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-Project Gutenberg's Jean de Thommeray; Le colonel Evrard, by Jules Sandeau
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Jean de Thommeray; Le colonel Evrard
-
-Author: Jules Sandeau
-
-Release Date: August 17, 2020 [EBook #62960]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN DE THOMMERAY ***
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-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
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- Au lecteur.
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- L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
- harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites
- par le typographe ou à l'impression ont été corrigées. La
- liste de ces corrections se trouve à la fin du texte.
-
- Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée.
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- JEAN
- DE
- THOMMERAY
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- LE
- COLONEL EVRARD
-
- PAR
- JULES SANDEAU
- DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- [Logo: M L]
-
- PARIS
-
- MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
- RUE AUBER, 3, PLACE DE L’OPÉRA
-
- LIBRAIRIE NOUVELLE
- BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT
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- 1873
-
- Droits de reproduction et de traduction réservés
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- JEAN
-
- DE THOMMERAY
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-A MADEMOISELLE FÉLICIE SANDEAU.
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-C’est à toi, sœur chérie, mon refuge et ma consolation, que je dédie ce
-récit, commencé sous tes yeux. Étions-nous assez tristes et malheureux
-alors! Tu m’as appris que les plus mauvais jours, lorsqu’ils sont
-traversés près des êtres qu’on aime, laissent encore de bien doux
-souvenirs.
-
- JULES SANDEAU.
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-
- JEAN DE THOMMERAY
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-C’est à la campagne, près des bois, non loin de la Seine, dans le
-modeste enclos où je comptais achever de vieillir, que je le vis
-pour la première fois. Il avait vingt-deux ans à peine. Quelques
-pages signées de mon nom avaient suffi pour me gagner son cœur: il
-se présentait sans autre recommandation que sa bonne mine et son
-désir de me connaître. Les sympathies de la jeunesse ont un attrait
-irrésistible; il est doux surtout de les inspirer lorsqu’on touche
-soi-même à l’arrière-saison. Je l’accueillis le mieux que je pus sans
-qu’il m’en coûtât grand effort, car en vérité il était charmant. Je le
-vois encore m’abordant au pas de ma grille, svelte, élancé, la figure
-au teint mat ombragée d’un duvet naissant, le nez fin, l’œil bleu, le
-front pur, avec de beaux cheveux d’un blond cendré qui foisonnaient aux
-tempes; sa tenue, ses manières et son langage, l’élégante simplicité
-qui paraissait dans sa personne, tout chez lui témoignait en faveur
-du foyer où il avait grandi. Il faisait une claire journée d’avril;
-nous la passâmes ensemble dans les bois de Meudon, sur les coteaux de
-Sèvres et de Bellevue. Malgré tant d’années qui nous séparaient, nous
-causions bientôt comme deux amis. Fortune rare dans une époque où la
-jeunesse du cœur et de l’esprit ne se retrouvait en général que chez
-les vieillards, dans une époque où les souvenirs donnaient plus de
-fleurs que les espérances, où les soirs jetaient plus de flamme que
-les matins, fortune bien rare en effet et qui mérite d’être signalée,
-ce jeune homme était jeune; il avait tous les entraînements généreux,
-toutes les saintes illusions, toutes les heureuses passions de son
-âge. Il croyait au bien, il admirait le beau, il rêvait l’amour et la
-gloire. Je l’écoutais en souriant, et, par moments, avec une sorte de
-stupeur. D’où venait-il? sous quelle latitude avait-il vu le jour?
-quelle étoile avait lui sur son berceau? Qu’était-ce enfin que ce Jean
-de Thommeray qui, au bout d’une heure d’entretien, n’avait encore
-parlé ni de filles, ni de chevaux, ni même du cours de la rente?
-
-Grâce aux confidences qu’il n’était pas besoin de provoquer, j’arrivai
-promptement à me rendre compte du phénomène que j’avais sous les jeux.
-
-M. de Thommeray, le père, d’une bonne maison de Bretagne, avait
-commencé la vie dans un temps où l’ivresse du renouveau s’emparait de
-tous les esprits. Étudiant à Paris, c’est là qu’il avait traversé les
-dernières années de la Restauration et les premières qui suivirent la
-révolution de 1830, belles années que le siècle n’a pas revues depuis,
-qu’il ne reverra pas. Le culte des intérêts matériels n’avait pas
-envahi les cœurs, la richesse ne s’imposait pas comme le but suprême
-de la destinée; la patrie et la liberté avaient pris rang parmi les
-muses, l’éclat des lettres et des arts passait pour le plus beau luxe
-que pût convoiter une nation intelligente et fière. La jeune génération
-qui fut témoin de cette aurore en a conservé jusqu’au déclin de l’âge
-un lumineux reflet, et, si elle vaut encore aujourd’hui quelque chose,
-c’est pour s’être baignée dans ses clartés. Henri de Thommeray faisait
-partie d’un groupe de jeunes gens étroitement unis, tous possédés
-des mêmes ardeurs, tous animés de nobles ambitions. Ses goûts et ses
-instincts le portaient vers le monde des écrivains et des poëtes: il
-avait pénétré dans leur intimité; sa nature prompte à l’enthousiasme et
-à l’admiration lui avait aisément ouvert tous les sanctuaires. Entraîné
-par des convictions raisonnées et par le mouvement général, il avait,
-au contact des hommes et des choses, laissé tomber un à un, comme les
-pièces d’une armure dévissée, ses préjugés de caste, et, sans abjurer
-les traditions d’honneur de sa famille, il était entré à pleines voiles
-dans le courant des idées modernes. L’amour vrai n’était pas rare
-alors: sincère jusque dans ses écarts, loin d’abaisser les âmes, il
-les élevait même en les égarant. Le gentilhomme breton avait ressenti
-toutes les influences d’une époque de floraison et d’épanouissement
-universel. Il avait aimé d’un amour pur, délicat, romanesque, une jeune
-fille pauvre et bien née, d’origine irlandaise, qu’il devait épouser
-plus tard. Voilà comment il avait fait son droit. Ses études terminées,
-on n’était pas bien sûr qu’il les eût commencées, il s’était décidé,
-après de longs atermoiements, à retourner dans sa province. Il se
-retirait à propos, au moment où tant d’espoirs et de promesses, tant de
-conquêtes déjà réalisées menaçaient de sombrer dans les excès et les
-débordements. De la société qu’il quittait pour ne plus y rentrer, il
-n’avait vu que les côtés éblouissants, il emportait avec lui une ample
-provision de souvenirs enchantés et d’images ineffaçables. A quelque
-temps de là, maître de son patrimoine et pouvant disposer de lui-même
-à son gré, il épousait la jeune fille qu’il aimait. L’un et l’autre
-n’avaient consulté que leur inclination mutuelle; ce qui ne semblera
-pas moins surprenant, c’est que ni l’un ni l’autre n’eurent sujet de
-s’en repentir.
-
-Le domaine héréditaire où ils avaient abrité leur tendresse s’étendait
-dans une des vallées les plus sauvages et les plus silencieuses de la
-vieille Armorique. L’habitation s’élevait à mi-côte, et tenait de la
-ferme autant que du château; un bois de chênes la protégeait contre
-les vents qui soufflaient des grèves prochaines. M. de Thommeray
-vivait, comme ses pères, en gentilhomme campagnard, chassant, montant
-à cheval, visitant ses paysans, faisant valoir ses terres, pendant
-que sa femme, la belle Irlandaise, ainsi qu’on l’appelait dans le
-pays, s’appliquait aux soins domestiques et gouvernait la maison avec
-grâce et autorité. Bien qu’il eût fini par s’acclimater et prendre
-racine dans la réalité, cependant il demeurait fidèle aux goûts de sa
-jeunesse; seulement il s’était cloîtré, pour ainsi dire, dans l’époque
-de son séjour à Paris. Enfermé dans le cercle de ses souvenirs, il
-n’en sortait jamais; rien, en dehors, n’existait pour lui; le temps,
-qui ne s’arrête pas, l’avait oublié en chemin. J’ai connu un parfait
-_gentleman_ qui ne voyageait point sans traîner avec lui l’ameublement
-complet de l’appartement qu’il occupait à Londres. A peine arrivé dans
-une ville où il comptait séjourner pendant quelques mois, que ce fût
-Rome ou Naples, Cadix ou Madrid, Genève ou Lausanne, il s’installait à
-l’hôtel avec son mobilier, et n’éprouvait de satisfaction sans mélange
-que lorsque, après des miracles d’arrangement et de symétrie, il
-était parvenu à s’établir exactement comme chez lui. Dès lors, l’âme
-rassérénée, il reprenait ses habitudes britanniques, et ne mettait le
-nez dehors qu’autant qu’il y était forcé. Je ne sais trop pourquoi M.
-de Thommeray me rappelait ce fils d’Albion. Autour de lui tout portait
-la date et la marque de la période du siècle dans laquelle il s’était
-cantonné. Sa chambre renfermait un échantillon de l’art qui florissait
-à la fin de la restauration: dessins d’Alfred et de Tony Johannot,
-aquarelles de Devéria, eaux-fortes de Paul Huet, médaillons de David,
-statuettes de Barre et de Pradier, esquisses de Scheffer et de
-Delacroix, tout un petit musée qu’il n’eût pas troqué contre la tribune
-des _offices_ ou la galerie du Louvre. Les portraits lithographiés de
-ses illustres amis tapissaient les murs du salon. Ils étaient tous
-là, romanciers et poëtes. La bibliothèque se composait uniquement de
-leurs productions avec hommage de l’auteur. Les lettres qu’il avait
-reçues de chacun d’eux étaient collectionnées dans un album richement
-relié, et qui remplaçait à ses yeux les archives de sa maison. Pas une
-de ces épîtres qui n’affirmât le dévouement le plus profond, pas une
-qui ne respirât l’amitié la plus exaltée; quelques-uns même avaient
-poussé la politesse jusqu’à l’assurer de leur admiration, bien que
-pour la mériter il n’eût jamais fait autre chose que de leur prodiguer
-la sienne. Grâce aux bahuts sculptés, aux crédences et aux dressoirs,
-grâce aux vieilles ferrures dont la demeure était suffisamment pourvue,
-il avait pu sans beaucoup de frais ajuster ses pénates au goût du
-moyen âge, que la littérature nouvelle venait de remettre en honneur.
-Le soir, à la veillée, il relisait avec sa femme les ouvrages qui
-n’avaient pas cessé de les charmer, ou, mieux encore, il refeuilletait
-avec elle le plus charmant de tous les livres, celui qu’ils avaient
-fait ensemble, le poëme de leurs amours. La douce conformité de leurs
-idées et de leurs sentiments, la tendre affection et le constant
-respect qu’ils avaient l’un pour l’autre, donnaient un éclatant démenti
-au moraliste qui prétend qu’il n’existe pas de ménage délicieux. C’est
-par là seulement qu’ils se séparaient de l’esprit de leur temps; le
-bonheur conjugal était le seul anachronisme qu’on eût trouvé à relever
-dans cet intérieur où se perpétuaient les traditions de 1830.
-
-Assurément c’étaient des gens heureux; ils faisaient du bien, voyaient
-peu de monde et se suffisaient à eux-mêmes. Les revenus du domaine
-n’étaient pas assez considérables pour leur permettre de longs
-déplacements; leurs besoins et leurs désirs ne dépassaient point leur
-avoir. Enfin les bénédictions du ciel s’étaient multipliées autour
-d’eux. Ils avaient trois fils, tous les trois bien portants et bien
-venus: le bruit, le mouvement, la fête du logis. En dépit du milieu
-où ils étaient nés, les deux premiers n’avaient jamais montré un goût
-bien vif pour les délices de l’étude et les plaisirs de l’intelligence.
-Enfants, c’étaient de vrais petits bandits en insurrection permanente
-contre l’alphabet, amoureux de l’air libre, impatients de tout frein,
-coureurs de bois et batteurs de buissons, enfourchant à cru les
-chevaux de ferme, galopant à travers la lande, et ne rentrant au gîte
-qu’avec quelque avarie. La mère les grondait, puis les embrassait,
-et ils recommençaient le lendemain; au demeurant, les meilleurs
-diables du monde. Tout en modifiant leurs habitudes d’indépendance et
-de vagabondage, l’éducation n’avait pu les apprivoiser aux choses de
-l’esprit. Ils étaient pour leur père un continuel sujet d’étonnement
-par la profonde indifférence qu’ils témoignaient en matière de
-littérature. Quand celui-ci faisait en famille une des lectures qui
-abrégeaient les soirées d’hiver, ils trouvaient toujours un prétexte
-pour s’esquiver, à moins qu’ils ne prissent le parti plus commode de
-s’endormir au coin de l’âtre. M. de Thommeray se demandait parfois de
-qui tenaient ces jeunes drôles. En revanche, le dernier, c’était Jean,
-avait manifesté dès l’âge le plus tendre des instincts tout contraires
-et des penchants tout opposés. Moins robuste que ses aînés, nature
-délicate, un peu frêle, il avait grandi sous l’aile de sa mère, qui,
-sans préférence marquée, l’enveloppait pourtant d’une sollicitude
-inquiète et raffinée dont se passaient volontiers les deux autres. Il
-échappait à peine à l’enfance qu’il était déjà sensible aux beautés et
-aux harmonies de la création. A vingt ans, il avait dévoré tous les
-volumes qui composaient la bibliothèque du manoir. Romans, poésies,
-pièces de théâtre, il avait tout lu et relu, tantôt le long des haies,
-au versant des vallées, tantôt en présence de l’Océan, sur les plages
-retentissantes. Il s’était enivré de ces récits ardents et passionnés,
-de ces drames étranges où bouillonnaient la séve et la vie, de ces
-beaux vers qui mêlaient leur musique au concert des vents et des
-flots. Naturellement, sans efforts, il bégayait lui-même la langue des
-poëtes. On se représente la joie du père, qui se sentait revivre dans
-ce fils. M. de Thommeray ne se possédait plus. Ses souvenirs, vieillis,
-un peu fanés, avaient recouvré leur éclat et leur vivacité matinale.
-Les années écoulées, les mœurs transformées, la scène du monde occupée
-par de nouveaux acteurs, les révolutions accomplies depuis qu’il avait
-quitté Paris, tout cela ne comptait absolument pour rien: il était
-revenu au lendemain de son départ, et dans ses entretiens avec Jean,
-entretiens qui ne tarissaient pas, il retraçait en traits épiques
-l’histoire des grands jours qu’il avait traversés, les foyers célèbres
-où il s’était assis, les hautes amitiés qui avaient été le lustre
-de sa jeunesse, les aspirations d’une époque de renouvellement et
-de renaissance, tous les épisodes, tous les incidents de la société
-brillante et lettrée à laquelle il s’était mêlé, et qu’embellissaient
-encore les féeries de la perspective et les enchantements de la
-mémoire. Le fils s’était de bonne heure imprégné des souvenirs du père:
-il en avait nourri ses premiers rêves et ses premiers espoirs. Il faut
-le dire, ces peintures, ces vives images n’étaient point faites pour
-inspirer le goût et l’amour de la vie rustique. Ce qui ressortait bien
-clairement des longues confidences que me faisait mon jeune compagnon,
-c’est qu’il avait été de tout temps considéré dans sa famille comme
-objet de luxe; il était le lis qui ne file pas. Pendant que ses aînés,
-toujours levés dès l’aube, s’occupaient à la terre et dirigeaient
-l’exploitation rurale, Jean lisait, songeait ou composait de petits
-poëmes bretons que sa mère comparait avec orgueil aux _Mélodies
-irlandaises_ de Thomas Moore, et qui arrachaient à M. de Thommeray
-des cris d’admiration. Ses frères chérissaient en lui la grâce un peu
-féminine qui semblait inviter leur protection, le charme et l’élégance,
-tous les dons extérieurs, toutes les séductions dont ils étaient à
-peu près dépourvus et que la nature lui avait départies d’une main
-prodigue. On a remarqué que les cadets sont en général les plus beaux;
-leur moulage est, dit-on, plus net et plus sûr. Frères, parents, amis,
-ils reconnaissaient tous qu’une plante si rare appelait le soleil,
-que cet enfant n’était pas né pour végéter à l’ombre, au fond de la
-province. Un beau matin, Jean avait embrassé les êtres excellents qui
-pleuraient en lui disant adieu, et vingt heures après il entrait dans
-Paris avec toutes les illusions que son père en avait emportées.
-
-Il arrivait sans parti pris. Dans la pensée de sa famille, il
-s’agissait pour lui du choix d’une carrière, de s’y préparer
-longuement par l’examen sérieux des divers états de la société. Il
-n’eût pas déplu à M. de Thommeray,--c’était, semblait-il, sa secrète
-ambition,--que ce fils s’illustrât sur le grand théâtre où il n’avait
-joué, lui, qu’un rôle de comparse. Quant à Jean, il n’avait pas de
-programme arrêté. Il était impatient de vivre, impatient d’aborder la
-vie par tous ses côtés élevés. Le monde l’attirait; la fortune des
-lettres le tentait; il aspirait par-dessus tout aux ivresses de la
-passion: son cœur frémissant était plein d’amour sans objet. Chaque
-époque a ses expressions familières et son accent qui lui est propre.
-Je tressaillais parfois en l’écoutant; il avait certains tours de
-phrase qu’il tenait de son père, certaines notes dans la voix qui me
-reportaient brusquement en arrière et réveillaient en moi des mondes
-ensevelis. Il me récita quelques-uns de ses petits poëmes bretons: j’y
-pris un vif plaisir, et, plaisir non moins vif, je pus les louer avec
-sincérité; le poëte de la Bretagne, Brizeux, ne les eût pas désavoués.
-Ainsi nous cheminions tous deux par une tiède après-midi d’avril. Les
-enclos, les vergers en fleur se réjouissaient au soleil; les villas,
-désertées pendant l’hiver, commençaient à se repeupler, et, tout en
-marchant, tout en causant, nous apercevions à travers les grilles de
-jolis enfants qui s’ébattaient autour des pelouses, sur le sable fin
-des allées. Jours tranquilles! heures fortunées! quelques années plus
-tard, seul et la mort au fond de l’âme, je parcourais ces paysages d’où
-l’invasion m’avait chassé, il n’y restait plus que des ruines: seuils
-désolés, maisons béantes, intérieurs pillés, salis, déshonorés. Quels
-hôtes, quels vainqueurs! Non moins maudite et non moins exécrable,
-la guerre civile avait achevé l’œuvre de destruction. La nature
-seule, quoique mutilée, elle aussi, souriait encore comme autrefois
-et réparait déjà ses désastres: la bêtise et la férocité des hommes
-n’avaient pas pu supprimer le printemps.
-
-Des semaines, des mois s’écoulèrent, Jean ne revint qu’à la fin de
-l’automne. Il me parut changé; ce n’était plus chez lui l’enthousiasme
-et la foi qui m’avaient frappé lors de notre première entrevue,
-mais le trouble, l’hésitation du voyageur qui cherche à s’orienter,
-et qui ne reconnaît pas les sites décrits dans son itinéraire. Il
-s’était présenté chez les illustres amis de son père, chez ceux que
-la mort avait épargnés ou que la vie n’avait pas dispersés au loin.
-M. de Thommeray lui avait répété maintes fois qu’il n’aurait qu’à
-se nommer pour se voir adopté par tous et de prime saut introduit
-dans l’intimité des cénacles; il avait même engagé son fils à n’user
-qu’avec discrétion du crédit, du patronage, du zèle empressé de ces
-grands amis. Jean, qui avait feuilleté souvent, toujours avec un pieux
-respect, l’album où les précieuses lettres étaient conservées comme
-des reliques, ne doutait pas qu’en effet les bras et les cœurs ne
-s’ouvrissent pour lui faire accueil. Chacune de ces visites avait été
-marquée par une déception. Les cénacles n’existaient plus. Les génies
-qu’il aimait à se figurer avec une auréole au front s’éteignaient
-pour la plupart dans l’abandon et la tristesse. Aucun d’eux ne se
-souvenait de M. de Thommeray; ils avaient oublié jusqu’à son nom. Le
-plus grand, le plus glorieux de tous, bien digne d’une fin meilleure,
-se débattait misérablement sous l’étreinte des plus dures nécessités.
-Il se rappelait qu’autrefois, à l’âge des chimères, il avait écrit
-quelques vers: il n’en parlait qu’avec dédain. Il avait conseillé
-à Jean de renoncer à la poésie et de se lancer dans les affaires.
-Il regrettait de n’avoir pas suivi cette voie: il avait méconnu sa
-vocation. Un autre, retiré dans sa tour, où il officiait encore de
-loin en loin devant un petit groupe de fidèles, lui avait démontré
-avec beaucoup de courtoisie qu’il n’y avait pas de place pour les
-poëtes dans la société moderne, qu’ils naissaient hors la loi sous
-tous les régimes et fatalement réservés au sort de Gilbert, d’André
-Chénier ou de Chatterton: c’était sa thèse de prédilection, il y
-revenait d’autant plus volontiers qu’elle lui permettait de s’étendre
-sur quelques-uns de ses anciens ouvrages. Jean avait tourné le dos au
-passé chagrin et morose, et s’était mis en relation avec la jeunesse
-du jour et quelques-uns des beaux esprits qui lui donnaient le ton;
-son caractère expansif et loyal, sa bonne grâce, sa générosité, ses
-manières de grand seigneur, lui avaient créé promptement des liaisons
-d’amitié légère dans un monde qui ne se montrait pas difficile. Une
-génération avortée, des âmes sans souffle et sans essor, des cœurs
-sans haine et sans amour, la littérature remplacée par le commérage,
-une philosophie d’antichambre, qui consistait à rabaisser tout ce qui
-relève la nature humaine, voilà ce qu’à l’entendre il avait rencontré
-dans ce monde sceptique et railleur. Telle était sa candeur, qu’il
-avait pu le fréquenter pendant plusieurs mois sans s’apercevoir ni même
-se douter du personnage qu’il y jouait; il n’en était instruit que de
-la veille.--Tenez, dit-il en dépliant un journal qu’il avait tiré de
-sa poche, et m’indiquant du doigt l’article qu’il souhaitait que je
-lusse, prenez connaissance de ce petit morceau: je suis curieux de
-savoir ce que vous en pensez.
-
-Ce petit morceau avait pour titre: _Le Huron de Quimper-Corentin_. Bien
-que Jean de Thommeray n’y fût pas nommé, c’était évidemment lui qu’on
-avait voulu peindre: cela sautait aux yeux de quiconque le connaissait.
-Divisé en chapitres comme le conte de Voltaire qui en avait suggéré
-l’idée, l’article n’était qu’une charge d’un bout à l’autre, mais une
-charge faite avec _humour_, de celles qui sont œuvres d’art et qui, par
-l’exagération même du trait, donnent plus de saillie à la réalité, et
-la rendent, pour ainsi parler, plus visible et plus saisissante. Mon
-ami Jean se trouvait là couché tout de son long. Dès l’âge de cinq
-ans, il apprenait à lire dans les romans néo-chrétiens de M. Gustave
-Drouineau. On lui taillait ses premières jaquettes dans une collection
-de vieux journaux qui portaient la date des dernières années de la
-Restauration. Le milieu dans lequel il avait été élevé, l’éducation
-qu’il avait reçue, son départ de Quimper-Corentin, son arrivée à Paris,
-ses pérégrinations à la recherche des cénacles, tout cela était raconté
-à la diable, de la façon la plus fantasque et la plus hilare. Après
-une série de déconvenues plus drolatiques les unes que les autres,
-dégoûté à jamais d’une société dépravée, où les manches à gigot, les
-grands sentiments et les robes courtes n’étaient plus de mise, le
-nouvel Ingénu reprenait la route de Quimper-Corentin, emportant dans
-sa valise le manuscrit de ses petits poëmes, roulé et ficelé comme un
-saucisson d’Arles. Sa rentrée au pigeonnier paternel le vengeait de
-tous les déboires qu’il avait essuyés à Paris. Il était complimenté
-sous un dais de feuillage par une députation de jeunes Huronnes toutes
-attifées à la mode de 1830. Le soir, sur la pelouse, deux troupes
-d’indigènes simulaient un combat qui était censé représenter la
-lutte des classiques et des romantiques; à travers la foule erraient
-mélancoliquement quelques Hurons en costume de saint-simoniens. Tableau
-final: pluie de fleurs, pétards et fusées, cris de _vive La Fayette_,
-binious et bombardes exécutant l’air de _la Parisienne_, et, pour tout
-couronner, au-dessus de la porte d’honneur, un magnifique transparent
-sur lequel se détachaient en caractères de feu ces dates glorieuses:
-27, 28, 29 _juillet_, et cette déclaration immortelle: _une charte sera
-désormais une vérité_.
-
-Je n’avais pu m’empêcher de sourire.--A votre aise! Monsieur, à votre
-aise! s’écria Jean le prenant sur le ton d’Alceste, la pasquinade vous
-paraît plaisante; riez-en, mais souffrez que, moi, je n’en rie point.
-Que ces petits messieurs échangent entre eux de semblables aménités,
-qu’à tour de rôle ils s’accommodent les uns les autres et s’offrent en
-régal à l’appétit des méchants et des sots, cela les regarde, c’est
-leur affaire; moi, je ne suis pas du bâtiment, je n’appartiens pas au
-public! Il est possible que je ne sois qu’un niais, et même je commence
-à comprendre que je ne suis pas autre chose; mais jusqu’ici je n’ai
-donné à personne le droit de l’écrire dans les gazettes. Croyez-le
-bien, Monsieur, c’est un acte de félonie, un indigne abus de confiance:
-j’étais leur hôte, ils m’avaient accueilli. Qu’allais-je faire dans
-cette galère? Que ne suis-je resté où j’étais!
-
-Tout en reconnaissant ce qu’il y avait de légitime au fond de son
-ressentiment, je ne laissai pas pourtant de lui parler en homme qui
-n’est point étranger aux pratiques de la vie littéraire, et qui sait
-de longue main la part d’importance qu’il convient d’accorder à ces
-sortes de choses. De quoi s’agissait-il? Jean n’était pas nommé; son
-honneur n’était pas atteint. Le procédé était plus que leste, l’article
-en lui-même était inoffensif; l’aiguillon s’arrêtait à fleur de peau,
-il n’entamait pas l’épiderme. L’esprit avait ses moments d’ivresse, ses
-démangeaisons et ses entraînements, auxquels il n’était pas toujours
-maître de résister; dans tous les temps, la presse légère avait commis
-de ces petites iniquités. Qu’y faire? Empêchait-on le vin nouveau de
-fermenter et de petiller dans les cuves? Défendait-on aux merles de
-siffler? Le sage se bouchait les oreilles ou levait les épaules et
-passait son chemin. Jean coupa court à l’apologie.
-
---Mais, Monsieur, vous n’y songez pas; qu’importe que mon nom ne se
-trouve point au bas du portrait, si chacun peut l’y mettre? Qu’importe
-que je ne sois pas nommé, si le masque est assez ressemblant pour que
-tous ceux qui me connaissent me nomment en l’apercevant? Hier, au
-saut du lit, j’ai reçu par la poste vingt numéros de la feuille que
-vous tenez entre les mains; je les ai comptés, je ne me doutais pas
-que j’eusse tant d’amis. Pour attirer mon attention, pour m’épargner
-l’ennui d’une recherche, presque tous avaient eu le soin de marquer à
-l’encre ou au fusain le morceau en question: raffinement de délicatesse
-qu’en vrai Huron je ne soupçonnais pas. Mon honneur n’est pas atteint,
-dites-vous? C’est bien ainsi que je l’entends. Il serait curieux que
-l’honneur d’un galant homme fût à la merci de pareils drôles. S’il ne
-s’agissait que de moi, leurs vilenies ne me toucheraient guère, la
-distance qui nous sépare est telle que j’en conçois l’idée de l’infini;
-mais ce n’est pas seulement ma personne qu’ils ont jetée en pâture à
-la risée publique, c’est aussi l’intérieur où je suis né, c’est mon
-berceau, c’est ma famille. Les illusions qu’on raille si agréablement
-me venaient du cœur de mon père; même après les avoir perdues, je les
-chéris, je les vénère comme la beauté de son âme, et qui s’amuse à les
-outrager mérite mieux que mon dédain. Vous ignorez encore d’où le coup
-est parti. J’ai vu de près la jeunesse de mon époque; si l’été répond
-au printemps, le pays peut s’attendre à de riches moissons. Eh bien!
-dans ce monde où je viens de vivre, je me flattais d’avoir rencontré
-un ami. J’avais fait de lui le confident de mes rêves et de mes
-mécomptes; je n’avais rien de caché pour lui. C’est lui, Monsieur, qui
-m’a trahi! C’est lui qui m’a berné comme Sancho sur un drap d’auberge.
-Que parlez-vous d’entraînements et de démangeaisons auxquels l’esprit
-n’est pas toujours maître de résister! Où nous mèneraient ces lâches
-complaisances? Le bandit qui me guette au coin d’un bois a ses
-démangeaisons, lui aussi, et je n’admets pas, pour ma part, qu’il y
-ait à l’usage des gens d’esprit un autre code de morale que celui des
-honnêtes gens; mais voilà beaucoup de bruit pour un article de journal.
