureuse de le -voir dans les Facultés et Ecoles de Droit du -monde entier. Il y serait utile et suggestif. Le grand -public lui aussi, pouvant l'avoir sous les yeux, le -consulterait avec intérêt.</p> - -<p>Que de réflexions il inspirerait, non seulement -aux juristes, mais encore aux philosophes, aux historiens, -aux écrivains, voire aux simples curieux des -documents par lesquels un siècle, un peuple, un -homme se caractérisent.</p> - -<p>Que de trouvailles on y ferait sous la belle -ordonnance des mots et des chiffres. Quelle partie -prodigieuse jouée dans ce livre par un esprit génial -entouré de collaborateurs dévoués à sa grandeur, -tant qu'il est vivant, et qui, enrichis et satisfaits, -oublient son œuvre et son nom, dès qu'il est mort.</p> - -<p>La reconnaissance, disait Jules Sandeau, est -comme ces liqueurs d'Orient qui se conservent dans -des vases d'or et qui s'aigrissent dans des vases de -plomb.</p> - -<p>Il y a peu de vases d'or parmi les hommes. On -sait même des vases pleins à déborder de ce précieux -métal, et qui ne sont que du plomb. Le contenu -ne fait pas le contenant.</p> - -<p>Le livre que je voudrais voir diffuser est un fort -volume relié en carton vert, imprimé à Bruxelles -sous ce titre: «Succession de Sa Majesté Léopold -II.—Documents produits par l'Etat -Belge.»</p> - -<p>Un des plus notables jurisconsultes de France -m'a écrit, parlant de ce recueil:</p> - -<p>«C'est un trésor énorme, une mine inépuisable. -Un jour ou l'autre, les amis du Droit, jeunes et -vieux, de quelque pays qu'ils soient, publieront des -thèses, des ouvrages, inspirés des documents de la -Succession du roi Léopold II. Ils sont sans prix. On -y trouve un passionnant roman d'affaires, de magnifiques -conceptions, d'étonnants modèles de contrats, -de statuts et de substitutions de personnes, -enfin un merveilleux débat juridique où la morale -et l'amoralité sont aux prises. Le tout aboutit à un -jugement fantastique, précédé et suivi de transactions -stupéfiantes.</p> - -<p>«On croit ce procès fini. Il recommencera et -durera cent ans peut-être, sous des formes et dans -des conditions que nous ne pouvons prévoir. Il est -impossible que le défi porté par la justice belge au -droit naturel reste sans appel et sans sanction.»</p> - -<p>Si, comme on le verra tout à l'heure, il est incontestable -que le Roi a libéralement transmis à la -Belgique l'Etat du Congo formé, à l'origine, de -ses deniers et de ses soins, la simple raison ne -saurait admettre qu'un tel don ait pu se faire sans -obliger la Belgique à l'égard de la famille du Souverain -et, premièrement, de ses enfants.</p> - -<p>Que le donateur ait voulu exclure ses filles de sa -fortune réelle, c'est non moins incontestable, mais -qu'il l'ait pu, en Droit, ce n'est pas, ce ne sera -jamais admis par l'équité. On se heurte à un principe -sacré qui est la base même de la continuité -familiale.</p> - -<p>Je citais tout à l'heure l'opinion d'un jurisconsulte. -Ses confrères qui lisent ceci le savent: je -pourrais en citer mille.</p> - -<p>Il a suffi, pourtant, d'un seul fonctionnaire de la -justice belge, assez puissant pour obtenir, «au nom -de la raison d'Etat», un jugement sacrilège.</p> - -<p>A la veille de l'arrêt qui devait marquer dans -ma personne la défaite de la légalité, un de mes -avocats se croyait si certain du succès qu'il télégraphiait -à un autre de mes Conseils, dont les avis -avaient été précieux, ses «félicitations anticipées». -Comment douter? Le procureur royal, véritable -légiste, avait conclu en ma faveur. C'était un honnête -homme. Il a sauvé, ce jour-là, l'honneur de la -justice belge.</p> - -<p>Mon principal avocat belge était si convaincu -de ne pas être battu qu'il s'était opposé à une -transaction, possible peut-être, et j'y étais prête. -Car, moi qui me suis vue, tant de fois, partie, -devant les tribunaux, j'ai horreur des procès. Là -comme ailleurs, j'ai été prise et entraînée dans un -engrenage fatal. Il serait facile de le démontrer. -Mais l'intérêt n'est pas là. Il est dans l'extraordinaire -débat que j'ai dû soutenir, presque seule, dans -le procès de la Succession du Roi.</p> - -<p>Ma sœur Clémentine qui, peut-être n'a pas assez -lu Hippolyte Taine, cédant à des illusions dynastiques -a, sans hésiter, fait le sacrifice de ses revendications. -Elle a accepté de l'Etat belge ce qu'il -lui a plu de lui offrir. Elle n'a pas considéré qu'elle -devait s'unir à ses sœurs. La devise de la Belgique -est «l'union fait la force». Cette devise n'est pas -celle de toutes les familles belges.</p> - -<p>Ma sœur Stéphanie a été avec moi, puis s'est -retirée, puis est revenue, puis est repartie…</p> - -<p>J'ai pu m'obstiner dans l'erreur, on est libre de -le penser; j'ai su, du moins, ce que je voulais. Ma -sœur cadette en a paru moins assurée. C'est son -affaire. Il n'a pas tenu à moi que ma cause ne fût -toujours la sienne, en étant celle du Droit.</p> - -<p>Car je supplie qu'on en soit persuadé: je n'ai -lutté que pour la légalité. Personne ne peut préjuger -de ce que j'aurais fait, gagnante.</p> - -<p>Jamais il n'a été dans mon intention, à propos -du Congo, de prétendre que mes sœurs et moi, -nous pouvions passer outre aux volontés du Roi et -aux lois votées en Belgique pour l'adjonction de la -colonie. Mais, entre la prise en considération de -certains faits et l'acceptation totale d'une exhérédation -contre nature et illégale, il y a un espace que -pouvait, que devait remplir une honorable transaction.</p> - -<p>L'Etat belge avait un geste à faire, qu'il a timidement -esquissé. Mon principal avocat n'a pas jugé -cela suffisant. Le peuple belge, livré à lui-même, -eût su mieux faire, comme il eût su noblement -honorer la mémoire de Léopold II, s'il ne s'en était -pas remis à ceux qui, jusqu'à ce jour, ont manqué -à ce devoir, d'un cœur léger.</p> - -<p>Supposons que la Belgique soit une personne -vivante, douée d'honneur et de raison, soucieuse du -jugement de l'Histoire et de l'estime universelle, -maîtresse du milliard congolais et des autres milliards -en puissance dans ce trésor colonial, se croirait-elle -dégagée de toute obligation vis-à-vis des -enfants malheureux du donateur de ces biens?</p> - -<p>Assurément non.</p> - -<p>S'il en était autrement, elle serait sans honneur, -sans raison, cruellement cynique, et justement méprisée.</p> - -<p>Tous les arrêts du monde ne pourront jamais rien -là contre.</p> - -<p>J'ai raisonné, je raisonne encore ainsi. Mais je -n'étais pas seule, et mes avocats belges ont eu d'autres -raisons que les miennes et qu'ils croyaient concluantes.</p> - -<p>Si je n'ai pas réussi dans mes vues, j'ai eu, du -moins, la consolation de voir qu'ils ne perdaient -rien à ne pas réussir dans les leurs. Ma cause leur -a porté chance. Ils sont devenus ministres à l'envi -et, de toute façon, ils n'ont eu qu'à se louer de -m'avoir défendue.</p> - -<p>Mais donnons la parole aux textes: ils sont plus -éloquents que je ne saurais l'être. Je ne veux -qu'être sincère. Là, comme ailleurs, je dis toute -ma pensée. Je ne farde ni n'arrange. Je me retiens -seulement d'être trop vive. On peut me voir telle -que je suis.</p> - -<p>Je m'exprime de même façon que si j'étais devant -le Roi. C'est lui, c'est son esprit, c'est son âme que -je voudrais atteindre et convaincre dans l'invisible.</p> - -<p>En tête de ces pages, j'ai écrit son nom demeuré -cher à mon respect filial. Je n'ai pas su, pu, osé -discuter, de son vivant, avec ce père trompé et abusé -sur mon compte. J'en garde l'incessant regret.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le 18 décembre 1909, le Moniteur belge publiait -l'officielle communication suivante:</p> - -<blockquote> -<p>La Nation belge vient de perdre son Roi!</p> - -<p>Fils d'un Souverain illustre dont la mémoire restera -à tout jamais comme un symbole vénéré de la monarchie -constitutionnelle, Léopold II, après quarante-quatre années -de règne, succombe en pleine tâche, ayant, jusqu'à sa -dernière heure, consacré le meilleur de sa vie et de ses -forces à la grandeur et à la prospérité de la Patrie.