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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le Paradis Perdu - -Author: John Milton - -Translator: François-René de Chateaubriand - -Release Date: August 13, 2020 [eBook #62922] -[Most recently updated: October 9, 2023] - -Language: French - -Produced by: Laura Natal Rodrigues - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARADIS PERDU *** - - - - -LE -PARADIS PERDU - -DE MILTON - -TRADUCTION - -DE CHATEAUBRIAND - -PARIS - -RENAULT ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS - -48, RUE DE D'ULM. 48 - -1861 - - - -[Figure 01] - - - - -TABLE DES MATIÈRES -REMARQUES -LIVRE PREMIER -LIVRE SECOND -LIVRE TROISIÈME -LIVRE QUATRIÈME -LIVRE CINQUIÈME -LIVRE SIXIÈME -LIVRE SEPTIÈME -LIVRE HUITIÈME -LIVRE NEUVIÈME -LIVRE DIXIÈME -LIVRE ONZIÈME -LIVRE DOUZIÈME - - - - -LE - -PARADIS PERDU - -DE MILTON - - - - -REMARQUES - - -Je prie le lecteur de consulter l'Avertissement placé en tête de -l'_Essai sur la Littérature anglaise_, et de revoir dans l'_Essai_ -même les chapitres relatifs _à la vie_ et _aux ouvrages de Milton._ - -Si je n'avais voulu donner qu'une traduction _élégante_ du _Paradis -perdu_, on m'accordera peut-être assez de connaissance de l'art pour -qu'il ne m'eût pas été impossible d'atteindre la hauteur d'une -traduction de cette nature; mais c'est une traduction littérale dans -toute la force du terme que j'ai entreprise, une traduction qu'un enfant -et un poëte pourront suivre sur le texte, ligne à ligne, mot à mot, -comme un dictionnaire ouvert sous leurs yeux. Ce qu'il m'a fallu de -travail pour arriver à ce résultat, pour dérouler une longue phrase -d'une manière lucide sans hacher le style, pour arrêter les périodes -sur la même chute, la même mesure, la même harmonie; ce qu'il m'a -fallu de travail pour tout cela ne peut se dire. Qui m'obligeait à -cette exactitude, dont il y aura si peu de juges et dont on me saura si -peu de gré? Cette conscience que je mets à tout, et qui me remplit de -remords quand je n'ai pas fait ce que j'ai pu faire. J'ai refondu trois -fois la traduction sur le _manuscrit_ et le _placard_; je l'ai remaniée -quatre fois d'un bout à l'autre sur les _épreuves_; tâche que je ne -me serais jamais imposée si je l'eusse d'abord mieux comprise. - -Au surplus, je suis loin de croire avoir évité tous les écueils de ce -travail; il est impossible qu'un ouvrage d'une telle étendue, d'une -telle difficulté, ne renferme pas quelque contre-sens. Toutefois, il y -a plusieurs manières d'entendre les mêmes passages; les Anglais -eux-mêmes ne sont pas toujours d'accord sur le texte, comme on peut le -voir dans les glossateurs. Pour éviter de se jeter dans des -controverses interminables, je prie le lecteur de ne pas confondre un -_faux_ sens avec un sens _douteux_ ou susceptible d'interprétations -diverses. - -Je n'ai nullement la prétention d'avoir rendu intelligibles des -descriptions empruntées de l'Apocalypse, ou tirées des prophètes, -telles que ces _mers de verre qui sont fondées en vue, ces roues qui -tournent dans des roues, etc._ Pour trouver un sens un peu clair à ces -descriptions, il eu aurait fallu retrancher la moitié: j'ai exprimé le -tout par un rigoureux mot à mot, laissant le champ libre à -l'interprétation des nouveaux Swedenborg qui entendront cela -couramment. - -Milton emprunte quelquefois l'ancien jargon italien: _d'autour d'Ève -sont lancés des dards de désir qui souhaite la présence d'Ève._ Je -ne sais pas si c'est le désir qui _souhaite_; ce pourrait bien être le -_dard_; je n'ai donc pu exprimer que ce que je comprenais (si toutefois -je comprenais), étant persuadé qu'on peut comprendre dé pareilles -choses de cent façons. - -Si de longs passages présentent des difficultés, quelques traits -rapides n'en offrent pas moins: que signifie ce vers: - - -Your fear itself of death removes the fear. - - -«Votre crainte même de la mort écarte la crainte.» - -Il y a des commentaires immenses là-dessus; en voici un: «Le serpent -dit: Dieu ne peut vous punir sans cesser d'être juste: s'il n'est plus -juste il n'est plus Dieu; ainsi vous ne devez point craindre sa menace; -autrement vous êtes en contradiction avec vous-même, puisque c'est -précisément votre crainte qui détruit votre crainte.» Le commentateur -ajoute, pour achever l'explication, «qu'il est bien fâché de ne pouvoir -répandre un plus grand jour sur cet endroit.» - -Dans l'invocation au commencement du VIIe livre, on lit: - - -I have presum'd -(An earthly guest) and drawn empireal air, -_Thy temp'ring._ - - -J'ai traduit comme mes devanciers: _tempéré par toi._ Richardson -prétend que Milton fait ici allusion à ces voyageurs qui pour monter -au haut du Ténériffe emportent des éponges mouillées, et se -procurent de cette manière un air respirable; voilà beaucoup -d'autorités: cependant je crois que _Thy temp'ring_ veut dire -simplement _ta température. Thy_ est le pronom possessif, et non le -pronom personnel _thee. Temp'ring_ me semble un mot forgé par Milton, -comme tant d'autres: la _température_ de la muse, son air, son -_élément natal._ Je suis persuadé que c'est là le sens simple et -naturel de la phrase; l'autre sens me paraît un sens subtil et -détourné: toutefois, je n'ai pas osé le rejeter, parce qu'on a tort -quand on a raison contre tout le monde. - -Dans la description du cygne, le poëte se sert d'une expression qui -donne également ces deux sens: «_Ses ailes lui servaient de manteau -superbe_,» ou bien: «_Il formait sur l'eau une légère écume._» -J'ai conservé le premier sens, adopté par la plupart des traducteurs, -tout en regrettant l'autre. - -Dans l'invocation du livre IX, la ponctuation qui m'a semblé la -meilleure m'a fait adopter un sens nouveau: après ces mots: _Heroic -deemed_, il y a un point et une virgule, de sorte que _chief mastery_ me -paraît devoir être pris, par exclamation, dans un sens ironique: en -effet, la période qui suit est ironique. Le passage devient ainsi -beaucoup plus clair que quand on unit _chief mastery_ avec le membre de -phrase qui le précède. - -Vers la fin du dernier discours qu'Adam tient à Ève pour l'engager à -ne pas aller seule au travail, il règne beaucoup d'obscurité; mais je -pense que cette obscurité est ici un grand art du poëte. Adam est -troublé, un pressentiment l'avertit, il ne sait presque plus ce qu'il -dit: il y a quelque chose qui fait frémir dans ces ténèbres étendues -tout à coup sur les pensées du premier homme prêt à accorder la -permission fatale qui doit le perdre lui et sa race. - -J'avais songé à mettre à la fin de ma traduction un tableau des -différents sens que l'on peut donner à tels ou tels vers du _Paradis -perdu_, mais j'ai été arrêté par cette question que je n'ai cessé -de me faire dans le cours de mon travail: Qu'importe tout cela aux -lecteurs et aux auteurs d'aujourd'hui? Qu'importe maintenant la -conscience en toute chose? Qui lira mes commentaires? Qui s'en souciera? - -J'ai calqué le poëme de Milton à la vitre; je n'ai pas craint de -changer le régime des verbes lorsqu'en restant plus _français_ -j'aurais fait perdre à l'original quelque chose de sa précision, de -son originalité ou de son énergie: cela se comprendra mieux par des -exemples. - -Le poëte décrit le palais infernal; il dit: - - -Many a row -Of starry lamps. . . . . . . -. . . . . . . . Yelded light -As from a sky. - - -J'ai traduit: «Plusieurs rangs de lampes étoilées... émanent la -lumière comme un firmament.» Or je sais qu'_émaner_, en français, -n'est pas un verbe actif: un firmament n'_émane pas de la lumière_, la -lumière _émane d'un firmament_: mais traduisez ainsi, que devient -l'image? Du moins le lecteur pénètre ici dans le génie de la langue -anglaise; il apprend la différence qui existe entre les régimes des -verbes dans cette langue et dans la nôtre. - -Souvent, en relisant mes pages j'ai cru les trouver obscures ou -traînantes, j'ai essayé de faire mieux: lorsque la période a été -debout _élégante_ ou _claire_, au lieu de _Milton_ je n'ai rencontré -que _Bitaubé_; ma prose lucide n'était plus qu'une prose commune ou -artificielle, telle qu'on en trouve dans tous les écrits communs du -genre classique. Je suis revenu à ma première traduction. Quand -l'obscurité a été invincible, je l'ai laissée; à travers cette -obscurité on sentira encore le dieu. - -Dans le second livre du _Paradis perdu_, on lit ce passage: - - -No rest: through many a dark and dreary vale -They pass'd and many a region dolorous, -O'er many a frozen, many a fiery Alp, -Rocks, caves, lakes, fens, bogs, dens, and shades of death, -A universe of death, which God by curse -Created evil, for evil only good, -Where all life dies, death lives, and nature breeds, -Perverse, all monstrous, all prodigious things, -Abominable, inutterable, and worse -Than fables yet have feign'd or fear conceiv'd, -Gorgons, and Hydras, and Chimaeras dire. - - -«Elles traversent maintes vallées sombres et désertes, maintes -régions douloureuses, par-dessus maintes Alpes de glace et maintes -Alpes de feu: rocs, grottes, lacs, mares, gouffres, antres et ombres de -mort; univers de mort, que Dieu dans sa malédiction créa mauvais, bon -pour le mal seulement; univers où toute vie meurt, où toute mort vit, -où la nature perverse engendre toutes choses monstrueuses, toutes -choses prodigieuses, abominables, inexprimables, et pires que ce que la -fable inventa ou la frayeur conçut: gorgones et hydres et chimères -effroyables.» - -Ici le mot répété _many_ est traduit par notre vieux mot _maintes_, -qui donne à la fois la traduction littérale et presque la même -consonance. Le fameux vers monosyllabique si admiré des Anglais: - - -Rocks, caves, lakes, feus, bogs, dens, and shades of death, - - -J'ai essayé de le rendre par les monosyllabes _rocs, lacs, mares, -gouffres, antres et ombres de mort_, en retranchant les articles. Le -passage rendu de cette manière produit des effets d'harmonie -semblables; mais, j'en conviens, c'est un peu aux dépens de la syntaxe. -Voici le même passage, traduit dans toutes les règles de la grammaire -par Dupré de Saint-Maur: - - -«En vain traversaient-elles des vallées sombres et hideuses, des -régions de douleur, des montagnes de glace et de feu; en vain -franchissaient-elles des rochers, des fondrières, des lacs, des -précipices et des marais empestés; elles retrouvaient toujours -d'épouvantables ténèbres, les ombres de la mort, que Dieu forma dans -sa colère, au jour qu'il créa les maux inséparables du crime. Elles -ne voyaient que des lieux où la vie expire, et où la mort seule est -vivante: la nature perverse n'y produit rien que d'énorme et de -monstrueux; tout en est horrible, inexprimable, et pire encore que tout -ce que les fables ont feint, ou que la crainte s'est jamais figuré de -Gorgones, d'Hydres et de Chimères dévorantes.» - - -Je ne parle point de ce que le traducteur prête ici au texte; c'est au -lecteur à voir ce qu'il gagne ou perd par cette paraphrase ou par mon -mot à mot. On peut consulter les autres traductions, examiner ce que -mes prédécesseurs ont _ajouté_ ou _omis_ (car ils passent en -général les endroits difficiles), peut-être en résultera-t-il cette -conviction que la version littérale est ce qu'il y a de mieux pour -faire connaître un auteur tel que Milton. - -J'en suis tellement convaincu que dans l'_Essai sur la Littérature -anglaise_, en citant quelques passages du _Paradis perdu_, je me suis -légèrement éloigné du texte: eh bien! qu'on lise les mêmes passages -dans la traduction _littérale_ du poëme, et l'on verra, ce me semble, -qu'ils sont beaucoup mieux rendus, même pour l'harmonie. - -Tout le monde, je le sais, a la prétention d'exactitude: je ressemble -peut-être à ce bon abbé Leroy, _curé de Saint-Herbland de Rouen et -prédicateur du roi_: lui aussi a traduit Milton, et en vers! Il dit: -«Pour ce qui est de notre traduction, son principal mérite, comme nous -l'avons dit, _c'est d'être fidèle._» - -Or, voici comme il est fidèle, de son propre aveu. Dans les notes du -VIIe chant, on lit: «J'ai substitué ceci à la fable de Bellérophon, -m'étant proposé d'en purger cet ouvrage............ J'ai adapté, au -reste, les plaintes de Milton de façon qu'elles puissent convenir -encore plus à un homme de mérite............ Ici j'ai changé ou -retranché un long récit de l'aventure d'Orphée, mis à mort par les -Bacchantes sur le mont Rhodope.» - -_Changer_ ou _retrancher_ l'admirable passage où Milton se compare à -Orphée déchiré par ses ennemis! - - -«La Muse ne put défendre son fils!» - - -Je ne crois pas néanmoins qu'il faille aller jusqu'à cette précision -de Luneau de Boisjerman: «Ne pas avoir besoin de répétition, comme -qui serait non de pouvoir d'un seul coup». La traduction interlinéaire -de Luneau est cependant utile; mais il ne faut pas trop s'y fier; car, -par une inadvertance étrange, en suivant le mot à mot, elle fourmille -de contre-sens; souvent la glose au-dessous donne un sons opposé à la -traduction interlinéaire. - -Ce que je viens de dire sera mon excuse pour les chicanes de langue que -l'on pourrait me faire. Je passe condamnation sur tout, pourvu qu'on -m'accorde que le portrait, quelque mauvais qu'on le trouve, est -ressemblant. - -J'ai déjà signalé[1] les difficultés grammaticales de la langue de -Milton; une des plus grandes vient de l'introduction de plusieurs -nominatifs indirects dans une période régie par un principal -nominatif, de sorte que tout à coup vous trouverez un he, un their qui -vous étonnent, qui vous obligent à un effort de mémoire ou qui vous -forcent à remonter la période pour retrouver la _personne_ ou les -_personnes_ auxquelles ce _he_ ou ce _their_ appartiennent. Une autre -espèce d'obscurité naît de la concision et de l'ellipse; faut-il donc -s'étonner de la variété et des contre-sens des traductions dans ces -passages? Ai-je rencontré plus juste? Je le crois, mais je n'en suis -pas sûr: il ne me paraît même pas clair que Milton ait toujours bien -lui-même rendu sa pensée: ce haut génie s'est contenté quelquefois -de l'à peu près, et il a dit à la foule: «Devine, si tu peux.» - -Le nominatif absolu des Grecs, si fréquent dans le style antique de -Milton, est très-inélégant dans notre langue. _Thou Looking on_ pour -_thee Looking on._ Je l'ai cependant employé sans égard à son -étrangeté, aussi frappante en anglais qu'en français. - -Les ablatifs absolus du latin dont le _Paradis perdu_ abonde, sont un -peu plus usités dans notre langue; mais en les conservant j'ai parfois -été obligé d'y joindre un des temps du verbe _être_ pour faire -disparaître une amphibologie. - -C'est ainsi encore que j'ai complété quelques phrases non complètes. -Milton parle des serpents _qui bouclent Mégère_: force est ici de dire -_qui forment des boucles sur la tête de Mégère._ - -Bentley prétend que, Milton étant aveugle, les éditeurs ont introduit -dans le _Paradis perdu_ des interpolations qu'il n'a pas connues: c'est -peut-être aller loin; mais il est certain que la cécité du chantre -d'Éden a pu nuire à la correction de son ouvrage. Le poëte composait -la nuit; quand il avait fait quelques vers, il sonnait; sa fille ou sa -femme descendait; il dictait: ce premier jet, qu'il oubliait -nécessairement bientôt après, restait à peu près tel qu'il était -sorti de son génie. Le poëme fut ainsi conduit à sa fin par -inspirations et par dictées; l'auteur ne put en revoir l'ensemble ni -sur le manuscrit ni sur les épreuves. Or il y a des négligences, des -répétitions de mots, des cacophonies qu'on n'aperçoit, et pour ainsi -dire, qu'on n'entend qu'avec l'œil, en parcourant les épreuves. Milton -isolé, sans assistance, sans secours, presque sans amis, était obligé -de faire tous les changements dans son esprit, et de relire son poëme -d'un bout à l'autre dans sa mémoire. Quel prodigieux effort de -souvenir! et combien de fautes ont dû lui échapper! - -De là ces phrases inachevées, ces sens incomplets, ces verbes sans -régimes, ces noms et ces pronoms sans relatifs, dont l'ouvrage -fourmille. Le poëte commence une phrase au _singulier_ et l'achève au -_pluriel_, inadvertance qu'il n'aurait jamais commise s'il avait pu voir -les épreuves. Pour rendre en français ces passages, il faut changer -les _nombres_ des pronoms, des noms et des verbes; les personnes qui -connaissent l'art savent combien cela est difficile. Le poëte ayant à -son gré mêlé les nombres, a naturellement donné à ces mots la -quantité et l'euphonie convenables; mais le pauvre traducteur n'a pas -la même faculté; il est obligé de mettre sa phrase sur ses pieds: -s'il opte pour le _singulier_, il tombe dans les verbes de la première -conjugaison, sur un _aima_, sur un _parla_ qui viennent heurter une -voyelle suivante; s'en tient-il _au pluriel?_ il trouve un _aimaient_, -un _parlaient_ qui appesantissent et arrêtent la phrase au moment où -elle devrait voler. Rebuté, accablé de fatigue, j'ai été cent fois -au moment de planter là tout l'ouvrage. Jusqu'ici les traductions de ce -chef-d'œuvre ont été moins de véritables traductions que des -_épitomés_ ou des _amplifications paraphrasées_ dans lesquelles le -sens général s'aperçoit à peine à travers une foule d'idées et -d'images dont il n'y a pas un mot dans le texte. Comme je l'ai dit[2], -on peut se tirer tant bien que mal d'un morceau choisi; mais soutenir -une lutte sans cesse renouvelée pendant douze chants, c'est peut-être -l'œuvre de patience la plus pénible qu'il y ait au monde. - -Dans les sujets riants et gracieux, Milton est moins difficile à -entendre, et sa langue se rapproche davantage de la nôtre. Toutefois -les traducteurs ont une singulière monomanie: ils changent les pluriels -en singuliers, les singuliers en pluriels, les adjectifs en substantifs, -les articles en pronoms, les pronoms en articles. Si Milton dit _le_ -vent, _l_'arbre, _la_ fleur, _la_ tempête, etc., ils mettent _les_ -vents, _les_ arbres, _les_ fleurs, _les_ tempêtes, etc.; s'il dit un -esprit _doux_, ils écrivent la _douceur_ de l'esprit; s'il dit _sa_ -voix, ils traduisent _la_ voix, etc. Ce sont là de très-petites choses -sans doute: cependant il arrive, on ne sait comment, que de tels -changements répétés produisent à la fin du poëme une prodigieuse -altération: ces changements donnent au génie de Milton cet air de -lieu-commun qui s'attache à une phraséologie banale. - -Je n'ai rien ajouté au texte; j'ai seulement quelquefois été obligé -de suppléer le mot _collectif_ par lequel le poëte a oublié de lier -les parties d'une longue énumération d'objets. - -J'ai négligé çà et là des explétives redondantes qui -embarrassaient la phrase sans ajouter à sa beauté, et qui n'étaient -là évidemment que pour la mesure du vers: le sobre et correct Virgile -lui-même a recours à ces explétives. On trouvera dans ma traduction -_synodes, mémoriaux, recordés, conciles_, que les traducteurs n'ont -osé risquer et qu'ils ont rendus par _assemblées, emblèmes, -rappelés, conseils, etc._; c'est à tort, selon moi. Milton avait -l'esprit rempli des idées et des controverses religieuses; quand il -fait parler les démons, il rappelle _ironiquement_ dans son langage les -cérémonies de l'Église romaine; quand il parle _sérieusement_, il -emploie la langue des théologues protestants. Il m'a semblé que cette -observation oblige à traduire avec rigueur l'expression miltonienne, -faute de quoi on ne ferait pas sentir cette partie intégrante du génie -du poëte, la partie religieuse. Ainsi, dans une description du matin, -Milton parle de la charmante heure de _Prime_: je suis persuadé que -_Prime_ est ici le nom d'un office de l'église; il ne veut pas dire -_première_; malgré ma conviction je n'ai pas risqué le mot _prime_, -quoique à mon avis il fasse beauté, en rappelant la prière matinale -du monde chrétien. - - -L'astre avant-coureur de l'aurore, -Du soleil qui s'approche annonce le retour, -Sous le pâle horizon l'ombre se décolore: -Lève-toi dans nos cœurs, chaste et bienheureux jour. - -RACINE. - - -Une autre beauté, selon moi, qui se tire encore du langage chrétien, -c'est l'affectation de Satan à parler comme le Très-Haut; il dit -toujours ma _droite_ au lieu de mon bras: j'ai mis une grande attention -à rendre ces tours; ils caractérisent merveilleusement l'orgueil du -prince des ténèbres. - -Dans les cantiques que le poëte fait chanter aux anges, et qu'il -emprunte de l'Écriture, il suit l'hébreu, et il ramène quelques mots -en refrain au bout du verset: ainsi _praise_ termine presque toutes les -strophes de l'hymne d'Adam et d'Ève au lever du jour. J'ai pris garde -à cela, et je reproduis à la chute le mot _louange_: mes -prédécesseurs n'ayant peut-être pas remarqué le retour de ce mot, -ont fait perdre aux vers leur harmonie lyrique. - -Lorsque Milton peint la création il se sert rigoureusement des paroles -de la Genèse, de la traduction anglaise: je me suis servi des mots -français de la traduction de Sacy, quoiqu'ils diffèrent un peu du -texte anglais: en des matières aussi sacrées j'ai cru ne devoir -reproduire qu'un texte approuvé par l'autorité de l'Église. - -J'ai employé, comme je l'ai dit encore[3], de vieux mots; j'en ai fait -de nouveaux, pour rendre plus fidèlement le texte; c'est surtout dans -les mots négatifs que j'ai pris cette licence; on trouvera donc -_inadorée, imparité, inabstinence, etc._ On compte cinq ou six cents -mots dans Milton qu'on ne trouve dans aucun dictionnaire anglais. -Johnson, parlant du grand poëte, s'exprime ainsi: - - -_Through all his greater works there prevails an uniform peculiarity of_ -DICTION, _a mode and cast of expression which bears little resemblance to -that of any former writer, and which is so far removed from common -use, that an unlearned reader when he first opens his book, finds himself -surprised by a new language... our language, says Addison, sunk under him._ - - -«Dans tous les plus grands ouvrages de Milton prévalent une uniforme -singularité de diction, un mode et un tour d'expression qui ont peu de -ressemblance avec ceux d'aucun écrivain précédent, et qui sont si -éloignés de l'usage ordinaire, qu'un lecteur non lettré, quand il -ouvre son livre pour la première fois, se trouve surpris par une langue -nouvelle... Notre langue, dit Addison, s'abat (ou _s'enfonce_ ou _coule -bas_) sous lui.» - - -Milton imite sans cesse les anciens; s'il fallait citer tout ce qu'il -imite, on ferait un in-folio de notes: pourtant quelques notes seraient -curieuses et d'autres seraient utiles pour l'intelligence du texte. - - -Le poëte, d'après la Genèse, parle de l'esprit qui féconda l'abîme. Du -Bartas avait dit: - - -D'une même façon l'esprit de l'Éternel -Semble couver ce gouffre. - - -_L'obscurité_ ou les _ténèbres visibles_ rappellent l'expression de -Sénèque: _non ut per tenebras videamus, sed ut ipsas._ - -Satan élevant sa tête au-dessus du lac de feu est une image empruntée -à l'Énéide. - - -_Pectora quorum inter fluctus arrecta._ - - -Milton faisant dire à Satan que régner dans l'Enfer est digne -d'ambition traduit Grotius: _Regnare dignum est ambitu, etsi in -Tartaro._ - -La comparaison des anges tombés aux feuilles de l'automne est prise de -l'Iliade et de l'Énéide. Lorsque, dans son invocation le poëte -s'écrie qu'il va chanter des choses qui n'ont encore été dites ni en -prose ni en vers, il imite à la fois Lucrèce et Arioste: - - -Cosa non detta in prosa mai, ne in rima. - - -Le _lasciate ogni speranza_ est commenté ainsi d'une manière sublime: -Régions de chagrins, obscurité plaintive où l'espérance ne peut -jamais venir, elle qui vient à tous: «_hope never comes that comes to -all._» - -Lorsque Milton représente des anges _tournant les uns sur la lance_, -les _autres sur le bouclier_, pour signifier tourner à droite et à -gauche, cette façon de parler poétique est empruntée d'un usage -commun chez les Romains: le légionnaire tenait la lance de la main -droite et le bouclier de la main gauche: _declinare ad hastam vel ad -scutum_; ainsi Milton met à contribution les historiens aussi bien que -les poëtes; et en ayant l'air de ne rien dire, il vous apprend toujours -quelque chose. Remarquez que la plupart des citations que je viens -d'indiquer se trouvent dans les trois cents premiers vers du _Paradis -perdu_: encore ai-je négligé d'autres imitations d'Ézéchiel, de -Sophocle, du Tasse, etc. - -Le mot _saison_ dans le poëme doit être quelquefois traduit par le mot -_heure_: le poëte, sans vous le dire, s'est fait Grec, ou plutôt s'est -fait Homère, ce qui lui était tout naturel; il transporte dans le -dialecte anglais une expression hellénique. - -Quand il dit que le nom de la femme est tiré de celui de l'homme, qui -le comprendra si l'on ne sait que cela est vrai d'après le texte de la -Vulgate, _virago_, et d'après la langue anglaise, _woman_, ce qui n'est -pas vrai en français. Quand il donne à Dieu l'_empire carré_ et à -Satan l'empire _rond_, voulant par là faire entendre que Dieu gouverne -le ciel et Satan le monde, il faut savoir que saint Jean dans -l'Apocalypse dit: «_Civitas Dei in quadro posita._» - -Il y aurait mille autres remarques à faire de cette espèce, surtout à -une époque où les trois quarts des lecteurs ne connaissent pas plus -l'Écriture Sainte et les Pères de l'Église qu'ils ne savent le -chinois. - -Jamais style ne fut plus figuré que celui de Milton: ce n'est point -Ève qui est douée d'une majesté virginale, c'est la _majestueuse -virginité_ qui se trouve dans Ève; Adam n'est point inquiet, c'est -l'_inquiétude_ qui agit sur Adam; Satan ne rencontre pas Ève par -hasard, c'est le _hasard_ de Satan qui rencontre Ève; Adam ne veut pas -empêcher Ève de s'absenter, il cherche à dissuader l'_absence_ -d'Ève. Les comparaisons, à cause même de ces tours, sont presque -intraduisibles: assez rarement empruntées des images de la nature, -elles sont prises des usages de la société, des travaux du laboureur -et du matelot, des réminiscences de l'histoire et de la mythologie; ce -qui rappelle, pour le dire en passant, que Milton était aveugle, et -qu'il tirait de ses souvenirs une partie de son génie. Une comparaison -admirable, et qui n'appartient qu'à lui, est celle de cet homme sorti -un matin des fumées d'une grande ville pour se promener dans les -fraîches campagnes, au milieu des moissons, des troupeaux, et -rencontrant une jeune fille plus belle que tout cela: c'est Satan -échappé du gouffre de l'Enfer qui rencontre Ève au milieu des -retraites fortunées d'Éden. On voit aussi par la vie de Milton qu'il -remémore dans cette comparaison le temps de sa jeunesse: dans une des -promenades matinales qu'il faisait autour de Londres s'offrit à sa vue -une jeune femme d'une beauté extraordinaire: il en devint -passionnément amoureux, ne la retrouva jamais, et fit le serment de ne -plus aimer. - -Au reste, Milton n'était pas toujours logique; il ne faudra pas croire -ma traduction fautive quand les idées manqueront de conséquence et de -justesse. - -Ce qu'il faut demander au chantre d'Éden, c'est de la poésie, et de la -poésie la plus haute à laquelle il soit donné à l'esprit humain -d'atteindre; tout vit chez cet homme, les êtres moraux comme les êtres -matériels: dans un combat ce ne sont pas les dards qui voûtent le ciel -ou qui forment une voûte enflammée, ce sont les _sifflements_ mêmes -de ces dards; les personnages n'accomplissent pas des actions, ce sont -leurs _actions_ qui agissent comme si elles étaient elles-mêmes des -personnages. Lorsqu'on est si divinement poëte, qu'on habite au plus -sublime sommet de l'Olympe, la critique est ridicule en essayant de -monter là: les reproches que l'on peut faire à Milton sont des -reproches d'une nature inférieure; ils tiennent de la terre où ce dieu -n'habite pas. Que dans un homme une qualité s'élève à une hauteur -qui domine tout, il n'y a point de taches que cette qualité ne fasse -disparaître dans son éclat immense. - -Si Milton, très-admiré en Angleterre, est assez peu lu; s'il est moins -populaire que Shakespeare, qui doit une partie de cette popularité au -rajeunissement qu'il reçoit chaque jour sur la scène, cela tient à la -gravité du poëte, au sérieux du poëme et à la difficulté de -l'idiome miltonien. Milton, comme Homère, parle une langue qui n'est -pas la langue vulgaire; mais avec cette différence que la langue -d'Homère est une langue simple, naturelle, facile à apprendre, au lieu -que la langue de Milton est une langue composée, savante, et dont la -lecture est un véritable travail. Quelques morceaux choisis du _Paradis -perdu_ sont dans la mémoire de tout le monde; mais, à l'exception d'un -millier de vers de cette sorte, il reste onze mille vers qu'on a lus -rapidement, péniblement, ou qu'on n'a jamais lus. - -Voilà assez de _remarques_ pour les personnes qui savent l'anglais et -qui attachent quelque prix à ces choses-là; en voilà beaucoup trop -pour la foule des lecteurs: à ceux-ci il importe fort peu qu'on ait -fait ou qu'on n'ait pas fait un contre-sens, et ils se contenteraient -tout aussi bien d'une version commune, amplifiée ou tronquée. - -On dit que de nouvelles traductions de Milton doivent bientôt -paraître; tant mieux! on ne saurait trop multiplier un chef-d'œuvre: -mille peintres copient tous les jours les tableaux de Raphaël et de -Michel-Ange. Si les nouveaux traducteurs ont suivi mon système, ils -reproduiront à peu ma traduction; ils feront ressortir les endroits où -je puis m'être trompé: s'ils ont pris le système de la traduction -libre, le mot à mot de mon humble travail sera comme le germe de la -belle fleur qu'ils auront habilement développée. - -Me serait-il permis d'espérer que si mon essai n'est pas trop -malheureux, il pourra amener quelque jour une révolution dans la -manière de traduire? Du temps d'Ablancourt les traductions s'appelaient -de _belles infidèles_; depuis ce temps-là on a vu beaucoup -d'infidèles qui n'étaient pas toujours belles: on en viendra -peut-être à trouver que la fidélité, même quand la beauté lui -manque, a son prix. - -Il est des génies heureux qui n'ont besoin de consulter personne, qui -produisent sans effort avec abondance des choses parfaites: je n'ai rien -de cette félicité naturelle, surtout en littérature; je n'arrive à -quelque chose qu'avec de longs efforts; je refais vingt fois la même -page, et j'en suis toujours mécontent: mes _manuscrits_ et mes -épreuves sont, par la multitude des corrections et des renvois, de -véritables broderies, dont j'ai moi-même beaucoup de peine à -retrouver le fil[4]. Je n'ai pas la moindre confiance en moi; peut-être -même ai-je trop de facilité à recevoir les avis qu'on veut bien me -donner; il dépend presque du premier venu de me faire changer ou -supprimer tout un passage: je crois toujours que l'on juge et que l'on -voit mieux que moi. - -Pour accomplir ma tâche, je me suis environné de toutes les -disquisitions des scoliastes: j'ai lu toutes les traductions -françaises, italiennes et latines que j'ai pu trouver. Les traductions -latines, par la facilité qu'elles ont à rendre _littéralement_ les -mots et à suivre des inversions, m'ont été très-utiles. - -J'ai quelques amis que depuis trente ans je suis accoutumé à -consulter: je leur ai encore proposé mes doutes dans ce dernier -travail; j'ai reçu leurs notes et leurs observations; j'ai discuté -avec eux les points difficiles; souvent je me suis rendu à leur -opinion; quelquefois ils sont revenus à la mienne. Il m'est arrivé, -comme à Louis Racine, que les Anglais m'ont avoué ne pas comprendre le -passage sur lequel je les interrogeais. Heureux encore une fois ces -esprits qui savent tout et n'ont besoin de personne; moi, faible, je -cherche des appuis, et je n'ai point oublié le précepte du maître: - - -Faites choix d'un censeur solide et salutaire -Que la raison conduise et le savoir éclaire, -Et dont le crayon sûr d'abord aille chercher -L'endroit que l'on sent faible et qu'on se veut cacher. - - -Dans tout ce que je viens de dire, je ne fais point mon apologie, je -cherche seulement une excuse à mes fautes. Un traducteur n'a droit à -aucune gloire; il faut seulement qu'il montre qu'il a été patient, -docile et laborieux. - -Si j'ai eu le bonheur de faire connaître Milton à la France, je ne me -plaindrai pas des fatigues que m'a causées l'excès de ces études: -tant il y a cependant que pour éviter de nouveau l'avenir probable -d'une vie fidèle, je ne recommencerais pas un pareil travail; -j'aimerais mieux mille fois subir toute la rigueur de cet avenir. - - -VERS. - - -Le vers héroïque anglais consiste dans la mesure sans rime, comme le -vers d'Homère en grec et de Virgile en latin: la rime n'est ni une -adjonction nécessaire ni le véritable ornement d'un poëme ou de bons -vers, spécialement dans un long ouvrage: elle est l'invention d'un âge -barbare, pour relever un méchant sujet ou un mètre boiteux. À la -vérité elle a été embellie par l'usage qu'en ont fait depuis -quelques fameux poëtes modernes, cédant à la coutume; mais ils l'ont -employée à leur grande vexation, gêne et contrainte, pour exprimer -plusieurs choses (et souvent de la plus mauvaise manière) autrement -qu'ils ne les auraient exprimées. Ce n'est donc pas sans cause que -plusieurs poëtes du premier rang, italiens et espagnols, ont rejeté la -rime des ouvrages longs et courts. Ainsi a-t-elle été bannie depuis -longtemps de nos meilleures tragédies anglaises, comme une chose -d'elle-même triviale, sans vraie et agréable harmonie pour toute -oreille juste. Cette harmonie naît du convenable nombre, de la -convenable quantité des syllabes, et du sens passant avec variété -d'un vers à un autre vers; elle ne résulte pas du tintement de -terminaisons semblables; faute qu'évitaient les doctes anciens, tant -dans la poésie que dans l'éloquence oratoire. L'omission de la rime -doit être comptée si peu pour défaut (quoiqu'elle puisse paraître -telle aux lecteurs vulgaires), qu'on la doit regarder plutôt comme le -premier exemple offert en anglais de l'ancienne liberté rendue au -poëme héroïque affranchi de l'incommode et moderne entrave de la -rime. - - -[Note 1: Avertissement de l'_Essai._] - -[Note 2: Avertissement de l'_Essai._] - -[Note 3: Avertissement de l'_Essai._] - -[Note 4: C'est l'excuse pour les fautes d'impression, si nombreuses dans -mes ouvrages. Les compositeurs fatigués se trompent malgré eux, par la -multitude des changements, des retranchements ou des additions.] - - - - -LE PARADIS PERDU - - - - -LIVRE PREMIER - - -ARGUMENT - - -Ce premier livre expose d'abord brièvement tout le sujet, la -désobéissance de l'homme, et d'après cela la perte du Paradis, où -l'homme était placé. Ce livre parle ensuite de la première cause de -la chute de l'homme, du serpent, ou plutôt de Satan dans le serpent -qui, se révoltant contre Dieu et attirant de son côté plusieurs -légions d'anges, fut, par le commandement de Dieu, précipité du ciel -avec toute sa bande dans le grand abîme. Après avoir passé -légèrement sur ce fait, le poëme ouvre au milieu de l'action: il -présente Satan et ses anges maintenant tombés en enfer. L'enfer n'est -pas décrit ici comme placé dans le centre du monde (car le ciel et la -terre peuvent être supposés n'être pas encore faits et certainement -pas encore maudits), mais dans le lieu des ténèbres extérieures, plus -convenablement appelé Chaos. Là, Satan avec ses anges, couché sur le -lac brûlant, foudroyé et évanoui, au bout d'un certain espace de -temps revient à lui comme de la confusion d'un songe. Il appelle celui -qui, le premier après lui en puissance et en dignité, gît à ses -côtés. Ils confèrent ensemble de leur misérable chute. Satan -réveille toutes ses légions, jusqu'alors demeurées confondues de la -même manière. Elles se lèvent: leur nombre, leur ordre de bataille; -leurs principaux chefs, nommés d'après les idoles connues par la suite -en Chanaan et dans les pays voisins. Satan leur adresse un discours, les -console par l'espérance de regagner le ciel; il leur parle enfin d'un -nouveau monde, d'une nouvelle espèce de créatures qui doivent être un -jour formées selon une antique prophétie ou une tradition répandue -dans le ciel. Que les anges existassent longtemps avant la création -visible, c'était l'opinion de plusieurs anciens Pères. Pour discuter -le sens de la prophétie, et déterminer ce qu'on peut faire en -conséquence, Satan s'en réfère à un grand conseil; ses associés -adhèrent à cet avis: Pandæmonium, palais de Satan, s'élève -soudainement bâti de l'abîme: les pairs infernaux y siègent en -conseil. - - - - -La première désobéissance de l'homme et le fruit de cet arbre -défendu dont le mortel goût apporta la mort dans le monde, et tous nos -malheurs, avec la perte d'Éden, jusqu'à ce qu'un homme plus grand nous -rétablît et reconquît le séjour bienheureux, chante, Muse céleste! -Sur le sommet secret d'Oreb et de Sinaï tu inspiras le berger qui le -premier apprit à la race choisie comment, dans le commencement, le Ciel -et la Terre sortirent du chaos. Ou si la colline de Sion, le ruisseau de -Siloë, qui coulait rapidement près de l'oracle de Dieu, te plaisent -davantage, là j'invoque ton aide pour mon chant aventureux: ce n'est -pas d'un vol tempéré qu'il veut prendre l'essor au-dessus des monts -d'Aonie, tandis qu'il poursuit des choses qui n'ont encore été -tentées ni en prose ni en vers. - -Et toi, ô Esprit! qui préfère à tous les temples un cœur droit et -pur, instruis-moi, car tu sais! Toi, au premier instant tu étais -présent: avec tes puissantes ailes éployées, comme une colombe tu -couvas l'immense abîme et tu le rendis fécond. Illumine en moi ce qui -est obscur, élève et soutiens ce qui est abaissé, afin que de la -hauteur de ce grand argument je puisse affirmer l'éternelle Providence, -et justifier les voies de Dieu aux hommes. - -Dis d'abord, car ni le ciel ni la profonde étendue de l'enfer ne -dérobent rien à ta vue; dis quelle cause, dans leur état heureux si -favorisé du ciel, poussa nos premiers parents à se séparer de leur -Créateur, à transgresser sa volonté pour une seule restriction, -souverains qu'ils étaient du reste du monde. Qui les entraîna à cette -honteuse révolte? L'infernal serpent. Ce fut lui dont la malice animée -d'envie et de vengeance trompa la mère du genre humain: son orgueil -l'avait précipité du ciel avec son armée d'anges rebelles, par le -secours desquels, aspirant à monter en gloire au-dessus de ses pairs il -se flatta d'égaler le Très-Haut, si le Très-Haut s'opposait à lui. -Plein de cet ambitieux projet contre le trône et la monarchie de Dieu, -il alluma au ciel une guerre impie et un combat téméraire, dans une -attente vaine. - -Le souverain pouvoir le jeta flamboyant, la tête en bas, de la voûte -éthérée; ruine hideuse et brûlante: il tomba dans le gouffre sans -fond de la perdition, pour y rester chargé de chaînes de diamant, dans -le feu qui punit: il avait osé défier aux armes le Tout-Puissant! Neuf -fois l'espace qui mesure le jour et la nuit aux hommes mortels, lui, -avec son horrible bande, fut étendu vaincu, roulant dans le gouffre -ardent, confondu quoique immortel. Mais sa sentence le réservait encore -à plus de colère, car la double pensée de la félicité perdue et -d'un mal présent à jamais, le tourmente. Il promène autour de lui des -yeux funestes, où se peignent une douleur démesurée et la -consternation, mêlées à l'orgueil endurci et à l'inébranlable -haine. - -D'un seul coup d'œil et aussi loin que perce le regard des anges, il -voit le lieu triste dévasté et désert: ce donjon horrible, arrondi de -toute part, comme une grande fournaise flamboyait. De ces flammes point -de lumière! mais des ténèbres visibles servent seulement à -découvrir des vues de malheur; régions de chagrin, obscurité -plaintive, où la paix, où le repos, ne peuvent jamais habiter, -l'espérance jamais venir, elle qui vient à tous! mais là des -supplices sans fin, là un déluge de feu, nourri d'un soufre qui brûle -sans se consumer. - -Tel est le lieu que l'éternelle justice prépara pour ces rebelles; ici -elle ordonna leur prison dans les ténèbres extérieures; elle leur fit -cette part trois fois aussi éloignée de Dieu et de la lumière du -ciel, que le centre de la création l'est du pôle le plus élevé. Oh! -combien cette demeure ressemble peu à celle d'où ils tombèrent! - -Là bientôt l'archange discerne les compagnons de sa chute, ensevelis -dans les flots et les tourbillons d'une tempête de feu. L'un d'eux se -vautrait parmi les flammes à ses côtés, le premier en pouvoir après -lui et le plus proche en crime: longtemps après connu en Palestine, il -fut appelé Béelzébuth. Le grand ennemi (pour cela nommé Satan dans -le ciel), rompant par ces fières paroles l'horrible silence, commence -ainsi: - -«Si tu es celui... Mais combien déchu, combien différent de celui -qui, revêtu d'un éclat transcendant parmi les heureux du royaume de la -lumière, surpassait en splendeur des myriades de brillants esprits!... -Si tu es celui qu'une mutuelle ligue, qu'une seule pensée, qu'un même -conseil, qu'une semblable espérance, qu'un péril égal dans une -entreprise glorieuse, unirent jadis avec moi et qu'un malheur égal unit -à présent dans une égale ruine, tu vois de quelle hauteur, dans quel -abîme, nous sommes tombés! tant il se montra le plus puissant avec son -tonnerre! Mais qui jusqu'alors avait connu l'effet de ces armes -terribles! Toutefois, malgré ces foudres, malgré tout ce que le -vainqueur dans sa rage peut encore m'infliger, je ne me repens point, je -ne change point: rien (quoique changé dans mon éclat extérieur) ne -changera cet esprit fixe, ce haut dédain né de la conscience du -mérite offensé, cet esprit qui me porta à m'élever contre le plus -Puissant, entraînant dans ce conflit furieux la force innombrable -d'esprits armés qui osèrent mépriser sa domination: ils me -préférèrent à lui, opposant à son pouvoir suprême un pouvoir -contraire; et dans une bataille indécise, au milieu des plaines du -ciel, ils ébranlèrent son trône. - -«Qu'importe la perte du champ de bataille! tout n'est pas perdu. Une -volonté insurmontable, l'étude de la vengeance, une haine immortelle, -un courage qui ne cédera ni ne se soumettra jamais, qu'est-ce autre -chose que n'être pas subjugué? Cette gloire, jamais sa colère ou sa -puissance ne me l'extorquera. Je ne me courberai point; je ne demanderai -point grâce d'un genou suppliant; je ne déifierai point son pouvoir -qui, par la terreur de ce bras, a si récemment douté de son empire. -Cela serait bas en effet: cela serait une honte et une ignominie -au-dessous même de notre chute! puisque par le destin, la force des -dieux, la substance céleste ne peut périr; puisque l'expérience de ce -grand événement, dans les armes non affaiblies, ayant gagné beaucoup -en prévoyance, nous pouvons, avec plus d'espoir de succès, nous -déterminer à faire, par ruse ou par force, une guerre éternelle, -irréconciliable, à notre grand ennemi, qui triomphe maintenant, et -qui, dans l'excès de sa joie, régnant seul, tient la tyrannie du -Ciel.» - -Ainsi partait l'ange apostat, quoique dans la douleur; se vantant à -haute voix, mais déchiré d'un profond désespoir. Et à lui répliqua -bientôt son fier compagnon: - -«Ô prince! ô chef de tant de trônes! qui conduisis à la guerre sous -ton commandement les séraphins rangés en bataille! qui, sans frayeur, -dans de formidables actions, mis en péril le Roi perpétuel des cieux -et à l'épreuve son pouvoir suprême, soit qu'il le tînt de la force, -du hasard ou du destin; ô chef! je vois trop bien et je maudis -l'événement fatal qui, par une triste déroute et une honteuse -défaite, nous a ravi le ciel. Toute cette puissante armée est ainsi -plongée dans une horrible destruction, autant que des dieux et des -substances divines peuvent périr; car la pensée et l'esprit demeurent -invincibles, et la vigueur bientôt revient, encore que toute notre -gloire soit éteinte et notre heureuse condition engouffrée ici dans -une infinie misère. Mais quoi? Si lui notre vainqueur (force m'est de -le croire le Tout-Puissant, puisqu'il ne fallait rien moins qu'un tel -pouvoir pour dompter un pouvoir tel que le nôtre), si ce vainqueur nous -avait laissé entiers notre esprit et notre vigueur, afin que nous -puissions endurer et supporter fortement nos peines, afin que nous -puissions suffire à sa colère vengeresse, ou lui rendre un plus rude -service comme ses esclaves par le droit de la guerre, ici, selon ses -besoins, dans le cœur de l'enfer, travailler dans le feu, ou porter ses -messages dans le noir abîme? Que nous servirait alors de sentir notre -force non diminuée ou l'éternité de notre être, pour subir un -éternel châtiment?» - -Le grand ennemi répliqua par ces paroles rapides: - -«Chérubin tombé, être faible et misérable, soit qu'on agisse ou -qu'on souffre. Mais sois assuré de ceci: faire le bien ne sera jamais -notre tâche; faire toujours le mal sera notre seul délice, comme -étant le contraire de la haute volonté de celui auquel nous -résistons. Si donc sa providence cherche à tirer le bien de notre mal, -nous devons travailler à pervertir cette fin, et à trouver encore dans -le bien les moyens du mal. En quoi souvent nous pourrons réussir de -manière peut-être à chagriner l'ennemi et, si je ne me trompe, à -détourner ses plus profonds conseils de leur but marqué. - -«Mais vois! le vainqueur courroucé a rappelé aux portes du ciel ses -ministres de poursuite et de vengeance. La grêle de soufre lancée sur -nous dans la tempête passée, a abattu la vague brûlante qui du -précipice du ciel nous reçut tombants. Le tonnerre, avec ses ailes de -rouges éclairs, et son impétueuse rage, a peut-être épuisé ses -traits, et cesse maintenant, de mugir à travers l'abîme vaste et sans -bornes. Ne laissons pas échapper l'occasion que nous cède le dédain -ou la fureur rassasiée de notre ennemi. Vois-tu au loin cette plaine -sèche, abandonnée et sauvage, séjour de la désolation, vide de -lumière, hors de celle que la lueur de ces flammes noires et bleues lui -jette pâle et effrayante? Là, tendons à sortir des ballottements de -ces vagues de feu; là, reposons-nous, si le repos peut habiter là. -Rassemblant nos légions affligées, examinons comment nous pourrons -dorénavant nuire à notre ennemi, comment nous pourrons réparer notre -perte, surmonter cette affreuse calamité; quel renforcement nous -pouvons tirer de l'espérance, sinon quelle résolution du désespoir.» - -Ainsi parlait Satan à son compagnon le plus près de lui, la tête -levée au-dessus des vagues, les yeux étincelants; les autres parties -de son corps affaissées sur le lac, étendues longues et larges, -flottaient sur un espace de plusieurs arpents. En grandeur il était -aussi énorme que celui que les fables appellent, de sa taille -monstrueuse, Titanien, ou né de la Terre, lequel fit la guerre à -Jupiter; Briarée ou Tiphon, dont la caverne s'ouvrait près de -l'ancienne Tarse. Satan égalait encore cette bête de la mer, -Léviathan, que Dieu de toutes ses créatures, fit la plus grande entre -celles qui nagent dans le cours de l'Océan: souvent la bête dort sur -l'écume norwégienne; le pilote de quelque petite barque égarée au -milieu des ténèbres la prend pour une île (ainsi le racontent les -matelots): il fixe l'ancre dans son écorce d'écaille, s'amarre sous le -vent à son côté, tandis que la nuit investit la mer, et retarde -l'aurore désirée. Ainsi, énorme en longueur le chef ennemi gisait -enchaîné sur le lac brûlant; jamais il n'eût pu se lever ou soulever -sa tête, si la volonté et la haute permission du régulateur de tous -les cieux ne l'avaient laissé libre dans ses noirs desseins; afin que -par ses crimes réitérés il amassât sur lui la damnation, alors qu'il -cherchait le mal des autres; afin qu'il pût voir, furieux, que toute sa -malice n'avait servi qu'à faire luire l'infinie bonté, la grâce, la -miséricorde sur l'homme par lui séduit; à attirer sur lui-même, -Satan, triple confusion, colère et vengeance. - -Soudain au-dessus du lac l'archange dresse sa puissante stature: de sa -main droite et de sa main gauche, les flammes repoussées en arrière -écartent leurs pointes aiguës, et, roulées en vagues, laissent au -milieu une horrible vallée. Alors, ailes déployées, il dirige son vol -en haut, pesant sur l'air sombre qui sent un poids inaccoutumé, -jusqu'à ce qu'il s'abatte sur la terre aride, si terre était ce qui -toujours brûle d'un feu solide, comme le lac brûle d'un liquide feu. -Telles apparaissent dans leur couleur (lorsque la violence d'un -tourbillon souterrain a transporté une colline arrachée du Pelore ou -des flancs déchirés du tonnant Etna), telles apparaissent les -entrailles combustibles et inflammables qui là concevant le feu, sont -lancées au ciel par l'énergie minérale à l'aide des vents, et -laissent un fond brûlé, tout enveloppé d'infection et de fumée: -pareil fut le sol de repos que toucha Satan de la plante de ses pieds -maudits. Béelzébuth, son compagnon le plus proche, le suit, tous deux -se glorifiant d'être échappés aux eaux stygiennes, comme les dieux, -par leurs propres forces recouvrées, non par la tolérance du suprême -pouvoir. - -«Est-ce ici la région, le sol, le climat, dit alors l'archange perdu; -est-ce ici le séjour que nous devons changer contre le ciel, cette -morne obscurité contre cette lumière céleste? Soit! puisque celui qui -maintenant est souverain peut disposer et décider de ce qui sera -justice. Le plus loin de lui est le mieux, de lui qui, égalé en -raison, s'est élevé au-dessus de ses égaux par la force. Adieu, -champs fortunés où la joie habite pour toujours! salut, horreurs! -salut, monde infernal! Et toi, profond enfer, reçois ton nouveau -possesseur. Il t'apporte un esprit que ne changeront ni le temps ni le -lieu. L'esprit est à soi-même sa propre demeure, il peut faire en soi -un ciel de l'enfer, un enfer du ciel. Qu'importe où je serai, si je -suis toujours le même et ce que je dois être, tout, quoique moindre -que celui que le tonnerre a fait plus grand! Ici du moins nous serons -libres. Le Tout-Puissant n'a pas bâti ce lieu pour nous l'envier; il ne -voudra pas nous en chasser. Ici nous pourrons régner en sûreté; et, -à mon avis, régner est digne d'ambition, même en enfer; mieux vaut -régner en enfer que servir dans le ciel. - -«Mais laisserons-nous donc nos amis fidèles, les associés, les -copartageants de notre ruine, étendus, étonnés sur le lac d'oubli? Ne -les appellerons-nous pas à prendre avec nous la part de ce manoir -malheureux, ou, avec nos armes ralliées, à tenter une fois de plus -s'il est encore quelque chose à regagner au ciel ou à perdre dans -l'enfer?» - -Ainsi parla Satan, et Béelzébuth lui répondit: - -«Chef de ces brillantes armées, qui par nul autre que le Tout-Puissant -n'auraient été vaincues, si une fois elles entendent cette voix, le -gage le plus vif de leur espérance au milieu des craintes et des -dangers; cette voix si souvent retentissante dans les pires -extrémités, au bord périlleux de la bataille quand elle rugissait; -cette voix, signal le plus rassurant dans tous les assauts, soudain -elles vont reprendre un nouveau courage et revivre, quoiqu'elles -languissent à présent, gémissantes et prosternées sur le lac de feu, -comme nous tout à l'heure assourdis et stupéfaits: qui s'en -étonnerait, tombées d'une si pernicieuse hauteur!» - -Béelzébuth avait à peine cessé de parler, et déjà le grand ennemi -s'avançait vers le rivage: son pesant bouclier, de trempe éthérée, -massif, large et rond, était rejeté derrière lui; la large -circonférence pendait à ses épaules, comme la lune, dont l'orbe, à -travers un verre optique, est observé le soir par l'astronome toscan, -du sommet de Fiesole ou dans le Valdarno, pour découvrir de nouvelles -terres, des rivières et des montagnes sur son globe tacheté. La lance -de Satan (près de laquelle le plus haut pin scié sur les collines de -Norwége, pour être le mât de quelque grand vaisseau amiral, ne serait -qu'un roseau) lui sert à soutenir ses pas mal assurés sur la marne -brûlante; bien différents de ses pas sur l'azur du ciel! Le climat -torride voûté de feu le frappe encore d'autres plaies: néanmoins il -endure tout, jusqu'à ce qu'il arrive au bord de la mer enflammée. Là -il s'arrête. - -Il appelle ses légions, formes d'anges fanées qui gisent aussi -épaisses que les feuilles d'automne jonchant les ruisseaux de -Vallombreuse, où les ombrages étruriens décrivent l'arche élevée -d'un berceau; ainsi surnagent des varechs dispersés, quand Orion, armé -des vents impétueux, a battu les côtes de la mer Rouge; mer dont les -vagues renversèrent Busiris et la cavalerie de Memphis tandis qu'ils -poursuivaient d'une haine perfide les étrangers de Gessen, qui virent -sur rivage les carcasses flottantes, les roues des chariots brisées: -ainsi semées, abjectes, perdues, les légions gisaient, couvrant le -lac, dans la stupéfaction de leur changement hideux. - -Satan élève une si grande voix que tout le creux de l'enfer en -retentit. - -«Princes, potentats, guerriers, fleurs du ciel, jadis à vous, -maintenant perdu! une stupeur telle que celle-ci peut-elle saisir des -esprits éternels, ou avez-vous choisi ce lieu après les fatigues de la -bataille, pour reposer votre valeur lassée, pour la douceur que vous -trouvez à dormir ici comme dans les vallées du ciel? ou bien, dans -cette abjecte posture, avez-vous juré d'adorer le vainqueur? Il -contemple à présent chérubins et séraphins roulant dans le gouffre -armes et enseignes brisées, jusqu'à ce que bientôt ses rapides -ministres découvrant des portes du ciel leurs avantages, et descendant, -nous foulent aux pieds ainsi languissants, ou nous attachent à coups de -foudre au fond de cet abîme. Éveillez-vous! levez-vous! ou soyez à -jamais tombés!» - -Ils l'entendirent et furent honteux et se levèrent sur l'aile, comme -quand des sentinelles accoutumées à veiller au devoir, surprises -endormies par le commandant qu'elles craignent, se lèvent et se -remettent elles-mêmes en faction avant d'être bien éveillées. Non -que ces esprits ignorent le malheureux état où ils sont réduits, ou -qu'ils ne sentent pas leurs affreuses tortures; mais bientôt ils -obéissent innombrables à la voix de leur général. - -Comme quand la puissante verge du fils d'Amram, au jour mauvais de -l'Égypte, passa ondoyante le long du rivage, et appela la noire nuée -de sauterelles, touées par le vent d'orient, qui se suspendirent sur le -royaume de l'impie Pharaon de même que la nuit, et enténébrèrent -toute la terre du Nil: ainsi sans nombre furent aperçus ces mauvais -anges, planant sous la coupole de l'enfer, entre les inférieures, les -supérieures et les environnantes flammes, jusqu'à ce qu'un signal -donné, la lance levée droite de leur grand sultan, ondoyant pour -diriger leur course, ils s'abattent, d'un égal balancement, sur le -soufre affermi, et remplissent la plaine. Ils formaient une multitude -telle que le Nord populeux n'en versa jamais de ses flancs glacés pour -franchir le Rhin ou le Danube, alors que ses fils barbares tombèrent -comme un déluge sur le Midi, et s'étendirent, au-dessous de Gibraltar, -jusqu'aux sables de la Libye. - -Incontinent de chaque escadron et de chaque bande, les chefs et les -conducteurs se hâtèrent là où leur grand général s'était -arrêté. Semblables à des dieux par la taille et par la forme, -surpassant la nature humaine, royales dignités, puissances, qui -siégeaient autrefois dans le ciel, sur les trônes: quoique dans les -archives célestes on ne garde point maintenant la mémoire de leurs -noms, effacés et rayés par leur rébellion, du livre de vie. Ils -n'avaient pas encore acquis leurs noms nouveaux parmi les fils d'Ève; -mais lorsque, errant sur la terre, avec la haute permission de Dieu, -pour l'épreuve de l'homme, ils eurent, à force d'impostures et de -mensonges, corrompu la plus grande partie du genre humain, ils -persuadèrent aux créatures d'abandonner Dieu leur créateur, de -transporter souvent la gloire invisible de celui qui les avait faits, -dans l'image d'une brute ornée de gaies religions pleines de pompes et -d'or, et d'adorer les démons pour divinités: alors ils furent connus -aux hommes sous différents noms et par diverses idoles, dans le monde -païen. - -Muse, redis-moi ces noms alors connus: qui le premier, qui le dernier se -réveilla du sommeil sur ce lit de feu, à l'appel de leur grand -empereur; quels chefs, les plus près de lui en mérites, vinrent un à -un où il se tenait sur le rivage chauve, tandis que la foule -pêle-mêle se tenait encore au loin. - -Ces chefs furent ceux qui, sortis du puits de l'enfer, rôdant pour -saisir leur proie sur la terre, eurent l'audace, longtemps après, de -fixer leurs sièges auprès de celui de Dieu, leurs autels contre son -autel, dieux adorés parmi les nations d'alentour; et ils osèrent -habiter près de Jéhovah, tonnant hors de Sion, ayant son trône au -milieu des chérubins: souvent même ils placèrent leurs châsses -jusque dans son sanctuaire, abominations et avec des choses maudites, -ils profanèrent ses rites sacrés, ses fêtes solennelles, et leurs -ténèbres osèrent affronter sa lumière. - -D'abord s'avance Moloch, horrible roi, aspergé du sang des sacrifices -humains, et des larmes des pères et des mères, bien qu'à cause du -bruit des tambours et des timbales retentissantes, le cri de leurs -enfants ne fût pas entendu, lorsque, à travers le feu, ils passaient -à l'idole grimée. Les Ammonites l'adorèrent dans Rabba et sa plaine -humide, dans Argob et dans Basan, jusqu'au courant de l'Arnon le plus -reculé: non content d'un si audacieux voisinage, il amena, par fraude, -le très-sage cœur de Salomon à lui bâtir un temple droit en face du -temple de Dieu, sur cette montagne d'opprobre; et il fit son bois sacré -de la riante vallée d'Hinnon, de là nommée Tophet et la noire -Géhenne, type de l'enfer. - -Après Moloch vint Chamos, l'obscène terreur des fils de Moab, depuis -Aroer à Nébo et au désert du plus méridional Abarim; dans Hesébon -et Héronaïm, royaume de Séon, au-delà de la retraite fleurie de -Sibma, tapissée de vignes, et dans Eléadé, jusqu'au lac Asphaltite. -Chamos s'appelait aussi Péor, lorsqu'à Sittim il incita les -Israélites dans leur marche du Nil, à lui faire de lubriques oblations -qui leur coûtèrent tant de maux. De là il étendit ses lascives -orgies jusqu'à la colline du Scandale, près du bois de l'homicide -Moloch, l'impudicité tout près de la haine; le pieux Josias les chassa -dans l'enfer. - -Avec ces divinités vinrent celles qui du bord des flots de l'antique -Euphrate jusqu'au torrent qui sépare l'Égypte de la terre de Syrie, -portent les noms généraux de Baal et d'Astaroth; ceux-là mâles, -celles-ci femelles; car les esprits prennent à leur gré l'un ou -l'autre sexe, ou tous les deux à la fois; si ténue et si simple est -leur essence pure: elle est ni liée ni cadenassée par des jointures et -des membres, ni fondée sur la fragile force des os, comme la lourde -chair; mais dans telle forme qu'ils choisissent, dilatée ou condensée, -brillante ou obscure, ils peuvent exécuter leurs résolutions -aériennes, et accomplir les œuvres de l'amour ou de la haine. Pour ces -divinités, les enfants d'Israël abandonnèrent souvent leur force -vivante, et laissèrent infréquenté son autel légitime, se -prosternant bassement devant des dieux animaux. Ce fut pour cela que -leurs têtes inclinées aussi bas dans les batailles, se courbèrent -devant la lance du plus méprisable ennemi. - -Après ces divinités en troupe parut Astoreth, que les Phéniciens -nomment Astarté, reine du ciel, ornée d'un croissant; à sa brillante -image nuitamment en présence de la lune, les vierges de Sidon payent le -tribut de leurs vœux et de leurs chants. Elle ne fut pas aussi non -chantée dans Sion, où son temple s'élevait sur le mont d'iniquité: -temple que bâtit ce roi, ami des épouses, dont le cœur, quoique -grand, séduit par de belles idolâtres, tomba devant d'infâmes idoles. - -À la suite d'Astarté vient Thammuz, dont l'annuelle blessure dans le -Liban attire les jeunes Syriennes, pour gémir sur sa destinée dans de -tendres complaintes, pendant tout un jour d'été; tandis que le -tranquille Adonis, échappant de sa roche native, roule à la mer son -onde supposée rougie du sang de Thammuz, blessé tous les ans. Cette -amoureuse histoire infecta de la même ardeur les filles de Jérusalem, -dont les molles voluptés sous le sacré portique furent vues -d'Ézéchiel, lorsque, conduit par la vision, ses yeux découvrirent les -noires idolâtries de l'infidèle Juda. - -Après Thammuz, il en vint un qui pleura amèrement, quand l'Arche -captive mutila sa stupide idole, têtes et mains émondées, dans son -propre sanctuaire, sur le seuil de la porte où elle tomba à plat, et -fit honte à ses adorateurs: Dagon est son nom; monstre marin, homme par -le haut, poisson par le bas. Et cependant son temple, élevé haut dans -Azot, fut redouté le long des côtes de la Palestine, dans Gath et -Ascalon, et Accaron, et jusqu'aux bornes de la frontière de Gaza. - -Suivait Rimmon, dont la délicieuse demeure était la charmante Damas -sur les bords fertiles d'Abana et de Pharphar, courants limpides. Lui -aussi fut hardi contre la maison de Dieu: une fois il perdit un lépreux -et gagna un roi, Achaz son imbécile conquérant, qu'il engagea à -mépriser l'autel du Seigneur et à le déplacer pour un autel à la -syrienne, sur lequel Achaz brûla ses odieuses offrandes, et adora les -dieux qu'il avait vaincus. - -Après ces Démons parut la bande de ceux qui, sous des noms d'antique -renommée, Osiris, Isis, Orus et leur train, monstrueux en figures et en -sorcelleries, abusèrent la fanatique Égypte et ses prêtres qui -cherchèrent leurs divinités errantes, cachées sous des formes de -bêtes plutôt que sous des formes humaines. - -Point n'échappa Israël à la contagion, quand d'un or emprunté il -forma le veau d'Oreb. Le roi rebelle doubla ce péché à Béthel et à -Dan, assimilant son Créateur au bœuf paissant; ce Jéhovah qui, dans -une nuit, lorsqu'il passa dans sa marche à travers l'Égypte, rendit -égaux d'un seul coup ses premiers-nés et ses dieux bêlants. - -Bélial parut le dernier; plus impur esprit, plus grossièrement épris -de l'amour du vice pour le vice même, ne tomba du ciel. Pour Bélial, -aucun temple ne s'élevait, aucun autel ne fuma: qui cependant est plus -souvent que lui dans les temples et sur les autels, quand le prêtre -devient athée comme les fils d'Eli qui remplirent de prostitutions et -de violences la maison de Dieu? Il règne aussi dans les palais et dans -les cours, dans les villes dissolues où le bruit de la débauche, de -l'injure et de l'outrage, monte au-dessus des plus hautes tours: et -quand la nuit obscurcit les rues, alors vagabondent les fils de Bélial -gonflés d'insolence et de vin; témoins les rues de Sodome et cette -nuit dans Gabaa, lorsque la porte hospitalière exposa une matrone pour -éviter un rapt plus odieux. - -Ces démons étaient les premiers en rang et en puissance; le reste -serait long à dire, bien qu'au loin renommé: dieux d'Ionie que la -postérité de Javan tint pour dieux, mais confessés dieux plus -récents que le Ciel et la Terre, leurs parents vantés; Titan, -premier-né du ciel avec son énorme lignée et son droit d'aînesse -usurpé par Saturne, plus jeune que lui; Saturne, traité de la même -sorte par le plus puissant Jupiter, son propre fils et fils de Rhée; -ainsi Jupiter, usurpant, régna. Ces dieux d'abord connus en Crète et -sur l'Ida, de là sur le sommet neigeux du froid Olympe, gouvernèrent -la moyenne région de l'air, leur plus haut ciel, ou sur le rocher de -Delphes, ou dans Dodone, et dans toutes les limites de la terre Dorique. -L'un d'eux, avec le vieux Saturne, fuit sur l'Adriatique aux champs de -l'Hespérie, et par delà la Celtique erra dans les îles les plus -reculées. - -Tous ces dieux et beaucoup d'autres, vinrent en troupe, mais avec des -regards baissés et humides, tels cependant qu'on y voyait une obscure -lueur de joie d'avoir trouvé leur chef non désespéré, de s'être -trouvés eux-mêmes non perdus dans la perdition même. Ceci refléta -sur le visage de Satan comme une couleur douteuse: mais bientôt -reprenant son orgueil accoutumé, avec de hautes paroles qui avaient -l'apparence non la réalité de la dignité, il ranime doucement leur -défaillant courage et dissipe leur crainte. - -Alors sur-le-champ il ordonne qu'au bruit guerrier des clairons et des -trompettes retentissantes son puissant étendard soit levé. Cet -orgueilleux honneur est réclamé comme un droit par Azazel, grand -chérubin; il déferle de l'hast brillant l'enseigne impériale, qui -haute et pleinement avancée brille comme un météore s'écoulant dans -le vent: les perles et le riche éclat de l'or y blasonnaient les armes -et les trophées séraphiques. Pendant tout ce temps l'airain sonore -souffle des sons belliqueux, auxquels l'universelle armée renvoie un -cri qui déchire la concavité de l'enfer et épouvante au-delà -l'empire du Chaos et de la vieille Nuit. - -En un moment, à travers les ténèbres, sont vues dix mille bannières -qui s'élèvent dans l'air avec des couleurs orientales ondoyantes. Avec -ces bannières se dresse une forêt énorme de lances, et les casques -pressés apparaissent, et les boucliers se serrent dans une épaisse -ligne d'une profondeur incommensurable. Bientôt les guerriers se -meuvent en phalange parfaite, au mode dorien des flûtes et des suaves -hautbois: un tel mode élevait à la hauteur du plus noble calme les -héros antiques s'armant pour le combat; au lieu de la fureur, il -inspirait une valeur réglée; ferme, incapable d'être entraînée par -la crainte de la mort, à la fuite ou à une retraite honteuse. Cette -harmonie ne manque pas de pouvoir pour tempérer et apaiser, avec des -accords religieux, les pensées troublées, pour chasser l'angoisse, et -le doute, et la frayeur, et le chagrin, et la peine des esprits mortels -et immortels. - -Ainsi respirant la force unie, avec un dessein fixé, marchaient en -silence les anges déchus, au son du doux pipeau, qui charmait leurs pas -douloureux sur le sol brûlant; et alors avancés en vue, ils -s'arrêtent; horrible front d'effroyable longueur, étincelant d'armes, -à la ressemblance des guerriers de jadis, rangés sous le bouclier et -la lance, attendant l'ordre que leur puissant général avait à leur -imposer. Satan, dans les files armées, darde son regard expérimenté, -et bientôt voit à travers tout le bataillon la tenue exacte de ces -guerriers, leurs visages, et leurs statures comme celles des dieux: leur -nombre finalement il résume. - -Et alors son cœur se dilate d'orgueil, et, s'endurcissant dans sa -puissance, il se glorifie. Car depuis que l'homme fut créé jamais -force pareille n'avait été réunie en corps; nommée auprès de -celle-ci, elle ne mériterait pas qu'on s'y arrêtât plus qu'à cette -petite infanterie combattue par les grues; quand même on y ajouterait -la race gigantesque de Phlégra avec la race héroïque qui lutta devant -Thèbes et Ilion, où de l'un et de l'autre côté se mêlaient des -dieux auxiliaires; quand on y joindrait ce que le roman ou la fable -raconte du fils d'Uther entouré de chevaliers bretons et armoricains; -quand on rassemblerait tous ceux qui depuis, baptisés ou infidèles, -joutèrent dans Aspremont, ou Montauban, ou Damas, ou Maroc, ou -Trébisonde, ou ceux que Biserte envoya de la rive africaine, lorsque -Charlemagne avec tous ses pairs tomba près de Fontarabie. - -Ainsi cette armée des esprits, loin de comparaison avec toute mortelle -prouesse, respectait cependant son redoutable chef. Celui-ci au-dessus -du reste par sa taille et sa contenance, superbement dominateur, -s'élevait comme une tour. Sa forme n'avait pas encore perdu toute sa -splendeur originelle; il ne paraissait rien moins qu'un archange tombé, -un excès de gloire obscurcie: comme lorsque le soleil nouvellement -levé, tondu de ses rayons, regarde à travers l'air horizontal et -brumeux; ou tel que cet astre derrière la lune, dans une sombre -éclipse, répand un crépuscule funeste sur la moitié des peuples, et -par la frayeur des révolutions tourmente les rois: ainsi obscurci, -brillait encore au-dessus de tous ses compagnons l'archange. Mais son -visage est labouré des profondes cicatrices de la foudre et -l'inquiétude est assise sur sa joue fanée; sous les sourcils d'un -courage indompté et d'un orgueil patient veille la vengeance. Cruel -était son œil; toutefois il s'en échappait des signes de remords et -de compassion, quand Satan regardait ceux qui partagèrent, ou plutôt -qui suivirent son crime (il les avait vus autrefois bien différents -dans la béatitude), condamnés maintenant pour toujours à avoir leur -lot dans la souffrance! millions d'esprits mis pour sa faute à l'amende -du ciel, et jetés hors des éternelles splendeurs pour sa révolte, -néanmoins demeurés fidèles combien que leur gloire flétrie. Comme -quand le feu du ciel a écorché les chênes de la forêt ou les pins de -la montagne, avec une tête passée à la flamme, leur tronc majestueux, -quoique nu, reste debout sur la lande brûlée. - -Satan se prépare à parler; sur quoi les rangs doublés des bataillons -se courbent d'une aile à l'autre aile, et l'entourent à demi de tous -ses pairs: l'attention les rend muets. Trois fois il essaye de -commencer; trois fois, en dépit de sa fierté, des larmes telles que -les anges en peuvent pleurer, débordent. Enfin des mots entrecoupés de -soupirs forcent le passage. - -«Ô myriades d'esprits immortels! ô puissances, qui n'avez de pareils -que le Tout-Puissant! il ne fut pas inglorieux, ce combat, bien que -l'événement fût désastreux, comme l'attestent ce séjour et ce -terrible changement, odieux à exprimer. Mais quelle faculté d'esprit, -prévoyant et présageant d'après la profondeur de la connaissance du -passé ou du présent, aurait craint que la force unie de tant de dieux, -de dieux tels que ceux-ci, fût jamais repoussée? Car qui peut croire, -même après cette défaite, que toutes ces légions puissantes, dont -l'exil a rendu le ciel vide, manqueront à se relever, et à -reconquérir leur séjour natal? Quant à moi, toute l'armée céleste -est témoin, si des conseils divers, ou des dangers par moi évités, -ont ruiné nos espérances. Mais celui qui règne monarque dans le ciel -était jusqu'alors demeuré en sûreté assis sur son trône, maintenu -par une ancienne réputation, par le consentement, ou l'usage; il nous -étalait en plein son faste royal, mais il nous cachait sa force, ce qui -nous tenta à notre tentative et causa notre chute. - -«Dorénavant nous connaissons sa puissance et nous connaissons la -nôtre, de manière à ne provoquer ni craindre une nouvelle guerre -provoquée. Le meilleur parti qui nous reste est de travailler dans un -secret dessein, à obtenir de la ruse et de l'artifice ce que la force -n'a pas effectué, afin qu'à la longue il apprenne du moins ceci de -nous: Celui qui a vaincu par la force, n'a vaincu qu'à moitié son -ennemi. - -«L'espace peut produire de nouveaux mondes: à ce sujet un bruit -courait dans le ciel qu'avant peu le Tout-Puissant avait l'intention de -créer et de placer dans cette création une race, que les regards de sa -préférence favoriseraient à l'égal des fils du ciel. Là, ne fût-ce -que pour découvrir, se fera peut-être notre première irruption; là -où ailleurs: car ce puits infernal ne retiendra jamais des esprits -célestes en captivité, ni l'abîme ne les couvrira longtemps de ses -ténèbres. Mais ces projets doivent être mûris en plein conseil. Plus -d'espoir de paix, car qui songerait à la soumission? Guerre donc! -guerre ouverte ou cachée, doit être résolue.» - -Il dit; et pour approuver ses paroles, volèrent en l'air des millions -d'épées flamboyantes, tirées de dessus la cuisse des puissants -chérubins; la lueur subite au loin à l'entour illumine l'enfer: les -démons poussent des cris de rage contre le Très-Haut, et furieux, avec -leurs armes saisies, ils sonnent sur leurs boucliers retentissants le -glas de la guerre, hurlant un défi à la voûte du ciel. - -À peu de distance s'élevait une colline dont le sommet terrible -rendait, par intervalles du feu et une roulante fumée; le reste entier -brillait d'une croûte lustrée; indubitable signe que dans les -entrailles de cette colline était cachée une substance métallique, -œuvre du soufre. Là sur les ailes de la vitesse, une nombreuse brigade -se hâte, de même que des bandes de pionniers armés de pics et de -bêches devancent le camp royal pour se retrancher en plaine, ou élever -un rempart. Mammon les conduit; Mammon, le moins élevé des esprits -tombés du ciel, car dans le ciel même ses regards et ses pensées -étaient toujours dirigés en bas; admirant plus la richesse du pavé du -ciel où les pas foulent l'or, que toute chose divine ou sacrée dont on -jouit dans la vision béatifique. Par lui d'abord, les hommes aussi, et -par ses suggestions enseignées, saccagèrent le centre de la terre, et -avec des mains impies pillèrent les entrailles de leur mère, pour des -trésors qu'il vaudrait mieux cacher. Bientôt la bande de Mammon eut -ouvert une large blessure dans la montagne, et extrait de ses flancs des -côtes d'or. Personne ne doit s'étonner si les richesses croissent dans -l'Enfer; ce sol est le plus convenable au précieux poison. Et ici que -ceux qui se vantent des choses mortelles et qui s'en émerveillant -disent Babel et les ouvrages des rois de Memphis; que ceux-là -apprennent combien leurs grands monuments de renommée, de force et -d'art, sont aisément surpassés par les esprits réprouvés: ils -accomplissent en une heure ce que dans un siècle les rois, avec des -labeurs incessants et des mains innombrables, achèvent à peine. - -Tout auprès, sur la plaine, dans maints fourneaux préparés sous -lesquels passe une veine de feu liquide, éclusée du lac, une seconde -troupe avec un art prodigieux fait fondre le minerai massif, sépare -chaque espèce, et écume les scories des lingots d'or. Une troisième -troupe aussi promptement forme dans la terre des moules variés, et de -la matière des bouillants creusets, par une dérivation étonnante, -remplissent chaque profond recoin: ainsi dans l'orgue, par un seul -souffle de vent divisé entre plusieurs rangs de tuyaux, tout le jeu -respire. - -Soudain un immense édifice s'éleva de la terre, comme une exhalaison, -au son d'une symphonie charmante et de douces voix: édifice bâti ainsi -qu'un temple, où tout autour étaient placés des pilastres et des -colonnes doriques surchargées d'une architrave d'or: il n'y manquait ni -corniches ni frises avec des reliefs gravés en bosse. Le plafond était -d'or ciselé. Ni Babylone, ni Memphis, dans toute leur gloire -n'égalèrent une pareille magnificence pour enchâsser Bélus ou -Sérapis, leurs dieux, ou pour introniser leurs rois, lorsque l'Égypte -et l'Assyrie rivalisaient de luxe et de richesses. - -La masse ascendante arrêta fixe sa majestueuse hauteur: et sur-le-champ -les portes ouvrant leurs battants de bronze, découvrent au large en -dedans ses amples espaces sur un pavé nivelé et poli: sous l'arc de la -voûte pendent, par une subtile magie, plusieurs files de lampes -étoilées et d'étincelants falots qui, nourris de naphte et -d'asphalte, émanent la lumière comme un firmament. - -La foule empressée entre en admirant, et les uns vantent l'ouvrage, les -autres l'ouvrier. La main de cet architecte fut connue dans le ciel par -la structure de plusieurs hautes tours où des anges portant le sceptre -faisaient leur résidence et siégeaient comme des princes: le Monarque -suprême les éleva à un tel pouvoir, et les chargea de gouverner, -chacun dans sa hiérarchie, les milices brillantes. - -Le même architecte ne fut point ignoré ou sans adorateurs dans -l'antique Grèce; et dans la terre d'Ausonie, les hommes l'appelèrent -Mulciber. Et la Fable disait comment il fut précipité du ciel, jeté -par Jupiter en courroux par-dessus les créneaux de cristal: du matin -jusqu'au midi il roula, du midi jusqu'au soir d'un jour d'été; et avec -le soleil couchant, il s'abattit du zénith, comme une étoile tombante, -dans Lemnos, île de l'Ægée: ainsi les hommes le racontaient, en se -trompant, car la chute de Mulciber, avec cette bande rebelle, avait eu -lieu longtemps auparavant. Il ne lui servit de rien à présent d'avoir -élevé de hautes tours dans le ciel; il ne se sauva point à l'aide de -ses machines; mais il fut envoyé la tête la première, avec sa horde -industrieuse, bâtir dans l'enfer. - -Cependant les hérauts ailés, par le commandement du souverain pouvoir, -avec un appareil redoutable, et au son des trompettes, proclament dans -toute l'armée la convocation d'un conseil solennel qui doit se tenir -incontinent à Pandæmonium, la grande capitale de Satan et de ses -pairs. Leurs sommations appellent de chaque bande et de chaque régiment -régulier les plus dignes en rang ou en mérite: ils viennent aussitôt, -par troupes de cent et de mille, avec leurs cortèges. Tous les abords -sont obstrués; les portes et les larges parvis s'encombrent, moins -surtout l'immense salle (quoique semblable à un champ couvert, où de -vaillants champions étaient accoutumés à chevaucher en armes, et -devant le siège du Soudan, à défier la fleur de la chevalerie -païenne, au combat à mort ou au courre d'une lance). L'essaim des -esprits fourmille épais, à la fois sur la terre et dans l'air froissé -du sifflement de leurs ailes bruyantes. Au printemps, quand le soleil -marche avec le Taureau, des abeilles répandent en grappes autour de la -ruche leur populeuse jeunesse: elles voltigent çà et là parmi la -fraîche rosée et les fleurs, ou, sur une planche unie, faubourg de -leur citadelle de paille, nouvellement frottée de baume, elles -discourent et délibèrent de leurs affaires d'État: aussi épaisse la -troupe aérienne fourmillait et était serrée, jusqu'au moment du -signal donné. - -Voyez la merveille! ceux qui paraissaient à présent surpasser en -grandeur les géants, fils de la Terre, à présent moindres que les -plus petits nains, s'entassent sans nombre dans un espace étroit: ils -ressemblent à la race des pygmées au-delà de la montagne de l'Inde, -ou bien à des fées dans leur orgie de minuit, à la lisière d'une -forêt ou au bord d'une fontaine, que quelque paysan en retard voit ou -rêve qu'il voit, tandis que sur sa tête la lune siège arbitre et -incline plus près de la terre sa pâle course: appliqués à leurs -danses ou à leurs jeux, ces esprits légers charment l'oreille du -paysan avec une agréable musique; son cœur bat à la fois de joie et -de frayeur. - -Ainsi, des esprits incorporels réduisirent à la plus petite proportion -leur stature immense, et furent au large, quoique toujours sans nombre, -dans la salle de cette cour infernale. Mais loin dans l'intérieur, et -dans leurs propres dimensions, semblables à eux-mêmes, les grands -seigneurs séraphiques et les chérubins se réunissent en un lieu -retiré, et en secret conclave; mille demi-dieux assis sur des sièges -d'or, conseil nombreux et complet! Après un court silence et la semonce -lue, la grande délibération commença. - - - - -LIVRE SECOND - - -ARGUMENT - - -La délibération commencée, Satan examine si une autre bataille doit -être hasardée pour recouvrer le ciel: quelques-uns sont de cet avis, -d'autres en dissuadent. Une troisième proposition, suggérée d'abord -par Satan, est préférée; on conclut à éclaircir la vérité de -cette prophétie ou de cette tradition du ciel, concernant un autre -monde, et une autre espèce de créatures égales ou peu inférieures -aux anges, qui devaient être formées à peu près dans ce temps. -Embarras pour savoir qui sera envoyé à cette difficile recherche. -Satan, leur chef, entreprend seul le voyage; il est honoré et applaudi. -Le conseil ainsi fini, les esprits prennent différents chemins, et -s'occupent à différents exercices suivant que leur inclination les y -porte, pour passer le temps jusqu'au retour de Satan. Celui-ci, dans son -voyage, arrive aux portes de l'enfer; il les trouve fermées, et qui -siégeait là pour les garder. Par qui enfin elles sont ouvertes. Satan -découvre l'immense gouffre entre l'enfer et le ciel. Avec quelles -difficultés il le traverse: dirigé par le Chaos, puissance de ce lieu, -il parvient à la vue du monde nouveau qu'il cherchait. - - - - -Haut, sur un tronc d'une magnificence royale, qui effaçait de beaucoup -en éclat la richesse d'Ormus et de l'Inde ou des contrées du splendide -Orient, dont la main la plus opulente fait pleuvoir sur ses rois -barbares les perles et l'or, Satan est assis, porté par le mérite à -cette mauvaise prééminence. Du désespoir si haut élevé au-delà de -l'espérance, il aspire encore plus haut; insatiable de poursuivre une -vaine guerre contre les cieux, et non instruit par son succès, il -déploya de la sorte ses imaginations orgueilleuses: - -«Pouvoirs et dominations! divinités du ciel! puisque aucune profondeur -ne peut retenir dans ses abîmes une vigueur immortelle, quoique -opprimés et tombés, je ne regarde pas le ciel comme perdu. De cet -abaissement des vertus célestes relevées paraîtront plus glorieuses -et plus redoutables que s'il n'y avait pas eu de chute, et rassurées -par elles-mêmes contre la crainte d'une seconde catastrophe. Un juste -droit et les lois fixées du ciel m'ont d'abord créé votre chef, -ensuite un choix libre et ce qui, en outre, dans le conseil ou dans le -combat, a été acheté de quelque valeur: cependant notre malheur -est du moins jusque-là assez bien réparé, puisqu'il m'a établi -beaucoup plus en sûreté sur un trône non envié, cédé d'un plein -consentement. Dans le ciel, le plus heureux état qu'une dignité -accompagne, peut attirer la jalousie de chaque inférieur: mais ici qui -envierait celui que la plus haute place expose le plus en avant, comme -votre boulevard, aux coups du Foudroyant, et le condamne à la plus -forte part des souffrances sans terme? Là où il n'est aucun bien à -disputer, là aucune dispute ne peut naître des factions, car nul -sûrement ne réclamera la préséance dans l'enfer; nul dont la portion -du présent malheur est si petite, par un esprit ambitieux n'en -convoitera une plus grande. Donc avec cet avantage pour l'union, et -cette constante fidélité, et cet accord plus ferme qu'il ne peut -l'être dans le ciel, nous venons maintenant réclamer notre juste -héritage d'autrefois; plus assurés de prospérer que si la -prospérité nous en assurait elle-même. Et quelle voie est la -meilleure, la guerre ouverte, ou la guerre cachée? C'est ce que nous -débattrons à présent. Que celui qui peut donner un avis parle.» - -Satan se tut; et près de lui Moloch, roi portant le sceptre, se leva; -Moloch, le plus fort, le plus furieux des esprits qui combattirent dans -le ciel, à présent plus furieux par le désespoir. Sa prétention est -d'être réputé égal en force à l'Éternel, et, plutôt que d'être -moins, il ne se souciait pas du tout d'exister: délivré de ce soin -d'être, il était délivré de toute crainte. De Dieu, ou de l'enfer, -ou de pire que l'enfer il ne tenait compte: et d'après cela il -prononça ces mots: - -«Mon avis est pour la guerre ouverte: aux ruses très inexpert, point -ne m'en vante. Que ceux-là qui en ont besoin, trament, mais quand il en -est besoin, non à présent. Car tandis qu'ils sont assis complotant -faudra-t-il que des millions d'esprits qui restent debout armés, et -soupirant après le signal de la marche, languissent ici fugitifs du -ciel et acceptent pour leur demeure cette sombre et infâme caverne de -la honte, prison d'une tyrannie qui règne par nos retardements! Non: -plutôt armés de la furie et des flammes de l'enfer, tous à la fois, -au-dessus des remparts du ciel, préférons de nous frayer un chemin -irrésistible, transformant nos tortures en des armes affreuses contre -l'auteur de ces tortures: alors pour répondre au bruit de son foudre -tout-puissant, il entendra le tonnerre infernal, et pour éclairs il -verra un feu noir et l'horreur lancés d'une égale rage parmi ses -anges, son trône même enveloppé du bitume du Tartare et d'une flamme -étrange, tourments par lui-même inventés. Mais peut-être la route -paraît difficile et roide pour escalader à tire d'aile un ennemi plus -élevé! Ceux qui se l'imaginent peuvent se souvenir (si le breuvage -assoupissant de ce lac d'oubli ne les engourdit pas encore) que de notre -propre mouvement nous nous élevons à notre siège natif; la descente -et la chute nous sont contraires. Dernièrement, lorsque le fier ennemi -pendait sur notre arrière-garde rompue, nous insultant, et qu'il nous -poursuivait à travers le gouffre, qui n'a senti avec quelle contrainte -et quel vol laborieux nous nous coulions bas ainsi? L'ascension est donc -aisée. - -«On craint l'événement: faudra-t-il encore provoquer notre plus fort -à chercher quel pire moyen sa colère peut trouver à notre -destruction, s'il est en enfer une crainte d'être détruit davantage? -Que peut-il y avoir de pis que d'habiter ici, chassés de la félicité, -condamnés dans ce gouffre abhorré à un total malheur; dans ce gouffre -où les ardeurs d'un feu inextinguible doivent nous éprouver sans -espérance de finir, nous les vassaux de sa colère, quand le fouet -inexorable et l'heure de la torture nous appellent au châtiment? Plus -détruits que nous ne le sommes, nous serions entièrement anéantis; il -nous faudrait expirer. Que craignons-nous donc? Pourquoi -balancerions-nous à allumer son plus grand courroux, qui, monté à la -plus grande fureur, nous consumerait et annihilerait à la fois notre -substance? beaucoup plus heureux que d'être misérables et éternels! -Ou si notre substance est réellement divine et ne peut cesser d'être, -nous sommes dans la pire condition de ce côté-ci du néant, et nous -avons la preuve que notre pouvoir suffît pour troubler son ciel et pour -alarmer par des incursions perpétuelles son trône fatal, quoique -inaccessible: si ce n'est là la victoire, du moins c'est vengeance.» - -Il finit en sourcillant; et son regard dénonçait une vengeance -désespérée, une dangereuse guerre pour tout ce qui serait moins que -des dieux. Du côté opposé se leva Bélial, d'une contenance plus -gracieuse et plus humaine. - -Les deux n'ont pas perdu une plus belle créature: il semblait créé -pour la dignité et les grands exploits; mais en lui tout était faux et -vide, bien que sa langue distillât la manne, qu'il pût faire passer la -plus mauvaise raison pour la meilleure, embrouiller et déconcerter les -plus mûrs conseils. Car ses pensées étaient basses; ingénieux aux -vices, mais craintif et lent aux actions plus nobles: toutefois il -plaisait à l'oreille, et avec un accent persuasif il commença ainsi: - -«Je serais beaucoup pour la guerre ouverte, ô pairs, comme ne restant -point en arrière en fait de haine, si ce qui a été allégué comme -principale raison pour nous déterminer à une guerre immédiate, -n'était pas plus propre à m'en dissuader, et ne me semblait être de -sinistre augure pour tout le succès: celui qui excelle le plus dans les -faits d'armes, plein de méfiance dans ce qu'il conseille et dans la -chose en quoi il excelle, fonde son courage sur le désespoir et sur un -entier anéantissement, comme le but auquel il vise, après quelque -cruelle revanche. - -«Premièrement, quelle revanche? Les tours du ciel sont remplies de -gardes armés, qui rendent tout accès impossible. Souvent leurs -légions campent au bord de l'abîme, ou d'une aile obscure fouillent au -loin et au large les royaumes de la nuit, sans crainte de surprise. -Quand nous nous ouvririons un chemin par la force; quand tout l'enfer -sur nos pas se lèverait dans la plus noire insurrection, pour confondre -la plus pure lumière du ciel; notre grand ennemi tout incorruptible -demeurerait encore sur son trône non souillé, et la substance -éthérée, incapable de tache saurait bientôt expulser son mal et -purger le ciel du feu inférieur victorieux. - -«Ainsi repoussés, notre finale espérance est un plat désespoir: il -nous faut exciter le Tout-Puissant vainqueur à épuiser toute sa rage -et à en finir avec nous; nous devons mettre notre soin à n'être plus; -triste soin! Car qui voudrait perdre, quoique remplies de douleur, cette -substance intellectuelle, ces pensées qui errent à travers -l'éternité, pour périr, englouti et perdu dans les larges entrailles -de la nuit incréée, privé de sentiment et de mouvement? Et qui sait, -même quand cela serait bon, si notre ennemi courroucé peut et veut -nous donner cet anéantissement? Comment il le peut est douteux; comment -il ne le voudra jamais est sûr. Voudra-t-il, lui si sage, lâcher à la -fois son ire, apparemment par impuissance et par distraction, pour -accorder à ses ennemis ce qu'ils désirent et pour anéantir dans sa -colère ceux que sa colère sauve afin de les punir sans fin? - -«Qui nous arrête donc? disent ceux qui conseillent la guerre? Nous -sommes jugés, réservés, destinés à un éternel malheur. Quoi que -nous fassions, que pouvons-nous souffrir de plus? que pouvons-nous -souffrir de pis? - -«Est-ce donc le pire des états que d'être ainsi siégeant, ainsi -délibérant, ainsi en armes? Ah! quand nous fuyions, vigoureusement -poursuivis et frappés du calamiteux tonnerre du ciel, et quand nous -suppliions l'abîme de nous abriter, cet enfer nous paraissait alors un -refuge contre ces blessures; ou quand nous demeurions enchaînés sur le -lac brûlant, certes, c'était un pire état!--Que serait-ce si -l'haleine qui alluma ces pâles feux se réveillait, leur soufflait une -septuple rage et nous rejetait dans les flammes; ou si là-haut la -vengeance intermittente réarmait sa droite rougie pour nous tourmenter? -Que serait-ce si tous ses trésors s'ouvraient et si ce firmament de -l'enfer versait ses cataractes de feu; horreurs suspendues menaçant un -jour nos têtes de leur effroyable chute? Tandis que nous projetons ou -conseillons une guerre glorieuse, saisis peut-être par une tempête -brûlante, nous serons lancés et chacun sur un roc transfixés jouets -et proies des tourbillons déchirants, ou plongés à jamais, -enveloppés de chaînes, dans ce bouillant océan. Là nous y -converserons avec nos soupirs éternels, sans répit, sans miséricorde, -sans relâche pendant des siècles, dont la fin ne peut être espérée: -notre condition serait pire. - -«Ma voix vous dissuadera donc pareillement de la guerre ouverte ou -cachée. Car que peut la force ou la ruse contre Dieu, ou qui peut -tromper l'esprit de celui dont l'œil voit tout d'un seul regard? De la -hauteur des deux il s'aperçoit et se rit de nos délibérations vaines, -non moins tout-puissant qu'il est à résister à nos forces qu'habile -à déjouer nos ruses et nos complots. - -«Mais vivrons-nous ainsi avilis? La race du ciel restera-t-elle ainsi -foulée aux pieds, ainsi bannie, condamnée à supporter ici ces -chaînes et ces tourments?... Cela vaut mieux que quelque chose de pire, -selon moi, puisque nous sommes subjugués par l'inévitable sort et le -décret tout-puissant, la volonté du vainqueur. Pour souffrir, comme -pour agir, notre force est pareille; la loi qui en a ordonné ainsi -n'est pas injuste: ceci dès le commencement aurait été compris si -nous avions été sages en combattant un si grand ennemi, et quand ce -qui pouvait arriver était si douteux. - -«Je ris quand ceux qui sont hardis et aventureux à la lance se font -petits lorsqu'elle vient à leur manquer; ils craignent d'endurer ce -qu'ils savent pourtant devoir suivre: l'exil, ou l'ignominie, ou les -chaînes, ou les châtiments, loi de leur vainqueur. - -«Tel est à présent notre sort; lequel si nous pouvons nous y -soumettre et le supporter, notre suprême ennemi pourra, avec le temps, -adoucir beaucoup sa colère; et peut-être si loin de sa présence, ne -l'offensant pas, il ne pensera pas à nous, satisfait de la punition -subie. De là ces feux cuisants se ralentiront, si son souffle ne ranime -pas leurs flammes. Notre substance, pure alors, surmontera la vapeur -insupportable, ou y étant accoutumée ne la sentira plus, ou bien -encore altérée à la longue, et devenue conforme aux lieux en -tempérament et en nature, elle se familiarisera avec la brûlante -ardeur qui sera vide de peine. Cette horreur deviendra douceur, cette -obscurité, lumière. Sans parler de l'espérance que le vol sans fin -des jours à venir peut nous apporter des chances, des changements -valant la peine d'être attendus: puisque notre lot présent peut passer -pour heureux, quoiqu'il soit mauvais, de mauvais il ne deviendra pas -pire, si nous ne nous attirons pas nous-mêmes plus de malheurs.» - -Ainsi Bélial, par des mots revêtus du manteau de la raison, -conseillait un ignoble repos, paisible bassesse, non la paix. Après -lui, Mammon parla: - -«Nous faisons la guerre (si la guerre est le meilleur parti), ou pour -détrôner le roi du ciel, ou pour regagner nos droits perdus. -Détrôner le roi du ciel, nous pouvons espérer cela, quand le Destin -d'éternelle durée cédera à l'inconstant Hasard, et quand le Chaos -jugera le différend. Le premier but, vain à espérer, prouve que le -second est aussi vain; car est-il pour nous une place dans l'étendue du -ciel, à moins que nous ne subjuguions le Monarque suprême du ciel? -Supposons qu'il s'adoucisse, qu'il fasse grâce à tous, sur la promesse -d'une nouvelle soumission, de quel œil pourrions-nous, humiliés, -demeurer en sa présence, recevoir l'ordre, strictement imposé de -glorifier son trône en murmurant des hymnes, de chanter à sa divinité -des _alléluia_ forcés, tandis que lui siégera impérieusement notre -souverain envié; tandis que son autel exhalera des parfums d'ambroisie -et des fleurs d'ambroisie, nos serviles offrandes? Telle sera notre -tâche dans le ciel, telles seront nos délices. Oh! combien ennuyeuse -une éternité ainsi consumée en adorations offertes à celui qu'on -hait! - -«N'essayons donc pas de ravir de force ce qui obtenu par le -consentement serait encore inacceptable, même dans le ciel, l'honneur -d'un splendide vasselage! Mais cherchons plutôt notre bien en nous; et -vivons de notre fond pour nous-mêmes, libres quoique dans ce vaste -souterrain, ne devant compte à personne, préférant une dure liberté -au joug léger d'une pompe servile. Notre grandeur alors sera beaucoup -plus frappante, lorsque nous créerons de grandes choses avec de -petites, lorsque nous ferons sortir l'utile du nuisible, un état -prospère d'une fortune adverse; lorsque dans quelque lieu que ce soit, -nous lutterons contre le mal, et tirerons l'aise de la peine, par le -travail et la patience. - -«Craignons-nous ce monde profond d'obscurité? Combien de fois parmi -les nuages noirs et épais le souverain Seigneur du ciel s'est-il plu à -résider, sans obscurcir sa gloire, à couvrir son trône de la majesté -des ténèbres d'où rugissent les profonds tonnerres en réunissant -leur rage: le ciel alors ressemble à l'enfer! De même qu'il imite -notre nuit, ne pouvons-nous, quand il nous plaira, imiter sa lumière? -Ce sol désert ne manque point de trésor caché, diamants et or; nous -ne manquons point non plus d'habileté ou d'art pour en étaler la -magnificence: et qu'est-ce que le ciel peut montrer de plus? Nos -supplices aussi par longueur de temps peuvent devenir notre élément, -ces flammes cuisantes devenir aussi bénignes qu'elles sont aujourd'hui -cruelles; notre nature se peut changer dans la lueur, ce qui doit -éloigner de nous nécessairement le sentiment de la souffrance. Tout -nous invite donc aux conseils pacifiques et à l'établissement d'un -ordre stable: nous examinerons comment en sûreté nous pouvons le mieux -adoucir nos maux présents, eu égard à ce que nous sommes et au lieu -où nous sommes, renonçant entièrement à toute idée de guerre. Vous -avez mon avis.» - -À peine a-t-il cessé de parler qu'un murmure s'élève dans -l'assemblée: ainsi lorsque les rochers creux retiennent le son des -vents tumultueux qui toute la nuit, ont soulevé la mer, alors leur -cadence rauque berce les matelots excédés des veilles, et dont la -barque, ou la pinasse, par fortune, a jeté l'ancre dans une baie -rocailleuse, après la tempête: de tels applaudissements furent ouïs -quand Mammon finit, et son discours plaisait, conseillant la paix; car -un autre champ de bataille était plus craint des esprits rebelles que -l'enfer, tant la frayeur du tonnerre et de l'épée de Michel agissait -encore sur eux! Et ils ne désiraient pas moins de fonder cet empire -inférieur qui pourrait s'élever par la politique et le long progrès -du temps rival de l'empire opposé du ciel. - -Quand Belzébuth s'en aperçut (nul, Satan excepté, n'occupe un plus -haut rang), il se leva avec une contenance sérieuse, et, en se levant -il sembla une colonne d'État. Profondément sur son front sont gravés -les soins publics et la réflexion; le conseil d'un prince brillait -encore sur son visage majestueux, bien qu'il ne soit plus qu'une ruine. -Sévère, il se tient debout, montrant ses épaules d'Atlas, capables de -porter le poids des plus puissantes monarchies. Son regard commande à -l'auditoire, et tandis qu'il parle, il attire l'attention, calme comme -la nuit ou comme le midi d'un jour d'été. - -«Trônes et puissances impériales, enfants du ciel, vertus -éthérées, devons-nous maintenant renoncer à ces titres, et, -changeant de style, nous appeler princes de l'enfer? Car le vote -populaire incline à demeurer ici et à fonder ici un croissant empire: -sans doute, tandis que nous rêvons! nous ne savons donc pas que le Roi -du ciel nous a assigné ce lieu, notre donjon, non comme une retraite -sûre (hors de l'atteinte de son bras puissant, pour y vivre affranchis -de toute juridiction du ciel dans une nouvelle ligue formée contre son -trône), mais pour y demeurer dans le plus étroit esclavage, quoique si -loin de lui, sous le joug inévitable réservé à sa multitude captive? -Quant à lui, soyez-en certains, dans la hauteur des cieux ou dans la -profondeur de l'abîme, il régnera le premier et le dernier, seul roi, -n'ayant perdu par notre révolte aucune partie de son royaume. Mais sur -l'enfer il étendra son empire, et il nous gouvernera ici avec un -sceptre de fer, comme il gouverne avec un sceptre d'or les habitants du -ciel. - -«Que signifie donc de siéger ainsi, délibérant de paix ou de guerre? -Nous nous étions déterminés à la guerre, et nous avons été -défaits avec une perte irréparable. Personne n'a encore demandé ou -imploré des conditions de paix. Car quelle paix nous serait accordée, -à nous esclaves, sinon durs cachots, et coups, et châtiments -arbitrairement infligés? Et quelle paix pouvons-nous donner en retour, -sinon celle qui est en notre pouvoir, hostilités et haine, répugnance -invincible, et vengeance, quoique tardive; néanmoins complotant -toujours chercher comment le conquérant peut moins moissonner sa -conquête, et peut moins se réjouir en faisant ce qu'en souffrant nous -sentons le plus, nos tourments? L'occasion ne nous manquera pas; nous -n'aurons pas besoin, par une expédition périlleuse, d'envahir le ciel, -dont les hautes murailles ne redoutent ni siège ni assaut, ni les -embûches de l'abîme. - -«Ne pourrions-nous trouver quelque entreprise plus aisée? Si -l'ancienne et prophétique tradition du ciel n'est pas mensongère, il -est un lieu, un autre monde, heureux séjour d'une nouvelle créature -appelée l'Homme. À peu près dans ce temps, elle a dû être créée -semblable à nous, bien que moindre en pouvoir et en excellence; mais -elle est plus favorisée de celui qui règle tout là-haut. Telle a -été la volonté du Tout-Puissant prononcée parmi les dieux, et qu'un -serment, dont fut ébranlée toute la circonférence du ciel, confirma. -Là doivent tendre toutes nos pensées, afin d'apprendre quelles -créatures habitent ce monde, quelle est leur forme et leur substance; -comment douées; quelle est leur force et où est leur faiblesse; si -elles peuvent le mieux être attaquées par la force ou par la ruse. -Quoique le ciel soit fermé et que souverain arbitre siège en sûreté -dans sa propre force, le nouveau séjour peut demeurer exposé aux -confins les plus reculés du royaume de ce Monarque, et abandonné à la -défense de ceux qui l'habitent: là peut-être pourrons-nous achever -quelque aventure profitable, par une attaque soudaine; soit qu'avec le -feu de l'enfer nous dévastions toute sa création entière, soit que -nous nous en emparions comme de notre propre bien, et que nous en -chassions (ainsi que nous avons été chassés) les faibles possesseurs. -Ou si nous ne les chassons pas, nous pourrons les attirer à notre -parti, de manière que leur Dieu deviendra leur ennemi, et d'une main -repentante détruira son propre ouvrage. Ceci surpasserait une vengeance -ordinaire et interromprait la joie que le vainqueur éprouve de notre -confusion: notre joie naîtrait de son trouble, alors que ses enfants -chéris, précipités pour souffrir avec nous, maudiraient leur frêle -naissance, leur bonheur flétri, flétri si tôt. Avisez si cela vaut la -peine d'être tenté, ou si nous devons, accroupis ici dans les -ténèbres, couver de chimériques empires.» - -Ainsi Belzébuth donna son conseil diabolique, d'abord imaginé et en -partie proposé par Satan. Car de qui, si ce n'est de l'auteur de tout -mal, pouvait sortir cet avis d'une profonde malice, de frapper la race -humaine dans sa racine, de mêler et d'envelopper la terre avec l'enfer, -tout cela en dédain du grand Créateur? - -Mais ces mépris des démons ne serviront qu'à augmenter sa gloire. - -Le dessein hardi plut hautement à ces états infernaux, et la joie -brilla dans tous les yeux; on vote d'un consentement unanime. Belzébuth -reprend la parole: - -«Bien avez-vous jugé, bien fini ce long débat, synode des dieux! Et -vous avez résolu une chose grande comme vous l'êtes, une chose qui, du -plus profond de l'abîme, nous élèvera encore une fois, en dépit du -sort, plus près de notre ancienne demeure. Peut-être à la vue de ces -frontières brillantes, avec nos armes voisines et une incursion -opportune, avons-nous des chances de rentrer dans le ciel, ou du moins, -d'habiter sûrement une zone tempérée, non sans être visités de la -belle lumière du ciel: au rayon du brillant orient nous nous -délivrerons de cette obscurité; l'air doux et délicieux, pour guérir -les escarres de ces feux corrosifs, exhalera son baume. - -«Mais d'abord qui enverrons-nous à la recherche de ce nouveau monde? -Qui jugerons-nous capable de cette entreprise? Qui tentera d'un pas -errant le sombre abîme, infini, sans fond, et à travers l'obscurité -palpable trouvera son chemin sauvage? Ou qui déploiera son vol aérien, -soutenu par d'infatigables ailes sur le précipice abrupt et vaste, -avant d'arriver à l'île heureuse? Quelle force, quel art peuvent alors -lui suffire? Ou quelle fuite secrète le fera passer en sûreté à -travers les sentinelles serrées et les stations multipliées des anges -veillant à la ronde? Ici il aura besoin de toute sa circonspection; et -nous n'avons pas besoin dans ce moment de moins de discernement dans -notre suffrage; car sur celui que nous enverrons, reposera le poids de -notre entière et dernière espérance.» - -Cela dit, il s'assied, et l'expectation tient son regard suspendu, -attendant qu'il se présente quelqu'un pour seconder, combattre ou -entreprendre la périlleuse aventure: mais tous demeurent assis et -muets, pesant le danger dans de profondes pensées; et chacun, étonné, -lit son propre découragement dans la contenance des autres. Parmi la -fleur et l'élite de ces champions qui combattirent contre le ciel, on -ne peut trouver personne assez hardi pour demander ou accepter seul le -terrible voyage: jusqu'à ce qu'enfin Satan, qu'une gloire transcendante -place à présent au-dessus de ses compagnons, dans un orgueil -monarchique, plein de la conscience de son haut mérite, parla de la -sorte, sans émotion: - -«Postérité du ciel, Trônes, empyrées, c'est avec raison que nous -sommes saisis d'étonnement et de silence, quoique non intimidés! Long -et dur est le chemin qui de l'enfer conduit à la lumière; notre prison -est forte; cette énorme convexité de feu, violent pour dévorer, nous -entoure neuf fois: et les portes d'un diamant brûlant, barricadées -contre nous, prohibent toute sortie. Ces portes-ci passées (si -quelqu'un les passe), le vide profond d'une nuit informe, large -bâillant, le reçoit, et menace de la destruction entière de son être -celui qui se prolongera dans le gouffre avorté. Si de là l'explorateur -s'échappe dans un monde, quel qu'il soit, ou dans une région inconnue, -que lui reste-t-il? Des périls inconnus, une évasion difficile! Mais -je conviendrais mal à ce trône, ô pairs, à cette souveraineté -impériale ornée de splendeur, armée de pouvoir, si la difficulté ou -le danger d'une chose proposée et jugée d'utilité publique pouvait me -détourner de l'entreprendre. Pourquoi assumerais-je sur moi les -dignités royales? Je ne refuserais pas de régner et je refuserais -d'accepter une aussi grande part de péril que d'honneur! part -également due à celui qui règne, et qui lui est d'autant plus due -qu'il siège plus honoré au-dessus du reste! - -«Allez donc, Trônes puissants, terreur du ciel, quoique tombés, allez -essayer dans notre demeure (tant qu'ici sera notre demeure) ce qui peut -le mieux adoucir la présente misère et rendre l'enfer plus -supportable, s'il est des soins, ou un charme pour suspendre, ou -tromper, ou ralentir les tourments de ce malheureux séjour. Ne cessez -de veiller contre un ennemi qui veille, tandis qu'au loin parcourant les -rivages de la noire destruction, je chercherai la délivrance de tous. -Cette entreprise, personne ne la partagera avec moi.» - -Ainsi disant, le monarque se leva et prévint toute réplique: prudent -il a peur que d'autres chefs, enhardis par sa résolution, ne vinssent -offrir à présent, certains d'être refusés, ce qu'ils avaient -redouté d'abord; et ainsi refusés, ils seraient devenus ses rivaux -dans l'opinion; achetant à bon marché la haute renommée que lui, -Satan, doit acquérir au prix de dangers immenses. - -Mais les esprits rebelles ne craignaient pas plus l'aventure que la voix -qui la défendait, et avec Satan ils se levèrent; le bruit qu'ils -firent en se levant tous à la fois fut comme le bruit du tonnerre, -entendu dans le lointain. Ils s'inclinèrent devant leur général avec -une vénération respectueuse, et l'exaltèrent comme un dieu égal au -Très-Haut qui est le plus élevé dans le ciel. Ils ne manquèrent pas -d'exprimer par leurs louanges combien ils prisaient celui qui, pour le -salut général, méprisait le sien: car les esprits réprouvés ne -perdent pas toute leur vertu, de peur que les méchants ne puissent se -vanter sur la terre de leurs actions spécieuses qu'excite une vaine -gloire, ou qu'une secrète ambition recouvre d'un vernis de zèle. - -Ainsi se terminèrent les sombres et douteuses délibérations des -démons se réjouissant dans leur chef incomparable. Comme quand du -sommet des montagnes les nues ténébreuses, se répandant tandis que -l'aquilon dort, couvrent la face riante du ciel, l'élément sombre -verse sur le paysage obscurci la neige ou la pluie; si par hasard le -brillant soleil, dans un doux adieu, allonge son rayon du soir, les -campagnes revivent, les oiseaux renouvellent leurs chants, et les brebis -bêlantes témoignent leur joie qui fait retentir les collines et les -vallées. Honte aux hommes! le démon s'unit au démon damné dans une -ferme concorde; les hommes seuls, de toutes les créatures raisonnables, -ne peuvent s'entendre, bien qu'ils aient l'espérance de la grâce -divine; Dieu proclamant la paix, ils vivent néanmoins entre eux dans la -haine, l'inimitié et les querelles; ils se font des guerres cruelles, -et dévastent la terre pour se détruire les uns les autres; comme si -(ce qui devrait nous réunir) l'homme n'avait pas assez d'ennemis -infernaux qui jour et nuit veillent pour sa destruction. - -Le concile stygien ainsi dissous, sortirent en ordre les puissants pairs -infernaux: au milieu d'eux marchait leur grand souverain, et il semblait -seul l'antagoniste du ciel non moins que l'empereur formidable de -l'enfer: autour de lui, dans une pompe suprême et une majesté imitée -de Dieu, un globe de chérubins de feu l'enferme avec des drapeaux -blasonnés et des armes effrayantes. Alors on ordonne de crier au son -royal des trompettes le grand résultat de la session finie. Aux quatre -vents, quatre rapides chérubins approchent de leur bouche le bruyant -métal, dont le son est expliqué par la voix du héraut: le profond -abîme l'entendit au loin, et tout l'ost de l'enfer renvoya des cris -assourdissants et de grandes acclamations. - -De là l'esprit plus à l'aise, et en quelque chose relevé par une -fausse et présomptueuse espérance, les bataillons formés se -débandèrent; chaque démon à l'aventure prend un chemin divers, selon -que l'inclination ou un triste choix le conduit irrésolu; il va où il -croit plus vraisemblablement faire trêve à ses pensées agitées, et -passer les heures ennuyeuses jusqu'au retour du grand chef. - -Les uns, dans la plaine ou dans l'air sublime, sur l'aile ou dans une -course rapide, se disputent, comme aux jeux Olympiques ou dans les -champs pythiens; les autres domptent leurs coursiers de feu, ou évitent -la borne avec les roues rapides, ou alignent le front des brigades. -Comme quand, pour avertir des cités orgueilleuses, la guerre semble -régner parmi le ciel troublé, des armées se précipitent aux -batailles dans les nuages; de chaque avant-garde les cavaliers aériens -piquent en avant, lances baissées, jusqu'à ce que les épaisses -légions se joignent; par des faits d'armes, d'un bout de l'Empyrée à -l'autre, le firmament est en feu. - -D'autres esprits, plus cruels, avec une immense rage typhéenne, -déchirent collines et rochers, et chevauchent sur l'air en tourbillons; -l'enfer peut à peine contenir l'horrible tumulte. Tel Alcide revenant -d'Œchalie, couronné par la victoire, sentit l'effet de la robe -empoisonnée, de douleur il arracha par les racines les pins de la -Thessalie, et du sommet de l'Œta il lança Lycas dans la mer d'Eubée. - -D'autres esprits, plus tranquilles, retirés dans une vallée -silencieuse, chantent sur des harpes, avec des sons angéliques, leurs -propres héroïques combats et le malheur de leur chute par la sentence -des batailles; ils se plaignaient de ce que le destin soumet le courage -indépendant à la force ou à la fortune. Leur concert était en -parties: mais l'harmonie (pouvait-elle opérer un moindre effet, quand -des esprits immortels chantent?), l'harmonie suspendait l'enfer, et -tenait dans le ravissement la foule pressée. - -En discours plus doux encore (car l'éloquence charme l'âme, la -musique, les sens), d'autres, assis à l'écart sur une montagne -solitaire, s'entretiennent de pensées plus élevées, raisonnent -hautement sur la Providence, la prescience, la volonté et le destin: -destin fixé, volonté libre, prescience absolue; ils ne trouvent point -d'issue, perdus qu'ils sont dans ces tortueux labyrinthes. Ils -argumentent beaucoup du mal et du bien, de la félicité et de la -misère finale, de la passion et de l'apathie, de la gloire et de la -honte: vaine sagesse! fausse philosophie! laquelle cependant peut, par -un agréable prestige, charmer un moment leur douleur ou leur angoisse, -exciter leur fallacieuse espérance, ou armer leur cœur endurci d'une -patience opiniâtre comme d'un triple acier. - -D'autres, en escadrons et en grosses troupes, cherchent par de hardies -aventures, à découvrir au loin si dans ce monde sinistre, quelque -climat peut-être ne pourrait leur offrir une habitation plus -supportable: ils dirigent par quatre chemins leur marche ailée le long -des rivages des quatre rivières infernales qui dégorgent dans le lac -brûlant leurs ondes lugubres: le Styx abhorré, fleuve de la haine -mortelle; le triste Achéron, profond et noir fleuve de la douleur; le -Cocyte, ainsi nommé de grandes lamentations entendues sur son onde -contristée; l'ardent Phlégethon, dont les vagues en torrent de feu -s'enflamment avec rage. - -Loin de ces fleuves, un lent et silencieux courant, le Léthé, fleuve -d'oubli, déroule son labyrinthe humide. Qui boit de son eau oublie -sur-le-champ son premier état et son existence, oublie à la fois la -joie et la douleur, le plaisir et la peine. - -Au-delà du Léthé, un continent gelé s'étend sombre et sauvage, -battu de tempêtes perpétuelles, d'ouragans, de grêle affreuse qui ne -fond point sur la terre ferme, mais s'entasse en monceaux et ressemble -aux ruines d'un ancien édifice. Partout ailleurs, neige épaisse et -glace; abîme profond semblable au marais Serbonian, entre Damiette et -le vieux mont Casius, où des armées entières ont été englouties. -L'air desséchant brûle glacé, et le froid accomplit les effets du -feu. - -Là, traînés à de certaines époques par les furies aux pieds des -harpies, tous les anges damnés sont conduits: ils ressentent tour à -tour l'amer changement des cruels extrêmes, extrêmes devenus plus -cruels par le changement. D'un lit de feu ardent transportés dans la -glace, où s'épuise leur douce chaleur éthérée, ils transissent -quelque temps immobiles, fixés et gelés tout à l'entour; de là ils -sont rejetés dans le feu. Ils traversent dans un bac le détroit du -Léthé en allant et venant: leur supplice s'en accroît; ils désirent -et s'efforcent d'atteindre, lorsqu'ils passent, l'eau tentatrice; ils -voudraient, par une seule goutte, perdre dans un doux oubli leurs -souffrances et leurs malheurs, le tout en un moment et si près du bord! -Mais le destin les en écarte, et pour s'opposer à leur entreprise, -Méduse, avec la terreur d'une Gorgone, garde le gué: l'eau se dérobe -d'elle-même au palais de toute créature vivante, comme elle fuyait la -lèvre de Tantale. - -Ainsi errantes dans leur marche confuse et abandonnée, les bandes -aventureuses, pâles et frissonnant d'horreur, les yeux hagards, voient -pour la première fois leur lamentable lot, et ne trouvent point de -repos; elles traversent maintes vallées sombres et désertes, maintes -régions douloureuses, par-dessus maintes Alpes de glace et maintes -Alpes de feu: rocs, grottes, lacs, mares, gouffres, antres et ombres de -mort, univers de mort, que Dieu dans sa malédiction créa mauvais, bon -pour le mal seulement; univers où toute vie meurt, où toute mort vit, -où la nature perverse engendre des choses monstrueuses, des choses -prodigieuses, abominables, inexprimables, pires que ce que la Fable -inventa ou la frayeur conçut: Gorgones et Hydres et Chimères -effroyables. - -Cependant l'adversaire de Dieu et de l'homme, Satan, les pensées -enflammées des plus hauts desseins, a mis ses ailes rapides, et vers -les portes de l'enfer explore sa route solitaire; quelquefois il -parcourt la côte à main droite, quelquefois la côte à main gauche; -tantôt de ses ailes nivelées il rase la surface de l'abîme, tantôt, -pointant haut, il prend l'essor vers la convexité ardente. Comme quand -au loin, à la mer, une flotte découverte est suspendue dans les -nuages; serrée par les vents de l'équinoxe, elle fait voile du Bengale -ou des îles de Ternate et de Tidor, d'où les marchands apportent les -épiceries: ceux-ci, sur les vagues commerçantes, à travers le vaste -océan Éthiopien jusqu'au Cap, font route vers le pôle, malgré la -marée et la nuit: ainsi se montre au loin le vol de l'ennemi ailé. - -Enfin, les bornes de l'enfer s'élèvent jusqu'à l'horrible voûte, et -les trois fois triples portes apparaissent: ces portes sont formées de -trois lames d'airain, de trois lames de fer, de trois lames de roc de -diamant, impénétrables, palissadées d'un feu qui tourne alentour et -ne se consume point. - -Là devant les portes, de l'un et de l'autre côté, sont assises deux -formidables figures: l'une ressemblait jusqu'à la ceinture à une femme -et à une femme belle, mais elle finissait sale en replis écailleux, -volumineux et vastes, en serpent armé d'un mortel aiguillon. À sa -ceinture une meute de chiens de l'enfer, ne cessant jamais d'aboyer avec -de larges gueules de Cerbère, faisait retentir un hideux fracas. -Cependant, si quelque chose troublait le bruit de ces dogues, ils -pouvaient à volonté rentrer en rampant aux entrailles du monstre, et y -faire leur chenil: toutefois, là même encore ils aboyaient et -hurlaient sans être vus. Beaucoup moins abhorrés que ceux-ci étaient -les chiens qui tourmentaient Scylla, lorsqu'elle se baignait dans la mer -par laquelle la Calabre est séparée du rauque rivage de Trinacrie; un -cortège moins laid suit la sorcière de nuit; appelée en secret, -chevauchant dans l'air, elle vient, alléchée par l'odeur du sang d'un -enfant, danser avec les sorciers de Laponie, tandis que la lune en -travail s'éclipse à leurs enchantements. - -L'autre figure, si l'on peut appeler figure ce qui n'avait rien de -distinct en membres, jointures, articulations, ou si l'on peut nommer -substance ce qui semblait une ombre (car chacune semblait l'une et -l'autre), cette figure était noire comme la nuit, féroce comme dix -furies, terrible comme l'enfer; elle brandissait un effroyable dard; ce -qui paraissait sa tête portait l'apparence d'une couronne royale. - -Déjà Satan approchait, et le monstre se levant de son siège, -s'avança aussi vite par d'horribles enjambées: l'enfer trembla à sa -marche. L'indomptable ennemi regarda avec étonnement ce que ceci -pouvait être; il s'en étonnait, et ne craignait pas: excepté Dieu et -son Fils, il n'estime ni ne craint chose créée, et avec un regard de -dédain il prit le premier la parole. - -«D'où viens-tu, et qui es-tu, forme exécrable, qui oses, quoique -grimée et terrible, mettre ton front difforme au travers de mon chemin -à ces portes? Je prétends les franchir, sois-en sûre, sans t'en -demander la permission. Retire-toi ou sois payée de ta folie: née de -l'enfer, apprends par expérience à ne point disputer avec les esprits -du ciel.» - -À quoi le gobelin, plein de colère, répondit: - -«Es-tu cet ange traître? es-tu celui qui le premier rompit la paix et -la foi du ciel jusque alors non rompues, et qui, dans l'orgueilleuse -rébellion de tes armes, entraîna après lui la troisième partie des -fils du ciel conjurés contre le Très-Haut? pour lequel fait, toi et -eux rejetés de Dieu, êtes ici condamnés à consumer des jours -éternels dans les tourments et la misère. Et tu te comptes parmi les -esprits du ciel, proie de l'enfer? Et tu exhales bravade et dédains, -ici où je règne en roi, et, ce qui doit augmenter ta rage, où je suis -ton seigneur et roi? Arrière! à ton châtiment, faux fugitif! À ta -vitesse ajoute des ailes, de peur qu'avec un fouet de scorpions je ne -hâte ta lenteur, ou qu'à un seul coup de ce dard tu ne te sentes saisi -d'une étrange horreur d'angoisses non encore éprouvées.» - -Ainsi dit la pâle Terreur: et ainsi parlant et ainsi menaçant, son -aspect devient dix fois plus terrible et plus difforme. D'un autre -côté, enflammé d'indignation, Satan demeurait sans épouvante; il -ressemblait à une brûlante comète qui met en feu l'espace de -l'énorme Ophiucus dans le ciel arctique, et qui de sa crinière -horrible secoue la peste et la guerre. Les deux combattants ajustent à -la tête l'un de l'autre un coup mortel, leurs fatales mains ne comptent -pas en frapper un second, et ils échangent d'affreux regards: comme -quand deux noires nuées, chargées de l'artillerie du ciel, viennent -mugissant sur la mer Caspienne; elles s'arrêtent un moment front à -front suspendues, jusqu'à ce que le vent leur souffle le signal de se -joindre dans leur noire rencontre au milieu des airs. Les puissants -champions se regardent d'un œil si sombre, que l'enfer devint plus -obscur au froncement de leur sourcil; tant ces rivaux étaient -semblables! car jamais ni l'un ni l'autre ne doivent plus rencontrer -qu'une seule fois un si grand ennemi[5]. Et maintenant auraient été -accomplis des faits terribles dont tout l'enfer eût retenti, si la -sorcière à serpents qui se tenait assise près de la porte infernale, -et qui gardait la fatale clef, se levant avec un affreux cri, ne se fût -jetée entre les combattants. - -«Ô père! que prétend ta main contre ton unique fils? Quelle fureur, -ô fils! te pousse à tourner ton dard mortel contre la tête de ton -père? Et sais-tu pour qui? Pour celui qui est assis là-haut et qui rit -de toi, son esclave, destiné à exécuter quoi que ce soit que sa -colère, qu'il nomme justice, te commande; sa colère qui un jour vous -détruira tous les deux.» - -Elle dit: à ces mots le fantôme infernal pestiféré s'arrêta. Satan -répondit alors par ces paroles: - -«Ton cri si étrange et tes paroles si étranges nous ont tellement -séparés que ma main, soudain arrêtée, veut bien ne pas encore te -dire par des faits ce qu'elle prétend. Je veux auparavant savoir de toi -quelle chose tu es, toi ainsi à double forme, et pourquoi, dans cette -vallée de l'enfer me rencontrant pour la première fois, tu m'appelles -ton père, et pourquoi tu appelles ce spectre mon fils? Je ne te connais -pas; je ne vis jamais jusqu'à présent d'objet plus détestable que lui -et toi.» - -La portière de l'enfer lui répliqua: - -«M'as-tu donc oubliée, et semblé-je à présent à tes yeux si -horrible, moi jadis réputée si belle dans le ciel? Au milieu de leur -assemblée et à la vue des séraphins entrés avec toi dans une hardie -conspiration contre le Roi du ciel, tout d'un coup une douleur cruelle -te saisit, tes yeux obscurcis et éblouis nagèrent dans les ténèbres, -tandis que ta tête jeta des flammes épaisses et rapides: elle se -fendit largement du côté gauche; semblable à toi en forme et en -brillant maintien, alors éclatante et divinement belle, je sortis de ta -tête, déesse armée. L'étonnement saisit tous les guerriers du ciel; -ils reculèrent d'abord effrayés et m'appelèrent PÉCHÉ et me -regardèrent comme un mauvais présage. Mais bientôt familiarisés avec -moi, je leur plus, et mes grâces séduisantes gagnèrent ceux qui -m'avaient le plus en aversion, toi principalement. Contemplant -très-souvent en moi ta parfaite image, tu devins amoureux, et tu -goûtas en secret avec moi de telles joies, que mes entrailles -conçurent un croissant fardeau. - -«Cependant la guerre éclata et l'on combattit dans les champs du ciel. -À notre puissant ennemi (pouvait-il en être autrement?) demeura une -victoire éclatante, à notre parti la perte et la déroute dans tout -l'Empyrée. En bas nos légions tombèrent, précipitées la tête la -première du haut du ciel, en bas, dans cet abîme, et moi avec elles -dans la chute générale. En ce temps-là, cette clef puissante fut -remise dans mes mains, avec ordre de tenir ces portes à jamais -fermées, afin que personne ne les passe, si je ne les ouvre. - -«Pensive, je m'assis solitaire, mais je ne demeurai pas assise -longtemps: mes flancs fécondés par toi, et maintenant excessivement -grossis éprouvèrent des mouvements prodigieux, et les poignantes -douleurs de l'enfantement. Enfin, cet odieux rejeton que tu vois de toi -engendré, se frayant la route avec violence, déchira mes entrailles, -lesquelles étant tordues par la terreur et la souffrance, toute la -partie inférieure de mon corps devint ainsi déformée. Mais lui, mon -ennemi-né, en sortit, brandissant son fatal dard, fait pour détruire. -Je fuis et je criai: MORT! L'enfer trembla à cet horrible nom, soupira -du fond de toutes ses cavernes, et répéta: Mort! Je fuyais; mais le -spectre me poursuivit, quoique, à ce qu'il semblait, plus enflammé de -luxure que de rage: beaucoup plus rapide que moi, il m'atteignit, moi, -sa mère, tout épouvantée. Dans des embrassements forcenés et -souillés engendrant avec moi, de ce rapt vinrent ces monstres aboyants -qui poussant un cri continu m'entourent, comme tu le vois, conçus -d'heure en heure, d'heure en heure enfantés, avec une douleur infinie -pour moi. Quand ils le veulent, ils rentrent dans le sein qui les -nourrit; ils hurlent et rongent mes entrailles, leur festin; puis -sortant derechef, ils m'assiègent de si vives terreurs que je ne trouve -ni repos ni relâche. - -«Devant mes yeux, assise en face de moi, l'effrayante Mort; mon fils et -mon ennemi, excite ces chiens. Et moi, sa mère, elle m'aurait bientôt -dévorée, faute d'une autre proie, si elle ne savait que sa fin est -enveloppée dans la mienne, si elle ne savait que je deviendrai pour -elle un morceau amer, son poison, quand jamais cela arrivera: ainsi l'a -prononcé le Destin. Mais toi, ô mon père, je t'en préviens, évite -sa flèche mortelle; ne te flatte pas vainement d'être invulnérable -sous cette armure brillante, quoique de trempe céleste: car à cette -pointe mortelle, hors celui qui règne là-haut, nul ne peut -résister.» - -Elle dit: et le subtil ennemi profite aussitôt de la leçon; il se -radoucit et répond ainsi avec calme: - -«Chère fille, puisque tu me réclames pour ton père et que tu me fais -voir mon fils si beau (ce cher gage des plaisirs que nous avons eus -ensemble dans le ciel, de ces joies alors douces, aujourd'hui tristes à -rappeler à cause du changement cruel tombé sur nous d'une manière -imprévue, et auquel nous n'avions pas pensé); chère fille, apprends -que je ne viens pas en ennemi, mais pour vous délivrer de ce morne et -affreux séjour des peines, vous deux, mon fils et toi, et toute la -troupe des esprits célestes qui, pour nos justes prétentions armés, -tombèrent avec nous. - -Envoyé par eux, j'entreprends seul cette rude course, m'exposant seul -pour tous; je vais poser mes pas solitaires sur l'abîme sans fond, et -dans mon enquête errante, chercher à travers l'immense vide, s'il ne -serait pas un lieu prédit, lequel, à en juger par le concours de -plusieurs signes, doit être maintenant créé vaste et rond. C'est un -séjour de délices, placé sur la lisière du ciel, habité par des -êtres de droite stature, destinés peut-être à remplir nos places -vacantes; mais ils sont tenus plus éloignés, de peur que le ciel, -surchargé d'une puissante multitude, ne vînt à exciter de nouveaux -troubles. Que ce soit cela, ou quelque chose de plus secret, je cours -m'en instruire; le secret une fois connu, je reviendrai aussitôt, et je -vous transporterai, toi et la Mort, dans un séjour où vous demeurerez -à l'aise, où en haut et en bas vous volerez silencieusement, sans -être vus, dans un doux air embaumé de parfums. Là, vous serez nourris -et repus sans mesure; tout sera votre proie.» - -Il se tut, car les deux formes parurent hautement satisfaites, et la -Mort grimaça horrible un sourire épouvantable, en apprenant que sa -faim serait rassasiée; elle bénit ses dents réservées à cette bonne -heure d'abondance. Sa mauvaise mère ne se réjouit pas moins et tint ce -discours à son père: - -«Je garde la clef de ce puits infernal par mon droit et par l'ordre du -Roi tout-puissant du ciel: il m'a défendu d'ouvrir ces portes -adamantines: contre toute violence, la Mort se tient prête à -interposer son dard, sans crainte d'être vaincue d'aucun pouvoir -vivant. Mais que dois-je aux ordres d'en haut, au commandement de celui -qui me hait, et qui m'a poussée ici en bas dans ces ombres du profond -Tartare, pour y demeurer assise dans un emploi odieux, ici confinée moi -habitante du ciel et née du ciel, ici plongée dans une perpétuelle -agonie, environnée des terreurs et des clameurs de ma propre géniture, -qui se nourrit de mes entrailles? Tu es mon père, tu es mon auteur, tu -m'as donné l'être: à qui dois-je obéir si ce n'est à toi? qui -dois-je suivre? Tu me transporteras bientôt dans ce nouveau monde de -lumière et de bonheur, parmi les dieux qui vivent tranquilles; où -voluptueuse, assise à ta droite, comme il convient à ta fille et à -ton amour, je régnerai sans fin.» - -Elle dit, et prit à son côté la clef fatale, triste instrument de -tous nos maux, et, traînant vers la porte sa croupe bestiale, elle -lève sans délai l'énorme herse qu'elle seule pouvait lever, et que -toute la puissance stygienne n'aurait pu ébranler. Ensuite elle tourne -dans le trou de la clef les gardes compliquées, et détache sans peine -les barres et les verrous de fer massif ou de solide roc. Soudain volent -ouvertes, avec un impétueux recul et un son discordant, les portes -infernales: leurs gonds firent gronder un rude tonnerre, qui ébranla le -creux le plus profond de l'Erèbe. - -Le Péché les ouvrit, mais les fermer surpassait son pouvoir; elles -demeurent toutes grandes ouvertes: une armée, ailes étendues, marchant -enseignes déployées, aurait pu passer à travers avec ses chevaux et -ses chars rangés en ordre sans être serrés; si larges sont ces -portes! comme la bouche d'une fournaise, elles vomissent une -surabondante fumée et une flamme rouge. - -Aux yeux de Satan et des deux spectres, apparaissent soudain les secrets -du vieil abîme: sombre et illimité océan, sans bornes, sans -dimensions, où la longueur, la largeur et la profondeur, le temps et -l'espace sont perdus; où la Nuit aînée et le Chaos, aïeux de la -nature, maintiennent une éternelle anarchie au milieu du bruit des -éternelles guerres, et se soutiennent par la confusion. - -Le chaud, le froid, l'humide et le sec, quatre fiers champions, se -disputent la supériorité, et mènent au combat leurs embryons -d'atomes. Ceux-ci, autour de l'enseigne de leurs factions, dans leurs -clans divers, pesamment ou légèrement armés, aigus, émoussés, -rapides ou lents, essaiment leurs populations aussi innombrables que les -sables de Barca ou que l'arène torride de Cyrène, enlevés pour -prendre parti dans la lutte des vents, et pour servir de lest à leurs -ailes légères. L'atome auquel adhère un plus grand nombre d'atomes -gouverne un moment. Le Chaos siège surarbitre, et ses décisions -embrouillent de plus en plus le désordre par lequel il règne: après -lui, juge suprême, le Hasard gouverne tout. - -Dans ce sauvage abîme, berceau de la nature, et peut-être son tombeau; -dans cet abîme qui n'est ni mer, ni terre, ni air, ni feu, mais tous -ces éléments qui, confusément mêlés dans leurs causes fécondes, -doivent ainsi se combattre toujours, à moins que le tout-puissant -Créateur n'arrange ses noirs matériaux pour former de nouveaux mondes; -dans ce sauvage abîme, Satan, le prudent ennemi, arrêté sur le bord -de l'enfer, regarde quelque temps: il réfléchit sur son voyage, car ce -n'est pas un petit détroit qu'il lui faudra traverser. Son oreille est -assourdie de bruits éclatants et destructeurs non moins violents (pour -comparer les grandes choses aux petites) que ceux des tempêtes de -Bellone quand elle dresse ses foudroyantes machines pour raser quelque -grande cité; ou moins grand serait le fracas si cette structure du ciel -s'écroulait, et si les éléments mutinés avaient arraché de son axe -la terre immobile. Enfin Satan, pour prendre son vol, déploie ses ailes -égales à de larges voiles; et, enlevé dans la fumée ascendante, il -repousse du pied le sol. - -Pendant plusieurs lieues porté comme sur une chaire de nuages, il monte -audacieux; mais ce siège lui manquant bientôt, il rencontre un vaste -vide: tout surpris, agitant en vain ses ailes, il tombe comme un plomb -à dix mille brasses de profondeur. Il serait encore tombant à cette -heure, si par un hasard malheureux, la forte explosion de quelque nuée -tumultueuse imprégnée de feu et de nitre ne l'eût rejeté d'autant de -milles en haut: cet orage s'arrêta, éteint dans une syrte spongieuse -qui n'était ni mer, ni terre sèche. Satan, presque englouti, traverse -la substance crue, moitié à pied, moitié en volant; il lui faut alors -rames et voiles. - -Un griffon, dans le désert, poursuit d'une course ailée sur les -montagnes ou les vallées marécageuses, l'Arimaspien qui ravit -subtilement à sa garde vigilante l'or conservé; ainsi l'ennemi -continue avec ardeur sa route à travers les marais, les précipices, -les détroits, à travers les éléments rudes, denses ou rares; avec sa -tête, ses mains, ses ailes, ses pieds, il nage, plonge, guée, rampe, -vole. - -Enfin, une étrange et universelle rumeur de sons sourds et de voix -confuses, née du creux des ténèbres, assaillit l'oreille de Satan -avec la plus grande véhémence. Intrépide, il tourne son vol de ce -côté, pour rencontrer le pouvoir quelconque ou l'esprit du profond -abîme qui réside dans ce bruit, afin de lui demander de quel côté se -trouve la limite des ténèbres la plus rapprochée confinant à la -lumière. - -Soudain voici le trône du Chaos et son noir pavillon se déploie -immense sur le gouffre de ruines. La Nuit, vêtue d'une zibeline noire, -siège sur le trône à côté du Chaos: fille aînée des êtres, elle -est la compagne de son règne. Auprès d'eux se tiennent Orcus et Ades, -et Demogorgon au nom redouté, ensuite la Rumeur, et le Hasard, et le -Tumulte, et la Confusion toute brouillée, et la Discorde aux mille -bouches différentes. Satan hardiment va droit au Chaos. - -«Vous, pouvoirs et esprits de ce profond abîme, Chaos et antique Nuit, -je ne viens point à dessein, en espion explorer ou troubler les secrets -de votre royaume; mais, contraint d'errer dans ce sombre désert, mon -chemin vers la lumière m'a conduit à travers votre vaste empire; seul -et sans guide, à demi perdu, je cherche le sentier le plus court qui -mène à l'endroit où vos obscures frontières touchent au ciel. Ou si -quelque autre lieu envahi sur votre domaine, a dernièrement été -occupé par le Roi éthéré, c'est afin d'arriver là que je voyage -dans ces profondeurs. Dirigez ma course: bien dirigée, elle n'apportera -pas une médiocre récompense à vos intérêts, si de cette région -perdue toute usurpation étant chassée, je la ramène à ces ténèbres -primitives et à votre sceptre (mon voyage actuel n'a pas d'autre but); -j'y planterai de nouveau l'étendard de l'antique Nuit. À vous tous les -avantages, à moi la vengeance!» - -Ainsi Satan. Ainsi le vieil anarque, avec une voix chevrotante et un -visage décomposé, lui répondit: - -«Je te connais, étranger; tu es ce chef puissant des anges, qui -dernièrement fit tête au Roi du ciel et fut renversé. Je vis et -j'entendis, car une si nombreuse milice ne put fuir en silence à -travers l'abîme effrayé, avec ruine sur ruine, déroute sur déroute, -confusion pire que la confusion: les portes du ciel versèrent par -millions ses bandes victorieuses à la poursuite. Je suis venu résider -ici sur mes frontières: tout mon pouvoir suffit à peine pour sauver le -peu qui me reste à défendre et sur lequel empiètent encore vos -divisions intestines qui affaiblissent le sceptre de la vieille Nuit. -D'abord l'enfer, votre cachot, s'est étendu long et large sous mes -pieds; ensuite, dernièrement, le ciel et la terre, un autre monde, -pendent au-dessus de mon royaume, attachés par une chaîne d'or à ce -côté du ciel d'où vos légions tombèrent. Si votre marche doit vous -faire prendre cette route, vous n'avez pas loin; le danger est d'autant -plus près. Allez, hâtez-vous: ravages, et dépouilles, et ruines, sont -mon butin.» - -Il dit, et Satan ne s'arrête pas à lui répondre: mais plein de joie -que son océan trouve un rivage, avec une ardeur nouvelle et une force -renouvelée, il s'élance dans l'immense étendue comme une pyramide de -feu: à travers le choc des éléments en guerre qui l'entourent de -toutes parts, il poursuit sa route, plus assiégé et plus exposé que -le navire Argo quand il passa le Bosphore entre les rochers qui -s'entre-heurtent; plus en péril qu'Ulysse, lorsque d'un côté évitant -Charybde, sa manœuvre le portait dans un autre gouffre. - -Ainsi Satan s'avançait avec difficulté et un labeur pénible; il -s'avançait avec difficulté et labeur. Mais une fois qu'il eut passé, -bientôt après, quand l'homme tomba, quelle étrange altération! le -Péché et la Mort, suivant de près la trace de l'ennemi (telle fut la -volonté du ciel), pavèrent un chemin large et battu sur le sombre -abîme, dont le gouffre bouillonnant souffrit avec patience qu'un pont -d'une étonnante longueur s'étendît de l'enfer à l'orbe extérieur de -ce globe fragile. Les esprits pervers, à l'aide de cette communication -facile, vont et viennent pour tenter ou punir les mortels, excepté ceux -que Dieu et les saints anges gardent par une grâce particulière. - -Mais enfin l'influence sacrée de la lumière commence à se faire -sentir, et des murailles du ciel, un rayon pousse au loin dans le sein -de l'obscure nuit une aube scintillante: ici de la nature commence -l'extrémité la plus éloignée; le Chaos se retire, comme de ses -ouvrages avancés; ennemi vaincu, il se retire avec moins de tumulte et -moins d'hostile fracas. Satan, avec moins de fatigue, et bientôt avec -aisance, guidé par une douteuse lumière, glisse sur les vagues -apaisées, et comme un vaisseau battu des tempêtes, haubans et cordages -brisés, il entre joyeusement au port. Dans l'espace plus vide -ressemblant à l'air, l'archange balance ses ailes déployées, pour -contempler de loin et à loisir le ciel empyrée: si grande en est -l'étendue qu'il ne peut déterminer si elle est carrée ou ronde. Il -découvre les tours d'opale, les créneaux ornés d'un vivant saphir, -jadis sa demeure natale; il aperçoit attaché au bout d'une chaîne -d'or ce monde suspendu, égal à une étoile de la plus petite grandeur -serrée près de la lune. Là Satan, tout chargé d'une pernicieuse -vengeance, maudit et dans une heure maudite, se hâta. - - -[Note 5: Le Christ.] - - - - -LIVRE TROISIÈME - - -ARGUMENT - - -Dieu, siégeant sur son trône, voit Satan qui vole vers ce monde -nouvellement créé. Il le montre à son fils, assis à sa droite. Il -prédit le succès de Satan, qui pervertira l'espèce humaine. -L'Éternel justifie sa justice et sa sagesse de toute imputation, ayant -créé l'homme libre et capable de résister au tentateur. Cependant il -déclare son dessein de faire grâce à l'homme, parce qu'il n'est pas -tombé par sa propre méchanceté comme Satan, mais par la séduction de -Satan. Le Fils de Dieu glorifie son Père pour la manifestation de sa -grâce envers l'homme; mais Dieu déclare encore que cette grâce ne -peut être accordée à l'homme si la justice divine ne reçoit -satisfaction: l'homme a offensé la majesté de Dieu en aspirant à la -divinité; et c'est pourquoi, dévoué à la mort avec toute sa -postérité, il faut qu'il meure, à moins que quelqu'un ne soit trouvé -capable de répondre pour son crime et de subir sa punition. Le Fils de -Dieu s'offre volontairement pour rançon de l'homme. Le Père l'accepte, -ordonne l'incarnation, et prononce que le Fils soit exalté au-dessus de -tous, dans le ciel et sur la terre. Il commande à tous les anges de -l'adorer. Ils obéissent, et chantant en chœur sur leurs harpes, ils -célèbrent le Fils et le Père. Cependant Satan descend sur la -convexité nue de l'orbe le plus extérieur de ce monde, où errant le -premier, il trouve un lieu appelé dans la suite le limbe de vanité: -quelles personnes et quelles choses volent à ce lieu. De là l'ennemi -arrive aux portes du ciel. Les degrés par lesquels on y monte décrits, -ainsi que les eaux qui coulent au-dessus du firmament. Passage de Satan -à l'orbe du soleil. Il y rencontre Uriel, régent de cet orbe, mais il -prend auparavant la forme d'un ange inférieur, et prétextant un pieux -désir de contempler la nouvelle création et l'homme que Dieu y a -placé, il s'informe de la demeure de celui-ci: Uriel l'en instruit. -Satan s'abat d'abord sur le sommet du mont Niphates. - - - - -Salut, lumière sacrée, fille du ciel, née la première, ou de -l'Éternel rayon coéternel! Ne puis-je pas te nommer ainsi sans être -blâmé? Puisque Dieu est lumière, et que de toute éternité il -n'habita jamais que dans une lumière inaccessible, il habita donc en -toi, brillante effusion d'une brillante essence incréée. Ou -préfères-tu t'entendre appeler ruisseau de pur éther? Qui dira ta -source? Avant le soleil, avant les cieux, tu étais, et à la voix de -Dieu, tu couvris, comme d'un manteau, le monde s'élevant des eaux -ténébreuses et profondes, conquête faite sur l'infini vide et sans -forme. - -Maintenant je te visite de nouveau d'une aile plus hardie, échappé du -lac Stygien, quoique longtemps retenu dans cet obscur séjour. Lorsque, -dans mon vol, j'étais porté à travers les ténèbres extérieures et -moyennes, j'ai chanté, avec des accords différents de ceux de la lyre -d'Orphée, le Chaos et l'éternelle Nuit. Une Muse céleste m'apprit à -m'aventurer dans la noire descente et à la remonter, chose rare et -pénible. Sauvé, je te visite de nouveau, et je sens ta lampe vitale et -souveraine. Mais toi tu ne reviens point visiter des yeux qui roulent en -vain pour rencontrer ton rayon perçant, et ne trouvent point d'aurore, -tant une goutte sereine a profondément éteint leurs orbites, ou un -sombre tissu les a voilés! - -Cependant, je ne cesse d'errer aux lieux fréquentés des Muses, claires -fontaines, bocages ombreux, collines dorées du soleil, épris que je -suis de l'amour des chants sacrés. Mais toi surtout, ô Sion, toi et -les ruisseaux fleuris qui baignent tes pieds saints et coulent en -murmurant, je vous visite pendant la nuit. Je n'oublie pas non plus ces -deux mortels, semblables à moi en malheur (puissé-je les égaler en -gloire!), l'aveugle Thamyris et l'aveugle Méonides, Tirésias et -Phinée, prophètes antiques. Alors je me nourris des pensées qui -produisent d'elles-mêmes les nombres harmonieux, comme l'oiseau qui -veille chante dans l'obscurité: caché sous le plus épais couvert, il -soupire ses nocturnes complaintes. - -Ainsi avec l'année reviennent les saisons; mais le jour ne revient pas -pour moi; je ne vois plus les douces approches du matin et du soir, ni -la fleur du printemps, ni la rose de l'été, ni les troupeaux, ni la -face divine de l'homme. Des nuages et des ténèbres qui durent toujours -m'environnent. Retranché des agréables voies des humains, le livre des -belles connaissances ne me présente qu'un blanc universel, où les -ouvrages de la nature sont effacés et rayés pour moi: la sagesse à -l'une de ses entrées m'est entièrement fermée. - -Brille d'autant plus intérieurement, ô céleste lumière! que toutes -les puissances de mon esprit soient pénétrées de tes rayons! mets tes -yeux à mon âme; disperse et dissipe loin d'elle tous les brouillards, -afin que je puisse voir et dire des choses invisibles à l'œil mortel. - -Déjà le Père tout-puissant, du haut du ciel, du pur Empyrée, où il -siège sur un trône au-dessus de toute hauteur, avait abaissé son -regard pour contempler à la fois ses ouvrages et les ouvrages de ses -ouvrages. Autour de lui toutes les saintetés du ciel se pressaient -comme des étoiles, et recevaient de sa vue une béatitude qui surpasse -toute expression; à sa droite était assise la radieuse image de sa -gloire, son Fils unique. Il aperçut d'abord sur la terre nos deux -premiers parents, les deux seuls êtres de l'espèce humaine, placés -dans le jardin des délices, goûtant d'immortels fruits de joie et -d'amour, joie non interrompue, amour sans rival dans une heureuse -solitude. Il aperçut aussi l'enfer et le gouffre entre l'enfer et la -création; il vit Satan côtoyant le mur du ciel, du côté de la nuit -dans l'air sublime et sombre, et près de s'abattre, avec ses ailes -fatiguées et un pied impatient, sur la surface aride de ce monde qui -lui semble une terre ferme, arrondie et sans firmament: l'archange est -incertain si ce qu'il voit est l'océan ou l'air. Dieu l'observant de ce -regard élevé dont il découvre le présent, le passé et l'avenir, -parla de la sorte à son Fils unique, en prévoyant cet avenir: - -«Unique Fils que j'ai engendré, vois-tu quelle rage transporte notre -adversaire? Ni les bornes prescrites, ni les barreaux de l'enfer, ni -toutes les chaînes amoncelées sur lui, ni même du profond Chaos -l'interruption immense, ne l'ont pu retenir; tant il semble enclin à -une vengeance désespérée qui retombera sur sa tête rebelle. -Maintenant, après avoir rompu tous ses liens, il vole non loin du ciel, -sur les limites de la lumière, directement vers le monde nouvellement -créé et vers l'homme placé là, dans le dessein d'essayer s'il pourra -le détruire par la force, ou, ce qui serait pis, le pervertir par -quelque fallacieux artifice; et il le pervertira: l'homme écoutera ses -mensonges flatteurs, et transgressera facilement l'unique commandement, -l'unique gage de son obéissance: il tombera lui et sa race infidèle. - -«À qui sera la faute? À qui, si ce n'est à lui seul? Ingrat! il -avait de moi tout ce qu'il pouvait avoir; je l'avais fait juste et -droit, capable de se soutenir, quoique libre de tomber. Je créai tels -tous les pouvoirs éthérés et tous les esprits, ceux qui se soutinrent -et ceux qui tombèrent: librement se sont soutenus ceux qui se sont -soutenus, et tombés ceux qui sont tombés. N'étant pas libres, quelle -preuve sincère auraient-ils pu donner d'une vraie obéissance, de leur -constante foi ou de leur amour? Lorsqu'ils n'auraient fait seulement que -ce qu'ils auraient été contraints de faire, et non ce qu'ils auraient -voulu, quelle louange en auraient-ils pu recevoir? quel plaisir -aurais-je trouvé dans une obéissance ainsi rendue, alors que la -volonté et la raison (raison est aussi choix), inutiles et vaines, -toutes deux dépouillées de liberté, toutes deux passives, eussent -servi la nécessité, non pas moi? - -«Ainsi créés, comme il appartenait de droit, ils ne peuvent donc -justement accuser leur créateur, ou leur nature, ou leur destinée, -comme si la prédestination, dominant leur volonté, en disposât par un -décret absolu, ou par une prescience suprême. Eux-mêmes ont -décrété leur propre révolte; moi non: si je l'ai prévue, ma -prescience n'a eu aucune influence sur leur faute, qui n'étant pas -prévue n'en aurait pas moins été certaine. Ainsi sans la moindre -impulsion, sans la moindre ombre de destinée ou de chose quelconque par -moi immuablement prévue, ils pèchent, auteurs de tout pour eux-mêmes, -à la fois en ce qu'ils jugent et en ce qu'ils choisissent: car ainsi je -les ai créés libres, et libres ils doivent demeurer, jusqu'à ce -qu'ils s'enchaînent eux-mêmes. Autrement, il me faudrait changer leur -nature, révoquer le haut décret irrévocable, éternel, par qui fut -ordonnée leur liberté; eux seuls ont ordonné leur chute. - -«Les premiers coupables tombèrent par leur propre suggestion, tentés -par eux-mêmes, par eux-mêmes dépravés; l'homme tombe déçu par les -premiers coupables. L'homme, à cause de cela, trouvera grâce; les -autres n'en trouveront point. Par la miséricorde et par la justice, -dans le ciel et sur la terre, ainsi ma gloire triomphera; mais la -miséricorde, la première et la dernière, brillera la plus -éclatante.» - -Tandis que Dieu parlait, un parfum d'ambroisie remplissait tout le ciel, -et répandait parmi les bienheureux esprits élus, le sentiment d'une -nouvelle joie ineffable. Au-dessus de toute comparaison, le Fils de Dieu -se montrait dans une très-grande gloire: en lui brillait tout son Père -substantiellement exprimé. Une divine compassion apparut visible sur -son visage, avec un amour sans fin et une grâce sans mesure; il les -fît connaître à son Père, en lui parlant de la sorte: - -«Ô mon Père, miséricordieuse a été cette parole qui a terminé ton -arrêt suprême: L'HOMME TROUVERA GRÂCE! Pour cette parole le ciel et -la terre publieront tes louanges par les innombrables concerts des -hymnes et des sacrés cantiques: de ces cantiques ton trône environné -retentira de toi à jamais béni. Car l'homme serait-il finalement -perdu? l'homme, ta créature dernièrement encore si aimée, ton plus -jeune fils, tomberait-il circonvenu par la fraude, bien qu'en y mêlant -sa propre folie! Que cela soit loin de toi, que cela soit loin de toi, -ô Père, toi qui juges de toutes les choses faites, et qui seul juges -équitablement! Ou l'adversaire obtiendra-t-il ainsi ses fins et te -frustrera-t-il des tiennes? Satisfera-t-il sa malice, et réduira-t-il -ta bonté à néant? Ou s'en retournera-t-il plein d'orgueil, quoique -sous un plus pesant arrêt, et cependant avec une vengeance satisfaite, -entraînant après lui dans l'enfer la race entière des humains, par -lui corrompue? Ou veux-tu toi-même abolir ta création, et défaire, -pour cet ennemi ce que tu as fait pour ta gloire? Ta bonté et ta -grandeur pourraient être mises ainsi en question, et blasphémées sans -être défendues.» - -Le grand Créateur lui répondit: - -«Ô mon Fils, en qui mon âme a ses principales délices, Fils de mon -sein, Fils qui es seul mon Verbe, ma sagesse et mon effectuelle -puissance, toutes tes paroles ont été comme sont mes pensées, toutes -comme ce que mon éternel dessein a décrété, l'homme ne périra pas -tout entier, mais se sauvera qui voudra; non cependant par une volonté -de lui-même, mais par une grâce de moi, librement accordée. Une fois -encore je renouvellerai les pouvoirs expirés de l'homme, quoique -forfaits et assujettis par le péché à d'impurs et exorbitants -désirs. Relevé par moi, l'homme se tiendra debout une fois encore, sur -le même terrain que son mortel ennemi; l'homme sera par moi relevé, -afin qu'il sache combien est débile sa condition dégradée, afin qu'il -ne rapporte qu'à moi sa délivrance, et à nul autre qu'à moi. - -«J'en ai choisi quelques-uns, par une grâce particulière élus -au-dessus des autres: telle est ma volonté. Les autres entendront mon -appel; ils seront souvent avertis de songer à leur état criminel et -d'apaiser au plus tôt la Divinité irritée, tandis que la grâce -offerte les y invite. Car j'éclairerai leurs sens ténébreux d'une -manière suffisante, et j'amollirai leur cœur de pierre, afin qu'ils -puissent prier, se repentir et me rendre l'obéissance due: à la -prière, au repentir, à l'obéissance due (quand elle ne serait que -cherchée avec une intention sincère), mon oreille ne sera point -sourde, mon œil fermé. Je mettrai dans eux, comme un guide, mon -arbitre, la conscience: s'ils veulent l'écouter, ils atteindront -lumière après lumière; celle-ci bien employée et eux persévérant -jusqu'à la fin, ils arriveront en sûreté. - -«Ma longue tolérance et mon jour de grâce, ceux qui les négligeront -et les mépriseront ne les goûteront jamais; mais l'endurci sera plus -endurci, l'aveugle plus aveuglé, afin qu'ils trébuchent et tombent -plus bas. Et nuis que ceux-ci je n'exclus de la miséricorde. - -«Mais cependant tout n'est pas fait: l'homme désobéissant rompt -déloyalement sa foi, et pèche contre la haute suprématie du ciel; -affectant la divinité, et perdant tout ainsi, il ne laisse rien pour -expier sa trahison; mais consacré et dévoué à la destruction, lui et -toute sa postérité doivent mourir. Lui ou la justice doivent mourir, -à moins que pour lui un autre ne soit capable, s'offrant volontairement -de donner la rigide satisfaction: mort pour mort. - -«Dites, pouvoirs célestes, où nous trouverons un pareil amour? Qui de -vous se fera mortel pour racheter le mortel crime de l'homme? et quel -juste sauvera l'injuste? Une charité si tendre habite-t-elle dans tout -le Ciel?» - -Il adressait cette demande, mais tout le chœur divin resta muet, et le -silence était dans le ciel. En faveur de l'homme ni patron ni -intercesseur ne paraît, ni encore moins qui ose attirer sur sa tête la -proscription mortelle, et payer rançon. Et alors, privée de -rédemption, la race humaine entière eût été perdue, adjugée, par -un arrêt sévère à la mort et à l'enfer, si le Fils de Dieu, en qui -réside la plénitude de l'amour divin, n'eût ainsi renouvelé sa plus -chère médiation: - -«Mon Père, ta parole est prononcée: L'HOMME TROUVERA GRÂCE. La -grâce ne trouvera-t-elle pas quelque moyen de salut, elle qui, le plus -rapide de tes messagers ailés, trouve un passage pour visiter tes -créatures, et venir à toutes, sans être prévue, sans être -implorée, sans être cherchée? Heureux l'homme si elle le prévient -ainsi! Il ne l'appellera jamais à son aide, une fois perdu et mort dans -le péché: endetté et ruiné, il ne peut fournir pour lui ni -expiation, ni offrande. - -«Me voici donc, moi pour lui, vie pour vie; je m'offre: sur moi laisse -tomber ta colère; compte-moi pour homme. Pour l'amour de lui, je -quitterai ton sein, et je me dépouillerai volontairement de cette -gloire que je partage avec toi; pour lui je mourrai satisfait. Que la -mort exerce sur moi toute sa fureur: sous son pouvoir ténébreux je ne -demeurerai pas longtemps vaincu. Tu m'as donné de posséder la vie en -moi-même à jamais; par toi je vis, quoique à présent je cède à la -Mort; je suis son dû en tout ce qui peut mourir en moi. - -«Mais cette dette payée, tu ne me laisseras pas sa proie dans l'impur -tombeau; tu ne souffriras pas que mon âme sans tache habite là pour -jamais avec la corruption; mais je ressusciterai victorieux, et je -subjuguerai mon vainqueur dépouillé de ses dépouilles vantées. La -Mort recevra alors sa blessure de mort, et rampera inglorieuse, -désarmée de son dard mortel. Moi, à travers les airs, dans un grand -triomphe, j'emmènerai l'enfer captif malgré l'enfer, et je montrerai -les pouvoirs des ténèbres enchaînés. Toi, charmé à cette vue, tu -laisseras tomber du ciel un regard, et tu souriras, tandis qu'élevé -par toi je confondrai tous mes ennemis, la Mort la dernière, et avec sa -carcasse je rassasierai le sépulcre. Alors, entouré de la multitude -par moi rachetée, je rentrerai dans le ciel après une longue absence; -j'y reviendrai, ô mon Père, pour contempler ta face sur laquelle aucun -nuage de colère ne restera, mais où l'on verra la paix assurée et la -réconciliation; désormais la colère n'existera plus, mais en ta -présence la joie sera entière.» - -Ici ses paroles cessèrent, mais son tendre aspect silencieux paraît -encore, et respirait un immortel amour pour les hommes mortels, -au-dessus duquel brillait seulement l'obéissance filiale. Content de -s'offrir en sacrifice, il attend la volonté de son Père. L'admiration -saisit tout le ciel, qui s'étonne de la signification de ces choses, et -ne sait où elles tendent. Bientôt le Tout-Puissant répliqua ainsi: - -«Ô toi, sur la terre et dans le ciel, seule paix trouvée pour le -genre humain sous le coup de la colère! Ô toi, unique objet de ma -complaisance! tu sais combien me sont chers tous mes ouvrages; l'homme -ne me l'est pas moins, quoique le dernier créé, puisque pour lui je te -séparerai de mon sein et de ma droite, afin de sauver (en te perdant -quelque temps) toute la race perdue. Toi donc qui peux seul la racheter, -joins à ta nature la nature humaine, et sois toi-même homme parmi les -hommes sur la terre; fais-toi chair quand les temps seront accomplis, et -sors du sein d'une vierge par une naissance miraculeuse. Sois le chef du -genre humain dans la place d'Adam, quoique fils d'Adam. Comme en lui -périssent tous les hommes, en toi, ainsi que d'une seconde racine, -seront rétablis tous ceux qui doivent l'être; sans toi, personne. Le -crime d'Adam rend coupables tous ses fils; ton mérite, qui leur sera -imputé, absoudra ceux qui, renonçant à leurs propres actions, justes -ou injustes, vivront en toi transplantés, et de toi recevront une -nouvelle vie. Ainsi l'homme, comme cela est juste, donnera satisfaction -pour l'homme; il sera jugé et mourra; et en mourant il se relèvera, et -en se relevant relèvera avec lui tous ses frères rachetés par son -sang précieux. Ainsi l'amour céleste l'emportera sur la haine -infernale en se donnant à la mort, en mourant pour racheter si -chèrement ce que la haine infernale a si aisément détruit, ce qu'elle -continuera de détruire dans ceux qui, lorsqu'ils le peuvent, -n'acceptent point la grâce. - -«Ô mon Fils! en descendant à l'humaine nature, tu n'amoindris ni ne -dégrades la tienne. Parce que tu es, quoique assis sur un trône dans -la plus haute béatitude, égal à Dieu, jouissant également du bonheur -divin; parce que tu as tout quitté pour sauver un monde d'une entière -perdition; parce que ton mérite, plus encore que ton droit de -naissance, Fils de Dieu, t'a rendu plus digne d'être ce Fils, étant -beaucoup plus encore que grand et puissant; parce que l'amour a abondé -en toi plus que la gloire, ton humiliation élèvera avec toi à ce -trône ton humanité. Ici