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-The Project Gutenberg EBook of Autour des trônes que j'ai vu tomber, by
-Princess of Belgium Louise
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Autour des trônes que j'ai vu tomber
-
-Author: Princess of Belgium Louise
-
-Release Date: September 9, 2020 [EBook #63161]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DES TRÔNES QUE J'AI ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-
- PRINCESSE LOUISE DE BELGIQUE
-
- Autour des trônes
- que j'ai vu tomber
-
- «Die That ist überall entscheidend.»
-
- Goethe.
-
- ALBIN MICHEL, EDITEUR
- PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS
-
-
-
-
-Il a été tiré de cet ouvrage:
-
-10 exemplaires sur papier vergé pur fil des PAPETERIES LAFUMA numérotés
-à la presse de 1 à 10
-
-
-Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays.
-
-Copyright 1921 by Albin Michel.
-
-
-
-
-_Je dédie ces pages au grand homme, au grand Roi, que fut mon père._
-
-
-
-
-Autour des Trônes que j'ai vu tomber
-
-
-
-
-I
-
-POURQUOI J'ÉCRIS CECI
-
-
-Fille aînée d'un grand homme et grand roi, dont la magnifique
-intelligence a enrichi son peuple, je n'ai dû que des infortunes à mon
-origine royale. A peine entrée dans la vie, j'ai été déçue et j'ai
-souffert. Je l'imaginais trop belle.
-
-Au soir de mes rêves, je ne veux pas rester sous le faux jour où je suis
-placée.
-
-Sans désirer m'étendre sur le passé, et refaire le chemin du calvaire
-que j'ai gravi, je veux, du moins, puiser dans mes souvenirs et mes
-réflexions quelques pages, inspirées aussi des événements qui ont
-renversé les trônes près desquels j'ai vécu. L'empereur d'Autriche,
-l'empereur d'Allemagne, le tzar de Bulgarie furent pour moi des figures
-familières.
-
-Amenée par la guerre à Munich, puis à Budapesth, prisonnière, un moment,
-des bolchevistes hongrois, j'ai vécu la tourmente européenne, en voyant
-frappé et puni tout ce qui m'avait méconnue et accablée.
-
-Et je tremblais, chaque jour, pour ma chère Belgique, si grande par le
-courage et le travail, et injuste pour moi. Oh! non le peuple, ce bon
-peuple, si naturellement infatigable et héroïque, mais certains de ses
-dirigeants, abusés sur mon compte.
-
-Ne revenons pas, toutefois, sur les choses accomplies. Ma pensée demeure
-fidèlement et affectueusement attachée à ma terre natale, pour l'aimer
-et pour l'honorer.
-
-C'est d'elle que je veux parler, avant d'évoquer les cours de Vienne, de
-Berlin, de Munich, de Sofia, et tant de faits que ces noms me rappellent
-et dont certains méritent d'être mieux connus et médités.
-
-Je n'ai jamais eu pour la Belgique que les sentiments d'une impérissable
-affection. Au plus pénible de mes épreuves, pendant l'horrible guerre,
-je songeais qu'elle était encore plus à plaindre que moi.
-
-Le jour où, perquisitionnée par les bolchevistes hongrois, à Budapesth,
-j'ai entendu un de ces hommes dire, après avoir vérifié à quelle
-simplicité je me trouvais réduite: «Voilà une fille de roi encore plus
-pauvre que moi!» j'ai pensé aux malheureuses d'Ypres, de Dixmude, puis
-aux malheureuses de France, de Pologne, de Roumanie, de Serbie et
-d'ailleurs, infortunées créatures sans foyer et sans pain, par le crime
-de la guerre, et j'ai pleuré sur elles, et non sur moi.
-
-Plus d'une, peut-être, avant 1914, enviait mon sort: j'aurais préféré le
-sien!
-
-Mariée à dix-sept ans, je croyais trouver dans le mariage les joies que
-peuvent donner un mari et des enfants. J'y ai trouvé les pires épreuves.
-
-La rupture était inévitable entre mes sentiments intimes et ce qui
-m'environnait. Je portais en moi trop d'indépendance pour dépendre de ce
-qui m'offensait.
-
-Les honneurs sont souvent sans honneur au plus haut de ce qu'ils
-semblent. Sauf de rares exceptions, la fortune et le pouvoir développent
-en nous l'appétit du plaisir et poussent aux dépravations. Ceux que La
-Bruyère appelle les Grands perdent facilement la notion de la condition
-humaine. La vie n'est plus pour eux l'épreuve mystérieuse d'une âme qui
-sera récompensée ou punie selon ses oeuvres. La religion ne leur sert
-que de masque ou d'instrument.
-
-Portés à juger leurs semblables sur les flatteries, les calculs, les
-ambitions, les trahisons qui s'agitent autour d'eux, ils arrivent, par
-le mépris des créatures, à l'indifférence du Créateur, et accommodent
-ses lois à leurs besoins, dans l'assurance de s'arranger avec Lui comme
-avec ses ministres.
-
-Quand je fais un retour sur le passé, et que je me remémore les diverses
-phases de ma douloureuse existence, je songe que je n'ai jamais
-désespéré d'une justice que je n'ai pas rencontrée en ce monde: j'ai
-toujours cru qu'elle existe autre part. S'il en était autrement, nous ne
-pourrions la concevoir.
-
-Cette confiance, je la tiens des leçons que reçut mon enfance, et
-principalement de celles de la reine, ma mère: «Sois toujours, plus
-tard, une femme chrétienne», disait-elle. La portée de ces paroles, la
-jeunesse ne peut la comprendre, mais les malheurs de la vie se chargent
-de l'expliquer.
-
-Révoltée contre tant de choses humaines, je me suis soumise à celles
-qu'ordonne une volonté supérieure à la nôtre, et j'ai connu le bonheur
-de ne pas haïr. Le pardon a toujours suivi ma révolte.
-
-Je n'ai pas douté que ceux qui me faisaient du mal seraient châtiés tôt
-ou tard, sur la terre ou ailleurs, et j'ai plaint mes persécuteurs.
-
-Je les ai plaints de détester ma sincérité, ennemie des hypocrisies de
-famille et de cour. Je les ai plaints de maudire ma fidélité à une seule
-affection, éprouvée dans le sacrifice. Je les ai plaints, surtout,
-d'exécrer mon mépris de l'argent, idole vénérée.
-
-Dans la conviction où j'étais, non sans fondement, que d'immenses biens
-devaient me revenir, ainsi qu'à mes soeurs, je prétendais que notre
-devoir n'était pas de vivre sans user largement de nos ressources. Ne
-prenaient-elles pas plus de valeur sociale, de leur retour à la
-collectivité? Mais cette opinion ne pouvait être celle, ni d'un mari
-enclin à thésauriser, ni d'une famille qui s'effrayait du changement des
-idées et des moeurs, et qui voyait, dans l'aspiration des masses à se
-gouverner elles-mêmes, une inévitable et affreuse catastrophe, de
-laquelle il fallait se garer en épargnant le plus possible.
-
-Aussi bien, engagée dans une lutte, où, du côté de mes ennemis, je n'ai
-jamais rencontré que des procédés cruels et, premièrement, la calomnie,
-pour me perdre aux yeux du monde, je me suis heurtée, tout de suite, aux
-obstacles qu'imaginent la violence et l'inimitié.
-
-Mise hors d'état de vivre et d'agir normalement, pour être ramenée par
-la force et les privations dans l'obéissance et le respect de ce que je
-tenais pour méprisable, je n'ai plus eu les moyens d'exister auxquels
-j'avais droit. Le soin qu'il était possible de prendre d'assurer ma
-liberté sur ma terre natale, dans l'ordre et la dignité que je
-souhaitais, était combattu par ceux-là mêmes qui, moralement, y étaient
-obligés. Il fallait que je fusse prisonnière, ou errante et éloignée, et
-tenue à l'écart par des difficultés de toute sorte. Ainsi je serais plus
-aisément privée de ce à quoi je prétendais.
-
-Que serais-je devenue, s'il ne s'était trouvé un homme au monde pour se
-dévouer à me sauver des contraintes et des embûches, et s'il n'avait
-découvert, pour le seconder, des êtres de dévouement et de bonté,
-souvent venus des rangs les plus humbles?
-
-Si j'ai connu les vilenies d'une aristocratie sans noblesse, j'ai aussi
-bénéficié des délicatesses les plus nobles, témoignées par des gens du
-peuple, et ma reconnaissance, pour ceux-ci, est, aujourd'hui, ce dont je
-voudrais être principalement occupée.
-
-Mais j'ai à coeur de ne pas laisser prendre corps davantage la légende
-qui s'est créée autour de ma personne et de mon nom.
-
-
-
-
-II
-
-MA CHÈRE BELGIQUE, MA FAMILLE ET MOI
-
-TELLE QUE JE DOIS ÊTRE
-
-
-Si, dans un cortège officiel, le personnage principal vient à la fin, la
-Belgique, ici, doit venir en dernier, et c'est par moi-même qu'il faut
-que je commence.
-
-Je m'y décide, non sans appréhension, car je songe au portrait que des
-mémorialistes célèbres ont fait de leur personne, au début de leurs
-Mémoires, à l'exemple du duc de Saint-Simon.
-
-Loin de moi le dessein d'essayer de me peindre avec art. Ce serait une
-prétention dont me préserve le souvenir des maîtres qui ont eu le talent
-nécessaire à se bien décrire. Je souhaite seulement, si c'est possible,
-me montrer telle que je crois être.
-
-Je m'examine souvent. Plus j'avance en âge, plus j'ai tendance à
-m'observer. Jadis, j'aimais observer mes semblables. Je me suis aperçue
-que l'on devrait toujours se bien connaître avant de se mêler de
-déchiffrer d'autres énigmes humaines.
-
-Ma dominante est l'horreur de ce qui est insincère, inexact, apprêté,
-compliqué. Mon goût du simple et du vrai dans les pensées et dans les
-actes m'a fait qualifier de révolutionnaire par ma famille, il y a bien
-longtemps. C'était quand je me révoltais, à Vienne, contre ce que l'on
-appelait l'esprit et les moeurs de la cour.
-
-Ma passion du sincère me porte à l'unité de sentiments. J'ai été, je
-suis la femme du seul serment que mon coeur prononça en toute liberté.
-
-J'ai connu et aimé peu de personnes en me laissant approcher d'elles et
-bien connaître, mais lorsque ma confiance et mon estime leur ont été
-acquises et se sont trouvées justifiées, je leur suis devenue
-invinciblement attachée.
-
-Si privée de biens qu'on ait voulu me voir, j'ai au moins possédé ce
-joyau: la fidélité; et j'en ai connu la douceur. Non pas seulement cette
-fidélité banale et matérielle, toujours plus ou moins passagère, telle
-qu'on l'entend généralement; mais celle si pure, si haute, qui est la
-constante présence d'une pensée vigilante et chevaleresque; celle faite
-aussi de l'idéal des nobles coeurs qu'une injustice révolte, qu'une
-infortune attire. Fidélités diverses, quoique soeurs, merveilleux trésor
-dont il faut être déjà riche de soi-même pour l'enrichir encore des dons
-précieux du prochain.
-
-Obstinée dans mes droits et convictions, lorsque je les crois en accord
-avec l'honneur et la vérité conformes à leur essence divine, et non aux
-hypocrites conventions, je ne m'effraie de rien, et rien ne me fera
-plier.
-
-Je tiens à la fois, en cela, de ma mère et de mon père: de ma mère, pour
-ce qui est de l'ordre spirituel; de mon père, pour ce qui est de l'ordre
-matériel. Inutile de croire que je pourrais renoncer en quoi que ce soit
-aux prescriptions de ma conscience.
-
-Si je suis contrainte par la nécessité de céder un moment, je cède comme
-on cède sous un fer meurtrier. Pas plus que l'iniquité, la contrainte ne
-crée le droit. Elle ne crée que ses réserves, et son recours à la
-justice du temps, qui est à Dieu et non aux hommes.
-
-Cette force de résistance contre le mal, au mépris de l'étiquette qu'il
-se donne, est, pour ainsi dire, le ressort de ma vie.
-
-Comment expliquer, cependant, que je sois d'une timidité marquée devant
-tout ce qui ne m'est pas habituel? On me présente quelqu'un: je parlerai
-à peine, même si la personne me plaît.
-
-Mes bien-aimés compatriotes bruxellois, amis toujours présents à ma
-pensée, disaient autrefois: «La princesse Louise est fière!»
-
-Quelle erreur! J'aurais tant voulu, au contraire, répondre aux
-affections qui s'offraient, entrer dans ces maisons belges que je savais
-si accueillantes. Ah! n'être pas fille de roi, quel bonheur! On ose
-parler au commun des mortels, s'il mérite quelque sympathie. Une
-princesse ne saurait!
-
-Avec mon entourage, je suis, parfois, aussi ouverte et expansive, que
-fermée et muette avec les étrangers. J'appréhende les figures nouvelles
-et ne fais aucun cas des «papotages» mondains. Je préfère de beaucoup la
-conversation des hommes qui savent quelque chose à celle des femmes qui
-ne savent rien.
-
-Je déteste dans le langage ce qui n'est pas naturel. L'afféterie m'est
-insupportable. Les propos qui me déplaisent me suggèrent aisément
-quelque repartie ou réflexion comme le Roi savait en faire, et qui
-touchait au vif la personne qu'elle visait. L'influence de la Reine me
-fait parfois me réfréner et me taire, par charité chrétienne.
-
-Décidée dans mon for intérieur, réservée dans les apparences, je suis
-faite de contrastes. Quand il faut agir, je vais à l'extrême. L'extrême
-est toujours dans l'âme le produit des contrastes, comme dans le ciel le
-tonnerre résulte de deux nuées qui se heurtent. Chez moi, l'orage est
-subit. Je surprends d'autant plus que rien, dans mon attitude
-coutumière, n'a pu faire prévoir la décision qui l'emporte.
-
-Je ne regarde pas l'existence sous l'angle ordinaire. Je la vois de plus
-haut. Ce n'est pas de l'orgueil. Je suis portée par quelque chose qui
-est en moi, au-dessus de certaines barrières et de certaines frontières.
-J'habite un monde d'idées où je me réfugie.
-
-Bien des fois, aux heures de la persécution implacable que j'ai
-longtemps connue, je me plaçais devant un miroir et je cherchais à lire
-dans mes yeux. J'étais prisonnière, j'étais folle par raison d'Etat. «Ne
-vais-je pas devenir réellement folle? me disais-je, glacée. Suis-je
-maîtresse de ma raison?
-
---«Oui, me répondait ma conscience, tu es maîtresse de ta raison, tant
-que tu es maîtresse de toi-même, et tu es maîtresse de toi-même, tant
-que tu restes fidèle à ton idéal d'honneur.»
-
- *
-
- * *
-
-On a dit que j'étais belle. J'ai eu, de mon père, une taille élevée;
-j'ai eu aussi de ses traits, et même de son regard.
-
-Je tiens de ma mère un certain penchant à la rêverie, au repliement sur
-soi-même qui fait que si, parfois, une conversation ne m'intéresse
-point, ou si quelqu'un ou quelque chose me trouble, je suis ailleurs, je
-m'absorbe, je m'enfuis. Mes yeux le dévoilent, et si je me reprends,
-l'effort que je fais pour revenir à la situation donne à mes traits une
-expression fugitive qui m'est particulière.
-
-Les blés ne sont pas plus blonds que j'ai été blonde; aujourd'hui, mes
-cheveux sont d'argent. La couleur de mes yeux est d'un brun clair, qui
-tient à la fois des yeux de la Reine et des yeux du Roi, mais plutôt du
-Roi. Comme la sienne, ma voix peut passer d'une tonalité grave,
-assourdie, qui lui est ordinaire, à un certain éclat.
-
-Je parle comme le Roi, plutôt lentement, quelle que soit l'une ou
-l'autre des deux langues que j'emploie principalement, et qui me sont
-également familières, la française et l'allemande.
-
-Suivant le cas, je pense en français ou en allemand, mais quand j'écris,
-je préfère écrire en français.
-
-Si éprise que je puisse être du simple et du vrai, relatifs, d'ailleurs,
-à chaque condition, je pense qu'une femme, où qu'elle soit, doit garder
-son rang.
-
-Il faut des degrés en tout. Les rapports entre les hommes tirent leur
-suite et leur harmonie des nuances de l'éducation et des règles des
-fonctions sociales.
-
-Indifférente aux fausses politesses et aux fausses louanges, de même
-qu'aux distinctions des habiles et aux titres des intrigants, je
-considère et respecte les mérites. S'ils sont reconnus et récompensés,
-je tiens pour estimables les honneurs qui leur sont accordés.
-
-J'aime les arts, et j'ai une préférence pour la musique. La Reine était
-ainsi. J'ai, de même, son goût du cheval. Les divers sports me semblent
-secondaires, en comparaison de l'intérêt de l'hippisme sous toutes ses
-formes.
-
-A Paris, j'ai été une fidèle du Bois; à Vienne, je fus toujours une
-habituée du Prater. Je prends encore plaisir à distinguer des équipages
-qui sont des équipages, et des cavaliers qui sont des cavaliers. C'est
-plus rare qu'on ne pense.
-
-Je lis beaucoup, et je prends note de mes impressions. Je lis avec
-plaisir les journaux qui valent la peine d'être lus, et les revues qui
-font réfléchir.
-
-La politique ne m'a jamais ennuyée. Aujourd'hui, elle m'étonne et me
-navre. Le désordre affreux de l'Europe, le trouble profond de la société
-universelle me consternent.
-
-Hostile aux excès du pouvoir monarchique, qui pousse à la dépravation
-des favoris, je pense, néanmoins, que les démocraties arrivent
-difficilement à se conduire et se gouverner au mieux des intérêts
-généraux. L'étiquette du pouvoir, le nom de Président, Consul, Empereur,
-Roi ne signifie qu'une chose, c'est qu'il faut dans tout le principe
-d'autorité, tempéré toutefois par l'influence des femmes. Cette
-influence, souveraine dans l'Histoire, ne peut, dans les démocraties,
-s'exercer que d'en bas, et, ordinairement, elle est néfaste. Dans les
-monarchies, procédant d'une élite, elle est bienfaisante, sauf le cas
-classique d'une favorite sotte ou perverse, qui s'empare de l'autorité
-en s'emparant du prince.
-
-De quelque façon qu'on s'y prenne, il est malaisé de mener les hommes
-vers le bonheur. Ceux de notre époque semblent, entre tous, éloignés d'y
-aller par les haines, ignorances et confusions que la ruine de
-l'ancienne Europe n'a pu qu'aggraver.
-
-Parmi les livres, je relis plus que je ne lis. Cependant, les nouveautés
-dont on parle m'attirent. Je suis souvent déçue.
-
-Goethe est mon auteur préféré, l'ami, le compagnon que j'aime à
-reprendre. Les grands auteurs français me sont familiers, mais aucun
-d'eux, à mon avis, n'atteint à la sérénité de Goethe et ne me repose
-autant.
-
-J'ai pour M. de Chateaubriand un penchant qui date de ma jeunesse. René
-troublera toujours le coeur féminin.
-
-Au nombre des modernes...
-
-Mais c'est surtout quand on parle des littérateurs et des artistes qu'il
-faut faire abstraction des personnes présentes. Ne disons donc rien des
-modernes. Je noterai seulement que, de tous les théâtres, (Shakespeare
-mis à part, comme Dieu dans le ciel), le répertoire français demeure,
-selon moi, le plus varié, le plus intéressant. La facilité que j'ai
-d'entendre les principales langues européennes m'a permis d'en bien
-juger.
-
-Je parle ici du théâtre dramatique.
-
-Les oeuvres et les représentations du théâtre lyrique me paraissent,
-dans l'ensemble, plus remarquables, et les troupes plus consciencieuses,
-en Allemagne et en Autriche, voire en Italie, qu'en France.
-
-En dehors de Paris et de Monte-Carlo, il ne faut guère s'attendre à
-trouver, dans le plus aimable pays du monde, ce qu'on a si bien dans
-tant de villes secondaires, en pays germanique: un théâtre confortable,
-de bonne musique et de bons chanteurs.
-
-Bien étranges, ces différentes dispositions des peuples. Celui-ci est
-plus musicien; celui-là, plus littéraire; celui-ci, plus philosophe;
-celui-là, plus imaginatif; comme si la Providence, en mettant des
-diversités dans les races et les caractères, avait voulu enseigner aux
-hommes qu'ils doivent mettre en commun leurs différents dons, pour être
-heureux sur terre.
-
-Mais elle a négligé de les faire moins sots et moins méchants.
-
-
-
-
-III
-
-LA REINE
-
-
-La Reine était fille de Joseph-Antoine-Jean, Prince royal de Hongrie et
-de Bohême, archiduc d'Autriche (dernier Paladin, grandement vénéré des
-Hongrois) et de sa troisième femme, Marie-Dorothée-Guillelmine-Caroline,
-Princesse de Wurtemberg.
-
-Fiancée au prince Léopold, duc de Brabant, héritier du trône de
-Belgique, Marie-Henriette d'Autriche l'épousa, par procuration, à
-Schönbrunn, le 10 août 1853, et, en personne, comme dit le Gotha, à
-Bruxelles, le 22 du même mois.
-
-Par ce mariage, la Maison de Belgique, déjà apparentée aux Maisons de
-France, d'Espagne, d'Angleterre et de Prusse, se trouvait alliée aux
-familles régnantes d'Autriche-Hongrie, de Bavière, de Wurtemberg, etc.
-
-La jeune reine était la fille d'une mère simple et bonne, modèle de
-vertus. Elle avait pour frères l'archiduc Joseph, beau soldat, qui eut
-trois chevaux tués sous lui à Sadowa, et l'archiduc Etienne, idole de
-mon enfance, et qui fut proscrit par la cour de Vienne. On le trouvait
-trop populaire. Il finit ses jours, exilé en Allemagne, au château de
-Schaumbourg.
-
-Le roi Léopold Ier, mon grand-père, étant mort le 10 décembre 1865, le
-roi Léopold II et la reine Marie-Henriette montèrent sur le trône.
-
-Je revois la Reine, telle que ma tendresse la connut en s'éveillant dans
-ses bras, telle que mon adoration a vécu près d'elle, telle, enfin, que
-mon espoir dans l'Au-Delà lui demeure consacré.
-
-La Reine était d'une taille moyenne et d'aspect svelte. Sa beauté
-n'avait d'égale que sa grâce. La pureté de ses lignes annonçait leurs
-richesses et ses épaules méritaient l'épithète de royales. Sa démarche
-souple était d'une femme sportive. Sa voix, d'un timbre pur, éveillait
-des échos dans les âmes. Ses yeux, d'un brun plus foncé que ceux du Roi,
-étaient d'un lumineux moins aigu et plus chaud. Ils parlaient
-éloquemment.
-
-Mais combien peu comptaient ses perfections physiques, en comparaison de
-ses perfections morales!
-
-Chrétienne accomplie, elle entendait la religion en observant
-rigoureusement ses pratiques, sans être le moins du monde étroite
-d'esprit. Elle avait, de Dieu et des mystères de l'Infini, une
-conception philosophique et assurée que la Foi éclairait de sa doctrine
-et affermissait de ses règles.
-
-Les personnes qui n'ont pu, su ou voulu étudier le problème religieux,
-se persuadent aisément qu'il est absurde de s'astreindre aux
-prescriptions d'une confession, à ses gestes et cérémonies. La femme
-sincèrement chrétienne, la femme qui est, par excellence, la mère et
-l'épouse, est, pour ces esprits forts, un être inférieur, tombé aux
-mains des prêtres. Mais ils sont bien aises de l'avoir pour gardienne du
-foyer!
-
-La religion ne détournait aucunement la Reine de ses obligations d'état,
-de son goût pour les arts et de sa pratique des sports.
-
-Elle recevait, elle présidait un cercle, elle passait dans une fête avec
-un naturel souriant et ailé qui n'était qu'à elle et que j'admirais
-passionnément, à l'âge où il me fut permis de suivre, dans son sillage.
-
-La Reine s'habillait avec un art spontané qui était toujours en harmonie
-avec les circonstances.
-
-Une femme placée en évidence par le sort pour plaire et gagner les
-esprits et les coeurs, a, plus qu'une autre, l'obligation de bien
-composer sa toilette. La Reine y réussissait si heureusement qu'elle
-était donnée en exemple, à Paris, par les arbitres des élégances.
-
-En tout temps, la mode est singulière, ou, du moins, le paraît. Sans
-cela, elle ne serait pas la mode. Elle est d'ailleurs bien moins variée
-qu'on ne pense. Ses innovations, réputées toujours nouvelles,
-proviennent d'un petit fonds de trouvailles et d'arrangements que, déjà,
-le serpent, sinon Eve, connaissait dans le Paradis terrestre.
-
-La Reine suivait la mode sans innover. C'est l'affaire d'autres reines,
-dites reines de la mode. Elles ont, pour cela, des raisons que la raison
-ne connaît pas. Mais la Reine adaptait et perfectionnait. C'était
-miracle de voir le parti qu'elle tirait des dentelles de fées, gloire et
-charme de la Belgique. J'ai gardé souvenir d'une certaine robe en soie
-cerise, surmontée d'un fichu en Chantilly, qui était une des plus belles
-choses que j'aie vues de ma vie.
-
-Souvent, la Reine ornait de guirlandes de fleurs fraîches ses robes de
-réception. Elle savait en tirer un parti incomparable. Et quelle fête,
-pour mes soeurs et moi, quand nous étions requises de courir les
-parterres ou les serres, et de préparer les guirlandes de roses, de
-dahlias ou de reines-marguerites dont notre souveraine chérie allait se
-parer.
-
-Parfaite musicienne, la Reine allait de quelque _czarda_ exécutée en
-virtuose du piano à une mélodie italienne ou un air d'opéra qu'elle
-interprétait d'une voix de soprano que plus d'une cantatrice
-professionnelle put lui envier.
-
-Un de ses plaisirs fut de chanter avec Faure, l'illustre baryton,
-artiste de bonne compagnie et qui était partout à sa place. Ils furent
-merveilleux dans le duo d'_Hamlet_ et dans celui de _Rigoletto_... Tout
-cela est bien loin! J'y pense quand même avec émotion!
-
-La Reine recevait à ses réunions privées une élite artistique sur le
-même pied que la meilleure société de Belgique. Elle suivait
-attentivement la vie du Théâtre de la Monnaie et du Théâtre du Parc.
-Elle s'intéressait aux talents méritants; elle n'ignorait pas les
-angoisses et les difficultés d'une carrière où l'on vit quatre heures
-par jour au sein de l'illusion et vingt heures en face de la réalité.
-Fréquemment, sa sollicitude pour les artistes s'exerça d'une façon aussi
-délicate qu'opportune. Son souvenir est resté dans plus d'une mémoire.
-Au théâtre, la reconnaissance est moins rare qu'ailleurs. On ne dira
-jamais assez combien ce monde, qui paraît frivole, compte de coeurs bien
-placés. Corneille est toujours, pour lui, derrière quelque portant du
-décor de la vie.
-
-La Reine aimait les chevaux avec l'intelligence d'une écuyère consommée.
-Conduire d'ardentes bêtes était son goût, dont j'ai hérité. Elle
-affectionnait des chevaux hongrois qui n'étaient sûrs que dans ses
-guides. Rafraîchis de champagne, réconfortés, en cours de route, d'un
-pain trempé dans du vin rouge, ils dévoraient l'espace. On eût dit que
-la Reine les menait au bout d'un fil de laine: elle les conduisait à la
-voix.
-
-Elle dressait elle-même ses chevaux et leur apprenait des tours
-extraordinaires. J'en ai vu un monter le grand escalier de Laeken,
-entrer chez la Reine, redescendre, comme si de rien n'était, obéissant
-simplement aux paroles de ma mère.
-
-Ce qui l'amusait le plus, c'était, souvent, d'atteler deux ou quatre
-bêtes différentes et qui n'avaient jamais été ensemble, si ardentes,
-d'ailleurs, que personne d'autre qu'elle n'aurait osé les mener. A force
-de patience, et comme par l'enchantement de sa voix, elle rendait
-dociles les plus rétives.
-
-Sa vie ordonnée lui laissait le temps de tout faire et, en premier lieu,
-de s'acquitter de sa charge maternelle; douce charge, où je fus le
-premier fardeau.
-
-J'avais précédé d'un an la naissance de mon frère Léopold qui vécut,
-hélas! si peu d'années; de six ans ma soeur Stéphanie, et, quand
-Clémentine vint au monde, j'avais déjà douze ans. Je fus donc, pour la
-Reine, l'aînée de sa nichée, la grande soeur qui doit seconder la mère,
-aussi bien sur les marches d'un trône que dans une chaumière. C'était
-moi qui devrais l'exemple de la sagesse aux frères et soeurs qui
-pourraient me suivre. C'était moi qui bénéficierais le plus des leçons
-maternelles. J'en ai eu la primeur, et elles firent de moi, sinon la
-préférée, du moins, forcément, la plus favorisée par mon âge.
-
-Notre mère nous éleva, mes soeurs et moi, à l'anglaise. Nos chambres
-ressemblaient plus à des cellules de couvent qu'à des appartements
-princiers, comme on en voit dans les romans de M. Bourget.
-
-Dès que, pour ma part, je n'ai plus été sous la tutelle de jour et de
-nuit d'une gouvernante et des femmes de chambre, j'ai dû me tirer
-d'affaire moi-même, et, au saut du lit, prendre à ma porte les brocs
-d'eau froide (en toute saison), destinés à ma toilette, car, alors, ni
-au Palais, à Bruxelles, ni au château, à Laeken, le «dernier confort»
-n'avait accompli ses merveilles.
-
-La Reine m'a enseigné, dès mon jeune âge, à pouvoir me passer de
-domestiques. J'ai appris d'elle, de bonne heure, que l'on peut être sur
-un trône, un jour, et dans la rue, le lendemain.
-
-Combien de mes parents ou alliés, aujourd'hui, n'y contrediraient pas?
-
-Mais alors, cette froide raison eût révolté les cours et les
-chancelleries.
-
-Elle me fit beaucoup songer. Ce fut ma première révélation de
-l'existence réelle. Je commençai à chercher ailleurs que dans une
-couronne et un titre des moyens de supériorité morale et intellectuelle;
-une personnalité définie; des idées à moi, de telle sorte que, dans la
-vie, je pourrais être moi-même.
-
-La Reine a formé mon esprit par d'abondantes lectures, surtout en
-français et en anglais. Jamais de romans, ou presque jamais,
-principalement des Mémoires.
-
-La Reine lisait délicieusement. Elle mettait en valeur les moindres
-traits. Sa façon de lire n'était nullement celle d'une femme qui sait
-«dire». C'était celle d'une intelligence pénétrante qu'on entendait, non
-pas lire, mais parler, et d'un coeur que l'on sentait tout comprendre.
-
-Dans l'intimité, la Reine était d'une gaieté et d'un charme simples et
-entraînants. Elle se montrait ainsi dans les randonnées à la campagne,
-les parties de crocket, les soirées chez elle, et dans sa loge, au
-théâtre.
-
-Sa bonne humeur ne répugnait pas aux fantaisies d'une nature expansive
-et généreuse.
-
-Au jour de ma fête, célébrée près d'elle, à Spa, le 25 août 1894, elle
-voulut marquer cette date heureuse en improvisant une sauterie à l'issue
-du déjeuner qu'elle avait fait organiser spécialement, non dans sa
-villa, mais dans une salle réservée d'un hôtel de sa résidence. C'était
-ainsi plus partie d'agrément. Il n'y avait que mes soeurs et moi, la
-fille de Stéphanie et la mienne, nos plus belles parures alors.
-
-La Reine fit mettre au piano Clémentine, artiste émérite, et, avisant
-Gérard, son maître d'hôtel, qui nous avait accompagnées pour diriger le
-service (c'était un de ces domestiques du temps où les serviteurs se
-croyaient de la famille, suivant l'étymologie de leur beau titre,
-affreusement déformé), la Reine dit:
-
---Gérard, en l'honneur de la fête de la Princesse, vous allez valser.
-
---Oh! Majesté!
-
---Si, si. Vous allez valser: un tour avec moi et un tour avec la
-Princesse.
-
---Oh! Majesté!
-
---Quoi? Vous ne savez pas valser?
-
---Si... Majesté... un peu.
-
---Eh bien! Gérard, valsez... Allons, Clémentine, une valse.
-
-Le fidèle Gérard dut obéir, rouge et gêné, osant à peine effleurer la
-personne royale.
-
-Et la Reine de dire en riant:
-
---Mais n'ayez donc pas peur, Gérard. Je ne suis pas une sylphide!
-
-Gérard valsa donc avec notre mère et avec moi. Il valsait même bien.
-
-Le lendemain, il n'en fut pas moins le modèle des modèles des serviteurs
-aimés et estimés de leurs maîtres qu'ils aiment et estiment, si ceux
-qu'ils servent savent mériter d'être servis.
-
-La Reine n'eut pas de rôle politique en dehors de celui de la
-représentation de sa charge de souveraine. Sur un homme tel que le Roi,
-une influence féminine ne pouvait s'exercer par l'épouse et la mère.
-
-L'impossibilité pour la Reine de trouver dans son mari l'union de
-pensées, l'intimité d'action, l'entière confiance qui, dans n'importe
-quel ménage, sont la condition du bonheur, fut la déception initiale que
-d'autres allaient suivre, de plus en plus cruelles.
-
-Entre toutes, l'épreuve qui bouleversa la Reine et eut des conséquences
-poignantes fut la mort de son fils Léopold.
-
-Jamais notre mère ne put se consoler de la perte de l'héritier de la
-couronne, de cet enfant de tant de promesses, accordé et repris par le
-ciel. Ce fut le deuil de sa vie. Elle en fait mention dans son admirable
-testament.
-
-A partir de ce jour, sa santé, si florissante, s'altéra petit à petit.
-Son âme, portée à se détacher des choses de la terre, s'abîma de plus en
-plus dans la prière et la contemplation. Elle ne vécut plus guère que
-dans l'ardente espérance de l'Au-Revoir, là-haut.
-
-La Reine fut toujours une sainte, et bientôt une martyre. Elle souffrit
-affreusement de la grandeur farouche du Roi, tout à son oeuvre royale,
-dont il se délassait brusquement par un plaisir sans frein, après un
-labeur sans limite. Nature excessive, et que ne pouvait comprendre une
-âme tendre. Les malentendus et leurs conséquences vinrent de là.
-
-Contre un tel destin qui ne pouvait aller qu'en s'aggravant, il n'y
-avait rien à tenter. La vie terrestre connaît d'implacables fatalités.
-
-Quelle que fût la souffrance de la Reine, elle ne diminua pas sa bonté,
-inspirée du Ciel. Elle put, parfois, céder à la douleur et laisser
-entendre la plainte de son âme meurtrie; elle put même tenter de se
-défendre par quelque geste que le public aperçut sans le comprendre.
-Elle revint bien vite aux pieds du Christ consolateur.
-
-C'est là que je la retrouve et que j'offre le culte de mon amour à cette
-mère sublime qui grava en moi l'idée ou plutôt la passion des devoirs à
-remplir, ainsi définis:
-
-D'abord, vis-à-vis de soi-même, la saine et totale liberté, c'est-à-dire
-la dignité du corps et de l'esprit; puis, la recherche de Dieu, ici-bas,
-et l'ascension vers Lui, au travers des faiblesses et des erreurs
-humaines.
-
-O mère bien-aimée, j'ai passé dans la vie et dans la nature sans
-comprendre les mystères qui nous entourent, mais, suivant votre Loi,
-j'ai cru, je crois à la présence du Créateur.
-
-
-
-
-IV
-
-LE ROI
-
-
-Mon père a été plus qu'un grand roi: un grand homme.
-
-Un grand roi peut l'être par le seul art de s'entourer et de tirer parti
-des valeurs qu'il lui est facile de grouper autour de lui. Bien peu,
-d'ailleurs, l'essayent. Il faut être déjà très supérieur, au moins par
-le coeur, pour avoir le goût des supériorités.
-
-En arrivant au pouvoir, le roi Léopold II ne songea pas à réunir autour
-de lui une élite qui l'aurait inspiré. Il n'avait ni les ressources
-d'hommes que trouva un Louis XIV, ni celles que son exemple développa
-dans son royaume. La Belgique était encore un Etat adolescent et dont la
-croissance exigeait les soins d'une main habile et exclusive.
-
-Elle est venue au monde faite de deux pays jumeaux, fort différents de
-caractère. Ils sont unis par une même loi. Leur même politique nationale
-est comme une membrane qui doit les tenir assemblés. Mais une telle
-constitution n'est pas sans inconvénient.
-
-Le Roi avait, dès longtemps, la conviction secrète que, pour durer et se
-fortifier, la Belgique avait impérieusement besoin d'un haut dessein qui
-ferait en elle l'unification des intelligences et des efforts et qui lui
-permettrait de prendre une place plus grande dans le monde.
-
-Il avait étudié la carte de la terre et conçu le projet inouï de doter
-son petit royaume d'un immense domaine colonial. Il n'avait pas
-d'argent, il n'avait pas d'armée, il n'avait que son idée. Il s'y
-enferma et ne vécut plus que pour elle et par elle.
-
-L'homme que je revois, lorsque je pense au Roi, est toujours celui dont
-le mutisme effraya mon enfance.
-
-La Reine est assise, ayant en main un livre qu'elle ne lit point. Elle
-me tient près d'elle, en suivant des yeux le souverain. Les portes du
-salon sont ouvertes sur les pièces voisines, et le Roi va et vient, les
-mains derrière le dos, d'un pas d'automate, sans nous regarder, sans que
-rien le dérange de sa méditation interminable. Autour d'elle, le silence
-s'est fait dans le palais. Nul n'ose entrer. Le Roi a interdit l'accès
-de l'appartement royal. La Reine et moi, nous sommes les prisonnières
-involontaires de ce prisonnier de sa volonté.
-
-Le Roi était grand et fort. Sa personnalité imposante et sa physionomie
-si caractéristique sont connues même des générations nouvelles. Elles en
-ont vu l'image populaire. La photographie ne saurait rendre l'expression
-de finesse sceptique de son regard. Ses yeux, dont j'ai dit la teinte
-brun clair, prenaient, à la moindre contrariété, une fixité qui, arrêtée
-sur nous quand nous étions en faute, mes soeurs et moi, nous terrifiait
-plus que les reproches et punitions.
-
-La voix du Roi, d'un timbre grave, avec quelque chose d'enveloppé, et,
-par instant, de nasillard, était, dans la colère, d'une dureté de
-pierre. Mais, s'il voulait plaire, il savait lui donner de la douceur et
-de l'émotion. On parle encore de la manière dont il prononça le discours
-du Trône, après la mort de Léopold Ier, et de ce début émouvant: «La
-Belgique, Messieurs, a, comme moi, perdu un père...»
-
-S'il plaisantait, il avait de l'entrain. Quand le Roi se mêlait de
-montrer de l'esprit, c'était un esprit à l'emporte-pièce, mais il en
-avait, et beaucoup. J'ai gardé le souvenir de certains de ses jugements
-sur ses ministres ou divers de ses contemporains. Il en est qui vivent
-encore, et qui seraient très flattés; il en est d'autres qui le seraient
-moins.
-
-Le Roi ne s'occupait guère de mes soeurs et de moi. Ses caresses étaient
-rares et brèves. Nous étions, devant lui, toujours impressionnées. Il
-nous paraissait Roi bien plus que père.
-
-A l'égard de son attitude chez la Reine, si je remonte jusqu'au plus
-lointain de mes souvenirs, je vois toujours un homme absorbé, parlant
-peu.
-
-Il va de soi, d'ailleurs, que nous étions rarement en tiers avec nos
-parents réunis. Moi seule qui, par mon âge et l'avance que j'ai eu sur
-mes soeurs, ai pu être près de notre père et de notre mère alors que les
-difficultés entre eux n'étaient pas commencées, je n'arrive pas à me
-souvenir de quelque douceur ou bonté que ma jeunesse aurait remarquée.
-
-Je sais seulement que le Roi qui, ainsi que la Reine, avait le culte des
-fleurs, ne manquait jamais, à une certaine époque (ce devait être vers
-mes onze ans), d'en apporter lui-même, chaque semaine, à notre mère. Il
-était allé les cueillir dans les jardins royaux. Il arrivait dans
-l'appartement de la Reine, chargé de sa moisson odorante, et il disait:
-«Voici, ma bonne femme.»
-
-Aussitôt, Stéphanie et moi, de renouveler la parure des vases, moi,
-surtout, la grande, et qui avais appris de la Reine à aimer et disposer
-les fleurs, discrètes compagnes de nos pensées, et qui mettent dans le
-_home_ des parfums, des couleurs, des caresses, du repos, quintessence
-de la terre et du ciel.
-
-Un jour, à Laeken, le Roi m'offrit un gardénia. Je fus éblouie. J'avais
-à peu près treize ans. J'ai longtemps espéré, mais en vain, que cette
-gracieuseté paternelle se renouvellerait.
-
-Ce prince de génie, dont les conceptions politiques et sa façon de mener
-les négociations utiles à la Belgique font l'admiration, sinon de ceux
-qui leur ont dû tant d'avantages, du moins des compétences d'autres
-pays, était, par certains côtés, singulièrement minutieux. Il tenait à
-ce qu'il portait, à ce qu'il avait personnellement, d'une manière
-obstinée. Je l'ai vu prendre soin des jardins, à Laeken, avec rigueur.
-
-Des pêches énormes et succulentes poussaient en espalier, et le Roi en
-était fier. J'avais la passion des pêches. J'osai, un soir, me régaler
-d'une d'entre elles qui était invisible sous les feuilles. Et, cette
-année-là, l'espalier donnait beaucoup de fruits.
-
-Le lendemain, le Roi découvrit le larcin. Dramatique affaire.
-Promptement soupçonnée, j'avouai mon crime et je fus punie. Le Roi
-savait le compte de ses pêches!
-
-Ce grand réalisateur était d'esprit réaliste et le matérialisme
-l'emportait, chez lui, sur l'idéalisme. Je ne me permettrai pas de
-supposer qu'il ne croyait pas en Dieu, mais certainement il s'en faisait
-une autre idée que la Reine. Elle en souffrait. Il persistait dans sa
-façon de penser.
-
-Il allait à la messe le dimanche. C'était un exemple qu'il devait à la
-cour et au peuple. Or, il fut un temps où il escortait la Reine à
-l'office, en prenant d'autorité _Squib_, un minuscule _ratler_ que ma
-mère affectionnait et dont le Roi parlait toujours comme d'une personne:
-il l'appelait le _Squib_.
-
-Il fallait voir ce grand corps, tenant sous son bras ce tout petit chien
-qui ne bougeait, comme terrifié. Ainsi, l'un portant l'autre, tous deux
-entendaient la messe près de la Reine qui, assurément, ne jugeait pas
-que ce fût très catholique. L'office achevé, le Roi, toujours chargé «du
-Squib», allait, à travers les salons, jusqu'à la salle à manger où il
-déposait gravement le tout petit chien sur les genoux de la Reine.
-
-De la politique du Roi, je n'ai compris et connu que celle du Congo.
-J'ai su, j'ai vécu par ricochet les alternatives de crainte et
-d'espérance par lesquelles passait l'auteur de cette gigantesque
-entreprise. On ne parlait que de cela autour de moi. C'était d'ailleurs
-à voix basse, mais les choses dites tout bas sont celles qu'on entend le
-mieux.
-
-Je sais que la fortune royale, et celle de ma tante, l'Impératrice
-Charlotte, administrée par le Roi, se trouvèrent un moment engagées, non
-sans risque, dans la conquête et l'organisation des possessions que
-l'une ou l'autre des grandes Puissances européennes pouvait disputer à
-la Belgique. Journées d'angoisse pour le Roi. Il se débattit habilement
-entre les Puissances. L'Histoire connaît son oeuvre. Elle dit quel
-profond politique il sut être. La Belgique officielle ne s'en souvient
-plus. Mais le peuple n'a pas oublié. J'ai confiance dans l'âme belge.
-Elle a montré sa grandeur en 1914-1918. Le roi Léopold II aura un jour,
-dans le pays qu'il a fait si riche et qu'il eût voulu mieux armer contre
-le danger de guerre, les réparations que sa gloire mérite.
-
-Les fautes de l'homme, dans l'ordre privé, n'ont pu faire de tort qu'à
-lui-même et aux siens. Son peuple n'en a jamais souffert. Il a même
-bénéficié, au mépris du droit naturel, des biens immenses qu'il a plu au
-Roi de lui attribuer, sans réserver la part de ses filles, ainsi
-exclues, par lui, de la famille belge.
-
-Ici, nous touchons à un côté du caractère du Roi qualifié de
-contre-nature par les psychologues, comme la législation dont le
-gouvernement belge s'est servi en la circonstance paraît, aux légistes,
-contraire au Droit.
-
-L'excuse de la Belgique, s'il en est une à l'illégalité, est que le Roi
-voulut passer outre au droit naturel.
-
-J'ai lu, sous la signature d'un journaliste, que, dès avant son mariage,
-ou peu s'en faut, le Roi annonçait qu'il n'accepterait jamais aucun
-bénéfice de la charge royale et que sa fortune, en tout état de cause,
-ne saurait s'accroître au bénéfice de ses descendants.
-
-Plaisante histoire et de pure invention. Un roi, du reste, est un homme
-comme un autre: sa charge vaut par les qualités qu'il y montre. Le Roi
-pouvait se ruiner, le Roi pouvait s'enrichir. Il a eu du génie, et il
-faudrait que ce fût une raison pour que ses enfants aient pu être bien
-et dûment dépouillés d'une fortune constituée, en partie, sur leur bien
-propre, engagé dans l'entreprise par la hardiesse paternelle!
-
-Mais pourquoi le Roi voulut-il déshériter ses filles de son immense
-accroissement de richesse? Voilà ce qu'il faut préciser.
-
-Le Roi voulut, dès longtemps, nous réduire, mes soeurs et moi, au
-minimum de ce qu'il croirait convenable de nous attribuer, c'est-à-dire
-beaucoup moins qu'à l'erreur de l'âge et des passions tardives, parce
-qu'après la mort de notre frère Léopold, il ne vit jamais en nous que
-des héritières repoussées par son ambition, torturée de n'avoir pas de
-descendance mâle.
-
-Seule de mes soeurs, j'ai pu observer que, dans les années qui suivirent
-la mort de son fils, le Roi, à diverses reprises, se montra d'une humeur
-différente avec notre mère; il fut même aimable et plus fréquent. J'ai
-compris, devenue femme.
-
-Clémentine vint au monde. Sa naissance avait été précédée d'une
-espérance déçue; et l'enfant qui arrivait était encore une fille!
-
-Le Roi renonça, prenant en grippe l'admirable épouse à laquelle Dieu
-refusait de rendre un fils. Mystère des épreuves humaines.
-
-Quant aux filles nées de l'union royale, elles furent acceptées,
-tolérées, sans que le coeur du Roi s'ouvrît vraiment pour elles.
-
-Cependant, nous n'en fûmes pas totalement exclues. Les sentiments de
-notre père à notre égard varièrent selon les circonstances, et pour moi,
-notamment, selon les calomnies et les intrigues. Ma soeur Stéphanie eut
-aussi à en souffrir.
-
-Mariées toutes deux, de bonne heure, parties au loin, privées de
-l'occasion de revoir souvent le Roi, nous ne pouvions prétendre à être
-l'objet de sa constante pensée. Nous courions le risque d'être aisément
-desservies par des courtisans au service de nos ennemis.
-
-Clémentine fut mieux placée. Elle eut de lui toute la tendresse qu'il
-pouvait accorder à l'une de ses trois descendantes, restée près de lui
-et qui l'entourait d'affection filiale, et conservait à la Maison Royale
-les traditions qu'à défaut de la Reine, savait y représenter une fille
-de la mère que nous avons eue.
-
-
-
-
-V
-
-MA PATRIE ET MA JEUNESSE
-
-
-Il y a plus de quarante-cinq années que, dès mon mariage, le sort
-m'exila du pays qui m'a vue naître. Je n'y ai plus séjourné qu'en
-passant, et dans des circonstances souvent pénibles.
-
-Eh bien! je reviendrais, les yeux fermés, du château de Laeken dans
-telle allée du parc; j'irais, de même, dans tel sentier de la forêt de
-Soignes et ailleurs. Il me semble que tout doit être encore à sa place,
-et tel que je l'ai connu.
-
-Un chêne fut planté à Laeken, à la naissance de mon frère et de mes
-soeurs, comme à ma naissance. Je n'avais plus revu ces arbres votifs
-depuis de longues années, lorsque je revins en Belgique, pour quelques
-jours seulement, à la mort du Roi. Accompagnée du vieil ami de mon
-enfance, le gouverneur de mon frère, le général Donny, je fis une
-promenade à Laeken, et retrouvai--avec quels sentiments!--le petit
-jardin, jadis planté et cultivé par mon frère et moi, pieusement
-conservé. Pensée du Roi? Fidélité de serviteurs? Dans mon trouble, je ne
-pus questionner. Mes larmes seules parlaient.
-
-Quand je fus devant nos chênes commémoratifs, je n'en vis que trois. On
-me dit alors que, par une émouvante coïncidence, celui qui marqua la
-venue de Léopold mourut jeune comme lui... Des autres, le mien était
-fort et dru. Celui de Stéphanie a eu le malheur de croître un peu de
-travers; celui de Clémentine est de forme normale.
-
-Je n'ose dire que nos trois chênes sont l'image de notre destinée, selon
-notre vie intérieure, ignorée ou incomprise des hommes, et connue de la
-Nature confidente de Dieu. Mais ces trois chênes, et le quatrième,
-disparu de lui-même, m'ont troublée, le jour où je les ai revus.
-
-Quels qu'ils soient, je les envie. Ils ont grandi, ils ont vécu, ils
-vivent sur le sol de mes morts, moins un, dont l'absence même est si
-expressive. Je voudrais les revoir encore et vivre, sinon dans leur
-voisinage, du moins à l'ombre de chênes poussés comme eux dans ma
-patrie.
-
-Puissé-je y finir mes jours, et retrouver ma mère bien-aimée et ma
-vivante jeunesse dans les forêts, les campagnes, les villages où nous
-passâmes tant de fois ensemble. Elle m'en apprenait les secrets. C'est
-ainsi que se révélaient à moi la nature et la vie belge, l'univers et la
-société. La Reine aimait et me faisait aimer une terre héroïque dont
-l'histoire de la défense de ses libertés, au cours des âges, est
-peut-être la plus émouvante des Histoires.
-
-Et j'y puisais l'ardeur de n'être jamais esclave.
-
-Je sais que des bonnes gens de Belgique m'ont reproché, comme s'il y
-avait eu de ma faute, mon éloignement de notre commune patrie. Des
-témoins de ma jeunesse m'ont crue emportée dans un monde trop brillant,
-trop étranger, où j'oubliais la terre natale. Puis, les drames et les
-scandales où je fus traînée sur la claie de l'incompréhension et de la
-calomnie m'ont transformée en une coupable à laquelle ce n'était pas
-assez d'interdire de revoir sa mère mourante, en la retenant au fond
-d'une maison de fous. Elle méritait d'être rayée de la surface de la
-terre.
-
-Ah! pauvre et misérable humanité, tellement portée au mal, que tu ne
-vois que lui dans chaque créature, quel était donc mon crime?
-
-Je ne voulais, je ne pouvais plus vivre sous le toit conjugal. J'avais
-tenu bon longtemps, me sacrifiant, comme je le devais, à mes enfants,
-puis, ceux-ci grandis et l'horreur de la vie commune étant chaque jour
-plus forte, j'avais écouté l'homme unique, le chevalier d'idéal qui
-m'avait préservée des égarements auxquels j'étais résolue pour oublier
-et faire comme tant d'autres!
-
-J'aurais pu, dans mon palais, ou ailleurs, être l'héroïne de discrètes
-et multiples aventures. C'eût été conforme au Code des plus hautes
-convenances, et Dieu sait que les occasions surabondaient. Je ne fus pas
-cette hypocrite, et j'eus aussitôt contre moi toutes celles qui
-l'étaient. Innombrable légion! J'eus aussi leurs confidents, irrités et
-déçus.
-
-Alors, la diffamation entreprit son oeuvre détestable. La persécution,
-se masquant de l'indignation du faux honneur, commença, implacable.
-
-Un de ces plus cruels effets pour moi fut le siège que l'on fit de la
-Reine et du Roi et de l'opinion belge.
-
-Est-ce possible? Je me suis trouvée exilée de ma patrie, emprisonnée, et
-condamnée à devenir folle, car tout fut tenté pour que je le devinsse!
-
-C'est à vous, mère sainte, mère martyre, force morale sublime, que j'ai
-dû de résister. Vous m'aviez armée pour la lutte, en m'apprenant à ne
-jamais transiger avec les devoirs essentiels que vous m'aviez enseignés.
-J'y suis restée fidèle. Mais j'ai souffert affreusement, du jour où vous
-ne pouviez comprendre ma révolte. J'étais supprimée du monde. Toutes les
-apparences, habilement exploitées, se tournaient contre moi. On vous
-disait: «Elle est perdue, c'est une démente, les médecins l'ont
-déclaré!»
-
-Quels médecins, Seigneur! On l'a su par la suite.
-
-Ah! on envie les princesses. Qu'on les plaigne plutôt. J'en sais une
-pour laquelle il n'y a pas eu de justice ici-bas. On l'a mise hors du
-droit commun. La loi de tout le monde n'a été pour elle la loi, que
-lorsqu'on pouvait l'utiliser contre elle.
-
-Oui, victime d'un abominable complot, dont l'inhumanité dépasse ce que
-la raison peut concevoir, je n'ai pu rentrer dans ma chère Belgique au
-moment où j'ai appris, en dépit de mes persécuteurs, que ma mère mourait
-à Spa; je n'ai pu recevoir sa dernière bénédiction; je n'ai pu suivre
-son cercueil...
-
-Si je ne suis pas devenue folle alors, dans ma maison de fous, c'est que
-je ne devais pas, je ne pouvais pas le devenir. J'en tremble encore en y
-pensant.
-
-Plus tard, lorsque le Roi mourut, j'avais recouvré ma liberté par une
-évasion qui fut l'oeuvre de l'ami sans pareil qui, une première fois,
-m'ayant sauvée de moi-même, me sauvait de la prison et de la folie,
-après avoir failli, lui aussi, succomber sous les coups de la haine.
-
-Mais ma liberté reconquise fut un nouveau crime, ma fidélité à un idéal
-incarné en un dévouement unique, un surcroît de forfait.
-
-Quand je vins assister aux funérailles de mon père, je fus quasi gardée
-à vue. On me limita le terrain que je pouvais parcourir sur le sol de ma
-patrie. La fille aînée du grand Roi que la Belgique venait de perdre ne
-trouva, comme accueil, que celui d'une police en vêtements de cour, et
-fleurie de formules polies.
-
-Oh! je n'incrimine personne, pas même des serviteurs dont je connus la
-servilité. Je sais combien il est tentant et profitable d'égarer les
-princes, et de quelle puissance est sur eux le mauvais conseil qui se
-pare d'un air de dévouement.
-
-J'explique seulement pourquoi je ne suis pas restée davantage dans ma
-patrie bien-aimée.
-
-Enfin, la guerre affreuse est survenue, au lendemain des débats du
-procès de la succession du Roi. Et, pour le coup, j'ai été encore plus
-définitivement rayée de la nation belge. Car, à toutes mes abominations,
-j'avais ajouté celle de croire qu'il y avait des juges en Belgique.
-
-J'étais prisonnière à Munich, ou peu s'en faut, surprise en Bavière par
-les hostilités, et traitée en princesse belge, c'est-à-dire fort mal,
-comme on le verra plus loin.
-
-A Bruxelles, je devins princesse ennemie, et, dès l'armistice, proclamée
-étrangère dans la patrie à l'intérêt de laquelle j'ai été sacrifiée à
-dix-sept ans, je me suis vue mise sous séquestre..., en prévision,
-surtout, de ce que je pourrais avoir, si l'impératrice, ma tante, venait
-à mourir.
-
-Or, c'est de l'Histoire, mon mariage avec le prince de Cobourg a été
-annulé en 1907, par sentence du tribunal spécial de Gotha, jugeant
-suivant le droit des Princes, dûment transmise au Maréchalat de la Cour
-à Vienne. Le divorce a été acquis dans toutes les formes minutieuses de
-la procédure des Cours, et du statut de l'ancienne Maison d'Autriche. Le
-Roi m'a rendu officiellement mon titre de Princesse de Belgique.
-
-De cela, qui n'est point rien, il n'a pas été fait cas, à
-Bruxelles--simplement.
-
-Il est vrai que la loi hongroise ne reconnaît pas le droit des Princes
-et la procédure de Gotha. Pour elle, en raison des biens que possède la
-famille de Cobourg, en Hongrie, je suis demeurée Princesse de Cobourg.
-
-Je me perds dans tous les liens où l'on m'a enchaînée. Mais le bon sens
-me crie que la disparition de la monarchie austro-hongroise et la
-séparation de l'Autriche et de la Hongrie, mettant fin à l'état mixte, a
-mis fin à la situation de «sujet mixte» qui était celle du Prince de
-Cobourg.
-
-Par ses ascendants et de lui-même, le prince Philippe de Saxe-Cobourg et
-Gotha, prince autrichien, est d'origine franco-germanique et non
-hongroise. L'union princière rompue, l'union civile abolie, je me sens
-délivrée et rentrée dans ma nationalité belge, selon la volonté même du
-Roi.
-
-On a voulu l'ignorer à Bruxelles. On m'a baptisée hongroise parce que le
-prince de Cobourg a un majorat en Hongrie. Ne pourrait-on aussi bien,
-s'il était propriétaire en Turquie ou en Chine, me proclamer Turque ou
-Chinoise?
-
-Je questionne. Je ne reproche rien, à qui que ce soit, surtout au
-principe supérieur d'autorité, pour la bonne raison que cela se passait
-dans un Etat dont le souverain et la souveraine s'étaient retirés devant
-l'envahisseur, afin de défendre le pays (on sait avec quel courage et
-quelle abnégation), à l'extrême frontière, préservée de la conquête
-ennemie. Ils rentraient en triomphe, tout à la joie de la victoire. Je
-veux penser que l'attitude adoptée à mon égard a été une fatalité du
-sort qui a voulu me faire étrangère dans ma patrie.
-
-Cette patrie, si chère à mon coeur, j'ai pleuré sur elle en 1914. J'ai
-craint que son erreur, à mon égard, pût ajouter à ses malheurs.
-
-Je savais que l'arrêt de Bruxelles me déniant, dans le bien paternel,
-jusqu'à la quotité disponible, avait déchaîné d'amères indignations à
-Berlin. Mon gendre, le duc de Schleswig-Holstein, beau-frère de
-l'empereur Guillaume II, était fondé à compter sur l'héritage du
-grand-père de sa femme.
-
-Je ne dis point que dans la colère du souverain allemand devant la
-résistance de la Belgique, le souvenir de la déception d'un de ses
-proches, pour lequel il fut plutôt sévère, ait décidé de l'ordre
-d'écraser le petit peuple qui osait résister à la violation de sa
-neutralité. Mais il ne fut pas fait pour ramener l'irritable Guillaume
-II à la raison et à l'humanité, d'autant plus que ce malheureux, que
-j'ai connu dès mon enfance, était convaincu alors de son rôle de Fléau
-de Dieu et d'Invincible Justicier sur le théâtre de la guerre.
-
- *
-
- * *
-
-Oublions un moment ces misères et ces douleurs, pour parler de l'époque
-où je fus heureuse dans mon heureuse patrie. C'était le temps où
-j'excursionnais avec la Reine, et découvrais le royaume de mes parents.
-
-Quelle joie, lorsque je pus conduire, comme ma mère. J'avais quatorze
-ans à peine; j'étais son élève. Nous partions fréquemment en expédition
-d'une journée, à travers notre chère Belgique, de l'aube à la nuit
-pleine. Deux ou trois voitures de la Cour se suivaient. La Reine
-conduisait le premier équipage; moi, le second; quelque officier ou une
-des dames d'honneur, plus tard, ma soeur Clémentine, le troisième. Avec
-nous venaient souvent le Docteur Wiemmer, compatriote et ami dévoué de
-la Reine, et qui était arrivé à la cour avec elle; le bon général Donny,
-le général Van Den Smissen, quelques-unes des dames d'honneur et autres
-fidèles de l'entourage. On faisait halte au hasard. La forêt de Soignes,
-les environs de Spa, les Ardennes virent plus d'une fois la Reine dans
-une clairière, assise sur l'herbe, et mordant à pleine bouche dans un de
-ces fameux «pistolets» fourrés, de Bruxelles, sortis des cantines
-royales. Que de bonnes choses il y avait! Le goût m'en revient aux
-lèvres. Comme la Belgique était bonne alors, et quel air pur nous
-rafraîchissait. Pour moi, avidement, je respirais l'avenir.
-
-Dans ces excursions, souvent lointaines, là Reine emportait la carte et
-faisait elle-même son itinéraire, avec la sûreté d'un officier
-d'état-major, et m'enseignait, ainsi qu'à mes soeurs, à savoir nous
-orienter.
-
-A cette époque, l'automobile n'avait pas encore ravagé le monde. J'ai lu
-ce mot stupéfiant d'un Français: «La vitesse est l'aristocratie du
-mouvement.» A ce compte-là, l'irréflexion est l'aristocratie de la
-pensée.
-
-L'automobile est parfois un bienfait individuel, et, constamment, un
-fléau général. A côté de quelques satisfactions et commodités qu'elle
-procure, elle bouleverse l'existence en la précipitant.
-
-Au temps des voitures attelées, nous avions d'autres impressions d'une
-journée d'expédition qu'on n'en a, maintenant, au long de trois semaines
-de haltes fiévreuses en divers Palaces, au bout d'interminables haies de
-peupliers, entrecoupées d'apparitions de champs, de toits, de volailles,
-dans une trépidation constante sous le vent qui décoiffe et la boue qui
-salit.
-
-Il y a près d'un demi-siècle, le cheval était la parure et l'agrément de
-la meilleure société européenne. L'exemple de la Reine y fut pour
-quelque chose.
-
-En France, dans la famille d'Orléans, qui est la nôtre, le duc et la
-duchesse de Chartres donnaient le ton aussi bien à Cannes qu'en
-Normandie, et dans la région délicieuse de Chantilly. La duchesse
-pratiquait l'équitation en admirable amazone. J'ai gardé le souvenir de
-ses yeux noirs, de ses traits purs, de ce rayonnement de sa personne
-fait de grâce naturelle et de distinction innée.
-
-Le prince de Joinville, si artiste, si spirituel, était d'une galanterie
-exquise. Il fut pour moi des plus empressés, ainsi que son frère, le duc
-de Montpensier. Nous étions très gais. Les personnages graves de la
-famille nous regardaient d'un oeil sévère.
-
-Ceci m'amène au plus indulgent, au plus grand seigneur, au duc d'Aumale,
-fidèle ami de la Belgique et notre hôte bien des fois. Oh! la loyale et
-noble physionomie que la France républicaine commit la faute de ne pas
-utiliser. Il se vengea comme il était capable de le faire, en comblant
-de ses bienfaits son aveugle patrie.
-
-J'ai vécu sous son toit. J'y pense avec une ferveur attendrie. Je me
-revois, dans une chambre au rez-de-chaussée, donnant sur les douves,
-dans ce Chantilly dont l'hôte princier, entouré de tout ce qui comptait,
-en France, lorsqu'il recevait, ajoutait fréquemment à sa compagnie la
-grande figure du prince de Condé, qu'il avait l'art de faire revivre
-pour l'honorer.
-
-La Reine et le duc d'Aumale avaient l'un pour l'autre un attachement
-réciproque. Lorsque vinrent, pour ma mère, les amertumes d'une situation
-rendue difficile, puis impossible par l'oubli, dans le Roi, de ce que
-l'homme devait au Prince, le duc d'Aumale fut de ces amis inappréciables
-dont la délicate compréhension et la fidèle pensée consolent des
-délaissements.
-
-Dévouée au duc d'Aumale, j'ai beaucoup connu aussi la comtesse de Paris,
-chez laquelle j'ai séjourné, au château d'Eu. C'était une femme
-originale, voire fantasque, mais d'une bonté joyeuse et agissante.
-
-Une autre femme de la famille d'Orléans me fut, de bonne heure,
-familière: la princesse Clémentine, de mémoire respectée, fille du roi
-Louis-Philippe et femme du prince Auguste de Cobourg.
-
-Je devins sa belle-fille par mon mariage avec son fils aîné. Mon espoir
-fut alors qu'elle serait pour moi une seconde mère. Il ne tint ni à sa
-bonté, ni à mon désir, que sa vieillesse et ma jeunesse pussent
-s'accorder.
-
-Ma gratitude évoque aussi mes très proches, le comte et la comtesse de
-Flandre, et tant de bontés que je n'ai pas oubliées. Leur noble vie
-connut l'affreuse tristesse de l'écroulement d'un avenir tendrement
-préparé. Mais Dieu leur avait accordé des réserves d'affections et
-d'espérances.
-
-J'allais oublier un des chers souvenirs de ma plus tendre enfance: la
-Reine Marie-Amélie, veuve du Roi Louis-Philippe.
-
-Cette femme d'élite, qui porta son deuil et son exil avec tant de
-dignité, fut mon arrière-grand'mère, et ma marraine. Elle s'était
-retirée au château de Claremond, en Angleterre.
-
-A la nouvelle de ma venue au monde, une de ses premières questions fut:
-«A-t-elle de petites oreilles?»
-
-Elle témoigna le désir que je fusse nommée Louise-Marie, en souvenir de
-sa fille, ma vénérée grand'mère, première Reine des Belges.
-
-Je revois la douce et vénérable aïeule aux boucles blanches émergeant du
-bonnet de dentelle à larges brides. Je revois le petit déjeûner du
-matin, à côté de la bergère profonde, et le pain à la grecque donné de
-sa main, lorsqu'on avait été sage. Puis le poney, porteur du double
-panier dans lequel on nous installait, ma cousine, Blanche de Nemours,
-et moi, pour la promenade quotidienne dans les allées du grand parc.
-
-La Reine avait comme lectrice une demoiselle Müser, une Allemande qui
-fut l'amie, la compagne constante de ses vieux jours. J'étais bien jeune
-alors: quatre ans tout au plus. Et cependant, j'ai pieusement gardé en
-moi l'image, la voix, la tendresse de mon arrière-grand'mère
-Marie-Amélie, Reine des Français.
-
-De mes deux soeurs que mon souvenir revoit toujours dans l'heureux temps
-où nous ignorions encore ce qu'on appelle la vie, on sait que l'une et
-l'autre se sont mariées, Stéphanie, très tôt, comme moi, Clémentine,
-bien plus tard.
-
-Stéphanie enfant, jeune fille et jeune femme, était d'une grande
-fraîcheur et beauté. Clémentine, très belle aussi, avait plus de charme.
-Le destin lui a souri. Son existence prolongée près du Roi lui a donné
-des vues et des directives que nous n'avons pas eues. Chaque nature a
-ses dons et ses chances. Loterie humaine.
-
-Clémentine a épousé le prince Victor-Napoléon, et les possibilités
-diverses qu'un nom aussi éclatant porte avec lui. Stéphanie a fait un
-mariage qui semblait resplendir, non d'éventualités, mais de certitudes.
-Je parle du premier, car elle s'est mariée deux fois. La première fois,
-elle a eu le bonheur d'épouser un être chevaleresque, et qui était,
-peut-être, le plus remarquable des jeunes hommes de son temps. Il lui
-apportait en partage la couronne de Charles-Quint et les trônes
-d'Autriche-Hongrie... Couronne et trônes ont disparu, comme emportés par
-un magicien infernal, et ma soeur est restée, pour l'Histoire, la veuve
-de l'archiduc Rodolphe. Elle n'avait que vingt-cinq ans, quand il
-mourut.
-
-Je n'ai rien dit du décor au milieu duquel paraissaient les divers
-personnages qui parlaient à mon intelligence et à mon coeur, à l'âge où
-ils s'ouvraient. Il n'offre rien que de très connu.
-
-Le plus intéressant pour ma jeunesse, fut le château de Laeken. Il ne me
-reste aucune impression agréable du Palais de Bruxelles, quoique je
-n'aie pas oublié la galerie et les salons dont les beaux tableaux
-m'intéressaient, surtout un Charles II, par Van Dyck, vêtu de noir, pâle
-et noble visage où je croyais lire la mélancolie du destin des Rois.
-
-J'ai vu beaucoup de demeures princières et royales. Elles se ressemblent
-toutes comme les Musées, et sont, de même, en général, austères et
-fatigantes. Mieux vaut une chaumière et un petit Téniers pour soi seule,
-que dix salons et cinq cents toiles qui sont à tout le monde.
-
-Je me plaisais à Laeken, parce que le travail devenait moins absorbant;
-nous avions plus de liberté, plus d'espace. Je ne me privais ni de
-courir, ni de sauter, dans les jardins et le parc, entraînant, dès le
-bas-âge, mon frère qui était la fille et moi le garçon. J'étais forte,
-vive et endiablée.
-
-Je passais pour une enfant volontaire et avide de s'instruire. Mon
-habitude de poser des questions m'avait fait surnommer _Madame
-Pourquoi?_ J'ai toujours aimé la logique et la vérité. Mon instinctive
-passion du vrai me fit, un jour, cribler de coups de pied et de poing ma
-gouvernante qui, par un faux rapport, m'avait valu une punition. J'étais
-dans un tel état que le docteur Wiemmer, appelé, voulut en tirer la
-cause au clair. Sa conclusion fut que j'avais raison, dans le fond,
-sinon dans la forme, et que mon caractère était celui d'une nature
-entière dont on aurait ce qu'on voudrait par la douceur, la franchise et
-l'équité. On renvoya la gouvernante.
-
-La Reine, bien des fois, rappela cet incident et les paroles du docteur.
-
-Ce médecin, si dévoué à ma famille et trop tôt disparu, sauva ma soeur
-Stéphanie d'une fièvre typhoïde à la suite de laquelle le Roi et la
-Reine nous emmenèrent à Biarritz. Le changement d'air était nécessaire à
-notre convalescence. Nous occupions la même chambre donnant sur la mer,
-à la villa Eugénie, ma soeur et moi. J'avais treize ans, Stéphanie sept.
-Je prenais soin d'elle. Il ne fallait pas qu'elle eût froid. Une nuit,
-un vent de tempête se leva, venant du large et poussant des trombes
-d'eau.
-
-Réveillée, je cours en chemise à la fenêtre, qui s'était ouverte. Le
-système de fermeture ne fonctionne pas ou je suis maladroite: je
-n'arrive pas à fermer. Le vent arrivait si furieux qu'à chaque moment,
-j'étais repoussée dans mon effort. Je tremblais: j'avais peur pour
-Stéphanie. Je continuai de lutter contre le souffle de l'océan déchaîné.
-Que dura ce combat? Je ne sais plus. Je me souviens seulement qu'on me
-trouva glacée, trempée, grelottante, et qu'on me mit dans un lit chaud.
-
-Les yeux clos, j'entendis le docteur Wiemmer dire à la Reine:
-
---Voilà toute cette enfant: une autre aurait appelé, sonné. Elle n'a pas
-voulu d'aide pour protéger sa soeur, et la tempête ne l'a pas effrayée.
-Elle n'écoutera qu'elle-même et ne reculera pas.
-
-Hélas! chacun est fait au gré de la destinée.
-
-Le premier coup du sort dont j'ai senti la cruelle rigueur fut la mort
-de mon frère Léopold.
-
-J'avais pour lui les sentiments d'une soeur aimante et maternelle.
-C'était mon bien, ma chose, mon enfant. Nous grandissions côte à côte,
-moi tirant de mes douze mois d'avance une autorité considérable. Et
-j'étais respectueusement obéie.
-
-Léopold, duc de Brabant, comte de Hainaut, aimait à jouer avec des
-poupées; je préférais, de beaucoup, jouer avec lui. Cependant, notre
-oncle, l'archiduc Etienne, frère de ma mère, un des meilleurs hommes et
-des plus distingués que la terre ait portés, nous avait donné deux
-poupées hongroises, chef-d'oeuvre du genre.
-
-La mienne fut baptisée _Figaro_. Souvenir imprévu de Beaumarchais,
-ennemi des cours. Qui l'appela ainsi et pourquoi? Je ne saurais le dire.
-Celle de mon frère reçut le nom plus modeste et romantique d'_Irma_.
-
-Il fut un temps où Figaro et Irma réjouirent le Palais et Laeken. Ils
-déridèrent même le Roi. J'organisais des représentations avec Léopold,
-Irma et Figaro, à rendre jaloux Bartholo!
-
-Nous étions joyeux et insouciants, mon frère et moi, comme on peut
-l'être à notre âge; et la mort venait. Ce fut un déchirement de mon
-être, cette disparition de mon frère chéri, dans sa neuvième année.
-J'osai, je m'en souviens, maudire Dieu, le renier...
-
-Léopold, beau, sincère, tendre, intelligent, résumait, pour mon coeur,
-ce qu'il y avait de plus précieux dans le monde, après notre mère
-adorée. Je ne concevais pas plus l'existence sans lui que le jour sans
-lumière. Et il partit... Je le pleure encore! Il y a plus de cinquante
-ans de cela!
-
-S'il avait vécu, que de choses changées!
-
-Notre Maison, frappée dans la descendance mâle de sa branche aînée, ne
-devait pas se relever de cet arrêt du sort. La Belgique saura se
-souvenir de la grande oeuvre accomplie par elle. Mon père et mon
-grand-père l'ont faite ce qu'elle est.
-
-Elle n'oubliera pas non plus quel ange venu sur la terre fut ma
-grand'mère, l'immortelle reine Louise. Tant de larmes versées sur sa
-mort ont laissé leur trace dans le coeur de la Belgique.
-
-De mon grand-père, je répéterai ce que lui disait solennellement M.
-Delehaye, président de la Chambre des Représentants, dans l'adresse au
-Roi, lors des magnifiques fêtes des 21 au 23 juillet 1856, pour célébrer
-le 25e anniversaire de son accession à la couronne.
-
-«Le 21 juillet 1831, la confiance et la joie éclataient à votre
-couronnement, et, cependant, Sire, vous étiez seul alors sur votre
-trône, avec vos qualités éminentes et la perspective de belles alliances
-politiques. Aujourd'hui, vous n'êtes pas seul, vous vous présentez au
-pays appuyé sur vos deux fils, et sur le souvenir béni d'une Reine aimée
-et regrettée comme une mère, environné de la famille royale, avec
-d'illustres alliances contractées, avec la confiance et le sympathique
-appui des gouvernements étrangers, avec une renommée qui a grandi et
-l'amour des Belges qui a grandi plus encore que cette renommée. Sire!
-Nous pouvons avoir foi dans l'avenir...»
-
-Ne puis-je pas, ne dois-je pas, moi aussi, avoir encore foi dans
-l'avenir?
-
-J'en appelle à mes illustres ascendants; j'en appelle à la Reine, j'en
-appelle au Roi, près de qui je fus trop souvent desservie et trahie...
-De ce monde où tout s'illumine pour l'âme affranchie de la terre, il
-peut voir clair en moi!
-
-
-
-
-VI
-
-MON MARIAGE & LA COUR D'AUTRICHE
-
-DES FIANÇAILLES AU LENDEMAIN DES ÉPOUSAILLES
-
-
-Quand on décida que je serais mariée, je venais à peine d'avoir quinze
-ans.
-
-Je fus promise officiellement au prince Philippe de Saxe-Cobourg-Gotha,
-le 25 mars 1874. Le 18 février, j'étais entrée dans ma seizième année.
-
-Mon fiancé montrait de la persévérance. Deux fois déjà, il m'avait
-demandée. Sa première démarche remontait à deux années. Le Roi lui avait
-répondu de voyager. Il avait fait le tour du monde. Puis, il était
-revenu à la charge. De nouveau, on l'avait prié d'attendre.
-
-M'épouser était chez lui une idée fixe. Quelle sorte d'amour
-l'inspirait? S'était-il épris de la grâce de ma chaste jeunesse, ou la
-notion précise de la situation du Roi et de l'avenir de ses entreprises
-enflammait-elle d'un feu positif le coeur d'un homme épris des réalités
-d'ici-bas?
-
-Les fiançailles faites, les deux familles intéressées et, plus
-spécialement, la Reine, d'une part, et la princesse Clémentine, de
-l'autre, arrêtèrent que mon mariage ne serait célébré que douze mois
-plus tard.
-
-J'étais si jeune!
-
-Mon fiancé avait quatorze ans de plus que moi. Quatorze ans, ce n'est
-peut-être pas énorme entre une jeune fille de 25 ans et un homme de 39;
-c'est beaucoup, entre une innocente de 17 ans et un amoureux de 31.
-
-Je l'avais entrevu, parfois, au cours de ses rapides passages à
-Bruxelles. Nous nous étions dit des choses insignifiantes, comme un
-homme de son âge pouvait en dire à une enfant du mien, et en écouter
-d'elle. Mais il me semblait le bien connaître, et depuis toujours. Nous
-étions cousins issus de germains. Première difficulté d'ailleurs: il
-fallait l'autorisation de Rome, pour nous marier. On la demanda et on
-l'eut. C'est d'usage.
-
-Mon fiancé me laissa à mes études qu'il convenait de parachever, pour
-faire une entrée réussie dans un monde étranger. Et quel monde! La cour
-la plus vraiment cour de l'univers. L'ombre de Charles-Quint et l'ombre
-de Marie-Thérèse; la solennité espagnole, mêlée à la discipline
-allemande; un empereur que ses malheurs militaires avaient grandi plus
-que diminué, tellement il portait bien l'infortune; une impératrice,
-souveraine entre les souveraines par d'incontestables perfections.
-Autour d'eux, la nuée des archiducs et archiduchesses, des princes, ducs
-et gentilshommes les plus titrés de la terre.
-
-C'était fort impressionnant pour une princesse belge, qui ne regrettait
-pas ses robes courtes, parce qu'on ne les regrette jamais quand la mode
-est aux robes longues, mais qui était encore bien étonnée de se voir
-habillée en jeune fille.
-
-Cependant, je ne m'embarrassais ni ne m'effrayais de rien, considérant
-toutes choses à travers les fiançailles et le fiancé.
-
-J'aurais épousé celui-ci, dès le jour que j'eus la première bague, si on
-m'en avait priée. Je veux dire que je serais allée devant le Bourgmestre
-et le Cardinal, avec la même candeur qu'un an plus tard.
-
-Saine et pure, élevée en bel équilibre de santé physique et morale par
-les soins d'une mère incomparable, privée, par mon rang, des amies plus
-ou moins éveillées qui font des confidences, je me donnais de tout
-l'élan d'une confiance éthérée au mariage prochain, sans me douter
-exactement de ce que cela pouvait être. Je n'étais plus sur la planète
-terre; je créais un astre où mon fiancé et moi, nous allions vivre dans
-une atmosphère de félicité. L'homme qui serait mon compagnon sur la
-route enchantée de cette vie dans l'azur, me semblait beau, loyal,
-généreux, virginal comme moi.
-
-Venues plus tard les heures de mon martyre, et des débats scandaleux où
-l'intimité de mon coeur fut livrée aux fauves du prétoire, il s'en est
-trouvé qui ont fait état de mes lettres de fiancée. Elles témoignaient
-beaucoup d'amour. J'écrivais à l'élu de mes parents et de mes illusions,
-comme j'aurais écrit à un Archange appelé à m'épouser. Je le parais de
-la beauté de mes désirs; je le transfigurais.
-
-Les fauves en ont effrontément déduit que j'étais une créature
-d'incohérence et de duplicité.
-
-Je le demande aux femmes: entre l'amour que nous concevons et celui qui
-se présente, n'y a-t-il pas bien souvent un abîme?
-
-J'ai été coupable, criminelle, infâme de rouler dans cet abîme. Telle
-est l'humaine vérité.
-
-Pourquoi ma mère si bonne, pourquoi le Roi si expérimenté, voulurent-ils
-ce mariage, malgré la disproportion d'âge et le peu de titres que
-présentait mon fiancé à l'admiration universelle, en dehors de ses
-titres nobiliaires?
-
-Premièrement, sa mère, justement aimée et respectée, plaidait pour lui.
-Elle mettait sur sa personne quelque chose de ses mérites.
-
-Secondement, le prince Frédéric de Hohenzollern avait exprimé
-l'intention de me demander en mariage. Le Roi et la Reine, avertis, ne
-tenaient pas, pour des raisons de tout ordre, à se rapprocher davantage
-de la maison de Berlin. D'autres prétendants, plus ou moins opportuns,
-pouvaient survenir. Donc, afin de couper court, je serais fiancée comme
-je le fus.
-
-La Reine, d'ailleurs, se félicitait d'envoyer sa fille aînée à cette
-cour de Vienne où elle avait brillé. Elle y demeurait influente. J'en
-bénéficierais. Elle était encore plus satisfaite de songer que, par le
-majorat des Cobourg, en Hongrie, j'aurais des attaches solides, dans ce
-beau pays cher à son souvenir, et qu'elle y pourrait souvent rejoindre
-sa fille, peut-être même s'y retirer, car elle prévoyait un avenir de
-plus en plus difficile.
-
-Mon fiancé reparut. Un an passe vite. La date du mariage approchait. Je
-connus les fleurs de rhétorique et les fleurs de serre d'une cour
-quotidienne. Et je me demandais pourquoi jamais la Reine ne nous
-laissait seuls, l'Archange et moi.
-
-Mon fiancé parlait de ses voyages. Il en avait rapporté de singulières
-collections. Mais je ne les connus que par la suite. Il parlait aussi de
-ses plans d'avenir, des nombreuses propriétés des Cobourg, etc... Je
-m'abandonnais à de douces espérances, et répondais en disant les
-splendeurs de mon trousseau, enrichi des dons féeriques de la Belgique,
-dentelière et brodeuse sans seconde.
-
-Enfin, j'essayai la robe blanche symbolique, sous le voile céleste,
-chef-d'oeuvre en dentelle de Bruxelles, et je fus reconnue apte à
-manoeuvrer une traîne, et à faire des révérences aussi bien que la plus
-souple des Demoiselles de Saint-Cyr.
-
-Comblée de bijoux, je planais de plus en plus haut, encensée d'hommages,
-de félicitations et de voeux, sans voir que mon fiancé était d'un an
-moins jeune, et que j'avais grandi et pris une espèce de personnalité
-enfermée dans ses rêves et ses imaginations.
-
-On m'exaltait sur tous les tons, en vers et en prose, avec ou sans
-musique, et il paraît que j'étais «une fleur de beauté irradiante». Je
-m'en tiendrai à cette citation.
-
-De mon mari, on dut aussi célébrer le maintien, la noblesse, et autres
-prestiges. Je sais qu'il avait revêtu son uniforme militaire hongrois,
-et que nous reçûmes le Bourgmestre de Bruxelles, le célèbre M. Anspach,
-qui vint nous unir civilement au palais, le 4 février 1875. Puis ce fut
-en grand apparat que nous comparûmes devant le Cardinal Primat de
-Belgique.
-
-Un autel était dressé dans la vaste salle attenant à la salle de bal. Je
-passe sur la décoration. Les chants et les prières me retenaient au
-ciel, et je n'oubliais pas, pourtant, que je servais de point de mire à
-l'assistance. Si ce n'était pas un parterre de rois, c'était un parterre
-de princes. A défaut des souverains, que leur grandeur retient attachés
-au rivage, il y avait là tout ce qui comptait sur les degrés des trônes:
-le prince de Galles, le kronprinz Frédéric, l'archiduc Joseph, le duc
-d'Aumale, le duc de Saxe-Cobourg, enfin une tranche énorme du Gotha.
-
-Si j'entrais dans le détail d'une cérémonie de cet ordre, je n'en
-finirais pas. Mais rien n'offre moins d'attrait, à mon sens. Je suis
-toujours surprise quand, ouvrant parfois un roman moderne, je constate
-la peine que prennent des gens de talent pour décrire les somptuosités
-rituelles des unions terrestres.
-
-Je n'en sais qu'une de hors de pair dans ce genre: celle de la Belle au
-Bois Dormant. Heureuse Belle, qui fut endormie avec sa cour juste au
-moment, je crois, d'un mariage qui ne lui aurait pas réussi.
-
-Mais où sont les fées du temps où les bêtes parlaient?
-
-Les fées se sont évanouies, et les bêtes ne parlent plus, sauf en
-nous-mêmes, et ce qu'elles disent n'a rien des jolis discours des fables
-et des contes. Ce sont de laides réalités.
-
-J'ai pris par le plus long, mais, quoi qu'il m'en coûte, il faut que
-j'arrive à dire des choses qui n'ont jamais été dites, et qui expliquent
-le fond du fond du drame de ma vie.
-
-On en a bien murmuré quelque chose, jadis, mais je ne m'arrête pas aux
-racontars obscurs qui, alors, égayèrent plus qu'ils n'attristèrent
-Bruxelles et la cour.
-
-Je ne suis pas, je le sais, la première créature qui, après avoir vécu
-le temps des fiançailles dans le bleu, est brusquement, un soir,
-précipitée à terre, se relève meurtrie, et s'enfuit en pleurant.
-
-Je ne suis pas la première qui, victime d'une excessive réserve, basée,
-peut-être, sur l'espoir que la délicatesse du mari et la maternelle
-nature se trouveront d'accord pour tout arranger, n'apprend rien, d'une
-mère, de ce qu'il faut entendre lorsque sonne l'heure du berger.
-
-Toujours est-il que, venue à l'issue de la soirée du mariage au château
-de Laeken, et tandis que tout Bruxelles dansait aux lumières intérieures
-et extérieures des joies nationales, je tombai du ciel sur un lit de
-rocs tapissés d'épines. Psyché, plus coupable, fut mieux traitée.
-
-Le jour allait à peine paraître que, profitant d'un moment où j'étais
-seule dans la chambre nuptiale, je m'enfuis à travers le parc, les pieds
-nus dans des pantoufles, vêtue d'un manteau jeté sur mon costume de
-nuit, et j'allai cacher ma honte dans l'Orangerie. Je trouvai un refuge
-au milieu des camélias, et je dis à leur blancheur, leur fraîcheur, leur
-parfum, leur pureté, à tout ce qu'ils étaient de doux et de caressant
-dans la serre éclairée par une aube d'hiver, et d'une tiédeur, un
-silence, une beauté qui me rendaient un peu mes paradis perdus, je dis
-mon désespoir et ma souffrance.
-
-Une sentinelle avait vu passer une forme grise qui se hâtait vers
-l'Orangerie. Elle s'approcha et, prêtant l'oreille, reconnut ma voix.
-Elle courut au château. On ne savait pas ce que j'avais pu devenir.
-Déjà, l'alarme était donnée discrètement. Un guide monta à cheval et
-courut à Bruxelles. Le téléphone n'était pas inventé.
-
-La Reine ne tarda pas à paraître. Dans quel état, mon Dieu! Et moi-même,
-revenue dans mon appartement sans vouloir me laisser approcher de qui
-que ce fût d'autre que mes femmes, j'étais plus morte que vive.
-
-Ma mère se tint près de moi longuement. Elle fut aussi maternelle
-qu'elle pouvait l'être. Il n'est point de douleur qui, dans ses bras et
-à sa voix, ne se serait calmée. Je l'écoutais me gronder, me cajoler, me
-parler de devoirs que je devais comprendre.
-
-Je n'osais objecter qu'ils étaient bien différents de ceux que j'avais
-conçus.
-
-Je finis par promettre d'essayer de me dominer, d'être plus sage et,
-comme elle le disait, moins enfant.
-
-J'avais dix-sept ans, à peine commencés; mon mari achevait sa
-trente-et-unième année. J'allais être son bien et sa chose. On vit,
-hélas! ce qu'il fit de moi!
-
-
-
-
-VII
-
-MARIÉE!
-
-
-Au lendemain d'un début si pénible dans la vie à deux, je ne fus pas
-témoin sans une amère tristesse de l'achèvement des préparatifs de mon
-départ pour la lointaine Autriche. Jamais la Belgique ne m'avait été
-plus chère, ni ne m'avait paru plus belle.
-
-J'allai dire adieu, en cachant mes larmes, à tous ceux qui m'avaient
-connue enfant, jeune fille, qui m'avaient aimée et servie, puis aux
-choses familières à mon enfance dans ce château de Laeken, où tout
-parlait à mon affection. Je ne prévoyais guère, pourtant, que j'y serais
-un jour une étrangère. Que dis-je? Une «ennemie»!
-
-Nous partîmes, suivant le terme consacré, en voyage de noces. Mais il y
-a noces et noces.
-
-J'aurais voulu emmener quelqu'une de mes femmes. Il n'y fallait pas
-songer. Le palais de Cobourg avait ses serviteurs. On m'expliqua qu'un
-élément étranger romprait l'harmonie de cette demeure de haut style. Je
-dus me contenter d'une suivante hongroise, d'ailleurs habile, mais enfin
-qui n'était pas de mes fidèles.
-
-Et, pour tout, il en serait ainsi. Mes goûts, mes préférences,
-passeraient après ce qui serait décidé en conseil de famille.
-
-Malheureusement, l'austérité qui régnait dans la salle de ce chapitre,
-ne régnerait pas au Palais à toute heure et dans toutes les pièces.
-J'allais m'en apercevoir.
-
-En attendant, nous fûmes à Gotha, où le duc Ernest de Saxe-Cobourg,
-prince régnant, et sa femme, la princesse Alexandrine, firent un
-affectueux accueil à leur nouvelle nièce.
-
-Le duc était un vrai gentilhomme, qui devint un de mes oncles préférés.
-Il parlait volontiers des personnages de son temps, et de son ami, le
-comte de Bismarck, et passait aisément à des sujets moins graves, encore
-que je fusse curieuse d'être instruite des hommes et des choses de cette
-Allemagne de laquelle je me trouvai si rapprochée par mon mariage. J'ai
-dit que sa langue était pour moi un parler aussi naturel que le
-français, comme il est de règle à la cour de Bruxelles. La Belgique
-n'a-t-elle pas tout à gagner à être bilingue, et à servir
-d'intermédiaire entre la région latine et la région germanique? Moins
-que l'Alsace et le Luxembourg, un peu comme eux, cependant, ne doit-elle
-pas bénéficier des deux cultures?
-
-En quittant Gotha, nous allâmes à Dresde, puis à Prague, et enfin à
-Budapesth, brûlant Vienne. Passons sur ces visites princières et leurs
-réceptions identiques, à peu de chose près. L'intérêt est de dire,
-puisqu'il faut que j'explique ma vie calomniée, si, tombée du ciel, j'y
-remontais.
-
-Nullement, et des années et des années devaient s'écouler avant que mon
-existence ne s'embellisse, de nouveau, d'un rayon d'idéal, les joies de
-la maternité mises à part.
-
-Le seul souvenir précis que j'ai gardé de ce premier déplacement, en
-qualité de princesse de Cobourg est que, chaque soir, au festin de
-rigueur, mon mari prenait soin de me faire servir abondamment des vins
-généreux.
-
-Je suis devenue, ultérieurement, capable de distinguer un Volnay d'un
-Chambertin, un Voslauer d'un Villanyi, un champagne d'un autre
-champagne.
-
-Le corps ainsi entraîné à la résistance stomachique et à l'expérience de
-la dégustation, l'esprit a dû suivre. J'ai étendu le champ de mes
-lectures, et connu des livres dont la Reine et la princesse Clémentine
-n'auraient pas voulu croire qui les mettait entre mes mains...
-
-Aux jours de ma révolte ouverte, on s'est scandalisé de certaines
-libertés de ton et d'allure que j'ai volontairement exagérées. Mais qui
-me les avait apprises? Et, encore une fois, où allais-je et que
-serais-je devenue, si Dieu n'avait mis sur mon chemin l'homme
-incomparable qui, seul, eut le courage de me dire:
-
---Madame, vous êtes une fille de Roi. Vous vous perdez! Une femme
-chrétienne se venge de l'infamie en s'élevant au-dessus d'elle, et non
-en descendant à son niveau.»
-
-Donc, étourdie, grisée de toute façon, je passais en revue la famille de
-Cobourg et ses divers palais et châteaux. Je connus, enfin, à Vienne,
-celui qui allait me servir de principale résidence.
-
-J'eus froid en y entrant.
-
-Il a grand air de dehors. Il est lugubre à l'intérieur, surtout
-l'escalier. Je n'en ai aimé que le salon en point de Beauvais que
-firent, pour Marie-Antoinette, ses dames d'honneur.
-
-Ma chambre m'épouvanta. Quoi! C'était cela qu'on avait préparé pour
-recevoir mes dix-sept ans! Un étudiant de Bonn, où le Prince avait fait
-ses études, aurait pu s'y plaire, mais une jeune fille depuis peu jeune
-femme...
-
-Qu'on imagine une pièce moyennement grande, meublée à mi-hauteur de la
-muraille de petites armoires en bois sombre, fermées de vitres à rideaux
-bleus derrière lesquels je n'ai jamais voulu regarder! Certains meubles
-étaient des constructions gothiques. Au milieu de ce paradis, une
-immense vitrine pleine des souvenirs de voyage du Prince: oiseaux
-empaillés à long bec, armes, bronzes, ivoires, Bouddhas, pagodes. J'en
-eus le coeur soulevé! Avec cela, pas de dégagements ou annexes
-nécessaires, sauf un étroit et sombre corridor utilisé par les gens de
-service. Pour arriver chez moi, il fallait traverser la chambre du
-Prince, précédée d'une espèce de salon rébarbatif. Toutes ces pièces se
-commandaient et n'avaient pas ombre de goût. De vieux meubles massifs,
-garnis d'un reps centenaire, voilà ce qui s'offrait à ma jeunesse. Tout
-était vieux, médiocre, morose. Peu ou pas de fleurs, rien de
-confortable, d'intime, d'avenant. Quant à une salle de bains, pas
-d'ombre. Il y avait deux baignoires dans tout le Palais, fort loin et de
-style archaïque. Et le reste! N'en parlons pas!
-
-Ma première observation fut sur cette organisation anti-hygiénique, et
-sur les accessoires indispensables mis à ma disposition immédiate. Leur
-exiguïté me navrait. On me répondit que d'illustres aïeules s'en étaient
-contentées.
-
-On sait que l'habitude est une seconde nature. La princesse Clémentine
-ne voyait pas ces choses-là, et même la vitrine aux oiseaux empaillés,
-en compagnie desquels il fallait que je vive, lui semblait charmante.
-Elle admirait les collections de son fils sans les connaître toutes, ou
-sans les comprendre, heureusement, car, dans notre palais de Budapesth,
-je vis les pièces rares: des souvenirs du Yoshivara qu'une jeune femme
-ne pouvait regarder sans rougir, quand une main experte soulevait leur
-voile.
-
-Quelle école!
-
-Cependant, grâce au régime bachique organisé par mon mari, les choses
-étaient allées cahin-caha depuis l'orage du début.
-
-Notre incompatibilité foncière se dessina au palais de Cobourg, devant
-la princesse Clémentine, à propos du café au lait. Déjà, dans notre
-voyage de noces, le Prince m'avait enseigné qu'une âme bien née ne
-saurait prendre du café sans lait. Telle est la conviction germanique.
-L'Allemagne n'imagine pas plus le café sans le lait, que le soleil sans
-la lune. Or, depuis que j'ai cessé, au premier âge, de prendre le sein
-de ma nourrice, je n'ai jamais pu boire de lait, je n'en ai jamais bu,
-je n'en bois jamais. Mon mari s'était mis dans la tête de m'en faire
-boire, et spécialement dans le café, faute de quoi les traditions, les
-constitutions, les fondements de tout ce qu'il y avait de germanique sur
-la terre se trouvaient ébranlés.
-
-La discussion reprit devant la princesse Clémentine, qui mettait du lait
-dans son café. Sa douceur la plus affectueuse ne put venir à bout de
-l'opiniâtreté de mon estomac. Je vis bien que je lui faisais de la
-peine. Son fils se courrouça au point de me dire des choses pénibles. Et
-moi de répliquer du même ton. La Princesse, quoique sourde, entendit que
-les choses se gâtaient, et nous calma de son mieux, mais le coup était
-porté. Nous eûmes, désormais, l'un et l'autre, le café au lait sur le
-coeur.
-
-Je m'arrête à de tels traits, parce que la vie commune est une mosaïque
-de petites choses que peuvent cimenter de grands desseins ou de hauts
-sentiments, mais qui, en elles-mêmes, expriment les nécessités
-quotidiennes dont nous sommes esclaves. L'existence humaine est une
-pièce, comédie ou tragédie, qui se ramène à deux décors: la salle à
-manger et la chambre à coucher. Le surplus est accessoire.
-
-Quel gâchage du temps nous faisons presque toutes, ici-bas, dans les
-occupations du haut rang et l'obligation de paraître pour être. Nous
-oublions la parole de Franklin: «Le temps est l'étoffe dont la vie est
-faite.»
-
-Je me reproche amèrement, aujourd'hui, d'avoir si peu vécu, tout en
-ayant mené une existence tourmentée, s'il en fut sur terre. Je n'ai pas
-connu assez cette vie véritable qui est celle de la pensée. Que de gens
-distingués j'aurais dû pratiquer! Que d'écrivains, de savants,
-d'artistes, dont j'aurais dû savoir m'entourer!
-
-Mais l'aurais-je pu?
-
-Mes curiosités les meilleures étaient critiquées, contrariées,
-repoussées. Le Prince mon mari enseignait sur toutes choses, du haut de
-l'expérience de son âge.
-
-On s'est étonné, par la suite, de mes dépenses, de mes toilettes
-multipliées, saccagées... Ah! Seigneur, j'aurais dû devenir folle à
-force d'être comprimée. Un beau jour, j'ai éclaté.
-
-Oh! ce palais de Cobourg, et cette existence où la moindre fantaisie, le
-plus petit goût de parisianisme importé de Bruxelles et, en vérité, déjà
-bien assagi, provoquait d'aigres paroles; ce soupçon de décolletage qui
-déchaînait des jalousies; ce désir de vivre un peu pour moi-même, sans
-être soumise aux heures rigoureuses d'une caserne, qui provoquait des
-tempêtes.
-
-Mon Dieu! quand je repense à tout cela, et aux oiseaux empaillés, aux
-malsaines lectures, aux anecdotes et plaisanteries graveleuses, et aux
-misères quotidiennes,--et j'estompe!--je me demande comment j'ai pu
-résister si longtemps. C'était plus affreux, à la longue, que d'être
-enfermée comme folle. Le crime est parfois moins horrible que le
-criminel. Il y a des laideurs morales qui constituent une offense de
-tous les instants et, à la fin, on s'exaspère. Je ne sais à quelle
-extrémité j'aurais pu me porter, si cette vie avait duré.
-
-J'ai toujours considéré comme un secours du ciel la force qui me permit
-de rompre, au bout de vingt ans de «plaisirs» forcés, en brisant ma cage
-princière. Même si j'avais pu prévoir à quels excès la haine et la
-fureur allaient se porter, j'aurais cassé les vitres. Un palais peut
-devenir un enfer, et le pire est celui où l'on étouffe derrière des
-fenêtres dorées.