-
-Cette âpreté de langage ne me déplaisait pas; j’aimais la saveur de ce
-fruit encore vert. J’avais craint un instant que l’affaire ne tournât
-au tragique et ne se terminât sur le pré; heureusement il n’en fut pas
-question. Jean s’était apaisé; son regard s’était adouci. Je profitai
-du tour qu’avait pris l’entretien pour toucher à quelques vérités que
-m’avaient enseignées l’expérience et la réflexion. Je n’étais ni le
-détracteur ni le courtisan du temps où nous vivions; je savais que
-le fond de l’humanité varie peu, que les passions ne changent guère,
-qu’en dehors des grandes commotions qui renouvellent de loin en loin
-les conditions de l’atmosphère, le bien et le mal, le bon grain et
-l’ivraie, les rayons et les ombres se retrouvent à toutes les périodes
-presque dans la même mesure et dans les mêmes proportions. Les époques
-les plus fécondes avaient leurs tares et leurs plaies cachées, les plus
-déshéritées leurs perfections et leurs vertus secrètes; il y avait
-place dans toutes pour le travail et le talent, pour le dévouement
-et le sacrifice, pour les bonnes actions et pour les belles œuvres.
-Jean écoutait d’un air résigné, répliquait sans trop d’amertume,
-mais paraissait peu désireux de pousser plus avant ses excursions à
-travers le monde. Il en avait assez, et se tenait pour satisfait. Déjà
-la gloire ne le tentait plus; déjà la poésie se mourait en lui. La
-muse qu’il avait rencontrée un matin dans la lande embaumée refusait
-désormais de le suivre; ses pieds délicats étaient en sang, les
-premiers grêlons de la réalité avaient meurtri son sein et brisé ses
-deux ailes. Il avait cherché l’amour, et n’en avait pas même trouvé les
-apparences. Il me parlait de sa famille avec une tendresse émue, et
-je me sentais porté vers ce jeune homme que je voyais pour la seconde
-fois par quelque chose de semblable à l’affection que j’avais pour mon
-fils. La journée était avancée. Je le retins à dîner, et l’accompagnai
-le soir jusqu’à la gare de Bellevue. J’étais avec lui, sur le quai. Au
-moment de nous séparer:--Il peut se faire, me dit Jean, que je reste
-longtemps sans vous voir, il est même possible que je ne vous revoie
-jamais. Je compte voyager, et, de retour en France, me retirer chez mes
-parents. Conservez de moi un bon souvenir: je n’oublierai pas l’accueil
-que j’ai reçu de vous.
-
-Là-dessus, il m’embrassa et se jeta dans un wagon. La vapeur siffla, et
-le train partit.
-
-Ce brusque adieu, cet élan de tendresse, m’avaient donné à réfléchir:
-je m’en allai pensif et fort troublé. La nuit me sembla longue.
-Dès le grand matin j’accourais chez Jean: il était déjà sorti. Le
-domestique n’était instruit de rien: son maître ne pouvait tarder
-à rentrer, et il m’engageait à l’attendre; je me laissai mener au
-salon. L’aspect seul de cette pièce aurait suffi pour justifier mes
-appréhensions. Tout y dénonçait les préoccupations de l’homme qui se
-dispose à jouer sa vie dans une partie sérieuse. Un monceau de papiers
-récemment brûlés obstruait l’âtre. Les bougies consumées jusqu’au
-ras du cristal témoignaient d’une veille obstinée. Sur le marbre de
-la cheminée, plusieurs lettres sous pli fermé, destinées à la poste;
-des factures acquittées, quelques autres qui ne l’étaient pas: à
-chacune de celles-ci était jointe la somme due. On devinait que Jean
-ne s’était pas déshabillé, le divan avait servi de lit de repos; un
-médaillon où s’encadrait un portrait en miniature, celui de sa mère
-qu’il avait eue présente jusqu’au dernier moment, était resté sur un
-des coussins. Le doute n’était plus permis, Jean était sorti pour aller
-se battre. J’attendis longtemps. Les heures se traînaient; je comptais
-les minutes. Je m’asseyais, je me levais, je ne tenais pas à la même
-place; tantôt j’errais de chambre en chambre, prêtant l’oreille aux
-bruits du dehors; tantôt, penché sur le balcon, je plongeais dans la
-rue un regard avide. Il faisait une brume épaisse, je ne distinguais
-que des ombres. De temps en temps, le domestique, un plumeau à la
-main, traversait la pièce où j’étais; sa figure souriante, bêtement
-épanouie, m’inspirait un désir immodéré de lui sauter à la gorge et de
-le jeter par la fenêtre. Je venais d’ouvrir un livre, je m’efforçais
-d’en lire une page, lorsque je crus entendre le roulement d’une
-voiture sous le vestibule. Quelques instants après une sourde rumeur
-montait dans l’escalier. J’étais déjà sur le palier, et j’aperçus Jean
-qui gravissait péniblement les dernières marches, soutenu par ses deux
-témoins et la pâleur de la mort sur la face. Un troisième personnage
-dirigeait avec autorité les mouvements de l’ascension funèbre: c’était
-un élève interne du Val-de-Grâce qui avait assisté au combat et fait
-sur le terrain le premier pansement.--Ce n’est rien, dit Jean d’une
-voix éteinte en faisant un effort pour me tendre sa main blanche comme
-l’ivoire: une piqûre d’aiguille.--A peine achevait-il ces mots qu’une
-mousse rosée teignit ses lèvres, et il s’affaissa sans connaissance
-entre les bras qui le soutenaient.
-
-La blessure était grave: l’épée avait atteint le poumon. Toutes les
-mesures à prendre, je les pris. J’adressai sur l’heure une dépêche
-au fils aîné de M. de Thommeray, et ne quittai Jean qu’après avoir
-vu sa mère et son frère installés tous deux à son chevet. L’affaire
-avait fait du bruit, j’en ignorais certains détails; je les appris
-par un journal du monde élégant. Dans la soirée du jour où le fatal
-article avait paru, Jean s’était rendu au théâtre des Variétés, où
-l’on représentait une pièce nouvelle; il comptait y trouver ce qu’il
-cherchait. En effet, pendant un entr’acte, il avait aperçu au foyer le
-seigneur qui l’habillait si galamment; il était allé droit à lui, et,
-de son gant qu’il tenait à la main, l’avait touché par deux fois au
-visage. Je savais la suite. Le plaisant de l’aventure fut qu’il sortit
-de là avec une réputation de noblereau et un sobriquet ridicule; on
-a dit longtemps Thommeray le Huron, de même que Scipion l’Africain.
-Durant une semaine ou deux, il côtoya les sombres bords: la jeunesse,
-la science, l’amour et les soins maternels le ramenèrent à la vie. La
-guérison fut prompte, et vers le milieu de novembre il partait avec sa
-mère pour aller passer l’hiver à Pise.
-
-Jean avait promis de m’écrire: il tint sa promesse. Rien de plus
-aimable que l’accent de ses lettres. Comme chez tous les convalescents,
-un mystérieux travail d’apaisement s’était accompli dans son cœur. Il
-plaisantait avec enjouement sur la campagne qu’il venait de faire et ne
-s’autorisait pas de ses espérances trahies pour insulter à l’humanité
-tout entière. Il ne prétendait point connaître à fond le monde; il
-ne le jugeait pas sur l’échantillon qui avait passé sous ses yeux.
-Toutefois ce qu’il en avait vu l’effrayait, et il persistait dans sa
-résolution de n’y rentrer jamais. La santé de l’âme n’était pas plus
-assurée que la santé du corps; plus d’une fois, dans le milieu malsain
-qu’il n’avait fait pourtant que traverser, il avait senti des fumées
-grossières monter à son cerveau. Qui pouvait se croire à l’épreuve de
-la contagion? De plus forts que lui avaient succombé; il s’arrêtait à
-temps sur la pente qui mène aux abîmes. Revenu de toute ambition, il
-se rappelait les bruyères natales et n’aspirait qu’à retourner dans
-le domaine de son père: des idylles sans fin! Il aimait aussi à me
-parler de Pise. Je revoyais la ville aux ponts de marbre, aux palais
-silencieux, aux larges quais déserts. Il jouissait avec délices du
-ciel clément, des chaudes après-midi, de l’air gras et pur qu’il buvait
-à longs traits comme le lait fumant des vaches de Bretagne. Il vivait
-et se laissait vivre.
-
-Cependant, au bout d’un mois à peine, un intérêt nouveau se glissait
-dans sa vie. Il y avait à Pise une jeune femme venue, comme lui,
-pour y passer l’hiver et rétablir sa santé chancelante. Elle était
-d’une beauté rare, et paraissait appartenir à l’élite de la société
-parisienne: elle en avait les élégances, et son air languissant, la
-tristesse de son regard, une teinte de mélancolie répandue sur ses
-traits, ajoutaient encore au charme de sa personne. Elle habitait un
-petit palais sur le bord de l’Arno, et ne sortait que suivie d’un
-domestique ou accompagnée d’une femme de chambre. On ne savait rien de
-son rang; mais sa présence seule en disait assez, et nul ne songeait,
-en la voyant, à s’enquérir de son origine. Il ne s’écoulait pas de
-jour où Jean et sa mère ne la rencontrassent, soit aux Cascines,
-soit au Campo Santo, autour du Dôme ou du Baptistère. C’est sur le
-sol de l’étranger que la patrie est le lien des âmes. Ils étaient
-arrivés promptement à échanger un salut silencieux, puis un sourire
-d’intelligence, puis quelques mots de politesse; des relations s’en
-étaient suivies, et ils se réunissaient fréquemment. Cette jeune femme
-en effet appartenait à la fleur de la société parisienne: c’était la
-comtesse de R... L’imagination de Jean s’égarait déjà dans le bleu;
-ses lettres, qui avaient passé presque sans transition du ton de
-l’églogue au style flamboyant, et dans lesquelles je retrouvais toute
-la phraséologie sentimentale qui avait cours en 1830, n’étaient plus
-remplies que des perfections de la belle comtesse; il n’hésitait point
-à voir en elle une des poétiques héroïnes que ses lectures lui avaient
-révélées. J’eus comme un pressentiment qu’il courait à de nouveaux
-mécomptes. Sans connaître madame de R..., je connaissais assez mon
-temps pour savoir que la passion n’en était pas la note dominante,
-et que jamais l’amour n’avait causé moins de dégâts ni fait si peu
-de victimes, surtout parmi les femmes du monde. Bientôt les lettres
-de Jean devinrent de moins en moins fréquentes, et bref, il cessa de
-m’écrire. Que d’amitiés j’ai vu finir ainsi! Je parle des meilleures
-et des plus anciennes, de celles qui, ayant commencé avec la vie,
-promettaient de ne s’éteindre qu’avec elle.
-
-Deux ou trois ans s’étaient passés. J’ignorais ce que Jean était
-devenu; je supposais qu’il avait donné suite à ses projets de retraite,
-et qu’il vivait en paix chez son père. Il m’avait oublié, et je
-trouvais cela tout simple: dans la saison des longs espoirs, on fait
-généralement bon marché de ce qu’on laisse derrière soi. De mon côté,
-il faut le dire, je ne pensais à lui que de loin en loin. Le courant
-des choses humaines, les préoccupations, les soucis dont aucun âge
-n’est exempt et qui semblent se multiplier avec le nombre des années,
-l’avaient presque effacé de ma mémoire: une tournée que je fis en
-Bretagne raviva dans mon cœur le souvenir de ce jeune ami. Un jour,
-dans une bourgade du Finistère, j’appris par aventure que je n’étais
-qu’à quelques lieues du domaine de Thommeray. Je cédai à la tentation
-de voir de près un ménage heureux, une famille unie. J’affrétai le jour
-même une carriole du pays, et sur le soir, un peu avant la tombée de la
-nuit, j’arrivais au manoir que j’aimais à me représenter comme l’asile
-du bonheur. Ma bienvenue ne faisait pas question; j’arrivais joyeux et
-le cœur en fête.
-
-L’antique demeure, de construction bizarre, était à peu près telle que
-je me la figurais: une vaste ferme entre cour et jardin, avec tours et
-donjon, et qui respirait à la fois la mélancolie du passé et l’activité
-de la vie moderne. Il restait encore des vestiges de fossés et de
-pont-levis. La porte d’honneur, chargée de trophées cynégétiques,
-têtes de loups, de renards, de sangliers, était surmontée d’un écusson
-rongé par le temps et dont les armoiries se distinguaient à peine.
-Quand je me présentai la famille était réunie au salon. Le valet de
-ferme qui m’avait introduit s’étant dispensé du soin de m’annoncer, je
-poussai la porte qu’il avait entr’ouverte, et d’un regard aussi prompt
-que l’éclair, avant que ma présence eût été signalée, j’embrassai dans
-son ensemble le tableau qui s’offrait à mes yeux: M. de Thommeray,
-en veste de chasse, droit comme un peuplier, robuste comme un chêne,
-debout et adossé à la cheminée, la taille haute, l’attitude sévère,
-ses bras croisés sur sa large poitrine; madame de Thommeray, affaissée
-plutôt qu’assise dans un fauteuil, et vieillie de vingt ans depuis
-que je ne l’avais vue; enfin les deux fils aînés penchés sur le
-fauteuil, et observant leur mère. Il régnait dans la salle un silence
-lugubre; la figure de Jean manquait seule au tableau. Certes ce n’était
-point l’image du bonheur que j’avais devant moi. J’arrivais à point,
-le moment était bien choisi! J’admirais une fois de plus l’esprit
-d’à-propos qui me suit partout. Je songeais à me dérober quand madame
-de Thommeray, en levant la tête, m’aperçut et me reconnut aussitôt.
-Elle passa précipitamment son mouchoir sur ses joues flétries, fit
-vers moi quelques pas rapides, et saisit ma main, qu’elle étreignit
-par un mouvement convulsif, tandis que son regard m’interrogeait avec
-avidité et semblait vouloir me fouiller les entrailles. J’étais au
-supplice. Cette scène muette n’avait duré qu’une seconde. J’expliquai
-en peu de mots le hasard qui m’avait amené. Dès qu’elle eut compris
-qu’il s’agissait seulement d’une visite de passage, ses traits, qui
-s’étaient animés un instant, reprirent tout à coup leur expression
-désespérée. Elle eut cependant le courage d’ébaucher un pâle sourire,
-et, sans quitter ma main qu’elle tenait encore, elle me conduisit à
-son mari. J’envisageai M. de Thommeray: avec sa crinière de lion toute
-blanche, ses sourcils noirs, sa prunelle sombre et sa barbe grisonnante
-par places, qu’il portait tout entière, il avait grand air et me parut
-admirablement beau.
-
---Monsieur, dit-il en me saluant avec une grave politesse, vous n’êtes
-pas un étranger chez moi; madame de Thommeray m’a souvent parlé de
-vous. Je sais que vous avez été excellent pour elle pendant son séjour
-à Paris, et c’est ajouter encore à ma reconnaissance que de m’offrir
-ici l’occasion de vous l’exprimer.
-
-Cet accueil un peu magistral acheva de me démonter. Je n’étais pas venu
-quêter des compliments; mais, puisque M. de Thommeray avait cru devoir
-tout d’abord m’entretenir de sa gratitude, je m’étonnais qu’il n’eût
-pas même fait allusion à celui de ses fils que j’avais soigné et veillé
-comme s’il eût été le mien. J’hésitais moi-même, sans m’expliquer
-pourquoi, à prononcer son nom. J’étais dans la position d’un homme qui
-sent le terrain miné sous ses pieds, et qui n’ose plus faire un pas.
-Enfin je m’informai de Jean, mais à peine l’eus-je nommé que M. de
-Thommeray me ferma la bouche.
-
---Monsieur, me dit-il d’un ton bref, il ne nous reste plus que deux
-fils, ils sont tous les deux devant vous. Nous ne parlons jamais de
-celui que nous avons perdu.
-
-Je demeurai un instant comme anéanti. Jean était mort... mais non!
-L’attitude de M. de Thommeray, sa voix, son geste, son langage,
-n’étaient pas d’un père qui a eu l’affreux malheur d’ensevelir un de
-ses enfants. S’il était vrai que Jean fût mort, ma présence inattendue
-aurait provoqué chez la mère une explosion de désespoir ou une crise
-d’attendrissement plutôt qu’un mouvement d’ardente curiosité. Je
-l’avais assistée au chevet de son fils, j’avais partagé ses angoisses;
-elle n’eût pas été maîtresse de son émotion, elle se serait jetée
-dans mes bras, nous aurions pleuré ensemble. J’avais fait toutes ces
-réflexions en moins de temps qu’il ne m’en faut pour les écrire. Jean
-vivait, et pourtant il n’avait plus sa place au foyer dont il était
-naguère la parure et la joie. Je ne savais que m’imaginer ni que dire.
-Mon regard allait de l’un à l’autre et ne rencontrait que des visages
-consternés. M. de Thommeray seul se tenait impassible; mais ses lèvres,
-violemment crispées, trahissaient l’effort d’une douleur hautaine qui
-se contraint pour ne pas éclater. Je me disposais à prendre congé,
-lorsqu’une porte du fond s’ouvrit à deux battants, et une servante
-parut sur le seuil: les plus dures afflictions de l’âme ne changent
-ni les habitudes ni les conditions de la vie, et tous les jours, aux
-mêmes heures, on se met à table, si malheureux qu’on soit.--Vous dînez
-avec nous? dit madame de Thommeray qui s’était emparée de mon bras. Et,
-comme je cherchais à m’excuser:--Par pitié, ajouta-t-elle à mi-voix, ne
-partez pas avant que j’aie pu vous parler.--Je ne résistai plus et me
-laissai conduire.
-
-Malgré ces préliminaires, les choses se passèrent moins tristement
-que je n’aurais pu l’espérer: à défaut d’entrain, le dîner ne manqua
-pas de cordialité. Les cœurs et les esprits s’étaient détendus peu à
-peu. Remis de la gêne que leur avait causée ma visite inopportune,
-mes hôtes n’avaient pas tardé à comprendre que je n’étais pas, moi
-non plus, sur un lit de roses, et, avec un tact dont je leur sus gré,
-tous à l’envi s’efforçaient de me faire oublier ce qu’il y avait dans
-ma position de pénible et d’embarrassé. Chacun y mit du sien. Tous
-me traitaient comme un ami qui eût été attendu. Madame de Thommeray
-n’était plus la belle Irlandaise, telle encore que je l’avais vue à
-Paris. Les dernières années qui venaient de s’écouler avaient éteint
-ce qui restait en elle d’éclat et de beauté; mais elle était toujours
-la belle âme que j’avais été à même d’apprécier. L’honneur de sa vie
-pouvait se résumer en quelques mots: elle avait été l’unique amour
-d’un honnête homme qu’elle avait uniquement aimé. Cela dit tout, et
-n’est point banal. Les deux fils, deux colosses, sans avoir aucune
-des grâces de leur jeune frère, n’étaient pas cependant dépourvus de
-tout charme: ils avaient celui de la douceur unie à la force. J’étais
-frappé surtout de la déférence et du respect qu’ils témoignaient à
-leurs parents jusque dans les plus petites choses: ces habitudes de
-soumission, qui tendent de plus en plus à se perdre dans les familles,
-avaient un caractère particulièrement touchant chez de jeunes hommes
-qui semblaient faits pour commander. Leur esprit était sans apprêt,
-je dirais presque sans culture, mais l’élévation de leurs sentiments
-n’en ressortait que mieux, et ils parlaient avec un grand sens de tout
-ce qui se rattachait à leurs occupations journalières. Quant à M. de
-Thommeray, il y avait un terrain sur lequel nous devions nécessairement
-nous entendre. Nous étions du même âge. Étudiant à Paris en même temps
-que lui, j’avais assisté comme lui à la résurrection des lettres, aux
-fêtes de la renaissance; nos deux jeunesses s’étaient épanouies à la
-même heure, dans les mêmes clartés. En rapprochant nos souvenirs, il
-se trouvait que nous avions vécu côte à côte, et que plus d’une fois
-nous avions dû nous coudoyer. C’était pour lui, comme pour moi, un
-sujet d’étonnement que nous fussions restés étrangers l’un à l’autre,
-que sa main et la mienne ne se fussent point rencontrées. Nous avions
-bu aux mêmes sources, ressenti les mêmes ivresses; mais le passé dont
-il faisait jadis ses plus chères délices, dans lequel il s’était si
-longtemps confiné, ne lui disait plus rien: il n’en parlait qu’avec
-tristesse. Il avait vieilli doucement en présence d’un splendide décor
-qu’il prenait pour la réalité, et voilà qu’un orage venu sur le tard
-avait tout emporté; comme le laboureur qui retrouve sa ferme brûlée et
-son champ dévasté, il contemplait d’un œil morne l’édifice de toute sa
-vie foudroyé et réduit en poudre. Il y avait des moments où, en dépit
-des efforts communs, la conversation tombait tout à coup et s’éteignait
-comme un feu de chaume. Il se faisait alors un long silence, plus
-lourd, plus accablant que le vent du Sahara. Chacun de nous pensait
-à Jean, les yeux de la mère le cherchaient à sa place vide, et le
-nom qu’il était interdit de prononcer, que nul ne prononçait, ce nom
-proscrit remplissait tous les cœurs, oppressait toutes les poitrines.
-
-A l’issue du dîner, pendant que le gentilhomme campagnard allait avec
-ses fils surveiller la rentrée des récoltes, madame de Thommeray,
-restée seule avec moi, m’entraînait au jardin. L’après-midi avait été
-brûlante. La soirée était chaude encore; derniers souffles embrasés du
-jour, de pâles éclairs blanchissaient l’horizon. A peine avions-nous
-fait quelques pas le long des charmilles, qu’elle se laissait tomber
-sur un banc, et là, brisée par la contrainte qu’elle venait de
-s’imposer, elle donna un libre cours aux larmes qui l’étouffaient. Je
-m’étais assis auprès d’elle, et je tenais ses mains dans les miennes.
-Je me taisais: il y a des douleurs qu’on n’ose pas interroger.--Ainsi,
-dit-elle enfin, vous ne l’avez pas vu? Vous ne savez rien de sa vie?
-Vous ne savez rien, vous n’êtes au courant de rien? Quand vous êtes
-entré, je me suis imaginée, en vous apercevant, que vous veniez me
-parler de lui, j’ai cru que vous m’apportiez de ses nouvelles.
-
---Je venais en chercher, Madame. Je me réjouissais à la pensée de le
-trouver ici, heureux dans sa famille heureuse. Je ne sais rien, je ne
-suis au courant de rien. La dernière lettre que j’ai reçue de lui était
-datée de Pise, et depuis...
-
---Ah! fatal séjour! ville à jamais maudite! s’écria-t-elle avec un
-geste de désespoir; c’est là qu’on me l’a pris, c’est là qu’on m’a
-ravi mon enfant.--Et d’une voix fiévreuse elle se mit à raconter
-ce que je savais déjà, tout ce que j’ignorais encore, la rencontre
-qu’elle avait faite à Pise, ses relations avec madame de R..., la
-passion de Jean qu’elle n’avait pas su prévoir, le trouble et le
-remords dont elle avait été saisie en voyant clair dans le cœur de son
-fils.--J’étais sans défiance, rien ne m’avait avertie du danger. Cette
-jeune femme semblait aussi peu faite pour inspirer la passion que pour
-la ressentir. Nulle exaltation dans les idées, l’imagination la plus
-calme, un cœur parfaitement rassis, avec cela un esprit ingénu, une
-âme vide et sans détours, étalant naïvement sa nudité, trop satisfaite
-d’elle-même pour recourir à des vertus d’emprunt, enfin beaucoup
-d’assurance, et pas l’ombre de coquetterie: elle ne se donnait pas même
-la peine de chercher à plaire. Il n’était pas jusqu’au caractère de sa
-jolie figure qui ne contribuât à ma sécurité: il y manquait l’étincelle
-divine, la flamme de l’intelligence. Je ne voyais ses traits s’animer,
-ses beaux yeux prendre feu que lorsqu’elle entamait le récit des fêtes
-mondaines qui avaient été jusque-là l’unique occupation de sa vie,
-et qui représentaient pour elle le seul côté sérieux de la destinée.
-Elle n’avait pas d’enfants, s’applaudissait de n’en point avoir, et
-parlait de son mari juste assez pour rappeler de temps en temps qu’elle
-était mariée. Les arts et la nature l’intéressaient médiocrement;
-quelques journaux de mode, qu’elle se faisait adresser de Paris,
-composaient toutes ses lectures. Je l’observais avec curiosité; elle
-était pour moi un sujet d’étude. Ce qui me frappait surtout chez elle,
-c’était l’amour de la toilette et le génie de l’ajustement. Elle avait
-fait de la parure une espèce de culte qu’elle rendait à sa beauté.
-Peu lui importait le public; elle se parait pour se parer, pour sa
-propre satisfaction et son agrément personnel. Quoique souffrante et
-résignée à passer dans la retraite le temps de son exil, elle était
-arrivée avec toute une cargaison de caisses à chiffons, absolument
-comme s’il s’agissait de passer l’hiver à la cour. Je me souviens
-qu’un soir je la trouvai chez elle en toilette de bal. Toutes les
-bougies étaient allumées; elle était seule et n’attendait personne.
-Parfois, à la veillée, dans le petit appartement que j’occupais à
-la _locanda_, tandis que je travaillais sous le bec d’une lampe de
-cuivre, elle entrait tout à coup comme un tourbillon, habillée tantôt
-en espagnole, tantôt en bohémienne, tantôt en marquise de Pompadour,
-éblouissante dans tous ces costumes, qui étaient autant de souvenirs
-des derniers bals auxquels elle avait assisté et qu’elle me décrivait
-dans leurs plus minutieux détails. Elle n’était pas futile, elle était
-la futilité. Eh bien! Monsieur, Jean l’adorait. Il avait découvert
-dans ce joli néant une victime de la société, un cœur dépareillé, une
-âme incomprise. Il devinait des trésors de mélancolie dans le mortel
-ennui qui la consumait. Ces apparences de frivolité n’étaient que le
-déguisement d’une douleur qui cherche à s’étourdir; il pressentait sous
-la grâce de ces mensonges des abîmes sans fond de passion contenue, de
-tendresse et de poésie. Que sais-je encore? C’était la femme de ses
-rêves! Vous jugez cependant quel effroi fut le mien dès que j’ouvris
-les yeux. Madame de R... eût été libre que je n’aurais pas vu sans
-frémir mon fils se jeter tête baissée dans une semblable aventure.
-De toute façon, ma place n’était plus à Pise. A force de prières et
-de remontrances, j’avais amené Jean à partir avec moi. Nous partîmes
-ensemble, et même à présent je veux croire qu’il était sincère dans sa
-résolution de me suivre. Je m’en allais triomphante et heureuse de le
-sauver encore une fois; mais à Livourne, au moment de quitter l’hôtel
-pour nous rendre au bateau, il ne se contint plus, sa passion éclata
-en cris de révolte. Était-ce lui, Jean, mon dernier-né, que j’avais en
-secret préféré aux deux autres, était-ce lui qui me sacrifiait, moi, sa
-mère, à qui et à quoi, juste Dieu! Tout ce que je pus dire fut inutile:
-il résista même à mes larmes. Je continuai seule mon voyage, je rentrai
-seule dans la maison qui ne devait plus le revoir.
-
-Elle s’interrompit un instant, et ses pleurs recommencèrent de
-couler.--Ce qu’est devenue cette liaison, comment elle a vécu, comment
-elle a fini, je ne puis vous l’apprendre. Je sais seulement que mon
-fils y a laissé jusqu’à la fierté de son âme. Il n’existe plus, le
-jeune homme que vous avez connu. Ah! malheureux enfant, combien
-sa chute fut rapide! Il quittait Pise vers la fin de l’hiver et
-rentrait dans Paris. Il devait n’y séjourner qu’une semaine; des mois
-s’écoulèrent, et nous l’attendions encore. J’avais tout dit à mon mari.
-L’un et l’autre nous avons vieilli dans la foi de notre jeunesse; nous
-nous étions toujours figuré que l’amour, le premier des biens, était
-assez riche de ses joies et de ses douleurs pour pouvoir se suffire à
-lui même: Jean se chargea du soin de nous désabuser. Madame de R...
