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-The Project Gutenberg eBook of Le Paradis Perdu, by John Milton
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le Paradis Perdu
-
-Author: John Milton
-
-Translator: François-René de Chateaubriand
-
-Release Date: August 13, 2020 [eBook #62922]
-[Most recently updated: October 9, 2023]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laura Natal Rodrigues
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARADIS PERDU ***
-
-
-
-
-LE
-PARADIS PERDU
-
-DE MILTON
-
-TRADUCTION
-
-DE CHATEAUBRIAND
-
-PARIS
-
-RENAULT ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
-
-48, RUE DE D'ULM. 48
-
-1861
-
-
-
-[Figure 01]
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-REMARQUES
-LIVRE PREMIER
-LIVRE SECOND
-LIVRE TROISIÈME
-LIVRE QUATRIÈME
-LIVRE CINQUIÈME
-LIVRE SIXIÈME
-LIVRE SEPTIÈME
-LIVRE HUITIÈME
-LIVRE NEUVIÈME
-LIVRE DIXIÈME
-LIVRE ONZIÈME
-LIVRE DOUZIÈME
-
-
-
-
-LE
-
-PARADIS PERDU
-
-DE MILTON
-
-
-
-
-REMARQUES
-
-
-Je prie le lecteur de consulter l'Avertissement placé en tête de
-l'_Essai sur la Littérature anglaise_, et de revoir dans l'_Essai_
-même les chapitres relatifs _à la vie_ et _aux ouvrages de Milton._
-
-Si je n'avais voulu donner qu'une traduction _élégante_ du _Paradis
-perdu_, on m'accordera peut-être assez de connaissance de l'art pour
-qu'il ne m'eût pas été impossible d'atteindre la hauteur d'une
-traduction de cette nature; mais c'est une traduction littérale dans
-toute la force du terme que j'ai entreprise, une traduction qu'un enfant
-et un poëte pourront suivre sur le texte, ligne à ligne, mot à mot,
-comme un dictionnaire ouvert sous leurs yeux. Ce qu'il m'a fallu de
-travail pour arriver à ce résultat, pour dérouler une longue phrase
-d'une manière lucide sans hacher le style, pour arrêter les périodes
-sur la même chute, la même mesure, la même harmonie; ce qu'il m'a
-fallu de travail pour tout cela ne peut se dire. Qui m'obligeait à
-cette exactitude, dont il y aura si peu de juges et dont on me saura si
-peu de gré? Cette conscience que je mets à tout, et qui me remplit de
-remords quand je n'ai pas fait ce que j'ai pu faire. J'ai refondu trois
-fois la traduction sur le _manuscrit_ et le _placard_; je l'ai remaniée
-quatre fois d'un bout à l'autre sur les _épreuves_; tâche que je ne
-me serais jamais imposée si je l'eusse d'abord mieux comprise.
-
-Au surplus, je suis loin de croire avoir évité tous les écueils de ce
-travail; il est impossible qu'un ouvrage d'une telle étendue, d'une
-telle difficulté, ne renferme pas quelque contre-sens. Toutefois, il y
-a plusieurs manières d'entendre les mêmes passages; les Anglais
-eux-mêmes ne sont pas toujours d'accord sur le texte, comme on peut le
-voir dans les glossateurs. Pour éviter de se jeter dans des
-controverses interminables, je prie le lecteur de ne pas confondre un
-_faux_ sens avec un sens _douteux_ ou susceptible d'interprétations
-diverses.
-
-Je n'ai nullement la prétention d'avoir rendu intelligibles des
-descriptions empruntées de l'Apocalypse, ou tirées des prophètes,
-telles que ces _mers de verre qui sont fondées en vue, ces roues qui
-tournent dans des roues, etc._ Pour trouver un sens un peu clair à ces
-descriptions, il eu aurait fallu retrancher la moitié: j'ai exprimé le
-tout par un rigoureux mot à mot, laissant le champ libre à
-l'interprétation des nouveaux Swedenborg qui entendront cela
-couramment.
-
-Milton emprunte quelquefois l'ancien jargon italien: _d'autour d'Ève
-sont lancés des dards de désir qui souhaite la présence d'Ève._ Je
-ne sais pas si c'est le désir qui _souhaite_; ce pourrait bien être le
-_dard_; je n'ai donc pu exprimer que ce que je comprenais (si toutefois
-je comprenais), étant persuadé qu'on peut comprendre dé pareilles
-choses de cent façons.
-
-Si de longs passages présentent des difficultés, quelques traits
-rapides n'en offrent pas moins: que signifie ce vers:
-
-
-Your fear itself of death removes the fear.
-
-
-«Votre crainte même de la mort écarte la crainte.»
-
-Il y a des commentaires immenses là-dessus; en voici un: «Le serpent
-dit: Dieu ne peut vous punir sans cesser d'être juste: s'il n'est plus
-juste il n'est plus Dieu; ainsi vous ne devez point craindre sa menace;
-autrement vous êtes en contradiction avec vous-même, puisque c'est
-précisément votre crainte qui détruit votre crainte.» Le commentateur
-ajoute, pour achever l'explication, «qu'il est bien fâché de ne pouvoir
-répandre un plus grand jour sur cet endroit.»
-
-Dans l'invocation au commencement du VIIe livre, on lit:
-
-
-I have presum'd
-(An earthly guest) and drawn empireal air,
-_Thy temp'ring._
-
-
-J'ai traduit comme mes devanciers: _tempéré par toi._ Richardson
-prétend que Milton fait ici allusion à ces voyageurs qui pour monter
-au haut du Ténériffe emportent des éponges mouillées, et se
-procurent de cette manière un air respirable; voilà beaucoup
-d'autorités: cependant je crois que _Thy temp'ring_ veut dire
-simplement _ta température. Thy_ est le pronom possessif, et non le
-pronom personnel _thee. Temp'ring_ me semble un mot forgé par Milton,
-comme tant d'autres: la _température_ de la muse, son air, son
-_élément natal._ Je suis persuadé que c'est là le sens simple et
-naturel de la phrase; l'autre sens me paraît un sens subtil et
-détourné: toutefois, je n'ai pas osé le rejeter, parce qu'on a tort
-quand on a raison contre tout le monde.
-
-Dans la description du cygne, le poëte se sert d'une expression qui
-donne également ces deux sens: «_Ses ailes lui servaient de manteau
-superbe_,» ou bien: «_Il formait sur l'eau une légère écume._»
-J'ai conservé le premier sens, adopté par la plupart des traducteurs,
-tout en regrettant l'autre.
-
-Dans l'invocation du livre IX, la ponctuation qui m'a semblé la
-meilleure m'a fait adopter un sens nouveau: après ces mots: _Heroic
-deemed_, il y a un point et une virgule, de sorte que _chief mastery_ me
-paraît devoir être pris, par exclamation, dans un sens ironique: en
-effet, la période qui suit est ironique. Le passage devient ainsi
-beaucoup plus clair que quand on unit _chief mastery_ avec le membre de
-phrase qui le précède.
-
-Vers la fin du dernier discours qu'Adam tient à Ève pour l'engager à
-ne pas aller seule au travail, il règne beaucoup d'obscurité; mais je
-pense que cette obscurité est ici un grand art du poëte. Adam est
-troublé, un pressentiment l'avertit, il ne sait presque plus ce qu'il
-dit: il y a quelque chose qui fait frémir dans ces ténèbres étendues
-tout à coup sur les pensées du premier homme prêt à accorder la
-permission fatale qui doit le perdre lui et sa race.
-
-J'avais songé à mettre à la fin de ma traduction un tableau des
-différents sens que l'on peut donner à tels ou tels vers du _Paradis
-perdu_, mais j'ai été arrêté par cette question que je n'ai cessé
-de me faire dans le cours de mon travail: Qu'importe tout cela aux
-lecteurs et aux auteurs d'aujourd'hui? Qu'importe maintenant la
-conscience en toute chose? Qui lira mes commentaires? Qui s'en souciera?
-
-J'ai calqué le poëme de Milton à la vitre; je n'ai pas craint de
-changer le régime des verbes lorsqu'en restant plus _français_
-j'aurais fait perdre à l'original quelque chose de sa précision, de
-son originalité ou de son énergie: cela se comprendra mieux par des
-exemples.
-
-Le poëte décrit le palais infernal; il dit:
-
-
-Many a row
-Of starry lamps. . . . . . .
-. . . . . . . . Yelded light
-As from a sky.
-
-
-J'ai traduit: «Plusieurs rangs de lampes étoilées... émanent la
-lumière comme un firmament.» Or je sais qu'_émaner_, en français,
-n'est pas un verbe actif: un firmament n'_émane pas de la lumière_, la
-lumière _émane d'un firmament_: mais traduisez ainsi, que devient
-l'image? Du moins le lecteur pénètre ici dans le génie de la langue
-anglaise; il apprend la différence qui existe entre les régimes des
-verbes dans cette langue et dans la nôtre.
-
-Souvent, en relisant mes pages j'ai cru les trouver obscures ou
-traînantes, j'ai essayé de faire mieux: lorsque la période a été
-debout _élégante_ ou _claire_, au lieu de _Milton_ je n'ai rencontré
-que _Bitaubé_; ma prose lucide n'était plus qu'une prose commune ou
-artificielle, telle qu'on en trouve dans tous les écrits communs du
-genre classique. Je suis revenu à ma première traduction. Quand
-l'obscurité a été invincible, je l'ai laissée; à travers cette
-obscurité on sentira encore le dieu.
-
-Dans le second livre du _Paradis perdu_, on lit ce passage:
-
-
-No rest: through many a dark and dreary vale
-They pass'd and many a region dolorous,
-O'er many a frozen, many a fiery Alp,
-Rocks, caves, lakes, fens, bogs, dens, and shades of death,
-A universe of death, which God by curse
-Created evil, for evil only good,
-Where all life dies, death lives, and nature breeds,
-Perverse, all monstrous, all prodigious things,
-Abominable, inutterable, and worse
-Than fables yet have feign'd or fear conceiv'd,
-Gorgons, and Hydras, and Chimaeras dire.
-
-
-«Elles traversent maintes vallées sombres et désertes, maintes
-régions douloureuses, par-dessus maintes Alpes de glace et maintes
-Alpes de feu: rocs, grottes, lacs, mares, gouffres, antres et ombres de
-mort; univers de mort, que Dieu dans sa malédiction créa mauvais, bon
-pour le mal seulement; univers où toute vie meurt, où toute mort vit,
-où la nature perverse engendre toutes choses monstrueuses, toutes
-choses prodigieuses, abominables, inexprimables, et pires que ce que la
-fable inventa ou la frayeur conçut: gorgones et hydres et chimères
-effroyables.»
-
-Ici le mot répété _many_ est traduit par notre vieux mot _maintes_,
-qui donne à la fois la traduction littérale et presque la même
-consonance. Le fameux vers monosyllabique si admiré des Anglais:
-
-
-Rocks, caves, lakes, feus, bogs, dens, and shades of death,
-
-
-J'ai essayé de le rendre par les monosyllabes _rocs, lacs, mares,
-gouffres, antres et ombres de mort_, en retranchant les articles. Le
-passage rendu de cette manière produit des effets d'harmonie
-semblables; mais, j'en conviens, c'est un peu aux dépens de la syntaxe.
-Voici le même passage, traduit dans toutes les règles de la grammaire
-par Dupré de Saint-Maur:
-
-
-«En vain traversaient-elles des vallées sombres et hideuses, des
-régions de douleur, des montagnes de glace et de feu; en vain
-franchissaient-elles des rochers, des fondrières, des lacs, des
-précipices et des marais empestés; elles retrouvaient toujours
-d'épouvantables ténèbres, les ombres de la mort, que Dieu forma dans
-sa colère, au jour qu'il créa les maux inséparables du crime. Elles
-ne voyaient que des lieux où la vie expire, et où la mort seule est
-vivante: la nature perverse n'y produit rien que d'énorme et de
-monstrueux; tout en est horrible, inexprimable, et pire encore que tout
-ce que les fables ont feint, ou que la crainte s'est jamais figuré de
-Gorgones, d'Hydres et de Chimères dévorantes.»
-
-
-Je ne parle point de ce que le traducteur prête ici au texte; c'est au
-lecteur à voir ce qu'il gagne ou perd par cette paraphrase ou par mon
-mot à mot. On peut consulter les autres traductions, examiner ce que
-mes prédécesseurs ont _ajouté_ ou _omis_ (car ils passent en
-général les endroits difficiles), peut-être en résultera-t-il cette
-conviction que la version littérale est ce qu'il y a de mieux pour
-faire connaître un auteur tel que Milton.
-
-J'en suis tellement convaincu que dans l'_Essai sur la Littérature
-anglaise_, en citant quelques passages du _Paradis perdu_, je me suis
-légèrement éloigné du texte: eh bien! qu'on lise les mêmes passages
-dans la traduction _littérale_ du poëme, et l'on verra, ce me semble,
-qu'ils sont beaucoup mieux rendus, même pour l'harmonie.
-
-Tout le monde, je le sais, a la prétention d'exactitude: je ressemble
-peut-être à ce bon abbé Leroy, _curé de Saint-Herbland de Rouen et
-prédicateur du roi_: lui aussi a traduit Milton, et en vers! Il dit:
-«Pour ce qui est de notre traduction, son principal mérite, comme nous
-l'avons dit, _c'est d'être fidèle._»
-
-Or, voici comme il est fidèle, de son propre aveu. Dans les notes du
-VIIe chant, on lit: «J'ai substitué ceci à la fable de Bellérophon,
-m'étant proposé d'en purger cet ouvrage............ J'ai adapté, au
-reste, les plaintes de Milton de façon qu'elles puissent convenir
-encore plus à un homme de mérite............ Ici j'ai changé ou
-retranché un long récit de l'aventure d'Orphée, mis à mort par les
-Bacchantes sur le mont Rhodope.»
-
-_Changer_ ou _retrancher_ l'admirable passage où Milton se compare à
-Orphée déchiré par ses ennemis!
-
-
-«La Muse ne put défendre son fils!»
-
-
-Je ne crois pas néanmoins qu'il faille aller jusqu'à cette précision
-de Luneau de Boisjerman: «Ne pas avoir besoin de répétition, comme
-qui serait non de pouvoir d'un seul coup». La traduction interlinéaire
-de Luneau est cependant utile; mais il ne faut pas trop s'y fier; car,
-par une inadvertance étrange, en suivant le mot à mot, elle fourmille
-de contre-sens; souvent la glose au-dessous donne un sons opposé à la
-traduction interlinéaire.
-
-Ce que je viens de dire sera mon excuse pour les chicanes de langue que
-l'on pourrait me faire. Je passe condamnation sur tout, pourvu qu'on
-m'accorde que le portrait, quelque mauvais qu'on le trouve, est
-ressemblant.
-
-J'ai déjà signalé[1] les difficultés grammaticales de la langue de
-Milton; une des plus grandes vient de l'introduction de plusieurs
-nominatifs indirects dans une période régie par un principal
-nominatif, de sorte que tout à coup vous trouverez un he, un their qui
-vous étonnent, qui vous obligent à un effort de mémoire ou qui vous
-forcent à remonter la période pour retrouver la _personne_ ou les
-_personnes_ auxquelles ce _he_ ou ce _their_ appartiennent. Une autre
-espèce d'obscurité naît de la concision et de l'ellipse; faut-il donc
-s'étonner de la variété et des contre-sens des traductions dans ces
-passages? Ai-je rencontré plus juste? Je le crois, mais je n'en suis
-pas sûr: il ne me paraît même pas clair que Milton ait toujours bien
-lui-même rendu sa pensée: ce haut génie s'est contenté quelquefois
-de l'à peu près, et il a dit à la foule: «Devine, si tu peux.»
-
-Le nominatif absolu des Grecs, si fréquent dans le style antique de
-Milton, est très-inélégant dans notre langue. _Thou Looking on_ pour
-_thee Looking on._ Je l'ai cependant employé sans égard à son
-étrangeté, aussi frappante en anglais qu'en français.
-
-Les ablatifs absolus du latin dont le _Paradis perdu_ abonde, sont un
-peu plus usités dans notre langue; mais en les conservant j'ai parfois
-été obligé d'y joindre un des temps du verbe _être_ pour faire
-disparaître une amphibologie.
-
-C'est ainsi encore que j'ai complété quelques phrases non complètes.
-Milton parle des serpents _qui bouclent Mégère_: force est ici de dire
-_qui forment des boucles sur la tête de Mégère._
-
-Bentley prétend que, Milton étant aveugle, les éditeurs ont introduit
-dans le _Paradis perdu_ des interpolations qu'il n'a pas connues: c'est
-peut-être aller loin; mais il est certain que la cécité du chantre
-d'Éden a pu nuire à la correction de son ouvrage. Le poëte composait
-la nuit; quand il avait fait quelques vers, il sonnait; sa fille ou sa
-femme descendait; il dictait: ce premier jet, qu'il oubliait
-nécessairement bientôt après, restait à peu près tel qu'il était
-sorti de son génie. Le poëme fut ainsi conduit à sa fin par
-inspirations et par dictées; l'auteur ne put en revoir l'ensemble ni
-sur le manuscrit ni sur les épreuves. Or il y a des négligences, des
-répétitions de mots, des cacophonies qu'on n'aperçoit, et pour ainsi
-dire, qu'on n'entend qu'avec l'œil, en parcourant les épreuves. Milton
-isolé, sans assistance, sans secours, presque sans amis, était obligé
-de faire tous les changements dans son esprit, et de relire son poëme
-d'un bout à l'autre dans sa mémoire. Quel prodigieux effort de
-souvenir! et combien de fautes ont dû lui échapper!
-
-De là ces phrases inachevées, ces sens incomplets, ces verbes sans
-régimes, ces noms et ces pronoms sans relatifs, dont l'ouvrage
-fourmille. Le poëte commence une phrase au _singulier_ et l'achève au
-_pluriel_, inadvertance qu'il n'aurait jamais commise s'il avait pu voir
-les épreuves. Pour rendre en français ces passages, il faut changer
-les _nombres_ des pronoms, des noms et des verbes; les personnes qui
-connaissent l'art savent combien cela est difficile. Le poëte ayant à
-son gré mêlé les nombres, a naturellement donné à ces mots la
-quantité et l'euphonie convenables; mais le pauvre traducteur n'a pas
-la même faculté; il est obligé de mettre sa phrase sur ses pieds:
-s'il opte pour le _singulier_, il tombe dans les verbes de la première
-conjugaison, sur un _aima_, sur un _parla_ qui viennent heurter une
-voyelle suivante; s'en tient-il _au pluriel?_ il trouve un _aimaient_,
-un _parlaient_ qui appesantissent et arrêtent la phrase au moment où
-elle devrait voler. Rebuté, accablé de fatigue, j'ai été cent fois
-au moment de planter là tout l'ouvrage. Jusqu'ici les traductions de ce
-chef-d'œuvre ont été moins de véritables traductions que des
-_épitomés_ ou des _amplifications paraphrasées_ dans lesquelles le
-sens général s'aperçoit à peine à travers une foule d'idées et
-d'images dont il n'y a pas un mot dans le texte. Comme je l'ai dit[2],
-on peut se tirer tant bien que mal d'un morceau choisi; mais soutenir
-une lutte sans cesse renouvelée pendant douze chants, c'est peut-être
-l'œuvre de patience la plus pénible qu'il y ait au monde.
-
-Dans les sujets riants et gracieux, Milton est moins difficile à
-entendre, et sa langue se rapproche davantage de la nôtre. Toutefois
-les traducteurs ont une singulière monomanie: ils changent les pluriels
-en singuliers, les singuliers en pluriels, les adjectifs en substantifs,
-les articles en pronoms, les pronoms en articles. Si Milton dit _le_
-vent, _l_'arbre, _la_ fleur, _la_ tempête, etc., ils mettent _les_
-vents, _les_ arbres, _les_ fleurs, _les_ tempêtes, etc.; s'il dit un
-esprit _doux_, ils écrivent la _douceur_ de l'esprit; s'il dit _sa_
-voix, ils traduisent _la_ voix, etc. Ce sont là de très-petites choses
-sans doute: cependant il arrive, on ne sait comment, que de tels
-changements répétés produisent à la fin du poëme une prodigieuse
-altération: ces changements donnent au génie de Milton cet air de
-lieu-commun qui s'attache à une phraséologie banale.
-
-Je n'ai rien ajouté au texte; j'ai seulement quelquefois été obligé
-de suppléer le mot _collectif_ par lequel le poëte a oublié de lier
-les parties d'une longue énumération d'objets.
-
-J'ai négligé çà et là des explétives redondantes qui
-embarrassaient la phrase sans ajouter à sa beauté, et qui n'étaient
-là évidemment que pour la mesure du vers: le sobre et correct Virgile
-lui-même a recours à ces explétives. On trouvera dans ma traduction
-_synodes, mémoriaux, recordés, conciles_, que les traducteurs n'ont
-osé risquer et qu'ils ont rendus par _assemblées, emblèmes,
-rappelés, conseils, etc._; c'est à tort, selon moi. Milton avait
-l'esprit rempli des idées et des controverses religieuses; quand il
-fait parler les démons, il rappelle _ironiquement_ dans son langage les
-cérémonies de l'Église romaine; quand il parle _sérieusement_, il
-emploie la langue des théologues protestants. Il m'a semblé que cette
-observation oblige à traduire avec rigueur l'expression miltonienne,
-faute de quoi on ne ferait pas sentir cette partie intégrante du génie
-du poëte, la partie religieuse. Ainsi, dans une description du matin,
-Milton parle de la charmante heure de _Prime_: je suis persuadé que
-_Prime_ est ici le nom d'un office de l'église; il ne veut pas dire
-_première_; malgré ma conviction je n'ai pas risqué le mot _prime_,
-quoique à mon avis il fasse beauté, en rappelant la prière matinale
-du monde chrétien.
-
-
-L'astre avant-coureur de l'aurore,
-Du soleil qui s'approche annonce le retour,
-Sous le pâle horizon l'ombre se décolore:
-Lève-toi dans nos cœurs, chaste et bienheureux jour.
-
-RACINE.
-
-
-Une autre beauté, selon moi, qui se tire encore du langage chrétien,
-c'est l'affectation de Satan à parler comme le Très-Haut; il dit
-toujours ma _droite_ au lieu de mon bras: j'ai mis une grande attention
-à rendre ces tours; ils caractérisent merveilleusement l'orgueil du
-prince des ténèbres.
-
-Dans les cantiques que le poëte fait chanter aux anges, et qu'il
-emprunte de l'Écriture, il suit l'hébreu, et il ramène quelques mots
-en refrain au bout du verset: ainsi _praise_ termine presque toutes les
-strophes de l'hymne d'Adam et d'Ève au lever du jour. J'ai pris garde
-à cela, et je reproduis à la chute le mot _louange_: mes
-prédécesseurs n'ayant peut-être pas remarqué le retour de ce mot,
-ont fait perdre aux vers leur harmonie lyrique.
-
-Lorsque Milton peint la création il se sert rigoureusement des paroles
-de la Genèse, de la traduction anglaise: je me suis servi des mots
-français de la traduction de Sacy, quoiqu'ils diffèrent un peu du
-texte anglais: en des matières aussi sacrées j'ai cru ne devoir
-reproduire qu'un texte approuvé par l'autorité de l'Église.
-
-J'ai employé, comme je l'ai dit encore[3], de vieux mots; j'en ai fait
-de nouveaux, pour rendre plus fidèlement le texte; c'est surtout dans
-les mots négatifs que j'ai pris cette licence; on trouvera donc
-_inadorée, imparité, inabstinence, etc._ On compte cinq ou six cents
-mots dans Milton qu'on ne trouve dans aucun dictionnaire anglais.
-Johnson, parlant du grand poëte, s'exprime ainsi:
-
-
-_Through all his greater works there prevails an uniform peculiarity of_
-DICTION, _a mode and cast of expression which bears little resemblance to
-that of any former writer, and which is so far removed from common
-use, that an unlearned reader when he first opens his book, finds himself
-surprised by a new language... our language, says Addison, sunk under him._
-
-
-«Dans tous les plus grands ouvrages de Milton prévalent une uniforme
-singularité de diction, un mode et un tour d'expression qui ont peu de
-ressemblance avec ceux d'aucun écrivain précédent, et qui sont si
-éloignés de l'usage ordinaire, qu'un lecteur non lettré, quand il
-ouvre son livre pour la première fois, se trouve surpris par une langue
-nouvelle... Notre langue, dit Addison, s'abat (ou _s'enfonce_ ou _coule
-bas_) sous lui.»
-
-
-Milton imite sans cesse les anciens; s'il fallait citer tout ce qu'il
-imite, on ferait un in-folio de notes: pourtant quelques notes seraient
-curieuses et d'autres seraient utiles pour l'intelligence du texte.
-
-
-Le poëte, d'après la Genèse, parle de l'esprit qui féconda l'abîme. Du
-Bartas avait dit:
-
-
-D'une même façon l'esprit de l'Éternel
-Semble couver ce gouffre.
-
-
-_L'obscurité_ ou les _ténèbres visibles_ rappellent l'expression de
-Sénèque: _non ut per tenebras videamus, sed ut ipsas._
-
-Satan élevant sa tête au-dessus du lac de feu est une image empruntée
-à l'Énéide.
-
-
-_Pectora quorum inter fluctus arrecta._
-
-
-Milton faisant dire à Satan que régner dans l'Enfer est digne
-d'ambition traduit Grotius: _Regnare dignum est ambitu, etsi in
-Tartaro._
-
-La comparaison des anges tombés aux feuilles de l'automne est prise de
-l'Iliade et de l'Énéide. Lorsque, dans son invocation le poëte
-s'écrie qu'il va chanter des choses qui n'ont encore été dites ni en
-prose ni en vers, il imite à la fois Lucrèce et Arioste:
-
-
-Cosa non detta in prosa mai, ne in rima.
-
-
-Le _lasciate ogni speranza_ est commenté ainsi d'une manière sublime:
-Régions de chagrins, obscurité plaintive où l'espérance ne peut
-jamais venir, elle qui vient à tous: «_hope never comes that comes to
-all._»
-
-Lorsque Milton représente des anges _tournant les uns sur la lance_,
-les _autres sur le bouclier_, pour signifier tourner à droite et à
-gauche, cette façon de parler poétique est empruntée d'un usage
-commun chez les Romains: le légionnaire tenait la lance de la main
-droite et le bouclier de la main gauche: _declinare ad hastam vel ad
-scutum_; ainsi Milton met à contribution les historiens aussi bien que
-les poëtes; et en ayant l'air de ne rien dire, il vous apprend toujours
-quelque chose. Remarquez que la plupart des citations que je viens
-d'indiquer se trouvent dans les trois cents premiers vers du _Paradis
-perdu_: encore ai-je négligé d'autres imitations d'Ézéchiel, de
-Sophocle, du Tasse, etc.
-
-Le mot _saison_ dans le poëme doit être quelquefois traduit par le mot
-_heure_: le poëte, sans vous le dire, s'est fait Grec, ou plutôt s'est
-fait Homère, ce qui lui était tout naturel; il transporte dans le
-dialecte anglais une expression hellénique.
-
-Quand il dit que le nom de la femme est tiré de celui de l'homme, qui
-le comprendra si l'on ne sait que cela est vrai d'après le texte de la
-Vulgate, _virago_, et d'après la langue anglaise, _woman_, ce qui n'est
-pas vrai en français. Quand il donne à Dieu l'_empire carré_ et à
-Satan l'empire _rond_, voulant par là faire entendre que Dieu gouverne
-le ciel et Satan le monde, il faut savoir que saint Jean dans
-l'Apocalypse dit: «_Civitas Dei in quadro posita._»
-
-Il y aurait mille autres remarques à faire de cette espèce, surtout à
-une époque où les trois quarts des lecteurs ne connaissent pas plus
-l'Écriture Sainte et les Pères de l'Église qu'ils ne savent le
-chinois.
-
-Jamais style ne fut plus figuré que celui de Milton: ce n'est point
-Ève qui est douée d'une majesté virginale, c'est la _majestueuse
-virginité_ qui se trouve dans Ève; Adam n'est point inquiet, c'est
-l'_inquiétude_ qui agit sur Adam; Satan ne rencontre pas Ève par
-hasard, c'est le _hasard_ de Satan qui rencontre Ève; Adam ne veut pas
-empêcher Ève de s'absenter, il cherche à dissuader l'_absence_
-d'Ève. Les comparaisons, à cause même de ces tours, sont presque
-intraduisibles: assez rarement empruntées des images de la nature,
-elles sont prises des usages de la société, des travaux du laboureur
-et du matelot, des réminiscences de l'histoire et de la mythologie; ce
-qui rappelle, pour le dire en passant, que Milton était aveugle, et
-qu'il tirait de ses souvenirs une partie de son génie. Une comparaison
-admirable, et qui n'appartient qu'à lui, est celle de cet homme sorti
-un matin des fumées d'une grande ville pour se promener dans les
-fraîches campagnes, au milieu des moissons, des troupeaux, et
-rencontrant une jeune fille plus belle que tout cela: c'est Satan
-échappé du gouffre de l'Enfer qui rencontre Ève au milieu des
-retraites fortunées d'Éden. On voit aussi par la vie de Milton qu'il
-remémore dans cette comparaison le temps de sa jeunesse: dans une des
-promenades matinales qu'il faisait autour de Londres s'offrit à sa vue
-une jeune femme d'une beauté extraordinaire: il en devint
-passionnément amoureux, ne la retrouva jamais, et fit le serment de ne
-plus aimer.
-
-Au reste, Milton n'était pas toujours logique; il ne faudra pas croire
-ma traduction fautive quand les idées manqueront de conséquence et de
-justesse.
-
-Ce qu'il faut demander au chantre d'Éden, c'est de la poésie, et de la
-poésie la plus haute à laquelle il soit donné à l'esprit humain
-d'atteindre; tout vit chez cet homme, les êtres moraux comme les êtres
-matériels: dans un combat ce ne sont pas les dards qui voûtent le ciel
-ou qui forment une voûte enflammée, ce sont les _sifflements_ mêmes
-de ces dards; les personnages n'accomplissent pas des actions, ce sont
-leurs _actions_ qui agissent comme si elles étaient elles-mêmes des
-personnages. Lorsqu'on est si divinement poëte, qu'on habite au plus
-sublime sommet de l'Olympe, la critique est ridicule en essayant de
-monter là: les reproches que l'on peut faire à Milton sont des
-reproches d'une nature inférieure; ils tiennent de la terre où ce dieu
-n'habite pas. Que dans un homme une qualité s'élève à une hauteur
-qui domine tout, il n'y a point de taches que cette qualité ne fasse
-disparaître dans son éclat immense.
-
-Si Milton, très-admiré en Angleterre, est assez peu lu; s'il est moins
-populaire que Shakespeare, qui doit une partie de cette popularité au
-rajeunissement qu'il reçoit chaque jour sur la scène, cela tient à la
-gravité du poëte, au sérieux du poëme et à la difficulté de
-l'idiome miltonien. Milton, comme Homère, parle une langue qui n'est
-pas la langue vulgaire; mais avec cette différence que la langue
-d'Homère est une langue simple, naturelle, facile à apprendre, au lieu
-que la langue de Milton est une langue composée, savante, et dont la
-lecture est un véritable travail. Quelques morceaux choisis du _Paradis
-perdu_ sont dans la mémoire de tout le monde; mais, à l'exception d'un
-millier de vers de cette sorte, il reste onze mille vers qu'on a lus
-rapidement, péniblement, ou qu'on n'a jamais lus.
-
-Voilà assez de _remarques_ pour les personnes qui savent l'anglais et
-qui attachent quelque prix à ces choses-là; en voilà beaucoup trop
-pour la foule des lecteurs: à ceux-ci il importe fort peu qu'on ait
-fait ou qu'on n'ait pas fait un contre-sens, et ils se contenteraient
-tout aussi bien d'une version commune, amplifiée ou tronquée.
-
-On dit que de nouvelles traductions de Milton doivent bientôt
-paraître; tant mieux! on ne saurait trop multiplier un chef-d'œuvre:
-mille peintres copient tous les jours les tableaux de Raphaël et de
-Michel-Ange. Si les nouveaux traducteurs ont suivi mon système, ils
-reproduiront à peu ma traduction; ils feront ressortir les endroits où
-je puis m'être trompé: s'ils ont pris le système de la traduction
-libre, le mot à mot de mon humble travail sera comme le germe de la
-belle fleur qu'ils auront habilement développée.
-
-Me serait-il permis d'espérer que si mon essai n'est pas trop
-malheureux, il pourra amener quelque jour une révolution dans la
-manière de traduire? Du temps d'Ablancourt les traductions s'appelaient
-de _belles infidèles_; depuis ce temps-là on a vu beaucoup
-d'infidèles qui n'étaient pas toujours belles: on en viendra
-peut-être à trouver que la fidélité, même quand la beauté lui
-manque, a son prix.
-
-Il est des génies heureux qui n'ont besoin de consulter personne, qui
-produisent sans effort avec abondance des choses parfaites: je n'ai rien
-de cette félicité naturelle, surtout en littérature; je n'arrive à
-quelque chose qu'avec de longs efforts; je refais vingt fois la même
-page, et j'en suis toujours mécontent: mes _manuscrits_ et mes
-épreuves sont, par la multitude des corrections et des renvois, de
-véritables broderies, dont j'ai moi-même beaucoup de peine à
-retrouver le fil[4]. Je n'ai pas la moindre confiance en moi; peut-être
-même ai-je trop de facilité à recevoir les avis qu'on veut bien me
-donner; il dépend presque du premier venu de me faire changer ou
-supprimer tout un passage: je crois toujours que l'on juge et que l'on
-voit mieux que moi.
-
-Pour accomplir ma tâche, je me suis environné de toutes les
-disquisitions des scoliastes: j'ai lu toutes les traductions
-françaises, italiennes et latines que j'ai pu trouver. Les traductions
-latines, par la facilité qu'elles ont à rendre _littéralement_ les
-mots et à suivre des inversions, m'ont été très-utiles.
-
-J'ai quelques amis que depuis trente ans je suis accoutumé à
-consulter: je leur ai encore proposé mes doutes dans ce dernier
-travail; j'ai reçu leurs notes et leurs observations; j'ai discuté
-avec eux les points difficiles; souvent je me suis rendu à leur
-opinion; quelquefois ils sont revenus à la mienne. Il m'est arrivé,
-comme à Louis Racine, que les Anglais m'ont avoué ne pas comprendre le
-passage sur lequel je les interrogeais. Heureux encore une fois ces
-esprits qui savent tout et n'ont besoin de personne; moi, faible, je
-cherche des appuis, et je n'ai point oublié le précepte du maître:
-
-
-Faites choix d'un censeur solide et salutaire
-Que la raison conduise et le savoir éclaire,
-Et dont le crayon sûr d'abord aille chercher
-L'endroit que l'on sent faible et qu'on se veut cacher.
-
-
-Dans tout ce que je viens de dire, je ne fais point mon apologie, je
-cherche seulement une excuse à mes fautes. Un traducteur n'a droit à
-aucune gloire; il faut seulement qu'il montre qu'il a été patient,
-docile et laborieux.
-
-Si j'ai eu le bonheur de faire connaître Milton à la France, je ne me
-plaindrai pas des fatigues que m'a causées l'excès de ces études:
-tant il y a cependant que pour éviter de nouveau l'avenir probable
-d'une vie fidèle, je ne recommencerais pas un pareil travail;
-j'aimerais mieux mille fois subir toute la rigueur de cet avenir.
-
-
-VERS.
-
-
-Le vers héroïque anglais consiste dans la mesure sans rime, comme le
-vers d'Homère en grec et de Virgile en latin: la rime n'est ni une
-adjonction nécessaire ni le véritable ornement d'un poëme ou de bons
-vers, spécialement dans un long ouvrage: elle est l'invention d'un âge
-barbare, pour relever un méchant sujet ou un mètre boiteux. À la
-vérité elle a été embellie par l'usage qu'en ont fait depuis
-quelques fameux poëtes modernes, cédant à la coutume; mais ils l'ont
-employée à leur grande vexation, gêne et contrainte, pour exprimer
-plusieurs choses (et souvent de la plus mauvaise manière) autrement
-qu'ils ne les auraient exprimées. Ce n'est donc pas sans cause que
-plusieurs poëtes du premier rang, italiens et espagnols, ont rejeté la
-rime des ouvrages longs et courts. Ainsi a-t-elle été bannie depuis
-longtemps de nos meilleures tragédies anglaises, comme une chose
-d'elle-même triviale, sans vraie et agréable harmonie pour toute
-oreille juste. Cette harmonie naît du convenable nombre, de la
-convenable quantité des syllabes, et du sens passant avec variété
-d'un vers à un autre vers; elle ne résulte pas du tintement de
-terminaisons semblables; faute qu'évitaient les doctes anciens, tant
-dans la poésie que dans l'éloquence oratoire. L'omission de la rime
-doit être comptée si peu pour défaut (quoiqu'elle puisse paraître
-telle aux lecteurs vulgaires), qu'on la doit regarder plutôt comme le
-premier exemple offert en anglais de l'ancienne liberté rendue au
-poëme héroïque affranchi de l'incommode et moderne entrave de la
-rime.
-
-
-[Note 1: Avertissement de l'_Essai._]
-
-[Note 2: Avertissement de l'_Essai._]
-
-[Note 3: Avertissement de l'_Essai._]
-
-[Note 4: C'est l'excuse pour les fautes d'impression, si nombreuses dans
-mes ouvrages. Les compositeurs fatigués se trompent malgré eux, par la
-multitude des changements, des retranchements ou des additions.]
-
-
-
-
-LE PARADIS PERDU
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER
-
-
-ARGUMENT
-
-
-Ce premier livre expose d'abord brièvement tout le sujet, la
-désobéissance de l'homme, et d'après cela la perte du Paradis, où
-l'homme était placé. Ce livre parle ensuite de la première cause de
-la chute de l'homme, du serpent, ou plutôt de Satan dans le serpent
-qui, se révoltant contre Dieu et attirant de son côté plusieurs
-légions d'anges, fut, par le commandement de Dieu, précipité du ciel
-avec toute sa bande dans le grand abîme. Après avoir passé
-légèrement sur ce fait, le poëme ouvre au milieu de l'action: il
-présente Satan et ses anges maintenant tombés en enfer. L'enfer n'est
-pas décrit ici comme placé dans le centre du monde (car le ciel et la
-terre peuvent être supposés n'être pas encore faits et certainement
-pas encore maudits), mais dans le lieu des ténèbres extérieures, plus
-convenablement appelé Chaos. Là, Satan avec ses anges, couché sur le
-lac brûlant, foudroyé et évanoui, au bout d'un certain espace de
-temps revient à lui comme de la confusion d'un songe. Il appelle celui
-qui, le premier après lui en puissance et en dignité, gît à ses
-côtés. Ils confèrent ensemble de leur misérable chute. Satan
-réveille toutes ses légions, jusqu'alors demeurées confondues de la
-même manière. Elles se lèvent: leur nombre, leur ordre de bataille;
-leurs principaux chefs, nommés d'après les idoles connues par la suite
-en Chanaan et dans les pays voisins. Satan leur adresse un discours, les
-console par l'espérance de regagner le ciel; il leur parle enfin d'un
-nouveau monde, d'une nouvelle espèce de créatures qui doivent être un
-jour formées selon une antique prophétie ou une tradition répandue
-dans le ciel. Que les anges existassent longtemps avant la création
-visible, c'était l'opinion de plusieurs anciens Pères. Pour discuter
-le sens de la prophétie, et déterminer ce qu'on peut faire en
-conséquence, Satan s'en réfère à un grand conseil; ses associés
-adhèrent à cet avis: Pandæmonium, palais de Satan, s'élève
-soudainement bâti de l'abîme: les pairs infernaux y siègent en
-conseil.
-
-
-
-
-La première désobéissance de l'homme et le fruit de cet arbre
-défendu dont le mortel goût apporta la mort dans le monde, et tous nos
-malheurs, avec la perte d'Éden, jusqu'à ce qu'un homme plus grand nous
-rétablît et reconquît le séjour bienheureux, chante, Muse céleste!
-Sur le sommet secret d'Oreb et de Sinaï tu inspiras le berger qui le
-premier apprit à la race choisie comment, dans le commencement, le Ciel
-et la Terre sortirent du chaos. Ou si la colline de Sion, le ruisseau de
-Siloë, qui coulait rapidement près de l'oracle de Dieu, te plaisent
-davantage, là j'invoque ton aide pour mon chant aventureux: ce n'est
-pas d'un vol tempéré qu'il veut prendre l'essor au-dessus des monts
-d'Aonie, tandis qu'il poursuit des choses qui n'ont encore été
-tentées ni en prose ni en vers.
-
-Et toi, ô Esprit! qui préfère à tous les temples un cœur droit et
-pur, instruis-moi, car tu sais! Toi, au premier instant tu étais
-présent: avec tes puissantes ailes éployées, comme une colombe tu
-couvas l'immense abîme et tu le rendis fécond. Illumine en moi ce qui
-est obscur, élève et soutiens ce qui est abaissé, afin que de la
-hauteur de ce grand argument je puisse affirmer l'éternelle Providence,
-et justifier les voies de Dieu aux hommes.
-
-Dis d'abord, car ni le ciel ni la profonde étendue de l'enfer ne
-dérobent rien à ta vue; dis quelle cause, dans leur état heureux si
-favorisé du ciel, poussa nos premiers parents à se séparer de leur
-Créateur, à transgresser sa volonté pour une seule restriction,
-souverains qu'ils étaient du reste du monde. Qui les entraîna à cette
-honteuse révolte? L'infernal serpent. Ce fut lui dont la malice animée
-d'envie et de vengeance trompa la mère du genre humain: son orgueil
-l'avait précipité du ciel avec son armée d'anges rebelles, par le
-secours desquels, aspirant à monter en gloire au-dessus de ses pairs il
-se flatta d'égaler le Très-Haut, si le Très-Haut s'opposait à lui.
-Plein de cet ambitieux projet contre le trône et la monarchie de Dieu,
-il alluma au ciel une guerre impie et un combat téméraire, dans une
-attente vaine.
-
-Le souverain pouvoir le jeta flamboyant, la tête en bas, de la voûte
-éthérée; ruine hideuse et brûlante: il tomba dans le gouffre sans
-fond de la perdition, pour y rester chargé de chaînes de diamant, dans
-le feu qui punit: il avait osé défier aux armes le Tout-Puissant! Neuf
-fois l'espace qui mesure le jour et la nuit aux hommes mortels, lui,
-avec son horrible bande, fut étendu vaincu, roulant dans le gouffre
-ardent, confondu quoique immortel. Mais sa sentence le réservait encore
-à plus de colère, car la double pensée de la félicité perdue et
-d'un mal présent à jamais, le tourmente. Il promène autour de lui des
-yeux funestes, où se peignent une douleur démesurée et la
-consternation, mêlées à l'orgueil endurci et à l'inébranlable
-haine.
-
-D'un seul coup d'œil et aussi loin que perce le regard des anges, il
-voit le lieu triste dévasté et désert: ce donjon horrible, arrondi de
-toute part, comme une grande fournaise flamboyait. De ces flammes point
-de lumière! mais des ténèbres visibles servent seulement à
-découvrir des vues de malheur; régions de chagrin, obscurité
-plaintive, où la paix, où le repos, ne peuvent jamais habiter,
-l'espérance jamais venir, elle qui vient à tous! mais là des
-supplices sans fin, là un déluge de feu, nourri d'un soufre qui brûle
-sans se consumer.
-
-Tel est le lieu que l'éternelle justice prépara pour ces rebelles; ici
-elle ordonna leur prison dans les ténèbres extérieures; elle leur fit
-cette part trois fois aussi éloignée de Dieu et de la lumière du
-ciel, que le centre de la création l'est du pôle le plus élevé. Oh!
-combien cette demeure ressemble peu à celle d'où ils tombèrent!
-
-Là bientôt l'archange discerne les compagnons de sa chute, ensevelis
-dans les flots et les tourbillons d'une tempête de feu. L'un d'eux se
-vautrait parmi les flammes à ses côtés, le premier en pouvoir après
-lui et le plus proche en crime: longtemps après connu en Palestine, il
-fut appelé Béelzébuth. Le grand ennemi (pour cela nommé Satan dans
-le ciel), rompant par ces fières paroles l'horrible silence, commence
-ainsi:
-
-«Si tu es celui... Mais combien déchu, combien différent de celui
-qui, revêtu d'un éclat transcendant parmi les heureux du royaume de la
-lumière, surpassait en splendeur des myriades de brillants esprits!...
-Si tu es celui qu'une mutuelle ligue, qu'une seule pensée, qu'un même
-conseil, qu'une semblable espérance, qu'un péril égal dans une
-entreprise glorieuse, unirent jadis avec moi et qu'un malheur égal unit
-à présent dans une égale ruine, tu vois de quelle hauteur, dans quel
-abîme, nous sommes tombés! tant il se montra le plus puissant avec son
-tonnerre! Mais qui jusqu'alors avait connu l'effet de ces armes
-terribles! Toutefois, malgré ces foudres, malgré tout ce que le
-vainqueur dans sa rage peut encore m'infliger, je ne me repens point, je
-ne change point: rien (quoique changé dans mon éclat extérieur) ne
-changera cet esprit fixe, ce haut dédain né de la conscience du
-mérite offensé, cet esprit qui me porta à m'élever contre le plus
-Puissant, entraînant dans ce conflit furieux la force innombrable
-d'esprits armés qui osèrent mépriser sa domination: ils me
-préférèrent à lui, opposant à son pouvoir suprême un pouvoir
-contraire; et dans une bataille indécise, au milieu des plaines du
-ciel, ils ébranlèrent son trône.
-
-«Qu'importe la perte du champ de bataille! tout n'est pas perdu. Une
-volonté insurmontable, l'étude de la vengeance, une haine immortelle,
-un courage qui ne cédera ni ne se soumettra jamais, qu'est-ce autre
-chose que n'être pas subjugué? Cette gloire, jamais sa colère ou sa
-puissance ne me l'extorquera. Je ne me courberai point; je ne demanderai
-point grâce d'un genou suppliant; je ne déifierai point son pouvoir
-qui, par la terreur de ce bras, a si récemment douté de son empire.
-Cela serait bas en effet: cela serait une honte et une ignominie
-au-dessous même de notre chute! puisque par le destin, la force des
-dieux, la substance céleste ne peut périr; puisque l'expérience de ce
-grand événement, dans les armes non affaiblies, ayant gagné beaucoup
-en prévoyance, nous pouvons, avec plus d'espoir de succès, nous
-déterminer à faire, par ruse ou par force, une guerre éternelle,
-irréconciliable, à notre grand ennemi, qui triomphe maintenant, et
-qui, dans l'excès de sa joie, régnant seul, tient la tyrannie du
-Ciel.»
-
-Ainsi partait l'ange apostat, quoique dans la douleur; se vantant à
-haute voix, mais déchiré d'un profond désespoir. Et à lui répliqua
-bientôt son fier compagnon:
-
-«Ô prince! ô chef de tant de trônes! qui conduisis à la guerre sous
-ton commandement les séraphins rangés en bataille! qui, sans frayeur,
-dans de formidables actions, mis en péril le Roi perpétuel des cieux
-et à l'épreuve son pouvoir suprême, soit qu'il le tînt de la force,
-du hasard ou du destin; ô chef! je vois trop bien et je maudis
-l'événement fatal qui, par une triste déroute et une honteuse
-défaite, nous a ravi le ciel. Toute cette puissante armée est ainsi
-plongée dans une horrible destruction, autant que des dieux et des
-substances divines peuvent périr; car la pensée et l'esprit demeurent
-invincibles, et la vigueur bientôt revient, encore que toute notre
-gloire soit éteinte et notre heureuse condition engouffrée ici dans
-une infinie misère. Mais quoi? Si lui notre vainqueur (force m'est de
-le croire le Tout-Puissant, puisqu'il ne fallait rien moins qu'un tel
-pouvoir pour dompter un pouvoir tel que le nôtre), si ce vainqueur nous
-avait laissé entiers notre esprit et notre vigueur, afin que nous
-puissions endurer et supporter fortement nos peines, afin que nous
-puissions suffire à sa colère vengeresse, ou lui rendre un plus rude
-service comme ses esclaves par le droit de la guerre, ici, selon ses
-besoins, dans le cœur de l'enfer, travailler dans le feu, ou porter ses
-messages dans le noir abîme? Que nous servirait alors de sentir notre
-force non diminuée ou l'éternité de notre être, pour subir un
-éternel châtiment?»
-
-Le grand ennemi répliqua par ces paroles rapides:
-
-«Chérubin tombé, être faible et misérable, soit qu'on agisse ou
-qu'on souffre. Mais sois assuré de ceci: faire le bien ne sera jamais
-notre tâche; faire toujours le mal sera notre seul délice, comme
-étant le contraire de la haute volonté de celui auquel nous
-résistons. Si donc sa providence cherche à tirer le bien de notre mal,
-nous devons travailler à pervertir cette fin, et à trouver encore dans
-le bien les moyens du mal. En quoi souvent nous pourrons réussir de
-manière peut-être à chagriner l'ennemi et, si je ne me trompe, à
-détourner ses plus profonds conseils de leur but marqué.
-
-«Mais vois! le vainqueur courroucé a rappelé aux portes du ciel ses
-ministres de poursuite et de vengeance. La grêle de soufre lancée sur
-nous dans la tempête passée, a abattu la vague brûlante qui du
-précipice du ciel nous reçut tombants. Le tonnerre, avec ses ailes de
-rouges éclairs, et son impétueuse rage, a peut-être épuisé ses
-traits, et cesse maintenant, de mugir à travers l'abîme vaste et sans
-bornes. Ne laissons pas échapper l'occasion que nous cède le dédain
-ou la fureur rassasiée de notre ennemi. Vois-tu au loin cette plaine
-sèche, abandonnée et sauvage, séjour de la désolation, vide de
-lumière, hors de celle que la lueur de ces flammes noires et bleues lui
-jette pâle et effrayante? Là, tendons à sortir des ballottements de
-ces vagues de feu; là, reposons-nous, si le repos peut habiter là.
-Rassemblant nos légions affligées, examinons comment nous pourrons
-dorénavant nuire à notre ennemi, comment nous pourrons réparer notre
-perte, surmonter cette affreuse calamité; quel renforcement nous
-pouvons tirer de l'espérance, sinon quelle résolution du désespoir.»
-
-Ainsi parlait Satan à son compagnon le plus près de lui, la tête
-levée au-dessus des vagues, les yeux étincelants; les autres parties
-de son corps affaissées sur le lac, étendues longues et larges,
-flottaient sur un espace de plusieurs arpents. En grandeur il était
-aussi énorme que celui que les fables appellent, de sa taille
-monstrueuse, Titanien, ou né de la Terre, lequel fit la guerre à
-Jupiter; Briarée ou Tiphon, dont la caverne s'ouvrait près de
-l'ancienne Tarse. Satan égalait encore cette bête de la mer,
-Léviathan, que Dieu de toutes ses créatures, fit la plus grande entre
-celles qui nagent dans le cours de l'Océan: souvent la bête dort sur
-l'écume norwégienne; le pilote de quelque petite barque égarée au
-milieu des ténèbres la prend pour une île (ainsi le racontent les
-matelots): il fixe l'ancre dans son écorce d'écaille, s'amarre sous le
-vent à son côté, tandis que la nuit investit la mer, et retarde
-l'aurore désirée. Ainsi, énorme en longueur le chef ennemi gisait
-enchaîné sur le lac brûlant; jamais il n'eût pu se lever ou soulever
-sa tête, si la volonté et la haute permission du régulateur de tous
-les cieux ne l'avaient laissé libre dans ses noirs desseins; afin que
-par ses crimes réitérés il amassât sur lui la damnation, alors qu'il
-cherchait le mal des autres; afin qu'il pût voir, furieux, que toute sa
-malice n'avait servi qu'à faire luire l'infinie bonté, la grâce, la
-miséricorde sur l'homme par lui séduit; à attirer sur lui-même,
-Satan, triple confusion, colère et vengeance.
-
-Soudain au-dessus du lac l'archange dresse sa puissante stature: de sa
-main droite et de sa main gauche, les flammes repoussées en arrière
-écartent leurs pointes aiguës, et, roulées en vagues, laissent au
-milieu une horrible vallée. Alors, ailes déployées, il dirige son vol
-en haut, pesant sur l'air sombre qui sent un poids inaccoutumé,
-jusqu'à ce qu'il s'abatte sur la terre aride, si terre était ce qui
-toujours brûle d'un feu solide, comme le lac brûle d'un liquide feu.
-Telles apparaissent dans leur couleur (lorsque la violence d'un
-tourbillon souterrain a transporté une colline arrachée du Pelore ou
-des flancs déchirés du tonnant Etna), telles apparaissent les
-entrailles combustibles et inflammables qui là concevant le feu, sont
-lancées au ciel par l'énergie minérale à l'aide des vents, et
-laissent un fond brûlé, tout enveloppé d'infection et de fumée:
-pareil fut le sol de repos que toucha Satan de la plante de ses pieds
-maudits. Béelzébuth, son compagnon le plus proche, le suit, tous deux
-se glorifiant d'être échappés aux eaux stygiennes, comme les dieux,
-par leurs propres forces recouvrées, non par la tolérance du suprême
-pouvoir.
-
-«Est-ce ici la région, le sol, le climat, dit alors l'archange perdu;
-est-ce ici le séjour que nous devons changer contre le ciel, cette
-morne obscurité contre cette lumière céleste? Soit! puisque celui qui
-maintenant est souverain peut disposer et décider de ce qui sera
-justice. Le plus loin de lui est le mieux, de lui qui, égalé en
-raison, s'est élevé au-dessus de ses égaux par la force. Adieu,
-champs fortunés où la joie habite pour toujours! salut, horreurs!
-salut, monde infernal! Et toi, profond enfer, reçois ton nouveau
-possesseur. Il t'apporte un esprit que ne changeront ni le temps ni le
-lieu. L'esprit est à soi-même sa propre demeure, il peut faire en soi
-un ciel de l'enfer, un enfer du ciel. Qu'importe où je serai, si je
-suis toujours le même et ce que je dois être, tout, quoique moindre
-que celui que le tonnerre a fait plus grand! Ici du moins nous serons
-libres. Le Tout-Puissant n'a pas bâti ce lieu pour nous l'envier; il ne
-voudra pas nous en chasser. Ici nous pourrons régner en sûreté; et,
-à mon avis, régner est digne d'ambition, même en enfer; mieux vaut
-régner en enfer que servir dans le ciel.
-
-«Mais laisserons-nous donc nos amis fidèles, les associés, les
-copartageants de notre ruine, étendus, étonnés sur le lac d'oubli? Ne
-les appellerons-nous pas à prendre avec nous la part de ce manoir
-malheureux, ou, avec nos armes ralliées, à tenter une fois de plus
-s'il est encore quelque chose à regagner au ciel ou à perdre dans
-l'enfer?»
-
-Ainsi parla Satan, et Béelzébuth lui répondit:
-
-«Chef de ces brillantes armées, qui par nul autre que le Tout-Puissant
-n'auraient été vaincues, si une fois elles entendent cette voix, le
-gage le plus vif de leur espérance au milieu des craintes et des
-dangers; cette voix si souvent retentissante dans les pires
-extrémités, au bord périlleux de la bataille quand elle rugissait;
-cette voix, signal le plus rassurant dans tous les assauts, soudain
-elles vont reprendre un nouveau courage et revivre, quoiqu'elles
-languissent à présent, gémissantes et prosternées sur le lac de feu,
-comme nous tout à l'heure assourdis et stupéfaits: qui s'en
-étonnerait, tombées d'une si pernicieuse hauteur!»
-
-Béelzébuth avait à peine cessé de parler, et déjà le grand ennemi
-s'avançait vers le rivage: son pesant bouclier, de trempe éthérée,
-massif, large et rond, était rejeté derrière lui; la large
-circonférence pendait à ses épaules, comme la lune, dont l'orbe, à
-travers un verre optique, est observé le soir par l'astronome toscan,
-du sommet de Fiesole ou dans le Valdarno, pour découvrir de nouvelles
-terres, des rivières et des montagnes sur son globe tacheté. La lance
-de Satan (près de laquelle le plus haut pin scié sur les collines de
-Norwége, pour être le mât de quelque grand vaisseau amiral, ne serait
-qu'un roseau) lui sert à soutenir ses pas mal assurés sur la marne
-brûlante; bien différents de ses pas sur l'azur du ciel! Le climat
-torride voûté de feu le frappe encore d'autres plaies: néanmoins il
-endure tout, jusqu'à ce qu'il arrive au bord de la mer enflammée. Là
-il s'arrête.
-
-Il appelle ses légions, formes d'anges fanées qui gisent aussi
-épaisses que les feuilles d'automne jonchant les ruisseaux de
-Vallombreuse, où les ombrages étruriens décrivent l'arche élevée
-d'un berceau; ainsi surnagent des varechs dispersés, quand Orion, armé
-des vents impétueux, a battu les côtes de la mer Rouge; mer dont les
-vagues renversèrent Busiris et la cavalerie de Memphis tandis qu'ils
-poursuivaient d'une haine perfide les étrangers de Gessen, qui virent
-sur rivage les carcasses flottantes, les roues des chariots brisées:
-ainsi semées, abjectes, perdues, les légions gisaient, couvrant le
-lac, dans la stupéfaction de leur changement hideux.
-
-Satan élève une si grande voix que tout le creux de l'enfer en
-retentit.
-
-«Princes, potentats, guerriers, fleurs du ciel, jadis à vous,
-maintenant perdu! une stupeur telle que celle-ci peut-elle saisir des
-esprits éternels, ou avez-vous choisi ce lieu après les fatigues de la
-bataille, pour reposer votre valeur lassée, pour la douceur que vous
-trouvez à dormir ici comme dans les vallées du ciel? ou bien, dans
-cette abjecte posture, avez-vous juré d'adorer le vainqueur? Il
-contemple à présent chérubins et séraphins roulant dans le gouffre
-armes et enseignes brisées, jusqu'à ce que bientôt ses rapides
-ministres découvrant des portes du ciel leurs avantages, et descendant,
-nous foulent aux pieds ainsi languissants, ou nous attachent à coups de
-foudre au fond de cet abîme. Éveillez-vous! levez-vous! ou soyez à
-jamais tombés!»
-
-Ils l'entendirent et furent honteux et se levèrent sur l'aile, comme
-quand des sentinelles accoutumées à veiller au devoir, surprises
-endormies par le commandant qu'elles craignent, se lèvent et se
-remettent elles-mêmes en faction avant d'être bien éveillées. Non
-que ces esprits ignorent le malheureux état où ils sont réduits, ou
-qu'ils ne sentent pas leurs affreuses tortures; mais bientôt ils
-obéissent innombrables à la voix de leur général.
-
-Comme quand la puissante verge du fils d'Amram, au jour mauvais de
-l'Égypte, passa ondoyante le long du rivage, et appela la noire nuée
-de sauterelles, touées par le vent d'orient, qui se suspendirent sur le
-royaume de l'impie Pharaon de même que la nuit, et enténébrèrent
-toute la terre du Nil: ainsi sans nombre furent aperçus ces mauvais
-anges, planant sous la coupole de l'enfer, entre les inférieures, les
-supérieures et les environnantes flammes, jusqu'à ce qu'un signal
-donné, la lance levée droite de leur grand sultan, ondoyant pour
-diriger leur course, ils s'abattent, d'un égal balancement, sur le
-soufre affermi, et remplissent la plaine. Ils formaient une multitude
-telle que le Nord populeux n'en versa jamais de ses flancs glacés pour
-franchir le Rhin ou le Danube, alors que ses fils barbares tombèrent
-comme un déluge sur le Midi, et s'étendirent, au-dessous de Gibraltar,
-jusqu'aux sables de la Libye.
-
-Incontinent de chaque escadron et de chaque bande, les chefs et les
-conducteurs se hâtèrent là où leur grand général s'était
-arrêté. Semblables à des dieux par la taille et par la forme,
-surpassant la nature humaine, royales dignités, puissances, qui
-siégeaient autrefois dans le ciel, sur les trônes: quoique dans les
-archives célestes on ne garde point maintenant la mémoire de leurs
-noms, effacés et rayés par leur rébellion, du livre de vie. Ils
-n'avaient pas encore acquis leurs noms nouveaux parmi les fils d'Ève;
-mais lorsque, errant sur la terre, avec la haute permission de Dieu,
-pour l'épreuve de l'homme, ils eurent, à force d'impostures et de
-mensonges, corrompu la plus grande partie du genre humain, ils
-persuadèrent aux créatures d'abandonner Dieu leur créateur, de
-transporter souvent la gloire invisible de celui qui les avait faits,
-dans l'image d'une brute ornée de gaies religions pleines de pompes et
-d'or, et d'adorer les démons pour divinités: alors ils furent connus
-aux hommes sous différents noms et par diverses idoles, dans le monde
-païen.
-
-Muse, redis-moi ces noms alors connus: qui le premier, qui le dernier se
-réveilla du sommeil sur ce lit de feu, à l'appel de leur grand
-empereur; quels chefs, les plus près de lui en mérites, vinrent un à
-un où il se tenait sur le rivage chauve, tandis que la foule
-pêle-mêle se tenait encore au loin.
-
-Ces chefs furent ceux qui, sortis du puits de l'enfer, rôdant pour
-saisir leur proie sur la terre, eurent l'audace, longtemps après, de
-fixer leurs sièges auprès de celui de Dieu, leurs autels contre son
-autel, dieux adorés parmi les nations d'alentour; et ils osèrent
-habiter près de Jéhovah, tonnant hors de Sion, ayant son trône au
-milieu des chérubins: souvent même ils placèrent leurs châsses
-jusque dans son sanctuaire, abominations et avec des choses maudites,
-ils profanèrent ses rites sacrés, ses fêtes solennelles, et leurs
-ténèbres osèrent affronter sa lumière.
-
-D'abord s'avance Moloch, horrible roi, aspergé du sang des sacrifices
-humains, et des larmes des pères et des mères, bien qu'à cause du
-bruit des tambours et des timbales retentissantes, le cri de leurs
-enfants ne fût pas entendu, lorsque, à travers le feu, ils passaient
-à l'idole grimée. Les Ammonites l'adorèrent dans Rabba et sa plaine
-humide, dans Argob et dans Basan, jusqu'au courant de l'Arnon le plus
-reculé: non content d'un si audacieux voisinage, il amena, par fraude,
-le très-sage cœur de Salomon à lui bâtir un temple droit en face du
-temple de Dieu, sur cette montagne d'opprobre; et il fit son bois sacré
-de la riante vallée d'Hinnon, de là nommée Tophet et la noire
-Géhenne, type de l'enfer.
-
-Après Moloch vint Chamos, l'obscène terreur des fils de Moab, depuis
-Aroer à Nébo et au désert du plus méridional Abarim; dans Hesébon
-et Héronaïm, royaume de Séon, au-delà de la retraite fleurie de
-Sibma, tapissée de vignes, et dans Eléadé, jusqu'au lac Asphaltite.
-Chamos s'appelait aussi Péor, lorsqu'à Sittim il incita les
-Israélites dans leur marche du Nil, à lui faire de lubriques oblations
-qui leur coûtèrent tant de maux. De là il étendit ses lascives
-orgies jusqu'à la colline du Scandale, près du bois de l'homicide
-Moloch, l'impudicité tout près de la haine; le pieux Josias les chassa
-dans l'enfer.
-
-Avec ces divinités vinrent celles qui du bord des flots de l'antique
-Euphrate jusqu'au torrent qui sépare l'Égypte de la terre de Syrie,
-portent les noms généraux de Baal et d'Astaroth; ceux-là mâles,
-celles-ci femelles; car les esprits prennent à leur gré l'un ou
-l'autre sexe, ou tous les deux à la fois; si ténue et si simple est
-leur essence pure: elle est ni liée ni cadenassée par des jointures et
-des membres, ni fondée sur la fragile force des os, comme la lourde
-chair; mais dans telle forme qu'ils choisissent, dilatée ou condensée,
-brillante ou obscure, ils peuvent exécuter leurs résolutions
-aériennes, et accomplir les œuvres de l'amour ou de la haine. Pour ces
-divinités, les enfants d'Israël abandonnèrent souvent leur force
-vivante, et laissèrent infréquenté son autel légitime, se
-prosternant bassement devant des dieux animaux. Ce fut pour cela que
-leurs têtes inclinées aussi bas dans les batailles, se courbèrent
-devant la lance du plus méprisable ennemi.
-
-Après ces divinités en troupe parut Astoreth, que les Phéniciens
-nomment Astarté, reine du ciel, ornée d'un croissant; à sa brillante
-image nuitamment en présence de la lune, les vierges de Sidon payent le
-tribut de leurs vœux et de leurs chants. Elle ne fut pas aussi non
-chantée dans Sion, où son temple s'élevait sur le mont d'iniquité:
-temple que bâtit ce roi, ami des épouses, dont le cœur, quoique
-grand, séduit par de belles idolâtres, tomba devant d'infâmes idoles.
-
-À la suite d'Astarté vient Thammuz, dont l'annuelle blessure dans le
-Liban attire les jeunes Syriennes, pour gémir sur sa destinée dans de
-tendres complaintes, pendant tout un jour d'été; tandis que le
-tranquille Adonis, échappant de sa roche native, roule à la mer son
-onde supposée rougie du sang de Thammuz, blessé tous les ans. Cette
-amoureuse histoire infecta de la même ardeur les filles de Jérusalem,
-dont les molles voluptés sous le sacré portique furent vues
-d'Ézéchiel, lorsque, conduit par la vision, ses yeux découvrirent les
-noires idolâtries de l'infidèle Juda.
-
-Après Thammuz, il en vint un qui pleura amèrement, quand l'Arche
-captive mutila sa stupide idole, têtes et mains émondées, dans son
-propre sanctuaire, sur le seuil de la porte où elle tomba à plat, et
-fit honte à ses adorateurs: Dagon est son nom; monstre marin, homme par
-le haut, poisson par le bas. Et cependant son temple, élevé haut dans
-Azot, fut redouté le long des côtes de la Palestine, dans Gath et
-Ascalon, et Accaron, et jusqu'aux bornes de la frontière de Gaza.
-
-Suivait Rimmon, dont la délicieuse demeure était la charmante Damas
-sur les bords fertiles d'Abana et de Pharphar, courants limpides. Lui
-aussi fut hardi contre la maison de Dieu: une fois il perdit un lépreux
-et gagna un roi, Achaz son imbécile conquérant, qu'il engagea à
-mépriser l'autel du Seigneur et à le déplacer pour un autel à la
-syrienne, sur lequel Achaz brûla ses odieuses offrandes, et adora les
-dieux qu'il avait vaincus.
-
-Après ces Démons parut la bande de ceux qui, sous des noms d'antique
-renommée, Osiris, Isis, Orus et leur train, monstrueux en figures et en
-sorcelleries, abusèrent la fanatique Égypte et ses prêtres qui
-cherchèrent leurs divinités errantes, cachées sous des formes de
-bêtes plutôt que sous des formes humaines.
-
-Point n'échappa Israël à la contagion, quand d'un or emprunté il
-forma le veau d'Oreb. Le roi rebelle doubla ce péché à Béthel et à
-Dan, assimilant son Créateur au bœuf paissant; ce Jéhovah qui, dans
-une nuit, lorsqu'il passa dans sa marche à travers l'Égypte, rendit
-égaux d'un seul coup ses premiers-nés et ses dieux bêlants.
-
-Bélial parut le dernier; plus impur esprit, plus grossièrement épris
-de l'amour du vice pour le vice même, ne tomba du ciel. Pour Bélial,
-aucun temple ne s'élevait, aucun autel ne fuma: qui cependant est plus
-souvent que lui dans les temples et sur les autels, quand le prêtre
-devient athée comme les fils d'Eli qui remplirent de prostitutions et
-de violences la maison de Dieu? Il règne aussi dans les palais et dans
-les cours, dans les villes dissolues où le bruit de la débauche, de
-l'injure et de l'outrage, monte au-dessus des plus hautes tours: et
-quand la nuit obscurcit les rues, alors vagabondent les fils de Bélial
-gonflés d'insolence et de vin; témoins les rues de Sodome et cette
-nuit dans Gabaa, lorsque la porte hospitalière exposa une matrone pour
-éviter un rapt plus odieux.
-
-Ces démons étaient les premiers en rang et en puissance; le reste
-serait long à dire, bien qu'au loin renommé: dieux d'Ionie que la
-postérité de Javan tint pour dieux, mais confessés dieux plus
-récents que le Ciel et la Terre, leurs parents vantés; Titan,
-premier-né du ciel avec son énorme lignée et son droit d'aînesse
-usurpé par Saturne, plus jeune que lui; Saturne, traité de la même
-sorte par le plus puissant Jupiter, son propre fils et fils de Rhée;
-ainsi Jupiter, usurpant, régna. Ces dieux d'abord connus en Crète et
-sur l'Ida, de là sur le sommet neigeux du froid Olympe, gouvernèrent
-la moyenne région de l'air, leur plus haut ciel, ou sur le rocher de
-Delphes, ou dans Dodone, et dans toutes les limites de la terre Dorique.
-L'un d'eux, avec le vieux Saturne, fuit sur l'Adriatique aux champs de
-l'Hespérie, et par delà la Celtique erra dans les îles les plus
-reculées.
-
-Tous ces dieux et beaucoup d'autres, vinrent en troupe, mais avec des
-regards baissés et humides, tels cependant qu'on y voyait une obscure
-lueur de joie d'avoir trouvé leur chef non désespéré, de s'être
-trouvés eux-mêmes non perdus dans la perdition même. Ceci refléta
-sur le visage de Satan comme une couleur douteuse: mais bientôt
-reprenant son orgueil accoutumé, avec de hautes paroles qui avaient
-l'apparence non la réalité de la dignité, il ranime doucement leur
-défaillant courage et dissipe leur crainte.
-
-Alors sur-le-champ il ordonne qu'au bruit guerrier des clairons et des
-trompettes retentissantes son puissant étendard soit levé. Cet
-orgueilleux honneur est réclamé comme un droit par Azazel, grand
-chérubin; il déferle de l'hast brillant l'enseigne impériale, qui
-haute et pleinement avancée brille comme un météore s'écoulant dans
-le vent: les perles et le riche éclat de l'or y blasonnaient les armes
-et les trophées séraphiques. Pendant tout ce temps l'airain sonore
-souffle des sons belliqueux, auxquels l'universelle armée renvoie un
-cri qui déchire la concavité de l'enfer et épouvante au-delà
-l'empire du Chaos et de la vieille Nuit.
-
-En un moment, à travers les ténèbres, sont vues dix mille bannières
-qui s'élèvent dans l'air avec des couleurs orientales ondoyantes. Avec
-ces bannières se dresse une forêt énorme de lances, et les casques
-pressés apparaissent, et les boucliers se serrent dans une épaisse
-ligne d'une profondeur incommensurable. Bientôt les guerriers se
-meuvent en phalange parfaite, au mode dorien des flûtes et des suaves
-hautbois: un tel mode élevait à la hauteur du plus noble calme les
-héros antiques s'armant pour le combat; au lieu de la fureur, il
-inspirait une valeur réglée; ferme, incapable d'être entraînée par
-la crainte de la mort, à la fuite ou à une retraite honteuse. Cette
-harmonie ne manque pas de pouvoir pour tempérer et apaiser, avec des
-accords religieux, les pensées troublées, pour chasser l'angoisse, et
-le doute, et la frayeur, et le chagrin, et la peine des esprits mortels
-et immortels.
-
-Ainsi respirant la force unie, avec un dessein fixé, marchaient en
-silence les anges déchus, au son du doux pipeau, qui charmait leurs pas
-douloureux sur le sol brûlant; et alors avancés en vue, ils
-s'arrêtent; horrible front d'effroyable longueur, étincelant d'armes,
-à la ressemblance des guerriers de jadis, rangés sous le bouclier et
-la lance, attendant l'ordre que leur puissant général avait à leur
-imposer. Satan, dans les files armées, darde son regard expérimenté,
-et bientôt voit à travers tout le bataillon la tenue exacte de ces
-guerriers, leurs visages, et leurs statures comme celles des dieux: leur
-nombre finalement il résume.
-
-Et alors son cœur se dilate d'orgueil, et, s'endurcissant dans sa
-puissance, il se glorifie. Car depuis que l'homme fut créé jamais
-force pareille n'avait été réunie en corps; nommée auprès de
-celle-ci, elle ne mériterait pas qu'on s'y arrêtât plus qu'à cette
-petite infanterie combattue par les grues; quand même on y ajouterait
-la race gigantesque de Phlégra avec la race héroïque qui lutta devant
-Thèbes et Ilion, où de l'un et de l'autre côté se mêlaient des
-dieux auxiliaires; quand on y joindrait ce que le roman ou la fable
-raconte du fils d'Uther entouré de chevaliers bretons et armoricains;
-quand on rassemblerait tous ceux qui depuis, baptisés ou infidèles,
-joutèrent dans Aspremont, ou Montauban, ou Damas, ou Maroc, ou
-Trébisonde, ou ceux que Biserte envoya de la rive africaine, lorsque
-Charlemagne avec tous ses pairs tomba près de Fontarabie.
-
-Ainsi cette armée des esprits, loin de comparaison avec toute mortelle
-prouesse, respectait cependant son redoutable chef. Celui-ci au-dessus
-du reste par sa taille et sa contenance, superbement dominateur,
-s'élevait comme une tour. Sa forme n'avait pas encore perdu toute sa
-splendeur originelle; il ne paraissait rien moins qu'un archange tombé,
-un excès de gloire obscurcie: comme lorsque le soleil nouvellement
-levé, tondu de ses rayons, regarde à travers l'air horizontal et
-brumeux; ou tel que cet astre derrière la lune, dans une sombre
-éclipse, répand un crépuscule funeste sur la moitié des peuples, et
-par la frayeur des révolutions tourmente les rois: ainsi obscurci,
-brillait encore au-dessus de tous ses compagnons l'archange. Mais son
-visage est labouré des profondes cicatrices de la foudre et
-l'inquiétude est assise sur sa joue fanée; sous les sourcils d'un
-courage indompté et d'un orgueil patient veille la vengeance. Cruel
-était son œil; toutefois il s'en échappait des signes de remords et
-de compassion, quand Satan regardait ceux qui partagèrent, ou plutôt
-qui suivirent son crime (il les avait vus autrefois bien différents
-dans la béatitude), condamnés maintenant pour toujours à avoir leur
-lot dans la souffrance! millions d'esprits mis pour sa faute à l'amende
-du ciel, et jetés hors des éternelles splendeurs pour sa révolte,
-néanmoins demeurés fidèles combien que leur gloire flétrie. Comme
-quand le feu du ciel a écorché les chênes de la forêt ou les pins de
-la montagne, avec une tête passée à la flamme, leur tronc majestueux,
-quoique nu, reste debout sur la lande brûlée.
-
-Satan se prépare à parler; sur quoi les rangs doublés des bataillons
-se courbent d'une aile à l'autre aile, et l'entourent à demi de tous
-ses pairs: l'attention les rend muets. Trois fois il essaye de
-commencer; trois fois, en dépit de sa fierté, des larmes telles que
-les anges en peuvent pleurer, débordent. Enfin des mots entrecoupés de
-soupirs forcent le passage.
-
-«Ô myriades d'esprits immortels! ô puissances, qui n'avez de pareils
-que le Tout-Puissant! il ne fut pas inglorieux, ce combat, bien que
-l'événement fût désastreux, comme l'attestent ce séjour et ce
-terrible changement, odieux à exprimer. Mais quelle faculté d'esprit,
-prévoyant et présageant d'après la profondeur de la connaissance du
-passé ou du présent, aurait craint que la force unie de tant de dieux,
-de dieux tels que ceux-ci, fût jamais repoussée? Car qui peut croire,
-même après cette défaite, que toutes ces légions puissantes, dont
-l'exil a rendu le ciel vide, manqueront à se relever, et à
-reconquérir leur séjour natal? Quant à moi, toute l'armée céleste
-est témoin, si des conseils divers, ou des dangers par moi évités,
-ont ruiné nos espérances. Mais celui qui règne monarque dans le ciel
-était jusqu'alors demeuré en sûreté assis sur son trône, maintenu
-par une ancienne réputation, par le consentement, ou l'usage; il nous
-étalait en plein son faste royal, mais il nous cachait sa force, ce qui
-nous tenta à notre tentative et causa notre chute.
-
-«Dorénavant nous connaissons sa puissance et nous connaissons la
-nôtre, de manière à ne provoquer ni craindre une nouvelle guerre
-provoquée. Le meilleur parti qui nous reste est de travailler dans un
-secret dessein, à obtenir de la ruse et de l'artifice ce que la force
-n'a pas effectué, afin qu'à la longue il apprenne du moins ceci de
-nous: Celui qui a vaincu par la force, n'a vaincu qu'à moitié son
-ennemi.
-
-«L'espace peut produire de nouveaux mondes: à ce sujet un bruit
-courait dans le ciel qu'avant peu le Tout-Puissant avait l'intention de
-créer et de placer dans cette création une race, que les regards de sa
-préférence favoriseraient à l'égal des fils du ciel. Là, ne fût-ce
-que pour découvrir, se fera peut-être notre première irruption; là
-où ailleurs: car ce puits infernal ne retiendra jamais des esprits
-célestes en captivité, ni l'abîme ne les couvrira longtemps de ses
-ténèbres. Mais ces projets doivent être mûris en plein conseil. Plus
-d'espoir de paix, car qui songerait à la soumission? Guerre donc!
-guerre ouverte ou cachée, doit être résolue.»
-
-Il dit; et pour approuver ses paroles, volèrent en l'air des millions
-d'épées flamboyantes, tirées de dessus la cuisse des puissants
-chérubins; la lueur subite au loin à l'entour illumine l'enfer: les
-démons poussent des cris de rage contre le Très-Haut, et furieux, avec
-leurs armes saisies, ils sonnent sur leurs boucliers retentissants le
-glas de la guerre, hurlant un défi à la voûte du ciel.
-
-À peu de distance s'élevait une colline dont le sommet terrible
-rendait, par intervalles du feu et une roulante fumée; le reste entier
-brillait d'une croûte lustrée; indubitable signe que dans les
-entrailles de cette colline était cachée une substance métallique,
-œuvre du soufre. Là sur les ailes de la vitesse, une nombreuse brigade
-se hâte, de même que des bandes de pionniers armés de pics et de
-bêches devancent le camp royal pour se retrancher en plaine, ou élever
-un rempart. Mammon les conduit; Mammon, le moins élevé des esprits
-tombés du ciel, car dans le ciel même ses regards et ses pensées
-étaient toujours dirigés en bas; admirant plus la richesse du pavé du
-ciel où les pas foulent l'or, que toute chose divine ou sacrée dont on
-jouit dans la vision béatifique. Par lui d'abord, les hommes aussi, et
-par ses suggestions enseignées, saccagèrent le centre de la terre, et
-avec des mains impies pillèrent les entrailles de leur mère, pour des
-trésors qu'il vaudrait mieux cacher. Bientôt la bande de Mammon eut
-ouvert une large blessure dans la montagne, et extrait de ses flancs des
-côtes d'or. Personne ne doit s'étonner si les richesses croissent dans
-l'Enfer; ce sol est le plus convenable au précieux poison. Et ici que
-ceux qui se vantent des choses mortelles et qui s'en émerveillant
-disent Babel et les ouvrages des rois de Memphis; que ceux-là
-apprennent combien leurs grands monuments de renommée, de force et
-d'art, sont aisément surpassés par les esprits réprouvés: ils
-accomplissent en une heure ce que dans un siècle les rois, avec des
-labeurs incessants et des mains innombrables, achèvent à peine.
-
-Tout auprès, sur la plaine, dans maints fourneaux préparés sous
-lesquels passe une veine de feu liquide, éclusée du lac, une seconde
-troupe avec un art prodigieux fait fondre le minerai massif, sépare
-chaque espèce, et écume les scories des lingots d'or. Une troisième
-troupe aussi promptement forme dans la terre des moules variés, et de
-la matière des bouillants creusets, par une dérivation étonnante,
-remplissent chaque profond recoin: ainsi dans l'orgue, par un seul
-souffle de vent divisé entre plusieurs rangs de tuyaux, tout le jeu
-respire.
-
-Soudain un immense édifice s'éleva de la terre, comme une exhalaison,
-au son d'une symphonie charmante et de douces voix: édifice bâti ainsi
-qu'un temple, où tout autour étaient placés des pilastres et des
-colonnes doriques surchargées d'une architrave d'or: il n'y manquait ni
-corniches ni frises avec des reliefs gravés en bosse. Le plafond était
-d'or ciselé. Ni Babylone, ni Memphis, dans toute leur gloire
-n'égalèrent une pareille magnificence pour enchâsser Bélus ou
-Sérapis, leurs dieux, ou pour introniser leurs rois, lorsque l'Égypte
-et l'Assyrie rivalisaient de luxe et de richesses.