</p> - -<p>Devant les Chambres réunies, le 17 décembre 1865, -le Roi prononçait ces paroles mémorables que, depuis lors, -bien des fois l'on s'est plu à rappeler:</p> - -<p>«Si je ne promets à la Belgique ni un grand règne, -comme celui qui a fondé son indépendance, ni un grand -Roi comme Celui que nous pleurons, je lui promets, du -moins, un Roi belge de cœur et d'âme dont la vie -entière lui appartient.»</p> - -<p>Celle promesse sacrée, nous savons avec quelle puissante -énergie elle fut tenue et dépassée.</p> - -<p>La création de l'Etat africain, qui forme aujourd'hui -la Colonie belge du Congo et qui fut l'œuvre personnelle -du Roi, constitue un fait unique dans les annales de -l'Histoire.</p> - -<p>La postérité dira que ce furent un grand règne et un -grand Roi.</p> - -<p>La Patrie en deuil se doit d'honorer dignement Celui -qui disparaît en laissant une telle œuvre.</p> - -<p>Elle place tout son espoir dans le concours loyal et -déjà si heureusement éprouvé du Prince appelé à présider -désormais aux destinées de la Belgique.</p> - -<p>Il saura s'inspirer des exemples illustres de Ceux qui -furent, avec l'aide de la Providence, les Bienfaiteurs du -Peuple belge.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Le Conseil des Ministres</span>:</p> - -<p class="drap"><i>Le Ministre de l'Intérieur et de l'Agriculture</i>: -F. <span class="sc">Schollaert</span>.</p> - -<p class="drap"><i>Le Ministre de la Justice</i>: Léon <span class="sc">de Lantsheere</span>.</p> - -<p class="drap"><i>Le Ministre des Affaires Etrangères</i>: J. <span class="sc">Davignon</span>.</p> - -<p class="drap"><i>Le Ministre des Finances</i>: J. <span class="sc">Liebaert</span>.</p> - -<p class="drap"><i>Le Ministre des Sciences et des Arts</i>: Baron <span class="sc">Descamps</span>.</p> - -<p class="drap"><i>Le Ministre de l'Industrie et du Travail</i>: Arm. -<span class="sc">Hubert</span>.</p> - -<p class="drap"><i>Le Ministre des Travaux Publics</i>: A. <span class="sc">Delbeke</span>.</p> - -<p class="drap"><i>Le Ministre des Chemins de Fer, Postes et Télégraphes</i>: -G. <span class="sc">Helleputte</span>.</p> - -<p class="drap"><i>Le Ministre de la Guerre</i>: J. <span class="sc">Hellebaut</span>.</p> - -<p class="drap"><i>Le Ministre des Colonies</i>: J. <span class="sc">Renkin</span>.</p> -</blockquote> - -<p>Des signataires de cette émouvante proclamation, -certains ont disparu, certains sont toujours de -ce monde.</p> - -<p>A ceux qui ne sont plus et à ceux qui sont encore, -je dis:</p> - -<p>«Vous avez écrit et signé que la création de -l'Etat africain fut l'œuvre <i>personnelle</i> du Roi. -Donc, dans sa personne, vous avez compris l'homme, -le chef de famille—et, par voie de conséquence, -sa famille elle-même; ou bien le mot <i>personnel</i> n'a -plus de sens… Et, en effet, soudain, il n'a plus eu -de sens. Le Roi, devenu une entité sans attaches -terrestres, a enrichi la Belgique, à l'exclusion de ses -enfants déclarés inexistants.</p> - -<p>«Vous avez écrit et signé que la Patrie en -deuil se devait d'honorer dignement Celui qui disparaissait…</p> - -<p>«Et comment, avec ou sans vous, l'a-t-on -honoré?</p> - -<p>«En continuant la fondation Niederfullbach -et autres créations du génial bienfaiteur?</p> - -<p>«Oh! nullement:</p> - -<p>«On a liquidé, réalisé, détruit, abandonné ce -qu'il avait conçu et ordonné. Je ne veux pas entrer -dans le détail de ce qui s'est passé. Je ne veux -pas descendre à la tristesse des dessous de Niederfullbach -et autres œuvres du Roi, du jour où elles -ont cessé d'être en ses mains. Je resterai sur le terrain -de la faute morale qui me touche le plus.</p> - -<p>«Onze ans après la mort du «grand Roi», -où est le monument érigé à sa mémoire? Où en -est le projet?</p> - -<p>«Les Ostendais, qui lui doivent la fortune et -la beauté de leur ville, n'ont pas même osé donner -l'exemple de la reconnaissance. Ils ont craint -d'indisposer les ingrats de Bruxelles, qui préfèrent -le silence.</p> - -<p>«Dois-je penser que Léopold II était trop -grand et que son ombre gêne?»</p> - -<p>Sa volonté à l'égard du Congo et à l'égard -de ses héritières s'est affirmée dans trois documents -qu'on trouvera ci-dessous:</p> - -<p>Premièrement, celui-ci:</p> - -<blockquote> -<p class="c"><span class="sc">Lettre explicative du Roi, en date -du 3 juin 1906, ayant forme testamentaire</span></p> - -<p class="c">(<i>Annexe à la pièce n<sup>o</sup> 46 du Recueil -des Documents produits par l'Etat belge</i>)</p> - -<p>«J'ai entrepris, il y a plus de vingt ans, l'œuvre -du Congo dans l'intérêt de la civilisation et pour -le bien de la Belgique. C'est la réalisation de ce -double but que j'ai entendu assurer en léguant en -1889 le Congo à mon pays.</p> - -<p>«Pénétré des idées qui ont présidé à la fondation -de l'Etat Indépendant et inspiré l'Acte de -Berlin, je tiens à préciser, dans l'intérêt du but -national que je poursuis, les volontés exprimées -dans mon testament.</p> - -<p>«Les titres de la Belgique à la possession du -Congo relèvent de ma double initiative, des droits -que j'ai su acquérir en Afrique et de l'usage que -j'ai fait de ces droits en faveur de mon pays.</p> - -<p>«Cette situation m'impose l'obligation de veiller -d'une manière efficace, conformément à ma -pensée initiale et constante, à ce que mon legs -demeure pour l'avenir utile à la civilisation et à la -Belgique.</p> - -<p>«En conséquence, je définis les points suivants -en parfaite harmonie avec mon immuable volonté -d'assurer à ma patrie bien-aimée les fruits de -«l'œuvre que, depuis de longues années, je poursuis -dans le continent africain avec le concours -généreux de beaucoup de Belges».</p> - -<p>«En prenant possession de la souveraineté du -Congo avec tous les biens, droits et avantages -attachés à cette souveraineté, mon légataire assumera, -comme il est juste et nécessaire, l'obligation -de respecter tous les engagements de l'Etat légué -<i>vis-à-vis des tiers, et de respecter de même tous les -acte par lesquels j'ai pourvu à l'attribution de -terres aux indigènes, à la dotation d'œuvres philanthropiques -ou religieuses; à la fondation du domaine -national, ainsi qu'à l'obligation de ne diminuer -par aucune mesure l'intégrité des revenus de -ces diverses institutions, sans leur assurer en même -temps une compensation équivalente</i>. Je considère -l'observation de ces prescriptions comme essentielle -pour assurer à la souveraineté au Congo les -ressources et la force indispensables à l'accomplissement -de sa tâche.</p> - -<p>«<i>En me dépouillant</i> volontairement du Congo -et de ses biens en faveur de la Belgique, je dois, à -moins de ne pas faire œuvre nationale, m'efforcer -d'assurer à la Belgique la perpétuité des avantages -que je lui lègue.</p> - -<p>«Je tiens donc à bien déterminer que le legs -du Congo fait à la Belgique devra toujours être -maintenu par elle dans son intégrité. En conséquence, -le territoire légué sera inaliénable dans -les mêmes conditions que le territoire belge.</p> - -<p>«Je n'hésite pas à spécifier expressément cette -inaliénabilité, car je sais combien la valeur du -Congo est considérable et j'ai, partant, la conviction -que cette possession ne pourra jamais coûter -de sacrifices durables aux citoyens belges.</p> - -<p>«Fait à Bruxelles, le 3 juin 1906.</p> - -<p class="sign">«<span class="sc">Léopold</span>.»</p> -</blockquote> - -<p>Nul de sincère ne niera, ayant lu cela, que le -Roi parle du Congo comme d'une propriété privée -dont il se «dépouille», et qu'il donne à la -Belgique, ce qui est parfaitement son droit, de -même que le droit de la Belgique est de recevoir -ce présent royal.</p> - -<p>Mais il n'y a pas de droit sans devoir.</p> - -<p>Je ne demande pas s'il était ensuite du devoir -de l'Etat belge de m'accabler, exilée, prisonnière, -calomniée, méconnue; de me dénier la -nationalité belge; de mettre sous séquestre un peu -d'argent demeuré pour moi en Belgique.</p> - -<p>Ceci, je l'ai dit, fut, je crois, l'effet fatal d'une -mesure générale, mal interprétée, peut-être, par un -fonctionnaire maladroit.