-
-Les titres n'y font rien. Un mauvais ménage est un mauvais ménage. Deux
-êtres sont unis; la même chaîne les tient sans cesse assemblés. Certains
-arrivent à s'en arranger. D'autres ne peuvent. Question d'humeur et de
-situation. Ni le Prince ni moi, nous ne pouvions nous accommoder des
-différences qui nous séparaient. Ce conflit permanent, qu'il fût latent
-ou déclaré, creusait tous les jours entre nous l'abîme où tant de choses
-devaient disparaître.
-
-Sur le fond de cette trame d'amertumes, mes jours ont brodé leurs
-heures. Toutes, cependant, ne furent pas désagréables. Les orages ont
-parfois un rayon de soleil. Je ne voyais pas que des monstres!
-
-J'ai dit que je respectais la princesse Clémentine, et que j'étais
-attirée vers elle. Mais sa surdité, qui aggravait de tristesse sa
-naturelle dignité, son esprit d'un autre temps qui la portait à toujours
-être en cérémonie et en étiquette, rebutèrent souvent les élans de ma
-spontanéité. Toutefois, même quand nous sommes arrivés aux difficultés
-irréparables, le Prince et moi, et que ma belle-mère, par son grand âge,
-a subi l'influence exclusive de son fils, je n'ai pu m'empêcher de
-garder pour elle les sentiments que je devais à ses anciennes bontés et
-à sa supériorité.
-
-On a vu qu'outre mon mari, elle avait divers enfants: deux fils et deux
-filles. Un de ces fils, Auguste de Saxe-Cobourg fut pour moi, comme
-Rodolphe de Habsbourg devait l'être, un beau-frère qui était un frère.
-Jusqu'à sa mort, survenue, si j'ai bonne mémoire, en 1908, à Paris, où,
-sous le nom de comte de Helpa, il vécut avec délices, goûté de la
-meilleure compagnie, il eut pour moi autant d'affection que j'en avais
-pour lui.
-
-Les trois Cobourg, Philippe, Auguste, Ferdinand, ne se ressemblaient ni
-physiquement ni moralement. Auguste tenait des d'Orléans. En lui, le
-sang de France l'avait emporté sur le sang germanique.
-
-En Ferdinand, qui devait être l'aventureux tzar de Bulgarie, je ne sais
-quel sang dominait. Passons vite. J'aurai l'occasion de le retrouver sur
-son trône à surprises, quand je parlerai de la cour de Sofia.
-
-Des deux filles, Clotilde et Amélie, celle-ci vit toujours dans mon
-coeur. Douce victime de sa tendresse pour un mari excellent, elle mourut
-de le perdre. Unie à Maximilien de Bavière, cousin de Louis II, Amélie
-était un lys de France égaré en Allemagne. Elle eut la chance de
-rencontrer à cette cour patriarcale de Munich, dont la folie prussienne
-devait faire le malheur, un être digne d'elle. Ils s'aimèrent et
-vécurent heureux, cachant le plus possible leur bonheur. Maximilien
-mourut subitement au cours d'une promenade à cheval. Inconsolable,
-Amélie ne put lui survivre.
-
-L'idée ne serait pas venue à son frère Philippe ou à son frère
-Ferdinand, ni surtout à sa soeur Clotilde, qu'on pouvait mourir--ou
-vivre!--d'amour pour quelqu'un!
-
-Notre double parenté avec la Maison de France me valut souvent, au
-palais Cobourg, ainsi qu'à la campagne, l'heureuse diversion de la
-visite de membres de la famille royale que ma jeunesse connaissait déjà
-plus ou moins. Mon printemps fut comblé des marques de leur affection.
-
-J'ai vu naître les espérances de ma nièce Dorothée, fille de
-l'archiduchesse Clotilde, ma belle-soeur, fiancée au duc Philippe
-d'Orléans.
-
-Je ne crus pas, je l'avoue, et, sans doute, était-ce l'effet de
-l'ambiance générale, sceptique à l'égard d'une France royaliste, que les
-lys d'or brodés sur la robe de la belle mariée s'envoleraient de sa
-traîne jusque sur l'Elysée, les Tuileries ou le Louvre. Je ne vis pas,
-cependant, sans émotion, la couronne fermée dont la future reine était
-coiffée, le jour de son mariage.
-
-Ah! cette couronne, qu'elle tourne de têtes ou, plutôt, qu'elle en
-tournait! Car, à présent, il faut réfléchir...
-
-Quoique étrangère à la politique de la France, et, d'ailleurs, astreinte
-à autant de reconnaissance que de considération pour le gouvernement de
-la République près duquel j'ai trouvé, avec la sécurité des justes lois,
-le respect dû au malheur, et la courtoisie que des républicains savent
-témoigner, même aux Princesses, je n'ai pu m'empêcher de suivre
-curieusement la carrière de «Roi expectant» de mon neveu le prince
-d'Orléans.
-
-Tout arrive sur les bords de la Seine; et ceux de la Garonne ou du Rhône
-et des autres cours d'eau du plus beau royaume sous le ciel ne sauraient
-être en reste; mais, pour le mal que je veux à Philippe d'Orléans, je
-lui souhaite de n'avoir jamais à changer la casquette de yachtman qui
-lui va si bien contre la couronne de Saint-Louis. Il est «handicapé».
-Plus que jamais, aujourd'hui, le meilleur d'un roi, c'est une reine. Or,
-le sort a voulu que ce beau mariage de Philippe d'Orléans et de
-Marie-Dorothée de Habsbourg, qui fut une des joies du palais Cobourg, et
-l'occasion d'une de ses plus belles réceptions, ait tourné à l'encontre
-de ce qu'il promettait.
-
-A un certain moment, j'ai fait le compte des ménages royaux ou princiers
-où soufflait le vent de la mésentente. Je suis arrivée à un chiffre
-effrayant.
-
-A tout prendre, et en quelque monde que ce soit, la moyenne des gens
-parfaitement unis n'est pas élevée. Mais plus on se rapproche du peuple,
-plus le bon sens, le travail, la famille l'emportent, et plus sagement
-on se tolère, on s'accorde, on se soutient, et l'on finit par connaître
-une espèce de bonheur qui n'est, peut-être, que l'habitude de nos
-communes imperfections.
-
-Ma vie princière m'aurait été encore plus pénible si, de temps en temps,
-elle n'avait été coupée de déplacements et de voyages au loin.
-
-Pour ne pas sortir du cercle familial, je dirai seulement quelques mots
-de trois villes où j'ai eu des parents, et séjourné chez eux ou près
-d'eux en princesse de Cobourg: Cannes, Bologne et Budapesth.
-
-D'abord, Budapesth qui était et qui reste une cité des plus attirantes,
-quand le bolchevisme n'y fait pas la loi. Dans le vieux Bude, l'ancien
-Orient a laissé sa trace; dans Pesth, les temps nouveaux de l'Occident
-se sont annoncés. J'en ai su quelque chose en 1918!
-
-J'ai aimé Budapesth, et j'ai préféré le petit palais Cobourg de la
-capitale de la Hongrie et ses aimables réceptions à celui et celles de
-la capitale de l'Autriche. L'atmosphère était autre qu'à Vienne, et le
-voisinage du bon Archiduc Joseph, frère de ma mère, si cordial, m'était
-cher.
-
-Son palais était à Bude, et son château à quelques heures de la ville.
-Ils n'avaient d'autre inconvénient que d'être aussi l'habitation de ma
-tante et belle-soeur, la princesse Clotilde, très différente de
-l'affectueuse et sincère Amélie.
-
-L'Archiduc était un homme bienveillant, et qui ne jugeait pas mes
-fantaisies extravagantes.
-
-La première année de mon mariage, nous devions célébrer chez lui, à
-Alcsuth, mon mari et moi, mon anniversaire de naissance, le 18 février.
-Il y avait, au dehors, une neige merveilleuse. J'avais dit, la veille:
-
---Je ne veux pas de cadeaux, mais, demain, laissez-moi faire une
-promenade en traîneau. J'ai une envie folle de conduire un traîneau. Ce
-sera la première fois.
-
-L'archiduchesse Clotilde, expansive en son privé, excellait dans cet
-alibi des femmes qu'on appelle le collet-monté. Elle fit une moue
-sévère.
-
-J'eus beau prier, insister. Le Prince, approuvant sa soeur, défendit ma
-promenade.
-
-_On me mit au pain sec dans le cabinet noir_: je veux dire qu'il fut
-décrété que je ne sortirais ni à pied, ni à cheval, ni en traîneau.
-
-Arrive l'Archiduc, qui était absent. J'étais encore furieuse... Oh!
-certainement, je ne prenais pas les choses par le bon côté. J'ai
-toujours eu un caractère que la sottise et la méchanceté mettent sens
-dessus dessous.
-
-L'Archiduc m'interroge. Je lui raconte l'histoire.
-
---Louise, s'écrie-t-il, tu as cent fois raison. D'abord, à ton âge, et
-quand on est jolie, on a toujours raison. Nous allons faire tout de
-suite une promenade sur la neige.
-
-Il sonne et on attelle à un grand traîneau deux trotteurs hongrois
-dignes du char d'Apollon, puis l'Archiduc m'installe, dans mes
-fourrures. Il prend les rênes et nous filons à grande allure,
-accompagnés d'un domestique de confiance. J'étais aux anges.
-
-Ma puritaine et mon puritain n'osèrent souffler mot.
-
-La société, à Budapesth, moins soumise au cérémonial de cour que celle
-de Vienne, avait plus de naturel et de hardiesse. J'ai souvenance d'un
-certain bal, dans l'île Marguerite, perle de l'écrin du Danube, où le
-Prince ne décoléra point, ne voulant pas que je valse.
-
-J'étais assaillie d'invitations. Mon mari répondait pour moi qu'à la
-cour de Bruxelles, je n'avais appris que les figures du quadrille et le
-menuet.
-
-Le quadrille! Le menuet! Il s'agissait bien de cela. La Hongrie
-entendait valser. Et une valse, au bord du Danube, au son des violons
-des Tziganes, c'est une valse, ou il n'en est pas au monde. Et puis, et
-puis on aura beau importer d'Amérique des bamboulas mornes ou
-épileptiques, et les baptiser de tous les noms des animaux trotteurs ou
-galopeurs de l'arche de Noé, la valse sera toujours la reine
-incomparable des danses des gens qui savent danser.
-
-Un de ceux-ci, plus hardi que les autres, ne se paya pas de la défaite
-du Prince et répondit:
-
---Son Altesse sait assurément valser.
-
-Et, sur ces mots, je fus entraînée d'autorité par cet audacieux, qui
-était Magyar, et lancée dans le tourbillon.
-
-Je confesse que je ne m'arrêtai plus de la nuit. Le Prince était
-furieux. Mais on l'accablait de compliments sur ma beauté, sur mon
-succès; il était obligé de sourire.
-
-Je m'attendais à une scène, au départ. Heureusement, nous fûmes priés
-d'embarquer sur un bateau féeriquement illuminé, qui nous porta sur le
-beau fleuve, jusqu'au débarcadère le plus rapproché de notre palais, au
-son des musiques tour à tour ardentes et langoureuses que l'on n'entend
-que dans ce pays-là.
-
-Etait-ce l'effet de la lyre d'Orphée? Je ne fus pas mise à mort au
-soleil levant, comme la pauvre Schéhérazade.
-
-Que ne dansait-elle, au lieu de raconter des histoires?
-
-A Bologne et à Cannes, j'ai vu défiler une société aujourd'hui disparue.
-Ici, chez la duchesse de Chartres, là chez le duc de Montpensier, au
-palais Caprara. En Italie, c'était certaines des plus nobles figures
-italiennes encadrées des premiers noms de France; sur la Côte d'Azur,
-c'était un monde plus vivant, plus papillonnant, où resplendissaient
-quelques-unes des beautés parisiennes.
-
-Où irais-je, si je me laissais aller à évoquer les ombres de tant
-d'êtres que j'ai vus passer, occupant le siècle. Déjà le silence s'est
-fait, l'oubli a commencé. O vanité des choses...
-
-Au moins, dirai-je combien Cannes, à cette époque, me ravissait par le
-goût raffiné des élégances françaises. La guerre a transformé cette
-ville, jadis recherchée des élites. J'ai lu qu'envahie et bruyante, elle
-a perdu le cachet discret qui était son caractère et son charme. C'est
-dommage!
-
-Il y a tout à dire et il n'y a rien à dire de la vie des gens du monde
-qui ne sont que des gens du monde. Vraiment oui, je remplirais une
-bibliothèque si je reprenais par le menu les fastes mondains de mon
-passé. Mais de quel intérêt, au fond, cela serait-il? Je répondrais à ce
-genre de curiosités que satisfont ces chroniques où la société qui a
-besoin de polir quotidiennement son éclat pour briller, jette aux échos
-des journaux les noms des gens qu'elle reçoit et le détail des fêtes
-qu'elle offre. Curiosités banales et qui sont, malheureusement, le fond
-même de la nature humaine, de ses envies et de son amour-propre.
-
-On trouvera mieux, sans doute, que je termine ce rapide crayon de ma vie
-de princesse de Cobourg, antérieurement aux événements qui préparèrent
-sa fin, par quelques traits sur mes enfants. Je le dois à cette sorte de
-confession d'une existence qui a tant souffert des mensonges des hommes.
-
-J'ai été, je crois, une bonne mère. J'ai voulu, j'ai cru l'être. J'ai le
-sentiment, du moins, de l'avoir été longtemps. J'ai prodigué à mes
-enfants mes soins et mes tendresses.
-
-Ceci est naturel aux femmes que la maternité fait vraiment femmes, et
-c'est leur gloire et leur honneur. Qu'elles me laissent dire, cependant,
-que s'il est parfois plus malaisé qu'on ne pense d'être le père de son
-enfant, il est des situations où en être la mère est d'une difficulté
-constante.
-
-Heureuses celles qu'une vie paisible et normale laisse à loisir auprès
-d'un berceau.
-
-J'ai tout de même connu ce bonheur avec mon premier-né Léopold, qui vit
-le jour en 1878, à notre château de Saint-Antoine, en Hongrie.
-
-La Reine était là, très heureuse d'être grand'mère. L'arrivée de cet
-enfant, un garçon, héritier des titres, fonctions et apanages de la
-famille, apaisait les querelles entre le Prince et moi. Ce fut une
-accalmie de quelque durée. L'influence de la Reine avait opéré sur mon
-mari. Moi-même, pénétrée de mes devoirs maternels, j'avais pris
-d'admirables résolutions de patience et de sagesse.
-
-Je faisais des rêves magnifiques, devant le berceau de mon fils... O
-cruauté du sort contre laquelle je serais impuissante: au fur et à
-mesure qu'il grandirait, et que le milieu agirait sur lui, il serait de
-moins en moins mon enfant. Je l'aurais voulu courageux et loyal. Ne
-devait-il pas porter l'épée? Quelle âme je souhaitais de lui forger!
-Mais son père revendiqua le droit de le diriger. Bien vite, il ne
-m'appartint plus.
-
-Léopold approchait de l'âge de raison lorsque je m'évadai d'une
-existence devenue atroce. Il crut qu'en refusant de continuer d'être
-princesse de Cobourg, j'emportais des centaines de millions qui
-devaient, un jour, lui revenir de son grand-père, et que j'allais les
-jeter au vent de mes folies.
-
-Je connus cette haine que la nature se refuse à concevoir: une haine de
-fils. J'ai versé sur elle les larmes que versent les mères frappées dans
-leur chair par la chair de leur chair. Cependant, Dieu le sait: chaque
-fois que mes enfants, affolés de cet argent qui est au fond des plus bas
-crimes, m'ont fait souffrir, je leur ai pardonné.
-
-Lorsque Léopold est mort d'une manière affreuse que je ne peux que
-mentionner, il n'était plus, pour mon coeur, de ce monde, depuis
-longtemps. Ce n'est pas moi qui ai été atteinte par le châtiment
-terrible qui a clos, dans le sang, la lignée de l'aîné des Saxe-Cobourg.
-C'est celui qui avait formé à son image un fils égaré.
-
-Il a survécu, je pense, pour avoir le temps de se repentir.
-
-Lorsque ma fille Dora fut près de naître, en 1881, j'avais une telle
-appréhension de la présence de son père, que je fis tout ce que je
-pouvais pour cacher l'heure imminente de la délivrance. Je voulais que
-le Prince ne fût pas près de moi à ce moment pénible, et qu'il sortît,
-sans me croire dans les douleurs. Il en fut ainsi. Cela se passait dans
-notre palais de Vienne. Je parvins à surprendre mon monde. J'évitai,
-dans la souffrance, une présence qui n'aurait pu que l'accroître. La
-sage-femme, de garde près de moi, ne put même pas envoyer chercher à
-temps le professeur accoucheur. Il arriva après la bataille.
-
-Dora fut mon second et dernier enfant. Elle promettait d'être jolie.
-Devenue jeune fille, encore plus grande que moi, très blonde et myope,
-elle a eu le malheur d'épouser le duc Gunther de Schleswig-Holstein,
-frère de l'impératrice Augusta, femme de Guillaume II.
-
-Le malheur... C'est là, dira-t-on, un mot de belle-mère.
-
-On verra par la suite que c'est une vérité conforme à des faits qui
-touchent à l'histoire contemporaine, rien de plus.
-
-De son mariage, ma fille n'a pas eu d'enfants. Ils auraient appris que
-leur grand'mère est la plus coupable des femmes, à moins que ce ne soit
-la plus folle, parce qu'elle a dit, bien des fois, à son gendre, comme
-au prince de Cobourg, comme à certains dignitaires de Vienne et
-d'ailleurs, complices ou agents des persécutions dont elle était
-accablée:
-
---Vous n'avez qu'un but: prendre, en me prenant ma liberté, ce que je
-peux avoir encore. Mais il y a une justice, et vous serez punis!
-
-Ils l'ont été.
-
-Ah! si, au lieu de me martyriser ou de me laisser martyriser, certains
-des miens étaient venus, avaient osé ou pu venir à moi, directement, et
-en confiance... Je suis femme, je suis mère. Je ne soutiens pas que je
-n'ai aucun tort. Je soutiens seulement ceci, qui est vrai: on m'a
-toujours menti. On m'a toujours parlé d'honneur, de vertu, de famille,
-et j'entendais crier plus haut que tout cela: «Argent! Argent! Argent!»
-
-
-
-
-VIII
-
-LES HOTES DE LA HOFBURG: L'EMPEREUR FRANÇOIS-JOSEPH, L'IMPÉRATRICE
-ÉLISABETH
-
-
-Depuis que la défaite a jeté bas, en un jour, les trônes qui étaient
-comme l'assise d'un monde germanique arriéré, j'ai l'occasion, parfois,
-de passer du _Ring_ vers le _Graben_, par la Hofburg, ancien palais
-impérial de cette ville de Vienne où j'écris ceci. J'aperçois, de la
-_Fransenplatz_ (la grande cour intérieure), les fenêtres des salles qui,
-jadis, me virent accueillir par la garde et les chambellans avec les
-honneurs de mon rang. Elles sont closes, vides, muettes. Ici, tout est
-mort. La vieille Hofburg a cessé d'être. La nouvelle, espérance énorme
-des somptuosités évanouies dans le néant, demeure inachevée. Elle
-n'atteste plus que la chute d'un empire.
-
-Seule des princesses et archiduchesses qui furent de la cour disparue,
-je suis restée à Vienne, aimée, je crois, du peuple, respectée des
-gouvernants.
-
-Il y a une ville au monde où l'on m'a vue vivre longuement. Elle a été
-le théâtre de mes «crimes». Cette ville, lorsqu'elle a chassé tout ce
-qui prétendait représenter l'honneur et les honneurs, les vérités et les
-vertus, m'a conservé mon droit de cité, et, supprimant les titres, m'a
-laissé le mien. Je reste debout devant les ruines du pouvoir qui fut,
-pour moi, cruel.
-
-J'ai connu la justice de la Cour et de l'empereur François-Joseph. J'ai
-appris qu'une Princesse n'a pas droit aux lois faites pour tout le
-monde. Il existe des dispositions secrètes qu'on lui applique sans que
-les juges aient à s'en mêler, ou, s'ils s'en mêlent, ils ont des ordres!
-On colore cela de prétextes. Dans mon cas, c'était la folie.
-
-Impossible, aujourd'hui, de taxer de démence une révolte de la
-conscience. Impossible, si une victime crie au secours! de l'accuser de
-scandale. On ne vous jette plus, de force, pantelante, dans une maison
-de fous dont le directeur dit en vain que vous n'êtes pas malade; et il
-faut qu'il vous garde. Il a des ordres!
-
-On appelait cela une _affaire de cour_!
-
-Je pense qu'il n'a pas fallu beaucoup d'attentats de ce genre pour
-motiver l'arrêt de la justice qu'aucune hypocrisie de mots et de gestes,
-et aucun appareil de la puissance humaine ne peuvent tromper. Elle
-prononça la fin des Habsbourg.
-
-Mais pourquoi faut-il que les coupables d'une politique immorale et
-lâche ne soient pas seuls à expier leurs fautes? Tout un peuple expie, à
-présent, la décadence et la chute de la cour de Vienne. Pauvre peuple,
-si bon, si dupé, si résigné, si travailleur, si à plaindre!
-
- *
-
- * *
-
-Quand je suis arrivée à la cour d'Autriche, en 1875, François-Joseph
-avait quarante-cinq ans.
-
-Il était remarquable, à distance, par sa tenue en uniforme. De près, il
-donnait l'impression d'une certaine bonhomie que démentait la dureté du
-regard. C'était un homme étroit, plein d'idées fausses et préconçues,
-mais qui avait reçu de sa formation et des traditions de la politique
-autrichienne quelques formules et manières qui lui permirent de surnager
-longtemps, avant d'être englouti dans le sang qu'il fit couler. Sous le
-décor du rang et des cérémonies, sous le vocabulaire des réceptions,
-audiences et discours, il y avait un être dépourvu de sensibilité. La
-nature, en le mettant au monde, l'avait privé de coeur. Il était
-empereur; il n'était pas homme. On eût dit un fonctionnaire automate,
-habillé en soldat.
-
-Dans le premier moment, il me fit grand effet, quand mon mari lui
-présenta la nouvelle princesse de Cobourg. Je m'attendais à des phrases
-aimables et distinguées auxquelles j'aurais bien du mal à répondre
-convenablement. Ce fut si banal que je ne savais plus, en sortant, ce
-qu'il m'avait dit. Il devait en être à peu près toujours ainsi, sauf
-dans une circonstance mémorable que je raconterai plus loin.
-
-Jamais ne n'ai connu quelqu'un retenant de François-Joseph un mot qui
-valût la peine d'être rapporté. Sa conversation, dans le cercle
-impérial, était d'une froideur et d'une pauvreté déconcertantes. Il ne
-s'animait que pour les «potins». Mais cela, c'était, surtout, du domaine
-de l'appartement de Mme S..., son refuge, son plaisir, son vrai «chez
-soi», où il était «Franz», ou «Joseph» en liberté.
-
-J'ai vu les débuts de Mme S... au _Burgtheater_. Son influence, si
-jamais elle en a eu d'autre que de permettre à l'Empereur de s'évader
-près d'elle des insuffisances, mères des fatalités de sa vie, n'a été
-nuisible à personne.
-
-Actrice du théâtre qui est la Comédie-Française de Vienne, jolie et de
-genre honnête, une Brohan, l'esprit en moins, elle plut au Souverain. Il
-lui fit un sort paisible et assuré, puis, un beau soir, l'introduisit
-tranquillement à la Cour où l'Impératrice prit sans peine son parti de
-cette impériale hardiesse. Elle fut satisfaite de constater que
-François-Joseph, méthodique jusque dans ses passions, réduit jusque dans
-ses excès, choisissait une confidente de tout repos, qui ne prétendait
-qu'à tenir gentiment son emploi.
-
-Il y a eu fort loin de Mme S. à Mme de Maintenon. Il y a eu encore plus
-loin de François-Joseph à Louis XIV.
-
-Physiquement, l'Empereur, si n'avaient été l'uniforme et l'entourage,
-aurait pu être pris pour son premier maître d'hôtel. A bien l'observer,
-il n'avait rien que d'ordinaire.
-
-On remarquait pourtant chez lui deux tics: à la moindre perplexité, il
-tapotait et caressait ses «côtelettes». A table, il se regardait
-fréquemment dans la lame de son couteau. Pour le reste, il mangeait, il
-buvait, il dormait, il marchait, il chassait, il parlait suivant des
-rites accordés avec les circonstances, les heures, le temps, le
-calendrier, en conformité de règles bureaucratiques. Elle furent à peine
-troublées par quelques révolutions, diverses guerres et beaucoup
-d'infortunes. Il accueillit ces calamités du même front que la pluie
-lorsqu'il devait partir pour Ischl.
-
-Quand son fils se tua, quand sa femme fut assassinée, il ne perdit pas
-un pouce de sa taille. Sa démarche resta aussi ferme, sa barbe aussi
-parfaitement disposée. Finies les cérémonies, il n'y eut rien de changé
-en Autriche. François-Joseph continua de parler sur le même ton de
-l'amour de ses peuples pour sa personne et de son amour pour eux.
-
-Et, le soir, il fut chez Mme S.
-
-Ce personnage sans relief, sans courage et sans équité, a fait le
-malheur de ma vie. A l'heure où il aurait dû remplir vis-à-vis de moi
-son devoir de souverain et de chef de maison, il ne l'a pas rempli--par
-peur.
-
-Si, en deux circonstances, je l'ai vu différent à propos de ce qui
-pouvait me toucher, ces circonstances n'étaient pas décisives. On ne
-juge pas un homme sur le geste qu'il fait de vous soutenir quand vous
-descendez de voiture. On le juge si, dans un incendie, il ne recule pas
-devant les flammes pour vous sauver.
-
-François-Joseph était incapable de se jeter au feu pour qui que ce fût.
-Il ne fallait attendre de lui aucune aide dans le danger. Il aurait
-craint d'abîmer son uniforme ou de déformer ses favoris.
-
-Ah! j'ai compris sans peine le désespoir de son fils et de sa femme,
-emportés vers les sommets, et qui, devant ce néant, ne songeaient qu'à
-le fuir.
-
-L'Empereur avait un frère, l'archiduc qui fut le point de départ des
-haines de cour dont j'ai été victime. Cet homme a connu les rigueurs
-d'un exil déshonorant et il est mort déshonoré. Dieu l'a puni. J'ai vu
-sa droite atteindre le coupable initiateur des persécutions qui ont
-provoqué, renforcé, exaspéré la principale de celles dont j'ai eu à
-souffrir.
-
-Pendant des années, il m'avait entourée d'hommages. Tout Vienne le
-savait. L'Empereur, comme les autres, et mieux que les autres, car ces
-histoires étaient son pain quotidien. C'était pour lui une affaire
-d'Etat de savoir si l'archiduc Louis-Victor arriverait à ses fins.
-
-Ce prince pouvait plaire. C'était une nature d'une certaine ardeur, que
-ses curiosités excessives devaient entraîner dans le scandale d'un
-châtiment public.
-
-Je recevais patiemment ses compliments et ses fleurs. On sait les
-exigences du monde. Les assiduités d'un archiduc frère de l'Empereur se
-supportent en souriant. Le sourire aussi a été donné à la femme pour
-dissimuler sa pensée.
-
-Malheureusement, Louis-Victor, jaloux des sentiments sérieux qu'un
-autre, qui n'était pas «Prince» m'inspirait, s'impatienta et, du jour au
-lendemain, objet de ses adulations, je devins celui de son aversion.
-
-J'avoue que j'ai eu longtemps, pour l'ironie, un goût que je tenais du
-Roi. Il m'a valu bien des ennemis. L'archiduc fut-il offensé de quelque
-mot un peu dur? Les blessures d'amour-propre sont celles qui
-s'enveniment le plus promptement. Toujours est-il que j'eus soudain, en
-lui, un adversaire déclaré. Il proclama qu'il me ferait quitter la Cour.
-
-J'avais inspiré des jalousies. Qui n'en inspire? Ces jalousies se
-groupèrent autour de mon ancien admirateur. La cabale traditionnelle
-commença. L'indépendante que j'étais fut mise en joue par quelques
-bonnes âmes qui ne songèrent plus qu'à la massacrer avec l'aide du Don
-Juan repoussé.
-
-Celui-ci ne fut pas long à composer la scène à faire.
-
-On commençait alors à parler de l'attention que j'accordais au galant
-homme qui a été le seul que, de ma vie entière, j'ai distingué de toute
-la force de ma confiance et de toute l'étendue de mon estime. L'archiduc
-Louis-Victor alla raconter à son frère qu'il m'avait vue, de ses yeux
-vue, la nuit, dans un restaurant à la mode, en tête à tête avec un
-officier de uhlans.
-
-Aussitôt, emportées par l'indignation d'un tel oubli de ce que je devais
-à mon rang, trois nobles Furies, que je ne veux pas nommer et qui
-avaient des droits singuliers à représenter la vertu sur la terre,
-firent connaître à Sa Majesté que, si j'étais priée au prochain bal de
-la Cour, elles me tourneraient le dos en plein cercle impérial.
-
-Ma soeur, informée de ce hourvari, me prévint et me questionna. Je n'eus
-aucune peine à découvrir d'où venait le complot et à démontrer mon
-innocence à Stéphanie.
-
-Le soir que l'archiduc Victor indiquait, je n'étais pas sortie du Palais
-Cobourg. J'ajoute, pour ce chapitre de petite histoire, que je n'ai
-jamais, jamais, jamais pris place à une table de restaurant en tête à
-tête avec qui que ce soit. Lorsqu'il m'est arrivé d'assister à quelque
-dîner ou souper, en un lieu public, dans un salon réservé ou dans une
-salle ouverte à tout le monde, j'ai toujours été accompagnée d'une ou
-plusieurs personnes de mon entourage.
-
-Bien mieux, à l'heure qu'indiquait le calomniateur, j'étais avec le
-Prince mon mari et nous avions une de ces discussions, orage quotidien
-de notre existence. Le Prince était là pour s'en souvenir. Au surplus,
-le personnel pouvait attester que je n'avais pas donné l'ordre d'atteler
-et que je n'avais point quitté le palais. Enfin, rien de plus simple que
-de confondre l'archiduc et ses vertueuses amies.
-
-Ma soeur fut convaincue et, sans vouloir se placer entre l'arbre et
-l'écorce, elle pensa que je ferais bien de parler à l'Empereur.
-
-La cabale agissait vite. François-Joseph me devança en me faisant
-convoquer.
-
-Je le vis dans l'appartement de Stéphanie. J'étais dans cet état de
-colère indignée que je n'ai jamais pu maîtriser, hélas! devant
-l'infamie.
-
-Je remerciai d'abord le Souverain de son audience et lui dis, en me
-possédant difficilement, qu'il devait me défendre et prendre mon parti;
-que j'étais en butte aux attaques d'une misérable cabale et que c'était
-à lui d'y mettre fin en punissant les calomniateurs. Je lui demandais
-une enquête. Je l'attendais de sa justice.
-
-On conçoit de reste mon discours.
-
-Prévoyant mes paroles, il avait préparé sa réponse selon une formule
-d'un des chefs de bureau de la Chancellerie impériale, qui le dressèrent
-dans son jeune âge. Elle fut celle-ci:
-
---Madame, tout cela ne me regarde pas. Vous avez un mari. C'est son
-affaire. Je crois que, pour le moment, vous ferez bien de voyager et de
-ne pas paraître au prochain bal de la Cour.
-
---Mais, Sire, je suis une victime. Vous faites de moi une coupable.
-
---Madame, j'ai entendu mon frère, et quand Victor a parlé...
-
-Il acheva d'un geste qui voulait être impérial et définitif.
-
-Je n'étais pas femme, on le sait, à tenir bon contre tant d'iniquité. Je
-cachai mon mépris en prononçant:
-
---L'avenir dira, Sire, lequel de nous a menti, de l'Archiduc ou de moi.
-
-Je fis ma révérence dans toutes les règles, et l'Empereur sortit.
-
-Revenue au palais de Cobourg, j'entrai chez mon mari et lui déclarai que
-j'attendais de son honneur que, pour déchirer la trame abominable où
-j'étais prise, il envoyât ses témoins à l'archiduc Victor.
-
-Le Prince de Cobourg me répondit froidement que, si j'avais perdu la
-faveur impériale, il n'avait pas envie, lui, de la perdre en se battant
-avec un Archiduc, frère du Souverain.
-
-Après l'empereur chevaleresque, je tombais sur un autre Galaor!
-
-Ma furieuse insistance ne put rien obtenir, ou plutôt elle obtint tout
-le contraire de ce qu'elle cherchait: le Prince ne voulut plus se
-rappeler que j'étais au Palais, le soir désigné par le calomniateur. Il
-déclara qu'il ne le contredirait aucunement!
-
-Ce fut la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Dès cette heure, ma
-résolution fut prise: je ne resterais plus avec le mari qui
-m'abandonnait. J'écouterais la voix qui m'avait dit: «Vous vous perdez,
-Madame, dans le monde où vous vivez. Il est lâche et pervers.»
-
-Cependant, l'instinct de la famille fut plus fort que ma colère.
-
-Je dis au Prince:
-
---Nous devons nous séparer et reprendre chacun notre liberté. Mais nous
-avons des enfants. Evitons un éclat. Voyageons une année. Si, au bout de
-cette année nous n'avons pas trouvé une nouvelle règle de vie commune,
-nous nous quitterons. Vous irez de votre côté, moi du mien.»
-
-Je venais de prononcer les paroles qui, dans l'esprit d'un homme tel que
-le Prince de Cobourg, étaient les plus terribles qu'il pût appréhender.
-La perspective d'une séparation ou d'un divorce annonçait la possibilité
-du passage des millions du Roi en d'autres mains que celles du père de
-mes enfants. Et cela, jamais!... J'en saurais quelque chose. Je le sus,
-en effet.
-
-Puisque je montre le fond du drame, je dois expliquer les raisons
-secondes de l'incroyable attitude de François-Joseph. Elles touchent à
-la politique, et je ne voudrais m'attarder sur aucune, la sienne moins
-qu'une autre. Cependant, j'écris pour essayer d'ajouter quelques traits
-à l'Histoire de ce temps aussi bien que pour me défendre.
-
-François-Joseph refusa de me secourir et, du premier coup, m'abandonna,
-laissant mon mari libre d'agir à sa guise, parce qu'il avait à le
-ménager. Le Prince de Cobourg savait le secret de Mayerling et de la fin
-désespérée de Rodolphe. En outre, le Prince avait un frère, Ferdinand,
-placé à l'avant-garde du _Nach Osten_, en Bulgarie. Les Cobourg étaient
-une puissance. François-Joseph pliait devant elle. De deux maux, il
-choisissait le moindre, du point de vue de ses calculs, et c'est moi
-qu'il sacrifiait.
-
-Je ne l'ai vu, je l'ai dit, en meilleure attitude que deux fois, dans
-tout cela. Le jour où je lui demandai le changement d'un gentilhomme de
-la Cour, attaché à ma personne et à celle de mon mari, et qui faisait
-cause commune avec l'Archiduc Victor, il me l'accorda sur-le-champ.
-
-Plus tard, lorsque je suis entrée dans la voie d'une vie nouvelle, en
-vivant enfin d'un idéal supérieur, au mépris des plus sinistres épreuves
-et des plus affreuses calomnies, il est advenu que le Prince de Cobourg
-s'est vu en face d'un homme d'honneur prêt à lui rendre raison. Mon mari
-avait l'air de le dédaigner. L'Empereur s'est rappelé que l'uniforme de
-soldat était autre chose qu'un vêtement de parade. Il prescrivit au
-Prince de Cobourg de se battre. Il se battit.
-
-Ce fut, je crois, la seule victoire militaire remportée par
-François-Joseph sur quelqu'un, et, pour le Prince, général autrichien,
-le seul combat où il ait jamais donné de sa personne.
-
- *
-
- * *
-
-J'ai songé souvent que la Providence fit une grande grâce à
-l'Impératrice en ne la laissant pas vieillir, rivée au boulet qui
-entraînait l'Empire dans les profondeurs de la bêtise et de la férocité
-humaines.
-
-Dirai-je que ma pensée va vers elle comme une prière? Ce fut aussi une
-martyre. Elle vient immédiatement après la Reine dans mes méditations
-quotidiennes.
-
-La différence d'âge et de rang me tint, à mon vif regret, plus loin
-d'elle que je ne l'aurais voulu. Au moment où j'aurais pu l'approcher
-mieux, je me débattais dans ma vie princière, prise entre mes
-aspirations vers un idéal de salut et les vanités du monde. Si elle
-était l'Impératrice sereine, je paraissais une princesse tourmentée.
-J'avais cependant quelque chose de commun avec elle: l'amour de la
-nature et de la liberté et le goût de Henri Heine.
-
-Sans avoir fait de cet écrivain ce que j'ai fait de Goethe, la pensée
-par laquelle j'essaie de vivifier la mienne, j'ai eu de bonne heure,
-puis de plus en plus, en vieillissant, la connaissance et l'admiration
-du poète, philosophe fantaisiste et inspiré, Musset de Prusse et de
-Judée qui est, par excellence, l'homme d'esprit européen. Précurseur
-étonnant, Heine avait pris de la France et lui avait apporté un ensemble
-de dons desquels le mélange promet une race d'hommes affranchis des
-frontières, et mus par un même goût de l'éternelle beauté. Annonce de
-rapprochements que l'avenir verra peut-être.
-
-Qu'il fût Juif, c'est possible. Les Apôtres aussi! Et je comprends le
-culte de l'Impératrice allant le voir à Hambourg, restant après sa mort
-en relations avec sa soeur et lui érigeant un monument à Corfou.
-
-Rodolphe disait de sa mère: «C'est un philosophe sur le trône.» C'était
-vraiment un grand esprit.
-
-Le jour où j'eus l'honneur d'être reçue en particulier, pour la première
-fois, par l'Impératrice, fut pour moi un jour sensationnel. Je savais
-qu'elle ne portait que du blanc, du noir, du gris et du violet. J'ai
-toujours composé mes toilettes sans le secours du couturier et, si j'en
-crois les flatteries de la rue de la Paix, j'ai su m'habiller, après
-quelques années de tâtonnements. J'avoue qu'alors, si hardie que je
-fusse devenue en pareille matière, je pris mon temps pour me décider.
-Enfin, j'optai en faveur d'une robe d'un violet de violette, garnie de
-grèbe, avec un petit chapeau-toque, comme on en portait alors, tout en
-velours, heureusement arrangé.
-
-Je dirai sans fard qu'il me revint que ma toilette avait été remarquée
-favorablement.
-
-L'Impératrice fut toute de charme. Elle me parla de la Reine comme d'une
-amie présente à son affection, en termes simples et choisis à la fois.
-C'était sa façon de parler sur toutes choses. Rien que de bon, de
-supérieur et de naturel en même temps ne tombait de ses lèvres qui
-s'entr'ouvraient à peine pour laisser passer des mots nettement
-prononcés, mais bas, et purs cependant. C'était une voix d'âme: un
-cristal étouffé, mais un cristal.
-
-Jamais je n'ai revu un sourire pareil au sien. Il mettait le ciel sur
-son visage. Il enchantait et il troublait, tant il était à la fois doux
-et profond.
-
-Elle était belle d'une beauté de l'Au-delà, avec quelque chose
-d'immatériel dans la pureté des traits et des lignes du corps. Personne
-ne marchait comme elle. On n'apercevait pas le mouvement des jambes.
-Elle s'avançait en glissant; elle semblait planer à ras de terre. J'ai
-lu souvent de quelque femme célèbre et adorée qu'elle était «d'une grâce
-inimitable». L'Impératrice Elisabeth avait vraiment cette inimitable
-grâce, et ses grands yeux bruns, tellement ils apaisaient et parlaient
-un noble langage, semblaient exprimer les vertus théologales: la Foi,
-l'Espérance et la Charité.
-
-La Bavière qui l'avait vue naître, a gardé intacts, au cours des âges,
-des éléments de la race celtique établis jusqu'au Danube. L'Allemagne du
-Sud a de ce vieux sang européen en abondance.
-
-L'Impératrice avait les caractéristiques de la beauté celte la plus
-raffinée. Elle n'était pas germanique, du moins comme au delà du centre
-de l'Empire, en tirant vers le Nord. Elle exprimait à la perfection,
-moralement et physiquement, tout ce qui sépare et continuera de séparer
-Munich et Vienne de Berlin.
-
- *
-
- * *
-
-Les souvenirs se pressent en foule, quand je reviens par la pensée à la
-Hofburg. Il faut choisir.
-
-Je songe à l'archiduc Jean, qui devint Jean Orth, du nom d'un des
-châteaux de Marie-Thérèse sur le Danube, séjour préféré de cet esprit
-étrange.
-
-Comme Rodolphe, avec lequel il s'entendait fort bien en certaines
-choses, il étouffait à la cour. Il m'a dit de lui--et de moi--une fois:
-
---Nous ne sommes pas faits--et toi non plus, d'ailleurs--pour vivre ici.
-
-Il m'intéressait, mais je n'aimais pas son esprit sarcastique. Il
-n'avait pas la hauteur de pensées et de vues de Rodolphe. Lorsqu'il
-disparut, je tins pour sa survivance quelque part, en secret, et la
-possibilité d'une réapparition. J'ai lu, cette année, dans les journaux,
-qu'un personnage énigmatique, qui pouvait être l'archiduc Jean, était
-mort à Rome où, depuis vingt ans, il vivait caché. Rome, en effet,
-attire les âmes solitaires et désabusées du monde. Si cet inconnu fut
-Jean Orth, il put, à loisir, y méditer sur la grandeur et la décadence
-des empires.
-
-Je laisserai cette ombre à son mystère, et parlerai de deux autres
-disparus plus rapprochés de nous et des problèmes actuels.
-
-Ce disant, je revois le bal où François-Ferdinand d'Este montra, par son
-empressement pour la Comtesse Chotek, ce qui devait arriver: il l'aimait
-et elle l'aimait. Ils s'épousèrent. Ce fut un événement considérable.
-
-La Comtesse était d'une habile intelligence, et ne déplaisait pas à
-l'Empereur. Elle sut ne pas effrayer cet esprit borné. Son rôle dans les
-principaux événements politiques de l'Europe Centrale, du jour où la
-mort de Rodolphe lui permit de rêver un trône, fût-ce simplement celui
-de Hongrie, ne laissa pas que d'être plus important qu'on ne l'imagine
-ordinairement.
-
-Il m'est revenu plus d'une fois que si la France avait su et pu avoir
-une politique autrichienne, elle aurait trouvé, dans la Comtesse Chotek,
-élevée au rang de Duchesse de Hohenberg, des idées différentes de celles
-de Berlin.
-
-Malheureusement, la France commit la faute,--et qu'elle m'excuse d'oser
-le dire en passant--de séparer la politique de la religion, et d'oublier
-que la religion est la première des politiques. Elle se lia elle-même
-les mains, se mit un bandeau sur les yeux, et voulut ainsi avancer en
-Europe. Il y avait bien peu de chances pour elle d'arriver au Danube,
-qui est la plus importante des routes européennes.
-
-J'ai su combien le Roi, à Bruxelles, déplorait l'aveuglement de la
-France, et ce qu'il dit, à ce sujet, à plus d'un Français distingué. Le
-Roi professait que l'inconvénient des gouvernements démocratiques est
-qu'ils ont à faire de nombreuses écoles avant de posséder le petit
-nombre de principes qui, au fond, sont tout le secret du gouvernement
-des hommes et des peuples. Le principe religieux n'est pas le dernier.
-
-Dans un pays où les hommes d'Etat, jadis abondants, avaient fini par
-disparaître dans une sottise corruptrice, tueuse de caractères et de
-convictions, la comtesse Chotek, femme de solides croyances, avait une
-tête politique.
-
-Elle fit Ferdinand d'Este ce qu'il était devenu: capable d'énergie. Son
-défaut--et celui de son mari--fut, par crainte de révéler de la
-faiblesse, de ne pas savoir montrer de la bonté. L'Archiduc héritier et
-sa femme étaient d'un strict, dans la défense de leurs biens, sur leurs
-terres et dans leurs palais, qui les fit taxer d'âpreté.
-
-Il faut peu de chose pour que l'inimitié latente contre les héritiers de
-la couronne, dans un Etat naturellement divisé, puisse promptement
-s'aggraver. Des rivalités, des jalousies, des inquiétudes se chargent
-d'y ajouter. Certaines minuties et rigueurs de François-Ferdinand et de
-la duchesse de Hohenberg furent perfidement exploitées contre eux. Le
-jour de leur mort étant décidé, le terrain se trouva préparé, les
-instruments assurés.
-
-Mais, ici, j'effleure des choses d'hier et terribles, dont le recul
-n'est pas suffisant pour qu'il soit permis d'en parler.
-
-L'Archiduc héritier et sa femme avaient contre eux une puissante
-camarilla. Ils ne manquaient pas de partisans, et pouvaient opposer
-cabale à cabale, mais leurs adversaires, presque tous masqués, servaient
-des desseins extérieurs à la monarchie.
-
-Ce n'est pas le lieu et l'heure d'aborder la bataille d'influences dont
-Vienne était le champ alors. Ce sera l'oeuvre, plus tard, de quelque
-pénétrant et impartial génie qui sera, peut-être, en situation
-d'éclairer les dessous de la cour d'Autriche, dans les dix ou quinze
-années d'avant 1914. Il fera connaître un des plus formidables combats
-d'intérêts et d'amours-propres que l'Histoire ait jamais enregistrés.
-
-A la cour de Vienne, il n'y avait pas qu'une camarilla, c'est-à-dire un
-groupe plus ou moins étendu d'ambitions associées autour du souverain,
-gardant les avenues, et manoeuvrant le prince au mieux de leurs haines
-et avidités. Au fur et à mesure que le vieil empereur était de plus en
-plus un figurant, les anciens favoris se voyaient combattus par de
-nouveaux, près de la puissance naissante. Cette puissance, pour les
-petites raisons que l'on sait, pour d'autres, plus grandes, qui tenaient
-au mariage morganatique de François-Ferdinand, au catholicisme ardent de
-la duchesse de Hohenberg, à son caractère et à ses rêves pour ses
-enfants, avait des ennemis à l'intérieur et à l'extérieur.
-
-Il en résultait une troisième camarilla, la plus secrète et la plus
-redoutable, car, dans une cour où les individus se combattaient par
-clans, elle combattait indistinctement tout le monde; elle ne trahissait
-pas tel ou tel, mais bien la patrie entière.
-
-
-
-
-IX
-
-MA SOEUR STÉPHANIE ÉPOUSE L'ARCHIDUC RODOLPHE. IL MEURT À MAYERLING.
-
-
-En 1880, ma soeur cadette coulait des jours heureux à Bruxelles. Ses
-dix-huit ans étaient d'une beauté rayonnante. Sans savoir encore quel
-personnage elle épouserait, elle était portée à penser qu'elle
-s'établirait mieux que sa soeur aînée.
-
-Le Roi n'avait jamais été enthousiaste du prince de Cobourg. Il
-ambitionnait davantage pour moi. Mais la Reine avait souhaité ce
-mariage. J'ai résumé ses raisons.
-
-Pour se revancher, le Roi entendait que Stéphanie eût un trône. Il avait
-pensé à Rodolphe de Habsbourg, et la Reine autant que lui. Projet hardi.
-Pour honorable que fût la Maison Royale de Belgique, elle était loin de
-la grandeur de celle d'Autriche.
-
-Je ne fus pas étrangère, comme je l'expliquerai tout à l'heure, à un
-mariage qui s'annonça sous les plus éblouissants auspices et aboutit, en
-peu d'années, à une épouvantable catastrophe.
-
-C'est bien plus cette chute qui intéresse l'Histoire que le détail de
-l'union de Rodolphe de Habsbourg et de Stéphanie de Belgique. J'irai
-donc droit au but, en montrant Rodolphe à la veille de sa mort.
-
-Rodolphe avait trente ans. Il eût pu s'appeler le Bien-Aimé. La plus
-belle cour était à ses pieds; la plus belle ville du monde après Paris
-était comme une demeure où tout lui aurait appartenu. Les peuples de la
-monarchie ne formaient pour lui qu'un peuple qui plaçait ses espérances
-en son avenir. Il avait une épouse que chacun proclamait enviable; une
-fille qu'il comblait de caresses; une mère très noble et très bonne,
-pour laquelle il professait un culte; un père, enfin, dont le trône
-imposant devait lui revenir; et Rodolphe, malheureux, voulait mourir.
-
-Finissons-en une bonne fois avec les légendes, si tant est qu'il soit
-possible d'en finir, ici-bas, avec le mensonge:
-
-Rodolphe de Habsbourg s'est tué.
-
---La preuve manque, a-t-on dit.
-
-On se trompe. Elle existe. Je l'indiquerai tout à l'heure.
-
-L'histoire de la liaison qui le mena au tombeau a été souvent contée. Je
-me bornerai à quelques traits inédits ou peu connus.
-
-Il y eut, dans l'amour de l'Archiduc héritier pour Mary Vescera, une
-sombre fatalité ou une sinistre influence...
-
-Peu de temps avant que je me décide à rédiger ces pages, un jour, après
-avoir rangé des papiers qui, justement, me ramenaient à l'époque où
-j'étais la confidente et l'amie de Rodolphe, je suis sortie dans Vienne.
-
-Au détour d'une rue encombrée, j'ai aperçu, de ma voiture qui allait
-lentement, une vieille femme, dans un costume sombre et d'une poignante
-révélation. Comme écrasée par des calamités multiples, courbée vers le
-sol sous le poids d'un accablant fardeau, elle s'avançait obliquement,
-rasant les murs, avec quelque chose de morne et d'épouvanté dans un
-visage ravagé de sillons tragiques.
-
-En cette apparition funeste, j'ai cru reconnaître la mère de la Vescera.
-
-Qu'était-elle devenue, la femme parée que j'entrevis, accompagnant sa
-fille, alors dans l'épanouissement de son affolant prestige?
-
-Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir aussi cette Mary Vescera,
-superbe, à une soirée chez le Prince de Reuss, ambassadeur d'Allemagne,
-dernière et sensationnelle apparition, dans la société viennoise, de
-celle qui allait être l'héroïne de la «sanglante énigme» de Mayerling.
-
-Bien simple énigme, du reste. Encore fallait-il être placé pour voir et
-pour savoir. Et cela sera toujours difficile aux journalistes,
-improvisateurs des versions tendancieuses de «l'Actualité», cette
-ennemie de l'Histoire. Chacun d'eux continuera d'y remédier de sa place,
-par des imaginations ou des aperçus qui varient selon le point de vue.
-Si, après cela, la vérité est longue à venir, ce n'est pas
-extraordinaire. L'étonnant de la Presse n'est pas qu'elle abonde en
-fausses nouvelles, c'est que, parfois, elle en donne de vraies.
-
-Je venais d'arriver à l'Ambassade. Le prince de Reuss me quitta pour
-aller au-devant de ma soeur et de son mari, qui faisaient une entrée de
-souverains.
-
-Rodolphe m'aperçut, et, laissant Stéphanie, vint à moi directement.
-
---Elle est là-bas, me dit-il sans préambule. Ah! si quelqu'un pouvait
-m'en délivrer!
-
-_Elle_, c'était sa maîtresse au masque ardent. J'eus un regard vers la
-séductrice. Deux yeux brûlants nous fixaient. Un mot suffit à la
-dépeindre: une sultane impérieuse, et qui ne craint aucune favorite,
-tellement sa beauté pleine et triomphante, son oeil noir et profond, son
-profil de camée, sa gorge de déesse, toute sa grâce sensuelle, sont sûrs
-de leur pouvoir.
-
-Elle avait pris totalement Rodolphe et voulait qu'il l'épousât! Leur
-liaison durait depuis trois ans.
-
-La famille d'où sortait Mary Vescera était d'origine grecque, famille
-bourgeoise avec quelques attaches de noblesse. Nombreuse et peu
-fortunée, elle bâtissait tout un avenir sur la faveur du prince
-héritier. Seule ne s'en souciait pas, peut-être, une soeur de l'idole,
-qui n'avait point la beauté physique en partage. Son mérite était d'un
-ordre moins périssable. Quand le drame de Mayerling emporta Rodolphe et
-son amante, la soeur de la morte disparut dans un couvent.
-
-A la soirée du prince de Reuss, je fus frappée de l'énervement de mon
-beau-frère. C'était au début de la seconde quinzaine de janvier 1889. Je
-crus bon d'essayer de le calmer en lui disant, de la Vescera, un mot qui
-ne devait pas lui déplaire, et j'observai simplement:
-
---Elle est bien belle!
-
-Puis je regardai ma soeur, autrement belle, et royalement parée, qui
-faisait son cercle... Mon coeur se serra. Tous trois étaient malheureux!
-
-Rodolphe s'était éloigné sans me répondre. Un moment après, il revint et
-murmura:
-
---Je ne peux plus m'en détacher!
-
---Pars, dis-je alors, va en Egypte, aux Indes, en Australie. Voyage. Si
-tu es malade d'amour, tu te guériras.
-
-Il eut comme un imperceptible haussement d'épaules et ne me parla plus
-de la soirée. Triste soirée! Une atmosphère de malaise pesait sur la
-brillante assistance. Je fus, pour ma part, si impressionnée, que,
-rentrée chez moi, je ne pus, de la nuit, trouver le sommeil.
-
-J'avais suivi, pour ainsi dire, pas à pas le développement de la passion
-de Rodolphe.
-
-Dès mon arrivée à la cour, l'Archiduc m'avait plu et il me témoignait de
-l'amitié. Nous étions presque du même âge. J'ose dire que, par bien des
-côtés, nous nous ressemblions. Nos idées étaient les mêmes sur beaucoup
-de points. Rodolphe fut confiant avec moi, et je sentis bientôt dans sa
-confiance quelque chose de plus.
-
-Cela m'arrivait trop souvent, de divers côtés, depuis que j'étais à
-Vienne, pour que je ne fusse pas en garde. Mais Dieu sait qu'alors,
-j'eus quelque mérite à dire au prince, dans la cordialité du tutoiement
-d'usage dans les familles royales et princières que régit l'esprit
-patriarcal allemand:
-
---Marie-toi... J'ai une soeur qui me ressemble. Epouse-la!
-
-Une première fois, il s'en fut en me répondant:
-
---J'aime mieux Middzi!
-
-C'était une jolie fille, type parfait de la Viennoise, cette Parisienne
-de l'Est européen. Il en eut deux enfants.
-
-Cependant, la sagesse l'emporta et, peut-être aussi mon influence, sans
-compter que, jeune mère, et puisant dans la maternité le courage de
-supporter bien des choses qui, plus tard, aggravées, ne furent plus
-supportables, je n'étais encore ni «démente, ni prodigue, ni capable de
-toutes les duplicités», au dire de mes persécuteurs.
-
-Bien au contraire, longtemps mes qualités et mes vertus ont été exaltées
-par des gens qui devaient ensuite me couvrir d'opprobre. A cette époque,
-ma soeur cadette parut devoir être une réplique heureuse de ce que
-j'étais, et Rodolphe prit le train pour Bruxelles. Stéphanie devint la
-seconde dignitaire de l'Autriche-Hongrie, la future impératrice de la
-Double Monarchie.
-
-L'Archiduc n'eut pas de peine à lui plaire. Il avait plus que la beauté:
-la séduction. De taille moyenne, bien proportionné, il cachait beaucoup
-de résistance sous une apparence frêle. Il faisait songer à un pur-sang:
-il en avait le fond, l'aspect léger et les caprices. Sa force nerveuse
-égalait sa sensibilité. Sur son visage au teint mat se reflétaient ses
-sentiments. Son oeil, dont l'iris brun et brillant se colorait par
-moment de teintes diverses, semblait changer de forme en changeant
-d'expression. Il passait promptement de la caresse à la colère, et de la
-colère à la caresse. Il était troublant; il révélait une âme prenante,
-diverse et raffinée. Le sourire de Rodolphe faisait peut-être encore
-plus d'impression. C'était le sourire de sphinx angélique, particulier à
-l'impératrice, avec, en plus, une façon de parler, de se donner, de
-capter qui faisait l'effet d'extérioriser, de livrer la personne
-mystérieuse de Rodolphe à son interlocuteur, flatté de posséder cet être
-rare et prestigieux.
-
-Très lettré, très ouvert au mouvement des idées, l'Archiduc recherchait
-la société des artistes et des savants. Il se plaisait en compagnie
-d'hommes comme ces peintres supérieurs Canon et Angeli, et l'éminent
-physiologue professeur Billroth.
-
-Qu'on n'attende pas de moi, à présent, un portrait de ma soeur. Il m'est
-bien difficile de m'attarder sur elle, en détails laudatifs, puisque
-j'ai dit qu'elle me ressemblait. Je dirai seulement: en mieux,
-physiquement.
-
-Rodolphe et Stéphanie formaient un couple en apparence bien assorti.
-Leur fille, Elisabeth, aujourd'hui Princesse de Windischgraetz, doit à
-la fortune dont elle a hérité de son grand-père, l'Empereur
-François-Joseph, une indépendance matérielle qui, jointe à son
-indépendance morale, a fait d'elle une jeune femme très en vue.
-
-Après sa naissance, ma soeur, au lendemain des relevailles, eut l'idée
-de voyager. Elle avait besoin de se remettre, en allant à la mer. Elle
-se rendit à Jersey et y séjourna longuement.
-
-Rodolphe fut contrarié de son départ. Il s'y était opposé en disant
-qu'il fallait qu'elle restât près de lui qui, retenu par ses obligations
-de prince héritier, ne pouvait l'accompagner.
-
-Mais nous sommes d'une famille où, lorsque nous avons décidé quelque
-chose, il est bien difficile de nous faire revenir sur notre
-détermination.
-
-Stéphanie s'en fut. Elle ne songea pas qu'une jeune femme doit rester le
-plus possible près de son jeune mari, surtout quand il est l'homme le
-plus exposé de la cour de Vienne aux tentations.
-
-Rodolphe, un peu plus tard, eut un chagrin autrement vif que la
-contrariété d'une absence qui, en somme, pouvait s'excuser, à la
-condition de n'être pas aussi prolongée qu'elle le fut.
-
-L'Archiduchesse héritière de la Couronne tomba malade. Lorsqu'elle
-sortit des mains des chirurgiens qui eurent à lui prodiguer leurs soins,
-Rodolphe apprit qu'il aurait peu de chances, désormais, de voir
-s'accroître le nombre de ses enfants légitimes.
-
-Le coup fut rude. De ce jour, il commença à s'étourdir. Il était porté à
-s'oublier au cours des beuveries, des parties de chasse et autres. Ce
-penchant s'accentua. Ce fut à ce moment que la Vescera se trouva sur son
-chemin.
-
-La première fois que je fus fixée sur sa beauté, je faillis perdre
-contenance, mise dans une situation imprévue et délicate, qui me fit
-appréhender l'excès de la passion dans une nature telle que celle de
-Rodolphe.
-
-Il y avait un dîner au palais de Cobourg. L'Archiduc héritier était,
-selon son rang, à ma droite, et ma soeur en face de moi.
-
-On parlait beaucoup, dans Vienne, de la liaison de Rodolphe et de la
-Vescera. Stéphanie, quoique silencieuse là-dessus, par dignité de
-caractère, devait souffrir. Je n'avais pas craint de dire à Rodolphe,
-aussi doucement que possible, mon opinion sur ce sujet difficile, et
-j'avais exprimé l'espoir que les racontars exagéraient. Je voulais
-penser qu'il ne s'agissait que d'un caprice. Et voilà qu'à table, les
-valets derrière nous, les convives attentifs à nos moindres gestes, et,
-premièrement, ma soeur et mon mari, Rodolphe s'avisa de me montrer, dans
-sa main, cachée par le couvert et ses ornements propices, un portrait de
-femme en miniature, dissimulé dans quelque chose qui me parut être un
-porte-cigarettes.
-
---C'est Mary, dit-il. Comment la trouves-tu?
-
-Je n'eus d'autre ressource que de sembler n'avoir ni vu, ni entendu et,
-par-dessus la table, d'adresser la parole à ma soeur.
-
-Mais, ainsi débridé, que ne ferait pas Rodolphe? On ne fut pas long à le
-voir.
-
-Mon beau-frère est mort le 30 janvier 1889, entre six et sept heures du
-matin. Trois ou quatre jours auparavant, dans la matinée--chose bien
-rare--ma soeur vint chez moi. Fatiguée, j'étais encore au lit. Stéphanie
-était inquiète, agitée.
-
---Rodolphe, dit-elle, va partir pour Mayerling et y rester quelques
-jours. Il n'y sera pas seul. Que faire?
-
-Je me redressai sur mes oreillers, saisie d'un pressentiment sinistre.
-Les paroles de l'Archiduc à la soirée du Prince de Reuss étaient encore
-dans mes oreilles.
-
---Pour l'amour de Dieu! m'écriai-je, ne le laisse pas partir seul. Va
-avec lui.
-
-Mais était-ce possible? Hélas! il en fut autrement. Je ne devais revoir
-ma soeur que veuve et mon beau-frère, inerte, sur son lit de parade, le
-visage exsangue, entouré d'un bandeau blanc...
-
-Le 28, dans l'après-midi, je faisais une promenade au Prater, seule avec
-ma dame d'honneur. C'était un beau jour d'hiver, et le soleil oriental
-semblait s'attarder à Vienne. J'avais fait mettre ma voiture au pas pour
-goûter la clémence du ciel, mieux regarder les équipages et les
-cavaliers, et recevoir et rendre les saluts.
-
-Dans la _Hauptallee_, j'aperçus avec étonnement Rodolphe sans suite, à
-pied, et qui causait d'une manière animée, avec cette comtesse L..., qui
-a beaucoup fait parler d'elle, publié bien des choses, et dont le rôle,
-près de Rodolphe, fut tel qu'il ne me convient pas de l'apprécier.
-
-L'Archiduc vit ma voiture. Il me fit signe d'arrêter et vint au
-marchepied.
-
-Il allait me parler pour la dernière fois!
-
-Je me suis demandé bien souvent pourquoi ses paroles banales, en somme,
-me causèrent un trouble indéfinissable. Leur son est resté en moi, et je
-n'ai jamais oublié le singulier regard qui les accompagnait. Rodolphe
-était pâle, fiévreux, à bout de nerfs.
-
---Je pars tantôt pour Mayerling, prononça-t-il. Dis au «gros» de ne pas
-venir ce soir, mais seulement après-demain matin.
-
-Le «gros», révérence parler, c'était mon mari. Le prince de Cobourg
-comptait parmi les plus fidèles compagnons de Rodolphe dans ses parties
-de chasse et de plaisir.
-
-Je voulus retenir un instant mon beau-frère, essayer de le faire causer
-davantage. Je demandai:
-
---Quand viendras-tu me voir? Il y a longtemps que tu n'es venu.
-
-Il répondit étrangement:
-
---A quoi bon?
-
- *
-
- * *
-
-Rodolphe allait rester du 28 au soir au 30 au matin à Mayerling, en tête
-à tête avec sa maîtresse. Quand ses invités habituels, ajournés de 36
-heures, pour la chasse qui devait commencer à 8 heures, arrivèrent, la
-réunion était comme un de ces banquets où la Mort a été priée par la
-volonté du Prince, ainsi qu'au temps de Néron ou de Tibère.
-
-Le condamné, ici, c'était le Prince lui-même, et il entraînait dans
-l'abîme l'amante impérieuse qui l'y avait poussé.
-
-On les trouva morts dans leur chambre. Spectacle affreux, et que virent,
-les premiers, le Comte Hoyoz, puis le Prince de Cobourg.
-
-Si la Vescera fut une dominatrice,
-
- _Et Vénus tout entière à sa proie attachée,_
-
-Rodolphe, par un sursaut de désespoir et de rage, ne lui pardonna pas de
-l'avoir mis dans une situation impossible qu'il ne se pardonnait pas non
-plus. Au matin d'une énervante orgie, ils moururent tous les deux. Ce
-fut le temps d'un éclair.
-
-Il ne pouvait continuer à avoir deux ménages. Impétueux et asservi, il
-ne supportait plus une liaison qui le paralysait et que, cependant, il
-ne pouvait rompre, tant elle tenait à son corps par des fibres
-multiples.
-
-Les romanciers ont souvent dépeint cette situation affreuse de
-l'esclavage de la matière, et de la protestation éperdue de l'esprit qui
-ne peut s'évader que dans la mort.
-
-Rodolphe, à trente ans, désespérait de tout. Il était excédé de vivre
-dans l'atmosphère d'une cour où il étouffait. Sa mort volontaire eut
-diverses causes dont les principales furent celles-ci:
-
-D'abord, l'amer regret d'un mariage qui ne lui donnait pas ce qu'il en
-avait attendu, par la quasi-certitude de rester sans héritier;
-l'impossibilité de réaliser le voeu de le rompre, voeu impie aux yeux de
-ses proches, du Saint-Siège et de la catholicité; enfin, la vision
-précise des chances de longue vie de l'Empereur, être insensible et qui
-s'embaumait, tout vivant, de soins égoïstes et minutieux.
-
-J'ai entendu Rodolphe me dire bien des fois:
-
---Jamais je ne régnerai! Jamais _il_ ne me laissera régner...
-
-Et s'il avait régné...?
-
-Ah! s'il avait régné!
-
-J'ai connu ses projets et ses vues. Je n'en dirai que ceci: rien ne
-l'effrayait des idées modernes. Les plus hardies l'auraient trouvé
-adapté. Il avait, de lui-même, brisé dans ses résolutions l'appareil
-désuet de la monarchie austro-hongroise. Mais comme les pièces d'une
-invisible armure tenues par des chaînes extensibles, les contraintes,
-les formules, les conceptions archaïques, les ignorances du parti pris
-et de l'erreur, tout ce dont il avait voulu, il voulait s'échapper, se
-resserrait autour de lui. Sa vie était un combat perpétuel contre une
-cour usée, finie, aveugle, corrompue, dont les moeurs avaient asservi
-son corps sans enchaîner son intelligence.
-
-Il fallait qu'il succombât ou qu'il régnât à temps pour triompher, jeter
-bas l'armure de Nessus, ouvrir les fenêtres, renverser la muraille de
-Chine, chasser à coups de fouet la camarilla.
-
-Mais la monarchie austro-hongroise devait périr, plutôt que se
-transformer. Il fut envoyé dans la mort en courrier.
-
-La sinistre nouvelle parvint à Vienne dans la matinée du 30. Ce fut un
-affolement général.
-
-L'après-midi, un aide de camp de l'Empereur vint, de sa part, s'informer
-près de moi.
-
-J'étais presque hors d'état de me tenir et de parler. On était venu me
-dire, à la première heure, que le prince de Cobourg avait assassiné mon
-beau-frère!
-
-Il s'était trouvé de bonnes âmes, dans Vienne et à la Cour, pour ne pas
-admettre que l'affection de Rodolphe fût pour moi fraternelle.
-
-Ah! si l'on savait à quelles ignominies de la jalousie et de la
-méchanceté, plus on monte, plus on est exposé!
-
-Le Prince héritier disparaissant, les imaginations et les vilenies se
-donnaient libre carrière!
-
-Je répondis à l'aide de camp que je ne savais rien, sauf le bruit de la
-fin sinistre de Rodolphe et de la Vescera, et que mon mari, parti le
-matin même vers 6 heures, pour la chasse, à Mayerling, n'était pas
-rentré.
-
-Entre temps, j'avais reçu une dame d'honneur de Stéphanie, qui me
-faisait prévenir de la catastrophe.
-
-Me dominant, je me fis conduire à la Hofburg, près de ma soeur.
-
-Je la trouvai, blême et muette, tenant en main une lettre dont le
-secret, aujourd'hui, est dû à l'Histoire.
-
-Cette lettre, on venait de la découvrir dans le bureau particulier de
-Rodolphe, à l'adresse de Stéphanie. Elle annonçait sa mort.
-
-Tout était résolu, quand mon beau-frère me parlait au Prater. La lettre
-débutait ainsi: «Je prends congé de la vie...»
-
-C'était trop pour moi de lire cela. Les mots se brouillaient sous mes
-larmes.
-
-«Sois heureuse à ta façon», disait-il à sa femme.
-
-Et sa recommandation ultime était pour leur enfant: «Prends bien soin de
-ta fille. C'est ce qui m'est le plus cher. Je te laisse ce devoir.»
-
-Malheureuse enfant, qui n'a pas eu de père, je l'ai plainte bien
-souvent, et je la plains plus que jamais. Elle ne sait pas ce qu'elle a
-perdu.
-
-Le Prince de Cobourg ne revint au palais que dans la nuit du 31, après
-de longues heures passées chez l'Empereur. Il entra chez moi. Le
-désordre de ses traits et la fébrilité de ses paroles disaient quelles
-émotions il venait de traverser. Je le pressai de me donner des détails.
-
---C'est horrible! horrible! ce que j'ai vu là-bas, prononça-t-il. Mais
-je ne puis, je ne dois rien dire, sinon qu'ils sont morts tous deux.
-
-Il avait prêté serment de se taire entre les mains de l'Empereur, de
-même que les autres amis de Rodolphe, venus pour chasser à Mayerling. Le
-secret fut bien gardé. Les quelques gens de service qui auraient pu
-parler eurent aussi de fortes raisons de ne rien dévoiler.
-
-Quand je me rendis près de l'Impératrice, sur son appel, je fus en face
-d'une statue de marbre couverte d'un voile noir.
-
-Je ressentais une émotion si forte que j'avais peine à marcher.
-
-Je baisai passionnément la main qu'elle me tendit, et, de sa voix brisée
-de mère au Calvaire, elle murmura:
-
---Tu pleures avec moi, n'est-ce pas?... Oui, je sais que tu l'aimais
-bien!
-
-Oh! l'infortunée, elle adorait son fils. Il lui faisait supporter
-l'ennui de cendre grise que dégageait son père, si mesquin, près d'elle,
-si grande. Rodolphe ravi à sa tendresse et à l'oeuvre impériale, elle
-allait fuir, elle aussi, cette cour désormais sans avenir pour elle, et
-rencontrer la mort. On sait de quel coup subit et cruel elle mourut,
-innocente victime des fautes de son rang.
-
-J'ai vu, je vois, dans les drames successifs de la fin de la Maison
-d'Autriche, un châtiment céleste. Un pareil enchaînement de fatalités
-sanglantes, qui nous ramène aux tragédies de Sophocle ou d'Euripide,
-n'est pas le simple jeu du hasard. La justice des dieux fut toujours
-celle de Dieu. La cour de Vienne devait périr, terriblement frappée.
-Elle avait tout trahi et, d'abord, ses traditions, car il n'y restait
-rien de haut, même dans l'intrigue. Ce n'était plus qu'une basse cuisine
-de valets de Berlin. Et, lorsque François-Joseph, au fameux Congrès
-Eucharistique de la veille de la guerre, avait paru dans le carrosse
-impérial et devant les Autels, en Prince de la Foi, il allait, au sortir
-de ces pompes, finir platement sa journée en écoutant, chez Mme S...,
-les potins de Vienne et les racontars de police.
-
-Rodolphe est mort de dégoût.
-
-
-
-
-X
-
-FERDINAND DE COBOURG ET LA COUR DE SOFIA
-
-
-La famille de Cobourg était à son apogée au temps de Léopold Ier et du
-Prince consort.
-
-Elle donnait à l'Europe une série de princes faits vraiment pour diriger
-des peuples. Leur influence, directe en Belgique, indirecte en
-Angleterre, mais non moins efficace, créait une période de paix et
-d'entente dont on sait les fructueux résultats.
-
-Plus tard, au temps où mon père continua brillamment l'oeuvre du sien,
-le duc Ernest, prince régnant dans le duché de Saxe-Cobourg-Gotha, ne se
-montrait pas inférieur à son cousin de Bruxelles. A Vienne, le Prince
-Auguste, si parfaitement bon, et que j'eus trop peu comme beau-père,
-avait aussi prouvé qu'il était un homme de valeur.
-
-Des divers Cobourg, ceux de Vienne, frères de mon mari, étaient avec lui
-les descendants mâles qui devaient continuer le nom et la race.
-
-Je parlerai principalement de l'un d'eux, Ferdinand, ex-tsar de
-Bulgarie. Je ne m'étendrai pas de nouveau sur la branche de ma famille à
-laquelle il appartient. Son rôle dans l'Histoire contemporaine est
-suffisamment connu.
-
-Ferdinand de Cobourg, encore vivant quand j'écris ceci, est un des êtres
-les plus curieux qu'il soit possible d'imaginer.
-
-Pour le dépeindre, il faudrait un Barbey d'Aurevilly, à défaut d'un
-Balzac.
-
-Plus ma pensée s'est affermie, en vieillissant, et plus j'ai cherché à
-comprendre ce personnage étrange, moins je l'ai compris, si je le
-considérais d'un des points de vue ordinaires à la psychologie humaine.
-
-J'ai lu souvent que la femme est une énigme. Il y a des hommes pires que
-des femmes. C'est à se demander si celui-ci ne s'était pas créé, encore
-plus que Guillaume II, un monde artificiel, dans lequel il a voulu
-vivre. Je dirai lequel tout à l'heure.
-
-Je reconnais que l'éducation princière, en excitant par ses respects et
-flatteries de tous les jours l'amour-propre des princes, a tôt fait de
-les rendre singuliers, si, d'autre part, quelque influence salutaire ne
-fait frein aux excitations de l'orgueil.
-
-Une mère supérieure ne parvint pas à équilibrer les dons incontestables
-de Ferdinand. Il était né à l'automne de la Princesse Clémentine.
-C'était son Benjamin. Elle fut faible pour lui. Cette force de toutes
-nos forces, l'amour des mères, a ses faiblesses. Les mauvais fils sont
-ceux qui en abusent, et ceci, suivant cette justice qui ne se laisse
-jamais voir, mais qui a ses arrêts et ses châtiments, parfois visibles
-ici-bas,--ceci doit être durement expié.
-
-Il avait seize ans lorsque je suis arrivée au palais Cobourg. Il était
-élégant et svelte; son visage, éclairé de deux yeux d'un bleu d'acier,
-avait la beauté de la jeunesse, avec quelque chose de bourbonien. Le feu
-de l'intelligence, l'enthousiasme et la curiosité de vivre l'animaient.
-
-Il promettait d'être différent, de toute façon, de son frère aîné. Au
-moral, il paraissait riche des qualités du cadet, le charmant Auguste de
-Cobourg, mais elles n'aidèrent chez lui qu'à cette aisance distinguée
-qui lui fut, plus tard, naturelle, pour couvrir d'une brillante
-apparence sa nature complexe et tourmentée.
-
-J'avais un an de plus que lui. Nous étions la gaieté du vieux palais,
-aux moments où je pouvais oublier son ennui et mes rancoeurs. J'étais la
-confidente de Ferdinand, et je me retenais de faire de lui mon
-confident.
-
-Sans qu'il le fût et quoique, plus tard, il dût me témoigner de
-l'hostilité, il se dévouait volontiers à plaire à sa belle-soeur, et à
-l'entourer de fleurs, de prévenances et de soins. Or, ceci advint, qui
-dura longtemps, qu'à cause de moi le premier né et le dernier né des
-Cobourg furent des frères ennemis, sous les dehors qu'ils devaient à
-leur situation.
-
-Il faut bien dire ces choses-là, car on ne s'expliquerait guère
-autrement tant d'inimitiés qui, un jour, m'accablèrent. Elles
-procédaient, du côté masculin, de la même cause, si misérable et qui
-sera éternellement au fond de tant de drames humains: la jalousie et
-l'appétit du plaisir, contrariés par une règle morale.
-
-Ferdinand de Cobourg, idolâtré par sa mère, accueilli en enfant gâté par
-la société, initié de bonne heure aux joies raffinées, se laissa
-emporter dans un monde singulier par une imagination exaltée.
-
-J'ai vu, je vois encore en lui, une espèce de nécromant moderne, de
-magicien «fin de siècle». Il a été cabaliste, comme M. Péladan était
-mage. Et de ces aventures-là, il reste toujours quelque chose qui pèse
-sur la destinée.
-
-Si d'abord je ne pus que lui voir faire des gestes surprenants sans
-m'expliquer ce qu'ils décelaient de tendances bizarres, je suis arrivée,
-par la suite, avec l'expérience des hommes et des choses, à comprendre
-pourquoi il était incompréhensible: il devait être possédé de l'Au-delà,
-pris à rebours. Il ne croyait pas à Dieu; il croyait au Diable.
-
-Je ne raconte que ce dont je suis sûre; je ne dis que ce que j'ai vu.
-Pas d'être plus superstitieux, par certains côtés, et plus troublant que
-Ferdinand de Cobourg. Je me demande à quelle secte fantastique, à quelle
-confrérie sabbatique il fut de bonne heure affilié, dans l'idée, sans
-doute, de servir ses conceptions ambitieuses et extraordinaires.
-
-Je me souviens qu'en notre palais de Vienne, parfois, il me demandait de
-lui faire de la musique, certains soirs où nous étions seuls. Il voulait
-que la pièce fût aussi peu éclairée que possible. Il s'approchait du
-piano. Il écoutait en silence. Minuit venait, il se levait...
-
-Il se levait avec une espèce de solennité, le visage recueilli,
-concentré. Il regardait la pendule. Il attendait le premier des douze
-coups, et quand il était proche, il disait:
-
---Joue la marche d'_Aïda_.
-
-Alors, se reculant jusqu'au milieu du salon, il prenait une attitude
-d'officiant et prononçait des paroles incompréhensibles qui
-m'effaraient.
-
-Il articulait des formules cabalistiques en ouvrant les bras, la taille
-cambrée, la tête rejetée en arrière.
-
-Dans ses paroles mystérieuses, revenait le mot _Kopt_ ou _Kofte_; ou
-_Cophte_ (?), que je lui ai demandé d'écrire, un jour. Il a tracé des
-lettres dont je n'ai point su ce qu'elles étaient, sauf que j'ai cru y
-reconnaître une sorte de caractères grecs.
-
-Je l'ai questionné après ces séances, car, pendant, il fallait se taire
-et jouer la marche d'_Aïda_. Il m'a répondu en somme:
-
---Le démon existe. Je l'appelle et il vient!
-
-Je n'en croyais rien; je veux dire que je ne croyais pas à sa visite.
-J'avais un peu peur tout de même. Et, quand mon beau-frère recommençait,
-je cherchais à découvrir si rien d'insolite ne se révélait autour de
-nous. Mais il n'y avait d'insolite que Ferdinand et ma curiosité--et
-notre avenir à tous deux!
-
-Fécond en singularités, il enterrait les gants et les cravates qu'il
-avait portés. C'était encore toute une cérémonie à laquelle, parfois,
-j'ai dû assister. Il avait lui-même creusé la fosse, et il prononçait
-aussi des paroles étranges, d'un air mystérieux.
-
-Sa bouche prenait alors ce pli amer que l'âge devait accentuer.
-
-Jouait-il avec le Dominateur, et gagnait-il à ce jeu l'esprit de
-domination qui devait être si fort chez lui?
-
-Etait-ce une sorte d'excitation cérébrale qu'il cherchait dans des
-pratiques où je crois bien qu'on s'auto-suggestionne dangereusement?
-
-Je laisse aux aliénistes, aux occultistes et aux casuistes le soin
-d'apprécier ce cas. Je suis un témoin. Rien de plus.
-
-Il n'était pas encore prince de Bulgarie. On ne voyait en lui qu'un
-aimable lieutenant de chasseurs autrichiens, qui venait des hussards
-parce qu'il ne sympathisait pas avec cet animal du haut duquel on peut
-tomber, et qui passe pour la plus noble conquête de l'homme. J'y mets
-des formes, mais je veux dire que Ferdinand de Cobourg était un
-déplorable cavalier.
-
-Qui eût pensé que ce petit officier mis à pied, bien né, d'ailleurs,
-bien apparenté et fin, aurait un trône et rêverait, un jour, d'être
-empereur de Byzance?
-
-Encore un qui avait préparé sa couronne, son entrée, et la cérémonie de
-couronnement, comme ce malheureux Guillaume qui s'attendait à se
-couronner lui-même _Weltkaiser_, dans Notre-Dame de Paris! Je me suis
-même laissé dire qu'il avait songé à une cérémonie où le Pape aurait dû
-venir, bon gré, mal gré, et où toutes les Confessions se seraient
-réconciliées dans la personne impériale, auguste et sacrée.
-
-C'est vraiment trop pour un homme, aujourd'hui, d'être Roi, selon
-l'ancienne formule du pouvoir absolu. Ce vin est trop fort. Il monte à
-la tête.
-
-Jadis le Prince, même souverain maître, n'entendait, ne voyait qu'un
-petit nombre de fidèles qui le gardaient et le tenaient, autant qu'ils
-le servaient. Il était en guerre les trois quarts du temps, et prenait
-sa part de la rude vie de soldat. A présent, il entend mille voix, mille
-gens, mille affaires. Il ne se bat plus, de sa personne, et la paix a
-des périodes prolongées. Le confort l'entoure et l'amollit. Le trésor
-des inventions et découvertes a tout changé autour de lui. Et quoique la
-valeur et l'aspect de la société et des individus se soient totalement
-modifiés, tout est encore à ses pieds!
-
-Il y a de quoi perdre la notion des réalités, comme l'infortuné Tzar
-Nicolas la perdit, comme Guillaume II la perdit, comme Ferdinand de
-Bulgarie la perdit.
-
-Car Ferdinand prit le pouvoir et le garda en autocrate, et je suis
-convaincue qu'il me saura gré de ne pas m'étendre sur sa politique et
-les moyens qu'elle employa.
-
-Il était arrivé au trône par les soins de la Princesse Clémentine,
-ambitieuse pour ce fils bien-aimé. Que n'a-t-elle toujours vécu! Encore
-que dans sa passion d'autorité, Ferdinand ait voulu l'emporter jusque
-sur sa mère à laquelle, parfois, cédant à l'orgueil de dominer, il
-disait des paroles qu'heureusement sa surdité l'empêchait d'entendre, si
-elle avait pu rester sur terre, pour le conseiller, il eût suivi un
-meilleur chemin.
-
-Reste à savoir s'il l'aurait écoutée. Et pourtant, ce fut elle qui gagna
-pour lui le trône de Sofia, et qui l'y maintint dans ses débuts
-périlleux. Elle donna des millions intelligents à l'établissement du
-Prince et de la Principauté.
-
-On se souvient de l'ascension de Ferdinand, prince contesté, puis
-reconnu, puis Tzar. Il eût pu dire, comme Fouquet: «_Quo non ascendam?_»
-Tout lui réussissait. Bientôt, il fut si sûr de lui, qu'on le vit
-remonter à cheval. Je peux en parler. Je lui ai choisi une de ses
-montures préférées. Elle venait de notre haras de Hongrie. C'était un
-bai de haute taille, bien d'aplomb, et large de rein. Ferdinand était
-grand et fort. Il lui fallait un cheval résistant, mais facile et sage,
-et qui ne prît peur de rien, ni du canon, ni des cris, ni des fanfares.
-Je l'essayai au Prater devant l'envoyé du Prince. Nous avions vraiment
-trouvé un mouton à cinq pattes que j'aurais bien été fâchée d'avoir pour
-moi, car il m'ennuyait. Aucun tintamarre ne le surprit. Il partit pour
-Sofia, où Ferdinand fit le beau, sur cette bonne bête, avec laquelle,
-peut-être, il rêva plus tard d'entrer à Constantinople.
-
-On n'a pas oublié sa guerre contre les Turcs. Il se voyait déjà aux
-portes de Byzance... Mais je ne veux pas redire ce que chacun sait.
-
-Je veux plutôt éclairer d'une lumière nouvelle le drame intime que son
-diabolique mépris de la Divinité et des règles morales de la
-civilisation chrétienne provoqua lorsqu'il fit baptiser et élever ses
-fils dans cette religion orthodoxe d'où le bolchevisme devait sortir,
-comme la guerre européenne est sortie du luthérianisme, et comme les
-plus terribles épreuves de l'Angleterre sortiront, fatalement, de son
-désordre religieux.
-
-Ferdinand de Bulgarie, né dans la confession catholique, épousa, en
-premières noces, Marie-Louise de Parme, fille du duc, fidèle servant de
-la foi apostolique et romaine. Ce mariage, célébré alors qu'il était
-déjà prince de Bulgarie, ne fut consenti que sous l'expresse condition
-que les enfants à venir seraient baptisés et élevés dans la religion de
-leur mère et de leurs ascendants. Ce fut un article formel du contrat.
-Ferdinand s'engagea donc solennellement. Mais, lorsqu'il jugea que
-l'appui de la Russie pouvait être utile à ses vues sur Constantinople,
-il n'hésita pas et, se dégageant à la fois de sa signature et de ses
-serments, il livra ses deux fils au schisme russe. Sur quoi, trahie,
-révoltée, frappée dans sa croyance, déchirée dans son âme, mère de l'âme
-de ses enfants, Marie-Louise de Parme s'enfuit du Konak de Sofia et vint
-à Vienne cacher sa douleur et son épouvante dans les bras maternels de
-la princesse Clémentine, non moins crucifiée qu'elle par le reniement de
-son fils.
-
-Les personnes qui ont quelque idée des questions de conscience et,
-particulièrement, de celles que les convictions religieuses font naître,
-comprendront sans peine l'intensité de ce drame.
-
-J'étais alors au palais Cobourg. Je vis arriver la princesse de Bulgarie
-fuyant le lieu où, pour cette mère pieuse, ses enfants innocents
-perdaient leur part d'éternité. C'était, sans doute, beaucoup craindre.
-Dieu est bien plus grand que nous ne l'imaginons. Nos interprétations de
-sa justice, même inspirées de la Révélation, seront toujours au-dessous
-de sa miséricorde, car nous n'avons pas de mots sur terre pour la bien
-définir, pas plus que pour expliquer le mystère de la survie des âmes.
-
-La pauvre princesse n'en était pas moins affreusement malheureuse. Je me
-souviens de sa pâleur, de son angoisse, de son indignation, de son désir
-de voir annuler son mariage en cour de Rome.
-
-De peur que Ferdinand ne vînt la reprendre de force, elle avait voulu
-s'installer tout près de sa belle-mère. On dut lui dresser un lit de
-fortune dans une petite pièce attenante à la chambre de la Princesse.
-Elle ne se sentait en sûreté que dans cet asile.
-
-La raison d'Etat et l'impossibilité, pour cette mère, de vivre sans voir
-ses enfants retenus prisonniers du trône de leur père, furent plus
-fortes que sa révolte et son désespoir. Quelques mois plus tard, elle
-accepta de revenir à Sofia.
-
-Les Parme étaient, comme elle, bouleversés. Le Saint-Siège avait
-excommunié Ferdinand. Cette malédiction sacrée jetait dans le deuil la
-famille si croyante et si digne d'amour qui lui avait fait confiance en
-lui donnant une de ses filles.
-
-Je revis, à Sofia, la pauvre princesse de Bulgarie. Elle avait
-héroïquement repris la charge conjugale; elle relevait de couches.
-
-Qui saura, qui dira jamais ce qui se passait en elle? Dévorée
-d'angoisses intérieures, elle en mourut peut-être. Elle était de ces
-natures que ronge une plaie d'âme. J'ai pensé bien souvent à elle. Ce
-fut une martyre de son amour pour ses enfants.
-
-Un séjour à Sofia, resté ineffaçable dans ma mémoire, nous ramène à
-1898.
-
-Mon mari m'accompagnait, mais il y avait toujours, entre son frère et
-lui, quelque chose d'indéfinissable et d'indéfini qui était ce que j'ai
-précédemment indiqué.
-
-On ne pouvait être mieux accueilli que nous ne le fûmes. La vie du
-Souverain était supérieurement organisée dans ce pays encore primitif.
-Au palais, rien ne manquait. L'Orient et l'Occident s'y mariaient
-confortablement.
-
-Ferdinand me donna, pour garder mon appartement personnel, une sorte
-d'honnête brigand revêtu d'une livrée pittoresque, d'aspect oriental. A
-partir du moment où il lui fut dit de veiller sur moi, et de n'obéir
-qu'à mes ordres, il s'installa devant ma porte, et de jour et de nuit,
-n'en bougea plus. Mon mari lui-même ne serait pas entré sans ma
-permission.
-
-Je n'ai jamais compris comment cette farouche sentinelle pouvait être
-toujours là.
-
-Mon beau-frère se montra pour moi d'un empressement délicat et raffiné.
-Il me fit la reine de ces jours de fête. Je fus comblée d'hommages par
-tout ce qui l'entourait. Chaque repas était une merveille de décoration
-et de cuisine. Les Sybarites auraient aimé le palais de Sofia.
-
-J'ai toujours apprécié les repas qui sont des repas. Il n'en coûte guère
-plus de bien manger que de mal manger; et c'est une infirmité du corps
-et de l'esprit, en même temps qu'une offense au Créateur, que de
-dédaigner les mets accommodés avec soin. Si nous avons le don du goût,
-et si les bonnes choses existent sur terre, c'est, apparemment, que
-celles-ci sont faites pour celui-là.
-
-Ferdinand pratiquait cette théorie en épicurien.
-
-Après le souper, chaque soir, il y avait danse au palais. Les officiers
-bulgares étaient d'intrépides danseurs. Elevés à Vienne ou à Paris, ils
-savaient causer. Ils étaient distingués, comme le sont les fils d'une
-forte race, essentiellement agricole, dont la vie saine et large donne à
-son élite une instinctive noblesse.
-
-Dans le jour, le Prince me faisait les honneurs de sa capitale et de son
-royaume. Nous évoquions les souvenirs du palais de Cobourg, et nos
-excursions et parties d'autrefois. Nous revenions en esprit dans cette
-forêt d'Elenthal, si chère à notre jeunesse.
-
-Nous roulions en voiture, accompagnés d'une escorte que je ne me lassais
-pas d'admirer. J'ignore si les routes se sont améliorées, en Bulgarie;
-mais alors, elles étaient rares et entretenues par la Providence. A peu
-de distance de la capitale, elles prenaient l'aspect de pistes.
-L'escorte suivait sans broncher, indifférente aux obstacles de tout
-genre qu'elle rencontrait sur les côtés du chemin trop étroit.
-
-J'ai vu rarement de pareils cavaliers et de pareilles façons, pour les
-bêtes et les gens, de franchir les haies, les murs, les fossés. C'était
-de la sorcellerie à cheval.
-
-Je regardais Ferdinand, superbe d'indifférence à tout ce qui n'était pas
-sa belle-soeur. Je le regardais, en pensant au sataniste de notre
-jeunesse. Il était toujours étrange. Je voyais encore, comme depuis
-longtemps, une amulette à sa boutonnière, en guise de décoration.
-C'était un bouton jaune de marguerite, travaillé en un métal d'une
-teinte pareille à celle du coeur de la fleur, et parfaitement exécuté.
-Chaque fois que je l'ai questionné sur ce «gri-gri», dont il ne se
-séparait pas, il a pris son air grave, et laissé entendre que c'était là
-quelque chose dont il ne convenait pas de parler.
-
-Il nous avait instamment priés de venir passer un peu de temps près de
-lui. Avait-il dans l'idée ce qu'il me dit, un soir, en plein souper, et
-qu'il appuya d'un autre ton, au privé? Je ne peux le croire.
-
-Je pense que, par moments, emporté par ses sens, il ne se possédait
-plus. Je ne sais pas si, comme son frère aîné le voulait tant, j'ai été
-folle, mais je suis bien sûre que, souvent, Ferdinand de Cobourg n'avait
-pas toute sa raison.
-
-Oui, ce lettré spirituel, cet amateur d'art éclairé, ce passionné de
-fleurs, cet ami délicieux des oiseaux qu'il choyait dans une volière de
-conte bleu, et charmait comme un charmeur de profession, cet homme du
-monde accompli, quand il voulait l'être, ce fils enfin de la princesse
-Clémentine et ce petit-fils de la reine Marie-Amélie, disparaissaient
-derrière un personnage démoniaque, et qui s'abandonnait aux instincts du
-sabbat.
-
-A ce souper, que je revois comme si j'y étais, il me dit, sans pouvoir
-être entendu de mon mari, placé en face de nous, du côté où la Princesse
-absente, étant souffrante, aurait dû être:
-
---Tu vois tout ce qui est ici, hommes et choses. Eh bien! tout, y
-compris mon royaume, je le mets, avec moi, à tes pieds!
-
-Je ne pouvais accueillir cette déclaration de roman qu'en y voyant une
-galanterie qui tenait plus de la fantaisie que de la réalité. C'est sur
-le ton de la plaisanterie que j'essayai de répondre. Mais j'avais plus
-d'une raison, outre l'expression de son regard qui démentait l'aisance
-de sa voix, de me méfier de son imagination asservie à son désir.
-
-En effet, le même soir, après le souper, il vint à moi et, m'attirant du
-salon de danse dans une pièce voisine, vers une des portes-fenêtres
-ouvertes sur la nuit orientale et la paix du petit parc du palais, il me
-demanda si j'avais compris ce qu'il m'avait dit à table.
-
-Sa parole était dure, son regard fixe. Il avait quelque chose
-d'impérieux et de fascinateur. J'étais extrêmement troublée. Il insista
-brutalement:
-
---C'est pour la dernière fois que je t'offre ce que je t'ai offert.
-Comprends-tu?
-
-Mes yeux se reportèrent sur le salon. J'aperçus le prince de Cobourg, si
-différent de ce frère encore jeune, imposant, plein de force, beau
-d'allure. Mais l'image de la Princesse Marie-Louise passa devant mes
-yeux, et aussi celle de la Reine... Je secouai la tête en murmurant un
-«non» effrayé.
-
-Je devais être d'une pâleur de cire. Ferdinand changea de visage. Ses
-traits eurent une expression sinistre; il blêmit et, d'un ton rauque,
-menaça, dans un ricanement:
-
---Prends garde! Tu t'en repentiras! Par «Kophte»... (?)
-
-Il ajouta ces mots incompréhensibles qu'il prononçait, lorsqu'il me
-demandait de jouer, à minuit, la marche d'_Aïda_ dans le salon obscur.
-
-J'ai senti, ce soir-là, que quelque chose de dangereux pour moi venait
-de se produire. Il est de fait qu'à dater de cette époque, Ferdinand de
-Cobourg s'unit à son frère dans son inimitié à mon égard.
-
-Et ce n'était pas une mince inimitié que la sienne!
-
-Je me rends parfaitement compte que ce récit, pour bien des gens,
-paraîtra incroyable. C'est de l'Anne Radcliffe! Mais tout fut incroyable
-dans la vie publique et privée de Ferdinand de Cobourg...
-
-Je ne veux pas rappeler le jugement déjà porté sur lui par l'Histoire,
-petite et grande. Mon but n'est pas d'ajouter à son écrasement. Mon but
-est de montrer dans quel milieu inconcevable j'ai vécu. J'étais dans une
-famille où il y avait de tout, du parfait et de l'exécrable.
-Malheureusement, je n'étais pas libre de suivre le parfait et
-d'abandonner l'exécrable. J'ai mis vingt ans à m'évader.
-
-Ferdinand de Cobourg a commencé de subir, lui aussi, ici-bas, son
-châtiment. Tel que je le connais, je suis certaine qu'il souffre avec
-intensité, même s'il a encore, parfois, les consolations de Lucifer.
-
-Il se prenait, je crois, pour un «surhomme».
-
-Ce fou de Nietzsche, rajeunissant une théorie vieille comme les chemins,
-car jadis, les surhommes s'appelèrent les chevaliers, les preux, les
-héros, les demi-dieux, a tourné un nombre considérable de cervelles,
-dans les pays germaniques. Il leur a fait d'autant plus de mal que leur
-surhumanité, infestée du matérialisme morbide du siècle, s'est
-affranchie de l'idéal qui, autrefois, animait les personnages religieux
-et les élevait vers l'honneur, loin du crime. Leurs buts et leurs moyens
-ont donc été misérables, et ne pouvaient, finalement, aboutir qu'à
-d'effroyables défaites matérielles et morales.
-
-Certainement, Ferdinand de Cobourg, ambitieux dès sa jeunesse, lut
-Nietzsche, quand ses théories eurent le retentissement dont on se
-souvient. Il y gagna d'être, à présent, une des plus notables victimes
-de Zarathoustra.
-
-
-
-
-XI
-
-GUILLAUME II ET LA COUR DE BERLIN
-
-L'EMPEREUR DE L'ILLUSION
-
-
-Je veux parler de Guillaume II comme d'un mort. Il n'appartient plus à
-ce monde, il appartient à l'autre.
-
-On m'excusera ici d'être sobre d'anecdotes. Il me serait pénible de
-ramener dans la vie et l'action ce disparu. Mon désir est de me borner à
-l'expliquer en connaissance de cause.
-
-C'était une idée puérile de vouloir, sous de grands mots creux, cette
-petite chose: l'arrestation et le jugement d'une Domination effondrée
-dans la honte.
-
-La société ne peut connaître des crimes contre la Civilisation, oeuvre
-divine, puisqu'elle met l'homme au-dessus de la bête.
-
-Guillaume II est tombé du trône, poussé, tenu par une main autrement
-puissante que celle d'un policeman. Il a connu la plus dure prison,
-l'exil, le régime le plus affreux, la peur; le plus terrible jugement
-sur terre, celui de la conscience.
-
-Qui dira le secret des nuits de ce fuyard, traître à son peuple qu'il
-berça d'illusions et de mensonges, et mena à la ruine, à la guerre
-civile, au déshonneur? Car il ne s'est pas déshonoré seul, il a
-déshonoré l'Allemagne en déshonorant ses armes.
-
-Quel est l'honnête Allemand qui, revenu, aujourd'hui, des intoxications
-guerrières, peut, sans frémir, entendre parler de Louvain, du
-_Lusitania_, des gaz asphyxiants et autres horreurs dont la
-responsabilité retombe sur Guillaume II?
-
-Il faudra des siècles pour effacer la tache de sa folie meurtrière. Elle
-est l'ombre qui, répandue sur le malheureux Empire, le fait paraître
-monstrueux aux nations de l'Entente.
-
-Or, je veux le dire tout de suite, parce que je la connais bien,
-l'Allemagne n'est pas ce que la Prusse impériale l'avait faite, et
-pourrait la refaire encore.
-
-Victime de sa confiance et de sa candeur, elle a pris pour parole
-d'Evangile ce que déclarait, professait, enseignait le Souverain,
-héritier des souverains victorieux.
-
-Il est plus difficile d'hériter qu'on ne pense, et je le dis sans
-ironie. Guillaume Il n'eut rien de l'humanité de son grand-père,
-s'écriant devant le sacrifice des cuirassiers de Reischoffen: «Ah! les
-braves gens!» Rien de son père qui mérita le nom de Frédéric-le-Noble,
-et qui mourut de deux souffrances, celle que le mal mit dans sa gorge,
-celle que la fébrile impatience de régner que témoigna son fils mit dans
-son coeur.
-
-Guillaume II paraissait séduisant au temps de sa jeunesse. Enfant, il
-était un aimable compagnon de jeux. Nous avons saccagé ensemble les
-fraisiers de Laeken. Sacrilège pardonné à cause de lui!