-
-La masse ascendante arrêta fixe sa majestueuse hauteur: et sur-le-champ
-les portes ouvrant leurs battants de bronze, découvrent au large en
-dedans ses amples espaces sur un pavé nivelé et poli: sous l'arc de la
-voûte pendent, par une subtile magie, plusieurs files de lampes
-étoilées et d'étincelants falots qui, nourris de naphte et
-d'asphalte, émanent la lumière comme un firmament.
-
-La foule empressée entre en admirant, et les uns vantent l'ouvrage, les
-autres l'ouvrier. La main de cet architecte fut connue dans le ciel par
-la structure de plusieurs hautes tours où des anges portant le sceptre
-faisaient leur résidence et siégeaient comme des princes: le Monarque
-suprême les éleva à un tel pouvoir, et les chargea de gouverner,
-chacun dans sa hiérarchie, les milices brillantes.
-
-Le même architecte ne fut point ignoré ou sans adorateurs dans
-l'antique Grèce; et dans la terre d'Ausonie, les hommes l'appelèrent
-Mulciber. Et la Fable disait comment il fut précipité du ciel, jeté
-par Jupiter en courroux par-dessus les créneaux de cristal: du matin
-jusqu'au midi il roula, du midi jusqu'au soir d'un jour d'été; et avec
-le soleil couchant, il s'abattit du zénith, comme une étoile tombante,
-dans Lemnos, île de l'Ægée: ainsi les hommes le racontaient, en se
-trompant, car la chute de Mulciber, avec cette bande rebelle, avait eu
-lieu longtemps auparavant. Il ne lui servit de rien à présent d'avoir
-élevé de hautes tours dans le ciel; il ne se sauva point à l'aide de
-ses machines; mais il fut envoyé la tête la première, avec sa horde
-industrieuse, bâtir dans l'enfer.
-
-Cependant les hérauts ailés, par le commandement du souverain pouvoir,
-avec un appareil redoutable, et au son des trompettes, proclament dans
-toute l'armée la convocation d'un conseil solennel qui doit se tenir
-incontinent à Pandæmonium, la grande capitale de Satan et de ses
-pairs. Leurs sommations appellent de chaque bande et de chaque régiment
-régulier les plus dignes en rang ou en mérite: ils viennent aussitôt,
-par troupes de cent et de mille, avec leurs cortèges. Tous les abords
-sont obstrués; les portes et les larges parvis s'encombrent, moins
-surtout l'immense salle (quoique semblable à un champ couvert, où de
-vaillants champions étaient accoutumés à chevaucher en armes, et
-devant le siège du Soudan, à défier la fleur de la chevalerie
-païenne, au combat à mort ou au courre d'une lance). L'essaim des
-esprits fourmille épais, à la fois sur la terre et dans l'air froissé
-du sifflement de leurs ailes bruyantes. Au printemps, quand le soleil
-marche avec le Taureau, des abeilles répandent en grappes autour de la
-ruche leur populeuse jeunesse: elles voltigent çà et là parmi la
-fraîche rosée et les fleurs, ou, sur une planche unie, faubourg de
-leur citadelle de paille, nouvellement frottée de baume, elles
-discourent et délibèrent de leurs affaires d'État: aussi épaisse la
-troupe aérienne fourmillait et était serrée, jusqu'au moment du
-signal donné.
-
-Voyez la merveille! ceux qui paraissaient à présent surpasser en
-grandeur les géants, fils de la Terre, à présent moindres que les
-plus petits nains, s'entassent sans nombre dans un espace étroit: ils
-ressemblent à la race des pygmées au-delà de la montagne de l'Inde,
-ou bien à des fées dans leur orgie de minuit, à la lisière d'une
-forêt ou au bord d'une fontaine, que quelque paysan en retard voit ou
-rêve qu'il voit, tandis que sur sa tête la lune siège arbitre et
-incline plus près de la terre sa pâle course: appliqués à leurs
-danses ou à leurs jeux, ces esprits légers charment l'oreille du
-paysan avec une agréable musique; son cœur bat à la fois de joie et
-de frayeur.
-
-Ainsi, des esprits incorporels réduisirent à la plus petite proportion
-leur stature immense, et furent au large, quoique toujours sans nombre,
-dans la salle de cette cour infernale. Mais loin dans l'intérieur, et
-dans leurs propres dimensions, semblables à eux-mêmes, les grands
-seigneurs séraphiques et les chérubins se réunissent en un lieu
-retiré, et en secret conclave; mille demi-dieux assis sur des sièges
-d'or, conseil nombreux et complet! Après un court silence et la semonce
-lue, la grande délibération commença.
-
-
-
-
-LIVRE SECOND
-
-
-ARGUMENT
-
-
-La délibération commencée, Satan examine si une autre bataille doit
-être hasardée pour recouvrer le ciel: quelques-uns sont de cet avis,
-d'autres en dissuadent. Une troisième proposition, suggérée d'abord
-par Satan, est préférée; on conclut à éclaircir la vérité de
-cette prophétie ou de cette tradition du ciel, concernant un autre
-monde, et une autre espèce de créatures égales ou peu inférieures
-aux anges, qui devaient être formées à peu près dans ce temps.
-Embarras pour savoir qui sera envoyé à cette difficile recherche.
-Satan, leur chef, entreprend seul le voyage; il est honoré et applaudi.
-Le conseil ainsi fini, les esprits prennent différents chemins, et
-s'occupent à différents exercices suivant que leur inclination les y
-porte, pour passer le temps jusqu'au retour de Satan. Celui-ci, dans son
-voyage, arrive aux portes de l'enfer; il les trouve fermées, et qui
-siégeait là pour les garder. Par qui enfin elles sont ouvertes. Satan
-découvre l'immense gouffre entre l'enfer et le ciel. Avec quelles
-difficultés il le traverse: dirigé par le Chaos, puissance de ce lieu,
-il parvient à la vue du monde nouveau qu'il cherchait.
-
-
-
-
-Haut, sur un tronc d'une magnificence royale, qui effaçait de beaucoup
-en éclat la richesse d'Ormus et de l'Inde ou des contrées du splendide
-Orient, dont la main la plus opulente fait pleuvoir sur ses rois
-barbares les perles et l'or, Satan est assis, porté par le mérite à
-cette mauvaise prééminence. Du désespoir si haut élevé au-delà de
-l'espérance, il aspire encore plus haut; insatiable de poursuivre une
-vaine guerre contre les cieux, et non instruit par son succès, il
-déploya de la sorte ses imaginations orgueilleuses:
-
-«Pouvoirs et dominations! divinités du ciel! puisque aucune profondeur
-ne peut retenir dans ses abîmes une vigueur immortelle, quoique
-opprimés et tombés, je ne regarde pas le ciel comme perdu. De cet
-abaissement des vertus célestes relevées paraîtront plus glorieuses
-et plus redoutables que s'il n'y avait pas eu de chute, et rassurées
-par elles-mêmes contre la crainte d'une seconde catastrophe. Un juste
-droit et les lois fixées du ciel m'ont d'abord créé votre chef,
-ensuite un choix libre et ce qui, en outre, dans le conseil ou dans le
-combat, a été acheté de quelque valeur: cependant notre malheur
-est du moins jusque-là assez bien réparé, puisqu'il m'a établi
-beaucoup plus en sûreté sur un trône non envié, cédé d'un plein
-consentement. Dans le ciel, le plus heureux état qu'une dignité
-accompagne, peut attirer la jalousie de chaque inférieur: mais ici qui
-envierait celui que la plus haute place expose le plus en avant, comme
-votre boulevard, aux coups du Foudroyant, et le condamne à la plus
-forte part des souffrances sans terme? Là où il n'est aucun bien à
-disputer, là aucune dispute ne peut naître des factions, car nul
-sûrement ne réclamera la préséance dans l'enfer; nul dont la portion
-du présent malheur est si petite, par un esprit ambitieux n'en
-convoitera une plus grande. Donc avec cet avantage pour l'union, et
-cette constante fidélité, et cet accord plus ferme qu'il ne peut
-l'être dans le ciel, nous venons maintenant réclamer notre juste
-héritage d'autrefois; plus assurés de prospérer que si la
-prospérité nous en assurait elle-même. Et quelle voie est la
-meilleure, la guerre ouverte, ou la guerre cachée? C'est ce que nous
-débattrons à présent. Que celui qui peut donner un avis parle.»
-
-Satan se tut; et près de lui Moloch, roi portant le sceptre, se leva;
-Moloch, le plus fort, le plus furieux des esprits qui combattirent dans
-le ciel, à présent plus furieux par le désespoir. Sa prétention est
-d'être réputé égal en force à l'Éternel, et, plutôt que d'être
-moins, il ne se souciait pas du tout d'exister: délivré de ce soin
-d'être, il était délivré de toute crainte. De Dieu, ou de l'enfer,
-ou de pire que l'enfer il ne tenait compte: et d'après cela il
-prononça ces mots:
-
-«Mon avis est pour la guerre ouverte: aux ruses très inexpert, point
-ne m'en vante. Que ceux-là qui en ont besoin, trament, mais quand il en
-est besoin, non à présent. Car tandis qu'ils sont assis complotant
-faudra-t-il que des millions d'esprits qui restent debout armés, et
-soupirant après le signal de la marche, languissent ici fugitifs du
-ciel et acceptent pour leur demeure cette sombre et infâme caverne de
-la honte, prison d'une tyrannie qui règne par nos retardements! Non:
-plutôt armés de la furie et des flammes de l'enfer, tous à la fois,
-au-dessus des remparts du ciel, préférons de nous frayer un chemin
-irrésistible, transformant nos tortures en des armes affreuses contre
-l'auteur de ces tortures: alors pour répondre au bruit de son foudre
-tout-puissant, il entendra le tonnerre infernal, et pour éclairs il
-verra un feu noir et l'horreur lancés d'une égale rage parmi ses
-anges, son trône même enveloppé du bitume du Tartare et d'une flamme
-étrange, tourments par lui-même inventés. Mais peut-être la route
-paraît difficile et roide pour escalader à tire d'aile un ennemi plus
-élevé! Ceux qui se l'imaginent peuvent se souvenir (si le breuvage
-assoupissant de ce lac d'oubli ne les engourdit pas encore) que de notre
-propre mouvement nous nous élevons à notre siège natif; la descente
-et la chute nous sont contraires. Dernièrement, lorsque le fier ennemi
-pendait sur notre arrière-garde rompue, nous insultant, et qu'il nous
-poursuivait à travers le gouffre, qui n'a senti avec quelle contrainte
-et quel vol laborieux nous nous coulions bas ainsi? L'ascension est donc
-aisée.
-
-«On craint l'événement: faudra-t-il encore provoquer notre plus fort
-à chercher quel pire moyen sa colère peut trouver à notre
-destruction, s'il est en enfer une crainte d'être détruit davantage?
-Que peut-il y avoir de pis que d'habiter ici, chassés de la félicité,
-condamnés dans ce gouffre abhorré à un total malheur; dans ce gouffre
-où les ardeurs d'un feu inextinguible doivent nous éprouver sans
-espérance de finir, nous les vassaux de sa colère, quand le fouet
-inexorable et l'heure de la torture nous appellent au châtiment? Plus
-détruits que nous ne le sommes, nous serions entièrement anéantis; il
-nous faudrait expirer. Que craignons-nous donc? Pourquoi
-balancerions-nous à allumer son plus grand courroux, qui, monté à la
-plus grande fureur, nous consumerait et annihilerait à la fois notre
-substance? beaucoup plus heureux que d'être misérables et éternels!
-Ou si notre substance est réellement divine et ne peut cesser d'être,
-nous sommes dans la pire condition de ce côté-ci du néant, et nous
-avons la preuve que notre pouvoir suffît pour troubler son ciel et pour
-alarmer par des incursions perpétuelles son trône fatal, quoique
-inaccessible: si ce n'est là la victoire, du moins c'est vengeance.»
-
-Il finit en sourcillant; et son regard dénonçait une vengeance
-désespérée, une dangereuse guerre pour tout ce qui serait moins que
-des dieux. Du côté opposé se leva Bélial, d'une contenance plus
-gracieuse et plus humaine.
-
-Les deux n'ont pas perdu une plus belle créature: il semblait créé
-pour la dignité et les grands exploits; mais en lui tout était faux et
-vide, bien que sa langue distillât la manne, qu'il pût faire passer la
-plus mauvaise raison pour la meilleure, embrouiller et déconcerter les
-plus mûrs conseils. Car ses pensées étaient basses; ingénieux aux
-vices, mais craintif et lent aux actions plus nobles: toutefois il
-plaisait à l'oreille, et avec un accent persuasif il commença ainsi:
-
-«Je serais beaucoup pour la guerre ouverte, ô pairs, comme ne restant
-point en arrière en fait de haine, si ce qui a été allégué comme
-principale raison pour nous déterminer à une guerre immédiate,
-n'était pas plus propre à m'en dissuader, et ne me semblait être de
-sinistre augure pour tout le succès: celui qui excelle le plus dans les
-faits d'armes, plein de méfiance dans ce qu'il conseille et dans la
-chose en quoi il excelle, fonde son courage sur le désespoir et sur un
-entier anéantissement, comme le but auquel il vise, après quelque
-cruelle revanche.
-
-«Premièrement, quelle revanche? Les tours du ciel sont remplies de
-gardes armés, qui rendent tout accès impossible. Souvent leurs
-légions campent au bord de l'abîme, ou d'une aile obscure fouillent au
-loin et au large les royaumes de la nuit, sans crainte de surprise.
-Quand nous nous ouvririons un chemin par la force; quand tout l'enfer
-sur nos pas se lèverait dans la plus noire insurrection, pour confondre
-la plus pure lumière du ciel; notre grand ennemi tout incorruptible
-demeurerait encore sur son trône non souillé, et la substance
-éthérée, incapable de tache saurait bientôt expulser son mal et
-purger le ciel du feu inférieur victorieux.
-
-«Ainsi repoussés, notre finale espérance est un plat désespoir: il
-nous faut exciter le Tout-Puissant vainqueur à épuiser toute sa rage
-et à en finir avec nous; nous devons mettre notre soin à n'être plus;
-triste soin! Car qui voudrait perdre, quoique remplies de douleur, cette
-substance intellectuelle, ces pensées qui errent à travers
-l'éternité, pour périr, englouti et perdu dans les larges entrailles
-de la nuit incréée, privé de sentiment et de mouvement? Et qui sait,
-même quand cela serait bon, si notre ennemi courroucé peut et veut
-nous donner cet anéantissement? Comment il le peut est douteux; comment
-il ne le voudra jamais est sûr. Voudra-t-il, lui si sage, lâcher à la
-fois son ire, apparemment par impuissance et par distraction, pour
-accorder à ses ennemis ce qu'ils désirent et pour anéantir dans sa
-colère ceux que sa colère sauve afin de les punir sans fin?
-
-«Qui nous arrête donc? disent ceux qui conseillent la guerre? Nous
-sommes jugés, réservés, destinés à un éternel malheur. Quoi que
-nous fassions, que pouvons-nous souffrir de plus? que pouvons-nous
-souffrir de pis?
-
-«Est-ce donc le pire des états que d'être ainsi siégeant, ainsi
-délibérant, ainsi en armes? Ah! quand nous fuyions, vigoureusement
-poursuivis et frappés du calamiteux tonnerre du ciel, et quand nous
-suppliions l'abîme de nous abriter, cet enfer nous paraissait alors un
-refuge contre ces blessures; ou quand nous demeurions enchaînés sur le
-lac brûlant, certes, c'était un pire état!--Que serait-ce si
-l'haleine qui alluma ces pâles feux se réveillait, leur soufflait une
-septuple rage et nous rejetait dans les flammes; ou si là-haut la
-vengeance intermittente réarmait sa droite rougie pour nous tourmenter?
-Que serait-ce si tous ses trésors s'ouvraient et si ce firmament de
-l'enfer versait ses cataractes de feu; horreurs suspendues menaçant un
-jour nos têtes de leur effroyable chute? Tandis que nous projetons ou
-conseillons une guerre glorieuse, saisis peut-être par une tempête
-brûlante, nous serons lancés et chacun sur un roc transfixés jouets
-et proies des tourbillons déchirants, ou plongés à jamais,
-enveloppés de chaînes, dans ce bouillant océan. Là nous y
-converserons avec nos soupirs éternels, sans répit, sans miséricorde,
-sans relâche pendant des siècles, dont la fin ne peut être espérée:
-notre condition serait pire.
-
-«Ma voix vous dissuadera donc pareillement de la guerre ouverte ou
-cachée. Car que peut la force ou la ruse contre Dieu, ou qui peut
-tromper l'esprit de celui dont l'œil voit tout d'un seul regard? De la
-hauteur des deux il s'aperçoit et se rit de nos délibérations vaines,
-non moins tout-puissant qu'il est à résister à nos forces qu'habile
-à déjouer nos ruses et nos complots.
-
-«Mais vivrons-nous ainsi avilis? La race du ciel restera-t-elle ainsi
-foulée aux pieds, ainsi bannie, condamnée à supporter ici ces
-chaînes et ces tourments?... Cela vaut mieux que quelque chose de pire,
-selon moi, puisque nous sommes subjugués par l'inévitable sort et le
-décret tout-puissant, la volonté du vainqueur. Pour souffrir, comme
-pour agir, notre force est pareille; la loi qui en a ordonné ainsi
-n'est pas injuste: ceci dès le commencement aurait été compris si
-nous avions été sages en combattant un si grand ennemi, et quand ce
-qui pouvait arriver était si douteux.
-
-«Je ris quand ceux qui sont hardis et aventureux à la lance se font
-petits lorsqu'elle vient à leur manquer; ils craignent d'endurer ce
-qu'ils savent pourtant devoir suivre: l'exil, ou l'ignominie, ou les
-chaînes, ou les châtiments, loi de leur vainqueur.
-
-«Tel est à présent notre sort; lequel si nous pouvons nous y
-soumettre et le supporter, notre suprême ennemi pourra, avec le temps,
-adoucir beaucoup sa colère; et peut-être si loin de sa présence, ne
-l'offensant pas, il ne pensera pas à nous, satisfait de la punition
-subie. De là ces feux cuisants se ralentiront, si son souffle ne ranime
-pas leurs flammes. Notre substance, pure alors, surmontera la vapeur
-insupportable, ou y étant accoutumée ne la sentira plus, ou bien
-encore altérée à la longue, et devenue conforme aux lieux en
-tempérament et en nature, elle se familiarisera avec la brûlante
-ardeur qui sera vide de peine. Cette horreur deviendra douceur, cette
-obscurité, lumière. Sans parler de l'espérance que le vol sans fin
-des jours à venir peut nous apporter des chances, des changements
-valant la peine d'être attendus: puisque notre lot présent peut passer
-pour heureux, quoiqu'il soit mauvais, de mauvais il ne deviendra pas
-pire, si nous ne nous attirons pas nous-mêmes plus de malheurs.»
-
-Ainsi Bélial, par des mots revêtus du manteau de la raison,
-conseillait un ignoble repos, paisible bassesse, non la paix. Après
-lui, Mammon parla:
-
-«Nous faisons la guerre (si la guerre est le meilleur parti), ou pour
-détrôner le roi du ciel, ou pour regagner nos droits perdus.
-Détrôner le roi du ciel, nous pouvons espérer cela, quand le Destin
-d'éternelle durée cédera à l'inconstant Hasard, et quand le Chaos
-jugera le différend. Le premier but, vain à espérer, prouve que le
-second est aussi vain; car est-il pour nous une place dans l'étendue du
-ciel, à moins que nous ne subjuguions le Monarque suprême du ciel?
-Supposons qu'il s'adoucisse, qu'il fasse grâce à tous, sur la promesse
-d'une nouvelle soumission, de quel œil pourrions-nous, humiliés,
-demeurer en sa présence, recevoir l'ordre, strictement imposé de
-glorifier son trône en murmurant des hymnes, de chanter à sa divinité
-des _alléluia_ forcés, tandis que lui siégera impérieusement notre
-souverain envié; tandis que son autel exhalera des parfums d'ambroisie
-et des fleurs d'ambroisie, nos serviles offrandes? Telle sera notre
-tâche dans le ciel, telles seront nos délices. Oh! combien ennuyeuse
-une éternité ainsi consumée en adorations offertes à celui qu'on
-hait!
-
-«N'essayons donc pas de ravir de force ce qui obtenu par le
-consentement serait encore inacceptable, même dans le ciel, l'honneur
-d'un splendide vasselage! Mais cherchons plutôt notre bien en nous; et
-vivons de notre fond pour nous-mêmes, libres quoique dans ce vaste
-souterrain, ne devant compte à personne, préférant une dure liberté
-au joug léger d'une pompe servile. Notre grandeur alors sera beaucoup
-plus frappante, lorsque nous créerons de grandes choses avec de
-petites, lorsque nous ferons sortir l'utile du nuisible, un état
-prospère d'une fortune adverse; lorsque dans quelque lieu que ce soit,
-nous lutterons contre le mal, et tirerons l'aise de la peine, par le
-travail et la patience.
-
-«Craignons-nous ce monde profond d'obscurité? Combien de fois parmi
-les nuages noirs et épais le souverain Seigneur du ciel s'est-il plu à
-résider, sans obscurcir sa gloire, à couvrir son trône de la majesté
-des ténèbres d'où rugissent les profonds tonnerres en réunissant
-leur rage: le ciel alors ressemble à l'enfer! De même qu'il imite
-notre nuit, ne pouvons-nous, quand il nous plaira, imiter sa lumière?
-Ce sol désert ne manque point de trésor caché, diamants et or; nous
-ne manquons point non plus d'habileté ou d'art pour en étaler la
-magnificence: et qu'est-ce que le ciel peut montrer de plus? Nos
-supplices aussi par longueur de temps peuvent devenir notre élément,
-ces flammes cuisantes devenir aussi bénignes qu'elles sont aujourd'hui
-cruelles; notre nature se peut changer dans la lueur, ce qui doit
-éloigner de nous nécessairement le sentiment de la souffrance. Tout
-nous invite donc aux conseils pacifiques et à l'établissement d'un
-ordre stable: nous examinerons comment en sûreté nous pouvons le mieux
-adoucir nos maux présents, eu égard à ce que nous sommes et au lieu
-où nous sommes, renonçant entièrement à toute idée de guerre. Vous
-avez mon avis.»
-
-À peine a-t-il cessé de parler qu'un murmure s'élève dans
-l'assemblée: ainsi lorsque les rochers creux retiennent le son des
-vents tumultueux qui toute la nuit, ont soulevé la mer, alors leur
-cadence rauque berce les matelots excédés des veilles, et dont la
-barque, ou la pinasse, par fortune, a jeté l'ancre dans une baie
-rocailleuse, après la tempête: de tels applaudissements furent ouïs
-quand Mammon finit, et son discours plaisait, conseillant la paix; car
-un autre champ de bataille était plus craint des esprits rebelles que
-l'enfer, tant la frayeur du tonnerre et de l'épée de Michel agissait
-encore sur eux! Et ils ne désiraient pas moins de fonder cet empire
-inférieur qui pourrait s'élever par la politique et le long progrès
-du temps rival de l'empire opposé du ciel.
-
-Quand Belzébuth s'en aperçut (nul, Satan excepté, n'occupe un plus
-haut rang), il se leva avec une contenance sérieuse, et, en se levant
-il sembla une colonne d'État. Profondément sur son front sont gravés
-les soins publics et la réflexion; le conseil d'un prince brillait
-encore sur son visage majestueux, bien qu'il ne soit plus qu'une ruine.
-Sévère, il se tient debout, montrant ses épaules d'Atlas, capables de
-porter le poids des plus puissantes monarchies. Son regard commande à
-l'auditoire, et tandis qu'il parle, il attire l'attention, calme comme
-la nuit ou comme le midi d'un jour d'été.
-
-«Trônes et puissances impériales, enfants du ciel, vertus
-éthérées, devons-nous maintenant renoncer à ces titres, et,
-changeant de style, nous appeler princes de l'enfer? Car le vote
-populaire incline à demeurer ici et à fonder ici un croissant empire:
-sans doute, tandis que nous rêvons! nous ne savons donc pas que le Roi
-du ciel nous a assigné ce lieu, notre donjon, non comme une retraite
-sûre (hors de l'atteinte de son bras puissant, pour y vivre affranchis
-de toute juridiction du ciel dans une nouvelle ligue formée contre son
-trône), mais pour y demeurer dans le plus étroit esclavage, quoique si
-loin de lui, sous le joug inévitable réservé à sa multitude captive?
-Quant à lui, soyez-en certains, dans la hauteur des cieux ou dans la
-profondeur de l'abîme, il régnera le premier et le dernier, seul roi,
-n'ayant perdu par notre révolte aucune partie de son royaume. Mais sur
-l'enfer il étendra son empire, et il nous gouvernera ici avec un
-sceptre de fer, comme il gouverne avec un sceptre d'or les habitants du
-ciel.
-
-«Que signifie donc de siéger ainsi, délibérant de paix ou de guerre?
-Nous nous étions déterminés à la guerre, et nous avons été
-défaits avec une perte irréparable. Personne n'a encore demandé ou
-imploré des conditions de paix. Car quelle paix nous serait accordée,
-à nous esclaves, sinon durs cachots, et coups, et châtiments
-arbitrairement infligés? Et quelle paix pouvons-nous donner en retour,
-sinon celle qui est en notre pouvoir, hostilités et haine, répugnance
-invincible, et vengeance, quoique tardive; néanmoins complotant
-toujours chercher comment le conquérant peut moins moissonner sa
-conquête, et peut moins se réjouir en faisant ce qu'en souffrant nous
-sentons le plus, nos tourments? L'occasion ne nous manquera pas; nous
-n'aurons pas besoin, par une expédition périlleuse, d'envahir le ciel,
-dont les hautes murailles ne redoutent ni siège ni assaut, ni les
-embûches de l'abîme.
-
-«Ne pourrions-nous trouver quelque entreprise plus aisée? Si
-l'ancienne et prophétique tradition du ciel n'est pas mensongère, il
-est un lieu, un autre monde, heureux séjour d'une nouvelle créature
-appelée l'Homme. À peu près dans ce temps, elle a dû être créée
-semblable à nous, bien que moindre en pouvoir et en excellence; mais
-elle est plus favorisée de celui qui règle tout là-haut. Telle a
-été la volonté du Tout-Puissant prononcée parmi les dieux, et qu'un
-serment, dont fut ébranlée toute la circonférence du ciel, confirma.
-Là doivent tendre toutes nos pensées, afin d'apprendre quelles
-créatures habitent ce monde, quelle est leur forme et leur substance;
-comment douées; quelle est leur force et où est leur faiblesse; si
-elles peuvent le mieux être attaquées par la force ou par la ruse.
-Quoique le ciel soit fermé et que souverain arbitre siège en sûreté
-dans sa propre force, le nouveau séjour peut demeurer exposé aux
-confins les plus reculés du royaume de ce Monarque, et abandonné à la
-défense de ceux qui l'habitent: là peut-être pourrons-nous achever
-quelque aventure profitable, par une attaque soudaine; soit qu'avec le
-feu de l'enfer nous dévastions toute sa création entière, soit que
-nous nous en emparions comme de notre propre bien, et que nous en
-chassions (ainsi que nous avons été chassés) les faibles possesseurs.
-Ou si nous ne les chassons pas, nous pourrons les attirer à notre
-parti, de manière que leur Dieu deviendra leur ennemi, et d'une main
-repentante détruira son propre ouvrage. Ceci surpasserait une vengeance
-ordinaire et interromprait la joie que le vainqueur éprouve de notre
-confusion: notre joie naîtrait de son trouble, alors que ses enfants
-chéris, précipités pour souffrir avec nous, maudiraient leur frêle
-naissance, leur bonheur flétri, flétri si tôt. Avisez si cela vaut la
-peine d'être tenté, ou si nous devons, accroupis ici dans les
-ténèbres, couver de chimériques empires.»
-
-Ainsi Belzébuth donna son conseil diabolique, d'abord imaginé et en
-partie proposé par Satan. Car de qui, si ce n'est de l'auteur de tout
-mal, pouvait sortir cet avis d'une profonde malice, de frapper la race
-humaine dans sa racine, de mêler et d'envelopper la terre avec l'enfer,
-tout cela en dédain du grand Créateur?
-
-Mais ces mépris des démons ne serviront qu'à augmenter sa gloire.
-
-Le dessein hardi plut hautement à ces états infernaux, et la joie
-brilla dans tous les yeux; on vote d'un consentement unanime. Belzébuth
-reprend la parole:
-
-«Bien avez-vous jugé, bien fini ce long débat, synode des dieux! Et
-vous avez résolu une chose grande comme vous l'êtes, une chose qui, du
-plus profond de l'abîme, nous élèvera encore une fois, en dépit du
-sort, plus près de notre ancienne demeure. Peut-être à la vue de ces
-frontières brillantes, avec nos armes voisines et une incursion
-opportune, avons-nous des chances de rentrer dans le ciel, ou du moins,
-d'habiter sûrement une zone tempérée, non sans être visités de la
-belle lumière du ciel: au rayon du brillant orient nous nous
-délivrerons de cette obscurité; l'air doux et délicieux, pour guérir
-les escarres de ces feux corrosifs, exhalera son baume.
-
-«Mais d'abord qui enverrons-nous à la recherche de ce nouveau monde?
-Qui jugerons-nous capable de cette entreprise? Qui tentera d'un pas
-errant le sombre abîme, infini, sans fond, et à travers l'obscurité
-palpable trouvera son chemin sauvage? Ou qui déploiera son vol aérien,
-soutenu par d'infatigables ailes sur le précipice abrupt et vaste,
-avant d'arriver à l'île heureuse? Quelle force, quel art peuvent alors
-lui suffire? Ou quelle fuite secrète le fera passer en sûreté à
-travers les sentinelles serrées et les stations multipliées des anges
-veillant à la ronde? Ici il aura besoin de toute sa circonspection; et
-nous n'avons pas besoin dans ce moment de moins de discernement dans
-notre suffrage; car sur celui que nous enverrons, reposera le poids de
-notre entière et dernière espérance.»
-
-Cela dit, il s'assied, et l'expectation tient son regard suspendu,
-attendant qu'il se présente quelqu'un pour seconder, combattre ou
-entreprendre la périlleuse aventure: mais tous demeurent assis et
-muets, pesant le danger dans de profondes pensées; et chacun, étonné,
-lit son propre découragement dans la contenance des autres. Parmi la
-fleur et l'élite de ces champions qui combattirent contre le ciel, on
-ne peut trouver personne assez hardi pour demander ou accepter seul le
-terrible voyage: jusqu'à ce qu'enfin Satan, qu'une gloire transcendante
-place à présent au-dessus de ses compagnons, dans un orgueil
-monarchique, plein de la conscience de son haut mérite, parla de la
-sorte, sans émotion:
-
-«Postérité du ciel, Trônes, empyrées, c'est avec raison que nous
-sommes saisis d'étonnement et de silence, quoique non intimidés! Long
-et dur est le chemin qui de l'enfer conduit à la lumière; notre prison
-est forte; cette énorme convexité de feu, violent pour dévorer, nous
-entoure neuf fois: et les portes d'un diamant brûlant, barricadées
-contre nous, prohibent toute sortie. Ces portes-ci passées (si
-quelqu'un les passe), le vide profond d'une nuit informe, large
-bâillant, le reçoit, et menace de la destruction entière de son être
-celui qui se prolongera dans le gouffre avorté. Si de là l'explorateur
-s'échappe dans un monde, quel qu'il soit, ou dans une région inconnue,
-que lui reste-t-il? Des périls inconnus, une évasion difficile! Mais
-je conviendrais mal à ce trône, ô pairs, à cette souveraineté
-impériale ornée de splendeur, armée de pouvoir, si la difficulté ou
-le danger d'une chose proposée et jugée d'utilité publique pouvait me
-détourner de l'entreprendre. Pourquoi assumerais-je sur moi les
-dignités royales? Je ne refuserais pas de régner et je refuserais
-d'accepter une aussi grande part de péril que d'honneur! part
-également due à celui qui règne, et qui lui est d'autant plus due
-qu'il siège plus honoré au-dessus du reste!
-
-«Allez donc, Trônes puissants, terreur du ciel, quoique tombés, allez
-essayer dans notre demeure (tant qu'ici sera notre demeure) ce qui peut
-le mieux adoucir la présente misère et rendre l'enfer plus
-supportable, s'il est des soins, ou un charme pour suspendre, ou
-tromper, ou ralentir les tourments de ce malheureux séjour. Ne cessez
-de veiller contre un ennemi qui veille, tandis qu'au loin parcourant les
-rivages de la noire destruction, je chercherai la délivrance de tous.
-Cette entreprise, personne ne la partagera avec moi.»
-
-Ainsi disant, le monarque se leva et prévint toute réplique: prudent
-il a peur que d'autres chefs, enhardis par sa résolution, ne vinssent
-offrir à présent, certains d'être refusés, ce qu'ils avaient
-redouté d'abord; et ainsi refusés, ils seraient devenus ses rivaux
-dans l'opinion; achetant à bon marché la haute renommée que lui,
-Satan, doit acquérir au prix de dangers immenses.
-
-Mais les esprits rebelles ne craignaient pas plus l'aventure que la voix
-qui la défendait, et avec Satan ils se levèrent; le bruit qu'ils
-firent en se levant tous à la fois fut comme le bruit du tonnerre,
-entendu dans le lointain. Ils s'inclinèrent devant leur général avec
-une vénération respectueuse, et l'exaltèrent comme un dieu égal au
-Très-Haut qui est le plus élevé dans le ciel. Ils ne manquèrent pas
-d'exprimer par leurs louanges combien ils prisaient celui qui, pour le
-salut général, méprisait le sien: car les esprits réprouvés ne
-perdent pas toute leur vertu, de peur que les méchants ne puissent se
-vanter sur la terre de leurs actions spécieuses qu'excite une vaine
-gloire, ou qu'une secrète ambition recouvre d'un vernis de zèle.
-
-Ainsi se terminèrent les sombres et douteuses délibérations des
-démons se réjouissant dans leur chef incomparable. Comme quand du
-sommet des montagnes les nues ténébreuses, se répandant tandis que
-l'aquilon dort, couvrent la face riante du ciel, l'élément sombre
-verse sur le paysage obscurci la neige ou la pluie; si par hasard le
-brillant soleil, dans un doux adieu, allonge son rayon du soir, les
-campagnes revivent, les oiseaux renouvellent leurs chants, et les brebis
-bêlantes témoignent leur joie qui fait retentir les collines et les
-vallées. Honte aux hommes! le démon s'unit au démon damné dans une
-ferme concorde; les hommes seuls, de toutes les créatures raisonnables,
-ne peuvent s'entendre, bien qu'ils aient l'espérance de la grâce
-divine; Dieu proclamant la paix, ils vivent néanmoins entre eux dans la
-haine, l'inimitié et les querelles; ils se font des guerres cruelles,
-et dévastent la terre pour se détruire les uns les autres; comme si
-(ce qui devrait nous réunir) l'homme n'avait pas assez d'ennemis
-infernaux qui jour et nuit veillent pour sa destruction.
-
-Le concile stygien ainsi dissous, sortirent en ordre les puissants pairs
-infernaux: au milieu d'eux marchait leur grand souverain, et il semblait
-seul l'antagoniste du ciel non moins que l'empereur formidable de
-l'enfer: autour de lui, dans une pompe suprême et une majesté imitée
-de Dieu, un globe de chérubins de feu l'enferme avec des drapeaux
-blasonnés et des armes effrayantes. Alors on ordonne de crier au son
-royal des trompettes le grand résultat de la session finie. Aux quatre
-vents, quatre rapides chérubins approchent de leur bouche le bruyant
-métal, dont le son est expliqué par la voix du héraut: le profond
-abîme l'entendit au loin, et tout l'ost de l'enfer renvoya des cris
-assourdissants et de grandes acclamations.
-
-De là l'esprit plus à l'aise, et en quelque chose relevé par une
-fausse et présomptueuse espérance, les bataillons formés se
-débandèrent; chaque démon à l'aventure prend un chemin divers, selon
-que l'inclination ou un triste choix le conduit irrésolu; il va où il
-croit plus vraisemblablement faire trêve à ses pensées agitées, et
-passer les heures ennuyeuses jusqu'au retour du grand chef.
-
-Les uns, dans la plaine ou dans l'air sublime, sur l'aile ou dans une
-course rapide, se disputent, comme aux jeux Olympiques ou dans les
-champs pythiens; les autres domptent leurs coursiers de feu, ou évitent
-la borne avec les roues rapides, ou alignent le front des brigades.
-Comme quand, pour avertir des cités orgueilleuses, la guerre semble
-régner parmi le ciel troublé, des armées se précipitent aux
-batailles dans les nuages; de chaque avant-garde les cavaliers aériens
-piquent en avant, lances baissées, jusqu'à ce que les épaisses
-légions se joignent; par des faits d'armes, d'un bout de l'Empyrée à
-l'autre, le firmament est en feu.
-
-D'autres esprits, plus cruels, avec une immense rage typhéenne,
-déchirent collines et rochers, et chevauchent sur l'air en tourbillons;
-l'enfer peut à peine contenir l'horrible tumulte. Tel Alcide revenant
-d'Œchalie, couronné par la victoire, sentit l'effet de la robe
-empoisonnée, de douleur il arracha par les racines les pins de la
-Thessalie, et du sommet de l'Œta il lança Lycas dans la mer d'Eubée.
-
-D'autres esprits, plus tranquilles, retirés dans une vallée
-silencieuse, chantent sur des harpes, avec des sons angéliques, leurs
-propres héroïques combats et le malheur de leur chute par la sentence
-des batailles; ils se plaignaient de ce que le destin soumet le courage
-indépendant à la force ou à la fortune. Leur concert était en
-parties: mais l'harmonie (pouvait-elle opérer un moindre effet, quand
-des esprits immortels chantent?), l'harmonie suspendait l'enfer, et
-tenait dans le ravissement la foule pressée.
-
-En discours plus doux encore (car l'éloquence charme l'âme, la
-musique, les sens), d'autres, assis à l'écart sur une montagne
-solitaire, s'entretiennent de pensées plus élevées, raisonnent
-hautement sur la Providence, la prescience, la volonté et le destin:
-destin fixé, volonté libre, prescience absolue; ils ne trouvent point
-d'issue, perdus qu'ils sont dans ces tortueux labyrinthes. Ils
-argumentent beaucoup du mal et du bien, de la félicité et de la
-misère finale, de la passion et de l'apathie, de la gloire et de la
-honte: vaine sagesse! fausse philosophie! laquelle cependant peut, par
-un agréable prestige, charmer un moment leur douleur ou leur angoisse,
-exciter leur fallacieuse espérance, ou armer leur cœur endurci d'une
-patience opiniâtre comme d'un triple acier.
-
-D'autres, en escadrons et en grosses troupes, cherchent par de hardies
-aventures, à découvrir au loin si dans ce monde sinistre, quelque
-climat peut-être ne pourrait leur offrir une habitation plus
-supportable: ils dirigent par quatre chemins leur marche ailée le long
-des rivages des quatre rivières infernales qui dégorgent dans le lac
-brûlant leurs ondes lugubres: le Styx abhorré, fleuve de la haine
-mortelle; le triste Achéron, profond et noir fleuve de la douleur; le
-Cocyte, ainsi nommé de grandes lamentations entendues sur son onde
-contristée; l'ardent Phlégethon, dont les vagues en torrent de feu
-s'enflamment avec rage.
-
-Loin de ces fleuves, un lent et silencieux courant, le Léthé, fleuve
-d'oubli, déroule son labyrinthe humide. Qui boit de son eau oublie
-sur-le-champ son premier état et son existence, oublie à la fois la
-joie et la douleur, le plaisir et la peine.
-
-Au-delà du Léthé, un continent gelé s'étend sombre et sauvage,
-battu de tempêtes perpétuelles, d'ouragans, de grêle affreuse qui ne
-fond point sur la terre ferme, mais s'entasse en monceaux et ressemble
-aux ruines d'un ancien édifice. Partout ailleurs, neige épaisse et
-glace; abîme profond semblable au marais Serbonian, entre Damiette et
-le vieux mont Casius, où des armées entières ont été englouties.
-L'air desséchant brûle glacé, et le froid accomplit les effets du
-feu.
-
-Là, traînés à de certaines époques par les furies aux pieds des
-harpies, tous les anges damnés sont conduits: ils ressentent tour à
-tour l'amer changement des cruels extrêmes, extrêmes devenus plus
-cruels par le changement. D'un lit de feu ardent transportés dans la
-glace, où s'épuise leur douce chaleur éthérée, ils transissent
-quelque temps immobiles, fixés et gelés tout à l'entour; de là ils
-sont rejetés dans le feu. Ils traversent dans un bac le détroit du
-Léthé en allant et venant: leur supplice s'en accroît; ils désirent
-et s'efforcent d'atteindre, lorsqu'ils passent, l'eau tentatrice; ils
-voudraient, par une seule goutte, perdre dans un doux oubli leurs
-souffrances et leurs malheurs, le tout en un moment et si près du bord!
-Mais le destin les en écarte, et pour s'opposer à leur entreprise,
-Méduse, avec la terreur d'une Gorgone, garde le gué: l'eau se dérobe
-d'elle-même au palais de toute créature vivante, comme elle fuyait la
-lèvre de Tantale.
-
-Ainsi errantes dans leur marche confuse et abandonnée, les bandes
-aventureuses, pâles et frissonnant d'horreur, les yeux hagards, voient
-pour la première fois leur lamentable lot, et ne trouvent point de
-repos; elles traversent maintes vallées sombres et désertes, maintes
-régions douloureuses, par-dessus maintes Alpes de glace et maintes
-Alpes de feu: rocs, grottes, lacs, mares, gouffres, antres et ombres de
-mort, univers de mort, que Dieu dans sa malédiction créa mauvais, bon
-pour le mal seulement; univers où toute vie meurt, où toute mort vit,
-où la nature perverse engendre des choses monstrueuses, des choses
-prodigieuses, abominables, inexprimables, pires que ce que la Fable
-inventa ou la frayeur conçut: Gorgones et Hydres et Chimères
-effroyables.
-
-Cependant l'adversaire de Dieu et de l'homme, Satan, les pensées
-enflammées des plus hauts desseins, a mis ses ailes rapides, et vers
-les portes de l'enfer explore sa route solitaire; quelquefois il
-parcourt la côte à main droite, quelquefois la côte à main gauche;
-tantôt de ses ailes nivelées il rase la surface de l'abîme, tantôt,
-pointant haut, il prend l'essor vers la convexité ardente. Comme quand
-au loin, à la mer, une flotte découverte est suspendue dans les
-nuages; serrée par les vents de l'équinoxe, elle fait voile du Bengale
-ou des îles de Ternate et de Tidor, d'où les marchands apportent les
-épiceries: ceux-ci, sur les vagues commerçantes, à travers le vaste
-océan Éthiopien jusqu'au Cap, font route vers le pôle, malgré la
-marée et la nuit: ainsi se montre au loin le vol de l'ennemi ailé.
-
-Enfin, les bornes de l'enfer s'élèvent jusqu'à l'horrible voûte, et
-les trois fois triples portes apparaissent: ces portes sont formées de
-trois lames d'airain, de trois lames de fer, de trois lames de roc de
-diamant, impénétrables, palissadées d'un feu qui tourne alentour et
-ne se consume point.
-
-Là devant les portes, de l'un et de l'autre côté, sont assises deux
-formidables figures: l'une ressemblait jusqu'à la ceinture à une femme
-et à une femme belle, mais elle finissait sale en replis écailleux,
-volumineux et vastes, en serpent armé d'un mortel aiguillon. À sa
-ceinture une meute de chiens de l'enfer, ne cessant jamais d'aboyer avec
-de larges gueules de Cerbère, faisait retentir un hideux fracas.
-Cependant, si quelque chose troublait le bruit de ces dogues, ils
-pouvaient à volonté rentrer en rampant aux entrailles du monstre, et y
-faire leur chenil: toutefois, là même encore ils aboyaient et
-hurlaient sans être vus. Beaucoup moins abhorrés que ceux-ci étaient
-les chiens qui tourmentaient Scylla, lorsqu'elle se baignait dans la mer
-par laquelle la Calabre est séparée du rauque rivage de Trinacrie; un
-cortège moins laid suit la sorcière de nuit; appelée en secret,
-chevauchant dans l'air, elle vient, alléchée par l'odeur du sang d'un
-enfant, danser avec les sorciers de Laponie, tandis que la lune en
-travail s'éclipse à leurs enchantements.
-
-L'autre figure, si l'on peut appeler figure ce qui n'avait rien de
-distinct en membres, jointures, articulations, ou si l'on peut nommer
-substance ce qui semblait une ombre (car chacune semblait l'une et
-l'autre), cette figure était noire comme la nuit, féroce comme dix
-furies, terrible comme l'enfer; elle brandissait un effroyable dard; ce
-qui paraissait sa tête portait l'apparence d'une couronne royale.
-
-Déjà Satan approchait, et le monstre se levant de son siège,
-s'avança aussi vite par d'horribles enjambées: l'enfer trembla à sa
-marche. L'indomptable ennemi regarda avec étonnement ce que ceci
-pouvait être; il s'en étonnait, et ne craignait pas: excepté Dieu et
-son Fils, il n'estime ni ne craint chose créée, et avec un regard de
-dédain il prit le premier la parole.
-
-«D'où viens-tu, et qui es-tu, forme exécrable, qui oses, quoique
-grimée et terrible, mettre ton front difforme au travers de mon chemin
-à ces portes? Je prétends les franchir, sois-en sûre, sans t'en
-demander la permission. Retire-toi ou sois payée de ta folie: née de
-l'enfer, apprends par expérience à ne point disputer avec les esprits
-du ciel.»
-
-À quoi le gobelin, plein de colère, répondit:
-
-«Es-tu cet ange traître? es-tu celui qui le premier rompit la paix et
-la foi du ciel jusque alors non rompues, et qui, dans l'orgueilleuse
-rébellion de tes armes, entraîna après lui la troisième partie des
-fils du ciel conjurés contre le Très-Haut? pour lequel fait, toi et
-eux rejetés de Dieu, êtes ici condamnés à consumer des jours
-éternels dans les tourments et la misère. Et tu te comptes parmi les
-esprits du ciel, proie de l'enfer? Et tu exhales bravade et dédains,
-ici où je règne en roi, et, ce qui doit augmenter ta rage, où je suis
-ton seigneur et roi? Arrière! à ton châtiment, faux fugitif! À ta
-vitesse ajoute des ailes, de peur qu'avec un fouet de scorpions je ne
-hâte ta lenteur, ou qu'à un seul coup de ce dard tu ne te sentes saisi
-d'une étrange horreur d'angoisses non encore éprouvées.»
-
-Ainsi dit la pâle Terreur: et ainsi parlant et ainsi menaçant, son
-aspect devient dix fois plus terrible et plus difforme. D'un autre
-côté, enflammé d'indignation, Satan demeurait sans épouvante; il
-ressemblait à une brûlante comète qui met en feu l'espace de
-l'énorme Ophiucus dans le ciel arctique, et qui de sa crinière
-horrible secoue la peste et la guerre. Les deux combattants ajustent à
-la tête l'un de l'autre un coup mortel, leurs fatales mains ne comptent
-pas en frapper un second, et ils échangent d'affreux regards: comme
-quand deux noires nuées, chargées de l'artillerie du ciel, viennent
-mugissant sur la mer Caspienne; elles s'arrêtent un moment front à
-front suspendues, jusqu'à ce que le vent leur souffle le signal de se
-joindre dans leur noire rencontre au milieu des airs. Les puissants
-champions se regardent d'un œil si sombre, que l'enfer devint plus
-obscur au froncement de leur sourcil; tant ces rivaux étaient
-semblables! car jamais ni l'un ni l'autre ne doivent plus rencontrer
-qu'une seule fois un si grand ennemi[5]. Et maintenant auraient été
-accomplis des faits terribles dont tout l'enfer eût retenti, si la
-sorcière à serpents qui se tenait assise près de la porte infernale,
-et qui gardait la fatale clef, se levant avec un affreux cri, ne se fût
-jetée entre les combattants.
-
-«Ô père! que prétend ta main contre ton unique fils? Quelle fureur,
-ô fils! te pousse à tourner ton dard mortel contre la tête de ton
-père? Et sais-tu pour qui? Pour celui qui est assis là-haut et qui rit
-de toi, son esclave, destiné à exécuter quoi que ce soit que sa
-colère, qu'il nomme justice, te commande; sa colère qui un jour vous
-détruira tous les deux.»
-
-Elle dit: à ces mots le fantôme infernal pestiféré s'arrêta. Satan
-répondit alors par ces paroles:
-
-«Ton cri si étrange et tes paroles si étranges nous ont tellement
-séparés que ma main, soudain arrêtée, veut bien ne pas encore te
-dire par des faits ce qu'elle prétend. Je veux auparavant savoir de toi
-quelle chose tu es, toi ainsi à double forme, et pourquoi, dans cette
-vallée de l'enfer me rencontrant pour la première fois, tu m'appelles
-ton père, et pourquoi tu appelles ce spectre mon fils? Je ne te connais
-pas; je ne vis jamais jusqu'à présent d'objet plus détestable que lui
-et toi.»
-
-La portière de l'enfer lui répliqua:
-
-«M'as-tu donc oubliée, et semblé-je à présent à tes yeux si
-horrible, moi jadis réputée si belle dans le ciel? Au milieu de leur
-assemblée et à la vue des séraphins entrés avec toi dans une hardie
-conspiration contre le Roi du ciel, tout d'un coup une douleur cruelle
-te saisit, tes yeux obscurcis et éblouis nagèrent dans les ténèbres,
-tandis que ta tête jeta des flammes épaisses et rapides: elle se
-fendit largement du côté gauche; semblable à toi en forme et en
-brillant maintien, alors éclatante et divinement belle, je sortis de ta
-tête, déesse armée. L'étonnement saisit tous les guerriers du ciel;
-ils reculèrent d'abord effrayés et m'appelèrent PÉCHÉ et me
-regardèrent comme un mauvais présage. Mais bientôt familiarisés avec
-moi, je leur plus, et mes grâces séduisantes gagnèrent ceux qui
-m'avaient le plus en aversion, toi principalement. Contemplant
-très-souvent en moi ta parfaite image, tu devins amoureux, et tu
-goûtas en secret avec moi de telles joies, que mes entrailles
-conçurent un croissant fardeau.
-
-«Cependant la guerre éclata et l'on combattit dans les champs du ciel.
-À notre puissant ennemi (pouvait-il en être autrement?) demeura une
-victoire éclatante, à notre parti la perte et la déroute dans tout
-l'Empyrée. En bas nos légions tombèrent, précipitées la tête la
-première du haut du ciel, en bas, dans cet abîme, et moi avec elles
-dans la chute générale. En ce temps-là, cette clef puissante fut
-remise dans mes mains, avec ordre de tenir ces portes à jamais
-fermées, afin que personne ne les passe, si je ne les ouvre.
-
-«Pensive, je m'assis solitaire, mais je ne demeurai pas assise
-longtemps: mes flancs fécondés par toi, et maintenant excessivement
-grossis éprouvèrent des mouvements prodigieux, et les poignantes
-douleurs de l'enfantement. Enfin, cet odieux rejeton que tu vois de toi
-engendré, se frayant la route avec violence, déchira mes entrailles,
-lesquelles étant tordues par la terreur et la souffrance, toute la
-partie inférieure de mon corps devint ainsi déformée. Mais lui, mon
-ennemi-né, en sortit, brandissant son fatal dard, fait pour détruire.
-Je fuis et je criai: MORT! L'enfer trembla à cet horrible nom, soupira
-du fond de toutes ses cavernes, et répéta: Mort! Je fuyais; mais le
-spectre me poursuivit, quoique, à ce qu'il semblait, plus enflammé de
-luxure que de rage: beaucoup plus rapide que moi, il m'atteignit, moi,
-sa mère, tout épouvantée. Dans des embrassements forcenés et
-souillés engendrant avec moi, de ce rapt vinrent ces monstres aboyants
-qui poussant un cri continu m'entourent, comme tu le vois, conçus
-d'heure en heure, d'heure en heure enfantés, avec une douleur infinie
-pour moi. Quand ils le veulent, ils rentrent dans le sein qui les
-nourrit; ils hurlent et rongent mes entrailles, leur festin; puis
-sortant derechef, ils m'assiègent de si vives terreurs que je ne trouve
-ni repos ni relâche.
-
-«Devant mes yeux, assise en face de moi, l'effrayante Mort; mon fils et
-mon ennemi, excite ces chiens. Et moi, sa mère, elle m'aurait bientôt
-dévorée, faute d'une autre proie, si elle ne savait que sa fin est
-enveloppée dans la mienne, si elle ne savait que je deviendrai pour
-elle un morceau amer, son poison, quand jamais cela arrivera: ainsi l'a
-prononcé le Destin. Mais toi, ô mon père, je t'en préviens, évite
-sa flèche mortelle; ne te flatte pas vainement d'être invulnérable
-sous cette armure brillante, quoique de trempe céleste: car à cette
-pointe mortelle, hors celui qui règne là-haut, nul ne peut
-résister.»
-
-Elle dit: et le subtil ennemi profite aussitôt de la leçon; il se
-radoucit et répond ainsi avec calme:
-
-«Chère fille, puisque tu me réclames pour ton père et que tu me fais
-voir mon fils si beau (ce cher gage des plaisirs que nous avons eus
-ensemble dans le ciel, de ces joies alors douces, aujourd'hui tristes à
-rappeler à cause du changement cruel tombé sur nous d'une manière
-imprévue, et auquel nous n'avions pas pensé); chère fille, apprends
-que je ne viens pas en ennemi, mais pour vous délivrer de ce morne et
-affreux séjour des peines, vous deux, mon fils et toi, et toute la
-troupe des esprits célestes qui, pour nos justes prétentions armés,
-tombèrent avec nous.
-
-Envoyé par eux, j'entreprends seul cette rude course, m'exposant seul
-pour tous; je vais poser mes pas solitaires sur l'abîme sans fond, et
-dans mon enquête errante, chercher à travers l'immense vide, s'il ne
-serait pas un lieu prédit, lequel, à en juger par le concours de
-plusieurs signes, doit être maintenant créé vaste et rond. C'est un
-séjour de délices, placé sur la lisière du ciel, habité par des
-êtres de droite stature, destinés peut-être à remplir nos places
-vacantes; mais ils sont tenus plus éloignés, de peur que le ciel,
-surchargé d'une puissante multitude, ne vînt à exciter de nouveaux
-troubles. Que ce soit cela, ou quelque chose de plus secret, je cours
-m'en instruire; le secret une fois connu, je reviendrai aussitôt, et je
-vous transporterai, toi et la Mort, dans un séjour où vous demeurerez
-à l'aise, où en haut et en bas vous volerez silencieusement, sans
-être vus, dans un doux air embaumé de parfums. Là, vous serez nourris
-et repus sans mesure; tout sera votre proie.»
-
-Il se tut, car les deux formes parurent hautement satisfaites, et la
-Mort grimaça horrible un sourire épouvantable, en apprenant que sa
-faim serait rassasiée; elle bénit ses dents réservées à cette bonne
-heure d'abondance. Sa mauvaise mère ne se réjouit pas moins et tint ce
-discours à son père:
-
-«Je garde la clef de ce puits infernal par mon droit et par l'ordre du
-Roi tout-puissant du ciel: il m'a défendu d'ouvrir ces portes
-adamantines: contre toute violence, la Mort se tient prête à
-interposer son dard, sans crainte d'être vaincue d'aucun pouvoir
-vivant. Mais que dois-je aux ordres d'en haut, au commandement de celui
-qui me hait, et qui m'a poussée ici en bas dans ces ombres du profond
-Tartare, pour y demeurer assise dans un emploi odieux, ici confinée moi
-habitante du ciel et née du ciel, ici plongée dans une perpétuelle
-agonie, environnée des terreurs et des clameurs de ma propre géniture,
-qui se nourrit de mes entrailles? Tu es mon père, tu es mon auteur, tu
-m'as donné l'être: à qui dois-je obéir si ce n'est à toi? qui
-dois-je suivre? Tu me transporteras bientôt dans ce nouveau monde de
-lumière et de bonheur, parmi les dieux qui vivent tranquilles; où
-voluptueuse, assise à ta droite, comme il convient à ta fille et à
-ton amour, je régnerai sans fin.»
-
-Elle dit, et prit à son côté la clef fatale, triste instrument de
-tous nos maux, et, traînant vers la porte sa croupe bestiale, elle
-lève sans délai l'énorme herse qu'elle seule pouvait lever, et que
-toute la puissance stygienne n'aurait pu ébranler. Ensuite elle tourne
-dans le trou de la clef les gardes compliquées, et détache sans peine
-les barres et les verrous de fer massif ou de solide roc. Soudain volent
-ouvertes, avec un impétueux recul et un son discordant, les portes
-infernales: leurs gonds firent gronder un rude tonnerre, qui ébranla le
-creux le plus profond de l'Erèbe.
-
-Le Péché les ouvrit, mais les fermer surpassait son pouvoir; elles
-demeurent toutes grandes ouvertes: une armée, ailes étendues, marchant
-enseignes déployées, aurait pu passer à travers avec ses chevaux et
-ses chars rangés en ordre sans être serrés; si larges sont ces
-portes! comme la bouche d'une fournaise, elles vomissent une
-surabondante fumée et une flamme rouge.
-
-Aux yeux de Satan et des deux spectres, apparaissent soudain les secrets
-du vieil abîme: sombre et illimité océan, sans bornes, sans
-dimensions, où la longueur, la largeur et la profondeur, le temps et
-l'espace sont perdus; où la Nuit aînée et le Chaos, aïeux de la
-nature, maintiennent une éternelle anarchie au milieu du bruit des
-éternelles guerres, et se soutiennent par la confusion.
-
-Le chaud, le froid, l'humide et le sec, quatre fiers champions, se
-disputent la supériorité, et mènent au combat leurs embryons
-d'atomes. Ceux-ci, autour de l'enseigne de leurs factions, dans leurs
-clans divers, pesamment ou légèrement armés, aigus, émoussés,
-rapides ou lents, essaiment leurs populations aussi innombrables que les
-sables de Barca ou que l'arène torride de Cyrène, enlevés pour
-prendre parti dans la lutte des vents, et pour servir de lest à leurs
-ailes légères. L'atome auquel adhère un plus grand nombre d'atomes
-gouverne un moment. Le Chaos siège surarbitre, et ses décisions
-embrouillent de plus en plus le désordre par lequel il règne: après
-lui, juge suprême, le Hasard gouverne tout.
-
-Dans ce sauvage abîme, berceau de la nature, et peut-être son tombeau;
-dans cet abîme qui n'est ni mer, ni terre, ni air, ni feu, mais tous
-ces éléments qui, confusément mêlés dans leurs causes fécondes,
-doivent ainsi se combattre toujours, à moins que le tout-puissant
-Créateur n'arrange ses noirs matériaux pour former de nouveaux mondes;
-dans ce sauvage abîme, Satan, le prudent ennemi, arrêté sur le bord
-de l'enfer, regarde quelque temps: il réfléchit sur son voyage, car ce
-n'est pas un petit détroit qu'il lui faudra traverser. Son oreille est
-assourdie de bruits éclatants et destructeurs non moins violents (pour
-comparer les grandes choses aux petites) que ceux des tempêtes de
-Bellone quand elle dresse ses foudroyantes machines pour raser quelque
-grande cité; ou moins grand serait le fracas si cette structure du ciel
-s'écroulait, et si les éléments mutinés avaient arraché de son axe
-la terre immobile. Enfin Satan, pour prendre son vol, déploie ses ailes
-égales à de larges voiles; et, enlevé dans la fumée ascendante, il
-repousse du pied le sol.
-
-Pendant plusieurs lieues porté comme sur une chaire de nuages, il monte
-audacieux; mais ce siège lui manquant bientôt, il rencontre un vaste
-vide: tout surpris, agitant en vain ses ailes, il tombe comme un plomb
-à dix mille brasses de profondeur. Il serait encore tombant à cette
-heure, si par un hasard malheureux, la forte explosion de quelque nuée
-tumultueuse imprégnée de feu et de nitre ne l'eût rejeté d'autant de
-milles en haut: cet orage s'arrêta, éteint dans une syrte spongieuse
-qui n'était ni mer, ni terre sèche. Satan, presque englouti, traverse
-la substance crue, moitié à pied, moitié en volant; il lui faut alors
-rames et voiles.
-
-Un griffon, dans le désert, poursuit d'une course ailée sur les
-montagnes ou les vallées marécageuses, l'Arimaspien qui ravit
-subtilement à sa garde vigilante l'or conservé; ainsi l'ennemi
-continue avec ardeur sa route à travers les marais, les précipices,
-les détroits, à travers les éléments rudes, denses ou rares; avec sa
-tête, ses mains, ses ailes, ses pieds, il nage, plonge, guée, rampe,
-vole.
-
-Enfin, une étrange et universelle rumeur de sons sourds et de voix
-confuses, née du creux des ténèbres, assaillit l'oreille de Satan
-avec la plus grande véhémence. Intrépide, il tourne son vol de ce
-côté, pour rencontrer le pouvoir quelconque ou l'esprit du profond
-abîme qui réside dans ce bruit, afin de lui demander de quel côté se
-trouve la limite des ténèbres la plus rapprochée confinant à la
-lumière.
-
-Soudain voici le trône du Chaos et son noir pavillon se déploie
-immense sur le gouffre de ruines. La Nuit, vêtue d'une zibeline noire,
-siège sur le trône à côté du Chaos: fille aînée des êtres, elle
-est la compagne de son règne. Auprès d'eux se tiennent Orcus et Ades,
-et Demogorgon au nom redouté, ensuite la Rumeur, et le Hasard, et le
-Tumulte, et la Confusion toute brouillée, et la Discorde aux mille
-bouches différentes. Satan hardiment va droit au Chaos.
-
-«Vous, pouvoirs et esprits de ce profond abîme, Chaos et antique Nuit,
-je ne viens point à dessein, en espion explorer ou troubler les secrets
-de votre royaume; mais, contraint d'errer dans ce sombre désert, mon
-chemin vers la lumière m'a conduit à travers votre vaste empire; seul
-et sans guide, à demi perdu, je cherche le sentier le plus court qui
-mène à l'endroit où vos obscures frontières touchent au ciel. Ou si
-quelque autre lieu envahi sur votre domaine, a dernièrement été
-occupé par le Roi éthéré, c'est afin d'arriver là que je voyage
-dans ces profondeurs. Dirigez ma course: bien dirigée, elle n'apportera
-pas une médiocre récompense à vos intérêts, si de cette région
-perdue toute usurpation étant chassée, je la ramène à ces ténèbres
-primitives et à votre sceptre (mon voyage actuel n'a pas d'autre but);
-j'y planterai de nouveau l'étendard de l'antique Nuit. À vous tous les
-avantages, à moi la vengeance!»
-
-Ainsi Satan. Ainsi le vieil anarque, avec une voix chevrotante et un
-visage décomposé, lui répondit:
-
-«Je te connais, étranger; tu es ce chef puissant des anges, qui
-dernièrement fit tête au Roi du ciel et fut renversé. Je vis et
-j'entendis, car une si nombreuse milice ne put fuir en silence à
-travers l'abîme effrayé, avec ruine sur ruine, déroute sur déroute,
-confusion pire que la confusion: les portes du ciel versèrent par
-millions ses bandes victorieuses à la poursuite. Je suis venu résider
-ici sur mes frontières: tout mon pouvoir suffit à peine pour sauver le
-peu qui me reste à défendre et sur lequel empiètent encore vos
-divisions intestines qui affaiblissent le sceptre de la vieille Nuit.
-D'abord l'enfer, votre cachot, s'est étendu long et large sous mes
-pieds; ensuite, dernièrement, le ciel et la terre, un autre monde,
-pendent au-dessus de mon royaume, attachés par une chaîne d'or à ce
-côté du ciel d'où vos légions tombèrent. Si votre marche doit vous
-faire prendre cette route, vous n'avez pas loin; le danger est d'autant
-plus près. Allez, hâtez-vous: ravages, et dépouilles, et ruines, sont
-mon butin.»
-
-Il dit, et Satan ne s'arrête pas à lui répondre: mais plein de joie
-que son océan trouve un rivage, avec une ardeur nouvelle et une force
-renouvelée, il s'élance dans l'immense étendue comme une pyramide de
-feu: à travers le choc des éléments en guerre qui l'entourent de
-toutes parts, il poursuit sa route, plus assiégé et plus exposé que
-le navire Argo quand il passa le Bosphore entre les rochers qui
-s'entre-heurtent; plus en péril qu'Ulysse, lorsque d'un côté évitant
-Charybde, sa manœuvre le portait dans un autre gouffre.
-
-Ainsi Satan s'avançait avec difficulté et un labeur pénible; il
-s'avançait avec difficulté et labeur. Mais une fois qu'il eut passé,
-bientôt après, quand l'homme tomba, quelle étrange altération! le
-Péché et la Mort, suivant de près la trace de l'ennemi (telle fut la
-volonté du ciel), pavèrent un chemin large et battu sur le sombre
-abîme, dont le gouffre bouillonnant souffrit avec patience qu'un pont
-d'une étonnante longueur s'étendît de l'enfer à l'orbe extérieur de
-ce globe fragile. Les esprits pervers, à l'aide de cette communication
-facile, vont et viennent pour tenter ou punir les mortels, excepté ceux
-que Dieu et les saints anges gardent par une grâce particulière.
-
-Mais enfin l'influence sacrée de la lumière commence à se faire
-sentir, et des murailles du ciel, un rayon pousse au loin dans le sein
-de l'obscure nuit une aube scintillante: ici de la nature commence
-l'extrémité la plus éloignée; le Chaos se retire, comme de ses
-ouvrages avancés; ennemi vaincu, il se retire avec moins de tumulte et
-moins d'hostile fracas. Satan, avec moins de fatigue, et bientôt avec
-aisance, guidé par une douteuse lumière, glisse sur les vagues
-apaisées, et comme un vaisseau battu des tempêtes, haubans et cordages
-brisés, il entre joyeusement au port. Dans l'espace plus vide
-ressemblant à l'air, l'archange balance ses ailes déployées, pour
-contempler de loin et à loisir le ciel empyrée: si grande en est
-l'étendue qu'il ne peut déterminer si elle est carrée ou ronde. Il
-découvre les tours d'opale, les créneaux ornés d'un vivant saphir,
-jadis sa demeure natale; il aperçoit attaché au bout d'une chaîne
-d'or ce monde suspendu, égal à une étoile de la plus petite grandeur
-serrée près de la lune. Là Satan, tout chargé d'une pernicieuse
-vengeance, maudit et dans une heure maudite, se hâta.
-
-
-[Note 5: Le Christ.]
-
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-
-LIVRE TROISIÈME
-
-
-ARGUMENT
-
-
-Dieu, siégeant sur son trône, voit Satan qui vole vers ce monde
-nouvellement créé. Il le montre à son fils, assis à sa droite. Il
-prédit le succès de Satan, qui pervertira l'espèce humaine.
-L'Éternel justifie sa justice et sa sagesse de toute imputation, ayant
-créé l'homme libre et capable de résister au tentateur. Cependant il
-déclare son dessein de faire grâce à l'homme, parce qu'il n'est pas
-tombé par sa propre méchanceté comme Satan, mais par la séduction de
-Satan. Le Fils de Dieu glorifie son Père pour la manifestation de sa
-grâce envers l'homme; mais Dieu déclare encore que cette grâce ne
-peut être accordée à l'homme si la justice divine ne reçoit
-satisfaction: l'homme a offensé la majesté de Dieu en aspirant à la
-divinité; et c'est pourquoi, dévoué à la mort avec toute sa
-postérité, il faut qu'il meure, à moins que quelqu'un ne soit trouvé
-capable de répondre pour son crime et de subir sa punition. Le Fils de
-Dieu s'offre volontairement pour rançon de l'homme. Le Père l'accepte,
-ordonne l'incarnation, et prononce que le Fils soit exalté au-dessus de
-tous, dans le ciel et sur la terre. Il commande à tous les anges de
-l'adorer. Ils obéissent, et chantant en chœur sur leurs harpes, ils
-célèbrent le Fils et le Père. Cependant Satan descend sur la
-convexité nue de l'orbe le plus extérieur de ce monde, où errant le
-premier, il trouve un lieu appelé dans la suite le limbe de vanité:
-quelles personnes et quelles choses volent à ce lieu. De là l'ennemi
-arrive aux portes du ciel. Les degrés par lesquels on y monte décrits,
-ainsi que les eaux qui coulent au-dessus du firmament. Passage de Satan
-à l'orbe du soleil. Il y rencontre Uriel, régent de cet orbe, mais il
-prend auparavant la forme d'un ange inférieur, et prétextant un pieux
-désir de contempler la nouvelle création et l'homme que Dieu y a
-placé, il s'informe de la demeure de celui-ci: Uriel l'en instruit.
-Satan s'abat d'abord sur le sommet du mont Niphates.
-
-
-
-
-Salut, lumière sacrée, fille du ciel, née la première, ou de
-l'Éternel rayon coéternel! Ne puis-je pas te nommer ainsi sans être
-blâmé? Puisque Dieu est lumière, et que de toute éternité il
-n'habita jamais que dans une lumière inaccessible, il habita donc en
-toi, brillante effusion d'une brillante essence incréée. Ou
-préfères-tu t'entendre appeler ruisseau de pur éther? Qui dira ta
-source? Avant le soleil, avant les cieux, tu étais, et à la voix de
-Dieu, tu couvris, comme d'un manteau, le monde s'élevant des eaux
-ténébreuses et profondes, conquête faite sur l'infini vide et sans
-forme.
-
-Maintenant je te visite de nouveau d'une aile plus hardie, échappé du
-lac Stygien, quoique longtemps retenu dans cet obscur séjour. Lorsque,
-dans mon vol, j'étais porté à travers les ténèbres extérieures et
-moyennes, j'ai chanté, avec des accords différents de ceux de la lyre
-d'Orphée, le Chaos et l'éternelle Nuit. Une Muse céleste m'apprit à
-m'aventurer dans la noire descente et à la remonter, chose rare et
-pénible. Sauvé, je te visite de nouveau, et je sens ta lampe vitale et
-souveraine. Mais toi tu ne reviens point visiter des yeux qui roulent en
-vain pour rencontrer ton rayon perçant, et ne trouvent point d'aurore,
-tant une goutte sereine a profondément éteint leurs orbites, ou un
-sombre tissu les a voilés!
-
-Cependant, je ne cesse d'errer aux lieux fréquentés des Muses, claires
-fontaines, bocages ombreux, collines dorées du soleil, épris que je
-suis de l'amour des chants sacrés. Mais toi surtout, ô Sion, toi et
-les ruisseaux fleuris qui baignent tes pieds saints et coulent en
-murmurant, je vous visite pendant la nuit. Je n'oublie pas non plus ces
-deux mortels, semblables à moi en malheur (puissé-je les égaler en
-gloire!), l'aveugle Thamyris et l'aveugle Méonides, Tirésias et
-Phinée, prophètes antiques. Alors je me nourris des pensées qui
-produisent d'elles-mêmes les nombres harmonieux, comme l'oiseau qui
-veille chante dans l'obscurité: caché sous le plus épais couvert, il
-soupire ses nocturnes complaintes.
-
-Ainsi avec l'année reviennent les saisons; mais le jour ne revient pas
-pour moi; je ne vois plus les douces approches du matin et du soir, ni
-la fleur du printemps, ni la rose de l'été, ni les troupeaux, ni la
-face divine de l'homme. Des nuages et des ténèbres qui durent toujours
-m'environnent. Retranché des agréables voies des humains, le livre des
-belles connaissances ne me présente qu'un blanc universel, où les
-ouvrages de la nature sont effacés et rayés pour moi: la sagesse à
-l'une de ses entrées m'est entièrement fermée.
-
-Brille d'autant plus intérieurement, ô céleste lumière! que toutes
-les puissances de mon esprit soient pénétrées de tes rayons! mets tes
-yeux à mon âme; disperse et dissipe loin d'elle tous les brouillards,
-afin que je puisse voir et dire des choses invisibles à l'œil mortel.
-
-Déjà le Père tout-puissant, du haut du ciel, du pur Empyrée, où il
-siège sur un trône au-dessus de toute hauteur, avait abaissé son
-regard pour contempler à la fois ses ouvrages et les ouvrages de ses
-ouvrages. Autour de lui toutes les saintetés du ciel se pressaient
-comme des étoiles, et recevaient de sa vue une béatitude qui surpasse
-toute expression; à sa droite était assise la radieuse image de sa
-gloire, son Fils unique. Il aperçut d'abord sur la terre nos deux
-premiers parents, les deux seuls êtres de l'espèce humaine, placés
-dans le jardin des délices, goûtant d'immortels fruits de joie et
-d'amour, joie non interrompue, amour sans rival dans une heureuse
-solitude. Il aperçut aussi l'enfer et le gouffre entre l'enfer et la
-création; il vit Satan côtoyant le mur du ciel, du côté de la nuit
-dans l'air sublime et sombre, et près de s'abattre, avec ses ailes
-fatiguées et un pied impatient, sur la surface aride de ce monde qui
-lui semble une terre ferme, arrondie et sans firmament: l'archange est
-incertain si ce qu'il voit est l'océan ou l'air. Dieu l'observant de ce
-regard élevé dont il découvre le présent, le passé et l'avenir,
-parla de la sorte à son Fils unique, en prévoyant cet avenir:
-
-«Unique Fils que j'ai engendré, vois-tu quelle rage transporte notre
-adversaire? Ni les bornes prescrites, ni les barreaux de l'enfer, ni
-toutes les chaînes amoncelées sur lui, ni même du profond Chaos
-l'interruption immense, ne l'ont pu retenir; tant il semble enclin à
-une vengeance désespérée qui retombera sur sa tête rebelle.
-Maintenant, après avoir rompu tous ses liens, il vole non loin du ciel,
-sur les limites de la lumière, directement vers le monde nouvellement
-créé et vers l'homme placé là, dans le dessein d'essayer s'il pourra
-le détruire par la force, ou, ce qui serait pis, le pervertir par
-quelque fallacieux artifice; et il le pervertira: l'homme écoutera ses
-mensonges flatteurs, et transgressera facilement l'unique commandement,
-l'unique gage de son obéissance: il tombera lui et sa race infidèle.
-
-«À qui sera la faute? À qui, si ce n'est à lui seul? Ingrat! il
-avait de moi tout ce qu'il pouvait avoir; je l'avais fait juste et
-droit, capable de se soutenir, quoique libre de tomber. Je créai tels
-tous les pouvoirs éthérés et tous les esprits, ceux qui se soutinrent
-et ceux qui tombèrent: librement se sont soutenus ceux qui se sont
-soutenus, et tombés ceux qui sont tombés. N'étant pas libres, quelle
-preuve sincère auraient-ils pu donner d'une vraie obéissance, de leur
-constante foi ou de leur amour? Lorsqu'ils n'auraient fait seulement que
-ce qu'ils auraient été contraints de faire, et non ce qu'ils auraient
-voulu, quelle louange en auraient-ils pu recevoir? quel plaisir
-aurais-je trouvé dans une obéissance ainsi rendue, alors que la
-volonté et la raison (raison est aussi choix), inutiles et vaines,
-toutes deux dépouillées de liberté, toutes deux passives, eussent
-servi la nécessité, non pas moi?
-
-«Ainsi créés, comme il appartenait de droit, ils ne peuvent donc
-justement accuser leur créateur, ou leur nature, ou leur destinée,
-comme si la prédestination, dominant leur volonté, en disposât par un
-décret absolu, ou par une prescience suprême. Eux-mêmes ont
-décrété leur propre révolte; moi non: si je l'ai prévue, ma
-prescience n'a eu aucune influence sur leur faute, qui n'étant pas
-prévue n'en aurait pas moins été certaine. Ainsi sans la moindre
-impulsion, sans la moindre ombre de destinée ou de chose quelconque par
-moi immuablement prévue, ils pèchent, auteurs de tout pour eux-mêmes,
-à la fois en ce qu'ils jugent et en ce qu'ils choisissent: car ainsi je
-les ai créés libres, et libres ils doivent demeurer, jusqu'à ce
-qu'ils s'enchaînent eux-mêmes. Autrement, il me faudrait changer leur
-nature, révoquer le haut décret irrévocable, éternel, par qui fut
-ordonnée leur liberté; eux seuls ont ordonné leur chute.
-
-«Les premiers coupables tombèrent par leur propre suggestion, tentés
-par eux-mêmes, par eux-mêmes dépravés; l'homme tombe déçu par les
-premiers coupables. L'homme, à cause de cela, trouvera grâce; les
-autres n'en trouveront point. Par la miséricorde et par la justice,
-dans le ciel et sur la terre, ainsi ma gloire triomphera; mais la
-miséricorde, la première et la dernière, brillera la plus
-éclatante.»
-
-Tandis que Dieu parlait, un parfum d'ambroisie remplissait tout le ciel,
-et répandait parmi les bienheureux esprits élus, le sentiment d'une
-nouvelle joie ineffable. Au-dessus de toute comparaison, le Fils de Dieu
-se montrait dans une très-grande gloire: en lui brillait tout son Père
-substantiellement exprimé. Une divine compassion apparut visible sur
-son visage, avec un amour sans fin et une grâce sans mesure; il les
-fît connaître à son Père, en lui parlant de la sorte:
-
-«Ô mon Père, miséricordieuse a été cette parole qui a terminé ton
-arrêt suprême: L'HOMME TROUVERA GRÂCE! Pour cette parole le ciel et
-la terre publieront tes louanges par les innombrables concerts des
-hymnes et des sacrés cantiques: de ces cantiques ton trône environné
-retentira de toi à jamais béni. Car l'homme serait-il finalement
-perdu? l'homme, ta créature dernièrement encore si aimée, ton plus
-jeune fils, tomberait-il circonvenu par la fraude, bien qu'en y mêlant
-sa propre folie! Que cela soit loin de toi, que cela soit loin de toi,
-ô Père, toi qui juges de toutes les choses faites, et qui seul juges
-équitablement! Ou l'adversaire obtiendra-t-il ainsi ses fins et te
-frustrera-t-il des tiennes? Satisfera-t-il sa malice, et réduira-t-il
-ta bonté à néant? Ou s'en retournera-t-il plein d'orgueil, quoique
-sous un plus pesant arrêt, et cependant avec une vengeance satisfaite,
-entraînant après lui dans l'enfer la race entière des humains, par
-lui corrompue? Ou veux-tu toi-même abolir ta création, et défaire,
-pour cet ennemi ce que tu as fait pour ta gloire? Ta bonté et ta
-grandeur pourraient être mises ainsi en question, et blasphémées sans
-être défendues.»
-
-Le grand Créateur lui répondit:
-
-«Ô mon Fils, en qui mon âme a ses principales délices, Fils de mon
-sein, Fils qui es seul mon Verbe, ma sagesse et mon effectuelle
-puissance, toutes tes paroles ont été comme sont mes pensées, toutes
-comme ce que mon éternel dessein a décrété, l'homme ne périra pas
-tout entier, mais se sauvera qui voudra; non cependant par une volonté
-de lui-même, mais par une grâce de moi, librement accordée. Une fois
-encore je renouvellerai les pouvoirs expirés de l'homme, quoique
-forfaits et assujettis par le péché à d'impurs et exorbitants
-désirs. Relevé par moi, l'homme se tiendra debout une fois encore, sur
-le même terrain que son mortel ennemi; l'homme sera par moi relevé,
-afin qu'il sache combien est débile sa condition dégradée, afin qu'il
-ne rapporte qu'à moi sa délivrance, et à nul autre qu'à moi.
-
-«J'en ai choisi quelques-uns, par une grâce particulière élus
-au-dessus des autres: telle est ma volonté. Les autres entendront mon
-appel; ils seront souvent avertis de songer à leur état criminel et
-d'apaiser au plus tôt la Divinité irritée, tandis que la grâce
-offerte les y invite. Car j'éclairerai leurs sens ténébreux d'une
-manière suffisante, et j'amollirai leur cœur de pierre, afin qu'ils
-puissent prier, se repentir et me rendre l'obéissance due: à la
-prière, au repentir, à l'obéissance due (quand elle ne serait que
-cherchée avec une intention sincère), mon oreille ne sera point
-sourde, mon œil fermé. Je mettrai dans eux, comme un guide, mon
-arbitre, la conscience: s'ils veulent l'écouter, ils atteindront
-lumière après lumière; celle-ci bien employée et eux persévérant
-jusqu'à la fin, ils arriveront en sûreté.
