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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Re^verie de Nouvel An - -Author: Sidonie-Gabrielle Colette - -Contributor: Marcel Sauvage - -Release Date: September 7, 2020 [EBook #63144] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RE^VERIE DE NOUVEL AN *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - - - - -LES CONTEMPORAINS - -Œuvres et Portraits du XXe Siècle - -REVERIE - -DE - -NOUVEL AN - - -PAR - -COLETTE - - - -PARIS - - -LIBRAIRIE STOCK - -PLACE DU THÉATRE-FRANÇAIS - -1923 - - - - -[Illustration] - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -REVERIE DE NOUVEL AN -MALADE -DIMANCHE -RÉPIT -J'AI CHAUD -CONVALESCENCE - - - - -COLETTE - - -_Colette,--Mme Colette de Jouvenel,--fille d'un capitaine au 1er -zouaves, est née le 28 janvier 1873, à Saint-Sauveur en Puiseye, dans -l'Yonne_... - -_Il suffit d'ailleurs de connaître l'auteur de_ Chéri _et des_ Heures -longues _pour savoir combien cette date est inexacte.--«Voyez sa joue -en pomme, ses yeux en myosotis, sa lèvre en pétale de coquelicot...» -pourrais-je répéter, d'un ton à peine moins vif, après Francis -Jammes qui présentait au lecteur, dans la préface aux_ Sept Dialogues -de bêtes, _la première, sans doute, de nos femmes de lettres._ - -_Poétesse, disait-il._ - -_Poétesse, à coup sûr, avec tout ce que ce titre demande de grâce, -de musique et de fraîcheur, avec tout ce qu'il éveille et implique -dans la pensée d'ombres et d'horizons mouvants, mais Colette, qui fut -souple naguère, jusqu'à pouvoir, dans les music-halls, sous le feu des -projecteurs, tâter sa nuque du bout de ses pieds, Colette a dédaigné -l'étroit corset du poème traditionnel, l'impossible corset du mètre -classique. Elle écrit, comme on échange, entre amis, de tendres et -fragiles confidences, sur la vie, l'amour, les hommes, les bêtes et les -plantes._ - -«_Viens, toi qui l'ignores, viens que je te dise tout bas_...» - - * -* * - -_La flamme si particulière, proche ou lointaine, jamais décolorée, -jamais morte, qui brûle et danse au fond des livres de Colette, est le -clair souvenir, d'abord de ses années d'enfance._ - -«_Je suis née seule, nous confie-t-elle pour expliquer sa façon -d'être et de sentir, j'ai grandi sans mère, frère ni sœur, au côté -d'un père turbulent que j'aurais dû prendre sous ma tutelle, et j'ai -vécu sans amis. Un tel isolement moral n'a-t-il pas recréé en moi cet -esprit tout juste assez gai, tout juste assez triste, qui s'enflamme de -peu et s'éteint de rien, pas bon, pas méchant, insociable en somme et -plus proche des bêtes que des hommes._» - -_Plus proche des bêtes que des hommes... Je crois que le secret et le -meilleur de Colette est ici. Elle nous indique, au tournant de chaque -page, ce qu'il y a de primitif, de primesautier, de frais, en un mot ce -qu'il y a d'animal dans la personne humaine._ - -_Amour de l'homme pour la femme, instinct, «joie intelligente de la -chair qui reconnaît immédiatement son maître», Colette a peint sans -fausse honte ni cynisme l'âpre et nécessaire volupté des corps que le -désir, pour une minute ou l'éternité, presse l'un contre l'autre_... - -_Toby-chien d'autre part avec Kiki-la-Doucette demeurent, parmi ses -personnages à deux ou quatre pattes, ses héros favoris et les plus -vivants._ - - * -* * - -_Il ne s'agit point ici de romans, d'aventures ni d'intrigues. Les -sujets ne sont que des prétextes. Les livres de Colette, l'un après -l'autre, constituent les mémoires d'une sensibilité que l'ombre d'un -oiseau suffit à réveiller._ - -_Mémoires d'une femme, sans fard ni pose. Mémoires du plus subjectif -de nos écrivains. Recueils des sensations les plus subtiles, les plus -profondes, présentées sans détours, sans ce curieux et troublant -mélange d'abstraction et de réalité, sans cette transposition -intellectuelle qui font le succès de nos plus jeunes auteurs, qui les -caractérisent et qui déjà nous lassent._ - -_Ici, tout est simple, clair, frémissant et chaud comme la révolte -même de cette Lola qui s'écrie dans l'_Envers du Music-hall: «_Je ne -suis pas une princesse enchaînée mais fine chienne, une vraie chienne, -au cœur de chienne._» - - * -* * - -_Colette cueille sans les tuer, chacune par son nom, les plantes et les -herbes courbées sous la fuite du vent: l'oseille sauvage, la menthe -amère, les vernes à la feuille froide, le chanvre rose et la -saponaire._ Les Vrilles de la vigne. - -_Elle n'a point prêté aux bêtes une âme artificielle et symbolique. -Elle s'est mise à quatre pattes pour mieux comprendre les chats que -l'orage fait vibrer dans l'ombre, longuement, comme des musiques -silencieuses. Elle s'est haussée sur la pointe des pieds pour mieux -voir l'araignée des jardins le velours de sa panse en gousse d'ail et -sa croix de Templier._ La Paix chez les bêtes. - -_Mère,--Colette a, je crois, une fille,--elle a pris part sagement, -sans sourire, aux jeux et aux joies, aux doutes et aux douleurs des -âmes à peine nées, bourgeons que froisse le moindre vent et qu'un -rayon de soleil suffit à épanouir. Seule, elle a pu pénétrer et nous -décrire l'univers étrange et miroitant des âmes enfantines._ La -Maison éclairée. - -_Avec Willy,--le plus pauvre des collaborateurs et son mari pendant 13 -ans,--elle a bâti le roman de Claudine_: Claudine à l'école, Claudine -s'en va, Claudine à Paris, Claudine en Ménage. _Histoire d'une -fillette indépendante et volontaire qui veut, à son gré, mener sa -barque. Histoire de la jeune fille moderne qui a le goût de la -liberté, un plus grand besoin d'air et de mouvement et qui se moque du -danger, des vrilles nocturnes du danger_... - -_Son dernier livre_: La Maison de Claudine _est comme l'écrin de ses -plus tendres souvenirs._ - - * -* * - -_On a dit de Colette qu'elle écrit «comme les arbres poussent, -comme les ruisseaux coulent, comme les fleurs s'épanouissent_...» - -_Lecteur, voici l'œuvre: un des plus beaux jardins de France._ - - -MARCEL SAUVAGE. - - - - -REVERIE DE NOUVEL AN - - -Toutes trois nous rentrons poudrées, moi, la petite bull et la bergère -flamande... - -Il a neigé dans les plis de nos robes, j'ai des épaulettes blanches, -un sucre impalpable fond au creux du mufle camard de Poucette, et la -bergère flamande scintille toute, de son museau pointu à sa queue en -massue. - -Nous étions sorties pour contempler la neige, la vraie neige et le vrai -froid, raretés parisiennes, occasions, presque introuvables, de fin -d'année... Dans mon quartier désert, nous avons couru comme trois -folles, et les fortifications hospitalières, les fortifs décriées et -mal connues, les rassurantes fortifs ont vu, de l'avenue des Ternes au -boulevard Malesherbes, notre joie haletante de chiens lâchés. Du haut -du talus, nous nous sommes penchées sur le fossé que comblait un -crépuscule violâtre fouetté de tourbillons blancs; nous avons -contemplé Levallois noir piqué de feux roses, derrière un voile -chenillé de mille et mille mouches blanches, vivantes, froides comme -des fleurs effeuillées, fondantes sur les lèvres, sur les yeux, -retenues un moment aux cils, au duvet des joues... Nous avons gratté de -nos dix pattes une neige intacte, friable, qui fuyait sous notre poids -avec un crissement caressant de taffetas. Loin de tous les yeux, nous -avons galopé, aboyé, happé la neige au vol, goûté sa suavité de -sorbet vanillé et poussiéreux... - -Assises maintenant devant la grille ardente, nous nous taisons toutes -trois. Le souvenir de la nuit, de la neige, du vent déchaîné -derrière la porte, fond dans nos veines lentement et nous allons -glisser à ce soudain sommeil qui récompense les marches longues... - -La bergère flamande, qui fume comme un bain de pieds, a retrouvé sa -dignité de louve apprivoisée, son sérieux faux et courtois. D'une -oreille, elle écoute le chuchotement de la neige au long des volets -clos, de l'autre elle guette le tintement des cuillères dans l'office. -Son nez effilé palpite, et ses yeux couleur de cuivre, ouverts droit -sur le feu, bougent incessamment, de droite à gauche, de gauche à -droite, comme si elle lisait... J'étudie, un peu défiante, cette -nouvelle venue, cette chienne féminine et compliquée qui garde bien, -rit rarement, se conduit en personne de sens et reçoit les ordres, les -réprimandes sans mot dire, avec un regard impénétrable et plein -d'arrière-pensées... Elle sait mentir, voler,--mais elle crie, -surprise, comme une jeune fille effarouchée et se trouve presque mal -d'émotion. Où prit-elle, cette petite louve au rein bas, cette fille -des champs wallons, sa haine des gens mal mis et sa réserve -aristocratique? Je lui offre sa place à mon feu et dans ma vie, et -peut-être m'aimera-t-elle, elle qui sait déjà me défendre... - -Ma petite bull au cœur enfantin dort, foudroyée de sommeil, la fièvre -au museau et aux pattes. La chatte grise n'ignore pas qu'il neige, et -depuis le déjeuner je n'ai pas vu le bout de son nez, enfoui dans le -poil de son ventre. Encore une fois me voici, comme au début de l'autre -année, assise en face mon feu, de ma solitude, en face de moi-même... - -Une année de plus... À quoi bon les compter? Ce jour de l'An parisien -ne me rappelle rien des premiers janvier de ma jeunesse; et qui pourrait -me rendre la solennité puérile des jours de l'An d'autrefois? La forme -des années a changé pour moi,--durant que, moi, je changeais. L'année -n'est plus cette route ondulée, ce ruban déroulé qui, depuis Janvier, -montait vers le printemps, montait, montait vers l'été pour s'y -épanouir en calme plaine, en pré brûlant coupé d'ombres bleues, -taché de géraniums éblouissants,--puis descendait vers un automne -odorant, brumeux, fleurant le marécage, le fruit mûr et le -gibier,--puis s'enfonçait vers un hiver sec, sonore, miroitant -d'étangs gelés, de neige rose sous le soleil... Puis le ruban ondulé -dévalait, vertigineux, jusqu'à se rompre net devant une date -merveilleuse, isolée, suspendue entre les deux années comme une fleur -de givre: le jour de l'An... - -Une enfant très aimée, entre des parents pas riches, et qui vivait à -la campagne parmi des arbres et des livres, et qui n'a pas connu ni -souhaité les jouets coûteux: voilà ce que je revois, en me penchant -ce soir sur mon passé... Une enfant superstitieusement attachée aux -fêtes des saisons, aux dates marquées par un cadeau, une fleur, un -traditionnel gâteau... Une enfant qui d'instinct ennoblissait de -paganisme les fêtes chrétiennes, amoureuse seulement du rameau de -buis, de l'œuf rouge de Pâques, des roses effeuillées à la -Fête-Dieu et des reposoirs,--syringas, aconits, camomilles,--du surgeon -de noisetier sommé d'une petite croix, bénit à la messe de -l'Ascension et planté sur la lisière du champ qu'il abrite de la -grêle... Une fillette éprise du gâteau à six cornes, cuit et mangé -le jour des Rameaux; de la crêpe, en carnaval; de l'odeur étouffante -de l'église, pendant le mois de Marie... - -Vieux curé sans malice qui me donnâtes la communion, vous pensiez que -cette enfant silencieuse, les yeux ouverts sur l'autel attendait le -miracle, le mouvement insaisissable de l'écharpe bleue qui ceignait la -Vierge? N'est-ce pas? J'étais si sage!... Il est bien vrai que je -rêvais miracle, mais... pas les mêmes que vous. Engourdie par l'encens -des fleurs chaudes, enchantée du parfum mortuaire, de la pourriture -musquée des roses, j'habitais, cher homme sans malice, un paradis que -vous n'imaginiez point, peuplé de mes dieux, de mes animaux parlants, -de mes nymphes et de mes chèvre-pieds... Et je vous écoutais parler de -votre enfer, en songeant à l'orgueil de l'homme qui, pour ses crimes -d'un moment, inventa la géhenne éternelle... Ah! qu'il y a -longtemps!... - -Ma solitude, cette neige de décembre, ce seuil d'une autre année, ne -me rendront pas le frisson d'autrefois, alors que dans la nuit longue je -guettais le frémissement lointain, mêlé aux battements de mon cœur, -du tambour municipal, donnant, au petit matin du 1er janvier, l'aubade -au village endormi... Ce tambour dans la nuit glacée, vers quatre -heures, je le redoutais, je l'appelais du fond de mon lit d'enfant, avec -une angoisse nerveuse proche des pleurs, les mâchoires serrées, le -ventre contracté... Ce tambour seul, et non les douze coups de minuit, -sonnait pour moi l'ouverture éclatante de la nouvelle année, -l'avènement mystérieux après quoi haletait le monde entier, suspendu -au premier _rrran_ du vieux tapin de mon village... - -Il passait, invisible dans le matin fermé, jetant aux murs son alerte -et funèbre petite aubade, et derrière lui une vie recommençait, neuve -et bondissante vers douze mois nouveaux... Délivrée, je sautais de mon -lit à la chandelle, je courais vers les souhaits, les baisers, les -bonbons, les livres à tranches d'or... J'ouvrais la porte aux -boulangers portant les cent livres de pain et jusqu'à midi, grave, -pénétrée d'une importance commerciale, je tendais à tous les -pauvres, les vrais et les faux, le chanteau de pain et le décime qu'ils -recevaient sans humilité et sans gratitude... - -Matins d'hiver, lampe rouge dans la nuit, air immobile et âpre d'avant -le lever du jour, jardin deviné dans l'aube obscure, rapetissé, -étouffé de neige, sapins accablés qui laissiez, d'heure en heure, -glisser en avalanches le fardeau de vos bras noirs,--coups d'éventail -des passereaux effarés, et leurs jeux inquiets dans une poudre de -cristal plus ténue, plus pailletée que la brume irisée d'un jet -d'eau... O tous les hivers de mon enfance, une journée d'hiver vient de -vous rendre à moi! C'est mon visage d'autrefois que je cherche, dans ce -miroir ovale saisi d'une main distraite, et non mon visage de femme, de -femme jeune que sa jeunesse va, bientôt, quitter... - -Enchantée encore de mon rêve, je m'étonne d'avoir changé, d'avoir -vieilli pendant que je rêvais... D'un pinceau ému je pourrais -repeindre, sur ce visage-ci, celui d'une fraîche enfant roussie de -soleil, rosée de froid, des joues élastiques achevées en un menton -mince, des sourcils mobiles prompts à se plisser, une bouche dont les -coins rusés démentent la courte lèvre ingénue... Hélas, ce n'est -qu'un instant. Le velours adorable du pastel ressuscité s'effrite et -s'envole... L'eau sombre du petit miroir retient seulement mon image qui -est bien pareille, toute pareille à moi, marquée de légers coups -d'ongle, finement gravée aux paupières, aux coins des lèvres, entre -les sourcils têtus... Une image qui ne sourit ni ne s'attriste, et qui -murmure, pour moi seule: «Il faut vieillir. Ne pleure pas, ne joins pas -des doigts suppliants, ne te révolte pas: il faut vieillir. -Répète-toi cette parole, non comme un cri de désespoir, mais comme un -cher refrain que tu chantes en toi-même, comme le rappel d'un départ -nécessaire... Regarde-toi, regarde tes paupières, tes lèvres, -soulève sur tes tempes les boucles de tes cheveux: déjà tu commences -à t'éloigner de ta jeunesse; tu vas t'éloigner de ta vie, ne l'oublie -pas, il faut vieillir! - -Éloigne-toi lentement, lentement, sans larmes; n'oublie rien! Emporte -ta santé, ta gaîté, ta coquetterie, le peu de bonté et de justice -qui t'a rendu la vie moins amère; n'oublie pas! Va t'en parée, va t'en -douce, et ne t'arrête pas le long de la route irrésistible, tu -l'essaierais en vain,--puisqu'il faut vieillir! Suis le chemin, et ne -t'y couche que pour mourir. Et, quand tu t'étendras en travers du -vertigineux ruban ondulé, si tu n'as pas laissé derrière toi, un à -un, tes cheveux; en boucles, ni tes dents une à une, ni tes membres un -à un usés, si la poudre éternelle n'a pas, avant ta dernière heure, -sevré tes yeux de la lumière merveilleuse--si tu as, jusqu'au bout, -gardé dans ta main la main amie qui te guide, couche-toi en souriant, -dors heureuse, dors privilégiée...» - - - - -MALADE - - -Comme chaque matin, une mince colonne lilas, une tige de lumière, -debout, divise l'obscurité de la chambre. Elle s'étire, coupante, -contre le fond brodé et sombre de mon rêve, un rêve de jardins à -lourdes verdures, à feuillages bleus comme ceux des tapisseries, qui -murmuraient pesamment sous un vent chaud... Je referme les yeux, avec -l'espoir de joindre, par-dessus la hampe lumineuse, les deux panneaux -somptueux de mon rêve. Une douleur précise, à la place des sourcils, -m'éveille tout à fait. Mais le murmure orageux des feuillages bleus -persiste dans mes oreilles. - -J'atteins la lampe, qui éclôt de l'ombre comme une courge rosée, -traînant après elle ses vrilles sèches en fil de soie... - -Le battement douloureux persiste, là, derrière les sourcils. J'avale -péniblement; quelque chose comme une petite arbouse râpeuse enfle dans -ma gorge, et je ferme les mains, je cache mes ongles, pour éviter le -contact des draps. - -Froid, chaud--frissons... Malade? Oui. Décidément, oui. Pas très -malade--juste assez. J'éteins la lampe, et le tube lumineux, d'un bleu -glacé qui rafraîchit ma fièvre, monte de nouveau entre les rideaux. -Il est six heures. - -Malade... oh! oui, enfin, malade. Un peu de grippe sans doute? Je -referme les yeux, et j'attends le commencement de cette journée comme -si c'était ma fête. Toute une longue journée de faiblesse, de -demi-sommeil, de caprices respectés, de diète gourmande! J'appelle -déjà le parfum, autour de mon lit, de la verveine citronnelle--il y -aura aussi, quand j'aurai faim, l'odeur du lait chaud vanillé, et de la -pomme échaudée, givrée de sucre... - -Faut-il attendre que la maison s'éveille? Ou bien sonnerai-je, pour -qu'on se hâte et qu'on s'effare, avec des bruits de mules claquantes -dans l'escalier, des «Mon Dieu!» et des «Cela devait arriver, la -grippe court...» Mieux vaut attendre, en guettant le jour qui grandit, -le tapis qui s'éclaire et pâlit comme un étang... J'entends, mais -vaguement, le roulement des voitures et les sonnailles des bouteilles -pendues aux doigts du laitier... Le son profond d'une timbale grave, -battue légèrement et régulièrement, assourdit mes oreilles et me -sépare des bruits de la rue: c'est la monotone, l'agréable pédale de -ma fièvre. Loin de chercher à m'en distraire, je la cultive, je la -détaille, j'accommode à son rythme des airs faciles, des chansons de -mon enfance... Ah! voici que, portée en musique vers les jardins que -quitta mon songe, j'entrevois de nouveau les lourds feuillages bleus... - -... «Quoi? que voulez-vous? je dormais... Oui, vous voyez, je suis -malade... Si, si, vraiment malade! Non, je ne veux rien, sinon que vous -n'entriez pas tous à la fois dans ma chambre... Et ne touchez pas aux -rideaux--oh! la grossièreté des gens bien portants!--avez-vous fini de -les ouvrir et refermer, et d'agiter de grands drapeaux de clarté qui -refroidissent toute la pièce? - -«Donnez-moi seulement... un verre d'eau glacée: je veux un verre tout -uni, un gobelet sans défaut et sans parure, mince, plaisant aux lèvres -et à la langue, plein d'une eau dansante et qui semble, à cause du -plateau d'argent, un peu bleue--j'ai soif. - -«Non? Vous refusez? Eh! qu'ai-je à faire, moi fiévreuse, moi -brûlante, de votre tisane qui sent le linge bouilli et le vieux -bouquet? Disparaissez tous! je vous déteste. Je défends qu'on -m'embrasse avec des nez froids, qu'on me touche avec des mains de -gouvernante matinale, honnêtes et gercées... - -«Allez-vous-en! Toute seule, je goûte mieux l'agrément morose, -délicat, d'être malade. Je me sens, aujourd'hui, si supérieure à -vous tous! Des yeux fins, blessés, amoureux des lumières douces et des -reflets étouffés--des oreilles sensibles, mobiles sous mes cheveux, -inquiètes de tout bruit--une peau intelligente assez pour percevoir les -défauts de la toile fine qui la couvre--et ce miraculeux odorat qui -invente à son gré, dans la chambre, l'arome de la fleur d'oranger ou -des bananes meurtries, ou du melon musqué, trop mûr, qui va se fendre -et répandre une eau sanguine... - -«Il me semble que derrière la porte, vous devez être un peu envieux, -vous qui ne savez pas jouer, comme je fais, avec le soleil de novembre -qui coule lentement sur le toit, là-bas, au bout du jardin, avec la -branche que chaque souffle incline et qui trempe, chaque fois, le bout -de ses feuilles rouillées dans un vif rayon... Elle se relève, et -l'ombre la teint en violet--elle se penche, et la voilà rose... Violet, -rose... Rose, violet... Violet-bleu, comme les feuillages de mon -rêve... Ils ne sont pas si loin, les feuillages bleus, puisque leur -murmure marin emplit mes oreilles: aurai-je le temps, cette fois, -d'habiter leurs ombrages?... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -... «Qui est là? Qu'y a-t-il? Je dormais... Pourquoi me laisse-t-on -seule? Depuis combien de temps m'abandonnez-vous, sans force pour -appeler? Venez, secourez-moi... Oh! vous ne m'aimez pas... Qui donc a -mis près de mon visage, pendant mon sommeil, ce bouquet de violettes? -Donnez, que je le touche... Qu'il est vivant, et froid, et délicieux -aux lèvres!... Vous êtes sortis? Il fait beau?... il fait beau sans -moi... Oui, je sais, le trottoir était sec et bleuté, mes chiens ont -couru devant vous dans l'allée du Bois, ils happaient les feuilles en -rafale... Je suis jalouse... Ne me regardez pas: je voudrais être -petite pour pleurer sans honte. Je n'aime plus être malade. Je suis -sage: je boirai la potion amère, la tisane aussi. Je ne jetterai plus -mes bras hors des couvertures... - -«Que la journée est longue! Est-ce l'heure, enfin, d'allumer les -lampes? N'essayez pas de mentir: j'entendrai bien les enfants courir et -crier en quittant l'école, et les galoches de la porteuse de pain, qui -vient à cinq heures... - -«Dites, resteriez-vous ainsi fidèles auprès de moi, indulgents et -grondeurs, si j'étais longtemps, longtemps malade? ou bien si j'étais -vieille tout d'un coup, et prisonnière comme sont les vieilles gens?... -Cela fait trembler, quand on y pense... Cela fait trembler... Pourquoi -croyez-vous que c'est de fièvre que je tremble? Je tremble parce que -c'est la mauvaise heure, entre chien et loup... Vite! allumez la lampe, -et que sa lueur éloigne le chien fantôme et le loup revenant... - -«Vous voyez, maintenant je ne frissonne plus, depuis qu'elle brille -toute ronde, énorme et rose, comme une coloquinte à l'écorce -brodée... Le beau fruit, et de quel jardin fabuleux! Il tient encore à -ses vrilles arrachées, vous voyez, traînantes sur la table, et -peut-être qu'en fermant les yeux... attendez, oui, je vois la branche -qui portait le fruit, et voici l'arbre après la branche, l'arbre bleu, -enfin, enfin! et tout le jardin sombre, accablé de vent chaud, -murmurant d'eau et de feuilles, le jardin de mon rêve, dont je demeure, -depuis cette nuit, altérée...» - - - - -DIMANCHE - - -Qu'est-ce que tu as? Ne prends pas la peine, en me répondant: «Rien», -de remonter courageusement tous les traits de ton visage; l'instant -d'après, les coins de ta bouche retombent, tes sourcils pèsent sur tes -yeux, et ton menton me fait pitié. Je le sais, moi, ce que tu as. - -Tu as que c'est dimanche, et qu'il pleut. Si tu étais une femme, tu -fondrais en larmes, parce qu'il pleut et que c'est dimanche, mais tu es -un homme, et tu n'oses pas. Tu tends l'oreille vers le bruit de la pluie -très fine, un bruit fourmillant de sable qui boit--tu regardes malgré -toi la rue miroitante et les funèbres magasins fermés, et tu raidis -tes pauvres nerfs d'homme, tu fredonnes un petit air, tu allumes une -cigarette que tu oublies et qui refroidit entre tes doigts pendants... - -J'ai bien envie d'attendre que tu n'en puisses plus, que tu quêtes mon -secours... - -Je suis méchante, dis? Non, mais c'est que j'aime tant ton geste -enfantin de jeter les bras vers moi et de laisser rouler ta tête sur -mon épaule, comme si tu me la donnais une fois pour toutes... Mais -aujourd'hui il pleut si noir, et c'est tellement dimanche que je fais, -avant que tu l'aies demandé, les trois signes magiques: clore les -rideaux,--allumer la lampe,--disposer, sur le divan, parmi les coussins -que tu préfères, mon épaule creusée pour ta joue, et mon bras prêt -à se refermer sur ta nuque... - -Est-ce bien ainsi? pas encore? ne dis rien, attends que notre chaleur de -bêtes fraternelles ait gagné les coussins. Lentement, lentement, la -soie tiédit sous ma joue, sous mes reins, et ta tête s'abandonne peu -à peu à mon épaule, et tout ton corps, à mon côté, se fait lourd -et souple et répandu comme si tu fondais... - -Ne parle pas! J'entends, mieux que tes paroles, tes grands soupirs -tremblants... Tu retiens ton souffle, tu crains d'achever le soupir en -sanglot. Ah! si tu osais... - -Va, j'ai jeté sur la lampe mon écharpe bleutée; tu vois à peine, à -travers les tiges d'un haut bouquet de chrysanthèmes, le feu -dansant;--reste là, dans l'ombre,--oublie que je suis ton amie, oublie -ton âge et même que je suis une femme, savoure