tu t'assiéras incarné; ici tu régneras à -la fois Dieu et homme, à la fois Fils de Dieu et de l'homme, établis -par l'onction Roi universel. - -«Je te donne tout pouvoir: règne à jamais; et revêts-toi de tes -mérites: je te soumets, comme chef suprême, les Trônes, les Princes, -les Pouvoirs, les Dominations: tous les genoux fléchiront devant toi, -les genoux de ceux qui habitent au ciel, ou sur la terre, ou sous la -terre, en enfer. Quand, glorieusement entouré d'un cortège céleste, -tu apparaîtras sur les nuées, quand tu enverras les archanges, tes -hérauts, annoncer ton redoutable jugement, aussitôt des quatre vents -les vivants appelés, de tous les siècles passés les morts ajournés, -se hâteront à la sentence générale; si grand sera le bruit qui -réveillera leur sommeil! Alors, dans l'assemblée des saints, tu -jugeras les méchants, hommes et anges: convaincus, ils s'abîmeront -sous ton arrêt. L'enfer, rempli de ses multitudes, sera fermé pour -toujours. Cependant le monde sera consumé; de ses cendres sortira un -ciel nouveau, une nouvelle terre, où les justes habiteront. Après -leurs longues tribulations, ils verront des jours d'or, fertiles en -actions d'or, avec la joie et le triomphant amour et la vérité belle. -Alors tu déposeras ton sceptre royal, car il n'y aura plus besoin de -sceptre royal; Dieu sera tout en tous. Mais vous, anges, adorez celui -qui, pour accomplir tout cela, meurt; adorez le Fils et honorez-le comme -moi.» - -Le Tout-Puissant n'eut pas plutôt cessé de parler, que la foule des -anges (avec une acclamation forte comme celle d'une multitude sans -nombre, douce comme provenant de voix saintes) fit éclater la joie: le -ciel retentit de bénédictions, et d'éclatants hosanna remplirent les -régions éternelles. Les anges révérencieusement s'inclinèrent -devant les deux trônes, et avec une solennelle adoration, ils jetèrent -sur le parvis leurs couronnes entremêlées d'or et d'amarante; -immortelle amarante! Cette fleur commença jadis à s'épanouir près de -l'arbre de vie, dans le paradis terrestre; mais bientôt après le -péché de l'homme, elle fut reportée au ciel, où elle croissait -d'abord: là elle croît encore; elle fleurit en ombrageant la fontaine -de Vie et les bords du fleuve de la Félicité, qui au milieu du ciel -roule son onde d'ambre sur des fleurs élysiennes. Avec ces fleurs -d'amarante jamais fanées, les esprits élus attachent leur -resplendissante chevelure, entrelacée de rayons. - -Maintenant ces guirlandes détachées sont jetées éparses sur le pavé -étincelant qui brillait comme une mer de jaspe, et souriait empourpré -des roses célestes. Ensuite, couronnés de nouveau, les anges -saisissent leurs harpes d'or, toujours accordées, et qui, brillantes à -leur côté, étaient suspendues comme des carquois. Par le doux -prélude d'une charmante symphonie ils introduisent leur chant sacré et -éveillent l'enthousiasme sublime. Aucune voix ne se tait; pas une voix -qui ne puisse facilement se joindre à la mélodie, tant l'accord est -parfait dans le ciel! - -«Toi, ô Père, ils te chantèrent le premier, tout-puissant, immuable, -immortel, infini, Roi éternel; toi, auteur de tous les êtres, fontaine -de lumière; toi, invisible dans les glorieuses splendeurs où tu es -assis sur un trône inaccessible, et même lorsque tu ombres la pleine -effusion de tes rayons, et qu'à travers un nuage arrondi autour de toi -comme un radieux tabernacle, les bords de tes vêtements, obscurcis par -leur excessif éclat, apparaissent: cependant encore le ciel est -ébloui, et les plus brillants séraphins ne s'approchent qu'en voilant -leurs yeux de leurs deux ailes. - -«Ils te chantèrent ensuite, ô toi, le premier de toute la création, -Fils engendré, divine ressemblance sur le clair visage de qui brille le -Père tout-puissant, sans nuage rendu visible, et qu'aucune créature ne -pourrait autrement regarder ailleurs. En toi imprimée la splendeur de -sa gloire habite; transfusé dans toi son vaste esprit réside. Par toi -il créa le ciel des cieux et toutes les puissances qu'il renferme, et -par toi il précipita les ambitieuses Dominations. Ce jour-là, tu -n'épargnas point le terrible tonnerre de ton Père: tu n'arrêtas pas -les roues de ton chariot flamboyant, qui ébranlaient la structure -éternelle du ciel, tandis que tu passais sur le cou des anges rebelles -dispersés: revenu de la poursuite, tes saints, par d'immenses -acclamations, t'exaltèrent, toi, unique Fils de la puissance de ton -Père, exécuteur de sa fière vengeance sur ses ennemis! Non pas de -même sur l'homme!... Tu ne condamnas pas avec tant de rigueur l'homme -tombé par la malice des esprits rebelles, ô Père de grâce et de -miséricorde; mais tu inclines beaucoup plus à la pitié. Ton cher et -unique Fils n'eut pas plutôt aperçu ta résolution de ne pas condamner -avec tant de rigueur l'homme fragile, mais d'incliner beaucoup plus à -la pitié, que pour apaiser ta colère, pour finir le combat entre la -miséricorde et la justice, que l'on discernait sur ta face, ton Fils, -sans égard à la félicité dont il jouissait assis près de toi, -s'offrit lui-même à la mort, pour l'offense de l'homme. Ô amour sans -exemple, amour qui ne pouvait être trouvé que dans l'amour divin! -Salut, Fils de Dieu, Sauveur des hommes! Ton nom dorénavant sera -l'ample matière de mon chant! Jamais ma harpe n'oubliera ta louange, ni -ne la séparera de la louange de ton Père.» - -Ainsi les anges dans le ciel, au-dessus de la sphère étoilée, -passaient leurs heures fortunées dans la joie à chanter des hymnes. -Cependant descendu sur le ferme et opaque globe de ce monde sphérique, -Satan marche sur la première convexité qui, enveloppant les orbes -inférieurs lumineux, les sépare du chaos et de l'invasion de l'antique -nuit. De loin, cette convexité semblait un globe; de près elle semble -un continent sans bornes, sombre, désolé et sauvage, exposé aux -tristesses d'une nuit sans étoiles et aux orages toujours menaçants du -chaos qui gronde alentour; ciel inclément, excepté du côté de la -muraille du ciel quoique très-éloignée; là quelque petit reflet -d'une clarté débile se glisse, moins tourmenté par la tempête -mugissante. - -Ici marchait à l'aise l'ennemi dans un champ spacieux. Quand un -vautour, élevé sur l'Immaüs (dont la chaîne neigeuse enferme le -Tartare vagabond), quand ce vautour abandonne une région dépourvue de -proie, pour se gorger de la chair des agneaux ou des chevreaux d'un an -sur les collines qui nourrissent les troupeaux, il vole vers les sources -du Gange ou de l'Hydaspe, fleuves de l'Inde; mais, dans son chemin, il -s'abat sur les plaines arides de Séricane, où les Chinois conduisent, -à l'aide du vent et des voiles, leurs légers chariots de roseaux: -ainsi, sur cette mer battue du vent, l'ennemi marchait seul çà et là, -cherchant sa proie; seul, car de créature vivante ou sans vie, on n'en -trouve aucune dans ce lieu, aucune encore; mais là, dans la suite, -montèrent de la terre, comme une vapeur aérienne, toutes les choses -vaines et transitoires, lorsque le péché eut rempli de vanité les -œuvres des hommes. - -Là volèrent à la fois et les choses vaines et ceux qui sur les choses -vaines bâtissent leurs confiantes espérances de gloire, de renommée -durable, ou de bonheur dans cette vie ou dans l'autre; tous ceux qui sur -la terre ont leur récompense, fruit d'une pénible superstition ou d'un -zèle aveugle, ne cherchant rien que les louanges des hommes, trouvent -ici une rétribution convenable, vide comme leurs actions. Tous les -ouvrages imparfaits des mains de la nature, les ouvrages avortés, -monstrueux, bizarrement mélangés, après s'être dissous sur la terre, -fuient ici, errent ici vainement jusqu'à la dissolution finale. Ils ne -vont pas dans la lune voisine, comme quelques-uns l'ont rêvé: les -habitants de ces champs d'argent sont plus vraisemblablement des saints -transportés ou des esprits tenant le milieu entre l'ange et l'homme. - -Ici arrivèrent d'abord de l'ancien monde, les enfants des fils et des -filles mal assortis, ces géants, avec leurs vains exploits, quoique -alors renommés: après eux arrivèrent les bâtisseurs de Babel dans la -plaine de Sennaar, lesquels, toujours remplis de leur vain projet, -bâtiraient encore s'ils savaient avec quoi, de nouvelles Babels. -D'autres vinrent un à un: celui qui pour être regardé comme un dieu, -sauta de gaieté de cœur dans les flammes de l'Etna, Empédocles; celui -qui pour jouir de l'Élysée de Platon, se jeta dans la mer, -Cléombrote. Il serait trop long de dire les autres, les embryons, les -idiots, les ermites, les moines blancs, noirs, gris, avec toutes leurs -tromperies. Ici rôdent les pèlerins qui allèrent si loin chercher -mort sur le Golgotha, celui qui vit dans le ciel; ici se retrouvent les -hommes qui, pour être sûrs du paradis, mettent en mourant la robe d'un -dominicain ou d'un franciscain, et s'imaginent entrer ainsi déguisés. -Ils passent les sept planètes; ils passent les étoiles fixes, et cette -sphère cristalline dont le balancement produit la trépidation dont on -a tant parlé, et ils passent ce ciel qui le premier fut mis en -mouvement. Déjà saint Pierre, au guichet du ciel, semble attendre les -voyageurs avec ses clefs; maintenant au bas des degrés du ciel, ils -lèvent le pied pour monter, mais regardez! Un vent violent et croisé, -soufflant en travers de l'un et de l'autre côté, les jette à dix -mille lieues à la renverse dans le vague de l'air. Alors vous pourriez -voir capuchons, couvre-chefs, robes, avec ceux qui les portent, -ballottés et déchirés en lambeaux; reliques, chapelets, indulgences, -dispenses, pardons, bulles, jouets des vents. Tout cela pirouette en -haut et vole au loin par-dessus le dos du monde, dans le limbe vaste et -large, appelé depuis le _paradis des fous_; lieu qui dans la suite des -temps a été inconnu de peu de personnes, mais qui alors n'était ni -peuplé ni frayé. - -L'ennemi, en passant, trouva ce globe ténébreux; il le parcourut -longtemps, jusqu'à ce qu'enfin la lueur d'une lumière naissante attira -en hâte de ce côté ses pas voyageurs. Il découvre au loin un grand -édifice qui par des degrés magnifiques s'élève à la muraille du -ciel. Au sommet de ces degrés apparaît, mais beaucoup plus riche, un -ouvrage semblable à la porte d'un royal palais, embelli d'un -frontispice de diamants et d'or. Le portique brillait de perles -orientales étincelantes, inimitables sur la terre par aucun modèle ou -par le pinceau. Les degrés étaient semblables à ceux par lesquels -Jacob vit monter et descendre des anges (cohortes de célestes -gardiens), lorsque pour fuir Ésaü, allant à Padan-Aram, il rêva la -nuit dans la campagne de Luza, sous le ciel ouvert, et s'écria en -s'éveillant: «C'est ici la porte du ciel!» - -Chaque degré renfermait un mystère: cette échelle des degrés -n'était pas toujours là; mais elle était quelquefois retirée -invisible dans le ciel: au-dessous roulait une brillante mer de jaspe ou -de perles liquides, sur laquelle ceux qui, dans la suite, vinrent de la -terre, faisaient voile conduits par des anges, ou volaient au-dessus du -lac, ravis dans un char que tiraient des coursiers de feu. Les degrés -descendaient alors en bas, soit pour tenter l'ennemi par une ascension -aisée, soit pour aggraver sa triste exclusion des portes de la -béatitude. - -Directement en face de ces portes, et juste au-dessus de l'heureux -séjour du paradis, s'ouvrait un passage à la terre; passage large, -beaucoup plus large que ne le fut dans la suite des temps celui qui, -quoique spacieux, descendait sur le mont Sion et sur la terre promise, -si chère à Dieu. Par ce chemin pour visiter les tribus heureuses, les -anges porteurs des ordres suprêmes passaient et repassaient -fréquemment: d'un œil de complaisance le Très-Haut regardait -lui-même les tribus depuis Panéas, source des eaux du Jourdain, -jusqu'à Bersabée, où la Terre-Sainte confine à l'Égypte et au -rivage d'Arabie. Telle paraissait cette vaste ouverture, où des limites -étaient mises aux ténèbres, semblables aux bornes qui arrêtent le -flot de l'océan. De là parvenu au degré inférieur de l'escalier, qui -par des marches d'or monte à la porte du ciel, Satan regarde en bas: il -est saisi d'étonnement à la vue soudaine de l'univers. - -Quand un espion a marché toute une nuit avec péril, à travers des -sentiers obscurs et déserts, au réveil de la réjouissante aurore, il -gagne enfin le sommet de quelque colline haute et raide: inopinément à -ses yeux se découvre l'agréable perspective d'une terre étrangère -vue pour la première fois, ou d'une métropole fameuse ornée de -pyramides et de tours étincelantes que le soleil levant dore de ses -rayons: l'esprit malin fut frappé d'un pareil étonnement, quoiqu'il -eût autrefois vu le ciel; mais il éprouve encore moins d'étonnement -que d'envie, à l'aspect de tout ce monde qui paraît si beau. - -Il regardait l'espace tout alentour (et il le pouvait facilement, étant -placé si haut au-dessus du pavillon circulaire de l'ombre vaste de la -nuit), depuis le point oriental de la Balance jusqu'à l'étoile -laineuse qui porte Andromède loin des mers atlantiques au-delà de -l'horizon; ensuite il regarde en largeur d'un pôle à l'autre, et, sans -plus tarder, droit en bas dans la première région du monde il jette -son vol précipité. Il suit avec aisance, à travers le pur marbre de -l'air, sa route oblique parmi d'innombrables étoiles, qui de loin -brillaient comme des astres, mais qui de près semblaient d'autres -mondes; ce sont d'autres mondes ou des îles de bonheur, comme ces -jardins des Hespérides renommés dans l'antiquité: champs fortunés, -bocages, vallées fleuries, îles trois fois heureuses! Mais qui -habitait là heureux? Satan ne s'arrêta pas pour s'en enquérir. - -Au-dessus de toutes les étoiles, le Soleil d'or, égal au ciel en -splendeur, attire ses regards: vers cet astre il dirige sa course dans -le calme firmament; mais si ce fut par le haut ou par le bas, par le -centre ou par l'excentrique ou par la longitude, c'est ce qu'il serait -difficile de dire. Il s'avance au lieu d'où le grand luminaire dispense -de loin la clarté aux nombreuses et vulgaires constellations, qui se -tiennent à une distance convenable de l'œil de leur seigneur. Dans -leur marche elles forment leur danse étoilée en nombres qui mesurent -les jours, les mois et les ans; elles se pressent d'accomplir leurs -mouvements variés vers son vivifiant flambeau, ou bien elles sont -tournées par son rayon magnétique qui échauffe doucement l'univers, -et qui dans toute partie intérieure avec une bénigne pénétration, -quoique non aperçu darde une invisible vertu jusqu'au fond de l'abîme; -tant fut merveilleusement placée sa station brillante. - -Là aborde l'ennemi: une pareille tache n'a peut-être jamais été -aperçue de l'astronome, à l'aide de son verre optique, dans l'orbe -luisant du soleil. Satan trouva ce lieu éclatant au-delà de toute -expression, comparé à quoi que ce soit sur la terre, métal ou pierre. -Toutes les parties n'étaient pas semblables, mais toutes étaient -également pénétrées d'une lumière rayonnante, comme le fer ardent -l'est du feu: métal, partie semblait d'or, partie d'argent fin; pierre, -partie paraissait escarboucle ou chrysolithe, partie rubis ou topaze, -tels qu'aux douze pierres qui brillaient sur le pectoral d'Aaron: ou -c'est encore la pierre souvent imaginée plutôt que vue; pierre que les -philosophes d'ici-bas ont en vain si longtemps cherchée, quoique par -leur art puissant, ils fixent le volatil Hermès, évoquent de la mer -sous ses différentes figures le vieux Protée réduit à travers un -alambic à sa forme primitive. - -Quelle merveille y a-t-il donc si ces champs, si ces régions exhalent -un élixir pur, si les rivières roulent l'or potable, quand par la -vertu d'un seul toucher le grand alchimiste, le soleil (tant éloigné -de nous) produit, mêlées avec les humeurs terrestres, ici dans -l'obscurité, tant de précieuses choses de couleurs si vives, et -d'effets si rares? - -Ici le démon, sans être ébloui, rencontre de nouveaux sujets -d'admirer; son œil commande au loin, car la vue ne rencontre ici ni -obstacle ni ombre, mais tout est soleil: ainsi quand à midi ses rayons -culminants tombent du haut de l'équateur, comme alors ils sont dardés -perpendiculaires, sur aucun lieu alentour l'ombre d'un corps opaque ne -peut descendre. - -Un air qui n'est nulle part aussi limpide, rendait le regard de Satan -plus perçant pour les objets éloignés: il découvre bientôt, à -portée de la vue, un ange glorieux qui se tenait debout, le même ange -que saint Jean vit aussi dans le soleil. Il avait le dos tourné, mais -sa gloire n'était point cachée. Une tiare d'or des rayons du soleil -couronnait sa tête; non moins brillante, sa chevelure sur ses épaules, -où s'attachent des ailes, flottait ondoyante: il semblait occupé de -quelque grande fonction, ou plongé dans une méditation profonde. -L'esprit impur fut joyeux, dans l'espoir de trouver à présent un guide -qui pût diriger son vol errant au paradis terrestre; séjour heureux de -l'Homme, fin du voyage de Satan et où commencèrent nos maux. - -Mais d'abord l'ennemi songe à changer sa propre forme qui pourrait -autrement lui susciter péril ou retard; soudain il devient un -adolescent chérubin, non de ceux du premier ordre, mais cependant tel -que sur son visage souriait une céleste jeunesse, et que sur tous ses -membres était répandue une grâce convenable, tant il sait bien -feindre! Sous une petite couronne ses cheveux roulés en boucles se -jouaient sur ses deux joues; il portait des ailes dont les plumes, de -diverses couleurs étaient semées de paillettes d'or; son habit court -était fait pour une marche rapide, et il tenait devant ses pas pleins -de décence, une baguette d'argent. - -Il ne s'approcha pas sans être entendu; comme il avançait, l'ange -brillant, averti par son oreille, tourna son visage radieux: il fut -reconnu sur-le-champ pour l'archange Uriel, l'un des sept qui, en -présence de Dieu et les plus voisins de son trône, se tiennent prêts -à son commandement. Ces sept archanges sont les yeux de l'Éternel; ils -parcourent tous les cieux, ou en bas à ce globe ils portent ses prompts -messages sur l'humide et sur le sec, sur la terre et sur la mer. Satan -aborde Uriel, et lui dit: - -«Uriel, toi qui des sept esprits glorieusement brillants qui se -tiennent debout devant le trône élevé de Dieu, es accoutumé, -interprète de sa grande volonté, à la transmettre le premier au plus -haut ciel où tous ses fils attendent ton ambassade! ici sans doute, par -décret suprême, tu obtiens le même honneur, et comme un des yeux de -l'Éternel, tu visites souvent cette nouvelle création. Un désir -indicible de voir et de connaître les étonnants ouvrages de Dieu, mais -particulièrement l'homme, objet principal de ses délices et de sa -faveur, l'homme pour qui il a ordonné tous ces ouvrages si merveilleux; -ce désir m'a fait quitter les chœurs de chérubins, errant seul ici. -Ô le plus brillant des séraphins, dis dans lequel de ces deux orbes -l'homme a sa résidence fixée, ou si, n'ayant aucune demeure fixe, il -peut habiter à son choix tous ces orbes éclatants; dis-moi où je puis -trouver, où je puis contempler, avec un secret étonnement, ou avec une -admiration ouverte, celui à qui le Créateur a prodigué des mondes, et -sur qui il a répandu toutes ses grâces? Tous deux ensuite et dans -l'homme et dans toutes ces choses, nous pourrons, comme il convient, -louer le Créateur qui a justement précipité au plus profond de -l'enfer ses ennemis rebelles, et qui, pour réparer cette perte, a -créé cette nouvelle et heureuse race d'hommes pour le mieux servir, -sages sont toutes ses voies!» - -Ainsi parla le faux dissimulateur sans être reconnu, car ni l'homme ni -l'ange ne peuvent discerner l'hypocrisie: c'est le seul mal qui dans le -ciel et sur la terre marche invisible, excepté à Dieu et par la -permission de Dieu: souvent, quoique la Sagesse veille, le Soupçon dort -à la porte de la Sagesse et résigne sa charge à la Simplicité: la -Bonté ne pense point au mal, là où il ne semble pas y avoir de mal. -Ce fut cela qui cette fois trompa Uriel, bien que régent du soleil, et -regardé comme l'esprit des deux dont la vue est la plus perçante. À -l'impur et perfide imposteur, il répondit dans sa sincérité: - -«Bel ange, ton désir qui tend à connaître les œuvres de Dieu, afin -de glorifier par là le grand Ouvrier, ne conduit à aucun excès qui -encoure le blâme; au contraire, plus ce désir paraît excessif, plus -il mérite de louanges, puisqu'il t'amène seul ici de ta demeure -empyrée, pour t'assurer par le témoignage de tes yeux de ce que -peut-être quelques-uns se sont contentés d'entendre seulement raconter -dans le ciel. Car merveilleux, en vérité, sont les ouvrages du -Très-Haut, charmants à connaître, et tous dignes d'être à jamais -gardés avec délices dans la mémoire! Quel esprit créé pourrait en -calculer le nombre, ou comprendre la sagesse infinie qui les enfanta, -mais qui en cacha les causes profondes? - -«Je le vis, quand, à sa parole, la masse informe, moule matériel de -ce monde, se réunit en monceau, la Confusion entendit sa voix, le -farouche Tumulte se soumit à des règles, le vaste Infini demeura -limité. - -«À sa seconde parole, les ténèbres fuirent, la lumière brilla, -l'ordre naquit du désordre. Rapides à leurs différentes places se -hâtèrent les éléments grossiers, la terre, l'eau, l'air, le feu: la -quintessence éthérée du ciel s'envola en haut; animée sous -différentes formes, elle roula orbiculaire et se convertit en étoiles -sans nombre, comme tu le vois: selon leur motion chacune eut sa place -assignée, chacune sa course; le reste en circuit mure l'univers. - -«Regarde en bas ce globe dont ce côté brille de la lumière -réfléchie qu'il reçoit d'ici: ce lieu est la terre, séjour de -l'homme. Cette lumière est le jour de la terre, sans quoi la nuit -envahirait cette moitié du globe terrestre comme l'autre hémisphère. -Mais la lune voisine (ainsi est appelée cette belle planète opposée) -interpose à propos son secours: elle trace son cercle d'un mois -toujours finissant, toujours renouvelant au milieu du soleil, par une -lumière empruntée, sa face triforme. De cette lumière elle se remplit -et elle se vide tour à tour pour éclairer la terre; sa pâle -domination arrête la nuit. Cette tache que je te montre est le paradis, -demeure d'Adam; ce grand ombrage est son berceau: tu ne peux manquer ta -route; la mienne me réclame.» - -Il dit, et se retourna. Satan s'inclinant profondément devant un esprit -supérieur, comme c'est l'usage dans le ciel où personne ne néglige de -rendre le respect et les honneurs qui sont dus, prend congé: vers la -côte de la terre au-dessous, il se jette en bas de l'écliptique: rendu -plus agile par l'espoir du succès, il précipite son vol -perpendiculaire en tournant comme une roue aérienne; il ne s'arrêta -qu'au moment où sur le sommet du Niphates il s'abattit. - - - - -LIVRE QUATRIÈME - - -ARGUMENT - - -Satan, à la vue d'Éden et près du lieu où il doit tenter -l'entreprise hardie qu'il a seul projetée contre Dieu et contre -l'homme, flotte dans le doute et est agité de plusieurs passions, la -frayeur, l'envie et le désespoir. Mais enfin il se confirme dans le -mal; il s'avance vers le paradis, dont l'aspect extérieur et la -situation sont décrits. Il en franchit les limites; il se repose, sous -la forme d'un cormoran, sur l'arbre de vie, comme le plus haut du -jardin, pour regarder autour de lui. Description du jardin; première -vue d'Adam et d'Ève par Satan; son étonnement à l'excellence de leur -forme et à leur heureux état; sa résolution de travailler à leur -chute. Il entend leurs discours; il apprend qu'il leur était défendu, -sous peine de mort de manger du fruit de l'arbre de science: il projette -de fonder là-dessus sa tentation en leur persuadant de transgresser -l'ordre: il les laisse quelque temps pour en apprendre davantage sur -leur état par quelque autre moyen. Cependant Uriel, descendant sur un -rayon du soleil, avertit Gabriel (qui avait sous sa garde la porte du -paradis) que quelque mauvais esprit s'est échappé de l'abîme, qu'il a -passé à midi par la sphère du soleil sous la forme d'un bon ange, -qu'il est descendu au paradis et s'est trahi après par ses gestes -furieux sur la montagne: Gabriel promet de le trouver avant le matin. La -nuit venant, Adam et Ève parlent d'aller à leur repos. Leur bosquet -décrit; leur prière du soir. Gabriel faisant sortir ses escadrons de -veilles de nuit pour faire la ronde dans le paradis, détache deux forts -anges vers le berceau d'Adam, de peur que le malin esprit ne fût là -faisant du mal à Adam et Ève endormis. Là ils trouvent Satan à -l'oreille d'Ève, occupé à la tenter dans un songe, et ils l'amènent, -quoiqu'il ne le voulût pas, à Gabriel. Questionné par celui-ci, il -répond dédaigneusement, se prépare à la résistance; mais, empêché -par un signe du ciel, il fuit hors du Paradis. - - - - -Oh! que ne se fit-elle entendre, cette voix admonitrice dont l'apôtre -qui vit l'Apocalypse fut frappé quand le dragon, mis dans une seconde -déroute, accourut furieux pour se venger sur les hommes; voix qui -criait avec force dans le ciel: _Malheur aux habitants de la terre!_ -Alors, tandis qu'il en était temps, nos premiers parents eussent été -avertis de la venue de leur secret ennemi; ils eussent peut-être ainsi -échappé à son piège mortel. Car à présent Satan, à présent -enflammé de rage, descendit pour la première fois sur la terre; -tentateur avant d'être accusateur du genre humain, il vint pour faire -porter la peine de sa première bataille perdue, et de sa fuite dans -l'enfer, à l'homme innocent et fragile. Toutefois, quoique téméraire -et sans frayeur, il ne se réjouit pas dans sa vitesse; il n'a point de -sujet de s'enorgueillir en commençant son affreuse entreprise. Son -dessein, maintenant près d'éclore, roule et bouillonne dans son sein -tumultueux, et comme une machine infernale il recule sur lui-même. - -L'horreur et le doute déchirent les pensées troublées de Satan, et -jusqu'au fond soulèvent l'enfer au dedans de lui; car il porte l'enfer -en lui et autour de lui; il ne peut pas plus fuir lui-même en changeant -de place. La conscience éveille le désespoir qui sommeillait, éveille -dans l'archange le souvenir amer de ce qu'il fut, de ce qu'il est, et de -ce qu'il doit être: de pires actions doivent amener de plus grands -supplices. Quelquefois sur Éden, qui maintenant se déploie agréable -à sa vue, il attache tristement son regard malheureux; quelquefois il -le fixe sur le ciel et le soleil, resplendissant alors dans sa haute -tour du midi. Après avoir tout repassé dans son esprit, il s'exprima -de la sorte avec des soupirs: - -«Ô toi qui, couronné d'une gloire incomparable, regardes du haut de -ton empire solitaire comme le Dieu de ce monde nouveau! toi à la vue -duquel toutes les étoiles cachent leur têtes amoindries, je crie vers -toi, mais non avec une voix amie; je ne prononce ton nom, ô soleil! que -pour te dire combien je hais tes rayons! Ils me rappellent l'état dont -je suis tombé et combien autrefois je m'élevais glorieusement -au-dessus de ta sphère. - -«L'orgueil et l'ambition m'ont précipité: j'ai fait la guerre dans le -ciel au Roi du ciel, qui n'a point d'égal. Ah! pourquoi? il ne -méritait pas de moi un pareil retour, lui qui m'avait créé ce que -j'étais dans un rang éminent; il ne me reprochait aucun de ses -bienfaits; son service n'avait rien de rude. Que pouvais-je faire de -moins que de lui offrir des louanges, hommage si facile! que de lui -rendre des actions de grâces? combien elles lui étaient dues! -Cependant toute sa bonté n'a opéré en moi que le mal, n'a produit que -la malice. Élevé si haut, j'ai dédaigné la sujétion; j'ai pensé -qu'un degré plus haut je deviendrais le Très-Haut; que dans un moment -j'acquitterais la dette immense d'une reconnaissance éternelle, dette -si lourde; toujours payer, toujours devoir. J'oubliais ce que je -recevais toujours de lui; je ne compris pas qu'un esprit reconnaissant -en devant ne doit pas, mais qu'il paye sans cesse, à la fois endetté -et acquitté. Était-ce donc là un fardeau? Oh! que son puissant destin -ne me créa-t-il un ange inférieur! je serais encore heureux; une -espérance sans bornes n'eût pas fait naître l'ambition. Cependant, -pourquoi non? quelque autre pouvoir aussi grand aurait pu aspirer au -trône et m'aurait, malgré mon peu de valeur, entraîné dans son -parti. Mais d'autres pouvoirs aussi grands ne sont pas tombés; ils sont -restés inébranlables, armés au dedans et au dehors contre toute -tentation. N'avais-tu pas la même volonté libre et la même force pour -résister? Tu l'avais; qui donc et quoi donc pourrais-tu accuser, si ce -n'est le libre amour du ciel qui agit également envers tous? - -«Qu'il soit donc maudit cet amour, puisque l'amour ou la haine, pour -moi semblables, m'apportent l'éternel malheur! Non! sois maudit -toi-même, puisque par ta volonté contraire à celle de Dieu, tu as -choisi librement ce dont tu te repens si justement aujourd'hui! - -«Ah! moi, misérable! par quel chemin fuir la colère infinie et -l'infini désespoir? Par quelque chemin que je fuie, il aboutit à -l'enfer; moi-même je suis l'enfer; dans l'abîme le plus profond est au -dedans de moi un plus profond abîme qui, large ouvert, menace sans -cesse de me dévorer; auprès de ce gouffre, l'enfer où je souffre -semble le ciel. - -«Oh! ralentis tes coups! n'est-il aucune place laissée au repentir, -aucune à la miséricorde? Aucune, il faut la soumission. Ce mot, -l'orgueil et ma crainte de la honte aux yeux des esprits de dessous me -l'interdisent; je les séduisis avec d'autres promesses, avec d'autres -assurances que des assurances de soumission, me vantant de subjuguer le -Tout-Puissant! Ah! malheureux que je suis! ils savent peu combien -chèrement je paye cette jactance si vaine, sous quels tourments -intérieurement je gémis, tandis qu'ils m'adorent sur le trône de -l'enfer! Le plus élevé avec le sceptre et le diadème, je suis tombé -le plus bas, seulement supérieur en misères! telle est la joie que -trouve l'ambition. - -«Mais supposez qu'il soit possible que je me repente, que j'obtienne -par un acte de grâce mon premier état, ah! la hauteur du rang ferait -bientôt renaître la hauteur des pensées: combien serait rétracté -vite ce qu'une feinte soumission aurait juré! L'allégement du mal -désavouerait comme nuls, et arrachés par la violence, des vœux -prononcés dans la douleur. Jamais une vraie réconciliation ne peut -naître là où les blessures d'une haine mortelle ont pénétré si -profondément. Cela ne me conduirait qu'à une pire infidélité, et à -une chute plus pesante. J'achèterais cher une courte intermission -payée d'un double supplice. Il le sait celui qui me punit; il est aussi -loin de m'accorder la paix que je suis loin de la mendier. Tout espoir -exclus, voici qu'au lieu de nous rejetés, exilés, il a créé l'homme, -son nouveau délice, et pour l'homme ce monde. Ainsi, adieu espérance, -et avec l'espérance, adieu crainte, adieu remords! Tout bien est perdu -pour moi. Mal, sois mon bien: par toi au moins je tiendrai l'empire -divisé entre moi et le Roi du ciel; par toi je régnerai peut-être sur -plus d'une moitié de l'univers, ainsi que l'homme et ce monde nouveau -l'apprendront en peu de temps.» - -Tandis qu'il parlait de la sorte, chaque passion obscurcissait son -visage trois fois changé par la pâle colère, l'envie et le -désespoir, passions qui défiguraient son visage emprunté, et auraient -trahi son déguisement si quelque œil l'eût aperçu, car les esprits -célestes sont toujours exempts de ces honteux désordres. Satan s'en -ressouvint bientôt, et couvrit ses perturbations d'un dehors de calme: -artisan de fraude, ce fut lui qui le premier pratiqua la fausseté sous -une apparence sainte, afin de cacher sa profonde malice renfermée dans -la vengeance. Toutefois il n'est pas encore assez exercé dans son art -pour tromper Uriel une fois prévenu: l'œil de cet archange l'avait -suivi dans la route qu'il avait prise; il le vit sur le mont Assyrien -plus défiguré qu'il ne pouvait convenir à un esprit bienheureux; il -remarqua ses gestes furieux, sa contenance égarée alors qu'il se -croyait seul, non observé, non aperçu. - -Satan poursuit sa route et approche de la limite d'Éden. Le délicieux -paradis, maintenant plus près, couronne de son vert enclos, comme d'un -boulevard champêtre, le sommet aplati d'une solitude escarpée; les -flancs hirsutes de ce désert, hérissés d'un boisson épais, -capricieux et sauvage, défendent tout abord. Sur sa cime croissaient à -une insurmontable hauteur les plus hautes futaies de cèdres, de pins, -de sapins, de palmiers, scène sylvaine; et comme leurs rangs -superposent ombrages sur ombrages, ils forment un théâtre de forêts -de l'aspect le plus majestueux. Cependant, plus haut encore que leurs -cimes montait la muraille verdoyante du paradis: elle ouvrait à notre -premier père une vaste perspective sur les contrées environnantes de -son empire. - -Et plus haut que cette muraille, qui s'étendait circulairement -au-dessous de lui, apparaissait un cercle des arbres les meilleurs et -chargés des plus beaux fruits. Les fleurs et les fruits dorés -formaient un riche émail de couleurs mêlées: le soleil y imprimait -ses rayons avec plus de plaisir que dans un beau nuage du soir, ou dans -l'arc humide, lorsque Dieu arrose la terre. - -Ainsi charmant était ce paysage. À mesure que Satan s'en approche, il -passe d'un air pur dans un air plus pur qui inspire au cœur des -délices et des joies printanières, capables de chasser toute -tristesse, hors celle du désespoir. De douces brises, secouant leurs -ailes odoriférantes, dispensaient des parfums naturels, et révélaient -les lieux auxquels elles dérobèrent ces dépouilles embaumées. Comme -aux matelots qui ont cinglé au delà du cap de Bonne-Espérance, et ont -déjà passé Mosambique, les vents du nord-est apportent, loin en mer, -les parfums du Saba du rivage aromatique de l'Arabie-Heureuse; charmés -du retard, ces navigateurs ralentissent encore leur course; et, pendant -plusieurs lieues, réjoui par la senteur agréable, le vieil Océan -sourit: ainsi ces suaves émanations accueillent l'ennemi qui venait les -empoisonner. Il en était plus satisfait que ne le fut Asmodée de la -fumée du poisson qui le chassa, quoique amoureux, d'auprès de -l'épouse de Tobie; la vengeance le força de fuir de la Médie jusqu'en -Égypte, où il fut fortement enchaîné. - -Pensif et avec lenteur, Satan a gravi le flanc de la colline sauvage et -escarpée; mais bientôt il ne trouve plus de route pour aller plus -loin; tant les épines entrelacées comme une haie continue, et -l'exubérance des buissons, ferment toute issue à l'homme ou à la -bête qui prend ce chemin. Le paradis n'avait qu'une porte, et elle -regardait l'orient du côté opposé; ce que l'archifélon ayant vu, il -dédaigna l'entrée véritable; par mépris, d'un seul bond léger il -franchit toute l'enceinte de la colline et de la plus haute muraille, et -tombe en dedans sur ses pieds. - -Comme un loup rôdant, contraint par la faim de chercher de nouvelles -traces d'une proie, guette le lieu où les pasteurs ont enfermé leurs -troupeaux dans des parcs en sûreté, le soir au milieu des champs; il -saute facilement par-dessus les claies, dans la bergerie: ou comme un -voleur âpre à débarrasser de son trésor un riche citadin dont les -portes épaisses, barrées et verrouillées, ne redoutent aucun assaut, -il grimpe aux fenêtres ou sur les toits: ainsi le premier grand voleur -escalade le bercail de Dieu, ainsi depuis escaladèrent son Église les -impurs mercenaires. - -Satan s'envola, et sur l'arbre de vie (l'arbre du milieu et l'arbre le -plus haut du Paradis) il se posa semblable à un cormoran. Il n'y -regagna pas la véritable vie, mais il y médita la mort de ceux qui -vivaient; il ne pensa point à la vertu de l'arbre qui donne la vie, et -dont le bon usage eût été le gage de l'immortalité; mais il se -servit seulement de cet arbre pour étendre sa vue au loin; tant il est -vrai que nul ne connaît, Dieu seul excepté, la juste valeur du bien -présent; mais on pervertit les meilleures choses par le plus lâche -abus, ou par le plus vil usage. - -Au-dessous de lui, avec une nouvelle surprise, dans un étroit espace, -il voit renfermée pour les délices des sens de l'homme, toute la -richesse de la nature, ou plutôt il voit un ciel sur la terre; car ce -bienheureux paradis était le jardin de Dieu, par lui-même planté à -l'orient d'Éden. Éden s'étendait à l'est depuis Auran jusqu'aux -tours royales de la Grande-Séleucie, bâtie par les rois grecs, ou -jusqu'au lieu où les fils d'Éden habitèrent longtemps auparavant, en -Telassar. Sur ce sol agréable, Dieu traça son plus charmant jardin; il -fit sortir de la terre féconde les arbres de la plus noble espèce pour -la vue, l'odorat et le goût. Au milieu d'eux était l'arbre de vie, -haut, élevé, épanouissant son fruit d'ambroisie d'or végétal. Tout -près de la vie, notre mort, l'arbre de la science, croissait; science -du bien, achetée cher par la connaissance du mal. - -Au midi, à travers Éden, passait un large fleuve; il ne changeait -point de cours, mais sous la montagne raboteuse il se perdait -engouffré: Dieu avait jeté cette montagne comme le sol de son jardin -élevé sur le rapide courant. L'onde, à travers les veines de la terre -poreuse qui l'attirait en haut par une douce soif, jaillissait fraîche -fontaine et arrosait le jardin d'une multitude de ruisseaux. De là, ces -ruisseaux réunis tombaient d'une clairière escarpée et rencontraient -au-dessous le fleuve qui ressortait de son obscur passage: alors divisé -en quatre branches principales, il prenait des routes diverses, errant -par des pays et des royaumes fameux, dont il est inutile ici de parler. - -Disons plutôt, si l'art le peut dire, comment de cette fontaine de -saphir les ruisseaux tortueux roulent sur des perles orientales et des -sables d'or; comment, en sinueuses erreurs sous les ombrages abaissés, -ils épandent le nectar, visitent chaque plante, et nourrissent des -fleurs dignes du paradis. Un art raffiné n'a point arrangé ces fleurs -en couches, ou en bouquets curieux; mais la nature libérale les a -versées avec profusion sur la colline, dans le vallon, dans la plaine, -là où le soleil du matin échauffe d'abord la campagne ouverte, et là -où le feuillage impénétrable rembrunit à midi les bosquets. - -Tel était ce lieu; asile heureux et champêtre d'un aspect varié, -bosquets dont les arbres riches pleurent des larmes de baumes et de -gommes parfumées; bocage dont le fruit, d'une écorce d'or poli, se -suspend aimable et d'un goût délicieux; fables vraies de l'Hespérie -si elles sont vraies, c'est seulement ici. Entre ces bosquets sont -interposés des clairières, des pelouses rases, des troupeaux paissant -l'herbe tendre; ou bien des monticules plantés de palmiers s'élèvent; -le giron fleuri de quelque vallon arrosé déploie ses trésors; fleurs -de toutes couleurs, et la rose sans épines. - -D'un autre côté sont des antres et des grottes ombragées qui servent -de fraîches retraites; la vigne, les enveloppant de son manteau, étale -ses grappes de pourpre et rampe élégamment opulente. En même temps -des eaux sonores tombent de la déclivité des collines; elles se -dispersent, ou dans un lac qui étend son miroir de cristal à un rivage -dentelé et couronné de myrtes, elles unissent leur cours. Les oiseaux -s'appliquent à leur chœur; des brises, de printanières brises, -soufflant les parfums des champs et des bocages, accordent à l'unisson -les feuilles tremblantes, tandis que l'universel Pan, dansant avec les -Grâces et les Heures, conduit un printemps éternel. Ni la charmante -campagne d'Enna, où Proserpine cueillant des fleurs, elle-même fleur -plus belle, fut cueillie par le sombre Pluton (Cérès, dans sa peine, -la chercha par toute la terre); ni l'agréable bois de Daphné, près -l'Oronte, ni la source inspirée de Castalie, ne peuvent se comparer au -paradis d'Éden; encore moins l'île Nisée qu'entoure le fleuve Triton, -où le vieux Cham (appelé Ammon par les Gentils, et Jupiter Lydien) -cacha Amalthée et son fils florissant, le jeune Bacchus, des yeux de -Rhéa sa marâtre. Le mont Amar où les rois d'Abyssinie gardent leurs -enfants, (quoique supposé par quelques-uns le véritable paradis); ce -mont, sous la ligne Éthiopique, près de la source du Nil, entouré -d'un roc brillant que l'on met tout un jour à monter, est loin -d'approcher du jardin d'Assyrie, où l'ennemi vit sans plaisir tous les -plaisirs, toutes les créatures vivantes, nouvelles et étranges à la -vue. - -Deux d'entre elles, d'une forme bien plus noble, d'une stature droite et -élevée, droite comme celle des dieux, vêtues de leur dignité native -dans une majesté nue, paraissaient les seigneurs de tout, et semblaient -dignes de l'être. Dans leurs regards divins brillait l'image de leur -glorieux auteur, avec la raison, la sagesse, la sainteté sévère et -pure; sévère, mais placée dans cette véritable liberté filiale qui -fait la véritable autorité dans les hommes. Ces deux créatures ne -sont pas égales, de même que leurs sexes ne sont pas pareils: Lui -formé pour la contemplation et le courage; Elle pour la mollesse et la -grâce séduisante; Lui pour Dieu seulement; Elle pour Dieu en lui. Le -beau et large front de l'homme et son œil sublime annoncent la suprême -puissance; ses cheveux d'hyacinthe, partagés sur le devant, pendent en -grappes d'une manière mâle, mais non au-dessous de ses fortes -épaules. La femme porte comme un voile sa chevelure d'or qui descend -éparse et sans ornement jusqu'à sa fine ceinture, se roule en -capricieux anneaux, comme la vigne replie ses attaches; symbole de -dépendance, mais d'une dépendance demandée avec une douce autorité, -par la femme accordée, par l'homme mieux reçue; accordée une -soumission contenue, un décent orgueil, une tendre résistance, un -amoureux délai. Aucune partie mystérieuse de leur corps n'était alors -cachée; alors la honte coupable n'existait point: honte déshonnête -des ouvrages de la nature, honneur déshonorable, enfant du péché, -combien avez-vous troublé la race humaine avec des apparences, de pures -apparences de pureté! Vous avez banni de la vie de l'homme sa plus -heureuse vie, la simplicité et l'innocence sans tache! - -Ainsi passait le couple nu; il n'évitait ni la vue de Dieu, ni celle -des anges, car il ne songeait point au mal: ainsi passait, en se tenant -par la main, le plus beau couple qui depuis s'unit jamais dans les -embrassements de l'Amour: Adam le meilleur des hommes qui furent ses -fils; Ève, la plus belle des femmes qui naquirent ses filles. - -Sous un bouquet d'ombrage, qui murmure doucement sur un gazon vert, ils -s'assirent au bord d'une limpide fontaine. Ils ne s'étaient fatigués -au labeur de leur riant jardinage, qu'autant qu'il le fallait pour -rendre le frais zéphyr plus agréable, le repos plus paisible, la soif -et la faim plus salutaires. Ils cueillirent les fruits de leur repas du -soir; fruits délectables que leur cédaient les branches complaisantes, -tandis qu'ils reposaient inclinés sur le mol duvet d'une couche -damassée de fleurs. Ils suçaient des pulpes savoureuses, et à mesure -qu'ils avaient soif, ils buvaient dans l'écorce des fruits l'eau -débordante. - -À ce festin ne manquaient ni les doux propos, ni les tendres sourires, -ni les jeunes caresses naturelles à des époux si beaux, enchaînés -par l'heureux lien nuptial, et qui étaient seuls. Autour d'eux -folâtraient les animaux de la terre, depuis devenus sauvages, et que -l'on chasse dans les bois ou dans les déserts, dans les forêts ou dans -les cavernes. Le lion en jouant se cabrait, et dans ses griffes berçait -le chevreau; les ours, les tigres, les léopards, les panthères -gambadaient devant eux; l'informe éléphant, pour les amuser, employait -toute sa puissance et contournait sa trompe flexible; le serpent rusé, -s'insinuant tout auprès, entrelaçait en nœud gordien sa queue -repliée, et donnait de sa fatale astuce une preuve non comprise. -D'autre animaux couchés sur le gazon et rassasiés de pâture, -regardaient au hasard, ou ruminaient à moitié endormis. Le soleil -baissé hâtait sa carrière, inclinée vers les îles de l'Océan, et -dans l'échelle ascendante du ciel, les étoiles qui introduisent la -nuit se levaient. Le triste Satan, encore dans l'étonnement où il -avait été d'abord, put à peine recouvrer sa parole faillie. - -«Ô enfer! qu'est-ce que mes yeux voient avec douleur? à notre place -et si haut dans le bonheur sont élevées des créatures d'une autre -substance, nées de la terre peut-être et non purs esprits, cependant -peu inférieures aux brillants esprits célestes. Mes pensées -s'attachent à elles avec surprise; je pourrais les aimer, tant la -divine ressemblance éclate vivement en elles, et tant la main qui les -pétrit a répandu de grâces sur leur forme! Ah! couple charmant, vous -ne vous doutez guère combien votre changement approche; toutes vos -délices vont s'évanouir et vous livrer au malheur: malheur d'autant -plus grand que vous goûtez maintenant plus de joie! Couple heureux! -mais trop mal gardé pour continuer longtemps d'être si heureux: ce -séjour élevé, votre ciel est mal fortifié pour un ciel, et pour -forclore un ennemi tel que celui qui maintenant y est entré: non que je -sois votre ennemi décidé; je pourrais avoir pitié de vous ainsi -abandonnés, bien que de moi on n'ait pas eu pitié. - -«Je cherche à contracter avec vous une alliance, une amitié mutuelle, -si étroite, si resserrée, qu'à l'avenir j'habite avec vous, ou que -vous habitiez avec moi. Ma demeure ne plaira peut-être pas à vos sens -autant que ce beau paradis; cependant telle qu'elle est, acceptez-la; -c'est l'ouvrage de votre Créateur, il me donna ce qu'à mon tour -libéralement je donne. L'enfer, pour vous recevoir tous les deux, -ouvrira ses plus larges portes, et enverra au-devant de vous tous ses -rois. Là vous aurez la place que vous n'auriez pas dans ces enceintes -étroites, pour loger votre nombreuse postérité. Si le lieu n'est pas -meilleur, remerciez celui qui m'oblige, malgré ma répugnance, à me -venger sur vous qui ne m'avez fait aucun tort, de lui qui m'outragea. Et -quand je m'attendrirais à votre inoffensive innocence (comme je le -fais), une juste raison publique, l'honneur, l'empire que ma vengeance -agrandira par la conquête de ce nouveau monde, me contraindraient à -présent de faire ce que sans cela j'abhorrerais, tout damné que je -suis.» - -Ainsi s'exprima l'ennemi, et par la nécessité (prétexte des tyrans) -excusa son projet diabolique. - -De sa haute station sur le grand arbre, il s'abattit parmi le troupeau -folâtre des quadrupèdes: lui-même devenu tantôt l'un d'entre eux, -tantôt l'autre, selon que leur forme sert mieux son dessein. Il voit de -plus près sa proie; il épie, sans être découvert, ce qu'il peut -apprendre encore de l'état des deux époux par leurs paroles ou par -leurs actions. Il marche autour d'eux, lion à l'œil étincelant; il -les suit comme un tigre, lequel a découvert par hasard deux jolis -faons, jouant à la lisière d'une forêt: la bête cruelle se rase, se -relève, change souvent la couche de son guet: comme un ennemi il -choisit le terrain d'où s'élançant il puisse saisir plus sûrement -les deux jeunes faons chacun dans une de ses griffes. Adam, le premier -des hommes, adressant ce discours à Ève, la première des femmes, -rendit Satan tout oreille, pour entendre couler les paroles d'une langue -nouvelle. - -«Unique compagne qui seule partages avec moi tous ces plaisirs et qui -m'es plus chère que tout, il faut que le pouvoir qui nous a faits, et -qui a fait pour nous ce vaste monde, soit infiniment bon, et qu'il soit -aussi généreux qu'il est bon et aussi libre dans sa bonté qu'il est -infini. Il nous a tirés de la poussière et placés ici dans toute -cette félicité, nous qui n'avons rien mérité de sa main, et qui ne -pouvons rien faire dont il ait besoin: il n'exige autre chose de nous -que ce seul devoir, que cette facile obligation; de tous les arbres du -paradis qui portent des fruits variés et délicieux, nous ne nous -interdirons que l'arbre de science, planté près de l'arbre de vie; si -près de la vie croît la mort! Qu'est-ce que la mort? quelque chose de -terrible sans doute; car, tu le sais, Dieu a prononcé que goûter à -l'arbre de science c'est la mort. Voilà la seule marque d'obéissance -qui nous soit imposée, parmi tant de marques de pouvoir et d'empire à -nous conférées, et après que la domination nous a été donnée sur -toutes les autres créatures qui possèdent la terre, l'air et la mer. -Ne trouvons donc pas rude une légère prohibition, nous qui avons -d'ailleurs le libre et ample usage de toutes choses, et le choix -illimité de tous les plaisirs. Mais louons Dieu à jamais, glorifions -sa bonté; continuons, dans notre tâche délicieuse, à élaguer ces -plantes croissantes, à cultiver ces fleurs; tâche qui, fût-elle -fatigante, serait douce avec toi.» - -Ève lui répondit: - -«Ô toi, pour qui et de qui j'ai été formée, chair de ta chair, et -sans qui mon être est sans but! ô mon guide et mon chef, ce que tu as -dit est juste et raisonnable. Nous devons en vérité à notre Créateur -des louanges et des actions de grâce journalières: moi principalement -qui jouis de la plus heureuse part en possédant, toi supérieur par -tant d'imparités, et qui ne peux trouver un compagnon semblable à toi. - -«Souvent je me rappelle ce jour où je m'éveillai du sommeil pour la -première fois; je me trouvai posée à l'ombre sur des fleurs, ne -sachant, étonnée, ce que j'étais, où j'étais, d'où et comment -j'avais été portée là. Non loin de ce lieu, le son murmurant des -eaux sortait d'une grotte, et les eaux se déployaient en nappe liquide: -alors elles demeuraient tranquilles et pures comme l'étendue du ciel. -J'allai là avec une pensée sans expérience; je me couchai sur le bord -verdoyant, pour regarder dans le lac uni et clair qui me semblait un -autre firmament. Comme je me baissais pour regarder, juste à l'opposé -une forme apparut dans le cristal de l'eau, s'y penchant pour me -regarder; je tressaillis en arrière; elle tressaillit en arrière; -charmée, je revins bientôt; charmée, elle revint aussitôt avec des -regards de sympathie et d'amour. Mes yeux seraient encore attachés sur -cette image, je m'y serais consumée d'un vain désir, si une voix ne -m'eût ainsi avertie: - -«Ce que tu vois, belle créature, ce que tu vois là est toi-même; -avec toi cet objet vient et s'en va: mais suis-moi, je te conduirai là -où ce n'est point une ombre qui attend ta venue et tes doux -embrassements. Celui dont tu es l'image, tu en jouiras inséparablement. -Tu lui donneras une multitude d'enfants semblables à toi-même, et tu -seras appelée la mère du genre humain.» - -«Que pouvais-je faire, sinon suivre invisiblement conduite? Je -t'entrevis, grand et beau en vérité, sous un platane; cependant tu me -semblas moins beau, d'une grâce moins attrayante, d'une douceur moins -aimable que cette molle image des eaux. Je retourne sur mes pas, tu me -suis et tu t'écries:--Reviens, belle Ève! qui fuis-tu? De celui que tu -fuis tu es née; tu es sa chair, ses os. Pour te donner l'être, je t'ai -prêté, de mon propre côté, du plus près de mon cœur, la substance -et la vie, afin que tu sois à jamais à mon côté, consolation -inséparable et chérie. Partie de mon âme, je te cherche! je réclame -mon autre moitié.--De ta douce main tu saisis la mienne; je cédai, et -depuis ce moment j'ai vu combien la beauté est surpassée par une -grâce mâle et par la sagesse, qui seule est vraiment belle.» - -Ainsi parla notre commune mère, et avec des regards pleins d'un charme -conjugal non repoussé, dans un tendre abandon elle s'appuie embrassant -à demi notre premier père; la moitié de son sein gonflé et nu caché -sous l'or flottant de ses tresses éparses, vient rencontrer le sein de -son époux. Lui, ravi de sa beauté et de ses charmes soumis, Adam -sourit d'un amour supérieur, comme Jupiter sourit à Junon lorsqu'il -féconde les nuages qui répandent les fleurs de mai: Adam presse d'un -baiser pur les lèvres de la mère des hommes. Le Démon détourne la -tête d'envie; toutefois d'un œil méchant et jaloux il les regarde de -côté et se plaint ainsi à lui-même: - -«Vue odieuse, spectacle torturant! Ainsi ces deux êtres emparadisés -dans les bras l'un de l'autre, se formant un plus heureux Éden, -posséderont leur pleine mesure de bonheur sur bonheur, tandis que moi -je suis jeté dans l'enfer où ne sont ni joie, ni amour, mais où -brûle un violent désir (de nos tourments, tourment qui n'est pas le -moindre), désir qui n'étant jamais satisfait, se consume dans le -supplice de la passion! - -«Mais que je n'oublie pas ce que j'ai appris de leur propre bouche; il -paraît que tout ne leur appartient pas: un arbre fatal s'élève ici et -appelé l'arbre de la science; il leur est défendu d'y goûter. La -science défendue? cela est suspect, déraisonnable. Pourquoi leur -maître leur envierait-il la science? Est-ce un crime de connaître? -Est-ce la mort? Existent-ils seulement par ignorance? Est-ce là leur -état fortuné, preuve de leur obéissance et de leur foi? Quel heureux -fondement posé pour y bâtir leur ruine! Par là j'exciterai dans leur -esprit un plus grand désir de savoir et de rejeter un commandement -envieux, inventé dans le dessein de tenir abaissés ceux que la science -élèverait à la hauteur des dieux: aspirant à devenir tels ils -goûtent et meurent! Quoi de plus vraisemblable? Mais d'abord, avec de -minutieuses recherches, marchons autour de ce jardin et ne laissons -aucun recoin sans l'avoir examiné. Le hasard, mais le hasard seul, peut -me conduire là où je rencontrerai quelque esprit du ciel, errant au -bord d'une fontaine, ou retiré dans l'épaisseur de l'ombre; -j'apprendrai de lui ce que j'ai encore à apprendre. Vivez tandis que -vous le pouvez encore, couple heureux encore! jouissez, jusqu'à ce que -je revienne, de ces courts plaisirs; de longs malheurs vont les -suivre!» - -Ainsi disant il tourne dédaigneusement ailleurs ses pas superbes, mais -avec une circonspection artificieuse, et il commença sa recherche à -travers les bois et les plaines, sur les collines et dans les vallées. - -Cependant aux extrémités de l'occident, où le ciel rencontre l'Océan -et la terre: le soleil couchant descendait avec lenteur, et frappait -horizontalement de ses rayons du soir la porte orientale du paradis. -C'était un roc d'albâtre montant jusqu'aux nues, et que l'on -découvrait de loin. Un sentier tortueux, accessible du côté de la -terre, menait à une entrée élevée; le reste était un pic escarpé -qui surplombait en s'élevant et qu'on ne pouvait gravir. - -Entre les deux piliers du roc, se tenait assis Gabriel, chef des gardes -angéliques; il attendait la nuit. Autour de lui s'exerçait à des jeux -héroïques la jeunesse du ciel désarmée; mais près d'elle des -armures divines, des boucliers, des casques et des lances suspendues en -faisceaux, brillaient du feu du diamant et de l'or. - -Là descendit Uriel glissant à travers le soir sur un rayon du soleil, -rapide comme une étoile qui tombe en automne à travers la nuit, -lorsque des vapeurs enflammées sillonnent l'air; elle apprend au -marinier de quel point de la boussole il se doit garder des vents -impétueux. Uriel adresse à Gabriel ces paroles hâtées: - -«Gabriel, ton rang t'a fait obtenir pour ta part l'emploi de veiller -avec exactitude à ce qu'aucune chose nuisible ne puisse approcher ou -entrer dans cet heureux séjour. Aujourd'hui, vers le haut du midi, est -venu à ma sphère un esprit désireux, en apparence, de connaître un -plus grand nombre des ouvrages du Tout-Puissant, et surtout l'homme, la -dernière image de Dieu. Je lui ai tracé sa route toute rapide, et j'ai -remarqué sa démarche aérienne. Mais sur la montagne qui s'élève au -nord d'Éden, et où il s'est d'abord arrêté, j'ai bientôt découvert -ses regards étrangers au ciel, obscurcis par de mauvaises passions. Je -l'ai encore suivi des yeux, mais je l'ai perdu de vue sous l'ombrage. -Quelqu'un de la troupe bannie, je le crains, s'est aventuré hors de -l'abîme pour élever de nouveaux troubles: ton soin est de le -trouver.» - -Le guerrier ailé lui répondit: - -«Uriel, il n'est pas étonnant qu'assis dans le cercle brillant du -soleil, ta vue parfaite s'étende au loin et au large. À cette porte -personne ne passe, la vigilance ici placée, personne qui ne soit bien -connu comme venant du ciel: depuis l'heure du midi, aucune créature du -ciel ne s'est présentée: si un esprit d'une autre espèce a franchi -pour quelque projet ces limites de terre, il est difficile, tu le sais, -d'arrêter une substance spirituelle par une barrière matérielle; mais -si dans l'enceinte de ces promenades s'est glissé un de ceux que tu -dis, sous quelque forme qu'il se soit caché, je le saurai demain au -lever du jour.» - -Ainsi le promit Gabriel, et Uriel retourna à son poste sur ce même -rayon lumineux dont la pointe, maintenant élevée, le porte obliquement -en bas au soleil tombé au-dessous des Açores; soit que le premier -orbe, incroyablement rapide, eût roulé jusque-là dans sa révolution -diurne, soit que la terre moins vite, par une fuite plus courte vers -l'est, eût laissé là le soleil, peignant de reflets de pourpre et -d'or les nuages qui sur son trône occidental lui font cortège. - -Maintenant le soir s'avançait tranquille, et le crépuscule grisâtre -avait revêtu tous les objets de sa grave livrée; le silence -l'accompagnait, les animaux et les oiseaux étaient retirés, ceux-là -à leur couche herbeuse, ceux-ci dans leur nid. Le rossignol seul -veillait; toute la nuit il chanta sa complainte amoureuse, le silence -était ravi. - -Bientôt le firmament étincela de vivants saphirs. Hespérus, qui -conduisait la milice étoilée, marcha le plus brillant, jusqu'à ce que -la lune se levant dans une majesté nuageuse, reine manifeste, dévoila -sa lumière de perle, et jeta son manteau d'argent sur l'ombre. - -Adam s'adressant à Ève: - -«Belle compagne, l'heure de la nuit, et toutes choses allées au repos, -nous invitent à un repos semblable. Dieu a rendu le travail et le -repos, comme le jour et la nuit, alternatifs pour l'homme: la rosée du -sommeil tombant à propos avec sa douce et assoupissante pesanteur, -abaisse nos paupières. Les autres créatures tout le long du jour -errent oisives, non employées, et ont moins besoin de repos: l'homme a -son ouvrage quotidien assigné de corps ou d'esprit; ce qui déclare sa -dignité et l'attention que le ciel donne à toutes ses voies. Les -animaux au contraire rôdent à l'aventure désœuvrés, et Dieu ne -tient pas compte de ce qu'ils font. Demain avant que le frais matin -annonce dans l'orient la première approche de la lumière, il faudra -nous lever et retourner à nos agréables travaux. Nous avons à -émonder là-bas ces berceaux fleuris, ces allées vertes, notre -promenade à midi, qu'embarrasse l'excès des rameaux: ils se rient de -notre insuffisante culture et demanderaient plus de mains que les -nôtres pour élaguer leur folle croissance. Ces fleurs aussi, et ces -gommes qui tombent, restent à terre, raboteuses et désagréables à la -vue; elles veulent être enlevées, si nous désirons marcher à l'aise: -maintenant, selon la volonté de la nature, la nuit nous commande le -repos.» - -Ève, ornée d'une parfaite beauté, lui répondit: - -«Mon auteur et mon souverain, tu commandes, j'obéis: ainsi Dieu -l'ordonne; Dieu est ta loi, tu es la mienne. N'en savoir pas davantage -est la gloire de la femme, et sa plus heureuse science. En causant avec -toi j'oublie le temps; les heures et leurs changements également me -plaisent. Doux est le souffle du matin; doux le lever du matin avec le -charme des oiseaux matineux; agréable est le soleil lorsque, dans ce -délicieux jardin, il déploie ses premiers rayons sur l'herbe, l'arbre, -le fruit et la fleur brillante de rosée; parfumée est la terre fertile -après de molles ondées; charmant est le venir d'un soir paisible et -gracieux, charmante la nuit silencieuse avec son oiseau solennel, et -cette lune si belle et ces perles du ciel qui forment sa cour étoilée: -mais ni le souffle du matin quand il monte avec le charme des oiseaux -matineux, ni le soleil levant sur ce délicieux jardin, ni l'herbe, ni -le fruit, ni la fleur qui brille de rosée, ni le parfum après une -ondée, ni le soir paisible et gracieux, ni la nuit silencieuse avec son -oiseau solennel, ni la promenade aux rayons de la lune ou à la -tremblante lumière de l'étoile, n'ont de douceur sans toi. - -«Mais pourquoi ces étoiles brillent-elles la nuit entière? Pour qui -ce glorieux spectacle, quand le sommeil a fermé tous les yeux?» - -Notre commun ancêtre répliqua: - -«Fille de Dieu et de l'homme, Ève accomplie, ces astres ont leur -course à finir, autour de la terre, du soir au lendemain: de contrée -en contrée, afin de dispenser la lumière préparée pour des nations -qui ne sont pas nées encore, ils se couchent et se lèvent, car il -serait à craindre que des ténèbres totales regagnassent pendant la -nuit leur antique possession, et qu'elles éteignissent la vie dans la -nature et en toutes choses. Non-seulement ces feux modérés éclairent, -mais par une chaleur amie de diverse influence, ils fomentent, -échauffent, tempèrent, nourrissent, ou bien ils communiquent une -partie de leur vertu stellaire à toutes les espèces d'êtres qui -croissent sur la terre, et les rendent plus aptes à recevoir la -perfection du plus puissant rayon du soleil. Ces astres, quoique non -aperçus dans la profondeur de la nuit, ne brillent donc pas en vain. Ne -pense pas que s'il n'était point d'homme, le ciel manquât de -spectateurs, et Dieu de louanges: des millions de créatures -spirituelles marchent invisibles dans le monde, quand nous veillons et -quand nous dormons; par des cantiques sans fin elles louent les ouvrages -du Très-Haut qu'elles contemplent jour et nuit. Que de fois sur la -pente d'une colline à écho, ou dans un bosquet n'avons-nous pas -entendu des voix célestes à minuit (seules ou se répondant les unes -les autres) chanter le grand Créateur! Souvent en troupes quand ils -sont de veilles, ou pendant leurs rondes nocturnes, au son d'instruments -divinement touchés, les anges joignent leurs chants en pleine harmonie, -ces chants divisent la nuit, et élèvent nos pensées vers le ciel.» - -Ils parlent ainsi, et main en main ils entrent solitaires sous leur -fortuné berceau: c'était un lieu choisi par le Planteur souverain, -quand il forma toutes choses pour l'usage délicieux de l'homme. La -voûte de l'épais couvert était un ombrage entrelacé de laurier et de -myrte, et ce qui croissait plus haut était d'un feuillage aromatique et -ferme. De l'un et l'autre côté l'acanthe et des buissons odorants et -touffus élevaient un mur de verdure; de belles fleurs, l'iris de toutes -les nuances, les roses et le jasmin, dressaient leurs tiges épanouies -et formaient une mosaïque. Sous les pieds la violette, le safran, -l'hyacinthe, en riche marqueterie brodaient la terre, plus colorée -qu'une pierre du plus coûteux dessin. - -Aucune autre créature, quadrupède, oiseau, insecte ou reptile, n'osait -entrer en ce lieu; tel était leur respect pour l'homme. Jamais, même -dans les fictions de la Fable, sous un berceau ombragé plus sacré, et -plus écarté; jamais Pan ou Sylvain ne dormirent, Nymphe ni Faune -n'habitèrent. Là, dans un réduit fermé avec des fleurs, des -guirlandes et des herbes d'une suave odeur, Ève épousée embellit pour -la première fois sa couche nuptiale, et les cœurs célestes -chantèrent l'épithalame. Ce jour-là l'ange de l'hymen amena Ève à -notre Père dans sa beauté nue, plus ornée, plus charmante que -Pandore, que les dieux dotèrent de tous leurs dons (oh! trop semblable -à elle par le triste événement), alors que conduite par Hermès au -fils imprudent de Japhet, elle enlaça l'espèce humaine dans ses beaux -regards, afin de venger Jupiter de celui qui avait dérobé le feu -authentique. - -Ainsi arrivés à leur berceau ombragé, Ève et Adam tous deux -s'arrêtèrent, tous deux se retournèrent, et sous le ciel ouvert ils -adorèrent le Dieu qui fit à la fois le ciel, l'air, la terre, le ciel -qu'ils voyaient, le globe resplendissant de la lune, et le pôle -étoilé. - -«Tu as aussi fait la nuit, Créateur tout-puissant! et tu as fait le -jour que nous avons employé et fini dans notre travail prescrit, -heureux de notre assistance mutuelle, et de notre mutuel amour, couronne -de toute cette félicité ordonnée par toi! Et tu as fait ce lieu -délicieux trop vaste pour nous, où l'abondance manque de partageants -et tombe sur le sol non moissonnée. Mais tu nous as promis une race -issue de nous qui remplira la terre, qui glorifiera avec nous ta bonté -infinie, et quand nous nous éveillons, et quand nous cherchons, comme -à cette heure, le sommeil, ton présent.» - -Ils dirent ainsi unanimes, n'observant d'autres rites qu'une adoration -pure que Dieu aime le mieux. Ils entrèrent en se tenant par la main -dans l'endroit le plus secret de leur berceau, et n'ayant point la peine -de se débarrasser de ces incommodes déguisements que nous portons, ils -se couchèrent l'un près de l'autre. Adam ne se détourna pas, je -pense, de sa belle épouse, ni Ève ne refusa pas les rites mystérieux -de l'amour conjugal, malgré tout ce que disent austèrement les -hypocrites de la pureté, du paradis, de l'innocence, diffamant comme -impur ce que Dieu déclare pur, ce qu'il commande à quelques-uns, ce -qu'il permet à tous. Notre Créateur ordonne de multiplier: qui ordonne -de s'abstenir, si ce n'est notre destructeur, l'ennemi de Dieu et de -l'homme? - -Salut, amour conjugal, mystérieuse loi, véritable source de l'humaine -postérité, seule propriété dans le paradis, où tous les autres -biens étaient en commun! Par toi l'ardeur adultère fut chassée des -hommes et reléguée parmi le troupeau des bêtes; par toi, fondées sur -la raison loyale, juste et pure, les relations chéries et toutes les -charités du père, du fils et du frère, furent connues pour la -première fois. Loin de moi d'écrire que tu sois un péché ou une -honte, ou de penser que tu ne conviennes pas au lieu le plus sacré, -toi, source perpétuelle des douceurs domestiques, toi, dont le lit a -été déclaré chaste et insouillé pour le présent et pour le passé, -et dans lequel sont entrés les saints et les patriarches. Ici l'amour -emploie ses flèches dorées, ici il allume son flambeau durable et -agite ses ailes de pourpre; ici il règne et se délecte. Il n'est point -dans le sourire acheté des prostituées sans passion, sans joie, que -rien ne rend chères; il n'est point dans des jouissances passagères, -ni parmi les favorites de cour, ni dans une danse mêlée, ni sous le -masque lascif, ni dans le bal de minuit, ni dans la sérénade que -chante un amant affamé, à sa fière beauté, qu'il ferait mieux de -quitter avec dédain. Bercés par les rossignols, Adam et Ève dormaient -en se tenant embrassés; sur leurs membres nus le dôme fleuri faisait -pleuvoir des roses, dont le matin réparait la perte. Dors, couple -béni! Oh! toujours plus heureux si tu ne cherches pas un plus heureux -état, et si tu sais ne pas savoir davantage! - -Déjà la nuit de son cône ténébreux avait mesuré la moitié de sa -course vers le plus haut de cette vaste voûte sublunaire; et les -chérubins, sortant de leurs portes d'ivoire à l'heure accoutumée, -étaient armés pour leurs nocturnes dans une tenue de guerre; lorsque -Gabriel dit à celui qui approchait le plus de son pouvoir: - -«Uzziel, prends la moitié de ces guerriers, et côtoie le midi avec la -plus stricte surveillance; l'autre moitié tournera au nord: notre ronde -se rencontrera à l'ouest.» - -Ils se divisent comme la flamme, la moitié tournant sur le bouclier, -l'autre sur la lance. Gabriel appelle deux esprits adroits et forts qui -se tenaient près de lui, et il leur donne cet ordre: - -«Ithuriel et Zéphon, de toute la vitesse de vos ailes, parcourez ce -jardin; ne laissez aucun coin sans l'avoir visité, mais surtout -l'endroit où habitent ces deux belles créatures qui dorment peut-être -à présent, se croyant à l'abri du mal. Ce soir, vers le déclin du -soleil, quelqu'un est arrivé; il dit d'un infernal esprit lequel a -été vu dirigeant sa marche vers ce lieu (qui l'aurait pu penser?), -échappé des barrières de l'enfer et à mauvais dessein sans doute: en -quelque endroit que vous le rencontriez, saisissez-le et amenez-le -ici.» - -En parlant de la sorte il marchait à la tête de ses files radieuses -qui éclipsaient la lune. Ithuriel et Zéphon vont droit au berceau, à -la découverte de celui qu'ils cherchaient. Là ils le trouvèrent tapi -comme un crapaud, tout près de l'oreille d'Ève, essayant par son art -diabolique d'atteindre les organes de son imagination et de forger avec -eux des illusions à son gré, de fantômes et songes; ou bien en -soufflant son venin, il tâchait d'infecter les esprits vitaux qui -s'élèvent du pur sang, comme de douces haleines s'élèvent d'une -rivière pure: de là du moins pourraient naître ces pensées -déréglées et mécontentes, ces vaines espérances, ces projets vains, -ces désirs désordonnés, enflés d'opinions hautaines qui engendrent -l'orgueil. - -Tandis qu'il était ainsi appliqué, Ithuriel le touche légèrement de -sa lance, car aucune imposture ne peut endurer le contact d'une trempe -céleste, et elle retourne de force à sa forme naturelle. Découvert et -surpris, Satan tressaille: comme quand une étincelle tombe sur un amas -de poudre nitreuse préparée pour le tonneau, afin d'approvisionner un -magasin sur un bruit de guerre; le grain noir dispersé par une soudaine -explosion, embrase l'air: de même éclata dans sa propre forme, -l'ennemi. Les deux beaux anges reculèrent d'un pas à demi étonnés de -voir si subitement le terrible monarque. Cependant non émus de frayeur, -ils l'accostent bientôt: - -«Lequel es-tu de ces esprits rebelles adjugés à l'enfer? Viens-tu -échappé de ta prison? Et pourquoi transformé, te tiens-tu comme un -ennemi en embuscade, veillant ici au chevet de ceux qui dorment?» - -«Vous ne me connaissez donc pas, reprit Satan plein de dédain; vous ne -me connaissez pas, moi? Vous m'avez pourtant connu autrefois, non votre -camarade, mais assis où vous n'osiez prendre l'essor. Ne pas me -connaître, c'est vous avouer vous-mêmes inconnus, et les plus infimes -de votre bande. Ou, si vous me connaissez, pourquoi m'interroger et -commencer d'une manière superflue votre mission, qui finira d'une -manière aussi vaine?» - -Zéphon lui rendit mépris pour mépris: - -«Ne crois pas, esprit révolté, que ta forme restée la même, ou que -ta splendeur non diminuée, doivent être connues, comme lorsque tu te -tenais dans le ciel droit et pur. Cette gloire, quand tu cessas d'être -bon, se sépara de toi. Tu ressembles à présent à ton péché, et à -la demeure obscure et souillée de ta condamnation. Mais viens; car il -faudra, sois-en sûr, que tu rendes compte à celui qui nous envoie, et -dont la charge est de conserver ce lieu inviolable et de préserver -ceux-ci de tout mal.» - -Ainsi parla le chérubin: sa grave réprimande, sévère dans une -beauté pleine de jeunesse, lui donnait un grâce invincible. Le démon -resta confus; il sentait combien la droiture est imposante, et il voyait -combien dans sa forme, la vertu est aimable; il le voyait, et gémissait -de l'avoir perdue, mais surtout de trouver qu'on s'était aperçu de -l'altération sensible de son éclat. Toutefois il paraissait encore -intrépide. - -«Si je dois combattre, dit-il, que ce soit le chef contre le chef, -contre celui qui envoie, non contre celui qui est envoyé, ou contre -tous à la fois; plus de gloire sera gagnée, ou moins perdue.» - -«Ta frayeur, dit le hardi Zéphon, nous épargnera l'épreuve de ce que -le moindre d'entre nous peut faire seul contre toi, méchant, et par -conséquent faible.» - -L'ennemi ne répliqua point, étouffant de rage; mais, comme un -orgueilleux coursier dans ses freins, il marche la tête haute, rongeant -son mors de fer: combattre ou fuir lui parut inutile; une crainte d'en -haut avait dompté son cœur, non autrement étonné. Maintenant ils -approchaient du point occidental où les gardes de demi-ronde s'étaient -tout juste rencontrés, et réunis ils formaient un escadron attendant -le prochain ordre. Gabriel, leur chef, placé sur le front, leur crie: - -«Amis, j'entends le bruit d'un pied agile qui se hâte par ce chemin, -et à une lueur je discerne maintenant Ithuriel et Zéphon à travers -l'ombre. Avec eux s'avance un troisième personnage d'un port de roi, -mais d'une splendeur pâle et fanée: à sa démarche, et à sa farouche -contenance, il paraît être le prince de l'enfer, qui probablement ne -partira pas d'ici sans conteste: demeurez fermes, car son regard se -couvre et nous défie.» - -À peine a-t-il fini de parler, qu'Ithuriel et Zéphon le joignent, lui -racontent brièvement qui ils amènent, où ils l'ont trouvé, comment -occupé, sous quelle forme et dans quelle posture il était couché. -Gabriel parla de la sorte avec un regard sévère: - -«Pourquoi, Satan, as-tu franchi les limites prescrites à tes -révoltes? Pourquoi viens-tu troubler dans leur emploi ceux qui ne -veulent pas se révolter à ton exemple? Mais ils ont le pouvoir et le -droit de te questionner sur ton entrée audacieuse dans ce lieu, où tu -t'occupais, à ce qu'il semble, à violer le sommeil et à inquiéter -ceux dont Dieu a placé la demeure ici dans la félicité.» - -Satan répondit avec un sourcil méprisant: - -«Gabriel, tu avais dans le ciel la réputation d'être sage, et je te -tenais pour tel; mais la question que tu me fais me met en doute. Qu'il -vive en enfer celui qui aime son supplice! Qui ne voudrait, s'il en -trouvait le moyen, s'échapper de l'enfer, quoiqu'il y soit condamné? -Toi-même tu le voudrais sans doute; tu t'aventurerais hardiment vers le -lieu, quel qu'il fût, le plus éloigné de la douleur, où tu pusses -espérer changer la peine en plaisir, et remplacer le plus tôt possible -la souffrance par la joie; c'est ce que j'ai cherché dans ce lieu. Ce -ne sera pas là une raison pour toi, qui ne connais que le bien, et n'a -pas essayé le mal. M'objecteras-tu la volonté de celui qui nous -enchaîna? Qu'il barricade plus sûrement ses portes de fer, s'il -prétend nous retenir dans cette sombre géhenne! En voilà trop pour la -question. Le reste est vrai: ils m'ont trouvé où ils le disent; mais -cela n'implique ni violence ni tort.» - -Il dit ainsi avec dédain. L'ange guerrier ému, moitié souriant avec -mépris, lui répliqua: - -«Ah! quelle perte a faite le ciel d'un juge pour juger ce qui est sage, -depuis que Satan est tombé, renversé par sa folie! maintenant il -revient échappé de sa prison, gravement en doute s'il doit tenir pour -sages, ou non, ceux qui lui demandent quelle audace l'a conduit ici sans -permission, hors des limites de l'enfer à lui prescrites; tant il juge -sage de fuir la peine, n'importe comment, et de se dérober à son -châtiment! Présomptueux, juge ainsi jusqu'à ce que la colère que tu -as encourue en fuyant, rencontre sept fois ta fuite, et qu'à coup de -fouet elle reconduise à l'enfer cette sagesse qui ne t'a pas encore -appris qu'aucune peine ne peut égaler la colère infinie provoquée. -Mais pourquoi es-tu seul? Pourquoi tout l'enfer déchaîné n'est-il pas -venu avec toi? Le supplice est-il moins supplice pour tes compagnons? -est-il moins à fuir, ou bien es-tu moins ferme qu'eux à l'endurer? -Chef courageux! le premier à te soustraire aux tourments, si tu avais -allégué à ton armée désertée par toi cette raison de fuite, -certainement tu ne serais pas venu seul fugitif.» - -À quoi l'ennemi répondit sourcillant, terrible: - -«Tu sais bien, ange insultant, que je n'ai pas moins de courage à -supporter la peine, et que je ne recule pas devant elle: j'ai bravé ta -plus grande fureur, quand dans la bataille la noire volée du tonnerre -vint à ton aide en toute hâte, et seconda ta lance autrement non -redoutée. Mais tes paroles jetées au hasard, comme toujours, montrent -ton inexpérience de ce qu'il convient de faire à un chef fidèle, -d'après les durs essais et les mauvais succès du passé: il ne doit -pas tout risquer dans les chemins du péril, qu'il n'a pas lui-même -reconnus. Ainsi donc, j'ai entrepris le premier de voler seul à travers -l'abîme désolé et de découvrir ce monde nouvellement créé, sur -lequel dans l'enfer, la renommée n'a pas gardé le silence. Ici je suis -venu dans l'espoir de trouver un séjour meilleur, d'établir sur la -terre ou dans le milieu de l'air mes puissances affligées; -dussions-nous, pour en prendre possession, essayer encore une fois ce -que toi et tes élégantes légions oseront contre nous. Ce leur est une -besogne plus facile de servir leur Seigneur au haut du ciel, de chanter -des hymnes à son trône, de s'incliner à des distances marquées, que -de combattre!» - -L'ange guerrier répondit aussitôt: - -«Dire et se contredire, prétendre d'abord qu'il est sage de fuir la -peine, professer ensuite l'espionnage, montre non un chef, mais un -menteur avéré, Satan. Et oses-tu te donner le titre de fidèle? Ô -nom, nom sacré de fidélité profanée! Fidèle à qui? à ta bande -rebelle, armée de pervers, digne corps d'une digne tête? Était-ce là -votre discipline et votre foi jurée, votre obéissance militaire, de -rompre votre serment d'allégeance au Pouvoir suprême reconnu? Et toi, -rusé hypocrite, aujourd'hui champion de la liberté, qui jadis plus que -toi flatta, s'inclina, et servilement adora le redoutable Monarque du -ciel? Pourquoi, sinon dans l'espoir de le déposséder et de régner -toi-même? Mais écoute à présent ce que je te conseille: Loin d'ici! -fuis là d'où tu as fui: si à compter de cette heure tu te montres -dans ces limites sacrées, je te traîne enchaîné au puits infernal, -je t'y scellerai de manière que désormais tu ne mépriseras plus les -faciles portes de l'enfer, trop légèrement barrées.» - -Ainsi il menaçait: mais Satan ne fait aucune attention à ces menaces, -mais sa rage croissant, il répliqua: - -«Alors que je serai ton captif, parle de chaînes, fier chérubin de -frontière; mais avant cela attends-toi toi-même à sentir le poids de -mon bras vainqueur, bien que le roi du ciel chevauche sur tes ailes, et -qu'avec tes compères, façonnés au joug, tu tires ses roues -triomphantes dans sa marche sur le chemin du ciel, pavé d'étoiles.» - -Tandis qu'il parle, les angéliques escadrons devinrent rouges de feu; -aiguisant en croissant les pointes de leur phalange, ils commencent à -l'entourer de leurs lances en arrêt: telle, dans un champ de Cérès -mûr pour la moisson, une forêt barbelée d'épis ondoie et s'incline -de quelque côté que le vent la balaye; le laboureur inquiet regarde; -il craint que, sur l'aire, les gerbes, son espérance, ne laissent que -du chaume. De son côté, Satan, alarmé, rassemblant toute sa force, -s'élève dilaté, inébranlable comme le Ténériffe ou l'Atlas. Sa -tête atteint le ciel, et sur son casque l'horreur siège comme un -panache; sa main ne manquait point de ce qui semblait une lance et un -bouclier. - -Des faits terribles se fussent accomplis; non-seulement le paradis dans -cette commotion, mais peut-être la voûte étoilée du ciel, ou au -moins tous les éléments, seraient allés en débris, confondus et -déchirés par la violence de ce combat, si l'Éternel, pour prévenir -cet horrible tumulte, n'eut aussitôt suspendu ses balances d'or, que -l'on voit encore entre Astrée et le signe du Scorpion. Dans ces -balances, le Créateur pesa d'abord toutes les choses créées, la terre -ronde et suspendue avec l'air pour contrepoids; maintenant, il y pèse -les événements, les batailles et les royaumes: il mit deux poids dans -les bassins, dans l'un le départ, dans l'autre le combat; le dernier -bassin monta rapidement et frappa le fléau. Gabriel s'en apercevant, -dit à l'ennemi: - -«Satan, je connais ta force et tu connais la mienne; ni l'une ni -l'autre ne nous est propre, mais elles nous ont été données. Quelle -folie donc de vanter ce que les armes peuvent faire, puisque ni ta -force, ni la mienne ne sont que ce que permet le ciel, quoique la mienne -soit à présent doublée, afin que je te foule aux pieds comme la -fange! Pour preuve, regarde en haut; lis ton destin dans ce signe -céleste où tu es pesé, et vois combien tu es léger, combien faible -si tu résistes.» - -L'ennemi leva les yeux, et reconnut que son bassin était monté en -haut. C'en est fait; il fuit en murmurant, et avec lui fuient les ombres -de la nuit. - - - - -LIVRE CINQUIÈME - - -ARGUMENT - - -Le matin approchait; Ève raconte à Adam son rêve fâcheux. Il n'aime -pas ce rêve, cependant il la console. Ils sortent pour leurs travaux du -jour: leur hymne du matin à la porte de leur berceau. Dieu, afin de -rendre l'homme inexcusable, envoie Raphaël pour l'exhorter à -l'obéissance, lui rappeler son état libre, le mettre en garde contre -son ennemi qui est proche, lui apprendre quel est cet ennemi, pourquoi -il est son ennemi, et tout ce qu'il est utile en outre à Adam de -connaître. Raphaël descend au paradis; sa figure décrite; sa venue -découverte au loin par Adam assis à la porte de son berceau. Adam va -à la rencontre de l'ange, l'amène à sa demeure et lui offre les -fruits les plus choisis cueillis par Ève; leurs discours à table. -Raphaël accomplit son message, fait souvenir Adam de son état et de -son ennemi; à la demande d'Adam il raconte quel est cet ennemi, comment -il l'est devenu: en commençant son récit à la première révolte de -Satan dans le ciel, il dit la cause de cette révolte; comment l'esprit -rebelle entraîna ses légions après lui dans les parties du Nord; -comment il les incita à se révolter avec lui, les persuada tous, -excepté Abdiel, le séraphin, qui combat ses raisons, s'oppose à lui -et l'abandonne. - - - - -Déjà le Matin avançant ses pas de rose dans les régions de l'est, -semait la terre de perles orientales, lorsque Adam s'éveilla, telle -était sa coutume; car son sommeil léger comme l'air, entretenu par une -digestion pure et des vapeurs douces et tempérées, était légèrement -dispersé par le seul bruit des ruisseaux fumants, des feuilles agitées -(éventail de l'Aurore), et par le chant matinal et animé des oiseaux -sur toutes les branches: il est d'autant plus étonné de trouver Ève -non éveillée, la chevelure en désordre et les joues rouges comme dans -un repos inquiet. Il se soulève à demi, appuyé sur le coude; -penché amoureusement sur elle, il contemple avec des regards d'un -cordial amour la beauté qui, éveillée ou endormie, brille de grâces -particulières. Alors d'une voix douce, comme quand Zéphire souffle sur -Flore, touchant doucement la main d'Ève, il murmure ces mots: - -«Éveille-toi, ma très belle, mon épouse, mon dernier bien trouvé, -le meilleur et le dernier présent du ciel, mon délice toujours -nouveau! Éveille-toi! Le matin brille et la fraîche campagne nous -appelle; nous perdons les prémices du jour, le moment de remarquer -comment poussent nos plantes soignées, comment fleurit le bocage de -citronnier, d'où coule la myrrhe, et ce que distille le balsamique -roseau, comment la nature peint ses couleurs, comment l'abeille se pose -sur la fleur pour en extraire la douceur liquide.» - -Ainsi murmurant, il l'éveille, mais jetant sur Adam un œil effrayé, -et l'embrassant, elle parla ainsi: - -«Ô toi, le seul en qui mes pensées trouvent tout repos, ma gloire, ma -perfection! que j'ai de joie de voir ton visage et le matin revenu! -Cette nuit (jusqu'à présent je n'ai jamais passé une nuit pareille), -je rêvais (si je rêvais), non de toi comme je le fais souvent, non des -ouvrages du jour passé, ou du projet du lendemain, mais d'offense et de -trouble que mon esprit ne connut jamais avant cette nuit accablante. Il -m'a semblé que quelqu'un, attaché à mon oreille, m'appelait avec une -voix douce, pour me promener; je crus que c'était la tienne; elle -disait: Pourquoi dors-tu, Ève? Voici l'heure charmante, fraîche, -silencieuse, sauf où le silence cède à l'oiseau harmonieux de la -nuit, qui, maintenant éveillé soupire sa plus douce chanson, -enseignée par l'amour. La lune, remplissant tout son orbe, règne, et -avec une plus agréable clarté fait ressortir sur l'ombre la face des -choses; c'est en vain si personne ne regarde. Le ciel veille avec tous -ses yeux, pour qui contempler, si ce n'est toi, ô désir de la nature? -À ta vue, toutes les choses se réjouissent, attirées par ta beauté -pour l'admirer toujours avec ravissement. - -«Je me suis levé à ton appel, mais je ne t'ai point trouvé. Pour te -chercher, j'ai dirigé alors ma promenade; il m'a semblé que je passais -seule des chemins qui m'ont conduite tout à coup à l'arbre de la -science défendue; il paraissait beau, beaucoup plus beau à mon -imagination que pendant le jour. Et comme je le regardais en -m'étonnant, une figure se tenait auprès, semblable par la forme et les -ailes à l'un de ceux-là du ciel que nous avons vus souvent: ses -cheveux humides de rosée exhalaient l'ambroisie; il contemplait l'arbre -aussi; - -«Et il disait: «Ô belle plante, de fruit surchargée, personne ne -daigne-t-il te soulager de ton poids et goûter de ta douceur, ni Dieu, -ni homme? La science est-elle si méprisée? L'envie, ou quelque -réserve, défend-elle de goûter? Le défende qui voudra, nul ne me -privera plus longtemps de ton bien offert: pourquoi autrement est-il -ici?» - -«Il dit et ne s'arrêta pas, mais d'une main téméraire il arrache, il -goûte. Moi je fus glacée d'une froide horreur à des paroles si -hardies, confirmées par une si hardie action. Mais lui, transporté de -joie: - -«Ô fruit divin, doux par toi-même, mais beaucoup plus doux ainsi -cueilli; défendu ici ce semble, comme ne convenant qu'à des dieux; et -cependant capable de faire dieux des hommes! Et pourquoi pas, puisque -plus le bien est communiqué, plus il croît abondant, puisque l'auteur -de ce bien n'est pas offensé, mais honoré davantage? Ici, créature -heureuse! Ève, bel ange, partage avec moi: quoique tu sois heureuse, tu -peux être plus heureuse encore, bien que tu ne puisses être plus digne -du bonheur. Goûte ceci et sois désormais parmi les dieux, toi-même -déesse, non plus à la terre confinée, mais comme nous tantôt tu -seras dans l'air, tantôt tu monteras au ciel par ton propre mérite, et -tu verras de quelle vie vivent là les dieux, et tu vivras d'une -pareille vie.» - -«Parlant ainsi il approche, et me porte jusqu'à la bouche la partie de -ce même fruit qu'il tenait, et qu'il avait arraché: l'odeur agréable -et savoureuse éveilla si fort l'appétit, qu'il me parut impossible de -ne pas goûter. Aussitôt je m'envole avec l'esprit du haut des nues, et -au-dessous de moi je vois la terre se déployer immense, perspective -étendue et variée. Dans cette extrême élévation, m'étonnant de mon -vol et de mon changement, mon guide disparaît tout à coup; et moi, ce -me semble, je suis précipitée en bas, et je tombe endormie. Mais, oh! -que je fus heureuse, lorsque je me réveillai, de trouver que cela -n'était qu'un songe!» - -Ainsi Ève raconta sa nuit, et ainsi Adam lui répondit, attristé: - -«Image la plus parfaite de moi-même, et ma plus chère moitié, le -trouble de tes pensées cette nuit, dans le sommeil m'affecte comme toi; -je ne puis aimer ce songe décousu provenu du mal; je le crains: -cependant le mal, d'où viendrait-il? Aucun mal ne peut habiter en toi, -créature si pure. Mais sache que dans l'âme il existe plusieurs -facultés inférieures qui servent la raison comme leur souveraine. -Entre celles-ci, l'imagination exerce le principal office: de toutes les -choses extérieures que représentent les cinq sens éveillés, elle se -crée des fantaisies, des formes aériennes, que la raison assemble ou -sépare, et dont elle compose tout ce que nous affirmons, ou ce que nous -nions, et ce que nous appelons notre science ou notre opinion. La raison -se retire dans sa cellule secrète, quand la nature repose: souvent -pendant son absence l'imagination, qui se plaît à contrefaire, veille -pour l'imiter; mais joignant confusément les formes, elle produit -souvent un ouvrage bizarre, surtout dans les songes, assortissant mal -des paroles et des actions récentes, ou depuis longtemps passées. - -«Je trouve ainsi, à ce qu'il me paraît, quelques traces de notre -dernière conversation du soir dans ton rêve, mais avec une addition -étrange. Cependant ne sois pas triste; le mal peut aller et venir dans -l'esprit de Dieu ou de l'homme sans leur aveu, et n'y laisser ni tache -ni blâme; ce qui me donne l'espoir que ce que tu abhorrais de rêver -dans le sommeil, éveillée tu ne consentirais jamais à le faire. N'aie -donc pas le cœur abattu; ne couvre pas de nuages ces regards qui ont -coutume d'être plus radieux et plus sereins que ne l'est à la terre le -sourire d'un beau matin. Levons-nous pour nos fraîches occupations -parmi les bocages, les fontaines et les fleurs, qui entr'ouvrent à -présent leur sein rempli des parfums les plus choisis, réservés de la -nuit, et gardés pour toi.» - -Il ranimait ainsi sa belle épouse, et elle était ranimée; mais -silencieusement ses yeux laissèrent tomber un doux pleur; elle les -essuya avec ses cheveux; deux autres précieuses larmes se montraient -déjà à leur source de cristal; Adam les cueillit dans un baiser avant -leur chute, comme les signes gracieux d'un tendre remords et d'une -timidité pieuse qui craignait d'avoir offensé. - -Ainsi tout fut éclairci, et ils se hâtèrent vers la campagne. Mais au -moment où ils sortirent de dessous la voûte de leur berceau d'arbres, -ils se trouvèrent d'abord en pleine vue du jour naissant et du soleil, -à peine levé, qui effleurait encore des roues de son char -l'extrémité de l'océan, lançait parallèles à la terre ses rayons -remplis de rosée, découvrant dans un paysage immense tout l'orient du -paradis et les plaines heureuses d'Éden: ils s'inclinèrent -profondément, adorèrent, et commencèrent leurs prières, chaque matin -dûment offertes en différent style; car ni le style varié, ni le -saint enthousiasme, ne leur manquaient pour louer leur Créateur en -justes accords prononcés ou chantés sans préparation aucune. Une -éloquence rapide coulait de leurs lèvres, en prose ou en vers -nombreux, si remplis d'harmonie, qu'ils n'avaient besoin ni du luth ni -de la harpe pour ajouter à leur douceur. - -«Ce sont là tes glorieux ouvrages, Père du bien, ô Tout-Puissant. -Elle est tienne, cette structure de l'univers, si merveilleusement -belle! Quelle merveille es-tu donc toi-même, Être inénarrable, toi -qui, assis au-dessus des cieux, es pour nous ou invisible, ou -obscurément entrevu dans tes ouvrages les plus inférieurs, lesquels -pourtant font éclater au-delà de toute pensée ta bonté et ton -pouvoir divin! - -«Parlez, vous qui pouvez mieux dire, vous, fils de la lumière, anges! -car vous le contemplez, et avec des cantiques et des chœurs de -symphonies, dans un jour sans nuit, pleins de joie, vous entourez son -trône, vous dans le ciel! - -«Sur la terre que toutes les créatures le glorifient, lui le premier, -lui le dernier, lui le milieu, lui sans fin! - -«Ô la plus belle des étoiles, la dernière du cortège de la nuit, si -plutôt tu n'appartiens pas à l'aurore, gage assuré du jour, toi dont -le cercle brillant couronne le riant matin, célèbre le Seigneur dans -ta sphère, quand l'aube se lève, à cette charmante première heure! - -«Toi, soleil, à la fois l'œil et l'âme de ce grand univers, -reconnais-le plus grand que toi, fais retentir sa louange dans ta course -éternelle, et quand tu gravis le ciel, et quand tu atteins la hauteur -du midi, et lorsque tu tombes! - -«Lune, qui tantôt rencontres le soleil dans l'orient, qui tantôt fuis -avec les étoiles fixes, fixées dans leur orbe, qui fuit; et vous, -autres feux errants, qui tous cinq figurez une danse mystérieuse, non -sans harmonie, chantez la louange de celui qui des ténèbres appela la -lumière! - -«Air, et vous éléments, les premiers-nés des entrailles de la -nature, vous qui dans un quaternaire parcourez un cercle perpétuel, -vous qui, multiformes, mélangez et nourrissez toutes choses, que vos -changements sans fin varient de notre grand Créateur la nouvelle -louange! - -«Vous, brouillards et exhalaisons qui en ce moment, gris ou ternes, -vous élevez de la colline ou du lac fumeux, jusqu'à ce que le soleil -peigne d'or vos franges laineuses, levez-vous en honneur du grand -Créateur du monde! et soit que vous tendiez de nuages le ciel -décoloré, soit que vous abreuviez le sol altéré avec des pluies -tombantes, en montant ou en descendant, répandez toujours sa louange! - -«Sa louange, vous, ô vents qui soufflez des quatre parties de la -terre, soupirez-la avec douceur ou force! Inclinez vos têtes, vous -pins. Vous, plantes de chaque espèce, en signe d'adoration, -balancez-vous! - -«Fontaines, et vous qui gazouillez tandis que vous coulez, mélodieux -murmures, en gazouillant dites sa louange! - -«Unissez vos voix, vous toutes âmes vivantes: oiseaux qui montez en -chantant à la porte du ciel, sur vos ailes et dans vos hymnes, élevez -sa louange! - -«Vous qui glissez dans les eaux, et vous qui vous promenez sur la -terre, qui la foulez avec majesté, ou qui rampez humblement, soyez -témoins que je ne garde le silence ni le matin, ni le soir; je prête -ma voix à la colline ou à la vallée, à la fontaine ou au frais -ombrage, et mon chant les instruit de sa louange. - -«Salut, universel Seigneur! sois toujours libéral pour ne nous donner -que le bien. Et si la nuit a recueilli ou caché quelque chose de mal, -disperse-le, comme la lumière chasse maintenant les ténèbres.» - -Innocents ils prièrent, et leurs pensées recouvrèrent promptement une -paix ferme et le calme accoutumé. Ils s'empressèrent à leur ouvrage -champêtre du matin, parmi la rosée et les fleurs, là où quelques -rangs d'arbres fruitiers, surchargés de bois, étalaient trop leurs -branches touffues, et avaient besoin qu'une main réprimât leurs -embrassements inféconds; ils amènent la vigne pour la marier à son -ormeau; elle, épousée, entrelace autour de lui ses bras nubiles, et -lui apporte en dot ses grappes adoptées, afin d'orner son feuillage -stérile. Le puissant Roi du ciel vit avec pitié nos premiers parents -occupés de la sorte; il appelle à lui Raphaël, esprit sociable qui -daigna voyager avec Tobie et assura son mariage avec la vierge sept fois -mariée. - -«Raphaël, dit-il, tu sais quel désordre sur la terre Satan, échappé -de l'enfer à travers le gouffre ténébreux, a élevé dans le paradis; -tu sais comment il a troublé cette nuit le couple humain, et comment il -projette de perdre en lui du même coup la race humaine. Va donc, cause -la moitié de ce jour avec Adam comme un ami avec un ami; tu le -trouveras dans quelque berceau ou sous quelque ombrage, retiré à -l'abri de la chaleur du midi pour se débarrasser un moment de son -travail quotidien, par la nourriture ou par le repos. Tiens-lui des -discours tels qu'ils lui rappellent son heureux état, le bonheur qu'il -possède laissé libre à volonté, laissé à sa propre volonté libre, -à sa volonté qui, quoique libre, est changeante; avertis-le de prendre -garde de s'égarer par trop de sécurité. Dis-lui surtout son danger et -de qui il vient; dis-lui quel ennemi, lui-même récemment tombé du -ciel, complote à présent de faire tomber les autres d'un pareil état -de félicité: par la violence? non, car elle serait repoussée; mais -par la fraude et les mensonges. Fais-lui connaître tout cela, de peur -qu'ayant volontairement transgressé, il n'allègue la surprise, n'ayant -été ni averti ni prévenu.» - -Ainsi parla l'éternel Père, et il accomplit toute justice. Le saint -ailé ne diffère pas après avoir reçu sa mission; mais du milieu de -mille célestes ardeurs où il se tenait voilé de ses magnifiques -ailes, il s'élève léger et vole à travers le ciel. Les chœurs -angéliques, s'écartant des deux côtés, livrent un passage à sa -rapidité à travers toutes les routes de l'empyrée, jusqu'à ce -qu'arrivé aux portes du ciel elles s'ouvrent largement d'elles-mêmes, -tournant sur leurs gonds d'or: ouvrages divins du souverain Architecte. -Aucun nuage, aucune étoile interposés n'obscurcissant sa vue, il -aperçoit la terre, toute petite qu'elle est, et ressemblant assez aux -autres globes lumineux: il découvre le jardin de Dieu couronné de -cèdres au-dessus de toutes les collines: ainsi, mais moins sûrement, -pendant la nuit, le verre de Galilée observe dans la lune des terres et -des régions imaginaires; ainsi le pilote, parmi les Cyclades voyant -d'abord apparaître Délos ou Samos, les prend pour une tache de nuage. -Là en bas Raphaël hâte son vol précipité, et, à travers le vaste -firmament éthéré, vogue entre des mondes et des mondes. Tantôt, -l'aile immobile, il est porté sur les vents polaires; tantôt son aile, -éventail vivant, frappe l'air élastique, jusqu'à ce que, parvenu à -la hauteur de l'essor des aigles, il semble à tous les volatiles un -phénix, regardé par tous avec admiration comme cet oiseau unique, -alors que pour enchâsser ses reliques dans le temple brillant du -Soleil, il vole vers la Thèbes d'Égypte. - -Tout à coup, sur le sommet oriental du paradis, l'ange s'abat et -reprend sa première forme, séraphin ailé. Pour ombrager ses membres -divins il porte six ailes; la paire qui revêt chacune de ses larges -épaules revient, ornement royal, comme un manteau sur sa poitrine; la -paire du milieu entoure sa taille ainsi qu'une zone étoilée, borde ses -reins et ses cuisses d'un duvet d'or, et de couleurs trempées dans le -ciel; la dernière ombrage ses pieds, et s'attache à ses talons en -plume maillée, couleur du firmament: semblable au fils de Maïa, il se -tient debout et secoue ses plumes qui remplissent d'un parfum céleste -la vaste enceinte d'alentour. - -Incontinent toutes les troupes d'anges de garde le reconnurent et se -levèrent en honneur de son rang et de son message suprême, car elles -pressentirent qu'il était chargé de quelque haut message. Il passe -leurs tentes brillantes et il entre dans le champ fortuné au travers -des bocages de myrrhe, des odeurs florissantes de la cassie, du nard et -du baume, désert de parfums. Ici la nature folâtrait dans son enfance -et se jouait à volonté dans ses fantaisies virginales, versant -abondamment sa douceur, beauté sauvage au-dessus de la règle et de -l'art; ô énormité de bonheur! - -Raphaël s'avançait dans la forêt aromatique; Adam l'aperçut; il -était assis à la porte de son frais berceau, tandis que le soleil à -son midi dardait à plomb ses rayons brûlants pour échauffer la terre -dans ses plus profondes entrailles (chaleur plus forte qu'Adam n'avait -besoin); Ève dans l'intérieur du berceau, attentive à son heure, -préparait pour le dîner des fruits savoureux, d'un goût à plaire au -véritable appétit et à ne pas ôter, par intervalles, la soif d'un -breuvage de nectar que fournissent le lait, la baie ou la grappe. Adam -appelle Ève. - -«Accours ici, Ève; contemple chose digne de ta vue: à l'orient, entre -ces arbres, quelle forme glorieuse s'avance par ce chemin! elle semble -une autre aurore levée à midi. Ce messager nous apporte peut-être -quelque grand commandement du ciel et daignera ce jour être notre -hôte. Mais va vite, et ce que contiennent tes réserves, apporte-le; -prodigue l'abondance convenable pour honorer et recevoir notre divin -étranger. Nous pouvons bien offrir leurs propres dons à ceux qui nous -les donnent, et répandre largement ce qui nous est largement accordé, -ici où la nature multiplie sa fertile production et en s'en -débarrassant devient plus féconde; ce qui nous enseigne à ne point -épargner.» - -Ève lui répond: - -«Adam, moule sanctifié d'une terre inspirée de Dieu, peu de -provisions sont nécessaires, là où ces provisions en toutes les -saisons mûrissent pour l'usage suspendues à la branche, excepté des -fruits qui dans une réserve frugale, acquièrent de la consistance pour -nourrir et perdent une humidité superflue. Mais je me hâterai, et de -chaque rameau et de chaque tige, de chaque plante et de chaque courge -succulente, j'arracherai un tel choix pour traiter notre hôte -angélique, qu'en le voyant il avouera qu'ici sur la terre Dieu a -répandu ses bontés comme dans le ciel.» - -Elle dit et part à la hâte avec des regards empressés, préoccupée -de pensées hospitalières. Comment choisir ce qu'il y a de plus -délicat? quel ordre suivre pour ne pas mêler les goûts, pour ne pas -les assortir inélégants, mais pour qu'une saveur succède à une -saveur relevée par le changement le plus agréable? Ève court, et de -chaque tendre tige elle cueille ce que la terre, cette mère qui porte -tout, donne à l'Inde orientale ou occidentale, aux rivages du milieu, -dans le Pont, sur la côte punique, ou sur les bords qui virent régner -Alcinoüs; fruits de toutes espèces, d'une écorce raboteuse ou d'une -peau unie, renfermés dans une bogue ou dans une coquille; large tribut -qu'Ève recueille et qu'elle amoncelle sur la table d'une main prodigue. -Pour boisson elle exprime de la grappe un vin doux et inoffensif; elle -écrase différentes baies, et des douces amandes pressées, elle -mélange une crème onctueuse; elle ne manque point de vases convenables -et purs pour contenir ces breuvages. Puis elle sème la terre de roses, -et des parfums de l'arbrisseau qui n'ont point été exhalés par le -feu. - -Cependant notre premier père pour aller à la rencontre de son hôte -céleste s'avance hors du berceau, sans autre suite que celle de ses -propres perfections: en lui était toute sa cour; cour plus solennelle -que l'ennuyeuse pompe que trament les princes, alors que leur riche et -long cortège de pages chamarrés d'or, de chevaux conduits en main, -éblouit les spectateurs et les laisse la bouche béante. Dès qu'il fut -en présence de l'archange, Adam, quoique non intimidé, toutefois avec -un abord soumis et une douceur respectueuse, s'inclinant profondément -comme devant une nature supérieure, lui dit: - -«Natif du ciel (car aucun autre lieu que le ciel ne peut renfermer une -si glorieuse forme), puisque en descendant des trônes d'en haut tu as -consenti à te priver un moment de ces demeures fortunées, et à -honorer celles-ci, daigne avec nous, qui ne sommes ici que deux, et qui -cependant, par un don souverain, possédons cette terre spacieuse, -daigne te reposer sous l'ombrage de ce berceau: viens t'asseoir pour -goûter ce que ce jardin offre de plus choisi, jusqu'à ce que la -chaleur du midi soit passée, et que le soleil plus refroidi décline.» - -L'angélique vertu lui répondit avec douceur: - -«Adam, c'est pour cela même que je viens ici: tu es créé tel, ou tu -as ici un tel séjour pour demeure, que cela peut souvent inviter les -esprits mêmes du ciel à te visiter. Conduis-moi donc où ton berceau -surombrage; car de ces heures du milieu du jour jusqu'à ce que le soir -se lève, je puis disposer.» - -Ils arrivèrent à la demeure sylvaine qui, semblable à la retraite de -Pomone, souriait parée de fleurs et de senteurs charmantes. Mais Ève, -non parée, excepté d'elle-même (plus aimablement belle qu'une nymphe -des bois, ou que la plus belle des trois déesses fabuleuses qui -luttèrent nues sur le mont Ida), Ève se tenait debout pour servir son -hôte du ciel: couverte de sa vertu, elle n'avait pas besoin de voile; -aucune pensée infirme n'altérait sa joue. L'ange lui donna le salut, -la sainte salutation employée longtemps après pour bénir Marie, -seconde Ève. - -«Salut, mère des hommes, dont les entrailles fécondes rempliront le -monde de tes fils, plus nombreux que ces fruits variés dont les arbres -de Dieu ont chargé cette table!» - -Leur table était un gazon élevé et touffu, entouré de sièges de -mousse. Sur son ample surface carrée, d'un bout à l'autre, tout -l'automne était entassé, quoique alors le printemps et l'automne -dansassent ici main en main. Adam et l'ange discoururent quelque temps -(ils ne craignaient pas que les mets refroidissent). Notre père -commença de la sorte: - -«Céleste étranger, qu'il te plaise goûter ces bontés que notre -nourricier, de qui tout bien parfait descend sans mesure, a ordonné à -la terre de nous céder pour aliment et pour délice; nourriture -peut-être insipide pour des natures spirituelles. Je sais seulement -ceci: un Père céleste donne à tous.» - -L'ange répondit: - -«Ainsi ce qu'il donne (sa louange soit à jamais chantée) à l'homme -en partie spirituel, peut n'être pas trouvé une ingrate nourriture par -les purs esprits. Les substances intellectuelles demandent la nourriture -comme vos substances rationnelles; les unes et les autres ont en elles -la faculté inférieure des sens au moyen desquels elles écoutent, -voient, sentent, touchent et goûtent: le goût raffine, digère, -assimile, et transforme le corporel en incorporel. - -«Sache que tout ce qui a été créé a besoin d'être soutenu et -nourri: parmi les éléments, le plus grossier alimente le plus pur: la -terre et la mer nourrissent l'air, l'air nourrit ces feux éthérés, et -d'abord la lune, comme le plus abaissé: de là sur sa face ronde ces -taches, vapeurs non purifiées qui ne sont point encore converties en sa -substance. La lune de son continent humide, exhale aussi l'aliment aux -orbes supérieurs. Le Soleil, qui dispense la lumière à tous, reçoit -de tous en humides exhalaisons ses récompenses alimentaires, et le soir -il fait son repas avec l'Océan. Quoique dans le ciel les arbres de vie -portent un fruitage d'ambroisie et que les vignes donnent le nectar; -quoique chaque matin nous enlevions sur les rameaux des rosées de miel, -que nous trouvions le sol couvert d'un grain perlé; cependant ici Dieu -a varié sa bonté avec tant de nouvelles délices, qu'on peut comparer -ce jardin au ciel; et pour ne pas goûter à ces dons, ne pense pas que -je sois assez difficile.» - -Ainsi l'ange et Adam s'assirent et tombèrent sur leurs mets. L'ange -mangea non pas en apparence, en fumée, le dire commun des théologiens, -mais avec la vive hâte d'une faim réelle et la chaleur digestive pour -transubstancier: ce qui surabonde transpire facilement à travers les -esprits. Il ne faut pas s'en étonner, si, par le feu du noir charbon, -l'empirique alchimiste peut transmuer, ou croit qu'il est possible de -transmuer les métaux les plus grossiers en or aussi parfait que celui -de la mine. - -Cependant, à table Ève servait nue, et couronnait d'agréable liqueur -leurs coupes à mesure qu'elles se vidaient. Oh! innocence digne du -paradis! si jamais les fils de Dieu eussent pu avoir une excuse pour -aimer, c'eût été alors, c'eût été à cette vue! Mais dans ces -cœurs, l'amour pudique régnait, et ils ignoraient la jalousie, l'enfer -de l'amant outragé. - -Quand ils furent rassasiés de mets et de breuvages, sans surcharger la -nature, soudain il vint à la pensée d'Adam de ne pas laisser passer -l'occasion que lui donnait ce grand entretien, de s'instruire des choses -au-dessus de sa sphère, de s'enquérir des êtres qui habitent dans le -ciel, dont il voyait l'excellence l'emporter de si loin sur la sienne, -et dont les formes radieuses (splendeur divine), dont la haute -puissance, surpassaient de si loin les formes et la puissance humaines. -Il adresse ainsi ce discours circonspect au ministre de l'empyrée: - -«Toi qui habites avec Dieu, je connais bien à présent ta bonté dans -cet honneur fait à l'homme, sous l'humble toit duquel tu as daigné -entrer et goûter ces fruits de la terre, qui, n'étant pas nourriture -d'ange, sont néanmoins acceptés par toi, de sorte que tu sembles ne -pas avoir été nourri aux grands festins du ciel: cependant quelle -comparaison!» - -Le hiérarque ailé répliqua: - -«Ô Adam, il est un seul Tout-Puissant, de qui toutes choses procèdent -et à qui elles retournent, si leur bonté n'a pas été dépravée: -toutes ont été créées semblables en perfection; toutes formées -d'une seule matière première, douées de diverses formes, de -différents degrés de substance et de vie dans les choses qui vivent. -Mais ces substances sont plus raffinées, plus spiritualisées et plus -pures, à mesure qu'elles sont plus rapprochées de Dieu ou qu'elles -tendent à s'en rapprocher plus, chacune dans leurs diverses sphères -actives assignées, jusqu'à ce que le corps s'élève à l'esprit dans -les bornes proportionnées à chaque espèce. - -«Ainsi de la racine s'élance plus légère la verte tige; de celle-ci -sortent les feuilles plus aériennes, enfin la fleur parfaite exhale ses -esprits odorants. Les fleurs et leur fruit, nourriture de l'homme, -volatilisés dans une échelle graduelle, aspirent aux esprits vitaux, -animaux, intellectuels; ils donnent à la fois la vie et le sentiment, -l'imagination et l'entendement, d'où l'âme reçoit la raison. - -«La raison discursive ou intuitive est l'essence de l'âme: la raison -discursive vous appartient le plus souvent, l'intuitive appartient -surtout à nous; ne différant qu'en degrés, en espèces elles sont les -mêmes. - -«Ne vous étonnez donc pas que ce que Dieu a vu bon pour vous, je ne le -refuse pas, mais que je le convertisse, comme vous, en ma propre -substance. Un temps peut venir où les hommes participeront à la nature -des anges, où ils ne trouveront ni diète incommode ni nourriture trop -légère. Peut-être nourris de ces aliments corporels, vos corps -pourront à la longue devenir tout esprit, perfectionnés par le laps du -temps, et sur des ailes s'envoler comme nous dans l'éther; ou bien ils -pourront habiter, à leur choix, ici ou dans le paradis céleste, si -vous êtes trouvés obéissants, si vous gardez inaltérable un amour -entier et constant à celui dont vous êtes la progéniture. En -attendant, jouissez de toute la félicité que cet heureux état -comporte, incapable qu'il est d'une plus grande.» - -Le patriarche du genre humain répliqua: - -«Ô esprit favorable, hôte propice, tu nous as bien enseigné le -chemin qui peut diriger notre savoir, et l'échelle de nature qui va du -centre à la circonférence; de là en contemplation des choses créées -nous pouvons monter par degrés jusqu'à Dieu. Mais dis-moi ce que -signifie cet avertissement ajouté: Si vous êtes trouvés obéissants? -Pouvons-nous donc lui manquer d'obéissance, ou nous serait-il possible -de déserter l'amour de celui qui nous forma de la poussière, et nous -plaça ici, comblés au-delà de toute mesure d'un bonheur au-delà de -celui que les désirs humains peuvent chercher ou concevoir?» - -L'Ange: - -«Fils du ciel et de la terre, écoute! Que tu sois heureux, tu le dois -à Dieu; que tu continues de l'être, tu le devras à toi-même, -c'est-à-dire à ton obéissance: reste dans cette obéissance. C'est -là l'avertissement que je t'ai donné: retiens-le. Dieu t'a fait -parfait, non immuable; il t'a fait bon, mais il t'a laissé maître de -persévérer; il a ordonné que ta volonté fût libre par nature, -qu'elle ne fût pas réglée par le destin inévitable, ou par -l'inflexible nécessité. Il demande notre service volontaire, non pas -notre service forcé: un tel service n'est et ne peut être accepté par -lui: car comment s'assurer que des cœurs non libres agissent -volontairement ou non, eux qui ne veulent que ce que la destinée les -force de vouloir, et qui ne peuvent faire un autre choix? Moi-même et -toute l'armée des anges qui restons debout en présence du trône de -Dieu, notre heureux état ne dure, comme vous le vôtre, qu'autant que -dure notre obéissance: nous n'avons point d'autre sûreté. Librement -nous servons parce que nous aimons librement, selon qu'il est dans notre -volonté d'aimer ou de ne pas aimer; par ceci nous nous maintenons ou -nous tombons. Quelques-uns sont tombés parce qu'ils sont tombés dans -la désobéissance; et ainsi du haut du ciel ils ont été précipités -dans le plus profond enfer: ô chute! de quel haut état de béatitude -dans quel malheur?» - -Notre grand ancêtre: - -«Attentif à tes paroles, divin instructeur, je les ai écoutées d'une -oreille plus ravie que du chant des chérubins, quand la nuit, des -coteaux voisins, ils envoient une musique aérienne. Je n'ignorais pas -avoir été créé libre de volonté et d'action; nous n'oublierons -jamais d'aimer notre Créateur, d'obéir à celui dont l'unique -commandement est toutefois si juste: mes constantes pensées m'en ont -toujours assuré, et m'en assureront toujours. Cependant ce que tu dis -de ce qui s'est passé dans le ciel fait naître en moi quelque doute, -mais un plus vif désir encore, si tu y consens, d'en entendre le récit -entier; il doit être étrange et digne d'être écouté dans un -religieux silence. Nous avons encore beaucoup de temps, car à peine le -soleil achève la moitié de sa course, et commence à peine l'autre -moitié dans la grande zone du ciel.» - -Telle fut la demande d'Adam: Raphaël consentant après une courte -pause, parla de la sorte: - -«Quel grand sujet tu m'imposes, ô premier des hommes! tâche difficile -et triste! car comment retracerai-je aux sens humains les invisibles -exploits d'esprits combattants? comment, sans en être affligé, -raconter la ruine d'un si grand nombre d'anges autrefois glorieux et -parfaits, tant qu'ils restèrent fidèles? Comment enfin dévoiler les -secrets d'un autre monde, qu'il n'est peut-être pas permis de -révéler? Cependant pour ton bien toute dispense est accordée. Ce qui -est au-dessus de la portée du sens humain, je le décrirai de manière -à l'exprimer le mieux possible, en comparant les formes spirituelles -aux formes corporelles: si la terre est l'ombre du ciel, les choses, -dans l'une et l'autre, ne peuvent-elles se ressembler plus qu'on ne le -croit sur la terre? - -«Alors que ce monde n'était pas encore, le chaos informe régnait où -roulent à présent les cieux, où la terre demeure à présent en -équilibre sur son centre: un jour (car le temps, quoique dans -l'éternité, appliqué au mouvement, mesure toutes les choses qui ont -une durée par le présent, le passé et l'avenir), un de ces jours -qu'amène la grande année du ciel, les armées célestes des anges, -appelées de toutes les extrémités du ciel par une convocation -souveraine, s'assemblèrent innombrables devant le trône du -Tout-Puissant, sous leurs hiérarques en ordres brillants. Dix mille -bannières levées s'avancèrent, étendards et gonfalons entre -l'arrière et l'avant-garde, flottaient en l'air et servaient à -distinguer les hiérarchies, les rangs et les degrés, ou dans leurs -tissus étincelants portaient blasonnés de saints mémoriaux, des actes -éminents de zèle et d'amour, recordés. Lorsque dans des cercles d'une -circonférence indicible, les légions se tinrent immobiles, orbes dans -orbes, le Père infini, près duquel était assis le Fils dans le sein -de la béatitude, parla, comme du haut d'un mont flamboyant dont -l'éclat avait rendu le sommet invisible: - -«--Écoutez tous, vous anges, race de la lumière, Trônes, -Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, écoutez mon décret qui -demeurera irrévocable: ce jour j'ai engendré celui que je déclare mon -Fils unique, et sur cette sainte montagne j'ai sacré celui que vous -voyez maintenant à ma droite. Je l'ai établi votre chef, et j'ai juré -par moi-même que tous les genoux dans les cieux fléchiraient devant -lui et le confesseraient Seigneur. Sous le règne de ce grand -vice-gérant demeurez unis, comme une seule âme indivisible, à jamais -heureux. Qui lui désobéit me désobéit, rompt l'union: ce jour-là, -rejeté de Dieu et de la vision béatifique, il tombe profondément -abîmé dans les ténèbres extérieures, sa place ordonnée sans -rédemption, sans fin.» - -«Ainsi dit le Tout-Puissant. Tous parurent satisfaits de ses paroles; -tous le parurent, mais tous ne l'étaient pas. - -«Ce jour, comme les autres jours solennels, ils l'employèrent en -chants et en danses autour de la colline sacrée (danses mystiques, que -la sphère étoilée des planètes et des étoiles fixes, dans toutes -ses révolutions, imite de plus près par ses labyrinthes tortueux, -excentriques, entrelacés, jamais plus réguliers que quand ils -paraissent le plus irréguliers); dans leurs mouvements l'harmonie -divine adoucit si bien ses tons enchanteurs, que l'oreille de Dieu même -écoute charmée. - -«Le soir approchait (car nous avons aussi notre soir et notre matin, -non par nécessité, mais pour variété délectable): après les -danses, les esprits furent désireux d'un doux repas. Comme ils se -tenaient tous en cercle, des tables s'élevèrent et furent soudain -chargées de la nourriture des anges. Le nectar couleur de rubis, fruit -des vignes délicieuses qui croissent dans le ciel, coule dans des -coupes de perles, de diamants et d'or massif. Couchés sur les fleurs et -couronnés de fraîches guirlandes, ils mangent, ils se désaltèrent, -et dans une aimable communion, boivent à longs traits l'immortalité et -la joie. Aucune surabondance n'est à craindre là où une pleine mesure -est la seule limite à l'excès, en présence du Dieu de toute bonté, -qui leur versait d'une main prodigue, se réjouissant de leur plaisir. - -«Cependant la nuit d'ambroisie, exhalée avec les nuages de cette haute -montagne de Dieu, d'où sortent la lumière et l'ombre, avait changé la -face brillante du ciel en un gracieux crépuscule (car la nuit ne vient -point là sous un plus sombre voile), et une rosée parfumée de rose -disposa tout au repos, hors les yeux de Dieu qui ne dorment jamais. Dans -une vaste plaine, beaucoup plus vaste que ne le serait le globe de la -terre déployé en plaine (tels sont les parvis de Dieu), l'armée -angélique, dispersée par bandes et par files, étendit son camp le -long des ruisseaux vivants, parmi les arbres de vie; pavillons sans -nombre soudain dressés; célestes tabernacles où les anges sommeillent -caressés de fraîches brises, excepté ceux qui dans leur course, -alternent toute la nuit, autour du trône suprême, des hymnes -mélodieux. - -«Mais il ne veillait pas de la sorte, Satan (ainsi l'appelle-t-on -maintenant, son premier nom n'est plus prononcé dans le ciel). Lui -parmi les premiers, sinon le premier des archanges, grand en pouvoir, en -faveur, en prééminence, lui cependant saisi d'envie contre le Fils de -Dieu, honoré ce jour-là de son Père, et proclamé Messie Roi -consacré, ne put par orgueil supporter cette vue, et il se crut -dégradé. De là concevant un dépit et une malice profonde, aussitôt -que minuit eut amené l'heure obscure la plus amie du sommeil et du -silence, il résolut de se retirer avec toutes ses légions, et, -contempteur du trône suprême, à le laisser désobéi et inadoré. Il -éveilla son premier subordonné, et lui parla ainsi à voix basse: - -«--Dors-tu, compagnon cher? quel sommeil peut clore tes paupières? ne -te souvient-il plus du décret d'hier, échappé si tard aux lèvres du -Souverain du ciel? Tu es accoutumé à me communiquer tes pensées; je -suis habitué à te faire part des miennes: éveillés nous ne faisons -qu'un; comment donc ton sommeil pourrait-il à présent nous rendre -dissidents? De nouvelles lois, tu le vois, nous sont imposées: de -nouvelles lois de celui qui règne peuvent faire naître, en nous, qui -servons, de nouveaux sentiments et de nouveaux conseils pour débattre -les chances qui peuvent suivre: dans ce lieu il ne serait pas sûr d'en -dire davantage. Assemble les chefs de toutes ces myriades que nous -conduisons; disons-leur que par ordre, avant que la nuit obscure ait -retiré son ombreux nuage, je dois me hâter, avec tous ceux qui sous -moi font flotter leurs bannières, de revoler promptement vers le lieu -où nous possédons les quartiers du nord, pour faire les préparatifs -convenables à la réception de notre Roi, le grand Messie, et de ses -nouveaux commandements; son intention est de passer promptement en -triomphe au milieu de toutes les hiérarchies et de leur dicter des -lois.-- - -«Ainsi parla le perfide archange, et il versa une maligne influence -dans le sein inconsidéré de son compagnon; celui-ci appelle ensemble, -ou l'un après l'autre, les chefs qui commandent, sous lui-même -commandant. Il leur dit, comme il en était chargé, que par ordre du -Très-Haut, avant que la nuit, avant que la sombre nuit ait abandonné -le ciel, le grand étendard hiérarchique doit marcher en avant; il leur -en dit la cause suggérée, et jette parmi eux des mots ambigus et -jaloux, afin de sonder ou de corrompre leur intégrité. Tous obéirent -au signal accoutumé et à la voix supérieure de leur grand potentat; -car grand en vérité était son nom, et haut son rang dans le ciel: son -air, pareil à celui de l'étoile du matin qui guide le troupeau -étoilé, les séduisit, et ses impostures entraînèrent à sa suite la -troisième partie de l'ost du ciel. - -«Cependant l'œil éternel dont le regard découvre les plus secrètes -pensées, du haut de sa montagne sainte et du milieu des lampes d'or qui -brûlent nuitamment devant lui, vit, sans leur lumière, la rébellion -naissante; il vit en qui elle se formait, comment elle se répandait -parmi les fils du matin, quelles multitudes se liguaient pour s'opposer -à son auguste décret. Et souriant, il dit à son Fils unique: - -«--Fils, en qui je vois ma gloire dans toute sa splendeur, héritier de -tout mon pouvoir! une chose maintenant nous touche de près; il s'agit -de notre omnipotence, des armes que nous prétendons employer pour -maintenir ce que de toute ancienneté nous prétendons de divinité et -d'empire. Un ennemi s'élève avec l'intention d'ériger son trône -égal aux nôtres, dans tout le vaste septentrion. Non content de cela, -il a en pensée d'éprouver dans une bataille ce qu'est notre force ou -notre droit. Songeons-y donc, et dans ce danger, rassemblons promptement -les forces qui nous restent; servons-nous-en dans notre défense, de -crainte de perdre par mégarde notre haute place, notre sanctuaire, -notre montagne.» - -«Le Fils lui répondit d'un air calme et pur, ineffable, serein et -brillant de divinité: - -«--Père tout-puissant, tu as justement tes ennemis en dérision; dans -ta sécurité tu ris de leurs vains projets, de leurs vains tumultes, -sujet de gloire pour moi, qu'illustre leur haine, quand ils verront -toute la puissance royale à moi donnée pour dompter leur orgueil, et -pour leur apprendre par l'événement si je suis habile à réprimer les -rebelles, ou si je dois être regardé comme le dernier dans le -ciel.»-- - -«Ainsi parla le Fils. - -«Mais Satan avec ses forces était déjà avancé dans sa course -ailée: armée innombrable comme les astres de la nuit, ou comme ces -gouttes de rosée, étoiles du matin, que le soleil convertit en perles -sur chaque feuille et sur chaque fleur. Ils passèrent des régions, -puissantes régences de séraphins, de potentats et de Trônes, dans -leurs triples degrés, régions auxquelles ton empire, Adam, n'est pas -plus que ce jardin n'est à toute la terre et à toute la mer, au globe -entier étendu en longueur. - -«Ces régions passées, ils arrivèrent enfin aux limites du nord, et -Satan à son royal séjour, placé haut sur une colline, étincelant au -loin comme une montagne élevée sur une montagne avec des pyramides et -des tours taillées dans des carrières de diamants et dans des rochers -d'or; palais du grand Lucifer (ainsi cette structure est appelée dans -la langue des hommes), que peu de temps après affectant l'égalité -avec Dieu, en imitation de la montagne où le Messie fut proclamé à la -vue du ciel, Satan nomma la montagne d'Alliance; car ce fut là qu'il -assembla toute sa suite, prétendant qu'il en avait reçu l'ordre, pour -délibérer sur la grande réception à faire à leur Roi, prêt à -venir. Avec cet art calomnieux qui contrefait la vérité, il captiva -ainsi leurs oreilles: - -«--Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, si ces -titres magnifiques restent encore, et ne sont pas purement de vains -noms, depuis que par décret un autre s'est enflé de tout pouvoir, et -nous a éclipsés par son titre de Roi consacré! pour lui nous avons -fait en toute hâte cette marche de minuit, nous nous sommes assemblés -ici en désordre, uniquement pour délibérer avec quels nouveaux -honneurs nous pouvons le mieux recevoir celui qui vient recevoir de nous -le tribut du genou, non encore payé, vile prosternation! À un seul, -c'était déjà trop; mais le payer double, comment l'endurer? le payer -au premier et à son image maintenant proclamée! Mais qu'importe si de -meilleurs conseils élèvent nos esprits, et nous apprennent à rejeter -ce joug? - -«Voulez-vous tendre le cou? Préférez-vous fléchir un genou assoupli? -Vous ne le voudrez pas, si je me flatte de vous bien connaître, ou si -vous vous connaissez vous-mêmes pour natifs et fils du ciel que -personne ne posséda avant nous. Si nous ne sommes pas tous égaux, nous -sommes tous libres, également libres: car les rangs et les degrés ne -jurent pas avec la liberté, mais s'accordent avec elle. Qui donc, en -droit ou en raison, peut s'arroger la monarchie parmi ceux qui, de -droit, vivent ses égaux, sinon en pouvoir et en éclat, du moins en -liberté? - -«Qui peut introduire des lois et des édits parmi nous, nous qui, même -sans lois, n'errons jamais? Beaucoup moins celui-ci peut-il être notre -maître, et prétendre à notre adoration au détriment de ces titres -impériaux qui attestent que notre être est fait pour gouverner, non -pour servir?»-- - -«Jusque-là ce hardi discours avait été écouté sans contrôle, -lorsque parmi les séraphins Abdiel (personne avec plus de ferveur -n'adorait Dieu et n'obéissait aux divins commandements), se leva et -dans le feu d'un zèle sévère s'opposa ainsi au torrent de la furie de -Satan: - -«--Ô argument blasphématoire, faux et orgueilleux! paroles qu'aucune -oreille ne pouvait s'attendre à écouter dans le ciel, moins encore de -toi que de tous les autres, ingrat, élevé si haut toi-même au-dessus -de tes pairs? - -«Peux-tu, avec une obliquité impie, condamner ce juste décret de -Dieu, prononcé et juré: que devant son Fils unique, investi par droit -du sceptre royal, toute âme dans le ciel ploiera le genou, et par cet -honneur dû le confessera Roi légitime? Il est injuste, dis-tu, tout -net injuste de lier par des lois celui qui est libre, et de laisser -l'égal régner sur des égaux, un sur tous avec un pouvoir auquel nul -autre ne succédera. - -«Donneras-tu des lois à Dieu? Prétends-tu discuter des points de -liberté avec celui qui t'a fait ce que tu es, qui a formé les -puissances du ciel comme il lui a plu, et qui a circonscrit leur être? -Cependant, enseignés par l'expérience, nous savons combien il est bon, -combien il est attentif à notre bien et à notre dignité, combien il -est loin de sa pensée de nous amoindrir, incliné qu'il est plutôt à -exalter notre heureux état, en nous unissant plus étroitement sous un -chef. Mais, quand on t'accorderait qu'il est injuste que l'égal règne -monarque sur des égaux, toi-même, quoique grand et glorieux, penses-tu -que toi ou toutes les natures angéliques réunies en une seule, -égalent son Fils engendré? Par lui comme par sa parole, le Père -tout-puissant a fait toutes choses, même toi et tous les esprits du -ciel, créés par lui dans leurs ordres brillants; il les a couronnés -de gloire, et à leur gloire les a nommés Trônes, Dominations, -Principautés, Vertus, Puissances; essentielles Puissances! non par son -règne obscurcies, mais rendues plus illustres, puisque lui, notre chef, -ainsi réduit, devient un de nous. Ses lois sont nos lois; tous les -honneurs qu'on lui rend nous reviennent. - -«Cesse donc cette rage impie et ne tente pas ceux-ci; hâte-toi -d'apaiser le Père irrité et le Fils irrité, tandis que le pardon, -imploré à temps, peut être obtenu.» - -«Ainsi parla l'ange fervent, mais son zèle non secondé fut jugé hors -de saison ou singulier et téméraire. L'apostat s'en réjouit et lui -répliqua avec plus de hauteur: - -«--Nous avons donc été formés, dis-tu, et œuvre de seconde main, -transférés par tâche du Père à son Fils? Assertion étrange et -nouvelle! Nous voudrions bien savoir où tu as appris cette doctrine: -qui a vu cette création lorsqu'elle eut lieu? Te souviens-tu d'avoir -été fait, et quand le Créateur te donna l'être? Nous ne connaissons -point de temps où nous n'étions pas comme à présent; nous ne -connaissons personne avant nous: engendrés de nous-mêmes, sortis de -nous-mêmes par notre propre force vive, lorsque le cours de la -fatalité eut décrit son plein orbite, et que notre naissance fut -mûre, nous naquîmes de notre ciel natal, fils éthérés. Notre -puissance est de nous; notre droite nous enseignera les faits les plus -éclatants, pour éprouver celui qui est notre égal. Tu verras alors si -nous prétendons nous adresser à lui par supplications et environner le -trône suprême en le suppliant ou en l'assiégeant. Ce rapport, ces -nouvelles, porte-les à l'Oint du Seigneur, et fuis avant que quelque -malheur n'interrompe ta fuite.» - -«Il dit: et comme le bruit des eaux profondes un murmure rauque -répondit à ces paroles applaudies de l'ost innombrable. Le flamboyant -séraphin n'en fut pas moins sans crainte, quoique seul et entouré -d'ennemis; intrépide, il réplique: - -«--Ô abandonné de Dieu, ô esprit maudit, dépouillé de tout bien! -je vois ta chute certaine: et ta bande malheureuse, enveloppée dans -cette perfidie, est atteinte de la contagion de ton crime et de ton -châtiment. - -«Désormais ne t'agite plus pour savoir comment tu secoueras le joug du -Messie de Dieu; ces indulgentes lois ne seront plus désormais -invoquées: d'autres décrets sont déjà lancés contre toi sans appel. -Ce sceptre d'or, que tu repousses, est maintenant une verge de fer pour -meurtrir et briser ta désobéissance. Tu m'as bien conseillé: je fuis, -non toutefois par ton conseil et devant tes menaces; je fuis ces tentes -criminelles et réprouvées, dans la crainte que l'imminente colère -éclatant dans une flamme soudaine, ne fasse aucune distinction. -Attends-toi à sentir bientôt sur ta tête son tonnerre, feu qui -dévore. Alors tu appendras, en gémissant, à connaître celui qui t'a -créé quand tu connaîtras celui qui peut t'anéantir.»-- - -«Ainsi parla le séraphin Abdiel, trouvé fidèle parmi les infidèles, -fidèle seul. Chez d'innombrables imposteurs, immuable, inébranlé, non -séduit, non terrifié, il garda sa loyauté, son amour et son zèle. Ni -le nombre ni l'exemple ne purent le contraindre à s'écarter de la -vérité, ou à altérer, quoique seul, la constance de son esprit. Il -se retira du milieu de cette armée; pendant un long chemin, il passa à -travers les dédains ennemis; il les soutint, supérieur à l'injure, ne -craignant rien de la violence; avec un mépris rendu, il tourna le dos -à ces orgueilleuses tours vouées à une prompte destruction.» - - - - -LIVRE SIXIÈME - - -ARGUMENT - - -Raphaël continue à raconter comment Michel et Gabriel furent envoyés -pour combattre contre Satan et ses anges. La première bataille -décrite. Satan, avec ses Puissances, se retire pendant la nuit: il -convoque un conseil, invente des machines diaboliques qui, au second -jour de la bataille, mirent en désordre Michel et ses anges. Mais à la -fin, arrachant les montagnes, ils ensevelirent les forces et les -machines de Satan. Cependant le tumulte ne cessant pas. Dieu, le -troisième jour, envoya son fils le Messie, auquel il avait réservé la -gloire de cette victoire. Le Fils, dont la puissance de son Père, -venant au lieu du combat, ordonnant à toutes ses légions de rester -tranquilles des deux côtés, se précipitant avec son char et son -tonnerre au milieu des ennemis, les poursuit, incapables qu'ils étaient -de résister, vers la muraille du ciel. Le ciel s'ouvrant, ils tombent -en bas avec horreur et confusion, au lieu du châtiment préparé pour -eux dans l'abîme: le Messie retourne triomphant à son Père. - - - - -«Toute la nuit, l'ange intrépide, non poursuivi, continua sa route à -travers la vaste plaine du ciel, jusqu'à ce que le Matin, éveillé par -les Heures qui marchent en cercle, ouvrit avec sa main de rose les -portes de la lumière. Il est sous le mont de Dieu et tout près de son -trône, une grotte qu'habitent et déshabitent tour à tour la lumière -et les ténèbres, en perpétuelle succession, ce qui produit dans le -ciel une agréable vicissitude pareille au jour et à la nuit. La -lumière sort, et par l'autre porte entrent les ténèbres obéissantes, -attendant l'heure de voiler les cieux, bien que là les ténèbres -ressemblent au crépuscule ici. - -«Maintenant l'aurore se levait telle qu'elle est dans le plus haut -ciel, vêtue de l'or de l'empyrée; devant elle s'évanouissait la nuit -percée des rayons de l'orient: soudain toute la campagne, couverte -d'épais et brillants escadrons rangés en bataille, de chariots, -d'armes flamboyantes, de chevaux de feu, réfléchissant éclair sur -éclair, frappe la vue d'Abdiel; il aperçut la guerre, la guerre dans -son appareil, et il trouva déjà connue la nouvelle qu'il croyait -apporter. Il se mêla plein de joie, à ces puissances amies, qui le -reçurent avec allégresse et avec d'immenses acclamations, le seul qui, -de tant de myriades perdues, le seul qui revenait sauvé. Elles le -conduisent hautement applaudi à la montagne sacrée, et le présentent -au trône suprême. Une voix, du milieu d'un nuage d'or, fut doucement -entendue: - -«--Serviteur de Dieu, tu as bien fait; tu as bien combattu dans le -meilleur combat, toi, qui seul as soutenu contre des multitudes -révoltées la cause de la vérité, plus puissant en paroles qu'elles -ne le sont en armes. Et pour rendre témoignage à la vérité, tu as -bravé le reproche universel, pire à supporter que la violence; car ton -unique soin était de demeurer approuvé du regard de Dieu, quoique des -mondes te jugeassent pervers. Un triomphe plus facile maintenant te -reste, aidé d'une armée d'amis: c'est de retourner chez tes ennemis -plus glorieux que tu n'en fus méprisé quand tu les quittas, de -soumettre par la force ceux qui refusent la raison pour leur loi, la -droite raison pour leur loi, et pour leur roi le Messie, régnant par -droit de mérite. - -«Va, Michel, prince des armées célestes, et toi immédiatement après -lui en achèvements militaires, Gabriel: conduisez au combat ceux-ci, -mes invincibles enfants; conduisez mes saints armés, rangés par -milliers et millions pour la bataille, égaux en nombre à cette foule -rebelle et sans dieu. Assaillez-les sans crainte avec le feu et les -armes hostiles; en les poursuivant jusqu'au bord du ciel, chassez-les de -Dieu et du bonheur vers le heu de leur châtiment, le gouffre du -Tartare, qui déjà ouvre large son brûlant chaos pour recevoir leur -chute.»-- - -«Ainsi parla la voix souveraine, et les nuages commencèrent à -obscurcir toute la montagne, et la fumée à rouler en noirs torses, en -flammes retenues, signal du réveil de la colère. Avec non moins de -terreur, l'éclatante trompette éthérée commence à souffler d'en -haut; à ce commandement les puissances militantes qui tenaient pour le -ciel (formées en puissant carré dans une union irrésistible) -avancèrent en silence leurs brillantes légions, au son de -l'instrumentale harmonie qui inspire l'héroïque ardeur des actions -aventureuses, sous des chefs immortels, pour la cause de Dieu et de son -Messie. Elles avancent fermes et sans se rompre: ni haute colline, ni -vallée rétrécie, ni bois, ni ruisseau, ne divisent leurs rangs -parfaits, car elles marchent élevées au-dessus du sol, et l'air -obéissant soutient leur pas agile: comme l'espèce entière des oiseaux -rangés en ordre sur leur aile, furent appelés dans Éden pour recevoir -leurs noms de toi, ô Adam, ainsi les légions parcoururent maints -espaces dans le ciel, maintes provinces dix fois grandes comme la -longueur de la terre. - -«Enfin, loin à l'horizon du nord se montra, d'une extrémité à -l'autre, une région de feu, étendue sous la forme d'une armée. -Bientôt en approchant apparurent les puissances liguées de Satan, -hérissées des rayons innombrables des lances droites et inflexibles; -partout casques pressés, boucliers variés peints d'insolents -emblèmes: ces troupes se hâtaient avec une précipitation furieuse, -car elles se flattaient d'emporter ce jour-là même, par combat ou -surprise, le mont de Dieu, et d'asseoir sur son trône le superbe -aspirant, envieux de son empire; mais, au milieu du chemin leurs -pensées furent reconnues folles et vaines. Il nous sembla d'abord -extraordinaire que l'ange fît la guerre à l'ange, qu'ils se -rencontrassent dans une furieuse hostilité ceux-là accoutumés à se -rencontrer si souvent unis aux fêtes de la joie et de l'amour comme -fils d'un seul maître, et chantant l'éternel Père; mais le cri de la -bataille s'éleva, et le bruit rugissant de la charge mit fin à toute -pensée plus douce. - -«Au milieu des siens, l'apostat, élevé comme un dieu, était assis -sur son char de soleil, idole d'une majesté divine, entouré de -chérubins flamboyants et de boucliers d'or. Bientôt il descendit de ce -trône pompeux, car il ne restait déjà plus entre les deux armées -qu'un espace étroit (intervalle effrayant!) et front contre front elles -présentaient arrêtées une terrible ligne d'une affreuse longueur. À -la sombre avant-garde, sur le rude bord des bataillons, avant qu'ils se -joignissent, Satan à pas immenses et superbes, couvert d'une armure -d'or et de diamant, s'avançait comme une tour, Abdiel ne put supporter -cette vue; il se tenait parmi les plus braves, et se préparait aux plus -grands exploits; il sonde ainsi son cœur résolu: - -«--Ô Ciel! une telle ressemblance avec le Très-Haut peut-elle rester -où la foi et la réalité ne restent plus? Pourquoi la puissance ne -défaut-elle pas là où la vertu a failli, ou pourquoi le plus -présomptueux n'est-il pas le plus faible? Quoique à le voir Satan -semble invincible, me confiant au secours du Tout-puissant, je prétends -éprouver la force de celui dont j'ai déjà éprouvé la raison fausse -et corrompue: n'est-il pas juste que celui qui l'a emporté dans la -lutte de la vérité l'emporte dans les armes, vainqueur pareillement -dans les deux combats? Si le combat est brutal et honteux quand la -raison se mesure avec la force, encore il est d'autant plus juste que la -raison triomphe.»-- - -«Ainsi réfléchissant il sort à l'opposite du milieu de ses pairs -armés; il rencontre à mi-voie son audacieux ennemi, qui, se voyant -prévenu en devient plus furieux; il le défie ainsi avec assurance: - -«--Superbe, vient-on au devant de toi? Ton espérance était -d'atteindre inopposé la hauteur où tu aspires, d'atteindre le trône -de Dieu non gardé et son côté abandonné par la terreur de ton -pouvoir ou de ta langue puissante. Insensé! tu ne songeais pas combien -il est vain de se lever en armes contre le Tout-Puissant, contre celui -qui des plus petites choses aurait pu lever sans fin d'incessantes -armées pour écraser ta folie; ou, de sa main solitaire atteignant au -delà de toute limite, il pourrait d'un seul coup, sans assistance, te -finir, et ensevelir tes légions sous les ténèbres. Mais t'en -aperçois-tu? tous ne sont pas à ta suite; il en est qui préfèrent la -foi et la piété envers Dieu, bien qu'ils te fussent invisibles alors -qu'à ton monde je semblais être dans l'erreur, en différant seul de -l'avis de tous. Tu la vois ma secte maintenant: apprends trop tard que -quelques-uns peuvent savoir, quand des milliers se trompent.»-- - -«Le grand ennemi le regardant de travers d'un œil de dédain: - -«--À la male heure pour toi, mais à l'heure désirée de ma -vengeance, toi que je cherchais le premier, tu reviens de ta fuite, ange -séditieux, pour recevoir ta récompense méritée, pour faire le -premier essai de ma droite provoquée, puisque ta langue inspirée de la -contradiction osa la première s'opposer à la troisième partie des -dieux réunis en synode pour assurer leurs divinités. Ceux qui sentent -en eux une vigueur divine, ne peuvent accorder l'omnipotence à -personne. Mais tu te portes en avant de tes compagnons, ambitieux que tu -es de m'enlever quelques plumes, pour que ton succès puisse annoncer la -destruction du reste: je m'arrête un moment, de peur que tu ne te -vantes qu'on n'ait pu te répondre; je veux t'apprendre ceci: je crus -d'abord que liberté et ciel ne faisaient qu'un pour les âmes -célestes; mais je vois à présent que plusieurs, par bassesse, -préfèrent servir; esprits domestiques tramés dans les fêtes et les -chansons! Tels sont ceux que tu as armés, les ménétriers du ciel, -l'esclavage pour combattre la liberté: ce que sont leurs actions -comparées, ce jour le prouvera.»-- - -«Le sévère Abdiel répond brièvement: - -«--Apostat, tu te trompes encore: éloigné de la voie de la vérité, -tu ne cesseras plus d'errer. Injustement tu flétris du nom de servitude -l'obéissance que Dieu ou la nature ordonne. Dieu et la nature -commandent la même chose, lorsque celui qui gouverne est le plus digne, -et qu'il excelle sur ceux qu'il gouverne. La servitude est de servir -l'insensé ou celui qui s'est révolté contre un plus digne que lui, -comme les tiens te servent à présent, toi non libre, mais esclave de -toi-même. Et tu oses effrontément insulter à notre devoir! Règne -dans l'enfer, ton royaume; laisse-moi servir dans le ciel Dieu à jamais -béni, obéir à son divin commandement qui mérite le plus d'être -obéi; toutefois attends dans l'enfer, non des royaumes, mais des -chaînes. Cependant revenu de ma fuite, comme tu le disais tout à -l'heure, reçois ce salut sur ta crête impie.»-- - -«À ces mots, il lève un noble coup qui ne resta pas suspendu, mais -tomba comme la tempête sur la crête orgueilleuse de Satan: ni la vue, -ni le mouvement de la rapide pensée, moins encore le bouclier, ne -purent prévenir la ruine. Dix pas énormes il recule; au dixième, sur -son genou fléchi il est soutenu par sa lance massive, comme si, sur la -terre, des vents sous le sol ou des eaux forçant leur passage eussent -poussé obliquement hors de sa place une montagne, à moitié abîmée -avec tous ses pins. L'étonnement saisit les Trônes rebelles, mais une -rage plus grande encore, quand ils virent ainsi abattu le plus puissant -d'entre eux. Les nôtres, remplis de joie et de l'ardent désir de -combattre, poussèrent un cri, présage de la victoire. Michel ordonne -de sonner l'archangélique trompette; elle retentit dans le vaste du -ciel, et les anges fidèles chantent Hosanna au Très-Haut. De leur -côté, les légions adverses ne restèrent pas à nous contempler; non -moins terribles, elles se joignirent dans l'horrible choc. - -«Alors s'élevèrent une orageuse furie et des clameurs telles qu'on -n'en avait jamais jusqu'alors entendu dans le ciel. Les armes heurtant -l'armure crient en horrible désaccord; les roues furieuses des chariots -d'airain rugissent avec rage: terrible est le bruit de la bataille! Sur -nos têtes les sifflements aigus des dards embrasés volent en -flamboyantes volées, et en volant voûtent de feu les deux osts. Sous -cette coupole ardente se précipitaient au combat les corps d'armée -dans un assaut funeste et une fureur inextinguible; tout le ciel -retentissait: si la terre eût été alors, toute la terre eut tremblé -jusqu'à son centre. - -«Faut-il s'en étonner quand de l'un et de l'autre côté, fiers -adversaires, combattaient des millions d'anges dont le plus faible -pourrait manier les éléments et s'armer de la force de toutes leurs -régions? Combien donc deux armées combattant l'une contre l'autre -avaient-elles plus de pouvoir pour allumer l'épouvantable combustion de -la guerre, pour bouleverser, sinon pour détruire leur fortuné séjour -natal, si le Roi tout-puissant et éternel, tenant le ciel d'une main -ferme, n'eût dominé et limité leur force! En nombre, chaque légion -ressemblait à une nombreuse armée; en force, chaque main armée valait -une légion. Conduit au combat, chaque soldat paraissait un chef, chaque -chef, un soldat; ils savaient quand avancer ou s'arrêter, quand -détourner le fort de la bataille, quand ouvrir et quand fermer les -rangs de la hideuse guerre. Ni pensée de fuite, ni pensée de retraite, -ni action malséante qui marquât la peur: chacun comptait sur soi, -comme si de son bras seul dépendait le moment de la victoire. - -«Des faits d'une éternelle renommée furent accomplis, mais sans -nombre; car immense et variée se déployait cette guerre; tantôt -combat maintenu sur un terrain solide; tantôt prenant l'essor sur une -aile puissante, et tourmentant tout l'air: alors tout l'air semblait un -feu militant. La bataille en balance égale fut longtemps suspendue, -jusqu'à ce que Satan, qui ce jour-là avait montré une force -prodigieuse et ne rencontrait point d'égal dans les armes; jusqu'à ce -que Satan, courant de rang en rang à travers l'affreuse mêlée des -séraphins en désordre, vit enfin le lieu où l'épée de Michel -fauchait et abattait des escadrons entiers. - -«Michel tenait à deux mains, avec une force énorme cette épée qu'il -brandissait en l'air: l'horrible tranchant tombait, dévastant au large. -Pour arrêter une telle destruction, Satan se hâte et oppose au fer de -Michel l'orbe impénétrable de dix feuilles de diamant, son ample -bouclier, vaste circonférence. À son approche, le grand archange -sursit à son travail guerrier; ravi, dans l'espoir de terminer ici la -guerre intestine du ciel (le grand ennemi étant vaincu ou traîné -captif dans les chaînes), il fronce un sourcil redoutable, et le visage -enflammé, il parle ainsi le premier: - -«--Auteur du mal, inconnu et sans nom dans le ciel jusqu'à ta -révolte, aujourd'hui abondant comme tu le vois, à ces actes d'une -lutte odieuse, odieuse à tous, quoique par une juste mesure elle pèse -le plus sur toi et sur tes adhérents. Comment as-tu troublé l'heureuse -paix du ciel et apporté dans la nature la misère, incréée avant le -crime de ta rébellion! combien as-tu empoisonné de ta malice des -milliers d'anges, jadis droits et fidèles, maintenant devenus -traîtres! Mais ne crois pas bannir d'ici le saint repos; le ciel te -rejette de toutes ses limites; le ciel, séjour de la félicité, -n'endure point les œuvres de la violence et de la guerre. Hors d'ici -donc! Que le mal, ton fils, aille avec toi au séjour du mal, l'enfer, -avec toi et ta bande perverse! Là fomente des troubles; mais n'attends -pas que cette épée vengeresse commence ta sentence, ou que quelque -vengeance plus soudaine à qui Dieu donnera des ailes, ne te précipite -avec des douleurs redoublées.»-- - -«Ainsi parle le prince des anges. Son adversaire répliqua: - -«Ne pense pas, par le vent de tes menaces, imposer à celui à qui tu -ne peux imposer par tes actions. Du moindre de ceux-ci as-tu causé la -fuite? ou si tu les forças à la chute, ne se sont-ils pas relevés -invaincus? Espérerais-tu réussir plus aisément avec moi, arrogant, et -avec tes menaces me chasser et ici? Ne t'y trompe pas: il ne finira pas -ainsi le combat que tu appelles mal, mais que nous appelons combat de -gloire. Nous prétendons le gagner, ou transformer ce ciel dans l'enfer, -dont tu dis des fables. Ici du moins nous habiterons libres, si nous ne -régnons. Toutefois, je ne fuirais pas ta plus grande force, quand celui -qu'on nomme le Tout-Puissant viendrait à ton aide: de près comme de -loin je t'ai cherché.»-- - -«Ils cessèrent de parler, et tous deux se préparèrent à un combat -inexprimable: qui pourrait le raconter, même avec la langue des anges? -à quelles choses pourrait-on le comparer sur la terre, qui fussent -assez remarquables pour élever l'imagination humaine à la hauteur d'un -pouvoir semblable à celui d'un Dieu? Car ces deux chefs, soit qu'ils -marchassent, ou demeurassent immobiles, ressemblaient à des dieux par -la taille, le mouvement, les armes, faits qu'ils étaient pour décider -de l'empire du grand ciel. Maintenant leurs flamboyantes épées -ondoient et décrivent dans l'air des cercles affreux; leurs boucliers, -deux larges soleils, resplendissent opposés, tandis que l'attente reste -dans l'horreur. De chaque côté la foule des anges se retira -précipitamment du lieu où la mêlée était auparavant la plus -épaisse, et laissa un vaste champ où il n'y avait pas sûreté dans le -vent d'une pareille commotion. - -«Telles, pour faire comprendre les grandes choses par les petites, si -la concorde de la nature se rompait, si parmi les constellations la -guerre était déclarée, telles deux planètes, précipitées sous -l'influence maligne de l'opposition la plus violente, combattraient au -milieu du firmament, et confondraient leurs sphères ennemies. - -«Les deux chefs lèvent ensemble leurs menaçants bras, qui approchent -en pouvoir de celui du Tout-Puissant; ils ajustent un coup capable de -tout terminer, et qui, n'ayant pas besoin d'être répété, ne laisse -pas le pouvoir indécis. En vigueur ou en agilité, ils ne paraissent -pas inégaux; mais l'épée de Michel, tirée de l'arsenal de Dieu, lui -avait été donnée trempée de sorte que nulle autre, par la pointe ou -la lame, ne pouvait résister à ce tranchant. Elle rencontre l'épée -de Satan; et, descendant pour frapper avec une force précipitée, la -coupe net par la moitié: elle ne s'arrête pas; mais d'un rapide -revers, entrant profondément, elle fend tout le côté droit de -l'archange. - -«Alors pour la première fois Satan connut la douleur, et se tordit -çà et là convulsé; tant la tranchante épée, dans une blessure -continue, passa cruelle à travers lui! Mais la substance éthérée, -non longtemps divisible, se réunit: un ruisseau de nectar sortit de la -blessure, se répandit couleur de sang (de ce sang tel que les esprits -célestes peuvent en répandre), et souilla son armure, jusqu'alors si -brillante. Aussitôt à son aide accoururent de tous côtés un grand -nombre d'anges vigoureux qui interposèrent leur défense; tandis que -d'autres l'emportent sur leurs boucliers à son char, où il demeura -retiré loin des rangs de la guerre. Là, ils le déposèrent grinçant -les dents de douleur, de dépit et de honte, de trouver qu'il n'était -pas sans égal: son orgueil était humilié d'un pareil échec, si fort -au-dessous de sa prétention d'égaler Dieu en pouvoir. - -«Toutefois il guérit vite; car les esprits qui vivent en totalité, -vivant entiers dans chaque partie (non, comme l'homme frêle, dans les -entrailles, le cœur ou la tête, le foie ou les reins), ne sauraient -mourir que par l'anéantissement: ils ne peuvent recevoir de blessure -mortelle dans leur tissu liquide, pas plus que n'en peut recevoir l'air -fluide; ils vivent tout cœur, tout tête, tout œil, tout oreille, tout -intellect, tout sens; ils se donnent à leur gré des membres, et ils -prennent la couleur, la forme et la grosseur qu'ils aiment le mieux, -dense ou rare. - -«Cependant des faits semblables, et qui méritaient d'être -remémorés, se passaient ailleurs, là où la puissance de Gabriel -combattait: avec de fières enseignes, il perçait les bataillons -profonds de Moloch, roi furieux qui le défiait, et qui menaçait de le -traîner attaché aux roues de son char; la langue blasphématrice de -cet ange n'épargnait pas même l'unité sacrée du ciel. Mais tout à -l'heure, fendu jusqu'à la ceinture, ses armes brisées, et dans une -affreuse douleur, il fuit en mugissant. - -«À chaque aile, Uriel et Raphaël vainquirent d'insolents ennemis, -Adramaleck et Asmodée, quoique énormes et armés de rochers de -diamant, deux puissants Trônes, qui dédaignaient d'être moins que des -dieux; leur fuite leur enseigna des pensées plus humbles, broyés -qu'ils furent par des blessures effroyables, malgré la cuirasse et la -cotte de mailles. Abdiel n'oublia pas de fatiguer la troupe athée; à -coups redoublés il renversa Ariel, Arioc, et la violence de Ramiel, -écorché et brûlé. - -«Je pourrais parler de mille autres et éterniser leurs noms ici sur la -terre; mais ces anges élus, contents de leur renommée dans le ciel, ne -cherchent pas l'approbation des hommes. Quant aux autres, bien -qu'étonnants en puissance, en actions de guerre, et avides de -renommée, comme ils sont par arrêt effacés du ciel et de la mémoire -sacrée, laissons-les habiter sans nom le noir oubli. La force séparée -de la vérité et de la justice, indigne de louange, ne mérite que -reproche et ignominie: toutefois, vaine et arrogante, elle aspire à la -gloire, et cherche à devenir fameuse par l'infamie: que l'éternel -silence soit son partage! - -«Et maintenant, leurs plus puissants chefs abattus, l'armée plia, par -plusieurs charges enfoncée: la déroute informe et le honteux désordre -y entrèrent; le champ de bataille était semé d'armes brisées; les -chars et leurs conducteurs, les coursiers de flammes écumants, étaient -renversés en monceaux. Ce qui reste debout recule et accablé de -fatigue dans l'ost satanique exténué qui se défend à peine; -surpris par la pâle frayeur et par le sentiment de la douleur, ces -anges fuient ignominieusement, amenés à ce mal par le péché de la -désobéissance: jusqu'à cette heure, ils n'avaient été assujettis ni -à la crainte, ni à la fuite, ni à la douleur. - -«Il en était tout autrement des inviolables saints; d'un pas assuré -en phalange carrée, ils avançaient entiers, invulnérables, -impénétrablement armés; tel était l'immense avantage que leur -donnait leur innocence sur leurs ennemis; pour n'avoir pas péché, pour -n'avoir pas désobéi, au combat ils demeuraient sans fatigue, -inexposés à souffrir des blessures, bien que de leur rang par la -violence écartés. - -«La nuit à présent commençait sa course; répandant dans le ciel -l'obscurité, elle imposa le silence, et une agréable trêve à -l'odieux fracas de la guerre; sous son abri nébuleux se retirèrent le -vainqueur et le vaincu. Michel et ses anges, restés les maîtres, -campent sur le champ de bataille, posent leurs sentinelles alentour, -chérubins agitant des flammes. De l'autre part, Satan avec ses rebelles -disparut, au loin retiré dans l'ombre. Privé de repos, il appelle de -nuit ses potentats au conseil; au milieu d'eux et non découragé, il -leur parle ainsi: «Ô vous, à présent par le danger éprouvés, à -présent connus dans les armes pour ne pouvoir être dominés, chers -compagnons, trouvés dignes non-seulement de la liberté (trop mince -prétention), mais, ce qui nous touche davantage, dignes d'honneur, -d'empire, de gloire et de renommée! Vous avez soutenu pendant un jour -dans un combat douteux (et si pendant un jour, pourquoi pas pendant des -jours éternels?), vous avez soutenu l'attaque de ce que le Seigneur du -ciel, d'autour de son trône, avait envoyé de plus puissant contre -nous, ce qu'il avait jugé suffisant pour nous soumettre à sa volonté: -il n'en est pas ainsi arrivé!... Donc, ce me semble, nous pouvons le -regarder comme faillible lorsqu'il s'agit de l'avenir, bien que jusque -ici on avait cru à son omniscience. Il est vrai, moins fortement -armés, nous avons eu quelques désavantages, nous avons enduré -quelques souffrances jusque alors inconnues; mais aussitôt qu'elles ont -été connues, elles ont été méprisées, puisque nous savons -maintenant que notre forme empyrée, ne pouvant recevoir d'atteinte -mortelle, est impérissable; quoique percée de blessures, elle se -referme bientôt, guérie par sa vigueur native. À un mal si léger -regardez donc le remède comme facile. Peut-être des armes plus -valides, des armes plus impétueuses, serviront dans la prochaine -rencontre à améliorer notre position, à rendre pire celle de nos -ennemis, ou à égaliser ce qui fait entre nous l'imparité, qui -n'existe pas dans la nature. Si quelque autre cause cachée les a -laissés supérieurs, tant que nous conservons notre esprit entier et -notre entendement sain, une délibération et une active recherche -découvriront cette cause.»