-l’entraînait dans un courant où notre avoir ne lui permettait pas de
-la suivre. Nous l’avions trop aimé; à la première résistance un peu
-sérieuse, il se cabra et mordit le frein. Aux objurgations de son père,
-il répondait avec aigreur; les remontrances de ses frères ne faisaient
-que l’irriter; mes plaintes le touchaient à peine. Je lui envoyais en
-secret tout ce dont je pouvais disposer; nous étions épuisés, à bout de
-sacrifices. Un jour enfin il poussa vers nous tous un cri d’effarement,
-le cri d’une âme où la vie se brise: il renonçait à reprendre sa place
-au milieu de nous, et, dans un adieu suprême, il demandait qu’on lui
-pardonnât. Reviens, reviens! s’écria la famille éplorée. Oui, nous
-te pardonnons. Reviens, mon fils! Reviens, mon frère! La maison qui
-te pleure s’ouvrira pour te recevoir, et nous fêterons, nous aussi,
-le retour de l’enfant prodigue. Ainsi nous le rappelions tous, et
-pourtant il ne revint pas. Le lien fatal semblait rompu; quel autre
-charme pouvait le retenir? Il avait mis fin à ses exigences et parlait
-vaguement d’un long travail qu’il avait entrepris; il remettait de
-mois en mois, et nous l’attendions toujours. C’est là, Monsieur, qu’en
-étaient les choses. Il n’écrivait qu’à longs intervalles; il y avait
-dans le ton de ses lettres je ne sais quoi de sec et de banal qui me
-glaçait le cœur. Nous ne vivions plus; une sourde inquiétude nous
-minait lentement. Nos deux aînés allaient partir pour s’enquérir de
-sa situation et tenter auprès de lui un dernier effort, quand tout à
-coup de sinistres rumeurs, qui depuis quelque temps couraient dans le
-pays, pénétrèrent jusque sous notre toit. Ce fut le curé du village
-qui, le premier, nous donna l’alarme. Il avait vu grandir nos enfants;
-il était le confident, le consolateur de nos peines. On disait, on
-affirmait tout haut que Jean de Thommeray, notre fils, traînait son nom
-dans un monde où ne se fourvoient ni les esprits droits ni les cœurs
-honnêtes, qu’il passait à Paris pour un des princes de la jeunesse
-désœuvrée, qu’il avait un hôtel, qu’il avait des chevaux, que le jeu
-fournissait à ce luxe éhonté. Le ciel s’écroulait sur nos têtes. Ce
-n’était plus aux frères de partir, mais au père. Il revint au bout de
-quelques jours: ses cheveux avaient achevé de blanchir. Je le vois
-encore rentrant dans sa demeure, où dix générations successives avaient
-conservé intact le culte de l’antique vertu, où pas un n’avait failli,
-où de tout temps la bonne renommée avait tenu lieu de richesse. Il vint
-à moi et me dit: Femme, il ne nous reste plus que deux fils. Ce fut
-tout. Je n’appris que plus tard ce qui s’était passé. Comme il allait
-franchir le seuil de l’hôtel où Jean nous avait laissé croire qu’il
-s’était logé modestement, un break attelé de quatre chevaux, sortait à
-grand fracas de la cour. Deux laquais poudrés et galonnés occupaient le
-siége de derrière; Jean conduisait lui-même l’attelage: assise auprès
-de lui, une créature insolemment parée répandait jusque sur les roues
-les vastes plis de sa robe flottante. Après avoir vu l’étalage de notre
-honte s’éloigner et se perdre dans l’avenue des Champs-Élysées, M. de
-Thommeray avait remis sa carte à un valet de pied, et il était reparti
-le jour même. Vous savez le reste. Toutes relations ont cessé entre
-nous et le fils indigne; nos serviteurs ont ordre de ne plus prononcer
-son nom. Eh bien! tout indigne qu’il est, je ne puis pas l’arracher de
-mon cœur; je suis sa mère, il est mon enfant. On a été trop dur, on ne
-s’est pas souvenu des paroles du Christ, on a manqué de charité. Pour
-le relever, il ne fallait peut-être que lui tendre la main: le farouche
-honneur, l’implacable orgueil ne l’ont pas voulu. Vous irez le trouver,
-Monsieur. Vous me le promettez? poursuivit-elle d’une voix suppliante.
-Ne le heurtez point, cherchez plutôt à l’attendrir. Vous connaissez la
-vie qu’il nous a faite: elle était hier, elle sera demain ce qu’elle
-est aujourd’hui. Racontez-lui ce que vous avez vu, mettez sous ses
-yeux le tableau de notre intérieur désolé. Il n’est pas méchant;
-dites-lui que je l’aime encore, et, si déchu qu’il vous paraisse, ne
-l’abandonnez pas, allez à lui sans vous lasser. Le mal, comme le bien,
-a ses heures de défaillance; pour sauver une âme en détresse, pour la
-ramener au rivage, il suffit parfois du brin d’herbe que la colombe
-jette à la fourmi qui se noie. Enfin, Monsieur, vous m’écrirez; ne me
-cachez rien, mais parlez-moi de lui; que je sache qu’il vit, que je le
-sente vivre, dussé-je achever d’en mourir!
-
-Je m’attendais à des révélations douloureuses, et pourtant, je l’avoue,
-ces confidences dépassaient toutes mes prévisions. Était-ce bien de
-Jean qu’il s’agissait? Par quelle pente, par quels degrés ce jeune
-homme était-il descendu des hauteurs où je l’avais laissé? Quel choc
-imprévu avait pu le jeter dans les bas-fonds d’un monde dont le contact
-seul eût révolté jadis tous ses instincts? Sans avoir là-dessus aucune
-donnée certaine, madame de Thommeray, avertie par l’instinct maternel,
-le plus sûr des instincts, attribuait à madame de R... la chute de son
-fils. Que la jolie comtesse y fût pour quelque chose, je n’étais pas
-moi-même éloigné de le croire; mais que cette bulle de savon eût pesé
-d’un tel poids sur une destinée, que cette folle brise eût déraciné
-l’espoir d’une famille, démantelé l’honneur d’une maison, voilà ce
-qui ne s’expliquait pas. Ma raison s’y perdait. Il se faisait tard.
-Nous avions rejoint M. de Thommeray au salon; je serrai la main de
-mes hôtes, trop généreux pour chercher à me retenir, et je m’éloignai
-pénétré de tristesse, en repassant dans mon esprit tout ce que je
-venais de voir et d’entendre.
-
-De retour à Paris, je pensai à m’acquitter sans retard de la mission
-qui m’était confiée; mais, avant d’agir, je désirais savoir au juste
-quelles étaient les habitudes de Jean et quelle existence il menait.
-Malgré tout ce qui avait frappé mes yeux et mes oreilles, j’hésitais
-à croire le mal aussi profond que je l’avais jugé d’abord sous
-l’influence du milieu austère où je venais de passer quelques heures:
-je tenais à m’assurer si M. et Madame de Thommeray ne s’exagéraient
-pas involontairement la portée des écarts de leur fils. Quoique
-étranger au monde des affaires, j’y comptais pourtant des amis: les
-renseignements que j’obtins ne me laissèrent malheureusement aucun
-doute. Tout était vrai et au grand jour: Jean ne cachait rien de sa
-vie. Il ne faudrait pas pourtant s’imaginer qu’on ne parlât de lui
-qu’avec mépris; nous avons des trésors d’indulgence pour la corruption
-élégante et prospère. Ses coups de bourse, son bonheur au jeu, lui
-valaient sur la place moins de contempteurs que d’envieux, et, tandis
-que sa famille le rejetait, il y en avait plus d’une qui l’eût adopté
-volontiers. Du reste, l’opinion de ses contemporains lui était fort
-indifférente; le vice avait rarement affiché de si vertes allures.
-Il vivait publiquement avec une sorte de créature que ses aptitudes
-et sa dextérité à dévorer les fils de famille avaient rendue célèbre
-sur le turf parisien. Fiametta était son nom de guerre; son nom de
-paix, nul ne l’a jamais su. L’histoire de leur rencontre ne mériterait
-pas d’être rapportée, si l’on ne pouvait y voir un trait des mœurs du
-temps. Un dimanche, en plein soleil d’été, la Fiametta traversait seule
-le jardin du Palais-Royal. La hardiesse de sa démarche, le carmin de
-ses lèvres, le caractère de sa beauté, qu’accentuait encore l’éclat de
-sa toilette, auraient suffi pour attirer tous les regards; mais ce qui
-la signalait surtout à la curiosité des promeneurs, c’était la masse
-énorme de cheveux roulés dans un filet de soie qui tombait du sommet
-de la tête jusqu’au milieu du dos, et qu’elle portait littéralement
-comme une hotte. Jamais la folie du cheveu n’avait été poussée si
-loin. L’extravagance de ce luxe d’emprunt avait mis le public en
-gaieté, et, la donzelle n’ayant dans sa personne rien qui commandât le
-respect, un instant vint où elle se trouva enfermée dans un cercle de
-quolibets. Chacun disait son mot, les femmes s’en mêlaient. D’honnêtes
-bourgeoises, à qui les appointements de leurs maris ne permettaient
-qu’un modeste chignon plat comme une galette, criaient au scandale,
-et se vengeaient ainsi des rigueurs de la destinée. Elle cependant,
-l’air hautain et superbe, demeurait impassible au milieu de la foule
-qui grossissait. L’arrogance de son attitude ne faisait qu’exciter
-la verve des assistants, quand tout à coup, sous le feu croisé des
-rires gouailleurs et des malins propos, elle enleva d’un tour de
-main le filet où la masse de cheveux était emprisonnée, et toute
-sa chevelure, entraînée par son propre poids, se déroula en larges
-nappes et l’enveloppa comme un manteau. Les rires avaient cessé, un
-cri d’étonnement sortit de toutes les poitrines. Jean, qui passait
-par là, avait été témoin de cette scène. Il s’approcha gracieusement
-de la belle qu’il voyait pour la première fois, et que son triomphe
-échevelé ne laissait pas d’embarrasser un peu.--Madame, lui dit-il du
-ton le plus courtois, ma voiture est à deux pas d’ici, et, si vous
-le permettez, j’aurai l’honneur de vous y conduire.--Sans hésiter,
-elle avait accepté le bras de Jean, et, à partir de ce jour, ils ne
-s’étaient plus quittés.
-
-Attractions du ruisseau! éternelle puissance de la putréfaction morale!
-cette fille, d’une beauté douteuse et d’un âge incertain, aussi
-dénuée de cœur que pourvue de cheveux, exerçait sur Jean un empire
-absolu. Il se montrait partout avec elle, au bois, aux courses, au
-théâtre; c’est elle qui tenait sa maison, elle y était maîtresse et
-souveraine. On peut d’après cela se former une idée de la société qu’il
-recevait chez lui: femmes déclassées, gens de bourse, auteurs peu
-considérables, journalistes peu considérés, petits gentilshommes à bout
-de patrimoine, et qui, sans emploi ni ressources avouables, faisaient
-grande chère et beau feu, tels étaient les commensaux habituels de la
-place où je me préparais à pénétrer. La démarche était scabreuse, je
-n’en espérais aucun résultat. Je n’avais rien de ce qu’il faut pour
-travailler fructueusement à la conversion des pécheurs; mais, outre
-que j’obéissais à madame de Thommeray, je ne pouvais me défendre d’un
-mouvement de compassion pour ce jeune homme qui m’avait été cher et
-que j’avais connu si aimable. Il y avait dans le déraillement de sa
-destinée un mystère qui m’attirait. J’éprouvais l’impérieux besoin
-d’interroger le gouffre qui l’avait englouti: je voulais lui donner
-jusque dans son abaissement, à défaut d’estime, un témoignage d’intérêt.
-
-Donc, un matin, je me rendais chez Jean. Son hôtel était situé
-dans une des rues encore assez désertes qui aboutissent à l’avenue
-des Champs-Élysées. L’habitation se composait d’un seul étage; le
-boulingrin qui s’étendait devant le perron, les massifs de verdure
-qui masquaient les écuries et les remises, lui donnaient un air de
-cottage. Un domestique en culotte courte et en habit à la française
-avait pris mon nom: quelques instants après, j’étais introduit dans
-un salon d’attente qui n’eût point déparé l’intérieur d’un palais.
-Œuvres d’art et tableaux de maîtres, tentures de damas de soie, tapis
-de Smyrne, émaux de la renaissance, vieilles faïences italiennes; une
-bougie brûlait à l’intention des fumeurs sur une table de marqueterie
-couverte de journaux, de brochures et de bulletins portant les derniers
-cours de la Bourse. Jean me suivait de près, je n’eus pas l’ennui de
-l’attendre longtemps; une porte s’ouvrit, et je le vis paraître.
-
-Il vint à moi la main tendue, avec beaucoup d’aisance et de
-désinvolture, sans le moindre trouble apparent, comme si le luxe au
-milieu duquel je le surprenais eût été le prix avéré d’un travail
-glorieux ou honnête. Il commença par s’excuser de m’avoir si longtemps
-négligé.--Vous êtes tout excusé, lui dis-je. J’arrive de Bretagne, j’ai
-eu l’occasion d’y voir votre famille, et, comme vous ne m’avez jamais
-parlé de vos parents qu’avec amour et respect, je crois remplir un
-devoir en venant vous entretenir de l’état d’affliction où je les ai
-trouvés.
-
-Je partis de là pour lui rendre compte du spectacle navrant dont
-j’avais été le témoin; mais lui, m’interrompant presque aussitôt:--De
-grâce, Monsieur, n’allez pas plus avant, me dit-il avec un grand calme
-et d’un ton d’urbanité parfaite. Je rends justice à vos intentions,
-mais je sais depuis longtemps tout ce que vous pensez avoir à
-m’apprendre, vous ne m’apprendriez absolument rien. C’est entendu,
-ma façon de vivre est pour tous les miens un sujet de trouble et de
-scandale. Mes frères me renient, ma mère pleure en secret sur moi, mon
-père ne me connaît plus. Parlons à cœur ouvert, je suis le désespoir
-et la honte de ma famille. Eh bien! Monsieur, soyez mon juge. Qu’ai-je
-fait pour provoquer cet appareil de deuil et ce déploiement de
-rigueurs, pour mériter de perdre l’affection des êtres qui m’aimaient
-et pour tomber si bas dans leur estime? J’aurais commis quelque grand
-crime que je ne serais pas traité plus durement. Est-ce ma faute,
-à moi, si mes parents, enfermés et murés dans le souvenir de leur
-jeunesse, ont vieilli sans s’apercevoir du travail qui s’accomplissait
-autour d’eux? Est-ce ma faute si, après avoir été élevé comme dans un
-cloître, bercé d’illusions, nourri de contes bleus et gorgé d’idéal,
-je me suis éveillé un beau matin en présence d’une société où il n’y
-avait de vrai que l’argent, et qui démentait par la fureur de ses
-convoitises toutes les croyances, toutes les rêveries dont on m’avait
-farci la cervelle? Est-ce ma faute enfin si, dans cette terre promise
-où j’arrivais la lèvre en feu et le cœur plein de flamme, je n’ai
-trouvé que des sources taries et des brasiers éteints? Je n’étais
-pas un saint. Las de courir après les chimères, de n’embrasser que
-des fantômes et de laisser un lambeau de ma chair dans chacun de ces
-embrassements, je me suis accoutumé peu à peu aux réalités. Ne pouvant
-prétendre à réformer le siècle, j’ai fini par me faire à ses mœurs et
-par endosser sa livrée; il m’a paru que, dans une société où l’argent
-était dieu, ne pas être riche serait une impiété. Le temps n’est plus
-du bien longuement et laborieusement amassé. Tout va vite aujourd’hui.
-On ne conquiert plus la fortune, on la surprend ou on la force. J’ai
-joué, je ne m’en défends pas: si c’est un cas pendable, voilà beaucoup
-de gens en l’air. J’avais l’audace et le sang-froid, le coup d’œil
-prompt et sûr, la décision rapide, tout m’a réussi: où est le mal?
-Je soutiens par le jeu l’état de maison que le jeu m’a donné: parmi
-les fortunes du jour, combien en comptez-vous qui puissent invoquer
-une autre origine et qui se maintiennent par une autre industrie? Si
-vous consultiez le carnet de mon agent de change, vous m’y verriez
-en nombreuse et bonne compagnie. Mes parents ont vécu des passions de
-leur époque: je vis des passions de la mienne. Quelle action cependant
-peut-on me reprocher? Me suis-je enrichi au détriment de l’honneur? Mon
-nom a-t-il servi d’enseigne à quelque entreprise douteuse? M’a-t-on
-surpris me glissant le soir dans quelque tripot clandestin? Je
-travaille en pleine lumière et vais partout tête levée. Si ma richesse
-est fille du hasard, je la légitime et l’anoblis par l’usage que je
-sais en faire. Je dépense en grand seigneur, et l’or qui passe par mes
-mains n’a pas le temps de les salir. Quant au monde dont je m’entoure,
-croyez-moi, de quelque nom qu’il vous plaise de l’appeler, il ne vaut
-ni plus ni moins que celui qui s’intitule modestement le meilleur
-monde. On peut sans risque ni péril se laisser choir de celui-ci dans
-celui-là: on ne tombe pas de bien haut. Que ma famille se rassure,
-les petites dames ne coûtent pas plus cher que les grandes: elles
-offrent cet avantage, qu’on sait tout de suite à quoi s’en tenir sur
-leur désintéressement. Avouons-le, ces diverses catégories de monde
-ne sont que nominales: au fond, elles n’existent pas. Plus ou moins
-grossiers, plus ou moins hypocrites, plus ou moins effrontés, les
-appétits sont partout les mêmes. Il n’y a plus d’âmes; c’est la matière
-qui nous mène. La société n’est plus qu’une immense bohème: d’un côté,
-la bohème crottée, haineuse, envieuse, qui aiguise ses dents et qui
-guette son heure; de l’autre, la bohème dorée, qui se dépêche de vivre
-et de jouir comme si elle se sentait emportée fatalement vers le cap
-des tempêtes, comme si chaque jour qui s’écoule n’était pas sûr du
-lendemain. Voilà, Monsieur, la vérité vraie: le reste n’est que songe
-et mensonge.
-
-C’était une grande pitié d’entendre ce jeune homme exalter sa chute et
-glorifier sa déchéance. Je ne le quittais pas des yeux, et l’examen de
-sa personne ne démentait point son langage. Tout chez lui trahissait
-les habitudes de sa vie nouvelle. Les veilles, les excès, les émotions
-du jeu, avaient fané son teint, flétri ses tempes et dépouillé son
-front. Le regard, autrefois si doux et si limpide, prenait par instant
-le reflet bleuâtre et le dur éclat de l’acier. La précision du geste,
-le son métallique de la voix, le ton sec et cassant, l’assurance et
-l’aplomb que donne la richesse, faisaient de lui un des types accomplis
-du monde qu’il venait de peindre. Lorsqu’il était parti pour Pise,
-j’avais dit adieu à un poëte, je retrouvais un homme d’affaires.--Vous
-vous êtes complétement mépris, répliquai-je, sur la pensée qui m’a
-conduit auprès de vous. Je n’apportais ici ni plaintes ni sermons:
-vous n’aviez pas à vous défendre. Vous vivez comme il vous convient,
-je n’ai point qualité pour apprécier vos actes. Je crois seulement que
-vous ne vous faites pas une idée nette et claire de l’état d’affliction
-où votre famille est plongée: c’est mon devoir de vous en instruire.
-Souffrez donc que je reprenne les choses où je les ai laissées quand
-vous m’avez interrompu, car il faut que vous m’écoutiez. Je serai bref,
-et, ma tâche remplie, vous n’aurez d’autre juge que vous-même, je vous
-livrerai à vos réflexions.--Et, sans m’arrêter au geste d’impatience
-dont il n’avait pas été maître, j’entamai à nouveau le récit de ma
-visite chez ses parents. Je m’adressais, hélas! à une âme déjà bien
-endurcie. Tandis que je parlais, il allait et venait dans la chambre,
-tordant et mordant sa moustache, et je lisais dans sa pensée qu’il
-n’eût pas été fâché de voir surgir un incident qui m’aurait obligé de
-quitter la place. Quand j’en vins cependant à parler de sa mère, quand
-je la lui montrai usée par le chagrin, quand je lui rappelai qu’il
-avait été son enfant de prédilection, quand je lui affirmai qu’il
-l’était encore malgré ses fautes et ses égarements, je le vis par degré
-changer de maintien, ses traits se contractèrent, il se jeta sur le
-divan où j’étais assis, et prit sa tête entre ses mains. J’avais touché
-le point vulnérable, mais, pour y arriver, il m’avait fallu fouiller
-en plein roc, et dans son attendrissement même je sentais encore je ne
-sais quoi de farouche et de résistant.
-
-Je le regardai quelque temps en silence, puis je l’attirai doucement
-vers moi.--Est-ce vous, Jean, que je retrouve ainsi, vous qui m’aviez
-laissé voir une âme si haute et si fière? Vous n’êtes point la dupe des
-sophismes et des paradoxes que vous mettiez tout à l’heure en avant.
-Un groupe d’individus vivant aux crochets du hasard ne représente
-pas toute la société: vous vous noyez dans une mare et vous accusez
-l’océan. C’est ce que vous-même appeliez jadis une philosophie
-d’antichambre. Pour que vous en soyez venu là, il a dû se passer dans
-votre vie quelque chose d’affreux, quelque chose d’irréparable. Eh
-bien! mon enfant, un poëte l’a dit, on se console en se plaignant, et
-parfois une parole nous a délivrés d’un remords. Au nom de la sympathie
-qui vous avait entraîné vers moi, au nom du sérieux intérêt que vous
-n’avez pas cessé de m’inspirer, confiez-moi le secret du mal que vous
-avez souffert. J’en connais déjà l’origine. Vos dernières lettres
-m’avaient appris ce que peut-être vous ignoriez alors. Vous aimiez
-madame de R... Vous êtes resté seul avec elle à Pise, vous l’avez
-suivie à Paris. Dites, Jean, que s’est-il passé? On vous a fait au cœur
-une blessure bien profonde, plus profonde que celle dont vous aviez
-failli mourir. S’il est trop tard pour la fermer, s’il ne m’est pas
-donné de pouvoir la guérir, ne puis-je du moins, cette fois encore, y
-porter une main amie?
-
-Au nom de madame de R..., il avait tressailli: un sourire étrange
-effleura ses lèvres. Ce fut l’affaire d’un instant. Il se leva, roula
-entre ses doigts une cigarette, l’alluma à la flamme de la bougie,
-puis, avec la familiarité du parvenu, il se mit à cheval sur une chaise
-en point de Beauvais, et les bras appuyés sur le dossier, d’un air
-aussi dégagé que s’il débitait la nouvelle du jour ou l’anecdote de la
-veille:--Mon Dieu, Monsieur, s’il peut vous être agréable d’entendre
-raconter cette petite drôlerie, je veux bien vous la dire. Je doute,
-à ne vous rien celer, qu’elle réponde à votre attente. C’est une
-histoire toute simple, et qui n’a pas, au temps où nous sommes, le
-mérite de l’originalité; vous la prendrez pour ce qu’elle vaut. Voici
-la chose dans sa grâce naïve. J’aimais madame de R...; je l’aimais
-d’un amour craintif et discret. Je ne m’arrêtais pas, ainsi que le
-faisait ma mère, à l’apparente frivolité de ses goûts; quelques soupirs
-mal étouffés, quelques réflexions inspirées par l’instabilité des
-affections humaines, m’avaient ouvert sur le passé de cette jeune
-femme des perspectives désolées. J’étais tout pénétré des premières
-lectures dont ma jeunesse avait été nourrie: je voyais en elle un cœur
-brisé et qui n’aspire plus qu’au repos. Mon amour n’avait pas encore
-osé se déclarer, lorsque ma mère en surprit le secret. Elle n’eut plus
-dès lors qu’une pensée, m’arracher au danger qu’elle pressentait, et
-quitter Pise en m’entraînant avec elle. Je résistai à ses remontrances,
-je finis par céder à ses prières. J’étais de bonne foi. Madame de
-R... n’avait rien dit, rien fait pour encourager ma passion ni pour en
-provoquer l’aveu. En avait-elle seulement le soupçon? Je n’aurais pas
-voulu l’affirmer, tant elle semblait morte au sentiment qui remplissait
-ma vie. L’annonce de mon prochain départ ne l’avait émue ni troublée;
-elle ne songeait pas plus à s’en étonner qu’à s’en plaindre. Il ne
-me déplaisait point d’aller ensevelir dans la retraite l’éternelle
-tristesse d’un amour malheureux: je partis sans esprit de retour.
-Cependant, à mesure que je m’éloignais, un flot de pensées tumultueuses
-montait à mon cerveau. Je m’indignais contre moi-même: je m’accusais
-d’imbécillité. Une voix intérieure me criait que je laissais le bonheur
-derrière moi: qu’avais-je fait pour le saisir? En me reportant à
-l’heure des adieux, je me figurais que son dernier regard renfermait un
-reproche, que la dernière étreinte de sa main essayait de me retenir.
-A Livourne, au moment d’abandonner le pays où fleurit l’oranger, la
-terre où je l’avais connue, où je l’avais aimée, je sentis que le
-sacrifice était au-dessus de mes forces: je m’échappai des bras de ma
-mère et repris la route de Pise. A peine arrivé, je courus au palais
-qu’habitait madame de R..., je me jetai à ses genoux, je couvris ses
-mains de baisers et de larmes, et il faut bien qu’elle ait été touchée
-d’une passion si méritante, car je lui dois cette justice qu’elle ne
-tarda pas à m’en octroyer le prix.
-
-Je ne le nie point, je connus d’heureux jours. En amour, aussi bien
-qu’en matière de foi, il n’est rien que de croire, l’objet du culte
-importe peu; tout ce que l’on croit est vrai, il n’y a de vrai que ce
-que l’on croit. J’aimais, j’étais aimé: mon rêve s’était fait chair,
-il palpitait sous mes caresses. Jamais lune de miel ne brilla d’un
-si doux éclat. Je vivais dans l’extase, je marchais sur les nuées,
-je goûtais dans leur plénitude les joies et les ivresses qui mettent
-l’homme au rang des dieux. L’heure était proche où j’allais reprendre
-ma place parmi les mortels. Le printemps s’annonçait à peine que déjà
-Valentine, c’était son nom d’ange, se montrait impatiente de retourner
-en France. Je me disposais à l’accompagner; elle me fit entendre
-qu’elle avait vis-à-vis du monde des ménagements à garder. En même
-temps elle me conseillait, avec toute la tendresse imaginable, d’aller
-passer deux ou trois mois chez mes parents: nous devions tous les
-deux cette réparation à ma mère, elle insistait beaucoup là-dessus.
-J’étais inquiet sans savoir pourquoi; j’éprouvais le sourd malaise qui
-précède la fin du bonheur. La veille du départ, comme elle achevait
-ses préparatifs avec l’ardeur d’une pensionnaire qui s’apprête à
-quitter le couvent:--Vous partez sans moi, vous partez! lui dis-je.
-Que vais-je devenir loin de vous? Je ne le comprends que de trop, nous
-ne nous verrons plus qu’à travers mille obstacles. Si vous le vouliez
-bien, nous ne nous séparerions pas. Je sais qu’il y a dans la Sabine
-ou dans les gorges du Mont-Cassin des solitudes enchantées faites
-pour servir de refuge aux âmes que la société opprime ou méconnaît:
-c’est là que nous irions vivre tous deux, libres, ignorés, oubliés du
-monde qui n’est pas digne de vous posséder.--Toute séduisante qu’elle
-était, cette proposition n’obtint pas le succès que j’en espérais.--La
-Sabine! le Mont-Cassin! je n’y avais jamais pensé; nous en reparlerons,
-me dit-elle.--Cette réponse, à laquelle j’étais loin de m’attendre,
-aurait dû m’éclairer: l’impression douloureuse se dissipa dans
-l’attendrissement des adieux. Je rentrais en France quelques jours
-après elle; mais au lieu de me rendre en Bretagne, comme j’en avais
-l’intention, j’allai fatalement la rejoindre à Paris.
-
-Ici, Monsieur, changement de décor! J’étais de retour depuis près d’un
-mois, et il ne m’avait encore été permis de contempler ma divinité
-qu’à ses heures de réception, quand la cour et la ville faisaient
-cercle autour d’elle et défilaient dans ses salons. Un mot, un
-regard, un sourire, pour toute allusion au passé une pression de main
-furtive, tel était le régime frugal auquel je me trouvais soumis après
-tant de jours d’abondance. J’avais loué, dans un des quartiers les
-plus retirés et les plus solitaires, un pavillon isolé au fond d’un
-jardin, où vainement j’attendais l’heure du berger: comme l’ours qui,
-pendant l’hiver, se nourrit de sa propre graisse, mon bonheur en était
-réduit à subsister de ses souvenirs. Dernière ressource, consolation
-suprême des amants en retrait d’emploi, j’écrivais des lettres que
-j’oserai qualifier de brûlantes, et qui, pour la plupart, demeuraient
-sans réponse. Disons-le en passant, nous avons perdu l’habitude
-des entretiens épistolaires qui furent longtemps les délices d’une
-société aujourd’hui disparue. En général, les hommes n’écrivent plus
-que des lettres d’affaires, la furie du luxe a tué chez les femmes le
-goût et le génie de la correspondance. Valentine occupait avec son
-mari un hôtel de la rue de Courcelles. Cette âme opprimée n’obéissait
-qu’à ses caprices, ce cœur brisé n’offrait pas trace de fêlure, cette
-destinée flétrie dans sa fleur et que je m’étais donné pour tâche de
-réconcilier avec la vie, s’épanouissait au sein de l’opulence comme
-dans son élément naturel. Je ne pouvais m’empêcher de reconnaître que,
-si madame de R... était en effet une victime de la société, la société
-traitait assez doucement ses victimes. Quant au mari, je n’avais fait
-que l’entrevoir: c’était un homme de trente ans à peine, fatigué
-avant l’âge, d’un aspect élégant et froid, et qui laissait volontiers
-à sa femme toutes les libertés dont il usait largement pour lui-même.
-Ils menaient grand train chacun de son côté, et vivaient sous le même
-toit à peu près étrangers l’un à l’autre. Voilà l’intérieur que je me
-plaisais à remplir de tragédies bourgeoises, d’épopées domestiques.