-
-Je l'ai toujours suivi, de si loin que ce fût. Je l'ai cru grand; j'ai
-beaucoup attendu de sa puissance, à l'exemple, je crois, non seulement
-de son peuple, mais de tous les peuples. Il avait une partie
-merveilleuse à jouer. Il n'a pas su, il n'a pas pu; il lui a manqué ce
-qu'il fallait, et peut-être, d'abord, une femme habile et bonne. Le fond
-n'existait pas chez lui. Une femme eût pu l'y mettre ou y suppléer.
-
-François-Joseph avait été presque brillant au début de son existence
-active. Il parut même distingué. Trente ans plus tard, son visage
-prenait une expression vulgaire que ses premiers portraits ne faisaient
-pas prévoir. Mais il donnait, à distance, l'impression d'être quelqu'un.
-La hauteur morale de l'Impératrice l'élevait d'un reflet de son éclat.
-
-Moins favorisé, plus Guillaume II vécut, plus il se gâta d'aspect, de
-parole, de tenue. Deux hommes avaient exactement pris sa mesure et
-n'auguraient de lui rien de bon: le Prince de Galles, qui fut Edouard
-VII, et le Roi mon père.
-
-L'opinion intime de mon père m'est revenue bien souvent. Ce serait tout
-un chapitre qui nous mènerait loin. Je me bornerai à dire que le Roi
-avait prévu que l'Allemagne, grisée d'excitations guerrières par
-Guillaume II, prédicant du vieux rite prussien, finirait par se jeter
-sur la Belgique, sur la France et, au besoin, sur le monde entier.
-
-Les défenses de la Meuse furent une indication probante de la
-préoccupation du Roi. Mais on est bien loin de savoir tout ce qu'il dit,
-ce qu'il fit, ce qu'il voulut faire à ce sujet.
-
-Malheureusement, certains partis et certains hommes influents en
-Belgique, de bonne foi d'ailleurs, dans leur égarement, combattirent ses
-desseins au lieu de les servir. La patrie en a cruellement souffert.
-
-Comment Guillaume II est-il arrivé aux aberrations qui ont entraîné la
-disparition des trônes de l'Europe centrale et tant de calamités? Ce
-n'est pas, comme on le croit dans divers pays de l'Entente, l'effet
-d'une ambiance fatale, créée par les ambitions de l'Allemagne et «ses
-instincts barbares». L'empereur allemand avait un pouvoir immense; il
-était, en fait, un monarque absolu. Ni le Reichstag, ni le Bundesrath,
-ni les Parlements d'Etats ne le gênaient. Le cabinet de l'Empereur
-gouvernait l'armée, qui gouvernait la nation. Donc, tout se ramenait à
-la personne impériale, fruit magnifique de la discipline et de la force
-prussiennes.
-
-Mais dans ce fruit, si impressionnant à voir sur son espalier de parade,
-il y avait un ver:
-
-Guillaume Il mentait; il mentait aux autres, il se mentait à lui-même,
-et il mentait sans savoir qu'il mentait. Il vivait continuellement dans
-la fiction. C'était un acteur. Je l'ai laissé entendre, reprenant ce qui
-a été dit et qu'on ne saurait trop redire. Mais c'était le pire des
-acteurs: l'amateur, l'homme du monde qui joue la comédie--et le
-drame--et qui est tellement féru de ses petits talents qu'il devient
-plus acteur qu'un acteur, et qu'il est toujours, et dans tout et
-partout, en représentation.
-
-Cette passion du théâtre est à la fois l'excuse et la condamnation de
-Guillaume II. Son excuse, car il entrait si bien dans la «peau» des
-personnages successifs qu'il faisait que, dans chacun d'eux, il était
-sincère. Sa condamnation, parce qu'un Roi, un Empereur doit être une
-Réalité, une Volonté, une Sagesse et qu'il ne fut rien de tout cela.
-
-De lui-même, il était creux et sonore. On a énuméré ses multiples
-talents. Ils se ramenaient à un seul, néfaste: l'art de s'illusionner
-sur soi-même pour illusionner les autres. Sous ce vernis, le vide d'une
-âme sans critère, sans équilibre, à la merci de n'importe quelle
-flatterie, quelle impression, quelle circonstance. Et aussitôt, un
-discours, des opinions, une attitude, suivant le rôle du personnage à
-mettre en scène.
-
-Au demeurant, le meilleur fils du monde. Car il n'était pas méchant. Il
-était pire: il était faible. C'est Chamfort, si j'ai bonne mémoire, qui
-a écrit que «les faibles sont l'avant-garde de l'armée des méchants».
-Celui-ci a été l'éclaireur de l'avant-garde. Son état-major formait
-l'armée. Il s'était emparé de ce Jupiter tonnant qui avait peur du
-tonnerre, car ce soldat amateur était bien trop nerveux pour supporter
-le bruit de la bataille.
-
-Dès que ses officiers l'eurent persuadé, pour le plus grand bien de leur
-avancement, de ses talents militaires et maritimes, il ne songea plus
-qu'à son rôle de _Weltkaiser_, et prépara la conquête de la terre.
-
-Pris à leur propre piège, ses fidèles se grisèrent de la griserie qu'ils
-provoquaient. Le Cabinet de l'Empereur fut le théâtre d'une orgie
-continuelle de projets gigantesques. A Vienne, les imaginations
-s'enflammèrent. Le Berlin-Bagdad, la _Mittel-Europa_ ravivaient le _Nach
-Osten_ primitif. Toute une camarilla intéressée, d'ailleurs, aux
-bénéfices à venir de ces belles entreprises, le louait passionnément.
-
-L'empereur François-Joseph, s'il avait eu encore quelque lueur de raison
-et de bonté, en 1914, aurait eu conscience des inconnues formidables des
-problèmes berlinois, et maintenu la paix, en refusant de mourir aux cris
-des victimes d'une guerre.
-
-Guillaume II, abandonné à lui-même, déchaîna la barbarie en puissance
-dans tous les peuples ramenés à la férocité des combats.
-
-Il manquait de fond, ai-je dit. C'était, en effet l'inconsistance même.
-A force de jouer mille personnages, il n'avait plus aucune personnalité.
-
-Un homme n'est vraiment quelqu'un que par son for intérieur, et non par
-une étiquette. Beaucoup de sots et de malhonnêtes gens arrivent en
-place. Intrigue, hasard, faveur, erreur humaine. Ils n'en sont pas moins
-sots ou malhonnêtes, et c'est pour cela que le monde va si mal.
-
-Guillaume II avait beau prendre des airs chevaleresques, il restait en
-lui-même grossier. On s'en apercevait souvent à ses plaisanteries de
-corps de garde.
-
-Il était privé de tact et de jugement. De tact, effet d'une adolescence
-adonnée aux beuveries d'étudiant, à Bonn, et d'une jeunesse habituée des
-Kasinos berlinois; de jugement, effet d'une vanité native que tout
-devait développer, comme pour sa perte et celle de l'Allemagne. Le
-vaniteux est l'être qui se trompe le plus sur tout le monde, parce qu'il
-commence par se tromper sur lui-même. Et c'est ordinairement un
-«gaffeur».
-
-Guillaume II m'a dit, une fois, croyant m'adresser un compliment:
-
---Tu ferais un beau grenadier dans ma garde!
-
-Le compliment me sembla poméranien.
-
-Si Guillaume II avait eu du tact et du jugement, il eût su avoir une
-politique autre que celle de la menace, de la violence, et une
-diplomatie bien différente de celle à fourberies, dont l'Allemagne, sous
-son règne, s'est trouvée affligée.
-
-Incapable de juger son siècle, surchargé qu'il était d'un
-traditionalisme prussien dont son zèle de titulaire de l'emploi de roi
-de Prusse issu d'une famille venue de la Souabe, en Brandebourg,
-s'encombrait, il en était encore aux Chevaliers Teutoniques, persuadé
-qu'il consolidait ainsi son prestige. Le moyen âge a eu, sur lui, et,
-par lui, sur toute l'Allemagne, une action désastreuse.
-
-En outre des gares à créneaux et des bureaux de poste à machicoulis,
-l'influence moyenâgeuse ramenait l'Empereur-Roi et son peuple aux
-vieilles haines, aux vieilles luttes, aux vieilles idées, comme si le
-monde n'eût point changé. Le résultat était que la science, les
-inventions, les découvertes devaient premièrement servir l'industrie de
-la guerre, la continuation des conquêtes, le _Faustrecht_ et toutes les
-folies que des militaires, des écrivains et journalistes militarisés, se
-sont attachés à servir, y trouvant leur pain quotidien.
-
-Cependant, les peuples rapprochés par le moyen des communications et des
-échanges d'idées multipliés, commençaient à chercher dans des voies
-pacifiques les solutions qui, jusqu'ici, sont difficilement sorties du
-sentier de la guerre, c'est-à-dire la conservation et le développement
-de l'espèce humaine, sa meilleure répartition sur la terre et son
-accession à plus de bonheur et de justice.
-
-Guillaume II manquait de fond, j'y reviens, parce qu'il manquait de
-morale. Non qu'il fût immoral. Sans avoir été un saint, il a très bien
-rempli son rôle d'époux et de père. C'était en tout un amateur zélé.
-Cependant, il manquait de morale parce que le luthérianisme d'attitude
-qui lui permettait de jouer le rôle de prédicant ne pouvait être une
-règle religieuse, seul lien des lois d'une morale. Ses homélies de
-_Summus Episcopus_ ne faisaient pas qu'il fût humble, charitable et
-juste devant Dieu.
-
-Contrairement à ce que l'on imagine, quand on n'a pas médité le problème
-religieux, le luthérianisme, le calvinisme ne sont pas une religion. Les
-belles âmes qu'on y rencontre seraient belles dans n'importe quel culte
-ou quelle absence de culte. Elles ont des beautés innées qui les
-rapprochent du divin. Mais un moment d'une religion ne saurait être une
-religion. Les schismes sont les accidents de la vie de l'Eglise. Une
-déchirure à un costume n'est jamais un costume. Au contraire!
-
-Le luthérianisme, à l'origine, n'est pas un culte, c'est une révolte, et
-cette révolte fera toujours plus de révoltés que de croyants. Révolte
-contre Rome--_Los von Rom!_--Cri impie. Ce n'est pas seulement:
-«Délivrez-nous de Rome!» C'est: «Délivrez-nous de la civilisation
-chrétienne, de l'unification catholique, autrement dite
-universelle»,--notre unique chance de paix sur la terre; c'est le
-reniement de la latinité et de l'hellénisme; c'est la régression de
-l'Europe centrale vers le Walhala Scandinave. Ce n'est pas le monde qui
-s'ouvre, c'est le monde qui se ferme. Ce n'est pas la libre harmonie des
-gestes et des pensées parmi les hommes, c'est l'uniformité obligatoire
-du pas de parade, et du silence dans le rang! de la garde prussienne.
-
-Si Guillaume II, responsable du viol de la neutralité de la Belgique, de
-l'incendie de Louvain, des massacres de Dinant et de tant d'autres
-atrocités, n'était pas mort pour moi, et qu'il me fût donné de le
-revoir, je lui dirais:
-
---Malheureux! As-tu jamais lu Goethe? Peux-tu, un instant, supposer ce
-qu'il penserait de toi, celui qui a écrit: «Tout homme n'est grand que
-par le ciel qu'il porte en lui-même!» Toi, le ciel, tu l'as vidé de Dieu
-avec le Luther de haine et de négation qui a été le tien, et tu n'as
-porté en toi que le néant.»
-
-
-
-
-XII
-
-LES HOLSTEIN
-
-
-Je connus Augusta de Schleswig-Holstein peu de temps après son mariage
-avec le Prince Guillaume de Prusse. Je la revis, plus tard, Impératrice
-d'Allemagne, à la cour de Berlin.
-
-Il n'était pas facile de trouver grâce devant elle. Non qu'elle fût, de
-parti pris, méchante femme, mais son étroitesse d'esprit et ses
-prétentions à la perfection des vertus allemandes faisaient d'elle un
-juge exempt de bienveillance.
-
-Pessimiste et rigoriste, tout occupée de ses devoirs domestiques et de
-sa recherche du dieu de Luther, qu'elle servait d'un zèle ennemi des
-autres dieux, sans la moindre idée de l'immense miséricorde et de
-l'infinie splendeur du vrai Dieu, elle entendait édifier l'Allemagne.
-Toujours sentimentale, l'Allemagne admirait de confiance cette épouse et
-cette mère, son mari et ses enfants qui formaient, de loin, une
-magnifique famille.
-
-Mais jugeons l'arbre à ses fruits. Ici, point de drames intimes, nul
-conflit moral; tout semble se dérouler dans l'ordre et l'honneur. Or,
-aucun des enfants nés de l'union de Guillaume II et d'Augusta de
-Schleswig-Holstein ne s'est signalé à la considération des hommes. Et,
-par pitié, je n'en dirai pas davantage.
-
-J'ai connu l'ancienne cour de Berlin, celle de Guillaume Ier. Elle était
-patriarcale. La vieille impératrice Augusta, infirme, apparaissait
-corsetée, sanglée, installée sur un fauteuil que l'on menait aux salons
-impériaux jusque derrière un rideau qui, alors, s'ouvrait, et le cercle
-de cour se formait autour de Sa Majesté. Bienveillante, elle m'adressa
-la parole en bon français. Guillaume Ier allait de l'un à l'autre,
-simple et affable.
-
-Le Kronprinz Frédéric donnait l'impression d'un être bon, noble,
-instruit, et sa femme, fille de la Reine Victoria, attirait par son
-naturel ouvert et souriant, et sa vive intelligence.
-
-Le comte de Bismarck et le maréchal de Moltke étaient les deux figures à
-sensation de cette cour sans cérémonie. Ma jeunesse les examinait
-curieusement. M. de Bismarck faisait du bruit, parlait haut, et souvent
-avec une grosse gaieté. M. de Moltke ne disait rien. Il en était gênant.
-Ses yeux perçants suppléaient à ses paroles et, pour ma part, je n'eus
-aucune envie d'affronter ce sphynx.
-
-Avec Guillaume II, la cour patriarcale de Guillaume Ier et la cour
-anglo-allemande et éphémère de Frédéric-le-Noble firent place à une cour
-d'un autre genre. La pompe des représentations officielles fut élargie
-et plus fréquente. Mais le nouvel empereur eut beau s'entourer d'un
-appareil guerrier, la seule présence d'Augusta de Schleswig-Holstein
-ramena toujours les cérémonies les plus solennelles de la dernière cour
-de Berlin à de banales grandeurs.
-
-A cette époque, l'impératrice avait de la peine à s'habiller et se
-coiffer avec art. Il suffisait de la voir sur le trône pour qu'il fît
-l'effet d'un fauteuil bourgeois. Plus tard, elle eut meilleur goût.
-
-Guillaume II étant venu à Vienne, fut reçu selon son rang. Je me parai
-du mieux que je pus pour lui faire honneur.
-
-Si habitué qu'on fût à ses boutades, je ne m'attendais pas à l'entendre
-me dire, en français, qu'il parlait excellemment, jusque dans ses
-gallicismes les plus hardis:
-
---Où te fais-tu coiffer et habiller? A Paris?
-
---A Paris, quelquefois, à Vienne, généralement. Je suis la mode et
-compose mes toilettes à mon idée.
-
---Tu devrais choisir les chapeaux d'Augusta et l'aider, pour ses robes.
-La pauvre femme est toujours «fagotée comme l'as de pique».
-
-Voilà comment, pendant une assez longue période, l'Impératrice
-d'Allemagne s'est approvisionnée à Vienne, chez mes fournisseurs, de
-toilettes auxquelles j'ai collaboré.
-
-Le chapitre des chapeaux était hérissé de difficultés, parce qu'elle a
-une de ces grosses têtes difficiles à coiffer.
-
-Je réussis, paraît-il, à répondre au désir de son mari par ce petit
-service rendu à sa femme, qui m'en remerciait aimablement, quoiqu'il
-fût, au fond, de ceux que nous ne pardonnons pas qu'on nous rende.
-
-Les Holstein, d'où venait l'Impératrice, avaient, comme on sait, perdu
-leur duché, jadis danois, et tombé aux mains de la Prusse.
-
-Pour marier le prince qui devait être, un jour, Guillaume II, M. de
-Bismarck conseilla de lui donner Augusta de Schleswig, nature calme,
-qu'il jugeait capable de compenser les emballements d'un jeune et ardent
-époux.
-
-Cette union avait le mérite politique d'associer d'une autre façon que
-par le sabre les Holstein à la Maison de Berlin. Elle légitimait, aux
-yeux de l'Europe, la façon un peu brusque dont la Prusse s'était emparé
-de leur duché. Cela valait bien une dot qu'Augusta n'avait point.
-
-La future impératrice, de haute taille et très blonde, n'était ni jolie
-ni laide, et plutôt jolie que laide. On vantait sa piété. Mais il est
-des vertus qui, si elles procèdent d'une erreur de base, peuvent se muer
-en défauts. Ce fut le cas de la ferveur d'Augusta de Schleswig-Holstein
-qui, devenue impératrice, exalta dans son mari le prédicant, le _Summus
-Episcopus_, l'homme qui, manquant d'éclectisme, déraisonna promptement
-sur Rome, la civilisation chrétienne et la latinité. Or, il eût fallu le
-retenir, l'éclairer, le sortir de ses imaginations luthériennes,
-mélangées d'invocations à Wotan et au dieu Thor.
-
-Autre chose, non moins grave; les Holstein, ruinés ou à peu près,
-étaient pressés de refaire leur fortune. Augusta devait y songer et,
-premièrement, établir son frère Gunther, qui menait la vie d'un officier
-allemand de grande maison, sans en avoir les ressources. Guillaume II
-arrangeait les choses, de temps en temps, mais il n'y mettait pas
-d'enthousiasme.
-
-Nulle part, l'argent n'a plus d'importance que près des gens de cour.
-Sans lui, beaucoup ne seraient rien, parce qu'ils n'ont d'autre valeur
-que celle des fonds dont ils disposent.
-
-Ce n'était pas le cas de Gunther de Schleswig-Holstein. Il eut de
-l'intelligence et de la culture. On le vit, par la suite, montrer qu'il
-entendait les affaires. Il a présidé certains Congrès en homme capable
-de savoir et de dire.
-
-Jeune officier, il n'avait pas encore laissé paraître ses dons
-pratiques. Il était nécessaire qu'il fît un beau mariage. Je l'avais vu
-à ses débuts dans la vie de cour, à des chasses, en Thuringe. Il n'était
-pas mal. Il demanda Dorothée. Je consentis.
-
-Sa soeur poussait au mariage avec ma fille. L'idée en était venue, à
-Berlin, pour la même raison, encore plus forte, qui, vingt ans plus tôt,
-avait amené le prince de Cobourg à Bruxelles. La fortune du Roi était, à
-présent, incontestablement établie. On commençait à calculer ses
-rendements futurs, et à parler d'une valeur globale d'un milliard à
-partager, un jour, entre trois héritières! Ces perspectives éveillaient
-d'ardentes sympathies. Car, en ce temps-là, un milliard, c'était encore
-quelque chose.
-
-Cependant, Dora était très jeune. A ce moment-là, son père et moi, nous
-en étions au chapitre douloureux de la rupture définitive probable. Je
-la voulais sans éclat. Ce n'est pas moi qui ai déchaîné les scandales.
-
-Nous devions séjourner un an hors de Vienne. Nous partîmes pour la
-Riviera. Gunther de Holstein s'y rendit. De là, nous fûmes à Paris, où
-j'avais emmené ma maison. Ce fut ensuite un crime. On oubliait que le
-Prince, mon mari, tout le premier, en était. Ma maison était la sienne.
-
-Sa compagnie, pour rare qu'elle fût, ne laissait pas que de m'être
-pénible, et je ne pense pas que la mienne lui fût agréable. Aux heures
-difficiles, je trouvais près de ma fille de constantes consolations. Sa
-mère était tout pour elle; mon enfant était tout pour moi. Au moins,
-Dora était mienne, et, son frère m'ayant depuis longtemps échappé, je la
-retenais, je la gardais, je la choyais de toute la force de ma
-tendresse.
-
-Arrivée à ce point de l'histoire de l'union de ma fille avec un proche
-des Hohenzollern, et à l'influence que la cour de Berlin allait prendre
-sur Dora, et, ainsi, sur ma destinée, je ne peux me dérober au devoir de
-tirer d'entre les lignes de ces pages le chevalier d'idéal et de
-dévouement qui, après avoir assuré mon salut moral, avait renouvelé ma
-vie.
-
-Je n'y contredis nullement: selon les règles ordinaires du monde, sa
-présence, alors, sur la Riviera, ou à Paris, heurtait des convenances
-traditionnelles, respectables.
-
-Je ferai observer seulement qu'il ne faut juger de certaines situations
-que de la place qui leur est propre. S'il est vrai que, sur mes
-instances de femme désespérée dès qu'elle se sentait isolée et à la
-merci de l'homme qui était encore son mari, le comte Geza Mattachich se
-trouvait sur la Côte d'Azur en même temps que moi, et paraissait dans
-mon entourage à l'égal d'un chevalier d'honneur, comme il est d'usage
-près des Princesses royales, je prie de considérer que mon futur gendre
-le trouvait fort bon.
-
-Cela suffit, je crois, à mettre au point les choses.
-
-Gunther de Holstein s'adressait au comte, en toute estime et sympathie,
-et, par exemple, il le prit pour second dans une affaire d'honneur que
-son courtois envoyé eut la chance d'arranger.
-
-Je ne voulais pas me séparer de ma fille avant son mariage, et surtout
-la laisser à Vienne dans ce palais Cobourg d'où j'étais partie en disant
-aux domestiques rassemblés, en larmes, sur mon passage, que je n'y
-rentrerais plus.
-
-Je craignais l'influence de ce milieu, où mon malheureux fils fut, plus
-tard, perdu et mené, par l'inconduite, à finir ses jours atrocement.
-Affreuse punition de ses fautes et du parricide moral qu'il commit en
-reniant sa mère. Dora resterait donc près de moi.
-
-Cependant, le duc de Holstein insistait pour qu'elle fût présentée à sa
-future famille. Il me donna sa parole d'honneur de la ramener, si je la
-laissais partir quelques jours, accompagnée de sa gouvernante. Je pris
-acte du serment, et je permis à Dora ce voyage.
-
-Elle ne revint pas. On la retint loin de moi. Ce fut le début déclaré du
-complot dont les sombres péripéties allaient se précipiter.
-
-Quand ma fille épousa Gunther de Schleswig-Holstein, je l'appris par les
-journaux dans la maison de fous de Doebling, à Vienne, où l'on venait de
-me jeter.
-
-Le complot, ai-je dit. C'était, en effet, un complot, et le plus vil:
-celui de l'argent, dont ma fille, si jeune et abusée, ne pouvait rien
-comprendre.
-
-Je n'étais pas folle, mais je le deviendrais, sans doute, au voisinage
-des aliénés. La folie est contagieuse. Ma perte était donc résolue. Car,
-folle ou passant pour telle, c'est-à-dire interdite, mineure, je n'avais
-plus la capacité civile, et mes ayants-droit faisaient de mes biens ce
-qui leur convenait. Le Roi, devenu vieux, ne devait pas tarder à
-disparaître. On assurait que ses enfants auraient, pour leur compte,
-chacun environ trois cents millions. Pouvait-on me laisser hériter d'une
-pareille fortune que j'abandonnerais certainement à des mains ennemies,
-et qui serait dilapidée?
-
-On ne s'étonnera donc pas que mon fils et le mari de ma fille, se soient
-trouvés d'accord avec le Prince de Cobourg qui avait, en outre, à se
-venger des sentiments qu'il m'inspirait.
-
-De son côté, la vengeance ne pouvait se borner à moi-même. Elle devait
-atteindre et briser le comte Mattachich, exécré pour l'influence qu'on
-lui attribuait sur moi. Cette influence, comment la comprendre, sinon
-bassement? Car les gens voient certaines choses telles qu'ils sont. Des
-supériorités de coeurs, des élans d'âmes, des aspirations vers l'idéal
-échappent à leur misérable compréhension de la vie, et ils appellent
-infamie ce qui est sacrifice.
-
-Je passerai rapidement sur ces hontes et douleurs, et n'en dirai que le
-nécessaire pour que la haute et pure figure du Comte, soldat qui
-pourrait, sans peur et sans reproche, comparaître devant un tribunal de
-soldats, soit enfin connue.
-
-Ici, je me borne à déclarer que, dans le drame inouï des persécutions
-incessantes dont, jusqu'à la victoire de l'Entente, j'ai eu à souffrir
-depuis 1897, les maisons impériales de Berlin et de Vienne furent
-l'appui, la force, des divers attentats, pressions et violences,
-diffamations et calomnies qui auraient dû me perdre à jamais, si,
-d'instinct, l'opinion publique ne s'était révoltée.
-
-Et elle ne savait rien du dessous des choses!
-
-Fortifiée de sa sympathie, j'ai pu résister. La justice est lente, mais
-elle vient.
-
-Je l'ai fait dire à Guillaume II, lorsque les principaux aliénistes
-autrichiens, se refusant à me reconnaître folle, on trouva enfin, en
-Allemagne, une maison de fous où m'enfermer pour toujours: «Complice du
-crime, tu en subiras le châtiment.»
-
-Je songeais que l'homme qui s'associe au forfait de pousser une créature
-consciente dans l'abîme de la folie, devait être capable d'autres
-abominations. Je ne pouvais croire qu'il ne fût point puni.
-
-C'est fait.
-
-Le même coup a frappé la compagne de sa vie, si dure aux fautes des
-autres, si intransigeante du haut de sa vertu antichrétienne. Elle
-seule, ennemie de son prochain, eût suffi à déchaîner la guerre, car le
-pire des esprits belliqueux est l'esprit d'intolérance.
-
-On ne le sait pas assez: au fond, l'horrible conflit de 1914-1918 n'a
-été qu'un effet de l'impitoyable haine antihumaine de la Prusse
-luthérienne, dévorée de l'envie de dominer, de régir, d'opprimer.
-
-La négation a fait la guerre. Seule, la croyance fera la paix.
-
-Que la Belgique et la France le sachent bien: la Prusse tenait
-l'Allemagne, mais l'Allemagne ne l'aimait point.
-
-On ne prendra l'Allemagne que par la confiance et l'affection.
-
-Les catholiques, non moins généreux que les socialistes, sincères,
-quoique pour la plupart indifférents au divin, devraient donner
-l'exemple des rapprochements nécessaires. Les évêques auraient un grand
-rôle à jouer. Des Congrès religieux, des pèlerinages illustres
-pourraient être des lieux de rencontre.
-
-Avant de mourir, je voudrais voir des Allemands, des Belges, des
-Français s'unir devant le même Dieu de bonté, dans une même foi et une
-même espérance et, par amour de sa Loi, échanger le baiser de paix.
-
-
-
-
-XIII
-
-LA COUR DE MUNICH ET L'ANCIENNE ALLEMAGNE
-
-
-Chaque fois que j'ai séjourné à la cour de Munich, j'ai regretté de ne
-pas avoir vu de près, jadis, Louis II. Quand j'aurais pu le connaître,
-il était déjà retiré dans ses rêves et ses châteaux.
-
-Comme Rodolphe de Habsbourg, il fut saisi d'un intense mépris, non de
-l'humanité, mais de ceux qui la mènent. Il ne se réfugia pas dans le
-suicide, du moins volontaire. Il se créa un paradis d'art et de beauté,
-et prétendit s'y perdre au-dessus de ce qui le séparait de son peuple
-qu'il aimait et dont il était aimé.
-
-Je l'ai entrevu une fois, passant dans le Parc de Munich, en carrosse de
-gala, précédé de piqueurs fastueux, et seul, très grand, immobile,
-derrière les glaces biseautées encadrées d'or.
-
-Apparition étonnante, et que la foule saluait sans qu'il parût la voir.
-
-Après lui, la cour, obligée à l'économie, adopta, sans peine d'ailleurs,
-une existence bourgeoise.
-
-Le prince régent Luitpold me réjouissait par ses façons patriarcales. Je
-n'avais pas, alors, l'expérience d'un peu de politique et ne voyais
-guère que l'écorce des choses. La subordination impatiente de la Bavière
-à la Prusse, dont une Europe plus intelligente et moins divisée eût pu
-tirer tant de parti, m'échappait. Je ne considérais dans le Régent qu'un
-personnage des contes de Topfer.
-
-Le meilleur de son temps, il le consacrait, même très vieux, aux
-exercices physiques. La chasse et le bain étaient ses grandes affaires.
-Il se baignait en toute saison et tous les jours dans un des grands
-étangs de sa propriété de Nynphenburg. Et, s'il ne chassait pas, il
-allait se promener. Pas le moindre apparat ne donnait l'idée de son
-rang. Je l'ai rencontré, un jour d'été, à Vienne, dans une des petites
-allées du Prater, derrière le Lusthaus, en manches de chemise, sa
-jaquette et son chapeau haut de forme accrochés au bout de sa grosse
-canne, passée sur son épaule. Il avait l'air, ainsi, plus heureux qu'un
-roi.
-
-Son inséparable caniche, non moins embroussaillé et hérissé que lui,
-l'escortait. Ils avaient fini par se ressembler. A distance, un myope
-aurait pu prendre le chien pour le Régent de Bavière, et le Régent pour
-le chien.
-
-Son fils et successeur, Louis III, hérita de ses goûts simples qu'il
-crut devoir encore simplifier. Mais l'excès en tout est un défaut. Son
-abus de la simplicité fut, à peu près, sa seule façon de marquer dans
-l'Histoire contemporaine. Elle ne garde pas le souvenir d'un roi de
-Bavière prenant conscience de la place que son pays aurait dû tenir,
-mais elle pourrait parler de son goût des habits démodés, des pantalons
-en accordéon, des bottines carrées à talons en caoutchouc, et des
-chaussettes effondrées par lesquels ce Souverain voulait être démocrate.
-
-Il eût mieux fait de penser que le métier d'un roi est d'élever la rue
-au niveau du trône, et non de faire descendre le trône au niveau de la
-rue.
-
-Il ne gagna pas d'être aimé a ses façons de mauvais goût. Vainement, il
-afficha l'amour de la bière, des grosses plaisanteries, des saucisses et
-du jeu de quilles. Les Bavarois se souvenaient de Louis II, à la fois
-bon et magnifique.
-
-Le peuple est flatté quand un roi qui est un roi vient à lui; mais, s'il
-a l'air d'un charretier, il n'éprouve nulle fierté de le voir s'avancer
-sur le char de l'Etat changé en charrette.
-
-La cour de Bavière, qui s'était un peu relevée avant 1914, tomba de
-Charybde en Scylla avec le Kronprinz de Munich jouant, ainsi que celui
-de Berlin, au foudre de guerre. Les Wittelsbach ont dû s'évanouir comme
-une fumée dans la défaite des ambitions prussiennes.
-
-Il est permis de penser qu'ils seraient encore à Munich, s'ils avaient
-servi des ambitions bavaroises, légitimes, et jugé d'elles du point de
-vue exclusif des vrais besoins politiques et religieux de leur pays.
-
-Il faut reconnaître, cependant, que les monarchies allemandes étaient
-très menacées. Ni la discipline rigide de Berlin, ni le laisser-aller
-amorphe de Munich et, entre ces deux extrêmes, les genres mixtes, ne
-pouvaient longtemps résister à l'anachronisme de formes usées, et
-qu'instinctivement les peuples repoussaient en donnant, chaque année,
-plus de voix au socialisme et au républicanisme.
-
-Les rois allemands ont donc disparu. Il n'est pas impossible qu'ils
-reviennent, sinon les mêmes, d'autres peut-être, mieux adaptés. Les
-peuples n'ont qu'un nombre restreint de modes de gouvernement à leur
-disposition. La monarchie est celui qui leur plaît ou, plutôt, qu'ils
-supportent le plus souvent. Elle procède du principe familial, prince
-éternel. Le vrai roi est un père. La monarchie peut renaître en
-Allemagne et ailleurs, modifiée par le siècle et soumise aux contrôles
-nécessaires. Telle qu'elle restait dans les pays germaniques, son
-archaïsme la condamnait.
-
-Seule, l'Eglise a le privilège de ne pas vieillir par un renouvellement
-constant des hommes dans une doctrine immuable. Les autres monarchies
-vieillissent par des hommes de même sang, de même nom, de même
-formation, et qui prétendent se perpétuer, identiques, dans le
-changement des idées. Quand ils tombent, épuisés, vient le temps d'une
-république. Mais parce que le principe familial est le fond même de
-l'existence de la société, et que la république favorise plus l'individu
-que la famille, la république est, à son tour, amenée à disparaître, et
-la monarchie reparaît. Ainsi va le monde.
-
-L'Allemagne serait la première à le dire, si elle avait le moins du
-monde l'esprit philosophique. Une légende veut qu'elle l'ait, et rien
-n'est plus invincible qu'une légende. Mais, en vérité, il n'y a pas sur
-terre de peuple à la fois plus métaphysicien et moins philosophe, que le
-peuple allemand. La métaphysique ne lui sert qu'à rêver et à prendre ses
-rêves pour des réalités. Elle ne le mène en rien à la clairvoyante
-sagesse. Il est allé, les yeux fermés, à l'abîme creusé sous ces pas par
-la Prusse impériale. Chaque cour, petite ou grande, se persuadait qu'à
-jamais Berlin et les Hohenzollern seraient les maîtres de l'heure.
-
-Certaines monarchies à panache, pressées par le socialisme en veston,
-croyaient arriver à s'accommoder de la Sociale-Démocratie comme la
-Sociale-Démocratie s'accommoderait d'elles. On les voyait conserver
-imperturbablement leurs pompes traditionnelles. Telle était la petite
-cour de Tour et Taxis, à Regensburg, qui, sous ce rapport, était bien la
-plus pittoresque et la plus amusante que j'aie connue.
-
-On y jouait aux quilles, mais en quel équipage! Nous étions au jeu en
-diadème et robe à traîne! Etiquette imprévue pour manier une énorme
-boule et la lancer. Plus d'un diadème chancelait et plus d'une joueuse
-gémissait dans ses soies, broderies et garnitures, sans parler du
-corset. Heureusement qu'alors, les étoffes avaient quelque importance et
-solidité. Si cela se passait en un temps où les femmes sont vêtues de
-transparences aussi écourtées que possible, que ne verrait-on pas?
-
-Et qu'on ne pense pas que c'était par hasard que j'ai joué aux quilles
-en toilette de cour. C'était toujours ainsi. On allait à la partie en
-cortège, et précédé d'un maître de cérémonies.
-
-Parce que ou quoique, ainsi que dit quelque part Victor Hugo, c'était
-très drôle.
-
-La vie ne manquait pas d'agrément à Regensburg. Le Prince et la
-Princesse recevaient avec faste. Le palais y prêtait, superbe, meublé
-royalement, et entouré de jardins tenus avec amour. La cuisine égalait
-celle de Ferdinand de Bulgarie. Et l'amusant, c'était, partout, un
-cérémonial suranné, mais si bien réglé que l'on arrivait vite à oublier
-certaines outrances pour ne plus sentir que la beauté d'une sorte de
-rythme et d'arrangement où revivait la dignité des temps passés.
-
-On allait aux courses en calèches d'apparat, excellemment attelées,
-précédées de piqueurs brillants. Le comte de Staufferberg, chef des
-écuries, ancien officier autrichien, cavalcadait autour de la voiture
-princière, et les gentilshommes du service étaient si empressés que, si
-l'on eût manqué de marchepied pour descendre de carrosse, tous auraient
-voulu galamment y suppléer de leur personne.
-
-Si nous allions au théâtre, c'était en toilette, et précédés de porteurs
-de flambeaux, jusque dans la loge princière.
-
-Une telle étiquette obligeait à être constamment en représentation. Mais
-cela plaisait au Prince et à sa femme; ils ne vivaient que pour
-continuer les siècles abolis.
-
-La princesse Marguerite de Tour et Taxis, archiduchesse d'Autriche,
-avait, dit-on, un faux air de Marie-Antoinette. Or, le Prince, inspiré
-par la ressemblance accordée à sa femme, voulut offrir à celle-ci une
-parure qui aurait appartenu à l'infortunée reine de France. Il la
-trouva, et la Princesse la portait. J'aurais craint qu'il y fût resté
-quelque chose de funeste. Mais on n'avait point de ces superstitions à
-la cour de Tour et Taxis. On voyait l'avenir en rose, et, pour accorder
-le visage de la Princesse à sa parure, on fit venir de Paris, à
-l'occasion d'un bal de Cour, le fameux Lenthéric qui coiffa la Princesse
-_à la frégate_, et la transforma en une quasi Marie-Antoinette que l'on
-eût été bien fâché de voir partir pour l'échafaud.
-
-Ce supplice, lorsque souffla le vent de la tempête révolutionnaire en
-Allemagne, fut épargné aux princes renversés. Ils partirent pour
-l'étranger, et non pour l'échafaud.
-
-La Germanie, livrée à elle-même et non plus grisée par Berlin, n'a
-massacré aucun de ses souverains d'hier. Et ceci, en toute justice,
-devrait donner à réfléchir à beaucoup de ceux qui en parlent sans la
-connaître.
-
- *
-
- * *
-
-Dans le petit duché de Saxe-Cobourg et Gotha, la vie était différente de
-celle de la cour de Tour et Taxis. Elle unissait l'art au naturel. Point
-de cortèges à effet, ni d'étiquette étudiée. Simplement une tenue
-aimable et distinguée qui était au goût de ce Prince allemand de haute
-et humaine culture, mon oncle, le duc régnant Ernest II, dont j'ai déjà
-dit combien il fut bon pour moi.
-
-Il me gâtait sans se lasser et voulait que je fusse, chez lui, la reine.
-Son affection ne varia jamais. Près du duc et de la duchesse, ma tante,
-très affectueuse, j'ai oublié souvent les tristesses de mon mariage.
-
-Les chasses au cerf dans cette belle Thuringe, à travers les forêts de
-sapins et de hêtres, étaient pour moi un plaisir enivrant.
-
-Je suivais le duc, beau chasseur et beau cavalier auquel l'âge ne pesait
-pas. Souvent, dans la montagne, j'étais portée par une mule blanche, et
-le duc s'exclamait sur la tache de couleur que faisaient, dans le
-paysage agreste, la bête et l'amazone.
-
-Le soir, on dînait, par beau temps d'été, sous de grands arbres éclairés
-de lumières heureusement distribuées. J'étais ordinairement vêtue d'une
-robe claire, pour la joie du duc qui voulait me voir parée d'une
-guirlande de fleurs qu'il faisait préparer chaque jour, délicat hommage
-du plus courtois des oncles.
-
-Chez la Duchesse Marie, je vécus aussi à la Rosenan des heures gaies et
-charmantes. Ses filles étaient exquises. Quelle radieuse apparition que
-celle de la Princesse Marie, aujourd'hui reine de Roumanie! On ne
-pouvait l'oublier, ne l'eût-on vue qu'une fois.
-
-Cobourg, berceau d'une famille qui a donné tant de rois et de reines, de
-princes et de princesses royales et impériales, voyait fréquemment s'y
-réunir les générations vivantes.
-
-Un mariage, des fiançailles, ou, simplement, l'époque des vacances, les
-ramenaient au pays d'origine. Jeunes et vieux étaient heureux de s'y
-retrouver entre soi et d'oublier, ceux-ci les obligations de leurs
-charges, ceux-là le fardeau des études.
-
-Parmi les gens d'âge raisonnable, chacun, alors, tendait à être lui-même
-et à s'égaler au commun des mortels.
-
-L'attrait d'une existence normale est très vif sur ceux qui en sont
-privés par leurs fonctions et les devoirs de la représentation. Le
-public se fait ordinairement une fausse idée des personnes royales. Il
-les croit différentes de ce qu'il est, alors qu'elles aspirent à être
-«comme tout le monde».
-
-Sans doute, on rencontre des princes tels que Guillaume II, qui arrivent
-à s'imaginer qu'ils sont d'une autre essence que le reste de l'humanité.
-Ils ont perdu la tête à force de prendre des poses devant leur glace, et
-d'être encensés de flatteries. Mais ces déformations sont accidentelles.
-Le malade qui en est atteint serait tout aussi fou, peut-être, dans
-n'importe quelle condition. Il est vrai que sa maladie n'aurait pas les
-mêmes conséquences sociales. Aussi la monarchie sera-t-elle de plus en
-plus entourée de contrôles, et limitée à une fonction symbolique,
-nécessaire, d'ailleurs, puisqu'elle grandit l'homme par l'homme. Elle
-pourra être excellente, efficace, étendue, si le Prince est quelqu'un;
-médiocre et sans grave effet, s'il n'est que quelque chose. Après lui,
-un autre, meilleur peut-être. Au fond, tout est loterie; et le suffrage
-universel et le choix des assemblées ne sont pas moins aveugles que le
-sort.
-
-Je vis de près, à Cobourg, l'Impératrice Frédéric, déçue dans ses
-ambitions, grande dans son isolement. Elle regardait la couronne royale
-et impériale de Prusse et d'Allemagne passée si tôt sur la tête de son
-fils d'un oeil qui ne semblait pas se faire d'illusions. L'égoïsme et la
-vanité du personnage l'incitaient à craindre plus qu'à espérer. Et
-quelle pitié dans ses yeux arrêtés sur la médiocrité de sa belle-fille!
-
-Les Romanow et leurs proches étaient des fidèles de Cobourg. Les
-Grands-Ducs, frères de la Duchesse Marie, ses belles-soeurs les
-Grandes-Duchesses Wladimir et Serge, toutes deux belles, quoique
-différemment, apportaient les échos de cette fastueuse et complexe cour
-de Russie, cour asiate et que j'ai tôt sentie à mille lieues et mille
-ans de la compréhension du siècle.
-
-Entre autres cérémonies mémorables, dont je fus témoin au berceau
-familial, j'ai gardé souvenir du mariage du Grand-Duc de Hesse avec la
-Princesse Mélita, qui fut, plus tard, la Grande-Duchesse Cyrille. Le
-bonheur semblait de la fête. On avait invité l'Amour, hôte rare des
-unions princières.
-
-Je n'en dirai pas autant des fiançailles du pauvre «Niki» avec Alice de
-Hesse, célébrées aussi à Cobourg.
-
-Celui qui devait être le Tzar Nicolas II parut triste, timide, craintif,
-insignifiant, tout au moins du point de vue mondain. Sa fiancée était
-lointaine, absorbée, concentrée. Elle inquiétait déjà son entourage par
-son penchant au rêve et à l'étrangeté.
-
-Elle avait remplacé la Princesse Béatrice, mariée au Prince Henri de
-Battemberg, auprès de la Reine Victoria, comme lectrice et compagne de
-prédilection. La souveraine voulut pour elle le trône de Russie et fit
-le mariage dont je vis les fiançailles. La vieille reine les présidait.
-Elles furent sans gaieté. Si quelque joie sembla, par moments, y régner,
-ce fut une joie forcée, factice. On sentait comme un poids peser sur
-l'assistance. Mystérieux avis du Destin.
-
-
-
-
-XIV
-
-LA REINE VICTORIA
-
-
-Puis-je nommer la Reine Victoria sans me souvenir que le Prince de
-Cobourg et moi, nous fûmes maintes fois les hôtes de notre tante et
-cousine? Des plus hospitalières, elle se plaisait à la vie de famille,
-et rassemblait autour d'elle autant de parents qu'elle le pouvait, et de
-préférence les Cobourg, d'où était venu feu le Prince Consort.
-
-Quoique de très petite taille, douée d'un embonpoint plutôt déformant,
-le visage fort coloré, elle avait grande allure quand elle faisait son
-entrée, soutenue par un des superbes Indiens de son service personnel.
-Le plus souvent, elle tenait, par maintien, un mouchoir blanc, toujours
-arrangé de sorte que les bouts pendaient, dentelés. Elle était, en
-général, vêtue d'une robe de soie noire à petite traîne, décolletée en
-pointe. Elle portait au cou, en médaillon, le portrait du Prince, mari
-inoublié; sur la tête, le bonnet de veuve, en crêpe blanc; rarement des
-gants. Dans les grands jours, le _Ko-hi-nor_, ce diamant merveilleux,
-trésor des trésors de l'Inde, brillait de mille feux au-dessus du
-bonnet.
-
-Elle ne laissait pas que d'impressionner, tant elle était expressive de
-gestes, de ton, de regard. Son nez avait des façons de frémir qui
-révélaient ses pensées. Et que dirai-je du regard bleu et froid qu'elle
-promenait sur le cercle familial formé autour d'elle? Le moindre défaut
-de toilette, le moindre manque à l'étiquette était immédiatement
-remarqué. L'observation ou la réprimande suivait aussitôt, adressée d'un
-air et d'une voix qui ne toléraient aucune réplique. A ce moment, le nez
-se plissait, les lèvres se pinçaient, le visage se colorait davantage,
-et toute la personne royale semblait agitée de mécontentement.
-
-L'orage passé, la Reine retrouvait son aimable sourire, comme si elle
-eût voulu faire oublier sa vivacité.
-
-En arrivant ou en partant, elle saluait à la ronde, d'un petit signe de
-tête protecteur.
-
-J'eus le malheur, parfois, de lui déplaire.
-
-Elle détestait les cheveux bouclés en franges cachant le front. On se
-souvient de cette mode peu seyante, je l'avoue. Mais je m'y étais
-conformée. La Mode est la Mode. Cette coiffure agaçant la Reine, elle me
-dit, un jour: «Tu devrais arranger tes cheveux autrement, et d'une
-manière plus _princesse_.»
-
-Elle avait raison. Malheureusement, le Prince de Cobourg ne goûtait pas
-non plus cette coiffure, et fut témoin de l'observation de notre tante.
-Celle-ci lui aurait donné le _Ko-hi-nor_ qu'il n'aurait pas été plus
-satisfait. Je fus aussitôt gratifiée d'une algarade qui eut pour
-résultat de me décider à ne point tenir compte du reproche de la Reine.
-Mes cheveux irrités demeurèrent en franges bouclées sur mon front.
-
-A Windsor, comme à l'île de Wight, à la belle saison, la Reine sortait
-en voiture vers six heures du soir, et par tous les temps. Nous étions
-généralement admis à l'honneur de l'accompagner.
-
-Il fallait quelquefois attendre longtemps, dans un salon voisin de
-l'appartement royal. Enfin, précédant la Reine, le _plaid_ sur le bras,
-le flacon de whisky en bandoulière, paraissait John Brown, le fidèle
-Ecossais qui tint une place considérable dans la gazette de la cour et
-de toutes les cours, à la partie du feuilleton qui ne s'imprime pas.
-
-Il ouvrait la marche, et montait dans le break, attelé de deux gris
-pommelés, et la promenade, qui devait durer environ deux heures,
-commençait.
-
-La nuit venant, John Brown se trémoussait sur le siège. Il se retournait
-fréquemment pour essayer d'obtenir de la Reine l'ordre du retour.
-Etait-ce la crainte des rhumatismes, ou celle de quelque refroidissement
-qui, malgré le réconfort du whisky, eût compromis sa santé, et l'eût
-empêché de remplir ses devoirs envers la Reine? Je n'en sais rien. J'ai
-remarqué seulement que John Brown n'aimait pas les promenades au
-crépuscule, par temps humide. Elles le rendaient de méchante humeur. Il
-ne se gênait pas pour le laisser voir; il ne se gênait en rien, du
-reste.
-
-Il arrivait que les enfants de la Reine eux-mêmes en savaient quelque
-chose.
-
-Il advint au Prince de Galles, qui devait être le grand Roi Edouard VII,
-de souhaiter d'être introduit chez sa mère à une heure où il n'était pas
-annoncé. John Brown entr'ouvrit la porte de l'appartement et dit
-simplement: «_Not allowed, Sir._»
-
-Si, dans l'intimité de sa vie, la Reine Victoria eut, comme toute
-créature humaine, ses moments de liberté, elle n'en fut pas moins une
-grande souveraine et une haute figure. Son Jubilé, célébré avec l'éclat
-dont mes contemporains se souviennent, montra la place qu'elle occupait
-dans le monde. La procession dans Londres, au milieu d'un peuple en
-délire, la chevauchée des rois, des princes, des rajahs indiens et
-autres sujets des Dominions, dans leurs resplendissants costumes
-constellés de pierreries, fut un spectacle digne d'un conte des «Mille
-et une Nuits».
-
-On ne reverra sans doute jamais cela. Jamais plus les hommes ne sauront
-s'honorer en honorant le pouvoir humain, comme ils le firent alors,
-exaltant une femme qui avait su incarner si noblement le passé, le
-présent, l'avenir du Royaume-Uni, des Indes et possessions d'Outre-Mer.
-
-Qu'on ne dise point: Vanité des vanités! Les pompes ont leurs raisons
-d'être. Une société sans théocratie, aristocratie, et apparat
-proportionné à ces institutions, est une société qui meurt. Il faudra
-toujours en revenir aux équivalences de souveraineté, de cour et de
-divinité, sans quoi l'édifice social, découronné, ne sera qu'une grange
-ou une ruine.
-
-Ce fut à l'occasion d'une des grandes fêtes du Jubilé, que, selon ma
-fâcheuse et incorrigible habitude, j'arrivai en retard pour prendre rang
-dans le cortège royal. Je confesse que, souvent, je faisais exprès de me
-faire attendre, parce que cela vexait le Prince de Cobourg qui, avant
-toutes choses, commençait par prédire que je ne serais pas à l'heure.
-
-Les femmes qui me lisent savent comme il est difficile, parfois, d'être
-en toilette de cérémonie, juste à la minute dite. Les hommes ne
-comprendront jamais cela!
-
-J'avoue que, dans cette circonstance, j'aurais dû prendre mieux mes
-dispositions, et calculer plus exactement. Je ne voulais pas être en
-faute. La cérémonie exigeait que, pour la formation du cortège, personne
-ne manquât. Quoique, par mon mariage, mon rang et ma place fussent vers
-la fin, tout un parterre de rois et de reines dut m'attendre.
-
-Lorsque j'entrai, j'étais d'une extrême confusion. Mais c'était l'époque
-où je me savais belle et admirée. Je vis que tous les yeux, tournés vers
-moi, n'exprimaient pas que la sympathie. Les regards féminins étaient
-irrités; heureusement, les regards masculins, d'abord sévères, ne
-tardèrent pas à s'adoucir. Je fus comme éblouie devant ces soleils
-terrestres.
-
-Mais il ne s'agissait point de chanceler. Il fallait, au contraire,
-tirer avantage de la situation. Le silence et l'immobilité s'étaient
-faits, dans l'assistance, attentive à l'apparition de la coupable qui
-faisait attendre la Reine d'Angleterre et son illustre suite. Je sentis
-que mon entrée devait être de celles qui ne réussissent guère qu'une
-fois dans la vie.
-
-Je pris mon temps, et mis toutes les grâces dont je pouvais disposer
-dans ma révérence et mon salut de cour.
-
-Quand je vins baiser la main de ma mère, celle-ci, heureuse du murmure
-flatteur qui avait suivi ma façon de me faire pardonner, me dit, en
-m'attirant à elle: «Tu étais faite pour être Reine»...
-
-Je sens une larme furtive monter du coeur à mes yeux. Etrange nature que
-la nôtre! Lorsqu'on a vu le jour sur les marches d'un trône, on a besoin
-de ces succès, de ces hommages, de ces ovations. On en garde non
-seulement le souvenir, mais l'appétit--et le regret!
-
-
-
-
-XV
-
-LE DRAME DE MA CAPTIVITÉ ET MON EXISTENCE DE PRISONNIÈRE
-
-LE DÉBUT DU SUPPLICE
-
-
-Mes malheurs, hélas! sont connus du public de tous les pays. Mais ce
-n'est pas sur moi qu'ils pèsent le plus.
-
-La calomnie et la persécution, servis par des moyens puissants, ont eu
-beau multiplier leurs coups, une vérité, au moins, s'est fait jour:
-
-Je ne fus point, je ne suis pas folle, et ceux qui ont voulu que je le
-fusse en ont été pour leur honte, et, je l'espère, leur remords.
-
---Cependant, a-t-on dit, la Princesse est étrange.
-
-D'autres, mieux informés, ont précisé:
-
---Elle est faible d'esprit.
-
-Pas même, s'il plaît à Dieu!
-
-On objecte mes «dépenses», mes «prodigalités», mes «dettes», et mon
-«abandon à mon entourage de mes intérêts et de ma volonté».
-
-Raisonnons, en passant, ces «étrangetés» et ces «faiblesses».
-
-Il est parfaitement exact qu'à certains moments, j'ai fait des dépenses
-exagérées. J'ai dit et je répète que c'était un moyen de me revancher
-des contraintes et petitesses d'une avarice oppressive.
-
-Certaine, ainsi que je l'ai indiqué, que dans l'ordre naturel des
-choses, une fortune considérable devait me revenir, j'ai cédé aux
-offres, pour ne pas dire aux assauts de la tentation.
-
-On a parlé de sommes fantastiques. Je calcule que je n'ai pas dépensé
-dix millions depuis 1897, époque du début déclaré de mon effort de
-libération.
-
-On a donné des chiffres supérieurs, mais il faut faire la part des
-exagérations des spéculateurs et usuriers qui sont venus, envoyés
-souvent par mes ennemis, pour servir leur thèse, et témoigner de mes
-«folies», après m'avoir doucereusement vendu des crocodiles empaillés.
-
-On connaît l'histoire édifiante de ce créancier allemand soutenant, à
-Bruxelles, devant les arbitres chargés de payer mes dettes sur des fonds
-provenant de la succession du Roi, une réclamation de sept millions de
-marks ramenés à zéro après enquête et vérification de ce qu'il prêta
-réellement et reçut par la suite.
-
-Si je m'abaissais à écrire l'histoire des manoeuvres de toute sorte,
-imaginées contre mon indépendance, et tendant à me rejeter dans
-l'impossibilité d'être et d'agir, on dirait: «Ce n'est pas possible;
-c'est du roman!»
-
-Les romans les plus invraisemblables, on ne les publie jamais. La vie
-seule se charge de les faire.
-
-Qu'on veuille bien réfléchir; je devais opter: ou l'esclavage, ou
-l'emprisonnement parmi les fous; ou bien la fuite et, par elle, la
-défense.
-
-J'ai fui et je me suis défendue. Mais alors, afin de me reprendre et de
-m'abattre, oh m'a d'abord réduite à la portion congrue, puis on m'a
-coupé les vivres.
-
-J'avais perdu la meilleure des mères; le Roi, trompé, irrité du reste,
-parce que, plus politique que je ne l'étais, il mettait, en ce qui me
-concerne, les apparences de la correction au-dessus des réalités de la
-conscience, le Roi se désintéressait du sort cruel fait à sa fille
-aînée.
-
-Dès mon internement, mes soeurs et le reste de ma famille avaient eu
-plus d'une raison de se régler sur le Roi. Je me vis donc oubliée des
-miens, qui commettaient cette faute de négliger, pendant des années, de
-m'aller voir dans ma maison de santé.
-
-Ou j'étais malade, ou je ne l'étais pas! Et m'abandonner, c'était
-laisser voir que je ne l'étais pas...
-
-La presse finit par s'indigner. Alors, on vint. Oh! bien rarement.
-C'était si pénible et si embarrassant--pas pour moi!
-
-Quand je m'évadai, la pitié affectée fit place à une colère sincère...
-
-Il fallait pourtant que je vive et que je reconnaisse dans la mesure du
-possible les services qui m'étaient rendus. Enfin, je fus obligée de
-plaider. Nouveau crime.
-
-Ah! ce n'est pas de m'être révoltée contre un mari et contre un mariage
-devenus impossibles, qu'on m'en a voulu... Serais-je par hasard la
-première?... C'est d'avoir montré cet esprit déplorable que le monde ne
-pardonne guère: l'esprit combatif, l'esprit de résistance.
-
-Une femme qui se défend--mal, je le veux bien; les arcanes de la
-procédure et les dessous des affaires m'ont toujours échappé--mais qui
-se défend tout de même, infatigablement, pour le principe, pour
-l'honneur, pour le droit, cette femme est détestable. Elle veut avoir
-raison, contre les autorités établies; elle fait scandale. Elle crie:
-«Je ne suis pas folle!» Elle crie: «On m'a volée!» C'est une peste!
-
-Ordinairement, les gens bien élevés qu'on enferme et qu'on dépouille ne
-font pas tant de bruit. Quoi! Une Altesse, une fille de Roi, une femme
-de Prince qui ne veut être ni démente, ni dupe!
-
-Si elle avait en quoi que ce soit de la mesure, elle ne ferait point
-parler d'elle. Elle serait encore sous les tilleuls de Lindenhof; et
-puisqu'elle veut écrire, elle écrirait un livre à la gloire de la
-justice humaine, en Belgique et ailleurs.
-
-Grand merci! J'ai ma conscience pour moi. Je n'en démordrai pas. Je peux
-mourir, méconnue, diffamée, dépouillée: mon ultime parole sera pour
-protester.
-
-Ce qu'on me reproche serait à refaire, je le referais. Je n'ai nulle
-honte de mes «prodigalités» passées.
-
-Grâce à Dieu, mes «victimes» sont toujours rentrées dans leur argent,
-avantageusement pour elles.
-
-Je m'estimerais déshonorée si j'avais fait perdre quoi que ce soit de
-vraiment dû à qui que ce soit. Même les crocodiles, qui n'étaient pas de
-l'époque antédiluvienne, et par trop démesurés, je ne les ai pas reniés.
-
-Cela dit de mes dépenses, arrivons à ce prétendu abandon de ma fortune
-et de ma volonté à mon entourage.
-
-Qu'on ne s'y trompe pas: la diffamation a visé une seule personne,
-toujours la même, celle à laquelle j'ai voué ma vie comme elle me voua
-la sienne. Ses ennemis lui ont prêté les mobiles dont ils étaient
-animés. Ils n'ont pas voulu voir, ils ont nié qu'elle fût, par sa
-grandeur d'âme, au-dessus des misérables calculs de l'intérêt. En vain
-elle a jeté dans le gouffre creusé sous nos pas tout ce qu'elle était,
-tout ce qu'elle avait, tout ce qu'elle pouvait avoir. Ce sublime
-renoncement, la haine l'a étouffé sous ses hideuses inventions.
-
-O noble ami, que n'a-t-elle pas dit de vous, la bête hurlante et
-monstrueuse?
-
-Sans doute, pas plus que moi, vous n'étiez de taille à lutter contre les
-financiers qui dupent, les gens de loi qui trompent, les amis qui
-trahissent. Mais prétendre de vous, ou de n'importe qui, que l'on a pesé
-sur ma volonté, égaré mes pas, faussé mes actes... Ah! c'est absurde
-encore plus qu'infâme.
-
-Comment! J'aurais eu, j'aurais toujours une force de résistance qui a
-tout sacrifié à un idéal d'honneur et de liberté, et je serais, hors de
-cela, une poupée dont on joue, une girouette au vent!
-
-Toute de conscience pour l'essentiel de la dignité humaine, je serais
-l'inconscience en personne pour ce qui est secondaire?
-
-N'est-ce pas insensé!
-
-Mais laissons cela, et résumons, en les éclairant de lueurs nouvelles,
-les incroyables attentats d'une haine que rien n'a pu désarmer, jusqu'au
-jour où une autre justice que celle des hommes, jetant bas d'un
-tournemain des trônes indignement occupés, m'a sauvée des persécutions
-dont j'étais l'objet.
-
-A la veille même de leur chute, la monarchie allemande et la monarchie
-austro-hongroise se croyaient encore tout permis. Les iniquités dont
-j'ai souffert ne sont qu'un exemple de ce qu'elles osaient faire. Que de
-crimes, à leur actif, demeurés ignorés! Et quelle corruption à leur
-contact!
-
-On sait le début des intrigues où j'ai succombé.
-
-J'étais à Nice avec ma fille. Celle-ci, mon espoir et ma consolation, me
-fut enlevée, comme je l'ai dit, par son fiancé liant partie avec le
-Prince de Cobourg, au mépris de la parole qu'il m'avait donnée.
-
-Le Prince sentait que j'allais lui échapper définitivement, et, avec
-moi, la fortune à venir du Roi.
-
-Je divorcerais, pensait-il; je me remarierais.
-
-Divorcer, j'y songeais. Il a bien fallu y venir plus tard. Mais si je ne
-pouvais m'empêcher de me libérer de ce qui fut promis à un homme, quand,
-de lui-même, il avait détruit les raisons qui avaient été la base du
-serment prononcé, j'hésitais à me libérer de ce qui fut juré à Dieu,
-invisible et muet et qui ne corrompt, ni ne trompe, ni ne persécute.
-
-L'indissolubilité du mariage est une chose; la dissolubilité des liens
-de la chair en est une autre. Plus j'ai vécu, plus j'ai pensé que le
-divorce est un fléau. Il faudrait avoir le courage d'admettre que les
-cas individuels ne sont rien; seul compte l'intérêt de la collectivité.
-Tant vaut le mariage, tant vaut la société. On a fait du mariage quelque
-chose de fragile, la société tombe en morceaux. L'Eglise a donc raison.
-Mais qui de nous ne chancelle et ne méconnaît que la règle divine est
-essentiellement une règle humaine?
-
-Le comte venait de recevoir, à Nice, les témoins du Prince de Cobourg
-que la cour de François-Joseph avait décidé à ce cartel. Le duel mit en
-présence les deux adversaires, à Vienne, au manège de cavalerie, en
-février 1898. Le lieutenant tira par deux fois en l'air et, par deux
-fois, le général tira sur le lieutenant. On passa au sabre. Le
-lieutenant continua de ménager le général, et le toucha d'un coup léger
-à la main droite.
-
-Il renforça ainsi les sentiments que le Prince pouvait avoir à son
-égard. Trois semaines plus tard, on l'impliqua dans cette abominable
-histoire de fausses lettres de change, inventée de toutes pièces, et
-dont le Reichsrat, par la suite, devait faire bonne justice.
-
-Le jugement--inouï!--qui prétendit déshonorer le plus noble des hommes
-n'eût pu être prononcé, si mon témoignage avait été retenu.
-
-Mais on s'empressa de m'enfermer. Ma déposition fut étouffée, et le
-Comte, condamné!
-
-Un homme vit encore, silencieux et caché, et qui, si je calcule bien, a
-soixante-quinze ans révolus, quand j'écris ces lignes qu'il pourra lire,
-si elles voient le jour avant qu'il disparaisse de ce monde.
-
-Dans l'instant où mon souvenir l'évoque au seuil des maisons de fous où
-sa haine me jeta, au seuil des prisons où elle fit enfermer le comte
-Geza Mattachich, qu'il sache que ses victimes lui ont pardonné.
-
-Elles pourraient, aujourd'hui, lui demander des comptes devant la
-justice autrichienne, affranchie des contraintes d'antan. Elles
-l'épargnent. Que le juge Celui qui nous jugera tous.
-
-Je ne sais même plus quels furent les instruments de sa vengeance.
-
-On m'a montré, dans Vienne, il n'y a pas longtemps, un pauvre être, aux
-trois quarts aveugle, penché vers le tombeau, et l'on a murmuré à mon
-oreille le nom de l'avocat juif, réprouvé par tout ce qui est estimable
-dans Israël, en Autriche, et qui fut l'agent, l'instigateur, le conseil
-de l'implacable fureur acharnée à ma perte.
-
-J'ai détourné les yeux en pensant que ce même personnage, obstiné dans
-son système de rigueurs policières au service de l'abus de pouvoir,
-avait armé le bras de la femme qui tua mon fils...
-
-Et bouleversée, je me suis demandée:
-
---Ont-ils compris?
-
-Oui, peut-être. Ils ne sont plus, sans doute, ce qu'ils étaient. La vie
-aussi a dû les changer.
-
-Peuvent-ils, sans angoisse de demain, se remémorer hier?
-
-Candides, nous avions pris la fuite devant eux. Je m'imaginais trop vite
-qu'ils pouvaient nous faire arrêter! Je croyais sur parole des
-émissaires à la solde du Prince. Nous étions en France, où je ne
-risquais rien. Je voulus partir pour l'Angleterre, et demander aide et
-protection à la Reine Victoria, qui m'avait donné tant de marques
-d'affection.
-
-Ma fidèle dame d'honneur, la comtesse Fugger, partageait mes craintes et
-mes voyages précipités.
-
-A peine à Londres, nous recevons de mystérieux avis de prétendus amis:
-il faut repartir sur l'heure, ou nous sommes perdus, le comte et moi...
-Et nous repartons, sans que je cherche à rejoindre la Reine, avec qui
-nous venions de nous croiser, car, au même moment, elle se dirigeait
-vers le Midi de la France.
-
-Nous n'étions pas faits pour être des criminels. Ils sont plus
-résistants.
-
-Traqués par notre propre imagination trop crédule, nous pensâmes alors à
-trouver un asile près de la mère du Comte, au château de Lobor.
-
-On n'a jamais compris pourquoi et comment j'avais pu me rendre en
-Croatie, chez la comtesse Keglevich.
-
-Son second mari, père adoptif du Comte Geza Mattachich, était membre de
-la chambre des Magnats de Hongrie, député et ami du ban de Croatie. Je
-me persuadais que l'on n'oserait pas m'enlever sous son toit.
-
-Notre aventure avait pris les proportions d'un événement mondial. Les
-journaux de la terre entière en parlaient. Le duel avait mis le comble à
-cette publicité terrible. Et comme encore la calomnie et ses manoeuvres
-n'avaient pas eu d'effet, nous étions des personnages romanesques dont
-la sincérité désarmait les rigueurs de la critique et ralliait les
-sympathies du sentiment.
-
-Quand je pense que j'ai été, ensuite, taxée de duplicité, je ne peux
-m'empêcher de sourire. On citerait peu de cas d'une franchise
-d'existence plus établie que la mienne. Je n'ai jamais dissimulé aux
-miens quel effort exigeait ma vie avec mon mari, et quand j'ai été à
-bout de forces, je n'ai pas fait mystère du secours que je trouvais en
-un sauveur chevaleresque, placé providentiellement sur mon chemin.
-
-Mais le monde ne pardonne pas à ceux qui ne veulent point porter de
-masque, et qui ne cachent pas leur coeur.
-
-Tant de gens ont à dissimuler ce que le leur contient! Mais nous, mais
-moi... En vérité, où est le crime?
-
-Je peux mourir tout à l'heure; je n'ai pas peur de la justice de Dieu.
-
-Forts de notre commune loyauté, naïvement persuadés qu'en France, en
-Angleterre, en Allemagne et autre part encore nous serions en danger,
-avertis du reste que l'on voulait me mettre dans une maison de fous--dès
-Nice, Gunther de Holstein m'avait prévenue, et parlait de me faire
-protéger par son tout puissant beau-frère... Inoubliable comédie!--nous
-arrivions en Croatie avec la certitude que, sous le toit des Keglevich,
-je serais en sûreté.
-
-Le comte me confierait à ses parents pour le temps qu'exigerait le
-règlement de ma séparation d'avec le prince de Cobourg. Le bruit
-s'apaiserait. L'opinion publique était pour moi, et, premièrement, celle
-d'Agram, où le comte et les siens jouissaient de l'affection générale. A
-Vienne, la camarilla ennemie désarmerait. Nous ne serions plus, bientôt,
-que deux créatures semblables à tant d'autres: celle-ci meurtrie par ses
-fers brisés; celle-là secourable. Et de ce malheur et de ce dévouement,
-peut-être qu'un jour le temps ferait un bonheur régulier.
-
-O rêves, ô espérances, nous sommes votre jouet. La lourde réalité surgit
-et nous déchire.
-
-Nous n'avions pas prévu la trame ourdie contre nous, et quelle odieuse
-accusation viserait le comte.
-
-En un instant, son beau-père, très connu à la cour, influent d'ailleurs,
-fut détaché de nous. Apparemment on lui fit confidence du crime imputé à
-son beau-fils, et la diffamation lui en imposa.
-
-Cette explication de son revirement est la plus indulgente qu'il me soit
-permis de faire.
-
-L'appui du comte Keglevich nous manquant, la comtesse, prise entre son
-fils et son mari, était dans une situation poignante.
-
-Et nos ennemis avaient le champ libre à Agram.
-
-Cependant, deux partis se formèrent: d'un côté, les étudiants et les
-paysans prirent fait et cause pour nous; de l'autre, se rangèrent la
-police et les autorités. Vienne sut qu'une espèce de révolution locale
-groupait en notre faveur des partisans.
-
-Dès l'instant que la cour pensa que nous avions l'appui de la jeunesse
-et des campagnes, elle fut effrayée et livra notre tête. L'avocat du
-Prince, cet homme que je ne saurais nommer, put se faire délivrer plein
-pouvoir. L'Empereur consentit à le laisser agir à sa guise. Il eut en
-poche de véritables lettres de cachets.
-
-Je dois dire, à la décharge de François-Joseph, qu'on lui certifia que
-le comte voulait me tuer. A quoi, le Souverain aurait répondu:
-
---Je ne veux pas d'un second Mayerling. Qu'on fasse ce qu'il faudra.
-
-Le Prince et ses créatures ne manquaient pas d'invention. Leurs mesures
-furent très bien prises et leur machination bien conduite. Un train
-spécial attendait en gare d'Agram celle qui devait être _déclarée_ folle
-par raison d'Etat, et une cellule de la prison militaire était prête
-pour celui qui serait _fait_ criminel aux yeux du monde.
-
-Toute l'Autriche a su cela, et bien d'autres choses encore!
-
-Un médecin légiste, fonctionnaire officiel et que je n'avais jamais vu,
-mon certificat d'aliénation mentale tout rédigé, m'attendait à Agram,
-aux ordres de la police, avec une infirmière de l'asile de Doebling.
-
-Ces gens et une équipe de détectives restèrent aux aguets une semaine.
-Il s'agissait de nous faire venir en ville. On n'osait pas nous arrêter
-au château de Lobor, en pleine campagne, où nos défenseurs, en un clin
-d'oeil, seraient accourus.
-
-Alors, l'autorité militaire convoqua le comte, à Agram. Officier en
-congé, il devait répondre à cet appel.
-
-Nous eûmes le pressentiment du coup de force. Mais puisque, au château,
-notre situation était pénible, par suite du revirement de son possesseur
-qui avait pris le parti de s'éloigner, emmenant la Comtesse Keglevich,
-il nous parut que rien ne pouvait nous arriver de pire qu'une
-désaffection si cruelle. Il en serait ce qui pourrait, le comte se
-rendrait à la convocation reçue, et je serais aussi à Agram. Impossible
-pour moi de m'éloigner d'un danger qui pouvait le menacer.
-
-Nous partîmes. Je descendis avec ma dévouée comtesse Fugger à l'hôtel
-Pruckner. Le comte gagna l'appartement qu'il avait fait retenir. Moi le
-mien. Nous étions arrivés tard, dans la nuit.
-
-Au matin, vers 9 heures, je n'étais pas encore levée, on força la porte
-de ma chambre.
-
-Je vis entrer l'agent-avocat du Prince, suivi d'hommes vêtus et gantés
-de noir, policiers en tenue de gala. Le médecin légiste et l'infirmière
-de Doebling les escortaient, à distance.
-
-Le train spécial trépidait en gare. Quelques heures plus tard, sans
-avoir eu la possibilité de me reconnaître, rayée soudain de la société
-normale, j'étais dans une cellule de Doebling, aux abords de Vienne. Par
-un guichet ménagé dans la porte, on pouvait me surveiller. La fenêtre
-avait des barreaux énormes. Je l'ouvris. J'entendais hurler.
-
-On m'avait placée dans le quartier des fous furieux. J'en voyais un,
-lâché, pour changer d'air, dans une petite cour sablée, aux parois
-matelassées. Il bondissait et se heurtait en poussant des cris affreux.
-
-Je me retirai, horrifiée, me bouchant les yeux et les oreilles. J'allai
-tomber sur un lit étroit, et, sanglotant, je cherchai à me cacher sous
-l'oreiller et les couvertures, pour ne pas voir, pour ne pas entendre.
-
-Que serais-je devenue sans le souvenir de la Reine et sans le secours de
-Dieu? La Foi me soutint. Elle mit en moi le courage des martyrs.
-
-Cependant, à Agram, le Comte, arrêté, lui aussi, apprenait dans les
-formes du code militaire autrichien, qui était encore celui de 1768,
-qu'il était accusé--on saura par qui tout à l'heure!--d'avoir négocié
-des traites portant les fausses signatures de la Princesse Louise de
-Saxe-Cobourg et de l'Archiduchesse Stéphanie.
-
-J'allais être proclamée folle, et il serait proclamé faussaire.
-
-Le pire n'est pas ce qu'on me fit. Ce n'est rien, à côté de ce que l'on
-réalisa contre lui!
-
-Ah! cette justice de cour que la révolution a balayée! Ah! ce code d'une
-armée, esclave du trône avant d'être gardienne de la patrie! Quel défi
-au bon sens, à la veille du XXe siècle.
-
-Et l'on s'étonne, ensuite, qu'un peuple se soulève!
-
-Le comte fut mis en prison sur la dénonciation du même innommable
-individu qui se muait pour moi en policier.
-
-Le gouverneur d'Agram était à ses ordres! Il crut sur parole--ou en eut
-l'air--ce petit avocat à tout faire, racontant que le comte Geza
-Mattachich avait faussement apposé ma signature et celle de ma soeur
-Stéphanie sur des traites qui étaient déjà depuis neuf mois chez des
-prêteurs de Vienne, lesquels venaient de s'apercevoir subitement (!) de
-la fausseté des valeurs.
-
-Or, ma signature était bien et dûment la mienne.
-
-Voilà ce qu'il ne fallait pas que je dise.
-
-Celle de ma soeur était fausse et ajoutée après coup, mais par qui et
-pourquoi?
-
-Voilà ce qu'il ne fallait pas que je demande.
-
-Enfin, le comte était étranger à la négociation de ces valeurs et à
-l'emploi des fonds qui avaient pu en provenir.
-
-Voilà ce qu'il ne fallait pas que je démontre.
-
-Aussi étais-je sous bonne garde.
-
-Le comte, lui, selon ce qu'on appelait alors la justice militaire
-autrichienne, se trouvait en face d'un _auditeur_, magistrat _qui était
-à la fois accusateur, défenseur_ et _juge_--simplement.
-
-Et celui-ci avait été bien choisi!
-
---Ce n'est pas croyable, dira-t-on.
-
-Oh! ce n'est pas le plus fort.
-
-Le 22 décembre 1898, le comte a été condamné à la perte de son grade et
-de son titre nobiliaire et à six ans de détention cellulaire pour avoir
-«escroqué» environ 600.000 florins à des tiers désignés.
-
-Or, le 15 juin précédent, à l'échéance des soi-disant fausses traites,
-les susdits tiers créanciers, _non plaignants d'ailleurs_, avaient été
-intégralement remboursés par le Prince de Cobourg tenant ma signature
-pour bonne dès lors que j'étais à Doebling, et que le Comte était perdu.
-Oui, bien perdu et à jamais, à ce que pensait, du moins, son bourreau.
-En effet, quoique, par des amis zélés, le comte eût pu obtenir une
-déclaration signée des escompteurs, attestant qu'ils n'avaient rien à
-réclamer et qu'aucun préjudice ne leur avait été causé par le comte Geza
-Mattachich, cette pièce, l'_auditeur_ la repoussa, la dissimula au
-tribunal. Il n'en fut pas fait état.
-
-Et l'abominable jugement prétendit faire du comte, gentilhomme entre les
-gentilshommes, un faussaire et un voleur, bien qu'il fût innocent et que
-tout criât son innocence.
-
-Mais je m'attarde à des infamies qu'il est superflu de rappeler. On sait
-que l'affaire fut évoquée, quatre ans plus tard, au Reichsrat, grâce au
-parti socialiste indigné[1].
-
-Le Comte a été vengé, du haut de la tribune parlementaire, et l'espèce
-de justice qui déshonorait l'armée autrichienne a cessé d'exister,
-ensevelie dans la ruine d'une monarchie et d'une cour trop longtemps
-criminelles.
-
- [1] Extrait du compte rendu de la séance du Reichsrat, du 17 avril
- 1902. Interpellation du député Daszynski:
-
- «Messieurs, le second jugement qui a été prononcé à la suite de la
- demande en révision du premier procès a admis que M. Mattachich
- n'avait falsifié qu'une seule des signatures!
-
- «Ce verdict du tribunal militaire supérieur est d'une importance
- capitale dans toute cette affaire. Car, Messieurs, si le tribunal
- militaire supérieur avait simplement rejeté le pourvoi, nous
- pourrions croire encore que Geza Mattachich avait faussé les deux
- signatures. Or, puisque Mattachich n'a fait de tort à personne,
- puisque les usuriers ont recouvré tout leur argent avec le
- formidable taux de plusieurs centaines de mille florins au jour de
- l'échéance, puisque, de tout cet argent, pas un traître liard n'est
- entré dans la poche de Mattachich, détail qui, en effet, n'a pas été
- relevé à la décharge de celui-ci, nous sommes en droit de nous
- demander quel intérêt aurait eu Mattachich-Keglevich--à moins
- d'admettre chez lui un singulier goût de perversité--à corroborer
- par une fausse signature les traites de la princesse de Cobourg qui
- ont été reconnues comme bonnes?
-
- «Et maintenant, Messieurs, si nous nous posons la question: _Cui
- prodest?_ nous répondrons que ce ne fut certainement pas à
- Mattachich-Keglevich,--car cela n'a pas eu d'autre résultat que de
- l'envoyer au pénitencier de Moellersdorf,--mais bien aux bailleurs
- d'argent. Il était d'une grande utilité pour eux qu'une fausse
- signature fût ajoutée à une bonne, car c'est un fait bien connu que
- pour les usuriers une signature contrefaite vaut mieux qu'une
- authentique, et je vais vous dire pourquoi.
-
- «Avec une signature vraie, le mari, qui est obligé de faire honneur
- à ces sortes de dettes, peut dire: «Je consens à payer, mais
- défalcation faite des bénéfices retirés par les usuriers», et c'est
- ainsi que le prince de Cobourg a payé dans bien des circonstances.
- Mais, cette fois, les usuriers ont riposté: «Non! Grâce à une fausse
- signature, nous avons la possibilité de faire du scandale, de
- menacer; nous avons entre les mains une arme dirigée contre le
- prince de Cobourg et contre tous les cercles de la cour.»
-
- «Messieurs, je vous ai suffisamment prouvé que le second jugement
- avait posé l'affaire sur un autre terrain et l'avait éclairée d'une
- façon tout à fait nouvelle. S'appuyant là-dessus, Mattachich s'était
- adressé à la Cour d'appel souveraine et ce tribunal a décidé
- qu'après examen de la procédure il y avait lieu de confirmer le
- second jugement et de repousser l'appel formé par le condamné!
-
- «Or, Messieurs, de nombreuses présomptions se sont accumulées qui
- démontrent clairement l'innocence de Mattachich. Il a été produit
- notamment une lettre, qui était fausse également, et dans laquelle
- on indiquait aux juges la ligne à suivre.
-
- «C'était une lettre écrite en allemand et adressée à Léopold II, roi
- des Belges. Ce document--cela a été surabondamment établi--était
- apocryphe. Il avait été écrit non point dans l'intérêt de
- Mattachich, mais dans celui des bailleurs d'argent. Et ceux qui ont
- commis ce faux étaient bien plus dans l'entourage des usuriers que
- dans celui de Mattachich.
-
- «Car il ne s'agit pas ici, Messieurs, de simples prêteurs d'argent.
- Nous n'avons point affaire, comme on les qualifie dans les
- jugements, à des «directeurs d'une maison de commission», mais à des
- hommes d'affaires retors qui avancent de l'argent à de nombreuses
- personnes de la cour à des taux tout à fait usuraires et à qui les
- signatures de ces personnes, notamment celle de la princesse
- héritière, veuve Stéphanie, sont parfaitement connues.
-
- «Eh bien, je vous le dis, Messieurs, si je ne puis faire défiler
- devant vous tous les éléments du procès, je m'appuie ici non point
- sur de vagues présomptions, mais sur des dépositions de témoins, sur
- des affirmations absolument incontestables et qui prouvent jusqu'à
- l'évidence que Mattachich-Keglevich, qui moisit depuis quatre ans au
- pénitencier de Moellersdorf, est un innocent.
-
- «Huit jours avant son arrestation, on consentait à reconnaître par
- acte notarié qu'on lui donnerait toute «latitude de fuir» (_Ecoutez!
- Ecoutez!_) à la condition qu'il consentît à quitter la princesse
- Louise.
-
- «Messieurs, on ne propose pas à la légère à un homme comme
- Mattachich-Keglevich de lui assurer par acte notarié son libre
- départ pour l'étranger. On voulait simplement se débarrasser de lui,
- on voulait assouvir la vengeance du prince-époux, et c'est à cause
- de cela qu'un meurtre judiciaire militaire a été accompli. Et, comme
- si cela ne suffisait pas, par ordre du comte Thun, alors président
- du Conseil des Ministres, la princesse Louise fut bannie comme une
- étrangère importune du territoire des royaumes et des pays
- représentés au Reichsrat, bien qu'elle fût la femme d'un général
- autrichien. (_Ecoutez! Ecoutez!_) Oui, Messieurs, nous allons livrer
- ce fait à la publicité; lisez demain, dans le compte rendu de la
- séance, mon interpellation à ce sujet et vous y trouverez les dates
- et tous les détails relatifs. Oui, Messieurs, dans l'intérêt de
- certains grands et hauts personnages qui possèdent beaucoup
- d'argent, il se passe ici des faits qui ne devraient pas et ne
- pourraient pas se produire si nous étions un Etat vraiment
- constitutionnel. (_Très vrai!_)
-
- «Et maintenant, Messieurs, je vous demande: Qui doit porter la
- responsabilité d'avoir fait jeter des gens en prison uniquement pour
- que le riche prince de Cobourg pût assouvir sa vengeance?
- Seraient-ce par hasard les officiers? Non, je vous le dis bien
- franchement, les officiers ne sont pas coupables. Ces hommes
- n'auraient jamais prononcé une pareille sentence si Mattachich et
- les témoins avaient comparu devant eux, si l'accusé avait pu poser
- des questions aux témoins, si la presse avait pu faire le compte
- rendu des débats, si ce lieutenant en premier, exceptionnellement
- doué, avait eu librement la parole dans une audience publique, s'il
- avait pu avoir un avocat! Ce n'est vraiment pas malin de jeter les
- gens en prison et de les faire condamner par un auditeur et par des
- juges qui ne savent rien de l'affaire! Voyez-vous, Messieurs, je ne
- veux accuser personne de faux, je ne veux charger personne. Je n'ai
- d'autre but ici que de dénoncer une institution qui est fatalement
- la source de toutes les fautes et de toutes les erreurs.
-
- «Et puisque nous avons ici l'occasion de débattre de pareils faits
- en plein Parlement, je demande à M. le Ministre de la Défense
- Nationale: Que va-t-il arriver? Veut-il, lui qui est un homme
- d'honneur, veut-il, lui qui est non seulement un vieillard avec des
- cheveux blancs, mais encore un soldat dont la conscience est pure et
- tranquille, assumer sur sa tête la responsabilité des angoisses et
- des tortures infligées à un innocent? Va-t-il garder plus longtemps
- le silence ou va-t-il parler?
-
- «S'il n'est peut-être pas encore en état de prendre une décision
- aujourd'hui, il ne doit pas hésiter plus longtemps à faire la pleine
- clarté dans cette mystérieuse affaire.»
-
-
-
-
-XVI
-
-SOUS LES TILLEULS DE LA COUR
-
-
-Imagine-t-on ce que peut être la souffrance d'une femme qui se voit
-rayée du monde, et menée de maison de fous en maison de fous,
-prisonnière consciente d'un odieux abus de pouvoir?
-
-A Doebling, puis à Purkesdorf, où je fus ensuite, ma torture eût été
-au-dessus des forces humaines, si j'avais été seule à souffrir. Mais,
-avec l'espoir en la justice divine, l'idée qu'un innocent subissait à
-cause de moi un supplice encore plus affreux me soutenait. La perte de
-l'honneur est autrement atroce que la perte de la raison. Je ne pouvais
-m'abandonner tandis que le comte résistait, héroïque, avec une dignité à
-laquelle, depuis, bien des fois, on rendit hommage, et que les débats au
-Reichsrat mirent en lumière.
-
-Quelles heures cependant j'ai vécues! Quelles nuits angoissées! Quels
-cauchemars horribles! Que de larmes, que de sanglots! J'essayais en
-vain, souvent, de me contenir.
-
-La pitié de mes gardiens et gardiennes était heureusement pour moi, un
-réconfort. De même l'embarras craintif des docteurs et leurs égards
-humains.
-
-Sauf deux ou trois misérables ou pauvres diables, acquis à mes ennemis
-par cupidité ou sottise, je n'ai guère trouvé que des aliénistes que ma
-«folie» révoltait, et qui ne demandaient qu'à passer à quelque autre la
-responsabilité de me garder parmi les fous.
-
-L'opinion autrichienne étant décidément trop hostile, mon tortionnaire
-et ses complices trouvèrent en Saxe une maison de santé complaisante et
-de tout repos. Je fus conduite à Lindenhof, dans la petite ville de
-Koswig, à moins d'une heure de chemin de fer de Dresde, au milieu des
-forêts.
-
-Lindenhof! Cela veut dire les tilleuls de la Cour. Calmants tilleuls!
-Agréables tilleuls, et qui me ramenaient à _Unter den Linden_, à Berlin,
-et aux obligations que je pouvais avoir à mon gendre et à sa famille,
-que ma captivité au pays de Saxe rassurait. L'héritage du Roi ne
-tomberait pas en mes mains prodigues!
-
-Personne, à présent, de l'entourage qui m'était cher, ne restait près de
-moi. Ma bonne comtesse Fugger, du soir au matin, avait dû me laisser à
-mes geôliers. Par compensation, on prétendit faire grandement les choses
-à Lindenhof. La crainte de l'opinion est, pour les Princes, le
-commencement de la sagesse.
-
-Il ne fallait pas qu'on pût dire, comme des internements précédents, que
-je n'étais traitée ni en Princesse, ni en fille de Roi. On me donna un
-pavillon séparé, un équipage, des femmes de chambre et une «demoiselle
-de compagnie». J'eus la permission de sortir, quand «le Conseiller de
-santé» Docteur Pierson, directeur de l'établissement, ne s'y opposerait
-point. Mais mon pavillon était entouré des murs d'une maison de fous;
-mais le cocher et le valet de pied étaient des policiers; mais la
-«demoiselle de compagnie» n'occupait ce poste que pour me garder
-prisonnière, et faire sur moi d'abondants rapports.
-
-Ma cage avait des dorures et quelques échappées sur la campagne, voire
-sur la ville proche. C'était tout de même une manière de tombeau où je
-connaissais l'oubli de tout ce qui m'avait connue, à commencer par les
-miens.
-
-J'ai dit que, honteux du crime auquel ils s'associaient tacitement, ils
-mirent des années à venir visiter la «malade» que je devais être. Ils
-s'émurent quand l'opinion s'étonna de leur indifférence.
-
-L'iniquité du sort fait au comte Mattachich était devenue plus forte que
-la puissance qui voulait l'anéantir. En parlant de lui, la Presse se
-souvint de moi. Je vis alors paraître ma fille, puis ma tante la
-comtesse de Flandre; enfin, ma soeur Stéphanie me donna signe de vie.
-
-J'avais perdu ma mère bien-aimée sans la revoir. Ses lettres, à la fois
-si bonnes et si cruelles à mon coeur, étaient mes reliques les plus
-chères. Elles me déchiraient cependant, car j'y voyais que la tendresse
-de ma mère était persuadée de ma «maladie».
-
-Du Roi, hélas! jamais rien. Que ne lui avait-on dit, comme à la Reine!
-N'était-il pas convaincu de la culpabilité du Comte? Avec quels soins
-son siège n'avait-il pas été fait? Pour mon mari et mon gendre, mon père
-devait être, avant tout, certain de nos «crimes».
-
-Que pouvais-je contre cela, du fond de mon pavillon de folle, privée de
-secours et de liberté?
-
-Je savais cependant, je devinais les intrigues ourdies à Bruxelles, et
-quels appuis mes ennemis y trouvaient pour triompher d'une pauvre femme
-suppliciée. Je ne voyais le salut que du côté de l'infortuné qui
-souffrait aussi le martyre au pénitencier de Moellersdorf, pour avoir
-voulu me sauver d'un enfer et de ses déshonorants abîmes.
-
-On s'est étonné ensuite de notre fidélité réciproque. Peu d'êtres savent
-et sentent que, pour certaines âmes, le ciment le plus fort est celui
-d'une commune douleur. Nos joies furent éphémères, nos peines
-prolongées. Nous avons été incompris, méconnus, diffamés, torturés. Nous
-avons mis notre confiance et notre espoir ailleurs que dans les hommes.
-Souvent, les meilleurs n'ont ni le temps, ni la possibilité de savoir,
-de comprendre, et condamnent des innocents sur la foi des apparences ou
-des formes d'usage, que la haine et la duplicité savent faire servir à
-leurs desseins.
-
-J'étais depuis quatre ans «folle par raison d'Etat», quand la Cour de
-Vienne, effrayée de la clameur publique, se vit contrainte de lâcher une
-de ses proies: le Comte fut gracié. Aussitôt, sans rien craindre, il
-entreprit de me délivrer. Périlleuse entreprise, car la police
-autrichienne et allemande, à défaut d'une justice que la peur de la
-Presse et des Parlements tiendrait sur la réserve, resterait aux ordres
-de mes ennemis.
-
-J'ai dit et je redis fréquemment qu'il est incroyable que nous puissions
-être encore de ce monde...
-
-Pour commencer, mon chevaleresque défenseur se trouva pris dans les
-mailles du filet policier, et ne fit plus un pas sans avoir à ses
-trousses des espions de tout genre. Quant à moi, je vis Koswig en état
-de siège, Lindenhof entouré de gendarmes, et les sapins de la forêt
-gardés à vue.
-
-Fortifiée de la prière et de l'espérance, je m'étais, sinon accoutumée à
-mes chaînes, du moins à leur poids. Attachée à ce culte de la nature que
-j'ai toujours pratiqué, j'aimais les solitudes sylvestres, où il m'était
-permis de promener ma peine, sous la surveillance de ma suite de
-geôliers des deux sexes.
-
-Je n'avais qu'un ami, mon chien préféré. Reverrais-je jamais le loyal et
-fin visage, et les yeux clairs où, dans un monde de corruption, j'avais
-trouvé la pure lumière du salut?
-
-Cependant, je ne désespérais pas! Que resterait-il aux prisonniers
-innocents, s'ils ne gardaient quelque espérance?
-
-Ah! ce jour d'automne où je vis reparaître à l'horizon le soleil de la
-liberté et, avec lui, toutes les possibilités de vérité, de réparation,
-de bonheur, que ma confiance imaginait trop vite!
-
-Il faisait un temps doux et pur. La clarté solaire embellissait la
-nature saxonne. Elle teintait d'or les lignes sombres des masses
-forestières qui s'étageaient sur la colline où je me plaisais. Ce désert
-de sable, planté de sapins, égayé de son petit hôtel, en plein bois, du
-«Moulin de la Crête», était familier à mes promenades en voiture. Ce
-jour-là, je conduisais moi-même, accompagnée de ma «demoiselle de
-compagnie» et d'un laquais. Un cycliste parut, venant en sens contraire,
-et qui frôla des roues de mon côté. Il me regardait. Je le reconnus...
-C'était le Comte... J'eus la force de ne pas me trahir, pour ne le
-trahir point. Il était donc libre! Je crus que je le serais le
-lendemain!
-
-Trois ans allaient s'écouler avant que j'échappe à mes geôliers.
-
-L'alarme était au camp ennemi. On savait le comte disparu de Vienne. On
-le chercha vers Koswig.
-
-Ma «demoiselle de compagnie» qui, passagèrement humaine, ou par calcul,
-avait permis, les jours suivants, deux brèves entrevues du Comte et de
-moi devant elle, à l'écart, dans la forêt, ne fut pas longue à se
-raviser.
-
-Le Comte dut cesser d'essayer de me revoir. Le pays était plein de
-policiers. Je n'eus plus la permission de sortir de Lindenhof. Mon
-sauveur s'éloigna, surtout pour m'éviter d'être privée des promenades
-qui, si entourée que je fusse, me procuraient le soulagement d'échapper
-quelques heures à ma maison de fous.
-
-Il ne lui restait qu'un moyen de préparer ma délivrance: proclamer,
-établir que je n'étais point folle; en appeler à l'opinion, et trouver
-des sympathies et des concours qui faciliteraient ma libération.
-
-Un livre parut, où il démontra son innocence et la cruauté des procédés
-dont j'étais victime. La Presse du monde entier fit écho à son cri
-indigné. Et le secours espéré nous vint en particulier de la généreuse
-France, où mon malheur fut vivement senti. Un journaliste, un écrivain
-français, aussi réputé qu'estimé, et que je nommerais ici, avec
-reconnaissance, si ce n'était la réserve ordinaire de son caractère,
-dont je dois tenir compte, voyageait en Allemagne pour la préparation
-d'un ouvrage politique. A Dresde, on lui parla de ma situation. Il
-s'informa. Il alla voir le Président de Police qui, gêné, lui confessa
-que j'étais victime d'une «affaire de cour». Pour m'approcher, il
-n'hésita pas à se faire conduire à Lindenhof, comme s'il était
-neurasthénique. Mais par méfiance, ou sûreté de diagnostic, on ne voulut
-pas de lui dans l'établissement. Il revint à Paris, et obtint du
-_Journal_ que ce puissant quotidien, apprécié pour son indépendance,
-s'intéressât à ma cause. Le comte, eut, dès lors, un appui efficace par
-lequel d'autres se trouvèrent.
-
-Il ne pouvait reparaître à Lindenhof. Le journaliste français y vint, et
-la première nouvelle qui me rendit l'espoir fut un billet de lui,
-inconnu pour moi, et qui, au cours d'une promenade, fut jeté par un
-gamin dans ma voiture, en même temps qu'une lettre du comte.
-
-Cette lettre, la «demoiselle de compagnie» la saisit au vol. L'autre
-missive resta en mes mains, et ce fut en vain que ma suivante policière
-tenta de me l'arracher.
-
-Quand je la lus, palpitante, je ne retins qu'un mot, en une langue que
-je n'entendais plus guère, et qui était celle de ma patrie. Mes yeux
-emplis de larmes lisaient et relisaient ceci: «_Espérez!_»
-
-
-
-
-XVII
-
-COMMENT JE FUS A LA FOIS RENDUE A LA LIBERTÉ ET A LA RAISON
-
-
-Je devais aller aux Eaux. J'en avais le plus grand besoin. Les petites
-stations thermales abondent en pays germanique. La difficulté n'était
-pas de trouver un lieu salutaire à ma santé, où mes gardiens n'auraient
-pas à craindre une foule cosmopolite, et pourraient me tenir prisonnière
-et isolée.
-
-Cependant, aussitôt après l'incident des lettres jetées dans ma voiture,
-j'appris que je resterais à Lindenhof. La cure promise était supprimée.
-
-Par bonheur, le médecin professeur, appelé pour moi en consultation,
-prit parti en ma faveur, consciencieusement, et me promit d'intervenir.
-En attendant, mes promenades cessèrent. J'acceptai même de ne point
-sortir, dupe des histoires que l'on me raconta, le Docteur Pierson, tout
-le premier.
-
-Il me gardait jalousement, mais avec égards. Que je ne fusse point
-folle, il le savait bien; mais il savait encore mieux que ma pension
-était d'un prix très rémunérateur. L'idée de me perdre lui était
-extrêmement désagréable. Il s'ingéniait à me conserver autant qu'à me
-plaire, et se persuadait sans peine que Lindenhof devait être, pour moi,
-un séjour enchanteur.
-
-Si n'avaient été, à mes yeux, ses titres de médecin aliéniste et de
-geôlier, ses visites n'auraient eu rien de trop désagréable. Elles ne
-manquaient point de courtoisie.
-
-Le Docteur Pierson prenait aisément l'air du dévouement et de la bonté.
-Il me fit part, du ton le plus sincèrement alarmé, de certains avis
-qu'il disait tenir de source sûre, et qu'il m'appartenait de prendre en
-considération, si je ne voulais le désoler: des bandits avaient résolu
-de m'attaquer en forêt, à l'improviste, et de me dépouiller des bijoux
-que je portais ordinairement. Certes, le Docteur Pierson ne contestait
-pas que le comte eût pu m'écrire. Toutefois, la lettre saisie par ma
-«Demoiselle de compagnie» n'était pas ce que j'imaginais sans doute.
-Elle semblait apocryphe et fort inquiétante par son mystère même. On ne
-pouvait me la montrer, parce qu'il appartenait d'abord à la justice de
-la connaître. Je serais sage de remettre celle que j'avais gardée. Elle
-émanait assurément de cette bande qui préparait un attentat où je
-pouvais être volée et assassinée.
-
-Effrayée de l'entendre, déprimée, d'ailleurs, par l'existence qui
-m'était faite, je me laissai convaincre. Je ne voulus pas sortir.
-Pendant plusieurs jours, je vécus angoissée, oppressée, incertaine. Le
-sommeil me fuyait. A la réflexion, je ne savais plus que croire et que
-penser. Supplice ajouté au supplice.
-
-On ne peut concevoir la résistance qu'il faut pour conserver une
-certaine lucidité, quand on vit, pendant des années, dans le voisinage
-des aliénés. La hantise est telle que, si l'on n'a point la force de
-s'abstraire du milieu, on succombe, forcément.
-
-Mais Dieu me permettait de m'évader sans cesse, en esprit, et de
-rejoindre le sauveur espéré. Je finis donc par me reprendre, et
-redemandai à sortir. On ne put s'y refuser.
-
-Cependant, je restais impressionnée. Je n'osais me faire conduire aussi
-loin dans la forêt qu'auparavant. Et si j'apercevais un cycliste ou
-plusieurs, je m'effrayais, sans rien dire.
-
-Venaient-ils pour m'attaquer? Venaient-ils pour me délivrer?
-
-O Imagination! C'étaient de bonnes gens qui allaient tranquillement à
-leurs affaires.
-
-Mon médecin professeur n'avait pas oublié sa promesse. Son intervention
-obtint l'effet désiré. Il fut décrété que j'irais aux eaux de
-Bad-Elster, en Bavière. C'est dans la montagne, à un quart d'heure, en
-voiture, de la frontière autrichienne. Si je m'échappais de Charybde, je
-tomberais en Scylla!
-
-Le pays est agreste, et mériterait d'attirer la clientèle cosmopolite.
-Mais sa renommée, purement allemande, rassurait d'avance mes geôliers.
-Personne n'irait me chercher dans ce modeste Wiesbaden bavarois. Et si,
-d'aventure, mon défenseur surgissait, il trouverait les avenues gardées.
-
-De fait, l'hôtel où je descendis avec ma suite de policiers et de
-policières fut immédiatement entouré, selon les règles de l'art, d'un
-cordon de sentinelles et de surveillants.
-
-Quiconque d'inhabitué, d'inconnu, approchait, était suivi, observé et
-promptement identifié.
-
-Le Comte se garda bien de se montrer, quoique, par les intelligences
-qu'il s'était ménagées à Koswig, il eût appris sans retard que j'étais
-partie pour Bad-Elster.