-- - -«Il s'assit, et dans l'assemblée se leva Nisroc, le chef des -principautés; il se leva comme un guerrier échappé d'un combat cruel: -travaillé de blessures, ses armes fendues et hachées jusqu'à -destruction; d'un air sombre il parla en répondant ainsi: - -«--Libérateur, toi qui nous délivras des nouveaux maîtres, guide à -la libre jouissance de nos droits comme dieux, il est dur cependant pour -des dieux, nous la trouvons trop inégale la tâche de combattre dans la -douleur contre des armes inégales, contre des ennemis exempts de -douleur et impassibles. De ce mal, notre ruine doit nécessairement -advenir; car que sert la valeur ou la force, quoique sans pareilles, -lorsqu'on est dompté par la douleur qui subjugue tout et fait lâcher -les mains aux plus puissants? Peut-être pourrions-nous retrancher de la -vie le sentiment du plaisir et ne pas nous plaindre, mais vivre -contents, ce qui est la vie la plus calme; mais la douleur est la -parfaite misère, le pire des maux, et si elle est excessive, elle -surmonte toute patience. Celui qui pourra donc inventer quelque chose de -plus efficace pour porter des blessures à nos ennemis encore -invulnérables, ou qui saura nous armer d'une défense pareille à la -leur, ne méritera pas moins de moi que celui auquel nous devons notre -délivrance.»-- - -«Satan, avec un visage composé, répliqua: - -«--Ce secours, non encore inventé, que tu crois justement si essentiel -à nos succès, je te l'apporte. Qui de nous contemple la brillante -surface de ce terrain céleste sur lequel nous vivons, ce spacieux -continent du ciel orné de plante, de fruit, de fleur, d'ambroisie, de -perles et d'or; qui de nous regarde assez superficiellement ces choses -pour ne comprendre d'où elles germent profondément sous la terre, -matériaux noirs et crus d'une écume spiritueuse et ignée, jusqu'à ce -que, touchées et pénétrées d'un rayon des cieux, elles poussent si -belles et s'épanouissent à la lumière ambiante? - -«Ces semences dans leur noire nativité, l'abîme nous les cédera, -fécondées d'une flamme infernale. Foulées dans des machines creuses, -longues et rondes, à l'autre ouverture dilatées et embrasées par le -toucher du feu, avec le bruit du tonnerre, elles enverront de loin à -notre ennemi de tels instruments de désastre, qu'ils abîmeront, -mettront en pièces tout ce qui s'élèvera à l'opposé; nos -adversaires craindront que nous n'ayons désarmé le Dieu tonnant de son -seul trait redoutable. Notre travail ne sera pas long; avant le lever du -jour l'effet remplira notre attente. Cependant revivons! quittons la -frayeur: à la force et à l'habileté réunies songeons que rien n'est -difficile, encore moins désespéré.»-- - -«Il dit: ses paroles firent briller leur visage abattu et ravivèrent -leur languissante espérance. Tous admirent l'invention; chacun -s'étonne de n'avoir pas été l'inventeur; tant paraît aisée une fois -trouvée, la chose qui non trouvée aurait été crue impossible! Par -hasard, dans les jours futurs (si la malice doit abonder), quelqu'un de -ta race, ô Adam, appliqué à la perversité, ou inspiré par une -machination diabolique, pourrait inventer un pareil instrument pour -désoler les fils des hommes entraînés par le péché à la guerre et -au meurtre. - -«Les démons sans délai, volent du conseil à l'ouvrage; nul ne -demeura discourant; d'innombrables mains sont prêtes; en un moment ils -retournent largement le sol céleste, et ils aperçoivent dessous les -rudiments de la nature dans leur conception brute; ils rencontrent les -écumes sulfureuses et nitreuses, les marient, et par un art subtil les -réduisent, adustes et cuites, en grains noirs, et les mettent en -réserve. - -«Les uns fouillent les veines cachées des métaux et des pierres -(cette terre a des entrailles assez semblables) pour y trouver leurs -machines et leurs balles, messagères de ruine; les autres se pourvoient -de roseaux allumés, pernicieux par le seul toucher du feu. Ainsi avant -le point du jour ils finirent tout en secret, la nuit le sachant, et se -rangèrent en ordre avec une silencieuse circonspection, sans être -aperçus. - -«Dès que le bel et matinal orient apparut dans le ciel, les anges -victorieux se levèrent, et la trompette du matin chanta: Aux armes! Ils -prirent leurs rangs en panoplie d'or; troupe resplendissante, bientôt -réunie. Quelques-uns du haut des collines de l'aurore, regardent -alentour; et des éclaireurs légèrement armés rôdent de tous côtés -dans chaque quartier, pour découvrir le distant ennemi, pour savoir -dans quel lieu il a campé ou fui, si pour combattre il est en -mouvement, ou fait halte. Bientôt ils le rencontrèrent bannières -déployées, s'approchant en bataillon lent, mais serré. En arrière, -d'une vitesse extrême, Zophiel, des chérubins l'aile la plus rapide, -vient volant et crie du milieu des airs: - -«--Aux armes, guerriers! aux armes pour le combat! l'ennemi est près; -ceux que nous croyions en fuite nous épargneront, ce jour une longue -poursuite: ne craignez pas qu'ils fuient; ils viennent aussi épais -qu'une nuée, et je vois fixée sur leur visage la morne résolution et -la confiance. Que chacun endosse bien sa cuirasse de diamant, que chacun -enfonce bien son casque, que chacun embrasse fortement son large -bouclier, baissé ou levé; car ce jour, si j'en crois mes conjectures, -ne répandra pas une bruine, mais un orage retentissant de flèches -barbelées de feu.»-- - -«Ainsi Zophiel avertissait ceux qui d'eux-mêmes étaient sur leurs -gardes. En ordre, libres de toutes entraves, s'empressant sans trouble, -ils vont au cri d'alarme, et s'avancent en bataille. Quand voici venir -à peu de distance, à pas pesants, l'ennemi s'approchant épais et -vaste, tramant dans un carré creux ses machines diaboliques enfermées -de tous côtés par des escadrons profonds qui voilaient la fraude. Les -deux armées s'apercevant, s'arrêtent quelque temps; mais soudain Satan -parut à la tête de la sienne, et fut entendu commandant ainsi à haute -voix: - -«--Avant-garde! à droite et à gauche, déployez votre front, afin que -tous ceux qui nous haïssent puissent voir combien nous cherchons la -paix et la conciliation, combien nous sommes prêts à les recevoir à -cœur ouvert, s'ils accueillent nos ouvertures, et s'ils ne nous -tournent pas le dos méchamment; mais je le crains. Cependant témoin le -ciel!... ô ciel, sois témoin à cette heure, que nous déchargeons -franchement notre cœur! Vous qui, désignés, vous tenez debout, -acquittez-vous de votre charge; touchez brièvement ce que nous -proposons, et haut, que tous puissent entendre.»-- - -«Ainsi se raillant en termes ambigus, à peine a-t-il fini de parler, -qu'à droite et à gauche le front se divise, et sur l'un et l'autre -flanc se retire: à nos yeux se découvre, chose nouvelle et étrange! -un triple rang de colonnes de bronze, de fer, de pierre, posées sur des -roues, car elles auraient ressemblé beaucoup à des colonnes ou à des -corps creux faits de chêne ou de sapin émondé dans le bois, ou abattu -sur la montagne, si le hideux orifice de leur bouche n'eût bâillé -largement devant nous, pronostiquant une fausse trêve. Derrière chaque -pièce se tenait un séraphin; dans sa main se balançait un roseau -allumé, tandis que nous demeurions en suspens, réunis et préoccupés -dans nos pensées. - -«Ce ne fut pas long: car soudain tous à la fois les séraphins -étendent leurs roseaux, et les appliquent à une ouverture étroite -qu'ils touchent légèrement. À l'instant tout le ciel apparut en -flammes, mais aussitôt obscurci par la fumée, flammes vomies de ces -machines à la gorge profonde, dont le rugissement effondrait l'air avec -un bruit furieux, et déchirait toutes ses entrailles, dégorgeant leur -surabondance infernale, des tonnerres ramés, des grêles de globes de -fer. Dirigés contre l'ost victorieux, ils frappent avec une furie -tellement impétueuse, que ceux qu'ils touchent ne peuvent rester -debout, bien qu'autrement ils seraient restés fermes comme des rochers. -Ils tombent par milliers, l'ange roulé sur l'archange, et plus vite -encore à cause de leurs armes: désarmés ils auraient pu aisément, -comme esprits, s'échapper rapides par une prompte contraction ou par un -déplacement; mais alors il s'ensuivit une honteuse dispersion, et une -déroute forcée. Il ne leur servit de rien de relâcher leurs files -serrées: que pouvaient-ils faire? Se précipiteraient-ils en avant? Une -répulsion nouvelle, une indécente chute répétée les feraient -mépriser davantage et les rendraient la risée de leurs ennemis; car on -apercevait rangée une autre ligne de séraphins, en posture de faire -éclater leur second tir de foudre: reculer battus, c'est ce -qu'abhorraient le plus les anges fidèles. Satan vit leur détresse, et -s'adressant en dérision à ses compagnons: - -«--Amis, pourquoi ces superbes vainqueurs ne marchent-ils pas en avant? -Tout à l'heure ils s'avançaient fiers, et quand, pour les bien -recevoir avec un front et un cœur ouverts (que pouvons-nous faire de -plus?), nous leur proposons des termes d'accommodement, soudain ils -changent d'idées, ils fuient, et tombent dans d'étranges folies, comme -s'ils voulaient danser! Toutefois pour une danse ils semblent un peu -extravagants et sauvages; peut-être est-ce de joie de la paix offerte. -Mais je suppose que si une fois de plus nos propositions étaient -entendues, nous les pourrions contraindre à une prompte -résolution.»-- - -«Bélial, sur le même ton de plaisanterie: - -«--Général, les termes d'accommodement que nous leur avons envoyés -sont des termes de poids, d'un contenu solide, et pleins d'une force qui -porte coup. Ils sont tels, comme nous pouvons le voir, que tous en ont -été amusés et plusieurs étourdis; celui qui les reçoit en face est -dans la nécessité, de la tête aux pieds, de les bien comprendre; -s'ils ne sont pas compris, ils ont du moins l'avantage de nous faire -connaître quand nos ennemis ne marchent pas droit.»-- - -«Ainsi, dans une veine de gaieté, ils bouffonnaient entre eux, -élevés dans leurs pensées au-dessus de toute incertitude de victoire: -ils présumaient si facile d'égaler par leurs inventions l'éternel -Pouvoir, qu'ils méprisaient son tonnerre, et qu'ils riaient de son -armée tandis qu'elle resta dans le trouble. Elle n'y resta pas -longtemps: la rage inspira enfin les légions fidèles, et leur trouva -des armes à opposer à cet infernal malheur. - -«Aussitôt (admire l'excellence et la force que Dieu a mises dans ses -anges puissants!) ils jettent au loin leurs armes; légers comme le -sillon de l'éclair, ils courent, ils volent aux collines (car la terre -tient du ciel cette variété agréable de colline et de vallée); ils -les ébranlent en les secouant çà et là dans leurs fondements, -arrachent les montagnes avec tout leur poids, rochers, fleuves, forêts, -et les enlevant par leurs têtes chevelues, les portent dans leurs -mains. L'étonnement et, sois-en sûr, la terreur, saisirent les -rebelles quand venant si redoutables vers eux, ils virent le fond des -montagnes tourné en haut, jusqu'à ce que lancées sur le triple rang -des machines maudites, ces machines et toute la confiance des ennemis -furent profondément ensevelies sous le faix de ces monts. Les ennemis -eux-mêmes furent envahis après; au-dessus de leurs têtes volaient de -grands promontoires qui venaient dans l'air répandant l'ombre, et -accablaient des légions entières armées. Leurs armures accroissaient -leur souffrance: leur substance, enfermée dedans, était écrasée et -broyée, ce qui les travaillait d'implacables tourments et leur -arrachait des gémissements douloureux. Longtemps ils luttèrent sous -cette masse avant de pouvoir s'évaporer d'une telle prison, quoique -esprits de la plus pure lumière; la plus pure naguère, maintenant -devenue grossière par le péché. - -«Le reste de leurs compagnons, nous imitant, saisit de pareilles armes, -et arracha les coteaux voisins: ainsi les monts rencontrent dans l'air -les monts lancés de part et d'autre avec une projection funeste, de -sorte que sous la terre on combat dans une ombre effrayante; bruit -infernal! La guerre ressemble à des jeux publics, auprès de cette -rumeur. Une horrible confusion entassée sur la confusion s'éleva, et -alors tout le ciel serait allé en débris et se serait couvert de -ruines, si le Père tout-puissant, qui siège enfermé dans son -inviolable sanctuaire des cieux, pesant l'ensemble des choses, n'avait -prévu ce tumulte et n'avait tout permis pour accomplir son grand -dessein: honorer son Fils consacré, vengé de ses ennemis, et déclarer -que tout pouvoir lui était transféré. À ce Fils, assesseur de son -trône, il adresse ainsi la parole: - -«--Splendeur de ma gloire, Fils bien aimé, Fils sur le visage duquel -est vu visiblement ce que je suis invisible dans ma divinité, toi dont -la main exécute ce que je fais par décret, seconde omnipotence! deux -jours sont déjà passés (deux jours tels que nous comptons les jours -du ciel) depuis que Michel est parti avec ses puissances pour dompter -ces désobéissants. Le combat a été violent, comme il était -très-probable qu'il le serait, quand deux pareils ennemis se -rencontrent en armes: car je les ai laissés à eux-mêmes, et tu sais -qu'à leur création je les fis égaux, et que le péché seul les a -dépareillés, lequel encore a opéré insensiblement, car je suspends -leur arrêt: dans un perpétuel combat il leur faudrait donc -nécessairement demeurer sans fin, et aucune solution ne serait -trouvée. «La guerre lassée a accompli ce que la guerre peut faire, et -elle a lâché les rênes à une fureur désordonnée, se servant de -montagnes pour armes; œuvre étrange dans le ciel et dangereuse à -toute la nature. Deux jours se sont donc écoulés; le troisième est -tien: à toi je l'ai destiné, et j'ai pris patience jusque ici afin que -la gloire de terminer cette grande guerre t'appartienne, puisque nul -autre que toi ne la peut finir. En toi j'ai transfusé une vertu, une -grâce si immense, que tous, au ciel et dans l'enfer, puissent -connaître ta force incomparable: cette commotion perverse ainsi -apaisée, manifestera que tu es le plus digne d'être héritier de -toutes choses, d'être héritier et d'être roi par l'onction sainte, -ton droit mérité. Va donc, toi, le plus puissant dans la puissance de -ton Père; monte sur mon chariot, guide les roues rapides qui ébranlent -les bases du ciel; emporte toute ma guerre, mon arc et mon tonnerre; -revêts mes toutes-puissantes armes, suspends mon épée à ta forte -cuisse. Poursuis ces fils des ténèbres, chasse-les de toutes les -limites du ciel dans l'abîme extérieur. Là, qu'ils apprennent, -puisque cela leur plaît, à mépriser Dieu, et le Messie son roi -consacré.»-- - -«Il dit, et sur son Fils ses rayons directs brillent en plein; lui -reçut ineffablement sur son visage tout son Père pleinement exprimé, -et la Divinité filiale répondit ainsi: - -«Ô Père, ô Souverain des Trônes célestes! le Premier, le -Très-Haut, le Très-Saint, le Meilleur! tu as toujours cherché à -glorifier ton Fils; moi, toujours à te glorifier, comme il est -très-juste. Ceci est ma gloire, mon élévation, et toute ma -félicité, que, te complaisant en moi, tu déclares ta volonté -accomplie: l'accomplir est tout mon bonheur. Le sceptre et le pouvoir, -ton présent, je les accepte, et avec plus de joie je te les rendrai, -lorsqu'à la fin des temps tu seras tout en tout, et moi en toi pour -toujours, et en moi tous ceux que tu aimes. - -«Mais celui que tu hais, je le hais, et je puis me revêtir de tes -terreurs, comme je me revêts de tes miséricordes, image de toi en -toutes choses. Armé de ta puissance, j'affranchirai bientôt le ciel de -ces rebelles, précipités dans leur mauvaise demeure préparée; ils -seront livrés à des chaînes de ténèbres et au ver qui ne meurt -point, ces méchants qui ont pu se révolter contre l'obéissance qui -t'est due, toi à qui obéir est la félicité suprême! Alors ces -saints, sans mélange, et séparés loin des impurs, entoureront ta -montagne sacrée, te chanteront des _alleluia_ sincères, des hymnes de -haute louange, et avec eux, moi leur chef.»-- - -«Il dit: s'inclinant sur son sceptre, il se leva de la droite de gloire -où il siège: et le troisième matin sacré perçant à travers le -ciel, commençait à briller. Soudain s'élance, avec le bruit d'un -tourbillon, le chariot de la Divinité paternelle, jetant d'épaisses -flammes, roues dans les roues, char non tiré moins animé d'un esprit, -et escorté de quatre formes de chérubins. Ces figures ont chacune -quatre faces surprenantes; tout leur corps et leurs ailes sont semés -d'yeux semblables à des étoiles; les roues de béril ont aussi des -yeux, et dans leur course le feu en sort de tous côtés. Sur leurs -têtes est un firmament de cristal où s'élève un trône de saphir -marqueté d'ambre pur et des couleurs de l'arc pluvieux. - -«Tout armé de la panoplie céleste du radieux Urim, ouvrage divinement -travaillé, le Fils monte sur ce char. À sa main droite est assise la -Victoire aux ailes d'aigle; à son côté pendent son arc et son -carquois rempli de trois carreaux de foudre; et autour de lui roulent -des flots furieux de fumée, de flammes belliqueuses et d'étincelles -terribles. - -«Accompagné de dix mille saints il s'avance: sa venue brille au loin, -et vingt mille chariots de Dieu (j'en ai ouï compter le nombre) sont -vus à l'un et à l'autre de ses côtés. Lui, sur les ailes des -chérubins, est porté sublime dans le ciel de cristal, sur un trône de -saphir éclatant au loin. Mais les siens l'aperçurent les premiers; une -joie inattendue les surprit quand flamboya, porté par des anges, le -grand étendard du Messie, son signe dans le ciel. Sous cet étendard -Michel réunit aussitôt ses bataillons, répandus sur les deux ailes, -et sous leur chef ils ne forment plus qu'un seul corps. - -«Devant le Fils la puissance divine préparait son chemin: à son ordre -les montagnes déracinées se retirèrent chacune à leur place, elles -entendirent sa voix, s'en allèrent obéissantes; le ciel renouvelé -reprit sa face accoutumée, et avec de fraîches fleurs la colline et le -vallon sourirent. - -«Ils virent cela les malheureux ennemis; mais ils demeurèrent -endurcis, et pour un combat rebelle rallièrent leurs puissances: -insensés! concevant l'espérance du désespoir! Tant de perversité -peut-elle habiter dans des esprits célestes! Mais pour convaincre -l'orgueilleux à quoi servent les prodiges, ou quelles merveilles -peuvent porter l'opiniâtre à céder? Ils s'obstineront davantage par -ce qui devait le plus les ramener; désolés de la gloire du Fils, à -cette vue l'envie les saisit; aspirant à sa hauteur, ils se remirent -fièrement en bataille, résolus par force ou par fraude de réussir et -de prévaloir à la fin contre Dieu et son Messie, ou de tomber dans une -dernière et universelle ruine: maintenant ils se préparent au combat -décisif, dédaignant la fuite ou une lâche retraite, quand le grand -Fils de Dieu à toute son armée, rangée à sa droite et à sa gauche -parla ainsi: - -«--Restez toujours tranquilles dans cet ordre brillant, vous, saints; -restez ici, vous, anges armés; ce jour reposez-vous de la bataille. -Fidèle a été votre vie guerrière, et elle est acceptée de Dieu; -sans crainte dans sa cause juste, ce que vous avez reçu vous avez -employé invinciblement. Mais le châtiment de cette bande maudite -appartient à un autre bras: la vengeance est à lui, ou à celui qu'il -en a seul chargé. Ni le nombre ni la multitude ne sont appelés à -l'œuvre de ce jour; demeurez seulement et contemplez l'indignation de -Dieu, versée par moi sur ces impies. Ce n'est pas vous, c'est moi, -qu'ils ont méprisé, moi qu'ils ont envié; contre moi est toute leur -rage, parce que le Père, à qui, dans le royaume suprême du ciel, la -puissance et la gloire appartiennent, m'a honoré selon sa volonté. -C'est donc pour cela qu'il m'a chargé de leur jugement, afin qu'ils -aient ce qu'ils souhaitent, l'occasion d'essayer avec moi, dans le -combat qui est le plus fort, d'eux contre moi, ou de moi seul contre -eux. Puisqu'ils mesurent tout par la force, qu'ils ne sont jaloux -d'aucune autre supériorité, que peu leur importe qui les surpasse -autrement, je consens à n'avoir pas avec eux d'autre dispute.»-- - -«Ainsi parla le Fils, et en terreur changea sa contenance, trop -sévère pour être regardée; rempli de colère, il marche à ses -ennemis. Les quatre figures déploient à la fois leurs ailes étoilées -avec une ombre formidable et continue; et les orbes de son char de feu -roulèrent avec le fracas du torrent des grandes eaux, ou d'une -nombreuse armée. Lui sur ses impies adversaires fond droit en avant, -sombre comme la nuit. Sous ses roues brûlantes, l'immobile Empyrée -trembla dans tout son entier; tout excepté le trône même de Dieu. -Bientôt il arrive au milieu d'eux; dans sa main droite tenant dix mille -tonnerres, il les envoie devant lui tels qu'ils percent de plaies les -âmes des rebelles. Étonnés, ils cessent toute résistance, ils -perdent tout courage: leurs armes inutiles tombent. Sur les boucliers et -les casques, et les têtes des Trônes et des puissants séraphins -prosternés, le Messie passe; ils souhaitent alors que les montagnes -soient encore jetées sur eux comme un abri contre sa colère! Non moins -tempestueuses, des deux côtés ses flèches partent des quatre figures -à quatre visages semés d'yeux, et sont jetées par les roues vivantes -également semées d'une multitude d'yeux. Un esprit gouvernait ses -roues; chaque œil lançait des éclairs, et dardait parmi les maudits -une pernicieuse flamme qui flétrissait toute leur force, desséchait -leur vigueur accoutumée, et les laissait épuisés, découragés, -désolés, tombés. Encore le Fils de Dieu n'employa-t-il pas la moitié -de sa force, mais retint à moitié son tonnerre; car son dessein -n'était pas de les détruire, mais de les déraciner du ciel. Il releva -ceux qui étaient abattus, et comme une horde de boucs, ou un troupeau -timide pressé ensemble, il les chasse devant lui foudroyé par les -Terreurs et les Furies, jusqu'aux limites et à la muraille de cristal -du ciel. Le ciel s'ouvre, se roule en dedans, et laisse à découvert -par une brèche spacieuse l'abîme dévasté. Cette vue monstrueuse les -frappe d'horreur; ils reculent, mais une horreur bien plus grande les -repousse: tête baissée, ils se jettent eux-mêmes en bas du bord du -ciel: la colère éternelle brûle après eux dans le gouffre sans fond. - -«L'Enfer entendit le bruit épouvantable; l'enfer vit le ciel croulant -du ciel: il aurait fui effrayé; mais l'inflexible destin avait jeté -trop profondément ses bases ténébreuses, et l'avait trop fortement -lié. - -«Neuf jours ils tombèrent; le chaos confondu rugit, et sentit une -décuple confusion dans leur chute à travers sa féroce anarchie; tant -cette énorme déroute l'encombra de ruines! L'enfer béant les reçut -tous enfin, et se referma sur eux; l'enfer, leur convenable demeure, -l'enfer pénétré d'un feu inextinguible; maison de malheur et de -tourment. Le ciel soulagé se réjouit; il répara bientôt la brèche -de sa muraille, en retournant au lieu d'où il s'était replié. - -«Seul vainqueur par l'expulsion de ses ennemis, le Messie ramena son -char de triomphe. Tous ses saints, qui silencieux furent témoins -oculaires de ses actes tout-puissants, pleins d'allégresse au-devant de -lui s'avancèrent; et dans leur marche, ombragés de palmes, chaque -brillante hiérarchie chantait le triomphe, le chantait, lui, Roi -victorieux, Fils, Héritier et Seigneur. À lui tout pouvoir est donné; -de régner il est le plus digne! - -«Célébré, il passe triomphant au milieu du ciel, dans les parvis et -dans le temple de son Père tout-puissant élevé sur un trône; son -Père le reçut dans la gloire où maintenant il est assis à la droite -de la béatitude. - -«C'est ainsi que (mesurant les choses du ciel aux choses de la terre), -à ta demande, ô Adam, et pour que tu sois en garde par ce qui s'est -passé, je t'ai révélé ce qui autrement aurait pu demeurer caché à -la race humaine: la discorde survenue et la guerre dans le ciel entre -les puissances angéliques, et la chute profonde de ceux qui, aspirant -trop haut, se révoltèrent avec Satan: il est maintenant jaloux de ton -état, et complote pour te détourner aussi de l'obéissance, afin -qu'avec lui privé de félicité, tu partages son châtiment, -l'éternelle misère. Ce serait toute sa consolation et sa vengeance -s'il pouvait, comme une peine faite au Très-Haut, t'obtenir une fois -pour compagnon de son malheur. Mais ne prête pas l'oreille à ses -tentations; avertis ta plus faible; profite d'avoir appris d'un exemple -terrible la récompense de la désobéissance: ils auraient pu demeurer -fermes, cependant ils tombèrent: qu'il t'en souvienne, et crains de -transgresser.» - - - - -LIVRE SEPTIÈME - - -ARGUMENT - - -Raphaël, à la demande d'Adam, raconte comment et pourquoi ce monde a -été d'abord créé: Dieu, ayant expulsé du ciel Satan et ses anges, -déclara que son plaisir était de créer un autre monde et d'autres -créatures pour y habiter. Il envoie son Fils dans la gloire et avec un -cortège d'anges, pour accomplir l'œuvre de la création en six jours. -Les anges célèbrent par des cantiques cette création et la -réascension du Fils au ciel. - - - - -Descends du ciel, Uranie, si de ce nom tu es justement appelée! En -suivant ta voix divine, j'ai pris mon essor au-dessus de l'Olympe, -au-dessus du vol de l'aile de Pégase. Ce n'est pas le nom, c'est le -sens de ce nom que j'invoque; car tu n'es pas une des neuf Muses, et tu -n'habites pas le sommet du vieil Olympe; mais née du ciel, avant que -les collines parussent ou que la fontaine coulât, tu conversais avec -l'éternelle Sagesse, la Sagesse ta sœur, et tu jouais avec elle en -présence du Père tout-puissant, qui se plaisait à ton chant céleste. -Enlevé par toi, je me suis hasardé dans le ciel des deux, moi hôte de -la terre, et j'ai respiré l'air de l'empyrée que tu tempérais: avec -la même sûreté guide en bas, rends-moi à mon élément natal, de -peur que, démonté par ce coursier volant sans frein (comme autrefois -Bellérophon dans une région plus abaissée), je ne tombe sur le champ -Alcien, pour y errer égaré et abandonné. - -La moitié de mon sujet reste encore à chanter, mais dans les bornes -plus étroites de la sphère diurne et visible. Arrêté sur la terre, -non ravi au-dessus du pôle, je chanterai plus sûrement d'une voix -mortelle; elle n'est devenue ni enrouée ni muette, quoique je sois -tombé dans de mauvais jours, dans de mauvais jours quoique tombé parmi -des langues mauvaises, parmi les ténèbres et la solitude, et entouré -de périls. Cependant je ne suis pas seul, lorsque la nuit tu visites -mes sommeils, ou lorsque le matin empourpre l'orient. - -Préside toujours à mes chants, Uranie! et trouve un auditoire -convenable, quoique peu nombreux. Mais chasse au loin la barbare -dissonance de Bacchus et de ses amis de la joie; race de cette horde -forcenée qui déchira le barde de la Thrace sur le Rhodope, où -l'oreille des bois et des rochers était ravie, jusqu'à ce que la -clameur sauvage eut noyé la harpe et la voix: la muse ne put défendre -son fils. Tu ne manqueras pas ainsi, Uranie, à celui qui t'implore; car -toi, tu es un songe céleste, elle un songe vain. - -Dis, ô déesse, ce qui suivit après que Raphaël, l'archange affable, -eut averti Adam de se garder de l'apostasie, par l'exemple terrible de -ce qui arriva dans le ciel à ces apostats, de peur qu'il n'en arrivât -de même dans le paradis à Adam et à sa race (chargés de ne pas -toucher à l'arbre interdit), s'ils transgressaient et méprisaient ce -seul commandement si facile à observer, au milieu du choix de tous les -autres goûts qui pouvaient plaire à leurs appétits, quel qu'en fût -le caprice. - -Adam, avec Ève sa compagne, avait écouté attentivement l'histoire; il -était rempli d'admiration et plongé dans une profonde rêverie en -écoutant des choses si élevées et si étranges; choses à leur -pensée si inimaginables, la haine dans le ciel, la guerre si près de -la paix de Dieu dans le bonheur, avec une telle confusion! Mais bientôt -le mal chassé retombait comme un déluge sur ceux dont il avait jailli, -impossible à mêler à la béatitude. - -Maintenant Adam réprima bientôt les doutes qui s'élevaient dans son -cœur, et il est conduit (encore sans péché) par le désir de -connaître ce qui le touche de plus près: comment ce monde visible du -ciel et de la terre commença; quand et d'où il fut créé; pour quelle -cause; ce qui fut fait en dedans ou en dehors d'Éden, avec ce dont il a -souvenir. Comme un homme de qui l'altération est à peine soulagée, -suit de l'œil le cours du ruisseau dont le liquide murmure entendu -excite une soif nouvelle, Adam procède de la sorte à interroger son -hôte céleste: - -«De grandes choses et pleines de merveilles, bien différentes de -celles de ce monde, tu as révélées à nos oreilles, interprète -divin, par faveur envoyé de l'empyrée pour nous avertir à temps de ce -qui aurait pu causer notre perte, s'il nous eût été inconnu, -l'humaine connaissance n'y pouvant atteindre. Nous devons des -remerciements immortels à l'infinie bonté, et nous recevons son -avertissement avec une résolution solennelle d'observer invariablement -sa volonté souveraine, la fin de ce que nous sommes. Mais puisque tu as -daigné avec complaisance nous faire part pour notre instruction de -choses au-dessus de la pensée terrestre (choses qu'il nous importait de -savoir comme il l'a semblé à la suprême sagesse); daigne maintenant -descendre plus bas, et nous raconter ce qui peut-être il ne nous est -pas moins utile de savoir: quand commença ce ciel que nous voyons si -distant et si haut orné de feux mouvants et innombrables; qu'est-ce que -cet air ambiant qui donne ou remplit tout espace, cet air largement -répandu embrassant tout autour cette terre fleurie; quelle cause mut le -Créateur, dans son saint repos de toute éternité, à bâtir si tard -dans le chaos; et comment l'ouvrage commencé fut tôt achevé? S'il ne -t'est pas défendu, tu peux nous dévoiler ce que nous demandons, non -pour sonder les secrets de son éternel empire, mais pour glorifier -d'autant plus ses œuvres que nous les connaîtrons davantage. - -«Et la grande lumière du jour a encore à parcourir beaucoup de sa -carrière, quoique déjà sur son déclin; suspendu dans le ciel, le -soleil retenu par ta voix, écoute ta voix puissante; il s'arrêtera -plus longtemps pour te ouïr raconter son origine, et le lever de la -nature du sein du confus abîme. Ou si l'étoile du soir et la lune à -ton audience se hâtent, la Nuit avec elle amènera le silence; le -Sommeil en t'écoutant veillera, ou bien nous pourrons lui commander -l'absence jusqu'à ce que ton chant finisse, et te renvoie avant que -brille le matin.» - -Ainsi Adam supplia son hôte illustre, et ainsi l'ange, semblable à un -Dieu, lui répondit avec douceur: - -«Que cette demande faite avec prudence te soit accordée; mais pour -raconter les œuvres du Tout-Puissant, quelle parole, quelle langue de -séraphin peuvent suffire, ou quel cœur d'homme suffirait à les -comprendre? Cependant ce que tu peux atteindre, ce qui peut le mieux -servir à glorifier le Créateur et à te rendre aussi plus heureux ne -sera pas soustrait à ton oreille. J'ai reçu la commission d'en haut de -répondre à ton désir de savoir, dans certaines limites: au-delà, -abstiens-toi de demander; ne laisse pas tes propres imaginations -espérer des choses non révélées, que le Roi invisible, seul -omniscient, a ensevelies dans la nuit, incommunicables à personne sur -la terre ou dans le ciel: assez reste en dehors de cela à chercher et -à connaître. Mais la science est comme la nourriture; elle n'a pas -moins besoin de tempérance pour en régler l'appétit et pour savoir en -quelle mesure l'esprit la peut bien supporter; autrement elle oppresse -par son excès et change bientôt la sagesse en folie, comme la -nourriture en fumée. - -«Sache donc: après que Lucifer (ainsi appelé parce qu'il brillait -autrefois dans l'armée des anges plus que cette étoile parmi les -étoiles) eut été précipité du ciel dans son lieu avec ses légions -brûlantes, à travers l'abîme, le Fils étant retourné victorieux -avec ses saints, le Tout-Puissant, éternel Père, contempla de son -trône leur multitude, et parla de la sorte à son Fils: - -«--Du moins notre jaloux ennemi s'est trompé, lui qui croyait que tous -comme lui seraient rebelles: par leur secours il se flattait (nous une -fois dépossédés) de saisir cette inaccessible et haute forteresse, -siège de la Divinité suprême. Dans sa trahison il a entraîné -plusieurs dont la place ici n'est plus connue. Cependant la plus grande -partie, je le vois, garde toujours son poste: le ciel, peuplé encore, -conserve un nombre suffisant d'habitants pour remplir ses royaumes, -quoique vastes, pour fréquenter ce haut temple avec des observances -dues et des rites solennels. Mais de peur que le cœur de l'ennemi ne -s'enfle du mal déjà fait en dépeuplant le ciel (ce qu'il estime -follement être un dommage pour moi), je puis réparer ce dommage, si -c'en est un de perdre ce qui est perdu de soi-même. Dans un moment je -créerai un autre monde; d'un seul homme je créerai une race d'hommes -innombrables, pour habiter là, non ici, jusqu'à ce qu'élevés par -degrés de mérite, éprouvés par une longue obéissance, ils s'ouvrent -eux-mêmes enfin le chemin pour monter ici, et que la terre changée -dans le ciel, et le ciel dans la terre, ne forme plus qu'un royaume, en -joie et en union sans fin. - -«En attendant, demeurez moins pressés, vous pouvoirs célestes; et toi -mon Verbe, Fils engendré, par toi j'opère ceci: parle, et qu'il soit -fait! Avec toi j'envoie ma puissance et mon esprit qui couvre tout de -son ombre. Va et ordonne à l'abîme, dans des limites fixées, d'être -terre et ciel. L'abîme est sans bornes, parce que je suis: l'infini est -rempli par moi; l'espace n'est pas vide. Quoique je ne sois circonscrit -dans aucune étendue, je me retire et n'étends pas partout ma bonté, -qui est libre d'agir ou de n'agir pas. Nécessité et hasard -n'approchent pas de moi; ce que je veux est destin.» - -«Ainsi parla le Tout-Puissant, et ce qu'il avait dit, son Verbe, la -divinité filiale, l'exécuta. Immédiats sont les actes de Dieu, plus -rapides que le temps et le mouvement; mais à l'oreille humaine ils ne -peuvent être dits que par la succession du discours, et dits de telle -sorte que l'intelligence terrestre puisse les recevoir. - -«Grand triomphe et grande réjouissance furent aux cieux, quand la -volonté du Tout-Puissant entendue fut ainsi déclarée. Ils -chantèrent: - -«--Gloire au Très-Haut! bonne volonté aux hommes à venir, et paix -dans leur demeure! Gloire à celui dont la juste colère vengeresse a -chassé le méchant de sa vue et des habitations du juste! À lui gloire -et louange dont la sagesse a ordonné de créer le bien du mal: au lieu -des malins esprits, une race meilleure sera mise dans leur place -vacante, et sa bonté se répandra dans des mondes et dans des siècles -sans fin.»-- - -«Ainsi chantaient les hiérarchies. - -«Cependant le Fils parut pour sa grande expédition, ceint de la -toute-puissance, couronné des rayons de la majesté divine: la sagesse -et l'amour immense, et tout son Père brillaient en lui. Autour de son -char se répandaient sans nombre Chérubins, Séraphins, Potentats, -Trônes, Vertus, esprits ailés, et les chars ailés de l'arsenal de -Dieu: ces chars de toute antiquité placés par myriades entre deux -montagnes d'airain, étaient réservés pour un jour solennel, tout -prêts, harnachés, équipages célestes; maintenant ils se présentent -spontanément (car en eux vit un esprit) pour faire cortège à leur -Maître. Le ciel ouvrit, dans toute leur largeur, ses portes éternelles -tournant sur leurs gonds d'or avec un son harmonieux, pour laisser -passer le Roi de gloire dans son puissant Verbe et dans son Esprit, qui -venait de créer de nouveaux mondes. - -«Ils s'arrêtèrent tous sur le sol du ciel, et contemplèrent du bord -l'incommensurable abîme, orageux comme une mer, sombre, dévasté, -sauvage, bouleversé jusqu'au fond par des vents furieux, enflant des -vagues comme des montagnes, pour assiéger la hauteur du ciel et pour -confondre le centre avec le pôle. - -«--Silence, vous, vagues troublées! et toi, abîme, paix! dit le Verbe -qui fait tout; cessez vos discordes!»-- - -«Il ne s'arrêta point, mais enlevé sur les ailes des Chérubins, -plein de la gloire paternelle, il entra dans le chaos et dans le monde -qui n'était pas né; car le chaos entendit sa voix: le cortège des -anges le suivait dans une procession brillante, pour voir la création -et les merveilles de sa puissance. Alors il arrête les roues ardentes, -et prend dans sa main le compas d'or, préparé dans l'éternel trésor -de Dieu, pour tracer la circonférence de cet univers et de toutes les -choses créées. Une pointe de ce compas il appuie au centre, et tourne -l'autre dans la vaste et obscure profondeur, et il dit: - -«--Jusque-là étends-toi, jusque-là vont tes limites; que ceci soit -ton exacte circonférence, ô monde!»-- - -«Ainsi Dieu créa le ciel, ainsi il créa la terre; matière informe et -vide. De profondes ténèbres couvraient l'abîme: mais sur le calme des -eaux l'Esprit de Dieu étendit ses ailes paternelles, et infusa la vertu -vitale et la chaleur vitale à travers la masse fluide; mais il -précipita en bas la lie noire, tartaréenne, froide, infernale, -opposée à la vie. Alors il réunit, alors il engloba les choses -semblables avec les choses semblables; il répartit le reste en -plusieurs places, et étendit l'air entre les objets: la terre, -d'elle-même balancée, sur son centre posa. - -«--Que la lumière soit»! dit Dieu.-- - -«Soudain la lumière éthérée, première des choses, quintessence -pure, jaillit de l'abîme, et partie de son orient natal, elle commença -à voyager à travers l'obscurité aérienne, enfermée dans un nuage -sphérique rayonnant, car le soleil n'était pas encore: dans ce nuageux -tabernacle elle séjourna quelque temps. - -«Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des -ténèbres par hémisphère: il donna à la lumière le nom de jour, et -aux ténèbres le nom de nuit. Et du soir et du matin se fit le premier -jour. Il ne passa pas sans être célébré, ce jour, sans être chanté -par les chœurs célestes, lorsqu'ils virent l'orient pour la première -fois exhalant la lumière des ténèbres; jour de naissance du ciel et -de la terre. Ils remplirent de cris de joie et d'acclamations l'orbe -universel! ils touchèrent leurs harpes d'or, glorifiant par des hymnes -Dieu et ses œuvres: ils le chantèrent Créateur quand le premier soir -fut, et quand fut le premier matin. - -«Dieu dit derechef: - -«--Que le firmament soit au milieu des eaux, et qu'il sépare les eaux -d'avec les eaux.»-- - -«Et Dieu fit le firmament, étendue d'air élémentaire, liquide, pur, -transparent, répandu en circonférence jusqu'à la convexité la plus -reculée de son grand cercle; division ferme et sûre, séparant les -eaux inférieures de celles qui sont au-dessus. Car, ainsi que la terre, -Dieu bâtit le monde sur les eaux calmes circonfluentes, dans un large -océan de cristal, et fort éloigné du bruyant désordre du chaos, de -peur que ses rudes extrémités contiguës ne dérangeassent la -structure entière de ce monde; et Dieu donna au firmament le nom de -ciel. Ainsi du soir et du matin, le chœur chanta le second jour. - -«La terre était créée, mais encore ensevelie, embryon prématuré, -dans les entrailles des eaux; elle n'apparaissait pas: sur toute la -surface de la terre le plein océan s'étendit, non inutile, car par une -humidité tiède et prolifique, attendrissant tout le globe de la terre, -il faisait fermenter cette mère commune pour qu'elle pût concevoir, -saturée d'une moiteur vivifiante. - -«Dieu dit alors:--«Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent -dans un seul lieu, et que l'élément aride paraisse.»-- - -«Aussitôt apparaissent deux montagnes énormes, émergentes, et leurs -larges dos pelés se soulevant jusqu'aux nues; leurs têtes montent dans -le ciel. Aussi hautes que s'élevèrent les collines intumescentes, -aussi bas s'abaissa un bassin creux et profond, ample lit des eaux. -Elles y courent avec une précipitation joyeuse, enroulées comme des -gouttes sur la poussière, qui se forment en globules par l'aridité. -Une partie de ces eaux avec hâte s'élève en mur de cristal, ou en -montagne à pic: telle fut la vitesse que le grand commandement imprima -aux flots agiles. Comme des armées, à l'appel des trompettes (car tu -as entendu parler d'armées), s'attroupent autour de leurs étendards, -ainsi la multitude liquide roule vague sur vague là où elle trouve une -issue, dans la pente escarpée torrent impétueux, dans la plaine -courant paisible. Ni les rochers ni les collines n'arrêtent ces ondes; -mais sous la terre, ou en longs circuits promenant leurs sinueuses -erreurs, elles se frayent un chemin, et percent dans le sol limoneux de -profonds canaux; chose facile avant que Dieu eût ordonné à la terre -de devenir sèche partout, excepté entre ces bords où coulent -aujourd'hui les fleuves qui entraînent incessamment leur humide -cortège. - -«Dieu appela terre l'élément aride, et le grand réservoir des eaux -rassemblées il l'appela mer; il vit que cela était bon, et dit: - -«--Que la terre produise de l'herbe verte, l'herbe qui porte de la -graine, et les arbres fruitiers qui portent des fruits, chacun selon son -espèce, et qui renferment leur semence en eux-mêmes sur la terre.»-- - -«À peine a-t-il parlé que la terre nue (jusqu'alors déserte et -chauve, sans ornement, désagréable à la vue), poussa une herbe tendre -qui revêtit universellement sa surface d'une charmante verdure; alors -les plantes de différentes feuilles, qui soudain fleurirent en -déployant leurs couleurs variées, égayèrent son sein suavement -parfumé. Et celles-ci étaient à peine épanouies que la vigne -fleurit, chargée d'une multitude de grappes; la courge enflée rampa, -le chalumeau du blé se rangea en bataille dans son champ, l'humble -buisson et l'arbrisseau mêlèrent leur chevelure hérissée. Enfin -s'élevèrent, comme en cadence, les arbres majestueux, et ils -déployèrent leurs branches surchargées, enrichies de fruits ou -emperlées de fleurs. Les collines se couronnèrent de hautes forêts; -les vallées et les fontaines de touffes de bois; les fleuves de -bordures le long de leur cours. La terre à présent parut un ciel, -séjour où les dieux pouvaient habiter, errer avec délices, et se -plaire à fréquenter ses sacrés ombrages. - -«Cependant Dieu n'avait pas encore fait tomber la pluie sur la terre, -et il n'y avait encore aucun homme pour labourer les champs; mais il -s'élevait du sol une vapeur de rosée qui humectait toute la terre, et -toutes les plantes des champs, que Dieu créa avant qu'elles fussent -dans la terre, toutes les herbes avant qu'elles grandissent sur la verte -tige. Dieu vit que cela était bon. Et le soir et le matin -célébrèrent le troisième jour. «Le Tout-Puissant parla encore: - -«--Que des corps de lumière soient faits dans la haute étendue du -ciel, afin qu'ils séparent le jour de la nuit; et qu'ils servent de -signes pour les saisons et pour les jours et le cours des années, et -qu'ils soient pour flambeaux; comme je l'ordonne, leur office dans le -firmament du ciel sera de donner la lumière à la terre!»--Et cela fut -fait ainsi. - -«Et Dieu fit deux grands corps lumineux (grands par leur utilité pour -l'homme), le plus grand pour présider au jour, le plus petit pour -présider à la nuit. Et il fit les étoiles, et les mit dans le -firmament du ciel pour illuminer la terre, et pour régler le jour, et -pour régler la nuit dans leur vicissitude, et pour séparer la lumière -d'avec les ténèbres. Dieu vit, en contemplant son grand ouvrage que -cela était bon. - -«Car le soleil, sphère puissante, fut celui des corps célestes qu'il -fit le premier, non lumineux d'abord, quoique de substance éthérée. -Ensuite il forma la lune globuleuse et les étoiles de toutes grandeurs, -et il sema le ciel d'étoiles comme un champ. Il prit la plus grande -partie de la lumière dans son tabernacle de nuée, il la transplanta et -la plaça dans l'orbe du soleil, fait poreux pour recevoir et boire la -lumière liquide, fait compacte pour retenir ses rayons recueillis, -aujourd'hui grand palais de la lumière. Là, comme à leur fontaine, -les autres astres se réparant, puisent la lumière dans leurs urnes -d'or, et c'est là que la planète du matin dore ses cornes. Par -impression ou par réflexion ces astres augmentent leur petite -propriété, bien que, si loin de l'œil humain, on ne les voie que -diminués. D'abord dans son orient se montra le glorieux flambeau, -régent du jour; il investit tout l'horizon de rayons étincelants, -joyeux de courir vers son occident sur le grand chemin du ciel: le pâle -crépuscule et les pléiades formaient des danses devant lui, répandant -une bénigne influence. - -«Moins éclatante, mais à l'opposite, sur le même niveau dans -l'ouest, la lune était suspendue; miroir du soleil, elle en emprunte la -lumière sur sa pleine face; dans cet aspect, elle n'avait besoin -d'aucune autre lumière, et elle garda cette distance jusqu'à la nuit; -alors elle brilla à son tour dans l'orient, sa révolution étant -accomplie sur le grand axe des cieux; elle régna dans son divisible -empire avec mille plus petites lumières, avec mille et mille étoiles! -Elles apparurent alors semant de paillettes l'hémisphère qu'ornaient -pour la première fois leurs luminaires radieux qui se couchèrent et se -levèrent. Le joyeux soir et le joyeux matin couronnèrent le quatrième -jour. - -«Et Dieu dit: - -«--Que les eaux engendrent les reptiles, abondants en frai, créatures -vivantes. Et que les oiseaux volent au dessus de la terre, les ailes -déployées sous le firmament ouvert du ciel.»-- - -«Et Dieu créa les grandes baleines et tous les animaux qui ont la vie, -tous ceux qui glissent dans les eaux et qu'elles produisent abondamment -chacun selon leurs espèces; il créa aussi les oiseaux pourvus d'ailes, -chacun selon son espèce; et il vit que cela était bon, et il les -bénit en disant: - -«--Croissez et multipliez; remplissez les eaux de la mer, des lacs et -des rivières; que les oiseaux se multiplient sur la terre.»-- - -«Aussitôt les détroits et les mers, chaque golfe et chaque baie, -fourmillent de frai innombrable et d'une multitude de poissons qui, avec -leurs nageoires et leurs brillantes écailles, glissent sous la verte -vague; leurs troupes forment souvent des bancs au milieu de la mer. -Ceux-ci, solitaires ou avec leurs compagnons, broutent l'algue leur -pâturage, et s'égarent dans des grottes de corail, ou se jouant, -éclair rapide, montrent au soleil leur robe ondée parsemée de gouttes -d'or; ceux-là, à l'aise dans leur coquille de nacre, attendent leur -humide aliment, ou, dans une armure qui les couvre, épient leur proie -sous les rochers. - -«Le veau marin et les dauphins voûtés folâtrent sur l'eau calme; des -poissons d'une masse prodigieuse, d'un port énorme, se vautrant -pesamment, font une tempête dans l'océan. Là Léviathan, la plus -grande des créatures vivantes, étendu sur l'abîme comme un -promontoire, dort ou nage, et semble une terre mobile; ses ouïes -attirent en dedans et ses naseaux rejettent en dehors une mer. - -«Cependant, les antres tièdes, les marais, les rivages, font éclore -leur couvée nombreuse de l'œuf qui bientôt se brisant, laisse -apercevoir par une favorable fracture les petits tout nus; bientôt -emplumés, et en état de voler, ils ont toutes leurs ailes; et avec un -cri de triomphe, prenant l'essor dans l'air sublime, ils dédaignent la -terre qu'ils voient en perspective sous un nuage. Ici l'aigle et la -cigogne, sur les roches escarpées et sur la cime des cèdres, -bâtissent leurs aires. - -«Une partie des oiseaux plane indolemment dans la région de l'air; -d'autres plus sages, formant une figure, tracent leur chemin en commun; -intelligents des saisons, ils font partir leurs caravanes aériennes qui -volent au-dessus des terres et des mers, et d'une aile mutuelle -facilitent leur fuite: ainsi les prudentes cigognes, portées sur les -vents, gouvernent leur voyage de chaque année; l'air flotte, tandis -qu'elles passent, vanné par des plumes innombrables. - -«De branche en branche les oiseaux plus petits solacient les bois de -leur chant, et déploient jusqu'au soir leurs ailes peinturées: alors -même le rossignol solennel ne cesse pas de chanter, mais toute la nuit -il soupire ses tendres lais. - -«D'autres oiseaux encore baignent dans les lacs argentés et dans les -rivières leur sein duveteux. Le cygne, au cou arqué, entre deux ailes -blanches, manteau superbe, fait nager sa dignité avec ses pieds en -guise de rames: souvent il quitte l'humide élément, et s'élevant sur -ses ailes tendues, il monte dans la moyenne région de l'air. D'autres -sur la terre marchent fermes: le coq crêté dont le clairon sonne les -heures silencieuses, et cet oiseau qu'orne sa brillante queue, enrichie -des couleurs vermeilles de l'arc-en-ciel et d'yeux étoilés. Ainsi les -eaux remplies de poissons et l'air d'oiseaux, le matin et le soir -solennisèrent le cinquième jour. - -«Le sixième et dernier jour de la création se leva enfin au son des -harpes du soir et du matin, quand Dieu dit: - -«--Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son espèce; -les troupeaux, et les reptiles, et les bêtes de la terre, chacun selon -son espèce!»-- - -«La terre obéit: et soudain, ouvrant ses fertiles entrailles, elle -enfanta dans une seule couche d'innombrables créatures vivantes, de -formes parfaites, pourvues de membres et en pleine croissance. Du sol -comme de son gîte, se leva la bête fauve là où elle se tient -d'ordinaire, dans la forêt déserte, le buisson, la fougeraie ou la -caverne; elles se levèrent par couple sous les arbres: elles -marchèrent, le bétail dans les champs et les prairies vertes, ceux-ci -rares et solitaires, ceux-là en troupeaux pâturant à la fois, et -jaillis du sol en bandes nombreuses. Tantôt les grasses mottes de terre -mettent bas une génisse; tantôt paraît à moitié un lion roux, -grattant pour rendre libre la partie postérieure de son corps: alors il -s'élance comme échappé de ses liens, et, se dressant, secoue sa -crinière tavelée. L'once, le léopard et le tigre, se soulevant comme -la taupe, jettent par-dessus eux en monticules la terre émiettée. Le -cerf rapide de dessous le sol lève sa tête branchue. À peine -Béhémoth, le plus gros des fils de la terre, peut dégager de son -moule son vaste corps. Les brebis laineuses et bêlantes poussent comme -des plantes; le cheval marin et le crocodile écailleux restent indécis -entre la terre et l'eau. - -«À la fois fut produit tout ce qui rampe sur la terre, insecte ou ver: -les uns, en guise d'ailes agitent leurs souples éventails, et décorent -leurs plus petits linéaments réguliers de toutes les livrées de -l'orgueil de l'été, taches d'or et de pourpre, d'azur et de vert; les -autres tirent comme une ligne leur longue dimension, rayant la terre -d'une sinueuse trace. Ils ne sont pas tous les moindres de la nature: -quelques-uns de l'espèce du serpent, étonnants en longueur et en -grosseur, entrelacent leurs tortueux replis, et y ajoutent des ailes. - -«D'abord chemine l'économe fourmi, prévoyante de l'avenir; dans un -petit corps elle renferme un grand cœur! modèle peut-être à l'avenir -de la juste égalité, elle unit en communauté ses tribus populaires. -Ensuite parut en essaim l'abeille femelle qui nourrit délicieusement -son mari fainéant, et bâtit ses cellules de cire remplies de miel. Le -reste est sans nombre, et tu sais leur nature, et tu leur donnas des -noms inutiles à te répéter. Il ne t'est pas inconnu, le serpent (la -bête la plus subtile des champs); d'une énorme étendue quelquefois; -il a des yeux d'airain, une crinière hirsute et terrible, quoiqu'il ne -te soit point nuisible, et qu'il obéisse à ton appel. - -«Les cieux brillaient maintenant dans toute leur gloire, et roulaient -selon les mouvements que la main du grand premier moteur imprima d'abord -à leur cours. La terre achevée dans son riche appareil, souriait -charmante; l'air, l'eau, la terre, étaient fréquentés par l'oiseau -qui vole, le poisson qui nage, la bête qui marche: et le sixième jour -n'était pas encore accompli. - -«Il y manquait le chef-d'œuvre, la fin de tout ce qui a été fait, un -être non courbé, non brute comme les autres créatures, mais qui, -doué de la sainteté de la raison, pût dresser sa stature droite, et -avec un front serein, se connaissant soi-même, gouverner le reste; un -être qui, magnanime, pût correspondre d'ici avec le ciel, mais -reconnaître, dans sa gratitude, d'où son bien descend, et, le cœur, -la voix, les yeux dévotement dirigés là, adorer, révérer le Dieu -suprême qui le fit chef de tous ses ouvrages. C'est pourquoi le Père -tout-puissant, éternel (car où n'est-il pas présent?) distinctement -à son Fils parla de la sorte: - -«--Faisons à présent l'homme à notre image et à notre ressemblance; -et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux -bêtes des champs, à toute la terre et à tous les reptiles qui se -remuent sur la terre.» - -«Cela dit, il te forma, toi, Adam; toi, ô homme poussière de la -terre; et il souffla dans tes narines le souffle de la vie: il te créa -à sa propre image, à l'image exacte de Dieu, et tu devins une âme -vivante. Mâle il te créa, mais il créa femelle ta compagne, pour ta -race. Alors il bénit le genre humain, et dit: - -«Croissez, multipliez; et remplissez la terre et vous l'assujettissez, -et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur -tous les animaux vivants qui se meuvent sur la terre, partout où ils -ont été créés, car aucun lieu n'est encore désigné par un nom.» -De là, comme tu sais, il te porta dans ce délicieux bocage, dans ce -jardin planté des arbres de Dieu, délectables à voir et à goûter. -Et il te donna libéralement tout leur fruit agréable pour nourriture -(ici sont réunies toutes les espèces que porte toute la terre, -variété infinie!); mais du fruit de l'arbre qui goûté, produit la -connaissance du bien et du mal, tu dois t'abstenir; le jour où tu en -manges, tu meurs. La mort est la peine imposée; prends garde, et -gouverne bien ton appétit, de peur que le péché ne te surprenne, et -sa noire suivante, la mort. - -«Ici Dieu finit: et tout ce qu'il avait fait, il le regarda, et vit que -tout était entièrement bon: ainsi le soir et le matin accomplirent le -sixième jour; toutefois non pas avant que le Créateur cessant son -travail, quoique non fatigué, retournât en haut, en haut au ciel des -cieux, sa sublime demeure, pour contempler de là ce monde nouvellement -créé, cette addition à son empire, pour voir comment il se montrait -en perspective de son trône, combien bon, combien beau, répondant à -sa grande idée. - -«Il s'enleva, suivi d'acclamations, et au son mélodieux de dix mille -harpes qui faisaient entendre d'angéliques harmonies. La terre, l'air, -résonnaient (tu t'en souviens, car tu les entendis); les cieux et -toutes les constellations retentirent, les planètes s'arrêtèrent dans -leur station pour écouter, tandis que la pompe brillante montait en -jubilation. Ils chantaient: - -«--Ouvrez-vous, portes éternelles; ouvrez, ô cieux, vos portes -vivantes! laissez entrer le grand Créateur, revenu magnifique de son -ouvrage, de son ouvrage des six jours, un monde! Ouvrez-vous, et -désormais ouvrez-vous souvent; car Dieu délecté daignera souvent -visiter les demeures des hommes justes, et par une fréquente -communication il y enverra ses courriers ailés, pour les messages de sa -grâce suprême.»-- - -«Ainsi chantait le glorieux cortège dans son ascension: le Verbe à -travers le ciel, qui ouvrit dans toute leur grandeur ses portes -éclatantes, suivit le chemin direct jusqu'à la maison éternelle de -Dieu; chemin large et ample, dont la poussière est d'or et le pavé -d'étoiles, comme les étoiles que tu vois dans la Galaxie, cette voie -lactée que tu découvres, la nuit, comme une zone poudrée d'étoiles. - -«Et maintenant, sur la terre, le septième soir se leva dans Éden, car -le soleil s'était couché, et le crépuscule, avant-coureur de la nuit, -venait de l'orient, quand au saint mont, sommet élevé du ciel, trône -impérial de la Divinité, à jamais fixé, ferme et sûr, la puissance -filiale arriva et s'assit avec son Père. Car lui aussi, quoiqu'il -demeurât à la même place (tel est le privilège de l'omniprésence), -était allé invisible à l'ouvrage ordonné, lui commencement et fin de -toutes choses. Et se reposant alors du travail, il bénit et sanctifia -le septième jour, parce qu'il se reposa ce jour-là de tout son -ouvrage. Mais il ne fut pas chômé dans un sacré silence; la harpe eut -du travail, et ne se reposa pas; la flûte grave, le tympanon, tous les -orgues au clavier mélodieux, tous les sons touchés sur la corde ou le -fil d'or, confondirent de doux accords entremêlés de voix en chœur ou -à l'unisson. Des nuages d'encens, fumant dans des encensoirs d'or, -cachèrent la montagne. La création et l'œuvre des six jours furent -chantées. - -«--Grands sont tes ouvrages, ô Jéhovah! infini ton pouvoir! quelle -pensée te peut mesurer, quelle langue te raconter? Plus grand -maintenant dans ton retour, qu'après le combat des anges géants: toi, -ce jour-là tes foudres te magnifièrent, mais il est plus grand de -créer que de détruire ce qui est créé. Qui peut te nuire, Roi -puissant, ou borner ton empire? Facilement as-tu repoussé -l'orgueilleuse entreprise des esprits apostats et dissipé leurs vains -conseils, lorsque, dans leur impiété, ils s'imaginèrent te diminuer, -te retirer de toi la foule de tes adorateurs. Qui cherche à t'amoindrir -ne sert, contre son dessein, qu'à manifester d'autant plus ta -puissance; tu emploies la méchanceté de ton ennemi, et tu en fais -sortir le bien: témoin ce monde nouvellement créé, autre ciel non -loin de la porte du ciel, fondé, en vue, sur le pur cristallin, la mer -de verre; d'une étendue presque immense, ce ciel a de nombreuses -étoiles, et chaque étoile a peut-être un monde destiné à être -habité: mais tu connais leurs temps. Au milieu de ces mondes se trouve -la terre, demeure des hommes, leur séjour agréable avec son océan -inférieur répandu alentour. Trois fois heureux les hommes et les fils -des hommes que Dieu a favorisés ainsi! qu'il a créés à son image, -pour habiter là et pour l'adorer, et en récompense régner sur toutes -ses œuvres, sur la terre, la mer ou l'air, et multiplier une race -d'adorateurs saints et justes! Trois fois heureux s'ils connaissent leur -bonheur, et s'ils persévèrent dans la justice!»-- - -«Ils chantaient ainsi, et l'Empyrée retentit d'_alleluia_; ainsi fut -gardé le jour du sabbat. - -«Je pense maintenant, ô Adam! avoir pleinement satisfait à ta -requête, qui demanda comment ce monde, et la face des choses, -commencèrent d'abord, et ce qui fut fait avant ton souvenir, dès le -commencement, afin que la postérité, instruite par toi, le pût -apprendre. Si tu as à rechercher quelque autre chose ne surpassant pas -l'intelligence humaine, parle.» - - - - -LIVRE HUITIÈME - - -ARGUMENT - - -Adam s'enquiert des mouvements célestes; il reçoit une réponse -douteuse et est exhorté à chercher de préférence des choses plus -dignes d'être connues. Adam y consent; mais, désirant encore retenir -Raphaël, il lui raconte les choses dont il se souvient, depuis sa -propre création; sa translation dans le paradis; son entretien avec -Dieu touchant la solitude et une société convenable; sa première -rencontre et ses noces avec Ève. Son discours là-dessus avec l'Ange, -qui part après des admonitions répétées. - - - - -L'ange finit, et dans l'oreille d'Adam laisse sa voix si charmante que, -pendant quelque temps, croyant qu'il parlait encore, il restait encore -immobile pour l'écouter. Enfin, comme nouvellement éveillé, il lui -dit, plein de reconnaissance: - -«Quels remercîments suffisants, ou quelle récompense proportionnée -ai-je à t'offrir, divin historien, qui as si abondamment étanché la -soif que j'avais de connaître, qui as eu cette condescendance amicale -de raconter des choses autrement pour moi inscrutables, maintenant -entendues avec surprise, mais avec délice, et comme il est dû, avec -une gloire attribuée au souverain Créateur! Néanmoins quelque doute -me reste que ton explication peut seule résoudre. - -«Lorsque je vois cette excellente structure, ce monde, composé du ciel -et de la terre, et que je calcule leurs grandeurs, cette terre -est une tache, un grain, un atome, comparée avec le firmament, et -tous ses astres comptés, qui semblent rouler dans des espaces -incompréhensibles, car leur distance et leur prompt retour diurne le -prouvent. Quoi! uniquement pour administrer la lumière l'espace d'un -jour et d'une nuit autour de cette terre opaque, et de cette tache d'un -point, eux, dans toute leur vaste inspection d'ailleurs inutiles! En -raisonnant j'admire souvent comment la nature sobre et sage a pu -commettre de pareilles disproportions, a pu, d'une main prodigue, créer -les corps les plus beaux, multiplier les plus grands pour ce seul usage -(à ce qu'il paraît), et imposer à leurs orbes de telles révolutions -sans repos, jour par jour répétées. Et cependant la terre sédentaire -(qui pourrait se mouvoir mieux dans un cercle beaucoup moindre), servie -par plus noble qu'elle, atteint ses fins sans le plus petit mouvement et -reçoit la chaleur et la lumière, comme le tribut d'une course -incalculable, apporté avec une rapidité incorporelle, rapidité telle -que les nombres manquent pour l'exprimer.» - -Ainsi parla notre premier père, et il sembla par sa contenance entrer -dans des pensées studieuses et abstraites; ce qu'Ève apercevant du -lieu où elle était assise retirée en vue, elle se leva avec une -modestie majestueuse et une grâce qui engageaient celui qui la voyait -à souhaiter qu'elle restât. Elle alla parmi ses fruits et ses fleurs -pour examiner comment ils prospéraient, bouton et fleur, ses élèves: -ils poussèrent à sa venue, et, touchés par sa belle main, grandirent -plus joyeusement. Cependant elle ne se retira point comme non charmée -de tels discours, ou parce que son oreille n'était pas capable -d'entendre ce qui était élevé; mais elle se réservait ce plaisir, -Adam racontant, elle seule auditrice; elle préférait à l'ange son -mari le narrateur, et elle aimait mieux l'interroger; elle savait qu'il -entremêlerait d'agréables digressions, et résoudrait les hautes -difficultés par des caresses conjugales: des lèvres de son époux les -paroles ne lui plaisaient pas seules! Oh! quand se rencontre à présent -un pareil couple, mutuellement uni en dignité et en amour? Ève -s'éloigna avec la démarche d'une déesse; elle n'était pas sans -suite, car près d'elle, comme une reine, un cortège de grâces -attrayantes se tient toujours; et d'autour d'elle jaillissaient dans -tous les yeux des traits de désir qui faisaient souhaiter encore sa -présence. - -Et Raphaël, bienveillant et facile, répond à présent au doute -qu'Adam avait proposé: - -«De demander ou de t'enquérir, je ne te blâme pas, car le ciel est -comme le livre de Dieu ouvert devant toi, dans lequel tu peux lire ses -merveilleux ouvrages et apprendre ses saisons, ses heures, ou ses mois, -ou ses années; pour atteindre à ceci, que le ciel ou la terre se -meuvent, peu importe si tu comptes juste. Le grand Architecte a fait -sagement de cacher le reste à l'homme ou à l'ange, de ne pas divulguer -ses secrets pour être scrutés par ceux qui doivent plutôt les -admirer; ou s'ils veulent hasarder des conjectures, il a livré son -édifice des deux à leurs disputes, afin peut-être d'exciter son rire -par leurs opinions vagues et subtiles, quand dans la suite ils viendront -à mouler le ciel et à calculer les étoiles. Comme ils manieront la -puissante structure! comme ils bâtiront, débâtiront, s'ingénieront -pour sauver les apparences! comme ils ceindront la sphère de cercles -concentriques et excentriques, de cycles et d'épicycles, d'orbes dans -des orbes, mal écrits sur elle! Déjà je devine ceci par ton -raisonnement, toi qui dois guider ta postérité, et qui supposes que -des corps plus grands et lumineux n'en doivent pas servir de plus petits -privés de lumière, ni le ciel parcourir de pareils espaces, tandis que -la terre, assise tranquille, reçoit seule le bénéfice de cette -course. - -«Considère d'abord que grandeur ou éclat ne suppose pas excellence: -la terre, bien qu'en comparaison du ciel, si petite et sans lumière, -peut contenir des qualités solides en plus d'abondance que le soleil -qui brille stérile, et dont la vertu n'opère pas d'effet sur -lui-même, mais sur la terre féconde: là ses rayons reçus d'abord -(inactifs ailleurs) trouvent leur vigueur. Encore, ces éclatants -luminaires ne sont pas serviables à la terre, mais à toi, habitant de -la terre. - -«Quant à l'immense circuit du ciel, qu'il raconte la haute -magnificence du Créateur, lequel a bâti d'une manière si vaste, et -étendu ses lignes si loin, afin que l'homme puisse savoir qu'il -n'habite pas chez lui; édifice trop grand pour qu'il le remplisse, -logé qu'il est dans une petite portion: le reste est formé pour des -usages mieux connus de son souverain Seigneur. Attribue la vitesse de -ces cercles, quoique sans nombre, à l'omnipotence de Dieu, qui pourrait -ajouter à des substances matérielles une rapidité presque -spirituelle. Tu ne me crois pas lent, moi qui, depuis l'heure matinale -parti du ciel où Dieu réside, suis arrivé dans Éden avant le milieu -du jour, distance inexprimable dans des nombres qui aient un nom. - -«Mais j'avance ceci, en admettant le mouvement des cieux, pour montrer -combien a peu de valeur ce qui te porte à en douter; non que j'affirme -ce mouvement, quoiqu'il te semble tel, à toi qui as ta demeure ici sur -la terre. Dieu, pour éloigner ses voies du sens humain, a placé le -ciel tellement loin de la terre, que la vue terrestre, si elle -s'aventure, puisse se perdre dans des choses trop sublimes, et n'en -tirer aucun avantage. - -«Quoi? si le soleil est le centre du monde, et si d'autres astres (par -sa vertu attractive et par la leur même incités) dansent autour de lui -des rondes variées? Tu vois dans six planètes leur course errante, -maintenant haute, maintenant basse, tantôt cachée, progressive, -rétrograde ou demeurant stationnaire: que serait-ce si la septième -planète, la terre (quoiqu'elle semble si immobile), se mouvait -insensiblement par trois mouvements divers? Sans cela ces mouvements, ou -tu les dois attribuer à différentes sphères mues en sens contraire -croisant leurs obliquités, ou tu dois sauver au soleil sa fatigue, -ainsi qu'à ce rhombe rapide supposé nocturne et diurne, invisible -d'ailleurs au-dessus de toutes les étoiles; roue du jour et de la nuit. -Tu n'aurais plus besoin d'y croire si la terre, industrieuse -d'elle-même, cherchait le jour en voyageant à l'orient, et si de son -hémisphère opposé au rayon du soleil elle rencontrait la nuit son -autre hémisphère étant encore éclairé de la lumière du jour. Que -serait-ce si cette lumière reflétée par la terre à travers la vaste -transparence de l'air, était comme la lumière d'un astre pour le globe -terrestre de la lune, la terre éclairant la lune pendant le jour, comme -la lune éclaire la terre pendant la nuit? Réciprocité dans le cas où -la lune aurait une terre, des champs et des habitants. Tu vois ses -taches comme des nuages; les nuages peuvent donner de la pluie, et la -pluie peut produire des fruits dans le sol amolli de la lune, pour -nourrir ceux qui sont placés là. - -«Peut-être découvriras-tu d'autres soleils accompagnés de leurs -lunes, communiquant la lumière mâle et femelle; ces deux grands sexes -animent le monde, peut-être rempli dans chacun de ses orbes par quelque -créature qui vit. Car qu'une aussi vaste étendue de la nature soit -privée d'âmes vivantes; qu'elle soit déserte, désolée, faite -seulement pour briller, pour payer à peine à chaque orbe une faible -étincelle de lumière envoyée si loin, en bas à cet orbe habitable -qui lui renvoie cette lumière, c'est ce qui sera une éternelle -matière de dispute. - -«Mais que ces choses soient ou ne soient pas ainsi; que le soleil -dominant dans le ciel se lève sur la terre, ou que la terre se lève -sur le soleil; que le soleil commence dans l'orient sa carrière -ardente, ou que la terre s'avance de l'occident dans une course -silencieuse, à pas inoffensifs, dorme sur son axe doux, tandis qu'elle -marche d'un mouvement égal et t'emporte mollement avec l'atmosphère -tranquille; ne fatigue pas tes pensées de ces choses cachées; -laisse-les au Dieu d'en haut; sers-le et crains-le. Qu'il dispose comme -il lui plaît des autres créatures, quelque part qu'elles soient -placées. Réjouis-toi dans ce qu'il t'a donné, ce Paradis et ta belle -Ève. Le ciel est pour toi trop élevé, pour que tu puisses savoir ce -qui s'y passe. Sois humblement sage! pense seulement à ce qui concerne -toi et ton être; ne rêve point d'autres mondes, des créatures qui y -vivent de leur état, de leur condition ou degré: sois content de ce -qui t'a été révélé jusqu'ici, non-seulement de la terre, mais du -plus haut ciel.» - -Adam, éclairci sur ses doutes, lui répliqua: - -«Combien pleinement tu m'as satisfait, pure intelligence du ciel, ange -serein! et combien, délivré de sollicitudes, tu m'as enseigné, pour -vivre le chemin le plus aisé! tu m'as appris à ne point interrompre -avec des imaginations perplexes la douceur d'une vie dont Dieu a -ordonné à tous soucis pénibles d'habiter loin, et de ne pas nous -troubler, à moins que nous ne les cherchions nous-mêmes, par des -pensées errantes et des notions vaines. Mais l'esprit, ou -l'imagination, est apte à s'égarer sans retenue; il n'est point de fin -à ses erreurs, jusqu'à ce que avertie, ou enseignée par -l'expérience, elle apprenne que la première sagesse n'est pas de -connaître amplement les matières obscures, subtiles et d'un usage -éloigné, mais ce qui est devant nous dans la vie journalière; le -reste est fumée, ou vanité, ou folle extravagance, et nous rend, dans -les choses qui nous concernent le plus, sans expérience, sans habitude, -et cherchant toujours. Ainsi descendons de cette hauteur, abaissons -notre vol et parlons des choses utiles près de nous, d'où, par hasard, -peut naître l'occasion de te demander quelque chose non hors de raison, -m'accordant ta complaisance et ta faveur accoutumée. - -«Je t'ai entendu raconter ce qui a été fait avant mon souvenir; à -présent écoute-moi raconter mon histoire, que tu ignores peut-être. -Le jour n'est pas encore dépensé; jusqu'ici tu vois de quoi je m'avise -subtilement pour te retenir, t'invitant à entendre mon récit; folie! -si ce n'était dans l'espoir de ta réponse: car tandis que je suis -assis avec toi, je me crois dans le ciel, ton discours est plus flatteur -à mon oreille que les fruits les plus agréables du palmier ne le sont -à la faim et à la soif, après le travail, à l'heure du doux repas: -ils rassasient et bientôt lassent, quoique agréables: mais tes -paroles, imbues d'une grâce divine, n'apportent à leur douceur aucune -satiété.» - -Raphaël répliqua, célestement doux: - -«Tes lèvres ne sont pas sans grâce, père des hommes, ni ta langue -sans éloquence, car Dieu avec abondance a aussi répandu ses dons sur -toi extérieurement et intérieurement, toi sa brillante image: parlant -ou muet, toute beauté et toute grâce t'accompagnent, et forment -chacune de tes paroles, chacun de tes mouvements. Dans le ciel, nous ne -te regardons pas moins que comme notre compagnon de service sur la -terre, et nous nous enquérons avec plaisir des voies de Dieu dans -l'homme; car Dieu, nous le voyons, t'a honoré, et a placé dans l'homme -son égal amour. - -«Parle donc, car il arriva que le jour où tu naquis, j'étais absent, -engagé dans un voyage difficile et ténébreux, au loin dans une -excursion vers les portes de l'enfer. En pleine légion carrée (ainsi -nous en avions reçu l'ordre), nous veillâmes à ce qu'aucun espion ou -aucun ennemi ne sortît de là, tandis que Dieu était à son ouvrage, -de peur que lui, irrité par cette irruption audacieuse, ne mêlât la -destruction à la création. Non que les esprits rebelles osassent sans -sa permission rien tenter, mais il nous envoya pour établir ses hauts -commandements comme souverain Roi et pour nous accoutumer à une prompte -obéissance. - -«Nous trouvâmes étroitement fermées les horribles portes, -étroitement fermées et barricadées fortement; mais longtemps avant -notre approche, nous entendîmes au dedans un bruit autre que le son de -la danse et du chant: tourment, et haute lamentation, et rage furieuse! -Contents, nous retournâmes aux rivages de la lumière avant le soir du -sabbat: tel était notre ordre. Mais ton récit à présent: car je -l'attends, non moins charmé de tes paroles que toi des miennes.» - -Ainsi parla ce pouvoir semblable à un Dieu, et alors notre premier -père: - -«Pour l'homme, dire comment la vie humaine commença, est difficile, -car qui connut soi-même son commencement? Le désir de converser plus -longtemps encore avec toi m'induit à parler. - -«Comme nouvellement éveillé du plus profond sommeil, je me trouvai -couché mollement sur l'herbe fleurie, dans une sueur embaumée que par -ses rayons le soleil sécha en se nourrissant de la fumante humidité. -Droit vers le ciel, je tournai mes yeux étonnés, et contemplai quelque -temps le firmament spacieux, jusqu'à ce que levé par une rapide et -instinctive impulsion, je bondis, comme m'efforçant d'atteindre là, et -je me tins debout sur mes pieds. - -«Autour de moi, j'aperçus une colline, une vallée, des bois ombreux, -des plaines rayonnantes au soleil, et une liquide chute de ruisseaux -murmurants; dans ces lieux j'aperçus des créatures qui vivaient et se -mouvaient, qui marchaient ou volaient; des oiseaux gazouillant sur les -branches: tout souriait; mon cœur était noyé de joie et de parfum. - -«Je me parcours alors moi-même, et membre à membre je m'examine, et -quelquefois je marche, et quelquefois je cours avec des jointures -flexibles, selon qu'une vigueur animée me conduit; mais qui j'étais, -où j'étais, par quelle cause j'étais, je ne le savais pas. J'essayai -de parler, et sur-le-champ je parlai; ma langue obéit et put nommer -promptement tout ce que je voyais. - -«Toi, soleil, dis-je, belle lumière! et toi, terre éclairée, si -fraîche et si riante! vous, collines et vallées; vous, rivières, bois -et plaines; et vous qui vivez et vous mouvez, belles créatures, dites, -dites, si vous l'avez vu, comment suis-je ainsi venu, comment suis-je -ici? Ce n'est de moi-même; c'est donc par quelque grand créateur -prééminent en bonté et en pouvoir. Dites-moi comment je puis le -connaître, comment l'adorer celui par qui je me meus, je vis, et sens -que je suis plus heureux que je ne le sais? - -«Pendant que j'appelais de la sorte et que je m'égarais je ne sais -où, loin du lieu où j'avais d'abord respiré l'air et vu d'abord cette -lumière fortunée, comme aucune réponse ne m'était faite, je m'assis -pensif sur un banc vert, ombragé et prodigue de fleurs. Là, un -agréable sommeil s'empara de moi pour la première fois, et accabla -d'une douce oppression mes sens assoupis, non troublés, bien qu'alors -je me figurasse repasser à mon premier état d'insensibilité et me -dissoudre. - -«Quand soudain à ma tête se tint un songe dont l'apparition -intérieure inclina doucement mon imagination à croire que j'avais -encore l'être et que je vivais. Quelqu'un vint, ce me semble, de forme -divine, et me dit: - -«--Ta demeure te manque. Adam: lève-toi, premier homme, toi destiné -à devenir le premier père d'innombrables hommes! Appelé par toi, je -viens, ton guide au jardin de béatitude, ta demeure préparée.»-- - -«Ainsi disant, il me prit par la main et me leva: et sur les campagnes -et les eaux doucement glissant comme dans l'air sans marcher, il me -transporta enfin sur une montagne boisée, dont le sommet était une -plaine: circuit largement clos, planté d'arbres les meilleurs, de -promenades et de bosquets; de sorte que ce que j'avais vu sur la terre -auparavant semblait à peine agréable. Chaque arbre chargé du plus -beau fruit, qui pendait en tentant l'œil, excitait en moi un désir -soudain de cueillir et de manger. Sur quoi je m'éveillai, et trouvai -devant mes yeux, en réalité, ce que le songe m'avait vivement offert -en image. Ici aurait recommencé ma course errante, si celui qui était -mon guide à cette montagne n'eût apparu parmi les arbres; présence -divine! Rempli de joie, mais avec une crainte respectueuse, je tombai -soumis en adoration à ses pieds. Il me releva, et: - -«--Je suis celui que tu cherches, me dit-il avec douceur; auteur de -tout ce que tu vois au-dessus, ou autour de toi, ou au-dessous. Je te -donne ce paradis, regarde-le comme à toi pour le cultiver et le bien -tenir, et en manger le fruit. De chaque arbre qui croît dans le jardin, -mange librement et de bon cœur; ne crains point ici de disette; mais de -l'arbre dont l'opération apporte la connaissance du bien et du mal, -arbre que j'ai planté comme le gage de ton obéissance et de ta foi, -dans le jardin auprès de l'arbre de vie (souviens-toi de ce dont je -t'avertis), évite de goûter et évite la conséquence amère. Car -sache que le jour où tu en mangeras, ma seule défense étant -transgressée, inévitablement tu mourras, mortel de ce jour; et tu -perdras ton heureuse situation, chassé d'ici dans un monde de malheur -et de misère.»-- - -«Il prononça sévèrement cette rigoureuse sentence, qui résonne -encore terrible à mon oreille, bien qu'il ne dépende que de moi de ne -pas l'encourir. Mais il reprit bientôt son aspect serein, et renouvela -de la sorte son gracieux propos: - -«--Non seulement cette belle enceinte, mais la terre entière, je la -donne à toi et à ta race. Possédez-la comme seigneurs, et toutes les -choses qui vivent dedans, ou qui vivent dans la mer, ou dans l'air, -animaux, poissons, oiseaux. En signe de quoi, voici les animaux et les -oiseaux, chacun selon son espèce; je te les amène pour recevoir leurs -noms de toi, et pour te rendre foi et hommage avec une soumission -profonde. Entends la même chose des poissons dans leur aquatique -demeure, non semoncés ici, parce qu'ils ne peuvent changer leur -élément pour respirer un air plus subtil.»-- - -«Comme il parlait, voici les animaux et les oiseaux s'approchant deux -à deux; les animaux fléchissant humblement le genou avec des -flatteries, les oiseaux abaissés sur leurs ailes. Je les nommais à -mesure qu'ils passaient, et je comprenais leur nature (tant était grand -le savoir dont Dieu avait doué ma soudaine intelligence!); mais parmi -ces créatures, je ne trouvai pas ce qui me semblait manquer encore, et -j'osai m'adresser ainsi à la céleste vision. - -«--Oh! de quel nom t'appeler, car toi au-dessus de toutes ces -créatures, au-dessus de l'espèce humaine, ou au-dessus de ce qui est -plus haut que l'espèce humaine, tu surpasses beaucoup tout ce que je -puis nommer? Comment puis-je t'adorer, auteur de cet univers et de tout -ce bien donné à l'homme, pour le bien-être duquel, si largement et -d'une main libérale, tu as pourvu à toutes choses? Mais avec moi, je -ne vois personne qui partage. Dans la solitude est-il un bonheur! qui -peut jouir seul! ou, en jouissant de tout, quel contentement -trouver?»-- - -«Ainsi je parlais présomptueux, et la vision, comme avec un sourire, -plus brillante, répliqua ainsi: - -«--Qu'appelles-tu solitude? La terre et l'air ne sont-ils pas remplis -de diverses créatures vivantes, et toutes celles-ci ne sont-elles pas -à ton commandement pour venir jouer devant toi? Ne connais-tu pas leur -langage et leurs mœurs? Elles savent aussi, et ne raisonnent pas d'une -manière méprisable. Trouve un passe-temps avec elles, et domine sur -elles; ton royaume est vaste.»-- - -«Ainsi parla l'universel Seigneur et sembla dicter des ordres. Moi, -ayant imploré par une humble prière la permission de parler, je -répliquai: - -«--Que mes discours ne t'offensent pas, céleste puissance; mon -Créateur, sois propice tandis que je parle. Ne m'as-tu pas fait ici ton -représentant, et n'as-tu pas placé bien au-dessous de moi ces -inférieures créatures? Entre inégaux quelle société, quelle -harmonie, quel vrai délice peuvent s'assortir? Ce qui doit être mutuel -doit être donné et reçu en juste proportion; mais en disparité, si -l'un est élevé, l'autre toujours abaissé, ils ne peuvent bien se -convenir l'un l'autre, mais ils se deviennent bientôt également -ennuyeux. Je parle d'une société telle que je la cherche, capable de -participer à tout délice rationnel, dans lequel la brute ne saurait -être la compagne de l'homme. Les brutes se réjouissent chacune avec -leur espèce, le lion avec la lionne; si convenablement tu les as unies -deux à deux! L'oiseau peut encore moins converser avec le quadrupède, -le poisson avec l'oiseau, le singe avec le bœuf; l'homme peut donc -encore moins s'associer à la bête, et il peut le moins de tous.»-- - -«À quoi le Tout-Puissant, non offensé, répondit: - -«--Tu te proposes, je le vois, un bonheur fin et délicat dans le choix -de tes associés, Adam, et dans le sein du plaisir, tu ne goûteras -aucun plaisir, étant seul. Que penses-tu donc de moi et de mon état! -te semble-je ou non posséder suffisamment de bonheur, moi qui suis seul -de toute éternité? car je ne me connais ni second, ni semblable, -d'égal beaucoup moins. Avec qui donc puis-je converser, si ce n'est -avec les créatures que j'ai faites, et celles-ci, à moi inférieures, -descendent infiniment plus au-dessous de moi, que les autres créatures -au-dessous de toi.»-- - -«Il se tut; je repris humblement: - -«--Pour atteindre la hauteur et la profondeur de tes voies éternelles, -toutes pensées humaines sont courtes. Souverain des choses! tu es -parfait en toi-même, et on ne trouve rien en toi de défectueux: -l'homme n'est pas ainsi; il ne se perfectionne que par degrés: c'est la -cause de son désir de société avec son semblable pour aider ou -consoler ses insuffisances. Tu n'as pas besoin de te propager, déjà -infini, et accompli dans tous les nombres, quoique tu sois un. Mais -l'homme par le nombre doit manifester sa particulière imperfection, et -engendrer son pareil de son pareil, en multipliant son image -défectueuse en unité, ce qui exige un amour mutuel et la plus tendre -amitié. Toi dans ton secret, quoique seul, supérieurement accompagné -de toi-même, tu ne cherches pas de communication sociale: cependant, si -cela te plaisait, tu pourrais élever ta créature déifiée à quelque -hauteur d'union ou de communion que tu voudrais: moi en conversant je ne -puis redresser ces brutes courbées, ni trouver ma complaisance dans -leurs voies.»-- - -«Ainsi enhardi, je parlai; et j'usai de la liberté accordée, et je -trouvai accueil: ce qui m'obtint cette réponse de la gracieuse voix -divine: - -«--Jusque ici, Adam, je me suis plu à t'éprouver, et j'ai trouvé que -tu connaissais non seulement les bêtes, que tu as proprement nommées, -mais toi-même; exprimant bien l'esprit libre en toi, mon image, qui n'a -point été départie à la brute, dont la compagnie pour cela ne peut -te convenir; tu avais une bonne raison pour la désapprouver -franchement: pense toujours de même. Je savais, avant que tu parlasses, -qu'il n'est pas bon pour l'homme d'être seul; une compagnie telle que -tu la voyais alors, je ne t'ai pas destinée; je te l'ai présentée -seulement comme une épreuve, pour voir comment tu jugerais du juste et -du convenable. Ce que je te vais maintenant apporter te plaira, sois-en -sûr; c'est ta ressemblance, ton aide convenable, ton autre toi-même, -ton souhait exactement selon le désir de ton cœur.»-- - -«Il finit ou je ne l'entendis plus, car alors ma nature terrestre -accablée par sa nature céleste (sous laquelle elle s'était tenue -longtemps exaltée à la hauteur de ce colloque divin et sublime), ma -nature éblouie et épuisée comme quand un objet surpasse les sens, -s'affaissa, et chercha la réparation du sommeil qui tomba à l'instant -sur moi, appelé comme en aide par la nature, et il ferma mes yeux. - -«Mes yeux il ferma, mais laissa ouverte la cellule de mon imagination, -ma vue intérieure, par laquelle, ravi comme en extase, je vis, à ce -qu'il me sembla, quoique dormant où j'étais, je vis la forme toujours -glorieuse devant qui je m'étais tenu éveillé, laquelle, se baissant, -m'ouvrit le côté gauche, y prit une côte toute chaude des esprits du -cœur, et le sang de la vie coulant frais: large était la blessure, -mais soudain remplie de chair et guérie. - -«La forme pétrit et façonna cette côte avec ses mains; sous ses -mains créatrices se forma une créature semblable à l'homme, mais de -sexe différent, si agréablement belle que ce qui semblait beau dans -tout le monde semblait maintenant chétif, ou paraissait réuni en elle, -contenu en elle et dans ses regards, qui depuis ce temps ont épanché -dans mon cœur une douceur jusqu'alors non éprouvée; son air inspira -à toutes choses l'esprit d'amour et un amoureux délice. Elle disparut, -et me laissa dans les ténèbres. Je m'éveillai pour la trouver, ou -pour déplorer à jamais sa perte, et abjurer tous les autres plaisirs. - -«Lorsque j'étais hors d'espoir, la voici non loin, telle que je la vis -dans mon songe, ornée de ce que toute la terre ou le ciel pouvaient -prodiguer pour la rendre aimable. Elle vint conduite par son céleste -Créateur (quoique invisible) et guidée par sa voix. Elle n'était pas -ignorante de la nuptiale sainteté et des rites du mariage: la grâce -était dans tous ses pas, le ciel dans ses yeux; dans chacun de ses -mouvements, la dignité et l'amour. Transporté de joie, je ne pus -m'empêcher de m'écrier à voix haute: - -«--Cette fois tu m'as dédommagé! tu as rempli ta promesse, Créateur -généreux et plein de bénignité, donateur de toutes les choses -belles; mais celui-ci est le plus beau de tous tes présents! et tu ne -me l'as pas envié. Je vois maintenant l'os de mes os, la chair de ma -chair, moi-même devant moi. La femme est son nom; son nom est tiré de -l'homme: c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et -s'attachera à sa femme, et ils seront une chair, un cœur, une -âme.»-- - -«Ma compagne m'entendit: et quoique divinement amenée, cependant -l'innocence, et la modestie virginale, sa vertu, et la conscience de son -prix (prix qui doit être imploré, et ne doit pas être accordé sans -être recherché, qui ne s'offrant pas, ne se livrant pas de lui-même, -est d'autant plus désirable qu'il est plus retiré), pour tout dire -enfin, la nature elle-même (quoique pure de pensée pécheresse) agit -tellement en elle, qu'en me voyant elle se détourna. Je la suivis; elle -connut ce que c'était qu'honneur, et avec une condescendante majesté -elle approuva mes raisons alléguées. Je la conduisis au berceau -nuptial rougissante comme le matin: tout le ciel et les constellations -fortunées, versèrent sur cette heure leur influence la plus choisie; -la terre et ses collines donnèrent un signe de congratulation; les -oiseaux furent joyeux; les fraîches brises, les vents légers -murmurèrent cette union dans les bois, et leurs ailes en se jouant nous -jetèrent des roses, nous jetèrent les parfums du buisson embaumé, -jusqu'à ce que l'amoureux oiseau de la nuit chantât les noces, et -ordonna à l'étoile du soir de hâter ses pas sur le sommet de sa -colline, pour allumer le flambeau nuptial. - -«Ainsi je t'ai raconté toute ma condition, et j'ai amené mon histoire -jusqu'au comble de la félicité terrestre dont je jouis: je dois avouer -que, dans toutes les autres choses, je trouve à la vérité du plaisir, -mais tel que goûté ou non, il n'opère dans mon esprit ni changement -ni véhément désir: je parle de ces délicatesses de goût, de vue, -d'odorat, d'herbes, de fruits, de fleurs, de promenades et de mélodie -des oiseaux. - -«Mais ici bien autrement: transporté je vois, transporté je touche! -Ici pour la première fois je sentis la passion, commotion étrange! -supérieur et calme dans toutes les autres jouissances, ici faible -uniquement contre le charme du regard puissant de la beauté. Ou la -nature a failli en moi, et m'a laissé quelque partie non assez à -l'épreuve pour résister à un pareil objet; ou dans ce qu'on a -soustrait de mon côté, on m'a peut-être pris plus qu'il ne fallait: -du moins on a prodigué à la femme trop d'ornements, à l'extérieur -achevée, à l'intérieur moins finie. Je comprends bien que, selon le -premier dessein de la nature, elle est l'inférieure par l'esprit et les -facultés intérieures qui excellent le plus; extérieurement aussi elle -ressemble moins à l'image de celui qui nous fit tous deux, et elle -exprime moins le caractère de cette domination donnée sur les autres -créatures. Cependant, quand j'approche de ses séductions, elle me -semble si parfaite et en elle-même si accomplie, si instruite de ses -droits, que ce qu'elle veut faire ou dire paraît le plus sage, le plus -vertueux, le plus discret, le meilleur. Toute science plus haute tombe -abaissée en sa présence; la sagesse, discourant avec elle, se perd -déconcertée et paraît folie. L'autorité et la raison la suivent, -comme si elle avait été projetée la première, non faite la seconde -occasionnellement: pour achever tout, la grandeur d'âme et la noblesse -établissent en elle leur demeure la plus charmante, et créent autour -d'elle un respect mêlé de frayeur, comme une garde angélique.» - -L'ange fronçant le sourcil, lui répondit: - -«N'accuse point la nature; elle a rempli sa tâche; remplis la tienne, -et ne te défie pas de la sagesse; elle ne t'abandonnera pas, si tu ne -la renvoies quand tu aurais le plus besoin d'elle près de toi, alors -que tu attaches trop de prix à des choses moins excellentes, comme tu -t'en aperçois toi-même. - -«Aussi bien qu'admires-tu? qu'est-ce qui te transporte ainsi? Des -dehors! beaux sans doute et bien dignes de ta tendresse, de ton hommage -et de ton amour, non de ta servitude. Pèse-toi avec la femme, ensuite -évalue: souvent rien n'est plus profitable que l'estime de soi-même -bien ménagée et fondée en justice et en raison. Plus tu connaîtras -de cette science, plus ta compagne te reconnaîtra pour son chef, à des -réalités cédera toutes ses apparences. Elle est faite ainsi ornée -pour te plaire davantage, ainsi imposante pour que tu puisses aimer avec -honneur ta compagne, qui voit quand tu parais le moins sage. - -«Mais si le sens du toucher, par lequel l'espèce humaine est -propagée, te paraît un délice cher au-dessus de tout autre, songe que -le même sens a été accordé au bétail et à chaque bête: lequel ne -leur aurait pas été révélé et rendu commun si quelque chose -existait là dedans, digne de subjuguer l'âme de l'homme ou de lui -inspirer la passion. - -«Ce que tu trouves d'élevé, d'attrayant, de doux, de raisonnable, -dans la société de ta compagne, aime-le toujours; en aimant tu fais -bien; dans la passion, non, car en celle-ci le véritable amour ne -consiste pas. L'amour épure les pensées et élargit le cœur; il a son -siège dans la raison, et il est judicieux; il est l'échelle par -laquelle tu peux monter à l'amour céleste, n'étant pas plongé dans -le plaisir charnel: c'est pour cette cause que parmi les bêtes aucune -compagne ne t'a été trouvée.» - -Adam, à demi honteux, répliqua: - -«Ni l'extérieur de la femme, formé si beau, ni rien de la -procréation commune à toutes les espèces (quoique je pense du lit -nuptial d'une manière beaucoup plus élevée et avec un mystérieux -respect), ne me plaisent autant dans ma compagne que ces manières -gracieuses, ces mille décences sans cesse découlant de toutes ses -paroles, de toutes ses actions mêlées d'amour, de douce complaisance, -qui révèlent une union sincère d'esprit, ou une seule âme entre nous -deux: harmonie de deux époux, plus agréable à voir qu'un son -harmonieux à entendre. - -«Toutefois, ces choses ne me subjuguent pas; je te découvre ce que je -sens intérieurement, sans pour cela que je sois vaincu, moi qui -rencontre des objets divers, diversement représentés par les sens; -cependant, toujours libre, j'approuve le meilleur, et je suis ce que -j'approuve. Tu ne me blâmes pas d'aimer, car l'amour, tu le dis, nous -élève au ciel; il en est à la fois le chemin et le guide. Souffre-moi -donc, si ce que je demande est permis: les esprits célestes -n'aiment-ils point? Comment expriment-ils leur amour? Par regards -seulement? Ou mêlent-ils leur lumière rayonnante par un toucher -virtuel ou immédiat?» - -L'ange avec un sourire qu'animait la rougeur des roses célestes, propre -couleur de l'amour, lui répondit: - -«Qu'il te suffise de savoir que nous sommes heureux, et que sans amour -il n'y a point de bonheur. Tout ce que tu goûtes de plaisir pur dans -ton corps (et tu fus créé pur), nous le goûtons dans un degré plus -éminent: nous ne trouvons point d'obstacles de membrane, de jointure, -ou de membre, barrières exclusives. Plus aisément que l'air avec -l'air, si les esprits s'embrassent, ils se confondent, le pur désirant -l'union avec le pur: ils n'ont pas besoin d'un moyen de transmission -borné, comme la chair pour s'unir à la chair, ou l'âme à l'âme. - -«Mais je ne puis à présent rester davantage: le soleil, s'abaissant -au-delà des terres du cap Vert et des îles verdoyantes de l'Hespérie, -se couche: c'est le signal de mon départ. Sois ferme; vis heureux et -aime! mais aime Dieu avant tout; lui obéir, c'est l'aimer. Observe son -grand commandement: prends garde que la passion n'entraîne ton jugement -à faire ce qu'autrement ta volonté libre n'admettrait pas. Le bonheur -ou le malheur de toi et de tes fils est en toi placé. Sois sur tes -gardes; moi, et tous les esprits bienheureux, nous nous réjouirons dans -ta persévérance. Tiens-toi ferme: rester debout ou tomber dépend de -ton libre arbitre. Parfait intérieurement, ne cherche pas de secours -extérieur, et repousse toute tentation de désobéir.» - -Il dit, et se leva. Adam le suivait avec des bénédictions: - -«Puisqu'il te faut partir, va, hôte céleste, messager divin, envoyé -de celui dont j'adore la bonté souveraine! Douce et affable a été -pour moi ta condescendance; elle sera honorée à jamais dans ma -reconnaissante mémoire. Sois toujours bon et amical pour l'espèce -humaine, et reviens souvent!» - -Ainsi, ils se séparèrent: de l'épais ombrage, l'ange retourna au -ciel, et Adam à son berceau. - - - - -LIVRE NEUVIÈME - - -ARGUMENT - - -Satan ayant parcouru la terre avec une fourberie méditée, revient de -nuit comme un brouillard dans le Paradis; il entre dans le serpent -endormi. Adam et Ève sortent au matin pour leurs ouvrages, qu'Ève -propose de diviser en différents endroits, chacun travaillant à part. -Adam n'y consent pas, alléguant le danger, de peur que l'ennemi dont -ils ont été avertis ne la tentât quand il la trouverait seule. Ève -offensée de n'être pas crue ou assez circonspecte, ou assez ferme, -insiste pour aller à part, désireuse de mieux faire preuve de sa -force. Adam cède enfin; le serpent la trouve seule: sa subtile -approche, d'abord contemplant, ensuite parlant, et avec beaucoup de -flatterie élevant Ève au-dessus de toutes les autres créatures. Ève -étonnée d'entendre le serpent parler, lui demande comment il a acquis -la voix humaine et l'intelligence qu'il n'avait pas jusque alors. Le -serpent répond qu'en goûtant d'un certain arbre dans le paradis il a -acquis à la fois la parole et la raison qui lui avaient manqué -jusqu'alors. Ève lui demande de la conduire à cet arbre, et elle -trouve que c'est l'arbre de la science défendue. Le serpent, à -présent devenu plus hardi, par une foule d'astuces et d'arguments, -l'engage à la longue à manger. Elle, ravie du goût, délibère un -moment si elle en fera part ou non à Adam; enfin elle lui porte du -fruit; elle raconte ce qui l'a persuadée d'en manger. Adam, d'abord -consterné, mais voyant qu'elle était perdue, se résout, par -véhémence d'amour, à périr avec elle, et, atténuant la faute, il -mange aussi du fruit: ses effets sur tous deux. Ils cherchent à couvrir -leur nudité, ensuite ils tombent en désaccord et s'accusent l'un -l'autre. - - - - -Plus de ces entretiens dans lesquels Dieu ou l'ange, hôtes de l'homme, -comme avec leur ami avaient accoutumé de s'asseoir, familiers et -indulgents, et de partager son champêtre repas, durant lequel ils lui -permettaient sans blâme des discours excusables. Désormais il me faut -passer de ces accents aux accents tragiques: de la part de l'homme, -honteuse défiance et rupture déloyale, révolte et désobéissance; de -la part du ciel (maintenant aliéné), éloignement et dégoût, colère -et juste réprimande, et arrêt prononcé, lequel arrêt fit entrer dans -ce monde un monde de calamités, le péché, et son ombre la mort, et la -misère, avant-coureur de la mort. - -Triste tâche! cependant sujet non moins élevé, mais plus héroïque -que la colère de l'implacable Achille contre son ennemi, poursuivi -trois fois fugitif autour des murs de Troie, ou que la rage de Turnus -pour Lavinie démariée, ou que le courroux de Neptune et celui de Junon -qui, si longtemps persécuta le Grec et le fils de Cythérée; sujet non -moins élevé, si je puis obtenir de ma céleste patronne un style -approprié, de cette patronne qui daigne, sans être implorée, me -visiter la nuit, et qui dicte à mon sommeil, ou inspire facilement mon -vers non prémédité. - -Ce sujet me plut d'abord pour un chant héroïque, longtemps choisi, -commencé tard. La nature ne m'a point rendu diligent à raconter les -combats, regardés jusqu'ici comme le seul sujet héroïque. Quel -chef-d'œuvre! disséquer avec un long et ennuyeux ravage des chevaliers -fabuleux dans des batailles feintes (et le plus noble courage de la -patience, et le martyre héroïque, demeurant non chantés!), ou -décrire des courses et des jeux, des appareils de pas d'armes, des -boucliers blasonnés, des devises ingénieuses, des caparaçons et des -destriers, des housses et des harnais de clinquant, des superbes -chevaliers aux joutes et aux tournois puis des festins ordonnés, servis -dans une salle par des écuyers tranchants et des sénéchaux! -L'habileté dans un art ou dans un travail chétif n'est pas ce qui -donne justement un nom héroïque à l'auteur ou au poëme. - -Pour moi (de ces choses ni instruit ni studieux), un sujet plus haut me -reste, suffisant de lui-même pour immortaliser mon nom, à moins qu'un -siècle trop tardif, le froid climat ou les ans n'engourdissent mon aile -humiliée: ils le pourraient, si tout cet ouvrage était le mien, non -celui de la Divinité qui chaque nuit l'apporte à mon oreille. - -Le soleil s'était précipité, et après lui l'astre d'Hespérus, dont -la fonction est d'amener le crépuscule à la terre, conciliateur d'un -moment entre le jour et la nuit, et à présent l'hémisphère de la -nuit avait voilé d'un bout à l'autre le cercle de l'horizon, quand -Satan, qui dernièrement s'était enfui d'Éden devant les menaces de -Gabriel, maintenant perfectionné en fraude méditée et en malice, -acharné à la destruction de l'homme, malgré ce qui pouvait arriver de -plus aggravant pour lui-même, revint sans frayeur. Il s'envola de nuit, -et revint à minuit, ayant achevé le tour de la terre, se -précautionnant contre le jour, depuis qu'Uriel, régent du soleil, -découvrit son entrée dans Éden et en prévint les chérubins qui -tenaient leur veille. De là chassé plein d'angoisse, il rôda pendant -sept nuits continues avec les ombres. Trois fois il circula autour de la -ligne équinoxiale; quatre fois il croisa le char de la nuit de pôle en -pôle, en traversant chaque colure. À la huitième nuit il retourna, et -du côté opposé de l'entrée du paradis, ou de la garde des -chérubins, il trouva d'une manière furtive un passage non suspecté. - -Là était un lieu qui n'existe plus (le péché, non le temps, opéra -d'abord ce changement), d'où le Tigre, du pied du Paradis, s'élançait -dans un gouffre sous la terre, jusqu'à ce qu'une partie de ses eaux -ressortît en fontaine auprès de l'arbre de vie. Satan s'abîme avec le -fleuve, et se relève avec lui, enveloppé dans la vapeur émergente. Il -cherche ensuite où se tenir caché: il avait exploré la mer et la -terre depuis Éden jusqu'au Pont-Euxin et les Palus-Méotides, par-delà -le fleuve d'Oby descendant aussi loin que le pôle antarctique; en -longueur à l'Occident, depuis l'Oronte jusqu'à l'Océan que barre -l'isthme de Darien, et de là jusqu'au pays où coulent le Gange et -l'Indus. - -Ainsi il avait rôdé sur le globe avec une minutieuse recherche, et -considéré avec une inspection profonde chaque créature, pour -découvrir celle qui serait la plus propre de toutes à servir ses -artifices; et il trouva que le serpent était le plus fin de tous les -animaux des champs. Après un long débat, irrésolu et tournoyant dans -ses pensées, Satan, par une détermination finale, choisit la plus -convenable greffe du mensonge, le vase convenable dans lequel il pût -entrer et cacher ses noires suggestions au regard le plus perçant: car -dans le rusé serpent toutes les finesses ne seraient suspectes à -personne, comme procédant de son esprit et de sa subtilité naturelle, -tandis que, remarquées dans d'autres animaux, elles pourraient -engendrer le soupçon d'un pouvoir diabolique, actif en eux et -surpassant l'intelligence de ces brutes. Satan prit cette résolution; -mais d'abord de sa souffrance intérieure, sa passion éclatant, -s'exhala en ces plaintes: - -«Ô terre! combien tu ressembles au ciel, si tu ne lui es plus -justement préférée! Demeure plus digne des dieux, comme étant bâtie -par les secondes pensées, réformant ce qui était vieux. Car, quel -Dieu voudrait élever un pire ouvrage, après en avoir bâti un -meilleur? Terrestre ciel autour duquel se meuvent d'autres cieux qui -brillent: encore leurs lampes officieuses apportent-elles lumière sur -lumière, pour toi seul, comme il semble, concentrant en toi tous leurs -précieux rayons d'une influence sacrée! De même que dans le ciel Dieu -est centre et toutefois s'étend à tout, de même toi centre tu reçois -de tous ces globes: en toi, non en eux-mêmes toute leur vertu connue -apparaît productive dans l'herbe, dans la plante et dans la plus noble -naissance des êtres animés d'une graduelle vie: la végétation, le -sentiment, la raison, tous réunis dans l'homme. - -«Avec quel plaisir j'aurais fait le tour de la terre si je pouvais -jouir de quelque chose! Quelle agréable succession de collines, de -vallées, de rivières, de bois et de plaines! à présent la terre, à -présent la mer, des rivages couronnés de forêts, des rochers, des -antres, des grottes! Mais je n'y ai trouvé ni demeure ni refuge; et -plus je vois de félicités autour de moi, plus je sens de tourments en -moi, comme si j'étais le siège odieux des contraires: tout bien pour -moi devient poison, et dans le ciel ma condition serait encore pire. - -«Mais je ne cherche à demeurer ni ici ni dans le ciel, à moins que je -n'y domine le souverain maître des cieux. Je n'espère point être -moins misérable par ce que je cherche; je ne veux que rendre d'autres -tels que je suis, dussent par là redoubler mes maux, car c'est -seulement dans la destruction que je trouve un adoucissement à mes -pensées sans repos. L'homme, pour qui tout ceci a été fait, étant -détruit, ou porté à faire ce qui opérera sa perte entière, tout -ceci le suivra bientôt comme enchaîné à lui en bonheur ou malheur: -en malheur donc! Qu'au loin la destruction s'étende! à moi seul, parmi -les pouvoirs infernaux, appartiendra la gloire d'avoir corrompu dans un -seul jour ce que celui nommé le Tout-Puissant continua de faire pendant -six nuits et six jours. Et qui sait combien de temps auparavant il -l'avait médité? Quoique peut-être ce ne soit que depuis que dans une -seule nuit j'ai affranchi d'une servitude inglorieuse près de la -moitié des races angéliques, et éclairci la foule de ses adorateurs. - -«Lui, pour se venger, pour réparer ses nombres ainsi diminués, soit -que sa vertu de longtemps épuisée lui manquât maintenant pour créer -d'autres anges (si pourtant ils sont sa création), soit que pour nous -dépiter davantage il se déterminât à mettre en notre place une -créature formée de terre: il l'enrichit (elle sortie d'une si basse -origine!) de dépouilles célestes, nos dépouilles. Ce qu'il décréta, -il l'accomplit: il fit l'homme, et lui bâtit ce monde magnifique, et de -la terre, sa demeure, il le proclama seigneur. Oh! indignité! il -assujettit au service de l'homme les ailes de l'ange, il astreignit des -ministres flamboyants à veiller et à remplir leur terrestre fonction. - -«Je crains la vigilance de ceux-ci; pour l'éviter, enveloppé ainsi -dans le brouillard et la vapeur de minuit, je glisse obscur, je fouille -chaque buisson, chaque fougeraie où le hasard peut me faire trouver le -serpent endormi, afin de me cacher dans ses replis tortueux, moi et la -noire intention que je porte. Honteux abaissement! moi qui naguère -combattis les dieux pour siéger le plus haut, réduit aujourd'hui à -m'unir à un animal, et, mêlé à la fange de la bête, à incarner -cette essence, à abrutir celui qui aspirait à la hauteur de la -Divinité! Mais à quoi l'ambition et la vengeance ne peuvent-elles pas -descendre! Qui veut monter doit ramper aussi bas qu'il a volé haut, -exposé tôt ou tard aux choses les plus viles. La vengeance, quoique -douce d'abord, amère avant peu, sur elle-même recule. Soit, peu -m'importe, pourvu que le coup éclate bien miré: puisque en ajustant -plus haut je suis hors de portée, je vise à celui qui le second -provoque mon envie, à ce nouveau favori du ciel, à cet homme d'argile, -à ce fils du dépit, que pour nous marquer plus de dédain, son auteur -éleva de la poussière: la haine par la haine est mieux payée.» - -Il dit: à travers les buissons humides ou arides, comme un brouillard -noir et rampant, il poursuit sa recherche de minuit pour rencontrer le -serpent le plus tôt possible. Il le trouva bientôt profondément -endormi, roulé sur lui-même dans un labyrinthe de cercles, sa tête -élevée au milieu et remplie de fines ruses. Non encore dans une ombre -horrible ou un repaire effrayant, non encore nuisible, sur l'herbe -épaisse, sans crainte et non craint, il dormait. Le démon entra par sa -bouche, et s'emparant de son instinct brutal dans la tête ou dans le -cœur, il lui inspira bientôt des actes d'intelligence; mais il ne -troubla point son sommeil, attendant, ainsi renfermé, l'approche du -matin. - -Déjà la lumière sacrée commençait de poindre dans Éden parmi les -fleurs humides qui exhalaient leur encens matinal, alors que toutes les -choses qui respirent sur le grand autel de la terre élèvent vers le -Créateur des louanges silencieuses et une odeur qui lui est agréable: -le couple humain sortit de son berceau, et joignit l'adoration de sa -bouche au chœur des créatures privées de voix. Cela fait, nos parents -profitent de l'heure, la première pour les plus doux parfums et les -plus douces brises. Ensuite ils délibèrent comment ce jour-là ils -peuvent le mieux s'appliquer à leur croissant ouvrage, car cet ouvrage -dépassait de beaucoup l'activité des mains des deux créatures qui -cultivaient une si vaste étendue. Ève la première parla de la sorte -à son mari: - -«Adam, nous pouvons nous occuper encore à parer ce jardin, à relever -encore la plante, l'herbe et la fleur, agréable tâche qui nous est -imposée. Mais jusqu'à ce qu'un plus grand nombre de mains viennent -nous aider, l'ouvrage sous notre travail augmente, prodigue par -contrainte: ce que, pendant le jour, nous avons taillé de surabondant, -ou ce que nous avons élagué, ou appuyé, ou lié, en une nuit ou deux, -par un fol accroissement, se rit de nous et tend à redevenir sauvage. -Avise donc à cela maintenant, ou écoute les premières idées qui se -présentent à mon esprit. - -«Divisons nos travaux: toi, va où ton choix te guide, ou du côté qui -réclame le plus de soin, soit pour tourner le chèvrefeuille autour de -ce berceau, soit pour diriger le lierre grimpant là où il veut monter, -tandis que moi, là-bas, dans ce plant de roses entremêlées de myrte, -je trouverai jusqu'à midi des choses à redresser. Car lorsque ainsi -nous choisissons tout le jour notre tâche si près l'un de l'autre, -faut-il s'étonner qu'étant si près, des regards et des sourires -interviennent, ou qu'un objet nouveau amène un entretien imprévu qui -réduit notre travail du jour interrompu à peu de chose, bien que -commencé matin? Alors arrive l'heure du souper non gagnée.» - -Adam lui fit cette douce réponse: - -«Ma seule Ève, ma seule associée, à moi sans comparaison plus chère -que toutes les créatures vivantes, bien as-tu proposé, bien as-tu -employé tes pensées pour découvrir comment nous pourrions accomplir -le mieux ici l'ouvrage que Dieu nous a assigné. Tu ne passeras pas sans -être louée de moi, car rien n'est plus aimable dans une femme que -d'étudier le devoir de famille et de pousser son mari aux bonnes -actions. Cependant notre Maître ne nous a pas si étroitement imposé -le travail, qu'il nous interdise le délassement quand nous en avons -besoin, soit par la nourriture, soit par la conversation entre nous -(nourriture de l'esprit), soit par ce doux échange des regards et des -sourires, car les sourires découlent de la raison; refusés à la -brute, ils sont l'aliment de l'amour: l'amour n'est pas la fin la moins -noble de la vie humaine. Dieu ne nous a pas faits pour un travail -pénible, mais pour le plaisir, et pour le plaisir joint à la raison. -Ne doute pas que nos mains unies ne défendent facilement contre le -désert ces sentiers et ces berceaux, dans l'étendue dont nous avons -besoin pour nous promener, jusqu'à ce que de plus jeunes mains viennent -avant peu nous aider. - -«Mais si trop de conversation peut-être te rassasie, je pourrais -consentir à une courte absence, car la solitude est quelquefois la -meilleure société, et une courte séparation précipite un doux -retour. Mais une autre inquiétude m'obsède; j'ai peur qu'il ne -t'arrive quelque mal quand tu seras sevrée de moi; car tu sais de quoi -nous avons été avertis, tu sais quel malicieux ennemi, enviant notre -bonheur et désespérant du sien, cherche à opérer notre honte et -notre misère par une attaque artificieuse; il veille sans doute quelque -part près d'ici, dans l'avide espérance de trouver l'objet de son -désir et son plus grand avantage, nous étant séparés; il est sans -espoir de nous circonvenir réunis, parce qu'au besoin nous pourrions -nous prêter l'un à l'autre un rapide secours. Soit qu'il ait pour -principal dessein de nous détourner de la foi envers Dieu, soit qu'il -veuille troubler notre amour conjugal, qui excite peut-être son envie -plus que tout le bonheur dont nous jouissons; que ce soit là son -dessein, ou quelque chose de pis, ne quitte pas le côté fidèle qui -t'a donné l'être, qui t'abrite encore et te protège. La femme, quand -le danger ou le déshonneur l'épie, demeure plus en sûreté et avec -plus de bienséance auprès de son mari qui la garde ou endure avec elle -toutes les extrémités.» - -La majesté virginale d'Ève, comme une personne qui aime et qui -rencontre quelque rigueur, lui répondit avec une douce et austère -tranquillité: - -«Fils de la terre et du ciel, et souverain de la terre entière, que -nous ayons un ennemi qui cherche notre ruine, je l'ai su de toi et de -l'ange, dont je surpris les paroles à son départ, lorsque je me tenais -en arrière dans un enfoncement ombragé, tout juste alors revenue au -fermer des fleurs du soir. Mais que tu doutes de ma constance envers -Dieu ou envers toi, parce que nous avons un ennemi qui la peut tenter, -c'est ce que je ne m'attendais pas à ouïr. Tu ne crains pas la -violence de l'ennemi; étant tels que nous sommes, incapables de mort ou -de douleur, nous ne pouvons recevoir ni l'une ni l'autre, ou nous -pouvons les repousser. Sa fraude cause donc ta crainte? d'où résulte -clairement ton égale frayeur de voir mon amour et ma constante -fidélité ébranlés ou séduits par sa ruse. Comment ces pensées -ont-elles trouvé place dans ton sein, ô Adam? as-tu pu mal penser de -celle qui t'est si chère?» - -Adam par ces paroles propres à la guérir répliqua: - -«Fille de Dieu et de l'homme, immortelle Ève, car tu es telle, non -encore entamée par le blâme et le péché; ce n'est pas en défiance -de toi que je te dissuade de l'absence loin de ma vue, mais pour éviter -l'entreprise de notre ennemi. Celui qui tente, même vainement, répand -du moins le déshonneur sur celui qu'il a tenté; il a supposé sa foi -non incorruptible, non à l'épreuve de la tentation. Toi-même tu -ressentirais avec dédain et colère l'injure offerte, quoique demeurée -sans effet. Ne te méprends donc pas si je travaille à détourner un -pareil affront de toi seule; un affront qu'à nous deux à la fois -l'ennemi, bien qu'audacieux, oserait à peine offrir, ou, s'il l'osait, -l'assaut s'adresserait d'abord à moi: ne méprise pas sa malice et sa -perfide ruse; il doit être astucieux, celui qui a pu séduire des -anges. Ne pense pas que le secours d'un autre soit superflu. L'influence -de tes regards me donne accès à toutes les vertus: à ta vue, je me -sens plus sage, plus vigilant, plus fort; s'il était nécessaire de -force extérieure, tandis que tu me regarderais, la honte d'être vaincu -ou trompé soulèverait ma plus grande vigueur, et la soulèverait tout -entière. Pourquoi ne sentirais-je pas au-dedans de toi la même -impression quand je suis présent, et ne préférerais-tu pas subir ton -épreuve avec moi, moi le meilleur témoin de ta vertu éprouvée?» - -Ainsi parla Adam, dans sa sollicitude domestique et son amour conjugal; -mais Ève, qui pensa qu'on n'accordait pas assez à sa foi sincère, -renouvela sa répartie avec un doux accent: - -«Si notre condition est d'habiter ainsi dans une étroite enceinte, -resserrés par un ennemi subtil ou violent (nous n'étant pas doués -séparément d'une force égale pour nous défendre partout où il nous -rencontrera), comment sommes-nous heureux, toujours dans la crainte du -mal? mais le mal ne précède point le péché: seulement notre ennemi, -en nous tentant, nous fait un affront par son honteux mépris de notre -intégrité. Son honteux mépris n'attache point le déshonneur à notre -front, mais retombe honteusement sur lui. - -«Pourquoi donc serait-il évité et craint par nous qui gagnons plutôt -un double honneur de sa prénotion prouvée fausse, qui trouvons dans -l'événement la paix intérieure et la faveur du ciel, notre témoin? -Et qu'est-ce que la fidélité, l'amour, la vertu, essayés seuls, sans -être soutenus d'un secours extérieur? Ne soupçonnons donc pas notre -heureux état d'avoir été laissé si imparfait par le sage Créateur, -que cet état ne soit pas assuré, soit que nous soyons séparés ou -réunis. Fragile est notre félicité s'il en est de la sorte! Ainsi -exposé, Éden ne serait pas Éden.» - -Adam avec ardeur répliqua: - -«Femme, toutes choses sont pour le mieux, comme la volonté de Dieu les -a faites. Sa main créatrice n'a laissé rien de défectueux ou -d'incomplet dans tout ce qu'il a créé, et beaucoup moins dans l'homme -ou dans ce qui peut assurer son heureux état, garanti contre la force -extérieure. Le péril de l'homme est en lui-même, et c'est aussi dans -lui qu'est sa puissance: contre sa volonté, il ne peut recevoir aucun -mal; mais Dieu a laissé la volonté libre; car qui obéit à la raison -est libre; et Dieu a fait la raison droite; mais il lui a commandé -d'être sur ses gardes, et toujours debout, de peur que surprise par -quelque belle apparence de bien elle, ne dicte faux et n'informe mal la -volonté, pour lui faire faire ce que Dieu a défendu expressément. - -«Ce n'est donc point la méfiance, mais un tendre amour qui ordonne, à -moi de t'avertir souvent, à toi aussi de m'avertir. Nous subsistons -affermis; cependant il est possible que nous nous égarions, puisqu'il -n'est pas impossible que la raison, par l'ennemi subornée, puisse -rencontrer quelque objet spécieux, et tomber surprise dans une -déception imprévue, faute d'avoir conservé l'exacte vigilance, comme -elle en avait été avertie. Ne cherche donc point la tentation qu'il -serait mieux d'éviter, et tu l'éviteras probablement si tu ne te -sépares pas de moi: l'épreuve viendra sans être cherchée. Veux-tu -prouver ta constance? prouve d'abord ton obéissance. Mais qui -connaîtra la première, si tu n'as point été tentée? qui -l'attestera? Si tu penses qu'une épreuve non cherchée peut nous -trouver tous deux plus en sûreté qu'il ne te semble que nous le -sommes, toi ainsi avertie... va! car ta présence, contre ta volonté, -te rendrait plus absente: va dans ton innocence native! appuie-toi sur -ce que tu as de vertu! réunis-la toute! car Dieu envers toi a fait son -devoir, fais le tien.» - -Ainsi parla le patriarche du genre humain; mais Ève persista. Et -quoique soumise, elle répliqua la dernière: - -«C'est donc avec ta permission, ainsi prévenue et surtout à cause de -ce que tes dernières paroles pleines de raison n'ont fait que toucher: -l'épreuve, étant moins cherchée, nous trouverait peut-être moins -préparés; c'est pour cela que je m'éloigne plus volontiers. Je ne -dois pas beaucoup m'attendre qu'un ennemi aussi fier s'adresse d'abord -à la plus faible; s'il y était enclin, il n'en serait que plus honteux -de sa défaite.» - -Ainsi disant, elle retire doucement sa main de celle de son époux, et -comme une nymphe légère des bois, Oréade, ou Dryade, ou du cortège -de la déesse de Délos, elle vole aux bocages. Elle surpassait Diane -elle-même par sa démarche et son port de déesse, quoiqu'elle ne fût -point armée comme elle de l'arc et du carquois, mais de ces instruments -de jardinage, tels que l'art, simple encore et innocent du feu, les -avait formés, ou tels qu'ils avaient été apportés par les anges. -Ornée comme Palès ou Pomone, elle leur ressemblait: à Pomone quand -elle fuit Vertumne, à Cérès dans sa fleur, lorsqu'elle était vierge -encore de Proserpine qu'elle eut de Jupiter. Adam était ravi, son œil -la suivit longtemps d'un regard enflammé; mais il désirait davantage -qu'elle fût restée. Souvent il lui répète l'ordre d'un prompt -retour; aussi souvent elle s'engage à revenir à midi au berceau, à -mettre toute chose dans le meilleur ordre, pour inviter Adam au repas du -milieu du jour ou au repos de l'après-midi. - -Oh! combien déçue, combien trompée, malheureuse Ève, sur ton retour -présumé! événement pervers! à compter de cette heure, jamais tu ne -trouveras dans le paradis ni doux repas ni profond repos! une embûche -est dressée parmi ces fleurs et ces ombrages; tu es attendue par une -rancune infernale qui menace d'intercepter ton chemin, ou de te renvoyer -dépouillée d'innocence, de fidélité, de bonheur!... - -Car maintenant, et depuis l'aube du jour, l'ennemi (simple serpent en -apparence) était venu, cherchant le lieu où il pourrait rencontrer -plus vraisemblablement les deux seuls de l'espèce humaine, mais en eux -toute leur race, sa proie projetée. Il cherche dans le bocage et dans -la prairie, là où quelque bouquet de bois, quelque partie du jardin, -objet de leur soin ou de leur plantation, se montrent plus agréable -pour leurs délices; au bord d'une fontaine ou d'un petit ruisseau -ombragé, il les cherche tous deux; mais il désirait que son destin -pût rencontrer Ève séparée d'Adam; il le désirait, mais non avec -l'espérance de ce qui arrivait si rarement, quand, selon son désir et -contre son espérance, il découvre Ève seule, voilée d'un nuage de -parfums, là où elle se tenait à demi aperçue, tant les roses -épaisses et touffues rougissaient autour d'elle; souvent elle se -baissait pour relever les fleurs d'une faible tige, dont la tête -quoique d'une vive carnation, empourprée, azurée ou marquetée d'or, -pendait sans support; elle les redressait gracieusement avec un lien de -myrte, sans songer qu'elle-même, la fleur la plus belle, était non -soutenue, son meilleur appui si loin, la tempête si proche. - -Le serpent s'approchait; il franchit mainte avenue du plus magnifique -couvert, cèdre, pin ou palmier. Tantôt ondoyant et hardi, tantôt -caché, tantôt vu parmi les arbustes entrelacés et les fleurs formant -bordure des deux côtés, ouvrage de la main d'Ève: retraite plus -délicieuse que ces fabuleux jardins d'Adonis ressuscité, ou -d'Alcinoüs renommé, hôte du fils du vieux Laërte; ou bien encore que -ce jardin, non mystique, dans lequel le sage roi se livrait à de -mutuelles caresses avec la belle Égyptienne, son épouse. - -Satan admire le lieu, encore plus la personne. Comme un homme longtemps -enfermé dans une cité populeuse dont les maisons serrées et les -égouts corrompent l'air: par un matin d'été, il sort pour respirer -dans les villages agréables et dans les fermes adjacentes; de toutes -choses qu'il rencontre, il tire un plaisir, l'odeur des blés ou de -l'herbe fauchée, ou celle des vaches et des laiteries, chaque objet -rustique, chaque bruit champêtre, tout le charme; si d'aventure une -belle vierge, au pas de nymphe vient à passer, ce qui plaisait à cet -homme lui plaît davantage à cause d'elle; elle l'emporte sur tout, et -dans son regard elle réunit toutes les délices: le serpent prenait un -pareil plaisir à voir ce plateau fleuri, doux abri d'Ève ainsi -matineuse, ainsi solitaire! Sa forme angélique et céleste, mais plus -suave et plus féminine, sa gracieuse innocence, toute la façon de ses -gestes, ou de ses moindres mouvements, intimident la malice de Satan, et -par un doux larcin dépouillent sa violence de l'intention violente -qu'il apportait. Dans cet intervalle le mal unique demeure abstrait de -son propre mal, et pendant ce temps demeura stupidement bon, désarmé -qu'il était d'inimitié, de fourberie, de haine, d'envie, de vengeance. -Mais l'enfer ardent qui brûle toujours en lui, quoique dans un -demi-ciel, finit bientôt ses délices, et le torture d'autant plus -qu'il voit plus de plaisir non destiné pour lui. Alors il rappelle la -haine furieuse, et, caressant ses pensées de malheur, il s'excite de la -sorte: - -«Pensées, où m'avez-vous conduit! par quelle douce impulsion ai-je -été poussé à oublier ce qui nous a amené ici! La haine! non -l'amour, ni l'espoir du paradis pour l'enfer, ni l'espoir de goûter ici -le plaisir, mais de détruire tout plaisir, excepté celui qu'on -éprouve à détruire: toute autre joie pour moi est perdue. Ainsi ne -laissons pas échapper l'occasion qui me rit à présent: voici la femme -seule, exposée à toutes les attaques; son mari (car je vois au loin -tout alentour) n'est pas auprès d'elle: j'évite davantage sa plus -haute intelligence et sa force; d'un courage fier, bâti de membres -héroïques quoique moulés en terre, ce n'est point un ennemi peu -redoutable; lui exempt de blessures, moi non! tant l'enfer m'a -dégradé, tant la souffrance m'a fait déchoir de ce que j'étais dans -le ciel! Ève est belle, divinement belle, faite pour l'amour des dieux; -elle n'a rien de terrible, bien qu'il y ait de la terreur dans l'amour -et dans la beauté, quand elle n'est pas approchée par une haine plus -forte, haine d'autant plus forte qu'elle est mieux déguisée sous -l'apparence de l'amour: c'est le chemin que je tente pour la ruine -d'Ève.» - -Ainsi parle l'ennemi du genre humain, mauvais hôte du serpent dans -lequel il était renfermé, et vers Ève il poursuit sa route. Il ne se -tramait pas alors en ondes dentelées comme il a fait depuis; mais il se -dressait sur sa croupe, base circulaire de replis superposés qui -montaient en forme de tour, orbe sur orbe, labyrinthe croissant! Une -crête s'élevait haute sur sa tête; ses yeux étaient d'escarboucle; -son cou était d'un or vert bruni; il se tenait debout au milieu de ses -spirales arrondies qui sur le gazon flottaient redondantes. Agréable et -charmante était sa forme: jamais serpents depuis n'ont été plus -beaux, ni celui dans lequel furent changés en Illyrie Hermione et -Cadmus, ni celui qui fut le dieu d'Épidaure, ni ceux en qui -transformés furent vus Jupiter Ammon et Jupiter Capitolin, le premier -avec Olympias, le second avec celle qui enfanta Scipion, la grandeur de -Rome. - -D'une course oblique, comme quelqu'un qui cherche accès auprès d'une -personne, mais qui craint de l'interrompre, il trace d'abord son chemin -de côté: tel qu'un vaisseau manœuvré par un pilote habile à -l'embouchure d'une rivière ou près d'un cap, autant de fois il vire de -bord et change sa voile; ainsi Satan variait ses mouvements, et de sa -queue formait de capricieux anneaux à la vue d'Ève, pour amorcer ses -regards. - -Occupée, elle entendit le bruit des feuilles froissées; mais elle n'y -fit aucune attention, accoutumée qu'elle était dans les champs à voir -se jouer devant elle toutes les bêtes, plus soumises à sa voix que ne -le fut à la voix de Circé le troupeau métamorphosé. - -Plus hardi alors, le serpent non appelé se tint devant Ève, mais comme -dans l'étonnement de l'admiration, souvent d'une manière caressante il -baissait sa crête superbe, son cou poli ou émaillé, et léchait la -terre qu'Ève avait foulée. Sa gentille expression muette amène enfin -les regards d'Ève à remarquer son badinage. Ravi d'avoir fixé son -attention, Satan avec la langue organique du serpent, ou par l'impulsion -de l'air vocal, commença de la sorte sa tentation astucieuse: - -«Ne sois pas émerveillée, maîtresse souveraine, si tu peux l'être, -toi qui es la seule merveille. Encore moins n'arme pas de mépris ton -regard, ciel de la douceur, irritée que je m'approche de toi et que je -te contemple insatiable: moi ainsi seul, je n'ai pas craint ton front, -plus imposant encore ainsi retirée. Ô la plus belle ressemblance de -ton beau Créateur! toi, toutes les choses vivantes t'admirent, toutes -les choses, qui t'appartiennent en don adorent ta beauté céleste -contemplée avec ravissement. La beauté considérée davantage là où -elle est universellement admirée; mais ici, dans cet enclos sauvage, -parmi ces bêtes (spectateurs grossiers et insuffisants pour discerner -la moitié de ce qui en toi est beau), un homme excepté qui te voit! Et -qu'est-ce qu'un seul à te voir, toi qui devrais être vue déesse parmi -les dieux, adorée et servie des anges sans nombre, ta cour -journalière?» - -Telles étaient les flatteries du tentateur, tel fut le ton de son -prélude: ses paroles firent leur chemin dans le cœur d'Ève, bien -qu'elle s'étonnât beaucoup de la voix. Enfin, non sans cesser d'être -surprise, elle répondit: - -«Qu'est-ce que ceci? le langage de l'homme prononcé, la pensée -humaine exprimée par la langue d'une brute? je croyais du moins que la -parole avait été refusée aux animaux, que Dieu au jour de leur -création les avait faits muets pour tout son articulé. Quant à la -pensée, je doutais; car dans les regards et dans les actions des -bêtes, souvent paraît beaucoup de raison. Toi, serpent, je te -connaissais bien pour le plus subtil des animaux des champs, mais -j'ignorais que tu fusses doué de la voix humaine. Redouble donc ce -miracle, et dis comment tu es devenu parlant de muet que tu étais, et -comment tu es devenu plus mon ami que le reste de l'espèce brute qui -est journellement sous mes yeux. Dis, car une telle merveille réclame -l'attention qui lui est due.» - -L'astucieux tentateur répliqua de la sorte: - -«Impératrice de ce monde beau, Ève resplendissante, il m'est aisé de -te dire tout ce que tu ordonnes; il est juste que tu sois obéie. - -«J'étais d'abord comme sont les autres bêtes qui paissent l'herbe -foulée aux pieds; mes pensées étaient abjectes et basses comme -l'était ma nourriture; je ne pouvais discerner que l'aliment ou le -sexe, et ne comprenais rien d'élevé: jusqu'à ce qu'un jour, roulant -dans la campagne, je découvris au loin, par hasard, un bel arbre -chargé de fruits des plus belles couleurs mêlées, pourpre et or. Je -m'en approchais pour le contempler, quand des rameaux s'exhala un parfum -savoureux, agréable à l'appétit; il charma mes sens plus que l'odeur -du doux fenouil, plus que la mamelle de la brebis, ou de la chèvre, qui -laisse échapper le soir le lait non sucé de l'agneau ou du chevreau -occupés de leurs jeux. - -«Pour satisfaire le vif désir que je ressentais de goûter à ces -belles pommes, je résolus de ne pas différer: la faim et la soif, -conseillères persuasives, aiguisées par l'odeur de ce fruit -séducteur, me pressaient vivement. Soudain je m'entortille au tronc -moussu, car pour atteindre aux branches élevées au-dessus de la terre, -cela demanderait ta haute taille ou celle d'Adam. Autour de l'arbre se -montraient toutes les autres bêtes qui me voyaient; languissant d'un -pareil désir elles me portaient envie, mais ne pouvaient arriver au -fruit. Déjà parvenu au milieu de l'arbre où pendait l'abondance si -tentante et si près, je ne me fis faute de cueillir et de manger à -satiété, car jusqu'à cette heure je n'avais jamais trouvé un pareil -plaisir aux aliments ou à la fontaine. - -«Rassasié enfin, je ne tardai pas d'apercevoir en moi un changement -étrange au degré de raison de mes facultés intérieures; la parole ne -me manqua pas longtemps, quoique je conservasse ma forme. Dès ce moment -je tournai mes pensées vers des méditations élevées ou profondes, et -je considérai d'un esprit étendu toutes les choses visibles dans le -ciel, sur la terre ou dans l'air, toutes les choses bonnes et belles. -Mais tout ce qui est beau et bon, dans ta divine image et dans le rayon -céleste de ta beauté je le trouve réuni. Il n'est point de beauté à -la tienne pareille ou seconde! elle m'a contraint, quoique importun -peut-être, à venir, te contempler, à t'adorer, toi qui de droit es -déclarée souveraine des créatures, dame universelle!» - -Ainsi parle l'animé et rusé serpent; et Ève, encore plus surprise, -lui répliqua imprudente: - -«Serpent, tes louanges excessives me laissent en doute de la vertu de -ce fruit sur toi le premier éprouvée. Mais, dis-moi, où croît -l'arbre? est-il loin d'ici? Car nombreux sont les arbres de Dieu qui -croissent dans le Paradis, et plusieurs nous sont encore inconnus: une -telle abondance s'offre à notre choix, que nous laissons un grand -trésor de fruits sans les toucher; ils restent suspendus incorruptibles -jusqu'à ce que les hommes naissent pour les cueillir, et qu'un plus -grand nombre de mains nous aident à soulager la nature de son -enfantement.» - -L'insidieuse couleuvre joyeuse et satisfaite: - -«Impératrice, le chemin est facile et n'est pas long; il se trouve -au-delà d'une allée de myrtes, sur une pelouse, tout près d'une -fontaine, quand on a passé un petit bois exhalant la myrrhe et le -baume. Si tu m'acceptes pour conducteur, je t'y aurai bientôt menée.» - -«Conduis-moi donc,» dit Ève. - -Le serpent, guide, roule rapidement ses anneaux, et les fait paraître -droits, quoique entortillés, prompt qu'il est au crime. L'espérance -l'élève, et la joie enlumine sa crête: comme un feu follet, formé -d'une onctueuse vapeur que la nuit condense et que la frigidité -environne, s'allume en une flamme par le mouvement (lequel feu -accompagne souvent, dit-on, quelque malin esprit); voltigeant et -brillant d'une lumière trompeuse, il égare de sa route le voyageur -nocturne étonné; il le conduit dans des marais et des fondrières, à -travers des viviers et des étangs où il s'engloutit et se perd loin de -tout secours: ainsi reluisait le serpent fatal, et par supercherie -menait Ève, notre mère crédule, à l'arbre de prohibition, racine de -tout notre malheur. Dès qu'elle le vit, elle dit à son guide: - -«Serpent, nous aurions pu éviter notre venir ici, infructueux pour -moi, quoique le fruit soit ici en abondance. Le bénéfice de sa vertu -sera seul pour toi; vertu merveilleuse en vérité, si elle produit de -pareils effets! Mais nous ne pouvons à cet arbre ni toucher ni goûter: -ainsi Dieu l'a ordonné, et il nous a laissé cette défense, la seule -fille de sa voix: pour le reste, nous vivons loi à nous-mêmes; notre -raison est notre loi.» - -Le tentateur plein de tromperie répliqua: - -«En vérité! Dieu a donc dit que du fruit de tous les arbres de ce -jardin vous ne mangerez pas, bien que vous soyez déclarés seigneurs de -tout sur la terre et dans l'air?» - -Ève, encore sans péché: - -«Du fruit de chaque arbre de ce jardin nous pouvons manger, mais du -fruit de ce bel arbre dans le jardin Dieu a dit: Vous n'en mangerez -point; vous n'y toucherez point, de peur que vous ne mouriez.» - -À peine a-t-elle dit brièvement, que le tentateur, maintenant plus -hardi (mais avec une apparence de zèle et d'amour pour l'homme, -d'indignation pour le tort qu'on lui faisait), joue un rôle nouveau. -Comme touché de compassion, il se balance troublé, pourtant avec -grâce, et il se lève posé comme prêt à traiter quelque matière -importante: au vieux temps, dans Athènes et dans Rome libre, où -florissait l'éloquence (muette depuis), un orateur renommé, chargé de -quelque grande cause, se tenait debout de lui-même recueilli, tandis -que chaque partie de son corps, chacun de ses mouvements, chacun de ses -gestes obtenaient audience avant sa parole; quelquefois il débutait -avec hauteur, son zèle pour la justice ne lui permettant pas le délai -d'un exorde: ainsi s'arrêtant, se remuant, se grandissant de toute sa -hauteur, le tentateur, tout passionné, s'écria: - -«Ô plante sacrée, sage et donnant la sagesse, mère de la science, à -présent je sens au-dedans de moi mon pouvoir qui m'éclaire, non -seulement pour discerner les choses dans leurs causes, mais pour -découvrir les voies des agents suprêmes, réputés sages cependant. -Reine de cet univers, ne crois pas ces rigides menaces de mort: vous ne -mourrez point: comment le pourriez-vous? Par le fruit? Il vous donnera -la vie de la science. Par l'auteur de la menace? Regardez-moi, moi qui -ai touché et goûté; cependant je vis, j'ai même atteint une vie plus -parfaite que celle que le sort me destinait, en osant m'élever -au-dessus de mon lot. Serait-il fermé à l'homme, ce qui est ouvert à -la bête? Ou Dieu allumera-t-il sa colère pour une si légère offense? -Ne louera-t-il pas plutôt votre courage indompté qui, sous la menace -de la mort dénoncée (quelque chose que soit la mort), ne fut point -détourné d'achever ce qui pouvait conduire à une plus heureuse vie, -à la connaissance du bien et du mal. Du bien? quoi de plus juste! Du -mal? (si ce qui est mal est réel) pourquoi ne pas le connaître, -puisqu'il en serait plus facilement évité! Dieu ne peut donc vous -frapper et être juste: s'il n'est pas juste, il n'est pas Dieu; il ne -faut alors ni le craindre, ni lui obéir. Votre crainte elle-même -écarte la crainte de la mort. - -«Pourquoi donc fut ceci défendu? Pourquoi, sinon pour vous effrayer? -Pourquoi, sinon pour vous tenir bas et ignorants, vous ses adorateurs? -Il sait que le jour où vous mangerez du fruit, vos yeux, qui semblent -si clairs, et qui cependant sont troubles, seront parfaitement ouverts -et éclaircis, et vous serez comme les dieux, connaissant à la fois le -bien et le mal, comme ils le connaissent. Que vous soyez comme les -dieux, puisque je suis comme un homme, comme un homme intérieurement, -ce n'est qu'une juste proportion gardée, moi de brute devenu homme, -vous d'hommes devenus dieux. - -«Ainsi, vous mourrez peut-être en vous dépouillant de l'homme pour -revêtir le dieu: mort désirable quoique annoncée avec menaces, -puisqu'elle ne peut rien de pis que ceci! Et que sont les dieux pour que -l'homme ne puisse devenir comme eux, en participant à une nourriture -divine? Les dieux existèrent les premiers, et ils se prévalent de cet -avantage pour nous faire croire que tout procède d'eux: j'en doute; car -je vois cette belle terre échauffée par le soleil, et produisant -toutes choses; eux, rien. S'ils produisent tout, qui donc a renfermé la -connaissance du bien et du mal dans cet arbre, de manière que quiconque -mange de son fruit acquiert aussitôt la sagesse sans leur permission? -En quoi serait l'offense que l'homme parvînt ainsi à connaître? En -quoi votre science pourrait-elle nuire à Dieu, ou que pourrait -communiquer cet arbre contre sa volonté, si tout est à lui? Agirait-il -par envie? L'envie peut-elle habiter dans les cœurs célestes? Ces -raisons, ces raisons et beaucoup d'autres prouvent le besoin que vous -avez de ce beau fruit. Divinité humaine, cueille et goûte librement.» - -Il dit, et ses paroles, grosses de tromperie, trouvèrent dans le cœur -d'Ève une entrée trop facile. Les yeux fixes, elle contemplait le -fruit qui, rien qu'à le voir, pouvait tenter: à ses oreilles -retentissait encore le son de ces paroles persuasives qui lui -paraissaient remplies de raison et de vérité. Cependant l'heure de -midi approchait et réveillait dans Ève un ardent appétit qu'excitait -encore l'odeur si savoureuse de ce fruit; inclinée qu'elle était -maintenant à le toucher et à le goûter, elle y attachait avec désir -son œil avide. Toutefois, elle s'arrête un moment et fait en -elle-même ces réflexions: - -«Grandes sont tes vertus sans doute, ô le meilleur des fruits! Quoique -tu sois interdit à l'homme, tu es digne d'être admiré, toi dont le -suc, trop longtemps négligé, a donné dès le premier essai la parole -au muet et a enseigné à une langue incapable de discours, à publier -ton mérite. Celui qui nous interdit ton usage ne nous a pas caché non -plus ton mérite, en te nommant l'arbre de science à la fois et du bien -et du mal. Il nous a défendu de te goûter, mais sa défense te -recommande davantage, car elle conclut le bien que tu communiques et le -besoin que nous en avons: le bien inconnu assurément on ne l'a point, -ou si on l'a, et qu'il reste encore inconnu, c'est comme si on ne -l'avait pas du tout. - -«En termes clairs, que nous défend-il, lui? de connaître; il nous -défend le bien; il nous défend d'être sages. De telles prohibitions -ne lient pas... Mais si la mort nous entoure des dernières chaînes, à -quoi nous profitera notre liberté intérieure? Le jour où nous -mangerons de ce beau fruit, tel est notre arrêt, nous mourrons... Le -serpent est-il mort? il a mangé et il vit, et il connaît, et il parle, -et il raisonne, et il discerne, lui jusqu'alors irraisonnable. La mort -n'a-t-elle été inventée que pour nous seuls? ou cette intellectuelle -nourriture à nous refusée, n'est-elle réservée qu'aux bêtes? qu'aux -bêtes ce semble: mais l'unique brute qui la première en a goûté, -loin d'en être avare, communique avec joie le bien qui lui en est -échu, conseillère non suspecte, amie de l'homme, éloignée de toute -déception et de tout artifice. Que crains-je donc? ou plutôt sais-je -ce que je dois craindre dans cette ignorance du bien et du mal, de Dieu -ou de la mort, de la loi ou de la punition? Ici croît le remède à -tout, ce fruit divin, beau à la vue, attrayant au goût, et dont la -vertu est de rendre sage. Qui empêche donc de le cueillir et d'en -nourrir à la fois le corps et l'esprit?» - -Elle dit, et sa main téméraire, dans une mauvaise heure, s'étend vers -le fruit: elle arrache! elle mange! La terre sentit la blessure, la -nature, sur ses fondements, soupirant à travers tous ses ouvrages, par -des signes de malheur annonça que tout était perdu. - -Le serpent coupable s'enfuit dans un hallier, et il le pouvait bien, car -maintenant Ève, attachée au fruit tout entière, ne regardait rien -autre chose. Il lui semblait que jusque-là elle n'avait jamais goûté -dans un fruit un pareil délice; soit que cela fût vrai, soit qu'elle -se l'imaginât dans la haute attente de la science: sa divinité ne -sortait point de sa pensée. Avidement et sans retenue, elle se gorgea -du fruit, et ne savait pas qu'elle mangeait la mort. Enfin rassasiée, -exaltée comme par le vin, joyeuse et folâtre, pleine de satisfaction -d'elle-même, elle se parle ainsi: - -«Ô roi de tous les arbres du paradis, arbre vertueux, précieux, dont -l'opération bénie est la sagesse! arbre jusque ici ignoré, dégradé, -ton beau fruit demeurait suspendu comme n'étant créé à aucune fin! -Mais dorénavant mon soin matinal sera pour toi, non sans le chant et la -louange qui te sont dus à chaque aurore; je soulagerai tes branches du -poids fertile offert libéralement à tous, jusqu'à ce que, nourrie par -toi, je parvienne à la maturité de la science comme les dieux qui -savent toutes choses, quoiqu'ils envient aux autres ce qu'ils ne peuvent -leur donner. Si le don eût été un des leurs, il n'aurait pas crû -ici. - -«Expérience, que ne te dois-je pas, ô le meilleur des guides! En ne -te suivant pas, je serais restée dans l'ignorance; tu ouvres le chemin -de la sagesse, et tu donnes accès auprès d'elle, malgré le secret où -elle se retire. - -«Et moi peut-être aussi suis-je cachée? Le Ciel est haut, haut, trop -éloigné pour voir de là distinctement chaque chose sur la terre: -d'autres soins peut-être peuvent avoir distrait d'une continuelle -vigilance notre grand prohibiteur, en sûreté avec tous ses espions -autour de lui... Mais de quelle manière paraîtrai-je devant Adam? lui -ferai-je connaître à présent mon changement? lui donnerai-je en -partage ma pleine félicité, ou plutôt non? Garderai-je les avantages -de la science en mon pouvoir, sans copartenaire, afin d'ajouter à la -femme ce qui lui manque, pour attirer d'autant plus l'amour d'Adam, pour -me rendre plus égale à lui, et peut-être (chose désirable) -quelquefois supérieure? car inférieure, qui est libre? Ceci peut bien -être... Mais quoi? si Dieu a vu? si la mort doit s'ensuivre? alors je -ne serai plus, et Adam, marié à une autre Ève, vivra en joie avec -elle, moi éteinte: le penser, c'est mourir! Confirmée dans ma -résolution, je me décide: Adam partagera avec moi le bonheur ou la -misère. Je l'aime si tendrement qu'avec lui je puis souffrir toutes les -morts: vivre sans lui n'est pas la vie.» - -Ainsi disant, elle détourna ses pas de l'arbre; mais auparavant elle -lui fait une révérence profonde comme au pouvoir qui habite cet arbre, -et dont la présence a infusé dans la plante une sève savante -découlée du nectar, breuvage des dieux. - -Pendant ce temps-là Adam, qui attendait son retour avec impatience, -avait tressé une guirlande des fleurs les plus choisies, pour orner sa -chevelure et couronner ses travaux champêtres, comme les moissonneurs -ont souvent accoutumé de couronner leur reine des moissons. Il se -promettait une grande joie en pensée et une consolation nouvelle dans -un retour si longtemps différé. Toutefois devinant quelque chose de -malheureux, le cœur lui manquait; il en sentait les battements -inégaux: pour rencontrer Ève, il alla par le chemin qu'elle avait pris -le matin, au moment où ils se séparèrent. - -Il devait passer près de l'arbre de science: là il la rencontra à -peine revenant de l'arbre; elle tenait à la main un rameau du plus beau -fruit couvert de duvet qui souriait, nouvellement cueilli, et répandait -l'odeur de l'ambroisie. Elle se hâta vers Adam; l'excuse parut d'abord -sur son visage comme le prologue de son discours, et une trop prompte -apologie; elle adresse à son époux des paroles caressantes qu'elle -avait à volonté: - -«N'as-tu pas été étonné, Adam, de mon retard? Je t'ai regretté! et -j'ai trouvé long le temps, privée de ta présence; agonie d'amour, -jusqu'à présent non sentie et qui ne le sera pas deux fois, car jamais -je n'aurai l'idée d'éprouver (ce que j'ai cherché téméraire et sans -expérience) la peine de l'absence, loin de ta vue. Mais la cause en est -étrange, et merveilleuse à entendre. - -«Cet arbre n'est pas, comme on nous le dit, un arbre de danger, quand -on y goûte; il n'ouvre pas la voie à un mal inconnu; mais il est d'un -effet divin pour ouvrir les yeux, et il fait dieux ceux qui y goûtent; -il a été trouvé tel en y goûtant. Le sage serpent (non retenu comme -nous, ou n'obéissant pas) a mangé du fruit: il n'y a pas trouvé la -mort dont nous sommes menacés; mais dès ce moment il est doué de la -voix humaine et du sens humain, raisonnant d'une manière admirable. Et -il a agi sur moi avec tant de persuasion, que j'ai goûté et que j'ai -trouvé aussi les effets répondant à l'attente: mes yeux, troubles -auparavant, sont plus ouverts; mon esprit plus étendu, mon cœur plus -ample. Je m'élève à la divinité, que j'ai cherchée principalement -pour toi; sans toi je puis la mépriser. Car la félicité dont tu as ta -part est pour moi la félicité, ennuyeuse bientôt et odieuse avec toi -non partagée. Goûte donc aussi à ce fruit; qu'un sort égal nous -unisse dans une égale joie, comme dans un égal amour, de peur que si -tu t'abstiens un différent degré de condition ne nous sépare, et que -je ne renonce trop tard pour toi à la divinité, quand le sort ne le -permettra plus.» - -Ève ainsi raconta son histoire d'un air animé; mais sur sa joue le -désordre monte et rougit. Adam, de son côté, dès qu'il est instruit -de la fatale désobéissance d'Ève, interdit, confondu, devient blanc, -tandis qu'une froide horreur court dans ses veines et disjoint tous ses -os. De sa main défaillante la guirlande tressée pour Ève tombe, et -répand les roses flétries: il demeure pâle et sans voix, jusqu'à ce -qu'enfin d'abord en lui-même il rompt son silence intérieur: - -«Ô le plus bel être de la création, le dernier et le meilleur de -tous les ouvrages de Dieu, créature en qui excellait pour la vue ou la -pensée, ce qui fut jamais formé de saint, de divin, de bon, d'aimable -et de doux! Comment es-tu perdue! comment soudain perdue, défigurée, -flétrie et maintenant dévolue à la mort? ou plutôt comment as-tu -cédé à la tentation de transgresser la stricte défense, de violer le -sacré fruit défendu? Quelque maudit artifice d'un ennemi t'a déçue, -d'un ennemi que tu ne connaissais pas; et moi avec toi, il m'a perdu; -car certainement ma résolution est de mourir avec toi. Comment -pourrais-je vivre sans toi? comment quitter ton doux entretien et notre -amour si tendrement uni, pour survivre abandonné dans ces bois -sauvages? Dieu créât-il une autre Ève, et moi fournirais-je une autre -côte, ta perte encore ne sortirait jamais de mon cœur. Non, non! je me -sens attiré par le lien de la nature; tu es la chair de ma chair, l'os -de mes os; de ton sort le mien ne sera jamais séparé, bonheur ou -misère!» - -Ayant dit ainsi, comme un homme revenu d'une triste épouvante, et -après des pensées agitées se soumettant à ce qui semble -irrémédiable, il se tourne vers Ève, et lui adresse ces paroles d'un -ton calme: - -«Une action hardie tu as tentée, Ève aventureuse! un grand péril tu -as provoqué, toi qui non seulement as osé convoiter des yeux ce fruit -sacré, objet d'une sainte abstinence, mais qui, bien plus hardie -encore, y as goûté, malgré la défense d'y toucher! Mais qui peut -rappeler le passé et défaire ce qui est fait? Ni le Dieu tout-puissant -ni le destin ne le pourraient. Cependant, peut-être ne mourras-tu -point; peut-être l'action n'est-elle pas si détestable, à présent -que le fruit a été goûté et profané par le serpent, qu'il en a fait -un fruit commun, privé de sainteté, avant que nous y ayons touché. Le -serpent n'a pas trouvé qu'il fût mortel; le serpent vit encore; il -vit, ainsi que tu le dis, et il a gagné de vivre comme l'homme, d'un -plus haut degré de vie; puissante induction pour nous d'atteindre -pareillement, en goûtant ce fruit, une élévation proportionnée qui -ne peut être que de devenir dieux, anges ou demi-dieux. - -«Je ne puis penser que Dieu, sage créateur, quoique menaçant, veuille -ainsi sérieusement nous détruire, nous ses premières créatures, -élevées si haut en dignité et placées au-dessus de tous ses -ouvrages, lesquels, créés pour nous, doivent tomber nécessairement -avec nous dans notre chute, puisqu'ils sont faits dépendants de nous. -Ainsi Dieu décréerait, serait frustré, ferait et déferait, et -perdrait son travail; cela ne se concevrait pas bien de Dieu, qui, -quoique son pouvoir pût répéter la création, cependant répugnerait -à nous détruire, de peur que l'adversaire ne triomphât et ne -dit:--Inconstant est l'état de ceux que Dieu favorise le plus! Qui peut -lui plaire longtemps? Il m'a ruiné le premier. Maintenant c'est -l'espèce humaine. Qui ensuite?