</p> - -<p>Je ne m'y arrête pas, et demande seulement si -l'Etat belge attesterait, aujourd'hui, qu'il a rempli -les conditions à lui imposées par son bienfaiteur, -et notamment «l'obligation de respecter… -l'intégrité du revenu des diverses institutions» instituées -par le Roi en faveur du Congo.</p> - -<p>Attendons une réponse, et arrivons aux testaments -proprement dits.</p> - -<blockquote> -<p class="c"><span class="sc">Testament du Roi</span></p> - -<p class="c">(<i>Document n<sup>o</sup> 42</i>)</p> - -<p>«Ceci est mon testament.</p> - -<p>«J'ai hérité de mes parents quinze millions; -ces quinze millions, à travers bien des vicissitudes, -je les ai toujours religieusement conservés.</p> - -<p>«Je ne possède rien autre.</p> - -<p>«Après ma mort, ces quinze millions deviennent -la propriété légale de mes héritiers, et leur -seront remis par mon exécuteur testamentaire, afin -que mes héritiers se les partagent.</p> - -<p>«Je veux mourir dans la religion catholique -qui est la mienne; je ne veux pas qu'on fasse mon -autopsie; je veux être enterré de grand matin sans -aucune pompe.</p> - -<p>«A part mon neveu Albert et ma maison, je -défends qu'on suive ma dépouille.</p> - -<p>«Que Dieu protège la Belgique et daigne dans -sa bonté m'être miséricordieux.</p> - -<p>«Bruxelles, le 20 novembre 1907.</p> - -<p class="sign">«Signé: <span class="sc">Léopold</span>.»</p> -</blockquote> - -<p>On a beaucoup écrit sur ce testament. L'affirmation: -«Je ne possède rien autre» que les -quinze millions déclarés, a fait couler des flots -d'encre.</p> - -<p>Elle s'est trouvée d'elle-même sans fondement -au décès du Roi, puisque, dans l'abondance de -biens de toute sorte qu'on a trouvés, l'Etat belge -n'a pu s'empêcher de qualifier d'incertains ou -«litigieux» des titres et sommes qu'il n'a pas cru -devoir s'attribuer, et qu'il a laissés à mes sœurs -et à moi. Ces titres et sommes ont presque doublé -la fortune indiquée pour nous par notre père.</p> - -<p>Qu'on ne dise pas: «C'était considérable.» -C'est vrai en soi. Mais il ne faut pas oublier que -tout est relatif, et que, si j'explique ici une affaire -de succession unique dans l'Histoire, ce n'est nullement -par avidité d'héritage. C'est, j'y insiste, -simplement pour défendre un principe de Droit, -et éclairer dans la mesure de mes faibles moyens -un débat d'intérêt général, embrouillé et obscurci -à plaisir.</p> - -<p>Le second testament, reproduit ci-dessous, ne -fait que préciser l'intention du premier:</p> - -<blockquote> -<p class="c"><span class="sc">Autre testament du Roi</span></p> - -<p class="c">(<i>Document n<sup>o</sup> 49</i>)</p> - -<p class="date">«18 octobre 1908.</p> - -<p>«J'ai hérité de ma mère et de mon père quinze -millions.</p> - -<p>«Je les laisse à mes enfants pour qu'ils se les -partagent.</p> - -<p>«Par mes fonctions, par la confiance de diverses -personnes, de fortes sommes ont à certaines -époques passé par mes mains, mais sans m'appartenir.</p> - -<p>«Je ne possède que les quinze millions mentionnés -ci-dessus.</p> - -<p>«Laeken, 18 octobre 1908.</p> - -<p class="sign">«Signé: <span class="sc">Léopold</span>.»</p> -</blockquote> - -<p>Dans cette pièce, le Roi ne dit plus des quinze -millions qu'il les conserva toujours «religieusement». -On a beaucoup écrit aussi là-dessus, car, -d'autre part, et bien souvent, le Roi a déclaré de -la façon la plus formelle qu'il engagea, non seulement -toute sa fortune, mais encore celle de sa -sœur, ma tante l'Impératrice Charlotte, dans l'entreprise -congolaise.</p> - -<p>Il pouvait tout perdre; la Belgique aurait-elle -indemnisé ses enfants à sa mort? Certainement non. -Heureusement, la Belgique a tout gagné.</p> - -<p>Est-il logique que les enfants du Roi lui soient -indifférents?</p> - -<p>Pour en finir avec les quinze millions, un seul -fait, que je ne peux absolument passer sous silence, -suffirait à infirmer la déclaration si caractéristique -du Roi, si n'étaient déjà les trouvailles faites à sa -mort.</p> - -<p>Sur ce fait bien connu, chacun devine d'avance -ce que je pourrais dire…</p> - -<p>Il ne saurait me convenir de m'étendre là-dessus. -La vieillesse est excusable dans ses égarements, -et une soixantaine de millions qui s'évadent, -ici-bas, trouvent bien des complicités.</p> - -<p>Mais, vraiment, qui trompe-t-on, et de qui -s'est-on joué? Les airs de vertu sont étrangement -de circonstance, chez certains qui prêtèrent la -main à un étonnant favoritisme, au détriment des -héritières naturelles du Roi.</p> - -<p>Oublions cela, cependant. Ne retenons que le -fait matériel, qui établit que le Roi a <i>voulu</i> déshériter -ses filles.</p> - -<p>Etait-ce, en droit et en morale, à la Belgique -à s'associer à cette erreur et à cette illégalité?</p> - -<p>N'avait-elle pas une autre conduite à tenir à -mon égard et à celui de mes sœurs?</p> - -<p>Je le demande au Roi, comme s'il était là, dans -l'entière possession de ses facultés, au Roi, éclairé -par la Mort.</p> - -<p>Je le demande aux braves gens, mes compatriotes.</p> - -<p>Je le demande aux Juristes du monde entier.</p> - -<p>Je le demande à l'Histoire.</p> - -<p>Laissons de côté les milliards de l'avenir et les -centaines de millions du passé.</p> - -<p>J'ai renoncé aux espérances et aux légendes, -d'autant plus aisément que personne moins que -moi ne tient à l'argent. J'aurais voulu faire des -heureux, favoriser de belles œuvres, créer d'utiles -fondations. Dieu connaît tous mes rêves. Il a décidé -qu'ils ne seraient pas exaucés. Je me suis -résignée.</p> - -<p>Je n'ai plus souhaité que défendre un principe, -et obtenir, pour moi, un minimum de possibilités -d'existence libre et honorable, conforme à mon -rang.</p> - -<p>Mon action en justice était-elle donc injustifiée?</p> - -<p>Qu'établissent les documents qu'il est aisé de -consulter, et que je ne saurais reproduire ici sans -donner à ces pages un caractère différent de celui -que j'ai voulu leur donner, pour passer sans s'appesantir?</p> - -<p>Les documents prouvent que la fortune <i>personnelle</i> -du Roi atteignait un minimum de deux cents -millions, à l'époque de sa dernière maladie.</p> - -<p>Au décès du Souverain, cette fortune s'est, en -majeure partie, volatilisée. Mes sœurs et moi, nous -avons eu douze millions chacune, en chiffre rond.</p> - -<p>Mais le reste?</p> - -<p>On nous a dit, et on m'a dit à moi spécialement:</p> - -<p>—Quoi? Vous vous plaignez? Vous ne deviez -avoir que cinq millions, aux termes du testament -paternel. Vous en avez douze, et vous n'êtes pas -satisfaite? Vous plaidez! Vous accusez! Vous -récriminez! Vous serez donc toujours en guerre -contre quelqu'un?»</p> - -<p>Je n'ai été en guerre contre personne, nommément, -dans cette affaire. J'ai simplement soutenu -le droit, en m'imaginant que c'était mon devoir.</p> - -<p>L'Etat, juge et partie, m'a répondu, par de -beaux arrêts, que j'avais tort.</p> - -<p>Accepterait-il de soumettre ses jugements à un -tribunal arbitral, formé de juristes de pays amis -de la Belgique?</p> - -<p>Je renonce d'avance aux bénéfices de leur décision, -si elle est en ma faveur.</p> - -<p>Accepterait-il une enquête, par leurs soins, sur -la fortune <i>réelle et personnelle</i> du Roi à sa mort, -et sur ce qu'elle est devenue?</p> - -<p>Je suis fixée d'avance. Ces questions indiscrètes -ne trouveront qu'un silence profond.</p> - -<p>Ce qui me console dans mon infortune, c'est de -savoir que les hommes de confiance du Roi se -sont enrichis à son service. Si mon père n'a voulu -laisser que quinze millions, j'ai la certitude qu'ils -pourront en laisser beaucoup plus.</p> - -<p>J'en suis heureuse pour eux, parce que je trouve -naturel que le mérite, la valeur, la conscience, la -fidélité trouvent, ici-bas, des récompenses matérielles.</p> - -<p>Je ne déplore qu'une chose, qui tient à la nature -humaine: l'argent, hélas! ne la rend pas meilleure. -Il durcit les cœurs.</p> - -<p>Comment de fidèles serviteurs du Roi et de ma -famille peuvent-ils être à leur aise dans des palais, -ou des demeures tout aussi confortables, lorsque -j'en suis réduite à vivre comme je suis obligée de -vivre, incertaine, chaque jour, du lendemain, quoique -prise entre deux fortunes: celle que j'aurais -dû avoir, celle que je peux avoir encore?