-
-La police ne signala rien d'insolite à mes gardiens. Personnellement,
-j'étais, à mon habitude, sans impatience ni révolte. Ma «demoiselle de
-compagnie» ne pouvait que rendre hommage à ma gracieuseté. Mais, en
-moi-même, je _sentais_ venir la délivrance.
-
-Cette intuition se trouva promptement confirmée:
-
-Un jour, au tennis, je vis passer un gros homme, dont l'allure, le
-chapeau, le costume annonçaient un Autrichien. Ses yeux cherchèrent les
-miens qu'ils fixèrent avec insistance, pendant qu'il me saluait avec
-respect. J'aurais juré que le regard de cet homme venait de m'annoncer
-le Comte!
-
-Je ne me serais point trompée!
-
-Un peu plus tard, à l'hôtel, je sortais de la salle à manger, précédée
-du médecin de police attaché à ma personne, et suivie, à cinq ou six
-pas, de ma «demoiselle de compagnie», un individu blond me frôle et
-murmure:
-
---Attention! On s'occupe de vous!
-
-Je faillis m'appuyer au chambranle d'une porte, incapable soudain
-d'avancer. Je pus heureusement surmonter ce trouble. Mes deux Cerbères
-ne s'aperçurent de rien.
-
-Le lendemain, à l'heure du dîner, j'arrive, toujours escortée de mes
-deux inséparables, le Docteur et la suivante. Le «Kellner» qui,
-habituellement, nous servait, était un peu en retard et achevait de
-disposer le couvert. D'ordinaire, il n'osait me regarder qu'avec
-discrétion. Je m'aperçois que ses yeux me parlent. En même temps, sa
-main passe et repasse sur la nappe, près de ma place. Il efface un pli,
-il tapote le linge, il n'en finit pas. Je m'assieds et, au bout d'un
-moment, j'effleure, d'un geste négligent, l'endroit que le garçon
-semblait indiquer: je sens craquer un papier sous la nappe...
-
-Mes deux gardiens parlaient de Wagner; ils égrenaient des lieux communs
-laudatifs. Ils purent me voir approuver d'un gracieux sourire leurs
-banalités. Ils redoublèrent d'éloquence, tout à leur sujet. J'en
-profitai pour saisir et faire disparaître une lettre habilement placée à
-portée de ma main, entre la nappe et le bois, au bord de la table, près
-de moi.
-
-Je lus cette lettre, je la dévorai, dès que je pus être seule, dans ma
-chambre. Elle était bien de qui je pensais! Elle m'annonçait la
-délivrance prochaine. Elle me donnait des explications sur ce qui
-s'était fait, et ce qui allait se faire pour que j'échappe à ma longue
-torture. Je devais répondre par la même voie. Je pouvais compter sur le
-«Kellner».
-
-C'est ainsi qu'une correspondance quotidienne s'établit entre le Comte
-et moi. Je sus bientôt, en détail, quelles mesures je devais prendre,
-quelle attitude garder, quels préparatifs effectuer et de qui j'avais à
-craindre ou à espérer.
-
-Le gardien de nuit était gagné à mon évasion. Ce brave homme, comme le
-«Kellner», risquait gros à ce jeu. On ne saura jamais tous les
-dévouements qu'a suscités, que suscite encore l'affreuse persécution
-dont j'ai été victime.
-
-J'eus enfin le billet avidement attendu: celui qui me disait: «Ce sera
-pour demain.»
-
-Pour demain! Demain! Je n'avais plus qu'un jour à attendre, et je serais
-libre... C'était en août 1904. Depuis sept ans, j'avais perdu ma
-liberté; je vivais dans le voisinage immédiat des fous, traitée en
-folle.
-
-Une pensée me glaça d'effroi: le Comte allait sans doute surgir, se
-montrer. Or, récemment, ma «demoiselle de compagnie», exhibant un
-revolver, m'avait froidement prévenue que, pour sa part, elle avait
-l'ordre--de qui?--de tirer sur mon sauveur.
-
-Jamais ma prière ne fut plus ardente. Puis, rassérénée, confiante, je
-fus toute à mes préparatifs.
-
-J'avais besoin de quelques heures pour ranger mes papiers, détruire des
-lettres, disposer ce que j'emporterais. Comment faire tout cela sans
-éveiller des soupçons?
-
-Je m'avisai de déclarer qu'au lieu de sortir, l'après-midi, je me
-laverais la tête. Ce soin, auquel je procédais souvent moi-même, me
-laisserait le loisir de rester chez moi en séchoir, sans que la
-«demoiselle de compagnie», infatigable espionne, pût s'alarmer. La femme
-de chambre disposa donc tout ce qu'il fallait, puis, seule, je fis dans
-mon appartement un grand bruit d'eau. Mais j'eus bien soin de garder mes
-cheveux secs, de crainte de quelque rhume ou névralgie qui serait venu
-intempestivement diminuer les bonnes conditions où il fallait que je
-fusse.
-
-La tête enveloppée, je pris les mesures nécessaires, sans être dérangée.
-Puis, le soir venu, reposée, rafraîchie, à m'entendre, par l'opportune
-lotion de l'après-midi, je me rendis au théâtre, avec mon habituelle
-escorte.
-
-De toutes les pièces que j'ai pu entendre, aucune ne m'a laissé moins de
-souvenir que celle dont le petit théâtre de Bad-Elster régalait, ce
-soir-là, son honnête auditoire. J'étais, par la pensée, à ce qui allait
-suivre, et je me disais:
-
---Advienne que pourra, si la vie est en jeu, jouons la vie!
-
-Le spectacle achevé, je revins à mon hôtel sans rien laisser paraître de
-mon agitation intérieure. Le docteur et la suivante furent aimablement
-congédiés au seuil de ma chambre, et ma dernière phrase put ajouter à
-leur tranquillité:
-
---Nous devons aller au tennis demain un peu tôt, dis-je. Je sens que je
-passerai une bonne nuit. Retardons d'une heure notre partie.»
-
-Comment douter, là-dessus, que j'allais bien sagement m'abandonner au
-sommeil? Au surplus, chaque soir, mes chaussures et mes vêtements
-m'étaient enlevés, et si je n'étais pas enfermée dans ma chambre,
-quoiqu'on y eût pensé--à mon arrivée, les serrures avaient été
-renouvelées, à cette intention,--le veilleur de nuit ne devait pas
-perdre de vue mon appartement, et des sentinelles entouraient l'hôtel.
-
-Mais le veilleur était gagné à ma cause, et, quant aux sentinelles, je
-verrais bien ce qu'il en serait! Je craignais beaucoup plus ma
-«demoiselle de compagnie», logée à côté de moi, fine d'oreille, et
-toujours sur le qui-vive.
-
-Et puis, j'avais dans ma chambre mon chien de prédilection, le bon, le
-fidèle «Kiki». Qu'en ferais-je? Comment accepterait-il ma fuite? Il
-aboyait pour une mouche. L'heure venue d'agir, je voyais le chemin se
-hérisser d'obstacles.
-
-Je ruminais tout cela, tandis que la femme de chambre achevait son
-office. Enfin, je fus seule...
-
-J'eus promptement revêtu un costume et chaussé des bottines que j'étais
-parvenue à dissimuler, en prévision du soir de ma fuite. Mon bagage fut
-bientôt achevé. Toute lumière éteinte, retenant mon souffle, j'attendis
-le signal.
-
-Mais quel signal? Je n'en savais rien. J'écoutais...
-
-Peu à peu, le silence se faisait complet dans ce coin tranquille de
-Bavière où le spectacle, comme il est d'usage en Allemagne, prend fin
-avant dix heures. Les soupeurs qui s'attardent sont rares. La calme nuit
-enveloppait Bad-Elster, une belle nuit de pleine lune. Un danger de
-plus, cette clarté lunaire. Mais je n'avais pas le choix, et mon temps
-de «villégiature» touchait à son terme.
-
-Les douze coups de minuit sonnèrent, puis la demie, puis le premier coup
-de l'heure, et presque aussitôt j'entendis à ma porte un grattement de
-souris. Kiki se dressa... Mais d'un signe, je lui fis: «Chut!» Et il
-comprit!
-
-J'ouvris doucement. L'ombre du gardien de nuit se dessina dans le
-corridor.
-
---Me voilà, dis-je, très bas.
-
---Silence!... Tenez-vous prête. Je viendrai quand il en sera temps.
-
-Il s'éloigna.
-
-Je suis restée deux heures, collée à la porte, ma valise près de moi.
-Enfin, j'ai perçu un glissement. C'était le gardien. Je me suis
-retournée vers mon chien. Il m'observait, inquiet. Je suis venue à lui.
-Les oreilles droites, assis sur son séant, au creux d'un coussin dans un
-fauteuil, il comprenait que j'allais partir, et partir sans lui!
-
-Je lui ai dit, en le caressant:
-
---Kiki, ne fais pas de bruit. Si tu fais du bruit, je suis perdue!
-
-Il n'a pas bougé. Il n'a pas aboyé. Il n'a même pas gémi, comme parfois,
-en enfant gâté.
-
-Déjà, j'étais à côté du gardien, sur le seuil de la porte.
-
---Il faut ôter vos chaussures, murmura-t-il. On vous entendrait.
-
-Il se baissa et me les enleva, puis, se chargeant de mon mince bagage,
-il m'entraîna, appuyée à son bras.
-
-D'un dernier coup d'oeil, j'avais dit adieu aux choses familières que je
-laissais dans ma chambre, et recommandé le silence à mon bon petit
-chien. Je suivis le corridor sur lequel s'ouvraient, proches de la
-mienne, les portes de la «Demoiselle de compagnie» et du docteur. Dieu
-merci, elles restèrent closes. Un autre corridor nous mena à un escalier
-par lequel nous gagnâmes le rez-de-chaussée. Là, dans l'obscurité
-presque totale, j'aperçus une ombre, un doigt sur la bouche. C'était le
-Comte...
-
-Le veilleur de nuit ne nous laissa pas nous attarder. Il me fit
-reprendre mes bottines et nous guida, protégés de la clarté lunaire par
-l'hôtel, jusqu'à une serre, puis à une terrasse, qui accédait à la
-route.
-
-Là, deux sentinelles s'étaient rejointes et causaient paisiblement,
-éclairées par la lune qui, pour notre perte, illuminait devant nous le
-chemin de la délivrance.
-
-Nous attendions, anxieux. Bientôt, les sentinelles se séparèrent et
-s'éloignèrent dos à dos... Le Comte, prenant brusquement son parti, me
-fit franchir la route en quelques bonds légers. Il tenait ma valise; le
-gardien de nuit était resté caché sur la terrasse. Nous étions à présent
-sous des arbres, de l'autre côté du chemin. Les sentinelles n'avaient
-rien vu, rien entendu!
-
-Restait à atteindre la voiture postée, pour nous, à quelque distance.
-C'était un landau à deux chevaux, équipage local qui pouvait passer
-inaperçu. Tout autre, inconnu au pays, eût pu être signalé.
-
-Catastrophe! La voiture n'était pas où elle aurait dû être. Nous eûmes
-un moment de désespoir. Quelle nuit! Quels instants! Tout cela,
-fiévreusement sous des arbres que traversaient les rayons de la lune et
-que les jeux d'ombre et de lumière peuplaient de fantômes effrayants.
-Enfin, quelqu'un des gens gagnés à mon évasion nous rejoignit et nous
-mena vers le landau. J'y montai. Il partit. Mais ses chevaux fatigués
-allaient lentement. Soudain, en plein bois, l'équipage s'arrête. Le
-cocher confesse qu'il s'est égaré et ne connaît plus son chemin.
-
-Il nous fallait arriver à un endroit appelé «les Trois Pierres»,
-délimitation de trois royaumes. La Bavière, la Saxe et l'Autriche s'y
-rencontrent.
-
-Le cocher tournait le dos à la bonne direction, et revenait vers
-Bad-Elster, alors que nous voulions gagner la petite station de Hof, et
-monter dans le train de Berlin.
-
-Nous eûmes la chance d'être tirés d'angoisse par deux de nos partisans,
-inquiets de ne pas nous voir arriver, et qui survinrent à propos.
-
-Bref, nous parvînmes à Hof, et, quelques heures plus tard, nous étions
-dans la capitale de la Prusse.
-
-Mon gendre et son impérial beau-frère ne s'en doutèrent pas, lorsque
-leur arriva la nouvelle de mon évasion. Le bruit fut énorme. Les choses
-avaient été si bien arrangées à Bad-Elster; les braves gens y étaient si
-sincèrement pour moi, que les polices allemande et autrichienne en
-furent pour leurs frais de recherches. Je m'étais évanouie, dissipée en
-vapeur comme un farfadet. Du comte lui-même on ne retrouvait plus trace.
-
-Cependant, à Berlin, hôtes secrets d'un député socialiste, le Docteur
-Sudekum, qui se fit le généreux défenseur de ma cause, nous attendions
-une accalmie dans la tempête, pour gagner un sol hospitalier.
-
-Tout examiné, nous résolûmes d'aller en automobile jusqu'à une gare où
-s'arrêterait le Nord-Express, et de partir pour la France par ce train
-de luxe, en traversant la Belgique.
-
-Passons sur une alerte à l'hôtel, à Magdebourg, où j'aurais été reconnue
-et dénoncée, si je n'avais appelé le Docteur Sudekum mon mari! Nous
-parûmes subitement très unis, et il fut évident qu'un célèbre socialiste
-allemand ne pouvait avoir pour épouse une fille de Roi.
-
-Enfin, je pus monter en sleeping et, par bonheur, être seule dans mon
-compartiment. Le train roulait à travers l'Allemagne. Le Comte veillait
-sur moi, dans le même wagon, et se tenait le plus possible dans le
-couloir. Les heures passèrent. J'entendis crier: «Herbesthal!»
-
-J'allais entrer en Belgique, j'allais revoir ma patrie sans oser m'y
-arrêter. Hélas! le Roi était du côté du Prince de Cobourg... J'osais à
-peine m'approcher de la fenêtre. Je tremblais. La douane belge passait
-dans les wagons.
-
-On heurte à la porte de mon compartiment et, derrière le conducteur, les
-douaniers parurent. Mais on leur répondit pour moi. Ils se retirèrent
-confiants.
-
-O ironie de la banale question:
-
---Vous n'avez rien à déclarer?
-
-Que n'avais-je, au contraire, à déclarer, fille aînée du grand Roi de
-ces braves gens qui ne me reconnaissaient pas! J'aurais voulu crier
-jusqu'au palais de Laeken la cruelle injustice du sort qui faisait de
-moi, partout, une victime et une exilée!
-
-J'étais toute à ces pensées lorsque passa un vieux contrôleur de chemins
-de fer belges. Celui-ci ne fit pas comme les douaniers. Il me dévisagea,
-et je vis qu'il démêlait sur-le-champ qui j'étais.
-
-Le Comte, en observation dans le corridor, eut comme moi la certitude
-que j'étais reconnue. Il suivit le contrôleur. Cet homme le regarda, lut
-son anxiété sur ses traits, et, l'identifiant aussi, sans doute, par les
-portraits publiés dans les journaux, il s'arrêta, puis, bonnement:
-
---C'est notre Princesse, n'est-ce pas?... N'ayez donc pas peur! Personne
-ici ne la trahira.
-
-Je n'ai jamais su le nom de ce fidèle et bon compatriote. S'il vit
-encore, puisse-t-il apprendre, par ces lignes, que ma gratitude est
-allée vers lui bien des fois.
-
-J'arrivai enfin à Paris, saine et sauve. Je n'avais plus rien à
-craindre. J'étais sur une terre hospitalière, protégée par de justes
-lois.
-
-On sait que les plus éminents des aliénistes français reconnurent, après
-de longues séances où je fus minutieusement interrogée et examinée,
-l'inanité des affirmations pseudo-médicales aux termes desquelles on
-avait pu me tenir pour folle, pendant sept ans, et me traiter en mineure
-incapable et interdite. Mes droits civils me furent rendus. En même
-temps que ma liberté, j'avais miraculeusement recouvré ma raison.
-
-Je devais, hélas! pendant l'affreuse guerre, retrouver sur ma route
-l'implacable haine dont j'ai tant souffert.
-
-Pour le coup, elle me crut en son pouvoir, et fut odieuse d'âpreté. Ce
-n'était plus par avidité des millions de l'héritage du Roi mon père.
-C'était par appétit d'une autre fortune: celle de l'Impératrice
-Charlotte, ma tante infortunée, dont le château de Boucottes abrite la
-végétative vieillesse. Cette possibilité de biens éveillait les mêmes
-convoitises; elle engendra les mêmes procédés. Mais, ici encore, je fus
-providentiellement sauvée.
-
-
-
-
-XVIII
-
-LA MORT DU ROI. INTRIGUES ET PROCÈS
-
-
-Un livre existe, qui a été tiré seulement à 110 exemplaires,
-judicieusement répartis entre des mains qui ne les ont pas égarés.
-
-Ce livre, je déplore qu'on ne l'imprime pas à grand nombre, complété,
-par exemple, _de toutes les pièces_ du débat relatif à Niederfullbach,
-et des divers arrêts rendus contre mes revendications. Tel qu'il est,
-par ce qu'il contient et encore plus par ce qu'il ne contient pas, je
-serais heureuse de le voir dans les Facultés et Ecoles de Droit du monde
-entier. Il y serait utile et suggestif. Le grand public lui aussi,
-pouvant l'avoir sous les yeux, le consulterait avec intérêt.
-
-Que de réflexions il inspirerait, non seulement aux juristes, mais
-encore aux philosophes, aux historiens, aux écrivains, voire aux simples
-curieux des documents par lesquels un siècle, un peuple, un homme se
-caractérisent.
-
-Que de trouvailles on y ferait sous la belle ordonnance des mots et des
-chiffres. Quelle partie prodigieuse jouée dans ce livre par un esprit
-génial entouré de collaborateurs dévoués à sa grandeur, tant qu'il est
-vivant, et qui, enrichis et satisfaits, oublient son oeuvre et son nom,
-dès qu'il est mort.
-
-La reconnaissance, disait Jules Sandeau, est comme ces liqueurs d'Orient
-qui se conservent dans des vases d'or et qui s'aigrissent dans des vases
-de plomb.
-
-Il y a peu de vases d'or parmi les hommes. On sait même des vases pleins
-à déborder de ce précieux métal, et qui ne sont que du plomb. Le contenu
-ne fait pas le contenant.
-
-Le livre que je voudrais voir diffuser est un fort volume relié en
-carton vert, imprimé à Bruxelles sous ce titre: «Succession de Sa
-Majesté Léopold II.--Documents produits par l'Etat Belge.»
-
-Un des plus notables jurisconsultes de France m'a écrit, parlant de ce
-recueil:
-
-«C'est un trésor énorme, une mine inépuisable. Un jour ou l'autre, les
-amis du Droit, jeunes et vieux, de quelque pays qu'ils soient,
-publieront des thèses, des ouvrages, inspirés des documents de la
-Succession du roi Léopold II. Ils sont sans prix. On y trouve un
-passionnant roman d'affaires, de magnifiques conceptions, d'étonnants
-modèles de contrats, de statuts et de substitutions de personnes, enfin
-un merveilleux débat juridique où la morale et l'amoralité sont aux
-prises. Le tout aboutit à un jugement fantastique, précédé et suivi de
-transactions stupéfiantes.
-
-«On croit ce procès fini. Il recommencera et durera cent ans peut-être,
-sous des formes et dans des conditions que nous ne pouvons prévoir. Il
-est impossible que le défi porté par la justice belge au droit naturel
-reste sans appel et sans sanction.»
-
-Si, comme on le verra tout à l'heure, il est incontestable que le Roi a
-libéralement transmis à la Belgique l'Etat du Congo formé, à l'origine,
-de ses deniers et de ses soins, la simple raison ne saurait admettre
-qu'un tel don ait pu se faire sans obliger la Belgique à l'égard de la
-famille du Souverain et, premièrement, de ses enfants.
-
-Que le donateur ait voulu exclure ses filles de sa fortune réelle, c'est
-non moins incontestable, mais qu'il l'ait pu, en Droit, ce n'est pas, ce
-ne sera jamais admis par l'équité. On se heurte à un principe sacré qui
-est la base même de la continuité familiale.
-
-Je citais tout à l'heure l'opinion d'un jurisconsulte. Ses confrères qui
-lisent ceci le savent: je pourrais en citer mille.
-
-Il a suffi, pourtant, d'un seul fonctionnaire de la justice belge, assez
-puissant pour obtenir, «au nom de la raison d'Etat», un jugement
-sacrilège.
-
-A la veille de l'arrêt qui devait marquer dans ma personne la défaite de
-la légalité, un de mes avocats se croyait si certain du succès qu'il
-télégraphiait à un autre de mes Conseils, dont les avis avaient été
-précieux, ses «félicitations anticipées». Comment douter? Le procureur
-royal, véritable légiste, avait conclu en ma faveur. C'était un honnête
-homme. Il a sauvé, ce jour-là, l'honneur de la justice belge.
-
-Mon principal avocat belge était si convaincu de ne pas être battu qu'il
-s'était opposé à une transaction, possible peut-être, et j'y étais
-prête. Car, moi qui me suis vue, tant de fois, partie, devant les
-tribunaux, j'ai horreur des procès. Là comme ailleurs, j'ai été prise et
-entraînée dans un engrenage fatal. Il serait facile de le démontrer.
-Mais l'intérêt n'est pas là. Il est dans l'extraordinaire débat que j'ai
-dû soutenir, presque seule, dans le procès de la Succession du Roi.
-
-Ma soeur Clémentine qui, peut-être n'a pas assez lu Hippolyte Taine,
-cédant à des illusions dynastiques a, sans hésiter, fait le sacrifice de
-ses revendications. Elle a accepté de l'Etat belge ce qu'il lui a plu de
-lui offrir. Elle n'a pas considéré qu'elle devait s'unir à ses soeurs.
-La devise de la Belgique est «l'union fait la force». Cette devise n'est
-pas celle de toutes les familles belges.
-
-Ma soeur Stéphanie a été avec moi, puis s'est retirée, puis est revenue,
-puis est repartie...
-
-J'ai pu m'obstiner dans l'erreur, on est libre de le penser; j'ai su, du
-moins, ce que je voulais. Ma soeur cadette en a paru moins assurée.
-C'est son affaire. Il n'a pas tenu à moi que ma cause ne fût toujours la
-sienne, en étant celle du Droit.
-
-Car je supplie qu'on en soit persuadé: je n'ai lutté que pour la
-légalité. Personne ne peut préjuger de ce que j'aurais fait, gagnante.
-
-Jamais il n'a été dans mon intention, à propos du Congo, de prétendre
-que mes soeurs et moi, nous pouvions passer outre aux volontés du Roi et
-aux lois votées en Belgique pour l'adjonction de la colonie. Mais, entre
-la prise en considération de certains faits et l'acceptation totale
-d'une exhérédation contre nature et illégale, il y a un espace que
-pouvait, que devait remplir une honorable transaction.
-
-L'Etat belge avait un geste à faire, qu'il a timidement esquissé. Mon
-principal avocat n'a pas jugé cela suffisant. Le peuple belge, livré à
-lui-même, eût su mieux faire, comme il eût su noblement honorer la
-mémoire de Léopold II, s'il ne s'en était pas remis à ceux qui, jusqu'à
-ce jour, ont manqué à ce devoir, d'un coeur léger.
-
-Supposons que la Belgique soit une personne vivante, douée d'honneur et
-de raison, soucieuse du jugement de l'Histoire et de l'estime
-universelle, maîtresse du milliard congolais et des autres milliards en
-puissance dans ce trésor colonial, se croirait-elle dégagée de toute
-obligation vis-à-vis des enfants malheureux du donateur de ces biens?
-
-Assurément non.
-
-S'il en était autrement, elle serait sans honneur, sans raison,
-cruellement cynique, et justement méprisée.
-
-Tous les arrêts du monde ne pourront jamais rien là contre.
-
-J'ai raisonné, je raisonne encore ainsi. Mais je n'étais pas seule, et
-mes avocats belges ont eu d'autres raisons que les miennes et qu'ils
-croyaient concluantes.
-
-Si je n'ai pas réussi dans mes vues, j'ai eu, du moins, la consolation
-de voir qu'ils ne perdaient rien à ne pas réussir dans les leurs. Ma
-cause leur a porté chance. Ils sont devenus ministres à l'envi et, de
-toute façon, ils n'ont eu qu'à se louer de m'avoir défendue.
-
-Mais donnons la parole aux textes: ils sont plus éloquents que je ne
-saurais l'être. Je ne veux qu'être sincère. Là, comme ailleurs, je dis
-toute ma pensée. Je ne farde ni n'arrange. Je me retiens seulement
-d'être trop vive. On peut me voir telle que je suis.
-
-Je m'exprime de même façon que si j'étais devant le Roi. C'est lui,
-c'est son esprit, c'est son âme que je voudrais atteindre et convaincre
-dans l'invisible.
-
-En tête de ces pages, j'ai écrit son nom demeuré cher à mon respect
-filial. Je n'ai pas su, pu, osé discuter, de son vivant, avec ce père
-trompé et abusé sur mon compte. J'en garde l'incessant regret.
-
- *
-
- * *
-
-Le 18 décembre 1909, le Moniteur belge publiait l'officielle
-communication suivante:
-
- La Nation belge vient de perdre son Roi!
-
- Fils d'un Souverain illustre dont la mémoire restera à tout jamais
- comme un symbole vénéré de la monarchie constitutionnelle, Léopold II,
- après quarante-quatre années de règne, succombe en pleine tâche,
- ayant, jusqu'à sa dernière heure, consacré le meilleur de sa vie et de
- ses forces à la grandeur et à la prospérité de la Patrie.
-
- Devant les Chambres réunies, le 17 décembre 1865, le Roi prononçait
- ces paroles mémorables que, depuis lors, bien des fois l'on s'est plu
- à rappeler:
-
- «Si je ne promets à la Belgique ni un grand règne, comme celui qui a
- fondé son indépendance, ni un grand Roi comme Celui que nous pleurons,
- je lui promets, du moins, un Roi belge de coeur et d'âme dont la vie
- entière lui appartient.»
-
- Celle promesse sacrée, nous savons avec quelle puissante énergie elle
- fut tenue et dépassée.
-
- La création de l'Etat africain, qui forme aujourd'hui la Colonie belge
- du Congo et qui fut l'oeuvre personnelle du Roi, constitue un fait
- unique dans les annales de l'Histoire.
-
- La postérité dira que ce furent un grand règne et un grand Roi.
-
- La Patrie en deuil se doit d'honorer dignement Celui qui disparaît en
- laissant une telle oeuvre.
-
- Elle place tout son espoir dans le concours loyal et déjà si
- heureusement éprouvé du Prince appelé à présider désormais aux
- destinées de la Belgique.
-
- Il saura s'inspirer des exemples illustres de Ceux qui furent, avec
- l'aide de la Providence, les Bienfaiteurs du Peuple belge.
-
- LE CONSEIL DES MINISTRES:
-
- _Le Ministre de l'Intérieur et de l'Agriculture_: F. SCHOLLAERT.
-
- _Le Ministre de la Justice_: Léon DE LANTSHEERE.
-
- _Le Ministre des Affaires Etrangères_: J. DAVIGNON.
-
- _Le Ministre des Finances_: J. LIEBAERT.
-
- _Le Ministre des Sciences et des Arts_: Baron DESCAMPS.
-
- _Le Ministre de l'Industrie et du Travail_: Arm. HUBERT.
-
- _Le Ministre des Travaux Publics_: A. DELBEKE.
-
- _Le Ministre des Chemins de Fer, Postes et Télégraphes_: G.
- HELLEPUTTE.
-
- _Le Ministre de la Guerre_: J. HELLEBAUT.
-
- _Le Ministre des Colonies_: J. RENKIN.
-
-Des signataires de cette émouvante proclamation, certains ont disparu,
-certains sont toujours de ce monde.
-
-A ceux qui ne sont plus et à ceux qui sont encore, je dis:
-
-«Vous avez écrit et signé que la création de l'Etat africain fut
-l'oeuvre _personnelle_ du Roi. Donc, dans sa personne, vous avez compris
-l'homme, le chef de famille--et, par voie de conséquence, sa famille
-elle-même; ou bien le mot _personnel_ n'a plus de sens... Et, en effet,
-soudain, il n'a plus eu de sens. Le Roi, devenu une entité sans attaches
-terrestres, a enrichi la Belgique, à l'exclusion de ses enfants déclarés
-inexistants.
-
-«Vous avez écrit et signé que la Patrie en deuil se devait d'honorer
-dignement Celui qui disparaissait...
-
-«Et comment, avec ou sans vous, l'a-t-on honoré?
-
-«En continuant la fondation Niederfullbach et autres créations du génial
-bienfaiteur?
-
-«Oh! nullement:
-
-«On a liquidé, réalisé, détruit, abandonné ce qu'il avait conçu et
-ordonné. Je ne veux pas entrer dans le détail de ce qui s'est passé. Je
-ne veux pas descendre à la tristesse des dessous de Niederfullbach et
-autres oeuvres du Roi, du jour où elles ont cessé d'être en ses mains.
-Je resterai sur le terrain de la faute morale qui me touche le plus.
-
-«Onze ans après la mort du «grand Roi», où est le monument érigé à sa
-mémoire? Où en est le projet?
-
-«Les Ostendais, qui lui doivent la fortune et la beauté de leur ville,
-n'ont pas même osé donner l'exemple de la reconnaissance. Ils ont craint
-d'indisposer les ingrats de Bruxelles, qui préfèrent le silence.
-
-«Dois-je penser que Léopold II était trop grand et que son ombre gêne?»
-
-Sa volonté à l'égard du Congo et à l'égard de ses héritières s'est
-affirmée dans trois documents qu'on trouvera ci-dessous:
-
-Premièrement, celui-ci:
-
- LETTRE EXPLICATIVE DU ROI, EN DATE DU 3 JUIN 1906, AYANT FORME
- TESTAMENTAIRE
-
- (_Annexe à la pièce nº 46 du Recueil des Documents produits par l'Etat
- belge_)
-
- «J'ai entrepris, il y a plus de vingt ans, l'oeuvre du Congo dans
- l'intérêt de la civilisation et pour le bien de la Belgique. C'est la
- réalisation de ce double but que j'ai entendu assurer en léguant en
- 1889 le Congo à mon pays.
-
- «Pénétré des idées qui ont présidé à la fondation de l'Etat
- Indépendant et inspiré l'Acte de Berlin, je tiens à préciser, dans
- l'intérêt du but national que je poursuis, les volontés exprimées dans
- mon testament.
-
- «Les titres de la Belgique à la possession du Congo relèvent de ma
- double initiative, des droits que j'ai su acquérir en Afrique et de
- l'usage que j'ai fait de ces droits en faveur de mon pays.
-
- «Cette situation m'impose l'obligation de veiller d'une manière
- efficace, conformément à ma pensée initiale et constante, à ce que mon
- legs demeure pour l'avenir utile à la civilisation et à la Belgique.
-
- «En conséquence, je définis les points suivants en parfaite harmonie
- avec mon immuable volonté d'assurer à ma patrie bien-aimée les fruits
- de «l'oeuvre que, depuis de longues années, je poursuis dans le
- continent africain avec le concours généreux de beaucoup de Belges».
-
- «En prenant possession de la souveraineté du Congo avec tous les
- biens, droits et avantages attachés à cette souveraineté, mon
- légataire assumera, comme il est juste et nécessaire, l'obligation de
- respecter tous les engagements de l'Etat légué _vis-à-vis des tiers,
- et de respecter de même tous les acte par lesquels j'ai pourvu à
- l'attribution de terres aux indigènes, à la dotation d'oeuvres
- philanthropiques ou religieuses; à la fondation du domaine national,
- ainsi qu'à l'obligation de ne diminuer par aucune mesure l'intégrité
- des revenus de ces diverses institutions, sans leur assurer en même
- temps une compensation équivalente_. Je considère l'observation de ces
- prescriptions comme essentielle pour assurer à la souveraineté au
- Congo les ressources et la force indispensables à l'accomplissement de
- sa tâche.
-
- «_En me dépouillant_ volontairement du Congo et de ses biens en faveur
- de la Belgique, je dois, à moins de ne pas faire oeuvre nationale,
- m'efforcer d'assurer à la Belgique la perpétuité des avantages que je
- lui lègue.
-
- «Je tiens donc à bien déterminer que le legs du Congo fait à la
- Belgique devra toujours être maintenu par elle dans son intégrité. En
- conséquence, le territoire légué sera inaliénable dans les mêmes
- conditions que le territoire belge.
-
- «Je n'hésite pas à spécifier expressément cette inaliénabilité, car je
- sais combien la valeur du Congo est considérable et j'ai, partant, la
- conviction que cette possession ne pourra jamais coûter de sacrifices
- durables aux citoyens belges.
-
- «Fait à Bruxelles, le 3 juin 1906.
-
- «LÉOPOLD.»
-
-Nul de sincère ne niera, ayant lu cela, que le Roi parle du Congo comme
-d'une propriété privée dont il se «dépouille», et qu'il donne à la
-Belgique, ce qui est parfaitement son droit, de même que le droit de la
-Belgique est de recevoir ce présent royal.
-
-Mais il n'y a pas de droit sans devoir.
-
-Je ne demande pas s'il était ensuite du devoir de l'Etat belge de
-m'accabler, exilée, prisonnière, calomniée, méconnue; de me dénier la
-nationalité belge; de mettre sous séquestre un peu d'argent demeuré pour
-moi en Belgique.
-
-Ceci, je l'ai dit, fut, je crois, l'effet fatal d'une mesure générale,
-mal interprétée, peut-être, par un fonctionnaire maladroit.
-
-Je ne m'y arrête pas, et demande seulement si l'Etat belge attesterait,
-aujourd'hui, qu'il a rempli les conditions à lui imposées par son
-bienfaiteur, et notamment «l'obligation de respecter... l'intégrité du
-revenu des diverses institutions» instituées par le Roi en faveur du
-Congo.
-
-Attendons une réponse, et arrivons aux testaments proprement dits.
-
- TESTAMENT DU ROI
-
- (_Document nº 42_)
-
- «Ceci est mon testament.
-
- «J'ai hérité de mes parents quinze millions; ces quinze millions, à
- travers bien des vicissitudes, je les ai toujours religieusement
- conservés.
-
- «Je ne possède rien autre.
-
- «Après ma mort, ces quinze millions deviennent la propriété légale de
- mes héritiers, et leur seront remis par mon exécuteur testamentaire,
- afin que mes héritiers se les partagent.
-
- «Je veux mourir dans la religion catholique qui est la mienne; je ne
- veux pas qu'on fasse mon autopsie; je veux être enterré de grand matin
- sans aucune pompe.
-
- «A part mon neveu Albert et ma maison, je défends qu'on suive ma
- dépouille.
-
- «Que Dieu protège la Belgique et daigne dans sa bonté m'être
- miséricordieux.
-
- «Bruxelles, le 20 novembre 1907.
-
- «Signé: LÉOPOLD.»
-
-On a beaucoup écrit sur ce testament. L'affirmation: «Je ne possède rien
-autre» que les quinze millions déclarés, a fait couler des flots
-d'encre.
-
-Elle s'est trouvée d'elle-même sans fondement au décès du Roi, puisque,
-dans l'abondance de biens de toute sorte qu'on a trouvés, l'Etat belge
-n'a pu s'empêcher de qualifier d'incertains ou «litigieux» des titres et
-sommes qu'il n'a pas cru devoir s'attribuer, et qu'il a laissés à mes
-soeurs et à moi. Ces titres et sommes ont presque doublé la fortune
-indiquée pour nous par notre père.
-
-Qu'on ne dise pas: «C'était considérable.» C'est vrai en soi. Mais il ne
-faut pas oublier que tout est relatif, et que, si j'explique ici une
-affaire de succession unique dans l'Histoire, ce n'est nullement par
-avidité d'héritage. C'est, j'y insiste, simplement pour défendre un
-principe de Droit, et éclairer dans la mesure de mes faibles moyens un
-débat d'intérêt général, embrouillé et obscurci à plaisir.
-
-Le second testament, reproduit ci-dessous, ne fait que préciser
-l'intention du premier:
-
- AUTRE TESTAMENT DU ROI
-
- (_Document nº 49_)
-
- «18 octobre 1908.
-
- «J'ai hérité de ma mère et de mon père quinze millions.
-
- «Je les laisse à mes enfants pour qu'ils se les partagent.
-
- «Par mes fonctions, par la confiance de diverses personnes, de fortes
- sommes ont à certaines époques passé par mes mains, mais sans
- m'appartenir.
-
- «Je ne possède que les quinze millions mentionnés ci-dessus.
-
- «Laeken, 18 octobre 1908.
-
- «Signé: LÉOPOLD.»
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-Dans cette pièce, le Roi ne dit plus des quinze millions qu'il les
-conserva toujours «religieusement». On a beaucoup écrit aussi là-dessus,
-car, d'autre part, et bien souvent, le Roi a déclaré de la façon la plus
-formelle qu'il engagea, non seulement toute sa fortune, mais encore
-celle de sa soeur, ma tante l'Impératrice Charlotte, dans l'entreprise
-congolaise.
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-Il pouvait tout perdre; la Belgique aurait-elle indemnisé ses enfants à
-sa mort? Certainement non. Heureusement, la Belgique a tout gagné.
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-Est-il logique que les enfants du Roi lui soient indifférents?
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-Pour en finir avec les quinze millions, un seul fait, que je ne peux
-absolument passer sous silence, suffirait à infirmer la déclaration si
-caractéristique du Roi, si n'étaient déjà les trouvailles faites à sa
-mort.
-
-Sur ce fait bien connu, chacun devine d'avance ce que je pourrais
-dire...
-
-Il ne saurait me convenir de m'étendre là-dessus. La vieillesse est
-excusable dans ses égarements, et une soixantaine de millions qui
-s'évadent, ici-bas, trouvent bien des complicités.
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-Mais, vraiment, qui trompe-t-on, et de qui s'est-on joué? Les airs de
-vertu sont étrangement de circonstance, chez certains qui prêtèrent la
-main à un étonnant favoritisme, au détriment des héritières naturelles
-du Roi.
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-Oublions cela, cependant. Ne retenons que le fait matériel, qui établit
-que le Roi a _voulu_ déshériter ses filles.
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-Etait-ce, en droit et en morale, à la Belgique à s'associer à cette
-erreur et à cette illégalité?
-
-N'avait-elle pas une autre conduite à tenir à mon égard et à celui de
-mes soeurs?
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-Je le demande au Roi, comme s'il était là, dans l'entière possession de
-ses facultés, au Roi, éclairé par la Mort.
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-Je le demande aux braves gens, mes compatriotes.
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-Je le demande aux Juristes du monde entier.
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-Je le demande à l'Histoire.
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-Laissons de côté les milliards de l'avenir et les centaines de millions
-du passé.
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-J'ai renoncé aux espérances et aux légendes, d'autant plus aisément que
-personne moins que moi ne tient à l'argent. J'aurais voulu faire des
-heureux, favoriser de belles oeuvres, créer d'utiles fondations. Dieu
-connaît tous mes rêves. Il a décidé qu'ils ne seraient pas exaucés. Je
-me suis résignée.
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-Je n'ai plus souhaité que défendre un principe, et obtenir, pour moi, un
-minimum de possibilités d'existence libre et honorable, conforme à mon
-rang.
-
-Mon action en justice était-elle donc injustifiée?
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-Qu'établissent les documents qu'il est aisé de consulter, et que je ne
-saurais reproduire ici sans donner à ces pages un caractère différent de
-celui que j'ai voulu leur donner, pour passer sans s'appesantir?
-
-Les documents prouvent que la fortune _personnelle_ du Roi atteignait un
-minimum de deux cents millions, à l'époque de sa dernière maladie.
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-Au décès du Souverain, cette fortune s'est, en majeure partie,
-volatilisée. Mes soeurs et moi, nous avons eu douze millions chacune, en
-chiffre rond.
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-Mais le reste?
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-On nous a dit, et on m'a dit à moi spécialement:
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---Quoi? Vous vous plaignez? Vous ne deviez avoir que cinq millions, aux
-termes du testament paternel. Vous en avez douze, et vous n'êtes pas
-satisfaite? Vous plaidez! Vous accusez! Vous récriminez! Vous serez donc
-toujours en guerre contre quelqu'un?»
-
-Je n'ai été en guerre contre personne, nommément, dans cette affaire.
-J'ai simplement soutenu le droit, en m'imaginant que c'était mon devoir.
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-L'Etat, juge et partie, m'a répondu, par de beaux arrêts, que j'avais
-tort.
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-Accepterait-il de soumettre ses jugements à un tribunal arbitral, formé
-de juristes de pays amis de la Belgique?
-
-Je renonce d'avance aux bénéfices de leur décision, si elle est en ma
-faveur.
-
-Accepterait-il une enquête, par leurs soins, sur la fortune _réelle et
-personnelle_ du Roi à sa mort, et sur ce qu'elle est devenue?
-
-Je suis fixée d'avance. Ces questions indiscrètes ne trouveront qu'un
-silence profond.
-
-Ce qui me console dans mon infortune, c'est de savoir que les hommes de
-confiance du Roi se sont enrichis à son service. Si mon père n'a voulu
-laisser que quinze millions, j'ai la certitude qu'ils pourront en
-laisser beaucoup plus.
-
-J'en suis heureuse pour eux, parce que je trouve naturel que le mérite,
-la valeur, la conscience, la fidélité trouvent, ici-bas, des récompenses
-matérielles.
-
-Je ne déplore qu'une chose, qui tient à la nature humaine: l'argent,
-hélas! ne la rend pas meilleure. Il durcit les coeurs.
-
-Comment de fidèles serviteurs du Roi et de ma famille peuvent-ils être à
-leur aise dans des palais, ou des demeures tout aussi confortables,
-lorsque j'en suis réduite à vivre comme je suis obligée de vivre,
-incertaine, chaque jour, du lendemain, quoique prise entre deux
-fortunes: celle que j'aurais dû avoir, celle que je peux avoir encore?
-
-On me dit qu'au lieu de me plaindre, je pourrais continuer de me
-défendre, et qu'il ne sert à rien de gémir sur l'injustice des hommes.
-
-Je n'ignore pas qu'il suffirait que, demain, j'attaque devant la justice
-française la Société des Sites, et les biens français que, par personnes
-interposées, le Roi a fait passer à la Belgique, pour qu'une justice,
-qui est une justice, condamne une société fictive, n'en déplaise au
-notaire parisien et aux serviteurs de ma famille, qui prêtèrent leur nom
-en la circonstance. La loi est la loi pour tout le monde, en France, et,
-lorsque la Société des Sites fut fondée à Paris, elle le fut au mépris
-le plus criant de la légalité française.
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-Je n'ignore pas non plus que la loi allemande condamnerait ce qui s'est
-fait, entre l'Etat belge et les administrateurs de Niederfullbach, si
-j'attaquais ceux-ci devant la justice germanique, ainsi que je pourrais
-le faire. Les deux Allemands qui comptaient au nombre de ces
-administrateurs ont tellement senti le danger qu'ils couraient, ayant
-leurs biens et leur situation en Allemagne, qu'en prévision de
-revendications périlleuses pour eux, ils se sont fait couvrir par l'Etat
-belge, dans «l'arrangement» qu'ils acceptèrent, et qui dépouilla mes
-soeurs et moi de sommes considérables.
-
-Je n'ignore pas, enfin, que la donation royale de 1901 est attaquable,
-même en Belgique, en se basant sur la matérialité de l'erreur commise
-sur la question de la quotité disponible.
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-Mais, en vérité, il m'est pénible de réfléchir à cela, et d'entrer dans
-des détails de ce genre. Je les donne seulement pour que l'on sache que
-j'ai résisté et que je résiste encore à mes Conseils, assurant que, si
-je n'ai pas trouvé de justice en Belgique, j'en trouverai ailleurs.
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-A dire vrai, j'ai cruellement souffert, et je souffre cruellement des
-débats auxquels j'ai été entraînée.
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-Lorsque je relis, parfois, les plaidoiries des avocats de grand talent,
-qui me défendirent ou qui m'attaquèrent, lors du procès de la Succession
-du Roi, une sorte de vertige me prend. Devant tant de mots, de raisons
-pour et contre, je sens bien qu'ici-bas, on peut tout attendre des
-hommes, sauf l'équité.
-
-Bien plus, c'est une stupeur pour moi, de penser que trois de mes
-avocats sont ministres ou viennent de l'être, quand j'écris ces pages.
-Je n'ai qu'à reprendre leurs plaidoiries pour entendre le cri de leur
-conscience proclamer mon droit, accuser l'Etat, qu'ils incarnent
-aujourd'hui, de collusion, de fraude, en un mot, d'inqualifiables
-procédés.
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-Ils ne se souviennent donc pas de ce qu'ils dirent, écrivirent,
-publièrent? Je prête en vain l'oreille de leur côté... Rien, plus un
-mot. Je suis morte pour eux.
-
-Je suis malheureuse. Ils le savent, et ils se taisent.
-
-Pas un n'a une pensée, un souvenir pour moi, qui leur ai fait confiance.
-Ils sont au Pouvoir, et je suis dans la misère; ils sont dans leur
-patrie, et je suis exilée; ils sont des hommes, et je suis une femme. O
-pauvreté de l'âme humaine!
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-Je songe encore à tout ce qui a été dit et écrit contre moi, dans le
-pays qui m'a vue naître, et pour lequel j'ai été sacrifiée. Que
-d'erreurs! Que d'exagérations, de passions, de partis pris,
-d'ignorances! Et pourtant, pris individuellement, ceux qui médisent,
-ceux qui attaquent sont de braves gens, de bonnes gens. Et ils déchirent
-des coeurs! Ne savent-ils donc ce qu'ils font?
-
-La Belgique n'a-t-elle donc point de conscience? Si grande aujourd'hui
-devant le monde entier, se peut-il qu'elle s'expose à la diminution
-morale, dont la menace l'Histoire, examinant de près le Procès de la
-Succession du Roi, et ses suites pour moi? Peut-elle posséder en paix ce
-qui fut injustement acquis par elle? A tout le moins, trop âprement
-saisi.
-
-L'Histoire trouvera, comme je les retrouve, entre autres paroles
-ineffaçables, le discours que prononça, au Sénat, M. de Lantsheere,
-Ministre d'Etat, à propos de la donation royale de 1901, dont, d'abord,
-instinctivement, tout ce qu'il y avait de meilleur dans l'âme belge
-sentait l'inacceptable.
-
-Ces paroles, je les reproduis ici en finissant, et je les livre aux
-méditations des honnêtes gens.
-
-Voici comment parla M. de Lantsheere, au Sénat belge, le 3 décembre
-1901, pour combattre l'acceptation par la Chambre des Représentants, de
-la donation du Congo, et de tout ce qui, au privé, avait pu enrichir le
-Roi:
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-«J'entends demeurer fidèle à un principe dont le Roi Léopold Ier ne
-s'est jamais départi, et que j'ai défendu, il y a vingt-six ans, avec M.
-Malou, avec M. Beernaert et avec M. Delcour, membres du Cabinet, dont
-j'avais l'honneur de faire partie, avec MM. Hubert Dolez, d'Anethan et
-Nothomb, principe que d'autres avant moi, comme d'autres après moi, ont
-défendu également. Ce principe, qu'il était réservé au projet de loi
-actuel de déserter pour la première fois, peut se formuler en deux mots:
-«_Le Droit commun est l'indispensable appui du patrimoine royal_»... Le
-projet froisse la justice... Deux des princesses royales se sont
-mariées. De ces mariages sont nés des enfants. Voilà des familles
-constituées. Ces enfants se sont mariés à leur tour et ont constitué de
-nouvelles familles. Ces familles ont pu très légitimement compter que
-rien ne viendrait restreindre, à leur détriment, la part héréditaire
-légitime, que le Code déclare indisponible, au profit des descendants...
-Si, par une aberration dont vous donneriez le premier exemple... vous ne
-respectez pas les pactes sur lesquels se sont fondées les familles, _il
-n'y aura qu'une voix en Belgique pour maudire ces domaines qui auront
-enrichi la nation des dépouilles des enfants du Roi_... Ne pensez-vous
-pas qu'il soit mauvais que la Royauté puisse être exposée au soupçon de
-vouloir, sous le couvert décevant d'une grande libéralité au pays, se
-ménager les moyens, sinon d'exhéréder ses descendants, du moins de les
-dépouiller au delà de ce que permettent non seulement les lois, mais
-aussi la raison et l'équité? Je me permets de croire que ceux-là servent
-mieux les intérêts vrais de la royauté qui demandent qu'elle demeure
-soumise aux lois et respectueuse du droit commun, que ceux qui lui font
-le présent funeste d'une autorité sans limites. J'ignore évidemment si
-jamais ces arrière-pensées pénétreront dans l'esprit de Sa Majesté; vous
-ignorez si elles n'y entreront point; mais je sais que les volontés de
-l'homme sont changeantes et que les lois sont faites pour demeurer
-au-dessus de leurs atteintes... _S'il doit se faire que, au moment du
-décès du Roi, le disponible était entamé, vous n'auriez pas le courage
-de porter la main sur ce patrimoine; pourquoi vous forger des armes
-dont, le moment venu, vous rougiriez de vous servir?_ Ainsi se révèle,
-une fois de plus, Messieurs, l'inutilité du projet, en même temps que
-son caractère profondément odieux autant que dangereux... c'est une
-monstruosité juridique... Il ne se trouvera pas... dans tout le royaume
-de Belgique, si pauvre fille qui n'ait dans la succession de son père
-des droits plus étendus que n'en auront les filles du Roi dans la
-succession de leur père...»
-
-
-
-
-XIX
-
-LA GUERRE ET LES ÉPREUVES QUE J'AI TRAVERSÉES
-
-
-La guerre m'a surprise à Vienne. Jusqu'aux premières hostilités, je n'ai
-pu me résoudre à y croire. L'idée que l'Empereur François-Joseph, un
-pied dans la tombe, pût se lancer sur les champs de bataille, après y
-avoir été toujours battu, me paraissait folle. Il est vrai qu'une
-camarilla aux ordres de Berlin jouait de lui, très affaibli. Mais que
-Berlin voulût réellement une guerre qui ne pouvait manquer d'entraîner
-une conflagration générale, pleine d'inconnues terribles, me semblait
-encore plus insensé.
-
-Le vertige meurtrier l'emporta cependant. J'ai eu conscience d'une
-mystérieuse fatalité qui affolait Berlin et Vienne.
-
-Je me demandais ce que j'allais faire. Je n'eus pas l'embarras des
-solutions.
-
-Si, pour certains de mes compatriotes de Bruxelles, j'ai le malheur de
-n'avoir pas recouvré ma nationalité belge, en dépit du bon sens et de la
-volonté du Roi mon père,--nouveau déni de justice et d'humanité contre
-lequel je ne saurais trop protester!--j'ai été, dès le premier jour de
-guerre, «sujette ennemie» pour la cour de Vienne, trop heureuse de
-trouver une occasion de se distinguer encore à mon égard.
-
-On m'invita à sortir au plus vite du territoire de la double monarchie.
-Le Président de Police vint, en personne, me signifier cet arrêt. Ce
-haut fonctionnaire sut, d'ailleurs, être courtois, mais l'ordre était
-précis, formel.
-
-Je partis vers la Belgique. Les événements m'arrêtèrent à Munich.
-L'armée allemande barrait la route, et ma patrie allait connaître les
-horreurs dont la Prusse porte la responsabilité initiale.
-
-Jusqu'au 25 août 1916, j'ai pu vivre dans la capitale de la Bavière,
-considérée comme Princesse belge, sans avoir trop à souffrir des
-rigueurs auxquelles les circonstances m'exposaient. D'elle-même,
-l'autorité bavaroise se montrait indulgente. On tolérait que je garde
-une femme de chambre française, depuis longtemps à mon service. Le
-Comte, fidèle chevalier dont le voisinage met dans ma vie d'épreuves la
-consolation et la force du seul appui qui ne m'a jamais manqué, pouvait
-rester dans mon entourage.
-
-Mais les victoires allemandes persuadaient mes infatigables ennemis que
-j'allais être à leur merci. Ils agissaient en conséquence.
-
-Je suis fière de l'écrire: le malheur de la Belgique faisait mon propre
-malheur. Elle était opprimée; je l'étais aussi; elle perdait tout, je
-perdais la totalité de ce que je pouvais en attendre.
-
-De jour en jour, mes ressources se restreignaient et, autour de moi,
-l'atmosphère, d'abord pitoyable, se faisait hostile. Je prenais
-inutilement soin de ne pas attirer l'attention et de me soumettre aux
-exigences de ma délicate situation. Les tracasseries, les aigreurs
-commençaient quand même.
-
-Mon gendre, le Duc Gunther de Schleswig-Holstein, n'ignorait rien,--et
-pour cause!--des difficultés que j'avais à surmonter. Il ne tarda pas à
-laisser voir qu'il escomptait que j'accepterais d'être mise en tutelle,
-et réduite à recevoir de lui mon dernier morceau de pain.
-
-Je ne veux pas m'étendre sur les actes d'un homme qui n'est plus. Si je
-publiais les textes et papiers judiciaires que j'ai conservés,
-j'ajouterais aux tristesses de ma malheureuse fille. Je dois, pourtant,
-à la vérité, de dire sommairement ce qui s'est passé. Rien ne montre
-mieux la continuité de la trame dans laquelle mon existence s'est vue
-prise, à partir du jour où, pour les miens, j'ai été une fortune qui
-leur échappait.
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-Le duc Gunther de Schleswig-Holstein, aussitôt que l'Allemagne s'est
-crue maîtresse de la Belgique, s'est occupé de ce qui pouvait rester de
-ma part de la succession du Roi. Il y avait, notamment, en banque, un
-peu plus de quatre millions et demi destinés, comme on le sait, au
-règlement de mes créanciers par le tribunal arbitral constitué à la
-veille de la guerre à cette intention.
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-Cette somme a été l'objet de la sollicitude de mon gendre. Je laisse à
-d'autres le soin de dire ses espérances sur elle, et ses efforts pour
-qu'une destinée différente de celle que j'avais consentie lui fût
-assurée.
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-Au demeurant, ces quatre millions et demi n'étaient qu'une bien faible
-recette, en comparaison de ce que le passé avait promis. Ma chère Patrie
-peut se réjouir,--et je m'en réjouis avec elle,--d'avoir échappé, par la
-victoire de l'Entente, à une révision du Procès de la Succession royale.
-Elle eût été, sans doute, en dehors des règles du Droit et de l'humaine
-équité, au moins autant que l'arrêt rendu.
-
-Que n'eût-on pas fait en mon nom, à la faveur du triomphe définitif des
-armes de l'Allemagne, après que, réduite par la faim, à Munich, à signer
-les renoncements que l'on m'arracha, j'avais, un moment, perdu ma
-personnalité et abandonné mes droits et pouvoirs à mes enfants.
-
-Ils se voyaient ainsi en mesure de revendiquer ce qui fut détourné de
-l'héritage du Roi ou injustement refusé. Ils avaient, en outre, la
-certitude de recevoir les trente millions environ que représenterait,
-aujourd'hui, ma part de l'héritage de S. M. l'Impératrice Charlotte, si
-mon infortunée tante cédait au poids des ans.
-
-Mes enfants, dès l'heure où l'affreuse pénurie que j'ai connue pendant
-la guerre n'a plus été ignorée d'eux, n'ont poursuivi qu'un but _sans me
-voir, sans m'approcher_, et seulement à l'aide d'intermédiaires à gages:
-me faire signer des renoncements.
-
-Pour en finir avec les manoeuvres des hommes de proie délégués à
-l'assaut de ma liberté et de mes droits, aussitôt que j'eus le malheur
-de solliciter l'aide de mes enfants, je dois mentionner que, me
-ressaisissant un peu plus tard, j'en ai appelé devant la justice, à
-Munich. Elle a infirmé les renonciations arrachées à ma misère et à mon
-égarement des jours sans foyer et sans pain.
-
-Pendant la guerre, je suis arrivée, en effet, à ne plus savoir où je
-dormirais le soir, et si je dînerais le lendemain.
-
-Je l'écris sans rougir, forte du jugement de ma conscience.
-
-Je n'ai fait de mal à personne; j'ai souffert en silence. Je parle
-aujourd'hui, apportant un témoignage dans un drame privé qui touche à
-l'Histoire contemporaine; je parle avec la netteté de la franchise, mais
-sans haine. La méchanceté diminue. La misère ne m'a pas diminuée. Fille
-de Roi j'étais, fille de Roi je suis restée. J'ai imploré: c'était pour
-mes femmes plus que pour moi-même. Je voyais pâlir et pleurer les
-créatures dévouées qui, dans mon malheur, étaient tout mon soutien.
-
-Le Comte avait dû quitter Munich. Brusquement, au matin du 25 août 1916,
-des policiers envahirent sa chambre. On le mit en prison, puis il fut
-conduit jusqu'en Hongrie où on l'interna près de Budapesth. Il était
-Croate. On le tint pour sujet de l'Entente, donc ennemi, bien avant la
-défaite qui devait unir la Croatie à la Serbie. La justice humaine n'est
-qu'un mot!
-
-Ce même 25 août, Olga, ma principale suivante, une Autrichienne d'un
-inappréciable et ancien attachement, fut aussi arrêtée. On dut la
-relâcher. Mais j'avais compris: l'ordre était venu, de haut, de faire le
-vide autour de moi. Je pressentis ce qui allait suivre.
-
-Ma femme de chambre française, dont les soins m'étaient précieux, fut
-internée. Si ma fidèle Olga n'était revenue de la prison où l'on ne put
-trouver le moyen de la retenir, je me serais vue complètement isolée.
-
-Bientôt, je ne sus comment faire pour subvenir aux besoins quotidiens.
-Mes derniers bijoux étaient vendus. J'avais beau être pauvre, de plus
-pauvres que moi, ou croyant l'être, m'imploraient!
-
-Que décider? Que tenter? Par ma fille, n'arriverais-je pas à toucher le
-Duc de Holstein? Il se dérobait impitoyablement. Cela se passait en
-juillet 1917.
-
-La Providence mit alors sur mon pénible chemin un honorable professeur,
-d'origine suisse, que ma situation révolta.
-
-Il s'offrit généreusement à me faciliter un voyage en Silésie, où ma
-fille se trouvait dans un des châteaux qui lui appartenaient. Ce château
-est non loin de Breslau. Je partis avec Olga, dans l'espoir de parvenir
-jusqu'au sang de mon sang, et d'obtenir un abri temporaire.
-
-Arrivée à mon but, j'essayai vainement d'être reçue, écoutée,
-secourue...
-
-Je dus échouer dans un petit village de la montagne silésienne où,
-bientôt, mes derniers marks disparurent. Le Comte avait pu trouver le
-moyen de m'envoyer quelques subsides. Subitement, la poste allemande les
-retint et lui retourna ses plis.
-
-Le petit hôtel où je m'étais réfugiée appartenait à de braves gens, qui
-n'étaient pas en état de me garder, si je ne payais point. Je vis venir
-l'extrême misère. Mon hôtelier s'effarait de ma présence. Il m'avoua
-qu'il devait rendre compte de mes faits et gestes à la police, et que
-j'étais gardée à vue sans que je m'en aperçoive.
-
-Il se trompait. J'avais remarqué, avec Olga, que nos moindres pas
-étaient observés. En pleine campagne, nous n'arrivions point à être hors
-de vue de quelque paysan ou promeneur qui affectait de ne pas prendre
-garde à nous, et qui, cependant, nous épiait plus ou moins gauchement.
-
-Je sentais se resserrer autour de moi l'invisible trame d'une implacable
-contrainte qui voulait me pousser vers quelque nouvelle geôle, maison de
-santé ou prison, ou m'amener à déserter la vie.
-
-En cette extrémité, le ciel eut, une fois de plus, pitié de ma
-souffrance.
-
-Le jour qui était, je crois, le dernier que m'accordait ma petite
-hôtellerie, je m'étais laissée tomber sur un siège, devant la maison. Je
-me demandais ce que j'allais devenir. Un équipage parut, chose rare en
-ce pays peu fréquenté. Le cocher gesticulait, et j'apercevais dans la
-voiture un personnage d'un fort embonpoint, qui semblait en quête de
-quelqu'un ou de quelque chose dans le village.
-
-C'était moi qu'il cherchait!
-
-Je fus bientôt prévenue qu'un envoyé du Comte arrivait de Budapesth et
-demandait à me parler.
-
-A ces mots, je me sentis soulevée hors de l'abîme. Mes épreuves,
-pourtant, n'étaient point terminées...
-
-Le seront-elles jamais?
-
-L'homme de confiance que je reçus avait pour mission de m'aider à sortir
-d'Allemagne. Il fallait que je traverse l'Autriche et que j'aille en
-Hongrie, où je pouvais compter, à présent, sur des sympathies
-agissantes.
-
-Bien des choses et bien des gens n'étaient déjà plus les mêmes dans la
-monarchie austro-hongroise.
-
-Mais, grand Dieu! l'apparence que je pusse faire le voyage! D'abord, je
-n'avais point de papiers en règle. La révélation de mon nom et de mon
-titre me ferait sur-le-champ retenir. Puis l'hôte payé, grâce au
-messager, je ne disposais que de moyens limités. L'Autriche, il est
-vrai, n'était pas loin. Nous y pouvions aller par la montagne et par la
-Bohême; mais l'envoyé du Comte déclara qu'il était hors d'état, faute de
-souffle et de jambes, de me suivre dans les sentiers de chèvres où,
-forcément, nous aurions à passer. Le plus sage était de gagner Dresde
-et, là, de choisir un chemin plus commode.
-
-Le soir venu, notre hôtelier ferma les yeux sur mon départ. Il
-signalerait seulement le lendemain que j'avais disparu.
-
-Quand il dut le faire, j'étais en Saxe. Mais, de ce côté, le passage
-était encore trop hasardeux, si près de Lindenhof et dans un royaume où
-mon malheur avait fait tant de bruit. Nous songeâmes à un petit village,
-proche de la frontière, du côté de Munich, où tout était moins rigoureux
-que dans la région de Dresde, et nous y parvînmes sans inconvénient.
-
-Le difficile n'était pas de voyager à travers l'Allemagne, c'était, pour
-moi, de séjourner en un lieu retiré sans être découverte et signalée,
-puis de franchir la frontière sans passeport, et enfin de gagner
-Budapesth.
-
-Cette odyssée ferait un livre. Elle aboutit, pour lors, à un village
-bavarois, où je repris haleine. Une bonne dame m'accueillit
-charitablement, avec ma fidèle Olga.
-
-L'envoyé du Comte continuait de veiller sur moi, logé dans le voisinage.
-
-De ma fenêtre, j'apercevais le clocher du village autrichien où je
-devais passer pour me diriger ensuite vers Salzbourg, Vienne et la
-Hongrie. J'étais au bord de la terre promise. Un petit bois m'en
-séparait, au bout duquel passait, en lisière, un mince cours d'eau
-familier aux contrebandiers, car il séparait la Bavière de l'Autriche,
-et, la nuit, servait de route à la contrebande.
-
-Je ne pouvais m'y risquer. Il fallait que je le franchisse sur un pont
-constamment gardé par une sentinelle. Au delà de ce pont, je n'étais
-plus en Allemagne!
-
-Rapprochée de Munich, j'avais pu reprendre deux chiens que
-j'affectionnais. On sait ma passion des bêtes. Je ne voulais pas me
-séparer de celles-ci. J'avais l'intuition qu'elles aideraient à ma
-fuite. Je pensais avec attendrissement à l'intelligent «Kiki» demeuré
-prisonnier à Bad-Elster! Ses successeurs me porteraient bonheur, comme
-lui. L'un était un grand berger, l'autre un petit griffon.
-
-J'hésitai d'abord à m'aventurer jusqu'au pont-frontière, de crainte
-d'être reconnue. Puis, je songeai qu'il était improbable qu'un homme en
-faction, si je restais à quelque distance, fît sérieusement attention à
-moi. Au demeurant, ma meilleure chance était de ne pas me cacher des
-sentinelles, et de me promener de leur côté, avec mes chiens. Les
-soldats, toujours les mêmes à tour de rôle, s'habitueraient à me voir
-dans le paysage. Je serais pour eux quelqu'un d'inoffensif et du pays.
-
-L'envoyé du Comte me pressait de partir. Je résistais. Il conseillait
-une fuite nocturne. Je n'étais pas de son avis. Je répondais:
-
---Je passerai à mon jour, à mon heure, quand j'aurai le pressentiment
-que l'instant propice est venu.
-
-J'ai toujours eu, dans les circonstances difficiles, des intuitions qui
-sont comme un avis intérieur de la décision à prendre, de la conduite à
-tenir. Je leur ai obéi, et ce que j'espérais s'est accompli.
-
-Un matin, je me suis éveillée sous l'empire de cette idée:
-
---Ce sera pour aujourd'hui à midi!
-
-J'ai fait prévenir le messager. Il pouvait passer sans encombre avec
-Olga, grâce à des papiers en règle. Ils ont pris les devants. Je devais
-les retrouver au pied du clocher autrichien, là-bas, très loin et très
-près à la fois!
-
-Si la sentinelle m'arrêtait, si l'on m'interrogeait, j'étais
-prisonnière...
-
-Vers midi, à pas lents, mon grand chien gambadant autour de moi, le
-petit, dans mes bras, je me suis promenée le long du ruisseau. Le soleil
-automnal était encore ardent. La sentinelle s'était mise à l'ombre, un
-peu à l'écart du pont. Je m'y suis engagée, d'un air d'habituée qui
-flâne en rêvant. Le soldat ne s'est pas inquiété de mon passage. Je me
-suis éloignée tranquillement, mais mon coeur bondissait dans ma
-poitrine. J'étais en Autriche! Arrivée au village, j'ai rejoint ma
-suite. Un fiacre m'attendait. Il m'a menée à Salzbourg, dans une manière
-d'auberge où je pouvais être en sûreté.
-
-J'ai attendu trois jours mon conseil viennois, Me Stimmer, secrètement
-informé de mon retour en Autriche et de mon désir d'aller sous sa
-sauvegarde à Budapesth.
-
-Me Stimmer a répondu à mon appel. Il a passé outre aux considérations de
-forme que l'illégalité de ma situation pouvait suggérer. L'humanité
-parlait plus haut que l'arrêt qui m'avait exclue de la double monarchie
-pour me jeter en Allemagne, où j'avais failli succomber à la misère et
-aux persécutions. Puisqu'en Hongrie, j'avais chance de connaître des
-jours meilleurs, Me Stimmer m'y accompagna.
-
-J'étais à bout de forces, lorsque je cessai d'être errante, arrivée à
-Budapesth, dans un hôtel honorable. Je pus renaître. Les autorités ne
-voyaient pas d'inconvénient à ma présence. Sur ma prière, le Comte eut
-la permission de venir de la petite ville où il était interné, s'occuper
-de mes intérêts pendant quelques jours, à différentes reprises.
-
-Malheureusement, la guerre se prolongeait désespérément. La vie devenait
-de plus en plus difficile. L'Autriche et la Hongrie ne se faisaient plus
-d'illusions. Eclairées par la défaite, elles maudissaient Berlin.
-Budapesth entrait en ébullition.
-
-Soudainement, tout croula. Un vent de bolchevisme passait, furieux, sur
-la double monarchie. J'ai vécu en Hongrie ces jours extraordinaires.
-J'ai vu de près les Commissaires et les soldats de la Révolution. J'ai
-connu les visites, les perquisitions, les interrogatoires. Mais tout de
-suite, mon infortune a désarmé les farouches champions du communisme
-hongrois. J'ai rapporté au début de ces pages ce mot de l'un d'eux,
-vérifiant ma misère: «Voilà une fille de Roi encore plus pauvre que
-moi.»
-
-Vivrais-je des siècles, je revivrais toujours, par la pensée, les
-émotions que j'ai traversées dans la tourmente qui renversait les trônes
-et jetait au vent les couronnes. Les âges disparus n'ont rien vu d'aussi
-formidable.
-
-Au bord du Danube, entre l'Orient et l'Occident, l'effondrement de la
-puissance prussienne et du prestige monarchique avait une ampleur plus
-sensible qu'en d'autres points.
-
-Je me demandais si je vivais encore, vraiment, dans le monde que j'avais
-connu, et si je n'étais pas le jouet d'un interminable cauchemar.
-
-Nos peines, nos embarras, nos personnes ne sont plus rien dans le
-tourbillon des forces et des passions humaines. Je me sentais emportée,
-comme tout ce qui m'environnait, dans l'inconnu des temps nouveaux.
-
-
-
-
-XX
-
-DANS L'ESPOIR DU REPOS
-
-
-Et maintenant que j'ai dit ce que j'ai cru indispensable de dire,
-puissent ceux qui me liront m'excuser, si j'ai mal exprimé ma pensée.
-
-Qu'ils m'excusent aussi d'être sortie du silence que j'ai toujours gardé
-le plus possible.
-
-Le bruit qui s'est fait autour de moi, je ne l'ai pas voulu, je ne l'ai
-pas cherché. Il est né de circonstances plus fortes que ma volonté.
-
-Nous pouvons peu de choses sur les événements. Notre vie semble dépendre
-plus des autres que de nous-mêmes, et d'une fatalité de condition plus
-que de notre choix, dans l'ordre de nos jours et de nos actes.
-
-Il suffit d'un instant d'erreur pour que toute une existence soit
-perdue. La mienne l'a été. Mais ce n'est pas moi qui, à l'origine, me
-suis trompée, car je n'étais pas d'âge à juger et voir clair.
-
-Pouvais-je vieillir, sans obéir au devoir de défendre la vérité,
-outragée par mes ennemis? Pouvais-je vivre jusqu'à ma mort, incomprise
-et diffamée?
-
-Ma vie est une série de fatalités dont je n'ai pas su ou pu éviter
-l'accablement.
-
-J'ai dit et je répète que je ne me tiens pas pour innocente de torts, de
-fautes, d'erreurs. Mais il convient de tenir compte de leur cause dans
-un mariage désastreux.
-
-Mes parents crurent bien faire, et principalement la Reine, en me
-donnant au Prince de Cobourg, quand je n'étais encore qu'une enfant.
-
-Le Roi voyait dans ce mariage l'avantage d'étendre des possibilités
-d'influences et de rapprochements utiles à son trône et à la Belgique.
-
-La Reine se réjouissait de m'envoyer en Autriche et en Hongrie, d'où
-elle venait, et où je la rappellerais, en même temps que je servirais le
-rayonnement de ma Patrie, selon les ambitions du Roi.
-
-J'ai été sacrifiée au bien de la Belgique, et celle-ci, aujourd'hui,
-compte des Belges qui me reprochent le don de ma jeunesse et de mon
-bonheur, essentiellement consenti pour eux.
-
-Ils me traitent d'Allemande, de Hongroise, d'étrangère, et pis encore.
-Ingratitude humaine!
-
-Suis-je coupable d'avoir, en quoi que ce soit, cessé volontairement
-d'appartenir à ma Patrie, et oublié de l'aimer?
-
-Tout en moi proteste contre cette accusation perfide.
-
-De quoi m'incrimine-t-on ensuite? D'avoir abandonné mon mari et mes
-enfants?
-
-Or, j'ai vécu vingt ans à la Cour la plus corrompue de l'Europe. Je m'y
-suis gardée des tentations et des chutes. J'ai donné le jour à un fils
-et une fille et ma tendresse maternelle les allaita et mit en eux son
-espérance. On sait ce qu'il advint de mon fils, et comme il m'échappa.
-On sait ce que ma fille fut trop longtemps pour moi, sous l'influence de
-son mari, et du milieu où elle vivait.
-
-En quoi fus-je réellement coupable?
-
-C'est vrai. A bout de courage, et suffoquant dans l'ambiance d'un foyer
-conjugal odieux, j'allais choir... J'ai été sauvée. Je me suis alors
-vouée à mon sauveur. On a voulu en faire un faussaire et, à coups
-d'argent et de forfait, l'anéantir.
-
-Nous avons échappé tous deux aux criminels acharnés à nous martyriser.
-
-Suis-je coupable d'avoir lutté, d'être restée fidèle à la fidélité, et
-de ne pas tomber?
-
-Peu m'importent les jugements de l'erreur et de la haine. Je suis
-demeurée telle que j'avais promis d'être à ma sainte mère: attachée à un
-idéal; et, quoi qu'il semble, j'ai vécu sur les sommets.
-
-Suis-je coupable, selon la vraie morale et la vraie liberté?
-
-Que les femmes me jettent la pierre, qui n'ont pas plus à se reprocher!
-
-Qu'y a-t-il encore?
-
-Oui, je croyais, je pouvais croire, avec les légistes de tous les pays,
-que j'hériterais de mon père.
-
-L'héritage s'est trouvé considérablement réduit, par des manoeuvres
-dolosives et des jugements que l'opinion universelle condamne.
-
-Suis-je coupable d'avoir été déçue et dépouillée?
-
-Que dit-on enfin? Que ma famille fut désunie? Est-ce ma faute?
-
-J'étais faite pour aimer les miens plus que moi-même. Ai-je manqué à mes
-devoirs d'affection et de respect vis-à-vis de mes parents? N'ai-je pas
-été, pour mes soeurs, l'aînée qui les chérissait?
-
-Suis-je coupable de l'erreur du Roi et de la Reine, celle-ci convaincue,
-par mes persécuteurs, de la gravité de ma «maladie», celui-là irrité,
-non de mon indépendance, mais du scandale organisé autour d'elle?
-
-Suis-je coupable de l'égoïsme de mes soeurs, l'une cédant à des vues
-étroites, l'autre à des calculs politiques?
-
-J'en conviens, je me suis révoltée contre la félonie et la contrainte.
-Mais pour quels motifs? Pour quels buts? Pour quelles fins?
-
-Mon vrai crime est d'avoir échoué dans mon effort de possession de
-moi-même, dans l'attente d'une fortune que je n'ai pas eue.
-
-Le monde n'admire que les victorieux, quels que soient leurs moyens de
-vaincre.
-
-Victime dès mes premiers pas de jeune fille, livrée hélas! à la
-perversité, j'étais condamnée aux défaites.
-
-La bataille s'achève, et je n'ai pas demandé grâce au mensonge, à
-l'injure, au vol, à la persécution.
-
-J'aurais été seule, j'aurais succombé sous le fardeau des infamies et
-des violences. Je suis restée debout, parce que je ne luttais pas pour
-moi.
-
-Dieu m'a visiblement soutenue, en animant mon coeur d'un sentiment
-profond d'estime et de gratitude pour un être chevaleresque dont je n'ai
-jamais entendu une plainte, quelle que fût l'atrocité des intrigues et
-des cruautés qui devaient le perdre.
-
-Dans sa bassesse, le monde a jugé son dévouement et ma constance du
-point de vue le plus misérable. Qu'il sache qu'il est des créatures qui
-s'élèvent au-dessus des instincts auxquels il s'abandonne, et qui, dans
-une aspiration commune vers un idéal supérieur, échappent promptement
-aux défaillances terrestres.
-
-Les dernières lignes de cette brève esquisse d'une vie que plusieurs
-volumes ne suffiraient pas à conter, seront une affirmation de ma
-reconnaissance envers le comte Geza Mattachich.
-
-Je n'ai pas dit de lui davantage parce qu'il jugera que, si peu que ce
-soit, c'est encore trop. Ce silencieux n'apprécie que le silence.
-
- Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse,
-
-disait Alfred de Vigny. C'est la maxime des forts.
-
-Mais vous savez, Comte, que je ne puis, comme vous, m'astreindre à me
-taire. Je veux évoquer l'heure première où vous avez dit à ma conscience
-les mots clairs qui l'ont assainie et ensoleillée. Depuis lors, cette
-lumière m'a guidée. J'ai péniblement cherché ma route vers la beauté
-morale. Mais vous me précédiez, et, du fond de ma maison de fous, je me
-tournais vers votre cachot, et j'échappais à la folie.
-
-Nous avons ensuite subi l'assaut des convoitises et des hypocrisies.
-
-Nous nous sommes débattus dans le bourbier; nous nous sommes égarés dans
-le maquis. Le monde n'a vu que les éclaboussures et les déchirures de
-notre combat. Il en a ignoré la cause et sa malveillance ne nous a point
-pardonné de sortir de la lutte en vaincus.
-
-Tout cela, qui fut très amer, je ne le regrette point. Mes souffrances
-me sont chères, puisque vous les avez partagées, après avoir voulu
-ardemment me les éviter.
-
-Il y a une certaine joie à supporter, par esprit de sacrifice, des
-douleurs imméritées.
-
-Cet esprit, c'est le vôtre. Je ne l'avais point. Vous me l'avez donné.
-Aucun présent ne fut plus précieux à mon âme, et je vous en saurai gré
-jusque par delà le tombeau.
-
-Moi, qui sais vraiment qui vous êtes, et quel culte a été votre raison
-de vivre et de ne pas désespérer, je vous remercie, Comte, au crépuscule
-de mes jours, de la noblesse que vous y avez mise.
-
-Connaîtrai-je, connaîtrez-vous le repos ailleurs que là où nous
-l'obtenons tous?
-
-La justice humaine aura-t-elle, pour vous et pour moi, les réparations
-espérées?
-
-Demeurerons-nous hors la loi et la vérité, accablés par l'abus de
-pouvoir et la méchanceté humaine?
-
-Qu'il en soit ce que Dieu voudra!
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- POURQUOI J'ÉCRIS CECI 9
-
- MA CHÈRE BELGIQUE, MA FAMILLE ET MOI 15
- Telle que je dois être 15
- La Reine 25
- Le Roi 37
- Ma Patrie et ma jeunesse 47
-
- MON MARIAGE ET LA COUR D'AUTRICHE 69
- Des fiançailles au lendemain des épousailles 69
- Mariée! 79
- Les hôtes de la Hofburg: l'Empereur François-Joseph,
- l'Impératrice Elisabeth 103
- Ma soeur Stéphanie épouse l'Archiduc Rodolphe. Il meurt
- à Mayerling 125
- Ferdinand de Cobourg et la Cour de Sofia 145
-
- GUILLAUME II ET LA COUR DE BERLIN 165
- L'Empereur de l'illusion 165
- Les Holstein 177
- La Cour de Munich et l'ancienne Allemagne 191
- La Reine Victoria 205
-
- LE DRAME DE MA CAPTIVITÉ ET MON EXISTENCE DE PRISONNIÈRE 213
- Le début du supplice 213
- Sous les tilleuls de la Cour 237
- Comment je fus à la fois rendue à la liberté et à la raison 247
-
- LA MORT DU ROI. INTRIGUES ET PROCÈS 265
-
- LA GUERRE ET LES ÉPREUVES QUE J'AI TRAVERSÉES 293
-
- DANS L'ESPOIR DU REPOS 309
-
-
-
-
-ASSOCIATION LINOTYPISTE (Imp.), 23, rue Turgot, Paris.
-
-
-
-
-ALBIN MICHEL, Éditeur, 22, rue Huyghens, PARIS
-
-OUVRAGES DU DOCTEUR CABANÈS
-
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- illustrés.--Chaque volume se vend séparément. 7 fr. 50
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- Moeurs intimes du passé.--Six volumes in-16 jésus illustrés.
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- revue et augmentée.--Deux volumes in-16 jésus illustrés.
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- à Louis XIII).
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- --Pierre le Grand.--Pierre III.--Paul 1er de Russie.
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- Le Cabinet Secret de l'Histoire.--Nouvelle édition entièrement
- remaniée.--4 volumes in-16 jésus illustrés, brochés. Net 35 fr.
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- Chirurgiens et Blessés à travers l'Histoire, des Origines à
- la Croix-Rouge.--Edition unique, imprimée sur papier du
- Marais et de Sainte-Marie et tirée à 900 exemplaires
- numérotés.--Un volume in-4º, 624 pages et 276
- illustrations, dont une planche hors-texte. Net 50 fr.
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- Souvenirs d'un Académicien sur la Révolution, le Premier
- Empire et la Restauration.--Introduction et notes du
- Dr CABANÈS, suivies de la Correspondance de CH. BRIFAUT.
- --Deux volumes illustrés, brochés. Net 30 fr.
-
- (Ces volumes ne se vendent pas séparément).
-
- L'Histoire éclairée par la Clinique.--Un vol. in-8º broché 10 fr.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Autour des trônes que j'ai vu tomber, by
-Princess of Belgium Louise
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DES TRÔNES QUE J'AI ***
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- The Project Gutenberg eBook of Autour des trônes que j'ai vu tomber, by Louise de Belgique.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Autour des trônes que j'ai vu tomber, by
-Princess of Belgium Louise
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Autour des trônes que j'ai vu tomber
-
-Author: Princess of Belgium Louise
-
-Release Date: September 9, 2020 [EBook #63161]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DES TRÔNES QUE J'AI ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c">PRINCESSE LOUISE DE BELGIQUE</p>
-
-<h1>Autour des trônes
-que j'ai vu tomber</h1>
-
-<blockquote class="epi">
-<p lang="de" xml:lang="de">«Die That ist überall
-entscheidend.»</p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">G&oelig;the.</span></p>
-
-</blockquote>
-<p class="c">ALBIN MICHEL, EDITEUR<br />
-<span class="small">PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em italic">Il a été tiré de cet ouvrage:</p>
-
-<p class="c italic">10 exemplaires sur papier vergé pur fil
-des <span class="sc">Papeteries Lafuma</span>
-numérotés à la presse
-de 1 à 10</p>
-
-
-<p class="c gap italic">Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays.<br />
-<span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1921 by</span> Albin Michel.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="top4em"><i>Je dédie ces pages au grand homme,
-au grand Roi, que fut mon père.</i></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c bold">Autour des Trônes que j'ai vu tomber</p>
-
-
-
-
-<p class="ch" id="ch1">I</p>
-
-<h2 class="nobreak">POURQUOI J'ÉCRIS CECI</h2>
-
-
-<p>Fille aînée d'un grand homme et grand roi, dont
-la magnifique intelligence a enrichi son peuple, je
-n'ai dû que des infortunes à mon origine royale. A
-peine entrée dans la vie, j'ai été déçue et j'ai souffert.
-Je l'imaginais trop belle.</p>
-
-<p>Au soir de mes rêves, je ne veux pas rester sous
-le faux jour où je suis placée.</p>
-
-<p>Sans désirer m'étendre sur le passé, et refaire le
-chemin du calvaire que j'ai gravi, je veux, du
-moins, puiser dans mes souvenirs et mes réflexions
-quelques pages, inspirées aussi des événements qui
-ont renversé les trônes près desquels j'ai vécu. L'empereur
-d'Autriche, l'empereur d'Allemagne, le tzar
-de Bulgarie furent pour moi des figures familières.</p>
-
-<p>Amenée par la guerre à Munich, puis à Budapesth,
-prisonnière, un moment, des bolchevistes hongrois,
-j'ai vécu la tourmente européenne, en voyant
-frappé et puni tout ce qui m'avait méconnue et
-accablée.</p>
-
-<p>Et je tremblais, chaque jour, pour ma chère Belgique,
-si grande par le courage et le travail, et injuste
-pour moi. Oh! non le peuple, ce bon peuple,
-si naturellement infatigable et héroïque, mais certains
-de ses dirigeants, abusés sur mon compte.</p>
-
-<p>Ne revenons pas, toutefois, sur les choses accomplies.
-Ma pensée demeure fidèlement et affectueusement
-attachée à ma terre natale, pour l'aimer et
-pour l'honorer.</p>
-
-<p>C'est d'elle que je veux parler, avant d'évoquer
-les cours de Vienne, de Berlin, de Munich, de Sofia,
-et tant de faits que ces noms me rappellent et
-dont certains méritent d'être mieux connus et
-médités.</p>
-
-<p>Je n'ai jamais eu pour la Belgique que les sentiments
-d'une impérissable affection. Au plus pénible
-de mes épreuves, pendant l'horrible guerre, je songeais
-qu'elle était encore plus à plaindre que moi.</p>
-
-<p>Le jour où, perquisitionnée par les bolchevistes
-hongrois, à Budapesth, j'ai entendu un de ces
-hommes dire, après avoir vérifié à quelle simplicité
-je me trouvais réduite: «Voilà une fille de roi
-encore plus pauvre que moi!» j'ai pensé aux malheureuses
-d'Ypres, de Dixmude, puis aux malheureuses
-de France, de Pologne, de Roumanie, de
-Serbie et d'ailleurs, infortunées créatures sans foyer
-et sans pain, par le crime de la guerre, et j'ai pleuré
-sur elles, et non sur moi.</p>
-
-<p>Plus d'une, peut-être, avant 1914, enviait mon
-sort: j'aurais préféré le sien!</p>
-
-<p>Mariée à dix-sept ans, je croyais trouver dans le
-mariage les joies que peuvent donner un mari et des
-enfants. J'y ai trouvé les pires épreuves.</p>
-
-<p>La rupture était inévitable entre mes sentiments
-intimes et ce qui m'environnait. Je portais en moi
-trop d'indépendance pour dépendre de ce qui m'offensait.</p>
-
-<p>Les honneurs sont souvent sans honneur au plus
-haut de ce qu'ils semblent. Sauf de rares exceptions,
-la fortune et le pouvoir développent en nous
-l'appétit du plaisir et poussent aux dépravations.
-Ceux que La Bruyère appelle les Grands perdent
-facilement la notion de la condition humaine. La
-vie n'est plus pour eux l'épreuve mystérieuse d'une
-âme qui sera récompensée ou punie selon ses &oelig;uvres.
-La religion ne leur sert que de masque ou
-d'instrument.</p>
-
-<p>Portés à juger leurs semblables sur les flatteries,
-les calculs, les ambitions, les trahisons qui s'agitent
-autour d'eux, ils arrivent, par le mépris des créatures,
-à l'indifférence du Créateur, et accommodent
-ses lois à leurs besoins, dans l'assurance de s'arranger
-avec Lui comme avec ses ministres.</p>
-
-<p>Quand je fais un retour sur le passé, et que je me
-remémore les diverses phases de ma douloureuse
-existence, je songe que je n'ai jamais désespéré
-d'une justice que je n'ai pas rencontrée en ce
-monde: j'ai toujours cru qu'elle existe autre part.
-S'il en était autrement, nous ne pourrions la concevoir.</p>
-
-<p>Cette confiance, je la tiens des leçons que reçut
-mon enfance, et principalement de celles de la
-reine, ma mère: «Sois toujours, plus tard, une
-femme chrétienne», disait-elle. La portée de ces
-paroles, la jeunesse ne peut la comprendre, mais les
-malheurs de la vie se chargent de l'expliquer.</p>
-
-<p>Révoltée contre tant de choses humaines, je me
-suis soumise à celles qu'ordonne une volonté supérieure
-à la nôtre, et j'ai connu le bonheur de ne pas
-haïr. Le pardon a toujours suivi ma révolte.</p>
-
-<p>Je n'ai pas douté que ceux qui me faisaient du
-mal seraient châtiés tôt ou tard, sur la terre ou ailleurs,
-et j'ai plaint mes persécuteurs.</p>
-
-<p>Je les ai plaints de détester ma sincérité, ennemie
-des hypocrisies de famille et de cour. Je les ai
-plaints de maudire ma fidélité à une seule affection,
-éprouvée dans le sacrifice. Je les ai plaints, surtout,
-d'exécrer mon mépris de l'argent, idole vénérée.</p>
-
-<p>Dans la conviction où j'étais, non sans fondement,
-que d'immenses biens devaient me revenir,
-ainsi qu'à mes s&oelig;urs, je prétendais que notre devoir
-n'était pas de vivre sans user largement de nos ressources.
-Ne prenaient-elles pas plus de valeur sociale,
-de leur retour à la collectivité? Mais cette
-opinion ne pouvait être celle, ni d'un mari enclin à
-thésauriser, ni d'une famille qui s'effrayait du
-changement des idées et des m&oelig;urs, et qui voyait,
-dans l'aspiration des masses à se gouverner elles-mêmes,
-une inévitable et affreuse catastrophe, de
-laquelle il fallait se garer en épargnant le plus
-possible.</p>
-
-<p>Aussi bien, engagée dans une lutte, où, du côté
-de mes ennemis, je n'ai jamais rencontré que des
-procédés cruels et, premièrement, la calomnie, pour
-me perdre aux yeux du monde, je me suis heurtée,
-tout de suite, aux obstacles qu'imaginent la violence
-et l'inimitié.</p>
-
-<p>Mise hors d'état de vivre et d'agir normalement,
-pour être ramenée par la force et les privations
-dans l'obéissance et le respect de ce que je tenais
-pour méprisable, je n'ai plus eu les moyens d'exister
-auxquels j'avais droit. Le soin qu'il était possible
-de prendre d'assurer ma liberté sur ma terre natale,
-dans l'ordre et la dignité que je souhaitais, était
-combattu par ceux-là mêmes qui, moralement, y
-étaient obligés. Il fallait que je fusse prisonnière, ou
-errante et éloignée, et tenue à l'écart par des difficultés
-de toute sorte. Ainsi je serais plus aisément
-privée de ce à quoi je prétendais.</p>
-
-<p>Que serais-je devenue, s'il ne s'était trouvé un
-homme au monde pour se dévouer à me sauver des
-contraintes et des embûches, et s'il n'avait découvert,
-pour le seconder, des êtres de dévouement et
-de bonté, souvent venus des rangs les plus humbles?</p>
-
-<p>Si j'ai connu les vilenies d'une aristocratie sans
-noblesse, j'ai aussi bénéficié des délicatesses les plus
-nobles, témoignées par des gens du peuple, et ma
-reconnaissance, pour ceux-ci, est, aujourd'hui, ce
-dont je voudrais être principalement occupée.</p>
-
-<p>Mais j'ai à c&oelig;ur de ne pas laisser prendre corps
-davantage la légende qui s'est créée autour de ma
-personne et de mon nom.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch2">II</p>
-
-<h2 class="nobreak">MA CHÈRE BELGIQUE, MA FAMILLE ET MOI</h2>
-
-<h3>TELLE QUE JE DOIS ÊTRE</h3>
-
-
-<p>Si, dans un cortège officiel, le personnage principal
-vient à la fin, la Belgique, ici, doit venir en
-dernier, et c'est par moi-même qu'il faut que je
-commence.</p>
-
-<p>Je m'y décide, non sans appréhension, car je
-songe au portrait que des mémorialistes célèbres ont
-fait de leur personne, au début de leurs Mémoires,
-à l'exemple du duc de Saint-Simon.</p>
-
-<p>Loin de moi le dessein d'essayer de me peindre
-avec art. Ce serait une prétention dont me préserve
-le souvenir des maîtres qui ont eu le talent nécessaire
-à se bien décrire. Je souhaite seulement, si
-c'est possible, me montrer telle que je crois être.</p>
-
-<p>Je m'examine souvent. Plus j'avance en âge,
-plus j'ai tendance à m'observer. Jadis, j'aimais observer
-mes semblables. Je me suis aperçue que l'on
-devrait toujours se bien connaître avant de se mêler
-de déchiffrer d'autres énigmes humaines.</p>
-
-<p>Ma dominante est l'horreur de ce qui est insincère,
-inexact, apprêté, compliqué. Mon goût du
-simple et du vrai dans les pensées et dans les actes
-m'a fait qualifier de révolutionnaire par ma famille,
-il y a bien longtemps. C'était quand je me révoltais,
-à Vienne, contre ce que l'on appelait l'esprit et les
-m&oelig;urs de la cour.</p>
-
-<p>Ma passion du sincère me porte à l'unité de sentiments.
-J'ai été, je suis la femme du seul serment
-que mon c&oelig;ur prononça en toute liberté.</p>
-
-<p>J'ai connu et aimé peu de personnes en me laissant
-approcher d'elles et bien connaître, mais lorsque
-ma confiance et mon estime leur ont été acquises
-et se sont trouvées justifiées, je leur suis devenue
-invinciblement attachée.</p>
-
-<p>Si privée de biens qu'on ait voulu me voir, j'ai
-au moins possédé ce joyau: la fidélité; et j'en ai
-connu la douceur. Non pas seulement cette fidélité
-banale et matérielle, toujours plus ou moins passagère,
-telle qu'on l'entend généralement; mais celle
-si pure, si haute, qui est la constante présence d'une
-pensée vigilante et chevaleresque; celle faite aussi
-de l'idéal des nobles c&oelig;urs qu'une injustice révolte,
-qu'une infortune attire. Fidélités diverses, quoique
-s&oelig;urs, merveilleux trésor dont il faut être déjà
-riche de soi-même pour l'enrichir encore des dons
-précieux du prochain.</p>
-
-<p>Obstinée dans mes droits et convictions, lorsque
-je les crois en accord avec l'honneur et la vérité
-conformes à leur essence divine, et non aux hypocrites
-conventions, je ne m'effraie de rien, et rien
-ne me fera plier.</p>
-
-<p>Je tiens à la fois, en cela, de ma mère et de mon
-père: de ma mère, pour ce qui est de l'ordre spirituel;
-de mon père, pour ce qui est de l'ordre matériel.
-Inutile de croire que je pourrais renoncer en
-quoi que ce soit aux prescriptions de ma conscience.</p>
-
-<p>Si je suis contrainte par la nécessité de céder un
-moment, je cède comme on cède sous un fer meurtrier.
-Pas plus que l'iniquité, la contrainte ne crée
-le droit. Elle ne crée que ses réserves, et son recours
-à la justice du temps, qui est à Dieu et non
-aux hommes.</p>
-
-<p>Cette force de résistance contre le mal, au mépris
-de l'étiquette qu'il se donne, est, pour ainsi
-dire, le ressort de ma vie.</p>
-
-<p>Comment expliquer, cependant, que je sois d'une
-timidité marquée devant tout ce qui ne m'est pas
-habituel? On me présente quelqu'un: je parlerai à
-peine, même si la personne me plaît.</p>
-
-<p>Mes bien-aimés compatriotes bruxellois, amis
-toujours présents à ma pensée, disaient autrefois:
-«La princesse Louise est fière!»</p>
-
-<p>Quelle erreur! J'aurais tant voulu, au contraire,
-répondre aux affections qui s'offraient, entrer dans
-ces maisons belges que je savais si accueillantes.
-Ah! n'être pas fille de roi, quel bonheur! On ose
-parler au commun des mortels, s'il mérite quelque
-sympathie. Une princesse ne saurait!</p>
-
-<p>Avec mon entourage, je suis, parfois, aussi ouverte
-et expansive, que fermée et muette avec les
-étrangers. J'appréhende les figures nouvelles et ne
-fais aucun cas des «papotages» mondains. Je préfère
-de beaucoup la conversation des hommes qui
-savent quelque chose à celle des femmes qui ne
-savent rien.</p>
-
-<p>Je déteste dans le langage ce qui n'est pas naturel.
-L'afféterie m'est insupportable. Les propos qui
-me déplaisent me suggèrent aisément quelque repartie
-ou réflexion comme le Roi savait en faire, et
-qui touchait au vif la personne qu'elle visait. L'influence
-de la Reine me fait parfois me réfréner et
-me taire, par charité chrétienne.</p>
-
-<p>Décidée dans mon for intérieur, réservée dans
-les apparences, je suis faite de contrastes. Quand il
-faut agir, je vais à l'extrême. L'extrême est toujours
-dans l'âme le produit des contrastes, comme
-dans le ciel le tonnerre résulte de deux nuées qui se
-heurtent. Chez moi, l'orage est subit. Je surprends
-d'autant plus que rien, dans mon attitude coutumière,
-n'a pu faire prévoir la décision qui l'emporte.</p>
-
-<p>Je ne regarde pas l'existence sous l'angle ordinaire.
-Je la vois de plus haut. Ce n'est pas de l'orgueil.
-Je suis portée par quelque chose qui est en
-moi, au-dessus de certaines barrières et de certaines
-frontières. J'habite un monde d'idées où je me
-réfugie.</p>
-
-<p>Bien des fois, aux heures de la persécution implacable
-que j'ai longtemps connue, je me plaçais
-devant un miroir et je cherchais à lire dans mes
-yeux. J'étais prisonnière, j'étais folle par raison
-d'Etat. «Ne vais-je pas devenir réellement folle?
-me disais-je, glacée. Suis-je maîtresse de ma raison?</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, me répondait ma conscience, tu es
-maîtresse de ta raison, tant que tu es maîtresse de
-toi-même, et tu es maîtresse de toi-même, tant que
-tu restes fidèle à ton idéal d'honneur.»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>On a dit que j'étais belle. J'ai eu, de mon père,
-une taille élevée; j'ai eu aussi de ses traits, et même
-de son regard.</p>
-
-<p>Je tiens de ma mère un certain penchant à la rêverie,
-au repliement sur soi-même qui fait que si,
-parfois, une conversation ne m'intéresse point, ou
-si quelqu'un ou quelque chose me trouble, je suis
-ailleurs, je m'absorbe, je m'enfuis. Mes yeux le dévoilent,
-et si je me reprends, l'effort que je fais pour
-revenir à la situation donne à mes traits une expression
-fugitive qui m'est particulière.</p>
-
-<p>Les blés ne sont pas plus blonds que j'ai été
-blonde; aujourd'hui, mes cheveux sont d'argent.
-La couleur de mes yeux est d'un brun clair, qui
-tient à la fois des yeux de la Reine et des yeux du
-Roi, mais plutôt du Roi. Comme la sienne, ma
-voix peut passer d'une tonalité grave, assourdie, qui
-lui est ordinaire, à un certain éclat.</p>
-
-<p>Je parle comme le Roi, plutôt lentement, quelle
-que soit l'une ou l'autre des deux langues que j'emploie
-principalement, et qui me sont également
-familières, la française et l'allemande.</p>
-
-<p>Suivant le cas, je pense en français ou en allemand,
-mais quand j'écris, je préfère écrire en
-français.</p>
-
-<p>Si éprise que je puisse être du simple et du vrai,
-relatifs, d'ailleurs, à chaque condition, je pense
-qu'une femme, où qu'elle soit, doit garder son
-rang.</p>
-
-<p>Il faut des degrés en tout. Les rapports entre les
-hommes tirent leur suite et leur harmonie des nuances
-de l'éducation et des règles des fonctions sociales.</p>
-
-<p>Indifférente aux fausses politesses et aux fausses
-louanges, de même qu'aux distinctions des habiles
-et aux titres des intrigants, je considère et respecte
-les mérites. S'ils sont reconnus et récompensés, je
-tiens pour estimables les honneurs qui leur sont
-accordés.</p>
-
-<p>J'aime les arts, et j'ai une préférence pour la
-musique. La Reine était ainsi. J'ai, de même, son
-goût du cheval. Les divers sports me semblent secondaires,
-en comparaison de l'intérêt de l'hippisme
-sous toutes ses formes.</p>
-
-<p>A Paris, j'ai été une fidèle du Bois; à Vienne,
-je fus toujours une habituée du Prater. Je prends
-encore plaisir à distinguer des équipages qui sont
-des équipages, et des cavaliers qui sont des cavaliers.
-C'est plus rare qu'on ne pense.</p>
-
-<p>Je lis beaucoup, et je prends note de mes impressions.