--Sujet de raillerie qui ne doit pas -être donné à un ennemi. Quoi qu'il en soit, j'ai lié mon sort au -tien, résolu à subir le même sort. Si la mort m'associe avec toi, la -mort est pour moi comme la vie: tant dans mon cœur je sens le lien de -la nature m'attirer puissamment à mon propre bien en toi; car ce que tu -es m'appartient, notre état ne peut être séparé; nous ne faisons -qu'un, une même chair: te perdre, c'est me perdre moi-même.» - -Ainsi parla Adam; ainsi Ève lui répliqua: - -«Ô glorieuse épreuve d'un excessif amour, illustre témoignage, noble -exemple qui m'engage à l'imiter! Mais n'approchant pas de ta -perfection, comment l'atteindrai-je, ô Adam, moi qui me vante d'être -issue de ton côté, et qui t'entends parler avec joie de notre union, -d'un cœur et d'une âme entre nous deux? Ce jour fournit une bonne -preuve de cette union, puisque tu déclares que, plutôt que la mort, ou -quelque chose de plus terrible que la mort, nous sépare (nous liés -d'un si tendre amour), tu es résolu à commettre avec moi la faute, le -crime (s'il y a crime) de goûter ce beau fruit dont la vertu (car le -bien toujours procède du bien, directement ou indirectement) a offert -cette heureuse épreuve à ton amour qui sans cela n'eût jamais été -si excellemment connu. - -«Si je pouvais croire que la mort annoncée dût suivre ce que j'ai -tenté, je supporterais seule le pire destin, et ne chercherais pas à -te persuader: plutôt mourir abandonnée que de t'obliger à une action -pernicieuse pour ton repos, depuis surtout que je suis assurée d'une -manière remarquable de ton amour si vrai, si fidèle et sans égal. -Mais je sens bien autrement l'événement: non la mort, mais la vie -augmentée, des yeux ouverts, de nouvelles espérances, des joies -nouvelles, un goût si divin que, quelque douceur qui ait auparavant -flatté mes sens, elle me semble, auprès de celle-ci, âpre ou -insipide. D'après mon expérience, Adam, goûte franchement et livre -aux vents la crainte de la mort.» - -Elle dit, l'embrasse et pleure de joie tendrement; c'était avoir -beaucoup gagné qu'Adam eût ennobli son amour au point d'encourir pour -elle le déplaisir divin ou la mort. En récompense (car une -complaisance si criminelle méritait cette haute récompense), d'une -main libérale elle lui donne le fruit de la branche attrayant et beau. -Adam ne fit aucun scrupule d'en manger malgré ce qu'il savait; il ne -fut pas trompé; il fut follement vaincu par le charme d'une femme. - -La terre trembla jusque dans ses entrailles, comme de nouveau dans les -douleurs, et la nature poussa un second gémissement. Le ciel se -couvrit, fit entendre un sourd tonnerre, pleura quelques larmes tristes, -quand s'acheva le mortel péché originel! - -Adam n'y prit pas garde, mangeant à satiété. Ève ne craignit point -de réitérer sa transgression première, afin de mieux charmer son -époux par sa compagnie aimée. Tous deux à présent, comme enivrés -d'un vin nouveau, nagent dans la joie; ils s'imaginent sentir en eux la -divinité qui leur fait naître des ailes avec lesquelles ils -dédaigneront la terre. Mais ce fruit perfide opéra un tout autre -effet, en allumant pour la première fois le désir charnel. Adam -commença d'attacher sur Ève des regards lascifs; Ève les lui rendit -aussi voluptueusement: ils brûlent impudiques. Adam excite ainsi Ève -aux molles caresses: - -«Ève, à présent je le vois, tu es d'un goût sûr et élégant, ce -n'est pas la moindre partie de la sagesse, puisque à chaque pensée -nous appliquons le mot saveur, et que nous appelons notre palais -judicieux: je t'en accorde la louange, tant tu as bien pourvu à ce -jour! Nous avons perdu beaucoup de plaisir en nous abstenant de ce fruit -délicieux; jusque ici en goûtant nous n'avions pas connu le vrai -goût. Si le plaisir est tel dans les choses à nous défendues, il -serait à souhaiter qu'au lieu d'un seul arbre on nous en eût défendu -dix. Mais viens, si bien réparés, jouons maintenant comme il convient -après un si délicieux repas. Car jamais ta beauté, depuis le jour que -je te vis pour la première fois et t'épousai ornée de toutes les -perfections, n'enflamma mes sens de tant d'ardeur pour jouir de toi, -plus charmante à présent que jamais! Ô bonté de cet arbre plein de -vertu!» - -Il dit et n'épargna ni regard, ni badinage d'une intention amoureuse. -Il fut compris d'Ève, dont les yeux lançaient des flammes -contagieuses. Il saisit sa main, et vers un gazon ombragé, qu'un toit -de feuillage épais et verdoyant couvrait en berceau, il conduisit son -épouse nullement résistante. De fleurs était la couche, pensées, -violettes, asphodèles, hyacinthes! le plus doux, le plus frais giron de -la terre. Là ils s'assouvirent largement d'amour et de jeux d'amour; -sceau de leur mutuel crime, consolation de leur péché, jusqu'à ce que -la rosée du sommeil les opprimât, fatigués de leur amoureux déduit. - -Sitôt que se fut exhalée la force de ce fruit fallacieux, dont -l'enivrante et douce vapeur s'était jouée autour de leurs esprits, et -avait fait errer leurs facultés intérieures: dès qu'un sommeil plus -grossier, engendré de malignes fumées et surchargé de songes -remémoratifs, les eut quittés, ils se levèrent comme d'une veille -laborieuse. Ils se regardèrent l'un l'autre, et bientôt ils connurent -comment leurs yeux étaient ouverts, comment leurs âmes obscurcies! -L'innocence qui de même qu'un voile leur avait dérobé la connaissance -du mal, avait disparu. La juste confiance, la native droiture, -l'honneur, n'étant plus autour d'eux, les avaient laissés nus à la -nature coupable: elle les couvrit, mais sa robe les découvrit -davantage. Ainsi le fort Danite, l'herculéen Samson se leva du sein -prostitué de Dalila, la Philistine, et s'éveilla tondu de sa force: -Ève et Adam s'éveillèrent nus et dépouillés de toute leur vertu. -Silencieux et la confusion sur le visage, longtemps ils restèrent assis -comme devenus muets, jusqu'à ce qu'Adam, non moins honteux que sa -compagne, donna enfin passage à ces paroles contraintes: - -«Ô Ève, dans une heure mauvaise tu prêtas l'oreille à ce reptile -trompeur: de qui que ce soit qu'il ait appris à contrefaire la voix de -l'homme, il a dit vrai sur notre chute, faux sur notre élévation -promise, puisque en effet nous trouvons nos yeux ouverts, et trouvons -que nous connaissons à la fois le bien et le mal, le bien perdu, le mal -gagné! Triste fruit de la science, si c'est science de savoir ce qui -nous laisse ainsi nus, privés d'honneur, d'innocence, de foi, de -pureté, notre parure accoutumée, maintenant souillée et tachée, et -sur nos visages les signes évidents d'une infâme volupté, d'où -s'amasse un méchant trésor, et même la honte, le dernier des maux! Du -bien perdu sois donc sûre... Comment pourrais-je désormais regarder la -face de Dieu ou de son ange, qu'auparavant avec joie et ravissement j'ai -si souvent contemplée? Ces célestes formes éblouiront maintenant -cette terrestre substance par leurs rayons d'un insupportable éclat. -Oh! que ne puis-je ici, dans la solitude, vivre sauvage, en quelque -obscure retraite où les plus grands bois, impénétrables à la -lumière de l'étoile ou du soleil, déploient leur vaste ombrage, bruni -comme le soir! Couvrez-moi, vous pins, vous cèdres, sous vos rameaux -innombrables; cachez-moi là où je ne puisse jamais voir ni Dieu ni son -ange! Mais délibérons, en cet état déplorable, sur le meilleur moyen -de nous cacher à présent l'un à l'autre ce qui semble le plus sujet -à la honte et le plus indécent à la vue. Les feuilles larges et -satinées de quelque arbre, cousues ensemble et ceintes autour de nos -reins, nous peuvent couvrir, afin que cette compagne nouvelle, la honte, -ne siège pas là et ne nous accuse pas comme impurs.» - -Tel fut le conseil d'Adam; ils entrèrent tous deux dans le bois le plus -épais: là ils choisirent bientôt le figuier, non cette espèce -renommée pour son fruit, mais celui que connaissent aujourd'hui les -Indiens du Malabar et du royaume de Decan; il étend ses bras, et ses -branches poussent si amples et si longues que leurs tiges courbées -prennent racine; filles qui croissent autour de l'arbre mère; monument -d'ombre à la voûte élevée aux promenades pleines d'échos: là -souvent le pâtre indien, évitant la chaleur, s'abrite au frais et -surveille ses troupeaux paissants, à travers les entaillures -pratiquées dans la plus épaisse ramée. - -Adam et Ève cueillirent ces feuilles larges comme un bouclier -d'amazone: avec l'art qu'ils avaient ils les cousirent pour en ceindre -leurs reins; vain tissu! si c'était pour cacher leur crime et la honte -redoutée. Oh! combien ils différaient de leur première et glorieuse -nudité! Tels, dans ces derniers temps, Colomb trouva les Américains -portant une ceinture de plumes, nus du reste, et sauvages parmi les -arbres, dans les îles et sur les rivages couverts de bois: ainsi nos -premiers parents étaient enveloppés, et comme ils le croyaient, leur -honte en partie voilée; mais n'ayant l'esprit ni à Taise ni en repos, -ils s'assirent à terre pour pleurer. - -Non-seulement des larmes débordèrent de leurs yeux, mais de grandes -tempêtes commencèrent à s'élever au-dedans d'eux-mêmes, de -violentes passions, la colère, la haine, la méfiance, le soupçon, la -discorde; elles ébranlèrent douloureusement l'état intérieur de leur -esprit, région calme naguère et pleine de paix maintenant agitée et -turbulente, car l'entendement ne gouvernait plus et la volonté -n'écoutait plus sa leçon; ils étaient assujettis tous deux à -l'appétit sensuel dont l'usurpation, venue d'en bas, réclamait sur la -souveraine raison une domination supérieure. - -D'un cœur troublé, avec un regard aliéné et une parole altérée, -Adam reprit ainsi son discours interrompu: - -«Que n'écoutas-tu mes paroles et ne restas-tu avec moi, comme je t'en -suppliais, lorsque dans cette malheureuse matinée tu étais possédée -de cet étrange désir d'errer qui te venait je ne sais d'où! Nous -serions alors restés encore heureux, et non, comme à présent, -dépouillés de tout notre bien, honteux, nus, misérables. Que personne -ne cherche désormais une inutile raison pour justifier la fidélité -due: quand on cherche ardemment une pareille preuve, concluez que l'on -commence à faillir.» - -Ève aussitôt, émue de ce ton de reproche: - -«Quels mots sévères sont échappés de tes lèvres, Adam? imputes-tu -à ma faiblesse ou à mon envie d'errer, comme tu l'appelles, ce qui -aurait pu arriver aussi mal, toi présent (qui sait?) ou à toi-même -peut-être? Eusses-tu été là, ou l'attaque ici, tu n'aurais pu -découvrir l'artifice du serpent, parlant comme il parlait. Entre lui et -nous aucune cause d'inimitié n'étant connue, pourquoi m'aurait-il -voulu du mal et cherché à me faire du tort? Ne devais-je jamais me -séparer de ton côté? Autant aurait valu croître là toujours, côte -sans vie. Étant ce que je suis, toi, le chef, pourquoi ne m'as-tu pas -défendu absolument de m'éloigner, puisque j'allais à un tel péril, -comme tu le dis? Trop facile alors, tu ne te fis pas beaucoup -contredire; bien plus tu me permis, tu m'approuvas, tu me congédias de -bon accord. Si tu eusses été ferme et arrêté dans ton refus, je -n'aurais pas transgressé, ni toi avec moi.» - -Adam, irrité pour la première fois, lui répliqua: - -«Est-ce là ton amour; est-ce là la récompense du mien, Ève ingrate; -de mon amour que je t'ai déclaré inaltérable lorsque tu étais -perdue, et que je ne l'étais pas; moi qui aurais pu vivre et jouir d'un -éternel bonheur, et qui toutefois ai volontairement préféré la mort -avec toi? Et maintenant tu me reproches d'être la cause de ta -transgression! il te semble que je ne t'ai pas retenue avec assez de -sévérité! Que pouvais-je de plus? Je t'avertis, je t'exhortai, je te -prédis le danger, l'ennemi aux aguets placé en embuscade. Au-delà de -ceci, il ne restait que la force, et la force n'a point lieu contre une -volonté libre. Mais la confiance en toi-même t'a emportée, certaine -que tu étais ou de ne pas rencontrer de péril, ou d'y trouver matière -d'une glorieuse épreuve. Peut-être aussi ai-je erré en admirant si -excessivement ce qui semblait en toi si parfait que je croyais que le -mal n'oserait attenter sur toi; mais je maudis maintenant cette erreur -devenue mon crime, et toi l'accusatrice. Ainsi il en arrivera à celui -qui, se fiant trop au mérite de la femme, laissera gouverner la -volonté de la femme: contrariée, la femme ne supportera aucune -contrainte; laissée à elle-même, si le mal s'ensuit, elle accusera -d'abord la faible indulgence de l'homme.» - -Ainsi dans une mutuelle accusation, Ève et Adam dépensaient les heures -infructueuses; mais ni l'un ni l'autre ne se condamnant soi-même, à -leur vaine dispute il semblait n'y avoir de fin. - - - - -LIVRE DIXIÈME - - -ARGUMENT - - -La transgression de l'homme étant connue, les anges de garde quittent -le paradis et retournent au ciel pour justifier leur vigilance; ils -sont approuvés, Dieu déclarant que l'entrée de Satan n'a pu être -prévenue par eux. Dieu envoie son Fils pour juger les transgresseurs; -il descend et prononce conformément la sentence. Alors il en a pitié, -les vêt tous deux et remonte vers son Père. Le Péché et la Mort, -assis jusqu'alors aux portes de l'enfer, par une merveilleuse -sympathie sentant le succès de Satan dans ce nouveau monde, et la faute -que l'homme y a commise, se résolvent de ne pas rester longtemps -confinés dans l'enfer et de suivre Satan, leur père, dans la demeure -de l'homme. Pour faire une route plus commode pour aller et venir de -l'enfer à ce monde, ils pavent çà et là un large grand chemin ou -un pont au-dessus du chaos en suivant la première trace de Satan. -Ensuite, se préparant à gagner la terre, ils le rencontrent fier de -son succès, revenant à l'enfer. Leurs mutuelles félicitations. -Satan arrive à Pandæmonium. Il raconte avec jactance en pleine -assemblée, son succès sur l'homme. Au lieu d'applaudissements il -est accueilli par un sifflement général de tout son auditoire, -transformé tout à coup, ainsi que lui-même, en serpents, selon sa -sentence prononcée dans le paradis. Alors trompés par une apparence de -l'arbre défendu qui s'élève devant eux, ils cherchent avidement -à atteindre le fruit et mâchent de la poussière et des cendres -amères. Progrès du Péché et de la Mort. Dieu prédit la victoire -finale de son Fils sur eux et le renouvellement de toutes choses; mais -pour le moment il ordonne à ses anges de faire divers changements dans -les cieux et les éléments. Adam apercevant de plus en plus sa -condition dégradée, se lamente tristement, et rejette la consolation -d'Ève. Elle persiste, et l'apaise à la fin. Alors pour empêcher -la malédiction de tomber probablement sur leur postérité, elle -propose à Adam des moyens violents, qu'il n'approuve pas. Mais -concevant une meilleure espérance, il lui rappelle la dernière -promesse qui leur fut faite, que sa race se vengera du serpent, et il -l'exhorte à chercher avec lui la réconciliation de la Divinité -offensée par le repentir et la prière. - - - - -Cependant l'action haineuse et méchante que Satan avait faite dans -Éden était connue du ciel; on savait comment dans le serpent il avait -séduit Ève, elle son mari, et l'avait engagé à goûter le fruit -fatal. Car qui peut échapper à l'œil de Dieu qui voit tout, ou -tromper son esprit, qui sait tout? Sage et juste en toutes choses, -l'Éternel n'empêcha point Satan de tenter l'esprit de l'homme -armé d'une force entière et d'une volonté libre, parfaites pour -découvrir et repousser les ruses d'un ennemi ou d'un faux ami. Car -Adam et Ève connaissaient et devaient toujours se rappeler -l'importante injonction de ne jamais toucher au fruit, qui que ce fût -qui les tentât. N'obéissant pas, ils encoururent la peine: que -pouvaient-ils attendre de moins? La complication de leur péché -méritait leur chute. - -Les gardes angéliques du paradis se hâtèrent de monter au ciel, -mornes et abattus en songeant à l'homme, car par ceci ils -connaissaient son état; ils s'étonnaient beaucoup que le subtil -ennemi sans être vu, leur eût dérobé son entrée. - -Sitôt que ces fâcheuses nouvelles arrivèrent de la terre à la porte -du ciel, tous ceux qui les entendirent furent affligés, une sombre -tristesse n'épargna pas dans ce moment les visages divins; cependant -mêlée de pitié, elle ne voila pas leur béatitude. Autour des -nouveaux arrivés, le peuple éthéré accourut en foule, pour écouter -et apprendre comment tout était advenu. Ils se hâtèrent vers le -trône suprême, responsables qu'ils étaient, afin d'exposer dans -un juste plaidoyer extrême vigilance, aisément approuvée. Quand le -Très-Haut, l'éternel Père, du fond de son secret nuage fit sortir -ainsi sa voix dans le tonnerre: - -«Anges assemblés, et vous puissances revenues d'une commission -infructueuse, ne soyez ni découragés, ni troublés de ces nouvelles de -la terre que vos soins les plus sincères ne pouvaient prévenir? -J'avais prédit dernièrement ce qui arriverait, lorsque pour la -première fois le tentateur sorti de l'enfer, traversait l'abîme. -Je vous ai annoncé qu'il prévaudrait, prompt dans son mauvais -message; que l'homme serait séduit, perdu par la flatterie, et -croyant le mensonge contre son Créateur. Aucun de mes décrets -concourant n'a nécessité sa chute, ou touché du plus léger -mouvement d'impulsion sa volonté libre laissée à sa propre -inclination dans un juste équilibre. Mais l'homme est tombé, et -maintenant que reste-t-il à faire, sinon à prononcer l'arrêt mortel -contre sa transgression, la mort dénoncée pour ce jour même? Il la -présume déjà vaine et nulle, parce qu'elle ne lui a pas encore -été infligée, comme il le craignait, par quelque coup subit; mais -bientôt il trouvera, avant que le jour finisse, que sursis n'est pas -acquittement: la justice ne reviendra pas dédaignée comme la bonté. - -«Mais qui enverrai-je pour juger les coupables? qui, sinon toi, -vice-régent, mon Fils? À toi j'ai transféré tout jugement au -ciel, sur la terre et dans l'enfer. On verra facilement que je me -propose de donner la miséricorde pour collègue à la justice en -t'envoyant, toi l'ami de l'homme, son médiateur, à la fois -désigné rançon et rédempteur volontaire, en t'envoyant, toi -destiné à devenir homme pour juger l'homme tombé.» - -Ainsi parla le Père; il entr'ouvrit brillante la droite de sa -gloire, et rayonna sur son Fils sa divinité dévoilée. Le Fils, plein -de splendeur, exprima manifestement tout son père, et lui répondit -ainsi, divinement doux: - -«Éternel Père! à toi d'ordonner, à moi de faire dans le ciel et -sur la terre ta volonté suprême, afin que tu puisses toujours mettre -ta complaisance en moi, ton Fils bien aimé. Je vais juger sur la terre -ceux-ci tes pécheurs; mais tu le sais, quel que soit le jugement, la -peine la plus grande doit tomber sur moi, quand le temps sera accompli. -Car je m'y suis engagé en ta présence; je ne m'en repens pas, et -par cela j'obtiens le droit d'adoucir leur sentence sur moi -dérivée: je tempérerai la justice par la miséricorde, de manière -qu'elles seront les plus glorifiées, en étant pleinement satisfaites -et toi apaisé. Il n'y aura besoin ni de suite ni de cortège, là où -personne ne doit assister au jugement, excepté les deux qui seront -jugés; le troisième coupable, absent, n'en est que mieux condamné; -convaincu par sa fuite et rebelle à toutes les lois: la conviction -du serpent n'importe à personne.» - -Il dit, et se leva de son siège rayonnant d'une haute gloire -collatérale; les Trônes, les Puissances, les Principautés, les -Dominations, ses ministres, l'accompagnèrent jusqu'à la porte du -ciel, d'où l'on aperçoit Éden et toute la côte en perspective: -soudain il est descendu; le temps ne mesure point la promptitude des -dieux, bien qu'il soit ailé des plus rapides minutes. - -Le soleil dans sa chute occidentale, était alors descendu du midi; -les vents légers, à leur heure marquée pour souffler sur la terre, -s'éveillaient et introduisaient en elle la tranquille fraîcheur -du soir. Dans ce moment, avec une colère plus tranquille, vint -l'intercesseur et doux Juge pour sentencier l'homme. La voix de Dieu -qui se promenait dans le jardin fut portée par les suaves brises à -l'oreille d'Adam et d'Ève, au déclin du jour; ils l'entendirent, et ils -se cachèrent parmi les arbres les plus touffus. Mais Dieu s'approchant -appelle Adam à haute voix: - -«Adam, où es-tu, toi accoutumé à rencontrer avec joie ma venue, -dès que tu la voyais de loin? Je ne suis pas satisfait de ton absence -ici. T'entretiens-tu, avec la solitude, là où naguère un devoir -empressé te faisait paraître sans être cherché? Me présenté-je -avec moins d'éclat? Quel changement cause ton absence? Quel hasard -t'arrête? Viens.» - -Il vint, et Ève à regret avec lui, quoiqu'elle eût été la -première à offenser, tous deux interdits et décomposés. L'amour -n'était dans leurs regards ni pour Dieu ni pour l'un l'autre; -mais on y apercevait le crime, la honte, le trouble, le désespoir, la -colère, l'obstination, la haine et la tromperie. Adam, après avoir -longtemps balbutié, répond en peu de mots: - -«Je t'ai entendu dans le jardin, et j'ai eu peur de ta voix, parce -que j'étais nu: c'est pourquoi je me suis caché.» - -À quoi le Juge miséricordieux répliqua sans lui faire de reproche: - -«Tu as souvent entendu ma voix et tu n'en as pas eu peur, mais elle -t'a toujours réjoui: comment est-elle devenue pour toi si terrible? -Tu es nu, qui te l'a dit? As-tu mangé du fruit de l'arbre dont je -t'ai défendu de manger?» - -Adam, assiégé de misères, répondit: - -«Ô ciel, dans quelle voie étroite je comparais ce jour devant mon -Juge, ou pour me charger moi-même de tout le crime, ou pour accuser mon -autre moi-même, la compagne de ma vie! Je devrais cacher sa faute, -pendant que sa fidélité me reste, et ne pas l'exposer au blâme par -ma plainte: mais une rigoureuse nécessité, une contrainte -déplorable, m'obligent à parler, de peur que sur ma tête à la fois -le péché et le châtiment, néanmoins insupportables, ne soient -dévolus tout entiers. Quand je garderais mon silence, tu découvrirais -aisément ce que je cacherais. - -«Cette femme que tu fis pour être mon aide, que tu m'as donnée -comme ton présent accompli, qui était si bonne, si convenable, si -acceptable, si divine, de la main de laquelle je n'aurais pu -soupçonner aucun mal, qui dans tout ce qu'elle faisait semblait -justifier son action par la manière de la faire; cette femme m'a -donné du fruit de l'arbre et j'ai mangé.» - -La souveraine Présence répliqua ainsi: - -«Était-elle ton Dieu pour lui obéir plutôt qu'à la voix de ton -Créateur? Avait-elle été faite pour être ton guide, ton supérieur, -même ton égal, pour que tu lui résignasses ta virilité et le rang -où Dieu t'avait assis au-dessus d'elle, elle faite de toi et pour -toi, dont les perfections surpassaient de si loin les siennes en réelle -dignité? À la vérité, elle était ornée et charmante pour attirer -ton amour, non ta dépendance. Ses qualités étaient telles qu'elles -semblaient bonnes a être gouvernées, peu convenables pour dominer; -l'autorité était ton lot, appartenant à ta personne, si tu -l'eusses toi-même bien connue.» - -Dieu avant ainsi parlé, adressa à Ève ce peu de mots: - -«Dis, femme, pourquoi as-tu fait cela?» - -La triste Ève, presque abîmée dans la honte, se confessant vite, ne -fut devant son Juge ni hardie ni diserte; elle répondit confuse: - -«Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé.» - -Ce que le Seigneur Dieu ayant entendu, il procéda sans délai au -jugement du serpent accusé, bien qu'il fût brute, incapable de -rejeter son crime sur celui qui le fit l'instrument du mal et le -déprava dans les fins de sa création, justement maudit alors comme -vicié dans sa nature. Il n'importait pas à l'homme d'en -connaître davantage, puisqu'il ne savait rien de plus; cela n'eût -pas diminué sa faute. Cependant Dieu appliqua la sentence à Satan, le -premier dans le péché, mais en termes mystérieux qu'il jugea alors -les meilleurs, et il laissa tomber ainsi sa malédiction sur le serpent: - -«Parce que tu as fait cela tu es maudit entre tous les animaux et -toutes les bêtes de la terre. Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras -la terre tous les jours de ta vie. Je mettrai une inimitié entre toi et -la femme, entre sa race et la tienne; elle te brisera la tête, et tu -tâcheras de la mordre par le talon.» - -Ainsi fut prononcé l'oracle, vérifié quand Jésus, fils de Marie, -seconde Ève, vit comme un éclair tomber du ciel Satan prince de -l'air. Alors Jésus, sortant du tombeau, dépouilla les principautés -et les puissances infernales, et triompha ouvertement en pompe: et dans -une ascension glorieuse il emmena à travers les airs la captivité -captive, le royaume même longtemps usurpé par Satan. Celui-là brisera -enfin Satan sous nos pieds, celui-là même qui prédit à présent -cette fatale meurtrissure. - -Il se tourna vers la femme pour lui prononcer sa sentence: - -«Je t'affligerai de plusieurs maux pendant ta grossesse, tu -enfanteras dans la douleur, tu seras sous la puissance de ton mari et il -te dominera.» - -À Adam, le dernier, il prononce ainsi son arrêt: - -«Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé du -fruit de l'arbre dont je t'avais défendu de manger en te disant: -«Tu n'en mangeras point;» la terre sera maudite à cause de ce -que tu as fait. Tu n'en tireras de quoi te nourrir pendant toute ta -vie qu'avec beaucoup de travail: elle te produira des épines et des -ronces, et tu te nourriras de l'herbe de la terre. Tu mangeras ton -pain à la sueur de ton visage, jusqu'à ce que tu retournes en la -terre d'où tu as été tiré. Car tu es poudre et tu retourneras en -poudre.» - -Ainsi jugea l'homme celui qui fut envoyé à la fois Juge et Sauveur: -il recula bien loin le coup subit de la mort annoncée pour ce jour-là: -ensuite ayant compassion de ceux qui se tenaient nus devant lui, -exposés à l'air, qui maintenant allait souffrir de grandes -altérations, il ne dédaigna pas de commencer à prendre la forme -d'un serviteur, comme quand il lava les pieds de ses serviteurs; de -même à présent, comme un père de famille, il couvrit leur nudité de -peaux de bêtes, ou tuées, ou qui, de même que le serpent, avaient -rajeuni leur peau. Il ne réfléchit pas longtemps pour vêtir ses -ennemis: non-seulement il couvrit leur nudité extérieure de peaux de -bêtes, mais leur nudité intérieure, beaucoup plus ignominieuse; il -l'enveloppa de sa robe de justice et la déroba aux regards de son -Père. Puis il s'éleva rapidement vers lui; reçu dans son sein -bienheureux, il rentra dans la gloire comme autrefois: à son Père -apaisé il raconta (quoique le Père sût tout) ce qui s'était passé -avec l'homme, entremêlant son récit d'une douce intercession. - -Cependant, avant qu'on eût péché et jugé sur la terre, le Péché -et la Mort étaient assis en face l'un de l'autre en dedans des -portes de l'enfer; ces portes étaient restées béantes, vomissant -au loin dans le chaos une flamme impétueuse, depuis que l'ennemi les -avait passées, le Péché les ouvrant. Bientôt celui-ci commença de -parler à la Mort: - -«Ô mon fils, pourquoi sommes-nous assis oisifs à nous regarder -l'un l'autre, tandis que Satan, notre grand auteur, prospère dans -d'autres mondes et cherche à nous pourvoir d'un séjour plus -heureux, nous, sa chère engeance? Le succès l'aura sans doute -accompagné: s'il lui était mésavenu, avant cette heure il serait -retourné, chassé par la furie de ses persécuteurs, puisque aucun -autre lieu ne peut autant que celui-ci convenir à son châtiment ou à -leur vengeance. - -«Je crois sentir qu'une puissance nouvelle s'élève en moi, -qu'il me croît des ailes, qu'une vaste domination m'est donnée -au-delà de cet abîme. Je ne sais quoi m'attire, soit sympathie, soit -une force conaturelle pleine de puissance, pour unir, à la plus grande -distance, dans une secrète amitié, les choses de même espèce par les -routes les plus secrètes. Toi, mon ombre inséparable, tu dois me -suivre, car aucun pouvoir ne peut séparer la Mort du Péché. Mais dans -la crainte que notre père soit arrêté peut-être par la difficulté -de repasser ce golfe impassable, impraticable, essayons (travail -aventureux, non pourtant disproportionné à ta force et à la mienne), -essayons de fonder sur cet océan un chemin depuis l'enfer jusqu'au -monde nouveau où Satan maintenant l'emporte; monument d'un grand -avantage à toutes légions infernales, qui leur rendra d'ici le -trajet facile pour leur communication ou leur transmigration, selon que -le sort les conduira. Je ne puis manquer le chemin, tant je suis attiré -avec force par cette nouvelle attraction et ce nouvel instinct.» - -L'ombre maigre lui répondit aussitôt: - -«Va où le destin et la force de l'inclination te conduisent. Je ne -traînerai pas derrière, ni ne me tromperai de chemin, toi servant de -guide; tant je respire l'odeur de carnage, proie innombrable; tant -je goûte la saveur de la mort de toutes les choses qui vivent là! Je -ne manquerai pas à l'ouvrage que tu entreprends, mais je te prêterai -un mutuel secours.» - -En parlant de la sorte, le monstre, avec délices, renifla le parfum du -mortel changement arrivé sur la terre: comme quand une bande -d'oiseaux carnassiers, malgré la distance de plusieurs lieues, vient -volant, avant le jour d'une bataille, au champ où campent les -armées, alléchée qu'elle est par la senteur des vivantes carcasses -promises à la mort le lendemain, dans un sanglant combat: ainsi -éventait les trépas la hideuse figure qui, renversant dans l'air -empoisonné sa large narine, flairait de si loin sa curée. - -Soudain hors des portes de l'enfer, dans la vaste et vide anarchie du -chaos sombre et humide, les deux fantômes s'envolèrent en sens -contraire. Avec force (leur force était grande), planant sur les eaux, -ce qu'ils rencontrèrent de solide ou de visqueux, ballotté haut et -bas comme dans une mer houleuse, ils le chassent ensemble amassé, et de -chaque côté l'échouent vers la bouche du Tartare: ainsi deux vents -polaires soufflant opposés, sur la mer Cronienne, poussent ensemble des -montagnes de glaces qui obstruent le passage présumé au-delà de -Petzora à l'orient, vers la côte opulente du Cathai. - -La Mort, de sa massue pétrifiante, froide et sèche, frappe comme -d'un trident la matière agglomérée, la fixe aussi ferme que Délos, -jadis flottante; le reste fut enchaîné immobile par -l'inflexibilité de son regard de Gorgone. - -Les deux fantômes cimentèrent avec un bitume asphaltique le rivage -ramassé, large comme les portes de l'enfer et profond comme ses -racines. Le môle immense, courbé en avant, forma une arche élevée -sur l'écumant abîme, pont d'une longueur prodigieuse, atteignant -à la muraille inébranlable de ce monde, à présent sans défense, -confisqué au profit de la Mort: de là un chemin large, doux, commode, -uni, descendit à l'enfer. Tel, si les petites choses peuvent être -comparées aux grandes, Xerxès, parti de son grand palais memnonien, -vint de Suze jusqu'à la mer pour enchaîner la liberté de la Grèce; -il se fit, par un pont, un chemin sur l'Hellespont, joignit -l'Europe à l'Asie et frappa de verges les flots indignés. - -La Mort et le Péché, par un art merveilleux, avaient maintenant -poussé leur ouvrage (chaîne de rochers suspendus sur l'abîme -tourmenté, en suivant la trace de Satan) jusqu'à la place même où -Satan ploya ses ailes, et s'abattit, au sortir du chaos, sur l'aride -surface de ce monde sphérique. Ils affermirent le tout avec des clous -et des chaînes de diamant: trop ferme ils le firent et trop durable! -Alors, dans un petit espace, ils rencontrèrent les confins du ciel -empyrée et de ce monde; sur la gauche était l'enfer avec un long -gouffre interposé. Trois différents chemins en vue conduisaient à -chacune de ces trois demeures. Et maintenant les monstres prirent le -chemin de la terre qu'ils avaient aperçue, se dirigeant vers Éden: -quand voici Satan, sous la forme d'un ange de lumière, gouvernant sur -son zénith entre le Centaure et le Scorpion, pendant que le soleil se -levait dans le Bélier. Il s'avançait déguisé; mais ceux-ci, ses -chers enfants, reconnurent vite leur père, bien que travesti. - -Satan, après avoir séduit Ève, s'était jeté non remarqué dans le -bois voisin, et changeant de forme pour observer la suite de -l'événement, il vit son action criminelle répétée par Ève, -quoique sans méchante intention, auprès de son mari; il vit leur -honte chercher des voiles inutiles; mais quand il vit descendre le Fils -de Dieu pour les juger, frappé de terreur, il fuit; non qu'il -espérât échapper, mais il évitait le présent, craignant, coupable -qu'il était, ce que la colère du Fils lui pouvait soudain infliger. -Cela passé, il revint de nuit, et écoutant, au lieu où les deux -infortunés étaient assis, leur triste discours et leur diverse -plainte, il en recueillit son propre arrêt; il comprit que -l'exécution de cet arrêt n'était pas immédiate, mais pour un -temps à venir: chargé de joie et de nouvelle, il retourna alors à -l'enfer. Sur les bords du chaos, près du pied de ce nouveau pont -merveilleux, il rencontra inespérément ceux qui venaient pour le -rencontrer, ses chers rejetons. L'allégresse fut grande à leur -jonction; la vue du pont prodigieux accrut la joie de Satan. Il demeura -longtemps en admiration, jusqu'à ce que le Péché, sa fille -enchanteresse, rompît ainsi le silence: - -«Ô mon père, ce sont là tes magnifiques ouvrages, tes trophées que -tu contemples comme n'étant pas les tiens; tu en es l'auteur et le -premier architecte. Car je n'eus pas plus tôt deviné dans mon cœur -(mon cœur qui par une secrète harmonie bat avec le tien, uni dans une -douce intimité); je n'eus pas plus tôt deviné que tu avais -prospéré sur la terre, ce que tes regards manifestent à présent, que -je me sentis (quoique séparée de toi par des mondes) attirée vers toi -avec celui-ci, ton fils; tant une fatale conséquence nous unit tous -trois! Ni l'enfer ne put nous retenir plus longtemps dans ses -limites, ni ce gouffre obscur et impraticable nous empêcher de suivre -ton illustre trace. Tu as achevé notre liberté: confinés jusqu'à -présent au-dedans des portes de l'enfer, tu nous as donné la force -de bâtir ainsi au loin, et de surcharger de cet énorme pont le sombre -abîme. - -«Tout le monde est tien désormais; ta vertu a gagné ce que ta main -n'a point bâti, ta sagesse a recouvré avec avantage ce que la guerre -avait perdu, et vengé pleinement notre défaite dans le ciel. Ici tu -régneras monarque, là tu ne régnais pas: qu'il domine encore là -ton vainqueur, comme le combat l'a décidé, en se retirant de ce -monde nouveau, aliéné par sa propre sentence. Désormais qu'il -partage avec toi la monarchie de toutes choses divisées par les -frontières de l'Empyrée: à lui la cité de forme carrée, à toi le -monde orbiculaire; ou qu'il ose t'éprouver, toi à présent plus -dangereux pour son trône.» - -Le prince des ténèbres lui répondit avec joie: - -«Fille charmante, et toi, mon fils et petit-fils à la fois, vous avez -donné aujourd'hui une grande preuve que vous êtes la race de Satan, -car je me glorifie de ce nom, antagoniste du Roi tout-puissant du ciel. -Bien avez-vous mérité de moi et de tout l'infernal empire, vous qui -si près de la porte du ciel avez répondu à mon triomphe par un acte -triomphal, à mon glorieux ouvrage par cet ouvrage glorieux, et qui avez -fait de l'enfer et de ce monde un seul royaume (notre royaume), un -seul continent de communication facile. - -«Ainsi pendant qu'à travers les ténèbres je vais descendre -aisément par votre chemin chez mes puissances associées, pour leur -apprendre ces succès et me réjouir avec elles; vous deux, le long de -cette route, parmi ces orbes nombreux (tous à vous), descendez droit au -paradis; habitez-y, et régnez dans la félicité. De là, exercez -votre domination sur la terre et dans l'air, principalement sur -l'homme, déclaré le seigneur de tout: faites-en d'abord votre -vassal assuré, et à la fin tuez-le. Je vous envoie mes substituts et -je vous crée sur la terre plénipotentiaires d'un pouvoir sans pareil -émanant de moi.--Maintenant de votre force unie dépend tout -entière ma tenure du nouveau royaume que le Péché a livré à la Mort -par mes exploits. Si votre puissance combinée prévaut, les affaires de -l'enfer n'ont à craindre aucun détriment: allez, et soyez forts.» - -Ainsi disant, il les congédie; avec rapidité, ils prennent leur -course à travers les constellations les plus épaisses, en répandant -leur poison: les étoiles infectées pâlirent, et les planètes, -frappées de la maligne influence qu'elles répandent elles-mêmes, -subirent alors une éclipse réelle. Par l'autre chemin, Satan -descendit la chaussée jusqu'à la porte de l'enfer. Des deux -côtés le chaos divisé et surbâti, s'écria, et d'une houle -rebondissante assaillit les barrières qui méprisaient son indignation. - -À travers la porte de l'enfer, large, ouverte et non gardée, Satan -passe et trouve tout désolé alentour; car ceux qui avaient été -commis pour siéger là avaient abandonné leur poste, s'étaient -envolés vers le monde supérieur. Tout le reste s'était retiré loin -dans l'intérieur, autour des murs de Pandæmonium, ville et siège -superbe de Lucifer (ainsi nommé par allusion à cette étoile brillante -comparée à Satan). Là veillaient les légions, tandis que les grands -siégeaient au conseil, inquiets du hasard qui pouvait retenir leur -empereur par eux envoyé: en partant il avait ainsi donné l'ordre, -et ils l'observaient. - -Comme lorsque le Tartare, loin du Russe son ennemi, par Astracan, à -travers les plaines neigeuses, se retire; ou comme quand le sophi de la -Bactriane, fuyant devant les cornes du croissant turc, laisse tout -dévasté au-delà du royaume d'Aladule, dans sa retraite vers Tauris -ou Casbin: ainsi ceux-ci (l'ost, dernièrement banni du ciel) -laissèrent désertes plusieurs lieues de ténèbres dans le plus -reculé de l'enfer, et se concentrèrent en garde vigilante autour de -leur métropole: ils attendaient d'heure en heure le grand aventurier -revenant de la recherche des mondes étrangers. - -Il passa au milieu de la foule sans être remarqué, sous la figure -d'un ange militant plébéien, du dernier ordre; de la porte de la -salle Plutonienne il monta invisible sur son trône élevé, lequel, -sous la pompe du plus riche tissu déployé, était placé au haut bout -de la salle, dans une royale magnificence. Il demeura assis quelque -temps, et autour de lui il vit sans être vu: enfin, comme d'un -nuage, sa tête radieuse et sa forme d'étoile étincelante apparurent; -ou plus brillant encore, il était revêtu d'une gloire de -permission ou de fausse splendeur, qui lui avait été laissée depuis -sa chute. Tout étonnée à ce soudain éclat, la troupe stygienne y -porte ses regards, et reconnaît celui qu'elle désirait; son -puissant chef revenu. Bruyante fut l'acclamation; en hâte se -précipitèrent les pairs qui délibéraient: levés de leur sombre -divan, ils s'approchèrent de Satan dans une égale joie, pour le -féliciter. Lui avec la main obtient le silence et l'attention par ces -paroles: - -«Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, car je vous -appelle ainsi, et je vous déclare tels à présent, non-seulement de -droit, mais par possession. Après un succès au-delà de toute -espérance, je suis revenu pour vous conduire triomphants hors de ce -gouffre infernal, abominable, maudit; maison de misère, donjon de -notre tyran? Possédez maintenant comme seigneurs un monde spacieux, -peu inférieur à notre ciel natal, et que je vous ai acquis avec de -grands périls, par mon entreprise ardue. - -«Long serait à vous raconter ce que j'ai fait, ce que j'ai -souffert, avec quelle peine j'ai voyagé dans la vaste profondeur de -l'horrible confusion, sans bornes, sans réalité, sur laquelle le -Péché et la Mort viennent de paver une large voie pour faciliter votre -glorieuse marche; mais moi, je me suis laborieusement ouvert un passage -non frayé, force de monter l'indomptable abîme, de me plonger dans -les entrailles de la Nuit sans origine et du farouche Chaos, qui, jaloux -de leurs secrets, s'opposèrent violemment à mon étrange voyage par -une furieuse clameur protestant devant le destin suprême. - -«Je ne vous dirai point comment j'ai trouvé ce monde nouvellement -créé que la renommée depuis longtemps avait annoncé dans le ciel; -merveilleux édifice d'une perfection achevée, où l'homme, par -notre exil, placé dans un paradis, fut fait heureux. J'ai éloigné -l'homme, par ruse, de son Créateur; je l'ai séduit et pour -accroître votre surprise, avec une pomme! De cela le Créateur -offensé (pouvez-vous n'en point rire?) a donné l'homme son -bien-aimé, et tout le monde en proie au Péché et à la Mort, et par -conséquent à nous qui l'avons gagné sans risque, sans travail ou -alarmes, pour le parcourir, l'habiter, et dominer sur l'homme, comme -sur tout ce qu'il aurait dominé. - -«Il est vrai que Dieu m'a aussi jugé; ou plutôt il ne m'a pas -jugé, mais le brute serpent, sous la forme duquel j'ai séduit -l'homme. Ce qui m'appartient dans ce jugement est l'inimitié -qu'il établira entre moi et le genre humain: je lui mordrai le -talon, et sa race, on ne dit pas quand, me meurtrira la tête. Qui -n'achèterait un monde au prix d'une meurtrissure, ou pour une peine -beaucoup plus grande? Voilà le récit de mon ouvrage. Que vous -reste-t-il à faire à vous, dieux? à vous lever et à entrer à -présent en pleine béatitude.» - -Ayant parlé de la sorte, il s'arrête un moment, attendant leur -universelle acclamation et leur haut applaudissement pour remplir son -oreille, quand au contraire il entend de tous côtés un sinistre et -universel sifflement de langues innombrables, bruit du mépris public. -Il s'étonne, mais il n'en eut pas longtemps le loisir, car à -présent il s'étonne plus de lui-même. Il sent son visage détiré -s'effiler et s'amaigrir; ses bras se collent à ses côtés, ses -jambes s'entortillent l'une dans l'autre, jusqu'à ce que, -privé de ses pieds, il tombe serpent monstrueux sur son ventre rampant; -il résiste, mais en vain; un plus grand pouvoir le domine, puni -selon son arrêt, sous la figure dans laquelle il avait péché. Il veut -parler, mais avec une langue fourchue à des langues fourchues il rend -sifflement pour sifflement: car tous les démons étaient pareillement -transformés, tous serpents, comme complices de sa débauche audacieuse. -Terrible fut le bruit du sifflement dans la salle remplie d'une -épaisse fourmilière de monstres compliqués de têtes et de queues; -scorpion, aspic, amphisbène cruelle, céraste armé de cornes, hydre, -élope sinistre, et dipsade: non, jamais un tel essaim de reptiles ne -couvrit ou la terre arrosée du sang de la Gorgone, ou l'île -d'Ophiuse. - -Mais, encore le plus grand au milieu de tous, Satan était devenu -dragon, surpassant en grosseur l'énorme Python, que le soleil -engendra du limon dans la vallée pythienne: il n'en paraissait pas -moins encore conserver sa puissance sur le reste. Ils le suivirent tous, -quand il sortit pour gagner la campagne ouverte: là ceux qui restaient -des bandes rebelles tombées du ciel, étaient stationnés, ou en ordre -de bataille, ravis dans l'attente de voir s'avancer en triomphe leur -prince glorieux: mais ils virent un tout autre spectacle, une multitude -de laids serpents! L'horreur les saisit, et en même temps une -horrible sympathie; ce qu'ils voyaient ils le devinrent, subitement -transformés: tombent leurs bras, tombent leurs lances et leurs -boucliers, tombent eux-mêmes aussi vite: et ils renouvellent -l'affreux sifflement, et ils prennent la forme affreuse qu'ils -gagnent par contagion, égaux dans la punition comme dans le crime. -Ainsi l'applaudissement qu'ils préparaient fut changé en une -explosion de sifflements; triomphe de la honte qui de leurs propres -bouches rejaillissait sur eux-mêmes. - -Près de là était un bois élevé tout à coup au moment même de leur -métamorphose, par la volonté de celui qui règne là-haut; pour -aggraver leur peine, il était chargé d'un beau fruit, semblable à -celui qui croissait dans Éden, amorce d'Ève employée par le -tentateur. Sur cet objet étrange les démons fixèrent leurs yeux -ardents, s'imaginant qu'au lieu d'un arbre défendu il en était -sorti une multitude, afin de les engager plus avant dans la honte ou le -malheur. Cependant dévorés d'une soif ardente et d'une faim -cruelle, qui ne leur furent envoyées que pour les tromper, ils ne -peuvent s'abstenir, ils roulent en monceaux, grimpent aux arbres, -attachés là plus épais que les nœuds de serpent qui formaient des -boucles sur la tête de Mégère. Ils arrachent avidement le fruitage -beau à la vue, semblable à celui qui croît près de ce lac de bitume -où Sodome brûla. Le fruit infernal, plus décevant encore, trompe le -goût, non le toucher. Les mauvais esprits, espérant follement apaiser -leur faim, au lieu de fruit, mâchent d'amères cendres que leur goût -offensé rejette avec éclaboussure et bruit. Contraints par la faim et -la soif, ils essayent d'y revenir; autant de fois empoisonnés, un -abominable dégoût tord leurs mâchoires, remplies de suie et de -cendres. Ils tombèrent souvent dans la même illusion, non comme -l'homme, dont ils triomphèrent, qui n'y tomba qu'une fois. Ainsi -ils étaient tourmentés, épuisés de faim et d'un long et continuel -sifflement, jusqu'à ce que par permission ils reprissent leur forme -perdue. On dit qu'il fut ordonné que chaque année ils subiraient -pendant un certain nombre de jours, cette annuelle humiliation, pour -briser leur orgueil et leur joie d'avoir séduit l'homme. Toutefois, -ils répandirent dans le monde païen quelque tradition de leur -conquête; ils racontèrent, dans des fables, comment le serpent, -qu'ils appelèrent Ophion, avec Eurynome, qui peut-être dans des -temps éloignés usurpa le nom d'Ève, régna le premier sur le haut -Olympe, d'où il fut chassé par Saturne et par Ops, avant même que -Jupiter Dictéen fût né. - -Cependant, le couple infernal arriva trop tôt dans le paradis: le -Péché y avait été d'abord potentiel, ensuite actuel, maintenant il -y entrait corporel pour y demeurer continuel habitant. Derrière lui la -Mort le suivait de près pas à pas, non encore montée sur son cheval -pâle. Le péché lui dit: - -«Second rejeton de Satan, Mort, qui dois tout conquérir, que -penses-tu de notre empire nouveau, quoique nous l'ayons gagné par un -travail difficile? Ne vaut-il pas beaucoup mieux être ici que de -veiller encore assis au seuil du noir enfer, sans noms, sans être -redoutés, et toi-même à demi morte de faim?» - -Le monstre né du Péché lui répondit aussitôt: - -«Quant à moi qui languis d'une éternelle faim, enfer, terre ou -ciel, tout m'est égal: je suis le mieux là où je trouve le plus de -proie; laquelle, quoique abondante ici, semble en tout petite pour -bourrer cet estomac, ce vaste corps que ne resserre point la peau.» - -La mère incestueuse répliqua: - -«Nourris-toi donc d'abord de ces herbes, de ces fruits, de ces -fleurs, ensuite de chaque bête, et poisson, et oiseau, bouchées -friandes; dévore sans les épargner toutes les choses que la faux du -temps moissonne, jusqu'au jour où, après avoir résidé dans -l'homme et dans sa race, après avoir infecté ses pensées, ses -regards, ses paroles, ses actions, je l'aie assaisonné pour ta -dernière et ta plus douce proie.» - -Cela dit, les monstres prirent l'un et l'autre des routes -différentes, l'un et l'autre afin de détruire et de -désimmortaliser les créatures, de les mûrir pour la destruction plus -tôt ou plus tard; ce que le Tout-Puissant voyant du haut de son trône -sublime au milieu des saints, à ces ordres brillants il fit entendre -ainsi sa voix: - -«Voyez avec quelle ardeur ces dogues de l'enfer s'avancent pour -désoler et ravager ce monde, que j'avais créé si bon et si beau, et -que j'aurais encore maintenu tel, si la folie de l'homme n'y eut -laissé entrer ces furies dévastatrices qui m'imputent cette folie: -ainsi font le prince et ses adhérents, parce que je souffre avec tant -de facilité qu'ils prennent et possèdent une demeure aussi céleste, -que je semble conniver à la satisfaction de mes insolents ennemis qui -rient, comme si transporté d'un accès de colère, je leur avais tout -abandonné, j'avais tout livré à l'aventure, à leur désordre; -ils ignorent que j'ai appelé et attiré ici eux, mes chiens -infernaux, pour lécher la saleté et l'immondice, dont le péché -souillant de l'homme a répandu la tache sur ce qui était pur, -jusqu'à ce que rassasiés, gorgés, prêts à crever de la desserte -sucée et avalée par eux, d'un seul coup de fronde de ton bras -vainqueur, ô Fils bien aimé, le Péché, la Mort et le tombeau béant -soient enfin précipités à travers le chaos, la bouche de l'enfer -étant à jamais fermée, et scellées ses mâchoires voraces. Alors la -terre et le ciel renouvelés seront purifiés, pour sanctifier ce qui ne -recevra plus de tache. Jusqu'à ce moment la malédiction prononcée -contre les deux coupables précédera.» - -Il finit, et le céleste auditoire entonna des alleluia semblables au -bruit des mers; la multitude chanta: - -«Justes sont tes voies, équitables tes décrets sur toutes tes -œuvres! Qui pourrait t'affaiblir?» - -Ensuite ils chantèrent le Fils, destiné rédempteur de l'humaine -race, par qui un nouveau ciel, une nouvelle terre, s'élèveront dans -les âges ou descendront du ciel. - -Tel fut leur chant. - -Cependant le Créateur, appelant par leurs noms ses anges puissants, les -chargea de diverses commissions qui convenaient le mieux à l'état -présent des choses. Le soleil reçut le premier l'ordre de se mouvoir -de sorte, de briller de manière à affecter la terre d'un froid et -d'une chaleur à peine supportables, d'appeler du nord l'hiver -décrépit et d'amener du midi l'ardeur du solstice d'été. Les -anges prescrivirent à la blanche lune ses fonctions, et aux cinq autres -planètes leurs mouvements et leurs aspects en sextile, quadrat, trine, -et opposite d'une efficacité nuisible; ils leur enseignèrent quand -elles devaient se réunir dans une conjonction défavorable, et ils -enseignèrent aux étoiles fixes comment verser leur influence maligne; -quelles seraient celles d'entre elles qui, se levant ou se couchant -avec le soleil, deviendraient orageuses. Aux vents ils assignèrent -leurs quartiers, et quand avec fracas ils devaient troubler la mer, -l'air et le rivage. Au tonnerre ils apprirent à rouler avec terreur -dans les salles ténébreuses de l'air. - -Les uns disent que le Tout-Puissant commanda à ses anges d'incliner -les pôles de la terre deux fois dix degrés et plus sur l'axe du -soleil; avec effort ils poussèrent obliquement ce globe central: les -autres prétendent qu'il fut ordonné au soleil de tourner ses rênes -dans une largeur également distante de la ligne équinoxiale, entre le -Taureau et les sept Sœurs atlantiques, et les Jumeaux de Sparte, en -s'élevant au tropique du Cancer; de là en descendant au Capricorne -par le Lion, la Vierge et la Balance, afin d'apporter à chaque climat -la vicissitude des saisons. Sans cela le printemps perpétuel, avec de -vernales fleurs, aurait souri à la terre égal en jours et en nuits, -excepté pour les habitants au-delà des cercles polaires: pour ceux-ci -le jour eût brillé sans nuit, tandis que le soleil abaissé, en -compensation de sa distance, eût tourné à leur vue autour de -l'horizon, et ils n'auraient connu ni orient ni occident; ce qui au -nord eût écarté la neige de l'Estotiland glacé, et au sud, des -terres magellaniques. - -À l'heure où le fruit fut goûté, le soleil, comme du banquet de -Thyeste, détourna sa route proposée. Autrement, comment le monde -habité, quoique sans péché, aurait-il pu éviter plus -qu'aujourd'hui le froid cuisant et la chaleur ardente? Ces -changements dans les cieux, bien que lents, en produisirent de pareils -dans la mer et sur la terre: tempête sidérale, vapeur, et brouillard, -et exhalaison brûlante, corrompue et pestilentielle. - -Maintenant du septentrion de Norumbeca et des rivages des Samoïèdes, -forçant leur prison d'airain, armés de glace, et de neige, et de -grêle, et d'orageuses rafales et de tourbillons, Borée et Cœcias, -et le bruyant Argeste et Thracias, déchirent les bois et les mers -bouleversées; elles le sont encore par les souffles contraires du -midi, de Notus et d'Afer noircis des nuées tonnantes de Serraliona. -Au travers de ceux-ci, avec non moins de furie, se précipitent les -vents du levant et du couchant, Eurus et Zéphire et leurs collatéraux -bruyants, Siroc et Libecchio. Ainsi la violence commença dans les -choses sans vie: mais la Discorde, première fille du Péché, -introduisit la Mort parmi les choses irrationnelles, au moyen de la -furieuse antipathie: la bête alors fit la guerre à la bête, -l'oiseau à l'oiseau, le poisson au poisson: cessant de paître -l'herbe, tous les animaux vivants se dévorèrent les uns les autres, -et n'eurent plus de l'homme une crainte mêlée de respect, mais ils -le fuirent, ou dans une contenance farouche ils le regardèrent quand il -passait. - -Telles étaient au dehors les croissantes misères qu'Adam entrevit -déjà en partie, bien que caché dans l'ombre la plus ténébreuse et -au chagrin abandonné. Mais en dedans de lui il sentit un plus grand mal; -ballotté dans une orageuse mer de passions, il cherche à soulager -son cœur par ces tristes plaintes: - -«Oh! quelle misère après quelle félicité! Est-ce donc la fin de -ce monde glorieux et nouveau? et moi, si récemment la gloire de cette -gloire, suis-je devenu à présent maudit, de béni que j'étais? -Cachez-moi de la face de Dieu, dont la vue était alors le comble du -bonheur! Encore si c'était là que devait s'arrêter l'infortune: -je l'ai méritée et je supporterais mes propres démérites; mais -ceci ne servirait à rien. Tout ce que je mange, ou bois, tout ce que -j'engendrerai est une malédiction propagée. Ô parole ouïe jadis -avec délices: _Croissez et multipliez_! aujourd'hui mortelle à -entendre! Car que puis-je faire croître et multiplier, si ce n'est -des malédictions sur ma tête? Qui, dans les âges à venir, sentant -les maux par moi répandus sur lui, ne maudira pas ma tête?--Périsse -notre impur ancêtre! ainsi nous te remercions, Adam!--Et -ces remerciements seront une exécration! - -«Ainsi outre la malédiction qui habite en moi, toutes celles venues -de moi me reviendront par un violent reflux; elles se réuniront en moi -comme dans leur centre naturel, et avec quelle pesanteur, quoi que à -leur place! Ô joies fugitives du paradis, chèrement achetées par des -malheurs durables! T'avais-je requis dans mon argile, ô Créateur, -de me mouler en homme? T'ai-je sollicité de me tirer des ténèbres -ou de me placer ici dans ce délicieux jardin? Comme ma volonté n'a -pas concouru à mon être, il serait juste et équitable de me réduire -à ma poussière, moi désireux de résigner, de rendre ce que j'ai -reçu, incapable que je suis d'accomplir tes conditions trop dures, -desquelles je devais tenir un bien que je n'avais pas cherché. À la -perte de ce bien, peine suffisante, pourquoi as-tu ajouté le sentiment -d'un malheur sans fin ? Inexplicable paraît ta justice.... - -«Mais pour dire la vérité, trop tard je conteste ainsi; car -j'aurais dû refuser les conditions, quelconques, quand elles me -furent proposées. Tu les as acceptées Adam; jouiras-tu du bien, et -pointilleras-tu sur les conditions? Dieu t'a fait sans ta permission: -quoi! si ton fils devient désobéissant, et si, réprimandé par -toi, il te répond: Pourquoi m'as-tu engendré? je ne te le -demandais pas?--Admettrais-tu, en mépris de toi, cette orgueilleuse -excuse? Cependant ton élection ne l'aurait pas engendré, mais la -nécessité de la nature. Dieu t'a fait de son propre choix, et de son -propre choix pour le servir: ta récompense était sa grâce; ton -châtiment est donc justement de sa volonté. Qu'il en soit ainsi; -car je me soumets; son arrêt est équitable: poussière je suis, et -je retournerai en poussière. - -«Ô heure bienvenue, en quelque temps qu'elle vienne! Pourquoi la -main du Tout-Puissant tarde-t-elle à exécuter ce que son décret fixa -pour ce jour? Pourquoi faut-il que je survive? Pourquoi la mort se -rit-elle de moi, et pourquoi suis-je prolongé pour un tourment immortel? -Avec quel plaisir je subirais la mortalité, ma sentence, et serais -une terre insensible! avec quelle joie je me coucherais comme dans le -sein de ma mère! Là je reposerais et dormirais en sûreté. La -terrible voix de Dieu ne tonnerait plus à mon oreille; la crainte -d'un mal pire pour moi et pour ma postérité ne me tourmenterait plus -par une cruelle attente.... - -«Cependant, un doute me poursuit encore: s'il m'était impossible -de mourir; si le pur souffle de la vie, l'esprit de l'homme que -Dieu lui inspira, ne pouvait périr avec cette corporelle argile? Alors -dans le tombeau, ou dans quelque autre funeste lieu, qui sait si je ne -mourrai pas d'une mort vivante? Ô pensée horrible, si elle est -vraie! Mais pourquoi le serait-elle? Ce n'est que le souffle de la -vie qui a péché; qui peut mourir si ce n'est ce qui eut vie et -péché? le corps n'a proprement eu part ni à la vie ni au péché: -tout mourra donc de moi: que ceci apaise mes doutes, puisque la portée -humaine ne peut savoir rien au delà. - -«Et parce que le Seigneur de tout est infini, sa colère le -serait-elle aussi? Soit! l'homme ne l'est pas, mais il est -destiné à la mort. Comment le Très-Haut exercerait-il une colère -sans fin sur l'homme que la mort doit finir? peut-il faire la mort -immortelle? Ce serait tomber dans une contradiction étrange, tenue -pour impossible à Dieu, comme arguant de faiblesse, non de puissance. -Par amour de sa colère, étendrait-il le fini jusqu'à l'infini -dans l'homme puni, pour satisfaire sa rigueur jamais satisfaite? Ce -serait prolonger son arrêt au delà de la poussière et de la loi de -nature, par laquelle toutes les causes agissent selon la capacité des -êtres sur lesquels agit leur matière, non selon l'étendue de leur -propre sphère. - -«Mais penser que la mort n'est pas, comme je l'ai supposé, un -coup qui nous prive du sentiment, mais qu'elle est, à compter de ce -jour, une misère interminable que je commence à sentir à la fois en -moi et hors de moi, et ainsi à perpétuité.... Hélas! cette crainte -redevient foudroyante, comme une révolution terrible sur ma tête sans -défense. - -«La mort et moi nous sommes éternels et incorporés ensemble. Je -n'ai pas ma part seul: en moi toute la postérité est maudite; beau -patrimoine que je vous lègue, mes fils! Oh! que ne le puis-je consumer -tout entier et ne vous en laisser rien! Ainsi déshérités, combien -vous me bénirez, moi aujourd'hui votre maudit! Ah! pour la faute -d'un seul homme, la race humaine innocente serait-elle condamnée, si -toutefois elle est innocente? Car, que peut-il sortir de moi qui ne soit -corrompu, d'un esprit et d'une volonté dépravés, qui ne soit non -seulement prêt à faire, mais à vouloir faire la même chose que moi? -Comment pourraient-ils donc demeurer acquittés en présence de Dieu? - -«Lui, après tous ces débats, je suis forcé de l'absoudre. Toutes -mes vaines évasions, tous mes raisonnements, à travers leurs -labyrinthes me ramènent à ma propre conviction. En premier et en -dernier lieu, sur moi, sur moi seul comme la source et l'origine de -toute corruption, tout le blâme dûment retombé: puisse aussi sur moi -retomber toute la colère! Désir insensé! pourrais-tu soutenir ce -fardeau plus pesant que la terre à porter, beaucoup plus pesant que -l'univers, bien que partagé entre moi et cette mauvaise femme! Ainsi -ce que tu désires et ce que tu crains détruit pareillement toute -espérance de refuge, et te déclare misérable au delà de tout exemple -passé et futur, semblable seulement à Satan en crime et en destinée. -Ô conscience! dans quel gouffre de craintes et d'horreurs m'as-tu -poussé? Pour en sortir je ne trouve aucun chemin, plongé d'un -abîme dans un plus profond abîme!» - -Ainsi à haute voix se lamentait Adam dans la nuit calme, nuit qui -n'était plus (comme avant que l'homme tombât) saine, fraîche et -douce, mais accompagnée d'un air sombre avec d'humides et -redoutables ténèbres, qui à la mauvaise conscience de notre premier -père présentaient toutes les choses avec une double terreur. Il était -étendu sur la terre, sur la froide terre; et il maudissait souvent sa -création; aussi souvent il accusait la mort d'une tardive -exécution, puisqu'elle avait été dénoncée le jour même de -l'offense. - -«Pourquoi la mort, disait-il, ne vient-elle pas m'achever d'un -coup trois fois heureux? La vérité manquera-t-elle de tenir sa parole? -la justice divine ne se hâtera-t-elle pas d'être juste? Mais la -mort ne vient point à l'appel; la justice divine ne presse point son -pas le plus lent pour des prières ou des cris. Bois, fontaines, -collines, vallées, bocages, par un autre écho naguère j'instruisais -vos ombrages à me répondre, à retentir au loin d'un autre chant!» - -Lorsque la triste Ève, de l'endroit où elle était assise désolée, -vit l'affliction d'Adam, s'approchant de près, elle essaya de -douces paroles contre sa violente douleur. Mais il la repoussa d'un -regard sévère: - -«Loin de ma vue, toi serpent!... ce nom te convient le mieux à toi, -liguée avec lui, toi-même, aussi fausse et aussi haïssable. Il ne te -manque rien que d'avoir une figure semblable à la sienne et la -couleur du serpent, pour annoncer ta fourberie intérieure, afin de -mettre à l'avenir toutes les créatures en garde contre toi, de -crainte que cette trop céleste forme, couvrant une fausseté infernale, -ne les prenne au piège. Sans toi j'aurais continué d'être -heureux, n'eussent ton orgueil et ta vanité vagabonde, quand tu -étais le moins en sûreté, rejeté mon avertissement et ne se fussent -irrités qu'on ne se confiât pas en eux. Tu brûlais d'être vue du -démon lui-même que, présomptueuse, tu croyais duper; mais t'étant -rencontrée avec le serpent, tu as été jouée et trompée, toi par -lui, moi par toi pour m'être confié à toi sortie de mon côté. Je -te crus sage, constante, d'un esprit mûr, à l'épreuve de tous les -assauts, et je ne compris pas que tout était chez toi apparence plutôt -que solide vertu, que tu n'étais qu'une côte recourbée de sa -nature, plus inclinée (comme à présent je le vois) vers la partie -gauche d'où elle fut tirée de moi. Bien si elle eût été jetée -dehors, comme trouvée surnuméraire dans mon juste nombre. - -«Oh! pourquoi Dieu, créateur sage, qui peupla les plus hauts cieux -d'esprits mâles, créa-t-il à la fin cette nouveauté sur la terre, -ce beau défaut de la nature? Pourquoi n'a-t-il pas tout d'un coup -rempli le monde d'hommes, comme il a rempli le ciel d'anges, sans -femmes? Pourquoi n'a-t-il pas trouvé une autre voie de perpétuer -l'espèce humaine? Ce malheur ni tous ceux qui suivront ne seraient -pas arrivés; troubles innombrables causés sur la terre par les -artifices des femmes et par l'étroit commerce avec ce sexe. Car ou -l'homme ne trouvera jamais la compagne qui lui convient, mais il -l'aura telle que la lui amènera quelque infortune ou quelque méprise; -ou celle qu'il désirera le plus, il l'obtiendra rarement de sa -perversité, mais il la verra obtenue par un autre moins méritant que -lui; ou si elle l'aime, elle sera retenue par ses parents; ou le -choix le plus heureux se présentera trop tard à lui déjà engagé, et -enchaîné par les liens du mariage à une cruelle ennemie, sa haine ou -sa honte. De là une calamité infinie se répandra sur la vie humaine -et troublera la paix du foyer.» - -Adam n'ajouta plus rien, et se détourna d'Ève. Mais Ève non -rebutée, avec des larmes qui ne cessaient de couler et les cheveux tout -en désordre, tomba humble à ses pieds, et les embrassant, elle implora -sa paix et fit entendre sa plainte: - -«Ne m'abandonne pas ainsi, Adam; le ciel est témoin de l'amour -sincère et du respect que je te porte dans mon cœur. Je t'ai -offensé sans intention, malheureusement trompée! Ta suppliante, je -mendie la miséricorde et j'embrasse tes genoux. Ne me prive pas de ce -dont je vis, de tes doux regards, de ton conseil, qui dans cette -extrême détresse sont ma seule force et mon seul appui. Délaissée de -toi, où me retirer? où subsister? Tandis que nous vivons encore (à -peine une heure rapide peut-être), que la paix soit entre nous! Unis -dans l'offense, unissons-nous dans l'inimitié contre l'ennemi qui -nous a été expressément désigné par arrêt, ce cruel serpent. Sur -moi n'exerce pas ta haine pour ce malheur arrivé, sur moi déjà -perdue, moi plus misérable que toi. Nous avons péché tous les deux; -mais toi contre Dieu seulement, moi contre Dieu et toi. Je retournerai -au lieu même du jugement; là par mes cris j'importunerai le ciel, -afin que la sentence écartée de ta tête, tombe sur moi, l'unique -cause pour toi de toute cette misère! moi seule, juste objet de la -colère de Dieu!» - -Elle finit en pleurant, et son humble posture, dans laquelle elle -demeura immobile jusqu'à ce qu'elle eût obtenu la paix pour sa -faute reconnue et déplorée, excita la commisération dans Adam. -Bientôt son cœur s'attendrit pour elle naguère sa vie et son seul -délice, maintenant soumise à ses pieds dans la détresse; créature -si belle, cherchant la réconciliation, le conseil et le secours de -celui à qui elle avait déplu. Tel qu'un homme désarmé, Adam perd -toute sa colère; il relève son épouse, et bientôt avec ces paroles -pacifiques: - -«Imprudente, trop désireuse (à présent comme auparavant) de ce que -tu ne connais pas, tu souhaites que le châtiment entier tombe sur toi! -hélas! souffre d'abord ta propre peine, incapable que tu serais de -supporter la colère entière de Dieu, dont tu ne sens encore que la -moindre partie, toi qui supportes si mal mon déplaisir! Si les -prières pouvaient changer les décrets du Très-Haut, je me hâterais -de me rendre, avant toi, à cette place de notre jugement, je me ferais -entendre avec plus de force afin que ma tête fût seule visitée de -Dieu, qu'il pardonnât ta fragilité, ton sexe plus infirme à moi -confié, par moi exposé. - -«Mais lève-toi; ne disputons plus, ne nous blâmons plus -mutuellement, nous assez blâmés ailleurs! Efforçons-nous par les -soins de l'amour d'alléger l'un pour l'autre, en le partageant, -le poids du malheur, puisque ce jour de la mort dénoncée (comme je -l'entrevois), n'arrivera pas soudain; mais il viendra comme un mal -au pas tardif, comme un jour qui meurt longuement, afin d'augmenter -notre misère; misère transmise à notre race: ô race infortunée!» - -Ève, reprenant cœur, répliqua: - -«Adam, je sais, par une triste expérience le peu de poids que peuvent -avoir auprès de toi mes paroles trouvées si pleines d'erreur, et de -là, par un juste événement, trouvées si fatales; néanmoins, tout -indigne que je suis, puisque tu m'accueilles de nouveau et me rends ma -place, pleine d'espoir de regagner ton amour (seul contentement de mon -cœur, soit que je meure ou que je vive), je ne te cacherai pas les -pensées qui se sont élevées dans mon sein inquiet: elles tendent à -soulager nos maux ou à les finir: quoiqu'elles soient poignantes et -tristes, toutefois elles sont tolérables, comparées à nos -souffrances, et d'un choix plus aisé. - -«Si l'inquiétude touchant notre postérité est ce qui nous -tourmente le plus; si cette postérité doit être née pour un malheur -certain, et finalement dévorée par la mort; il serait misérable -d'être la cause de la misère des autres, de nos propres fils; -misérable de faire descendre de nos reins dans ce monde maudit une race -infortunée, laquelle, après une déplorable vie, doit être la pâture -d'un monstre si impur: il est en ton pouvoir, du moins avant la -conception, de supprimer la race non bénie n'étant pas encore -engendrée. Sans enfants tu es, sans enfants tu demeures: ainsi la Mort -sera déçue dans son insatiabilité, et ses voraces entrailles seront -obligées de se contenter de nous deux. - -«Mais si tu penses qu'il est dur et difficile en conversant, en -regardant, en aimant, de s'abstenir des devoirs de l'amour et du -doux embrassement nuptial, de languir de désir sans espérance, en -présence de l'objet languissant du même désir (ce qui ne serait pas -une misère et un tourment moindres qu'aucun de ceux que nous -appréhendons); alors, afin de nous délivrer à la fois nous et notre -race de ce que nous craignons pour tous les deux, coupons court.--Cherchons -la mort, ou si nous ne la trouvons pas, que nos mains fassent -sur nous-mêmes son office. Pourquoi restons-nous plus longtemps -frissonnant de ces craintes qui ne présentent d'autre terme que la -mort, quand il est en notre pouvoir (des divers chemins pour mourir -choisissant le plus court) de détruire la destruction par la -destruction?...» - -Elle finit là son discours, ou un véhément désespoir en brisa le -reste. Ses pensées l'avaient tellement nourrie de mort, qu'elles -teignirent ses joues de pâleur. Mais Adam, qui ne se laissa dominer en -rien par un tel conseil, s'était élevé en travaillant son esprit -plus attentif, à de meilleures espérances. Il répondit: - -«Ève, ton mépris de la vie et du plaisir semble prouver en toi -quelque chose de plus sublime et de plus excellent que ce que ton âme -dédaigne; mais la destruction de soi-même, par cela qu'elle est -recherchée, détruit l'idée de cette excellence supposée en toi, et -implique non ton mépris, mais ton angoisse, et ton regret de la perte -de la vie, ou du plaisir trop aimé. Ou si tu convoites la mort comme la -dernière fin de la misère, t'imaginant éviter par là la punition -prononcée, ne doute pas que Dieu n'ait trop sagement armé son ire -vengeresse, pour qu'il puisse être ainsi surpris. Je craindrais -beaucoup plus qu'une mort ainsi ravie ne nous exemptât pas de la -peine que notre arrêt nous condamne à payer, et que de tels actes de -contumace ne provoquassent plutôt le Très-Haut à faire vivre la mort -en nous. Cherchons donc une résolution plus salutaire, que je crois -apercevoir, lorsque je rappelle avec attention à mon esprit -cette partie de notre sentence:--_Ta race écrasera la tête du -serpent_.--Réparation pitoyable, si cela ne devait s'entendre, comme -je le conjecture, de notre grand ennemi, Satan, qui dans le serpent a -pratiqué contre nous cette fraude. Écraser sa tête serait vengeance, -en vérité, laquelle vengeance sera perdue par la mort et amenée sur -nous-mêmes, ou par des jours écoulés sans enfants, comme tu le -proposes; ainsi notre ennemi échapperait à sa punition ordonnée, et -nous, au contraire, nous doublerions la nôtre sur nos têtes. - -«Qu'il ne soit donc plus question de violence contre nous-mêmes ni -de stérilité volontaire, qui nous séparerait de toute espérance, qui -ne ferait sentir en nous que rancune et orgueil, qu'impatience et -dépit, révolte contre Dieu et contre son juste joug, sur notre cou -imposé. Rappelle-toi avec quelle douce et gracieuse bonté il nous -écouta tous les deux, et nous jugea sans colère et sans reproche. Nous -attendions une dissolution immédiate, que nous croyions ce jour-là -exprimée par le mot mort; eh bien! à toi furent seulement prédites -les douleurs de la grossesse et de l'enfantement, bientôt -récompensées par la joie du fruit de tes entrailles: sur moi la -malédiction ne faisant que m'effleurer a frappé la terre. Je dois -gagner mon pain par le travail: quel mal à cela? L'oisiveté eût -été pire; mon travail me nourrira. Dans la crainte que le froid ou la -chaleur ne nous blessât, sa sollicitude, sans être implorée, nous a -pourvu à temps; ses mains nous ont vêtus, nous, indignes, ayant -pitié de nous quand il nous jugeait! Oh! combien davantage, si nous -le prions, son oreille s'ouvrira et son cœur inclinera à la pitié! -Il nous enseignera de plus les moyens d'éviter l'inclémence des -saisons, la pluie, la glace, la grêle, la neige, que le ciel à -présent, avec une face variée, commence à nous montrer sur cette -montagne, tandis que les vents soufflent perçants et humides, -endommageant la gracieuse chevelure de ces beaux arbres qui étendent -leurs rameaux. Ceci nous ordonne de chercher quelque meilleur abri, -quelque chaleur meilleure pour ranimer nos membres engourdis, avant que -cet astre du jour laisse le froid à la nuit; cherchons comment nous -pouvons, avec ses rayons recueillis et réfléchis, animer une matière -sèche, ou comment, par la collision de deux corps rapidement tournés, -le frottement peut enflammer l'air: ainsi tout à l'heure les -nuages se heurtant, ou poussés par les vents, rudes dans leur choc, ont -fait partir l'éclair oblique dont la flamme, descendue en serpentant, -a embrasé l'écorce résineuse du pin et du sapin et répandu au loin -une agréable chaleur qui peut suppléer le soleil. User de ce feu, et -de ce qui d'ailleurs peut soulager ou guérir les maux que nos fautes -ont produits, c'est ce dont nous instruira notre Juge, en le priant et -en implorant sa merci: nous n'avons donc pas à craindre de passer -incommodément cette vie, soutenus de lui par divers conforts, -jusqu'à ce que nous finissions dans la poussière, notre dernier -repos et notre demeure natale. - -«Que pouvons-nous faire de mieux que de retourner au lieu où il nous -a jugés, de tomber prosternés révérencieusement devant lui, là de -confesser humblement nos fautes, d'implorer notre pardon, baignant la -terre de larmes, remplissant l'air de nos soupirs poussés par des -cœurs contrits, en signe d'une douleur sincère et d'une -humiliation profonde? Sans doute, il s'apaisera, et reviendra de son -déplaisir. Dans ses regards sereins, lorsqu'il semblait être le plus -irrité et le plus sévère, y brillait-il autre chose que faveur, -grâce et merci?» - -Ainsi parla notre père pénitent; Ève ne sentit pas moins de remords: -ils allèrent aussitôt à la place où Dieu les avait jugés; ils -tombèrent prosternés révérencieusement devant lui, et tous deux -confessèrent humblement leur faute, et implorèrent leur pardon, -baignant la terre de larmes, remplissant l'air de leurs soupirs -poussés par des cœurs contrits, en signe d'une douleur sincère et -d'une humiliation profonde. - - - - -LIVRE ONZIÈME - - -ARGUMENT - - -Le Fils de Dieu présente à son Père les prières de nos premiers -parents maintenant repentants, et il intercède pour eux. Dieu les -exauce, mais il déclare qu'ils ne peuvent habiter plus longtemps dans -le paradis. Il envoie Michel avec une troupe de chérubins pour les en -déposséder et pour révéler d'abord à Adam les choses futures. -Descente de Michel. Adam montre à Ève certains signes funestes: il -discerne l'approche de Michel, va à sa rencontre: l'ange leur annonce -leur départ. Lamentations d'Ève. Adam s'excuse, mais se soumet: l'ange -le conduit au sommet d'une haute colline, et lui découvre, dans une -vision, ce qui arrivera jusqu'au déluge. - - - - -Ils priaient; dans l'état le plus humble ils demeuraient repentants; -car du haut du trône de la miséricorde la grâce prévenante -descendue, avait ôté la pierre de leurs cœurs, et fait croître à sa -place une nouvelle chair régénérée qui exhalait à présent -d'inexprimables soupirs; inspirés par l'esprit de prière, ces soupirs -étaient portés au ciel sur des ailes d'un vol plus rapide que la plus -impétueuse éloquence. Toutefois le maintien d'Adam et d'Ève n'était -pas celui de vils postulants: leur demande ne parut pas moins importante -que l'était celle de cet ancien couple des fables antiques (moins -ancien pourtant que celui-ci), de Deucalion et de la chaste Pyrrha, -alors que pour rétablir la race humaine submergée, il se tenait -religieusement devant le sanctuaire de Thémis. - -Les prières d'Adam et d'Ève volèrent droit au ciel; elles ne -manquèrent pas le chemin, vagabondes ou dispersées par les vents -envieux; toutes spirituelles, elles passèrent la porte divine; alors -revêtues par leur grand Médiateur, de l'encens qui fumait sur l'autel -d'or, elles arrivèrent jusqu'à la vue du Père, devant son trône. Le -Fils, plein de joie et les présentant, commence ainsi à intercéder: - -«Considère, ô mon Père, quels premiers fruits sur la terre sont -sortis de ta grâce implantée dans l'homme, ces soupirs et ces -prières, que, mêlés à l'encens dans cet encensoir d'or, moi, ton -prêtre, j'apporte devant toi: fruits provenus de la semence jetée avec -la contrition dans le cœur d'Adam, fruits d'une saveur plus agréable -que ceux (l'homme les cultivant de ses propres mains) qu'auraient pu -produire tous les arbres du paradis, avant que l'homme fût déchu de -l'innocence. Incline donc à présent l'oreille à sa supplication; -entends ses soupirs quoique muets: ignorant des mots dans lesquels il -doit prier, laisse-moi les interpréter pour lui, moi son avocat, sa -victime de propitiation; greffe sur moi toutes ses œuvres bonnes ou non -bonnes; mes mérites perfectionneront les premières, et ma mort expiera -les secondes. Accepte-moi, et par moi reçois de ces infortunés une -odeur de paix favorable à l'espèce humaine. Que l'homme réconcilié -vive au moins devant toi ses jours comptés, quoique tristes jusqu'à ce -que la mort, son arrêt (dont je demande l'adoucissement, non la -révocation) le rende à la meilleure vie où tout mon peuple racheté -habitera avec moi dans la joie et la béatitude, ne faisant qu'un avec -moi, comme je ne fais qu'un avec toi.» - -Le Père, sans nuage, serein: - -«Toutes tes demandes pour l'homme, Fils agréable, sont obtenues, -toutes tes demandes étaient mes décrets. Mais d'habiter plus longtemps -dans le paradis, la loi que j'ai donnée à la nature le défend à -l'homme. Ces purs et immortels éléments, qui ne connaissent rien de -matériel, aucun mélange inharmonieux et souillé, le rejettent, -maintenant infecté; ils veulent s'en purger comme d'une maladie -grossière, le renvoyer à un air grossier, à une nourriture mortelle -comme à ce qui peut le mieux le disposer à la dissolution opérée par -le Péché, lequel altéra le premier toutes les choses, et -d'incorruptibles les rendit corruptibles. - -«Au commencement j'avais créé l'homme doué de deux beaux présents, -de bonheur et d'immortalité: le premier il l'a follement perdu; la -seconde n'eût servi qu'à éterniser sa misère; alors je l'ai pourvu -de la mort; ainsi la mort est devenue son remède final. Après une vie -éprouvée par une cruelle tribulation, épurée par la foi et par les -œuvres de cette foi, éveillé à une seconde vie dans la rénovation -du juste, la mort élèvera l'homme vers moi avec le ciel et la terre -renouvelés. - -«Mais appelons maintenant en congrégation tous les bénis, dans les -vastes enceintes du ciel; je ne veux pas leur cacher mes jugements; -qu'ils voient comment je procède avec l'espèce humaine, ainsi qu'ils -ont vu dernièrement ma manière d'agir avec les anges pécheurs: mes -saints, quoique stables dans leur état, en sont demeurés plus -affermis.» - -Il dit, et le Fils donna le grand signal au brillant ministre qui -veillait; soudain il sonna de sa trompette (peut-être entendue depuis -sur Oreb quand Dieu descendit, et qui retentira peut-être encore une -fois au jugement dernier). Le souffle angélique remplit toutes les -régions: de leurs bosquets fortunés qu'ombrageait l'amarante, du bord -de la source, ou de la fontaine, du bord des eaux de la vie, partout où -ils se reposaient en sociétés de joie, les fils de la lumière se -hâtèrent, se rendant à l'impérieuse sommation; et ils prirent leurs -places, jusqu'à ce que du haut de son trône suprême, le Tout-Puissant -annonça ainsi sa souveraine volonté: - -«Enfants, l'homme est devenu comme l'un de nous; il connaît le bien et -le mal depuis qu'il a goûté de ce fruit défendu; mais qu'il se -glorifie de connaître le bien perdu et le mal gagné: plus heureux s'il -lui avait suffi de connaître le bien par lui-même, et le mal pas du -tout. À présent il s'afflige, se repent et prie avec contrition: mes -mouvements sont en lui; ils agissent plus longtemps que lui; je sais -combien son cœur est variable et vain, abandonné à lui-même. Dans la -crainte qu'à présent sa main, devenue plus audacieuse, ne se porte -aussi sur l'arbre de vie, qu'il n'en mange, qu'il ne vive toujours, ou -qu'il ne rêve du moins de vivre toujours, j'ai décidé de l'éloigner, -de l'envoyer hors du jardin labourer la terre d'où il a été tiré; -sol qui lui convient mieux. - -«Michel, je te charge de mon ordre: avec toi prends à ton choix de -flamboyants guerriers parmi les chérubins, de peur que l'ennemi ou en -faveur de l'homme, ou pour envahir sa demeure vacante, n'élève quelque -nouveau trouble. Hâte-toi, et du paradis de Dieu chasse sans pitié le -couple pécheur, chasse de la terre sacrée des profanes, et -dénonce-leur et à toute leur postérité le perpétuel bannissement de -ce lieu. Cependant, de peur qu'ils ne s'évanouissent en entendant leur -triste arrêt rigoureusement prononcé (car je les vois attendris et -déplorant leurs excès avec larmes), cache-leur toute terreur. S'ils -obéissent patiemment à ton commandement, ne les congédie pas -inconsolés; révèle à Adam ce qui doit arriver dans les jours futurs, -selon les lumières que je te donnerai; entremêle à ce récit mon -alliance renouvelée avec la race de la femme: ainsi renvoie-les, -quoique affligés, cependant en paix. - -«À l'orient du jardin du côté où il est plus facile de gravir -Éden, place une garde de chérubins et la flamme largement ondoyante -d'une épée, afin d'effrayer au loin quiconque voudrait approcher, et -interdire tout passage à l'arbre de vie, de peur que le paradis ne -devienne le réceptacle d'esprits impurs, que tous mes arbres ne soient -leur proie, dont ils déroberaient le fruit, pour séduire l'homme -encore une fois.» - -Il se tut: l'archangélique pouvoir se prépare à une descente rapide, -et avec lui la cohorte brillante des vigilants chérubins. Chacun d'eux, -ainsi qu'un double Janus, avait quatre faces; tout leur corps était -semé d'yeux comme des paillettes, plus nombreux que les yeux d'Argus, -et plus vigilants que ceux-ci qui s'assoupirent, charmés par la flûte -arcadienne, par le roseau pastoral d'Hermès, ou par sa baguette -soporifique. - -Cependant, pour saluer de nouveau le monde avec la lumière sacrée, -Leucothoé s'éveillait et embaumait la terre d'une fraîche rosée, -alors qu'Adam et Ève notre première mère finissaient leur prière, et -trouvaient leur force augmentée d'en haut: ils sentaient de leur -désespoir sourdre une nouvelle espérance, une joie, mais encore liée -à la frayeur. Adam renouvela à Ève ses paroles bienvenues: - -«Ève, la foi peut aisément admettre que tout le bien dont nous -jouissons descend du ciel; mais que de nous quelque chose puisse monter -au ciel, assez prévalant pour occuper l'esprit de Dieu souverainement -heureux, ou pour incliner sa volonté, c'est ce qui paraît difficile à -croire. Cependant cette prière du cœur, un soupir rapide de la -poitrine de l'homme volent jusqu'au trône de Dieu: car depuis que j'ai -cherché par la prière d'apaiser la Divinité offensée, que je me suis -agenouillé, et que j'ai humilié tout mon cœur devant Dieu, il me -semble que je le vois placable et doux me prêtant l'oreille. Je sens -naître en moi la persuasion qu'avec faveur j'ai été écouté. La paix -est rentrée au fond de mon sein, et dans ma mémoire la promesse que ta -race écrasera notre ennemi. Cette promesse, que je ne me rappelai pas -d'abord dans mon épouvante, m'assure à présent que l'amertume de la -mort est passée et que nous vivrons. Salut donc à toi, Ève, justement -appelée la mère de tout le genre humain, la mère de toutes choses -vivantes, puisque par toi l'homme doit vivre, et que toutes choses -vivent pour l'homme.» - -Ève, dont le maintien était doux et triste: - -«Je suis peu digne d'un pareil titre, moi pécheresse, moi qui ayant -été ordonnée pour être ton aide, suis devenue ton piège: reproche, -défiance et tout blâme, voilà plutôt ce qui m'appartient. Mais -infini dans sa miséricorde a été mon juge, de sorte que moi qui -apportai la première la mort à tous, je suis qualifiée la source de -vie! Tu m'es ensuite favorable quand tu daignes m'appeler hautement -ainsi, moi qui mérite un tout autre nom! Mais les champs nous appellent -au travail maintenant imposé avec sueur quoique après une nuit sans -sommeil. Car vois! le matin, tout indifférent à notre insomnie, -recommence en souriant sa course de roses. Marchons! désormais je ne -m'éloignerai plus jamais de ton côté, en quelque endroit que notre -travail journalier soit situé, quoique maintenant il nous soit prescrit -pénible jusqu'au tomber du jour. Tandis que nous demeurons ici, que -peut-il y avoir de fatigant dans ces agréables promenades? Vivons donc -ici contents, bien que dans un état déchu.» - -Ainsi parla, ainsi souhaita la très-humiliée Ève; mais le destin ne -souscrivit pas à ses vœux. La nature donna d'abord des signes -exprimés par l'oiseau, la brute et l'air; l'air s'obscurcit -soudainement après la courte rougeur du matin; à la vue d'Ève -l'oiseau de Jupiter fondit de la hauteur de son vol sur deux oiseaux du -plus brillant plumage, et les chassa devant lui; descendu de la colline, -l'animal qui règne dans les bois (premier chasseur alors), poursuivit -un joli couple, le plus charmant de toute la forêt, le cerf et la -biche: leur fuite se dirigeait vers la porte orientale. Adam les -observa, et suivant des yeux cette chasse, il dit à Ève, non sans -émotion: - -«Ô Ève, quelque changement ultérieur nous attend bientôt: le ciel -par ces signes muets dans la nature, nous montre les avant-coureurs de -ses desseins, ou il nous avertit que nous comptons peut-être trop sur -la remise de la peine, parce que la mort est reculée de quelques jours. -De quelle longueur, et quelle sera notre vie jusque-là, qui le sait? -Savons-nous plus que ceci: nous sommes poudre, et nous retournerons en -poudre, et nous ne serons plus? Autrement, pourquoi ce double spectacle -offert à notre vue, cette poursuite dans l'air et sur la terre d'un -seul côté, et à la même heure? Pourquoi cette obscurité dans -l'orient avant que le jour soit à mi-cours? Pourquoi la lumière du -matin brille-t-elle davantage dans une nue de l'occident qui déploie -sur le bleu firmament une blancheur rayonnante, et descend avec lenteur -chargée de quelque chose de céleste?» - -Adam ne se trompait pas, car dans ce temps les cohortes angéliques -descendaient à présent d'un nuage de jaspe dans le paradis, et firent -halte sur une colline; apparition glorieuse, si le doute et la crainte -de la chair n'eussent ce jour-là obscurci les yeux d'Adam! Elle ne fut -pas plus glorieuse cette autre vision, quand à Manahin les anges -rencontrèrent Jacob qui vit la campagne tendue des pavillons de ses -gardiens éclatants; ou cette vision à Dothaïn sur une montagne -enflammée, couverte d'un camp de feu prêt à marcher contre le roi -syrien, lequel, pour surprendre un seul homme, avait, comme un assassin, -fait la guerre, la guerre non déclarée. - -Le prince hiérarche laissa sur la colline à leur brillant poste, ses -guerriers pour prendre possession du jardin. Seul pour trouver l'endroit -où Adam s'était abrité, il s'avança, non sans être aperçu de notre -premier père, qui dit à Ève pendant que la grande visite -s'approchait: - -«Ève, prépare-toi maintenant à de grandes nouvelles, qui peut-être -vont bientôt décider de nous, ou nous imposer l'observation de -nouvelles lois: car je découvre là-bas, descendu du nuage étincelant -qui voile la colline, quelqu'un de l'armée céleste, et à en juger par -son port, ce n'est pas un des moindres: c'est un grand potentat ou l'un -des Trônes d'en haut, tant il est dans sa marche revêtu de majesté! -Cependant, il n'a ni un air terrible que je doive craindre, ni, comme -Raphaël cet air sociablement doux qui fasse que je puisse beaucoup me -confier à lui: mais il est solennel et sublime. Afin de ne pas -l'offenser, il faut que je l'aborde avec respect et toi que tu te -retires.» - -Il dit et l'archange arriva vite près de lui, non dans sa forme -céleste, mais comme un homme vêtu pour rencontrer un homme: sur ses -armes brillantes flottait une cotte de mailles d'une pourpre plus vive -que celle de Mélibée ou de Sarra, que portaient les rois et les héros -antiques dans les temps de trêve: Iris en avait teint la trame. Le -casque étoilé de l'archange, dont la visière n'était pas baissée, -le faisait voir dans cette primeur de virilité où finit la jeunesse. -Au côté de Michel, comme un éclatant zodiaque, pendait l'épée, -terreur de Satan, et dans sa main, une lance. Adam fit une inclination -profonde; Michel royalement n'incline pas sa grandeur, mais explique -ainsi sa venue: - -«Adam, le commandant suprême du ciel n'a besoin d'aucun préambule: il -suffit que tes prières aient été écoutées, et que la Mort (qui -t'était due par sentence, quand tu transgressas) soit privée de son -droit de saisie pour plusieurs jours de grâce, à toi accordés, -pendant lesquels tu pourras te repentir et couvrir de bonnes œuvres un -méchant acte. Il se peut alors que ton Seigneur apaisé te rédime -entièrement des avares réclamations de la Mort. Mais il ne permet pas -que tu habites plus longtemps ce paradis: je suis venu pour t'en faire -sortir et t'envoyer hors de ce jardin, labourer la terre d'où tu as -été tiré, sol qui te convient mieux.» - -L'archange n'ajouta rien de plus, car Adam, frappé au cœur par ces -nouvelles, demeura sous le serrement glacé de la douleur, qui le priva -de ses sens. Ève, qui sans être vue, avait cependant tout entendu, -découvrit bientôt par un éclatant gémissement le lieu de sa -retraite. - -«Ô coup inattendu, pire que la mort! faut-il donc te quitter, ô -Paradis! vous quitter ainsi, ô toi, terre natale, ô vous promenades -charmantes, ombrages dignes d'être fréquentés des dieux! Ici j'avais -espéré passer tranquille, bien que triste, répit de ce jour qui doit -être mortel à tous deux. Ô fleurs qui ne croîtrez jamais dans un -autre climat, qui le matin receviez ma première visite et le soir ma -dernière; vous que j'ai élevées d'une tendre main depuis le premier -bouton entr'ouvert, et à qui j'ai donné des noms! ô fleurs! qui -maintenant vous tournera vers le soleil ou rangera vos tribus, et vous -arrosera de la fontaine d'ambroisie? Toi enfin, berceau nuptial, orné -par moi de tout ce qui est doux à l'odorat ou à la vue, comment me -séparerai-je de toi? Où m'égarerai-je dans un monde inférieur qui, -auprès de celui-ci, est obscur et sauvage? Comment pourrons-nous -respirer dans un autre air moins pur, nous, accoutumés à des fruits -immortels?» - -L'ange interrompit doucement: - -«Ève, ne te lamente point, mais résigne patiemment ce que tu as -justement perdu: ne mets pas ton cœur ainsi trop passionné dans ce qui -n'est pas à toi. Tu ne t'en vas point solitaire; avec toi s'en va ton -mari. Tu es obligée de le suivre: songe que là où il habite, là est -ton pays natal.» - -Adam, revenant alors de son saisissement subit et glacé, rappela ses -esprits confus, et adressa à Michel ces humbles paroles: - -«Être céleste, soit que tu sièges parmi les Trônes ou qu'on te -nomme le plus grand d'entre eux, car une telle forme peut paraître -celle d'un prince au-dessus des princes, tu as redit doucement ton -message, par lequel autrement tu aurais pu en l'annonçant nous blesser -et en l'accomplissant nous tuer. Ce qu'en outre de chagrin, -d'abattement, de désespoir, notre faiblesse peut soutenir, tes -nouvelles l'apportent, le partir de cet heureux séjour, notre -tranquille retraite, seule consolation laissée familière à nos yeux! -Toutes les autres demeures nous paraissent inhospitalières et -désolées, inconnus d'elles, de nous inconnues. - -«Si par l'incessante prière je pouvais espérer changer la volonté de -celui qui peut toutes choses, je ne cesserais de le fatiguer de mes cris -assidus: mais contre son décret absolu la prière n'a pas plus de force -que notre haleine contre le vent, refoulée suffocante en arrière sur -celui qui l'exhale au dehors. - -«Je me soumets donc à son grand commandement. Ce qui m'afflige le -plus, c'est qu'en m'éloignant d'ici je serai caché de sa face, privé -de sa protection sacrée. Ici j'aurais pu fréquenter en adoration, de -place en place, les lieux où la divine présence daigna se montrer; -j'aurais dit à mes fils: - -«Sur cette montagne il m'apparut; sous cet arbre il se rendit visible; -parmi ces pins j'entendis sa voix; ici au bord de cette fontaine, je -m'entretins avec lui.» - -«Ma reconnaissance aurait élevé plusieurs autels de gazon, et -j'aurais entassé les pierres lustrées du ruisseau, en souvenir ou -monument pour les âges; sur ces autels j'aurais offert les suaves -odeurs des gommes doucement parfumées, des fruits et des fleurs. Dans -le monde ici-bas, au-dessous, où chercherai-je ses brillantes -apparitions et les vestiges de ses pieds? Car bien que je fuie sa -colère, cependant rappelé à la vie prolongée et une postérité -m'étant promise, à présent, je contemple avec joie l'extrémité des -bords de sa gloire, et j'adore de loin ses pas.» - -Michel, avec des regards pleins de bénignité: - -«Adam, tu le sais, le ciel et toute la terre sont à Dieu, et non pas -ce roc seulement: son omniprésence remplit la terre, la mer, l'air et -toutes les choses qui vivent fomentées et chauffées par son pouvoir -virtuel. Il t'a donné toute la terre pour la posséder et la gouverner; -présent non méprisable! N'imagine donc pas que sa présence soit -confinée dans les bornes étroites de ce paradis ou d'Éden. Éden -aurait peut-être été ton siège principal, d'où toutes les -générations se seraient répandues, et où elles seraient revenues de -toutes les extrémités de la terre pour te célébrer et te révérer, -toi leur grand auteur. Mais cette prééminence tu l'as perdue, descendu -que tu es pour habiter maintenant la même terre que tes fils. - -«Cependant ne doute pas que Dieu ne soit dans la plaine et dans la -vallée comme il est ici, qu'il ne s'y trouve également présent: les -signes de sa présence te suivront encore; tu seras encore environné de -sa bonté, de son paternel amour, de son image expresse et de la trace -divine de ses pas. Afin que tu puisses le croire et t'en assurer avant -ton départ d'ici, sache que je suis envoyé pour te montrer ce qui, -dans les jours futurs, doit arriver à toi et à ta race. Prépare-toi -à entendre le bien et le mal, à voir la grâce surnaturelle lutter -avec la méchanceté des hommes: de ceci tu apprendras la vraie -patience, et à tempérer la joie par la crainte et par une sainte -tristesse, accoutumé par la modération à supporter également l'une -et l'autre fortune, prospère ou adverse. Ainsi, tu conduiras le plus -sûrement ta vie, et tu seras mieux préparé à endurer ton passage de -la mort, quand il arrivera. Monte sur cette colline; laisse ton épouse -(car j'ai éteint ses yeux) dormir ici en bas, tandis que tu veilleras -pour la provision de l'avenir, comme tu dormis autrefois quand Ève fut -formée pour la vie.» - -Adam, plein de reconnaissance, lui répondit: - -«Monte; je te suis, guide sûr, dans le sentier où tu me conduis; et -sous la main du ciel je m'abaisse, quoiqu'elle me châtie. Je présente -mon sein au-devant du mal, en l'armant de souffrance pour vaincre et -gagner le repos acquis par le travail, si de la sorte j'y puis -atteindre.» - -Tous deux montent dans les visions de Dieu: c'était une montagne, la -plus haute du paradis, du sommet de laquelle l'hémisphère de la terre, -distinct à la vue, s'offrait étendu à la plus grande portée de la -perspective. Elle n'était pas plus haute, elle ne commandait pas une -plus large vue à l'entour, cette montagne sur laquelle (par une raison -différente) le tentateur transporta notre second Adam dans le désert -pour lui montrer tous les royaumes de la terre et leur gloire. - -Là, l'œil d'Adam pouvait dominer, quelque part qu'elles fussent -assises, les cités d'antique ou moderne renommée, les capitales des -empires les plus puissants, depuis les murs destinés pour Cambalu, -siège du Kan de Cathai, et depuis Samarcande, trône de Témir, près -de l'Oxus, jusqu'à Pékin, séjour des rois de la Chine; et de là -jusqu'à Agra et Lahor, du grand Mogol; descendant jusqu'à la -Chersonèse d'Or, ou bien vers le lieu qu'habitait jadis le Perse dans -Ecbatane, ou depuis dans Ispahan, ou vers Moscow, du czar de Russie, ou -dans Byzance soumise au sultan, né Turkestan. Son œil pouvait voir -encore l'empire de Négus jusqu'à Erecco, son port le plus éloigné, -et les plus petits rois maritimes de Montbaza, de Quiloa, de Melinde et -de Sofala qu'on croit être Ophir, jusqu'au royaume de Congo, et celui -d'Angola, le plus éloigné vers le Sud. De là depuis le fleuve Niger -jusqu'au mont Atlas, les royaumes d'Almanzor, de Fez, de Sus, de Maroc, -d'Alger et de Tremizen, et ensuite en Europe les lieux d'où Rome devait -dominer le monde. Peut-être vit-il aussi en esprit la riche Mexico, -siège de Montezume, et dans le Pérou, Cusco, siège plus riche -d'Atabalipa, et la Guyane non encore dépouillée, et dont la grande -cité est appelée El-Dorado par les enfants de Géryon. - -Mais pour de plus nobles spectacles, Michel enleva la taie formée sur -les yeux d'Adam par le fruit trompeur qui avait promis une vue plus -perçante. L'ange lui nettoya le nerf optique avec l'enfraise et la rue, -car il avait beaucoup à voir, et versa dans ses yeux trois gouttes de -l'eau du puits de vie. La vertu de ces collyres pénétra si avant, -même dans la partie la plus intérieure de la vue mentale, qu'Adam, -forcé alors de fermer les yeux, tomba, et tous ses esprits -s'engourdirent; mais l'ange gracieux le releva aussitôt par la main, et -rappela ainsi son attention: - -«Adam, ouvre maintenant les yeux, et vois d'abord les effets que ton -péché originel a opérés dans quelques-uns de ceux qui doivent -naître de toi, qui n'ont jamais ni touché à l'arbre défendu, ni -conspiré avec le serpent, ni péché de ton péché. Et cependant de ce -péché dérive la corruption qui doit produire des actions plus -violentes.» - -Adam ouvrit les yeux, et vit un champ: dans une partie de ce champ, -arable et labourée, étaient des javelles nouvellement moissonnées; -dans l'autre partie, des parcs et des pâturages de brebis: au milieu, -comme une borne d'héritage, s'élevait un autel rustique de gazon. Là -tout à l'heure un moissonneur, couvert de sueur, apporta les premiers -fruits de son labourage, l'épi vert et la gerbe jaune, non triés, et -comme ils s'étaient trouvés sous la main. Après lui un berger plus -doux vint, avec les premiers nés de son troupeau, les meilleurs et les -mieux choisis: alors les sacrifiant, il en étendit les entrailles et la -graisse parsemées d'encens sur du bois fendu, et il accomplit tous les -rites convenables. Bientôt un feu propice du ciel consuma son offrande -avec une flamme rapide et une fumée agréable; l'autre offrande ne fut -pas consumée, car elle n'était pas sincère: de quoi le laboureur -sentit une rage intérieure; et comme il causait avec le berger, il le -frappa au milieu de la poitrine d'une pierre qui lui fit rendre la vie: -il tomba et mortellement pâle, exhala son âme gémissante avec un -torrent de sang répandu. - -À ce spectacle, Adam fut épouvanté dans son cœur, et en hâte cria -à l'ange: - -«Oh! maître, quelque grand malheur est arrivé à ce doux homme qui -avait bien sacrifié! Est-ce ainsi que la piété et une dévotion pure -sont récompensées?» - -Michel, ému aussi, répliqua: - -«Ces deux-ci sont frères, Adam, et ils sortiront de tes reins: -l'injuste a tué le juste par envie de ce que le ciel avait accepté -l'offrande de son frère. Mais l'action sanguinaire sera vengée; et la -foi du juste approuvée ne perdra pas sa récompense, bien que tu le -voies ici mourir, se roulant dans la poussière et le sang caillé.» - -Notre premier père: - -«Hélas! pour quelle action! et par quelle cause! mais ai-je vu -maintenant la mort? Est-ce par ce chemin que je dois retourner à ma -poussière natale? Ô spectacle de terreur! mort difforme et affreuse à -voir! horrible à penser! combien horrible à souffrir!» - -Michel: - -«Tu as vu la mort sous la première forme dans laquelle elle s'est -montrée à l'homme; mais variées sont les formes de la mort, nombreux -les chemins qui conduisent à sa caverne effrayante; tous sont funestes. -Cependant cette caverne est plus terrible pour les sens à l'entrée, -qu'elle ne l'est au-dedans. Quelques-uns, comme tu l'as vu, mourront -d'un coup violent; quelques autres par le feu, l'eau, la famine; un bien -plus grand nombre par l'intempérance du boire et du manger, qui -produira sur la terre de cruelles maladies dont une troupe monstrueuse -va paraître devant toi, afin que tu puisses connaître quelles misères -l'inabstinence d'Ève apportera aux hommes.» - -Aussitôt parut devant ses yeux un lieu triste, infect, obscur, qui -ressemblait à un lazaret. Dans ce lieu étaient des multitudes de -malades, toutes les maladies qui causent d'horribles spasmes, de -déchirantes tortures, des défaillances de cœur, souffrant l'agonie, -les fièvres de toutes espèces, les convulsions, les épilepsies, les -cruels catarrhes, la pierre intestine, et l'ulcère, la colique aiguë, -la frénésie démoniaque, la mélancolie songeresse et la lunatique -démence, la languissante atrophie, le marasme, la peste qui moissonne -largement, les hydropisies, les asthmes et les rhumatismes qui brisent -les joints. Cruelles étaient les secousses, profonds les gémissements. -Le Désespoir, empressé de lit en lit, visitait les malades, et sur eux -la Mort triomphante brandissait son dard; mais elle différait de -frapper, quoique souvent invoquée par leurs vœux comme leur premier -bien et leur dernière espérance. - -Quel cœur de rocher aurait pu voir longtemps d'un œil sec un spectacle -si horrible? Adam ne le put, et il pleura, quoiqu'il ne fût pas né de -la femme: la compassion vainquit ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, -et pendant quelques moments le livra aux pleurs: jusqu'à ce que de plus -fermes pensées en modérèrent enfin l'excès. Recouvrant à peine la -parole, il renouvela ses plaintes. - -«Ô malheureuse espèce humaine! à quel abaissement descendue! à quel -misérable état réservée? mieux vaudrait n'être pas née! Pourquoi -la vie nous a-t-elle été donnée, si elle nous devait être ainsi -arrachée? plutôt, pourquoi nous a-t-elle été ainsi imposée? Qui, si -nous connaissions ce que nous recevons, ou voudrait accepter la vie -offerte, ou aussitôt ne demanderait à la déposer, content d'être -renvoyé en paix? L'image de Dieu, créée d'abord dans l'homme si belle -et si droite, quoique depuis fautive, peut-elle être ravalée à des -souffrances hideuses à voir, à des tortures inhumaines? Pourquoi, -l'homme retenant encore une partie de la ressemblance divine, ne -serait-il pas affranchi de ces difformités? pourquoi n'en serait-il pas -exempté, par égard pour l'image de son Créateur?» - -«L'image de leur Créateur, répondit Michel, s'est retirée d'eux, -quand ils se sont avilis eux-mêmes pour satisfaire des appétits -déréglés; ils prirent alors l'image de celui qu'ils servaient, du -vice brutal qui principalement induisit Ève au péché. C'est pour cela -que leur châtiment est si abject; ils ne défigurent pas la -ressemblance de Dieu, mais la leur; ou si cette ressemblance est par -eux-mêmes effacée lorsqu'ils pervertissent les règles saintes de la -pure nature en maladie dégoûtante, ils sont punis convenablement, -puisqu'ils n'ont pas respecté en eux-mêmes l'image de Dieu.» - -«Je reconnais que cela est juste, dit Adam, et je m'y soumets; mais -n'est-il d'autre voie que ces pénibles sentiers pour arriver à la mort -et nous mêler à notre poussière consubstantielle?» - -«Il en est une, dit Michel, si tu observes la règle: rien de trop; -règle enseignée par la tempérance dans ce que tu manges et bois; -cherchant une nourriture nécessaire et non de gourmandes délices: -jusqu'à ce que les années reviennent nombreuses sur ta tête, -puisses-tu vivre ainsi, jusqu'à ce que, comme un fruit mûr, tu tombes -dans le sein de ta mère, ou que tu sois cueilli avec facilité, non -arraché avec rudesse, étant mûr pour la mort: ceci est le vieil âge. -Mais alors tu survivras à ta jeunesse, à ta force, à ta beauté -devenue fanée, faible et grise. Alors tes sens émoussés perdront tout -goût de plaisir pour ce que tu as. Au lieu de ce souffle de jeunesse, -de gaieté et d'espérance, circulera dans ton sang une vapeur -mélancolique, froide et stérile, pour appesantir tes esprits et -consumer enfin le baume de ta vie.» - -Notre grand ancêtre: - -«Désormais je ne fuis point la mort, ni ne voudrais prolonger beaucoup -ma vie, incliné plutôt à m'enquérir comment je puis le plus -doucement et le plus aisément quitter cet incommode fardeau qu'il me -faudra porter jusqu'au jour marqué pour le rendre, et attendre avec -patience ma dissolution!» - -Michel répliqua: - -«N'aime ni ne hais ta vie: mais ce que tu vivras, vis-le bien. Ta vie -sera-t-elle longue ou courte? laisse faire au ciel! Prépare-toi -maintenant à un autre spectacle.» - -Adam regarda, et il vit une plaine spacieuse, couverte de tentes de -différentes couleurs; près de quelques-unes paissaient des troupeaux -de bétail. De plusieurs autres on entendait s'élever le son -d'instruments qui produisaient les mélodieux accords de la harpe et de -l'orgue: on voyait celui qui faisait mouvoir les touches et les cordes; -sa main légère par toutes les proportions, volait inspirée en bas et -en haut, et poursuivait en travers la fugue sonore. - -Dans un autre endroit se tenait un homme qui, travaillant à la forge, -avait fondu deux massifs blocs de fer et de cuivre; (soit qu'il les eût -trouvés là où un incendie fortuit avait consumé les bois sur une -montagne ou dans une vallée, embrasement descendu dans les veines de la -terre, et de là faisant couler la matière brûlante par la bouche de -quelque cavité; soit qu'un torrent eût dégagé ces masses de dessous -la terre): l'homme versa le minéral liquide dans des moules exprès -préparés: il en forma d'abord ses propres outils, ensuite ce qui -pouvait être façonné par la fonte ou gravé en métal. - -Après ces personnages, mais du côté le plus rapproché d'eux, des -hommes d'une espèce différente, du sommet des montagnes voisines, leur -séjour ordinaire, descendirent dans la plaine: par leurs manières ils -semblaient des hommes justes, et toute leur étude les portait à adorer -Dieu en vérité, à connaître ses ouvrages non cachés, et ces choses -qui peuvent maintenir la liberté et la paix parmi les hommes. - -Ils n'eurent pas longtemps marché dans la plaine, quand voici venir des -tentes une volée de belles femmes, richement parées de pierreries et -de voluptueux atours: elles chantaient sur la harpe de douces et -amoureuses ballades, et s'avançaient en dansant. Les hommes, quoique -graves, les regardèrent et laissèrent leurs yeux errer sans frein; -pris tout d'abord au filet amoureux ils aimèrent, et chacun choisit -celle qu'il aimait: ils s'entretinrent d'amour jusqu'à ce que l'étoile -du soir, avant-coureur de l'amour, parut. Alors, pleins d'ardeur, ils -allument la torche nuptiale et ordonnent d'invoquer l'hymen, pour la -première fois aux cérémonies du mariage invoqué alors: de fête et -de musique toutes les tentes retentissent. - -Cette entrevue si heureuse, cette rencontre charmante d'amour et de -jeunesse, non perdues; ces chants, ces guirlandes, ces fleurs, ces -agréables symphonies, attachent le cœur d'Adam (promptement incliné -à se rendre à la volupté, penchant de la nature!); sur quoi il -s'exprime de cette manière: - -«Ô toi qui m'as véritablement ouvert les yeux, premier ange béni, -cette vision me paraît bien meilleure et présage plus d'espérance de -jours pacifiques que les deux visions précédentes: celles-là étaient -des visions de haine et de mort, ou de souffrances pires: ici la nature -semble remplie dans toutes ses fins.» - -Michel: - -«Ne juge point de ce qui est meilleur par le plaisir, quoique -paraissant convenir à la nature: tu es créé pour une plus noble fin, -une fin sainte et pure, conformité divine. - -«Ces tentes que tu vois si joyeuses sont les tentes de la méchanceté, -sous lesquelles habitera la race de celui qui tua son frère. Ces hommes -paraissent ingénieux dans les arts qui polissent la vie, inventeurs -rares; oublieux de leur Créateur, quoique enseignés de son Esprit; -mais ils ne reconnaissent aucun de ses dons; toutefois ils engendreront -une superbe race: car cette belle troupe de femmes que tu as vues, qui -semblaient des divinités, si enjouées, si attrayantes, si gaies, sont -cependant vides de ce bien, dans lequel consiste l'honneur domestique de -la femme, et sa principale gloire; nourries et accomplies seulement pour -le goût d'une appétence lascive, pour chanter, danser, se parer, -remuer la langue, et rouler les yeux. Cette sobre race d'hommes, dont -les vies religieuses leur avaient acquis le titre d'enfants de Dieu, -sacrifieront ignoblement toute leur vertu, toute leur gloire, aux -amorces et aux sourires de ces belles athées; ils nagent maintenant -dans la joie, et ils nageront avant peu dans un plus large abîme: ils -rient, et pour ce rire, la terre avant peu versera un monde de pleurs.» - -Adam, privé de sa courte joie: - -«Ô pitié! ô honte! que ceux qui pour bien vivre débutèrent si -parfaitement, se jettent à l'écart, suivent des sentiers détournés, -ou défaillent à moitié chemin! Mais je vois toujours que le malheur -de l'homme tient de la même cause: il commence à la femme.» - -«Il commence, dit l'Ange, à la mollesse efféminée de l'homme qui -aurait dû mieux garder son rang par la sagesse, et par les dons -supérieurs qu'il avait reçus. Mais à présent prépare-toi pour une -autre scène.» - -Adam regarda, et il vit un vaste territoire déployé devant lui, -entrecoupé de villages et d'ouvrages champêtres: cités pleines -d'hommes avec des portes et des tours élevées, concours de peuple en -armes, visages hardis menaçant la guerre, géants aux grands os et -d'une entreprenante audace! Ceux-ci manient leurs armes, ceux-là -domptent le coursier écumant: isolés ou rangés en ordre de bataille, -cavaliers et fantassins, ne sont pas là pour une montre oisive. - -D'un côté, un détachement choisi amène du fourrage, un troupeau de -gros bétail, de beaux bœufs et de belles vaches, enlevés des gras -pâturages, ou une multitude laineuse, des brebis et leurs bêlants -agneaux butinés dans la plaine. Le berger échappe à peine avec la -vie, mais il appelle au secours; de là une rencontre sanglante. Dans -une cruelle joute les escadrons se joignent: là où ils paissaient tout -à l'heure, les troupeaux sont maintenant dispersés avec les carcasses -et les armes, sur le sol sanglant changé en désert. - -D'autres guerriers campés mettent le siège devant une forte cité; ils -l'assaillent par la batterie, l'escalade et la mine: du haut des murs -les assiégés se défendent avec le dard et la javeline, avec des -pierres et un feu de soufre: de part et d'autre carnage et faits -gigantesques. - -Ailleurs les hérauts qui portent le sceptre convoquent le conseil aux -portes d'une ville: aussitôt des hommes graves et à tête grise, -confondus avec des guerriers, s'assemblent: des harangues sont -entendues; mais bientôt elles éclatent en opposition factieuse; enfin -se levant, un personnage de moyen âge, éminent par son sage maintien, -parle beaucoup de droit et de tort, d'équité, de religion, de -vérité, et de paix, et de jugement d'en haut. Vieux et jeunes le -frondent; ils l'eussent saisi avec des mains violentes, si un nuage -descendant ne l'eût enlevé sans être vu du milieu de la foule. Ainsi -procédaient la force, et l'oppression et la loi de l'épée dans toute -la plaine, et nul ne trouvait un refuge. - -Adam était tout en pleurs; vers son guide il tourne gémissant, et -plein de tristesse: - -«Oh! qui sont ceux-ci? Des ministres de la mort, non des hommes, eux -qui distribuent ainsi la mort inhumainement aux hommes, et qui -multiplient dix mille fois le péché de celui qui tua son frère. Car -de qui font-ils un tel massacre, sinon de leurs frères? Hommes, ils -égorgent des hommes! Mais quel était ce juste qui, si le ciel ne -l'eût sauvé, eût été perdu dans toute sa droiture?» - -Michel: - -«Ceux-ci sont le fruit de ces mariages mal assortis que tu as vus, dans -lesquels le bon est appareillé au mauvais qui d'eux-mêmes abhorrent de -s'unir; mêlés par imprudence, ils ont produit ces enfantements -monstrueux de corps ou d'esprit. Tels seront ces géants, hommes de -haute renommée; car dans ces jours, la force seule sera admirée, et -s'appellera valeur et héroïque vertu: vaincre dans les combats, -subjuguer les nations, rapporter les dépouilles d'une infinité -d'hommes massacrés, sera regardé comme le faîte le plus élevé de la -gloire humaine; et pour la gloire obtenue du triomphe, seront réputés -conquérants, patrons de l'espèce humaine, dieux et fils de dieux, -ceux-là qui seraient nommés plus justement destructeurs et fléaux des -hommes. Ainsi s'obtiendront la réputation, la renommée sur la terre; -et ce qui mériterait le plus la gloire, restera caché dans le silence. -Mais lui, ce septième de tes descendants que tu as vu, l'unique juste -dans un monde pervers, pour cela haï, pour cela obsédé d'ennemis, -parce qu'il a seul osé être juste et annoncer cette odieuse vérité -que Dieu viendrait les juger avec ses saints; lui, le Très-Haut l'a -fait ravir par des coursiers ailés sur une nue embaumée; il l'a reçu -pour marcher avec Dieu dans la haute voie du salut, dans les régions de -bénédiction, exempt de mort. Afin de te montrer quelle récompense -attend les bons, quelle punition les méchants, dirige ici à présent -tes regards et contemple.» - -Adam regarda, et il vit la face des choses entièrement changée: la -gorge de bronze de la guerre avait cessé de rugir; tout alors était -devenu folâtrerie et jeu, luxure et débauche, fête et danse, mariage -ou prostitution au hasard, rapt ou adultère partout où une belle -femme, venant à passer, amorçait les hommes; de la coupe des plaisirs -sortirent des discordes civiles. À la fin un personnage vénérable -vint parmi eux, leur déclara la grande aversion qu'il avait de leurs -actions, et protesta contre leurs voies. Il fréquentait souvent leurs -assemblées où il ne rencontrait que triomphes ou fêtes, et il leur -prêchait la conversion et le repentir, comme à des âmes emprisonnées -sous le coup d'arrêts imminents: mais le tout en vain! Quand il vit -cela, il cessa ses remontrances, et transporta ses tentes au loin. - -Alors, abattant sur la montagne de hautes pièces de charpente, il -commença à bâtir un vaisseau d'une étrange grandeur; il le mesura -par coudées en longueur, largeur et hauteur. Il l'enduisit de bitume, -et dans un côté il pratiqua une porte. Il le remplit en quantité de -provisions pour l'homme et les animaux. Quand, voici un étrange -prodige! chaque espèce d'animaux, d'oiseaux et de petits insectes -vinrent sept et par paires, et entrèrent dans l'arche comme ils en -avaient reçu l'ordre. Le père et ses trois fils et leurs quatre femmes -entrèrent les derniers, et Dieu ferma la porte. - -En même temps le vent du midi s'élève, et avec ses noires ailes -volant au large, il rassemble toutes les nuées de dessous le ciel. À -leur renfort les montagnes envoient vigoureusement les vapeurs et les -exhalaisons sombres et humides, et alors le firmament épaissi se tient -comme un plafond obscur: en bas se précipite la pluie impétueuse, et -elle continua jusqu'à ce que la terre ne fût plus vue. L'arche -flottante nagea soulevée, et en sûreté avec le bec de sa proue, alla -luttant contre les vagues. L'inondation monta par-dessus toutes les -autres habitations qui roulèrent avec toute leur pompe au fond sous -l'eau. La mer couvrit la mer, mer sans rivages! Dans les palais, où peu -auparavant régnait le luxe, les monstres marins mirent bas et -s'établèrent. Du genre humain naguère si nombreux, tout ce qui reste -surnage embarqué dans un petit vaisseau. - -Combien tu souffris alors, ô Adam, de voir la fin de toute ta -postérité, fin si triste, dépopulation! Toi-même autre déluge, -déluge de chagrins et de larmes, toi aussi fus noyé et toi aussi -abîmé comme tes fils, jusqu'à ce que par l'ange doucement relevé, tu -te tins debout enfin, bien que désolé, comme quand un père pleure ses -enfants tous à sa vue détruits à la fois; à peine tu pus exprimer -ainsi ta plainte à l'ange: - -«Ô visions malheureusement prévues! mieux j'aurais vécu ignorant de -l'avenir! je n'aurais eu du mal que ma seule part: c'est assez de -supporter le lot de chaque jour. À présent ces peines qui, divisées, -sont le fardeau de plusieurs siècles, pèsent à la fois sur moi par ma -connaissance antérieure; elles obtiennent une naissance prématurée -afin de me tourmenter avant leur existence, par l'idée de ce qu'elles -seront. Que nul homme ne cherche désormais à savoir d'avance ce qui -arrivera à lui ou à ses enfants; il peut se tenir bien assuré du mal -que sa prévoyance ne peut prévenir; et le mal futur il ne le sentira -pas moins pénible à supporter en appréhension qu'en réalité; mais -ce soin est à présent inutile, il n'y a plus d'hommes à avertir! Ce -petit nombre échappé sera consumé à la longue par la famine et les -angoisses, en errant dans ce désert liquide. J'avais espéré, quand la -violence et la guerre eurent cessé sur la terre, que tout alors irait -bien, que la paix couronnerait l'espèce humaine d'une longue suite -d'heureux jours. Mais j'étais bien trompé; car, je le vois maintenant, -la paix ne corrompt pas moins que la guerre ne dévaste. Comment en -arrive-t-il de la sorte? apprends-le-moi, céleste guide, et dis si la -race des hommes doit ici finir.» - -Michel: - -«Ceux que tu as vus dernièrement en triomphe et dans une luxurieuse -opulence, sont ceux que tu vis d'abord faisant des actes d'éminente -prouesse et de grands exploits, mais ils étaient vides de la véritable -vertu. Après avoir répandu beaucoup de sang, commis beaucoup de -ravages pour subjuguer les nations, et acquis par là dans le monde une -grande renommée, de hauts titres et un riche butin, ils ont changé -leur carrière en celle du plaisir, de l'aisance, de la paresse, de la -crapule et de la débauche, jusqu'à ce qu'enfin l'incontinence et -l'orgueil aient fait naître, de l'amitié, d'hostiles actions dans la -paix. - -«Les vaincus aussi et les esclaves par la guerre avec leur liberté -perdue, perdront toute vertu et la crainte de Dieu, auprès de qui leur -hypocrite piété dans la cruelle contention des batailles ne trouvera -point de secours contre les envahisseurs. Par cette raison refroidis -dans leur zèle, ils ne songeront plus désormais qu'à vivre -tranquilles, mondains ou dissolus avec ce que leurs maîtres leur -laisseront pour en jouir. Car la terre produira toujours plus qu'assez -pour mettre à l'épreuve la tempérance. Ainsi tout dégénérera, tout -se dépravera. La justice et la tempérance, la vérité et la foi, -seront oubliées! Un homme sera excepté, fils unique de lumière dans -un siècle de ténèbres, bon malgré les exemples, malgré les amorces, -les coutumes et un monde irrité. Sans craindre le reproche et le -mépris ou la violence, il avertira les hommes de leurs iniques voies; -il tracera devant eux les sentiers de la droiture beaucoup plus sûrs et -pleins de paix, leur annonçant la colère prête à visiter leur -impénitence; et il se retirera d'entre eux insulté, mais aux regards -de Dieu le seul homme juste vivant. - -«Par son ordre il bâtira une arche merveilleuse (comme tu l'as vu) -pour se sauver lui et sa famille du milieu d'un monde dévoué à un -naufrage universel. Il ne sera pas plutôt logé dans l'arche et à -couvert avec les hommes et les animaux choisis pour la vie, que toutes -les cataractes du ciel s'ouvrant verseront la pluie jour et nuit sur la -terre, tous les réservoirs de l'abîme crèveront et enfleront l'Océan -qui usurpera tous les rivages, jusqu'à ce que l'inondation s'élève -au-dessus des plus hautes montagnes. - -«Alors ce mont du paradis sera emporté par la puissance des vagues; -hors de sa place, poussé par le débordement cornu, dépouillé de -toute sa verdure, et ses arbres en dérive, il descendra vers le grand -fleuve jusqu'à l'ouverture du golfe, et là il prendra racine; île -salée et nue, hantise des phoques, des orques et des mouettes au cri -perçant. Ceci doit t'apprendre que Dieu n'attache la sainteté à aucun -lieu, si elle n'y est apportée par les hommes qui le fréquentent ou -l'habitent. Et regarde maintenant ce qui doit s'en suivre.» - -Adam regarda, et il vit l'arche flotter sur l'amas des eaux qui -maintenant s'abaissait, car les nuages avaient fui, chassés par un vent -aigu du nord qui, soufflant sec, ridait la face du déluge à mesure -qu'il se desséchait. Le soleil clair sur son miroir liquide, dardait -ses chauds regards et buvait largement la fraîche vague, comme ayant -soif: ce qui fit que d'un lac immobile, les eaux, en rétrécissant leur -inondation, devinrent un ebbe agile qui se déroba d'un pas léger vers -l'abîme, lequel avait maintenant baissé ses écluses, comme le ciel -fermé ses cataractes. - -L'arche ne flotte plus; mais elle paraît atterrie et fixée fortement -au sommet de quelque haute montagne. À présent les cimes des collines -apparaissent comme des rochers; les courants rapides conduisent à grand -bruit leur furieuse marée dans la mer qui se retire. Aussitôt s'envole -de l'arche un corbeau, et après lui une colombe, plus sûre messagère, -envoyée une fois et derechef pour découvrir quelque arbre verdoyant, -ou quelque terre sur laquelle elle pût poser son pied: revenue la -seconde fois, elle rapporte dans son bec un rameau d'olivier, signe -pacifique. Bientôt la terre paraît sèche et l'antique père descend -de son arche avec, toute sa suite. Alors, plein de gratitude levant ses -mains et ses pieux regards vers le ciel, il vit sur sa tête un nuage de -rosée, et dans ce nuage un arc remarquable par trois bandes de -brillantes couleurs, annonçant la paix de Dieu et une alliance -nouvelle. À cette vue, le cœur d'Adam, auparavant si triste, -grandement se réjouit, et il éclate ainsi dans sa joie: - -«Ô toi, qui peux offrir les choses futures comme étant présentes, -instructeur céleste, je renais à cette dernière vision, assuré que -l'homme vivra avec toutes les créatures, et que leur race sera -conservée. Je gémis beaucoup moins à présent de la destruction d'un -monde entier d'enfants coupables, que je ne me réjouis de trouver un -homme si parfait et si juste, que Dieu ait daigné faire sortir un autre -monde de cet homme, et oublier sa colère. Mais dis-moi ce que -signifient ces bandes colorées dans le ciel, dessinées comme le -sourcil de Dieu apaisé? Servent-elles comme une hart fleurie à lier -les fluides bords de cette même nuée d'eau, de peur qu'elle ne se -dissolve encore, et n'inonde la terre?» - -L'archange: - -«Ingénieusement tu as conjecturé: oui, Dieu a bien voulu calmer sa -colère, quoiqu'il se soit dernièrement repenti d'avoir créé l'homme -dépravé; il s'était affligé dans son cœur; lorsque abaissant ses -regards il avait vu la terre entière remplie de violence, et toute -chair corrompant ses voies. Cependant les méchants écartés, un homme -juste trouve tellement grâce à ses yeux qu'il s'apaise et n'efface pas -du monde le genre humain; il fait la promesse de ne jamais détruire -encore la terre par un déluge, de ne laisser jamais l'Océan franchir -ses bornes, ni la pluie noyer le monde avec l'homme et les animaux -dedans; mais quand il ramènera un nuage sur la terre, il y placera son -arc de triple couleur, afin qu'on le regarde et qu'il rappelle son -alliance à l'esprit. Le jour et la nuit, le temps de la semaille et de -la moisson, la chaleur et la blanche gelée suivront leurs cours, -jusqu'à ce que le feu purifie toutes les choses nouvelles, avec le ciel -et la terre où le juste habitera.» - - - - -LIVRE DOUZIÈME - - -ARGUMENT - - -L'ange Michel continue de raconter ce qui arrivera depuis le déluge. -Quand il est question d'Abraham, il en vient à expliquer par degrés -quel sera celui de la race de la femme promis à Adam et à Ève dans -leur chute: son incarnation, sa mort, sa résurrection et son ascension. -État de l'Église jusqu'à son second avènement. Adam, grandement -satisfait et rassuré par ces récits et ces promesses, descend de la -montagne avec Michel. Il éveille Ève, qui avait dormi pendant tout ce -temps-là, mais que des songes paisibles avaient disposée à la -tranquillité d'esprit et à la soumission. Michel les conduit tous deux -par la main hors du paradis, l'épée flamboyante s'agitant derrière -eux, et les chérubins prenant leur station pour garder le lieu. - - - - -Comme un voyageur qui, dans sa route, s'arrête à midi, quoique pressé -d'arriver, ainsi l'archange fit une pause entre le monde détruit et le -monde réparé, dans la supposition qu'Adam avait peut-être quelque -chose à exprimer. Il reprit ensuite son discours par une douce -transition: - -«Ainsi tu as vu un monde commencer et finir, et l'homme sortir comme -d'une seconde souche. Tu as encore beaucoup à voir; mais je m'aperçois -que ta vue mortelle défaut. Les objets divins doivent nécessairement -affaiblir et fatiguer les sens humains. Dorénavant je te raconterai ce -qui doit advenir; écoute donc avec une application convenable, et sois -attentif. - -«Tant que cette seconde race des hommes sera peu nombreuse, et tant que -la crainte du jugement passé demeurera fraîche dans leur esprit, -craignant la Divinité, ayant quelque égard à ce qui est juste et -droit, ils régleront leur vie et multiplieront rapidement. Ils -laboureront la terre, recueilleront d'abondantes récoltes de blé, de -vin, d'huile, et sacrifiant souvent de leurs troupeaux un taureau, un -agneau, un chevreau avec de larges libations de vin, et des fêtes -sacrées, ils passeront leurs jours dans une innocente joie; ils -habiteront longtemps en paix par familles et tribus sous le sceptre -paternel, jusqu'à ce qu'il s'élève un homme d'un cœur fier et -ambitieux, qui (non satisfait de cette égalité belle, fraternel état) -voudra s'arroger une injuste domination sur ses frères, et ôter -entièrement à la concorde et à la loi de la nature la possession de -la terre. Il fera la chasse (les hommes, non les bêtes, seront sa -proie) par la guerre et les pièges ennemis à ceux qui refuseront de se -soumettre à son tyrannique empire. De là il sera appelé un fort -chasseur devant le Seigneur, prétendant tenir ou du ciel ou en dépit -du ciel, cette seconde souveraineté; son nom dérivera de la -rébellion, quoique de rébellion il accusera les autres. - -«Cet homme, avec une troupe qu'une égale ambition unit à lui, ou sous -lui, pour tyranniser, marchant d'Éden vers l'occident, trouvera une -plaine où un gouffre noir et bitumineux, bouche de l'enfer, bouillonne -en sortant de la terre. Avec des briques et avec cette matière, ces -hommes se préparent à bâtir une ville et une tour dont le sommet -puisse atteindre le ciel et leur faire un nom, de peur que, dispersés -dans les terres étrangères, leur mémoire ne soit perdue, sans se -soucier que leur renommée soit bonne ou mauvaise. Mais Dieu, qui sans -être vu descend souvent pour visiter les hommes et qui se promène dans -leurs habitations afin d'observer leurs œuvres, les apercevant -bientôt, vient en bas considérer leur cité avant que la tour -offusquât les tours du ciel. Par dérision il met sur leurs langues, un -esprit de variété pour effacer tout à fait leur langage naturel, et -pour semer à sa place un bruit discordant de mots inconnus. Aussitôt -un hideux babil se propage parmi les architectes; ils s'appellent les -uns les autres sans s'entendre, jusqu'à ce qu'enroués, et tous en -fureur comme étant bafoués, ils se battent. Une grande risée fut dans -le ciel en voyant le tumulte étrange et en entendant la rumeur: ainsi -la ridicule bâtisse fut abandonnée et l'ouvrage nommée Confusion.» - -Alors Adam, paternellement affligé: - -«Ô fils exécrable! aspirer à s'élever au-dessus de ses frères, -s'attribuant une autorité usurpée qui n'est pas donnée de Dieu! -L'Éternel nous accorda seulement une domination absolue sur la bête, -le poisson et l'oiseau; nous tenons ce droit de sa concession; mais il -n'a pas fait l'homme seigneur des hommes; se réservant ce titre à -lui-même, il a laissé ce qui est humain libre de ce qui est humain. -Mais cet usurpateur ne s'arrête pas à son orgueilleux empiétement sur -l'homme: sa tour prétend défier et assiéger Dieu: homme misérable! -Quelle nourriture ira-t-il porter si haut, pour s'y soutenir lui et sa -téméraire armée, là au-dessus des nuages, où l'air subtil ferait -languir ses entrailles grossières, et l'affamerait de respiration, -sinon de pain?» - -Michel: - -«Tu abhorres justement ce fils qui apportera un pareil trouble dans -l'état tranquille des hommes, en s'efforçant d'asservir la liberté -rationnelle. Toutefois apprends de plus que depuis ta faute originelle, -la vraie liberté a été perdue; cette liberté jumelle de la droite -raison, habite toujours avec elle, et hors d'elle n'a point d'existence -divisée: aussitôt que la raison dans l'homme est obscurcie ou non -obéie, les désirs désordonnés et les passions vives saisissent -l'empire de la raison, et réduisent en servitude l'homme, jusque alors -libre. Conséquemment, puisque l'homme permet au dedans de lui-même, à -d'indignes pouvoirs de régner sur la raison libre, Dieu, par un juste -arrêt, l'assujettit au-dehors à de violents maîtres qui souvent aussi -asservissent indûment son extérieure liberté: il faut que la tyrannie -soit, quoique le tyran n'ait point d'excuse. Cependant quelquefois les -nations tomberont si bas au-dessous de la vertu (qui est la raison) que -non l'injustice, mais la justice, et quelque fatale malédiction -annexée, les privera de leur liberté extérieure, leur liberté -intérieure étant perdue: témoin le fils irrévérent de celui qui -bâtit l'arche, lequel, pour l'affront qu'il fit à son père, entendit -contre sa vicieuse race cette pesante malédiction: _Tu seras l'esclave -des esclaves._ - -«Ainsi ce dernier monde, comme le premier, ira sans cesse de mal en -pis, jusqu'à ce que Dieu, fatigué enfin de leurs iniquités, retire sa -présence du milieu d'eux, et détourne ses saints regards résolu -d'abandonner désormais les hommes à leurs propres voies corrompues, et -de se choisir parmi toutes les nations un peuple de qui il sera -invoqué, un peuple à naître d'un homme plein de foi. Cet homme, -résident encore sur les bords de l'Euphrate, aura été élevé dans -l'idolâtrie. - -«Oh! pourras-tu croire que les hommes, tandis que le patriarche sauvé -du déluge existait encore, soient devenus assez stupides pour -abandonner le Dieu vivant, pour s'abaisser à adorer comme dieux leurs -propres ouvrages de bois et de pierre! Cependant le Très-Haut daignera, -par une vision, appeler cet homme de la maison de son père, du milieu -de sa famille et des faux dieux, dans une terre, qu'il lui montrera: il -fera sortir de lui un puissant peuple et répandra sur lui sa -bénédiction, de façon que dans sa race toutes les nations seront -bénies. - -«Il obéit ponctuellement; il ne connaît point la terre où il va, -cependant il croit ferme. Je le vois (mais tu ne le peux voir) avec -quelle foi il laisse ses dieux, ses amis, son sol natal, Ur de Chaldée; -il passe maintenant le gué à Haran; après lui marche une suite -embarrassante de bestiaux, de troupeaux et de nombreux serviteurs: il -n'erre pas pauvre, mais il confie toute sa richesse à Dieu qui -l'appelle dans une terre inconnue. Maintenant il atteint Chanaan: je -vois ses tentes plantées aux environs de Sichem et dans la plaine -voisine de Moreh: là il reçoit la promesse du don de toute cette terre -à sa postérité, depuis Hamath, au nord, jusqu'au désert, au sud -(j'appelle ces lieux par leurs noms, quoiqu'ils soient encore sans -noms): depuis Hermon au levant, jusqu'à la grande mer occidentale. Ici -le mont Hermon; là la mer. Regarde chaque lieu en perspective comme je -te les indique de la main: sur le rivage, le mont Carmel; ici le fleuve -à deux sources, le Jourdain, vraie limite à l'orient; mais les fils de -cet homme habiteront à Senir cette longue chaîne de collines. - -«Pèse ceci: toutes les nations de la terre seront bénies dans la race -de cet homme. Par cette race est désigné ton grand libérateur, qui -écrasera la tête du serpent, ce qui te sera bientôt plus clairement -révélé. - -«Ce patriarche béni (qui dans un temps prescrit sera appelé le -fidèle Abraham) laissera un fils, et de ce fils un petit-fils, égal à -lui en foi, en sagesse et en renom. Le petit-fils, avec ses douze -enfants, part de Chanaan pour une terre, appelée Égypte dans la suite, -que divise le fleuve le Nil. Vois où ce fleuve coule et se décharge -dans la mer par sept embouchures. Le père vient habiter cette terre -dans un temps de disette, invité par un de ses plus jeunes enfants, -fils que de dignes actions ont élevé au second rang dans ce royaume de -Pharaon. - -«Il meurt, et laisse sa postérité qui devient une nation. Cette -nation maintenant accrue cause de l'inquiétude à un nouveau roi qui -cherche à arrêter leur accroissement excessif, comme aubains trop -nombreux: pour cela, contre les droits de l'hospitalité, de ses hôtes -il fait des esclaves, et met à mort leurs enfants mâles; jusqu'à ce -que deux frères (ces deux frères, nommés Moïse et Aaron) soient -suscités de Dieu pour tirer ce peuple de la captivité, pour le -reconduire avec gloire et chargé de dépouilles vers leur terre -promise. - -«Mais d'abord le tyran sans loi (qui refuse de reconnaître leur Dieu -ou d'avoir égard à son message) doit y être forcé par des signes et -des jugements terribles: les fleuves doivent être convertis en sang qui -n'aura point été versé; les grenouilles, la vermine, les moucherons -doivent remplir tout le palais du roi et remplir tout le pays de leur -intrusion dégoûtante. Les troupeaux du roi doivent mourir du tac et de -la contagion; les tumeurs et les ulcères doivent boursoufler toute sa -chair et toute celle de son peuple; le tonnerre mêlé de grêle, la -grêle mêlée de feu, doivent déchirer le ciel d'Égypte et -tourbillonner sur la terre, dévorant tout, là où ils roulent. Ce -qu'ils ne dévoreront pas en herbe, fruit ou graine, doit être mangé -d'un nuage épais de sauterelles descendues en fourmilière et ne -laissant rien de vert sur la terre. L'obscurité doit faire disparaître -toutes les limites (palpable obscurité), et effacer trois jours; enfin, -d'un coup de minuit tous les premiers-nés d'Égypte doivent être -frappés de mort. - -«Ainsi dompté par dix plaies, le dragon du fleuve se soumet enfin à -laisser aller les étrangers, et souvent humilie son cœur obstiné, -mais comme la glace toujours plus durcie après le dégel. Dans sa rage -poursuivant ceux qu'il avait naguère congédiés, la mer l'engloutit -avec son armée, et laisse passer les étrangers comme sur un terrain -sec entre deux murs de cristal. Les vagues, tenues en respect par la -verge de Moïse, demeurent ainsi divisées jusqu'à ce que le peuple -délivré ait gagné leur rivage. Tel est le prodigieux pouvoir que Dieu -prêtera à son prophète, quoique toujours présent de son ange qui -marchera devant ses peuples dans une nuée, et dans une colonne de feu; -le jour une nuée, la nuit une colonne de feu, afin de les guider dans -leur voyage et d'écarter derrière eux le roi obstiné qui les -poursuit. Le roi les poursuivra toute la nuit, mais les ténèbres -s'interposent et les défendent de son approche jusqu'à la veille du -matin. Alors Dieu, regardant entre la colonne de feu et la nue, -troublera les ennemis et brisera les roues de leurs chariots; quand -Moïse, par ordre, étend encore une fois sa verge puissante sur la mer; -la mer obéit à sa verge: les vagues retombent sur les bataillons de -l'Égypte, et ensevelissent leur guerre. - -«La race choisie et délivrée s'avance du rivage vers Chanaan à -travers l'inhabité désert; elle ne prend pas le chemin le plus court, -de peur qu'en entrant chez les Chananéens alarmés, la guerre ne -l'effraye, elle inexpérimentée, et que la crainte ne la fasse -retourner en Égypte préférant une vie inglorieuse dans la servitude; -car la vie inaccoutumée aux armes est plus douce au noble et au non -noble, quand la témérité ne les conduit pas. - -«Ce peuple gagnera encore ceci par son séjour dans la vaste solitude: -il y fondera son gouvernement et choisira parmi les douze tribus son -grand sénat pour commander selon les lois prescrites. Du mont Sinaï -(dont le sommet obscur tremblera à la descente de Dieu) Dieu, -lui-même, au milieu du tonnerre, des éclairs et du bruit éclatant des -trompettes, donnera des lois à ce peuple. Une partie de ces lois -appartiendra à la justice civile, une autre partie aux cérémonies -religieuses du sacrifice; ces cérémonies apprendront à connaître par -des types et des ombres celui qui, de cette race, est destiné à -écraser le serpent, et les moyens par lesquels il achèvera la -délivrance du genre humain. - -«Mais la voix de Dieu est terrible à l'oreille mortelle: les tribus -choisies le supplient de faire connaître sa volonté par Moïse et de -cesser la terreur; il accorde ce qu'elles implorent, instruites qu'on ne -peut avoir accès auprès de Dieu sans médiateur, de qui Moïse remplit -alors la haute fonction en figure, afin de préparer la voie à un plus -grand Médiateur dont il prédira le jour; et tous les prophètes, -chacun dans leur âge, chanteront le temps du grand Messie. - -«Ces lois et ces rites établis, Dieu se plaira tant aux hommes -obéissants à sa volonté, qu'il daignera placer au milieu d'eux son -tabernacle, pour que le Saint et l'Unique habite avec les hommes -mortels. Dans la forme qu'il a prescrite, un sanctuaire de cèdre est -fabriqué et revêtu d'or. Dans ce sanctuaire est une arche, et dans -cette arche, son témoignage, titre de son alliance. Au-dessus s'élève -le trône d'or de la miséricorde, entre les ailes de deux brillants -chérubins. Devant lui brûlent sept lampes, représentant, comme dans -un zodiaque, les flambeaux du ciel. Sur la tente reposera un nuage -pendant le jour, un rayon de feu pendant la nuit, excepté quand les -tribus seront en marche. Et conduites par l'ange du Seigneur, elles -arrivent enfin à la terre promise à Abraham et à sa race. - -«Le reste serait trop long à te raconter: combien de batailles -livrées, combien de rois domptés et de royaumes conquis; comment le -soleil s'arrêtera immobile, un jour entier, au milieu du ciel, et -retardera la course ordinaire de la nuit, à la voix d'un homme -disant:--«Soleil, arrête-toi sur Gabaon, et toi, lune, sur la vallée -d'Ajalon, jusqu'à ce que Israël ait vaincu.»--Ainsi s'appellera le -troisième descendant d'Abraham, fils d'Isaac, et de lui ce nom passera -à sa postérité, qui sera victorieuse ainsi de Chanaan.» - -Ici Adam interrompit l'Ange: - -«Ô envoyé du ciel, flambeau de mes ténèbres, de belles choses tu -m'as révélées, particulièrement celles qui regardent le juste -Abraham et sa race! À présent, pour la première fois je trouve mes -yeux véritablement ouverts et mon cœur beaucoup soulagé. J'étais -auparavant troublé par la pensée de ce qui m'arriverait à moi et à -tout le genre humain; mais à présent je vois son jour, le jour de -celui en qui toutes les nations seront bénies: faveur par moi -imméritée, moi qui cherchai la science défendue par des moyens -défendus. Cependant je ne comprends pas ceci: pourquoi à ceux parmi -lesquels Dieu daignera habiter sur la terre, tant et de diverses lois -ont-elles été données? Tant de lois supposent parmi eux autant de -péchés: comment Dieu peut-il résider au milieu de ces hommes?» - -Michel: - -«Ne doute pas que le péché ne règne parmi eux, comme engendré de -toi: et ainsi la loi leur a été donnée pour démontrer leur -dépravation native, qui excite sans cesse le péché à combattre -contre la loi. De là, quand ils verront que la loi peut bien découvrir -le péché, mais ne peut l'écarter (sinon par ces faibles ombres -d'expiations, le sang des taureaux et des boucs), ils en concluront que -quelque sang plus précieux doit payer la dette humaine, celui du juste -pour l'injuste, afin que dans cette justice à eux appliquée par la -foi, ils trouvent leur justification auprès de Dieu et la paix de la -conscience que la loi par des cérémonies ne peut calmer, puisque -l'homme ne peut accomplir la partie morale de la loi, et que ne -l'accomplissant pas il ne peut vivre. - -«Ainsi la loi paraît imparfaite et seulement donnée pour livrer les -hommes, dans la plénitude des temps, à une meilleure alliance; pour -les faire passer, disciplinés, de l'ombre des figures à la vérité, -de la chair à l'esprit, de l'imposition des lois étroites à la libre -acceptation d'une large grâce, de la servile frayeur à la crainte -filiale, des œuvres de la loi aux œuvres de la foi. - -«À cause de cela, Moïse (quoique si particulièrement aimé de Dieu), -n'étant que le ministre de la loi, ne conduira pas le peuple dans -Chanaan: ce sera Josué, appelé Jésus par les Gentils; Jésus qui aura -le nom et fera l'office de celui qui doit dompter le serpent ennemi, et -ramener en sûreté à l'éternel paradis du repos, l'homme longuement -égaré dans la solitude du monde. - -«Cependant, placés dans leur Chanaan terrestre, les Israélites y -demeureront et y prospéreront longtemps; mais quand les péchés de la -nation auront troublé leur paix publique, ils provoqueront Dieu à leur -susciter des ennemis dont il les délivrera aussi souvent qu'ils se -montreront pénitents, d'abord au moyen des juges, ensuite par des rois; -le second desquels (renommé pour sa piété et ses grandes actions), -recevra la promesse irrévocable que son trône subsistera à jamais. -Toutes les prophéties chanteront de même, que de la souche royale de -David (j'appelle ainsi ce roi) sortira un Fils, ce Fils de la race de la -femme, à toi prédit, prédit à Abraham comme celui en qui espèrent -toutes les nations, celui qui est prédit aux rois, des rois le dernier, -car son règne n'aura point de fin. - -«Mais d'abord passera une longue succession de rois: le premier des -fils de David, célèbre par son opulence et sa sagesse, renfermera dans -un temple superbe l'arche de Dieu couverte d'une nue, qui jusqu'alors -avait erré sous des tentes. Ceux qui succéderont à ce prince seront -inscrits partie au nombre des bons, partie au nombre des mauvais rois; -la plus longue liste sera celle des mauvais. Les honteuses idolâtries -et les autres péchés de ces derniers, ajoutés à la somme des -iniquités du peuple, irriteront tellement Dieu, qu'il se retirera -d'eux, qu'il abandonnera leur terre, leur cité, son temple, son arche -sainte avec toutes les choses sacrées, objets du mépris et proie de -cette orgueilleuse cité dont tu as vu les hautes murailles laissées -dans la confusion, d'où elle fut appelée Babylone. - -«Là Dieu laisse son peuple habiter en captivité l'espace de -soixante-dix ans; ensuite il l'en retire, se souvenant de sa -miséricorde et de son alliance jurée à David, invariable comme les -jours du ciel. Revenus de Babylone avec l'agrément des rois, leurs -maîtres, que Dieu disposera en faveur des Israélites, ils -réédifieront d'abord la maison de Dieu. Pendant quelque temps ils -vivront modérés, dans un état médiocre; jusqu'à ce que augmentés -en nombre et en richesse, ils deviennent factieux; mais la dissension -s'engendrera d'abord parmi les prêtres, hommes qui servent l'autel et -qui devraient le plus s'efforcer à la paix: leur discorde amènera -l'abomination dans le temple même; ils saisiront enfin le sceptre sans -égard pour le fils de David; et ensuite ils le perdront, et il passera -à un étranger, afin que le véritable roi par l'onction, le Messie -puisse naître dépouillé de son droit. - -«Cependant, à sa naissance, une étoile qui n'avait pas été vue -auparavant dans le ciel proclame sa venue et guide les sages de -l'orient, qui s'enquièrent de sa demeure pour offrir de l'encens, de la -myrrhe et de l'or. Un ange solennel dit le lieu de sa naissance à de -simples bergers qui veillaient pendant la nuit. Ils y courent en hâte -pleins de joie, et ils entendent son Noël chanté par un chœur -d'anges.--Une Vierge est sa mère, mais son père est le pouvoir du -Très-Haut. Il montera sur le trône héréditaire; il bornera son -règne par les larges limites de la terre, sa gloire par les deux.» - -Michel s'arrêta, apercevant Adam accablé d'une telle joie, qu'il -était, comme dans la douleur, baigné de larmes, sans respiration et -sans paroles; il exhala enfin celles-ci: - -«Ô prophète d'agréables nouvelles! toi qui achèves les plus hautes -espérances! à présent je comprends clairement ce que souvent mes -pensées les plus appliquées ont cherché en vain: pourquoi l'objet de -notre grande attente sera appelé la race de la femme. Vierge mère je -te salue! toi haute dans l'amour du ciel! Cependant tu sortiras de mes -reins, et de tes entrailles sortira le Fils du Dieu Très-Haut: ainsi -Dieu s'unira avec l'homme. Le serpent doit attendre maintenant -l'écrasement de sa tête avec une mortelle peine. Dis où et quand leur -combat? quel coup blessera le talon du vainqueur.» - -Michel: - -«Ne rêve pas de leur combat comme d'un duel, ni ne songe de blessures -locales à la tête ou au talon: le Fils ne réunit point l'humanité à -la divinité, pour vaincre ton ennemi avec plus de force; ni Satan ne -sera dominé de la sorte lui que sa chute du ciel (blessure bien plus -mortelle), n'a pas rendu incapable de te donner ta blessure de mort. -Celui qui vient ton Sauveur te guérira, non en détruisant Satan, mais -ses œuvres en toi et dans ta race. Ce qui ne peut être qu'en -accomplissant (ce à quoi tu as manqué) l'obéissance à la loi de -Dieu, imposée sous peine de mort, et en souffrant la mort, peine due à -ta transgression et due à ceux qui doivent naître de toi. - -«Ainsi seulement la souveraine justice peut être satisfaite: ton -Rédempteur remplira exactement la loi de Dieu à la fois par -obéissance et par amour, bien que l'amour seul remplisse la loi. Il -subira ton châtiment en se présentant dans la chair à une vie -outragée et à une mort maudite, annonçant la vie à tous ceux qui -croiront en sa rédemption, qui croiront que son obéissance lui sera -imputée, qu'elle deviendra la leur par la foi, que ses mérites les -sauveront, non leurs propres œuvres, quoique conformes à la loi. Pour -cela haï il sera blasphémé, saisi par force, jugé, condamné à mort -comme infâme et maudit, cloué à la croix par sa propre nation, tué -pour avoir apporté la vie. Mais à sa croix il clouera tes ennemis; le -jugement rendu contre toi, les péchés de tout le genre humain, seront -crucifiés avec lui; et rien ne nuira plus à ceux qui se confieront -justement dans sa satisfaction. - -«Il meurt, mais bientôt revit. La mort sur lui n'usurpera pas -longtemps le pouvoir: avant que la troisième aube du jour revienne, les -étoiles du matin le verront se lever de sa tombe, frais comme la -lumière naissante, ta rançon qui rachète l'homme de la mort, étant -payée. Sa mort satisfera pour l'homme aussi souvent qu'il ne négligera -point une vie ainsi offerte, et qu'il en embrassera le mérite par une -foi non dénuée d'œuvres. Cet acte divin annule ton arrêt, cette mort -dont tu serais mort dans le péché pour jamais perdu à la vie; cet -acte brisera la tête de Satan, écrasera sa force par la défaite du -Péché et de la Mort, ses deux armes principales, enfoncera leur -aiguillon dans sa tête beaucoup plus profondément que la mort -temporelle ne brisera le talon du vainqueur, ou de ceux qu'il rachète -mort comme un sommeil, passage doux à une immortelle vie. - -«Après sa résurrection il ne restera sur la terre que le temps -suffisant pour apparaître à ses disciples, hommes qui le suivirent -toujours pendant sa vie. Il les chargera d'enseigner aux nations ce -qu'ils apprirent de lui et de sa rédemption, baptisant dans le courant -de l'eau ceux qui croiront: signe qui, en les lavant de la souillure du -péché pour une vie pure, les préparera en esprit (s'il en arrivait -ainsi) à une mort pareille à celle dont le Rédempteur mourut. Ces -disciples instruiront toutes les nations; car, à compter de ce jour, le -salut sera prêché non seulement aux fils sortis des reins d'Abraham, -mais aux fils de la foi d'Abraham par tout le monde; ainsi dans la race -d'Abraham toutes les nations seront bénies. - -«Ensuite le Sauveur montera dans le ciel des cieux avec la victoire, -triomphant au milieu des airs de ses ennemis et des tiens: il y -surprendra le serpent, prince de l'air; il le tramera enchaîné à -travers tout son royaume, et l'y laissera confondu. Alors il entrera -dans la gloire, reprendra sa place, à la droite de Dieu, exalté -hautement au-dessus de tous les noms dans le ciel. De là, quand la -dissolution de ce monde sera mûre, il viendra dans la gloire et la -puissance, juger les vivants et les morts, juger les infidèles morts, -mais récompenser les fidèles et les recevoir dans la béatitude, soit -au ciel ou sur la terre; car la terre alors sera toute paradis; bien -plus heureuse demeure que celle d'Éden, et bien plus heureux jours!» - -Ainsi parla l'archange Michel, et il fit une pause, comme s'il était à -la grande période du monde; notre père, rempli de joie et -d'admiration, s'écria: - -«Ô bonté infinie, bonté immense! qui du mal produira tout ce bien, -et le mal changera en bien! merveille plus grande que celle qui d'abord -par la création fit sortir la lumière des ténèbres. Je suis rempli -de doute: dois-je me repentir à présent du péché que j'ai commis et -occasionné, ou dois-je m'en réjouir beaucoup plus, puisqu'il en -résultera beaucoup plus de bien: à Dieu plus de gloire, aux hommes -plus de bonne volonté de la part de Dieu, et la grâce surabondant où -avait abondé la colère? Mais dis-moi, si notre libérateur doit -remonter aux cieux, que deviendra le peu de ses fidèles, laissé parmi -le troupeau infidèle, les ennemis de la vérité? Qui alors guidera son -peuple? qui le défendra? Ne traiteront-ils pas plus mal ses disciples -qu'ils ne l'ont traité lui-même?» - -«Sois sûr qu'ils le feront, dit l'ange: mais du ciel il enverra aux -siens un Consolateur, la promesse du Père, son Esprit qui habitera en -eux, et écrira la loi de la foi dans leur cœur, opérant par l'amour -pour les guider en toute vérité. Il les revêtira encore d'une armure -spirituelle, capable de résister aux attaques de Satan et d'éteindre -ses dards de feu. Ils ne seront point effrayés de tout ce que l'homme -pourra faire contre eux, pas même de la mort. Ils seront dédommagés -de ces cruautés par des consolations intérieures, et souvent soutenus -au point d'étonner leurs plus fiers persécuteurs; car l'Esprit -(descendu d'abord sur les apôtres que le Messie envoya évangéliser -les nations, et descendu ensuite sur tous les baptisés) remplira ces -apôtres de dons merveilleux pour parler toutes les langues et faire -tous les miracles que leur Maître faisait devant eux. Ils -détermineront ainsi une grande multitude dans chaque nation à recevoir -avec joie les nouvelles apportées du ciel. Enfin, leur ministère -étant accompli, leur course achevée, leur doctrine et leur histoire -laissées écrites, ils meurent. - -«Mais à leur place, comme ils l'auront prédit, des loups succéderont -aux pasteurs, loups ravissants qui feront servir les sacrés mystères -du ciel à leurs propres et vils avantages, à leur cupidité, à leur -ambition: et par des superstitions, des traditions humaines, ils -infecteront la vérité déposée pure seulement dans ces actes écrits, -mais qui ne peut être entendue que par l'Esprit. - -«Ils chercheront à se prévaloir de noms, de places, de titres, et à -joindre à ceux-ci la temporelle puissance, quoiqu'en feignant d'agir -par la puissance spirituelle, s'appropriant l'Esprit de Dieu, promis -également et donné à tous les croyants. Dans cette prétention, des -lois spirituelles seront imposées par la force charnelle à chaque -conscience, lois que personne ne trouvera sur le rôle de celles qui ont -été laissées, ou que l'Esprit grave intérieurement dans le cœur. - -«Que voudront-ils donc, sinon contraindre l'Esprit de la grâce même -et lier la liberté sa compagne? Que voudront-ils, sinon démolir les -temples vivants de Dieu, bâtis pour durer par la foi, leur propre foi, -non celle d'un autre? (car sur terre, qui peut être écouté comme -infaillible contre la foi et la conscience!) Cependant plusieurs se -présumeront tels: de là une accablante persécution s'élèvera contre -tous ceux qui persévéreront à adorer en esprit et en vérité. Le -reste, ce sera le plus grand nombre, s'imaginera satisfaire à la -religion par des cérémonies extérieures et des formalités -spécieuses. La vérité se retirera percée des traits de la calomnie, -et les œuvres de la foi seront rarement trouvées. - -«Ainsi ira le monde, malveillant aux bons, favorable aux méchants, et -sous son propre poids gémissant, jusqu'à ce que se lève le jour du -repos pour le juste, de vengeance pour le méchant; jour du retour de -celui si récemment promis à ton aide, de ce Fils de la femme, alors -obscurément annoncé, à présent plus amplement connu pour ton Sauveur -et ton Maître. - -«Enfin, sur les nuages il viendra du ciel, pour être révélé dans la -gloire du Père, pour dissoudre Satan avec son monde pervers. Alors de -la masse embrasée, purifiée et raffinée, il élèvera de nouveaux -cieux, une nouvelle terre, des âges d'une date infinie, fondés sur la -justice, la paix, l'amour, et qui produiront pour fruits la joie et -l'éternelle félicité.» - -L'ange finit, et Adam lui répliqua pour la dernière fois: - -«Combien ta prédiction, ô bienheureux voyant, a mesuré vite ce monde -passager, la course du temps jusqu'au jour où il s'arrêtera fixé! -au-delà, tout est abîme, éternité, dont l'œil ne peut atteindre la -fin! Grandement instruit, je partirai d'ici, grandement en paix de -pensée, et je suis rempli de connaissances autant que ce vase peut en -contenir; aspirer au delà a été ma folie. J'apprends de ceci que le -mieux est d'obéir, d'aimer Dieu seul avec crainte, de marcher comme en -sa présence, de reconnaître sans cesse sa providence, de ne dépendre -que de lui, miséricordieux pour tous ses ouvrages surmontant toujours -le mal par le bien, par de petites choses accomplissant les grandes, par -des moyens réputés faibles renversant la force du monde, et le sage du -monde, par la simplicité de l'humble: je sais désormais que souffrir -pour la cause de la vérité c'est s'élever par la force à la plus -haute victoire, et que pour le fidèle la mort est la porte de la vie; -je suis instruit de cela par l'exemple de celui que je reconnais à -présent pour mon Rédempteur à jamais béni.» - -L'Ange à Adam répliqua aussi pour la dernière fois: - -«Ayant appris ces choses, tu as atteint la somme de la sagesse. -N'espère rien de plus haut quand même tu connaîtrais toutes les -étoiles par leur nom, et tous les pouvoirs éthérés, tous les secrets -de l'abîme, tous les ouvrages de la nature, ou toutes les œuvres de -Dieu dans le ciel, l'air, la terre ou la mer; quand tu jouirais de -toutes les richesses de ce monde, et le gouvernerais comme un seul -empire. Ajoute seulement à tes connaissances des actions qui y -répondent; ajoute la vertu, la patience, la tempérance; ajoute -l'amour, dans l'avenir nommé charité, âme de tout le reste. Alors tu -regretteras moins de quitter ce paradis, puisque tu posséderas en -toi-même un paradis bien plus heureux. - -«Descendons maintenant de cette cime de spéculation; car l'heure -précise exige notre départ d'ici. Regarde! ces gardes que j'ai campés -sur cette colline attendent l'ordre de se mettre en marche: à leur -front, une épée flamboyante, en signal du bannissement, ondoie avec -violence. Nous ne pouvons rester plus longtemps. Va éveille Ève: elle -aussi je l'ai calmée par de doux rêves, présages du bien, et j'ai -disposé tous ses esprits à une humble soumission. Dans un moment -convenable tu lui feras part de ce que tu as entendu, surtout de ce -qu'il importe à sa foi de connaître, la grande délivrance du genre -humain, qui doit venir de sa race, de la race de la femme. Puissiez-vous -vivre (vos jours seront nombreux) dans une foi unanime, quoique tristes, -à cause des maux passés, cependant encore beaucoup plus consolés par -la méditation d'une heureuse fin.» - -Il finit, et tous deux descendent la colline. Arrivés au bas, Adam -courut en avant au berceau où Ève s'était endormie; mais il la trouva -éveillée; elle le reçut ainsi avec ces paroles qui n'étaient plus -tristes: - -«D'où tu reviens et où tu étais allé, je le sais, car Dieu est -aussi dans le sommeil et instruit les songes: il me les a envoyés -propices, présageant un grand bien, depuis que fatiguée de chagrin et -de détresse de cœur, je tombai endormie; mais à présent, guide-moi: -en moi, plus de retardement: aller avec toi, c'est rester ici; rester -sans toi ici, c'est sortir d'ici involontairement. Tu es pour moi toutes -choses sous le ciel, tu es tous les lieux pour moi, toi qui pour mon -crime volontaire es banni d'ici. Cependant, j'emporte d'ici cette -dernière consolation, qui me rassure: bien que par moi tout ait été -perdu, malgré mon indignité, une faveur m'est accordée: par moi la -Race promise réparera tout.» - -Ainsi parle Ève, notre mère, et Adam l'entendit charmé, mais ne -répondit point; l'archange était trop près, et de l'autre colline à -leur poste assigné, tous dans un ordre brillant les chérubins -descendaient: ils glissaient météores sur la terre, ainsi qu'un -brouillard du soir élevé d'un fleuve glisse sur un marais, et envahit -rapidement le sol sur les talons du laboureur qui retourne à sa -chaumière. De front, ils s'avançaient; devant eux le glaive -brandissant du Seigneur flamboyait furieux, comme une comète: la -chaleur torride de ce glaive, et sa vapeur telle que l'air brûlé de la -Libye, commençaient à dessécher le climat tempéré du paradis; quand -l'Ange hâtant nos languissants parents, les prit par la main, les -conduisit droit à la porte orientale; de là aussi vite jusqu'au bas du -rocher, dans la plaine inférieure, et disparut. - -Ils regardèrent derrière eux, et virent toute la partie orientale du -paradis, naguère leur séjour, ondulée par le brandon flambant: la -porte était obstruée de figures redoutables et d'armes ardentes. - -Adam et Ève laissèrent tomber quelques naturelles larmes qu'ils -essuyèrent vite. Le monde entier était devant eux, pour y choisir le -lieu de leur repos, et la Providence était leur guide. Mais main en -main, à pas incertains et lents, ils prirent à travers Éden leur -chemin solitaire. - - - - -FIN DU PARADIS PERDU. - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARADIS PERDU *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Ce qu'il m'a fallu de -travail pour arriver à ce résultat, pour dérouler une longue phrase -d'une manière lucide sans hacher le style, pour arrêter les périodes -sur la même chute, la même mesure, la même harmonie; ce qu'il m'a -fallu de travail pour tout cela ne peut se dire. Qui m'obligeait à -cette exactitude, dont il y aura si peu de juges et dont on me saura si -peu de gré? Cette conscience que je mets à tout, et qui me remplit de -remords quand je n'ai pas fait ce que j'ai pu faire. J'ai refondu trois -fois la traduction sur le <i>manuscrit</i> et le <i>placard</i>; je l'ai -remaniée quatre fois d'un bout à l'autre sur les <i>épreuves</i>; -tâche que je ne me serais jamais imposée si je l'eusse d'abord mieux -comprise.</p> - -<p>Au surplus, je suis loin de croire avoir évité tous les écueils de ce -travail; il est impossible qu'un ouvrage d'une telle étendue, d'une -telle difficulté, ne renferme pas quelque contre-sens. Toutefois, il y -a plusieurs manières d'entendre les mêmes passages; les Anglais -eux-mêmes ne sont pas toujours d'accord sur le texte, comme -on peut le voir dans les glossateurs. Pour éviter de se jeter -dans des controverses interminables, je prie le lecteur de ne pas -confondre un <i>faux</i> sens avec un sens <i>douteux</i> ou susceptible -d'interprétations diverses.</p> - -<p>Je n'ai nullement la prétention d'avoir rendu intelligibles des -descriptions empruntées de l'Apocalypse, ou tirées des prophètes, -telles que ces <i>mers de verre qui sont fondées en vue, ces roues qui -tournent dans des roues, etc.</i> Pour trouver un sens un peu clair à ces -descriptions, il eu aurait fallu retrancher la moitié: j'ai exprimé le -tout par un rigoureux mot à mot, laissant le champ libre à -l'interprétation des nouveaux Swedenborg qui entendront cela -couramment.</p> - -<p>Milton emprunte quelquefois l'ancien jargon italien: <i>d'autour -d'Ève sont lancés des dards de désir qui souhaite la présence -d'Ève.</i> Je ne sais pas si c'est le désir qui <i>souhaite</i>; ce -pourrait bien être le <i>dard</i>; je n'ai donc pu exprimer que ce que -je comprenais (si toutefois je comprenais), étant persuadé qu'on peut -comprendre dé pareilles choses de cent façons.</p> - -<p>Si de longs passages présentent des difficultés, quelques traits -rapides n'en offrent pas moins: que signifie ce vers:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">Your fear itself of death removes the fear.</span></p> - - -<p>«Votre crainte même de la mort écarte la crainte.»</p> - -<p>Il y a des commentaires immenses là-dessus; en voici un: «Le serpent -dit: Dieu ne peut vous punir sans cesser d'être juste: s'il n'est plus -juste il n'est plus Dieu; ainsi vous ne devez point craindre sa menace; -autrement vous êtes en contradiction avec vous-même, puisque c'est -précisément votre crainte qui détruit votre crainte.» Le commentateur -ajoute, pour achever l'explication, «qu'il est bien fâché de ne pouvoir -répandre un plus grand jour sur cet endroit.»</p> - -<p>Dans l'invocation au commencement du VII<sup>e</sup> livre, on lit:</p> - - -<p><span style="margin-left: 15em;">I have presum'd</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">(An earthly guest) and drawn empireal air,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Thy temp'ring.</i></span></p> - - -<p>J'ai traduit comme mes devanciers: <i>tempéré par toi.</i> Richardson -prétend que Milton fait ici allusion à ces voyageurs qui pour monter -au haut du Ténériffe emportent des éponges mouillées, et se -procurent de cette manière un air respirable; voilà beaucoup -d'autorités: cependant je crois que <i>Thy temp'ring</i> veut dire -simplement <i>ta température. Thy</i> est le pronom possessif, et non le -pronom personnel <i>thee. Temp'ring</i> me semble un mot forgé par Milton, -comme tant d'autres: la <i>température</i> de la muse, son air, son -<i>élément natal.</i> Je suis persuadé que c'est là le sens simple et -naturel de la phrase; l'autre sens me paraît un sens subtil et -détourné: toutefois, je n'ai pas osé le rejeter, parce qu'on a tort -quand on a raison contre tout le monde.</p> - -<p>Dans la description du cygne, le poëte se sert d'une expression qui -donne également ces deux sens: «<i>Ses ailes lui servaient de manteau -superbe</i>,» ou bien: «<i>Il formait sur l'eau une légère écume.</i>» -J'ai conservé le premier sens, adopté par la plupart des traducteurs, -tout en regrettant l'autre.</p> - -<p>Dans l'invocation du livre IX, la ponctuation qui m'a semblé la -meilleure m'a fait adopter un sens nouveau: après ces mots: <i>Heroic -deemed</i>, il y a un point et une virgule, de sorte que <i>chief -mastery</i> me paraît devoir être pris, par exclamation, dans un sens -ironique: en effet, la période qui suit est ironique. Le passage -devient ainsi beaucoup plus clair que quand on unit <i>chief mastery</i> -avec le membre de phrase qui le précède.