</p> - -<p>On me dit qu'au lieu de me plaindre, je pourrais -continuer de me défendre, et qu'il ne sert à -rien de gémir sur l'injustice des hommes.</p> - -<p>Je n'ignore pas qu'il suffirait que, demain, j'attaque -devant la justice française la Société des -Sites, et les biens français que, par personnes interposées, -le Roi a fait passer à la Belgique, pour -qu'une justice, qui est une justice, condamne une -société fictive, n'en déplaise au notaire parisien et -aux serviteurs de ma famille, qui prêtèrent leur nom -en la circonstance. La loi est la loi pour tout le -monde, en France, et, lorsque la Société des Sites -fut fondée à Paris, elle le fut au mépris le plus -criant de la légalité française.</p> - -<p>Je n'ignore pas non plus que la loi allemande -condamnerait ce qui s'est fait, entre l'Etat belge -et les administrateurs de Niederfullbach, si j'attaquais -ceux-ci devant la justice germanique, ainsi -que je pourrais le faire. Les deux Allemands qui -comptaient au nombre de ces administrateurs ont -tellement senti le danger qu'ils couraient, ayant -leurs biens et leur situation en Allemagne, qu'en -prévision de revendications périlleuses pour eux, -ils se sont fait couvrir par l'Etat belge, dans «l'arrangement» -qu'ils acceptèrent, et qui dépouilla -mes sœurs et moi de sommes considérables.</p> - -<p>Je n'ignore pas, enfin, que la donation royale -de 1901 est attaquable, même en Belgique, en se -basant sur la matérialité de l'erreur commise sur la -question de la quotité disponible.</p> - -<p>Mais, en vérité, il m'est pénible de réfléchir à -cela, et d'entrer dans des détails de ce genre. Je -les donne seulement pour que l'on sache que j'ai -résisté et que je résiste encore à mes Conseils, -assurant que, si je n'ai pas trouvé de justice en -Belgique, j'en trouverai ailleurs.</p> - -<p>A dire vrai, j'ai cruellement souffert, et je -souffre cruellement des débats auxquels j'ai été -entraînée.</p> - -<p>Lorsque je relis, parfois, les plaidoiries des avocats -de grand talent, qui me défendirent ou qui -m'attaquèrent, lors du procès de la Succession du -Roi, une sorte de vertige me prend. Devant tant -de mots, de raisons pour et contre, je sens bien -qu'ici-bas, on peut tout attendre des hommes, sauf -l'équité.</p> - -<p>Bien plus, c'est une stupeur pour moi, de penser -que trois de mes avocats sont ministres ou viennent -de l'être, quand j'écris ces pages. Je n'ai qu'à -reprendre leurs plaidoiries pour entendre le cri de -leur conscience proclamer mon droit, accuser l'Etat, -qu'ils incarnent aujourd'hui, de collusion, de -fraude, en un mot, d'inqualifiables procédés.</p> - -<p>Ils ne se souviennent donc pas de ce qu'ils -dirent, écrivirent, publièrent? Je prête en vain -l'oreille de leur côté… Rien, plus un mot. Je suis -morte pour eux.</p> - -<p>Je suis malheureuse. Ils le savent, et ils se taisent.</p> - -<p>Pas un n'a une pensée, un souvenir pour moi, -qui leur ai fait confiance. Ils sont au Pouvoir, et -je suis dans la misère; ils sont dans leur patrie, et -je suis exilée; ils sont des hommes, et je suis une -femme. O pauvreté de l'âme humaine!</p> - -<p>Je songe encore à tout ce qui a été dit et écrit -contre moi, dans le pays qui m'a vue naître, et -pour lequel j'ai été sacrifiée. Que d'erreurs! Que -d'exagérations, de passions, de partis pris, d'ignorances! -Et pourtant, pris individuellement, ceux -qui médisent, ceux qui attaquent sont de braves -gens, de bonnes gens. Et ils déchirent des cœurs! -Ne savent-ils donc ce qu'ils font?</p> - -<p>La Belgique n'a-t-elle donc point de conscience? -Si grande aujourd'hui devant le monde -entier, se peut-il qu'elle s'expose à la diminution -morale, dont la menace l'Histoire, examinant de -près le Procès de la Succession du Roi, et ses -suites pour moi? Peut-elle posséder en paix ce -qui fut injustement acquis par elle? A tout le -moins, trop âprement saisi.</p> - -<p>L'Histoire trouvera, comme je les retrouve, -entre autres paroles ineffaçables, le discours que -prononça, au Sénat, M. de Lantsheere, Ministre -d'Etat, à propos de la donation royale de 1901, -dont, d'abord, instinctivement, tout ce qu'il y avait -de meilleur dans l'âme belge sentait l'inacceptable.</p> - -<p>Ces paroles, je les reproduis ici en finissant, et -je les livre aux méditations des honnêtes gens.</p> - -<p>Voici comment parla M. de Lantsheere, au -Sénat belge, le 3 décembre 1901, pour combattre -l'acceptation par la Chambre des Représentants, -de la donation du Congo, et de tout ce qui, au -privé, avait pu enrichir le Roi:</p> - -<p>«J'entends demeurer fidèle à un principe dont -le Roi Léopold I<sup>er</sup> ne s'est jamais départi, et que -j'ai défendu, il y a vingt-six ans, avec M. Malou, -avec M. Beernaert et avec M. Delcour, membres -du Cabinet, dont j'avais l'honneur de faire partie, -avec MM. Hubert Dolez, d'Anethan et Nothomb, -principe que d'autres avant moi, comme -d'autres après moi, ont défendu également. Ce -principe, qu'il était réservé au projet de loi actuel -de déserter pour la première fois, peut se formuler -en deux mots: «<i>Le Droit commun est l'indispensable -appui du patrimoine royal</i>»… Le projet -froisse la justice… Deux des princesses royales se -sont mariées. De ces mariages sont nés des enfants. -Voilà des familles constituées. Ces enfants se sont -mariés à leur tour et ont constitué de nouvelles -familles. Ces familles ont pu très légitimement -compter que rien ne viendrait restreindre, à leur -détriment, la part héréditaire légitime, que le Code -déclare indisponible, au profit des descendants… -Si, par une aberration dont vous donneriez le premier -exemple… vous ne respectez pas les pactes sur -lesquels se sont fondées les familles, <i>il n'y aura -qu'une voix en Belgique pour maudire ces domaines -qui auront enrichi la nation des dépouilles -des enfants du Roi</i>… Ne pensez-vous pas qu'il soit -mauvais que la Royauté puisse être exposée au -soupçon de vouloir, sous le couvert décevant d'une -grande libéralité au pays, se ménager les moyens, -sinon d'exhéréder ses descendants, du moins de les -dépouiller au delà de ce que permettent non seulement -les lois, mais aussi la raison et l'équité? Je -me permets de croire que ceux-là servent mieux les -intérêts vrais de la royauté qui demandent qu'elle -demeure soumise aux lois et respectueuse du droit -commun, que ceux qui lui font le présent funeste -d'une autorité sans limites. J'ignore évidemment -si jamais ces arrière-pensées pénétreront dans l'esprit -de Sa Majesté; vous ignorez si elles n'y entreront -point; mais je sais que les volontés de -l'homme sont changeantes et que les lois sont faites -pour demeurer au-dessus de leurs atteintes… <i>S'il -doit se faire que, au moment du décès du Roi, le -disponible était entamé, vous n'auriez pas le courage -de porter la main sur ce patrimoine; pourquoi -vous forger des armes dont, le moment venu, vous -rougiriez de vous servir?</i> Ainsi se révèle, une fois -de plus, Messieurs, l'inutilité du projet, en même -temps que son caractère profondément odieux -autant que dangereux… c'est une monstruosité -juridique… Il ne se trouvera pas… dans tout le -royaume de Belgique, si pauvre fille qui n'ait dans -la succession de son père des droits plus étendus -que n'en auront les filles du Roi dans la succession -de leur père…»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch19">XIX</p> - -<h2 class="nobreak">LA GUERRE ET LES ÉPREUVES -QUE J'AI TRAVERSÉES</h2> - - -<p>La guerre m'a surprise à Vienne. Jusqu'aux premières -hostilités, je n'ai pu me résoudre à y croire. -L'idée que l'Empereur François-Joseph, un pied -dans la tombe, pût se lancer sur les champs de -bataille, après y avoir été toujours battu, me paraissait -folle. Il est vrai qu'une camarilla aux ordres -de Berlin jouait de lui, très affaibli. Mais que -Berlin voulût réellement une guerre qui ne pouvait -manquer d'entraîner une conflagration générale, -pleine d'inconnues terribles, me semblait -encore plus insensé.</p> - -<p>Le vertige meurtrier l'emporta cependant. J'ai -eu conscience d'une mystérieuse fatalité qui affolait -Berlin et Vienne.