-Je lis avec plaisir les journaux qui valent la
-peine d'être lus, et les revues qui font réfléchir.</p>
-
-<p>La politique ne m'a jamais ennuyée. Aujourd'hui,
-elle m'étonne et me navre. Le désordre affreux
-de l'Europe, le trouble profond de la société
-universelle me consternent.</p>
-
-<p>Hostile aux excès du pouvoir monarchique, qui
-pousse à la dépravation des favoris, je pense, néanmoins,
-que les démocraties arrivent difficilement à
-se conduire et se gouverner au mieux des intérêts
-généraux. L'étiquette du pouvoir, le nom de Président,
-Consul, Empereur, Roi ne signifie qu'une
-chose, c'est qu'il faut dans tout le principe d'autorité,
-tempéré toutefois par l'influence des femmes.
-Cette influence, souveraine dans l'Histoire, ne peut,
-dans les démocraties, s'exercer que d'en bas, et,
-ordinairement, elle est néfaste. Dans les monarchies,
-procédant d'une élite, elle est bienfaisante, sauf le
-cas classique d'une favorite sotte ou perverse, qui
-s'empare de l'autorité en s'emparant du prince.</p>
-
-<p>De quelque façon qu'on s'y prenne, il est malaisé
-de mener les hommes vers le bonheur. Ceux de notre
-époque semblent, entre tous, éloignés d'y aller par
-les haines, ignorances et confusions que la ruine de
-l'ancienne Europe n'a pu qu'aggraver.</p>
-
-<p>Parmi les livres, je relis plus que je ne lis. Cependant,
-les nouveautés dont on parle m'attirent.
-Je suis souvent déçue.</p>
-
-<p>G&oelig;the est mon auteur préféré, l'ami, le compagnon
-que j'aime à reprendre. Les grands auteurs
-français me sont familiers, mais aucun d'eux, à mon
-avis, n'atteint à la sérénité de G&oelig;the et ne me repose
-autant.</p>
-
-<p>J'ai pour M. de Chateaubriand un penchant qui
-date de ma jeunesse. René troublera toujours le
-c&oelig;ur féminin.</p>
-
-<p>Au nombre des modernes&hellip;</p>
-
-<p>Mais c'est surtout quand on parle des littérateurs
-et des artistes qu'il faut faire abstraction des personnes
-présentes. Ne disons donc rien des modernes.
-Je noterai seulement que, de tous les théâtres,
-(Shakespeare mis à part, comme Dieu dans le ciel),
-le répertoire français demeure, selon moi, le plus
-varié, le plus intéressant. La facilité que j'ai d'entendre
-les principales langues européennes m'a permis
-d'en bien juger.</p>
-
-<p>Je parle ici du théâtre dramatique.</p>
-
-<p>Les &oelig;uvres et les représentations du théâtre lyrique
-me paraissent, dans l'ensemble, plus remarquables,
-et les troupes plus consciencieuses, en Allemagne
-et en Autriche, voire en Italie, qu'en
-France.</p>
-
-<p>En dehors de Paris et de Monte-Carlo, il ne
-faut guère s'attendre à trouver, dans le plus aimable
-pays du monde, ce qu'on a si bien dans tant de
-villes secondaires, en pays germanique: un théâtre
-confortable, de bonne musique et de bons
-chanteurs.</p>
-
-<p>Bien étranges, ces différentes dispositions des
-peuples. Celui-ci est plus musicien; celui-là, plus
-littéraire; celui-ci, plus philosophe; celui-là, plus
-imaginatif; comme si la Providence, en mettant des
-diversités dans les races et les caractères, avait
-voulu enseigner aux hommes qu'ils doivent mettre
-en commun leurs différents dons, pour être heureux
-sur terre.</p>
-
-<p>Mais elle a négligé de les faire moins sots et
-moins méchants.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch3">III</p>
-
-<h3>LA REINE</h3>
-
-
-<p>La Reine était fille de Joseph-Antoine-Jean,
-Prince royal de Hongrie et de Bohême, archiduc
-d'Autriche (dernier Paladin, grandement vénéré
-des Hongrois) et de sa troisième femme, Marie-Dorothée-Guillelmine-Caroline,
-Princesse de Wurtemberg.</p>
-
-<p>Fiancée au prince Léopold, duc de Brabant, héritier
-du trône de Belgique, Marie-Henriette d'Autriche
-l'épousa, par procuration, à Schönbrunn, le
-10 août 1853, et, en personne, comme dit le Gotha,
-à Bruxelles, le 22 du même mois.</p>
-
-<p>Par ce mariage, la Maison de Belgique, déjà
-apparentée aux Maisons de France, d'Espagne,
-d'Angleterre et de Prusse, se trouvait alliée aux
-familles régnantes d'Autriche-Hongrie, de Bavière,
-de Wurtemberg, etc.</p>
-
-<p>La jeune reine était la fille d'une mère simple
-et bonne, modèle de vertus. Elle avait pour frères
-l'archiduc Joseph, beau soldat, qui eut trois chevaux
-tués sous lui à Sadowa, et l'archiduc Etienne,
-idole de mon enfance, et qui fut proscrit par la
-cour de Vienne. On le trouvait trop populaire. Il
-finit ses jours, exilé en Allemagne, au château de
-Schaumbourg.</p>
-
-<p>Le roi Léopold I<sup>er</sup>, mon grand-père, étant mort
-le 10 décembre 1865, le roi Léopold II et la
-reine Marie-Henriette montèrent sur le trône.</p>
-
-<p>Je revois la Reine, telle que ma tendresse la
-connut en s'éveillant dans ses bras, telle que mon
-adoration a vécu près d'elle, telle, enfin, que mon
-espoir dans l'Au-Delà lui demeure consacré.</p>
-
-<p>La Reine était d'une taille moyenne et d'aspect
-svelte. Sa beauté n'avait d'égale que sa grâce. La
-pureté de ses lignes annonçait leurs richesses et ses
-épaules méritaient l'épithète de royales. Sa démarche
-souple était d'une femme sportive. Sa voix,
-d'un timbre pur, éveillait des échos dans les âmes.
-Ses yeux, d'un brun plus foncé que ceux du Roi,
-étaient d'un lumineux moins aigu et plus chaud.
-Ils parlaient éloquemment.</p>
-
-<p>Mais combien peu comptaient ses perfections
-physiques, en comparaison de ses perfections
-morales!</p>
-
-<p>Chrétienne accomplie, elle entendait la religion
-en observant rigoureusement ses pratiques, sans être
-le moins du monde étroite d'esprit. Elle avait, de
-Dieu et des mystères de l'Infini, une conception
-philosophique et assurée que la Foi éclairait de
-sa doctrine et affermissait de ses règles.</p>
-
-<p>Les personnes qui n'ont pu, su ou voulu étudier
-le problème religieux, se persuadent aisément qu'il
-est absurde de s'astreindre aux prescriptions d'une
-confession, à ses gestes et cérémonies. La femme
-sincèrement chrétienne, la femme qui est, par excellence,
-la mère et l'épouse, est, pour ces esprits forts,
-un être inférieur, tombé aux mains des prêtres. Mais
-ils sont bien aises de l'avoir pour gardienne du
-foyer!</p>
-
-<p>La religion ne détournait aucunement la Reine
-de ses obligations d'état, de son goût pour les arts
-et de sa pratique des sports.</p>
-
-<p>Elle recevait, elle présidait un cercle, elle passait
-dans une fête avec un naturel souriant et ailé
-qui n'était qu'à elle et que j'admirais passionnément,
-à l'âge où il me fut permis de suivre, dans
-son sillage.</p>
-
-<p>La Reine s'habillait avec un art spontané qui
-était toujours en harmonie avec les circonstances.</p>
-
-<p>Une femme placée en évidence par le sort pour
-plaire et gagner les esprits et les c&oelig;urs, a, plus
-qu'une autre, l'obligation de bien composer sa toilette.
-La Reine y réussissait si heureusement qu'elle
-était donnée en exemple, à Paris, par les arbitres
-des élégances.</p>
-
-<p>En tout temps, la mode est singulière, ou, du
-moins, le paraît. Sans cela, elle ne serait pas la
-mode. Elle est d'ailleurs bien moins variée qu'on
-ne pense. Ses innovations, réputées toujours nouvelles,
-proviennent d'un petit fonds de trouvailles
-et d'arrangements que, déjà, le serpent, sinon Eve,
-connaissait dans le Paradis terrestre.</p>
-
-<p>La Reine suivait la mode sans innover. C'est
-l'affaire d'autres reines, dites reines de la mode.
-Elles ont, pour cela, des raisons que la raison ne
-connaît pas. Mais la Reine adaptait et perfectionnait.
-C'était miracle de voir le parti qu'elle tirait
-des dentelles de fées, gloire et charme de la Belgique.
-J'ai gardé souvenir d'une certaine robe en
-soie cerise, surmontée d'un fichu en Chantilly, qui
-était une des plus belles choses que j'aie vues de
-ma vie.</p>
-
-<p>Souvent, la Reine ornait de guirlandes de fleurs
-fraîches ses robes de réception. Elle savait en tirer
-un parti incomparable. Et quelle fête, pour mes
-s&oelig;urs et moi, quand nous étions requises de courir
-les parterres ou les serres, et de préparer les guirlandes
-de roses, de dahlias ou de reines-marguerites
-dont notre souveraine chérie allait se parer.</p>
-
-<p>Parfaite musicienne, la Reine allait de quelque
-<i>czarda</i> exécutée en virtuose du piano à une mélodie
-italienne ou un air d'opéra qu'elle interprétait
-d'une voix de soprano que plus d'une cantatrice
-professionnelle put lui envier.</p>
-
-<p>Un de ses plaisirs fut de chanter avec Faure, l'illustre
-baryton, artiste de bonne compagnie et qui
-était partout à sa place. Ils furent merveilleux dans
-le duo d'<i>Hamlet</i> et dans celui de <i>Rigoletto</i>&hellip; Tout
-cela est bien loin! J'y pense quand même avec
-émotion!</p>
-
-<p>La Reine recevait à ses réunions privées une élite
-artistique sur le même pied que la meilleure société
-de Belgique. Elle suivait attentivement la vie du
-Théâtre de la Monnaie et du Théâtre du Parc.
-Elle s'intéressait aux talents méritants; elle n'ignorait
-pas les angoisses et les difficultés d'une carrière
-où l'on vit quatre heures par jour au sein de
-l'illusion et vingt heures en face de la réalité. Fréquemment,
-sa sollicitude pour les artistes s'exerça
-d'une façon aussi délicate qu'opportune. Son souvenir
-est resté dans plus d'une mémoire. Au théâtre,
-la reconnaissance est moins rare qu'ailleurs.
-On ne dira jamais assez combien ce monde, qui paraît
-frivole, compte de c&oelig;urs bien placés. Corneille
-est toujours, pour lui, derrière quelque portant du
-décor de la vie.</p>
-
-<p>La Reine aimait les chevaux avec l'intelligence
-d'une écuyère consommée. Conduire d'ardentes
-bêtes était son goût, dont j'ai hérité. Elle affectionnait
-des chevaux hongrois qui n'étaient sûrs que
-dans ses guides. Rafraîchis de champagne, réconfortés,
-en cours de route, d'un pain trempé dans du
-vin rouge, ils dévoraient l'espace. On eût dit que
-la Reine les menait au bout d'un fil de laine: elle
-les conduisait à la voix.</p>
-
-<p>Elle dressait elle-même ses chevaux et leur
-apprenait des tours extraordinaires. J'en ai vu un
-monter le grand escalier de Laeken, entrer chez
-la Reine, redescendre, comme si de rien n'était,
-obéissant simplement aux paroles de ma mère.</p>
-
-<p>Ce qui l'amusait le plus, c'était, souvent, d'atteler
-deux ou quatre bêtes différentes et qui n'avaient
-jamais été ensemble, si ardentes, d'ailleurs, que
-personne d'autre qu'elle n'aurait osé les mener. A
-force de patience, et comme par l'enchantement
-de sa voix, elle rendait dociles les plus rétives.</p>
-
-<p>Sa vie ordonnée lui laissait le temps de tout faire
-et, en premier lieu, de s'acquitter de sa charge maternelle;
-douce charge, où je fus le premier fardeau.</p>
-
-<p>J'avais précédé d'un an la naissance de mon
-frère Léopold qui vécut, hélas! si peu d'années;
-de six ans ma s&oelig;ur Stéphanie, et, quand Clémentine
-vint au monde, j'avais déjà douze ans. Je fus
-donc, pour la Reine, l'aînée de sa nichée, la grande
-s&oelig;ur qui doit seconder la mère, aussi bien sur les
-marches d'un trône que dans une chaumière.
-C'était moi qui devrais l'exemple de la sagesse aux
-frères et s&oelig;urs qui pourraient me suivre. C'était moi
-qui bénéficierais le plus des leçons maternelles. J'en
-ai eu la primeur, et elles firent de moi, sinon la préférée,
-du moins, forcément, la plus favorisée par
-mon âge.</p>
-
-<p>Notre mère nous éleva, mes s&oelig;urs et moi, à
-l'anglaise. Nos chambres ressemblaient plus à des
-cellules de couvent qu'à des appartements princiers,
-comme on en voit dans les romans de M. Bourget.</p>
-
-<p>Dès que, pour ma part, je n'ai plus été sous la
-tutelle de jour et de nuit d'une gouvernante et des
-femmes de chambre, j'ai dû me tirer d'affaire moi-même,
-et, au saut du lit, prendre à ma porte les
-brocs d'eau froide (en toute saison), destinés à ma
-toilette, car, alors, ni au Palais, à Bruxelles, ni au
-château, à Laeken, le «dernier confort» n'avait
-accompli ses merveilles.</p>
-
-<p>La Reine m'a enseigné, dès mon jeune âge, à
-pouvoir me passer de domestiques. J'ai appris
-d'elle, de bonne heure, que l'on peut être sur un
-trône, un jour, et dans la rue, le lendemain.</p>
-
-<p>Combien de mes parents ou alliés, aujourd'hui,
-n'y contrediraient pas?</p>
-
-<p>Mais alors, cette froide raison eût révolté les
-cours et les chancelleries.</p>
-
-<p>Elle me fit beaucoup songer. Ce fut ma première
-révélation de l'existence réelle. Je commençai à
-chercher ailleurs que dans une couronne et un titre
-des moyens de supériorité morale et intellectuelle;
-une personnalité définie; des idées à moi, de telle
-sorte que, dans la vie, je pourrais être moi-même.</p>
-
-<p>La Reine a formé mon esprit par d'abondantes
-lectures, surtout en français et en anglais. Jamais
-de romans, ou presque jamais, principalement des
-Mémoires.</p>
-
-<p>La Reine lisait délicieusement. Elle mettait en
-valeur les moindres traits. Sa façon de lire n'était
-nullement celle d'une femme qui sait «dire».
-C'était celle d'une intelligence pénétrante qu'on entendait,
-non pas lire, mais parler, et d'un c&oelig;ur que
-l'on sentait tout comprendre.</p>
-
-<p>Dans l'intimité, la Reine était d'une gaieté et
-d'un charme simples et entraînants. Elle se montrait
-ainsi dans les randonnées à la campagne, les
-parties de crocket, les soirées chez elle, et dans sa
-loge, au théâtre.</p>
-
-<p>Sa bonne humeur ne répugnait pas aux fantaisies
-d'une nature expansive et généreuse.</p>
-
-<p>Au jour de ma fête, célébrée près d'elle, à Spa,
-le 25 août 1894, elle voulut marquer cette date
-heureuse en improvisant une sauterie à l'issue du
-déjeuner qu'elle avait fait organiser spécialement,
-non dans sa villa, mais dans une salle réservée
-d'un hôtel de sa résidence. C'était ainsi plus partie
-d'agrément. Il n'y avait que mes s&oelig;urs et moi, la
-fille de Stéphanie et la mienne, nos plus belles
-parures alors.</p>
-
-<p>La Reine fit mettre au piano Clémentine, artiste
-émérite, et, avisant Gérard, son maître d'hôtel, qui
-nous avait accompagnées pour diriger le service
-(c'était un de ces domestiques du temps où les serviteurs
-se croyaient de la famille, suivant l'étymologie
-de leur beau titre, affreusement déformé), la
-Reine dit:</p>
-
-<p>&mdash;Gérard, en l'honneur de la fête de la Princesse,
-vous allez valser.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Majesté!</p>
-
-<p>&mdash;Si, si. Vous allez valser: un tour avec moi
-et un tour avec la Princesse.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Majesté!</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? Vous ne savez pas valser?</p>
-
-<p>&mdash;Si&hellip; Majesté&hellip; un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Gérard, valsez&hellip; Allons, Clémentine,
-une valse.</p>
-
-<p>Le fidèle Gérard dut obéir, rouge et gêné, osant
-à peine effleurer la personne royale.</p>
-
-<p>Et la Reine de dire en riant:</p>
-
-<p>&mdash;Mais n'ayez donc pas peur, Gérard. Je ne
-suis pas une sylphide!</p>
-
-<p>Gérard valsa donc avec notre mère et avec moi.
-Il valsait même bien.</p>
-
-<p>Le lendemain, il n'en fut pas moins le modèle
-des modèles des serviteurs aimés et estimés de
-leurs maîtres qu'ils aiment et estiment, si ceux
-qu'ils servent savent mériter d'être servis.</p>
-
-<p>La Reine n'eut pas de rôle politique en dehors
-de celui de la représentation de sa charge de souveraine.
-Sur un homme tel que le Roi, une influence
-féminine ne pouvait s'exercer par l'épouse
-et la mère.</p>
-
-<p>L'impossibilité pour la Reine de trouver dans
-son mari l'union de pensées, l'intimité d'action, l'entière
-confiance qui, dans n'importe quel ménage,
-sont la condition du bonheur, fut la déception initiale
-que d'autres allaient suivre, de plus en plus
-cruelles.</p>
-
-<p>Entre toutes, l'épreuve qui bouleversa la Reine
-et eut des conséquences poignantes fut la mort
-de son fils Léopold.</p>
-
-<p>Jamais notre mère ne put se consoler de la perte
-de l'héritier de la couronne, de cet enfant de tant
-de promesses, accordé et repris par le ciel. Ce fut
-le deuil de sa vie. Elle en fait mention dans son
-admirable testament.</p>
-
-<p>A partir de ce jour, sa santé, si florissante, s'altéra
-petit à petit. Son âme, portée à se détacher des
-choses de la terre, s'abîma de plus en plus dans
-la prière et la contemplation. Elle ne vécut plus
-guère que dans l'ardente espérance de l'Au-Revoir,
-là-haut.</p>
-
-<p>La Reine fut toujours une sainte, et bientôt une
-martyre. Elle souffrit affreusement de la grandeur
-farouche du Roi, tout à son &oelig;uvre royale, dont il
-se délassait brusquement par un plaisir sans frein,
-après un labeur sans limite. Nature excessive, et
-que ne pouvait comprendre une âme tendre. Les
-malentendus et leurs conséquences vinrent de là.</p>
-
-<p>Contre un tel destin qui ne pouvait aller qu'en
-s'aggravant, il n'y avait rien à tenter. La vie terrestre
-connaît d'implacables fatalités.</p>
-
-<p>Quelle que fût la souffrance de la Reine, elle
-ne diminua pas sa bonté, inspirée du Ciel. Elle
-put, parfois, céder à la douleur et laisser entendre
-la plainte de son âme meurtrie; elle put même
-tenter de se défendre par quelque geste que le
-public aperçut sans le comprendre. Elle revint bien
-vite aux pieds du Christ consolateur.</p>
-
-<p>C'est là que je la retrouve et que j'offre le culte
-de mon amour à cette mère sublime qui grava en
-moi l'idée ou plutôt la passion des devoirs à remplir,
-ainsi définis:</p>
-
-<p>D'abord, vis-à-vis de soi-même, la saine et totale
-liberté, c'est-à-dire la dignité du corps et de l'esprit;
-puis, la recherche de Dieu, ici-bas, et l'ascension
-vers Lui, au travers des faiblesses et des erreurs
-humaines.</p>
-
-<p>O mère bien-aimée, j'ai passé dans la vie et dans
-la nature sans comprendre les mystères qui nous
-entourent, mais, suivant votre Loi, j'ai cru, je crois
-à la présence du Créateur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch4">IV</p>
-
-<h3>LE ROI</h3>
-
-
-<p>Mon père a été plus qu'un grand roi: un grand
-homme.</p>
-
-<p>Un grand roi peut l'être par le seul art de s'entourer
-et de tirer parti des valeurs qu'il lui est facile
-de grouper autour de lui. Bien peu, d'ailleurs,
-l'essayent. Il faut être déjà très supérieur, au moins
-par le c&oelig;ur, pour avoir le goût des supériorités.</p>
-
-<p>En arrivant au pouvoir, le roi Léopold II ne
-songea pas à réunir autour de lui une élite qui l'aurait
-inspiré. Il n'avait ni les ressources d'hommes
-que trouva un Louis XIV, ni celles que son exemple
-développa dans son royaume. La Belgique
-était encore un Etat adolescent et dont la croissance
-exigeait les soins d'une main habile et exclusive.</p>
-
-<p>Elle est venue au monde faite de deux pays
-jumeaux, fort différents de caractère. Ils sont unis
-par une même loi. Leur même politique nationale
-est comme une membrane qui doit les tenir assemblés.
-Mais une telle constitution n'est pas sans
-inconvénient.</p>
-
-<p>Le Roi avait, dès longtemps, la conviction secrète
-que, pour durer et se fortifier, la Belgique
-avait impérieusement besoin d'un haut dessein qui
-ferait en elle l'unification des intelligences et des
-efforts et qui lui permettrait de prendre une place
-plus grande dans le monde.</p>
-
-<p>Il avait étudié la carte de la terre et conçu le
-projet inouï de doter son petit royaume d'un immense
-domaine colonial. Il n'avait pas d'argent, il
-n'avait pas d'armée, il n'avait que son idée. Il s'y
-enferma et ne vécut plus que pour elle et par elle.</p>
-
-<p>L'homme que je revois, lorsque je pense au Roi,
-est toujours celui dont le mutisme effraya mon
-enfance.</p>
-
-<p>La Reine est assise, ayant en main un livre
-qu'elle ne lit point. Elle me tient près d'elle, en suivant
-des yeux le souverain. Les portes du salon sont
-ouvertes sur les pièces voisines, et le Roi va et vient,
-les mains derrière le dos, d'un pas d'automate, sans
-nous regarder, sans que rien le dérange de sa méditation
-interminable. Autour d'elle, le silence s'est
-fait dans le palais. Nul n'ose entrer. Le Roi a interdit
-l'accès de l'appartement royal. La Reine et
-moi, nous sommes les prisonnières involontaires de
-ce prisonnier de sa volonté.</p>
-
-<p>Le Roi était grand et fort. Sa personnalité imposante
-et sa physionomie si caractéristique sont connues
-même des générations nouvelles. Elles en ont
-vu l'image populaire. La photographie ne saurait
-rendre l'expression de finesse sceptique de son
-regard. Ses yeux, dont j'ai dit la teinte brun clair,
-prenaient, à la moindre contrariété, une fixité qui,
-arrêtée sur nous quand nous étions en faute, mes
-s&oelig;urs et moi, nous terrifiait plus que les reproches
-et punitions.</p>
-
-<p>La voix du Roi, d'un timbre grave, avec quelque
-chose d'enveloppé, et, par instant, de nasillard,
-était, dans la colère, d'une dureté de pierre. Mais,
-s'il voulait plaire, il savait lui donner de la douceur
-et de l'émotion. On parle encore de la manière dont
-il prononça le discours du Trône, après la mort
-de Léopold I<sup>er</sup>, et de ce début émouvant: «La
-Belgique, Messieurs, a, comme moi, perdu un
-père&hellip;»</p>
-
-<p>S'il plaisantait, il avait de l'entrain. Quand le
-Roi se mêlait de montrer de l'esprit, c'était un esprit
-à l'emporte-pièce, mais il en avait, et beaucoup.
-J'ai gardé le souvenir de certains de ses jugements
-sur ses ministres ou divers de ses contemporains. Il
-en est qui vivent encore, et qui seraient très flattés;
-il en est d'autres qui le seraient moins.</p>
-
-<p>Le Roi ne s'occupait guère de mes s&oelig;urs et de
-moi. Ses caresses étaient rares et brèves. Nous
-étions, devant lui, toujours impressionnées. Il nous
-paraissait Roi bien plus que père.</p>
-
-<p>A l'égard de son attitude chez la Reine, si je
-remonte jusqu'au plus lointain de mes souvenirs, je
-vois toujours un homme absorbé, parlant peu.</p>
-
-<p>Il va de soi, d'ailleurs, que nous étions rarement
-en tiers avec nos parents réunis. Moi seule qui, par
-mon âge et l'avance que j'ai eu sur mes s&oelig;urs, ai
-pu être près de notre père et de notre mère alors
-que les difficultés entre eux n'étaient pas commencées,
-je n'arrive pas à me souvenir de quelque douceur
-ou bonté que ma jeunesse aurait remarquée.</p>
-
-<p>Je sais seulement que le Roi qui, ainsi que la
-Reine, avait le culte des fleurs, ne manquait jamais,
-à une certaine époque (ce devait être vers mes
-onze ans), d'en apporter lui-même, chaque semaine,
-à notre mère. Il était allé les cueillir dans les jardins
-royaux. Il arrivait dans l'appartement de la Reine,
-chargé de sa moisson odorante, et il disait:
-«Voici, ma bonne femme.»</p>
-
-<p>Aussitôt, Stéphanie et moi, de renouveler la
-parure des vases, moi, surtout, la grande, et qui
-avais appris de la Reine à aimer et disposer les
-fleurs, discrètes compagnes de nos pensées, et qui
-mettent dans le <i lang="en" xml:lang="en">home</i> des parfums, des couleurs,
-des caresses, du repos, quintessence de la terre et
-du ciel.</p>
-
-<p>Un jour, à Laeken, le Roi m'offrit un gardénia.
-Je fus éblouie. J'avais à peu près treize ans. J'ai
-longtemps espéré, mais en vain, que cette gracieuseté
-paternelle se renouvellerait.</p>
-
-<p>Ce prince de génie, dont les conceptions politiques
-et sa façon de mener les négociations utiles à
-la Belgique font l'admiration, sinon de ceux qui
-leur ont dû tant d'avantages, du moins des compétences
-d'autres pays, était, par certains côtés,
-singulièrement minutieux. Il tenait à ce qu'il portait,
-à ce qu'il avait personnellement, d'une manière
-obstinée. Je l'ai vu prendre soin des jardins,
-à Laeken, avec rigueur.</p>
-
-<p>Des pêches énormes et succulentes poussaient
-en espalier, et le Roi en était fier. J'avais la passion
-des pêches. J'osai, un soir, me régaler d'une
-d'entre elles qui était invisible sous les feuilles. Et,
-cette année-là, l'espalier donnait beaucoup de
-fruits.</p>
-
-<p>Le lendemain, le Roi découvrit le larcin. Dramatique
-affaire. Promptement soupçonnée, j'avouai
-mon crime et je fus punie. Le Roi savait le compte
-de ses pêches!</p>
-
-<p>Ce grand réalisateur était d'esprit réaliste et le
-matérialisme l'emportait, chez lui, sur l'idéalisme.
-Je ne me permettrai pas de supposer qu'il ne
-croyait pas en Dieu, mais certainement il s'en
-faisait une autre idée que la Reine. Elle en souffrait.
-Il persistait dans sa façon de penser.</p>
-
-<p>Il allait à la messe le dimanche. C'était un
-exemple qu'il devait à la cour et au peuple. Or, il
-fut un temps où il escortait la Reine à l'office, en
-prenant d'autorité <i>Squib</i>, un minuscule <i>ratler</i> que
-ma mère affectionnait et dont le Roi parlait
-toujours comme d'une personne: il l'appelait le
-<i>Squib</i>.</p>
-
-<p>Il fallait voir ce grand corps, tenant sous son bras
-ce tout petit chien qui ne bougeait, comme terrifié.
-Ainsi, l'un portant l'autre, tous deux entendaient la
-messe près de la Reine qui, assurément, ne jugeait
-pas que ce fût très catholique. L'office achevé, le
-Roi, toujours chargé «du Squib», allait, à travers
-les salons, jusqu'à la salle à manger où il
-déposait gravement le tout petit chien sur les genoux
-de la Reine.</p>
-
-<p>De la politique du Roi, je n'ai compris et connu
-que celle du Congo. J'ai su, j'ai vécu par ricochet
-les alternatives de crainte et d'espérance par lesquelles
-passait l'auteur de cette gigantesque entreprise.
-On ne parlait que de cela autour de moi.
-C'était d'ailleurs à voix basse, mais les choses dites
-tout bas sont celles qu'on entend le mieux.</p>
-
-<p>Je sais que la fortune royale, et celle de ma
-tante, l'Impératrice Charlotte, administrée par le
-Roi, se trouvèrent un moment engagées, non sans
-risque, dans la conquête et l'organisation des possessions
-que l'une ou l'autre des grandes Puissances
-européennes pouvait disputer à la Belgique.
-Journées d'angoisse pour le Roi. Il se débattit
-habilement entre les Puissances. L'Histoire connaît
-son &oelig;uvre. Elle dit quel profond politique
-il sut être. La Belgique officielle ne s'en souvient
-plus. Mais le peuple n'a pas oublié. J'ai confiance
-dans l'âme belge. Elle a montré sa grandeur en
-1914-1918. Le roi Léopold II aura un jour, dans
-le pays qu'il a fait si riche et qu'il eût voulu mieux
-armer contre le danger de guerre, les réparations
-que sa gloire mérite.</p>
-
-<p>Les fautes de l'homme, dans l'ordre privé, n'ont
-pu faire de tort qu'à lui-même et aux siens. Son
-peuple n'en a jamais souffert. Il a même bénéficié,
-au mépris du droit naturel, des biens immenses qu'il
-a plu au Roi de lui attribuer, sans réserver la part
-de ses filles, ainsi exclues, par lui, de la famille
-belge.</p>
-
-<p>Ici, nous touchons à un côté du caractère du
-Roi qualifié de contre-nature par les psychologues,
-comme la législation dont le gouvernement
-belge s'est servi en la circonstance paraît, aux légistes,
-contraire au Droit.</p>
-
-<p>L'excuse de la Belgique, s'il en est une à l'illégalité,
-est que le Roi voulut passer outre au droit
-naturel.</p>
-
-<p>J'ai lu, sous la signature d'un journaliste, que,
-dès avant son mariage, ou peu s'en faut, le Roi
-annonçait qu'il n'accepterait jamais aucun bénéfice
-de la charge royale et que sa fortune, en tout état
-de cause, ne saurait s'accroître au bénéfice de ses
-descendants.</p>
-
-<p>Plaisante histoire et de pure invention. Un roi,
-du reste, est un homme comme un autre: sa charge
-vaut par les qualités qu'il y montre. Le Roi pouvait
-se ruiner, le Roi pouvait s'enrichir. Il a eu du
-génie, et il faudrait que ce fût une raison pour que
-ses enfants aient pu être bien et dûment dépouillés
-d'une fortune constituée, en partie, sur leur bien
-propre, engagé dans l'entreprise par la hardiesse
-paternelle!</p>
-
-<p>Mais pourquoi le Roi voulut-il déshériter ses filles
-de son immense accroissement de richesse? Voilà ce
-qu'il faut préciser.</p>
-
-<p>Le Roi voulut, dès longtemps, nous réduire, mes
-s&oelig;urs et moi, au minimum de ce qu'il croirait convenable
-de nous attribuer, c'est-à-dire beaucoup
-moins qu'à l'erreur de l'âge et des passions tardives,
-parce qu'après la mort de notre frère Léopold, il ne
-vit jamais en nous que des héritières repoussées par
-son ambition, torturée de n'avoir pas de descendance
-mâle.</p>
-
-<p>Seule de mes s&oelig;urs, j'ai pu observer que, dans
-les années qui suivirent la mort de son fils, le Roi,
-à diverses reprises, se montra d'une humeur différente
-avec notre mère; il fut même aimable et plus
-fréquent. J'ai compris, devenue femme.</p>
-
-<p>Clémentine vint au monde. Sa naissance avait
-été précédée d'une espérance déçue; et l'enfant qui
-arrivait était encore une fille!</p>
-
-<p>Le Roi renonça, prenant en grippe l'admirable
-épouse à laquelle Dieu refusait de rendre un fils.
-Mystère des épreuves humaines.</p>
-
-<p>Quant aux filles nées de l'union royale, elles
-furent acceptées, tolérées, sans que le c&oelig;ur du Roi
-s'ouvrît vraiment pour elles.</p>
-
-<p>Cependant, nous n'en fûmes pas totalement
-exclues. Les sentiments de notre père à notre égard
-varièrent selon les circonstances, et pour moi, notamment,
-selon les calomnies et les intrigues. Ma
-s&oelig;ur Stéphanie eut aussi à en souffrir.</p>
-
-<p>Mariées toutes deux, de bonne heure, parties au
-loin, privées de l'occasion de revoir souvent le Roi,
-nous ne pouvions prétendre à être l'objet de sa constante
-pensée. Nous courions le risque d'être aisément
-desservies par des courtisans au service de nos
-ennemis.</p>
-
-<p>Clémentine fut mieux placée. Elle eut de lui
-toute la tendresse qu'il pouvait accorder à l'une de
-ses trois descendantes, restée près de lui et qui l'entourait
-d'affection filiale, et conservait à la Maison
-Royale les traditions qu'à défaut de la Reine, savait
-y représenter une fille de la mère que nous
-avons eue.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch5">V</p>
-
-<h3>MA PATRIE ET MA JEUNESSE</h3>
-
-
-<p>Il y a plus de quarante-cinq années que, dès mon
-mariage, le sort m'exila du pays qui m'a vue naître.
-Je n'y ai plus séjourné qu'en passant, et dans des
-circonstances souvent pénibles.</p>
-
-<p>Eh bien! je reviendrais, les yeux fermés, du château
-de Laeken dans telle allée du parc; j'irais, de
-même, dans tel sentier de la forêt de Soignes et
-ailleurs. Il me semble que tout doit être encore à sa
-place, et tel que je l'ai connu.</p>
-
-<p>Un chêne fut planté à Laeken, à la naissance de
-mon frère et de mes s&oelig;urs, comme à ma naissance.
-Je n'avais plus revu ces arbres votifs depuis de longues
-années, lorsque je revins en Belgique, pour
-quelques jours seulement, à la mort du Roi. Accompagnée
-du vieil ami de mon enfance, le gouverneur
-de mon frère, le général Donny, je fis une
-promenade à Laeken, et retrouvai&mdash;avec quels
-sentiments!&mdash;le petit jardin, jadis planté et cultivé
-par mon frère et moi, pieusement conservé. Pensée
-du Roi? Fidélité de serviteurs? Dans mon
-trouble, je ne pus questionner. Mes larmes seules
-parlaient.</p>
-
-<p>Quand je fus devant nos chênes commémoratifs,
-je n'en vis que trois. On me dit alors que, par une
-émouvante coïncidence, celui qui marqua la venue
-de Léopold mourut jeune comme lui&hellip; Des autres,
-le mien était fort et dru. Celui de Stéphanie a eu le
-malheur de croître un peu de travers; celui de Clémentine
-est de forme normale.</p>
-
-<p>Je n'ose dire que nos trois chênes sont l'image de
-notre destinée, selon notre vie intérieure, ignorée ou
-incomprise des hommes, et connue de la Nature
-confidente de Dieu. Mais ces trois chênes, et le quatrième,
-disparu de lui-même, m'ont troublée, le jour
-où je les ai revus.</p>
-
-<p>Quels qu'ils soient, je les envie. Ils ont grandi, ils
-ont vécu, ils vivent sur le sol de mes morts, moins
-un, dont l'absence même est si expressive. Je voudrais
-les revoir encore et vivre, sinon dans leur voisinage,
-du moins à l'ombre de chênes poussés comme
-eux dans ma patrie.</p>
-
-<p>Puissé-je y finir mes jours, et retrouver ma mère
-bien-aimée et ma vivante jeunesse dans les forêts,
-les campagnes, les villages où nous passâmes tant
-de fois ensemble. Elle m'en apprenait les secrets.
-C'est ainsi que se révélaient à moi la nature et la
-vie belge, l'univers et la société. La Reine aimait
-et me faisait aimer une terre héroïque dont l'histoire
-de la défense de ses libertés, au cours des âges, est
-peut-être la plus émouvante des Histoires.</p>
-
-<p>Et j'y puisais l'ardeur de n'être jamais esclave.</p>
-
-<p>Je sais que des bonnes gens de Belgique m'ont
-reproché, comme s'il y avait eu de ma faute, mon
-éloignement de notre commune patrie. Des témoins
-de ma jeunesse m'ont crue emportée dans un monde
-trop brillant, trop étranger, où j'oubliais la terre
-natale. Puis, les drames et les scandales où je fus
-traînée sur la claie de l'incompréhension et de la
-calomnie m'ont transformée en une coupable à laquelle
-ce n'était pas assez d'interdire de revoir sa
-mère mourante, en la retenant au fond d'une maison
-de fous. Elle méritait d'être rayée de la surface
-de la terre.</p>
-
-<p>Ah! pauvre et misérable humanité, tellement
-portée au mal, que tu ne vois que lui dans chaque
-créature, quel était donc mon crime?</p>
-
-<p>Je ne voulais, je ne pouvais plus vivre sous le toit
-conjugal. J'avais tenu bon longtemps, me sacrifiant,
-comme je le devais, à mes enfants, puis, ceux-ci
-grandis et l'horreur de la vie commune étant chaque
-jour plus forte, j'avais écouté l'homme unique, le
-chevalier d'idéal qui m'avait préservée des égarements
-auxquels j'étais résolue pour oublier et faire
-comme tant d'autres!</p>
-
-<p>J'aurais pu, dans mon palais, ou ailleurs, être
-l'héroïne de discrètes et multiples aventures. C'eût
-été conforme au Code des plus hautes convenances,
-et Dieu sait que les occasions surabondaient. Je ne
-fus pas cette hypocrite, et j'eus aussitôt contre moi
-toutes celles qui l'étaient. Innombrable légion!
-J'eus aussi leurs confidents, irrités et déçus.</p>
-
-<p>Alors, la diffamation entreprit son &oelig;uvre détestable.
-La persécution, se masquant de l'indignation
-du faux honneur, commença, implacable.</p>
-
-<p>Un de ces plus cruels effets pour moi fut le siège
-que l'on fit de la Reine et du Roi et de l'opinion
-belge.</p>
-
-<p>Est-ce possible? Je me suis trouvée exilée de ma
-patrie, emprisonnée, et condamnée à devenir folle,
-car tout fut tenté pour que je le devinsse!</p>
-
-<p>C'est à vous, mère sainte, mère martyre, force
-morale sublime, que j'ai dû de résister. Vous
-m'aviez armée pour la lutte, en m'apprenant à ne
-jamais transiger avec les devoirs essentiels que vous
-m'aviez enseignés. J'y suis restée fidèle. Mais j'ai
-souffert affreusement, du jour où vous ne pouviez
-comprendre ma révolte. J'étais supprimée du
-monde. Toutes les apparences, habilement exploitées,
-se tournaient contre moi. On vous disait:
-«Elle est perdue, c'est une démente, les médecins
-l'ont déclaré!»</p>
-
-<p>Quels médecins, Seigneur! On l'a su par la
-suite.</p>
-
-<p>Ah! on envie les princesses. Qu'on les plaigne
-plutôt. J'en sais une pour laquelle il n'y a pas eu
-de justice ici-bas. On l'a mise hors du droit commun.
-La loi de tout le monde n'a été pour elle la
-loi, que lorsqu'on pouvait l'utiliser contre elle.</p>
-
-<p>Oui, victime d'un abominable complot, dont l'inhumanité
-dépasse ce que la raison peut concevoir,
-je n'ai pu rentrer dans ma chère Belgique au moment
-où j'ai appris, en dépit de mes persécuteurs,
-que ma mère mourait à Spa; je n'ai pu recevoir sa
-dernière bénédiction; je n'ai pu suivre son cercueil&hellip;</p>
-
-<p>Si je ne suis pas devenue folle alors, dans ma
-maison de fous, c'est que je ne devais pas, je ne
-pouvais pas le devenir. J'en tremble encore en y
-pensant.</p>
-
-<p>Plus tard, lorsque le Roi mourut, j'avais recouvré
-ma liberté par une évasion qui fut l'&oelig;uvre de
-l'ami sans pareil qui, une première fois, m'ayant
-sauvée de moi-même, me sauvait de la prison et de
-la folie, après avoir failli, lui aussi, succomber sous
-les coups de la haine.</p>
-
-<p>Mais ma liberté reconquise fut un nouveau crime,
-ma fidélité à un idéal incarné en un dévouement
-unique, un surcroît de forfait.</p>
-
-<p>Quand je vins assister aux funérailles de mon
-père, je fus quasi gardée à vue. On me limita le
-terrain que je pouvais parcourir sur le sol de ma
-patrie. La fille aînée du grand Roi que la Belgique
-venait de perdre ne trouva, comme accueil, que
-celui d'une police en vêtements de cour, et fleurie
-de formules polies.</p>
-
-<p>Oh! je n'incrimine personne, pas même des serviteurs
-dont je connus la servilité. Je sais combien
-il est tentant et profitable d'égarer les princes, et de
-quelle puissance est sur eux le mauvais conseil qui se
-pare d'un air de dévouement.</p>
-
-<p>J'explique seulement pourquoi je ne suis pas restée
-davantage dans ma patrie bien-aimée.</p>
-
-<p>Enfin, la guerre affreuse est survenue, au lendemain
-des débats du procès de la succession du Roi.
-Et, pour le coup, j'ai été encore plus définitivement
-rayée de la nation belge. Car, à toutes mes abominations,
-j'avais ajouté celle de croire qu'il y avait
-des juges en Belgique.</p>
-
-<p>J'étais prisonnière à Munich, ou peu s'en faut,
-surprise en Bavière par les hostilités, et traitée en
-princesse belge, c'est-à-dire fort mal, comme on le
-verra plus loin.</p>
-
-<p>A Bruxelles, je devins princesse ennemie, et, dès
-l'armistice, proclamée étrangère dans la patrie à
-l'intérêt de laquelle j'ai été sacrifiée à dix-sept ans,
-je me suis vue mise sous séquestre&hellip;, en prévision,
-surtout, de ce que je pourrais avoir, si l'impératrice,
-ma tante, venait à mourir.</p>
-
-<p>Or, c'est de l'Histoire, mon mariage avec le
-prince de Cobourg a été annulé en 1907, par sentence
-du tribunal spécial de Gotha, jugeant suivant
-le droit des Princes, dûment transmise au Maréchalat
-de la Cour à Vienne. Le divorce a été acquis
-dans toutes les formes minutieuses de la procédure
-des Cours, et du statut de l'ancienne Maison
-d'Autriche. Le Roi m'a rendu officiellement mon
-titre de Princesse de Belgique.</p>
-
-<p>De cela, qui n'est point rien, il n'a pas été fait
-cas, à Bruxelles&mdash;simplement.</p>
-
-<p>Il est vrai que la loi hongroise ne reconnaît pas
-le droit des Princes et la procédure de Gotha. Pour
-elle, en raison des biens que possède la famille de
-Cobourg, en Hongrie, je suis demeurée Princesse
-de Cobourg.</p>
-
-<p>Je me perds dans tous les liens où l'on m'a enchaînée.
-Mais le bon sens me crie que la disparition
-de la monarchie austro-hongroise et la séparation
-de l'Autriche et de la Hongrie, mettant fin à
-l'état mixte, a mis fin à la situation de «sujet
-mixte» qui était celle du Prince de Cobourg.</p>
-
-<p>Par ses ascendants et de lui-même, le prince Philippe
-de Saxe-Cobourg et Gotha, prince autrichien,
-est d'origine franco-germanique et non hongroise.
-L'union princière rompue, l'union civile abolie, je
-me sens délivrée et rentrée dans ma nationalité
-belge, selon la volonté même du Roi.</p>
-
-<p>On a voulu l'ignorer à Bruxelles. On m'a baptisée
-hongroise parce que le prince de Cobourg a
-un majorat en Hongrie. Ne pourrait-on aussi bien,
-s'il était propriétaire en Turquie ou en Chine, me
-proclamer Turque ou Chinoise?</p>
-
-<p>Je questionne. Je ne reproche rien, à qui que ce
-soit, surtout au principe supérieur d'autorité, pour
-la bonne raison que cela se passait dans un Etat
-dont le souverain et la souveraine s'étaient retirés
-devant l'envahisseur, afin de défendre le pays (on
-sait avec quel courage et quelle abnégation), à
-l'extrême frontière, préservée de la conquête ennemie.
-Ils rentraient en triomphe, tout à la joie de la
-victoire. Je veux penser que l'attitude adoptée à
-mon égard a été une fatalité du sort qui a voulu me
-faire étrangère dans ma patrie.</p>
-
-<p>Cette patrie, si chère à mon c&oelig;ur, j'ai pleuré sur
-elle en 1914. J'ai craint que son erreur, à mon
-égard, pût ajouter à ses malheurs.</p>
-
-<p>Je savais que l'arrêt de Bruxelles me déniant,
-dans le bien paternel, jusqu'à la quotité disponible,
-avait déchaîné d'amères indignations à Berlin. Mon
-gendre, le duc de Schleswig-Holstein, beau-frère
-de l'empereur Guillaume II, était fondé à compter
-sur l'héritage du grand-père de sa femme.</p>
-
-<p>Je ne dis point que dans la colère du souverain
-allemand devant la résistance de la Belgique, le
-souvenir de la déception d'un de ses proches, pour
-lequel il fut plutôt sévère, ait décidé de l'ordre
-d'écraser le petit peuple qui osait résister à la violation
-de sa neutralité. Mais il ne fut pas fait pour
-ramener l'irritable Guillaume II à la raison et à
-l'humanité, d'autant plus que ce malheureux, que
-j'ai connu dès mon enfance, était convaincu alors
-de son rôle de Fléau de Dieu et d'Invincible Justicier
-sur le théâtre de la guerre.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Oublions un moment ces misères et ces douleurs,
-pour parler de l'époque où je fus heureuse dans
-mon heureuse patrie. C'était le temps où j'excursionnais
-avec la Reine, et découvrais le royaume de
-mes parents.</p>
-
-<p>Quelle joie, lorsque je pus conduire, comme ma
-mère. J'avais quatorze ans à peine; j'étais son
-élève. Nous partions fréquemment en expédition
-d'une journée, à travers notre chère Belgique, de
-l'aube à la nuit pleine. Deux ou trois voitures de la
-Cour se suivaient. La Reine conduisait le premier
-équipage; moi, le second; quelque officier ou une
-des dames d'honneur, plus tard, ma s&oelig;ur Clémentine,
-le troisième. Avec nous venaient souvent le
-Docteur Wiemmer, compatriote et ami dévoué de
-la Reine, et qui était arrivé à la cour avec elle; le
-bon général Donny, le général Van Den Smissen,
-quelques-unes des dames d'honneur et autres fidèles
-de l'entourage. On faisait halte au hasard. La forêt
-de Soignes, les environs de Spa, les Ardennes virent
-plus d'une fois la Reine dans une clairière,
-assise sur l'herbe, et mordant à pleine bouche dans
-un de ces fameux «pistolets» fourrés, de Bruxelles,
-sortis des cantines royales. Que de bonnes
-choses il y avait! Le goût m'en revient aux lèvres.
-Comme la Belgique était bonne alors, et quel air
-pur nous rafraîchissait. Pour moi, avidement, je respirais
-l'avenir.</p>
-
-<p>Dans ces excursions, souvent lointaines, là Reine
-emportait la carte et faisait elle-même son itinéraire,
-avec la sûreté d'un officier d'état-major, et m'enseignait,
-ainsi qu'à mes s&oelig;urs, à savoir nous
-orienter.</p>
-
-<p>A cette époque, l'automobile n'avait pas encore
-ravagé le monde. J'ai lu ce mot stupéfiant d'un
-Français: «La vitesse est l'aristocratie du mouvement.»
-A ce compte-là, l'irréflexion est l'aristocratie
-de la pensée.</p>
-
-<p>L'automobile est parfois un bienfait individuel,
-et, constamment, un fléau général. A côté de quelques
-satisfactions et commodités qu'elle procure,
-elle bouleverse l'existence en la précipitant.</p>
-
-<p>Au temps des voitures attelées, nous avions d'autres
-impressions d'une journée d'expédition qu'on
-n'en a, maintenant, au long de trois semaines de
-haltes fiévreuses en divers Palaces, au bout d'interminables
-haies de peupliers, entrecoupées d'apparitions
-de champs, de toits, de volailles, dans une
-trépidation constante sous le vent qui décoiffe et la
-boue qui salit.</p>
-
-<p>Il y a près d'un demi-siècle, le cheval était la
-parure et l'agrément de la meilleure société européenne.
-L'exemple de la Reine y fut pour quelque
-chose.</p>
-
-<p>En France, dans la famille d'Orléans, qui est la
-nôtre, le duc et la duchesse de Chartres donnaient
-le ton aussi bien à Cannes qu'en Normandie, et
-dans la région délicieuse de Chantilly. La duchesse
-pratiquait l'équitation en admirable amazone.
-J'ai gardé le souvenir de ses yeux noirs, de
-ses traits purs, de ce rayonnement de sa personne
-fait de grâce naturelle et de distinction innée.</p>
-
-<p>Le prince de Joinville, si artiste, si spirituel,
-était d'une galanterie exquise. Il fut pour moi des
-plus empressés, ainsi que son frère, le duc de Montpensier.
-Nous étions très gais. Les personnages
-graves de la famille nous regardaient d'un &oelig;il
-sévère.</p>
-
-<p>Ceci m'amène au plus indulgent, au plus grand
-seigneur, au duc d'Aumale, fidèle ami de la Belgique
-et notre hôte bien des fois. Oh! la loyale et
-noble physionomie que la France républicaine commit
-la faute de ne pas utiliser. Il se vengea comme
-il était capable de le faire, en comblant de ses bienfaits
-son aveugle patrie.</p>
-
-<p>J'ai vécu sous son toit. J'y pense avec une ferveur
-attendrie. Je me revois, dans une chambre au
-rez-de-chaussée, donnant sur les douves, dans ce
-Chantilly dont l'hôte princier, entouré de tout ce
-qui comptait, en France, lorsqu'il recevait, ajoutait
-fréquemment à sa compagnie la grande figure du
-prince de Condé, qu'il avait l'art de faire revivre
-pour l'honorer.</p>
-
-<p>La Reine et le duc d'Aumale avaient l'un pour
-l'autre un attachement réciproque. Lorsque vinrent,
-pour ma mère, les amertumes d'une situation rendue
-difficile, puis impossible par l'oubli, dans le
-Roi, de ce que l'homme devait au Prince, le duc
-d'Aumale fut de ces amis inappréciables dont la
-délicate compréhension et la fidèle pensée consolent
-des délaissements.</p>
-
-<p>Dévouée au duc d'Aumale, j'ai beaucoup connu
-aussi la comtesse de Paris, chez laquelle j'ai
-séjourné, au château d'Eu. C'était une femme originale,
-voire fantasque, mais d'une bonté joyeuse
-et agissante.</p>
-
-<p>Une autre femme de la famille d'Orléans me
-fut, de bonne heure, familière: la princesse Clémentine,
-de mémoire respectée, fille du roi Louis-Philippe
-et femme du prince Auguste de Cobourg.</p>
-
-<p>Je devins sa belle-fille par mon mariage avec son
-fils aîné. Mon espoir fut alors qu'elle serait pour
-moi une seconde mère. Il ne tint ni à sa bonté, ni
-à mon désir, que sa vieillesse et ma jeunesse pussent
-s'accorder.</p>
-
-<p>Ma gratitude évoque aussi mes très proches, le
-comte et la comtesse de Flandre, et tant de bontés
-que je n'ai pas oubliées. Leur noble vie connut l'affreuse
-tristesse de l'écroulement d'un avenir tendrement
-préparé. Mais Dieu leur avait accordé des
-réserves d'affections et d'espérances.</p>
-
-<p>J'allais oublier un des chers souvenirs de ma plus
-tendre enfance: la Reine Marie-Amélie, veuve du
-Roi Louis-Philippe.</p>
-
-<p>Cette femme d'élite, qui porta son deuil et son
-exil avec tant de dignité, fut mon arrière-grand'mère,
-et ma marraine. Elle s'était retirée au château
-de Claremond, en Angleterre.</p>
-
-<p>A la nouvelle de ma venue au monde, une de
-ses premières questions fut: «A-t-elle de petites
-oreilles?»</p>
-
-<p>Elle témoigna le désir que je fusse nommée
-Louise-Marie, en souvenir de sa fille, ma vénérée
-grand'mère, première Reine des Belges.</p>
-
-<p>Je revois la douce et vénérable aïeule aux boucles
-blanches émergeant du bonnet de dentelle à larges
-brides. Je revois le petit déjeûner du matin, à
-côté de la bergère profonde, et le pain à la grecque
-donné de sa main, lorsqu'on avait été sage. Puis le
-poney, porteur du double panier dans lequel on
-nous installait, ma cousine, Blanche de Nemours,
-et moi, pour la promenade quotidienne dans les
-allées du grand parc.</p>
-
-<p>La Reine avait comme lectrice une demoiselle
-Müser, une Allemande qui fut l'amie, la compagne
-constante de ses vieux jours. J'étais bien jeune
-alors: quatre ans tout au plus. Et cependant, j'ai
-pieusement gardé en moi l'image, la voix, la tendresse
-de mon arrière-grand'mère Marie-Amélie,
-Reine des Français.</p>
-
-<p>De mes deux s&oelig;urs que mon souvenir revoit toujours
-dans l'heureux temps où nous ignorions encore
-ce qu'on appelle la vie, on sait que l'une et l'autre
-se sont mariées, Stéphanie, très tôt, comme moi,
-Clémentine, bien plus tard.</p>
-
-<p>Stéphanie enfant, jeune fille et jeune femme,
-était d'une grande fraîcheur et beauté. Clémentine,
-très belle aussi, avait plus de charme. Le destin lui
-a souri. Son existence prolongée près du Roi lui a
-donné des vues et des directives que nous n'avons
-pas eues. Chaque nature a ses dons et ses chances.
-Loterie humaine.</p>
-
-<p>Clémentine a épousé le prince Victor-Napoléon,
-et les possibilités diverses qu'un nom aussi éclatant
-porte avec lui. Stéphanie a fait un mariage qui semblait
-resplendir, non d'éventualités, mais de certitudes.
-Je parle du premier, car elle s'est mariée
-deux fois. La première fois, elle a eu le bonheur
-d'épouser un être chevaleresque, et qui était, peut-être,
-le plus remarquable des jeunes hommes de son
-temps. Il lui apportait en partage la couronne de
-Charles-Quint et les trônes d'Autriche-Hongrie&hellip;
-Couronne et trônes ont disparu, comme emportés
-par un magicien infernal, et ma s&oelig;ur est restée,
-pour l'Histoire, la veuve de l'archiduc Rodolphe.
-Elle n'avait que vingt-cinq ans, quand il mourut.</p>
-
-<p>Je n'ai rien dit du décor au milieu duquel paraissaient
-les divers personnages qui parlaient à mon
-intelligence et à mon c&oelig;ur, à l'âge où ils s'ouvraient.
-Il n'offre rien que de très connu.</p>
-
-<p>Le plus intéressant pour ma jeunesse, fut le château
-de Laeken. Il ne me reste aucune impression
-agréable du Palais de Bruxelles, quoique je n'aie
-pas oublié la galerie et les salons dont les beaux
-tableaux m'intéressaient, surtout un Charles II, par
-Van Dyck, vêtu de noir, pâle et noble visage où je
-croyais lire la mélancolie du destin des Rois.</p>
-
-<p>J'ai vu beaucoup de demeures princières et
-royales. Elles se ressemblent toutes comme les Musées,
-et sont, de même, en général, austères et fatigantes.
-Mieux vaut une chaumière et un petit Téniers
-pour soi seule, que dix salons et cinq cents
-toiles qui sont à tout le monde.</p>
-
-<p>Je me plaisais à Laeken, parce que le travail devenait
-moins absorbant; nous avions plus de liberté,
-plus d'espace. Je ne me privais ni de courir, ni de
-sauter, dans les jardins et le parc, entraînant, dès
-le bas-âge, mon frère qui était la fille et moi le
-garçon. J'étais forte, vive et endiablée.</p>
-
-<p>Je passais pour une enfant volontaire et avide de
-s'instruire. Mon habitude de poser des questions
-m'avait fait surnommer <i>Madame Pourquoi?</i> J'ai
-toujours aimé la logique et la vérité. Mon instinctive
-passion du vrai me fit, un jour, cribler de coups de
-pied et de poing ma gouvernante qui, par un
-faux rapport, m'avait valu une punition. J'étais
-dans un tel état que le docteur Wiemmer, appelé,
-voulut en tirer la cause au clair. Sa conclusion fut
-que j'avais raison, dans le fond, sinon dans la
-forme, et que mon caractère était celui d'une nature
-entière dont on aurait ce qu'on voudrait par la douceur,
-la franchise et l'équité. On renvoya la gouvernante.</p>
-
-<p>La Reine, bien des fois, rappela cet incident et
-les paroles du docteur.</p>
-
-<p>Ce médecin, si dévoué à ma famille et trop tôt
-disparu, sauva ma s&oelig;ur Stéphanie d'une fièvre typhoïde
-à la suite de laquelle le Roi et la Reine
-nous emmenèrent à Biarritz. Le changement d'air
-était nécessaire à notre convalescence. Nous occupions
-la même chambre donnant sur la mer, à la
-villa Eugénie, ma s&oelig;ur et moi. J'avais treize ans,
-Stéphanie sept. Je prenais soin d'elle. Il ne fallait
-pas qu'elle eût froid. Une nuit, un vent de tempête
-se leva, venant du large et poussant des trombes
-d'eau.</p>
-
-<p>Réveillée, je cours en chemise à la fenêtre, qui
-s'était ouverte. Le système de fermeture ne fonctionne
-pas ou je suis maladroite: je n'arrive pas à
-fermer. Le vent arrivait si furieux qu'à chaque moment,
-j'étais repoussée dans mon effort. Je tremblais:
-j'avais peur pour Stéphanie. Je continuai de
-lutter contre le souffle de l'océan déchaîné. Que
-dura ce combat? Je ne sais plus. Je me souviens
-seulement qu'on me trouva glacée, trempée, grelottante,
-et qu'on me mit dans un lit chaud.</p>
-
-<p>Les yeux clos, j'entendis le docteur Wiemmer
-dire à la Reine:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà toute cette enfant: une autre aurait
-appelé, sonné. Elle n'a pas voulu d'aide pour protéger
-sa s&oelig;ur, et la tempête ne l'a pas effrayée. Elle
-n'écoutera qu'elle-même et ne reculera pas.</p>
-
-<p>Hélas! chacun est fait au gré de la destinée.</p>
-
-<p>Le premier coup du sort dont j'ai senti la cruelle
-rigueur fut la mort de mon frère Léopold.</p>
-
-<p>J'avais pour lui les sentiments d'une s&oelig;ur aimante
-et maternelle. C'était mon bien, ma chose,
-mon enfant. Nous grandissions côte à côte, moi
-tirant de mes douze mois d'avance une autorité considérable.
-Et j'étais respectueusement obéie.</p>
-
-<p>Léopold, duc de Brabant, comte de Hainaut,
-aimait à jouer avec des poupées; je préférais, de
-beaucoup, jouer avec lui. Cependant, notre oncle,
-l'archiduc Etienne, frère de ma mère, un des meilleurs
-hommes et des plus distingués que la terre ait
-portés, nous avait donné deux poupées hongroises,
-chef-d'&oelig;uvre du genre.</p>
-
-<p>La mienne fut baptisée <i>Figaro</i>. Souvenir imprévu
-de Beaumarchais, ennemi des cours. Qui l'appela
-ainsi et pourquoi? Je ne saurais le dire. Celle de
-mon frère reçut le nom plus modeste et romantique
-d'<i>Irma</i>.</p>
-
-<p>Il fut un temps où Figaro et Irma réjouirent le
-Palais et Laeken. Ils déridèrent même le Roi. J'organisais
-des représentations avec Léopold, Irma et
-Figaro, à rendre jaloux Bartholo!</p>
-
-<p>Nous étions joyeux et insouciants, mon frère et
-moi, comme on peut l'être à notre âge; et la mort
-venait. Ce fut un déchirement de mon être, cette
-disparition de mon frère chéri, dans sa neuvième
-année. J'osai, je m'en souviens, maudire Dieu, le
-renier&hellip;</p>
-
-<p>Léopold, beau, sincère, tendre, intelligent, résumait,
-pour mon c&oelig;ur, ce qu'il y avait de plus précieux
-dans le monde, après notre mère adorée. Je
-ne concevais pas plus l'existence sans lui que le
-jour sans lumière. Et il partit&hellip; Je le pleure encore!
-Il y a plus de cinquante ans de cela!</p>
-
-<p>S'il avait vécu, que de choses changées!</p>
-
-<p>Notre Maison, frappée dans la descendance
-mâle de sa branche aînée, ne devait pas se relever
-de cet arrêt du sort. La Belgique saura se souvenir
-de la grande &oelig;uvre accomplie par elle. Mon père
-et mon grand-père l'ont faite ce qu'elle est.</p>
-
-<p>Elle n'oubliera pas non plus quel ange venu sur
-la terre fut ma grand'mère, l'immortelle reine
-Louise. Tant de larmes versées sur sa mort ont laissé
-leur trace dans le c&oelig;ur de la Belgique.</p>
-
-<p>De mon grand-père, je répéterai ce que lui disait
-solennellement M. Delehaye, président de la
-Chambre des Représentants, dans l'adresse au Roi,
-lors des magnifiques fêtes des 21 au 23 juillet
-1856, pour célébrer le 25<sup>e</sup> anniversaire de son accession
-à la couronne.</p>
-
-<p>«Le 21 juillet 1831, la confiance et la joie
-éclataient à votre couronnement, et, cependant,
-Sire, vous étiez seul alors sur votre trône, avec vos
-qualités éminentes et la perspective de belles alliances
-politiques. Aujourd'hui, vous n'êtes pas seul,
-vous vous présentez au pays appuyé sur vos deux
-fils, et sur le souvenir béni d'une Reine aimée et
-regrettée comme une mère, environné de la famille
-royale, avec d'illustres alliances contractées, avec
-la confiance et le sympathique appui des gouvernements
-étrangers, avec une renommée qui a grandi et
-l'amour des Belges qui a grandi plus encore que
-cette renommée. Sire! Nous pouvons avoir foi dans
-l'avenir&hellip;»</p>
-
-<p>Ne puis-je pas, ne dois-je pas, moi aussi, avoir
-encore foi dans l'avenir?</p>
-
-<p>J'en appelle à mes illustres ascendants; j'en appelle
-à la Reine, j'en appelle au Roi, près de qui
-je fus trop souvent desservie et trahie&hellip; De ce
-monde où tout s'illumine pour l'âme affranchie de
-la terre, il peut voir clair en moi!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch6">VI</p>
-
-<h2 class="nobreak">MON MARIAGE &amp; LA COUR D'AUTRICHE</h2>
-
-<h3>DES FIANÇAILLES AU LENDEMAIN DES ÉPOUSAILLES</h3>
-
-
-<p>Quand on décida que je serais mariée, je venais
-à peine d'avoir quinze ans.</p>
-
-<p>Je fus promise officiellement au prince Philippe
-de Saxe-Cobourg-Gotha, le 25 mars 1874. Le 18
-février, j'étais entrée dans ma seizième année.</p>
-
-<p>Mon fiancé montrait de la persévérance. Deux
-fois déjà, il m'avait demandée. Sa première démarche
-remontait à deux années. Le Roi lui avait
-répondu de voyager. Il avait fait le tour du monde.
-Puis, il était revenu à la charge. De nouveau, on
-l'avait prié d'attendre.</p>
-
-<p>M'épouser était chez lui une idée fixe. Quelle
-sorte d'amour l'inspirait? S'était-il épris de la grâce
-de ma chaste jeunesse, ou la notion précise de la
-situation du Roi et de l'avenir de ses entreprises enflammait-elle
-d'un feu positif le c&oelig;ur d'un homme
-épris des réalités d'ici-bas?</p>
-
-<p>Les fiançailles faites, les deux familles intéressées
-et, plus spécialement, la Reine, d'une part, et
-la princesse Clémentine, de l'autre, arrêtèrent que
-mon mariage ne serait célébré que douze mois plus
-tard.</p>
-
-<p>J'étais si jeune!</p>
-
-<p>Mon fiancé avait quatorze ans de plus que moi.
-Quatorze ans, ce n'est peut-être pas énorme entre
-une jeune fille de 25 ans et un homme de 39; c'est
-beaucoup, entre une innocente de 17 ans et un
-amoureux de 31.</p>
-
-<p>Je l'avais entrevu, parfois, au cours de ses rapides
-passages à Bruxelles. Nous nous étions dit des
-choses insignifiantes, comme un homme de son âge
-pouvait en dire à une enfant du mien, et en écouter
-d'elle. Mais il me semblait le bien connaître, et depuis
-toujours. Nous étions cousins issus de germains.
-Première difficulté d'ailleurs: il fallait l'autorisation
-de Rome, pour nous marier. On la demanda
-et on l'eut. C'est d'usage.</p>
-
-<p>Mon fiancé me laissa à mes études qu'il convenait
-de parachever, pour faire une entrée réussie
-dans un monde étranger. Et quel monde! La cour
-la plus vraiment cour de l'univers. L'ombre de
-Charles-Quint et l'ombre de Marie-Thérèse; la solennité
-espagnole, mêlée à la discipline allemande;
-un empereur que ses malheurs militaires avaient
-grandi plus que diminué, tellement il portait bien
-l'infortune; une impératrice, souveraine entre les
-souveraines par d'incontestables perfections. Autour
-d'eux, la nuée des archiducs et archiduchesses,
-des princes, ducs et gentilshommes les plus titrés de
-la terre.</p>
-
-<p>C'était fort impressionnant pour une princesse
-belge, qui ne regrettait pas ses robes courtes, parce
-qu'on ne les regrette jamais quand la mode est aux
-robes longues, mais qui était encore bien étonnée de
-se voir habillée en jeune fille.</p>
-
-<p>Cependant, je ne m'embarrassais ni ne m'effrayais
-de rien, considérant toutes choses à travers
-les fiançailles et le fiancé.</p>
-
-<p>J'aurais épousé celui-ci, dès le jour que j'eus la
-première bague, si on m'en avait priée. Je veux dire
-que je serais allée devant le Bourgmestre et le Cardinal,
-avec la même candeur qu'un an plus tard.</p>
-
-<p>Saine et pure, élevée en bel équilibre de santé
-physique et morale par les soins d'une mère incomparable,
-privée, par mon rang, des amies plus ou
-moins éveillées qui font des confidences, je me donnais
-de tout l'élan d'une confiance éthérée au mariage
-prochain, sans me douter exactement de ce
-que cela pouvait être. Je n'étais plus sur la planète
-terre; je créais un astre où mon fiancé et moi, nous
-allions vivre dans une atmosphère de félicité.
-L'homme qui serait mon compagnon sur la route
-enchantée de cette vie dans l'azur, me semblait
-beau, loyal, généreux, virginal comme moi.</p>
-
-<p>Venues plus tard les heures de mon martyre, et
-des débats scandaleux où l'intimité de mon c&oelig;ur
-fut livrée aux fauves du prétoire, il s'en est trouvé
-qui ont fait état de mes lettres de fiancée. Elles témoignaient
-beaucoup d'amour. J'écrivais à l'élu de
-mes parents et de mes illusions, comme j'aurais écrit
-à un Archange appelé à m'épouser. Je le parais de
-la beauté de mes désirs; je le transfigurais.</p>
-
-<p>Les fauves en ont effrontément déduit que j'étais
-une créature d'incohérence et de duplicité.</p>
-
-<p>Je le demande aux femmes: entre l'amour que
-nous concevons et celui qui se présente, n'y a-t-il
-pas bien souvent un abîme?</p>
-
-<p>J'ai été coupable, criminelle, infâme de rouler
-dans cet abîme. Telle est l'humaine vérité.</p>
-
-<p>Pourquoi ma mère si bonne, pourquoi le Roi si
-expérimenté, voulurent-ils ce mariage, malgré la disproportion
-d'âge et le peu de titres que présentait
-mon fiancé à l'admiration universelle, en dehors de
-ses titres nobiliaires?</p>
-
-<p>Premièrement, sa mère, justement aimée et respectée,
-plaidait pour lui. Elle mettait sur sa personne
-quelque chose de ses mérites.</p>
-
-<p>Secondement, le prince Frédéric de Hohenzollern
-avait exprimé l'intention de me demander en
-mariage. Le Roi et la Reine, avertis, ne tenaient
-pas, pour des raisons de tout ordre, à se rapprocher
-davantage de la maison de Berlin. D'autres prétendants,
-plus ou moins opportuns, pouvaient survenir.
-Donc, afin de couper court, je serais fiancée
-comme je le fus.</p>
-
-<p>La Reine, d'ailleurs, se félicitait d'envoyer sa
-fille aînée à cette cour de Vienne où elle avait
-brillé. Elle y demeurait influente. J'en bénéficierais.
-Elle était encore plus satisfaite de songer que,
-par le majorat des Cobourg, en Hongrie, j'aurais
-des attaches solides, dans ce beau pays cher à son
-souvenir, et qu'elle y pourrait souvent rejoindre sa
-fille, peut-être même s'y retirer, car elle prévoyait
-un avenir de plus en plus difficile.</p>
-
-<p>Mon fiancé reparut. Un an passe vite. La date
-du mariage approchait. Je connus les fleurs de rhétorique
-et les fleurs de serre d'une cour quotidienne.
-Et je me demandais pourquoi jamais la Reine ne
-nous laissait seuls, l'Archange et moi.</p>
-
-<p>Mon fiancé parlait de ses voyages. Il en avait
-rapporté de singulières collections. Mais je ne les
-connus que par la suite. Il parlait aussi de ses plans
-d'avenir, des nombreuses propriétés des Cobourg,
-etc&hellip; Je m'abandonnais à de douces espérances, et
-répondais en disant les splendeurs de mon trousseau,
-enrichi des dons féeriques de la Belgique,
-dentelière et brodeuse sans seconde.</p>
-
-<p>Enfin, j'essayai la robe blanche symbolique, sous
-le voile céleste, chef-d'&oelig;uvre en dentelle de
-Bruxelles, et je fus reconnue apte à man&oelig;uvrer une
-traîne, et à faire des révérences aussi bien que la
-plus souple des Demoiselles de Saint-Cyr.</p>
-
-<p>Comblée de bijoux, je planais de plus en plus
-haut, encensée d'hommages, de félicitations et de
-v&oelig;ux, sans voir que mon fiancé était d'un an moins
-jeune, et que j'avais grandi et pris une espèce de
-personnalité enfermée dans ses rêves et ses imaginations.</p>
-
-<p>On m'exaltait sur tous les tons, en vers et en
-prose, avec ou sans musique, et il paraît que j'étais
-«une fleur de beauté irradiante». Je m'en tiendrai
-à cette citation.</p>
-
-<p>De mon mari, on dut aussi célébrer le maintien,
-la noblesse, et autres prestiges. Je sais qu'il avait
-revêtu son uniforme militaire hongrois, et que nous
-reçûmes le Bourgmestre de Bruxelles, le célèbre
-M. Anspach, qui vint nous unir civilement au
-palais, le 4 février 1875. Puis ce fut en grand
-apparat que nous comparûmes devant le Cardinal
-Primat de Belgique.</p>
-
-<p>Un autel était dressé dans la vaste salle attenant
-à la salle de bal. Je passe sur la décoration. Les
-chants et les prières me retenaient au ciel, et je n'oubliais
-pas, pourtant, que je servais de point de mire
-à l'assistance. Si ce n'était pas un parterre de rois,
-c'était un parterre de princes. A défaut des souverains,
-que leur grandeur retient attachés au rivage,
-il y avait là tout ce qui comptait sur les degrés des
-trônes: le prince de Galles, le kronprinz Frédéric,
-l'archiduc Joseph, le duc d'Aumale, le duc de
-Saxe-Cobourg, enfin une tranche énorme du
-Gotha.</p>
-
-<p>Si j'entrais dans le détail d'une cérémonie de cet
-ordre, je n'en finirais pas. Mais rien n'offre moins
-d'attrait, à mon sens. Je suis toujours surprise
-quand, ouvrant parfois un roman moderne, je constate
-la peine que prennent des gens de talent pour
-décrire les somptuosités rituelles des unions terrestres.</p>
-
-<p>Je n'en sais qu'une de hors de pair dans ce
-genre: celle de la Belle au Bois Dormant. Heureuse
-Belle, qui fut endormie avec sa cour juste au
-moment, je crois, d'un mariage qui ne lui aurait
-pas réussi.</p>
-
-<p>Mais où sont les fées du temps où les bêtes
-parlaient?</p>
-
-<p>Les fées se sont évanouies, et les bêtes ne parlent
-plus, sauf en nous-mêmes, et ce qu'elles disent n'a
-rien des jolis discours des fables et des contes. Ce
-sont de laides réalités.</p>
-
-<p>J'ai pris par le plus long, mais, quoi qu'il m'en
-coûte, il faut que j'arrive à dire des choses qui n'ont
-jamais été dites, et qui expliquent le fond du fond
-du drame de ma vie.</p>
-
-<p>On en a bien murmuré quelque chose, jadis,
-mais je ne m'arrête pas aux racontars obscurs qui,
-alors, égayèrent plus qu'ils n'attristèrent Bruxelles
-et la cour.</p>
-
-<p>Je ne suis pas, je le sais, la première créature qui,
-après avoir vécu le temps des fiançailles dans le
-bleu, est brusquement, un soir, précipitée à terre, se
-relève meurtrie, et s'enfuit en pleurant.</p>
-
-<p>Je ne suis pas la première qui, victime d'une
-excessive réserve, basée, peut-être, sur l'espoir que
-la délicatesse du mari et la maternelle nature se
-trouveront d'accord pour tout arranger, n'apprend
-rien, d'une mère, de ce qu'il faut entendre lorsque
-sonne l'heure du berger.</p>
-
-<p>Toujours est-il que, venue à l'issue de la soirée
-du mariage au château de Laeken, et tandis que
-tout Bruxelles dansait aux lumières intérieures et
-extérieures des joies nationales, je tombai du ciel sur
-un lit de rocs tapissés d'épines. Psyché, plus coupable,
-fut mieux traitée.</p>
-
-<p>Le jour allait à peine paraître que, profitant d'un
-moment où j'étais seule dans la chambre nuptiale,
-je m'enfuis à travers le parc, les pieds nus dans des
-pantoufles, vêtue d'un manteau jeté sur mon costume
-de nuit, et j'allai cacher ma honte dans
-l'Orangerie. Je trouvai un refuge au milieu des
-camélias, et je dis à leur blancheur, leur fraîcheur,
-leur parfum, leur pureté, à tout ce qu'ils étaient de
-doux et de caressant dans la serre éclairée par une
-aube d'hiver, et d'une tiédeur, un silence, une
-beauté qui me rendaient un peu mes paradis perdus,
-je dis mon désespoir et ma souffrance.</p>
-
-<p>Une sentinelle avait vu passer une forme grise
-qui se hâtait vers l'Orangerie. Elle s'approcha et,
-prêtant l'oreille, reconnut ma voix. Elle courut au
-château. On ne savait pas ce que j'avais pu devenir.
-Déjà, l'alarme était donnée discrètement. Un
-guide monta à cheval et courut à Bruxelles. Le téléphone
-n'était pas inventé.</p>
-
-<p>La Reine ne tarda pas à paraître. Dans quel
-état, mon Dieu! Et moi-même, revenue dans mon
-appartement sans vouloir me laisser approcher de
-qui que ce fût d'autre que mes femmes, j'étais plus
-morte que vive.</p>
-
-<p>Ma mère se tint près de moi longuement. Elle
-fut aussi maternelle qu'elle pouvait l'être. Il n'est
-point de douleur qui, dans ses bras et à sa voix, ne
-se serait calmée. Je l'écoutais me gronder, me cajoler,
-me parler de devoirs que je devais comprendre.</p>
-
-<p>Je n'osais objecter qu'ils étaient bien différents
-de ceux que j'avais conçus.</p>
-
-<p>Je finis par promettre d'essayer de me dominer,
-d'être plus sage et, comme elle le disait, moins
-enfant.</p>
-
-<p>J'avais dix-sept ans, à peine commencés; mon
-mari achevait sa trente-et-unième année. J'allais
-être son bien et sa chose. On vit, hélas! ce qu'il
-fit de moi!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch7">VII</p>
-
-<h3>MARIÉE!</h3>
-
-
-<p>Au lendemain d'un début si pénible dans la vie
-à deux, je ne fus pas témoin sans une amère tristesse
-de l'achèvement des préparatifs de mon départ
-pour la lointaine Autriche. Jamais la Belgique ne
-m'avait été plus chère, ni ne m'avait paru plus belle.</p>
-
-<p>J'allai dire adieu, en cachant mes larmes, à tous
-ceux qui m'avaient connue enfant, jeune fille, qui
-m'avaient aimée et servie, puis aux choses familières
-à mon enfance dans ce château de Laeken, où tout
-parlait à mon affection. Je ne prévoyais guère, pourtant,
-que j'y serais un jour une étrangère. Que dis-je?
-Une «ennemie»!</p>
-
-<p>Nous partîmes, suivant le terme consacré, en
-voyage de noces. Mais il y a noces et noces.</p>
-
-<p>J'aurais voulu emmener quelqu'une de mes
-femmes. Il n'y fallait pas songer. Le palais de
-Cobourg avait ses serviteurs. On m'expliqua qu'un
-élément étranger romprait l'harmonie de cette demeure
-de haut style. Je dus me contenter d'une
-suivante hongroise, d'ailleurs habile, mais enfin qui
-n'était pas de mes fidèles.</p>
-
-<p>Et, pour tout, il en serait ainsi. Mes goûts, mes
-préférences, passeraient après ce qui serait décidé
-en conseil de famille.</p>
-
-<p>Malheureusement, l'austérité qui régnait dans
-la salle de ce chapitre, ne régnerait pas au Palais
-à toute heure et dans toutes les pièces. J'allais m'en
-apercevoir.</p>
-
-<p>En attendant, nous fûmes à Gotha, où le duc
-Ernest de Saxe-Cobourg, prince régnant, et sa
-femme, la princesse Alexandrine, firent un affectueux
-accueil à leur nouvelle nièce.</p>
-
-<p>Le duc était un vrai gentilhomme, qui devint un
-de mes oncles préférés. Il parlait volontiers des
-personnages de son temps, et de son ami, le comte
-de Bismarck, et passait aisément à des sujets moins
-graves, encore que je fusse curieuse d'être instruite
-des hommes et des choses de cette Allemagne de
-laquelle je me trouvai si rapprochée par mon mariage.
-J'ai dit que sa langue était pour moi un parler
-aussi naturel que le français, comme il est de règle
-à la cour de Bruxelles. La Belgique n'a-t-elle pas
-tout à gagner à être bilingue, et à servir d'intermédiaire
-entre la région latine et la région germanique?
-Moins que l'Alsace et le Luxembourg, un peu
-comme eux, cependant, ne doit-elle pas bénéficier
-des deux cultures?</p>
-
-<p>En quittant Gotha, nous allâmes à Dresde, puis
-à Prague, et enfin à Budapesth, brûlant Vienne.
-Passons sur ces visites princières et leurs réceptions
-identiques, à peu de chose près. L'intérêt est de dire,
-puisqu'il faut que j'explique ma vie calomniée, si,
-tombée du ciel, j'y remontais.</p>
-
-<p>Nullement, et des années et des années devaient
-s'écouler avant que mon existence ne s'embellisse,
-de nouveau, d'un rayon d'idéal, les joies de la maternité
-mises à part.</p>
-
-<p>Le seul souvenir précis que j'ai gardé de ce premier
-déplacement, en qualité de princesse de
-Cobourg est que, chaque soir, au festin de rigueur,
-mon mari prenait soin de me faire servir abondamment
-des vins généreux.</p>
-
-<p>Je suis devenue, ultérieurement, capable de distinguer
-un Volnay d'un Chambertin, un Voslauer
-d'un Villanyi, un champagne d'un autre champagne.</p>
-
-<p>Le corps ainsi entraîné à la résistance stomachique
-et à l'expérience de la dégustation, l'esprit
-a dû suivre. J'ai étendu le champ de mes lectures,
-et connu des livres dont la Reine et la princesse
-Clémentine n'auraient pas voulu croire qui les mettait
-entre mes mains&hellip;</p>
-
-<p>Aux jours de ma révolte ouverte, on s'est scandalisé
-de certaines libertés de ton et d'allure que
-j'ai volontairement exagérées. Mais qui me les avait
-apprises? Et, encore une fois, où allais-je et que
-serais-je devenue, si Dieu n'avait mis sur mon chemin
-l'homme incomparable qui, seul, eut le courage
-de me dire:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, vous êtes une fille de Roi. Vous
-vous perdez! Une femme chrétienne se venge de
-l'infamie en s'élevant au-dessus d'elle, et non en
-descendant à son niveau.»</p>
-
-<p>Donc, étourdie, grisée de toute façon, je passais
-en revue la famille de Cobourg et ses divers palais
-et châteaux. Je connus, enfin, à Vienne, celui qui
-allait me servir de principale résidence.</p>
-
-<p>J'eus froid en y entrant.</p>
-
-<p>Il a grand air de dehors. Il est lugubre à l'intérieur,
-surtout l'escalier. Je n'en ai aimé que le salon
-en point de Beauvais que firent, pour Marie-Antoinette,
-ses dames d'honneur.</p>
-
-<p>Ma chambre m'épouvanta. Quoi! C'était cela
-qu'on avait préparé pour recevoir mes dix-sept
-ans! Un étudiant de Bonn, où le Prince avait fait
-ses études, aurait pu s'y plaire, mais une jeune fille
-depuis peu jeune femme&hellip;</p>
-
-<p>Qu'on imagine une pièce moyennement grande,
-meublée à mi-hauteur de la muraille de petites armoires
-en bois sombre, fermées de vitres à rideaux
-bleus derrière lesquels je n'ai jamais voulu regarder!
-Certains meubles étaient des constructions gothiques.
-Au milieu de ce paradis, une immense vitrine pleine
-des souvenirs de voyage du Prince: oiseaux empaillés
-à long bec, armes, bronzes, ivoires, Bouddhas,
-pagodes. J'en eus le c&oelig;ur soulevé! Avec cela,
-pas de dégagements ou annexes nécessaires, sauf un
-étroit et sombre corridor utilisé par les gens de service.
-Pour arriver chez moi, il fallait traverser la
-chambre du Prince, précédée d'une espèce de salon
-rébarbatif. Toutes ces pièces se commandaient et
-n'avaient pas ombre de goût. De vieux meubles
-massifs, garnis d'un reps centenaire, voilà ce qui
-s'offrait à ma jeunesse. Tout était vieux, médiocre,
-morose. Peu ou pas de fleurs, rien de confortable,
-d'intime, d'avenant. Quant à une salle de bains,
-pas d'ombre. Il y avait deux baignoires dans tout le
-Palais, fort loin et de style archaïque. Et le reste!
-N'en parlons pas!</p>
-
-<p>Ma première observation fut sur cette organisation
-anti-hygiénique, et sur les accessoires indispensables
-mis à ma disposition immédiate. Leur
-exiguïté me navrait. On me répondit que d'illustres
-aïeules s'en étaient contentées.</p>
-
-<p>On sait que l'habitude est une seconde nature. La
-princesse Clémentine ne voyait pas ces choses-là,
-et même la vitrine aux oiseaux empaillés, en compagnie
-desquels il fallait que je vive, lui semblait
-charmante. Elle admirait les collections de son fils
-sans les connaître toutes, ou sans les comprendre,
-heureusement, car, dans notre palais de Budapesth,
-je vis les pièces rares: des souvenirs du Yoshivara
-qu'une jeune femme ne pouvait regarder sans rougir,
-quand une main experte soulevait leur voile.</p>
-
-<p>Quelle école!</p>
-
-<p>Cependant, grâce au régime bachique organisé
-par mon mari, les choses étaient allées cahin-caha
-depuis l'orage du début.</p>
-
-<p>Notre incompatibilité foncière se dessina au palais
-de Cobourg, devant la princesse Clémentine,
-à propos du café au lait. Déjà, dans notre voyage
-de noces, le Prince m'avait enseigné qu'une âme
-bien née ne saurait prendre du café sans lait. Telle
-est la conviction germanique. L'Allemagne n'imagine
-pas plus le café sans le lait, que le soleil sans
-la lune. Or, depuis que j'ai cessé, au premier âge,
-de prendre le sein de ma nourrice, je n'ai jamais
-pu boire de lait, je n'en ai jamais bu, je n'en bois
-jamais. Mon mari s'était mis dans la tête de m'en
-faire boire, et spécialement dans le café, faute de
-quoi les traditions, les constitutions, les fondements
-de tout ce qu'il y avait de germanique sur la terre
-se trouvaient ébranlés.</p>
-
-<p>La discussion reprit devant la princesse Clémentine,
-qui mettait du lait dans son café. Sa douceur
-la plus affectueuse ne put venir à bout de l'opiniâtreté
-de mon estomac. Je vis bien que je lui
-faisais de la peine. Son fils se courrouça au point
-de me dire des choses pénibles. Et moi de répliquer
-du même ton. La Princesse, quoique sourde, entendit
-que les choses se gâtaient, et nous calma de son
-mieux, mais le coup était porté. Nous eûmes, désormais,
-l'un et l'autre, le café au lait sur le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Je m'arrête à de tels traits, parce que la vie
-commune est une mosaïque de petites choses que
-peuvent cimenter de grands desseins ou de hauts
-sentiments, mais qui, en elles-mêmes, expriment les
-nécessités quotidiennes dont nous sommes esclaves.
-L'existence humaine est une pièce, comédie ou tragédie,
-qui se ramène à deux décors: la salle à
-manger et la chambre à coucher. Le surplus est
-accessoire.</p>
-
-<p>Quel gâchage du temps nous faisons presque
-toutes, ici-bas, dans les occupations du haut rang et
-l'obligation de paraître pour être. Nous oublions la
-parole de Franklin: «Le temps est l'étoffe dont
-la vie est faite.»</p>
-
-<p>Je me reproche amèrement, aujourd'hui, d'avoir
-si peu vécu, tout en ayant mené une existence tourmentée,
-s'il en fut sur terre. Je n'ai pas connu assez
-cette vie véritable qui est celle de la pensée. Que
-de gens distingués j'aurais dû pratiquer! Que d'écrivains,
-de savants, d'artistes, dont j'aurais dû savoir
-m'entourer!</p>
-
-<p>Mais l'aurais-je pu?</p>
-
-<p>Mes curiosités les meilleures étaient critiquées,
-contrariées, repoussées. Le Prince mon mari enseignait
-sur toutes choses, du haut de l'expérience de
-son âge.</p>
-
-<p>On s'est étonné, par la suite, de mes dépenses,
-de mes toilettes multipliées, saccagées&hellip; Ah! Seigneur,
-j'aurais dû devenir folle à force d'être comprimée.
-Un beau jour, j'ai éclaté.</p>
-
-<p>Oh! ce palais de Cobourg, et cette existence où
-la moindre fantaisie, le plus petit goût de parisianisme
-importé de Bruxelles et, en vérité, déjà
-bien assagi, provoquait d'aigres paroles; ce soupçon
-de décolletage qui déchaînait des jalousies; ce désir
-de vivre un peu pour moi-même, sans être soumise
-aux heures rigoureuses d'une caserne, qui provoquait
-des tempêtes.</p>
-
-<p>Mon Dieu! quand je repense à tout cela, et aux
-oiseaux empaillés, aux malsaines lectures, aux anecdotes
-et plaisanteries graveleuses, et aux misères
-quotidiennes,&mdash;et j'estompe!&mdash;je me demande
-comment j'ai pu résister si longtemps. C'était plus
-affreux, à la longue, que d'être enfermée comme
-folle. Le crime est parfois moins horrible que le
-criminel. Il y a des laideurs morales qui constituent
-une offense de tous les instants et, à la fin, on
-s'exaspère. Je ne sais à quelle extrémité j'aurais pu
-me porter, si cette vie avait duré.</p>
-
-<p>J'ai toujours considéré comme un secours du ciel
-la force qui me permit de rompre, au bout de vingt
-ans de «plaisirs» forcés, en brisant ma cage princière.
-Même si j'avais pu prévoir à quels excès la
-haine et la fureur allaient se porter, j'aurais cassé
-les vitres. Un palais peut devenir un enfer, et le
-pire est celui où l'on étouffe derrière des fenêtres
-dorées.</p>
-
-<p>Les titres n'y font rien. Un mauvais ménage est
-un mauvais ménage. Deux êtres sont unis; la même
-chaîne les tient sans cesse assemblés. Certains arrivent
-à s'en arranger. D'autres ne peuvent. Question
-d'humeur et de situation. Ni le Prince ni moi,
-nous ne pouvions nous accommoder des différences
-qui nous séparaient. Ce conflit permanent, qu'il fût
-latent ou déclaré, creusait tous les jours entre nous
-l'abîme où tant de choses devaient disparaître.</p>
-
-<p>Sur le fond de cette trame d'amertumes, mes
-jours ont brodé leurs heures. Toutes, cependant,
-ne furent pas désagréables. Les orages ont parfois
-un rayon de soleil. Je ne voyais pas que des
-monstres!</p>
-
-<p>J'ai dit que je respectais la princesse Clémentine,
-et que j'étais attirée vers elle. Mais sa surdité, qui
-aggravait de tristesse sa naturelle dignité, son esprit
-d'un autre temps qui la portait à toujours être en
-cérémonie et en étiquette, rebutèrent souvent les
-élans de ma spontanéité. Toutefois, même quand
-nous sommes arrivés aux difficultés irréparables, le
-Prince et moi, et que ma belle-mère, par son grand
-âge, a subi l'influence exclusive de son fils, je n'ai
-pu m'empêcher de garder pour elle les sentiments
-que je devais à ses anciennes bontés et à sa supériorité.</p>
-
-<p>On a vu qu'outre mon mari, elle avait divers enfants:
-deux fils et deux filles. Un de ces fils, Auguste
-de Saxe-Cobourg fut pour moi, comme
-Rodolphe de Habsbourg devait l'être, un beau-frère
-qui était un frère. Jusqu'à sa mort, survenue,
-si j'ai bonne mémoire, en 1908, à Paris, où, sous
-le nom de comte de Helpa, il vécut avec délices,
-goûté de la meilleure compagnie, il eut pour moi
-autant d'affection que j'en avais pour lui.</p>
-
-<p>Les trois Cobourg, Philippe, Auguste, Ferdinand,
-ne se ressemblaient ni physiquement ni moralement.
-Auguste tenait des d'Orléans. En lui, le
-sang de France l'avait emporté sur le sang germanique.</p>
-
-<p>En Ferdinand, qui devait être l'aventureux tzar
-de Bulgarie, je ne sais quel sang dominait. Passons
-vite. J'aurai l'occasion de le retrouver sur son
-trône à surprises, quand je parlerai de la cour de
-Sofia.</p>
-
-<p>Des deux filles, Clotilde et Amélie, celle-ci vit
-toujours dans mon c&oelig;ur. Douce victime de sa
-tendresse pour un mari excellent, elle mourut de le
-perdre. Unie à Maximilien de Bavière, cousin de
-Louis II, Amélie était un lys de France égaré en
-Allemagne. Elle eut la chance de rencontrer à
-cette cour patriarcale de Munich, dont la folie
-prussienne devait faire le malheur, un être digne
-d'elle. Ils s'aimèrent et vécurent heureux, cachant
-le plus possible leur bonheur. Maximilien mourut
-subitement au cours d'une promenade à cheval.
-Inconsolable, Amélie ne put lui survivre.</p>
-
-<p>L'idée ne serait pas venue à son frère Philippe
-ou à son frère Ferdinand, ni surtout à sa s&oelig;ur
-Clotilde, qu'on pouvait mourir&mdash;ou vivre!&mdash;d'amour
-pour quelqu'un!</p>
-
-<p>Notre double parenté avec la Maison de France
-me valut souvent, au palais Cobourg, ainsi qu'à
-la campagne, l'heureuse diversion de la visite de
-membres de la famille royale que ma jeunesse
-connaissait déjà plus ou moins. Mon printemps fut
-comblé des marques de leur affection.</p>
-
-<p>J'ai vu naître les espérances de ma nièce Dorothée,
-fille de l'archiduchesse Clotilde, ma belle-s&oelig;ur,
-fiancée au duc Philippe d'Orléans.</p>
-
-<p>Je ne crus pas, je l'avoue, et, sans doute, était-ce
-l'effet de l'ambiance générale, sceptique à l'égard
-d'une France royaliste, que les lys d'or brodés sur
-la robe de la belle mariée s'envoleraient de sa traîne
-jusque sur l'Elysée, les Tuileries ou le Louvre. Je
-ne vis pas, cependant, sans émotion, la couronne
-fermée dont la future reine était coiffée, le jour de
-son mariage.</p>
-
-<p>Ah! cette couronne, qu'elle tourne de têtes ou,
-plutôt, qu'elle en tournait! Car, à présent, il faut
-réfléchir&hellip;</p>
-
-<p>Quoique étrangère à la politique de la France,
-et, d'ailleurs, astreinte à autant de reconnaissance
-que de considération pour le gouvernement de la
-République près duquel j'ai trouvé, avec la sécurité
-des justes lois, le respect dû au malheur, et la
-courtoisie que des républicains savent témoigner,
-même aux Princesses, je n'ai pu m'empêcher de
-suivre curieusement la carrière de «Roi expectant»
-de mon neveu le prince d'Orléans.</p>
-
-<p>Tout arrive sur les bords de la Seine; et ceux
-de la Garonne ou du Rhône et des autres cours
-d'eau du plus beau royaume sous le ciel ne sauraient
-être en reste; mais, pour le mal que je veux
-à Philippe d'Orléans, je lui souhaite de n'avoir
-jamais à changer la casquette de yachtman qui lui
-va si bien contre la couronne de Saint-Louis. Il
-est «handicapé». Plus que jamais, aujourd'hui,
-le meilleur d'un roi, c'est une reine. Or, le sort a
-voulu que ce beau mariage de Philippe d'Orléans
-et de Marie-Dorothée de Habsbourg, qui fut une
-des joies du palais Cobourg, et l'occasion d'une de
-ses plus belles réceptions, ait tourné à l'encontre
-de ce qu'il promettait.</p>
-
-<p>A un certain moment, j'ai fait le compte des
-ménages royaux ou princiers où soufflait le vent
-de la mésentente. Je suis arrivée à un chiffre
-effrayant.</p>
-
-<p>A tout prendre, et en quelque monde que ce soit,
-la moyenne des gens parfaitement unis n'est pas
-élevée. Mais plus on se rapproche du peuple, plus
-le bon sens, le travail, la famille l'emportent, et
-plus sagement on se tolère, on s'accorde, on se
-soutient, et l'on finit par connaître une espèce de
-bonheur qui n'est, peut-être, que l'habitude de nos
-communes imperfections.</p>
-
-<p>Ma vie princière m'aurait été encore plus pénible
-si, de temps en temps, elle n'avait été coupée de
-déplacements et de voyages au loin.</p>
-
-<p>Pour ne pas sortir du cercle familial, je dirai
-seulement quelques mots de trois villes où j'ai eu
-des parents, et séjourné chez eux ou près d'eux
-en princesse de Cobourg: Cannes, Bologne et
-Budapesth.</p>
-
-<p>D'abord, Budapesth qui était et qui reste une
-cité des plus attirantes, quand le bolchevisme n'y
-fait pas la loi. Dans le vieux Bude, l'ancien Orient
-a laissé sa trace; dans Pesth, les temps nouveaux
-de l'Occident se sont annoncés. J'en ai su quelque
-chose en 1918!</p>
-
-<p>J'ai aimé Budapesth, et j'ai préféré le petit
-palais Cobourg de la capitale de la Hongrie et ses
-aimables réceptions à celui et celles de la capitale
-de l'Autriche. L'atmosphère était autre qu'à
-Vienne, et le voisinage du bon Archiduc Joseph,
-frère de ma mère, si cordial, m'était cher.</p>
-
-<p>Son palais était à Bude, et son château à
-quelques heures de la ville. Ils n'avaient d'autre
-inconvénient que d'être aussi l'habitation de ma
-tante et belle-s&oelig;ur, la princesse Clotilde, très différente
-de l'affectueuse et sincère Amélie.</p>
-
-<p>L'Archiduc était un homme bienveillant, et qui
-ne jugeait pas mes fantaisies extravagantes.</p>
-
-<p>La première année de mon mariage, nous devions
-célébrer chez lui, à Alcsuth, mon mari et moi, mon
-anniversaire de naissance, le 18 février. Il y avait,
-au dehors, une neige merveilleuse. J'avais dit, la
-veille:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas de cadeaux, mais, demain,
-laissez-moi faire une promenade en traîneau. J'ai
-une envie folle de conduire un traîneau. Ce sera la
-première fois.</p>
-
-<p>L'archiduchesse Clotilde, expansive en son privé,
-excellait dans cet alibi des femmes qu'on appelle
-le collet-monté. Elle fit une moue sévère.</p>
-
-<p>J'eus beau prier, insister. Le Prince, approuvant
-sa s&oelig;ur, défendit ma promenade.</p>
-
-<p><i>On me mit au pain sec dans le cabinet noir</i>:
-je veux dire qu'il fut décrété que je ne sortirais ni
-à pied, ni à cheval, ni en traîneau.</p>
-
-<p>Arrive l'Archiduc, qui était absent. J'étais encore
-furieuse&hellip; Oh! certainement, je ne prenais pas les
-choses par le bon côté. J'ai toujours eu un caractère
-que la sottise et la méchanceté mettent sens
-dessus dessous.</p>
-
-<p>L'Archiduc m'interroge. Je lui raconte l'histoire.</p>
-
-<p>&mdash;Louise, s'écrie-t-il, tu as cent fois raison.
-D'abord, à ton âge, et quand on est jolie, on a
-toujours raison. Nous allons faire tout de suite une
-promenade sur la neige.</p>
-
-<p>Il sonne et on attelle à un grand traîneau deux
-trotteurs hongrois dignes du char d'Apollon, puis
-l'Archiduc m'installe, dans mes fourrures. Il prend
-les rênes et nous filons à grande allure, accompagnés
-d'un domestique de confiance. J'étais aux
-anges.</p>
-
-<p>Ma puritaine et mon puritain n'osèrent souffler
-mot.</p>
-
-<p>La société, à Budapesth, moins soumise au cérémonial
-de cour que celle de Vienne, avait plus de
-naturel et de hardiesse. J'ai souvenance d'un certain
-bal, dans l'île Marguerite, perle de l'écrin du
-Danube, où le Prince ne décoléra point, ne voulant
-pas que je valse.</p>
-
-<p>J'étais assaillie d'invitations. Mon mari répondait
-pour moi qu'à la cour de Bruxelles, je n'avais
-appris que les figures du quadrille et le menuet.</p>
-
-<p>Le quadrille! Le menuet! Il s'agissait bien de
-cela. La Hongrie entendait valser. Et une valse, au
-bord du Danube, au son des violons des Tziganes,
-c'est une valse, ou il n'en est pas au monde. Et puis,
-et puis on aura beau importer d'Amérique des
-bamboulas mornes ou épileptiques, et les baptiser
-de tous les noms des animaux trotteurs ou galopeurs
-de l'arche de Noé, la valse sera toujours la reine
-incomparable des danses des gens qui savent
-danser.</p>
-
-<p>Un de ceux-ci, plus hardi que les autres, ne se
-paya pas de la défaite du Prince et répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Son Altesse sait assurément valser.</p>
-
-<p>Et, sur ces mots, je fus entraînée d'autorité par
-cet audacieux, qui était Magyar, et lancée dans
-le tourbillon.</p>
-
-<p>Je confesse que je ne m'arrêtai plus de la nuit.