</p> - -<p>Vers la fin du dernier discours qu'Adam tient à Ève pour l'engager à -ne pas aller seule au travail, il règne beaucoup d'obscurité; mais je -pense que cette obscurité est ici un grand art du poëte. Adam est -troublé, un pressentiment l'avertit, il ne sait presque plus ce qu'il -dit: il y a quelque chose qui fait frémir dans ces ténèbres étendues -tout à coup sur les pensées du premier homme prêt à accorder la -permission fatale qui doit le perdre lui et sa race.</p> - -<p>J'avais songé à mettre à la fin de ma traduction un tableau des -différents sens que l'on peut donner à tels ou tels vers du <i>Paradis -perdu</i>, mais j'ai été arrêté par cette question que je n'ai cessé -de me faire dans le cours de mon travail: Qu'importe tout cela aux -lecteurs et aux auteurs d'aujourd'hui? Qu'importe maintenant la -conscience en toute chose? Qui lira mes commentaires? Qui s'en -souciera?</p> - -<p>J'ai calqué le poëme de Milton à la vitre; je n'ai pas craint de -changer le régime des verbes lorsqu'en restant plus <i>français</i> -j'aurais fait perdre à l'original quelque chose de sa précision, de -son originalité ou de son énergie: cela se comprendra mieux par des -exemples.</p> - -<p>Le poëte décrit le palais infernal; il dit:</p> - - -<p><span style="margin-left: 8.7em;">Many a row</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Of starry lamps. . . . . .</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . Yelded light</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">As from a sky.</span></p> - - -<p>J'ai traduit: «Plusieurs rangs de lampes étoilées... émanent -la lumière comme un firmament.» Or je sais qu'<i>émaner</i>, en -français, n'est pas un verbe actif: un firmament n'<i>émane pas de la -lumière</i>, la lumière <i>émane d'un firmament</i>: mais traduisez -ainsi, que devient l'image? Du moins le lecteur pénètre ici dans le -génie de la langue anglaise; il apprend la différence qui existe entre -les régimes des verbes dans cette langue et dans la nôtre.</p> - -<p>Souvent, en relisant mes pages j'ai cru les trouver obscures ou -traînantes, j'ai essayé de faire mieux: lorsque la période a -été debout <i>élégante</i> ou <i>claire</i>, au lieu de <i>Milton</i> je n'ai -rencontré que <i>Bitaubé</i>; ma prose lucide n'était plus qu'une prose -commune ou artificielle, telle qu'on en trouve dans tous les écrits communs -du genre classique. Je suis revenu à ma première traduction. Quand -l'obscurité a été invincible, je l'ai laissée; à travers cette -obscurité on sentira encore le dieu.</p> - -<p>Dans le second livre du <i>Paradis perdu</i>, on lit ce passage:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">No rest: through many a dark and dreary vale</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">They pass'd and many a region dolorous,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">O'er many a frozen, many a fiery Alp,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Rocks, caves, lakes, fens, bogs, dens, and shades of death,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">A universe of death, which God by curse</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Created evil, for evil only good,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Where all life dies, death lives, and nature breeds,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Perverse, all monstrous, all prodigious things,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Abominable, inutterable, and worse</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Than fables yet have feign'd or fear conceiv'd,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Gorgons, and Hydras, and Chimaeras dire.</span></p> - - -<p>«Elles traversent maintes vallées sombres et désertes, maintes -régions douloureuses, par-dessus maintes Alpes de glace et maintes -Alpes de feu: rocs, grottes, lacs, mares, gouffres, antres et ombres de -mort; univers de mort, que Dieu dans sa malédiction créa mauvais, bon -pour le mal seulement; univers où toute vie meurt, où toute mort vit, -où la nature perverse engendre toutes choses monstrueuses, toutes -choses prodigieuses, abominables, inexprimables, et pires que ce que la -fable inventa ou la frayeur conçut: gorgones et hydres et chimères -effroyables.»</p> - -<p><br /></p> - -<p>Ici le mot répété <i>many</i> est traduit par notre vieux mot -<i>maintes</i>, qui donne à la fois la traduction littérale et presque -la même consonance. Le fameux vers monosyllabique si admiré des -Anglais:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">Rocks, caves, lakes, feus, bogs, dens, and shades of death,</span></p> - - -<p>J'ai essayé de le rendre par les monosyllabes <i>rocs, lacs, mares, -gouffres, antres et ombres de mort</i>, en retranchant les articles. Le -passage rendu de cette manière produit des effets d'harmonie -semblables; mais, j'en conviens, c'est un peu aux dépens de la syntaxe. -Voici le même passage, traduit dans toutes les règles de la grammaire -par Dupré de Saint-Maur:</p> - - -<blockquote> -<p>«En vain traversaient-elles des vallées sombres et hideuses, des -régions de douleur, des montagnes de glace et de feu; en vain -franchissaient-elles des rochers, des fondrières, des lacs, des -précipices et des marais empestés; elles retrouvaient toujours -d'épouvantables ténèbres, les ombres de la mort, que Dieu forma dans -sa colère, au jour qu'il créa les maux inséparables du crime. Elles -ne voyaient que des lieux où la vie expire, et où la mort seule est -vivante: la nature perverse n'y produit rien que d'énorme et de -monstrueux; tout en est horrible, inexprimable, et pire encore que tout -ce que les fables ont feint, ou que la crainte s'est jamais figuré de -Gorgones, d'Hydres et de Chimères dévorantes.»</p></blockquote> - - -<p>Je ne parle point de ce que le traducteur prête ici au texte; c'est au -lecteur à voir ce qu'il gagne ou perd par cette paraphrase ou par mon -mot à mot. On peut consulter les autres traductions, examiner ce que -mes prédécesseurs ont <i>ajouté</i> ou <i>omis</i> (car ils passent en -général les endroits difficiles), peut-être en résultera-t-il cette -conviction que la version littérale est ce qu'il y a de mieux pour -faire connaître un auteur tel que Milton.</p> - -<p>J'en suis tellement convaincu que dans l'<i>Essai sur la Littérature -anglaise</i>, en citant quelques passages du <i>Paradis perdu</i>, je me -suis légèrement éloigné du texte: eh bien! qu'on lise les mêmes -passages dans la traduction <i>littérale</i> du poëme, et l'on verra, -ce me semble, qu'ils sont beaucoup mieux rendus, même pour -l'harmonie.</p> - -<p>Tout le monde, je le sais, a la prétention d'exactitude: je ressemble -peut-être à ce bon abbé Leroy, <i>curé de Saint-Herbland de Rouen et -prédicateur du roi</i>: lui aussi a traduit Milton, et en vers! Il dit: -«Pour ce qui est de notre traduction, son principal mérite, comme nous -l'avons dit, <i>c'est d'être fidèle.</i>»</p> - -<p>Or, voici comme il est fidèle, de son propre aveu. Dans les notes du -VIIe chant, on lit: «J'ai substitué ceci à la fable de Bellérophon, -m'étant proposé d'en purger cet ouvrage............ J'ai adapté, au -reste, les plaintes de Milton de façon qu'elles puissent convenir -encore plus à un homme de mérite............ Ici j'ai changé ou -retranché un long récit de l'aventure d'Orphée, mis à mort par les -Bacchantes sur le mont Rhodope.»</p> - -<p><i>Changer</i> ou <i>retrancher</i> l'admirable passage où Milton se -compare à Orphée déchiré par ses ennemis!</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">«La Muse ne put défendre son fils!»</span></p> - - -<p>Je ne crois pas néanmoins qu'il faille aller jusqu'à cette précision -de Luneau de Boisjerman: «Ne pas avoir besoin de répétition, comme -qui serait non de pouvoir d'un seul coup». La traduction interlinéaire -de Luneau est cependant utile; mais il ne faut pas trop s'y fier; car, -par une inadvertance étrange, en suivant le mot à mot, elle fourmille -de contre-sens; souvent la glose au-dessous donne un sons opposé à la -traduction interlinéaire.</p> - -<p>Ce que je viens de dire sera mon excuse pour les chicanes de langue que -l'on pourrait me faire. Je passe condamnation sur tout, pourvu qu'on -m'accorde que le portrait, quelque mauvais qu'on le trouve, est -ressemblant.</p> - -<p>J'ai déjà signalé<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> les difficultés grammaticales de la langue de -Milton; une des plus grandes vient de l'introduction de plusieurs -nominatifs indirects dans une période régie par un principal -nominatif, de sorte que tout à coup vous trouverez un he, un their qui -vous étonnent, qui vous obligent à un effort de mémoire ou qui vous -forcent à remonter la période pour retrouver la <i>personne</i> ou -les <i>personnes</i> auxquelles ce <i>he</i> ou ce <i>their</i> appartiennent. -Une autre espèce d'obscurité naît de la concision et de l'ellipse; faut-il -donc s'étonner de la variété et des contre-sens des traductions dans ces -passages? Ai-je rencontré plus juste? Je le crois, mais je n'en suis -pas sûr: il ne me paraît même pas clair que Milton ait toujours bien -lui-même rendu sa pensée: ce haut génie s'est contenté quelquefois -de l'à peu près, et il a dit à la foule: «Devine, si tu peux.»</p> - -<p>Le nominatif absolu des Grecs, si fréquent dans le style antique de -Milton, est très-inélégant dans notre langue. <i>Thou Looking on</i> pour -<i>thee Looking on.</i> Je l'ai cependant employé sans égard à son -étrangeté, aussi frappante en anglais qu'en français.</p> - -<p>Les ablatifs absolus du latin dont le <i>Paradis perdu</i> abonde, sont -un peu plus usités dans notre langue; mais en les conservant j'ai parfois -été obligé d'y joindre un des temps du verbe <i>être</i> pour faire -disparaître une amphibologie.</p> - -<p>C'est ainsi encore que j'ai complété quelques phrases non complètes. -Milton parle des serpents <i>qui bouclent Mégère</i>: force est ici de dire -<i>qui forment des boucles sur la tête de Mégère.</i></p> - -<p>Bentley prétend que, Milton étant aveugle, les éditeurs ont introduit -dans le <i>Paradis perdu</i> des interpolations qu'il n'a pas connues: -c'est peut-être aller loin; mais il est certain que la cécité du chantre -d'Éden a pu nuire à la correction de son ouvrage. Le poëte composait -la nuit; quand il avait fait quelques vers, il sonnait; sa fille ou sa -femme descendait; il dictait: ce premier jet, qu'il oubliait -nécessairement bientôt après, restait à peu près tel qu'il était -sorti de son génie. Le poëme fut ainsi conduit à sa fin par -inspirations et par dictées; l'auteur ne put en revoir l'ensemble ni -sur le manuscrit ni sur les épreuves. Or il y a des négligences, des -répétitions de mots, des cacophonies qu'on n'aperçoit, et pour ainsi -dire, qu'on n'entend qu'avec l'œil, en parcourant les épreuves. Milton -isolé, sans assistance, sans secours, presque sans amis, était obligé -de faire tous les changements dans son esprit, et de relire son poëme -d'un bout à l'autre dans sa mémoire. Quel prodigieux effort de -souvenir! et combien de fautes ont dû lui échapper!</p> - -<p>De là ces phrases inachevées, ces sens incomplets, ces verbes sans -régimes, ces noms et ces pronoms sans relatifs, dont l'ouvrage -fourmille. Le poëte commence une phrase au <i>singulier</i> et l'achève au -<i>pluriel</i>, inadvertance qu'il n'aurait jamais commise s'il avait pu -voir les épreuves. Pour rendre en français ces passages, il faut changer -les <i>nombres</i> des pronoms, des noms et des verbes; les personnes qui -connaissent l'art savent combien cela est difficile. Le poëte ayant à -son gré mêlé les nombres, a naturellement donné à ces mots la -quantité et l'euphonie convenables; mais le pauvre traducteur n'a pas -la même faculté; il est obligé de mettre sa phrase sur ses pieds: s'il -opte pour le <i>singulier</i>, il tombe dans les verbes de la première -conjugaison, sur un <i>aima</i>, sur un <i>parla</i> qui viennent heurter -une voyelle suivante; s'en tient-il <i>au pluriel?</i> il trouve un -<i>aimaient</i>, un <i>parlaient</i> qui appesantissent et arrêtent la -phrase au moment où elle devrait voler. Rebuté, accablé de fatigue, j'ai -été cent fois au moment de planter là tout l'ouvrage. Jusqu'ici les -traductions de ce chef-d'œuvre ont été moins de véritables traductions -que des <i>épitomés</i> ou des <i>amplifications paraphrasées</i> dans -lesquelles le sens général s'aperçoit à peine à travers une foule d'idées -et d'images dont il n'y a pas un mot dans le texte. Comme je l'ai dit<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>, -on peut se tirer tant bien que mal d'un morceau choisi; mais soutenir -une lutte sans cesse renouvelée pendant douze chants, c'est peut-être -l'œuvre de patience la plus pénible qu'il y ait au monde.</p> - -<p>Dans les sujets riants et gracieux, Milton est moins difficile à -entendre, et sa langue se rapproche davantage de la nôtre. Toutefois -les traducteurs ont une singulière monomanie: ils changent les -pluriels en singuliers, les singuliers en pluriels, les adjectifs en -substantifs, les articles en pronoms, les pronoms en articles. -Si Milton dit <i>le</i> vent, <i>l</i>'arbre, <i>la</i> fleur, <i>la</i> tempête, -etc., ils mettent <i>les</i> vents, <i>les</i> arbres, <i>les</i> -fleurs, <i>les</i> tempêtes, etc.; s'il dit un esprit <i>doux</i>, -ils écrivent la <i>douceur</i> de l'esprit; s'il dit <i>sa</i> voix, ils -traduisent <i>la</i> voix, etc. Ce sont là de très-petites choses sans -doute: cependant il arrive, on ne sait comment, que de tels changements -répétés produisent à la fin du poëme une prodigieuse altération: -ces changements donnent au génie de Milton cet air de lieu-commun qui -s'attache à une phraséologie banale.</p> - -<p>Je n'ai rien ajouté au texte; j'ai seulement quelquefois été obligé -de suppléer le mot <i>collectif</i> par lequel le poëte a oublié de lier -les parties d'une longue énumération d'objets.</p> - -<p>J'ai négligé çà et là des explétives redondantes qui -embarrassaient la phrase sans ajouter à sa beauté, et qui n'étaient -là évidemment que pour la mesure du vers: le sobre et correct Virgile -lui-même a recours à ces explétives. On trouvera dans ma traduction -<i>synodes, mémoriaux, recordés, conciles</i>, que les traducteurs n'ont -osé risquer et qu'ils ont rendus par <i>assemblées, emblèmes, -rappelés, conseils, etc.</i>; c'est à tort, selon moi. Milton avait -l'esprit rempli des idées et des controverses religieuses; quand il fait -parler les démons, il rappelle <i>ironiquement</i> dans son langage les -cérémonies de l'Église romaine; quand il parle <i>sérieusement</i>, il -emploie la langue des théologues protestants. Il m'a semblé que cette -observation oblige à traduire avec rigueur l'expression miltonienne, -faute de quoi on ne ferait pas sentir cette partie intégrante du génie -du poëte, la partie religieuse. Ainsi, dans une description du matin, -Milton parle de la charmante heure de <i>Prime</i>: je suis persuadé que -<i>Prime</i> est ici le nom d'un office de l'église; il ne veut pas dire -<i>première</i>; malgré ma conviction je n'ai pas risqué le mot <i>prime</i>, -quoique à mon avis il fasse beauté, en rappelant la prière matinale -du monde chrétien.</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">L'astre avant-coureur de l'aurore,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Du soleil qui s'approche annonce le retour,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Sous le pâle horizon l'ombre se décolore:</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Lève-toi dans nos cœurs, chaste et bienheureux jour.</span></p> - -<p style="margin-left: 45%;">RACINE.</p> - - -<p>Une autre beauté, selon moi, qui se tire encore du langage chrétien, -c'est l'affectation de Satan à parler comme le Très-Haut; il dit -toujours ma <i>droite</i> au lieu de mon bras: j'ai mis une grande -attention à rendre ces tours; ils caractérisent merveilleusement l'orgueil -du prince des ténèbres.</p> - -<p>Dans les cantiques que le poëte fait chanter aux anges, et qu'il -emprunte de l'Écriture, il suit l'hébreu, et il ramène quelques mots -en refrain au bout du verset: ainsi <i>praise</i> termine presque toutes -les strophes de l'hymne d'Adam et d'Ève au lever du jour. J'ai pris -garde à cela, et je reproduis à la chute le mot <i>louange</i>: mes -prédécesseurs n'ayant peut-être pas remarqué le retour de ce mot, -ont fait perdre aux vers leur harmonie lyrique.</p> - -<p>Lorsque Milton peint la création il se sert rigoureusement des paroles -de la Genèse, de la traduction anglaise: je me suis servi des mots -français de la traduction de Sacy, quoiqu'ils diffèrent un peu du -texte anglais: en des matières aussi sacrées j'ai cru ne devoir -reproduire qu'un texte approuvé par l'autorité de l'Église.</p> - -<p>J'ai employé, comme je l'ai dit encore<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>, de vieux mots; j'en ai fait -de nouveaux, pour rendre plus fidèlement le texte; c'est surtout dans -les mots négatifs que j'ai pris cette licence; on trouvera donc -<i>inadorée, imparité, inabstinence, etc.</i> On compte cinq ou six cents -mots dans Milton qu'on ne trouve dans aucun dictionnaire anglais. -Johnson, parlant du grand poëte, s'exprime ainsi:</p> - - -<blockquote> -<p><i>Through all his greater works there prevails an uniform -peculiarity of</i> DICTION, <i>a mode and cast of expression which bears -little resemblance to that of any former writer, and which is so far -removed from common use, that an unlearned reader when he first opens -his book, finds himself surprised by a new language... our language, -says Addison, sunk under him.</i></p></blockquote> - - -<p>«Dans tous les plus grands ouvrages de Milton prévalent une uniforme -singularité de diction, un mode et un tour d'expression qui ont peu de -ressemblance avec ceux d'aucun écrivain précédent, et qui sont si -éloignés de l'usage ordinaire, qu'un lecteur non lettré, quand il -ouvre son livre pour la première fois, se trouve surpris par une langue -nouvelle... Notre langue, dit Addison, s'abat (ou <i>s'enfonce</i> ou -<i>coule bas</i>) sous lui.»</p> - - -<p>Milton imite sans cesse les anciens; s'il fallait citer tout ce qu'il -imite, on ferait un in-folio de notes: pourtant quelques notes seraient -curieuses et d'autres seraient utiles pour l'intelligence du texte.</p> - - -<p>Le poëte, d'après la Genèse, parle de l'esprit qui féconda l'abîme. Du -Bartas avait dit:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">D'une même façon l'esprit de l'Éternel</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Semble couver ce gouffre.</span></p> - - -<p><i>L'obscurité</i> ou les <i>ténèbres visibles</i> rappellent -l'expression de Sénèque: <i>non ut per tenebras videamus, sed ut -ipsas.</i></p> - -<p>Satan élevant sa tête au-dessus du lac de feu est une image empruntée -à l'Énéide.</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Pectora quorum inter fluctus arrecta.</i></span></p> - - -<p>Milton faisant dire à Satan que régner dans l'Enfer est digne -d'ambition traduit Grotius: <i>Regnare dignum est ambitu, etsi in -Tartaro.</i></p> - -<p>La comparaison des anges tombés aux feuilles de l'automne est prise de -l'Iliade et de l'Énéide. Lorsque, dans son invocation le poëte -s'écrie qu'il va chanter des choses qui n'ont encore été dites ni en -prose ni en vers, il imite à la fois Lucrèce et Arioste:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">Cosa non detta in prosa mai, ne in rima.</span></p> - - -<p>Le <i>lasciate ogni speranza</i> est commenté ainsi d'une manière -sublime: Régions de chagrins, obscurité plaintive où l'espérance ne -peut jamais venir, elle qui vient à tous: «<i>hope never comes that -comes to all.</i>»</p> - -<p>Lorsque Milton représente des anges <i>tournant les uns sur la lance</i>, -les <i>autres sur le bouclier</i>, pour signifier tourner à droite et à -gauche, cette façon de parler poétique est empruntée d'un usage -commun chez les Romains: le légionnaire tenait la lance de la main -droite et le bouclier de la main gauche: <i>declinare ad hastam vel ad -scutum</i>; ainsi Milton met à contribution les historiens aussi bien que -les poëtes; et en ayant l'air de ne rien dire, il vous apprend toujours -quelque chose. Remarquez que la plupart des citations que je viens -d'indiquer se trouvent dans les trois cents premiers vers du <i>Paradis -perdu</i>: encore ai-je négligé d'autres imitations d'Ézéchiel, de -Sophocle, du Tasse, etc.</p> - -<p>Le mot <i>saison</i> dans le poëme doit être quelquefois traduit -par le mot <i>heure</i>: le poëte, sans vous le dire, s'est fait Grec, -ou plutôt s'est fait Homère, ce qui lui était tout naturel; il -transporte dans le dialecte anglais une expression hellénique.</p> - -<p>Quand il dit que le nom de la femme est tiré de celui de l'homme, -qui le comprendra si l'on ne sait que cela est vrai d'après le -texte de la Vulgate, <i>virago</i>, et d'après la langue anglaise, -<i>woman</i>, ce qui n'est pas vrai en français. Quand il donne à Dieu -l'<i>empire carré</i> et à Satan l'empire <i>rond</i>, voulant par là faire -entendre que Dieu gouverne le ciel et Satan le monde, il faut savoir que -saint Jean dans l'Apocalypse dit: «<i>Civitas Dei in quadro -posita.</i>»</p> - -<p>Il y aurait mille autres remarques à faire de cette espèce, surtout à -une époque où les trois quarts des lecteurs ne connaissent pas plus -l'Écriture Sainte et les Pères de l'Église qu'ils ne savent le -chinois.</p> - -<p>Jamais style ne fut plus figuré que celui de Milton: ce n'est point -Ève qui est douée d'une majesté virginale, c'est la <i>majestueuse -virginité</i> qui se trouve dans Ève; Adam n'est point inquiet, c'est -l'<i>inquiétude</i> qui agit sur Adam; Satan ne rencontre pas Ève par -hasard, c'est le <i>hasard</i> de Satan qui rencontre Ève; Adam ne veut pas -empêcher Ève de s'absenter, il cherche à dissuader l'<i>absence</i> -d'Ève. Les comparaisons, à cause même de ces tours, sont presque -intraduisibles: assez rarement empruntées des images de la nature, -elles sont prises des usages de la société, des travaux du laboureur -et du matelot, des réminiscences de l'histoire et de la mythologie; ce -qui rappelle, pour le dire en passant, que Milton était aveugle, et -qu'il tirait de ses souvenirs une partie de son génie. Une comparaison -admirable, et qui n'appartient qu'à lui, est celle de cet homme sorti -un matin des fumées d'une grande ville pour se promener dans les -fraîches campagnes, au milieu des moissons, des troupeaux, et -rencontrant une jeune fille plus belle que tout cela: c'est Satan -échappé du gouffre de l'Enfer qui rencontre Ève au milieu des -retraites fortunées d'Éden. On voit aussi par la vie de Milton qu'il -remémore dans cette comparaison le temps de sa jeunesse: dans une des -promenades matinales qu'il faisait autour de Londres s'offrit à sa vue -une jeune femme d'une beauté extraordinaire: il en devint -passionnément amoureux, ne la retrouva jamais, et fit le serment de ne -plus aimer.</p> - -<p>Au reste, Milton n'était pas toujours logique; il ne faudra pas croire -ma traduction fautive quand les idées manqueront de conséquence et de -justesse.</p> - -<p>Ce qu'il faut demander au chantre d'Éden, c'est de la poésie, et de la -poésie la plus haute à laquelle il soit donné à l'esprit humain -d'atteindre; tout vit chez cet homme, les êtres moraux comme les êtres -matériels: dans un combat ce ne sont pas les dards qui voûtent le ciel -ou qui forment une voûte enflammée, ce sont les <i>sifflements</i> mêmes -de ces dards; les personnages n'accomplissent pas des actions, ce sont -leurs <i>actions</i> qui agissent comme si elles étaient elles-mêmes des -personnages. Lorsqu'on est si divinement poëte, qu'on habite au plus -sublime sommet de l'Olympe, la critique est ridicule en essayant de -monter là: les reproches que l'on peut faire à Milton sont des -reproches d'une nature inférieure; ils tiennent de la terre où ce dieu -n'habite pas. Que dans un homme une qualité s'élève à une hauteur -qui domine tout, il n'y a point de taches que cette qualité ne fasse -disparaître dans son éclat immense.</p> - -<p>Si Milton, très-admiré en Angleterre, est assez peu lu; s'il est moins -populaire que Shakespeare, qui doit une partie de cette popularité au -rajeunissement qu'il reçoit chaque jour sur la scène, cela tient à la -gravité du poëte, au sérieux du poëme et à la difficulté de -l'idiome miltonien. Milton, comme Homère, parle une langue qui n'est -pas la langue vulgaire; mais avec cette différence que la langue -d'Homère est une langue simple, naturelle, facile à apprendre, au lieu -que la langue de Milton est une langue composée, savante, et dont la -lecture est un véritable travail. Quelques morceaux choisis du <i>Paradis -perdu</i> sont dans la mémoire de tout le monde; mais, à l'exception d'un -millier de vers de cette sorte, il reste onze mille vers qu'on a lus -rapidement, péniblement, ou qu'on n'a jamais lus.</p> - -<p>Voilà assez de <i>remarques</i> pour les personnes qui savent l'anglais -et qui attachent quelque prix à ces choses-là; en voilà beaucoup trop -pour la foule des lecteurs: à ceux-ci il importe fort peu qu'on ait -fait ou qu'on n'ait pas fait un contre-sens, et ils se contenteraient -tout aussi bien d'une version commune, amplifiée ou tronquée.</p> - -<p>On dit que de nouvelles traductions de Milton doivent bientôt -paraître; tant mieux! on ne saurait trop multiplier un chef-d'œuvre: -mille peintres copient tous les jours les tableaux de Raphaël et de -Michel-Ange. Si les nouveaux traducteurs ont suivi mon système, ils -reproduiront à peu ma traduction; ils feront ressortir les endroits où -je puis m'être trompé: s'ils ont pris le système de la traduction -libre, le mot à mot de mon humble travail sera comme le germe de la -belle fleur qu'ils auront habilement développée.</p> - -<p>Me serait-il permis d'espérer que si mon essai n'est pas trop -malheureux, il pourra amener quelque jour une révolution dans la -manière de traduire? Du temps d'Ablancourt les traductions s'appelaient -de <i>belles infidèles</i>; depuis ce temps-là on a vu beaucoup -d'infidèles qui n'étaient pas toujours belles: on en viendra -peut-être à trouver que la fidélité, même quand la beauté lui -manque, a son prix.</p> - -<p>Il est des génies heureux qui n'ont besoin de consulter personne, qui -produisent sans effort avec abondance des choses parfaites: je n'ai rien -de cette félicité naturelle, surtout en littérature; je n'arrive à -quelque chose qu'avec de longs efforts; je refais vingt fois la même -page, et j'en suis toujours mécontent: mes <i>manuscrits</i> et mes -épreuves sont, par la multitude des corrections et des renvois, de -véritables broderies, dont j'ai moi-même beaucoup de peine à -retrouver le fil<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>. Je n'ai pas la moindre confiance en moi; peut-être -même ai-je trop de facilité à recevoir les avis qu'on veut bien me -donner; il dépend presque du premier venu de me faire changer ou -supprimer tout un passage: je crois toujours que l'on juge et que l'on -voit mieux que moi.</p> - -<p>Pour accomplir ma tâche, je me suis environné de toutes les -disquisitions des scoliastes: j'ai lu toutes les traductions -françaises, italiennes et latines que j'ai pu trouver. Les traductions -latines, par la facilité qu'elles ont à rendre <i>littéralement</i> les -mots et à suivre des inversions, m'ont été très-utiles.</p> - -<p>J'ai quelques amis que depuis trente ans je suis accoutumé à -consulter: je leur ai encore proposé mes doutes dans ce dernier -travail; j'ai reçu leurs notes et leurs observations; j'ai discuté -avec eux les points difficiles; souvent je me suis rendu à leur -opinion; quelquefois ils sont revenus à la mienne. Il m'est arrivé, -comme à Louis Racine, que les Anglais m'ont avoué ne pas comprendre le -passage sur lequel je les interrogeais. Heureux encore une fois ces -esprits qui savent tout et n'ont besoin de personne; moi, faible, je -cherche des appuis, et je n'ai point oublié le précepte du maître:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">Faites choix d'un censeur solide et salutaire</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Que la raison conduise et le savoir éclaire,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Et dont le crayon sûr d'abord aille chercher</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">L'endroit que l'on sent faible et qu'on se veut cacher.</span></p> - - -<p>Dans tout ce que je viens de dire, je ne fais point mon apologie, je -cherche seulement une excuse à mes fautes. Un traducteur n'a droit à -aucune gloire; il faut seulement qu'il montre qu'il a été patient, -docile et laborieux.</p> - -<p>Si j'ai eu le bonheur de faire connaître Milton à la France, je ne me -plaindrai pas des fatigues que m'a causées l'excès de ces études: -tant il y a cependant que pour éviter de nouveau l'avenir probable -d'une vie fidèle, je ne recommencerais pas un pareil travail; -j'aimerais mieux mille fois subir toute la rigueur de cet avenir.</p> - -<p><br /></p> - -<p class="center">VERS.</p> - - -<p>Le vers héroïque anglais consiste dans la mesure sans rime, comme le -vers d'Homère en grec et de Virgile en latin: la rime n'est ni une -adjonction nécessaire ni le véritable ornement d'un poëme ou de bons -vers, spécialement dans un long ouvrage: elle est l'invention d'un âge -barbare, pour relever un méchant sujet ou un mètre boiteux. À la -vérité elle a été embellie par l'usage qu'en ont fait depuis -quelques fameux poëtes modernes, cédant à la coutume; mais ils l'ont -employée à leur grande vexation, gêne et contrainte, pour exprimer -plusieurs choses (et souvent de la plus mauvaise manière) autrement -qu'ils ne les auraient exprimées. Ce n'est donc pas sans cause que -plusieurs poëtes du premier rang, italiens et espagnols, ont rejeté la -rime des ouvrages longs et courts. Ainsi a-t-elle été bannie depuis -longtemps de nos meilleures tragédies anglaises, comme une chose -d'elle-même triviale, sans vraie et agréable harmonie pour toute -oreille juste. Cette harmonie naît du convenable nombre, de la -convenable quantité des syllabes, et du sens passant avec variété -d'un vers à un autre vers; elle ne résulte pas du tintement de -terminaisons semblables; faute qu'évitaient les doctes anciens, tant -dans la poésie que dans l'éloquence oratoire. L'omission de la rime -doit être comptée si peu pour défaut (quoiqu'elle puisse paraître -telle aux lecteurs vulgaires), qu'on la doit regarder plutôt comme le -premier exemple offert en anglais de l'ancienne liberté rendue au -poëme héroïque affranchi de l'incommode et moderne entrave de la -rime.</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Avertissement de l'<i>Essai.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Avertissement de l'<i>Essai.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Avertissement de l'<i>Essai.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>C'est l'excuse pour les fautes d'impression, si nombreuses dans -mes ouvrages. Les compositeurs fatigués se trompent malgré eux, par la -multitude des changements, des retranchements ou des additions.</p></div> - - - - -<hr class="chap" /> - - -<h4>LE PARADIS PERDU</h4> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="LIVRE_PREMIER">LIVRE PREMIER</a></h4> - - -<h4>ARGUMENT</h4> - - -<blockquote> -<p>Ce premier livre expose d'abord brièvement tout le sujet, la -désobéissance de l'homme, et d'après cela la perte du Paradis, où -l'homme était placé. Ce livre parle ensuite de la première cause de -la chute de l'homme, du serpent, ou plutôt de Satan dans le serpent -qui, se révoltant contre Dieu et attirant de son côté plusieurs -légions d'anges, fut, par le commandement de Dieu, précipité du ciel -avec toute sa bande dans le grand abîme. Après avoir passé -légèrement sur ce fait, le poëme ouvre au milieu de l'action: il -présente Satan et ses anges maintenant tombés en enfer. L'enfer n'est -pas décrit ici comme placé dans le centre du monde (car le ciel et la -terre peuvent être supposés n'être pas encore faits et certainement -pas encore maudits), mais dans le lieu des ténèbres extérieures, plus -convenablement appelé Chaos. Là, Satan avec ses anges, couché sur le -lac brûlant, foudroyé et évanoui, au bout d'un certain espace de -temps revient à lui comme de la confusion d'un songe. Il appelle celui -qui, le premier après lui en puissance et en dignité, gît à ses -côtés. Ils confèrent ensemble de leur misérable chute. Satan -réveille toutes ses légions, jusqu'alors demeurées confondues de la -même manière. Elles se lèvent: leur nombre, leur ordre de bataille; -leurs principaux chefs, nommés d'après les idoles connues par la suite -en Chanaan et dans les pays voisins. Satan leur adresse un discours, les -console par l'espérance de regagner le ciel; il leur parle enfin d'un -nouveau monde, d'une nouvelle espèce de créatures qui doivent être un -jour formées selon une antique prophétie ou une tradition répandue -dans le ciel. Que les anges existassent longtemps avant la création -visible, c'était l'opinion de plusieurs anciens Pères. Pour discuter -le sens de la prophétie, et déterminer ce qu'on peut faire en -conséquence, Satan s'en réfère à un grand conseil; ses associés -adhèrent à cet avis: Pandæmonium, palais de Satan, s'élève -soudainement bâti de l'abîme: les pairs infernaux y siègent en -conseil.</p></blockquote> - - -<p><br /></p> - - -<p>La première désobéissance de l'homme et le fruit de cet arbre -défendu dont le mortel goût apporta la mort dans le monde, et tous nos -malheurs, avec la perte d'Éden, jusqu'à ce qu'un homme plus grand nous -rétablît et reconquît le séjour bienheureux, chante, Muse céleste! -Sur le sommet secret d'Oreb et de Sinaï tu inspiras le berger qui le -premier apprit à la race choisie comment, dans le commencement, le Ciel -et la Terre sortirent du chaos. Ou si la colline de Sion, le ruisseau de -Siloë, qui coulait rapidement près de l'oracle de Dieu, te plaisent -davantage, là j'invoque ton aide pour mon chant aventureux: ce n'est -pas d'un vol tempéré qu'il veut prendre l'essor au-dessus des monts -d'Aonie, tandis qu'il poursuit des choses qui n'ont encore été -tentées ni en prose ni en vers.</p> - -<p>Et toi, ô Esprit! qui préfère à tous les temples un cœur droit et -pur, instruis-moi, car tu sais! Toi, au premier instant tu étais -présent: avec tes puissantes ailes éployées, comme une colombe tu -couvas l'immense abîme et tu le rendis fécond. Illumine en moi ce qui -est obscur, élève et soutiens ce qui est abaissé, afin que de la -hauteur de ce grand argument je puisse affirmer l'éternelle Providence, -et justifier les voies de Dieu aux hommes.</p> - -<p>Dis d'abord, car ni le ciel ni la profonde étendue de l'enfer ne -dérobent rien à ta vue; dis quelle cause, dans leur état heureux si -favorisé du ciel, poussa nos premiers parents à se séparer de leur -Créateur, à transgresser sa volonté pour une seule restriction, -souverains qu'ils étaient du reste du monde. Qui les entraîna à cette -honteuse révolte? L'infernal serpent. Ce fut lui dont la malice animée -d'envie et de vengeance trompa la mère du genre humain: son orgueil -l'avait précipité du ciel avec son armée d'anges rebelles, par le -secours desquels, aspirant à monter en gloire au-dessus de ses pairs il -se flatta d'égaler le Très-Haut, si le Très-Haut s'opposait à lui. -Plein de cet ambitieux projet contre le trône et la monarchie de Dieu, -il alluma au ciel une guerre impie et un combat téméraire, dans une -attente vaine.</p> - -<p>Le souverain pouvoir le jeta flamboyant, la tête en bas, de la voûte -éthérée; ruine hideuse et brûlante: il tomba dans le gouffre sans -fond de la perdition, pour y rester chargé de chaînes de diamant, dans -le feu qui punit: il avait osé défier aux armes le Tout-Puissant! Neuf -fois l'espace qui mesure le jour et la nuit aux hommes mortels, lui, -avec son horrible bande, fut étendu vaincu, roulant dans le gouffre -ardent, confondu quoique immortel. Mais sa sentence le réservait encore -à plus de colère, car la double pensée de la félicité perdue et -d'un mal présent à jamais, le tourmente. Il promène autour de lui des -yeux funestes, où se peignent une douleur démesurée et la -consternation, mêlées à l'orgueil endurci et à l'inébranlable -haine.</p> - -<p>D'un seul coup d'œil et aussi loin que perce le regard des anges, il -voit le lieu triste dévasté et désert: ce donjon horrible, arrondi de -toute part, comme une grande fournaise flamboyait. De ces flammes point -de lumière! mais des ténèbres visibles servent seulement à -découvrir des vues de malheur; régions de chagrin, obscurité -plaintive, où la paix, où le repos, ne peuvent jamais habiter, -l'espérance jamais venir, elle qui vient à tous! mais là des -supplices sans fin, là un déluge de feu, nourri d'un soufre qui brûle -sans se consumer.</p> - -<p>Tel est le lieu que l'éternelle justice prépara pour ces rebelles; ici -elle ordonna leur prison dans les ténèbres extérieures; elle leur fit -cette part trois fois aussi éloignée de Dieu et de la lumière du -ciel, que le centre de la création l'est du pôle le plus élevé. Oh! -combien cette demeure ressemble peu à celle d'où ils tombèrent!</p> - -<p>Là bientôt l'archange discerne les compagnons de sa chute, ensevelis -dans les flots et les tourbillons d'une tempête de feu. L'un d'eux se -vautrait parmi les flammes à ses côtés, le premier en pouvoir après -lui et le plus proche en crime: longtemps après connu en Palestine, il -fut appelé Béelzébuth. Le grand ennemi (pour cela nommé Satan dans -le ciel), rompant par ces fières paroles l'horrible silence, commence -ainsi:</p> - -<p>«Si tu es celui... Mais combien déchu, combien différent de celui -qui, revêtu d'un éclat transcendant parmi les heureux du royaume de la -lumière, surpassait en splendeur des myriades de brillants esprits!... -Si tu es celui qu'une mutuelle ligue, qu'une seule pensée, qu'un même -conseil, qu'une semblable espérance, qu'un péril égal dans une -entreprise glorieuse, unirent jadis avec moi et qu'un malheur égal unit -à présent dans une égale ruine, tu vois de quelle hauteur, dans quel -abîme, nous sommes tombés! tant il se montra le plus puissant avec son -tonnerre! Mais qui jusqu'alors avait connu l'effet de ces armes -terribles! Toutefois, malgré ces foudres, malgré tout ce que le -vainqueur dans sa rage peut encore m'infliger, je ne me repens point, je -ne change point: rien (quoique changé dans mon éclat extérieur) ne -changera cet esprit fixe, ce haut dédain né de la conscience du -mérite offensé, cet esprit qui me porta à m'élever contre le plus -Puissant, entraînant dans ce conflit furieux la force innombrable -d'esprits armés qui osèrent mépriser sa domination: ils me -préférèrent à lui, opposant à son pouvoir suprême un pouvoir -contraire; et dans une bataille indécise, au milieu des plaines du -ciel, ils ébranlèrent son trône.</p> - -<p>«Qu'importe la perte du champ de bataille! tout n'est pas perdu. Une -volonté insurmontable, l'étude de la vengeance, une haine immortelle, -un courage qui ne cédera ni ne se soumettra jamais, qu'est-ce autre -chose que n'être pas subjugué? Cette gloire, jamais sa colère ou sa -puissance ne me l'extorquera. Je ne me courberai point; je ne demanderai -point grâce d'un genou suppliant; je ne déifierai point son pouvoir -qui, par la terreur de ce bras, a si récemment douté de son empire. -Cela serait bas en effet: cela serait une honte et une ignominie -au-dessous même de notre chute! puisque par le destin, la force des -dieux, la substance céleste ne peut périr; puisque l'expérience de ce -grand événement, dans les armes non affaiblies, ayant gagné beaucoup -en prévoyance, nous pouvons, avec plus d'espoir de succès, nous -déterminer à faire, par ruse ou par force, une guerre éternelle, -irréconciliable, à notre grand ennemi, qui triomphe maintenant, et -qui, dans l'excès de sa joie, régnant seul, tient la tyrannie du -Ciel.»</p> - -<p>Ainsi partait l'ange apostat, quoique dans la douleur; se vantant à -haute voix, mais déchiré d'un profond désespoir. Et à lui répliqua -bientôt son fier compagnon:</p> - -<p>«Ô prince! ô chef de tant de trônes! qui conduisis à la guerre sous -ton commandement les séraphins rangés en bataille! qui, sans frayeur, -dans de formidables actions, mis en péril le Roi perpétuel des cieux -et à l'épreuve son pouvoir suprême, soit qu'il le tînt de la force, -du hasard ou du destin; ô chef! je vois trop bien et je maudis -l'événement fatal qui, par une triste déroute et une honteuse -défaite, nous a ravi le ciel. Toute cette puissante armée est ainsi -plongée dans une horrible destruction, autant que des dieux et des -substances divines peuvent périr; car la pensée et l'esprit demeurent -invincibles, et la vigueur bientôt revient, encore que toute notre -gloire soit éteinte et notre heureuse condition engouffrée ici dans -une infinie misère. Mais quoi? Si lui notre vainqueur (force m'est de -le croire le Tout-Puissant, puisqu'il ne fallait rien moins qu'un tel -pouvoir pour dompter un pouvoir tel que le nôtre), si ce vainqueur nous -avait laissé entiers notre esprit et notre vigueur, afin que nous -puissions endurer et supporter fortement nos peines, afin que nous -puissions suffire à sa colère vengeresse, ou lui rendre un plus rude -service comme ses esclaves par le droit de la guerre, ici, selon ses -besoins, dans le cœur de l'enfer, travailler dans le feu, ou porter ses -messages dans le noir abîme? Que nous servirait alors de sentir notre -force non diminuée ou l'éternité de notre être, pour subir un -éternel châtiment?»</p> - -<p>Le grand ennemi répliqua par ces paroles rapides:</p> - -<p>«Chérubin tombé, être faible et misérable, soit qu'on agisse ou -qu'on souffre. Mais sois assuré de ceci: faire le bien ne sera jamais -notre tâche; faire toujours le mal sera notre seul délice, comme -étant le contraire de la haute volonté de celui auquel nous -résistons. Si donc sa providence cherche à tirer le bien de notre mal, -nous devons travailler à pervertir cette fin, et à trouver encore dans -le bien les moyens du mal. En quoi souvent nous pourrons réussir de -manière peut-être à chagriner l'ennemi et, si je ne me trompe, à -détourner ses plus profonds conseils de leur but marqué.</p> - -<p>«Mais vois! le vainqueur courroucé a rappelé aux portes du ciel ses -ministres de poursuite et de vengeance. La grêle de soufre lancée sur -nous dans la tempête passée, a abattu la vague brûlante qui du -précipice du ciel nous reçut tombants. Le tonnerre, avec ses ailes de -rouges éclairs, et son impétueuse rage, a peut-être épuisé ses -traits, et cesse maintenant, de mugir à travers l'abîme vaste et sans -bornes. Ne laissons pas échapper l'occasion que nous cède le dédain -ou la fureur rassasiée de notre ennemi. Vois-tu au loin cette plaine -sèche, abandonnée et sauvage, séjour de la désolation, vide de -lumière, hors de celle que la lueur de ces flammes noires et bleues lui -jette pâle et effrayante? Là, tendons à sortir des ballottements de -ces vagues de feu; là, reposons-nous, si le repos peut habiter là. -Rassemblant nos légions affligées, examinons comment nous pourrons -dorénavant nuire à notre ennemi, comment nous pourrons réparer notre -perte, surmonter cette affreuse calamité; quel renforcement nous -pouvons tirer de l'espérance, sinon quelle résolution du désespoir.»</p> - -<p>Ainsi parlait Satan à son compagnon le plus près de lui, la tête -levée au-dessus des vagues, les yeux étincelants; les autres parties -de son corps affaissées sur le lac, étendues longues et larges, -flottaient sur un espace de plusieurs arpents. En grandeur il était -aussi énorme que celui que les fables appellent, de sa taille -monstrueuse, Titanien, ou né de la Terre, lequel fit la guerre à -Jupiter; Briarée ou Tiphon, dont la caverne s'ouvrait près de -l'ancienne Tarse. Satan égalait encore cette bête de la mer, -Léviathan, que Dieu de toutes ses créatures, fit la plus grande entre -celles qui nagent dans le cours de l'Océan: souvent la bête dort sur -l'écume norwégienne; le pilote de quelque petite barque égarée au -milieu des ténèbres la prend pour une île (ainsi le racontent les -matelots): il fixe l'ancre dans son écorce d'écaille, s'amarre sous le -vent à son côté, tandis que la nuit investit la mer, et retarde -l'aurore désirée. Ainsi, énorme en longueur le chef ennemi gisait -enchaîné sur le lac brûlant; jamais il n'eût pu se lever ou soulever -sa tête, si la volonté et la haute permission du régulateur de tous -les cieux ne l'avaient laissé libre dans ses noirs desseins; afin que -par ses crimes réitérés il amassât sur lui la damnation, alors qu'il -cherchait le mal des autres; afin qu'il pût voir, furieux, que toute sa -malice n'avait servi qu'à faire luire l'infinie bonté, la grâce, la -miséricorde sur l'homme par lui séduit; à attirer sur lui-même, -Satan, triple confusion, colère et vengeance.</p> - -<p>Soudain au-dessus du lac l'archange dresse sa puissante stature: de sa -main droite et de sa main gauche, les flammes repoussées en arrière -écartent leurs pointes aiguës, et, roulées en vagues, laissent au -milieu une horrible vallée. Alors, ailes déployées, il dirige son vol -en haut, pesant sur l'air sombre qui sent un poids inaccoutumé, -jusqu'à ce qu'il s'abatte sur la terre aride, si terre était ce qui -toujours brûle d'un feu solide, comme le lac brûle d'un liquide feu. -Telles apparaissent dans leur couleur (lorsque la violence d'un -tourbillon souterrain a transporté une colline arrachée du Pelore ou -des flancs déchirés du tonnant Etna), telles apparaissent les -entrailles combustibles et inflammables qui là concevant le feu, sont -lancées au ciel par l'énergie minérale à l'aide des vents, et -laissent un fond brûlé, tout enveloppé d'infection et de fumée: -pareil fut le sol de repos que toucha Satan de la plante de ses pieds -maudits. Béelzébuth, son compagnon le plus proche, le suit, tous deux -se glorifiant d'être échappés aux eaux stygiennes, comme les dieux, -par leurs propres forces recouvrées, non par la tolérance du suprême -pouvoir.</p> - -<p>«Est-ce ici la région, le sol, le climat, dit alors l'archange perdu; -est-ce ici le séjour que nous devons changer contre le ciel, cette -morne obscurité contre cette lumière céleste? Soit! puisque celui qui -maintenant est souverain peut disposer et décider de ce qui sera -justice. Le plus loin de lui est le mieux, de lui qui, égalé en -raison, s'est élevé au-dessus de ses égaux par la force. Adieu, -champs fortunés où la joie habite pour toujours! salut, horreurs! -salut, monde infernal! Et toi, profond enfer, reçois ton nouveau -possesseur. Il t'apporte un esprit que ne changeront ni le temps ni le -lieu. L'esprit est à soi-même sa propre demeure, il peut faire en soi -un ciel de l'enfer, un enfer du ciel. Qu'importe où je serai, si je -suis toujours le même et ce que je dois être, tout, quoique moindre -que celui que le tonnerre a fait plus grand! Ici du moins nous serons -libres. Le Tout-Puissant n'a pas bâti ce lieu pour nous l'envier; il ne -voudra pas nous en chasser. Ici nous pourrons régner en sûreté; et, -à mon avis, régner est digne d'ambition, même en enfer; mieux vaut -régner en enfer que servir dans le ciel.</p> - -<p>«Mais laisserons-nous donc nos amis fidèles, les associés, les -copartageants de notre ruine, étendus, étonnés sur le lac d'oubli? Ne -les appellerons-nous pas à prendre avec nous la part de ce manoir -malheureux, ou, avec nos armes ralliées, à tenter une fois de plus -s'il est encore quelque chose à regagner au ciel ou à perdre dans -l'enfer?»</p> - -<p>Ainsi parla Satan, et Béelzébuth lui répondit:</p> - -<p>«Chef de ces brillantes armées, qui par nul autre que le Tout-Puissant -n'auraient été vaincues, si une fois elles entendent cette voix, le -gage le plus vif de leur espérance au milieu des craintes et des -dangers; cette voix si souvent retentissante dans les pires -extrémités, au bord périlleux de la bataille quand elle rugissait; -cette voix, signal le plus rassurant dans tous les assauts, soudain -elles vont reprendre un nouveau courage et revivre, quoiqu'elles -languissent à présent, gémissantes et prosternées sur le lac de feu, -comme nous tout à l'heure assourdis et stupéfaits: qui s'en -étonnerait, tombées d'une si pernicieuse hauteur!»</p> - -<p>Béelzébuth avait à peine cessé de parler, et déjà le grand ennemi -s'avançait vers le rivage: son pesant bouclier, de trempe éthérée, -massif, large et rond, était rejeté derrière lui; la large -circonférence pendait à ses épaules, comme la lune, dont l'orbe, à -travers un verre optique, est observé le soir par l'astronome toscan, -du sommet de Fiesole ou dans le Valdarno, pour découvrir de nouvelles -terres, des rivières et des montagnes sur son globe tacheté. La lance -de Satan (près de laquelle le plus haut pin scié sur les collines de -Norwége, pour être le mât de quelque grand vaisseau amiral, ne serait -qu'un roseau) lui sert à soutenir ses pas mal assurés sur la marne -brûlante; bien différents de ses pas sur l'azur du ciel! Le climat -torride voûté de feu le frappe encore d'autres plaies: néanmoins il -endure tout, jusqu'à ce qu'il arrive au bord de la mer enflammée. Là -il s'arrête.</p> - -<p>Il appelle ses légions, formes d'anges fanées qui gisent aussi -épaisses que les feuilles d'automne jonchant les ruisseaux de -Vallombreuse, où les ombrages étruriens décrivent l'arche élevée -d'un berceau; ainsi surnagent des varechs dispersés, quand Orion, armé -des vents impétueux, a battu les côtes de la mer Rouge; mer dont les -vagues renversèrent Busiris et la cavalerie de Memphis tandis qu'ils -poursuivaient d'une haine perfide les étrangers de Gessen, qui virent -sur rivage les carcasses flottantes, les roues des chariots brisées: -ainsi semées, abjectes, perdues, les légions gisaient, couvrant le -lac, dans la stupéfaction de leur changement hideux.</p> - -<p>Satan élève une si grande voix que tout le creux de l'enfer en -retentit.</p> - -<p>«Princes, potentats, guerriers, fleurs du ciel, jadis à vous, -maintenant perdu! une stupeur telle que celle-ci peut-elle saisir des -esprits éternels, ou avez-vous choisi ce lieu après les fatigues de la -bataille, pour reposer votre valeur lassée, pour la douceur que vous -trouvez à dormir ici comme dans les vallées du ciel? ou bien, dans -cette abjecte posture, avez-vous juré d'adorer le vainqueur? Il -contemple à présent chérubins et séraphins roulant dans le gouffre -armes et enseignes brisées, jusqu'à ce que bientôt ses rapides -ministres découvrant des portes du ciel leurs avantages, et descendant, -nous foulent aux pieds ainsi languissants, ou nous attachent à coups de -foudre au fond de cet abîme. Éveillez-vous! levez-vous! ou soyez à -jamais tombés!»</p> - -<p>Ils l'entendirent et furent honteux et se levèrent sur l'aile, comme -quand des sentinelles accoutumées à veiller au devoir, surprises -endormies par le commandant qu'elles craignent, se lèvent et se -remettent elles-mêmes en faction avant d'être bien éveillées. Non -que ces esprits ignorent le malheureux état où ils sont réduits, ou -qu'ils ne sentent pas leurs affreuses tortures; mais bientôt ils -obéissent innombrables à la voix de leur général.</p> - -<p>Comme quand la puissante verge du fils d'Amram, au jour mauvais de -l'Égypte, passa ondoyante le long du rivage, et appela la noire nuée -de sauterelles, touées par le vent d'orient, qui se suspendirent sur le -royaume de l'impie Pharaon de même que la nuit, et enténébrèrent -toute la terre du Nil: ainsi sans nombre furent aperçus ces mauvais -anges, planant sous la coupole de l'enfer, entre les inférieures, les -supérieures et les environnantes flammes, jusqu'à ce qu'un signal -donné, la lance levée droite de leur grand sultan, ondoyant pour -diriger leur course, ils s'abattent, d'un égal balancement, sur le -soufre affermi, et remplissent la plaine. Ils formaient une multitude -telle que le Nord populeux n'en versa jamais de ses flancs glacés pour -franchir le Rhin ou le Danube, alors que ses fils barbares tombèrent -comme un déluge sur le Midi, et s'étendirent, au-dessous de Gibraltar, -jusqu'aux sables de la Libye.</p> - -<p>Incontinent de chaque escadron et de chaque bande, les chefs et les -conducteurs se hâtèrent là où leur grand général s'était -arrêté. Semblables à des dieux par la taille et par la forme, -surpassant la nature humaine, royales dignités, puissances, qui -siégeaient autrefois dans le ciel, sur les trônes: quoique dans les -archives célestes on ne garde point maintenant la mémoire de leurs -noms, effacés et rayés par leur rébellion, du livre de vie. Ils -n'avaient pas encore acquis leurs noms nouveaux parmi les fils d'Ève; -mais lorsque, errant sur la terre, avec la haute permission de Dieu, -pour l'épreuve de l'homme, ils eurent, à force d'impostures et de -mensonges, corrompu la plus grande partie du genre humain, ils -persuadèrent aux créatures d'abandonner Dieu leur créateur, de -transporter souvent la gloire invisible de celui qui les avait faits, -dans l'image d'une brute ornée de gaies religions pleines de pompes et -d'or, et d'adorer les démons pour divinités: alors ils furent connus -aux hommes sous différents noms et par diverses idoles, dans le monde -païen.</p> - -<p>Muse, redis-moi ces noms alors connus: qui le premier, qui le dernier -se réveilla du sommeil sur ce lit de feu, à l'appel de leur grand -empereur; quels chefs, les plus près de lui en mérites, vinrent un à -un où il se tenait sur le rivage chauve, tandis que la foule -pêle-mêle se tenait encore au loin.</p> - -<p>Ces chefs furent ceux qui, sortis du puits de l'enfer, rôdant pour -saisir leur proie sur la terre, eurent l'audace, longtemps après, de -fixer leurs sièges auprès de celui de Dieu, leurs autels contre son -autel, dieux adorés parmi les nations d'alentour; et ils osèrent -habiter près de Jéhovah, tonnant hors de Sion, ayant son trône au -milieu des chérubins: souvent même ils placèrent leurs châsses -jusque dans son sanctuaire, abominations et avec des choses maudites, -ils profanèrent ses rites sacrés, ses fêtes solennelles, et leurs -ténèbres osèrent affronter sa lumière.</p> - -<p>D'abord s'avance Moloch, horrible roi, aspergé du sang des sacrifices -humains, et des larmes des pères et des mères, bien qu'à cause du -bruit des tambours et des timbales retentissantes, le cri de leurs -enfants ne fût pas entendu, lorsque, à travers le feu, ils passaient -à l'idole grimée. Les Ammonites l'adorèrent dans Rabba et sa plaine -humide, dans Argob et dans Basan, jusqu'au courant de l'Arnon le plus -reculé: non content d'un si audacieux voisinage, il amena, par fraude, -le très-sage cœur de Salomon à lui bâtir un temple droit en face du -temple de Dieu, sur cette montagne d'opprobre; et il fit son bois sacré -de la riante vallée d'Hinnon, de là nommée Tophet et la noire -Géhenne, type de l'enfer.</p> - -<p>Après Moloch vint Chamos, l'obscène terreur des fils de Moab, depuis -Aroer à Nébo et au désert du plus méridional Abarim; dans Hesébon -et Héronaïm, royaume de Séon, au-delà de la retraite fleurie de -Sibma, tapissée de vignes, et dans Eléadé, jusqu'au lac Asphaltite. -Chamos s'appelait aussi Péor, lorsqu'à Sittim il incita les -Israélites dans leur marche du Nil, à lui faire de lubriques oblations -qui leur coûtèrent tant de maux. De là il étendit ses lascives -orgies jusqu'à la colline du Scandale, près du bois de l'homicide -Moloch, l'impudicité tout près de la haine; le pieux Josias les chassa -dans l'enfer.</p> - -<p>Avec ces divinités vinrent celles qui du bord des flots de l'antique -Euphrate jusqu'au torrent qui sépare l'Égypte de la terre de Syrie, -portent les noms généraux de Baal et d'Astaroth; ceux-là mâles, -celles-ci femelles; car les esprits prennent à leur gré l'un ou -l'autre sexe, ou tous les deux à la fois; si ténue et si simple est -leur essence pure: elle est ni liée ni cadenassée par des jointures et -des membres, ni fondée sur la fragile force des os, comme la lourde -chair; mais dans telle forme qu'ils choisissent, dilatée ou condensée, -brillante ou obscure, ils peuvent exécuter leurs résolutions -aériennes, et accomplir les œuvres de l'amour ou de la haine. Pour ces -divinités, les enfants d'Israël abandonnèrent souvent leur force -vivante, et laissèrent infréquenté son autel légitime, se -prosternant bassement devant des dieux animaux. Ce fut pour cela que -leurs têtes inclinées aussi bas dans les batailles, se courbèrent -devant la lance du plus méprisable ennemi.</p> - -<p>Après ces divinités en troupe parut Astoreth, que les Phéniciens -nomment Astarté, reine du ciel, ornée d'un croissant; à sa brillante -image nuitamment en présence de la lune, les vierges de Sidon payent le -tribut de leurs vœux et de leurs chants. Elle ne fut pas aussi non -chantée dans Sion, où son temple s'élevait sur le mont d'iniquité: -temple que bâtit ce roi, ami des épouses, dont le cœur, quoique -grand, séduit par de belles idolâtres, tomba devant d'infâmes idoles.</p> - -<p>À la suite d'Astarté vient Thammuz, dont l'annuelle blessure dans le -Liban attire les jeunes Syriennes, pour gémir sur sa destinée dans de -tendres complaintes, pendant tout un jour d'été; tandis que le -tranquille Adonis, échappant de sa roche native, roule à la mer son -onde supposée rougie du sang de Thammuz, blessé tous les ans. Cette -amoureuse histoire infecta de la même ardeur les filles de Jérusalem, -dont les molles voluptés sous le sacré portique furent vues -d'Ézéchiel, lorsque, conduit par la vision, ses yeux découvrirent les -noires idolâtries de l'infidèle Juda.</p> - -<p>Après Thammuz, il en vint un qui pleura amèrement, quand l'Arche -captive mutila sa stupide idole, têtes et mains émondées, dans son -propre sanctuaire, sur le seuil de la porte où elle tomba à plat, et -fit honte à ses adorateurs: Dagon est son nom; monstre marin, homme par -le haut, poisson par le bas. Et cependant son temple, élevé haut dans -Azot, fut redouté le long des côtes de la Palestine, dans Gath et -Ascalon, et Accaron, et jusqu'aux bornes de la frontière de Gaza.</p> - -<p>Suivait Rimmon, dont la délicieuse demeure était la charmante Damas -sur les bords fertiles d'Abana et de Pharphar, courants limpides. Lui -aussi fut hardi contre la maison de Dieu: une fois il perdit un lépreux -et gagna un roi, Achaz son imbécile conquérant, qu'il engagea à -mépriser l'autel du Seigneur et à le déplacer pour un autel à la -syrienne, sur lequel Achaz brûla ses odieuses offrandes, et adora les -dieux qu'il avait vaincus.</p> - -<p>Après ces Démons parut la bande de ceux qui, sous des noms d'antique -renommée, Osiris, Isis, Orus et leur train, monstrueux en figures et en -sorcelleries, abusèrent la fanatique Égypte et ses prêtres qui -cherchèrent leurs divinités errantes, cachées sous des formes de -bêtes plutôt que sous des formes humaines.</p> - -<p>Point n'échappa Israël à la contagion, quand d'un or emprunté il -forma le veau d'Oreb. Le roi rebelle doubla ce péché à Béthel et à -Dan, assimilant son Créateur au bœuf paissant; ce Jéhovah qui, dans -une nuit, lorsqu'il passa dans sa marche à travers l'Égypte, rendit -égaux d'un seul coup ses premiers-nés et ses dieux bêlants.</p> - -<p>Bélial parut le dernier; plus impur esprit, plus grossièrement épris -de l'amour du vice pour le vice même, ne tomba du ciel. Pour Bélial, -aucun temple ne s'élevait, aucun autel ne fuma: qui cependant est plus -souvent que lui dans les temples et sur les autels, quand le prêtre -devient athée comme les fils d'Eli qui remplirent de prostitutions et -de violences la maison de Dieu? Il règne aussi dans les palais et dans -les cours, dans les villes dissolues où le bruit de la débauche, de -l'injure et de l'outrage, monte au-dessus des plus hautes tours: et -quand la nuit obscurcit les rues, alors vagabondent les fils de Bélial -gonflés d'insolence et de vin; témoins les rues de Sodome et cette -nuit dans Gabaa, lorsque la porte hospitalière exposa une matrone pour -éviter un rapt plus odieux.</p> - -<p>Ces démons étaient les premiers en rang et en puissance; le reste -serait long à dire, bien qu'au loin renommé: dieux d'Ionie que la -postérité de Javan tint pour dieux, mais confessés dieux plus -récents que le Ciel et la Terre, leurs parents vantés; Titan, -premier-né du ciel avec son énorme lignée et son droit d'aînesse -usurpé par Saturne, plus jeune que lui; Saturne, traité de la même -sorte par le plus puissant Jupiter, son propre fils et fils de Rhée; -ainsi Jupiter, usurpant, régna. Ces dieux d'abord connus en Crète et -sur l'Ida, de là sur le sommet neigeux du froid Olympe, gouvernèrent -la moyenne région de l'air, leur plus haut ciel, ou sur le rocher de -Delphes, ou dans Dodone, et dans toutes les limites de la terre Dorique. -L'un d'eux, avec le vieux Saturne, fuit sur l'Adriatique aux champs de -l'Hespérie, et par delà la Celtique erra dans les îles les plus -reculées.</p> - -<p>Tous ces dieux et beaucoup d'autres, vinrent en troupe, mais avec des -regards baissés et humides, tels cependant qu'on y voyait une obscure -lueur de joie d'avoir trouvé leur chef non désespéré, de s'être -trouvés eux-mêmes non perdus dans la perdition même. Ceci refléta -sur le visage de Satan comme une couleur douteuse: mais bientôt -reprenant son orgueil accoutumé, avec de hautes paroles qui avaient -l'apparence non la réalité de la dignité, il ranime doucement leur -défaillant courage et dissipe leur crainte.</p> - -<p>Alors sur-le-champ il ordonne qu'au bruit guerrier des clairons et des -trompettes retentissantes son puissant étendard soit levé. Cet -orgueilleux honneur est réclamé comme un droit par Azazel, grand -chérubin; il déferle de l'hast brillant l'enseigne impériale, qui -haute et pleinement avancée brille comme un météore s'écoulant dans -le vent: les perles et le riche éclat de l'or y blasonnaient les armes -et les trophées séraphiques. Pendant tout ce temps l'airain sonore -souffle des sons belliqueux, auxquels l'universelle armée renvoie un -cri qui déchire la concavité de l'enfer et épouvante au-delà -l'empire du Chaos et de la vieille Nuit.</p> - -<p>En un moment, à travers les ténèbres, sont vues dix mille bannières -qui s'élèvent dans l'air avec des couleurs orientales ondoyantes. Avec -ces bannières se dresse une forêt énorme de lances, et les casques -pressés apparaissent, et les boucliers se serrent dans une épaisse -ligne d'une profondeur incommensurable. Bientôt les guerriers se -meuvent en phalange parfaite, au mode dorien des flûtes et des suaves -hautbois: un tel mode élevait à la hauteur du plus noble calme les -héros antiques s'armant pour le combat; au lieu de la fureur, il -inspirait une valeur réglée; ferme, incapable d'être entraînée par -la crainte de la mort, à la fuite ou à une retraite honteuse. Cette -harmonie ne manque pas de pouvoir pour tempérer et apaiser, avec des -accords religieux, les pensées troublées, pour chasser l'angoisse, et -le doute, et la frayeur, et le chagrin, et la peine des esprits mortels -et immortels.</p> - -<p>Ainsi respirant la force unie, avec un dessein fixé, marchaient en -silence les anges déchus, au son du doux pipeau, qui charmait leurs pas -douloureux sur le sol brûlant; et alors avancés en vue, ils -s'arrêtent; horrible front d'effroyable longueur, étincelant d'armes, -à la ressemblance des guerriers de jadis, rangés sous le bouclier et -la lance, attendant l'ordre que leur puissant général avait à leur -imposer. Satan, dans les files armées, darde son regard expérimenté, -et bientôt voit à travers tout le bataillon la tenue exacte de ces -guerriers, leurs visages, et leurs statures comme celles des dieux: leur -nombre finalement il résume.</p> - -<p>Et alors son cœur se dilate d'orgueil, et, s'endurcissant dans sa -puissance, il se glorifie. Car depuis que l'homme fut créé jamais -force pareille n'avait été réunie en corps; nommée auprès de -celle-ci, elle ne mériterait pas qu'on s'y arrêtât plus qu'à cette -petite infanterie combattue par les grues; quand même on y ajouterait -la race gigantesque de Phlégra avec la race héroïque qui lutta devant -Thèbes et Ilion, où de l'un et de l'autre côté se mêlaient des -dieux auxiliaires; quand on y joindrait ce que le roman ou la fable -raconte du fils d'Uther entouré de chevaliers bretons et armoricains; -quand on rassemblerait tous ceux qui depuis, baptisés ou infidèles, -joutèrent dans Aspremont, ou Montauban, ou Damas, ou Maroc, ou -Trébisonde, ou ceux que Biserte envoya de la rive africaine, lorsque -Charlemagne avec tous ses pairs tomba près de Fontarabie.</p> - -<p>Ainsi cette armée des esprits, loin de comparaison avec toute mortelle -prouesse, respectait cependant son redoutable chef. Celui-ci au-dessus -du reste par sa taille et sa contenance, superbement dominateur, -s'élevait comme une tour. Sa forme n'avait pas encore perdu toute sa -splendeur originelle; il ne paraissait rien moins qu'un archange tombé, -un excès de gloire obscurcie: comme lorsque le soleil nouvellement -levé, tondu de ses rayons, regarde à travers l'air horizontal et -brumeux; ou tel que cet astre derrière la lune, dans une sombre -éclipse, répand un crépuscule funeste sur la moitié des peuples, et -par la frayeur des révolutions tourmente les rois: ainsi obscurci, -brillait encore au-dessus de tous ses compagnons l'archange. Mais son -visage est labouré des profondes cicatrices de la foudre et -l'inquiétude est assise sur sa joue fanée; sous les sourcils d'un -courage indompté et d'un orgueil patient veille la vengeance. Cruel -était son œil; toutefois il s'en échappait des signes de remords et -de compassion, quand Satan regardait ceux qui partagèrent, ou plutôt -qui suivirent son crime (il les avait vus autrefois bien différents -dans la béatitude), condamnés maintenant pour toujours à avoir leur -lot dans la souffrance! millions d'esprits mis pour sa faute à l'amende -du ciel, et jetés hors des éternelles splendeurs pour sa révolte, -néanmoins demeurés fidèles combien que leur gloire flétrie. Comme -quand le feu du ciel a écorché les chênes de la forêt ou les pins de -la montagne, avec une tête passée à la flamme, leur tronc majestueux, -quoique nu, reste debout sur la lande brûlée.</p> - -<p>Satan se prépare à parler; sur quoi les rangs doublés des bataillons -se courbent d'une aile à l'autre aile, et l'entourent à demi de tous -ses pairs: l'attention les rend muets. Trois fois il essaye de -commencer; trois fois, en dépit de sa fierté, des larmes telles que -les anges en peuvent pleurer, débordent. Enfin des mots entrecoupés de -soupirs forcent le passage.</p> - -<p>«Ô myriades d'esprits immortels! ô puissances, qui n'avez de pareils -que le Tout-Puissant! il ne fut pas inglorieux, ce combat, bien que -l'événement fût désastreux, comme l'attestent ce séjour et ce -terrible changement, odieux à exprimer. Mais quelle faculté d'esprit, -prévoyant et présageant d'après la profondeur de la connaissance du -passé ou du présent, aurait craint que la force unie de tant de dieux, -de dieux tels que ceux-ci, fût jamais repoussée? Car qui peut croire, -même après cette défaite, que toutes ces légions puissantes, dont -l'exil a rendu le ciel vide, manqueront à se relever, et à -reconquérir leur séjour natal? Quant à moi, toute l'armée céleste -est témoin, si des conseils divers, ou des dangers par moi évités, -ont ruiné nos espérances. Mais celui qui règne monarque dans le ciel -était jusqu'alors demeuré en sûreté assis sur son trône, maintenu -par une ancienne réputation, par le consentement, ou l'usage; il nous -étalait en plein son faste royal, mais il nous cachait sa force, ce qui -nous tenta à notre tentative et causa notre chute.</p> - -<p>«Dorénavant nous connaissons sa puissance et nous connaissons la -nôtre, de manière à ne provoquer ni craindre une nouvelle guerre -provoquée. Le meilleur parti qui nous reste est de travailler dans un -secret dessein, à obtenir de la ruse et de l'artifice ce que la force -n'a pas effectué, afin qu'à la longue il apprenne du moins ceci de -nous: Celui qui a vaincu par la force, n'a vaincu qu'à moitié son -ennemi.</p> - -<p>«L'espace peut produire de nouveaux mondes: à ce sujet un bruit -courait dans le ciel qu'avant peu le Tout-Puissant avait l'intention de -créer et de placer dans cette création une race, que les regards de sa -préférence favoriseraient à l'égal des fils du ciel. Là, ne fût-ce -que pour découvrir, se fera peut-être notre première irruption; là -où ailleurs: car ce puits infernal ne retiendra jamais des esprits -célestes en captivité, ni l'abîme ne les couvrira longtemps de ses -ténèbres. Mais ces projets doivent être mûris en plein conseil. Plus -d'espoir de paix, car qui songerait à la soumission? Guerre donc! -guerre ouverte ou cachée, doit être résolue.»</p> - -<p>Il dit; et pour approuver ses paroles, volèrent en l'air des millions -d'épées flamboyantes, tirées de dessus la cuisse des puissants -chérubins; la lueur subite au loin à l'entour illumine l'enfer: les -démons poussent des cris de rage contre le Très-Haut, et furieux, avec -leurs armes saisies, ils sonnent sur leurs boucliers retentissants le -glas de la guerre, hurlant un défi à la voûte du ciel.</p> - -<p>À peu de distance s'élevait une colline dont le sommet terrible -rendait, par intervalles du feu et une roulante fumée; le reste entier -brillait d'une croûte lustrée; indubitable signe que dans les -entrailles de cette colline était cachée une substance métallique, -œuvre du soufre. Là sur les ailes de la vitesse, une nombreuse brigade -se hâte, de même que des bandes de pionniers armés de pics et de -bêches devancent le camp royal pour se retrancher en plaine, ou élever -un rempart. Mammon les conduit; Mammon, le moins élevé des esprits -tombés du ciel, car dans le ciel même ses regards et ses pensées -étaient toujours dirigés en bas; admirant plus la richesse du pavé du -ciel où les pas foulent l'or, que toute chose divine ou sacrée dont on -jouit dans la vision béatifique. Par lui d'abord, les hommes aussi, et -par ses suggestions enseignées, saccagèrent le centre de la terre, et -avec des mains impies pillèrent les entrailles de leur mère, pour des -trésors qu'il vaudrait mieux cacher. Bientôt la bande de Mammon eut -ouvert une large blessure dans la montagne, et extrait de ses flancs des -côtes d'or. Personne ne doit s'étonner si les richesses croissent dans -l'Enfer; ce sol est le plus convenable au précieux poison. Et ici que -ceux qui se vantent des choses mortelles et qui s'en émerveillant -disent Babel et les ouvrages des rois de Memphis; que ceux-là -apprennent combien leurs grands monuments de renommée, de force et -d'art, sont aisément surpassés par les esprits réprouvés: ils -accomplissent en une heure ce que dans un siècle les rois, avec des -labeurs incessants et des mains innombrables, achèvent à peine.</p> - -<p>Tout auprès, sur la plaine, dans maints fourneaux préparés sous -lesquels passe une veine de feu liquide, éclusée du lac, une seconde -troupe avec un art prodigieux fait fondre le minerai massif, sépare -chaque espèce, et écume les scories des lingots d'or. Une troisième -troupe aussi promptement forme dans la terre des moules variés, et de -la matière des bouillants creusets, par une dérivation étonnante, -remplissent chaque profond recoin: ainsi dans l'orgue, par un seul -souffle de vent divisé entre plusieurs rangs de tuyaux, tout le jeu -respire.</p> - -<p>Soudain un immense édifice s'éleva de la terre, comme une exhalaison, -au son d'une symphonie charmante et de douces voix: édifice bâti ainsi -qu'un temple, où tout autour étaient placés des pilastres et des -colonnes doriques surchargées d'une architrave d'or: il n'y manquait ni -corniches ni frises avec des reliefs gravés en bosse. Le plafond était -d'or ciselé. Ni Babylone, ni Memphis, dans toute leur gloire -n'égalèrent une pareille magnificence pour enchâsser Bélus ou -Sérapis, leurs dieux, ou pour introniser leurs rois, lorsque l'Égypte -et l'Assyrie rivalisaient de luxe et de richesses.</p> - -<p>La masse ascendante arrêta fixe sa majestueuse hauteur: et sur-le-champ -les portes ouvrant leurs battants de bronze, découvrent au large en -dedans ses amples espaces sur un pavé nivelé et poli: sous l'arc de la -voûte pendent, par une subtile magie, plusieurs files de lampes -étoilées et d'étincelants falots qui, nourris de naphte et -d'asphalte, émanent la lumière comme un firmament.</p> - -<p>La foule empressée entre en admirant, et les uns vantent l'ouvrage, les -autres l'ouvrier. La main de cet architecte fut connue dans le ciel par -la structure de plusieurs hautes tours où des anges portant le sceptre -faisaient leur résidence et siégeaient comme des princes: le Monarque -suprême les éleva à un tel pouvoir, et les chargea de gouverner, -chacun dans sa hiérarchie, les milices brillantes.</p> - -<p>Le même architecte ne fut point ignoré ou sans adorateurs dans -l'antique Grèce; et dans la terre d'Ausonie, les hommes l'appelèrent -Mulciber. Et la Fable disait comment il fut précipité du ciel, jeté -par Jupiter en courroux par-dessus les créneaux de cristal: du matin -jusqu'au midi il roula, du midi jusqu'au soir d'un jour d'été; et avec -le soleil couchant, il s'abattit du zénith, comme une étoile tombante, -dans Lemnos, île de l'Ægée: ainsi les hommes le racontaient, en se -trompant, car la chute de Mulciber, avec cette bande rebelle, avait eu -lieu longtemps auparavant. Il ne lui servit de rien à présent d'avoir -élevé de hautes tours dans le ciel; il ne se sauva point à l'aide de -ses machines; mais il fut envoyé la tête la première, avec sa horde -industrieuse, bâtir dans l'enfer.</p> - -<p>Cependant les hérauts ailés, par le commandement du souverain pouvoir, -avec un appareil redoutable, et au son des trompettes, proclament dans -toute l'armée la convocation d'un conseil solennel qui doit se tenir -incontinent à Pandæmonium, la grande capitale de Satan et de ses -pairs. Leurs sommations appellent de chaque bande et de chaque régiment -régulier les plus dignes en rang ou en mérite: ils viennent aussitôt, -par troupes de cent et de mille, avec leurs cortèges. Tous les abords -sont obstrués; les portes et les larges parvis s'encombrent, moins -surtout l'immense salle (quoique semblable à un champ couvert, où de -vaillants champions étaient accoutumés à chevaucher en armes, et -devant le siège du Soudan, à défier la fleur de la chevalerie -païenne, au combat à mort ou au courre d'une lance). L'essaim des -esprits fourmille épais, à la fois sur la terre et dans l'air froissé -du sifflement de leurs ailes bruyantes. Au printemps, quand le soleil -marche avec le Taureau, des abeilles répandent en grappes autour de la -ruche leur populeuse jeunesse: elles voltigent çà et là parmi la -fraîche rosée et les fleurs, ou, sur une planche unie, faubourg de -leur citadelle de paille, nouvellement frottée de baume, elles -discourent et délibèrent de leurs affaires d'État: aussi épaisse la -troupe aérienne fourmillait et était serrée, jusqu'au moment du -signal donné.</p> - -<p>Voyez la merveille! ceux qui paraissaient à présent surpasser en -grandeur les géants, fils de la Terre, à présent moindres que les -plus petits nains, s'entassent sans nombre dans un espace étroit: ils -ressemblent à la race des pygmées au-delà de la montagne de l'Inde, -ou bien à des fées dans leur orgie de minuit, à la lisière d'une -forêt ou au bord d'une fontaine, que quelque paysan en retard voit ou -rêve qu'il voit, tandis que sur sa tête la lune siège arbitre et -incline plus près de la terre sa pâle course: appliqués à leurs -danses ou à leurs jeux, ces esprits légers charment l'oreille du -paysan avec une agréable musique; son cœur bat à la fois de joie et -de frayeur.</p> - -<p>Ainsi, des esprits incorporels réduisirent à la plus petite proportion -leur stature immense, et furent au large, quoique toujours sans nombre, -dans la salle de cette cour infernale. Mais loin dans l'intérieur, et -dans leurs propres dimensions, semblables à eux-mêmes, les grands -seigneurs séraphiques et les chérubins se réunissent en un lieu -retiré, et en secret conclave; mille demi-dieux assis sur des sièges -d'or, conseil nombreux et complet! Après un court silence et la semonce -lue, la grande délibération commença.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="LIVRE_SECOND">LIVRE SECOND</a></h4> - - -<h4>ARGUMENT</h4> - - -<blockquote> -<p>La délibération commencée, Satan examine si une autre bataille doit -être hasardée pour recouvrer le ciel: quelques-uns sont de cet avis, -d'autres en dissuadent. Une troisième proposition, suggérée d'abord -par Satan, est préférée; on conclut à éclaircir la vérité de -cette prophétie ou de cette tradition du ciel, concernant un autre -monde, et une autre espèce de créatures égales ou peu inférieures -aux anges, qui devaient être formées à peu près dans ce temps. -Embarras pour savoir qui sera envoyé à cette difficile recherche. -Satan, leur chef, entreprend seul le voyage; il est honoré et applaudi. -Le conseil ainsi fini, les esprits prennent différents chemins, et -s'occupent à différents exercices suivant que leur inclination les y -porte, pour passer le temps jusqu'au retour de Satan. Celui-ci, dans son -voyage, arrive aux portes de l'enfer; il les trouve fermées, et qui -siégeait là pour les garder. Par qui enfin elles sont ouvertes. Satan -découvre l'immense gouffre entre l'enfer et le ciel. Avec quelles -difficultés il le traverse: dirigé par le Chaos, puissance de ce lieu, -il parvient à la vue du monde nouveau qu'il cherchait.</p></blockquote> - - -<p><br /></p> - - -<p>Haut, sur un tronc d'une magnificence royale, qui effaçait de beaucoup -en éclat la richesse d'Ormus et de l'Inde ou des contrées du splendide -Orient, dont la main la plus opulente fait pleuvoir sur ses rois -barbares les perles et l'or, Satan est assis, porté par le mérite à -cette mauvaise prééminence. Du désespoir si haut élevé au-delà de -l'espérance, il aspire encore plus haut; insatiable de poursuivre une -vaine guerre contre les cieux, et non instruit par son succès, il -déploya de la sorte ses imaginations orgueilleuses:</p> - -<p>«Pouvoirs et dominations! divinités du ciel! puisque aucune profondeur -ne peut retenir dans ses abîmes une vigueur immortelle, quoique -opprimés et tombés, je ne regarde pas le ciel comme perdu. De cet -abaissement des vertus célestes relevées paraîtront plus glorieuses -et plus redoutables que s'il n'y avait pas eu de chute, et rassurées -par elles-mêmes contre la crainte d'une seconde catastrophe. Un juste -droit et les lois fixées du ciel m'ont d'abord créé votre chef, -ensuite un choix libre et ce qui, en outre, dans le conseil ou dans le -combat, a été acheté de quelque valeur: cependant notre malheur -est du moins jusque-là assez bien réparé, puisqu'il m'a établi -beaucoup plus en sûreté sur un trône non envié, cédé d'un plein -consentement. Dans le ciel, le plus heureux état qu'une dignité -accompagne, peut attirer la jalousie de chaque inférieur: mais ici qui -envierait celui que la plus haute place expose le plus en avant, comme -votre boulevard, aux coups du Foudroyant, et le condamne à la plus -forte part des souffrances sans terme? Là où il n'est aucun bien à -disputer, là aucune dispute ne peut naître des factions, car nul -sûrement ne réclamera la préséance dans l'enfer; nul dont la portion -du présent malheur est si petite, par un esprit ambitieux n'en -convoitera une plus grande. Donc avec cet avantage pour l'union, et -cette constante fidélité, et cet accord plus ferme qu'il ne peut -l'être dans le ciel, nous venons maintenant réclamer notre juste -héritage d'autrefois; plus assurés de prospérer que si la -prospérité nous en assurait elle-même. Et quelle voie est la -meilleure, la guerre ouverte, ou la guerre cachée? C'est ce que nous -débattrons à présent. Que celui qui peut donner un avis parle.»</p> - -<p>Satan se tut; et près de lui Moloch, roi portant le sceptre, se leva; -Moloch, le plus fort, le plus furieux des esprits qui combattirent dans -le ciel, à présent plus furieux par le désespoir. Sa prétention est -d'être réputé égal en force à l'Éternel, et, plutôt que d'être -moins, il ne se souciait pas du tout d'exister: délivré de ce soin -d'être, il était délivré de toute crainte. De Dieu, ou de l'enfer, -ou de pire que l'enfer il ne tenait compte: et d'après cela il -prononça ces mots:</p> - -<p>«Mon avis est pour la guerre ouverte: aux ruses très inexpert, point -ne m'en vante. Que ceux-là qui en ont besoin, trament, mais quand il en -est besoin, non à présent. Car tandis qu'ils sont assis complotant -faudra-t-il que des millions d'esprits qui restent debout armés, et -soupirant après le signal de la marche, languissent ici fugitifs du -ciel et acceptent pour leur demeure cette sombre et infâme caverne de -la honte, prison d'une tyrannie qui règne par nos retardements! Non: -plutôt armés de la furie et des flammes de l'enfer, tous à la fois, -au-dessus des remparts du ciel, préférons de nous frayer un chemin -irrésistible, transformant nos tortures en des armes affreuses contre -l'auteur de ces tortures: alors pour répondre au bruit de son foudre -tout-puissant, il entendra le tonnerre infernal, et pour éclairs il -verra un feu noir et l'horreur lancés d'une égale rage parmi ses -anges, son trône même enveloppé du bitume du Tartare et d'une flamme -étrange, tourments par lui-même inventés. Mais peut-être la route -paraît difficile et roide pour escalader à tire d'aile un ennemi plus -élevé! Ceux qui se l'imaginent peuvent se souvenir (si le breuvage -assoupissant de ce lac d'oubli ne les engourdit pas encore) que de notre -propre mouvement nous nous élevons à notre siège natif; la descente -et la chute nous sont contraires. Dernièrement, lorsque le fier ennemi -pendait sur notre arrière-garde rompue, nous insultant, et qu'il nous -poursuivait à travers le gouffre, qui n'a senti avec quelle contrainte -et quel vol laborieux nous nous coulions bas ainsi? L'ascension est donc -aisée.</p> - -<p>«On craint l'événement: faudra-t-il encore provoquer notre plus fort -à chercher quel pire moyen sa colère peut trouver à notre -destruction, s'il est en enfer une crainte d'être détruit davantage? -Que peut-il y avoir de pis que d'habiter ici, chassés de la félicité, -condamnés dans ce gouffre abhorré à un total malheur; dans ce gouffre -où les ardeurs d'un feu inextinguible doivent nous éprouver sans -espérance de finir, nous les vassaux de sa colère, quand le fouet -inexorable et l'heure de la torture nous appellent au châtiment? Plus -détruits que nous ne le sommes, nous serions entièrement anéantis; il -nous faudrait expirer. Que craignons-nous donc? Pourquoi -balancerions-nous à allumer son plus grand courroux, qui, monté à la -plus grande fureur, nous consumerait et annihilerait à la fois notre -substance? beaucoup plus heureux que d'être misérables et éternels! -Ou si notre substance est réellement divine et ne peut cesser d'être, -nous sommes dans la pire condition de ce côté-ci du néant, et nous -avons la preuve que notre pouvoir suffît pour troubler son ciel et pour -alarmer par des incursions perpétuelles son trône fatal, quoique -inaccessible: si ce n'est là la victoire, du moins c'est vengeance.»</p> - -<p>Il finit en sourcillant; et son regard dénonçait une vengeance -désespérée, une dangereuse guerre pour tout ce qui serait moins que -des dieux. Du côté opposé se leva Bélial, d'une contenance plus -gracieuse et plus humaine.</p> - -<p>Les deux n'ont pas perdu une plus belle créature: il semblait créé -pour la dignité et les grands exploits; mais en lui tout était faux et -vide, bien que sa langue distillât la manne, qu'il pût faire passer la -plus mauvaise raison pour la meilleure, embrouiller et déconcerter les -plus mûrs conseils. Car ses pensées étaient basses; ingénieux aux -vices, mais craintif et lent aux actions plus nobles: toutefois il -plaisait à l'oreille, et avec un accent persuasif il commença ainsi:</p> - -<p>«Je serais beaucoup pour la guerre ouverte, ô pairs, comme ne restant -point en arrière en fait de haine, si ce qui a été allégué comme -principale raison pour nous déterminer à une guerre immédiate, -n'était pas plus propre à m'en dissuader, et ne me semblait être de -sinistre augure pour tout le succès: celui qui excelle le plus dans les -faits d'armes, plein de méfiance dans ce qu'il conseille et dans la -chose en quoi il excelle, fonde son courage sur le désespoir et sur un -entier anéantissement, comme le but auquel il vise, après quelque -cruelle revanche.</p> - -<p>«Premièrement, quelle revanche? Les tours du ciel sont remplies de -gardes armés, qui rendent tout accès impossible. Souvent leurs -légions campent au bord de l'abîme, ou d'une aile obscure fouillent au -loin et au large les royaumes de la nuit, sans crainte de surprise. -Quand nous nous ouvririons un chemin par la force; quand tout l'enfer -sur nos pas se lèverait dans la plus noire insurrection, pour confondre -la plus pure lumière du ciel; notre grand ennemi tout incorruptible -demeurerait encore sur son trône non souillé, et la substance -éthérée, incapable de tache saurait bientôt expulser son mal et -purger le ciel du feu inférieur victorieux.</p> - -<p>«Ainsi repoussés, notre finale espérance est un plat désespoir: il -nous faut exciter le Tout-Puissant vainqueur à épuiser toute sa rage -et à en finir avec nous; nous devons mettre notre soin à n'être plus; -triste soin! Car qui voudrait perdre, quoique remplies de douleur, cette -substance intellectuelle, ces pensées qui errent à travers -l'éternité, pour périr, englouti et perdu dans les larges entrailles -de la nuit incréée, privé de sentiment et de mouvement? Et qui sait, -même quand cela serait bon, si notre ennemi courroucé peut et veut -nous donner cet anéantissement? Comment il le peut est douteux; comment -il ne le voudra jamais est sûr. Voudra-t-il, lui si sage, lâcher à la -fois son ire, apparemment par impuissance et par distraction, pour -accorder à ses ennemis ce qu'ils désirent et pour anéantir dans sa -colère ceux que sa colère sauve afin de les punir sans fin?</p> - -<p>«Qui nous arrête donc? disent ceux qui conseillent la guerre? Nous -sommes jugés, réservés, destinés à un éternel malheur. Quoi que -nous fassions, que pouvons-nous souffrir de plus? que pouvons-nous -souffrir de pis?</p> - -<p>«Est-ce donc le pire des états que d'être ainsi siégeant, ainsi -délibérant, ainsi en armes? Ah! quand nous fuyions, vigoureusement -poursuivis et frappés du calamiteux tonnerre du ciel, et quand nous -suppliions l'abîme de nous abriter, cet enfer nous paraissait alors un -refuge contre ces blessures; ou quand nous demeurions enchaînés sur le -lac brûlant, certes, c'était un pire état!—Que serait-ce si -l'haleine qui alluma ces pâles feux se réveillait, leur soufflait une -septuple rage et nous rejetait dans les flammes; ou si là-haut la -vengeance intermittente réarmait sa droite rougie pour nous tourmenter? -Que serait-ce si tous ses trésors s'ouvraient et si ce firmament de -l'enfer versait ses cataractes de feu; horreurs suspendues menaçant un -jour nos têtes de leur effroyable chute? Tandis que nous projetons ou -conseillons une guerre glorieuse, saisis peut-être par une tempête -brûlante, nous serons lancés et chacun sur un roc transfixés jouets -et proies des tourbillons déchirants, ou plongés à jamais, -enveloppés de chaînes, dans ce bouillant océan. Là nous y -converserons avec nos soupirs éternels, sans répit, sans miséricorde, -sans relâche pendant des siècles, dont la fin ne peut être espérée: -notre condition serait pire.</p> - -<p>«Ma voix vous dissuadera donc pareillement de la guerre ouverte ou -cachée. Car que peut la force ou la ruse contre Dieu, ou qui peut -tromper l'esprit de celui dont l'œil voit tout d'un seul regard? De la -hauteur des deux il s'aperçoit et se rit de nos délibérations vaines, -non moins tout-puissant qu'il est à résister à nos forces qu'habile -à déjouer nos ruses et nos complots.</p> - -<p>«Mais vivrons-nous ainsi avilis? La race du ciel restera-t-elle ainsi -foulée aux pieds, ainsi bannie, condamnée à supporter ici ces -chaînes et ces tourments?... Cela vaut mieux que quelque chose de pire, -selon moi, puisque nous sommes subjugués par l'inévitable sort et le -décret tout-puissant, la volonté du vainqueur. Pour souffrir, comme -pour agir, notre force est pareille; la loi qui en a ordonné ainsi -n'est pas injuste: ceci dès le commencement aurait été compris si -nous avions été sages en combattant un si grand ennemi, et quand ce -qui pouvait arriver était si douteux.</p> - -<p>«Je ris quand ceux qui sont hardis et aventureux à la lance se font -petits lorsqu'elle vient à leur manquer; ils craignent d'endurer ce -qu'ils savent pourtant devoir suivre: l'exil, ou l'ignominie, ou les -chaînes, ou les châtiments, loi de leur vainqueur.</p> - -<p>«Tel est à présent notre sort; lequel si nous pouvons nous y -soumettre et le supporter, notre suprême ennemi pourra, avec le temps, -adoucir beaucoup sa colère; et peut-être si loin de sa présence, ne -l'offensant pas, il ne pensera pas à nous, satisfait de la punition -subie. De là ces feux cuisants se ralentiront, si son souffle ne ranime -pas leurs flammes. Notre substance, pure alors, surmontera la vapeur -insupportable, ou y étant accoutumée ne la sentira plus, ou bien -encore altérée à la longue, et devenue conforme aux lieux en -tempérament et en nature, elle se familiarisera avec la brûlante -ardeur qui sera vide de peine. Cette horreur deviendra douceur, cette -obscurité, lumière. Sans parler de l'espérance que le vol sans fin -des jours à venir peut nous apporter des chances, des changements -valant la peine d'être attendus: puisque notre lot présent peut passer -pour heureux, quoiqu'il soit mauvais, de mauvais il ne deviendra pas -pire, si nous ne nous attirons pas nous-mêmes plus de malheurs.»</p> - -<p>Ainsi Bélial, par des mots revêtus du manteau de la raison, -conseillait un ignoble repos, paisible bassesse, non la paix. Après -lui, Mammon parla:</p> - -<p>«Nous faisons la guerre (si la guerre est le meilleur parti), ou pour -détrôner le roi du ciel, ou pour regagner nos droits perdus. -Détrôner le roi du ciel, nous pouvons espérer cela, quand le Destin -d'éternelle durée cédera à l'inconstant Hasard, et quand le Chaos -jugera le différend. Le premier but, vain à espérer, prouve que le -second est aussi vain; car est-il pour nous une place dans l'étendue du -ciel, à moins que nous ne subjuguions le Monarque suprême du ciel? -Supposons qu'il s'adoucisse, qu'il fasse grâce à tous, sur la promesse -d'une nouvelle soumission, de quel œil pourrions-nous, humiliés, -demeurer en sa présence, recevoir l'ordre, strictement imposé de -glorifier son trône en murmurant des hymnes, de chanter à sa divinité -des <i>alléluia</i> forcés, tandis que lui siégera impérieusement notre -souverain envié; tandis que son autel exhalera des parfums d'ambroisie -et des fleurs d'ambroisie, nos serviles offrandes? Telle sera notre -tâche dans le ciel, telles seront nos délices. Oh! combien ennuyeuse -une éternité ainsi consumée en adorations offertes à celui qu'on -hait!</p> - -<p>«N'essayons donc pas de ravir de force ce qui obtenu par le -consentement serait encore inacceptable, même dans le ciel, l'honneur -d'un splendide vasselage! Mais cherchons plutôt notre bien en nous; et -vivons de notre fond pour nous-mêmes, libres quoique dans ce vaste -souterrain, ne devant compte à personne, préférant une dure liberté -au joug léger d'une pompe servile. Notre grandeur alors sera beaucoup -plus frappante, lorsque nous créerons de grandes choses avec de -petites, lorsque nous ferons sortir l'utile du nuisible, un état -prospère d'une fortune adverse; lorsque dans quelque lieu que ce soit, -nous lutterons contre le mal, et tirerons l'aise de la peine, par le -travail et la patience.</p> - -<p>«Craignons-nous ce monde profond d'obscurité? Combien de fois parmi -les nuages noirs et épais le souverain Seigneur du ciel s'est-il plu à -résider, sans obscurcir sa gloire, à couvrir son trône de la majesté -des ténèbres d'où rugissent les profonds tonnerres en réunissant -leur rage: le ciel alors ressemble à l'enfer! De même qu'il imite -notre nuit, ne pouvons-nous, quand il nous plaira, imiter sa lumière? -Ce sol désert ne manque point de trésor caché, diamants et or; nous -ne manquons point non plus d'habileté ou d'art pour en étaler la -magnificence: et qu'est-ce que le ciel peut montrer de plus? Nos -supplices aussi par longueur de temps peuvent devenir notre élément, -ces flammes cuisantes devenir aussi bénignes qu'elles sont aujourd'hui -cruelles; notre nature se peut changer dans la lueur, ce qui doit -éloigner de nous nécessairement le sentiment de la souffrance. Tout -nous invite donc aux conseils pacifiques et à l'établissement d'un -ordre stable: nous examinerons comment en sûreté nous pouvons le mieux -adoucir nos maux présents, eu égard à ce que nous sommes et au lieu -où nous sommes, renonçant entièrement à toute idée de guerre. Vous -avez mon avis.»</p> - -<p>À peine a-t-il cessé de parler qu'un murmure s'élève dans -l'assemblée: ainsi lorsque les rochers creux retiennent le son des -vents tumultueux qui toute la nuit, ont soulevé la mer, alors leur -cadence rauque berce les matelots excédés des veilles, et dont la -barque, ou la pinasse, par fortune, a jeté l'ancre dans une baie -rocailleuse, après la tempête: de tels applaudissements furent ouïs -quand Mammon finit, et son discours plaisait, conseillant la paix; car -un autre champ de bataille était plus craint des esprits rebelles que -l'enfer, tant la frayeur du tonnerre et de l'épée de Michel agissait -encore sur eux! Et ils ne désiraient pas moins de fonder cet empire -inférieur qui pourrait s'élever par la politique et le long progrès -du temps rival de l'empire opposé du ciel.</p> - -<p>Quand Belzébuth s'en aperçut (nul, Satan excepté, n'occupe un plus -haut rang), il se leva avec une contenance sérieuse, et, en se levant -il sembla une colonne d'État. Profondément sur son front sont gravés -les soins publics et la réflexion; le conseil d'un prince brillait -encore sur son visage majestueux, bien qu'il ne soit plus qu'une ruine. -Sévère, il se tient debout, montrant ses épaules d'Atlas, capables de -porter le poids des plus puissantes monarchies. Son regard commande à -l'auditoire, et tandis qu'il parle, il attire l'attention, calme comme -la nuit ou comme le midi d'un jour d'été.</p> - -<p>«Trônes et puissances impériales, enfants du ciel, vertus -éthérées, devons-nous maintenant renoncer à ces titres, et, -changeant de style, nous appeler princes de l'enfer? Car le vote -populaire incline à demeurer ici et à fonder ici un croissant empire: -sans doute, tandis que nous rêvons! nous ne savons donc pas que le Roi -du ciel nous a assigné ce lieu, notre donjon, non comme une retraite -sûre (hors de l'atteinte de son bras puissant, pour y vivre affranchis -de toute juridiction du ciel dans une nouvelle ligue formée contre son -trône), mais pour y demeurer dans le plus étroit esclavage, quoique si -loin de lui, sous le joug inévitable réservé à sa multitude captive? -Quant à lui, soyez-en certains, dans la hauteur des cieux ou dans la -profondeur de l'abîme, il régnera le premier et le dernier, seul roi, -n'ayant perdu par notre révolte aucune partie de son royaume. Mais sur -l'enfer il étendra son empire, et il nous gouvernera ici avec un -sceptre de fer, comme il gouverne avec un sceptre d'or les habitants du -ciel.</p> - -<p>«Que signifie donc de siéger ainsi, délibérant de paix ou de guerre? -Nous nous étions déterminés à la guerre, et nous avons été -défaits avec une perte irréparable. Personne n'a encore demandé ou -imploré des conditions de paix. Car quelle paix nous serait accordée, -à nous esclaves, sinon durs cachots, et coups, et châtiments -arbitrairement infligés? Et quelle paix pouvons-nous donner en retour, -sinon celle qui est en notre pouvoir, hostilités et haine, répugnance -invincible, et vengeance, quoique tardive; néanmoins complotant -toujours chercher comment le conquérant peut moins moissonner sa -conquête, et peut moins se réjouir en faisant ce qu'en souffrant nous -sentons le plus, nos tourments? L'occasion ne nous manquera pas; nous -n'aurons pas besoin, par une expédition périlleuse, d'envahir le ciel, -dont les hautes murailles ne redoutent ni siège ni assaut, ni les -embûches de l'abîme.</p> - -<p>«Ne pourrions-nous trouver quelque entreprise plus aisée? Si -l'ancienne et prophétique tradition du ciel n'est pas mensongère, il -est un lieu, un autre monde, heureux séjour d'une nouvelle créature -appelée l'Homme. À peu près dans ce temps, elle a dû être créée -semblable à nous, bien que moindre en pouvoir et en excellence; mais -elle est plus favorisée de celui qui règle tout là-haut. Telle a -été la volonté du Tout-Puissant prononcée parmi les dieux, et qu'un -serment, dont fut ébranlée toute la circonférence du ciel, confirma. -Là doivent tendre toutes nos pensées, afin d'apprendre quelles -créatures habitent ce monde, quelle est leur forme et leur substance; -comment douées; quelle est leur force et où est leur faiblesse; si -elles peuvent le mieux être attaquées par la force ou par la ruse. -Quoique le ciel soit fermé et que souverain arbitre siège en sûreté -dans sa propre force, le nouveau séjour peut demeurer exposé aux -confins les plus reculés du royaume de ce Monarque, et abandonné à la -défense de ceux qui l'habitent: là peut-être pourrons-nous achever -quelque aventure profitable, par une attaque soudaine; soit qu'avec le -feu de l'enfer nous dévastions toute sa création entière, soit que -nous nous en emparions comme de notre propre bien, et que nous en -chassions (ainsi que nous avons été chassés) les faibles possesseurs. -Ou si nous ne les chassons pas, nous pourrons les attirer à notre -parti, de manière que leur Dieu deviendra leur ennemi, et d'une main -repentante détruira son propre ouvrage. Ceci surpasserait une vengeance -ordinaire et interromprait la joie que le vainqueur éprouve de notre -confusion: notre joie naîtrait de son trouble, alors que ses enfants -chéris, précipités pour souffrir avec nous, maudiraient leur frêle -naissance, leur bonheur flétri, flétri si tôt. Avisez si cela vaut la -peine d'être tenté, ou si nous devons, accroupis ici dans les -ténèbres, couver de chimériques empires.»</p> - -<p>Ainsi Belzébuth donna son conseil diabolique, d'abord imaginé et en -partie proposé par Satan. Car de qui, si ce n'est de l'auteur de tout -mal, pouvait sortir cet avis d'une profonde malice, de frapper la race -humaine dans sa racine, de mêler et d'envelopper la terre avec l'enfer, -tout cela en dédain du grand Créateur?</p> - -<p>Mais ces mépris des démons ne serviront qu'à augmenter sa gloire.</p> - -<p>Le dessein hardi plut hautement à ces états infernaux, et la joie -brilla dans tous les yeux; on vote d'un consentement unanime. Belzébuth -reprend la parole:</p> - -<p>«Bien avez-vous jugé, bien fini ce long débat, synode des dieux! Et -vous avez résolu une chose grande comme vous l'êtes, une chose qui, du -plus profond de l'abîme, nous élèvera encore une fois, en dépit du -sort, plus près de notre ancienne demeure. Peut-être à la vue de ces -frontières brillantes, avec nos armes voisines et une incursion -opportune, avons-nous des chances de rentrer dans le ciel, ou du moins, -d'habiter sûrement une zone tempérée, non sans être visités de la -belle lumière du ciel: au rayon du brillant orient nous nous -délivrerons de cette obscurité; l'air doux et délicieux, pour guérir -les escarres de ces feux corrosifs, exhalera son baume.</p> - -<p>«Mais d'abord qui enverrons-nous à la recherche de ce nouveau monde? -Qui jugerons-nous capable de cette entreprise? Qui tentera d'un pas -errant le sombre abîme, infini, sans fond, et à travers l'obscurité -palpable trouvera son chemin sauvage? Ou qui déploiera son vol aérien, -soutenu par d'infatigables ailes sur le précipice abrupt et vaste, -avant d'arriver à l'île heureuse? Quelle force, quel art peuvent alors -lui suffire? Ou quelle fuite secrète le fera passer en sûreté à -travers les sentinelles serrées et les stations multipliées des anges -veillant à la ronde? Ici il aura besoin de toute sa circonspection; et -nous n'avons pas besoin dans ce moment de moins de discernement dans -notre suffrage; car sur celui que nous enverrons, reposera le poids de -notre entière et dernière espérance.»</p> - -<p>Cela dit, il s'assied, et l'expectation tient son regard suspendu, -attendant qu'il se présente quelqu'un pour seconder, combattre ou -entreprendre la périlleuse aventure: mais tous demeurent assis et -muets, pesant le danger dans de profondes pensées; et chacun, étonné, -lit son propre découragement dans la contenance des autres. Parmi la -fleur et l'élite de ces champions qui combattirent contre le ciel, on -ne peut trouver personne assez hardi pour demander ou accepter seul le -terrible voyage: jusqu'à ce qu'enfin Satan, qu'une gloire transcendante -place à présent au-dessus de ses compagnons, dans un orgueil -monarchique, plein de la conscience de son haut mérite, parla de la -sorte, sans émotion:</p> - -<p>«Postérité du ciel, Trônes, empyrées, c'est avec raison que nous -sommes saisis d'étonnement et de silence, quoique non intimidés! Long -et dur est le chemin qui de l'enfer conduit à la lumière; notre prison -est forte; cette énorme convexité de feu, violent pour dévorer, nous -entoure neuf fois: et les portes d'un diamant brûlant, barricadées -contre nous, prohibent toute sortie. Ces portes-ci passées (si -quelqu'un les passe), le vide profond d'une nuit informe, large -bâillant, le reçoit, et menace de la destruction entière de son être -celui qui se prolongera dans le gouffre avorté. Si de là l'explorateur -s'échappe dans un monde, quel qu'il soit, ou dans une région inconnue, -que lui reste-t-il? Des périls inconnus, une évasion difficile! Mais -je conviendrais mal à ce trône, ô pairs, à cette souveraineté -impériale ornée de splendeur, armée de pouvoir, si la difficulté ou -le danger d'une chose proposée et jugée d'utilité publique pouvait me -détourner de l'entreprendre. Pourquoi assumerais-je sur moi les -dignités royales? Je ne refuserais pas de régner et je refuserais -d'accepter une aussi grande part de péril que d'honneur! part -également due à celui qui règne, et qui lui est d'autant plus due -qu'il siège plus honoré au-dessus du reste!</p> - -<p>«Allez donc, Trônes puissants, terreur du ciel, quoique tombés, allez -essayer dans notre demeure (tant qu'ici sera notre demeure) ce qui peut -le mieux adoucir la présente misère et rendre l'enfer plus -supportable, s'il est des soins, ou un charme pour suspendre, ou -tromper, ou ralentir les tourments de ce malheureux séjour. Ne cessez -de veiller contre un ennemi qui veille, tandis qu'au loin parcourant les -rivages de la noire destruction, je chercherai la délivrance de tous. -Cette entreprise, personne ne la partagera avec moi.»</p> - -<p>Ainsi disant, le monarque se leva et prévint toute réplique: prudent -il a peur que d'autres chefs, enhardis par sa résolution, ne vinssent -offrir à présent, certains d'être refusés, ce qu'ils avaient -redouté d'abord; et ainsi refusés, ils seraient devenus ses rivaux -dans l'opinion; achetant à bon marché la haute renommée que lui, -Satan, doit acquérir au prix de dangers immenses.</p> - -<p>Mais les esprits rebelles ne craignaient pas plus l'aventure que la -voix qui la défendait, et avec Satan ils se levèrent; le bruit qu'ils -firent en se levant tous à la fois fut comme le bruit du tonnerre, -entendu dans le lointain. Ils s'inclinèrent devant leur général avec -une vénération respectueuse, et l'exaltèrent comme un dieu égal au -Très-Haut qui est le plus élevé dans le ciel. Ils ne manquèrent pas -d'exprimer par leurs louanges combien ils prisaient celui qui, pour le -salut général, méprisait le sien: car les esprits réprouvés ne -perdent pas toute leur vertu, de peur que les méchants ne puissent se -vanter sur la terre de leurs actions spécieuses qu'excite une vaine -gloire, ou qu'une secrète ambition recouvre d'un vernis de zèle.</p> - -<p>Ainsi se terminèrent les sombres et douteuses délibérations des -démons se réjouissant dans leur chef incomparable. Comme quand du -sommet des montagnes les nues ténébreuses, se répandant tandis que -l'aquilon dort, couvrent la face riante du ciel, l'élément sombre -verse sur le paysage obscurci la neige ou la pluie; si par hasard le -brillant soleil, dans un doux adieu, allonge son rayon du soir, les -campagnes revivent, les oiseaux renouvellent leurs chants, et les brebis -bêlantes témoignent leur joie qui fait retentir les collines et les -vallées. Honte aux hommes! le démon s'unit au démon damné dans une -ferme concorde; les hommes seuls, de toutes les créatures raisonnables, -ne peuvent s'entendre, bien qu'ils aient l'espérance de la grâce -divine; Dieu proclamant la paix, ils vivent néanmoins entre eux dans la -haine, l'inimitié et les querelles; ils se font des guerres cruelles, -et dévastent la terre pour se détruire les uns les autres; comme si -(ce qui devrait nous réunir) l'homme n'avait pas assez d'ennemis -infernaux qui jour et nuit veillent pour sa destruction.</p> - -<p>Le concile stygien ainsi dissous, sortirent en ordre les puissants pairs -infernaux: au milieu d'eux marchait leur grand souverain, et il semblait -seul l'antagoniste du ciel non moins que l'empereur formidable de -l'enfer: autour de lui, dans une pompe suprême et une majesté imitée -de Dieu, un globe de chérubins de feu l'enferme avec des drapeaux -blasonnés et des armes effrayantes. Alors on ordonne de crier au son -royal des trompettes le grand résultat de la session finie. Aux quatre -vents, quatre rapides chérubins approchent de leur bouche le bruyant -métal, dont le son est expliqué par la voix du héraut: le profond -abîme l'entendit au loin, et tout l'ost de l'enfer renvoya des cris -assourdissants et de grandes acclamations.</p> - -<p>De là l'esprit plus à l'aise, et en quelque chose relevé par une -fausse et présomptueuse espérance, les bataillons formés se -débandèrent; chaque démon à l'aventure prend un chemin divers, selon -que l'inclination ou un triste choix le conduit irrésolu; il va où il -croit plus vraisemblablement faire trêve à ses pensées agitées, et -passer les heures ennuyeuses jusqu'au retour du grand chef.</p> - -<p>Les uns, dans la plaine ou dans l'air sublime, sur l'aile ou dans une -course rapide, se disputent, comme aux jeux Olympiques ou dans les -champs pythiens; les autres domptent leurs coursiers de feu, ou évitent -la borne avec les roues rapides, ou alignent le front des brigades. -Comme quand, pour avertir des cités orgueilleuses, la guerre semble -régner parmi le ciel troublé, des armées se précipitent aux -batailles dans les nuages; de chaque avant-garde les cavaliers aériens -piquent en avant, lances baissées, jusqu'à ce que les épaisses -légions se joignent; par des faits d'armes, d'un bout de l'Empyrée à -l'autre, le firmament est en feu.</p> - -<p>D'autres esprits, plus cruels, avec une immense rage typhéenne, -déchirent collines et rochers, et chevauchent sur l'air en tourbillons; -l'enfer peut à peine contenir l'horrible tumulte. Tel Alcide revenant -d'Œchalie, couronné par la victoire, sentit l'effet de la robe -empoisonnée, de douleur il arracha par les racines les pins de la -Thessalie, et du sommet de l'Œta il lança Lycas dans la mer d'Eubée.</p> - -<p>D'autres esprits, plus tranquilles, retirés dans une vallée -silencieuse, chantent sur des harpes, avec des sons angéliques, leurs -propres héroïques combats et le malheur de leur chute par la sentence -des batailles; ils se plaignaient de ce que le destin soumet le courage -indépendant à la force ou à la fortune. Leur concert était en -parties: mais l'harmonie (pouvait-elle opérer un moindre effet, quand -des esprits immortels chantent?), l'harmonie suspendait l'enfer, et -tenait dans le ravissement la foule pressée.</p> - -<p>En discours plus doux encore (car l'éloquence charme l'âme, la -musique, les sens), d'autres, assis à l'écart sur une montagne -solitaire, s'entretiennent de pensées plus élevées, raisonnent -hautement sur la Providence, la prescience, la volonté et le destin: -destin fixé, volonté libre, prescience absolue; ils ne trouvent point -d'issue, perdus qu'ils sont dans ces tortueux labyrinthes. Ils -argumentent beaucoup du mal et du bien, de la félicité et de la -misère finale, de la passion et de l'apathie, de la gloire et de la -honte: vaine sagesse! fausse philosophie! laquelle cependant peut, par -un agréable prestige, charmer un moment leur douleur ou leur angoisse, -exciter leur fallacieuse espérance, ou armer leur cœur endurci d'une -patience opiniâtre comme d'un triple acier.</p> - -<p>D'autres, en escadrons et en grosses troupes, cherchent par de hardies -aventures, à découvrir au loin si dans ce monde sinistre, quelque -climat peut-être ne pourrait leur offrir une habitation plus -supportable: ils dirigent par quatre chemins leur marche ailée le long -des rivages des quatre rivières infernales qui dégorgent dans le lac -brûlant leurs ondes lugubres: le Styx abhorré, fleuve de la haine -mortelle; le triste Achéron, profond et noir fleuve de la douleur; le -Cocyte, ainsi nommé de grandes lamentations entendues sur son onde -contristée; l'ardent Phlégethon, dont les vagues en torrent de feu -s'enflamment avec rage.</p> - -<p>Loin de ces fleuves, un lent et silencieux courant, le Léthé, fleuve -d'oubli, déroule son labyrinthe humide. Qui boit de son eau oublie -sur-le-champ son premier état et son existence, oublie à la fois la -joie et la douleur, le plaisir et la peine.</p> - -<p>Au-delà du Léthé, un continent gelé s'étend sombre et sauvage, -battu de tempêtes perpétuelles, d'ouragans, de grêle affreuse qui ne -fond point sur la terre ferme, mais s'entasse en monceaux et ressemble -aux ruines d'un ancien édifice. Partout ailleurs, neige épaisse et -glace; abîme profond semblable au marais Serbonian, entre Damiette et -le vieux mont Casius, où des armées entières ont été englouties. -L'air desséchant brûle glacé, et le froid accomplit les effets du -feu.</p> - -<p>Là, traînés à de certaines époques par les furies aux pieds des -harpies, tous les anges damnés sont conduits: ils ressentent tour à -tour l'amer changement des cruels extrêmes, extrêmes devenus plus -cruels par le changement. D'un lit de feu ardent transportés dans la -glace, où s'épuise leur douce chaleur éthérée, ils transissent -quelque temps immobiles, fixés et gelés tout à l'entour; de là ils -sont rejetés dans le feu. Ils traversent dans un bac le détroit du -Léthé en allant et venant: leur supplice s'en accroît; ils désirent -et s'efforcent d'atteindre, lorsqu'ils passent, l'eau tentatrice; ils -voudraient, par une seule goutte, perdre dans un doux oubli leurs -souffrances et leurs malheurs, le tout en un moment et si près du bord! -Mais le destin les en écarte, et pour s'opposer à leur entreprise, -Méduse, avec la terreur d'une Gorgone, garde le gué: l'eau se dérobe -d'elle-même au palais de toute créature vivante, comme elle fuyait la -lèvre de Tantale.</p> - -<p>Ainsi errantes dans leur marche confuse et abandonnée, les bandes -aventureuses, pâles et frissonnant d'horreur, les yeux hagards, voient -pour la première fois leur lamentable lot, et ne trouvent point de -repos; elles traversent maintes vallées sombres et désertes, maintes -régions douloureuses, par-dessus maintes Alpes de glace et maintes -Alpes de feu: rocs, grottes, lacs, mares, gouffres, antres et ombres de -mort, univers de mort, que Dieu dans sa malédiction créa mauvais, bon -pour le mal seulement; univers où toute vie meurt, où toute mort vit, -où la nature perverse engendre des choses monstrueuses, des choses -prodigieuses, abominables, inexprimables, pires que ce que la Fable -inventa ou la frayeur conçut: Gorgones et Hydres et Chimères -effroyables.</p> - -<p>Cependant l'adversaire de Dieu et de l'homme, Satan, les pensées -enflammées des plus hauts desseins, a mis ses ailes rapides, et vers -les portes de l'enfer explore sa route solitaire; quelquefois il -parcourt la côte à main droite, quelquefois la côte à main gauche; -tantôt de ses ailes nivelées il rase la surface de l'abîme, tantôt, -pointant haut, il prend l'essor vers la convexité ardente. Comme quand -au loin, à la mer, une flotte découverte est suspendue dans les -nuages; serrée par les vents de l'équinoxe, elle fait voile du Bengale -ou des îles de Ternate et de Tidor, d'où les marchands apportent les -épiceries: ceux-ci, sur les vagues commerçantes, à travers le vaste -océan Éthiopien jusqu'au Cap, font route vers le pôle, malgré la -marée et la nuit: ainsi se montre au loin le vol de l'ennemi ailé.</p> - -<p>Enfin, les bornes de l'enfer s'élèvent jusqu'à l'horrible voûte, et -les trois fois triples portes apparaissent: ces portes sont formées de -trois lames d'airain, de trois lames de fer, de trois lames de roc de -diamant, impénétrables, palissadées d'un feu qui tourne alentour et -ne se consume point.</p> - -<p>Là devant les portes, de l'un et de l'autre côté, sont assises deux -formidables figures: l'une ressemblait jusqu'à la ceinture à une femme -et à une femme belle, mais elle finissait sale en replis écailleux, -volumineux et vastes, en serpent armé d'un mortel aiguillon. À sa -ceinture une meute de chiens de l'enfer, ne cessant jamais d'aboyer avec -de larges gueules de Cerbère, faisait retentir un hideux fracas. -Cependant, si quelque chose troublait le bruit de ces dogues, ils -pouvaient à volonté rentrer en rampant aux entrailles du monstre, et y -faire leur chenil: toutefois, là même encore ils aboyaient et -hurlaient sans être vus. Beaucoup moins abhorrés que ceux-ci étaient -les chiens qui tourmentaient Scylla, lorsqu'elle se baignait dans la mer -par laquelle la Calabre est séparée du rauque rivage de Trinacrie; un -cortège moins laid suit la sorcière de nuit; appelée en secret, -chevauchant dans l'air, elle vient, alléchée par l'odeur du sang d'un -enfant, danser avec les sorciers de Laponie, tandis que la lune en -travail s'éclipse à leurs enchantements.</p> - -<p>L'autre figure, si l'on peut appeler figure ce qui n'avait rien de -distinct en membres, jointures, articulations, ou si l'on peut nommer -substance ce qui semblait une ombre (car chacune semblait l'une et -l'autre), cette figure était noire comme la nuit, féroce comme dix -furies, terrible comme l'enfer; elle brandissait un effroyable dard; ce -qui paraissait sa tête portait l'apparence d'une couronne royale.</p> - -<p>Déjà Satan approchait, et le monstre se levant de son siège, -s'avança aussi vite par d'horribles enjambées: l'enfer trembla à sa -marche. L'indomptable ennemi regarda avec étonnement ce que ceci -pouvait être; il s'en étonnait, et ne craignait pas: excepté Dieu et -son Fils, il n'estime ni ne craint chose créée, et avec un regard de -dédain il prit le premier la parole.</p> - -<p>«D'où viens-tu, et qui es-tu, forme exécrable, qui oses, quoique -grimée et terrible, mettre ton front difforme au travers de mon chemin -à ces portes? Je prétends les franchir, sois-en sûre, sans t'en -demander la permission. Retire-toi ou sois payée de ta folie: née de -l'enfer, apprends par expérience à ne point disputer avec les esprits -du ciel.»</p> - -<p>À quoi le gobelin, plein de colère, répondit:</p> - -<p>«Es-tu cet ange traître? es-tu celui qui le premier rompit la paix et -la foi du ciel jusque alors non rompues, et qui, dans l'orgueilleuse -rébellion de tes armes, entraîna après lui la troisième partie des -fils du ciel conjurés contre le Très-Haut? pour lequel fait, toi et -eux rejetés de Dieu, êtes ici condamnés à consumer des jours -éternels dans les tourments et la misère. Et tu te comptes parmi les -esprits du ciel, proie de l'enfer? Et tu exhales bravade et dédains, -ici où je règne en roi, et, ce qui doit augmenter ta rage, où je suis -ton seigneur et roi? Arrière! à ton châtiment, faux fugitif! À ta -vitesse ajoute des ailes, de peur qu'avec un fouet de scorpions je ne -hâte ta lenteur, ou qu'à un seul coup de ce dard tu ne te sentes saisi -d'une étrange horreur d'angoisses non encore éprouvées.»</p> - -<p>Ainsi dit la pâle Terreur: et ainsi parlant et ainsi menaçant, son -aspect devient dix fois plus terrible et plus difforme. D'un autre -côté, enflammé d'indignation, Satan demeurait sans épouvante; il -ressemblait à une brûlante comète qui met en feu l'espace de -l'énorme Ophiucus dans le ciel arctique, et qui de sa crinière -horrible secoue la peste et la guerre. Les deux combattants ajustent à -la tête l'un de l'autre un coup mortel, leurs fatales mains ne comptent -pas en frapper un second, et ils échangent d'affreux regards: comme -quand deux noires nuées, chargées de l'artillerie du ciel, viennent -mugissant sur la mer Caspienne; elles s'arrêtent un moment front à -front suspendues, jusqu'à ce que le vent leur souffle le signal de se -joindre dans leur noire rencontre au milieu des airs. Les puissants -champions se regardent d'un œil si sombre, que l'enfer devint plus -obscur au froncement de leur sourcil; tant ces rivaux étaient -semblables! car jamais ni l'un ni l'autre ne doivent plus rencontrer -qu'une seule fois un si grand ennemi<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>. Et maintenant auraient été -accomplis des faits terribles dont tout l'enfer eût retenti, si la -sorcière à serpents qui se tenait assise près de la porte infernale, -et qui gardait la fatale clef, se levant avec un affreux cri, ne se fût -jetée entre les combattants.</p> - -<p>«Ô père! que prétend ta main contre ton unique fils? Quelle fureur, -ô fils! te pousse à tourner ton dard mortel contre la tête de ton -père? Et sais-tu pour qui? Pour celui qui est assis là-haut et qui rit -de toi, son esclave, destiné à exécuter quoi que ce soit que sa -colère, qu'il nomme justice, te commande; sa colère qui un jour vous -détruira tous les deux.»</p> - -<p>Elle dit: à ces mots le fantôme infernal pestiféré s'arrêta. Satan -répondit alors par ces paroles:</p> - -<p>«Ton cri si étrange et tes paroles si étranges nous ont tellement -séparés que ma main, soudain arrêtée, veut bien ne pas encore te -dire par des faits ce qu'elle prétend. Je veux auparavant savoir de toi -quelle chose tu es, toi ainsi à double forme, et pourquoi, dans cette -vallée de l'enfer me rencontrant pour la première fois, tu m'appelles -ton père, et pourquoi tu appelles ce spectre mon fils? Je ne te connais -pas; je ne vis jamais jusqu'à présent d'objet plus détestable que lui -et toi.»</p> - -<p>La portière de l'enfer lui répliqua:</p> - -<p>«M'as-tu donc oubliée, et semblé-je à présent à tes yeux si -horrible, moi jadis réputée si belle dans le ciel? Au milieu de leur -assemblée et à la vue des séraphins entrés avec toi dans une hardie -conspiration contre le Roi du ciel, tout d'un coup une douleur cruelle -te saisit, tes yeux obscurcis et éblouis nagèrent dans les ténèbres, -tandis que ta tête jeta des flammes épaisses et rapides: elle se -fendit largement du côté gauche; semblable à toi en forme et en -brillant maintien, alors éclatante et divinement belle, je sortis de ta -tête, déesse armée. L'étonnement saisit tous les guerriers du ciel; -ils reculèrent d'abord effrayés et m'appelèrent PÉCHÉ et me -regardèrent comme un mauvais présage. Mais bientôt familiarisés avec -moi, je leur plus, et mes grâces séduisantes gagnèrent ceux qui -m'avaient le plus en aversion, toi principalement. Contemplant -très-souvent en moi ta parfaite image, tu devins amoureux, et tu -goûtas en secret avec moi de telles joies, que mes entrailles -conçurent un croissant fardeau.</p> - -<p>«Cependant la guerre éclata et l'on combattit dans les champs du ciel. -À notre puissant ennemi (pouvait-il en être autrement?) demeura une -victoire éclatante, à notre parti la perte et la déroute dans tout -l'Empyrée. En bas nos légions tombèrent, précipitées la tête la -première du haut du ciel, en bas, dans cet abîme, et moi avec elles -dans la chute générale. En ce temps-là, cette clef puissante fut -remise dans mes mains, avec ordre de tenir ces portes à jamais -fermées, afin que personne ne les passe, si je ne les ouvre.</p> - -<p>«Pensive, je m'assis solitaire, mais je ne demeurai pas assise -longtemps: mes flancs fécondés par toi, et maintenant excessivement -grossis éprouvèrent des mouvements prodigieux, et les poignantes -douleurs de l'enfantement. Enfin, cet odieux rejeton que tu vois de toi -engendré, se frayant la route avec violence, déchira mes entrailles, -lesquelles étant tordues par la terreur et la souffrance, toute la -partie inférieure de mon corps devint ainsi déformée. Mais lui, mon -ennemi-né, en sortit, brandissant son fatal dard, fait pour détruire. -Je fuis et je criai: MORT! L'enfer trembla à cet horrible nom, soupira -du fond de toutes ses cavernes, et répéta: Mort! Je fuyais; mais le -spectre me poursuivit, quoique, à ce qu'il semblait, plus enflammé de -luxure que de rage: beaucoup plus rapide que moi, il m'atteignit, moi, -sa mère, tout épouvantée. Dans des embrassements forcenés et -souillés engendrant avec moi, de ce rapt vinrent ces monstres aboyants -qui poussant un cri continu m'entourent, comme tu le vois, conçus -d'heure en heure, d'heure en heure enfantés, avec une douleur infinie -pour moi. Quand ils le veulent, ils rentrent dans le sein qui les -nourrit; ils hurlent et rongent mes entrailles, leur festin; puis -sortant derechef, ils m'assiègent de si vives terreurs que je ne trouve -ni repos ni relâche.</p> - -<p>«Devant mes yeux, assise en face de moi, l'effrayante Mort; mon fils et -mon ennemi, excite ces chiens. Et moi, sa mère, elle m'aurait bientôt -dévorée, faute d'une autre proie, si elle ne savait que sa fin est -enveloppée dans la mienne, si elle ne savait que je deviendrai pour -elle un morceau amer, son poison, quand jamais cela arrivera: ainsi l'a -prononcé le Destin. Mais toi, ô mon père, je t'en préviens, évite -sa flèche mortelle; ne te flatte pas vainement d'être invulnérable -sous cette armure brillante, quoique de trempe céleste: car à cette -pointe mortelle, hors celui qui règne là-haut, nul ne peut -résister.»</p> - -<p>Elle dit: et le subtil ennemi profite aussitôt de la leçon; il se -radoucit et répond ainsi avec calme:</p> - -<p>«Chère fille, puisque tu me réclames pour ton père et que tu me fais -voir mon fils si beau (ce cher gage des plaisirs que nous avons eus -ensemble dans le ciel, de ces joies alors douces, aujourd'hui tristes à -rappeler à cause du changement cruel tombé sur nous d'une manière -imprévue, et auquel nous n'avions pas pensé); chère fille, apprends -que je ne viens pas en ennemi, mais pour vous délivrer de ce morne et -affreux séjour des peines, vous deux, mon fils et toi, et toute la -troupe des esprits célestes qui, pour nos justes prétentions armés, -tombèrent avec nous.</p> - -<p>Envoyé par eux, j'entreprends seul cette rude course, m'exposant seul -pour tous; je vais poser mes pas solitaires sur l'abîme sans fond, et -dans mon enquête errante, chercher à travers l'immense vide, s'il ne -serait pas un lieu prédit, lequel, à en juger par le concours de -plusieurs signes, doit être maintenant créé vaste et rond. C'est un -séjour de délices, placé sur la lisière du ciel, habité par des -êtres de droite stature, destinés peut-être à remplir nos places -vacantes; mais ils sont tenus plus éloignés, de peur que le ciel, -surchargé d'une puissante multitude, ne vînt à exciter de nouveaux -troubles. Que ce soit cela, ou quelque chose de plus secret, je cours -m'en instruire; le secret une fois connu, je reviendrai aussitôt, et je -vous transporterai, toi et la Mort, dans un séjour où vous demeurerez -à l'aise, où en haut et en bas vous volerez silencieusement, sans -être vus, dans un doux air embaumé de parfums. Là, vous serez nourris -et repus sans mesure; tout sera votre proie.»</p> - -<p>Il se tut, car les deux formes parurent hautement satisfaites, et la -Mort grimaça horrible un sourire épouvantable, en apprenant que sa -faim serait rassasiée; elle bénit ses dents réservées à cette bonne -heure d'abondance. Sa mauvaise mère ne se réjouit pas moins et tint ce -discours à son père:</p> - -<p>«Je garde la clef de ce puits infernal par mon droit et par l'ordre du -Roi tout-puissant du ciel: il m'a défendu d'ouvrir ces portes -adamantines: contre toute violence, la Mort se tient prête à -interposer son dard, sans crainte d'être vaincue d'aucun pouvoir -vivant. Mais que dois-je aux ordres d'en haut, au commandement de celui -qui me hait, et qui m'a poussée ici en bas dans ces ombres du profond -Tartare, pour y demeurer assise dans un emploi odieux, ici confinée moi -habitante du ciel et née du ciel, ici plongée dans une perpétuelle -agonie, environnée des terreurs et des clameurs de ma propre géniture, -qui se nourrit de mes entrailles? Tu es mon père, tu es mon auteur, tu -m'as donné l'être: à qui dois-je obéir si ce n'est à toi? qui -dois-je suivre? Tu me transporteras bientôt dans ce nouveau monde de -lumière et de bonheur, parmi les dieux qui vivent tranquilles; où -voluptueuse, assise à ta droite, comme il convient à ta fille et à -ton amour, je régnerai sans fin.»</p> - -<p>Elle dit, et prit à son côté la clef fatale, triste instrument de -tous nos maux, et, traînant vers la porte sa croupe bestiale, elle -lève sans délai l'énorme herse qu'elle seule pouvait lever, et que -toute la puissance stygienne n'aurait pu ébranler. Ensuite elle tourne -dans le trou de la clef les gardes compliquées, et détache sans peine -les barres et les verrous de fer massif ou de solide roc. Soudain volent -ouvertes, avec un impétueux recul et un son discordant, les portes -infernales: leurs gonds firent gronder un rude tonnerre, qui ébranla le -creux le plus profond de l'Erèbe.</p> - -<p>Le Péché les ouvrit, mais les fermer surpassait son pouvoir; elles -demeurent toutes grandes ouvertes: une armée, ailes étendues, marchant -enseignes déployées, aurait pu passer à travers avec ses chevaux et -ses chars rangés en ordre sans être serrés; si larges sont ces -portes! comme la bouche d'une fournaise, elles vomissent une -surabondante fumée et une flamme rouge.</p> - -<p>Aux yeux de Satan et des deux spectres, apparaissent soudain les secrets -du vieil abîme: sombre et illimité océan, sans bornes, sans -dimensions, où la longueur, la largeur et la profondeur, le temps et -l'espace sont perdus; où la Nuit aînée et le Chaos, aïeux de la -nature, maintiennent une éternelle anarchie au milieu du bruit des -éternelles guerres, et se soutiennent par la confusion.</p> - -<p>Le chaud, le froid, l'humide et le sec, quatre fiers champions, se -disputent la supériorité, et mènent au combat leurs embryons -d'atomes. Ceux-ci, autour de l'enseigne de leurs factions, dans leurs -clans divers, pesamment ou légèrement armés, aigus, émoussés, -rapides ou lents, essaiment leurs populations aussi innombrables que les -sables de Barca ou que l'arène torride de Cyrène, enlevés pour -prendre parti dans la lutte des vents, et pour servir de lest à leurs -ailes légères. L'atome auquel adhère un plus grand nombre d'atomes -gouverne un moment. Le Chaos siège surarbitre, et ses décisions -embrouillent de plus en plus le désordre par lequel il règne: après -lui, juge suprême, le Hasard gouverne tout.</p> - -<p>Dans ce sauvage abîme, berceau de la nature, et peut-être son tombeau; -dans cet abîme qui n'est ni mer, ni terre, ni air, ni feu, mais tous -ces éléments qui, confusément mêlés dans leurs causes fécondes, -doivent ainsi se combattre toujours, à moins que le tout-puissant -Créateur n'arrange ses noirs matériaux pour former de nouveaux mondes; -dans ce sauvage abîme, Satan, le prudent ennemi, arrêté sur le bord -de l'enfer, regarde quelque temps: il réfléchit sur son voyage, car ce -n'est pas un petit détroit qu'il lui faudra traverser. Son oreille est -assourdie de bruits éclatants et destructeurs non moins violents (pour -comparer les grandes choses aux petites) que ceux des tempêtes de -Bellone quand elle dresse ses foudroyantes machines pour raser quelque -grande cité; ou moins grand serait le fracas si cette structure du ciel -s'écroulait, et si les éléments mutinés avaient arraché de son axe -la terre immobile. Enfin Satan, pour prendre son vol, déploie ses ailes -égales à de larges voiles; et, enlevé dans la fumée ascendante, il -repousse du pied le sol.</p> - -<p>Pendant plusieurs lieues porté comme sur une chaire de nuages, il monte -audacieux; mais ce siège lui manquant bientôt, il rencontre un vaste -vide: tout surpris, agitant en vain ses ailes, il tombe comme un plomb -à dix mille brasses de profondeur. Il serait encore tombant à cette -heure, si par un hasard malheureux, la forte explosion de quelque nuée -tumultueuse imprégnée de feu et de nitre ne l'eût rejeté d'autant de -milles en haut: cet orage s'arrêta, éteint dans une syrte spongieuse -qui n'était ni mer, ni terre sèche. Satan, presque englouti, traverse -la substance crue, moitié à pied, moitié en volant; il lui faut alors -rames et voiles.</p> - -<p>Un griffon, dans le désert, poursuit d'une course ailée sur les -montagnes ou les vallées marécageuses, l'Arimaspien qui ravit -subtilement à sa garde vigilante l'or conservé; ainsi l'ennemi -continue avec ardeur sa route à travers les marais, les précipices, -les détroits, à travers les éléments rudes, denses ou rares; avec sa -tête, ses mains, ses ailes, ses pieds, il nage, plonge, guée, rampe, -vole.</p> - -<p>Enfin, une étrange et universelle rumeur de sons sourds et de voix -confuses, née du creux des ténèbres, assaillit l'oreille de Satan -avec la plus grande véhémence. Intrépide, il tourne son vol de ce -côté, pour rencontrer le pouvoir quelconque ou l'esprit du profond -abîme qui réside dans ce bruit, afin de lui demander de quel côté se -trouve la limite des ténèbres la plus rapprochée confinant à la -lumière.</p> - -<p>Soudain voici le trône du Chaos et son noir pavillon se déploie -immense sur le gouffre de ruines. La Nuit, vêtue d'une zibeline noire, -siège sur le trône à côté du Chaos: fille aînée des êtres, elle -est la compagne de son règne. Auprès d'eux se tiennent Orcus et Ades, -et Demogorgon au nom redouté, ensuite la Rumeur, et le Hasard, et le -Tumulte, et la Confusion toute brouillée, et la Discorde aux mille -bouches différentes. Satan hardiment va droit au Chaos.</p> - -<p>«Vous, pouvoirs et esprits de ce profond abîme, Chaos et antique Nuit, -je ne viens point à dessein, en espion explorer ou troubler les secrets -de votre royaume; mais, contraint d'errer dans ce sombre désert, mon -chemin vers la lumière m'a conduit à travers votre vaste empire; seul -et sans guide, à demi perdu, je cherche le sentier le plus court qui -mène à l'endroit où vos obscures frontières touchent au ciel. Ou si -quelque autre lieu envahi sur votre domaine, a dernièrement été -occupé par le Roi éthéré, c'est afin d'arriver là que je voyage -dans ces profondeurs. Dirigez ma course: bien dirigée, elle n'apportera -pas une médiocre récompense à vos intérêts, si de cette région -perdue toute usurpation étant chassée, je la ramène à ces ténèbres -primitives et à votre sceptre (mon voyage actuel n'a pas d'autre but); -j'y planterai de nouveau l'étendard de l'antique Nuit. À vous tous les -avantages, à moi la vengeance!»</p> - -<p>Ainsi Satan. Ainsi le vieil anarque, avec une voix chevrotante et un -visage décomposé, lui répondit:</p> - -<p>«Je te connais, étranger; tu es ce chef puissant des anges, qui -dernièrement fit tête au Roi du ciel et fut renversé. Je vis et -j'entendis, car une si nombreuse milice ne put fuir en silence à -travers l'abîme effrayé, avec ruine sur ruine, déroute sur déroute, -confusion pire que la confusion: les portes du ciel versèrent par -millions ses bandes victorieuses à la poursuite. Je suis venu résider -ici sur mes frontières: tout mon pouvoir suffit à peine pour sauver le -peu qui me reste à défendre et sur lequel empiètent encore vos -divisions intestines qui affaiblissent le sceptre de la vieille Nuit. -D'abord l'enfer, votre cachot, s'est étendu long et large sous mes -pieds; ensuite, dernièrement, le ciel et la terre, un autre monde, -pendent au-dessus de mon royaume, attachés par une chaîne d'or à ce -côté du ciel d'où vos légions tombèrent. Si votre marche doit vous -faire prendre cette route, vous n'avez pas loin; le danger est d'autant -plus près. Allez, hâtez-vous: ravages, et dépouilles, et ruines, sont -mon butin.»</p> - -<p>Il dit, et Satan ne s'arrête pas à lui répondre: mais plein de joie -que son océan trouve un rivage, avec une ardeur nouvelle et une force -renouvelée, il s'élance dans l'immense étendue comme une pyramide de -feu: à travers le choc des éléments en guerre qui l'entourent de -toutes parts, il poursuit sa route, plus assiégé et plus exposé que -le navire Argo quand il passa le Bosphore entre les rochers qui -s'entre-heurtent; plus en péril qu'Ulysse, lorsque d'un côté évitant -Charybde, sa manœuvre le portait dans un autre gouffre.</p> - -<p>Ainsi Satan s'avançait avec difficulté et un labeur pénible; il -s'avançait avec difficulté et labeur. Mais une fois qu'il eut passé, -bientôt après, quand l'homme tomba, quelle étrange altération! le -Péché et la Mort, suivant de près la trace de l'ennemi (telle fut la -volonté du ciel), pavèrent un chemin large et battu sur le sombre -abîme, dont le gouffre bouillonnant souffrit avec patience qu'un pont -d'une étonnante longueur s'étendît de l'enfer à l'orbe extérieur de -ce globe fragile. Les esprits pervers, à l'aide de cette communication -facile, vont et viennent pour tenter ou punir les mortels, excepté ceux -que Dieu et les saints anges gardent par une grâce particulière.</p> - -<p>Mais enfin l'influence sacrée de la lumière commence à se faire -sentir, et des murailles du ciel, un rayon pousse au loin dans le sein -de l'obscure nuit une aube scintillante: ici de la nature commence -l'extrémité la plus éloignée; le Chaos se retire, comme de ses -ouvrages avancés; ennemi vaincu, il se retire avec moins de tumulte et -moins d'hostile fracas. Satan, avec moins de fatigue, et bientôt avec -aisance, guidé par une douteuse lumière, glisse sur les vagues -apaisées, et comme un vaisseau battu des tempêtes, haubans et cordages -brisés, il entre joyeusement au port. Dans l'espace plus vide -ressemblant à l'air, l'archange balance ses ailes déployées, pour -contempler de loin et à loisir le ciel empyrée: si grande en est -l'étendue qu'il ne peut déterminer si elle est carrée ou ronde. Il -découvre les tours d'opale, les créneaux ornés d'un vivant saphir, -jadis sa demeure natale; il aperçoit attaché au bout d'une chaîne -d'or ce monde suspendu, égal à une étoile de la plus petite grandeur -serrée près de la lune. Là Satan, tout chargé d'une pernicieuse -vengeance, maudit et dans une heure maudite, se hâta.</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a>Le Christ.</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="LIVRE_TROISIEME">LIVRE TROISIÈME</a></h4> - - -<h4>ARGUMENT</h4> - - -<blockquote> -<p>Dieu, siégeant sur son trône, voit Satan qui vole vers ce monde -nouvellement créé. Il le montre à son fils, assis à sa droite. Il -prédit le succès de Satan, qui pervertira l'espèce humaine. -L'Éternel justifie sa justice et sa sagesse de toute imputation, ayant -créé l'homme libre et capable de résister au tentateur. Cependant il -déclare son dessein de faire grâce à l'homme, parce qu'il n'est pas -tombé par sa propre méchanceté comme Satan, mais par la séduction de -Satan. Le Fils de Dieu glorifie son Père pour la manifestation de sa -grâce envers l'homme; mais Dieu déclare encore que cette grâce ne -peut être accordée à l'homme si la justice divine ne reçoit -satisfaction: l'homme a offensé la majesté de Dieu en aspirant à la -divinité; et c'est pourquoi, dévoué à la mort avec toute sa -postérité, il faut qu'il meure, à moins que quelqu'un ne soit trouvé -capable de répondre pour son crime et de subir sa punition. Le Fils de -Dieu s'offre volontairement pour rançon de l'homme. Le Père l'accepte, -ordonne l'incarnation, et prononce que le Fils soit exalté au-dessus de -tous, dans le ciel et sur la terre. Il commande à tous les anges de -l'adorer. Ils obéissent, et chantant en chœur sur leurs harpes, ils -célèbrent le Fils et le Père. Cependant Satan descend sur la -convexité nue de l'orbe le plus extérieur de ce monde, où errant le -premier, il trouve un lieu appelé dans la suite le limbe de vanité: -quelles personnes et quelles choses volent à ce lieu. De là l'ennemi -arrive aux portes du ciel. Les degrés par lesquels on y monte décrits, -ainsi que les eaux qui coulent au-dessus du firmament. Passage de Satan -à l'orbe du soleil. Il y rencontre Uriel, régent de cet orbe, mais il -prend auparavant la forme d'un ange inférieur, et prétextant un pieux -désir de contempler la nouvelle création et l'homme que Dieu y a -placé, il s'informe de la demeure de celui-ci: Uriel l'en instruit. -Satan s'abat d'abord sur le sommet du mont Niphates.</p></blockquote> - - -<p><br /></p> - - -<p>Salut, lumière sacrée, fille du ciel, née la première, ou de -l'Éternel rayon coéternel! Ne puis-je pas te nommer ainsi sans être -blâmé? Puisque Dieu est lumière, et que de toute éternité il -n'habita jamais que dans une lumière inaccessible, il habita donc en -toi, brillante effusion d'une brillante essence incréée. Ou -préfères-tu t'entendre appeler ruisseau de pur éther? Qui dira ta -source? Avant le soleil, avant les cieux, tu étais, et à la voix de -Dieu, tu couvris, comme d'un manteau, le monde s'élevant des eaux -ténébreuses et profondes, conquête faite sur l'infini vide et sans -forme.</p> - -<p>Maintenant je te visite de nouveau d'une aile plus hardie, échappé du -lac Stygien, quoique longtemps retenu dans cet obscur séjour. Lorsque, -dans mon vol, j'étais porté à travers les ténèbres extérieures et -moyennes, j'ai chanté, avec des accords différents de ceux de la lyre -d'Orphée, le Chaos et l'éternelle Nuit. Une Muse céleste m'apprit à -m'aventurer dans la noire descente et à la remonter, chose rare et -pénible. Sauvé, je te visite de nouveau, et je sens ta lampe vitale et -souveraine. Mais toi tu ne reviens point visiter des yeux qui roulent en -vain pour rencontrer ton rayon perçant, et ne trouvent point d'aurore, -tant une goutte sereine a profondément éteint leurs orbites, ou un -sombre tissu les a voilés!</p> - -<p>Cependant, je ne cesse d'errer aux lieux fréquentés des Muses, claires -fontaines, bocages ombreux, collines dorées du soleil, épris que je -suis de l'amour des chants sacrés. Mais toi surtout, ô Sion, toi et -les ruisseaux fleuris qui baignent tes pieds saints et coulent en -murmurant, je vous visite pendant la nuit. Je n'oublie pas non plus ces -deux mortels, semblables à moi en malheur (puissé-je les égaler en -gloire!), l'aveugle Thamyris et l'aveugle Méonides, Tirésias et -Phinée, prophètes antiques. Alors je me nourris des pensées qui -produisent d'elles-mêmes les nombres harmonieux, comme l'oiseau qui -veille chante dans l'obscurité: caché sous le plus épais couvert, il -soupire ses nocturnes complaintes.</p> - -<p>Ainsi avec l'année reviennent les saisons; mais le jour ne revient pas -pour moi; je ne vois plus les douces approches du matin et du soir, ni -la fleur du printemps, ni la rose de l'été, ni les troupeaux, ni la -face divine de l'homme. Des nuages et des ténèbres qui durent toujours -m'environnent. Retranché des agréables voies des humains, le livre des -belles connaissances ne me présente qu'un blanc universel, où les -ouvrages de la nature sont effacés et rayés pour moi: la sagesse à -l'une de ses entrées m'est entièrement fermée.</p> - -<p>Brille d'autant plus intérieurement, ô céleste lumière! que toutes -les puissances de mon esprit soient pénétrées de tes rayons! mets tes -yeux à mon âme; disperse et dissipe loin d'elle tous les brouillards, -afin que je puisse voir et dire des choses invisibles à l'œil mortel.</p> - -<p>Déjà le Père tout-puissant, du haut du ciel, du pur Empyrée, où il -siège sur un trône au-dessus de toute hauteur, avait abaissé son -regard pour contempler à la fois ses ouvrages et les ouvrages de ses -ouvrages. Autour de lui toutes les saintetés du ciel se pressaient -comme des étoiles, et recevaient de sa vue une béatitude qui surpasse -toute expression; à sa droite était assise la radieuse image de sa -gloire, son Fils unique. Il aperçut d'abord sur la terre nos deux -premiers parents, les deux seuls êtres de l'espèce humaine, placés -dans le jardin des délices, goûtant d'immortels fruits de joie et -d'amour, joie non interrompue, amour sans rival dans une heureuse -solitude. Il aperçut aussi l'enfer et le gouffre entre l'enfer et la -création; il vit Satan côtoyant le mur du ciel, du côté de la nuit -dans l'air sublime et sombre, et près de s'abattre, avec ses ailes -fatiguées et un pied impatient, sur la surface aride de ce monde qui -lui semble une terre ferme, arrondie et sans firmament: l'archange est -incertain si ce qu'il voit est l'océan ou l'air. Dieu l'observant de ce -regard élevé dont il découvre le présent, le passé et l'avenir, -parla de la sorte à son Fils unique, en prévoyant cet avenir:</p> - -<p>«Unique Fils que j'ai engendré, vois-tu quelle rage transporte notre -adversaire? Ni les bornes prescrites, ni les barreaux de l'enfer, ni -toutes les chaînes amoncelées sur lui, ni même du profond Chaos -l'interruption immense, ne l'ont pu retenir; tant il semble enclin à -une vengeance désespérée qui retombera sur sa tête rebelle. -Maintenant, après avoir rompu tous ses liens, il vole non loin du ciel, -sur les limites de la lumière, directement vers le monde nouvellement -créé et vers l'homme placé là, dans le dessein d'essayer s'il pourra -le détruire par la force, ou, ce qui serait pis, le pervertir par -quelque fallacieux artifice; et il le pervertira: l'homme écoutera ses -mensonges flatteurs, et transgressera facilement l'unique commandement, -l'unique gage de son obéissance: il tombera lui et sa race infidèle.</p> - -<p>«À qui sera la faute? À qui, si ce n'est à lui seul? Ingrat! il -avait de moi tout ce qu'il pouvait avoir; je l'avais fait juste et -droit, capable de se soutenir, quoique libre de tomber. Je créai tels -tous les pouvoirs éthérés et tous les esprits, ceux qui se soutinrent -et ceux qui tombèrent: librement se sont soutenus ceux qui se sont -soutenus, et tombés ceux qui sont tombés. N'étant pas libres, quelle -preuve sincère auraient-ils pu donner d'une vraie obéissance, de leur -constante foi ou de leur amour? Lorsqu'ils n'auraient fait seulement que -ce qu'ils auraient été contraints de faire, et non ce qu'ils auraient -voulu, quelle louange en auraient-ils pu recevoir? quel plaisir -aurais-je trouvé dans une obéissance ainsi rendue, alors que la -volonté et la raison (raison est aussi choix), inutiles et vaines, -toutes deux dépouillées de liberté, toutes deux passives, eussent -servi la nécessité, non pas moi?</p> - -<p>«Ainsi créés, comme il appartenait de droit, ils ne peuvent donc -justement accuser leur créateur, ou leur nature, ou leur destinée, -comme si la prédestination, dominant leur volonté, en disposât par un -décret absolu, ou par une prescience suprême. Eux-mêmes ont -décrété leur propre révolte; moi non: si je l'ai prévue, ma -prescience n'a eu aucune influence sur leur faute, qui n'étant pas -prévue n'en aurait pas moins été certaine. Ainsi sans la moindre -impulsion, sans la moindre ombre de destinée ou de chose quelconque par -moi immuablement prévue, ils pèchent, auteurs de tout pour eux-mêmes, -à la fois en ce qu'ils jugent et en ce qu'ils choisissent: car ainsi je -les ai créés libres, et libres ils doivent demeurer, jusqu'à ce -qu'ils s'enchaînent eux-mêmes. Autrement, il me faudrait changer leur -nature, révoquer le haut décret irrévocable, éternel, par qui fut -ordonnée leur liberté; eux seuls ont ordonné leur chute.</p> - -<p>«Les premiers coupables tombèrent par leur propre suggestion, tentés -par eux-mêmes, par eux-mêmes dépravés; l'homme tombe déçu par les -premiers coupables. L'homme, à cause de cela, trouvera grâce; les -autres n'en trouveront point. Par la miséricorde et par la justice, -dans le ciel et sur la terre, ainsi ma gloire triomphera; mais la -miséricorde, la première et la dernière, brillera la plus -éclatante.»</p> - -<p>Tandis que Dieu parlait, un parfum d'ambroisie remplissait tout le -ciel, et répandait parmi les bienheureux esprits élus, le sentiment d'une -nouvelle joie ineffable. Au-dessus de toute comparaison, le Fils de Dieu -se montrait dans une très-grande gloire: en lui brillait tout son Père -substantiellement exprimé. Une divine compassion apparut visible sur -son visage, avec un amour sans fin et une grâce sans mesure; il les -fît connaître à son Père, en lui parlant de la sorte:</p> - -<p>«Ô mon Père, miséricordieuse a été cette parole qui a terminé ton -arrêt suprême: L'HOMME TROUVERA GRÂCE! Pour cette parole le ciel et -la terre publieront tes louanges par les innombrables concerts des -hymnes et des sacrés cantiques: de ces cantiques ton trône environné -retentira de toi à jamais béni. Car l'homme serait-il finalement -perdu? l'homme, ta créature dernièrement encore si aimée, ton plus -jeune fils, tomberait-il circonvenu par la fraude, bien qu'en y mêlant -sa propre folie! Que cela soit loin de toi, que cela soit loin de toi, -ô Père, toi qui juges de toutes les choses faites, et qui seul juges -équitablement! Ou l'adversaire obtiendra-t-il ainsi ses fins et te -frustrera-t-il des tiennes? Satisfera-t-il sa malice, et réduira-t-il -ta bonté à néant? Ou s'en retournera-t-il plein d'orgueil, quoique -sous un plus pesant arrêt, et cependant avec une vengeance satisfaite, -entraînant après lui dans l'enfer la race entière des humains, par -lui corrompue? Ou veux-tu toi-même abolir ta création, et défaire, -pour cet ennemi ce que tu as fait pour ta gloire? Ta bonté et ta -grandeur pourraient être mises ainsi en question, et blasphémées sans -être défendues.»</p> - -<p>Le grand Créateur lui répondit:</p> - -<p>«Ô mon Fils, en qui mon âme a ses principales délices, Fils de mon -sein, Fils qui es seul mon Verbe, ma sagesse et mon effectuelle -puissance, toutes tes paroles ont été comme sont mes pensées, toutes -comme ce que mon éternel dessein a décrété, l'homme ne périra pas -tout entier, mais se sauvera qui voudra; non cependant par une volonté -de lui-même, mais par une grâce de moi, librement accordée. Une fois -encore je renouvellerai les pouvoirs expirés de l'homme, quoique -forfaits et assujettis par le péché à d'impurs et exorbitants -désirs. Relevé par moi, l'homme se tiendra debout une fois encore, sur -le même terrain que son mortel ennemi; l'homme sera par moi relevé, -afin qu'il sache combien est débile sa condition dégradée, afin qu'il -ne rapporte qu'à moi sa délivrance, et à nul autre qu'à moi.</p> - -<p>«J'en ai choisi quelques-uns, par une grâce particulière élus -au-dessus des autres: telle est ma volonté. Les autres entendront mon -appel; ils seront souvent avertis de songer à leur état criminel et -d'apaiser au plus tôt la Divinité irritée, tandis que la grâce -offerte les y invite. Car j'éclairerai leurs sens ténébreux d'une -manière suffisante, et j'amollirai leur cœur de pierre, afin qu'ils -puissent prier, se repentir et me rendre l'obéissance due: à la -prière, au repentir, à l'obéissance due (quand elle ne serait que -cherchée avec une intention sincère), mon oreille ne sera point -sourde, mon œil fermé. Je mettrai dans eux, comme un guide, mon -arbitre, la conscience: s'ils veulent l'écouter, ils atteindront -lumière après lumière; celle-ci bien employée et eux persévérant -jusqu'à la fin, ils arriveront en sûreté.</p> - -<p>«Ma longue tolérance et mon jour de grâce, ceux qui les négligeront -et les mépriseront ne les goûteront jamais; mais l'endurci sera plus -endurci, l'aveugle plus aveuglé, afin qu'ils trébuchent et tombent -plus bas. Et nuis que ceux-ci je n'exclus de la miséricorde.</p> - -<p>«Mais cependant tout n'est pas fait: l'homme désobéissant rompt -déloyalement sa foi, et pèche contre la haute suprématie du ciel; -affectant la divinité, et perdant tout ainsi, il ne laisse rien pour -expier sa trahison; mais consacré et dévoué à la destruction, lui et -toute sa postérité doivent mourir. Lui ou la justice doivent mourir, -à moins que pour lui un autre ne soit capable, s'offrant volontairement -de donner la rigide satisfaction: mort pour mort.</p> - -<p>«Dites, pouvoirs célestes, où nous trouverons un pareil amour? Qui de -vous se fera mortel pour racheter le mortel crime de l'homme? et quel -juste sauvera l'injuste? Une charité si tendre habite-t-elle dans tout -le Ciel?»</p> - -<p>Il adressait cette demande, mais tout le chœur divin resta muet, et le -silence était dans le ciel. En faveur de l'homme ni patron ni -intercesseur ne paraît, ni encore moins qui ose attirer sur sa tête la -proscription mortelle, et payer rançon. Et alors, privée de -rédemption, la race humaine entière eût été perdue, adjugée, par -un arrêt sévère à la mort et à l'enfer, si le Fils de Dieu, en qui -réside la plénitude de l'amour divin, n'eût ainsi renouvelé sa plus -chère médiation:</p> - -<p>«Mon Père, ta parole est prononcée: L'HOMME TROUVERA GRÂCE. La -grâce ne trouvera-t-elle pas quelque moyen de salut, elle qui, le plus -rapide de tes messagers ailés, trouve un passage pour visiter tes -créatures, et venir à toutes, sans être prévue, sans être -implorée, sans être cherchée? Heureux l'homme si elle le prévient -ainsi! Il ne l'appellera jamais à son aide, une fois perdu et mort dans -le péché: endetté et ruiné, il ne peut fournir pour lui ni -expiation, ni offrande.</p> - -<p>«Me voici donc, moi pour lui, vie pour vie; je m'offre: sur moi laisse -tomber ta colère; compte-moi pour homme. Pour l'amour de lui, je -quitterai ton sein, et je me dépouillerai volontairement de cette -gloire que je partage avec toi; pour lui je mourrai satisfait. Que la -mort exerce sur moi toute sa fureur: sous son pouvoir ténébreux je ne -demeurerai pas longtemps vaincu. Tu m'as donné de posséder la vie en -moi-même à jamais; par toi je vis, quoique à présent je cède à la -Mort; je suis son dû en tout ce qui peut mourir en moi.</p> - -<p>«Mais cette dette payée, tu ne me laisseras pas sa proie dans l'impur -tombeau; tu ne souffriras pas que mon âme sans tache habite là pour -jamais avec la corruption; mais je ressusciterai victorieux, et je -subjuguerai mon vainqueur dépouillé de ses dépouilles vantées. La -Mort recevra alors sa blessure de mort, et rampera inglorieuse, -désarmée de son dard mortel. Moi, à travers les airs, dans un grand -triomphe, j'emmènerai l'enfer captif malgré l'enfer, et je montrerai -les pouvoirs des ténèbres enchaînés. Toi, charmé à cette vue, tu -laisseras tomber du ciel un regard, et tu souriras, tandis qu'élevé -par toi je confondrai tous mes ennemis, la Mort la dernière, et avec sa -carcasse je rassasierai le sépulcre. Alors, entouré de la multitude -par moi rachetée, je rentrerai dans le ciel après une longue absence; -j'y reviendrai, ô mon Père, pour contempler ta face sur laquelle aucun -nuage de colère ne restera, mais où l'on verra la paix assurée et la -réconciliation; désormais la colère n'existera plus, mais en ta -présence la joie sera entière.»</p> - -<p>Ici ses paroles cessèrent, mais son tendre aspect silencieux paraît -encore, et respirait un immortel amour pour les hommes mortels, -au-dessus duquel brillait seulement l'obéissance filiale. Content de -s'offrir en sacrifice, il attend la volonté de son Père. L'admiration -saisit tout le ciel, qui s'étonne de la signification de ces choses, et -ne sait où elles tendent. Bientôt le Tout-Puissant répliqua ainsi:</p> - -<p>«Ô toi, sur la terre et dans le ciel, seule paix trouvée pour le -genre humain sous le coup de la colère! Ô toi, unique objet de ma -complaisance! tu sais combien me sont chers tous mes ouvrages; l'homme -ne me l'est pas moins, quoique le dernier créé, puisque pour lui je te -séparerai de mon sein et de ma droite, afin de sauver (en te perdant -quelque temps) toute la race perdue. Toi donc qui peux seul la racheter, -joins à ta nature la nature humaine, et sois toi-même homme parmi les -hommes sur la terre; fais-toi chair quand les temps seront accomplis, et -sors du sein d'une vierge par une naissance miraculeuse. Sois le chef du -genre humain dans la place d'Adam, quoique fils d'Adam. Comme en lui -périssent tous les hommes, en toi, ainsi que d'une seconde racine, -seront rétablis tous ceux qui doivent l'être; sans toi, personne. Le -crime d'Adam rend coupables tous ses fils; ton mérite, qui leur sera -imputé, absoudra ceux qui, renonçant à leurs propres actions, justes -ou injustes, vivront en toi transplantés, et de toi recevront une -nouvelle vie. Ainsi l'homme, comme cela est juste, donnera satisfaction -pour l'homme; il sera jugé et mourra; et en mourant il se relèvera, et -en se relevant relèvera avec lui tous ses frères rachetés par son -sang précieux. Ainsi l'amour céleste l'emportera sur la haine -infernale en se donnant à la mort, en mourant pour racheter si -chèrement ce que la haine infernale a si aisément détruit, ce qu'elle -continuera de détruire dans ceux qui, lorsqu'ils le peuvent, -n'acceptent point la grâce.</p> - -<p>«Ô mon Fils! en descendant à l'humaine nature, tu n'amoindris ni ne -dégrades la tienne. Parce que tu es, quoique assis sur un trône dans -la plus haute béatitude, égal à Dieu, jouissant également du bonheur -divin; parce que tu as tout quitté pour sauver un monde d'une entière -perdition; parce que ton mérite, plus encore que ton droit de -naissance, Fils de Dieu, t'a rendu plus digne d'être ce Fils, étant -beaucoup plus encore que grand et puissant; parce que l'amour a abondé -en toi plus que la gloire, ton humiliation élèvera avec toi à ce -trône ton humanité. Ici tu t'assiéras incarné; ici tu régneras à -la fois Dieu et homme, à la fois Fils de Dieu et de l'homme, établis -par l'onction Roi universel.</p> - -<p>«Je te donne tout pouvoir: règne à jamais; et revêts-toi de tes -mérites: je te soumets, comme chef suprême, les Trônes, les Princes, -les Pouvoirs, les Dominations: tous les genoux fléchiront devant toi, -les genoux de ceux qui habitent au ciel, ou sur la terre, ou sous la -terre, en enfer. Quand, glorieusement entouré d'un cortège céleste, -tu apparaîtras sur les nuées, quand tu enverras les archanges, tes -hérauts, annoncer ton redoutable jugement, aussitôt des quatre vents -les vivants appelés, de tous les siècles passés les morts ajournés, -se hâteront à la sentence générale; si grand sera le bruit qui -réveillera leur sommeil! Alors, dans l'assemblée des saints, tu -jugeras les méchants, hommes et anges: convaincus, ils s'abîmeront -sous ton arrêt. L'enfer, rempli de ses multitudes, sera fermé pour -toujours. Cependant le monde sera consumé; de ses cendres sortira un -ciel nouveau, une nouvelle terre, où les justes habiteront. Après -leurs longues tribulations, ils verront des jours d'or, fertiles en -actions d'or, avec la joie et le triomphant amour et la vérité belle. -Alors tu déposeras ton sceptre royal, car il n'y aura plus besoin de -sceptre royal; Dieu sera tout en tous. Mais vous, anges, adorez celui -qui, pour accomplir tout cela, meurt; adorez le Fils et honorez-le comme -moi.»