l'humiliation et la -douceur de redevenir, parce que c'est un dimanche de novembre, parce -qu'il fait froid et qu'il pleut noir, un enfant nerveux, qui retourne -invinciblement, innocemment, à la féminine chaleur, qui ne souhaite -rien, hors l'abri vivant, hors l'immobile caresse de deux bras -refermés. - -Reste là. Tu as retrouvé le berceau,--il te manque la chanson, ou le -conte merveilleux... Je ne sais pas de contes. Et je n'inventerai même -pas pour toi l'histoire heureuse d'une princesse fée qui aime un prince -magicien. Car il n'y a pas de place pour l'amour dans ton cœur -d'aujourd'hui, dans ton cœur d'orphelin. - -Je ne sais pas de contes... Te suffira-t-il, mon chuchotement contre ton -oreille? Donne ta main, serre bien la mienne: elle te mène, sans -bouger, vers des dimanches humbles que j'ai tant aimés. Tu nous vois, -la main dans la main, et toujours plus petits, sur une route couleur de -fer, pailletée de silex métallique--c'est une route de mon pays... - -Je te conduis doucement, parce que tu n'es qu'un joli enfant parisien, -et je regarde, en marchant, ta main blanche dans ma petite patte -hâlée, sèche de froid et rougie au bout des doigts. Elle a l'air, ma -petite patte paysanne, d'une des feuilles qui demeurent aux haies, -enluminées par l'automne... - -La route couleur de fer tourne ici, si court qu'on s'arrête surpris, -devant un village imprévu... Mon Dieu, je t'emmène religieusement vers -ma maison d'autrefois, petit enfant policé et qui ne t'étonnes guère, -et peut-être que tu dis, pendant que je tremble sur le seuil retrouvé: -«Ce n'est qu'une vieille maison...» - -Entre. Je vais t'expliquer. D'abord, tu comprends que c'est dimanche, à -cause du parfum de chocolat qui dilate les narines, qui sucre la gorge -délicieusement... Quand on s'éveille, voyons, et qu'on respire la -chaude odeur du chocolat bouillant, on sait que c'est dimanche. On sait -qu'il y a, à dix heures, des tasses roses, fêlées, sur la table, et -des galettes feuilletées,--ici, tiens, dans la salle à manger,--et -qu'on a la permission de supprimer le grand déjeuner de midi... -Pourquoi? je ne saurais te dire... c'est une mode de mon enfance. - -Ne lève pas des yeux craintifs vers le plafond noir. Tout est -tutélaire dans cette maison ancienne. Elle contient tant de merveilles! -ce pot bleu chinois, par exemple, et la profonde embrasure de cette -fenêtre, où le rideau, en retombant, me cache toute... - -Tu ne dis rien? Oh! petit garçon, je te montre un vase enchanté, dont -la panse gronde de rêves captifs, la grotte mystérieuse où je -m'enferme avec mes fantômes favoris, et tu restes froid, déçu, et ta -main ne frémit pas dans la mienne? Je n'ose plus, maintenant, te mener -dans ma chambre, te mener dans ma chambre à dormir où la glace est -tendue d'une dentelle grise, plus fine qu'un voile de cheveux, qu'a -tissée une grosse araignée des jardins, frileuse. Elle veille au -milieu de sa toile, et je ne veux pas que tu l'inquiètes. Penche-toi -sur le miroir: nos deux visages d'enfants, le tien pâle, le mien -vermeil, rient derrière le double tulle... Ne t'arrête pas au banal -petit lit blanc, mais plutôt au judas de bois qui perce la cloison: -c'est par là que pénètre, à l'aube, ma chatte vagabonde; elle choit -sur mon lit, froide, blanche et légère comme une brassée de neige, et -s'endort sur mes pieds... - -Tu ne ris pas, petit compagnon blasé. Mais j'ai gardé, pour te -conquérir, le jardin. Dès que j'ouvre la porte usée, dès que les -deux marches branlantes ont remué sous nos pieds, ne sens-tu pas cette -odeur de terre, de feuilles de noyer, de chrysanthèmes et de fumée? Tu -flaires comme un chien novice, tu frissonnes... L'odeur amère d'un -jardin de novembre, le saisissant silence dominical des bois d'où se -sont retirés le bûcheron et la charrette, la route forestière -détrempée où roule mollement une vague de brouillard,--tout cela est -à nous jusqu'au soir, si tu veux, puisque c'est dimanche. - -Mais peut-être préféreras-tu mon dernier royaume et le plus hanté: -l'antique fenil, voûté comme une église. Respire, avec moi, la -poussière flottante du vieux foin, encore embaumée, plus excitante -qu'un tabac fin. Nos éternuements aigus vont émouvoir un peuple -argenté de rats, de chats minces à demi sauvages; des chauves-souris -vont voler, un instant, dans le rayon de jour bleu qui fend, du plafond -au sol, l'ombre veloutée... C'est à présent qu'il faut serrer ma main -et réfugier, sous mes longs cheveux, ta tête lisse et noire de chaton -bien léché... - -... Tu m'entends encore? Non, tu dors. Je veux bien garder ta lourde -tête sur mon bras et t'écouter dormir. Mais je suis un peu jalouse. -Parce qu'il me semble, à te voir insensible et les yeux clos, que tu es -resté là-bas, dans un très vieux jardin de mon pays, et que ta main -serre la rude petite main d'une enfant qui me ressemble... - - - - -RÉPIT - - -«--On t'a dit qu'en ton absence je vivais seule, farouche, et fidèle, -avec un air d'impatience et d'attente?... Ne le crois pas. Je ne suis ni -seule, ni fidèle. Et ce n'est pas toi que j'attends. - -«Ne t'irrite pas! Lis cette lettre jusqu'au bout. J'aime te braver -quand tu es loin, quand tu ne peux rien contre moi, que serrer tes -poings et briser un vase... J'aime te braver sans péril, et te voir à -travers la distance, tout petit, courroucé et inoffensif: tu es le -dogue, et moi, le chat en haut de l'arbre... - -«Je ne t'attends pas. On t'a dit que j'ouvrais hâtivement ma fenêtre, -dès le lever du soleil, comme aux jours où tu marchais dans l'allée, -chassant devant toi, jusqu'à mon balcon, ton ombre longue? On t'a -menti. Si j'ai quitté mon lit, pâle, un peu égarée de sommeil, ce -n'est pas que l'écho de ton pas m'appelât...Qu'elle est belle, -l'allée blonde et vide! Nulle branche morte, nul fétu n'arrête mon -regard qui s'y élance, et la barre bleue de ton ombre ne chemine plus -sur le sable pur, qu'ont seules gaufré les petites serres des -oiseaux... - -«J'attendais... cette heure-là, la première du jour, la mienne, celle -que je ne partage avec personne. Je t'y laissais mordre juste le temps -de t'accueillir, de te reprendre la fraîcheur, la rosée de ta course -à travers les champs, et de refermer sur nous mes persiennes... -Maintenant, l'aube est à moi seule, et seule je la savoure rose, -emperlée, comme un fruit intact qu'ont dédaigné les hommes. C'est -pour elle que je quitte mon sommeil, et mon rêve qui parfois -t'appartient... Tu vois? éveillée, à peine, je te quitte, et pour te -trahir... - -«T'a-t-on redit aussi que je descendais pieds nus, vers midi, jusqu'à -la mer? On m'a épiée, n'est-ce pas? On t'a vanté ma solitude hostile, -et la muette promenade sans but de mes pas sur la plage; on a plaint mon -visage penché, puis soudain guetteur, tendu vers... Vers quoi? vers -qui?... Oh! si tu avais pu entendre! je viens de rire, de rire comme -jamais tu ne m'entends rire! C'est qu'il n'y a plus, sur la plage -lissée par la vague, la moindre trace de tes jeux, de tes bonds, de ta -jeune violence, il n'y a plus tes cris dans le vent, et ton élan de -nageur ne brise plus la volute harmonieuse de la lame qui se dresse, -s'incline, s'enroule comme une verte feuille transparente, se jette vers -moi et fond à mes pieds... - -«T'attendre, te chercher? Pas ici, où rien ne se souvient de toi. La -mer ne berce point de barque; la mouette qui pêchait, agrippée au flot -et battant des ailes, s'est envolée. Le rocher rougeâtre, en forme de -lion, se prolonge, violet, sous l'eau qui l'assaille. Se peut-il que tu -aies dompté, sous ton talon nu, ce lion taciturne? Ce sable, qui craque -en séchant comme une soie échauffée, tu l'as foulé, fouillé; il a -bu sur toi ton parfum et le sel de la mer? Je me répète tout cela, en -marchant à midi sur la plage, et je penche la tête, incrédule. Mais, -parfois, je me retourne aussi, et je guette--comme les enfants qui -s'effraient d'une histoire qu'ils inventent:--non, tu n'es pas -là,--j'ai eu peur. Je croyais tout à coup te trouver là, avec ton air -de vouloir me voler mes pensées... J'ai eu peur. - -«Il n'y a rien,--rien que la plage lisse qui grésille comme sous une -flamme invisible, rien que les équilles de nacre qui percent le sable, -sautent, repiquent du nez, ressortent, et cousent la grève de mille -lacets étincelants et rompus... Il n'est que midi. Je n'ai pas fini de -t'offenser, absent! Je cours vers la salle sombre, où le jour bleu se -mire dans la table cirée, dans l'armoire à panse brune; sa fraîcheur -sent la cave et le fruitier, à cause du cidre qui mousse dans la cruche -et d'une poignée de fraises au creux d'une feuille de chou... - -«Un seul couvert. L'autre côté de la table, en face de moi, luit -comme une flaque. Je n'y jetterai pas la rose, tu sais? que tu trouvais -chaque matin, tiède, dans ton assiette. Je l'épingle à mon corsage, -très haut, près de l'épaule, et je n'ai qu'à tourner un peu la tête -pour m'y caresser les lèvres... Comme la fenêtre est large! Tu me la -masquais à demi, et je n'avais jamais vu, jusqu'à présent, l'envers -mauve, presque blanc, des fleurs de clématite, pendantes... - -«Je chantonne tout doucement, tout doucement, pour moi seule... La plus -grosse fraise, la plus noire cerise, ce n'est plus dans ta bouche, mais -dans la mienne, qu'elles fondent, délicieuses... Tu les convoitais si -fort que je te les offrais, non par tendresse, mais par une sorte de -pudeur civilisée... - -«Tout l'après-midi est devant moi comme une terrasse inclinée, -rayonnante en haut et qui plonge, là-bas, dans le soir indistinct, -couleur d'étang. C'est l'heure, te l'a-t-on dit? où je m'enferme. -Réclusion jalouse, n'est-ce pas? méditation voluptueuse et triste -d'une amante solitaire?... Qu'en sais-tu? Quels noms donner aux -fantômes que je choie, quels conseillers me pressent, et pourrais-tu -jurer que mon rêve a les traits de ton visage?... Doute de moi! doute -de moi, toi qui as pu surprendre mes pleurs, et mon rire, toi que je -fruste à tout moment, toi, que je baise en te nommant tout bas: -«Étranger...» - -Jusqu'au soir, je te trahis! Mais, à la nuit, je te donne rendez-vous, -et la pleine lune me retrouve au pied de l'arbre où délirait un -rossignol, si enivré de son chant qu'il n'entendit ni nos pas, ni nos -souffles, ni nos paroles mêlées... Aucun de mes jours ne ressemble au -jour d'avant, mais une nuit de pleine lune est divinement pareille à -une autre nuit de pleine lune... - -«À travers l'espace, par-dessus la mer et les montagnes, ton esprit -vole-t-il au rendez-vous que je lui donne, auprès de l'arbre? J'y -reviens, comme je l'ai promis, chancelante, car ma tête renversée -cherche en vain le bras qui la soutenait... Je t'appelle--parce que je -sais que tu ne viendras pas! Sous mes paupières fermées, je joue avec -ton image, j'adoucis la couleur de ton regard, le son de ta voix, je -taille à mon gré ta chevelure, et j'affine ta bouche, et je t'invente -subtil, enjoué, indulgent et tendre--je te change, je te corrige... - -«Je te change... Peu à peu, et tout entier, et jusqu'au nom que tu -portes... Et puis je m'en vais, furtive, honteuse, légère, comme si, -entrée avec toi sous l'ombre de l'arbre, j'en sortais avec un -inconnu...» - - - - -J'AI CHAUD - - -Ne me touche pas! j'ai chaud... Écarte-toi de moi! Mais ne reste pas -ainsi debout sur le seuil: tu arrêtes, tu me voles le faible souffle -qui bat, de la fenêtre à la porte, comme un lourd oiseau prisonnier... - -J'ai chaud. Je ne dors pas. Je regarde l'air noir de ma chambre close, -où chemine un râteau d'or, aux dents égales, qui peigne lentement, -l'herbe rase du tapis. Quand l'ombre rayée de la persienne atteindra le -lit, je me lèverai,--peut-être... Jusqu'à cette heure-là, j'ai -chaud. - -J'ai chaud. La chaleur m'occupe comme une maladie et comme un jeu. Elle -suffit à remplir toutes les heures du jour et de la nuit. Je ne parle -que d'elle; je me plains d'elle avec passion et douceur, comme d'une -caresse impitoyable. C'est elle--regarde!