-Toutes mes idées étaient renversées. L’ange de Pise se dérobait et
-m’échappait par tous les bouts, et chaque fois que j’essayais de le
-ressaisir, les plumes de ses ailes me restaient dans la main. La
-résignation n’était pas mon fait. Irrité par les obstacles et les
-difficultés qu’il rencontrait à chaque pas, mon amour prenait de jour
-en jour un caractère plus tenace et plus âpre. Cet amour, né dans
-mon cerveau, avait envahi tout mon être; l’image des voluptés perdues
-obsédait mon cœur et mes sens. Bien que déchu de son prestige, l’objet
-était encore d’assez haut prix pour mériter d’être disputé; comme Henri
-IV, je me mis en campagne pour reconquérir mon royaume. Tous les jours,
-aux mêmes heures, je battais à cheval les allées du bois, et j’avais
-parfois la satisfaction d’apercevoir mon inhumaine nonchalamment assise
-sur les coussins de sa voiture et distribuant autour du lac sourires
-et saluts familiers. Je me reportais aux longues promenades que nous
-faisions ensemble, par les après-midi silencieuses, sur les bords
-de l’Arno ou sous les chênes verts des _Cascines_; mes réflexions
-étaient amères. J’avais noué des relations qui m’ouvraient la société
-parisienne. Les plaisirs de l’hiver promettaient de se prolonger
-jusqu’à l’été; c’est au milieu du bruit et de l’éclat des fêtes que je
-la retrouvais le soir, et qu’il m’était accordé d’échanger quelques
-paroles avec elle. Je la suivais à travers la foule, et lorsqu’enfin
-je pouvais l’aborder, lorsque dans un tête-à-tête enlevé d’assaut et
-dont les instants étaient comptés, j’osais me plaindre à mots voilés
-et lui rappeler discrètement ce qu’elle semblait avoir oublié, elle
-avait avec moi des ingénuités d’enfant ou des étonnements de vierge qui
-coupaient court à tout et me désarçonnaient. J’étais bientôt obligé
-de céder la place, et je m’éloignais la rage dans le cœur, ne sachant
-ce que je devais admirer le plus, de ma bêtise ou de ma lâcheté. La
-splendeur de ses toilettes toujours nouvelles, l’inaltérable sérénité
-de ses traits, sa beauté de statue et ses airs de vestale achevaient
-de m’exaspérer; il y avait des moments où je sentais s’allumer en moi
-des appétits de fauve prêt à se jeter sur sa proie. J’étais jaloux,
-et je n’aurais pu dire ni de qui ni de quoi. Également indifférente à
-tous les hommages, elle avait la froideur du marbre, de même qu’elle
-en avait la blancheur; ma jalousie s’agitait et se consumait dans le
-vide. J’avais été vingt fois sur le point de me retirer: l’orgueil m’y
-poussait et me retenait tour à tour. Il me restait un espoir auquel je
-m’accrochais comme à une dernière branche. Le monde élégant allait se
-disperser: rendue à elle-même, Valentine me reviendrait peut-être, et
-j’entrevoyais d’heureux jours.
-
-Un soir, à l’ambassade d’Autriche, dans une de ces fêtes présidées
-avec tant de grâce, et qui réunissaient toutes les étoiles de première
-grandeur, je profitai d’un moment où le vide s’était fait autour
-d’elle, je la saisis, pour ainsi dire, au vol; je l’attirai dans une
-embrasure, et tout d’abord je m’informai de ses projets.--Voici l’été,
-vous ne le passerez pas à Paris: où irez-vous? que pensez-vous faire?
-
---Ce que je fais tous les ans, dit-elle. Les bains de mer me sont
-ordonnés...
-
---Et vous les prendrez?...
-
---A Trouville.
-
---A Trouville! m’écriai-je: c’est à Trouville que vous comptez aller!
-
---Sans doute. Où voulez-vous que j’aille! Dans la Sabine ou dans les
-défilés du Mont-Cassin? Et elle se mit à énumérer et à décrire les
-_amours_ de costumes qu’elle emporterait avec elle. Le grand artiste
-s’était surpassé. Costumes du matin, costumes de l’après-midi, costumes
-du soir: il y en avait pour toutes les heures de la journée.
-
---Ainsi, lui dis-je, vous retrouverez au bord de la mer l’existence que
-vous menez ici?
-
---Au bord de la mer comme ici, je mène l’existence d’une femme de mon
-rang: quel mal y voyez-vous?
-
-Poussé à bout par l’imperturbable assurance de son attitude et de
-ses réponses, je laissai se répandre en reproches amers toutes les
-humiliations qui depuis six semaines s’amassaient dans mon cœur. Se
-jouait-elle de moi? Pour qui me prenait-elle? Avais-je rêvé ce qui
-s’était passé à Pise? Était-ce la comtesse de R... que j’avais tenue
-dans mes bras? N’avais-je possédé que son ombre? Tout cela était dit à
-voix basse, d’un ton agressif, avec le sourire sur les lèvres: on ne
-pouvait nous entendre, mais on pouvait nous observer.--Je ne sais pas
-ce que vous avez, répliqua-t-elle sans paraître autrement émue d’une
-si vive attaque. Je n’ai pas cessé d’avoir pour vous une affection
-véritable. Je n’oublierai jamais que, si je ne suis pas morte d’ennui
-à Pise, c’est à vous que je le dois. J’ai fait tous mes efforts pour
-élever mes sentiments à la hauteur des vôtres. Malheureusement ce qui
-était possible à Pise ne l’est plus à Paris. J’ai des devoirs envers
-le monde, envers mes proches, envers ma maison. J’aurai toujours grand
-plaisir à vous voir: de quoi vous plaignez-vous?
-
-Nous étions enveloppés, pressés de toutes parts:--Madame, lui dis-je de
-l’air le plus gracieux, vous ne m’aimez pas, vous ne m’avez jamais aimé
-et n’aimerez jamais personne: vous n’avez ni cœur ni âme. Moi, je ne
-suis ni d’âge ni d’humeur à m’accommoder plus longtemps du rôle d’amant
-honoraire. Souffrez donc que je vous dise un éternel adieu: je ne vous
-reverrai de ma vie.--Et je m’en allai.
-
-Le croirez-vous? Au bout de quelques jours, j’étais la proie d’un
-incommensurable ennui. L’amour ne meurt pas fatalement avec les
-illusions qui l’ont fait naître; il vit encore par les racines
-longtemps après qu’il s’est découronné. Je m’étais promis de partir;
-je restai. Je m’étais juré de ne plus mettre le pied dans le monde,
-j’y retournai avec l’espoir inavoué de retrouver madame de R... Le
-monde était désert, Valentine avait cessé de s’y montrer. Je la
-cherchai au bois, le bois s’était changé en une vaste solitude;
-Valentine n’y venait plus. Je m’informai discrètement à son hôtel;
-madame la comtesse vivait enfermée et ne recevait personne. Je me
-demandais avec une secrète complaisance si je n’étais pour rien dans
-ce brusque revirement. Un jour, je rôdais autour de sa demeure lorsque
-je rencontrai la femme de chambre qu’elle avait emmenée avec elle à
-Pise et qui avait été témoin de mon bonheur.--Ah! monsieur Jean, je
-ne sais pas ce qu’a madame la comtesse; depuis quelques jours elle ne
-fait que gémir et pleurer.--Bonne créature, que je l’aurais embrassée
-volontiers! Je n’en doutais pas, j’étais la cause de ces larmes. Je
-m’élançai sur les pas de la chambrière, et j’arrivai éperdu jusque dans
-le boudoir où se tenait ma chère désolée.
-
-Moment plein de promesses! je ne puis y penser sans un frisson de
-volupté. Uniquement parée de sa beauté et n’ayant pour tout vêtement
-qu’un peignoir qui l’enveloppait comme un nuage de mousseline, elle
-était à demi couchée sur un divan de soie capitonnée, la tête renversée
-sur une pile de coussins, les cheveux en désordre, les paupières
-brûlées de larmes, la poitrine gonflée de soupirs. En m’apercevant,
-elle se souleva d’un air languissant et me regarda sans colère: de
-longs pleurs coulaient de ses yeux. J’embrassais ses genoux, je
-laissais déborder mon cœur.--Pardonnez-moi, disais-je d’une voix
-suppliante. J’ai été dur et cruel envers vous; mais fallait-il en
-croire un malheureux égaré par le désespoir et qui n’avait plus sa
-raison? J’étais fou. Ne pleurez pas. Vous savez bien que je vous aime!
-Dites que vous me pardonnez.--Je continuai quelque temps sur ce ton
-avec l’éloquence qui manque rarement à l’expression des sentiments
-sincères, et, sans me flatter, je doute que l’amour ait trouvé souvent
-des accents plus soumis et des notes plus tendres. Valentine pourtant
-se taisait, ses larmes ne tarissaient pas, et la situation commençait
-à devenir embarrassante, lorsque je m’en tirai par une explosion de
-lyrisme endiablé:--Mais puisque je t’aime, mais puisque je t’adore,
-puisque tu es mon âme, mon unique trésor, mon seul bien, ma vie
-tout entière, pourquoi donc pleures-tu? m’écriai-je en la saisissant
-violemment dans mes bras. Oublie ce que j’ai pu te dire, vis dans le
-monde, puisqu’il te plaît d’y vivre; sois la reine de toutes les fêtes,
-reine par l’élégance aussi bien que par la beauté; tu n’entendras plus
-une plainte sortir de ma bouche, tu ne surprendras plus un reproche
-dans mon regard. J’applaudirai à tes triomphes, et lorsque, fatiguée
-de vains hommages, tu éprouveras le besoin de te reposer sur un cœur
-aimant et fidèle, tu n’auras qu’à faire un signe et tu me verras à tes
-pieds.
-
-Tout en exécutant ces variations brillantes sur un thème vieux comme
-le monde, je pressais dans mes bras son corps souple et charmant. Je
-baisais tour à tour son front et ses cheveux, je séchais sous le feu
-de mes lèvres la céleste rosée qui baignait son visage, je m’enivrais
-du parfum sans nom qui s’exhale de la femme aimée, et qu’il suffit de
-respirer une fois pour en être à jamais imprégné. J’entendais le chant
-des séraphins, le paradis s’entr’ouvrait devant moi, quand Valentine,
-se dégageant d’assez mauvaise grâce:--Laissez-moi, dit-elle, ces propos
-sont hors de saison. Vous m’avez fait beaucoup de chagrin l’autre
-soir, je vous ai trouvé fort méchant; mais plût à Dieu que je n’eusse
-pas d’autres sujets de peine!--Cet aveu si touchant, parti du fond
-de l’âme, m’avait subitement dégrisé.--Ainsi, lui dis-je avec un peu
-d’amertume et de confusion, je n’étais pour rien dans votre désespoir?
-Ces larmes, que je recueillais précieusement comme des perles dans mon
-cœur, ce n’était pas pour moi que vous les répandiez?--Puis, oubliant
-ma déconvenue pour ne penser qu’à sa détresse:--Eh bien, Valentine,
-quels autres sujets de peine avez-vous? Quels qu’ils soient, je veux
-les connaître.
-
---A quoi bon? répliqua-t-elle; je suis perdue, et vous n’y pouvez rien.
-
---Perdue! m’écriai-je, et je n’y puis rien! Quelle idée vous
-faites-vous donc de l’amour, et n’est-il pas étrange que, aimée comme
-vous l’êtes, vous désespériez de la sorte? L’amour peut tout; ma
-vie vous appartient. Parlez, expliquez-vous. Le monde est rempli de
-lâchetés et de trahisons. De quoi s’agit-il? Quel danger vous menace?
-Que vous a-t-on fait?
-
-Les questions se pressaient et se succédaient coup sur coup. Je
-fouillais jusque dans son passé pour tâcher d’y saisir le secret
-douloureux qu’elle s’obstinait à me taire.--Vous n’y pouvez rien! vous
-n’y pouvez rien! disait-elle.--Je priais, je suppliais; mon imagination
-s’enflammait à la pensée du rôle que j’étais appelé à remplir.
-J’échappais aux affadissements de la vie mondaine. Je respirais l’air
-des hautes régions pour lesquelles je me sentais né. J’abordais les
-entreprises chevaleresques, je me préparais aux grands sacrifices,
-aux poétiques dévouements que j’avais tant de fois rêvés. Valentine
-m’était rendue; malheureuse, elle se relevait à mes yeux et recouvrait
-tout son prestige. Elle n’était plus l’ombre légère que je poursuivais
-de salons en salons; c’était une âme atteinte et souffrante, l’âme
-que j’avais devinée, l’héroïne que j’avais pressentie lors de nos
-premières rencontres. La sauver à tout prix, lui servir d’appui, de
-refuge, mourir pour elle s’il en était besoin, telle était désormais
-mon ambition. Elle parut enfin touchée de ma tendresse; à bout de
-résistance, son cœur éclata, et voici, Monsieur, les confidences
-qui s’en échappèrent... Madame de R..., avant qu’il fût question de
-son voyage à Pise, devait à ses fournisseurs, _couturier_, modiste,
-parfumeur et lingère, quelques menues sommes dont l’addition donnait au
-total une bagatelle de cent soixante-quinze mille francs. Pour sortir
-de presse, elle avait, à l’insu de son mari, contracté un emprunt,
-et, pleine de confiance en la Providence, dont la bonté s’étend sur
-toute la nature, s’était reposée sur elle du soin de faire honneur
-à ses engagements. Or les engagements arrivaient à terme, le juif
-repoussait tout accommodement. Valentine se trouvait au dépourvu en
-présence de deux cent mille livres à rembourser, intérêts compris, et
-il ne semblait pas que la Providence témoignât beaucoup d’empressement
-à se déranger pour lui venir en aide. Le comte avait lui-même des
-affaires assez embarrassées, et je démêlais sans peine que cette maison
-si fastueuse ne se soutenait qu’à force d’expédients. Valentine, avec
-une candeur adorable, m’en dévoilait les plaies et les misères dans un
-réquisitoire où l’égoïsme et les déréglements de son mari m’étaient
-présentés sous un jour peu clément. Lui seul était coupable; quant
-à l’insanité de ses propres dépenses, elle n’en avait pas conscience
-et n’y faisait pas même allusion. Je l’écoutais, bouche béante et
-complétement ahuri. J’avais offert ma vie, et en l’offrant j’étais
-sincère; mais deux cent mille francs, où les prendre?
-
---Je sens pour la première fois, lui dis-je enfin avec tristesse,
-toutes les amertumes de la pauvreté.
-
---Pensez-vous donc que, si vous étiez riche, je vous aurais choisi pour
-confident? répliqua-t-elle d’un air hautain.
-
-L’heure n’était pas aux harangues. Après avoir réfléchi un
-instant:--Voyons, lui demandai-je, vous n’êtes pas au pied du mur? Vous
-avez devant vous quelques jours de répit?
-
---Huit jours, ni plus ni moins, dit-elle.
-
---Huit jours! m’écriai-je; il n’en a fallu qu’un pour sauver la France
-à Denain.
-
-Je la quittai sur ces admirables paroles qui durent lui mettre martel
-en tête, car la pauvre enfant connaissait plus à fond les modes de son
-temps que l’histoire de son pays.
-
-J’employai le reste de la journée à faire, comme on dit, flèche de tout
-bois. Il m’avait suffi de pénétrer dans le milieu où vivait madame de
-R... pour comprendre que je ne pouvais plus, sous peine de déchéance,
-mener l’existence de bachelier dont je m’étais contenté jusque-là.
-Dans une société où tout repose sur l’argent, l’amour ne saurait se
-passer de luxe, pas plus que les fleurs de soleil. Je m’étais donné un
-cheval et un coupé; je les vendis. Je vendis les objets d’art et tous
-les jolis riens qui embellissaient ma retraite. Je vendis d’anciennes
-armes qui provenaient de ma famille, quelques bijoux, quelques émaux
-que je tenais d’une vieille tante, des gravures, des dessins de prix
-que j’avais rapportés d’Italie. Je vendis jusqu’à ma montre. Sans être
-considérable, le produit de ces ventes, visiblement faites sous le coup
-de la nécessité, me permettait pourtant de jeter le gant à la fortune
-et d’entrer en lice avec elle. Le soir même je partais pour Bade, et le
-lendemain je me présentais à la _Conversation_... Vous ne jouez pas,
-Monsieur? vous n’avez jamais joué?
-
---Si fait, pardieu! lui répondis-je; j’ai beaucoup joué dans ma
-jeunesse. Ma mère aimait à faire sa partie de bésigue, et je me
-prêtais filialement à cette innocente récréation. Encore aujourd’hui
-il ne me déplaît pas, le soir, à la campagne, de faire avec un vieil
-ami une partie de dominos.
-
---Je vous plains, reprit-il; vous mourrez sans avoir connu les plus
-grandes émotions qu’il soit donné à l’homme d’éprouver. Le jeu est
-la passion souveraine. Qu’est-ce auprès que l’amour? La distraction
-d’une heure, le passe-temps des faibles âmes. Le jeu est la passion
-des forts. Rien ne la dompte, rien ne l’entame; la perte l’aiguillonne
-et le gain ne l’assouvit pas. J’étais comme vous; je n’avais jamais
-joué qu’à des jeux enfantins. Je pénétrais pour la première fois dans
-une salle de roulette. Je sentis d’abord mon cœur défaillir et mes
-jambes se dérober sous moi, comme si je commettais quelque chose
-d’énorme. Valentine à racheter me soutint et me releva. Je m’étais
-ouvert un passage à travers la foule; il y avait autour du tapis un
-siége inoccupé, je le pris, et j’étudiai d’un œil ardent le champ de
-bataille où j’allais manœuvrer. J’hésitai longtemps; je tourmentais
-d’une main fiévreuse l’or et les billets que j’avais tirés de ma poche.
-Maître enfin de moi-même, je me jetai dans la mêlée, et, pour me rendre
-les dieux favorables, je débutai par une offrande à ma jeunesse. Ce
-jour-là, j’avais vingt-cinq ans: c’était le jour anniversaire de
-ma naissance. Je plaçai cinq pièces de vingt francs sur le numéro
-vingt-cinq. Presque aussitôt la machine tourna; il me sembla que toute
-la salle tournait avec elle. Involontairement j’avais fermé les yeux.
-Le bruit sec de la bille d’ivoire s’arrêta tout à coup, et la voix
-du croupier proclama l’arrêt du destin. J’avais gagné; on me compta
-trente-six fois ma mise: les dieux étaient pour moi! Vous n’exigez pas
-que je vous raconte une à une les péripéties par lesquelles je passai
-durant mon séjour à Bade. Je déjeunais à la _Restauration_. Sur le coup
-de onze heures, je m’installais à la roulette, et n’en bougeais jusqu’à
-onze heures de la nuit. Je ne dînais pas, je soupais à peine, je ne
-dormais plus; la fièvre me brûlait les os; j’avais parfois au jeu des
-hallucinations étranges. Le tapis vert me faisait l’effet d’un océan où
-je me débattais, tantôt soulevé, tantôt englouti par la vague. Quand je
-pensais toucher au but, un flot contraire me rejetait loin du rivage
-et me replongeait dans l’abîme. Le terme fatal approchait: il ne me
-restait plus qu’un jour. J’étais en gain de quatre-vingt mille francs;
-pour compléter la rançon de Valentine, il me fallait encore en gagner
-cent vingt mille. Je me sentais porté par la fortune. Je montai d’un
-pas léger les degrés du temple, et, le cœur gonflé par les résolutions
-suprêmes, j’entrai fièrement dans la salle où j’allais livrer mon
-dernier combat. A peine assis, pareil au capitaine qui s’apprête à
-frapper un coup décisif, je massai devant moi tout mon corps d’armée
-et ne réservai pas même de quoi assurer ma retraite. La galerie était
-frémissante. Je lançai au chef de partie un regard de défi, et je
-précipitai mes bataillons dans la fournaise. Ce fut une grande journée;
-les habitués de Bade en conservent le souvenir. Je fis sauter deux
-fois la banque. Valentine était sauvée, je n’en demandai pas davantage.
-La foule me porta en triomphe comme si je venais d’accomplir une action
-d’éclat, et moi-même, dois-je l’avouer? je n’étais pas éloigné de me
-prendre pour un personnage. Quelques heures après, je partais pour
-Paris: on ne m’eût pas beaucoup surpris en m’annonçant que ma rentrée y
-serait saluée par le canon des Invalides.
-
-Je ne vous peindrai point les enchantements du retour. Il me semblait
-que j’avais des ailes, et qu’au lieu d’être emporté par la vapeur, je
-volais à travers l’espace. Le trajet fut une longue suite de rêves
-enivrés. Je me représentai la joie de Valentine, et aussi le doux
-prix qui m’attendait sans doute. En le méritant, j’avais perdu le
-droit de le solliciter; mais il ne m’était pas défendu d’en caresser
-secrètement l’espoir. J’avais d’autres pensées. Je me disais qu’il y
-a des orages féconds, des douleurs salutaires. Instruite et corrigée
-par les épreuves qu’elle venait de traverser, Valentine renoncerait
-aux vanités qui l’avaient conduite à deux doigts de sa perte. Elle
-comprendrait que la vie n’est pas une exhibition de toilettes. Déjà
-Trouville ne l’attirait plus, et je me voyais passant avec elle la
-saison d’été sur quelque plage solitaire de Bretagne ou de Normandie.
-Nous vivions comme deux pêcheurs. J’en étais là lorsque j’arrivai
-dans Paris. Encore tout couvert de la poussière du voyage, les traits
-défaits, les cheveux en broussailles, je courus droit à son hôtel.
-Je forçai la consigne, et, sans donner au valet de chambre le temps
-de m’annoncer, je me précipitai chez elle comme un ouragan. Elle
-était seule. A ma vue, elle poussa un cri d’étonnement qui touchait à
-l’effroi.--A qui en avez-vous? dit-elle; qu’est-ce qui vous amène dans
-un si bel état?
-
---Vous allez le savoir, m’écriai-je.--Et me voilà entassant sur une
-table à ouvrage en laque du Japon des liasses de billets de banque
-au fur et à mesure que je les tirais de mes poches. J’en tirais de
-partout; ma poitrine en était bardée. J’entassais, j’empilais, et
-encore, et toujours! Je ressemblais à la mère Gigogne: je ne tarissais
-pas.
-
-Après que j’eus vidé mes coffres:--Vous étiez perdue, vous êtes sauvée,
-lui dis-je.
-
-Et en peu de mots je racontai ce que j’avais fait. Elle demeura quelque
-temps interdite:--Vous avez fait cela! s’écria-t-elle enfin.
-
---Le beau miracle! repartis-je en riant; j’ai joué pour vous, et vous
-avez gagné. Je me suis fort diverti là-bas.
-
---Vous avez fait cela! vous avez fait cela! répétait-elle de plus en
-plus troublée. En vérité, je ne sais si je dois...
-
-Elle n’acheva pas. La porte du salon s’ouvrit, on annonça le marquis
-de S... Par un bond de panthère, Valentine se jeta sur les billets
-amoncelés, et, les saisissant à poignées, les enfouit pêle-mêle dans
-le tiroir à fond de sac qu’elle avait ouvert et qu’elle referma sans
-négliger d’en ôter la clé.--Demain, chez vous... chez toi! me dit-elle
-à mi-voix.--En ce moment le marquis entrait.
-
-Je le connaissais pour l’avoir vu aux réceptions de madame de R...
-et dans quelques salons où j’avais remarqué, sans m’en préoccuper,
-ses assiduités auprès d’elle. C’était un homme de belles manières,
-qui en avait fini depuis longtemps avec le matin de la vie, mais qui
-se défendait vaillamment contre les approches du soir. Possesseur
-de grands biens, il s’était fait une réputation d’habileté dans le
-monde diplomatique auquel il appartenait. Il avait l’air indolent et
-narquois, la lèvre sensuelle et l’œil fin avec ce clignotement de
-paupière particulier aux hommes habitués à cacher leur pensée et qui
-se défient même de leurs regards. Il boitait légèrement, non sans
-une certaine grâce, et on assurait qu’il en tirait vanité comme d’un
-point de ressemblance avec M. de Talleyrand, qu’il s’était donné pour
-modèle. J’avais lu dans un journal que le marquis de S... était appelé
-à un poste important. Je pensai qu’il venait pour prendre congé, et
-je me retirai. J’avais hâte d’ailleurs de réparer mes avaries. A la
-lettre, j’étais rompu. J’allai au bain, je dînai au Café anglais, et,
-rentré chez moi, je me roulai dans mes draps, où je ne tardai pas à
-m’endormir d’un profond sommeil: je l’avais bien gagné.
-
-Il faisait grand jour quand je me réveillai. Demain, chez vous...
-chez toi! avait-elle dit. Demain, c’est aujourd’hui! m’écriai-je. Et
-je préparai tout pour la recevoir et fêter sa présence. Je remplaçais
-par des massifs de plantes rares les objets de luxe dont je m’étais
-dépouillé pour elle. Je disposais sur un guéridon les fruits, les
-vins dorés et les friandises qu’elle aimait. Pour un peu, j’aurais
-jonché de lis, de jasmins et de roses le sable de l’avenue qui devait
-la conduire à ma porte; mais c’était dans mon cœur que se donnait la
-véritable fête. J’allais rentrer en possession de ma jeune et belle
-maîtresse; j’allais retrouver les joies que j’avais goûtées sous le
-ciel d’Italie. Tous mes sens étaient ravis. Les oiseaux chantaient
-dans mon petit jardin, le soleil inondait ma chambre, et avec l’air
-frais du matin, chargé des senteurs de l’héliotrope et du réséda, je
-humais à pleine poitrine l’amour, le bonheur et la vie. Cependant
-les heures s’écoulaient, la journée touchait à sa fin, et Valentine
-n’avait point paru. La nuit tomba, je vis les étoiles s’allumer une
-à une, j’entendis les bruits de la ville décroître et se perdre
-au loin: j’attendais encore Valentine. J’eus le pressentiment de
-quelque catastrophe. Je ne me couchai pas. J’attendis encore toute la
-matinée. Dévoré d’inquiétude, je sortis pour me rendre chez elle. A
-mesure que je m’enfonçais dans la rue de Courcelles, mes appréhensions
-redoublaient. J’arrive enfin: toutes les portes, toutes les persiennes,
-tous les volets étaient fermés. J’avais collé mon front aux barreaux
-de la grille: la cour était silencieuse et déserte. On eût dit que
-la vie s’était tout à coup retirée de cette demeure habituellement
-si bruyante. Je sonnai: rien ne bougea, pas une âme ne répondit. Je
-restais immobile, me demandant si je rêvais, quand je sentis une main
-familière qui s’appuyait sur mon épaule: je me retournai et reconnus
-un de nos auteurs comiques les plus en renom que j’avais rencontré
-maintes fois dans le monde.--Veniez-vous faire vos adieux? me dit-il.
-Dans ce cas, mon bon, vous n’êtes guère en retard que de vingt-quatre
-heures: ils sont partis hier au matin.
-
---Partis! m’écriai-je; de qui parlez-vous?
-
---Du comte et de la comtesse, parbleu!
-
---Et vous dites qu’ils sont partis?
-
---En compagnie du marquis de S..., qui les emmène avec lui dans sa
-nouvelle résidence; mais, mon cher, d’où sortez-vous? Il n’est bruit
-que de cela, on ne parle pas d’autre chose.
-
---Si l’on ne parle pas d’autre chose et s’il n’est bruit que de cela,
-je crois pouvoir sans indiscrétion vous prier de me mettre dans la
-confidence.
-
---Comment donc! reprit-il, deux mots y suffiront. Tout là-dedans allait
-à la diable. On y brûlait depuis longtemps la chandelle par les deux
-bouts, si bien que les deux bouts avaient fini par se rejoindre. La
-petite comtesse était aux abois: deux cent mille francs d’arriéré, sans
-compter le courant, c’est dur! De quoi s’est avisé le satané marquis?
-Il connaissait la place, il en avait surpris les côtés faibles. Le
-vieux renard attendait son heure: il l’a saisie. Il a payé la dette
-de madame, et s’est fait attacher monsieur en qualité de premier
-secrétaire. Si vous aviez besoin de quelques explications...
-
---Grand merci! lui dis-je; j’ai compris de reste. Voilà, Monsieur, une
-comédie toute faite.
-
---Vieux habits, vieux galons! Le sujet n’est pas précisément nouveau.
-
---Si pourtant, ajoutai-je, vous vous décidez un jour à le traiter, je
-pourrai vous fournir un dénoûment qui le rajeunirait peut-être.
-
-Nous nous quittâmes là-dessus. Je marchai longtemps au hasard dans
-un état d’hébétement complet. Quand je repris mes sens, ma jeunesse
-était morte, un homme nouveau venait de naître en moi. C’est tout. Que
-pensez-vous de ma petite histoire?
-
---Voilà, m’écriai-je, une abominable aventure; mais franchement je n’y
-vois rien qui justifie votre métamorphose. Parce qu’on a eu le malheur
-de rencontrer sur son chemin une créature perverse ou pervertie...
-
---Eh! non, Monsieur, eh! non, reprit-il avec l’accent d’une douce
-insistance, vous êtes dans l’erreur, madame de R... n’était pas une
-créature perverse ou pervertie; c’était tout simplement un produit
-naturel, quoiqu’un peu raffiné peut-être, de notre civilisation.
-Pourquoi lui jeter la pierre? Inoffensive autant que nulle, ni fausse,
-ni rusée, ni perfide, aussi incapable d’un sentiment profond que d’une
-pensée sérieuse, sans notion exacte du bien et du mal, elle était
-naïvement et sincèrement ce que la société l’avait faite. Vous auriez
-tort de voir en elle une exception. Le règne des femmes est fini. Au
-lieu de pousser l’homme aux grandes choses, elles ne lui demandent plus
-que l’entretien de leurs vanités. Les besoins d’argent ont étouffé les
-besoins du cœur. L’amour qui autrefois enfantait des prodiges acquitte
-aujourd’hui des factures. Il n’y a plus de femmes.
-
---Vous vous trompez, lui répliquai-je. Il y a chez nous des mères, des
-sœurs, des amies, des épouses, qui, tous les jours et à toute heure,
-accomplissent dans l’ombre des miracles de bonté, de dévouement et de
-charité. Il y en a dans tous les rangs, depuis le plus humble jusqu’au
-plus élevé. Quoi! parce que vous avez eu la simplicité de prendre une
-poupée pour une femme, il faut que toutes les femmes servent d’excuse
-à votre aveuglement! Vous insultez à tous nos respects, à toutes nos
-vénérations! La société est moins malade que vous ne voulez bien
-le dire, mais vous, Monsieur, vous l’êtes encore plus que je ne le
-craignais. Pourquoi n’êtes-vous pas retourné dans votre famille? Vous
-aviez jeté vers elle un cri de détresse et de désespoir, elle vous
-rappelait, elle vous attendait.