-
-«Ma longue tolérance et mon jour de grâce, ceux qui les négligeront
-et les mépriseront ne les goûteront jamais; mais l'endurci sera plus
-endurci, l'aveugle plus aveuglé, afin qu'ils trébuchent et tombent
-plus bas. Et nuis que ceux-ci je n'exclus de la miséricorde.
-
-«Mais cependant tout n'est pas fait: l'homme désobéissant rompt
-déloyalement sa foi, et pèche contre la haute suprématie du ciel;
-affectant la divinité, et perdant tout ainsi, il ne laisse rien pour
-expier sa trahison; mais consacré et dévoué à la destruction, lui et
-toute sa postérité doivent mourir. Lui ou la justice doivent mourir,
-à moins que pour lui un autre ne soit capable, s'offrant volontairement
-de donner la rigide satisfaction: mort pour mort.
-
-«Dites, pouvoirs célestes, où nous trouverons un pareil amour? Qui de
-vous se fera mortel pour racheter le mortel crime de l'homme? et quel
-juste sauvera l'injuste? Une charité si tendre habite-t-elle dans tout
-le Ciel?»
-
-Il adressait cette demande, mais tout le chœur divin resta muet, et le
-silence était dans le ciel. En faveur de l'homme ni patron ni
-intercesseur ne paraît, ni encore moins qui ose attirer sur sa tête la
-proscription mortelle, et payer rançon. Et alors, privée de
-rédemption, la race humaine entière eût été perdue, adjugée, par
-un arrêt sévère à la mort et à l'enfer, si le Fils de Dieu, en qui
-réside la plénitude de l'amour divin, n'eût ainsi renouvelé sa plus
-chère médiation:
-
-«Mon Père, ta parole est prononcée: L'HOMME TROUVERA GRÂCE. La
-grâce ne trouvera-t-elle pas quelque moyen de salut, elle qui, le plus
-rapide de tes messagers ailés, trouve un passage pour visiter tes
-créatures, et venir à toutes, sans être prévue, sans être
-implorée, sans être cherchée? Heureux l'homme si elle le prévient
-ainsi! Il ne l'appellera jamais à son aide, une fois perdu et mort dans
-le péché: endetté et ruiné, il ne peut fournir pour lui ni
-expiation, ni offrande.
-
-«Me voici donc, moi pour lui, vie pour vie; je m'offre: sur moi laisse
-tomber ta colère; compte-moi pour homme. Pour l'amour de lui, je
-quitterai ton sein, et je me dépouillerai volontairement de cette
-gloire que je partage avec toi; pour lui je mourrai satisfait. Que la
-mort exerce sur moi toute sa fureur: sous son pouvoir ténébreux je ne
-demeurerai pas longtemps vaincu. Tu m'as donné de posséder la vie en
-moi-même à jamais; par toi je vis, quoique à présent je cède à la
-Mort; je suis son dû en tout ce qui peut mourir en moi.
-
-«Mais cette dette payée, tu ne me laisseras pas sa proie dans l'impur
-tombeau; tu ne souffriras pas que mon âme sans tache habite là pour
-jamais avec la corruption; mais je ressusciterai victorieux, et je
-subjuguerai mon vainqueur dépouillé de ses dépouilles vantées. La
-Mort recevra alors sa blessure de mort, et rampera inglorieuse,
-désarmée de son dard mortel. Moi, à travers les airs, dans un grand
-triomphe, j'emmènerai l'enfer captif malgré l'enfer, et je montrerai
-les pouvoirs des ténèbres enchaînés. Toi, charmé à cette vue, tu
-laisseras tomber du ciel un regard, et tu souriras, tandis qu'élevé
-par toi je confondrai tous mes ennemis, la Mort la dernière, et avec sa
-carcasse je rassasierai le sépulcre. Alors, entouré de la multitude
-par moi rachetée, je rentrerai dans le ciel après une longue absence;
-j'y reviendrai, ô mon Père, pour contempler ta face sur laquelle aucun
-nuage de colère ne restera, mais où l'on verra la paix assurée et la
-réconciliation; désormais la colère n'existera plus, mais en ta
-présence la joie sera entière.»
-
-Ici ses paroles cessèrent, mais son tendre aspect silencieux paraît
-encore, et respirait un immortel amour pour les hommes mortels,
-au-dessus duquel brillait seulement l'obéissance filiale. Content de
-s'offrir en sacrifice, il attend la volonté de son Père. L'admiration
-saisit tout le ciel, qui s'étonne de la signification de ces choses, et
-ne sait où elles tendent. Bientôt le Tout-Puissant répliqua ainsi:
-
-«Ô toi, sur la terre et dans le ciel, seule paix trouvée pour le
-genre humain sous le coup de la colère! Ô toi, unique objet de ma
-complaisance! tu sais combien me sont chers tous mes ouvrages; l'homme
-ne me l'est pas moins, quoique le dernier créé, puisque pour lui je te
-séparerai de mon sein et de ma droite, afin de sauver (en te perdant
-quelque temps) toute la race perdue. Toi donc qui peux seul la racheter,
-joins à ta nature la nature humaine, et sois toi-même homme parmi les
-hommes sur la terre; fais-toi chair quand les temps seront accomplis, et
-sors du sein d'une vierge par une naissance miraculeuse. Sois le chef du
-genre humain dans la place d'Adam, quoique fils d'Adam. Comme en lui
-périssent tous les hommes, en toi, ainsi que d'une seconde racine,
-seront rétablis tous ceux qui doivent l'être; sans toi, personne. Le
-crime d'Adam rend coupables tous ses fils; ton mérite, qui leur sera
-imputé, absoudra ceux qui, renonçant à leurs propres actions, justes
-ou injustes, vivront en toi transplantés, et de toi recevront une
-nouvelle vie. Ainsi l'homme, comme cela est juste, donnera satisfaction
-pour l'homme; il sera jugé et mourra; et en mourant il se relèvera, et
-en se relevant relèvera avec lui tous ses frères rachetés par son
-sang précieux. Ainsi l'amour céleste l'emportera sur la haine
-infernale en se donnant à la mort, en mourant pour racheter si
-chèrement ce que la haine infernale a si aisément détruit, ce qu'elle
-continuera de détruire dans ceux qui, lorsqu'ils le peuvent,
-n'acceptent point la grâce.
-
-«Ô mon Fils! en descendant à l'humaine nature, tu n'amoindris ni ne
-dégrades la tienne. Parce que tu es, quoique assis sur un trône dans
-la plus haute béatitude, égal à Dieu, jouissant également du bonheur
-divin; parce que tu as tout quitté pour sauver un monde d'une entière
-perdition; parce que ton mérite, plus encore que ton droit de
-naissance, Fils de Dieu, t'a rendu plus digne d'être ce Fils, étant
-beaucoup plus encore que grand et puissant; parce que l'amour a abondé
-en toi plus que la gloire, ton humiliation élèvera avec toi à ce
-trône ton humanité. Ici tu t'assiéras incarné; ici tu régneras à
-la fois Dieu et homme, à la fois Fils de Dieu et de l'homme, établis
-par l'onction Roi universel.
-
-«Je te donne tout pouvoir: règne à jamais; et revêts-toi de tes
-mérites: je te soumets, comme chef suprême, les Trônes, les Princes,
-les Pouvoirs, les Dominations: tous les genoux fléchiront devant toi,
-les genoux de ceux qui habitent au ciel, ou sur la terre, ou sous la
-terre, en enfer. Quand, glorieusement entouré d'un cortège céleste,
-tu apparaîtras sur les nuées, quand tu enverras les archanges, tes
-hérauts, annoncer ton redoutable jugement, aussitôt des quatre vents
-les vivants appelés, de tous les siècles passés les morts ajournés,
-se hâteront à la sentence générale; si grand sera le bruit qui
-réveillera leur sommeil! Alors, dans l'assemblée des saints, tu
-jugeras les méchants, hommes et anges: convaincus, ils s'abîmeront
-sous ton arrêt. L'enfer, rempli de ses multitudes, sera fermé pour
-toujours. Cependant le monde sera consumé; de ses cendres sortira un
-ciel nouveau, une nouvelle terre, où les justes habiteront. Après
-leurs longues tribulations, ils verront des jours d'or, fertiles en
-actions d'or, avec la joie et le triomphant amour et la vérité belle.
-Alors tu déposeras ton sceptre royal, car il n'y aura plus besoin de
-sceptre royal; Dieu sera tout en tous. Mais vous, anges, adorez celui
-qui, pour accomplir tout cela, meurt; adorez le Fils et honorez-le comme
-moi.»
-
-Le Tout-Puissant n'eut pas plutôt cessé de parler, que la foule des
-anges (avec une acclamation forte comme celle d'une multitude sans
-nombre, douce comme provenant de voix saintes) fit éclater la joie: le
-ciel retentit de bénédictions, et d'éclatants hosanna remplirent les
-régions éternelles. Les anges révérencieusement s'inclinèrent
-devant les deux trônes, et avec une solennelle adoration, ils jetèrent
-sur le parvis leurs couronnes entremêlées d'or et d'amarante;
-immortelle amarante! Cette fleur commença jadis à s'épanouir près de
-l'arbre de vie, dans le paradis terrestre; mais bientôt après le
-péché de l'homme, elle fut reportée au ciel, où elle croissait
-d'abord: là elle croît encore; elle fleurit en ombrageant la fontaine
-de Vie et les bords du fleuve de la Félicité, qui au milieu du ciel
-roule son onde d'ambre sur des fleurs élysiennes. Avec ces fleurs
-d'amarante jamais fanées, les esprits élus attachent leur
-resplendissante chevelure, entrelacée de rayons.
-
-Maintenant ces guirlandes détachées sont jetées éparses sur le pavé
-étincelant qui brillait comme une mer de jaspe, et souriait empourpré
-des roses célestes. Ensuite, couronnés de nouveau, les anges
-saisissent leurs harpes d'or, toujours accordées, et qui, brillantes à
-leur côté, étaient suspendues comme des carquois. Par le doux
-prélude d'une charmante symphonie ils introduisent leur chant sacré et
-éveillent l'enthousiasme sublime. Aucune voix ne se tait; pas une voix
-qui ne puisse facilement se joindre à la mélodie, tant l'accord est
-parfait dans le ciel!
-
-«Toi, ô Père, ils te chantèrent le premier, tout-puissant, immuable,
-immortel, infini, Roi éternel; toi, auteur de tous les êtres, fontaine
-de lumière; toi, invisible dans les glorieuses splendeurs où tu es
-assis sur un trône inaccessible, et même lorsque tu ombres la pleine
-effusion de tes rayons, et qu'à travers un nuage arrondi autour de toi
-comme un radieux tabernacle, les bords de tes vêtements, obscurcis par
-leur excessif éclat, apparaissent: cependant encore le ciel est
-ébloui, et les plus brillants séraphins ne s'approchent qu'en voilant
-leurs yeux de leurs deux ailes.
-
-«Ils te chantèrent ensuite, ô toi, le premier de toute la création,
-Fils engendré, divine ressemblance sur le clair visage de qui brille le
-Père tout-puissant, sans nuage rendu visible, et qu'aucune créature ne
-pourrait autrement regarder ailleurs. En toi imprimée la splendeur de
-sa gloire habite; transfusé dans toi son vaste esprit réside. Par toi
-il créa le ciel des cieux et toutes les puissances qu'il renferme, et
-par toi il précipita les ambitieuses Dominations. Ce jour-là, tu
-n'épargnas point le terrible tonnerre de ton Père: tu n'arrêtas pas
-les roues de ton chariot flamboyant, qui ébranlaient la structure
-éternelle du ciel, tandis que tu passais sur le cou des anges rebelles
-dispersés: revenu de la poursuite, tes saints, par d'immenses
-acclamations, t'exaltèrent, toi, unique Fils de la puissance de ton
-Père, exécuteur de sa fière vengeance sur ses ennemis! Non pas de
-même sur l'homme!... Tu ne condamnas pas avec tant de rigueur l'homme
-tombé par la malice des esprits rebelles, ô Père de grâce et de
-miséricorde; mais tu inclines beaucoup plus à la pitié. Ton cher et
-unique Fils n'eut pas plutôt aperçu ta résolution de ne pas condamner
-avec tant de rigueur l'homme fragile, mais d'incliner beaucoup plus à
-la pitié, que pour apaiser ta colère, pour finir le combat entre la
-miséricorde et la justice, que l'on discernait sur ta face, ton Fils,
-sans égard à la félicité dont il jouissait assis près de toi,
-s'offrit lui-même à la mort, pour l'offense de l'homme. Ô amour sans
-exemple, amour qui ne pouvait être trouvé que dans l'amour divin!
-Salut, Fils de Dieu, Sauveur des hommes! Ton nom dorénavant sera
-l'ample matière de mon chant! Jamais ma harpe n'oubliera ta louange, ni
-ne la séparera de la louange de ton Père.»
-
-Ainsi les anges dans le ciel, au-dessus de la sphère étoilée,
-passaient leurs heures fortunées dans la joie à chanter des hymnes.
-Cependant descendu sur le ferme et opaque globe de ce monde sphérique,
-Satan marche sur la première convexité qui, enveloppant les orbes
-inférieurs lumineux, les sépare du chaos et de l'invasion de l'antique
-nuit. De loin, cette convexité semblait un globe; de près elle semble
-un continent sans bornes, sombre, désolé et sauvage, exposé aux
-tristesses d'une nuit sans étoiles et aux orages toujours menaçants du
-chaos qui gronde alentour; ciel inclément, excepté du côté de la
-muraille du ciel quoique très-éloignée; là quelque petit reflet
-d'une clarté débile se glisse, moins tourmenté par la tempête
-mugissante.
-
-Ici marchait à l'aise l'ennemi dans un champ spacieux. Quand un
-vautour, élevé sur l'Immaüs (dont la chaîne neigeuse enferme le
-Tartare vagabond), quand ce vautour abandonne une région dépourvue de
-proie, pour se gorger de la chair des agneaux ou des chevreaux d'un an
-sur les collines qui nourrissent les troupeaux, il vole vers les sources
-du Gange ou de l'Hydaspe, fleuves de l'Inde; mais, dans son chemin, il
-s'abat sur les plaines arides de Séricane, où les Chinois conduisent,
-à l'aide du vent et des voiles, leurs légers chariots de roseaux:
-ainsi, sur cette mer battue du vent, l'ennemi marchait seul çà et là,
-cherchant sa proie; seul, car de créature vivante ou sans vie, on n'en
-trouve aucune dans ce lieu, aucune encore; mais là, dans la suite,
-montèrent de la terre, comme une vapeur aérienne, toutes les choses
-vaines et transitoires, lorsque le péché eut rempli de vanité les
-œuvres des hommes.
-
-Là volèrent à la fois et les choses vaines et ceux qui sur les choses
-vaines bâtissent leurs confiantes espérances de gloire, de renommée
-durable, ou de bonheur dans cette vie ou dans l'autre; tous ceux qui sur
-la terre ont leur récompense, fruit d'une pénible superstition ou d'un
-zèle aveugle, ne cherchant rien que les louanges des hommes, trouvent
-ici une rétribution convenable, vide comme leurs actions. Tous les
-ouvrages imparfaits des mains de la nature, les ouvrages avortés,
-monstrueux, bizarrement mélangés, après s'être dissous sur la terre,
-fuient ici, errent ici vainement jusqu'à la dissolution finale. Ils ne
-vont pas dans la lune voisine, comme quelques-uns l'ont rêvé: les
-habitants de ces champs d'argent sont plus vraisemblablement des saints
-transportés ou des esprits tenant le milieu entre l'ange et l'homme.
-
-Ici arrivèrent d'abord de l'ancien monde, les enfants des fils et des
-filles mal assortis, ces géants, avec leurs vains exploits, quoique
-alors renommés: après eux arrivèrent les bâtisseurs de Babel dans la
-plaine de Sennaar, lesquels, toujours remplis de leur vain projet,
-bâtiraient encore s'ils savaient avec quoi, de nouvelles Babels.
-D'autres vinrent un à un: celui qui pour être regardé comme un dieu,
-sauta de gaieté de cœur dans les flammes de l'Etna, Empédocles; celui
-qui pour jouir de l'Élysée de Platon, se jeta dans la mer,
-Cléombrote. Il serait trop long de dire les autres, les embryons, les
-idiots, les ermites, les moines blancs, noirs, gris, avec toutes leurs
-tromperies. Ici rôdent les pèlerins qui allèrent si loin chercher
-mort sur le Golgotha, celui qui vit dans le ciel; ici se retrouvent les
-hommes qui, pour être sûrs du paradis, mettent en mourant la robe d'un
-dominicain ou d'un franciscain, et s'imaginent entrer ainsi déguisés.
-Ils passent les sept planètes; ils passent les étoiles fixes, et cette
-sphère cristalline dont le balancement produit la trépidation dont on
-a tant parlé, et ils passent ce ciel qui le premier fut mis en
-mouvement. Déjà saint Pierre, au guichet du ciel, semble attendre les
-voyageurs avec ses clefs; maintenant au bas des degrés du ciel, ils
-lèvent le pied pour monter, mais regardez! Un vent violent et croisé,
-soufflant en travers de l'un et de l'autre côté, les jette à dix
-mille lieues à la renverse dans le vague de l'air. Alors vous pourriez
-voir capuchons, couvre-chefs, robes, avec ceux qui les portent,
-ballottés et déchirés en lambeaux; reliques, chapelets, indulgences,
-dispenses, pardons, bulles, jouets des vents. Tout cela pirouette en
-haut et vole au loin par-dessus le dos du monde, dans le limbe vaste et
-large, appelé depuis le _paradis des fous_; lieu qui dans la suite des
-temps a été inconnu de peu de personnes, mais qui alors n'était ni
-peuplé ni frayé.
-
-L'ennemi, en passant, trouva ce globe ténébreux; il le parcourut
-longtemps, jusqu'à ce qu'enfin la lueur d'une lumière naissante attira
-en hâte de ce côté ses pas voyageurs. Il découvre au loin un grand
-édifice qui par des degrés magnifiques s'élève à la muraille du
-ciel. Au sommet de ces degrés apparaît, mais beaucoup plus riche, un
-ouvrage semblable à la porte d'un royal palais, embelli d'un
-frontispice de diamants et d'or. Le portique brillait de perles
-orientales étincelantes, inimitables sur la terre par aucun modèle ou
-par le pinceau. Les degrés étaient semblables à ceux par lesquels
-Jacob vit monter et descendre des anges (cohortes de célestes
-gardiens), lorsque pour fuir Ésaü, allant à Padan-Aram, il rêva la
-nuit dans la campagne de Luza, sous le ciel ouvert, et s'écria en
-s'éveillant: «C'est ici la porte du ciel!»
-
-Chaque degré renfermait un mystère: cette échelle des degrés
-n'était pas toujours là; mais elle était quelquefois retirée
-invisible dans le ciel: au-dessous roulait une brillante mer de jaspe ou
-de perles liquides, sur laquelle ceux qui, dans la suite, vinrent de la
-terre, faisaient voile conduits par des anges, ou volaient au-dessus du
-lac, ravis dans un char que tiraient des coursiers de feu. Les degrés
-descendaient alors en bas, soit pour tenter l'ennemi par une ascension
-aisée, soit pour aggraver sa triste exclusion des portes de la
-béatitude.
-
-Directement en face de ces portes, et juste au-dessus de l'heureux
-séjour du paradis, s'ouvrait un passage à la terre; passage large,
-beaucoup plus large que ne le fut dans la suite des temps celui qui,
-quoique spacieux, descendait sur le mont Sion et sur la terre promise,
-si chère à Dieu. Par ce chemin pour visiter les tribus heureuses, les
-anges porteurs des ordres suprêmes passaient et repassaient
-fréquemment: d'un œil de complaisance le Très-Haut regardait
-lui-même les tribus depuis Panéas, source des eaux du Jourdain,
-jusqu'à Bersabée, où la Terre-Sainte confine à l'Égypte et au
-rivage d'Arabie. Telle paraissait cette vaste ouverture, où des limites
-étaient mises aux ténèbres, semblables aux bornes qui arrêtent le
-flot de l'océan. De là parvenu au degré inférieur de l'escalier, qui
-par des marches d'or monte à la porte du ciel, Satan regarde en bas: il
-est saisi d'étonnement à la vue soudaine de l'univers.
-
-Quand un espion a marché toute une nuit avec péril, à travers des
-sentiers obscurs et déserts, au réveil de la réjouissante aurore, il
-gagne enfin le sommet de quelque colline haute et raide: inopinément à
-ses yeux se découvre l'agréable perspective d'une terre étrangère
-vue pour la première fois, ou d'une métropole fameuse ornée de
-pyramides et de tours étincelantes que le soleil levant dore de ses
-rayons: l'esprit malin fut frappé d'un pareil étonnement, quoiqu'il
-eût autrefois vu le ciel; mais il éprouve encore moins d'étonnement
-que d'envie, à l'aspect de tout ce monde qui paraît si beau.
-
-Il regardait l'espace tout alentour (et il le pouvait facilement, étant
-placé si haut au-dessus du pavillon circulaire de l'ombre vaste de la
-nuit), depuis le point oriental de la Balance jusqu'à l'étoile
-laineuse qui porte Andromède loin des mers atlantiques au-delà de
-l'horizon; ensuite il regarde en largeur d'un pôle à l'autre, et, sans
-plus tarder, droit en bas dans la première région du monde il jette
-son vol précipité. Il suit avec aisance, à travers le pur marbre de
-l'air, sa route oblique parmi d'innombrables étoiles, qui de loin
-brillaient comme des astres, mais qui de près semblaient d'autres
-mondes; ce sont d'autres mondes ou des îles de bonheur, comme ces
-jardins des Hespérides renommés dans l'antiquité: champs fortunés,
-bocages, vallées fleuries, îles trois fois heureuses! Mais qui
-habitait là heureux? Satan ne s'arrêta pas pour s'en enquérir.
-
-Au-dessus de toutes les étoiles, le Soleil d'or, égal au ciel en
-splendeur, attire ses regards: vers cet astre il dirige sa course dans
-le calme firmament; mais si ce fut par le haut ou par le bas, par le
-centre ou par l'excentrique ou par la longitude, c'est ce qu'il serait
-difficile de dire. Il s'avance au lieu d'où le grand luminaire dispense
-de loin la clarté aux nombreuses et vulgaires constellations, qui se
-tiennent à une distance convenable de l'œil de leur seigneur. Dans
-leur marche elles forment leur danse étoilée en nombres qui mesurent
-les jours, les mois et les ans; elles se pressent d'accomplir leurs
-mouvements variés vers son vivifiant flambeau, ou bien elles sont
-tournées par son rayon magnétique qui échauffe doucement l'univers,
-et qui dans toute partie intérieure avec une bénigne pénétration,
-quoique non aperçu darde une invisible vertu jusqu'au fond de l'abîme;
-tant fut merveilleusement placée sa station brillante.
-
-Là aborde l'ennemi: une pareille tache n'a peut-être jamais été
-aperçue de l'astronome, à l'aide de son verre optique, dans l'orbe
-luisant du soleil. Satan trouva ce lieu éclatant au-delà de toute
-expression, comparé à quoi que ce soit sur la terre, métal ou pierre.
-Toutes les parties n'étaient pas semblables, mais toutes étaient
-également pénétrées d'une lumière rayonnante, comme le fer ardent
-l'est du feu: métal, partie semblait d'or, partie d'argent fin; pierre,
-partie paraissait escarboucle ou chrysolithe, partie rubis ou topaze,
-tels qu'aux douze pierres qui brillaient sur le pectoral d'Aaron: ou
-c'est encore la pierre souvent imaginée plutôt que vue; pierre que les
-philosophes d'ici-bas ont en vain si longtemps cherchée, quoique par
-leur art puissant, ils fixent le volatil Hermès, évoquent de la mer
-sous ses différentes figures le vieux Protée réduit à travers un
-alambic à sa forme primitive.
-
-Quelle merveille y a-t-il donc si ces champs, si ces régions exhalent
-un élixir pur, si les rivières roulent l'or potable, quand par la
-vertu d'un seul toucher le grand alchimiste, le soleil (tant éloigné
-de nous) produit, mêlées avec les humeurs terrestres, ici dans
-l'obscurité, tant de précieuses choses de couleurs si vives, et
-d'effets si rares?
-
-Ici le démon, sans être ébloui, rencontre de nouveaux sujets
-d'admirer; son œil commande au loin, car la vue ne rencontre ici ni
-obstacle ni ombre, mais tout est soleil: ainsi quand à midi ses rayons
-culminants tombent du haut de l'équateur, comme alors ils sont dardés
-perpendiculaires, sur aucun lieu alentour l'ombre d'un corps opaque ne
-peut descendre.
-
-Un air qui n'est nulle part aussi limpide, rendait le regard de Satan
-plus perçant pour les objets éloignés: il découvre bientôt, à
-portée de la vue, un ange glorieux qui se tenait debout, le même ange
-que saint Jean vit aussi dans le soleil. Il avait le dos tourné, mais
-sa gloire n'était point cachée. Une tiare d'or des rayons du soleil
-couronnait sa tête; non moins brillante, sa chevelure sur ses épaules,
-où s'attachent des ailes, flottait ondoyante: il semblait occupé de
-quelque grande fonction, ou plongé dans une méditation profonde.
-L'esprit impur fut joyeux, dans l'espoir de trouver à présent un guide
-qui pût diriger son vol errant au paradis terrestre; séjour heureux de
-l'Homme, fin du voyage de Satan et où commencèrent nos maux.
-
-Mais d'abord l'ennemi songe à changer sa propre forme qui pourrait
-autrement lui susciter péril ou retard; soudain il devient un
-adolescent chérubin, non de ceux du premier ordre, mais cependant tel
-que sur son visage souriait une céleste jeunesse, et que sur tous ses
-membres était répandue une grâce convenable, tant il sait bien
-feindre! Sous une petite couronne ses cheveux roulés en boucles se
-jouaient sur ses deux joues; il portait des ailes dont les plumes, de
-diverses couleurs étaient semées de paillettes d'or; son habit court
-était fait pour une marche rapide, et il tenait devant ses pas pleins
-de décence, une baguette d'argent.
-
-Il ne s'approcha pas sans être entendu; comme il avançait, l'ange
-brillant, averti par son oreille, tourna son visage radieux: il fut
-reconnu sur-le-champ pour l'archange Uriel, l'un des sept qui, en
-présence de Dieu et les plus voisins de son trône, se tiennent prêts
-à son commandement. Ces sept archanges sont les yeux de l'Éternel; ils
-parcourent tous les cieux, ou en bas à ce globe ils portent ses prompts
-messages sur l'humide et sur le sec, sur la terre et sur la mer. Satan
-aborde Uriel, et lui dit:
-
-«Uriel, toi qui des sept esprits glorieusement brillants qui se
-tiennent debout devant le trône élevé de Dieu, es accoutumé,
-interprète de sa grande volonté, à la transmettre le premier au plus
-haut ciel où tous ses fils attendent ton ambassade! ici sans doute, par
-décret suprême, tu obtiens le même honneur, et comme un des yeux de
-l'Éternel, tu visites souvent cette nouvelle création. Un désir
-indicible de voir et de connaître les étonnants ouvrages de Dieu, mais
-particulièrement l'homme, objet principal de ses délices et de sa
-faveur, l'homme pour qui il a ordonné tous ces ouvrages si merveilleux;
-ce désir m'a fait quitter les chœurs de chérubins, errant seul ici.
-Ô le plus brillant des séraphins, dis dans lequel de ces deux orbes
-l'homme a sa résidence fixée, ou si, n'ayant aucune demeure fixe, il
-peut habiter à son choix tous ces orbes éclatants; dis-moi où je puis
-trouver, où je puis contempler, avec un secret étonnement, ou avec une
-admiration ouverte, celui à qui le Créateur a prodigué des mondes, et
-sur qui il a répandu toutes ses grâces? Tous deux ensuite et dans
-l'homme et dans toutes ces choses, nous pourrons, comme il convient,
-louer le Créateur qui a justement précipité au plus profond de
-l'enfer ses ennemis rebelles, et qui, pour réparer cette perte, a
-créé cette nouvelle et heureuse race d'hommes pour le mieux servir,
-sages sont toutes ses voies!»
-
-Ainsi parla le faux dissimulateur sans être reconnu, car ni l'homme ni
-l'ange ne peuvent discerner l'hypocrisie: c'est le seul mal qui dans le
-ciel et sur la terre marche invisible, excepté à Dieu et par la
-permission de Dieu: souvent, quoique la Sagesse veille, le Soupçon dort
-à la porte de la Sagesse et résigne sa charge à la Simplicité: la
-Bonté ne pense point au mal, là où il ne semble pas y avoir de mal.
-Ce fut cela qui cette fois trompa Uriel, bien que régent du soleil, et
-regardé comme l'esprit des deux dont la vue est la plus perçante. À
-l'impur et perfide imposteur, il répondit dans sa sincérité:
-
-«Bel ange, ton désir qui tend à connaître les œuvres de Dieu, afin
-de glorifier par là le grand Ouvrier, ne conduit à aucun excès qui
-encoure le blâme; au contraire, plus ce désir paraît excessif, plus
-il mérite de louanges, puisqu'il t'amène seul ici de ta demeure
-empyrée, pour t'assurer par le témoignage de tes yeux de ce que
-peut-être quelques-uns se sont contentés d'entendre seulement raconter
-dans le ciel. Car merveilleux, en vérité, sont les ouvrages du
-Très-Haut, charmants à connaître, et tous dignes d'être à jamais
-gardés avec délices dans la mémoire! Quel esprit créé pourrait en
-calculer le nombre, ou comprendre la sagesse infinie qui les enfanta,
-mais qui en cacha les causes profondes?
-
-«Je le vis, quand, à sa parole, la masse informe, moule matériel de
-ce monde, se réunit en monceau, la Confusion entendit sa voix, le
-farouche Tumulte se soumit à des règles, le vaste Infini demeura
-limité.
-
-«À sa seconde parole, les ténèbres fuirent, la lumière brilla,
-l'ordre naquit du désordre. Rapides à leurs différentes places se
-hâtèrent les éléments grossiers, la terre, l'eau, l'air, le feu: la
-quintessence éthérée du ciel s'envola en haut; animée sous
-différentes formes, elle roula orbiculaire et se convertit en étoiles
-sans nombre, comme tu le vois: selon leur motion chacune eut sa place
-assignée, chacune sa course; le reste en circuit mure l'univers.
-
-«Regarde en bas ce globe dont ce côté brille de la lumière
-réfléchie qu'il reçoit d'ici: ce lieu est la terre, séjour de
-l'homme. Cette lumière est le jour de la terre, sans quoi la nuit
-envahirait cette moitié du globe terrestre comme l'autre hémisphère.
-Mais la lune voisine (ainsi est appelée cette belle planète opposée)
-interpose à propos son secours: elle trace son cercle d'un mois
-toujours finissant, toujours renouvelant au milieu du soleil, par une
-lumière empruntée, sa face triforme. De cette lumière elle se remplit
-et elle se vide tour à tour pour éclairer la terre; sa pâle
-domination arrête la nuit. Cette tache que je te montre est le paradis,
-demeure d'Adam; ce grand ombrage est son berceau: tu ne peux manquer ta
-route; la mienne me réclame.»
-
-Il dit, et se retourna. Satan s'inclinant profondément devant un esprit
-supérieur, comme c'est l'usage dans le ciel où personne ne néglige de
-rendre le respect et les honneurs qui sont dus, prend congé: vers la
-côte de la terre au-dessous, il se jette en bas de l'écliptique: rendu
-plus agile par l'espoir du succès, il précipite son vol
-perpendiculaire en tournant comme une roue aérienne; il ne s'arrêta
-qu'au moment où sur le sommet du Niphates il s'abattit.
-
-
-
-
-LIVRE QUATRIÈME
-
-
-ARGUMENT
-
-
-Satan, à la vue d'Éden et près du lieu où il doit tenter
-l'entreprise hardie qu'il a seul projetée contre Dieu et contre
-l'homme, flotte dans le doute et est agité de plusieurs passions, la
-frayeur, l'envie et le désespoir. Mais enfin il se confirme dans le
-mal; il s'avance vers le paradis, dont l'aspect extérieur et la
-situation sont décrits. Il en franchit les limites; il se repose, sous
-la forme d'un cormoran, sur l'arbre de vie, comme le plus haut du
-jardin, pour regarder autour de lui. Description du jardin; première
-vue d'Adam et d'Ève par Satan; son étonnement à l'excellence de leur
-forme et à leur heureux état; sa résolution de travailler à leur
-chute. Il entend leurs discours; il apprend qu'il leur était défendu,
-sous peine de mort de manger du fruit de l'arbre de science: il projette
-de fonder là-dessus sa tentation en leur persuadant de transgresser
-l'ordre: il les laisse quelque temps pour en apprendre davantage sur
-leur état par quelque autre moyen. Cependant Uriel, descendant sur un
-rayon du soleil, avertit Gabriel (qui avait sous sa garde la porte du
-paradis) que quelque mauvais esprit s'est échappé de l'abîme, qu'il a
-passé à midi par la sphère du soleil sous la forme d'un bon ange,
-qu'il est descendu au paradis et s'est trahi après par ses gestes
-furieux sur la montagne: Gabriel promet de le trouver avant le matin. La
-nuit venant, Adam et Ève parlent d'aller à leur repos. Leur bosquet
-décrit; leur prière du soir. Gabriel faisant sortir ses escadrons de
-veilles de nuit pour faire la ronde dans le paradis, détache deux forts
-anges vers le berceau d'Adam, de peur que le malin esprit ne fût là
-faisant du mal à Adam et Ève endormis. Là ils trouvent Satan à
-l'oreille d'Ève, occupé à la tenter dans un songe, et ils l'amènent,
-quoiqu'il ne le voulût pas, à Gabriel. Questionné par celui-ci, il
-répond dédaigneusement, se prépare à la résistance; mais, empêché
-par un signe du ciel, il fuit hors du Paradis.
-
-
-
-
-Oh! que ne se fit-elle entendre, cette voix admonitrice dont l'apôtre
-qui vit l'Apocalypse fut frappé quand le dragon, mis dans une seconde
-déroute, accourut furieux pour se venger sur les hommes; voix qui
-criait avec force dans le ciel: _Malheur aux habitants de la terre!_
-Alors, tandis qu'il en était temps, nos premiers parents eussent été
-avertis de la venue de leur secret ennemi; ils eussent peut-être ainsi
-échappé à son piège mortel. Car à présent Satan, à présent
-enflammé de rage, descendit pour la première fois sur la terre;
-tentateur avant d'être accusateur du genre humain, il vint pour faire
-porter la peine de sa première bataille perdue, et de sa fuite dans
-l'enfer, à l'homme innocent et fragile. Toutefois, quoique téméraire
-et sans frayeur, il ne se réjouit pas dans sa vitesse; il n'a point de
-sujet de s'enorgueillir en commençant son affreuse entreprise. Son
-dessein, maintenant près d'éclore, roule et bouillonne dans son sein
-tumultueux, et comme une machine infernale il recule sur lui-même.
-
-L'horreur et le doute déchirent les pensées troublées de Satan, et
-jusqu'au fond soulèvent l'enfer au dedans de lui; car il porte l'enfer
-en lui et autour de lui; il ne peut pas plus fuir lui-même en changeant
-de place. La conscience éveille le désespoir qui sommeillait, éveille
-dans l'archange le souvenir amer de ce qu'il fut, de ce qu'il est, et de
-ce qu'il doit être: de pires actions doivent amener de plus grands
-supplices. Quelquefois sur Éden, qui maintenant se déploie agréable
-à sa vue, il attache tristement son regard malheureux; quelquefois il
-le fixe sur le ciel et le soleil, resplendissant alors dans sa haute
-tour du midi. Après avoir tout repassé dans son esprit, il s'exprima
-de la sorte avec des soupirs:
-
-«Ô toi qui, couronné d'une gloire incomparable, regardes du haut de
-ton empire solitaire comme le Dieu de ce monde nouveau! toi à la vue
-duquel toutes les étoiles cachent leur têtes amoindries, je crie vers
-toi, mais non avec une voix amie; je ne prononce ton nom, ô soleil! que
-pour te dire combien je hais tes rayons! Ils me rappellent l'état dont
-je suis tombé et combien autrefois je m'élevais glorieusement
-au-dessus de ta sphère.
-
-«L'orgueil et l'ambition m'ont précipité: j'ai fait la guerre dans le
-ciel au Roi du ciel, qui n'a point d'égal. Ah! pourquoi? il ne
-méritait pas de moi un pareil retour, lui qui m'avait créé ce que
-j'étais dans un rang éminent; il ne me reprochait aucun de ses
-bienfaits; son service n'avait rien de rude. Que pouvais-je faire de
-moins que de lui offrir des louanges, hommage si facile! que de lui
-rendre des actions de grâces? combien elles lui étaient dues!
-Cependant toute sa bonté n'a opéré en moi que le mal, n'a produit que
-la malice. Élevé si haut, j'ai dédaigné la sujétion; j'ai pensé
-qu'un degré plus haut je deviendrais le Très-Haut; que dans un moment
-j'acquitterais la dette immense d'une reconnaissance éternelle, dette
-si lourde; toujours payer, toujours devoir. J'oubliais ce que je
-recevais toujours de lui; je ne compris pas qu'un esprit reconnaissant
-en devant ne doit pas, mais qu'il paye sans cesse, à la fois endetté
-et acquitté. Était-ce donc là un fardeau? Oh! que son puissant destin
-ne me créa-t-il un ange inférieur! je serais encore heureux; une
-espérance sans bornes n'eût pas fait naître l'ambition. Cependant,
-pourquoi non? quelque autre pouvoir aussi grand aurait pu aspirer au
-trône et m'aurait, malgré mon peu de valeur, entraîné dans son
-parti. Mais d'autres pouvoirs aussi grands ne sont pas tombés; ils sont
-restés inébranlables, armés au dedans et au dehors contre toute
-tentation. N'avais-tu pas la même volonté libre et la même force pour
-résister? Tu l'avais; qui donc et quoi donc pourrais-tu accuser, si ce
-n'est le libre amour du ciel qui agit également envers tous?
-
-«Qu'il soit donc maudit cet amour, puisque l'amour ou la haine, pour
-moi semblables, m'apportent l'éternel malheur! Non! sois maudit
-toi-même, puisque par ta volonté contraire à celle de Dieu, tu as
-choisi librement ce dont tu te repens si justement aujourd'hui!
-
-«Ah! moi, misérable! par quel chemin fuir la colère infinie et
-l'infini désespoir? Par quelque chemin que je fuie, il aboutit à
-l'enfer; moi-même je suis l'enfer; dans l'abîme le plus profond est au
-dedans de moi un plus profond abîme qui, large ouvert, menace sans
-cesse de me dévorer; auprès de ce gouffre, l'enfer où je souffre
-semble le ciel.
-
-«Oh! ralentis tes coups! n'est-il aucune place laissée au repentir,
-aucune à la miséricorde? Aucune, il faut la soumission. Ce mot,
-l'orgueil et ma crainte de la honte aux yeux des esprits de dessous me
-l'interdisent; je les séduisis avec d'autres promesses, avec d'autres
-assurances que des assurances de soumission, me vantant de subjuguer le
-Tout-Puissant! Ah! malheureux que je suis! ils savent peu combien
-chèrement je paye cette jactance si vaine, sous quels tourments
-intérieurement je gémis, tandis qu'ils m'adorent sur le trône de
-l'enfer! Le plus élevé avec le sceptre et le diadème, je suis tombé
-le plus bas, seulement supérieur en misères! telle est la joie que
-trouve l'ambition.
-
-«Mais supposez qu'il soit possible que je me repente, que j'obtienne
-par un acte de grâce mon premier état, ah! la hauteur du rang ferait
-bientôt renaître la hauteur des pensées: combien serait rétracté
-vite ce qu'une feinte soumission aurait juré! L'allégement du mal
-désavouerait comme nuls, et arrachés par la violence, des vœux
-prononcés dans la douleur. Jamais une vraie réconciliation ne peut
-naître là où les blessures d'une haine mortelle ont pénétré si
-profondément. Cela ne me conduirait qu'à une pire infidélité, et à
-une chute plus pesante. J'achèterais cher une courte intermission
-payée d'un double supplice. Il le sait celui qui me punit; il est aussi
-loin de m'accorder la paix que je suis loin de la mendier. Tout espoir
-exclus, voici qu'au lieu de nous rejetés, exilés, il a créé l'homme,
-son nouveau délice, et pour l'homme ce monde. Ainsi, adieu espérance,
-et avec l'espérance, adieu crainte, adieu remords! Tout bien est perdu
-pour moi. Mal, sois mon bien: par toi au moins je tiendrai l'empire
-divisé entre moi et le Roi du ciel; par toi je régnerai peut-être sur
-plus d'une moitié de l'univers, ainsi que l'homme et ce monde nouveau
-l'apprendront en peu de temps.»
-
-Tandis qu'il parlait de la sorte, chaque passion obscurcissait son
-visage trois fois changé par la pâle colère, l'envie et le
-désespoir, passions qui défiguraient son visage emprunté, et auraient
-trahi son déguisement si quelque œil l'eût aperçu, car les esprits
-célestes sont toujours exempts de ces honteux désordres. Satan s'en
-ressouvint bientôt, et couvrit ses perturbations d'un dehors de calme:
-artisan de fraude, ce fut lui qui le premier pratiqua la fausseté sous
-une apparence sainte, afin de cacher sa profonde malice renfermée dans
-la vengeance. Toutefois il n'est pas encore assez exercé dans son art
-pour tromper Uriel une fois prévenu: l'œil de cet archange l'avait
-suivi dans la route qu'il avait prise; il le vit sur le mont Assyrien
-plus défiguré qu'il ne pouvait convenir à un esprit bienheureux; il
-remarqua ses gestes furieux, sa contenance égarée alors qu'il se
-croyait seul, non observé, non aperçu.
-
-Satan poursuit sa route et approche de la limite d'Éden. Le délicieux
-paradis, maintenant plus près, couronne de son vert enclos, comme d'un
-boulevard champêtre, le sommet aplati d'une solitude escarpée; les
-flancs hirsutes de ce désert, hérissés d'un boisson épais,
-capricieux et sauvage, défendent tout abord. Sur sa cime croissaient à
-une insurmontable hauteur les plus hautes futaies de cèdres, de pins,
-de sapins, de palmiers, scène sylvaine; et comme leurs rangs
-superposent ombrages sur ombrages, ils forment un théâtre de forêts
-de l'aspect le plus majestueux. Cependant, plus haut encore que leurs
-cimes montait la muraille verdoyante du paradis: elle ouvrait à notre
-premier père une vaste perspective sur les contrées environnantes de
-son empire.
-
-Et plus haut que cette muraille, qui s'étendait circulairement
-au-dessous de lui, apparaissait un cercle des arbres les meilleurs et
-chargés des plus beaux fruits. Les fleurs et les fruits dorés
-formaient un riche émail de couleurs mêlées: le soleil y imprimait
-ses rayons avec plus de plaisir que dans un beau nuage du soir, ou dans
-l'arc humide, lorsque Dieu arrose la terre.
-
-Ainsi charmant était ce paysage. À mesure que Satan s'en approche, il
-passe d'un air pur dans un air plus pur qui inspire au cœur des
-délices et des joies printanières, capables de chasser toute
-tristesse, hors celle du désespoir. De douces brises, secouant leurs
-ailes odoriférantes, dispensaient des parfums naturels, et révélaient
-les lieux auxquels elles dérobèrent ces dépouilles embaumées. Comme
-aux matelots qui ont cinglé au delà du cap de Bonne-Espérance, et ont
-déjà passé Mosambique, les vents du nord-est apportent, loin en mer,
-les parfums du Saba du rivage aromatique de l'Arabie-Heureuse; charmés
-du retard, ces navigateurs ralentissent encore leur course; et, pendant
-plusieurs lieues, réjoui par la senteur agréable, le vieil Océan
-sourit: ainsi ces suaves émanations accueillent l'ennemi qui venait les
-empoisonner. Il en était plus satisfait que ne le fut Asmodée de la
-fumée du poisson qui le chassa, quoique amoureux, d'auprès de
-l'épouse de Tobie; la vengeance le força de fuir de la Médie jusqu'en
-Égypte, où il fut fortement enchaîné.
-
-Pensif et avec lenteur, Satan a gravi le flanc de la colline sauvage et
-escarpée; mais bientôt il ne trouve plus de route pour aller plus
-loin; tant les épines entrelacées comme une haie continue, et
-l'exubérance des buissons, ferment toute issue à l'homme ou à la
-bête qui prend ce chemin. Le paradis n'avait qu'une porte, et elle
-regardait l'orient du côté opposé; ce que l'archifélon ayant vu, il
-dédaigna l'entrée véritable; par mépris, d'un seul bond léger il
-franchit toute l'enceinte de la colline et de la plus haute muraille, et
-tombe en dedans sur ses pieds.
-
-Comme un loup rôdant, contraint par la faim de chercher de nouvelles
-traces d'une proie, guette le lieu où les pasteurs ont enfermé leurs
-troupeaux dans des parcs en sûreté, le soir au milieu des champs; il
-saute facilement par-dessus les claies, dans la bergerie: ou comme un
-voleur âpre à débarrasser de son trésor un riche citadin dont les
-portes épaisses, barrées et verrouillées, ne redoutent aucun assaut,
-il grimpe aux fenêtres ou sur les toits: ainsi le premier grand voleur
-escalade le bercail de Dieu, ainsi depuis escaladèrent son Église les
-impurs mercenaires.
-
-Satan s'envola, et sur l'arbre de vie (l'arbre du milieu et l'arbre le
-plus haut du Paradis) il se posa semblable à un cormoran. Il n'y
-regagna pas la véritable vie, mais il y médita la mort de ceux qui
-vivaient; il ne pensa point à la vertu de l'arbre qui donne la vie, et
-dont le bon usage eût été le gage de l'immortalité; mais il se
-servit seulement de cet arbre pour étendre sa vue au loin; tant il est
-vrai que nul ne connaît, Dieu seul excepté, la juste valeur du bien
-présent; mais on pervertit les meilleures choses par le plus lâche
-abus, ou par le plus vil usage.
-
-Au-dessous de lui, avec une nouvelle surprise, dans un étroit espace,
-il voit renfermée pour les délices des sens de l'homme, toute la
-richesse de la nature, ou plutôt il voit un ciel sur la terre; car ce
-bienheureux paradis était le jardin de Dieu, par lui-même planté à
-l'orient d'Éden. Éden s'étendait à l'est depuis Auran jusqu'aux
-tours royales de la Grande-Séleucie, bâtie par les rois grecs, ou
-jusqu'au lieu où les fils d'Éden habitèrent longtemps auparavant, en
-Telassar. Sur ce sol agréable, Dieu traça son plus charmant jardin; il
-fit sortir de la terre féconde les arbres de la plus noble espèce pour
-la vue, l'odorat et le goût. Au milieu d'eux était l'arbre de vie,
-haut, élevé, épanouissant son fruit d'ambroisie d'or végétal. Tout
-près de la vie, notre mort, l'arbre de la science, croissait; science
-du bien, achetée cher par la connaissance du mal.
-
-Au midi, à travers Éden, passait un large fleuve; il ne changeait
-point de cours, mais sous la montagne raboteuse il se perdait
-engouffré: Dieu avait jeté cette montagne comme le sol de son jardin
-élevé sur le rapide courant. L'onde, à travers les veines de la terre
-poreuse qui l'attirait en haut par une douce soif, jaillissait fraîche
-fontaine et arrosait le jardin d'une multitude de ruisseaux. De là, ces
-ruisseaux réunis tombaient d'une clairière escarpée et rencontraient
-au-dessous le fleuve qui ressortait de son obscur passage: alors divisé
-en quatre branches principales, il prenait des routes diverses, errant
-par des pays et des royaumes fameux, dont il est inutile ici de parler.
-
-Disons plutôt, si l'art le peut dire, comment de cette fontaine de
-saphir les ruisseaux tortueux roulent sur des perles orientales et des
-sables d'or; comment, en sinueuses erreurs sous les ombrages abaissés,
-ils épandent le nectar, visitent chaque plante, et nourrissent des
-fleurs dignes du paradis. Un art raffiné n'a point arrangé ces fleurs
-en couches, ou en bouquets curieux; mais la nature libérale les a
-versées avec profusion sur la colline, dans le vallon, dans la plaine,
-là où le soleil du matin échauffe d'abord la campagne ouverte, et là
-où le feuillage impénétrable rembrunit à midi les bosquets.
-
-Tel était ce lieu; asile heureux et champêtre d'un aspect varié,
-bosquets dont les arbres riches pleurent des larmes de baumes et de
-gommes parfumées; bocage dont le fruit, d'une écorce d'or poli, se
-suspend aimable et d'un goût délicieux; fables vraies de l'Hespérie
-si elles sont vraies, c'est seulement ici. Entre ces bosquets sont
-interposés des clairières, des pelouses rases, des troupeaux paissant
-l'herbe tendre; ou bien des monticules plantés de palmiers s'élèvent;
-le giron fleuri de quelque vallon arrosé déploie ses trésors; fleurs
-de toutes couleurs, et la rose sans épines.
-
-D'un autre côté sont des antres et des grottes ombragées qui servent
-de fraîches retraites; la vigne, les enveloppant de son manteau, étale
-ses grappes de pourpre et rampe élégamment opulente. En même temps
-des eaux sonores tombent de la déclivité des collines; elles se
-dispersent, ou dans un lac qui étend son miroir de cristal à un rivage
-dentelé et couronné de myrtes, elles unissent leur cours. Les oiseaux
-s'appliquent à leur chœur; des brises, de printanières brises,
-soufflant les parfums des champs et des bocages, accordent à l'unisson
-les feuilles tremblantes, tandis que l'universel Pan, dansant avec les
-Grâces et les Heures, conduit un printemps éternel. Ni la charmante
-campagne d'Enna, où Proserpine cueillant des fleurs, elle-même fleur
-plus belle, fut cueillie par le sombre Pluton (Cérès, dans sa peine,
-la chercha par toute la terre); ni l'agréable bois de Daphné, près
-l'Oronte, ni la source inspirée de Castalie, ne peuvent se comparer au
-paradis d'Éden; encore moins l'île Nisée qu'entoure le fleuve Triton,
-où le vieux Cham (appelé Ammon par les Gentils, et Jupiter Lydien)
-cacha Amalthée et son fils florissant, le jeune Bacchus, des yeux de
-Rhéa sa marâtre. Le mont Amar où les rois d'Abyssinie gardent leurs
-enfants, (quoique supposé par quelques-uns le véritable paradis); ce
-mont, sous la ligne Éthiopique, près de la source du Nil, entouré
-d'un roc brillant que l'on met tout un jour à monter, est loin
-d'approcher du jardin d'Assyrie, où l'ennemi vit sans plaisir tous les
-plaisirs, toutes les créatures vivantes, nouvelles et étranges à la
-vue.
-
-Deux d'entre elles, d'une forme bien plus noble, d'une stature droite et
-élevée, droite comme celle des dieux, vêtues de leur dignité native
-dans une majesté nue, paraissaient les seigneurs de tout, et semblaient
-dignes de l'être. Dans leurs regards divins brillait l'image de leur
-glorieux auteur, avec la raison, la sagesse, la sainteté sévère et
-pure; sévère, mais placée dans cette véritable liberté filiale qui
-fait la véritable autorité dans les hommes. Ces deux créatures ne
-sont pas égales, de même que leurs sexes ne sont pas pareils: Lui
-formé pour la contemplation et le courage; Elle pour la mollesse et la
-grâce séduisante; Lui pour Dieu seulement; Elle pour Dieu en lui. Le
-beau et large front de l'homme et son œil sublime annoncent la suprême
-puissance; ses cheveux d'hyacinthe, partagés sur le devant, pendent en
-grappes d'une manière mâle, mais non au-dessous de ses fortes
-épaules. La femme porte comme un voile sa chevelure d'or qui descend
-éparse et sans ornement jusqu'à sa fine ceinture, se roule en
-capricieux anneaux, comme la vigne replie ses attaches; symbole de
-dépendance, mais d'une dépendance demandée avec une douce autorité,
-par la femme accordée, par l'homme mieux reçue; accordée une
-soumission contenue, un décent orgueil, une tendre résistance, un
-amoureux délai. Aucune partie mystérieuse de leur corps n'était alors
-cachée; alors la honte coupable n'existait point: honte déshonnête
-des ouvrages de la nature, honneur déshonorable, enfant du péché,
-combien avez-vous troublé la race humaine avec des apparences, de pures
-apparences de pureté! Vous avez banni de la vie de l'homme sa plus
-heureuse vie, la simplicité et l'innocence sans tache!
-
-Ainsi passait le couple nu; il n'évitait ni la vue de Dieu, ni celle
-des anges, car il ne songeait point au mal: ainsi passait, en se tenant
-par la main, le plus beau couple qui depuis s'unit jamais dans les
-embrassements de l'Amour: Adam le meilleur des hommes qui furent ses
-fils; Ève, la plus belle des femmes qui naquirent ses filles.
-
-Sous un bouquet d'ombrage, qui murmure doucement sur un gazon vert, ils
-s'assirent au bord d'une limpide fontaine. Ils ne s'étaient fatigués
-au labeur de leur riant jardinage, qu'autant qu'il le fallait pour
-rendre le frais zéphyr plus agréable, le repos plus paisible, la soif
-et la faim plus salutaires. Ils cueillirent les fruits de leur repas du
-soir; fruits délectables que leur cédaient les branches complaisantes,
-tandis qu'ils reposaient inclinés sur le mol duvet d'une couche
-damassée de fleurs. Ils suçaient des pulpes savoureuses, et à mesure
-qu'ils avaient soif, ils buvaient dans l'écorce des fruits l'eau
-débordante.
-
-À ce festin ne manquaient ni les doux propos, ni les tendres sourires,
-ni les jeunes caresses naturelles à des époux si beaux, enchaînés
-par l'heureux lien nuptial, et qui étaient seuls. Autour d'eux
-folâtraient les animaux de la terre, depuis devenus sauvages, et que
-l'on chasse dans les bois ou dans les déserts, dans les forêts ou dans
-les cavernes. Le lion en jouant se cabrait, et dans ses griffes berçait
-le chevreau; les ours, les tigres, les léopards, les panthères
-gambadaient devant eux; l'informe éléphant, pour les amuser, employait
-toute sa puissance et contournait sa trompe flexible; le serpent rusé,
-s'insinuant tout auprès, entrelaçait en nœud gordien sa queue
-repliée, et donnait de sa fatale astuce une preuve non comprise.
-D'autre animaux couchés sur le gazon et rassasiés de pâture,
-regardaient au hasard, ou ruminaient à moitié endormis. Le soleil
-baissé hâtait sa carrière, inclinée vers les îles de l'Océan, et
-dans l'échelle ascendante du ciel, les étoiles qui introduisent la
-nuit se levaient. Le triste Satan, encore dans l'étonnement où il
-avait été d'abord, put à peine recouvrer sa parole faillie.
-
-«Ô enfer! qu'est-ce que mes yeux voient avec douleur? à notre place
-et si haut dans le bonheur sont élevées des créatures d'une autre
-substance, nées de la terre peut-être et non purs esprits, cependant
-peu inférieures aux brillants esprits célestes. Mes pensées
-s'attachent à elles avec surprise; je pourrais les aimer, tant la
-divine ressemblance éclate vivement en elles, et tant la main qui les
-pétrit a répandu de grâces sur leur forme! Ah! couple charmant, vous
-ne vous doutez guère combien votre changement approche; toutes vos
-délices vont s'évanouir et vous livrer au malheur: malheur d'autant
-plus grand que vous goûtez maintenant plus de joie! Couple heureux!
-mais trop mal gardé pour continuer longtemps d'être si heureux: ce
-séjour élevé, votre ciel est mal fortifié pour un ciel, et pour
-forclore un ennemi tel que celui qui maintenant y est entré: non que je
-sois votre ennemi décidé; je pourrais avoir pitié de vous ainsi
-abandonnés, bien que de moi on n'ait pas eu pitié.
-
-«Je cherche à contracter avec vous une alliance, une amitié mutuelle,
-si étroite, si resserrée, qu'à l'avenir j'habite avec vous, ou que
-vous habitiez avec moi. Ma demeure ne plaira peut-être pas à vos sens
-autant que ce beau paradis; cependant telle qu'elle est, acceptez-la;
-c'est l'ouvrage de votre Créateur, il me donna ce qu'à mon tour
-libéralement je donne. L'enfer, pour vous recevoir tous les deux,
-ouvrira ses plus larges portes, et enverra au-devant de vous tous ses
-rois. Là vous aurez la place que vous n'auriez pas dans ces enceintes
-étroites, pour loger votre nombreuse postérité. Si le lieu n'est pas
-meilleur, remerciez celui qui m'oblige, malgré ma répugnance, à me
-venger sur vous qui ne m'avez fait aucun tort, de lui qui m'outragea. Et
-quand je m'attendrirais à votre inoffensive innocence (comme je le
-fais), une juste raison publique, l'honneur, l'empire que ma vengeance
-agrandira par la conquête de ce nouveau monde, me contraindraient à
-présent de faire ce que sans cela j'abhorrerais, tout damné que je
-suis.»
-
-Ainsi s'exprima l'ennemi, et par la nécessité (prétexte des tyrans)
-excusa son projet diabolique.
-
-De sa haute station sur le grand arbre, il s'abattit parmi le troupeau
-folâtre des quadrupèdes: lui-même devenu tantôt l'un d'entre eux,
-tantôt l'autre, selon que leur forme sert mieux son dessein. Il voit de
-plus près sa proie; il épie, sans être découvert, ce qu'il peut
-apprendre encore de l'état des deux époux par leurs paroles ou par
-leurs actions. Il marche autour d'eux, lion à l'œil étincelant; il
-les suit comme un tigre, lequel a découvert par hasard deux jolis
-faons, jouant à la lisière d'une forêt: la bête cruelle se rase, se
-relève, change souvent la couche de son guet: comme un ennemi il
-choisit le terrain d'où s'élançant il puisse saisir plus sûrement
-les deux jeunes faons chacun dans une de ses griffes. Adam, le premier
-des hommes, adressant ce discours à Ève, la première des femmes,
-rendit Satan tout oreille, pour entendre couler les paroles d'une langue
-nouvelle.
-
-«Unique compagne qui seule partages avec moi tous ces plaisirs et qui
-m'es plus chère que tout, il faut que le pouvoir qui nous a faits, et
-qui a fait pour nous ce vaste monde, soit infiniment bon, et qu'il soit
-aussi généreux qu'il est bon et aussi libre dans sa bonté qu'il est
-infini. Il nous a tirés de la poussière et placés ici dans toute
-cette félicité, nous qui n'avons rien mérité de sa main, et qui ne
-pouvons rien faire dont il ait besoin: il n'exige autre chose de nous
-que ce seul devoir, que cette facile obligation; de tous les arbres du
-paradis qui portent des fruits variés et délicieux, nous ne nous
-interdirons que l'arbre de science, planté près de l'arbre de vie; si
-près de la vie croît la mort! Qu'est-ce que la mort? quelque chose de
-terrible sans doute; car, tu le sais, Dieu a prononcé que goûter à
-l'arbre de science c'est la mort. Voilà la seule marque d'obéissance
-qui nous soit imposée, parmi tant de marques de pouvoir et d'empire à
-nous conférées, et après que la domination nous a été donnée sur
-toutes les autres créatures qui possèdent la terre, l'air et la mer.
-Ne trouvons donc pas rude une légère prohibition, nous qui avons
-d'ailleurs le libre et ample usage de toutes choses, et le choix
-illimité de tous les plaisirs. Mais louons Dieu à jamais, glorifions
-sa bonté; continuons, dans notre tâche délicieuse, à élaguer ces
-plantes croissantes, à cultiver ces fleurs; tâche qui, fût-elle
-fatigante, serait douce avec toi.»
-
-Ève lui répondit:
-
-«Ô toi, pour qui et de qui j'ai été formée, chair de ta chair, et
-sans qui mon être est sans but! ô mon guide et mon chef, ce que tu as
-dit est juste et raisonnable. Nous devons en vérité à notre Créateur
-des louanges et des actions de grâce journalières: moi principalement
-qui jouis de la plus heureuse part en possédant, toi supérieur par
-tant d'imparités, et qui ne peux trouver un compagnon semblable à toi.
-
-«Souvent je me rappelle ce jour où je m'éveillai du sommeil pour la
-première fois; je me trouvai posée à l'ombre sur des fleurs, ne
-sachant, étonnée, ce que j'étais, où j'étais, d'où et comment
-j'avais été portée là. Non loin de ce lieu, le son murmurant des
-eaux sortait d'une grotte, et les eaux se déployaient en nappe liquide:
-alors elles demeuraient tranquilles et pures comme l'étendue du ciel.
-J'allai là avec une pensée sans expérience; je me couchai sur le bord
-verdoyant, pour regarder dans le lac uni et clair qui me semblait un
-autre firmament. Comme je me baissais pour regarder, juste à l'opposé
-une forme apparut dans le cristal de l'eau, s'y penchant pour me
-regarder; je tressaillis en arrière; elle tressaillit en arrière;
-charmée, je revins bientôt; charmée, elle revint aussitôt avec des
-regards de sympathie et d'amour. Mes yeux seraient encore attachés sur
-cette image, je m'y serais consumée d'un vain désir, si une voix ne
-m'eût ainsi avertie:
-
-«Ce que tu vois, belle créature, ce que tu vois là est toi-même;
-avec toi cet objet vient et s'en va: mais suis-moi, je te conduirai là
-où ce n'est point une ombre qui attend ta venue et tes doux
-embrassements. Celui dont tu es l'image, tu en jouiras inséparablement.
-Tu lui donneras une multitude d'enfants semblables à toi-même, et tu
-seras appelée la mère du genre humain.»
-
-«Que pouvais-je faire, sinon suivre invisiblement conduite? Je
-t'entrevis, grand et beau en vérité, sous un platane; cependant tu me
-semblas moins beau, d'une grâce moins attrayante, d'une douceur moins
-aimable que cette molle image des eaux. Je retourne sur mes pas, tu me
-suis et tu t'écries:--Reviens, belle Ève! qui fuis-tu? De celui que tu
-fuis tu es née; tu es sa chair, ses os. Pour te donner l'être, je t'ai
-prêté, de mon propre côté, du plus près de mon cœur, la substance
-et la vie, afin que tu sois à jamais à mon côté, consolation
-inséparable et chérie. Partie de mon âme, je te cherche! je réclame
-mon autre moitié.--De ta douce main tu saisis la mienne; je cédai, et
-depuis ce moment j'ai vu combien la beauté est surpassée par une
-grâce mâle et par la sagesse, qui seule est vraiment belle.»
-
-Ainsi parla notre commune mère, et avec des regards pleins d'un charme
-conjugal non repoussé, dans un tendre abandon elle s'appuie embrassant
-à demi notre premier père; la moitié de son sein gonflé et nu caché
-sous l'or flottant de ses tresses éparses, vient rencontrer le sein de
-son époux. Lui, ravi de sa beauté et de ses charmes soumis, Adam
-sourit d'un amour supérieur, comme Jupiter sourit à Junon lorsqu'il
-féconde les nuages qui répandent les fleurs de mai: Adam presse d'un
-baiser pur les lèvres de la mère des hommes. Le Démon détourne la
-tête d'envie; toutefois d'un œil méchant et jaloux il les regarde de
-côté et se plaint ainsi à lui-même:
-
-«Vue odieuse, spectacle torturant! Ainsi ces deux êtres emparadisés
-dans les bras l'un de l'autre, se formant un plus heureux Éden,
-posséderont leur pleine mesure de bonheur sur bonheur, tandis que moi
-je suis jeté dans l'enfer où ne sont ni joie, ni amour, mais où
-brûle un violent désir (de nos tourments, tourment qui n'est pas le
-moindre), désir qui n'étant jamais satisfait, se consume dans le
-supplice de la passion!
-
-«Mais que je n'oublie pas ce que j'ai appris de leur propre bouche; il
-paraît que tout ne leur appartient pas: un arbre fatal s'élève ici et
-appelé l'arbre de la science; il leur est défendu d'y goûter. La
-science défendue? cela est suspect, déraisonnable. Pourquoi leur
-maître leur envierait-il la science? Est-ce un crime de connaître?
-Est-ce la mort? Existent-ils seulement par ignorance? Est-ce là leur
-état fortuné, preuve de leur obéissance et de leur foi? Quel heureux
-fondement posé pour y bâtir leur ruine! Par là j'exciterai dans leur
-esprit un plus grand désir de savoir et de rejeter un commandement
-envieux, inventé dans le dessein de tenir abaissés ceux que la science
-élèverait à la hauteur des dieux: aspirant à devenir tels ils
-goûtent et meurent! Quoi de plus vraisemblable? Mais d'abord, avec de
-minutieuses recherches, marchons autour de ce jardin et ne laissons
-aucun recoin sans l'avoir examiné. Le hasard, mais le hasard seul, peut
-me conduire là où je rencontrerai quelque esprit du ciel, errant au
-bord d'une fontaine, ou retiré dans l'épaisseur de l'ombre;
-j'apprendrai de lui ce que j'ai encore à apprendre. Vivez tandis que
-vous le pouvez encore, couple heureux encore! jouissez, jusqu'à ce que
-je revienne, de ces courts plaisirs; de longs malheurs vont les
-suivre!»
-
-Ainsi disant il tourne dédaigneusement ailleurs ses pas superbes, mais
-avec une circonspection artificieuse, et il commença sa recherche à
-travers les bois et les plaines, sur les collines et dans les vallées.
-
-Cependant aux extrémités de l'occident, où le ciel rencontre l'Océan
-et la terre: le soleil couchant descendait avec lenteur, et frappait
-horizontalement de ses rayons du soir la porte orientale du paradis.
-C'était un roc d'albâtre montant jusqu'aux nues, et que l'on
-découvrait de loin. Un sentier tortueux, accessible du côté de la
-terre, menait à une entrée élevée; le reste était un pic escarpé
-qui surplombait en s'élevant et qu'on ne pouvait gravir.
-
-Entre les deux piliers du roc, se tenait assis Gabriel, chef des gardes
-angéliques; il attendait la nuit. Autour de lui s'exerçait à des jeux
-héroïques la jeunesse du ciel désarmée; mais près d'elle des
-armures divines, des boucliers, des casques et des lances suspendues en
-faisceaux, brillaient du feu du diamant et de l'or.
-
-Là descendit Uriel glissant à travers le soir sur un rayon du soleil,
-rapide comme une étoile qui tombe en automne à travers la nuit,
-lorsque des vapeurs enflammées sillonnent l'air; elle apprend au
-marinier de quel point de la boussole il se doit garder des vents
-impétueux. Uriel adresse à Gabriel ces paroles hâtées:
-
-«Gabriel, ton rang t'a fait obtenir pour ta part l'emploi de veiller
-avec exactitude à ce qu'aucune chose nuisible ne puisse approcher ou
-entrer dans cet heureux séjour. Aujourd'hui, vers le haut du midi, est
-venu à ma sphère un esprit désireux, en apparence, de connaître un
-plus grand nombre des ouvrages du Tout-Puissant, et surtout l'homme, la
-dernière image de Dieu. Je lui ai tracé sa route toute rapide, et j'ai
-remarqué sa démarche aérienne. Mais sur la montagne qui s'élève au
-nord d'Éden, et où il s'est d'abord arrêté, j'ai bientôt découvert
-ses regards étrangers au ciel, obscurcis par de mauvaises passions. Je
-l'ai encore suivi des yeux, mais je l'ai perdu de vue sous l'ombrage.
-Quelqu'un de la troupe bannie, je le crains, s'est aventuré hors de
-l'abîme pour élever de nouveaux troubles: ton soin est de le
-trouver.»
-
-Le guerrier ailé lui répondit:
-
-«Uriel, il n'est pas étonnant qu'assis dans le cercle brillant du
-soleil, ta vue parfaite s'étende au loin et au large. À cette porte
-personne ne passe, la vigilance ici placée, personne qui ne soit bien
-connu comme venant du ciel: depuis l'heure du midi, aucune créature du
-ciel ne s'est présentée: si un esprit d'une autre espèce a franchi
-pour quelque projet ces limites de terre, il est difficile, tu le sais,
-d'arrêter une substance spirituelle par une barrière matérielle; mais
-si dans l'enceinte de ces promenades s'est glissé un de ceux que tu
-dis, sous quelque forme qu'il se soit caché, je le saurai demain au
-lever du jour.»
-
-Ainsi le promit Gabriel, et Uriel retourna à son poste sur ce même
-rayon lumineux dont la pointe, maintenant élevée, le porte obliquement
-en bas au soleil tombé au-dessous des Açores; soit que le premier
-orbe, incroyablement rapide, eût roulé jusque-là dans sa révolution
-diurne, soit que la terre moins vite, par une fuite plus courte vers
-l'est, eût laissé là le soleil, peignant de reflets de pourpre et
-d'or les nuages qui sur son trône occidental lui font cortège.
-
-Maintenant le soir s'avançait tranquille, et le crépuscule grisâtre
-avait revêtu tous les objets de sa grave livrée; le silence
-l'accompagnait, les animaux et les oiseaux étaient retirés, ceux-là
-à leur couche herbeuse, ceux-ci dans leur nid. Le rossignol seul
-veillait; toute la nuit il chanta sa complainte amoureuse, le silence
-était ravi.
-
-Bientôt le firmament étincela de vivants saphirs. Hespérus, qui
-conduisait la milice étoilée, marcha le plus brillant, jusqu'à ce que
-la lune se levant dans une majesté nuageuse, reine manifeste, dévoila
-sa lumière de perle, et jeta son manteau d'argent sur l'ombre.
-
-Adam s'adressant à Ève:
-
-«Belle compagne, l'heure de la nuit, et toutes choses allées au repos,
-nous invitent à un repos semblable. Dieu a rendu le travail et le
-repos, comme le jour et la nuit, alternatifs pour l'homme: la rosée du
-sommeil tombant à propos avec sa douce et assoupissante pesanteur,
-abaisse nos paupières. Les autres créatures tout le long du jour
-errent oisives, non employées, et ont moins besoin de repos: l'homme a
-son ouvrage quotidien assigné de corps ou d'esprit; ce qui déclare sa
-dignité et l'attention que le ciel donne à toutes ses voies. Les
-animaux au contraire rôdent à l'aventure désœuvrés, et Dieu ne
-tient pas compte de ce qu'ils font. Demain avant que le frais matin
-annonce dans l'orient la première approche de la lumière, il faudra
-nous lever et retourner à nos agréables travaux. Nous avons à
-émonder là-bas ces berceaux fleuris, ces allées vertes, notre
-promenade à midi, qu'embarrasse l'excès des rameaux: ils se rient de
-notre insuffisante culture et demanderaient plus de mains que les
-nôtres pour élaguer leur folle croissance. Ces fleurs aussi, et ces
-gommes qui tombent, restent à terre, raboteuses et désagréables à la
-vue; elles veulent être enlevées, si nous désirons marcher à l'aise:
-maintenant, selon la volonté de la nature, la nuit nous commande le
-repos.»
-
-Ève, ornée d'une parfaite beauté, lui répondit:
-
-«Mon auteur et mon souverain, tu commandes, j'obéis: ainsi Dieu
-l'ordonne; Dieu est ta loi, tu es la mienne. N'en savoir pas davantage
-est la gloire de la femme, et sa plus heureuse science. En causant avec
-toi j'oublie le temps; les heures et leurs changements également me
-plaisent. Doux est le souffle du matin; doux le lever du matin avec le
-charme des oiseaux matineux; agréable est le soleil lorsque, dans ce
-délicieux jardin, il déploie ses premiers rayons sur l'herbe, l'arbre,
-le fruit et la fleur brillante de rosée; parfumée est la terre fertile
-après de molles ondées; charmant est le venir d'un soir paisible et
-gracieux, charmante la nuit silencieuse avec son oiseau solennel, et
-cette lune si belle et ces perles du ciel qui forment sa cour étoilée:
-mais ni le souffle du matin quand il monte avec le charme des oiseaux
-matineux, ni le soleil levant sur ce délicieux jardin, ni l'herbe, ni
-le fruit, ni la fleur qui brille de rosée, ni le parfum après une
-ondée, ni le soir paisible et gracieux, ni la nuit silencieuse avec son
-oiseau solennel, ni la promenade aux rayons de la lune ou à la
-tremblante lumière de l'étoile, n'ont de douceur sans toi.
-
-«Mais pourquoi ces étoiles brillent-elles la nuit entière? Pour qui
-ce glorieux spectacle, quand le sommeil a fermé tous les yeux?»
-
-Notre commun ancêtre répliqua:
-
-«Fille de Dieu et de l'homme, Ève accomplie, ces astres ont leur
-course à finir, autour de la terre, du soir au lendemain: de contrée
-en contrée, afin de dispenser la lumière préparée pour des nations
-qui ne sont pas nées encore, ils se couchent et se lèvent, car il
-serait à craindre que des ténèbres totales regagnassent pendant la
-nuit leur antique possession, et qu'elles éteignissent la vie dans la
-nature et en toutes choses. Non-seulement ces feux modérés éclairent,
-mais par une chaleur amie de diverse influence, ils fomentent,
-échauffent, tempèrent, nourrissent, ou bien ils communiquent une
-partie de leur vertu stellaire à toutes les espèces d'êtres qui
-croissent sur la terre, et les rendent plus aptes à recevoir la
-perfection du plus puissant rayon du soleil. Ces astres, quoique non
-aperçus dans la profondeur de la nuit, ne brillent donc pas en vain. Ne
-pense pas que s'il n'était point d'homme, le ciel manquât de
-spectateurs, et Dieu de louanges: des millions de créatures
-spirituelles marchent invisibles dans le monde, quand nous veillons et
-quand nous dormons; par des cantiques sans fin elles louent les ouvrages
-du Très-Haut qu'elles contemplent jour et nuit. Que de fois sur la
-pente d'une colline à écho, ou dans un bosquet n'avons-nous pas
-entendu des voix célestes à minuit (seules ou se répondant les unes
-les autres) chanter le grand Créateur! Souvent en troupes quand ils
-sont de veilles, ou pendant leurs rondes nocturnes, au son d'instruments
-divinement touchés, les anges joignent leurs chants en pleine harmonie,
-ces chants divisent la nuit, et élèvent nos pensées vers le ciel.»
-
-Ils parlent ainsi, et main en main ils entrent solitaires sous leur
-fortuné berceau: c'était un lieu choisi par le Planteur souverain,
-quand il forma toutes choses pour l'usage délicieux de l'homme. La
-voûte de l'épais couvert était un ombrage entrelacé de laurier et de
-myrte, et ce qui croissait plus haut était d'un feuillage aromatique et
-ferme. De l'un et l'autre côté l'acanthe et des buissons odorants et
-touffus élevaient un mur de verdure; de belles fleurs, l'iris de toutes
-les nuances, les roses et le jasmin, dressaient leurs tiges épanouies
-et formaient une mosaïque. Sous les pieds la violette, le safran,
-l'hyacinthe, en riche marqueterie brodaient la terre, plus colorée
-qu'une pierre du plus coûteux dessin.
-
-Aucune autre créature, quadrupède, oiseau, insecte ou reptile, n'osait
-entrer en ce lieu; tel était leur respect pour l'homme. Jamais, même
-dans les fictions de la Fable, sous un berceau ombragé plus sacré, et
-plus écarté; jamais Pan ou Sylvain ne dormirent, Nymphe ni Faune
-n'habitèrent. Là, dans un réduit fermé avec des fleurs, des
-guirlandes et des herbes d'une suave odeur, Ève épousée embellit pour
-la première fois sa couche nuptiale, et les cœurs célestes
-chantèrent l'épithalame. Ce jour-là l'ange de l'hymen amena Ève à
-notre Père dans sa beauté nue, plus ornée, plus charmante que
-Pandore, que les dieux dotèrent de tous leurs dons (oh! trop semblable
-à elle par le triste événement), alors que conduite par Hermès au
-fils imprudent de Japhet, elle enlaça l'espèce humaine dans ses beaux
-regards, afin de venger Jupiter de celui qui avait dérobé le feu
-authentique.
-
-Ainsi arrivés à leur berceau ombragé, Ève et Adam tous deux
-s'arrêtèrent, tous deux se retournèrent, et sous le ciel ouvert ils
-adorèrent le Dieu qui fit à la fois le ciel, l'air, la terre, le ciel
-qu'ils voyaient, le globe resplendissant de la lune, et le pôle
-étoilé.
-
-«Tu as aussi fait la nuit, Créateur tout-puissant! et tu as fait le
-jour que nous avons employé et fini dans notre travail prescrit,
-heureux de notre assistance mutuelle, et de notre mutuel amour, couronne
-de toute cette félicité ordonnée par toi! Et tu as fait ce lieu
-délicieux trop vaste pour nous, où l'abondance manque de partageants
-et tombe sur le sol non moissonnée. Mais tu nous as promis une race
-issue de nous qui remplira la terre, qui glorifiera avec nous ta bonté
-infinie, et quand nous nous éveillons, et quand nous cherchons, comme
-à cette heure, le sommeil, ton présent.»
-
-Ils dirent ainsi unanimes, n'observant d'autres rites qu'une adoration
-pure que Dieu aime le mieux. Ils entrèrent en se tenant par la main
-dans l'endroit le plus secret de leur berceau, et n'ayant point la peine
-de se débarrasser de ces incommodes déguisements que nous portons, ils
-se couchèrent l'un près de l'autre. Adam ne se détourna pas, je
-pense, de sa belle épouse, ni Ève ne refusa pas les rites mystérieux
-de l'amour conjugal, malgré tout ce que disent austèrement les
-hypocrites de la pureté, du paradis, de l'innocence, diffamant comme
-impur ce que Dieu déclare pur, ce qu'il commande à quelques-uns, ce
-qu'il permet à tous. Notre Créateur ordonne de multiplier: qui ordonne
-de s'abstenir, si ce n'est notre destructeur, l'ennemi de Dieu et de
-l'homme?
-
-Salut, amour conjugal, mystérieuse loi, véritable source de l'humaine
-postérité, seule propriété dans le paradis, où tous les autres
-biens étaient en commun! Par toi l'ardeur adultère fut chassée des
-hommes et reléguée parmi le troupeau des bêtes; par toi, fondées sur
-la raison loyale, juste et pure, les relations chéries et toutes les
-charités du père, du fils et du frère, furent connues pour la
-première fois. Loin de moi d'écrire que tu sois un péché ou une
-honte, ou de penser que tu ne conviennes pas au lieu le plus sacré,
-toi, source perpétuelle des douceurs domestiques, toi, dont le lit a
-été déclaré chaste et insouillé pour le présent et pour le passé,
-et dans lequel sont entrés les saints et les patriarches. Ici l'amour
-emploie ses flèches dorées, ici il allume son flambeau durable et
-agite ses ailes de pourpre; ici il règne et se délecte. Il n'est point
-dans le sourire acheté des prostituées sans passion, sans joie, que
-rien ne rend chères; il n'est point dans des jouissances passagères,
-ni parmi les favorites de cour, ni dans une danse mêlée, ni sous le
-masque lascif, ni dans le bal de minuit, ni dans la sérénade que
-chante un amant affamé, à sa fière beauté, qu'il ferait mieux de
-quitter avec dédain. Bercés par les rossignols, Adam et Ève dormaient
-en se tenant embrassés; sur leurs membres nus le dôme fleuri faisait
-pleuvoir des roses, dont le matin réparait la perte. Dors, couple
-béni! Oh! toujours plus heureux si tu ne cherches pas un plus heureux
-état, et si tu sais ne pas savoir davantage!
-
-Déjà la nuit de son cône ténébreux avait mesuré la moitié de sa
-course vers le plus haut de cette vaste voûte sublunaire; et les
-chérubins, sortant de leurs portes d'ivoire à l'heure accoutumée,
-étaient armés pour leurs nocturnes dans une tenue de guerre; lorsque
-Gabriel dit à celui qui approchait le plus de son pouvoir:
-
-«Uzziel, prends la moitié de ces guerriers, et côtoie le midi avec la
-plus stricte surveillance; l'autre moitié tournera au nord: notre ronde
-se rencontrera à l'ouest.»
-
-Ils se divisent comme la flamme, la moitié tournant sur le bouclier,
-l'autre sur la lance. Gabriel appelle deux esprits adroits et forts qui
-se tenaient près de lui, et il leur donne cet ordre:
-
-«Ithuriel et Zéphon, de toute la vitesse de vos ailes, parcourez ce
-jardin; ne laissez aucun coin sans l'avoir visité, mais surtout
-l'endroit où habitent ces deux belles créatures qui dorment peut-être
-à présent, se croyant à l'abri du mal. Ce soir, vers le déclin du
-soleil, quelqu'un est arrivé; il dit d'un infernal esprit lequel a
-été vu dirigeant sa marche vers ce lieu (qui l'aurait pu penser?),
-échappé des barrières de l'enfer et à mauvais dessein sans doute: en
-quelque endroit que vous le rencontriez, saisissez-le et amenez-le
-ici.»