</p> - -<p>Le Tout-Puissant n'eut pas plutôt cessé de parler, que la foule des -anges (avec une acclamation forte comme celle d'une multitude sans -nombre, douce comme provenant de voix saintes) fit éclater la joie: le -ciel retentit de bénédictions, et d'éclatants hosanna remplirent les -régions éternelles. Les anges révérencieusement s'inclinèrent -devant les deux trônes, et avec une solennelle adoration, ils jetèrent -sur le parvis leurs couronnes entremêlées d'or et d'amarante; -immortelle amarante! Cette fleur commença jadis à s'épanouir près de -l'arbre de vie, dans le paradis terrestre; mais bientôt après le -péché de l'homme, elle fut reportée au ciel, où elle croissait -d'abord: là elle croît encore; elle fleurit en ombrageant la fontaine -de Vie et les bords du fleuve de la Félicité, qui au milieu du ciel -roule son onde d'ambre sur des fleurs élysiennes. Avec ces fleurs -d'amarante jamais fanées, les esprits élus attachent leur -resplendissante chevelure, entrelacée de rayons.</p> - -<p>Maintenant ces guirlandes détachées sont jetées éparses sur le pavé -étincelant qui brillait comme une mer de jaspe, et souriait empourpré -des roses célestes. Ensuite, couronnés de nouveau, les anges -saisissent leurs harpes d'or, toujours accordées, et qui, brillantes à -leur côté, étaient suspendues comme des carquois. Par le doux -prélude d'une charmante symphonie ils introduisent leur chant sacré et -éveillent l'enthousiasme sublime. Aucune voix ne se tait; pas une voix -qui ne puisse facilement se joindre à la mélodie, tant l'accord est -parfait dans le ciel!</p> - -<p>«Toi, ô Père, ils te chantèrent le premier, tout-puissant, immuable, -immortel, infini, Roi éternel; toi, auteur de tous les êtres, fontaine -de lumière; toi, invisible dans les glorieuses splendeurs où tu es -assis sur un trône inaccessible, et même lorsque tu ombres la pleine -effusion de tes rayons, et qu'à travers un nuage arrondi autour de toi -comme un radieux tabernacle, les bords de tes vêtements, obscurcis par -leur excessif éclat, apparaissent: cependant encore le ciel est -ébloui, et les plus brillants séraphins ne s'approchent qu'en voilant -leurs yeux de leurs deux ailes.</p> - -<p>«Ils te chantèrent ensuite, ô toi, le premier de toute la création, -Fils engendré, divine ressemblance sur le clair visage de qui brille le -Père tout-puissant, sans nuage rendu visible, et qu'aucune créature ne -pourrait autrement regarder ailleurs. En toi imprimée la splendeur de -sa gloire habite; transfusé dans toi son vaste esprit réside. Par toi -il créa le ciel des cieux et toutes les puissances qu'il renferme, et -par toi il précipita les ambitieuses Dominations. Ce jour-là, tu -n'épargnas point le terrible tonnerre de ton Père: tu n'arrêtas pas -les roues de ton chariot flamboyant, qui ébranlaient la structure -éternelle du ciel, tandis que tu passais sur le cou des anges rebelles -dispersés: revenu de la poursuite, tes saints, par d'immenses -acclamations, t'exaltèrent, toi, unique Fils de la puissance de ton -Père, exécuteur de sa fière vengeance sur ses ennemis! Non pas de -même sur l'homme!... Tu ne condamnas pas avec tant de rigueur l'homme -tombé par la malice des esprits rebelles, ô Père de grâce et de -miséricorde; mais tu inclines beaucoup plus à la pitié. Ton cher et -unique Fils n'eut pas plutôt aperçu ta résolution de ne pas condamner -avec tant de rigueur l'homme fragile, mais d'incliner beaucoup plus à -la pitié, que pour apaiser ta colère, pour finir le combat entre la -miséricorde et la justice, que l'on discernait sur ta face, ton Fils, -sans égard à la félicité dont il jouissait assis près de toi, -s'offrit lui-même à la mort, pour l'offense de l'homme. Ô amour sans -exemple, amour qui ne pouvait être trouvé que dans l'amour divin! -Salut, Fils de Dieu, Sauveur des hommes! Ton nom dorénavant sera -l'ample matière de mon chant! Jamais ma harpe n'oubliera ta louange, ni -ne la séparera de la louange de ton Père.»</p> - -<p>Ainsi les anges dans le ciel, au-dessus de la sphère étoilée, -passaient leurs heures fortunées dans la joie à chanter des hymnes. -Cependant descendu sur le ferme et opaque globe de ce monde sphérique, -Satan marche sur la première convexité qui, enveloppant les orbes -inférieurs lumineux, les sépare du chaos et de l'invasion de l'antique -nuit. De loin, cette convexité semblait un globe; de près elle semble -un continent sans bornes, sombre, désolé et sauvage, exposé aux -tristesses d'une nuit sans étoiles et aux orages toujours menaçants du -chaos qui gronde alentour; ciel inclément, excepté du côté de la -muraille du ciel quoique très-éloignée; là quelque petit reflet -d'une clarté débile se glisse, moins tourmenté par la tempête -mugissante.</p> - -<p>Ici marchait à l'aise l'ennemi dans un champ spacieux. Quand un -vautour, élevé sur l'Immaüs (dont la chaîne neigeuse enferme le -Tartare vagabond), quand ce vautour abandonne une région dépourvue de -proie, pour se gorger de la chair des agneaux ou des chevreaux d'un an -sur les collines qui nourrissent les troupeaux, il vole vers les sources -du Gange ou de l'Hydaspe, fleuves de l'Inde; mais, dans son chemin, il -s'abat sur les plaines arides de Séricane, où les Chinois conduisent, -à l'aide du vent et des voiles, leurs légers chariots de roseaux: -ainsi, sur cette mer battue du vent, l'ennemi marchait seul çà et là, -cherchant sa proie; seul, car de créature vivante ou sans vie, on n'en -trouve aucune dans ce lieu, aucune encore; mais là, dans la suite, -montèrent de la terre, comme une vapeur aérienne, toutes les choses -vaines et transitoires, lorsque le péché eut rempli de vanité les -œuvres des hommes.</p> - -<p>Là volèrent à la fois et les choses vaines et ceux qui sur les choses -vaines bâtissent leurs confiantes espérances de gloire, de renommée -durable, ou de bonheur dans cette vie ou dans l'autre; tous ceux qui sur -la terre ont leur récompense, fruit d'une pénible superstition ou d'un -zèle aveugle, ne cherchant rien que les louanges des hommes, trouvent -ici une rétribution convenable, vide comme leurs actions. Tous les -ouvrages imparfaits des mains de la nature, les ouvrages avortés, -monstrueux, bizarrement mélangés, après s'être dissous sur la terre, -fuient ici, errent ici vainement jusqu'à la dissolution finale. Ils ne -vont pas dans la lune voisine, comme quelques-uns l'ont rêvé: les -habitants de ces champs d'argent sont plus vraisemblablement des saints -transportés ou des esprits tenant le milieu entre l'ange et l'homme.</p> - -<p>Ici arrivèrent d'abord de l'ancien monde, les enfants des fils et des -filles mal assortis, ces géants, avec leurs vains exploits, quoique -alors renommés: après eux arrivèrent les bâtisseurs de Babel dans la -plaine de Sennaar, lesquels, toujours remplis de leur vain projet, -bâtiraient encore s'ils savaient avec quoi, de nouvelles Babels. -D'autres vinrent un à un: celui qui pour être regardé comme un dieu, -sauta de gaieté de cœur dans les flammes de l'Etna, Empédocles; celui -qui pour jouir de l'Élysée de Platon, se jeta dans la mer, -Cléombrote. Il serait trop long de dire les autres, les embryons, les -idiots, les ermites, les moines blancs, noirs, gris, avec toutes leurs -tromperies. Ici rôdent les pèlerins qui allèrent si loin chercher -mort sur le Golgotha, celui qui vit dans le ciel; ici se retrouvent les -hommes qui, pour être sûrs du paradis, mettent en mourant la robe d'un -dominicain ou d'un franciscain, et s'imaginent entrer ainsi déguisés. -Ils passent les sept planètes; ils passent les étoiles fixes, et cette -sphère cristalline dont le balancement produit la trépidation dont on -a tant parlé, et ils passent ce ciel qui le premier fut mis en -mouvement. Déjà saint Pierre, au guichet du ciel, semble attendre les -voyageurs avec ses clefs; maintenant au bas des degrés du ciel, ils -lèvent le pied pour monter, mais regardez! Un vent violent et croisé, -soufflant en travers de l'un et de l'autre côté, les jette à dix -mille lieues à la renverse dans le vague de l'air. Alors vous pourriez -voir capuchons, couvre-chefs, robes, avec ceux qui les portent, -ballottés et déchirés en lambeaux; reliques, chapelets, indulgences, -dispenses, pardons, bulles, jouets des vents. Tout cela pirouette en -haut et vole au loin par-dessus le dos du monde, dans le limbe vaste et -large, appelé depuis le <i>paradis des fous</i>; lieu qui dans la suite -des temps a été inconnu de peu de personnes, mais qui alors n'était ni -peuplé ni frayé.</p> - -<p>L'ennemi, en passant, trouva ce globe ténébreux; il le parcourut -longtemps, jusqu'à ce qu'enfin la lueur d'une lumière naissante attira -en hâte de ce côté ses pas voyageurs. Il découvre au loin un grand -édifice qui par des degrés magnifiques s'élève à la muraille du -ciel. Au sommet de ces degrés apparaît, mais beaucoup plus riche, un -ouvrage semblable à la porte d'un royal palais, embelli d'un -frontispice de diamants et d'or. Le portique brillait de perles -orientales étincelantes, inimitables sur la terre par aucun modèle ou -par le pinceau. Les degrés étaient semblables à ceux par lesquels -Jacob vit monter et descendre des anges (cohortes de célestes -gardiens), lorsque pour fuir Ésaü, allant à Padan-Aram, il rêva la -nuit dans la campagne de Luza, sous le ciel ouvert, et s'écria en -s'éveillant: «C'est ici la porte du ciel!»</p> - -<p>Chaque degré renfermait un mystère: cette échelle des degrés -n'était pas toujours là; mais elle était quelquefois retirée -invisible dans le ciel: au-dessous roulait une brillante mer de jaspe ou -de perles liquides, sur laquelle ceux qui, dans la suite, vinrent de la -terre, faisaient voile conduits par des anges, ou volaient au-dessus du -lac, ravis dans un char que tiraient des coursiers de feu. Les degrés -descendaient alors en bas, soit pour tenter l'ennemi par une ascension -aisée, soit pour aggraver sa triste exclusion des portes de la -béatitude.</p> - -<p>Directement en face de ces portes, et juste au-dessus de l'heureux -séjour du paradis, s'ouvrait un passage à la terre; passage large, -beaucoup plus large que ne le fut dans la suite des temps celui qui, -quoique spacieux, descendait sur le mont Sion et sur la terre promise, -si chère à Dieu. Par ce chemin pour visiter les tribus heureuses, les -anges porteurs des ordres suprêmes passaient et repassaient -fréquemment: d'un œil de complaisance le Très-Haut regardait -lui-même les tribus depuis Panéas, source des eaux du Jourdain, -jusqu'à Bersabée, où la Terre-Sainte confine à l'Égypte et au -rivage d'Arabie. Telle paraissait cette vaste ouverture, où des limites -étaient mises aux ténèbres, semblables aux bornes qui arrêtent le -flot de l'océan. De là parvenu au degré inférieur de l'escalier, qui -par des marches d'or monte à la porte du ciel, Satan regarde en bas: il -est saisi d'étonnement à la vue soudaine de l'univers.</p> - -<p>Quand un espion a marché toute une nuit avec péril, à travers des -sentiers obscurs et déserts, au réveil de la réjouissante aurore, il -gagne enfin le sommet de quelque colline haute et raide: inopinément à -ses yeux se découvre l'agréable perspective d'une terre étrangère -vue pour la première fois, ou d'une métropole fameuse ornée de -pyramides et de tours étincelantes que le soleil levant dore de ses -rayons: l'esprit malin fut frappé d'un pareil étonnement, quoiqu'il -eût autrefois vu le ciel; mais il éprouve encore moins d'étonnement -que d'envie, à l'aspect de tout ce monde qui paraît si beau.</p> - -<p>Il regardait l'espace tout alentour (et il le pouvait facilement, étant -placé si haut au-dessus du pavillon circulaire de l'ombre vaste de la -nuit), depuis le point oriental de la Balance jusqu'à l'étoile -laineuse qui porte Andromède loin des mers atlantiques au-delà de -l'horizon; ensuite il regarde en largeur d'un pôle à l'autre, et, sans -plus tarder, droit en bas dans la première région du monde il jette -son vol précipité. Il suit avec aisance, à travers le pur marbre de -l'air, sa route oblique parmi d'innombrables étoiles, qui de loin -brillaient comme des astres, mais qui de près semblaient d'autres -mondes; ce sont d'autres mondes ou des îles de bonheur, comme ces -jardins des Hespérides renommés dans l'antiquité: champs fortunés, -bocages, vallées fleuries, îles trois fois heureuses! Mais qui -habitait là heureux? Satan ne s'arrêta pas pour s'en enquérir.</p> - -<p>Au-dessus de toutes les étoiles, le Soleil d'or, égal au ciel en -splendeur, attire ses regards: vers cet astre il dirige sa course dans -le calme firmament; mais si ce fut par le haut ou par le bas, par le -centre ou par l'excentrique ou par la longitude, c'est ce qu'il serait -difficile de dire. Il s'avance au lieu d'où le grand luminaire dispense -de loin la clarté aux nombreuses et vulgaires constellations, qui se -tiennent à une distance convenable de l'œil de leur seigneur. Dans -leur marche elles forment leur danse étoilée en nombres qui mesurent -les jours, les mois et les ans; elles se pressent d'accomplir leurs -mouvements variés vers son vivifiant flambeau, ou bien elles sont -tournées par son rayon magnétique qui échauffe doucement l'univers, -et qui dans toute partie intérieure avec une bénigne pénétration, -quoique non aperçu darde une invisible vertu jusqu'au fond de l'abîme; -tant fut merveilleusement placée sa station brillante.</p> - -<p>Là aborde l'ennemi: une pareille tache n'a peut-être jamais été -aperçue de l'astronome, à l'aide de son verre optique, dans l'orbe -luisant du soleil. Satan trouva ce lieu éclatant au-delà de toute -expression, comparé à quoi que ce soit sur la terre, métal ou pierre. -Toutes les parties n'étaient pas semblables, mais toutes étaient -également pénétrées d'une lumière rayonnante, comme le fer ardent -l'est du feu: métal, partie semblait d'or, partie d'argent fin; pierre, -partie paraissait escarboucle ou chrysolithe, partie rubis ou topaze, -tels qu'aux douze pierres qui brillaient sur le pectoral d'Aaron: ou -c'est encore la pierre souvent imaginée plutôt que vue; pierre que les -philosophes d'ici-bas ont en vain si longtemps cherchée, quoique par -leur art puissant, ils fixent le volatil Hermès, évoquent de la mer -sous ses différentes figures le vieux Protée réduit à travers un -alambic à sa forme primitive.</p> - -<p>Quelle merveille y a-t-il donc si ces champs, si ces régions exhalent -un élixir pur, si les rivières roulent l'or potable, quand par la -vertu d'un seul toucher le grand alchimiste, le soleil (tant éloigné -de nous) produit, mêlées avec les humeurs terrestres, ici dans -l'obscurité, tant de précieuses choses de couleurs si vives, et -d'effets si rares?</p> - -<p>Ici le démon, sans être ébloui, rencontre de nouveaux sujets -d'admirer; son œil commande au loin, car la vue ne rencontre ici ni -obstacle ni ombre, mais tout est soleil: ainsi quand à midi ses rayons -culminants tombent du haut de l'équateur, comme alors ils sont dardés -perpendiculaires, sur aucun lieu alentour l'ombre d'un corps opaque ne -peut descendre.</p> - -<p>Un air qui n'est nulle part aussi limpide, rendait le regard de Satan -plus perçant pour les objets éloignés: il découvre bientôt, à -portée de la vue, un ange glorieux qui se tenait debout, le même ange -que saint Jean vit aussi dans le soleil. Il avait le dos tourné, mais -sa gloire n'était point cachée. Une tiare d'or des rayons du soleil -couronnait sa tête; non moins brillante, sa chevelure sur ses épaules, -où s'attachent des ailes, flottait ondoyante: il semblait occupé de -quelque grande fonction, ou plongé dans une méditation profonde. -L'esprit impur fut joyeux, dans l'espoir de trouver à présent un guide -qui pût diriger son vol errant au paradis terrestre; séjour heureux de -l'Homme, fin du voyage de Satan et où commencèrent nos maux.</p> - -<p>Mais d'abord l'ennemi songe à changer sa propre forme qui pourrait -autrement lui susciter péril ou retard; soudain il devient un -adolescent chérubin, non de ceux du premier ordre, mais cependant tel -que sur son visage souriait une céleste jeunesse, et que sur tous ses -membres était répandue une grâce convenable, tant il sait bien -feindre! Sous une petite couronne ses cheveux roulés en boucles se -jouaient sur ses deux joues; il portait des ailes dont les plumes, de -diverses couleurs étaient semées de paillettes d'or; son habit court -était fait pour une marche rapide, et il tenait devant ses pas pleins -de décence, une baguette d'argent.</p> - -<p>Il ne s'approcha pas sans être entendu; comme il avançait, l'ange -brillant, averti par son oreille, tourna son visage radieux: il fut -reconnu sur-le-champ pour l'archange Uriel, l'un des sept qui, en -présence de Dieu et les plus voisins de son trône, se tiennent prêts -à son commandement. Ces sept archanges sont les yeux de l'Éternel; ils -parcourent tous les cieux, ou en bas à ce globe ils portent ses prompts -messages sur l'humide et sur le sec, sur la terre et sur la mer. Satan -aborde Uriel, et lui dit:</p> - -<p>«Uriel, toi qui des sept esprits glorieusement brillants qui se -tiennent debout devant le trône élevé de Dieu, es accoutumé, -interprète de sa grande volonté, à la transmettre le premier au plus -haut ciel où tous ses fils attendent ton ambassade! ici sans doute, par -décret suprême, tu obtiens le même honneur, et comme un des yeux de -l'Éternel, tu visites souvent cette nouvelle création. Un désir -indicible de voir et de connaître les étonnants ouvrages de Dieu, mais -particulièrement l'homme, objet principal de ses délices et de sa -faveur, l'homme pour qui il a ordonné tous ces ouvrages si merveilleux; -ce désir m'a fait quitter les chœurs de chérubins, errant seul ici. -Ô le plus brillant des séraphins, dis dans lequel de ces deux orbes -l'homme a sa résidence fixée, ou si, n'ayant aucune demeure fixe, il -peut habiter à son choix tous ces orbes éclatants; dis-moi où je puis -trouver, où je puis contempler, avec un secret étonnement, ou avec une -admiration ouverte, celui à qui le Créateur a prodigué des mondes, et -sur qui il a répandu toutes ses grâces? Tous deux ensuite et dans -l'homme et dans toutes ces choses, nous pourrons, comme il convient, -louer le Créateur qui a justement précipité au plus profond de -l'enfer ses ennemis rebelles, et qui, pour réparer cette perte, a -créé cette nouvelle et heureuse race d'hommes pour le mieux servir, -sages sont toutes ses voies!»</p> - -<p>Ainsi parla le faux dissimulateur sans être reconnu, car ni l'homme ni -l'ange ne peuvent discerner l'hypocrisie: c'est le seul mal qui dans le -ciel et sur la terre marche invisible, excepté à Dieu et par la -permission de Dieu: souvent, quoique la Sagesse veille, le Soupçon dort -à la porte de la Sagesse et résigne sa charge à la Simplicité: la -Bonté ne pense point au mal, là où il ne semble pas y avoir de mal. -Ce fut cela qui cette fois trompa Uriel, bien que régent du soleil, et -regardé comme l'esprit des deux dont la vue est la plus perçante. À -l'impur et perfide imposteur, il répondit dans sa sincérité:</p> - -<p>«Bel ange, ton désir qui tend à connaître les œuvres de Dieu, afin -de glorifier par là le grand Ouvrier, ne conduit à aucun excès qui -encoure le blâme; au contraire, plus ce désir paraît excessif, plus -il mérite de louanges, puisqu'il t'amène seul ici de ta demeure -empyrée, pour t'assurer par le témoignage de tes yeux de ce que -peut-être quelques-uns se sont contentés d'entendre seulement raconter -dans le ciel. Car merveilleux, en vérité, sont les ouvrages du -Très-Haut, charmants à connaître, et tous dignes d'être à jamais -gardés avec délices dans la mémoire! Quel esprit créé pourrait en -calculer le nombre, ou comprendre la sagesse infinie qui les enfanta, -mais qui en cacha les causes profondes?</p> - -<p>«Je le vis, quand, à sa parole, la masse informe, moule matériel de -ce monde, se réunit en monceau, la Confusion entendit sa voix, le -farouche Tumulte se soumit à des règles, le vaste Infini demeura -limité.</p> - -<p>«À sa seconde parole, les ténèbres fuirent, la lumière brilla, -l'ordre naquit du désordre. Rapides à leurs différentes places se -hâtèrent les éléments grossiers, la terre, l'eau, l'air, le feu: la -quintessence éthérée du ciel s'envola en haut; animée sous -différentes formes, elle roula orbiculaire et se convertit en étoiles -sans nombre, comme tu le vois: selon leur motion chacune eut sa place -assignée, chacune sa course; le reste en circuit mure l'univers.</p> - -<p>«Regarde en bas ce globe dont ce côté brille de la lumière -réfléchie qu'il reçoit d'ici: ce lieu est la terre, séjour de -l'homme. Cette lumière est le jour de la terre, sans quoi la nuit -envahirait cette moitié du globe terrestre comme l'autre hémisphère. -Mais la lune voisine (ainsi est appelée cette belle planète opposée) -interpose à propos son secours: elle trace son cercle d'un mois -toujours finissant, toujours renouvelant au milieu du soleil, par une -lumière empruntée, sa face triforme. De cette lumière elle se remplit -et elle se vide tour à tour pour éclairer la terre; sa pâle -domination arrête la nuit. Cette tache que je te montre est le paradis, -demeure d'Adam; ce grand ombrage est son berceau: tu ne peux manquer ta -route; la mienne me réclame.»</p> - -<p>Il dit, et se retourna. Satan s'inclinant profondément devant un esprit -supérieur, comme c'est l'usage dans le ciel où personne ne néglige de -rendre le respect et les honneurs qui sont dus, prend congé: vers la -côte de la terre au-dessous, il se jette en bas de l'écliptique: rendu -plus agile par l'espoir du succès, il précipite son vol -perpendiculaire en tournant comme une roue aérienne; il ne s'arrêta -qu'au moment où sur le sommet du Niphates il s'abattit.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="LIVRE_QUATRIEME">LIVRE QUATRIÈME</a></h4> - - -<h4>ARGUMENT</h4> - - -<blockquote> -<p>Satan, à la vue d'Éden et près du lieu où il doit tenter -l'entreprise hardie qu'il a seul projetée contre Dieu et contre -l'homme, flotte dans le doute et est agité de plusieurs passions, la -frayeur, l'envie et le désespoir. Mais enfin il se confirme dans le -mal; il s'avance vers le paradis, dont l'aspect extérieur et la -situation sont décrits. Il en franchit les limites; il se repose, sous -la forme d'un cormoran, sur l'arbre de vie, comme le plus haut du -jardin, pour regarder autour de lui. Description du jardin; première -vue d'Adam et d'Ève par Satan; son étonnement à l'excellence de leur -forme et à leur heureux état; sa résolution de travailler à leur -chute. Il entend leurs discours; il apprend qu'il leur était défendu, -sous peine de mort de manger du fruit de l'arbre de science: il projette -de fonder là-dessus sa tentation en leur persuadant de transgresser -l'ordre: il les laisse quelque temps pour en apprendre davantage sur -leur état par quelque autre moyen. Cependant Uriel, descendant sur un -rayon du soleil, avertit Gabriel (qui avait sous sa garde la porte du -paradis) que quelque mauvais esprit s'est échappé de l'abîme, qu'il a -passé à midi par la sphère du soleil sous la forme d'un bon ange, -qu'il est descendu au paradis et s'est trahi après par ses gestes -furieux sur la montagne: Gabriel promet de le trouver avant le matin. La -nuit venant, Adam et Ève parlent d'aller à leur repos. Leur bosquet -décrit; leur prière du soir. Gabriel faisant sortir ses escadrons de -veilles de nuit pour faire la ronde dans le paradis, détache deux forts -anges vers le berceau d'Adam, de peur que le malin esprit ne fût là -faisant du mal à Adam et Ève endormis. Là ils trouvent Satan à -l'oreille d'Ève, occupé à la tenter dans un songe, et ils l'amènent, -quoiqu'il ne le voulût pas, à Gabriel. Questionné par celui-ci, il -répond dédaigneusement, se prépare à la résistance; mais, empêché -par un signe du ciel, il fuit hors du Paradis.</p></blockquote> - - -<p><br /></p> - - -<p>Oh! que ne se fit-elle entendre, cette voix admonitrice dont l'apôtre -qui vit l'Apocalypse fut frappé quand le dragon, mis dans une seconde -déroute, accourut furieux pour se venger sur les hommes; voix qui -criait avec force dans le ciel: <i>Malheur aux habitants de la terre!</i> -Alors, tandis qu'il en était temps, nos premiers parents eussent été -avertis de la venue de leur secret ennemi; ils eussent peut-être ainsi -échappé à son piège mortel. Car à présent Satan, à présent -enflammé de rage, descendit pour la première fois sur la terre; -tentateur avant d'être accusateur du genre humain, il vint pour faire -porter la peine de sa première bataille perdue, et de sa fuite dans -l'enfer, à l'homme innocent et fragile. Toutefois, quoique téméraire -et sans frayeur, il ne se réjouit pas dans sa vitesse; il n'a point de -sujet de s'enorgueillir en commençant son affreuse entreprise. Son -dessein, maintenant près d'éclore, roule et bouillonne dans son sein -tumultueux, et comme une machine infernale il recule sur lui-même.</p> - -<p>L'horreur et le doute déchirent les pensées troublées de Satan, et -jusqu'au fond soulèvent l'enfer au dedans de lui; car il porte l'enfer -en lui et autour de lui; il ne peut pas plus fuir lui-même en changeant -de place. La conscience éveille le désespoir qui sommeillait, éveille -dans l'archange le souvenir amer de ce qu'il fut, de ce qu'il est, et de -ce qu'il doit être: de pires actions doivent amener de plus grands -supplices. Quelquefois sur Éden, qui maintenant se déploie agréable -à sa vue, il attache tristement son regard malheureux; quelquefois il -le fixe sur le ciel et le soleil, resplendissant alors dans sa haute -tour du midi. Après avoir tout repassé dans son esprit, il s'exprima -de la sorte avec des soupirs:</p> - -<p>«Ô toi qui, couronné d'une gloire incomparable, regardes du haut de -ton empire solitaire comme le Dieu de ce monde nouveau! toi à la vue -duquel toutes les étoiles cachent leur têtes amoindries, je crie vers -toi, mais non avec une voix amie; je ne prononce ton nom, ô soleil! que -pour te dire combien je hais tes rayons! Ils me rappellent l'état dont -je suis tombé et combien autrefois je m'élevais glorieusement -au-dessus de ta sphère.</p> - -<p>«L'orgueil et l'ambition m'ont précipité: j'ai fait la guerre dans le -ciel au Roi du ciel, qui n'a point d'égal. Ah! pourquoi? il ne -méritait pas de moi un pareil retour, lui qui m'avait créé ce que -j'étais dans un rang éminent; il ne me reprochait aucun de ses -bienfaits; son service n'avait rien de rude. Que pouvais-je faire de -moins que de lui offrir des louanges, hommage si facile! que de lui -rendre des actions de grâces? combien elles lui étaient dues! -Cependant toute sa bonté n'a opéré en moi que le mal, n'a produit que -la malice. Élevé si haut, j'ai dédaigné la sujétion; j'ai pensé -qu'un degré plus haut je deviendrais le Très-Haut; que dans un moment -j'acquitterais la dette immense d'une reconnaissance éternelle, dette -si lourde; toujours payer, toujours devoir. J'oubliais ce que je -recevais toujours de lui; je ne compris pas qu'un esprit reconnaissant -en devant ne doit pas, mais qu'il paye sans cesse, à la fois endetté -et acquitté. Était-ce donc là un fardeau? Oh! que son puissant destin -ne me créa-t-il un ange inférieur! je serais encore heureux; une -espérance sans bornes n'eût pas fait naître l'ambition. Cependant, -pourquoi non? quelque autre pouvoir aussi grand aurait pu aspirer au -trône et m'aurait, malgré mon peu de valeur, entraîné dans son -parti. Mais d'autres pouvoirs aussi grands ne sont pas tombés; ils sont -restés inébranlables, armés au dedans et au dehors contre toute -tentation. N'avais-tu pas la même volonté libre et la même force pour -résister? Tu l'avais; qui donc et quoi donc pourrais-tu accuser, si ce -n'est le libre amour du ciel qui agit également envers tous?</p> - -<p>«Qu'il soit donc maudit cet amour, puisque l'amour ou la haine, pour -moi semblables, m'apportent l'éternel malheur! Non! sois maudit -toi-même, puisque par ta volonté contraire à celle de Dieu, tu as -choisi librement ce dont tu te repens si justement aujourd'hui!</p> - -<p>«Ah! moi, misérable! par quel chemin fuir la colère infinie et -l'infini désespoir? Par quelque chemin que je fuie, il aboutit à -l'enfer; moi-même je suis l'enfer; dans l'abîme le plus profond est au -dedans de moi un plus profond abîme qui, large ouvert, menace sans -cesse de me dévorer; auprès de ce gouffre, l'enfer où je souffre -semble le ciel.</p> - -<p>«Oh! ralentis tes coups! n'est-il aucune place laissée au repentir, -aucune à la miséricorde? Aucune, il faut la soumission. Ce mot, -l'orgueil et ma crainte de la honte aux yeux des esprits de dessous me -l'interdisent; je les séduisis avec d'autres promesses, avec d'autres -assurances que des assurances de soumission, me vantant de subjuguer le -Tout-Puissant! Ah! malheureux que je suis! ils savent peu combien -chèrement je paye cette jactance si vaine, sous quels tourments -intérieurement je gémis, tandis qu'ils m'adorent sur le trône de -l'enfer! Le plus élevé avec le sceptre et le diadème, je suis tombé -le plus bas, seulement supérieur en misères! telle est la joie que -trouve l'ambition.</p> - -<p>«Mais supposez qu'il soit possible que je me repente, que j'obtienne -par un acte de grâce mon premier état, ah! la hauteur du rang ferait -bientôt renaître la hauteur des pensées: combien serait rétracté -vite ce qu'une feinte soumission aurait juré! L'allégement du mal -désavouerait comme nuls, et arrachés par la violence, des vœux -prononcés dans la douleur. Jamais une vraie réconciliation ne peut -naître là où les blessures d'une haine mortelle ont pénétré si -profondément. Cela ne me conduirait qu'à une pire infidélité, et à -une chute plus pesante. J'achèterais cher une courte intermission -payée d'un double supplice. Il le sait celui qui me punit; il est aussi -loin de m'accorder la paix que je suis loin de la mendier. Tout espoir -exclus, voici qu'au lieu de nous rejetés, exilés, il a créé l'homme, -son nouveau délice, et pour l'homme ce monde. Ainsi, adieu espérance, -et avec l'espérance, adieu crainte, adieu remords! Tout bien est perdu -pour moi. Mal, sois mon bien: par toi au moins je tiendrai l'empire -divisé entre moi et le Roi du ciel; par toi je régnerai peut-être sur -plus d'une moitié de l'univers, ainsi que l'homme et ce monde nouveau -l'apprendront en peu de temps.»</p> - -<p>Tandis qu'il parlait de la sorte, chaque passion obscurcissait -son visage trois fois changé par la pâle colère, l'envie et le -désespoir, passions qui défiguraient son visage emprunté, et auraient -trahi son déguisement si quelque œil l'eût aperçu, car les esprits -célestes sont toujours exempts de ces honteux désordres. Satan s'en -ressouvint bientôt, et couvrit ses perturbations d'un dehors de calme: -artisan de fraude, ce fut lui qui le premier pratiqua la fausseté sous -une apparence sainte, afin de cacher sa profonde malice renfermée dans -la vengeance. Toutefois il n'est pas encore assez exercé dans son art -pour tromper Uriel une fois prévenu: l'œil de cet archange l'avait -suivi dans la route qu'il avait prise; il le vit sur le mont Assyrien -plus défiguré qu'il ne pouvait convenir à un esprit bienheureux; il -remarqua ses gestes furieux, sa contenance égarée alors qu'il se -croyait seul, non observé, non aperçu.</p> - -<p>Satan poursuit sa route et approche de la limite d'Éden. Le délicieux -paradis, maintenant plus près, couronne de son vert enclos, comme d'un -boulevard champêtre, le sommet aplati d'une solitude escarpée; -les flancs hirsutes de ce désert, hérissés d'un boisson épais, -capricieux et sauvage, défendent tout abord. Sur sa cime croissaient à -une insurmontable hauteur les plus hautes futaies de cèdres, de pins, -de sapins, de palmiers, scène sylvaine; et comme leurs rangs -superposent ombrages sur ombrages, ils forment un théâtre de forêts -de l'aspect le plus majestueux. Cependant, plus haut encore que leurs -cimes montait la muraille verdoyante du paradis: elle ouvrait à notre -premier père une vaste perspective sur les contrées environnantes de -son empire.</p> - -<p>Et plus haut que cette muraille, qui s'étendait circulairement -au-dessous de lui, apparaissait un cercle des arbres les meilleurs et -chargés des plus beaux fruits. Les fleurs et les fruits dorés -formaient un riche émail de couleurs mêlées: le soleil y imprimait -ses rayons avec plus de plaisir que dans un beau nuage du soir, ou dans -l'arc humide, lorsque Dieu arrose la terre.</p> - -<p>Ainsi charmant était ce paysage. À mesure que Satan s'en approche, il -passe d'un air pur dans un air plus pur qui inspire au cœur des -délices et des joies printanières, capables de chasser toute -tristesse, hors celle du désespoir. De douces brises, secouant leurs -ailes odoriférantes, dispensaient des parfums naturels, et révélaient -les lieux auxquels elles dérobèrent ces dépouilles embaumées. Comme -aux matelots qui ont cinglé au delà du cap de Bonne-Espérance, et ont -déjà passé Mosambique, les vents du nord-est apportent, loin en mer, -les parfums du Saba du rivage aromatique de l'Arabie-Heureuse; charmés -du retard, ces navigateurs ralentissent encore leur course; et, pendant -plusieurs lieues, réjoui par la senteur agréable, le vieil Océan -sourit: ainsi ces suaves émanations accueillent l'ennemi qui venait les -empoisonner. Il en était plus satisfait que ne le fut Asmodée de la -fumée du poisson qui le chassa, quoique amoureux, d'auprès de -l'épouse de Tobie; la vengeance le força de fuir de la Médie jusqu'en -Égypte, où il fut fortement enchaîné.</p> - -<p>Pensif et avec lenteur, Satan a gravi le flanc de la colline sauvage et -escarpée; mais bientôt il ne trouve plus de route pour aller plus -loin; tant les épines entrelacées comme une haie continue, et -l'exubérance des buissons, ferment toute issue à l'homme ou à la -bête qui prend ce chemin. Le paradis n'avait qu'une porte, et elle -regardait l'orient du côté opposé; ce que l'archifélon ayant vu, il -dédaigna l'entrée véritable; par mépris, d'un seul bond léger il -franchit toute l'enceinte de la colline et de la plus haute muraille, et -tombe en dedans sur ses pieds.</p> - -<p>Comme un loup rôdant, contraint par la faim de chercher de nouvelles -traces d'une proie, guette le lieu où les pasteurs ont enfermé leurs -troupeaux dans des parcs en sûreté, le soir au milieu des champs; il -saute facilement par-dessus les claies, dans la bergerie: ou comme un -voleur âpre à débarrasser de son trésor un riche citadin dont les -portes épaisses, barrées et verrouillées, ne redoutent aucun assaut, -il grimpe aux fenêtres ou sur les toits: ainsi le premier grand voleur -escalade le bercail de Dieu, ainsi depuis escaladèrent son Église les -impurs mercenaires.</p> - -<p>Satan s'envola, et sur l'arbre de vie (l'arbre du milieu et l'arbre le -plus haut du Paradis) il se posa semblable à un cormoran. Il n'y -regagna pas la véritable vie, mais il y médita la mort de ceux qui -vivaient; il ne pensa point à la vertu de l'arbre qui donne la vie, et -dont le bon usage eût été le gage de l'immortalité; mais il se -servit seulement de cet arbre pour étendre sa vue au loin; tant il est -vrai que nul ne connaît, Dieu seul excepté, la juste valeur du bien -présent; mais on pervertit les meilleures choses par le plus lâche -abus, ou par le plus vil usage.</p> - -<p>Au-dessous de lui, avec une nouvelle surprise, dans un étroit espace, -il voit renfermée pour les délices des sens de l'homme, toute la -richesse de la nature, ou plutôt il voit un ciel sur la terre; car ce -bienheureux paradis était le jardin de Dieu, par lui-même planté à -l'orient d'Éden. Éden s'étendait à l'est depuis Auran jusqu'aux -tours royales de la Grande-Séleucie, bâtie par les rois grecs, ou -jusqu'au lieu où les fils d'Éden habitèrent longtemps auparavant, en -Telassar. Sur ce sol agréable, Dieu traça son plus charmant jardin; il -fit sortir de la terre féconde les arbres de la plus noble espèce pour -la vue, l'odorat et le goût. Au milieu d'eux était l'arbre de vie, -haut, élevé, épanouissant son fruit d'ambroisie d'or végétal. Tout -près de la vie, notre mort, l'arbre de la science, croissait; science -du bien, achetée cher par la connaissance du mal.</p> - -<p>Au midi, à travers Éden, passait un large fleuve; il ne changeait -point de cours, mais sous la montagne raboteuse il se perdait -engouffré: Dieu avait jeté cette montagne comme le sol de son jardin -élevé sur le rapide courant. L'onde, à travers les veines de la terre -poreuse qui l'attirait en haut par une douce soif, jaillissait fraîche -fontaine et arrosait le jardin d'une multitude de ruisseaux. De là, ces -ruisseaux réunis tombaient d'une clairière escarpée et rencontraient -au-dessous le fleuve qui ressortait de son obscur passage: alors divisé -en quatre branches principales, il prenait des routes diverses, errant -par des pays et des royaumes fameux, dont il est inutile ici de parler.</p> - -<p>Disons plutôt, si l'art le peut dire, comment de cette fontaine de -saphir les ruisseaux tortueux roulent sur des perles orientales et des -sables d'or; comment, en sinueuses erreurs sous les ombrages abaissés, -ils épandent le nectar, visitent chaque plante, et nourrissent des -fleurs dignes du paradis. Un art raffiné n'a point arrangé ces fleurs -en couches, ou en bouquets curieux; mais la nature libérale les a -versées avec profusion sur la colline, dans le vallon, dans la plaine, -là où le soleil du matin échauffe d'abord la campagne ouverte, et là -où le feuillage impénétrable rembrunit à midi les bosquets.</p> - -<p>Tel était ce lieu; asile heureux et champêtre d'un aspect varié, -bosquets dont les arbres riches pleurent des larmes de baumes et de -gommes parfumées; bocage dont le fruit, d'une écorce d'or poli, se -suspend aimable et d'un goût délicieux; fables vraies de l'Hespérie -si elles sont vraies, c'est seulement ici. Entre ces bosquets sont -interposés des clairières, des pelouses rases, des troupeaux paissant -l'herbe tendre; ou bien des monticules plantés de palmiers s'élèvent; -le giron fleuri de quelque vallon arrosé déploie ses trésors; fleurs -de toutes couleurs, et la rose sans épines.</p> - -<p>D'un autre côté sont des antres et des grottes ombragées qui servent -de fraîches retraites; la vigne, les enveloppant de son manteau, étale -ses grappes de pourpre et rampe élégamment opulente. En même temps -des eaux sonores tombent de la déclivité des collines; elles se -dispersent, ou dans un lac qui étend son miroir de cristal à un rivage -dentelé et couronné de myrtes, elles unissent leur cours. Les oiseaux -s'appliquent à leur chœur; des brises, de printanières brises, -soufflant les parfums des champs et des bocages, accordent à l'unisson -les feuilles tremblantes, tandis que l'universel Pan, dansant avec les -Grâces et les Heures, conduit un printemps éternel. Ni la charmante -campagne d'Enna, où Proserpine cueillant des fleurs, elle-même fleur -plus belle, fut cueillie par le sombre Pluton (Cérès, dans sa peine, -la chercha par toute la terre); ni l'agréable bois de Daphné, près -l'Oronte, ni la source inspirée de Castalie, ne peuvent se comparer au -paradis d'Éden; encore moins l'île Nisée qu'entoure le fleuve Triton, -où le vieux Cham (appelé Ammon par les Gentils, et Jupiter Lydien) -cacha Amalthée et son fils florissant, le jeune Bacchus, des yeux de -Rhéa sa marâtre. Le mont Amar où les rois d'Abyssinie gardent leurs -enfants, (quoique supposé par quelques-uns le véritable paradis); ce -mont, sous la ligne Éthiopique, près de la source du Nil, entouré -d'un roc brillant que l'on met tout un jour à monter, est loin -d'approcher du jardin d'Assyrie, où l'ennemi vit sans plaisir tous les -plaisirs, toutes les créatures vivantes, nouvelles et étranges à la -vue.</p> - -<p>Deux d'entre elles, d'une forme bien plus noble, d'une stature droite -et élevée, droite comme celle des dieux, vêtues de leur dignité native -dans une majesté nue, paraissaient les seigneurs de tout, et semblaient -dignes de l'être. Dans leurs regards divins brillait l'image de leur -glorieux auteur, avec la raison, la sagesse, la sainteté sévère et -pure; sévère, mais placée dans cette véritable liberté filiale qui -fait la véritable autorité dans les hommes. Ces deux créatures ne -sont pas égales, de même que leurs sexes ne sont pas pareils: Lui -formé pour la contemplation et le courage; Elle pour la mollesse et la -grâce séduisante; Lui pour Dieu seulement; Elle pour Dieu en lui. Le -beau et large front de l'homme et son œil sublime annoncent la suprême -puissance; ses cheveux d'hyacinthe, partagés sur le devant, pendent en -grappes d'une manière mâle, mais non au-dessous de ses fortes -épaules. La femme porte comme un voile sa chevelure d'or qui descend -éparse et sans ornement jusqu'à sa fine ceinture, se roule en -capricieux anneaux, comme la vigne replie ses attaches; symbole de -dépendance, mais d'une dépendance demandée avec une douce autorité, -par la femme accordée, par l'homme mieux reçue; accordée une -soumission contenue, un décent orgueil, une tendre résistance, un -amoureux délai. Aucune partie mystérieuse de leur corps n'était alors -cachée; alors la honte coupable n'existait point: honte déshonnête -des ouvrages de la nature, honneur déshonorable, enfant du péché, -combien avez-vous troublé la race humaine avec des apparences, de pures -apparences de pureté! Vous avez banni de la vie de l'homme sa plus -heureuse vie, la simplicité et l'innocence sans tache!</p> - -<p>Ainsi passait le couple nu; il n'évitait ni la vue de Dieu, ni celle -des anges, car il ne songeait point au mal: ainsi passait, en se tenant -par la main, le plus beau couple qui depuis s'unit jamais dans les -embrassements de l'Amour: Adam le meilleur des hommes qui furent ses -fils; Ève, la plus belle des femmes qui naquirent ses filles.</p> - -<p>Sous un bouquet d'ombrage, qui murmure doucement sur un gazon vert, ils -s'assirent au bord d'une limpide fontaine. Ils ne s'étaient fatigués -au labeur de leur riant jardinage, qu'autant qu'il le fallait pour -rendre le frais zéphyr plus agréable, le repos plus paisible, la soif -et la faim plus salutaires. Ils cueillirent les fruits de leur repas du -soir; fruits délectables que leur cédaient les branches complaisantes, -tandis qu'ils reposaient inclinés sur le mol duvet d'une couche -damassée de fleurs. Ils suçaient des pulpes savoureuses, et à mesure -qu'ils avaient soif, ils buvaient dans l'écorce des fruits l'eau -débordante.</p> - -<p>À ce festin ne manquaient ni les doux propos, ni les tendres sourires, -ni les jeunes caresses naturelles à des époux si beaux, enchaînés -par l'heureux lien nuptial, et qui étaient seuls. Autour d'eux -folâtraient les animaux de la terre, depuis devenus sauvages, et que -l'on chasse dans les bois ou dans les déserts, dans les forêts ou dans -les cavernes. Le lion en jouant se cabrait, et dans ses griffes berçait -le chevreau; les ours, les tigres, les léopards, les panthères -gambadaient devant eux; l'informe éléphant, pour les amuser, employait -toute sa puissance et contournait sa trompe flexible; le serpent rusé, -s'insinuant tout auprès, entrelaçait en nœud gordien sa queue -repliée, et donnait de sa fatale astuce une preuve non comprise. -D'autre animaux couchés sur le gazon et rassasiés de pâture, -regardaient au hasard, ou ruminaient à moitié endormis. Le soleil -baissé hâtait sa carrière, inclinée vers les îles de l'Océan, et -dans l'échelle ascendante du ciel, les étoiles qui introduisent la -nuit se levaient. Le triste Satan, encore dans l'étonnement où il -avait été d'abord, put à peine recouvrer sa parole faillie.</p> - -<p>«Ô enfer! qu'est-ce que mes yeux voient avec douleur? à notre place -et si haut dans le bonheur sont élevées des créatures d'une autre -substance, nées de la terre peut-être et non purs esprits, cependant -peu inférieures aux brillants esprits célestes. Mes pensées -s'attachent à elles avec surprise; je pourrais les aimer, tant la -divine ressemblance éclate vivement en elles, et tant la main qui les -pétrit a répandu de grâces sur leur forme! Ah! couple charmant, vous -ne vous doutez guère combien votre changement approche; toutes vos -délices vont s'évanouir et vous livrer au malheur: malheur d'autant -plus grand que vous goûtez maintenant plus de joie! Couple heureux! -mais trop mal gardé pour continuer longtemps d'être si heureux: ce -séjour élevé, votre ciel est mal fortifié pour un ciel, et pour -forclore un ennemi tel que celui qui maintenant y est entré: non que je -sois votre ennemi décidé; je pourrais avoir pitié de vous ainsi -abandonnés, bien que de moi on n'ait pas eu pitié.</p> - -<p>«Je cherche à contracter avec vous une alliance, une amitié mutuelle, -si étroite, si resserrée, qu'à l'avenir j'habite avec vous, ou que -vous habitiez avec moi. Ma demeure ne plaira peut-être pas à vos sens -autant que ce beau paradis; cependant telle qu'elle est, acceptez-la; -c'est l'ouvrage de votre Créateur, il me donna ce qu'à mon tour -libéralement je donne. L'enfer, pour vous recevoir tous les deux, -ouvrira ses plus larges portes, et enverra au-devant de vous tous ses -rois. Là vous aurez la place que vous n'auriez pas dans ces enceintes -étroites, pour loger votre nombreuse postérité. Si le lieu n'est pas -meilleur, remerciez celui qui m'oblige, malgré ma répugnance, à me -venger sur vous qui ne m'avez fait aucun tort, de lui qui m'outragea. Et -quand je m'attendrirais à votre inoffensive innocence (comme je le -fais), une juste raison publique, l'honneur, l'empire que ma vengeance -agrandira par la conquête de ce nouveau monde, me contraindraient à -présent de faire ce que sans cela j'abhorrerais, tout damné que je -suis.»</p> - -<p>Ainsi s'exprima l'ennemi, et par la nécessité (prétexte des tyrans) -excusa son projet diabolique.</p> - -<p>De sa haute station sur le grand arbre, il s'abattit parmi le troupeau -folâtre des quadrupèdes: lui-même devenu tantôt l'un d'entre eux, -tantôt l'autre, selon que leur forme sert mieux son dessein. Il voit de -plus près sa proie; il épie, sans être découvert, ce qu'il peut -apprendre encore de l'état des deux époux par leurs paroles ou par -leurs actions. Il marche autour d'eux, lion à l'œil étincelant; il -les suit comme un tigre, lequel a découvert par hasard deux jolis -faons, jouant à la lisière d'une forêt: la bête cruelle se rase, se -relève, change souvent la couche de son guet: comme un ennemi il -choisit le terrain d'où s'élançant il puisse saisir plus sûrement -les deux jeunes faons chacun dans une de ses griffes. Adam, le premier -des hommes, adressant ce discours à Ève, la première des femmes, -rendit Satan tout oreille, pour entendre couler les paroles d'une langue -nouvelle.</p> - -<p>«Unique compagne qui seule partages avec moi tous ces plaisirs et qui -m'es plus chère que tout, il faut que le pouvoir qui nous a faits, et -qui a fait pour nous ce vaste monde, soit infiniment bon, et qu'il soit -aussi généreux qu'il est bon et aussi libre dans sa bonté qu'il est -infini. Il nous a tirés de la poussière et placés ici dans toute -cette félicité, nous qui n'avons rien mérité de sa main, et qui ne -pouvons rien faire dont il ait besoin: il n'exige autre chose de nous -que ce seul devoir, que cette facile obligation; de tous les arbres du -paradis qui portent des fruits variés et délicieux, nous ne nous -interdirons que l'arbre de science, planté près de l'arbre de vie; si -près de la vie croît la mort! Qu'est-ce que la mort? quelque chose de -terrible sans doute; car, tu le sais, Dieu a prononcé que goûter à -l'arbre de science c'est la mort. Voilà la seule marque d'obéissance -qui nous soit imposée, parmi tant de marques de pouvoir et d'empire à -nous conférées, et après que la domination nous a été donnée sur -toutes les autres créatures qui possèdent la terre, l'air et la mer. -Ne trouvons donc pas rude une légère prohibition, nous qui avons -d'ailleurs le libre et ample usage de toutes choses, et le choix -illimité de tous les plaisirs. Mais louons Dieu à jamais, glorifions -sa bonté; continuons, dans notre tâche délicieuse, à élaguer ces -plantes croissantes, à cultiver ces fleurs; tâche qui, fût-elle -fatigante, serait douce avec toi.»</p> - -<p>Ève lui répondit:</p> - -<p>«Ô toi, pour qui et de qui j'ai été formée, chair de ta chair, et -sans qui mon être est sans but! ô mon guide et mon chef, ce que tu as -dit est juste et raisonnable. Nous devons en vérité à notre Créateur -des louanges et des actions de grâce journalières: moi principalement -qui jouis de la plus heureuse part en possédant, toi supérieur par -tant d'imparités, et qui ne peux trouver un compagnon semblable à toi.</p> - -<p>«Souvent je me rappelle ce jour où je m'éveillai du sommeil pour la -première fois; je me trouvai posée à l'ombre sur des fleurs, ne -sachant, étonnée, ce que j'étais, où j'étais, d'où et comment -j'avais été portée là. Non loin de ce lieu, le son murmurant des -eaux sortait d'une grotte, et les eaux se déployaient en nappe liquide: -alors elles demeuraient tranquilles et pures comme l'étendue du ciel. -J'allai là avec une pensée sans expérience; je me couchai sur le bord -verdoyant, pour regarder dans le lac uni et clair qui me semblait un -autre firmament. Comme je me baissais pour regarder, juste à l'opposé -une forme apparut dans le cristal de l'eau, s'y penchant pour me -regarder; je tressaillis en arrière; elle tressaillit en arrière; -charmée, je revins bientôt; charmée, elle revint aussitôt avec des -regards de sympathie et d'amour. Mes yeux seraient encore attachés sur -cette image, je m'y serais consumée d'un vain désir, si une voix ne -m'eût ainsi avertie:</p> - -<p>«Ce que tu vois, belle créature, ce que tu vois là est toi-même; -avec toi cet objet vient et s'en va: mais suis-moi, je te conduirai là -où ce n'est point une ombre qui attend ta venue et tes doux -embrassements. Celui dont tu es l'image, tu en jouiras inséparablement. -Tu lui donneras une multitude d'enfants semblables à toi-même, et tu -seras appelée la mère du genre humain.»</p> - -<p>«Que pouvais-je faire, sinon suivre invisiblement conduite? Je -t'entrevis, grand et beau en vérité, sous un platane; cependant tu me -semblas moins beau, d'une grâce moins attrayante, d'une douceur moins -aimable que cette molle image des eaux. Je retourne sur mes pas, tu me -suis et tu t'écries:—Reviens, belle Ève! qui fuis-tu? De celui que -tu fuis tu es née; tu es sa chair, ses os. Pour te donner l'être, je t'ai -prêté, de mon propre côté, du plus près de mon cœur, la substance -et la vie, afin que tu sois à jamais à mon côté, consolation -inséparable et chérie. Partie de mon âme, je te cherche! je réclame -mon autre moitié.—De ta douce main tu saisis la mienne; je cédai, et -depuis ce moment j'ai vu combien la beauté est surpassée par une -grâce mâle et par la sagesse, qui seule est vraiment belle.»</p> - -<p>Ainsi parla notre commune mère, et avec des regards pleins d'un charme -conjugal non repoussé, dans un tendre abandon elle s'appuie embrassant -à demi notre premier père; la moitié de son sein gonflé et nu caché -sous l'or flottant de ses tresses éparses, vient rencontrer le sein de -son époux. Lui, ravi de sa beauté et de ses charmes soumis, Adam -sourit d'un amour supérieur, comme Jupiter sourit à Junon lorsqu'il -féconde les nuages qui répandent les fleurs de mai: Adam presse d'un -baiser pur les lèvres de la mère des hommes. Le Démon détourne la -tête d'envie; toutefois d'un œil méchant et jaloux il les regarde de -côté et se plaint ainsi à lui-même:</p> - -<p>«Vue odieuse, spectacle torturant! Ainsi ces deux êtres emparadisés -dans les bras l'un de l'autre, se formant un plus heureux Éden, -posséderont leur pleine mesure de bonheur sur bonheur, tandis que moi -je suis jeté dans l'enfer où ne sont ni joie, ni amour, mais où -brûle un violent désir (de nos tourments, tourment qui n'est pas le -moindre), désir qui n'étant jamais satisfait, se consume dans le -supplice de la passion!</p> - -<p>«Mais que je n'oublie pas ce que j'ai appris de leur propre bouche; il -paraît que tout ne leur appartient pas: un arbre fatal s'élève ici et -appelé l'arbre de la science; il leur est défendu d'y goûter. La -science défendue? cela est suspect, déraisonnable. Pourquoi leur -maître leur envierait-il la science? Est-ce un crime de connaître? -Est-ce la mort? Existent-ils seulement par ignorance? Est-ce là leur -état fortuné, preuve de leur obéissance et de leur foi? Quel heureux -fondement posé pour y bâtir leur ruine! Par là j'exciterai dans leur -esprit un plus grand désir de savoir et de rejeter un commandement -envieux, inventé dans le dessein de tenir abaissés ceux que la science -élèverait à la hauteur des dieux: aspirant à devenir tels ils -goûtent et meurent! Quoi de plus vraisemblable? Mais d'abord, avec de -minutieuses recherches, marchons autour de ce jardin et ne laissons -aucun recoin sans l'avoir examiné. Le hasard, mais le hasard seul, peut -me conduire là où je rencontrerai quelque esprit du ciel, errant au -bord d'une fontaine, ou retiré dans l'épaisseur de l'ombre; -j'apprendrai de lui ce que j'ai encore à apprendre. Vivez tandis que -vous le pouvez encore, couple heureux encore! jouissez, jusqu'à ce que -je revienne, de ces courts plaisirs; de longs malheurs vont les -suivre!»</p> - -<p>Ainsi disant il tourne dédaigneusement ailleurs ses pas superbes, mais -avec une circonspection artificieuse, et il commença sa recherche à -travers les bois et les plaines, sur les collines et dans les vallées.</p> - -<p>Cependant aux extrémités de l'occident, où le ciel rencontre l'Océan -et la terre: le soleil couchant descendait avec lenteur, et frappait -horizontalement de ses rayons du soir la porte orientale du paradis. -C'était un roc d'albâtre montant jusqu'aux nues, et que l'on -découvrait de loin. Un sentier tortueux, accessible du côté de la -terre, menait à une entrée élevée; le reste était un pic escarpé -qui surplombait en s'élevant et qu'on ne pouvait gravir.</p> - -<p>Entre les deux piliers du roc, se tenait assis Gabriel, chef des gardes -angéliques; il attendait la nuit. Autour de lui s'exerçait à des jeux -héroïques la jeunesse du ciel désarmée; mais près d'elle des -armures divines, des boucliers, des casques et des lances suspendues en -faisceaux, brillaient du feu du diamant et de l'or.</p> - -<p>Là descendit Uriel glissant à travers le soir sur un rayon du soleil, -rapide comme une étoile qui tombe en automne à travers la nuit, -lorsque des vapeurs enflammées sillonnent l'air; elle apprend au -marinier de quel point de la boussole il se doit garder des vents -impétueux. Uriel adresse à Gabriel ces paroles hâtées:</p> - -<p>«Gabriel, ton rang t'a fait obtenir pour ta part l'emploi de veiller -avec exactitude à ce qu'aucune chose nuisible ne puisse approcher ou -entrer dans cet heureux séjour. Aujourd'hui, vers le haut du midi, est -venu à ma sphère un esprit désireux, en apparence, de connaître un -plus grand nombre des ouvrages du Tout-Puissant, et surtout l'homme, la -dernière image de Dieu. Je lui ai tracé sa route toute rapide, et j'ai -remarqué sa démarche aérienne. Mais sur la montagne qui s'élève au -nord d'Éden, et où il s'est d'abord arrêté, j'ai bientôt découvert -ses regards étrangers au ciel, obscurcis par de mauvaises passions. Je -l'ai encore suivi des yeux, mais je l'ai perdu de vue sous l'ombrage. -Quelqu'un de la troupe bannie, je le crains, s'est aventuré hors de -l'abîme pour élever de nouveaux troubles: ton soin est de le -trouver.»</p> - -<p>Le guerrier ailé lui répondit:</p> - -<p>«Uriel, il n'est pas étonnant qu'assis dans le cercle brillant du -soleil, ta vue parfaite s'étende au loin et au large. À cette porte -personne ne passe, la vigilance ici placée, personne qui ne soit bien -connu comme venant du ciel: depuis l'heure du midi, aucune créature du -ciel ne s'est présentée: si un esprit d'une autre espèce a franchi -pour quelque projet ces limites de terre, il est difficile, tu le sais, -d'arrêter une substance spirituelle par une barrière matérielle; mais -si dans l'enceinte de ces promenades s'est glissé un de ceux que tu -dis, sous quelque forme qu'il se soit caché, je le saurai demain au -lever du jour.»</p> - -<p>Ainsi le promit Gabriel, et Uriel retourna à son poste sur ce même -rayon lumineux dont la pointe, maintenant élevée, le porte obliquement -en bas au soleil tombé au-dessous des Açores; soit que le premier -orbe, incroyablement rapide, eût roulé jusque-là dans sa révolution -diurne, soit que la terre moins vite, par une fuite plus courte vers -l'est, eût laissé là le soleil, peignant de reflets de pourpre et -d'or les nuages qui sur son trône occidental lui font cortège.</p> - -<p>Maintenant le soir s'avançait tranquille, et le crépuscule grisâtre -avait revêtu tous les objets de sa grave livrée; le silence -l'accompagnait, les animaux et les oiseaux étaient retirés, ceux-là -à leur couche herbeuse, ceux-ci dans leur nid. Le rossignol seul -veillait; toute la nuit il chanta sa complainte amoureuse, le silence -était ravi.</p> - -<p>Bientôt le firmament étincela de vivants saphirs. Hespérus, qui -conduisait la milice étoilée, marcha le plus brillant, jusqu'à ce que -la lune se levant dans une majesté nuageuse, reine manifeste, dévoila -sa lumière de perle, et jeta son manteau d'argent sur l'ombre.</p> - -<p>Adam s'adressant à Ève:</p> - -<p>«Belle compagne, l'heure de la nuit, et toutes choses allées au repos, -nous invitent à un repos semblable. Dieu a rendu le travail et le -repos, comme le jour et la nuit, alternatifs pour l'homme: la rosée du -sommeil tombant à propos avec sa douce et assoupissante pesanteur, -abaisse nos paupières. Les autres créatures tout le long du jour -errent oisives, non employées, et ont moins besoin de repos: l'homme a -son ouvrage quotidien assigné de corps ou d'esprit; ce qui déclare sa -dignité et l'attention que le ciel donne à toutes ses voies. Les -animaux au contraire rôdent à l'aventure désœuvrés, et Dieu ne -tient pas compte de ce qu'ils font. Demain avant que le frais matin -annonce dans l'orient la première approche de la lumière, il faudra -nous lever et retourner à nos agréables travaux. Nous avons à -émonder là-bas ces berceaux fleuris, ces allées vertes, notre -promenade à midi, qu'embarrasse l'excès des rameaux: ils se rient de -notre insuffisante culture et demanderaient plus de mains que les -nôtres pour élaguer leur folle croissance. Ces fleurs aussi, et ces -gommes qui tombent, restent à terre, raboteuses et désagréables à la -vue; elles veulent être enlevées, si nous désirons marcher à l'aise: -maintenant, selon la volonté de la nature, la nuit nous commande le -repos.»</p> - -<p>Ève, ornée d'une parfaite beauté, lui répondit:</p> - -<p>«Mon auteur et mon souverain, tu commandes, j'obéis: ainsi Dieu -l'ordonne; Dieu est ta loi, tu es la mienne. N'en savoir pas davantage -est la gloire de la femme, et sa plus heureuse science. En causant avec -toi j'oublie le temps; les heures et leurs changements également me -plaisent. Doux est le souffle du matin; doux le lever du matin avec le -charme des oiseaux matineux; agréable est le soleil lorsque, dans ce -délicieux jardin, il déploie ses premiers rayons sur l'herbe, l'arbre, -le fruit et la fleur brillante de rosée; parfumée est la terre fertile -après de molles ondées; charmant est le venir d'un soir paisible et -gracieux, charmante la nuit silencieuse avec son oiseau solennel, et -cette lune si belle et ces perles du ciel qui forment sa cour étoilée: -mais ni le souffle du matin quand il monte avec le charme des oiseaux -matineux, ni le soleil levant sur ce délicieux jardin, ni l'herbe, ni -le fruit, ni la fleur qui brille de rosée, ni le parfum après une -ondée, ni le soir paisible et gracieux, ni la nuit silencieuse avec son -oiseau solennel, ni la promenade aux rayons de la lune ou à la -tremblante lumière de l'étoile, n'ont de douceur sans toi.</p> - -<p>«Mais pourquoi ces étoiles brillent-elles la nuit entière? Pour qui -ce glorieux spectacle, quand le sommeil a fermé tous les yeux?»</p> - -<p>Notre commun ancêtre répliqua:</p> - -<p>«Fille de Dieu et de l'homme, Ève accomplie, ces astres ont leur -course à finir, autour de la terre, du soir au lendemain: de contrée -en contrée, afin de dispenser la lumière préparée pour des nations -qui ne sont pas nées encore, ils se couchent et se lèvent, car il -serait à craindre que des ténèbres totales regagnassent pendant la -nuit leur antique possession, et qu'elles éteignissent la vie dans la -nature et en toutes choses. Non-seulement ces feux modérés éclairent, -mais par une chaleur amie de diverse influence, ils fomentent, -échauffent, tempèrent, nourrissent, ou bien ils communiquent une -partie de leur vertu stellaire à toutes les espèces d'êtres qui -croissent sur la terre, et les rendent plus aptes à recevoir la -perfection du plus puissant rayon du soleil. Ces astres, quoique non -aperçus dans la profondeur de la nuit, ne brillent donc pas en vain. Ne -pense pas que s'il n'était point d'homme, le ciel manquât de -spectateurs, et Dieu de louanges: des millions de créatures -spirituelles marchent invisibles dans le monde, quand nous veillons et -quand nous dormons; par des cantiques sans fin elles louent les ouvrages -du Très-Haut qu'elles contemplent jour et nuit. Que de fois sur la -pente d'une colline à écho, ou dans un bosquet n'avons-nous pas -entendu des voix célestes à minuit (seules ou se répondant les unes -les autres) chanter le grand Créateur! Souvent en troupes quand ils -sont de veilles, ou pendant leurs rondes nocturnes, au son d'instruments -divinement touchés, les anges joignent leurs chants en pleine harmonie, -ces chants divisent la nuit, et élèvent nos pensées vers le ciel.»</p> - -<p>Ils parlent ainsi, et main en main ils entrent solitaires sous leur -fortuné berceau: c'était un lieu choisi par le Planteur souverain, -quand il forma toutes choses pour l'usage délicieux de l'homme. La -voûte de l'épais couvert était un ombrage entrelacé de laurier et de -myrte, et ce qui croissait plus haut était d'un feuillage aromatique et -ferme. De l'un et l'autre côté l'acanthe et des buissons odorants et -touffus élevaient un mur de verdure; de belles fleurs, l'iris de toutes -les nuances, les roses et le jasmin, dressaient leurs tiges épanouies -et formaient une mosaïque. Sous les pieds la violette, le safran, -l'hyacinthe, en riche marqueterie brodaient la terre, plus colorée -qu'une pierre du plus coûteux dessin.</p> - -<p>Aucune autre créature, quadrupède, oiseau, insecte ou reptile, n'osait -entrer en ce lieu; tel était leur respect pour l'homme. Jamais, même -dans les fictions de la Fable, sous un berceau ombragé plus sacré, et -plus écarté; jamais Pan ou Sylvain ne dormirent, Nymphe ni Faune -n'habitèrent. Là, dans un réduit fermé avec des fleurs, des -guirlandes et des herbes d'une suave odeur, Ève épousée embellit pour -la première fois sa couche nuptiale, et les cœurs célestes -chantèrent l'épithalame. Ce jour-là l'ange de l'hymen amena Ève à -notre Père dans sa beauté nue, plus ornée, plus charmante que -Pandore, que les dieux dotèrent de tous leurs dons (oh! trop semblable -à elle par le triste événement), alors que conduite par Hermès au -fils imprudent de Japhet, elle enlaça l'espèce humaine dans ses beaux -regards, afin de venger Jupiter de celui qui avait dérobé le feu -authentique.</p> - -<p>Ainsi arrivés à leur berceau ombragé, Ève et Adam tous deux -s'arrêtèrent, tous deux se retournèrent, et sous le ciel ouvert ils -adorèrent le Dieu qui fit à la fois le ciel, l'air, la terre, le ciel -qu'ils voyaient, le globe resplendissant de la lune, et le pôle -étoilé.</p> - -<p>«Tu as aussi fait la nuit, Créateur tout-puissant! et tu as fait le -jour que nous avons employé et fini dans notre travail prescrit, -heureux de notre assistance mutuelle, et de notre mutuel amour, couronne -de toute cette félicité ordonnée par toi! Et tu as fait ce lieu -délicieux trop vaste pour nous, où l'abondance manque de partageants -et tombe sur le sol non moissonnée. Mais tu nous as promis une race -issue de nous qui remplira la terre, qui glorifiera avec nous ta bonté -infinie, et quand nous nous éveillons, et quand nous cherchons, comme -à cette heure, le sommeil, ton présent.»</p> - -<p>Ils dirent ainsi unanimes, n'observant d'autres rites qu'une adoration -pure que Dieu aime le mieux. Ils entrèrent en se tenant par la main -dans l'endroit le plus secret de leur berceau, et n'ayant point la peine -de se débarrasser de ces incommodes déguisements que nous portons, ils -se couchèrent l'un près de l'autre. Adam ne se détourna pas, je -pense, de sa belle épouse, ni Ève ne refusa pas les rites mystérieux -de l'amour conjugal, malgré tout ce que disent austèrement les -hypocrites de la pureté, du paradis, de l'innocence, diffamant comme -impur ce que Dieu déclare pur, ce qu'il commande à quelques-uns, ce -qu'il permet à tous. Notre Créateur ordonne de multiplier: qui ordonne -de s'abstenir, si ce n'est notre destructeur, l'ennemi de Dieu et de -l'homme?</p> - -<p>Salut, amour conjugal, mystérieuse loi, véritable source de l'humaine -postérité, seule propriété dans le paradis, où tous les autres -biens étaient en commun! Par toi l'ardeur adultère fut chassée des -hommes et reléguée parmi le troupeau des bêtes; par toi, fondées sur -la raison loyale, juste et pure, les relations chéries et toutes les -charités du père, du fils et du frère, furent connues pour la -première fois. Loin de moi d'écrire que tu sois un péché ou une -honte, ou de penser que tu ne conviennes pas au lieu le plus sacré, -toi, source perpétuelle des douceurs domestiques, toi, dont le lit a -été déclaré chaste et insouillé pour le présent et pour le passé, -et dans lequel sont entrés les saints et les patriarches. Ici l'amour -emploie ses flèches dorées, ici il allume son flambeau durable et -agite ses ailes de pourpre; ici il règne et se délecte. Il n'est point -dans le sourire acheté des prostituées sans passion, sans joie, que -rien ne rend chères; il n'est point dans des jouissances passagères, -ni parmi les favorites de cour, ni dans une danse mêlée, ni sous le -masque lascif, ni dans le bal de minuit, ni dans la sérénade que -chante un amant affamé, à sa fière beauté, qu'il ferait mieux de -quitter avec dédain. Bercés par les rossignols, Adam et Ève dormaient -en se tenant embrassés; sur leurs membres nus le dôme fleuri faisait -pleuvoir des roses, dont le matin réparait la perte. Dors, couple -béni! Oh! toujours plus heureux si tu ne cherches pas un plus heureux -état, et si tu sais ne pas savoir davantage!</p> - -<p>Déjà la nuit de son cône ténébreux avait mesuré la moitié de sa -course vers le plus haut de cette vaste voûte sublunaire; et les -chérubins, sortant de leurs portes d'ivoire à l'heure accoutumée, -étaient armés pour leurs nocturnes dans une tenue de guerre; lorsque -Gabriel dit à celui qui approchait le plus de son pouvoir:</p> - -<p>«Uzziel, prends la moitié de ces guerriers, et côtoie le midi avec la -plus stricte surveillance; l'autre moitié tournera au nord: notre ronde -se rencontrera à l'ouest.»</p> - -<p>Ils se divisent comme la flamme, la moitié tournant sur le bouclier, -l'autre sur la lance. Gabriel appelle deux esprits adroits et forts qui -se tenaient près de lui, et il leur donne cet ordre:</p> - -<p>«Ithuriel et Zéphon, de toute la vitesse de vos ailes, parcourez ce -jardin; ne laissez aucun coin sans l'avoir visité, mais surtout -l'endroit où habitent ces deux belles créatures qui dorment peut-être -à présent, se croyant à l'abri du mal. Ce soir, vers le déclin du -soleil, quelqu'un est arrivé; il dit d'un infernal esprit lequel a -été vu dirigeant sa marche vers ce lieu (qui l'aurait pu penser?), -échappé des barrières de l'enfer et à mauvais dessein sans doute: en -quelque endroit que vous le rencontriez, saisissez-le et amenez-le -ici.»</p> - -<p>En parlant de la sorte il marchait à la tête de ses files radieuses -qui éclipsaient la lune. Ithuriel et Zéphon vont droit au berceau, à -la découverte de celui qu'ils cherchaient. Là ils le trouvèrent tapi -comme un crapaud, tout près de l'oreille d'Ève, essayant par son art -diabolique d'atteindre les organes de son imagination et de forger avec -eux des illusions à son gré, de fantômes et songes; ou bien en -soufflant son venin, il tâchait d'infecter les esprits vitaux qui -s'élèvent du pur sang, comme de douces haleines s'élèvent d'une -rivière pure: de là du moins pourraient naître ces pensées -déréglées et mécontentes, ces vaines espérances, ces projets vains, -ces désirs désordonnés, enflés d'opinions hautaines qui engendrent -l'orgueil.</p> - -<p>Tandis qu'il était ainsi appliqué, Ithuriel le touche légèrement de -sa lance, car aucune imposture ne peut endurer le contact d'une trempe -céleste, et elle retourne de force à sa forme naturelle. Découvert et -surpris, Satan tressaille: comme quand une étincelle tombe sur un amas -de poudre nitreuse préparée pour le tonneau, afin d'approvisionner un -magasin sur un bruit de guerre; le grain noir dispersé par une soudaine -explosion, embrase l'air: de même éclata dans sa propre forme, -l'ennemi. Les deux beaux anges reculèrent d'un pas à demi étonnés de -voir si subitement le terrible monarque. Cependant non émus de frayeur, -ils l'accostent bientôt:</p> - -<p>«Lequel es-tu de ces esprits rebelles adjugés à l'enfer? Viens-tu -échappé de ta prison? Et pourquoi transformé, te tiens-tu comme un -ennemi en embuscade, veillant ici au chevet de ceux qui dorment?»</p> - -<p>«Vous ne me connaissez donc pas, reprit Satan plein de dédain; vous ne -me connaissez pas, moi? Vous m'avez pourtant connu autrefois, non votre -camarade, mais assis où vous n'osiez prendre l'essor. Ne pas me -connaître, c'est vous avouer vous-mêmes inconnus, et les plus infimes -de votre bande. Ou, si vous me connaissez, pourquoi m'interroger et -commencer d'une manière superflue votre mission, qui finira d'une -manière aussi vaine?»</p> - -<p>Zéphon lui rendit mépris pour mépris:</p> - -<p>«Ne crois pas, esprit révolté, que ta forme restée la même, ou que -ta splendeur non diminuée, doivent être connues, comme lorsque tu te -tenais dans le ciel droit et pur. Cette gloire, quand tu cessas d'être -bon, se sépara de toi. Tu ressembles à présent à ton péché, et à -la demeure obscure et souillée de ta condamnation. Mais viens; car il -faudra, sois-en sûr, que tu rendes compte à celui qui nous envoie, et -dont la charge est de conserver ce lieu inviolable et de préserver -ceux-ci de tout mal.»</p> - -<p>Ainsi parla le chérubin: sa grave réprimande, sévère dans une -beauté pleine de jeunesse, lui donnait un grâce invincible. Le démon -resta confus; il sentait combien la droiture est imposante, et il voyait -combien dans sa forme, la vertu est aimable; il le voyait, et gémissait -de l'avoir perdue, mais surtout de trouver qu'on s'était aperçu de -l'altération sensible de son éclat. Toutefois il paraissait encore -intrépide.</p> - -<p>«Si je dois combattre, dit-il, que ce soit le chef contre le chef, -contre celui qui envoie, non contre celui qui est envoyé, ou contre -tous à la fois; plus de gloire sera gagnée, ou moins perdue.»</p> - -<p>«Ta frayeur, dit le hardi Zéphon, nous épargnera l'épreuve de ce que -le moindre d'entre nous peut faire seul contre toi, méchant, et par -conséquent faible.»</p> - -<p>L'ennemi ne répliqua point, étouffant de rage; mais, comme un -orgueilleux coursier dans ses freins, il marche la tête haute, rongeant -son mors de fer: combattre ou fuir lui parut inutile; une crainte d'en -haut avait dompté son cœur, non autrement étonné. Maintenant ils -approchaient du point occidental où les gardes de demi-ronde s'étaient -tout juste rencontrés, et réunis ils formaient un escadron attendant -le prochain ordre. Gabriel, leur chef, placé sur le front, leur crie:</p> - -<p>«Amis, j'entends le bruit d'un pied agile qui se hâte par ce chemin, -et à une lueur je discerne maintenant Ithuriel et Zéphon à travers -l'ombre. Avec eux s'avance un troisième personnage d'un port de roi, -mais d'une splendeur pâle et fanée: à sa démarche, et à sa farouche -contenance, il paraît être le prince de l'enfer, qui probablement ne -partira pas d'ici sans conteste: demeurez fermes, car son regard se -couvre et nous défie.»</p> - -<p>À peine a-t-il fini de parler, qu'Ithuriel et Zéphon le joignent, lui -racontent brièvement qui ils amènent, où ils l'ont trouvé, comment -occupé, sous quelle forme et dans quelle posture il était couché. -Gabriel parla de la sorte avec un regard sévère:</p> - -<p>«Pourquoi, Satan, as-tu franchi les limites prescrites à tes -révoltes? Pourquoi viens-tu troubler dans leur emploi ceux qui ne -veulent pas se révolter à ton exemple? Mais ils ont le pouvoir et le -droit de te questionner sur ton entrée audacieuse dans ce lieu, où tu -t'occupais, à ce qu'il semble, à violer le sommeil et à inquiéter -ceux dont Dieu a placé la demeure ici dans la félicité.»</p> - -<p>Satan répondit avec un sourcil méprisant:</p> - -<p>«Gabriel, tu avais dans le ciel la réputation d'être sage, et je te -tenais pour tel; mais la question que tu me fais me met en doute. Qu'il -vive en enfer celui qui aime son supplice! Qui ne voudrait, s'il en -trouvait le moyen, s'échapper de l'enfer, quoiqu'il y soit condamné? -Toi-même tu le voudrais sans doute; tu t'aventurerais hardiment vers le -lieu, quel qu'il fût, le plus éloigné de la douleur, où tu pusses -espérer changer la peine en plaisir, et remplacer le plus tôt possible -la souffrance par la joie; c'est ce que j'ai cherché dans ce lieu. Ce -ne sera pas là une raison pour toi, qui ne connais que le bien, et n'a -pas essayé le mal. M'objecteras-tu la volonté de celui qui nous -enchaîna? Qu'il barricade plus sûrement ses portes de fer, s'il -prétend nous retenir dans cette sombre géhenne! En voilà trop pour la -question. Le reste est vrai: ils m'ont trouvé où ils le disent; mais -cela n'implique ni violence ni tort.»</p> - -<p>Il dit ainsi avec dédain. L'ange guerrier ému, moitié souriant avec -mépris, lui répliqua:</p> - -<p>«Ah! quelle perte a faite le ciel d'un juge pour juger ce qui est sage, -depuis que Satan est tombé, renversé par sa folie! maintenant il -revient échappé de sa prison, gravement en doute s'il doit tenir pour -sages, ou non, ceux qui lui demandent quelle audace l'a conduit ici sans -permission, hors des limites de l'enfer à lui prescrites; tant il juge -sage de fuir la peine, n'importe comment, et de se dérober à son -châtiment! Présomptueux, juge ainsi jusqu'à ce que la colère que tu -as encourue en fuyant, rencontre sept fois ta fuite, et qu'à coup de -fouet elle reconduise à l'enfer cette sagesse qui ne t'a pas encore -appris qu'aucune peine ne peut égaler la colère infinie provoquée. -Mais pourquoi es-tu seul? Pourquoi tout l'enfer déchaîné n'est-il pas -venu avec toi? Le supplice est-il moins supplice pour tes compagnons? -est-il moins à fuir, ou bien es-tu moins ferme qu'eux à l'endurer? -Chef courageux! le premier à te soustraire aux tourments, si tu avais -allégué à ton armée désertée par toi cette raison de fuite, -certainement tu ne serais pas venu seul fugitif.»</p> - -<p>À quoi l'ennemi répondit sourcillant, terrible:</p> - -<p>«Tu sais bien, ange insultant, que je n'ai pas moins de courage à -supporter la peine, et que je ne recule pas devant elle: j'ai bravé ta -plus grande fureur, quand dans la bataille la noire volée du tonnerre -vint à ton aide en toute hâte, et seconda ta lance autrement non -redoutée. Mais tes paroles jetées au hasard, comme toujours, montrent -ton inexpérience de ce qu'il convient de faire à un chef fidèle, -d'après les durs essais et les mauvais succès du passé: il ne doit -pas tout risquer dans les chemins du péril, qu'il n'a pas lui-même -reconnus. Ainsi donc, j'ai entrepris le premier de voler seul à travers -l'abîme désolé et de découvrir ce monde nouvellement créé, sur -lequel dans l'enfer, la renommée n'a pas gardé le silence. Ici je suis -venu dans l'espoir de trouver un séjour meilleur, d'établir sur la -terre ou dans le milieu de l'air mes puissances affligées; -dussions-nous, pour en prendre possession, essayer encore une fois ce -que toi et tes élégantes légions oseront contre nous. Ce leur est une -besogne plus facile de servir leur Seigneur au haut du ciel, de chanter -des hymnes à son trône, de s'incliner à des distances marquées, que -de combattre!»</p> - -<p>L'ange guerrier répondit aussitôt:</p> - -<p>«Dire et se contredire, prétendre d'abord qu'il est sage de fuir la -peine, professer ensuite l'espionnage, montre non un chef, mais un -menteur avéré, Satan. Et oses-tu te donner le titre de fidèle? Ô -nom, nom sacré de fidélité profanée! Fidèle à qui? à ta bande -rebelle, armée de pervers, digne corps d'une digne tête? Était-ce là -votre discipline et votre foi jurée, votre obéissance militaire, de -rompre votre serment d'allégeance au Pouvoir suprême reconnu? Et toi, -rusé hypocrite, aujourd'hui champion de la liberté, qui jadis plus que -toi flatta, s'inclina, et servilement adora le redoutable Monarque du -ciel? Pourquoi, sinon dans l'espoir de le déposséder et de régner -toi-même? Mais écoute à présent ce que je te conseille: Loin d'ici! -fuis là d'où tu as fui: si à compter de cette heure tu te montres -dans ces limites sacrées, je te traîne enchaîné au puits infernal, -je t'y scellerai de manière que désormais tu ne mépriseras plus les -faciles portes de l'enfer, trop légèrement barrées.»</p> - -<p>Ainsi il menaçait: mais Satan ne fait aucune attention à ces menaces, -mais sa rage croissant, il répliqua:</p> - -<p>«Alors que je serai ton captif, parle de chaînes, fier chérubin de -frontière; mais avant cela attends-toi toi-même à sentir le poids de -mon bras vainqueur, bien que le roi du ciel chevauche sur tes ailes, et -qu'avec tes compères, façonnés au joug, tu tires ses roues -triomphantes dans sa marche sur le chemin du ciel, pavé d'étoiles.»</p> - -<p>Tandis qu'il parle, les angéliques escadrons devinrent rouges de feu; -aiguisant en croissant les pointes de leur phalange, ils commencent à -l'entourer de leurs lances en arrêt: telle, dans un champ de Cérès -mûr pour la moisson, une forêt barbelée d'épis ondoie et s'incline -de quelque côté que le vent la balaye; le laboureur inquiet regarde; -il craint que, sur l'aire, les gerbes, son espérance, ne laissent que -du chaume. De son côté, Satan, alarmé, rassemblant toute sa force, -s'élève dilaté, inébranlable comme le Ténériffe ou l'Atlas. Sa -tête atteint le ciel, et sur son casque l'horreur siège comme un -panache; sa main ne manquait point de ce qui semblait une lance et un -bouclier.</p> - -<p>Des faits terribles se fussent accomplis; non-seulement le paradis -dans cette commotion, mais peut-être la voûte étoilée du ciel, ou au -moins tous les éléments, seraient allés en débris, confondus et -déchirés par la violence de ce combat, si l'Éternel, pour prévenir -cet horrible tumulte, n'eut aussitôt suspendu ses balances d'or, que -l'on voit encore entre Astrée et le signe du Scorpion. Dans ces -balances, le Créateur pesa d'abord toutes les choses créées, la terre -ronde et suspendue avec l'air pour contrepoids; maintenant, il y pèse -les événements, les batailles et les royaumes: il mit deux poids dans -les bassins, dans l'un le départ, dans l'autre le combat; le dernier -bassin monta rapidement et frappa le fléau. Gabriel s'en apercevant, -dit à l'ennemi:</p> - -<p>«Satan, je connais ta force et tu connais la mienne; ni l'une ni -l'autre ne nous est propre, mais elles nous ont été données. Quelle -folie donc de vanter ce que les armes peuvent faire, puisque ni ta -force, ni la mienne ne sont que ce que permet le ciel, quoique la mienne -soit à présent doublée, afin que je te foule aux pieds comme la -fange! Pour preuve, regarde en haut; lis ton destin dans ce signe -céleste où tu es pesé, et vois combien tu es léger, combien faible -si tu résistes.»</p> - -<p>L'ennemi leva les yeux, et reconnut que son bassin était monté en -haut. C'en est fait; il fuit en murmurant, et avec lui fuient les ombres -de la nuit.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="LIVRE_CINQUIEME">LIVRE CINQUIÈME</a></h4> - - -<h4>ARGUMENT</h4> - - -<blockquote> -<p>Le matin approchait; Ève raconte à Adam son rêve fâcheux. Il n'aime -pas ce rêve, cependant il la console. Ils sortent pour leurs travaux du -jour: leur hymne du matin à la porte de leur berceau. Dieu, afin de -rendre l'homme inexcusable, envoie Raphaël pour l'exhorter à -l'obéissance, lui rappeler son état libre, le mettre en garde contre -son ennemi qui est proche, lui apprendre quel est cet ennemi, pourquoi -il est son ennemi, et tout ce qu'il est utile en outre à Adam de -connaître. Raphaël descend au paradis; sa figure décrite; sa venue -découverte au loin par Adam assis à la porte de son berceau. Adam va -à la rencontre de l'ange, l'amène à sa demeure et lui offre les -fruits les plus choisis cueillis par Ève; leurs discours à table. -Raphaël accomplit son message, fait souvenir Adam de son état et de -son ennemi; à la demande d'Adam il raconte quel est cet ennemi, comment -il l'est devenu: en commençant son récit à la première révolte de -Satan dans le ciel, il dit la cause de cette révolte; comment l'esprit -rebelle entraîna ses légions après lui dans les parties du Nord; -comment il les incita à se révolter avec lui, les persuada tous, -excepté Abdiel, le séraphin, qui combat ses raisons, s'oppose à lui -et l'abandonne.</p></blockquote> - - -<p><br /></p> - - -<p>Déjà le Matin avançant ses pas de rose dans les régions de l'est, -semait la terre de perles orientales, lorsque Adam s'éveilla, telle -était sa coutume; car son sommeil léger comme l'air, entretenu par une -digestion pure et des vapeurs douces et tempérées, était légèrement -dispersé par le seul bruit des ruisseaux fumants, des feuilles agitées -(éventail de l'Aurore), et par le chant matinal et animé des oiseaux -sur toutes les branches: il est d'autant plus étonné de trouver Ève -non éveillée, la chevelure en désordre et les joues rouges comme dans -un repos inquiet. Il se soulève à demi, appuyé sur le coude; -penché amoureusement sur elle, il contemple avec des regards d'un -cordial amour la beauté qui, éveillée ou endormie, brille de grâces -particulières. Alors d'une voix douce, comme quand Zéphire souffle sur -Flore, touchant doucement la main d'Ève, il murmure ces mots:</p> - -<p>«Éveille-toi, ma très belle, mon épouse, mon dernier bien trouvé, -le meilleur et le dernier présent du ciel, mon délice toujours -nouveau! Éveille-toi! Le matin brille et la fraîche campagne nous -appelle; nous perdons les prémices du jour, le moment de remarquer -comment poussent nos plantes soignées, comment fleurit le bocage de -citronnier, d'où coule la myrrhe, et ce que distille le balsamique -roseau, comment la nature peint ses couleurs, comment l'abeille se pose -sur la fleur pour en extraire la douceur liquide.»</p> - -<p>Ainsi murmurant, il l'éveille, mais jetant sur Adam un œil effrayé, -et l'embrassant, elle parla ainsi:</p> - -<p>«Ô toi, le seul en qui mes pensées trouvent tout repos, ma gloire, ma -perfection! que j'ai de joie de voir ton visage et le matin revenu! -Cette nuit (jusqu'à présent je n'ai jamais passé une nuit pareille), -je rêvais (si je rêvais), non de toi comme je le fais souvent, non des -ouvrages du jour passé, ou du projet du lendemain, mais d'offense et de -trouble que mon esprit ne connut jamais avant cette nuit accablante. Il -m'a semblé que quelqu'un, attaché à mon oreille, m'appelait avec une -voix douce, pour me promener; je crus que c'était la tienne; elle -disait: Pourquoi dors-tu, Ève? Voici l'heure charmante, fraîche, -silencieuse, sauf où le silence cède à l'oiseau harmonieux de la -nuit, qui, maintenant éveillé soupire sa plus douce chanson, -enseignée par l'amour. La lune, remplissant tout son orbe, règne, et -avec une plus agréable clarté fait ressortir sur l'ombre la face des -choses; c'est en vain si personne ne regarde. Le ciel veille avec tous -ses yeux, pour qui contempler, si ce n'est toi, ô désir de la nature? -À ta vue, toutes les choses se réjouissent, attirées par ta beauté -pour l'admirer toujours avec ravissement.</p> - -<p>«Je me suis levé à ton appel, mais je ne t'ai point trouvé. Pour te -chercher, j'ai dirigé alors ma promenade; il m'a semblé que je passais -seule des chemins qui m'ont conduite tout à coup à l'arbre de la -science défendue; il paraissait beau, beaucoup plus beau à mon -imagination que pendant le jour. Et comme je le regardais en -m'étonnant, une figure se tenait auprès, semblable par la forme et les -ailes à l'un de ceux-là du ciel que nous avons vus souvent: ses -cheveux humides de rosée exhalaient l'ambroisie; il contemplait l'arbre -aussi;</p> - -<p>«Et il disait: «Ô belle plante, de fruit surchargée, personne ne -daigne-t-il te soulager de ton poids et goûter de ta douceur, ni Dieu, -ni homme? La science est-elle si méprisée? L'envie, ou quelque -réserve, défend-elle de goûter? Le défende qui voudra, nul ne me -privera plus longtemps de ton bien offert: pourquoi autrement est-il -ici?»</p> - -<p>«Il dit et ne s'arrêta pas, mais d'une main téméraire il arrache, il -goûte. Moi je fus glacée d'une froide horreur à des paroles si -hardies, confirmées par une si hardie action. Mais lui, transporté de -joie:</p> - -<p>«Ô fruit divin, doux par toi-même, mais beaucoup plus doux ainsi -cueilli; défendu ici ce semble, comme ne convenant qu'à des dieux; et -cependant capable de faire dieux des hommes! Et pourquoi pas, puisque -plus le bien est communiqué, plus il croît abondant, puisque l'auteur -de ce bien n'est pas offensé, mais honoré davantage? Ici, créature -heureuse! Ève, bel ange, partage avec moi: quoique tu sois heureuse, tu -peux être plus heureuse encore, bien que tu ne puisses être plus digne -du bonheur. Goûte ceci et sois désormais parmi les dieux, toi-même -déesse, non plus à la terre confinée, mais comme nous tantôt tu -seras dans l'air, tantôt tu monteras au ciel par ton propre mérite, et -tu verras de quelle vie vivent là les dieux, et tu vivras d'une -pareille vie.»</p> - -<p>«Parlant ainsi il approche, et me porte jusqu'à la bouche la partie de -ce même fruit qu'il tenait, et qu'il avait arraché: l'odeur agréable -et savoureuse éveilla si fort l'appétit, qu'il me parut impossible de -ne pas goûter. Aussitôt je m'envole avec l'esprit du haut des nues, et -au-dessous de moi je vois la terre se déployer immense, perspective -étendue et variée. Dans cette extrême élévation, m'étonnant de mon -vol et de mon changement, mon guide disparaît tout à coup; et moi, ce -me semble, je suis précipitée en bas, et je tombe endormie. Mais, oh! -que je fus heureuse, lorsque je me réveillai, de trouver que cela -n'était qu'un songe!»</p> - -<p>Ainsi Ève raconta sa nuit, et ainsi Adam lui répondit, attristé:</p> - -<p>«Image la plus parfaite de moi-même, et ma plus chère moitié, le -trouble de tes pensées cette nuit, dans le sommeil m'affecte comme toi; -je ne puis aimer ce songe décousu provenu du mal; je le crains: -cependant le mal, d'où viendrait-il? Aucun mal ne peut habiter en toi, -créature si pure. Mais sache que dans l'âme il existe plusieurs -facultés inférieures qui servent la raison comme leur souveraine. -Entre celles-ci, l'imagination exerce le principal office: de toutes les -choses extérieures que représentent les cinq sens éveillés, elle se -crée des fantaisies, des formes aériennes, que la raison assemble ou -sépare, et dont elle compose tout ce que nous affirmons, ou ce que nous -nions, et ce que nous appelons notre science ou notre opinion. La raison -se retire dans sa cellule secrète, quand la nature repose: souvent -pendant son absence l'imagination, qui se plaît à contrefaire, veille -pour l'imiter; mais joignant confusément les formes, elle produit -souvent un ouvrage bizarre, surtout dans les songes, assortissant mal -des paroles et des actions récentes, ou depuis longtemps passées.</p> - -<p>«Je trouve ainsi, à ce qu'il me paraît, quelques traces de notre -dernière conversation du soir dans ton rêve, mais avec une addition -étrange. Cependant ne sois pas triste; le mal peut aller et venir dans -l'esprit de Dieu ou de l'homme sans leur aveu, et n'y laisser ni tache -ni blâme; ce qui me donne l'espoir que ce que tu abhorrais de rêver -dans le sommeil, éveillée tu ne consentirais jamais à le faire. N'aie -donc pas le cœur abattu; ne couvre pas de nuages ces regards qui ont -coutume d'être plus radieux et plus sereins que ne l'est à la terre le -sourire d'un beau matin. Levons-nous pour nos fraîches occupations -parmi les bocages, les fontaines et les fleurs, qui entr'ouvrent à -présent leur sein rempli des parfums les plus choisis, réservés de la -nuit, et gardés pour toi.»</p> - -<p>Il ranimait ainsi sa belle épouse, et elle était ranimée; mais -silencieusement ses yeux laissèrent tomber un doux pleur; elle les -essuya avec ses cheveux; deux autres précieuses larmes se montraient -déjà à leur source de cristal; Adam les cueillit dans un baiser avant -leur chute, comme les signes gracieux d'un tendre remords et d'une -timidité pieuse qui craignait d'avoir offensé.</p> - -<p>Ainsi tout fut éclairci, et ils se hâtèrent vers la campagne. Mais au -moment où ils sortirent de dessous la voûte de leur berceau d'arbres, -ils se trouvèrent d'abord en pleine vue du jour naissant et du soleil, -à peine levé, qui effleurait encore des roues de son char -l'extrémité de l'océan, lançait parallèles à la terre ses rayons -remplis de rosée, découvrant dans un paysage immense tout l'orient du -paradis et les plaines heureuses d'Éden: ils s'inclinèrent -profondément, adorèrent, et commencèrent leurs prières, chaque matin -dûment offertes en différent style; car ni le style varié, ni le -saint enthousiasme, ne leur manquaient pour louer leur Créateur en -justes accords prononcés ou chantés sans préparation aucune. Une -éloquence rapide coulait de leurs lèvres, en prose ou en vers -nombreux, si remplis d'harmonie, qu'ils n'avaient besoin ni du luth ni -de la harpe pour ajouter à leur douceur.</p> - -<p>«Ce sont là tes glorieux ouvrages, Père du bien, ô Tout-Puissant. -Elle est tienne, cette structure de l'univers, si merveilleusement -belle! Quelle merveille es-tu donc toi-même, Être inénarrable, toi -qui, assis au-dessus des cieux, es pour nous ou invisible, ou -obscurément entrevu dans tes ouvrages les plus inférieurs, lesquels -pourtant font éclater au-delà de toute pensée ta bonté et ton -pouvoir divin!</p> - -<p>«Parlez, vous qui pouvez mieux dire, vous, fils de la lumière, anges! -car vous le contemplez, et avec des cantiques et des chœurs de -symphonies, dans un jour sans nuit, pleins de joie, vous entourez son -trône, vous dans le ciel!</p> - -<p>«Sur la terre que toutes les créatures le glorifient, lui le premier, -lui le dernier, lui le milieu, lui sans fin!</p> - -<p>«Ô la plus belle des étoiles, la dernière du cortège de la nuit, si -plutôt tu n'appartiens pas à l'aurore, gage assuré du jour, toi dont -le cercle brillant couronne le riant matin, célèbre le Seigneur dans -ta sphère, quand l'aube se lève, à cette charmante première heure!</p> - -<p>«Toi, soleil, à la fois l'œil et l'âme de ce grand univers, -reconnais-le plus grand que toi, fais retentir sa louange dans ta course -éternelle, et quand tu gravis le ciel, et quand tu atteins la hauteur -du midi, et lorsque tu tombes!</p> - -<p>«Lune, qui tantôt rencontres le soleil dans l'orient, qui tantôt fuis -avec les étoiles fixes, fixées dans leur orbe, qui fuit; et vous, -autres feux errants, qui tous cinq figurez une danse mystérieuse, non -sans harmonie, chantez la louange de celui qui des ténèbres appela la -lumière!</p> - -<p>«Air, et vous éléments, les premiers-nés des entrailles de la -nature, vous qui dans un quaternaire parcourez un cercle perpétuel, -vous qui, multiformes, mélangez et nourrissez toutes choses, que vos -changements sans fin varient de notre grand Créateur la nouvelle -louange!</p> - -<p>«Vous, brouillards et exhalaisons qui en ce moment, gris ou ternes, -vous élevez de la colline ou du lac fumeux, jusqu'à ce que le soleil -peigne d'or vos franges laineuses, levez-vous en honneur du grand -Créateur du monde! et soit que vous tendiez de nuages le ciel -décoloré, soit que vous abreuviez le sol altéré avec des pluies -tombantes, en montant ou en descendant, répandez toujours sa louange!</p> - -<p>«Sa louange, vous, ô vents qui soufflez des quatre parties de la -terre, soupirez-la avec douceur ou force! Inclinez vos têtes, vous -pins. Vous, plantes de chaque espèce, en signe d'adoration, -balancez-vous!</p> - -<p>«Fontaines, et vous qui gazouillez tandis que vous coulez, mélodieux -murmures, en gazouillant dites sa louange!</p> - -<p>«Unissez vos voix, vous toutes âmes vivantes: oiseaux qui montez en -chantant à la porte du ciel, sur vos ailes et dans vos hymnes, élevez -sa louange!</p> - -<p>«Vous qui glissez dans les eaux, et vous qui vous promenez sur la -terre, qui la foulez avec majesté, ou qui rampez humblement, soyez -témoins que je ne garde le silence ni le matin, ni le soir; je prête -ma voix à la colline ou à la vallée, à la fontaine ou au frais -ombrage, et mon chant les instruit de sa louange.</p> - -<p>«Salut, universel Seigneur! sois toujours libéral pour ne nous donner -que le bien. Et si la nuit a recueilli ou caché quelque chose de mal, -disperse-le, comme la lumière chasse maintenant les ténèbres.»</p> - -<p>Innocents ils prièrent, et leurs pensées recouvrèrent promptement une -paix ferme et le calme accoutumé. Ils s'empressèrent à leur ouvrage -champêtre du matin, parmi la rosée et les fleurs, là où quelques -rangs d'arbres fruitiers, surchargés de bois, étalaient trop leurs -branches touffues, et avaient besoin qu'une main réprimât leurs -embrassements inféconds; ils amènent la vigne pour la marier à son -ormeau; elle, épousée, entrelace autour de lui ses bras nubiles, et -lui apporte en dot ses grappes adoptées, afin d'orner son feuillage -stérile. Le puissant Roi du ciel vit avec pitié nos premiers parents -occupés de la sorte; il appelle à lui Raphaël, esprit sociable qui -daigna voyager avec Tobie et assura son mariage avec la vierge sept fois -mariée.</p> - -<p>«Raphaël, dit-il, tu sais quel désordre sur la terre Satan, échappé -de l'enfer à travers le gouffre ténébreux, a élevé dans le paradis; -tu sais comment il a troublé cette nuit le couple humain, et comment il -projette de perdre en lui du même coup la race humaine. Va donc, cause -la moitié de ce jour avec Adam comme un ami avec un ami; tu le -trouveras dans quelque berceau ou sous quelque ombrage, retiré à -l'abri de la chaleur du midi pour se débarrasser un moment de son -travail quotidien, par la nourriture ou par le repos. Tiens-lui des -discours tels qu'ils lui rappellent son heureux état, le bonheur qu'il -possède laissé libre à volonté, laissé à sa propre volonté libre, -à sa volonté qui, quoique libre, est changeante; avertis-le de prendre -garde de s'égarer par trop de sécurité. Dis-lui surtout son danger et -de qui il vient; dis-lui quel ennemi, lui-même récemment tombé du -ciel, complote à présent de faire tomber les autres d'un pareil état -de félicité: par la violence? non, car elle serait repoussée; mais -par la fraude et les mensonges. Fais-lui connaître tout cela, de peur -qu'ayant volontairement transgressé, il n'allègue la surprise, n'ayant -été ni averti ni prévenu.»</p> - -<p>Ainsi parla l'éternel Père, et il accomplit toute justice. Le saint -ailé ne diffère pas après avoir reçu sa mission; mais du milieu de -mille célestes ardeurs où il se tenait voilé de ses magnifiques -ailes, il s'élève léger et vole à travers le ciel. Les chœurs -angéliques, s'écartant des deux côtés, livrent un passage à sa -rapidité à travers toutes les routes de l'empyrée, jusqu'à ce -qu'arrivé aux portes du ciel elles s'ouvrent largement d'elles-mêmes, -tournant sur leurs gonds d'or: ouvrages divins du souverain Architecte. -Aucun nuage, aucune étoile interposés n'obscurcissant sa vue, il -aperçoit la terre, toute petite qu'elle est, et ressemblant assez aux -autres globes lumineux: il découvre le jardin de Dieu couronné de -cèdres au-dessus de toutes les collines: ainsi, mais moins sûrement, -pendant la nuit, le verre de Galilée observe dans la lune des terres et -des régions imaginaires; ainsi le pilote, parmi les Cyclades voyant -d'abord apparaître Délos ou Samos, les prend pour une tache de nuage. -Là en bas Raphaël hâte son vol précipité, et, à travers le vaste -firmament éthéré, vogue entre des mondes et des mondes. Tantôt, -l'aile immobile, il est porté sur les vents polaires; tantôt son aile, -éventail vivant, frappe l'air élastique, jusqu'à ce que, parvenu à -la hauteur de l'essor des aigles, il semble à tous les volatiles un -phénix, regardé par tous avec admiration comme cet oiseau unique, -alors que pour enchâsser ses reliques dans le temple brillant du -Soleil, il vole vers la Thèbes d'Égypte.</p> - -<p>Tout à coup, sur le sommet oriental du paradis, l'ange s'abat et -reprend sa première forme, séraphin ailé. Pour ombrager ses membres -divins il porte six ailes; la paire qui revêt chacune de ses larges -épaules revient, ornement royal, comme un manteau sur sa poitrine; la -paire du milieu entoure sa taille ainsi qu'une zone étoilée, borde ses -reins et ses cuisses d'un duvet d'or, et de couleurs trempées dans le -ciel; la dernière ombrage ses pieds, et s'attache à ses talons en -plume maillée, couleur du firmament: semblable au fils de Maïa, il se -tient debout et secoue ses plumes qui remplissent d'un parfum céleste -la vaste enceinte d'alentour.</p> - -<p>Incontinent toutes les troupes d'anges de garde le reconnurent et se -levèrent en honneur de son rang et de son message suprême, car elles -pressentirent qu'il était chargé de quelque haut message. Il passe -leurs tentes brillantes et il entre dans le champ fortuné au travers -des bocages de myrrhe, des odeurs florissantes de la cassie, du nard et -du baume, désert de parfums. Ici la nature folâtrait dans son enfance -et se jouait à volonté dans ses fantaisies virginales, versant -abondamment sa douceur, beauté sauvage au-dessus de la règle et de -l'art; ô énormité de bonheur!</p> - -<p>Raphaël s'avançait dans la forêt aromatique; Adam l'aperçut; il -était assis à la porte de son frais berceau, tandis que le soleil à -son midi dardait à plomb ses rayons brûlants pour échauffer la terre -dans ses plus profondes entrailles (chaleur plus forte qu'Adam n'avait -besoin); Ève dans l'intérieur du berceau, attentive à son heure, -préparait pour le dîner des fruits savoureux, d'un goût à plaire au -véritable appétit et à ne pas ôter, par intervalles, la soif d'un -breuvage de nectar que fournissent le lait, la baie ou la grappe. Adam -appelle Ève.</p> - -<p>«Accours ici, Ève; contemple chose digne de ta vue: à l'orient, entre -ces arbres, quelle forme glorieuse s'avance par ce chemin! elle semble -une autre aurore levée à midi. Ce messager nous apporte peut-être -quelque grand commandement du ciel et daignera ce jour être notre -hôte. Mais va vite, et ce que contiennent tes réserves, apporte-le; -prodigue l'abondance convenable pour honorer et recevoir notre divin -étranger. Nous pouvons bien offrir leurs propres dons à ceux qui nous -les donnent, et répandre largement ce qui nous est largement accordé, -ici où la nature multiplie sa fertile production et en s'en -débarrassant devient plus féconde; ce qui nous enseigne à ne point -épargner.»</p> - -<p>Ève lui répond:</p> - -<p>«Adam, moule sanctifié d'une terre inspirée de Dieu, peu de -provisions sont nécessaires, là où ces provisions en toutes les -saisons mûrissent pour l'usage suspendues à la branche, excepté des -fruits qui dans une réserve frugale, acquièrent de la consistance pour -nourrir et perdent une humidité superflue. Mais je me hâterai, et de -chaque rameau et de chaque tige, de chaque plante et de chaque courge -succulente, j'arracherai un tel choix pour traiter notre hôte -angélique, qu'en le voyant il avouera qu'ici sur la terre Dieu a -répandu ses bontés comme dans le ciel.»</p> - -<p>Elle dit et part à la hâte avec des regards empressés, préoccupée -de pensées hospitalières. Comment choisir ce qu'il y a de plus -délicat? quel ordre suivre pour ne pas mêler les goûts, pour ne pas -les assortir inélégants, mais pour qu'une saveur succède à une -saveur relevée par le changement le plus agréable? Ève court, et de -chaque tendre tige elle cueille ce que la terre, cette mère qui porte -tout, donne à l'Inde orientale ou occidentale, aux rivages du milieu, -dans le Pont, sur la côte punique, ou sur les bords qui virent régner -Alcinoüs; fruits de toutes espèces, d'une écorce raboteuse ou d'une -peau unie, renfermés dans une bogue ou dans une coquille; large tribut -qu'Ève recueille et qu'elle amoncelle sur la table d'une main prodigue. -Pour boisson elle exprime de la grappe un vin doux et inoffensif; elle -écrase différentes baies, et des douces amandes pressées, elle -mélange une crème onctueuse; elle ne manque point de vases convenables -et purs pour contenir ces breuvages. Puis elle sème la terre de roses, -et des parfums de l'arbrisseau qui n'ont point été exhalés par le -feu.</p> - -<p>Cependant notre premier père pour aller à la rencontre de son hôte -céleste s'avance hors du berceau, sans autre suite que celle de ses -propres perfections: en lui était toute sa cour; cour plus solennelle -que l'ennuyeuse pompe que trament les princes, alors que leur riche et -long cortège de pages chamarrés d'or, de chevaux conduits en main, -éblouit les spectateurs et les laisse la bouche béante. Dès qu'il fut -en présence de l'archange, Adam, quoique non intimidé, toutefois avec -un abord soumis et une douceur respectueuse, s'inclinant profondément -comme devant une nature supérieure, lui dit:</p> - -<p>«Natif du ciel (car aucun autre lieu que le ciel ne peut renfermer une -si glorieuse forme), puisque en descendant des trônes d'en haut tu as -consenti à te priver un moment de ces demeures fortunées, et à -honorer celles-ci, daigne avec nous, qui ne sommes ici que deux, et qui -cependant, par un don souverain, possédons cette terre spacieuse, -daigne te reposer sous l'ombrage de ce berceau: viens t'asseoir pour -goûter ce que ce jardin offre de plus choisi, jusqu'à ce que la -chaleur du midi soit passée, et que le soleil plus refroidi décline.»</p> - -<p>L'angélique vertu lui répondit avec douceur:</p> - -<p>«Adam, c'est pour cela même que je viens ici: tu es créé tel, ou tu -as ici un tel séjour pour demeure, que cela peut souvent inviter les -esprits mêmes du ciel à te visiter. Conduis-moi donc où ton berceau -surombrage; car de ces heures du milieu du jour jusqu'à ce que le soir -se lève, je puis disposer.»</p> - -<p>Ils arrivèrent à la demeure sylvaine qui, semblable à la retraite de -Pomone, souriait parée de fleurs et de senteurs charmantes. Mais Ève, -non parée, excepté d'elle-même (plus aimablement belle qu'une nymphe -des bois, ou que la plus belle des trois déesses fabuleuses qui -luttèrent nues sur le mont Ida), Ève se tenait debout pour servir son -hôte du ciel: couverte de sa vertu, elle n'avait pas besoin de voile; -aucune pensée infirme n'altérait sa joue. L'ange lui donna le salut, -la sainte salutation employée longtemps après pour bénir Marie, -seconde Ève.</p> - -<p>«Salut, mère des hommes, dont les entrailles fécondes rempliront le -monde de tes fils, plus nombreux que ces fruits variés dont les arbres -de Dieu ont chargé cette table!»</p> - -<p>Leur table était un gazon élevé et touffu, entouré de sièges de -mousse. Sur son ample surface carrée, d'un bout à l'autre, tout -l'automne était entassé, quoique alors le printemps et l'automne -dansassent ici main en main. Adam et l'ange discoururent quelque temps -(ils ne craignaient pas que les mets refroidissent). Notre père -commença de la sorte:</p> - -<p>«Céleste étranger, qu'il te plaise goûter ces bontés que notre -nourricier, de qui tout bien parfait descend sans mesure, a ordonné à -la terre de nous céder pour aliment et pour délice; nourriture -peut-être insipide pour des natures spirituelles. Je sais seulement -ceci: un Père céleste donne à tous.»</p> - -<p>L'ange répondit:</p> - -<p>«Ainsi ce qu'il donne (sa louange soit à jamais chantée) à l'homme -en partie spirituel, peut n'être pas trouvé une ingrate nourriture par -les purs esprits. Les substances intellectuelles demandent la nourriture -comme vos substances rationnelles; les unes et les autres ont en elles -la faculté inférieure des sens au moyen desquels elles écoutent, -voient, sentent, touchent et goûtent: le goût raffine, digère, -assimile, et transforme le corporel en incorporel.</p> - -<p>«Sache que tout ce qui a été créé a besoin d'être soutenu et -nourri: parmi les éléments, le plus grossier alimente le plus pur: la -terre et la mer nourrissent l'air, l'air nourrit ces feux éthérés, et -d'abord la lune, comme le plus abaissé: de là sur sa face ronde ces -taches, vapeurs non purifiées qui ne sont point encore converties en sa -substance. La lune de son continent humide, exhale aussi l'aliment aux -orbes supérieurs. Le Soleil, qui dispense la lumière à tous, reçoit -de tous en humides exhalaisons ses récompenses alimentaires, et le soir -il fait son repas avec l'Océan. Quoique dans le ciel les arbres de vie -portent un fruitage d'ambroisie et que les vignes donnent le nectar; -quoique chaque matin nous enlevions sur les rameaux des rosées de miel, -que nous trouvions le sol couvert d'un grain perlé; cependant ici Dieu -a varié sa bonté avec tant de nouvelles délices, qu'on peut comparer -ce jardin au ciel; et pour ne pas goûter à ces dons, ne pense pas que -je sois assez difficile.»</p> - -<p>Ainsi l'ange et Adam s'assirent et tombèrent sur leurs mets. L'ange -mangea non pas en apparence, en fumée, le dire commun des théologiens, -mais avec la vive hâte d'une faim réelle et la chaleur digestive pour -transubstancier: ce qui surabonde transpire facilement à travers les -esprits. Il ne faut pas s'en étonner, si, par le feu du noir charbon, -l'empirique alchimiste peut transmuer, ou croit qu'il est possible de -transmuer les métaux les plus grossiers en or aussi parfait que celui -de la mine.</p> - -<p>Cependant, à table Ève servait nue, et couronnait d'agréable liqueur -leurs coupes à mesure qu'elles se vidaient. Oh! innocence digne du -paradis! si jamais les fils de Dieu eussent pu avoir une excuse pour -aimer, c'eût été alors, c'eût été à cette vue! Mais dans ces -cœurs, l'amour pudique régnait, et ils ignoraient la jalousie, l'enfer -de l'amant outragé.</p> - -<p>Quand ils furent rassasiés de mets et de breuvages, sans surcharger la -nature, soudain il vint à la pensée d'Adam de ne pas laisser passer -l'occasion que lui donnait ce grand entretien, de s'instruire des choses -au-dessus de sa sphère, de s'enquérir des êtres qui habitent dans le -ciel, dont il voyait l'excellence l'emporter de si loin sur la sienne, -et dont les formes radieuses (splendeur divine), dont la haute -puissance, surpassaient de si loin les formes et la puissance humaines. -Il adresse ainsi ce discours circonspect au ministre de l'empyrée:</p> - -<p>«Toi qui habites avec Dieu, je connais bien à présent ta bonté dans -cet honneur fait à l'homme, sous l'humble toit duquel tu as daigné -entrer et goûter ces fruits de la terre, qui, n'étant pas nourriture -d'ange, sont néanmoins acceptés par toi, de sorte que tu sembles ne -pas avoir été nourri aux grands festins du ciel: cependant quelle -comparaison!»</p> - -<p>Le hiérarque ailé répliqua:</p> - -<p>«Ô Adam, il est un seul Tout-Puissant, de qui toutes choses procèdent -et à qui elles retournent, si leur bonté n'a pas été dépravée: -toutes ont été créées semblables en perfection; toutes formées -d'une seule matière première, douées de diverses formes, de -différents degrés de substance et de vie dans les choses qui vivent. -Mais ces substances sont plus raffinées, plus spiritualisées et plus -pures, à mesure qu'elles sont plus rapprochées de Dieu ou qu'elles -tendent à s'en rapprocher plus, chacune dans leurs diverses sphères -actives assignées, jusqu'à ce que le corps s'élève à l'esprit dans -les bornes proportionnées à chaque espèce.</p> - -<p>«Ainsi de la racine s'élance plus légère la verte tige; de celle-ci -sortent les feuilles plus aériennes, enfin la fleur parfaite exhale ses -esprits odorants. Les fleurs et leur fruit, nourriture de l'homme, -volatilisés dans une échelle graduelle, aspirent aux esprits vitaux, -animaux, intellectuels; ils donnent à la fois la vie et le sentiment, -l'imagination et l'entendement, d'où l'âme reçoit la raison.</p> - -<p>«La raison discursive ou intuitive est l'essence de l'âme: la raison -discursive vous appartient le plus souvent, l'intuitive appartient -surtout à nous; ne différant qu'en degrés, en espèces elles sont les -mêmes.</p> - -<p>«Ne vous étonnez donc pas que ce que Dieu a vu bon pour vous, je ne le -refuse pas, mais que je le convertisse, comme vous, en ma propre -substance. Un temps peut venir où les hommes participeront à la nature -des anges, où ils ne trouveront ni diète incommode ni nourriture trop -légère. Peut-être nourris de ces aliments corporels, vos corps -pourront à la longue devenir tout esprit, perfectionnés par le laps du -temps, et sur des ailes s'envoler comme nous dans l'éther; ou bien ils -pourront habiter, à leur choix, ici ou dans le paradis céleste, si -vous êtes trouvés obéissants, si vous gardez inaltérable un amour -entier et constant à celui dont vous êtes la progéniture. En -attendant, jouissez de toute la félicité que cet heureux état -comporte, incapable qu'il est d'une plus grande.»</p> - -<p>Le patriarche du genre humain répliqua:</p> - -<p>«Ô esprit favorable, hôte propice, tu nous as bien enseigné le -chemin qui peut diriger notre savoir, et l'échelle de nature qui va du -centre à la circonférence; de là en contemplation des choses créées -nous pouvons monter par degrés jusqu'à Dieu. Mais dis-moi ce que -signifie cet avertissement ajouté: Si vous êtes trouvés obéissants? -Pouvons-nous donc lui manquer d'obéissance, ou nous serait-il possible -de déserter l'amour de celui qui nous forma de la poussière, et nous -plaça ici, comblés au-delà de toute mesure d'un bonheur au-delà de -celui que les désirs humains peuvent chercher ou concevoir?»</p> - -<p>L'Ange:</p> - -<p>«Fils du ciel et de la terre, écoute! Que tu sois heureux, tu le dois -à Dieu; que tu continues de l'être, tu le devras à toi-même, -c'est-à-dire à ton obéissance: reste dans cette obéissance. C'est -là l'avertissement que je t'ai donné: retiens-le. Dieu t'a fait -parfait, non immuable; il t'a fait bon, mais il t'a laissé maître de -persévérer; il a ordonné que ta volonté fût libre par nature, -qu'elle ne fût pas réglée par le destin inévitable, ou par -l'inflexible nécessité. Il demande notre service volontaire, non pas -notre service forcé: un tel service n'est et ne peut être accepté par -lui: car comment s'assurer que des cœurs non libres agissent -volontairement ou non, eux qui ne veulent que ce que la destinée les -force de vouloir, et qui ne peuvent faire un autre choix? Moi-même et -toute l'armée des anges qui restons debout en présence du trône de -Dieu, notre heureux état ne dure, comme vous le vôtre, qu'autant que -dure notre obéissance: nous n'avons point d'autre sûreté. Librement -nous servons parce que nous aimons librement, selon qu'il est dans notre -volonté d'aimer ou de ne pas aimer; par ceci nous nous maintenons ou -nous tombons. Quelques-uns sont tombés parce qu'ils sont tombés dans -la désobéissance; et ainsi du haut du ciel ils ont été précipités -dans le plus profond enfer: ô chute! de quel haut état de béatitude -dans quel malheur?»</p> - -<p>Notre grand ancêtre:</p> - -<p>«Attentif à tes paroles, divin instructeur, je les ai écoutées d'une -oreille plus ravie que du chant des chérubins, quand la nuit, des -coteaux voisins, ils envoient une musique aérienne. Je n'ignorais pas -avoir été créé libre de volonté et d'action; nous n'oublierons -jamais d'aimer notre Créateur, d'obéir à celui dont l'unique -commandement est toutefois si juste: mes constantes pensées m'en ont -toujours assuré, et m'en assureront toujours. Cependant ce que tu dis -de ce qui s'est passé dans le ciel fait naître en moi quelque doute, -mais un plus vif désir encore, si tu y consens, d'en entendre le récit -entier; il doit être étrange et digne d'être écouté dans un -religieux silence. Nous avons encore beaucoup de temps, car à peine le -soleil achève la moitié de sa course, et commence à peine l'autre -moitié dans la grande zone du ciel.»</p> - -<p>Telle fut la demande d'Adam: Raphaël consentant après une courte -pause, parla de la sorte:</p> - -<p>«Quel grand sujet tu m'imposes, ô premier des hommes! tâche difficile -et triste! car comment retracerai-je aux sens humains les invisibles -exploits d'esprits combattants? comment, sans en être affligé, -raconter la ruine d'un si grand nombre d'anges autrefois glorieux et -parfaits, tant qu'ils restèrent fidèles? Comment enfin dévoiler les -secrets d'un autre monde, qu'il n'est peut-être pas permis de -révéler? Cependant pour ton bien toute dispense est accordée. Ce qui -est au-dessus de la portée du sens humain, je le décrirai de manière -à l'exprimer le mieux possible, en comparant les formes spirituelles -aux formes corporelles: si la terre est l'ombre du ciel, les choses, -dans l'une et l'autre, ne peuvent-elles se ressembler plus qu'on ne le -croit sur la terre?</p> - -<p>«Alors que ce monde n'était pas encore, le chaos informe régnait où -roulent à présent les cieux, où la terre demeure à présent en -équilibre sur son centre: un jour (car le temps, quoique dans -l'éternité, appliqué au mouvement, mesure toutes les choses qui ont -une durée par le présent, le passé et l'avenir), un de ces jours -qu'amène la grande année du ciel, les armées célestes des anges, -appelées de toutes les extrémités du ciel par une convocation -souveraine, s'assemblèrent innombrables devant le trône du -Tout-Puissant, sous leurs hiérarques en ordres brillants. Dix mille -bannières levées s'avancèrent, étendards et gonfalons entre -l'arrière et l'avant-garde, flottaient en l'air et servaient à -distinguer les hiérarchies, les rangs et les degrés, ou dans leurs -tissus étincelants portaient blasonnés de saints mémoriaux, des actes -éminents de zèle et d'amour, recordés. Lorsque dans des cercles d'une -circonférence indicible, les légions se tinrent immobiles, orbes dans -orbes, le Père infini, près duquel était assis le Fils dans le sein -de la béatitude, parla, comme du haut d'un mont flamboyant dont -l'éclat avait rendu le sommet invisible:</p> - -<p>«—Écoutez tous, vous anges, race de la lumière, Trônes, -Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, écoutez mon décret qui -demeurera irrévocable: ce jour j'ai engendré celui que je déclare mon -Fils unique, et sur cette sainte montagne j'ai sacré celui que vous -voyez maintenant à ma droite. Je l'ai établi votre chef, et j'ai juré -par moi-même que tous les genoux dans les cieux fléchiraient devant -lui et le confesseraient Seigneur. Sous le règne de ce grand -vice-gérant demeurez unis, comme une seule âme indivisible, à jamais -heureux. Qui lui désobéit me désobéit, rompt l'union: ce jour-là, -rejeté de Dieu et de la vision béatifique, il tombe profondément -abîmé dans les ténèbres extérieures, sa place ordonnée sans -rédemption, sans fin.»</p> - -<p>«Ainsi dit le Tout-Puissant. Tous parurent satisfaits de ses paroles; -tous le parurent, mais tous ne l'étaient pas.</p> - -<p>«Ce jour, comme les autres jours solennels, ils l'employèrent en -chants et en danses autour de la colline sacrée (danses mystiques, que -la sphère étoilée des planètes et des étoiles fixes, dans toutes -ses révolutions, imite de plus près par ses labyrinthes tortueux, -excentriques, entrelacés, jamais plus réguliers que quand ils -paraissent le plus irréguliers); dans leurs mouvements l'harmonie -divine adoucit si bien ses tons enchanteurs, que l'oreille de Dieu même -écoute charmée.</p> - -<p>«Le soir approchait (car nous avons aussi notre soir et notre matin, -non par nécessité, mais pour variété délectable): après les -danses, les esprits furent désireux d'un doux repas. Comme ils se -tenaient tous en cercle, des tables s'élevèrent et furent soudain -chargées de la nourriture des anges. Le nectar couleur de rubis, fruit -des vignes délicieuses qui croissent dans le ciel, coule dans des -coupes de perles, de diamants et d'or massif. Couchés sur les fleurs et -couronnés de fraîches guirlandes, ils mangent, ils se désaltèrent, -et dans une aimable communion, boivent à longs traits l'immortalité et -la joie. Aucune surabondance n'est à craindre là où une pleine mesure -est la seule limite à l'excès, en présence du Dieu de toute bonté, -qui leur versait d'une main prodigue, se réjouissant de leur plaisir.</p> - -<p>«Cependant la nuit d'ambroisie, exhalée avec les nuages de cette haute -montagne de Dieu, d'où sortent la lumière et l'ombre, avait changé la -face brillante du ciel en un gracieux crépuscule (car la nuit ne vient -point là sous un plus sombre voile), et une rosée parfumée de rose -disposa tout au repos, hors les yeux de Dieu qui ne dorment jamais. Dans -une vaste plaine, beaucoup plus vaste que ne le serait le globe de la -terre déployé en plaine (tels sont les parvis de Dieu), l'armée -angélique, dispersée par bandes et par files, étendit son camp le -long des ruisseaux vivants, parmi les arbres de vie; pavillons sans -nombre soudain dressés; célestes tabernacles où les anges sommeillent -caressés de fraîches brises, excepté ceux qui dans leur course, -alternent toute la nuit, autour du trône suprême, des hymnes -mélodieux.</p> - -<p>«Mais il ne veillait pas de la sorte, Satan (ainsi l'appelle-t-on -maintenant, son premier nom n'est plus prononcé dans le ciel). Lui -parmi les premiers, sinon le premier des archanges, grand en pouvoir, en -faveur, en prééminence, lui cependant saisi d'envie contre le Fils de -Dieu, honoré ce jour-là de son Père, et proclamé Messie Roi -consacré, ne put par orgueil supporter cette vue, et il se crut -dégradé. De là concevant un dépit et une malice profonde, aussitôt -que minuit eut amené l'heure obscure la plus amie du sommeil et du -silence, il résolut de se retirer avec toutes ses légions, et, -contempteur du trône suprême, à le laisser désobéi et inadoré. Il -éveilla son premier subordonné, et lui parla ainsi à voix basse:</p> - -<p>«—Dors-tu, compagnon cher? quel sommeil peut clore tes paupières? -ne te souvient-il plus du décret d'hier, échappé si tard aux lèvres du -Souverain du ciel? Tu es accoutumé à me communiquer tes pensées; je -suis habitué à te faire part des miennes: éveillés nous ne faisons -qu'un; comment donc ton sommeil pourrait-il à présent nous rendre -dissidents? De nouvelles lois, tu le vois, nous sont imposées: de -nouvelles lois de celui qui règne peuvent faire naître, en nous, qui -servons, de nouveaux sentiments et de nouveaux conseils pour débattre -les chances qui peuvent suivre: dans ce lieu il ne serait pas sûr d'en -dire davantage. Assemble les chefs de toutes ces myriades que nous -conduisons; disons-leur que par ordre, avant que la nuit obscure ait -retiré son ombreux nuage, je dois me hâter, avec tous ceux qui sous -moi font flotter leurs bannières, de revoler promptement vers le lieu -où nous possédons les quartiers du nord, pour faire les préparatifs -convenables à la réception de notre Roi, le grand Messie, et de ses -nouveaux commandements; son intention est de passer promptement en -triomphe au milieu de toutes les hiérarchies et de leur dicter des -lois.—</p> - -<p>«Ainsi parla le perfide archange, et il versa une maligne influence -dans le sein inconsidéré de son compagnon; celui-ci appelle ensemble, -ou l'un après l'autre, les chefs qui commandent, sous lui-même -commandant. Il leur dit, comme il en était chargé, que par ordre du -Très-Haut, avant que la nuit, avant que la sombre nuit ait abandonné -le ciel, le grand étendard hiérarchique doit marcher en avant; il leur -en dit la cause suggérée, et jette parmi eux des mots ambigus et -jaloux, afin de sonder ou de corrompre leur intégrité. Tous obéirent -au signal accoutumé et à la voix supérieure de leur grand potentat; -car grand en vérité était son nom, et haut son rang dans le ciel: son -air, pareil à celui de l'étoile du matin qui guide le troupeau -étoilé, les séduisit, et ses impostures entraînèrent à sa suite la -troisième partie de l'ost du ciel.</p> - -<p>«Cependant l'œil éternel dont le regard découvre les plus secrètes -pensées, du haut de sa montagne sainte et du milieu des lampes d'or qui -brûlent nuitamment devant lui, vit, sans leur lumière, la rébellion -naissante; il vit en qui elle se formait, comment elle se répandait -parmi les fils du matin, quelles multitudes se liguaient pour s'opposer -à son auguste décret. Et souriant, il dit à son Fils unique:</p> - -<p>«—Fils, en qui je vois ma gloire dans toute sa splendeur, héritier -de tout mon pouvoir! une chose maintenant nous touche de près; il s'agit -de notre omnipotence, des armes que nous prétendons employer pour -maintenir ce que de toute ancienneté nous prétendons de divinité et -d'empire. Un ennemi s'élève avec l'intention d'ériger son trône -égal aux nôtres, dans tout le vaste septentrion. Non content de cela, -il a en pensée d'éprouver dans une bataille ce qu'est notre force ou -notre droit. Songeons-y donc, et dans ce danger, rassemblons promptement -les forces qui nous restent; servons-nous-en dans notre défense, de -crainte de perdre par mégarde notre haute place, notre sanctuaire, -notre montagne.»</p> - -<p>«Le Fils lui répondit d'un air calme et pur, ineffable, serein et -brillant de divinité:</p> - -<p>«—Père tout-puissant, tu as justement tes ennemis en dérision; -dans ta sécurité tu ris de leurs vains projets, de leurs vains tumultes, -sujet de gloire pour moi, qu'illustre leur haine, quand ils verront -toute la puissance royale à moi donnée pour dompter leur orgueil, et -pour leur apprendre par l'événement si je suis habile à réprimer les -rebelles, ou si je dois être regardé comme le dernier dans le -ciel.»—</p> - -<p>«Ainsi parla le Fils.</p> - -<p>«Mais Satan avec ses forces était déjà avancé dans sa course -ailée: armée innombrable comme les astres de la nuit, ou comme ces -gouttes de rosée, étoiles du matin, que le soleil convertit en perles -sur chaque feuille et sur chaque fleur. Ils passèrent des régions, -puissantes régences de séraphins, de potentats et de Trônes, dans -leurs triples degrés, régions auxquelles ton empire, Adam, n'est pas -plus que ce jardin n'est à toute la terre et à toute la mer, au globe -entier étendu en longueur.</p> - -<p>«Ces régions passées, ils arrivèrent enfin aux limites du nord, et -Satan à son royal séjour, placé haut sur une colline, étincelant au -loin comme une montagne élevée sur une montagne avec des pyramides et -des tours taillées dans des carrières de diamants et dans des rochers -d'or; palais du grand Lucifer (ainsi cette structure est appelée dans -la langue des hommes), que peu de temps après affectant l'égalité -avec Dieu, en imitation de la montagne où le Messie fut proclamé à la -vue du ciel, Satan nomma la montagne d'Alliance; car ce fut là qu'il -assembla toute sa suite, prétendant qu'il en avait reçu l'ordre, pour -délibérer sur la grande réception à faire à leur Roi, prêt à -venir. Avec cet art calomnieux qui contrefait la vérité, il captiva -ainsi leurs oreilles:</p> - -<p>«—Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, si ces -titres magnifiques restent encore, et ne sont pas purement de vains -noms, depuis que par décret un autre s'est enflé de tout pouvoir, et -nous a éclipsés par son titre de Roi consacré! pour lui nous avons -fait en toute hâte cette marche de minuit, nous nous sommes assemblés -ici en désordre, uniquement pour délibérer avec quels nouveaux -honneurs nous pouvons le mieux recevoir celui qui vient recevoir de nous -le tribut du genou, non encore payé, vile prosternation! À un seul, -c'était déjà trop; mais le payer double, comment l'endurer? le payer -au premier et à son image maintenant proclamée! Mais qu'importe si de -meilleurs conseils élèvent nos esprits, et nous apprennent à rejeter -ce joug?</p> - -<p>«Voulez-vous tendre le cou? Préférez-vous fléchir un genou assoupli? -Vous ne le voudrez pas, si je me flatte de vous bien connaître, ou si -vous vous connaissez vous-mêmes pour natifs et fils du ciel que -personne ne posséda avant nous. Si nous ne sommes pas tous égaux, nous -sommes tous libres, également libres: car les rangs et les degrés ne -jurent pas avec la liberté, mais s'accordent avec elle. Qui donc, en -droit ou en raison, peut s'arroger la monarchie parmi ceux qui, de -droit, vivent ses égaux, sinon en pouvoir et en éclat, du moins en -liberté?</p> - -<p>«Qui peut introduire des lois et des édits parmi nous, nous qui, même -sans lois, n'errons jamais? Beaucoup moins celui-ci peut-il être notre -maître, et prétendre à notre adoration au détriment de ces titres -impériaux qui attestent que notre être est fait pour gouverner, non -pour servir?»—</p> - -<p>«Jusque-là ce hardi discours avait été écouté sans contrôle, -lorsque parmi les séraphins Abdiel (personne avec plus de ferveur -n'adorait Dieu et n'obéissait aux divins commandements), se leva et -dans le feu d'un zèle sévère s'opposa ainsi au torrent de la furie de -Satan:</p> - -<p>«—Ô argument blasphématoire, faux et orgueilleux! paroles -qu'aucune oreille ne pouvait s'attendre à écouter dans le ciel, moins -encore de toi que de tous les autres, ingrat, élevé si haut toi-même -au-dessus de tes pairs?</p> - -<p>«Peux-tu, avec une obliquité impie, condamner ce juste décret de -Dieu, prononcé et juré: que devant son Fils unique, investi par droit -du sceptre royal, toute âme dans le ciel ploiera le genou, et par cet -honneur dû le confessera Roi légitime? Il est injuste, dis-tu, tout -net injuste de lier par des lois celui qui est libre, et de laisser -l'égal régner sur des égaux, un sur tous avec un pouvoir auquel nul -autre ne succédera.</p> - -<p>«Donneras-tu des lois à Dieu? Prétends-tu discuter des points de -liberté avec celui qui t'a fait ce que tu es, qui a formé les -puissances du ciel comme il lui a plu, et qui a circonscrit leur être? -Cependant, enseignés par l'expérience, nous savons combien il est bon, -combien il est attentif à notre bien et à notre dignité, combien il -est loin de sa pensée de nous amoindrir, incliné qu'il est plutôt à -exalter notre heureux état, en nous unissant plus étroitement sous un -chef. Mais, quand on t'accorderait qu'il est injuste que l'égal règne -monarque sur des égaux, toi-même, quoique grand et glorieux, penses-tu -que toi ou toutes les natures angéliques réunies en une seule, -égalent son Fils engendré? Par lui comme par sa parole, le Père -tout-puissant a fait toutes choses, même toi et tous les esprits du -ciel, créés par lui dans leurs ordres brillants; il les a couronnés -de gloire, et à leur gloire les a nommés Trônes, Dominations, -Principautés, Vertus, Puissances; essentielles Puissances! non par son -règne obscurcies, mais rendues plus illustres, puisque lui, notre chef, -ainsi réduit, devient un de nous. Ses lois sont nos lois; tous les -honneurs qu'on lui rend nous reviennent.</p> - -<p>«Cesse donc cette rage impie et ne tente pas ceux-ci; hâte-toi -d'apaiser le Père irrité et le Fils irrité, tandis que le pardon, -imploré à temps, peut être obtenu.»</p> - -<p>«Ainsi parla l'ange fervent, mais son zèle non secondé fut jugé hors -de saison ou singulier et téméraire. L'apostat s'en réjouit et lui -répliqua avec plus de hauteur:</p> - -<p>«—Nous avons donc été formés, dis-tu, et œuvre de seconde main, -transférés par tâche du Père à son Fils? Assertion étrange et -nouvelle! Nous voudrions bien savoir où tu as appris cette doctrine: -qui a vu cette création lorsqu'elle eut lieu? Te souviens-tu d'avoir -été fait, et quand le Créateur te donna l'être? Nous ne connaissons -point de temps où nous n'étions pas comme à présent; nous ne -connaissons personne avant nous: engendrés de nous-mêmes, sortis de -nous-mêmes par notre propre force vive, lorsque le cours de la -fatalité eut décrit son plein orbite, et que notre naissance fut -mûre, nous naquîmes de notre ciel natal, fils éthérés. Notre -puissance est de nous; notre droite nous enseignera les faits les plus -éclatants, pour éprouver celui qui est notre égal. Tu verras alors si -nous prétendons nous adresser à lui par supplications et environner le -trône suprême en le suppliant ou en l'assiégeant. Ce rapport, ces -nouvelles, porte-les à l'Oint du Seigneur, et fuis avant que quelque -malheur n'interrompe ta fuite.»</p> - -<p>«Il dit: et comme le bruit des eaux profondes un murmure rauque -répondit à ces paroles applaudies de l'ost innombrable. Le flamboyant -séraphin n'en fut pas moins sans crainte, quoique seul et entouré -d'ennemis; intrépide, il réplique:</p> - -<p>«—Ô abandonné de Dieu, ô esprit maudit, dépouillé de tout bien! -je vois ta chute certaine: et ta bande malheureuse, enveloppée dans -cette perfidie, est atteinte de la contagion de ton crime et de ton -châtiment.</p> - -<p>«Désormais ne t'agite plus pour savoir comment tu secoueras le joug du -Messie de Dieu; ces indulgentes lois ne seront plus désormais -invoquées: d'autres décrets sont déjà lancés contre toi sans appel. -Ce sceptre d'or, que tu repousses, est maintenant une verge de fer pour -meurtrir et briser ta désobéissance. Tu m'as bien conseillé: je fuis, -non toutefois par ton conseil et devant tes menaces; je fuis ces tentes -criminelles et réprouvées, dans la crainte que l'imminente colère -éclatant dans une flamme soudaine, ne fasse aucune distinction. -Attends-toi à sentir bientôt sur ta tête son tonnerre, feu qui -dévore. Alors tu appendras, en gémissant, à connaître celui qui t'a -créé quand tu connaîtras celui qui peut t'anéantir.»—</p> - -<p>«Ainsi parla le séraphin Abdiel, trouvé fidèle parmi les infidèles, -fidèle seul. Chez d'innombrables imposteurs, immuable, inébranlé, non -séduit, non terrifié, il garda sa loyauté, son amour et son zèle. Ni -le nombre ni l'exemple ne purent le contraindre à s'écarter de la -vérité, ou à altérer, quoique seul, la constance de son esprit. Il -se retira du milieu de cette armée; pendant un long chemin, il passa à -travers les dédains ennemis; il les soutint, supérieur à l'injure, ne -craignant rien de la violence; avec un mépris rendu, il tourna le dos -à ces orgueilleuses tours vouées à une prompte destruction.»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="LIVRE_SIXIEME">LIVRE SIXIÈME</a></h4> - - -<h4>ARGUMENT</h4> - - -<blockquote> -<p>Raphaël continue à raconter comment Michel et Gabriel furent envoyés -pour combattre contre Satan et ses anges. La première bataille -décrite. Satan, avec ses Puissances, se retire pendant la nuit: il -convoque un conseil, invente des machines diaboliques qui, au second -jour de la bataille, mirent en désordre Michel et ses anges. Mais à la -fin, arrachant les montagnes, ils ensevelirent les forces et les -machines de Satan. Cependant le tumulte ne cessant pas. Dieu, le -troisième jour, envoya son fils le Messie, auquel il avait réservé la -gloire de cette victoire. Le Fils, dont la puissance de son Père, -venant au lieu du combat, ordonnant à toutes ses légions de rester -tranquilles des deux côtés, se précipitant avec son char et son -tonnerre au milieu des ennemis, les poursuit, incapables qu'ils étaient -de résister, vers la muraille du ciel. Le ciel s'ouvrant, ils tombent -en bas avec horreur et confusion, au lieu du châtiment préparé pour -eux dans l'abîme: le Messie retourne triomphant à son Père.</p></blockquote> - - -<p><br /></p> - - -<p>«Toute la nuit, l'ange intrépide, non poursuivi, continua sa route à -travers la vaste plaine du ciel, jusqu'à ce que le Matin, éveillé par -les Heures qui marchent en cercle, ouvrit avec sa main de rose les -portes de la lumière. Il est sous le mont de Dieu et tout près de son -trône, une grotte qu'habitent et déshabitent tour à tour la lumière -et les ténèbres, en perpétuelle succession, ce qui produit dans le -ciel une agréable vicissitude pareille au jour et à la nuit. La -lumière sort, et par l'autre porte entrent les ténèbres obéissantes, -attendant l'heure de voiler les cieux, bien que là les ténèbres -ressemblent au crépuscule ici.</p> - -<p>«Maintenant l'aurore se levait telle qu'elle est dans le plus haut -ciel, vêtue de l'or de l'empyrée; devant elle s'évanouissait la nuit -percée des rayons de l'orient: soudain toute la campagne, couverte -d'épais et brillants escadrons rangés en bataille, de chariots, -d'armes flamboyantes, de chevaux de feu, réfléchissant éclair sur -éclair, frappe la vue d'Abdiel; il aperçut la guerre, la guerre dans -son appareil, et il trouva déjà connue la nouvelle qu'il croyait -apporter. Il se mêla plein de joie, à ces puissances amies, qui le -reçurent avec allégresse et avec d'immenses acclamations, le seul qui, -de tant de myriades perdues, le seul qui revenait sauvé. Elles le -conduisent hautement applaudi à la montagne sacrée, et le présentent -au trône suprême. Une voix, du milieu d'un nuage d'or, fut doucement -entendue:</p> - -<p>«—Serviteur de Dieu, tu as bien fait; tu as bien combattu dans le -meilleur combat, toi, qui seul as soutenu contre des multitudes -révoltées la cause de la vérité, plus puissant en paroles qu'elles -ne le sont en armes. Et pour rendre témoignage à la vérité, tu as -bravé le reproche universel, pire à supporter que la violence; car ton -unique soin était de demeurer approuvé du regard de Dieu, quoique des -mondes te jugeassent pervers. Un triomphe plus facile maintenant te -reste, aidé d'une armée d'amis: c'est de retourner chez tes ennemis -plus glorieux que tu n'en fus méprisé quand tu les quittas, de -soumettre par la force ceux qui refusent la raison pour leur loi, la -droite raison pour leur loi, et pour leur roi le Messie, régnant par -droit de mérite.</p> - -<p>«Va, Michel, prince des armées célestes, et toi immédiatement après -lui en achèvements militaires, Gabriel: conduisez au combat ceux-ci, -mes invincibles enfants; conduisez mes saints armés, rangés par -milliers et millions pour la bataille, égaux en nombre à cette foule -rebelle et sans dieu. Assaillez-les sans crainte avec le feu et les -armes hostiles; en les poursuivant jusqu'au bord du ciel, chassez-les de -Dieu et du bonheur vers le heu de leur châtiment, le gouffre du -Tartare, qui déjà ouvre large son brûlant chaos pour recevoir leur -chute.»—</p> - -<p>«Ainsi parla la voix souveraine, et les nuages commencèrent à -obscurcir toute la montagne, et la fumée à rouler en noirs torses, en -flammes retenues, signal du réveil de la colère. Avec non moins de -terreur, l'éclatante trompette éthérée commence à souffler d'en -haut; à ce commandement les puissances militantes qui tenaient pour le -ciel (formées en puissant carré dans une union irrésistible) -avancèrent en silence leurs brillantes légions, au son de -l'instrumentale harmonie qui inspire l'héroïque ardeur des actions -aventureuses, sous des chefs immortels, pour la cause de Dieu et de son -Messie. Elles avancent fermes et sans se rompre: ni haute colline, ni -vallée rétrécie, ni bois, ni ruisseau, ne divisent leurs rangs -parfaits, car elles marchent élevées au-dessus du sol, et l'air -obéissant soutient leur pas agile: comme l'espèce entière des oiseaux -rangés en ordre sur leur aile, furent appelés dans Éden pour recevoir -leurs noms de toi, ô Adam, ainsi les légions parcoururent maints -espaces dans le ciel, maintes provinces dix fois grandes comme la -longueur de la terre.</p> - -<p>«Enfin, loin à l'horizon du nord se montra, d'une extrémité à -l'autre, une région de feu, étendue sous la forme d'une armée. -Bientôt en approchant apparurent les puissances liguées de Satan, -hérissées des rayons innombrables des lances droites et inflexibles; -partout casques pressés, boucliers variés peints d'insolents -emblèmes: ces troupes se hâtaient avec une précipitation furieuse, -car elles se flattaient d'emporter ce jour-là même, par combat ou -surprise, le mont de Dieu, et d'asseoir sur son trône le superbe -aspirant, envieux de son empire; mais, au milieu du chemin leurs -pensées furent reconnues folles et vaines. Il nous sembla d'abord -extraordinaire que l'ange fît la guerre à l'ange, qu'ils se -rencontrassent dans une furieuse hostilité ceux-là accoutumés à se -rencontrer si souvent unis aux fêtes de la joie et de l'amour comme -fils d'un seul maître, et chantant l'éternel Père; mais le cri de la -bataille s'éleva, et le bruit rugissant de la charge mit fin à toute -pensée plus douce.</p> - -<p>«Au milieu des siens, l'apostat, élevé comme un dieu, était assis -sur son char de soleil, idole d'une majesté divine, entouré de -chérubins flamboyants et de boucliers d'or. Bientôt il descendit de ce -trône pompeux, car il ne restait déjà plus entre les deux armées -qu'un espace étroit (intervalle effrayant!) et front contre front elles -présentaient arrêtées une terrible ligne d'une affreuse longueur. À -la sombre avant-garde, sur le rude bord des bataillons, avant qu'ils se -joignissent, Satan à pas immenses et superbes, couvert d'une armure -d'or et de diamant, s'avançait comme une tour, Abdiel ne put supporter -cette vue; il se tenait parmi les plus braves, et se préparait aux plus -grands exploits; il sonde ainsi son cœur résolu:</p> - -<p>«—Ô Ciel! une telle ressemblance avec le Très-Haut peut-elle -rester où la foi et la réalité ne restent plus? Pourquoi la puissance ne -défaut-elle pas là où la vertu a failli, ou pourquoi le plus -présomptueux n'est-il pas le plus faible? Quoique à le voir Satan -semble invincible, me confiant au secours du Tout-puissant, je prétends -éprouver la force de celui dont j'ai déjà éprouvé la raison fausse -et corrompue: n'est-il pas juste que celui qui l'a emporté dans la -lutte de la vérité l'emporte dans les armes, vainqueur pareillement -dans les deux combats? Si le combat est brutal et honteux quand la -raison se mesure avec la force, encore il est d'autant plus juste que la -raison triomphe.»—</p> - -<p>«Ainsi réfléchissant il sort à l'opposite du milieu de ses pairs -armés; il rencontre à mi-voie son audacieux ennemi, qui, se voyant -prévenu en devient plus furieux; il le défie ainsi avec assurance:</p> - -<p>«—Superbe, vient-on au devant de toi? Ton espérance était -d'atteindre inopposé la hauteur où tu aspires, d'atteindre le trône -de Dieu non gardé et son côté abandonné par la terreur de ton -pouvoir ou de ta langue puissante. Insensé! tu ne songeais pas combien -il est vain de se lever en armes contre le Tout-Puissant, contre celui -qui des plus petites choses aurait pu lever sans fin d'incessantes -armées pour écraser ta folie; ou, de sa main solitaire atteignant au -delà de toute limite, il pourrait d'un seul coup, sans assistance, te -finir, et ensevelir tes légions sous les ténèbres. Mais t'en -aperçois-tu? tous ne sont pas à ta suite; il en est qui préfèrent la -foi et la piété envers Dieu, bien qu'ils te fussent invisibles alors -qu'à ton monde je semblais être dans l'erreur, en différant seul de -l'avis de tous. Tu la vois ma secte maintenant: apprends trop tard que -quelques-uns peuvent savoir, quand des milliers se trompent.»—</p> - -<p>«Le grand ennemi le regardant de travers d'un œil de dédain:</p> - -<p>«—À la male heure pour toi, mais à l'heure désirée de ma -vengeance, toi que je cherchais le premier, tu reviens de ta fuite, ange -séditieux, pour recevoir ta récompense méritée, pour faire le -premier essai de ma droite provoquée, puisque ta langue inspirée de la -contradiction osa la première s'opposer à la troisième partie des -dieux réunis en synode pour assurer leurs divinités. Ceux qui sentent -en eux une vigueur divine, ne peuvent accorder l'omnipotence à -personne. Mais tu te portes en avant de tes compagnons, ambitieux que tu -es de m'enlever quelques plumes, pour que ton succès puisse annoncer la -destruction du reste: je m'arrête un moment, de peur que tu ne te -vantes qu'on n'ait pu te répondre; je veux t'apprendre ceci: je crus -d'abord que liberté et ciel ne faisaient qu'un pour les âmes -célestes; mais je vois à présent que plusieurs, par bassesse, -préfèrent servir; esprits domestiques tramés dans les fêtes et les -chansons! Tels sont ceux que tu as armés, les ménétriers du ciel, -l'esclavage pour combattre la liberté: ce que sont leurs actions -comparées, ce jour le prouvera.»—</p> - -<p>«Le sévère Abdiel répond brièvement:</p> - -<p>«—Apostat, tu te trompes encore: éloigné de la voie de la vérité, -tu ne cesseras plus d'errer. Injustement tu flétris du nom de servitude -l'obéissance que Dieu ou la nature ordonne. Dieu et la nature -commandent la même chose, lorsque celui qui gouverne est le plus digne, -et qu'il excelle sur ceux qu'il gouverne. La servitude est de servir -l'insensé ou celui qui s'est révolté contre un plus digne que lui, -comme les tiens te servent à présent, toi non libre, mais esclave de -toi-même. Et tu oses effrontément insulter à notre devoir! Règne -dans l'enfer, ton royaume; laisse-moi servir dans le ciel Dieu à jamais -béni, obéir à son divin commandement qui mérite le plus d'être -obéi; toutefois attends dans l'enfer, non des royaumes, mais des -chaînes. Cependant revenu de ma fuite, comme tu le disais tout à -l'heure, reçois ce salut sur ta crête impie.»—</p> - -<p>«À ces mots, il lève un noble coup qui ne resta pas suspendu, mais -tomba comme la tempête sur la crête orgueilleuse de Satan: ni la vue, -ni le mouvement de la rapide pensée, moins encore le bouclier, ne -purent prévenir la ruine. Dix pas énormes il recule; au dixième, sur -son genou fléchi il est soutenu par sa lance massive, comme si, sur la -terre, des vents sous le sol ou des eaux forçant leur passage eussent -poussé obliquement hors de sa place une montagne, à moitié abîmée -avec tous ses pins. L'étonnement saisit les Trônes rebelles, mais une -rage plus grande encore, quand ils virent ainsi abattu le plus puissant -d'entre eux. Les nôtres, remplis de joie et de l'ardent désir de -combattre, poussèrent un cri, présage de la victoire. Michel ordonne -de sonner l'archangélique trompette; elle retentit dans le vaste du -ciel, et les anges fidèles chantent Hosanna au Très-Haut. De leur -côté, les légions adverses ne restèrent pas à nous contempler; non -moins terribles, elles se joignirent dans l'horrible choc.</p> - -<p>«Alors s'élevèrent une orageuse furie et des clameurs telles qu'on -n'en avait jamais jusqu'alors entendu dans le ciel. Les armes heurtant -l'armure crient en horrible désaccord; les roues furieuses des chariots -d'airain rugissent avec rage: terrible est le bruit de la bataille! Sur -nos têtes les sifflements aigus des dards embrasés volent en -flamboyantes volées, et en volant voûtent de feu les deux osts. Sous -cette coupole ardente se précipitaient au combat les corps d'armée -dans un assaut funeste et une fureur inextinguible; tout le ciel -retentissait: si la terre eût été alors, toute la terre eut tremblé -jusqu'à son centre.</p> - -<p>«Faut-il s'en étonner quand de l'un et de l'autre côté, fiers -adversaires, combattaient des millions d'anges dont le plus faible -pourrait manier les éléments et s'armer de la force de toutes leurs -régions? Combien donc deux armées combattant l'une contre l'autre -avaient-elles plus de pouvoir pour allumer l'épouvantable combustion de -la guerre, pour bouleverser, sinon pour détruire leur fortuné séjour -natal, si le Roi tout-puissant et éternel, tenant le ciel d'une main -ferme, n'eût dominé et limité leur force! En nombre, chaque légion -ressemblait à une nombreuse armée; en force, chaque main armée valait -une légion. Conduit au combat, chaque soldat paraissait un chef, chaque -chef, un soldat; ils savaient quand avancer ou s'arrêter, quand -détourner le fort de la bataille, quand ouvrir et quand fermer les -rangs de la hideuse guerre. Ni pensée de fuite, ni pensée de retraite, -ni action malséante qui marquât la peur: chacun comptait sur soi, -comme si de son bras seul dépendait le moment de la victoire.</p> - -<p>«Des faits d'une éternelle renommée furent accomplis, mais sans -nombre; car immense et variée se déployait cette guerre; tantôt -combat maintenu sur un terrain solide; tantôt prenant l'essor sur une -aile puissante, et tourmentant tout l'air: alors tout l'air semblait un -feu militant. La bataille en balance égale fut longtemps suspendue, -jusqu'à ce que Satan, qui ce jour-là avait montré une force -prodigieuse et ne rencontrait point d'égal dans les armes; jusqu'à ce -que Satan, courant de rang en rang à travers l'affreuse mêlée des -séraphins en désordre, vit enfin le lieu où l'épée de Michel -fauchait et abattait des escadrons entiers.</p> - -<p>«Michel tenait à deux mains, avec une force énorme cette épée qu'il -brandissait en l'air: l'horrible tranchant tombait, dévastant au large. -Pour arrêter une telle destruction, Satan se hâte et oppose au fer de -Michel l'orbe impénétrable de dix feuilles de diamant, son ample -bouclier, vaste circonférence. À son approche, le grand archange -sursit à son travail guerrier; ravi, dans l'espoir de terminer ici la -guerre intestine du ciel (le grand ennemi étant vaincu ou traîné -captif dans les chaînes), il fronce un sourcil redoutable, et le visage -enflammé, il parle ainsi le premier:</p> - -<p>«—Auteur du mal, inconnu et sans nom dans le ciel jusqu'à ta -révolte, aujourd'hui abondant comme tu le vois, à ces actes d'une -lutte odieuse, odieuse à tous, quoique par une juste mesure elle pèse -le plus sur toi et sur tes adhérents. Comment as-tu troublé l'heureuse -paix du ciel et apporté dans la nature la misère, incréée avant le -crime de ta rébellion! combien as-tu empoisonné de ta malice des -milliers d'anges, jadis droits et fidèles, maintenant devenus -traîtres! Mais ne crois pas bannir d'ici le saint repos; le ciel te -rejette de toutes ses limites; le ciel, séjour de la félicité, -n'endure point les œuvres de la violence et de la guerre. Hors d'ici -donc! Que le mal, ton fils, aille avec toi au séjour du mal, l'enfer, -avec toi et ta bande perverse! Là fomente des troubles; mais n'attends -pas que cette épée vengeresse commence ta sentence, ou que quelque -vengeance plus soudaine à qui Dieu donnera des ailes, ne te précipite -avec des douleurs redoublées.»—</p> - -<p>«Ainsi parle le prince des anges. Son adversaire répliqua:</p> - -<p>«Ne pense pas, par le vent de tes menaces, imposer à celui à qui tu -ne peux imposer par tes actions. Du moindre de ceux-ci as-tu causé la -fuite? ou si tu les forças à la chute, ne se sont-ils pas relevés -invaincus? Espérerais-tu réussir plus aisément avec moi, arrogant, et -avec tes menaces me chasser et ici? Ne t'y trompe pas: il ne finira pas -ainsi le combat que tu appelles mal, mais que nous appelons combat de -gloire. Nous prétendons le gagner, ou transformer ce ciel dans l'enfer, -dont tu dis des fables. Ici du moins nous habiterons libres, si nous ne -régnons. Toutefois, je ne fuirais pas ta plus grande force, quand celui -qu'on nomme le Tout-Puissant viendrait à ton aide: de près comme de -loin je t'ai cherché.»—</p> - -<p>«Ils cessèrent de parler, et tous deux se préparèrent à un combat -inexprimable: qui pourrait le raconter, même avec la langue des anges? -à quelles choses pourrait-on le comparer sur la terre, qui fussent -assez remarquables pour élever l'imagination humaine à la hauteur d'un -pouvoir semblable à celui d'un Dieu? Car ces deux chefs, soit qu'ils -marchassent, ou demeurassent immobiles, ressemblaient à des dieux par -la taille, le mouvement, les armes, faits qu'ils étaient pour décider -de l'empire du grand ciel. Maintenant leurs flamboyantes épées -ondoient et décrivent dans l'air des cercles affreux; leurs boucliers, -deux larges soleils, resplendissent opposés, tandis que l'attente reste -dans l'horreur. De chaque côté la foule des anges se retira -précipitamment du lieu où la mêlée était auparavant la plus -épaisse, et laissa un vaste champ où il n'y avait pas sûreté dans le -vent d'une pareille commotion.</p> - -<p>«Telles, pour faire comprendre les grandes choses par les petites, si -la concorde de la nature se rompait, si parmi les constellations la -guerre était déclarée, telles deux planètes, précipitées sous -l'influence maligne de l'opposition la plus violente, combattraient au -milieu du firmament, et confondraient leurs sphères ennemies.</p> - -<p>«Les deux chefs lèvent ensemble leurs menaçants bras, qui approchent -en pouvoir de celui du Tout-Puissant; ils ajustent un coup capable de -tout terminer, et qui, n'ayant pas besoin d'être répété, ne laisse -pas le pouvoir indécis. En vigueur ou en agilité, ils ne paraissent -pas inégaux; mais l'épée de Michel, tirée de l'arsenal de Dieu, lui -avait été donnée trempée de sorte que nulle autre, par la pointe ou -la lame, ne pouvait résister à ce tranchant. Elle rencontre l'épée -de Satan; et, descendant pour frapper avec une force précipitée, la -coupe net par la moitié: elle ne s'arrête pas; mais d'un rapide -revers, entrant profondément, elle fend tout le côté droit de -l'archange.</p> - -<p>«Alors pour la première fois Satan connut la douleur, et se tordit -çà et là convulsé; tant la tranchante épée, dans une blessure -continue, passa cruelle à travers lui! Mais la substance éthérée, -non longtemps divisible, se réunit: un ruisseau de nectar sortit de la -blessure, se répandit couleur de sang (de ce sang tel que les esprits -célestes peuvent en répandre), et souilla son armure, jusqu'alors si -brillante. Aussitôt à son aide accoururent de tous côtés un grand -nombre d'anges vigoureux qui interposèrent leur défense; tandis que -d'autres l'emportent sur leurs boucliers à son char, où il demeura -retiré loin des rangs de la guerre. Là, ils le déposèrent grinçant -les dents de douleur, de dépit et de honte, de trouver qu'il n'était -pas sans égal: son orgueil était humilié d'un pareil échec, si fort -au-dessous de sa prétention d'égaler Dieu en pouvoir.</p> - -<p>«Toutefois il guérit vite; car les esprits qui vivent en totalité, -vivant entiers dans chaque partie (non, comme l'homme frêle, dans les -entrailles, le cœur ou la tête, le foie ou les reins), ne sauraient -mourir que par l'anéantissement: ils ne peuvent recevoir de blessure -mortelle dans leur tissu liquide, pas plus que n'en peut recevoir l'air -fluide; ils vivent tout cœur, tout tête, tout œil, tout oreille, tout -intellect, tout sens; ils se donnent à leur gré des membres, et ils -prennent la couleur, la forme et la grosseur qu'ils aiment le mieux, -dense ou rare.</p> - -<p>«Cependant des faits semblables, et qui méritaient d'être -remémorés, se passaient ailleurs, là où la puissance de Gabriel -combattait: avec de fières enseignes, il perçait les bataillons -profonds de Moloch, roi furieux qui le défiait, et qui menaçait de le -traîner attaché aux roues de son char; la langue blasphématrice de -cet ange n'épargnait pas même l'unité sacrée du ciel. Mais tout à -l'heure, fendu jusqu'à la ceinture, ses armes brisées, et dans une -affreuse douleur, il fuit en mugissant.</p> - -<p>«À chaque aile, Uriel et Raphaël vainquirent d'insolents ennemis, -Adramaleck et Asmodée, quoique énormes et armés de rochers de -diamant, deux puissants Trônes, qui dédaignaient d'être moins que des -dieux; leur fuite leur enseigna des pensées plus humbles, broyés -qu'ils furent par des blessures effroyables, malgré la cuirasse et la -cotte de mailles. Abdiel n'oublia pas de fatiguer la troupe athée; à -coups redoublés il renversa Ariel, Arioc, et la violence de Ramiel, -écorché et brûlé.</p> - -<p>«Je pourrais parler de mille autres et éterniser leurs noms ici sur la -terre; mais ces anges élus, contents de leur renommée dans le ciel, ne -cherchent pas l'approbation des hommes. Quant aux autres, bien -qu'étonnants en puissance, en actions de guerre, et avides de -renommée, comme ils sont par arrêt effacés du ciel et de la mémoire -sacrée, laissons-les habiter sans nom le noir oubli. La force séparée -de la vérité et de la justice, indigne de louange, ne mérite que -reproche et ignominie: toutefois, vaine et arrogante, elle aspire à la -gloire, et cherche à devenir fameuse par l'infamie: que l'éternel -silence soit son partage!</p> - -<p>«Et maintenant, leurs plus puissants chefs abattus, l'armée plia, par -plusieurs charges enfoncée: la déroute informe et le honteux désordre -y entrèrent; le champ de bataille était semé d'armes brisées; les -chars et leurs conducteurs, les coursiers de flammes écumants, étaient -renversés en monceaux. Ce qui reste debout recule et accablé de -fatigue dans l'ost satanique exténué qui se défend à peine; -surpris par la pâle frayeur et par le sentiment de la douleur, ces -anges fuient ignominieusement, amenés à ce mal par le péché de la -désobéissance: jusqu'à cette heure, ils n'avaient été assujettis ni -à la crainte, ni à la fuite, ni à la douleur.</p> - -<p>«Il en était tout autrement des inviolables saints; d'un pas assuré -en phalange carrée, ils avançaient entiers, invulnérables, -impénétrablement armés; tel était l'immense avantage que leur -donnait leur innocence sur leurs ennemis; pour n'avoir pas péché, pour -n'avoir pas désobéi, au combat ils demeuraient sans fatigue, -inexposés à souffrir des blessures, bien que de leur rang par la -violence écartés.</p> - -<p>«La nuit à présent commençait sa course; répandant dans le ciel -l'obscurité, elle imposa le silence, et une agréable trêve à -l'odieux fracas de la guerre; sous son abri nébuleux se retirèrent le -vainqueur et le vaincu. Michel et ses anges, restés les maîtres, -campent sur le champ de bataille, posent leurs sentinelles alentour, -chérubins agitant des flammes. De l'autre part, Satan avec ses rebelles -disparut, au loin retiré dans l'ombre. Privé de repos, il appelle de -nuit ses potentats au conseil; au milieu d'eux et non découragé, il -leur parle ainsi: «Ô vous, à présent par le danger éprouvés, à -présent connus dans les armes pour ne pouvoir être dominés, chers -compagnons, trouvés dignes non-seulement de la liberté (trop mince -prétention), mais, ce qui nous touche davantage, dignes d'honneur, -d'empire, de gloire et de renommée! Vous avez soutenu pendant un jour -dans un combat douteux (et si pendant un jour, pourquoi pas pendant des -jours éternels?), vous avez soutenu l'attaque de ce que le Seigneur du -ciel, d'autour de son trône, avait envoyé de plus puissant contre -nous, ce qu'il avait jugé suffisant pour nous soumettre à sa volonté: -il n'en est pas ainsi arrivé!... Donc, ce me semble, nous pouvons le -regarder comme faillible lorsqu'il s'agit de l'avenir, bien que jusque -ici on avait cru à son omniscience. Il est vrai, moins fortement -armés, nous avons eu quelques désavantages, nous avons enduré -quelques souffrances jusque alors inconnues; mais aussitôt qu'elles ont -été connues, elles ont été méprisées, puisque nous savons -maintenant que notre forme empyrée, ne pouvant recevoir d'atteinte -mortelle, est impérissable; quoique percée de blessures, elle se -referme bientôt, guérie par sa vigueur native. À un mal si léger -regardez donc le remède comme facile. Peut-être des armes plus -valides, des armes plus impétueuses, serviront dans la prochaine -rencontre à améliorer notre position, à rendre pire celle de nos -ennemis, ou à égaliser ce qui fait entre nous l'imparité, qui -n'existe pas dans la nature. Si quelque autre cause cachée les a -laissés supérieurs, tant que nous conservons notre esprit entier et -notre entendement sain, une délibération et une active recherche -découvriront cette cause.»