-
-Jean secoua la tête.--Il était trop tard, Monsieur. Je vous dois un
-dernier aveu. Depuis mon séjour à Bade, la fièvre du jeu ne m’avait pas
-quitté: à mon insu, pour racheter madame de R..., j’avais vendu mon âme
-au diable. Qu’aurais-je fait parmi les miens? Je n’avais plus le goût
-des émotions paisibles: je serais bientôt mort de chagrin. Vivons et
-jouissons, après nous le déluge! Voici l’heure de la bourse, et à mon
-grand regret je suis forcé de vous laisser.
-
---Encore un mot, lui dis-je en me levant, et vous irez à vos affaires.
-Jusqu’à présent, tout vous a réussi, mais vous ne vous flattez pas
-d’avoir enchaîné la fortune. Autrement vous joueriez à coup sûr, et où
-seraient l’honneur, la probité? Vivons et jouissons, c’est très-joli,
-cela. Que ferez-vous le jour où la fortune vous trahira? Car il
-viendra, ce jour, n’en doutez pas.
-
---Qu’il vienne, je suis prêt.
-
---Vous vous tuerez, lui dis-je.
-
-Il ne répondit pas.--Et Dieu?... Et votre mère?
-
-Après un moment d’hésitation, Jean me tendit sa main: je la pris.--Vous
-êtes bien déchu, mon enfant! Je m’explique la douleur de votre famille;
-je la comprends et je la partage. Eh bien! même à cette heure je ne
-veux pas désespérer de vous.--Il sourit tristement, et je le quittai.
-
-A quelques jours de là, j’écrivais à madame de Thommeray, et, tout
-en m’appliquant à ménager son cœur, je lui rendais compte de mon
-entrevue avec Jean. Je ne cherchai pas à le revoir; d’autres pensées me
-préoccupaient. La guerre venait d’éclater. Déjà l’ennemi marchait sur
-Paris: le monde était rempli du bruit de nos désastres.
-
- * * * * *
-
-Qui n’a pas vu Paris pendant les derniers jours qui précédèrent
-l’investissement ne saurait se faire une idée de la physionomie qu’il
-présentait alors. A la confusion, au désarroi, à l’effarement qu’avait
-jetés dans les esprits la nouvelle de nos défaites, succédaient les
-mâles pensées et les fermes résolutions. On se tenait prêt pour les
-grands sacrifices; un courant d’héroïsme avait traversé tous les
-cœurs. Déjà les hommes veillaient sur les remparts. Les squares, les
-jardins publics étaient transformés en parcs d’artillerie, les places
-en champs de manœuvres où les citoyens devenus soldats s’exerçaient au
-maniement du fusil, toutes les classes mêlées et confondues ne formant
-qu’une âme, l’âme de la patrie. Les tambours battaient et les clairons
-sonnaient sur les berges du fleuve. Canons et mitrailleuses, traînés
-sur leurs affûts, ébranlaient les quais et les boulevards. Armées de
-leur tonnerre, les canonnières sillonnaient la Seine. Les débris de nos
-régiments mutilés apportaient au service de la défense le dernier sang
-de la France guerrière. Des bataillons de marins traversaient la ville
-pour aller occuper les forts; les gardes mobiles des départements,
-accourus du fond de leurs provinces, bivouaquaient çà et là sous des
-tentes improvisées. A côté de ces spectacles fortifiants, il y en avait
-d’autres d’une réalité navrante et qui marquaient à toute heure les
-progrès de l’invasion. Refoulées sur la capitale par l’approche des
-armées ennemies, les campagnes environnantes se réfugiaient dans son
-enceinte. Ce n’était partout que longues files de voitures chargées de
-meubles et d’ustensiles de ménage enlevés précipitamment. J’ai vu de
-pauvres gens attelés eux-mêmes à la charrette qui portait toute leur
-richesse et ne sachant pas où ils iraient coucher le soir; d’autres
-poussaient devant eux les troupeaux de leurs étables. Par un des
-contrastes où la nature semble se complaire, un ciel resplendissant, un
-gai soleil d’automne éclairaient ces scènes désolées.
-
-J’étais rentré depuis une semaine. En ces jours de fiévreuse attente où
-personne ne tenait chez soi, je vivais dans la rue, attiré par tous les
-bruits, me mêlant à tous les groupes, recueillant toutes les nouvelles.
-Un matin, sur le quai Voltaire, entre le Pont-Royal et le pont des
-Saints-Pères, je me trouvai face à face avec Jean.--A la bonne heure!
-lui dis-je en l’abordant, vous êtes resté, c’est bien.
-
---Oui, je suis resté, répliqua-t-il; j’avais à liquider ma fortune.
-Aujourd’hui, c’est chose faite. Toutes mes mesures sont prises: je pars
-ce soir pour aller vivre à l’étranger.
-
---Vous partez? m’écriai-je; c’est quand votre patrie agonise que vous
-songez a la quitter!
-
---La patrie, Monsieur! L’homme sage l’emporte partout avec lui.
-Vous-même, que faites-vous ici?
-
---Je n’y suis pas rentré pour en sortir. Je ne vaux plus grand’chose;
-mais c’est ici que j’ai connu les bons et les mauvais jours. Paris a
-fait de moi le peu que je suis. Je veux m’associer à ses périls, ne
-fût-ce que par ma présence. Je vivrai de ses émotions, je partagerai
-ses angoisses, et, s’il doit souffrir de la faim, j’aurai l’honneur
-d’en souffrir avec lui; mais vous, Jean de Thommeray, mais vous! Je
-vous savais bien malade, mais je ne pensais pas que vous fussiez tombé
-si bas. Le pays est envahi,--et vous, jeune homme, au lieu de sauter
-sur un fusil, vous vous jetez sur votre portefeuille! La fortune
-de la France est près de sombrer, et vous n’avez d’autre souci que
-de réaliser votre avoir! Demain l’ennemi sera à nos portes, et vous
-bouclez votre valise, vous vous enfuyez lâchement! Ce n’était pas assez
-d’avoir plongé votre famille dans le deuil et le désespoir: vous lui
-infligez cette honte!
-
-Une vive rougeur lui monta au front, un éclair brilla dans ses
-yeux.--Pardon, Monsieur, pardon! Voilà de bien grands mots, ce me
-semble. Vous êtes trop jeune, et moi trop vieux, pour que nous
-puissions nous entendre. Je ne m’enfuis pas, je m’en vais. Ce qui se
-passe n’est pas fait pour me retenir. Paris ne m’intéresse point. Qu’il
-soit châtié, ce n’est que justice. Quant à ma famille, elle est à
-l’abri des tracas de la guerre, et je ne vois pas pourquoi il me serait
-interdit d’aller chercher pour mon propre compte, soit à Bruxelles,
-soit à Londres, soit à Florence, la paix et la sécurité dont ils
-continueront de jouir en Bretagne.
-
-Je sentais mon cœur submergé de dégoût. J’allais m’éloigner quand tout
-à coup Jean tressaillit.--Écoutez! dit-il.--Je prêtai l’oreille et
-j’entendis une musique étrange, dont les accents, vagues d’abord et
-presque indistincts, grandissaient et semblaient se diriger vers nous.
-Je regardais en même temps que j’écoutais: j’aperçus à la hauteur du
-pont de Solférino une masse confuse et qui s’avançait en chantant.
-C’était un chant lent et grave, d’un caractère presque religieux, et
-qui n’avait rien de commun avec les éclats de voix auxquels nous
-étions habitués. Jean s’était accoudé sur le parapet. Je l’observais,
-il était très-pâle. Cependant la masse de moins en moins confuse se
-rapprochait de plus en plus. Je reconnus enfin un chant de la Bretagne
-et le son du biniou: les gardes mobiles du Finistère faisaient leur
-entrée dans Paris. L’hermine au képi, vêtus de toile grise, le bissac
-de toile grise au dos, ils s’avançaient d’un pas net et ferme,
-marchant par pelotons et occupant le quai dans toute sa largeur. En
-tête, à cheval, le chef de bataillon; derrière lui, l’aumônier et
-deux capitaines. La tête de colonne n’était plus qu’à quelques pas
-de nous. A mon tour, j’avais tressailli. Je regardai Jean: sa main
-s’abattit sur la mienne.--Mon père!... mes deux frères! dit-il d’une
-voix sourde.--Et Jean vit passer devant lui, sous leurs formes les
-plus saisissantes, les éternelles vérités qu’il avait si longtemps
-méconnues: Dieu, la patrie, le devoir, la famille. Tout le cortége de
-ses années honnêtes défilait sous ses yeux en chantant. Je portai le
-dernier coup. A l’un des balcons du quai, je venais d’apercevoir sa
-mère.--Malheureux! m’écriai-je, vous disiez qu’il n’y avait plus de
-femmes. Tenez, en voici une, la reconnaissez-vous?--Madame de Thommeray
-agitait son mouchoir, le chant breton redoublait de ferveur, et le chef
-de bataillon, avec la courtoisie d’un vieux gentilhomme, s’inclinait
-sur son cheval et la saluait de son épée. Muet, immobile, l’œil morne
-et la paupière aride, Jean paraissait changé en pierre: je le laissai à
-la merci de Dieu.
-
-Le lendemain, dans la cour du Louvre, le commandant de Thommeray
-assistait à l’appel de son bataillon. L’appel terminé, il passait
-devant les rangs, lorsqu’un mobile en sortit et lui dit:--Commandant,
-on a oublié d’appeler un de vos hommes.
-
---Comment vous nommez-vous?
-
---Je m’appelle Jean, répondit le mobile en baissant les yeux.
-
---Qui êtes-vous?
-
---Un homme qui a mal vécu.
-
---Que voulez-vous?
-
---Bien mourir.
-
---Êtes-vous riche ou pauvre?
-
---Hier encore je possédais une richesse mal acquise: je m’en suis
-dépouillé volontairement. Il ne me reste que mon fusil et mon bissac.
-
---C’est bon!--Et d’un geste il le fit rentrer dans les rangs.
-
-Il y eut un long silence. Le commandant était venu se placer devant le
-front du bataillon.--Jean de Thommeray! cria-t-il.
-
-Une voix mâle répondit:--Présent!
-
- 1873.
-
-
-
-
- LE
-
- COLONEL EVRARD
-
-
-
-
-A. M. AUGUSTE BRUN
-
-
-Mon ami,
-
-C’est chez vous, au Grand-Saconnex, que m’est venue la pensée d’écrire
-ces quelques pages. Permettez-moi de vous les adresser en souvenir des
-jours heureux que j’ai passés sous votre toit.
-
- JULES SANDEAU.
-
-
-
-
- LE COLONEL EVRARD
-
-
-C’était un homme doux, silencieux, un peu triste, intrépide au feu,
-rêveur sous la tente. Bien que la nature et l’éducation ne l’eussent
-pas préparé à la vie des armes, il s’était engagé à vingt-cinq ans dans
-un des corps permanents de l’armée d’Afrique. Il avait vu se briser en
-un jour l’espoir de sa jeunesse, s’évanouir à jamais tout un avenir
-de félicité, et, se sentant seul pour la première fois, s’était jeté
-dans l’armée comme dans un cloître. Il y avait vingt ans de cela.
-Durant ces vingt années, il avait gagné pied à pied tous ses grades,
-sans autre protection que celle du devoir accompli. L’armée offre en
-effet plus d’un rapport avec le cloître. Elle bride les passions, elle
-règle les âmes; c’est un refuge ouvert à bien des douleurs et à bien
-des mécomptes qui n’ont plus celui de la foi. Il n’avait pas tardé
-à se retremper dans ce milieu âpre et salubre; un prompt apaisement
-s’était fait en lui. Toutefois il demeurait fidèle à ses regrets, et
-le souvenir du bonheur perdu lui semblait préférable au bonheur qu’il
-aurait pu trouver, qu’il n’avait pas cherché. Tel était le colonel
-Evrard. On s’étonnera peut-être que des sentiments si romanesques
-aillent se loger dans les camps: je serais encore plus surpris de les
-rencontrer dans le monde. Il n’avait pas revu la France depuis qu’il
-l’avait quittée. Avant de la quitter, il avait vendu son petit champ,
-réalisé son modeste avoir. Toute son ambition désormais était qu’on le
-laissât vieillir sous le beau ciel dont la sérénité était descendue peu
-à peu dans son cœur. Il aimait le métier qui l’avait sauvé de lui-même.
-Enfin il s’était pris d’une affection presque filiale pour cette terre
-qui devient si vite la patrie de ses hôtes: de loin, elle paraissait un
-exil, et l’exil commence le jour où l’on est forcé de s’en arracher.
-L’an dernier cependant, au début de l’été, il s’embarquait pour se
-rendre à Marseille. Un de ses frères d’armes, celui de tous qu’il
-chérissait le plus, un de ces héros inconnus qui disparaissent dans
-la fumée des champs de bataille sans avoir dit leur nom à la gloire,
-était tombé, mortellement atteint, en poursuivant les tribus révoltées,
-et, près d’expirer, l’avait institué son légataire universel. Il lui
-léguait sa mère et sa sœur, qui vivaient étroitement à Paris, et que
-sa mort devait plonger dans un état voisin de la détresse. C’était
-le testament d’Eudamidas: le colonel l’avait accepté purement et
-simplement. Son régiment n’était pas en expédition: il prit un congé et
-partit sur-le-champ pour aller recueillir une succession que personne
-ne songeait à lui disputer.
-
-En moins d’un mois, grâce à l’activité de ses démarches, grâce
-aussi, car il faut bien dire ce qu’il ne disait pas, à sa propre
-libéralité, il eut assuré aux deux pauvres femmes une destinée à peu
-près convenable, à l’abri du besoin. Sa tâche terminée, il avait
-encore devant lui quelques semaines de loisir et d’indépendance; il ne
-sut plus que faire. Paris embelli, transfiguré comme par la baguette
-des fées, le touchait à peine. En présence des merveilles d’une
-civilisation dont une longue absence l’avait presque déshabitué, il
-éprouvait déjà les atteintes de la nostalgie. Il regrettait sa vie
-large et simple au sein des grands espaces, ses nuits resplendissantes,
-ses soleils brûlants, ses steppes embrasés. Il résolut d’abréger le
-temps de son congé; mais, avant de retourner en Afrique, cédant au
-besoin d’émotions qui ne meurt jamais dans le cœur de l’homme, il
-voulut revoir le coin de terre où il était né, dire un dernier adieu
-aux lieux qu’il avait tant aimés.
-
-Un pèlerinage au pays d’où l’on est sorti jeune encore, et qu’on
-n’a pas revu depuis, est en général une des plus aigres déceptions
-auxquelles on puisse s’exposer. Il semble qu’on va retrouver dans
-leur fraîcheur les impressions du matin de la vie. On arrive: tout
-est morne et décoloré. Les fantômes souriants se sont transformés en
-spectres désolés. On ne remue, on ne soulève que des cendres. La nature
-elle-même a perdu les grâces qui la décoraient. Est-ce là le sentier
-si cher autrefois à nos rêveries? Est-ce là le coteau parcouru dans le
-trouble des premiers espoirs? Est-ce là le bois qui nous prêtait son
-ombre et son mystère? Hélas! il n’y a que nous de changés, et ce retour
-sur lequel nous avions compté pour ressaisir un instant la jeunesse
-n’aura servi qu’à nous convaincre de l’appauvrissement de notre être.
-Il n’en fut pas ainsi pour Evrard. Ce soldat était resté jeune. Rien
-n’est bon pour la santé de l’âme comme une douleur qui se respecte;
-rien n’est sain comme de s’ensevelir de bonne heure dans le regret
-d’un unique amour. En touchant la terre natale, il lui fut donné de
-ressentir dans leur ivresse amère les émotions qu’il venait y chercher.
-C’était un assez pauvre endroit, un des coins les plus ignorés du
-centre de la France. Il revit, il reconnut tout avec des transports
-attendris, la place où il jouait tout enfant, le jardin où plus tard il
-lisait la Bible et Homère, les rues dont il avait été si longtemps le
-bruit et la fête, l’église dont sa mère dès ses premiers pas lui avait
-appris le chemin. Il y avait au bas de la côte, à l’entrée du vallon,
-un sentier qu’il évitait pendant le jour, où il se glissait furtivement
-après la tombée de la nuit. Qui l’eût suivi aurait pu le voir rôdant
-comme un malfaiteur autour d’un enclos, tantôt le front collé contre
-la grille, tantôt assis près du seuil la tête entre ses mains. Tant
-d’années écoulées avaient fait de lui un étranger dans la contrée:
-il ne frappa à aucune porte, et ne renoua de relations qu’avec les
-haies et les vieux murs. Il vécut seul et tout entier dans l’évocation
-du passé. Au bout de quelques jours il se disposait à partir: une
-rencontre imprévue le retint et fut cause qu’il demeura bien au delà de
-son congé.
-
-Il errait à travers champs et parcourait les solitudes qu’il n’avait
-pas encore explorées depuis son retour, quand il s’arrêta devant une
-habitation qui rappelait par certains aspects les fermes de Normandie.
-Ouverte à deux battants, la porte d’une vaste cour plantée comme un
-verger laissait voir au fond le principal corps de logis, et de chaque
-côté les bâtiments d’exploitation rurale, à demi cachés par des massifs
-de fleurs et de verdure. Tout cela, sous un soleil clair, au milieu
-d’un site riant, respirait une vie occupée, abondante et facile, avec
-une recherche dans l’aisance que n’ont pas les plus riches fermes
-normandes. Quoique cette demeure ne ressemblât guère à ce qu’elle était
-autrefois, Evrard cependant la reconnut presque aussitôt: c’était la
-ferme des Aubiers, et en même temps il retrouva dans sa mémoire un des
-épisodes les plus gais, les plus charmants de sa jeunesse. Après toute
-une semaine donnée à l’élégie, ce souvenir éclata dans son cœur comme
-une vive sérénade.
-
-Il avait vingt ans. Il était en chasse et battait la lande et le
-chaume par un de ces jolis matins qui semblent faits pour la vingtième
-année. Il allait tête haute, humant l’air, fier et léger sous son
-carnier déjà gonflé de poil et de plume. Comme il passait devant
-les Aubiers, la ferme était toute rustique alors, il s’était arrêté
-pour jouir du coup d’œil qu’offrait en ce moment l’intérieur de la
-cour. Il y avait là, rangés sur deux files, une douzaine de couples
-villageois, les hommes en habits de fête, les femmes dans tous leurs
-atours. Evrard avait pensé d’abord qu’il s’agissait d’une noce; mais,
-en y regardant de plus près, il comprit que la noce remontait au moins
-à neuf mois: en effet, il était question d’un baptême. Le cortége,
-pour se mettre en marche, n’attendait plus que le parrain. Or, ce
-n’était pas un parrain de peu que le parrain qu’on attendait: c’était
-le baron Tancrède-Achille-Hector-Landry de Champignolles, la fleur
-des hobereaux du pays. Oui, le baron de Champignolles lui-même, avec
-la bonté familière dont ses ancêtres avaient usé de tout temps avec
-leurs vassaux, consentait à tenir sur les fonts baptismaux le fils de
-Sylvain Cordöan, son fermier, et, afin que l’honneur fût complet, il
-avait daigné accepter pour commère une simple pâquerette des prés,
-la tante du nouveau-né. Cependant il y avait bien deux heures qu’on
-attendait sur pied; le curé avait déjà dépêché par trois fois son
-bedeau à la ferme, et une sourde inquiétude commençait à s’emparer de
-l’assistance, lorsqu’une estafette se précipita dans la cour, au milieu
-d’un désarroi général que sa face effarée ne justifiait que trop. La
-nouvelle qu’elle apportait n’était pas faite pour calmer les esprits:
-la veille au soir, on avait ramené de la ville M. le baron ivre-mort,
-et quand on était entré le matin dans sa chambre, M. le baron n’était
-plus ivre, mais il était tout à fait mort. Plus de baron! les rangs
-s’étaient rompus, la commère trempait de ses larmes les longs rubans
-de son corsage, maître Cordöan s’arrachait les cheveux; la nourrice,
-qui avait compté sur la magnificence d’un parrain si huppé, jetait des
-cris perçants, et, réveillé par ce vacarme, le poupon, comme s’il eût
-compris qu’il était condamné à ne s’appeler ni Tancrède, ni Achille,
-ni Hector, ni même Landry, poussait sous ses langes des vagissements
-lamentables. Et que faire? Où chercher, où prendre un parrain de
-rechange? Le temps pressait, il n’y avait plus une minute à perdre.
-M. le curé, qui n’avait pas déjeuné, se fâchait tout rouge; le bedeau
-courroucé parlait des foudres de l’Église. Les choses en étaient là
-quand le jeune homme qui, du pas de la porte, avait assisté à toute
-cette scène, s’avança comme un dieu sauveur, comme un parrain tombé du
-ciel.--Je ne suis pas baron, dit-il au fermier; mon père s’appelait
-Evrard, saint Paul est mon patron. Sans être un saint comme lui, je
-passe pour un assez bon diable, et je réponds qu’en grandissant mon
-filleul aurait en moi un parrain dévoué et un brave ami. Si je vous
-agrée, touchez-là.--Et il tendait sa main à Cordöan qui, on peut le
-croire, ne se fit pas prier pour la serrer entre les siennes. Il avait
-si bon air dans son vêtement de velours, sous son chapeau de feutre
-gris, avec sa cravate nouée négligemment, toute sa personne respirait
-tant de franchise et de loyauté, tant de belle humeur et de bonne
-grâce, qu’avant même qu’il eût parlé il avait gagné tous les cœurs. On
-devine sans peine quel succès obtint son petit discours. Les rangs se
-reformèrent aux cris de vive M. Paul! et, quelques instants après, le
-cortége, nourrice et poupon en tête, s’acheminait enfin le longs des
-haies vers l’église de la commune. On songeait au baron tout autant que
-s’il n’eût jamais existé; la commère ne se sentait pas d’aise en se
-voyant au bras de ce jeune et gentil cavalier. La cérémonie achevée,
-on revint aux Aubiers, d’où s’exhalaient des odeurs de gala qui ne
-gâtaient rien aux senteurs de l’automne. Evrard avait pensé à tout; il
-avait vidé son carnier dans le tablier de la servante, envoyé quérir
-à la ville dragées, friandises et vieux vins. Le gai repas sous les
-ormeaux! Et, comme on se levait de table, alors qu’on devait supposer
-la fête terminée, voici toute la jeunesse du village qui fait irruption
-dans la cour, aux sons des vielles et des cornemuses, au bruit des
-détonations qui retentissent en signes de réjouissance, et bourrées de
-se mettre en branle: c’était encore une surprise ménagée par le jeune
-parrain. La lune était haut dans le ciel quand Paul prit congé de ses
-hôtes: il s’en alla comblé de bénédictions, rentra chez lui le cœur
-content, et put se dire, en s’endormant, qu’il n’avait pas perdu sa
-journée.
-
-Cinq ans après, il partait pour l’Afrique. Pendant ces cinq années,
-il était retourné souvent à la ferme, où on l’adorait, c’est le mot.
-Le fait est que tout avait prospéré dans cette demeure depuis le jour
-où il y était entré pour la première fois; il semble que la jeunesse
-porte partout le bonheur avec elle. Intelligent, actif, entreprenant,
-maître Cordöan était en passe de devenir un des riches cultivateurs de
-la contrée. Il avait un moulin au bord de la rivière; déjà les Aubiers
-lui appartenaient. Le petit Paul poussait à vue d’œil, et, comme son
-parrain n’arrivait jamais que les poches bourrées de gimblettes, il
-s’était pris pour lui d’une tendresse passionnée. Lorsque Evrard,
-à la veille de son départ, était venu pour dire adieu, le fermier
-et sa femme l’avaient embrassé en pleurant, et le petit s’était si
-bien cramponné à ses jambes, qu’on avait eu beaucoup de peine à l’en
-détacher.
-
-Il en est des premières impressions de la jeunesse comme des
-enchantements de l’aube: elles sont de courte durée. Evrard n’avait
-pas complétement oublié les Cordöan, mais ces souvenirs, refroidis
-peu à peu, s’étaient engourdis au fond de sa mémoire; l’air natal
-ne les avait pas ranimés, et ce fut seulement à la vue d’une ferme
-isolée au bord du chemin qu’il les sentit se réveiller et revivre
-dans leur grâce et dans leur fraîcheur. Ainsi parfois il suffit du
-parfum d’une fleur, d’un jeu de la lumière, d’un accent de la brise,
-pour évoquer en nous tout un monde enseveli. Certes un filleul qu’on
-a laissé presque au berceau, et qu’on n’a pas revu depuis vingt ans
-ne saurait vous tenir aux entrailles par des racines bien profondes.
-Toutefois, en se rappelant les témoignages d’affection et de gratitude
-qu’il avait reçus sous ce toit, Evrard n’avait pu se défendre d’un
-mouvement de confusion. Que s’était-il passé là pendant son absence?
-Qu’étaient devenus les hôtes qui l’avaient si tendrement aimé? Bien
-que ce fût s’y prendre un peu tard, il voulut en avoir le cœur net.
-Il traversa la cour déserte et entra dans le corps de logis. Après
-avoir frappé inutilement à deux ou trois portes, il en ouvrit une,
-et ne fut pas médiocrement surpris en pénétrant dans une vaste
-pièce dont l’ameublement et la décoration n’auraient pas déparé le
-salon d’un château. C’était bien aussi un salon, mais qui servait
-en même temps d’atelier et de cabinet de travail. Ici un chevalet
-supportant un paysage ébauché, là une table chargée d’esquisses et
-de dessins, de brochures et de journaux; sur les meubles, dans les
-encoignures, des bronzes et des objets d’art; aux lambris, des tableaux
-et des panoplies; partout des livres richement reliés. Évidemment
-l’habitation avait changé de maîtres. Il allait se retirer lorsque
-soudain l’étonnement chez lui fit place à la stupeur: son regard
-venait de s’arrêter sur un portrait représentant un officier en tenue
-de campagne, et il se reconnaissait dans cette peinture, c’était son
-portrait. Evrard pensait rêver: il n’avait de sa vie posé devant un
-peintre. Et pourtant c’étaient bien ses traits, c’était sa mâle figure
-bronzée par le hâle africain, c’était l’uniforme de son régiment,
-c’était lui enfin, c’était lui tout entier. L’entrée d’un grand et
-beau jeune homme en costume de chasse le tira brusquement de la
-contemplation où il était plongé. Le colonel fit vers lui quelques pas;
-mais, comme il ouvrait la bouche pour s’excuser et pour expliquer sa
-présence, le jeune homme lui sauta au cou en s’écriant: Vous voici, mon
-parrain! et il le serrait dans ses bras.
-
-Quelques instants après, Evrard était au courant des révolutions
-accomplies à la ferme depuis son départ. Sylvain Cordöan, quoique
-honnête homme, avait réussi dans toutes ses entreprises: à force
-de s’arrondir, il était devenu naturellement un gros personnage.
-Paul avait été élevé en fils de famille; ses études achevées, il
-avait fait son droit. Maître à vingt et un ans de sa destinée et de
-son patrimoine, que représentaient vingt mille livres de rente en
-biens-fonds, il avait continué de vivre à Paris, voyant un peu le
-monde, passant en revue toutes les carrières et n’en trouvant aucune
-à son gré; tour à tour attiré par les lettres et par les arts, et ne
-sachant à quoi se résoudre. Il s’était dit enfin que sa place était
-dans son domaine, et depuis plus d’un an il vivait aux Aubiers,
-cultivant ses champs et rendant à la terre ce qu’elle lui donnait. Les
-lettres et les arts, qui l’avaient suivi dans sa retraite, étaient le
-délassement de ses travaux et le plus doux de ses loisirs.
-
---Et maintenant, dit le colonel, chez qui la curiosité n’était pas
-encore pleinement satisfaite, comment se fait-il qu’en me voyant tu
-aies deviné que j’étais ton parrain?
-
---Je vous ai reconnu, répondit Paul; grâce à la ressemblance du
-portrait que voici, ce n’était pas bien difficile.
-
---Mais ce portrait, puisque décidément c’est le mien, qui l’a fait?
-d’où vient-il?
-
---Après l’affaire où vous aviez gagné vos épaulettes de capitaine, tous
-les journaux illustrés de Paris ont publié votre portrait encadré dans
-le récit de votre beau fait d’armes. Je les avais recueillis, je les
-gardais comme des reliques: dès que j’ai su manier la brosse, je m’en
-suis inspiré pour peindre votre image, et il me semble que je n’ai pas
-trop mal réussi.
-
---Je n’étais donc pas oublié ici? On t’avait donc parlé de moi?
-
---Oublié, vous, oublié aux Aubiers! J’ai été élevé dans le culte de
-votre souvenir. Ma mère ne me parlait de vous qu’avec amour, vous étiez
-resté son idole. Mon père ne se lassait pas de répéter que le bonheur
-était entré en même temps que vous dans sa maison; c’est à vous qu’il
-rapportait toutes nos prospérités. Oublié, mon parrain! Vous n’avez pas
-été un seul jour absent de nos cœurs. Le soir, à la veillée, votre nom
-revenait dans tous les entretiens. Nous avions pour voisin de campagne
-un ancien officier en retraite qui recevait _le Moniteur de l’armée_;
-nous vous avons suivi pas à pas; il n’est aucune de vos promotions que
-nous n’ayons fêtée en famille. Au collége, vous étiez mon héros. Que
-de fois j’ai voulu vous écrire! Combien de lettres commencées et que je
-n’achevais pas! Vous n’aviez jamais donné de vos nouvelles. Je n’étais
-qu’un enfant quand vous m’aviez quitté, et je me disais que quelques
-mois avaient suffi pour m’effacer de votre vie. Je me trompais donc,
-puisque après tant d’années vous avez retrouvé le chemin de la ferme;
-je me trompais, puisque vous voici, puisque je tiens vos mains dans les
-miennes.