-
-En parlant de la sorte il marchait à la tête de ses files radieuses
-qui éclipsaient la lune. Ithuriel et Zéphon vont droit au berceau, à
-la découverte de celui qu'ils cherchaient. Là ils le trouvèrent tapi
-comme un crapaud, tout près de l'oreille d'Ève, essayant par son art
-diabolique d'atteindre les organes de son imagination et de forger avec
-eux des illusions à son gré, de fantômes et songes; ou bien en
-soufflant son venin, il tâchait d'infecter les esprits vitaux qui
-s'élèvent du pur sang, comme de douces haleines s'élèvent d'une
-rivière pure: de là du moins pourraient naître ces pensées
-déréglées et mécontentes, ces vaines espérances, ces projets vains,
-ces désirs désordonnés, enflés d'opinions hautaines qui engendrent
-l'orgueil.
-
-Tandis qu'il était ainsi appliqué, Ithuriel le touche légèrement de
-sa lance, car aucune imposture ne peut endurer le contact d'une trempe
-céleste, et elle retourne de force à sa forme naturelle. Découvert et
-surpris, Satan tressaille: comme quand une étincelle tombe sur un amas
-de poudre nitreuse préparée pour le tonneau, afin d'approvisionner un
-magasin sur un bruit de guerre; le grain noir dispersé par une soudaine
-explosion, embrase l'air: de même éclata dans sa propre forme,
-l'ennemi. Les deux beaux anges reculèrent d'un pas à demi étonnés de
-voir si subitement le terrible monarque. Cependant non émus de frayeur,
-ils l'accostent bientôt:
-
-«Lequel es-tu de ces esprits rebelles adjugés à l'enfer? Viens-tu
-échappé de ta prison? Et pourquoi transformé, te tiens-tu comme un
-ennemi en embuscade, veillant ici au chevet de ceux qui dorment?»
-
-«Vous ne me connaissez donc pas, reprit Satan plein de dédain; vous ne
-me connaissez pas, moi? Vous m'avez pourtant connu autrefois, non votre
-camarade, mais assis où vous n'osiez prendre l'essor. Ne pas me
-connaître, c'est vous avouer vous-mêmes inconnus, et les plus infimes
-de votre bande. Ou, si vous me connaissez, pourquoi m'interroger et
-commencer d'une manière superflue votre mission, qui finira d'une
-manière aussi vaine?»
-
-Zéphon lui rendit mépris pour mépris:
-
-«Ne crois pas, esprit révolté, que ta forme restée la même, ou que
-ta splendeur non diminuée, doivent être connues, comme lorsque tu te
-tenais dans le ciel droit et pur. Cette gloire, quand tu cessas d'être
-bon, se sépara de toi. Tu ressembles à présent à ton péché, et à
-la demeure obscure et souillée de ta condamnation. Mais viens; car il
-faudra, sois-en sûr, que tu rendes compte à celui qui nous envoie, et
-dont la charge est de conserver ce lieu inviolable et de préserver
-ceux-ci de tout mal.»
-
-Ainsi parla le chérubin: sa grave réprimande, sévère dans une
-beauté pleine de jeunesse, lui donnait un grâce invincible. Le démon
-resta confus; il sentait combien la droiture est imposante, et il voyait
-combien dans sa forme, la vertu est aimable; il le voyait, et gémissait
-de l'avoir perdue, mais surtout de trouver qu'on s'était aperçu de
-l'altération sensible de son éclat. Toutefois il paraissait encore
-intrépide.
-
-«Si je dois combattre, dit-il, que ce soit le chef contre le chef,
-contre celui qui envoie, non contre celui qui est envoyé, ou contre
-tous à la fois; plus de gloire sera gagnée, ou moins perdue.»
-
-«Ta frayeur, dit le hardi Zéphon, nous épargnera l'épreuve de ce que
-le moindre d'entre nous peut faire seul contre toi, méchant, et par
-conséquent faible.»
-
-L'ennemi ne répliqua point, étouffant de rage; mais, comme un
-orgueilleux coursier dans ses freins, il marche la tête haute, rongeant
-son mors de fer: combattre ou fuir lui parut inutile; une crainte d'en
-haut avait dompté son cœur, non autrement étonné. Maintenant ils
-approchaient du point occidental où les gardes de demi-ronde s'étaient
-tout juste rencontrés, et réunis ils formaient un escadron attendant
-le prochain ordre. Gabriel, leur chef, placé sur le front, leur crie:
-
-«Amis, j'entends le bruit d'un pied agile qui se hâte par ce chemin,
-et à une lueur je discerne maintenant Ithuriel et Zéphon à travers
-l'ombre. Avec eux s'avance un troisième personnage d'un port de roi,
-mais d'une splendeur pâle et fanée: à sa démarche, et à sa farouche
-contenance, il paraît être le prince de l'enfer, qui probablement ne
-partira pas d'ici sans conteste: demeurez fermes, car son regard se
-couvre et nous défie.»
-
-À peine a-t-il fini de parler, qu'Ithuriel et Zéphon le joignent, lui
-racontent brièvement qui ils amènent, où ils l'ont trouvé, comment
-occupé, sous quelle forme et dans quelle posture il était couché.
-Gabriel parla de la sorte avec un regard sévère:
-
-«Pourquoi, Satan, as-tu franchi les limites prescrites à tes
-révoltes? Pourquoi viens-tu troubler dans leur emploi ceux qui ne
-veulent pas se révolter à ton exemple? Mais ils ont le pouvoir et le
-droit de te questionner sur ton entrée audacieuse dans ce lieu, où tu
-t'occupais, à ce qu'il semble, à violer le sommeil et à inquiéter
-ceux dont Dieu a placé la demeure ici dans la félicité.»
-
-Satan répondit avec un sourcil méprisant:
-
-«Gabriel, tu avais dans le ciel la réputation d'être sage, et je te
-tenais pour tel; mais la question que tu me fais me met en doute. Qu'il
-vive en enfer celui qui aime son supplice! Qui ne voudrait, s'il en
-trouvait le moyen, s'échapper de l'enfer, quoiqu'il y soit condamné?
-Toi-même tu le voudrais sans doute; tu t'aventurerais hardiment vers le
-lieu, quel qu'il fût, le plus éloigné de la douleur, où tu pusses
-espérer changer la peine en plaisir, et remplacer le plus tôt possible
-la souffrance par la joie; c'est ce que j'ai cherché dans ce lieu. Ce
-ne sera pas là une raison pour toi, qui ne connais que le bien, et n'a
-pas essayé le mal. M'objecteras-tu la volonté de celui qui nous
-enchaîna? Qu'il barricade plus sûrement ses portes de fer, s'il
-prétend nous retenir dans cette sombre géhenne! En voilà trop pour la
-question. Le reste est vrai: ils m'ont trouvé où ils le disent; mais
-cela n'implique ni violence ni tort.»
-
-Il dit ainsi avec dédain. L'ange guerrier ému, moitié souriant avec
-mépris, lui répliqua:
-
-«Ah! quelle perte a faite le ciel d'un juge pour juger ce qui est sage,
-depuis que Satan est tombé, renversé par sa folie! maintenant il
-revient échappé de sa prison, gravement en doute s'il doit tenir pour
-sages, ou non, ceux qui lui demandent quelle audace l'a conduit ici sans
-permission, hors des limites de l'enfer à lui prescrites; tant il juge
-sage de fuir la peine, n'importe comment, et de se dérober à son
-châtiment! Présomptueux, juge ainsi jusqu'à ce que la colère que tu
-as encourue en fuyant, rencontre sept fois ta fuite, et qu'à coup de
-fouet elle reconduise à l'enfer cette sagesse qui ne t'a pas encore
-appris qu'aucune peine ne peut égaler la colère infinie provoquée.
-Mais pourquoi es-tu seul? Pourquoi tout l'enfer déchaîné n'est-il pas
-venu avec toi? Le supplice est-il moins supplice pour tes compagnons?
-est-il moins à fuir, ou bien es-tu moins ferme qu'eux à l'endurer?
-Chef courageux! le premier à te soustraire aux tourments, si tu avais
-allégué à ton armée désertée par toi cette raison de fuite,
-certainement tu ne serais pas venu seul fugitif.»
-
-À quoi l'ennemi répondit sourcillant, terrible:
-
-«Tu sais bien, ange insultant, que je n'ai pas moins de courage à
-supporter la peine, et que je ne recule pas devant elle: j'ai bravé ta
-plus grande fureur, quand dans la bataille la noire volée du tonnerre
-vint à ton aide en toute hâte, et seconda ta lance autrement non
-redoutée. Mais tes paroles jetées au hasard, comme toujours, montrent
-ton inexpérience de ce qu'il convient de faire à un chef fidèle,
-d'après les durs essais et les mauvais succès du passé: il ne doit
-pas tout risquer dans les chemins du péril, qu'il n'a pas lui-même
-reconnus. Ainsi donc, j'ai entrepris le premier de voler seul à travers
-l'abîme désolé et de découvrir ce monde nouvellement créé, sur
-lequel dans l'enfer, la renommée n'a pas gardé le silence. Ici je suis
-venu dans l'espoir de trouver un séjour meilleur, d'établir sur la
-terre ou dans le milieu de l'air mes puissances affligées;
-dussions-nous, pour en prendre possession, essayer encore une fois ce
-que toi et tes élégantes légions oseront contre nous. Ce leur est une
-besogne plus facile de servir leur Seigneur au haut du ciel, de chanter
-des hymnes à son trône, de s'incliner à des distances marquées, que
-de combattre!»
-
-L'ange guerrier répondit aussitôt:
-
-«Dire et se contredire, prétendre d'abord qu'il est sage de fuir la
-peine, professer ensuite l'espionnage, montre non un chef, mais un
-menteur avéré, Satan. Et oses-tu te donner le titre de fidèle? Ô
-nom, nom sacré de fidélité profanée! Fidèle à qui? à ta bande
-rebelle, armée de pervers, digne corps d'une digne tête? Était-ce là
-votre discipline et votre foi jurée, votre obéissance militaire, de
-rompre votre serment d'allégeance au Pouvoir suprême reconnu? Et toi,
-rusé hypocrite, aujourd'hui champion de la liberté, qui jadis plus que
-toi flatta, s'inclina, et servilement adora le redoutable Monarque du
-ciel? Pourquoi, sinon dans l'espoir de le déposséder et de régner
-toi-même? Mais écoute à présent ce que je te conseille: Loin d'ici!
-fuis là d'où tu as fui: si à compter de cette heure tu te montres
-dans ces limites sacrées, je te traîne enchaîné au puits infernal,
-je t'y scellerai de manière que désormais tu ne mépriseras plus les
-faciles portes de l'enfer, trop légèrement barrées.»
-
-Ainsi il menaçait: mais Satan ne fait aucune attention à ces menaces,
-mais sa rage croissant, il répliqua:
-
-«Alors que je serai ton captif, parle de chaînes, fier chérubin de
-frontière; mais avant cela attends-toi toi-même à sentir le poids de
-mon bras vainqueur, bien que le roi du ciel chevauche sur tes ailes, et
-qu'avec tes compères, façonnés au joug, tu tires ses roues
-triomphantes dans sa marche sur le chemin du ciel, pavé d'étoiles.»
-
-Tandis qu'il parle, les angéliques escadrons devinrent rouges de feu;
-aiguisant en croissant les pointes de leur phalange, ils commencent à
-l'entourer de leurs lances en arrêt: telle, dans un champ de Cérès
-mûr pour la moisson, une forêt barbelée d'épis ondoie et s'incline
-de quelque côté que le vent la balaye; le laboureur inquiet regarde;
-il craint que, sur l'aire, les gerbes, son espérance, ne laissent que
-du chaume. De son côté, Satan, alarmé, rassemblant toute sa force,
-s'élève dilaté, inébranlable comme le Ténériffe ou l'Atlas. Sa
-tête atteint le ciel, et sur son casque l'horreur siège comme un
-panache; sa main ne manquait point de ce qui semblait une lance et un
-bouclier.
-
-Des faits terribles se fussent accomplis; non-seulement le paradis dans
-cette commotion, mais peut-être la voûte étoilée du ciel, ou au
-moins tous les éléments, seraient allés en débris, confondus et
-déchirés par la violence de ce combat, si l'Éternel, pour prévenir
-cet horrible tumulte, n'eut aussitôt suspendu ses balances d'or, que
-l'on voit encore entre Astrée et le signe du Scorpion. Dans ces
-balances, le Créateur pesa d'abord toutes les choses créées, la terre
-ronde et suspendue avec l'air pour contrepoids; maintenant, il y pèse
-les événements, les batailles et les royaumes: il mit deux poids dans
-les bassins, dans l'un le départ, dans l'autre le combat; le dernier
-bassin monta rapidement et frappa le fléau. Gabriel s'en apercevant,
-dit à l'ennemi:
-
-«Satan, je connais ta force et tu connais la mienne; ni l'une ni
-l'autre ne nous est propre, mais elles nous ont été données. Quelle
-folie donc de vanter ce que les armes peuvent faire, puisque ni ta
-force, ni la mienne ne sont que ce que permet le ciel, quoique la mienne
-soit à présent doublée, afin que je te foule aux pieds comme la
-fange! Pour preuve, regarde en haut; lis ton destin dans ce signe
-céleste où tu es pesé, et vois combien tu es léger, combien faible
-si tu résistes.»
-
-L'ennemi leva les yeux, et reconnut que son bassin était monté en
-haut. C'en est fait; il fuit en murmurant, et avec lui fuient les ombres
-de la nuit.
-
-
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-LIVRE CINQUIÈME
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-ARGUMENT
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-Le matin approchait; Ève raconte à Adam son rêve fâcheux. Il n'aime
-pas ce rêve, cependant il la console. Ils sortent pour leurs travaux du
-jour: leur hymne du matin à la porte de leur berceau. Dieu, afin de
-rendre l'homme inexcusable, envoie Raphaël pour l'exhorter à
-l'obéissance, lui rappeler son état libre, le mettre en garde contre
-son ennemi qui est proche, lui apprendre quel est cet ennemi, pourquoi
-il est son ennemi, et tout ce qu'il est utile en outre à Adam de
-connaître. Raphaël descend au paradis; sa figure décrite; sa venue
-découverte au loin par Adam assis à la porte de son berceau. Adam va
-à la rencontre de l'ange, l'amène à sa demeure et lui offre les
-fruits les plus choisis cueillis par Ève; leurs discours à table.
-Raphaël accomplit son message, fait souvenir Adam de son état et de
-son ennemi; à la demande d'Adam il raconte quel est cet ennemi, comment
-il l'est devenu: en commençant son récit à la première révolte de
-Satan dans le ciel, il dit la cause de cette révolte; comment l'esprit
-rebelle entraîna ses légions après lui dans les parties du Nord;
-comment il les incita à se révolter avec lui, les persuada tous,
-excepté Abdiel, le séraphin, qui combat ses raisons, s'oppose à lui
-et l'abandonne.
-
-
-
-
-Déjà le Matin avançant ses pas de rose dans les régions de l'est,
-semait la terre de perles orientales, lorsque Adam s'éveilla, telle
-était sa coutume; car son sommeil léger comme l'air, entretenu par une
-digestion pure et des vapeurs douces et tempérées, était légèrement
-dispersé par le seul bruit des ruisseaux fumants, des feuilles agitées
-(éventail de l'Aurore), et par le chant matinal et animé des oiseaux
-sur toutes les branches: il est d'autant plus étonné de trouver Ève
-non éveillée, la chevelure en désordre et les joues rouges comme dans
-un repos inquiet. Il se soulève à demi, appuyé sur le coude;
-penché amoureusement sur elle, il contemple avec des regards d'un
-cordial amour la beauté qui, éveillée ou endormie, brille de grâces
-particulières. Alors d'une voix douce, comme quand Zéphire souffle sur
-Flore, touchant doucement la main d'Ève, il murmure ces mots:
-
-«Éveille-toi, ma très belle, mon épouse, mon dernier bien trouvé,
-le meilleur et le dernier présent du ciel, mon délice toujours
-nouveau! Éveille-toi! Le matin brille et la fraîche campagne nous
-appelle; nous perdons les prémices du jour, le moment de remarquer
-comment poussent nos plantes soignées, comment fleurit le bocage de
-citronnier, d'où coule la myrrhe, et ce que distille le balsamique
-roseau, comment la nature peint ses couleurs, comment l'abeille se pose
-sur la fleur pour en extraire la douceur liquide.»
-
-Ainsi murmurant, il l'éveille, mais jetant sur Adam un œil effrayé,
-et l'embrassant, elle parla ainsi:
-
-«Ô toi, le seul en qui mes pensées trouvent tout repos, ma gloire, ma
-perfection! que j'ai de joie de voir ton visage et le matin revenu!
-Cette nuit (jusqu'à présent je n'ai jamais passé une nuit pareille),
-je rêvais (si je rêvais), non de toi comme je le fais souvent, non des
-ouvrages du jour passé, ou du projet du lendemain, mais d'offense et de
-trouble que mon esprit ne connut jamais avant cette nuit accablante. Il
-m'a semblé que quelqu'un, attaché à mon oreille, m'appelait avec une
-voix douce, pour me promener; je crus que c'était la tienne; elle
-disait: Pourquoi dors-tu, Ève? Voici l'heure charmante, fraîche,
-silencieuse, sauf où le silence cède à l'oiseau harmonieux de la
-nuit, qui, maintenant éveillé soupire sa plus douce chanson,
-enseignée par l'amour. La lune, remplissant tout son orbe, règne, et
-avec une plus agréable clarté fait ressortir sur l'ombre la face des
-choses; c'est en vain si personne ne regarde. Le ciel veille avec tous
-ses yeux, pour qui contempler, si ce n'est toi, ô désir de la nature?
-À ta vue, toutes les choses se réjouissent, attirées par ta beauté
-pour l'admirer toujours avec ravissement.
-
-«Je me suis levé à ton appel, mais je ne t'ai point trouvé. Pour te
-chercher, j'ai dirigé alors ma promenade; il m'a semblé que je passais
-seule des chemins qui m'ont conduite tout à coup à l'arbre de la
-science défendue; il paraissait beau, beaucoup plus beau à mon
-imagination que pendant le jour. Et comme je le regardais en
-m'étonnant, une figure se tenait auprès, semblable par la forme et les
-ailes à l'un de ceux-là du ciel que nous avons vus souvent: ses
-cheveux humides de rosée exhalaient l'ambroisie; il contemplait l'arbre
-aussi;
-
-«Et il disait: «Ô belle plante, de fruit surchargée, personne ne
-daigne-t-il te soulager de ton poids et goûter de ta douceur, ni Dieu,
-ni homme? La science est-elle si méprisée? L'envie, ou quelque
-réserve, défend-elle de goûter? Le défende qui voudra, nul ne me
-privera plus longtemps de ton bien offert: pourquoi autrement est-il
-ici?»
-
-«Il dit et ne s'arrêta pas, mais d'une main téméraire il arrache, il
-goûte. Moi je fus glacée d'une froide horreur à des paroles si
-hardies, confirmées par une si hardie action. Mais lui, transporté de
-joie:
-
-«Ô fruit divin, doux par toi-même, mais beaucoup plus doux ainsi
-cueilli; défendu ici ce semble, comme ne convenant qu'à des dieux; et
-cependant capable de faire dieux des hommes! Et pourquoi pas, puisque
-plus le bien est communiqué, plus il croît abondant, puisque l'auteur
-de ce bien n'est pas offensé, mais honoré davantage? Ici, créature
-heureuse! Ève, bel ange, partage avec moi: quoique tu sois heureuse, tu
-peux être plus heureuse encore, bien que tu ne puisses être plus digne
-du bonheur. Goûte ceci et sois désormais parmi les dieux, toi-même
-déesse, non plus à la terre confinée, mais comme nous tantôt tu
-seras dans l'air, tantôt tu monteras au ciel par ton propre mérite, et
-tu verras de quelle vie vivent là les dieux, et tu vivras d'une
-pareille vie.»
-
-«Parlant ainsi il approche, et me porte jusqu'à la bouche la partie de
-ce même fruit qu'il tenait, et qu'il avait arraché: l'odeur agréable
-et savoureuse éveilla si fort l'appétit, qu'il me parut impossible de
-ne pas goûter. Aussitôt je m'envole avec l'esprit du haut des nues, et
-au-dessous de moi je vois la terre se déployer immense, perspective
-étendue et variée. Dans cette extrême élévation, m'étonnant de mon
-vol et de mon changement, mon guide disparaît tout à coup; et moi, ce
-me semble, je suis précipitée en bas, et je tombe endormie. Mais, oh!
-que je fus heureuse, lorsque je me réveillai, de trouver que cela
-n'était qu'un songe!»
-
-Ainsi Ève raconta sa nuit, et ainsi Adam lui répondit, attristé:
-
-«Image la plus parfaite de moi-même, et ma plus chère moitié, le
-trouble de tes pensées cette nuit, dans le sommeil m'affecte comme toi;
-je ne puis aimer ce songe décousu provenu du mal; je le crains:
-cependant le mal, d'où viendrait-il? Aucun mal ne peut habiter en toi,
-créature si pure. Mais sache que dans l'âme il existe plusieurs
-facultés inférieures qui servent la raison comme leur souveraine.
-Entre celles-ci, l'imagination exerce le principal office: de toutes les
-choses extérieures que représentent les cinq sens éveillés, elle se
-crée des fantaisies, des formes aériennes, que la raison assemble ou
-sépare, et dont elle compose tout ce que nous affirmons, ou ce que nous
-nions, et ce que nous appelons notre science ou notre opinion. La raison
-se retire dans sa cellule secrète, quand la nature repose: souvent
-pendant son absence l'imagination, qui se plaît à contrefaire, veille
-pour l'imiter; mais joignant confusément les formes, elle produit
-souvent un ouvrage bizarre, surtout dans les songes, assortissant mal
-des paroles et des actions récentes, ou depuis longtemps passées.
-
-«Je trouve ainsi, à ce qu'il me paraît, quelques traces de notre
-dernière conversation du soir dans ton rêve, mais avec une addition
-étrange. Cependant ne sois pas triste; le mal peut aller et venir dans
-l'esprit de Dieu ou de l'homme sans leur aveu, et n'y laisser ni tache
-ni blâme; ce qui me donne l'espoir que ce que tu abhorrais de rêver
-dans le sommeil, éveillée tu ne consentirais jamais à le faire. N'aie
-donc pas le cœur abattu; ne couvre pas de nuages ces regards qui ont
-coutume d'être plus radieux et plus sereins que ne l'est à la terre le
-sourire d'un beau matin. Levons-nous pour nos fraîches occupations
-parmi les bocages, les fontaines et les fleurs, qui entr'ouvrent à
-présent leur sein rempli des parfums les plus choisis, réservés de la
-nuit, et gardés pour toi.»
-
-Il ranimait ainsi sa belle épouse, et elle était ranimée; mais
-silencieusement ses yeux laissèrent tomber un doux pleur; elle les
-essuya avec ses cheveux; deux autres précieuses larmes se montraient
-déjà à leur source de cristal; Adam les cueillit dans un baiser avant
-leur chute, comme les signes gracieux d'un tendre remords et d'une
-timidité pieuse qui craignait d'avoir offensé.
-
-Ainsi tout fut éclairci, et ils se hâtèrent vers la campagne. Mais au
-moment où ils sortirent de dessous la voûte de leur berceau d'arbres,
-ils se trouvèrent d'abord en pleine vue du jour naissant et du soleil,
-à peine levé, qui effleurait encore des roues de son char
-l'extrémité de l'océan, lançait parallèles à la terre ses rayons
-remplis de rosée, découvrant dans un paysage immense tout l'orient du
-paradis et les plaines heureuses d'Éden: ils s'inclinèrent
-profondément, adorèrent, et commencèrent leurs prières, chaque matin
-dûment offertes en différent style; car ni le style varié, ni le
-saint enthousiasme, ne leur manquaient pour louer leur Créateur en
-justes accords prononcés ou chantés sans préparation aucune. Une
-éloquence rapide coulait de leurs lèvres, en prose ou en vers
-nombreux, si remplis d'harmonie, qu'ils n'avaient besoin ni du luth ni
-de la harpe pour ajouter à leur douceur.
-
-«Ce sont là tes glorieux ouvrages, Père du bien, ô Tout-Puissant.
-Elle est tienne, cette structure de l'univers, si merveilleusement
-belle! Quelle merveille es-tu donc toi-même, Être inénarrable, toi
-qui, assis au-dessus des cieux, es pour nous ou invisible, ou
-obscurément entrevu dans tes ouvrages les plus inférieurs, lesquels
-pourtant font éclater au-delà de toute pensée ta bonté et ton
-pouvoir divin!
-
-«Parlez, vous qui pouvez mieux dire, vous, fils de la lumière, anges!
-car vous le contemplez, et avec des cantiques et des chœurs de
-symphonies, dans un jour sans nuit, pleins de joie, vous entourez son
-trône, vous dans le ciel!
-
-«Sur la terre que toutes les créatures le glorifient, lui le premier,
-lui le dernier, lui le milieu, lui sans fin!
-
-«Ô la plus belle des étoiles, la dernière du cortège de la nuit, si
-plutôt tu n'appartiens pas à l'aurore, gage assuré du jour, toi dont
-le cercle brillant couronne le riant matin, célèbre le Seigneur dans
-ta sphère, quand l'aube se lève, à cette charmante première heure!
-
-«Toi, soleil, à la fois l'œil et l'âme de ce grand univers,
-reconnais-le plus grand que toi, fais retentir sa louange dans ta course
-éternelle, et quand tu gravis le ciel, et quand tu atteins la hauteur
-du midi, et lorsque tu tombes!
-
-«Lune, qui tantôt rencontres le soleil dans l'orient, qui tantôt fuis
-avec les étoiles fixes, fixées dans leur orbe, qui fuit; et vous,
-autres feux errants, qui tous cinq figurez une danse mystérieuse, non
-sans harmonie, chantez la louange de celui qui des ténèbres appela la
-lumière!
-
-«Air, et vous éléments, les premiers-nés des entrailles de la
-nature, vous qui dans un quaternaire parcourez un cercle perpétuel,
-vous qui, multiformes, mélangez et nourrissez toutes choses, que vos
-changements sans fin varient de notre grand Créateur la nouvelle
-louange!
-
-«Vous, brouillards et exhalaisons qui en ce moment, gris ou ternes,
-vous élevez de la colline ou du lac fumeux, jusqu'à ce que le soleil
-peigne d'or vos franges laineuses, levez-vous en honneur du grand
-Créateur du monde! et soit que vous tendiez de nuages le ciel
-décoloré, soit que vous abreuviez le sol altéré avec des pluies
-tombantes, en montant ou en descendant, répandez toujours sa louange!
-
-«Sa louange, vous, ô vents qui soufflez des quatre parties de la
-terre, soupirez-la avec douceur ou force! Inclinez vos têtes, vous
-pins. Vous, plantes de chaque espèce, en signe d'adoration,
-balancez-vous!
-
-«Fontaines, et vous qui gazouillez tandis que vous coulez, mélodieux
-murmures, en gazouillant dites sa louange!
-
-«Unissez vos voix, vous toutes âmes vivantes: oiseaux qui montez en
-chantant à la porte du ciel, sur vos ailes et dans vos hymnes, élevez
-sa louange!
-
-«Vous qui glissez dans les eaux, et vous qui vous promenez sur la
-terre, qui la foulez avec majesté, ou qui rampez humblement, soyez
-témoins que je ne garde le silence ni le matin, ni le soir; je prête
-ma voix à la colline ou à la vallée, à la fontaine ou au frais
-ombrage, et mon chant les instruit de sa louange.
-
-«Salut, universel Seigneur! sois toujours libéral pour ne nous donner
-que le bien. Et si la nuit a recueilli ou caché quelque chose de mal,
-disperse-le, comme la lumière chasse maintenant les ténèbres.»
-
-Innocents ils prièrent, et leurs pensées recouvrèrent promptement une
-paix ferme et le calme accoutumé. Ils s'empressèrent à leur ouvrage
-champêtre du matin, parmi la rosée et les fleurs, là où quelques
-rangs d'arbres fruitiers, surchargés de bois, étalaient trop leurs
-branches touffues, et avaient besoin qu'une main réprimât leurs
-embrassements inféconds; ils amènent la vigne pour la marier à son
-ormeau; elle, épousée, entrelace autour de lui ses bras nubiles, et
-lui apporte en dot ses grappes adoptées, afin d'orner son feuillage
-stérile. Le puissant Roi du ciel vit avec pitié nos premiers parents
-occupés de la sorte; il appelle à lui Raphaël, esprit sociable qui
-daigna voyager avec Tobie et assura son mariage avec la vierge sept fois
-mariée.
-
-«Raphaël, dit-il, tu sais quel désordre sur la terre Satan, échappé
-de l'enfer à travers le gouffre ténébreux, a élevé dans le paradis;
-tu sais comment il a troublé cette nuit le couple humain, et comment il
-projette de perdre en lui du même coup la race humaine. Va donc, cause
-la moitié de ce jour avec Adam comme un ami avec un ami; tu le
-trouveras dans quelque berceau ou sous quelque ombrage, retiré à
-l'abri de la chaleur du midi pour se débarrasser un moment de son
-travail quotidien, par la nourriture ou par le repos. Tiens-lui des
-discours tels qu'ils lui rappellent son heureux état, le bonheur qu'il
-possède laissé libre à volonté, laissé à sa propre volonté libre,
-à sa volonté qui, quoique libre, est changeante; avertis-le de prendre
-garde de s'égarer par trop de sécurité. Dis-lui surtout son danger et
-de qui il vient; dis-lui quel ennemi, lui-même récemment tombé du
-ciel, complote à présent de faire tomber les autres d'un pareil état
-de félicité: par la violence? non, car elle serait repoussée; mais
-par la fraude et les mensonges. Fais-lui connaître tout cela, de peur
-qu'ayant volontairement transgressé, il n'allègue la surprise, n'ayant
-été ni averti ni prévenu.»
-
-Ainsi parla l'éternel Père, et il accomplit toute justice. Le saint
-ailé ne diffère pas après avoir reçu sa mission; mais du milieu de
-mille célestes ardeurs où il se tenait voilé de ses magnifiques
-ailes, il s'élève léger et vole à travers le ciel. Les chœurs
-angéliques, s'écartant des deux côtés, livrent un passage à sa
-rapidité à travers toutes les routes de l'empyrée, jusqu'à ce
-qu'arrivé aux portes du ciel elles s'ouvrent largement d'elles-mêmes,
-tournant sur leurs gonds d'or: ouvrages divins du souverain Architecte.
-Aucun nuage, aucune étoile interposés n'obscurcissant sa vue, il
-aperçoit la terre, toute petite qu'elle est, et ressemblant assez aux
-autres globes lumineux: il découvre le jardin de Dieu couronné de
-cèdres au-dessus de toutes les collines: ainsi, mais moins sûrement,
-pendant la nuit, le verre de Galilée observe dans la lune des terres et
-des régions imaginaires; ainsi le pilote, parmi les Cyclades voyant
-d'abord apparaître Délos ou Samos, les prend pour une tache de nuage.
-Là en bas Raphaël hâte son vol précipité, et, à travers le vaste
-firmament éthéré, vogue entre des mondes et des mondes. Tantôt,
-l'aile immobile, il est porté sur les vents polaires; tantôt son aile,
-éventail vivant, frappe l'air élastique, jusqu'à ce que, parvenu à
-la hauteur de l'essor des aigles, il semble à tous les volatiles un
-phénix, regardé par tous avec admiration comme cet oiseau unique,
-alors que pour enchâsser ses reliques dans le temple brillant du
-Soleil, il vole vers la Thèbes d'Égypte.
-
-Tout à coup, sur le sommet oriental du paradis, l'ange s'abat et
-reprend sa première forme, séraphin ailé. Pour ombrager ses membres
-divins il porte six ailes; la paire qui revêt chacune de ses larges
-épaules revient, ornement royal, comme un manteau sur sa poitrine; la
-paire du milieu entoure sa taille ainsi qu'une zone étoilée, borde ses
-reins et ses cuisses d'un duvet d'or, et de couleurs trempées dans le
-ciel; la dernière ombrage ses pieds, et s'attache à ses talons en
-plume maillée, couleur du firmament: semblable au fils de Maïa, il se
-tient debout et secoue ses plumes qui remplissent d'un parfum céleste
-la vaste enceinte d'alentour.
-
-Incontinent toutes les troupes d'anges de garde le reconnurent et se
-levèrent en honneur de son rang et de son message suprême, car elles
-pressentirent qu'il était chargé de quelque haut message. Il passe
-leurs tentes brillantes et il entre dans le champ fortuné au travers
-des bocages de myrrhe, des odeurs florissantes de la cassie, du nard et
-du baume, désert de parfums. Ici la nature folâtrait dans son enfance
-et se jouait à volonté dans ses fantaisies virginales, versant
-abondamment sa douceur, beauté sauvage au-dessus de la règle et de
-l'art; ô énormité de bonheur!
-
-Raphaël s'avançait dans la forêt aromatique; Adam l'aperçut; il
-était assis à la porte de son frais berceau, tandis que le soleil à
-son midi dardait à plomb ses rayons brûlants pour échauffer la terre
-dans ses plus profondes entrailles (chaleur plus forte qu'Adam n'avait
-besoin); Ève dans l'intérieur du berceau, attentive à son heure,
-préparait pour le dîner des fruits savoureux, d'un goût à plaire au
-véritable appétit et à ne pas ôter, par intervalles, la soif d'un
-breuvage de nectar que fournissent le lait, la baie ou la grappe. Adam
-appelle Ève.
-
-«Accours ici, Ève; contemple chose digne de ta vue: à l'orient, entre
-ces arbres, quelle forme glorieuse s'avance par ce chemin! elle semble
-une autre aurore levée à midi. Ce messager nous apporte peut-être
-quelque grand commandement du ciel et daignera ce jour être notre
-hôte. Mais va vite, et ce que contiennent tes réserves, apporte-le;
-prodigue l'abondance convenable pour honorer et recevoir notre divin
-étranger. Nous pouvons bien offrir leurs propres dons à ceux qui nous
-les donnent, et répandre largement ce qui nous est largement accordé,
-ici où la nature multiplie sa fertile production et en s'en
-débarrassant devient plus féconde; ce qui nous enseigne à ne point
-épargner.»
-
-Ève lui répond:
-
-«Adam, moule sanctifié d'une terre inspirée de Dieu, peu de
-provisions sont nécessaires, là où ces provisions en toutes les
-saisons mûrissent pour l'usage suspendues à la branche, excepté des
-fruits qui dans une réserve frugale, acquièrent de la consistance pour
-nourrir et perdent une humidité superflue. Mais je me hâterai, et de
-chaque rameau et de chaque tige, de chaque plante et de chaque courge
-succulente, j'arracherai un tel choix pour traiter notre hôte
-angélique, qu'en le voyant il avouera qu'ici sur la terre Dieu a
-répandu ses bontés comme dans le ciel.»
-
-Elle dit et part à la hâte avec des regards empressés, préoccupée
-de pensées hospitalières. Comment choisir ce qu'il y a de plus
-délicat? quel ordre suivre pour ne pas mêler les goûts, pour ne pas
-les assortir inélégants, mais pour qu'une saveur succède à une
-saveur relevée par le changement le plus agréable? Ève court, et de
-chaque tendre tige elle cueille ce que la terre, cette mère qui porte
-tout, donne à l'Inde orientale ou occidentale, aux rivages du milieu,
-dans le Pont, sur la côte punique, ou sur les bords qui virent régner
-Alcinoüs; fruits de toutes espèces, d'une écorce raboteuse ou d'une
-peau unie, renfermés dans une bogue ou dans une coquille; large tribut
-qu'Ève recueille et qu'elle amoncelle sur la table d'une main prodigue.
-Pour boisson elle exprime de la grappe un vin doux et inoffensif; elle
-écrase différentes baies, et des douces amandes pressées, elle
-mélange une crème onctueuse; elle ne manque point de vases convenables
-et purs pour contenir ces breuvages. Puis elle sème la terre de roses,
-et des parfums de l'arbrisseau qui n'ont point été exhalés par le
-feu.
-
-Cependant notre premier père pour aller à la rencontre de son hôte
-céleste s'avance hors du berceau, sans autre suite que celle de ses
-propres perfections: en lui était toute sa cour; cour plus solennelle
-que l'ennuyeuse pompe que trament les princes, alors que leur riche et
-long cortège de pages chamarrés d'or, de chevaux conduits en main,
-éblouit les spectateurs et les laisse la bouche béante. Dès qu'il fut
-en présence de l'archange, Adam, quoique non intimidé, toutefois avec
-un abord soumis et une douceur respectueuse, s'inclinant profondément
-comme devant une nature supérieure, lui dit:
-
-«Natif du ciel (car aucun autre lieu que le ciel ne peut renfermer une
-si glorieuse forme), puisque en descendant des trônes d'en haut tu as
-consenti à te priver un moment de ces demeures fortunées, et à
-honorer celles-ci, daigne avec nous, qui ne sommes ici que deux, et qui
-cependant, par un don souverain, possédons cette terre spacieuse,
-daigne te reposer sous l'ombrage de ce berceau: viens t'asseoir pour
-goûter ce que ce jardin offre de plus choisi, jusqu'à ce que la
-chaleur du midi soit passée, et que le soleil plus refroidi décline.»
-
-L'angélique vertu lui répondit avec douceur:
-
-«Adam, c'est pour cela même que je viens ici: tu es créé tel, ou tu
-as ici un tel séjour pour demeure, que cela peut souvent inviter les
-esprits mêmes du ciel à te visiter. Conduis-moi donc où ton berceau
-surombrage; car de ces heures du milieu du jour jusqu'à ce que le soir
-se lève, je puis disposer.»
-
-Ils arrivèrent à la demeure sylvaine qui, semblable à la retraite de
-Pomone, souriait parée de fleurs et de senteurs charmantes. Mais Ève,
-non parée, excepté d'elle-même (plus aimablement belle qu'une nymphe
-des bois, ou que la plus belle des trois déesses fabuleuses qui
-luttèrent nues sur le mont Ida), Ève se tenait debout pour servir son
-hôte du ciel: couverte de sa vertu, elle n'avait pas besoin de voile;
-aucune pensée infirme n'altérait sa joue. L'ange lui donna le salut,
-la sainte salutation employée longtemps après pour bénir Marie,
-seconde Ève.
-
-«Salut, mère des hommes, dont les entrailles fécondes rempliront le
-monde de tes fils, plus nombreux que ces fruits variés dont les arbres
-de Dieu ont chargé cette table!»
-
-Leur table était un gazon élevé et touffu, entouré de sièges de
-mousse. Sur son ample surface carrée, d'un bout à l'autre, tout
-l'automne était entassé, quoique alors le printemps et l'automne
-dansassent ici main en main. Adam et l'ange discoururent quelque temps
-(ils ne craignaient pas que les mets refroidissent). Notre père
-commença de la sorte:
-
-«Céleste étranger, qu'il te plaise goûter ces bontés que notre
-nourricier, de qui tout bien parfait descend sans mesure, a ordonné à
-la terre de nous céder pour aliment et pour délice; nourriture
-peut-être insipide pour des natures spirituelles. Je sais seulement
-ceci: un Père céleste donne à tous.»
-
-L'ange répondit:
-
-«Ainsi ce qu'il donne (sa louange soit à jamais chantée) à l'homme
-en partie spirituel, peut n'être pas trouvé une ingrate nourriture par
-les purs esprits. Les substances intellectuelles demandent la nourriture
-comme vos substances rationnelles; les unes et les autres ont en elles
-la faculté inférieure des sens au moyen desquels elles écoutent,
-voient, sentent, touchent et goûtent: le goût raffine, digère,
-assimile, et transforme le corporel en incorporel.
-
-«Sache que tout ce qui a été créé a besoin d'être soutenu et
-nourri: parmi les éléments, le plus grossier alimente le plus pur: la
-terre et la mer nourrissent l'air, l'air nourrit ces feux éthérés, et
-d'abord la lune, comme le plus abaissé: de là sur sa face ronde ces
-taches, vapeurs non purifiées qui ne sont point encore converties en sa
-substance. La lune de son continent humide, exhale aussi l'aliment aux
-orbes supérieurs. Le Soleil, qui dispense la lumière à tous, reçoit
-de tous en humides exhalaisons ses récompenses alimentaires, et le soir
-il fait son repas avec l'Océan. Quoique dans le ciel les arbres de vie
-portent un fruitage d'ambroisie et que les vignes donnent le nectar;
-quoique chaque matin nous enlevions sur les rameaux des rosées de miel,
-que nous trouvions le sol couvert d'un grain perlé; cependant ici Dieu
-a varié sa bonté avec tant de nouvelles délices, qu'on peut comparer
-ce jardin au ciel; et pour ne pas goûter à ces dons, ne pense pas que
-je sois assez difficile.»
-
-Ainsi l'ange et Adam s'assirent et tombèrent sur leurs mets. L'ange
-mangea non pas en apparence, en fumée, le dire commun des théologiens,
-mais avec la vive hâte d'une faim réelle et la chaleur digestive pour
-transubstancier: ce qui surabonde transpire facilement à travers les
-esprits. Il ne faut pas s'en étonner, si, par le feu du noir charbon,
-l'empirique alchimiste peut transmuer, ou croit qu'il est possible de
-transmuer les métaux les plus grossiers en or aussi parfait que celui
-de la mine.
-
-Cependant, à table Ève servait nue, et couronnait d'agréable liqueur
-leurs coupes à mesure qu'elles se vidaient. Oh! innocence digne du
-paradis! si jamais les fils de Dieu eussent pu avoir une excuse pour
-aimer, c'eût été alors, c'eût été à cette vue! Mais dans ces
-cœurs, l'amour pudique régnait, et ils ignoraient la jalousie, l'enfer
-de l'amant outragé.
-
-Quand ils furent rassasiés de mets et de breuvages, sans surcharger la
-nature, soudain il vint à la pensée d'Adam de ne pas laisser passer
-l'occasion que lui donnait ce grand entretien, de s'instruire des choses
-au-dessus de sa sphère, de s'enquérir des êtres qui habitent dans le
-ciel, dont il voyait l'excellence l'emporter de si loin sur la sienne,
-et dont les formes radieuses (splendeur divine), dont la haute
-puissance, surpassaient de si loin les formes et la puissance humaines.
-Il adresse ainsi ce discours circonspect au ministre de l'empyrée:
-
-«Toi qui habites avec Dieu, je connais bien à présent ta bonté dans
-cet honneur fait à l'homme, sous l'humble toit duquel tu as daigné
-entrer et goûter ces fruits de la terre, qui, n'étant pas nourriture
-d'ange, sont néanmoins acceptés par toi, de sorte que tu sembles ne
-pas avoir été nourri aux grands festins du ciel: cependant quelle
-comparaison!»
-
-Le hiérarque ailé répliqua:
-
-«Ô Adam, il est un seul Tout-Puissant, de qui toutes choses procèdent
-et à qui elles retournent, si leur bonté n'a pas été dépravée:
-toutes ont été créées semblables en perfection; toutes formées
-d'une seule matière première, douées de diverses formes, de
-différents degrés de substance et de vie dans les choses qui vivent.
-Mais ces substances sont plus raffinées, plus spiritualisées et plus
-pures, à mesure qu'elles sont plus rapprochées de Dieu ou qu'elles
-tendent à s'en rapprocher plus, chacune dans leurs diverses sphères
-actives assignées, jusqu'à ce que le corps s'élève à l'esprit dans
-les bornes proportionnées à chaque espèce.
-
-«Ainsi de la racine s'élance plus légère la verte tige; de celle-ci
-sortent les feuilles plus aériennes, enfin la fleur parfaite exhale ses
-esprits odorants. Les fleurs et leur fruit, nourriture de l'homme,
-volatilisés dans une échelle graduelle, aspirent aux esprits vitaux,
-animaux, intellectuels; ils donnent à la fois la vie et le sentiment,
-l'imagination et l'entendement, d'où l'âme reçoit la raison.
-
-«La raison discursive ou intuitive est l'essence de l'âme: la raison
-discursive vous appartient le plus souvent, l'intuitive appartient
-surtout à nous; ne différant qu'en degrés, en espèces elles sont les
-mêmes.
-
-«Ne vous étonnez donc pas que ce que Dieu a vu bon pour vous, je ne le
-refuse pas, mais que je le convertisse, comme vous, en ma propre
-substance. Un temps peut venir où les hommes participeront à la nature
-des anges, où ils ne trouveront ni diète incommode ni nourriture trop
-légère. Peut-être nourris de ces aliments corporels, vos corps
-pourront à la longue devenir tout esprit, perfectionnés par le laps du
-temps, et sur des ailes s'envoler comme nous dans l'éther; ou bien ils
-pourront habiter, à leur choix, ici ou dans le paradis céleste, si
-vous êtes trouvés obéissants, si vous gardez inaltérable un amour
-entier et constant à celui dont vous êtes la progéniture. En
-attendant, jouissez de toute la félicité que cet heureux état
-comporte, incapable qu'il est d'une plus grande.»
-
-Le patriarche du genre humain répliqua:
-
-«Ô esprit favorable, hôte propice, tu nous as bien enseigné le
-chemin qui peut diriger notre savoir, et l'échelle de nature qui va du
-centre à la circonférence; de là en contemplation des choses créées
-nous pouvons monter par degrés jusqu'à Dieu. Mais dis-moi ce que
-signifie cet avertissement ajouté: Si vous êtes trouvés obéissants?
-Pouvons-nous donc lui manquer d'obéissance, ou nous serait-il possible
-de déserter l'amour de celui qui nous forma de la poussière, et nous
-plaça ici, comblés au-delà de toute mesure d'un bonheur au-delà de
-celui que les désirs humains peuvent chercher ou concevoir?»
-
-L'Ange:
-
-«Fils du ciel et de la terre, écoute! Que tu sois heureux, tu le dois
-à Dieu; que tu continues de l'être, tu le devras à toi-même,
-c'est-à-dire à ton obéissance: reste dans cette obéissance. C'est
-là l'avertissement que je t'ai donné: retiens-le. Dieu t'a fait
-parfait, non immuable; il t'a fait bon, mais il t'a laissé maître de
-persévérer; il a ordonné que ta volonté fût libre par nature,
-qu'elle ne fût pas réglée par le destin inévitable, ou par
-l'inflexible nécessité. Il demande notre service volontaire, non pas
-notre service forcé: un tel service n'est et ne peut être accepté par
-lui: car comment s'assurer que des cœurs non libres agissent
-volontairement ou non, eux qui ne veulent que ce que la destinée les
-force de vouloir, et qui ne peuvent faire un autre choix? Moi-même et
-toute l'armée des anges qui restons debout en présence du trône de
-Dieu, notre heureux état ne dure, comme vous le vôtre, qu'autant que
-dure notre obéissance: nous n'avons point d'autre sûreté. Librement
-nous servons parce que nous aimons librement, selon qu'il est dans notre
-volonté d'aimer ou de ne pas aimer; par ceci nous nous maintenons ou
-nous tombons. Quelques-uns sont tombés parce qu'ils sont tombés dans
-la désobéissance; et ainsi du haut du ciel ils ont été précipités
-dans le plus profond enfer: ô chute! de quel haut état de béatitude
-dans quel malheur?»
-
-Notre grand ancêtre:
-
-«Attentif à tes paroles, divin instructeur, je les ai écoutées d'une
-oreille plus ravie que du chant des chérubins, quand la nuit, des
-coteaux voisins, ils envoient une musique aérienne. Je n'ignorais pas
-avoir été créé libre de volonté et d'action; nous n'oublierons
-jamais d'aimer notre Créateur, d'obéir à celui dont l'unique
-commandement est toutefois si juste: mes constantes pensées m'en ont
-toujours assuré, et m'en assureront toujours. Cependant ce que tu dis
-de ce qui s'est passé dans le ciel fait naître en moi quelque doute,
-mais un plus vif désir encore, si tu y consens, d'en entendre le récit
-entier; il doit être étrange et digne d'être écouté dans un
-religieux silence. Nous avons encore beaucoup de temps, car à peine le
-soleil achève la moitié de sa course, et commence à peine l'autre
-moitié dans la grande zone du ciel.»
-
-Telle fut la demande d'Adam: Raphaël consentant après une courte
-pause, parla de la sorte:
-
-«Quel grand sujet tu m'imposes, ô premier des hommes! tâche difficile
-et triste! car comment retracerai-je aux sens humains les invisibles
-exploits d'esprits combattants? comment, sans en être affligé,
-raconter la ruine d'un si grand nombre d'anges autrefois glorieux et
-parfaits, tant qu'ils restèrent fidèles? Comment enfin dévoiler les
-secrets d'un autre monde, qu'il n'est peut-être pas permis de
-révéler? Cependant pour ton bien toute dispense est accordée. Ce qui
-est au-dessus de la portée du sens humain, je le décrirai de manière
-à l'exprimer le mieux possible, en comparant les formes spirituelles
-aux formes corporelles: si la terre est l'ombre du ciel, les choses,
-dans l'une et l'autre, ne peuvent-elles se ressembler plus qu'on ne le
-croit sur la terre?
-
-«Alors que ce monde n'était pas encore, le chaos informe régnait où
-roulent à présent les cieux, où la terre demeure à présent en
-équilibre sur son centre: un jour (car le temps, quoique dans
-l'éternité, appliqué au mouvement, mesure toutes les choses qui ont
-une durée par le présent, le passé et l'avenir), un de ces jours
-qu'amène la grande année du ciel, les armées célestes des anges,
-appelées de toutes les extrémités du ciel par une convocation
-souveraine, s'assemblèrent innombrables devant le trône du
-Tout-Puissant, sous leurs hiérarques en ordres brillants. Dix mille
-bannières levées s'avancèrent, étendards et gonfalons entre
-l'arrière et l'avant-garde, flottaient en l'air et servaient à
-distinguer les hiérarchies, les rangs et les degrés, ou dans leurs
-tissus étincelants portaient blasonnés de saints mémoriaux, des actes
-éminents de zèle et d'amour, recordés. Lorsque dans des cercles d'une
-circonférence indicible, les légions se tinrent immobiles, orbes dans
-orbes, le Père infini, près duquel était assis le Fils dans le sein
-de la béatitude, parla, comme du haut d'un mont flamboyant dont
-l'éclat avait rendu le sommet invisible:
-
-«--Écoutez tous, vous anges, race de la lumière, Trônes,
-Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, écoutez mon décret qui
-demeurera irrévocable: ce jour j'ai engendré celui que je déclare mon
-Fils unique, et sur cette sainte montagne j'ai sacré celui que vous
-voyez maintenant à ma droite. Je l'ai établi votre chef, et j'ai juré
-par moi-même que tous les genoux dans les cieux fléchiraient devant
-lui et le confesseraient Seigneur. Sous le règne de ce grand
-vice-gérant demeurez unis, comme une seule âme indivisible, à jamais
-heureux. Qui lui désobéit me désobéit, rompt l'union: ce jour-là,
-rejeté de Dieu et de la vision béatifique, il tombe profondément
-abîmé dans les ténèbres extérieures, sa place ordonnée sans
-rédemption, sans fin.»
-
-«Ainsi dit le Tout-Puissant. Tous parurent satisfaits de ses paroles;
-tous le parurent, mais tous ne l'étaient pas.
-
-«Ce jour, comme les autres jours solennels, ils l'employèrent en
-chants et en danses autour de la colline sacrée (danses mystiques, que
-la sphère étoilée des planètes et des étoiles fixes, dans toutes
-ses révolutions, imite de plus près par ses labyrinthes tortueux,
-excentriques, entrelacés, jamais plus réguliers que quand ils
-paraissent le plus irréguliers); dans leurs mouvements l'harmonie
-divine adoucit si bien ses tons enchanteurs, que l'oreille de Dieu même
-écoute charmée.
-
-«Le soir approchait (car nous avons aussi notre soir et notre matin,
-non par nécessité, mais pour variété délectable): après les
-danses, les esprits furent désireux d'un doux repas. Comme ils se
-tenaient tous en cercle, des tables s'élevèrent et furent soudain
-chargées de la nourriture des anges. Le nectar couleur de rubis, fruit
-des vignes délicieuses qui croissent dans le ciel, coule dans des
-coupes de perles, de diamants et d'or massif. Couchés sur les fleurs et
-couronnés de fraîches guirlandes, ils mangent, ils se désaltèrent,
-et dans une aimable communion, boivent à longs traits l'immortalité et
-la joie. Aucune surabondance n'est à craindre là où une pleine mesure
-est la seule limite à l'excès, en présence du Dieu de toute bonté,
-qui leur versait d'une main prodigue, se réjouissant de leur plaisir.
-
-«Cependant la nuit d'ambroisie, exhalée avec les nuages de cette haute
-montagne de Dieu, d'où sortent la lumière et l'ombre, avait changé la
-face brillante du ciel en un gracieux crépuscule (car la nuit ne vient
-point là sous un plus sombre voile), et une rosée parfumée de rose
-disposa tout au repos, hors les yeux de Dieu qui ne dorment jamais. Dans
-une vaste plaine, beaucoup plus vaste que ne le serait le globe de la
-terre déployé en plaine (tels sont les parvis de Dieu), l'armée
-angélique, dispersée par bandes et par files, étendit son camp le
-long des ruisseaux vivants, parmi les arbres de vie; pavillons sans
-nombre soudain dressés; célestes tabernacles où les anges sommeillent
-caressés de fraîches brises, excepté ceux qui dans leur course,
-alternent toute la nuit, autour du trône suprême, des hymnes
-mélodieux.
-
-«Mais il ne veillait pas de la sorte, Satan (ainsi l'appelle-t-on
-maintenant, son premier nom n'est plus prononcé dans le ciel). Lui
-parmi les premiers, sinon le premier des archanges, grand en pouvoir, en
-faveur, en prééminence, lui cependant saisi d'envie contre le Fils de
-Dieu, honoré ce jour-là de son Père, et proclamé Messie Roi
-consacré, ne put par orgueil supporter cette vue, et il se crut
-dégradé. De là concevant un dépit et une malice profonde, aussitôt
-que minuit eut amené l'heure obscure la plus amie du sommeil et du
-silence, il résolut de se retirer avec toutes ses légions, et,
-contempteur du trône suprême, à le laisser désobéi et inadoré. Il
-éveilla son premier subordonné, et lui parla ainsi à voix basse:
-
-«--Dors-tu, compagnon cher? quel sommeil peut clore tes paupières? ne
-te souvient-il plus du décret d'hier, échappé si tard aux lèvres du
-Souverain du ciel? Tu es accoutumé à me communiquer tes pensées; je
-suis habitué à te faire part des miennes: éveillés nous ne faisons
-qu'un; comment donc ton sommeil pourrait-il à présent nous rendre
-dissidents? De nouvelles lois, tu le vois, nous sont imposées: de
-nouvelles lois de celui qui règne peuvent faire naître, en nous, qui
-servons, de nouveaux sentiments et de nouveaux conseils pour débattre
-les chances qui peuvent suivre: dans ce lieu il ne serait pas sûr d'en
-dire davantage. Assemble les chefs de toutes ces myriades que nous
-conduisons; disons-leur que par ordre, avant que la nuit obscure ait
-retiré son ombreux nuage, je dois me hâter, avec tous ceux qui sous
-moi font flotter leurs bannières, de revoler promptement vers le lieu
-où nous possédons les quartiers du nord, pour faire les préparatifs
-convenables à la réception de notre Roi, le grand Messie, et de ses
-nouveaux commandements; son intention est de passer promptement en
-triomphe au milieu de toutes les hiérarchies et de leur dicter des
-lois.--
-
-«Ainsi parla le perfide archange, et il versa une maligne influence
-dans le sein inconsidéré de son compagnon; celui-ci appelle ensemble,
-ou l'un après l'autre, les chefs qui commandent, sous lui-même
-commandant. Il leur dit, comme il en était chargé, que par ordre du
-Très-Haut, avant que la nuit, avant que la sombre nuit ait abandonné
-le ciel, le grand étendard hiérarchique doit marcher en avant; il leur
-en dit la cause suggérée, et jette parmi eux des mots ambigus et
-jaloux, afin de sonder ou de corrompre leur intégrité. Tous obéirent
-au signal accoutumé et à la voix supérieure de leur grand potentat;
-car grand en vérité était son nom, et haut son rang dans le ciel: son
-air, pareil à celui de l'étoile du matin qui guide le troupeau
-étoilé, les séduisit, et ses impostures entraînèrent à sa suite la
-troisième partie de l'ost du ciel.
-
-«Cependant l'œil éternel dont le regard découvre les plus secrètes
-pensées, du haut de sa montagne sainte et du milieu des lampes d'or qui
-brûlent nuitamment devant lui, vit, sans leur lumière, la rébellion
-naissante; il vit en qui elle se formait, comment elle se répandait
-parmi les fils du matin, quelles multitudes se liguaient pour s'opposer
-à son auguste décret. Et souriant, il dit à son Fils unique:
-
-«--Fils, en qui je vois ma gloire dans toute sa splendeur, héritier de
-tout mon pouvoir! une chose maintenant nous touche de près; il s'agit
-de notre omnipotence, des armes que nous prétendons employer pour
-maintenir ce que de toute ancienneté nous prétendons de divinité et
-d'empire. Un ennemi s'élève avec l'intention d'ériger son trône
-égal aux nôtres, dans tout le vaste septentrion. Non content de cela,
-il a en pensée d'éprouver dans une bataille ce qu'est notre force ou
-notre droit. Songeons-y donc, et dans ce danger, rassemblons promptement
-les forces qui nous restent; servons-nous-en dans notre défense, de
-crainte de perdre par mégarde notre haute place, notre sanctuaire,
-notre montagne.»
-
-«Le Fils lui répondit d'un air calme et pur, ineffable, serein et
-brillant de divinité:
-
-«--Père tout-puissant, tu as justement tes ennemis en dérision; dans
-ta sécurité tu ris de leurs vains projets, de leurs vains tumultes,
-sujet de gloire pour moi, qu'illustre leur haine, quand ils verront
-toute la puissance royale à moi donnée pour dompter leur orgueil, et
-pour leur apprendre par l'événement si je suis habile à réprimer les
-rebelles, ou si je dois être regardé comme le dernier dans le
-ciel.»--
-
-«Ainsi parla le Fils.
-
-«Mais Satan avec ses forces était déjà avancé dans sa course
-ailée: armée innombrable comme les astres de la nuit, ou comme ces
-gouttes de rosée, étoiles du matin, que le soleil convertit en perles
-sur chaque feuille et sur chaque fleur. Ils passèrent des régions,
-puissantes régences de séraphins, de potentats et de Trônes, dans
-leurs triples degrés, régions auxquelles ton empire, Adam, n'est pas
-plus que ce jardin n'est à toute la terre et à toute la mer, au globe
-entier étendu en longueur.
-
-«Ces régions passées, ils arrivèrent enfin aux limites du nord, et
-Satan à son royal séjour, placé haut sur une colline, étincelant au
-loin comme une montagne élevée sur une montagne avec des pyramides et
-des tours taillées dans des carrières de diamants et dans des rochers
-d'or; palais du grand Lucifer (ainsi cette structure est appelée dans
-la langue des hommes), que peu de temps après affectant l'égalité
-avec Dieu, en imitation de la montagne où le Messie fut proclamé à la
-vue du ciel, Satan nomma la montagne d'Alliance; car ce fut là qu'il
-assembla toute sa suite, prétendant qu'il en avait reçu l'ordre, pour
-délibérer sur la grande réception à faire à leur Roi, prêt à
-venir. Avec cet art calomnieux qui contrefait la vérité, il captiva
-ainsi leurs oreilles:
-
-«--Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, si ces
-titres magnifiques restent encore, et ne sont pas purement de vains
-noms, depuis que par décret un autre s'est enflé de tout pouvoir, et
-nous a éclipsés par son titre de Roi consacré! pour lui nous avons
-fait en toute hâte cette marche de minuit, nous nous sommes assemblés
-ici en désordre, uniquement pour délibérer avec quels nouveaux
-honneurs nous pouvons le mieux recevoir celui qui vient recevoir de nous
-le tribut du genou, non encore payé, vile prosternation! À un seul,
-c'était déjà trop; mais le payer double, comment l'endurer? le payer
-au premier et à son image maintenant proclamée! Mais qu'importe si de
-meilleurs conseils élèvent nos esprits, et nous apprennent à rejeter
-ce joug?
-
-«Voulez-vous tendre le cou? Préférez-vous fléchir un genou assoupli?
-Vous ne le voudrez pas, si je me flatte de vous bien connaître, ou si
-vous vous connaissez vous-mêmes pour natifs et fils du ciel que
-personne ne posséda avant nous. Si nous ne sommes pas tous égaux, nous
-sommes tous libres, également libres: car les rangs et les degrés ne
-jurent pas avec la liberté, mais s'accordent avec elle. Qui donc, en
-droit ou en raison, peut s'arroger la monarchie parmi ceux qui, de
-droit, vivent ses égaux, sinon en pouvoir et en éclat, du moins en
-liberté?
-
-«Qui peut introduire des lois et des édits parmi nous, nous qui, même
-sans lois, n'errons jamais? Beaucoup moins celui-ci peut-il être notre
-maître, et prétendre à notre adoration au détriment de ces titres
-impériaux qui attestent que notre être est fait pour gouverner, non
-pour servir?»--
-
-«Jusque-là ce hardi discours avait été écouté sans contrôle,
-lorsque parmi les séraphins Abdiel (personne avec plus de ferveur
-n'adorait Dieu et n'obéissait aux divins commandements), se leva et
-dans le feu d'un zèle sévère s'opposa ainsi au torrent de la furie de
-Satan:
-
-«--Ô argument blasphématoire, faux et orgueilleux! paroles qu'aucune
-oreille ne pouvait s'attendre à écouter dans le ciel, moins encore de
-toi que de tous les autres, ingrat, élevé si haut toi-même au-dessus
-de tes pairs?
-
-«Peux-tu, avec une obliquité impie, condamner ce juste décret de
-Dieu, prononcé et juré: que devant son Fils unique, investi par droit
-du sceptre royal, toute âme dans le ciel ploiera le genou, et par cet
-honneur dû le confessera Roi légitime? Il est injuste, dis-tu, tout
-net injuste de lier par des lois celui qui est libre, et de laisser
-l'égal régner sur des égaux, un sur tous avec un pouvoir auquel nul
-autre ne succédera.
-
-«Donneras-tu des lois à Dieu? Prétends-tu discuter des points de
-liberté avec celui qui t'a fait ce que tu es, qui a formé les
-puissances du ciel comme il lui a plu, et qui a circonscrit leur être?
-Cependant, enseignés par l'expérience, nous savons combien il est bon,
-combien il est attentif à notre bien et à notre dignité, combien il
-est loin de sa pensée de nous amoindrir, incliné qu'il est plutôt à
-exalter notre heureux état, en nous unissant plus étroitement sous un
-chef. Mais, quand on t'accorderait qu'il est injuste que l'égal règne
-monarque sur des égaux, toi-même, quoique grand et glorieux, penses-tu
-que toi ou toutes les natures angéliques réunies en une seule,
-égalent son Fils engendré? Par lui comme par sa parole, le Père
-tout-puissant a fait toutes choses, même toi et tous les esprits du
-ciel, créés par lui dans leurs ordres brillants; il les a couronnés
-de gloire, et à leur gloire les a nommés Trônes, Dominations,
-Principautés, Vertus, Puissances; essentielles Puissances! non par son
-règne obscurcies, mais rendues plus illustres, puisque lui, notre chef,
-ainsi réduit, devient un de nous. Ses lois sont nos lois; tous les
-honneurs qu'on lui rend nous reviennent.
-
-«Cesse donc cette rage impie et ne tente pas ceux-ci; hâte-toi
-d'apaiser le Père irrité et le Fils irrité, tandis que le pardon,
-imploré à temps, peut être obtenu.»
-
-«Ainsi parla l'ange fervent, mais son zèle non secondé fut jugé hors
-de saison ou singulier et téméraire. L'apostat s'en réjouit et lui
-répliqua avec plus de hauteur:
-
-«--Nous avons donc été formés, dis-tu, et œuvre de seconde main,
-transférés par tâche du Père à son Fils? Assertion étrange et
-nouvelle! Nous voudrions bien savoir où tu as appris cette doctrine:
-qui a vu cette création lorsqu'elle eut lieu? Te souviens-tu d'avoir
-été fait, et quand le Créateur te donna l'être? Nous ne connaissons
-point de temps où nous n'étions pas comme à présent; nous ne
-connaissons personne avant nous: engendrés de nous-mêmes, sortis de
-nous-mêmes par notre propre force vive, lorsque le cours de la
-fatalité eut décrit son plein orbite, et que notre naissance fut
-mûre, nous naquîmes de notre ciel natal, fils éthérés. Notre
-puissance est de nous; notre droite nous enseignera les faits les plus
-éclatants, pour éprouver celui qui est notre égal. Tu verras alors si
-nous prétendons nous adresser à lui par supplications et environner le
-trône suprême en le suppliant ou en l'assiégeant. Ce rapport, ces
-nouvelles, porte-les à l'Oint du Seigneur, et fuis avant que quelque
-malheur n'interrompe ta fuite.»
-
-«Il dit: et comme le bruit des eaux profondes un murmure rauque
-répondit à ces paroles applaudies de l'ost innombrable. Le flamboyant
-séraphin n'en fut pas moins sans crainte, quoique seul et entouré
-d'ennemis; intrépide, il réplique:
-
-«--Ô abandonné de Dieu, ô esprit maudit, dépouillé de tout bien!
-je vois ta chute certaine: et ta bande malheureuse, enveloppée dans
-cette perfidie, est atteinte de la contagion de ton crime et de ton
-châtiment.
-
-«Désormais ne t'agite plus pour savoir comment tu secoueras le joug du
-Messie de Dieu; ces indulgentes lois ne seront plus désormais
-invoquées: d'autres décrets sont déjà lancés contre toi sans appel.
-Ce sceptre d'or, que tu repousses, est maintenant une verge de fer pour
-meurtrir et briser ta désobéissance. Tu m'as bien conseillé: je fuis,
-non toutefois par ton conseil et devant tes menaces; je fuis ces tentes
-criminelles et réprouvées, dans la crainte que l'imminente colère
-éclatant dans une flamme soudaine, ne fasse aucune distinction.
-Attends-toi à sentir bientôt sur ta tête son tonnerre, feu qui
-dévore. Alors tu appendras, en gémissant, à connaître celui qui t'a
-créé quand tu connaîtras celui qui peut t'anéantir.»--
-
-«Ainsi parla le séraphin Abdiel, trouvé fidèle parmi les infidèles,
-fidèle seul. Chez d'innombrables imposteurs, immuable, inébranlé, non
-séduit, non terrifié, il garda sa loyauté, son amour et son zèle. Ni
-le nombre ni l'exemple ne purent le contraindre à s'écarter de la
-vérité, ou à altérer, quoique seul, la constance de son esprit. Il
-se retira du milieu de cette armée; pendant un long chemin, il passa à
-travers les dédains ennemis; il les soutint, supérieur à l'injure, ne
-craignant rien de la violence; avec un mépris rendu, il tourna le dos
-à ces orgueilleuses tours vouées à une prompte destruction.»
-
-
-
-
-LIVRE SIXIÈME
-
-
-ARGUMENT
-
-
-Raphaël continue à raconter comment Michel et Gabriel furent envoyés
-pour combattre contre Satan et ses anges. La première bataille
-décrite. Satan, avec ses Puissances, se retire pendant la nuit: il
-convoque un conseil, invente des machines diaboliques qui, au second
-jour de la bataille, mirent en désordre Michel et ses anges. Mais à la
-fin, arrachant les montagnes, ils ensevelirent les forces et les
-machines de Satan. Cependant le tumulte ne cessant pas. Dieu, le
-troisième jour, envoya son fils le Messie, auquel il avait réservé la
-gloire de cette victoire. Le Fils, dont la puissance de son Père,
-venant au lieu du combat, ordonnant à toutes ses légions de rester
-tranquilles des deux côtés, se précipitant avec son char et son
-tonnerre au milieu des ennemis, les poursuit, incapables qu'ils étaient
-de résister, vers la muraille du ciel. Le ciel s'ouvrant, ils tombent
-en bas avec horreur et confusion, au lieu du châtiment préparé pour
-eux dans l'abîme: le Messie retourne triomphant à son Père.
-
-
-
-
-«Toute la nuit, l'ange intrépide, non poursuivi, continua sa route à
-travers la vaste plaine du ciel, jusqu'à ce que le Matin, éveillé par
-les Heures qui marchent en cercle, ouvrit avec sa main de rose les
-portes de la lumière. Il est sous le mont de Dieu et tout près de son
-trône, une grotte qu'habitent et déshabitent tour à tour la lumière
-et les ténèbres, en perpétuelle succession, ce qui produit dans le
-ciel une agréable vicissitude pareille au jour et à la nuit. La
-lumière sort, et par l'autre porte entrent les ténèbres obéissantes,
-attendant l'heure de voiler les cieux, bien que là les ténèbres
-ressemblent au crépuscule ici.
-
-«Maintenant l'aurore se levait telle qu'elle est dans le plus haut
-ciel, vêtue de l'or de l'empyrée; devant elle s'évanouissait la nuit
-percée des rayons de l'orient: soudain toute la campagne, couverte
-d'épais et brillants escadrons rangés en bataille, de chariots,
-d'armes flamboyantes, de chevaux de feu, réfléchissant éclair sur
-éclair, frappe la vue d'Abdiel; il aperçut la guerre, la guerre dans
-son appareil, et il trouva déjà connue la nouvelle qu'il croyait
-apporter. Il se mêla plein de joie, à ces puissances amies, qui le
-reçurent avec allégresse et avec d'immenses acclamations, le seul qui,
-de tant de myriades perdues, le seul qui revenait sauvé. Elles le
-conduisent hautement applaudi à la montagne sacrée, et le présentent
-au trône suprême. Une voix, du milieu d'un nuage d'or, fut doucement
-entendue:
-
-«--Serviteur de Dieu, tu as bien fait; tu as bien combattu dans le
-meilleur combat, toi, qui seul as soutenu contre des multitudes
-révoltées la cause de la vérité, plus puissant en paroles qu'elles
-ne le sont en armes. Et pour rendre témoignage à la vérité, tu as
-bravé le reproche universel, pire à supporter que la violence; car ton
-unique soin était de demeurer approuvé du regard de Dieu, quoique des
-mondes te jugeassent pervers. Un triomphe plus facile maintenant te
-reste, aidé d'une armée d'amis: c'est de retourner chez tes ennemis
-plus glorieux que tu n'en fus méprisé quand tu les quittas, de
-soumettre par la force ceux qui refusent la raison pour leur loi, la
-droite raison pour leur loi, et pour leur roi le Messie, régnant par
-droit de mérite.
-
-«Va, Michel, prince des armées célestes, et toi immédiatement après
-lui en achèvements militaires, Gabriel: conduisez au combat ceux-ci,
-mes invincibles enfants; conduisez mes saints armés, rangés par
-milliers et millions pour la bataille, égaux en nombre à cette foule
-rebelle et sans dieu. Assaillez-les sans crainte avec le feu et les
-armes hostiles; en les poursuivant jusqu'au bord du ciel, chassez-les de
-Dieu et du bonheur vers le heu de leur châtiment, le gouffre du
-Tartare, qui déjà ouvre large son brûlant chaos pour recevoir leur
-chute.»--
-
-«Ainsi parla la voix souveraine, et les nuages commencèrent à
-obscurcir toute la montagne, et la fumée à rouler en noirs torses, en
-flammes retenues, signal du réveil de la colère. Avec non moins de
-terreur, l'éclatante trompette éthérée commence à souffler d'en
-haut; à ce commandement les puissances militantes qui tenaient pour le
-ciel (formées en puissant carré dans une union irrésistible)
-avancèrent en silence leurs brillantes légions, au son de
-l'instrumentale harmonie qui inspire l'héroïque ardeur des actions
-aventureuses, sous des chefs immortels, pour la cause de Dieu et de son
-Messie. Elles avancent fermes et sans se rompre: ni haute colline, ni
-vallée rétrécie, ni bois, ni ruisseau, ne divisent leurs rangs
-parfaits, car elles marchent élevées au-dessus du sol, et l'air
-obéissant soutient leur pas agile: comme l'espèce entière des oiseaux
-rangés en ordre sur leur aile, furent appelés dans Éden pour recevoir
-leurs noms de toi, ô Adam, ainsi les légions parcoururent maints
-espaces dans le ciel, maintes provinces dix fois grandes comme la
-longueur de la terre.
-
-«Enfin, loin à l'horizon du nord se montra, d'une extrémité à
-l'autre, une région de feu, étendue sous la forme d'une armée.
-Bientôt en approchant apparurent les puissances liguées de Satan,
-hérissées des rayons innombrables des lances droites et inflexibles;
-partout casques pressés, boucliers variés peints d'insolents
-emblèmes: ces troupes se hâtaient avec une précipitation furieuse,
-car elles se flattaient d'emporter ce jour-là même, par combat ou
-surprise, le mont de Dieu, et d'asseoir sur son trône le superbe
-aspirant, envieux de son empire; mais, au milieu du chemin leurs
-pensées furent reconnues folles et vaines. Il nous sembla d'abord
-extraordinaire que l'ange fît la guerre à l'ange, qu'ils se
-rencontrassent dans une furieuse hostilité ceux-là accoutumés à se
-rencontrer si souvent unis aux fêtes de la joie et de l'amour comme
-fils d'un seul maître, et chantant l'éternel Père; mais le cri de la
-bataille s'éleva, et le bruit rugissant de la charge mit fin à toute
-pensée plus douce.
-
-«Au milieu des siens, l'apostat, élevé comme un dieu, était assis
-sur son char de soleil, idole d'une majesté divine, entouré de
-chérubins flamboyants et de boucliers d'or. Bientôt il descendit de ce
-trône pompeux, car il ne restait déjà plus entre les deux armées
-qu'un espace étroit (intervalle effrayant!) et front contre front elles
-présentaient arrêtées une terrible ligne d'une affreuse longueur. À
-la sombre avant-garde, sur le rude bord des bataillons, avant qu'ils se
-joignissent, Satan à pas immenses et superbes, couvert d'une armure
-d'or et de diamant, s'avançait comme une tour, Abdiel ne put supporter
-cette vue; il se tenait parmi les plus braves, et se préparait aux plus
-grands exploits; il sonde ainsi son cœur résolu:
-
-«--Ô Ciel! une telle ressemblance avec le Très-Haut peut-elle rester
-où la foi et la réalité ne restent plus? Pourquoi la puissance ne
-défaut-elle pas là où la vertu a failli, ou pourquoi le plus
-présomptueux n'est-il pas le plus faible? Quoique à le voir Satan
-semble invincible, me confiant au secours du Tout-puissant, je prétends
-éprouver la force de celui dont j'ai déjà éprouvé la raison fausse
-et corrompue: n'est-il pas juste que celui qui l'a emporté dans la
-lutte de la vérité l'emporte dans les armes, vainqueur pareillement
-dans les deux combats? Si le combat est brutal et honteux quand la
-raison se mesure avec la force, encore il est d'autant plus juste que la
-raison triomphe.»--
-
-«Ainsi réfléchissant il sort à l'opposite du milieu de ses pairs
-armés; il rencontre à mi-voie son audacieux ennemi, qui, se voyant
-prévenu en devient plus furieux; il le défie ainsi avec assurance:
-
-«--Superbe, vient-on au devant de toi? Ton espérance était
-d'atteindre inopposé la hauteur où tu aspires, d'atteindre le trône
-de Dieu non gardé et son côté abandonné par la terreur de ton
-pouvoir ou de ta langue puissante. Insensé! tu ne songeais pas combien
-il est vain de se lever en armes contre le Tout-Puissant, contre celui
-qui des plus petites choses aurait pu lever sans fin d'incessantes
-armées pour écraser ta folie; ou, de sa main solitaire atteignant au
-delà de toute limite, il pourrait d'un seul coup, sans assistance, te
-finir, et ensevelir tes légions sous les ténèbres. Mais t'en
-aperçois-tu? tous ne sont pas à ta suite; il en est qui préfèrent la
-foi et la piété envers Dieu, bien qu'ils te fussent invisibles alors
-qu'à ton monde je semblais être dans l'erreur, en différant seul de
-l'avis de tous. Tu la vois ma secte maintenant: apprends trop tard que
-quelques-uns peuvent savoir, quand des milliers se trompent.»--
-
-«Le grand ennemi le regardant de travers d'un œil de dédain:
-
-«--À la male heure pour toi, mais à l'heure désirée de ma
-vengeance, toi que je cherchais le premier, tu reviens de ta fuite, ange
-séditieux, pour recevoir ta récompense méritée, pour faire le
-premier essai de ma droite provoquée, puisque ta langue inspirée de la
-contradiction osa la première s'opposer à la troisième partie des
-dieux réunis en synode pour assurer leurs divinités. Ceux qui sentent
-en eux une vigueur divine, ne peuvent accorder l'omnipotence à
-personne. Mais tu te portes en avant de tes compagnons, ambitieux que tu
-es de m'enlever quelques plumes, pour que ton succès puisse annoncer la
-destruction du reste: je m'arrête un moment, de peur que tu ne te
-vantes qu'on n'ait pu te répondre; je veux t'apprendre ceci: je crus
-d'abord que liberté et ciel ne faisaient qu'un pour les âmes
-célestes; mais je vois à présent que plusieurs, par bassesse,
-préfèrent servir; esprits domestiques tramés dans les fêtes et les
-chansons! Tels sont ceux que tu as armés, les ménétriers du ciel,
-l'esclavage pour combattre la liberté: ce que sont leurs actions
-comparées, ce jour le prouvera.»--
-
-«Le sévère Abdiel répond brièvement:
-
-«--Apostat, tu te trompes encore: éloigné de la voie de la vérité,
-tu ne cesseras plus d'errer. Injustement tu flétris du nom de servitude
-l'obéissance que Dieu ou la nature ordonne. Dieu et la nature
-commandent la même chose, lorsque celui qui gouverne est le plus digne,
-et qu'il excelle sur ceux qu'il gouverne. La servitude est de servir
-l'insensé ou celui qui s'est révolté contre un plus digne que lui,
-comme les tiens te servent à présent, toi non libre, mais esclave de
-toi-même. Et tu oses effrontément insulter à notre devoir! Règne
-dans l'enfer, ton royaume; laisse-moi servir dans le ciel Dieu à jamais
-béni, obéir à son divin commandement qui mérite le plus d'être
-obéi; toutefois attends dans l'enfer, non des royaumes, mais des
-chaînes. Cependant revenu de ma fuite, comme tu le disais tout à
-l'heure, reçois ce salut sur ta crête impie.»--
-
-«À ces mots, il lève un noble coup qui ne resta pas suspendu, mais
-tomba comme la tempête sur la crête orgueilleuse de Satan: ni la vue,
-ni le mouvement de la rapide pensée, moins encore le bouclier, ne
-purent prévenir la ruine. Dix pas énormes il recule; au dixième, sur
-son genou fléchi il est soutenu par sa lance massive, comme si, sur la
-terre, des vents sous le sol ou des eaux forçant leur passage eussent
-poussé obliquement hors de sa place une montagne, à moitié abîmée
-avec tous ses pins. L'étonnement saisit les Trônes rebelles, mais une
-rage plus grande encore, quand ils virent ainsi abattu le plus puissant
-d'entre eux. Les nôtres, remplis de joie et de l'ardent désir de
-combattre, poussèrent un cri, présage de la victoire. Michel ordonne
-de sonner l'archangélique trompette; elle retentit dans le vaste du
-ciel, et les anges fidèles chantent Hosanna au Très-Haut. De leur
-côté, les légions adverses ne restèrent pas à nous contempler; non
-moins terribles, elles se joignirent dans l'horrible choc.
-
-«Alors s'élevèrent une orageuse furie et des clameurs telles qu'on
-n'en avait jamais jusqu'alors entendu dans le ciel. Les armes heurtant
-l'armure crient en horrible désaccord; les roues furieuses des chariots
-d'airain rugissent avec rage: terrible est le bruit de la bataille! Sur
-nos têtes les sifflements aigus des dards embrasés volent en
-flamboyantes volées, et en volant voûtent de feu les deux osts. Sous
-cette coupole ardente se précipitaient au combat les corps d'armée
-dans un assaut funeste et une fureur inextinguible; tout le ciel
-retentissait: si la terre eût été alors, toute la terre eut tremblé
-jusqu'à son centre.