--qui m'a fait cette marque -vive au menton, et cette joue giflée, et mes mains ne peuvent quitter -ces gantelets, couleur de pain roux, qu'elle peignit sur ma peau. Et -cette poignée de grains d'or, tout brûlants, qui m'a sablé le visage, -c'est elle, c'est encore elle... - -Non, ne descends pas au jardin; tu me fatigues. Le gravier va craquer -sous tes pas, et je croirai que tu écrases un lit de petites braises... -Laisse! que j'entende le jet d'eau, qui gicle maigre et va tarir, et le -halètement de la chienne couchée sur la pierre chaude. Ne bouge pas! -Depuis ce matin, je guette, sous les feuilles évanouies de -l'aristoloche, qui pendent molles comme des peaux, l'éveil du premier -souffle de vent... Ah! j'ai chaud! Ah! entendre, autour de notre -maison, le bruit soyeux, d'éventail ouvert et refermé, d'un pigeon qui -vole!... - -Je n'aime déjà plus le drap fin et froissé, si frais tout à l'heure -à mes talons nus. Mais au fond de ma chambre, il y a un miroir, tout -bleu d'ombre, tout troublé de reflets... - -Quelle eau tentante et froide! - -Imagine, à t'y mirer, l'eau des étangs de mon pays! Ils dorment ainsi -sous l'été, tièdes ici, glacés là par la fusée d'une source -profonde. Ils sont opaques et bleuâtres, perfidement peuplés, et la -couleuvre d'eau s'y enlace à la lige longue des nénuphars et des -sagittaires... Ils sentent le jonc, la vase musquée, le chanvre vert... -Rends-moi leur fraîcheur, leur brouillard où se berce la fièvre, -rends-moi leur frisson,--j'ai si chaud!... - -Ou bien donne-moi--mais tu ne voudras pas!--un tout petit morceau de -glace, dans le creux de l'oreille, et un autre là, sur mon bras, à la -saignée... Tu ne veux pas? tu me laisses désirer en vain, tu me -fatigues... - -Regarde, à présent, si la couleur du jour commence à changer, si les -raies éblouissantes des persiennes deviennent bleues en bas, orangées -en haut? Penche-toi sur le jardin, raconte-moi la chaleur comme on -raconte une catastrophe! - -Le marronnier va mourir, dis? Il tend vers le ciel des feuilles frites, -couleur d'écaille jaspée... Et rien ne pourra sauver les roses, -saisies par la flamme avant d'éclore... Des roses... des roses -mouillées, gonflées de pluie nocturne, froides à embrasser... - -Ah! quitte la fenêtre! reviens! trompe ma langueur en me parlant de -fleurs penchées sous la pluie! Trompe-moi, disque l'orage, là-bas, -enfle un dos violet, dis-moi que le vent, rampant, se dresse soudain -contre la maison, en rebroussant la vigne et la glycine, dis que les -premières gouttes, plombées, vont entrer, obliques, par la fenêtre -ouverte! - -Je les boirai sur mes mains, j'y goûterai la poussière des routes -lointaines, la fumée du nuage bas qui crève sur la ville... - -Souviens-toi du dernier orage, de l'eau amère qui chargeait les beaux -soucis couleur de soleil, de la pluie sucrée que pleurait le -chèvrefeuille, et de la chevelure du fenouil, poudrée d'argent, où -nous sucions en mille gouttelettes la saveur d'une absinthe fine... - -Encore, encore! j'ai si chaud! Rappelle-moi le mercure vivace qui roule -aux creux des capucines, quand l'averse s'éloigne, et sur la menthe -pelucheuse... Évoque la rosée, la brise haute qui couche les cimes des -arbres et ne touche pas mes cheveux... Évoque la mare cernée de -moustiques et la ronde des rainettes... Oh! je voudrais, sur chaque -main, le ventre froid d'une petite grenouille!... J'ai chaud, si tu -savais... Parle encore... - -Parle encore guéris ma fièvre! Crée pour moi l'automne: donne-moi, -d'avance, le raisin froid, qu'on cueille à l'aube, et les dernières -fraises d'octobre, mûres d'un seul côté... Oui, il me faudrait, pour -l'écraser dans mes mains sèches, une grappe de raisins oubliés sur la -treille, un peu ridés de gelée... Si tu amenais, auprès de moi, deux -beaux chiens au nez très frais?... Tu vois, je suis toute malade, je -divague... - -Ne me quitte pas! assieds-toi, et lis-moi le conte qui commence par: -«La princesse avait vu le jour dans un pays où la neige ne découvre -jamais la terre, et son palais était fait de glace et de givre...» De -givre, tu entends? de givre!... Quand je répète ce mot scintillant, il -me semble que je mords dans une pelote de neige crissante, une belle -pomme d'hiver façonnée par mes mains... Ah! j'ai chaud!... - -J'ai chaud, mais... quelque chose à remué dans l'air? Est-ce seulement -cette guêpe blonde? Annonce-t-elle la fin de ce long jour? Je -m'abandonne à toi. Appelle sur moi le nuage, le soir, le sommeil. Tes -doigts sous ma nuque y démêlent un moite désordre de cheveux... - -Penche-toi, évente, de ton souffle, mes narines, et presse, contre mes -dents, le sang acide de la groseille que tu mords... Je ne murmure -presque plus, et tu ne saurais dire si c'est d'aise... Ne t'en vas pas -si je dors: je feindrai d'ignorer que tu baises mes poignets et mes -bras, rafraîchis, emperlés comme le col d'un alcarazas brun... - - - - -CONVALESCENCE - - -Vers Tunis... Tunis, c'est là-bas, plus loin que l'horizon visible, -plus loin que cette claire brume lilas qui repose sur la mer et la fait, -par contraste, plus sombre. Tunis... c'est tout blanc, n'est-ce pas? -d'un blanc de sucre au soleil, et l'ombre des murs y est bleue, du même -bleu que la mer, là-bas à l'horizon?... Tunis, c'est l'Afrique, -c'est... comment dire? c'est l'éblouissante ville que je ne connais -pas, la ville qui est _de l'autre côté de la mer!_ - -Je voudrais ne jamais y arriver. Toute ma journée, je la passerai ici, -à l'avant du bateau sur cette chaise-longue de rotin, déteinte et -comme poncée par la vague et l'embrun. Je me refuse à secouer ma -paresse de convalescente, même quand sonnera l'assourdissant gong des -repas. Apportez-moi le riz créole, et les oranges, et les dattes, là, -sur la couverture qui m'emmaillote jusqu'aux aisselles. Apportez-moi -aussi le café brûlant, et laissez-moi tranquille, maintenant, toute -seule sur le pont. Je ne veux plus voir personne... - -Le bateau roule très fort. Le mât, devant moi, s'incline avec lui, à -gauche, puis à droite, et parcourt le ciel comme une longue aiguille -hésitante. Ma tête oscille doucement et je vois tantôt à ma gauche, -tantôt à ma droite, la mer se soulever et venir à ma rencontre, -gaufrée de profonds sillons à crêtes blanches, et si lourde et d'un -bleu si dense qu'elle donne confiance: ne marcherais-je pas sur ces -eaux épaisses, comme sur un asphalte fouetté en train de se figer? - -Seule... et sur la mer sans bornes. Enfin! Le vent et le roulis ont -balayé ce pont. On bavarde au salon, on bridge au fumoir, on geint dans -les cabines. Seule, et déjà tout enivrée de balancement, de faiblesse -convalescente, de demi-fièvre... Je regarde, étonnée, ma forme sous -la couverture serrée, et mes pieds pointus, et mes mains inertes sous -les gants épais. C'est moi, ce corps immobile? Et n'est-ce pas ainsi -qu'on attache, les bras aux flancs et les genoux joints, ceux qui ont -cessé pour jamais de se mouvoir, et qu'on verse à la mer, par-dessus -ce parapet? - - -Quelle douceur de songer à cela, ici, sereinement! Je ne souffre plus. -Chaque effort du bateau me guérit davantage. La tête libre, et le -corps si léger, et les yeux perdus... J'égale presque celle que je -serai--plus tard, demain, dans un an, dans une heure?--quand mon libre -esprit voguera sur la mer, délesté du poids qui dort sur cette -chaise-longue... - - -Hier encore, je souffrais. J'appelais, avec l'énergie des malades, la -cessation de ma souffrance. J'espérais ma guérison, j'exigeais le -_changement_--la vie. Aujourd'hui, je me repose, insensible comme ceux -qui viennent de mourir. Mon souffle n'ouvre pas mes lèvres humides et -froides d'une vapeur salée; le bateau seul respire, d'une longue, d'une -lente et puissante haleine qui le couche à droite, qui le couche à -gauche, qui enfonce son avant au profond de la vague, puis le relève -ruisselant. Un sourd frémissement rythmé l'anime aussi comme les -pulsations d'un cœur essoufflé. - -Qu'il est vivant, le bateau où s'éteint mon mal! Beau nageur blanc, -comme tu emportes vite ma dépouille! Ma dépouille: j'appelle ainsi ce -corps privé soudain de ce qui le tordait si passionnément sur un lit -moite, ce corps si expressif dans sa souffrance, si révolté, qui -luttait contre son mal, inconscient et vigoureux comme un serpent -coupé!... Tu m'emportes guérie--comme si j'étais morte. Pas de -souhait, pas de tourment, plus rien... Le vide, la sérénité vaincue -de ceux qui ont fini d'espérer, fini de pâtir. - -Une nuée rousse, surgie du Nord invisible, derrière moi, traverse -lentement le ciel. Sa couleur m'annonce la fin prochaine du jour, la fin -du voyage, la fin de ma solitude... Quelque chose, en même temps, se -lève sur ma pensée pure et stagnante: une nuée dont je ne puis dire -si elle a forme de souvenir, de souci ou de regret; elle se dissipe -avant de projeter sur un miroir étincelant et désert l'ombre d'un -triste visage penché, ou d'une chimère cabrée, ou d'un combat -amoureux... - -Le nuage roux se hâte et nous devance vers la rive qu'on ne voit pas... -Le soleil descend, berçant sur mon visage aux yeux mi-clos l'ombre du -mât. Le vent grandit par instants, puis retombe, et ses assauts -irréguliers agitent, hors de mon bonnet de laine, un petit drapeau -palpitant de cheveux. Cela est irritant comme la caresse taquine d'un -doigt sur la joue, quand on dort... Je résiste, je ne veux pas de -réveil. Ne peut-on chasser même ces oiseaux tournoyants, noirs sur le -ciel d'un bleu frais de lavande? Leur vol fend l'azur autour de moi, si -vif et si soudain que je tressaille, comme si la plume humide et pointue -de leur aile m'avait atteinte. Ainsi tressaillais-je autrefois, au -passage, dans l'air, de ce parfum... Quel parfum? Je l'ai oublié... - -J'ai oublié. Il y a, entre celle que je fus et celle qui est ici, -couchée, vivante et refroidie comme une terre encore en fleurs d'où la -chaleur se retire, il y a l'enchantement funèbre d'un long mal, il y a -les insomnies, les féeries du délire, les heures des sommeils -fiévreux... Ces pieds joints et paisibles ont usé de leurs ongles le -drap qui les recouvrait, et ces narines, ces lèvres fermées ont -imploré, ouvertes, tendues, le suc d'un fruit calmant, ou la bouffée -du parfum oublié. La douleur et la joie, la musique, la couleur et -l'odeur--autant de rayons affilés qui se brisaient sur moi, et comme -j'en retentissais toute!... - -Le soleil descend, et je me trouble à découvrir que la mer est -maintenant plus pâle que le ciel, la mer tout à l'heure chargée de -noir et de bleu, et de savonneuse écume... Une lumière verte, claire -et dorée, monte des sables mystérieux, et la vague se tait aux flancs -du bateau blanc... Là-bas! qu'est-ce, là-bas? Un long nuage ondulé, -où brillent des oiseaux de neige? - -Non, c'est la terre! Pouvais-je m'y tromper? Ne suis-je pas déjà -debout, penchée toute vers le rivage qui vient lentement à nous, -perçant les vapeurs où naissent peu à peu des villages blancs, des -collines de jeune blé plus vertes que la mer? - -Je tremble, comme si une main irrésistible m'eût tirée d'un sommeil -sans rêves. Je tremble sous le choc reconnu de la lumière, de -l'émotion, de la joie, du parfum et du son, et je tends vers la chaude -terre inconnue, comme si j'allais retrouver là-bas, là-bas, mais avec -un visage ému, des yeux changeants pleins de souci et d'espoir, avec sa -fièvre, avec son mal fécond en songes, celle qui gisait tout à -l'heure, triste et guérie!... - - - - -FIN - - - - - -End of Project Gutenberg's Re^verie de Nouvel An, by Sidonie-Gabrielle Colette - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RE^VERIE DE NOUVEL AN *** - -***** This file should be named 63144-0.txt or 63144-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/1/4/63144/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Re^verie de Nouvel An - -Author: Sidonie-Gabrielle Colette - -Contributor: Marcel Sauvage - -Release Date: September 7, 2020 [EBook #63144] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RE^VERIE DE NOUVEL AN *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - - - - - -</pre> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/reveries_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - -<h4>LES CONTEMPORAINS</h4> - -<h5>Œuvres et Portraits du XX<sup>e</sup> Siècle</h5> - -<h2>REVERIE<br /> -DE<br /> -NOUVEL AN</h2> - - -<h5>PAR</h5> - -<h3>COLETTE</h3> - - - -<h4>PARIS</h4> - - -<h4>LIBRAIRIE STOCK</h4> - -<h4>PLACE DU THÉATRE-FRANÇAIS</h4> - -<h5>1923</h5> - - - - -<div class="figcenter" style="width: 400px;"> -<img src="images/figure01.jpg" width="400" alt="" /> -</div> - - -<hr class="r5" /> - -<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4> - -<p><a href="#REVERIE_DE_NOUVEL_AN">REVERIE DE NOUVEL AN</a><br /> -<a href="#MALADE">MALADE</a><br /> -<a href="#DIMANCHE">DIMANCHE</a><br /> -<a href="#REPIT">RÉPIT</a><br /> -<a href="#JAI_CHAUD">J'AI CHAUD</a><br /> -<a href="#CONVALESCENCE">CONVALESCENCE</a></p> - - - - -<h4>COLETTE</h4> - - -<p><i>Colette,—M<sup>me</sup> Colette de Jouvenel,—fille d'un -capitaine au 1<sup>er</sup> zouaves, est née le 28 janvier 1873, à -Saint-Sauveur en Puiseye, dans l'Yonne</i>...