-Le Prince était furieux. Mais on l'accablait de
-compliments sur ma beauté, sur mon succès; il était
-obligé de sourire.</p>
-
-<p>Je m'attendais à une scène, au départ. Heureusement,
-nous fûmes priés d'embarquer sur un bateau
-féeriquement illuminé, qui nous porta sur le beau
-fleuve, jusqu'au débarcadère le plus rapproché de
-notre palais, au son des musiques tour à tour ardentes
-et langoureuses que l'on n'entend que dans
-ce pays-là.</p>
-
-<p>Etait-ce l'effet de la lyre d'Orphée? Je ne fus
-pas mise à mort au soleil levant, comme la pauvre
-Schéhérazade.</p>
-
-<p>Que ne dansait-elle, au lieu de raconter des
-histoires?</p>
-
-<p>A Bologne et à Cannes, j'ai vu défiler une
-société aujourd'hui disparue. Ici, chez la duchesse
-de Chartres, là chez le duc de Montpensier, au
-palais Caprara. En Italie, c'était certaines des plus
-nobles figures italiennes encadrées des premiers
-noms de France; sur la Côte d'Azur, c'était un
-monde plus vivant, plus papillonnant, où resplendissaient
-quelques-unes des beautés parisiennes.</p>
-
-<p>Où irais-je, si je me laissais aller à évoquer les
-ombres de tant d'êtres que j'ai vus passer, occupant
-le siècle. Déjà le silence s'est fait, l'oubli a commencé.
-O vanité des choses&hellip;</p>
-
-<p>Au moins, dirai-je combien Cannes, à cette
-époque, me ravissait par le goût raffiné des élégances
-françaises. La guerre a transformé cette
-ville, jadis recherchée des élites. J'ai lu qu'envahie
-et bruyante, elle a perdu le cachet discret qui était
-son caractère et son charme. C'est dommage!</p>
-
-<p>Il y a tout à dire et il n'y a rien à dire de la
-vie des gens du monde qui ne sont que des gens
-du monde. Vraiment oui, je remplirais une bibliothèque
-si je reprenais par le menu les fastes mondains
-de mon passé. Mais de quel intérêt, au fond,
-cela serait-il? Je répondrais à ce genre de curiosités
-que satisfont ces chroniques où la société qui a
-besoin de polir quotidiennement son éclat pour
-briller, jette aux échos des journaux les noms des
-gens qu'elle reçoit et le détail des fêtes qu'elle
-offre. Curiosités banales et qui sont, malheureusement,
-le fond même de la nature humaine, de ses
-envies et de son amour-propre.</p>
-
-<p>On trouvera mieux, sans doute, que je termine
-ce rapide crayon de ma vie de princesse de
-Cobourg, antérieurement aux événements qui préparèrent
-sa fin, par quelques traits sur mes enfants.
-Je le dois à cette sorte de confession d'une existence
-qui a tant souffert des mensonges des hommes.</p>
-
-<p>J'ai été, je crois, une bonne mère. J'ai voulu,
-j'ai cru l'être. J'ai le sentiment, du moins, de l'avoir
-été longtemps. J'ai prodigué à mes enfants mes
-soins et mes tendresses.</p>
-
-<p>Ceci est naturel aux femmes que la maternité
-fait vraiment femmes, et c'est leur gloire et leur
-honneur. Qu'elles me laissent dire, cependant, que
-s'il est parfois plus malaisé qu'on ne pense d'être le
-père de son enfant, il est des situations où en être
-la mère est d'une difficulté constante.</p>
-
-<p>Heureuses celles qu'une vie paisible et normale
-laisse à loisir auprès d'un berceau.</p>
-
-<p>J'ai tout de même connu ce bonheur avec mon
-premier-né Léopold, qui vit le jour en 1878, à
-notre château de Saint-Antoine, en Hongrie.</p>
-
-<p>La Reine était là, très heureuse d'être grand'mère.
-L'arrivée de cet enfant, un garçon, héritier
-des titres, fonctions et apanages de la famille, apaisait
-les querelles entre le Prince et moi. Ce fut une
-accalmie de quelque durée. L'influence de la Reine
-avait opéré sur mon mari. Moi-même, pénétrée de
-mes devoirs maternels, j'avais pris d'admirables
-résolutions de patience et de sagesse.</p>
-
-<p>Je faisais des rêves magnifiques, devant le berceau
-de mon fils&hellip; O cruauté du sort contre laquelle
-je serais impuissante: au fur et à mesure
-qu'il grandirait, et que le milieu agirait sur lui, il
-serait de moins en moins mon enfant. Je l'aurais
-voulu courageux et loyal. Ne devait-il pas porter
-l'épée? Quelle âme je souhaitais de lui forger!
-Mais son père revendiqua le droit de le diriger.
-Bien vite, il ne m'appartint plus.</p>
-
-<p>Léopold approchait de l'âge de raison lorsque je
-m'évadai d'une existence devenue atroce. Il crut
-qu'en refusant de continuer d'être princesse de
-Cobourg, j'emportais des centaines de millions qui
-devaient, un jour, lui revenir de son grand-père,
-et que j'allais les jeter au vent de mes folies.</p>
-
-<p>Je connus cette haine que la nature se refuse à
-concevoir: une haine de fils. J'ai versé sur elle
-les larmes que versent les mères frappées dans leur
-chair par la chair de leur chair. Cependant, Dieu
-le sait: chaque fois que mes enfants, affolés de
-cet argent qui est au fond des plus bas crimes, m'ont
-fait souffrir, je leur ai pardonné.</p>
-
-<p>Lorsque Léopold est mort d'une manière affreuse
-que je ne peux que mentionner, il n'était plus, pour
-mon c&oelig;ur, de ce monde, depuis longtemps. Ce
-n'est pas moi qui ai été atteinte par le châtiment
-terrible qui a clos, dans le sang, la lignée de l'aîné
-des Saxe-Cobourg. C'est celui qui avait formé à
-son image un fils égaré.</p>
-
-<p>Il a survécu, je pense, pour avoir le temps de se
-repentir.</p>
-
-<p>Lorsque ma fille Dora fut près de naître, en
-1881, j'avais une telle appréhension de la présence
-de son père, que je fis tout ce que je pouvais pour
-cacher l'heure imminente de la délivrance. Je voulais
-que le Prince ne fût pas près de moi à ce
-moment pénible, et qu'il sortît, sans me croire dans
-les douleurs. Il en fut ainsi. Cela se passait dans
-notre palais de Vienne. Je parvins à surprendre
-mon monde. J'évitai, dans la souffrance, une présence
-qui n'aurait pu que l'accroître. La sage-femme,
-de garde près de moi, ne put même pas
-envoyer chercher à temps le professeur accoucheur.
-Il arriva après la bataille.</p>
-
-<p>Dora fut mon second et dernier enfant. Elle
-promettait d'être jolie. Devenue jeune fille, encore
-plus grande que moi, très blonde et myope, elle a
-eu le malheur d'épouser le duc Gunther de
-Schleswig-Holstein, frère de l'impératrice Augusta,
-femme de Guillaume II.</p>
-
-<p>Le malheur&hellip; C'est là, dira-t-on, un mot de
-belle-mère.</p>
-
-<p>On verra par la suite que c'est une vérité conforme
-à des faits qui touchent à l'histoire contemporaine,
-rien de plus.</p>
-
-<p>De son mariage, ma fille n'a pas eu d'enfants.
-Ils auraient appris que leur grand'mère est la plus
-coupable des femmes, à moins que ce ne soit la
-plus folle, parce qu'elle a dit, bien des fois, à son
-gendre, comme au prince de Cobourg, comme à
-certains dignitaires de Vienne et d'ailleurs, complices
-ou agents des persécutions dont elle était
-accablée:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez qu'un but: prendre, en me
-prenant ma liberté, ce que je peux avoir encore.
-Mais il y a une justice, et vous serez punis!</p>
-
-<p>Ils l'ont été.</p>
-
-<p>Ah! si, au lieu de me martyriser ou de me laisser
-martyriser, certains des miens étaient venus, avaient
-osé ou pu venir à moi, directement, et en confiance&hellip;
-Je suis femme, je suis mère. Je ne soutiens
-pas que je n'ai aucun tort. Je soutiens seulement
-ceci, qui est vrai: on m'a toujours menti. On m'a
-toujours parlé d'honneur, de vertu, de famille, et
-j'entendais crier plus haut que tout cela: «Argent!
-Argent! Argent!»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch8">VIII</p>
-
-<h3>LES HOTES DE LA HOFBURG:
-L'EMPEREUR FRANÇOIS-JOSEPH,
-L'IMPÉRATRICE ÉLISABETH</h3>
-
-
-<p>Depuis que la défaite a jeté bas, en un jour, les
-trônes qui étaient comme l'assise d'un monde germanique
-arriéré, j'ai l'occasion, parfois, de passer
-du <i>Ring</i> vers le <i>Graben</i>, par la Hofburg, ancien
-palais impérial de cette ville de Vienne où j'écris
-ceci. J'aperçois, de la <i lang="de" xml:lang="de">Fransenplatz</i> (la grande cour
-intérieure), les fenêtres des salles qui, jadis, me
-virent accueillir par la garde et les chambellans
-avec les honneurs de mon rang. Elles sont closes,
-vides, muettes. Ici, tout est mort. La vieille Hofburg
-a cessé d'être. La nouvelle, espérance énorme
-des somptuosités évanouies dans le néant, demeure
-inachevée. Elle n'atteste plus que la chute d'un
-empire.</p>
-
-<p>Seule des princesses et archiduchesses qui furent
-de la cour disparue, je suis restée à Vienne, aimée,
-je crois, du peuple, respectée des gouvernants.</p>
-
-<p>Il y a une ville au monde où l'on m'a vue vivre
-longuement. Elle a été le théâtre de mes «crimes».
-Cette ville, lorsqu'elle a chassé tout ce qui prétendait
-représenter l'honneur et les honneurs, les vérités
-et les vertus, m'a conservé mon droit de cité, et,
-supprimant les titres, m'a laissé le mien. Je reste
-debout devant les ruines du pouvoir qui fut, pour
-moi, cruel.</p>
-
-<p>J'ai connu la justice de la Cour et de l'empereur
-François-Joseph. J'ai appris qu'une Princesse n'a
-pas droit aux lois faites pour tout le monde. Il
-existe des dispositions secrètes qu'on lui applique
-sans que les juges aient à s'en mêler, ou, s'ils s'en
-mêlent, ils ont des ordres! On colore cela de prétextes.
-Dans mon cas, c'était la folie.</p>
-
-<p>Impossible, aujourd'hui, de taxer de démence
-une révolte de la conscience. Impossible, si une
-victime crie au secours! de l'accuser de scandale.
-On ne vous jette plus, de force, pantelante, dans
-une maison de fous dont le directeur dit en vain
-que vous n'êtes pas malade; et il faut qu'il vous
-garde. Il a des ordres!</p>
-
-<p>On appelait cela une <i>affaire de cour</i>!</p>
-
-<p>Je pense qu'il n'a pas fallu beaucoup d'attentats
-de ce genre pour motiver l'arrêt de la justice qu'aucune
-hypocrisie de mots et de gestes, et aucun appareil
-de la puissance humaine ne peuvent tromper.
-Elle prononça la fin des Habsbourg.</p>
-
-<p>Mais pourquoi faut-il que les coupables d'une
-politique immorale et lâche ne soient pas seuls à
-expier leurs fautes? Tout un peuple expie, à présent,
-la décadence et la chute de la cour de Vienne.
-Pauvre peuple, si bon, si dupé, si résigné, si travailleur,
-si à plaindre!</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Quand je suis arrivée à la cour d'Autriche, en
-1875, François-Joseph avait quarante-cinq ans.</p>
-
-<p>Il était remarquable, à distance, par sa tenue
-en uniforme. De près, il donnait l'impression d'une
-certaine bonhomie que démentait la dureté du
-regard. C'était un homme étroit, plein d'idées
-fausses et préconçues, mais qui avait reçu de sa formation
-et des traditions de la politique autrichienne
-quelques formules et manières qui lui permirent de
-surnager longtemps, avant d'être englouti dans le
-sang qu'il fit couler. Sous le décor du rang et des
-cérémonies, sous le vocabulaire des réceptions, audiences
-et discours, il y avait un être dépourvu de
-sensibilité. La nature, en le mettant au monde,
-l'avait privé de c&oelig;ur. Il était empereur; il n'était
-pas homme. On eût dit un fonctionnaire automate,
-habillé en soldat.</p>
-
-<p>Dans le premier moment, il me fit grand effet,
-quand mon mari lui présenta la nouvelle princesse
-de Cobourg. Je m'attendais à des phrases aimables
-et distinguées auxquelles j'aurais bien du mal à
-répondre convenablement. Ce fut si banal que je ne
-savais plus, en sortant, ce qu'il m'avait dit. Il devait
-en être à peu près toujours ainsi, sauf dans une
-circonstance mémorable que je raconterai plus loin.</p>
-
-<p>Jamais ne n'ai connu quelqu'un retenant de
-François-Joseph un mot qui valût la peine d'être
-rapporté. Sa conversation, dans le cercle impérial,
-était d'une froideur et d'une pauvreté déconcertantes.
-Il ne s'animait que pour les «potins». Mais
-cela, c'était, surtout, du domaine de l'appartement
-de Mme S&hellip;, son refuge, son plaisir, son vrai
-«chez soi», où il était «Franz», ou «Joseph»
-en liberté.</p>
-
-<p>J'ai vu les débuts de Mme S&hellip; au <i lang="de" xml:lang="de">Burgtheater</i>.
-Son influence, si jamais elle en a eu d'autre que de
-permettre à l'Empereur de s'évader près d'elle des
-insuffisances, mères des fatalités de sa vie, n'a été
-nuisible à personne.</p>
-
-<p>Actrice du théâtre qui est la Comédie-Française
-de Vienne, jolie et de genre honnête, une Brohan,
-l'esprit en moins, elle plut au Souverain. Il lui fit
-un sort paisible et assuré, puis, un beau soir, l'introduisit
-tranquillement à la Cour où l'Impératrice prit
-sans peine son parti de cette impériale hardiesse.
-Elle fut satisfaite de constater que François-Joseph,
-méthodique jusque dans ses passions, réduit jusque
-dans ses excès, choisissait une confidente de tout
-repos, qui ne prétendait qu'à tenir gentiment son
-emploi.</p>
-
-<p>Il y a eu fort loin de Mme S. à Mme de Maintenon.
-Il y a eu encore plus loin de François-Joseph
-à Louis XIV.</p>
-
-<p>Physiquement, l'Empereur, si n'avaient été l'uniforme
-et l'entourage, aurait pu être pris pour son
-premier maître d'hôtel. A bien l'observer, il n'avait
-rien que d'ordinaire.</p>
-
-<p>On remarquait pourtant chez lui deux tics: à la
-moindre perplexité, il tapotait et caressait ses «côtelettes».
-A table, il se regardait fréquemment
-dans la lame de son couteau. Pour le reste, il mangeait,
-il buvait, il dormait, il marchait, il chassait,
-il parlait suivant des rites accordés avec les circonstances,
-les heures, le temps, le calendrier, en
-conformité de règles bureaucratiques. Elle furent à
-peine troublées par quelques révolutions, diverses
-guerres et beaucoup d'infortunes. Il accueillit ces
-calamités du même front que la pluie lorsqu'il
-devait partir pour Ischl.</p>
-
-<p>Quand son fils se tua, quand sa femme fut assassinée,
-il ne perdit pas un pouce de sa taille. Sa démarche
-resta aussi ferme, sa barbe aussi parfaitement
-disposée. Finies les cérémonies, il n'y eut rien
-de changé en Autriche. François-Joseph continua
-de parler sur le même ton de l'amour de ses peuples
-pour sa personne et de son amour pour eux.</p>
-
-<p>Et, le soir, il fut chez Mme S.</p>
-
-<p>Ce personnage sans relief, sans courage et sans
-équité, a fait le malheur de ma vie. A l'heure où il
-aurait dû remplir vis-à-vis de moi son devoir de
-souverain et de chef de maison, il ne l'a pas rempli&mdash;par
-peur.</p>
-
-<p>Si, en deux circonstances, je l'ai vu différent à
-propos de ce qui pouvait me toucher, ces circonstances
-n'étaient pas décisives. On ne juge pas un
-homme sur le geste qu'il fait de vous soutenir quand
-vous descendez de voiture. On le juge si, dans un
-incendie, il ne recule pas devant les flammes pour
-vous sauver.</p>
-
-<p>François-Joseph était incapable de se jeter au
-feu pour qui que ce fût. Il ne fallait attendre de lui
-aucune aide dans le danger. Il aurait craint d'abîmer
-son uniforme ou de déformer ses favoris.</p>
-
-<p>Ah! j'ai compris sans peine le désespoir de son
-fils et de sa femme, emportés vers les sommets, et
-qui, devant ce néant, ne songeaient qu'à le fuir.</p>
-
-<p>L'Empereur avait un frère, l'archiduc qui fut le
-point de départ des haines de cour dont j'ai été
-victime. Cet homme a connu les rigueurs d'un exil
-déshonorant et il est mort déshonoré. Dieu l'a puni.
-J'ai vu sa droite atteindre le coupable initiateur
-des persécutions qui ont provoqué, renforcé, exaspéré
-la principale de celles dont j'ai eu à souffrir.</p>
-
-<p>Pendant des années, il m'avait entourée d'hommages.
-Tout Vienne le savait. L'Empereur, comme
-les autres, et mieux que les autres, car ces histoires
-étaient son pain quotidien. C'était pour lui une
-affaire d'Etat de savoir si l'archiduc Louis-Victor
-arriverait à ses fins.</p>
-
-<p>Ce prince pouvait plaire. C'était une nature d'une
-certaine ardeur, que ses curiosités excessives devaient
-entraîner dans le scandale d'un châtiment
-public.</p>
-
-<p>Je recevais patiemment ses compliments et ses
-fleurs. On sait les exigences du monde. Les assiduités
-d'un archiduc frère de l'Empereur se supportent
-en souriant. Le sourire aussi a été donné
-à la femme pour dissimuler sa pensée.</p>
-
-<p>Malheureusement, Louis-Victor, jaloux des
-sentiments sérieux qu'un autre, qui n'était pas
-«Prince» m'inspirait, s'impatienta et, du jour au
-lendemain, objet de ses adulations, je devins celui
-de son aversion.</p>
-
-<p>J'avoue que j'ai eu longtemps, pour l'ironie, un
-goût que je tenais du Roi. Il m'a valu bien des ennemis.
-L'archiduc fut-il offensé de quelque mot un peu
-dur? Les blessures d'amour-propre sont celles qui
-s'enveniment le plus promptement. Toujours est-il
-que j'eus soudain, en lui, un adversaire déclaré. Il
-proclama qu'il me ferait quitter la Cour.</p>
-
-<p>J'avais inspiré des jalousies. Qui n'en inspire?
-Ces jalousies se groupèrent autour de mon ancien
-admirateur. La cabale traditionnelle commença.
-L'indépendante que j'étais fut mise en joue par
-quelques bonnes âmes qui ne songèrent plus qu'à la
-massacrer avec l'aide du Don Juan repoussé.</p>
-
-<p>Celui-ci ne fut pas long à composer la scène à
-faire.</p>
-
-<p>On commençait alors à parler de l'attention que
-j'accordais au galant homme qui a été le seul que,
-de ma vie entière, j'ai distingué de toute la force
-de ma confiance et de toute l'étendue de mon estime.
-L'archiduc Louis-Victor alla raconter à son
-frère qu'il m'avait vue, de ses yeux vue, la nuit,
-dans un restaurant à la mode, en tête à tête avec un
-officier de uhlans.</p>
-
-<p>Aussitôt, emportées par l'indignation d'un tel oubli
-de ce que je devais à mon rang, trois nobles
-Furies, que je ne veux pas nommer et qui avaient
-des droits singuliers à représenter la vertu sur la
-terre, firent connaître à Sa Majesté que, si j'étais
-priée au prochain bal de la Cour, elles me tourneraient
-le dos en plein cercle impérial.</p>
-
-<p>Ma s&oelig;ur, informée de ce hourvari, me prévint
-et me questionna. Je n'eus aucune peine à découvrir
-d'où venait le complot et à démontrer mon
-innocence à Stéphanie.</p>
-
-<p>Le soir que l'archiduc Victor indiquait, je n'étais
-pas sortie du Palais Cobourg. J'ajoute, pour ce
-chapitre de petite histoire, que je n'ai jamais, jamais,
-jamais pris place à une table de restaurant en
-tête à tête avec qui que ce soit. Lorsqu'il m'est
-arrivé d'assister à quelque dîner ou souper, en un
-lieu public, dans un salon réservé ou dans une salle
-ouverte à tout le monde, j'ai toujours été accompagnée
-d'une ou plusieurs personnes de mon entourage.</p>
-
-<p>Bien mieux, à l'heure qu'indiquait le calomniateur,
-j'étais avec le Prince mon mari et nous avions
-une de ces discussions, orage quotidien de notre
-existence. Le Prince était là pour s'en souvenir. Au
-surplus, le personnel pouvait attester que je n'avais
-pas donné l'ordre d'atteler et que je n'avais point
-quitté le palais. Enfin, rien de plus simple que de
-confondre l'archiduc et ses vertueuses amies.</p>
-
-<p>Ma s&oelig;ur fut convaincue et, sans vouloir se placer
-entre l'arbre et l'écorce, elle pensa que je ferais
-bien de parler à l'Empereur.</p>
-
-<p>La cabale agissait vite. François-Joseph me devança
-en me faisant convoquer.</p>
-
-<p>Je le vis dans l'appartement de Stéphanie. J'étais
-dans cet état de colère indignée que je n'ai jamais
-pu maîtriser, hélas! devant l'infamie.</p>
-
-<p>Je remerciai d'abord le Souverain de son audience
-et lui dis, en me possédant difficilement, qu'il
-devait me défendre et prendre mon parti; que
-j'étais en butte aux attaques d'une misérable cabale
-et que c'était à lui d'y mettre fin en punissant les
-calomniateurs. Je lui demandais une enquête. Je
-l'attendais de sa justice.</p>
-
-<p>On conçoit de reste mon discours.</p>
-
-<p>Prévoyant mes paroles, il avait préparé sa réponse
-selon une formule d'un des chefs de bureau
-de la Chancellerie impériale, qui le dressèrent dans
-son jeune âge. Elle fut celle-ci:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, tout cela ne me regarde pas. Vous
-avez un mari. C'est son affaire. Je crois que, pour
-le moment, vous ferez bien de voyager et de ne
-pas paraître au prochain bal de la Cour.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Sire, je suis une victime. Vous faites
-de moi une coupable.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, j'ai entendu mon frère, et quand
-Victor a parlé&hellip;</p>
-
-<p>Il acheva d'un geste qui voulait être impérial et
-définitif.</p>
-
-<p>Je n'étais pas femme, on le sait, à tenir bon
-contre tant d'iniquité. Je cachai mon mépris en
-prononçant:</p>
-
-<p>&mdash;L'avenir dira, Sire, lequel de nous a menti,
-de l'Archiduc ou de moi.</p>
-
-<p>Je fis ma révérence dans toutes les règles, et
-l'Empereur sortit.</p>
-
-<p>Revenue au palais de Cobourg, j'entrai chez
-mon mari et lui déclarai que j'attendais de son
-honneur que, pour déchirer la trame abominable
-où j'étais prise, il envoyât ses témoins à l'archiduc
-Victor.</p>
-
-<p>Le Prince de Cobourg me répondit froidement
-que, si j'avais perdu la faveur impériale, il n'avait
-pas envie, lui, de la perdre en se battant avec un
-Archiduc, frère du Souverain.</p>
-
-<p>Après l'empereur chevaleresque, je tombais sur
-un autre Galaor!</p>
-
-<p>Ma furieuse insistance ne put rien obtenir, ou
-plutôt elle obtint tout le contraire de ce qu'elle
-cherchait: le Prince ne voulut plus se rappeler que
-j'étais au Palais, le soir désigné par le calomniateur.
-Il déclara qu'il ne le contredirait aucunement!</p>
-
-<p>Ce fut la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
-Dès cette heure, ma résolution fut prise: je ne resterais
-plus avec le mari qui m'abandonnait. J'écouterais
-la voix qui m'avait dit: «Vous vous perdez,
-Madame, dans le monde où vous vivez. Il est
-lâche et pervers.»</p>
-
-<p>Cependant, l'instinct de la famille fut plus fort
-que ma colère.</p>
-
-<p>Je dis au Prince:</p>
-
-<p>&mdash;Nous devons nous séparer et reprendre chacun
-notre liberté. Mais nous avons des enfants. Evitons
-un éclat. Voyageons une année. Si, au bout
-de cette année nous n'avons pas trouvé une nouvelle
-règle de vie commune, nous nous quitterons. Vous
-irez de votre côté, moi du mien.»</p>
-
-<p>Je venais de prononcer les paroles qui, dans l'esprit
-d'un homme tel que le Prince de Cobourg,
-étaient les plus terribles qu'il pût appréhender. La
-perspective d'une séparation ou d'un divorce
-annonçait la possibilité du passage des millions du
-Roi en d'autres mains que celles du père de mes
-enfants. Et cela, jamais!&hellip; J'en saurais quelque
-chose. Je le sus, en effet.</p>
-
-<p>Puisque je montre le fond du drame, je dois
-expliquer les raisons secondes de l'incroyable attitude
-de François-Joseph. Elles touchent à la politique,
-et je ne voudrais m'attarder sur aucune, la
-sienne moins qu'une autre. Cependant, j'écris pour
-essayer d'ajouter quelques traits à l'Histoire de ce
-temps aussi bien que pour me défendre.</p>
-
-<p>François-Joseph refusa de me secourir et, du
-premier coup, m'abandonna, laissant mon mari libre
-d'agir à sa guise, parce qu'il avait à le ménager. Le
-Prince de Cobourg savait le secret de Mayerling
-et de la fin désespérée de Rodolphe. En outre, le
-Prince avait un frère, Ferdinand, placé à l'avant-garde
-du <i lang="de" xml:lang="de">Nach Osten</i>, en Bulgarie. Les Cobourg
-étaient une puissance. François-Joseph pliait devant
-elle. De deux maux, il choisissait le moindre, du
-point de vue de ses calculs, et c'est moi qu'il
-sacrifiait.</p>
-
-<p>Je ne l'ai vu, je l'ai dit, en meilleure attitude
-que deux fois, dans tout cela. Le jour où je lui
-demandai le changement d'un gentilhomme de la
-Cour, attaché à ma personne et à celle de mon
-mari, et qui faisait cause commune avec l'Archiduc
-Victor, il me l'accorda sur-le-champ.</p>
-
-<p>Plus tard, lorsque je suis entrée dans la voie
-d'une vie nouvelle, en vivant enfin d'un idéal supérieur,
-au mépris des plus sinistres épreuves et des
-plus affreuses calomnies, il est advenu que le Prince
-de Cobourg s'est vu en face d'un homme d'honneur
-prêt à lui rendre raison. Mon mari avait l'air de le
-dédaigner. L'Empereur s'est rappelé que l'uniforme
-de soldat était autre chose qu'un vêtement de parade.
-Il prescrivit au Prince de Cobourg de se
-battre. Il se battit.</p>
-
-<p>Ce fut, je crois, la seule victoire militaire remportée
-par François-Joseph sur quelqu'un, et, pour le
-Prince, général autrichien, le seul combat où il
-ait jamais donné de sa personne.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>J'ai songé souvent que la Providence fit une
-grande grâce à l'Impératrice en ne la laissant pas
-vieillir, rivée au boulet qui entraînait l'Empire dans
-les profondeurs de la bêtise et de la férocité
-humaines.</p>
-
-<p>Dirai-je que ma pensée va vers elle comme une
-prière? Ce fut aussi une martyre. Elle vient immédiatement
-après la Reine dans mes méditations
-quotidiennes.</p>
-
-<p>La différence d'âge et de rang me tint, à mon
-vif regret, plus loin d'elle que je ne l'aurais voulu.
-Au moment où j'aurais pu l'approcher mieux, je
-me débattais dans ma vie princière, prise entre mes
-aspirations vers un idéal de salut et les vanités du
-monde. Si elle était l'Impératrice sereine, je paraissais
-une princesse tourmentée. J'avais cependant
-quelque chose de commun avec elle: l'amour de la
-nature et de la liberté et le goût de Henri Heine.</p>
-
-<p>Sans avoir fait de cet écrivain ce que j'ai fait
-de G&oelig;the, la pensée par laquelle j'essaie de vivifier
-la mienne, j'ai eu de bonne heure, puis de plus en
-plus, en vieillissant, la connaissance et l'admiration
-du poète, philosophe fantaisiste et inspiré, Musset
-de Prusse et de Judée qui est, par excellence,
-l'homme d'esprit européen. Précurseur étonnant,
-Heine avait pris de la France et lui avait apporté
-un ensemble de dons desquels le mélange promet
-une race d'hommes affranchis des frontières, et mus
-par un même goût de l'éternelle beauté. Annonce
-de rapprochements que l'avenir verra peut-être.</p>
-
-<p>Qu'il fût Juif, c'est possible. Les Apôtres aussi!
-Et je comprends le culte de l'Impératrice allant
-le voir à Hambourg, restant après sa mort en relations
-avec sa s&oelig;ur et lui érigeant un monument à
-Corfou.</p>
-
-<p>Rodolphe disait de sa mère: «C'est un philosophe
-sur le trône.» C'était vraiment un grand esprit.</p>
-
-<p>Le jour où j'eus l'honneur d'être reçue en particulier,
-pour la première fois, par l'Impératrice,
-fut pour moi un jour sensationnel. Je savais qu'elle
-ne portait que du blanc, du noir, du gris et du
-violet. J'ai toujours composé mes toilettes sans le
-secours du couturier et, si j'en crois les flatteries de
-la rue de la Paix, j'ai su m'habiller, après quelques
-années de tâtonnements. J'avoue qu'alors, si hardie
-que je fusse devenue en pareille matière, je pris
-mon temps pour me décider. Enfin, j'optai en faveur
-d'une robe d'un violet de violette, garnie de grèbe,
-avec un petit chapeau-toque, comme on en portait
-alors, tout en velours, heureusement arrangé.</p>
-
-<p>Je dirai sans fard qu'il me revint que ma toilette
-avait été remarquée favorablement.</p>
-
-<p>L'Impératrice fut toute de charme. Elle me parla
-de la Reine comme d'une amie présente à son affection,
-en termes simples et choisis à la fois. C'était sa
-façon de parler sur toutes choses. Rien que de bon,
-de supérieur et de naturel en même temps ne tombait
-de ses lèvres qui s'entr'ouvraient à peine pour
-laisser passer des mots nettement prononcés, mais
-bas, et purs cependant. C'était une voix d'âme: un
-cristal étouffé, mais un cristal.</p>
-
-<p>Jamais je n'ai revu un sourire pareil au sien.
-Il mettait le ciel sur son visage. Il enchantait et il
-troublait, tant il était à la fois doux et profond.</p>
-
-<p>Elle était belle d'une beauté de l'Au-delà, avec
-quelque chose d'immatériel dans la pureté des traits
-et des lignes du corps. Personne ne marchait comme
-elle. On n'apercevait pas le mouvement des jambes.
-Elle s'avançait en glissant; elle semblait planer à
-ras de terre. J'ai lu souvent de quelque femme
-célèbre et adorée qu'elle était «d'une grâce inimitable».
-L'Impératrice Elisabeth avait vraiment
-cette inimitable grâce, et ses grands yeux bruns,
-tellement ils apaisaient et parlaient un noble langage,
-semblaient exprimer les vertus théologales:
-la Foi, l'Espérance et la Charité.</p>
-
-<p>La Bavière qui l'avait vue naître, a gardé intacts,
-au cours des âges, des éléments de la race celtique
-établis jusqu'au Danube. L'Allemagne du Sud a
-de ce vieux sang européen en abondance.</p>
-
-<p>L'Impératrice avait les caractéristiques de la
-beauté celte la plus raffinée. Elle n'était pas germanique,
-du moins comme au delà du centre de
-l'Empire, en tirant vers le Nord. Elle exprimait à
-la perfection, moralement et physiquement, tout ce
-qui sépare et continuera de séparer Munich et
-Vienne de Berlin.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Les souvenirs se pressent en foule, quand je
-reviens par la pensée à la Hofburg. Il faut choisir.</p>
-
-<p>Je songe à l'archiduc Jean, qui devint Jean Orth,
-du nom d'un des châteaux de Marie-Thérèse sur
-le Danube, séjour préféré de cet esprit étrange.</p>
-
-<p>Comme Rodolphe, avec lequel il s'entendait
-fort bien en certaines choses, il étouffait à la cour.
-Il m'a dit de lui&mdash;et de moi&mdash;une fois:</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne sommes pas faits&mdash;et toi non
-plus, d'ailleurs&mdash;pour vivre ici.</p>
-
-<p>Il m'intéressait, mais je n'aimais pas son esprit
-sarcastique. Il n'avait pas la hauteur de pensées et
-de vues de Rodolphe. Lorsqu'il disparut, je tins
-pour sa survivance quelque part, en secret, et la
-possibilité d'une réapparition. J'ai lu, cette année,
-dans les journaux, qu'un personnage énigmatique,
-qui pouvait être l'archiduc Jean, était mort à Rome
-où, depuis vingt ans, il vivait caché. Rome, en
-effet, attire les âmes solitaires et désabusées du
-monde. Si cet inconnu fut Jean Orth, il put, à
-loisir, y méditer sur la grandeur et la décadence
-des empires.</p>
-
-<p>Je laisserai cette ombre à son mystère, et parlerai
-de deux autres disparus plus rapprochés de nous
-et des problèmes actuels.</p>
-
-<p>Ce disant, je revois le bal où François-Ferdinand
-d'Este montra, par son empressement pour la Comtesse
-Chotek, ce qui devait arriver: il l'aimait et
-elle l'aimait. Ils s'épousèrent. Ce fut un événement
-considérable.</p>
-
-<p>La Comtesse était d'une habile intelligence, et
-ne déplaisait pas à l'Empereur. Elle sut ne pas
-effrayer cet esprit borné. Son rôle dans les principaux
-événements politiques de l'Europe Centrale,
-du jour où la mort de Rodolphe lui permit de rêver
-un trône, fût-ce simplement celui de Hongrie, ne
-laissa pas que d'être plus important qu'on ne l'imagine
-ordinairement.</p>
-
-<p>Il m'est revenu plus d'une fois que si la France
-avait su et pu avoir une politique autrichienne, elle
-aurait trouvé, dans la Comtesse Chotek, élevée au
-rang de Duchesse de Hohenberg, des idées différentes
-de celles de Berlin.</p>
-
-<p>Malheureusement, la France commit la faute,&mdash;et
-qu'elle m'excuse d'oser le dire en passant&mdash;de
-séparer la politique de la religion, et d'oublier
-que la religion est la première des politiques. Elle
-se lia elle-même les mains, se mit un bandeau sur
-les yeux, et voulut ainsi avancer en Europe. Il y
-avait bien peu de chances pour elle d'arriver au
-Danube, qui est la plus importante des routes européennes.</p>
-
-<p>J'ai su combien le Roi, à Bruxelles, déplorait
-l'aveuglement de la France, et ce qu'il dit, à ce
-sujet, à plus d'un Français distingué. Le Roi professait
-que l'inconvénient des gouvernements démocratiques
-est qu'ils ont à faire de nombreuses écoles
-avant de posséder le petit nombre de principes qui,
-au fond, sont tout le secret du gouvernement des
-hommes et des peuples. Le principe religieux n'est
-pas le dernier.</p>
-
-<p>Dans un pays où les hommes d'Etat, jadis abondants,
-avaient fini par disparaître dans une sottise
-corruptrice, tueuse de caractères et de convictions,
-la comtesse Chotek, femme de solides croyances,
-avait une tête politique.</p>
-
-<p>Elle fit Ferdinand d'Este ce qu'il était devenu:
-capable d'énergie. Son défaut&mdash;et celui de son
-mari&mdash;fut, par crainte de révéler de la faiblesse,
-de ne pas savoir montrer de la bonté. L'Archiduc
-héritier et sa femme étaient d'un strict, dans la défense
-de leurs biens, sur leurs terres et dans leurs
-palais, qui les fit taxer d'âpreté.</p>
-
-<p>Il faut peu de chose pour que l'inimitié latente
-contre les héritiers de la couronne, dans un Etat
-naturellement divisé, puisse promptement s'aggraver.
-Des rivalités, des jalousies, des inquiétudes se
-chargent d'y ajouter. Certaines minuties et rigueurs
-de François-Ferdinand et de la duchesse de
-Hohenberg furent perfidement exploitées contre
-eux. Le jour de leur mort étant décidé, le terrain
-se trouva préparé, les instruments assurés.</p>
-
-<p>Mais, ici, j'effleure des choses d'hier et terribles,
-dont le recul n'est pas suffisant pour qu'il soit
-permis d'en parler.</p>
-
-<p>L'Archiduc héritier et sa femme avaient contre
-eux une puissante camarilla. Ils ne manquaient pas
-de partisans, et pouvaient opposer cabale à cabale,
-mais leurs adversaires, presque tous masqués, servaient
-des desseins extérieurs à la monarchie.</p>
-
-<p>Ce n'est pas le lieu et l'heure d'aborder la
-bataille d'influences dont Vienne était le champ
-alors. Ce sera l'&oelig;uvre, plus tard, de quelque pénétrant
-et impartial génie qui sera, peut-être, en situation
-d'éclairer les dessous de la cour d'Autriche,
-dans les dix ou quinze années d'avant 1914. Il fera
-connaître un des plus formidables combats d'intérêts
-et d'amours-propres que l'Histoire ait jamais
-enregistrés.</p>
-
-<p>A la cour de Vienne, il n'y avait pas qu'une
-camarilla, c'est-à-dire un groupe plus ou moins
-étendu d'ambitions associées autour du souverain,
-gardant les avenues, et man&oelig;uvrant le prince au
-mieux de leurs haines et avidités. Au fur et à
-mesure que le vieil empereur était de plus en plus
-un figurant, les anciens favoris se voyaient combattus
-par de nouveaux, près de la puissance naissante.
-Cette puissance, pour les petites raisons que l'on
-sait, pour d'autres, plus grandes, qui tenaient au
-mariage morganatique de François-Ferdinand, au
-catholicisme ardent de la duchesse de Hohenberg,
-à son caractère et à ses rêves pour ses enfants, avait
-des ennemis à l'intérieur et à l'extérieur.</p>
-
-<p>Il en résultait une troisième camarilla, la plus
-secrète et la plus redoutable, car, dans une cour où
-les individus se combattaient par clans, elle combattait
-indistinctement tout le monde; elle ne trahissait
-pas tel ou tel, mais bien la patrie entière.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch9">IX</p>
-
-<h3>MA S&OElig;UR STÉPHANIE ÉPOUSE L'ARCHIDUC
-RODOLPHE. IL MEURT À MAYERLING.</h3>
-
-
-<p>En 1880, ma s&oelig;ur cadette coulait des jours
-heureux à Bruxelles. Ses dix-huit ans étaient d'une
-beauté rayonnante. Sans savoir encore quel personnage
-elle épouserait, elle était portée à penser
-qu'elle s'établirait mieux que sa s&oelig;ur aînée.</p>
-
-<p>Le Roi n'avait jamais été enthousiaste du prince
-de Cobourg. Il ambitionnait davantage pour moi.
-Mais la Reine avait souhaité ce mariage. J'ai résumé
-ses raisons.</p>
-
-<p>Pour se revancher, le Roi entendait que Stéphanie
-eût un trône. Il avait pensé à Rodolphe de
-Habsbourg, et la Reine autant que lui. Projet
-hardi. Pour honorable que fût la Maison Royale
-de Belgique, elle était loin de la grandeur de celle
-d'Autriche.</p>
-
-<p>Je ne fus pas étrangère, comme je l'expliquerai
-tout à l'heure, à un mariage qui s'annonça sous les
-plus éblouissants auspices et aboutit, en peu d'années,
-à une épouvantable catastrophe.</p>
-
-<p>C'est bien plus cette chute qui intéresse l'Histoire
-que le détail de l'union de Rodolphe de
-Habsbourg et de Stéphanie de Belgique. J'irai
-donc droit au but, en montrant Rodolphe à la
-veille de sa mort.</p>
-
-<p>Rodolphe avait trente ans. Il eût pu s'appeler
-le Bien-Aimé. La plus belle cour était à ses pieds;
-la plus belle ville du monde après Paris était
-comme une demeure où tout lui aurait appartenu.
-Les peuples de la monarchie ne formaient pour lui
-qu'un peuple qui plaçait ses espérances en son avenir.
-Il avait une épouse que chacun proclamait enviable;
-une fille qu'il comblait de caresses; une
-mère très noble et très bonne, pour laquelle il professait
-un culte; un père, enfin, dont le trône imposant
-devait lui revenir; et Rodolphe, malheureux,
-voulait mourir.</p>
-
-<p>Finissons-en une bonne fois avec les légendes, si
-tant est qu'il soit possible d'en finir, ici-bas, avec
-le mensonge:</p>
-
-<p>Rodolphe de Habsbourg s'est tué.</p>
-
-<p>&mdash;La preuve manque, a-t-on dit.</p>
-
-<p>On se trompe. Elle existe. Je l'indiquerai tout
-à l'heure.</p>
-
-<p>L'histoire de la liaison qui le mena au tombeau
-a été souvent contée. Je me bornerai à quelques
-traits inédits ou peu connus.</p>
-
-<p>Il y eut, dans l'amour de l'Archiduc héritier
-pour Mary Vescera, une sombre fatalité ou une
-sinistre influence&hellip;</p>
-
-<p>Peu de temps avant que je me décide à rédiger
-ces pages, un jour, après avoir rangé des papiers
-qui, justement, me ramenaient à l'époque où
-j'étais la confidente et l'amie de Rodolphe, je suis
-sortie dans Vienne.</p>
-
-<p>Au détour d'une rue encombrée, j'ai aperçu, de
-ma voiture qui allait lentement, une vieille femme,
-dans un costume sombre et d'une poignante révélation.
-Comme écrasée par des calamités multiples,
-courbée vers le sol sous le poids d'un accablant
-fardeau, elle s'avançait obliquement, rasant
-les murs, avec quelque chose de morne et d'épouvanté
-dans un visage ravagé de sillons tragiques.</p>
-
-<p>En cette apparition funeste, j'ai cru reconnaître
-la mère de la Vescera.</p>
-
-<p>Qu'était-elle devenue, la femme parée que j'entrevis,
-accompagnant sa fille, alors dans l'épanouissement
-de son affolant prestige?</p>
-
-<p>Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir aussi
-cette Mary Vescera, superbe, à une soirée chez le
-Prince de Reuss, ambassadeur d'Allemagne, dernière
-et sensationnelle apparition, dans la société
-viennoise, de celle qui allait être l'héroïne de la
-«sanglante énigme» de Mayerling.</p>
-
-<p>Bien simple énigme, du reste. Encore fallait-il
-être placé pour voir et pour savoir. Et cela sera
-toujours difficile aux journalistes, improvisateurs
-des versions tendancieuses de «l'Actualité»,
-cette ennemie de l'Histoire. Chacun d'eux continuera
-d'y remédier de sa place, par des imaginations
-ou des aperçus qui varient selon le point de
-vue. Si, après cela, la vérité est longue à venir, ce
-n'est pas extraordinaire. L'étonnant de la Presse
-n'est pas qu'elle abonde en fausses nouvelles, c'est
-que, parfois, elle en donne de vraies.</p>
-
-<p>Je venais d'arriver à l'Ambassade. Le prince de
-Reuss me quitta pour aller au-devant de ma s&oelig;ur
-et de son mari, qui faisaient une entrée de souverains.</p>
-
-<p>Rodolphe m'aperçut, et, laissant Stéphanie, vint
-à moi directement.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est là-bas, me dit-il sans préambule.
-Ah! si quelqu'un pouvait m'en délivrer!</p>
-
-<p><i>Elle</i>, c'était sa maîtresse au masque ardent.
-J'eus un regard vers la séductrice. Deux yeux brûlants
-nous fixaient. Un mot suffit à la dépeindre:
-une sultane impérieuse, et qui ne craint aucune
-favorite, tellement sa beauté pleine et triomphante,
-son &oelig;il noir et profond, son profil de camée, sa
-gorge de déesse, toute sa grâce sensuelle, sont sûrs
-de leur pouvoir.</p>
-
-<p>Elle avait pris totalement Rodolphe et voulait
-qu'il l'épousât! Leur liaison durait depuis trois ans.</p>
-
-<p>La famille d'où sortait Mary Vescera était
-d'origine grecque, famille bourgeoise avec quelques
-attaches de noblesse. Nombreuse et peu fortunée,
-elle bâtissait tout un avenir sur la faveur du
-prince héritier. Seule ne s'en souciait pas, peut-être,
-une s&oelig;ur de l'idole, qui n'avait point la beauté
-physique en partage. Son mérite était d'un ordre
-moins périssable. Quand le drame de Mayerling
-emporta Rodolphe et son amante, la s&oelig;ur de la
-morte disparut dans un couvent.</p>
-
-<p>A la soirée du prince de Reuss, je fus frappée
-de l'énervement de mon beau-frère. C'était au
-début de la seconde quinzaine de janvier 1889. Je
-crus bon d'essayer de le calmer en lui disant, de la
-Vescera, un mot qui ne devait pas lui déplaire, et
-j'observai simplement:</p>
-
-<p>&mdash;Elle est bien belle!</p>
-
-<p>Puis je regardai ma s&oelig;ur, autrement belle, et
-royalement parée, qui faisait son cercle&hellip; Mon
-c&oelig;ur se serra. Tous trois étaient malheureux!</p>
-
-<p>Rodolphe s'était éloigné sans me répondre. Un
-moment après, il revint et murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne peux plus m'en détacher!</p>
-
-<p>&mdash;Pars, dis-je alors, va en Egypte, aux Indes,
-en Australie. Voyage. Si tu es malade d'amour, tu
-te guériras.</p>
-
-<p>Il eut comme un imperceptible haussement
-d'épaules et ne me parla plus de la soirée. Triste
-soirée! Une atmosphère de malaise pesait sur la
-brillante assistance. Je fus, pour ma part, si impressionnée,
-que, rentrée chez moi, je ne pus, de la nuit,
-trouver le sommeil.</p>
-
-<p>J'avais suivi, pour ainsi dire, pas à pas le développement
-de la passion de Rodolphe.</p>
-
-<p>Dès mon arrivée à la cour, l'Archiduc m'avait
-plu et il me témoignait de l'amitié. Nous étions
-presque du même âge. J'ose dire que, par bien des
-côtés, nous nous ressemblions. Nos idées étaient les
-mêmes sur beaucoup de points. Rodolphe fut
-confiant avec moi, et je sentis bientôt dans sa confiance
-quelque chose de plus.</p>
-
-<p>Cela m'arrivait trop souvent, de divers côtés,
-depuis que j'étais à Vienne, pour que je ne fusse
-pas en garde. Mais Dieu sait qu'alors, j'eus quelque
-mérite à dire au prince, dans la cordialité du tutoiement
-d'usage dans les familles royales et princières
-que régit l'esprit patriarcal allemand:</p>
-
-<p>&mdash;Marie-toi&hellip; J'ai une s&oelig;ur qui me ressemble.
-Epouse-la!</p>
-
-<p>Une première fois, il s'en fut en me répondant:</p>
-
-<p>&mdash;J'aime mieux Middzi!</p>
-
-<p>C'était une jolie fille, type parfait de la Viennoise,
-cette Parisienne de l'Est européen. Il en eut
-deux enfants.</p>
-
-<p>Cependant, la sagesse l'emporta et, peut-être
-aussi mon influence, sans compter que, jeune mère,
-et puisant dans la maternité le courage de supporter
-bien des choses qui, plus tard, aggravées, ne furent
-plus supportables, je n'étais encore ni «démente,
-ni prodigue, ni capable de toutes les duplicités»,
-au dire de mes persécuteurs.</p>
-
-<p>Bien au contraire, longtemps mes qualités et mes
-vertus ont été exaltées par des gens qui devaient
-ensuite me couvrir d'opprobre. A cette époque, ma
-s&oelig;ur cadette parut devoir être une réplique heureuse
-de ce que j'étais, et Rodolphe prit le train
-pour Bruxelles. Stéphanie devint la seconde dignitaire
-de l'Autriche-Hongrie, la future impératrice
-de la Double Monarchie.</p>
-
-<p>L'Archiduc n'eut pas de peine à lui plaire. Il
-avait plus que la beauté: la séduction. De taille
-moyenne, bien proportionné, il cachait beaucoup
-de résistance sous une apparence frêle. Il faisait
-songer à un pur-sang: il en avait le fond, l'aspect
-léger et les caprices. Sa force nerveuse égalait sa
-sensibilité. Sur son visage au teint mat se reflétaient
-ses sentiments. Son &oelig;il, dont l'iris brun et brillant
-se colorait par moment de teintes diverses, semblait
-changer de forme en changeant d'expression. Il
-passait promptement de la caresse à la colère, et de
-la colère à la caresse. Il était troublant; il révélait
-une âme prenante, diverse et raffinée. Le sourire
-de Rodolphe faisait peut-être encore plus d'impression.
-C'était le sourire de sphinx angélique, particulier
-à l'impératrice, avec, en plus, une façon de
-parler, de se donner, de capter qui faisait l'effet
-d'extérioriser, de livrer la personne mystérieuse de
-Rodolphe à son interlocuteur, flatté de posséder cet
-être rare et prestigieux.</p>
-
-<p>Très lettré, très ouvert au mouvement des idées,
-l'Archiduc recherchait la société des artistes et des
-savants. Il se plaisait en compagnie d'hommes
-comme ces peintres supérieurs Canon et Angeli, et
-l'éminent physiologue professeur Billroth.</p>
-
-<p>Qu'on n'attende pas de moi, à présent, un portrait
-de ma s&oelig;ur. Il m'est bien difficile de m'attarder
-sur elle, en détails laudatifs, puisque j'ai
-dit qu'elle me ressemblait. Je dirai seulement: en
-mieux, physiquement.</p>
-
-<p>Rodolphe et Stéphanie formaient un couple en
-apparence bien assorti. Leur fille, Elisabeth, aujourd'hui
-Princesse de Windischgraetz, doit à la
-fortune dont elle a hérité de son grand-père, l'Empereur
-François-Joseph, une indépendance matérielle
-qui, jointe à son indépendance morale, a fait
-d'elle une jeune femme très en vue.</p>
-
-<p>Après sa naissance, ma s&oelig;ur, au lendemain des
-relevailles, eut l'idée de voyager. Elle avait besoin
-de se remettre, en allant à la mer. Elle se rendit à
-Jersey et y séjourna longuement.</p>
-
-<p>Rodolphe fut contrarié de son départ. Il s'y
-était opposé en disant qu'il fallait qu'elle restât près
-de lui qui, retenu par ses obligations de prince
-héritier, ne pouvait l'accompagner.</p>
-
-<p>Mais nous sommes d'une famille où, lorsque
-nous avons décidé quelque chose, il est bien difficile
-de nous faire revenir sur notre détermination.</p>
-
-<p>Stéphanie s'en fut. Elle ne songea pas qu'une
-jeune femme doit rester le plus possible près de
-son jeune mari, surtout quand il est l'homme le plus
-exposé de la cour de Vienne aux tentations.</p>
-
-<p>Rodolphe, un peu plus tard, eut un chagrin
-autrement vif que la contrariété d'une absence qui,
-en somme, pouvait s'excuser, à la condition de
-n'être pas aussi prolongée qu'elle le fut.</p>
-
-<p>L'Archiduchesse héritière de la Couronne tomba
-malade. Lorsqu'elle sortit des mains des chirurgiens
-qui eurent à lui prodiguer leurs soins, Rodolphe
-apprit qu'il aurait peu de chances, désormais,
-de voir s'accroître le nombre de ses enfants légitimes.</p>
-
-<p>Le coup fut rude. De ce jour, il commença à
-s'étourdir. Il était porté à s'oublier au cours des
-beuveries, des parties de chasse et autres. Ce penchant
-s'accentua. Ce fut à ce moment que la Vescera
-se trouva sur son chemin.</p>
-
-<p>La première fois que je fus fixée sur sa beauté,
-je faillis perdre contenance, mise dans une situation
-imprévue et délicate, qui me fit appréhender
-l'excès de la passion dans une nature telle que celle
-de Rodolphe.</p>
-
-<p>Il y avait un dîner au palais de Cobourg. L'Archiduc
-héritier était, selon son rang, à ma droite,
-et ma s&oelig;ur en face de moi.</p>
-
-<p>On parlait beaucoup, dans Vienne, de la liaison
-de Rodolphe et de la Vescera. Stéphanie, quoique
-silencieuse là-dessus, par dignité de caractère,
-devait souffrir. Je n'avais pas craint de dire à
-Rodolphe, aussi doucement que possible, mon opinion
-sur ce sujet difficile, et j'avais exprimé l'espoir
-que les racontars exagéraient. Je voulais penser
-qu'il ne s'agissait que d'un caprice. Et voilà qu'à
-table, les valets derrière nous, les convives attentifs
-à nos moindres gestes, et, premièrement, ma s&oelig;ur
-et mon mari, Rodolphe s'avisa de me montrer, dans
-sa main, cachée par le couvert et ses ornements
-propices, un portrait de femme en miniature, dissimulé
-dans quelque chose qui me parut être un
-porte-cigarettes.</p>
-
-<p>&mdash;C'est Mary, dit-il. Comment la trouves-tu?</p>
-
-<p>Je n'eus d'autre ressource que de sembler n'avoir
-ni vu, ni entendu et, par-dessus la table, d'adresser
-la parole à ma s&oelig;ur.</p>
-
-<p>Mais, ainsi débridé, que ne ferait pas Rodolphe?
-On ne fut pas long à le voir.</p>
-
-<p>Mon beau-frère est mort le 30 janvier 1889,
-entre six et sept heures du matin. Trois ou quatre
-jours auparavant, dans la matinée&mdash;chose bien
-rare&mdash;ma s&oelig;ur vint chez moi. Fatiguée, j'étais
-encore au lit. Stéphanie était inquiète, agitée.</p>
-
-<p>&mdash;Rodolphe, dit-elle, va partir pour Mayerling
-et y rester quelques jours. Il n'y sera pas seul.
-Que faire?</p>
-
-<p>Je me redressai sur mes oreillers, saisie d'un pressentiment
-sinistre. Les paroles de l'Archiduc à la
-soirée du Prince de Reuss étaient encore dans mes
-oreilles.</p>
-
-<p>&mdash;Pour l'amour de Dieu! m'écriai-je, ne le
-laisse pas partir seul. Va avec lui.</p>
-
-<p>Mais était-ce possible? Hélas! il en fut autrement.
-Je ne devais revoir ma s&oelig;ur que veuve et
-mon beau-frère, inerte, sur son lit de parade, le
-visage exsangue, entouré d'un bandeau blanc&hellip;</p>
-
-<p>Le 28, dans l'après-midi, je faisais une promenade
-au Prater, seule avec ma dame d'honneur.
-C'était un beau jour d'hiver, et le soleil oriental
-semblait s'attarder à Vienne. J'avais fait mettre
-ma voiture au pas pour goûter la clémence du
-ciel, mieux regarder les équipages et les cavaliers,
-et recevoir et rendre les saluts.</p>
-
-<p>Dans la <i lang="de" xml:lang="de">Hauptallee</i>, j'aperçus avec étonnement
-Rodolphe sans suite, à pied, et qui causait
-d'une manière animée, avec cette comtesse L&hellip;,
-qui a beaucoup fait parler d'elle, publié bien des
-choses, et dont le rôle, près de Rodolphe, fut tel
-qu'il ne me convient pas de l'apprécier.</p>
-
-<p>L'Archiduc vit ma voiture. Il me fit signe d'arrêter
-et vint au marchepied.</p>
-
-<p>Il allait me parler pour la dernière fois!</p>
-
-<p>Je me suis demandé bien souvent pourquoi ses
-paroles banales, en somme, me causèrent un trouble
-indéfinissable. Leur son est resté en moi, et je
-n'ai jamais oublié le singulier regard qui les accompagnait.
-Rodolphe était pâle, fiévreux, à bout de
-nerfs.</p>
-
-<p>&mdash;Je pars tantôt pour Mayerling, prononça-t-il.
-Dis au «gros» de ne pas venir ce soir, mais
-seulement après-demain matin.</p>
-
-<p>Le «gros», révérence parler, c'était mon
-mari. Le prince de Cobourg comptait parmi les
-plus fidèles compagnons de Rodolphe dans ses
-parties de chasse et de plaisir.</p>
-
-<p>Je voulus retenir un instant mon beau-frère,
-essayer de le faire causer davantage. Je demandai:</p>
-
-<p>&mdash;Quand viendras-tu me voir? Il y a longtemps
-que tu n'es venu.</p>
-
-<p>Il répondit étrangement:</p>
-
-<p>&mdash;A quoi bon?</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Rodolphe allait rester du 28 au soir au 30 au
-matin à Mayerling, en tête à tête avec sa maîtresse.
-Quand ses invités habituels, ajournés de
-36 heures, pour la chasse qui devait commencer à
-8 heures, arrivèrent, la réunion était comme un de
-ces banquets où la Mort a été priée par la volonté
-du Prince, ainsi qu'au temps de Néron ou de
-Tibère.</p>
-
-<p>Le condamné, ici, c'était le Prince lui-même, et
-il entraînait dans l'abîme l'amante impérieuse qui
-l'y avait poussé.</p>
-
-<p>On les trouva morts dans leur chambre. Spectacle
-affreux, et que virent, les premiers, le Comte
-Hoyoz, puis le Prince de Cobourg.</p>
-
-<p>Si la Vescera fut une dominatrice,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Et Vénus tout entière à sa proie attachée,</i></div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Rodolphe, par un sursaut de désespoir et de rage,
-ne lui pardonna pas de l'avoir mis dans une situation
-impossible qu'il ne se pardonnait pas non plus.
-Au matin d'une énervante orgie, ils moururent tous
-les deux. Ce fut le temps d'un éclair.</p>
-
-<p>Il ne pouvait continuer à avoir deux ménages.
-Impétueux et asservi, il ne supportait plus une
-liaison qui le paralysait et que, cependant, il ne
-pouvait rompre, tant elle tenait à son corps par
-des fibres multiples.</p>
-
-<p>Les romanciers ont souvent dépeint cette situation
-affreuse de l'esclavage de la matière, et de la
-protestation éperdue de l'esprit qui ne peut s'évader
-que dans la mort.</p>
-
-<p>Rodolphe, à trente ans, désespérait de tout. Il
-était excédé de vivre dans l'atmosphère d'une cour
-où il étouffait. Sa mort volontaire eut diverses
-causes dont les principales furent celles-ci:</p>
-
-<p>D'abord, l'amer regret d'un mariage qui ne lui
-donnait pas ce qu'il en avait attendu, par la quasi-certitude
-de rester sans héritier; l'impossibilité de
-réaliser le v&oelig;u de le rompre, v&oelig;u impie aux yeux
-de ses proches, du Saint-Siège et de la catholicité;
-enfin, la vision précise des chances de longue vie
-de l'Empereur, être insensible et qui s'embaumait,
-tout vivant, de soins égoïstes et minutieux.</p>
-
-<p>J'ai entendu Rodolphe me dire bien des fois:</p>
-
-<p>&mdash;Jamais je ne régnerai! Jamais <i>il</i> ne me laissera
-régner&hellip;</p>
-
-<p>Et s'il avait régné&hellip;?</p>
-
-<p>Ah! s'il avait régné!</p>
-
-<p>J'ai connu ses projets et ses vues. Je n'en dirai
-que ceci: rien ne l'effrayait des idées modernes.
-Les plus hardies l'auraient trouvé adapté. Il avait,
-de lui-même, brisé dans ses résolutions l'appareil
-désuet de la monarchie austro-hongroise. Mais
-comme les pièces d'une invisible armure tenues par
-des chaînes extensibles, les contraintes, les formules,
-les conceptions archaïques, les ignorances du
-parti pris et de l'erreur, tout ce dont il avait voulu,
-il voulait s'échapper, se resserrait autour de lui. Sa
-vie était un combat perpétuel contre une cour usée,
-finie, aveugle, corrompue, dont les m&oelig;urs avaient
-asservi son corps sans enchaîner son intelligence.</p>
-
-<p>Il fallait qu'il succombât ou qu'il régnât à temps
-pour triompher, jeter bas l'armure de Nessus,
-ouvrir les fenêtres, renverser la muraille de Chine,
-chasser à coups de fouet la camarilla.</p>
-
-<p>Mais la monarchie austro-hongroise devait périr,
-plutôt que se transformer. Il fut envoyé dans la
-mort en courrier.</p>
-
-<p>La sinistre nouvelle parvint à Vienne dans la
-matinée du 30. Ce fut un affolement général.</p>
-
-<p>L'après-midi, un aide de camp de l'Empereur
-vint, de sa part, s'informer près de moi.</p>
-
-<p>J'étais presque hors d'état de me tenir et de
-parler. On était venu me dire, à la première heure,
-que le prince de Cobourg avait assassiné mon
-beau-frère!</p>
-
-<p>Il s'était trouvé de bonnes âmes, dans Vienne et
-à la Cour, pour ne pas admettre que l'affection de
-Rodolphe fût pour moi fraternelle.</p>
-
-<p>Ah! si l'on savait à quelles ignominies de la
-jalousie et de la méchanceté, plus on monte, plus
-on est exposé!</p>
-
-<p>Le Prince héritier disparaissant, les imaginations
-et les vilenies se donnaient libre carrière!</p>
-
-<p>Je répondis à l'aide de camp que je ne savais
-rien, sauf le bruit de la fin sinistre de Rodolphe
-et de la Vescera, et que mon mari, parti le matin
-même vers 6 heures, pour la chasse, à Mayerling,
-n'était pas rentré.</p>
-
-<p>Entre temps, j'avais reçu une dame d'honneur
-de Stéphanie, qui me faisait prévenir de la catastrophe.</p>
-
-<p>Me dominant, je me fis conduire à la Hofburg,
-près de ma s&oelig;ur.</p>
-
-<p>Je la trouvai, blême et muette, tenant en main
-une lettre dont le secret, aujourd'hui, est dû à
-l'Histoire.</p>
-
-<p>Cette lettre, on venait de la découvrir dans le
-bureau particulier de Rodolphe, à l'adresse de
-Stéphanie. Elle annonçait sa mort.</p>
-
-<p>Tout était résolu, quand mon beau-frère me
-parlait au Prater. La lettre débutait ainsi: «Je
-prends congé de la vie&hellip;»</p>
-
-<p>C'était trop pour moi de lire cela. Les mots se
-brouillaient sous mes larmes.</p>
-
-<p>«Sois heureuse à ta façon», disait-il à sa
-femme.</p>
-
-<p>Et sa recommandation ultime était pour leur
-enfant: «Prends bien soin de ta fille. C'est ce
-qui m'est le plus cher. Je te laisse ce devoir.»</p>
-
-<p>Malheureuse enfant, qui n'a pas eu de père, je
-l'ai plainte bien souvent, et je la plains plus que
-jamais. Elle ne sait pas ce qu'elle a perdu.</p>
-
-<p>Le Prince de Cobourg ne revint au palais que
-dans la nuit du 31, après de longues heures passées
-chez l'Empereur. Il entra chez moi. Le désordre
-de ses traits et la fébrilité de ses paroles
-disaient quelles émotions il venait de traverser. Je
-le pressai de me donner des détails.</p>
-
-<p>&mdash;C'est horrible! horrible! ce que j'ai vu là-bas,
-prononça-t-il. Mais je ne puis, je ne dois rien
-dire, sinon qu'ils sont morts tous deux.</p>
-
-<p>Il avait prêté serment de se taire entre les mains
-de l'Empereur, de même que les autres amis de
-Rodolphe, venus pour chasser à Mayerling. Le
-secret fut bien gardé. Les quelques gens de service
-qui auraient pu parler eurent aussi de fortes raisons
-de ne rien dévoiler.</p>
-
-<p>Quand je me rendis près de l'Impératrice, sur
-son appel, je fus en face d'une statue de marbre
-couverte d'un voile noir.</p>
-
-<p>Je ressentais une émotion si forte que j'avais
-peine à marcher.</p>
-
-<p>Je baisai passionnément la main qu'elle me tendit,
-et, de sa voix brisée de mère au Calvaire, elle
-murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Tu pleures avec moi, n'est-ce pas?&hellip; Oui,
-je sais que tu l'aimais bien!</p>
-
-<p>Oh! l'infortunée, elle adorait son fils. Il lui faisait
-supporter l'ennui de cendre grise que dégageait
-son père, si mesquin, près d'elle, si grande. Rodolphe
-ravi à sa tendresse et à l'&oelig;uvre impériale, elle
-allait fuir, elle aussi, cette cour désormais sans
-avenir pour elle, et rencontrer la mort. On sait de
-quel coup subit et cruel elle mourut, innocente victime
-des fautes de son rang.</p>
-
-<p>J'ai vu, je vois, dans les drames successifs de la
-fin de la Maison d'Autriche, un châtiment céleste.
-Un pareil enchaînement de fatalités sanglantes,
-qui nous ramène aux tragédies de Sophocle ou
-d'Euripide, n'est pas le simple jeu du hasard. La
-justice des dieux fut toujours celle de Dieu. La
-cour de Vienne devait périr, terriblement frappée.
-Elle avait tout trahi et, d'abord, ses traditions, car
-il n'y restait rien de haut, même dans l'intrigue. Ce
-n'était plus qu'une basse cuisine de valets de Berlin.
-Et, lorsque François-Joseph, au fameux Congrès
-Eucharistique de la veille de la guerre, avait
-paru dans le carrosse impérial et devant les Autels,
-en Prince de la Foi, il allait, au sortir de ces pompes,
-finir platement sa journée en écoutant, chez
-Mme S&hellip;, les potins de Vienne et les racontars
-de police.</p>
-
-<p>Rodolphe est mort de dégoût.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch10">X</p>
-
-<h3>FERDINAND DE COBOURG
-ET LA COUR DE SOFIA</h3>
-
-
-<p>La famille de Cobourg était à son apogée au
-temps de Léopold I<sup>er</sup> et du Prince consort.</p>
-
-<p>Elle donnait à l'Europe une série de princes
-faits vraiment pour diriger des peuples. Leur influence,
-directe en Belgique, indirecte en Angleterre,
-mais non moins efficace, créait une période
-de paix et d'entente dont on sait les fructueux
-résultats.</p>
-
-<p>Plus tard, au temps où mon père continua brillamment
-l'&oelig;uvre du sien, le duc Ernest, prince
-régnant dans le duché de Saxe-Cobourg-Gotha,
-ne se montrait pas inférieur à son cousin de Bruxelles.
-A Vienne, le Prince Auguste, si parfaitement
-bon, et que j'eus trop peu comme beau-père, avait
-aussi prouvé qu'il était un homme de valeur.</p>
-
-<p>Des divers Cobourg, ceux de Vienne, frères de
-mon mari, étaient avec lui les descendants mâles
-qui devaient continuer le nom et la race.</p>
-
-<p>Je parlerai principalement de l'un d'eux, Ferdinand,
-ex-tsar de Bulgarie. Je ne m'étendrai pas
-de nouveau sur la branche de ma famille à laquelle
-il appartient. Son rôle dans l'Histoire contemporaine
-est suffisamment connu.</p>
-
-<p>Ferdinand de Cobourg, encore vivant quand
-j'écris ceci, est un des êtres les plus curieux qu'il
-soit possible d'imaginer.</p>
-
-<p>Pour le dépeindre, il faudrait un Barbey d'Aurevilly,
-à défaut d'un Balzac.</p>
-
-<p>Plus ma pensée s'est affermie, en vieillissant, et
-plus j'ai cherché à comprendre ce personnage
-étrange, moins je l'ai compris, si je le considérais
-d'un des points de vue ordinaires à la psychologie
-humaine.</p>
-
-<p>J'ai lu souvent que la femme est une énigme.
-Il y a des hommes pires que des femmes. C'est à
-se demander si celui-ci ne s'était pas créé, encore
-plus que Guillaume II, un monde artificiel, dans
-lequel il a voulu vivre. Je dirai lequel tout à l'heure.</p>
-
-<p>Je reconnais que l'éducation princière, en excitant
-par ses respects et flatteries de tous les jours
-l'amour-propre des princes, a tôt fait de les rendre
-singuliers, si, d'autre part, quelque influence salutaire
-ne fait frein aux excitations de l'orgueil.</p>
-
-<p>Une mère supérieure ne parvint pas à équilibrer
-les dons incontestables de Ferdinand. Il était né à
-l'automne de la Princesse Clémentine. C'était son
-Benjamin. Elle fut faible pour lui. Cette force de
-toutes nos forces, l'amour des mères, a ses faiblesses.
-Les mauvais fils sont ceux qui en abusent, et
-ceci, suivant cette justice qui ne se laisse jamais voir,
-mais qui a ses arrêts et ses châtiments, parfois
-visibles ici-bas,&mdash;ceci doit être durement expié.</p>
-
-<p>Il avait seize ans lorsque je suis arrivée au palais
-Cobourg. Il était élégant et svelte; son visage,
-éclairé de deux yeux d'un bleu d'acier, avait la
-beauté de la jeunesse, avec quelque chose de bourbonien.
-Le feu de l'intelligence, l'enthousiasme et
-la curiosité de vivre l'animaient.</p>
-
-<p>Il promettait d'être différent, de toute façon, de
-son frère aîné. Au moral, il paraissait riche des
-qualités du cadet, le charmant Auguste de
-Cobourg, mais elles n'aidèrent chez lui qu'à cette
-aisance distinguée qui lui fut, plus tard, naturelle,
-pour couvrir d'une brillante apparence sa nature
-complexe et tourmentée.</p>
-
-<p>J'avais un an de plus que lui. Nous étions la
-gaieté du vieux palais, aux moments où je pouvais
-oublier son ennui et mes ranc&oelig;urs. J'étais la confidente
-de Ferdinand, et je me retenais de faire de
-lui mon confident.</p>
-
-<p>Sans qu'il le fût et quoique, plus tard, il dût me
-témoigner de l'hostilité, il se dévouait volontiers à
-plaire à sa belle-s&oelig;ur, et à l'entourer de fleurs, de
-prévenances et de soins. Or, ceci advint, qui dura
-longtemps, qu'à cause de moi le premier né et le
-dernier né des Cobourg furent des frères ennemis,
-sous les dehors qu'ils devaient à leur situation.</p>
-
-<p>Il faut bien dire ces choses-là, car on ne s'expliquerait
-guère autrement tant d'inimitiés qui, un
-jour, m'accablèrent. Elles procédaient, du côté
-masculin, de la même cause, si misérable et qui sera
-éternellement au fond de tant de drames humains:
-la jalousie et l'appétit du plaisir, contrariés par une
-règle morale.</p>
-
-<p>Ferdinand de Cobourg, idolâtré par sa mère,
-accueilli en enfant gâté par la société, initié de
-bonne heure aux joies raffinées, se laissa emporter
-dans un monde singulier par une imagination exaltée.</p>
-
-<p>J'ai vu, je vois encore en lui, une espèce de
-nécromant moderne, de magicien «fin de siècle».
-Il a été cabaliste, comme M. Péladan était mage.
-Et de ces aventures-là, il reste toujours quelque
-chose qui pèse sur la destinée.</p>
-
-<p>Si d'abord je ne pus que lui voir faire des gestes
-surprenants sans m'expliquer ce qu'ils décelaient
-de tendances bizarres, je suis arrivée, par la suite,
-avec l'expérience des hommes et des choses, à comprendre
-pourquoi il était incompréhensible: il
-devait être possédé de l'Au-delà, pris à rebours. Il
-ne croyait pas à Dieu; il croyait au Diable.</p>
-
-<p>Je ne raconte que ce dont je suis sûre; je ne dis
-que ce que j'ai vu. Pas d'être plus superstitieux,
-par certains côtés, et plus troublant que Ferdinand
-de Cobourg. Je me demande à quelle secte fantastique,
-à quelle confrérie sabbatique il fut de
-bonne heure affilié, dans l'idée, sans doute, de servir
-ses conceptions ambitieuses et extraordinaires.</p>
-
-<p>Je me souviens qu'en notre palais de Vienne,
-parfois, il me demandait de lui faire de la musique,
-certains soirs où nous étions seuls. Il voulait
-que la pièce fût aussi peu éclairée que possible. Il
-s'approchait du piano. Il écoutait en silence. Minuit
-venait, il se levait&hellip;</p>
-
-<p>Il se levait avec une espèce de solennité, le
-visage recueilli, concentré. Il regardait la pendule.
-Il attendait le premier des douze coups, et quand il
-était proche, il disait:</p>
-
-<p>&mdash;Joue la marche d'<i>Aïda</i>.</p>
-
-<p>Alors, se reculant jusqu'au milieu du salon, il
-prenait une attitude d'officiant et prononçait des
-paroles incompréhensibles qui m'effaraient.</p>
-
-<p>Il articulait des formules cabalistiques en ouvrant
-les bras, la taille cambrée, la tête rejetée en
-arrière.</p>
-
-<p>Dans ses paroles mystérieuses, revenait le mot
-<i>Kopt</i> ou <i>Kofte</i>; ou <i>Cophte</i> (?), que je lui ai demandé
-d'écrire, un jour. Il a tracé des lettres dont
-je n'ai point su ce qu'elles étaient, sauf que j'ai cru
-y reconnaître une sorte de caractères grecs.</p>
-
-<p>Je l'ai questionné après ces séances, car, pendant,
-il fallait se taire et jouer la marche d'<i>Aïda</i>.
-Il m'a répondu en somme:</p>
-
-<p>&mdash;Le démon existe. Je l'appelle et il vient!</p>
-
-<p>Je n'en croyais rien; je veux dire que je ne
-croyais pas à sa visite. J'avais un peu peur tout de
-même. Et, quand mon beau-frère recommençait,
-je cherchais à découvrir si rien d'insolite ne se révélait
-autour de nous. Mais il n'y avait d'insolite que
-Ferdinand et ma curiosité&mdash;et notre avenir à tous
-deux!</p>
-
-<p>Fécond en singularités, il enterrait les gants et
-les cravates qu'il avait portés. C'était encore toute
-une cérémonie à laquelle, parfois, j'ai dû assister.
-Il avait lui-même creusé la fosse, et il prononçait
-aussi des paroles étranges, d'un air mystérieux.</p>
-
-<p>Sa bouche prenait alors ce pli amer que l'âge
-devait accentuer.</p>
-
-<p>Jouait-il avec le Dominateur, et gagnait-il à ce
-jeu l'esprit de domination qui devait être si fort
-chez lui?</p>
-
-<p>Etait-ce une sorte d'excitation cérébrale qu'il
-cherchait dans des pratiques où je crois bien qu'on
-s'auto-suggestionne dangereusement?</p>
-
-<p>Je laisse aux aliénistes, aux occultistes et aux
-casuistes le soin d'apprécier ce cas. Je suis un
-témoin. Rien de plus.</p>
-
-<p>Il n'était pas encore prince de Bulgarie. On ne
-voyait en lui qu'un aimable lieutenant de chasseurs
-autrichiens, qui venait des hussards parce qu'il ne
-sympathisait pas avec cet animal du haut duquel
-on peut tomber, et qui passe pour la plus noble conquête
-de l'homme. J'y mets des formes, mais je
-veux dire que Ferdinand de Cobourg était un
-déplorable cavalier.</p>
-
-<p>Qui eût pensé que ce petit officier mis à pied,
-bien né, d'ailleurs, bien apparenté et fin, aurait un
-trône et rêverait, un jour, d'être empereur de
-Byzance?</p>
-
-<p>Encore un qui avait préparé sa couronne, son
-entrée, et la cérémonie de couronnement, comme
-ce malheureux Guillaume qui s'attendait à se couronner
-lui-même <i lang="de" xml:lang="de">Weltkaiser</i>, dans Notre-Dame
-de Paris! Je me suis même laissé dire qu'il avait
-songé à une cérémonie où le Pape aurait dû venir,
-bon gré, mal gré, et où toutes les Confessions se
-seraient réconciliées dans la personne impériale,
-auguste et sacrée.</p>
-
-<p>C'est vraiment trop pour un homme, aujourd'hui,
-d'être Roi, selon l'ancienne formule du pouvoir
-absolu. Ce vin est trop fort. Il monte à la tête.</p>
-
-<p>Jadis le Prince, même souverain maître, n'entendait,
-ne voyait qu'un petit nombre de fidèles qui
-le gardaient et le tenaient, autant qu'ils le servaient.
-Il était en guerre les trois quarts du temps, et prenait
-sa part de la rude vie de soldat. A présent, il
-entend mille voix, mille gens, mille affaires. Il ne
-se bat plus, de sa personne, et la paix a des périodes
-prolongées. Le confort l'entoure et l'amollit.
-Le trésor des inventions et découvertes a tout
-changé autour de lui. Et quoique la valeur et l'aspect
-de la société et des individus se soient totalement
-modifiés, tout est encore à ses pieds!</p>
-
-<p>Il y a de quoi perdre la notion des réalités,
-comme l'infortuné Tzar Nicolas la perdit, comme
-Guillaume II la perdit, comme Ferdinand de Bulgarie
-la perdit.</p>
-
-<p>Car Ferdinand prit le pouvoir et le garda en
-autocrate, et je suis convaincue qu'il me saura gré
-de ne pas m'étendre sur sa politique et les moyens
-qu'elle employa.</p>
-
-<p>Il était arrivé au trône par les soins de la Princesse
-Clémentine, ambitieuse pour ce fils bien-aimé.
-Que n'a-t-elle toujours vécu! Encore que dans sa
-passion d'autorité, Ferdinand ait voulu l'emporter
-jusque sur sa mère à laquelle, parfois, cédant à
-l'orgueil de dominer, il disait des paroles qu'heureusement
-sa surdité l'empêchait d'entendre, si elle
-avait pu rester sur terre, pour le conseiller, il eût
-suivi un meilleur chemin.</p>
-
-<p>Reste à savoir s'il l'aurait écoutée. Et pourtant,
-ce fut elle qui gagna pour lui le trône de Sofia, et
-qui l'y maintint dans ses débuts périlleux. Elle
-donna des millions intelligents à l'établissement du
-Prince et de la Principauté.</p>
-
-<p>On se souvient de l'ascension de Ferdinand,
-prince contesté, puis reconnu, puis Tzar. Il eût pu
-dire, comme Fouquet: «<i lang="la" xml:lang="la">Quo non ascendam?</i>»
-Tout lui réussissait. Bientôt, il fut si sûr de lui,
-qu'on le vit remonter à cheval. Je peux en parler.
-Je lui ai choisi une de ses montures préférées. Elle
-venait de notre haras de Hongrie. C'était un bai
-de haute taille, bien d'aplomb, et large de rein.
-Ferdinand était grand et fort. Il lui fallait un cheval
-résistant, mais facile et sage, et qui ne prît peur
-de rien, ni du canon, ni des cris, ni des fanfares.
-Je l'essayai au Prater devant l'envoyé du Prince.
-Nous avions vraiment trouvé un mouton à cinq
-pattes que j'aurais bien été fâchée d'avoir pour
-moi, car il m'ennuyait. Aucun tintamarre ne le
-surprit. Il partit pour Sofia, où Ferdinand fit le
-beau, sur cette bonne bête, avec laquelle, peut-être,
-il rêva plus tard d'entrer à Constantinople.</p>
-
-<p>On n'a pas oublié sa guerre contre les Turcs. Il
-se voyait déjà aux portes de Byzance&hellip; Mais je ne
-veux pas redire ce que chacun sait.</p>
-
-<p>Je veux plutôt éclairer d'une lumière nouvelle le
-drame intime que son diabolique mépris de la Divinité
-et des règles morales de la civilisation chrétienne
-provoqua lorsqu'il fit baptiser et élever ses
-fils dans cette religion orthodoxe d'où le bolchevisme
-devait sortir, comme la guerre européenne
-est sortie du luthérianisme, et comme les plus terribles
-épreuves de l'Angleterre sortiront, fatalement,
-de son désordre religieux.</p>
-
-<p>Ferdinand de Bulgarie, né dans la confession
-catholique, épousa, en premières noces, Marie-Louise
-de Parme, fille du duc, fidèle servant de
-la foi apostolique et romaine. Ce mariage, célébré
-alors qu'il était déjà prince de Bulgarie, ne fut
-consenti que sous l'expresse condition que les enfants
-à venir seraient baptisés et élevés dans la religion
-de leur mère et de leurs ascendants. Ce fut un
-article formel du contrat. Ferdinand s'engagea
-donc solennellement. Mais, lorsqu'il jugea que
-l'appui de la Russie pouvait être utile à ses vues
-sur Constantinople, il n'hésita pas et, se dégageant
-à la fois de sa signature et de ses serments, il livra
-ses deux fils au schisme russe. Sur quoi, trahie, révoltée,
-frappée dans sa croyance, déchirée dans son
-âme, mère de l'âme de ses enfants, Marie-Louise
-de Parme s'enfuit du Konak de Sofia et vint à
-Vienne cacher sa douleur et son épouvante dans
-les bras maternels de la princesse Clémentine, non
-moins crucifiée qu'elle par le reniement de son
-fils.</p>
-
-<p>Les personnes qui ont quelque idée des questions
-de conscience et, particulièrement, de celles que
-les convictions religieuses font naître, comprendront
-sans peine l'intensité de ce drame.</p>
-
-<p>J'étais alors au palais Cobourg. Je vis arriver la
-princesse de Bulgarie fuyant le lieu où, pour cette
-mère pieuse, ses enfants innocents perdaient leur
-part d'éternité. C'était, sans doute, beaucoup craindre.
-Dieu est bien plus grand que nous ne l'imaginons.
-Nos interprétations de sa justice, même inspirées
-de la Révélation, seront toujours au-dessous
-de sa miséricorde, car nous n'avons pas de mots
-sur terre pour la bien définir, pas plus que pour
-expliquer le mystère de la survie des âmes.</p>
-
-<p>La pauvre princesse n'en était pas moins affreusement
-malheureuse. Je me souviens de sa pâleur,
-de son angoisse, de son indignation, de son désir de
-voir annuler son mariage en cour de Rome.</p>
-
-<p>De peur que Ferdinand ne vînt la reprendre de
-force, elle avait voulu s'installer tout près de sa
-belle-mère. On dut lui dresser un lit de fortune
-dans une petite pièce attenante à la chambre de la
-Princesse. Elle ne se sentait en sûreté que dans cet
-asile.</p>
-
-<p>La raison d'Etat et l'impossibilité, pour cette
-mère, de vivre sans voir ses enfants retenus prisonniers
-du trône de leur père, furent plus fortes que
-sa révolte et son désespoir. Quelques mois plus
-tard, elle accepta de revenir à Sofia.</p>
-
-<p>Les Parme étaient, comme elle, bouleversés. Le
-Saint-Siège avait excommunié Ferdinand. Cette
-malédiction sacrée jetait dans le deuil la famille si
-croyante et si digne d'amour qui lui avait fait confiance
-en lui donnant une de ses filles.</p>
-
-<p>Je revis, à Sofia, la pauvre princesse de Bulgarie.
-Elle avait héroïquement repris la charge conjugale;
-elle relevait de couches.</p>
-
-<p>Qui saura, qui dira jamais ce qui se passait en
-elle? Dévorée d'angoisses intérieures, elle en mourut
-peut-être. Elle était de ces natures que ronge
-une plaie d'âme. J'ai pensé bien souvent à elle. Ce
-fut une martyre de son amour pour ses enfants.</p>
-
-<p>Un séjour à Sofia, resté ineffaçable dans ma
-mémoire, nous ramène à 1898.</p>
-
-<p>Mon mari m'accompagnait, mais il y avait toujours,
-entre son frère et lui, quelque chose d'indéfinissable
-et d'indéfini qui était ce que j'ai précédemment
-indiqué.</p>
-
-<p>On ne pouvait être mieux accueilli que nous ne
-le fûmes. La vie du Souverain était supérieurement
-organisée dans ce pays encore primitif. Au palais,
-rien ne manquait. L'Orient et l'Occident s'y
-mariaient confortablement.</p>
-
-<p>Ferdinand me donna, pour garder mon appartement
-personnel, une sorte d'honnête brigand
-revêtu d'une livrée pittoresque, d'aspect oriental.
-A partir du moment où il lui fut dit de veiller sur
-moi, et de n'obéir qu'à mes ordres, il s'installa
-devant ma porte, et de jour et de nuit, n'en bougea
-plus. Mon mari lui-même ne serait pas entré
-sans ma permission.</p>
-
-<p>Je n'ai jamais compris comment cette farouche
-sentinelle pouvait être toujours là.</p>
-
-<p>Mon beau-frère se montra pour moi d'un empressement
-délicat et raffiné. Il me fit la reine de
-ces jours de fête. Je fus comblée d'hommages par
-tout ce qui l'entourait. Chaque repas était une merveille
-de décoration et de cuisine. Les Sybarites
-auraient aimé le palais de Sofia.</p>
-
-<p>J'ai toujours apprécié les repas qui sont des
-repas. Il n'en coûte guère plus de bien manger
-que de mal manger; et c'est une infirmité du corps
-et de l'esprit, en même temps qu'une offense au
-Créateur, que de dédaigner les mets accommodés
-avec soin. Si nous avons le don du goût, et si les
-bonnes choses existent sur terre, c'est, apparemment,
-que celles-ci sont faites pour celui-là.</p>
-
-<p>Ferdinand pratiquait cette théorie en épicurien.</p>
-
-<p>Après le souper, chaque soir, il y avait danse
-au palais. Les officiers bulgares étaient d'intrépides
-danseurs. Elevés à Vienne ou à Paris, ils savaient
-causer. Ils étaient distingués, comme le sont les fils
-d'une forte race, essentiellement agricole, dont la
-vie saine et large donne à son élite une instinctive
-noblesse.</p>
-
-<p>Dans le jour, le Prince me faisait les honneurs
-de sa capitale et de son royaume. Nous évoquions
-les souvenirs du palais de Cobourg, et nos excursions
-et parties d'autrefois. Nous revenions en
-esprit dans cette forêt d'Elenthal, si chère à notre
-jeunesse.</p>
-
-<p>Nous roulions en voiture, accompagnés d'une
-escorte que je ne me lassais pas d'admirer. J'ignore
-si les routes se sont améliorées, en Bulgarie; mais
-alors, elles étaient rares et entretenues par la Providence.
-A peu de distance de la capitale, elles prenaient
-l'aspect de pistes. L'escorte suivait sans
-broncher, indifférente aux obstacles de tout genre
-qu'elle rencontrait sur les côtés du chemin trop
-étroit.</p>
-
-<p>J'ai vu rarement de pareils cavaliers et de pareilles
-façons, pour les bêtes et les gens, de franchir
-les haies, les murs, les fossés. C'était de la
-sorcellerie à cheval.</p>
-
-<p>Je regardais Ferdinand, superbe d'indifférence à
-tout ce qui n'était pas sa belle-s&oelig;ur. Je le regardais,
-en pensant au sataniste de notre jeunesse. Il était
-toujours étrange. Je voyais encore, comme depuis
-longtemps, une amulette à sa boutonnière, en
-guise de décoration. C'était un bouton jaune de
-marguerite, travaillé en un métal d'une teinte
-pareille à celle du c&oelig;ur de la fleur, et parfaitement
-exécuté. Chaque fois que je l'ai questionné
-sur ce «gri-gri», dont il ne se séparait pas, il a
-pris son air grave, et laissé entendre que c'était là
-quelque chose dont il ne convenait pas de parler.</p>
-
-<p>Il nous avait instamment priés de venir passer un
-peu de temps près de lui. Avait-il dans l'idée ce
-qu'il me dit, un soir, en plein souper, et qu'il
-appuya d'un autre ton, au privé? Je ne peux le
-croire.</p>
-
-<p>Je pense que, par moments, emporté par ses
-sens, il ne se possédait plus. Je ne sais pas si,
-comme son frère aîné le voulait tant, j'ai été folle,
-mais je suis bien sûre que, souvent, Ferdinand de
-Cobourg n'avait pas toute sa raison.</p>
-
-<p>Oui, ce lettré spirituel, cet amateur d'art éclairé,
-ce passionné de fleurs, cet ami délicieux des oiseaux
-qu'il choyait dans une volière de conte bleu, et
-charmait comme un charmeur de profession, cet
-homme du monde accompli, quand il voulait l'être,
-ce fils enfin de la princesse Clémentine et ce petit-fils
-de la reine Marie-Amélie, disparaissaient derrière
-un personnage démoniaque, et qui s'abandonnait
-aux instincts du sabbat.</p>
-
-<p>A ce souper, que je revois comme si j'y étais, il
-me dit, sans pouvoir être entendu de mon mari,
-placé en face de nous, du côté où la Princesse
-absente, étant souffrante, aurait dû être:</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois tout ce qui est ici, hommes et choses.
-Eh bien! tout, y compris mon royaume, je le mets,
-avec moi, à tes pieds!</p>
-
-<p>Je ne pouvais accueillir cette déclaration de
-roman qu'en y voyant une galanterie qui tenait
-plus de la fantaisie que de la réalité. C'est sur le
-ton de la plaisanterie que j'essayai de répondre.
-Mais j'avais plus d'une raison, outre l'expression
-de son regard qui démentait l'aisance de sa voix,
-de me méfier de son imagination asservie à son
-désir.</p>
-
-<p>En effet, le même soir, après le souper, il vint
-à moi et, m'attirant du salon de danse dans une
-pièce voisine, vers une des portes-fenêtres ouvertes
-sur la nuit orientale et la paix du petit parc du
-palais, il me demanda si j'avais compris ce qu'il
-m'avait dit à table.</p>
-
-<p>Sa parole était dure, son regard fixe. Il avait
-quelque chose d'impérieux et de fascinateur. J'étais
-extrêmement troublée. Il insista brutalement:</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour la dernière fois que je t'offre ce
-que je t'ai offert. Comprends-tu?</p>
-
-<p>Mes yeux se reportèrent sur le salon. J'aperçus
-le prince de Cobourg, si différent de ce frère
-encore jeune, imposant, plein de force, beau d'allure.
-Mais l'image de la Princesse Marie-Louise
-passa devant mes yeux, et aussi celle de la Reine&hellip;
-Je secouai la tête en murmurant un «non»
-effrayé.</p>
-
-<p>Je devais être d'une pâleur de cire. Ferdinand
-changea de visage. Ses traits eurent une expression
-sinistre; il blêmit et, d'un ton rauque, menaça,
-dans un ricanement:</p>
-
-<p>&mdash;Prends garde! Tu t'en repentiras! Par
-«Kophte»&hellip; (?)</p>
-
-<p>Il ajouta ces mots incompréhensibles qu'il prononçait,
-lorsqu'il me demandait de jouer, à minuit,
-la marche d'<i>Aïda</i> dans le salon obscur.</p>
-
-<p>J'ai senti, ce soir-là, que quelque chose de dangereux
-pour moi venait de se produire. Il est de fait
-qu'à dater de cette époque, Ferdinand de Cobourg
-s'unit à son frère dans son inimitié à mon égard.</p>
-
-<p>Et ce n'était pas une mince inimitié que la
-sienne!</p>
-
-<p>Je me rends parfaitement compte que ce récit,
-pour bien des gens, paraîtra incroyable. C'est de
-l'Anne Radcliffe! Mais tout fut incroyable dans
-la vie publique et privée de Ferdinand de
-Cobourg&hellip;</p>
-
-<p>Je ne veux pas rappeler le jugement déjà porté
-sur lui par l'Histoire, petite et grande. Mon but
-n'est pas d'ajouter à son écrasement. Mon but est
-de montrer dans quel milieu inconcevable j'ai vécu.
-J'étais dans une famille où il y avait de tout, du
-parfait et de l'exécrable. Malheureusement, je
-n'étais pas libre de suivre le parfait et d'abandonner
-l'exécrable. J'ai mis vingt ans à m'évader.</p>
-
-<p>Ferdinand de Cobourg a commencé de subir,
-lui aussi, ici-bas, son châtiment. Tel que je le connais,
-je suis certaine qu'il souffre avec intensité,
-même s'il a encore, parfois, les consolations de
-Lucifer.</p>
-
-<p>Il se prenait, je crois, pour un «surhomme».</p>
-
-<p>Ce fou de Nietzsche, rajeunissant une théorie
-vieille comme les chemins, car jadis, les surhommes
-s'appelèrent les chevaliers, les preux, les héros, les
-demi-dieux, a tourné un nombre considérable de
-cervelles, dans les pays germaniques. Il leur a fait
-d'autant plus de mal que leur surhumanité, infestée
-du matérialisme morbide du siècle, s'est affranchie
-de l'idéal qui, autrefois, animait les personnages
-religieux et les élevait vers l'honneur, loin du crime.
-Leurs buts et leurs moyens ont donc été misérables,
-et ne pouvaient, finalement, aboutir qu'à d'effroyables
-défaites matérielles et morales.</p>
-
-<p>Certainement, Ferdinand de Cobourg, ambitieux
-dès sa jeunesse, lut Nietzsche, quand ses
-théories eurent le retentissement dont on se souvient.
-Il y gagna d'être, à présent, une des plus
-notables victimes de Zarathoustra.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch11">XI</p>
-
-<h2 class="nobreak">GUILLAUME II ET LA COUR DE BERLIN</h2>
-
-<h3>L'EMPEREUR DE L'ILLUSION</h3>
-
-
-<p>Je veux parler de Guillaume II comme d'un
-mort. Il n'appartient plus à ce monde, il appartient
-à l'autre.</p>
-
-<p>On m'excusera ici d'être sobre d'anecdotes.
-Il me serait pénible de ramener dans la vie et l'action
-ce disparu. Mon désir est de me borner à l'expliquer
-en connaissance de cause.</p>
-
-<p>C'était une idée puérile de vouloir, sous de
-grands mots creux, cette petite chose: l'arrestation
-et le jugement d'une Domination effondrée dans
-la honte.</p>
-
-<p>La société ne peut connaître des crimes contre
-la Civilisation, &oelig;uvre divine, puisqu'elle met
-l'homme au-dessus de la bête.</p>
-
-<p>Guillaume II est tombé du trône, poussé, tenu
-par une main autrement puissante que celle d'un
-policeman. Il a connu la plus dure prison, l'exil,
-le régime le plus affreux, la peur; le plus terrible
-jugement sur terre, celui de la conscience.</p>
-
-<p>Qui dira le secret des nuits de ce fuyard, traître
-à son peuple qu'il berça d'illusions et de mensonges,
-et mena à la ruine, à la guerre civile, au
-déshonneur? Car il ne s'est pas déshonoré seul, il
-a déshonoré l'Allemagne en déshonorant ses
-armes.</p>
-
-<p>Quel est l'honnête Allemand qui, revenu, aujourd'hui,
-des intoxications guerrières, peut, sans
-frémir, entendre parler de Louvain, du <i>Lusitania</i>,
-des gaz asphyxiants et autres horreurs dont la responsabilité
-retombe sur Guillaume II?</p>
-
-<p>Il faudra des siècles pour effacer la tache de sa
-folie meurtrière. Elle est l'ombre qui, répandue sur
-le malheureux Empire, le fait paraître monstrueux
-aux nations de l'Entente.</p>
-
-<p>Or, je veux le dire tout de suite, parce que je
-la connais bien, l'Allemagne n'est pas ce que la
-Prusse impériale l'avait faite, et pourrait la refaire
-encore.</p>
-
-<p>Victime de sa confiance et de sa candeur, elle
-a pris pour parole d'Evangile ce que déclarait, professait,
-enseignait le Souverain, héritier des souverains
-victorieux.</p>
-
-<p>Il est plus difficile d'hériter qu'on ne pense, et
-je le dis sans ironie. Guillaume Il n'eut rien de
-l'humanité de son grand-père, s'écriant devant le
-sacrifice des cuirassiers de Reischoffen: «Ah! les
-braves gens!» Rien de son père qui mérita le nom
-de Frédéric-le-Noble, et qui mourut de deux souffrances,
-celle que le mal mit dans sa gorge, celle
-que la fébrile impatience de régner que témoigna
-son fils mit dans son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Guillaume II paraissait séduisant au temps de
-sa jeunesse. Enfant, il était un aimable compagnon
-de jeux. Nous avons saccagé ensemble les fraisiers
-de Laeken. Sacrilège pardonné à cause de lui!</p>
-
-<p>Je l'ai toujours suivi, de si loin que ce fût. Je
-l'ai cru grand; j'ai beaucoup attendu de sa puissance,
-à l'exemple, je crois, non seulement de son
-peuple, mais de tous les peuples. Il avait une partie
-merveilleuse à jouer. Il n'a pas su, il n'a pas
-pu; il lui a manqué ce qu'il fallait, et peut-être,
-d'abord, une femme habile et bonne. Le fond
-n'existait pas chez lui. Une femme eût pu l'y
-mettre ou y suppléer.</p>
-
-<p>François-Joseph avait été presque brillant au
-début de son existence active. Il parut même distingué.
-Trente ans plus tard, son visage prenait
-une expression vulgaire que ses premiers portraits
-ne faisaient pas prévoir. Mais il donnait, à distance,
-l'impression d'être quelqu'un. La hauteur morale
-de l'Impératrice l'élevait d'un reflet de son éclat.</p>
-
-<p>Moins favorisé, plus Guillaume II vécut, plus il
-se gâta d'aspect, de parole, de tenue. Deux
-hommes avaient exactement pris sa mesure et n'auguraient
-de lui rien de bon: le Prince de Galles,
-qui fut Edouard VII, et le Roi mon père.</p>
-
-<p>L'opinion intime de mon père m'est revenue bien
-souvent. Ce serait tout un chapitre qui nous mènerait
-loin. Je me bornerai à dire que le Roi avait
-prévu que l'Allemagne, grisée d'excitations guerrières
-par Guillaume II, prédicant du vieux rite
-prussien, finirait par se jeter sur la Belgique, sur la
-France et, au besoin, sur le monde entier.</p>
-
-<p>Les défenses de la Meuse furent une indication
-probante de la préoccupation du Roi. Mais on est
-bien loin de savoir tout ce qu'il dit, ce qu'il fit,
-ce qu'il voulut faire à ce sujet.</p>
-
-<p>Malheureusement, certains partis et certains
-hommes influents en Belgique, de bonne foi d'ailleurs,
-dans leur égarement, combattirent ses desseins
-au lieu de les servir. La patrie en a cruellement
-souffert.</p>
-
-<p>Comment Guillaume II est-il arrivé aux aberrations
-qui ont entraîné la disparition des trônes de
-l'Europe centrale et tant de calamités? Ce n'est
-pas, comme on le croit dans divers pays de l'Entente,
-l'effet d'une ambiance fatale, créée par les
-ambitions de l'Allemagne et «ses instincts barbares».