—</p> - -<p>«Il s'assit, et dans l'assemblée se leva Nisroc, le chef des -principautés; il se leva comme un guerrier échappé d'un combat cruel: -travaillé de blessures, ses armes fendues et hachées jusqu'à -destruction; d'un air sombre il parla en répondant ainsi:</p> - -<p>«—Libérateur, toi qui nous délivras des nouveaux maîtres, guide à -la libre jouissance de nos droits comme dieux, il est dur cependant pour -des dieux, nous la trouvons trop inégale la tâche de combattre dans la -douleur contre des armes inégales, contre des ennemis exempts de -douleur et impassibles. De ce mal, notre ruine doit nécessairement -advenir; car que sert la valeur ou la force, quoique sans pareilles, -lorsqu'on est dompté par la douleur qui subjugue tout et fait lâcher -les mains aux plus puissants? Peut-être pourrions-nous retrancher de la -vie le sentiment du plaisir et ne pas nous plaindre, mais vivre -contents, ce qui est la vie la plus calme; mais la douleur est la -parfaite misère, le pire des maux, et si elle est excessive, elle -surmonte toute patience. Celui qui pourra donc inventer quelque chose de -plus efficace pour porter des blessures à nos ennemis encore -invulnérables, ou qui saura nous armer d'une défense pareille à la -leur, ne méritera pas moins de moi que celui auquel nous devons notre -délivrance.»—</p> - -<p>«Satan, avec un visage composé, répliqua:</p> - -<p>«—Ce secours, non encore inventé, que tu crois justement si -essentiel à nos succès, je te l'apporte. Qui de nous contemple -la brillante surface de ce terrain céleste sur lequel nous vivons, -ce spacieux continent du ciel orné de plante, de fruit, de -fleur, d'ambroisie, de perles et d'or; qui de nous regarde assez -superficiellement ces choses pour ne comprendre d'où elles germent -profondément sous la terre, matériaux noirs et crus d'une écume -spiritueuse et ignée, jusqu'à ce que, touchées et pénétrées d'un -rayon des cieux, elles poussent si belles et s'épanouissent à la -lumière ambiante?</p> - -<p>«Ces semences dans leur noire nativité, l'abîme nous les cédera, -fécondées d'une flamme infernale. Foulées dans des machines creuses, -longues et rondes, à l'autre ouverture dilatées et embrasées par le -toucher du feu, avec le bruit du tonnerre, elles enverront de loin à -notre ennemi de tels instruments de désastre, qu'ils abîmeront, -mettront en pièces tout ce qui s'élèvera à l'opposé; nos -adversaires craindront que nous n'ayons désarmé le Dieu tonnant de son -seul trait redoutable. Notre travail ne sera pas long; avant le lever du -jour l'effet remplira notre attente. Cependant revivons! quittons la -frayeur: à la force et à l'habileté réunies songeons que rien n'est -difficile, encore moins désespéré.»—</p> - -<p>«Il dit: ses paroles firent briller leur visage abattu et ravivèrent -leur languissante espérance. Tous admirent l'invention; chacun -s'étonne de n'avoir pas été l'inventeur; tant paraît aisée une fois -trouvée, la chose qui non trouvée aurait été crue impossible! Par -hasard, dans les jours futurs (si la malice doit abonder), quelqu'un de -ta race, ô Adam, appliqué à la perversité, ou inspiré par une -machination diabolique, pourrait inventer un pareil instrument pour -désoler les fils des hommes entraînés par le péché à la guerre et -au meurtre.</p> - -<p>«Les démons sans délai, volent du conseil à l'ouvrage; nul ne -demeura discourant; d'innombrables mains sont prêtes; en un moment ils -retournent largement le sol céleste, et ils aperçoivent dessous les -rudiments de la nature dans leur conception brute; ils rencontrent les -écumes sulfureuses et nitreuses, les marient, et par un art subtil les -réduisent, adustes et cuites, en grains noirs, et les mettent en -réserve.</p> - -<p>«Les uns fouillent les veines cachées des métaux et des pierres -(cette terre a des entrailles assez semblables) pour y trouver leurs -machines et leurs balles, messagères de ruine; les autres se pourvoient -de roseaux allumés, pernicieux par le seul toucher du feu. Ainsi avant -le point du jour ils finirent tout en secret, la nuit le sachant, et se -rangèrent en ordre avec une silencieuse circonspection, sans être -aperçus.</p> - -<p>«Dès que le bel et matinal orient apparut dans le ciel, les anges -victorieux se levèrent, et la trompette du matin chanta: Aux armes! Ils -prirent leurs rangs en panoplie d'or; troupe resplendissante, bientôt -réunie. Quelques-uns du haut des collines de l'aurore, regardent -alentour; et des éclaireurs légèrement armés rôdent de tous côtés -dans chaque quartier, pour découvrir le distant ennemi, pour savoir -dans quel lieu il a campé ou fui, si pour combattre il est en -mouvement, ou fait halte. Bientôt ils le rencontrèrent bannières -déployées, s'approchant en bataillon lent, mais serré. En arrière, -d'une vitesse extrême, Zophiel, des chérubins l'aile la plus rapide, -vient volant et crie du milieu des airs:</p> - -<p>«—Aux armes, guerriers! aux armes pour le combat! l'ennemi est -près; ceux que nous croyions en fuite nous épargneront, ce jour une -longue poursuite: ne craignez pas qu'ils fuient; ils viennent aussi -épais qu'une nuée, et je vois fixée sur leur visage la morne -résolution et la confiance. Que chacun endosse bien sa cuirasse de -diamant, que chacun enfonce bien son casque, que chacun embrasse -fortement son large bouclier, baissé ou levé; car ce jour, si j'en -crois mes conjectures, ne répandra pas une bruine, mais un orage -retentissant de flèches barbelées de feu.»—</p> - -<p>«Ainsi Zophiel avertissait ceux qui d'eux-mêmes étaient sur leurs -gardes. En ordre, libres de toutes entraves, s'empressant sans trouble, -ils vont au cri d'alarme, et s'avancent en bataille. Quand voici venir -à peu de distance, à pas pesants, l'ennemi s'approchant épais et -vaste, tramant dans un carré creux ses machines diaboliques enfermées -de tous côtés par des escadrons profonds qui voilaient la fraude. Les -deux armées s'apercevant, s'arrêtent quelque temps; mais soudain Satan -parut à la tête de la sienne, et fut entendu commandant ainsi à haute -voix:</p> - -<p>«—Avant-garde! à droite et à gauche, déployez votre front, afin -que tous ceux qui nous haïssent puissent voir combien nous cherchons la -paix et la conciliation, combien nous sommes prêts à les recevoir à -cœur ouvert, s'ils accueillent nos ouvertures, et s'ils ne nous -tournent pas le dos méchamment; mais je le crains. Cependant témoin le -ciel!... ô ciel, sois témoin à cette heure, que nous déchargeons -franchement notre cœur! Vous qui, désignés, vous tenez debout, -acquittez-vous de votre charge; touchez brièvement ce que nous -proposons, et haut, que tous puissent entendre.»—</p> - -<p>«Ainsi se raillant en termes ambigus, à peine a-t-il fini de parler, -qu'à droite et à gauche le front se divise, et sur l'un et l'autre -flanc se retire: à nos yeux se découvre, chose nouvelle et étrange! -un triple rang de colonnes de bronze, de fer, de pierre, posées sur des -roues, car elles auraient ressemblé beaucoup à des colonnes ou à des -corps creux faits de chêne ou de sapin émondé dans le bois, ou abattu -sur la montagne, si le hideux orifice de leur bouche n'eût bâillé -largement devant nous, pronostiquant une fausse trêve. Derrière chaque -pièce se tenait un séraphin; dans sa main se balançait un roseau -allumé, tandis que nous demeurions en suspens, réunis et préoccupés -dans nos pensées.</p> - -<p>«Ce ne fut pas long: car soudain tous à la fois les séraphins -étendent leurs roseaux, et les appliquent à une ouverture étroite -qu'ils touchent légèrement. À l'instant tout le ciel apparut en -flammes, mais aussitôt obscurci par la fumée, flammes vomies de ces -machines à la gorge profonde, dont le rugissement effondrait l'air avec -un bruit furieux, et déchirait toutes ses entrailles, dégorgeant leur -surabondance infernale, des tonnerres ramés, des grêles de globes de -fer. Dirigés contre l'ost victorieux, ils frappent avec une furie -tellement impétueuse, que ceux qu'ils touchent ne peuvent rester -debout, bien qu'autrement ils seraient restés fermes comme des rochers. -Ils tombent par milliers, l'ange roulé sur l'archange, et plus vite -encore à cause de leurs armes: désarmés ils auraient pu aisément, -comme esprits, s'échapper rapides par une prompte contraction ou par un -déplacement; mais alors il s'ensuivit une honteuse dispersion, et une -déroute forcée. Il ne leur servit de rien de relâcher leurs files -serrées: que pouvaient-ils faire? Se précipiteraient-ils en avant? Une -répulsion nouvelle, une indécente chute répétée les feraient -mépriser davantage et les rendraient la risée de leurs ennemis; car on -apercevait rangée une autre ligne de séraphins, en posture de faire -éclater leur second tir de foudre: reculer battus, c'est ce -qu'abhorraient le plus les anges fidèles. Satan vit leur détresse, et -s'adressant en dérision à ses compagnons:</p> - -<p>«—Amis, pourquoi ces superbes vainqueurs ne marchent-ils pas en -avant? Tout à l'heure ils s'avançaient fiers, et quand, pour les bien -recevoir avec un front et un cœur ouverts (que pouvons-nous faire de -plus?), nous leur proposons des termes d'accommodement, soudain ils -changent d'idées, ils fuient, et tombent dans d'étranges folies, comme -s'ils voulaient danser! Toutefois pour une danse ils semblent un peu -extravagants et sauvages; peut-être est-ce de joie de la paix offerte. -Mais je suppose que si une fois de plus nos propositions étaient -entendues, nous les pourrions contraindre à une prompte -résolution.»—</p> - -<p>«Bélial, sur le même ton de plaisanterie:</p> - -<p>«—Général, les termes d'accommodement que nous leur avons envoyés -sont des termes de poids, d'un contenu solide, et pleins d'une force qui -porte coup. Ils sont tels, comme nous pouvons le voir, que tous en ont -été amusés et plusieurs étourdis; celui qui les reçoit en face est -dans la nécessité, de la tête aux pieds, de les bien comprendre; -s'ils ne sont pas compris, ils ont du moins l'avantage de nous faire -connaître quand nos ennemis ne marchent pas droit.»—</p> - -<p>«Ainsi, dans une veine de gaieté, ils bouffonnaient entre eux, -élevés dans leurs pensées au-dessus de toute incertitude de victoire: -ils présumaient si facile d'égaler par leurs inventions l'éternel -Pouvoir, qu'ils méprisaient son tonnerre, et qu'ils riaient de son -armée tandis qu'elle resta dans le trouble. Elle n'y resta pas -longtemps: la rage inspira enfin les légions fidèles, et leur trouva -des armes à opposer à cet infernal malheur.</p> - -<p>«Aussitôt (admire l'excellence et la force que Dieu a mises dans ses -anges puissants!) ils jettent au loin leurs armes; légers comme le -sillon de l'éclair, ils courent, ils volent aux collines (car la terre -tient du ciel cette variété agréable de colline et de vallée); ils -les ébranlent en les secouant çà et là dans leurs fondements, -arrachent les montagnes avec tout leur poids, rochers, fleuves, forêts, -et les enlevant par leurs têtes chevelues, les portent dans leurs -mains. L'étonnement et, sois-en sûr, la terreur, saisirent les -rebelles quand venant si redoutables vers eux, ils virent le fond des -montagnes tourné en haut, jusqu'à ce que lancées sur le triple rang -des machines maudites, ces machines et toute la confiance des ennemis -furent profondément ensevelies sous le faix de ces monts. Les ennemis -eux-mêmes furent envahis après; au-dessus de leurs têtes volaient de -grands promontoires qui venaient dans l'air répandant l'ombre, et -accablaient des légions entières armées. Leurs armures accroissaient -leur souffrance: leur substance, enfermée dedans, était écrasée et -broyée, ce qui les travaillait d'implacables tourments et leur -arrachait des gémissements douloureux. Longtemps ils luttèrent sous -cette masse avant de pouvoir s'évaporer d'une telle prison, quoique -esprits de la plus pure lumière; la plus pure naguère, maintenant -devenue grossière par le péché.</p> - -<p>«Le reste de leurs compagnons, nous imitant, saisit de pareilles armes, -et arracha les coteaux voisins: ainsi les monts rencontrent dans l'air -les monts lancés de part et d'autre avec une projection funeste, de -sorte que sous la terre on combat dans une ombre effrayante; bruit -infernal! La guerre ressemble à des jeux publics, auprès de cette -rumeur. Une horrible confusion entassée sur la confusion s'éleva, et -alors tout le ciel serait allé en débris et se serait couvert de -ruines, si le Père tout-puissant, qui siège enfermé dans son -inviolable sanctuaire des cieux, pesant l'ensemble des choses, n'avait -prévu ce tumulte et n'avait tout permis pour accomplir son grand -dessein: honorer son Fils consacré, vengé de ses ennemis, et déclarer -que tout pouvoir lui était transféré. À ce Fils, assesseur de son -trône, il adresse ainsi la parole:</p> - -<p>«—Splendeur de ma gloire, Fils bien aimé, Fils sur le visage -duquel est vu visiblement ce que je suis invisible dans ma divinité, toi -dont la main exécute ce que je fais par décret, seconde omnipotence! -deux jours sont déjà passés (deux jours tels que nous comptons les -jours du ciel) depuis que Michel est parti avec ses puissances pour -dompter ces désobéissants. Le combat a été violent, comme il était -très-probable qu'il le serait, quand deux pareils ennemis se -rencontrent en armes: car je les ai laissés à eux-mêmes, et tu sais -qu'à leur création je les fis égaux, et que le péché seul les a -dépareillés, lequel encore a opéré insensiblement, car je suspends -leur arrêt: dans un perpétuel combat il leur faudrait donc -nécessairement demeurer sans fin, et aucune solution ne serait -trouvée. «La guerre lassée a accompli ce que la guerre peut faire, et -elle a lâché les rênes à une fureur désordonnée, se servant de -montagnes pour armes; œuvre étrange dans le ciel et dangereuse à -toute la nature. Deux jours se sont donc écoulés; le troisième est -tien: à toi je l'ai destiné, et j'ai pris patience jusque ici afin que -la gloire de terminer cette grande guerre t'appartienne, puisque nul -autre que toi ne la peut finir. En toi j'ai transfusé une vertu, une -grâce si immense, que tous, au ciel et dans l'enfer, puissent -connaître ta force incomparable: cette commotion perverse ainsi -apaisée, manifestera que tu es le plus digne d'être héritier de -toutes choses, d'être héritier et d'être roi par l'onction sainte, -ton droit mérité. Va donc, toi, le plus puissant dans la puissance de -ton Père; monte sur mon chariot, guide les roues rapides qui ébranlent -les bases du ciel; emporte toute ma guerre, mon arc et mon tonnerre; -revêts mes toutes-puissantes armes, suspends mon épée à ta forte -cuisse. Poursuis ces fils des ténèbres, chasse-les de toutes les -limites du ciel dans l'abîme extérieur. Là, qu'ils apprennent, -puisque cela leur plaît, à mépriser Dieu, et le Messie son roi -consacré.»—</p> - -<p>«Il dit, et sur son Fils ses rayons directs brillent en plein; lui -reçut ineffablement sur son visage tout son Père pleinement exprimé, -et la Divinité filiale répondit ainsi:</p> - -<p>«Ô Père, ô Souverain des Trônes célestes! le Premier, le -Très-Haut, le Très-Saint, le Meilleur! tu as toujours cherché à -glorifier ton Fils; moi, toujours à te glorifier, comme il est -très-juste. Ceci est ma gloire, mon élévation, et toute ma -félicité, que, te complaisant en moi, tu déclares ta volonté -accomplie: l'accomplir est tout mon bonheur. Le sceptre et le pouvoir, -ton présent, je les accepte, et avec plus de joie je te les rendrai, -lorsqu'à la fin des temps tu seras tout en tout, et moi en toi pour -toujours, et en moi tous ceux que tu aimes.</p> - -<p>«Mais celui que tu hais, je le hais, et je puis me revêtir de tes -terreurs, comme je me revêts de tes miséricordes, image de toi en -toutes choses. Armé de ta puissance, j'affranchirai bientôt le ciel de -ces rebelles, précipités dans leur mauvaise demeure préparée; ils -seront livrés à des chaînes de ténèbres et au ver qui ne meurt -point, ces méchants qui ont pu se révolter contre l'obéissance qui -t'est due, toi à qui obéir est la félicité suprême! Alors ces -saints, sans mélange, et séparés loin des impurs, entoureront ta -montagne sacrée, te chanteront des <i>alleluia</i> sincères, des hymnes de -haute louange, et avec eux, moi leur chef.»—</p> - -<p>«Il dit: s'inclinant sur son sceptre, il se leva de la droite de gloire -où il siège: et le troisième matin sacré perçant à travers le -ciel, commençait à briller. Soudain s'élance, avec le bruit d'un -tourbillon, le chariot de la Divinité paternelle, jetant d'épaisses -flammes, roues dans les roues, char non tiré moins animé d'un esprit, -et escorté de quatre formes de chérubins. Ces figures ont chacune -quatre faces surprenantes; tout leur corps et leurs ailes sont semés -d'yeux semblables à des étoiles; les roues de béril ont aussi des -yeux, et dans leur course le feu en sort de tous côtés. Sur leurs -têtes est un firmament de cristal où s'élève un trône de saphir -marqueté d'ambre pur et des couleurs de l'arc pluvieux.</p> - -<p>«Tout armé de la panoplie céleste du radieux Urim, ouvrage divinement -travaillé, le Fils monte sur ce char. À sa main droite est assise la -Victoire aux ailes d'aigle; à son côté pendent son arc et son -carquois rempli de trois carreaux de foudre; et autour de lui roulent -des flots furieux de fumée, de flammes belliqueuses et d'étincelles -terribles.</p> - -<p>«Accompagné de dix mille saints il s'avance: sa venue brille au loin, -et vingt mille chariots de Dieu (j'en ai ouï compter le nombre) sont -vus à l'un et à l'autre de ses côtés. Lui, sur les ailes des -chérubins, est porté sublime dans le ciel de cristal, sur un trône de -saphir éclatant au loin. Mais les siens l'aperçurent les premiers; une -joie inattendue les surprit quand flamboya, porté par des anges, le -grand étendard du Messie, son signe dans le ciel. Sous cet étendard -Michel réunit aussitôt ses bataillons, répandus sur les deux ailes, -et sous leur chef ils ne forment plus qu'un seul corps.</p> - -<p>«Devant le Fils la puissance divine préparait son chemin: à son ordre -les montagnes déracinées se retirèrent chacune à leur place, elles -entendirent sa voix, s'en allèrent obéissantes; le ciel renouvelé -reprit sa face accoutumée, et avec de fraîches fleurs la colline et le -vallon sourirent.</p> - -<p>«Ils virent cela les malheureux ennemis; mais ils demeurèrent -endurcis, et pour un combat rebelle rallièrent leurs puissances: -insensés! concevant l'espérance du désespoir! Tant de perversité -peut-elle habiter dans des esprits célestes! Mais pour convaincre -l'orgueilleux à quoi servent les prodiges, ou quelles merveilles -peuvent porter l'opiniâtre à céder? Ils s'obstineront davantage par -ce qui devait le plus les ramener; désolés de la gloire du Fils, à -cette vue l'envie les saisit; aspirant à sa hauteur, ils se remirent -fièrement en bataille, résolus par force ou par fraude de réussir et -de prévaloir à la fin contre Dieu et son Messie, ou de tomber dans une -dernière et universelle ruine: maintenant ils se préparent au combat -décisif, dédaignant la fuite ou une lâche retraite, quand le grand -Fils de Dieu à toute son armée, rangée à sa droite et à sa gauche -parla ainsi:</p> - -<p>«—Restez toujours tranquilles dans cet ordre brillant, vous, -saints; restez ici, vous, anges armés; ce jour reposez-vous de la bataille. -Fidèle a été votre vie guerrière, et elle est acceptée de Dieu; -sans crainte dans sa cause juste, ce que vous avez reçu vous avez -employé invinciblement. Mais le châtiment de cette bande maudite -appartient à un autre bras: la vengeance est à lui, ou à celui qu'il -en a seul chargé. Ni le nombre ni la multitude ne sont appelés à -l'œuvre de ce jour; demeurez seulement et contemplez l'indignation de -Dieu, versée par moi sur ces impies. Ce n'est pas vous, c'est moi, -qu'ils ont méprisé, moi qu'ils ont envié; contre moi est toute leur -rage, parce que le Père, à qui, dans le royaume suprême du ciel, la -puissance et la gloire appartiennent, m'a honoré selon sa volonté. -C'est donc pour cela qu'il m'a chargé de leur jugement, afin qu'ils -aient ce qu'ils souhaitent, l'occasion d'essayer avec moi, dans le -combat qui est le plus fort, d'eux contre moi, ou de moi seul contre -eux. Puisqu'ils mesurent tout par la force, qu'ils ne sont jaloux -d'aucune autre supériorité, que peu leur importe qui les surpasse -autrement, je consens à n'avoir pas avec eux d'autre dispute.»—</p> - -<p>«Ainsi parla le Fils, et en terreur changea sa contenance, trop -sévère pour être regardée; rempli de colère, il marche à ses -ennemis. Les quatre figures déploient à la fois leurs ailes étoilées -avec une ombre formidable et continue; et les orbes de son char de feu -roulèrent avec le fracas du torrent des grandes eaux, ou d'une -nombreuse armée. Lui sur ses impies adversaires fond droit en avant, -sombre comme la nuit. Sous ses roues brûlantes, l'immobile Empyrée -trembla dans tout son entier; tout excepté le trône même de Dieu. -Bientôt il arrive au milieu d'eux; dans sa main droite tenant dix mille -tonnerres, il les envoie devant lui tels qu'ils percent de plaies les -âmes des rebelles. Étonnés, ils cessent toute résistance, ils -perdent tout courage: leurs armes inutiles tombent. Sur les boucliers et -les casques, et les têtes des Trônes et des puissants séraphins -prosternés, le Messie passe; ils souhaitent alors que les montagnes -soient encore jetées sur eux comme un abri contre sa colère! Non moins -tempestueuses, des deux côtés ses flèches partent des quatre figures -à quatre visages semés d'yeux, et sont jetées par les roues vivantes -également semées d'une multitude d'yeux. Un esprit gouvernait ses -roues; chaque œil lançait des éclairs, et dardait parmi les maudits -une pernicieuse flamme qui flétrissait toute leur force, desséchait -leur vigueur accoutumée, et les laissait épuisés, découragés, -désolés, tombés. Encore le Fils de Dieu n'employa-t-il pas la moitié -de sa force, mais retint à moitié son tonnerre; car son dessein -n'était pas de les détruire, mais de les déraciner du ciel. Il releva -ceux qui étaient abattus, et comme une horde de boucs, ou un troupeau -timide pressé ensemble, il les chasse devant lui foudroyé par les -Terreurs et les Furies, jusqu'aux limites et à la muraille de cristal -du ciel. Le ciel s'ouvre, se roule en dedans, et laisse à découvert -par une brèche spacieuse l'abîme dévasté. Cette vue monstrueuse les -frappe d'horreur; ils reculent, mais une horreur bien plus grande les -repousse: tête baissée, ils se jettent eux-mêmes en bas du bord du -ciel: la colère éternelle brûle après eux dans le gouffre sans fond.</p> - -<p>«L'Enfer entendit le bruit épouvantable; l'enfer vit le ciel croulant -du ciel: il aurait fui effrayé; mais l'inflexible destin avait jeté -trop profondément ses bases ténébreuses, et l'avait trop fortement -lié.</p> - -<p>«Neuf jours ils tombèrent; le chaos confondu rugit, et sentit une -décuple confusion dans leur chute à travers sa féroce anarchie; tant -cette énorme déroute l'encombra de ruines! L'enfer béant les reçut -tous enfin, et se referma sur eux; l'enfer, leur convenable demeure, -l'enfer pénétré d'un feu inextinguible; maison de malheur et de -tourment. Le ciel soulagé se réjouit; il répara bientôt la brèche -de sa muraille, en retournant au lieu d'où il s'était replié.</p> - -<p>«Seul vainqueur par l'expulsion de ses ennemis, le Messie ramena son -char de triomphe. Tous ses saints, qui silencieux furent témoins -oculaires de ses actes tout-puissants, pleins d'allégresse au-devant de -lui s'avancèrent; et dans leur marche, ombragés de palmes, chaque -brillante hiérarchie chantait le triomphe, le chantait, lui, Roi -victorieux, Fils, Héritier et Seigneur. À lui tout pouvoir est donné; -de régner il est le plus digne!</p> - -<p>«Célébré, il passe triomphant au milieu du ciel, dans les parvis et -dans le temple de son Père tout-puissant élevé sur un trône; son -Père le reçut dans la gloire où maintenant il est assis à la droite -de la béatitude.</p> - -<p>«C'est ainsi que (mesurant les choses du ciel aux choses de la terre), -à ta demande, ô Adam, et pour que tu sois en garde par ce qui s'est -passé, je t'ai révélé ce qui autrement aurait pu demeurer caché à -la race humaine: la discorde survenue et la guerre dans le ciel entre -les puissances angéliques, et la chute profonde de ceux qui, aspirant -trop haut, se révoltèrent avec Satan: il est maintenant jaloux de ton -état, et complote pour te détourner aussi de l'obéissance, afin -qu'avec lui privé de félicité, tu partages son châtiment, -l'éternelle misère. Ce serait toute sa consolation et sa vengeance -s'il pouvait, comme une peine faite au Très-Haut, t'obtenir une fois -pour compagnon de son malheur. Mais ne prête pas l'oreille à ses -tentations; avertis ta plus faible; profite d'avoir appris d'un exemple -terrible la récompense de la désobéissance: ils auraient pu demeurer -fermes, cependant ils tombèrent: qu'il t'en souvienne, et crains de -transgresser.»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="LIVRE_SEPTIEME">LIVRE SEPTIÈME</a></h4> - - -<h4>ARGUMENT</h4> - - -<blockquote> -<p>Raphaël, à la demande d'Adam, raconte comment et pourquoi ce monde a -été d'abord créé: Dieu, ayant expulsé du ciel Satan et ses anges, -déclara que son plaisir était de créer un autre monde et d'autres -créatures pour y habiter. Il envoie son Fils dans la gloire et avec un -cortège d'anges, pour accomplir l'œuvre de la création en six jours. -Les anges célèbrent par des cantiques cette création et la -réascension du Fils au ciel.</p></blockquote> - - -<p><br /></p> - - -<p>Descends du ciel, Uranie, si de ce nom tu es justement appelée! En -suivant ta voix divine, j'ai pris mon essor au-dessus de l'Olympe, -au-dessus du vol de l'aile de Pégase. Ce n'est pas le nom, c'est le -sens de ce nom que j'invoque; car tu n'es pas une des neuf Muses, et tu -n'habites pas le sommet du vieil Olympe; mais née du ciel, avant que -les collines parussent ou que la fontaine coulât, tu conversais avec -l'éternelle Sagesse, la Sagesse ta sœur, et tu jouais avec elle en -présence du Père tout-puissant, qui se plaisait à ton chant céleste. -Enlevé par toi, je me suis hasardé dans le ciel des deux, moi hôte de -la terre, et j'ai respiré l'air de l'empyrée que tu tempérais: avec -la même sûreté guide en bas, rends-moi à mon élément natal, de -peur que, démonté par ce coursier volant sans frein (comme autrefois -Bellérophon dans une région plus abaissée), je ne tombe sur le champ -Alcien, pour y errer égaré et abandonné.</p> - -<p>La moitié de mon sujet reste encore à chanter, mais dans les bornes -plus étroites de la sphère diurne et visible. Arrêté sur la terre, -non ravi au-dessus du pôle, je chanterai plus sûrement d'une voix -mortelle; elle n'est devenue ni enrouée ni muette, quoique je sois -tombé dans de mauvais jours, dans de mauvais jours quoique tombé parmi -des langues mauvaises, parmi les ténèbres et la solitude, et entouré -de périls. Cependant je ne suis pas seul, lorsque la nuit tu visites -mes sommeils, ou lorsque le matin empourpre l'orient.</p> - -<p>Préside toujours à mes chants, Uranie! et trouve un auditoire -convenable, quoique peu nombreux. Mais chasse au loin la barbare -dissonance de Bacchus et de ses amis de la joie; race de cette horde -forcenée qui déchira le barde de la Thrace sur le Rhodope, où -l'oreille des bois et des rochers était ravie, jusqu'à ce que la -clameur sauvage eut noyé la harpe et la voix: la muse ne put défendre -son fils. Tu ne manqueras pas ainsi, Uranie, à celui qui t'implore; car -toi, tu es un songe céleste, elle un songe vain.</p> - -<p>Dis, ô déesse, ce qui suivit après que Raphaël, l'archange affable, -eut averti Adam de se garder de l'apostasie, par l'exemple terrible de -ce qui arriva dans le ciel à ces apostats, de peur qu'il n'en arrivât -de même dans le paradis à Adam et à sa race (chargés de ne pas -toucher à l'arbre interdit), s'ils transgressaient et méprisaient ce -seul commandement si facile à observer, au milieu du choix de tous les -autres goûts qui pouvaient plaire à leurs appétits, quel qu'en fût -le caprice.</p> - -<p>Adam, avec Ève sa compagne, avait écouté attentivement l'histoire; il -était rempli d'admiration et plongé dans une profonde rêverie en -écoutant des choses si élevées et si étranges; choses à leur -pensée si inimaginables, la haine dans le ciel, la guerre si près de -la paix de Dieu dans le bonheur, avec une telle confusion! Mais bientôt -le mal chassé retombait comme un déluge sur ceux dont il avait jailli, -impossible à mêler à la béatitude.</p> - -<p>Maintenant Adam réprima bientôt les doutes qui s'élevaient dans son -cœur, et il est conduit (encore sans péché) par le désir de -connaître ce qui le touche de plus près: comment ce monde visible du -ciel et de la terre commença; quand et d'où il fut créé; pour quelle -cause; ce qui fut fait en dedans ou en dehors d'Éden, avec ce dont il a -souvenir. Comme un homme de qui l'altération est à peine soulagée, -suit de l'œil le cours du ruisseau dont le liquide murmure entendu -excite une soif nouvelle, Adam procède de la sorte à interroger son -hôte céleste:</p> - -<p>«De grandes choses et pleines de merveilles, bien différentes de -celles de ce monde, tu as révélées à nos oreilles, interprète -divin, par faveur envoyé de l'empyrée pour nous avertir à temps de ce -qui aurait pu causer notre perte, s'il nous eût été inconnu, -l'humaine connaissance n'y pouvant atteindre. Nous devons des -remerciements immortels à l'infinie bonté, et nous recevons son -avertissement avec une résolution solennelle d'observer invariablement -sa volonté souveraine, la fin de ce que nous sommes. Mais puisque tu as -daigné avec complaisance nous faire part pour notre instruction de -choses au-dessus de la pensée terrestre (choses qu'il nous importait de -savoir comme il l'a semblé à la suprême sagesse); daigne maintenant -descendre plus bas, et nous raconter ce qui peut-être il ne nous est -pas moins utile de savoir: quand commença ce ciel que nous voyons si -distant et si haut orné de feux mouvants et innombrables; qu'est-ce que -cet air ambiant qui donne ou remplit tout espace, cet air largement -répandu embrassant tout autour cette terre fleurie; quelle cause mut le -Créateur, dans son saint repos de toute éternité, à bâtir si tard -dans le chaos; et comment l'ouvrage commencé fut tôt achevé? S'il ne -t'est pas défendu, tu peux nous dévoiler ce que nous demandons, non -pour sonder les secrets de son éternel empire, mais pour glorifier -d'autant plus ses œuvres que nous les connaîtrons davantage.</p> - -<p>«Et la grande lumière du jour a encore à parcourir beaucoup de sa -carrière, quoique déjà sur son déclin; suspendu dans le ciel, le -soleil retenu par ta voix, écoute ta voix puissante; il s'arrêtera -plus longtemps pour te ouïr raconter son origine, et le lever de la -nature du sein du confus abîme. Ou si l'étoile du soir et la lune à -ton audience se hâtent, la Nuit avec elle amènera le silence; le -Sommeil en t'écoutant veillera, ou bien nous pourrons lui commander -l'absence jusqu'à ce que ton chant finisse, et te renvoie avant que -brille le matin.»</p> - -<p>Ainsi Adam supplia son hôte illustre, et ainsi l'ange, semblable à un -Dieu, lui répondit avec douceur:</p> - -<p>«Que cette demande faite avec prudence te soit accordée; mais pour -raconter les œuvres du Tout-Puissant, quelle parole, quelle langue de -séraphin peuvent suffire, ou quel cœur d'homme suffirait à les -comprendre? Cependant ce que tu peux atteindre, ce qui peut le mieux -servir à glorifier le Créateur et à te rendre aussi plus heureux ne -sera pas soustrait à ton oreille. J'ai reçu la commission d'en haut de -répondre à ton désir de savoir, dans certaines limites: au-delà, -abstiens-toi de demander; ne laisse pas tes propres imaginations -espérer des choses non révélées, que le Roi invisible, seul -omniscient, a ensevelies dans la nuit, incommunicables à personne sur -la terre ou dans le ciel: assez reste en dehors de cela à chercher et -à connaître. Mais la science est comme la nourriture; elle n'a pas -moins besoin de tempérance pour en régler l'appétit et pour savoir en -quelle mesure l'esprit la peut bien supporter; autrement elle oppresse -par son excès et change bientôt la sagesse en folie, comme la -nourriture en fumée.</p> - -<p>«Sache donc: après que Lucifer (ainsi appelé parce qu'il brillait -autrefois dans l'armée des anges plus que cette étoile parmi les -étoiles) eut été précipité du ciel dans son lieu avec ses légions -brûlantes, à travers l'abîme, le Fils étant retourné victorieux -avec ses saints, le Tout-Puissant, éternel Père, contempla de son -trône leur multitude, et parla de la sorte à son Fils:</p> - -<p>«—Du moins notre jaloux ennemi s'est trompé, lui qui croyait que -tous comme lui seraient rebelles: par leur secours il se flattait (nous -une fois dépossédés) de saisir cette inaccessible et haute forteresse, -siège de la Divinité suprême. Dans sa trahison il a entraîné -plusieurs dont la place ici n'est plus connue. Cependant la plus grande -partie, je le vois, garde toujours son poste: le ciel, peuplé encore, -conserve un nombre suffisant d'habitants pour remplir ses royaumes, -quoique vastes, pour fréquenter ce haut temple avec des observances -dues et des rites solennels. Mais de peur que le cœur de l'ennemi ne -s'enfle du mal déjà fait en dépeuplant le ciel (ce qu'il estime -follement être un dommage pour moi), je puis réparer ce dommage, si -c'en est un de perdre ce qui est perdu de soi-même. Dans un moment je -créerai un autre monde; d'un seul homme je créerai une race d'hommes -innombrables, pour habiter là, non ici, jusqu'à ce qu'élevés par -degrés de mérite, éprouvés par une longue obéissance, ils s'ouvrent -eux-mêmes enfin le chemin pour monter ici, et que la terre changée -dans le ciel, et le ciel dans la terre, ne forme plus qu'un royaume, en -joie et en union sans fin.</p> - -<p>«En attendant, demeurez moins pressés, vous pouvoirs célestes; et toi -mon Verbe, Fils engendré, par toi j'opère ceci: parle, et qu'il soit -fait! Avec toi j'envoie ma puissance et mon esprit qui couvre tout de -son ombre. Va et ordonne à l'abîme, dans des limites fixées, d'être -terre et ciel. L'abîme est sans bornes, parce que je suis: l'infini est -rempli par moi; l'espace n'est pas vide. Quoique je ne sois circonscrit -dans aucune étendue, je me retire et n'étends pas partout ma bonté, -qui est libre d'agir ou de n'agir pas. Nécessité et hasard -n'approchent pas de moi; ce que je veux est destin.»</p> - -<p>«Ainsi parla le Tout-Puissant, et ce qu'il avait dit, son Verbe, la -divinité filiale, l'exécuta. Immédiats sont les actes de Dieu, plus -rapides que le temps et le mouvement; mais à l'oreille humaine ils ne -peuvent être dits que par la succession du discours, et dits de telle -sorte que l'intelligence terrestre puisse les recevoir.</p> - -<p>«Grand triomphe et grande réjouissance furent aux cieux, quand la -volonté du Tout-Puissant entendue fut ainsi déclarée. Ils -chantèrent:</p> - -<p>«—Gloire au Très-Haut! bonne volonté aux hommes à venir, et paix -dans leur demeure! Gloire à celui dont la juste colère vengeresse a -chassé le méchant de sa vue et des habitations du juste! À lui gloire -et louange dont la sagesse a ordonné de créer le bien du mal: au lieu -des malins esprits, une race meilleure sera mise dans leur place -vacante, et sa bonté se répandra dans des mondes et dans des siècles -sans fin.»—</p> - -<p>«Ainsi chantaient les hiérarchies.</p> - -<p>«Cependant le Fils parut pour sa grande expédition, ceint de la -toute-puissance, couronné des rayons de la majesté divine: la sagesse -et l'amour immense, et tout son Père brillaient en lui. Autour de son -char se répandaient sans nombre Chérubins, Séraphins, Potentats, -Trônes, Vertus, esprits ailés, et les chars ailés de l'arsenal de -Dieu: ces chars de toute antiquité placés par myriades entre deux -montagnes d'airain, étaient réservés pour un jour solennel, tout -prêts, harnachés, équipages célestes; maintenant ils se présentent -spontanément (car en eux vit un esprit) pour faire cortège à leur -Maître. Le ciel ouvrit, dans toute leur largeur, ses portes éternelles -tournant sur leurs gonds d'or avec un son harmonieux, pour laisser -passer le Roi de gloire dans son puissant Verbe et dans son Esprit, qui -venait de créer de nouveaux mondes.</p> - -<p>«Ils s'arrêtèrent tous sur le sol du ciel, et contemplèrent du bord -l'incommensurable abîme, orageux comme une mer, sombre, dévasté, -sauvage, bouleversé jusqu'au fond par des vents furieux, enflant des -vagues comme des montagnes, pour assiéger la hauteur du ciel et pour -confondre le centre avec le pôle.</p> - -<p>«—Silence, vous, vagues troublées! et toi, abîme, paix! dit le -Verbe qui fait tout; cessez vos discordes!»—</p> - -<p>«Il ne s'arrêta point, mais enlevé sur les ailes des Chérubins, -plein de la gloire paternelle, il entra dans le chaos et dans le monde -qui n'était pas né; car le chaos entendit sa voix: le cortège des -anges le suivait dans une procession brillante, pour voir la création -et les merveilles de sa puissance. Alors il arrête les roues ardentes, -et prend dans sa main le compas d'or, préparé dans l'éternel trésor -de Dieu, pour tracer la circonférence de cet univers et de toutes les -choses créées. Une pointe de ce compas il appuie au centre, et tourne -l'autre dans la vaste et obscure profondeur, et il dit:</p> - -<p>«—Jusque-là étends-toi, jusque-là vont tes limites; que ceci soit -ton exacte circonférence, ô monde!»—</p> - -<p>«Ainsi Dieu créa le ciel, ainsi il créa la terre; matière informe et -vide. De profondes ténèbres couvraient l'abîme: mais sur le calme des -eaux l'Esprit de Dieu étendit ses ailes paternelles, et infusa la vertu -vitale et la chaleur vitale à travers la masse fluide; mais il -précipita en bas la lie noire, tartaréenne, froide, infernale, -opposée à la vie. Alors il réunit, alors il engloba les choses -semblables avec les choses semblables; il répartit le reste en -plusieurs places, et étendit l'air entre les objets: la terre, -d'elle-même balancée, sur son centre posa.</p> - -<p>«—Que la lumière soit»! dit Dieu.—</p> - -<p>«Soudain la lumière éthérée, première des choses, quintessence -pure, jaillit de l'abîme, et partie de son orient natal, elle commença -à voyager à travers l'obscurité aérienne, enfermée dans un nuage -sphérique rayonnant, car le soleil n'était pas encore: dans ce nuageux -tabernacle elle séjourna quelque temps.</p> - -<p>«Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des -ténèbres par hémisphère: il donna à la lumière le nom de jour, et -aux ténèbres le nom de nuit. Et du soir et du matin se fit le premier -jour. Il ne passa pas sans être célébré, ce jour, sans être chanté -par les chœurs célestes, lorsqu'ils virent l'orient pour la première -fois exhalant la lumière des ténèbres; jour de naissance du ciel et -de la terre. Ils remplirent de cris de joie et d'acclamations l'orbe -universel! ils touchèrent leurs harpes d'or, glorifiant par des hymnes -Dieu et ses œuvres: ils le chantèrent Créateur quand le premier soir -fut, et quand fut le premier matin.</p> - -<p>«Dieu dit derechef:</p> - -<p>«—Que le firmament soit au milieu des eaux, et qu'il sépare les -eaux d'avec les eaux.»—</p> - -<p>«Et Dieu fit le firmament, étendue d'air élémentaire, liquide, pur, -transparent, répandu en circonférence jusqu'à la convexité la plus -reculée de son grand cercle; division ferme et sûre, séparant les -eaux inférieures de celles qui sont au-dessus. Car, ainsi que la terre, -Dieu bâtit le monde sur les eaux calmes circonfluentes, dans un large -océan de cristal, et fort éloigné du bruyant désordre du chaos, de -peur que ses rudes extrémités contiguës ne dérangeassent la -structure entière de ce monde; et Dieu donna au firmament le nom de -ciel. Ainsi du soir et du matin, le chœur chanta le second jour.</p> - -<p>«La terre était créée, mais encore ensevelie, embryon prématuré, -dans les entrailles des eaux; elle n'apparaissait pas: sur toute la -surface de la terre le plein océan s'étendit, non inutile, car par une -humidité tiède et prolifique, attendrissant tout le globe de la terre, -il faisait fermenter cette mère commune pour qu'elle pût concevoir, -saturée d'une moiteur vivifiante.</p> - -<p>«Dieu dit alors:—«Que les eaux qui sont sous le ciel se -rassemblent dans un seul lieu, et que l'élément aride paraisse.»—</p> - -<p>«Aussitôt apparaissent deux montagnes énormes, émergentes, et leurs -larges dos pelés se soulevant jusqu'aux nues; leurs têtes montent dans -le ciel. Aussi hautes que s'élevèrent les collines intumescentes, -aussi bas s'abaissa un bassin creux et profond, ample lit des eaux. -Elles y courent avec une précipitation joyeuse, enroulées comme des -gouttes sur la poussière, qui se forment en globules par l'aridité. -Une partie de ces eaux avec hâte s'élève en mur de cristal, ou en -montagne à pic: telle fut la vitesse que le grand commandement imprima -aux flots agiles. Comme des armées, à l'appel des trompettes (car tu -as entendu parler d'armées), s'attroupent autour de leurs étendards, -ainsi la multitude liquide roule vague sur vague là où elle trouve une -issue, dans la pente escarpée torrent impétueux, dans la plaine -courant paisible. Ni les rochers ni les collines n'arrêtent ces ondes; -mais sous la terre, ou en longs circuits promenant leurs sinueuses -erreurs, elles se frayent un chemin, et percent dans le sol limoneux de -profonds canaux; chose facile avant que Dieu eût ordonné à la terre -de devenir sèche partout, excepté entre ces bords où coulent -aujourd'hui les fleuves qui entraînent incessamment leur humide -cortège.</p> - -<p>«Dieu appela terre l'élément aride, et le grand réservoir des eaux -rassemblées il l'appela mer; il vit que cela était bon, et dit:</p> - -<p>«—Que la terre produise de l'herbe verte, l'herbe qui porte de -la graine, et les arbres fruitiers qui portent des fruits, chacun selon -son espèce, et qui renferment leur semence en eux-mêmes sur la -terre.»—</p> - -<p>«À peine a-t-il parlé que la terre nue (jusqu'alors déserte et -chauve, sans ornement, désagréable à la vue), poussa une herbe tendre -qui revêtit universellement sa surface d'une charmante verdure; alors -les plantes de différentes feuilles, qui soudain fleurirent en -déployant leurs couleurs variées, égayèrent son sein suavement -parfumé. Et celles-ci étaient à peine épanouies que la vigne -fleurit, chargée d'une multitude de grappes; la courge enflée rampa, -le chalumeau du blé se rangea en bataille dans son champ, l'humble -buisson et l'arbrisseau mêlèrent leur chevelure hérissée. Enfin -s'élevèrent, comme en cadence, les arbres majestueux, et ils -déployèrent leurs branches surchargées, enrichies de fruits ou -emperlées de fleurs. Les collines se couronnèrent de hautes forêts; -les vallées et les fontaines de touffes de bois; les fleuves de -bordures le long de leur cours. La terre à présent parut un ciel, -séjour où les dieux pouvaient habiter, errer avec délices, et se -plaire à fréquenter ses sacrés ombrages.</p> - -<p>«Cependant Dieu n'avait pas encore fait tomber la pluie sur la terre, -et il n'y avait encore aucun homme pour labourer les champs; mais il -s'élevait du sol une vapeur de rosée qui humectait toute la terre, et -toutes les plantes des champs, que Dieu créa avant qu'elles fussent -dans la terre, toutes les herbes avant qu'elles grandissent sur la verte -tige. Dieu vit que cela était bon. Et le soir et le matin -célébrèrent le troisième jour. «Le Tout-Puissant parla encore:</p> - -<p>«—Que des corps de lumière soient faits dans la haute étendue du -ciel, afin qu'ils séparent le jour de la nuit; et qu'ils servent de -signes pour les saisons et pour les jours et le cours des années, et -qu'ils soient pour flambeaux; comme je l'ordonne, leur office dans le -firmament du ciel sera de donner la lumière à la terre!»—Et cela fut -fait ainsi.</p> - -<p>«Et Dieu fit deux grands corps lumineux (grands par leur utilité pour -l'homme), le plus grand pour présider au jour, le plus petit pour -présider à la nuit. Et il fit les étoiles, et les mit dans le -firmament du ciel pour illuminer la terre, et pour régler le jour, et -pour régler la nuit dans leur vicissitude, et pour séparer la lumière -d'avec les ténèbres. Dieu vit, en contemplant son grand ouvrage que -cela était bon.</p> - -<p>«Car le soleil, sphère puissante, fut celui des corps célestes qu'il -fit le premier, non lumineux d'abord, quoique de substance éthérée. -Ensuite il forma la lune globuleuse et les étoiles de toutes grandeurs, -et il sema le ciel d'étoiles comme un champ. Il prit la plus grande -partie de la lumière dans son tabernacle de nuée, il la transplanta et -la plaça dans l'orbe du soleil, fait poreux pour recevoir et boire la -lumière liquide, fait compacte pour retenir ses rayons recueillis, -aujourd'hui grand palais de la lumière. Là, comme à leur fontaine, -les autres astres se réparant, puisent la lumière dans leurs urnes -d'or, et c'est là que la planète du matin dore ses cornes. Par -impression ou par réflexion ces astres augmentent leur petite -propriété, bien que, si loin de l'œil humain, on ne les voie que -diminués. D'abord dans son orient se montra le glorieux flambeau, -régent du jour; il investit tout l'horizon de rayons étincelants, -joyeux de courir vers son occident sur le grand chemin du ciel: le pâle -crépuscule et les pléiades formaient des danses devant lui, répandant -une bénigne influence.</p> - -<p>«Moins éclatante, mais à l'opposite, sur le même niveau dans -l'ouest, la lune était suspendue; miroir du soleil, elle en emprunte la -lumière sur sa pleine face; dans cet aspect, elle n'avait besoin -d'aucune autre lumière, et elle garda cette distance jusqu'à la nuit; -alors elle brilla à son tour dans l'orient, sa révolution étant -accomplie sur le grand axe des cieux; elle régna dans son divisible -empire avec mille plus petites lumières, avec mille et mille étoiles! -Elles apparurent alors semant de paillettes l'hémisphère qu'ornaient -pour la première fois leurs luminaires radieux qui se couchèrent et se -levèrent. Le joyeux soir et le joyeux matin couronnèrent le quatrième -jour.</p> - -<p>«Et Dieu dit:</p> - -<p>«—Que les eaux engendrent les reptiles, abondants en frai, -créatures vivantes. Et que les oiseaux volent au dessus de la terre, les -ailes déployées sous le firmament ouvert du ciel.»—</p> - -<p>«Et Dieu créa les grandes baleines et tous les animaux qui ont la vie, -tous ceux qui glissent dans les eaux et qu'elles produisent abondamment -chacun selon leurs espèces; il créa aussi les oiseaux pourvus d'ailes, -chacun selon son espèce; et il vit que cela était bon, et il les -bénit en disant:</p> - -<p>«—Croissez et multipliez; remplissez les eaux de la mer, des lacs -et des rivières; que les oiseaux se multiplient sur la terre.»—</p> - -<p>«Aussitôt les détroits et les mers, chaque golfe et chaque baie, -fourmillent de frai innombrable et d'une multitude de poissons qui, avec -leurs nageoires et leurs brillantes écailles, glissent sous la verte -vague; leurs troupes forment souvent des bancs au milieu de la mer. -Ceux-ci, solitaires ou avec leurs compagnons, broutent l'algue leur -pâturage, et s'égarent dans des grottes de corail, ou se jouant, -éclair rapide, montrent au soleil leur robe ondée parsemée de gouttes -d'or; ceux-là, à l'aise dans leur coquille de nacre, attendent leur -humide aliment, ou, dans une armure qui les couvre, épient leur proie -sous les rochers.</p> - -<p>«Le veau marin et les dauphins voûtés folâtrent sur l'eau calme; des -poissons d'une masse prodigieuse, d'un port énorme, se vautrant -pesamment, font une tempête dans l'océan. Là Léviathan, la plus -grande des créatures vivantes, étendu sur l'abîme comme un -promontoire, dort ou nage, et semble une terre mobile; ses ouïes -attirent en dedans et ses naseaux rejettent en dehors une mer.</p> - -<p>«Cependant, les antres tièdes, les marais, les rivages, font éclore -leur couvée nombreuse de l'œuf qui bientôt se brisant, laisse -apercevoir par une favorable fracture les petits tout nus; bientôt -emplumés, et en état de voler, ils ont toutes leurs ailes; et avec un -cri de triomphe, prenant l'essor dans l'air sublime, ils dédaignent la -terre qu'ils voient en perspective sous un nuage. Ici l'aigle et la -cigogne, sur les roches escarpées et sur la cime des cèdres, -bâtissent leurs aires.</p> - -<p>«Une partie des oiseaux plane indolemment dans la région de l'air; -d'autres plus sages, formant une figure, tracent leur chemin en commun; -intelligents des saisons, ils font partir leurs caravanes aériennes qui -volent au-dessus des terres et des mers, et d'une aile mutuelle -facilitent leur fuite: ainsi les prudentes cigognes, portées sur les -vents, gouvernent leur voyage de chaque année; l'air flotte, tandis -qu'elles passent, vanné par des plumes innombrables.</p> - -<p>«De branche en branche les oiseaux plus petits solacient les bois de -leur chant, et déploient jusqu'au soir leurs ailes peinturées: alors -même le rossignol solennel ne cesse pas de chanter, mais toute la nuit -il soupire ses tendres lais.</p> - -<p>«D'autres oiseaux encore baignent dans les lacs argentés et dans les -rivières leur sein duveteux. Le cygne, au cou arqué, entre deux ailes -blanches, manteau superbe, fait nager sa dignité avec ses pieds en -guise de rames: souvent il quitte l'humide élément, et s'élevant sur -ses ailes tendues, il monte dans la moyenne région de l'air. D'autres -sur la terre marchent fermes: le coq crêté dont le clairon sonne les -heures silencieuses, et cet oiseau qu'orne sa brillante queue, enrichie -des couleurs vermeilles de l'arc-en-ciel et d'yeux étoilés. Ainsi les -eaux remplies de poissons et l'air d'oiseaux, le matin et le soir -solennisèrent le cinquième jour.</p> - -<p>«Le sixième et dernier jour de la création se leva enfin au son des -harpes du soir et du matin, quand Dieu dit:</p> - -<p>«—Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son -espèce; les troupeaux, et les reptiles, et les bêtes de la terre, chacun -selon son espèce!»—</p> - -<p>«La terre obéit: et soudain, ouvrant ses fertiles entrailles, elle -enfanta dans une seule couche d'innombrables créatures vivantes, de -formes parfaites, pourvues de membres et en pleine croissance. Du sol -comme de son gîte, se leva la bête fauve là où elle se tient -d'ordinaire, dans la forêt déserte, le buisson, la fougeraie ou la -caverne; elles se levèrent par couple sous les arbres: elles -marchèrent, le bétail dans les champs et les prairies vertes, ceux-ci -rares et solitaires, ceux-là en troupeaux pâturant à la fois, et -jaillis du sol en bandes nombreuses. Tantôt les grasses mottes de terre -mettent bas une génisse; tantôt paraît à moitié un lion roux, -grattant pour rendre libre la partie postérieure de son corps: alors il -s'élance comme échappé de ses liens, et, se dressant, secoue sa -crinière tavelée. L'once, le léopard et le tigre, se soulevant comme -la taupe, jettent par-dessus eux en monticules la terre émiettée. Le -cerf rapide de dessous le sol lève sa tête branchue. À peine -Béhémoth, le plus gros des fils de la terre, peut dégager de son -moule son vaste corps. Les brebis laineuses et bêlantes poussent comme -des plantes; le cheval marin et le crocodile écailleux restent indécis -entre la terre et l'eau.</p> - -<p>«À la fois fut produit tout ce qui rampe sur la terre, insecte ou ver: -les uns, en guise d'ailes agitent leurs souples éventails, et décorent -leurs plus petits linéaments réguliers de toutes les livrées de -l'orgueil de l'été, taches d'or et de pourpre, d'azur et de vert; les -autres tirent comme une ligne leur longue dimension, rayant la terre -d'une sinueuse trace. Ils ne sont pas tous les moindres de la nature: -quelques-uns de l'espèce du serpent, étonnants en longueur et en -grosseur, entrelacent leurs tortueux replis, et y ajoutent des ailes.</p> - -<p>«D'abord chemine l'économe fourmi, prévoyante de l'avenir; dans un -petit corps elle renferme un grand cœur! modèle peut-être à l'avenir -de la juste égalité, elle unit en communauté ses tribus populaires. -Ensuite parut en essaim l'abeille femelle qui nourrit délicieusement -son mari fainéant, et bâtit ses cellules de cire remplies de miel. Le -reste est sans nombre, et tu sais leur nature, et tu leur donnas des -noms inutiles à te répéter. Il ne t'est pas inconnu, le serpent (la -bête la plus subtile des champs); d'une énorme étendue quelquefois; -il a des yeux d'airain, une crinière hirsute et terrible, quoiqu'il ne -te soit point nuisible, et qu'il obéisse à ton appel.</p> - -<p>«Les cieux brillaient maintenant dans toute leur gloire, et roulaient -selon les mouvements que la main du grand premier moteur imprima d'abord -à leur cours. La terre achevée dans son riche appareil, souriait -charmante; l'air, l'eau, la terre, étaient fréquentés par l'oiseau -qui vole, le poisson qui nage, la bête qui marche: et le sixième jour -n'était pas encore accompli.</p> - -<p>«Il y manquait le chef-d'œuvre, la fin de tout ce qui a été fait, un -être non courbé, non brute comme les autres créatures, mais qui, -doué de la sainteté de la raison, pût dresser sa stature droite, et -avec un front serein, se connaissant soi-même, gouverner le reste; un -être qui, magnanime, pût correspondre d'ici avec le ciel, mais -reconnaître, dans sa gratitude, d'où son bien descend, et, le cœur, -la voix, les yeux dévotement dirigés là, adorer, révérer le Dieu -suprême qui le fit chef de tous ses ouvrages. C'est pourquoi le Père -tout-puissant, éternel (car où n'est-il pas présent?) distinctement -à son Fils parla de la sorte:</p> - -<p>«—Faisons à présent l'homme à notre image et à notre ressemblance; -et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux -bêtes des champs, à toute la terre et à tous les reptiles qui se -remuent sur la terre.»</p> - -<p>«Cela dit, il te forma, toi, Adam; toi, ô homme poussière de la -terre; et il souffla dans tes narines le souffle de la vie: il te créa -à sa propre image, à l'image exacte de Dieu, et tu devins une âme -vivante. Mâle il te créa, mais il créa femelle ta compagne, pour ta -race. Alors il bénit le genre humain, et dit:</p> - -<p>«Croissez, multipliez; et remplissez la terre et vous l'assujettissez, -et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur -tous les animaux vivants qui se meuvent sur la terre, partout où ils -ont été créés, car aucun lieu n'est encore désigné par un nom.» -De là, comme tu sais, il te porta dans ce délicieux bocage, dans ce -jardin planté des arbres de Dieu, délectables à voir et à goûter. -Et il te donna libéralement tout leur fruit agréable pour nourriture -(ici sont réunies toutes les espèces que porte toute la terre, -variété infinie!); mais du fruit de l'arbre qui goûté, produit la -connaissance du bien et du mal, tu dois t'abstenir; le jour où tu en -manges, tu meurs. La mort est la peine imposée; prends garde, et -gouverne bien ton appétit, de peur que le péché ne te surprenne, et -sa noire suivante, la mort.</p> - -<p>«Ici Dieu finit: et tout ce qu'il avait fait, il le regarda, et vit que -tout était entièrement bon: ainsi le soir et le matin accomplirent le -sixième jour; toutefois non pas avant que le Créateur cessant son -travail, quoique non fatigué, retournât en haut, en haut au ciel des -cieux, sa sublime demeure, pour contempler de là ce monde nouvellement -créé, cette addition à son empire, pour voir comment il se montrait -en perspective de son trône, combien bon, combien beau, répondant à -sa grande idée.</p> - -<p>«Il s'enleva, suivi d'acclamations, et au son mélodieux de dix mille -harpes qui faisaient entendre d'angéliques harmonies. La terre, l'air, -résonnaient (tu t'en souviens, car tu les entendis); les cieux et -toutes les constellations retentirent, les planètes s'arrêtèrent dans -leur station pour écouter, tandis que la pompe brillante montait en -jubilation. Ils chantaient:</p> - -<p>«—Ouvrez-vous, portes éternelles; ouvrez, ô cieux, vos portes -vivantes! laissez entrer le grand Créateur, revenu magnifique de son -ouvrage, de son ouvrage des six jours, un monde! Ouvrez-vous, et -désormais ouvrez-vous souvent; car Dieu délecté daignera souvent -visiter les demeures des hommes justes, et par une fréquente -communication il y enverra ses courriers ailés, pour les messages de sa -grâce suprême.»—</p> - -<p>«Ainsi chantait le glorieux cortège dans son ascension: le Verbe à -travers le ciel, qui ouvrit dans toute leur grandeur ses portes -éclatantes, suivit le chemin direct jusqu'à la maison éternelle de -Dieu; chemin large et ample, dont la poussière est d'or et le pavé -d'étoiles, comme les étoiles que tu vois dans la Galaxie, cette voie -lactée que tu découvres, la nuit, comme une zone poudrée d'étoiles.</p> - -<p>«Et maintenant, sur la terre, le septième soir se leva dans Éden, car -le soleil s'était couché, et le crépuscule, avant-coureur de la nuit, -venait de l'orient, quand au saint mont, sommet élevé du ciel, trône -impérial de la Divinité, à jamais fixé, ferme et sûr, la puissance -filiale arriva et s'assit avec son Père. Car lui aussi, quoiqu'il -demeurât à la même place (tel est le privilège de l'omniprésence), -était allé invisible à l'ouvrage ordonné, lui commencement et fin de -toutes choses. Et se reposant alors du travail, il bénit et sanctifia -le septième jour, parce qu'il se reposa ce jour-là de tout son -ouvrage. Mais il ne fut pas chômé dans un sacré silence; la harpe eut -du travail, et ne se reposa pas; la flûte grave, le tympanon, tous les -orgues au clavier mélodieux, tous les sons touchés sur la corde ou le -fil d'or, confondirent de doux accords entremêlés de voix en chœur ou -à l'unisson. Des nuages d'encens, fumant dans des encensoirs d'or, -cachèrent la montagne. La création et l'œuvre des six jours furent -chantées.</p> - -<p>«—Grands sont tes ouvrages, ô Jéhovah! infini ton pouvoir! quelle -pensée te peut mesurer, quelle langue te raconter? Plus grand -maintenant dans ton retour, qu'après le combat des anges géants: toi, -ce jour-là tes foudres te magnifièrent, mais il est plus grand de -créer que de détruire ce qui est créé. Qui peut te nuire, Roi -puissant, ou borner ton empire? Facilement as-tu repoussé -l'orgueilleuse entreprise des esprits apostats et dissipé leurs vains -conseils, lorsque, dans leur impiété, ils s'imaginèrent te diminuer, -te retirer de toi la foule de tes adorateurs. Qui cherche à t'amoindrir -ne sert, contre son dessein, qu'à manifester d'autant plus ta -puissance; tu emploies la méchanceté de ton ennemi, et tu en fais -sortir le bien: témoin ce monde nouvellement créé, autre ciel non -loin de la porte du ciel, fondé, en vue, sur le pur cristallin, la mer -de verre; d'une étendue presque immense, ce ciel a de nombreuses -étoiles, et chaque étoile a peut-être un monde destiné à être -habité: mais tu connais leurs temps. Au milieu de ces mondes se trouve -la terre, demeure des hommes, leur séjour agréable avec son océan -inférieur répandu alentour. Trois fois heureux les hommes et les fils -des hommes que Dieu a favorisés ainsi! qu'il a créés à son image, -pour habiter là et pour l'adorer, et en récompense régner sur toutes -ses œuvres, sur la terre, la mer ou l'air, et multiplier une race -d'adorateurs saints et justes! Trois fois heureux s'ils connaissent leur -bonheur, et s'ils persévèrent dans la justice!»—</p> - -<p>«Ils chantaient ainsi, et l'Empyrée retentit d'<i>alleluia</i>; ainsi -fut gardé le jour du sabbat.</p> - -<p>«Je pense maintenant, ô Adam! avoir pleinement satisfait à ta -requête, qui demanda comment ce monde, et la face des choses, -commencèrent d'abord, et ce qui fut fait avant ton souvenir, dès le -commencement, afin que la postérité, instruite par toi, le pût -apprendre. Si tu as à rechercher quelque autre chose ne surpassant pas -l'intelligence humaine, parle.»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="LIVRE_HUITIEME">LIVRE HUITIÈME</a></h4> - - -<h4>ARGUMENT</h4> - - -<blockquote> -<p>Adam s'enquiert des mouvements célestes; il reçoit une réponse -douteuse et est exhorté à chercher de préférence des choses plus -dignes d'être connues. Adam y consent; mais, désirant encore retenir -Raphaël, il lui raconte les choses dont il se souvient, depuis sa -propre création; sa translation dans le paradis; son entretien avec -Dieu touchant la solitude et une société convenable; sa première -rencontre et ses noces avec Ève. Son discours là-dessus avec l'Ange, -qui part après des admonitions répétées.</p></blockquote> - - -<p><br /></p> - - -<p>L'ange finit, et dans l'oreille d'Adam laisse sa voix si charmante que, -pendant quelque temps, croyant qu'il parlait encore, il restait encore -immobile pour l'écouter. Enfin, comme nouvellement éveillé, il lui -dit, plein de reconnaissance:</p> - -<p>«Quels remercîments suffisants, ou quelle récompense proportionnée -ai-je à t'offrir, divin historien, qui as si abondamment étanché la -soif que j'avais de connaître, qui as eu cette condescendance amicale -de raconter des choses autrement pour moi inscrutables, maintenant -entendues avec surprise, mais avec délice, et comme il est dû, avec -une gloire attribuée au souverain Créateur! Néanmoins quelque doute -me reste que ton explication peut seule résoudre.</p> - -<p>«Lorsque je vois cette excellente structure, ce monde, composé du ciel -et de la terre, et que je calcule leurs grandeurs, cette terre -est une tache, un grain, un atome, comparée avec le firmament, et -tous ses astres comptés, qui semblent rouler dans des espaces -incompréhensibles, car leur distance et leur prompt retour diurne le -prouvent. Quoi! uniquement pour administrer la lumière l'espace d'un -jour et d'une nuit autour de cette terre opaque, et de cette tache d'un -point, eux, dans toute leur vaste inspection d'ailleurs inutiles! En -raisonnant j'admire souvent comment la nature sobre et sage a pu -commettre de pareilles disproportions, a pu, d'une main prodigue, créer -les corps les plus beaux, multiplier les plus grands pour ce seul usage -(à ce qu'il paraît), et imposer à leurs orbes de telles révolutions -sans repos, jour par jour répétées. Et cependant la terre sédentaire -(qui pourrait se mouvoir mieux dans un cercle beaucoup moindre), servie -par plus noble qu'elle, atteint ses fins sans le plus petit mouvement et -reçoit la chaleur et la lumière, comme le tribut d'une course -incalculable, apporté avec une rapidité incorporelle, rapidité telle -que les nombres manquent pour l'exprimer.»</p> - -<p>Ainsi parla notre premier père, et il sembla par sa contenance entrer -dans des pensées studieuses et abstraites; ce qu'Ève apercevant du -lieu où elle était assise retirée en vue, elle se leva avec une -modestie majestueuse et une grâce qui engageaient celui qui la voyait -à souhaiter qu'elle restât. Elle alla parmi ses fruits et ses fleurs -pour examiner comment ils prospéraient, bouton et fleur, ses élèves: -ils poussèrent à sa venue, et, touchés par sa belle main, grandirent -plus joyeusement. Cependant elle ne se retira point comme non charmée -de tels discours, ou parce que son oreille n'était pas capable -d'entendre ce qui était élevé; mais elle se réservait ce plaisir, -Adam racontant, elle seule auditrice; elle préférait à l'ange son -mari le narrateur, et elle aimait mieux l'interroger; elle savait qu'il -entremêlerait d'agréables digressions, et résoudrait les hautes -difficultés par des caresses conjugales: des lèvres de son époux les -paroles ne lui plaisaient pas seules! Oh! quand se rencontre à présent -un pareil couple, mutuellement uni en dignité et en amour? Ève -s'éloigna avec la démarche d'une déesse; elle n'était pas sans -suite, car près d'elle, comme une reine, un cortège de grâces -attrayantes se tient toujours; et d'autour d'elle jaillissaient dans -tous les yeux des traits de désir qui faisaient souhaiter encore sa -présence.</p> - -<p>Et Raphaël, bienveillant et facile, répond à présent au doute -qu'Adam avait proposé:</p> - -<p>«De demander ou de t'enquérir, je ne te blâme pas, car le ciel est -comme le livre de Dieu ouvert devant toi, dans lequel tu peux lire ses -merveilleux ouvrages et apprendre ses saisons, ses heures, ou ses mois, -ou ses années; pour atteindre à ceci, que le ciel ou la terre se -meuvent, peu importe si tu comptes juste. Le grand Architecte a fait -sagement de cacher le reste à l'homme ou à l'ange, de ne pas divulguer -ses secrets pour être scrutés par ceux qui doivent plutôt les -admirer; ou s'ils veulent hasarder des conjectures, il a livré son -édifice des deux à leurs disputes, afin peut-être d'exciter son rire -par leurs opinions vagues et subtiles, quand dans la suite ils viendront -à mouler le ciel et à calculer les étoiles. Comme ils manieront la -puissante structure! comme ils bâtiront, débâtiront, s'ingénieront -pour sauver les apparences! comme ils ceindront la sphère de cercles -concentriques et excentriques, de cycles et d'épicycles, d'orbes dans -des orbes, mal écrits sur elle! Déjà je devine ceci par ton -raisonnement, toi qui dois guider ta postérité, et qui supposes que -des corps plus grands et lumineux n'en doivent pas servir de plus petits -privés de lumière, ni le ciel parcourir de pareils espaces, tandis que -la terre, assise tranquille, reçoit seule le bénéfice de cette -course.</p> - -<p>«Considère d'abord que grandeur ou éclat ne suppose pas excellence: -la terre, bien qu'en comparaison du ciel, si petite et sans lumière, -peut contenir des qualités solides en plus d'abondance que le soleil -qui brille stérile, et dont la vertu n'opère pas d'effet sur -lui-même, mais sur la terre féconde: là ses rayons reçus d'abord -(inactifs ailleurs) trouvent leur vigueur. Encore, ces éclatants -luminaires ne sont pas serviables à la terre, mais à toi, habitant de -la terre.</p> - -<p>«Quant à l'immense circuit du ciel, qu'il raconte la haute -magnificence du Créateur, lequel a bâti d'une manière si vaste, et -étendu ses lignes si loin, afin que l'homme puisse savoir qu'il -n'habite pas chez lui; édifice trop grand pour qu'il le remplisse, -logé qu'il est dans une petite portion: le reste est formé pour des -usages mieux connus de son souverain Seigneur. Attribue la vitesse de -ces cercles, quoique sans nombre, à l'omnipotence de Dieu, qui pourrait -ajouter à des substances matérielles une rapidité presque -spirituelle. Tu ne me crois pas lent, moi qui, depuis l'heure matinale -parti du ciel où Dieu réside, suis arrivé dans Éden avant le milieu -du jour, distance inexprimable dans des nombres qui aient un nom.</p> - -<p>«Mais j'avance ceci, en admettant le mouvement des cieux, pour montrer -combien a peu de valeur ce qui te porte à en douter; non que j'affirme -ce mouvement, quoiqu'il te semble tel, à toi qui as ta demeure ici sur -la terre. Dieu, pour éloigner ses voies du sens humain, a placé le -ciel tellement loin de la terre, que la vue terrestre, si elle -s'aventure, puisse se perdre dans des choses trop sublimes, et n'en -tirer aucun avantage.</p> - -<p>«Quoi? si le soleil est le centre du monde, et si d'autres astres (par -sa vertu attractive et par la leur même incités) dansent autour de lui -des rondes variées? Tu vois dans six planètes leur course errante, -maintenant haute, maintenant basse, tantôt cachée, progressive, -rétrograde ou demeurant stationnaire: que serait-ce si la septième -planète, la terre (quoiqu'elle semble si immobile), se mouvait -insensiblement par trois mouvements divers? Sans cela ces mouvements, ou -tu les dois attribuer à différentes sphères mues en sens contraire -croisant leurs obliquités, ou tu dois sauver au soleil sa fatigue, -ainsi qu'à ce rhombe rapide supposé nocturne et diurne, invisible -d'ailleurs au-dessus de toutes les étoiles; roue du jour et de la nuit. -Tu n'aurais plus besoin d'y croire si la terre, industrieuse -d'elle-même, cherchait le jour en voyageant à l'orient, et si de son -hémisphère opposé au rayon du soleil elle rencontrait la nuit son -autre hémisphère étant encore éclairé de la lumière du jour. Que -serait-ce si cette lumière reflétée par la terre à travers la vaste -transparence de l'air, était comme la lumière d'un astre pour le globe -terrestre de la lune, la terre éclairant la lune pendant le jour, comme -la lune éclaire la terre pendant la nuit? Réciprocité dans le cas où -la lune aurait une terre, des champs et des habitants. Tu vois ses -taches comme des nuages; les nuages peuvent donner de la pluie, et la -pluie peut produire des fruits dans le sol amolli de la lune, pour -nourrir ceux qui sont placés là.</p> - -<p>«Peut-être découvriras-tu d'autres soleils accompagnés de leurs -lunes, communiquant la lumière mâle et femelle; ces deux grands sexes -animent le monde, peut-être rempli dans chacun de ses orbes par quelque -créature qui vit. Car qu'une aussi vaste étendue de la nature soit -privée d'âmes vivantes; qu'elle soit déserte, désolée, faite -seulement pour briller, pour payer à peine à chaque orbe une faible -étincelle de lumière envoyée si loin, en bas à cet orbe habitable -qui lui renvoie cette lumière, c'est ce qui sera une éternelle -matière de dispute.</p> - -<p>«Mais que ces choses soient ou ne soient pas ainsi; que le soleil -dominant dans le ciel se lève sur la terre, ou que la terre se lève -sur le soleil; que le soleil commence dans l'orient sa carrière -ardente, ou que la terre s'avance de l'occident dans une course -silencieuse, à pas inoffensifs, dorme sur son axe doux, tandis qu'elle -marche d'un mouvement égal et t'emporte mollement avec l'atmosphère -tranquille; ne fatigue pas tes pensées de ces choses cachées; -laisse-les au Dieu d'en haut; sers-le et crains-le. Qu'il dispose comme -il lui plaît des autres créatures, quelque part qu'elles soient -placées. Réjouis-toi dans ce qu'il t'a donné, ce Paradis et ta belle -Ève. Le ciel est pour toi trop élevé, pour que tu puisses savoir ce -qui s'y passe. Sois humblement sage! pense seulement à ce qui concerne -toi et ton être; ne rêve point d'autres mondes, des créatures qui y -vivent de leur état, de leur condition ou degré: sois content de ce -qui t'a été révélé jusqu'ici, non-seulement de la terre, mais du -plus haut ciel.»</p> - -<p>Adam, éclairci sur ses doutes, lui répliqua:</p> - -<p>«Combien pleinement tu m'as satisfait, pure intelligence du ciel, ange -serein! et combien, délivré de sollicitudes, tu m'as enseigné, pour -vivre le chemin le plus aisé! tu m'as appris à ne point interrompre -avec des imaginations perplexes la douceur d'une vie dont Dieu a -ordonné à tous soucis pénibles d'habiter loin, et de ne pas nous -troubler, à moins que nous ne les cherchions nous-mêmes, par des -pensées errantes et des notions vaines. Mais l'esprit, ou -l'imagination, est apte à s'égarer sans retenue; il n'est point de fin -à ses erreurs, jusqu'à ce que avertie, ou enseignée par -l'expérience, elle apprenne que la première sagesse n'est pas de -connaître amplement les matières obscures, subtiles et d'un usage -éloigné, mais ce qui est devant nous dans la vie journalière; le -reste est fumée, ou vanité, ou folle extravagance, et nous rend, dans -les choses qui nous concernent le plus, sans expérience, sans habitude, -et cherchant toujours. Ainsi descendons de cette hauteur, abaissons -notre vol et parlons des choses utiles près de nous, d'où, par hasard, -peut naître l'occasion de te demander quelque chose non hors de raison, -m'accordant ta complaisance et ta faveur accoutumée.</p> - -<p>«Je t'ai entendu raconter ce qui a été fait avant mon souvenir; à -présent écoute-moi raconter mon histoire, que tu ignores peut-être. -Le jour n'est pas encore dépensé; jusqu'ici tu vois de quoi je m'avise -subtilement pour te retenir, t'invitant à entendre mon récit; folie! -si ce n'était dans l'espoir de ta réponse: car tandis que je suis -assis avec toi, je me crois dans le ciel, ton discours est plus flatteur -à mon oreille que les fruits les plus agréables du palmier ne le sont -à la faim et à la soif, après le travail, à l'heure du doux repas: -ils rassasient et bientôt lassent, quoique agréables: mais tes -paroles, imbues d'une grâce divine, n'apportent à leur douceur aucune -satiété.»</p> - -<p>Raphaël répliqua, célestement doux:</p> - -<p>«Tes lèvres ne sont pas sans grâce, père des hommes, ni ta langue -sans éloquence, car Dieu avec abondance a aussi répandu ses dons sur -toi extérieurement et intérieurement, toi sa brillante image: parlant -ou muet, toute beauté et toute grâce t'accompagnent, et forment -chacune de tes paroles, chacun de tes mouvements. Dans le ciel, nous ne -te regardons pas moins que comme notre compagnon de service sur la -terre, et nous nous enquérons avec plaisir des voies de Dieu dans -l'homme; car Dieu, nous le voyons, t'a honoré, et a placé dans l'homme -son égal amour.</p> - -<p>«Parle donc, car il arriva que le jour où tu naquis, j'étais absent, -engagé dans un voyage difficile et ténébreux, au loin dans une -excursion vers les portes de l'enfer. En pleine légion carrée (ainsi -nous en avions reçu l'ordre), nous veillâmes à ce qu'aucun espion ou -aucun ennemi ne sortît de là, tandis que Dieu était à son ouvrage, -de peur que lui, irrité par cette irruption audacieuse, ne mêlât la -destruction à la création. Non que les esprits rebelles osassent sans -sa permission rien tenter, mais il nous envoya pour établir ses hauts -commandements comme souverain Roi et pour nous accoutumer à une prompte -obéissance.</p> - -<p>«Nous trouvâmes étroitement fermées les horribles portes, -étroitement fermées et barricadées fortement; mais longtemps avant -notre approche, nous entendîmes au dedans un bruit autre que le son de -la danse et du chant: tourment, et haute lamentation, et rage furieuse! -Contents, nous retournâmes aux rivages de la lumière avant le soir du -sabbat: tel était notre ordre. Mais ton récit à présent: car je -l'attends, non moins charmé de tes paroles que toi des miennes.»</p> - -<p>Ainsi parla ce pouvoir semblable à un Dieu, et alors notre premier -père:</p> - -<p>«Pour l'homme, dire comment la vie humaine commença, est difficile, -car qui connut soi-même son commencement? Le désir de converser plus -longtemps encore avec toi m'induit à parler.</p> - -<p>«Comme nouvellement éveillé du plus profond sommeil, je me trouvai -couché mollement sur l'herbe fleurie, dans une sueur embaumée que par -ses rayons le soleil sécha en se nourrissant de la fumante humidité. -Droit vers le ciel, je tournai mes yeux étonnés, et contemplai quelque -temps le firmament spacieux, jusqu'à ce que levé par une rapide et -instinctive impulsion, je bondis, comme m'efforçant d'atteindre là, et -je me tins debout sur mes pieds.</p> - -<p>«Autour de moi, j'aperçus une colline, une vallée, des bois ombreux, -des plaines rayonnantes au soleil, et une liquide chute de ruisseaux -murmurants; dans ces lieux j'aperçus des créatures qui vivaient et se -mouvaient, qui marchaient ou volaient; des oiseaux gazouillant sur les -branches: tout souriait; mon cœur était noyé de joie et de parfum.</p> - -<p>«Je me parcours alors moi-même, et membre à membre je m'examine, et -quelquefois je marche, et quelquefois je cours avec des jointures -flexibles, selon qu'une vigueur animée me conduit; mais qui j'étais, -où j'étais, par quelle cause j'étais, je ne le savais pas. J'essayai -de parler, et sur-le-champ je parlai; ma langue obéit et put nommer -promptement tout ce que je voyais.</p> - -<p>«Toi, soleil, dis-je, belle lumière! et toi, terre éclairée, si -fraîche et si riante! vous, collines et vallées; vous, rivières, bois -et plaines; et vous qui vivez et vous mouvez, belles créatures, dites, -dites, si vous l'avez vu, comment suis-je ainsi venu, comment suis-je -ici? Ce n'est de moi-même; c'est donc par quelque grand créateur -prééminent en bonté et en pouvoir. Dites-moi comment je puis le -connaître, comment l'adorer celui par qui je me meus, je vis, et sens -que je suis plus heureux que je ne le sais?</p> - -<p>«Pendant que j'appelais de la sorte et que je m'égarais je ne sais -où, loin du lieu où j'avais d'abord respiré l'air et vu d'abord cette -lumière fortunée, comme aucune réponse ne m'était faite, je m'assis -pensif sur un banc vert, ombragé et prodigue de fleurs. Là, un -agréable sommeil s'empara de moi pour la première fois, et accabla -d'une douce oppression mes sens assoupis, non troublés, bien qu'alors -je me figurasse repasser à mon premier état d'insensibilité et me -dissoudre.</p> - -<p>«Quand soudain à ma tête se tint un songe dont l'apparition -intérieure inclina doucement mon imagination à croire que j'avais -encore l'être et que je vivais. Quelqu'un vint, ce me semble, de forme -divine, et me dit:</p> - -<p>«—Ta demeure te manque. Adam: lève-toi, premier homme, toi -destiné à devenir le premier père d'innombrables hommes! Appelé par toi, -je viens, ton guide au jardin de béatitude, ta demeure préparée.»—</p> - -<p>«Ainsi disant, il me prit par la main et me leva: et sur les campagnes -et les eaux doucement glissant comme dans l'air sans marcher, il me -transporta enfin sur une montagne boisée, dont le sommet était une -plaine: circuit largement clos, planté d'arbres les meilleurs, de -promenades et de bosquets; de sorte que ce que j'avais vu sur la terre -auparavant semblait à peine agréable. Chaque arbre chargé du plus -beau fruit, qui pendait en tentant l'œil, excitait en moi un désir -soudain de cueillir et de manger. Sur quoi je m'éveillai, et trouvai -devant mes yeux, en réalité, ce que le songe m'avait vivement offert -en image. Ici aurait recommencé ma course errante, si celui qui était -mon guide à cette montagne n'eût apparu parmi les arbres; présence -divine! Rempli de joie, mais avec une crainte respectueuse, je tombai -soumis en adoration à ses pieds. Il me releva, et:</p> - -<p>«—Je suis celui que tu cherches, me dit-il avec douceur; auteur de -tout ce que tu vois au-dessus, ou autour de toi, ou au-dessous. Je te -donne ce paradis, regarde-le comme à toi pour le cultiver et le bien -tenir, et en manger le fruit. De chaque arbre qui croît dans le jardin, -mange librement et de bon cœur; ne crains point ici de disette; mais de -l'arbre dont l'opération apporte la connaissance du bien et du mal, -arbre que j'ai planté comme le gage de ton obéissance et de ta foi, -dans le jardin auprès de l'arbre de vie (souviens-toi de ce dont je -t'avertis), évite de goûter et évite la conséquence amère. Car -sache que le jour où tu en mangeras, ma seule défense étant -transgressée, inévitablement tu mourras, mortel de ce jour; et tu -perdras ton heureuse situation, chassé d'ici dans un monde de malheur -et de misère.»—</p> - -<p>«Il prononça sévèrement cette rigoureuse sentence, qui résonne -encore terrible à mon oreille, bien qu'il ne dépende que de moi de ne -pas l'encourir. Mais il reprit bientôt son aspect serein, et renouvela -de la sorte son gracieux propos:</p> - -<p>«—Non seulement cette belle enceinte, mais la terre entière, je -la donne à toi et à ta race. Possédez-la comme seigneurs, et toutes les -choses qui vivent dedans, ou qui vivent dans la mer, ou dans l'air, -animaux, poissons, oiseaux. En signe de quoi, voici les animaux et les -oiseaux, chacun selon son espèce; je te les amène pour recevoir leurs -noms de toi, et pour te rendre foi et hommage avec une soumission -profonde. Entends la même chose des poissons dans leur aquatique -demeure, non semoncés ici, parce qu'ils ne peuvent changer leur -élément pour respirer un air plus subtil.»—</p> - -<p>«Comme il parlait, voici les animaux et les oiseaux s'approchant deux -à deux; les animaux fléchissant humblement le genou avec des -flatteries, les oiseaux abaissés sur leurs ailes. Je les nommais à -mesure qu'ils passaient, et je comprenais leur nature (tant était grand -le savoir dont Dieu avait doué ma soudaine intelligence!); mais parmi -ces créatures, je ne trouvai pas ce qui me semblait manquer encore, et -j'osai m'adresser ainsi à la céleste vision.</p> - -<p>«—Oh! de quel nom t'appeler, car toi au-dessus de toutes ces -créatures, au-dessus de l'espèce humaine, ou au-dessus de ce qui est -plus haut que l'espèce humaine, tu surpasses beaucoup tout ce que je -puis nommer? Comment puis-je t'adorer, auteur de cet univers et de tout -ce bien donné à l'homme, pour le bien-être duquel, si largement et -d'une main libérale, tu as pourvu à toutes choses? Mais avec moi, je -ne vois personne qui partage. Dans la solitude est-il un bonheur! qui -peut jouir seul! ou, en jouissant de tout, quel contentement -trouver?»—</p> - -<p>«Ainsi je parlais présomptueux, et la vision, comme avec un sourire, -plus brillante, répliqua ainsi:</p> - -<p>«—Qu'appelles-tu solitude? La terre et l'air ne sont-ils pas -remplis de diverses créatures vivantes, et toutes celles-ci ne sont-elles -pas à ton commandement pour venir jouer devant toi? Ne connais-tu pas leur -langage et leurs mœurs? Elles savent aussi, et ne raisonnent pas d'une -manière méprisable. Trouve un passe-temps avec elles, et domine sur -elles; ton royaume est vaste.»—</p> - -<p>«Ainsi parla l'universel Seigneur et sembla dicter des ordres. Moi, -ayant imploré par une humble prière la permission de parler, je -répliquai:</p> - -<p>«—Que mes discours ne t'offensent pas, céleste puissance; mon -Créateur, sois propice tandis que je parle. Ne m'as-tu pas fait ici ton -représentant, et n'as-tu pas placé bien au-dessous de moi ces -inférieures créatures? Entre inégaux quelle société, quelle -harmonie, quel vrai délice peuvent s'assortir? Ce qui doit être mutuel -doit être donné et reçu en juste proportion; mais en disparité, si -l'un est élevé, l'autre toujours abaissé, ils ne peuvent bien se -convenir l'un l'autre, mais ils se deviennent bientôt également -ennuyeux. Je parle d'une société telle que je la cherche, capable de -participer à tout délice rationnel, dans lequel la brute ne saurait -être la compagne de l'homme. Les brutes se réjouissent chacune avec -leur espèce, le lion avec la lionne; si convenablement tu les as unies -deux à deux! L'oiseau peut encore moins converser avec le quadrupède, -le poisson avec l'oiseau, le singe avec le bœuf; l'homme peut donc -encore moins s'associer à la bête, et il peut le moins de tous.»—</p> - -<p>«À quoi le Tout-Puissant, non offensé, répondit:</p> - -<p>«—Tu te proposes, je le vois, un bonheur fin et délicat dans le -choix de tes associés, Adam, et dans le sein du plaisir, tu ne goûteras -aucun plaisir, étant seul. Que penses-tu donc de moi et de mon état! -te semble-je ou non posséder suffisamment de bonheur, moi qui suis seul -de toute éternité? car je ne me connais ni second, ni semblable, -d'égal beaucoup moins. Avec qui donc puis-je converser, si ce n'est -avec les créatures que j'ai faites, et celles-ci, à moi inférieures, -descendent infiniment plus au-dessous de moi, que les autres créatures -au-dessous de toi.»—</p> - -<p>«Il se tut; je repris humblement:</p> - -<p>«—Pour atteindre la hauteur et la profondeur de tes voies -éternelles, toutes pensées humaines sont courtes. Souverain des choses! -tu es parfait en toi-même, et on ne trouve rien en toi de défectueux: -l'homme n'est pas ainsi; il ne se perfectionne que par degrés: c'est la -cause de son désir de société avec son semblable pour aider ou -consoler ses insuffisances. Tu n'as pas besoin de te propager, déjà -infini, et accompli dans tous les nombres, quoique tu sois un. Mais -l'homme par le nombre doit manifester sa particulière imperfection, et -engendrer son pareil de son pareil, en multipliant son image -défectueuse en unité, ce qui exige un amour mutuel et la plus tendre -amitié. Toi dans ton secret, quoique seul, supérieurement accompagné -de toi-même, tu ne cherches pas de communication sociale: cependant, si -cela te plaisait, tu pourrais élever ta créature déifiée à quelque -hauteur d'union ou de communion que tu voudrais: moi en conversant je ne -puis redresser ces brutes courbées, ni trouver ma complaisance dans -leurs voies.»—</p> - -<p>«Ainsi enhardi, je parlai; et j'usai de la liberté accordée, et je -trouvai accueil: ce qui m'obtint cette réponse de la gracieuse voix -divine:</p> - -<p>«—Jusque ici, Adam, je me suis plu à t'éprouver, et j'ai trouvé -que tu connaissais non seulement les bêtes, que tu as proprement nommées, -mais toi-même; exprimant bien l'esprit libre en toi, mon image, qui n'a -point été départie à la brute, dont la compagnie pour cela ne peut -te convenir; tu avais une bonne raison pour la désapprouver -franchement: pense toujours de même. Je savais, avant que tu parlasses, -qu'il n'est pas bon pour l'homme d'être seul; une compagnie telle que -tu la voyais alors, je ne t'ai pas destinée; je te l'ai présentée -seulement comme une épreuve, pour voir comment tu jugerais du juste et -du convenable. Ce que je te vais maintenant apporter te plaira, sois-en -sûr; c'est ta ressemblance, ton aide convenable, ton autre toi-même, -ton souhait exactement selon le désir de ton cœur.»—</p> - -<p>«Il finit ou je ne l'entendis plus, car alors ma nature terrestre -accablée par sa nature céleste (sous laquelle elle s'était tenue -longtemps exaltée à la hauteur de ce colloque divin et sublime), ma -nature éblouie et épuisée comme quand un objet surpasse les sens, -s'affaissa, et chercha la réparation du sommeil qui tomba à l'instant -sur moi, appelé comme en aide par la nature, et il ferma mes yeux.</p> - -<p>«Mes yeux il ferma, mais laissa ouverte la cellule de mon imagination, -ma vue intérieure, par laquelle, ravi comme en extase, je vis, à ce -qu'il me sembla, quoique dormant où j'étais, je vis la forme toujours -glorieuse devant qui je m'étais tenu éveillé, laquelle, se baissant, -m'ouvrit le côté gauche, y prit une côte toute chaude des esprits du -cœur, et le sang de la vie coulant frais: large était la blessure, -mais soudain remplie de chair et guérie.</p> - -<p>«La forme pétrit et façonna cette côte avec ses mains; sous ses -mains créatrices se forma une créature semblable à l'homme, mais de -sexe différent, si agréablement belle que ce qui semblait beau dans -tout le monde semblait maintenant chétif, ou paraissait réuni en elle, -contenu en elle et dans ses regards, qui depuis ce temps ont épanché -dans mon cœur une douceur jusqu'alors non éprouvée; son air inspira -à toutes choses l'esprit d'amour et un amoureux délice. Elle disparut, -et me laissa dans les ténèbres. Je m'éveillai pour la trouver, ou -pour déplorer à jamais sa perte, et abjurer tous les autres plaisirs.</p> - -<p>«Lorsque j'étais hors d'espoir, la voici non loin, telle que je la vis -dans mon songe, ornée de ce que toute la terre ou le ciel pouvaient -prodiguer pour la rendre aimable. Elle vint conduite par son céleste -Créateur (quoique invisible) et guidée par sa voix. Elle n'était pas -ignorante de la nuptiale sainteté et des rites du mariage: la grâce -était dans tous ses pas, le ciel dans ses yeux; dans chacun de ses -mouvements, la dignité et l'amour. Transporté de joie, je ne pus -m'empêcher de m'écrier à voix haute:</p> - -<p>«—Cette fois tu m'as dédommagé! tu as rempli ta promesse, -Créateur généreux et plein de bénignité, donateur de toutes les choses -belles; mais celui-ci est le plus beau de tous tes présents! et tu ne -me l'as pas envié. Je vois maintenant l'os de mes os, la chair de ma -chair, moi-même devant moi. La femme est son nom; son nom est tiré de -l'homme: c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et -s'attachera à sa femme, et ils seront une chair, un cœur, une -âme.»—</p> - -<p>«Ma compagne m'entendit: et quoique divinement amenée, cependant -l'innocence, et la modestie virginale, sa vertu, et la conscience de son -prix (prix qui doit être imploré, et ne doit pas être accordé sans -être recherché, qui ne s'offrant pas, ne se livrant pas de lui-même, -est d'autant plus désirable qu'il est plus retiré), pour tout dire -enfin, la nature elle-même (quoique pure de pensée pécheresse) agit -tellement en elle, qu'en me voyant elle se détourna. Je la suivis; elle -connut ce que c'était qu'honneur, et avec une condescendante majesté -elle approuva mes raisons alléguées. Je la conduisis au berceau -nuptial rougissante comme le matin: tout le ciel et les constellations -fortunées, versèrent sur cette heure leur influence la plus choisie; -la terre et ses collines donnèrent un signe de congratulation; les -oiseaux furent joyeux; les fraîches brises, les vents légers -murmurèrent cette union dans les bois, et leurs ailes en se jouant nous -jetèrent des roses, nous jetèrent les parfums du buisson embaumé, -jusqu'à ce que l'amoureux oiseau de la nuit chantât les noces, et -ordonna à l'étoile du soir de hâter ses pas sur le sommet de sa -colline, pour allumer le flambeau nuptial.</p> - -<p>«Ainsi je t'ai raconté toute ma condition, et j'ai amené mon histoire -jusqu'au comble de la félicité terrestre dont je jouis: je dois avouer -que, dans toutes les autres choses, je trouve à la vérité du plaisir, -mais tel que goûté ou non, il n'opère dans mon esprit ni changement -ni véhément désir: je parle de ces délicatesses de goût, de vue, -d'odorat, d'herbes, de fruits, de fleurs, de promenades et de mélodie -des oiseaux.</p> - -<p>«Mais ici bien autrement: transporté je vois, transporté je touche! -Ici pour la première fois je sentis la passion, commotion étrange! -supérieur et calme dans toutes les autres jouissances, ici faible -uniquement contre le charme du regard puissant de la beauté. Ou la -nature a failli en moi, et m'a laissé quelque partie non assez à -l'épreuve pour résister à un pareil objet; ou dans ce qu'on a -soustrait de mon côté, on m'a peut-être pris plus qu'il ne fallait: -du moins on a prodigué à la femme trop d'ornements, à l'extérieur -achevée, à l'intérieur moins finie. Je comprends bien que, selon le -premier dessein de la nature, elle est l'inférieure par l'esprit et les -facultés intérieures qui excellent le plus; extérieurement aussi elle -ressemble moins à l'image de celui qui nous fit tous deux, et elle -exprime moins le caractère de cette domination donnée sur les autres -créatures. Cependant, quand j'approche de ses séductions, elle me -semble si parfaite et en elle-même si accomplie, si instruite de ses -droits, que ce qu'elle veut faire ou dire paraît le plus sage, le plus -vertueux, le plus discret, le meilleur. Toute science plus haute tombe -abaissée en sa présence; la sagesse, discourant avec elle, se perd -déconcertée et paraît folie. L'autorité et la raison la suivent, -comme si elle avait été projetée la première, non faite la seconde -occasionnellement: pour achever tout, la grandeur d'âme et la noblesse -établissent en elle leur demeure la plus charmante, et créent autour -d'elle un respect mêlé de frayeur, comme une garde angélique.»</p> - -<p>L'ange fronçant le sourcil, lui répondit:</p> - -<p>«N'accuse point la nature; elle a rempli sa tâche; remplis la tienne, -et ne te défie pas de la sagesse; elle ne t'abandonnera pas, si tu ne -la renvoies quand tu aurais le plus besoin d'elle près de toi, alors -que tu attaches trop de prix à des choses moins excellentes, comme tu -t'en aperçois toi-même.</p> - -<p>«Aussi bien qu'admires-tu? qu'est-ce qui te transporte ainsi? Des -dehors! beaux sans doute et bien dignes de ta tendresse, de ton hommage -et de ton amour, non de ta servitude. Pèse-toi avec la femme, ensuite -évalue: souvent rien n'est plus profitable que l'estime de soi-même -bien ménagée et fondée en justice et en raison. Plus tu connaîtras -de cette science, plus ta compagne te reconnaîtra pour son chef, à des -réalités cédera toutes ses apparences. Elle est faite ainsi ornée -pour te plaire davantage, ainsi imposante pour que tu puisses aimer avec -honneur ta compagne, qui voit quand tu parais le moins sage.</p> - -<p>«Mais si le sens du toucher, par lequel l'espèce humaine est -propagée, te paraît un délice cher au-dessus de tout autre, songe que -le même sens a été accordé au bétail et à chaque bête: lequel ne -leur aurait pas été révélé et rendu commun si quelque chose -existait là dedans, digne de subjuguer l'âme de l'homme ou de lui -inspirer la passion.</p> - -<p>«Ce que tu trouves d'élevé, d'attrayant, de doux, de raisonnable, -dans la société de ta compagne, aime-le toujours; en aimant tu fais -bien; dans la passion, non, car en celle-ci le véritable amour ne -consiste pas. L'amour épure les pensées et élargit le cœur; il a son -siège dans la raison, et il est judicieux; il est l'échelle par -laquelle tu peux monter à l'amour céleste, n'étant pas plongé dans -le plaisir charnel: c'est pour cette cause que parmi les bêtes aucune -compagne ne t'a été trouvée.»</p> - -<p>Adam, à demi honteux, répliqua:</p> - -<p>«Ni l'extérieur de la femme, formé si beau, ni rien de la -procréation commune à toutes les espèces (quoique je pense du lit -nuptial d'une manière beaucoup plus élevée et avec un mystérieux -respect), ne me plaisent autant dans ma compagne que ces manières -gracieuses, ces mille décences sans cesse découlant de toutes ses -paroles, de toutes ses actions mêlées d'amour, de douce complaisance, -qui révèlent une union sincère d'esprit, ou une seule âme entre nous -deux: harmonie de deux époux, plus agréable à voir qu'un son -harmonieux à entendre.</p> - -<p>«Toutefois, ces choses ne me subjuguent pas; je te découvre ce que je -sens intérieurement, sans pour cela que je sois vaincu, moi qui -rencontre des objets divers, diversement représentés par les sens; -cependant, toujours libre, j'approuve le meilleur, et je suis ce que -j'approuve. Tu ne me blâmes pas d'aimer, car l'amour, tu le dis, nous -élève au ciel; il en est à la fois le chemin et le guide. Souffre-moi -donc, si ce que je demande est permis: les esprits célestes -n'aiment-ils point? Comment expriment-ils leur amour? Par regards -seulement? Ou mêlent-ils leur lumière rayonnante par un toucher -virtuel ou immédiat?»</p> - -<p>L'ange avec un sourire qu'animait la rougeur des roses célestes, propre -couleur de l'amour, lui répondit:</p> - -<p>«Qu'il te suffise de savoir que nous sommes heureux, et que sans amour -il n'y a point de bonheur. Tout ce que tu goûtes de plaisir pur dans -ton corps (et tu fus créé pur), nous le goûtons dans un degré plus -éminent: nous ne trouvons point d'obstacles de membrane, de jointure, -ou de membre, barrières exclusives. Plus aisément que l'air avec -l'air, si les esprits s'embrassent, ils se confondent, le pur désirant -l'union avec le pur: ils n'ont pas besoin d'un moyen de transmission -borné, comme la chair pour s'unir à la chair, ou l'âme à l'âme.</p> - -<p>«Mais je ne puis à présent rester davantage: le soleil, s'abaissant -au-delà des terres du cap Vert et des îles verdoyantes de l'Hespérie, -se couche: c'est le signal de mon départ. Sois ferme; vis heureux et -aime! mais aime Dieu avant tout; lui obéir, c'est l'aimer. Observe son -grand commandement: prends garde que la passion n'entraîne ton jugement -à faire ce qu'autrement ta volonté libre n'admettrait pas. Le bonheur -ou le malheur de toi et de tes fils est en toi placé. Sois sur tes -gardes; moi, et tous les esprits bienheureux, nous nous réjouirons dans -ta persévérance. Tiens-toi ferme: rester debout ou tomber dépend de -ton libre arbitre. Parfait intérieurement, ne cherche pas de secours -extérieur, et repousse toute tentation de désobéir.»</p> - -<p>Il dit, et se leva. Adam le suivait avec des bénédictions:</p> - -<p>«Puisqu'il te faut partir, va, hôte céleste, messager divin, envoyé -de celui dont j'adore la bonté souveraine! Douce et affable a été -pour moi ta condescendance; elle sera honorée à jamais dans ma -reconnaissante mémoire. Sois toujours bon et amical pour l'espèce -humaine, et reviens souvent!»</p> - -<p>Ainsi, ils se séparèrent: de l'épais ombrage, l'ange retourna au -ciel, et Adam à son berceau.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="LIVRE_NEUVIEME">LIVRE NEUVIÈME</a></h4> - - -<h4>ARGUMENT</h4> - - -<blockquote> -<p>Satan ayant parcouru la terre avec une fourberie méditée, revient de -nuit comme un brouillard dans le Paradis; il entre dans le serpent -endormi. Adam et Ève sortent au matin pour leurs ouvrages, qu'Ève -propose de diviser en différents endroits, chacun travaillant à part. -Adam n'y consent pas, alléguant le danger, de peur que l'ennemi dont -ils ont été avertis ne la tentât quand il la trouverait seule. Ève -offensée de n'être pas crue ou assez circonspecte, ou assez ferme, -insiste pour aller à part, désireuse de mieux faire preuve de sa -force. Adam cède enfin; le serpent la trouve seule: sa subtile -approche, d'abord contemplant, ensuite parlant, et avec beaucoup de -flatterie élevant Ève au-dessus de toutes les autres créatures. Ève -étonnée d'entendre le serpent parler, lui demande comment il a acquis -la voix humaine et l'intelligence qu'il n'avait pas jusque alors. Le -serpent répond qu'en goûtant d'un certain arbre dans le paradis il a -acquis à la fois la parole et la raison qui lui avaient manqué -jusqu'alors. Ève lui demande de la conduire à cet arbre, et elle -trouve que c'est l'arbre de la science défendue. Le serpent, à -présent devenu plus hardi, par une foule d'astuces et d'arguments, -l'engage à la longue à manger. Elle, ravie du goût, délibère un -moment si elle en fera part ou non à Adam; enfin elle lui porte du -fruit; elle raconte ce qui l'a persuadée d'en manger. Adam, d'abord -consterné, mais voyant qu'elle était perdue, se résout, par -véhémence d'amour, à périr avec elle, et, atténuant la faute, il -mange aussi du fruit: ses effets sur tous deux. Ils cherchent à couvrir -leur nudité, ensuite ils tombent en désaccord et s'accusent l'un -l'autre.</p></blockquote> - - -<p><br /></p> - - -<p>Plus de ces entretiens dans lesquels Dieu ou l'ange, hôtes de l'homme, -comme avec leur ami avaient accoutumé de s'asseoir, familiers et -indulgents, et de partager son champêtre repas, durant lequel ils lui -permettaient sans blâme des discours excusables. Désormais il me faut -passer de ces accents aux accents tragiques: de la part de l'homme, -honteuse défiance et rupture déloyale, révolte et désobéissance; de -la part du ciel (maintenant aliéné), éloignement et dégoût, colère -et juste réprimande, et arrêt prononcé, lequel arrêt fit entrer dans -ce monde un monde de calamités, le péché, et son ombre la mort, et la -misère, avant-coureur de la mort.</p> - -<p>Triste tâche! cependant sujet non moins élevé, mais plus héroïque -que la colère de l'implacable Achille contre son ennemi, poursuivi -trois fois fugitif autour des murs de Troie, ou que la rage de Turnus -pour Lavinie démariée, ou que le courroux de Neptune et celui de Junon -qui, si longtemps persécuta le Grec et le fils de Cythérée; sujet non -moins élevé, si je puis obtenir de ma céleste patronne un style -approprié, de cette patronne qui daigne, sans être implorée, me -visiter la nuit, et qui dicte à mon sommeil, ou inspire facilement mon -vers non prémédité.</p> - -<p>Ce sujet me plut d'abord pour un chant héroïque, longtemps choisi, -commencé tard. La nature ne m'a point rendu diligent à raconter les -combats, regardés jusqu'ici comme le seul sujet héroïque. Quel -chef-d'œuvre! disséquer avec un long et ennuyeux ravage des chevaliers -fabuleux dans des batailles feintes (et le plus noble courage de la -patience, et le martyre héroïque, demeurant non chantés!), ou -décrire des courses et des jeux, des appareils de pas d'armes, des -boucliers blasonnés, des devises ingénieuses, des caparaçons et des -destriers, des housses et des harnais de clinquant, des superbes -chevaliers aux joutes et aux tournois puis des festins ordonnés, servis -dans une salle par des écuyers tranchants et des sénéchaux! -L'habileté dans un art ou dans un travail chétif n'est pas ce qui -donne justement un nom héroïque à l'auteur ou au poëme.</p> - -<p>Pour moi (de ces choses ni instruit ni studieux), un sujet plus haut me -reste, suffisant de lui-même pour immortaliser mon nom, à moins qu'un -siècle trop tardif, le froid climat ou les ans n'engourdissent mon aile -humiliée: ils le pourraient, si tout cet ouvrage était le mien, non -celui de la Divinité qui chaque nuit l'apporte à mon oreille.</p> - -<p>Le soleil s'était précipité, et après lui l'astre d'Hespérus, dont -la fonction est d'amener le crépuscule à la terre, conciliateur d'un -moment entre le jour et la nuit, et à présent l'hémisphère de la -nuit avait voilé d'un bout à l'autre le cercle de l'horizon, quand -Satan, qui dernièrement s'était enfui d'Éden devant les menaces de -Gabriel, maintenant perfectionné en fraude méditée et en malice, -acharné à la destruction de l'homme, malgré ce qui pouvait arriver de -plus aggravant pour lui-même, revint sans frayeur. Il s'envola de nuit, -et revint à minuit, ayant achevé le tour de la terre, se -précautionnant contre le jour, depuis qu'Uriel, régent du soleil, -découvrit son entrée dans Éden et en prévint les chérubins qui -tenaient leur veille. De là chassé plein d'angoisse, il rôda pendant -sept nuits continues avec les ombres. Trois fois il circula autour de la -ligne équinoxiale; quatre fois il croisa le char de la nuit de pôle en -pôle, en traversant chaque colure. À la huitième nuit il retourna, et -du côté opposé de l'entrée du paradis, ou de la garde des -chérubins, il trouva d'une manière furtive un passage non suspecté.</p> - -<p>Là était un lieu qui n'existe plus (le péché, non le temps, opéra -d'abord ce changement), d'où le Tigre, du pied du Paradis, s'élançait -dans un gouffre sous la terre, jusqu'à ce qu'une partie de ses eaux -ressortît en fontaine auprès de l'arbre de vie. Satan s'abîme avec le -fleuve, et se relève avec lui, enveloppé dans la vapeur émergente. Il -cherche ensuite où se tenir caché: il avait exploré la mer et la -terre depuis Éden jusqu'au Pont-Euxin et les Palus-Méotides, par-delà -le fleuve d'Oby descendant aussi loin que le pôle antarctique; en -longueur à l'Occident, depuis l'Oronte jusqu'à l'Océan que barre -l'isthme de Darien, et de là jusqu'au pays où coulent le Gange et -l'Indus.</p> - -<p>Ainsi il avait rôdé sur le globe avec une minutieuse recherche, et -considéré avec une inspection profonde chaque créature, pour -découvrir celle qui serait la plus propre de toutes à servir ses -artifices; et il trouva que le serpent était le plus fin de tous les -animaux des champs. Après un long débat, irrésolu et tournoyant dans -ses pensées, Satan, par une détermination finale, choisit la plus -convenable greffe du mensonge, le vase convenable dans lequel il pût -entrer et cacher ses noires suggestions au regard le plus perçant: car -dans le rusé serpent toutes les finesses ne seraient suspectes à -personne, comme procédant de son esprit et de sa subtilité naturelle, -tandis que, remarquées dans d'autres animaux, elles pourraient -engendrer le soupçon d'un pouvoir diabolique, actif en eux et -surpassant l'intelligence de ces brutes. Satan prit cette résolution; -mais d'abord de sa souffrance intérieure, sa passion éclatant, -s'exhala en ces plaintes:</p> - -<p>«Ô terre! combien tu ressembles au ciel, si tu ne lui es plus -justement préférée! Demeure plus digne des dieux, comme étant bâtie -par les secondes pensées, réformant ce qui était vieux. Car, quel -Dieu voudrait élever un pire ouvrage, après en avoir bâti un -meilleur? Terrestre ciel autour duquel se meuvent d'autres cieux qui -brillent: encore leurs lampes officieuses apportent-elles lumière sur -lumière, pour toi seul, comme il semble, concentrant en toi tous leurs -précieux rayons d'une influence sacrée! De même que dans le ciel Dieu -est centre et toutefois s'étend à tout, de même toi centre tu reçois -de tous ces globes: en toi, non en eux-mêmes toute leur vertu connue -apparaît productive dans l'herbe, dans la plante et dans la plus noble -naissance des êtres animés d'une graduelle vie: la végétation, le -sentiment, la raison, tous réunis dans l'homme.</p> - -<p>«Avec quel plaisir j'aurais fait le tour de la terre si je pouvais -jouir de quelque chose! Quelle agréable succession de collines, de -vallées, de rivières, de bois et de plaines! à présent la terre, à -présent la mer, des rivages couronnés de forêts, des rochers, des -antres, des grottes! Mais je n'y ai trouvé ni demeure ni refuge; et -plus je vois de félicités autour de moi, plus je sens de tourments en -moi, comme si j'étais le siège odieux des contraires: tout bien pour -moi devient poison, et dans le ciel ma condition serait encore pire.</p> - -<p>«Mais je ne cherche à demeurer ni ici ni dans le ciel, à moins que je -n'y domine le souverain maître des cieux. Je n'espère point être -moins misérable par ce que je cherche; je ne veux que rendre d'autres -tels que je suis, dussent par là redoubler mes maux, car c'est -seulement dans la destruction que je trouve un adoucissement à mes -pensées sans repos. L'homme, pour qui tout ceci a été fait, étant -détruit, ou porté à faire ce qui opérera sa perte entière, tout -ceci le suivra bientôt comme enchaîné à lui en bonheur ou malheur: -en malheur donc! Qu'au loin la destruction s'étende! à moi seul, parmi -les pouvoirs infernaux, appartiendra la gloire d'avoir corrompu dans un -seul jour ce que celui nommé le Tout-Puissant continua de faire pendant -six nuits et six jours. Et qui sait combien de temps auparavant il -l'avait médité? Quoique peut-être ce ne soit que depuis que dans une -seule nuit j'ai affranchi d'une servitude inglorieuse près de la -moitié des races angéliques, et éclairci la foule de ses adorateurs.</p> - -<p>«Lui, pour se venger, pour réparer ses nombres ainsi diminués, soit -que sa vertu de longtemps épuisée lui manquât maintenant pour créer -d'autres anges (si pourtant ils sont sa création), soit que pour nous -dépiter davantage il se déterminât à mettre en notre place une -créature formée de terre: il l'enrichit (elle sortie d'une si basse -origine!) de dépouilles célestes, nos dépouilles. Ce qu'il décréta, -il l'accomplit: il fit l'homme, et lui bâtit ce monde magnifique, et de -la terre, sa demeure, il le proclama seigneur. Oh! indignité! il -assujettit au service de l'homme les ailes de l'ange, il astreignit des -ministres flamboyants à veiller et à remplir leur terrestre fonction.</p> - -<p>«Je crains la vigilance de ceux-ci; pour l'éviter, enveloppé ainsi -dans le brouillard et la vapeur de minuit, je glisse obscur, je fouille -chaque buisson, chaque fougeraie où le hasard peut me faire trouver le -serpent endormi, afin de me cacher dans ses replis tortueux, moi et la -noire intention que je porte. Honteux abaissement! moi qui naguère -combattis les dieux pour siéger le plus haut, réduit aujourd'hui à -m'unir à un animal, et, mêlé à la fange de la bête, à incarner -cette essence, à abrutir celui qui aspirait à la hauteur de la -Divinité! Mais à quoi l'ambition et la vengeance ne peuvent-elles pas -descendre! Qui veut monter doit ramper aussi bas qu'il a volé haut, -exposé tôt ou tard aux choses les plus viles. La vengeance, quoique -douce d'abord, amère avant peu, sur elle-même recule. Soit, peu -m'importe, pourvu que le coup éclate bien miré: puisque en ajustant -plus haut je suis hors de portée, je vise à celui qui le second -provoque mon envie, à ce nouveau favori du ciel, à cet homme d'argile, -à ce fils du dépit, que pour nous marquer plus de dédain, son auteur -éleva de la poussière: la haine par la haine est mieux payée.»</p> - -<p>Il dit: à travers les buissons humides ou arides, comme un brouillard -noir et rampant, il poursuit sa recherche de minuit pour rencontrer le -serpent le plus tôt possible. Il le trouva bientôt profondément -endormi, roulé sur lui-même dans un labyrinthe de cercles, sa tête -élevée au milieu et remplie de fines ruses. Non encore dans une ombre -horrible ou un repaire effrayant, non encore nuisible, sur l'herbe -épaisse, sans crainte et non craint, il dormait. Le démon entra par sa -bouche, et s'emparant de son instinct brutal dans la tête ou dans le -cœur, il lui inspira bientôt des actes d'intelligence; mais il ne -troubla point son sommeil, attendant, ainsi renfermé, l'approche du -matin.</p> - -<p>Déjà la lumière sacrée commençait de poindre dans Éden parmi les -fleurs humides qui exhalaient leur encens matinal, alors que toutes les -choses qui respirent sur le grand autel de la terre élèvent vers le -Créateur des louanges silencieuses et une odeur qui lui est agréable: -le couple humain sortit de son berceau, et joignit l'adoration de sa -bouche au chœur des créatures privées de voix. Cela fait, nos parents -profitent de l'heure, la première pour les plus doux parfums et les -plus douces brises. Ensuite ils délibèrent comment ce jour-là ils -peuvent le mieux s'appliquer à leur croissant ouvrage, car cet ouvrage -dépassait de beaucoup l'activité des mains des deux créatures qui -cultivaient une si vaste étendue. Ève la première parla de la sorte -à son mari:</p> - -<p>«Adam, nous pouvons nous occuper encore à parer ce jardin, à relever -encore la plante, l'herbe et la fleur, agréable tâche qui nous est -imposée. Mais jusqu'à ce qu'un plus grand nombre de mains viennent -nous aider, l'ouvrage sous notre travail augmente, prodigue par -contrainte: ce que, pendant le jour, nous avons taillé de surabondant, -ou ce que nous avons élagué, ou appuyé, ou lié, en une nuit ou deux, -par un fol accroissement, se rit de nous et tend à redevenir sauvage. -Avise donc à cela maintenant, ou écoute les premières idées qui se -présentent à mon esprit.</p> - -<p>«Divisons nos travaux: toi, va où ton choix te guide, ou du côté qui -réclame le plus de soin, soit pour tourner le chèvrefeuille autour de -ce berceau, soit pour diriger le lierre grimpant là où il veut monter, -tandis que moi, là-bas, dans ce plant de roses entremêlées de myrte, -je trouverai jusqu'à midi des choses à redresser. Car lorsque ainsi -nous choisissons tout le jour notre tâche si près l'un de l'autre, -faut-il s'étonner qu'étant si près, des regards et des sourires -interviennent, ou qu'un objet nouveau amène un entretien imprévu qui -réduit notre travail du jour interrompu à peu de chose, bien que -commencé matin? Alors arrive l'heure du souper non gagnée.»</p> - -<p>Adam lui fit cette douce réponse:</p> - -<p>«Ma seule Ève, ma seule associée, à moi sans comparaison plus chère -que toutes les créatures vivantes, bien as-tu proposé, bien as-tu -employé tes pensées pour découvrir comment nous pourrions accomplir -le mieux ici l'ouvrage que Dieu nous a assigné. Tu ne passeras pas sans -être louée de moi, car rien n'est plus aimable dans une femme que -d'étudier le devoir de famille et de pousser son mari aux bonnes -actions. Cependant notre Maître ne nous a pas si étroitement imposé -le travail, qu'il nous interdise le délassement quand nous en avons -besoin, soit par la nourriture, soit par la conversation entre nous -(nourriture de l'esprit), soit par ce doux échange des regards et des -sourires, car les sourires découlent de la raison; refusés à la -brute, ils sont l'aliment de l'amour: l'amour n'est pas la fin la moins -noble de la vie humaine. Dieu ne nous a pas faits pour un travail -pénible, mais pour le plaisir, et pour le plaisir joint à la raison. -Ne doute pas que nos mains unies ne défendent facilement contre le -désert ces sentiers et ces berceaux, dans l'étendue dont nous avons -besoin pour nous promener, jusqu'à ce que de plus jeunes mains viennent -avant peu nous aider.</p> - -<p>«Mais si trop de conversation peut-être te rassasie, je pourrais -consentir à une courte absence, car la solitude est quelquefois la -meilleure société, et une courte séparation précipite un doux -retour. Mais une autre inquiétude m'obsède; j'ai peur qu'il ne -t'arrive quelque mal quand tu seras sevrée de moi; car tu sais de quoi -nous avons été avertis, tu sais quel malicieux ennemi, enviant notre -bonheur et désespérant du sien, cherche à opérer notre honte et -notre misère par une attaque artificieuse; il veille sans doute quelque -part près d'ici, dans l'avide espérance de trouver l'objet de son -désir et son plus grand avantage, nous étant séparés; il est sans -espoir de nous circonvenir réunis, parce qu'au besoin nous pourrions -nous prêter l'un à l'autre un rapide secours. Soit qu'il ait pour -principal dessein de nous détourner de la foi envers Dieu, soit qu'il -veuille troubler notre amour conjugal, qui excite peut-être son envie -plus que tout le bonheur dont nous jouissons; que ce soit là son -dessein, ou quelque chose de pis, ne quitte pas le côté fidèle qui -t'a donné l'être, qui t'abrite encore et te protège. La femme, quand -le danger ou le déshonneur l'épie, demeure plus en sûreté et avec -plus de bienséance auprès de son mari qui la garde ou endure avec elle -toutes les extrémités.»</p> - -<p>La majesté virginale d'Ève, comme une personne qui aime et qui -rencontre quelque rigueur, lui répondit avec une douce et austère -tranquillité:</p> - -<p>«Fils de la terre et du ciel, et souverain de la terre entière, que -nous ayons un ennemi qui cherche notre ruine, je l'ai su de toi et de -l'ange, dont je surpris les paroles à son départ, lorsque je me tenais -en arrière dans un enfoncement ombragé, tout juste alors revenue au -fermer des fleurs du soir. Mais que tu doutes de ma constance envers -Dieu ou envers toi, parce que nous avons un ennemi qui la peut tenter, -c'est ce que je ne m'attendais pas à ouïr. Tu ne crains pas la -violence de l'ennemi; étant tels que nous sommes, incapables de mort ou -de douleur, nous ne pouvons recevoir ni l'une ni l'autre, ou nous -pouvons les repousser. Sa fraude cause donc ta crainte? d'où résulte -clairement ton égale frayeur de voir mon amour et ma constante -fidélité ébranlés ou séduits par sa ruse. Comment ces pensées -ont-elles trouvé place dans ton sein, ô Adam? as-tu pu mal penser de -celle qui t'est si chère?»</p> - -<p>Adam par ces paroles propres à la guérir répliqua:</p> - -<p>«Fille de Dieu et de l'homme, immortelle Ève, car tu es telle, non -encore entamée par le blâme et le péché; ce n'est pas en défiance -de toi que je te dissuade de l'absence loin de ma vue, mais pour éviter -l'entreprise de notre ennemi. Celui qui tente, même vainement, répand -du moins le déshonneur sur celui qu'il a tenté; il a supposé sa foi -non incorruptible, non à l'épreuve de la tentation. Toi-même tu -ressentirais avec dédain et colère l'injure offerte, quoique demeurée -sans effet. Ne te méprends donc pas si je travaille à détourner un -pareil affront de toi seule; un affront qu'à nous deux à la fois -l'ennemi, bien qu'audacieux, oserait à peine offrir, ou, s'il l'osait, -l'assaut s'adresserait d'abord à moi: ne méprise pas sa malice et sa -perfide ruse; il doit être astucieux, celui qui a pu séduire des -anges. Ne pense pas que le secours d'un autre soit superflu. L'influence -de tes regards me donne accès à toutes les vertus: à ta vue, je me -sens plus sage, plus vigilant, plus fort; s'il était nécessaire de -force extérieure, tandis que tu me regarderais, la honte d'être vaincu -ou trompé soulèverait ma plus grande vigueur, et la soulèverait tout -entière. Pourquoi ne sentirais-je pas au-dedans de toi la même -impression quand je suis présent, et ne préférerais-tu pas subir ton -épreuve avec moi, moi le meilleur témoin de ta vertu éprouvée?»</p> - -<p>Ainsi parla Adam, dans sa sollicitude domestique et son amour conjugal; -mais Ève, qui pensa qu'on n'accordait pas assez à sa foi sincère, -renouvela sa répartie avec un doux accent:</p> - -<p>«Si notre condition est d'habiter ainsi dans une étroite enceinte, -resserrés par un ennemi subtil ou violent (nous n'étant pas doués -séparément d'une force égale pour nous défendre partout où il nous -rencontrera), comment sommes-nous heureux, toujours dans la crainte du -mal? mais le mal ne précède point le péché: seulement notre ennemi, -en nous tentant, nous fait un affront par son honteux mépris de notre -intégrité. Son honteux mépris n'attache point le déshonneur à notre -front, mais retombe honteusement sur lui.</p> - -<p>«Pourquoi donc serait-il évité et craint par nous qui gagnons plutôt -un double honneur de sa prénotion prouvée fausse, qui trouvons dans -l'événement la paix intérieure et la faveur du ciel, notre témoin? -Et qu'est-ce que la fidélité, l'amour, la vertu, essayés seuls, sans -être soutenus d'un secours extérieur? Ne soupçonnons donc pas notre -heureux état d'avoir été laissé si imparfait par le sage Créateur, -que cet état ne soit pas assuré, soit que nous soyons séparés ou -réunis. Fragile est notre félicité s'il en est de la sorte! Ainsi -exposé, Éden ne serait pas Éden.»</p> - -<p>Adam avec ardeur répliqua:</p> - -<p>«Femme, toutes choses sont pour le mieux, comme la volonté de Dieu les -a faites. Sa main créatrice n'a laissé rien de défectueux ou -d'incomplet dans tout ce qu'il a créé, et beaucoup moins dans l'homme -ou dans ce qui peut assurer son heureux état, garanti contre la force -extérieure. Le péril de l'homme est en lui-même, et c'est aussi dans -lui qu'est sa puissance: contre sa volonté, il ne peut recevoir aucun -mal; mais Dieu a laissé la volonté libre; car qui obéit à la raison -est libre; et Dieu a fait la raison droite; mais il lui a commandé -d'être sur ses gardes, et toujours debout, de peur que surprise par -quelque belle apparence de bien elle, ne dicte faux et n'informe mal la -volonté, pour lui faire faire ce que Dieu a défendu expressément.</p> - -<p>«Ce n'est donc point la méfiance, mais un tendre amour qui ordonne, à -moi de t'avertir souvent, à toi aussi de m'avertir. Nous subsistons -affermis; cependant il est possible que nous nous égarions, puisqu'il -n'est pas impossible que la raison, par l'ennemi subornée, puisse -rencontrer quelque objet spécieux, et tomber surprise dans une -déception imprévue, faute d'avoir conservé l'exacte vigilance, comme -elle en avait été avertie. Ne cherche donc point la tentation qu'il -serait mieux d'éviter, et tu l'éviteras probablement si tu ne te -sépares pas de moi: l'épreuve viendra sans être cherchée. Veux-tu -prouver ta constance? prouve d'abord ton obéissance. Mais qui -connaîtra la première, si tu n'as point été tentée? qui -l'attestera? Si tu penses qu'une épreuve non cherchée peut nous -trouver tous deux plus en sûreté qu'il ne te semble que nous le -sommes, toi ainsi avertie... va! car ta présence, contre ta volonté, -te rendrait plus absente: va dans ton innocence native! appuie-toi sur -ce que tu as de vertu! réunis-la toute! car Dieu envers toi a fait son -devoir, fais le tien.»</p> - -<p>Ainsi parla le patriarche du genre humain; mais Ève persista. Et -quoique soumise, elle répliqua la dernière:</p> - -<p>«C'est donc avec ta permission, ainsi prévenue et surtout à cause de -ce que tes dernières paroles pleines de raison n'ont fait que toucher: -l'épreuve, étant moins cherchée, nous trouverait peut-être moins -préparés; c'est pour cela que je m'éloigne plus volontiers. Je ne -dois pas beaucoup m'attendre qu'un ennemi aussi fier s'adresse d'abord -à la plus faible; s'il y était enclin, il n'en serait que plus honteux -de sa défaite.»</p> - -<p>Ainsi disant, elle retire doucement sa main de celle de son époux, et -comme une nymphe légère des bois, Oréade, ou Dryade, ou du cortège -de la déesse de Délos, elle vole aux bocages. Elle surpassait Diane -elle-même par sa démarche et son port de déesse, quoiqu'elle ne fût -point armée comme elle de l'arc et du carquois, mais de ces instruments -de jardinage, tels que l'art, simple encore et innocent du feu, les -avait formés, ou tels qu'ils avaient été apportés par les anges. -Ornée comme Palès ou Pomone, elle leur ressemblait: à Pomone quand -elle fuit Vertumne, à Cérès dans sa fleur, lorsqu'elle était vierge -encore de Proserpine qu'elle eut de Jupiter. Adam était ravi, son œil -la suivit longtemps d'un regard enflammé; mais il désirait davantage -qu'elle fût restée. Souvent il lui répète l'ordre d'un prompt -retour; aussi souvent elle s'engage à revenir à midi au berceau, à -mettre toute chose dans le meilleur ordre, pour inviter Adam au repas du -milieu du jour ou au repos de l'après-midi.</p> - -<p>Oh! combien déçue, combien trompée, malheureuse Ève, sur ton retour -présumé! événement pervers! à compter de cette heure, jamais tu ne -trouveras dans le paradis ni doux repas ni profond repos! une embûche -est dressée parmi ces fleurs et ces ombrages; tu es attendue par une -rancune infernale qui menace d'intercepter ton chemin, ou de te renvoyer -dépouillée d'innocence, de fidélité, de bonheur!...</p> - -<p>Car maintenant, et depuis l'aube du jour, l'ennemi (simple serpent en -apparence) était venu, cherchant le lieu où il pourrait rencontrer -plus vraisemblablement les deux seuls de l'espèce humaine, mais en eux -toute leur race, sa proie projetée. Il cherche dans le bocage et dans -la prairie, là où quelque bouquet de bois, quelque partie du jardin, -objet de leur soin ou de leur plantation, se montrent plus agréable -pour leurs délices; au bord d'une fontaine ou d'un petit ruisseau -ombragé, il les cherche tous deux; mais il désirait que son destin -pût rencontrer Ève séparée d'Adam; il le désirait, mais non avec -l'espérance de ce qui arrivait si rarement, quand, selon son désir et -contre son espérance, il découvre Ève seule, voilée d'un nuage de -parfums, là où elle se tenait à demi aperçue, tant les roses -épaisses et touffues rougissaient autour d'elle; souvent elle se -baissait pour relever les fleurs d'une faible tige, dont la tête -quoique d'une vive carnation, empourprée, azurée ou marquetée d'or, -pendait sans support; elle les redressait gracieusement avec un lien de -myrte, sans songer qu'elle-même, la fleur la plus belle, était non -soutenue, son meilleur appui si loin, la tempête si proche.</p> - -<p>Le serpent s'approchait; il franchit mainte avenue du plus magnifique -couvert, cèdre, pin ou palmier. Tantôt ondoyant et hardi, tantôt -caché, tantôt vu parmi les arbustes entrelacés et les fleurs formant -bordure des deux côtés, ouvrage de la main d'Ève: retraite plus -délicieuse que ces fabuleux jardins d'Adonis ressuscité, ou -d'Alcinoüs renommé, hôte du fils du vieux Laërte; ou bien encore que -ce jardin, non mystique, dans lequel le sage roi se livrait à de -mutuelles caresses avec la belle Égyptienne, son épouse.</p> - -<p>Satan admire le lieu, encore plus la personne. Comme un homme longtemps -enfermé dans une cité populeuse dont les maisons serrées et les -égouts corrompent l'air: par un matin d'été, il sort pour respirer -dans les villages agréables et dans les fermes adjacentes; de toutes -choses qu'il rencontre, il tire un plaisir, l'odeur des blés ou de -l'herbe fauchée, ou celle des vaches et des laiteries, chaque objet -rustique, chaque bruit champêtre, tout le charme; si d'aventure une -belle vierge, au pas de nymphe vient à passer, ce qui plaisait à cet -homme lui plaît davantage à cause d'elle; elle l'emporte sur tout, et -dans son regard elle réunit toutes les délices: le serpent prenait un -pareil plaisir à voir ce plateau fleuri, doux abri d'Ève ainsi -matineuse, ainsi solitaire! Sa forme angélique et céleste, mais plus -suave et plus féminine, sa gracieuse innocence, toute la façon de ses -gestes, ou de ses moindres mouvements, intimident la malice de Satan, et -par un doux larcin dépouillent sa violence de l'intention violente -qu'il apportait. Dans cet intervalle le mal unique demeure abstrait de -son propre mal, et pendant ce temps demeura stupidement bon, désarmé -qu'il était d'inimitié, de fourberie, de haine, d'envie, de vengeance. -Mais l'enfer ardent qui brûle toujours en lui, quoique dans un -demi-ciel, finit bientôt ses délices, et le torture d'autant plus -qu'il voit plus de plaisir non destiné pour lui. Alors il rappelle la -haine furieuse, et, caressant ses pensées de malheur, il s'excite de la -sorte:</p> - -<p>«Pensées, où m'avez-vous conduit! par quelle douce impulsion ai-je -été poussé à oublier ce qui nous a amené ici! La haine! non -l'amour, ni l'espoir du paradis pour l'enfer, ni l'espoir de goûter ici -le plaisir, mais de détruire tout plaisir, excepté celui qu'on -éprouve à détruire: toute autre joie pour moi est perdue. Ainsi ne -laissons pas échapper l'occasion qui me rit à présent: voici la femme -seule, exposée à toutes les attaques; son mari (car je vois au loin -tout alentour) n'est pas auprès d'elle: j'évite davantage sa plus -haute intelligence et sa force; d'un courage fier, bâti de membres -héroïques quoique moulés en terre, ce n'est point un ennemi peu -redoutable; lui exempt de blessures, moi non! tant l'enfer m'a -dégradé, tant la souffrance m'a fait déchoir de ce que j'étais dans -le ciel! Ève est belle, divinement belle, faite pour l'amour des dieux; -elle n'a rien de terrible, bien qu'il y ait de la terreur dans l'amour -et dans la beauté, quand elle n'est pas approchée par une haine plus -forte, haine d'autant plus forte qu'elle est mieux déguisée sous -l'apparence de l'amour: c'est le chemin que je tente pour la ruine -d'Ève.»</p> - -<p>Ainsi parle l'ennemi du genre humain, mauvais hôte du serpent dans -lequel il était renfermé, et vers Ève il poursuit sa route. Il ne se -tramait pas alors en ondes dentelées comme il a fait depuis; mais il se -dressait sur sa croupe, base circulaire de replis superposés qui -montaient en forme de tour, orbe sur orbe, labyrinthe croissant! Une -crête s'élevait haute sur sa tête; ses yeux étaient d'escarboucle; -son cou était d'un or vert bruni; il se tenait debout au milieu de ses -spirales arrondies qui sur le gazon flottaient redondantes. Agréable et -charmante était sa forme: jamais serpents depuis n'ont été plus -beaux, ni celui dans lequel furent changés en Illyrie Hermione et -Cadmus, ni celui qui fut le dieu d'Épidaure, ni ceux en qui -transformés furent vus Jupiter Ammon et Jupiter Capitolin, le premier -avec Olympias, le second avec celle qui enfanta Scipion, la grandeur de -Rome.</p> - -<p>D'une course oblique, comme quelqu'un qui cherche accès auprès d'une -personne, mais qui craint de l'interrompre, il trace d'abord son chemin -de côté: tel qu'un vaisseau manœuvré par un pilote habile à -l'embouchure d'une rivière ou près d'un cap, autant de fois il vire de -bord et change sa voile; ainsi Satan variait ses mouvements, et de sa -queue formait de capricieux anneaux à la vue d'Ève, pour amorcer ses -regards.</p> - -<p>Occupée, elle entendit le bruit des feuilles froissées; mais elle n'y -fit aucune attention, accoutumée qu'elle était dans les champs à voir -se jouer devant elle toutes les bêtes, plus soumises à sa voix que ne -le fut à la voix de Circé le troupeau métamorphosé.</p> - -<p>Plus hardi alors, le serpent non appelé se tint devant Ève, mais comme -dans l'étonnement de l'admiration, souvent d'une manière caressante il -baissait sa crête superbe, son cou poli ou émaillé, et léchait la -terre qu'Ève avait foulée. Sa gentille expression muette amène enfin -les regards d'Ève à remarquer son badinage. Ravi d'avoir fixé son -attention, Satan avec la langue organique du serpent, ou par l'impulsion -de l'air vocal, commença de la sorte sa tentation astucieuse:</p> - -<p>«Ne sois pas émerveillée, maîtresse souveraine, si tu peux l'être, -toi qui es la seule merveille. Encore moins n'arme pas de mépris ton -regard, ciel de la douceur, irritée que je m'approche de toi et que je -te contemple insatiable: moi ainsi seul, je n'ai pas craint ton front, -plus imposant encore ainsi retirée. Ô la plus belle ressemblance de -ton beau Créateur! toi, toutes les choses vivantes t'admirent, toutes -les choses, qui t'appartiennent en don adorent ta beauté céleste -contemplée avec ravissement. La beauté considérée davantage là où -elle est universellement admirée; mais ici, dans cet enclos sauvage, -parmi ces bêtes (spectateurs grossiers et insuffisants pour discerner -la moitié de ce qui en toi est beau), un homme excepté qui te voit! Et -qu'est-ce qu'un seul à te voir, toi qui devrais être vue déesse parmi -les dieux, adorée et servie des anges sans nombre, ta cour -journalière?»</p> - -<p>Telles étaient les flatteries du tentateur, tel fut le ton de son -prélude: ses paroles firent leur chemin dans le cœur d'Ève, bien -qu'elle s'étonnât beaucoup de la voix. Enfin, non sans cesser d'être -surprise, elle répondit:</p> - -<p>«Qu'est-ce que ceci? le langage de l'homme prononcé, la pensée -humaine exprimée par la langue d'une brute? je croyais du moins que la -parole avait été refusée aux animaux, que Dieu au jour de leur -création les avait faits muets pour tout son articulé. Quant à la -pensée, je doutais; car dans les regards et dans les actions des -bêtes, souvent paraît beaucoup de raison. Toi, serpent, je te -connaissais bien pour le plus subtil des animaux des champs, mais -j'ignorais que tu fusses doué de la voix humaine. Redouble donc ce -miracle, et dis comment tu es devenu parlant de muet que tu étais, et -comment tu es devenu plus mon ami que le reste de l'espèce brute qui -est journellement sous mes yeux. Dis, car une telle merveille réclame -l'attention qui lui est due.»</p> - -<p>L'astucieux tentateur répliqua de la sorte:</p> - -<p>«Impératrice de ce monde beau, Ève resplendissante, il m'est aisé de -te dire tout ce que tu ordonnes; il est juste que tu sois obéie.</p> - -<p>«J'étais d'abord comme sont les autres bêtes qui paissent l'herbe -foulée aux pieds; mes pensées étaient abjectes et basses comme -l'était ma nourriture; je ne pouvais discerner que l'aliment ou le -sexe, et ne comprenais rien d'élevé: jusqu'à ce qu'un jour, roulant -dans la campagne, je découvris au loin, par hasard, un bel arbre -chargé de fruits des plus belles couleurs mêlées, pourpre et or. Je -m'en approchais pour le contempler, quand des rameaux s'exhala un parfum -savoureux, agréable à l'appétit; il charma mes sens plus que l'odeur -du doux fenouil, plus que la mamelle de la brebis, ou de la chèvre, qui -laisse échapper le soir le lait non sucé de l'agneau ou du chevreau -occupés de leurs jeux.</p> - -<p>«Pour satisfaire le vif désir que je ressentais de goûter à ces -belles pommes, je résolus de ne pas différer: la faim et la soif, -conseillères persuasives, aiguisées par l'odeur de ce fruit -séducteur, me pressaient vivement. Soudain je m'entortille au tronc -moussu, car pour atteindre aux branches élevées au-dessus de la terre, -cela demanderait ta haute taille ou celle d'Adam. Autour de l'arbre se -montraient toutes les autres bêtes qui me voyaient; languissant d'un -pareil désir elles me portaient envie, mais ne pouvaient arriver au -fruit. Déjà parvenu au milieu de l'arbre où pendait l'abondance si -tentante et si près, je ne me fis faute de cueillir et de manger à -satiété, car jusqu'à cette heure je n'avais jamais trouvé un pareil -plaisir aux aliments ou à la fontaine.</p> - -<p>«Rassasié enfin, je ne tardai pas d'apercevoir en moi un changement -étrange au degré de raison de mes facultés intérieures; la parole ne -me manqua pas longtemps, quoique je conservasse ma forme. Dès ce moment -je tournai mes pensées vers des méditations élevées ou profondes, et -je considérai d'un esprit étendu toutes les choses visibles dans le -ciel, sur la terre ou dans l'air, toutes les choses bonnes et belles. -Mais tout ce qui est beau et bon, dans ta divine image et dans le rayon -céleste de ta beauté je le trouve réuni. Il n'est point de beauté à -la tienne pareille ou seconde! elle m'a contraint, quoique importun -peut-être, à venir, te contempler, à t'adorer, toi qui de droit es -déclarée souveraine des créatures, dame universelle!»</p> - -<p>Ainsi parle l'animé et rusé serpent; et Ève, encore plus surprise, -lui répliqua imprudente:</p> - -<p>«Serpent, tes louanges excessives me laissent en doute de la vertu de -ce fruit sur toi le premier éprouvée. Mais, dis-moi, où croît -l'arbre? est-il loin d'ici? Car nombreux sont les arbres de Dieu qui -croissent dans le Paradis, et plusieurs nous sont encore inconnus: une -telle abondance s'offre à notre choix, que nous laissons un grand -trésor de fruits sans les toucher; ils restent suspendus incorruptibles -jusqu'à ce que les hommes naissent pour les cueillir, et qu'un plus -grand nombre de mains nous aident à soulager la nature de son -enfantement.»</p> - -<p>L'insidieuse couleuvre joyeuse et satisfaite:</p> - -<p>«Impératrice, le chemin est facile et n'est pas long; il se trouve -au-delà d'une allée de myrtes, sur une pelouse, tout près d'une -fontaine, quand on a passé un petit bois exhalant la myrrhe et le -baume. Si tu m'acceptes pour conducteur, je t'y aurai bientôt menée.»</p> - -<p>«Conduis-moi donc,» dit Ève.</p> - -<p>Le serpent, guide, roule rapidement ses anneaux, et les fait paraître -droits, quoique entortillés, prompt qu'il est au crime. L'espérance -l'élève, et la joie enlumine sa crête: comme un feu follet, formé -d'une onctueuse vapeur que la nuit condense et que la frigidité -environne, s'allume en une flamme par le mouvement (lequel feu -accompagne souvent, dit-on, quelque malin esprit); voltigeant et -brillant d'une lumière trompeuse, il égare de sa route le voyageur -nocturne étonné; il le conduit dans des marais et des fondrières, à -travers des viviers et des étangs où il s'engloutit et se perd loin de -tout secours: ainsi reluisait le serpent fatal, et par supercherie -menait Ève, notre mère crédule, à l'arbre de prohibition, racine de -tout notre malheur. Dès qu'elle le vit, elle dit à son guide:</p> - -<p>«Serpent, nous aurions pu éviter notre venir ici, infructueux pour -moi, quoique le fruit soit ici en abondance. Le bénéfice de sa vertu -sera seul pour toi; vertu merveilleuse en vérité, si elle produit de -pareils effets! Mais nous ne pouvons à cet arbre ni toucher ni goûter: -ainsi Dieu l'a ordonné, et il nous a laissé cette défense, la seule -fille de sa voix: pour le reste, nous vivons loi à nous-mêmes; notre -raison est notre loi.»</p> - -<p>Le tentateur plein de tromperie répliqua:</p> - -<p>«En vérité! Dieu a donc dit que du fruit de tous les arbres de ce -jardin vous ne mangerez pas, bien que vous soyez déclarés seigneurs de -tout sur la terre et dans l'air?»</p> - -<p>Ève, encore sans péché:</p> - -<p>«Du fruit de chaque arbre de ce jardin nous pouvons manger, mais du -fruit de ce bel arbre dans le jardin Dieu a dit: Vous n'en mangerez -point; vous n'y toucherez point, de peur que vous ne mouriez.»</p> - -<p>À peine a-t-elle dit brièvement, que le tentateur, maintenant plus -hardi (mais avec une apparence de zèle et d'amour pour l'homme, -d'indignation pour le tort qu'on lui faisait), joue un rôle nouveau. -Comme touché de compassion, il se balance troublé, pourtant avec -grâce, et il se lève posé comme prêt à traiter quelque matière -importante: au vieux temps, dans Athènes et dans Rome libre, où -florissait l'éloquence (muette depuis), un orateur renommé, chargé de -quelque grande cause, se tenait debout de lui-même recueilli, tandis -que chaque partie de son corps, chacun de ses mouvements, chacun de ses -gestes obtenaient audience avant sa parole; quelquefois il débutait -avec hauteur, son zèle pour la justice ne lui permettant pas le délai -d'un exorde: ainsi s'arrêtant, se remuant, se grandissant de toute sa -hauteur, le tentateur, tout passionné, s'écria:</p> - -<p>«Ô plante sacrée, sage et donnant la sagesse, mère de la science, à -présent je sens au-dedans de moi mon pouvoir qui m'éclaire, non -seulement pour discerner les choses dans leurs causes, mais pour -découvrir les voies des agents suprêmes, réputés sages cependant. -Reine de cet univers, ne crois pas ces rigides menaces de mort: vous ne -mourrez point: comment le pourriez-vous? Par le fruit? Il vous donnera -la vie de la science. Par l'auteur de la menace? Regardez-moi, moi qui -ai touché et goûté; cependant je vis, j'ai même atteint une vie plus -parfaite que celle que le sort me destinait, en osant m'élever -au-dessus de mon lot. Serait-il fermé à l'homme, ce qui est ouvert à -la bête? Ou Dieu allumera-t-il sa colère pour une si légère offense? -Ne louera-t-il pas plutôt votre courage indompté qui, sous la menace -de la mort dénoncée (quelque chose que soit la mort), ne fut point -détourné d'achever ce qui pouvait conduire à une plus heureuse vie, -à la connaissance du bien et du mal. Du bien? quoi de plus juste! Du -mal? (si ce qui est mal est réel) pourquoi ne pas le connaître, -puisqu'il en serait plus facilement évité! Dieu ne peut donc vous -frapper et être juste: s'il n'est pas juste, il n'est pas Dieu; il ne -faut alors ni le craindre, ni lui obéir. Votre crainte elle-même -écarte la crainte de la mort.</p> - -<p>«Pourquoi donc fut ceci défendu? Pourquoi, sinon pour vous effrayer? -Pourquoi, sinon pour vous tenir bas et ignorants, vous ses adorateurs? -Il sait que le jour où vous mangerez du fruit, vos yeux, qui semblent -si clairs, et qui cependant sont troubles, seront parfaitement ouverts -et éclaircis, et vous serez comme les dieux, connaissant à la fois le -bien et le mal, comme ils le connaissent. Que vous soyez comme les -dieux, puisque je suis comme un homme, comme un homme intérieurement, -ce n'est qu'une juste proportion gardée, moi de brute devenu homme, -vous d'hommes devenus dieux.</p> - -<p>«Ainsi, vous mourrez peut-être en vous dépouillant de l'homme pour -revêtir le dieu: mort désirable quoique annoncée avec menaces, -puisqu'elle ne peut rien de pis que ceci! Et que sont les dieux pour que -l'homme ne puisse devenir comme eux, en participant à une nourriture -divine? Les dieux existèrent les premiers, et ils se prévalent de cet -avantage pour nous faire croire que tout procède d'eux: j'en doute; car -je vois cette belle terre échauffée par le soleil, et produisant -toutes choses; eux, rien. S'ils produisent tout, qui donc a renfermé la -connaissance du bien et du mal dans cet arbre, de manière que quiconque -mange de son fruit acquiert aussitôt la sagesse sans leur permission? -En quoi serait l'offense que l'homme parvînt ainsi à connaître? En -quoi votre science pourrait-elle nuire à Dieu, ou que pourrait -communiquer cet arbre contre sa volonté, si tout est à lui? Agirait-il -par envie? L'envie peut-elle habiter dans les cœurs célestes? Ces -raisons, ces raisons et beaucoup d'autres prouvent le besoin que vous -avez de ce beau fruit. Divinité humaine, cueille et goûte librement.»</p> - -<p>Il dit, et ses paroles, grosses de tromperie, trouvèrent dans le cœur -d'Ève une entrée trop facile. Les yeux fixes, elle contemplait le -fruit qui, rien qu'à le voir, pouvait tenter: à ses oreilles -retentissait encore le son de ces paroles persuasives qui lui -paraissaient remplies de raison et de vérité. Cependant l'heure de -midi approchait et réveillait dans Ève un ardent appétit qu'excitait -encore l'odeur si savoureuse de ce fruit; inclinée qu'elle était -maintenant à le toucher et à le goûter, elle y attachait avec désir -son œil avide. Toutefois, elle s'arrête un moment et fait en -elle-même ces réflexions:</p> - -<p>«Grandes sont tes vertus sans doute, ô le meilleur des fruits! Quoique -tu sois interdit à l'homme, tu es digne d'être admiré, toi dont le -suc, trop longtemps négligé, a donné dès le premier essai la parole -au muet et a enseigné à une langue incapable de discours, à publier -ton mérite. Celui qui nous interdit ton usage ne nous a pas caché non -plus ton mérite, en te nommant l'arbre de science à la fois et du bien -et du mal. Il nous a défendu de te goûter, mais sa défense te -recommande davantage, car elle conclut le bien que tu communiques et le -besoin que nous en avons: le bien inconnu assurément on ne l'a point, -ou si on l'a, et qu'il reste encore inconnu, c'est comme si on ne -l'avait pas du tout.</p> - -<p>«En termes clairs, que nous défend-il, lui? de connaître; il nous -défend le bien; il nous défend d'être sages. De telles prohibitions -ne lient pas... Mais si la mort nous entoure des dernières chaînes, à -quoi nous profitera notre liberté intérieure? Le jour où nous -mangerons de ce beau fruit, tel est notre arrêt, nous mourrons... Le -serpent est-il mort? il a mangé et il vit, et il connaît, et il parle, -et il raisonne, et il discerne, lui jusqu'alors irraisonnable. La mort -n'a-t-elle été inventée que pour nous seuls? ou cette intellectuelle -nourriture à nous refusée, n'est-elle réservée qu'aux bêtes? qu'aux -bêtes ce semble: mais l'unique brute qui la première en a goûté, -loin d'en être avare, communique avec joie le bien qui lui en est -échu, conseillère non suspecte, amie de l'homme, éloignée de toute -déception et de tout artifice. Que crains-je donc? ou plutôt sais-je -ce que je dois craindre dans cette ignorance du bien et du mal, de Dieu -ou de la mort, de la loi ou de la punition? Ici croît le remède à -tout, ce fruit divin, beau à la vue, attrayant au goût, et dont la -vertu est de rendre sage. Qui empêche donc de le cueillir et d'en -nourrir à la fois le corps et l'esprit?»</p> - -<p>Elle dit, et sa main téméraire, dans une mauvaise heure, s'étend vers -le fruit: elle arrache! elle mange! La terre sentit la blessure, la -nature, sur ses fondements, soupirant à travers tous ses ouvrages, par -des signes de malheur annonça que tout était perdu.</p> - -<p>Le serpent coupable s'enfuit dans un hallier, et il le pouvait bien, -car maintenant Ève, attachée au fruit tout entière, ne regardait rien -autre chose. Il lui semblait que jusque-là elle n'avait jamais goûté -dans un fruit un pareil délice; soit que cela fût vrai, soit qu'elle -se l'imaginât dans la haute attente de la science: sa divinité ne -sortait point de sa pensée. Avidement et sans retenue, elle se gorgea -du fruit, et ne savait pas qu'elle mangeait la mort. Enfin rassasiée, -exaltée comme par le vin, joyeuse et folâtre, pleine de satisfaction -d'elle-même, elle se parle ainsi:</p> - -<p>«Ô roi de tous les arbres du paradis, arbre vertueux, précieux, dont -l'opération bénie est la sagesse! arbre jusque ici ignoré, dégradé, -ton beau fruit demeurait suspendu comme n'étant créé à aucune fin! -Mais dorénavant mon soin matinal sera pour toi, non sans le chant et la -louange qui te sont dus à chaque aurore; je soulagerai tes branches du -poids fertile offert libéralement à tous, jusqu'à ce que, nourrie par -toi, je parvienne à la maturité de la science comme les dieux qui -savent toutes choses, quoiqu'ils envient aux autres ce qu'ils ne peuvent -leur donner. Si le don eût été un des leurs, il n'aurait pas crû -ici.</p> - -<p>«Expérience, que ne te dois-je pas, ô le meilleur des guides! En ne -te suivant pas, je serais restée dans l'ignorance; tu ouvres le chemin -de la sagesse, et tu donnes accès auprès d'elle, malgré le secret où -elle se retire.</p> - -<p>«Et moi peut-être aussi suis-je cachée? Le Ciel est haut, haut, trop -éloigné pour voir de là distinctement chaque chose sur la terre: -d'autres soins peut-être peuvent avoir distrait d'une continuelle -vigilance notre grand prohibiteur, en sûreté avec tous ses espions -autour de lui... Mais de quelle manière paraîtrai-je devant Adam? lui -ferai-je connaître à présent mon changement? lui donnerai-je en -partage ma pleine félicité, ou plutôt non? Garderai-je les avantages -de la science en mon pouvoir, sans copartenaire, afin d'ajouter à la -femme ce qui lui manque, pour attirer d'autant plus l'amour d'Adam, pour -me rendre plus égale à lui, et peut-être (chose désirable) -quelquefois supérieure? car inférieure, qui est libre? Ceci peut bien -être... Mais quoi? si Dieu a vu? si la mort doit s'ensuivre? alors je -ne serai plus, et Adam, marié à une autre Ève, vivra en joie avec -elle, moi éteinte: le penser, c'est mourir! Confirmée dans ma -résolution, je me décide: Adam partagera avec moi le bonheur ou la -misère. Je l'aime si tendrement qu'avec lui je puis souffrir toutes les -morts: vivre sans lui n'est pas la vie.»</p> - -<p>Ainsi disant, elle détourna ses pas de l'arbre; mais auparavant elle -lui fait une révérence profonde comme au pouvoir qui habite cet arbre, -et dont la présence a infusé dans la plante une sève savante -découlée du nectar, breuvage des dieux.</p> - -<p>Pendant ce temps-là Adam, qui attendait son retour avec impatience, -avait tressé une guirlande des fleurs les plus choisies, pour orner sa -chevelure et couronner ses travaux champêtres, comme les moissonneurs -ont souvent accoutumé de couronner leur reine des moissons. Il se -promettait une grande joie en pensée et une consolation nouvelle dans -un retour si longtemps différé. Toutefois devinant quelque chose de -malheureux, le cœur lui manquait; il en sentait les battements -inégaux: pour rencontrer Ève, il alla par le chemin qu'elle avait pris -le matin, au moment où ils se séparèrent.</p> - -<p>Il devait passer près de l'arbre de science: là il la rencontra à -peine revenant de l'arbre; elle tenait à la main un rameau du plus beau -fruit couvert de duvet qui souriait, nouvellement cueilli, et répandait -l'odeur de l'ambroisie. Elle se hâta vers Adam; l'excuse parut d'abord -sur son visage comme le prologue de son discours, et une trop prompte -apologie; elle adresse à son époux des paroles caressantes qu'elle -avait à volonté:</p> - -<p>«N'as-tu pas été étonné, Adam, de mon retard? Je t'ai regretté! et -j'ai trouvé long le temps, privée de ta présence; agonie d'amour, -jusqu'à présent non sentie et qui ne le sera pas deux fois, car jamais -je n'aurai l'idée d'éprouver (ce que j'ai cherché téméraire et sans -expérience) la peine de l'absence, loin de ta vue. Mais la cause en est -étrange, et merveilleuse à entendre.</p> - -<p>«Cet arbre n'est pas, comme on nous le dit, un arbre de danger, quand -on y goûte; il n'ouvre pas la voie à un mal inconnu; mais il est d'un -effet divin pour ouvrir les yeux, et il fait dieux ceux qui y goûtent; -il a été trouvé tel en y goûtant. Le sage serpent (non retenu comme -nous, ou n'obéissant pas) a mangé du fruit: il n'y a pas trouvé la -mort dont nous sommes menacés; mais dès ce moment il est doué de la -voix humaine et du sens humain, raisonnant d'une manière admirable. Et -il a agi sur moi avec tant de persuasion, que j'ai goûté et que j'ai -trouvé aussi les effets répondant à l'attente: mes yeux, troubles -auparavant, sont plus ouverts; mon esprit plus étendu, mon cœur plus -ample. Je m'élève à la divinité, que j'ai cherchée principalement -pour toi; sans toi je puis la mépriser. Car la félicité dont tu as ta -part est pour moi la félicité, ennuyeuse bientôt et odieuse avec toi -non partagée. Goûte donc aussi à ce fruit; qu'un sort égal nous -unisse dans une égale joie, comme dans un égal amour, de peur que si -tu t'abstiens un différent degré de condition ne nous sépare, et que -je ne renonce trop tard pour toi à la divinité, quand le sort ne le -permettra plus.»</p> - -<p>Ève ainsi raconta son histoire d'un air animé; mais sur sa joue le -désordre monte et rougit. Adam, de son côté, dès qu'il est instruit -de la fatale désobéissance d'Ève, interdit, confondu, devient blanc, -tandis qu'une froide horreur court dans ses veines et disjoint tous ses -os. De sa main défaillante la guirlande tressée pour Ève tombe, et -répand les roses flétries: il demeure pâle et sans voix, jusqu'à ce -qu'enfin d'abord en lui-même il rompt son silence intérieur:</p> - -<p>«Ô le plus bel être de la création, le dernier et le meilleur de -tous les ouvrages de Dieu, créature en qui excellait pour la vue ou la -pensée, ce qui fut jamais formé de saint, de divin, de bon, d'aimable -et de doux! Comment es-tu perdue! comment soudain perdue, défigurée, -flétrie et maintenant dévolue à la mort? ou plutôt comment as-tu -cédé à la tentation de transgresser la stricte défense, de violer le -sacré fruit défendu? Quelque maudit artifice d'un ennemi t'a déçue, -d'un ennemi que tu ne connaissais pas; et moi avec toi, il m'a perdu; -car certainement ma résolution est de mourir avec toi. Comment -pourrais-je vivre sans toi? comment quitter ton doux entretien et notre -amour si tendrement uni, pour survivre abandonné dans ces bois -sauvages? Dieu créât-il une autre Ève, et moi fournirais-je une autre -côte, ta perte encore ne sortirait jamais de mon cœur. Non, non! je me -sens attiré par le lien de la nature; tu es la chair de ma chair, l'os -de mes os; de ton sort le mien ne sera jamais séparé, bonheur ou -misère!»</p> - -<p>Ayant dit ainsi, comme un homme revenu d'une triste épouvante, et -après des pensées agitées se soumettant à ce qui semble -irrémédiable, il se tourne vers Ève, et lui adresse ces paroles d'un -ton calme:</p> - -<p>«Une action hardie tu as tentée, Ève aventureuse! un grand péril tu -as provoqué, toi qui non seulement as osé convoiter des yeux ce fruit -sacré, objet d'une sainte abstinence, mais qui, bien plus hardie -encore, y as goûté, malgré la défense d'y toucher! Mais qui peut -rappeler le passé et défaire ce qui est fait? Ni le Dieu tout-puissant -ni le destin ne le pourraient. Cependant, peut-être ne mourras-tu -point; peut-être l'action n'est-elle pas si détestable, à présent -que le fruit a été goûté et profané par le serpent, qu'il en a fait -un fruit commun, privé de sainteté, avant que nous y ayons touché. Le -serpent n'a pas trouvé qu'il fût mortel; le serpent vit encore; il -vit, ainsi que tu le dis, et il a gagné de vivre comme l'homme, d'un -plus haut degré de vie; puissante induction pour nous d'atteindre -pareillement, en goûtant ce fruit, une élévation proportionnée qui -ne peut être que de devenir dieux, anges ou demi-dieux.</p> - -<p>«Je ne puis penser que Dieu, sage créateur, quoique menaçant, veuille -ainsi sérieusement nous détruire, nous ses premières créatures, -élevées si haut en dignité et placées au-dessus de tous ses -ouvrages, lesquels, créés pour nous, doivent tomber nécessairement -avec nous dans notre chute, puisqu'ils sont faits dépendants de nous. -Ainsi Dieu décréerait, serait frustré, ferait et déferait, et -perdrait son travail; cela ne se concevrait pas bien de Dieu, qui, -quoique son pouvoir pût répéter la création, cependant répugnerait -à nous détruire, de peur que l'adversaire ne triomphât et ne -dit:—Inconstant est l'état de ceux que Dieu favorise le plus! Qui -peut lui plaire longtemps? Il m'a ruiné le premier. Maintenant c'est -l'espèce humaine. Qui ensuite?—Sujet de raillerie qui ne doit pas -être donné à un ennemi. Quoi qu'il en soit, j'ai lié mon sort au -tien, résolu à subir le même sort. Si la mort m'associe avec toi, la -mort est pour moi comme la vie: tant dans mon cœur je sens le lien de -la nature m'attirer puissamment à mon propre bien en toi; car ce que tu -es m'appartient, notre état ne peut être séparé; nous ne faisons -qu'un, une même chair: te perdre, c'est me perdre moi-même.»</p> - -<p>Ainsi parla Adam; ainsi Ève lui répliqua:</p> - -<p>«Ô glorieuse épreuve d'un excessif amour, illustre témoignage, noble -exemple qui m'engage à l'imiter! Mais n'approchant pas de ta -perfection, comment l'atteindrai-je, ô Adam, moi qui me vante d'être -issue de ton côté, et qui t'entends parler avec joie de notre union, -d'un cœur et d'une âme entre nous deux? Ce jour fournit une bonne -preuve de cette union, puisque tu déclares que, plutôt que la mort, ou -quelque chose de plus terrible que la mort, nous sépare (nous liés -d'un si tendre amour), tu es résolu à commettre avec moi la faute, le -crime (s'il y a crime) de goûter ce beau fruit dont la vertu (car le -bien toujours procède du bien, directement ou indirectement) a offert -cette heureuse épreuve à ton amour qui sans cela n'eût jamais été -si excellemment connu.</p> - -<p>«Si je pouvais croire que la mort annoncée dût suivre ce que j'ai -tenté, je supporterais seule le pire destin, et ne chercherais pas à -te persuader: plutôt mourir abandonnée que de t'obliger à une action -pernicieuse pour ton repos, depuis surtout que je suis assurée d'une -manière remarquable de ton amour si vrai, si fidèle et sans égal. -Mais je sens bien autrement l'événement: non la mort, mais la vie -augmentée, des yeux ouverts, de nouvelles espérances, des joies -nouvelles, un goût si divin que, quelque douceur qui ait auparavant -flatté mes sens, elle me semble, auprès de celle-ci, âpre ou -insipide. D'après mon expérience, Adam, goûte franchement et livre -aux vents la crainte de la mort.»</p> - -<p>Elle dit, l'embrasse et pleure de joie tendrement; c'était avoir -beaucoup gagné qu'Adam eût ennobli son amour au point d'encourir pour -elle le déplaisir divin ou la mort. En récompense (car une -complaisance si criminelle méritait cette haute récompense), d'une -main libérale elle lui donne le fruit de la branche attrayant et beau. -Adam ne fit aucun scrupule d'en manger malgré ce qu'il savait; il ne -fut pas trompé; il fut follement vaincu par le charme d'une femme.</p> - -<p>La terre trembla jusque dans ses entrailles, comme de nouveau dans les -douleurs, et la nature poussa un second gémissement. Le ciel se -couvrit, fit entendre un sourd tonnerre, pleura quelques larmes tristes, -quand s'acheva le mortel péché originel!</p> - -<p>Adam n'y prit pas garde, mangeant à satiété. Ève ne craignit point -de réitérer sa transgression première, afin de mieux charmer son -époux par sa compagnie aimée. Tous deux à présent, comme enivrés -d'un vin nouveau, nagent dans la joie; ils s'imaginent sentir en eux la -divinité qui leur fait naître des ailes avec lesquelles ils -dédaigneront la terre. Mais ce fruit perfide opéra un tout autre -effet, en allumant pour la première fois le désir charnel. Adam -commença d'attacher sur Ève des regards lascifs; Ève les lui rendit -aussi voluptueusement: ils brûlent impudiques. Adam excite ainsi Ève -aux molles caresses:</p> - -<p>«Ève, à présent je le vois, tu es d'un goût sûr et élégant, ce -n'est pas la moindre partie de la sagesse, puisque à chaque pensée -nous appliquons le mot saveur, et que nous appelons notre palais -judicieux: je t'en accorde la louange, tant tu as bien pourvu à ce -jour! Nous avons perdu beaucoup de plaisir en nous abstenant de ce fruit -délicieux; jusque ici en goûtant nous n'avions pas connu le vrai -goût. Si le plaisir est tel dans les choses à nous défendues, il -serait à souhaiter qu'au lieu d'un seul arbre on nous en eût défendu -dix. Mais viens, si bien réparés, jouons maintenant comme il convient -après un si délicieux repas. Car jamais ta beauté, depuis le jour que -je te vis pour la première fois et t'épousai ornée de toutes les -perfections, n'enflamma mes sens de tant d'ardeur pour jouir de toi, -plus charmante à présent que jamais! Ô bonté de cet arbre plein de -vertu!»</p> - -<p>Il dit et n'épargna ni regard, ni badinage d'une intention amoureuse. -Il fut compris d'Ève, dont les yeux lançaient des flammes -contagieuses. Il saisit sa main, et vers un gazon ombragé, qu'un toit -de feuillage épais et verdoyant couvrait en berceau, il conduisit son -épouse nullement résistante. De fleurs était la couche, pensées, -violettes, asphodèles, hyacinthes! le plus doux, le plus frais giron de -la terre. Là ils s'assouvirent largement d'amour et de jeux d'amour; -sceau de leur mutuel crime, consolation de leur péché, jusqu'à ce que -la rosée du sommeil les opprimât, fatigués de leur amoureux déduit.