</p> - -<p><i>Il suffit d'ailleurs de connaître l'auteur de</i> Chéri <i>et des</i> -Heures longues <i>pour savoir combien cette date est inexacte.—«Voyez -sa joue en pomme, ses yeux en myosotis, sa lèvre en pétale de -coquelicot...» pourrais-je répéter, d'un ton à peine moins vif, après -Francis Jammes qui présentait au lecteur, dans la préface aux</i> Sept -Dialogues de bêtes, <i>la première, sans doute, de nos femmes de -lettres.</i></p> - -<p><i>Poétesse, disait-il.</i></p> - -<p><i>Poétesse, à coup sûr, avec tout ce que ce titre demande de grâce, -de musique et de fraîcheur, avec tout ce qu'il éveille et implique -dans la pensée d'ombres et d'horizons mouvants, mais Colette, qui fut -souple naguère, jusqu'à pouvoir, dans les music-halls, sous le feu des -projecteurs, tâter sa nuque du bout de ses pieds, Colette a dédaigné -l'étroit corset du poème traditionnel, l'impossible corset du mètre -classique. Elle écrit, comme on échange, entre amis, de tendres et -fragiles confidences, sur la vie, l'amour, les hommes, les bêtes et les -plantes.</i></p> - -<p>«<i>Viens, toi qui l'ignores, viens que je te dise tout bas</i>...»</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p><i>La flamme si particulière, proche ou lointaine, jamais décolorée, -jamais morte, qui brûle et danse au fond des livres de Colette, est le -clair souvenir, d'abord de ses années d'enfance.</i></p> - -<p>«<i>Je suis née seule, nous confie-t-elle pour expliquer sa façon -d'être et de sentir, j'ai grandi sans mère, frère ni sœur, au côté -d'un père turbulent que j'aurais dû prendre sous ma tutelle, et j'ai -vécu sans amis. Un tel isolement moral n'a-t-il pas recréé en moi cet -esprit tout juste assez gai, tout juste assez triste, qui s'enflamme de -peu et s'éteint de rien, pas bon, pas méchant, insociable en somme et -plus proche des bêtes que des hommes.</i>»</p> - -<p><i>Plus proche des bêtes que des hommes... Je crois que le secret et le -meilleur de Colette est ici. Elle nous indique, au tournant de chaque -page, ce qu'il y a de primitif, de primesautier, de frais, en un mot ce -qu'il y a d'animal dans la personne humaine.</i></p> - -<p><i>Amour de l'homme pour la femme, instinct, «joie intelligente de la -chair qui reconnaît immédiatement son maître», Colette a peint sans -fausse honte ni cynisme l'âpre et nécessaire volupté des corps que le -désir, pour une minute ou l'éternité, presse l'un contre l'autre</i>...</p> - -<p><i>Toby-chien d'autre part avec Kiki-la-Doucette demeurent, parmi ses -personnages à deux ou quatre pattes, ses héros favoris et les plus -vivants.</i></p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p><i>Il ne s'agit point ici de romans, d'aventures ni d'intrigues. Les -sujets ne sont que des prétextes. Les livres de Colette, l'un après -l'autre, constituent les mémoires d'une sensibilité que l'ombre d'un -oiseau suffit à réveiller.</i></p> - -<p><i>Mémoires d'une femme, sans fard ni pose. Mémoires du plus subjectif -de nos écrivains. Recueils des sensations les plus subtiles, les plus -profondes, présentées sans détours, sans ce curieux et troublant -mélange d'abstraction et de réalité, sans cette transposition -intellectuelle qui font le succès de nos plus jeunes auteurs, qui les -caractérisent et qui déjà nous lassent.</i></p> - -<p><i>Ici, tout est simple, clair, frémissant et chaud comme la révolte -même de cette Lola qui s'écrie dans l'</i>Envers du Music-hall: «<i>Je ne -suis pas une princesse enchaînée mais fine chienne, une vraie chienne, -au cœur de chienne.</i>»</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p><i>Colette cueille sans les tuer, chacune par son nom, les plantes et les -herbes courbées sous la fuite du vent: l'oseille sauvage, la menthe -amère, les vernes à la feuille froide, le chanvre rose et la -saponaire.</i> Les Vrilles de la vigne.</p> - -<p><i>Elle n'a point prêté aux bêtes une âme artificielle et symbolique. -Elle s'est mise à quatre pattes pour mieux comprendre les chats que -l'orage fait vibrer dans l'ombre, longuement, comme des musiques -silencieuses. Elle s'est haussée sur la pointe des pieds pour mieux -voir l'araignée des jardins le velours de sa panse en gousse d'ail et -sa croix de Templier.</i> La Paix chez les bêtes.</p> - -<p><i>Mère,—Colette a, je crois, une fille,—elle a pris part -sagement, sans sourire, aux jeux et aux joies, aux doutes et aux douleurs -des âmes à peine nées, bourgeons que froisse le moindre vent et qu'un -rayon de soleil suffit à épanouir. Seule, elle a pu pénétrer et nous -décrire l'univers étrange et miroitant des âmes enfantines.</i> La -Maison éclairée.</p> - -<p><i>Avec Willy,—le plus pauvre des collaborateurs et son mari pendant 13 -ans,—elle a bâti le roman de Claudine</i>: Claudine à l'école, Claudine -s'en va, Claudine à Paris, Claudine en Ménage. <i>Histoire d'une -fillette indépendante et volontaire qui veut, à son gré, mener sa -barque. Histoire de la jeune fille moderne qui a le goût de la -liberté, un plus grand besoin d'air et de mouvement et qui se moque du -danger, des vrilles nocturnes du danger</i>...</p> - -<p><i>Son dernier livre</i>: La Maison de Claudine <i>est comme l'écrin de ses -plus tendres souvenirs.</i></p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p><i>On a dit de Colette qu'elle écrit «comme les arbres poussent, -comme les ruisseaux coulent, comme les fleurs s'épanouissent</i>...»</p> - -<p><i>Lecteur, voici l'œuvre: un des plus beaux jardins de France.</i></p> - - -<p style="margin-left: 60%;">MARCEL SAUVAGE.</p> - - -<hr class="r5" /> - -<p><br /></p> - -<h4><a id="REVERIE_DE_NOUVEL_AN">REVERIE DE NOUVEL AN</a></h4> - - -<p>Toutes trois nous rentrons poudrées, moi, la petite bull et la bergère -flamande...</p> - -<p>Il a neigé dans les plis de nos robes, j'ai des épaulettes blanches, -un sucre impalpable fond au creux du mufle camard de Poucette, et la -bergère flamande scintille toute, de son museau pointu à sa queue en -massue.</p> - -<p>Nous étions sorties pour contempler la neige, la vraie neige et le vrai -froid, raretés parisiennes, occasions, presque introuvables, de fin -d'année... Dans mon quartier désert, nous avons couru comme trois -folles, et les fortifications hospitalières, les fortifs décriées et -mal connues, les rassurantes fortifs ont vu, de l'avenue des Ternes au -boulevard Malesherbes, notre joie haletante de chiens lâchés. Du haut -du talus, nous nous sommes penchées sur le fossé que comblait un -crépuscule violâtre fouetté de tourbillons blancs; nous avons -contemplé Levallois noir piqué de feux roses, derrière un voile -chenillé de mille et mille mouches blanches, vivantes, froides comme -des fleurs effeuillées, fondantes sur les lèvres, sur les yeux, -retenues un moment aux cils, au duvet des joues... Nous avons gratté de -nos dix pattes une neige intacte, friable, qui fuyait sous notre poids -avec un crissement caressant de taffetas. Loin de tous les yeux, nous -avons galopé, aboyé, happé la neige au vol, goûté sa suavité de -sorbet vanillé et poussiéreux...</p> - -<p>Assises maintenant devant la grille ardente, nous nous taisons toutes -trois. Le souvenir de la nuit, de la neige, du vent déchaîné -derrière la porte, fond dans nos veines lentement et nous allons -glisser à ce soudain sommeil qui récompense les marches longues...</p> - -<p>La bergère flamande, qui fume comme un bain de pieds, a retrouvé sa -dignité de louve apprivoisée, son sérieux faux et courtois. D'une -oreille, elle écoute le chuchotement de la neige au long des volets -clos, de l'autre elle guette le tintement des cuillères dans l'office. -Son nez effilé palpite, et ses yeux couleur de cuivre, ouverts droit -sur le feu, bougent incessamment, de droite à gauche, de gauche à -droite, comme si elle lisait... J'étudie, un peu défiante, cette -nouvelle venue, cette chienne féminine et compliquée qui garde bien, -rit rarement, se conduit en personne de sens et reçoit les ordres, les -réprimandes sans mot dire, avec un regard impénétrable et plein -d'arrière-pensées... Elle sait mentir, voler,—mais elle crie, -surprise, comme une jeune fille effarouchée et se trouve presque mal -d'émotion. Où prit-elle, cette petite louve au rein bas, cette fille -des champs wallons, sa haine des gens mal mis et sa réserve -aristocratique? Je lui offre sa place à mon feu et dans ma vie, et -peut-être m'aimera-t-elle, elle qui sait déjà me défendre...</p> - -<p>Ma petite bull au cœur enfantin dort, foudroyée de sommeil, la fièvre -au museau et aux pattes. La chatte grise n'ignore pas qu'il neige, et -depuis le déjeuner je n'ai pas vu le bout de son nez, enfoui dans le -poil de son ventre. Encore une fois me voici, comme au début de l'autre -année, assise en face mon feu, de ma solitude, en face de moi-même...</p> - -<p>Une année de plus... À quoi bon les compter? Ce jour de l'An parisien -ne me rappelle rien des premiers janvier de ma jeunesse; et qui pourrait -me rendre la solennité puérile des jours de l'An d'autrefois? La forme -des années a changé pour moi,—durant que, moi, je changeais. L'année -n'est plus cette route ondulée, ce ruban déroulé qui, depuis Janvier, -montait vers le printemps, montait, montait vers l'été pour s'y -épanouir en calme plaine, en pré brûlant coupé d'ombres bleues, -taché de géraniums éblouissants,—puis descendait vers un automne -odorant, brumeux, fleurant le marécage, le fruit mûr et le -gibier,—puis s'enfonçait vers un hiver sec, sonore, miroitant -d'étangs gelés, de neige rose sous le soleil... Puis le ruban ondulé -dévalait, vertigineux, jusqu'à se rompre net devant une date -merveilleuse, isolée, suspendue entre les deux années comme une fleur -de givre: le jour de l'An...</p> - -<p>Une enfant très aimée, entre des parents pas riches, et qui vivait à -la campagne parmi des arbres et des livres, et qui n'a pas connu ni -souhaité les jouets coûteux: voilà ce que je revois, en me penchant -ce soir sur mon passé... Une enfant superstitieusement attachée aux -fêtes des saisons, aux dates marquées par un cadeau, une fleur, un -traditionnel gâteau... Une enfant qui d'instinct ennoblissait de -paganisme les fêtes chrétiennes, amoureuse seulement du rameau de -buis, de l'œuf rouge de Pâques, des roses effeuillées à la -Fête-Dieu et des reposoirs,—syringas, aconits, camomilles,—du -surgeon de noisetier sommé d'une petite croix, bénit à la messe de -l'Ascension et planté sur la lisière du champ qu'il abrite de la -grêle... Une fillette éprise du gâteau à six cornes, cuit et mangé -le jour des Rameaux; de la crêpe, en carnaval; de l'odeur étouffante -de l'église, pendant le mois de Marie...</p> - -<p>Vieux curé sans malice qui me donnâtes la communion, vous pensiez que -cette enfant silencieuse, les yeux ouverts sur l'autel attendait le -miracle, le mouvement insaisissable de l'écharpe bleue qui ceignait la -Vierge? N'est-ce pas? J'étais si sage!... Il est bien vrai que je -rêvais miracle, mais... pas les mêmes que vous. Engourdie par l'encens -des fleurs chaudes, enchantée du parfum mortuaire, de la pourriture -musquée des roses, j'habitais, cher homme sans malice, un paradis que -vous n'imaginiez point, peuplé de mes dieux, de mes animaux parlants, -de mes nymphes et de mes chèvre-pieds... Et je vous écoutais parler de -votre enfer, en songeant à l'orgueil de l'homme qui, pour ses crimes -d'un moment, inventa la géhenne éternelle... Ah! qu'il y a -longtemps!...</p> - -<p>Ma solitude, cette neige de décembre, ce seuil d'une autre année, ne -me rendront pas le frisson d'autrefois, alors que dans la nuit longue je -guettais le frémissement lointain, mêlé aux battements de mon cœur, -du tambour municipal, donnant, au petit matin du 1<sup>er</sup> janvier, -l'aubade au village endormi... Ce tambour dans la nuit glacée, vers quatre -heures, je le redoutais, je l'appelais du fond de mon lit d'enfant, avec -une angoisse nerveuse proche des pleurs, les mâchoires serrées, le -ventre contracté... Ce tambour seul, et non les douze coups de minuit, -sonnait pour moi l'ouverture éclatante de la nouvelle année, -l'avènement mystérieux après quoi haletait le monde entier, suspendu -au premier <i>rrran</i> du vieux tapin de mon village...