</p> - -<p>Je me demandais ce que j'allais faire. Je n'eus -pas l'embarras des solutions.</p> - -<p>Si, pour certains de mes compatriotes de -Bruxelles, j'ai le malheur de n'avoir pas recouvré -ma nationalité belge, en dépit du bon sens et de -la volonté du Roi mon père,—nouveau déni de -justice et d'humanité contre lequel je ne saurais -trop protester!—j'ai été, dès le premier jour de -guerre, «sujette ennemie» pour la cour de -Vienne, trop heureuse de trouver une occasion de -se distinguer encore à mon égard.</p> - -<p>On m'invita à sortir au plus vite du territoire -de la double monarchie. Le Président de Police -vint, en personne, me signifier cet arrêt. Ce haut -fonctionnaire sut, d'ailleurs, être courtois, mais -l'ordre était précis, formel.</p> - -<p>Je partis vers la Belgique. Les événements -m'arrêtèrent à Munich. L'armée allemande barrait -la route, et ma patrie allait connaître les horreurs -dont la Prusse porte la responsabilité initiale.</p> - -<p>Jusqu'au 25 août 1916, j'ai pu vivre dans la -capitale de la Bavière, considérée comme Princesse -belge, sans avoir trop à souffrir des rigueurs -auxquelles les circonstances m'exposaient. D'elle-même, -l'autorité bavaroise se montrait indulgente. -On tolérait que je garde une femme de chambre -française, depuis longtemps à mon service. Le -Comte, fidèle chevalier dont le voisinage met dans -ma vie d'épreuves la consolation et la force du -seul appui qui ne m'a jamais manqué, pouvait -rester dans mon entourage.</p> - -<p>Mais les victoires allemandes persuadaient mes -infatigables ennemis que j'allais être à leur merci. -Ils agissaient en conséquence.</p> - -<p>Je suis fière de l'écrire: le malheur de la Belgique -faisait mon propre malheur. Elle était opprimée; -je l'étais aussi; elle perdait tout, je perdais -la totalité de ce que je pouvais en attendre.</p> - -<p>De jour en jour, mes ressources se restreignaient -et, autour de moi, l'atmosphère, d'abord pitoyable, -se faisait hostile. Je prenais inutilement soin de ne -pas attirer l'attention et de me soumettre aux exigences -de ma délicate situation. Les tracasseries, les -aigreurs commençaient quand même.</p> - -<p>Mon gendre, le Duc Gunther de Schleswig-Holstein, -n'ignorait rien,—et pour cause!—des -difficultés que j'avais à surmonter. Il ne tarda pas -à laisser voir qu'il escomptait que j'accepterais -d'être mise en tutelle, et réduite à recevoir de lui -mon dernier morceau de pain.</p> - -<p>Je ne veux pas m'étendre sur les actes d'un -homme qui n'est plus. Si je publiais les textes et papiers -judiciaires que j'ai conservés, j'ajouterais aux -tristesses de ma malheureuse fille. Je dois, pourtant, -à la vérité, de dire sommairement ce qui -s'est passé. Rien ne montre mieux la continuité de -la trame dans laquelle mon existence s'est vue -prise, à partir du jour où, pour les miens, j'ai été -une fortune qui leur échappait.</p> - -<p>Le duc Gunther de Schleswig-Holstein, aussitôt -que l'Allemagne s'est crue maîtresse de la Belgique, -s'est occupé de ce qui pouvait rester de ma -part de la succession du Roi. Il y avait, notamment, -en banque, un peu plus de quatre millions et -demi destinés, comme on le sait, au règlement de -mes créanciers par le tribunal arbitral constitué à -la veille de la guerre à cette intention.</p> - -<p>Cette somme a été l'objet de la sollicitude de -mon gendre. Je laisse à d'autres le soin de dire -ses espérances sur elle, et ses efforts pour qu'une -destinée différente de celle que j'avais consentie -lui fût assurée.</p> - -<p>Au demeurant, ces quatre millions et demi -n'étaient qu'une bien faible recette, en comparaison -de ce que le passé avait promis. Ma chère -Patrie peut se réjouir,—et je m'en réjouis avec -elle,—d'avoir échappé, par la victoire de l'Entente, -à une révision du Procès de la Succession -royale. Elle eût été, sans doute, en dehors des -règles du Droit et de l'humaine équité, au moins -autant que l'arrêt rendu.</p> - -<p>Que n'eût-on pas fait en mon nom, à la faveur -du triomphe définitif des armes de l'Allemagne, -après que, réduite par la faim, à Munich, à signer -les renoncements que l'on m'arracha, j'avais, un -moment, perdu ma personnalité et abandonné mes -droits et pouvoirs à mes enfants.</p> - -<p>Ils se voyaient ainsi en mesure de revendiquer -ce qui fut détourné de l'héritage du Roi ou injustement -refusé. Ils avaient, en outre, la certitude de -recevoir les trente millions environ que représenterait, -aujourd'hui, ma part de l'héritage de S. M. -l'Impératrice Charlotte, si mon infortunée tante -cédait au poids des ans.</p> - -<p>Mes enfants, dès l'heure où l'affreuse pénurie -que j'ai connue pendant la guerre n'a plus été -ignorée d'eux, n'ont poursuivi qu'un but <i>sans me -voir, sans m'approcher</i>, et seulement à l'aide d'intermédiaires -à gages: me faire signer des renoncements.</p> - -<p>Pour en finir avec les manœuvres des hommes -de proie délégués à l'assaut de ma liberté et de -mes droits, aussitôt que j'eus le malheur de solliciter -l'aide de mes enfants, je dois mentionner que, -me ressaisissant un peu plus tard, j'en ai appelé -devant la justice, à Munich. Elle a infirmé les -renonciations arrachées à ma misère et à mon égarement -des jours sans foyer et sans pain.</p> - -<p>Pendant la guerre, je suis arrivée, en effet, à -ne plus savoir où je dormirais le soir, et si je -dînerais le lendemain.</p> - -<p>Je l'écris sans rougir, forte du jugement de ma -conscience.</p> - -<p>Je n'ai fait de mal à personne; j'ai souffert en -silence. Je parle aujourd'hui, apportant un témoignage -dans un drame privé qui touche à l'Histoire -contemporaine; je parle avec la netteté de la franchise, -mais sans haine. La méchanceté diminue. La -misère ne m'a pas diminuée. Fille de Roi j'étais, -fille de Roi je suis restée. J'ai imploré: c'était -pour mes femmes plus que pour moi-même. Je -voyais pâlir et pleurer les créatures dévouées qui, -dans mon malheur, étaient tout mon soutien.</p> - -<p>Le Comte avait dû quitter Munich. Brusquement, -au matin du 25 août 1916, des policiers -envahirent sa chambre. On le mit en prison, puis -il fut conduit jusqu'en Hongrie où on l'interna -près de Budapesth. Il était Croate. On le tint pour -sujet de l'Entente, donc ennemi, bien avant la -défaite qui devait unir la Croatie à la Serbie. La -justice humaine n'est qu'un mot!</p> - -<p>Ce même 25 août, Olga, ma principale suivante, -une Autrichienne d'un inappréciable et -ancien attachement, fut aussi arrêtée. On dut la -relâcher. Mais j'avais compris: l'ordre était venu, -de haut, de faire le vide autour de moi. Je pressentis -ce qui allait suivre.</p> - -<p>Ma femme de chambre française, dont les soins -m'étaient précieux, fut internée. Si ma fidèle Olga -n'était revenue de la prison où l'on ne put trouver -le moyen de la retenir, je me serais vue complètement -isolée.</p> - -<p>Bientôt, je ne sus comment faire pour subvenir -aux besoins quotidiens. Mes derniers bijoux étaient -vendus. J'avais beau être pauvre, de plus pauvres -que moi, ou croyant l'être, m'imploraient!</p> - -<p>Que décider? Que tenter? Par ma fille, n'arriverais-je -pas à toucher le Duc de Holstein? Il se -dérobait impitoyablement. Cela se passait en juillet -1917.</p> - -<p>La Providence mit alors sur mon pénible chemin -un honorable professeur, d'origine suisse, que ma -situation révolta.</p> - -<p>Il s'offrit généreusement à me faciliter un -voyage en Silésie, où ma fille se trouvait dans un -des châteaux qui lui appartenaient. Ce château est -non loin de Breslau. Je partis avec Olga, dans -l'espoir de parvenir jusqu'au sang de mon sang, -et d'obtenir un abri temporaire.</p> - -<p>Arrivée à mon but, j'essayai vainement d'être -reçue, écoutée, secourue…</p> - -<p>Je dus échouer dans un petit village de la montagne -silésienne où, bientôt, mes derniers marks -disparurent. Le Comte avait pu trouver le moyen -de m'envoyer quelques subsides. Subitement, la -poste allemande les retint et lui retourna ses plis.