-
-«Faut-il s'en étonner quand de l'un et de l'autre côté, fiers
-adversaires, combattaient des millions d'anges dont le plus faible
-pourrait manier les éléments et s'armer de la force de toutes leurs
-régions? Combien donc deux armées combattant l'une contre l'autre
-avaient-elles plus de pouvoir pour allumer l'épouvantable combustion de
-la guerre, pour bouleverser, sinon pour détruire leur fortuné séjour
-natal, si le Roi tout-puissant et éternel, tenant le ciel d'une main
-ferme, n'eût dominé et limité leur force! En nombre, chaque légion
-ressemblait à une nombreuse armée; en force, chaque main armée valait
-une légion. Conduit au combat, chaque soldat paraissait un chef, chaque
-chef, un soldat; ils savaient quand avancer ou s'arrêter, quand
-détourner le fort de la bataille, quand ouvrir et quand fermer les
-rangs de la hideuse guerre. Ni pensée de fuite, ni pensée de retraite,
-ni action malséante qui marquât la peur: chacun comptait sur soi,
-comme si de son bras seul dépendait le moment de la victoire.
-
-«Des faits d'une éternelle renommée furent accomplis, mais sans
-nombre; car immense et variée se déployait cette guerre; tantôt
-combat maintenu sur un terrain solide; tantôt prenant l'essor sur une
-aile puissante, et tourmentant tout l'air: alors tout l'air semblait un
-feu militant. La bataille en balance égale fut longtemps suspendue,
-jusqu'à ce que Satan, qui ce jour-là avait montré une force
-prodigieuse et ne rencontrait point d'égal dans les armes; jusqu'à ce
-que Satan, courant de rang en rang à travers l'affreuse mêlée des
-séraphins en désordre, vit enfin le lieu où l'épée de Michel
-fauchait et abattait des escadrons entiers.
-
-«Michel tenait à deux mains, avec une force énorme cette épée qu'il
-brandissait en l'air: l'horrible tranchant tombait, dévastant au large.
-Pour arrêter une telle destruction, Satan se hâte et oppose au fer de
-Michel l'orbe impénétrable de dix feuilles de diamant, son ample
-bouclier, vaste circonférence. À son approche, le grand archange
-sursit à son travail guerrier; ravi, dans l'espoir de terminer ici la
-guerre intestine du ciel (le grand ennemi étant vaincu ou traîné
-captif dans les chaînes), il fronce un sourcil redoutable, et le visage
-enflammé, il parle ainsi le premier:
-
-«--Auteur du mal, inconnu et sans nom dans le ciel jusqu'à ta
-révolte, aujourd'hui abondant comme tu le vois, à ces actes d'une
-lutte odieuse, odieuse à tous, quoique par une juste mesure elle pèse
-le plus sur toi et sur tes adhérents. Comment as-tu troublé l'heureuse
-paix du ciel et apporté dans la nature la misère, incréée avant le
-crime de ta rébellion! combien as-tu empoisonné de ta malice des
-milliers d'anges, jadis droits et fidèles, maintenant devenus
-traîtres! Mais ne crois pas bannir d'ici le saint repos; le ciel te
-rejette de toutes ses limites; le ciel, séjour de la félicité,
-n'endure point les œuvres de la violence et de la guerre. Hors d'ici
-donc! Que le mal, ton fils, aille avec toi au séjour du mal, l'enfer,
-avec toi et ta bande perverse! Là fomente des troubles; mais n'attends
-pas que cette épée vengeresse commence ta sentence, ou que quelque
-vengeance plus soudaine à qui Dieu donnera des ailes, ne te précipite
-avec des douleurs redoublées.»--
-
-«Ainsi parle le prince des anges. Son adversaire répliqua:
-
-«Ne pense pas, par le vent de tes menaces, imposer à celui à qui tu
-ne peux imposer par tes actions. Du moindre de ceux-ci as-tu causé la
-fuite? ou si tu les forças à la chute, ne se sont-ils pas relevés
-invaincus? Espérerais-tu réussir plus aisément avec moi, arrogant, et
-avec tes menaces me chasser et ici? Ne t'y trompe pas: il ne finira pas
-ainsi le combat que tu appelles mal, mais que nous appelons combat de
-gloire. Nous prétendons le gagner, ou transformer ce ciel dans l'enfer,
-dont tu dis des fables. Ici du moins nous habiterons libres, si nous ne
-régnons. Toutefois, je ne fuirais pas ta plus grande force, quand celui
-qu'on nomme le Tout-Puissant viendrait à ton aide: de près comme de
-loin je t'ai cherché.»--
-
-«Ils cessèrent de parler, et tous deux se préparèrent à un combat
-inexprimable: qui pourrait le raconter, même avec la langue des anges?
-à quelles choses pourrait-on le comparer sur la terre, qui fussent
-assez remarquables pour élever l'imagination humaine à la hauteur d'un
-pouvoir semblable à celui d'un Dieu? Car ces deux chefs, soit qu'ils
-marchassent, ou demeurassent immobiles, ressemblaient à des dieux par
-la taille, le mouvement, les armes, faits qu'ils étaient pour décider
-de l'empire du grand ciel. Maintenant leurs flamboyantes épées
-ondoient et décrivent dans l'air des cercles affreux; leurs boucliers,
-deux larges soleils, resplendissent opposés, tandis que l'attente reste
-dans l'horreur. De chaque côté la foule des anges se retira
-précipitamment du lieu où la mêlée était auparavant la plus
-épaisse, et laissa un vaste champ où il n'y avait pas sûreté dans le
-vent d'une pareille commotion.
-
-«Telles, pour faire comprendre les grandes choses par les petites, si
-la concorde de la nature se rompait, si parmi les constellations la
-guerre était déclarée, telles deux planètes, précipitées sous
-l'influence maligne de l'opposition la plus violente, combattraient au
-milieu du firmament, et confondraient leurs sphères ennemies.
-
-«Les deux chefs lèvent ensemble leurs menaçants bras, qui approchent
-en pouvoir de celui du Tout-Puissant; ils ajustent un coup capable de
-tout terminer, et qui, n'ayant pas besoin d'être répété, ne laisse
-pas le pouvoir indécis. En vigueur ou en agilité, ils ne paraissent
-pas inégaux; mais l'épée de Michel, tirée de l'arsenal de Dieu, lui
-avait été donnée trempée de sorte que nulle autre, par la pointe ou
-la lame, ne pouvait résister à ce tranchant. Elle rencontre l'épée
-de Satan; et, descendant pour frapper avec une force précipitée, la
-coupe net par la moitié: elle ne s'arrête pas; mais d'un rapide
-revers, entrant profondément, elle fend tout le côté droit de
-l'archange.
-
-«Alors pour la première fois Satan connut la douleur, et se tordit
-çà et là convulsé; tant la tranchante épée, dans une blessure
-continue, passa cruelle à travers lui! Mais la substance éthérée,
-non longtemps divisible, se réunit: un ruisseau de nectar sortit de la
-blessure, se répandit couleur de sang (de ce sang tel que les esprits
-célestes peuvent en répandre), et souilla son armure, jusqu'alors si
-brillante. Aussitôt à son aide accoururent de tous côtés un grand
-nombre d'anges vigoureux qui interposèrent leur défense; tandis que
-d'autres l'emportent sur leurs boucliers à son char, où il demeura
-retiré loin des rangs de la guerre. Là, ils le déposèrent grinçant
-les dents de douleur, de dépit et de honte, de trouver qu'il n'était
-pas sans égal: son orgueil était humilié d'un pareil échec, si fort
-au-dessous de sa prétention d'égaler Dieu en pouvoir.
-
-«Toutefois il guérit vite; car les esprits qui vivent en totalité,
-vivant entiers dans chaque partie (non, comme l'homme frêle, dans les
-entrailles, le cœur ou la tête, le foie ou les reins), ne sauraient
-mourir que par l'anéantissement: ils ne peuvent recevoir de blessure
-mortelle dans leur tissu liquide, pas plus que n'en peut recevoir l'air
-fluide; ils vivent tout cœur, tout tête, tout œil, tout oreille, tout
-intellect, tout sens; ils se donnent à leur gré des membres, et ils
-prennent la couleur, la forme et la grosseur qu'ils aiment le mieux,
-dense ou rare.
-
-«Cependant des faits semblables, et qui méritaient d'être
-remémorés, se passaient ailleurs, là où la puissance de Gabriel
-combattait: avec de fières enseignes, il perçait les bataillons
-profonds de Moloch, roi furieux qui le défiait, et qui menaçait de le
-traîner attaché aux roues de son char; la langue blasphématrice de
-cet ange n'épargnait pas même l'unité sacrée du ciel. Mais tout à
-l'heure, fendu jusqu'à la ceinture, ses armes brisées, et dans une
-affreuse douleur, il fuit en mugissant.
-
-«À chaque aile, Uriel et Raphaël vainquirent d'insolents ennemis,
-Adramaleck et Asmodée, quoique énormes et armés de rochers de
-diamant, deux puissants Trônes, qui dédaignaient d'être moins que des
-dieux; leur fuite leur enseigna des pensées plus humbles, broyés
-qu'ils furent par des blessures effroyables, malgré la cuirasse et la
-cotte de mailles. Abdiel n'oublia pas de fatiguer la troupe athée; à
-coups redoublés il renversa Ariel, Arioc, et la violence de Ramiel,
-écorché et brûlé.
-
-«Je pourrais parler de mille autres et éterniser leurs noms ici sur la
-terre; mais ces anges élus, contents de leur renommée dans le ciel, ne
-cherchent pas l'approbation des hommes. Quant aux autres, bien
-qu'étonnants en puissance, en actions de guerre, et avides de
-renommée, comme ils sont par arrêt effacés du ciel et de la mémoire
-sacrée, laissons-les habiter sans nom le noir oubli. La force séparée
-de la vérité et de la justice, indigne de louange, ne mérite que
-reproche et ignominie: toutefois, vaine et arrogante, elle aspire à la
-gloire, et cherche à devenir fameuse par l'infamie: que l'éternel
-silence soit son partage!
-
-«Et maintenant, leurs plus puissants chefs abattus, l'armée plia, par
-plusieurs charges enfoncée: la déroute informe et le honteux désordre
-y entrèrent; le champ de bataille était semé d'armes brisées; les
-chars et leurs conducteurs, les coursiers de flammes écumants, étaient
-renversés en monceaux. Ce qui reste debout recule et accablé de
-fatigue dans l'ost satanique exténué qui se défend à peine;
-surpris par la pâle frayeur et par le sentiment de la douleur, ces
-anges fuient ignominieusement, amenés à ce mal par le péché de la
-désobéissance: jusqu'à cette heure, ils n'avaient été assujettis ni
-à la crainte, ni à la fuite, ni à la douleur.
-
-«Il en était tout autrement des inviolables saints; d'un pas assuré
-en phalange carrée, ils avançaient entiers, invulnérables,
-impénétrablement armés; tel était l'immense avantage que leur
-donnait leur innocence sur leurs ennemis; pour n'avoir pas péché, pour
-n'avoir pas désobéi, au combat ils demeuraient sans fatigue,
-inexposés à souffrir des blessures, bien que de leur rang par la
-violence écartés.
-
-«La nuit à présent commençait sa course; répandant dans le ciel
-l'obscurité, elle imposa le silence, et une agréable trêve à
-l'odieux fracas de la guerre; sous son abri nébuleux se retirèrent le
-vainqueur et le vaincu. Michel et ses anges, restés les maîtres,
-campent sur le champ de bataille, posent leurs sentinelles alentour,
-chérubins agitant des flammes. De l'autre part, Satan avec ses rebelles
-disparut, au loin retiré dans l'ombre. Privé de repos, il appelle de
-nuit ses potentats au conseil; au milieu d'eux et non découragé, il
-leur parle ainsi: «Ô vous, à présent par le danger éprouvés, à
-présent connus dans les armes pour ne pouvoir être dominés, chers
-compagnons, trouvés dignes non-seulement de la liberté (trop mince
-prétention), mais, ce qui nous touche davantage, dignes d'honneur,
-d'empire, de gloire et de renommée! Vous avez soutenu pendant un jour
-dans un combat douteux (et si pendant un jour, pourquoi pas pendant des
-jours éternels?), vous avez soutenu l'attaque de ce que le Seigneur du
-ciel, d'autour de son trône, avait envoyé de plus puissant contre
-nous, ce qu'il avait jugé suffisant pour nous soumettre à sa volonté:
-il n'en est pas ainsi arrivé!... Donc, ce me semble, nous pouvons le
-regarder comme faillible lorsqu'il s'agit de l'avenir, bien que jusque
-ici on avait cru à son omniscience. Il est vrai, moins fortement
-armés, nous avons eu quelques désavantages, nous avons enduré
-quelques souffrances jusque alors inconnues; mais aussitôt qu'elles ont
-été connues, elles ont été méprisées, puisque nous savons
-maintenant que notre forme empyrée, ne pouvant recevoir d'atteinte
-mortelle, est impérissable; quoique percée de blessures, elle se
-referme bientôt, guérie par sa vigueur native. À un mal si léger
-regardez donc le remède comme facile. Peut-être des armes plus
-valides, des armes plus impétueuses, serviront dans la prochaine
-rencontre à améliorer notre position, à rendre pire celle de nos
-ennemis, ou à égaliser ce qui fait entre nous l'imparité, qui
-n'existe pas dans la nature. Si quelque autre cause cachée les a
-laissés supérieurs, tant que nous conservons notre esprit entier et
-notre entendement sain, une délibération et une active recherche
-découvriront cette cause.»--
-
-«Il s'assit, et dans l'assemblée se leva Nisroc, le chef des
-principautés; il se leva comme un guerrier échappé d'un combat cruel:
-travaillé de blessures, ses armes fendues et hachées jusqu'à
-destruction; d'un air sombre il parla en répondant ainsi:
-
-«--Libérateur, toi qui nous délivras des nouveaux maîtres, guide à
-la libre jouissance de nos droits comme dieux, il est dur cependant pour
-des dieux, nous la trouvons trop inégale la tâche de combattre dans la
-douleur contre des armes inégales, contre des ennemis exempts de
-douleur et impassibles. De ce mal, notre ruine doit nécessairement
-advenir; car que sert la valeur ou la force, quoique sans pareilles,
-lorsqu'on est dompté par la douleur qui subjugue tout et fait lâcher
-les mains aux plus puissants? Peut-être pourrions-nous retrancher de la
-vie le sentiment du plaisir et ne pas nous plaindre, mais vivre
-contents, ce qui est la vie la plus calme; mais la douleur est la
-parfaite misère, le pire des maux, et si elle est excessive, elle
-surmonte toute patience. Celui qui pourra donc inventer quelque chose de
-plus efficace pour porter des blessures à nos ennemis encore
-invulnérables, ou qui saura nous armer d'une défense pareille à la
-leur, ne méritera pas moins de moi que celui auquel nous devons notre
-délivrance.»--
-
-«Satan, avec un visage composé, répliqua:
-
-«--Ce secours, non encore inventé, que tu crois justement si essentiel
-à nos succès, je te l'apporte. Qui de nous contemple la brillante
-surface de ce terrain céleste sur lequel nous vivons, ce spacieux
-continent du ciel orné de plante, de fruit, de fleur, d'ambroisie, de
-perles et d'or; qui de nous regarde assez superficiellement ces choses
-pour ne comprendre d'où elles germent profondément sous la terre,
-matériaux noirs et crus d'une écume spiritueuse et ignée, jusqu'à ce
-que, touchées et pénétrées d'un rayon des cieux, elles poussent si
-belles et s'épanouissent à la lumière ambiante?
-
-«Ces semences dans leur noire nativité, l'abîme nous les cédera,
-fécondées d'une flamme infernale. Foulées dans des machines creuses,
-longues et rondes, à l'autre ouverture dilatées et embrasées par le
-toucher du feu, avec le bruit du tonnerre, elles enverront de loin à
-notre ennemi de tels instruments de désastre, qu'ils abîmeront,
-mettront en pièces tout ce qui s'élèvera à l'opposé; nos
-adversaires craindront que nous n'ayons désarmé le Dieu tonnant de son
-seul trait redoutable. Notre travail ne sera pas long; avant le lever du
-jour l'effet remplira notre attente. Cependant revivons! quittons la
-frayeur: à la force et à l'habileté réunies songeons que rien n'est
-difficile, encore moins désespéré.»--
-
-«Il dit: ses paroles firent briller leur visage abattu et ravivèrent
-leur languissante espérance. Tous admirent l'invention; chacun
-s'étonne de n'avoir pas été l'inventeur; tant paraît aisée une fois
-trouvée, la chose qui non trouvée aurait été crue impossible! Par
-hasard, dans les jours futurs (si la malice doit abonder), quelqu'un de
-ta race, ô Adam, appliqué à la perversité, ou inspiré par une
-machination diabolique, pourrait inventer un pareil instrument pour
-désoler les fils des hommes entraînés par le péché à la guerre et
-au meurtre.
-
-«Les démons sans délai, volent du conseil à l'ouvrage; nul ne
-demeura discourant; d'innombrables mains sont prêtes; en un moment ils
-retournent largement le sol céleste, et ils aperçoivent dessous les
-rudiments de la nature dans leur conception brute; ils rencontrent les
-écumes sulfureuses et nitreuses, les marient, et par un art subtil les
-réduisent, adustes et cuites, en grains noirs, et les mettent en
-réserve.
-
-«Les uns fouillent les veines cachées des métaux et des pierres
-(cette terre a des entrailles assez semblables) pour y trouver leurs
-machines et leurs balles, messagères de ruine; les autres se pourvoient
-de roseaux allumés, pernicieux par le seul toucher du feu. Ainsi avant
-le point du jour ils finirent tout en secret, la nuit le sachant, et se
-rangèrent en ordre avec une silencieuse circonspection, sans être
-aperçus.
-
-«Dès que le bel et matinal orient apparut dans le ciel, les anges
-victorieux se levèrent, et la trompette du matin chanta: Aux armes! Ils
-prirent leurs rangs en panoplie d'or; troupe resplendissante, bientôt
-réunie. Quelques-uns du haut des collines de l'aurore, regardent
-alentour; et des éclaireurs légèrement armés rôdent de tous côtés
-dans chaque quartier, pour découvrir le distant ennemi, pour savoir
-dans quel lieu il a campé ou fui, si pour combattre il est en
-mouvement, ou fait halte. Bientôt ils le rencontrèrent bannières
-déployées, s'approchant en bataillon lent, mais serré. En arrière,
-d'une vitesse extrême, Zophiel, des chérubins l'aile la plus rapide,
-vient volant et crie du milieu des airs:
-
-«--Aux armes, guerriers! aux armes pour le combat! l'ennemi est près;
-ceux que nous croyions en fuite nous épargneront, ce jour une longue
-poursuite: ne craignez pas qu'ils fuient; ils viennent aussi épais
-qu'une nuée, et je vois fixée sur leur visage la morne résolution et
-la confiance. Que chacun endosse bien sa cuirasse de diamant, que chacun
-enfonce bien son casque, que chacun embrasse fortement son large
-bouclier, baissé ou levé; car ce jour, si j'en crois mes conjectures,
-ne répandra pas une bruine, mais un orage retentissant de flèches
-barbelées de feu.»--
-
-«Ainsi Zophiel avertissait ceux qui d'eux-mêmes étaient sur leurs
-gardes. En ordre, libres de toutes entraves, s'empressant sans trouble,
-ils vont au cri d'alarme, et s'avancent en bataille. Quand voici venir
-à peu de distance, à pas pesants, l'ennemi s'approchant épais et
-vaste, tramant dans un carré creux ses machines diaboliques enfermées
-de tous côtés par des escadrons profonds qui voilaient la fraude. Les
-deux armées s'apercevant, s'arrêtent quelque temps; mais soudain Satan
-parut à la tête de la sienne, et fut entendu commandant ainsi à haute
-voix:
-
-«--Avant-garde! à droite et à gauche, déployez votre front, afin que
-tous ceux qui nous haïssent puissent voir combien nous cherchons la
-paix et la conciliation, combien nous sommes prêts à les recevoir à
-cœur ouvert, s'ils accueillent nos ouvertures, et s'ils ne nous
-tournent pas le dos méchamment; mais je le crains. Cependant témoin le
-ciel!... ô ciel, sois témoin à cette heure, que nous déchargeons
-franchement notre cœur! Vous qui, désignés, vous tenez debout,
-acquittez-vous de votre charge; touchez brièvement ce que nous
-proposons, et haut, que tous puissent entendre.»--
-
-«Ainsi se raillant en termes ambigus, à peine a-t-il fini de parler,
-qu'à droite et à gauche le front se divise, et sur l'un et l'autre
-flanc se retire: à nos yeux se découvre, chose nouvelle et étrange!
-un triple rang de colonnes de bronze, de fer, de pierre, posées sur des
-roues, car elles auraient ressemblé beaucoup à des colonnes ou à des
-corps creux faits de chêne ou de sapin émondé dans le bois, ou abattu
-sur la montagne, si le hideux orifice de leur bouche n'eût bâillé
-largement devant nous, pronostiquant une fausse trêve. Derrière chaque
-pièce se tenait un séraphin; dans sa main se balançait un roseau
-allumé, tandis que nous demeurions en suspens, réunis et préoccupés
-dans nos pensées.
-
-«Ce ne fut pas long: car soudain tous à la fois les séraphins
-étendent leurs roseaux, et les appliquent à une ouverture étroite
-qu'ils touchent légèrement. À l'instant tout le ciel apparut en
-flammes, mais aussitôt obscurci par la fumée, flammes vomies de ces
-machines à la gorge profonde, dont le rugissement effondrait l'air avec
-un bruit furieux, et déchirait toutes ses entrailles, dégorgeant leur
-surabondance infernale, des tonnerres ramés, des grêles de globes de
-fer. Dirigés contre l'ost victorieux, ils frappent avec une furie
-tellement impétueuse, que ceux qu'ils touchent ne peuvent rester
-debout, bien qu'autrement ils seraient restés fermes comme des rochers.
-Ils tombent par milliers, l'ange roulé sur l'archange, et plus vite
-encore à cause de leurs armes: désarmés ils auraient pu aisément,
-comme esprits, s'échapper rapides par une prompte contraction ou par un
-déplacement; mais alors il s'ensuivit une honteuse dispersion, et une
-déroute forcée. Il ne leur servit de rien de relâcher leurs files
-serrées: que pouvaient-ils faire? Se précipiteraient-ils en avant? Une
-répulsion nouvelle, une indécente chute répétée les feraient
-mépriser davantage et les rendraient la risée de leurs ennemis; car on
-apercevait rangée une autre ligne de séraphins, en posture de faire
-éclater leur second tir de foudre: reculer battus, c'est ce
-qu'abhorraient le plus les anges fidèles. Satan vit leur détresse, et
-s'adressant en dérision à ses compagnons:
-
-«--Amis, pourquoi ces superbes vainqueurs ne marchent-ils pas en avant?
-Tout à l'heure ils s'avançaient fiers, et quand, pour les bien
-recevoir avec un front et un cœur ouverts (que pouvons-nous faire de
-plus?), nous leur proposons des termes d'accommodement, soudain ils
-changent d'idées, ils fuient, et tombent dans d'étranges folies, comme
-s'ils voulaient danser! Toutefois pour une danse ils semblent un peu
-extravagants et sauvages; peut-être est-ce de joie de la paix offerte.
-Mais je suppose que si une fois de plus nos propositions étaient
-entendues, nous les pourrions contraindre à une prompte
-résolution.»--
-
-«Bélial, sur le même ton de plaisanterie:
-
-«--Général, les termes d'accommodement que nous leur avons envoyés
-sont des termes de poids, d'un contenu solide, et pleins d'une force qui
-porte coup. Ils sont tels, comme nous pouvons le voir, que tous en ont
-été amusés et plusieurs étourdis; celui qui les reçoit en face est
-dans la nécessité, de la tête aux pieds, de les bien comprendre;
-s'ils ne sont pas compris, ils ont du moins l'avantage de nous faire
-connaître quand nos ennemis ne marchent pas droit.»--
-
-«Ainsi, dans une veine de gaieté, ils bouffonnaient entre eux,
-élevés dans leurs pensées au-dessus de toute incertitude de victoire:
-ils présumaient si facile d'égaler par leurs inventions l'éternel
-Pouvoir, qu'ils méprisaient son tonnerre, et qu'ils riaient de son
-armée tandis qu'elle resta dans le trouble. Elle n'y resta pas
-longtemps: la rage inspira enfin les légions fidèles, et leur trouva
-des armes à opposer à cet infernal malheur.
-
-«Aussitôt (admire l'excellence et la force que Dieu a mises dans ses
-anges puissants!) ils jettent au loin leurs armes; légers comme le
-sillon de l'éclair, ils courent, ils volent aux collines (car la terre
-tient du ciel cette variété agréable de colline et de vallée); ils
-les ébranlent en les secouant çà et là dans leurs fondements,
-arrachent les montagnes avec tout leur poids, rochers, fleuves, forêts,
-et les enlevant par leurs têtes chevelues, les portent dans leurs
-mains. L'étonnement et, sois-en sûr, la terreur, saisirent les
-rebelles quand venant si redoutables vers eux, ils virent le fond des
-montagnes tourné en haut, jusqu'à ce que lancées sur le triple rang
-des machines maudites, ces machines et toute la confiance des ennemis
-furent profondément ensevelies sous le faix de ces monts. Les ennemis
-eux-mêmes furent envahis après; au-dessus de leurs têtes volaient de
-grands promontoires qui venaient dans l'air répandant l'ombre, et
-accablaient des légions entières armées. Leurs armures accroissaient
-leur souffrance: leur substance, enfermée dedans, était écrasée et
-broyée, ce qui les travaillait d'implacables tourments et leur
-arrachait des gémissements douloureux. Longtemps ils luttèrent sous
-cette masse avant de pouvoir s'évaporer d'une telle prison, quoique
-esprits de la plus pure lumière; la plus pure naguère, maintenant
-devenue grossière par le péché.
-
-«Le reste de leurs compagnons, nous imitant, saisit de pareilles armes,
-et arracha les coteaux voisins: ainsi les monts rencontrent dans l'air
-les monts lancés de part et d'autre avec une projection funeste, de
-sorte que sous la terre on combat dans une ombre effrayante; bruit
-infernal! La guerre ressemble à des jeux publics, auprès de cette
-rumeur. Une horrible confusion entassée sur la confusion s'éleva, et
-alors tout le ciel serait allé en débris et se serait couvert de
-ruines, si le Père tout-puissant, qui siège enfermé dans son
-inviolable sanctuaire des cieux, pesant l'ensemble des choses, n'avait
-prévu ce tumulte et n'avait tout permis pour accomplir son grand
-dessein: honorer son Fils consacré, vengé de ses ennemis, et déclarer
-que tout pouvoir lui était transféré. À ce Fils, assesseur de son
-trône, il adresse ainsi la parole:
-
-«--Splendeur de ma gloire, Fils bien aimé, Fils sur le visage duquel
-est vu visiblement ce que je suis invisible dans ma divinité, toi dont
-la main exécute ce que je fais par décret, seconde omnipotence! deux
-jours sont déjà passés (deux jours tels que nous comptons les jours
-du ciel) depuis que Michel est parti avec ses puissances pour dompter
-ces désobéissants. Le combat a été violent, comme il était
-très-probable qu'il le serait, quand deux pareils ennemis se
-rencontrent en armes: car je les ai laissés à eux-mêmes, et tu sais
-qu'à leur création je les fis égaux, et que le péché seul les a
-dépareillés, lequel encore a opéré insensiblement, car je suspends
-leur arrêt: dans un perpétuel combat il leur faudrait donc
-nécessairement demeurer sans fin, et aucune solution ne serait
-trouvée. «La guerre lassée a accompli ce que la guerre peut faire, et
-elle a lâché les rênes à une fureur désordonnée, se servant de
-montagnes pour armes; œuvre étrange dans le ciel et dangereuse à
-toute la nature. Deux jours se sont donc écoulés; le troisième est
-tien: à toi je l'ai destiné, et j'ai pris patience jusque ici afin que
-la gloire de terminer cette grande guerre t'appartienne, puisque nul
-autre que toi ne la peut finir. En toi j'ai transfusé une vertu, une
-grâce si immense, que tous, au ciel et dans l'enfer, puissent
-connaître ta force incomparable: cette commotion perverse ainsi
-apaisée, manifestera que tu es le plus digne d'être héritier de
-toutes choses, d'être héritier et d'être roi par l'onction sainte,
-ton droit mérité. Va donc, toi, le plus puissant dans la puissance de
-ton Père; monte sur mon chariot, guide les roues rapides qui ébranlent
-les bases du ciel; emporte toute ma guerre, mon arc et mon tonnerre;
-revêts mes toutes-puissantes armes, suspends mon épée à ta forte
-cuisse. Poursuis ces fils des ténèbres, chasse-les de toutes les
-limites du ciel dans l'abîme extérieur. Là, qu'ils apprennent,
-puisque cela leur plaît, à mépriser Dieu, et le Messie son roi
-consacré.»--
-
-«Il dit, et sur son Fils ses rayons directs brillent en plein; lui
-reçut ineffablement sur son visage tout son Père pleinement exprimé,
-et la Divinité filiale répondit ainsi:
-
-«Ô Père, ô Souverain des Trônes célestes! le Premier, le
-Très-Haut, le Très-Saint, le Meilleur! tu as toujours cherché à
-glorifier ton Fils; moi, toujours à te glorifier, comme il est
-très-juste. Ceci est ma gloire, mon élévation, et toute ma
-félicité, que, te complaisant en moi, tu déclares ta volonté
-accomplie: l'accomplir est tout mon bonheur. Le sceptre et le pouvoir,
-ton présent, je les accepte, et avec plus de joie je te les rendrai,
-lorsqu'à la fin des temps tu seras tout en tout, et moi en toi pour
-toujours, et en moi tous ceux que tu aimes.
-
-«Mais celui que tu hais, je le hais, et je puis me revêtir de tes
-terreurs, comme je me revêts de tes miséricordes, image de toi en
-toutes choses. Armé de ta puissance, j'affranchirai bientôt le ciel de
-ces rebelles, précipités dans leur mauvaise demeure préparée; ils
-seront livrés à des chaînes de ténèbres et au ver qui ne meurt
-point, ces méchants qui ont pu se révolter contre l'obéissance qui
-t'est due, toi à qui obéir est la félicité suprême! Alors ces
-saints, sans mélange, et séparés loin des impurs, entoureront ta
-montagne sacrée, te chanteront des _alleluia_ sincères, des hymnes de
-haute louange, et avec eux, moi leur chef.»--
-
-«Il dit: s'inclinant sur son sceptre, il se leva de la droite de gloire
-où il siège: et le troisième matin sacré perçant à travers le
-ciel, commençait à briller. Soudain s'élance, avec le bruit d'un
-tourbillon, le chariot de la Divinité paternelle, jetant d'épaisses
-flammes, roues dans les roues, char non tiré moins animé d'un esprit,
-et escorté de quatre formes de chérubins. Ces figures ont chacune
-quatre faces surprenantes; tout leur corps et leurs ailes sont semés
-d'yeux semblables à des étoiles; les roues de béril ont aussi des
-yeux, et dans leur course le feu en sort de tous côtés. Sur leurs
-têtes est un firmament de cristal où s'élève un trône de saphir
-marqueté d'ambre pur et des couleurs de l'arc pluvieux.
-
-«Tout armé de la panoplie céleste du radieux Urim, ouvrage divinement
-travaillé, le Fils monte sur ce char. À sa main droite est assise la
-Victoire aux ailes d'aigle; à son côté pendent son arc et son
-carquois rempli de trois carreaux de foudre; et autour de lui roulent
-des flots furieux de fumée, de flammes belliqueuses et d'étincelles
-terribles.
-
-«Accompagné de dix mille saints il s'avance: sa venue brille au loin,
-et vingt mille chariots de Dieu (j'en ai ouï compter le nombre) sont
-vus à l'un et à l'autre de ses côtés. Lui, sur les ailes des
-chérubins, est porté sublime dans le ciel de cristal, sur un trône de
-saphir éclatant au loin. Mais les siens l'aperçurent les premiers; une
-joie inattendue les surprit quand flamboya, porté par des anges, le
-grand étendard du Messie, son signe dans le ciel. Sous cet étendard
-Michel réunit aussitôt ses bataillons, répandus sur les deux ailes,
-et sous leur chef ils ne forment plus qu'un seul corps.
-
-«Devant le Fils la puissance divine préparait son chemin: à son ordre
-les montagnes déracinées se retirèrent chacune à leur place, elles
-entendirent sa voix, s'en allèrent obéissantes; le ciel renouvelé
-reprit sa face accoutumée, et avec de fraîches fleurs la colline et le
-vallon sourirent.
-
-«Ils virent cela les malheureux ennemis; mais ils demeurèrent
-endurcis, et pour un combat rebelle rallièrent leurs puissances:
-insensés! concevant l'espérance du désespoir! Tant de perversité
-peut-elle habiter dans des esprits célestes! Mais pour convaincre
-l'orgueilleux à quoi servent les prodiges, ou quelles merveilles
-peuvent porter l'opiniâtre à céder? Ils s'obstineront davantage par
-ce qui devait le plus les ramener; désolés de la gloire du Fils, à
-cette vue l'envie les saisit; aspirant à sa hauteur, ils se remirent
-fièrement en bataille, résolus par force ou par fraude de réussir et
-de prévaloir à la fin contre Dieu et son Messie, ou de tomber dans une
-dernière et universelle ruine: maintenant ils se préparent au combat
-décisif, dédaignant la fuite ou une lâche retraite, quand le grand
-Fils de Dieu à toute son armée, rangée à sa droite et à sa gauche
-parla ainsi:
-
-«--Restez toujours tranquilles dans cet ordre brillant, vous, saints;
-restez ici, vous, anges armés; ce jour reposez-vous de la bataille.
-Fidèle a été votre vie guerrière, et elle est acceptée de Dieu;
-sans crainte dans sa cause juste, ce que vous avez reçu vous avez
-employé invinciblement. Mais le châtiment de cette bande maudite
-appartient à un autre bras: la vengeance est à lui, ou à celui qu'il
-en a seul chargé. Ni le nombre ni la multitude ne sont appelés à
-l'œuvre de ce jour; demeurez seulement et contemplez l'indignation de
-Dieu, versée par moi sur ces impies. Ce n'est pas vous, c'est moi,
-qu'ils ont méprisé, moi qu'ils ont envié; contre moi est toute leur
-rage, parce que le Père, à qui, dans le royaume suprême du ciel, la
-puissance et la gloire appartiennent, m'a honoré selon sa volonté.
-C'est donc pour cela qu'il m'a chargé de leur jugement, afin qu'ils
-aient ce qu'ils souhaitent, l'occasion d'essayer avec moi, dans le
-combat qui est le plus fort, d'eux contre moi, ou de moi seul contre
-eux. Puisqu'ils mesurent tout par la force, qu'ils ne sont jaloux
-d'aucune autre supériorité, que peu leur importe qui les surpasse
-autrement, je consens à n'avoir pas avec eux d'autre dispute.»--
-
-«Ainsi parla le Fils, et en terreur changea sa contenance, trop
-sévère pour être regardée; rempli de colère, il marche à ses
-ennemis. Les quatre figures déploient à la fois leurs ailes étoilées
-avec une ombre formidable et continue; et les orbes de son char de feu
-roulèrent avec le fracas du torrent des grandes eaux, ou d'une
-nombreuse armée. Lui sur ses impies adversaires fond droit en avant,
-sombre comme la nuit. Sous ses roues brûlantes, l'immobile Empyrée
-trembla dans tout son entier; tout excepté le trône même de Dieu.
-Bientôt il arrive au milieu d'eux; dans sa main droite tenant dix mille
-tonnerres, il les envoie devant lui tels qu'ils percent de plaies les
-âmes des rebelles. Étonnés, ils cessent toute résistance, ils
-perdent tout courage: leurs armes inutiles tombent. Sur les boucliers et
-les casques, et les têtes des Trônes et des puissants séraphins
-prosternés, le Messie passe; ils souhaitent alors que les montagnes
-soient encore jetées sur eux comme un abri contre sa colère! Non moins
-tempestueuses, des deux côtés ses flèches partent des quatre figures
-à quatre visages semés d'yeux, et sont jetées par les roues vivantes
-également semées d'une multitude d'yeux. Un esprit gouvernait ses
-roues; chaque œil lançait des éclairs, et dardait parmi les maudits
-une pernicieuse flamme qui flétrissait toute leur force, desséchait
-leur vigueur accoutumée, et les laissait épuisés, découragés,
-désolés, tombés. Encore le Fils de Dieu n'employa-t-il pas la moitié
-de sa force, mais retint à moitié son tonnerre; car son dessein
-n'était pas de les détruire, mais de les déraciner du ciel. Il releva
-ceux qui étaient abattus, et comme une horde de boucs, ou un troupeau
-timide pressé ensemble, il les chasse devant lui foudroyé par les
-Terreurs et les Furies, jusqu'aux limites et à la muraille de cristal
-du ciel. Le ciel s'ouvre, se roule en dedans, et laisse à découvert
-par une brèche spacieuse l'abîme dévasté. Cette vue monstrueuse les
-frappe d'horreur; ils reculent, mais une horreur bien plus grande les
-repousse: tête baissée, ils se jettent eux-mêmes en bas du bord du
-ciel: la colère éternelle brûle après eux dans le gouffre sans fond.
-
-«L'Enfer entendit le bruit épouvantable; l'enfer vit le ciel croulant
-du ciel: il aurait fui effrayé; mais l'inflexible destin avait jeté
-trop profondément ses bases ténébreuses, et l'avait trop fortement
-lié.
-
-«Neuf jours ils tombèrent; le chaos confondu rugit, et sentit une
-décuple confusion dans leur chute à travers sa féroce anarchie; tant
-cette énorme déroute l'encombra de ruines! L'enfer béant les reçut
-tous enfin, et se referma sur eux; l'enfer, leur convenable demeure,
-l'enfer pénétré d'un feu inextinguible; maison de malheur et de
-tourment. Le ciel soulagé se réjouit; il répara bientôt la brèche
-de sa muraille, en retournant au lieu d'où il s'était replié.
-
-«Seul vainqueur par l'expulsion de ses ennemis, le Messie ramena son
-char de triomphe. Tous ses saints, qui silencieux furent témoins
-oculaires de ses actes tout-puissants, pleins d'allégresse au-devant de
-lui s'avancèrent; et dans leur marche, ombragés de palmes, chaque
-brillante hiérarchie chantait le triomphe, le chantait, lui, Roi
-victorieux, Fils, Héritier et Seigneur. À lui tout pouvoir est donné;
-de régner il est le plus digne!
-
-«Célébré, il passe triomphant au milieu du ciel, dans les parvis et
-dans le temple de son Père tout-puissant élevé sur un trône; son
-Père le reçut dans la gloire où maintenant il est assis à la droite
-de la béatitude.
-
-«C'est ainsi que (mesurant les choses du ciel aux choses de la terre),
-à ta demande, ô Adam, et pour que tu sois en garde par ce qui s'est
-passé, je t'ai révélé ce qui autrement aurait pu demeurer caché à
-la race humaine: la discorde survenue et la guerre dans le ciel entre
-les puissances angéliques, et la chute profonde de ceux qui, aspirant
-trop haut, se révoltèrent avec Satan: il est maintenant jaloux de ton
-état, et complote pour te détourner aussi de l'obéissance, afin
-qu'avec lui privé de félicité, tu partages son châtiment,
-l'éternelle misère. Ce serait toute sa consolation et sa vengeance
-s'il pouvait, comme une peine faite au Très-Haut, t'obtenir une fois
-pour compagnon de son malheur. Mais ne prête pas l'oreille à ses
-tentations; avertis ta plus faible; profite d'avoir appris d'un exemple
-terrible la récompense de la désobéissance: ils auraient pu demeurer
-fermes, cependant ils tombèrent: qu'il t'en souvienne, et crains de
-transgresser.»
-
-
-
-
-LIVRE SEPTIÈME
-
-
-ARGUMENT
-
-
-Raphaël, à la demande d'Adam, raconte comment et pourquoi ce monde a
-été d'abord créé: Dieu, ayant expulsé du ciel Satan et ses anges,
-déclara que son plaisir était de créer un autre monde et d'autres
-créatures pour y habiter. Il envoie son Fils dans la gloire et avec un
-cortège d'anges, pour accomplir l'œuvre de la création en six jours.
-Les anges célèbrent par des cantiques cette création et la
-réascension du Fils au ciel.
-
-
-
-
-Descends du ciel, Uranie, si de ce nom tu es justement appelée! En
-suivant ta voix divine, j'ai pris mon essor au-dessus de l'Olympe,
-au-dessus du vol de l'aile de Pégase. Ce n'est pas le nom, c'est le
-sens de ce nom que j'invoque; car tu n'es pas une des neuf Muses, et tu
-n'habites pas le sommet du vieil Olympe; mais née du ciel, avant que
-les collines parussent ou que la fontaine coulât, tu conversais avec
-l'éternelle Sagesse, la Sagesse ta sœur, et tu jouais avec elle en
-présence du Père tout-puissant, qui se plaisait à ton chant céleste.
-Enlevé par toi, je me suis hasardé dans le ciel des deux, moi hôte de
-la terre, et j'ai respiré l'air de l'empyrée que tu tempérais: avec
-la même sûreté guide en bas, rends-moi à mon élément natal, de
-peur que, démonté par ce coursier volant sans frein (comme autrefois
-Bellérophon dans une région plus abaissée), je ne tombe sur le champ
-Alcien, pour y errer égaré et abandonné.
-
-La moitié de mon sujet reste encore à chanter, mais dans les bornes
-plus étroites de la sphère diurne et visible. Arrêté sur la terre,
-non ravi au-dessus du pôle, je chanterai plus sûrement d'une voix
-mortelle; elle n'est devenue ni enrouée ni muette, quoique je sois
-tombé dans de mauvais jours, dans de mauvais jours quoique tombé parmi
-des langues mauvaises, parmi les ténèbres et la solitude, et entouré
-de périls. Cependant je ne suis pas seul, lorsque la nuit tu visites
-mes sommeils, ou lorsque le matin empourpre l'orient.
-
-Préside toujours à mes chants, Uranie! et trouve un auditoire
-convenable, quoique peu nombreux. Mais chasse au loin la barbare
-dissonance de Bacchus et de ses amis de la joie; race de cette horde
-forcenée qui déchira le barde de la Thrace sur le Rhodope, où
-l'oreille des bois et des rochers était ravie, jusqu'à ce que la
-clameur sauvage eut noyé la harpe et la voix: la muse ne put défendre
-son fils. Tu ne manqueras pas ainsi, Uranie, à celui qui t'implore; car
-toi, tu es un songe céleste, elle un songe vain.
-
-Dis, ô déesse, ce qui suivit après que Raphaël, l'archange affable,
-eut averti Adam de se garder de l'apostasie, par l'exemple terrible de
-ce qui arriva dans le ciel à ces apostats, de peur qu'il n'en arrivât
-de même dans le paradis à Adam et à sa race (chargés de ne pas
-toucher à l'arbre interdit), s'ils transgressaient et méprisaient ce
-seul commandement si facile à observer, au milieu du choix de tous les
-autres goûts qui pouvaient plaire à leurs appétits, quel qu'en fût
-le caprice.
-
-Adam, avec Ève sa compagne, avait écouté attentivement l'histoire; il
-était rempli d'admiration et plongé dans une profonde rêverie en
-écoutant des choses si élevées et si étranges; choses à leur
-pensée si inimaginables, la haine dans le ciel, la guerre si près de
-la paix de Dieu dans le bonheur, avec une telle confusion! Mais bientôt
-le mal chassé retombait comme un déluge sur ceux dont il avait jailli,
-impossible à mêler à la béatitude.
-
-Maintenant Adam réprima bientôt les doutes qui s'élevaient dans son
-cœur, et il est conduit (encore sans péché) par le désir de
-connaître ce qui le touche de plus près: comment ce monde visible du
-ciel et de la terre commença; quand et d'où il fut créé; pour quelle
-cause; ce qui fut fait en dedans ou en dehors d'Éden, avec ce dont il a
-souvenir. Comme un homme de qui l'altération est à peine soulagée,
-suit de l'œil le cours du ruisseau dont le liquide murmure entendu
-excite une soif nouvelle, Adam procède de la sorte à interroger son
-hôte céleste:
-
-«De grandes choses et pleines de merveilles, bien différentes de
-celles de ce monde, tu as révélées à nos oreilles, interprète
-divin, par faveur envoyé de l'empyrée pour nous avertir à temps de ce
-qui aurait pu causer notre perte, s'il nous eût été inconnu,
-l'humaine connaissance n'y pouvant atteindre. Nous devons des
-remerciements immortels à l'infinie bonté, et nous recevons son
-avertissement avec une résolution solennelle d'observer invariablement
-sa volonté souveraine, la fin de ce que nous sommes. Mais puisque tu as
-daigné avec complaisance nous faire part pour notre instruction de
-choses au-dessus de la pensée terrestre (choses qu'il nous importait de
-savoir comme il l'a semblé à la suprême sagesse); daigne maintenant
-descendre plus bas, et nous raconter ce qui peut-être il ne nous est
-pas moins utile de savoir: quand commença ce ciel que nous voyons si
-distant et si haut orné de feux mouvants et innombrables; qu'est-ce que
-cet air ambiant qui donne ou remplit tout espace, cet air largement
-répandu embrassant tout autour cette terre fleurie; quelle cause mut le
-Créateur, dans son saint repos de toute éternité, à bâtir si tard
-dans le chaos; et comment l'ouvrage commencé fut tôt achevé? S'il ne
-t'est pas défendu, tu peux nous dévoiler ce que nous demandons, non
-pour sonder les secrets de son éternel empire, mais pour glorifier
-d'autant plus ses œuvres que nous les connaîtrons davantage.
-
-«Et la grande lumière du jour a encore à parcourir beaucoup de sa
-carrière, quoique déjà sur son déclin; suspendu dans le ciel, le
-soleil retenu par ta voix, écoute ta voix puissante; il s'arrêtera
-plus longtemps pour te ouïr raconter son origine, et le lever de la
-nature du sein du confus abîme. Ou si l'étoile du soir et la lune à
-ton audience se hâtent, la Nuit avec elle amènera le silence; le
-Sommeil en t'écoutant veillera, ou bien nous pourrons lui commander
-l'absence jusqu'à ce que ton chant finisse, et te renvoie avant que
-brille le matin.»
-
-Ainsi Adam supplia son hôte illustre, et ainsi l'ange, semblable à un
-Dieu, lui répondit avec douceur:
-
-«Que cette demande faite avec prudence te soit accordée; mais pour
-raconter les œuvres du Tout-Puissant, quelle parole, quelle langue de
-séraphin peuvent suffire, ou quel cœur d'homme suffirait à les
-comprendre? Cependant ce que tu peux atteindre, ce qui peut le mieux
-servir à glorifier le Créateur et à te rendre aussi plus heureux ne
-sera pas soustrait à ton oreille. J'ai reçu la commission d'en haut de
-répondre à ton désir de savoir, dans certaines limites: au-delà,
-abstiens-toi de demander; ne laisse pas tes propres imaginations
-espérer des choses non révélées, que le Roi invisible, seul
-omniscient, a ensevelies dans la nuit, incommunicables à personne sur
-la terre ou dans le ciel: assez reste en dehors de cela à chercher et
-à connaître. Mais la science est comme la nourriture; elle n'a pas
-moins besoin de tempérance pour en régler l'appétit et pour savoir en
-quelle mesure l'esprit la peut bien supporter; autrement elle oppresse
-par son excès et change bientôt la sagesse en folie, comme la
-nourriture en fumée.
-
-«Sache donc: après que Lucifer (ainsi appelé parce qu'il brillait
-autrefois dans l'armée des anges plus que cette étoile parmi les
-étoiles) eut été précipité du ciel dans son lieu avec ses légions
-brûlantes, à travers l'abîme, le Fils étant retourné victorieux
-avec ses saints, le Tout-Puissant, éternel Père, contempla de son
-trône leur multitude, et parla de la sorte à son Fils:
-
-«--Du moins notre jaloux ennemi s'est trompé, lui qui croyait que tous
-comme lui seraient rebelles: par leur secours il se flattait (nous une
-fois dépossédés) de saisir cette inaccessible et haute forteresse,
-siège de la Divinité suprême. Dans sa trahison il a entraîné
-plusieurs dont la place ici n'est plus connue. Cependant la plus grande
-partie, je le vois, garde toujours son poste: le ciel, peuplé encore,
-conserve un nombre suffisant d'habitants pour remplir ses royaumes,
-quoique vastes, pour fréquenter ce haut temple avec des observances
-dues et des rites solennels. Mais de peur que le cœur de l'ennemi ne
-s'enfle du mal déjà fait en dépeuplant le ciel (ce qu'il estime
-follement être un dommage pour moi), je puis réparer ce dommage, si
-c'en est un de perdre ce qui est perdu de soi-même. Dans un moment je
-créerai un autre monde; d'un seul homme je créerai une race d'hommes
-innombrables, pour habiter là, non ici, jusqu'à ce qu'élevés par
-degrés de mérite, éprouvés par une longue obéissance, ils s'ouvrent
-eux-mêmes enfin le chemin pour monter ici, et que la terre changée
-dans le ciel, et le ciel dans la terre, ne forme plus qu'un royaume, en
-joie et en union sans fin.
-
-«En attendant, demeurez moins pressés, vous pouvoirs célestes; et toi
-mon Verbe, Fils engendré, par toi j'opère ceci: parle, et qu'il soit
-fait! Avec toi j'envoie ma puissance et mon esprit qui couvre tout de
-son ombre. Va et ordonne à l'abîme, dans des limites fixées, d'être
-terre et ciel. L'abîme est sans bornes, parce que je suis: l'infini est
-rempli par moi; l'espace n'est pas vide. Quoique je ne sois circonscrit
-dans aucune étendue, je me retire et n'étends pas partout ma bonté,
-qui est libre d'agir ou de n'agir pas. Nécessité et hasard
-n'approchent pas de moi; ce que je veux est destin.»
-
-«Ainsi parla le Tout-Puissant, et ce qu'il avait dit, son Verbe, la
-divinité filiale, l'exécuta. Immédiats sont les actes de Dieu, plus
-rapides que le temps et le mouvement; mais à l'oreille humaine ils ne
-peuvent être dits que par la succession du discours, et dits de telle
-sorte que l'intelligence terrestre puisse les recevoir.
-
-«Grand triomphe et grande réjouissance furent aux cieux, quand la
-volonté du Tout-Puissant entendue fut ainsi déclarée. Ils
-chantèrent:
-
-«--Gloire au Très-Haut! bonne volonté aux hommes à venir, et paix
-dans leur demeure! Gloire à celui dont la juste colère vengeresse a
-chassé le méchant de sa vue et des habitations du juste! À lui gloire
-et louange dont la sagesse a ordonné de créer le bien du mal: au lieu
-des malins esprits, une race meilleure sera mise dans leur place
-vacante, et sa bonté se répandra dans des mondes et dans des siècles
-sans fin.»--
-
-«Ainsi chantaient les hiérarchies.
-
-«Cependant le Fils parut pour sa grande expédition, ceint de la
-toute-puissance, couronné des rayons de la majesté divine: la sagesse
-et l'amour immense, et tout son Père brillaient en lui. Autour de son
-char se répandaient sans nombre Chérubins, Séraphins, Potentats,
-Trônes, Vertus, esprits ailés, et les chars ailés de l'arsenal de
-Dieu: ces chars de toute antiquité placés par myriades entre deux
-montagnes d'airain, étaient réservés pour un jour solennel, tout
-prêts, harnachés, équipages célestes; maintenant ils se présentent
-spontanément (car en eux vit un esprit) pour faire cortège à leur
-Maître. Le ciel ouvrit, dans toute leur largeur, ses portes éternelles
-tournant sur leurs gonds d'or avec un son harmonieux, pour laisser
-passer le Roi de gloire dans son puissant Verbe et dans son Esprit, qui
-venait de créer de nouveaux mondes.
-
-«Ils s'arrêtèrent tous sur le sol du ciel, et contemplèrent du bord
-l'incommensurable abîme, orageux comme une mer, sombre, dévasté,
-sauvage, bouleversé jusqu'au fond par des vents furieux, enflant des
-vagues comme des montagnes, pour assiéger la hauteur du ciel et pour
-confondre le centre avec le pôle.
-
-«--Silence, vous, vagues troublées! et toi, abîme, paix! dit le Verbe
-qui fait tout; cessez vos discordes!»--
-
-«Il ne s'arrêta point, mais enlevé sur les ailes des Chérubins,
-plein de la gloire paternelle, il entra dans le chaos et dans le monde
-qui n'était pas né; car le chaos entendit sa voix: le cortège des
-anges le suivait dans une procession brillante, pour voir la création
-et les merveilles de sa puissance. Alors il arrête les roues ardentes,
-et prend dans sa main le compas d'or, préparé dans l'éternel trésor
-de Dieu, pour tracer la circonférence de cet univers et de toutes les
-choses créées. Une pointe de ce compas il appuie au centre, et tourne
-l'autre dans la vaste et obscure profondeur, et il dit:
-
-«--Jusque-là étends-toi, jusque-là vont tes limites; que ceci soit
-ton exacte circonférence, ô monde!»--
-
-«Ainsi Dieu créa le ciel, ainsi il créa la terre; matière informe et
-vide. De profondes ténèbres couvraient l'abîme: mais sur le calme des
-eaux l'Esprit de Dieu étendit ses ailes paternelles, et infusa la vertu
-vitale et la chaleur vitale à travers la masse fluide; mais il
-précipita en bas la lie noire, tartaréenne, froide, infernale,
-opposée à la vie. Alors il réunit, alors il engloba les choses
-semblables avec les choses semblables; il répartit le reste en
-plusieurs places, et étendit l'air entre les objets: la terre,
-d'elle-même balancée, sur son centre posa.
-
-«--Que la lumière soit»! dit Dieu.--
-
-«Soudain la lumière éthérée, première des choses, quintessence
-pure, jaillit de l'abîme, et partie de son orient natal, elle commença
-à voyager à travers l'obscurité aérienne, enfermée dans un nuage
-sphérique rayonnant, car le soleil n'était pas encore: dans ce nuageux
-tabernacle elle séjourna quelque temps.
-
-«Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des
-ténèbres par hémisphère: il donna à la lumière le nom de jour, et
-aux ténèbres le nom de nuit. Et du soir et du matin se fit le premier
-jour. Il ne passa pas sans être célébré, ce jour, sans être chanté
-par les chœurs célestes, lorsqu'ils virent l'orient pour la première
-fois exhalant la lumière des ténèbres; jour de naissance du ciel et
-de la terre. Ils remplirent de cris de joie et d'acclamations l'orbe
-universel! ils touchèrent leurs harpes d'or, glorifiant par des hymnes
-Dieu et ses œuvres: ils le chantèrent Créateur quand le premier soir
-fut, et quand fut le premier matin.
-
-«Dieu dit derechef:
-
-«--Que le firmament soit au milieu des eaux, et qu'il sépare les eaux
-d'avec les eaux.»--
-
-«Et Dieu fit le firmament, étendue d'air élémentaire, liquide, pur,
-transparent, répandu en circonférence jusqu'à la convexité la plus
-reculée de son grand cercle; division ferme et sûre, séparant les
-eaux inférieures de celles qui sont au-dessus. Car, ainsi que la terre,
-Dieu bâtit le monde sur les eaux calmes circonfluentes, dans un large
-océan de cristal, et fort éloigné du bruyant désordre du chaos, de
-peur que ses rudes extrémités contiguës ne dérangeassent la
-structure entière de ce monde; et Dieu donna au firmament le nom de
-ciel. Ainsi du soir et du matin, le chœur chanta le second jour.
-
-«La terre était créée, mais encore ensevelie, embryon prématuré,
-dans les entrailles des eaux; elle n'apparaissait pas: sur toute la
-surface de la terre le plein océan s'étendit, non inutile, car par une
-humidité tiède et prolifique, attendrissant tout le globe de la terre,
-il faisait fermenter cette mère commune pour qu'elle pût concevoir,
-saturée d'une moiteur vivifiante.
-
-«Dieu dit alors:--«Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent
-dans un seul lieu, et que l'élément aride paraisse.»--
-
-«Aussitôt apparaissent deux montagnes énormes, émergentes, et leurs
-larges dos pelés se soulevant jusqu'aux nues; leurs têtes montent dans
-le ciel. Aussi hautes que s'élevèrent les collines intumescentes,
-aussi bas s'abaissa un bassin creux et profond, ample lit des eaux.
-Elles y courent avec une précipitation joyeuse, enroulées comme des
-gouttes sur la poussière, qui se forment en globules par l'aridité.
-Une partie de ces eaux avec hâte s'élève en mur de cristal, ou en
-montagne à pic: telle fut la vitesse que le grand commandement imprima
-aux flots agiles. Comme des armées, à l'appel des trompettes (car tu
-as entendu parler d'armées), s'attroupent autour de leurs étendards,
-ainsi la multitude liquide roule vague sur vague là où elle trouve une
-issue, dans la pente escarpée torrent impétueux, dans la plaine
-courant paisible. Ni les rochers ni les collines n'arrêtent ces ondes;
-mais sous la terre, ou en longs circuits promenant leurs sinueuses
-erreurs, elles se frayent un chemin, et percent dans le sol limoneux de
-profonds canaux; chose facile avant que Dieu eût ordonné à la terre
-de devenir sèche partout, excepté entre ces bords où coulent
-aujourd'hui les fleuves qui entraînent incessamment leur humide
-cortège.
-
-«Dieu appela terre l'élément aride, et le grand réservoir des eaux
-rassemblées il l'appela mer; il vit que cela était bon, et dit:
-
-«--Que la terre produise de l'herbe verte, l'herbe qui porte de la
-graine, et les arbres fruitiers qui portent des fruits, chacun selon son
-espèce, et qui renferment leur semence en eux-mêmes sur la terre.»--
-
-«À peine a-t-il parlé que la terre nue (jusqu'alors déserte et
-chauve, sans ornement, désagréable à la vue), poussa une herbe tendre
-qui revêtit universellement sa surface d'une charmante verdure; alors
-les plantes de différentes feuilles, qui soudain fleurirent en
-déployant leurs couleurs variées, égayèrent son sein suavement
-parfumé. Et celles-ci étaient à peine épanouies que la vigne
-fleurit, chargée d'une multitude de grappes; la courge enflée rampa,
-le chalumeau du blé se rangea en bataille dans son champ, l'humble
-buisson et l'arbrisseau mêlèrent leur chevelure hérissée. Enfin
-s'élevèrent, comme en cadence, les arbres majestueux, et ils
-déployèrent leurs branches surchargées, enrichies de fruits ou
-emperlées de fleurs. Les collines se couronnèrent de hautes forêts;
-les vallées et les fontaines de touffes de bois; les fleuves de
-bordures le long de leur cours. La terre à présent parut un ciel,
-séjour où les dieux pouvaient habiter, errer avec délices, et se
-plaire à fréquenter ses sacrés ombrages.
-
-«Cependant Dieu n'avait pas encore fait tomber la pluie sur la terre,
-et il n'y avait encore aucun homme pour labourer les champs; mais il
-s'élevait du sol une vapeur de rosée qui humectait toute la terre, et
-toutes les plantes des champs, que Dieu créa avant qu'elles fussent
-dans la terre, toutes les herbes avant qu'elles grandissent sur la verte
-tige. Dieu vit que cela était bon. Et le soir et le matin
-célébrèrent le troisième jour. «Le Tout-Puissant parla encore:
-
-«--Que des corps de lumière soient faits dans la haute étendue du
-ciel, afin qu'ils séparent le jour de la nuit; et qu'ils servent de
-signes pour les saisons et pour les jours et le cours des années, et
-qu'ils soient pour flambeaux; comme je l'ordonne, leur office dans le
-firmament du ciel sera de donner la lumière à la terre!»--Et cela fut
-fait ainsi.
-
-«Et Dieu fit deux grands corps lumineux (grands par leur utilité pour
-l'homme), le plus grand pour présider au jour, le plus petit pour
-présider à la nuit. Et il fit les étoiles, et les mit dans le
-firmament du ciel pour illuminer la terre, et pour régler le jour, et
-pour régler la nuit dans leur vicissitude, et pour séparer la lumière
-d'avec les ténèbres. Dieu vit, en contemplant son grand ouvrage que
-cela était bon.
-
-«Car le soleil, sphère puissante, fut celui des corps célestes qu'il
-fit le premier, non lumineux d'abord, quoique de substance éthérée.
-Ensuite il forma la lune globuleuse et les étoiles de toutes grandeurs,
-et il sema le ciel d'étoiles comme un champ. Il prit la plus grande
-partie de la lumière dans son tabernacle de nuée, il la transplanta et
-la plaça dans l'orbe du soleil, fait poreux pour recevoir et boire la
-lumière liquide, fait compacte pour retenir ses rayons recueillis,
-aujourd'hui grand palais de la lumière. Là, comme à leur fontaine,
-les autres astres se réparant, puisent la lumière dans leurs urnes
-d'or, et c'est là que la planète du matin dore ses cornes. Par
-impression ou par réflexion ces astres augmentent leur petite
-propriété, bien que, si loin de l'œil humain, on ne les voie que
-diminués. D'abord dans son orient se montra le glorieux flambeau,
-régent du jour; il investit tout l'horizon de rayons étincelants,
-joyeux de courir vers son occident sur le grand chemin du ciel: le pâle
-crépuscule et les pléiades formaient des danses devant lui, répandant
-une bénigne influence.
-
-«Moins éclatante, mais à l'opposite, sur le même niveau dans
-l'ouest, la lune était suspendue; miroir du soleil, elle en emprunte la
-lumière sur sa pleine face; dans cet aspect, elle n'avait besoin
-d'aucune autre lumière, et elle garda cette distance jusqu'à la nuit;
-alors elle brilla à son tour dans l'orient, sa révolution étant
-accomplie sur le grand axe des cieux; elle régna dans son divisible
-empire avec mille plus petites lumières, avec mille et mille étoiles!
-Elles apparurent alors semant de paillettes l'hémisphère qu'ornaient
-pour la première fois leurs luminaires radieux qui se couchèrent et se
-levèrent. Le joyeux soir et le joyeux matin couronnèrent le quatrième
-jour.
-
-«Et Dieu dit:
-
-«--Que les eaux engendrent les reptiles, abondants en frai, créatures
-vivantes. Et que les oiseaux volent au dessus de la terre, les ailes
-déployées sous le firmament ouvert du ciel.»--
-
-«Et Dieu créa les grandes baleines et tous les animaux qui ont la vie,
-tous ceux qui glissent dans les eaux et qu'elles produisent abondamment
-chacun selon leurs espèces; il créa aussi les oiseaux pourvus d'ailes,
-chacun selon son espèce; et il vit que cela était bon, et il les
-bénit en disant:
-
-«--Croissez et multipliez; remplissez les eaux de la mer, des lacs et
-des rivières; que les oiseaux se multiplient sur la terre.»--
-
-«Aussitôt les détroits et les mers, chaque golfe et chaque baie,
-fourmillent de frai innombrable et d'une multitude de poissons qui, avec
-leurs nageoires et leurs brillantes écailles, glissent sous la verte
-vague; leurs troupes forment souvent des bancs au milieu de la mer.
-Ceux-ci, solitaires ou avec leurs compagnons, broutent l'algue leur
-pâturage, et s'égarent dans des grottes de corail, ou se jouant,
-éclair rapide, montrent au soleil leur robe ondée parsemée de gouttes
-d'or; ceux-là, à l'aise dans leur coquille de nacre, attendent leur
-humide aliment, ou, dans une armure qui les couvre, épient leur proie
-sous les rochers.
-
-«Le veau marin et les dauphins voûtés folâtrent sur l'eau calme; des
-poissons d'une masse prodigieuse, d'un port énorme, se vautrant
-pesamment, font une tempête dans l'océan. Là Léviathan, la plus
-grande des créatures vivantes, étendu sur l'abîme comme un
-promontoire, dort ou nage, et semble une terre mobile; ses ouïes
-attirent en dedans et ses naseaux rejettent en dehors une mer.
-
-«Cependant, les antres tièdes, les marais, les rivages, font éclore
-leur couvée nombreuse de l'œuf qui bientôt se brisant, laisse
-apercevoir par une favorable fracture les petits tout nus; bientôt
-emplumés, et en état de voler, ils ont toutes leurs ailes; et avec un
-cri de triomphe, prenant l'essor dans l'air sublime, ils dédaignent la
-terre qu'ils voient en perspective sous un nuage. Ici l'aigle et la
-cigogne, sur les roches escarpées et sur la cime des cèdres,
-bâtissent leurs aires.
-
-«Une partie des oiseaux plane indolemment dans la région de l'air;
-d'autres plus sages, formant une figure, tracent leur chemin en commun;
-intelligents des saisons, ils font partir leurs caravanes aériennes qui
-volent au-dessus des terres et des mers, et d'une aile mutuelle
-facilitent leur fuite: ainsi les prudentes cigognes, portées sur les
-vents, gouvernent leur voyage de chaque année; l'air flotte, tandis
-qu'elles passent, vanné par des plumes innombrables.
-
-«De branche en branche les oiseaux plus petits solacient les bois de
-leur chant, et déploient jusqu'au soir leurs ailes peinturées: alors
-même le rossignol solennel ne cesse pas de chanter, mais toute la nuit
-il soupire ses tendres lais.
-
-«D'autres oiseaux encore baignent dans les lacs argentés et dans les
-rivières leur sein duveteux. Le cygne, au cou arqué, entre deux ailes
-blanches, manteau superbe, fait nager sa dignité avec ses pieds en
-guise de rames: souvent il quitte l'humide élément, et s'élevant sur
-ses ailes tendues, il monte dans la moyenne région de l'air. D'autres
-sur la terre marchent fermes: le coq crêté dont le clairon sonne les
-heures silencieuses, et cet oiseau qu'orne sa brillante queue, enrichie
-des couleurs vermeilles de l'arc-en-ciel et d'yeux étoilés. Ainsi les
-eaux remplies de poissons et l'air d'oiseaux, le matin et le soir
-solennisèrent le cinquième jour.
-
-«Le sixième et dernier jour de la création se leva enfin au son des
-harpes du soir et du matin, quand Dieu dit:
-
-«--Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son espèce;
-les troupeaux, et les reptiles, et les bêtes de la terre, chacun selon
-son espèce!»--
-
-«La terre obéit: et soudain, ouvrant ses fertiles entrailles, elle
-enfanta dans une seule couche d'innombrables créatures vivantes, de
-formes parfaites, pourvues de membres et en pleine croissance. Du sol
-comme de son gîte, se leva la bête fauve là où elle se tient
-d'ordinaire, dans la forêt déserte, le buisson, la fougeraie ou la
-caverne; elles se levèrent par couple sous les arbres: elles
-marchèrent, le bétail dans les champs et les prairies vertes, ceux-ci
-rares et solitaires, ceux-là en troupeaux pâturant à la fois, et
-jaillis du sol en bandes nombreuses. Tantôt les grasses mottes de terre
-mettent bas une génisse; tantôt paraît à moitié un lion roux,
-grattant pour rendre libre la partie postérieure de son corps: alors il
-s'élance comme échappé de ses liens, et, se dressant, secoue sa
-crinière tavelée. L'once, le léopard et le tigre, se soulevant comme
-la taupe, jettent par-dessus eux en monticules la terre émiettée. Le
-cerf rapide de dessous le sol lève sa tête branchue. À peine
-Béhémoth, le plus gros des fils de la terre, peut dégager de son
-moule son vaste corps. Les brebis laineuses et bêlantes poussent comme
-des plantes; le cheval marin et le crocodile écailleux restent indécis
-entre la terre et l'eau.
-
-«À la fois fut produit tout ce qui rampe sur la terre, insecte ou ver:
-les uns, en guise d'ailes agitent leurs souples éventails, et décorent
-leurs plus petits linéaments réguliers de toutes les livrées de
-l'orgueil de l'été, taches d'or et de pourpre, d'azur et de vert; les
-autres tirent comme une ligne leur longue dimension, rayant la terre
-d'une sinueuse trace. Ils ne sont pas tous les moindres de la nature:
-quelques-uns de l'espèce du serpent, étonnants en longueur et en
-grosseur, entrelacent leurs tortueux replis, et y ajoutent des ailes.
-
-«D'abord chemine l'économe fourmi, prévoyante de l'avenir; dans un
-petit corps elle renferme un grand cœur! modèle peut-être à l'avenir
-de la juste égalité, elle unit en communauté ses tribus populaires.
-Ensuite parut en essaim l'abeille femelle qui nourrit délicieusement
-son mari fainéant, et bâtit ses cellules de cire remplies de miel. Le
-reste est sans nombre, et tu sais leur nature, et tu leur donnas des
-noms inutiles à te répéter. Il ne t'est pas inconnu, le serpent (la
-bête la plus subtile des champs); d'une énorme étendue quelquefois;
-il a des yeux d'airain, une crinière hirsute et terrible, quoiqu'il ne
-te soit point nuisible, et qu'il obéisse à ton appel.
-
-«Les cieux brillaient maintenant dans toute leur gloire, et roulaient
-selon les mouvements que la main du grand premier moteur imprima d'abord
-à leur cours. La terre achevée dans son riche appareil, souriait
-charmante; l'air, l'eau, la terre, étaient fréquentés par l'oiseau
-qui vole, le poisson qui nage, la bête qui marche: et le sixième jour
-n'était pas encore accompli.
-
-«Il y manquait le chef-d'œuvre, la fin de tout ce qui a été fait, un
-être non courbé, non brute comme les autres créatures, mais qui,
-doué de la sainteté de la raison, pût dresser sa stature droite, et
-avec un front serein, se connaissant soi-même, gouverner le reste; un
-être qui, magnanime, pût correspondre d'ici avec le ciel, mais
-reconnaître, dans sa gratitude, d'où son bien descend, et, le cœur,
-la voix, les yeux dévotement dirigés là, adorer, révérer le Dieu
-suprême qui le fit chef de tous ses ouvrages. C'est pourquoi le Père
-tout-puissant, éternel (car où n'est-il pas présent?) distinctement
-à son Fils parla de la sorte:
-
-«--Faisons à présent l'homme à notre image et à notre ressemblance;
-et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux
-bêtes des champs, à toute la terre et à tous les reptiles qui se
-remuent sur la terre.»
-
-«Cela dit, il te forma, toi, Adam; toi, ô homme poussière de la
-terre; et il souffla dans tes narines le souffle de la vie: il te créa
-à sa propre image, à l'image exacte de Dieu, et tu devins une âme
-vivante. Mâle il te créa, mais il créa femelle ta compagne, pour ta
-race. Alors il bénit le genre humain, et dit:
-
-«Croissez, multipliez; et remplissez la terre et vous l'assujettissez,
-et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur
-tous les animaux vivants qui se meuvent sur la terre, partout où ils
-ont été créés, car aucun lieu n'est encore désigné par un nom.»
-De là, comme tu sais, il te porta dans ce délicieux bocage, dans ce
-jardin planté des arbres de Dieu, délectables à voir et à goûter.
-Et il te donna libéralement tout leur fruit agréable pour nourriture
-(ici sont réunies toutes les espèces que porte toute la terre,
-variété infinie!); mais du fruit de l'arbre qui goûté, produit la
-connaissance du bien et du mal, tu dois t'abstenir; le jour où tu en
-manges, tu meurs. La mort est la peine imposée; prends garde, et
-gouverne bien ton appétit, de peur que le péché ne te surprenne, et
-sa noire suivante, la mort.
-
-«Ici Dieu finit: et tout ce qu'il avait fait, il le regarda, et vit que
-tout était entièrement bon: ainsi le soir et le matin accomplirent le
-sixième jour; toutefois non pas avant que le Créateur cessant son
-travail, quoique non fatigué, retournât en haut, en haut au ciel des
-cieux, sa sublime demeure, pour contempler de là ce monde nouvellement
-créé, cette addition à son empire, pour voir comment il se montrait
-en perspective de son trône, combien bon, combien beau, répondant à
-sa grande idée.
-
-«Il s'enleva, suivi d'acclamations, et au son mélodieux de dix mille
-harpes qui faisaient entendre d'angéliques harmonies. La terre, l'air,
-résonnaient (tu t'en souviens, car tu les entendis); les cieux et
-toutes les constellations retentirent, les planètes s'arrêtèrent dans
-leur station pour écouter, tandis que la pompe brillante montait en
-jubilation. Ils chantaient:
-
-«--Ouvrez-vous, portes éternelles; ouvrez, ô cieux, vos portes
-vivantes! laissez entrer le grand Créateur, revenu magnifique de son
-ouvrage, de son ouvrage des six jours, un monde! Ouvrez-vous, et
-désormais ouvrez-vous souvent; car Dieu délecté daignera souvent
-visiter les demeures des hommes justes, et par une fréquente
-communication il y enverra ses courriers ailés, pour les messages de sa
-grâce suprême.»--
-
-«Ainsi chantait le glorieux cortège dans son ascension: le Verbe à
-travers le ciel, qui ouvrit dans toute leur grandeur ses portes
-éclatantes, suivit le chemin direct jusqu'à la maison éternelle de
-Dieu; chemin large et ample, dont la poussière est d'or et le pavé
-d'étoiles, comme les étoiles que tu vois dans la Galaxie, cette voie
-lactée que tu découvres, la nuit, comme une zone poudrée d'étoiles.
-
-«Et maintenant, sur la terre, le septième soir se leva dans Éden, car
-le soleil s'était couché, et le crépuscule, avant-coureur de la nuit,
-venait de l'orient, quand au saint mont, sommet élevé du ciel, trône
-impérial de la Divinité, à jamais fixé, ferme et sûr, la puissance
-filiale arriva et s'assit avec son Père. Car lui aussi, quoiqu'il
-demeurât à la même place (tel est le privilège de l'omniprésence),
-était allé invisible à l'ouvrage ordonné, lui commencement et fin de
-toutes choses. Et se reposant alors du travail, il bénit et sanctifia
-le septième jour, parce qu'il se reposa ce jour-là de tout son
-ouvrage. Mais il ne fut pas chômé dans un sacré silence; la harpe eut
-du travail, et ne se reposa pas; la flûte grave, le tympanon, tous les
-orgues au clavier mélodieux, tous les sons touchés sur la corde ou le
-fil d'or, confondirent de doux accords entremêlés de voix en chœur ou
-à l'unisson. Des nuages d'encens, fumant dans des encensoirs d'or,
-cachèrent la montagne. La création et l'œuvre des six jours furent
-chantées.
-
-«--Grands sont tes ouvrages, ô Jéhovah! infini ton pouvoir! quelle
-pensée te peut mesurer, quelle langue te raconter? Plus grand
-maintenant dans ton retour, qu'après le combat des anges géants: toi,
-ce jour-là tes foudres te magnifièrent, mais il est plus grand de
-créer que de détruire ce qui est créé. Qui peut te nuire, Roi
-puissant, ou borner ton empire? Facilement as-tu repoussé
-l'orgueilleuse entreprise des esprits apostats et dissipé leurs vains
-conseils, lorsque, dans leur impiété, ils s'imaginèrent te diminuer,
-te retirer de toi la foule de tes adorateurs. Qui cherche à t'amoindrir
-ne sert, contre son dessein, qu'à manifester d'autant plus ta
-puissance; tu emploies la méchanceté de ton ennemi, et tu en fais
-sortir le bien: témoin ce monde nouvellement créé, autre ciel non
-loin de la porte du ciel, fondé, en vue, sur le pur cristallin, la mer
-de verre; d'une étendue presque immense, ce ciel a de nombreuses
-étoiles, et chaque étoile a peut-être un monde destiné à être
-habité: mais tu connais leurs temps. Au milieu de ces mondes se trouve
-la terre, demeure des hommes, leur séjour agréable avec son océan
-inférieur répandu alentour. Trois fois heureux les hommes et les fils
-des hommes que Dieu a favorisés ainsi! qu'il a créés à son image,
-pour habiter là et pour l'adorer, et en récompense régner sur toutes
-ses œuvres, sur la terre, la mer ou l'air, et multiplier une race
-d'adorateurs saints et justes! Trois fois heureux s'ils connaissent leur
-bonheur, et s'ils persévèrent dans la justice!»--
-
-«Ils chantaient ainsi, et l'Empyrée retentit d'_alleluia_; ainsi fut
-gardé le jour du sabbat.
-
-«Je pense maintenant, ô Adam! avoir pleinement satisfait à ta
-requête, qui demanda comment ce monde, et la face des choses,
-commencèrent d'abord, et ce qui fut fait avant ton souvenir, dès le
-commencement, afin que la postérité, instruite par toi, le pût
-apprendre. Si tu as à rechercher quelque autre chose ne surpassant pas
-l'intelligence humaine, parle.»
-
-
-
-
-LIVRE HUITIÈME
-
-
-ARGUMENT
-
-
-Adam s'enquiert des mouvements célestes; il reçoit une réponse
-douteuse et est exhorté à chercher de préférence des choses plus
-dignes d'être connues. Adam y consent; mais, désirant encore retenir
-Raphaël, il lui raconte les choses dont il se souvient, depuis sa
-propre création; sa translation dans le paradis; son entretien avec
-Dieu touchant la solitude et une société convenable; sa première
-rencontre et ses noces avec Ève. Son discours là-dessus avec l'Ange,
-qui part après des admonitions répétées.
-
-
-
-
-L'ange finit, et dans l'oreille d'Adam laisse sa voix si charmante que,
-pendant quelque temps, croyant qu'il parlait encore, il restait encore
-immobile pour l'écouter. Enfin, comme nouvellement éveillé, il lui
-dit, plein de reconnaissance:
-
-«Quels remercîments suffisants, ou quelle récompense proportionnée
-ai-je à t'offrir, divin historien, qui as si abondamment étanché la
-soif que j'avais de connaître, qui as eu cette condescendance amicale
-de raconter des choses autrement pour moi inscrutables, maintenant
-entendues avec surprise, mais avec délice, et comme il est dû, avec
-une gloire attribuée au souverain Créateur! Néanmoins quelque doute
-me reste que ton explication peut seule résoudre.
-
-«Lorsque je vois cette excellente structure, ce monde, composé du ciel
-et de la terre, et que je calcule leurs grandeurs, cette terre
-est une tache, un grain, un atome, comparée avec le firmament, et
-tous ses astres comptés, qui semblent rouler dans des espaces
-incompréhensibles, car leur distance et leur prompt retour diurne le
-prouvent. Quoi! uniquement pour administrer la lumière l'espace d'un
-jour et d'une nuit autour de cette terre opaque, et de cette tache d'un
-point, eux, dans toute leur vaste inspection d'ailleurs inutiles! En
-raisonnant j'admire souvent comment la nature sobre et sage a pu
-commettre de pareilles disproportions, a pu, d'une main prodigue, créer
-les corps les plus beaux, multiplier les plus grands pour ce seul usage
-(à ce qu'il paraît), et imposer à leurs orbes de telles révolutions
-sans repos, jour par jour répétées. Et cependant la terre sédentaire
-(qui pourrait se mouvoir mieux dans un cercle beaucoup moindre), servie
-par plus noble qu'elle, atteint ses fins sans le plus petit mouvement et
-reçoit la chaleur et la lumière, comme le tribut d'une course
-incalculable, apporté avec une rapidité incorporelle, rapidité telle
-que les nombres manquent pour l'exprimer.»
-
-Ainsi parla notre premier père, et il sembla par sa contenance entrer
-dans des pensées studieuses et abstraites; ce qu'Ève apercevant du
-lieu où elle était assise retirée en vue, elle se leva avec une
-modestie majestueuse et une grâce qui engageaient celui qui la voyait
-à souhaiter qu'elle restât. Elle alla parmi ses fruits et ses fleurs
-pour examiner comment ils prospéraient, bouton et fleur, ses élèves:
-ils poussèrent à sa venue, et, touchés par sa belle main, grandirent
-plus joyeusement. Cependant elle ne se retira point comme non charmée
-de tels discours, ou parce que son oreille n'était pas capable
-d'entendre ce qui était élevé; mais elle se réservait ce plaisir,
-Adam racontant, elle seule auditrice; elle préférait à l'ange son
-mari le narrateur, et elle aimait mieux l'interroger; elle savait qu'il
-entremêlerait d'agréables digressions, et résoudrait les hautes
-difficultés par des caresses conjugales: des lèvres de son époux les
-paroles ne lui plaisaient pas seules! Oh! quand se rencontre à présent
-un pareil couple, mutuellement uni en dignité et en amour? Ève
-s'éloigna avec la démarche d'une déesse; elle n'était pas sans
-suite, car près d'elle, comme une reine, un cortège de grâces
-attrayantes se tient toujours; et d'autour d'elle jaillissaient dans
-tous les yeux des traits de désir qui faisaient souhaiter encore sa
-présence.