</p> - -<p>Il passait, invisible dans le matin fermé, jetant aux murs son alerte -et funèbre petite aubade, et derrière lui une vie recommençait, neuve -et bondissante vers douze mois nouveaux... Délivrée, je sautais de mon -lit à la chandelle, je courais vers les souhaits, les baisers, les -bonbons, les livres à tranches d'or... J'ouvrais la porte aux -boulangers portant les cent livres de pain et jusqu'à midi, grave, -pénétrée d'une importance commerciale, je tendais à tous les -pauvres, les vrais et les faux, le chanteau de pain et le décime qu'ils -recevaient sans humilité et sans gratitude...</p> - -<p>Matins d'hiver, lampe rouge dans la nuit, air immobile et âpre d'avant -le lever du jour, jardin deviné dans l'aube obscure, rapetissé, -étouffé de neige, sapins accablés qui laissiez, d'heure en heure, -glisser en avalanches le fardeau de vos bras noirs,—coups d'éventail -des passereaux effarés, et leurs jeux inquiets dans une poudre de -cristal plus ténue, plus pailletée que la brume irisée d'un jet -d'eau... O tous les hivers de mon enfance, une journée d'hiver vient de -vous rendre à moi! C'est mon visage d'autrefois que je cherche, dans ce -miroir ovale saisi d'une main distraite, et non mon visage de femme, de -femme jeune que sa jeunesse va, bientôt, quitter...</p> - -<p>Enchantée encore de mon rêve, je m'étonne d'avoir changé, d'avoir -vieilli pendant que je rêvais... D'un pinceau ému je pourrais -repeindre, sur ce visage-ci, celui d'une fraîche enfant roussie de -soleil, rosée de froid, des joues élastiques achevées en un menton -mince, des sourcils mobiles prompts à se plisser, une bouche dont les -coins rusés démentent la courte lèvre ingénue... Hélas, ce n'est -qu'un instant. Le velours adorable du pastel ressuscité s'effrite et -s'envole... L'eau sombre du petit miroir retient seulement mon image qui -est bien pareille, toute pareille à moi, marquée de légers coups -d'ongle, finement gravée aux paupières, aux coins des lèvres, entre -les sourcils têtus... Une image qui ne sourit ni ne s'attriste, et qui -murmure, pour moi seule: «Il faut vieillir. Ne pleure pas, ne joins pas -des doigts suppliants, ne te révolte pas: il faut vieillir. -Répète-toi cette parole, non comme un cri de désespoir, mais comme un -cher refrain que tu chantes en toi-même, comme le rappel d'un départ -nécessaire... Regarde-toi, regarde tes paupières, tes lèvres, -soulève sur tes tempes les boucles de tes cheveux: déjà tu commences -à t'éloigner de ta jeunesse; tu vas t'éloigner de ta vie, ne l'oublie -pas, il faut vieillir!</p> - -<p>Éloigne-toi lentement, lentement, sans larmes; n'oublie rien! Emporte -ta santé, ta gaîté, ta coquetterie, le peu de bonté et de justice -qui t'a rendu la vie moins amère; n'oublie pas! Va t'en parée, va t'en -douce, et ne t'arrête pas le long de la route irrésistible, tu -l'essaierais en vain,—puisqu'il faut vieillir! Suis le chemin, et ne -t'y couche que pour mourir. Et, quand tu t'étendras en travers du -vertigineux ruban ondulé, si tu n'as pas laissé derrière toi, un à -un, tes cheveux; en boucles, ni tes dents une à une, ni tes membres un -à un usés, si la poudre éternelle n'a pas, avant ta dernière heure, -sevré tes yeux de la lumière merveilleuse—si tu as, jusqu'au bout, -gardé dans ta main la main amie qui te guide, couche-toi en souriant, -dors heureuse, dors privilégiée...»</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="MALADE">MALADE</a></h4> - - -<p>Comme chaque matin, une mince colonne lilas, une tige de lumière, -debout, divise l'obscurité de la chambre. Elle s'étire, coupante, -contre le fond brodé et sombre de mon rêve, un rêve de jardins à -lourdes verdures, à feuillages bleus comme ceux des tapisseries, qui -murmuraient pesamment sous un vent chaud... Je referme les yeux, avec -l'espoir de joindre, par-dessus la hampe lumineuse, les deux panneaux -somptueux de mon rêve. Une douleur précise, à la place des sourcils, -m'éveille tout à fait. Mais le murmure orageux des feuillages bleus -persiste dans mes oreilles.</p> - -<p>J'atteins la lampe, qui éclôt de l'ombre comme une courge rosée, -traînant après elle ses vrilles sèches en fil de soie...</p> - -<p>Le battement douloureux persiste, là, derrière les sourcils. J'avale -péniblement; quelque chose comme une petite arbouse râpeuse enfle dans -ma gorge, et je ferme les mains, je cache mes ongles, pour éviter le -contact des draps.</p> - -<p>Froid, chaud—frissons... Malade? Oui. Décidément, oui. Pas très -malade—juste assez. J'éteins la lampe, et le tube lumineux, d'un bleu -glacé qui rafraîchit ma fièvre, monte de nouveau entre les rideaux. -Il est six heures.</p> - -<p>Malade... oh! oui, enfin, malade. Un peu de grippe sans doute? Je -referme les yeux, et j'attends le commencement de cette journée comme -si c'était ma fête. Toute une longue journée de faiblesse, de -demi-sommeil, de caprices respectés, de diète gourmande! J'appelle -déjà le parfum, autour de mon lit, de la verveine citronnelle—il y -aura aussi, quand j'aurai faim, l'odeur du lait chaud vanillé, et de la -pomme échaudée, givrée de sucre...</p> - -<p>Faut-il attendre que la maison s'éveille? Ou bien sonnerai-je, pour -qu'on se hâte et qu'on s'effare, avec des bruits de mules claquantes -dans l'escalier, des «Mon Dieu!» et des «Cela devait arriver, la -grippe court...» Mieux vaut attendre, en guettant le jour qui grandit, -le tapis qui s'éclaire et pâlit comme un étang... J'entends, mais -vaguement, le roulement des voitures et les sonnailles des bouteilles -pendues aux doigts du laitier... Le son profond d'une timbale grave, -battue légèrement et régulièrement, assourdit mes oreilles et me -sépare des bruits de la rue: c'est la monotone, l'agréable pédale de -ma fièvre. Loin de chercher à m'en distraire, je la cultive, je la -détaille, j'accommode à son rythme des airs faciles, des chansons de -mon enfance... Ah! voici que, portée en musique vers les jardins que -quitta mon songe, j'entrevois de nouveau les lourds feuillages bleus...</p> - -<p>... «Quoi? que voulez-vous? je dormais... Oui, vous voyez, je suis -malade... Si, si, vraiment malade! Non, je ne veux rien, sinon que vous -n'entriez pas tous à la fois dans ma chambre... Et ne touchez pas aux -rideaux—oh! la grossièreté des gens bien portants!—avez-vous -fini de les ouvrir et refermer, et d'agiter de grands drapeaux de clarté -qui refroidissent toute la pièce?</p> - -<p>«Donnez-moi seulement... un verre d'eau glacée: je veux un verre tout -uni, un gobelet sans défaut et sans parure, mince, plaisant aux lèvres -et à la langue, plein d'une eau dansante et qui semble, à cause du -plateau d'argent, un peu bleue—j'ai soif.</p> - -<p>«Non? Vous refusez? Eh! qu'ai-je à faire, moi fiévreuse, moi -brûlante, de votre tisane qui sent le linge bouilli et le vieux -bouquet? Disparaissez tous! je vous déteste. Je défends qu'on -m'embrasse avec des nez froids, qu'on me touche avec des mains de -gouvernante matinale, honnêtes et gercées...</p> - -<p>«Allez-vous-en! Toute seule, je goûte mieux l'agrément morose, -délicat, d'être malade. Je me sens, aujourd'hui, si supérieure à -vous tous! Des yeux fins, blessés, amoureux des lumières douces et des -reflets étouffés—des oreilles sensibles, mobiles sous mes cheveux, -inquiètes de tout bruit—une peau intelligente assez pour percevoir les -défauts de la toile fine qui la couvre—et ce miraculeux odorat qui -invente à son gré, dans la chambre, l'arome de la fleur d'oranger ou -des bananes meurtries, ou du melon musqué, trop mûr, qui va se fendre -et répandre une eau sanguine...</p> - -<p>«Il me semble que derrière la porte, vous devez être un peu envieux, -vous qui ne savez pas jouer, comme je fais, avec le soleil de novembre -qui coule lentement sur le toit, là-bas, au bout du jardin, avec la -branche que chaque souffle incline et qui trempe, chaque fois, le bout -de ses feuilles rouillées dans un vif rayon... Elle se relève, et -l'ombre la teint en violet—elle se penche, et la voilà rose... Violet, -rose... Rose, violet... Violet-bleu, comme les feuillages de mon -rêve... Ils ne sont pas si loin, les feuillages bleus, puisque leur -murmure marin emplit mes oreilles: aurai-je le temps, cette fois, -d'habiter leurs ombrages?...</p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . .</p> -<p>... «Qui est là? Qu'y a-t-il? Je dormais... Pourquoi me laisse-t-on -seule? Depuis combien de temps m'abandonnez-vous, sans force pour -appeler? Venez, secourez-moi... Oh! vous ne m'aimez pas... Qui donc a -mis près de mon visage, pendant mon sommeil, ce bouquet de violettes? -Donnez, que je le touche... Qu'il est vivant, et froid, et délicieux -aux lèvres!... Vous êtes sortis? Il fait beau?... il fait beau sans -moi... Oui, je sais, le trottoir était sec et bleuté, mes chiens ont -couru devant vous dans l'allée du Bois, ils happaient les feuilles en -rafale... Je suis jalouse... Ne me regardez pas: je voudrais être -petite pour pleurer sans honte. Je n'aime plus être malade. Je suis -sage: je boirai la potion amère, la tisane aussi. Je ne jetterai plus -mes bras hors des couvertures...</p> - -<p>«Que la journée est longue! Est-ce l'heure, enfin, d'allumer les -lampes? N'essayez pas de mentir: j'entendrai bien les enfants courir et -crier en quittant l'école, et les galoches de la porteuse de pain, qui -vient à cinq heures...</p> - -<p>«Dites, resteriez-vous ainsi fidèles auprès de moi, indulgents et -grondeurs, si j'étais longtemps, longtemps malade? ou bien si j'étais -vieille tout d'un coup, et prisonnière comme sont les vieilles gens?... -Cela fait trembler, quand on y pense... Cela fait trembler... Pourquoi -croyez-vous que c'est de fièvre que je tremble? Je tremble parce que -c'est la mauvaise heure, entre chien et loup... Vite! allumez la lampe, -et que sa lueur éloigne le chien fantôme et le loup revenant...</p> - -<p>«Vous voyez, maintenant je ne frissonne plus, depuis qu'elle brille -toute ronde, énorme et rose, comme une coloquinte à l'écorce -brodée... Le beau fruit, et de quel jardin fabuleux! Il tient encore à -ses vrilles arrachées, vous voyez, traînantes sur la table, et -peut-être qu'en fermant les yeux... attendez, oui, je vois la branche -qui portait le fruit, et voici l'arbre après la branche, l'arbre bleu, -enfin, enfin! et tout le jardin sombre, accablé de vent chaud, -murmurant d'eau et de feuilles, le jardin de mon rêve, dont je demeure, -depuis cette nuit, altérée...»</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="DIMANCHE">DIMANCHE</a></h4> - - -<p>Qu'est-ce que tu as? Ne prends pas la peine, en me répondant: «Rien», -de remonter courageusement tous les traits de ton visage; l'instant -d'après, les coins de ta bouche retombent, tes sourcils pèsent sur tes -yeux, et ton menton me fait pitié. Je le sais, moi, ce que tu as.</p> - -<p>Tu as que c'est dimanche, et qu'il pleut. Si tu étais une femme, tu -fondrais en larmes, parce qu'il pleut et que c'est dimanche, mais tu es -un homme, et tu n'oses pas. Tu tends l'oreille vers le bruit de la pluie -très fine, un bruit fourmillant de sable qui boit—tu regardes malgré -toi la rue miroitante et les funèbres magasins fermés, et tu raidis -tes pauvres nerfs d'homme, tu fredonnes un petit air, tu allumes une -cigarette que tu oublies et qui refroidit entre tes doigts pendants...</p> - -<p>J'ai bien envie d'attendre que tu n'en puisses plus, que tu quêtes mon -secours...</p> - -<p>Je suis méchante, dis? Non, mais c'est que j'aime tant ton geste -enfantin de jeter les bras vers moi et de laisser rouler ta tête sur -mon épaule, comme si tu me la donnais une fois pour toutes... Mais -aujourd'hui il pleut si noir, et c'est tellement dimanche que je fais, -avant que tu l'aies demandé, les trois signes magiques: clore les -rideaux,—allumer la lampe,—disposer, sur le divan, parmi les -coussins que tu préfères, mon épaule creusée pour ta joue, et mon bras -prêt à se refermer sur ta nuque...</p> - -<p>Est-ce bien ainsi? pas encore? ne dis rien, attends que notre chaleur de -bêtes fraternelles ait gagné les coussins. Lentement, lentement, la -soie tiédit sous ma joue, sous mes reins, et ta tête s'abandonne peu -à peu à mon épaule, et tout ton corps, à mon côté, se fait lourd -et souple et répandu comme si tu fondais...</p> - -<p>Ne parle pas! J'entends, mieux que tes paroles, tes grands soupirs -tremblants... Tu retiens ton souffle, tu crains d'achever le soupir en -sanglot. Ah! si tu osais...