</p> - -<p>Le petit hôtel où je m'étais réfugiée appartenait -à de braves gens, qui n'étaient pas en état de me -garder, si je ne payais point. Je vis venir l'extrême -misère. Mon hôtelier s'effarait de ma présence. -Il m'avoua qu'il devait rendre compte de -mes faits et gestes à la police, et que j'étais gardée -à vue sans que je m'en aperçoive.</p> - -<p>Il se trompait. J'avais remarqué, avec Olga, que -nos moindres pas étaient observés. En pleine campagne, -nous n'arrivions point à être hors de vue de -quelque paysan ou promeneur qui affectait de ne -pas prendre garde à nous, et qui, cependant, nous -épiait plus ou moins gauchement.</p> - -<p>Je sentais se resserrer autour de moi l'invisible -trame d'une implacable contrainte qui voulait me -pousser vers quelque nouvelle geôle, maison de -santé ou prison, ou m'amener à déserter la vie.</p> - -<p>En cette extrémité, le ciel eut, une fois de plus, -pitié de ma souffrance.</p> - -<p>Le jour qui était, je crois, le dernier que m'accordait -ma petite hôtellerie, je m'étais laissée tomber -sur un siège, devant la maison. Je me demandais -ce que j'allais devenir. Un équipage parut, -chose rare en ce pays peu fréquenté. Le cocher -gesticulait, et j'apercevais dans la voiture un personnage -d'un fort embonpoint, qui semblait en -quête de quelqu'un ou de quelque chose dans le -village.</p> - -<p>C'était moi qu'il cherchait!</p> - -<p>Je fus bientôt prévenue qu'un envoyé du Comte -arrivait de Budapesth et demandait à me parler.</p> - -<p>A ces mots, je me sentis soulevée hors de -l'abîme. Mes épreuves, pourtant, n'étaient point -terminées…</p> - -<p>Le seront-elles jamais?</p> - -<p>L'homme de confiance que je reçus avait pour -mission de m'aider à sortir d'Allemagne. Il fallait -que je traverse l'Autriche et que j'aille en Hongrie, -où je pouvais compter, à présent, sur des sympathies -agissantes.</p> - -<p>Bien des choses et bien des gens n'étaient déjà -plus les mêmes dans la monarchie austro-hongroise.</p> - -<p>Mais, grand Dieu! l'apparence que je pusse -faire le voyage! D'abord, je n'avais point de -papiers en règle. La révélation de mon nom et -de mon titre me ferait sur-le-champ retenir. Puis -l'hôte payé, grâce au messager, je ne disposais -que de moyens limités. L'Autriche, il est vrai, -n'était pas loin. Nous y pouvions aller par la -montagne et par la Bohême; mais l'envoyé du -Comte déclara qu'il était hors d'état, faute de -souffle et de jambes, de me suivre dans les sentiers -de chèvres où, forcément, nous aurions à passer. -Le plus sage était de gagner Dresde et, là, de -choisir un chemin plus commode.</p> - -<p>Le soir venu, notre hôtelier ferma les yeux sur -mon départ. Il signalerait seulement le lendemain -que j'avais disparu.</p> - -<p>Quand il dut le faire, j'étais en Saxe. Mais, de -ce côté, le passage était encore trop hasardeux, si -près de Lindenhof et dans un royaume où mon -malheur avait fait tant de bruit. Nous songeâmes -à un petit village, proche de la frontière, du côté -de Munich, où tout était moins rigoureux que dans -la région de Dresde, et nous y parvînmes sans -inconvénient.</p> - -<p>Le difficile n'était pas de voyager à travers -l'Allemagne, c'était, pour moi, de séjourner en -un lieu retiré sans être découverte et signalée, puis -de franchir la frontière sans passeport, et enfin de -gagner Budapesth.</p> - -<p>Cette odyssée ferait un livre. Elle aboutit, pour -lors, à un village bavarois, où je repris haleine. -Une bonne dame m'accueillit charitablement, avec -ma fidèle Olga.</p> - -<p>L'envoyé du Comte continuait de veiller sur -moi, logé dans le voisinage.</p> - -<p>De ma fenêtre, j'apercevais le clocher du village -autrichien où je devais passer pour me diriger ensuite -vers Salzbourg, Vienne et la Hongrie. J'étais -au bord de la terre promise. Un petit bois m'en -séparait, au bout duquel passait, en lisière, un -mince cours d'eau familier aux contrebandiers, car -il séparait la Bavière de l'Autriche, et, la nuit, -servait de route à la contrebande.</p> - -<p>Je ne pouvais m'y risquer. Il fallait que je le -franchisse sur un pont constamment gardé par une -sentinelle. Au delà de ce pont, je n'étais plus en -Allemagne!</p> - -<p>Rapprochée de Munich, j'avais pu reprendre -deux chiens que j'affectionnais. On sait ma passion -des bêtes. Je ne voulais pas me séparer de celles-ci. -J'avais l'intuition qu'elles aideraient à ma fuite. Je -pensais avec attendrissement à l'intelligent «Kiki» -demeuré prisonnier à Bad-Elster! Ses successeurs -me porteraient bonheur, comme lui. L'un était un -grand berger, l'autre un petit griffon.</p> - -<p>J'hésitai d'abord à m'aventurer jusqu'au pont-frontière, -de crainte d'être reconnue. Puis, je songeai -qu'il était improbable qu'un homme en faction, -si je restais à quelque distance, fît sérieusement -attention à moi. Au demeurant, ma meilleure -chance était de ne pas me cacher des sentinelles, -et de me promener de leur côté, avec mes chiens. -Les soldats, toujours les mêmes à tour de rôle, -s'habitueraient à me voir dans le paysage. Je serais -pour eux quelqu'un d'inoffensif et du pays.</p> - -<p>L'envoyé du Comte me pressait de partir. Je -résistais. Il conseillait une fuite nocturne. Je n'étais -pas de son avis. Je répondais:</p> - -<p>—Je passerai à mon jour, à mon heure, quand -j'aurai le pressentiment que l'instant propice est -venu.</p> - -<p>J'ai toujours eu, dans les circonstances difficiles, -des intuitions qui sont comme un avis intérieur -de la décision à prendre, de la conduite à -tenir. Je leur ai obéi, et ce que j'espérais s'est -accompli.</p> - -<p>Un matin, je me suis éveillée sous l'empire de -cette idée:</p> - -<p>—Ce sera pour aujourd'hui à midi!</p> - -<p>J'ai fait prévenir le messager. Il pouvait passer -sans encombre avec Olga, grâce à des papiers en -règle. Ils ont pris les devants. Je devais les retrouver -au pied du clocher autrichien, là-bas, très loin -et très près à la fois!</p> - -<p>Si la sentinelle m'arrêtait, si l'on m'interrogeait, -j'étais prisonnière…</p> - -<p>Vers midi, à pas lents, mon grand chien gambadant -autour de moi, le petit, dans mes bras, je me -suis promenée le long du ruisseau. Le soleil automnal -était encore ardent. La sentinelle s'était mise -à l'ombre, un peu à l'écart du pont. Je m'y suis -engagée, d'un air d'habituée qui flâne en rêvant. -Le soldat ne s'est pas inquiété de mon passage. -Je me suis éloignée tranquillement, mais mon cœur -bondissait dans ma poitrine. J'étais en Autriche! -Arrivée au village, j'ai rejoint ma suite. Un fiacre -m'attendait. Il m'a menée à Salzbourg, dans une -manière d'auberge où je pouvais être en sûreté.</p> - -<p>J'ai attendu trois jours mon conseil viennois, -M<sup>e</sup> Stimmer, secrètement informé de mon retour -en Autriche et de mon désir d'aller sous sa sauvegarde -à Budapesth.</p> - -<p>M<sup>e</sup> Stimmer a répondu à mon appel. Il a passé -outre aux considérations de forme que l'illégalité -de ma situation pouvait suggérer. L'humanité parlait -plus haut que l'arrêt qui m'avait exclue de la -double monarchie pour me jeter en Allemagne, où -j'avais failli succomber à la misère et aux persécutions. -Puisqu'en Hongrie, j'avais chance de connaître -des jours meilleurs, M<sup>e</sup> Stimmer m'y accompagna.</p> - -<p>J'étais à bout de forces, lorsque je cessai d'être -errante, arrivée à Budapesth, dans un hôtel honorable. -Je pus renaître. Les autorités ne voyaient -pas d'inconvénient à ma présence. Sur ma prière, -le Comte eut la permission de venir de la petite -ville où il était interné, s'occuper de mes intérêts -pendant quelques jours, à différentes reprises.</p> - -<p>Malheureusement, la guerre se prolongeait -désespérément. La vie devenait de plus en plus -difficile. L'Autriche et la Hongrie ne se faisaient -plus d'illusions. Eclairées par la défaite, elles maudissaient -Berlin. Budapesth entrait en ébullition.</p> - -<p>Soudainement, tout croula. Un vent de bolchevisme -passait, furieux, sur la double monarchie. -J'ai vécu en Hongrie ces jours extraordinaires. J'ai -vu de près les Commissaires et les soldats de la -Révolution. J'ai connu les visites, les perquisitions, -les interrogatoires. Mais tout de suite, mon infortune -a désarmé les farouches champions du communisme -hongrois. J'ai rapporté au début de ces -pages ce mot de l'un d'eux, vérifiant ma misère: -«Voilà une fille de Roi encore plus pauvre que -moi.»