-
-Et Raphaël, bienveillant et facile, répond à présent au doute
-qu'Adam avait proposé:
-
-«De demander ou de t'enquérir, je ne te blâme pas, car le ciel est
-comme le livre de Dieu ouvert devant toi, dans lequel tu peux lire ses
-merveilleux ouvrages et apprendre ses saisons, ses heures, ou ses mois,
-ou ses années; pour atteindre à ceci, que le ciel ou la terre se
-meuvent, peu importe si tu comptes juste. Le grand Architecte a fait
-sagement de cacher le reste à l'homme ou à l'ange, de ne pas divulguer
-ses secrets pour être scrutés par ceux qui doivent plutôt les
-admirer; ou s'ils veulent hasarder des conjectures, il a livré son
-édifice des deux à leurs disputes, afin peut-être d'exciter son rire
-par leurs opinions vagues et subtiles, quand dans la suite ils viendront
-à mouler le ciel et à calculer les étoiles. Comme ils manieront la
-puissante structure! comme ils bâtiront, débâtiront, s'ingénieront
-pour sauver les apparences! comme ils ceindront la sphère de cercles
-concentriques et excentriques, de cycles et d'épicycles, d'orbes dans
-des orbes, mal écrits sur elle! Déjà je devine ceci par ton
-raisonnement, toi qui dois guider ta postérité, et qui supposes que
-des corps plus grands et lumineux n'en doivent pas servir de plus petits
-privés de lumière, ni le ciel parcourir de pareils espaces, tandis que
-la terre, assise tranquille, reçoit seule le bénéfice de cette
-course.
-
-«Considère d'abord que grandeur ou éclat ne suppose pas excellence:
-la terre, bien qu'en comparaison du ciel, si petite et sans lumière,
-peut contenir des qualités solides en plus d'abondance que le soleil
-qui brille stérile, et dont la vertu n'opère pas d'effet sur
-lui-même, mais sur la terre féconde: là ses rayons reçus d'abord
-(inactifs ailleurs) trouvent leur vigueur. Encore, ces éclatants
-luminaires ne sont pas serviables à la terre, mais à toi, habitant de
-la terre.
-
-«Quant à l'immense circuit du ciel, qu'il raconte la haute
-magnificence du Créateur, lequel a bâti d'une manière si vaste, et
-étendu ses lignes si loin, afin que l'homme puisse savoir qu'il
-n'habite pas chez lui; édifice trop grand pour qu'il le remplisse,
-logé qu'il est dans une petite portion: le reste est formé pour des
-usages mieux connus de son souverain Seigneur. Attribue la vitesse de
-ces cercles, quoique sans nombre, à l'omnipotence de Dieu, qui pourrait
-ajouter à des substances matérielles une rapidité presque
-spirituelle. Tu ne me crois pas lent, moi qui, depuis l'heure matinale
-parti du ciel où Dieu réside, suis arrivé dans Éden avant le milieu
-du jour, distance inexprimable dans des nombres qui aient un nom.
-
-«Mais j'avance ceci, en admettant le mouvement des cieux, pour montrer
-combien a peu de valeur ce qui te porte à en douter; non que j'affirme
-ce mouvement, quoiqu'il te semble tel, à toi qui as ta demeure ici sur
-la terre. Dieu, pour éloigner ses voies du sens humain, a placé le
-ciel tellement loin de la terre, que la vue terrestre, si elle
-s'aventure, puisse se perdre dans des choses trop sublimes, et n'en
-tirer aucun avantage.
-
-«Quoi? si le soleil est le centre du monde, et si d'autres astres (par
-sa vertu attractive et par la leur même incités) dansent autour de lui
-des rondes variées? Tu vois dans six planètes leur course errante,
-maintenant haute, maintenant basse, tantôt cachée, progressive,
-rétrograde ou demeurant stationnaire: que serait-ce si la septième
-planète, la terre (quoiqu'elle semble si immobile), se mouvait
-insensiblement par trois mouvements divers? Sans cela ces mouvements, ou
-tu les dois attribuer à différentes sphères mues en sens contraire
-croisant leurs obliquités, ou tu dois sauver au soleil sa fatigue,
-ainsi qu'à ce rhombe rapide supposé nocturne et diurne, invisible
-d'ailleurs au-dessus de toutes les étoiles; roue du jour et de la nuit.
-Tu n'aurais plus besoin d'y croire si la terre, industrieuse
-d'elle-même, cherchait le jour en voyageant à l'orient, et si de son
-hémisphère opposé au rayon du soleil elle rencontrait la nuit son
-autre hémisphère étant encore éclairé de la lumière du jour. Que
-serait-ce si cette lumière reflétée par la terre à travers la vaste
-transparence de l'air, était comme la lumière d'un astre pour le globe
-terrestre de la lune, la terre éclairant la lune pendant le jour, comme
-la lune éclaire la terre pendant la nuit? Réciprocité dans le cas où
-la lune aurait une terre, des champs et des habitants. Tu vois ses
-taches comme des nuages; les nuages peuvent donner de la pluie, et la
-pluie peut produire des fruits dans le sol amolli de la lune, pour
-nourrir ceux qui sont placés là.
-
-«Peut-être découvriras-tu d'autres soleils accompagnés de leurs
-lunes, communiquant la lumière mâle et femelle; ces deux grands sexes
-animent le monde, peut-être rempli dans chacun de ses orbes par quelque
-créature qui vit. Car qu'une aussi vaste étendue de la nature soit
-privée d'âmes vivantes; qu'elle soit déserte, désolée, faite
-seulement pour briller, pour payer à peine à chaque orbe une faible
-étincelle de lumière envoyée si loin, en bas à cet orbe habitable
-qui lui renvoie cette lumière, c'est ce qui sera une éternelle
-matière de dispute.
-
-«Mais que ces choses soient ou ne soient pas ainsi; que le soleil
-dominant dans le ciel se lève sur la terre, ou que la terre se lève
-sur le soleil; que le soleil commence dans l'orient sa carrière
-ardente, ou que la terre s'avance de l'occident dans une course
-silencieuse, à pas inoffensifs, dorme sur son axe doux, tandis qu'elle
-marche d'un mouvement égal et t'emporte mollement avec l'atmosphère
-tranquille; ne fatigue pas tes pensées de ces choses cachées;
-laisse-les au Dieu d'en haut; sers-le et crains-le. Qu'il dispose comme
-il lui plaît des autres créatures, quelque part qu'elles soient
-placées. Réjouis-toi dans ce qu'il t'a donné, ce Paradis et ta belle
-Ève. Le ciel est pour toi trop élevé, pour que tu puisses savoir ce
-qui s'y passe. Sois humblement sage! pense seulement à ce qui concerne
-toi et ton être; ne rêve point d'autres mondes, des créatures qui y
-vivent de leur état, de leur condition ou degré: sois content de ce
-qui t'a été révélé jusqu'ici, non-seulement de la terre, mais du
-plus haut ciel.»
-
-Adam, éclairci sur ses doutes, lui répliqua:
-
-«Combien pleinement tu m'as satisfait, pure intelligence du ciel, ange
-serein! et combien, délivré de sollicitudes, tu m'as enseigné, pour
-vivre le chemin le plus aisé! tu m'as appris à ne point interrompre
-avec des imaginations perplexes la douceur d'une vie dont Dieu a
-ordonné à tous soucis pénibles d'habiter loin, et de ne pas nous
-troubler, à moins que nous ne les cherchions nous-mêmes, par des
-pensées errantes et des notions vaines. Mais l'esprit, ou
-l'imagination, est apte à s'égarer sans retenue; il n'est point de fin
-à ses erreurs, jusqu'à ce que avertie, ou enseignée par
-l'expérience, elle apprenne que la première sagesse n'est pas de
-connaître amplement les matières obscures, subtiles et d'un usage
-éloigné, mais ce qui est devant nous dans la vie journalière; le
-reste est fumée, ou vanité, ou folle extravagance, et nous rend, dans
-les choses qui nous concernent le plus, sans expérience, sans habitude,
-et cherchant toujours. Ainsi descendons de cette hauteur, abaissons
-notre vol et parlons des choses utiles près de nous, d'où, par hasard,
-peut naître l'occasion de te demander quelque chose non hors de raison,
-m'accordant ta complaisance et ta faveur accoutumée.
-
-«Je t'ai entendu raconter ce qui a été fait avant mon souvenir; à
-présent écoute-moi raconter mon histoire, que tu ignores peut-être.
-Le jour n'est pas encore dépensé; jusqu'ici tu vois de quoi je m'avise
-subtilement pour te retenir, t'invitant à entendre mon récit; folie!
-si ce n'était dans l'espoir de ta réponse: car tandis que je suis
-assis avec toi, je me crois dans le ciel, ton discours est plus flatteur
-à mon oreille que les fruits les plus agréables du palmier ne le sont
-à la faim et à la soif, après le travail, à l'heure du doux repas:
-ils rassasient et bientôt lassent, quoique agréables: mais tes
-paroles, imbues d'une grâce divine, n'apportent à leur douceur aucune
-satiété.»
-
-Raphaël répliqua, célestement doux:
-
-«Tes lèvres ne sont pas sans grâce, père des hommes, ni ta langue
-sans éloquence, car Dieu avec abondance a aussi répandu ses dons sur
-toi extérieurement et intérieurement, toi sa brillante image: parlant
-ou muet, toute beauté et toute grâce t'accompagnent, et forment
-chacune de tes paroles, chacun de tes mouvements. Dans le ciel, nous ne
-te regardons pas moins que comme notre compagnon de service sur la
-terre, et nous nous enquérons avec plaisir des voies de Dieu dans
-l'homme; car Dieu, nous le voyons, t'a honoré, et a placé dans l'homme
-son égal amour.
-
-«Parle donc, car il arriva que le jour où tu naquis, j'étais absent,
-engagé dans un voyage difficile et ténébreux, au loin dans une
-excursion vers les portes de l'enfer. En pleine légion carrée (ainsi
-nous en avions reçu l'ordre), nous veillâmes à ce qu'aucun espion ou
-aucun ennemi ne sortît de là, tandis que Dieu était à son ouvrage,
-de peur que lui, irrité par cette irruption audacieuse, ne mêlât la
-destruction à la création. Non que les esprits rebelles osassent sans
-sa permission rien tenter, mais il nous envoya pour établir ses hauts
-commandements comme souverain Roi et pour nous accoutumer à une prompte
-obéissance.
-
-«Nous trouvâmes étroitement fermées les horribles portes,
-étroitement fermées et barricadées fortement; mais longtemps avant
-notre approche, nous entendîmes au dedans un bruit autre que le son de
-la danse et du chant: tourment, et haute lamentation, et rage furieuse!
-Contents, nous retournâmes aux rivages de la lumière avant le soir du
-sabbat: tel était notre ordre. Mais ton récit à présent: car je
-l'attends, non moins charmé de tes paroles que toi des miennes.»
-
-Ainsi parla ce pouvoir semblable à un Dieu, et alors notre premier
-père:
-
-«Pour l'homme, dire comment la vie humaine commença, est difficile,
-car qui connut soi-même son commencement? Le désir de converser plus
-longtemps encore avec toi m'induit à parler.
-
-«Comme nouvellement éveillé du plus profond sommeil, je me trouvai
-couché mollement sur l'herbe fleurie, dans une sueur embaumée que par
-ses rayons le soleil sécha en se nourrissant de la fumante humidité.
-Droit vers le ciel, je tournai mes yeux étonnés, et contemplai quelque
-temps le firmament spacieux, jusqu'à ce que levé par une rapide et
-instinctive impulsion, je bondis, comme m'efforçant d'atteindre là, et
-je me tins debout sur mes pieds.
-
-«Autour de moi, j'aperçus une colline, une vallée, des bois ombreux,
-des plaines rayonnantes au soleil, et une liquide chute de ruisseaux
-murmurants; dans ces lieux j'aperçus des créatures qui vivaient et se
-mouvaient, qui marchaient ou volaient; des oiseaux gazouillant sur les
-branches: tout souriait; mon cœur était noyé de joie et de parfum.
-
-«Je me parcours alors moi-même, et membre à membre je m'examine, et
-quelquefois je marche, et quelquefois je cours avec des jointures
-flexibles, selon qu'une vigueur animée me conduit; mais qui j'étais,
-où j'étais, par quelle cause j'étais, je ne le savais pas. J'essayai
-de parler, et sur-le-champ je parlai; ma langue obéit et put nommer
-promptement tout ce que je voyais.
-
-«Toi, soleil, dis-je, belle lumière! et toi, terre éclairée, si
-fraîche et si riante! vous, collines et vallées; vous, rivières, bois
-et plaines; et vous qui vivez et vous mouvez, belles créatures, dites,
-dites, si vous l'avez vu, comment suis-je ainsi venu, comment suis-je
-ici? Ce n'est de moi-même; c'est donc par quelque grand créateur
-prééminent en bonté et en pouvoir. Dites-moi comment je puis le
-connaître, comment l'adorer celui par qui je me meus, je vis, et sens
-que je suis plus heureux que je ne le sais?
-
-«Pendant que j'appelais de la sorte et que je m'égarais je ne sais
-où, loin du lieu où j'avais d'abord respiré l'air et vu d'abord cette
-lumière fortunée, comme aucune réponse ne m'était faite, je m'assis
-pensif sur un banc vert, ombragé et prodigue de fleurs. Là, un
-agréable sommeil s'empara de moi pour la première fois, et accabla
-d'une douce oppression mes sens assoupis, non troublés, bien qu'alors
-je me figurasse repasser à mon premier état d'insensibilité et me
-dissoudre.
-
-«Quand soudain à ma tête se tint un songe dont l'apparition
-intérieure inclina doucement mon imagination à croire que j'avais
-encore l'être et que je vivais. Quelqu'un vint, ce me semble, de forme
-divine, et me dit:
-
-«--Ta demeure te manque. Adam: lève-toi, premier homme, toi destiné
-à devenir le premier père d'innombrables hommes! Appelé par toi, je
-viens, ton guide au jardin de béatitude, ta demeure préparée.»--
-
-«Ainsi disant, il me prit par la main et me leva: et sur les campagnes
-et les eaux doucement glissant comme dans l'air sans marcher, il me
-transporta enfin sur une montagne boisée, dont le sommet était une
-plaine: circuit largement clos, planté d'arbres les meilleurs, de
-promenades et de bosquets; de sorte que ce que j'avais vu sur la terre
-auparavant semblait à peine agréable. Chaque arbre chargé du plus
-beau fruit, qui pendait en tentant l'œil, excitait en moi un désir
-soudain de cueillir et de manger. Sur quoi je m'éveillai, et trouvai
-devant mes yeux, en réalité, ce que le songe m'avait vivement offert
-en image. Ici aurait recommencé ma course errante, si celui qui était
-mon guide à cette montagne n'eût apparu parmi les arbres; présence
-divine! Rempli de joie, mais avec une crainte respectueuse, je tombai
-soumis en adoration à ses pieds. Il me releva, et:
-
-«--Je suis celui que tu cherches, me dit-il avec douceur; auteur de
-tout ce que tu vois au-dessus, ou autour de toi, ou au-dessous. Je te
-donne ce paradis, regarde-le comme à toi pour le cultiver et le bien
-tenir, et en manger le fruit. De chaque arbre qui croît dans le jardin,
-mange librement et de bon cœur; ne crains point ici de disette; mais de
-l'arbre dont l'opération apporte la connaissance du bien et du mal,
-arbre que j'ai planté comme le gage de ton obéissance et de ta foi,
-dans le jardin auprès de l'arbre de vie (souviens-toi de ce dont je
-t'avertis), évite de goûter et évite la conséquence amère. Car
-sache que le jour où tu en mangeras, ma seule défense étant
-transgressée, inévitablement tu mourras, mortel de ce jour; et tu
-perdras ton heureuse situation, chassé d'ici dans un monde de malheur
-et de misère.»--
-
-«Il prononça sévèrement cette rigoureuse sentence, qui résonne
-encore terrible à mon oreille, bien qu'il ne dépende que de moi de ne
-pas l'encourir. Mais il reprit bientôt son aspect serein, et renouvela
-de la sorte son gracieux propos:
-
-«--Non seulement cette belle enceinte, mais la terre entière, je la
-donne à toi et à ta race. Possédez-la comme seigneurs, et toutes les
-choses qui vivent dedans, ou qui vivent dans la mer, ou dans l'air,
-animaux, poissons, oiseaux. En signe de quoi, voici les animaux et les
-oiseaux, chacun selon son espèce; je te les amène pour recevoir leurs
-noms de toi, et pour te rendre foi et hommage avec une soumission
-profonde. Entends la même chose des poissons dans leur aquatique
-demeure, non semoncés ici, parce qu'ils ne peuvent changer leur
-élément pour respirer un air plus subtil.»--
-
-«Comme il parlait, voici les animaux et les oiseaux s'approchant deux
-à deux; les animaux fléchissant humblement le genou avec des
-flatteries, les oiseaux abaissés sur leurs ailes. Je les nommais à
-mesure qu'ils passaient, et je comprenais leur nature (tant était grand
-le savoir dont Dieu avait doué ma soudaine intelligence!); mais parmi
-ces créatures, je ne trouvai pas ce qui me semblait manquer encore, et
-j'osai m'adresser ainsi à la céleste vision.
-
-«--Oh! de quel nom t'appeler, car toi au-dessus de toutes ces
-créatures, au-dessus de l'espèce humaine, ou au-dessus de ce qui est
-plus haut que l'espèce humaine, tu surpasses beaucoup tout ce que je
-puis nommer? Comment puis-je t'adorer, auteur de cet univers et de tout
-ce bien donné à l'homme, pour le bien-être duquel, si largement et
-d'une main libérale, tu as pourvu à toutes choses? Mais avec moi, je
-ne vois personne qui partage. Dans la solitude est-il un bonheur! qui
-peut jouir seul! ou, en jouissant de tout, quel contentement
-trouver?»--
-
-«Ainsi je parlais présomptueux, et la vision, comme avec un sourire,
-plus brillante, répliqua ainsi:
-
-«--Qu'appelles-tu solitude? La terre et l'air ne sont-ils pas remplis
-de diverses créatures vivantes, et toutes celles-ci ne sont-elles pas
-à ton commandement pour venir jouer devant toi? Ne connais-tu pas leur
-langage et leurs mœurs? Elles savent aussi, et ne raisonnent pas d'une
-manière méprisable. Trouve un passe-temps avec elles, et domine sur
-elles; ton royaume est vaste.»--
-
-«Ainsi parla l'universel Seigneur et sembla dicter des ordres. Moi,
-ayant imploré par une humble prière la permission de parler, je
-répliquai:
-
-«--Que mes discours ne t'offensent pas, céleste puissance; mon
-Créateur, sois propice tandis que je parle. Ne m'as-tu pas fait ici ton
-représentant, et n'as-tu pas placé bien au-dessous de moi ces
-inférieures créatures? Entre inégaux quelle société, quelle
-harmonie, quel vrai délice peuvent s'assortir? Ce qui doit être mutuel
-doit être donné et reçu en juste proportion; mais en disparité, si
-l'un est élevé, l'autre toujours abaissé, ils ne peuvent bien se
-convenir l'un l'autre, mais ils se deviennent bientôt également
-ennuyeux. Je parle d'une société telle que je la cherche, capable de
-participer à tout délice rationnel, dans lequel la brute ne saurait
-être la compagne de l'homme. Les brutes se réjouissent chacune avec
-leur espèce, le lion avec la lionne; si convenablement tu les as unies
-deux à deux! L'oiseau peut encore moins converser avec le quadrupède,
-le poisson avec l'oiseau, le singe avec le bœuf; l'homme peut donc
-encore moins s'associer à la bête, et il peut le moins de tous.»--
-
-«À quoi le Tout-Puissant, non offensé, répondit:
-
-«--Tu te proposes, je le vois, un bonheur fin et délicat dans le choix
-de tes associés, Adam, et dans le sein du plaisir, tu ne goûteras
-aucun plaisir, étant seul. Que penses-tu donc de moi et de mon état!
-te semble-je ou non posséder suffisamment de bonheur, moi qui suis seul
-de toute éternité? car je ne me connais ni second, ni semblable,
-d'égal beaucoup moins. Avec qui donc puis-je converser, si ce n'est
-avec les créatures que j'ai faites, et celles-ci, à moi inférieures,
-descendent infiniment plus au-dessous de moi, que les autres créatures
-au-dessous de toi.»--
-
-«Il se tut; je repris humblement:
-
-«--Pour atteindre la hauteur et la profondeur de tes voies éternelles,
-toutes pensées humaines sont courtes. Souverain des choses! tu es
-parfait en toi-même, et on ne trouve rien en toi de défectueux:
-l'homme n'est pas ainsi; il ne se perfectionne que par degrés: c'est la
-cause de son désir de société avec son semblable pour aider ou
-consoler ses insuffisances. Tu n'as pas besoin de te propager, déjà
-infini, et accompli dans tous les nombres, quoique tu sois un. Mais
-l'homme par le nombre doit manifester sa particulière imperfection, et
-engendrer son pareil de son pareil, en multipliant son image
-défectueuse en unité, ce qui exige un amour mutuel et la plus tendre
-amitié. Toi dans ton secret, quoique seul, supérieurement accompagné
-de toi-même, tu ne cherches pas de communication sociale: cependant, si
-cela te plaisait, tu pourrais élever ta créature déifiée à quelque
-hauteur d'union ou de communion que tu voudrais: moi en conversant je ne
-puis redresser ces brutes courbées, ni trouver ma complaisance dans
-leurs voies.»--
-
-«Ainsi enhardi, je parlai; et j'usai de la liberté accordée, et je
-trouvai accueil: ce qui m'obtint cette réponse de la gracieuse voix
-divine:
-
-«--Jusque ici, Adam, je me suis plu à t'éprouver, et j'ai trouvé que
-tu connaissais non seulement les bêtes, que tu as proprement nommées,
-mais toi-même; exprimant bien l'esprit libre en toi, mon image, qui n'a
-point été départie à la brute, dont la compagnie pour cela ne peut
-te convenir; tu avais une bonne raison pour la désapprouver
-franchement: pense toujours de même. Je savais, avant que tu parlasses,
-qu'il n'est pas bon pour l'homme d'être seul; une compagnie telle que
-tu la voyais alors, je ne t'ai pas destinée; je te l'ai présentée
-seulement comme une épreuve, pour voir comment tu jugerais du juste et
-du convenable. Ce que je te vais maintenant apporter te plaira, sois-en
-sûr; c'est ta ressemblance, ton aide convenable, ton autre toi-même,
-ton souhait exactement selon le désir de ton cœur.»--
-
-«Il finit ou je ne l'entendis plus, car alors ma nature terrestre
-accablée par sa nature céleste (sous laquelle elle s'était tenue
-longtemps exaltée à la hauteur de ce colloque divin et sublime), ma
-nature éblouie et épuisée comme quand un objet surpasse les sens,
-s'affaissa, et chercha la réparation du sommeil qui tomba à l'instant
-sur moi, appelé comme en aide par la nature, et il ferma mes yeux.
-
-«Mes yeux il ferma, mais laissa ouverte la cellule de mon imagination,
-ma vue intérieure, par laquelle, ravi comme en extase, je vis, à ce
-qu'il me sembla, quoique dormant où j'étais, je vis la forme toujours
-glorieuse devant qui je m'étais tenu éveillé, laquelle, se baissant,
-m'ouvrit le côté gauche, y prit une côte toute chaude des esprits du
-cœur, et le sang de la vie coulant frais: large était la blessure,
-mais soudain remplie de chair et guérie.
-
-«La forme pétrit et façonna cette côte avec ses mains; sous ses
-mains créatrices se forma une créature semblable à l'homme, mais de
-sexe différent, si agréablement belle que ce qui semblait beau dans
-tout le monde semblait maintenant chétif, ou paraissait réuni en elle,
-contenu en elle et dans ses regards, qui depuis ce temps ont épanché
-dans mon cœur une douceur jusqu'alors non éprouvée; son air inspira
-à toutes choses l'esprit d'amour et un amoureux délice. Elle disparut,
-et me laissa dans les ténèbres. Je m'éveillai pour la trouver, ou
-pour déplorer à jamais sa perte, et abjurer tous les autres plaisirs.
-
-«Lorsque j'étais hors d'espoir, la voici non loin, telle que je la vis
-dans mon songe, ornée de ce que toute la terre ou le ciel pouvaient
-prodiguer pour la rendre aimable. Elle vint conduite par son céleste
-Créateur (quoique invisible) et guidée par sa voix. Elle n'était pas
-ignorante de la nuptiale sainteté et des rites du mariage: la grâce
-était dans tous ses pas, le ciel dans ses yeux; dans chacun de ses
-mouvements, la dignité et l'amour. Transporté de joie, je ne pus
-m'empêcher de m'écrier à voix haute:
-
-«--Cette fois tu m'as dédommagé! tu as rempli ta promesse, Créateur
-généreux et plein de bénignité, donateur de toutes les choses
-belles; mais celui-ci est le plus beau de tous tes présents! et tu ne
-me l'as pas envié. Je vois maintenant l'os de mes os, la chair de ma
-chair, moi-même devant moi. La femme est son nom; son nom est tiré de
-l'homme: c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et
-s'attachera à sa femme, et ils seront une chair, un cœur, une
-âme.»--
-
-«Ma compagne m'entendit: et quoique divinement amenée, cependant
-l'innocence, et la modestie virginale, sa vertu, et la conscience de son
-prix (prix qui doit être imploré, et ne doit pas être accordé sans
-être recherché, qui ne s'offrant pas, ne se livrant pas de lui-même,
-est d'autant plus désirable qu'il est plus retiré), pour tout dire
-enfin, la nature elle-même (quoique pure de pensée pécheresse) agit
-tellement en elle, qu'en me voyant elle se détourna. Je la suivis; elle
-connut ce que c'était qu'honneur, et avec une condescendante majesté
-elle approuva mes raisons alléguées. Je la conduisis au berceau
-nuptial rougissante comme le matin: tout le ciel et les constellations
-fortunées, versèrent sur cette heure leur influence la plus choisie;
-la terre et ses collines donnèrent un signe de congratulation; les
-oiseaux furent joyeux; les fraîches brises, les vents légers
-murmurèrent cette union dans les bois, et leurs ailes en se jouant nous
-jetèrent des roses, nous jetèrent les parfums du buisson embaumé,
-jusqu'à ce que l'amoureux oiseau de la nuit chantât les noces, et
-ordonna à l'étoile du soir de hâter ses pas sur le sommet de sa
-colline, pour allumer le flambeau nuptial.
-
-«Ainsi je t'ai raconté toute ma condition, et j'ai amené mon histoire
-jusqu'au comble de la félicité terrestre dont je jouis: je dois avouer
-que, dans toutes les autres choses, je trouve à la vérité du plaisir,
-mais tel que goûté ou non, il n'opère dans mon esprit ni changement
-ni véhément désir: je parle de ces délicatesses de goût, de vue,
-d'odorat, d'herbes, de fruits, de fleurs, de promenades et de mélodie
-des oiseaux.
-
-«Mais ici bien autrement: transporté je vois, transporté je touche!
-Ici pour la première fois je sentis la passion, commotion étrange!
-supérieur et calme dans toutes les autres jouissances, ici faible
-uniquement contre le charme du regard puissant de la beauté. Ou la
-nature a failli en moi, et m'a laissé quelque partie non assez à
-l'épreuve pour résister à un pareil objet; ou dans ce qu'on a
-soustrait de mon côté, on m'a peut-être pris plus qu'il ne fallait:
-du moins on a prodigué à la femme trop d'ornements, à l'extérieur
-achevée, à l'intérieur moins finie. Je comprends bien que, selon le
-premier dessein de la nature, elle est l'inférieure par l'esprit et les
-facultés intérieures qui excellent le plus; extérieurement aussi elle
-ressemble moins à l'image de celui qui nous fit tous deux, et elle
-exprime moins le caractère de cette domination donnée sur les autres
-créatures. Cependant, quand j'approche de ses séductions, elle me
-semble si parfaite et en elle-même si accomplie, si instruite de ses
-droits, que ce qu'elle veut faire ou dire paraît le plus sage, le plus
-vertueux, le plus discret, le meilleur. Toute science plus haute tombe
-abaissée en sa présence; la sagesse, discourant avec elle, se perd
-déconcertée et paraît folie. L'autorité et la raison la suivent,
-comme si elle avait été projetée la première, non faite la seconde
-occasionnellement: pour achever tout, la grandeur d'âme et la noblesse
-établissent en elle leur demeure la plus charmante, et créent autour
-d'elle un respect mêlé de frayeur, comme une garde angélique.»
-
-L'ange fronçant le sourcil, lui répondit:
-
-«N'accuse point la nature; elle a rempli sa tâche; remplis la tienne,
-et ne te défie pas de la sagesse; elle ne t'abandonnera pas, si tu ne
-la renvoies quand tu aurais le plus besoin d'elle près de toi, alors
-que tu attaches trop de prix à des choses moins excellentes, comme tu
-t'en aperçois toi-même.
-
-«Aussi bien qu'admires-tu? qu'est-ce qui te transporte ainsi? Des
-dehors! beaux sans doute et bien dignes de ta tendresse, de ton hommage
-et de ton amour, non de ta servitude. Pèse-toi avec la femme, ensuite
-évalue: souvent rien n'est plus profitable que l'estime de soi-même
-bien ménagée et fondée en justice et en raison. Plus tu connaîtras
-de cette science, plus ta compagne te reconnaîtra pour son chef, à des
-réalités cédera toutes ses apparences. Elle est faite ainsi ornée
-pour te plaire davantage, ainsi imposante pour que tu puisses aimer avec
-honneur ta compagne, qui voit quand tu parais le moins sage.
-
-«Mais si le sens du toucher, par lequel l'espèce humaine est
-propagée, te paraît un délice cher au-dessus de tout autre, songe que
-le même sens a été accordé au bétail et à chaque bête: lequel ne
-leur aurait pas été révélé et rendu commun si quelque chose
-existait là dedans, digne de subjuguer l'âme de l'homme ou de lui
-inspirer la passion.
-
-«Ce que tu trouves d'élevé, d'attrayant, de doux, de raisonnable,
-dans la société de ta compagne, aime-le toujours; en aimant tu fais
-bien; dans la passion, non, car en celle-ci le véritable amour ne
-consiste pas. L'amour épure les pensées et élargit le cœur; il a son
-siège dans la raison, et il est judicieux; il est l'échelle par
-laquelle tu peux monter à l'amour céleste, n'étant pas plongé dans
-le plaisir charnel: c'est pour cette cause que parmi les bêtes aucune
-compagne ne t'a été trouvée.»
-
-Adam, à demi honteux, répliqua:
-
-«Ni l'extérieur de la femme, formé si beau, ni rien de la
-procréation commune à toutes les espèces (quoique je pense du lit
-nuptial d'une manière beaucoup plus élevée et avec un mystérieux
-respect), ne me plaisent autant dans ma compagne que ces manières
-gracieuses, ces mille décences sans cesse découlant de toutes ses
-paroles, de toutes ses actions mêlées d'amour, de douce complaisance,
-qui révèlent une union sincère d'esprit, ou une seule âme entre nous
-deux: harmonie de deux époux, plus agréable à voir qu'un son
-harmonieux à entendre.
-
-«Toutefois, ces choses ne me subjuguent pas; je te découvre ce que je
-sens intérieurement, sans pour cela que je sois vaincu, moi qui
-rencontre des objets divers, diversement représentés par les sens;
-cependant, toujours libre, j'approuve le meilleur, et je suis ce que
-j'approuve. Tu ne me blâmes pas d'aimer, car l'amour, tu le dis, nous
-élève au ciel; il en est à la fois le chemin et le guide. Souffre-moi
-donc, si ce que je demande est permis: les esprits célestes
-n'aiment-ils point? Comment expriment-ils leur amour? Par regards
-seulement? Ou mêlent-ils leur lumière rayonnante par un toucher
-virtuel ou immédiat?»
-
-L'ange avec un sourire qu'animait la rougeur des roses célestes, propre
-couleur de l'amour, lui répondit:
-
-«Qu'il te suffise de savoir que nous sommes heureux, et que sans amour
-il n'y a point de bonheur. Tout ce que tu goûtes de plaisir pur dans
-ton corps (et tu fus créé pur), nous le goûtons dans un degré plus
-éminent: nous ne trouvons point d'obstacles de membrane, de jointure,
-ou de membre, barrières exclusives. Plus aisément que l'air avec
-l'air, si les esprits s'embrassent, ils se confondent, le pur désirant
-l'union avec le pur: ils n'ont pas besoin d'un moyen de transmission
-borné, comme la chair pour s'unir à la chair, ou l'âme à l'âme.
-
-«Mais je ne puis à présent rester davantage: le soleil, s'abaissant
-au-delà des terres du cap Vert et des îles verdoyantes de l'Hespérie,
-se couche: c'est le signal de mon départ. Sois ferme; vis heureux et
-aime! mais aime Dieu avant tout; lui obéir, c'est l'aimer. Observe son
-grand commandement: prends garde que la passion n'entraîne ton jugement
-à faire ce qu'autrement ta volonté libre n'admettrait pas. Le bonheur
-ou le malheur de toi et de tes fils est en toi placé. Sois sur tes
-gardes; moi, et tous les esprits bienheureux, nous nous réjouirons dans
-ta persévérance. Tiens-toi ferme: rester debout ou tomber dépend de
-ton libre arbitre. Parfait intérieurement, ne cherche pas de secours
-extérieur, et repousse toute tentation de désobéir.»
-
-Il dit, et se leva. Adam le suivait avec des bénédictions:
-
-«Puisqu'il te faut partir, va, hôte céleste, messager divin, envoyé
-de celui dont j'adore la bonté souveraine! Douce et affable a été
-pour moi ta condescendance; elle sera honorée à jamais dans ma
-reconnaissante mémoire. Sois toujours bon et amical pour l'espèce
-humaine, et reviens souvent!»
-
-Ainsi, ils se séparèrent: de l'épais ombrage, l'ange retourna au
-ciel, et Adam à son berceau.
-
-
-
-
-LIVRE NEUVIÈME
-
-
-ARGUMENT
-
-
-Satan ayant parcouru la terre avec une fourberie méditée, revient de
-nuit comme un brouillard dans le Paradis; il entre dans le serpent
-endormi. Adam et Ève sortent au matin pour leurs ouvrages, qu'Ève
-propose de diviser en différents endroits, chacun travaillant à part.
-Adam n'y consent pas, alléguant le danger, de peur que l'ennemi dont
-ils ont été avertis ne la tentât quand il la trouverait seule. Ève
-offensée de n'être pas crue ou assez circonspecte, ou assez ferme,
-insiste pour aller à part, désireuse de mieux faire preuve de sa
-force. Adam cède enfin; le serpent la trouve seule: sa subtile
-approche, d'abord contemplant, ensuite parlant, et avec beaucoup de
-flatterie élevant Ève au-dessus de toutes les autres créatures. Ève
-étonnée d'entendre le serpent parler, lui demande comment il a acquis
-la voix humaine et l'intelligence qu'il n'avait pas jusque alors. Le
-serpent répond qu'en goûtant d'un certain arbre dans le paradis il a
-acquis à la fois la parole et la raison qui lui avaient manqué
-jusqu'alors. Ève lui demande de la conduire à cet arbre, et elle
-trouve que c'est l'arbre de la science défendue. Le serpent, à
-présent devenu plus hardi, par une foule d'astuces et d'arguments,
-l'engage à la longue à manger. Elle, ravie du goût, délibère un
-moment si elle en fera part ou non à Adam; enfin elle lui porte du
-fruit; elle raconte ce qui l'a persuadée d'en manger. Adam, d'abord
-consterné, mais voyant qu'elle était perdue, se résout, par
-véhémence d'amour, à périr avec elle, et, atténuant la faute, il
-mange aussi du fruit: ses effets sur tous deux. Ils cherchent à couvrir
-leur nudité, ensuite ils tombent en désaccord et s'accusent l'un
-l'autre.
-
-
-
-
-Plus de ces entretiens dans lesquels Dieu ou l'ange, hôtes de l'homme,
-comme avec leur ami avaient accoutumé de s'asseoir, familiers et
-indulgents, et de partager son champêtre repas, durant lequel ils lui
-permettaient sans blâme des discours excusables. Désormais il me faut
-passer de ces accents aux accents tragiques: de la part de l'homme,
-honteuse défiance et rupture déloyale, révolte et désobéissance; de
-la part du ciel (maintenant aliéné), éloignement et dégoût, colère
-et juste réprimande, et arrêt prononcé, lequel arrêt fit entrer dans
-ce monde un monde de calamités, le péché, et son ombre la mort, et la
-misère, avant-coureur de la mort.
-
-Triste tâche! cependant sujet non moins élevé, mais plus héroïque
-que la colère de l'implacable Achille contre son ennemi, poursuivi
-trois fois fugitif autour des murs de Troie, ou que la rage de Turnus
-pour Lavinie démariée, ou que le courroux de Neptune et celui de Junon
-qui, si longtemps persécuta le Grec et le fils de Cythérée; sujet non
-moins élevé, si je puis obtenir de ma céleste patronne un style
-approprié, de cette patronne qui daigne, sans être implorée, me
-visiter la nuit, et qui dicte à mon sommeil, ou inspire facilement mon
-vers non prémédité.
-
-Ce sujet me plut d'abord pour un chant héroïque, longtemps choisi,
-commencé tard. La nature ne m'a point rendu diligent à raconter les
-combats, regardés jusqu'ici comme le seul sujet héroïque. Quel
-chef-d'œuvre! disséquer avec un long et ennuyeux ravage des chevaliers
-fabuleux dans des batailles feintes (et le plus noble courage de la
-patience, et le martyre héroïque, demeurant non chantés!), ou
-décrire des courses et des jeux, des appareils de pas d'armes, des
-boucliers blasonnés, des devises ingénieuses, des caparaçons et des
-destriers, des housses et des harnais de clinquant, des superbes
-chevaliers aux joutes et aux tournois puis des festins ordonnés, servis
-dans une salle par des écuyers tranchants et des sénéchaux!
-L'habileté dans un art ou dans un travail chétif n'est pas ce qui
-donne justement un nom héroïque à l'auteur ou au poëme.
-
-Pour moi (de ces choses ni instruit ni studieux), un sujet plus haut me
-reste, suffisant de lui-même pour immortaliser mon nom, à moins qu'un
-siècle trop tardif, le froid climat ou les ans n'engourdissent mon aile
-humiliée: ils le pourraient, si tout cet ouvrage était le mien, non
-celui de la Divinité qui chaque nuit l'apporte à mon oreille.
-
-Le soleil s'était précipité, et après lui l'astre d'Hespérus, dont
-la fonction est d'amener le crépuscule à la terre, conciliateur d'un
-moment entre le jour et la nuit, et à présent l'hémisphère de la
-nuit avait voilé d'un bout à l'autre le cercle de l'horizon, quand
-Satan, qui dernièrement s'était enfui d'Éden devant les menaces de
-Gabriel, maintenant perfectionné en fraude méditée et en malice,
-acharné à la destruction de l'homme, malgré ce qui pouvait arriver de
-plus aggravant pour lui-même, revint sans frayeur. Il s'envola de nuit,
-et revint à minuit, ayant achevé le tour de la terre, se
-précautionnant contre le jour, depuis qu'Uriel, régent du soleil,
-découvrit son entrée dans Éden et en prévint les chérubins qui
-tenaient leur veille. De là chassé plein d'angoisse, il rôda pendant
-sept nuits continues avec les ombres. Trois fois il circula autour de la
-ligne équinoxiale; quatre fois il croisa le char de la nuit de pôle en
-pôle, en traversant chaque colure. À la huitième nuit il retourna, et
-du côté opposé de l'entrée du paradis, ou de la garde des
-chérubins, il trouva d'une manière furtive un passage non suspecté.
-
-Là était un lieu qui n'existe plus (le péché, non le temps, opéra
-d'abord ce changement), d'où le Tigre, du pied du Paradis, s'élançait
-dans un gouffre sous la terre, jusqu'à ce qu'une partie de ses eaux
-ressortît en fontaine auprès de l'arbre de vie. Satan s'abîme avec le
-fleuve, et se relève avec lui, enveloppé dans la vapeur émergente. Il
-cherche ensuite où se tenir caché: il avait exploré la mer et la
-terre depuis Éden jusqu'au Pont-Euxin et les Palus-Méotides, par-delà
-le fleuve d'Oby descendant aussi loin que le pôle antarctique; en
-longueur à l'Occident, depuis l'Oronte jusqu'à l'Océan que barre
-l'isthme de Darien, et de là jusqu'au pays où coulent le Gange et
-l'Indus.
-
-Ainsi il avait rôdé sur le globe avec une minutieuse recherche, et
-considéré avec une inspection profonde chaque créature, pour
-découvrir celle qui serait la plus propre de toutes à servir ses
-artifices; et il trouva que le serpent était le plus fin de tous les
-animaux des champs. Après un long débat, irrésolu et tournoyant dans
-ses pensées, Satan, par une détermination finale, choisit la plus
-convenable greffe du mensonge, le vase convenable dans lequel il pût
-entrer et cacher ses noires suggestions au regard le plus perçant: car
-dans le rusé serpent toutes les finesses ne seraient suspectes à
-personne, comme procédant de son esprit et de sa subtilité naturelle,
-tandis que, remarquées dans d'autres animaux, elles pourraient
-engendrer le soupçon d'un pouvoir diabolique, actif en eux et
-surpassant l'intelligence de ces brutes. Satan prit cette résolution;
-mais d'abord de sa souffrance intérieure, sa passion éclatant,
-s'exhala en ces plaintes:
-
-«Ô terre! combien tu ressembles au ciel, si tu ne lui es plus
-justement préférée! Demeure plus digne des dieux, comme étant bâtie
-par les secondes pensées, réformant ce qui était vieux. Car, quel
-Dieu voudrait élever un pire ouvrage, après en avoir bâti un
-meilleur? Terrestre ciel autour duquel se meuvent d'autres cieux qui
-brillent: encore leurs lampes officieuses apportent-elles lumière sur
-lumière, pour toi seul, comme il semble, concentrant en toi tous leurs
-précieux rayons d'une influence sacrée! De même que dans le ciel Dieu
-est centre et toutefois s'étend à tout, de même toi centre tu reçois
-de tous ces globes: en toi, non en eux-mêmes toute leur vertu connue
-apparaît productive dans l'herbe, dans la plante et dans la plus noble
-naissance des êtres animés d'une graduelle vie: la végétation, le
-sentiment, la raison, tous réunis dans l'homme.
-
-«Avec quel plaisir j'aurais fait le tour de la terre si je pouvais
-jouir de quelque chose! Quelle agréable succession de collines, de
-vallées, de rivières, de bois et de plaines! à présent la terre, à
-présent la mer, des rivages couronnés de forêts, des rochers, des
-antres, des grottes! Mais je n'y ai trouvé ni demeure ni refuge; et
-plus je vois de félicités autour de moi, plus je sens de tourments en
-moi, comme si j'étais le siège odieux des contraires: tout bien pour
-moi devient poison, et dans le ciel ma condition serait encore pire.
-
-«Mais je ne cherche à demeurer ni ici ni dans le ciel, à moins que je
-n'y domine le souverain maître des cieux. Je n'espère point être
-moins misérable par ce que je cherche; je ne veux que rendre d'autres
-tels que je suis, dussent par là redoubler mes maux, car c'est
-seulement dans la destruction que je trouve un adoucissement à mes
-pensées sans repos. L'homme, pour qui tout ceci a été fait, étant
-détruit, ou porté à faire ce qui opérera sa perte entière, tout
-ceci le suivra bientôt comme enchaîné à lui en bonheur ou malheur:
-en malheur donc! Qu'au loin la destruction s'étende! à moi seul, parmi
-les pouvoirs infernaux, appartiendra la gloire d'avoir corrompu dans un
-seul jour ce que celui nommé le Tout-Puissant continua de faire pendant
-six nuits et six jours. Et qui sait combien de temps auparavant il
-l'avait médité? Quoique peut-être ce ne soit que depuis que dans une
-seule nuit j'ai affranchi d'une servitude inglorieuse près de la
-moitié des races angéliques, et éclairci la foule de ses adorateurs.
-
-«Lui, pour se venger, pour réparer ses nombres ainsi diminués, soit
-que sa vertu de longtemps épuisée lui manquât maintenant pour créer
-d'autres anges (si pourtant ils sont sa création), soit que pour nous
-dépiter davantage il se déterminât à mettre en notre place une
-créature formée de terre: il l'enrichit (elle sortie d'une si basse
-origine!) de dépouilles célestes, nos dépouilles. Ce qu'il décréta,
-il l'accomplit: il fit l'homme, et lui bâtit ce monde magnifique, et de
-la terre, sa demeure, il le proclama seigneur. Oh! indignité! il
-assujettit au service de l'homme les ailes de l'ange, il astreignit des
-ministres flamboyants à veiller et à remplir leur terrestre fonction.
-
-«Je crains la vigilance de ceux-ci; pour l'éviter, enveloppé ainsi
-dans le brouillard et la vapeur de minuit, je glisse obscur, je fouille
-chaque buisson, chaque fougeraie où le hasard peut me faire trouver le
-serpent endormi, afin de me cacher dans ses replis tortueux, moi et la
-noire intention que je porte. Honteux abaissement! moi qui naguère
-combattis les dieux pour siéger le plus haut, réduit aujourd'hui à
-m'unir à un animal, et, mêlé à la fange de la bête, à incarner
-cette essence, à abrutir celui qui aspirait à la hauteur de la
-Divinité! Mais à quoi l'ambition et la vengeance ne peuvent-elles pas
-descendre! Qui veut monter doit ramper aussi bas qu'il a volé haut,
-exposé tôt ou tard aux choses les plus viles. La vengeance, quoique
-douce d'abord, amère avant peu, sur elle-même recule. Soit, peu
-m'importe, pourvu que le coup éclate bien miré: puisque en ajustant
-plus haut je suis hors de portée, je vise à celui qui le second
-provoque mon envie, à ce nouveau favori du ciel, à cet homme d'argile,
-à ce fils du dépit, que pour nous marquer plus de dédain, son auteur
-éleva de la poussière: la haine par la haine est mieux payée.»
-
-Il dit: à travers les buissons humides ou arides, comme un brouillard
-noir et rampant, il poursuit sa recherche de minuit pour rencontrer le
-serpent le plus tôt possible. Il le trouva bientôt profondément
-endormi, roulé sur lui-même dans un labyrinthe de cercles, sa tête
-élevée au milieu et remplie de fines ruses. Non encore dans une ombre
-horrible ou un repaire effrayant, non encore nuisible, sur l'herbe
-épaisse, sans crainte et non craint, il dormait. Le démon entra par sa
-bouche, et s'emparant de son instinct brutal dans la tête ou dans le
-cœur, il lui inspira bientôt des actes d'intelligence; mais il ne
-troubla point son sommeil, attendant, ainsi renfermé, l'approche du
-matin.
-
-Déjà la lumière sacrée commençait de poindre dans Éden parmi les
-fleurs humides qui exhalaient leur encens matinal, alors que toutes les
-choses qui respirent sur le grand autel de la terre élèvent vers le
-Créateur des louanges silencieuses et une odeur qui lui est agréable:
-le couple humain sortit de son berceau, et joignit l'adoration de sa
-bouche au chœur des créatures privées de voix. Cela fait, nos parents
-profitent de l'heure, la première pour les plus doux parfums et les
-plus douces brises. Ensuite ils délibèrent comment ce jour-là ils
-peuvent le mieux s'appliquer à leur croissant ouvrage, car cet ouvrage
-dépassait de beaucoup l'activité des mains des deux créatures qui
-cultivaient une si vaste étendue. Ève la première parla de la sorte
-à son mari:
-
-«Adam, nous pouvons nous occuper encore à parer ce jardin, à relever
-encore la plante, l'herbe et la fleur, agréable tâche qui nous est
-imposée. Mais jusqu'à ce qu'un plus grand nombre de mains viennent
-nous aider, l'ouvrage sous notre travail augmente, prodigue par
-contrainte: ce que, pendant le jour, nous avons taillé de surabondant,
-ou ce que nous avons élagué, ou appuyé, ou lié, en une nuit ou deux,
-par un fol accroissement, se rit de nous et tend à redevenir sauvage.
-Avise donc à cela maintenant, ou écoute les premières idées qui se
-présentent à mon esprit.
-
-«Divisons nos travaux: toi, va où ton choix te guide, ou du côté qui
-réclame le plus de soin, soit pour tourner le chèvrefeuille autour de
-ce berceau, soit pour diriger le lierre grimpant là où il veut monter,
-tandis que moi, là-bas, dans ce plant de roses entremêlées de myrte,
-je trouverai jusqu'à midi des choses à redresser. Car lorsque ainsi
-nous choisissons tout le jour notre tâche si près l'un de l'autre,
-faut-il s'étonner qu'étant si près, des regards et des sourires
-interviennent, ou qu'un objet nouveau amène un entretien imprévu qui
-réduit notre travail du jour interrompu à peu de chose, bien que
-commencé matin? Alors arrive l'heure du souper non gagnée.»
-
-Adam lui fit cette douce réponse:
-
-«Ma seule Ève, ma seule associée, à moi sans comparaison plus chère
-que toutes les créatures vivantes, bien as-tu proposé, bien as-tu
-employé tes pensées pour découvrir comment nous pourrions accomplir
-le mieux ici l'ouvrage que Dieu nous a assigné. Tu ne passeras pas sans
-être louée de moi, car rien n'est plus aimable dans une femme que
-d'étudier le devoir de famille et de pousser son mari aux bonnes
-actions. Cependant notre Maître ne nous a pas si étroitement imposé
-le travail, qu'il nous interdise le délassement quand nous en avons
-besoin, soit par la nourriture, soit par la conversation entre nous
-(nourriture de l'esprit), soit par ce doux échange des regards et des
-sourires, car les sourires découlent de la raison; refusés à la
-brute, ils sont l'aliment de l'amour: l'amour n'est pas la fin la moins
-noble de la vie humaine. Dieu ne nous a pas faits pour un travail
-pénible, mais pour le plaisir, et pour le plaisir joint à la raison.
-Ne doute pas que nos mains unies ne défendent facilement contre le
-désert ces sentiers et ces berceaux, dans l'étendue dont nous avons
-besoin pour nous promener, jusqu'à ce que de plus jeunes mains viennent
-avant peu nous aider.
-
-«Mais si trop de conversation peut-être te rassasie, je pourrais
-consentir à une courte absence, car la solitude est quelquefois la
-meilleure société, et une courte séparation précipite un doux
-retour. Mais une autre inquiétude m'obsède; j'ai peur qu'il ne
-t'arrive quelque mal quand tu seras sevrée de moi; car tu sais de quoi
-nous avons été avertis, tu sais quel malicieux ennemi, enviant notre
-bonheur et désespérant du sien, cherche à opérer notre honte et
-notre misère par une attaque artificieuse; il veille sans doute quelque
-part près d'ici, dans l'avide espérance de trouver l'objet de son
-désir et son plus grand avantage, nous étant séparés; il est sans
-espoir de nous circonvenir réunis, parce qu'au besoin nous pourrions
-nous prêter l'un à l'autre un rapide secours. Soit qu'il ait pour
-principal dessein de nous détourner de la foi envers Dieu, soit qu'il
-veuille troubler notre amour conjugal, qui excite peut-être son envie
-plus que tout le bonheur dont nous jouissons; que ce soit là son
-dessein, ou quelque chose de pis, ne quitte pas le côté fidèle qui
-t'a donné l'être, qui t'abrite encore et te protège. La femme, quand
-le danger ou le déshonneur l'épie, demeure plus en sûreté et avec
-plus de bienséance auprès de son mari qui la garde ou endure avec elle
-toutes les extrémités.»
-
-La majesté virginale d'Ève, comme une personne qui aime et qui
-rencontre quelque rigueur, lui répondit avec une douce et austère
-tranquillité:
-
-«Fils de la terre et du ciel, et souverain de la terre entière, que
-nous ayons un ennemi qui cherche notre ruine, je l'ai su de toi et de
-l'ange, dont je surpris les paroles à son départ, lorsque je me tenais
-en arrière dans un enfoncement ombragé, tout juste alors revenue au
-fermer des fleurs du soir. Mais que tu doutes de ma constance envers
-Dieu ou envers toi, parce que nous avons un ennemi qui la peut tenter,
-c'est ce que je ne m'attendais pas à ouïr. Tu ne crains pas la
-violence de l'ennemi; étant tels que nous sommes, incapables de mort ou
-de douleur, nous ne pouvons recevoir ni l'une ni l'autre, ou nous
-pouvons les repousser. Sa fraude cause donc ta crainte? d'où résulte
-clairement ton égale frayeur de voir mon amour et ma constante
-fidélité ébranlés ou séduits par sa ruse. Comment ces pensées
-ont-elles trouvé place dans ton sein, ô Adam? as-tu pu mal penser de
-celle qui t'est si chère?»
-
-Adam par ces paroles propres à la guérir répliqua:
-
-«Fille de Dieu et de l'homme, immortelle Ève, car tu es telle, non
-encore entamée par le blâme et le péché; ce n'est pas en défiance
-de toi que je te dissuade de l'absence loin de ma vue, mais pour éviter
-l'entreprise de notre ennemi. Celui qui tente, même vainement, répand
-du moins le déshonneur sur celui qu'il a tenté; il a supposé sa foi
-non incorruptible, non à l'épreuve de la tentation. Toi-même tu
-ressentirais avec dédain et colère l'injure offerte, quoique demeurée
-sans effet. Ne te méprends donc pas si je travaille à détourner un
-pareil affront de toi seule; un affront qu'à nous deux à la fois
-l'ennemi, bien qu'audacieux, oserait à peine offrir, ou, s'il l'osait,
-l'assaut s'adresserait d'abord à moi: ne méprise pas sa malice et sa
-perfide ruse; il doit être astucieux, celui qui a pu séduire des
-anges. Ne pense pas que le secours d'un autre soit superflu. L'influence
-de tes regards me donne accès à toutes les vertus: à ta vue, je me
-sens plus sage, plus vigilant, plus fort; s'il était nécessaire de
-force extérieure, tandis que tu me regarderais, la honte d'être vaincu
-ou trompé soulèverait ma plus grande vigueur, et la soulèverait tout
-entière. Pourquoi ne sentirais-je pas au-dedans de toi la même
-impression quand je suis présent, et ne préférerais-tu pas subir ton
-épreuve avec moi, moi le meilleur témoin de ta vertu éprouvée?»
-
-Ainsi parla Adam, dans sa sollicitude domestique et son amour conjugal;
-mais Ève, qui pensa qu'on n'accordait pas assez à sa foi sincère,
-renouvela sa répartie avec un doux accent:
-
-«Si notre condition est d'habiter ainsi dans une étroite enceinte,
-resserrés par un ennemi subtil ou violent (nous n'étant pas doués
-séparément d'une force égale pour nous défendre partout où il nous
-rencontrera), comment sommes-nous heureux, toujours dans la crainte du
-mal? mais le mal ne précède point le péché: seulement notre ennemi,
-en nous tentant, nous fait un affront par son honteux mépris de notre
-intégrité. Son honteux mépris n'attache point le déshonneur à notre
-front, mais retombe honteusement sur lui.
-
-«Pourquoi donc serait-il évité et craint par nous qui gagnons plutôt
-un double honneur de sa prénotion prouvée fausse, qui trouvons dans
-l'événement la paix intérieure et la faveur du ciel, notre témoin?
-Et qu'est-ce que la fidélité, l'amour, la vertu, essayés seuls, sans
-être soutenus d'un secours extérieur? Ne soupçonnons donc pas notre
-heureux état d'avoir été laissé si imparfait par le sage Créateur,
-que cet état ne soit pas assuré, soit que nous soyons séparés ou
-réunis. Fragile est notre félicité s'il en est de la sorte! Ainsi
-exposé, Éden ne serait pas Éden.»
-
-Adam avec ardeur répliqua:
-
-«Femme, toutes choses sont pour le mieux, comme la volonté de Dieu les
-a faites. Sa main créatrice n'a laissé rien de défectueux ou
-d'incomplet dans tout ce qu'il a créé, et beaucoup moins dans l'homme
-ou dans ce qui peut assurer son heureux état, garanti contre la force
-extérieure. Le péril de l'homme est en lui-même, et c'est aussi dans
-lui qu'est sa puissance: contre sa volonté, il ne peut recevoir aucun
-mal; mais Dieu a laissé la volonté libre; car qui obéit à la raison
-est libre; et Dieu a fait la raison droite; mais il lui a commandé
-d'être sur ses gardes, et toujours debout, de peur que surprise par
-quelque belle apparence de bien elle, ne dicte faux et n'informe mal la
-volonté, pour lui faire faire ce que Dieu a défendu expressément.
-
-«Ce n'est donc point la méfiance, mais un tendre amour qui ordonne, à
-moi de t'avertir souvent, à toi aussi de m'avertir. Nous subsistons
-affermis; cependant il est possible que nous nous égarions, puisqu'il
-n'est pas impossible que la raison, par l'ennemi subornée, puisse
-rencontrer quelque objet spécieux, et tomber surprise dans une
-déception imprévue, faute d'avoir conservé l'exacte vigilance, comme
-elle en avait été avertie. Ne cherche donc point la tentation qu'il
-serait mieux d'éviter, et tu l'éviteras probablement si tu ne te
-sépares pas de moi: l'épreuve viendra sans être cherchée. Veux-tu
-prouver ta constance? prouve d'abord ton obéissance. Mais qui
-connaîtra la première, si tu n'as point été tentée? qui
-l'attestera? Si tu penses qu'une épreuve non cherchée peut nous
-trouver tous deux plus en sûreté qu'il ne te semble que nous le
-sommes, toi ainsi avertie... va! car ta présence, contre ta volonté,
-te rendrait plus absente: va dans ton innocence native! appuie-toi sur
-ce que tu as de vertu! réunis-la toute! car Dieu envers toi a fait son
-devoir, fais le tien.»
-
-Ainsi parla le patriarche du genre humain; mais Ève persista. Et
-quoique soumise, elle répliqua la dernière:
-
-«C'est donc avec ta permission, ainsi prévenue et surtout à cause de
-ce que tes dernières paroles pleines de raison n'ont fait que toucher:
-l'épreuve, étant moins cherchée, nous trouverait peut-être moins
-préparés; c'est pour cela que je m'éloigne plus volontiers. Je ne
-dois pas beaucoup m'attendre qu'un ennemi aussi fier s'adresse d'abord
-à la plus faible; s'il y était enclin, il n'en serait que plus honteux
-de sa défaite.»
-
-Ainsi disant, elle retire doucement sa main de celle de son époux, et
-comme une nymphe légère des bois, Oréade, ou Dryade, ou du cortège
-de la déesse de Délos, elle vole aux bocages. Elle surpassait Diane
-elle-même par sa démarche et son port de déesse, quoiqu'elle ne fût
-point armée comme elle de l'arc et du carquois, mais de ces instruments
-de jardinage, tels que l'art, simple encore et innocent du feu, les
-avait formés, ou tels qu'ils avaient été apportés par les anges.
-Ornée comme Palès ou Pomone, elle leur ressemblait: à Pomone quand
-elle fuit Vertumne, à Cérès dans sa fleur, lorsqu'elle était vierge
-encore de Proserpine qu'elle eut de Jupiter. Adam était ravi, son œil
-la suivit longtemps d'un regard enflammé; mais il désirait davantage
-qu'elle fût restée. Souvent il lui répète l'ordre d'un prompt
-retour; aussi souvent elle s'engage à revenir à midi au berceau, à
-mettre toute chose dans le meilleur ordre, pour inviter Adam au repas du
-milieu du jour ou au repos de l'après-midi.
-
-Oh! combien déçue, combien trompée, malheureuse Ève, sur ton retour
-présumé! événement pervers! à compter de cette heure, jamais tu ne
-trouveras dans le paradis ni doux repas ni profond repos! une embûche
-est dressée parmi ces fleurs et ces ombrages; tu es attendue par une
-rancune infernale qui menace d'intercepter ton chemin, ou de te renvoyer
-dépouillée d'innocence, de fidélité, de bonheur!...
-
-Car maintenant, et depuis l'aube du jour, l'ennemi (simple serpent en
-apparence) était venu, cherchant le lieu où il pourrait rencontrer
-plus vraisemblablement les deux seuls de l'espèce humaine, mais en eux
-toute leur race, sa proie projetée. Il cherche dans le bocage et dans
-la prairie, là où quelque bouquet de bois, quelque partie du jardin,
-objet de leur soin ou de leur plantation, se montrent plus agréable
-pour leurs délices; au bord d'une fontaine ou d'un petit ruisseau
-ombragé, il les cherche tous deux; mais il désirait que son destin
-pût rencontrer Ève séparée d'Adam; il le désirait, mais non avec
-l'espérance de ce qui arrivait si rarement, quand, selon son désir et
-contre son espérance, il découvre Ève seule, voilée d'un nuage de
-parfums, là où elle se tenait à demi aperçue, tant les roses
-épaisses et touffues rougissaient autour d'elle; souvent elle se
-baissait pour relever les fleurs d'une faible tige, dont la tête
-quoique d'une vive carnation, empourprée, azurée ou marquetée d'or,
-pendait sans support; elle les redressait gracieusement avec un lien de
-myrte, sans songer qu'elle-même, la fleur la plus belle, était non
-soutenue, son meilleur appui si loin, la tempête si proche.
-
-Le serpent s'approchait; il franchit mainte avenue du plus magnifique
-couvert, cèdre, pin ou palmier. Tantôt ondoyant et hardi, tantôt
-caché, tantôt vu parmi les arbustes entrelacés et les fleurs formant
-bordure des deux côtés, ouvrage de la main d'Ève: retraite plus
-délicieuse que ces fabuleux jardins d'Adonis ressuscité, ou
-d'Alcinoüs renommé, hôte du fils du vieux Laërte; ou bien encore que
-ce jardin, non mystique, dans lequel le sage roi se livrait à de
-mutuelles caresses avec la belle Égyptienne, son épouse.
-
-Satan admire le lieu, encore plus la personne. Comme un homme longtemps
-enfermé dans une cité populeuse dont les maisons serrées et les
-égouts corrompent l'air: par un matin d'été, il sort pour respirer
-dans les villages agréables et dans les fermes adjacentes; de toutes
-choses qu'il rencontre, il tire un plaisir, l'odeur des blés ou de
-l'herbe fauchée, ou celle des vaches et des laiteries, chaque objet
-rustique, chaque bruit champêtre, tout le charme; si d'aventure une
-belle vierge, au pas de nymphe vient à passer, ce qui plaisait à cet
-homme lui plaît davantage à cause d'elle; elle l'emporte sur tout, et
-dans son regard elle réunit toutes les délices: le serpent prenait un
-pareil plaisir à voir ce plateau fleuri, doux abri d'Ève ainsi
-matineuse, ainsi solitaire! Sa forme angélique et céleste, mais plus
-suave et plus féminine, sa gracieuse innocence, toute la façon de ses
-gestes, ou de ses moindres mouvements, intimident la malice de Satan, et
-par un doux larcin dépouillent sa violence de l'intention violente
-qu'il apportait. Dans cet intervalle le mal unique demeure abstrait de
-son propre mal, et pendant ce temps demeura stupidement bon, désarmé
-qu'il était d'inimitié, de fourberie, de haine, d'envie, de vengeance.
-Mais l'enfer ardent qui brûle toujours en lui, quoique dans un
-demi-ciel, finit bientôt ses délices, et le torture d'autant plus
-qu'il voit plus de plaisir non destiné pour lui. Alors il rappelle la
-haine furieuse, et, caressant ses pensées de malheur, il s'excite de la
-sorte:
-
-«Pensées, où m'avez-vous conduit! par quelle douce impulsion ai-je
-été poussé à oublier ce qui nous a amené ici! La haine! non
-l'amour, ni l'espoir du paradis pour l'enfer, ni l'espoir de goûter ici
-le plaisir, mais de détruire tout plaisir, excepté celui qu'on
-éprouve à détruire: toute autre joie pour moi est perdue. Ainsi ne
-laissons pas échapper l'occasion qui me rit à présent: voici la femme
-seule, exposée à toutes les attaques; son mari (car je vois au loin
-tout alentour) n'est pas auprès d'elle: j'évite davantage sa plus
-haute intelligence et sa force; d'un courage fier, bâti de membres
-héroïques quoique moulés en terre, ce n'est point un ennemi peu
-redoutable; lui exempt de blessures, moi non! tant l'enfer m'a
-dégradé, tant la souffrance m'a fait déchoir de ce que j'étais dans
-le ciel! Ève est belle, divinement belle, faite pour l'amour des dieux;
-elle n'a rien de terrible, bien qu'il y ait de la terreur dans l'amour
-et dans la beauté, quand elle n'est pas approchée par une haine plus
-forte, haine d'autant plus forte qu'elle est mieux déguisée sous
-l'apparence de l'amour: c'est le chemin que je tente pour la ruine
-d'Ève.»
-
-Ainsi parle l'ennemi du genre humain, mauvais hôte du serpent dans
-lequel il était renfermé, et vers Ève il poursuit sa route. Il ne se
-tramait pas alors en ondes dentelées comme il a fait depuis; mais il se
-dressait sur sa croupe, base circulaire de replis superposés qui
-montaient en forme de tour, orbe sur orbe, labyrinthe croissant! Une
-crête s'élevait haute sur sa tête; ses yeux étaient d'escarboucle;
-son cou était d'un or vert bruni; il se tenait debout au milieu de ses
-spirales arrondies qui sur le gazon flottaient redondantes. Agréable et
-charmante était sa forme: jamais serpents depuis n'ont été plus
-beaux, ni celui dans lequel furent changés en Illyrie Hermione et
-Cadmus, ni celui qui fut le dieu d'Épidaure, ni ceux en qui
-transformés furent vus Jupiter Ammon et Jupiter Capitolin, le premier
-avec Olympias, le second avec celle qui enfanta Scipion, la grandeur de
-Rome.
-
-D'une course oblique, comme quelqu'un qui cherche accès auprès d'une
-personne, mais qui craint de l'interrompre, il trace d'abord son chemin
-de côté: tel qu'un vaisseau manœuvré par un pilote habile à
-l'embouchure d'une rivière ou près d'un cap, autant de fois il vire de
-bord et change sa voile; ainsi Satan variait ses mouvements, et de sa
-queue formait de capricieux anneaux à la vue d'Ève, pour amorcer ses
-regards.
-
-Occupée, elle entendit le bruit des feuilles froissées; mais elle n'y
-fit aucune attention, accoutumée qu'elle était dans les champs à voir
-se jouer devant elle toutes les bêtes, plus soumises à sa voix que ne
-le fut à la voix de Circé le troupeau métamorphosé.
-
-Plus hardi alors, le serpent non appelé se tint devant Ève, mais comme
-dans l'étonnement de l'admiration, souvent d'une manière caressante il
-baissait sa crête superbe, son cou poli ou émaillé, et léchait la
-terre qu'Ève avait foulée. Sa gentille expression muette amène enfin
-les regards d'Ève à remarquer son badinage. Ravi d'avoir fixé son
-attention, Satan avec la langue organique du serpent, ou par l'impulsion
-de l'air vocal, commença de la sorte sa tentation astucieuse:
-
-«Ne sois pas émerveillée, maîtresse souveraine, si tu peux l'être,
-toi qui es la seule merveille. Encore moins n'arme pas de mépris ton
-regard, ciel de la douceur, irritée que je m'approche de toi et que je
-te contemple insatiable: moi ainsi seul, je n'ai pas craint ton front,
-plus imposant encore ainsi retirée. Ô la plus belle ressemblance de
-ton beau Créateur! toi, toutes les choses vivantes t'admirent, toutes
-les choses, qui t'appartiennent en don adorent ta beauté céleste
-contemplée avec ravissement. La beauté considérée davantage là où
-elle est universellement admirée; mais ici, dans cet enclos sauvage,
-parmi ces bêtes (spectateurs grossiers et insuffisants pour discerner
-la moitié de ce qui en toi est beau), un homme excepté qui te voit! Et
-qu'est-ce qu'un seul à te voir, toi qui devrais être vue déesse parmi
-les dieux, adorée et servie des anges sans nombre, ta cour
-journalière?»
-
-Telles étaient les flatteries du tentateur, tel fut le ton de son
-prélude: ses paroles firent leur chemin dans le cœur d'Ève, bien
-qu'elle s'étonnât beaucoup de la voix. Enfin, non sans cesser d'être
-surprise, elle répondit:
-
-«Qu'est-ce que ceci? le langage de l'homme prononcé, la pensée
-humaine exprimée par la langue d'une brute? je croyais du moins que la
-parole avait été refusée aux animaux, que Dieu au jour de leur
-création les avait faits muets pour tout son articulé. Quant à la
-pensée, je doutais; car dans les regards et dans les actions des
-bêtes, souvent paraît beaucoup de raison. Toi, serpent, je te
-connaissais bien pour le plus subtil des animaux des champs, mais
-j'ignorais que tu fusses doué de la voix humaine. Redouble donc ce
-miracle, et dis comment tu es devenu parlant de muet que tu étais, et
-comment tu es devenu plus mon ami que le reste de l'espèce brute qui
-est journellement sous mes yeux. Dis, car une telle merveille réclame
-l'attention qui lui est due.»
-
-L'astucieux tentateur répliqua de la sorte:
-
-«Impératrice de ce monde beau, Ève resplendissante, il m'est aisé de
-te dire tout ce que tu ordonnes; il est juste que tu sois obéie.
-
-«J'étais d'abord comme sont les autres bêtes qui paissent l'herbe
-foulée aux pieds; mes pensées étaient abjectes et basses comme
-l'était ma nourriture; je ne pouvais discerner que l'aliment ou le
-sexe, et ne comprenais rien d'élevé: jusqu'à ce qu'un jour, roulant
-dans la campagne, je découvris au loin, par hasard, un bel arbre
-chargé de fruits des plus belles couleurs mêlées, pourpre et or. Je
-m'en approchais pour le contempler, quand des rameaux s'exhala un parfum
-savoureux, agréable à l'appétit; il charma mes sens plus que l'odeur
-du doux fenouil, plus que la mamelle de la brebis, ou de la chèvre, qui
-laisse échapper le soir le lait non sucé de l'agneau ou du chevreau
-occupés de leurs jeux.
-
-«Pour satisfaire le vif désir que je ressentais de goûter à ces
-belles pommes, je résolus de ne pas différer: la faim et la soif,
-conseillères persuasives, aiguisées par l'odeur de ce fruit
-séducteur, me pressaient vivement. Soudain je m'entortille au tronc
-moussu, car pour atteindre aux branches élevées au-dessus de la terre,
-cela demanderait ta haute taille ou celle d'Adam. Autour de l'arbre se
-montraient toutes les autres bêtes qui me voyaient; languissant d'un
-pareil désir elles me portaient envie, mais ne pouvaient arriver au
-fruit. Déjà parvenu au milieu de l'arbre où pendait l'abondance si
-tentante et si près, je ne me fis faute de cueillir et de manger à
-satiété, car jusqu'à cette heure je n'avais jamais trouvé un pareil
-plaisir aux aliments ou à la fontaine.
-
-«Rassasié enfin, je ne tardai pas d'apercevoir en moi un changement
-étrange au degré de raison de mes facultés intérieures; la parole ne
-me manqua pas longtemps, quoique je conservasse ma forme. Dès ce moment
-je tournai mes pensées vers des méditations élevées ou profondes, et
-je considérai d'un esprit étendu toutes les choses visibles dans le
-ciel, sur la terre ou dans l'air, toutes les choses bonnes et belles.
-Mais tout ce qui est beau et bon, dans ta divine image et dans le rayon
-céleste de ta beauté je le trouve réuni. Il n'est point de beauté à
-la tienne pareille ou seconde! elle m'a contraint, quoique importun
-peut-être, à venir, te contempler, à t'adorer, toi qui de droit es
-déclarée souveraine des créatures, dame universelle!»
-
-Ainsi parle l'animé et rusé serpent; et Ève, encore plus surprise,
-lui répliqua imprudente:
-
-«Serpent, tes louanges excessives me laissent en doute de la vertu de
-ce fruit sur toi le premier éprouvée. Mais, dis-moi, où croît
-l'arbre? est-il loin d'ici? Car nombreux sont les arbres de Dieu qui
-croissent dans le Paradis, et plusieurs nous sont encore inconnus: une
-telle abondance s'offre à notre choix, que nous laissons un grand
-trésor de fruits sans les toucher; ils restent suspendus incorruptibles
-jusqu'à ce que les hommes naissent pour les cueillir, et qu'un plus
-grand nombre de mains nous aident à soulager la nature de son
-enfantement.»
-
-L'insidieuse couleuvre joyeuse et satisfaite:
-
-«Impératrice, le chemin est facile et n'est pas long; il se trouve
-au-delà d'une allée de myrtes, sur une pelouse, tout près d'une
-fontaine, quand on a passé un petit bois exhalant la myrrhe et le
-baume. Si tu m'acceptes pour conducteur, je t'y aurai bientôt menée.»
-
-«Conduis-moi donc,» dit Ève.
-
-Le serpent, guide, roule rapidement ses anneaux, et les fait paraître
-droits, quoique entortillés, prompt qu'il est au crime. L'espérance
-l'élève, et la joie enlumine sa crête: comme un feu follet, formé
-d'une onctueuse vapeur que la nuit condense et que la frigidité
-environne, s'allume en une flamme par le mouvement (lequel feu
-accompagne souvent, dit-on, quelque malin esprit); voltigeant et
-brillant d'une lumière trompeuse, il égare de sa route le voyageur
-nocturne étonné; il le conduit dans des marais et des fondrières, à
-travers des viviers et des étangs où il s'engloutit et se perd loin de
-tout secours: ainsi reluisait le serpent fatal, et par supercherie
-menait Ève, notre mère crédule, à l'arbre de prohibition, racine de
-tout notre malheur. Dès qu'elle le vit, elle dit à son guide:
-
-«Serpent, nous aurions pu éviter notre venir ici, infructueux pour
-moi, quoique le fruit soit ici en abondance. Le bénéfice de sa vertu
-sera seul pour toi; vertu merveilleuse en vérité, si elle produit de
-pareils effets! Mais nous ne pouvons à cet arbre ni toucher ni goûter:
-ainsi Dieu l'a ordonné, et il nous a laissé cette défense, la seule
-fille de sa voix: pour le reste, nous vivons loi à nous-mêmes; notre
-raison est notre loi.»
-
-Le tentateur plein de tromperie répliqua:
-
-«En vérité! Dieu a donc dit que du fruit de tous les arbres de ce
-jardin vous ne mangerez pas, bien que vous soyez déclarés seigneurs de
-tout sur la terre et dans l'air?»
-
-Ève, encore sans péché:
-
-«Du fruit de chaque arbre de ce jardin nous pouvons manger, mais du
-fruit de ce bel arbre dans le jardin Dieu a dit: Vous n'en mangerez
-point; vous n'y toucherez point, de peur que vous ne mouriez.»
-
-À peine a-t-elle dit brièvement, que le tentateur, maintenant plus
-hardi (mais avec une apparence de zèle et d'amour pour l'homme,
-d'indignation pour le tort qu'on lui faisait), joue un rôle nouveau.
-Comme touché de compassion, il se balance troublé, pourtant avec
-grâce, et il se lève posé comme prêt à traiter quelque matière
-importante: au vieux temps, dans Athènes et dans Rome libre, où
-florissait l'éloquence (muette depuis), un orateur renommé, chargé de
-quelque grande cause, se tenait debout de lui-même recueilli, tandis
-que chaque partie de son corps, chacun de ses mouvements, chacun de ses
-gestes obtenaient audience avant sa parole; quelquefois il débutait
-avec hauteur, son zèle pour la justice ne lui permettant pas le délai
-d'un exorde: ainsi s'arrêtant, se remuant, se grandissant de toute sa
-hauteur, le tentateur, tout passionné, s'écria:
-
-«Ô plante sacrée, sage et donnant la sagesse, mère de la science, à
-présent je sens au-dedans de moi mon pouvoir qui m'éclaire, non
-seulement pour discerner les choses dans leurs causes, mais pour
-découvrir les voies des agents suprêmes, réputés sages cependant.
-Reine de cet univers, ne crois pas ces rigides menaces de mort: vous ne
-mourrez point: comment le pourriez-vous? Par le fruit? Il vous donnera
-la vie de la science. Par l'auteur de la menace? Regardez-moi, moi qui
-ai touché et goûté; cependant je vis, j'ai même atteint une vie plus
-parfaite que celle que le sort me destinait, en osant m'élever
-au-dessus de mon lot. Serait-il fermé à l'homme, ce qui est ouvert à
-la bête? Ou Dieu allumera-t-il sa colère pour une si légère offense?
-Ne louera-t-il pas plutôt votre courage indompté qui, sous la menace
-de la mort dénoncée (quelque chose que soit la mort), ne fut point
-détourné d'achever ce qui pouvait conduire à une plus heureuse vie,
-à la connaissance du bien et du mal. Du bien? quoi de plus juste! Du
-mal? (si ce qui est mal est réel) pourquoi ne pas le connaître,
-puisqu'il en serait plus facilement évité! Dieu ne peut donc vous
-frapper et être juste: s'il n'est pas juste, il n'est pas Dieu; il ne
-faut alors ni le craindre, ni lui obéir. Votre crainte elle-même
-écarte la crainte de la mort.
-
-«Pourquoi donc fut ceci défendu? Pourquoi, sinon pour vous effrayer?
-Pourquoi, sinon pour vous tenir bas et ignorants, vous ses adorateurs?
-Il sait que le jour où vous mangerez du fruit, vos yeux, qui semblent
-si clairs, et qui cependant sont troubles, seront parfaitement ouverts
-et éclaircis, et vous serez comme les dieux, connaissant à la fois le
-bien et le mal, comme ils le connaissent. Que vous soyez comme les
-dieux, puisque je suis comme un homme, comme un homme intérieurement,
-ce n'est qu'une juste proportion gardée, moi de brute devenu homme,
-vous d'hommes devenus dieux.
-
-«Ainsi, vous mourrez peut-être en vous dépouillant de l'homme pour
-revêtir le dieu: mort désirable quoique annoncée avec menaces,
-puisqu'elle ne peut rien de pis que ceci! Et que sont les dieux pour que
-l'homme ne puisse devenir comme eux, en participant à une nourriture
-divine? Les dieux existèrent les premiers, et ils se prévalent de cet
-avantage pour nous faire croire que tout procède d'eux: j'en doute; car
-je vois cette belle terre échauffée par le soleil, et produisant
-toutes choses; eux, rien. S'ils produisent tout, qui donc a renfermé la
-connaissance du bien et du mal dans cet arbre, de manière que quiconque
-mange de son fruit acquiert aussitôt la sagesse sans leur permission?
-En quoi serait l'offense que l'homme parvînt ainsi à connaître? En
-quoi votre science pourrait-elle nuire à Dieu, ou que pourrait
-communiquer cet arbre contre sa volonté, si tout est à lui? Agirait-il
-par envie? L'envie peut-elle habiter dans les cœurs célestes? Ces
-raisons, ces raisons et beaucoup d'autres prouvent le besoin que vous
-avez de ce beau fruit. Divinité humaine, cueille et goûte librement.»
-
-Il dit, et ses paroles, grosses de tromperie, trouvèrent dans le cœur
-d'Ève une entrée trop facile. Les yeux fixes, elle contemplait le
-fruit qui, rien qu'à le voir, pouvait tenter: à ses oreilles
-retentissait encore le son de ces paroles persuasives qui lui
-paraissaient remplies de raison et de vérité. Cependant l'heure de
-midi approchait et réveillait dans Ève un ardent appétit qu'excitait
-encore l'odeur si savoureuse de ce fruit; inclinée qu'elle était
-maintenant à le toucher et à le goûter, elle y attachait avec désir
-son œil avide. Toutefois, elle s'arrête un moment et fait en
-elle-même ces réflexions:
-
-«Grandes sont tes vertus sans doute, ô le meilleur des fruits! Quoique
-tu sois interdit à l'homme, tu es digne d'être admiré, toi dont le
-suc, trop longtemps négligé, a donné dès le premier essai la parole
-au muet et a enseigné à une langue incapable de discours, à publier
-ton mérite. Celui qui nous interdit ton usage ne nous a pas caché non
-plus ton mérite, en te nommant l'arbre de science à la fois et du bien
-et du mal. Il nous a défendu de te goûter, mais sa défense te
-recommande davantage, car elle conclut le bien que tu communiques et le
-besoin que nous en avons: le bien inconnu assurément on ne l'a point,
-ou si on l'a, et qu'il reste encore inconnu, c'est comme si on ne
-l'avait pas du tout.