</p> - -<p>Va, j'ai jeté sur la lampe mon écharpe bleutée; tu vois à peine, à -travers les tiges d'un haut bouquet de chrysanthèmes, le feu -dansant;—reste là, dans l'ombre,—oublie que je suis ton amie, -oublie ton âge et même que je suis une femme, savoure l'humiliation et la -douceur de redevenir, parce que c'est un dimanche de novembre, parce -qu'il fait froid et qu'il pleut noir, un enfant nerveux, qui retourne -invinciblement, innocemment, à la féminine chaleur, qui ne souhaite -rien, hors l'abri vivant, hors l'immobile caresse de deux bras -refermés.</p> - -<p>Reste là. Tu as retrouvé le berceau,—il te manque la chanson, ou le -conte merveilleux... Je ne sais pas de contes. Et je n'inventerai même -pas pour toi l'histoire heureuse d'une princesse fée qui aime un prince -magicien. Car il n'y a pas de place pour l'amour dans ton cœur -d'aujourd'hui, dans ton cœur d'orphelin.</p> - -<p>Je ne sais pas de contes... Te suffira-t-il, mon chuchotement contre ton -oreille? Donne ta main, serre bien la mienne: elle te mène, sans -bouger, vers des dimanches humbles que j'ai tant aimés. Tu nous vois, -la main dans la main, et toujours plus petits, sur une route couleur de -fer, pailletée de silex métallique—c'est une route de mon pays...</p> - -<p>Je te conduis doucement, parce que tu n'es qu'un joli enfant parisien, -et je regarde, en marchant, ta main blanche dans ma petite patte -hâlée, sèche de froid et rougie au bout des doigts. Elle a l'air, ma -petite patte paysanne, d'une des feuilles qui demeurent aux haies, -enluminées par l'automne...</p> - -<p>La route couleur de fer tourne ici, si court qu'on s'arrête surpris, -devant un village imprévu... Mon Dieu, je t'emmène religieusement vers -ma maison d'autrefois, petit enfant policé et qui ne t'étonnes guère, -et peut-être que tu dis, pendant que je tremble sur le seuil retrouvé: -«Ce n'est qu'une vieille maison...»</p> - -<p>Entre. Je vais t'expliquer. D'abord, tu comprends que c'est dimanche, à -cause du parfum de chocolat qui dilate les narines, qui sucre la gorge -délicieusement... Quand on s'éveille, voyons, et qu'on respire la -chaude odeur du chocolat bouillant, on sait que c'est dimanche. On sait -qu'il y a, à dix heures, des tasses roses, fêlées, sur la table, et -des galettes feuilletées,—ici, tiens, dans la salle à manger,—et -qu'on a la permission de supprimer le grand déjeuner de midi... -Pourquoi? je ne saurais te dire... c'est une mode de mon enfance.</p> - -<p>Ne lève pas des yeux craintifs vers le plafond noir. Tout est -tutélaire dans cette maison ancienne. Elle contient tant de merveilles! -ce pot bleu chinois, par exemple, et la profonde embrasure de cette -fenêtre, où le rideau, en retombant, me cache toute...</p> - -<p>Tu ne dis rien? Oh! petit garçon, je te montre un vase enchanté, dont -la panse gronde de rêves captifs, la grotte mystérieuse où je -m'enferme avec mes fantômes favoris, et tu restes froid, déçu, et ta -main ne frémit pas dans la mienne? Je n'ose plus, maintenant, te mener -dans ma chambre, te mener dans ma chambre à dormir où la glace est -tendue d'une dentelle grise, plus fine qu'un voile de cheveux, qu'a -tissée une grosse araignée des jardins, frileuse. Elle veille au -milieu de sa toile, et je ne veux pas que tu l'inquiètes. Penche-toi -sur le miroir: nos deux visages d'enfants, le tien pâle, le mien -vermeil, rient derrière le double tulle... Ne t'arrête pas au banal -petit lit blanc, mais plutôt au judas de bois qui perce la cloison: -c'est par là que pénètre, à l'aube, ma chatte vagabonde; elle choit -sur mon lit, froide, blanche et légère comme une brassée de neige, et -s'endort sur mes pieds...</p> - -<p>Tu ne ris pas, petit compagnon blasé. Mais j'ai gardé, pour te -conquérir, le jardin. Dès que j'ouvre la porte usée, dès que les -deux marches branlantes ont remué sous nos pieds, ne sens-tu pas cette -odeur de terre, de feuilles de noyer, de chrysanthèmes et de fumée? Tu -flaires comme un chien novice, tu frissonnes... L'odeur amère d'un -jardin de novembre, le saisissant silence dominical des bois d'où se -sont retirés le bûcheron et la charrette, la route forestière -détrempée où roule mollement une vague de brouillard,—tout cela est -à nous jusqu'au soir, si tu veux, puisque c'est dimanche.</p> - -<p>Mais peut-être préféreras-tu mon dernier royaume et le plus hanté: -l'antique fenil, voûté comme une église. Respire, avec moi, la -poussière flottante du vieux foin, encore embaumée, plus excitante -qu'un tabac fin. Nos éternuements aigus vont émouvoir un peuple -argenté de rats, de chats minces à demi sauvages; des chauves-souris -vont voler, un instant, dans le rayon de jour bleu qui fend, du plafond -au sol, l'ombre veloutée... C'est à présent qu'il faut serrer ma main -et réfugier, sous mes longs cheveux, ta tête lisse et noire de chaton -bien léché...</p> - -<p>... Tu m'entends encore? Non, tu dors. Je veux bien garder ta lourde -tête sur mon bras et t'écouter dormir. Mais je suis un peu jalouse. -Parce qu'il me semble, à te voir insensible et les yeux clos, que tu es -resté là-bas, dans un très vieux jardin de mon pays, et que ta main -serre la rude petite main d'une enfant qui me ressemble...</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="REPIT">RÉPIT</a></h4> - - -<p>«—On t'a dit qu'en ton absence je vivais seule, farouche, et fidèle, -avec un air d'impatience et d'attente?... Ne le crois pas. Je ne suis ni -seule, ni fidèle. Et ce n'est pas toi que j'attends.</p> - -<p>«Ne t'irrite pas! Lis cette lettre jusqu'au bout. J'aime te braver -quand tu es loin, quand tu ne peux rien contre moi, que serrer tes -poings et briser un vase... J'aime te braver sans péril, et te voir à -travers la distance, tout petit, courroucé et inoffensif: tu es le -dogue, et moi, le chat en haut de l'arbre...</p> - -<p>«Je ne t'attends pas. On t'a dit que j'ouvrais hâtivement ma fenêtre, -dès le lever du soleil, comme aux jours où tu marchais dans l'allée, -chassant devant toi, jusqu'à mon balcon, ton ombre longue? On t'a -menti. Si j'ai quitté mon lit, pâle, un peu égarée de sommeil, ce -n'est pas que l'écho de ton pas m'appelât...Qu'elle est belle, -l'allée blonde et vide! Nulle branche morte, nul fétu n'arrête mon -regard qui s'y élance, et la barre bleue de ton ombre ne chemine plus -sur le sable pur, qu'ont seules gaufré les petites serres des -oiseaux...</p> - -<p>«J'attendais... cette heure-là, la première du jour, la mienne, celle -que je ne partage avec personne. Je t'y laissais mordre juste le temps -de t'accueillir, de te reprendre la fraîcheur, la rosée de ta course -à travers les champs, et de refermer sur nous mes persiennes... -Maintenant, l'aube est à moi seule, et seule je la savoure rose, -emperlée, comme un fruit intact qu'ont dédaigné les hommes. C'est -pour elle que je quitte mon sommeil, et mon rêve qui parfois -t'appartient... Tu vois? éveillée, à peine, je te quitte, et pour te -trahir...</p> - -<p>«T'a-t-on redit aussi que je descendais pieds nus, vers midi, jusqu'à -la mer? On m'a épiée, n'est-ce pas? On t'a vanté ma solitude hostile, -et la muette promenade sans but de mes pas sur la plage; on a plaint mon -visage penché, puis soudain guetteur, tendu vers... Vers quoi? vers -qui?... Oh! si tu avais pu entendre! je viens de rire, de rire comme -jamais tu ne m'entends rire! C'est qu'il n'y a plus, sur la plage -lissée par la vague, la moindre trace de tes jeux, de tes bonds, de ta -jeune violence, il n'y a plus tes cris dans le vent, et ton élan de -nageur ne brise plus la volute harmonieuse de la lame qui se dresse, -s'incline, s'enroule comme une verte feuille transparente, se jette vers -moi et fond à mes pieds...</p> - -<p>«T'attendre, te chercher? Pas ici, où rien ne se souvient de toi. La -mer ne berce point de barque; la mouette qui pêchait, agrippée au flot -et battant des ailes, s'est envolée. Le rocher rougeâtre, en forme de -lion, se prolonge, violet, sous l'eau qui l'assaille. Se peut-il que tu -aies dompté, sous ton talon nu, ce lion taciturne? Ce sable, qui craque -en séchant comme une soie échauffée, tu l'as foulé, fouillé; il a -bu sur toi ton parfum et le sel de la mer? Je me répète tout cela, en -marchant à midi sur la plage, et je penche la tête, incrédule. Mais, -parfois, je me retourne aussi, et je guette—comme les enfants qui -s'effraient d'une histoire qu'ils inventent:—non, tu n'es pas -là,—j'ai eu peur. Je croyais tout à coup te trouver là, avec ton air -de vouloir me voler mes pensées... J'ai eu peur.</p> - -<p>«Il n'y a rien,—rien que la plage lisse qui grésille comme sous une -flamme invisible, rien que les équilles de nacre qui percent le sable, -sautent, repiquent du nez, ressortent, et cousent la grève de mille -lacets étincelants et rompus... Il n'est que midi. Je n'ai pas fini de -t'offenser, absent! Je cours vers la salle sombre, où le jour bleu se -mire dans la table cirée, dans l'armoire à panse brune; sa fraîcheur -sent la cave et le fruitier, à cause du cidre qui mousse dans la cruche -et d'une poignée de fraises au creux d'une feuille de chou...</p> - -<p>«Un seul couvert. L'autre côté de la table, en face de moi, luit -comme une flaque. Je n'y jetterai pas la rose, tu sais? que tu trouvais -chaque matin, tiède, dans ton assiette. Je l'épingle à mon corsage, -très haut, près de l'épaule, et je n'ai qu'à tourner un peu la tête -pour m'y caresser les lèvres... Comme la fenêtre est large! Tu me la -masquais à demi, et je n'avais jamais vu, jusqu'à présent, l'envers -mauve, presque blanc, des fleurs de clématite, pendantes...</p> - -<p>«Je chantonne tout doucement, tout doucement, pour moi seule... La plus -grosse fraise, la plus noire cerise, ce n'est plus dans ta bouche, mais -dans la mienne, qu'elles fondent, délicieuses... Tu les convoitais si -fort que je te les offrais, non par tendresse, mais par une sorte de -pudeur civilisée...</p> - -<p>«Tout l'après-midi est devant moi comme une terrasse inclinée, -rayonnante en haut et qui plonge, là-bas, dans le soir indistinct, -couleur d'étang. C'est l'heure, te l'a-t-on dit? où je m'enferme. -Réclusion jalouse, n'est-ce pas? méditation voluptueuse et triste -d'une amante solitaire?... Qu'en sais-tu? Quels noms donner aux -fantômes que je choie, quels conseillers me pressent, et pourrais-tu -jurer que mon rêve a les traits de ton visage?... Doute de moi! doute -de moi, toi qui as pu surprendre mes pleurs, et mon rire, toi que je -fruste à tout moment, toi, que je baise en te nommant tout bas: -«Étranger...»</p> - -<p>Jusqu'au soir, je te trahis! Mais, à la nuit, je te donne rendez-vous, -et la pleine lune me retrouve au pied de l'arbre où délirait un -rossignol, si enivré de son chant qu'il n'entendit ni nos pas, ni nos -souffles, ni nos paroles mêlées... Aucun de mes jours ne ressemble au -jour d'avant, mais une nuit de pleine lune est divinement pareille à -une autre nuit de pleine lune...</p> - -<p>«À travers l'espace, par-dessus la mer et les montagnes, ton esprit -vole-t-il au rendez-vous que je lui donne, auprès de l'arbre? J'y -reviens, comme je l'ai promis, chancelante, car ma tête renversée -cherche en vain le bras qui la soutenait... Je t'appelle—parce que je -sais que tu ne viendras pas! Sous mes paupières fermées, je joue avec -ton image, j'adoucis la couleur de ton regard, le son de ta voix, je -taille à mon gré ta chevelure, et j'affine ta bouche, et je t'invente -subtil, enjoué, indulgent et tendre—je te change, je te corrige...</p> - -<p>«Je te change... Peu à peu, et tout entier, et jusqu'au nom que tu -portes... Et puis je m'en vais, furtive, honteuse, légère, comme si, -entrée avec toi sous l'ombre de l'arbre, j'en sortais avec un -inconnu...»</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="JAI_CHAUD">J'AI CHAUD</a></h4> - - -<p>Ne me touche pas! j'ai chaud... Écarte-toi de moi! Mais ne reste pas -ainsi debout sur le seuil: tu arrêtes, tu me voles le faible souffle -qui bat, de la fenêtre à la porte, comme un lourd oiseau prisonnier...</p> - -<p>J'ai chaud. Je ne dors pas. Je regarde l'air noir de ma chambre close, -où chemine un râteau d'or, aux dents égales, qui peigne lentement, -l'herbe rase du tapis. Quand l'ombre rayée de la persienne atteindra le -lit, je me lèverai,—peut-être... Jusqu'à cette heure-là, j'ai -chaud.