-
-Tout cela était bien doux sans doute; mais Evrard ne laissait pas d’en
-être un peu troublé. Qu’avait-il fait pour mériter un souvenir si
-constant, un attachement si fidèle? Il avait dit, le jour du baptême,
-que son filleul, en grandissant, aurait en lui un ami, et c’était le
-filleul qui avait pris le rôle du parrain et tenu ses engagements.
-Les dons heureux, les qualités aimables ou sérieuses qu’il découvrait
-chez ce jeune homme ajoutaient encore à ses regrets, je dirais presque
-à ses remords: il s’accusait d’ingratitude et ne prévoyait pas qu’il
-s’acquitterait en un jour. Il devait partir le lendemain, et n’avait
-que quelques heures à passer aux Aubiers: il les employa à visiter
-l’habitation et le domaine, où tout était nouveau pour lui. Du côté de
-la cour, avec son toit de tuiles moussues et ses palissades de rosiers
-grimpants, l’habitation avait encore quelque chose d’agreste qui
-rappelait son origine. Vue du jardin, avec les deux pavillons en retour
-élevés récemment, elle avait l’air d’un petit castel. A l’intérieur,
-il ne restait plus trace de la ferme, sinon quelques vieux meubles
-conservés par piété filiale. Tout s’y ressentait d’un goût délicat,
-tout y témoignait d’une existence élégante et simple à la fois. Le
-domaine était florissant, la terre en plein rapport, le paysan bien
-traité, sainement abrité, car Paul tenait à grand honneur d’améliorer
-autour de lui la condition d’où il était sorti. A l’exemple de presque
-tous les hommes supérieurs qui ont fait la guerre en Afrique, Evrard
-réunissait en lui un soldat et un agriculteur: il ouvrit plus d’un
-bon avis. L’agriculture n’était pas d’ailleurs l’unique sujet de leur
-conversation. Ils s’entretenaient de mille choses, ainsi qu’il arrive
-entre amis qui, n’ayant que peu de temps à demeurer ensemble, se hâtent
-d’épancher leurs sentiments et de se communiquer leurs pensées. Paul
-reconnaissait dans son parrain l’homme qu’il avait appris à chérir,
-tandis qu’Evrard retrouvait dans son filleul l’image de sa jeunesse.
-
-Le soir était venu. Ils avaient dîné, et ils étaient encore à table,
-assis en face l’un de l’autre et causant. Le soleil avait disparu, le
-couchant s’éteignait; la lune, ronde et resplendissante, montait dans
-le ciel à l’autre bout de l’horizon. Le moment des adieux approchait.
-Paul était triste, Evrard lui-même paraissait ému. Ce n’est pas le
-temps qui crée les amitiés; les plus soudaines sont souvent les
-meilleures et les plus durables.
-
---Voilà une bonne journée que je n’oublierai pas, dit Evrard. Je pars
-avec le regret de te quitter si tôt, mais content de toi, mon cher
-Paul. Tes parents étaient d’excellentes âmes, et je te tiens pour leur
-digne fils. En te décidant à vivre sur ton domaine, tu as montré
-un bon sens bien rare, une modestie bien touchante; c’est ainsi que
-devraient en user tous ceux que la terre a comblés de ses dons. La
-terre ne demande pas seulement des bras pour la servir; elle a besoin
-aussi, elle a besoin surtout de cœurs fidèles et reconnaissants.
-Laisse-moi maintenant te donner un dernier conseil. L’homme n’est
-pas fait pour vivre seul, le bonheur n’a de prix qu’à la condition
-d’être partagé. Puisque tu te sens les passions assez modérées pour
-t’accommoder d’une existence égale, simple et laborieuse, il faut
-te marier, il faut, sans trop attendre, chercher dans la famille le
-complément de ta destinée. Dieu bénit rarement une maison sans femme
-et sans enfants, et le travail même, sans l’amour et le dévouement,
-compte à ses yeux pour peu de chose. Marie-toi, mon ami; cherche une
-brave créature qui soit la joie de ton foyer, une fille honnête et
-modeste, unissant la grâce et la bonté, une compagne enfin...
-
-Il n’acheva pas. Paul avait caché sa figure dans ses mains, et des
-sanglots à grand’peine étouffés gonflaient et soulevaient sa poitrine.
-Jusque-là, maître de lui-même, il avait offert à son hôte un visage
-heureux et souriant; mais Evrard, sans s’en douter, venait d’appuyer
-sur une blessure encore saignante, et le pauvre enfant, vaincu par
-la douleur, épuisé déjà par toute une journée de contrainte, s’était
-oublié et trahi. A ce spectacle inattendu, le colonel s’était levé. Il
-avait pris Paul entre ses bras, et il l’interrogeait avec la tendresse
-d’un père.
-
---Qu’as-tu? J’aurai touché, sans le savoir, à quelque point douloureux
-de ton cœur. Tu as donc du chagrin?... Pourquoi ne m’en as-tu rien dit?
-Parle, que dois-je faire? Je peux disposer de quelques jours encore;
-veux-tu que je les passe avec toi? Ma présence ne te guérira pas; elle
-te soulagera peut-être.
-
---Non, non, partez! s’écria Paul ne se contenant plus. Partez, mais
-emmenez-moi avec vous! Arrachez-moi d’ici, ne m’abandonnez pas à
-moi-même, ne me laissez pas mourir de tristesse et de désespoir!
-
---Calme-toi, dit Evrard, qui lui tenait la tête dans ses mains et
-la pressait contre sa poitrine. Ce que tu souffres, d’autres l’ont
-souffert avant toi. Commence par me confier ta peine, et nous
-déciderons après si tu dois partir ou rester.
-
---Oui, mon ami, oui, je vous dirai tout.
-
-Et, après s’être apaisé et recueilli, Paul commença le récit suivant:
-
- * * * * *
-
-J’avais quitté Paris et j’étais rentré chez moi sans me douter qu’il y
-eût à cela de la philosophie. Jamais sacrifice ne coûta moins d’efforts
-et ne fut accompli plus simplement que celui-là. On a dit, parmi mes
-amis et mes connaissances, que le dépit, la vanité blessée, peut-être
-aussi une passion déçue, m’avaient jeté dans la retraite; il n’en était
-absolument rien. Je comprenais que la médiocrité dans les lettres ou
-dans les arts est la pire des conditions. Je m’étais bien examiné
-moi-même, et j’avais congédié mes chimères avant qu’elles ne prissent
-congé de moi. Aucune expérience précoce n’avait attristé ma jeunesse,
-le peu que je savais du monde me permettait de m’en retirer sans
-amertume ni regret, mon cœur était libre, et je me sentais l’esprit
-sain. Si le bonheur consiste dans la paix et la sérénité de l’âme, je
-pouvais m’estimer heureux. J’étais arrivé ici sur la fin d’un long
-et maussade hiver; j’arrivais à peine que le printemps éclatait tout
-à coup comme pour fêter mon retour et me souhaiter la bienvenue. Nos
-paysages manquent en général de grandeur et de caractère, mais ils ont
-au renouveau une incomparable douceur. La joie de me retrouver dans
-ces campagnes au milieu des travaux et des occupations pour lesquels
-j’étais né, la satisfaction de vivre selon mes goûts, l’amour du
-bien, les intentions ferventes dont j’étais animé, que vous dirai-je
-encore? la splendeur du ciel, la pureté de l’air, l’odeur de la terre
-fraîchement parée, tout me plongeait dans une ivresse sans cesse
-renaissante, et je ne désirais, je ne rêvais rien au delà.
-
-Cependant, au bout de quelques semaines, un intérêt inattendu, et que
-j’aurais été fort embarrassé de définir, s’était glissé peu à peu dans
-ma vie. Tous les matins, à la même heure, je voyais passer, dans le
-chemin qui côtoie les Aubiers, une jeune amazone, accompagnée d’un
-vieux serviteur. Je la vois encore s’avançant entre les haies et les
-vergers en fleur, avec son petit chapeau de paille d’Italie rehaussé
-d’un bouquet de plumes, son corsage de cachemire bleu serré à la
-taille par une ceinture de cuir, et sa jupe flottante de piqué blanc.
-Elle avait dix-neuf ans au plus, et, malgré le nuage de tristesse
-répandu sur son frais visage, tel était l’éclat de sa jeunesse,
-qu’au milieu de la nature en fête elle semblait être elle-même un
-des enchantements du printemps. Elle revenait le soir par le même
-sentier, et il était rare que je ne fusse point sur le pas de ma porte
-à l’heure de son passage. Je la saluais avec respect, elle inclinait
-gracieusement la tête, et les choses en demeuraient là. J’étais presque
-un étranger dans le pays. J’en étais sorti dès l’âge de douze ans,
-et n’y étais revenu qu’à longs intervalles; j’avais oublié jusqu’au
-nom de mes voisins. Sans arrière-pensée, sans y attacher la moindre
-importance, uniquement par curiosité, je voulus savoir qui était
-cette belle personne, et j’appris que c’était mademoiselle Marthe de
-Champlieu; sa famille habitait à peu de distance de mon domaine. Elle
-se rendait ainsi chaque jour au petit château des Granges, près de
-mademoiselle Thérèse de La Varenne, son amie, jeune fille charmante
-elle aussi, disait-on, et dont la santé, fatalement atteinte, donnait
-les plus sérieuses inquiétudes. Elle restait jusqu’au soir au chevet
-de sa chère malade et rentrait chez ses parents à la nuit. Je m’étais
-fait, à mon insu, une habitude de la voir: j’avais fini par m’associer
-aux préoccupations de son cœur. Du plus loin que je l’apercevais,
-j’interrogeais avec anxiété son attitude et sa physionomie, je
-m’attristais ou me réjouissais selon qu’elle paraissait plus ou moins
-triste que la veille. A la longue, une espèce d’entente silencieuse
-s’était établie entre nous. Elle avait deviné sans doute que j’étais
-instruit de ses angoisses, que je les partageais, et en passant elle
-me jetait dans un demi-sourire ou dans un regard de détresse le
-bulletin de la journée. Il n’y avait dans tout cela rien qui ressemblât
-à une aventure; eh bien! le croirez-vous? ces incidents si simples
-s’étaient emparés de mon existence et la remplissaient tout entière. Je
-m’intéressais à mademoiselle de la Varenne comme si je la connaissais:
-je l’aurais connue que je n’eusse pas ressenti pour elle une pitié plus
-tendre, une sympathie plus ardente. Je ne pensais qu’aux deux amies, je
-les retrouvais jusque dans mes rêves, et, chose étrange, dans mes rêves
-comme dans ma pensée, je n’arrivais jamais à les séparer l’une de
-l’autre, elles étaient toujours ensemble; quand l’image de mademoiselle
-de Champlieu m’apparaissait éblouissante de grâce et de fraîcheur,
-presque aussitôt une figure pâle et languissante venait se placer
-auprès d’elle.
-
-Vers la fin de mai, par une tiède après-midi, je travaillais à
-l’atelier pour essayer de me distraire. Depuis quelques jours,
-mademoiselle Marthe n’était pas revenue des Granges, de sinistres
-pressentiments m’agitaient. Tout à coup j’entendis un bruit sec,
-argentin, qui éclatait à intervalles rapprochés, réguliers, et semblait
-cheminer à travers les campagnes. Il y avait bien longtemps que ce
-bruit n’avait frappé mon oreille, et pourtant je le reconnus: mon cœur
-se serra. J’étais déjà sur la lisière du chemin, et, pendant que les
-oiseaux chantaient à plein gosier dans les buissons, je voyais défiler
-une longue procession d’hommes, de femmes et de jeunes filles, précédée
-de deux enfants de chœur, l’un portant la croix, l’autre la sonnette,
-et d’un prêtre en surplis qui marchait sous un dais, les saintes huiles
-entre ses mains.
-
---Où donc allez-vous? demandai-je à une pauvre infirme qui venait la
-dernière.
-
---Aux Granges, me répondit-elle.
-
-Je m’étais joint machinalement au cortége, et après deux heures de
-marche, sans que j’eusse songé à me rendre compte du sentiment qui
-m’entraînait, je traversais la cour d’un manoir, je montais un escalier
-de pierre, je pénétrais avec la foule dans une vaste chambre imprégnée
-de vapeurs d’éther, et qu’un demi-jour éclairait à peine. Toutes les
-persiennes étaient fermées, toutes les fenêtres ouvertes. La foule, en
-entrant, s’était agenouillée. J’étais debout près de la porte, et à la
-lueur de deux flambeaux qui brûlaient au fond de la salle, j’apercevais
-un lit étroit et sans rideaux, d’une simplicité claustrale. L’oreiller
-affaissé servait comme de nid à une figure d’un blanc mat. Les
-paupières étaient mi-closes, les lèvres presque souriantes, les traits
-d’une pureté que n’avait point altérée la souffrance, et d’une suavité,
-d’une délicatesse enfantines. Les cheveux, séparés de chaque côté de
-la tête, descendaient sur les couvertures en deux tresses brunes et
-lourdes; les bras hors du lit, les mains jointes. Une femme, la mère,
-se tenait au chevet, muette, morne, les yeux taris. Mademoiselle de
-Champlieu était auprès d’elle, le visage défait et noyé de larmes.
-J’assistais à cette scène comme dans un rêve, et je ne fus saisi par la
-réalité qu’à la vue du prêtre qui se penchait sur la mourante. Quoi!
-cette enfant allait mourir! Dieu juste, pourquoi cette rigueur? Que
-vous avait-elle fait, et que pouvait avoir à réparer l’onction suprême
-qu’elle allait recevoir? Quelles paroles mauvaises avaient pu sortir de
-sa bouche? Quelles pensées coupables avaient pu soulever sa poitrine?
-Où donc ses pauvres petits pieds avaient-ils pu la conduire? J’étais
-tombé à genoux, et, dans l’élancement d’une foi soudaine, je demandais
-à Dieu de laisser vivre cet être inoffensif et doux. J’offrais pour sa
-rançon tous les biens que je possédais, toutes les joies et tous les
-bonheurs que je pouvais me promettre ici-bas. Je priai longtemps avec
-ferveur. Quand je me relevai, le prêtre avait déjà quitté la chambre,
-et l’assistance s’écoulait silencieusement sur ses pas.
-
-La nuit tombait, j’errais encore autour des Granges. Que faisais-je là?
-qu’attendais-je? Un charme invincible me retenait au seuil de cette
-habitation désolée. Je prêtais l’oreille à tous les bruits; je suivais
-d’un œil éperdu les allées et venues des domestiques; chaque évolution
-de lumière dans les appartements m’apportait un redoublement de terreur
-ou une espérance. Il y avait des instants où il me semblait que ma
-prière était montée jusqu’à Dieu, que le pacte offert était accepté,
-des instants où je me disais que cette enfant ne pouvait pas, ne
-devait pas mourir.
-
-J’avais repris le chemin des Aubiers. Tout près de ma demeure,
-mademoiselle de Champlieu, qui venait derrière moi, arrêta sa monture
-en me reconnaissant dans l’ombre.
-
---Eh bien? Mademoiselle, eh bien?... m’écriai-je d’une voix tremblante.
-
---Eh bien! Monsieur, répliqua-t-elle avec calme, tout espoir n’est pas
-perdu, la crise si longtemps attendue et qui peut la sauver est enfin
-arrivée. Le ciel fera le reste. Vous êtes venu joindre vos prières aux
-nôtres, je vous en remercie.
-
-En achevant ces mots, elle me tendait sa main, que je saisis et que je
-pressai sur mes lèvres. Elle s’éloigna, et le bruit des pas s’effaçait
-dans le lointain, que j’étais encore à la même place.
-
-J’apprenais, à quelques jours de là, que mademoiselle de La Varenne
-était hors de danger. Mademoiselle Marthe, installée aux Granges pour
-tout le temps de la convalescence, ne passait plus dans le chemin.
-Je tombai dès lors dans un mortel ennui. Je n’avais goût à rien, je
-sortais sans but, je rentrais sans motif, je pleurais sans savoir
-pourquoi. Je ne pouvais attribuer qu’à mademoiselle de Champlieu cet
-étrange état de mon cœur, et pourtant ce que je ressentais était si
-vague, si confus, que je n’aurais su dire si véritablement je l’aimais.
-Qu’elle était déjà loin de moi l’ivresse du retour dont je vous parlais
-il n’y a qu’un instant! Les biens, les joies faciles que j’avais sous
-la main ne m’inspiraient plus qu’un sentiment de pitié dédaigneuse.
-Je découvrais que j’avais pris pour le bonheur ce qui n’en est que
-l’accompagnement. Ma maison était vide, les champs étaient déserts, la
-solitude m’écrasait.
-
-Je vivais ainsi depuis quelques mois. Je savais que mademoiselle
-Thérèse était entièrement rétablie; je n’avais pas revu mademoiselle
-Marthe, et je songeais à voyager. Un jour, si cher qu’il m’ait coûté,
-que ce jour reste à jamais béni, à jamais consacré dans ma mémoire!
-j’étais à l’atelier. L’été touchait à sa fin, mais la saison était
-chaude encore, et d’une magnificence, qui achevait de m’accabler. Je
-m’étais assoupi sur un divan; je fus réveillé par le grondement du
-tonnerre. Un orage qui s’était formé en moins d’une heure allait
-fondre sur la vallée. Déjà la pluie tombait à larges gouttes, quand
-j’entendis comme un vol de colombes effarouchées qui se seraient
-abattues sur les marches de mon logis. C’étaient elles, c’étaient les
-deux amies! Entraînées par les hasards de la promenade ou conduites
-plutôt par une pensée charitable, car leur domestique portait un
-paquet de hardes sous son bras, elles s’étaient éloignées des Granges,
-avaient poussé jusqu’en mes parages, et, surprises par le grain en
-rase campagne, elles venaient, bon gré, mal gré, chercher un refuge
-aux Aubiers. Vous vous doutez bien que je ne les laissai pas à la
-porte. Ce que j’éprouvai en recevant chez moi ces deux charmantes
-filles, l’une dans tout l’éclat de sa blonde et blanche beauté, l’autre
-délicate, très-frêle, d’une grâce timide et voilée, tâchez de vous
-l’imaginer. Elles étaient mises exactement l’une comme l’autre: une
-robe de foulard gris relevée sur une jupe bleue de même étoffe, le
-corsage semblable à la jupe, un petit chapeau de feutre gris autour
-duquel une plume bleue s’enroulait, et cette conformité d’ajustements
-ajoutait je ne sais quoi à l’attrait de chacune d’elles. Je n’eus pas
-grand’peine à les apprivoiser; elles avaient toutes deux le chaste
-abandon de l’innocence que rien n’embarrasse, et Marthe de Champlieu
-y joignait la vive gaieté qui s’accommode à tout. De deux ou trois
-ans plus jeune qu’elle, mademoiselle de La Varenne avait pourtant
-quelque chose de plus posé et de plus recueilli, soit que cela tînt à
-son caractère, soit que le souffle de la mort l’eût rendue sérieuse
-avant l’âge. Elle était, en arrivant, toute pâle et toute transie.
-J’avais allumé un feu de sarments, je l’avais fait asseoir au coin
-de l’âtre, et, pendant qu’elle se ranimait peu à peu, je ne pouvais
-détacher mon regard de cette enfant que j’avais contemplée au milieu
-du funèbre appareil de la dernière heure, et qui était là, sous mon
-toit, vivante, ressuscitée. J’épiais avec curiosité ses moindres
-mouvements, j’avais des attendrissements, des étonnements voisins de
-l’extase, en la voyant ôter ses gants, porter la main à ses cheveux,
-présenter ses pieds à la flamme, et lorsqu’elle levait sur moi ses yeux
-d’un clair azur, ces yeux que j’avais vus éteints sous leurs paupières
-à demi fermées, j’étais remué jusqu’au fond de l’âme. Quant à
-mademoiselle de Champlieu, aussi parfaitement à l’aise que si elle eût
-été chez son frère, elle avait, de prime saut, pris possession de tout
-l’appartement. Elle allait, venait, examinait tout, mettait tout sens
-dessus dessous, retouchait mes croquis, ou, s’emparant de ma palette,
-jetait dans un paysage que j’avais ébauché la veille des oiseaux, des
-moutons et des arbres de l’autre monde. Je me demandais si elle était
-chez moi ou si j’étais chez elle. Je me persuadais par moment que nous
-étions tous trois chez nous et que nous ne devions plus nous quitter.
-Ah! la bonne journée! ah! les aimables créatures! Hélas! l’orage
-s’apaisait déjà; déjà l’odieux soleil montrait sa face entre les nuées.
-Mademoiselle Marthe, qui ne tenait pas en place, avait profité d’une
-éclaircie pour descendre au jardin. Je restai seul un instant avec sa
-compagne, et cet instant décida de ma vie.
-
-Elle était assise, penchée sur un album qu’elle feuilletait d’une main
-distraite; j’étais assis près d’elle, et je la regardais en silence.
-Je la regardais, et il me semblait qu’elle était mon bien, que sa
-destinée m’appartenait, que c’était à moi que Dieu l’avait rendue,
-qu’en la laissant vivre il me l’avait donnée. J’ignore comment cela se
-fit: je fermai l’album qu’elle avait sous les yeux, je l’ôtai doucement
-d’entre ses mains, et je me mis à raconter tout ce qui s’était passé
-en moi depuis le jour où j’avais appris que sa vie était en danger,
-l’intérêt soudain qu’elle m’avait inspiré, l’ardente sympathie que
-j’avais ressentie pour elle sans la connaître, mes craintes, mes
-angoisses, la station que j’avais faite aux Granges, les prières que
-j’avais adressées au ciel, et, à mesure que je parlais, mes perceptions
-devenaient plus nettes, je démêlais, je discernais enfin les sentiments
-qui m’avaient troublé jusque-là. Calme, les yeux baissés, elle avait
-écouté sans m’interrompre une seule fois.
-
---Je savais tout. Merci! répondit-elle simplement.
-
-En prononçant ces mots, elle avait relevé la tête; je vis une larme au
-bord de sa paupière, et je sentis que je l’aimais. Ainsi l’amour qu’une
-beauté radieuse avait éveillé dans mon cœur s’était à mon insu reporté
-sur ce cher petit être, et c’était mademoiselle de Champlieu qui se
-trouvait avoir servi de lien mystérieux entre Thérèse de La Varenne et
-moi. Oui, je l’aimais, et, l’avouerai-je? je sentais qu’elle m’aimait
-aussi, je sentais venir à moi sa tendresse irrésistiblement attirée.
-Nous nous taisions, et je ne sais pas bien ce que j’allais lui dire
-quand mademoiselle Marthe rentra.
-
-Elle rentrait avec une brassée de fleurs qu’elle jeta sur le divan.
-S’il n’y en avait pas davantage, ce n’était point sa faute; elle avait
-passé comme un ouragan dans les corbeilles et les plates-bandes,
-dévastant, saccageant et faisant main basse sur tout, enchantée
-d’ailleurs de son expédition et ne regrettant pas sa toilette à moitié
-perdue. Il s’agissait de débrouiller ce chaos et de donner à ces
-dépouilles la forme d’un bouquet qu’elles voulaient emporter comme
-un souvenir des Aubiers. Nous nous mîmes tous trois à l’œuvre, et
-ce petit travail fut si lestement conduit qu’au bout d’une heure il
-n’était pas encore terminé. Qui donc a dit que le bonheur est triste,
-moins près du rire que des larmes? J’étais tout à la fois ivre de
-bonheur et fou de gaieté. L’enjouement de Marthe avait gagné Thérèse,
-et la maison retentissait des frais éclats de leurs jolies voix.
-Elles me passaient les fleurs une à une; ma tâche consistait à les
-classer et à les réunir en faisceau. Thérèse était d’avis qu’on fît
-un choix, Marthe était de l’avis contraire, et c’étaient, à propos
-d’une gueule-de-loup, d’un œillet d’Inde ou d’un pied-d’alouette,
-des querelles et des rires qui ne finissaient pas. Quel bouquet! il
-aurait pu servir de pendant à la tapisserie de Pénélope. A mesure
-que je l’édifiais d’un côté, je le laissais s’écrouler de l’autre,
-et, au milieu de ces enfantillages qui me valaient tous les menus
-profits d’une longue familiarité, elles ne s’apercevaient pas que
-le ciel s’était éclairci. Tout à coup le soleil qui descendait à
-l’horizon lança dans l’atelier une traînée de feu, ce fut le signal
-d’une véritable déroute.--Adieu, monsieur Paul! au revoir! au prochain
-orage!--Et, pour que rien ne manquât à cette journée, au moment de nous
-séparer, il fut question de vous entre les deux amies et moi, de vous,
-oui, colonel. Elles s’étaient arrêtées devant votre portrait.
-
---C’est mon parrain, c’est un héros d’Afrique, leur dis-je avec orgueil.
-
---Héros ou non, dit Marthe, si le portrait est ressemblant, votre
-parrain doit être un brave homme.
-
---Et l’on serait heureuse de l’avoir pour ami, ajouta mademoiselle de
-La Varenne.
-
-Là-dessus elles s’échappèrent ainsi que deux oiseaux qui prennent
-ensemble leur volée. J’avais fait atteler, je les mis en voiture.
-Elles partirent, je les suivis des yeux, et elles étaient déjà loin
-que je voyais encore, à travers les arbres, leurs mouchoirs, qu’elles
-agitaient en signe de dernier adieu.
-
-Quelques semaines après, j’étais l’hôte assidu, le familier des
-Granges. La mère de Thérèse m’avait écrit pour me remercier. Elle
-exprimait en même temps le désir de me voir et de me connaître: je ne
-m’étais pas fait prier. J’avais été bien accueilli, je ne déplaisais
-pas, et dès mes premières visites j’étais établi dans la place.
-Madame de La Varenne était veuve. Mariée fort jeune à un gentilhomme
-du pays, elle avait tenu pendant quelques années un assez grand état
-à Paris. Après la mort de M. de La Varenne, qui laissait une fortune
-singulièrement réduite par la vie de luxe qu’ils avaient menée, elle
-s’était retirée forcément du monde, où elle avait brillé d’un vif
-éclat. Elle aurait pu facilement se remarier; l’expérience qu’elle
-avait faite l’avait assurée contre la tentation d’une seconde épreuve.
-Voilà ce qu’on disait autour de moi. Elle vivait à l’aise dans son
-petit domaine, qu’elle ne quittait qu’à la fin de l’automne pour aller
-passer les plus durs mois de l’hiver à la ville voisine. C’était une
-femme encore belle, avec beaucoup d’agrément dans l’esprit et de
-grâce dans les manières. Les rêves d’ambition qu’elle nourrissait
-ne me furent révélés que plus tard, et comme par un coup de foudre.
-J’avais bien deviné chez elle un fonds de scepticisme railleur,
-la sourde impatience d’une vie silencieuse et bornée; mais je ne
-songeais guère à faire des études de caractère. Elle me recevait
-avec bienveillance, et tel était mon aveuglement, telle était ma
-simplicité, que je me figurais parfois qu’elle était dans le secret
-de mes sentiments, qu’elle les approuvait et les encourageait. Les
-serviteurs eux-mêmes m’avaient pris à gré; je lisais ma bienvenue sur
-tous les visages. Enfin, sans avoir échangé aucune confidence, nous
-étions d’intelligence, mademoiselle de Champlieu et moi; nos regards
-s’entendaient, mon bonheur me riait dans ses yeux. Ce qui montre dans
-tout son jour le bon naturel de ces aimables filles, c’est que ma
-prédilection pour l’une d’elles, loin de les désunir, comme il serait
-arrivé fatalement avec deux âmes moins choisies, semblait ajouter
-encore à leur mutuelle affection. A qui fut-il accordé d’abriter sa
-jeunesse dans un intérieur plus aimable? Tout m’était prétexte pour
-courir au manoir, une brochure, un livre, une plante, des graines que
-j’apportais. Si les occasions m’avaient manqué, Marthe m’en eût fourni
-de reste. Enfant gâté des Granges, elle en était la vie. Promenades
-sur l’eau, excursions en voiture, pêches dans les ruisseaux, pipées
-au fond des bois, tout se faisait par elle, et rien ne se faisait
-sans moi. Il y avait au fond du parc une porte qui s’ouvrait sur une
-pêcherie. C’est là, au bord d’un étang, que nous allions souvent
-nous asseoir par les après-midi sereines. Je venais avec mes crayons,
-elles apportaient leur ouvrage, et nous causions tout en travaillant.