-
-«En termes clairs, que nous défend-il, lui? de connaître; il nous
-défend le bien; il nous défend d'être sages. De telles prohibitions
-ne lient pas... Mais si la mort nous entoure des dernières chaînes, à
-quoi nous profitera notre liberté intérieure? Le jour où nous
-mangerons de ce beau fruit, tel est notre arrêt, nous mourrons... Le
-serpent est-il mort? il a mangé et il vit, et il connaît, et il parle,
-et il raisonne, et il discerne, lui jusqu'alors irraisonnable. La mort
-n'a-t-elle été inventée que pour nous seuls? ou cette intellectuelle
-nourriture à nous refusée, n'est-elle réservée qu'aux bêtes? qu'aux
-bêtes ce semble: mais l'unique brute qui la première en a goûté,
-loin d'en être avare, communique avec joie le bien qui lui en est
-échu, conseillère non suspecte, amie de l'homme, éloignée de toute
-déception et de tout artifice. Que crains-je donc? ou plutôt sais-je
-ce que je dois craindre dans cette ignorance du bien et du mal, de Dieu
-ou de la mort, de la loi ou de la punition? Ici croît le remède à
-tout, ce fruit divin, beau à la vue, attrayant au goût, et dont la
-vertu est de rendre sage. Qui empêche donc de le cueillir et d'en
-nourrir à la fois le corps et l'esprit?»
-
-Elle dit, et sa main téméraire, dans une mauvaise heure, s'étend vers
-le fruit: elle arrache! elle mange! La terre sentit la blessure, la
-nature, sur ses fondements, soupirant à travers tous ses ouvrages, par
-des signes de malheur annonça que tout était perdu.
-
-Le serpent coupable s'enfuit dans un hallier, et il le pouvait bien, car
-maintenant Ève, attachée au fruit tout entière, ne regardait rien
-autre chose. Il lui semblait que jusque-là elle n'avait jamais goûté
-dans un fruit un pareil délice; soit que cela fût vrai, soit qu'elle
-se l'imaginât dans la haute attente de la science: sa divinité ne
-sortait point de sa pensée. Avidement et sans retenue, elle se gorgea
-du fruit, et ne savait pas qu'elle mangeait la mort. Enfin rassasiée,
-exaltée comme par le vin, joyeuse et folâtre, pleine de satisfaction
-d'elle-même, elle se parle ainsi:
-
-«Ô roi de tous les arbres du paradis, arbre vertueux, précieux, dont
-l'opération bénie est la sagesse! arbre jusque ici ignoré, dégradé,
-ton beau fruit demeurait suspendu comme n'étant créé à aucune fin!
-Mais dorénavant mon soin matinal sera pour toi, non sans le chant et la
-louange qui te sont dus à chaque aurore; je soulagerai tes branches du
-poids fertile offert libéralement à tous, jusqu'à ce que, nourrie par
-toi, je parvienne à la maturité de la science comme les dieux qui
-savent toutes choses, quoiqu'ils envient aux autres ce qu'ils ne peuvent
-leur donner. Si le don eût été un des leurs, il n'aurait pas crû
-ici.
-
-«Expérience, que ne te dois-je pas, ô le meilleur des guides! En ne
-te suivant pas, je serais restée dans l'ignorance; tu ouvres le chemin
-de la sagesse, et tu donnes accès auprès d'elle, malgré le secret où
-elle se retire.
-
-«Et moi peut-être aussi suis-je cachée? Le Ciel est haut, haut, trop
-éloigné pour voir de là distinctement chaque chose sur la terre:
-d'autres soins peut-être peuvent avoir distrait d'une continuelle
-vigilance notre grand prohibiteur, en sûreté avec tous ses espions
-autour de lui... Mais de quelle manière paraîtrai-je devant Adam? lui
-ferai-je connaître à présent mon changement? lui donnerai-je en
-partage ma pleine félicité, ou plutôt non? Garderai-je les avantages
-de la science en mon pouvoir, sans copartenaire, afin d'ajouter à la
-femme ce qui lui manque, pour attirer d'autant plus l'amour d'Adam, pour
-me rendre plus égale à lui, et peut-être (chose désirable)
-quelquefois supérieure? car inférieure, qui est libre? Ceci peut bien
-être... Mais quoi? si Dieu a vu? si la mort doit s'ensuivre? alors je
-ne serai plus, et Adam, marié à une autre Ève, vivra en joie avec
-elle, moi éteinte: le penser, c'est mourir! Confirmée dans ma
-résolution, je me décide: Adam partagera avec moi le bonheur ou la
-misère. Je l'aime si tendrement qu'avec lui je puis souffrir toutes les
-morts: vivre sans lui n'est pas la vie.»
-
-Ainsi disant, elle détourna ses pas de l'arbre; mais auparavant elle
-lui fait une révérence profonde comme au pouvoir qui habite cet arbre,
-et dont la présence a infusé dans la plante une sève savante
-découlée du nectar, breuvage des dieux.
-
-Pendant ce temps-là Adam, qui attendait son retour avec impatience,
-avait tressé une guirlande des fleurs les plus choisies, pour orner sa
-chevelure et couronner ses travaux champêtres, comme les moissonneurs
-ont souvent accoutumé de couronner leur reine des moissons. Il se
-promettait une grande joie en pensée et une consolation nouvelle dans
-un retour si longtemps différé. Toutefois devinant quelque chose de
-malheureux, le cœur lui manquait; il en sentait les battements
-inégaux: pour rencontrer Ève, il alla par le chemin qu'elle avait pris
-le matin, au moment où ils se séparèrent.
-
-Il devait passer près de l'arbre de science: là il la rencontra à
-peine revenant de l'arbre; elle tenait à la main un rameau du plus beau
-fruit couvert de duvet qui souriait, nouvellement cueilli, et répandait
-l'odeur de l'ambroisie. Elle se hâta vers Adam; l'excuse parut d'abord
-sur son visage comme le prologue de son discours, et une trop prompte
-apologie; elle adresse à son époux des paroles caressantes qu'elle
-avait à volonté:
-
-«N'as-tu pas été étonné, Adam, de mon retard? Je t'ai regretté! et
-j'ai trouvé long le temps, privée de ta présence; agonie d'amour,
-jusqu'à présent non sentie et qui ne le sera pas deux fois, car jamais
-je n'aurai l'idée d'éprouver (ce que j'ai cherché téméraire et sans
-expérience) la peine de l'absence, loin de ta vue. Mais la cause en est
-étrange, et merveilleuse à entendre.
-
-«Cet arbre n'est pas, comme on nous le dit, un arbre de danger, quand
-on y goûte; il n'ouvre pas la voie à un mal inconnu; mais il est d'un
-effet divin pour ouvrir les yeux, et il fait dieux ceux qui y goûtent;
-il a été trouvé tel en y goûtant. Le sage serpent (non retenu comme
-nous, ou n'obéissant pas) a mangé du fruit: il n'y a pas trouvé la
-mort dont nous sommes menacés; mais dès ce moment il est doué de la
-voix humaine et du sens humain, raisonnant d'une manière admirable. Et
-il a agi sur moi avec tant de persuasion, que j'ai goûté et que j'ai
-trouvé aussi les effets répondant à l'attente: mes yeux, troubles
-auparavant, sont plus ouverts; mon esprit plus étendu, mon cœur plus
-ample. Je m'élève à la divinité, que j'ai cherchée principalement
-pour toi; sans toi je puis la mépriser. Car la félicité dont tu as ta
-part est pour moi la félicité, ennuyeuse bientôt et odieuse avec toi
-non partagée. Goûte donc aussi à ce fruit; qu'un sort égal nous
-unisse dans une égale joie, comme dans un égal amour, de peur que si
-tu t'abstiens un différent degré de condition ne nous sépare, et que
-je ne renonce trop tard pour toi à la divinité, quand le sort ne le
-permettra plus.»
-
-Ève ainsi raconta son histoire d'un air animé; mais sur sa joue le
-désordre monte et rougit. Adam, de son côté, dès qu'il est instruit
-de la fatale désobéissance d'Ève, interdit, confondu, devient blanc,
-tandis qu'une froide horreur court dans ses veines et disjoint tous ses
-os. De sa main défaillante la guirlande tressée pour Ève tombe, et
-répand les roses flétries: il demeure pâle et sans voix, jusqu'à ce
-qu'enfin d'abord en lui-même il rompt son silence intérieur:
-
-«Ô le plus bel être de la création, le dernier et le meilleur de
-tous les ouvrages de Dieu, créature en qui excellait pour la vue ou la
-pensée, ce qui fut jamais formé de saint, de divin, de bon, d'aimable
-et de doux! Comment es-tu perdue! comment soudain perdue, défigurée,
-flétrie et maintenant dévolue à la mort? ou plutôt comment as-tu
-cédé à la tentation de transgresser la stricte défense, de violer le
-sacré fruit défendu? Quelque maudit artifice d'un ennemi t'a déçue,
-d'un ennemi que tu ne connaissais pas; et moi avec toi, il m'a perdu;
-car certainement ma résolution est de mourir avec toi. Comment
-pourrais-je vivre sans toi? comment quitter ton doux entretien et notre
-amour si tendrement uni, pour survivre abandonné dans ces bois
-sauvages? Dieu créât-il une autre Ève, et moi fournirais-je une autre
-côte, ta perte encore ne sortirait jamais de mon cœur. Non, non! je me
-sens attiré par le lien de la nature; tu es la chair de ma chair, l'os
-de mes os; de ton sort le mien ne sera jamais séparé, bonheur ou
-misère!»
-
-Ayant dit ainsi, comme un homme revenu d'une triste épouvante, et
-après des pensées agitées se soumettant à ce qui semble
-irrémédiable, il se tourne vers Ève, et lui adresse ces paroles d'un
-ton calme:
-
-«Une action hardie tu as tentée, Ève aventureuse! un grand péril tu
-as provoqué, toi qui non seulement as osé convoiter des yeux ce fruit
-sacré, objet d'une sainte abstinence, mais qui, bien plus hardie
-encore, y as goûté, malgré la défense d'y toucher! Mais qui peut
-rappeler le passé et défaire ce qui est fait? Ni le Dieu tout-puissant
-ni le destin ne le pourraient. Cependant, peut-être ne mourras-tu
-point; peut-être l'action n'est-elle pas si détestable, à présent
-que le fruit a été goûté et profané par le serpent, qu'il en a fait
-un fruit commun, privé de sainteté, avant que nous y ayons touché. Le
-serpent n'a pas trouvé qu'il fût mortel; le serpent vit encore; il
-vit, ainsi que tu le dis, et il a gagné de vivre comme l'homme, d'un
-plus haut degré de vie; puissante induction pour nous d'atteindre
-pareillement, en goûtant ce fruit, une élévation proportionnée qui
-ne peut être que de devenir dieux, anges ou demi-dieux.
-
-«Je ne puis penser que Dieu, sage créateur, quoique menaçant, veuille
-ainsi sérieusement nous détruire, nous ses premières créatures,
-élevées si haut en dignité et placées au-dessus de tous ses
-ouvrages, lesquels, créés pour nous, doivent tomber nécessairement
-avec nous dans notre chute, puisqu'ils sont faits dépendants de nous.
-Ainsi Dieu décréerait, serait frustré, ferait et déferait, et
-perdrait son travail; cela ne se concevrait pas bien de Dieu, qui,
-quoique son pouvoir pût répéter la création, cependant répugnerait
-à nous détruire, de peur que l'adversaire ne triomphât et ne
-dit:--Inconstant est l'état de ceux que Dieu favorise le plus! Qui peut
-lui plaire longtemps? Il m'a ruiné le premier. Maintenant c'est
-l'espèce humaine. Qui ensuite?--Sujet de raillerie qui ne doit pas
-être donné à un ennemi. Quoi qu'il en soit, j'ai lié mon sort au
-tien, résolu à subir le même sort. Si la mort m'associe avec toi, la
-mort est pour moi comme la vie: tant dans mon cœur je sens le lien de
-la nature m'attirer puissamment à mon propre bien en toi; car ce que tu
-es m'appartient, notre état ne peut être séparé; nous ne faisons
-qu'un, une même chair: te perdre, c'est me perdre moi-même.»
-
-Ainsi parla Adam; ainsi Ève lui répliqua:
-
-«Ô glorieuse épreuve d'un excessif amour, illustre témoignage, noble
-exemple qui m'engage à l'imiter! Mais n'approchant pas de ta
-perfection, comment l'atteindrai-je, ô Adam, moi qui me vante d'être
-issue de ton côté, et qui t'entends parler avec joie de notre union,
-d'un cœur et d'une âme entre nous deux? Ce jour fournit une bonne
-preuve de cette union, puisque tu déclares que, plutôt que la mort, ou
-quelque chose de plus terrible que la mort, nous sépare (nous liés
-d'un si tendre amour), tu es résolu à commettre avec moi la faute, le
-crime (s'il y a crime) de goûter ce beau fruit dont la vertu (car le
-bien toujours procède du bien, directement ou indirectement) a offert
-cette heureuse épreuve à ton amour qui sans cela n'eût jamais été
-si excellemment connu.
-
-«Si je pouvais croire que la mort annoncée dût suivre ce que j'ai
-tenté, je supporterais seule le pire destin, et ne chercherais pas à
-te persuader: plutôt mourir abandonnée que de t'obliger à une action
-pernicieuse pour ton repos, depuis surtout que je suis assurée d'une
-manière remarquable de ton amour si vrai, si fidèle et sans égal.
-Mais je sens bien autrement l'événement: non la mort, mais la vie
-augmentée, des yeux ouverts, de nouvelles espérances, des joies
-nouvelles, un goût si divin que, quelque douceur qui ait auparavant
-flatté mes sens, elle me semble, auprès de celle-ci, âpre ou
-insipide. D'après mon expérience, Adam, goûte franchement et livre
-aux vents la crainte de la mort.»
-
-Elle dit, l'embrasse et pleure de joie tendrement; c'était avoir
-beaucoup gagné qu'Adam eût ennobli son amour au point d'encourir pour
-elle le déplaisir divin ou la mort. En récompense (car une
-complaisance si criminelle méritait cette haute récompense), d'une
-main libérale elle lui donne le fruit de la branche attrayant et beau.
-Adam ne fit aucun scrupule d'en manger malgré ce qu'il savait; il ne
-fut pas trompé; il fut follement vaincu par le charme d'une femme.
-
-La terre trembla jusque dans ses entrailles, comme de nouveau dans les
-douleurs, et la nature poussa un second gémissement. Le ciel se
-couvrit, fit entendre un sourd tonnerre, pleura quelques larmes tristes,
-quand s'acheva le mortel péché originel!
-
-Adam n'y prit pas garde, mangeant à satiété. Ève ne craignit point
-de réitérer sa transgression première, afin de mieux charmer son
-époux par sa compagnie aimée. Tous deux à présent, comme enivrés
-d'un vin nouveau, nagent dans la joie; ils s'imaginent sentir en eux la
-divinité qui leur fait naître des ailes avec lesquelles ils
-dédaigneront la terre. Mais ce fruit perfide opéra un tout autre
-effet, en allumant pour la première fois le désir charnel. Adam
-commença d'attacher sur Ève des regards lascifs; Ève les lui rendit
-aussi voluptueusement: ils brûlent impudiques. Adam excite ainsi Ève
-aux molles caresses:
-
-«Ève, à présent je le vois, tu es d'un goût sûr et élégant, ce
-n'est pas la moindre partie de la sagesse, puisque à chaque pensée
-nous appliquons le mot saveur, et que nous appelons notre palais
-judicieux: je t'en accorde la louange, tant tu as bien pourvu à ce
-jour! Nous avons perdu beaucoup de plaisir en nous abstenant de ce fruit
-délicieux; jusque ici en goûtant nous n'avions pas connu le vrai
-goût. Si le plaisir est tel dans les choses à nous défendues, il
-serait à souhaiter qu'au lieu d'un seul arbre on nous en eût défendu
-dix. Mais viens, si bien réparés, jouons maintenant comme il convient
-après un si délicieux repas. Car jamais ta beauté, depuis le jour que
-je te vis pour la première fois et t'épousai ornée de toutes les
-perfections, n'enflamma mes sens de tant d'ardeur pour jouir de toi,
-plus charmante à présent que jamais! Ô bonté de cet arbre plein de
-vertu!»
-
-Il dit et n'épargna ni regard, ni badinage d'une intention amoureuse.
-Il fut compris d'Ève, dont les yeux lançaient des flammes
-contagieuses. Il saisit sa main, et vers un gazon ombragé, qu'un toit
-de feuillage épais et verdoyant couvrait en berceau, il conduisit son
-épouse nullement résistante. De fleurs était la couche, pensées,
-violettes, asphodèles, hyacinthes! le plus doux, le plus frais giron de
-la terre. Là ils s'assouvirent largement d'amour et de jeux d'amour;
-sceau de leur mutuel crime, consolation de leur péché, jusqu'à ce que
-la rosée du sommeil les opprimât, fatigués de leur amoureux déduit.
-
-Sitôt que se fut exhalée la force de ce fruit fallacieux, dont
-l'enivrante et douce vapeur s'était jouée autour de leurs esprits, et
-avait fait errer leurs facultés intérieures: dès qu'un sommeil plus
-grossier, engendré de malignes fumées et surchargé de songes
-remémoratifs, les eut quittés, ils se levèrent comme d'une veille
-laborieuse. Ils se regardèrent l'un l'autre, et bientôt ils connurent
-comment leurs yeux étaient ouverts, comment leurs âmes obscurcies!
-L'innocence qui de même qu'un voile leur avait dérobé la connaissance
-du mal, avait disparu. La juste confiance, la native droiture,
-l'honneur, n'étant plus autour d'eux, les avaient laissés nus à la
-nature coupable: elle les couvrit, mais sa robe les découvrit
-davantage. Ainsi le fort Danite, l'herculéen Samson se leva du sein
-prostitué de Dalila, la Philistine, et s'éveilla tondu de sa force:
-Ève et Adam s'éveillèrent nus et dépouillés de toute leur vertu.
-Silencieux et la confusion sur le visage, longtemps ils restèrent assis
-comme devenus muets, jusqu'à ce qu'Adam, non moins honteux que sa
-compagne, donna enfin passage à ces paroles contraintes:
-
-«Ô Ève, dans une heure mauvaise tu prêtas l'oreille à ce reptile
-trompeur: de qui que ce soit qu'il ait appris à contrefaire la voix de
-l'homme, il a dit vrai sur notre chute, faux sur notre élévation
-promise, puisque en effet nous trouvons nos yeux ouverts, et trouvons
-que nous connaissons à la fois le bien et le mal, le bien perdu, le mal
-gagné! Triste fruit de la science, si c'est science de savoir ce qui
-nous laisse ainsi nus, privés d'honneur, d'innocence, de foi, de
-pureté, notre parure accoutumée, maintenant souillée et tachée, et
-sur nos visages les signes évidents d'une infâme volupté, d'où
-s'amasse un méchant trésor, et même la honte, le dernier des maux! Du
-bien perdu sois donc sûre... Comment pourrais-je désormais regarder la
-face de Dieu ou de son ange, qu'auparavant avec joie et ravissement j'ai
-si souvent contemplée? Ces célestes formes éblouiront maintenant
-cette terrestre substance par leurs rayons d'un insupportable éclat.
-Oh! que ne puis-je ici, dans la solitude, vivre sauvage, en quelque
-obscure retraite où les plus grands bois, impénétrables à la
-lumière de l'étoile ou du soleil, déploient leur vaste ombrage, bruni
-comme le soir! Couvrez-moi, vous pins, vous cèdres, sous vos rameaux
-innombrables; cachez-moi là où je ne puisse jamais voir ni Dieu ni son
-ange! Mais délibérons, en cet état déplorable, sur le meilleur moyen
-de nous cacher à présent l'un à l'autre ce qui semble le plus sujet
-à la honte et le plus indécent à la vue. Les feuilles larges et
-satinées de quelque arbre, cousues ensemble et ceintes autour de nos
-reins, nous peuvent couvrir, afin que cette compagne nouvelle, la honte,
-ne siège pas là et ne nous accuse pas comme impurs.»
-
-Tel fut le conseil d'Adam; ils entrèrent tous deux dans le bois le plus
-épais: là ils choisirent bientôt le figuier, non cette espèce
-renommée pour son fruit, mais celui que connaissent aujourd'hui les
-Indiens du Malabar et du royaume de Decan; il étend ses bras, et ses
-branches poussent si amples et si longues que leurs tiges courbées
-prennent racine; filles qui croissent autour de l'arbre mère; monument
-d'ombre à la voûte élevée aux promenades pleines d'échos: là
-souvent le pâtre indien, évitant la chaleur, s'abrite au frais et
-surveille ses troupeaux paissants, à travers les entaillures
-pratiquées dans la plus épaisse ramée.
-
-Adam et Ève cueillirent ces feuilles larges comme un bouclier
-d'amazone: avec l'art qu'ils avaient ils les cousirent pour en ceindre
-leurs reins; vain tissu! si c'était pour cacher leur crime et la honte
-redoutée. Oh! combien ils différaient de leur première et glorieuse
-nudité! Tels, dans ces derniers temps, Colomb trouva les Américains
-portant une ceinture de plumes, nus du reste, et sauvages parmi les
-arbres, dans les îles et sur les rivages couverts de bois: ainsi nos
-premiers parents étaient enveloppés, et comme ils le croyaient, leur
-honte en partie voilée; mais n'ayant l'esprit ni à Taise ni en repos,
-ils s'assirent à terre pour pleurer.
-
-Non-seulement des larmes débordèrent de leurs yeux, mais de grandes
-tempêtes commencèrent à s'élever au-dedans d'eux-mêmes, de
-violentes passions, la colère, la haine, la méfiance, le soupçon, la
-discorde; elles ébranlèrent douloureusement l'état intérieur de leur
-esprit, région calme naguère et pleine de paix maintenant agitée et
-turbulente, car l'entendement ne gouvernait plus et la volonté
-n'écoutait plus sa leçon; ils étaient assujettis tous deux à
-l'appétit sensuel dont l'usurpation, venue d'en bas, réclamait sur la
-souveraine raison une domination supérieure.
-
-D'un cœur troublé, avec un regard aliéné et une parole altérée,
-Adam reprit ainsi son discours interrompu:
-
-«Que n'écoutas-tu mes paroles et ne restas-tu avec moi, comme je t'en
-suppliais, lorsque dans cette malheureuse matinée tu étais possédée
-de cet étrange désir d'errer qui te venait je ne sais d'où! Nous
-serions alors restés encore heureux, et non, comme à présent,
-dépouillés de tout notre bien, honteux, nus, misérables. Que personne
-ne cherche désormais une inutile raison pour justifier la fidélité
-due: quand on cherche ardemment une pareille preuve, concluez que l'on
-commence à faillir.»
-
-Ève aussitôt, émue de ce ton de reproche:
-
-«Quels mots sévères sont échappés de tes lèvres, Adam? imputes-tu
-à ma faiblesse ou à mon envie d'errer, comme tu l'appelles, ce qui
-aurait pu arriver aussi mal, toi présent (qui sait?) ou à toi-même
-peut-être? Eusses-tu été là, ou l'attaque ici, tu n'aurais pu
-découvrir l'artifice du serpent, parlant comme il parlait. Entre lui et
-nous aucune cause d'inimitié n'étant connue, pourquoi m'aurait-il
-voulu du mal et cherché à me faire du tort? Ne devais-je jamais me
-séparer de ton côté? Autant aurait valu croître là toujours, côte
-sans vie. Étant ce que je suis, toi, le chef, pourquoi ne m'as-tu pas
-défendu absolument de m'éloigner, puisque j'allais à un tel péril,
-comme tu le dis? Trop facile alors, tu ne te fis pas beaucoup
-contredire; bien plus tu me permis, tu m'approuvas, tu me congédias de
-bon accord. Si tu eusses été ferme et arrêté dans ton refus, je
-n'aurais pas transgressé, ni toi avec moi.»
-
-Adam, irrité pour la première fois, lui répliqua:
-
-«Est-ce là ton amour; est-ce là la récompense du mien, Ève ingrate;
-de mon amour que je t'ai déclaré inaltérable lorsque tu étais
-perdue, et que je ne l'étais pas; moi qui aurais pu vivre et jouir d'un
-éternel bonheur, et qui toutefois ai volontairement préféré la mort
-avec toi? Et maintenant tu me reproches d'être la cause de ta
-transgression! il te semble que je ne t'ai pas retenue avec assez de
-sévérité! Que pouvais-je de plus? Je t'avertis, je t'exhortai, je te
-prédis le danger, l'ennemi aux aguets placé en embuscade. Au-delà de
-ceci, il ne restait que la force, et la force n'a point lieu contre une
-volonté libre. Mais la confiance en toi-même t'a emportée, certaine
-que tu étais ou de ne pas rencontrer de péril, ou d'y trouver matière
-d'une glorieuse épreuve. Peut-être aussi ai-je erré en admirant si
-excessivement ce qui semblait en toi si parfait que je croyais que le
-mal n'oserait attenter sur toi; mais je maudis maintenant cette erreur
-devenue mon crime, et toi l'accusatrice. Ainsi il en arrivera à celui
-qui, se fiant trop au mérite de la femme, laissera gouverner la
-volonté de la femme: contrariée, la femme ne supportera aucune
-contrainte; laissée à elle-même, si le mal s'ensuit, elle accusera
-d'abord la faible indulgence de l'homme.»
-
-Ainsi dans une mutuelle accusation, Ève et Adam dépensaient les heures
-infructueuses; mais ni l'un ni l'autre ne se condamnant soi-même, à
-leur vaine dispute il semblait n'y avoir de fin.
-
-
-
-
-LIVRE DIXIÈME
-
-
-ARGUMENT
-
-
-La transgression de l'homme étant connue, les anges de garde quittent
-le paradis et retournent au ciel pour justifier leur vigilance; ils
-sont approuvés, Dieu déclarant que l'entrée de Satan n'a pu être
-prévenue par eux. Dieu envoie son Fils pour juger les transgresseurs;
-il descend et prononce conformément la sentence. Alors il en a pitié,
-les vêt tous deux et remonte vers son Père. Le Péché et la Mort,
-assis jusqu'alors aux portes de l'enfer, par une merveilleuse
-sympathie sentant le succès de Satan dans ce nouveau monde, et la faute
-que l'homme y a commise, se résolvent de ne pas rester longtemps
-confinés dans l'enfer et de suivre Satan, leur père, dans la demeure
-de l'homme. Pour faire une route plus commode pour aller et venir de
-l'enfer à ce monde, ils pavent çà et là un large grand chemin ou
-un pont au-dessus du chaos en suivant la première trace de Satan.
-Ensuite, se préparant à gagner la terre, ils le rencontrent fier de
-son succès, revenant à l'enfer. Leurs mutuelles félicitations.
-Satan arrive à Pandæmonium. Il raconte avec jactance en pleine
-assemblée, son succès sur l'homme. Au lieu d'applaudissements il
-est accueilli par un sifflement général de tout son auditoire,
-transformé tout à coup, ainsi que lui-même, en serpents, selon sa
-sentence prononcée dans le paradis. Alors trompés par une apparence de
-l'arbre défendu qui s'élève devant eux, ils cherchent avidement
-à atteindre le fruit et mâchent de la poussière et des cendres
-amères. Progrès du Péché et de la Mort. Dieu prédit la victoire
-finale de son Fils sur eux et le renouvellement de toutes choses; mais
-pour le moment il ordonne à ses anges de faire divers changements dans
-les cieux et les éléments. Adam apercevant de plus en plus sa
-condition dégradée, se lamente tristement, et rejette la consolation
-d'Ève. Elle persiste, et l'apaise à la fin. Alors pour empêcher
-la malédiction de tomber probablement sur leur postérité, elle
-propose à Adam des moyens violents, qu'il n'approuve pas. Mais
-concevant une meilleure espérance, il lui rappelle la dernière
-promesse qui leur fut faite, que sa race se vengera du serpent, et il
-l'exhorte à chercher avec lui la réconciliation de la Divinité
-offensée par le repentir et la prière.
-
-
-
-
-Cependant l'action haineuse et méchante que Satan avait faite dans
-Éden était connue du ciel; on savait comment dans le serpent il avait
-séduit Ève, elle son mari, et l'avait engagé à goûter le fruit
-fatal. Car qui peut échapper à l'œil de Dieu qui voit tout, ou
-tromper son esprit, qui sait tout? Sage et juste en toutes choses,
-l'Éternel n'empêcha point Satan de tenter l'esprit de l'homme
-armé d'une force entière et d'une volonté libre, parfaites pour
-découvrir et repousser les ruses d'un ennemi ou d'un faux ami. Car
-Adam et Ève connaissaient et devaient toujours se rappeler
-l'importante injonction de ne jamais toucher au fruit, qui que ce fût
-qui les tentât. N'obéissant pas, ils encoururent la peine: que
-pouvaient-ils attendre de moins? La complication de leur péché
-méritait leur chute.
-
-Les gardes angéliques du paradis se hâtèrent de monter au ciel,
-mornes et abattus en songeant à l'homme, car par ceci ils
-connaissaient son état; ils s'étonnaient beaucoup que le subtil
-ennemi sans être vu, leur eût dérobé son entrée.
-
-Sitôt que ces fâcheuses nouvelles arrivèrent de la terre à la porte
-du ciel, tous ceux qui les entendirent furent affligés, une sombre
-tristesse n'épargna pas dans ce moment les visages divins; cependant
-mêlée de pitié, elle ne voila pas leur béatitude. Autour des
-nouveaux arrivés, le peuple éthéré accourut en foule, pour écouter
-et apprendre comment tout était advenu. Ils se hâtèrent vers le
-trône suprême, responsables qu'ils étaient, afin d'exposer dans
-un juste plaidoyer extrême vigilance, aisément approuvée. Quand le
-Très-Haut, l'éternel Père, du fond de son secret nuage fit sortir
-ainsi sa voix dans le tonnerre:
-
-«Anges assemblés, et vous puissances revenues d'une commission
-infructueuse, ne soyez ni découragés, ni troublés de ces nouvelles de
-la terre que vos soins les plus sincères ne pouvaient prévenir?
-J'avais prédit dernièrement ce qui arriverait, lorsque pour la
-première fois le tentateur sorti de l'enfer, traversait l'abîme.
-Je vous ai annoncé qu'il prévaudrait, prompt dans son mauvais
-message; que l'homme serait séduit, perdu par la flatterie, et
-croyant le mensonge contre son Créateur. Aucun de mes décrets
-concourant n'a nécessité sa chute, ou touché du plus léger
-mouvement d'impulsion sa volonté libre laissée à sa propre
-inclination dans un juste équilibre. Mais l'homme est tombé, et
-maintenant que reste-t-il à faire, sinon à prononcer l'arrêt mortel
-contre sa transgression, la mort dénoncée pour ce jour même? Il la
-présume déjà vaine et nulle, parce qu'elle ne lui a pas encore
-été infligée, comme il le craignait, par quelque coup subit; mais
-bientôt il trouvera, avant que le jour finisse, que sursis n'est pas
-acquittement: la justice ne reviendra pas dédaignée comme la bonté.
-
-«Mais qui enverrai-je pour juger les coupables? qui, sinon toi,
-vice-régent, mon Fils? À toi j'ai transféré tout jugement au
-ciel, sur la terre et dans l'enfer. On verra facilement que je me
-propose de donner la miséricorde pour collègue à la justice en
-t'envoyant, toi l'ami de l'homme, son médiateur, à la fois
-désigné rançon et rédempteur volontaire, en t'envoyant, toi
-destiné à devenir homme pour juger l'homme tombé.»
-
-Ainsi parla le Père; il entr'ouvrit brillante la droite de sa
-gloire, et rayonna sur son Fils sa divinité dévoilée. Le Fils, plein
-de splendeur, exprima manifestement tout son père, et lui répondit
-ainsi, divinement doux:
-
-«Éternel Père! à toi d'ordonner, à moi de faire dans le ciel et
-sur la terre ta volonté suprême, afin que tu puisses toujours mettre
-ta complaisance en moi, ton Fils bien aimé. Je vais juger sur la terre
-ceux-ci tes pécheurs; mais tu le sais, quel que soit le jugement, la
-peine la plus grande doit tomber sur moi, quand le temps sera accompli.
-Car je m'y suis engagé en ta présence; je ne m'en repens pas, et
-par cela j'obtiens le droit d'adoucir leur sentence sur moi
-dérivée: je tempérerai la justice par la miséricorde, de manière
-qu'elles seront les plus glorifiées, en étant pleinement satisfaites
-et toi apaisé. Il n'y aura besoin ni de suite ni de cortège, là où
-personne ne doit assister au jugement, excepté les deux qui seront
-jugés; le troisième coupable, absent, n'en est que mieux condamné;
-convaincu par sa fuite et rebelle à toutes les lois: la conviction
-du serpent n'importe à personne.»
-
-Il dit, et se leva de son siège rayonnant d'une haute gloire
-collatérale; les Trônes, les Puissances, les Principautés, les
-Dominations, ses ministres, l'accompagnèrent jusqu'à la porte du
-ciel, d'où l'on aperçoit Éden et toute la côte en perspective:
-soudain il est descendu; le temps ne mesure point la promptitude des
-dieux, bien qu'il soit ailé des plus rapides minutes.
-
-Le soleil dans sa chute occidentale, était alors descendu du midi;
-les vents légers, à leur heure marquée pour souffler sur la terre,
-s'éveillaient et introduisaient en elle la tranquille fraîcheur
-du soir. Dans ce moment, avec une colère plus tranquille, vint
-l'intercesseur et doux Juge pour sentencier l'homme. La voix de Dieu
-qui se promenait dans le jardin fut portée par les suaves brises à
-l'oreille d'Adam et d'Ève, au déclin du jour; ils l'entendirent, et ils
-se cachèrent parmi les arbres les plus touffus. Mais Dieu s'approchant
-appelle Adam à haute voix:
-
-«Adam, où es-tu, toi accoutumé à rencontrer avec joie ma venue,
-dès que tu la voyais de loin? Je ne suis pas satisfait de ton absence
-ici. T'entretiens-tu, avec la solitude, là où naguère un devoir
-empressé te faisait paraître sans être cherché? Me présenté-je
-avec moins d'éclat? Quel changement cause ton absence? Quel hasard
-t'arrête? Viens.»
-
-Il vint, et Ève à regret avec lui, quoiqu'elle eût été la
-première à offenser, tous deux interdits et décomposés. L'amour
-n'était dans leurs regards ni pour Dieu ni pour l'un l'autre;
-mais on y apercevait le crime, la honte, le trouble, le désespoir, la
-colère, l'obstination, la haine et la tromperie. Adam, après avoir
-longtemps balbutié, répond en peu de mots:
-
-«Je t'ai entendu dans le jardin, et j'ai eu peur de ta voix, parce
-que j'étais nu: c'est pourquoi je me suis caché.»
-
-À quoi le Juge miséricordieux répliqua sans lui faire de reproche:
-
-«Tu as souvent entendu ma voix et tu n'en as pas eu peur, mais elle
-t'a toujours réjoui: comment est-elle devenue pour toi si terrible?
-Tu es nu, qui te l'a dit? As-tu mangé du fruit de l'arbre dont je
-t'ai défendu de manger?»
-
-Adam, assiégé de misères, répondit:
-
-«Ô ciel, dans quelle voie étroite je comparais ce jour devant mon
-Juge, ou pour me charger moi-même de tout le crime, ou pour accuser mon
-autre moi-même, la compagne de ma vie! Je devrais cacher sa faute,
-pendant que sa fidélité me reste, et ne pas l'exposer au blâme par
-ma plainte: mais une rigoureuse nécessité, une contrainte
-déplorable, m'obligent à parler, de peur que sur ma tête à la fois
-le péché et le châtiment, néanmoins insupportables, ne soient
-dévolus tout entiers. Quand je garderais mon silence, tu découvrirais
-aisément ce que je cacherais.
-
-«Cette femme que tu fis pour être mon aide, que tu m'as donnée
-comme ton présent accompli, qui était si bonne, si convenable, si
-acceptable, si divine, de la main de laquelle je n'aurais pu
-soupçonner aucun mal, qui dans tout ce qu'elle faisait semblait
-justifier son action par la manière de la faire; cette femme m'a
-donné du fruit de l'arbre et j'ai mangé.»
-
-La souveraine Présence répliqua ainsi:
-
-«Était-elle ton Dieu pour lui obéir plutôt qu'à la voix de ton
-Créateur? Avait-elle été faite pour être ton guide, ton supérieur,
-même ton égal, pour que tu lui résignasses ta virilité et le rang
-où Dieu t'avait assis au-dessus d'elle, elle faite de toi et pour
-toi, dont les perfections surpassaient de si loin les siennes en réelle
-dignité? À la vérité, elle était ornée et charmante pour attirer
-ton amour, non ta dépendance. Ses qualités étaient telles qu'elles
-semblaient bonnes a être gouvernées, peu convenables pour dominer;
-l'autorité était ton lot, appartenant à ta personne, si tu
-l'eusses toi-même bien connue.»
-
-Dieu avant ainsi parlé, adressa à Ève ce peu de mots:
-
-«Dis, femme, pourquoi as-tu fait cela?»
-
-La triste Ève, presque abîmée dans la honte, se confessant vite, ne
-fut devant son Juge ni hardie ni diserte; elle répondit confuse:
-
-«Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé.»
-
-Ce que le Seigneur Dieu ayant entendu, il procéda sans délai au
-jugement du serpent accusé, bien qu'il fût brute, incapable de
-rejeter son crime sur celui qui le fit l'instrument du mal et le
-déprava dans les fins de sa création, justement maudit alors comme
-vicié dans sa nature. Il n'importait pas à l'homme d'en
-connaître davantage, puisqu'il ne savait rien de plus; cela n'eût
-pas diminué sa faute. Cependant Dieu appliqua la sentence à Satan, le
-premier dans le péché, mais en termes mystérieux qu'il jugea alors
-les meilleurs, et il laissa tomber ainsi sa malédiction sur le serpent:
-
-«Parce que tu as fait cela tu es maudit entre tous les animaux et
-toutes les bêtes de la terre. Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras
-la terre tous les jours de ta vie. Je mettrai une inimitié entre toi et
-la femme, entre sa race et la tienne; elle te brisera la tête, et tu
-tâcheras de la mordre par le talon.»
-
-Ainsi fut prononcé l'oracle, vérifié quand Jésus, fils de Marie,
-seconde Ève, vit comme un éclair tomber du ciel Satan prince de
-l'air. Alors Jésus, sortant du tombeau, dépouilla les principautés
-et les puissances infernales, et triompha ouvertement en pompe: et dans
-une ascension glorieuse il emmena à travers les airs la captivité
-captive, le royaume même longtemps usurpé par Satan. Celui-là brisera
-enfin Satan sous nos pieds, celui-là même qui prédit à présent
-cette fatale meurtrissure.
-
-Il se tourna vers la femme pour lui prononcer sa sentence:
-
-«Je t'affligerai de plusieurs maux pendant ta grossesse, tu
-enfanteras dans la douleur, tu seras sous la puissance de ton mari et il
-te dominera.»
-
-À Adam, le dernier, il prononce ainsi son arrêt:
-
-«Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé du
-fruit de l'arbre dont je t'avais défendu de manger en te disant:
-«Tu n'en mangeras point;» la terre sera maudite à cause de ce
-que tu as fait. Tu n'en tireras de quoi te nourrir pendant toute ta
-vie qu'avec beaucoup de travail: elle te produira des épines et des
-ronces, et tu te nourriras de l'herbe de la terre. Tu mangeras ton
-pain à la sueur de ton visage, jusqu'à ce que tu retournes en la
-terre d'où tu as été tiré. Car tu es poudre et tu retourneras en
-poudre.»
-
-Ainsi jugea l'homme celui qui fut envoyé à la fois Juge et Sauveur:
-il recula bien loin le coup subit de la mort annoncée pour ce jour-là:
-ensuite ayant compassion de ceux qui se tenaient nus devant lui,
-exposés à l'air, qui maintenant allait souffrir de grandes
-altérations, il ne dédaigna pas de commencer à prendre la forme
-d'un serviteur, comme quand il lava les pieds de ses serviteurs; de
-même à présent, comme un père de famille, il couvrit leur nudité de
-peaux de bêtes, ou tuées, ou qui, de même que le serpent, avaient
-rajeuni leur peau. Il ne réfléchit pas longtemps pour vêtir ses
-ennemis: non-seulement il couvrit leur nudité extérieure de peaux de
-bêtes, mais leur nudité intérieure, beaucoup plus ignominieuse; il
-l'enveloppa de sa robe de justice et la déroba aux regards de son
-Père. Puis il s'éleva rapidement vers lui; reçu dans son sein
-bienheureux, il rentra dans la gloire comme autrefois: à son Père
-apaisé il raconta (quoique le Père sût tout) ce qui s'était passé
-avec l'homme, entremêlant son récit d'une douce intercession.
-
-Cependant, avant qu'on eût péché et jugé sur la terre, le Péché
-et la Mort étaient assis en face l'un de l'autre en dedans des
-portes de l'enfer; ces portes étaient restées béantes, vomissant
-au loin dans le chaos une flamme impétueuse, depuis que l'ennemi les
-avait passées, le Péché les ouvrant. Bientôt celui-ci commença de
-parler à la Mort:
-
-«Ô mon fils, pourquoi sommes-nous assis oisifs à nous regarder
-l'un l'autre, tandis que Satan, notre grand auteur, prospère dans
-d'autres mondes et cherche à nous pourvoir d'un séjour plus
-heureux, nous, sa chère engeance? Le succès l'aura sans doute
-accompagné: s'il lui était mésavenu, avant cette heure il serait
-retourné, chassé par la furie de ses persécuteurs, puisque aucun
-autre lieu ne peut autant que celui-ci convenir à son châtiment ou à
-leur vengeance.
-
-«Je crois sentir qu'une puissance nouvelle s'élève en moi,
-qu'il me croît des ailes, qu'une vaste domination m'est donnée
-au-delà de cet abîme. Je ne sais quoi m'attire, soit sympathie, soit
-une force conaturelle pleine de puissance, pour unir, à la plus grande
-distance, dans une secrète amitié, les choses de même espèce par les
-routes les plus secrètes. Toi, mon ombre inséparable, tu dois me
-suivre, car aucun pouvoir ne peut séparer la Mort du Péché. Mais dans
-la crainte que notre père soit arrêté peut-être par la difficulté
-de repasser ce golfe impassable, impraticable, essayons (travail
-aventureux, non pourtant disproportionné à ta force et à la mienne),
-essayons de fonder sur cet océan un chemin depuis l'enfer jusqu'au
-monde nouveau où Satan maintenant l'emporte; monument d'un grand
-avantage à toutes légions infernales, qui leur rendra d'ici le
-trajet facile pour leur communication ou leur transmigration, selon que
-le sort les conduira. Je ne puis manquer le chemin, tant je suis attiré
-avec force par cette nouvelle attraction et ce nouvel instinct.»
-
-L'ombre maigre lui répondit aussitôt:
-
-«Va où le destin et la force de l'inclination te conduisent. Je ne
-traînerai pas derrière, ni ne me tromperai de chemin, toi servant de
-guide; tant je respire l'odeur de carnage, proie innombrable; tant
-je goûte la saveur de la mort de toutes les choses qui vivent là! Je
-ne manquerai pas à l'ouvrage que tu entreprends, mais je te prêterai
-un mutuel secours.»
-
-En parlant de la sorte, le monstre, avec délices, renifla le parfum du
-mortel changement arrivé sur la terre: comme quand une bande
-d'oiseaux carnassiers, malgré la distance de plusieurs lieues, vient
-volant, avant le jour d'une bataille, au champ où campent les
-armées, alléchée qu'elle est par la senteur des vivantes carcasses
-promises à la mort le lendemain, dans un sanglant combat: ainsi
-éventait les trépas la hideuse figure qui, renversant dans l'air
-empoisonné sa large narine, flairait de si loin sa curée.
-
-Soudain hors des portes de l'enfer, dans la vaste et vide anarchie du
-chaos sombre et humide, les deux fantômes s'envolèrent en sens
-contraire. Avec force (leur force était grande), planant sur les eaux,
-ce qu'ils rencontrèrent de solide ou de visqueux, ballotté haut et
-bas comme dans une mer houleuse, ils le chassent ensemble amassé, et de
-chaque côté l'échouent vers la bouche du Tartare: ainsi deux vents
-polaires soufflant opposés, sur la mer Cronienne, poussent ensemble des
-montagnes de glaces qui obstruent le passage présumé au-delà de
-Petzora à l'orient, vers la côte opulente du Cathai.
-
-La Mort, de sa massue pétrifiante, froide et sèche, frappe comme
-d'un trident la matière agglomérée, la fixe aussi ferme que Délos,
-jadis flottante; le reste fut enchaîné immobile par
-l'inflexibilité de son regard de Gorgone.
-
-Les deux fantômes cimentèrent avec un bitume asphaltique le rivage
-ramassé, large comme les portes de l'enfer et profond comme ses
-racines. Le môle immense, courbé en avant, forma une arche élevée
-sur l'écumant abîme, pont d'une longueur prodigieuse, atteignant
-à la muraille inébranlable de ce monde, à présent sans défense,
-confisqué au profit de la Mort: de là un chemin large, doux, commode,
-uni, descendit à l'enfer. Tel, si les petites choses peuvent être
-comparées aux grandes, Xerxès, parti de son grand palais memnonien,
-vint de Suze jusqu'à la mer pour enchaîner la liberté de la Grèce;
-il se fit, par un pont, un chemin sur l'Hellespont, joignit
-l'Europe à l'Asie et frappa de verges les flots indignés.
-
-La Mort et le Péché, par un art merveilleux, avaient maintenant
-poussé leur ouvrage (chaîne de rochers suspendus sur l'abîme
-tourmenté, en suivant la trace de Satan) jusqu'à la place même où
-Satan ploya ses ailes, et s'abattit, au sortir du chaos, sur l'aride
-surface de ce monde sphérique. Ils affermirent le tout avec des clous
-et des chaînes de diamant: trop ferme ils le firent et trop durable!
-Alors, dans un petit espace, ils rencontrèrent les confins du ciel
-empyrée et de ce monde; sur la gauche était l'enfer avec un long
-gouffre interposé. Trois différents chemins en vue conduisaient à
-chacune de ces trois demeures. Et maintenant les monstres prirent le
-chemin de la terre qu'ils avaient aperçue, se dirigeant vers Éden:
-quand voici Satan, sous la forme d'un ange de lumière, gouvernant sur
-son zénith entre le Centaure et le Scorpion, pendant que le soleil se
-levait dans le Bélier. Il s'avançait déguisé; mais ceux-ci, ses
-chers enfants, reconnurent vite leur père, bien que travesti.
-
-Satan, après avoir séduit Ève, s'était jeté non remarqué dans le
-bois voisin, et changeant de forme pour observer la suite de
-l'événement, il vit son action criminelle répétée par Ève,
-quoique sans méchante intention, auprès de son mari; il vit leur
-honte chercher des voiles inutiles; mais quand il vit descendre le Fils
-de Dieu pour les juger, frappé de terreur, il fuit; non qu'il
-espérât échapper, mais il évitait le présent, craignant, coupable
-qu'il était, ce que la colère du Fils lui pouvait soudain infliger.
-Cela passé, il revint de nuit, et écoutant, au lieu où les deux
-infortunés étaient assis, leur triste discours et leur diverse
-plainte, il en recueillit son propre arrêt; il comprit que
-l'exécution de cet arrêt n'était pas immédiate, mais pour un
-temps à venir: chargé de joie et de nouvelle, il retourna alors à
-l'enfer. Sur les bords du chaos, près du pied de ce nouveau pont
-merveilleux, il rencontra inespérément ceux qui venaient pour le
-rencontrer, ses chers rejetons. L'allégresse fut grande à leur
-jonction; la vue du pont prodigieux accrut la joie de Satan. Il demeura
-longtemps en admiration, jusqu'à ce que le Péché, sa fille
-enchanteresse, rompît ainsi le silence:
-
-«Ô mon père, ce sont là tes magnifiques ouvrages, tes trophées que
-tu contemples comme n'étant pas les tiens; tu en es l'auteur et le
-premier architecte. Car je n'eus pas plus tôt deviné dans mon cœur
-(mon cœur qui par une secrète harmonie bat avec le tien, uni dans une
-douce intimité); je n'eus pas plus tôt deviné que tu avais
-prospéré sur la terre, ce que tes regards manifestent à présent, que
-je me sentis (quoique séparée de toi par des mondes) attirée vers toi
-avec celui-ci, ton fils; tant une fatale conséquence nous unit tous
-trois! Ni l'enfer ne put nous retenir plus longtemps dans ses
-limites, ni ce gouffre obscur et impraticable nous empêcher de suivre
-ton illustre trace. Tu as achevé notre liberté: confinés jusqu'à
-présent au-dedans des portes de l'enfer, tu nous as donné la force
-de bâtir ainsi au loin, et de surcharger de cet énorme pont le sombre
-abîme.
-
-«Tout le monde est tien désormais; ta vertu a gagné ce que ta main
-n'a point bâti, ta sagesse a recouvré avec avantage ce que la guerre
-avait perdu, et vengé pleinement notre défaite dans le ciel. Ici tu
-régneras monarque, là tu ne régnais pas: qu'il domine encore là
-ton vainqueur, comme le combat l'a décidé, en se retirant de ce
-monde nouveau, aliéné par sa propre sentence. Désormais qu'il
-partage avec toi la monarchie de toutes choses divisées par les
-frontières de l'Empyrée: à lui la cité de forme carrée, à toi le
-monde orbiculaire; ou qu'il ose t'éprouver, toi à présent plus
-dangereux pour son trône.»
-
-Le prince des ténèbres lui répondit avec joie:
-
-«Fille charmante, et toi, mon fils et petit-fils à la fois, vous avez
-donné aujourd'hui une grande preuve que vous êtes la race de Satan,
-car je me glorifie de ce nom, antagoniste du Roi tout-puissant du ciel.
-Bien avez-vous mérité de moi et de tout l'infernal empire, vous qui
-si près de la porte du ciel avez répondu à mon triomphe par un acte
-triomphal, à mon glorieux ouvrage par cet ouvrage glorieux, et qui avez
-fait de l'enfer et de ce monde un seul royaume (notre royaume), un
-seul continent de communication facile.
-
-«Ainsi pendant qu'à travers les ténèbres je vais descendre
-aisément par votre chemin chez mes puissances associées, pour leur
-apprendre ces succès et me réjouir avec elles; vous deux, le long de
-cette route, parmi ces orbes nombreux (tous à vous), descendez droit au
-paradis; habitez-y, et régnez dans la félicité. De là, exercez
-votre domination sur la terre et dans l'air, principalement sur
-l'homme, déclaré le seigneur de tout: faites-en d'abord votre
-vassal assuré, et à la fin tuez-le. Je vous envoie mes substituts et
-je vous crée sur la terre plénipotentiaires d'un pouvoir sans pareil
-émanant de moi.--Maintenant de votre force unie dépend tout
-entière ma tenure du nouveau royaume que le Péché a livré à la Mort
-par mes exploits. Si votre puissance combinée prévaut, les affaires de
-l'enfer n'ont à craindre aucun détriment: allez, et soyez forts.»
-
-Ainsi disant, il les congédie; avec rapidité, ils prennent leur
-course à travers les constellations les plus épaisses, en répandant
-leur poison: les étoiles infectées pâlirent, et les planètes,
-frappées de la maligne influence qu'elles répandent elles-mêmes,
-subirent alors une éclipse réelle. Par l'autre chemin, Satan
-descendit la chaussée jusqu'à la porte de l'enfer. Des deux
-côtés le chaos divisé et surbâti, s'écria, et d'une houle
-rebondissante assaillit les barrières qui méprisaient son indignation.
-
-À travers la porte de l'enfer, large, ouverte et non gardée, Satan
-passe et trouve tout désolé alentour; car ceux qui avaient été
-commis pour siéger là avaient abandonné leur poste, s'étaient
-envolés vers le monde supérieur. Tout le reste s'était retiré loin
-dans l'intérieur, autour des murs de Pandæmonium, ville et siège
-superbe de Lucifer (ainsi nommé par allusion à cette étoile brillante
-comparée à Satan). Là veillaient les légions, tandis que les grands
-siégeaient au conseil, inquiets du hasard qui pouvait retenir leur
-empereur par eux envoyé: en partant il avait ainsi donné l'ordre,
-et ils l'observaient.
-
-Comme lorsque le Tartare, loin du Russe son ennemi, par Astracan, à
-travers les plaines neigeuses, se retire; ou comme quand le sophi de la
-Bactriane, fuyant devant les cornes du croissant turc, laisse tout
-dévasté au-delà du royaume d'Aladule, dans sa retraite vers Tauris
-ou Casbin: ainsi ceux-ci (l'ost, dernièrement banni du ciel)
-laissèrent désertes plusieurs lieues de ténèbres dans le plus
-reculé de l'enfer, et se concentrèrent en garde vigilante autour de
-leur métropole: ils attendaient d'heure en heure le grand aventurier
-revenant de la recherche des mondes étrangers.
-
-Il passa au milieu de la foule sans être remarqué, sous la figure
-d'un ange militant plébéien, du dernier ordre; de la porte de la
-salle Plutonienne il monta invisible sur son trône élevé, lequel,
-sous la pompe du plus riche tissu déployé, était placé au haut bout
-de la salle, dans une royale magnificence. Il demeura assis quelque
-temps, et autour de lui il vit sans être vu: enfin, comme d'un
-nuage, sa tête radieuse et sa forme d'étoile étincelante apparurent;
-ou plus brillant encore, il était revêtu d'une gloire de
-permission ou de fausse splendeur, qui lui avait été laissée depuis
-sa chute. Tout étonnée à ce soudain éclat, la troupe stygienne y
-porte ses regards, et reconnaît celui qu'elle désirait; son
-puissant chef revenu. Bruyante fut l'acclamation; en hâte se
-précipitèrent les pairs qui délibéraient: levés de leur sombre
-divan, ils s'approchèrent de Satan dans une égale joie, pour le
-féliciter. Lui avec la main obtient le silence et l'attention par ces
-paroles:
-
-«Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, car je vous
-appelle ainsi, et je vous déclare tels à présent, non-seulement de
-droit, mais par possession. Après un succès au-delà de toute
-espérance, je suis revenu pour vous conduire triomphants hors de ce
-gouffre infernal, abominable, maudit; maison de misère, donjon de
-notre tyran? Possédez maintenant comme seigneurs un monde spacieux,
-peu inférieur à notre ciel natal, et que je vous ai acquis avec de
-grands périls, par mon entreprise ardue.
-
-«Long serait à vous raconter ce que j'ai fait, ce que j'ai
-souffert, avec quelle peine j'ai voyagé dans la vaste profondeur de
-l'horrible confusion, sans bornes, sans réalité, sur laquelle le
-Péché et la Mort viennent de paver une large voie pour faciliter votre
-glorieuse marche; mais moi, je me suis laborieusement ouvert un passage
-non frayé, force de monter l'indomptable abîme, de me plonger dans
-les entrailles de la Nuit sans origine et du farouche Chaos, qui, jaloux
-de leurs secrets, s'opposèrent violemment à mon étrange voyage par
-une furieuse clameur protestant devant le destin suprême.
-
-«Je ne vous dirai point comment j'ai trouvé ce monde nouvellement
-créé que la renommée depuis longtemps avait annoncé dans le ciel;
-merveilleux édifice d'une perfection achevée, où l'homme, par
-notre exil, placé dans un paradis, fut fait heureux. J'ai éloigné
-l'homme, par ruse, de son Créateur; je l'ai séduit et pour
-accroître votre surprise, avec une pomme! De cela le Créateur
-offensé (pouvez-vous n'en point rire?) a donné l'homme son
-bien-aimé, et tout le monde en proie au Péché et à la Mort, et par
-conséquent à nous qui l'avons gagné sans risque, sans travail ou
-alarmes, pour le parcourir, l'habiter, et dominer sur l'homme, comme
-sur tout ce qu'il aurait dominé.
-
-«Il est vrai que Dieu m'a aussi jugé; ou plutôt il ne m'a pas
-jugé, mais le brute serpent, sous la forme duquel j'ai séduit
-l'homme. Ce qui m'appartient dans ce jugement est l'inimitié
-qu'il établira entre moi et le genre humain: je lui mordrai le
-talon, et sa race, on ne dit pas quand, me meurtrira la tête. Qui
-n'achèterait un monde au prix d'une meurtrissure, ou pour une peine
-beaucoup plus grande? Voilà le récit de mon ouvrage. Que vous
-reste-t-il à faire à vous, dieux? à vous lever et à entrer à
-présent en pleine béatitude.»
-
-Ayant parlé de la sorte, il s'arrête un moment, attendant leur
-universelle acclamation et leur haut applaudissement pour remplir son
-oreille, quand au contraire il entend de tous côtés un sinistre et
-universel sifflement de langues innombrables, bruit du mépris public.
-Il s'étonne, mais il n'en eut pas longtemps le loisir, car à
-présent il s'étonne plus de lui-même. Il sent son visage détiré
-s'effiler et s'amaigrir; ses bras se collent à ses côtés, ses
-jambes s'entortillent l'une dans l'autre, jusqu'à ce que,
-privé de ses pieds, il tombe serpent monstrueux sur son ventre rampant;
-il résiste, mais en vain; un plus grand pouvoir le domine, puni
-selon son arrêt, sous la figure dans laquelle il avait péché. Il veut
-parler, mais avec une langue fourchue à des langues fourchues il rend
-sifflement pour sifflement: car tous les démons étaient pareillement
-transformés, tous serpents, comme complices de sa débauche audacieuse.
-Terrible fut le bruit du sifflement dans la salle remplie d'une
-épaisse fourmilière de monstres compliqués de têtes et de queues;
-scorpion, aspic, amphisbène cruelle, céraste armé de cornes, hydre,
-élope sinistre, et dipsade: non, jamais un tel essaim de reptiles ne
-couvrit ou la terre arrosée du sang de la Gorgone, ou l'île
-d'Ophiuse.
-
-Mais, encore le plus grand au milieu de tous, Satan était devenu
-dragon, surpassant en grosseur l'énorme Python, que le soleil
-engendra du limon dans la vallée pythienne: il n'en paraissait pas
-moins encore conserver sa puissance sur le reste. Ils le suivirent tous,
-quand il sortit pour gagner la campagne ouverte: là ceux qui restaient
-des bandes rebelles tombées du ciel, étaient stationnés, ou en ordre
-de bataille, ravis dans l'attente de voir s'avancer en triomphe leur
-prince glorieux: mais ils virent un tout autre spectacle, une multitude
-de laids serpents! L'horreur les saisit, et en même temps une
-horrible sympathie; ce qu'ils voyaient ils le devinrent, subitement
-transformés: tombent leurs bras, tombent leurs lances et leurs
-boucliers, tombent eux-mêmes aussi vite: et ils renouvellent
-l'affreux sifflement, et ils prennent la forme affreuse qu'ils
-gagnent par contagion, égaux dans la punition comme dans le crime.
-Ainsi l'applaudissement qu'ils préparaient fut changé en une
-explosion de sifflements; triomphe de la honte qui de leurs propres
-bouches rejaillissait sur eux-mêmes.
-
-Près de là était un bois élevé tout à coup au moment même de leur
-métamorphose, par la volonté de celui qui règne là-haut; pour
-aggraver leur peine, il était chargé d'un beau fruit, semblable à
-celui qui croissait dans Éden, amorce d'Ève employée par le
-tentateur. Sur cet objet étrange les démons fixèrent leurs yeux
-ardents, s'imaginant qu'au lieu d'un arbre défendu il en était
-sorti une multitude, afin de les engager plus avant dans la honte ou le
-malheur. Cependant dévorés d'une soif ardente et d'une faim
-cruelle, qui ne leur furent envoyées que pour les tromper, ils ne
-peuvent s'abstenir, ils roulent en monceaux, grimpent aux arbres,
-attachés là plus épais que les nœuds de serpent qui formaient des
-boucles sur la tête de Mégère. Ils arrachent avidement le fruitage
-beau à la vue, semblable à celui qui croît près de ce lac de bitume
-où Sodome brûla. Le fruit infernal, plus décevant encore, trompe le
-goût, non le toucher. Les mauvais esprits, espérant follement apaiser
-leur faim, au lieu de fruit, mâchent d'amères cendres que leur goût
-offensé rejette avec éclaboussure et bruit. Contraints par la faim et
-la soif, ils essayent d'y revenir; autant de fois empoisonnés, un
-abominable dégoût tord leurs mâchoires, remplies de suie et de
-cendres. Ils tombèrent souvent dans la même illusion, non comme
-l'homme, dont ils triomphèrent, qui n'y tomba qu'une fois. Ainsi
-ils étaient tourmentés, épuisés de faim et d'un long et continuel
-sifflement, jusqu'à ce que par permission ils reprissent leur forme
-perdue. On dit qu'il fut ordonné que chaque année ils subiraient
-pendant un certain nombre de jours, cette annuelle humiliation, pour
-briser leur orgueil et leur joie d'avoir séduit l'homme. Toutefois,
-ils répandirent dans le monde païen quelque tradition de leur
-conquête; ils racontèrent, dans des fables, comment le serpent,
-qu'ils appelèrent Ophion, avec Eurynome, qui peut-être dans des
-temps éloignés usurpa le nom d'Ève, régna le premier sur le haut
-Olympe, d'où il fut chassé par Saturne et par Ops, avant même que
-Jupiter Dictéen fût né.
-
-Cependant, le couple infernal arriva trop tôt dans le paradis: le
-Péché y avait été d'abord potentiel, ensuite actuel, maintenant il
-y entrait corporel pour y demeurer continuel habitant. Derrière lui la
-Mort le suivait de près pas à pas, non encore montée sur son cheval
-pâle. Le péché lui dit:
-
-«Second rejeton de Satan, Mort, qui dois tout conquérir, que
-penses-tu de notre empire nouveau, quoique nous l'ayons gagné par un
-travail difficile? Ne vaut-il pas beaucoup mieux être ici que de
-veiller encore assis au seuil du noir enfer, sans noms, sans être
-redoutés, et toi-même à demi morte de faim?»
-
-Le monstre né du Péché lui répondit aussitôt:
-
-«Quant à moi qui languis d'une éternelle faim, enfer, terre ou
-ciel, tout m'est égal: je suis le mieux là où je trouve le plus de
-proie; laquelle, quoique abondante ici, semble en tout petite pour
-bourrer cet estomac, ce vaste corps que ne resserre point la peau.»
-
-La mère incestueuse répliqua:
-
-«Nourris-toi donc d'abord de ces herbes, de ces fruits, de ces
-fleurs, ensuite de chaque bête, et poisson, et oiseau, bouchées
-friandes; dévore sans les épargner toutes les choses que la faux du
-temps moissonne, jusqu'au jour où, après avoir résidé dans
-l'homme et dans sa race, après avoir infecté ses pensées, ses
-regards, ses paroles, ses actions, je l'aie assaisonné pour ta
-dernière et ta plus douce proie.»
-
-Cela dit, les monstres prirent l'un et l'autre des routes
-différentes, l'un et l'autre afin de détruire et de
-désimmortaliser les créatures, de les mûrir pour la destruction plus
-tôt ou plus tard; ce que le Tout-Puissant voyant du haut de son trône
-sublime au milieu des saints, à ces ordres brillants il fit entendre
-ainsi sa voix:
-
-«Voyez avec quelle ardeur ces dogues de l'enfer s'avancent pour
-désoler et ravager ce monde, que j'avais créé si bon et si beau, et
-que j'aurais encore maintenu tel, si la folie de l'homme n'y eut
-laissé entrer ces furies dévastatrices qui m'imputent cette folie:
-ainsi font le prince et ses adhérents, parce que je souffre avec tant
-de facilité qu'ils prennent et possèdent une demeure aussi céleste,
-que je semble conniver à la satisfaction de mes insolents ennemis qui
-rient, comme si transporté d'un accès de colère, je leur avais tout
-abandonné, j'avais tout livré à l'aventure, à leur désordre;
-ils ignorent que j'ai appelé et attiré ici eux, mes chiens
-infernaux, pour lécher la saleté et l'immondice, dont le péché
-souillant de l'homme a répandu la tache sur ce qui était pur,
-jusqu'à ce que rassasiés, gorgés, prêts à crever de la desserte
-sucée et avalée par eux, d'un seul coup de fronde de ton bras
-vainqueur, ô Fils bien aimé, le Péché, la Mort et le tombeau béant
-soient enfin précipités à travers le chaos, la bouche de l'enfer
-étant à jamais fermée, et scellées ses mâchoires voraces. Alors la
-terre et le ciel renouvelés seront purifiés, pour sanctifier ce qui ne
-recevra plus de tache. Jusqu'à ce moment la malédiction prononcée
-contre les deux coupables précédera.»
-
-Il finit, et le céleste auditoire entonna des alleluia semblables au
-bruit des mers; la multitude chanta:
-
-«Justes sont tes voies, équitables tes décrets sur toutes tes
-œuvres! Qui pourrait t'affaiblir?»
-
-Ensuite ils chantèrent le Fils, destiné rédempteur de l'humaine
-race, par qui un nouveau ciel, une nouvelle terre, s'élèveront dans
-les âges ou descendront du ciel.
-
-Tel fut leur chant.
-
-Cependant le Créateur, appelant par leurs noms ses anges puissants, les
-chargea de diverses commissions qui convenaient le mieux à l'état
-présent des choses. Le soleil reçut le premier l'ordre de se mouvoir
-de sorte, de briller de manière à affecter la terre d'un froid et
-d'une chaleur à peine supportables, d'appeler du nord l'hiver
-décrépit et d'amener du midi l'ardeur du solstice d'été. Les
-anges prescrivirent à la blanche lune ses fonctions, et aux cinq autres
-planètes leurs mouvements et leurs aspects en sextile, quadrat, trine,
-et opposite d'une efficacité nuisible; ils leur enseignèrent quand
-elles devaient se réunir dans une conjonction défavorable, et ils
-enseignèrent aux étoiles fixes comment verser leur influence maligne;
-quelles seraient celles d'entre elles qui, se levant ou se couchant
-avec le soleil, deviendraient orageuses. Aux vents ils assignèrent
-leurs quartiers, et quand avec fracas ils devaient troubler la mer,
-l'air et le rivage. Au tonnerre ils apprirent à rouler avec terreur
-dans les salles ténébreuses de l'air.
-
-Les uns disent que le Tout-Puissant commanda à ses anges d'incliner
-les pôles de la terre deux fois dix degrés et plus sur l'axe du
-soleil; avec effort ils poussèrent obliquement ce globe central: les
-autres prétendent qu'il fut ordonné au soleil de tourner ses rênes
-dans une largeur également distante de la ligne équinoxiale, entre le
-Taureau et les sept Sœurs atlantiques, et les Jumeaux de Sparte, en
-s'élevant au tropique du Cancer; de là en descendant au Capricorne
-par le Lion, la Vierge et la Balance, afin d'apporter à chaque climat
-la vicissitude des saisons. Sans cela le printemps perpétuel, avec de
-vernales fleurs, aurait souri à la terre égal en jours et en nuits,
-excepté pour les habitants au-delà des cercles polaires: pour ceux-ci
-le jour eût brillé sans nuit, tandis que le soleil abaissé, en
-compensation de sa distance, eût tourné à leur vue autour de
-l'horizon, et ils n'auraient connu ni orient ni occident; ce qui au
-nord eût écarté la neige de l'Estotiland glacé, et au sud, des
-terres magellaniques.
-
-À l'heure où le fruit fut goûté, le soleil, comme du banquet de
-Thyeste, détourna sa route proposée. Autrement, comment le monde
-habité, quoique sans péché, aurait-il pu éviter plus
-qu'aujourd'hui le froid cuisant et la chaleur ardente? Ces
-changements dans les cieux, bien que lents, en produisirent de pareils
-dans la mer et sur la terre: tempête sidérale, vapeur, et brouillard,
-et exhalaison brûlante, corrompue et pestilentielle.
-
-Maintenant du septentrion de Norumbeca et des rivages des Samoïèdes,
-forçant leur prison d'airain, armés de glace, et de neige, et de
-grêle, et d'orageuses rafales et de tourbillons, Borée et Cœcias,
-et le bruyant Argeste et Thracias, déchirent les bois et les mers
-bouleversées; elles le sont encore par les souffles contraires du
-midi, de Notus et d'Afer noircis des nuées tonnantes de Serraliona.
-Au travers de ceux-ci, avec non moins de furie, se précipitent les
-vents du levant et du couchant, Eurus et Zéphire et leurs collatéraux
-bruyants, Siroc et Libecchio. Ainsi la violence commença dans les
-choses sans vie: mais la Discorde, première fille du Péché,
-introduisit la Mort parmi les choses irrationnelles, au moyen de la
-furieuse antipathie: la bête alors fit la guerre à la bête,
-l'oiseau à l'oiseau, le poisson au poisson: cessant de paître
-l'herbe, tous les animaux vivants se dévorèrent les uns les autres,
-et n'eurent plus de l'homme une crainte mêlée de respect, mais ils
-le fuirent, ou dans une contenance farouche ils le regardèrent quand il
-passait.
-
-Telles étaient au dehors les croissantes misères qu'Adam entrevit
-déjà en partie, bien que caché dans l'ombre la plus ténébreuse et
-au chagrin abandonné. Mais en dedans de lui il sentit un plus grand mal;
-ballotté dans une orageuse mer de passions, il cherche à soulager
-son cœur par ces tristes plaintes:
-
-«Oh! quelle misère après quelle félicité! Est-ce donc la fin de
-ce monde glorieux et nouveau? et moi, si récemment la gloire de cette
-gloire, suis-je devenu à présent maudit, de béni que j'étais?
-Cachez-moi de la face de Dieu, dont la vue était alors le comble du
-bonheur! Encore si c'était là que devait s'arrêter l'infortune:
-je l'ai méritée et je supporterais mes propres démérites; mais
-ceci ne servirait à rien. Tout ce que je mange, ou bois, tout ce que
-j'engendrerai est une malédiction propagée. Ô parole ouïe jadis
-avec délices: _Croissez et multipliez_! aujourd'hui mortelle à
-entendre! Car que puis-je faire croître et multiplier, si ce n'est
-des malédictions sur ma tête? Qui, dans les âges à venir, sentant
-les maux par moi répandus sur lui, ne maudira pas ma tête?--Périsse
-notre impur ancêtre! ainsi nous te remercions, Adam!--Et
-ces remerciements seront une exécration!
-
-«Ainsi outre la malédiction qui habite en moi, toutes celles venues
-de moi me reviendront par un violent reflux; elles se réuniront en moi
-comme dans leur centre naturel, et avec quelle pesanteur, quoi que à
-leur place! Ô joies fugitives du paradis, chèrement achetées par des
-malheurs durables! T'avais-je requis dans mon argile, ô Créateur,
-de me mouler en homme? T'ai-je sollicité de me tirer des ténèbres
-ou de me placer ici dans ce délicieux jardin? Comme ma volonté n'a
-pas concouru à mon être, il serait juste et équitable de me réduire
-à ma poussière, moi désireux de résigner, de rendre ce que j'ai
-reçu, incapable que je suis d'accomplir tes conditions trop dures,
-desquelles je devais tenir un bien que je n'avais pas cherché. À la
-perte de ce bien, peine suffisante, pourquoi as-tu ajouté le sentiment
-d'un malheur sans fin ? Inexplicable paraît ta justice....
-
-«Mais pour dire la vérité, trop tard je conteste ainsi; car
-j'aurais dû refuser les conditions, quelconques, quand elles me
-furent proposées. Tu les as acceptées Adam; jouiras-tu du bien, et
-pointilleras-tu sur les conditions? Dieu t'a fait sans ta permission:
-quoi! si ton fils devient désobéissant, et si, réprimandé par
-toi, il te répond: Pourquoi m'as-tu engendré? je ne te le
-demandais pas?--Admettrais-tu, en mépris de toi, cette orgueilleuse
-excuse? Cependant ton élection ne l'aurait pas engendré, mais la
-nécessité de la nature. Dieu t'a fait de son propre choix, et de son
-propre choix pour le servir: ta récompense était sa grâce; ton
-châtiment est donc justement de sa volonté. Qu'il en soit ainsi;
-car je me soumets; son arrêt est équitable: poussière je suis, et
-je retournerai en poussière.
-
-«Ô heure bienvenue, en quelque temps qu'elle vienne! Pourquoi la
-main du Tout-Puissant tarde-t-elle à exécuter ce que son décret fixa
-pour ce jour? Pourquoi faut-il que je survive? Pourquoi la mort se
-rit-elle de moi, et pourquoi suis-je prolongé pour un tourment immortel?
-Avec quel plaisir je subirais la mortalité, ma sentence, et serais
-une terre insensible! avec quelle joie je me coucherais comme dans le
-sein de ma mère! Là je reposerais et dormirais en sûreté. La
-terrible voix de Dieu ne tonnerait plus à mon oreille; la crainte
-d'un mal pire pour moi et pour ma postérité ne me tourmenterait plus
-par une cruelle attente....
-
-«Cependant, un doute me poursuit encore: s'il m'était impossible
-de mourir; si le pur souffle de la vie, l'esprit de l'homme que
-Dieu lui inspira, ne pouvait périr avec cette corporelle argile? Alors
-dans le tombeau, ou dans quelque autre funeste lieu, qui sait si je ne
-mourrai pas d'une mort vivante? Ô pensée horrible, si elle est
-vraie! Mais pourquoi le serait-elle? Ce n'est que le souffle de la
-vie qui a péché; qui peut mourir si ce n'est ce qui eut vie et
-péché? le corps n'a proprement eu part ni à la vie ni au péché:
-tout mourra donc de moi: que ceci apaise mes doutes, puisque la portée
-humaine ne peut savoir rien au delà.
-
-«Et parce que le Seigneur de tout est infini, sa colère le
-serait-elle aussi? Soit! l'homme ne l'est pas, mais il est
-destiné à la mort. Comment le Très-Haut exercerait-il une colère
-sans fin sur l'homme que la mort doit finir? peut-il faire la mort
-immortelle? Ce serait tomber dans une contradiction étrange, tenue
-pour impossible à Dieu, comme arguant de faiblesse, non de puissance.
-Par amour de sa colère, étendrait-il le fini jusqu'à l'infini
-dans l'homme puni, pour satisfaire sa rigueur jamais satisfaite? Ce
-serait prolonger son arrêt au delà de la poussière et de la loi de
-nature, par laquelle toutes les causes agissent selon la capacité des
-êtres sur lesquels agit leur matière, non selon l'étendue de leur
-propre sphère.
-
-«Mais penser que la mort n'est pas, comme je l'ai supposé, un
-coup qui nous prive du sentiment, mais qu'elle est, à compter de ce
-jour, une misère interminable que je commence à sentir à la fois en
-moi et hors de moi, et ainsi à perpétuité.... Hélas! cette crainte
-redevient foudroyante, comme une révolution terrible sur ma tête sans
-défense.
-
-«La mort et moi nous sommes éternels et incorporés ensemble. Je
-n'ai pas ma part seul: en moi toute la postérité est maudite; beau
-patrimoine que je vous lègue, mes fils! Oh! que ne le puis-je consumer
-tout entier et ne vous en laisser rien! Ainsi déshérités, combien
-vous me bénirez, moi aujourd'hui votre maudit! Ah! pour la faute
-d'un seul homme, la race humaine innocente serait-elle condamnée, si
-toutefois elle est innocente? Car, que peut-il sortir de moi qui ne soit
-corrompu, d'un esprit et d'une volonté dépravés, qui ne soit non
-seulement prêt à faire, mais à vouloir faire la même chose que moi?
-Comment pourraient-ils donc demeurer acquittés en présence de Dieu?
-
-«Lui, après tous ces débats, je suis forcé de l'absoudre. Toutes
-mes vaines évasions, tous mes raisonnements, à travers leurs
-labyrinthes me ramènent à ma propre conviction. En premier et en
-dernier lieu, sur moi, sur moi seul comme la source et l'origine de
-toute corruption, tout le blâme dûment retombé: puisse aussi sur moi
-retomber toute la colère! Désir insensé! pourrais-tu soutenir ce
-fardeau plus pesant que la terre à porter, beaucoup plus pesant que
-l'univers, bien que partagé entre moi et cette mauvaise femme! Ainsi
-ce que tu désires et ce que tu crains détruit pareillement toute
-espérance de refuge, et te déclare misérable au delà de tout exemple
-passé et futur, semblable seulement à Satan en crime et en destinée.
-Ô conscience! dans quel gouffre de craintes et d'horreurs m'as-tu
-poussé? Pour en sortir je ne trouve aucun chemin, plongé d'un
-abîme dans un plus profond abîme!»
-
-Ainsi à haute voix se lamentait Adam dans la nuit calme, nuit qui
-n'était plus (comme avant que l'homme tombât) saine, fraîche et
-douce, mais accompagnée d'un air sombre avec d'humides et
-redoutables ténèbres, qui à la mauvaise conscience de notre premier
-père présentaient toutes les choses avec une double terreur. Il était
-étendu sur la terre, sur la froide terre; et il maudissait souvent sa
-création; aussi souvent il accusait la mort d'une tardive
-exécution, puisqu'elle avait été dénoncée le jour même de
-l'offense.
-
-«Pourquoi la mort, disait-il, ne vient-elle pas m'achever d'un
-coup trois fois heureux? La vérité manquera-t-elle de tenir sa parole?
-la justice divine ne se hâtera-t-elle pas d'être juste? Mais la
-mort ne vient point à l'appel; la justice divine ne presse point son
-pas le plus lent pour des prières ou des cris. Bois, fontaines,
-collines, vallées, bocages, par un autre écho naguère j'instruisais
-vos ombrages à me répondre, à retentir au loin d'un autre chant!»
-
-Lorsque la triste Ève, de l'endroit où elle était assise désolée,
-vit l'affliction d'Adam, s'approchant de près, elle essaya de
-douces paroles contre sa violente douleur. Mais il la repoussa d'un
-regard sévère:
-
-«Loin de ma vue, toi serpent!... ce nom te convient le mieux à toi,
-liguée avec lui, toi-même, aussi fausse et aussi haïssable. Il ne te
-manque rien que d'avoir une figure semblable à la sienne et la
-couleur du serpent, pour annoncer ta fourberie intérieure, afin de
-mettre à l'avenir toutes les créatures en garde contre toi, de
-crainte que cette trop céleste forme, couvrant une fausseté infernale,
-ne les prenne au piège. Sans toi j'aurais continué d'être
-heureux, n'eussent ton orgueil et ta vanité vagabonde, quand tu
-étais le moins en sûreté, rejeté mon avertissement et ne se fussent
-irrités qu'on ne se confiât pas en eux. Tu brûlais d'être vue du
-démon lui-même que, présomptueuse, tu croyais duper; mais t'étant
-rencontrée avec le serpent, tu as été jouée et trompée, toi par
-lui, moi par toi pour m'être confié à toi sortie de mon côté. Je
-te crus sage, constante, d'un esprit mûr, à l'épreuve de tous les
-assauts, et je ne compris pas que tout était chez toi apparence plutôt
-que solide vertu, que tu n'étais qu'une côte recourbée de sa
-nature, plus inclinée (comme à présent je le vois) vers la partie
-gauche d'où elle fut tirée de moi. Bien si elle eût été jetée
-dehors, comme trouvée surnuméraire dans mon juste nombre.
-
-«Oh! pourquoi Dieu, créateur sage, qui peupla les plus hauts cieux
-d'esprits mâles, créa-t-il à la fin cette nouveauté sur la terre,
-ce beau défaut de la nature? Pourquoi n'a-t-il pas tout d'un coup
-rempli le monde d'hommes, comme il a rempli le ciel d'anges, sans
-femmes? Pourquoi n'a-t-il pas trouvé une autre voie de perpétuer
-l'espèce humaine? Ce malheur ni tous ceux qui suivront ne seraient
-pas arrivés; troubles innombrables causés sur la terre par les
-artifices des femmes et par l'étroit commerce avec ce sexe. Car ou
-l'homme ne trouvera jamais la compagne qui lui convient, mais il
-l'aura telle que la lui amènera quelque infortune ou quelque méprise;
-ou celle qu'il désirera le plus, il l'obtiendra rarement de sa
-perversité, mais il la verra obtenue par un autre moins méritant que
-lui; ou si elle l'aime, elle sera retenue par ses parents; ou le
-choix le plus heureux se présentera trop tard à lui déjà engagé, et
-enchaîné par les liens du mariage à une cruelle ennemie, sa haine ou
-sa honte. De là une calamité infinie se répandra sur la vie humaine
-et troublera la paix du foyer.»