-L'empereur allemand avait un pouvoir
-immense; il était, en fait, un monarque absolu. Ni
-le <span lang="de" xml:lang="de">Reichstag</span>, ni le <span lang="de" xml:lang="de">Bundesrath</span>, ni les Parlements
-d'Etats ne le gênaient. Le cabinet de l'Empereur
-gouvernait l'armée, qui gouvernait la nation. Donc,
-tout se ramenait à la personne impériale, fruit magnifique
-de la discipline et de la force prussiennes.</p>
-
-<p>Mais dans ce fruit, si impressionnant à voir sur
-son espalier de parade, il y avait un ver:</p>
-
-<p>Guillaume Il mentait; il mentait aux autres, il
-se mentait à lui-même, et il mentait sans savoir
-qu'il mentait. Il vivait continuellement dans la fiction.
-C'était un acteur. Je l'ai laissé entendre,
-reprenant ce qui a été dit et qu'on ne saurait trop
-redire. Mais c'était le pire des acteurs: l'amateur,
-l'homme du monde qui joue la comédie&mdash;et le
-drame&mdash;et qui est tellement féru de ses petits
-talents qu'il devient plus acteur qu'un acteur, et
-qu'il est toujours, et dans tout et partout, en représentation.</p>
-
-<p>Cette passion du théâtre est à la fois l'excuse et
-la condamnation de Guillaume II. Son excuse, car
-il entrait si bien dans la «peau» des personnages
-successifs qu'il faisait que, dans chacun d'eux, il
-était sincère. Sa condamnation, parce qu'un Roi,
-un Empereur doit être une Réalité, une Volonté,
-une Sagesse et qu'il ne fut rien de tout cela.</p>
-
-<p>De lui-même, il était creux et sonore. On a
-énuméré ses multiples talents. Ils se ramenaient
-à un seul, néfaste: l'art de s'illusionner sur soi-même
-pour illusionner les autres. Sous ce vernis,
-le vide d'une âme sans critère, sans équilibre, à
-la merci de n'importe quelle flatterie, quelle impression,
-quelle circonstance. Et aussitôt, un discours,
-des opinions, une attitude, suivant le rôle du
-personnage à mettre en scène.</p>
-
-<p>Au demeurant, le meilleur fils du monde. Car
-il n'était pas méchant. Il était pire: il était faible.
-C'est Chamfort, si j'ai bonne mémoire, qui a écrit
-que «les faibles sont l'avant-garde de l'armée des
-méchants». Celui-ci a été l'éclaireur de l'avant-garde.
-Son état-major formait l'armée. Il s'était
-emparé de ce Jupiter tonnant qui avait peur du
-tonnerre, car ce soldat amateur était bien trop
-nerveux pour supporter le bruit de la bataille.</p>
-
-<p>Dès que ses officiers l'eurent persuadé, pour le
-plus grand bien de leur avancement, de ses talents
-militaires et maritimes, il ne songea plus qu'à son
-rôle de <i lang="de" xml:lang="de">Weltkaiser</i>, et prépara la conquête de la
-terre.</p>
-
-<p>Pris à leur propre piège, ses fidèles se grisèrent
-de la griserie qu'ils provoquaient. Le Cabinet de
-l'Empereur fut le théâtre d'une orgie continuelle
-de projets gigantesques. A Vienne, les imaginations
-s'enflammèrent. Le Berlin-Bagdad, la <i lang="de" xml:lang="de">Mittel-Europa</i>
-ravivaient le <i lang="de" xml:lang="de">Nach Osten</i> primitif. Toute
-une camarilla intéressée, d'ailleurs, aux bénéfices
-à venir de ces belles entreprises, le louait passionnément.</p>
-
-<p>L'empereur François-Joseph, s'il avait eu encore
-quelque lueur de raison et de bonté, en 1914,
-aurait eu conscience des inconnues formidables des
-problèmes berlinois, et maintenu la paix, en refusant
-de mourir aux cris des victimes d'une guerre.</p>
-
-<p>Guillaume II, abandonné à lui-même, déchaîna
-la barbarie en puissance dans tous les peuples
-ramenés à la férocité des combats.</p>
-
-<p>Il manquait de fond, ai-je dit. C'était, en effet
-l'inconsistance même. A force de jouer mille personnages,
-il n'avait plus aucune personnalité.</p>
-
-<p>Un homme n'est vraiment quelqu'un que par
-son for intérieur, et non par une étiquette. Beaucoup
-de sots et de malhonnêtes gens arrivent en place.
-Intrigue, hasard, faveur, erreur humaine. Ils n'en
-sont pas moins sots ou malhonnêtes, et c'est pour
-cela que le monde va si mal.</p>
-
-<p>Guillaume II avait beau prendre des airs chevaleresques,
-il restait en lui-même grossier. On s'en
-apercevait souvent à ses plaisanteries de corps de
-garde.</p>
-
-<p>Il était privé de tact et de jugement. De tact,
-effet d'une adolescence adonnée aux beuveries
-d'étudiant, à Bonn, et d'une jeunesse habituée des
-Kasinos berlinois; de jugement, effet d'une vanité
-native que tout devait développer, comme pour sa
-perte et celle de l'Allemagne. Le vaniteux est l'être
-qui se trompe le plus sur tout le monde, parce qu'il
-commence par se tromper sur lui-même. Et c'est
-ordinairement un «gaffeur».</p>
-
-<p>Guillaume II m'a dit, une fois, croyant m'adresser
-un compliment:</p>
-
-<p>&mdash;Tu ferais un beau grenadier dans ma
-garde!</p>
-
-<p>Le compliment me sembla poméranien.</p>
-
-<p>Si Guillaume II avait eu du tact et du jugement,
-il eût su avoir une politique autre que celle
-de la menace, de la violence, et une diplomatie
-bien différente de celle à fourberies, dont l'Allemagne,
-sous son règne, s'est trouvée affligée.</p>
-
-<p>Incapable de juger son siècle, surchargé qu'il
-était d'un traditionalisme prussien dont son zèle de
-titulaire de l'emploi de roi de Prusse issu d'une
-famille venue de la Souabe, en Brandebourg,
-s'encombrait, il en était encore aux Chevaliers
-Teutoniques, persuadé qu'il consolidait ainsi son
-prestige. Le moyen âge a eu, sur lui, et, par lui,
-sur toute l'Allemagne, une action désastreuse.</p>
-
-<p>En outre des gares à créneaux et des bureaux
-de poste à machicoulis, l'influence moyenâgeuse
-ramenait l'Empereur-Roi et son peuple aux vieilles
-haines, aux vieilles luttes, aux vieilles idées, comme
-si le monde n'eût point changé. Le résultat était
-que la science, les inventions, les découvertes
-devaient premièrement servir l'industrie de la
-guerre, la continuation des conquêtes, le <i lang="de" xml:lang="de">Faustrecht</i>
-et toutes les folies que des militaires, des écrivains
-et journalistes militarisés, se sont attachés à
-servir, y trouvant leur pain quotidien.</p>
-
-<p>Cependant, les peuples rapprochés par le moyen
-des communications et des échanges d'idées multipliés,
-commençaient à chercher dans des voies
-pacifiques les solutions qui, jusqu'ici, sont difficilement
-sorties du sentier de la guerre, c'est-à-dire la
-conservation et le développement de l'espèce
-humaine, sa meilleure répartition sur la terre et son
-accession à plus de bonheur et de justice.</p>
-
-<p>Guillaume II manquait de fond, j'y reviens,
-parce qu'il manquait de morale. Non qu'il fût
-immoral. Sans avoir été un saint, il a très bien
-rempli son rôle d'époux et de père. C'était en tout
-un amateur zélé. Cependant, il manquait de morale
-parce que le luthérianisme d'attitude qui lui permettait
-de jouer le rôle de prédicant ne pouvait
-être une règle religieuse, seul lien des lois d'une
-morale. Ses homélies de <i lang="la" xml:lang="la">Summus Episcopus</i> ne faisaient
-pas qu'il fût humble, charitable et juste
-devant Dieu.</p>
-
-<p>Contrairement à ce que l'on imagine, quand on
-n'a pas médité le problème religieux, le luthérianisme,
-le calvinisme ne sont pas une religion. Les
-belles âmes qu'on y rencontre seraient belles dans
-n'importe quel culte ou quelle absence de culte.
-Elles ont des beautés innées qui les rapprochent
-du divin. Mais un moment d'une religion ne saurait
-être une religion. Les schismes sont les accidents
-de la vie de l'Eglise. Une déchirure à un
-costume n'est jamais un costume. Au contraire!</p>
-
-<p>Le luthérianisme, à l'origine, n'est pas un culte,
-c'est une révolte, et cette révolte fera toujours plus
-de révoltés que de croyants. Révolte contre
-Rome&mdash;<i lang="de" xml:lang="de">Los von Rom!</i>&mdash;Cri impie. Ce n'est
-pas seulement: «Délivrez-nous de Rome!»
-C'est: «Délivrez-nous de la civilisation chrétienne,
-de l'unification catholique, autrement dite
-universelle»,&mdash;notre unique chance de paix sur
-la terre; c'est le reniement de la latinité et de
-l'hellénisme; c'est la régression de l'Europe centrale
-vers le Walhala Scandinave. Ce n'est pas le
-monde qui s'ouvre, c'est le monde qui se ferme.
-Ce n'est pas la libre harmonie des gestes et des
-pensées parmi les hommes, c'est l'uniformité obligatoire
-du pas de parade, et du silence dans le
-rang! de la garde prussienne.</p>
-
-<p>Si Guillaume II, responsable du viol de la neutralité
-de la Belgique, de l'incendie de Louvain,
-des massacres de Dinant et de tant d'autres atrocités,
-n'était pas mort pour moi, et qu'il me fût
-donné de le revoir, je lui dirais:</p>
-
-<p>&mdash;Malheureux! As-tu jamais lu G&oelig;the?
-Peux-tu, un instant, supposer ce qu'il penserait de
-toi, celui qui a écrit: «Tout homme n'est grand
-que par le ciel qu'il porte en lui-même!» Toi, le
-ciel, tu l'as vidé de Dieu avec le Luther de haine
-et de négation qui a été le tien, et tu n'as porté
-en toi que le néant.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch12">XII</p>
-
-<h3>LES HOLSTEIN</h3>
-
-
-<p>Je connus Augusta de Schleswig-Holstein peu
-de temps après son mariage avec le Prince Guillaume
-de Prusse. Je la revis, plus tard, Impératrice
-d'Allemagne, à la cour de Berlin.</p>
-
-<p>Il n'était pas facile de trouver grâce devant elle.
-Non qu'elle fût, de parti pris, méchante femme,
-mais son étroitesse d'esprit et ses prétentions à la
-perfection des vertus allemandes faisaient d'elle un
-juge exempt de bienveillance.</p>
-
-<p>Pessimiste et rigoriste, tout occupée de ses
-devoirs domestiques et de sa recherche du dieu de
-Luther, qu'elle servait d'un zèle ennemi des autres
-dieux, sans la moindre idée de l'immense miséricorde
-et de l'infinie splendeur du vrai Dieu, elle
-entendait édifier l'Allemagne. Toujours sentimentale,
-l'Allemagne admirait de confiance cette
-épouse et cette mère, son mari et ses enfants qui
-formaient, de loin, une magnifique famille.</p>
-
-<p>Mais jugeons l'arbre à ses fruits. Ici, point de
-drames intimes, nul conflit moral; tout semble se
-dérouler dans l'ordre et l'honneur. Or, aucun des
-enfants nés de l'union de Guillaume II et d'Augusta
-de Schleswig-Holstein ne s'est signalé à la
-considération des hommes. Et, par pitié, je n'en
-dirai pas davantage.</p>
-
-<p>J'ai connu l'ancienne cour de Berlin, celle de
-Guillaume I<sup>er</sup>. Elle était patriarcale. La vieille
-impératrice Augusta, infirme, apparaissait corsetée,
-sanglée, installée sur un fauteuil que l'on
-menait aux salons impériaux jusque derrière un
-rideau qui, alors, s'ouvrait, et le cercle de cour se
-formait autour de Sa Majesté. Bienveillante, elle
-m'adressa la parole en bon français. Guillaume I<sup>er</sup>
-allait de l'un à l'autre, simple et affable.</p>
-
-<p>Le Kronprinz Frédéric donnait l'impression
-d'un être bon, noble, instruit, et sa femme, fille de
-la Reine Victoria, attirait par son naturel ouvert
-et souriant, et sa vive intelligence.</p>
-
-<p>Le comte de Bismarck et le maréchal de
-Moltke étaient les deux figures à sensation de
-cette cour sans cérémonie. Ma jeunesse les examinait
-curieusement. M. de Bismarck faisait du
-bruit, parlait haut, et souvent avec une grosse
-gaieté. M. de Moltke ne disait rien. Il en était
-gênant. Ses yeux perçants suppléaient à ses paroles
-et, pour ma part, je n'eus aucune envie d'affronter
-ce sphynx.</p>
-
-<p>Avec Guillaume II, la cour patriarcale de Guillaume
-I<sup>er</sup> et la cour anglo-allemande et éphémère
-de Frédéric-le-Noble firent place à une cour d'un
-autre genre. La pompe des représentations officielles
-fut élargie et plus fréquente. Mais le nouvel
-empereur eut beau s'entourer d'un appareil
-guerrier, la seule présence d'Augusta de Schleswig-Holstein
-ramena toujours les cérémonies les
-plus solennelles de la dernière cour de Berlin à de
-banales grandeurs.</p>
-
-<p>A cette époque, l'impératrice avait de la peine
-à s'habiller et se coiffer avec art. Il suffisait de la
-voir sur le trône pour qu'il fît l'effet d'un fauteuil
-bourgeois. Plus tard, elle eut meilleur goût.</p>
-
-<p>Guillaume II étant venu à Vienne, fut reçu selon
-son rang. Je me parai du mieux que je pus pour
-lui faire honneur.</p>
-
-<p>Si habitué qu'on fût à ses boutades, je ne m'attendais
-pas à l'entendre me dire, en français, qu'il
-parlait excellemment, jusque dans ses gallicismes
-les plus hardis:</p>
-
-<p>&mdash;Où te fais-tu coiffer et habiller? A Paris?</p>
-
-<p>&mdash;A Paris, quelquefois, à Vienne, généralement.
-Je suis la mode et compose mes toilettes à
-mon idée.</p>
-
-<p>&mdash;Tu devrais choisir les chapeaux d'Augusta
-et l'aider, pour ses robes. La pauvre femme est toujours
-«fagotée comme l'as de pique».</p>
-
-<p>Voilà comment, pendant une assez longue période,
-l'Impératrice d'Allemagne s'est approvisionnée
-à Vienne, chez mes fournisseurs, de toilettes
-auxquelles j'ai collaboré.</p>
-
-<p>Le chapitre des chapeaux était hérissé de difficultés,
-parce qu'elle a une de ces grosses têtes
-difficiles à coiffer.</p>
-
-<p>Je réussis, paraît-il, à répondre au désir de son
-mari par ce petit service rendu à sa femme, qui
-m'en remerciait aimablement, quoiqu'il fût, au fond,
-de ceux que nous ne pardonnons pas qu'on nous
-rende.</p>
-
-<p>Les Holstein, d'où venait l'Impératrice, avaient,
-comme on sait, perdu leur duché, jadis danois,
-et tombé aux mains de la Prusse.</p>
-
-<p>Pour marier le prince qui devait être, un jour,
-Guillaume II, M. de Bismarck conseilla de lui
-donner Augusta de Schleswig, nature calme, qu'il
-jugeait capable de compenser les emballements
-d'un jeune et ardent époux.</p>
-
-<p>Cette union avait le mérite politique d'associer
-d'une autre façon que par le sabre les Holstein à
-la Maison de Berlin. Elle légitimait, aux yeux de
-l'Europe, la façon un peu brusque dont la Prusse
-s'était emparé de leur duché. Cela valait bien une
-dot qu'Augusta n'avait point.</p>
-
-<p>La future impératrice, de haute taille et très
-blonde, n'était ni jolie ni laide, et plutôt jolie que
-laide. On vantait sa piété. Mais il est des vertus
-qui, si elles procèdent d'une erreur de base, peuvent
-se muer en défauts. Ce fut le cas de la ferveur
-d'Augusta de Schleswig-Holstein qui, devenue
-impératrice, exalta dans son mari le prédicant, le
-<i lang="la" xml:lang="la">Summus Episcopus</i>, l'homme qui, manquant
-d'éclectisme, déraisonna promptement sur Rome,
-la civilisation chrétienne et la latinité. Or, il eût
-fallu le retenir, l'éclairer, le sortir de ses imaginations
-luthériennes, mélangées d'invocations à Wotan
-et au dieu Thor.</p>
-
-<p>Autre chose, non moins grave; les Holstein,
-ruinés ou à peu près, étaient pressés de refaire leur
-fortune. Augusta devait y songer et, premièrement,
-établir son frère Gunther, qui menait la vie
-d'un officier allemand de grande maison, sans en
-avoir les ressources. Guillaume II arrangeait les
-choses, de temps en temps, mais il n'y mettait pas
-d'enthousiasme.</p>
-
-<p>Nulle part, l'argent n'a plus d'importance que
-près des gens de cour. Sans lui, beaucoup ne
-seraient rien, parce qu'ils n'ont d'autre valeur que
-celle des fonds dont ils disposent.</p>
-
-<p>Ce n'était pas le cas de Gunther de Schleswig-Holstein.
-Il eut de l'intelligence et de la culture.
-On le vit, par la suite, montrer qu'il entendait les
-affaires. Il a présidé certains Congrès en homme
-capable de savoir et de dire.</p>
-
-<p>Jeune officier, il n'avait pas encore laissé paraître
-ses dons pratiques. Il était nécessaire qu'il fît
-un beau mariage. Je l'avais vu à ses débuts dans la
-vie de cour, à des chasses, en Thuringe. Il n'était
-pas mal. Il demanda Dorothée. Je consentis.</p>
-
-<p>Sa s&oelig;ur poussait au mariage avec ma fille.
-L'idée en était venue, à Berlin, pour la même
-raison, encore plus forte, qui, vingt ans plus tôt,
-avait amené le prince de Cobourg à Bruxelles. La
-fortune du Roi était, à présent, incontestablement
-établie. On commençait à calculer ses rendements
-futurs, et à parler d'une valeur globale d'un milliard
-à partager, un jour, entre trois héritières! Ces
-perspectives éveillaient d'ardentes sympathies. Car,
-en ce temps-là, un milliard, c'était encore quelque
-chose.</p>
-
-<p>Cependant, Dora était très jeune. A ce moment-là,
-son père et moi, nous en étions au chapitre douloureux
-de la rupture définitive probable. Je la
-voulais sans éclat. Ce n'est pas moi qui ai déchaîné
-les scandales.</p>
-
-<p>Nous devions séjourner un an hors de Vienne.
-Nous partîmes pour la Riviera. Gunther de Holstein
-s'y rendit. De là, nous fûmes à Paris, où
-j'avais emmené ma maison. Ce fut ensuite un
-crime. On oubliait que le Prince, mon mari, tout
-le premier, en était. Ma maison était la sienne.</p>
-
-<p>Sa compagnie, pour rare qu'elle fût, ne laissait
-pas que de m'être pénible, et je ne pense pas que
-la mienne lui fût agréable. Aux heures difficiles,
-je trouvais près de ma fille de constantes consolations.
-Sa mère était tout pour elle; mon enfant
-était tout pour moi. Au moins, Dora était mienne,
-et, son frère m'ayant depuis longtemps échappé,
-je la retenais, je la gardais, je la choyais de toute
-la force de ma tendresse.</p>
-
-<p>Arrivée à ce point de l'histoire de l'union de ma
-fille avec un proche des Hohenzollern, et à l'influence
-que la cour de Berlin allait prendre sur
-Dora, et, ainsi, sur ma destinée, je ne peux me
-dérober au devoir de tirer d'entre les lignes de ces
-pages le chevalier d'idéal et de dévouement qui,
-après avoir assuré mon salut moral, avait renouvelé
-ma vie.</p>
-
-<p>Je n'y contredis nullement: selon les règles
-ordinaires du monde, sa présence, alors, sur la
-Riviera, ou à Paris, heurtait des convenances traditionnelles,
-respectables.</p>
-
-<p>Je ferai observer seulement qu'il ne faut juger
-de certaines situations que de la place qui leur est
-propre. S'il est vrai que, sur mes instances de
-femme désespérée dès qu'elle se sentait isolée et à
-la merci de l'homme qui était encore son mari, le
-comte Geza Mattachich se trouvait sur la Côte
-d'Azur en même temps que moi, et paraissait dans
-mon entourage à l'égal d'un chevalier d'honneur,
-comme il est d'usage près des Princesses royales,
-je prie de considérer que mon futur gendre le trouvait
-fort bon.</p>
-
-<p>Cela suffit, je crois, à mettre au point les choses.</p>
-
-<p>Gunther de Holstein s'adressait au comte, en
-toute estime et sympathie, et, par exemple, il le
-prit pour second dans une affaire d'honneur que
-son courtois envoyé eut la chance d'arranger.</p>
-
-<p>Je ne voulais pas me séparer de ma fille avant
-son mariage, et surtout la laisser à Vienne dans ce
-palais Cobourg d'où j'étais partie en disant aux
-domestiques rassemblés, en larmes, sur mon passage,
-que je n'y rentrerais plus.</p>
-
-<p>Je craignais l'influence de ce milieu, où mon
-malheureux fils fut, plus tard, perdu et mené, par
-l'inconduite, à finir ses jours atrocement. Affreuse
-punition de ses fautes et du parricide moral qu'il
-commit en reniant sa mère. Dora resterait donc
-près de moi.</p>
-
-<p>Cependant, le duc de Holstein insistait pour
-qu'elle fût présentée à sa future famille. Il me
-donna sa parole d'honneur de la ramener, si je
-la laissais partir quelques jours, accompagnée de
-sa gouvernante. Je pris acte du serment, et je permis
-à Dora ce voyage.</p>
-
-<p>Elle ne revint pas. On la retint loin de moi. Ce
-fut le début déclaré du complot dont les sombres
-péripéties allaient se précipiter.</p>
-
-<p>Quand ma fille épousa Gunther de Schleswig-Holstein,
-je l'appris par les journaux dans la maison
-de fous de D&oelig;bling, à Vienne, où l'on venait
-de me jeter.</p>
-
-<p>Le complot, ai-je dit. C'était, en effet, un complot,
-et le plus vil: celui de l'argent, dont ma
-fille, si jeune et abusée, ne pouvait rien comprendre.</p>
-
-<p>Je n'étais pas folle, mais je le deviendrais,
-sans doute, au voisinage des aliénés. La folie est
-contagieuse. Ma perte était donc résolue. Car,
-folle ou passant pour telle, c'est-à-dire interdite,
-mineure, je n'avais plus la capacité civile, et mes
-ayants-droit faisaient de mes biens ce qui leur convenait.
-Le Roi, devenu vieux, ne devait pas tarder
-à disparaître. On assurait que ses enfants
-auraient, pour leur compte, chacun environ trois
-cents millions. Pouvait-on me laisser hériter d'une
-pareille fortune que j'abandonnerais certainement
-à des mains ennemies, et qui serait dilapidée?</p>
-
-<p>On ne s'étonnera donc pas que mon fils et le
-mari de ma fille, se soient trouvés d'accord avec le
-Prince de Cobourg qui avait, en outre, à se venger
-des sentiments qu'il m'inspirait.</p>
-
-<p>De son côté, la vengeance ne pouvait se borner
-à moi-même. Elle devait atteindre et briser le
-comte Mattachich, exécré pour l'influence qu'on
-lui attribuait sur moi. Cette influence, comment la
-comprendre, sinon bassement? Car les gens voient
-certaines choses telles qu'ils sont. Des supériorités
-de c&oelig;urs, des élans d'âmes, des aspirations vers
-l'idéal échappent à leur misérable compréhension
-de la vie, et ils appellent infamie ce qui est sacrifice.</p>
-
-<p>Je passerai rapidement sur ces hontes et douleurs,
-et n'en dirai que le nécessaire pour que la
-haute et pure figure du Comte, soldat qui pourrait,
-sans peur et sans reproche, comparaître devant
-un tribunal de soldats, soit enfin connue.</p>
-
-<p>Ici, je me borne à déclarer que, dans le drame
-inouï des persécutions incessantes dont, jusqu'à la
-victoire de l'Entente, j'ai eu à souffrir depuis 1897,
-les maisons impériales de Berlin et de Vienne furent
-l'appui, la force, des divers attentats, pressions et
-violences, diffamations et calomnies qui auraient
-dû me perdre à jamais, si, d'instinct, l'opinion
-publique ne s'était révoltée.</p>
-
-<p>Et elle ne savait rien du dessous des choses!</p>
-
-<p>Fortifiée de sa sympathie, j'ai pu résister. La
-justice est lente, mais elle vient.</p>
-
-<p>Je l'ai fait dire à Guillaume II, lorsque les principaux
-aliénistes autrichiens, se refusant à me
-reconnaître folle, on trouva enfin, en Allemagne,
-une maison de fous où m'enfermer pour toujours:
-«Complice du crime, tu en subiras le châtiment.»</p>
-
-<p>Je songeais que l'homme qui s'associe au forfait
-de pousser une créature consciente dans l'abîme
-de la folie, devait être capable d'autres abominations.
-Je ne pouvais croire qu'il ne fût point puni.</p>
-
-<p>C'est fait.</p>
-
-<p>Le même coup a frappé la compagne de sa vie,
-si dure aux fautes des autres, si intransigeante du
-haut de sa vertu antichrétienne. Elle seule, ennemie
-de son prochain, eût suffi à déchaîner la
-guerre, car le pire des esprits belliqueux est l'esprit
-d'intolérance.</p>
-
-<p>On ne le sait pas assez: au fond, l'horrible
-conflit de 1914-1918 n'a été qu'un effet de l'impitoyable
-haine antihumaine de la Prusse luthérienne,
-dévorée de l'envie de dominer, de régir,
-d'opprimer.</p>
-
-<p>La négation a fait la guerre. Seule, la croyance
-fera la paix.</p>
-
-<p>Que la Belgique et la France le sachent bien:
-la Prusse tenait l'Allemagne, mais l'Allemagne ne
-l'aimait point.</p>
-
-<p>On ne prendra l'Allemagne que par la confiance
-et l'affection.</p>
-
-<p>Les catholiques, non moins généreux que les
-socialistes, sincères, quoique pour la plupart indifférents
-au divin, devraient donner l'exemple des
-rapprochements nécessaires. Les évêques auraient
-un grand rôle à jouer. Des Congrès religieux, des
-pèlerinages illustres pourraient être des lieux de
-rencontre.</p>
-
-<p>Avant de mourir, je voudrais voir des Allemands,
-des Belges, des Français s'unir devant le
-même Dieu de bonté, dans une même foi et une
-même espérance et, par amour de sa Loi, échanger
-le baiser de paix.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch13">XIII</p>
-
-<h3>LA COUR DE MUNICH
-ET L'ANCIENNE ALLEMAGNE</h3>
-
-
-<p>Chaque fois que j'ai séjourné à la cour de
-Munich, j'ai regretté de ne pas avoir vu de près,
-jadis, Louis II. Quand j'aurais pu le connaître,
-il était déjà retiré dans ses rêves et ses châteaux.</p>
-
-<p>Comme Rodolphe de Habsbourg, il fut saisi
-d'un intense mépris, non de l'humanité, mais de
-ceux qui la mènent. Il ne se réfugia pas dans le
-suicide, du moins volontaire. Il se créa un paradis
-d'art et de beauté, et prétendit s'y perdre au-dessus
-de ce qui le séparait de son peuple qu'il
-aimait et dont il était aimé.</p>
-
-<p>Je l'ai entrevu une fois, passant dans le Parc de
-Munich, en carrosse de gala, précédé de piqueurs
-fastueux, et seul, très grand, immobile, derrière
-les glaces biseautées encadrées d'or.</p>
-
-<p>Apparition étonnante, et que la foule saluait
-sans qu'il parût la voir.</p>
-
-<p>Après lui, la cour, obligée à l'économie, adopta,
-sans peine d'ailleurs, une existence bourgeoise.</p>
-
-<p>Le prince régent Luitpold me réjouissait par ses
-façons patriarcales. Je n'avais pas, alors, l'expérience
-d'un peu de politique et ne voyais guère que
-l'écorce des choses. La subordination impatiente de
-la Bavière à la Prusse, dont une Europe plus intelligente
-et moins divisée eût pu tirer tant de parti,
-m'échappait. Je ne considérais dans le Régent
-qu'un personnage des contes de Topfer.</p>
-
-<p>Le meilleur de son temps, il le consacrait, même
-très vieux, aux exercices physiques. La chasse et
-le bain étaient ses grandes affaires. Il se baignait
-en toute saison et tous les jours dans un des grands
-étangs de sa propriété de Nynphenburg. Et, s'il
-ne chassait pas, il allait se promener. Pas le
-moindre apparat ne donnait l'idée de son rang. Je
-l'ai rencontré, un jour d'été, à Vienne, dans une
-des petites allées du Prater, derrière le Lusthaus,
-en manches de chemise, sa jaquette et son chapeau
-haut de forme accrochés au bout de sa grosse
-canne, passée sur son épaule. Il avait l'air, ainsi,
-plus heureux qu'un roi.</p>
-
-<p>Son inséparable caniche, non moins embroussaillé
-et hérissé que lui, l'escortait. Ils avaient fini
-par se ressembler. A distance, un myope aurait
-pu prendre le chien pour le Régent de Bavière,
-et le Régent pour le chien.</p>
-
-<p>Son fils et successeur, Louis III, hérita de ses
-goûts simples qu'il crut devoir encore simplifier.
-Mais l'excès en tout est un défaut. Son abus de la
-simplicité fut, à peu près, sa seule façon de marquer
-dans l'Histoire contemporaine. Elle ne garde
-pas le souvenir d'un roi de Bavière prenant conscience
-de la place que son pays aurait dû tenir,
-mais elle pourrait parler de son goût des habits
-démodés, des pantalons en accordéon, des bottines
-carrées à talons en caoutchouc, et des chaussettes
-effondrées par lesquels ce Souverain voulait être
-démocrate.</p>
-
-<p>Il eût mieux fait de penser que le métier d'un
-roi est d'élever la rue au niveau du trône, et non
-de faire descendre le trône au niveau de la rue.</p>
-
-<p>Il ne gagna pas d'être aimé a ses façons de
-mauvais goût. Vainement, il afficha l'amour de
-la bière, des grosses plaisanteries, des saucisses et
-du jeu de quilles. Les Bavarois se souvenaient de
-Louis II, à la fois bon et magnifique.</p>
-
-<p>Le peuple est flatté quand un roi qui est un
-roi vient à lui; mais, s'il a l'air d'un charretier, il
-n'éprouve nulle fierté de le voir s'avancer sur le
-char de l'Etat changé en charrette.</p>
-
-<p>La cour de Bavière, qui s'était un peu relevée
-avant 1914, tomba de Charybde en Scylla avec
-le Kronprinz de Munich jouant, ainsi que celui de
-Berlin, au foudre de guerre. Les Wittelsbach ont
-dû s'évanouir comme une fumée dans la défaite
-des ambitions prussiennes.</p>
-
-<p>Il est permis de penser qu'ils seraient encore à
-Munich, s'ils avaient servi des ambitions bavaroises,
-légitimes, et jugé d'elles du point de vue
-exclusif des vrais besoins politiques et religieux de
-leur pays.</p>
-
-<p>Il faut reconnaître, cependant, que les monarchies
-allemandes étaient très menacées. Ni la discipline
-rigide de Berlin, ni le laisser-aller amorphe
-de Munich et, entre ces deux extrêmes, les genres
-mixtes, ne pouvaient longtemps résister à l'anachronisme
-de formes usées, et qu'instinctivement les
-peuples repoussaient en donnant, chaque année,
-plus de voix au socialisme et au républicanisme.</p>
-
-<p>Les rois allemands ont donc disparu. Il n'est
-pas impossible qu'ils reviennent, sinon les mêmes,
-d'autres peut-être, mieux adaptés. Les peuples n'ont
-qu'un nombre restreint de modes de gouvernement
-à leur disposition. La monarchie est celui qui leur
-plaît ou, plutôt, qu'ils supportent le plus souvent.
-Elle procède du principe familial, prince éternel.
-Le vrai roi est un père. La monarchie peut renaître
-en Allemagne et ailleurs, modifiée par le siècle et
-soumise aux contrôles nécessaires. Telle qu'elle restait
-dans les pays germaniques, son archaïsme la
-condamnait.</p>
-
-<p>Seule, l'Eglise a le privilège de ne pas vieillir
-par un renouvellement constant des hommes dans
-une doctrine immuable. Les autres monarchies vieillissent
-par des hommes de même sang, de même
-nom, de même formation, et qui prétendent se perpétuer,
-identiques, dans le changement des idées.
-Quand ils tombent, épuisés, vient le temps d'une
-république. Mais parce que le principe familial
-est le fond même de l'existence de la société, et
-que la république favorise plus l'individu que la
-famille, la république est, à son tour, amenée à
-disparaître, et la monarchie reparaît. Ainsi va le
-monde.</p>
-
-<p>L'Allemagne serait la première à le dire, si elle
-avait le moins du monde l'esprit philosophique.
-Une légende veut qu'elle l'ait, et rien n'est plus
-invincible qu'une légende. Mais, en vérité, il n'y a
-pas sur terre de peuple à la fois plus métaphysicien
-et moins philosophe, que le peuple allemand.
-La métaphysique ne lui sert qu'à rêver et à prendre
-ses rêves pour des réalités. Elle ne le mène en rien
-à la clairvoyante sagesse. Il est allé, les yeux fermés,
-à l'abîme creusé sous ces pas par la Prusse
-impériale. Chaque cour, petite ou grande, se persuadait
-qu'à jamais Berlin et les Hohenzollern
-seraient les maîtres de l'heure.</p>
-
-<p>Certaines monarchies à panache, pressées par
-le socialisme en veston, croyaient arriver à s'accommoder
-de la Sociale-Démocratie comme la Sociale-Démocratie
-s'accommoderait d'elles. On les voyait
-conserver imperturbablement leurs pompes traditionnelles.
-Telle était la petite cour de Tour et
-Taxis, à Regensburg, qui, sous ce rapport, était
-bien la plus pittoresque et la plus amusante que
-j'aie connue.</p>
-
-<p>On y jouait aux quilles, mais en quel équipage!
-Nous étions au jeu en diadème et robe à traîne!
-Etiquette imprévue pour manier une énorme boule
-et la lancer. Plus d'un diadème chancelait et plus
-d'une joueuse gémissait dans ses soies, broderies et
-garnitures, sans parler du corset. Heureusement
-qu'alors, les étoffes avaient quelque importance et
-solidité. Si cela se passait en un temps où les
-femmes sont vêtues de transparences aussi écourtées
-que possible, que ne verrait-on pas?</p>
-
-<p>Et qu'on ne pense pas que c'était par hasard
-que j'ai joué aux quilles en toilette de cour. C'était
-toujours ainsi. On allait à la partie en cortège, et
-précédé d'un maître de cérémonies.</p>
-
-<p>Parce que ou quoique, ainsi que dit quelque
-part Victor Hugo, c'était très drôle.</p>
-
-<p>La vie ne manquait pas d'agrément à Regensburg.
-Le Prince et la Princesse recevaient avec
-faste. Le palais y prêtait, superbe, meublé royalement,
-et entouré de jardins tenus avec amour. La
-cuisine égalait celle de Ferdinand de Bulgarie. Et
-l'amusant, c'était, partout, un cérémonial suranné,
-mais si bien réglé que l'on arrivait vite à oublier
-certaines outrances pour ne plus sentir que la beauté
-d'une sorte de rythme et d'arrangement où revivait
-la dignité des temps passés.</p>
-
-<p>On allait aux courses en calèches d'apparat,
-excellemment attelées, précédées de piqueurs brillants.
-Le comte de Staufferberg, chef des écuries,
-ancien officier autrichien, cavalcadait autour de
-la voiture princière, et les gentilshommes du service
-étaient si empressés que, si l'on eût manqué de
-marchepied pour descendre de carrosse, tous
-auraient voulu galamment y suppléer de leur personne.</p>
-
-<p>Si nous allions au théâtre, c'était en toilette, et
-précédés de porteurs de flambeaux, jusque dans la
-loge princière.</p>
-
-<p>Une telle étiquette obligeait à être constamment
-en représentation. Mais cela plaisait au Prince et
-à sa femme; ils ne vivaient que pour continuer les
-siècles abolis.</p>
-
-<p>La princesse Marguerite de Tour et Taxis, archiduchesse
-d'Autriche, avait, dit-on, un faux air
-de Marie-Antoinette. Or, le Prince, inspiré par
-la ressemblance accordée à sa femme, voulut offrir
-à celle-ci une parure qui aurait appartenu à l'infortunée
-reine de France. Il la trouva, et la Princesse
-la portait. J'aurais craint qu'il y fût resté
-quelque chose de funeste. Mais on n'avait point de
-ces superstitions à la cour de Tour et Taxis. On
-voyait l'avenir en rose, et, pour accorder le visage
-de la Princesse à sa parure, on fit venir de Paris,
-à l'occasion d'un bal de Cour, le fameux Lenthéric
-qui coiffa la Princesse <i>à la frégate</i>, et la transforma
-en une quasi Marie-Antoinette que l'on eût été
-bien fâché de voir partir pour l'échafaud.</p>
-
-<p>Ce supplice, lorsque souffla le vent de la tempête
-révolutionnaire en Allemagne, fut épargné
-aux princes renversés. Ils partirent pour l'étranger,
-et non pour l'échafaud.</p>
-
-<p>La Germanie, livrée à elle-même et non plus
-grisée par Berlin, n'a massacré aucun de ses souverains
-d'hier. Et ceci, en toute justice, devrait
-donner à réfléchir à beaucoup de ceux qui en
-parlent sans la connaître.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Dans le petit duché de Saxe-Cobourg et Gotha,
-la vie était différente de celle de la cour de Tour et
-Taxis. Elle unissait l'art au naturel. Point de cortèges
-à effet, ni d'étiquette étudiée. Simplement une
-tenue aimable et distinguée qui était au goût de
-ce Prince allemand de haute et humaine culture,
-mon oncle, le duc régnant Ernest II, dont j'ai déjà
-dit combien il fut bon pour moi.</p>
-
-<p>Il me gâtait sans se lasser et voulait que je fusse,
-chez lui, la reine. Son affection ne varia jamais.
-Près du duc et de la duchesse, ma tante, très affectueuse,
-j'ai oublié souvent les tristesses de mon
-mariage.</p>
-
-<p>Les chasses au cerf dans cette belle Thuringe,
-à travers les forêts de sapins et de hêtres, étaient
-pour moi un plaisir enivrant.</p>
-
-<p>Je suivais le duc, beau chasseur et beau cavalier
-auquel l'âge ne pesait pas. Souvent, dans la montagne,
-j'étais portée par une mule blanche, et le
-duc s'exclamait sur la tache de couleur que faisaient,
-dans le paysage agreste, la bête et l'amazone.</p>
-
-<p>Le soir, on dînait, par beau temps d'été, sous de
-grands arbres éclairés de lumières heureusement
-distribuées. J'étais ordinairement vêtue d'une robe
-claire, pour la joie du duc qui voulait me voir parée
-d'une guirlande de fleurs qu'il faisait préparer
-chaque jour, délicat hommage du plus courtois des
-oncles.</p>
-
-<p>Chez la Duchesse Marie, je vécus aussi à la
-Rosenan des heures gaies et charmantes. Ses filles
-étaient exquises. Quelle radieuse apparition que
-celle de la Princesse Marie, aujourd'hui reine de
-Roumanie! On ne pouvait l'oublier, ne l'eût-on
-vue qu'une fois.</p>
-
-<p>Cobourg, berceau d'une famille qui a donné
-tant de rois et de reines, de princes et de princesses
-royales et impériales, voyait fréquemment
-s'y réunir les générations vivantes.</p>
-
-<p>Un mariage, des fiançailles, ou, simplement,
-l'époque des vacances, les ramenaient au pays
-d'origine. Jeunes et vieux étaient heureux de s'y
-retrouver entre soi et d'oublier, ceux-ci les obligations
-de leurs charges, ceux-là le fardeau des
-études.</p>
-
-<p>Parmi les gens d'âge raisonnable, chacun, alors,
-tendait à être lui-même et à s'égaler au commun
-des mortels.</p>
-
-<p>L'attrait d'une existence normale est très vif sur
-ceux qui en sont privés par leurs fonctions et les
-devoirs de la représentation. Le public se fait ordinairement
-une fausse idée des personnes royales. Il
-les croit différentes de ce qu'il est, alors qu'elles
-aspirent à être «comme tout le monde».</p>
-
-<p>Sans doute, on rencontre des princes tels que
-Guillaume II, qui arrivent à s'imaginer qu'ils sont
-d'une autre essence que le reste de l'humanité. Ils
-ont perdu la tête à force de prendre des poses
-devant leur glace, et d'être encensés de flatteries.
-Mais ces déformations sont accidentelles. Le malade
-qui en est atteint serait tout aussi fou, peut-être,
-dans n'importe quelle condition. Il est vrai
-que sa maladie n'aurait pas les mêmes conséquences
-sociales. Aussi la monarchie sera-t-elle
-de plus en plus entourée de contrôles, et limitée à
-une fonction symbolique, nécessaire, d'ailleurs,
-puisqu'elle grandit l'homme par l'homme. Elle
-pourra être excellente, efficace, étendue, si le
-Prince est quelqu'un; médiocre et sans grave effet,
-s'il n'est que quelque chose. Après lui, un autre,
-meilleur peut-être. Au fond, tout est loterie; et le
-suffrage universel et le choix des assemblées ne
-sont pas moins aveugles que le sort.</p>
-
-<p>Je vis de près, à Cobourg, l'Impératrice Frédéric,
-déçue dans ses ambitions, grande dans son isolement.
-Elle regardait la couronne royale et impériale
-de Prusse et d'Allemagne passée si tôt sur
-la tête de son fils d'un &oelig;il qui ne semblait pas se
-faire d'illusions. L'égoïsme et la vanité du personnage
-l'incitaient à craindre plus qu'à espérer. Et
-quelle pitié dans ses yeux arrêtés sur la médiocrité
-de sa belle-fille!</p>
-
-<p>Les Romanow et leurs proches étaient des
-fidèles de Cobourg. Les Grands-Ducs, frères de
-la Duchesse Marie, ses belles-s&oelig;urs les Grandes-Duchesses
-Wladimir et Serge, toutes deux belles,
-quoique différemment, apportaient les échos de
-cette fastueuse et complexe cour de Russie, cour
-asiate et que j'ai tôt sentie à mille lieues et mille
-ans de la compréhension du siècle.</p>
-
-<p>Entre autres cérémonies mémorables, dont je
-fus témoin au berceau familial, j'ai gardé souvenir
-du mariage du Grand-Duc de Hesse avec la
-Princesse Mélita, qui fut, plus tard, la Grande-Duchesse
-Cyrille. Le bonheur semblait de la fête.
-On avait invité l'Amour, hôte rare des unions
-princières.</p>
-
-<p>Je n'en dirai pas autant des fiançailles du pauvre
-«Niki» avec Alice de Hesse, célébrées aussi à
-Cobourg.</p>
-
-<p>Celui qui devait être le Tzar Nicolas II parut
-triste, timide, craintif, insignifiant, tout au moins
-du point de vue mondain. Sa fiancée était lointaine,
-absorbée, concentrée. Elle inquiétait déjà son
-entourage par son penchant au rêve et à l'étrangeté.</p>
-
-<p>Elle avait remplacé la Princesse Béatrice,
-mariée au Prince Henri de Battemberg, auprès
-de la Reine Victoria, comme lectrice et compagne
-de prédilection. La souveraine voulut pour elle le
-trône de Russie et fit le mariage dont je vis les fiançailles.
-La vieille reine les présidait. Elles furent
-sans gaieté. Si quelque joie sembla, par moments,
-y régner, ce fut une joie forcée, factice. On sentait
-comme un poids peser sur l'assistance. Mystérieux
-avis du Destin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch14">XIV</p>
-
-<h3>LA REINE VICTORIA</h3>
-
-
-<p>Puis-je nommer la Reine Victoria sans me souvenir
-que le Prince de Cobourg et moi, nous
-fûmes maintes fois les hôtes de notre tante et cousine?
-Des plus hospitalières, elle se plaisait à la vie
-de famille, et rassemblait autour d'elle autant de
-parents qu'elle le pouvait, et de préférence les
-Cobourg, d'où était venu feu le Prince Consort.</p>
-
-<p>Quoique de très petite taille, douée d'un embonpoint
-plutôt déformant, le visage fort coloré, elle
-avait grande allure quand elle faisait son entrée,
-soutenue par un des superbes Indiens de son service
-personnel. Le plus souvent, elle tenait, par
-maintien, un mouchoir blanc, toujours arrangé de
-sorte que les bouts pendaient, dentelés. Elle était,
-en général, vêtue d'une robe de soie noire à petite
-traîne, décolletée en pointe. Elle portait au cou, en
-médaillon, le portrait du Prince, mari inoublié; sur
-la tête, le bonnet de veuve, en crêpe blanc; rarement
-des gants. Dans les grands jours, le <i>Ko-hi-nor</i>,
-ce diamant merveilleux, trésor des trésors de
-l'Inde, brillait de mille feux au-dessus du bonnet.</p>
-
-<p>Elle ne laissait pas que d'impressionner, tant elle
-était expressive de gestes, de ton, de regard. Son
-nez avait des façons de frémir qui révélaient ses
-pensées. Et que dirai-je du regard bleu et froid
-qu'elle promenait sur le cercle familial formé autour
-d'elle? Le moindre défaut de toilette, le moindre
-manque à l'étiquette était immédiatement remarqué.
-L'observation ou la réprimande suivait aussitôt,
-adressée d'un air et d'une voix qui ne toléraient
-aucune réplique. A ce moment, le nez se
-plissait, les lèvres se pinçaient, le visage se colorait
-davantage, et toute la personne royale semblait
-agitée de mécontentement.</p>
-
-<p>L'orage passé, la Reine retrouvait son aimable
-sourire, comme si elle eût voulu faire oublier sa
-vivacité.</p>
-
-<p>En arrivant ou en partant, elle saluait à la ronde,
-d'un petit signe de tête protecteur.</p>
-
-<p>J'eus le malheur, parfois, de lui déplaire.</p>
-
-<p>Elle détestait les cheveux bouclés en franges
-cachant le front. On se souvient de cette mode peu
-seyante, je l'avoue. Mais je m'y étais conformée.
-La Mode est la Mode. Cette coiffure agaçant la
-Reine, elle me dit, un jour: «Tu devrais arranger
-tes cheveux autrement, et d'une manière plus
-<i>princesse</i>.»</p>
-
-<p>Elle avait raison. Malheureusement, le Prince
-de Cobourg ne goûtait pas non plus cette coiffure,
-et fut témoin de l'observation de notre tante. Celle-ci
-lui aurait donné le <i>Ko-hi-nor</i> qu'il n'aurait pas
-été plus satisfait. Je fus aussitôt gratifiée d'une
-algarade qui eut pour résultat de me décider à ne
-point tenir compte du reproche de la Reine. Mes
-cheveux irrités demeurèrent en franges bouclées
-sur mon front.</p>
-
-<p>A Windsor, comme à l'île de Wight, à la belle
-saison, la Reine sortait en voiture vers six heures
-du soir, et par tous les temps. Nous étions généralement
-admis à l'honneur de l'accompagner.</p>
-
-<p>Il fallait quelquefois attendre longtemps, dans
-un salon voisin de l'appartement royal. Enfin, précédant
-la Reine, le <i>plaid</i> sur le bras, le flacon de
-whisky en bandoulière, paraissait John Brown, le
-fidèle Ecossais qui tint une place considérable dans
-la gazette de la cour et de toutes les cours, à la
-partie du feuilleton qui ne s'imprime pas.</p>
-
-<p>Il ouvrait la marche, et montait dans le break,
-attelé de deux gris pommelés, et la promenade, qui
-devait durer environ deux heures, commençait.</p>
-
-<p>La nuit venant, John Brown se trémoussait sur
-le siège. Il se retournait fréquemment pour essayer
-d'obtenir de la Reine l'ordre du retour. Etait-ce la
-crainte des rhumatismes, ou celle de quelque
-refroidissement qui, malgré le réconfort du whisky,
-eût compromis sa santé, et l'eût empêché de remplir
-ses devoirs envers la Reine? Je n'en sais rien.
-J'ai remarqué seulement que John Brown n'aimait
-pas les promenades au crépuscule, par temps
-humide. Elles le rendaient de méchante humeur.
-Il ne se gênait pas pour le laisser voir; il ne se
-gênait en rien, du reste.</p>
-
-<p>Il arrivait que les enfants de la Reine eux-mêmes
-en savaient quelque chose.</p>
-
-<p>Il advint au Prince de Galles, qui devait être
-le grand Roi Edouard VII, de souhaiter d'être
-introduit chez sa mère à une heure où il n'était
-pas annoncé. John Brown entr'ouvrit la porte de
-l'appartement et dit simplement: «<i lang="en" xml:lang="en">Not allowed,
-Sir.</i>»</p>
-
-<p>Si, dans l'intimité de sa vie, la Reine Victoria
-eut, comme toute créature humaine, ses moments
-de liberté, elle n'en fut pas moins une grande souveraine
-et une haute figure. Son Jubilé, célébré
-avec l'éclat dont mes contemporains se souviennent,
-montra la place qu'elle occupait dans le monde.
-La procession dans Londres, au milieu d'un peuple
-en délire, la chevauchée des rois, des princes, des
-rajahs indiens et autres sujets des Dominions, dans
-leurs resplendissants costumes constellés de pierreries,
-fut un spectacle digne d'un conte des «Mille
-et une Nuits».</p>
-
-<p>On ne reverra sans doute jamais cela. Jamais
-plus les hommes ne sauront s'honorer en honorant
-le pouvoir humain, comme ils le firent alors, exaltant
-une femme qui avait su incarner si noblement
-le passé, le présent, l'avenir du Royaume-Uni, des
-Indes et possessions d'Outre-Mer.</p>
-
-<p>Qu'on ne dise point: Vanité des vanités! Les
-pompes ont leurs raisons d'être. Une société sans
-théocratie, aristocratie, et apparat proportionné à
-ces institutions, est une société qui meurt. Il faudra
-toujours en revenir aux équivalences de souveraineté,
-de cour et de divinité, sans quoi l'édifice
-social, découronné, ne sera qu'une grange ou une
-ruine.</p>
-
-<p>Ce fut à l'occasion d'une des grandes fêtes du
-Jubilé, que, selon ma fâcheuse et incorrigible
-habitude, j'arrivai en retard pour prendre rang
-dans le cortège royal. Je confesse que, souvent, je
-faisais exprès de me faire attendre, parce que cela
-vexait le Prince de Cobourg qui, avant toutes
-choses, commençait par prédire que je ne serais pas
-à l'heure.</p>
-
-<p>Les femmes qui me lisent savent comme il est
-difficile, parfois, d'être en toilette de cérémonie,
-juste à la minute dite. Les hommes ne comprendront
-jamais cela!</p>
-
-<p>J'avoue que, dans cette circonstance, j'aurais
-dû prendre mieux mes dispositions, et calculer plus
-exactement. Je ne voulais pas être en faute. La
-cérémonie exigeait que, pour la formation du cortège,
-personne ne manquât. Quoique, par mon mariage,
-mon rang et ma place fussent vers la fin,
-tout un parterre de rois et de reines dut m'attendre.</p>
-
-<p>Lorsque j'entrai, j'étais d'une extrême confusion.
-Mais c'était l'époque où je me savais belle
-et admirée. Je vis que tous les yeux, tournés vers
-moi, n'exprimaient pas que la sympathie. Les
-regards féminins étaient irrités; heureusement, les
-regards masculins, d'abord sévères, ne tardèrent
-pas à s'adoucir. Je fus comme éblouie devant ces
-soleils terrestres.</p>
-
-<p>Mais il ne s'agissait point de chanceler. Il fallait,
-au contraire, tirer avantage de la situation. Le
-silence et l'immobilité s'étaient faits, dans l'assistance,
-attentive à l'apparition de la coupable qui
-faisait attendre la Reine d'Angleterre et son
-illustre suite. Je sentis que mon entrée devait être
-de celles qui ne réussissent guère qu'une fois dans
-la vie.</p>
-
-<p>Je pris mon temps, et mis toutes les grâces dont
-je pouvais disposer dans ma révérence et mon salut
-de cour.</p>
-
-<p>Quand je vins baiser la main de ma mère,
-celle-ci, heureuse du murmure flatteur qui avait
-suivi ma façon de me faire pardonner, me dit, en
-m'attirant à elle: «Tu étais faite pour être
-Reine»&hellip;</p>
-
-<p>Je sens une larme furtive monter du c&oelig;ur à
-mes yeux. Etrange nature que la nôtre! Lorsqu'on
-a vu le jour sur les marches d'un trône, on a besoin
-de ces succès, de ces hommages, de ces ovations.
-On en garde non seulement le souvenir, mais l'appétit&mdash;et
-le regret!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch15">XV</p>
-
-<h2 class="nobreak">LE DRAME DE MA CAPTIVITÉ
-ET MON EXISTENCE DE PRISONNIÈRE</h2>
-
-<h3>LE DÉBUT DU SUPPLICE</h3>
-
-
-<p>Mes malheurs, hélas! sont connus du public de
-tous les pays. Mais ce n'est pas sur moi qu'ils
-pèsent le plus.</p>
-
-<p>La calomnie et la persécution, servis par des
-moyens puissants, ont eu beau multiplier leurs
-coups, une vérité, au moins, s'est fait jour:</p>
-
-<p>Je ne fus point, je ne suis pas folle, et ceux qui
-ont voulu que je le fusse en ont été pour leur
-honte, et, je l'espère, leur remords.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, a-t-on dit, la Princesse est
-étrange.</p>
-
-<p>D'autres, mieux informés, ont précisé:</p>
-
-<p>&mdash;Elle est faible d'esprit.</p>
-
-<p>Pas même, s'il plaît à Dieu!</p>
-
-<p>On objecte mes «dépenses», mes «prodigalités»,
-mes «dettes», et mon «abandon à mon
-entourage de mes intérêts et de ma volonté».</p>
-
-<p>Raisonnons, en passant, ces «étrangetés» et
-ces «faiblesses».</p>
-
-<p>Il est parfaitement exact qu'à certains moments,
-j'ai fait des dépenses exagérées. J'ai dit et je répète
-que c'était un moyen de me revancher des
-contraintes et petitesses d'une avarice oppressive.</p>
-
-<p>Certaine, ainsi que je l'ai indiqué, que dans
-l'ordre naturel des choses, une fortune considérable
-devait me revenir, j'ai cédé aux offres, pour
-ne pas dire aux assauts de la tentation.</p>
-
-<p>On a parlé de sommes fantastiques. Je calcule
-que je n'ai pas dépensé dix millions depuis 1897,
-époque du début déclaré de mon effort de libération.</p>
-
-<p>On a donné des chiffres supérieurs, mais il faut
-faire la part des exagérations des spéculateurs et
-usuriers qui sont venus, envoyés souvent par mes
-ennemis, pour servir leur thèse, et témoigner de mes
-«folies», après m'avoir doucereusement vendu
-des crocodiles empaillés.</p>
-
-<p>On connaît l'histoire édifiante de ce créancier
-allemand soutenant, à Bruxelles, devant les arbitres
-chargés de payer mes dettes sur des fonds
-provenant de la succession du Roi, une réclamation
-de sept millions de marks ramenés à zéro après
-enquête et vérification de ce qu'il prêta réellement
-et reçut par la suite.</p>
-
-<p>Si je m'abaissais à écrire l'histoire des man&oelig;uvres
-de toute sorte, imaginées contre mon indépendance,
-et tendant à me rejeter dans l'impossibilité
-d'être et d'agir, on dirait: «Ce n'est pas
-possible; c'est du roman!»</p>
-
-<p>Les romans les plus invraisemblables, on ne les
-publie jamais. La vie seule se charge de les faire.</p>
-
-<p>Qu'on veuille bien réfléchir; je devais opter:
-ou l'esclavage, ou l'emprisonnement parmi les fous;
-ou bien la fuite et, par elle, la défense.</p>
-
-<p>J'ai fui et je me suis défendue. Mais alors, afin
-de me reprendre et de m'abattre, oh m'a d'abord
-réduite à la portion congrue, puis on m'a coupé
-les vivres.</p>
-
-<p>J'avais perdu la meilleure des mères; le Roi,
-trompé, irrité du reste, parce que, plus politique
-que je ne l'étais, il mettait, en ce qui me concerne,
-les apparences de la correction au-dessus des réalités
-de la conscience, le Roi se désintéressait du
-sort cruel fait à sa fille aînée.</p>
-
-<p>Dès mon internement, mes s&oelig;urs et le reste de
-ma famille avaient eu plus d'une raison de se régler
-sur le Roi. Je me vis donc oubliée des miens, qui
-commettaient cette faute de négliger, pendant des
-années, de m'aller voir dans ma maison de santé.</p>
-
-<p>Ou j'étais malade, ou je ne l'étais pas! Et
-m'abandonner, c'était laisser voir que je ne l'étais
-pas&hellip;</p>
-
-<p>La presse finit par s'indigner. Alors, on vint.
-Oh! bien rarement. C'était si pénible et si embarrassant&mdash;pas
-pour moi!</p>
-
-<p>Quand je m'évadai, la pitié affectée fit place
-à une colère sincère&hellip;</p>
-
-<p>Il fallait pourtant que je vive et que je reconnaisse
-dans la mesure du possible les services qui
-m'étaient rendus. Enfin, je fus obligée de plaider.
-Nouveau crime.</p>
-
-<p>Ah! ce n'est pas de m'être révoltée contre un
-mari et contre un mariage devenus impossibles,
-qu'on m'en a voulu&hellip; Serais-je par hasard la première?&hellip;
-C'est d'avoir montré cet esprit déplorable
-que le monde ne pardonne guère: l'esprit
-combatif, l'esprit de résistance.</p>
-
-<p>Une femme qui se défend&mdash;mal, je le veux
-bien; les arcanes de la procédure et les dessous
-des affaires m'ont toujours échappé&mdash;mais qui
-se défend tout de même, infatigablement, pour le
-principe, pour l'honneur, pour le droit, cette
-femme est détestable. Elle veut avoir raison, contre
-les autorités établies; elle fait scandale. Elle crie:
-«Je ne suis pas folle!» Elle crie: «On m'a
-volée!» C'est une peste!</p>
-
-<p>Ordinairement, les gens bien élevés qu'on
-enferme et qu'on dépouille ne font pas tant de
-bruit. Quoi! Une Altesse, une fille de Roi, une
-femme de Prince qui ne veut être ni démente, ni
-dupe!</p>
-
-<p>Si elle avait en quoi que ce soit de la mesure,
-elle ne ferait point parler d'elle. Elle serait encore
-sous les tilleuls de Lindenhof; et puisqu'elle veut
-écrire, elle écrirait un livre à la gloire de la justice
-humaine, en Belgique et ailleurs.</p>
-
-<p>Grand merci! J'ai ma conscience pour moi. Je
-n'en démordrai pas. Je peux mourir, méconnue,
-diffamée, dépouillée: mon ultime parole sera pour
-protester.</p>
-
-<p>Ce qu'on me reproche serait à refaire, je le referais.
-Je n'ai nulle honte de mes «prodigalités»
-passées.</p>
-
-<p>Grâce à Dieu, mes «victimes» sont toujours rentrées
-dans leur argent, avantageusement pour elles.</p>
-
-<p>Je m'estimerais déshonorée si j'avais fait perdre
-quoi que ce soit de vraiment dû à qui que ce soit.
-Même les crocodiles, qui n'étaient pas de l'époque
-antédiluvienne, et par trop démesurés, je ne les ai
-pas reniés.</p>
-
-<p>Cela dit de mes dépenses, arrivons à ce prétendu
-abandon de ma fortune et de ma volonté à mon
-entourage.</p>
-
-<p>Qu'on ne s'y trompe pas: la diffamation a visé
-une seule personne, toujours la même, celle à laquelle
-j'ai voué ma vie comme elle me voua la
-sienne. Ses ennemis lui ont prêté les mobiles dont
-ils étaient animés. Ils n'ont pas voulu voir, ils ont
-nié qu'elle fût, par sa grandeur d'âme, au-dessus
-des misérables calculs de l'intérêt. En vain elle a
-jeté dans le gouffre creusé sous nos pas tout ce
-qu'elle était, tout ce qu'elle avait, tout ce qu'elle
-pouvait avoir. Ce sublime renoncement, la haine
-l'a étouffé sous ses hideuses inventions.</p>
-
-<p>O noble ami, que n'a-t-elle pas dit de vous, la
-bête hurlante et monstrueuse?</p>
-
-<p>Sans doute, pas plus que moi, vous n'étiez de
-taille à lutter contre les financiers qui dupent, les
-gens de loi qui trompent, les amis qui trahissent.
-Mais prétendre de vous, ou de n'importe qui, que
-l'on a pesé sur ma volonté, égaré mes pas, faussé
-mes actes&hellip; Ah! c'est absurde encore plus
-qu'infâme.</p>
-
-<p>Comment! J'aurais eu, j'aurais toujours une
-force de résistance qui a tout sacrifié à un idéal
-d'honneur et de liberté, et je serais, hors de cela,
-une poupée dont on joue, une girouette au vent!</p>
-
-<p>Toute de conscience pour l'essentiel de la dignité
-humaine, je serais l'inconscience en personne
-pour ce qui est secondaire?</p>
-
-<p>N'est-ce pas insensé!</p>
-
-<p>Mais laissons cela, et résumons, en les éclairant
-de lueurs nouvelles, les incroyables attentats d'une
-haine que rien n'a pu désarmer, jusqu'au jour où
-une autre justice que celle des hommes, jetant bas
-d'un tournemain des trônes indignement occupés,
-m'a sauvée des persécutions dont j'étais l'objet.</p>
-
-<p>A la veille même de leur chute, la monarchie
-allemande et la monarchie austro-hongroise se
-croyaient encore tout permis. Les iniquités dont
-j'ai souffert ne sont qu'un exemple de ce qu'elles
-osaient faire. Que de crimes, à leur actif, demeurés
-ignorés! Et quelle corruption à leur contact!</p>
-
-<p>On sait le début des intrigues où j'ai succombé.</p>
-
-<p>J'étais à Nice avec ma fille. Celle-ci, mon espoir
-et ma consolation, me fut enlevée, comme je l'ai
-dit, par son fiancé liant partie avec le Prince de
-Cobourg, au mépris de la parole qu'il m'avait
-donnée.</p>
-
-<p>Le Prince sentait que j'allais lui échapper définitivement,
-et, avec moi, la fortune à venir du Roi.</p>
-
-<p>Je divorcerais, pensait-il; je me remarierais.</p>
-
-<p>Divorcer, j'y songeais. Il a bien fallu y venir
-plus tard. Mais si je ne pouvais m'empêcher de me
-libérer de ce qui fut promis à un homme, quand,
-de lui-même, il avait détruit les raisons qui avaient
-été la base du serment prononcé, j'hésitais à me
-libérer de ce qui fut juré à Dieu, invisible et muet
-et qui ne corrompt, ni ne trompe, ni ne persécute.</p>
-
-<p>L'indissolubilité du mariage est une chose; la
-dissolubilité des liens de la chair en est une autre.
-Plus j'ai vécu, plus j'ai pensé que le divorce est
-un fléau. Il faudrait avoir le courage d'admettre
-que les cas individuels ne sont rien; seul compte
-l'intérêt de la collectivité. Tant vaut le mariage,
-tant vaut la société. On a fait du mariage quelque
-chose de fragile, la société tombe en morceaux.
-L'Eglise a donc raison. Mais qui de nous ne chancelle
-et ne méconnaît que la règle divine est essentiellement
-une règle humaine?</p>
-
-<p>Le comte venait de recevoir, à Nice, les témoins
-du Prince de Cobourg que la cour de François-Joseph
-avait décidé à ce cartel. Le duel mit en
-présence les deux adversaires, à Vienne, au manège
-de cavalerie, en février 1898. Le lieutenant
-tira par deux fois en l'air et, par deux fois, le
-général tira sur le lieutenant. On passa au sabre.
-Le lieutenant continua de ménager le général, et
-le toucha d'un coup léger à la main droite.</p>
-
-<p>Il renforça ainsi les sentiments que le Prince
-pouvait avoir à son égard. Trois semaines plus
-tard, on l'impliqua dans cette abominable histoire
-de fausses lettres de change, inventée de toutes
-pièces, et dont le <span lang="de" xml:lang="de">Reichsrat</span>, par la suite, devait
-faire bonne justice.</p>
-
-<p>Le jugement&mdash;inouï!&mdash;qui prétendit déshonorer
-le plus noble des hommes n'eût pu être
-prononcé, si mon témoignage avait été retenu.</p>
-
-<p>Mais on s'empressa de m'enfermer. Ma déposition
-fut étouffée, et le Comte, condamné!</p>
-
-<p>Un homme vit encore, silencieux et caché, et
-qui, si je calcule bien, a soixante-quinze ans révolus,
-quand j'écris ces lignes qu'il pourra lire, si
-elles voient le jour avant qu'il disparaisse de ce
-monde.</p>
-
-<p>Dans l'instant où mon souvenir l'évoque au seuil
-des maisons de fous où sa haine me jeta, au seuil
-des prisons où elle fit enfermer le comte Geza
-Mattachich, qu'il sache que ses victimes lui ont
-pardonné.</p>
-
-<p>Elles pourraient, aujourd'hui, lui demander des
-comptes devant la justice autrichienne, affranchie
-des contraintes d'antan. Elles l'épargnent. Que le
-juge Celui qui nous jugera tous.</p>
-
-<p>Je ne sais même plus quels furent les instruments
-de sa vengeance.</p>
-
-<p>On m'a montré, dans Vienne, il n'y a pas longtemps,
-un pauvre être, aux trois quarts aveugle,
-penché vers le tombeau, et l'on a murmuré à mon
-oreille le nom de l'avocat juif, réprouvé par tout
-ce qui est estimable dans Israël, en Autriche, et
-qui fut l'agent, l'instigateur, le conseil de l'implacable
-fureur acharnée à ma perte.</p>
-
-<p>J'ai détourné les yeux en pensant que ce même
-personnage, obstiné dans son système de rigueurs
-policières au service de l'abus de pouvoir, avait
-armé le bras de la femme qui tua mon fils&hellip;</p>
-
-<p>Et bouleversée, je me suis demandée:</p>
-
-<p>&mdash;Ont-ils compris?</p>
-
-<p>Oui, peut-être. Ils ne sont plus, sans doute, ce
-qu'ils étaient. La vie aussi a dû les changer.</p>
-
-<p>Peuvent-ils, sans angoisse de demain, se remémorer
-hier?</p>
-
-<p>Candides, nous avions pris la fuite devant eux.
-Je m'imaginais trop vite qu'ils pouvaient nous faire
-arrêter! Je croyais sur parole des émissaires à la
-solde du Prince. Nous étions en France, où je ne
-risquais rien. Je voulus partir pour l'Angleterre, et
-demander aide et protection à la Reine Victoria,
-qui m'avait donné tant de marques d'affection.</p>
-
-<p>Ma fidèle dame d'honneur, la comtesse Fugger,
-partageait mes craintes et mes voyages précipités.</p>
-
-<p>A peine à Londres, nous recevons de mystérieux
-avis de prétendus amis: il faut repartir sur
-l'heure, ou nous sommes perdus, le comte et moi&hellip;
-Et nous repartons, sans que je cherche à rejoindre
-la Reine, avec qui nous venions de nous croiser,
-car, au même moment, elle se dirigeait vers le Midi
-de la France.</p>
-
-<p>Nous n'étions pas faits pour être des criminels.
-Ils sont plus résistants.</p>
-
-<p>Traqués par notre propre imagination trop crédule,
-nous pensâmes alors à trouver un asile près de
-la mère du Comte, au château de Lobor.</p>
-
-<p>On n'a jamais compris pourquoi et comment
-j'avais pu me rendre en Croatie, chez la comtesse
-Keglevich.</p>
-
-<p>Son second mari, père adoptif du Comte Geza
-Mattachich, était membre de la chambre des Magnats
-de Hongrie, député et ami du ban de Croatie.
-Je me persuadais que l'on n'oserait pas m'enlever
-sous son toit.</p>
-
-<p>Notre aventure avait pris les proportions d'un
-événement mondial. Les journaux de la terre
-entière en parlaient. Le duel avait mis le comble
-à cette publicité terrible. Et comme encore la
-calomnie et ses man&oelig;uvres n'avaient pas eu d'effet,
-nous étions des personnages romanesques dont la
-sincérité désarmait les rigueurs de la critique et ralliait
-les sympathies du sentiment.</p>
-
-<p>Quand je pense que j'ai été, ensuite, taxée de
-duplicité, je ne peux m'empêcher de sourire. On
-citerait peu de cas d'une franchise d'existence plus
-établie que la mienne. Je n'ai jamais dissimulé aux
-miens quel effort exigeait ma vie avec mon mari, et
-quand j'ai été à bout de forces, je n'ai pas fait
-mystère du secours que je trouvais en un sauveur
-chevaleresque, placé providentiellement sur mon
-chemin.</p>
-
-<p>Mais le monde ne pardonne pas à ceux qui ne
-veulent point porter de masque, et qui ne cachent
-pas leur c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Tant de gens ont à dissimuler ce que le leur
-contient! Mais nous, mais moi&hellip; En vérité, où est
-le crime?</p>
-
-<p>Je peux mourir tout à l'heure; je n'ai pas peur
-de la justice de Dieu.</p>
-
-<p>Forts de notre commune loyauté, naïvement persuadés
-qu'en France, en Angleterre, en Allemagne
-et autre part encore nous serions en danger,
-avertis du reste que l'on voulait me mettre dans
-une maison de fous&mdash;dès Nice, Gunther de
-Holstein m'avait prévenue, et parlait de me faire
-protéger par son tout puissant beau-frère&hellip; Inoubliable
-comédie!&mdash;nous arrivions en Croatie avec
-la certitude que, sous le toit des Keglevich, je serais
-en sûreté.</p>
-
-<p>Le comte me confierait à ses parents pour le
-temps qu'exigerait le règlement de ma séparation
-d'avec le prince de Cobourg. Le bruit s'apaiserait.
-L'opinion publique était pour moi, et, premièrement,
-celle d'Agram, où le comte et les siens jouissaient
-de l'affection générale. A Vienne, la camarilla
-ennemie désarmerait. Nous ne serions plus,
-bientôt, que deux créatures semblables à tant
-d'autres: celle-ci meurtrie par ses fers brisés;
-celle-là secourable. Et de ce malheur et de ce
-dévouement, peut-être qu'un jour le temps ferait
-un bonheur régulier.</p>
-
-<p>O rêves, ô espérances, nous sommes votre jouet.
-La lourde réalité surgit et nous déchire.</p>
-
-<p>Nous n'avions pas prévu la trame ourdie contre
-nous, et quelle odieuse accusation viserait le comte.</p>
-
-<p>En un instant, son beau-père, très connu à la
-cour, influent d'ailleurs, fut détaché de nous. Apparemment
-on lui fit confidence du crime imputé
-à son beau-fils, et la diffamation lui en imposa.</p>
-
-<p>Cette explication de son revirement est la plus
-indulgente qu'il me soit permis de faire.</p>
-
-<p>L'appui du comte Keglevich nous manquant,
-la comtesse, prise entre son fils et son mari, était
-dans une situation poignante.</p>
-
-<p>Et nos ennemis avaient le champ libre à Agram.</p>
-
-<p>Cependant, deux partis se formèrent: d'un
-côté, les étudiants et les paysans prirent fait et
-cause pour nous; de l'autre, se rangèrent la police
-et les autorités. Vienne sut qu'une espèce de révolution
-locale groupait en notre faveur des partisans.</p>
-
-<p>Dès l'instant que la cour pensa que nous avions
-l'appui de la jeunesse et des campagnes, elle fut
-effrayée et livra notre tête. L'avocat du Prince, cet
-homme que je ne saurais nommer, put se faire
-délivrer plein pouvoir. L'Empereur consentit à le
-laisser agir à sa guise. Il eut en poche de véritables
-lettres de cachets.</p>
-
-<p>Je dois dire, à la décharge de François-Joseph,
-qu'on lui certifia que le comte voulait me tuer. A
-quoi, le Souverain aurait répondu:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas d'un second Mayerling.
-Qu'on fasse ce qu'il faudra.</p>
-
-<p>Le Prince et ses créatures ne manquaient pas
-d'invention. Leurs mesures furent très bien prises
-et leur machination bien conduite. Un train spécial
-attendait en gare d'Agram celle qui devait
-être <i>déclarée</i> folle par raison d'Etat, et une cellule
-de la prison militaire était prête pour celui qui serait
-<i>fait</i> criminel aux yeux du monde.</p>
-
-<p>Toute l'Autriche a su cela, et bien d'autres
-choses encore!</p>
-
-<p>Un médecin légiste, fonctionnaire officiel et que
-je n'avais jamais vu, mon certificat d'aliénation
-mentale tout rédigé, m'attendait à Agram, aux
-ordres de la police, avec une infirmière de l'asile
-de D&oelig;bling.</p>
-
-<p>Ces gens et une équipe de détectives restèrent
-aux aguets une semaine. Il s'agissait de nous faire
-venir en ville. On n'osait pas nous arrêter au château
-de Lobor, en pleine campagne, où nos défenseurs,
-en un clin d'&oelig;il, seraient accourus.</p>
-
-<p>Alors, l'autorité militaire convoqua le comte, à
-Agram. Officier en congé, il devait répondre à cet
-appel.</p>
-
-<p>Nous eûmes le pressentiment du coup de force.
-Mais puisque, au château, notre situation était pénible,
-par suite du revirement de son possesseur qui
-avait pris le parti de s'éloigner, emmenant la Comtesse
-Keglevich, il nous parut que rien ne pouvait
-nous arriver de pire qu'une désaffection si cruelle.
-Il en serait ce qui pourrait, le comte se rendrait
-à la convocation reçue, et je serais aussi à Agram.
-Impossible pour moi de m'éloigner d'un danger qui
-pouvait le menacer.</p>
-
-<p>Nous partîmes. Je descendis avec ma dévouée
-comtesse Fugger à l'hôtel Pruckner. Le comte
-gagna l'appartement qu'il avait fait retenir. Moi
-le mien. Nous étions arrivés tard, dans la nuit.</p>
-
-<p>Au matin, vers 9 heures, je n'étais pas encore
-levée, on força la porte de ma chambre.</p>
-
-<p>Je vis entrer l'agent-avocat du Prince, suivi
-d'hommes vêtus et gantés de noir, policiers en tenue
-de gala. Le médecin légiste et l'infirmière de D&oelig;bling
-les escortaient, à distance.</p>
-
-<p>Le train spécial trépidait en gare. Quelques
-heures plus tard, sans avoir eu la possibilité de me
-reconnaître, rayée soudain de la société normale,
-j'étais dans une cellule de D&oelig;bling, aux abords
-de Vienne. Par un guichet ménagé dans la porte,
-on pouvait me surveiller. La fenêtre avait des barreaux
-énormes. Je l'ouvris. J'entendais hurler.</p>
-
-<p>On m'avait placée dans le quartier des fous
-furieux. J'en voyais un, lâché, pour changer d'air,
-dans une petite cour sablée, aux parois matelassées.
-Il bondissait et se heurtait en poussant des cris
-affreux.</p>
-
-<p>Je me retirai, horrifiée, me bouchant les yeux
-et les oreilles. J'allai tomber sur un lit étroit, et,
-sanglotant, je cherchai à me cacher sous l'oreiller
-et les couvertures, pour ne pas voir, pour ne pas
-entendre.</p>
-
-<p>Que serais-je devenue sans le souvenir de la
-Reine et sans le secours de Dieu? La Foi me soutint.
-Elle mit en moi le courage des martyrs.</p>
-
-<p>Cependant, à Agram, le Comte, arrêté, lui aussi,
-apprenait dans les formes du code militaire autrichien,
-qui était encore celui de 1768, qu'il était
-accusé&mdash;on saura par qui tout à l'heure!&mdash;d'avoir
-négocié des traites portant les fausses signatures
-de la Princesse Louise de Saxe-Cobourg et
-de l'Archiduchesse Stéphanie.</p>
-
-<p>J'allais être proclamée folle, et il serait proclamé
-faussaire.</p>
-
-<p>Le pire n'est pas ce qu'on me fit. Ce n'est rien,
-à côté de ce que l'on réalisa contre lui!</p>
-
-<p>Ah! cette justice de cour que la révolution a
-balayée! Ah! ce code d'une armée, esclave du
-trône avant d'être gardienne de la patrie! Quel
-défi au bon sens, à la veille du <small>XX</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Et l'on s'étonne, ensuite, qu'un peuple se soulève!</p>
-
-<p>Le comte fut mis en prison sur la dénonciation
-du même innommable individu qui se muait pour
-moi en policier.</p>
-
-<p>Le gouverneur d'Agram était à ses ordres! Il
-crut sur parole&mdash;ou en eut l'air&mdash;ce petit
-avocat à tout faire, racontant que le comte Geza
-Mattachich avait faussement apposé ma signature
-et celle de ma s&oelig;ur Stéphanie sur des traites qui
-étaient déjà depuis neuf mois chez des prêteurs de
-Vienne, lesquels venaient de s'apercevoir subitement (!)
-de la fausseté des valeurs.</p>
-
-<p>Or, ma signature était bien et dûment la mienne.</p>
-
-<p>Voilà ce qu'il ne fallait pas que je dise.</p>
-
-<p>Celle de ma s&oelig;ur était fausse et ajoutée après
-coup, mais par qui et pourquoi?</p>
-
-<p>Voilà ce qu'il ne fallait pas que je demande.</p>
-
-<p>Enfin, le comte était étranger à la négociation
-de ces valeurs et à l'emploi des fonds qui avaient
-pu en provenir.</p>
-
-<p>Voilà ce qu'il ne fallait pas que je démontre.</p>
-
-<p>Aussi étais-je sous bonne garde.</p>
-
-<p>Le comte, lui, selon ce qu'on appelait alors la
-justice militaire autrichienne, se trouvait en face
-d'un <i>auditeur</i>, magistrat <i>qui était à la fois accusateur,
-défenseur</i> et <i>juge</i>&mdash;simplement.</p>
-
-<p>Et celui-ci avait été bien choisi!</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas croyable, dira-t-on.</p>
-
-<p>Oh! ce n'est pas le plus fort.</p>
-
-<p>Le 22 décembre 1898, le comte a été condamné
-à la perte de son grade et de son titre nobiliaire
-et à six ans de détention cellulaire pour avoir
-«escroqué» environ 600.000 florins à des tiers
-désignés.</p>
-
-<p>Or, le 15 juin précédent, à l'échéance des soi-disant
-fausses traites, les susdits tiers créanciers,
-<i>non plaignants d'ailleurs</i>, avaient été intégralement
-remboursés par le Prince de Cobourg tenant ma
-signature pour bonne dès lors que j'étais à D&oelig;bling,
-et que le Comte était perdu. Oui, bien perdu
-et à jamais, à ce que pensait, du moins, son bourreau.
-En effet, quoique, par des amis zélés, le
-comte eût pu obtenir une déclaration signée des
-escompteurs, attestant qu'ils n'avaient rien à réclamer
-et qu'aucun préjudice ne leur avait été
-causé par le comte Geza Mattachich, cette pièce,
-l'<i>auditeur</i> la repoussa, la dissimula au tribunal. Il
-n'en fut pas fait état.</p>
-
-<p>Et l'abominable jugement prétendit faire du
-comte, gentilhomme entre les gentilshommes, un
-faussaire et un voleur, bien qu'il fût innocent et
-que tout criât son innocence.</p>
-
-<p>Mais je m'attarde à des infamies qu'il est superflu
-de rappeler. On sait que l'affaire fut évoquée,
-quatre ans plus tard, au <span lang="de" xml:lang="de">Reichsrat</span>, grâce au parti
-socialiste indigné<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>Le Comte a été vengé, du haut de la tribune
-parlementaire, et l'espèce de justice qui déshonorait
-l'armée autrichienne a cessé d'exister, ensevelie
-dans la ruine d'une monarchie et d'une cour trop
-longtemps criminelles.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Extrait du compte rendu de la séance du <span lang="de" xml:lang="de">Reichsrat</span>,
-du 17 avril 1902. Interpellation du député Daszynski:</p>
-
-<p>«Messieurs, le second jugement qui a été prononcé
-à la suite de la demande en révision du premier procès
-a admis que M. Mattachich n'avait falsifié qu'une seule
-des signatures!</p>
-
-<p>«Ce verdict du tribunal militaire supérieur est d'une
-importance capitale dans toute cette affaire. Car, Messieurs,
-si le tribunal militaire supérieur avait simplement
-rejeté le pourvoi, nous pourrions croire encore que Geza
-Mattachich avait faussé les deux signatures. Or, puisque
-Mattachich n'a fait de tort à personne, puisque les usuriers
-ont recouvré tout leur argent avec le formidable
-taux de plusieurs centaines de mille florins au jour de
-l'échéance, puisque, de tout cet argent, pas un traître
-liard n'est entré dans la poche de Mattachich, détail qui,
-en effet, n'a pas été relevé à la décharge de celui-ci, nous
-sommes en droit de nous demander quel intérêt aurait eu
-Mattachich-Keglevich&mdash;à moins d'admettre chez lui un
-singulier goût de perversité&mdash;à corroborer par une fausse
-signature les traites de la princesse de Cobourg qui ont
-été reconnues comme bonnes?</p>
-
-<p>«Et maintenant, Messieurs, si nous nous posons la
-question: <i lang="la" xml:lang="la">Cui prodest?</i> nous répondrons que ce ne fut
-certainement pas à Mattachich-Keglevich,&mdash;car cela n'a
-pas eu d'autre résultat que de l'envoyer au pénitencier de
-Moellersdorf,&mdash;mais bien aux bailleurs d'argent. Il était
-d'une grande utilité pour eux qu'une fausse signature fût
-ajoutée à une bonne, car c'est un fait bien connu que pour
-les usuriers une signature contrefaite vaut mieux qu'une
-authentique, et je vais vous dire pourquoi.</p>
-
-<p>«Avec une signature vraie, le mari, qui est obligé de
-faire honneur à ces sortes de dettes, peut dire: «Je consens
-à payer, mais défalcation faite des bénéfices retirés
-par les usuriers», et c'est ainsi que le prince de Cobourg
-a payé dans bien des circonstances. Mais, cette fois, les
-usuriers ont riposté: «Non! Grâce à une fausse signature,
-nous avons la possibilité de faire du scandale, de
-menacer; nous avons entre les mains une arme dirigée
-contre le prince de Cobourg et contre tous les cercles
-de la cour.»</p>
-
-<p>«Messieurs, je vous ai suffisamment prouvé que le
-second jugement avait posé l'affaire sur un autre terrain
-et l'avait éclairée d'une façon tout à fait nouvelle. S'appuyant
-là-dessus, Mattachich s'était adressé à la Cour
-d'appel souveraine et ce tribunal a décidé qu'après examen
-de la procédure il y avait lieu de confirmer le
-second jugement et de repousser l'appel formé par le
-condamné!</p>
-
-<p>«Or, Messieurs, de nombreuses présomptions se sont
-accumulées qui démontrent clairement l'innocence de
-Mattachich. Il a été produit notamment une lettre, qui
-était fausse également, et dans laquelle on indiquait aux
-juges la ligne à suivre.</p>
-
-<p>«C'était une lettre écrite en allemand et adressée à
-Léopold II, roi des Belges. Ce document&mdash;cela a été
-surabondamment établi&mdash;était apocryphe. Il avait été
-écrit non point dans l'intérêt de Mattachich, mais dans
-celui des bailleurs d'argent. Et ceux qui ont commis ce
-faux étaient bien plus dans l'entourage des usuriers que
-dans celui de Mattachich.</p>
-
-<p>«Car il ne s'agit pas ici, Messieurs, de simples prêteurs
-d'argent. Nous n'avons point affaire, comme on les
-qualifie dans les jugements, à des «directeurs d'une maison
-de commission», mais à des hommes d'affaires
-retors qui avancent de l'argent à de nombreuses personnes
-de la cour à des taux tout à fait usuraires et à
-qui les signatures de ces personnes, notamment celle de
-la princesse héritière, veuve Stéphanie, sont parfaitement
-connues.</p>
-
-<p>«Eh bien, je vous le dis, Messieurs, si je ne puis
-faire défiler devant vous tous les éléments du procès, je
-m'appuie ici non point sur de vagues présomptions, mais
-sur des dépositions de témoins, sur des affirmations absolument
-incontestables et qui prouvent jusqu'à l'évidence
-que Mattachich-Keglevich, qui moisit depuis quatre ans
-au pénitencier de Moellersdorf, est un innocent.</p>
-
-<p>«Huit jours avant son arrestation, on consentait à
-reconnaître par acte notarié qu'on lui donnerait toute
-«latitude de fuir» (<i>Ecoutez! Ecoutez!</i>) à la condition
-qu'il consentît à quitter la princesse Louise.</p>
-
-<p>«Messieurs, on ne propose pas à la légère à un homme
-comme Mattachich-Keglevich de lui assurer par acte
-notarié son libre départ pour l'étranger. On voulait simplement
-se débarrasser de lui, on voulait assouvir la vengeance
-du prince-époux, et c'est à cause de cela qu'un
-meurtre judiciaire militaire a été accompli. Et, comme
-si cela ne suffisait pas, par ordre du comte Thun, alors
-président du Conseil des Ministres, la princesse Louise
-fut bannie comme une étrangère importune du territoire
-des royaumes et des pays représentés au <span lang="de" xml:lang="de">Reichsrat</span>, bien
-qu'elle fût la femme d'un général autrichien. (<i>Ecoutez!
-Ecoutez!</i>) Oui, Messieurs, nous allons livrer ce fait à la
-publicité; lisez demain, dans le compte rendu de la séance,
-mon interpellation à ce sujet et vous y trouverez les
-dates et tous les détails relatifs. Oui, Messieurs, dans l'intérêt
-de certains grands et hauts personnages qui possèdent
-beaucoup d'argent, il se passe ici des faits qui ne devraient
-pas et ne pourraient pas se produire si nous étions
-un Etat vraiment constitutionnel. (<i>Très vrai!</i>)</p>
-
-<p>«Et maintenant, Messieurs, je vous demande: Qui
-doit porter la responsabilité d'avoir fait jeter des gens en
-prison uniquement pour que le riche prince de Cobourg
-pût assouvir sa vengeance? Seraient-ce par hasard les
-officiers? Non, je vous le dis bien franchement, les officiers
-ne sont pas coupables. Ces hommes n'auraient jamais
-prononcé une pareille sentence si Mattachich et les témoins
-avaient comparu devant eux, si l'accusé avait pu
-poser des questions aux témoins, si la presse avait pu faire
-le compte rendu des débats, si ce lieutenant en premier,
-exceptionnellement doué, avait eu librement la parole dans
-une audience publique, s'il avait pu avoir un avocat! Ce
-n'est vraiment pas malin de jeter les gens en prison et de
-les faire condamner par un auditeur et par des juges qui
-ne savent rien de l'affaire! Voyez-vous, Messieurs, je ne
-veux accuser personne de faux, je ne veux charger personne.
-Je n'ai d'autre but ici que de dénoncer une institution
-qui est fatalement la source de toutes les fautes
-et de toutes les erreurs.</p>
-
-<p>«Et puisque nous avons ici l'occasion de débattre
-de pareils faits en plein Parlement, je demande à M. le
-Ministre de la Défense Nationale: Que va-t-il arriver?
-Veut-il, lui qui est un homme d'honneur, veut-il, lui qui
-est non seulement un vieillard avec des cheveux blancs,
-mais encore un soldat dont la conscience est pure et tranquille,
-assumer sur sa tête la responsabilité des angoisses
-et des tortures infligées à un innocent? Va-t-il garder plus
-longtemps le silence ou va-t-il parler?</p>
-
-<p>«S'il n'est peut-être pas encore en état de prendre
-une décision aujourd'hui, il ne doit pas hésiter plus
-longtemps à faire la pleine clarté dans cette mystérieuse
-affaire.»</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch16">XVI</p>
-
-<h3>SOUS LES TILLEULS DE LA COUR</h3>
-
-
-<p>Imagine-t-on ce que peut être la souffrance d'une
-femme qui se voit rayée du monde, et menée de
-maison de fous en maison de fous, prisonnière consciente
-d'un odieux abus de pouvoir?</p>
-
-<p>A D&oelig;bling, puis à Purkesdorf, où je fus ensuite,
-ma torture eût été au-dessus des forces
-humaines, si j'avais été seule à souffrir. Mais, avec
-l'espoir en la justice divine, l'idée qu'un innocent
-subissait à cause de moi un supplice encore plus
-affreux me soutenait. La perte de l'honneur est
-autrement atroce que la perte de la raison. Je ne
-pouvais m'abandonner tandis que le comte résistait,
-héroïque, avec une dignité à laquelle, depuis, bien
-des fois, on rendit hommage, et que les débats au
-<span lang="de" xml:lang="de">Reichsrat</span> mirent en lumière.</p>
-
-<p>Quelles heures cependant j'ai vécues! Quelles
-nuits angoissées! Quels cauchemars horribles! Que
-de larmes, que de sanglots! J'essayais en vain, souvent,
-de me contenir.</p>
-
-<p>La pitié de mes gardiens et gardiennes était
-heureusement pour moi, un réconfort. De même
-l'embarras craintif des docteurs et leurs égards
-humains.</p>
-
-<p>Sauf deux ou trois misérables ou pauvres diables,
-acquis à mes ennemis par cupidité ou sottise, je
-n'ai guère trouvé que des aliénistes que ma «folie»
-révoltait, et qui ne demandaient qu'à passer à
-quelque autre la responsabilité de me garder parmi
-les fous.</p>
-
-<p>L'opinion autrichienne étant décidément trop
-hostile, mon tortionnaire et ses complices trouvèrent
-en Saxe une maison de santé complaisante et de
-tout repos. Je fus conduite à Lindenhof, dans la
-petite ville de Koswig, à moins d'une heure de
-chemin de fer de Dresde, au milieu des forêts.</p>
-
-<p>Lindenhof! Cela veut dire les tilleuls de la
-Cour. Calmants tilleuls! Agréables tilleuls, et qui
-me ramenaient à <i lang="de" xml:lang="de">Unter den Linden</i>, à Berlin, et
-aux obligations que je pouvais avoir à mon gendre
-et à sa famille, que ma captivité au pays de Saxe
-rassurait. L'héritage du Roi ne tomberait pas en
-mes mains prodigues!</p>
-
-<p>Personne, à présent, de l'entourage qui m'était
-cher, ne restait près de moi. Ma bonne comtesse
-Fugger, du soir au matin, avait dû me laisser à mes
-geôliers. Par compensation, on prétendit faire grandement
-les choses à Lindenhof. La crainte de
-l'opinion est, pour les Princes, le commencement
-de la sagesse.</p>
-
-<p>Il ne fallait pas qu'on pût dire, comme des internements
-précédents, que je n'étais traitée ni en
-Princesse, ni en fille de Roi. On me donna un
-pavillon séparé, un équipage, des femmes de
-chambre et une «demoiselle de compagnie».
-J'eus la permission de sortir, quand «le Conseiller
-de santé» Docteur Pierson, directeur de l'établissement,
-ne s'y opposerait point. Mais mon pavillon
-était entouré des murs d'une maison de fous; mais
-le cocher et le valet de pied étaient des policiers;
-mais la «demoiselle de compagnie» n'occupait
-ce poste que pour me garder prisonnière, et faire
-sur moi d'abondants rapports.</p>
-
-<p>Ma cage avait des dorures et quelques échappées
-sur la campagne, voire sur la ville proche.
-C'était tout de même une manière de tombeau où
-je connaissais l'oubli de tout ce qui m'avait connue,
-à commencer par les miens.</p>
-
-<p>J'ai dit que, honteux du crime auquel ils s'associaient
-tacitement, ils mirent des années à venir
-visiter la «malade» que je devais être. Ils s'émurent
-quand l'opinion s'étonna de leur indifférence.</p>
-
-<p>L'iniquité du sort fait au comte Mattachich était
-devenue plus forte que la puissance qui voulait
-l'anéantir. En parlant de lui, la Presse se souvint
-de moi. Je vis alors paraître ma fille, puis ma tante
-la comtesse de Flandre; enfin, ma s&oelig;ur Stéphanie
-me donna signe de vie.</p>
-
-<p>J'avais perdu ma mère bien-aimée sans la revoir.
-Ses lettres, à la fois si bonnes et si cruelles à mon
-c&oelig;ur, étaient mes reliques les plus chères. Elles
-me déchiraient cependant, car j'y voyais que la
-tendresse de ma mère était persuadée de ma «maladie».</p>
-
-<p>Du Roi, hélas! jamais rien. Que ne lui avait-on
-dit, comme à la Reine! N'était-il pas convaincu
-de la culpabilité du Comte? Avec quels soins son
-siège n'avait-il pas été fait? Pour mon mari et
-mon gendre, mon père devait être, avant tout, certain
-de nos «crimes».</p>
-
-<p>Que pouvais-je contre cela, du fond de mon
-pavillon de folle, privée de secours et de liberté?</p>
-
-<p>Je savais cependant, je devinais les intrigues
-ourdies à Bruxelles, et quels appuis mes ennemis
-y trouvaient pour triompher d'une pauvre femme
-suppliciée. Je ne voyais le salut que du côté de
-l'infortuné qui souffrait aussi le martyre au pénitencier
-de Moellersdorf, pour avoir voulu me sauver
-d'un enfer et de ses déshonorants abîmes.</p>
-
-<p>On s'est étonné ensuite de notre fidélité réciproque.
-Peu d'êtres savent et sentent que, pour
-certaines âmes, le ciment le plus fort est celui d'une
-commune douleur. Nos joies furent éphémères, nos
-peines prolongées. Nous avons été incompris, méconnus,
-diffamés, torturés. Nous avons mis notre
-confiance et notre espoir ailleurs que dans les
-hommes. Souvent, les meilleurs n'ont ni le temps,
-ni la possibilité de savoir, de comprendre, et condamnent
-des innocents sur la foi des apparences
-ou des formes d'usage, que la haine et la duplicité
-savent faire servir à leurs desseins.</p>
-
-<p>J'étais depuis quatre ans «folle par raison
-d'Etat», quand la Cour de Vienne, effrayée de
-la clameur publique, se vit contrainte de lâcher une
-de ses proies: le Comte fut gracié. Aussitôt, sans
-rien craindre, il entreprit de me délivrer. Périlleuse
-entreprise, car la police autrichienne et allemande,
-à défaut d'une justice que la peur de la Presse et
-des Parlements tiendrait sur la réserve, resterait aux
-ordres de mes ennemis.</p>
-
-<p>J'ai dit et je redis fréquemment qu'il est incroyable
-que nous puissions être encore de ce
-monde&hellip;</p>
-
-<p>Pour commencer, mon chevaleresque défenseur
-se trouva pris dans les mailles du filet policier, et
-ne fit plus un pas sans avoir à ses trousses des
-espions de tout genre. Quant à moi, je vis Koswig
-en état de siège, Lindenhof entouré de gendarmes,
-et les sapins de la forêt gardés à vue.</p>
-
-<p>Fortifiée de la prière et de l'espérance, je m'étais,
-sinon accoutumée à mes chaînes, du moins à
-leur poids. Attachée à ce culte de la nature que
-j'ai toujours pratiqué, j'aimais les solitudes sylvestres,
-où il m'était permis de promener ma peine,
-sous la surveillance de ma suite de geôliers des deux
-sexes.</p>
-
-<p>Je n'avais qu'un ami, mon chien préféré. Reverrais-je
-jamais le loyal et fin visage, et les yeux
-clairs où, dans un monde de corruption, j'avais
-trouvé la pure lumière du salut?</p>
-
-<p>Cependant, je ne désespérais pas! Que resterait-il
-aux prisonniers innocents, s'ils ne gardaient
-quelque espérance?</p>
-
-<p>Ah! ce jour d'automne où je vis reparaître à
-l'horizon le soleil de la liberté et, avec lui, toutes
-les possibilités de vérité, de réparation, de bonheur,
-que ma confiance imaginait trop vite!</p>
-
-<p>Il faisait un temps doux et pur. La clarté solaire
-embellissait la nature saxonne. Elle teintait d'or les
-lignes sombres des masses forestières qui s'étageaient
-sur la colline où je me plaisais. Ce désert
-de sable, planté de sapins, égayé de son petit hôtel,
-en plein bois, du «Moulin de la Crête», était
-familier à mes promenades en voiture. Ce jour-là,
-je conduisais moi-même, accompagnée de ma «demoiselle
-de compagnie» et d'un laquais. Un
-cycliste parut, venant en sens contraire, et qui frôla
-des roues de mon côté. Il me regardait. Je le reconnus&hellip;
-C'était le Comte&hellip; J'eus la force de ne
-pas me trahir, pour ne le trahir point. Il était donc
-libre! Je crus que je le serais le lendemain!</p>
-
-<p>Trois ans allaient s'écouler avant que j'échappe
-à mes geôliers.</p>
-
-<p>L'alarme était au camp ennemi. On savait le
-comte disparu de Vienne. On le chercha vers
-Koswig.</p>
-
-<p>Ma «demoiselle de compagnie» qui, passagèrement
-humaine, ou par calcul, avait permis, les
-jours suivants, deux brèves entrevues du Comte et
-de moi devant elle, à l'écart, dans la forêt, ne fut
-pas longue à se raviser.</p>
-
-<p>Le Comte dut cesser d'essayer de me revoir. Le
-pays était plein de policiers. Je n'eus plus la permission
-de sortir de Lindenhof. Mon sauveur
-s'éloigna, surtout pour m'éviter d'être privée des
-promenades qui, si entourée que je fusse, me procuraient
-le soulagement d'échapper quelques heures
-à ma maison de fous.</p>
-
-<p>Il ne lui restait qu'un moyen de préparer ma délivrance:
-proclamer, établir que je n'étais point
-folle; en appeler à l'opinion, et trouver des sympathies
-et des concours qui faciliteraient ma libération.</p>
-
-<p>Un livre parut, où il démontra son innocence et
-la cruauté des procédés dont j'étais victime. La
-Presse du monde entier fit écho à son cri indigné.