-Quand le temps était mauvais, je décorais des panneaux, je peignais
-des dessus de porte, et c’est encore l’adorable Marthe qui avait su me
-ménager cette occupation pour les jours de pluie, tant son amitié était
-ingénieuse, fertile en inventions qui avaient pour but de m’attirer
-et de me retenir! Ainsi je voyais Thérèse fréquemment, et chaque fois
-que je la voyais, elle me devenait plus chère. Ce petit être poétique
-et charmant pratiquait déjà le culte du devoir. Elle avait pour la
-beauté de sa mère une admiration passionnée; elle en était plus
-fière, elle s’en trouvait plus ornée qu’aucune fille de sa propre
-beauté, et, comme s’il se fût agi d’une déesse, elle s’appliquait à
-lui épargner les soins du ménage. Madame de La Varenne se laissait
-admirer, et Thérèse gouvernait la maison. Elle s’en acquittait sans
-bruit, et, quoique vigilante, se rendait agréable à tous. Ces soins
-d’administration domestique n’avaient pas plus amoindri son âme qu’ils
-n’avaient terni sa jeunesse. Elle en avait retiré une raison précoce,
-sans y rien laisser de sa grâce et de sa distinction native. Moins
-enjouée que son amie, elle avait cependant cette sérénité d’humeur
-qui est l’indice d’une nature bien venue. La modestie de ses désirs
-répondait à la simplicité de ses mœurs. Elle se plaisait aux champs,
-où elle avait grandi, et ne souhaitait pas d’en sortir. Elle n’en
-goûtait pas seulement la poésie contemplative, elle en aimait aussi les
-travaux. Je l’avais rencontrée, la compagne dont vous me parliez tout
-à l’heure, et qui eût été la joie de mon foyer! Nous nous aimions sans
-nous le dire: nos cœurs n’avaient rien à s’apprendre. Il n’était besoin
-entre nous ni de serments ni de promesses, et il me semble encore
-aujourd’hui que nous étions fiancés l’un à l’autre.
-
-Novembre nous avait dispersés. Madame de La Varenne était rentrée en
-ville, Marthe chez ses parents. Dussiez-vous me prendre en pitié,
-il faut que vous sachiez jusqu’où pouvaient aller ma candeur et mes
-illusions. Quand je voyais Thérèse tous les jours, satisfait de vivre
-auprès d’elle, trop heureux pour me hâter de l’être davantage, je
-laissais mes projets flotter entre le rêve et l’espérance. Ce fut
-seulement après son départ que je les arrêtai et les fixai dans mon
-esprit. Je n’entrevoyais pas d’obstacles, je n’admettais pas qu’il pût
-en survenir. Je ne doutais de rien, j’avais la foi. Le bonheur était
-pour moi comme un hôte sur qui je devais compter: j’employai l’hiver
-à mettre ma maison en état de le recevoir. La ferme était encore à
-peu près telle que mon père me l’avait transmise. Je m’occupai à
-l’embellir, je l’accommodai d’après les goûts de l’enfant que j’aimais,
-avec un peu plus de recherche qu’elle n’en eût désiré peut-être.
-C’était un nid que j’édifiais: j’y amassai la mousse et le duvet. Ce
-matin, je vous ai vu sourire devant certaines élégances que vous ne
-vous attendiez pas à rencontrer sous le toit d’un garçon qui cultive
-ses terres. Mon ami, vous étiez dans l’appartement de ma femme. Ma
-femme! je la voyais déjà en possession de son petit royaume. Que de
-soins, d’amour, de respect autour de cette jeune reine! Déjà les
-Aubiers fêtaient le premier-né, déjà de blondes têtes couraient dans
-le verger ou s’ébattaient aux clartés de l’âtre. Ah! quel printemps
-que cet hiver! Tout chantait dans mon cœur. Après avoir transformé
-le logis, je refis le jardin, je plantai des massifs, je construisis
-des serres. En même temps je me rendais un compte exact de mon avoir,
-j’introduisais l’ordre dans mes finances. J’étais Mansart, Le Nôtre
-et Colbert. J’avais beau grouper ou aligner des chiffres, il s’en
-fallait de beaucoup que j’arrivasse à l’opulence; mais mon bien, si
-modeste qu’il fût, assurait l’aisance à ma famille, et me permettait
-même d’offrir à madame de La Varenne une existence plus large, plus
-variée que celle qu’elle menait aux Granges. Ma confiance, en réalité,
-n’avait rien de déraisonnable. Vers la fin du mois de mars, toutes mes
-dispositions étaient prises, tous mes arrangements terminés. Je n’étais
-allé à la ville que rarement, deux ou trois fois au plus. J’avais connu
-Thérèse, nous nous étions aimés sous le ciel des prairies, et tout
-bonheur veut rester dans son cadre. J’attendais son retour pour la
-demander à sa mère. Une semaine encore, et j’allais la revoir, lorsque
-je reçus un mot de madame de La Varenne qui m’annonçait que ses plans
-étaient changés; elle partait pour Paris avec sa fille, et me donnait
-rendez-vous aux Granges pour les premiers jours de l’été.
-
-Ce départ subit, auquel, il est vrai, j’étais loin de m’attendre,
-n’avait pas cependant entamé ma sécurité. Je savais que Thérèse avait
-à Paris des parents qui depuis longtemps désiraient la voir. La
-résolution de sa mère ne devait donc pas me surprendre. Je laissai,
-sans trop d’impatience, s’écouler le printemps; mais, au retour de
-l’été, quand le délai fixé par madame de La Varenne fut expiré, quand
-les jours, quand les semaines se succédèrent sans la ramener, un
-grand trouble s’empara de moi. Que se passait-il? Thérèse était-elle
-malade? Pourquoi ne revenait-elle pas? Je m’informai au manoir: on
-était sans nouvelles. Je pris le parti de m’adresser à mademoiselle de
-Champlieu. Orpheline dès son bas âge, elle vivait avec de vieux parents
-qui l’avaient élevée et qui s’étaient chargés de l’administration de
-ses biens. Ces biens étaient considérables: la terre de Champlieu lui
-appartenait. Je ne dirai pas qu’elle m’accueillit froidement, mais
-pendant tout le temps que dura ma visite je crus démêler dans son
-attitude quelque chose de gêné, de contraint. Il me sembla que ses
-regards évitaient de rencontrer les miens, et, lorsqu’ils s’attachaient
-sur moi, c’était avec une expression à laquelle ils ne m’avaient
-point habitué. Nous n’étions pas seuls, notre entretien dut se borner
-à un échange de questions et de réponse également banales. Madame
-de La Varenne et sa fille se portaient à merveille. Il n’était pas
-vraisemblable que leur absence se prolongeât encore longtemps. Il y
-avait tout lieu de penser qu’elles seraient bientôt de retour. Pas un
-mot d’ailleurs qui eût trait à notre intimité, pas une allusion à notre
-réunion prochaine. Bref, je me retirai pleinement rassuré sur la santé
-de Thérèse et plus oppressé pourtant que je ne l’étais en arrivant chez
-Marthe. Quelques semaines encore s’écoulèrent, je les passai le cœur
-en proie à une inquiétude dévorante. L’amour qui naguère remplissait
-ma vie sans l’agiter avait pris insensiblement tous les caractères
-d’une passion farouche. Ah! malheureux, le bonheur était là, sous ta
-main! Pourquoi l’avais-tu laissé s’échapper? Que ne t’étais-tu hâté de
-le saisir? Il y avait des heures où le pressentiment de ma destinée
-pesait sur moi comme un cauchemar. Parfois je riais de mes terreurs, le
-plus souvent je les subissais sans essayer de m’y soustraire. J’allais
-errer du côté des Granges, j’apercevais, aux lueurs du couchant, le
-perron désert, la façade morne, les persiennes toutes fermées, et je
-revenais consumé de tristesse.
-
-Un jour enfin, dans la matinée, je vis entrer à l’atelier le jardinier
-de madame de de La Varenne. Il venait m’annoncer que sa maîtresse
-était de retour depuis la veille au soir, et qu’elle m’attendait le
-jour même. Vous avez vu quelquefois les nuées du ciel balayées en un
-clin d’œil par un coup de vent; il se fit quelque chose d’approchant
-en moi. Toutes les chimères que je m’étais créées, tous les monstres
-qu’avait enfantés dans mon cerveau la fièvre de l’attente s’évanouirent
-en un instant, et je me retrouvai, calme et souriant, en présence de la
-réalité. Thérèse m’était rendue! l’empressement de madame de La Varenne
-à m’appeler, témoignait assez que leurs sentiments m’étaient restés
-fidèles. Je me souvenais encore des impressions que m’avait laissées
-ma visite à Champlieu, mais c’était pour me reprocher d’avoir pu leur
-donner accès dans mon esprit. Toutefois j’avais appris à mes dépens
-qu’atermoyer le bonheur n’est pas sage, et je partis pour le manoir,
-bien décidé à profiter de la leçon.
-
-La belle matinée! que le ciel était pur! que l’air était frais et
-léger! J’allais tantôt pressant le pas, et tantôt le ralentissant
-pour savourer à loisir les joies dont mon âme était pleine. Je ne
-rencontrais sur mon passage que des visages heureux, je ne recueillais
-que de bonnes paroles. Les haies m’envoyaient leurs plus doux parfums,
-les oiseaux leurs plus gais concerts, les brises leurs haleines les
-plus caressantes, et au milieu de ces enchantements je sentais mon
-amour plus sérieux, plus profond qu’autrefois, alors qu’il n’avait
-point souffert. S’il m’était resté dans la pensée quelque trouble,
-quelque appréhension, mon arrivée aux Granges aurait suffi pour les
-dissiper. Je recevais au seuil de cette demeure le même accueil que
-par le passé. Les serviteurs s’empressaient; les chiens accouraient et
-me léchaient les mains. Je reconnaissais, je respirais avec délices
-des senteurs enivrantes, et que je n’avais respirées que là. Ouverte
-à deux battants, la porte du vestibule semblait me dire: Entrez, on
-vous attend. Je montai les degrés du perron, et, sans être annoncé, je
-pénétrai dans le salon.
-
-Madame de La Varenne s’y trouvait seule. Au bruit que je fis en
-entrant, elle retourna la tête, se leva vivement, et s’avança vers moi
-les mains tendues. J’aurais pu croire qu’elle allait m’offrir ce que je
-venais lui demander.
-
---Arrivez, arrivez! s’écria-t-elle avec effusion. J’ai une grande
-nouvelle à vous annoncer, et j’ai voulu que vous fussiez le premier à
-l’apprendre, tant votre affection pour nous m’est connue, tant je sais
-l’intérêt que vous nous portez.
-
-Et à brûle-pourpoint, comme si, en se jouant avec une arme à feu, elle
-me l’eût déchargée en pleine poitrine, elle me fit part du prochain
-mariage de sa fille. Un mariage inespéré! Trois cent mille livres de
-rente! Un splendide hôtel à Paris! un magnifique château sur les bords
-de la Loire! Aux champs comme à la ville, un train de maison princier!
-Et en perspective les fêtes du monde officiel, un siége au sénat pour
-son gendre! Tout cela avait été débité coup sur coup, avec l’animation
-de la fièvre et la volubilité du délire. Elle ne se possédait pas.
-J’étais debout, appuyé contre un meuble. La sueur s’amassait à mes
-tempes; ma face devait avoir la pâleur de la mort.
-
---Asseyez-vous donc, me dit-elle.
-
-Et, sans remarquer ma stupeur, sans s’étonner de mon silence, elle
-se mit à raconter avec une éloquence amère tout ce qu’elle avait
-dévoré de tristesse et d’ennui au fond de ces campagnes. Toutes ses
-révoltes, toutes ses vanités, toutes ses convoitises, qui n’avaient eu
-jusque-là d’autre confident qu’elle-même, toutes les plaies secrètes
-d’une âme ambitieuse et qui se sent étouffer dans une destinée fermée,
-elle les mit à nu et les étala sous mes yeux. Elle allait revivre
-enfin! L’espace se rouvrait devant elle, le monde lui appartenait.
-Et, s’exaltant de plus en plus, elle dessinait à grands traits le
-programme de l’existence qu’elle comptait mener désormais. Quant aux
-qualités morales de son gendre, quant aux chances de félicité que cette
-union pouvait offrir à sa fille, elle se taisait là-dessus. Elle seule
-était en scène, c’est d’elle seule qu’il s’agissait. J’étais anéanti,
-tout s’écroulait autour de moi. Elle ne savait rien, ne se doutait de
-rien; je n’avais été pour elle qu’une distraction, une relation de bon
-voisinage.
-
---Eh bien! demanda-t-elle en se tournant vers moi, à quoi donc
-pensez-vous? Qu’attendez-vous pour me féliciter?
-
---Madame, lui répondis-je, j’attends que vous m’ayez dit si ce mariage,
-qui vous comble de joie, fait également le bonheur de mademoiselle de
-La Varenne.
-
---Oh! tranquillisez-vous, répliqua-t-elle en souriant. Thérèse, de
-prime abord, a bien montré quelque résistance. Elle ne s’est pas faite
-en un jour à l’idée d’un si brusque changement dans sa destinée;
-mais cette chère enfant a fini par comprendre que son bonheur est
-inséparable du mien.
-
-Tout m’était expliqué: Thérèse n’était pas libre, elle cédait à
-l’obsession, elle s’immolait pour sa mère. J’étais saisi d’indignation
-autant que de douleur, et je n’aurais pu dire ce qui me bouleversait le
-plus, de la ruine de mes espérances ou du naïf et monstrueux égoïsme
-qui se déroulait devant moi.
-
---Recevez mon compliment, Madame, lui dis-je en me levant, et soyez
-persuadée que la fortune qui vous arrive me touche encore plus
-profondément que vous ne pouviez le supposer.
-
-En achevant ces mots, je m’étais dirigé vers la porte.
-
---Comment! s’écria-t-elle, vous ne nous donnez pas cette journée?
-Êtes-vous si pressé? Thérèse est à la ville avec Marthe: elles vont
-rentrer; restez donc!
-
---Mon Dieu, Madame, je ne puis, répondis-je. Quand j’ai reçu la
-nouvelle de votre arrivée, je me disposais à partir pour un voyage qui
-doit me tenir éloigné du pays pendant quelque temps. Pardonnez-moi de
-vous quitter si tôt.
-
-Tel était son enivrement qu’elle n’avait rien deviné. Elle ne s’était
-aperçue ni de l’altération de mes traits, ni de la pâleur de mon front,
-ni du trouble de mon maintien, et ma retraite précipitée, la sécheresse
-de mon adieu ne la frappaient pas davantage.
-
---Je compte bien, dit-elle, que vous serez revenu pour le mariage de ma
-fille.
-
-Je m’inclinai sans rien ajouter, et je sortis.
-
-Quel retour par ces mêmes chemins qui m’avaient vu passer quelques
-heures auparavant si confiant, si jeune, si heureux! La colère et
-le désespoir, toutes les pensées, tous les sentiments tumultueux que
-soulevait en moi la perte de mes rêves, m’avaient pour ainsi dire
-porté jusqu’aux Aubiers. Je m’accusais de n’avoir pas su défendre mon
-bonheur: je m’indignais contre ma lâcheté. Je voulais retourner aux
-Granges, revoir madame de La Varenne, lui déclarer que j’aimais sa
-fille, que sa fille m’aimait, que Dieu m’avait donné des droits sur
-elle et qu’on ne me l’arracherait qu’avec la vie; mais, quand j’eus
-franchi le pas de ma porte, quand je me retrouvai chez moi,... ô ma
-petite ferme que j’avais embellie avec tant d’amour, dont j’avais cru
-faire un palais, et qui, le matin encore, étais ma joie et ma richesse,
-qu’étais-tu devenue? Je ne la reconnaissais plus. Que tout m’y semblait
-misérable! que je me sentais moi-même pauvre et déshérité! Quelle
-chute soudaine! quel abaissement de fortune! Après avoir erré comme
-une ombre de chambre en chambre, j’étais passé dans l’appartement que
-je destinais à ma chère Thérèse; je la vis dans son hôtel à Paris,
-dans son château sur les bords de la Loire, et je fondis en larmes,
-j’éclatai en sanglots.....
-
- * * * * *
-
---Je te plains, dit Evrard quand Paul eut terminé ce récit; je plains
-surtout mademoiselle de La Varenne. Toi, tu n’es lié qu’à ta douleur;
-mais cette enfant! c’est sur elle qu’il faut pleurer. Quand ce mariage
-doit-il se faire?
-
---Prochainement. On en parle dans le pays.
-
---Eh bien! mon ami, je t’emmène avec moi. Tu ne seras pas le premier
-qui auras retrouvé là-bas la paix et la santé de l’âme. L’épreuve que
-tu subis est cruelle; elle n’est pas de celles qui flétrissent une
-destinée. On ne s’est pas joué de ta tendresse; madame de La Varenne ne
-t’avait rien promis, ce n’est pas sciemment qu’elle a déchiré ton cœur.
-Ta blessure est saine, le temps la fermera. En route, mon cher Paul!
-Fais tes préparatifs, nous partirons demain.
-
---Non, pas demain! s’écria Paul. Je ne vous ai pas tout dit. Quinze
-jours se sont écoulés depuis mon entrevue avec madame de La Varenne.
-Je devais partir, et je suis resté. Perdre Thérèse sans la revoir
-était au-dessus de mes forces. Je n’avais d’espoir qu’en mademoiselle
-de Champlieu. J’ai pu lui parler ce matin. Nous étions seuls. Elle
-avait pris mes mains; elle était bien émue.--Allez, m’a-t-elle dit,
-nous sommes aussi malheureuses, aussi désespérées que vous. Il n’a
-pas dépendu de moi que madame de La Varenne ne sût tout. Thérèse m’a
-scellé les lèvres; elle s’immole tout entière, et n’admet pas que son
-sacrifice coûte même un regret à sa mère. Que faites-vous ici? a-t-elle
-ajouté d’un ton de douceur et d’autorité. Je vous croyais parti. Il
-faut que vous vous éloigniez. Il le faut pour vous et pour elle.--Je
-ne partirai pas avant de l’avoir revue, me suis-je écrié. Il y a des
-choses que je ne lui ai jamais dites, et qu’il est impossible que je ne
-lui dise pas au moins une fois. Je veux lui dire que je l’aime, que je
-perds tout en la perdant, qu’elle était mon âme et ma vie. Vous êtes
-bonne. Ne rejetez pas ma prière, ayez pitié de ma détresse! Demain, à
-la chute du jour, je serai au bord de la pêcherie. Venez avec elle,
-conduisez-la vers moi, et je vous devrai mon dernier bonheur, je m’en
-irai en vous bénissant.--Et, sans attendre sa réponse, je l’ai laissée,
-je me suis enfui.
-
---Et tu crois que ces deux jeunes filles?...
-
---Je le crois, je l’espère.
-
---Moi, dit Evrard, je ne le crois pas, j’en suis sûr. Ainsi,
-ajouta-t-il à mi-voix et se parlant à lui-même, c’est à la pêcherie
-qu’ils vont se dire adieu, se voir pour la dernière fois,... à la
-pêcherie, au soleil couchant, sous les saules!
-
-Et il tomba dans une profonde rêverie que son hôte n’osa pas troubler.
-Ils se quittaient quelques minutes après en se donnant rendez-vous
-pour le surlendemain, et, malgré l’heure avancée, malgré les instances
-de Paul, qui le pressait de rester aux Aubiers, le colonel reprenait
-tout pensif le chemin de la ville.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, dans l’après-midi, il se passait au manoir une scène
-dont un peintre de genre aurait pu s’inspirer. Le trousseau de Thérèse
-venait d’arriver, et madame de La Varenne s’occupait avec Marthe à
-vider les caisses apportées au salon. La châtelaine s’était piquée
-d’honneur, c’était un trousseau de princesse. Thérèse regardait d’un
-air résigné les fins tissus et les dentelles que sa mère étalait sous
-ses yeux, et de temps en temps sa figure s’éclairait d’un pâle sourire,
-grâce à Marthe, qui, par ses propos et ses gentillesses, réussissait
-parfois à l’égayer un peu. Madame de La Varenne était ce jour-là plus
-radieuse encore que la veille. Elle avait reçu dans la matinée une
-lettre par laquelle le phénix des gendres s’annonçait pour la fin de la
-semaine, et, bien qu’elle le considérât comme une prise qui ne pouvait
-lui échapper, elle n’était pas fâchée de toucher au moment qui devait
-mettre en cage un oiseau si précieux. Dans sa joie, elle n’avait plus
-que vingt ans. Thérèse se sentait payée de son sacrifice en la voyant
-si jeune, si triomphante, si belle, et c’est à peine si la pauvre
-petite se permettait une plainte au fond de son cœur. Les caisses, les
-cartons n’avaient encore livré qu’une partie de leurs trésors, quand la
-porte du salon s’entr’ouvrit et laissa se glisser la tête du jardinier.
-
---Entrez, Léonard, entrez, qu’y a-t-il?
-
---Il y a, madame, répondit Léonard entrant à pas de loup, il y a que,
-vu l’état de goutte du garde champêtre, qui ne peut plus remuer ni pied
-ni patte, je viens nonobstant demander à Madame s’il convient à Madame
-d’envoyer chercher la gendarmerie.
-
---C’est une idée, dit Marthe, envoyons chercher la gendarmerie.
-
---Et pourquoi faire, bonté divine?
-
---Pour empoigner, sauf le respect que je dois à Madame et à toute la
-compagnie pareillement, un malfaiteur qui rôde depuis plus de deux
-heures dans le parc, et qui n’a pas la mine de vouloir s’en aller sans
-avoir fait quelque mauvais coup.
-
---Quels ragots nous faites-vous là? un malfaiteur ici, dans ce pays?
-
---Pardon, excuse, ce n’est pas un physique appartenant à la localité.
-
---Eh bien! d’où vient-il? que veut-il? Vous lui avez parlé?
-
---Pas absolument, mais je l’ai suivi... de loin, en me cachant derrière
-les arbres.
-
---Enfin, dit Marthe, vous l’avez vu, comment est-il fait?
-
---Mon Dieu, Mademoiselle, ce n’est point que, de sa personne, il soit
-ostensiblement mal fait. D’aucuns même pourraient trouver que c’est
-un grand bel homme proprement vêtu; mais il vous a une figure! avec
-ses moustaches et sa peau enfumée, c’est comme qui dirait une tête
-de mahométan. Ce n’est pas, mon Dieu, que, de sa figure, il soit
-finalement repoussant; mais des airs! mais des façons! Il va de ci, il
-vient de là, il marche sur les pelouses, il flanque des coups de canne
-aux branches, il s’approche sournoisement de la maison, il la regarde,
-et après qu’il l’a regardée, il rentre dans le parc vivement comme une
-couleuvre... Je demande à Madame si c’est là les allures d’un chrétien
-bien intentionné. Sans compter que personne ne l’a vu passer par la
-grille, et qu’il n’a pu s’introduire chez nous que par escalade. Et
-par-dessus tout, ajouta Léonard en baissant la voix, le petit Pierrot
-qui était avec moi pour me soutenir en cas d’attaque... Je n’oserai
-jamais dire ça à Madame.
-
---Osez, mon garçon, osez.
-
---Eh bien! madame, le petit Pierrot, qui n’est pas un âne comme chacun
-sait, assure que c’est le même qu’une espèce de loup-garou qu’il voit
-depuis quelque temps tourner le soir autour de l’enclos. Faut-il que
-j’aille chercher les gendarmes?
-
---Non, dit Marthe, ce malfaiteur me plaît. S’il rôde depuis plus de
-deux heures dans le parc, il doit être un peu fatigué: allons l’arrêter
-nous-mêmes et lui offrir de se reposer ici.
-
---Ce n’est pas la peine de vous déranger, s’écria Léonard: le voici.
-
-A ce moment, un étranger débouchait du parc sur la terrasse et
-se dirigeait vers l’habitation. Les trois femmes, pour le voir
-venir, s’étaient mises à la fenêtre, tandis que le vaillant Léonard
-s’esquivait discrètement, et, pour plus de sûreté, retournait à ses
-plates-bandes.
-
---C’est qu’en vérité il a tout à fait bon air, ce malfaiteur, dit
-mademoiselle de Champlieu. Regarde donc, Thérèse! Ne te semble-t-il pas
-que nous avons déjà vu cette figure-là quelque part?
-
---En effet, dit Thérèse.
-
---C’est singulier, dit à son tour madame de La Varenne: où donc ai-je
-déjà vu cette figure?
-
-Il avait franchi les marches du perron. Après avoir attendu vainement
-quelqu’un qui l’annonçât, il entra au salon, dont la porte était restée
-entr’ouverte, et s’avança gravement vers madame de La Varenne, qui
-avait fait vers lui quelques pas. Rien que sa façon de se présenter
-aurait suffi pour dissiper toute espèce de préventions.
-
---Vous ne me reconnaissez pas, Madame?
-
-A ce timbre de voix que les années n’avaient point altéré, madame de
-La Varenne avait tressailli: elle attachait sur l’étranger un regard
-curieux, hésitant.
-
---Vous ne me reconnaissez pas, reprit-il, et peut-être avez-vous oublié
-jusqu’à mon nom.
-
-Il allait se nommer.--Evrard! s’écria-t-elle avec une explosion de
-joyeuse surprise. Comment, c’est vous! c’est vous, mon cher Paul! Mais
-embrassez-moi donc, appelez-moi Julie comme autrefois. Ne suis-je plus
-votre amie d’enfance, votre compagne de jeunesse? Et moi qui ne vous
-ai pas reconnu tout de suite! C’est que vous êtes changé, savez-vous?
-Aussi quelle idée d’aller faire la guerre aux Arabes! Je n’espérais
-plus vous revoir. Combien y a-t-il de temps que vous avez quitté le
-pays?
-
---Vingt années aujourd’hui, Julie.
-
---Vingt années! déjà! Vous en êtes sûr?
-
---Oh! très-sûr, je les ai comptées.
-
-Pendant qu’ils causaient, pendant qu’Evrard racontait en peu de mots
-qu’un devoir impérieux l’ayant obligé de venir en France, il n’avait
-pu résister au désir de revoir un instant son lieu natal et les amis
-qu’il y avait laissés, Thérèse et Marthe, retirées toutes deux dans
-une embrasure de fenêtre, reconnaissaient le parrain de Paul, le héros
-d’Afrique dont elles avaient vu le portrait aux Aubiers. Chacune
-d’elles se demandait si la présence de cet hôte inattendu n’allait pas
-changer le cours des événements, s’il n’y avait pas dans son arrivée
-quelque chose de providentiel, et, sans se communiquer leurs pensées,
-toutes deux contemplaient en silence ce mâle et beau visage comme s’il
-leur promettait un sauveur.
-
---Ma fille, dit madame de La Varenne en présentant Thérèse.
-
---Voulez-vous que je sois votre ami, Mademoiselle? demanda Evrard avec
-une expression de tendresse infinie.
-
---Oh! oui, Monsieur, oh! oui, je le veux bien! répondit Thérèse, émue
-jusqu’aux larmes sans savoir pourquoi.
-
---Allons, embrassez-la, dit madame de La Varenne.
-
-Il l’entoura d’un de ses bras et la pressa doucement sur son cœur.
-
---Une autre fille à moi, Mademoiselle de Champlieu. Vous vous souvenez
-de sa mère?
-
---Oui, Mademoiselle, je me souviens de votre mère, et il me semble
-qu’elle revit en vous.
-
---Embrassez-la donc, elle aussi, dit Marthe en lui donnant ses joues à
-baiser.
-
-Une intimité qui débutait ainsi pouvait se passer de plus amples
-préliminaires. Evrard n’avait pas eu le temps de s’asseoir, qu’il était
-déjà l’ami des jeunes filles autant que l’ami de la mère. Les heures
-s’écoulèrent en propos familiers. On laisse à penser si madame de La
-Varenne fit sonner les millions de son gendre! Marthe heureusement
-avait fini par s’emparer du colonel, qu’elle pressait de questions sur
-sa carrière militaire, sur l’Afrique, sur les Bédouins, sur les douars
-et sur les gourbis, sur les lions et sur les panthères. Evrard parla
-de son métier simplement. Il raconta ses expéditions sans se mettre en
-scène une seule fois, et mêla même à ses récits quelques histoires de
-panthères qui ravirent en admiration mademoiselle de Champlieu. Marthe
-ne comprenait plus l’existence que sous une tente, au pied de l’Atlas.
-Thérèse se taisait, mais elle ne se lassait pas de regarder le parrain
-de Paul. Qu’attendait-elle de lui? Que pouvait-il pour elle? Elle n’en
-savait rien, et pourtant, depuis qu’il était là, elle croyait sentir
-qu’elle avait un appui. Une voix secrète lui disait d’espérer, et la
-pauvre enfant espérait. Frêle espoir qu’un mot d’Evrard allait briser!
-
-Après le dîner, on était rentré au salon. A mesure que le jour
-baissait, Marthe était devenue silencieuse, et Thérèse paraissait
-inquiète, agitée, comme si une même pensée les eût en même temps
-assaillies toutes deux. Elles se tenaient à l’écart et pressées
-l’une contre l’autre. Le colonel, tout en causant avec madame de La
-Varenne, ne les quittait pas des yeux. La journée tirait à sa fin.
-Thérèse demeurait immobile; son visage trahissait les angoisses, les
-hésitations d’un cœur aux abois. Marthe regardait d’un air préoccupé la
-cime des arbres qu’embrasaient les feux du couchant.
-
---Eh quoi! s’écria madame de La Varenne, vous arrivez à peine, et vous
-parlez déjà de partir! Ce n’est pas sérieux, j’imagine.
-
---C’est malheureusement très-sérieux, répondit Evrard. Je ne suis plus
-libre, j’ai donné rendez-vous à un jeune ami que j’emmène avec moi, et
-nous partons demain...
-
-En prononçant ces mots, il s’était rapproché du groupe des jeunes
-filles, et il abaissait sur Thérèse un regard empreint d’une tendre
-pitié. Thérèse avait compris. Elle resta d’abord comme abîmée sous le
-coup des paroles qu’elle venait d’entendre, puis, se levant résolûment,
-elle saisit le bras de Marthe et l’entraîna hors du salon.
-
---Voici une belle soirée, dit Evrard après qu’il les eut vues
-s’enfoncer dans la profondeur d’une allée. Voulez-vous que nous
-fassions ensemble un tour de parc?
-
---Bien volontiers, répondit madame de La Varenne.