</p> - -<p>Vivrais-je des siècles, je revivrais toujours, par -la pensée, les émotions que j'ai traversées dans la -tourmente qui renversait les trônes et jetait au -vent les couronnes. Les âges disparus n'ont rien -vu d'aussi formidable.</p> - -<p>Au bord du Danube, entre l'Orient et l'Occident, -l'effondrement de la puissance prussienne -et du prestige monarchique avait une ampleur plus -sensible qu'en d'autres points.</p> - -<p>Je me demandais si je vivais encore, vraiment, -dans le monde que j'avais connu, et si je n'étais -pas le jouet d'un interminable cauchemar.</p> - -<p>Nos peines, nos embarras, nos personnes ne sont -plus rien dans le tourbillon des forces et des passions -humaines. Je me sentais emportée, comme -tout ce qui m'environnait, dans l'inconnu des temps -nouveaux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="ch" id="ch20">XX</p> - -<h2 class="nobreak">DANS L'ESPOIR DU REPOS</h2> - - -<p>Et maintenant que j'ai dit ce que j'ai cru indispensable -de dire, puissent ceux qui me liront -m'excuser, si j'ai mal exprimé ma pensée.</p> - -<p>Qu'ils m'excusent aussi d'être sortie du silence -que j'ai toujours gardé le plus possible.</p> - -<p>Le bruit qui s'est fait autour de moi, je ne l'ai -pas voulu, je ne l'ai pas cherché. Il est né de circonstances -plus fortes que ma volonté.</p> - -<p>Nous pouvons peu de choses sur les événements. -Notre vie semble dépendre plus des autres que de -nous-mêmes, et d'une fatalité de condition plus -que de notre choix, dans l'ordre de nos jours et -de nos actes.</p> - -<p>Il suffit d'un instant d'erreur pour que toute une -existence soit perdue. La mienne l'a été. Mais ce -n'est pas moi qui, à l'origine, me suis trompée, car -je n'étais pas d'âge à juger et voir clair.</p> - -<p>Pouvais-je vieillir, sans obéir au devoir de défendre -la vérité, outragée par mes ennemis? Pouvais-je -vivre jusqu'à ma mort, incomprise et diffamée?</p> - -<p>Ma vie est une série de fatalités dont je n'ai -pas su ou pu éviter l'accablement.</p> - -<p>J'ai dit et je répète que je ne me tiens pas pour -innocente de torts, de fautes, d'erreurs. Mais il -convient de tenir compte de leur cause dans un -mariage désastreux.</p> - -<p>Mes parents crurent bien faire, et principalement -la Reine, en me donnant au Prince de -Cobourg, quand je n'étais encore qu'une enfant.</p> - -<p>Le Roi voyait dans ce mariage l'avantage -d'étendre des possibilités d'influences et de rapprochements -utiles à son trône et à la Belgique.</p> - -<p>La Reine se réjouissait de m'envoyer en Autriche -et en Hongrie, d'où elle venait, et où je la -rappellerais, en même temps que je servirais le -rayonnement de ma Patrie, selon les ambitions du -Roi.</p> - -<p>J'ai été sacrifiée au bien de la Belgique, et -celle-ci, aujourd'hui, compte des Belges qui me -reprochent le don de ma jeunesse et de mon bonheur, -essentiellement consenti pour eux.</p> - -<p>Ils me traitent d'Allemande, de Hongroise, -d'étrangère, et pis encore. Ingratitude humaine!</p> - -<p>Suis-je coupable d'avoir, en quoi que ce soit, -cessé volontairement d'appartenir à ma Patrie, et -oublié de l'aimer?</p> - -<p>Tout en moi proteste contre cette accusation -perfide.</p> - -<p>De quoi m'incrimine-t-on ensuite? D'avoir -abandonné mon mari et mes enfants?</p> - -<p>Or, j'ai vécu vingt ans à la Cour la plus corrompue -de l'Europe. Je m'y suis gardée des tentations -et des chutes. J'ai donné le jour à un fils -et une fille et ma tendresse maternelle les allaita -et mit en eux son espérance. On sait ce qu'il -advint de mon fils, et comme il m'échappa. On -sait ce que ma fille fut trop longtemps pour moi, -sous l'influence de son mari, et du milieu où elle -vivait.</p> - -<p>En quoi fus-je réellement coupable?</p> - -<p>C'est vrai. A bout de courage, et suffoquant -dans l'ambiance d'un foyer conjugal odieux, j'allais -choir… J'ai été sauvée. Je me suis alors vouée -à mon sauveur. On a voulu en faire un faussaire -et, à coups d'argent et de forfait, l'anéantir.</p> - -<p>Nous avons échappé tous deux aux criminels -acharnés à nous martyriser.</p> - -<p>Suis-je coupable d'avoir lutté, d'être restée -fidèle à la fidélité, et de ne pas tomber?</p> - -<p>Peu m'importent les jugements de l'erreur et -de la haine. Je suis demeurée telle que j'avais -promis d'être à ma sainte mère: attachée à un -idéal; et, quoi qu'il semble, j'ai vécu sur les sommets.</p> - -<p>Suis-je coupable, selon la vraie morale et la -vraie liberté?</p> - -<p>Que les femmes me jettent la pierre, qui n'ont -pas plus à se reprocher!</p> - -<p>Qu'y a-t-il encore?</p> - -<p>Oui, je croyais, je pouvais croire, avec les -légistes de tous les pays, que j'hériterais de mon -père.</p> - -<p>L'héritage s'est trouvé considérablement réduit, -par des manœuvres dolosives et des jugements que -l'opinion universelle condamne.</p> - -<p>Suis-je coupable d'avoir été déçue et dépouillée?</p> - -<p>Que dit-on enfin? Que ma famille fut désunie? -Est-ce ma faute?</p> - -<p>J'étais faite pour aimer les miens plus que moi-même. -Ai-je manqué à mes devoirs d'affection et -de respect vis-à-vis de mes parents? N'ai-je pas -été, pour mes sœurs, l'aînée qui les chérissait?</p> - -<p>Suis-je coupable de l'erreur du Roi et de la -Reine, celle-ci convaincue, par mes persécuteurs, -de la gravité de ma «maladie», celui-là irrité, -non de mon indépendance, mais du scandale organisé -autour d'elle?</p> - -<p>Suis-je coupable de l'égoïsme de mes sœurs, -l'une cédant à des vues étroites, l'autre à des calculs -politiques?</p> - -<p>J'en conviens, je me suis révoltée contre la félonie -et la contrainte. Mais pour quels motifs? Pour -quels buts? Pour quelles fins?</p> - -<p>Mon vrai crime est d'avoir échoué dans mon -effort de possession de moi-même, dans l'attente -d'une fortune que je n'ai pas eue.</p> - -<p>Le monde n'admire que les victorieux, quels -que soient leurs moyens de vaincre.</p> - -<p>Victime dès mes premiers pas de jeune fille, -livrée hélas! à la perversité, j'étais condamnée aux -défaites.</p> - -<p>La bataille s'achève, et je n'ai pas demandé -grâce au mensonge, à l'injure, au vol, à la persécution.</p> - -<p>J'aurais été seule, j'aurais succombé sous le -fardeau des infamies et des violences. Je suis restée -debout, parce que je ne luttais pas pour moi.</p> - -<p>Dieu m'a visiblement soutenue, en animant mon -cœur d'un sentiment profond d'estime et de gratitude -pour un être chevaleresque dont je n'ai jamais -entendu une plainte, quelle que fût l'atrocité des -intrigues et des cruautés qui devaient le perdre.</p> - -<p>Dans sa bassesse, le monde a jugé son dévouement -et ma constance du point de vue le plus misérable. -Qu'il sache qu'il est des créatures qui -s'élèvent au-dessus des instincts auxquels il s'abandonne, -et qui, dans une aspiration commune vers -un idéal supérieur, échappent promptement aux -défaillances terrestres.</p> - -<p>Les dernières lignes de cette brève esquisse d'une -vie que plusieurs volumes ne suffiraient pas à -conter, seront une affirmation de ma reconnaissance -envers le comte Geza Mattachich.</p> - -<p>Je n'ai pas dit de lui davantage parce qu'il jugera -que, si peu que ce soit, c'est encore trop. Ce -silencieux n'apprécie que le silence.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse,</div> -</div> - -<p class="noindent">disait Alfred de Vigny. C'est la maxime des forts.</p> - -<p>Mais vous savez, Comte, que je ne puis, comme -vous, m'astreindre à me taire. Je veux évoquer -l'heure première où vous avez dit à ma conscience -les mots clairs qui l'ont assainie et ensoleillée. -Depuis lors, cette lumière m'a guidée. J'ai péniblement -cherché ma route vers la beauté morale. -Mais vous me précédiez, et, du fond de ma maison -de fous, je me tournais vers votre cachot, et -j'échappais à la folie.</p> - -<p>Nous avons ensuite subi l'assaut des convoitises -et des hypocrisies.