</p> - -<p>Sitôt que se fut exhalée la force de ce fruit fallacieux, dont -l'enivrante et douce vapeur s'était jouée autour de leurs esprits, et -avait fait errer leurs facultés intérieures: dès qu'un sommeil plus -grossier, engendré de malignes fumées et surchargé de songes -remémoratifs, les eut quittés, ils se levèrent comme d'une veille -laborieuse. Ils se regardèrent l'un l'autre, et bientôt ils connurent -comment leurs yeux étaient ouverts, comment leurs âmes obscurcies! -L'innocence qui de même qu'un voile leur avait dérobé la connaissance -du mal, avait disparu. La juste confiance, la native droiture, -l'honneur, n'étant plus autour d'eux, les avaient laissés nus à la -nature coupable: elle les couvrit, mais sa robe les découvrit -davantage. Ainsi le fort Danite, l'herculéen Samson se leva du sein -prostitué de Dalila, la Philistine, et s'éveilla tondu de sa force: -Ève et Adam s'éveillèrent nus et dépouillés de toute leur vertu. -Silencieux et la confusion sur le visage, longtemps ils restèrent assis -comme devenus muets, jusqu'à ce qu'Adam, non moins honteux que sa -compagne, donna enfin passage à ces paroles contraintes:</p> - -<p>«Ô Ève, dans une heure mauvaise tu prêtas l'oreille à ce reptile -trompeur: de qui que ce soit qu'il ait appris à contrefaire la voix de -l'homme, il a dit vrai sur notre chute, faux sur notre élévation -promise, puisque en effet nous trouvons nos yeux ouverts, et trouvons -que nous connaissons à la fois le bien et le mal, le bien perdu, le mal -gagné! Triste fruit de la science, si c'est science de savoir ce qui -nous laisse ainsi nus, privés d'honneur, d'innocence, de foi, de -pureté, notre parure accoutumée, maintenant souillée et tachée, et -sur nos visages les signes évidents d'une infâme volupté, d'où -s'amasse un méchant trésor, et même la honte, le dernier des maux! Du -bien perdu sois donc sûre... Comment pourrais-je désormais regarder la -face de Dieu ou de son ange, qu'auparavant avec joie et ravissement j'ai -si souvent contemplée? Ces célestes formes éblouiront maintenant -cette terrestre substance par leurs rayons d'un insupportable éclat. -Oh! que ne puis-je ici, dans la solitude, vivre sauvage, en quelque -obscure retraite où les plus grands bois, impénétrables à la -lumière de l'étoile ou du soleil, déploient leur vaste ombrage, bruni -comme le soir! Couvrez-moi, vous pins, vous cèdres, sous vos rameaux -innombrables; cachez-moi là où je ne puisse jamais voir ni Dieu ni son -ange! Mais délibérons, en cet état déplorable, sur le meilleur moyen -de nous cacher à présent l'un à l'autre ce qui semble le plus sujet -à la honte et le plus indécent à la vue. Les feuilles larges et -satinées de quelque arbre, cousues ensemble et ceintes autour de nos -reins, nous peuvent couvrir, afin que cette compagne nouvelle, la honte, -ne siège pas là et ne nous accuse pas comme impurs.»</p> - -<p>Tel fut le conseil d'Adam; ils entrèrent tous deux dans le bois le plus -épais: là ils choisirent bientôt le figuier, non cette espèce -renommée pour son fruit, mais celui que connaissent aujourd'hui les -Indiens du Malabar et du royaume de Decan; il étend ses bras, et ses -branches poussent si amples et si longues que leurs tiges courbées -prennent racine; filles qui croissent autour de l'arbre mère; monument -d'ombre à la voûte élevée aux promenades pleines d'échos: là -souvent le pâtre indien, évitant la chaleur, s'abrite au frais et -surveille ses troupeaux paissants, à travers les entaillures -pratiquées dans la plus épaisse ramée.</p> - -<p>Adam et Ève cueillirent ces feuilles larges comme un bouclier -d'amazone: avec l'art qu'ils avaient ils les cousirent pour en ceindre -leurs reins; vain tissu! si c'était pour cacher leur crime et la honte -redoutée. Oh! combien ils différaient de leur première et glorieuse -nudité! Tels, dans ces derniers temps, Colomb trouva les Américains -portant une ceinture de plumes, nus du reste, et sauvages parmi les -arbres, dans les îles et sur les rivages couverts de bois: ainsi nos -premiers parents étaient enveloppés, et comme ils le croyaient, leur -honte en partie voilée; mais n'ayant l'esprit ni à Taise ni en repos, -ils s'assirent à terre pour pleurer.</p> - -<p>Non-seulement des larmes débordèrent de leurs yeux, mais de grandes -tempêtes commencèrent à s'élever au-dedans d'eux-mêmes, de -violentes passions, la colère, la haine, la méfiance, le soupçon, la -discorde; elles ébranlèrent douloureusement l'état intérieur de leur -esprit, région calme naguère et pleine de paix maintenant agitée et -turbulente, car l'entendement ne gouvernait plus et la volonté -n'écoutait plus sa leçon; ils étaient assujettis tous deux à -l'appétit sensuel dont l'usurpation, venue d'en bas, réclamait sur la -souveraine raison une domination supérieure.</p> - -<p>D'un cœur troublé, avec un regard aliéné et une parole altérée, -Adam reprit ainsi son discours interrompu:</p> - -<p>«Que n'écoutas-tu mes paroles et ne restas-tu avec moi, comme je t'en -suppliais, lorsque dans cette malheureuse matinée tu étais possédée -de cet étrange désir d'errer qui te venait je ne sais d'où! Nous -serions alors restés encore heureux, et non, comme à présent, -dépouillés de tout notre bien, honteux, nus, misérables. Que personne -ne cherche désormais une inutile raison pour justifier la fidélité -due: quand on cherche ardemment une pareille preuve, concluez que l'on -commence à faillir.»</p> - -<p>Ève aussitôt, émue de ce ton de reproche:</p> - -<p>«Quels mots sévères sont échappés de tes lèvres, Adam? imputes-tu -à ma faiblesse ou à mon envie d'errer, comme tu l'appelles, ce qui -aurait pu arriver aussi mal, toi présent (qui sait?) ou à toi-même -peut-être? Eusses-tu été là, ou l'attaque ici, tu n'aurais pu -découvrir l'artifice du serpent, parlant comme il parlait. Entre lui et -nous aucune cause d'inimitié n'étant connue, pourquoi m'aurait-il -voulu du mal et cherché à me faire du tort? Ne devais-je jamais me -séparer de ton côté? Autant aurait valu croître là toujours, côte -sans vie. Étant ce que je suis, toi, le chef, pourquoi ne m'as-tu pas -défendu absolument de m'éloigner, puisque j'allais à un tel péril, -comme tu le dis? Trop facile alors, tu ne te fis pas beaucoup -contredire; bien plus tu me permis, tu m'approuvas, tu me congédias de -bon accord. Si tu eusses été ferme et arrêté dans ton refus, je -n'aurais pas transgressé, ni toi avec moi.»</p> - -<p>Adam, irrité pour la première fois, lui répliqua:</p> - -<p>«Est-ce là ton amour; est-ce là la récompense du mien, Ève ingrate; -de mon amour que je t'ai déclaré inaltérable lorsque tu étais -perdue, et que je ne l'étais pas; moi qui aurais pu vivre et jouir d'un -éternel bonheur, et qui toutefois ai volontairement préféré la mort -avec toi? Et maintenant tu me reproches d'être la cause de ta -transgression! il te semble que je ne t'ai pas retenue avec assez de -sévérité! Que pouvais-je de plus? Je t'avertis, je t'exhortai, je te -prédis le danger, l'ennemi aux aguets placé en embuscade. Au-delà de -ceci, il ne restait que la force, et la force n'a point lieu contre une -volonté libre. Mais la confiance en toi-même t'a emportée, certaine -que tu étais ou de ne pas rencontrer de péril, ou d'y trouver matière -d'une glorieuse épreuve. Peut-être aussi ai-je erré en admirant si -excessivement ce qui semblait en toi si parfait que je croyais que le -mal n'oserait attenter sur toi; mais je maudis maintenant cette erreur -devenue mon crime, et toi l'accusatrice. Ainsi il en arrivera à celui -qui, se fiant trop au mérite de la femme, laissera gouverner la -volonté de la femme: contrariée, la femme ne supportera aucune -contrainte; laissée à elle-même, si le mal s'ensuit, elle accusera -d'abord la faible indulgence de l'homme.»</p> - -<p>Ainsi dans une mutuelle accusation, Ève et Adam dépensaient les heures -infructueuses; mais ni l'un ni l'autre ne se condamnant soi-même, à -leur vaine dispute il semblait n'y avoir de fin.</p> - -<hr class="r5" /> - -<h4><a id="LIVRE_DIXIEME">LIVRE DIXIÈME</a></h4> - -<h4>ARGUMENT</h4> - -<blockquote> -<p>La transgression de l'homme étant connue, les anges de garde quittent -le paradis et retournent au ciel pour justifier leur vigilance; ils -sont approuvés, Dieu déclarant que l'entrée de Satan n'a pu être -prévenue par eux. Dieu envoie son Fils pour juger les transgresseurs; -il descend et prononce conformément la sentence. Alors il en a pitié, -les vêt tous deux et remonte vers son Père. Le Péché et la Mort, -assis jusqu'alors aux portes de l'enfer, par une merveilleuse -sympathie sentant le succès de Satan dans ce nouveau monde, et la faute -que l'homme y a commise, se résolvent de ne pas rester longtemps -confinés dans l'enfer et de suivre Satan, leur père, dans la demeure -de l'homme. Pour faire une route plus commode pour aller et venir de -l'enfer à ce monde, ils pavent çà et là un large grand chemin ou -un pont au-dessus du chaos en suivant la première trace de Satan. -Ensuite, se préparant à gagner la terre, ils le rencontrent fier de -son succès, revenant à l'enfer. Leurs mutuelles félicitations. -Satan arrive à Pandæmonium. Il raconte avec jactance en pleine -assemblée, son succès sur l'homme. Au lieu d'applaudissements il -est accueilli par un sifflement général de tout son auditoire, -transformé tout à coup, ainsi que lui-même, en serpents, selon sa -sentence prononcée dans le paradis. Alors trompés par une apparence de -l'arbre défendu qui s'élève devant eux, ils cherchent avidement -à atteindre le fruit et mâchent de la poussière et des cendres -amères. Progrès du Péché et de la Mort. Dieu prédit la victoire -finale de son Fils sur eux et le renouvellement de toutes choses; mais -pour le moment il ordonne à ses anges de faire divers changements dans -les cieux et les éléments. Adam apercevant de plus en plus sa -condition dégradée, se lamente tristement, et rejette la consolation -d'Ève. Elle persiste, et l'apaise à la fin. Alors pour empêcher -la malédiction de tomber probablement sur leur postérité, elle -propose à Adam des moyens violents, qu'il n'approuve pas. Mais -concevant une meilleure espérance, il lui rappelle la dernière -promesse qui leur fut faite, que sa race se vengera du serpent, et il -l'exhorte à chercher avec lui la réconciliation de la Divinité -offensée par le repentir et la prière.</p></blockquote> - - -<p><br /></p> - -<p> -Cependant l'action haineuse et méchante que Satan avait faite dans -Éden était connue du ciel; on savait comment dans le serpent il avait -séduit Ève, elle son mari, et l'avait engagé à goûter le fruit -fatal. Car qui peut échapper à l'œil de Dieu qui voit tout, ou -tromper son esprit, qui sait tout? Sage et juste en toutes choses, -l'Éternel n'empêcha point Satan de tenter l'esprit de l'homme -armé d'une force entière et d'une volonté libre, parfaites pour -découvrir et repousser les ruses d'un ennemi ou d'un faux ami. Car -Adam et Ève connaissaient et devaient toujours se rappeler -l'importante injonction de ne jamais toucher au fruit, qui que ce fût -qui les tentât. N'obéissant pas, ils encoururent la peine: que -pouvaient-ils attendre de moins? La complication de leur péché -méritait leur chute. -</p> -<p> -Les gardes angéliques du paradis se hâtèrent de monter au ciel, -mornes et abattus en songeant à l'homme, car par ceci ils -connaissaient son état; ils s'étonnaient beaucoup que le subtil -ennemi sans être vu, leur eût dérobé son entrée. -</p> -<p> -Sitôt que ces fâcheuses nouvelles arrivèrent de la terre à la porte -du ciel, tous ceux qui les entendirent furent affligés, une sombre -tristesse n'épargna pas dans ce moment les visages divins; cependant -mêlée de pitié, elle ne voila pas leur béatitude. Autour des -nouveaux arrivés, le peuple éthéré accourut en foule, pour écouter -et apprendre comment tout était advenu. Ils se hâtèrent vers le -trône suprême, responsables qu'ils étaient, afin d'exposer dans -un juste plaidoyer extrême vigilance, aisément approuvée. Quand le -Très-Haut, l'éternel Père, du fond de son secret nuage fit sortir -ainsi sa voix dans le tonnerre: -</p> -<p> -«Anges assemblés, et vous puissances revenues d'une commission -infructueuse, ne soyez ni découragés, ni troublés de ces nouvelles de -la terre que vos soins les plus sincères ne pouvaient prévenir? -J'avais prédit dernièrement ce qui arriverait, lorsque pour la -première fois le tentateur sorti de l'enfer, traversait l'abîme. -Je vous ai annoncé qu'il prévaudrait, prompt dans son mauvais -message; que l'homme serait séduit, perdu par la flatterie, et -croyant le mensonge contre son Créateur. Aucun de mes décrets -concourant n'a nécessité sa chute, ou touché du plus léger -mouvement d'impulsion sa volonté libre laissée à sa propre -inclination dans un juste équilibre. Mais l'homme est tombé, et -maintenant que reste-t-il à faire, sinon à prononcer l'arrêt mortel -contre sa transgression, la mort dénoncée pour ce jour même? Il la -présume déjà vaine et nulle, parce qu'elle ne lui a pas encore -été infligée, comme il le craignait, par quelque coup subit; mais -bientôt il trouvera, avant que le jour finisse, que sursis n'est pas -acquittement: la justice ne reviendra pas dédaignée comme la bonté. -</p> -<p> -«Mais qui enverrai-je pour juger les coupables? qui, sinon toi, -vice-régent, mon Fils? À toi j'ai transféré tout jugement au -ciel, sur la terre et dans l'enfer. On verra facilement que je me -propose de donner la miséricorde pour collègue à la justice en -t'envoyant, toi l'ami de l'homme, son médiateur, à la fois -désigné rançon et rédempteur volontaire, en t'envoyant, toi -destiné à devenir homme pour juger l'homme tombé.» -</p> -<p> -Ainsi parla le Père; il entr'ouvrit brillante la droite de sa -gloire, et rayonna sur son Fils sa divinité dévoilée. Le Fils, plein -de splendeur, exprima manifestement tout son père, et lui répondit -ainsi, divinement doux: -</p> -<p> -«Éternel Père! à toi d'ordonner, à moi de faire dans le ciel et -sur la terre ta volonté suprême, afin que tu puisses toujours mettre -ta complaisance en moi, ton Fils bien aimé. Je vais juger sur la terre -ceux-ci tes pécheurs; mais tu le sais, quel que soit le jugement, la -peine la plus grande doit tomber sur moi, quand le temps sera accompli. -Car je m'y suis engagé en ta présence; je ne m'en repens pas, et -par cela j'obtiens le droit d'adoucir leur sentence sur moi -dérivée: je tempérerai la justice par la miséricorde, de manière -qu'elles seront les plus glorifiées, en étant pleinement satisfaites -et toi apaisé. Il n'y aura besoin ni de suite ni de cortège, là où -personne ne doit assister au jugement, excepté les deux qui seront -jugés; le troisième coupable, absent, n'en est que mieux condamné; -convaincu par sa fuite et rebelle à toutes les lois: la conviction -du serpent n'importe à personne.» -</p> -<p> -Il dit, et se leva de son siège rayonnant d'une haute gloire -collatérale; les Trônes, les Puissances, les Principautés, les -Dominations, ses ministres, l'accompagnèrent jusqu'à la porte du -ciel, d'où l'on aperçoit Éden et toute la côte en perspective: -soudain il est descendu; le temps ne mesure point la promptitude des -dieux, bien qu'il soit ailé des plus rapides minutes. -</p> -<p> -Le soleil dans sa chute occidentale, était alors descendu du midi; les -vents légers, à leur heure marquée pour souffler sur la terre, -s'éveillaient et introduisaient en elle la tranquille fraîcheur du -soir. Dans ce moment, avec une colère plus tranquille, vint -l'intercesseur et doux Juge pour sentencier l'homme. La voix de Dieu -qui se promenait dans le jardin fut portée par les suaves brises à -l'oreille d'Adam et d'Ève, au déclin du jour; ils -l'entendirent, et ils se cachèrent parmi les arbres les plus touffus. -Mais Dieu s'approchant appelle Adam à haute voix: -</p> -<p> -«Adam, où es-tu, toi accoutumé à rencontrer avec joie ma venue, -dès que tu la voyais de loin? Je ne suis pas satisfait de ton absence -ici. T'entretiens-tu, avec la solitude, là où naguère un devoir -empressé te faisait paraître sans être cherché? Me présenté-je -avec moins d'éclat? Quel changement cause ton absence? Quel hasard -t'arrête? Viens.» -</p> -<p> -Il vint, et Ève à regret avec lui, quoiqu'elle eût été la -première à offenser, tous deux interdits et décomposés. L'amour -n'était dans leurs regards ni pour Dieu ni pour l'un l'autre; -mais on y apercevait le crime, la honte, le trouble, le désespoir, la -colère, l'obstination, la haine et la tromperie. Adam, après avoir -longtemps balbutié, répond en peu de mots: -</p> -<p> -«Je t'ai entendu dans le jardin, et j'ai eu peur de ta voix, parce -que j'étais nu: c'est pourquoi je me suis caché.» -</p> -<p> -À quoi le Juge miséricordieux répliqua sans lui faire de reproche: -</p> -<p> -«Tu as souvent entendu ma voix et tu n'en as pas eu peur, mais elle -t'a toujours réjoui: comment est-elle devenue pour toi si terrible? -Tu es nu, qui te l'a dit? As-tu mangé du fruit de l'arbre dont je -t'ai défendu de manger?» -</p> -<p> -Adam, assiégé de misères, répondit: -</p> -<p> -«Ô ciel, dans quelle voie étroite je comparais ce jour devant mon -Juge, ou pour me charger moi-même de tout le crime, ou pour accuser mon -autre moi-même, la compagne de ma vie! Je devrais cacher sa faute, -pendant que sa fidélité me reste, et ne pas l'exposer au blâme par -ma plainte: mais une rigoureuse nécessité, une contrainte -déplorable, m'obligent à parler, de peur que sur ma tête à la fois -le péché et le châtiment, néanmoins insupportables, ne soient -dévolus tout entiers. Quand je garderais mon silence, tu découvrirais -aisément ce que je cacherais. -</p> -<p> -«Cette femme que tu fis pour être mon aide, que tu m'as donnée -comme ton présent accompli, qui était si bonne, si convenable, si -acceptable, si divine, de la main de laquelle je n'aurais pu -soupçonner aucun mal, qui dans tout ce qu'elle faisait semblait -justifier son action par la manière de la faire; cette femme m'a -donné du fruit de l'arbre et j'ai mangé.» -</p> -<p> -La souveraine Présence répliqua ainsi: -</p> -<p> -«Était-elle ton Dieu pour lui obéir plutôt qu'à la voix de ton -Créateur? Avait-elle été faite pour être ton guide, ton supérieur, -même ton égal, pour que tu lui résignasses ta virilité et le rang -où Dieu t'avait assis au-dessus d'elle, elle faite de toi et pour -toi, dont les perfections surpassaient de si loin les siennes en réelle -dignité? À la vérité, elle était ornée et charmante pour attirer -ton amour, non ta dépendance. Ses qualités étaient telles qu'elles -semblaient bonnes a être gouvernées, peu convenables pour dominer; -l'autorité était ton lot, appartenant à ta personne, si tu -l'eusses toi-même bien connue.» -</p> -<p> -Dieu avant ainsi parlé, adressa à Ève ce peu de mots: -</p> -<p> -«Dis, femme, pourquoi as-tu fait cela?» -</p> -<p> -La triste Ève, presque abîmée dans la honte, se confessant vite, ne -fut devant son Juge ni hardie ni diserte; elle répondit confuse: -</p> -<p> -«Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé.» -</p> -<p> -Ce que le Seigneur Dieu ayant entendu, il procéda sans délai au -jugement du serpent accusé, bien qu'il fût brute, incapable de -rejeter son crime sur celui qui le fit l'instrument du mal et le -déprava dans les fins de sa création, justement maudit alors comme -vicié dans sa nature. Il n'importait pas à l'homme d'en -connaître davantage, puisqu'il ne savait rien de plus; cela n'eût -pas diminué sa faute. Cependant Dieu appliqua la sentence à Satan, le -premier dans le péché, mais en termes mystérieux qu'il jugea alors -les meilleurs, et il laissa tomber ainsi sa malédiction sur le serpent: -</p> -<p> -«Parce que tu as fait cela tu es maudit entre tous les animaux et -toutes les bêtes de la terre. Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras -la terre tous les jours de ta vie. Je mettrai une inimitié entre toi et -la femme, entre sa race et la tienne; elle te brisera la tête, et tu -tâcheras de la mordre par le talon.» -</p> -<p> -Ainsi fut prononcé l'oracle, vérifié quand Jésus, fils de Marie, -seconde Ève, vit comme un éclair tomber du ciel Satan prince de -l'air. Alors Jésus, sortant du tombeau, dépouilla les principautés -et les puissances infernales, et triompha ouvertement en pompe: et dans -une ascension glorieuse il emmena à travers les airs la captivité -captive, le royaume même longtemps usurpé par Satan. Celui-là brisera -enfin Satan sous nos pieds, celui-là même qui prédit à présent -cette fatale meurtrissure. -</p> -<p> -Il se tourna vers la femme pour lui prononcer sa sentence: -</p> -<p> -«Je t'affligerai de plusieurs maux pendant ta grossesse, tu -enfanteras dans la douleur, tu seras sous la puissance de ton mari et il -te dominera.» -</p> -<p> -À Adam, le dernier, il prononce ainsi son arrêt: -</p> -<p> -«Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé du -fruit de l'arbre dont je t'avais défendu de manger en te disant: -«Tu n'en mangeras point;» la terre sera maudite à cause de ce -que tu as fait. Tu n'en tireras de quoi te nourrir pendant toute ta -vie qu'avec beaucoup de travail: elle te produira des épines et des -ronces, et tu te nourriras de l'herbe de la terre. Tu mangeras ton -pain à la sueur de ton visage, jusqu'à ce que tu retournes en la -terre d'où tu as été tiré. Car tu es poudre et tu retourneras en -poudre.» -</p> -<p> -Ainsi jugea l'homme celui qui fut envoyé à la fois Juge et Sauveur: -il recula bien loin le coup subit de la mort annoncée pour ce jour-là: -ensuite ayant compassion de ceux qui se tenaient nus devant lui, -exposés à l'air, qui maintenant allait souffrir de grandes -altérations, il ne dédaigna pas de commencer à prendre la forme -d'un serviteur, comme quand il lava les pieds de ses serviteurs; de -même à présent, comme un père de famille, il couvrit leur nudité de -peaux de bêtes, ou tuées, ou qui, de même que le serpent, avaient -rajeuni leur peau. Il ne réfléchit pas longtemps pour vêtir ses -ennemis: non-seulement il couvrit leur nudité extérieure de peaux de -bêtes, mais leur nudité intérieure, beaucoup plus ignominieuse; il -l'enveloppa de sa robe de justice et la déroba aux regards de son -Père. Puis il s'éleva rapidement vers lui; reçu dans son sein -bienheureux, il rentra dans la gloire comme autrefois: à son Père -apaisé il raconta (quoique le Père sût tout) ce qui s'était passé -avec l'homme, entremêlant son récit d'une douce intercession. -</p> -<p> -Cependant, avant qu'on eût péché et jugé sur la terre, le Péché -et la Mort étaient assis en face l'un de l'autre en dedans des -portes de l'enfer; ces portes étaient restées béantes, vomissant -au loin dans le chaos une flamme impétueuse, depuis que l'ennemi les -avait passées, le Péché les ouvrant. Bientôt celui-ci commença de -parler à la Mort: -</p> -<p> -«Ô mon fils, pourquoi sommes-nous assis oisifs à nous regarder -l'un l'autre, tandis que Satan, notre grand auteur, prospère dans -d'autres mondes et cherche à nous pourvoir d'un séjour plus -heureux, nous, sa chère engeance? Le succès l'aura sans doute -accompagné: s'il lui était mésavenu, avant cette heure il serait -retourné, chassé par la furie de ses persécuteurs, puisque aucun -autre lieu ne peut autant que celui-ci convenir à son châtiment ou à -leur vengeance. -</p> -<p> -«Je crois sentir qu'une puissance nouvelle s'élève en moi, -qu'il me croît des ailes, qu'une vaste domination m'est donnée -au-delà de cet abîme. Je ne sais quoi m'attire, soit sympathie, soit -une force conaturelle pleine de puissance, pour unir, à la plus grande -distance, dans une secrète amitié, les choses de même espèce par les -routes les plus secrètes. Toi, mon ombre inséparable, tu dois me -suivre, car aucun pouvoir ne peut séparer la Mort du Péché. Mais dans -la crainte que notre père soit arrêté peut-être par la difficulté -de repasser ce golfe impassable, impraticable, essayons (travail -aventureux, non pourtant disproportionné à ta force et à la mienne), -essayons de fonder sur cet océan un chemin depuis l'enfer jusqu'au -monde nouveau où Satan maintenant l'emporte; monument d'un grand -avantage à toutes légions infernales, qui leur rendra d'ici le -trajet facile pour leur communication ou leur transmigration, selon que -le sort les conduira. Je ne puis manquer le chemin, tant je suis attiré -avec force par cette nouvelle attraction et ce nouvel instinct.» -</p> -<p> -L'ombre maigre lui répondit aussitôt: -</p> -<p> -«Va où le destin et la force de l'inclination te conduisent. Je ne -traînerai pas derrière, ni ne me tromperai de chemin, toi servant de -guide; tant je respire l'odeur de carnage, proie innombrable; tant -je goûte la saveur de la mort de toutes les choses qui vivent là! Je -ne manquerai pas à l'ouvrage que tu entreprends, mais je te prêterai -un mutuel secours.» -</p> -<p> -En parlant de la sorte, le monstre, avec délices, renifla le parfum du -mortel changement arrivé sur la terre: comme quand une bande -d'oiseaux carnassiers, malgré la distance de plusieurs lieues, vient -volant, avant le jour d'une bataille, au champ où campent les -armées, alléchée qu'elle est par la senteur des vivantes carcasses -promises à la mort le lendemain, dans un sanglant combat: ainsi -éventait les trépas la hideuse figure qui, renversant dans l'air -empoisonné sa large narine, flairait de si loin sa curée. -</p> -<p> -Soudain hors des portes de l'enfer, dans la vaste et vide anarchie du -chaos sombre et humide, les deux fantômes s'envolèrent en sens -contraire. Avec force (leur force était grande), planant sur les eaux, -ce qu'ils rencontrèrent de solide ou de visqueux, ballotté haut et -bas comme dans une mer houleuse, ils le chassent ensemble amassé, et de -chaque côté l'échouent vers la bouche du Tartare: ainsi deux vents -polaires soufflant opposés, sur la mer Cronienne, poussent ensemble des -montagnes de glaces qui obstruent le passage présumé au-delà de -Petzora à l'orient, vers la côte opulente du Cathai. -</p> -<p> -La Mort, de sa massue pétrifiante, froide et sèche, frappe comme -d'un trident la matière agglomérée, la fixe aussi ferme que Délos, -jadis flottante; le reste fut enchaîné immobile par -l'inflexibilité de son regard de Gorgone. -</p> -<p> -Les deux fantômes cimentèrent avec un bitume asphaltique le rivage -ramassé, large comme les portes de l'enfer et profond comme ses -racines. Le môle immense, courbé en avant, forma une arche élevée -sur l'écumant abîme, pont d'une longueur prodigieuse, atteignant -à la muraille inébranlable de ce monde, à présent sans défense, -confisqué au profit de la Mort: de là un chemin large, doux, commode, -uni, descendit à l'enfer. Tel, si les petites choses peuvent être -comparées aux grandes, Xerxès, parti de son grand palais memnonien, -vint de Suze jusqu'à la mer pour enchaîner la liberté de la Grèce; -il se fit, par un pont, un chemin sur l'Hellespont, joignit -l'Europe à l'Asie et frappa de verges les flots indignés. -</p> -<p> -La Mort et le Péché, par un art merveilleux, avaient maintenant -poussé leur ouvrage (chaîne de rochers suspendus sur l'abîme -tourmenté, en suivant la trace de Satan) jusqu'à la place même où -Satan ploya ses ailes, et s'abattit, au sortir du chaos, sur l'aride -surface de ce monde sphérique. Ils affermirent le tout avec des clous -et des chaînes de diamant: trop ferme ils le firent et trop durable! -Alors, dans un petit espace, ils rencontrèrent les confins du ciel -empyrée et de ce monde; sur la gauche était l'enfer avec un long -gouffre interposé. Trois différents chemins en vue conduisaient à -chacune de ces trois demeures. Et maintenant les monstres prirent le -chemin de la terre qu'ils avaient aperçue, se dirigeant vers Éden: -quand voici Satan, sous la forme d'un ange de lumière, gouvernant sur -son zénith entre le Centaure et le Scorpion, pendant que le soleil se -levait dans le Bélier. Il s'avançait déguisé; mais ceux-ci, ses -chers enfants, reconnurent vite leur père, bien que travesti. -</p> -<p> -Satan, après avoir séduit Ève, s'était jeté non remarqué dans le -bois voisin, et changeant de forme pour observer la suite de -l'événement, il vit son action criminelle répétée par Ève, -quoique sans méchante intention, auprès de son mari; il vit leur -honte chercher des voiles inutiles; mais quand il vit descendre le Fils -de Dieu pour les juger, frappé de terreur, il fuit; non qu'il -espérât échapper, mais il évitait le présent, craignant, coupable -qu'il était, ce que la colère du Fils lui pouvait soudain infliger. -Cela passé, il revint de nuit, et écoutant, au lieu où les deux -infortunés étaient assis, leur triste discours et leur diverse -plainte, il en recueillit son propre arrêt; il comprit que -l'exécution de cet arrêt n'était pas immédiate, mais pour un -temps à venir: chargé de joie et de nouvelle, il retourna alors à -l'enfer. Sur les bords du chaos, près du pied de ce nouveau pont -merveilleux, il rencontra inespérément ceux qui venaient pour le -rencontrer, ses chers rejetons. L'allégresse fut grande à leur -jonction; la vue du pont prodigieux accrut la joie de Satan. Il demeura -longtemps en admiration, jusqu'à ce que le Péché, sa fille -enchanteresse, rompît ainsi le silence: -</p> -<p> -«Ô mon père, ce sont là tes magnifiques ouvrages, tes trophées que -tu contemples comme n'étant pas les tiens; tu en es l'auteur et le -premier architecte. Car je n'eus pas plus tôt deviné dans mon cœur -(mon cœur qui par une secrète harmonie bat avec le tien, uni dans une -douce intimité); je n'eus pas plus tôt deviné que tu avais -prospéré sur la terre, ce que tes regards manifestent à présent, que -je me sentis (quoique séparée de toi par des mondes) attirée vers toi -avec celui-ci, ton fils; tant une fatale conséquence nous unit tous -trois! Ni l'enfer ne put nous retenir plus longtemps dans ses -limites, ni ce gouffre obscur et impraticable nous empêcher de suivre -ton illustre trace. Tu as achevé notre liberté: confinés jusqu'à -présent au-dedans des portes de l'enfer, tu nous as donné la force -de bâtir ainsi au loin, et de surcharger de cet énorme pont le sombre -abîme. -</p> -<p> -«Tout le monde est tien désormais; ta vertu a gagné ce que ta main -n'a point bâti, ta sagesse a recouvré avec avantage ce que la guerre -avait perdu, et vengé pleinement notre défaite dans le ciel. Ici tu -régneras monarque, là tu ne régnais pas: qu'il domine encore là -ton vainqueur, comme le combat l'a décidé, en se retirant de ce -monde nouveau, aliéné par sa propre sentence. Désormais qu'il -partage avec toi la monarchie de toutes choses divisées par les -frontières de l'Empyrée: à lui la cité de forme carrée, à toi le -monde orbiculaire; ou qu'il ose t'éprouver, toi à présent plus -dangereux pour son trône.» -</p> -<p> -Le prince des ténèbres lui répondit avec joie: -</p> -<p> -«Fille charmante, et toi, mon fils et petit-fils à la fois, vous avez -donné aujourd'hui une grande preuve que vous êtes la race de Satan, -car je me glorifie de ce nom, antagoniste du Roi tout-puissant du ciel. -Bien avez-vous mérité de moi et de tout l'infernal empire, vous qui -si près de la porte du ciel avez répondu à mon triomphe par un acte -triomphal, à mon glorieux ouvrage par cet ouvrage glorieux, et qui avez -fait de l'enfer et de ce monde un seul royaume (notre royaume), un -seul continent de communication facile. -</p> -<p> -«Ainsi pendant qu'à travers les ténèbres je vais descendre -aisément par votre chemin chez mes puissances associées, pour leur -apprendre ces succès et me réjouir avec elles; vous deux, le long de -cette route, parmi ces orbes nombreux (tous à vous), descendez droit au -paradis; habitez-y, et régnez dans la félicité. De là, exercez -votre domination sur la terre et dans l'air, principalement sur -l'homme, déclaré le seigneur de tout: faites-en d'abord votre -vassal assuré, et à la fin tuez-le. Je vous envoie mes substituts et -je vous crée sur la terre plénipotentiaires d'un pouvoir sans pareil -émanant de moi.—Maintenant de votre force unie dépend tout -entière ma tenure du nouveau royaume que le Péché a livré à la Mort -par mes exploits. Si votre puissance combinée prévaut, les affaires de -l'enfer n'ont à craindre aucun détriment: allez, et soyez forts.» -</p> -<p> -Ainsi disant, il les congédie; avec rapidité, ils prennent leur -course à travers les constellations les plus épaisses, en répandant -leur poison: les étoiles infectées pâlirent, et les planètes, -frappées de la maligne influence qu'elles répandent elles-mêmes, -subirent alors une éclipse réelle. Par l'autre chemin, Satan -descendit la chaussée jusqu'à la porte de l'enfer. Des deux -côtés le chaos divisé et surbâti, s'écria, et d'une houle -rebondissante assaillit les barrières qui méprisaient son indignation. -</p> -<p> -À travers la porte de l'enfer, large, ouverte et non gardée, Satan -passe et trouve tout désolé alentour; car ceux qui avaient été -commis pour siéger là avaient abandonné leur poste, s'étaient -envolés vers le monde supérieur. Tout le reste s'était retiré loin -dans l'intérieur, autour des murs de Pandæmonium, ville et siège -superbe de Lucifer (ainsi nommé par allusion à cette étoile brillante -comparée à Satan). Là veillaient les légions, tandis que les grands -siégeaient au conseil, inquiets du hasard qui pouvait retenir leur -empereur par eux envoyé: en partant il avait ainsi donné l'ordre, -et ils l'observaient. -</p> -<p> -Comme lorsque le Tartare, loin du Russe son ennemi, par Astracan, à -travers les plaines neigeuses, se retire; ou comme quand le sophi de la -Bactriane, fuyant devant les cornes du croissant turc, laisse tout -dévasté au-delà du royaume d'Aladule, dans sa retraite vers Tauris -ou Casbin: ainsi ceux-ci (l'ost, dernièrement banni du ciel) -laissèrent désertes plusieurs lieues de ténèbres dans le plus -reculé de l'enfer, et se concentrèrent en garde vigilante autour de -leur métropole: ils attendaient d'heure en heure le grand aventurier -revenant de la recherche des mondes étrangers. -</p> -<p> -Il passa au milieu de la foule sans être remarqué, sous la figure -d'un ange militant plébéien, du dernier ordre; de la porte de la -salle Plutonienne il monta invisible sur son trône élevé, lequel, -sous la pompe du plus riche tissu déployé, était placé au haut bout -de la salle, dans une royale magnificence. Il demeura assis quelque -temps, et autour de lui il vit sans être vu: enfin, comme d'un -nuage, sa tête radieuse et sa forme d'étoile étincelante apparurent; -ou plus brillant encore, il était revêtu d'une gloire de -permission ou de fausse splendeur, qui lui avait été laissée depuis -sa chute. Tout étonnée à ce soudain éclat, la troupe stygienne y -porte ses regards, et reconnaît celui qu'elle désirait; son -puissant chef revenu. Bruyante fut l'acclamation; en hâte se -précipitèrent les pairs qui délibéraient: levés de leur sombre -divan, ils s'approchèrent de Satan dans une égale joie, pour le -féliciter. Lui avec la main obtient le silence et l'attention par ces -paroles: -</p> -<p> -«Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, car je vous -appelle ainsi, et je vous déclare tels à présent, non-seulement de -droit, mais par possession. Après un succès au-delà de toute -espérance, je suis revenu pour vous conduire triomphants hors de ce -gouffre infernal, abominable, maudit; maison de misère, donjon de -notre tyran? Possédez maintenant comme seigneurs un monde spacieux, -peu inférieur à notre ciel natal, et que je vous ai acquis avec de -grands périls, par mon entreprise ardue. -</p> -<p> -«Long serait à vous raconter ce que j'ai fait, ce que j'ai -souffert, avec quelle peine j'ai voyagé dans la vaste profondeur de -l'horrible confusion, sans bornes, sans réalité, sur laquelle le -Péché et la Mort viennent de paver une large voie pour faciliter votre -glorieuse marche; mais moi, je me suis laborieusement ouvert un passage -non frayé, force de monter l'indomptable abîme, de me plonger dans -les entrailles de la Nuit sans origine et du farouche Chaos, qui, jaloux -de leurs secrets, s'opposèrent violemment à mon étrange voyage par -une furieuse clameur protestant devant le destin suprême. -</p> -<p> -«Je ne vous dirai point comment j'ai trouvé ce monde nouvellement -créé que la renommée depuis longtemps avait annoncé dans le ciel; -merveilleux édifice d'une perfection achevée, où l'homme, par -notre exil, placé dans un paradis, fut fait heureux. J'ai éloigné -l'homme, par ruse, de son Créateur; je l'ai séduit et pour -accroître votre surprise, avec une pomme! De cela le Créateur -offensé (pouvez-vous n'en point rire?) a donné l'homme son -bien-aimé, et tout le monde en proie au Péché et à la Mort, et par -conséquent à nous qui l'avons gagné sans risque, sans travail ou -alarmes, pour le parcourir, l'habiter, et dominer sur l'homme, comme -sur tout ce qu'il aurait dominé. -</p> -<p> -«Il est vrai que Dieu m'a aussi jugé; ou plutôt il ne m'a pas -jugé, mais le brute serpent, sous la forme duquel j'ai séduit -l'homme. Ce qui m'appartient dans ce jugement est l'inimitié -qu'il établira entre moi et le genre humain: je lui mordrai le -talon, et sa race, on ne dit pas quand, me meurtrira la tête. Qui -n'achèterait un monde au prix d'une meurtrissure, ou pour une peine -beaucoup plus grande? Voilà le récit de mon ouvrage. Que vous -reste-t-il à faire à vous, dieux? à vous lever et à entrer à -présent en pleine béatitude.» -</p> -<p> -Ayant parlé de la sorte, il s'arrête un moment, attendant leur -universelle acclamation et leur haut applaudissement pour remplir son -oreille, quand au contraire il entend de tous côtés un sinistre et -universel sifflement de langues innombrables, bruit du mépris public. -Il s'étonne, mais il n'en eut pas longtemps le loisir, car à -présent il s'étonne plus de lui-même. Il sent son visage détiré -s'effiler et s'amaigrir; ses bras se collent à ses côtés, ses -jambes s'entortillent l'une dans l'autre, jusqu'à ce que, -privé de ses pieds, il tombe serpent monstrueux sur son ventre rampant; -il résiste, mais en vain; un plus grand pouvoir le domine, puni -selon son arrêt, sous la figure dans laquelle il avait péché. Il veut -parler, mais avec une langue fourchue à des langues fourchues il rend -sifflement pour sifflement: car tous les démons étaient pareillement -transformés, tous serpents, comme complices de sa débauche audacieuse. -Terrible fut le bruit du sifflement dans la salle remplie d'une -épaisse fourmilière de monstres compliqués de têtes et de queues; -scorpion, aspic, amphisbène cruelle, céraste armé de cornes, hydre, -élope sinistre, et dipsade: non, jamais un tel essaim de reptiles ne -couvrit ou la terre arrosée du sang de la Gorgone, ou l'île -d'Ophiuse. -</p> -<p> -Mais, encore le plus grand au milieu de tous, Satan était devenu -dragon, surpassant en grosseur l'énorme Python, que le soleil -engendra du limon dans la vallée pythienne: il n'en paraissait pas -moins encore conserver sa puissance sur le reste. Ils le suivirent tous, -quand il sortit pour gagner la campagne ouverte: là ceux qui restaient -des bandes rebelles tombées du ciel, étaient stationnés, ou en ordre -de bataille, ravis dans l'attente de voir s'avancer en triomphe leur -prince glorieux: mais ils virent un tout autre spectacle, une multitude -de laids serpents! L'horreur les saisit, et en même temps une -horrible sympathie; ce qu'ils voyaient ils le devinrent, subitement -transformés: tombent leurs bras, tombent leurs lances et leurs -boucliers, tombent eux-mêmes aussi vite: et ils renouvellent -l'affreux sifflement, et ils prennent la forme affreuse qu'ils -gagnent par contagion, égaux dans la punition comme dans le crime. -Ainsi l'applaudissement qu'ils préparaient fut changé en une -explosion de sifflements; triomphe de la honte qui de leurs propres -bouches rejaillissait sur eux-mêmes. -</p> -<p> -Près de là était un bois élevé tout à coup au moment même de leur -métamorphose, par la volonté de celui qui règne là-haut; pour -aggraver leur peine, il était chargé d'un beau fruit, semblable à -celui qui croissait dans Éden, amorce d'Ève employée par le -tentateur. Sur cet objet étrange les démons fixèrent leurs yeux -ardents, s'imaginant qu'au lieu d'un arbre défendu il en était -sorti une multitude, afin de les engager plus avant dans la honte ou le -malheur. Cependant dévorés d'une soif ardente et d'une faim -cruelle, qui ne leur furent envoyées que pour les tromper, ils ne -peuvent s'abstenir, ils roulent en monceaux, grimpent aux arbres, -attachés là plus épais que les nœuds de serpent qui formaient des -boucles sur la tête de Mégère. Ils arrachent avidement le fruitage -beau à la vue, semblable à celui qui croît près de ce lac de bitume -où Sodome brûla. Le fruit infernal, plus décevant encore, trompe le -goût, non le toucher. Les mauvais esprits, espérant follement apaiser -leur faim, au lieu de fruit, mâchent d'amères cendres que leur goût -offensé rejette avec éclaboussure et bruit. Contraints par la faim et -la soif, ils essayent d'y revenir; autant de fois empoisonnés, un -abominable dégoût tord leurs mâchoires, remplies de suie et de -cendres. Ils tombèrent souvent dans la même illusion, non comme -l'homme, dont ils triomphèrent, qui n'y tomba qu'une fois. Ainsi -ils étaient tourmentés, épuisés de faim et d'un long et continuel -sifflement, jusqu'à ce que par permission ils reprissent leur forme -perdue. On dit qu'il fut ordonné que chaque année ils subiraient -pendant un certain nombre de jours, cette annuelle humiliation, pour -briser leur orgueil et leur joie d'avoir séduit l'homme. Toutefois, -ils répandirent dans le monde païen quelque tradition de leur -conquête; ils racontèrent, dans des fables, comment le serpent, -qu'ils appelèrent Ophion, avec Eurynome, qui peut-être dans des -temps éloignés usurpa le nom d'Ève, régna le premier sur le haut -Olympe, d'où il fut chassé par Saturne et par Ops, avant même que -Jupiter Dictéen fût né. -</p> -<p> -Cependant, le couple infernal arriva trop tôt dans le paradis: le -Péché y avait été d'abord potentiel, ensuite actuel, maintenant il -y entrait corporel pour y demeurer continuel habitant. Derrière lui la -Mort le suivait de près pas à pas, non encore montée sur son cheval -pâle. Le péché lui dit: -</p> -<p> -«Second rejeton de Satan, Mort, qui dois tout conquérir, que -penses-tu de notre empire nouveau, quoique nous l'ayons gagné par un -travail difficile? Ne vaut-il pas beaucoup mieux être ici que de -veiller encore assis au seuil du noir enfer, sans noms, sans être -redoutés, et toi-même à demi morte de faim?» -</p> -<p> -Le monstre né du Péché lui répondit aussitôt: -</p> -<p> -«Quant à moi qui languis d'une éternelle faim, enfer, terre ou -ciel, tout m'est égal: je suis le mieux là où je trouve le plus de -proie; laquelle, quoique abondante ici, semble en tout petite pour -bourrer cet estomac, ce vaste corps que ne resserre point la peau.» -</p> -<p> -La mère incestueuse répliqua: -</p> -<p> -«Nourris-toi donc d'abord de ces herbes, de ces fruits, de ces -fleurs, ensuite de chaque bête, et poisson, et oiseau, bouchées -friandes; dévore sans les épargner toutes les choses que la faux du -temps moissonne, jusqu'au jour où, après avoir résidé dans -l'homme et dans sa race, après avoir infecté ses pensées, ses -regards, ses paroles, ses actions, je l'aie assaisonné pour ta -dernière et ta plus douce proie.» -</p> -<p> -Cela dit, les monstres prirent l'un et l'autre des routes -différentes, l'un et l'autre afin de détruire et de -désimmortaliser les créatures, de les mûrir pour la destruction plus -tôt ou plus tard; ce que le Tout-Puissant voyant du haut de son trône -sublime au milieu des saints, à ces ordres brillants il fit entendre -ainsi sa voix: -</p> -<p> -«Voyez avec quelle ardeur ces dogues de l'enfer s'avancent pour -désoler et ravager ce monde, que j'avais créé si bon et si beau, et -que j'aurais encore maintenu tel, si la folie de l'homme n'y eut -laissé entrer ces furies dévastatrices qui m'imputent cette folie: -ainsi font le prince et ses adhérents, parce que je souffre avec tant -de facilité qu'ils prennent et possèdent une demeure aussi céleste, -que je semble conniver à la satisfaction de mes insolents ennemis qui -rient, comme si transporté d'un accès de colère, je leur avais tout -abandonné, j'avais tout livré à l'aventure, à leur désordre; -ils ignorent que j'ai appelé et attiré ici eux, mes chiens -infernaux, pour lécher la saleté et l'immondice, dont le péché -souillant de l'homme a répandu la tache sur ce qui était pur, -jusqu'à ce que rassasiés, gorgés, prêts à crever de la desserte -sucée et avalée par eux, d'un seul coup de fronde de ton bras -vainqueur, ô Fils bien aimé, le Péché, la Mort et le tombeau béant -soient enfin précipités à travers le chaos, la bouche de l'enfer -étant à jamais fermée, et scellées ses mâchoires voraces. Alors la -terre et le ciel renouvelés seront purifiés, pour sanctifier ce qui ne -recevra plus de tache. Jusqu'à ce moment la malédiction prononcée -contre les deux coupables précédera.» -</p> -<p> -Il finit, et le céleste auditoire entonna des alleluia semblables au -bruit des mers; la multitude chanta: -</p> -<p> -«Justes sont tes voies, équitables tes décrets sur toutes tes -œuvres! Qui pourrait t'affaiblir?» -</p> -<p> -Ensuite ils chantèrent le Fils, destiné rédempteur de l'humaine -race, par qui un nouveau ciel, une nouvelle terre, s'élèveront dans -les âges ou descendront du ciel. -</p> -<p> -Tel fut leur chant. -</p> -<p> -Cependant le Créateur, appelant par leurs noms ses anges puissants, les -chargea de diverses commissions qui convenaient le mieux à l'état -présent des choses. Le soleil reçut le premier l'ordre de se mouvoir -de sorte, de briller de manière à affecter la terre d'un froid et -d'une chaleur à peine supportables, d'appeler du nord l'hiver -décrépit et d'amener du midi l'ardeur du solstice d'été. Les -anges prescrivirent à la blanche lune ses fonctions, et aux cinq autres -planètes leurs mouvements et leurs aspects en sextile, quadrat, trine, -et opposite d'une efficacité nuisible; ils leur enseignèrent quand -elles devaient se réunir dans une conjonction défavorable, et ils -enseignèrent aux étoiles fixes comment verser leur influence maligne; -quelles seraient celles d'entre elles qui, se levant ou se couchant -avec le soleil, deviendraient orageuses. Aux vents ils assignèrent -leurs quartiers, et quand avec fracas ils devaient troubler la mer, -l'air et le rivage. Au tonnerre ils apprirent à rouler avec terreur -dans les salles ténébreuses de l'air. -</p> -<p> -Les uns disent que le Tout-Puissant commanda à ses anges d'incliner -les pôles de la terre deux fois dix degrés et plus sur l'axe du -soleil; avec effort ils poussèrent obliquement ce globe central: les -autres prétendent qu'il fut ordonné au soleil de tourner ses rênes -dans une largeur également distante de la ligne équinoxiale, entre le -Taureau et les sept Sœurs atlantiques, et les Jumeaux de Sparte, en -s'élevant au tropique du Cancer; de là en descendant au Capricorne -par le Lion, la Vierge et la Balance, afin d'apporter à chaque climat -la vicissitude des saisons. Sans cela le printemps perpétuel, avec de -vernales fleurs, aurait souri à la terre égal en jours et en nuits, -excepté pour les habitants au-delà des cercles polaires: pour ceux-ci -le jour eût brillé sans nuit, tandis que le soleil abaissé, en -compensation de sa distance, eût tourné à leur vue autour de -l'horizon, et ils n'auraient connu ni orient ni occident; ce qui au -nord eût écarté la neige de l'Estotiland glacé, et au sud, des -terres magellaniques. -</p> -<p> -À l'heure où le fruit fut goûté, le soleil, comme du banquet de -Thyeste, détourna sa route proposée. Autrement, comment le monde -habité, quoique sans péché, aurait-il pu éviter plus -qu'aujourd'hui le froid cuisant et la chaleur ardente? Ces -changements dans les cieux, bien que lents, en produisirent de pareils -dans la mer et sur la terre: tempête sidérale, vapeur, et brouillard, -et exhalaison brûlante, corrompue et pestilentielle. -</p> -<p> -Maintenant du septentrion de Norumbeca et des rivages des Samoïèdes, -forçant leur prison d'airain, armés de glace, et de neige, et de -grêle, et d'orageuses rafales et de tourbillons, Borée et Cœcias, -et le bruyant Argeste et Thracias, déchirent les bois et les mers -bouleversées; elles le sont encore par les souffles contraires du -midi, de Notus et d'Afer noircis des nuées tonnantes de Serraliona. -Au travers de ceux-ci, avec non moins de furie, se précipitent les -vents du levant et du couchant, Eurus et Zéphire et leurs collatéraux -bruyants, Siroc et Libecchio. Ainsi la violence commença dans les -choses sans vie: mais la Discorde, première fille du Péché, -introduisit la Mort parmi les choses irrationnelles, au moyen de la -furieuse antipathie: la bête alors fit la guerre à la bête, -l'oiseau à l'oiseau, le poisson au poisson: cessant de paître -l'herbe, tous les animaux vivants se dévorèrent les uns les autres, -et n'eurent plus de l'homme une crainte mêlée de respect, mais ils -le fuirent, ou dans une contenance farouche ils le regardèrent quand il -passait. -</p> -<p> -Telles étaient au dehors les croissantes misères qu'Adam entrevit -déjà en partie, bien que caché dans l'ombre la plus ténébreuse et -au chagrin abandonné. Mais en dedans de lui il sentit un plus grand mal; -ballotté dans une orageuse mer de passions, il cherche à soulager -son cœur par ces tristes plaintes: -</p> -<p> -«Oh! quelle misère après quelle félicité! Est-ce donc la fin de -ce monde glorieux et nouveau? et moi, si récemment la gloire de cette -gloire, suis-je devenu à présent maudit, de béni que j'étais? -Cachez-moi de la face de Dieu, dont la vue était alors le comble du -bonheur! Encore si c'était là que devait s'arrêter l'infortune: -je l'ai méritée et je supporterais mes propres démérites; mais -ceci ne servirait à rien. Tout ce que je mange, ou bois, tout ce que -j'engendrerai est une malédiction propagée. Ô parole ouïe jadis -avec délices: <i>Croissez et multipliez</i>! aujourd'hui mortelle à -entendre! Car que puis-je faire croître et multiplier, si ce n'est -des malédictions sur ma tête? Qui, dans les âges à venir, sentant -les maux par moi répandus sur lui, ne maudira pas ma tête?—Périsse -notre impur ancêtre! ainsi nous te remercions, Adam!—Et -ces remerciements seront une exécration! -</p> -<p> -«Ainsi outre la malédiction qui habite en moi, toutes celles venues -de moi me reviendront par un violent reflux; elles se réuniront en moi -comme dans leur centre naturel, et avec quelle pesanteur, quoi que à -leur place! Ô joies fugitives du paradis, chèrement achetées par des -malheurs durables! T'avais-je requis dans mon argile, ô Créateur, -de me mouler en homme? T'ai-je sollicité de me tirer des ténèbres -ou de me placer ici dans ce délicieux jardin? Comme ma volonté n'a -pas concouru à mon être, il serait juste et équitable de me réduire -à ma poussière, moi désireux de résigner, de rendre ce que j'ai -reçu, incapable que je suis d'accomplir tes conditions trop dures, -desquelles je devais tenir un bien que je n'avais pas cherché. À la -perte de ce bien, peine suffisante, pourquoi as-tu ajouté le sentiment -d'un malheur sans fin ? Inexplicable paraît ta justice.... -</p> -<p> -«Mais pour dire la vérité, trop tard je conteste ainsi; car -j'aurais dû refuser les conditions, quelconques, quand elles me -furent proposées. Tu les as acceptées Adam; jouiras-tu du bien, et -pointilleras-tu sur les conditions? Dieu t'a fait sans ta permission: -quoi! si ton fils devient désobéissant, et si, réprimandé par -toi, il te répond: Pourquoi m'as-tu engendré? je ne te le -demandais pas?—Admettrais-tu, en mépris de toi, cette orgueilleuse -excuse? Cependant ton élection ne l'aurait pas engendré, mais la -nécessité de la nature. Dieu t'a fait de son propre choix, et de son -propre choix pour le servir: ta récompense était sa grâce; ton -châtiment est donc justement de sa volonté. Qu'il en soit ainsi; -car je me soumets; son arrêt est équitable: poussière je suis, et -je retournerai en poussière. -</p> -<p> -«Ô heure bienvenue, en quelque temps qu'elle vienne! Pourquoi la -main du Tout-Puissant tarde-t-elle à exécuter ce que son décret fixa -pour ce jour? Pourquoi faut-il que je survive? Pourquoi la mort se -rit-elle de moi, et pourquoi suis-je prolongé pour un tourment immortel? -Avec quel plaisir je subirais la mortalité, ma sentence, et serais -une terre insensible! avec quelle joie je me coucherais comme dans le -sein de ma mère! Là je reposerais et dormirais en sûreté. La -terrible voix de Dieu ne tonnerait plus à mon oreille; la crainte -d'un mal pire pour moi et pour ma postérité ne me tourmenterait plus -par une cruelle attente.... -</p> -<p> -«Cependant, un doute me poursuit encore: s'il m'était impossible -de mourir; si le pur souffle de la vie, l'esprit de l'homme que -Dieu lui inspira, ne pouvait périr avec cette corporelle argile? Alors -dans le tombeau, ou dans quelque autre funeste lieu, qui sait si je ne -mourrai pas d'une mort vivante? Ô pensée horrible, si elle est -vraie! Mais pourquoi le serait-elle? Ce n'est que le souffle de la -vie qui a péché; qui peut mourir si ce n'est ce qui eut vie et -péché? le corps n'a proprement eu part ni à la vie ni au péché: -tout mourra donc de moi: que ceci apaise mes doutes, puisque la portée -humaine ne peut savoir rien au delà. -</p> -<p> -«Et parce que le Seigneur de tout est infini, sa colère le -serait-elle aussi? Soit! l'homme ne l'est pas, mais il est -destiné à la mort. Comment le Très-Haut exercerait-il une colère -sans fin sur l'homme que la mort doit finir? peut-il faire la mort -immortelle? Ce serait tomber dans une contradiction étrange, tenue -pour impossible à Dieu, comme arguant de faiblesse, non de puissance. -Par amour de sa colère, étendrait-il le fini jusqu'à l'infini -dans l'homme puni, pour satisfaire sa rigueur jamais satisfaite? Ce -serait prolonger son arrêt au delà de la poussière et de la loi de -nature, par laquelle toutes les causes agissent selon la capacité des -êtres sur lesquels agit leur matière, non selon l'étendue de leur -propre sphère. -</p> -<p> -«Mais penser que la mort n'est pas, comme je l'ai supposé, un -coup qui nous prive du sentiment, mais qu'elle est, à compter de ce -jour, une misère interminable que je commence à sentir à la fois en -moi et hors de moi, et ainsi à perpétuité.... Hélas! cette crainte -redevient foudroyante, comme une révolution terrible sur ma tête sans -défense. -</p> -<p> -«La mort et moi nous sommes éternels et incorporés ensemble. Je -n'ai pas ma part seul: en moi toute la postérité est maudite; beau -patrimoine que je vous lègue, mes fils! Oh! que ne le puis-je consumer -tout entier et ne vous en laisser rien! Ainsi déshérités, combien -vous me bénirez, moi aujourd'hui votre maudit! Ah! pour la faute -d'un seul homme, la race humaine innocente serait-elle condamnée, si -toutefois elle est innocente? Car, que peut-il sortir de moi qui ne soit -corrompu, d'un esprit et d'une volonté dépravés, qui ne soit non -seulement prêt à faire, mais à vouloir faire la même chose que moi? -Comment pourraient-ils donc demeurer acquittés en présence de Dieu? -</p> -<p> -«Lui, après tous ces débats, je suis forcé de l'absoudre. Toutes -mes vaines évasions, tous mes raisonnements, à travers leurs -labyrinthes me ramènent à ma propre conviction. En premier et en -dernier lieu, sur moi, sur moi seul comme la source et l'origine de -toute corruption, tout le blâme dûment retombé: puisse aussi sur moi -retomber toute la colère! Désir insensé! pourrais-tu soutenir ce -fardeau plus pesant que la terre à porter, beaucoup plus pesant que -l'univers, bien que partagé entre moi et cette mauvaise femme! Ainsi -ce que tu désires et ce que tu crains détruit pareillement toute -espérance de refuge, et te déclare misérable au delà de tout exemple -passé et futur, semblable seulement à Satan en crime et en destinée. -Ô conscience! dans quel gouffre de craintes et d'horreurs m'as-tu -poussé? Pour en sortir je ne trouve aucun chemin, plongé d'un -abîme dans un plus profond abîme!» -</p> -<p> -Ainsi à haute voix se lamentait Adam dans la nuit calme, nuit qui -n'était plus (comme avant que l'homme tombât) saine, fraîche et -douce, mais accompagnée d'un air sombre avec d'humides et -redoutables ténèbres, qui à la mauvaise conscience de notre premier -père présentaient toutes les choses avec une double terreur. Il était -étendu sur la terre, sur la froide terre; et il maudissait souvent sa -création; aussi souvent il accusait la mort d'une tardive -exécution, puisqu'elle avait été dénoncée le jour même de -l'offense. -</p> -<p> -«Pourquoi la mort, disait-il, ne vient-elle pas m'achever d'un -coup trois fois heureux? La vérité manquera-t-elle de tenir sa parole? -la justice divine ne se hâtera-t-elle pas d'être juste? Mais la -mort ne vient point à l'appel; la justice divine ne presse point son -pas le plus lent pour des prières ou des cris. Bois, fontaines, -collines, vallées, bocages, par un autre écho naguère j'instruisais -vos ombrages à me répondre, à retentir au loin d'un autre chant!» -</p> -<p> -Lorsque la triste Ève, de l'endroit où elle était assise désolée, -vit l'affliction d'Adam, s'approchant de près, elle essaya de -douces paroles contre sa violente douleur. Mais il la repoussa d'un -regard sévère: -</p> -<p> -«Loin de ma vue, toi serpent!... ce nom te convient le mieux à toi, -liguée avec lui, toi-même, aussi fausse et aussi haïssable. Il ne te -manque rien que d'avoir une figure semblable à la sienne et la -couleur du serpent, pour annoncer ta fourberie intérieure, afin de -mettre à l'avenir toutes les créatures en garde contre toi, de -crainte que cette trop céleste forme, couvrant une fausseté infernale, -ne les prenne au piège. Sans toi j'aurais continué d'être -heureux, n'eussent ton orgueil et ta vanité vagabonde, quand tu -étais le moins en sûreté, rejeté mon avertissement et ne se fussent -irrités qu'on ne se confiât pas en eux. Tu brûlais d'être vue du -démon lui-même que, présomptueuse, tu croyais duper; mais t'étant -rencontrée avec le serpent, tu as été jouée et trompée, toi par -lui, moi par toi pour m'être confié à toi sortie de mon côté. Je -te crus sage, constante, d'un esprit mûr, à l'épreuve de tous les -assauts, et je ne compris pas que tout était chez toi apparence plutôt -que solide vertu, que tu n'étais qu'une côte recourbée de sa -nature, plus inclinée (comme à présent je le vois) vers la partie -gauche d'où elle fut tirée de moi. Bien si elle eût été jetée -dehors, comme trouvée surnuméraire dans mon juste nombre. -</p> -<p> -«Oh! pourquoi Dieu, créateur sage, qui peupla les plus hauts cieux -d'esprits mâles, créa-t-il à la fin cette nouveauté sur la terre, -ce beau défaut de la nature? Pourquoi n'a-t-il pas tout d'un coup -rempli le monde d'hommes, comme il a rempli le ciel d'anges, sans -femmes? Pourquoi n'a-t-il pas trouvé une autre voie de perpétuer -l'espèce humaine? Ce malheur ni tous ceux qui suivront ne seraient -pas arrivés; troubles innombrables causés sur la terre par les -artifices des femmes et par l'étroit commerce avec ce sexe. Car ou -l'homme ne trouvera jamais la compagne qui lui convient, mais il -l'aura telle que la lui amènera quelque infortune ou quelque méprise; -ou celle qu'il désirera le plus, il l'obtiendra rarement de sa -perversité, mais il la verra obtenue par un autre moins méritant que -lui; ou si elle l'aime, elle sera retenue par ses parents; ou le -choix le plus heureux se présentera trop tard à lui déjà engagé, et -enchaîné par les liens du mariage à une cruelle ennemie, sa haine ou -sa honte. De là une calamité infinie se répandra sur la vie humaine -et troublera la paix du foyer.» -</p> -<p> -Adam n'ajouta plus rien, et se détourna d'Ève. Mais Ève non -rebutée, avec des larmes qui ne cessaient de couler et les cheveux tout -en désordre, tomba humble à ses pieds, et les embrassant, elle implora -sa paix et fit entendre sa plainte: -</p> -<p> -«Ne m'abandonne pas ainsi, Adam; le ciel est témoin de l'amour -sincère et du respect que je te porte dans mon cœur. Je t'ai -offensé sans intention, malheureusement trompée! Ta suppliante, je -mendie la miséricorde et j'embrasse tes genoux. Ne me prive pas de ce -dont je vis, de tes doux regards, de ton conseil, qui dans cette -extrême détresse sont ma seule force et mon seul appui. Délaissée de -toi, où me retirer? où subsister? Tandis que nous vivons encore (à -peine une heure rapide peut-être), que la paix soit entre nous! Unis -dans l'offense, unissons-nous dans l'inimitié contre l'ennemi qui -nous a été expressément désigné par arrêt, ce cruel serpent. Sur -moi n'exerce pas ta haine pour ce malheur arrivé, sur moi déjà -perdue, moi plus misérable que toi. Nous avons péché tous les deux; -mais toi contre Dieu seulement, moi contre Dieu et toi. Je retournerai -au lieu même du jugement; là par mes cris j'importunerai le ciel, -afin que la sentence écartée de ta tête, tombe sur moi, l'unique -cause pour toi de toute cette misère! moi seule, juste objet de la -colère de Dieu!» -</p> -<p> -Elle finit en pleurant, et son humble posture, dans laquelle elle -demeura immobile jusqu'à ce qu'elle eût obtenu la paix pour sa -faute reconnue et déplorée, excita la commisération dans Adam. -Bientôt son cœur s'attendrit pour elle naguère sa vie et son seul -délice, maintenant soumise à ses pieds dans la détresse; créature -si belle, cherchant la réconciliation, le conseil et le secours de -celui à qui elle avait déplu. Tel qu'un homme désarmé, Adam perd -toute sa colère; il relève son épouse, et bientôt avec ces paroles -pacifiques: -</p> -<p> -«Imprudente, trop désireuse (à présent comme auparavant) de ce que -tu ne connais pas, tu souhaites que le châtiment entier tombe sur toi! -hélas! souffre d'abord ta propre peine, incapable que tu serais de -supporter la colère entière de Dieu, dont tu ne sens encore que la -moindre partie, toi qui supportes si mal mon déplaisir! Si les -prières pouvaient changer les décrets du Très-Haut, je me hâterais -de me rendre, avant toi, à cette place de notre jugement, je me ferais -entendre avec plus de force afin que ma tête fût seule visitée de -Dieu, qu'il pardonnât ta fragilité, ton sexe plus infirme à moi -confié, par moi exposé. -</p> -<p> -«Mais lève-toi; ne disputons plus, ne nous blâmons plus -mutuellement, nous assez blâmés ailleurs! Efforçons-nous par les -soins de l'amour d'alléger l'un pour l'autre, en le partageant, -le poids du malheur, puisque ce jour de la mort dénoncée (comme je -l'entrevois), n'arrivera pas soudain; mais il viendra comme un mal -au pas tardif, comme un jour qui meurt longuement, afin d'augmenter -notre misère; misère transmise à notre race: ô race infortunée!» -</p> -<p> -Ève, reprenant cœur, répliqua: -</p> -<p> -«Adam, je sais, par une triste expérience le peu de poids que peuvent -avoir auprès de toi mes paroles trouvées si pleines d'erreur, et de -là, par un juste événement, trouvées si fatales; néanmoins, tout -indigne que je suis, puisque tu m'accueilles de nouveau et me rends ma -place, pleine d'espoir de regagner ton amour (seul contentement de mon -cœur, soit que je meure ou que je vive), je ne te cacherai pas les -pensées qui se sont élevées dans mon sein inquiet: elles tendent à -soulager nos maux ou à les finir: quoiqu'elles soient poignantes et -tristes, toutefois elles sont tolérables, comparées à nos -souffrances, et d'un choix plus aisé. -</p> -<p> -«Si l'inquiétude touchant notre postérité est ce qui nous -tourmente le plus; si cette postérité doit être née pour un malheur -certain, et finalement dévorée par la mort; il serait misérable -d'être la cause de la misère des autres, de nos propres fils; -misérable de faire descendre de nos reins dans ce monde maudit une race -infortunée, laquelle, après une déplorable vie, doit être la pâture -d'un monstre si impur: il est en ton pouvoir, du moins avant la -conception, de supprimer la race non bénie n'étant pas encore -engendrée. Sans enfants tu es, sans enfants tu demeures: ainsi la Mort -sera déçue dans son insatiabilité, et ses voraces entrailles seront -obligées de se contenter de nous deux. -</p> -<p> -«Mais si tu penses qu'il est dur et difficile en conversant, en -regardant, en aimant, de s'abstenir des devoirs de l'amour et du -doux embrassement nuptial, de languir de désir sans espérance, en -présence de l'objet languissant du même désir (ce qui ne serait pas -une misère et un tourment moindres qu'aucun de ceux que nous -appréhendons); alors, afin de nous délivrer à la fois nous et notre -race de ce que nous craignons pour tous les deux, coupons court.—Cherchons -la mort, ou si nous ne la trouvons pas, que nos mains fassent -sur nous-mêmes son office. Pourquoi restons-nous plus longtemps -frissonnant de ces craintes qui ne présentent d'autre terme que la -mort, quand il est en notre pouvoir (des divers chemins pour mourir -choisissant le plus court) de détruire la destruction par la -destruction?...» -</p> -<p> -Elle finit là son discours, ou un véhément désespoir en brisa le -reste. Ses pensées l'avaient tellement nourrie de mort, qu'elles -teignirent ses joues de pâleur. Mais Adam, qui ne se laissa dominer en -rien par un tel conseil, s'était élevé en travaillant son esprit -plus attentif, à de meilleures espérances. Il répondit: -</p> -<p> -«Ève, ton mépris de la vie et du plaisir semble prouver en toi -quelque chose de plus sublime et de plus excellent que ce que ton âme -dédaigne; mais la destruction de soi-même, par cela qu'elle est -recherchée, détruit l'idée de cette excellence supposée en toi, et -implique non ton mépris, mais ton angoisse, et ton regret de la perte -de la vie, ou du plaisir trop aimé. Ou si tu convoites la mort comme la -dernière fin de la misère, t'imaginant éviter par là la punition -prononcée, ne doute pas que Dieu n'ait trop sagement armé son ire -vengeresse, pour qu'il puisse être ainsi surpris. Je craindrais -beaucoup plus qu'une mort ainsi ravie ne nous exemptât pas de la -peine que notre arrêt nous condamne à payer, et que de tels actes de -contumace ne provoquassent plutôt le Très-Haut à faire vivre la mort -en nous. Cherchons donc une résolution plus salutaire, que je crois -apercevoir, lorsque je rappelle avec attention à mon esprit -cette partie de notre sentence:—<i>Ta race écrasera la tête du -serpent</i>.—Réparation pitoyable, si cela ne devait s'entendre, comme -je le conjecture, de notre grand ennemi, Satan, qui dans le serpent a -pratiqué contre nous cette fraude. Écraser sa tête serait vengeance, -en vérité, laquelle vengeance sera perdue par la mort et amenée sur -nous-mêmes, ou par des jours écoulés sans enfants, comme tu le -proposes; ainsi notre ennemi échapperait à sa punition ordonnée, et -nous, au contraire, nous doublerions la nôtre sur nos têtes. -</p> -<p> -«Qu'il ne soit donc plus question de violence contre nous-mêmes ni -de stérilité volontaire, qui nous séparerait de toute espérance, qui -ne ferait sentir en nous que rancune et orgueil, qu'impatience et -dépit, révolte contre Dieu et contre son juste joug, sur notre cou -imposé. Rappelle-toi avec quelle douce et gracieuse bonté il nous -écouta tous les deux, et nous jugea sans colère et sans reproche. Nous -attendions une dissolution immédiate, que nous croyions ce jour-là -exprimée par le mot mort; eh bien! à toi furent seulement prédites -les douleurs de la grossesse et de l'enfantement, bientôt -récompensées par la joie du fruit de tes entrailles: sur moi la -malédiction ne faisant que m'effleurer a frappé la terre. Je dois -gagner mon pain par le travail: quel mal à cela? L'oisiveté eût -été pire; mon travail me nourrira. Dans la crainte que le froid ou la -chaleur ne nous blessât, sa sollicitude, sans être implorée, nous a -pourvu à temps; ses mains nous ont vêtus, nous, indignes, ayant -pitié de nous quand il nous jugeait! Oh! combien davantage, si nous -le prions, son oreille s'ouvrira et son cœur inclinera à la pitié! -Il nous enseignera de plus les moyens d'éviter l'inclémence des -saisons, la pluie, la glace, la grêle, la neige, que le ciel à -présent, avec une face variée, commence à nous montrer sur cette -montagne, tandis que les vents soufflent perçants et humides, -endommageant la gracieuse chevelure de ces beaux arbres qui étendent -leurs rameaux. Ceci nous ordonne de chercher quelque meilleur abri, -quelque chaleur meilleure pour ranimer nos membres engourdis, avant que -cet astre du jour laisse le froid à la nuit; cherchons comment nous -pouvons, avec ses rayons recueillis et réfléchis, animer une matière -sèche, ou comment, par la collision de deux corps rapidement tournés, -le frottement peut enflammer l'air: ainsi tout à l'heure les -nuages se heurtant, ou poussés par les vents, rudes dans leur choc, ont -fait partir l'éclair oblique dont la flamme, descendue en serpentant, -a embrasé l'écorce résineuse du pin et du sapin et répandu au loin -une agréable chaleur qui peut suppléer le soleil. User de ce feu, et -de ce qui d'ailleurs peut soulager ou guérir les maux que nos fautes -ont produits, c'est ce dont nous instruira notre Juge, en le priant et -en implorant sa merci: nous n'avons donc pas à craindre de passer -incommodément cette vie, soutenus de lui par divers conforts, -jusqu'à ce que nous finissions dans la poussière, notre dernier -repos et notre demeure natale. -</p> -<p> -«Que pouvons-nous faire de mieux que de retourner au lieu où il nous -a jugés, de tomber prosternés révérencieusement devant lui, là de -confesser humblement nos fautes, d'implorer notre pardon, baignant la -terre de larmes, remplissant l'air de nos soupirs poussés par des -cœurs contrits, en signe d'une douleur sincère et d'une -humiliation profonde? Sans doute, il s'apaisera, et reviendra de son -déplaisir. Dans ses regards sereins, lorsqu'il semblait être le plus -irrité et le plus sévère, y brillait-il autre chose que faveur, -grâce et merci?» -</p> -<p> -Ainsi parla notre père pénitent; Ève ne sentit pas moins de remords: -ils allèrent aussitôt à la place où Dieu les avait jugés; ils -tombèrent prosternés révérencieusement devant lui, et tous deux -confessèrent humblement leur faute, et implorèrent leur pardon, -baignant la terre de larmes, remplissant l'air de leurs soupirs -poussés par des cœurs contrits, en signe d'une douleur sincère et -d'une humiliation profonde. -</p> - -<hr class="r5" /> - -<h4><a id="LIVRE_ONZIEME">LIVRE ONZIÈME</a></h4> - - -<h4>ARGUMENT</h4> - - -<blockquote> -<p>Le Fils de Dieu présente à son Père les prières de nos premiers -parents maintenant repentants, et il intercède pour eux. Dieu les -exauce, mais il déclare qu'ils ne peuvent habiter plus longtemps dans -le paradis. Il envoie Michel avec une troupe de chérubins pour les en -déposséder et pour révéler d'abord à Adam les choses futures. -Descente de Michel. Adam montre à Ève certains signes funestes: il -discerne l'approche de Michel, va à sa rencontre: l'ange leur annonce -leur départ. Lamentations d'Ève. Adam s'excuse, mais se soumet: l'ange -le conduit au sommet d'une haute colline, et lui découvre, dans une -vision, ce qui arrivera jusqu'au déluge.</p></blockquote> - - -<p><br /></p> - - -<p>Ils priaient; dans l'état le plus humble ils demeuraient repentants; -car du haut du trône de la miséricorde la grâce prévenante -descendue, avait ôté la pierre de leurs cœurs, et fait croître à sa -place une nouvelle chair régénérée qui exhalait à présent -d'inexprimables soupirs; inspirés par l'esprit de prière, ces soupirs -étaient portés au ciel sur des ailes d'un vol plus rapide que la plus -impétueuse éloquence. Toutefois le maintien d'Adam et d'Ève n'était -pas celui de vils postulants: leur demande ne parut pas moins importante -que l'était celle de cet ancien couple des fables antiques (moins -ancien pourtant que celui-ci), de Deucalion et de la chaste Pyrrha, -alors que pour rétablir la race humaine submergée, il se tenait -religieusement devant le sanctuaire de Thémis.</p> - -<p>Les prières d'Adam et d'Ève volèrent droit au ciel; elles ne -manquèrent pas le chemin, vagabondes ou dispersées par les vents -envieux; toutes spirituelles, elles passèrent la porte divine; alors -revêtues par leur grand Médiateur, de l'encens qui fumait sur l'autel -d'or, elles arrivèrent jusqu'à la vue du Père, devant son trône. Le -Fils, plein de joie et les présentant, commence ainsi à intercéder:</p> - -<p>«Considère, ô mon Père, quels premiers fruits sur la terre sont -sortis de ta grâce implantée dans l'homme, ces soupirs et ces -prières, que, mêlés à l'encens dans cet encensoir d'or, moi, ton -prêtre, j'apporte devant toi: fruits provenus de la semence jetée avec -la contrition dans le cœur d'Adam, fruits d'une saveur plus agréable -que ceux (l'homme les cultivant de ses propres mains) qu'auraient pu -produire tous les arbres du paradis, avant que l'homme fût déchu de -l'innocence. Incline donc à présent l'oreille à sa supplication; -entends ses soupirs quoique muets: ignorant des mots dans lesquels il -doit prier, laisse-moi les interpréter pour lui, moi son avocat, sa -victime de propitiation; greffe sur moi toutes ses œuvres bonnes ou non -bonnes; mes mérites perfectionneront les premières, et ma mort expiera -les secondes. Accepte-moi, et par moi reçois de ces infortunés une -odeur de paix favorable à l'espèce humaine. Que l'homme réconcilié -vive au moins devant toi ses jours comptés, quoique tristes jusqu'à ce -que la mort, son arrêt (dont je demande l'adoucissement, non la -révocation) le rende à la meilleure vie où tout mon peuple racheté -habitera avec moi dans la joie et la béatitude, ne faisant qu'un avec -moi, comme je ne fais qu'un avec toi.»</p> - -<p>Le Père, sans nuage, serein:</p> - -<p>«Toutes tes demandes pour l'homme, Fils agréable, sont obtenues, -toutes tes demandes étaient mes décrets. Mais d'habiter plus longtemps -dans le paradis, la loi que j'ai donnée à la nature le défend à -l'homme. Ces purs et immortels éléments, qui ne connaissent rien de -matériel, aucun mélange inharmonieux et souillé, le rejettent, -maintenant infecté; ils veulent s'en purger comme d'une maladie -grossière, le renvoyer à un air grossier, à une nourriture mortelle -comme à ce qui peut le mieux le disposer à la dissolution opérée par -le Péché, lequel altéra le premier toutes les choses, et -d'incorruptibles les rendit corruptibles.</p> - -<p>«Au commencement j'avais créé l'homme doué de deux beaux présents, -de bonheur et d'immortalité: le premier il l'a follement perdu; la -seconde n'eût servi qu'à éterniser sa misère; alors je l'ai pourvu -de la mort; ainsi la mort est devenue son remède final. Après une vie -éprouvée par une cruelle tribulation, épurée par la foi et par les -œuvres de cette foi, éveillé à une seconde vie dans la rénovation -du juste, la mort élèvera l'homme vers moi avec le ciel et la terre -renouvelés.</p> - -<p>«Mais appelons maintenant en congrégation tous les bénis, dans les -vastes enceintes du ciel; je ne veux pas leur cacher mes jugements; -qu'ils voient comment je procède avec l'espèce humaine, ainsi qu'ils -ont vu dernièrement ma manière d'agir avec les anges pécheurs: mes -saints, quoique stables dans leur état, en sont demeurés plus -affermis.»</p> - -<p>Il dit, et le Fils donna le grand signal au brillant ministre qui -veillait; soudain il sonna de sa trompette (peut-être entendue depuis -sur Oreb quand Dieu descendit, et qui retentira peut-être encore une -fois au jugement dernier). Le souffle angélique remplit toutes les -régions: de leurs bosquets fortunés qu'ombrageait l'amarante, du bord -de la source, ou de la fontaine, du bord des eaux de la vie, partout où -ils se reposaient en sociétés de joie, les fils de la lumière se -hâtèrent, se rendant à l'impérieuse sommation; et ils prirent leurs -places, jusqu'à ce que du haut de son trône suprême, le Tout-Puissant -annonça ainsi sa souveraine volonté:</p> - -<p>«Enfants, l'homme est devenu comme l'un de nous; il connaît le bien et -le mal depuis qu'il a goûté de ce fruit défendu; mais qu'il se -glorifie de connaître le bien perdu et le mal gagné: plus heureux s'il -lui avait suffi de connaître le bien par lui-même, et le mal pas du -tout. À présent il s'afflige, se repent et prie avec contrition: mes -mouvements sont en lui; ils agissent plus longtemps que lui; je sais -combien son cœur est variable et vain, abandonné à lui-même. Dans la -crainte qu'à présent sa main, devenue plus audacieuse, ne se porte -aussi sur l'arbre de vie, qu'il n'en mange, qu'il ne vive toujours, ou -qu'il ne rêve du moins de vivre toujours, j'ai décidé de l'éloigner, -de l'envoyer hors du jardin labourer la terre d'où il a été tiré; -sol qui lui convient mieux.</p> - -<p>«Michel, je te charge de mon ordre: avec toi prends à ton choix de -flamboyants guerriers parmi les chérubins, de peur que l'ennemi ou en -faveur de l'homme, ou pour envahir sa demeure vacante, n'élève quelque -nouveau trouble. Hâte-toi, et du paradis de Dieu chasse sans pitié le -couple pécheur, chasse de la terre sacrée des profanes, et -dénonce-leur et à toute leur postérité le perpétuel bannissement de -ce lieu. Cependant, de peur qu'ils ne s'évanouissent en entendant leur -triste arrêt rigoureusement prononcé (car je les vois attendris et -déplorant leurs excès avec larmes), cache-leur toute terreur. S'ils -obéissent patiemment à ton commandement, ne les congédie pas -inconsolés; révèle à Adam ce qui doit arriver dans les jours futurs, -selon les lumières que je te donnerai; entremêle à ce récit mon -alliance renouvelée avec la race de la femme: ainsi renvoie-les, -quoique affligés, cependant en paix.</p> - -<p>«À l'orient du jardin du côté où il est plus facile de gravir -Éden, place une garde de chérubins et la flamme largement ondoyante -d'une épée, afin d'effrayer au loin quiconque voudrait approcher, et -interdire tout passage à l'arbre de vie, de peur que le paradis ne -devienne le réceptacle d'esprits impurs, que tous mes arbres ne soient -leur proie, dont ils déroberaient le fruit, pour séduire l'homme -encore une fois.»</p> - -<p>Il se tut: l'archangélique pouvoir se prépare à une descente rapide, -et avec lui la cohorte brillante des vigilants chérubins. Chacun d'eux, -ainsi qu'un double Janus, avait quatre faces; tout leur corps était -semé d'yeux comme des paillettes, plus nombreux que les yeux d'Argus, -et plus vigilants que ceux-ci qui s'assoupirent, charmés par la flûte -arcadienne, par le roseau pastoral d'Hermès, ou par sa baguette -soporifique.</p> - -<p>Cependant, pour saluer de nouveau le monde avec la lumière sacrée, -Leucothoé s'éveillait et embaumait la terre d'une fraîche rosée, -alors qu'Adam et Ève notre première mère finissaient leur prière, et -trouvaient leur force augmentée d'en haut: ils sentaient de leur -désespoir sourdre une nouvelle espérance, une joie, mais encore liée -à la frayeur. Adam renouvela à Ève ses paroles bienvenues:</p> - -<p>«Ève, la foi peut aisément admettre que tout le bien dont nous -jouissons descend du ciel; mais que de nous quelque chose puisse monter -au ciel, assez prévalant pour occuper l'esprit de Dieu souverainement -heureux, ou pour incliner sa volonté, c'est ce qui paraît difficile à -croire. Cependant cette prière du cœur, un soupir rapide de la -poitrine de l'homme volent jusqu'au trône de Dieu: car depuis que j'ai -cherché par la prière d'apaiser la Divinité offensée, que je me suis -agenouillé, et que j'ai humilié tout mon cœur devant Dieu, il me -semble que je le vois placable et doux me prêtant l'oreille. Je sens -naître en moi la persuasion qu'avec faveur j'ai été écouté. La paix -est rentrée au fond de mon sein, et dans ma mémoire la promesse que ta -race écrasera notre ennemi. Cette promesse, que je ne me rappelai pas -d'abord dans mon épouvante, m'assure à présent que l'amertume de la -mort est passée et que nous vivrons. Salut donc à toi, Ève, justement -appelée la mère de tout le genre humain, la mère de toutes choses -vivantes, puisque par toi l'homme doit vivre, et que toutes choses -vivent pour l'homme.»</p> - -<p>Ève, dont le maintien était doux et triste:</p> - -<p>«Je suis peu digne d'un pareil titre, moi pécheresse, moi qui ayant -été ordonnée pour être ton aide, suis devenue ton piège: reproche, -défiance et tout blâme, voilà plutôt ce qui m'appartient. Mais -infini dans sa miséricorde a été mon juge, de sorte que moi qui -apportai la première la mort à tous, je suis qualifiée la source de -vie! Tu m'es ensuite favorable quand tu daignes m'appeler hautement -ainsi, moi qui mérite un tout autre nom! Mais les champs nous appellent -au travail maintenant imposé avec sueur quoique après une nuit sans -sommeil. Car vois! le matin, tout indifférent à notre insomnie, -recommence en souriant sa course de roses. Marchons! désormais je ne -m'éloignerai plus jamais de ton côté, en quelque endroit que notre -travail journalier soit situé, quoique maintenant il nous soit prescrit -pénible jusqu'au tomber du jour. Tandis que nous demeurons ici, que -peut-il y avoir de fatigant dans ces agréables promenades? Vivons donc -ici contents, bien que dans un état déchu.»</p> - -<p>Ainsi parla, ainsi souhaita la très-humiliée Ève; mais le destin ne -souscrivit pas à ses vœux. La nature donna d'abord des signes -exprimés par l'oiseau, la brute et l'air; l'air s'obscurcit -soudainement après la courte rougeur du matin; à la vue d'Ève -l'oiseau de Jupiter fondit de la hauteur de son vol sur deux oiseaux du -plus brillant plumage, et les chassa devant lui; descendu de la colline, -l'animal qui règne dans les bois (premier chasseur alors), poursuivit -un joli couple, le plus charmant de toute la forêt, le cerf et la -biche: leur fuite se dirigeait vers la porte orientale. Adam les -observa, et suivant des yeux cette chasse, il dit à Ève, non sans -émotion:</p> - -<p>«Ô Ève, quelque changement ultérieur nous attend bientôt: le ciel -par ces signes muets dans la nature, nous montre les avant-coureurs de -ses desseins, ou il nous avertit que nous comptons peut-être trop sur -la remise de la peine, parce que la mort est reculée de quelques jours. -De quelle longueur, et quelle sera notre vie jusque-là, qui le sait? -Savons-nous plus que ceci: nous sommes poudre, et nous retournerons en -poudre, et nous ne serons plus? Autrement, pourquoi ce double spectacle -offert à notre vue, cette poursuite dans l'air et sur la terre d'un -seul côté, et à la même heure? Pourquoi cette obscurité dans -l'orient avant que le jour soit à mi-cours? Pourquoi la lumière du -matin brille-t-elle davantage dans une nue de l'occident qui déploie -sur le bleu firmament une blancheur rayonnante, et descend avec lenteur -chargée de quelque chose de céleste?»</p> - -<p>Adam ne se trompait pas, car dans ce temps les cohortes angéliques -descendaient à présent d'un nuage de jaspe dans le paradis, et firent -halte sur une colline; apparition glorieuse, si le doute et la crainte -de la chair n'eussent ce jour-là obscurci les yeux d'Adam! Elle ne fut -pas plus glorieuse cette autre vision, quand à Manahin les anges -rencontrèrent Jacob qui vit la campagne tendue des pavillons de ses -gardiens éclatants; ou cette vision à Dothaïn sur une montagne -enflammée, couverte d'un camp de feu prêt à marcher contre le roi -syrien, lequel, pour surprendre un seul homme, avait, comme un assassin, -fait la guerre, la guerre non déclarée.</p> - -<p>Le prince hiérarche laissa sur la colline à leur brillant poste, ses -guerriers pour prendre possession du jardin. Seul pour trouver l'endroit -où Adam s'était abrité, il s'avança, non sans être aperçu de notre -premier père, qui dit à Ève pendant que la grande visite -s'approchait:</p> - -<p>«Ève, prépare-toi maintenant à de grandes nouvelles, qui peut-être -vont bientôt décider de nous, ou nous imposer l'observation de -nouvelles lois: car je découvre là-bas, descendu du nuage étincelant -qui voile la colline, quelqu'un de l'armée céleste, et à en juger par -son port, ce n'est pas un des moindres: c'est un grand potentat ou l'un -des Trônes d'en haut, tant il est dans sa marche revêtu de majesté! -Cependant, il n'a ni un air terrible que je doive craindre, ni, comme -Raphaël cet air sociablement doux qui fasse que je puisse beaucoup me -confier à lui: mais il est solennel et sublime. Afin de ne pas -l'offenser, il faut que je l'aborde avec respect et toi que tu te -retires.»</p> - -<p>Il dit et l'archange arriva vite près de lui, non dans sa forme -céleste, mais comme un homme vêtu pour rencontrer un homme: sur ses -armes brillantes flottait une cotte de mailles d'une pourpre plus vive -que celle de Mélibée ou de Sarra, que portaient les rois et les héros -antiques dans les temps de trêve: Iris en avait teint la trame. Le -casque étoilé de l'archange, dont la visière n'était pas baissée, -le faisait voir dans cette primeur de virilité où finit la jeunesse. -Au côté de Michel, comme un éclatant zodiaque, pendait l'épée, -terreur de Satan, et dans sa main, une lance. Adam fit une inclination -profonde; Michel royalement n'incline pas sa grandeur, mais explique -ainsi sa venue:</p> - -<p>«Adam, le commandant suprême du ciel n'a besoin d'aucun préambule: il -suffit que tes prières aient été écoutées, et que la Mort (qui -t'était due par sentence, quand tu transgressas) soit privée de son -droit de saisie pour plusieurs jours de grâce, à toi accordés, -pendant lesquels tu pourras te repentir et couvrir de bonnes œuvres un -méchant acte. Il se peut alors que ton Seigneur apaisé te rédime -entièrement des avares réclamations de la Mort. Mais il ne permet pas -que tu habites plus longtemps ce paradis: je suis venu pour t'en faire -sortir et t'envoyer hors de ce jardin, labourer la terre d'où tu as -été tiré, sol qui te convient mieux.»</p> - -<p>L'archange n'ajouta rien de plus, car Adam, frappé au cœur par ces -nouvelles, demeura sous le serrement glacé de la douleur, qui le priva -de ses sens. Ève, qui sans être vue, avait cependant tout entendu, -découvrit bientôt par un éclatant gémissement le lieu de sa -retraite.</p> - -<p>«Ô coup inattendu, pire que la mort! faut-il donc te quitter, ô -Paradis! vous quitter ainsi, ô toi, terre natale, ô vous promenades -charmantes, ombrages dignes d'être fréquentés des dieux! Ici j'avais -espéré passer tranquille, bien que triste, répit de ce jour qui doit -être mortel à tous deux. Ô fleurs qui ne croîtrez jamais dans un -autre climat, qui le matin receviez ma première visite et le soir ma -dernière; vous que j'ai élevées d'une tendre main depuis le premier -bouton entr'ouvert, et à qui j'ai donné des noms! ô fleurs! qui -maintenant vous tournera vers le soleil ou rangera vos tribus, et vous -arrosera de la fontaine d'ambroisie? Toi enfin, berceau nuptial, orné -par moi de tout ce qui est doux à l'odorat ou à la vue, comment me -séparerai-je de toi? Où m'égarerai-je dans un monde inférieur qui, -auprès de celui-ci, est obscur et sauvage? Comment pourrons-nous -respirer dans un autre air moins pur, nous, accoutumés à des fruits -immortels?»</p> - -<p>L'ange interrompit doucement:</p> - -<p>«Ève, ne te lamente point, mais résigne patiemment ce que tu as -justement perdu: ne mets pas ton cœur ainsi trop passionné dans ce qui -n'est pas à toi. Tu ne t'en vas point solitaire; avec toi s'en va ton -mari. Tu es obligée de le suivre: songe que là où il habite, là est -ton pays natal.»</p> - -<p>Adam, revenant alors de son saisissement subit et glacé, rappela ses -esprits confus, et adressa à Michel ces humbles paroles:</p> - -<p>«Être céleste, soit que tu sièges parmi les Trônes ou qu'on te -nomme le plus grand d'entre eux, car une telle forme peut paraître -celle d'un prince au-dessus des princes, tu as redit doucement ton -message, par lequel autrement tu aurais pu en l'annonçant nous blesser -et en l'accomplissant nous tuer. Ce qu'en outre de chagrin, -d'abattement, de désespoir, notre faiblesse peut soutenir, tes -nouvelles l'apportent, le partir de cet heureux séjour, notre -tranquille retraite, seule consolation laissée familière à nos yeux! -Toutes les autres demeures nous paraissent inhospitalières et -désolées, inconnus d'elles, de nous inconnues.</p> - -<p>«Si par l'incessante prière je pouvais espérer changer la volonté de -celui qui peut toutes choses, je ne cesserais de le fatiguer de mes cris -assidus: mais contre son décret absolu la prière n'a pas plus de force -que notre haleine contre le vent, refoulée suffocante en arrière sur -celui qui l'exhale au dehors.</p> - -<p>«Je me soumets donc à son grand commandement. Ce qui m'afflige le -plus, c'est qu'en m'éloignant d'ici je serai caché de sa face, privé -de sa protection sacrée. Ici j'aurais pu fréquenter en adoration, de -place en place, les lieux où la divine présence daigna se montrer; -j'aurais dit à mes fils:</p> - -<p>«Sur cette montagne il m'apparut; sous cet arbre il se rendit visible; -parmi ces pins j'entendis sa voix; ici au bord de cette fontaine, je -m'entretins avec lui.»</p> - -<p>«Ma reconnaissance aurait élevé plusieurs autels de gazon, et -j'aurais entassé les pierres lustrées du ruisseau, en souvenir ou -monument pour les âges; sur ces autels j'aurais offert les suaves -odeurs des gommes doucement parfumées, des fruits et des fleurs. Dans -le monde ici-bas, au-dessous, où chercherai-je ses brillantes -apparitions et les vestiges de ses pieds? Car bien que je fuie sa -colère, cependant rappelé à la vie prolongée et une postérité -m'étant promise, à présent, je contemple avec joie l'extrémité des -bords de sa gloire, et j'adore de loin ses pas.»</p> - -<p>Michel, avec des regards pleins de bénignité:</p> - -<p>«Adam, tu le sais, le ciel et toute la terre sont à Dieu, et non pas -ce roc seulement: son omniprésence remplit la terre, la mer, l'air et -toutes les choses qui vivent fomentées et chauffées par son pouvoir -virtuel. Il t'a donné toute la terre pour la posséder et la gouverner; -présent non méprisable! N'imagine donc pas que sa présence soit -confinée dans les bornes étroites de ce paradis ou d'Éden. Éden -aurait peut-être été ton siège principal, d'où toutes les -générations se seraient répandues, et où elles seraient revenues de -toutes les extrémités de la terre pour te célébrer et te révérer, -toi leur grand auteur. Mais cette prééminence tu l'as perdue, descendu -que tu es pour habiter maintenant la même terre que tes fils.</p> - -<p>«Cependant ne doute pas que Dieu ne soit dans la plaine et dans la -vallée comme il est ici, qu'il ne s'y trouve également présent: les -signes de sa présence te suivront encore; tu seras encore environné de -sa bonté, de son paternel amour, de son image expresse et de la trace -divine de ses pas. Afin que tu puisses le croire et t'en assurer avant -ton départ d'ici, sache que je suis envoyé pour te montrer ce qui, -dans les jours futurs, doit arriver à toi et à ta race. Prépare-toi -à entendre le bien et le mal, à voir la grâce surnaturelle lutter -avec la méchanceté des hommes: de ceci tu apprendras la vraie -patience, et à tempérer la joie par la crainte et par une sainte -tristesse, accoutumé par la modération à supporter également l'une -et l'autre fortune, prospère ou adverse. Ainsi, tu conduiras le plus -sûrement ta vie, et tu seras mieux préparé à endurer ton passage de -la mort, quand il arrivera. Monte sur cette colline; laisse ton épouse -(car j'ai éteint ses yeux) dormir ici en bas, tandis que tu veilleras -pour la provision de l'avenir, comme tu dormis autrefois quand Ève fut -formée pour la vie.»</p> - -<p>Adam, plein de reconnaissance, lui répondit:</p> - -<p>«Monte; je te suis, guide sûr, dans le sentier où tu me conduis; et -sous la main du ciel je m'abaisse, quoiqu'elle me châtie. Je présente -mon sein au-devant du mal, en l'armant de souffrance pour vaincre et -gagner le repos acquis par le travail, si de la sorte j'y puis -atteindre.»</p> - -<p>Tous deux montent dans les visions de Dieu: c'était une montagne, la -plus haute du paradis, du sommet de laquelle l'hémisphère de la terre, -distinct à la vue, s'offrait étendu à la plus grande portée de la -perspective. Elle n'était pas plus haute, elle ne commandait pas une -plus large vue à l'entour, cette montagne sur laquelle (par une raison -différente) le tentateur transporta notre second Adam dans le désert -pour lui montrer tous les royaumes de la terre et leur gloire.</p> - -<p>Là, l'œil d'Adam pouvait dominer, quelque part qu'elles fussent -assises, les cités d'antique ou moderne renommée, les capitales des -empires les plus puissants, depuis les murs destinés pour Cambalu, -siège du Kan de Cathai, et depuis Samarcande, trône de Témir, près -de l'Oxus, jusqu'à Pékin, séjour des rois de la Chine; et de là -jusqu'à Agra et Lahor, du grand Mogol; descendant jusqu'à la -Chersonèse d'Or, ou bien vers le lieu qu'habitait jadis le Perse dans -Ecbatane, ou depuis dans Ispahan, ou vers Moscow, du czar de Russie, ou -dans Byzance soumise au sultan, né Turkestan. Son œil pouvait voir -encore l'empire de Négus jusqu'à Erecco, son port le plus éloigné, -et les plus petits rois maritimes de Montbaza, de Quiloa, de Melinde et -de Sofala qu'on croit être Ophir, jusqu'au royaume de Congo, et celui -d'Angola, le plus éloigné vers le Sud. De là depuis le fleuve Niger -jusqu'au mont Atlas, les royaumes d'Almanzor, de Fez, de Sus, de Maroc, -d'Alger et de Tremizen, et ensuite en Europe les lieux d'où Rome devait -dominer le monde. Peut-être vit-il aussi en esprit la riche Mexico, -siège de Montezume, et dans le Pérou, Cusco, siège plus riche -d'Atabalipa, et la Guyane non encore dépouillée, et dont la grande -cité est appelée El-Dorado par les enfants de Géryon.</p> - -<p>Mais pour de plus nobles spectacles, Michel enleva la taie formée sur -les yeux d'Adam par le fruit trompeur qui avait promis une vue plus -perçante. L'ange lui nettoya le nerf optique avec l'enfraise et la rue, -car il avait beaucoup à voir, et versa dans ses yeux trois gouttes de -l'eau du puits de vie. La vertu de ces collyres pénétra si avant, -même dans la partie la plus intérieure de la vue mentale, qu'Adam, -forcé alors de fermer les yeux, tomba, et tous ses esprits -s'engourdirent; mais l'ange gracieux le releva aussitôt par la main, et -rappela ainsi son attention:</p> - -<p>«Adam, ouvre maintenant les yeux, et vois d'abord les effets que ton -péché originel a opérés dans quelques-uns de ceux qui doivent -naître de toi, qui n'ont jamais ni touché à l'arbre défendu, ni -conspiré avec le serpent, ni péché de ton péché. Et cependant de ce -péché dérive la corruption qui doit produire des actions plus -violentes.»</p> - -<p>Adam ouvrit les yeux, et vit un champ: dans une partie de ce champ, -arable et labourée, étaient des javelles nouvellement moissonnées; -dans l'autre partie, des parcs et des pâturages de brebis: au milieu, -comme une borne d'héritage, s'élevait un autel rustique de gazon. Là -tout à l'heure un moissonneur, couvert de sueur, apporta les premiers -fruits de son labourage, l'épi vert et la gerbe jaune, non triés, et -comme ils s'étaient trouvés sous la main. Après lui un berger plus -doux vint, avec les premiers nés de son troupeau, les meilleurs et les -mieux choisis: alors les sacrifiant, il en étendit les entrailles et la -graisse parsemées d'encens sur du bois fendu, et il accomplit tous les -rites convenables. Bientôt un feu propice du ciel consuma son offrande -avec une flamme rapide et une fumée agréable; l'autre offrande ne fut -pas consumée, car elle n'était pas sincère: de quoi le laboureur -sentit une rage intérieure; et comme il causait avec le berger, il le -frappa au milieu de la poitrine d'une pierre qui lui fit rendre la vie: -il tomba et mortellement pâle, exhala son âme gémissante avec un -torrent de sang répandu.</p> - -<p>À ce spectacle, Adam fut épouvanté dans son cœur, et en hâte cria -à l'ange:</p> - -<p>«Oh! maître, quelque grand malheur est arrivé à ce doux homme qui -avait bien sacrifié! Est-ce ainsi que la piété et une dévotion pure -sont récompensées?»</p> - -<p>Michel, ému aussi, répliqua:</p> - -<p>«Ces deux-ci sont frères, Adam, et ils sortiront de tes reins: -l'injuste a tué le juste par envie de ce que le ciel avait accepté -l'offrande de son frère. Mais l'action sanguinaire sera vengée; et la -foi du juste approuvée ne perdra pas sa récompense, bien que tu le -voies ici mourir, se roulant dans la poussière et le sang caillé.»</p> - -<p>Notre premier père:</p> - -<p>«Hélas! pour quelle action! et par quelle cause! mais ai-je vu -maintenant la mort? Est-ce par ce chemin que je dois retourner à ma -poussière natale? Ô spectacle de terreur! mort difforme et affreuse à -voir! horrible à penser! combien horrible à souffrir!»</p> - -<p>Michel:</p> - -<p>«Tu as vu la mort sous la première forme dans laquelle elle s'est -montrée à l'homme; mais variées sont les formes de la mort, nombreux -les chemins qui conduisent à sa caverne effrayante; tous sont funestes. -Cependant cette caverne est plus terrible pour les sens à l'entrée, -qu'elle ne l'est au-dedans. Quelques-uns, comme tu l'as vu, mourront -d'un coup violent; quelques autres par le feu, l'eau, la famine; un bien -plus grand nombre par l'intempérance du boire et du manger, qui -produira sur la terre de cruelles maladies dont une troupe monstrueuse -va paraître devant toi, afin que tu puisses connaître quelles misères -l'inabstinence d'Ève apportera aux hommes.»</p> - -<p>Aussitôt parut devant ses yeux un lieu triste, infect, obscur, qui -ressemblait à un lazaret. Dans ce lieu étaient des multitudes de -malades, toutes les maladies qui causent d'horribles spasmes, de -déchirantes tortures, des défaillances de cœur, souffrant l'agonie, -les fièvres de toutes espèces, les convulsions, les épilepsies, les -cruels catarrhes, la pierre intestine, et l'ulcère, la colique aiguë, -la frénésie démoniaque, la mélancolie songeresse et la lunatique -démence, la languissante atrophie, le marasme, la peste qui moissonne -largement, les hydropisies, les asthmes et les rhumatismes qui brisent -les joints. Cruelles étaient les secousses, profonds les gémissements. -Le Désespoir, empressé de lit en lit, visitait les malades, et sur eux -la Mort triomphante brandissait son dard; mais elle différait de -frapper, quoique souvent invoquée par leurs vœux comme leur premier -bien et leur dernière espérance.</p> - -<p>Quel cœur de rocher aurait pu voir longtemps d'un œil sec un spectacle -si horrible? Adam ne le put, et il pleura, quoiqu'il ne fût pas né de -la femme: la compassion vainquit ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, -et pendant quelques moments le livra aux pleurs: jusqu'à ce que de plus -fermes pensées en modérèrent enfin l'excès. Recouvrant à peine la -parole, il renouvela ses plaintes.</p> - -<p>«Ô malheureuse espèce humaine! à quel abaissement descendue! à quel -misérable état réservée? mieux vaudrait n'être pas née! Pourquoi -la vie nous a-t-elle été donnée, si elle nous devait être ainsi -arrachée? plutôt, pourquoi nous a-t-elle été ainsi imposée? Qui, si -nous connaissions ce que nous recevons, ou voudrait accepter la vie -offerte, ou aussitôt ne demanderait à la déposer, content d'être -renvoyé en paix? L'image de Dieu, créée d'abord dans l'homme si belle -et si droite, quoique depuis fautive, peut-elle être ravalée à des -souffrances hideuses à voir, à des tortures inhumaines? Pourquoi, -l'homme retenant encore une partie de la ressemblance divine, ne -serait-il pas affranchi de ces difformités? pourquoi n'en serait-il pas -exempté, par égard pour l'image de son Créateur?»</p> - -<p>«L'image de leur Créateur, répondit Michel, s'est retirée d'eux, -quand ils se sont avilis eux-mêmes pour satisfaire des appétits -déréglés; ils prirent alors l'image de celui qu'ils servaient, du -vice brutal qui principalement induisit Ève au péché. C'est pour cela -que leur châtiment est si abject; ils ne défigurent pas la -ressemblance de Dieu, mais la leur; ou si cette ressemblance est par -eux-mêmes effacée lorsqu'ils pervertissent les règles saintes de la -pure nature en maladie dégoûtante, ils sont punis convenablement, -puisqu'ils n'ont pas respecté en eux-mêmes l'image de Dieu.»</p> - -<p>«Je reconnais que cela est juste, dit Adam, et je m'y soumets; mais -n'est-il d'autre voie que ces pénibles sentiers pour arriver à la mort -et nous mêler à notre poussière consubstantielle?»</p> - -<p>«Il en est une, dit Michel, si tu observes la règle: rien de trop; -règle enseignée par la tempérance dans ce que tu manges et bois; -cherchant une nourriture nécessaire et non de gourmandes délices: -jusqu'à ce que les années reviennent nombreuses sur ta tête, -puisses-tu vivre ainsi, jusqu'à ce que, comme un fruit mûr, tu tombes -dans le sein de ta mère, ou que tu sois cueilli avec facilité, non -arraché avec rudesse, étant mûr pour la mort: ceci est le vieil âge. -Mais alors tu survivras à ta jeunesse, à ta force, à ta beauté -devenue fanée, faible et grise. Alors tes sens émoussés perdront tout -goût de plaisir pour ce que tu as. Au lieu de ce souffle de jeunesse, -de gaieté et d'espérance, circulera dans ton sang une vapeur -mélancolique, froide et stérile, pour appesantir tes esprits et -consumer enfin le baume de ta vie.»</p> - -<p>Notre grand ancêtre:</p> - -<p>«Désormais je ne fuis point la mort, ni ne voudrais prolonger beaucoup -ma vie, incliné plutôt à m'enquérir comment je puis le plus -doucement et le plus aisément quitter cet incommode fardeau qu'il me -faudra porter jusqu'au jour marqué pour le rendre, et attendre avec -patience ma dissolution!»</p> - -<p>Michel répliqua:</p> - -<p>«N'aime ni ne hais ta vie: mais ce que tu vivras, vis-le bien. Ta vie -sera-t-elle longue ou courte? laisse faire au ciel! Prépare-toi -maintenant à un autre spectacle.»</p> - -<p>Adam regarda, et il vit une plaine spacieuse, couverte de tentes de -différentes couleurs; près de quelques-unes paissaient des troupeaux -de bétail. De plusieurs autres on entendait s'élever le son -d'instruments qui produisaient les mélodieux accords de la harpe et de -l'orgue: on voyait celui qui faisait mouvoir les touches et les cordes; -sa main légère par toutes les proportions, volait inspirée en bas et -en haut, et poursuivait en travers la fugue sonore.</p> - -<p>Dans un autre endroit se tenait un homme qui, travaillant à la forge, -avait fondu deux massifs blocs de fer et de cuivre; (soit qu'il les eût -trouvés là où un incendie fortuit avait consumé les bois sur une -montagne ou dans une vallée, embrasement descendu dans les veines de la -terre, et de là faisant couler la matière brûlante par la bouche de -quelque cavité; soit qu'un torrent eût dégagé ces masses de dessous -la terre): l'homme versa le minéral liquide dans des moules exprès -préparés: il en forma d'abord ses propres outils, ensuite ce qui -pouvait être façonné par la fonte ou gravé en métal.</p> - -<p>Après ces personnages, mais du côté le plus rapproché d'eux, des -hommes d'une espèce différente, du sommet des montagnes voisines, leur -séjour ordinaire, descendirent dans la plaine: par leurs manières ils -semblaient des hommes justes, et toute leur étude les portait à adorer -Dieu en vérité, à connaître ses ouvrages non cachés, et ces choses -qui peuvent maintenir la liberté et la paix parmi les hommes.</p> - -<p>Ils n'eurent pas longtemps marché dans la plaine, quand voici venir des -tentes une volée de belles femmes, richement parées de pierreries et -de voluptueux atours: elles chantaient sur la harpe de douces et -amoureuses ballades, et s'avançaient en dansant. Les hommes, quoique -graves, les regardèrent et laissèrent leurs yeux errer sans frein; -pris tout d'abord au filet amoureux ils aimèrent, et chacun choisit -celle qu'il aimait: ils s'entretinrent d'amour jusqu'à ce que l'étoile -du soir, avant-coureur de l'amour, parut. Alors, pleins d'ardeur, ils -allument la torche nuptiale et ordonnent d'invoquer l'hymen, pour la -première fois aux cérémonies du mariage invoqué alors: de fête et -de musique toutes les tentes retentissent.</p> - -<p>Cette entrevue si heureuse, cette rencontre charmante d'amour et de -jeunesse, non perdues; ces chants, ces guirlandes, ces fleurs, ces -agréables symphonies, attachent le cœur d'Adam (promptement incliné -à se rendre à la volupté, penchant de la nature!); sur quoi il -s'exprime de cette manière:</p> - -<p>«Ô toi qui m'as véritablement ouvert les yeux, premier ange béni, -cette vision me paraît bien meilleure et présage plus d'espérance de -jours pacifiques que les deux visions précédentes: celles-là étaient -des visions de haine et de mort, ou de souffrances pires: ici la nature -semble remplie dans toutes ses fins.»</p> - -<p>Michel:</p> - -<p>«Ne juge point de ce qui est meilleur par le plaisir, quoique -paraissant convenir à la nature: tu es créé pour une plus noble fin, -une fin sainte et pure, conformité divine.</p> - -<p>«Ces tentes que tu vois si joyeuses sont les tentes de la méchanceté, -sous lesquelles habitera la race de celui qui tua son frère. Ces hommes -paraissent ingénieux dans les arts qui polissent la vie, inventeurs -rares; oublieux de leur Créateur, quoique enseignés de son Esprit; -mais ils ne reconnaissent aucun de ses dons; toutefois ils engendreront -une superbe race: car cette belle troupe de femmes que tu as vues, qui -semblaient des divinités, si enjouées, si attrayantes, si gaies, sont -cependant vides de ce bien, dans lequel consiste l'honneur domestique de -la femme, et sa principale gloire; nourries et accomplies seulement pour -le goût d'une appétence lascive, pour chanter, danser, se parer, -remuer la langue, et rouler les yeux. Cette sobre race d'hommes, dont -les vies religieuses leur avaient acquis le titre d'enfants de Dieu, -sacrifieront ignoblement toute leur vertu, toute leur gloire, aux -amorces et aux sourires de ces belles athées; ils nagent maintenant -dans la joie, et ils nageront avant peu dans un plus large abîme: ils -rient, et pour ce rire, la terre avant peu versera un monde de pleurs.»</p> - -<p>Adam, privé de sa courte joie:</p> - -<p>«Ô pitié! ô honte! que ceux qui pour bien vivre débutèrent si -parfaitement, se jettent à l'écart, suivent des sentiers détournés, -ou défaillent à moitié chemin! Mais je vois toujours que le malheur -de l'homme tient de la même cause: il commence à la femme.»</p> - -<p>«Il commence, dit l'Ange, à la mollesse efféminée de l'homme qui -aurait dû mieux garder son rang par la sagesse, et par les dons -supérieurs qu'il avait reçus. Mais à présent prépare-toi pour une -autre scène.»</p> - -<p>Adam regarda, et il vit un vaste territoire déployé devant lui, -entrecoupé de villages et d'ouvrages champêtres: cités pleines -d'hommes avec des portes et des tours élevées, concours de peuple en -armes, visages hardis menaçant la guerre, géants aux grands os et -d'une entreprenante audace! Ceux-ci manient leurs armes, ceux-là -domptent le coursier écumant: isolés ou rangés en ordre de bataille, -cavaliers et fantassins, ne sont pas là pour une montre oisive.</p> - -<p>D'un côté, un détachement choisi amène du fourrage, un troupeau de -gros bétail, de beaux bœufs et de belles vaches, enlevés des gras -pâturages, ou une multitude laineuse, des brebis et leurs bêlants -agneaux butinés dans la plaine. Le berger échappe à peine avec la -vie, mais il appelle au secours; de là une rencontre sanglante. Dans -une cruelle joute les escadrons se joignent: là où ils paissaient tout -à l'heure, les troupeaux sont maintenant dispersés avec les carcasses -et les armes, sur le sol sanglant changé en désert.</p> - -<p>D'autres guerriers campés mettent le siège devant une forte cité; ils -l'assaillent par la batterie, l'escalade et la mine: du haut des murs -les assiégés se défendent avec le dard et la javeline, avec des -pierres et un feu de soufre: de part et d'autre carnage et faits -gigantesques.</p> - -<p>Ailleurs les hérauts qui portent le sceptre convoquent le conseil aux -portes d'une ville: aussitôt des hommes graves et à tête grise, -confondus avec des guerriers, s'assemblent: des harangues sont -entendues; mais bientôt elles éclatent en opposition factieuse; enfin -se levant, un personnage de moyen âge, éminent par son sage maintien, -parle beaucoup de droit et de tort, d'équité, de religion, de -vérité, et de paix, et de jugement d'en haut. Vieux et jeunes le -frondent; ils l'eussent saisi avec des mains violentes, si un nuage -descendant ne l'eût enlevé sans être vu du milieu de la foule. Ainsi -procédaient la force, et l'oppression et la loi de l'épée dans toute -la plaine, et nul ne trouvait un refuge.</p> - -<p>Adam était tout en pleurs; vers son guide il tourne gémissant, et -plein de tristesse:</p> - -<p>«Oh! qui sont ceux-ci? Des ministres de la mort, non des hommes, eux -qui distribuent ainsi la mort inhumainement aux hommes, et qui -multiplient dix mille fois le péché de celui qui tua son frère. Car -de qui font-ils un tel massacre, sinon de leurs frères? Hommes, ils -égorgent des hommes! Mais quel était ce juste qui, si le ciel ne -l'eût sauvé, eût été perdu dans toute sa droiture?»</p> - -<p>Michel:</p> - -<p>«Ceux-ci sont le fruit de ces mariages mal assortis que tu as vus, dans -lesquels le bon est appareillé au mauvais qui d'eux-mêmes abhorrent de -s'unir; mêlés par imprudence, ils ont produit ces enfantements -monstrueux de corps ou d'esprit. Tels seront ces géants, hommes de -haute renommée; car dans ces jours, la force seule sera admirée, et -s'appellera valeur et héroïque vertu: vaincre dans les combats, -subjuguer les nations, rapporter les dépouilles d'une infinité -d'hommes massacrés, sera regardé comme le faîte le plus élevé de la -gloire humaine; et pour la gloire obtenue du triomphe, seront réputés -conquérants, patrons de l'espèce humaine, dieux et fils de dieux, -ceux-là qui seraient nommés plus justement destructeurs et fléaux des -hommes. Ainsi s'obtiendront la réputation, la renommée sur la terre; -et ce qui mériterait le plus la gloire, restera caché dans le silence. -Mais lui, ce septième de tes descendants que tu as vu, l'unique juste -dans un monde pervers, pour cela haï, pour cela obsédé d'ennemis, -parce qu'il a seul osé être juste et annoncer cette odieuse vérité -que Dieu viendrait les juger avec ses saints; lui, le Très-Haut l'a -fait ravir par des coursiers ailés sur une nue embaumée; il l'a reçu -pour marcher avec Dieu dans la haute voie du salut, dans les régions de -bénédiction, exempt de mort. Afin de te montrer quelle récompense -attend les bons, quelle punition les méchants, dirige ici à présent -tes regards et contemple.»</p> - -<p>Adam regarda, et il vit la face des choses entièrement changée: la -gorge de bronze de la guerre avait cessé de rugir; tout alors était -devenu folâtrerie et jeu, luxure et débauche, fête et danse, mariage -ou prostitution au hasard, rapt ou adultère partout où une belle -femme, venant à passer, amorçait les hommes; de la coupe des plaisirs -sortirent des discordes civiles. À la fin un personnage vénérable -vint parmi eux, leur déclara la grande aversion qu'il avait de leurs -actions, et protesta contre leurs voies. Il fréquentait souvent leurs -assemblées où il ne rencontrait que triomphes ou fêtes, et il leur -prêchait la conversion et le repentir, comme à des âmes emprisonnées -sous le coup d'arrêts imminents: mais le tout en vain! Quand il vit -cela, il cessa ses remontrances, et transporta ses tentes au loin.</p> - -<p>Alors, abattant sur la montagne de hautes pièces de charpente, il -commença à bâtir un vaisseau d'une étrange grandeur; il le mesura -par coudées en longueur, largeur et hauteur. Il l'enduisit de bitume, -et dans un côté il pratiqua une porte. Il le remplit en quantité de -provisions pour l'homme et les animaux. Quand, voici un étrange -prodige! chaque espèce d'animaux, d'oiseaux et de petits insectes -vinrent sept et par paires, et entrèrent dans l'arche comme ils en -avaient reçu l'ordre. Le père et ses trois fils et leurs quatre femmes -entrèrent les derniers, et Dieu ferma la porte.</p> - -<p>En même temps le vent du midi s'élève, et avec ses noires ailes -volant au large, il rassemble toutes les nuées de dessous le ciel. À -leur renfort les montagnes envoient vigoureusement les vapeurs et les -exhalaisons sombres et humides, et alors le firmament épaissi se tient -comme un plafond obscur: en bas se précipite la pluie impétueuse, et -elle continua jusqu'à ce que la terre ne fût plus vue. L'arche -flottante nagea soulevée, et en sûreté avec le bec de sa proue, alla -luttant contre les vagues. L'inondation monta par-dessus toutes les -autres habitations qui roulèrent avec toute leur pompe au fond sous -l'eau. La mer couvrit la mer, mer sans rivages! Dans les palais, où peu -auparavant régnait le luxe, les monstres marins mirent bas et -s'établèrent. Du genre humain naguère si nombreux, tout ce qui reste -surnage embarqué dans un petit vaisseau.</p> - -<p>Combien tu souffris alors, ô Adam, de voir la fin de toute ta -postérité, fin si triste, dépopulation! Toi-même autre déluge, -déluge de chagrins et de larmes, toi aussi fus noyé et toi aussi -abîmé comme tes fils, jusqu'à ce que par l'ange doucement relevé, tu -te tins debout enfin, bien que désolé, comme quand un père pleure ses -enfants tous à sa vue détruits à la fois; à peine tu pus exprimer -ainsi ta plainte à l'ange:</p> - -<p>«Ô visions malheureusement prévues! mieux j'aurais vécu ignorant de -l'avenir! je n'aurais eu du mal que ma seule part: c'est assez de -supporter le lot de chaque jour. À présent ces peines qui, divisées, -sont le fardeau de plusieurs siècles, pèsent à la fois sur moi par ma -connaissance antérieure; elles obtiennent une naissance prématurée -afin de me tourmenter avant leur existence, par l'idée de ce qu'elles -seront. Que nul homme ne cherche désormais à savoir d'avance ce qui -arrivera à lui ou à ses enfants; il peut se tenir bien assuré du mal -que sa prévoyance ne peut prévenir; et le mal futur il ne le sentira -pas moins pénible à supporter en appréhension qu'en réalité; mais -ce soin est à présent inutile, il n'y a plus d'hommes à avertir! Ce -petit nombre échappé sera consumé à la longue par la famine et les -angoisses, en errant dans ce désert liquide. J'avais espéré, quand la -violence et la guerre eurent cessé sur la terre, que tout alors irait -bien, que la paix couronnerait l'espèce humaine d'une longue suite -d'heureux jours. Mais j'étais bien trompé; car, je le vois maintenant, -la paix ne corrompt pas moins que la guerre ne dévaste. Comment en -arrive-t-il de la sorte? apprends-le-moi, céleste guide, et dis si la -race des hommes doit ici finir.»</p> - -<p>Michel:</p> - -<p>«Ceux que tu as vus dernièrement en triomphe et dans une luxurieuse -opulence, sont ceux que tu vis d'abord faisant des actes d'éminente -prouesse et de grands exploits, mais ils étaient vides de la véritable -vertu. Après avoir répandu beaucoup de sang, commis beaucoup de -ravages pour subjuguer les nations, et acquis par là dans le monde une -grande renommée, de hauts titres et un riche butin, ils ont changé -leur carrière en celle du plaisir, de l'aisance, de la paresse, de la -crapule et de la débauche, jusqu'à ce qu'enfin l'incontinence et -l'orgueil aient fait naître, de l'amitié, d'hostiles actions dans la -paix.</p> - -<p>«Les vaincus aussi et les esclaves par la guerre avec leur liberté -perdue, perdront toute vertu et la crainte de Dieu, auprès de qui leur -hypocrite piété dans la cruelle contention des batailles ne trouvera -point de secours contre les envahisseurs. Par cette raison refroidis -dans leur zèle, ils ne songeront plus désormais qu'à vivre -tranquilles, mondains ou dissolus avec ce que leurs maîtres leur -laisseront pour en jouir. Car la terre produira toujours plus qu'assez -pour mettre à l'épreuve la tempérance. Ainsi tout dégénérera, tout -se dépravera. La justice et la tempérance, la vérité et la foi, -seront oubliées! Un homme sera excepté, fils unique de lumière dans -un siècle de ténèbres, bon malgré les exemples, malgré les amorces, -les coutumes et un monde irrité. Sans craindre le reproche et le -mépris ou la violence, il avertira les hommes de leurs iniques voies; -il tracera devant eux les sentiers de la droiture beaucoup plus sûrs et -pleins de paix, leur annonçant la colère prête à visiter leur -impénitence; et il se retirera d'entre eux insulté, mais aux regards -de Dieu le seul homme juste vivant.</p> - -<p>«Par son ordre il bâtira une arche merveilleuse (comme tu l'as vu) -pour se sauver lui et sa famille du milieu d'un monde dévoué à un -naufrage universel. Il ne sera pas plutôt logé dans l'arche et à -couvert avec les hommes et les animaux choisis pour la vie, que toutes -les cataractes du ciel s'ouvrant verseront la pluie jour et nuit sur la -terre, tous les réservoirs de l'abîme crèveront et enfleront l'Océan -qui usurpera tous les rivages, jusqu'à ce que l'inondation s'élève -au-dessus des plus hautes montagnes.</p> - -<p>«Alors ce mont du paradis sera emporté par la puissance des vagues; -hors de sa place, poussé par le débordement cornu, dépouillé de -toute sa verdure, et ses arbres en dérive, il descendra vers le grand -fleuve jusqu'à l'ouverture du golfe, et là il prendra racine; île -salée et nue, hantise des phoques, des orques et des mouettes au cri -perçant. Ceci doit t'apprendre que Dieu n'attache la sainteté à aucun -lieu, si elle n'y est apportée par les hommes qui le fréquentent ou -l'habitent. Et regarde maintenant ce qui doit s'en suivre.»</p> - -<p>Adam regarda, et il vit l'arche flotter sur l'amas des eaux qui -maintenant s'abaissait, car les nuages avaient fui, chassés par un vent -aigu du nord qui, soufflant sec, ridait la face du déluge à mesure -qu'il se desséchait. Le soleil clair sur son miroir liquide, dardait -ses chauds regards et buvait largement la fraîche vague, comme ayant -soif: ce qui fit que d'un lac immobile, les eaux, en rétrécissant leur -inondation, devinrent un ebbe agile qui se déroba d'un pas léger vers -l'abîme, lequel avait maintenant baissé ses écluses, comme le ciel -fermé ses cataractes.</p> - -<p>L'arche ne flotte plus; mais elle paraît atterrie et fixée fortement -au sommet de quelque haute montagne. À présent les cimes des collines -apparaissent comme des rochers; les courants rapides conduisent à grand -bruit leur furieuse marée dans la mer qui se retire. Aussitôt s'envole -de l'arche un corbeau, et après lui une colombe, plus sûre messagère, -envoyée une fois et derechef pour découvrir quelque arbre verdoyant, -ou quelque terre sur laquelle elle pût poser son pied: revenue la -seconde fois, elle rapporte dans son bec un rameau d'olivier, signe -pacifique. Bientôt la terre paraît sèche et l'antique père descend -de son arche avec, toute sa suite. Alors, plein de gratitude levant ses -mains et ses pieux regards vers le ciel, il vit sur sa tête un nuage de -rosée, et dans ce nuage un arc remarquable par trois bandes de -brillantes couleurs, annonçant la paix de Dieu et une alliance -nouvelle. À cette vue, le cœur d'Adam, auparavant si triste, -grandement se réjouit, et il éclate ainsi dans sa joie:</p> - -<p>«Ô toi, qui peux offrir les choses futures comme étant présentes, -instructeur céleste, je renais à cette dernière vision, assuré que -l'homme vivra avec toutes les créatures, et que leur race sera -conservée. Je gémis beaucoup moins à présent de la destruction d'un -monde entier d'enfants coupables, que je ne me réjouis de trouver un -homme si parfait et si juste, que Dieu ait daigné faire sortir un autre -monde de cet homme, et oublier sa colère. Mais dis-moi ce que -signifient ces bandes colorées dans le ciel, dessinées comme le -sourcil de Dieu apaisé? Servent-elles comme une hart fleurie à lier -les fluides bords de cette même nuée d'eau, de peur qu'elle ne se -dissolve encore, et n'inonde la terre?»</p> - -<p>L'archange:</p> - -<p>«Ingénieusement tu as conjecturé: oui, Dieu a bien voulu calmer sa -colère, quoiqu'il se soit dernièrement repenti d'avoir créé l'homme -dépravé; il s'était affligé dans son cœur; lorsque abaissant ses -regards il avait vu la terre entière remplie de violence, et toute -chair corrompant ses voies. Cependant les méchants écartés, un homme -juste trouve tellement grâce à ses yeux qu'il s'apaise et n'efface pas -du monde le genre humain; il fait la promesse de ne jamais détruire -encore la terre par un déluge, de ne laisser jamais l'Océan franchir -ses bornes, ni la pluie noyer le monde avec l'homme et les animaux -dedans; mais quand il ramènera un nuage sur la terre, il y placera son -arc de triple couleur, afin qu'on le regarde et qu'il rappelle son -alliance à l'esprit. Le jour et la nuit, le temps de la semaille et de -la moisson, la chaleur et la blanche gelée suivront leurs cours, -jusqu'à ce que le feu purifie toutes les choses nouvelles, avec le ciel -et la terre où le juste habitera.»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="LIVRE_DOUZIEME">LIVRE DOUZIÈME</a></h4> - - -<h4>ARGUMENT</h4> - - -<blockquote> -<p>L'ange Michel continue de raconter ce qui arrivera depuis le déluge. -Quand il est question d'Abraham, il en vient à expliquer par degrés -quel sera celui de la race de la femme promis à Adam et à Ève dans -leur chute: son incarnation, sa mort, sa résurrection et son ascension. -État de l'Église jusqu'à son second avènement. Adam, grandement -satisfait et rassuré par ces récits et ces promesses, descend de la -montagne avec Michel. Il éveille Ève, qui avait dormi pendant tout ce -temps-là, mais que des songes paisibles avaient disposée à la -tranquillité d'esprit et à la soumission. Michel les conduit tous deux -par la main hors du paradis, l'épée flamboyante s'agitant derrière -eux, et les chérubins prenant leur station pour garder le lieu.</p></blockquote> - - -<p><br /></p> - - -<p>Comme un voyageur qui, dans sa route, s'arrête à midi, quoique pressé -d'arriver, ainsi l'archange fit une pause entre le monde détruit et le -monde réparé, dans la supposition qu'Adam avait peut-être quelque -chose à exprimer. Il reprit ensuite son discours par une douce -transition:</p> - -<p>«Ainsi tu as vu un monde commencer et finir, et l'homme sortir comme -d'une seconde souche. Tu as encore beaucoup à voir; mais je m'aperçois -que ta vue mortelle défaut. Les objets divins doivent nécessairement -affaiblir et fatiguer les sens humains. Dorénavant je te raconterai ce -qui doit advenir; écoute donc avec une application convenable, et sois -attentif.</p> - -<p>«Tant que cette seconde race des hommes sera peu nombreuse, et tant que -la crainte du jugement passé demeurera fraîche dans leur esprit, -craignant la Divinité, ayant quelque égard à ce qui est juste et -droit, ils régleront leur vie et multiplieront rapidement. Ils -laboureront la terre, recueilleront d'abondantes récoltes de blé, de -vin, d'huile, et sacrifiant souvent de leurs troupeaux un taureau, un -agneau, un chevreau avec de larges libations de vin, et des fêtes -sacrées, ils passeront leurs jours dans une innocente joie; ils -habiteront longtemps en paix par familles et tribus sous le sceptre -paternel, jusqu'à ce qu'il s'élève un homme d'un cœur fier et -ambitieux, qui (non satisfait de cette égalité belle, fraternel état) -voudra s'arroger une injuste domination sur ses frères, et ôter -entièrement à la concorde et à la loi de la nature la possession de -la terre. Il fera la chasse (les hommes, non les bêtes, seront sa -proie) par la guerre et les pièges ennemis à ceux qui refuseront de se -soumettre à son tyrannique empire. De là il sera appelé un fort -chasseur devant le Seigneur, prétendant tenir ou du ciel ou en dépit -du ciel, cette seconde souveraineté; son nom dérivera de la -rébellion, quoique de rébellion il accusera les autres.</p> - -<p>«Cet homme, avec une troupe qu'une égale ambition unit à lui, ou sous -lui, pour tyranniser, marchant d'Éden vers l'occident, trouvera une -plaine où un gouffre noir et bitumineux, bouche de l'enfer, bouillonne -en sortant de la terre. Avec des briques et avec cette matière, ces -hommes se préparent à bâtir une ville et une tour dont le sommet -puisse atteindre le ciel et leur faire un nom, de peur que, dispersés -dans les terres étrangères, leur mémoire ne soit perdue, sans se -soucier que leur renommée soit bonne ou mauvaise. Mais Dieu, qui sans -être vu descend souvent pour visiter les hommes et qui se promène dans -leurs habitations afin d'observer leurs œuvres, les apercevant -bientôt, vient en bas considérer leur cité avant que la tour -offusquât les tours du ciel. Par dérision il met sur leurs langues, un -esprit de variété pour effacer tout à fait leur langage naturel, et -pour semer à sa place un bruit discordant de mots inconnus. Aussitôt -un hideux babil se propage parmi les architectes; ils s'appellent les -uns les autres sans s'entendre, jusqu'à ce qu'enroués, et tous en -fureur comme étant bafoués, ils se battent. Une grande risée fut dans -le ciel en voyant le tumulte étrange et en entendant la rumeur: ainsi -la ridicule bâtisse fut abandonnée et l'ouvrage nommée Confusion.»</p> - -<p>Alors Adam, paternellement affligé:</p> - -<p>«Ô fils exécrable! aspirer à s'élever au-dessus de ses frères, -s'attribuant une autorité usurpée qui n'est pas donnée de Dieu! -L'Éternel nous accorda seulement une domination absolue sur la bête, -le poisson et l'oiseau; nous tenons ce droit de sa concession; mais il -n'a pas fait l'homme seigneur des hommes; se réservant ce titre à -lui-même, il a laissé ce qui est humain libre de ce qui est humain. -Mais cet usurpateur ne s'arrête pas à son orgueilleux empiétement sur -l'homme: sa tour prétend défier et assiéger Dieu: homme misérable! -Quelle nourriture ira-t-il porter si haut, pour s'y soutenir lui et sa -téméraire armée, là au-dessus des nuages, où l'air subtil ferait -languir ses entrailles grossières, et l'affamerait de respiration, -sinon de pain?»</p> - -<p>Michel:</p> - -<p>«Tu abhorres justement ce fils qui apportera un pareil trouble dans -l'état tranquille des hommes, en s'efforçant d'asservir la liberté -rationnelle. Toutefois apprends de plus que depuis ta faute originelle, -la vraie liberté a été perdue; cette liberté jumelle de la droite -raison, habite toujours avec elle, et hors d'elle n'a point d'existence -divisée: aussitôt que la raison dans l'homme est obscurcie ou non -obéie, les désirs désordonnés et les passions vives saisissent -l'empire de la raison, et réduisent en servitude l'homme, jusque alors -libre. Conséquemment, puisque l'homme permet au dedans de lui-même, à -d'indignes pouvoirs de régner sur la raison libre, Dieu, par un juste -arrêt, l'assujettit au-dehors à de violents maîtres qui souvent aussi -asservissent indûment son extérieure liberté: il faut que la tyrannie -soit, quoique le tyran n'ait point d'excuse. Cependant quelquefois les -nations tomberont si bas au-dessous de la vertu (qui est la raison) que -non l'injustice, mais la justice, et quelque fatale malédiction -annexée, les privera de leur liberté extérieure, leur liberté -intérieure étant perdue: témoin le fils irrévérent de celui qui -bâtit l'arche, lequel, pour l'affront qu'il fit à son père, entendit -contre sa vicieuse race cette pesante malédiction: <i>Tu seras l'esclave -des esclaves.</i></p> - -<p>«Ainsi ce dernier monde, comme le premier, ira sans cesse de mal en -pis, jusqu'à ce que Dieu, fatigué enfin de leurs iniquités, retire sa -présence du milieu d'eux, et détourne ses saints regards résolu -d'abandonner désormais les hommes à leurs propres voies corrompues, et -de se choisir parmi toutes les nations un peuple de qui il sera -invoqué, un peuple à naître d'un homme plein de foi. Cet homme, -résident encore sur les bords de l'Euphrate, aura été élevé dans -l'idolâtrie.</p> - -<p>«Oh! pourras-tu croire que les hommes, tandis que le patriarche sauvé -du déluge existait encore, soient devenus assez stupides pour -abandonner le Dieu vivant, pour s'abaisser à adorer comme dieux leurs -propres ouvrages de bois et de pierre! Cependant le Très-Haut daignera, -par une vision, appeler cet homme de la maison de son père, du milieu -de sa famille et des faux dieux, dans une terre, qu'il lui montrera: il -fera sortir de lui un puissant peuple et répandra sur lui sa -bénédiction, de façon que dans sa race toutes les nations seront -bénies.</p> - -<p>«Il obéit ponctuellement; il ne connaît point la terre où il va, -cependant il croit ferme. Je le vois (mais tu ne le peux voir) avec -quelle foi il laisse ses dieux, ses amis, son sol natal, Ur de Chaldée; -il passe maintenant le gué à Haran; après lui marche une suite -embarrassante de bestiaux, de troupeaux et de nombreux serviteurs: il -n'erre pas pauvre, mais il confie toute sa richesse à Dieu qui -l'appelle dans une terre inconnue. Maintenant il atteint Chanaan: je -vois ses tentes plantées aux environs de Sichem et dans la plaine -voisine de Moreh: là il reçoit la promesse du don de toute cette terre -à sa postérité, depuis Hamath, au nord, jusqu'au désert, au sud -(j'appelle ces lieux par leurs noms, quoiqu'ils soient encore sans -noms): depuis Hermon au levant, jusqu'à la grande mer occidentale. Ici -le mont Hermon; là la mer. Regarde chaque lieu en perspective comme je -te les indique de la main: sur le rivage, le mont Carmel; ici le fleuve -à deux sources, le Jourdain, vraie limite à l'orient; mais les fils de -cet homme habiteront à Senir cette longue chaîne de collines.</p> - -<p>«Pèse ceci: toutes les nations de la terre seront bénies dans la race -de cet homme. Par cette race est désigné ton grand libérateur, qui -écrasera la tête du serpent, ce qui te sera bientôt plus clairement -révélé.</p> - -<p>«Ce patriarche béni (qui dans un temps prescrit sera appelé le -fidèle Abraham) laissera un fils, et de ce fils un petit-fils, égal à -lui en foi, en sagesse et en renom. Le petit-fils, avec ses douze -enfants, part de Chanaan pour une terre, appelée Égypte dans la suite, -que divise le fleuve le Nil. Vois où ce fleuve coule et se décharge -dans la mer par sept embouchures. Le père vient habiter cette terre -dans un temps de disette, invité par un de ses plus jeunes enfants, -fils que de dignes actions ont élevé au second rang dans ce royaume de -Pharaon.</p> - -<p>«Il meurt, et laisse sa postérité qui devient une nation. Cette -nation maintenant accrue cause de l'inquiétude à un nouveau roi qui -cherche à arrêter leur accroissement excessif, comme aubains trop -nombreux: pour cela, contre les droits de l'hospitalité, de ses hôtes -il fait des esclaves, et met à mort leurs enfants mâles; jusqu'à ce -que deux frères (ces deux frères, nommés Moïse et Aaron) soient -suscités de Dieu pour tirer ce peuple de la captivité, pour le -reconduire avec gloire et chargé de dépouilles vers leur terre -promise.</p> - -<p>«Mais d'abord le tyran sans loi (qui refuse de reconnaître leur Dieu -ou d'avoir égard à son message) doit y être forcé par des signes et -des jugements terribles: les fleuves doivent être convertis en sang qui -n'aura point été versé; les grenouilles, la vermine, les moucherons -doivent remplir tout le palais du roi et remplir tout le pays de leur -intrusion dégoûtante. Les troupeaux du roi doivent mourir du tac et de -la contagion; les tumeurs et les ulcères doivent boursoufler toute sa -chair et toute celle de son peuple; le tonnerre mêlé de grêle, la -grêle mêlée de feu, doivent déchirer le ciel d'Égypte et -tourbillonner sur la terre, dévorant tout, là où ils roulent. Ce -qu'ils ne dévoreront pas en herbe, fruit ou graine, doit être mangé -d'un nuage épais de sauterelles descendues en fourmilière et ne -laissant rien de vert sur la terre. L'obscurité doit faire disparaître -toutes les limites (palpable obscurité), et effacer trois jours; enfin, -d'un coup de minuit tous les premiers-nés d'Égypte doivent être -frappés de mort.</p> - -<p>«Ainsi dompté par dix plaies, le dragon du fleuve se soumet enfin à -laisser aller les étrangers, et souvent humilie son cœur obstiné, -mais comme la glace toujours plus durcie après le dégel. Dans sa rage -poursuivant ceux qu'il avait naguère congédiés, la mer l'engloutit -avec son armée, et laisse passer les étrangers comme sur un terrain -sec entre deux murs de cristal. Les vagues, tenues en respect par la -verge de Moïse, demeurent ainsi divisées jusqu'à ce que le peuple -délivré ait gagné leur rivage. Tel est le prodigieux pouvoir que Dieu -prêtera à son prophète, quoique toujours présent de son ange qui -marchera devant ses peuples dans une nuée, et dans une colonne de feu; -le jour une nuée, la nuit une colonne de feu, afin de les guider dans -leur voyage et d'écarter derrière eux le roi obstiné qui les -poursuit. Le roi les poursuivra toute la nuit, mais les ténèbres -s'interposent et les défendent de son approche jusqu'à la veille du -matin. Alors Dieu, regardant entre la colonne de feu et la nue, -troublera les ennemis et brisera les roues de leurs chariots; quand -Moïse, par ordre, étend encore une fois sa verge puissante sur la mer; -la mer obéit à sa verge: les vagues retombent sur les bataillons de -l'Égypte, et ensevelissent leur guerre.</p> - -<p>«La race choisie et délivrée s'avance du rivage vers Chanaan à -travers l'inhabité désert; elle ne prend pas le chemin le plus court, -de peur qu'en entrant chez les Chananéens alarmés, la guerre ne -l'effraye, elle inexpérimentée, et que la crainte ne la fasse -retourner en Égypte préférant une vie inglorieuse dans la servitude; -car la vie inaccoutumée aux armes est plus douce au noble et au non -noble, quand la témérité ne les conduit pas.</p> - -<p>«Ce peuple gagnera encore ceci par son séjour dans la vaste solitude: -il y fondera son gouvernement et choisira parmi les douze tribus son -grand sénat pour commander selon les lois prescrites. Du mont Sinaï -(dont le sommet obscur tremblera à la descente de Dieu) Dieu, -lui-même, au milieu du tonnerre, des éclairs et du bruit éclatant des -trompettes, donnera des lois à ce peuple. Une partie de ces lois -appartiendra à la justice civile, une autre partie aux cérémonies -religieuses du sacrifice; ces cérémonies apprendront à connaître par -des types et des ombres celui qui, de cette race, est destiné à -écraser le serpent, et les moyens par lesquels il achèvera la -délivrance du genre humain.</p> - -<p>«Mais la voix de Dieu est terrible à l'oreille mortelle: les tribus -choisies le supplient de faire connaître sa volonté par Moïse et de -cesser la terreur; il accorde ce qu'elles implorent, instruites qu'on ne -peut avoir accès auprès de Dieu sans médiateur, de qui Moïse remplit -alors la haute fonction en figure, afin de préparer la voie à un plus -grand Médiateur dont il prédira le jour; et tous les prophètes, -chacun dans leur âge, chanteront le temps du grand Messie.</p> - -<p>«Ces lois et ces rites établis, Dieu se plaira tant aux hommes -obéissants à sa volonté, qu'il daignera placer au milieu d'eux son -tabernacle, pour que le Saint et l'Unique habite avec les hommes -mortels. Dans la forme qu'il a prescrite, un sanctuaire de cèdre est -fabriqué et revêtu d'or. Dans ce sanctuaire est une arche, et dans -cette arche, son témoignage, titre de son alliance. Au-dessus s'élève -le trône d'or de la miséricorde, entre les ailes de deux brillants -chérubins. Devant lui brûlent sept lampes, représentant, comme dans -un zodiaque, les flambeaux du ciel. Sur la tente reposera un nuage -pendant le jour, un rayon de feu pendant la nuit, excepté quand les -tribus seront en marche. Et conduites par l'ange du Seigneur, elles -arrivent enfin à la terre promise à Abraham et à sa race.</p> - -<p>«Le reste serait trop long à te raconter: combien de batailles -livrées, combien de rois domptés et de royaumes conquis; comment le -soleil s'arrêtera immobile, un jour entier, au milieu du ciel, et -retardera la course ordinaire de la nuit, à la voix d'un homme -disant:—«Soleil, arrête-toi sur Gabaon, et toi, lune, sur la vallée -d'Ajalon, jusqu'à ce que Israël ait vaincu.»—Ainsi s'appellera le -troisième descendant d'Abraham, fils d'Isaac, et de lui ce nom passera -à sa postérité, qui sera victorieuse ainsi de Chanaan.»</p> - -<p>Ici Adam interrompit l'Ange:</p> - -<p>«Ô envoyé du ciel, flambeau de mes ténèbres, de belles choses tu -m'as révélées, particulièrement celles qui regardent le juste -Abraham et sa race! À présent, pour la première fois je trouve mes -yeux véritablement ouverts et mon cœur beaucoup soulagé. J'étais -auparavant troublé par la pensée de ce qui m'arriverait à moi et à -tout le genre humain; mais à présent je vois son jour, le jour de -celui en qui toutes les nations seront bénies: faveur par moi -imméritée, moi qui cherchai la science défendue par des moyens -défendus. Cependant je ne comprends pas ceci: pourquoi à ceux parmi -lesquels Dieu daignera habiter sur la terre, tant et de diverses lois -ont-elles été données? Tant de lois supposent parmi eux autant de -péchés: comment Dieu peut-il résider au milieu de ces hommes?»</p> - -<p>Michel:</p> - -<p>«Ne doute pas que le péché ne règne parmi eux, comme engendré de -toi: et ainsi la loi leur a été donnée pour démontrer leur -dépravation native, qui excite sans cesse le péché à combattre -contre la loi. De là, quand ils verront que la loi peut bien découvrir -le péché, mais ne peut l'écarter (sinon par ces faibles ombres -d'expiations, le sang des taureaux et des boucs), ils en concluront que -quelque sang plus précieux doit payer la dette humaine, celui du juste -pour l'injuste, afin que dans cette justice à eux appliquée par la -foi, ils trouvent leur justification auprès de Dieu et la paix de la -conscience que la loi par des cérémonies ne peut calmer, puisque -l'homme ne peut accomplir la partie morale de la loi, et que ne -l'accomplissant pas il ne peut vivre.</p> - -<p>«Ainsi la loi paraît imparfaite et seulement donnée pour livrer les -hommes, dans la plénitude des temps, à une meilleure alliance; pour -les faire passer, disciplinés, de l'ombre des figures à la vérité, -de la chair à l'esprit, de l'imposition des lois étroites à la libre -acceptation d'une large grâce, de la servile frayeur à la crainte -filiale, des œuvres de la loi aux œuvres de la foi.</p> - -<p>«À cause de cela, Moïse (quoique si particulièrement aimé de Dieu), -n'étant que le ministre de la loi, ne conduira pas le peuple dans -Chanaan: ce sera Josué, appelé Jésus par les Gentils; Jésus qui aura -le nom et fera l'office de celui qui doit dompter le serpent ennemi, et -ramener en sûreté à l'éternel paradis du repos, l'homme longuement -égaré dans la solitude du monde.</p> - -<p>«Cependant, placés dans leur Chanaan terrestre, les Israélites y -demeureront et y prospéreront longtemps; mais quand les péchés de la -nation auront troublé leur paix publique, ils provoqueront Dieu à leur -susciter des ennemis dont il les délivrera aussi souvent qu'ils se -montreront pénitents, d'abord au moyen des juges, ensuite par des rois; -le second desquels (renommé pour sa piété et ses grandes actions), -recevra la promesse irrévocable que son trône subsistera à jamais. -Toutes les prophéties chanteront de même, que de la souche royale de -David (j'appelle ainsi ce roi) sortira un Fils, ce Fils de la race de la -femme, à toi prédit, prédit à Abraham comme celui en qui espèrent -toutes les nations, celui qui est prédit aux rois, des rois le dernier, -car son règne n'aura point de fin.</p> - -<p>«Mais d'abord passera une longue succession de rois: le premier des -fils de David, célèbre par son opulence et sa sagesse, renfermera dans -un temple superbe l'arche de Dieu couverte d'une nue, qui jusqu'alors -avait erré sous des tentes. Ceux qui succéderont à ce prince seront -inscrits partie au nombre des bons, partie au nombre des mauvais rois; -la plus longue liste sera celle des mauvais. Les honteuses idolâtries -et les autres péchés de ces derniers, ajoutés à la somme des -iniquités du peuple, irriteront tellement Dieu, qu'il se retirera -d'eux, qu'il abandonnera leur terre, leur cité, son temple, son arche -sainte avec toutes les choses sacrées, objets du mépris et proie de -cette orgueilleuse cité dont tu as vu les hautes murailles laissées -dans la confusion, d'où elle fut appelée Babylone.</p> - -<p>«Là Dieu laisse son peuple habiter en captivité l'espace de -soixante-dix ans; ensuite il l'en retire, se souvenant de sa -miséricorde et de son alliance jurée à David, invariable comme les -jours du ciel. Revenus de Babylone avec l'agrément des rois, leurs -maîtres, que Dieu disposera en faveur des Israélites, ils -réédifieront d'abord la maison de Dieu. Pendant quelque temps ils -vivront modérés, dans un état médiocre; jusqu'à ce que augmentés -en nombre et en richesse, ils deviennent factieux; mais la dissension -s'engendrera d'abord parmi les prêtres, hommes qui servent l'autel et -qui devraient le plus s'efforcer à la paix: leur discorde amènera -l'abomination dans le temple même; ils saisiront enfin le sceptre sans -égard pour le fils de David; et ensuite ils le perdront, et il passera -à un étranger, afin que le véritable roi par l'onction, le Messie -puisse naître dépouillé de son droit.</p> - -<p>«Cependant, à sa naissance, une étoile qui n'avait pas été vue -auparavant dans le ciel proclame sa venue et guide les sages de -l'orient, qui s'enquièrent de sa demeure pour offrir de l'encens, de la -myrrhe et de l'or. Un ange solennel dit le lieu de sa naissance à de -simples bergers qui veillaient pendant la nuit. Ils y courent en hâte -pleins de joie, et ils entendent son Noël chanté par un chœur -d'anges.—Une Vierge est sa mère, mais son père est le pouvoir du -Très-Haut. Il montera sur le trône héréditaire; il bornera son -règne par les larges limites de la terre, sa gloire par les deux.»</p> - -<p>Michel s'arrêta, apercevant Adam accablé d'une telle joie, qu'il -était, comme dans la douleur, baigné de larmes, sans respiration et -sans paroles; il exhala enfin celles-ci:</p> - -<p>«Ô prophète d'agréables nouvelles! toi qui achèves les plus hautes -espérances! à présent je comprends clairement ce que souvent mes -pensées les plus appliquées ont cherché en vain: pourquoi l'objet de -notre grande attente sera appelé la race de la femme. Vierge mère je -te salue! toi haute dans l'amour du ciel! Cependant tu sortiras de mes -reins, et de tes entrailles sortira le Fils du Dieu Très-Haut: ainsi -Dieu s'unira avec l'homme. Le serpent doit attendre maintenant -l'écrasement de sa tête avec une mortelle peine. Dis où et quand leur -combat? quel coup blessera le talon du vainqueur.»</p> - -<p>Michel:</p> - -<p>«Ne rêve pas de leur combat comme d'un duel, ni ne songe de blessures -locales à la tête ou au talon: le Fils ne réunit point l'humanité à -la divinité, pour vaincre ton ennemi avec plus de force; ni Satan ne -sera dominé de la sorte lui que sa chute du ciel (blessure bien plus -mortelle), n'a pas rendu incapable de te donner ta blessure de mort. -Celui qui vient ton Sauveur te guérira, non en détruisant Satan, mais -ses œuvres en toi et dans ta race. Ce qui ne peut être qu'en -accomplissant (ce à quoi tu as manqué) l'obéissance à la loi de -Dieu, imposée sous peine de mort, et en souffrant la mort, peine due à -ta transgression et due à ceux qui doivent naître de toi.</p> - -<p>«Ainsi seulement la souveraine justice peut être satisfaite: ton -Rédempteur remplira exactement la loi de Dieu à la fois par -obéissance et par amour, bien que l'amour seul remplisse la loi. Il -subira ton châtiment en se présentant dans la chair à une vie -outragée et à une mort maudite, annonçant la vie à tous ceux qui -croiront en sa rédemption, qui croiront que son obéissance lui sera -imputée, qu'elle deviendra la leur par la foi, que ses mérites les -sauveront, non leurs propres œuvres, quoique conformes à la loi. Pour -cela haï il sera blasphémé, saisi par force, jugé, condamné à mort -comme infâme et maudit, cloué à la croix par sa propre nation, tué -pour avoir apporté la vie. Mais à sa croix il clouera tes ennemis; le -jugement rendu contre toi, les péchés de tout le genre humain, seront -crucifiés avec lui; et rien ne nuira plus à ceux qui se confieront -justement dans sa satisfaction.</p> - -<p>«Il meurt, mais bientôt revit. La mort sur lui n'usurpera pas -longtemps le pouvoir: avant que la troisième aube du jour revienne, les -étoiles du matin le verront se lever de sa tombe, frais comme la -lumière naissante, ta rançon qui rachète l'homme de la mort, étant -payée. Sa mort satisfera pour l'homme aussi souvent qu'il ne négligera -point une vie ainsi offerte, et qu'il en embrassera le mérite par une -foi non dénuée d'œuvres. Cet acte divin annule ton arrêt, cette mort -dont tu serais mort dans le péché pour jamais perdu à la vie; cet -acte brisera la tête de Satan, écrasera sa force par la défaite du -Péché et de la Mort, ses deux armes principales, enfoncera leur -aiguillon dans sa tête beaucoup plus profondément que la mort -temporelle ne brisera le talon du vainqueur, ou de ceux qu'il rachète -mort comme un sommeil, passage doux à une immortelle vie.</p> - -<p>«Après sa résurrection il ne restera sur la terre que le temps -suffisant pour apparaître à ses disciples, hommes qui le suivirent -toujours pendant sa vie. Il les chargera d'enseigner aux nations ce -qu'ils apprirent de lui et de sa rédemption, baptisant dans le courant -de l'eau ceux qui croiront: signe qui, en les lavant de la souillure du -péché pour une vie pure, les préparera en esprit (s'il en arrivait -ainsi) à une mort pareille à celle dont le Rédempteur mourut. Ces -disciples instruiront toutes les nations; car, à compter de ce jour, le -salut sera prêché non seulement aux fils sortis des reins d'Abraham, -mais aux fils de la foi d'Abraham par tout le monde; ainsi dans la race -d'Abraham toutes les nations seront bénies.</p> - -<p>«Ensuite le Sauveur montera dans le ciel des cieux avec la victoire, -triomphant au milieu des airs de ses ennemis et des tiens: il y -surprendra le serpent, prince de l'air; il le tramera enchaîné à -travers tout son royaume, et l'y laissera confondu. Alors il entrera -dans la gloire, reprendra sa place, à la droite de Dieu, exalté -hautement au-dessus de tous les noms dans le ciel. De là, quand la -dissolution de ce monde sera mûre, il viendra dans la gloire et la -puissance, juger les vivants et les morts, juger les infidèles morts, -mais récompenser les fidèles et les recevoir dans la béatitude, soit -au ciel ou sur la terre; car la terre alors sera toute paradis; bien -plus heureuse demeure que celle d'Éden, et bien plus heureux jours!»</p> - -<p>Ainsi parla l'archange Michel, et il fit une pause, comme s'il était à -la grande période du monde; notre père, rempli de joie et -d'admiration, s'écria:</p> - -<p>«Ô bonté infinie, bonté immense! qui du mal produira tout ce bien, -et le mal changera en bien! merveille plus grande que celle qui d'abord -par la création fit sortir la lumière des ténèbres. Je suis rempli -de doute: dois-je me repentir à présent du péché que j'ai commis et -occasionné, ou dois-je m'en réjouir beaucoup plus, puisqu'il en -résultera beaucoup plus de bien: à Dieu plus de gloire, aux hommes -plus de bonne volonté de la part de Dieu, et la grâce surabondant où -avait abondé la colère? Mais dis-moi, si notre libérateur doit -remonter aux cieux, que deviendra le peu de ses fidèles, laissé parmi -le troupeau infidèle, les ennemis de la vérité? Qui alors guidera son -peuple? qui le défendra? Ne traiteront-ils pas plus mal ses disciples -qu'ils ne l'ont traité lui-même?»</p> - -<p>«Sois sûr qu'ils le feront, dit l'ange: mais du ciel il enverra aux -siens un Consolateur, la promesse du Père, son Esprit qui habitera en -eux, et écrira la loi de la foi dans leur cœur, opérant par l'amour -pour les guider en toute vérité. Il les revêtira encore d'une armure -spirituelle, capable de résister aux attaques de Satan et d'éteindre -ses dards de feu. Ils ne seront point effrayés de tout ce que l'homme -pourra faire contre eux, pas même de la mort. Ils seront dédommagés -de ces cruautés par des consolations intérieures, et souvent soutenus -au point d'étonner leurs plus fiers persécuteurs; car l'Esprit -(descendu d'abord sur les apôtres que le Messie envoya évangéliser -les nations, et descendu ensuite sur tous les baptisés) remplira ces -apôtres de dons merveilleux pour parler toutes les langues et faire -tous les miracles que leur Maître faisait devant eux. Ils -détermineront ainsi une grande multitude dans chaque nation à recevoir -avec joie les nouvelles apportées du ciel. Enfin, leur ministère -étant accompli, leur course achevée, leur doctrine et leur histoire -laissées écrites, ils meurent.</p> - -<p>«Mais à leur place, comme ils l'auront prédit, des loups succéderont -aux pasteurs, loups ravissants qui feront servir les sacrés mystères -du ciel à leurs propres et vils avantages, à leur cupidité, à leur -ambition: et par des superstitions, des traditions humaines, ils -infecteront la vérité déposée pure seulement dans ces actes écrits, -mais qui ne peut être entendue que par l'Esprit.</p> - -<p>«Ils chercheront à se prévaloir de noms, de places, de titres, et à -joindre à ceux-ci la temporelle puissance, quoiqu'en feignant d'agir -par la puissance spirituelle, s'appropriant l'Esprit de Dieu, promis -également et donné à tous les croyants. Dans cette prétention, des -lois spirituelles seront imposées par la force charnelle à chaque -conscience, lois que personne ne trouvera sur le rôle de celles qui ont -été laissées, ou que l'Esprit grave intérieurement dans le cœur.</p> - -<p>«Que voudront-ils donc, sinon contraindre l'Esprit de la grâce même -et lier la liberté sa compagne? Que voudront-ils, sinon démolir les -temples vivants de Dieu, bâtis pour durer par la foi, leur propre foi, -non celle d'un autre? (car sur terre, qui peut être écouté comme -infaillible contre la foi et la conscience!) Cependant plusieurs se -présumeront tels: de là une accablante persécution s'élèvera contre -tous ceux qui persévéreront à adorer en esprit et en vérité. Le -reste, ce sera le plus grand nombre, s'imaginera satisfaire à la -religion par des cérémonies extérieures et des formalités -spécieuses. La vérité se retirera percée des traits de la calomnie, -et les œuvres de la foi seront rarement trouvées.</p> - -<p>«Ainsi ira le monde, malveillant aux bons, favorable aux méchants, et -sous son propre poids gémissant, jusqu'à ce que se lève le jour du -repos pour le juste, de vengeance pour le méchant; jour du retour de -celui si récemment promis à ton aide, de ce Fils de la femme, alors -obscurément annoncé, à présent plus amplement connu pour ton Sauveur -et ton Maître.</p> - -<p>«Enfin, sur les nuages il viendra du ciel, pour être révélé dans la -gloire du Père, pour dissoudre Satan avec son monde pervers. Alors de -la masse embrasée, purifiée et raffinée, il élèvera de nouveaux -cieux, une nouvelle terre, des âges d'une date infinie, fondés sur la -justice, la paix, l'amour, et qui produiront pour fruits la joie et -l'éternelle félicité.»</p> - -<p>L'ange finit, et Adam lui répliqua pour la dernière fois:</p> - -<p>«Combien ta prédiction, ô bienheureux voyant, a mesuré vite ce monde -passager, la course du temps jusqu'au jour où il s'arrêtera fixé! -au-delà, tout est abîme, éternité, dont l'œil ne peut atteindre la -fin! Grandement instruit, je partirai d'ici, grandement en paix de -pensée, et je suis rempli de connaissances autant que ce vase peut en -contenir; aspirer au delà a été ma folie. J'apprends de ceci que le -mieux est d'obéir, d'aimer Dieu seul avec crainte, de marcher comme en -sa présence, de reconnaître sans cesse sa providence, de ne dépendre -que de lui, miséricordieux pour tous ses ouvrages surmontant toujours -le mal par le bien, par de petites choses accomplissant les grandes, par -des moyens réputés faibles renversant la force du monde, et le sage du -monde, par la simplicité de l'humble: je sais désormais que souffrir -pour la cause de la vérité c'est s'élever par la force à la plus -haute victoire, et que pour le fidèle la mort est la porte de la vie; -je suis instruit de cela par l'exemple de celui que je reconnais à -présent pour mon Rédempteur à jamais béni.»</p> - -<p>L'Ange à Adam répliqua aussi pour la dernière fois:</p> - -<p>«Ayant appris ces choses, tu as atteint la somme de la sagesse. -N'espère rien de plus haut quand même tu connaîtrais toutes les -étoiles par leur nom, et tous les pouvoirs éthérés, tous les secrets -de l'abîme, tous les ouvrages de la nature, ou toutes les œuvres de -Dieu dans le ciel, l'air, la terre ou la mer; quand tu jouirais de -toutes les richesses de ce monde, et le gouvernerais comme un seul -empire. Ajoute seulement à tes connaissances des actions qui y -répondent; ajoute la vertu, la patience, la tempérance; ajoute -l'amour, dans l'avenir nommé charité, âme de tout le reste. Alors tu -regretteras moins de quitter ce paradis, puisque tu posséderas en -toi-même un paradis bien plus heureux.</p> - -<p>«Descendons maintenant de cette cime de spéculation; car l'heure -précise exige notre départ d'ici. Regarde! ces gardes que j'ai campés -sur cette colline attendent l'ordre de se mettre en marche: à leur -front, une épée flamboyante, en signal du bannissement, ondoie avec -violence. Nous ne pouvons rester plus longtemps. Va éveille Ève: elle -aussi je l'ai calmée par de doux rêves, présages du bien, et j'ai -disposé tous ses esprits à une humble soumission. Dans un moment -convenable tu lui feras part de ce que tu as entendu, surtout de ce -qu'il importe à sa foi de connaître, la grande délivrance du genre -humain, qui doit venir de sa race, de la race de la femme. Puissiez-vous -vivre (vos jours seront nombreux) dans une foi unanime, quoique tristes, -à cause des maux passés, cependant encore beaucoup plus consolés par -la méditation d'une heureuse fin.»</p> - -<p>Il finit, et tous deux descendent la colline. Arrivés au bas, Adam -courut en avant au berceau où Ève s'était endormie; mais il la trouva -éveillée; elle le reçut ainsi avec ces paroles qui n'étaient plus -tristes:</p> - -<p>«D'où tu reviens et où tu étais allé, je le sais, car Dieu est -aussi dans le sommeil et instruit les songes: il me les a envoyés -propices, présageant un grand bien, depuis que fatiguée de chagrin et -de détresse de cœur, je tombai endormie; mais à présent, guide-moi: -en moi, plus de retardement: aller avec toi, c'est rester ici; rester -sans toi ici, c'est sortir d'ici involontairement. Tu es pour moi toutes -choses sous le ciel, tu es tous les lieux pour moi, toi qui pour mon -crime volontaire es banni d'ici. Cependant, j'emporte d'ici cette -dernière consolation, qui me rassure: bien que par moi tout ait été -perdu, malgré mon indignité, une faveur m'est accordée: par moi la -Race promise réparera tout.»</p> - -<p>Ainsi parle Ève, notre mère, et Adam l'entendit charmé, mais ne -répondit point; l'archange était trop près, et de l'autre colline à -leur poste assigné, tous dans un ordre brillant les chérubins -descendaient: ils glissaient météores sur la terre, ainsi qu'un -brouillard du soir élevé d'un fleuve glisse sur un marais, et envahit -rapidement le sol sur les talons du laboureur qui retourne à sa -chaumière. De front, ils s'avançaient; devant eux le glaive -brandissant du Seigneur flamboyait furieux, comme une comète: la -chaleur torride de ce glaive, et sa vapeur telle que l'air brûlé de la -Libye, commençaient à dessécher le climat tempéré du paradis; quand -l'Ange hâtant nos languissants parents, les prit par la main, les -conduisit droit à la porte orientale; de là aussi vite jusqu'au bas du -rocher, dans la plaine inférieure, et disparut.</p> - -<p>Ils regardèrent derrière eux, et virent toute la partie orientale du -paradis, naguère leur séjour, ondulée par le brandon flambant: la -porte était obstruée de figures redoutables et d'armes ardentes.</p> - -<p>Adam et Ève laissèrent tomber quelques naturelles larmes qu'ils -essuyèrent vite. Le monde entier était devant eux, pour y choisir le -lieu de leur repos, et la Providence était leur guide. Mais main en -main, à pas incertains et lents, ils prirent à travers Éden leur -chemin solitaire.</p> - -<p><br /></p> - -<h4>FIN DU PARADIS PERDU.</h4> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARADIS PERDU ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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