-
-Elle s’enveloppa d’un châle, le colonel offrit son bras, et ils
-descendirent les degrés du perron. La soirée était belle en effet. Le
-soleil, près de disparaître, lançait ses flèches d’or à travers le
-feuillage. Il y avait des parties du parc encore inondées de clartés,
-et d’autres qui déjà se remplissaient d’ombre et de mystère. Les
-pinsons, les fauvettes, avant de regagner leurs nids, renforçaient leur
-ramage et faisaient en concert leurs adieux au jour qui finissait,
-tandis que les merles, habitués à siffler la diane et la retraite,
-traversaient les allées d’un vol effaré. On entendait au loin le
-mugissement des troupeaux qui rentraient aux étables, le chant des
-rainettes du côté de la pêcherie, tous les bruits, toutes les rumeurs
-qui s’élèvent le soir du fond des vallées. Ils marchaient à pas lents,
-en silence, et qui les eût vus cheminant ainsi côte à côte sous ces
-beaux ombrages aurait pu croire que leurs pensées suivaient le même
-cours, que c’étaient là deux âmes unies et confondues dans une commune
-émotion.
-
---Savez-vous bien, dit enfin madame de La Varenne, que vous m’avez fait
-à peine compliment sur le mariage de ma fille? Vous ne pouvez nier
-pourtant que ce ne soit un mariage magnifique!
-
---J’en conviens, repartit Evrard arraché brusquement à sa rêverie.
-Trois cent mille livres de rente! Palais à la ville, palais à la
-campagne! Votre gendre est fils de ses œuvres, m’avez-vous dit. Pour
-peu qu’il soit jeune encore, il n’a pas perdu son temps. Dans quelle
-carrière s’est-il enrichi?
-
---Dans l’industrie, dans la banque, dans les affaires.
-
---Dans les affaires?
-
---Honorablement, au grand jour.
-
---Je veux le croire, et bien qu’en général je me défie de ces fortunes
-si rapides, bien que la probité, le travail et l’intelligence ne
-suffisent pas toujours à les élever, je le tiens pour galant homme du
-moment que vous l’avez choisi. Votre fille aime le mari que vous lui
-destinez?
-
---Comment l’entendez-vous?
-
---Je ne pense pas, ma chère, qu’il y ait deux façons de l’entendre.
-Tantôt, en vous écoutant pendant que vous énumériez avec complaisance
-tous les avantages attachés à la grande alliance que vous allez faire,
-j’observais mademoiselle de La Varenne, et il m’a semblé que son
-attitude et sa physionomie ne répondaient pas à la joie qui éclatait
-dans vos discours. Je vous demande, au nom d’une ancienne amitié, si
-le gendre de votre choix a su gagner les sympathies de votre fille, si
-elle se sent entraînée vers lui, si elle l’aime, en un mot... Est-ce
-clair?
-
---Oh! je ne dis pas que Thérèse soit follement éprise de son fiancé.
-Comment l’aimerait-elle? C’est à peine si elle le connaît. Le mariage
-n’est point affaire de passion et d’entraînement. On se marie, l’amour
-vient ensuite.
-
---Et s’il ne vient pas?
-
---On s’en passe.
-
---Ce n’est pas vous, Julie, qui voudriez marier votre fille contre son
-gré?
-
---Contre son gré!... Qui parle de cela?
-
---Vous ne voudriez pas la marier sans avoir consulté ses goûts?
-
---J’ai mieux fait que de consulter ses goûts, répliqua d’un ton sec
-madame de La Varenne, j’ai cherché son bonheur, dont je crois être
-meilleur juge que vous, mon cher ami. Quoi que Thérèse puisse penser,
-je suis tranquille, elle me remerciera plus tard.
-
---A merveille, Madame, à merveille! Je ne suis qu’un soldat, et vous
-vous entendez sans doute mieux que moi à la conduite de la vie. D’où
-vient donc cependant l’accablement profond que cette jeune fille
-s’efforce en vain de dissimuler? Qu’à la veille de faire un mariage
-d’argent, elle restât froide, indifférente, je le comprendrais, j’y
-verrais la marque d’une âme délicate et fière; mais comment expliquer
-son front chargé d’ennui, sa poitrine oppressée, son regard abattu, ses
-paupières brûlées de larmes? Vous vivez avec elle, rien de tout cela
-ne vous frappe. Je vous affirme, moi, que cette enfant est malheureuse.
-
---Malheureuse, ma fille?
-
---Oui, Julie, malheureuse. Si cette enfant n’était pas condamnée
-seulement au supplice d’épouser sans amour un homme qu’elle connaît à
-peine! Êtes-vous descendue au fond de son cœur? Êtes-vous bien sûre au
-moins qu’elle n’a d’amour pour personne?
-
---Vous n’avez que romans en tête! Parce que Thérèse n’a pas l’entrain
-et la gaieté de cette évaporée de Champlieu, il vous plaît de voir en
-elle une victime. Ma fille a grandi sous mes yeux, qui voulez-vous
-qu’elle aime? L’Oiseau bleu? le prince Charmant?
-
---L’an passé, au dernier automne, n’avez-vous pas reçu dans votre
-intimité un de vos voisins de campagne?
-
---Le petit Cordöan, des Aubiers? Sans doute. Eh bien! après?
-
---Il ne vous est jamais venu à la pensée qu’il pût aimer votre fille?
-
---Ma foi, non!
-
---Ni que votre fille pût l’aimer?
-
---Ce jeune homme?
-
---Oui, ce jeune homme.
-
---Qui m’apportait des graines, pêchait aux écrevisses et barbouillait
-mes dessus de portes?
-
---Si Thérèse l’aimait pourtant?
-
---Vous êtes fou!
-
---Enfin si elle l’aimait?
-
---Eh bien! mon cher, si elle l’aimait, elle en serait quitte pour
-l’oublier, car tenez pour certain que, ma parole ne fût-elle point
-engagée, je ne consentirais jamais à donner ma fille au fils d’un
-paysan.
-
---Parmi vos gentillâtres de province, en voyez-vous beaucoup qui le
-vaillent, ce fils de paysan? Affirmeriez-vous que votre gendre ait une
-aussi bonne origine?
-
---Un garçon qui n’est propre à rien, qui ne fait rien, qui ne veut rien
-faire!
-
---Il a le goût des arts. Il cultive ses terres. Si la route qu’il suit
-ne mène ni aux honneurs ni à l’opulence, on est sûr du moins qu’elle ne
-peut aboutir ni à la ruine ni à la honte.
-
---Ses terres! ses terres!... Il n’a pas le sou.
-
---Il a vingt mille livres de rente au soleil, honnêtement amassées par
-son père.
-
---En vérité! ce jeune nabab a vingt mille livres de rente? Et vous
-croyez, candide habitant du désert, que c’est avec vingt mille livres
-de rente qu’un jeune ménage peut aujourd’hui faire figure dans le monde?
-
---Je crois sincèrement que c’est autant qu’il en faut pour vivre
-heureux chez soi. Quelle nécessité pour un jeune ménage de faire figure
-dans le monde? Il en est du monde comme du jeu: on ne lui appartient
-pas à demi. On ne veut lui donner d’abord qu’une parcelle de sa vie.
-On laisse le bonheur à la maison, mais seulement pour quelques heures.
-On rentre, il rit et vous fait fête. On le néglige bientôt de plus en
-plus, on passe loin de lui des journées et des nuits entières, jusqu’à
-ce qu’enfin, las d’attendre au coin d’un foyer abandonné, il prend le
-parti de déloger par la porte ou par la fenêtre. J’ajouterai...
-
---N’allons pas plus loin, nous arrivons aux plaisirs des champs, aux
-délices de la médiocrité, à la poésie des joies domestiques. Ces
-plaisirs, je les connais; ces délices, je viens de m’en abreuver; cette
-poésie, il m’a été donné de la goûter tout à loisir. Laissons cela,
-nous ne pourrions pas nous entendre. Il s’est fait dans nos mœurs et
-dans nos habitudes une révolution dont vous ne paraissez pas vous
-douter. Toutes les conditions de la vie sont changées.
-
---Le cœur est-il changé, lui aussi? Avez-vous supprimé du même coup
-l’amour et la jeunesse?
-
---L’amour n’a qu’un matin, la jeunesse n’a qu’un jour, et la vie est
-longue, Evrard. Encore une fois, brisons là. Si le seigneur des
-Aubiers a élevé ses vues jusqu’à ma fille, s’il a conçu le ridicule
-espoir de l’épouser, j’en suis fâchée pour lui. Quant à Thérèse,
-rassurez-vous, elle ne pense pas et n’a jamais pensé à ce jeune homme.
-
---Vous vous trompez, elle l’aime, dit froidement le colonel, et d’un
-accent si ferme que madame de La Varenne resta un instant interdite.
-Elle l’aime. J’en ai la preuve!
-
---Prenez garde, Evrard, prenez garde!
-
---Votre fille a écrit à Paul.
-
---Cela n’est pas vrai!
-
---Elle a écrit. J’ai lu sa lettre.
-
---Non!
-
---Je l’ai lue, elle est là! dit Evrard, frappant de la main sa
-poitrine.
-
---Montrez-moi cette lettre... donnez-la-moi! Je le veux, je l’exige.
-
---Je ne puis pas vous la donner, mais je vais vous la lire.
-
-L’homme de guerre avait reparu tout entier, avec l’attitude, le geste
-et la voix du commandement. Madame de La Varenne subissait malgré elle
-l’autorité de sa parole et de son regard. Ils étaient arrivés dans une
-clairière, le crépuscule continuait le jour.
-
---Asseyez-vous, dit-il en lui montrant un banc au pied d’un hêtre.
-
-Elle obéit, il prit place auprès d’elle, tira d’un portefeuille une
-lettre qu’il déplia, et il en commença ainsi la lecture:
-
- «Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te perds. Je t’aime...»
-
---Ah! malheureuse, ah! malheureuse enfant!... Devais-je m’attendre?...
-Donnez-moi cette lettre. Et, par un mouvement rapide, elle étendit le
-bras pour la saisir.
-
---Calmez-vous, dit Evrard, lui arrêtant la main.
-
---Vous prenez donc plaisir à me torturer! s’écria-t-elle avec désespoir.
-
---Non, calmez-vous. Cette lettre est l’expression des sentiments les
-plus honnêtes. Elle n’a pu sortir que d’une belle âme, il ne s’y trouve
-pas un seul mot dont puisse avoir jamais à rougir la personne qui l’a
-écrite.
-
-Et il reprit:
-
- «Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te perds. Je t’aime et
- je te dis adieu. Pardonne-moi. Que pouvais-je, hélas! contre
- la volonté de ma mère? Je n’avais, pour résister, que mes
- larmes et mes prières; ma résistance est épuisée. Est-ce donc
- vrai, mon Paul? On nous sépare. Je ne sais pas ce que j’écris.
- Je suis brisée, j’ai la tête perdue. Ah! ma mère, que vous
- êtes cruelle! Rien n’a pu la fléchir, ni mes supplications, ni
- les révoltes de mon cœur, ni ma soumission désespérée. Elle
- jouit de mon sacrifice comme s’il ne me coûtait rien, elle
- triomphe, et moi je me meurs! Il paraît, mon ami, que la raison
- et la sagesse nous défendaient de nous aimer. Il paraît que
- nos projets d’union n’étaient qu’enfantillage et folie. Tu es
- trop pauvre, d’une naissance trop obscure. Voilà pourtant ce
- qu’on me dit! Trop pauvre, toi, d’une naissance trop obscure!
- Crois-tu du moins que ta pauvreté eût été ma richesse? Crois-tu
- que j’aurais été fière d’être ta femme, de porter ton nom?
- Crois-tu que c’eût été ma joie et mon orgueil de partager ta
- destinée, de m’appuyer sur toi, de tout devoir à ton travail?
- C’était mon espoir, et cet espoir dont se nourrissait ma
- jeunesse, il faut que je l’immole à des vanités que je ne
- comprends pas, il faut que je renonce au bonheur, parce que
- ma mère ne saurait accepter pour gendre qu’un gentilhomme.
- Quelle pitié!--Que vas-tu faire? Tu ne peux pas rester ici.
- Épargne-moi la honte de me marier près de toi, sous tes yeux.
- Va-t’en, va-t’en bien loin! Emporte avec toi toute mon âme.
- Je ne te reverrai plus, ami de mon enfance. Je ne te reverrai
- plus, cher compagnon de mes jeunes années. Adieu donc, pour
- toujours adieu! Ma pensée te suivra partout, tu ne cesseras
- jamais de l’occuper. Quoique absent de ma vie, c’est toi qui
- la protégeras. Ton souvenir sera ma sauvegarde, et si je vaux
- quelque chose, c’est à toi que je le devrai.»
-
-A mesure que le colonel avançait dans cette lecture, madame de La
-Varenne avait passé de l’agitation la plus violente à une sorte
-d’apaisement farouche et qui touchait presque à la stupeur. On eût
-dit que chaque phrase lui apportait une révélation inattendue.
-L’étonnement, la confusion avaient éteint peu à peu la fièvre de son
-regard. Ses yeux s’étaient détachés du papier que lisait Evrard, et
-elle avait écouté jusqu’au bout, immobile, la tête basse.
-
---S’il restait quelques doutes dans votre esprit, la lettre est
-signée, dit le colonel après qu’il eut achevé de lire.
-
-Madame de La Varenne, sans se retourner, prit silencieusement la lettre
-qu’il lui tendait, et elle la froissa dans sa main avec une sourde
-colère.
-
---Où voulez-vous en venir? demanda-t-elle enfin d’une voix frémissante.
-Je vous ai écrit cette lettre; que prétendez-vous en conclure? Me
-faites-vous un crime de ne plus penser ni sentir comme je pensais et
-sentais il y a vingt ans? L’autorité de ma mère me semblait tyrannique
-alors. Je trouve aujourd’hui qu’elle était légitime; à mon tour je
-suis mère. Est-ce ma faute si j’ai vécu? Ne tenez-vous aucun compte de
-l’expérience?
-
---L’expérience!... C’est vous qui l’invoquez! repartit Evrard avec
-brusquerie. Eh bien! parlez, que vous a-t-elle appris? Vous êtes mère,
-et vous avez vécu, dites-vous; quelles leçons avez-vous retirées de la
-vie? La route où vous avez marché vous a-t-elle conduite au bonheur?
-Le mariage que vous avez fait a-t-il réussi à ce point que vous deviez
-pousser votre fille dans la même voie, la livrer aux mêmes hasards?
-
---Le mariage que j’ai fait a eu du moins cet avantage qu’il n’a été
-pour moi la source d’aucune déception. Connaissez-vous beaucoup de
-mariages d’inclination dont vous pourriez en dire autant?
-
---Et c’est vous!... Ah! misère! s’écria le soldat en se frappant le
-front. Il vient donc fatalement une heure où l’on ne se souvient plus
-de sa jeunesse que pour la renier et pour l’outrager! Jeune, on se
-brise contre l’obstacle, et plus tard on devient soi-même l’écueil où
-se brise à son tour la génération qui nous suit. Elle ne finira donc
-jamais cette éternelle et lamentable histoire! Ce sera donc toujours et
-toujours à recommencer!
-
---Vous préféreriez qu’on abandonnât la jeunesse à ses entraînements?
-Vous voudriez que la raison et l’expérience ne fussent plus que les
-humbles servantes de toutes ses fantaisies?
-
---Je voudrais que la raison se montrât clémente aux passions
-généreuses, et qu’au lieu de les opprimer, elle se contentât de les
-gouverner. Je voudrais que l’expérience eût une âme, qu’elle se souvînt
-des larmes qu’elle a coûtées, et qu’il fût permis à ceux qui viennent
-après nous d’achever le rêve que nous n’avons pu qu’ébaucher. Je
-voudrais que le soir n’insultât pas au milieu du jour, que le milieu
-du jour ne blasphémât pas le matin. Je voudrais enfin que la foi,
-l’enthousiasme, le désintéressement, tous les sentiments élevés, toutes
-les nobles aspirations, véritables présents du ciel, ne fussent pas
-condamnés à s’appeler éternellement les illusions de jeunesse.
-
---Qu’est-ce qui vous prend? A qui en avez-vous? s’écria madame de La
-Varenne avec un mouvement d’épaules. On jurerait, à vous entendre,
-qu’il s’agit ici du sort des empires. Pour quelques églogues qui se
-terminent en élégies, est-ce la peine de crier si haut? Parce que
-toutes les amourettes n’aboutissent pas nécessairement au mariage,
-faut-il désespérer de l’humanité et lui jeter un linceul sur la face?
-Eh bien! oui, nous nous sommes aimés, nous avons eu tous deux notre
-petit roman. Nous n’en sommes morts ni l’un ni l’autre, et je vous
-retrouve en fin de compte colonel, officier de la Légion d’honneur et
-assez bien portant, il me semble.
-
---Si je n’en suis pas mort, dit Evrard, c’est que j’en ai vécu, c’est
-que ce petit roman a été la grande histoire de ma vie, c’est que j’ai
-respecté ma douleur, c’est que j’en ai fait un refuge. Voilà pourquoi
-je ne suis pas mort, voilà comment j’ai pu sauver mon cœur! Mais vous
-qui avez cherché dans le monde l’oubli de ce que vous aviez souffert,
-vous qui, pour tromper le vide et le désœuvrement de votre âme, l’avez
-ouverte à toutes les vanités vulgaires, vous êtes morte, oui, morte,
-entendez-vous? Il ne reste plus rien de vous, il ne reste plus rien de
-la Julie que j’ai tant aimée. Que faisiez-vous tandis que je demeurais
-fidèle à votre souvenir? Que faisiez-vous tandis qu’au bivac, sous
-la tente, à travers les balles, vous étiez la compagne invisible de
-ma destinée? Quand vous êtes devenue libre, votre pensée, que je
-devais toujours occuper, s’est-elle tournée un seul instant vers moi?
-Vous êtes-vous jamais souciée de savoir si j’existais encore? Tout à
-l’heure, en me revoyant, avez-vous senti quelque chose du passé remuer
-et tressaillir en vous? En vous retrouvant avec moi dans ce parc,
-avez-vous eu un moment d’émotion? Cette lettre qui ne m’avait jamais
-quitté a-t-elle éveillé en vous un autre sentiment que le dépit ou
-la colère? Et vous raillez maintenant! Le poëme de votre jeunesse,
-l’amour, ses joies, ses désespoirs, tout cela n’est plus à vos yeux
-qu’un roman banal et sur lequel il sied de s’égayer un peu! C’en est
-trop à la fin! Il y a vingt ans aujourd’hui, je vous obéissais, je
-partais, nous nous disions un dernier adieu. C’était là, tout près, par
-une soirée pareille à celle-ci. Vous ne vous en souvenez pas? Vous avez
-oublié vos sanglots et vos larmes?... Eh bien, venez! s’écria-t-il avec
-emportement, je vais vous rendre la mémoire.
-
-Et, lui saisissant violemment le bras, il l’entraîna vers la pêcherie.
-Quelques instants après, ils s’arrêtaient à la petite porte du parc.
-La porte était toute grande ouverte, et aux dernières lueurs du
-crépuscule ils pouvaient voir encore distinctement ce qui se passait à
-vingt pas de là, de l’autre côté de l’enclos. Paul et Thérèse étaient
-assis l’un près de l’autre sur un banc de pierre au bord de l’étang.
-Ployée par la douleur, Thérèse avait laissé tomber sa tête sur l’épaule
-de Paul, qui lui tenait les mains, et ils pleuraient. Marthe, debout,
-versait aussi des larmes.
-
---Regarde-les, Julie! dit Evrard d’une voix attendrie. Ils sont jeunes,
-ils sont charmants tous deux. La vie s’ouvrait devant eux pleine
-d’espoir et de promesses. Ils s’aimaient comme nous nous aimions, et
-voilà pourtant qu’ils se disent adieu, ils vont se séparer comme nous!
-Regarde, Julie, c’est ta fille, c’est ton unique enfant, l’enfant que
-tu as failli perdre. Vois qu’elle est encore délicate et frêle! Ne
-crains-tu pas que le chagrin ne la tue?
-
-Elle était sans mouvement, sans voix. Evrard, d’un œil avide, épiait
-sur ses traits le réveil de son cœur; mais rien ne trahissait ce qui
-se passait en elle. Paul venait de se lever. Thérèse restait assise et
-affaissée sur elle-même. Marthe l’entourait de ses bras. On entendait
-dans le silence du soir un bruit de sanglots étouffés.
-
---Venez, mon ami, dit enfin madame de La Varenne.
-
-Et ils se dirigèrent vers le bord de l’étang, aussi calmes en
-apparence que s’ils avaient été attendus. Thérèse s’était levée en les
-apercevant. Pleins de trouble et de confusion, les enfants, comme trois
-coupables, se taisaient et baissaient les yeux.
-
---Ma Thérèse, il est trop tard pour rester au bord de l’eau, dit madame
-de La Varenne. Tes mains sont brûlantes, tu as un peu de fièvre. La
-soirée est fraîche, il faut rentrer, chère petite.
-
-Et, retirant son châle, elle en couvrit sa fille avec la plus tendre
-sollicitude.
-
---Je sais que vous partez demain, monsieur Paul. Vous allez en Afrique,
-le colonel vous emmène avec lui. C’est bien à vous d’être venu dire
-adieu à vos amies. Je n’oublierai jamais les témoignages de sympathie
-que j’ai reçus de vous avant même de vous connaître; je me rappellerai
-toujours avec émotion l’intérêt si touchant que vous avait inspiré la
-maladie de ma chère fille. Thérèse, je veux que notre voisin emporte
-un petit souvenir de toi. Donne-lui la bague que j’ai mise à ton doigt
-quand tu étais encore enfant.
-
-Thérèse toute tremblante essaya d’ôter la bague de son doigt; mais, si
-mince que fût le doigt, il eût fallu le couper pour avoir la bague.
-
---Ma mère, je ne puis pas, dit-elle d’un air découragé.
-
---Essaye encore.
-
-Thérèse fit un nouvel effort qui ne réussit pas davantage.
-
---Ma mère, c’est impossible.
-
---Allons, je ne vois qu’un moyen, dit madame de La Varenne, et notre
-voisin est si bon qu’il s’en accommodera peut-être. Puisque nous
-voulons lui donner ta bague et que tu ne peux pas l’ôter de ton doigt,
-eh bien! ma fille, donne-lui ta main.
-
-Elle avait pris la main de Thérèse, elle la mit dans celle de Paul, et
-pendant quelques instants ils se tinrent tous trois embrassés.
-
---Ah! je l’avais bien dit que vous deviez être un brave homme! s’écria
-Marthe en sautant au cou d’Evrard.
-
---Eh bien! lui dit à son tour madame de La Varenne, est-elle morte,
-cette Julie?
-
---Non, répondit Evrard: elle n’était qu’endormie, et je l’ai
-réveillée.--Puis, réunissant Paul et Thérèse dans une même étreinte, il
-leur dit: J’étais seul; sans famille, vous serez mes deux enfants.
-
-Ils avaient repris tous ensemble le chemin du manoir. La jeunesse
-marchait devant; Evrard et Julie les suivaient de près.
-
---Ah! mon Dieu, s’écria tout à coup madame de La Varenne, et mon autre
-gendre qui s’est annoncé pour la fin de la semaine!
-
---Vous allez lui écrire, dit Evrard.
-
---Sans doute, mais que lui dirai-je?
-
---La vérité, tout simplement. S’il est un galant homme, il vous
-remerciera. S’il se fâche, qu’il aille au diable! Il ne vaut pas
-l’honneur d’un regret.
-
---Et ce trousseau?
-
---Il ne pouvait venir plus à propos; vous en serez quitte pour changer
-les marques.
-
---Je m’en charge, s’écria Marthe en se retournant, et je vous promets
-que ce ne sera pas long.
-
- * * * * *
-
-Trois semaines après, on signait le contrat aux Granges. Madame de La
-Varenne ne regrettait pas précisément le bon mouvement auquel elle
-avait cédé; toutefois elle pensait déjà à user de sa liberté pour
-reprendre à Paris ses relations, ses amitiés mondaines. On se résigne
-aisément à ne pas vivre dans le monde; on ne se console pas de n’y
-vivre plus. Paul et Thérèse étaient heureux. Près de se lever, la lune
-de miel éclairait déjà de ses premières lueurs le bord de l’horizon.
-Evrard jouissait du bonheur qui était son ouvrage, mais ce bonheur lui
-coûtait cher: il l’avait payé de l’illusion qui remplissait autrefois
-sa vie. Les trois semaines qui venaient de s’écouler avaient achevé
-de creuser un abîme entre madame de La Varenne et lui. Ils n’étaient
-l’un pour l’autre qu’un perpétuel sujet d’étonnement. Le colonel
-ne retrouvait plus en lui le sentiment dont il s’était nourri si
-longtemps, et, pour prix du bien qu’il avait fait, il allait partir
-plus seul encore qu’il n’était venu. Il y avait foule au manoir.
-Tous les hobereaux des environs, tous les beaux esprits de la ville
-avaient été conviés à la fête. On aurait pu croire Marthe absente.
-Elle était là pourtant, mais retirée dans un coin du salon. Elle avait
-l’air triste et pensif. Marthe, en ces derniers jours, avait perdu son
-enjouement. Tout entiers à leurs tendresses mutuelles, Paul et Thérèse
-s’étaient à peine aperçus du changement qui se faisait chez leur
-compagne. Evrard seul s’en préoccupait; il alla s’asseoir auprès d’elle.
-
---Qu’avez-vous, mon enfant? lui dit-il. Qu’est devenue cette gaieté
-qui était la vie de la maison? Depuis quelque temps, vous paraissez
-soucieuse, inquiète, agitée.
-
---Vous l’avez remarqué... Vous avez donc un peu d’amitié pour moi?
-
---J’en ai beaucoup. Dès que je vous ai vue, vous avez gagné mon
-affection. Il me semble que j’ai toujours été votre ami, et il me
-serait douloureux de partir avec la pensée que vous souffrez peut-être
-d’une peine secrète. Dites, mon enfant, qu’avez-vous?
-
---Je ne puis, je n’oserai jamais vous le dire.
-
---Vous n’avez donc pas confiance en moi? Je ne saurais donc vous être
-d’aucun secours?
-
---Il n’est personne au monde qui m’inspire autant de confiance que vous.
-
---Eh bien, parlez, ouvrez-moi votre cœur.
-
-Elle resta quelque temps silencieuse, puis d’une voix tremblante:
-
---Si, comme Thérèse, j’aimais quelqu’un, moi aussi?
-
---Vous vous consoleriez comme Thérèse, dit Evrard en souriant.
-
---Thérèse est aimée, reprit-elle tristement, et moi, je ne sais pas si
-le seul homme à qui je voulusse donner ma vie est disposé à l’accepter.
-
---C’est donc l’empereur de la Chine?
-
---Ne raillez pas, répondez franchement. Pensez-vous qu’un homme
-sérieux, très-sérieux, pourrait s’attacher à une écervelée comme moi,
-qu’il consentirait à devenir mon guide, mon appui?
-
---Je pense que vous êtes une adorable créature, et qu’il n’est pas un
-galant homme qui ne fût heureux de vous donner son nom.
-
---C’est vrai, ce que vous me dites-là?
-
---Oui, certes, très-vrai.
-
---Je suis riche, orpheline, et mes vieux parents m’estiment assez pour
-ne vouloir contrarier ni mes goûts ni ma liberté. Voyez jusqu’où va
-ma confiance, je compte sur vous pour offrir ma main à celui qu’entre
-tous j’ai choisi. Vous lui direz que, s’il la refuse, mademoiselle de
-Champlieu ne se mariera jamais.
-
---Mais, demanda Evrard très-ému, je le connais donc?
-
---Oui, vous le connaissez. C’est un soldat d’Afrique, l’honneur et la
-loyauté même.
-
---Qui donc enfin?
-
---C’est, dit Marthe en levant sur lui ses beaux yeux pleins de larmes,
-c’est le colonel de votre régiment.
-
-Que répondit Evrard? Toi-même, ami lecteur, à sa place qu’aurais-tu
-répondu? Il ne retourna pas seul en Afrique; il emportait avec lui le
-plus rare de tous les trésors, une femme d’un esprit gai, d’une âme
-droite et d’un cœur sincère.
-
- 1865.
-
-
- FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- JEAN DE THOMMERAY 1
-
- LE COLONEL EVRARD 157
-
-
-IMPRIMERIE EUGÈNE HEUTTE ET Cᵉ, A SAINT-GERMAIN.
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Page 153: «es» remplacé par «les» (rien de commun avec les
- éclats de voix).
- Page 159: «Grand-Sacconex» remplacé par «Grand-Saconnex» (C’est
- chez vous, au Grand-Saconnex).
- Page 187: «meilleurs» remplacé par «meilleures» (les meilleures
- et les plus durables).
- Page 201: «intants» remplacé par «instants» (Il y avait des
- instants où il me semblait).
- Page 222: «Mansard» remplacé par «Mansart» (J’étais Mansart, Le
- Nôtre et Colbert).
- Page 233: «demanda-telle» remplacé par «demanda-t-elle» (Eh
- bien! demanda-t-elle en se tournant).
- Page 247: «gavement» remplacé par «gravement» (et s’avança
- gravement vers madame).
- Page 254: «d» remplacé par «de» (Bien volontiers, répondit
- madame de La Varenne).
- Page 266: «ommandement» remplacé par «commandement» (le geste
- et la voix du commandement).
- Page 288: «solda» remplacé par «soldat» (C’est un soldat
- d’Afrique).
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Jean de Thommeray; Le colonel Evrard, by
-Jules Sandeau
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN DE THOMMERAY ***
-
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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