-Et le secours espéré nous vint en particulier de la
-généreuse France, où mon malheur fut vivement
-senti. Un journaliste, un écrivain français, aussi
-réputé qu'estimé, et que je nommerais ici, avec
-reconnaissance, si ce n'était la réserve ordinaire
-de son caractère, dont je dois tenir compte, voyageait
-en Allemagne pour la préparation d'un
-ouvrage politique. A Dresde, on lui parla de ma
-situation. Il s'informa. Il alla voir le Président de
-Police qui, gêné, lui confessa que j'étais victime
-d'une «affaire de cour». Pour m'approcher, il
-n'hésita pas à se faire conduire à Lindenhof,
-comme s'il était neurasthénique. Mais par méfiance,
-ou sûreté de diagnostic, on ne voulut pas de lui
-dans l'établissement. Il revint à Paris, et obtint du
-<i>Journal</i> que ce puissant quotidien, apprécié pour
-son indépendance, s'intéressât à ma cause. Le
-comte, eut, dès lors, un appui efficace par lequel
-d'autres se trouvèrent.</p>
-
-<p>Il ne pouvait reparaître à Lindenhof. Le journaliste
-français y vint, et la première nouvelle qui
-me rendit l'espoir fut un billet de lui, inconnu pour
-moi, et qui, au cours d'une promenade, fut jeté
-par un gamin dans ma voiture, en même temps
-qu'une lettre du comte.</p>
-
-<p>Cette lettre, la «demoiselle de compagnie»
-la saisit au vol. L'autre missive resta en mes mains,
-et ce fut en vain que ma suivante policière tenta de
-me l'arracher.</p>
-
-<p>Quand je la lus, palpitante, je ne retins qu'un
-mot, en une langue que je n'entendais plus guère,
-et qui était celle de ma patrie. Mes yeux emplis
-de larmes lisaient et relisaient ceci: «<i>Espérez!</i>»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch17">XVII</p>
-
-<h3>COMMENT JE FUS A LA FOIS RENDUE
-A LA LIBERTÉ ET A LA RAISON</h3>
-
-
-<p>Je devais aller aux Eaux. J'en avais le plus
-grand besoin. Les petites stations thermales abondent
-en pays germanique. La difficulté n'était pas
-de trouver un lieu salutaire à ma santé, où mes
-gardiens n'auraient pas à craindre une foule cosmopolite,
-et pourraient me tenir prisonnière et isolée.</p>
-
-<p>Cependant, aussitôt après l'incident des lettres
-jetées dans ma voiture, j'appris que je resterais à
-Lindenhof. La cure promise était supprimée.</p>
-
-<p>Par bonheur, le médecin professeur, appelé pour
-moi en consultation, prit parti en ma faveur, consciencieusement,
-et me promit d'intervenir. En attendant,
-mes promenades cessèrent. J'acceptai même
-de ne point sortir, dupe des histoires que l'on me
-raconta, le Docteur Pierson, tout le premier.</p>
-
-<p>Il me gardait jalousement, mais avec égards.
-Que je ne fusse point folle, il le savait bien; mais
-il savait encore mieux que ma pension était d'un
-prix très rémunérateur. L'idée de me perdre lui
-était extrêmement désagréable. Il s'ingéniait à me
-conserver autant qu'à me plaire, et se persuadait
-sans peine que Lindenhof devait être, pour moi,
-un séjour enchanteur.</p>
-
-<p>Si n'avaient été, à mes yeux, ses titres de médecin
-aliéniste et de geôlier, ses visites n'auraient
-eu rien de trop désagréable. Elles ne manquaient
-point de courtoisie.</p>
-
-<p>Le Docteur Pierson prenait aisément l'air du
-dévouement et de la bonté. Il me fit part, du ton
-le plus sincèrement alarmé, de certains avis qu'il
-disait tenir de source sûre, et qu'il m'appartenait
-de prendre en considération, si je ne voulais le
-désoler: des bandits avaient résolu de m'attaquer
-en forêt, à l'improviste, et de me dépouiller des
-bijoux que je portais ordinairement. Certes, le
-Docteur Pierson ne contestait pas que le comte
-eût pu m'écrire. Toutefois, la lettre saisie par ma
-«Demoiselle de compagnie» n'était pas ce que
-j'imaginais sans doute. Elle semblait apocryphe et
-fort inquiétante par son mystère même. On ne pouvait
-me la montrer, parce qu'il appartenait d'abord
-à la justice de la connaître. Je serais sage de remettre
-celle que j'avais gardée. Elle émanait assurément
-de cette bande qui préparait un attentat où
-je pouvais être volée et assassinée.</p>
-
-<p>Effrayée de l'entendre, déprimée, d'ailleurs, par
-l'existence qui m'était faite, je me laissai convaincre.
-Je ne voulus pas sortir. Pendant plusieurs
-jours, je vécus angoissée, oppressée, incertaine. Le
-sommeil me fuyait. A la réflexion, je ne savais plus
-que croire et que penser. Supplice ajouté au supplice.</p>
-
-<p>On ne peut concevoir la résistance qu'il faut
-pour conserver une certaine lucidité, quand on vit,
-pendant des années, dans le voisinage des aliénés.
-La hantise est telle que, si l'on n'a point la force
-de s'abstraire du milieu, on succombe, forcément.</p>
-
-<p>Mais Dieu me permettait de m'évader sans cesse,
-en esprit, et de rejoindre le sauveur espéré. Je finis
-donc par me reprendre, et redemandai à sortir. On
-ne put s'y refuser.</p>
-
-<p>Cependant, je restais impressionnée. Je n'osais
-me faire conduire aussi loin dans la forêt qu'auparavant.
-Et si j'apercevais un cycliste ou plusieurs,
-je m'effrayais, sans rien dire.</p>
-
-<p>Venaient-ils pour m'attaquer? Venaient-ils pour
-me délivrer?</p>
-
-<p>O Imagination! C'étaient de bonnes gens qui
-allaient tranquillement à leurs affaires.</p>
-
-<p>Mon médecin professeur n'avait pas oublié sa
-promesse. Son intervention obtint l'effet désiré. Il
-fut décrété que j'irais aux eaux de Bad-Elster, en
-Bavière. C'est dans la montagne, à un quart
-d'heure, en voiture, de la frontière autrichienne.
-Si je m'échappais de Charybde, je tomberais en
-Scylla!</p>
-
-<p>Le pays est agreste, et mériterait d'attirer la
-clientèle cosmopolite. Mais sa renommée, purement
-allemande, rassurait d'avance mes geôliers. Personne
-n'irait me chercher dans ce modeste Wiesbaden
-bavarois. Et si, d'aventure, mon défenseur
-surgissait, il trouverait les avenues gardées.</p>
-
-<p>De fait, l'hôtel où je descendis avec ma suite
-de policiers et de policières fut immédiatement
-entouré, selon les règles de l'art, d'un cordon de
-sentinelles et de surveillants.</p>
-
-<p>Quiconque d'inhabitué, d'inconnu, approchait,
-était suivi, observé et promptement identifié.</p>
-
-<p>Le Comte se garda bien de se montrer, quoique,
-par les intelligences qu'il s'était ménagées à Koswig,
-il eût appris sans retard que j'étais partie pour
-Bad-Elster.</p>
-
-<p>La police ne signala rien d'insolite à mes gardiens.
-Personnellement, j'étais, à mon habitude,
-sans impatience ni révolte. Ma «demoiselle de
-compagnie» ne pouvait que rendre hommage à ma
-gracieuseté. Mais, en moi-même, je <i>sentais</i> venir
-la délivrance.</p>
-
-<p>Cette intuition se trouva promptement confirmée:</p>
-
-<p>Un jour, au tennis, je vis passer un gros homme,
-dont l'allure, le chapeau, le costume annonçaient
-un Autrichien. Ses yeux cherchèrent les miens
-qu'ils fixèrent avec insistance, pendant qu'il me
-saluait avec respect. J'aurais juré que le regard de
-cet homme venait de m'annoncer le Comte!</p>
-
-<p>Je ne me serais point trompée!</p>
-
-<p>Un peu plus tard, à l'hôtel, je sortais de la
-salle à manger, précédée du médecin de police attaché
-à ma personne, et suivie, à cinq ou six pas, de
-ma «demoiselle de compagnie», un individu blond
-me frôle et murmure:</p>
-
-<p>&mdash;Attention! On s'occupe de vous!</p>
-
-<p>Je faillis m'appuyer au chambranle d'une porte,
-incapable soudain d'avancer. Je pus heureusement
-surmonter ce trouble. Mes deux Cerbères ne
-s'aperçurent de rien.</p>
-
-<p>Le lendemain, à l'heure du dîner, j'arrive, toujours
-escortée de mes deux inséparables, le Docteur
-et la suivante. Le «<span lang="de" xml:lang="de">Kellner</span>» qui, habituellement,
-nous servait, était un peu en retard et achevait
-de disposer le couvert. D'ordinaire, il n'osait
-me regarder qu'avec discrétion. Je m'aperçois que
-ses yeux me parlent. En même temps, sa main
-passe et repasse sur la nappe, près de ma place.
-Il efface un pli, il tapote le linge, il n'en finit pas.
-Je m'assieds et, au bout d'un moment, j'effleure,
-d'un geste négligent, l'endroit que le garçon semblait
-indiquer: je sens craquer un papier sous la
-nappe&hellip;</p>
-
-<p>Mes deux gardiens parlaient de Wagner; ils
-égrenaient des lieux communs laudatifs. Ils purent
-me voir approuver d'un gracieux sourire leurs
-banalités. Ils redoublèrent d'éloquence, tout à leur
-sujet. J'en profitai pour saisir et faire disparaître
-une lettre habilement placée à portée de ma main,
-entre la nappe et le bois, au bord de la table, près
-de moi.</p>
-
-<p>Je lus cette lettre, je la dévorai, dès que je pus
-être seule, dans ma chambre. Elle était bien de qui
-je pensais! Elle m'annonçait la délivrance prochaine.
-Elle me donnait des explications sur ce qui
-s'était fait, et ce qui allait se faire pour que
-j'échappe à ma longue torture. Je devais répondre
-par la même voie. Je pouvais compter sur le «<span lang="de" xml:lang="de">Kellner</span>».</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'une correspondance quotidienne
-s'établit entre le Comte et moi. Je sus bientôt, en
-détail, quelles mesures je devais prendre, quelle
-attitude garder, quels préparatifs effectuer et de
-qui j'avais à craindre ou à espérer.</p>
-
-<p>Le gardien de nuit était gagné à mon évasion.
-Ce brave homme, comme le «Kellner», risquait
-gros à ce jeu. On ne saura jamais tous les dévouements
-qu'a suscités, que suscite encore l'affreuse
-persécution dont j'ai été victime.</p>
-
-<p>J'eus enfin le billet avidement attendu: celui
-qui me disait: «Ce sera pour demain.»</p>
-
-<p>Pour demain! Demain! Je n'avais plus qu'un
-jour à attendre, et je serais libre&hellip; C'était en août
-1904. Depuis sept ans, j'avais perdu ma liberté;
-je vivais dans le voisinage immédiat des fous, traitée
-en folle.</p>
-
-<p>Une pensée me glaça d'effroi: le Comte allait
-sans doute surgir, se montrer. Or, récemment, ma
-«demoiselle de compagnie», exhibant un revolver,
-m'avait froidement prévenue que, pour sa part,
-elle avait l'ordre&mdash;de qui?&mdash;de tirer sur mon
-sauveur.</p>
-
-<p>Jamais ma prière ne fut plus ardente. Puis, rassérénée,
-confiante, je fus toute à mes préparatifs.</p>
-
-<p>J'avais besoin de quelques heures pour ranger
-mes papiers, détruire des lettres, disposer ce que
-j'emporterais. Comment faire tout cela sans éveiller
-des soupçons?</p>
-
-<p>Je m'avisai de déclarer qu'au lieu de sortir,
-l'après-midi, je me laverais la tête. Ce soin, auquel
-je procédais souvent moi-même, me laisserait le
-loisir de rester chez moi en séchoir, sans que la
-«demoiselle de compagnie», infatigable espionne,
-pût s'alarmer. La femme de chambre disposa donc
-tout ce qu'il fallait, puis, seule, je fis dans mon
-appartement un grand bruit d'eau. Mais j'eus bien
-soin de garder mes cheveux secs, de crainte de
-quelque rhume ou névralgie qui serait venu intempestivement
-diminuer les bonnes conditions où il
-fallait que je fusse.</p>
-
-<p>La tête enveloppée, je pris les mesures nécessaires,
-sans être dérangée. Puis, le soir venu,
-reposée, rafraîchie, à m'entendre, par l'opportune
-lotion de l'après-midi, je me rendis au théâtre,
-avec mon habituelle escorte.</p>
-
-<p>De toutes les pièces que j'ai pu entendre, aucune
-ne m'a laissé moins de souvenir que celle dont le
-petit théâtre de Bad-Elster régalait, ce soir-là, son
-honnête auditoire. J'étais, par la pensée, à ce qui
-allait suivre, et je me disais:</p>
-
-<p>&mdash;Advienne que pourra, si la vie est en jeu,
-jouons la vie!</p>
-
-<p>Le spectacle achevé, je revins à mon hôtel sans
-rien laisser paraître de mon agitation intérieure. Le
-docteur et la suivante furent aimablement congédiés
-au seuil de ma chambre, et ma dernière phrase
-put ajouter à leur tranquillité:</p>
-
-<p>&mdash;Nous devons aller au tennis demain un peu
-tôt, dis-je. Je sens que je passerai une bonne nuit.
-Retardons d'une heure notre partie.»</p>
-
-<p>Comment douter, là-dessus, que j'allais bien
-sagement m'abandonner au sommeil? Au surplus,
-chaque soir, mes chaussures et mes vêtements
-m'étaient enlevés, et si je n'étais pas enfermée dans
-ma chambre, quoiqu'on y eût pensé&mdash;à mon arrivée,
-les serrures avaient été renouvelées, à cette
-intention,&mdash;le veilleur de nuit ne devait pas perdre
-de vue mon appartement, et des sentinelles entouraient
-l'hôtel.</p>
-
-<p>Mais le veilleur était gagné à ma cause, et, quant
-aux sentinelles, je verrais bien ce qu'il en serait!
-Je craignais beaucoup plus ma «demoiselle de
-compagnie», logée à côté de moi, fine d'oreille, et
-toujours sur le qui-vive.</p>
-
-<p>Et puis, j'avais dans ma chambre mon chien de
-prédilection, le bon, le fidèle «Kiki». Qu'en
-ferais-je? Comment accepterait-il ma fuite? Il
-aboyait pour une mouche. L'heure venue d'agir,
-je voyais le chemin se hérisser d'obstacles.</p>
-
-<p>Je ruminais tout cela, tandis que la femme de
-chambre achevait son office. Enfin, je fus seule&hellip;</p>
-
-<p>J'eus promptement revêtu un costume et chaussé
-des bottines que j'étais parvenue à dissimuler, en
-prévision du soir de ma fuite. Mon bagage fut
-bientôt achevé. Toute lumière éteinte, retenant mon
-souffle, j'attendis le signal.</p>
-
-<p>Mais quel signal? Je n'en savais rien. J'écoutais&hellip;</p>
-
-<p>Peu à peu, le silence se faisait complet dans ce
-coin tranquille de Bavière où le spectacle, comme
-il est d'usage en Allemagne, prend fin avant dix
-heures. Les soupeurs qui s'attardent sont rares. La
-calme nuit enveloppait Bad-Elster, une belle nuit
-de pleine lune. Un danger de plus, cette clarté
-lunaire. Mais je n'avais pas le choix, et mon temps
-de «villégiature» touchait à son terme.</p>
-
-<p>Les douze coups de minuit sonnèrent, puis la
-demie, puis le premier coup de l'heure, et presque
-aussitôt j'entendis à ma porte un grattement de
-souris. Kiki se dressa&hellip; Mais d'un signe, je lui fis:
-«Chut!» Et il comprit!</p>
-
-<p>J'ouvris doucement. L'ombre du gardien de nuit
-se dessina dans le corridor.</p>
-
-<p>&mdash;Me voilà, dis-je, très bas.</p>
-
-<p>&mdash;Silence!&hellip; Tenez-vous prête. Je viendrai
-quand il en sera temps.</p>
-
-<p>Il s'éloigna.</p>
-
-<p>Je suis restée deux heures, collée à la porte, ma
-valise près de moi. Enfin, j'ai perçu un glissement.
-C'était le gardien. Je me suis retournée vers mon
-chien. Il m'observait, inquiet. Je suis venue à lui.
-Les oreilles droites, assis sur son séant, au creux
-d'un coussin dans un fauteuil, il comprenait que
-j'allais partir, et partir sans lui!</p>
-
-<p>Je lui ai dit, en le caressant:</p>
-
-<p>&mdash;Kiki, ne fais pas de bruit. Si tu fais du
-bruit, je suis perdue!</p>
-
-<p>Il n'a pas bougé. Il n'a pas aboyé. Il n'a même
-pas gémi, comme parfois, en enfant gâté.</p>
-
-<p>Déjà, j'étais à côté du gardien, sur le seuil de la
-porte.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut ôter vos chaussures, murmura-t-il. On
-vous entendrait.</p>
-
-<p>Il se baissa et me les enleva, puis, se chargeant
-de mon mince bagage, il m'entraîna, appuyée à
-son bras.</p>
-
-<p>D'un dernier coup d'&oelig;il, j'avais dit adieu aux
-choses familières que je laissais dans ma chambre,
-et recommandé le silence à mon bon petit chien.
-Je suivis le corridor sur lequel s'ouvraient, proches
-de la mienne, les portes de la «Demoiselle de compagnie»
-et du docteur. Dieu merci, elles restèrent
-closes. Un autre corridor nous mena à un escalier
-par lequel nous gagnâmes le rez-de-chaussée. Là,
-dans l'obscurité presque totale, j'aperçus une ombre,
-un doigt sur la bouche. C'était le Comte&hellip;</p>
-
-<p>Le veilleur de nuit ne nous laissa pas nous attarder.
-Il me fit reprendre mes bottines et nous guida,
-protégés de la clarté lunaire par l'hôtel, jusqu'à
-une serre, puis à une terrasse, qui accédait à la
-route.</p>
-
-<p>Là, deux sentinelles s'étaient rejointes et causaient
-paisiblement, éclairées par la lune qui, pour
-notre perte, illuminait devant nous le chemin de la
-délivrance.</p>
-
-<p>Nous attendions, anxieux. Bientôt, les sentinelles
-se séparèrent et s'éloignèrent dos à dos&hellip; Le
-Comte, prenant brusquement son parti, me fit franchir
-la route en quelques bonds légers. Il tenait ma
-valise; le gardien de nuit était resté caché sur la
-terrasse. Nous étions à présent sous des arbres, de
-l'autre côté du chemin. Les sentinelles n'avaient
-rien vu, rien entendu!</p>
-
-<p>Restait à atteindre la voiture postée, pour nous,
-à quelque distance. C'était un landau à deux
-chevaux, équipage local qui pouvait passer inaperçu.
-Tout autre, inconnu au pays, eût pu être
-signalé.</p>
-
-<p>Catastrophe! La voiture n'était pas où elle aurait
-dû être. Nous eûmes un moment de désespoir.
-Quelle nuit! Quels instants! Tout cela, fiévreusement
-sous des arbres que traversaient les rayons
-de la lune et que les jeux d'ombre et de lumière
-peuplaient de fantômes effrayants. Enfin, quelqu'un
-des gens gagnés à mon évasion nous rejoignit
-et nous mena vers le landau. J'y montai. Il
-partit. Mais ses chevaux fatigués allaient lentement.
-Soudain, en plein bois, l'équipage s'arrête. Le
-cocher confesse qu'il s'est égaré et ne connaît plus
-son chemin.</p>
-
-<p>Il nous fallait arriver à un endroit appelé «les
-Trois Pierres», délimitation de trois royaumes.
-La Bavière, la Saxe et l'Autriche s'y rencontrent.</p>
-
-<p>Le cocher tournait le dos à la bonne direction,
-et revenait vers Bad-Elster, alors que nous voulions
-gagner la petite station de Hof, et monter
-dans le train de Berlin.</p>
-
-<p>Nous eûmes la chance d'être tirés d'angoisse
-par deux de nos partisans, inquiets de ne pas nous
-voir arriver, et qui survinrent à propos.</p>
-
-<p>Bref, nous parvînmes à Hof, et, quelques heures
-plus tard, nous étions dans la capitale de la Prusse.</p>
-
-<p>Mon gendre et son impérial beau-frère ne s'en
-doutèrent pas, lorsque leur arriva la nouvelle de
-mon évasion. Le bruit fut énorme. Les choses
-avaient été si bien arrangées à Bad-Elster; les
-braves gens y étaient si sincèrement pour moi, que
-les polices allemande et autrichienne en furent
-pour leurs frais de recherches. Je m'étais évanouie,
-dissipée en vapeur comme un farfadet. Du comte
-lui-même on ne retrouvait plus trace.</p>
-
-<p>Cependant, à Berlin, hôtes secrets d'un député
-socialiste, le Docteur Sudekum, qui se fit le généreux
-défenseur de ma cause, nous attendions une
-accalmie dans la tempête, pour gagner un sol hospitalier.</p>
-
-<p>Tout examiné, nous résolûmes d'aller en automobile
-jusqu'à une gare où s'arrêterait le Nord-Express,
-et de partir pour la France par ce train
-de luxe, en traversant la Belgique.</p>
-
-<p>Passons sur une alerte à l'hôtel, à Magdebourg,
-où j'aurais été reconnue et dénoncée, si je n'avais
-appelé le Docteur Sudekum mon mari! Nous parûmes
-subitement très unis, et il fut évident qu'un
-célèbre socialiste allemand ne pouvait avoir pour
-épouse une fille de Roi.</p>
-
-<p>Enfin, je pus monter en sleeping et, par bonheur,
-être seule dans mon compartiment. Le train roulait
-à travers l'Allemagne. Le Comte veillait sur
-moi, dans le même wagon, et se tenait le plus possible
-dans le couloir. Les heures passèrent. J'entendis
-crier: «Herbesthal!»</p>
-
-<p>J'allais entrer en Belgique, j'allais revoir ma
-patrie sans oser m'y arrêter. Hélas! le Roi était
-du côté du Prince de Cobourg&hellip; J'osais à peine
-m'approcher de la fenêtre. Je tremblais. La douane
-belge passait dans les wagons.</p>
-
-<p>On heurte à la porte de mon compartiment et,
-derrière le conducteur, les douaniers parurent. Mais
-on leur répondit pour moi. Ils se retirèrent confiants.</p>
-
-<p>O ironie de la banale question:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez rien à déclarer?</p>
-
-<p>Que n'avais-je, au contraire, à déclarer, fille
-aînée du grand Roi de ces braves gens qui ne me
-reconnaissaient pas! J'aurais voulu crier jusqu'au
-palais de Laeken la cruelle injustice du sort qui
-faisait de moi, partout, une victime et une exilée!</p>
-
-<p>J'étais toute à ces pensées lorsque passa un vieux
-contrôleur de chemins de fer belges. Celui-ci ne
-fit pas comme les douaniers. Il me dévisagea, et
-je vis qu'il démêlait sur-le-champ qui j'étais.</p>
-
-<p>Le Comte, en observation dans le corridor, eut
-comme moi la certitude que j'étais reconnue. Il
-suivit le contrôleur. Cet homme le regarda, lut son
-anxiété sur ses traits, et, l'identifiant aussi, sans
-doute, par les portraits publiés dans les journaux,
-il s'arrêta, puis, bonnement:</p>
-
-<p>&mdash;C'est notre Princesse, n'est-ce pas?&hellip; N'ayez
-donc pas peur! Personne ici ne la trahira.</p>
-
-<p>Je n'ai jamais su le nom de ce fidèle et bon
-compatriote. S'il vit encore, puisse-t-il apprendre,
-par ces lignes, que ma gratitude est allée vers lui
-bien des fois.</p>
-
-<p>J'arrivai enfin à Paris, saine et sauve. Je n'avais
-plus rien à craindre. J'étais sur une terre hospitalière,
-protégée par de justes lois.</p>
-
-<p>On sait que les plus éminents des aliénistes français
-reconnurent, après de longues séances où je
-fus minutieusement interrogée et examinée, l'inanité
-des affirmations pseudo-médicales aux termes desquelles
-on avait pu me tenir pour folle, pendant
-sept ans, et me traiter en mineure incapable et interdite.
-Mes droits civils me furent rendus. En même
-temps que ma liberté, j'avais miraculeusement recouvré
-ma raison.</p>
-
-<p>Je devais, hélas! pendant l'affreuse guerre,
-retrouver sur ma route l'implacable haine dont j'ai
-tant souffert.</p>
-
-<p>Pour le coup, elle me crut en son pouvoir, et
-fut odieuse d'âpreté. Ce n'était plus par avidité
-des millions de l'héritage du Roi mon père. C'était
-par appétit d'une autre fortune: celle de l'Impératrice
-Charlotte, ma tante infortunée, dont le château
-de Boucottes abrite la végétative vieillesse.
-Cette possibilité de biens éveillait les mêmes convoitises;
-elle engendra les mêmes procédés. Mais,
-ici encore, je fus providentiellement sauvée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch18">XVIII</p>
-
-<h2 class="nobreak">LA MORT DU ROI.
-INTRIGUES ET PROCÈS</h2>
-
-
-<p>Un livre existe, qui a été tiré seulement à 110
-exemplaires, judicieusement répartis entre des
-mains qui ne les ont pas égarés.</p>
-
-<p>Ce livre, je déplore qu'on ne l'imprime pas à
-grand nombre, complété, par exemple, <i>de toutes
-les pièces</i> du débat relatif à Niederfullbach, et des
-divers arrêts rendus contre mes revendications. Tel
-qu'il est, par ce qu'il contient et encore plus par
-ce qu'il ne contient pas, je serais heureuse de le
-voir dans les Facultés et Ecoles de Droit du
-monde entier. Il y serait utile et suggestif. Le grand
-public lui aussi, pouvant l'avoir sous les yeux, le
-consulterait avec intérêt.</p>
-
-<p>Que de réflexions il inspirerait, non seulement
-aux juristes, mais encore aux philosophes, aux historiens,
-aux écrivains, voire aux simples curieux des
-documents par lesquels un siècle, un peuple, un
-homme se caractérisent.</p>
-
-<p>Que de trouvailles on y ferait sous la belle
-ordonnance des mots et des chiffres. Quelle partie
-prodigieuse jouée dans ce livre par un esprit génial
-entouré de collaborateurs dévoués à sa grandeur,
-tant qu'il est vivant, et qui, enrichis et satisfaits,
-oublient son &oelig;uvre et son nom, dès qu'il est mort.</p>
-
-<p>La reconnaissance, disait Jules Sandeau, est
-comme ces liqueurs d'Orient qui se conservent dans
-des vases d'or et qui s'aigrissent dans des vases de
-plomb.</p>
-
-<p>Il y a peu de vases d'or parmi les hommes. On
-sait même des vases pleins à déborder de ce précieux
-métal, et qui ne sont que du plomb. Le contenu
-ne fait pas le contenant.</p>
-
-<p>Le livre que je voudrais voir diffuser est un fort
-volume relié en carton vert, imprimé à Bruxelles
-sous ce titre: «Succession de Sa Majesté Léopold
-II.&mdash;Documents produits par l'Etat
-Belge.»</p>
-
-<p>Un des plus notables jurisconsultes de France
-m'a écrit, parlant de ce recueil:</p>
-
-<p>«C'est un trésor énorme, une mine inépuisable.
-Un jour ou l'autre, les amis du Droit, jeunes et
-vieux, de quelque pays qu'ils soient, publieront des
-thèses, des ouvrages, inspirés des documents de la
-Succession du roi Léopold II. Ils sont sans prix. On
-y trouve un passionnant roman d'affaires, de magnifiques
-conceptions, d'étonnants modèles de contrats,
-de statuts et de substitutions de personnes,
-enfin un merveilleux débat juridique où la morale
-et l'amoralité sont aux prises. Le tout aboutit à un
-jugement fantastique, précédé et suivi de transactions
-stupéfiantes.</p>
-
-<p>«On croit ce procès fini. Il recommencera et
-durera cent ans peut-être, sous des formes et dans
-des conditions que nous ne pouvons prévoir. Il est
-impossible que le défi porté par la justice belge au
-droit naturel reste sans appel et sans sanction.»</p>
-
-<p>Si, comme on le verra tout à l'heure, il est incontestable
-que le Roi a libéralement transmis à la
-Belgique l'Etat du Congo formé, à l'origine, de
-ses deniers et de ses soins, la simple raison ne
-saurait admettre qu'un tel don ait pu se faire sans
-obliger la Belgique à l'égard de la famille du Souverain
-et, premièrement, de ses enfants.</p>
-
-<p>Que le donateur ait voulu exclure ses filles de sa
-fortune réelle, c'est non moins incontestable, mais
-qu'il l'ait pu, en Droit, ce n'est pas, ce ne sera
-jamais admis par l'équité. On se heurte à un principe
-sacré qui est la base même de la continuité
-familiale.</p>
-
-<p>Je citais tout à l'heure l'opinion d'un jurisconsulte.
-Ses confrères qui lisent ceci le savent: je
-pourrais en citer mille.</p>
-
-<p>Il a suffi, pourtant, d'un seul fonctionnaire de la
-justice belge, assez puissant pour obtenir, «au nom
-de la raison d'Etat», un jugement sacrilège.</p>
-
-<p>A la veille de l'arrêt qui devait marquer dans
-ma personne la défaite de la légalité, un de mes
-avocats se croyait si certain du succès qu'il télégraphiait
-à un autre de mes Conseils, dont les avis
-avaient été précieux, ses «félicitations anticipées».
-Comment douter? Le procureur royal, véritable
-légiste, avait conclu en ma faveur. C'était un honnête
-homme. Il a sauvé, ce jour-là, l'honneur de la
-justice belge.</p>
-
-<p>Mon principal avocat belge était si convaincu
-de ne pas être battu qu'il s'était opposé à une
-transaction, possible peut-être, et j'y étais prête.
-Car, moi qui me suis vue, tant de fois, partie,
-devant les tribunaux, j'ai horreur des procès. Là
-comme ailleurs, j'ai été prise et entraînée dans un
-engrenage fatal. Il serait facile de le démontrer.
-Mais l'intérêt n'est pas là. Il est dans l'extraordinaire
-débat que j'ai dû soutenir, presque seule, dans
-le procès de la Succession du Roi.</p>
-
-<p>Ma s&oelig;ur Clémentine qui, peut-être n'a pas assez
-lu Hippolyte Taine, cédant à des illusions dynastiques
-a, sans hésiter, fait le sacrifice de ses revendications.
-Elle a accepté de l'Etat belge ce qu'il
-lui a plu de lui offrir. Elle n'a pas considéré qu'elle
-devait s'unir à ses s&oelig;urs. La devise de la Belgique
-est «l'union fait la force». Cette devise n'est pas
-celle de toutes les familles belges.</p>
-
-<p>Ma s&oelig;ur Stéphanie a été avec moi, puis s'est
-retirée, puis est revenue, puis est repartie&hellip;</p>
-
-<p>J'ai pu m'obstiner dans l'erreur, on est libre de
-le penser; j'ai su, du moins, ce que je voulais. Ma
-s&oelig;ur cadette en a paru moins assurée. C'est son
-affaire. Il n'a pas tenu à moi que ma cause ne fût
-toujours la sienne, en étant celle du Droit.</p>
-
-<p>Car je supplie qu'on en soit persuadé: je n'ai
-lutté que pour la légalité. Personne ne peut préjuger
-de ce que j'aurais fait, gagnante.</p>
-
-<p>Jamais il n'a été dans mon intention, à propos
-du Congo, de prétendre que mes s&oelig;urs et moi,
-nous pouvions passer outre aux volontés du Roi et
-aux lois votées en Belgique pour l'adjonction de la
-colonie. Mais, entre la prise en considération de
-certains faits et l'acceptation totale d'une exhérédation
-contre nature et illégale, il y a un espace que
-pouvait, que devait remplir une honorable transaction.</p>
-
-<p>L'Etat belge avait un geste à faire, qu'il a timidement
-esquissé. Mon principal avocat n'a pas jugé
-cela suffisant. Le peuple belge, livré à lui-même,
-eût su mieux faire, comme il eût su noblement
-honorer la mémoire de Léopold II, s'il ne s'en était
-pas remis à ceux qui, jusqu'à ce jour, ont manqué
-à ce devoir, d'un c&oelig;ur léger.</p>
-
-<p>Supposons que la Belgique soit une personne
-vivante, douée d'honneur et de raison, soucieuse du
-jugement de l'Histoire et de l'estime universelle,
-maîtresse du milliard congolais et des autres milliards
-en puissance dans ce trésor colonial, se croirait-elle
-dégagée de toute obligation vis-à-vis des
-enfants malheureux du donateur de ces biens?</p>
-
-<p>Assurément non.</p>
-
-<p>S'il en était autrement, elle serait sans honneur,
-sans raison, cruellement cynique, et justement méprisée.</p>
-
-<p>Tous les arrêts du monde ne pourront jamais rien
-là contre.</p>
-
-<p>J'ai raisonné, je raisonne encore ainsi. Mais je
-n'étais pas seule, et mes avocats belges ont eu d'autres
-raisons que les miennes et qu'ils croyaient concluantes.</p>
-
-<p>Si je n'ai pas réussi dans mes vues, j'ai eu, du
-moins, la consolation de voir qu'ils ne perdaient
-rien à ne pas réussir dans les leurs. Ma cause leur
-a porté chance. Ils sont devenus ministres à l'envi
-et, de toute façon, ils n'ont eu qu'à se louer de
-m'avoir défendue.</p>
-
-<p>Mais donnons la parole aux textes: ils sont plus
-éloquents que je ne saurais l'être. Je ne veux
-qu'être sincère. Là, comme ailleurs, je dis toute
-ma pensée. Je ne farde ni n'arrange. Je me retiens
-seulement d'être trop vive. On peut me voir telle
-que je suis.</p>
-
-<p>Je m'exprime de même façon que si j'étais devant
-le Roi. C'est lui, c'est son esprit, c'est son âme que
-je voudrais atteindre et convaincre dans l'invisible.</p>
-
-<p>En tête de ces pages, j'ai écrit son nom demeuré
-cher à mon respect filial. Je n'ai pas su, pu, osé
-discuter, de son vivant, avec ce père trompé et abusé
-sur mon compte. J'en garde l'incessant regret.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le 18 décembre 1909, le Moniteur belge publiait
-l'officielle communication suivante:</p>
-
-<blockquote>
-<p>La Nation belge vient de perdre son Roi!</p>
-
-<p>Fils d'un Souverain illustre dont la mémoire restera
-à tout jamais comme un symbole vénéré de la monarchie
-constitutionnelle, Léopold II, après quarante-quatre années
-de règne, succombe en pleine tâche, ayant, jusqu'à sa
-dernière heure, consacré le meilleur de sa vie et de ses
-forces à la grandeur et à la prospérité de la Patrie.</p>
-
-<p>Devant les Chambres réunies, le 17 décembre 1865,
-le Roi prononçait ces paroles mémorables que, depuis lors,
-bien des fois l'on s'est plu à rappeler:</p>
-
-<p>«Si je ne promets à la Belgique ni un grand règne,
-comme celui qui a fondé son indépendance, ni un grand
-Roi comme Celui que nous pleurons, je lui promets, du
-moins, un Roi belge de c&oelig;ur et d'âme dont la vie
-entière lui appartient.»</p>
-
-<p>Celle promesse sacrée, nous savons avec quelle puissante
-énergie elle fut tenue et dépassée.</p>
-
-<p>La création de l'Etat africain, qui forme aujourd'hui
-la Colonie belge du Congo et qui fut l'&oelig;uvre personnelle
-du Roi, constitue un fait unique dans les annales de
-l'Histoire.</p>
-
-<p>La postérité dira que ce furent un grand règne et un
-grand Roi.</p>
-
-<p>La Patrie en deuil se doit d'honorer dignement Celui
-qui disparaît en laissant une telle &oelig;uvre.</p>
-
-<p>Elle place tout son espoir dans le concours loyal et
-déjà si heureusement éprouvé du Prince appelé à présider
-désormais aux destinées de la Belgique.</p>
-
-<p>Il saura s'inspirer des exemples illustres de Ceux qui
-furent, avec l'aide de la Providence, les Bienfaiteurs du
-Peuple belge.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Conseil des Ministres</span>:</p>
-
-<p class="drap"><i>Le Ministre de l'Intérieur et de l'Agriculture</i>:
-F. <span class="sc">Schollaert</span>.</p>
-
-<p class="drap"><i>Le Ministre de la Justice</i>: Léon <span class="sc">de Lantsheere</span>.</p>
-
-<p class="drap"><i>Le Ministre des Affaires Etrangères</i>: J. <span class="sc">Davignon</span>.</p>
-
-<p class="drap"><i>Le Ministre des Finances</i>: J. <span class="sc">Liebaert</span>.</p>
-
-<p class="drap"><i>Le Ministre des Sciences et des Arts</i>: Baron <span class="sc">Descamps</span>.</p>
-
-<p class="drap"><i>Le Ministre de l'Industrie et du Travail</i>: Arm.
-<span class="sc">Hubert</span>.</p>
-
-<p class="drap"><i>Le Ministre des Travaux Publics</i>: A. <span class="sc">Delbeke</span>.</p>
-
-<p class="drap"><i>Le Ministre des Chemins de Fer, Postes et Télégraphes</i>:
-G. <span class="sc">Helleputte</span>.</p>
-
-<p class="drap"><i>Le Ministre de la Guerre</i>: J. <span class="sc">Hellebaut</span>.</p>
-
-<p class="drap"><i>Le Ministre des Colonies</i>: J. <span class="sc">Renkin</span>.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Des signataires de cette émouvante proclamation,
-certains ont disparu, certains sont toujours de
-ce monde.</p>
-
-<p>A ceux qui ne sont plus et à ceux qui sont encore,
-je dis:</p>
-
-<p>«Vous avez écrit et signé que la création de
-l'Etat africain fut l'&oelig;uvre <i>personnelle</i> du Roi.
-Donc, dans sa personne, vous avez compris l'homme,
-le chef de famille&mdash;et, par voie de conséquence,
-sa famille elle-même; ou bien le mot <i>personnel</i> n'a
-plus de sens&hellip; Et, en effet, soudain, il n'a plus eu
-de sens. Le Roi, devenu une entité sans attaches
-terrestres, a enrichi la Belgique, à l'exclusion de ses
-enfants déclarés inexistants.</p>
-
-<p>«Vous avez écrit et signé que la Patrie en
-deuil se devait d'honorer dignement Celui qui disparaissait&hellip;</p>
-
-<p>«Et comment, avec ou sans vous, l'a-t-on
-honoré?</p>
-
-<p>«En continuant la fondation Niederfullbach
-et autres créations du génial bienfaiteur?</p>
-
-<p>«Oh! nullement:</p>
-
-<p>«On a liquidé, réalisé, détruit, abandonné ce
-qu'il avait conçu et ordonné. Je ne veux pas entrer
-dans le détail de ce qui s'est passé. Je ne veux
-pas descendre à la tristesse des dessous de Niederfullbach
-et autres &oelig;uvres du Roi, du jour où elles
-ont cessé d'être en ses mains. Je resterai sur le terrain
-de la faute morale qui me touche le plus.</p>
-
-<p>«Onze ans après la mort du «grand Roi»,
-où est le monument érigé à sa mémoire? Où en
-est le projet?</p>
-
-<p>«Les Ostendais, qui lui doivent la fortune et
-la beauté de leur ville, n'ont pas même osé donner
-l'exemple de la reconnaissance. Ils ont craint
-d'indisposer les ingrats de Bruxelles, qui préfèrent
-le silence.</p>
-
-<p>«Dois-je penser que Léopold II était trop
-grand et que son ombre gêne?»</p>
-
-<p>Sa volonté à l'égard du Congo et à l'égard
-de ses héritières s'est affirmée dans trois documents
-qu'on trouvera ci-dessous:</p>
-
-<p>Premièrement, celui-ci:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c"><span class="sc">Lettre explicative du Roi, en date
-du 3 juin 1906, ayant forme testamentaire</span></p>
-
-<p class="c">(<i>Annexe à la pièce n<sup>o</sup> 46 du Recueil
-des Documents produits par l'Etat belge</i>)</p>
-
-<p>«J'ai entrepris, il y a plus de vingt ans, l'&oelig;uvre
-du Congo dans l'intérêt de la civilisation et pour
-le bien de la Belgique. C'est la réalisation de ce
-double but que j'ai entendu assurer en léguant en
-1889 le Congo à mon pays.</p>
-
-<p>«Pénétré des idées qui ont présidé à la fondation
-de l'Etat Indépendant et inspiré l'Acte de
-Berlin, je tiens à préciser, dans l'intérêt du but
-national que je poursuis, les volontés exprimées
-dans mon testament.</p>
-
-<p>«Les titres de la Belgique à la possession du
-Congo relèvent de ma double initiative, des droits
-que j'ai su acquérir en Afrique et de l'usage que
-j'ai fait de ces droits en faveur de mon pays.</p>
-
-<p>«Cette situation m'impose l'obligation de veiller
-d'une manière efficace, conformément à ma
-pensée initiale et constante, à ce que mon legs
-demeure pour l'avenir utile à la civilisation et à la
-Belgique.</p>
-
-<p>«En conséquence, je définis les points suivants
-en parfaite harmonie avec mon immuable volonté
-d'assurer à ma patrie bien-aimée les fruits de
-«l'&oelig;uvre que, depuis de longues années, je poursuis
-dans le continent africain avec le concours
-généreux de beaucoup de Belges».</p>
-
-<p>«En prenant possession de la souveraineté du
-Congo avec tous les biens, droits et avantages
-attachés à cette souveraineté, mon légataire assumera,
-comme il est juste et nécessaire, l'obligation
-de respecter tous les engagements de l'Etat légué
-<i>vis-à-vis des tiers, et de respecter de même tous les
-acte par lesquels j'ai pourvu à l'attribution de
-terres aux indigènes, à la dotation d'&oelig;uvres philanthropiques
-ou religieuses; à la fondation du domaine
-national, ainsi qu'à l'obligation de ne diminuer
-par aucune mesure l'intégrité des revenus de
-ces diverses institutions, sans leur assurer en même
-temps une compensation équivalente</i>. Je considère
-l'observation de ces prescriptions comme essentielle
-pour assurer à la souveraineté au Congo les
-ressources et la force indispensables à l'accomplissement
-de sa tâche.</p>
-
-<p>«<i>En me dépouillant</i> volontairement du Congo
-et de ses biens en faveur de la Belgique, je dois, à
-moins de ne pas faire &oelig;uvre nationale, m'efforcer
-d'assurer à la Belgique la perpétuité des avantages
-que je lui lègue.</p>
-
-<p>«Je tiens donc à bien déterminer que le legs
-du Congo fait à la Belgique devra toujours être
-maintenu par elle dans son intégrité. En conséquence,
-le territoire légué sera inaliénable dans
-les mêmes conditions que le territoire belge.</p>
-
-<p>«Je n'hésite pas à spécifier expressément cette
-inaliénabilité, car je sais combien la valeur du
-Congo est considérable et j'ai, partant, la conviction
-que cette possession ne pourra jamais coûter
-de sacrifices durables aux citoyens belges.</p>
-
-<p>«Fait à Bruxelles, le 3 juin 1906.</p>
-
-<p class="sign">«<span class="sc">Léopold</span>.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Nul de sincère ne niera, ayant lu cela, que le
-Roi parle du Congo comme d'une propriété privée
-dont il se «dépouille», et qu'il donne à la
-Belgique, ce qui est parfaitement son droit, de
-même que le droit de la Belgique est de recevoir
-ce présent royal.</p>
-
-<p>Mais il n'y a pas de droit sans devoir.</p>
-
-<p>Je ne demande pas s'il était ensuite du devoir
-de l'Etat belge de m'accabler, exilée, prisonnière,
-calomniée, méconnue; de me dénier la
-nationalité belge; de mettre sous séquestre un peu
-d'argent demeuré pour moi en Belgique.</p>
-
-<p>Ceci, je l'ai dit, fut, je crois, l'effet fatal d'une
-mesure générale, mal interprétée, peut-être, par un
-fonctionnaire maladroit.</p>
-
-<p>Je ne m'y arrête pas, et demande seulement si
-l'Etat belge attesterait, aujourd'hui, qu'il a rempli
-les conditions à lui imposées par son bienfaiteur,
-et notamment «l'obligation de respecter&hellip;
-l'intégrité du revenu des diverses institutions» instituées
-par le Roi en faveur du Congo.</p>
-
-<p>Attendons une réponse, et arrivons aux testaments
-proprement dits.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c"><span class="sc">Testament du Roi</span></p>
-
-<p class="c">(<i>Document n<sup>o</sup> 42</i>)</p>
-
-<p>«Ceci est mon testament.</p>
-
-<p>«J'ai hérité de mes parents quinze millions;
-ces quinze millions, à travers bien des vicissitudes,
-je les ai toujours religieusement conservés.</p>
-
-<p>«Je ne possède rien autre.</p>
-
-<p>«Après ma mort, ces quinze millions deviennent
-la propriété légale de mes héritiers, et leur
-seront remis par mon exécuteur testamentaire, afin
-que mes héritiers se les partagent.</p>
-
-<p>«Je veux mourir dans la religion catholique
-qui est la mienne; je ne veux pas qu'on fasse mon
-autopsie; je veux être enterré de grand matin sans
-aucune pompe.</p>
-
-<p>«A part mon neveu Albert et ma maison, je
-défends qu'on suive ma dépouille.</p>
-
-<p>«Que Dieu protège la Belgique et daigne dans
-sa bonté m'être miséricordieux.</p>
-
-<p>«Bruxelles, le 20 novembre 1907.</p>
-
-<p class="sign">«Signé: <span class="sc">Léopold</span>.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>On a beaucoup écrit sur ce testament. L'affirmation:
-«Je ne possède rien autre» que les
-quinze millions déclarés, a fait couler des flots
-d'encre.</p>
-
-<p>Elle s'est trouvée d'elle-même sans fondement
-au décès du Roi, puisque, dans l'abondance de
-biens de toute sorte qu'on a trouvés, l'Etat belge
-n'a pu s'empêcher de qualifier d'incertains ou
-«litigieux» des titres et sommes qu'il n'a pas cru
-devoir s'attribuer, et qu'il a laissés à mes s&oelig;urs
-et à moi. Ces titres et sommes ont presque doublé
-la fortune indiquée pour nous par notre père.</p>
-
-<p>Qu'on ne dise pas: «C'était considérable.»
-C'est vrai en soi. Mais il ne faut pas oublier que
-tout est relatif, et que, si j'explique ici une affaire
-de succession unique dans l'Histoire, ce n'est nullement
-par avidité d'héritage. C'est, j'y insiste,
-simplement pour défendre un principe de Droit,
-et éclairer dans la mesure de mes faibles moyens
-un débat d'intérêt général, embrouillé et obscurci
-à plaisir.</p>
-
-<p>Le second testament, reproduit ci-dessous, ne
-fait que préciser l'intention du premier:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c"><span class="sc">Autre testament du Roi</span></p>
-
-<p class="c">(<i>Document n<sup>o</sup> 49</i>)</p>
-
-<p class="date">«18 octobre 1908.</p>
-
-<p>«J'ai hérité de ma mère et de mon père quinze
-millions.</p>
-
-<p>«Je les laisse à mes enfants pour qu'ils se les
-partagent.</p>
-
-<p>«Par mes fonctions, par la confiance de diverses
-personnes, de fortes sommes ont à certaines
-époques passé par mes mains, mais sans m'appartenir.</p>
-
-<p>«Je ne possède que les quinze millions mentionnés
-ci-dessus.</p>
-
-<p>«Laeken, 18 octobre 1908.</p>
-
-<p class="sign">«Signé: <span class="sc">Léopold</span>.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Dans cette pièce, le Roi ne dit plus des quinze
-millions qu'il les conserva toujours «religieusement».
-On a beaucoup écrit aussi là-dessus, car,
-d'autre part, et bien souvent, le Roi a déclaré de
-la façon la plus formelle qu'il engagea, non seulement
-toute sa fortune, mais encore celle de sa
-s&oelig;ur, ma tante l'Impératrice Charlotte, dans l'entreprise
-congolaise.</p>
-
-<p>Il pouvait tout perdre; la Belgique aurait-elle
-indemnisé ses enfants à sa mort? Certainement non.
-Heureusement, la Belgique a tout gagné.</p>
-
-<p>Est-il logique que les enfants du Roi lui soient
-indifférents?</p>
-
-<p>Pour en finir avec les quinze millions, un seul
-fait, que je ne peux absolument passer sous silence,
-suffirait à infirmer la déclaration si caractéristique
-du Roi, si n'étaient déjà les trouvailles faites à sa
-mort.</p>
-
-<p>Sur ce fait bien connu, chacun devine d'avance
-ce que je pourrais dire&hellip;</p>
-
-<p>Il ne saurait me convenir de m'étendre là-dessus.
-La vieillesse est excusable dans ses égarements,
-et une soixantaine de millions qui s'évadent,
-ici-bas, trouvent bien des complicités.</p>
-
-<p>Mais, vraiment, qui trompe-t-on, et de qui
-s'est-on joué? Les airs de vertu sont étrangement
-de circonstance, chez certains qui prêtèrent la
-main à un étonnant favoritisme, au détriment des
-héritières naturelles du Roi.</p>
-
-<p>Oublions cela, cependant. Ne retenons que le
-fait matériel, qui établit que le Roi a <i>voulu</i> déshériter
-ses filles.</p>
-
-<p>Etait-ce, en droit et en morale, à la Belgique
-à s'associer à cette erreur et à cette illégalité?</p>
-
-<p>N'avait-elle pas une autre conduite à tenir à
-mon égard et à celui de mes s&oelig;urs?</p>
-
-<p>Je le demande au Roi, comme s'il était là, dans
-l'entière possession de ses facultés, au Roi, éclairé
-par la Mort.</p>
-
-<p>Je le demande aux braves gens, mes compatriotes.</p>
-
-<p>Je le demande aux Juristes du monde entier.</p>
-
-<p>Je le demande à l'Histoire.</p>
-
-<p>Laissons de côté les milliards de l'avenir et les
-centaines de millions du passé.</p>
-
-<p>J'ai renoncé aux espérances et aux légendes,
-d'autant plus aisément que personne moins que
-moi ne tient à l'argent. J'aurais voulu faire des
-heureux, favoriser de belles &oelig;uvres, créer d'utiles
-fondations. Dieu connaît tous mes rêves. Il a décidé
-qu'ils ne seraient pas exaucés. Je me suis
-résignée.</p>
-
-<p>Je n'ai plus souhaité que défendre un principe,
-et obtenir, pour moi, un minimum de possibilités
-d'existence libre et honorable, conforme à mon
-rang.</p>
-
-<p>Mon action en justice était-elle donc injustifiée?</p>
-
-<p>Qu'établissent les documents qu'il est aisé de
-consulter, et que je ne saurais reproduire ici sans
-donner à ces pages un caractère différent de celui
-que j'ai voulu leur donner, pour passer sans s'appesantir?</p>
-
-<p>Les documents prouvent que la fortune <i>personnelle</i>
-du Roi atteignait un minimum de deux cents
-millions, à l'époque de sa dernière maladie.</p>
-
-<p>Au décès du Souverain, cette fortune s'est, en
-majeure partie, volatilisée. Mes s&oelig;urs et moi, nous
-avons eu douze millions chacune, en chiffre rond.</p>
-
-<p>Mais le reste?</p>
-
-<p>On nous a dit, et on m'a dit à moi spécialement:</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? Vous vous plaignez? Vous ne deviez
-avoir que cinq millions, aux termes du testament
-paternel. Vous en avez douze, et vous n'êtes pas
-satisfaite? Vous plaidez! Vous accusez! Vous
-récriminez! Vous serez donc toujours en guerre
-contre quelqu'un?»</p>
-
-<p>Je n'ai été en guerre contre personne, nommément,
-dans cette affaire. J'ai simplement soutenu
-le droit, en m'imaginant que c'était mon devoir.</p>
-
-<p>L'Etat, juge et partie, m'a répondu, par de
-beaux arrêts, que j'avais tort.</p>
-
-<p>Accepterait-il de soumettre ses jugements à un
-tribunal arbitral, formé de juristes de pays amis
-de la Belgique?</p>
-
-<p>Je renonce d'avance aux bénéfices de leur décision,
-si elle est en ma faveur.</p>
-
-<p>Accepterait-il une enquête, par leurs soins, sur
-la fortune <i>réelle et personnelle</i> du Roi à sa mort,
-et sur ce qu'elle est devenue?</p>
-
-<p>Je suis fixée d'avance. Ces questions indiscrètes
-ne trouveront qu'un silence profond.</p>
-
-<p>Ce qui me console dans mon infortune, c'est de
-savoir que les hommes de confiance du Roi se
-sont enrichis à son service. Si mon père n'a voulu
-laisser que quinze millions, j'ai la certitude qu'ils
-pourront en laisser beaucoup plus.</p>
-
-<p>J'en suis heureuse pour eux, parce que je trouve
-naturel que le mérite, la valeur, la conscience, la
-fidélité trouvent, ici-bas, des récompenses matérielles.</p>
-
-<p>Je ne déplore qu'une chose, qui tient à la nature
-humaine: l'argent, hélas! ne la rend pas meilleure.
-Il durcit les c&oelig;urs.</p>
-
-<p>Comment de fidèles serviteurs du Roi et de ma
-famille peuvent-ils être à leur aise dans des palais,
-ou des demeures tout aussi confortables, lorsque
-j'en suis réduite à vivre comme je suis obligée de
-vivre, incertaine, chaque jour, du lendemain, quoique
-prise entre deux fortunes: celle que j'aurais
-dû avoir, celle que je peux avoir encore?</p>
-
-<p>On me dit qu'au lieu de me plaindre, je pourrais
-continuer de me défendre, et qu'il ne sert à
-rien de gémir sur l'injustice des hommes.</p>
-
-<p>Je n'ignore pas qu'il suffirait que, demain, j'attaque
-devant la justice française la Société des
-Sites, et les biens français que, par personnes interposées,
-le Roi a fait passer à la Belgique, pour
-qu'une justice, qui est une justice, condamne une
-société fictive, n'en déplaise au notaire parisien et
-aux serviteurs de ma famille, qui prêtèrent leur nom
-en la circonstance. La loi est la loi pour tout le
-monde, en France, et, lorsque la Société des Sites
-fut fondée à Paris, elle le fut au mépris le plus
-criant de la légalité française.</p>
-
-<p>Je n'ignore pas non plus que la loi allemande
-condamnerait ce qui s'est fait, entre l'Etat belge
-et les administrateurs de Niederfullbach, si j'attaquais
-ceux-ci devant la justice germanique, ainsi
-que je pourrais le faire. Les deux Allemands qui
-comptaient au nombre de ces administrateurs ont
-tellement senti le danger qu'ils couraient, ayant
-leurs biens et leur situation en Allemagne, qu'en
-prévision de revendications périlleuses pour eux,
-ils se sont fait couvrir par l'Etat belge, dans «l'arrangement»
-qu'ils acceptèrent, et qui dépouilla
-mes s&oelig;urs et moi de sommes considérables.</p>
-
-<p>Je n'ignore pas, enfin, que la donation royale
-de 1901 est attaquable, même en Belgique, en se
-basant sur la matérialité de l'erreur commise sur la
-question de la quotité disponible.</p>
-
-<p>Mais, en vérité, il m'est pénible de réfléchir à
-cela, et d'entrer dans des détails de ce genre. Je
-les donne seulement pour que l'on sache que j'ai
-résisté et que je résiste encore à mes Conseils,
-assurant que, si je n'ai pas trouvé de justice en
-Belgique, j'en trouverai ailleurs.</p>
-
-<p>A dire vrai, j'ai cruellement souffert, et je
-souffre cruellement des débats auxquels j'ai été
-entraînée.</p>
-
-<p>Lorsque je relis, parfois, les plaidoiries des avocats
-de grand talent, qui me défendirent ou qui
-m'attaquèrent, lors du procès de la Succession du
-Roi, une sorte de vertige me prend. Devant tant
-de mots, de raisons pour et contre, je sens bien
-qu'ici-bas, on peut tout attendre des hommes, sauf
-l'équité.</p>
-
-<p>Bien plus, c'est une stupeur pour moi, de penser
-que trois de mes avocats sont ministres ou viennent
-de l'être, quand j'écris ces pages. Je n'ai qu'à
-reprendre leurs plaidoiries pour entendre le cri de
-leur conscience proclamer mon droit, accuser l'Etat,
-qu'ils incarnent aujourd'hui, de collusion, de
-fraude, en un mot, d'inqualifiables procédés.</p>
-
-<p>Ils ne se souviennent donc pas de ce qu'ils
-dirent, écrivirent, publièrent? Je prête en vain
-l'oreille de leur côté&hellip; Rien, plus un mot. Je suis
-morte pour eux.</p>
-
-<p>Je suis malheureuse. Ils le savent, et ils se taisent.</p>
-
-<p>Pas un n'a une pensée, un souvenir pour moi,
-qui leur ai fait confiance. Ils sont au Pouvoir, et
-je suis dans la misère; ils sont dans leur patrie, et
-je suis exilée; ils sont des hommes, et je suis une
-femme. O pauvreté de l'âme humaine!</p>
-
-<p>Je songe encore à tout ce qui a été dit et écrit
-contre moi, dans le pays qui m'a vue naître, et
-pour lequel j'ai été sacrifiée. Que d'erreurs! Que
-d'exagérations, de passions, de partis pris, d'ignorances!
-Et pourtant, pris individuellement, ceux
-qui médisent, ceux qui attaquent sont de braves
-gens, de bonnes gens. Et ils déchirent des c&oelig;urs!
-Ne savent-ils donc ce qu'ils font?</p>
-
-<p>La Belgique n'a-t-elle donc point de conscience?
-Si grande aujourd'hui devant le monde
-entier, se peut-il qu'elle s'expose à la diminution
-morale, dont la menace l'Histoire, examinant de
-près le Procès de la Succession du Roi, et ses
-suites pour moi? Peut-elle posséder en paix ce
-qui fut injustement acquis par elle? A tout le
-moins, trop âprement saisi.</p>
-
-<p>L'Histoire trouvera, comme je les retrouve,
-entre autres paroles ineffaçables, le discours que
-prononça, au Sénat, M. de Lantsheere, Ministre
-d'Etat, à propos de la donation royale de 1901,
-dont, d'abord, instinctivement, tout ce qu'il y avait
-de meilleur dans l'âme belge sentait l'inacceptable.</p>
-
-<p>Ces paroles, je les reproduis ici en finissant, et
-je les livre aux méditations des honnêtes gens.</p>
-
-<p>Voici comment parla M. de Lantsheere, au
-Sénat belge, le 3 décembre 1901, pour combattre
-l'acceptation par la Chambre des Représentants,
-de la donation du Congo, et de tout ce qui, au
-privé, avait pu enrichir le Roi:</p>
-
-<p>«J'entends demeurer fidèle à un principe dont
-le Roi Léopold I<sup>er</sup> ne s'est jamais départi, et que
-j'ai défendu, il y a vingt-six ans, avec M. Malou,
-avec M. Beernaert et avec M. Delcour, membres
-du Cabinet, dont j'avais l'honneur de faire partie,
-avec MM. Hubert Dolez, d'Anethan et Nothomb,
-principe que d'autres avant moi, comme
-d'autres après moi, ont défendu également. Ce
-principe, qu'il était réservé au projet de loi actuel
-de déserter pour la première fois, peut se formuler
-en deux mots: «<i>Le Droit commun est l'indispensable
-appui du patrimoine royal</i>»&hellip; Le projet
-froisse la justice&hellip; Deux des princesses royales se
-sont mariées. De ces mariages sont nés des enfants.
-Voilà des familles constituées. Ces enfants se sont
-mariés à leur tour et ont constitué de nouvelles
-familles. Ces familles ont pu très légitimement
-compter que rien ne viendrait restreindre, à leur
-détriment, la part héréditaire légitime, que le Code
-déclare indisponible, au profit des descendants&hellip;
-Si, par une aberration dont vous donneriez le premier
-exemple&hellip; vous ne respectez pas les pactes sur
-lesquels se sont fondées les familles, <i>il n'y aura
-qu'une voix en Belgique pour maudire ces domaines
-qui auront enrichi la nation des dépouilles
-des enfants du Roi</i>&hellip; Ne pensez-vous pas qu'il soit
-mauvais que la Royauté puisse être exposée au
-soupçon de vouloir, sous le couvert décevant d'une
-grande libéralité au pays, se ménager les moyens,
-sinon d'exhéréder ses descendants, du moins de les
-dépouiller au delà de ce que permettent non seulement
-les lois, mais aussi la raison et l'équité? Je
-me permets de croire que ceux-là servent mieux les
-intérêts vrais de la royauté qui demandent qu'elle
-demeure soumise aux lois et respectueuse du droit
-commun, que ceux qui lui font le présent funeste
-d'une autorité sans limites. J'ignore évidemment
-si jamais ces arrière-pensées pénétreront dans l'esprit
-de Sa Majesté; vous ignorez si elles n'y entreront
-point; mais je sais que les volontés de
-l'homme sont changeantes et que les lois sont faites
-pour demeurer au-dessus de leurs atteintes&hellip; <i>S'il
-doit se faire que, au moment du décès du Roi, le
-disponible était entamé, vous n'auriez pas le courage
-de porter la main sur ce patrimoine; pourquoi
-vous forger des armes dont, le moment venu, vous
-rougiriez de vous servir?</i> Ainsi se révèle, une fois
-de plus, Messieurs, l'inutilité du projet, en même
-temps que son caractère profondément odieux
-autant que dangereux&hellip; c'est une monstruosité
-juridique&hellip; Il ne se trouvera pas&hellip; dans tout le
-royaume de Belgique, si pauvre fille qui n'ait dans
-la succession de son père des droits plus étendus
-que n'en auront les filles du Roi dans la succession
-de leur père&hellip;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch19">XIX</p>
-
-<h2 class="nobreak">LA GUERRE ET LES ÉPREUVES
-QUE J'AI TRAVERSÉES</h2>
-
-
-<p>La guerre m'a surprise à Vienne. Jusqu'aux premières
-hostilités, je n'ai pu me résoudre à y croire.
-L'idée que l'Empereur François-Joseph, un pied
-dans la tombe, pût se lancer sur les champs de
-bataille, après y avoir été toujours battu, me paraissait
-folle. Il est vrai qu'une camarilla aux ordres
-de Berlin jouait de lui, très affaibli. Mais que
-Berlin voulût réellement une guerre qui ne pouvait
-manquer d'entraîner une conflagration générale,
-pleine d'inconnues terribles, me semblait
-encore plus insensé.</p>
-
-<p>Le vertige meurtrier l'emporta cependant. J'ai
-eu conscience d'une mystérieuse fatalité qui affolait
-Berlin et Vienne.</p>
-
-<p>Je me demandais ce que j'allais faire. Je n'eus
-pas l'embarras des solutions.</p>
-
-<p>Si, pour certains de mes compatriotes de
-Bruxelles, j'ai le malheur de n'avoir pas recouvré
-ma nationalité belge, en dépit du bon sens et de
-la volonté du Roi mon père,&mdash;nouveau déni de
-justice et d'humanité contre lequel je ne saurais
-trop protester!&mdash;j'ai été, dès le premier jour de
-guerre, «sujette ennemie» pour la cour de
-Vienne, trop heureuse de trouver une occasion de
-se distinguer encore à mon égard.</p>
-
-<p>On m'invita à sortir au plus vite du territoire
-de la double monarchie. Le Président de Police
-vint, en personne, me signifier cet arrêt. Ce haut
-fonctionnaire sut, d'ailleurs, être courtois, mais
-l'ordre était précis, formel.</p>
-
-<p>Je partis vers la Belgique. Les événements
-m'arrêtèrent à Munich. L'armée allemande barrait
-la route, et ma patrie allait connaître les horreurs
-dont la Prusse porte la responsabilité initiale.</p>
-
-<p>Jusqu'au 25 août 1916, j'ai pu vivre dans la
-capitale de la Bavière, considérée comme Princesse
-belge, sans avoir trop à souffrir des rigueurs
-auxquelles les circonstances m'exposaient. D'elle-même,
-l'autorité bavaroise se montrait indulgente.
-On tolérait que je garde une femme de chambre
-française, depuis longtemps à mon service. Le
-Comte, fidèle chevalier dont le voisinage met dans
-ma vie d'épreuves la consolation et la force du
-seul appui qui ne m'a jamais manqué, pouvait
-rester dans mon entourage.</p>
-
-<p>Mais les victoires allemandes persuadaient mes
-infatigables ennemis que j'allais être à leur merci.
-Ils agissaient en conséquence.</p>
-
-<p>Je suis fière de l'écrire: le malheur de la Belgique
-faisait mon propre malheur. Elle était opprimée;
-je l'étais aussi; elle perdait tout, je perdais
-la totalité de ce que je pouvais en attendre.</p>
-
-<p>De jour en jour, mes ressources se restreignaient
-et, autour de moi, l'atmosphère, d'abord pitoyable,
-se faisait hostile. Je prenais inutilement soin de ne
-pas attirer l'attention et de me soumettre aux exigences
-de ma délicate situation. Les tracasseries, les
-aigreurs commençaient quand même.</p>
-
-<p>Mon gendre, le Duc Gunther de Schleswig-Holstein,
-n'ignorait rien,&mdash;et pour cause!&mdash;des
-difficultés que j'avais à surmonter. Il ne tarda pas
-à laisser voir qu'il escomptait que j'accepterais
-d'être mise en tutelle, et réduite à recevoir de lui
-mon dernier morceau de pain.</p>
-
-<p>Je ne veux pas m'étendre sur les actes d'un
-homme qui n'est plus. Si je publiais les textes et papiers
-judiciaires que j'ai conservés, j'ajouterais aux
-tristesses de ma malheureuse fille. Je dois, pourtant,
-à la vérité, de dire sommairement ce qui
-s'est passé. Rien ne montre mieux la continuité de
-la trame dans laquelle mon existence s'est vue
-prise, à partir du jour où, pour les miens, j'ai été
-une fortune qui leur échappait.</p>
-
-<p>Le duc Gunther de Schleswig-Holstein, aussitôt
-que l'Allemagne s'est crue maîtresse de la Belgique,
-s'est occupé de ce qui pouvait rester de ma
-part de la succession du Roi. Il y avait, notamment,
-en banque, un peu plus de quatre millions et
-demi destinés, comme on le sait, au règlement de
-mes créanciers par le tribunal arbitral constitué à
-la veille de la guerre à cette intention.</p>
-
-<p>Cette somme a été l'objet de la sollicitude de
-mon gendre. Je laisse à d'autres le soin de dire
-ses espérances sur elle, et ses efforts pour qu'une
-destinée différente de celle que j'avais consentie
-lui fût assurée.</p>
-
-<p>Au demeurant, ces quatre millions et demi
-n'étaient qu'une bien faible recette, en comparaison
-de ce que le passé avait promis. Ma chère
-Patrie peut se réjouir,&mdash;et je m'en réjouis avec
-elle,&mdash;d'avoir échappé, par la victoire de l'Entente,
-à une révision du Procès de la Succession
-royale. Elle eût été, sans doute, en dehors des
-règles du Droit et de l'humaine équité, au moins
-autant que l'arrêt rendu.</p>
-
-<p>Que n'eût-on pas fait en mon nom, à la faveur
-du triomphe définitif des armes de l'Allemagne,
-après que, réduite par la faim, à Munich, à signer
-les renoncements que l'on m'arracha, j'avais, un
-moment, perdu ma personnalité et abandonné mes
-droits et pouvoirs à mes enfants.</p>
-
-<p>Ils se voyaient ainsi en mesure de revendiquer
-ce qui fut détourné de l'héritage du Roi ou injustement
-refusé. Ils avaient, en outre, la certitude de
-recevoir les trente millions environ que représenterait,
-aujourd'hui, ma part de l'héritage de S. M.
-l'Impératrice Charlotte, si mon infortunée tante
-cédait au poids des ans.</p>
-
-<p>Mes enfants, dès l'heure où l'affreuse pénurie
-que j'ai connue pendant la guerre n'a plus été
-ignorée d'eux, n'ont poursuivi qu'un but <i>sans me
-voir, sans m'approcher</i>, et seulement à l'aide d'intermédiaires
-à gages: me faire signer des renoncements.</p>
-
-<p>Pour en finir avec les man&oelig;uvres des hommes
-de proie délégués à l'assaut de ma liberté et de
-mes droits, aussitôt que j'eus le malheur de solliciter
-l'aide de mes enfants, je dois mentionner que,
-me ressaisissant un peu plus tard, j'en ai appelé
-devant la justice, à Munich. Elle a infirmé les
-renonciations arrachées à ma misère et à mon égarement
-des jours sans foyer et sans pain.</p>
-
-<p>Pendant la guerre, je suis arrivée, en effet, à
-ne plus savoir où je dormirais le soir, et si je
-dînerais le lendemain.</p>
-
-<p>Je l'écris sans rougir, forte du jugement de ma
-conscience.</p>
-
-<p>Je n'ai fait de mal à personne; j'ai souffert en
-silence. Je parle aujourd'hui, apportant un témoignage
-dans un drame privé qui touche à l'Histoire
-contemporaine; je parle avec la netteté de la franchise,
-mais sans haine. La méchanceté diminue. La
-misère ne m'a pas diminuée. Fille de Roi j'étais,
-fille de Roi je suis restée. J'ai imploré: c'était
-pour mes femmes plus que pour moi-même. Je
-voyais pâlir et pleurer les créatures dévouées qui,
-dans mon malheur, étaient tout mon soutien.</p>
-
-<p>Le Comte avait dû quitter Munich. Brusquement,
-au matin du 25 août 1916, des policiers
-envahirent sa chambre. On le mit en prison, puis
-il fut conduit jusqu'en Hongrie où on l'interna
-près de Budapesth. Il était Croate. On le tint pour
-sujet de l'Entente, donc ennemi, bien avant la
-défaite qui devait unir la Croatie à la Serbie. La
-justice humaine n'est qu'un mot!</p>
-
-<p>Ce même 25 août, Olga, ma principale suivante,
-une Autrichienne d'un inappréciable et
-ancien attachement, fut aussi arrêtée. On dut la
-relâcher. Mais j'avais compris: l'ordre était venu,
-de haut, de faire le vide autour de moi. Je pressentis
-ce qui allait suivre.</p>
-
-<p>Ma femme de chambre française, dont les soins
-m'étaient précieux, fut internée. Si ma fidèle Olga
-n'était revenue de la prison où l'on ne put trouver
-le moyen de la retenir, je me serais vue complètement
-isolée.</p>
-
-<p>Bientôt, je ne sus comment faire pour subvenir
-aux besoins quotidiens. Mes derniers bijoux étaient
-vendus. J'avais beau être pauvre, de plus pauvres
-que moi, ou croyant l'être, m'imploraient!</p>
-
-<p>Que décider? Que tenter? Par ma fille, n'arriverais-je
-pas à toucher le Duc de Holstein? Il se
-dérobait impitoyablement. Cela se passait en juillet
-1917.</p>
-
-<p>La Providence mit alors sur mon pénible chemin
-un honorable professeur, d'origine suisse, que ma
-situation révolta.</p>
-
-<p>Il s'offrit généreusement à me faciliter un
-voyage en Silésie, où ma fille se trouvait dans un
-des châteaux qui lui appartenaient. Ce château est
-non loin de Breslau. Je partis avec Olga, dans
-l'espoir de parvenir jusqu'au sang de mon sang,
-et d'obtenir un abri temporaire.</p>
-
-<p>Arrivée à mon but, j'essayai vainement d'être
-reçue, écoutée, secourue&hellip;</p>
-
-<p>Je dus échouer dans un petit village de la montagne
-silésienne où, bientôt, mes derniers marks
-disparurent. Le Comte avait pu trouver le moyen
-de m'envoyer quelques subsides. Subitement, la
-poste allemande les retint et lui retourna ses plis.</p>
-
-<p>Le petit hôtel où je m'étais réfugiée appartenait
-à de braves gens, qui n'étaient pas en état de me
-garder, si je ne payais point. Je vis venir l'extrême
-misère. Mon hôtelier s'effarait de ma présence.
-Il m'avoua qu'il devait rendre compte de
-mes faits et gestes à la police, et que j'étais gardée
-à vue sans que je m'en aperçoive.</p>
-
-<p>Il se trompait. J'avais remarqué, avec Olga, que
-nos moindres pas étaient observés. En pleine campagne,
-nous n'arrivions point à être hors de vue de
-quelque paysan ou promeneur qui affectait de ne
-pas prendre garde à nous, et qui, cependant, nous
-épiait plus ou moins gauchement.</p>
-
-<p>Je sentais se resserrer autour de moi l'invisible
-trame d'une implacable contrainte qui voulait me
-pousser vers quelque nouvelle geôle, maison de
-santé ou prison, ou m'amener à déserter la vie.</p>
-
-<p>En cette extrémité, le ciel eut, une fois de plus,
-pitié de ma souffrance.</p>
-
-<p>Le jour qui était, je crois, le dernier que m'accordait
-ma petite hôtellerie, je m'étais laissée tomber
-sur un siège, devant la maison. Je me demandais
-ce que j'allais devenir. Un équipage parut,
-chose rare en ce pays peu fréquenté. Le cocher
-gesticulait, et j'apercevais dans la voiture un personnage
-d'un fort embonpoint, qui semblait en
-quête de quelqu'un ou de quelque chose dans le
-village.</p>
-
-<p>C'était moi qu'il cherchait!</p>
-
-<p>Je fus bientôt prévenue qu'un envoyé du Comte
-arrivait de Budapesth et demandait à me parler.</p>
-
-<p>A ces mots, je me sentis soulevée hors de
-l'abîme. Mes épreuves, pourtant, n'étaient point
-terminées&hellip;</p>
-
-<p>Le seront-elles jamais?</p>
-
-<p>L'homme de confiance que je reçus avait pour
-mission de m'aider à sortir d'Allemagne. Il fallait
-que je traverse l'Autriche et que j'aille en Hongrie,
-où je pouvais compter, à présent, sur des sympathies
-agissantes.</p>
-
-<p>Bien des choses et bien des gens n'étaient déjà
-plus les mêmes dans la monarchie austro-hongroise.</p>
-
-<p>Mais, grand Dieu! l'apparence que je pusse
-faire le voyage! D'abord, je n'avais point de
-papiers en règle. La révélation de mon nom et
-de mon titre me ferait sur-le-champ retenir. Puis
-l'hôte payé, grâce au messager, je ne disposais
-que de moyens limités. L'Autriche, il est vrai,
-n'était pas loin. Nous y pouvions aller par la
-montagne et par la Bohême; mais l'envoyé du
-Comte déclara qu'il était hors d'état, faute de
-souffle et de jambes, de me suivre dans les sentiers
-de chèvres où, forcément, nous aurions à passer.
-Le plus sage était de gagner Dresde et, là, de
-choisir un chemin plus commode.</p>
-
-<p>Le soir venu, notre hôtelier ferma les yeux sur
-mon départ. Il signalerait seulement le lendemain
-que j'avais disparu.</p>
-
-<p>Quand il dut le faire, j'étais en Saxe. Mais, de
-ce côté, le passage était encore trop hasardeux, si
-près de Lindenhof et dans un royaume où mon
-malheur avait fait tant de bruit. Nous songeâmes
-à un petit village, proche de la frontière, du côté
-de Munich, où tout était moins rigoureux que dans
-la région de Dresde, et nous y parvînmes sans
-inconvénient.</p>
-
-<p>Le difficile n'était pas de voyager à travers
-l'Allemagne, c'était, pour moi, de séjourner en
-un lieu retiré sans être découverte et signalée, puis
-de franchir la frontière sans passeport, et enfin de
-gagner Budapesth.</p>
-
-<p>Cette odyssée ferait un livre. Elle aboutit, pour
-lors, à un village bavarois, où je repris haleine.
-Une bonne dame m'accueillit charitablement, avec
-ma fidèle Olga.</p>
-
-<p>L'envoyé du Comte continuait de veiller sur
-moi, logé dans le voisinage.</p>
-
-<p>De ma fenêtre, j'apercevais le clocher du village
-autrichien où je devais passer pour me diriger ensuite
-vers Salzbourg, Vienne et la Hongrie. J'étais
-au bord de la terre promise. Un petit bois m'en
-séparait, au bout duquel passait, en lisière, un
-mince cours d'eau familier aux contrebandiers, car
-il séparait la Bavière de l'Autriche, et, la nuit,
-servait de route à la contrebande.</p>
-
-<p>Je ne pouvais m'y risquer. Il fallait que je le
-franchisse sur un pont constamment gardé par une
-sentinelle. Au delà de ce pont, je n'étais plus en
-Allemagne!</p>
-
-<p>Rapprochée de Munich, j'avais pu reprendre
-deux chiens que j'affectionnais. On sait ma passion
-des bêtes. Je ne voulais pas me séparer de celles-ci.
-J'avais l'intuition qu'elles aideraient à ma fuite. Je
-pensais avec attendrissement à l'intelligent «Kiki»
-demeuré prisonnier à Bad-Elster! Ses successeurs
-me porteraient bonheur, comme lui. L'un était un
-grand berger, l'autre un petit griffon.</p>
-
-<p>J'hésitai d'abord à m'aventurer jusqu'au pont-frontière,
-de crainte d'être reconnue. Puis, je songeai
-qu'il était improbable qu'un homme en faction,
-si je restais à quelque distance, fît sérieusement
-attention à moi. Au demeurant, ma meilleure
-chance était de ne pas me cacher des sentinelles,
-et de me promener de leur côté, avec mes chiens.
-Les soldats, toujours les mêmes à tour de rôle,
-s'habitueraient à me voir dans le paysage. Je serais
-pour eux quelqu'un d'inoffensif et du pays.</p>
-
-<p>L'envoyé du Comte me pressait de partir. Je
-résistais. Il conseillait une fuite nocturne. Je n'étais
-pas de son avis. Je répondais:</p>
-
-<p>&mdash;Je passerai à mon jour, à mon heure, quand
-j'aurai le pressentiment que l'instant propice est
-venu.</p>
-
-<p>J'ai toujours eu, dans les circonstances difficiles,
-des intuitions qui sont comme un avis intérieur
-de la décision à prendre, de la conduite à
-tenir. Je leur ai obéi, et ce que j'espérais s'est
-accompli.</p>
-
-<p>Un matin, je me suis éveillée sous l'empire de
-cette idée:</p>
-
-<p>&mdash;Ce sera pour aujourd'hui à midi!</p>
-
-<p>J'ai fait prévenir le messager. Il pouvait passer
-sans encombre avec Olga, grâce à des papiers en
-règle. Ils ont pris les devants. Je devais les retrouver
-au pied du clocher autrichien, là-bas, très loin
-et très près à la fois!</p>
-
-<p>Si la sentinelle m'arrêtait, si l'on m'interrogeait,
-j'étais prisonnière&hellip;</p>
-
-<p>Vers midi, à pas lents, mon grand chien gambadant
-autour de moi, le petit, dans mes bras, je me
-suis promenée le long du ruisseau. Le soleil automnal
-était encore ardent. La sentinelle s'était mise
-à l'ombre, un peu à l'écart du pont. Je m'y suis
-engagée, d'un air d'habituée qui flâne en rêvant.
-Le soldat ne s'est pas inquiété de mon passage.
-Je me suis éloignée tranquillement, mais mon c&oelig;ur
-bondissait dans ma poitrine. J'étais en Autriche!
-Arrivée au village, j'ai rejoint ma suite. Un fiacre
-m'attendait. Il m'a menée à Salzbourg, dans une
-manière d'auberge où je pouvais être en sûreté.</p>
-
-<p>J'ai attendu trois jours mon conseil viennois,
-M<sup>e</sup> Stimmer, secrètement informé de mon retour
-en Autriche et de mon désir d'aller sous sa sauvegarde
-à Budapesth.</p>
-
-<p>M<sup>e</sup> Stimmer a répondu à mon appel. Il a passé
-outre aux considérations de forme que l'illégalité
-de ma situation pouvait suggérer. L'humanité parlait
-plus haut que l'arrêt qui m'avait exclue de la
-double monarchie pour me jeter en Allemagne, où
-j'avais failli succomber à la misère et aux persécutions.
-Puisqu'en Hongrie, j'avais chance de connaître
-des jours meilleurs, M<sup>e</sup> Stimmer m'y accompagna.</p>
-
-<p>J'étais à bout de forces, lorsque je cessai d'être
-errante, arrivée à Budapesth, dans un hôtel honorable.
-Je pus renaître. Les autorités ne voyaient
-pas d'inconvénient à ma présence. Sur ma prière,
-le Comte eut la permission de venir de la petite
-ville où il était interné, s'occuper de mes intérêts
-pendant quelques jours, à différentes reprises.</p>
-
-<p>Malheureusement, la guerre se prolongeait
-désespérément. La vie devenait de plus en plus
-difficile. L'Autriche et la Hongrie ne se faisaient
-plus d'illusions. Eclairées par la défaite, elles maudissaient
-Berlin. Budapesth entrait en ébullition.</p>
-
-<p>Soudainement, tout croula. Un vent de bolchevisme
-passait, furieux, sur la double monarchie.
-J'ai vécu en Hongrie ces jours extraordinaires. J'ai
-vu de près les Commissaires et les soldats de la
-Révolution. J'ai connu les visites, les perquisitions,
-les interrogatoires. Mais tout de suite, mon infortune
-a désarmé les farouches champions du communisme
-hongrois. J'ai rapporté au début de ces
-pages ce mot de l'un d'eux, vérifiant ma misère:
-«Voilà une fille de Roi encore plus pauvre que
-moi.»</p>
-
-<p>Vivrais-je des siècles, je revivrais toujours, par
-la pensée, les émotions que j'ai traversées dans la
-tourmente qui renversait les trônes et jetait au
-vent les couronnes. Les âges disparus n'ont rien
-vu d'aussi formidable.</p>
-
-<p>Au bord du Danube, entre l'Orient et l'Occident,
-l'effondrement de la puissance prussienne
-et du prestige monarchique avait une ampleur plus
-sensible qu'en d'autres points.</p>
-
-<p>Je me demandais si je vivais encore, vraiment,
-dans le monde que j'avais connu, et si je n'étais
-pas le jouet d'un interminable cauchemar.</p>
-
-<p>Nos peines, nos embarras, nos personnes ne sont
-plus rien dans le tourbillon des forces et des passions
-humaines. Je me sentais emportée, comme
-tout ce qui m'environnait, dans l'inconnu des temps
-nouveaux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="ch" id="ch20">XX</p>
-
-<h2 class="nobreak">DANS L'ESPOIR DU REPOS</h2>
-
-
-<p>Et maintenant que j'ai dit ce que j'ai cru indispensable
-de dire, puissent ceux qui me liront
-m'excuser, si j'ai mal exprimé ma pensée.</p>
-
-<p>Qu'ils m'excusent aussi d'être sortie du silence
-que j'ai toujours gardé le plus possible.</p>
-
-<p>Le bruit qui s'est fait autour de moi, je ne l'ai
-pas voulu, je ne l'ai pas cherché. Il est né de circonstances
-plus fortes que ma volonté.</p>
-
-<p>Nous pouvons peu de choses sur les événements.
-Notre vie semble dépendre plus des autres que de
-nous-mêmes, et d'une fatalité de condition plus
-que de notre choix, dans l'ordre de nos jours et
-de nos actes.</p>
-
-<p>Il suffit d'un instant d'erreur pour que toute une
-existence soit perdue. La mienne l'a été. Mais ce
-n'est pas moi qui, à l'origine, me suis trompée, car
-je n'étais pas d'âge à juger et voir clair.</p>
-
-<p>Pouvais-je vieillir, sans obéir au devoir de défendre
-la vérité, outragée par mes ennemis? Pouvais-je
-vivre jusqu'à ma mort, incomprise et diffamée?</p>
-
-<p>Ma vie est une série de fatalités dont je n'ai
-pas su ou pu éviter l'accablement.</p>
-
-<p>J'ai dit et je répète que je ne me tiens pas pour
-innocente de torts, de fautes, d'erreurs. Mais il
-convient de tenir compte de leur cause dans un
-mariage désastreux.</p>
-
-<p>Mes parents crurent bien faire, et principalement
-la Reine, en me donnant au Prince de
-Cobourg, quand je n'étais encore qu'une enfant.</p>
-
-<p>Le Roi voyait dans ce mariage l'avantage
-d'étendre des possibilités d'influences et de rapprochements
-utiles à son trône et à la Belgique.</p>
-
-<p>La Reine se réjouissait de m'envoyer en Autriche
-et en Hongrie, d'où elle venait, et où je la
-rappellerais, en même temps que je servirais le
-rayonnement de ma Patrie, selon les ambitions du
-Roi.</p>
-
-<p>J'ai été sacrifiée au bien de la Belgique, et
-celle-ci, aujourd'hui, compte des Belges qui me
-reprochent le don de ma jeunesse et de mon bonheur,
-essentiellement consenti pour eux.</p>
-
-<p>Ils me traitent d'Allemande, de Hongroise,
-d'étrangère, et pis encore. Ingratitude humaine!</p>
-
-<p>Suis-je coupable d'avoir, en quoi que ce soit,
-cessé volontairement d'appartenir à ma Patrie, et
-oublié de l'aimer?</p>
-
-<p>Tout en moi proteste contre cette accusation
-perfide.</p>
-
-<p>De quoi m'incrimine-t-on ensuite? D'avoir
-abandonné mon mari et mes enfants?</p>
-
-<p>Or, j'ai vécu vingt ans à la Cour la plus corrompue
-de l'Europe. Je m'y suis gardée des tentations
-et des chutes. J'ai donné le jour à un fils
-et une fille et ma tendresse maternelle les allaita
-et mit en eux son espérance. On sait ce qu'il
-advint de mon fils, et comme il m'échappa. On
-sait ce que ma fille fut trop longtemps pour moi,
-sous l'influence de son mari, et du milieu où elle
-vivait.</p>
-
-<p>En quoi fus-je réellement coupable?</p>
-
-<p>C'est vrai. A bout de courage, et suffoquant
-dans l'ambiance d'un foyer conjugal odieux, j'allais
-choir&hellip; J'ai été sauvée. Je me suis alors vouée
-à mon sauveur. On a voulu en faire un faussaire
-et, à coups d'argent et de forfait, l'anéantir.</p>
-
-<p>Nous avons échappé tous deux aux criminels
-acharnés à nous martyriser.</p>
-
-<p>Suis-je coupable d'avoir lutté, d'être restée
-fidèle à la fidélité, et de ne pas tomber?</p>
-
-<p>Peu m'importent les jugements de l'erreur et
-de la haine. Je suis demeurée telle que j'avais
-promis d'être à ma sainte mère: attachée à un
-idéal; et, quoi qu'il semble, j'ai vécu sur les sommets.</p>
-
-<p>Suis-je coupable, selon la vraie morale et la
-vraie liberté?</p>
-
-<p>Que les femmes me jettent la pierre, qui n'ont
-pas plus à se reprocher!</p>
-
-<p>Qu'y a-t-il encore?</p>
-
-<p>Oui, je croyais, je pouvais croire, avec les
-légistes de tous les pays, que j'hériterais de mon
-père.</p>
-
-<p>L'héritage s'est trouvé considérablement réduit,
-par des man&oelig;uvres dolosives et des jugements que
-l'opinion universelle condamne.</p>
-
-<p>Suis-je coupable d'avoir été déçue et dépouillée?</p>
-
-<p>Que dit-on enfin? Que ma famille fut désunie?
-Est-ce ma faute?</p>
-
-<p>J'étais faite pour aimer les miens plus que moi-même.
-Ai-je manqué à mes devoirs d'affection et
-de respect vis-à-vis de mes parents? N'ai-je pas
-été, pour mes s&oelig;urs, l'aînée qui les chérissait?</p>
-
-<p>Suis-je coupable de l'erreur du Roi et de la
-Reine, celle-ci convaincue, par mes persécuteurs,
-de la gravité de ma «maladie», celui-là irrité,
-non de mon indépendance, mais du scandale organisé
-autour d'elle?</p>
-
-<p>Suis-je coupable de l'égoïsme de mes s&oelig;urs,
-l'une cédant à des vues étroites, l'autre à des calculs
-politiques?</p>
-
-<p>J'en conviens, je me suis révoltée contre la félonie
-et la contrainte. Mais pour quels motifs? Pour
-quels buts? Pour quelles fins?</p>
-
-<p>Mon vrai crime est d'avoir échoué dans mon
-effort de possession de moi-même, dans l'attente
-d'une fortune que je n'ai pas eue.</p>
-
-<p>Le monde n'admire que les victorieux, quels
-que soient leurs moyens de vaincre.</p>
-
-<p>Victime dès mes premiers pas de jeune fille,
-livrée hélas! à la perversité, j'étais condamnée aux
-défaites.</p>
-
-<p>La bataille s'achève, et je n'ai pas demandé
-grâce au mensonge, à l'injure, au vol, à la persécution.</p>
-
-<p>J'aurais été seule, j'aurais succombé sous le
-fardeau des infamies et des violences. Je suis restée
-debout, parce que je ne luttais pas pour moi.</p>
-
-<p>Dieu m'a visiblement soutenue, en animant mon
-c&oelig;ur d'un sentiment profond d'estime et de gratitude
-pour un être chevaleresque dont je n'ai jamais
-entendu une plainte, quelle que fût l'atrocité des
-intrigues et des cruautés qui devaient le perdre.</p>
-
-<p>Dans sa bassesse, le monde a jugé son dévouement
-et ma constance du point de vue le plus misérable.
-Qu'il sache qu'il est des créatures qui
-s'élèvent au-dessus des instincts auxquels il s'abandonne,
-et qui, dans une aspiration commune vers
-un idéal supérieur, échappent promptement aux
-défaillances terrestres.</p>
-
-<p>Les dernières lignes de cette brève esquisse d'une
-vie que plusieurs volumes ne suffiraient pas à
-conter, seront une affirmation de ma reconnaissance
-envers le comte Geza Mattachich.</p>
-
-<p>Je n'ai pas dit de lui davantage parce qu'il jugera
-que, si peu que ce soit, c'est encore trop. Ce
-silencieux n'apprécie que le silence.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">disait Alfred de Vigny. C'est la maxime des forts.</p>
-
-<p>Mais vous savez, Comte, que je ne puis, comme
-vous, m'astreindre à me taire. Je veux évoquer
-l'heure première où vous avez dit à ma conscience
-les mots clairs qui l'ont assainie et ensoleillée.
-Depuis lors, cette lumière m'a guidée. J'ai péniblement
-cherché ma route vers la beauté morale.
-Mais vous me précédiez, et, du fond de ma maison
-de fous, je me tournais vers votre cachot, et
-j'échappais à la folie.</p>
-
-<p>Nous avons ensuite subi l'assaut des convoitises
-et des hypocrisies.</p>
-
-<p>Nous nous sommes débattus dans le bourbier;
-nous nous sommes égarés dans le maquis. Le monde
-n'a vu que les éclaboussures et les déchirures de
-notre combat. Il en a ignoré la cause et sa malveillance
-ne nous a point pardonné de sortir de la
-lutte en vaincus.</p>
-
-<p>Tout cela, qui fut très amer, je ne le regrette
-point. Mes souffrances me sont chères, puisque
-vous les avez partagées, après avoir voulu ardemment
-me les éviter.</p>
-
-<p>Il y a une certaine joie à supporter, par esprit
-de sacrifice, des douleurs imméritées.</p>
-
-<p>Cet esprit, c'est le vôtre. Je ne l'avais point.
-Vous me l'avez donné. Aucun présent ne fut plus
-précieux à mon âme, et je vous en saurai gré jusque
-par delà le tombeau.</p>
-
-<p>Moi, qui sais vraiment qui vous êtes, et quel
-culte a été votre raison de vivre et de ne pas désespérer,
-je vous remercie, Comte, au crépuscule de
-mes jours, de la noblesse que vous y avez mise.</p>
-
-<p>Connaîtrai-je, connaîtrez-vous le repos ailleurs
-que là où nous l'obtenons tous?</p>
-
-<p>La justice humaine aura-t-elle, pour vous et pour
-moi, les réparations espérées?</p>
-
-<p>Demeurerons-nous hors la loi et la vérité, accablés
-par l'abus de pouvoir et la méchanceté
-humaine?</p>
-
-<p>Qu'il en soit ce que Dieu voudra!</p>
-
-
-<p class="c gap">FIN</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Pourquoi j'écris ceci</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch1">9</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Ma chère Belgique, ma famille et moi</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch2">15</a></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><i>Telle que je dois être</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch2">15</a></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><i>La Reine</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch3">25</a></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><i>Le Roi</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch4">37</a></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><i>Ma Patrie et ma jeunesse</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch5">47</a></td></tr>
-
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Mon mariage et la Cour d'Autriche</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch6">69</a></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><i>Des fiançailles au lendemain des épousailles</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch6">69</a></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><i>Mariée!</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch7">79</a></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><i>Les hôtes de la Hofburg: l'Empereur François-Joseph,
-l'Impératrice Elisabeth</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch8">103</a></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><i>Ma s&oelig;ur Stéphanie épouse l'Archiduc Rodolphe.
-Il meurt à Mayerling</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch9">125</a></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><i>Ferdinand de Cobourg et la Cour de Sofia</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch10">145</a></td></tr>
-
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Guillaume II et la Cour de Berlin</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch11">165</a></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><i>L'Empereur de l'illusion</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch11">165</a></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><i>Les Holstein</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch12">177</a></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><i>La Cour de Munich et l'ancienne Allemagne</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch13">191</a></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><i>La Reine Victoria</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch14">205</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le drame de ma captivité et mon existence
-de prisonnière</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch15">213</a></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><i>Le début du supplice</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch15">213</a></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><i>Sous les tilleuls de la Cour</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch16">237</a></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><i>Comment je fus à la fois rendue à la liberté
-et à la raison</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch17">247</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La mort du Roi. Intrigues et procès</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch18">265</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La guerre et les épreuves que j'ai traversées</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch19">293</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Dans l'espoir du repos</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch20">309</a></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><span class="sc">Association Linotypiste</span> (Imp.), 23, rue Turgot, Paris.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">ALBIN MICHEL, Éditeur, 22, rue Huyghens, PARIS</p>
-
-<p class="c large">OUVRAGES DU DOCTEUR CABANÈS</p>
-
-
-<p class="drap"><b>Les Indiscrétions de l'Histoire.</b>&mdash;Six volumes in-16 jésus
-illustrés.&mdash;Chaque volume se vend séparément.
-<span class="fl"><b>7</b> fr. <b>50</b></span></p>
-
-<p class="drap"><b>M&oelig;urs intimes du passé.</b>&mdash;Six volumes in-16 jésus
-illustrés.&mdash;Chaque
-volume se vend séparément.
-<span class="fl"><b>7</b> fr. <b>50</b></span></p>
-
-<p class="drap"><b>Les Morts mystérieuses de l'Histoire.</b>&mdash;<i>Nouvelle édition revue
-et augmentée.</i>&mdash;Deux volumes in-16 jésus illustrés.</p>
-
-<p class="drap2">TOME I.&mdash;<b>Rois, Reines et Princes français</b> (de Charlemagne
-à Louis XIII).</p>
-
-<p class="drap2">TOME II.&mdash;<b>Rois, Reines et Princes français</b> (de Louis XIII
-à Napoléon III).</p>
-
-<p class="ind">Chaque volume se vend séparément.
-<span class="fl"><b>7</b> fr. <b>50</b></span></p>
-
-<p class="drap"><b>Fous couronnés.</b>&mdash;<i>Jeanne la Folle.</i>&mdash;<i>Philippe
-II d'Espagne.</i>&mdash;<i>Pierre
-le Grand.</i>&mdash;<i>Pierre III.</i>&mdash;<i>Paul 1<sup>er</sup> de Russie.</i>&mdash;<i>Christian VII
-de Danemark.</i>&mdash;<i>Othon et Louis II de Bavière.</i> Un volume in-16
-jésus illustré.
-<span class="fl"><b>7</b> fr. <b>50</b></span></p>
-
-<p class="drap"><b>Folie d'Empereur.</b>&mdash;<i>Guillaume II jugé par la
-science.</i>&mdash;<i>Une dynastie
-de dégénérés.</i>&mdash;Un volume in-16 jésus illustré.
-<span class="fl"><b>7</b> fr. <b>50</b></span></p>
-
-<p class="drap"><b>Balzac ignoré.</b>&mdash;<i>Nouvelle édition revue et
-augmentée.</i>&mdash;Un volume
-in-16 jésus illustré.
-<span class="fl"><b>7</b> fr. <b>50</b></span></p>
-
-<p class="drap"><b>Légendes et curiosités de l'Histoire.</b>&mdash;Quatre volumes in-16
-jésus illustrés.&mdash;Chaque volume se vend séparément.
-<span class="fl"><b>7</b> fr. <b>50</b></span></p>
-
-<p class="drap"><b>Une Allemande à la Cour de France.</b>&mdash;<i>La Princesse
-Palatine.</i>&mdash;<i>Les petits talents du Grand Frédéric.</i>&mdash;<i>Un médecin
-prussien dans les Salons romantiques.</i><br />
-Un volume in-16 jésus illustré.
-<span class="fl"><b>7</b> fr. <b>50</b></span></p>
-
-<p class="drap"><b>Le Cabinet Secret de l'Histoire.</b>&mdash;<i>Nouvelle édition entièrement
-remaniée.</i>&mdash;4 volumes in-16 jésus illustrés, brochés.
-<span class="fl">Net <b>35</b> fr.</span></p>
-
-<p class="cc clr">(Ces volumes ne se vendent pas séparément).</p>
-
-<p class="drap"><b>Chirurgiens et Blessés à travers l'Histoire, des Origines
-à la Croix-Rouge.</b>&mdash;<i>Edition unique</i>, imprimée sur papier du
-Marais et de Sainte-Marie et tirée à 900 exemplaires numérotés.&mdash;Un
-volume in-4<sup>o</sup>, 624 pages et 276 illustrations, dont une planche
-hors-texte.
-<span class="fl">Net <b>50</b> fr.</span></p>
-
-<p class="drap"><b>Souvenirs d'un Académicien sur la Révolution, le Premier
-Empire et la Restauration.</b>&mdash;<i>Introduction et notes du
-D<sup>r</sup> <span class="sc">Cabanès</span>, suivies de la Correspondance de <span class="sc">Ch.
-Brifaut</span>.</i>&mdash;Deux volumes illustrés, brochés.
-<span class="fl">Net <b>30</b> fr.</span></p>
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-<p class="cc clr">(Ces volumes ne se vendent pas séparément).</p>
-
-<p class="drap"><b>L'Histoire éclairée par la Clinique.</b>&mdash;Un vol. in-8<sup>o</sup>
-broché
-<span class="fl"><b>10</b> fr.</span></p>
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-<pre>
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-End of the Project Gutenberg EBook of Autour des trônes que j'ai vu tomber, by
-Princess of Belgium Louise
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DES TRÔNES QUE J'AI ***
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
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