</p> - -<p>Nous nous sommes débattus dans le bourbier; -nous nous sommes égarés dans le maquis. Le monde -n'a vu que les éclaboussures et les déchirures de -notre combat. Il en a ignoré la cause et sa malveillance -ne nous a point pardonné de sortir de la -lutte en vaincus.</p> - -<p>Tout cela, qui fut très amer, je ne le regrette -point. Mes souffrances me sont chères, puisque -vous les avez partagées, après avoir voulu ardemment -me les éviter.</p> - -<p>Il y a une certaine joie à supporter, par esprit -de sacrifice, des douleurs imméritées.</p> - -<p>Cet esprit, c'est le vôtre. Je ne l'avais point. -Vous me l'avez donné. Aucun présent ne fut plus -précieux à mon âme, et je vous en saurai gré jusque -par delà le tombeau.</p> - -<p>Moi, qui sais vraiment qui vous êtes, et quel -culte a été votre raison de vivre et de ne pas désespérer, -je vous remercie, Comte, au crépuscule de -mes jours, de la noblesse que vous y avez mise.</p> - -<p>Connaîtrai-je, connaîtrez-vous le repos ailleurs -que là où nous l'obtenons tous?</p> - -<p>La justice humaine aura-t-elle, pour vous et pour -moi, les réparations espérées?</p> - -<p>Demeurerons-nous hors la loi et la vérité, accablés -par l'abus de pouvoir et la méchanceté -humaine?</p> - -<p>Qu'il en soit ce que Dieu voudra!</p> - - -<p class="c gap">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Pourquoi j'écris ceci</span></td> -<td class="num"><a href="#ch1">9</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Ma chère Belgique, ma famille et moi</span></td> -<td class="num"><a href="#ch2">15</a></td></tr> -<tr><td class="drap2"><i>Telle que je dois être</i></td> -<td class="num"><a href="#ch2">15</a></td></tr> -<tr><td class="drap2"><i>La Reine</i></td> -<td class="num"><a href="#ch3">25</a></td></tr> -<tr><td class="drap2"><i>Le Roi</i></td> -<td class="num"><a href="#ch4">37</a></td></tr> -<tr><td class="drap2"><i>Ma Patrie et ma jeunesse</i></td> -<td class="num"><a href="#ch5">47</a></td></tr> - -<tr><td class="drap"><span class="sc">Mon mariage et la Cour d'Autriche</span></td> -<td class="num"><a href="#ch6">69</a></td></tr> -<tr><td class="drap2"><i>Des fiançailles au lendemain des épousailles</i></td> -<td class="num"><a href="#ch6">69</a></td></tr> -<tr><td class="drap2"><i>Mariée!</i></td> -<td class="num"><a href="#ch7">79</a></td></tr> -<tr><td class="drap2"><i>Les hôtes de la Hofburg: l'Empereur François-Joseph, -l'Impératrice Elisabeth</i></td> -<td class="num"><a href="#ch8">103</a></td></tr> -<tr><td class="drap2"><i>Ma sœur Stéphanie épouse l'Archiduc Rodolphe. -Il meurt à Mayerling</i></td> -<td class="num"><a href="#ch9">125</a></td></tr> -<tr><td class="drap2"><i>Ferdinand de Cobourg et la Cour de Sofia</i></td> -<td class="num"><a href="#ch10">145</a></td></tr> - -<tr><td class="drap"><span class="sc">Guillaume II et la Cour de Berlin</span></td> -<td class="num"><a href="#ch11">165</a></td></tr> -<tr><td class="drap2"><i>L'Empereur de l'illusion</i></td> -<td class="num"><a href="#ch11">165</a></td></tr> -<tr><td class="drap2"><i>Les Holstein</i></td> -<td class="num"><a href="#ch12">177</a></td></tr> -<tr><td class="drap2"><i>La Cour de Munich et l'ancienne Allemagne</i></td> -<td class="num"><a href="#ch13">191</a></td></tr> -<tr><td class="drap2"><i>La Reine Victoria</i></td> -<td class="num"><a href="#ch14">205</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le drame de ma captivité et mon existence -de prisonnière</span></td> -<td class="num"><a href="#ch15">213</a></td></tr> -<tr><td class="drap2"><i>Le début du supplice</i></td> -<td class="num"><a href="#ch15">213</a></td></tr> -<tr><td class="drap2"><i>Sous les tilleuls de la Cour</i></td> -<td class="num"><a href="#ch16">237</a></td></tr> -<tr><td class="drap2"><i>Comment je fus à la fois rendue à la liberté -et à la raison</i></td> -<td class="num"><a href="#ch17">247</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">La mort du Roi. Intrigues et procès</span></td> -<td class="num"><a href="#ch18">265</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">La guerre et les épreuves que j'ai traversées</span></td> -<td class="num"><a href="#ch19">293</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Dans l'espoir du repos</span></td> -<td class="num"><a href="#ch20">309</a></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><span class="sc">Association Linotypiste</span> (Imp.), 23, rue Turgot, Paris.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">ALBIN MICHEL, Éditeur, 22, rue Huyghens, PARIS</p> - -<p class="c large">OUVRAGES DU DOCTEUR CABANÈS</p> - - -<p class="drap"><b>Les Indiscrétions de l'Histoire.</b>—Six volumes in-16 jésus -illustrés.—Chaque volume se vend séparément. -<span class="fl"><b>7</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>Mœurs intimes du passé.</b>—Six volumes in-16 jésus -illustrés.—Chaque -volume se vend séparément. -<span class="fl"><b>7</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>Les Morts mystérieuses de l'Histoire.</b>—<i>Nouvelle édition revue -et augmentée.</i>—Deux volumes in-16 jésus illustrés.</p> - -<p class="drap2">TOME I.—<b>Rois, Reines et Princes français</b> (de Charlemagne -à Louis XIII).</p> - -<p class="drap2">TOME II.—<b>Rois, Reines et Princes français</b> (de Louis XIII -à Napoléon III).</p> - -<p class="ind">Chaque volume se vend séparément. -<span class="fl"><b>7</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>Fous couronnés.</b>—<i>Jeanne la Folle.</i>—<i>Philippe -II d'Espagne.</i>—<i>Pierre -le Grand.</i>—<i>Pierre III.</i>—<i>Paul 1<sup>er</sup> de Russie.</i>—<i>Christian VII -de Danemark.</i>—<i>Othon et Louis II de Bavière.</i> Un volume in-16 -jésus illustré. -<span class="fl"><b>7</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>Folie d'Empereur.</b>—<i>Guillaume II jugé par la -science.</i>—<i>Une dynastie -de dégénérés.</i>—Un volume in-16 jésus illustré. -<span class="fl"><b>7</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>Balzac ignoré.</b>—<i>Nouvelle édition revue et -augmentée.</i>—Un volume -in-16 jésus illustré. -<span class="fl"><b>7</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>Légendes et curiosités de l'Histoire.</b>—Quatre volumes in-16 -jésus illustrés.—Chaque volume se vend séparément. -<span class="fl"><b>7</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>Une Allemande à la Cour de France.</b>—<i>La Princesse -Palatine.</i>—<i>Les petits talents du Grand Frédéric.</i>—<i>Un médecin -prussien dans les Salons romantiques.</i><br /> -Un volume in-16 jésus illustré. -<span class="fl"><b>7</b> fr. <b>50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>Le Cabinet Secret de l'Histoire.</b>—<i>Nouvelle édition entièrement -remaniée.</i>—4 volumes in-16 jésus illustrés, brochés. -<span class="fl">Net <b>35</b> fr.</span></p> - -<p class="cc clr">(Ces volumes ne se vendent pas séparément).</p> - -<p class="drap"><b>Chirurgiens et Blessés à travers l'Histoire, des Origines -à la Croix-Rouge.</b>—<i>Edition unique</i>, imprimée sur papier du -Marais et de Sainte-Marie et tirée à 900 exemplaires numérotés.—Un -volume in-4<sup>o</sup>, 624 pages et 276 illustrations, dont une planche -hors-texte. -<span class="fl">Net <b>50</b> fr.</span></p> - -<p class="drap"><b>Souvenirs d'un Académicien sur la Révolution, le Premier -Empire et la Restauration.</b>—<i>Introduction et notes du -D<sup>r</sup> <span class="sc">Cabanès</span>, suivies de la Correspondance de <span class="sc">Ch. -Brifaut</span>.</i>—Deux volumes illustrés, brochés. -<span class="fl">Net <b>30</b> fr.</span></p> - -<p class="cc clr">(Ces volumes ne se vendent pas séparément).</p> - -<p class="drap"><b>L'Histoire éclairée par la Clinique.</b>—Un vol. in-8<sup>o</sup> -broché -<span class="fl"><b>10</b> fr.</span></p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Autour des trônes que j'ai vu tomber, by -Princess of Belgium Louise - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DES TRÔNES QUE J'AI *** - -***** This file should be named 63161-h.htm or 63161-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/1/6/63161/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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