</p> - -<p>J'ai chaud. La chaleur m'occupe comme une maladie et comme un jeu. Elle -suffit à remplir toutes les heures du jour et de la nuit. Je ne parle -que d'elle; je me plains d'elle avec passion et douceur, comme d'une -caresse impitoyable. C'est elle—regarde!—qui m'a fait cette marque -vive au menton, et cette joue giflée, et mes mains ne peuvent quitter -ces gantelets, couleur de pain roux, qu'elle peignit sur ma peau. Et -cette poignée de grains d'or, tout brûlants, qui m'a sablé le visage, -c'est elle, c'est encore elle...</p> - -<p>Non, ne descends pas au jardin; tu me fatigues. Le gravier va craquer -sous tes pas, et je croirai que tu écrases un lit de petites braises... -Laisse! que j'entende le jet d'eau, qui gicle maigre et va tarir, et le -halètement de la chienne couchée sur la pierre chaude. Ne bouge pas! -Depuis ce matin, je guette, sous les feuilles évanouies de -l'aristoloche, qui pendent molles comme des peaux, l'éveil du premier -souffle de vent... Ah! j'ai chaud! Ah! entendre, autour de notre -maison, le bruit soyeux, d'éventail ouvert et refermé, d'un pigeon qui -vole!...</p> - -<p>Je n'aime déjà plus le drap fin et froissé, si frais tout à l'heure -à mes talons nus. Mais au fond de ma chambre, il y a un miroir, tout -bleu d'ombre, tout troublé de reflets...</p> - -<p>Quelle eau tentante et froide!</p> - -<p>Imagine, à t'y mirer, l'eau des étangs de mon pays! Ils dorment ainsi -sous l'été, tièdes ici, glacés là par la fusée d'une source -profonde. Ils sont opaques et bleuâtres, perfidement peuplés, et la -couleuvre d'eau s'y enlace à la lige longue des nénuphars et des -sagittaires... Ils sentent le jonc, la vase musquée, le chanvre vert... -Rends-moi leur fraîcheur, leur brouillard où se berce la fièvre, -rends-moi leur frisson,—j'ai si chaud!...</p> - -<p>Ou bien donne-moi—mais tu ne voudras pas!—un tout petit -morceau de glace, dans le creux de l'oreille, et un autre là, sur mon bras, -à la saignée... Tu ne veux pas? tu me laisses désirer en vain, tu me -fatigues...</p> - -<p>Regarde, à présent, si la couleur du jour commence à changer, si les -raies éblouissantes des persiennes deviennent bleues en bas, orangées -en haut? Penche-toi sur le jardin, raconte-moi la chaleur comme on -raconte une catastrophe!</p> - -<p>Le marronnier va mourir, dis? Il tend vers le ciel des feuilles frites, -couleur d'écaille jaspée... Et rien ne pourra sauver les roses, -saisies par la flamme avant d'éclore... Des roses... des roses -mouillées, gonflées de pluie nocturne, froides à embrasser...</p> - -<p>Ah! quitte la fenêtre! reviens! trompe ma langueur en me parlant de -fleurs penchées sous la pluie! Trompe-moi, disque l'orage, là-bas, -enfle un dos violet, dis-moi que le vent, rampant, se dresse soudain -contre la maison, en rebroussant la vigne et la glycine, dis que les -premières gouttes, plombées, vont entrer, obliques, par la fenêtre -ouverte!</p> - -<p>Je les boirai sur mes mains, j'y goûterai la poussière des routes -lointaines, la fumée du nuage bas qui crève sur la ville...</p> - -<p>Souviens-toi du dernier orage, de l'eau amère qui chargeait les beaux -soucis couleur de soleil, de la pluie sucrée que pleurait le -chèvrefeuille, et de la chevelure du fenouil, poudrée d'argent, où -nous sucions en mille gouttelettes la saveur d'une absinthe fine...</p> - -<p>Encore, encore! j'ai si chaud! Rappelle-moi le mercure vivace qui roule -aux creux des capucines, quand l'averse s'éloigne, et sur la menthe -pelucheuse... Évoque la rosée, la brise haute qui couche les cimes des -arbres et ne touche pas mes cheveux... Évoque la mare cernée de -moustiques et la ronde des rainettes... Oh! je voudrais, sur chaque -main, le ventre froid d'une petite grenouille!... J'ai chaud, si tu -savais... Parle encore...</p> - -<p>Parle encore guéris ma fièvre! Crée pour moi l'automne: donne-moi, -d'avance, le raisin froid, qu'on cueille à l'aube, et les dernières -fraises d'octobre, mûres d'un seul côté... Oui, il me faudrait, pour -l'écraser dans mes mains sèches, une grappe de raisins oubliés sur la -treille, un peu ridés de gelée... Si tu amenais, auprès de moi, deux -beaux chiens au nez très frais?... Tu vois, je suis toute malade, je -divague...</p> - -<p>Ne me quitte pas! assieds-toi, et lis-moi le conte qui commence par: -«La princesse avait vu le jour dans un pays où la neige ne découvre -jamais la terre, et son palais était fait de glace et de givre...» De -givre, tu entends? de givre!... Quand je répète ce mot scintillant, il -me semble que je mords dans une pelote de neige crissante, une belle -pomme d'hiver façonnée par mes mains... Ah! j'ai chaud!...</p> - -<p>J'ai chaud, mais... quelque chose à remué dans l'air? Est-ce seulement -cette guêpe blonde? Annonce-t-elle la fin de ce long jour? Je -m'abandonne à toi. Appelle sur moi le nuage, le soir, le sommeil. Tes -doigts sous ma nuque y démêlent un moite désordre de cheveux...</p> - -<p>Penche-toi, évente, de ton souffle, mes narines, et presse, contre mes -dents, le sang acide de la groseille que tu mords... Je ne murmure -presque plus, et tu ne saurais dire si c'est d'aise... Ne t'en vas pas -si je dors: je feindrai d'ignorer que tu baises mes poignets et mes -bras, rafraîchis, emperlés comme le col d'un alcarazas brun...</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CONVALESCENCE">CONVALESCENCE</a></h4> - - -<p>Vers Tunis... Tunis, c'est là-bas, plus loin que l'horizon visible, -plus loin que cette claire brume lilas qui repose sur la mer et la fait, -par contraste, plus sombre. Tunis... c'est tout blanc, n'est-ce pas? -d'un blanc de sucre au soleil, et l'ombre des murs y est bleue, du même -bleu que la mer, là-bas à l'horizon?... Tunis, c'est l'Afrique, -c'est... comment dire? c'est l'éblouissante ville que je ne connais -pas, la ville qui est <i>de l'autre côté de la mer!</i></p> - -<p>Je voudrais ne jamais y arriver. Toute ma journée, je la passerai ici, -à l'avant du bateau sur cette chaise-longue de rotin, déteinte et -comme poncée par la vague et l'embrun. Je me refuse à secouer ma -paresse de convalescente, même quand sonnera l'assourdissant gong des -repas. Apportez-moi le riz créole, et les oranges, et les dattes, là, -sur la couverture qui m'emmaillote jusqu'aux aisselles. Apportez-moi -aussi le café brûlant, et laissez-moi tranquille, maintenant, toute -seule sur le pont. Je ne veux plus voir personne...</p> - -<p>Le bateau roule très fort. Le mât, devant moi, s'incline avec lui, à -gauche, puis à droite, et parcourt le ciel comme une longue aiguille -hésitante. Ma tête oscille doucement et je vois tantôt à ma gauche, -tantôt à ma droite, la mer se soulever et venir à ma rencontre, -gaufrée de profonds sillons à crêtes blanches, et si lourde et d'un -bleu si dense qu'elle donne confiance: ne marcherais-je pas sur ces -eaux épaisses, comme sur un asphalte fouetté en train de se figer?</p> - -<p>Seule... et sur la mer sans bornes. Enfin! Le vent et le roulis ont -balayé ce pont. On bavarde au salon, on bridge au fumoir, on geint dans -les cabines. Seule, et déjà tout enivrée de balancement, de faiblesse -convalescente, de demi-fièvre... Je regarde, étonnée, ma forme sous -la couverture serrée, et mes pieds pointus, et mes mains inertes sous -les gants épais. C'est moi, ce corps immobile? Et n'est-ce pas ainsi -qu'on attache, les bras aux flancs et les genoux joints, ceux qui ont -cessé pour jamais de se mouvoir, et qu'on verse à la mer, par-dessus -ce parapet?</p> - -<p><br /></p> - -<p>Quelle douceur de songer à cela, ici, sereinement! Je ne souffre plus. -Chaque effort du bateau me guérit davantage. La tête libre, et le -corps si léger, et les yeux perdus... J'égale presque celle que je -serai—plus tard, demain, dans un an, dans une heure?—quand -mon libre esprit voguera sur la mer, délesté du poids qui dort sur cette -chaise-longue...</p> - -<p><br /></p> - -<p>Hier encore, je souffrais. J'appelais, avec l'énergie des malades, la -cessation de ma souffrance. J'espérais ma guérison, j'exigeais le -<i>changement</i>—la vie. Aujourd'hui, je me repose, insensible comme -ceux qui viennent de mourir. Mon souffle n'ouvre pas mes lèvres humides et -froides d'une vapeur salée; le bateau seul respire, d'une longue, d'une -lente et puissante haleine qui le couche à droite, qui le couche à -gauche, qui enfonce son avant au profond de la vague, puis le relève -ruisselant. Un sourd frémissement rythmé l'anime aussi comme les -pulsations d'un cœur essoufflé.</p> - -<p>Qu'il est vivant, le bateau où s'éteint mon mal! Beau nageur blanc, -comme tu emportes vite ma dépouille! Ma dépouille: j'appelle ainsi ce -corps privé soudain de ce qui le tordait si passionnément sur un lit -moite, ce corps si expressif dans sa souffrance, si révolté, qui -luttait contre son mal, inconscient et vigoureux comme un serpent -coupé!... Tu m'emportes guérie—comme si j'étais morte. Pas de -souhait, pas de tourment, plus rien... Le vide, la sérénité vaincue -de ceux qui ont fini d'espérer, fini de pâtir.</p> - -<p>Une nuée rousse, surgie du Nord invisible, derrière moi, traverse -lentement le ciel. Sa couleur m'annonce la fin prochaine du jour, la fin -du voyage, la fin de ma solitude... Quelque chose, en même temps, se -lève sur ma pensée pure et stagnante: une nuée dont je ne puis dire -si elle a forme de souvenir, de souci ou de regret; elle se dissipe -avant de projeter sur un miroir étincelant et désert l'ombre d'un -triste visage penché, ou d'une chimère cabrée, ou d'un combat -amoureux...</p> - -<p>Le nuage roux se hâte et nous devance vers la rive qu'on ne voit pas... -Le soleil descend, berçant sur mon visage aux yeux mi-clos l'ombre du -mât. Le vent grandit par instants, puis retombe, et ses assauts -irréguliers agitent, hors de mon bonnet de laine, un petit drapeau -palpitant de cheveux. Cela est irritant comme la caresse taquine d'un -doigt sur la joue, quand on dort... Je résiste, je ne veux pas de -réveil. Ne peut-on chasser même ces oiseaux tournoyants, noirs sur le -ciel d'un bleu frais de lavande? Leur vol fend l'azur autour de moi, si -vif et si soudain que je tressaille, comme si la plume humide et pointue -de leur aile m'avait atteinte. Ainsi tressaillais-je autrefois, au -passage, dans l'air, de ce parfum... Quel parfum? Je l'ai oublié...</p> - -<p>J'ai oublié. Il y a, entre celle que je fus et celle qui est ici, -couchée, vivante et refroidie comme une terre encore en fleurs d'où la -chaleur se retire, il y a l'enchantement funèbre d'un long mal, il y a -les insomnies, les féeries du délire, les heures des sommeils -fiévreux... Ces pieds joints et paisibles ont usé de leurs ongles le -drap qui les recouvrait, et ces narines, ces lèvres fermées ont -imploré, ouvertes, tendues, le suc d'un fruit calmant, ou la bouffée -du parfum oublié. La douleur et la joie, la musique, la couleur et -l'odeur—autant de rayons affilés qui se brisaient sur moi, et comme -j'en retentissais toute!...</p> - -<p>Le soleil descend, et je me trouble à découvrir que la mer est -maintenant plus pâle que le ciel, la mer tout à l'heure chargée de -noir et de bleu, et de savonneuse écume... Une lumière verte, claire -et dorée, monte des sables mystérieux, et la vague se tait aux flancs -du bateau blanc... Là-bas! qu'est-ce, là-bas? Un long nuage ondulé, -où brillent des oiseaux de neige?</p> - -<p>Non, c'est la terre! Pouvais-je m'y tromper? Ne suis-je pas déjà -debout, penchée toute vers le rivage qui vient lentement à nous, -perçant les vapeurs où naissent peu à peu des villages blancs, des -collines de jeune blé plus vertes que la mer?</p> - -<p>Je tremble, comme si une main irrésistible m'eût tirée d'un sommeil -sans rêves. Je tremble sous le choc reconnu de la lumière, de -l'émotion, de la joie, du parfum et du son, et je tends vers la chaude -terre inconnue, comme si j'allais retrouver là-bas, là-bas, mais avec -un visage ému, des yeux changeants pleins de souci et d'espoir, avec sa -fièvre, avec son mal fécond en songes, celle qui gisait tout à -l'heure, triste et guérie!...</p> - -<p><br /></p> - -<h4>FIN</h4> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Re^verie de Nouvel An, by Sidonie-Gabrielle Colette - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RE^VERIE DE NOUVEL AN *** - -***** This file should be named 63144-h.htm or 63144-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/1/4/63144/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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