-
-Adam n'ajouta plus rien, et se détourna d'Ève. Mais Ève non
-rebutée, avec des larmes qui ne cessaient de couler et les cheveux tout
-en désordre, tomba humble à ses pieds, et les embrassant, elle implora
-sa paix et fit entendre sa plainte:
-
-«Ne m'abandonne pas ainsi, Adam; le ciel est témoin de l'amour
-sincère et du respect que je te porte dans mon cœur. Je t'ai
-offensé sans intention, malheureusement trompée! Ta suppliante, je
-mendie la miséricorde et j'embrasse tes genoux. Ne me prive pas de ce
-dont je vis, de tes doux regards, de ton conseil, qui dans cette
-extrême détresse sont ma seule force et mon seul appui. Délaissée de
-toi, où me retirer? où subsister? Tandis que nous vivons encore (à
-peine une heure rapide peut-être), que la paix soit entre nous! Unis
-dans l'offense, unissons-nous dans l'inimitié contre l'ennemi qui
-nous a été expressément désigné par arrêt, ce cruel serpent. Sur
-moi n'exerce pas ta haine pour ce malheur arrivé, sur moi déjà
-perdue, moi plus misérable que toi. Nous avons péché tous les deux;
-mais toi contre Dieu seulement, moi contre Dieu et toi. Je retournerai
-au lieu même du jugement; là par mes cris j'importunerai le ciel,
-afin que la sentence écartée de ta tête, tombe sur moi, l'unique
-cause pour toi de toute cette misère! moi seule, juste objet de la
-colère de Dieu!»
-
-Elle finit en pleurant, et son humble posture, dans laquelle elle
-demeura immobile jusqu'à ce qu'elle eût obtenu la paix pour sa
-faute reconnue et déplorée, excita la commisération dans Adam.
-Bientôt son cœur s'attendrit pour elle naguère sa vie et son seul
-délice, maintenant soumise à ses pieds dans la détresse; créature
-si belle, cherchant la réconciliation, le conseil et le secours de
-celui à qui elle avait déplu. Tel qu'un homme désarmé, Adam perd
-toute sa colère; il relève son épouse, et bientôt avec ces paroles
-pacifiques:
-
-«Imprudente, trop désireuse (à présent comme auparavant) de ce que
-tu ne connais pas, tu souhaites que le châtiment entier tombe sur toi!
-hélas! souffre d'abord ta propre peine, incapable que tu serais de
-supporter la colère entière de Dieu, dont tu ne sens encore que la
-moindre partie, toi qui supportes si mal mon déplaisir! Si les
-prières pouvaient changer les décrets du Très-Haut, je me hâterais
-de me rendre, avant toi, à cette place de notre jugement, je me ferais
-entendre avec plus de force afin que ma tête fût seule visitée de
-Dieu, qu'il pardonnât ta fragilité, ton sexe plus infirme à moi
-confié, par moi exposé.
-
-«Mais lève-toi; ne disputons plus, ne nous blâmons plus
-mutuellement, nous assez blâmés ailleurs! Efforçons-nous par les
-soins de l'amour d'alléger l'un pour l'autre, en le partageant,
-le poids du malheur, puisque ce jour de la mort dénoncée (comme je
-l'entrevois), n'arrivera pas soudain; mais il viendra comme un mal
-au pas tardif, comme un jour qui meurt longuement, afin d'augmenter
-notre misère; misère transmise à notre race: ô race infortunée!»
-
-Ève, reprenant cœur, répliqua:
-
-«Adam, je sais, par une triste expérience le peu de poids que peuvent
-avoir auprès de toi mes paroles trouvées si pleines d'erreur, et de
-là, par un juste événement, trouvées si fatales; néanmoins, tout
-indigne que je suis, puisque tu m'accueilles de nouveau et me rends ma
-place, pleine d'espoir de regagner ton amour (seul contentement de mon
-cœur, soit que je meure ou que je vive), je ne te cacherai pas les
-pensées qui se sont élevées dans mon sein inquiet: elles tendent à
-soulager nos maux ou à les finir: quoiqu'elles soient poignantes et
-tristes, toutefois elles sont tolérables, comparées à nos
-souffrances, et d'un choix plus aisé.
-
-«Si l'inquiétude touchant notre postérité est ce qui nous
-tourmente le plus; si cette postérité doit être née pour un malheur
-certain, et finalement dévorée par la mort; il serait misérable
-d'être la cause de la misère des autres, de nos propres fils;
-misérable de faire descendre de nos reins dans ce monde maudit une race
-infortunée, laquelle, après une déplorable vie, doit être la pâture
-d'un monstre si impur: il est en ton pouvoir, du moins avant la
-conception, de supprimer la race non bénie n'étant pas encore
-engendrée. Sans enfants tu es, sans enfants tu demeures: ainsi la Mort
-sera déçue dans son insatiabilité, et ses voraces entrailles seront
-obligées de se contenter de nous deux.
-
-«Mais si tu penses qu'il est dur et difficile en conversant, en
-regardant, en aimant, de s'abstenir des devoirs de l'amour et du
-doux embrassement nuptial, de languir de désir sans espérance, en
-présence de l'objet languissant du même désir (ce qui ne serait pas
-une misère et un tourment moindres qu'aucun de ceux que nous
-appréhendons); alors, afin de nous délivrer à la fois nous et notre
-race de ce que nous craignons pour tous les deux, coupons court.--Cherchons
-la mort, ou si nous ne la trouvons pas, que nos mains fassent
-sur nous-mêmes son office. Pourquoi restons-nous plus longtemps
-frissonnant de ces craintes qui ne présentent d'autre terme que la
-mort, quand il est en notre pouvoir (des divers chemins pour mourir
-choisissant le plus court) de détruire la destruction par la
-destruction?...»
-
-Elle finit là son discours, ou un véhément désespoir en brisa le
-reste. Ses pensées l'avaient tellement nourrie de mort, qu'elles
-teignirent ses joues de pâleur. Mais Adam, qui ne se laissa dominer en
-rien par un tel conseil, s'était élevé en travaillant son esprit
-plus attentif, à de meilleures espérances. Il répondit:
-
-«Ève, ton mépris de la vie et du plaisir semble prouver en toi
-quelque chose de plus sublime et de plus excellent que ce que ton âme
-dédaigne; mais la destruction de soi-même, par cela qu'elle est
-recherchée, détruit l'idée de cette excellence supposée en toi, et
-implique non ton mépris, mais ton angoisse, et ton regret de la perte
-de la vie, ou du plaisir trop aimé. Ou si tu convoites la mort comme la
-dernière fin de la misère, t'imaginant éviter par là la punition
-prononcée, ne doute pas que Dieu n'ait trop sagement armé son ire
-vengeresse, pour qu'il puisse être ainsi surpris. Je craindrais
-beaucoup plus qu'une mort ainsi ravie ne nous exemptât pas de la
-peine que notre arrêt nous condamne à payer, et que de tels actes de
-contumace ne provoquassent plutôt le Très-Haut à faire vivre la mort
-en nous. Cherchons donc une résolution plus salutaire, que je crois
-apercevoir, lorsque je rappelle avec attention à mon esprit
-cette partie de notre sentence:--_Ta race écrasera la tête du
-serpent_.--Réparation pitoyable, si cela ne devait s'entendre, comme
-je le conjecture, de notre grand ennemi, Satan, qui dans le serpent a
-pratiqué contre nous cette fraude. Écraser sa tête serait vengeance,
-en vérité, laquelle vengeance sera perdue par la mort et amenée sur
-nous-mêmes, ou par des jours écoulés sans enfants, comme tu le
-proposes; ainsi notre ennemi échapperait à sa punition ordonnée, et
-nous, au contraire, nous doublerions la nôtre sur nos têtes.
-
-«Qu'il ne soit donc plus question de violence contre nous-mêmes ni
-de stérilité volontaire, qui nous séparerait de toute espérance, qui
-ne ferait sentir en nous que rancune et orgueil, qu'impatience et
-dépit, révolte contre Dieu et contre son juste joug, sur notre cou
-imposé. Rappelle-toi avec quelle douce et gracieuse bonté il nous
-écouta tous les deux, et nous jugea sans colère et sans reproche. Nous
-attendions une dissolution immédiate, que nous croyions ce jour-là
-exprimée par le mot mort; eh bien! à toi furent seulement prédites
-les douleurs de la grossesse et de l'enfantement, bientôt
-récompensées par la joie du fruit de tes entrailles: sur moi la
-malédiction ne faisant que m'effleurer a frappé la terre. Je dois
-gagner mon pain par le travail: quel mal à cela? L'oisiveté eût
-été pire; mon travail me nourrira. Dans la crainte que le froid ou la
-chaleur ne nous blessât, sa sollicitude, sans être implorée, nous a
-pourvu à temps; ses mains nous ont vêtus, nous, indignes, ayant
-pitié de nous quand il nous jugeait! Oh! combien davantage, si nous
-le prions, son oreille s'ouvrira et son cœur inclinera à la pitié!
-Il nous enseignera de plus les moyens d'éviter l'inclémence des
-saisons, la pluie, la glace, la grêle, la neige, que le ciel à
-présent, avec une face variée, commence à nous montrer sur cette
-montagne, tandis que les vents soufflent perçants et humides,
-endommageant la gracieuse chevelure de ces beaux arbres qui étendent
-leurs rameaux. Ceci nous ordonne de chercher quelque meilleur abri,
-quelque chaleur meilleure pour ranimer nos membres engourdis, avant que
-cet astre du jour laisse le froid à la nuit; cherchons comment nous
-pouvons, avec ses rayons recueillis et réfléchis, animer une matière
-sèche, ou comment, par la collision de deux corps rapidement tournés,
-le frottement peut enflammer l'air: ainsi tout à l'heure les
-nuages se heurtant, ou poussés par les vents, rudes dans leur choc, ont
-fait partir l'éclair oblique dont la flamme, descendue en serpentant,
-a embrasé l'écorce résineuse du pin et du sapin et répandu au loin
-une agréable chaleur qui peut suppléer le soleil. User de ce feu, et
-de ce qui d'ailleurs peut soulager ou guérir les maux que nos fautes
-ont produits, c'est ce dont nous instruira notre Juge, en le priant et
-en implorant sa merci: nous n'avons donc pas à craindre de passer
-incommodément cette vie, soutenus de lui par divers conforts,
-jusqu'à ce que nous finissions dans la poussière, notre dernier
-repos et notre demeure natale.
-
-«Que pouvons-nous faire de mieux que de retourner au lieu où il nous
-a jugés, de tomber prosternés révérencieusement devant lui, là de
-confesser humblement nos fautes, d'implorer notre pardon, baignant la
-terre de larmes, remplissant l'air de nos soupirs poussés par des
-cœurs contrits, en signe d'une douleur sincère et d'une
-humiliation profonde? Sans doute, il s'apaisera, et reviendra de son
-déplaisir. Dans ses regards sereins, lorsqu'il semblait être le plus
-irrité et le plus sévère, y brillait-il autre chose que faveur,
-grâce et merci?»
-
-Ainsi parla notre père pénitent; Ève ne sentit pas moins de remords:
-ils allèrent aussitôt à la place où Dieu les avait jugés; ils
-tombèrent prosternés révérencieusement devant lui, et tous deux
-confessèrent humblement leur faute, et implorèrent leur pardon,
-baignant la terre de larmes, remplissant l'air de leurs soupirs
-poussés par des cœurs contrits, en signe d'une douleur sincère et
-d'une humiliation profonde.
-
-
-
-
-LIVRE ONZIÈME
-
-
-ARGUMENT
-
-
-Le Fils de Dieu présente à son Père les prières de nos premiers
-parents maintenant repentants, et il intercède pour eux. Dieu les
-exauce, mais il déclare qu'ils ne peuvent habiter plus longtemps dans
-le paradis. Il envoie Michel avec une troupe de chérubins pour les en
-déposséder et pour révéler d'abord à Adam les choses futures.
-Descente de Michel. Adam montre à Ève certains signes funestes: il
-discerne l'approche de Michel, va à sa rencontre: l'ange leur annonce
-leur départ. Lamentations d'Ève. Adam s'excuse, mais se soumet: l'ange
-le conduit au sommet d'une haute colline, et lui découvre, dans une
-vision, ce qui arrivera jusqu'au déluge.
-
-
-
-
-Ils priaient; dans l'état le plus humble ils demeuraient repentants;
-car du haut du trône de la miséricorde la grâce prévenante
-descendue, avait ôté la pierre de leurs cœurs, et fait croître à sa
-place une nouvelle chair régénérée qui exhalait à présent
-d'inexprimables soupirs; inspirés par l'esprit de prière, ces soupirs
-étaient portés au ciel sur des ailes d'un vol plus rapide que la plus
-impétueuse éloquence. Toutefois le maintien d'Adam et d'Ève n'était
-pas celui de vils postulants: leur demande ne parut pas moins importante
-que l'était celle de cet ancien couple des fables antiques (moins
-ancien pourtant que celui-ci), de Deucalion et de la chaste Pyrrha,
-alors que pour rétablir la race humaine submergée, il se tenait
-religieusement devant le sanctuaire de Thémis.
-
-Les prières d'Adam et d'Ève volèrent droit au ciel; elles ne
-manquèrent pas le chemin, vagabondes ou dispersées par les vents
-envieux; toutes spirituelles, elles passèrent la porte divine; alors
-revêtues par leur grand Médiateur, de l'encens qui fumait sur l'autel
-d'or, elles arrivèrent jusqu'à la vue du Père, devant son trône. Le
-Fils, plein de joie et les présentant, commence ainsi à intercéder:
-
-«Considère, ô mon Père, quels premiers fruits sur la terre sont
-sortis de ta grâce implantée dans l'homme, ces soupirs et ces
-prières, que, mêlés à l'encens dans cet encensoir d'or, moi, ton
-prêtre, j'apporte devant toi: fruits provenus de la semence jetée avec
-la contrition dans le cœur d'Adam, fruits d'une saveur plus agréable
-que ceux (l'homme les cultivant de ses propres mains) qu'auraient pu
-produire tous les arbres du paradis, avant que l'homme fût déchu de
-l'innocence. Incline donc à présent l'oreille à sa supplication;
-entends ses soupirs quoique muets: ignorant des mots dans lesquels il
-doit prier, laisse-moi les interpréter pour lui, moi son avocat, sa
-victime de propitiation; greffe sur moi toutes ses œuvres bonnes ou non
-bonnes; mes mérites perfectionneront les premières, et ma mort expiera
-les secondes. Accepte-moi, et par moi reçois de ces infortunés une
-odeur de paix favorable à l'espèce humaine. Que l'homme réconcilié
-vive au moins devant toi ses jours comptés, quoique tristes jusqu'à ce
-que la mort, son arrêt (dont je demande l'adoucissement, non la
-révocation) le rende à la meilleure vie où tout mon peuple racheté
-habitera avec moi dans la joie et la béatitude, ne faisant qu'un avec
-moi, comme je ne fais qu'un avec toi.»
-
-Le Père, sans nuage, serein:
-
-«Toutes tes demandes pour l'homme, Fils agréable, sont obtenues,
-toutes tes demandes étaient mes décrets. Mais d'habiter plus longtemps
-dans le paradis, la loi que j'ai donnée à la nature le défend à
-l'homme. Ces purs et immortels éléments, qui ne connaissent rien de
-matériel, aucun mélange inharmonieux et souillé, le rejettent,
-maintenant infecté; ils veulent s'en purger comme d'une maladie
-grossière, le renvoyer à un air grossier, à une nourriture mortelle
-comme à ce qui peut le mieux le disposer à la dissolution opérée par
-le Péché, lequel altéra le premier toutes les choses, et
-d'incorruptibles les rendit corruptibles.
-
-«Au commencement j'avais créé l'homme doué de deux beaux présents,
-de bonheur et d'immortalité: le premier il l'a follement perdu; la
-seconde n'eût servi qu'à éterniser sa misère; alors je l'ai pourvu
-de la mort; ainsi la mort est devenue son remède final. Après une vie
-éprouvée par une cruelle tribulation, épurée par la foi et par les
-œuvres de cette foi, éveillé à une seconde vie dans la rénovation
-du juste, la mort élèvera l'homme vers moi avec le ciel et la terre
-renouvelés.
-
-«Mais appelons maintenant en congrégation tous les bénis, dans les
-vastes enceintes du ciel; je ne veux pas leur cacher mes jugements;
-qu'ils voient comment je procède avec l'espèce humaine, ainsi qu'ils
-ont vu dernièrement ma manière d'agir avec les anges pécheurs: mes
-saints, quoique stables dans leur état, en sont demeurés plus
-affermis.»
-
-Il dit, et le Fils donna le grand signal au brillant ministre qui
-veillait; soudain il sonna de sa trompette (peut-être entendue depuis
-sur Oreb quand Dieu descendit, et qui retentira peut-être encore une
-fois au jugement dernier). Le souffle angélique remplit toutes les
-régions: de leurs bosquets fortunés qu'ombrageait l'amarante, du bord
-de la source, ou de la fontaine, du bord des eaux de la vie, partout où
-ils se reposaient en sociétés de joie, les fils de la lumière se
-hâtèrent, se rendant à l'impérieuse sommation; et ils prirent leurs
-places, jusqu'à ce que du haut de son trône suprême, le Tout-Puissant
-annonça ainsi sa souveraine volonté:
-
-«Enfants, l'homme est devenu comme l'un de nous; il connaît le bien et
-le mal depuis qu'il a goûté de ce fruit défendu; mais qu'il se
-glorifie de connaître le bien perdu et le mal gagné: plus heureux s'il
-lui avait suffi de connaître le bien par lui-même, et le mal pas du
-tout. À présent il s'afflige, se repent et prie avec contrition: mes
-mouvements sont en lui; ils agissent plus longtemps que lui; je sais
-combien son cœur est variable et vain, abandonné à lui-même. Dans la
-crainte qu'à présent sa main, devenue plus audacieuse, ne se porte
-aussi sur l'arbre de vie, qu'il n'en mange, qu'il ne vive toujours, ou
-qu'il ne rêve du moins de vivre toujours, j'ai décidé de l'éloigner,
-de l'envoyer hors du jardin labourer la terre d'où il a été tiré;
-sol qui lui convient mieux.
-
-«Michel, je te charge de mon ordre: avec toi prends à ton choix de
-flamboyants guerriers parmi les chérubins, de peur que l'ennemi ou en
-faveur de l'homme, ou pour envahir sa demeure vacante, n'élève quelque
-nouveau trouble. Hâte-toi, et du paradis de Dieu chasse sans pitié le
-couple pécheur, chasse de la terre sacrée des profanes, et
-dénonce-leur et à toute leur postérité le perpétuel bannissement de
-ce lieu. Cependant, de peur qu'ils ne s'évanouissent en entendant leur
-triste arrêt rigoureusement prononcé (car je les vois attendris et
-déplorant leurs excès avec larmes), cache-leur toute terreur. S'ils
-obéissent patiemment à ton commandement, ne les congédie pas
-inconsolés; révèle à Adam ce qui doit arriver dans les jours futurs,
-selon les lumières que je te donnerai; entremêle à ce récit mon
-alliance renouvelée avec la race de la femme: ainsi renvoie-les,
-quoique affligés, cependant en paix.
-
-«À l'orient du jardin du côté où il est plus facile de gravir
-Éden, place une garde de chérubins et la flamme largement ondoyante
-d'une épée, afin d'effrayer au loin quiconque voudrait approcher, et
-interdire tout passage à l'arbre de vie, de peur que le paradis ne
-devienne le réceptacle d'esprits impurs, que tous mes arbres ne soient
-leur proie, dont ils déroberaient le fruit, pour séduire l'homme
-encore une fois.»
-
-Il se tut: l'archangélique pouvoir se prépare à une descente rapide,
-et avec lui la cohorte brillante des vigilants chérubins. Chacun d'eux,
-ainsi qu'un double Janus, avait quatre faces; tout leur corps était
-semé d'yeux comme des paillettes, plus nombreux que les yeux d'Argus,
-et plus vigilants que ceux-ci qui s'assoupirent, charmés par la flûte
-arcadienne, par le roseau pastoral d'Hermès, ou par sa baguette
-soporifique.
-
-Cependant, pour saluer de nouveau le monde avec la lumière sacrée,
-Leucothoé s'éveillait et embaumait la terre d'une fraîche rosée,
-alors qu'Adam et Ève notre première mère finissaient leur prière, et
-trouvaient leur force augmentée d'en haut: ils sentaient de leur
-désespoir sourdre une nouvelle espérance, une joie, mais encore liée
-à la frayeur. Adam renouvela à Ève ses paroles bienvenues:
-
-«Ève, la foi peut aisément admettre que tout le bien dont nous
-jouissons descend du ciel; mais que de nous quelque chose puisse monter
-au ciel, assez prévalant pour occuper l'esprit de Dieu souverainement
-heureux, ou pour incliner sa volonté, c'est ce qui paraît difficile à
-croire. Cependant cette prière du cœur, un soupir rapide de la
-poitrine de l'homme volent jusqu'au trône de Dieu: car depuis que j'ai
-cherché par la prière d'apaiser la Divinité offensée, que je me suis
-agenouillé, et que j'ai humilié tout mon cœur devant Dieu, il me
-semble que je le vois placable et doux me prêtant l'oreille. Je sens
-naître en moi la persuasion qu'avec faveur j'ai été écouté. La paix
-est rentrée au fond de mon sein, et dans ma mémoire la promesse que ta
-race écrasera notre ennemi. Cette promesse, que je ne me rappelai pas
-d'abord dans mon épouvante, m'assure à présent que l'amertume de la
-mort est passée et que nous vivrons. Salut donc à toi, Ève, justement
-appelée la mère de tout le genre humain, la mère de toutes choses
-vivantes, puisque par toi l'homme doit vivre, et que toutes choses
-vivent pour l'homme.»
-
-Ève, dont le maintien était doux et triste:
-
-«Je suis peu digne d'un pareil titre, moi pécheresse, moi qui ayant
-été ordonnée pour être ton aide, suis devenue ton piège: reproche,
-défiance et tout blâme, voilà plutôt ce qui m'appartient. Mais
-infini dans sa miséricorde a été mon juge, de sorte que moi qui
-apportai la première la mort à tous, je suis qualifiée la source de
-vie! Tu m'es ensuite favorable quand tu daignes m'appeler hautement
-ainsi, moi qui mérite un tout autre nom! Mais les champs nous appellent
-au travail maintenant imposé avec sueur quoique après une nuit sans
-sommeil. Car vois! le matin, tout indifférent à notre insomnie,
-recommence en souriant sa course de roses. Marchons! désormais je ne
-m'éloignerai plus jamais de ton côté, en quelque endroit que notre
-travail journalier soit situé, quoique maintenant il nous soit prescrit
-pénible jusqu'au tomber du jour. Tandis que nous demeurons ici, que
-peut-il y avoir de fatigant dans ces agréables promenades? Vivons donc
-ici contents, bien que dans un état déchu.»
-
-Ainsi parla, ainsi souhaita la très-humiliée Ève; mais le destin ne
-souscrivit pas à ses vœux. La nature donna d'abord des signes
-exprimés par l'oiseau, la brute et l'air; l'air s'obscurcit
-soudainement après la courte rougeur du matin; à la vue d'Ève
-l'oiseau de Jupiter fondit de la hauteur de son vol sur deux oiseaux du
-plus brillant plumage, et les chassa devant lui; descendu de la colline,
-l'animal qui règne dans les bois (premier chasseur alors), poursuivit
-un joli couple, le plus charmant de toute la forêt, le cerf et la
-biche: leur fuite se dirigeait vers la porte orientale. Adam les
-observa, et suivant des yeux cette chasse, il dit à Ève, non sans
-émotion:
-
-«Ô Ève, quelque changement ultérieur nous attend bientôt: le ciel
-par ces signes muets dans la nature, nous montre les avant-coureurs de
-ses desseins, ou il nous avertit que nous comptons peut-être trop sur
-la remise de la peine, parce que la mort est reculée de quelques jours.
-De quelle longueur, et quelle sera notre vie jusque-là, qui le sait?
-Savons-nous plus que ceci: nous sommes poudre, et nous retournerons en
-poudre, et nous ne serons plus? Autrement, pourquoi ce double spectacle
-offert à notre vue, cette poursuite dans l'air et sur la terre d'un
-seul côté, et à la même heure? Pourquoi cette obscurité dans
-l'orient avant que le jour soit à mi-cours? Pourquoi la lumière du
-matin brille-t-elle davantage dans une nue de l'occident qui déploie
-sur le bleu firmament une blancheur rayonnante, et descend avec lenteur
-chargée de quelque chose de céleste?»
-
-Adam ne se trompait pas, car dans ce temps les cohortes angéliques
-descendaient à présent d'un nuage de jaspe dans le paradis, et firent
-halte sur une colline; apparition glorieuse, si le doute et la crainte
-de la chair n'eussent ce jour-là obscurci les yeux d'Adam! Elle ne fut
-pas plus glorieuse cette autre vision, quand à Manahin les anges
-rencontrèrent Jacob qui vit la campagne tendue des pavillons de ses
-gardiens éclatants; ou cette vision à Dothaïn sur une montagne
-enflammée, couverte d'un camp de feu prêt à marcher contre le roi
-syrien, lequel, pour surprendre un seul homme, avait, comme un assassin,
-fait la guerre, la guerre non déclarée.
-
-Le prince hiérarche laissa sur la colline à leur brillant poste, ses
-guerriers pour prendre possession du jardin. Seul pour trouver l'endroit
-où Adam s'était abrité, il s'avança, non sans être aperçu de notre
-premier père, qui dit à Ève pendant que la grande visite
-s'approchait:
-
-«Ève, prépare-toi maintenant à de grandes nouvelles, qui peut-être
-vont bientôt décider de nous, ou nous imposer l'observation de
-nouvelles lois: car je découvre là-bas, descendu du nuage étincelant
-qui voile la colline, quelqu'un de l'armée céleste, et à en juger par
-son port, ce n'est pas un des moindres: c'est un grand potentat ou l'un
-des Trônes d'en haut, tant il est dans sa marche revêtu de majesté!
-Cependant, il n'a ni un air terrible que je doive craindre, ni, comme
-Raphaël cet air sociablement doux qui fasse que je puisse beaucoup me
-confier à lui: mais il est solennel et sublime. Afin de ne pas
-l'offenser, il faut que je l'aborde avec respect et toi que tu te
-retires.»
-
-Il dit et l'archange arriva vite près de lui, non dans sa forme
-céleste, mais comme un homme vêtu pour rencontrer un homme: sur ses
-armes brillantes flottait une cotte de mailles d'une pourpre plus vive
-que celle de Mélibée ou de Sarra, que portaient les rois et les héros
-antiques dans les temps de trêve: Iris en avait teint la trame. Le
-casque étoilé de l'archange, dont la visière n'était pas baissée,
-le faisait voir dans cette primeur de virilité où finit la jeunesse.
-Au côté de Michel, comme un éclatant zodiaque, pendait l'épée,
-terreur de Satan, et dans sa main, une lance. Adam fit une inclination
-profonde; Michel royalement n'incline pas sa grandeur, mais explique
-ainsi sa venue:
-
-«Adam, le commandant suprême du ciel n'a besoin d'aucun préambule: il
-suffit que tes prières aient été écoutées, et que la Mort (qui
-t'était due par sentence, quand tu transgressas) soit privée de son
-droit de saisie pour plusieurs jours de grâce, à toi accordés,
-pendant lesquels tu pourras te repentir et couvrir de bonnes œuvres un
-méchant acte. Il se peut alors que ton Seigneur apaisé te rédime
-entièrement des avares réclamations de la Mort. Mais il ne permet pas
-que tu habites plus longtemps ce paradis: je suis venu pour t'en faire
-sortir et t'envoyer hors de ce jardin, labourer la terre d'où tu as
-été tiré, sol qui te convient mieux.»
-
-L'archange n'ajouta rien de plus, car Adam, frappé au cœur par ces
-nouvelles, demeura sous le serrement glacé de la douleur, qui le priva
-de ses sens. Ève, qui sans être vue, avait cependant tout entendu,
-découvrit bientôt par un éclatant gémissement le lieu de sa
-retraite.
-
-«Ô coup inattendu, pire que la mort! faut-il donc te quitter, ô
-Paradis! vous quitter ainsi, ô toi, terre natale, ô vous promenades
-charmantes, ombrages dignes d'être fréquentés des dieux! Ici j'avais
-espéré passer tranquille, bien que triste, répit de ce jour qui doit
-être mortel à tous deux. Ô fleurs qui ne croîtrez jamais dans un
-autre climat, qui le matin receviez ma première visite et le soir ma
-dernière; vous que j'ai élevées d'une tendre main depuis le premier
-bouton entr'ouvert, et à qui j'ai donné des noms! ô fleurs! qui
-maintenant vous tournera vers le soleil ou rangera vos tribus, et vous
-arrosera de la fontaine d'ambroisie? Toi enfin, berceau nuptial, orné
-par moi de tout ce qui est doux à l'odorat ou à la vue, comment me
-séparerai-je de toi? Où m'égarerai-je dans un monde inférieur qui,
-auprès de celui-ci, est obscur et sauvage? Comment pourrons-nous
-respirer dans un autre air moins pur, nous, accoutumés à des fruits
-immortels?»
-
-L'ange interrompit doucement:
-
-«Ève, ne te lamente point, mais résigne patiemment ce que tu as
-justement perdu: ne mets pas ton cœur ainsi trop passionné dans ce qui
-n'est pas à toi. Tu ne t'en vas point solitaire; avec toi s'en va ton
-mari. Tu es obligée de le suivre: songe que là où il habite, là est
-ton pays natal.»
-
-Adam, revenant alors de son saisissement subit et glacé, rappela ses
-esprits confus, et adressa à Michel ces humbles paroles:
-
-«Être céleste, soit que tu sièges parmi les Trônes ou qu'on te
-nomme le plus grand d'entre eux, car une telle forme peut paraître
-celle d'un prince au-dessus des princes, tu as redit doucement ton
-message, par lequel autrement tu aurais pu en l'annonçant nous blesser
-et en l'accomplissant nous tuer. Ce qu'en outre de chagrin,
-d'abattement, de désespoir, notre faiblesse peut soutenir, tes
-nouvelles l'apportent, le partir de cet heureux séjour, notre
-tranquille retraite, seule consolation laissée familière à nos yeux!
-Toutes les autres demeures nous paraissent inhospitalières et
-désolées, inconnus d'elles, de nous inconnues.
-
-«Si par l'incessante prière je pouvais espérer changer la volonté de
-celui qui peut toutes choses, je ne cesserais de le fatiguer de mes cris
-assidus: mais contre son décret absolu la prière n'a pas plus de force
-que notre haleine contre le vent, refoulée suffocante en arrière sur
-celui qui l'exhale au dehors.
-
-«Je me soumets donc à son grand commandement. Ce qui m'afflige le
-plus, c'est qu'en m'éloignant d'ici je serai caché de sa face, privé
-de sa protection sacrée. Ici j'aurais pu fréquenter en adoration, de
-place en place, les lieux où la divine présence daigna se montrer;
-j'aurais dit à mes fils:
-
-«Sur cette montagne il m'apparut; sous cet arbre il se rendit visible;
-parmi ces pins j'entendis sa voix; ici au bord de cette fontaine, je
-m'entretins avec lui.»
-
-«Ma reconnaissance aurait élevé plusieurs autels de gazon, et
-j'aurais entassé les pierres lustrées du ruisseau, en souvenir ou
-monument pour les âges; sur ces autels j'aurais offert les suaves
-odeurs des gommes doucement parfumées, des fruits et des fleurs. Dans
-le monde ici-bas, au-dessous, où chercherai-je ses brillantes
-apparitions et les vestiges de ses pieds? Car bien que je fuie sa
-colère, cependant rappelé à la vie prolongée et une postérité
-m'étant promise, à présent, je contemple avec joie l'extrémité des
-bords de sa gloire, et j'adore de loin ses pas.»
-
-Michel, avec des regards pleins de bénignité:
-
-«Adam, tu le sais, le ciel et toute la terre sont à Dieu, et non pas
-ce roc seulement: son omniprésence remplit la terre, la mer, l'air et
-toutes les choses qui vivent fomentées et chauffées par son pouvoir
-virtuel. Il t'a donné toute la terre pour la posséder et la gouverner;
-présent non méprisable! N'imagine donc pas que sa présence soit
-confinée dans les bornes étroites de ce paradis ou d'Éden. Éden
-aurait peut-être été ton siège principal, d'où toutes les
-générations se seraient répandues, et où elles seraient revenues de
-toutes les extrémités de la terre pour te célébrer et te révérer,
-toi leur grand auteur. Mais cette prééminence tu l'as perdue, descendu
-que tu es pour habiter maintenant la même terre que tes fils.
-
-«Cependant ne doute pas que Dieu ne soit dans la plaine et dans la
-vallée comme il est ici, qu'il ne s'y trouve également présent: les
-signes de sa présence te suivront encore; tu seras encore environné de
-sa bonté, de son paternel amour, de son image expresse et de la trace
-divine de ses pas. Afin que tu puisses le croire et t'en assurer avant
-ton départ d'ici, sache que je suis envoyé pour te montrer ce qui,
-dans les jours futurs, doit arriver à toi et à ta race. Prépare-toi
-à entendre le bien et le mal, à voir la grâce surnaturelle lutter
-avec la méchanceté des hommes: de ceci tu apprendras la vraie
-patience, et à tempérer la joie par la crainte et par une sainte
-tristesse, accoutumé par la modération à supporter également l'une
-et l'autre fortune, prospère ou adverse. Ainsi, tu conduiras le plus
-sûrement ta vie, et tu seras mieux préparé à endurer ton passage de
-la mort, quand il arrivera. Monte sur cette colline; laisse ton épouse
-(car j'ai éteint ses yeux) dormir ici en bas, tandis que tu veilleras
-pour la provision de l'avenir, comme tu dormis autrefois quand Ève fut
-formée pour la vie.»
-
-Adam, plein de reconnaissance, lui répondit:
-
-«Monte; je te suis, guide sûr, dans le sentier où tu me conduis; et
-sous la main du ciel je m'abaisse, quoiqu'elle me châtie. Je présente
-mon sein au-devant du mal, en l'armant de souffrance pour vaincre et
-gagner le repos acquis par le travail, si de la sorte j'y puis
-atteindre.»
-
-Tous deux montent dans les visions de Dieu: c'était une montagne, la
-plus haute du paradis, du sommet de laquelle l'hémisphère de la terre,
-distinct à la vue, s'offrait étendu à la plus grande portée de la
-perspective. Elle n'était pas plus haute, elle ne commandait pas une
-plus large vue à l'entour, cette montagne sur laquelle (par une raison
-différente) le tentateur transporta notre second Adam dans le désert
-pour lui montrer tous les royaumes de la terre et leur gloire.
-
-Là, l'œil d'Adam pouvait dominer, quelque part qu'elles fussent
-assises, les cités d'antique ou moderne renommée, les capitales des
-empires les plus puissants, depuis les murs destinés pour Cambalu,
-siège du Kan de Cathai, et depuis Samarcande, trône de Témir, près
-de l'Oxus, jusqu'à Pékin, séjour des rois de la Chine; et de là
-jusqu'à Agra et Lahor, du grand Mogol; descendant jusqu'à la
-Chersonèse d'Or, ou bien vers le lieu qu'habitait jadis le Perse dans
-Ecbatane, ou depuis dans Ispahan, ou vers Moscow, du czar de Russie, ou
-dans Byzance soumise au sultan, né Turkestan. Son œil pouvait voir
-encore l'empire de Négus jusqu'à Erecco, son port le plus éloigné,
-et les plus petits rois maritimes de Montbaza, de Quiloa, de Melinde et
-de Sofala qu'on croit être Ophir, jusqu'au royaume de Congo, et celui
-d'Angola, le plus éloigné vers le Sud. De là depuis le fleuve Niger
-jusqu'au mont Atlas, les royaumes d'Almanzor, de Fez, de Sus, de Maroc,
-d'Alger et de Tremizen, et ensuite en Europe les lieux d'où Rome devait
-dominer le monde. Peut-être vit-il aussi en esprit la riche Mexico,
-siège de Montezume, et dans le Pérou, Cusco, siège plus riche
-d'Atabalipa, et la Guyane non encore dépouillée, et dont la grande
-cité est appelée El-Dorado par les enfants de Géryon.
-
-Mais pour de plus nobles spectacles, Michel enleva la taie formée sur
-les yeux d'Adam par le fruit trompeur qui avait promis une vue plus
-perçante. L'ange lui nettoya le nerf optique avec l'enfraise et la rue,
-car il avait beaucoup à voir, et versa dans ses yeux trois gouttes de
-l'eau du puits de vie. La vertu de ces collyres pénétra si avant,
-même dans la partie la plus intérieure de la vue mentale, qu'Adam,
-forcé alors de fermer les yeux, tomba, et tous ses esprits
-s'engourdirent; mais l'ange gracieux le releva aussitôt par la main, et
-rappela ainsi son attention:
-
-«Adam, ouvre maintenant les yeux, et vois d'abord les effets que ton
-péché originel a opérés dans quelques-uns de ceux qui doivent
-naître de toi, qui n'ont jamais ni touché à l'arbre défendu, ni
-conspiré avec le serpent, ni péché de ton péché. Et cependant de ce
-péché dérive la corruption qui doit produire des actions plus
-violentes.»
-
-Adam ouvrit les yeux, et vit un champ: dans une partie de ce champ,
-arable et labourée, étaient des javelles nouvellement moissonnées;
-dans l'autre partie, des parcs et des pâturages de brebis: au milieu,
-comme une borne d'héritage, s'élevait un autel rustique de gazon. Là
-tout à l'heure un moissonneur, couvert de sueur, apporta les premiers
-fruits de son labourage, l'épi vert et la gerbe jaune, non triés, et
-comme ils s'étaient trouvés sous la main. Après lui un berger plus
-doux vint, avec les premiers nés de son troupeau, les meilleurs et les
-mieux choisis: alors les sacrifiant, il en étendit les entrailles et la
-graisse parsemées d'encens sur du bois fendu, et il accomplit tous les
-rites convenables. Bientôt un feu propice du ciel consuma son offrande
-avec une flamme rapide et une fumée agréable; l'autre offrande ne fut
-pas consumée, car elle n'était pas sincère: de quoi le laboureur
-sentit une rage intérieure; et comme il causait avec le berger, il le
-frappa au milieu de la poitrine d'une pierre qui lui fit rendre la vie:
-il tomba et mortellement pâle, exhala son âme gémissante avec un
-torrent de sang répandu.
-
-À ce spectacle, Adam fut épouvanté dans son cœur, et en hâte cria
-à l'ange:
-
-«Oh! maître, quelque grand malheur est arrivé à ce doux homme qui
-avait bien sacrifié! Est-ce ainsi que la piété et une dévotion pure
-sont récompensées?»
-
-Michel, ému aussi, répliqua:
-
-«Ces deux-ci sont frères, Adam, et ils sortiront de tes reins:
-l'injuste a tué le juste par envie de ce que le ciel avait accepté
-l'offrande de son frère. Mais l'action sanguinaire sera vengée; et la
-foi du juste approuvée ne perdra pas sa récompense, bien que tu le
-voies ici mourir, se roulant dans la poussière et le sang caillé.»
-
-Notre premier père:
-
-«Hélas! pour quelle action! et par quelle cause! mais ai-je vu
-maintenant la mort? Est-ce par ce chemin que je dois retourner à ma
-poussière natale? Ô spectacle de terreur! mort difforme et affreuse à
-voir! horrible à penser! combien horrible à souffrir!»
-
-Michel:
-
-«Tu as vu la mort sous la première forme dans laquelle elle s'est
-montrée à l'homme; mais variées sont les formes de la mort, nombreux
-les chemins qui conduisent à sa caverne effrayante; tous sont funestes.
-Cependant cette caverne est plus terrible pour les sens à l'entrée,
-qu'elle ne l'est au-dedans. Quelques-uns, comme tu l'as vu, mourront
-d'un coup violent; quelques autres par le feu, l'eau, la famine; un bien
-plus grand nombre par l'intempérance du boire et du manger, qui
-produira sur la terre de cruelles maladies dont une troupe monstrueuse
-va paraître devant toi, afin que tu puisses connaître quelles misères
-l'inabstinence d'Ève apportera aux hommes.»
-
-Aussitôt parut devant ses yeux un lieu triste, infect, obscur, qui
-ressemblait à un lazaret. Dans ce lieu étaient des multitudes de
-malades, toutes les maladies qui causent d'horribles spasmes, de
-déchirantes tortures, des défaillances de cœur, souffrant l'agonie,
-les fièvres de toutes espèces, les convulsions, les épilepsies, les
-cruels catarrhes, la pierre intestine, et l'ulcère, la colique aiguë,
-la frénésie démoniaque, la mélancolie songeresse et la lunatique
-démence, la languissante atrophie, le marasme, la peste qui moissonne
-largement, les hydropisies, les asthmes et les rhumatismes qui brisent
-les joints. Cruelles étaient les secousses, profonds les gémissements.
-Le Désespoir, empressé de lit en lit, visitait les malades, et sur eux
-la Mort triomphante brandissait son dard; mais elle différait de
-frapper, quoique souvent invoquée par leurs vœux comme leur premier
-bien et leur dernière espérance.
-
-Quel cœur de rocher aurait pu voir longtemps d'un œil sec un spectacle
-si horrible? Adam ne le put, et il pleura, quoiqu'il ne fût pas né de
-la femme: la compassion vainquit ce qu'il y a de meilleur dans l'homme,
-et pendant quelques moments le livra aux pleurs: jusqu'à ce que de plus
-fermes pensées en modérèrent enfin l'excès. Recouvrant à peine la
-parole, il renouvela ses plaintes.
-
-«Ô malheureuse espèce humaine! à quel abaissement descendue! à quel
-misérable état réservée? mieux vaudrait n'être pas née! Pourquoi
-la vie nous a-t-elle été donnée, si elle nous devait être ainsi
-arrachée? plutôt, pourquoi nous a-t-elle été ainsi imposée? Qui, si
-nous connaissions ce que nous recevons, ou voudrait accepter la vie
-offerte, ou aussitôt ne demanderait à la déposer, content d'être
-renvoyé en paix? L'image de Dieu, créée d'abord dans l'homme si belle
-et si droite, quoique depuis fautive, peut-elle être ravalée à des
-souffrances hideuses à voir, à des tortures inhumaines? Pourquoi,
-l'homme retenant encore une partie de la ressemblance divine, ne
-serait-il pas affranchi de ces difformités? pourquoi n'en serait-il pas
-exempté, par égard pour l'image de son Créateur?»
-
-«L'image de leur Créateur, répondit Michel, s'est retirée d'eux,
-quand ils se sont avilis eux-mêmes pour satisfaire des appétits
-déréglés; ils prirent alors l'image de celui qu'ils servaient, du
-vice brutal qui principalement induisit Ève au péché. C'est pour cela
-que leur châtiment est si abject; ils ne défigurent pas la
-ressemblance de Dieu, mais la leur; ou si cette ressemblance est par
-eux-mêmes effacée lorsqu'ils pervertissent les règles saintes de la
-pure nature en maladie dégoûtante, ils sont punis convenablement,
-puisqu'ils n'ont pas respecté en eux-mêmes l'image de Dieu.»
-
-«Je reconnais que cela est juste, dit Adam, et je m'y soumets; mais
-n'est-il d'autre voie que ces pénibles sentiers pour arriver à la mort
-et nous mêler à notre poussière consubstantielle?»
-
-«Il en est une, dit Michel, si tu observes la règle: rien de trop;
-règle enseignée par la tempérance dans ce que tu manges et bois;
-cherchant une nourriture nécessaire et non de gourmandes délices:
-jusqu'à ce que les années reviennent nombreuses sur ta tête,
-puisses-tu vivre ainsi, jusqu'à ce que, comme un fruit mûr, tu tombes
-dans le sein de ta mère, ou que tu sois cueilli avec facilité, non
-arraché avec rudesse, étant mûr pour la mort: ceci est le vieil âge.
-Mais alors tu survivras à ta jeunesse, à ta force, à ta beauté
-devenue fanée, faible et grise. Alors tes sens émoussés perdront tout
-goût de plaisir pour ce que tu as. Au lieu de ce souffle de jeunesse,
-de gaieté et d'espérance, circulera dans ton sang une vapeur
-mélancolique, froide et stérile, pour appesantir tes esprits et
-consumer enfin le baume de ta vie.»
-
-Notre grand ancêtre:
-
-«Désormais je ne fuis point la mort, ni ne voudrais prolonger beaucoup
-ma vie, incliné plutôt à m'enquérir comment je puis le plus
-doucement et le plus aisément quitter cet incommode fardeau qu'il me
-faudra porter jusqu'au jour marqué pour le rendre, et attendre avec
-patience ma dissolution!»
-
-Michel répliqua:
-
-«N'aime ni ne hais ta vie: mais ce que tu vivras, vis-le bien. Ta vie
-sera-t-elle longue ou courte? laisse faire au ciel! Prépare-toi
-maintenant à un autre spectacle.»
-
-Adam regarda, et il vit une plaine spacieuse, couverte de tentes de
-différentes couleurs; près de quelques-unes paissaient des troupeaux
-de bétail. De plusieurs autres on entendait s'élever le son
-d'instruments qui produisaient les mélodieux accords de la harpe et de
-l'orgue: on voyait celui qui faisait mouvoir les touches et les cordes;
-sa main légère par toutes les proportions, volait inspirée en bas et
-en haut, et poursuivait en travers la fugue sonore.
-
-Dans un autre endroit se tenait un homme qui, travaillant à la forge,
-avait fondu deux massifs blocs de fer et de cuivre; (soit qu'il les eût
-trouvés là où un incendie fortuit avait consumé les bois sur une
-montagne ou dans une vallée, embrasement descendu dans les veines de la
-terre, et de là faisant couler la matière brûlante par la bouche de
-quelque cavité; soit qu'un torrent eût dégagé ces masses de dessous
-la terre): l'homme versa le minéral liquide dans des moules exprès
-préparés: il en forma d'abord ses propres outils, ensuite ce qui
-pouvait être façonné par la fonte ou gravé en métal.
-
-Après ces personnages, mais du côté le plus rapproché d'eux, des
-hommes d'une espèce différente, du sommet des montagnes voisines, leur
-séjour ordinaire, descendirent dans la plaine: par leurs manières ils
-semblaient des hommes justes, et toute leur étude les portait à adorer
-Dieu en vérité, à connaître ses ouvrages non cachés, et ces choses
-qui peuvent maintenir la liberté et la paix parmi les hommes.
-
-Ils n'eurent pas longtemps marché dans la plaine, quand voici venir des
-tentes une volée de belles femmes, richement parées de pierreries et
-de voluptueux atours: elles chantaient sur la harpe de douces et
-amoureuses ballades, et s'avançaient en dansant. Les hommes, quoique
-graves, les regardèrent et laissèrent leurs yeux errer sans frein;
-pris tout d'abord au filet amoureux ils aimèrent, et chacun choisit
-celle qu'il aimait: ils s'entretinrent d'amour jusqu'à ce que l'étoile
-du soir, avant-coureur de l'amour, parut. Alors, pleins d'ardeur, ils
-allument la torche nuptiale et ordonnent d'invoquer l'hymen, pour la
-première fois aux cérémonies du mariage invoqué alors: de fête et
-de musique toutes les tentes retentissent.
-
-Cette entrevue si heureuse, cette rencontre charmante d'amour et de
-jeunesse, non perdues; ces chants, ces guirlandes, ces fleurs, ces
-agréables symphonies, attachent le cœur d'Adam (promptement incliné
-à se rendre à la volupté, penchant de la nature!); sur quoi il
-s'exprime de cette manière:
-
-«Ô toi qui m'as véritablement ouvert les yeux, premier ange béni,
-cette vision me paraît bien meilleure et présage plus d'espérance de
-jours pacifiques que les deux visions précédentes: celles-là étaient
-des visions de haine et de mort, ou de souffrances pires: ici la nature
-semble remplie dans toutes ses fins.»
-
-Michel:
-
-«Ne juge point de ce qui est meilleur par le plaisir, quoique
-paraissant convenir à la nature: tu es créé pour une plus noble fin,
-une fin sainte et pure, conformité divine.
-
-«Ces tentes que tu vois si joyeuses sont les tentes de la méchanceté,
-sous lesquelles habitera la race de celui qui tua son frère. Ces hommes
-paraissent ingénieux dans les arts qui polissent la vie, inventeurs
-rares; oublieux de leur Créateur, quoique enseignés de son Esprit;
-mais ils ne reconnaissent aucun de ses dons; toutefois ils engendreront
-une superbe race: car cette belle troupe de femmes que tu as vues, qui
-semblaient des divinités, si enjouées, si attrayantes, si gaies, sont
-cependant vides de ce bien, dans lequel consiste l'honneur domestique de
-la femme, et sa principale gloire; nourries et accomplies seulement pour
-le goût d'une appétence lascive, pour chanter, danser, se parer,
-remuer la langue, et rouler les yeux. Cette sobre race d'hommes, dont
-les vies religieuses leur avaient acquis le titre d'enfants de Dieu,
-sacrifieront ignoblement toute leur vertu, toute leur gloire, aux
-amorces et aux sourires de ces belles athées; ils nagent maintenant
-dans la joie, et ils nageront avant peu dans un plus large abîme: ils
-rient, et pour ce rire, la terre avant peu versera un monde de pleurs.»
-
-Adam, privé de sa courte joie:
-
-«Ô pitié! ô honte! que ceux qui pour bien vivre débutèrent si
-parfaitement, se jettent à l'écart, suivent des sentiers détournés,
-ou défaillent à moitié chemin! Mais je vois toujours que le malheur
-de l'homme tient de la même cause: il commence à la femme.»
-
-«Il commence, dit l'Ange, à la mollesse efféminée de l'homme qui
-aurait dû mieux garder son rang par la sagesse, et par les dons
-supérieurs qu'il avait reçus. Mais à présent prépare-toi pour une
-autre scène.»
-
-Adam regarda, et il vit un vaste territoire déployé devant lui,
-entrecoupé de villages et d'ouvrages champêtres: cités pleines
-d'hommes avec des portes et des tours élevées, concours de peuple en
-armes, visages hardis menaçant la guerre, géants aux grands os et
-d'une entreprenante audace! Ceux-ci manient leurs armes, ceux-là
-domptent le coursier écumant: isolés ou rangés en ordre de bataille,
-cavaliers et fantassins, ne sont pas là pour une montre oisive.
-
-D'un côté, un détachement choisi amène du fourrage, un troupeau de
-gros bétail, de beaux bœufs et de belles vaches, enlevés des gras
-pâturages, ou une multitude laineuse, des brebis et leurs bêlants
-agneaux butinés dans la plaine. Le berger échappe à peine avec la
-vie, mais il appelle au secours; de là une rencontre sanglante. Dans
-une cruelle joute les escadrons se joignent: là où ils paissaient tout
-à l'heure, les troupeaux sont maintenant dispersés avec les carcasses
-et les armes, sur le sol sanglant changé en désert.
-
-D'autres guerriers campés mettent le siège devant une forte cité; ils
-l'assaillent par la batterie, l'escalade et la mine: du haut des murs
-les assiégés se défendent avec le dard et la javeline, avec des
-pierres et un feu de soufre: de part et d'autre carnage et faits
-gigantesques.
-
-Ailleurs les hérauts qui portent le sceptre convoquent le conseil aux
-portes d'une ville: aussitôt des hommes graves et à tête grise,
-confondus avec des guerriers, s'assemblent: des harangues sont
-entendues; mais bientôt elles éclatent en opposition factieuse; enfin
-se levant, un personnage de moyen âge, éminent par son sage maintien,
-parle beaucoup de droit et de tort, d'équité, de religion, de
-vérité, et de paix, et de jugement d'en haut. Vieux et jeunes le
-frondent; ils l'eussent saisi avec des mains violentes, si un nuage
-descendant ne l'eût enlevé sans être vu du milieu de la foule. Ainsi
-procédaient la force, et l'oppression et la loi de l'épée dans toute
-la plaine, et nul ne trouvait un refuge.
-
-Adam était tout en pleurs; vers son guide il tourne gémissant, et
-plein de tristesse:
-
-«Oh! qui sont ceux-ci? Des ministres de la mort, non des hommes, eux
-qui distribuent ainsi la mort inhumainement aux hommes, et qui
-multiplient dix mille fois le péché de celui qui tua son frère. Car
-de qui font-ils un tel massacre, sinon de leurs frères? Hommes, ils
-égorgent des hommes! Mais quel était ce juste qui, si le ciel ne
-l'eût sauvé, eût été perdu dans toute sa droiture?»
-
-Michel:
-
-«Ceux-ci sont le fruit de ces mariages mal assortis que tu as vus, dans
-lesquels le bon est appareillé au mauvais qui d'eux-mêmes abhorrent de
-s'unir; mêlés par imprudence, ils ont produit ces enfantements
-monstrueux de corps ou d'esprit. Tels seront ces géants, hommes de
-haute renommée; car dans ces jours, la force seule sera admirée, et
-s'appellera valeur et héroïque vertu: vaincre dans les combats,
-subjuguer les nations, rapporter les dépouilles d'une infinité
-d'hommes massacrés, sera regardé comme le faîte le plus élevé de la
-gloire humaine; et pour la gloire obtenue du triomphe, seront réputés
-conquérants, patrons de l'espèce humaine, dieux et fils de dieux,
-ceux-là qui seraient nommés plus justement destructeurs et fléaux des
-hommes. Ainsi s'obtiendront la réputation, la renommée sur la terre;
-et ce qui mériterait le plus la gloire, restera caché dans le silence.
-Mais lui, ce septième de tes descendants que tu as vu, l'unique juste
-dans un monde pervers, pour cela haï, pour cela obsédé d'ennemis,
-parce qu'il a seul osé être juste et annoncer cette odieuse vérité
-que Dieu viendrait les juger avec ses saints; lui, le Très-Haut l'a
-fait ravir par des coursiers ailés sur une nue embaumée; il l'a reçu
-pour marcher avec Dieu dans la haute voie du salut, dans les régions de
-bénédiction, exempt de mort. Afin de te montrer quelle récompense
-attend les bons, quelle punition les méchants, dirige ici à présent
-tes regards et contemple.»
-
-Adam regarda, et il vit la face des choses entièrement changée: la
-gorge de bronze de la guerre avait cessé de rugir; tout alors était
-devenu folâtrerie et jeu, luxure et débauche, fête et danse, mariage
-ou prostitution au hasard, rapt ou adultère partout où une belle
-femme, venant à passer, amorçait les hommes; de la coupe des plaisirs
-sortirent des discordes civiles. À la fin un personnage vénérable
-vint parmi eux, leur déclara la grande aversion qu'il avait de leurs
-actions, et protesta contre leurs voies. Il fréquentait souvent leurs
-assemblées où il ne rencontrait que triomphes ou fêtes, et il leur
-prêchait la conversion et le repentir, comme à des âmes emprisonnées
-sous le coup d'arrêts imminents: mais le tout en vain! Quand il vit
-cela, il cessa ses remontrances, et transporta ses tentes au loin.
-
-Alors, abattant sur la montagne de hautes pièces de charpente, il
-commença à bâtir un vaisseau d'une étrange grandeur; il le mesura
-par coudées en longueur, largeur et hauteur. Il l'enduisit de bitume,
-et dans un côté il pratiqua une porte. Il le remplit en quantité de
-provisions pour l'homme et les animaux. Quand, voici un étrange
-prodige! chaque espèce d'animaux, d'oiseaux et de petits insectes
-vinrent sept et par paires, et entrèrent dans l'arche comme ils en
-avaient reçu l'ordre. Le père et ses trois fils et leurs quatre femmes
-entrèrent les derniers, et Dieu ferma la porte.
-
-En même temps le vent du midi s'élève, et avec ses noires ailes
-volant au large, il rassemble toutes les nuées de dessous le ciel. À
-leur renfort les montagnes envoient vigoureusement les vapeurs et les
-exhalaisons sombres et humides, et alors le firmament épaissi se tient
-comme un plafond obscur: en bas se précipite la pluie impétueuse, et
-elle continua jusqu'à ce que la terre ne fût plus vue. L'arche
-flottante nagea soulevée, et en sûreté avec le bec de sa proue, alla
-luttant contre les vagues. L'inondation monta par-dessus toutes les
-autres habitations qui roulèrent avec toute leur pompe au fond sous
-l'eau. La mer couvrit la mer, mer sans rivages! Dans les palais, où peu
-auparavant régnait le luxe, les monstres marins mirent bas et
-s'établèrent. Du genre humain naguère si nombreux, tout ce qui reste
-surnage embarqué dans un petit vaisseau.
-
-Combien tu souffris alors, ô Adam, de voir la fin de toute ta
-postérité, fin si triste, dépopulation! Toi-même autre déluge,
-déluge de chagrins et de larmes, toi aussi fus noyé et toi aussi
-abîmé comme tes fils, jusqu'à ce que par l'ange doucement relevé, tu
-te tins debout enfin, bien que désolé, comme quand un père pleure ses
-enfants tous à sa vue détruits à la fois; à peine tu pus exprimer
-ainsi ta plainte à l'ange:
-
-«Ô visions malheureusement prévues! mieux j'aurais vécu ignorant de
-l'avenir! je n'aurais eu du mal que ma seule part: c'est assez de
-supporter le lot de chaque jour. À présent ces peines qui, divisées,
-sont le fardeau de plusieurs siècles, pèsent à la fois sur moi par ma
-connaissance antérieure; elles obtiennent une naissance prématurée
-afin de me tourmenter avant leur existence, par l'idée de ce qu'elles
-seront. Que nul homme ne cherche désormais à savoir d'avance ce qui
-arrivera à lui ou à ses enfants; il peut se tenir bien assuré du mal
-que sa prévoyance ne peut prévenir; et le mal futur il ne le sentira
-pas moins pénible à supporter en appréhension qu'en réalité; mais
-ce soin est à présent inutile, il n'y a plus d'hommes à avertir! Ce
-petit nombre échappé sera consumé à la longue par la famine et les
-angoisses, en errant dans ce désert liquide. J'avais espéré, quand la
-violence et la guerre eurent cessé sur la terre, que tout alors irait
-bien, que la paix couronnerait l'espèce humaine d'une longue suite
-d'heureux jours. Mais j'étais bien trompé; car, je le vois maintenant,
-la paix ne corrompt pas moins que la guerre ne dévaste. Comment en
-arrive-t-il de la sorte? apprends-le-moi, céleste guide, et dis si la
-race des hommes doit ici finir.»
-
-Michel:
-
-«Ceux que tu as vus dernièrement en triomphe et dans une luxurieuse
-opulence, sont ceux que tu vis d'abord faisant des actes d'éminente
-prouesse et de grands exploits, mais ils étaient vides de la véritable
-vertu. Après avoir répandu beaucoup de sang, commis beaucoup de
-ravages pour subjuguer les nations, et acquis par là dans le monde une
-grande renommée, de hauts titres et un riche butin, ils ont changé
-leur carrière en celle du plaisir, de l'aisance, de la paresse, de la
-crapule et de la débauche, jusqu'à ce qu'enfin l'incontinence et
-l'orgueil aient fait naître, de l'amitié, d'hostiles actions dans la
-paix.
-
-«Les vaincus aussi et les esclaves par la guerre avec leur liberté
-perdue, perdront toute vertu et la crainte de Dieu, auprès de qui leur
-hypocrite piété dans la cruelle contention des batailles ne trouvera
-point de secours contre les envahisseurs. Par cette raison refroidis
-dans leur zèle, ils ne songeront plus désormais qu'à vivre
-tranquilles, mondains ou dissolus avec ce que leurs maîtres leur
-laisseront pour en jouir. Car la terre produira toujours plus qu'assez
-pour mettre à l'épreuve la tempérance. Ainsi tout dégénérera, tout
-se dépravera. La justice et la tempérance, la vérité et la foi,
-seront oubliées! Un homme sera excepté, fils unique de lumière dans
-un siècle de ténèbres, bon malgré les exemples, malgré les amorces,
-les coutumes et un monde irrité. Sans craindre le reproche et le
-mépris ou la violence, il avertira les hommes de leurs iniques voies;
-il tracera devant eux les sentiers de la droiture beaucoup plus sûrs et
-pleins de paix, leur annonçant la colère prête à visiter leur
-impénitence; et il se retirera d'entre eux insulté, mais aux regards
-de Dieu le seul homme juste vivant.
-
-«Par son ordre il bâtira une arche merveilleuse (comme tu l'as vu)
-pour se sauver lui et sa famille du milieu d'un monde dévoué à un
-naufrage universel. Il ne sera pas plutôt logé dans l'arche et à
-couvert avec les hommes et les animaux choisis pour la vie, que toutes
-les cataractes du ciel s'ouvrant verseront la pluie jour et nuit sur la
-terre, tous les réservoirs de l'abîme crèveront et enfleront l'Océan
-qui usurpera tous les rivages, jusqu'à ce que l'inondation s'élève
-au-dessus des plus hautes montagnes.
-
-«Alors ce mont du paradis sera emporté par la puissance des vagues;
-hors de sa place, poussé par le débordement cornu, dépouillé de
-toute sa verdure, et ses arbres en dérive, il descendra vers le grand
-fleuve jusqu'à l'ouverture du golfe, et là il prendra racine; île
-salée et nue, hantise des phoques, des orques et des mouettes au cri
-perçant. Ceci doit t'apprendre que Dieu n'attache la sainteté à aucun
-lieu, si elle n'y est apportée par les hommes qui le fréquentent ou
-l'habitent. Et regarde maintenant ce qui doit s'en suivre.»
-
-Adam regarda, et il vit l'arche flotter sur l'amas des eaux qui
-maintenant s'abaissait, car les nuages avaient fui, chassés par un vent
-aigu du nord qui, soufflant sec, ridait la face du déluge à mesure
-qu'il se desséchait. Le soleil clair sur son miroir liquide, dardait
-ses chauds regards et buvait largement la fraîche vague, comme ayant
-soif: ce qui fit que d'un lac immobile, les eaux, en rétrécissant leur
-inondation, devinrent un ebbe agile qui se déroba d'un pas léger vers
-l'abîme, lequel avait maintenant baissé ses écluses, comme le ciel
-fermé ses cataractes.
-
-L'arche ne flotte plus; mais elle paraît atterrie et fixée fortement
-au sommet de quelque haute montagne. À présent les cimes des collines
-apparaissent comme des rochers; les courants rapides conduisent à grand
-bruit leur furieuse marée dans la mer qui se retire. Aussitôt s'envole
-de l'arche un corbeau, et après lui une colombe, plus sûre messagère,
-envoyée une fois et derechef pour découvrir quelque arbre verdoyant,
-ou quelque terre sur laquelle elle pût poser son pied: revenue la
-seconde fois, elle rapporte dans son bec un rameau d'olivier, signe
-pacifique. Bientôt la terre paraît sèche et l'antique père descend
-de son arche avec, toute sa suite. Alors, plein de gratitude levant ses
-mains et ses pieux regards vers le ciel, il vit sur sa tête un nuage de
-rosée, et dans ce nuage un arc remarquable par trois bandes de
-brillantes couleurs, annonçant la paix de Dieu et une alliance
-nouvelle. À cette vue, le cœur d'Adam, auparavant si triste,
-grandement se réjouit, et il éclate ainsi dans sa joie:
-
-«Ô toi, qui peux offrir les choses futures comme étant présentes,
-instructeur céleste, je renais à cette dernière vision, assuré que
-l'homme vivra avec toutes les créatures, et que leur race sera
-conservée. Je gémis beaucoup moins à présent de la destruction d'un
-monde entier d'enfants coupables, que je ne me réjouis de trouver un
-homme si parfait et si juste, que Dieu ait daigné faire sortir un autre
-monde de cet homme, et oublier sa colère. Mais dis-moi ce que
-signifient ces bandes colorées dans le ciel, dessinées comme le
-sourcil de Dieu apaisé? Servent-elles comme une hart fleurie à lier
-les fluides bords de cette même nuée d'eau, de peur qu'elle ne se
-dissolve encore, et n'inonde la terre?»
-
-L'archange:
-
-«Ingénieusement tu as conjecturé: oui, Dieu a bien voulu calmer sa
-colère, quoiqu'il se soit dernièrement repenti d'avoir créé l'homme
-dépravé; il s'était affligé dans son cœur; lorsque abaissant ses
-regards il avait vu la terre entière remplie de violence, et toute
-chair corrompant ses voies. Cependant les méchants écartés, un homme
-juste trouve tellement grâce à ses yeux qu'il s'apaise et n'efface pas
-du monde le genre humain; il fait la promesse de ne jamais détruire
-encore la terre par un déluge, de ne laisser jamais l'Océan franchir
-ses bornes, ni la pluie noyer le monde avec l'homme et les animaux
-dedans; mais quand il ramènera un nuage sur la terre, il y placera son
-arc de triple couleur, afin qu'on le regarde et qu'il rappelle son
-alliance à l'esprit. Le jour et la nuit, le temps de la semaille et de
-la moisson, la chaleur et la blanche gelée suivront leurs cours,
-jusqu'à ce que le feu purifie toutes les choses nouvelles, avec le ciel
-et la terre où le juste habitera.»
-
-
-
-
-LIVRE DOUZIÈME
-
-
-ARGUMENT
-
-
-L'ange Michel continue de raconter ce qui arrivera depuis le déluge.
-Quand il est question d'Abraham, il en vient à expliquer par degrés
-quel sera celui de la race de la femme promis à Adam et à Ève dans
-leur chute: son incarnation, sa mort, sa résurrection et son ascension.
-État de l'Église jusqu'à son second avènement. Adam, grandement
-satisfait et rassuré par ces récits et ces promesses, descend de la
-montagne avec Michel. Il éveille Ève, qui avait dormi pendant tout ce
-temps-là, mais que des songes paisibles avaient disposée à la
-tranquillité d'esprit et à la soumission. Michel les conduit tous deux
-par la main hors du paradis, l'épée flamboyante s'agitant derrière
-eux, et les chérubins prenant leur station pour garder le lieu.
-
-
-
-
-Comme un voyageur qui, dans sa route, s'arrête à midi, quoique pressé
-d'arriver, ainsi l'archange fit une pause entre le monde détruit et le
-monde réparé, dans la supposition qu'Adam avait peut-être quelque
-chose à exprimer. Il reprit ensuite son discours par une douce
-transition:
-
-«Ainsi tu as vu un monde commencer et finir, et l'homme sortir comme
-d'une seconde souche. Tu as encore beaucoup à voir; mais je m'aperçois
-que ta vue mortelle défaut. Les objets divins doivent nécessairement
-affaiblir et fatiguer les sens humains. Dorénavant je te raconterai ce
-qui doit advenir; écoute donc avec une application convenable, et sois
-attentif.
-
-«Tant que cette seconde race des hommes sera peu nombreuse, et tant que
-la crainte du jugement passé demeurera fraîche dans leur esprit,
-craignant la Divinité, ayant quelque égard à ce qui est juste et
-droit, ils régleront leur vie et multiplieront rapidement. Ils
-laboureront la terre, recueilleront d'abondantes récoltes de blé, de
-vin, d'huile, et sacrifiant souvent de leurs troupeaux un taureau, un
-agneau, un chevreau avec de larges libations de vin, et des fêtes
-sacrées, ils passeront leurs jours dans une innocente joie; ils
-habiteront longtemps en paix par familles et tribus sous le sceptre
-paternel, jusqu'à ce qu'il s'élève un homme d'un cœur fier et
-ambitieux, qui (non satisfait de cette égalité belle, fraternel état)
-voudra s'arroger une injuste domination sur ses frères, et ôter
-entièrement à la concorde et à la loi de la nature la possession de
-la terre. Il fera la chasse (les hommes, non les bêtes, seront sa
-proie) par la guerre et les pièges ennemis à ceux qui refuseront de se
-soumettre à son tyrannique empire. De là il sera appelé un fort
-chasseur devant le Seigneur, prétendant tenir ou du ciel ou en dépit
-du ciel, cette seconde souveraineté; son nom dérivera de la
-rébellion, quoique de rébellion il accusera les autres.
-
-«Cet homme, avec une troupe qu'une égale ambition unit à lui, ou sous
-lui, pour tyranniser, marchant d'Éden vers l'occident, trouvera une
-plaine où un gouffre noir et bitumineux, bouche de l'enfer, bouillonne
-en sortant de la terre. Avec des briques et avec cette matière, ces
-hommes se préparent à bâtir une ville et une tour dont le sommet
-puisse atteindre le ciel et leur faire un nom, de peur que, dispersés
-dans les terres étrangères, leur mémoire ne soit perdue, sans se
-soucier que leur renommée soit bonne ou mauvaise. Mais Dieu, qui sans
-être vu descend souvent pour visiter les hommes et qui se promène dans
-leurs habitations afin d'observer leurs œuvres, les apercevant
-bientôt, vient en bas considérer leur cité avant que la tour
-offusquât les tours du ciel. Par dérision il met sur leurs langues, un
-esprit de variété pour effacer tout à fait leur langage naturel, et
-pour semer à sa place un bruit discordant de mots inconnus. Aussitôt
-un hideux babil se propage parmi les architectes; ils s'appellent les
-uns les autres sans s'entendre, jusqu'à ce qu'enroués, et tous en
-fureur comme étant bafoués, ils se battent. Une grande risée fut dans
-le ciel en voyant le tumulte étrange et en entendant la rumeur: ainsi
-la ridicule bâtisse fut abandonnée et l'ouvrage nommée Confusion.»
-
-Alors Adam, paternellement affligé:
-
-«Ô fils exécrable! aspirer à s'élever au-dessus de ses frères,
-s'attribuant une autorité usurpée qui n'est pas donnée de Dieu!
-L'Éternel nous accorda seulement une domination absolue sur la bête,
-le poisson et l'oiseau; nous tenons ce droit de sa concession; mais il
-n'a pas fait l'homme seigneur des hommes; se réservant ce titre à
-lui-même, il a laissé ce qui est humain libre de ce qui est humain.
-Mais cet usurpateur ne s'arrête pas à son orgueilleux empiétement sur
-l'homme: sa tour prétend défier et assiéger Dieu: homme misérable!
-Quelle nourriture ira-t-il porter si haut, pour s'y soutenir lui et sa
-téméraire armée, là au-dessus des nuages, où l'air subtil ferait
-languir ses entrailles grossières, et l'affamerait de respiration,
-sinon de pain?»
-
-Michel:
-
-«Tu abhorres justement ce fils qui apportera un pareil trouble dans
-l'état tranquille des hommes, en s'efforçant d'asservir la liberté
-rationnelle. Toutefois apprends de plus que depuis ta faute originelle,
-la vraie liberté a été perdue; cette liberté jumelle de la droite
-raison, habite toujours avec elle, et hors d'elle n'a point d'existence
-divisée: aussitôt que la raison dans l'homme est obscurcie ou non
-obéie, les désirs désordonnés et les passions vives saisissent
-l'empire de la raison, et réduisent en servitude l'homme, jusque alors
-libre. Conséquemment, puisque l'homme permet au dedans de lui-même, à
-d'indignes pouvoirs de régner sur la raison libre, Dieu, par un juste
-arrêt, l'assujettit au-dehors à de violents maîtres qui souvent aussi
-asservissent indûment son extérieure liberté: il faut que la tyrannie
-soit, quoique le tyran n'ait point d'excuse. Cependant quelquefois les
-nations tomberont si bas au-dessous de la vertu (qui est la raison) que
-non l'injustice, mais la justice, et quelque fatale malédiction
-annexée, les privera de leur liberté extérieure, leur liberté
-intérieure étant perdue: témoin le fils irrévérent de celui qui
-bâtit l'arche, lequel, pour l'affront qu'il fit à son père, entendit
-contre sa vicieuse race cette pesante malédiction: _Tu seras l'esclave
-des esclaves._
-
-«Ainsi ce dernier monde, comme le premier, ira sans cesse de mal en
-pis, jusqu'à ce que Dieu, fatigué enfin de leurs iniquités, retire sa
-présence du milieu d'eux, et détourne ses saints regards résolu
-d'abandonner désormais les hommes à leurs propres voies corrompues, et
-de se choisir parmi toutes les nations un peuple de qui il sera
-invoqué, un peuple à naître d'un homme plein de foi. Cet homme,
-résident encore sur les bords de l'Euphrate, aura été élevé dans
-l'idolâtrie.
-
-«Oh! pourras-tu croire que les hommes, tandis que le patriarche sauvé
-du déluge existait encore, soient devenus assez stupides pour
-abandonner le Dieu vivant, pour s'abaisser à adorer comme dieux leurs
-propres ouvrages de bois et de pierre! Cependant le Très-Haut daignera,
-par une vision, appeler cet homme de la maison de son père, du milieu
-de sa famille et des faux dieux, dans une terre, qu'il lui montrera: il
-fera sortir de lui un puissant peuple et répandra sur lui sa
-bénédiction, de façon que dans sa race toutes les nations seront
-bénies.
-
-«Il obéit ponctuellement; il ne connaît point la terre où il va,
-cependant il croit ferme. Je le vois (mais tu ne le peux voir) avec
-quelle foi il laisse ses dieux, ses amis, son sol natal, Ur de Chaldée;
-il passe maintenant le gué à Haran; après lui marche une suite
-embarrassante de bestiaux, de troupeaux et de nombreux serviteurs: il
-n'erre pas pauvre, mais il confie toute sa richesse à Dieu qui
-l'appelle dans une terre inconnue. Maintenant il atteint Chanaan: je
-vois ses tentes plantées aux environs de Sichem et dans la plaine
-voisine de Moreh: là il reçoit la promesse du don de toute cette terre
-à sa postérité, depuis Hamath, au nord, jusqu'au désert, au sud
-(j'appelle ces lieux par leurs noms, quoiqu'ils soient encore sans
-noms): depuis Hermon au levant, jusqu'à la grande mer occidentale. Ici
-le mont Hermon; là la mer. Regarde chaque lieu en perspective comme je
-te les indique de la main: sur le rivage, le mont Carmel; ici le fleuve
-à deux sources, le Jourdain, vraie limite à l'orient; mais les fils de
-cet homme habiteront à Senir cette longue chaîne de collines.
-
-«Pèse ceci: toutes les nations de la terre seront bénies dans la race
-de cet homme. Par cette race est désigné ton grand libérateur, qui
-écrasera la tête du serpent, ce qui te sera bientôt plus clairement
-révélé.
-
-«Ce patriarche béni (qui dans un temps prescrit sera appelé le
-fidèle Abraham) laissera un fils, et de ce fils un petit-fils, égal à
-lui en foi, en sagesse et en renom. Le petit-fils, avec ses douze
-enfants, part de Chanaan pour une terre, appelée Égypte dans la suite,
-que divise le fleuve le Nil. Vois où ce fleuve coule et se décharge
-dans la mer par sept embouchures. Le père vient habiter cette terre
-dans un temps de disette, invité par un de ses plus jeunes enfants,
-fils que de dignes actions ont élevé au second rang dans ce royaume de
-Pharaon.
-
-«Il meurt, et laisse sa postérité qui devient une nation. Cette
-nation maintenant accrue cause de l'inquiétude à un nouveau roi qui
-cherche à arrêter leur accroissement excessif, comme aubains trop
-nombreux: pour cela, contre les droits de l'hospitalité, de ses hôtes
-il fait des esclaves, et met à mort leurs enfants mâles; jusqu'à ce
-que deux frères (ces deux frères, nommés Moïse et Aaron) soient
-suscités de Dieu pour tirer ce peuple de la captivité, pour le
-reconduire avec gloire et chargé de dépouilles vers leur terre
-promise.
-
-«Mais d'abord le tyran sans loi (qui refuse de reconnaître leur Dieu
-ou d'avoir égard à son message) doit y être forcé par des signes et
-des jugements terribles: les fleuves doivent être convertis en sang qui
-n'aura point été versé; les grenouilles, la vermine, les moucherons
-doivent remplir tout le palais du roi et remplir tout le pays de leur
-intrusion dégoûtante. Les troupeaux du roi doivent mourir du tac et de
-la contagion; les tumeurs et les ulcères doivent boursoufler toute sa
-chair et toute celle de son peuple; le tonnerre mêlé de grêle, la
-grêle mêlée de feu, doivent déchirer le ciel d'Égypte et
-tourbillonner sur la terre, dévorant tout, là où ils roulent. Ce
-qu'ils ne dévoreront pas en herbe, fruit ou graine, doit être mangé
-d'un nuage épais de sauterelles descendues en fourmilière et ne
-laissant rien de vert sur la terre. L'obscurité doit faire disparaître
-toutes les limites (palpable obscurité), et effacer trois jours; enfin,
-d'un coup de minuit tous les premiers-nés d'Égypte doivent être
-frappés de mort.
-
-«Ainsi dompté par dix plaies, le dragon du fleuve se soumet enfin à
-laisser aller les étrangers, et souvent humilie son cœur obstiné,
-mais comme la glace toujours plus durcie après le dégel. Dans sa rage
-poursuivant ceux qu'il avait naguère congédiés, la mer l'engloutit
-avec son armée, et laisse passer les étrangers comme sur un terrain
-sec entre deux murs de cristal. Les vagues, tenues en respect par la
-verge de Moïse, demeurent ainsi divisées jusqu'à ce que le peuple
-délivré ait gagné leur rivage. Tel est le prodigieux pouvoir que Dieu
-prêtera à son prophète, quoique toujours présent de son ange qui
-marchera devant ses peuples dans une nuée, et dans une colonne de feu;
-le jour une nuée, la nuit une colonne de feu, afin de les guider dans
-leur voyage et d'écarter derrière eux le roi obstiné qui les
-poursuit. Le roi les poursuivra toute la nuit, mais les ténèbres
-s'interposent et les défendent de son approche jusqu'à la veille du
-matin. Alors Dieu, regardant entre la colonne de feu et la nue,
-troublera les ennemis et brisera les roues de leurs chariots; quand
-Moïse, par ordre, étend encore une fois sa verge puissante sur la mer;
-la mer obéit à sa verge: les vagues retombent sur les bataillons de
-l'Égypte, et ensevelissent leur guerre.
-
-«La race choisie et délivrée s'avance du rivage vers Chanaan à
-travers l'inhabité désert; elle ne prend pas le chemin le plus court,
-de peur qu'en entrant chez les Chananéens alarmés, la guerre ne
-l'effraye, elle inexpérimentée, et que la crainte ne la fasse
-retourner en Égypte préférant une vie inglorieuse dans la servitude;
-car la vie inaccoutumée aux armes est plus douce au noble et au non
-noble, quand la témérité ne les conduit pas.
-
-«Ce peuple gagnera encore ceci par son séjour dans la vaste solitude:
-il y fondera son gouvernement et choisira parmi les douze tribus son
-grand sénat pour commander selon les lois prescrites. Du mont Sinaï
-(dont le sommet obscur tremblera à la descente de Dieu) Dieu,
-lui-même, au milieu du tonnerre, des éclairs et du bruit éclatant des
-trompettes, donnera des lois à ce peuple. Une partie de ces lois
-appartiendra à la justice civile, une autre partie aux cérémonies
-religieuses du sacrifice; ces cérémonies apprendront à connaître par
-des types et des ombres celui qui, de cette race, est destiné à
-écraser le serpent, et les moyens par lesquels il achèvera la
-délivrance du genre humain.
-
-«Mais la voix de Dieu est terrible à l'oreille mortelle: les tribus
-choisies le supplient de faire connaître sa volonté par Moïse et de
-cesser la terreur; il accorde ce qu'elles implorent, instruites qu'on ne
-peut avoir accès auprès de Dieu sans médiateur, de qui Moïse remplit
-alors la haute fonction en figure, afin de préparer la voie à un plus
-grand Médiateur dont il prédira le jour; et tous les prophètes,
-chacun dans leur âge, chanteront le temps du grand Messie.
-
-«Ces lois et ces rites établis, Dieu se plaira tant aux hommes
-obéissants à sa volonté, qu'il daignera placer au milieu d'eux son
-tabernacle, pour que le Saint et l'Unique habite avec les hommes
-mortels. Dans la forme qu'il a prescrite, un sanctuaire de cèdre est
-fabriqué et revêtu d'or. Dans ce sanctuaire est une arche, et dans
-cette arche, son témoignage, titre de son alliance. Au-dessus s'élève
-le trône d'or de la miséricorde, entre les ailes de deux brillants
-chérubins. Devant lui brûlent sept lampes, représentant, comme dans
-un zodiaque, les flambeaux du ciel. Sur la tente reposera un nuage
-pendant le jour, un rayon de feu pendant la nuit, excepté quand les
-tribus seront en marche. Et conduites par l'ange du Seigneur, elles
-arrivent enfin à la terre promise à Abraham et à sa race.
-
-«Le reste serait trop long à te raconter: combien de batailles
-livrées, combien de rois domptés et de royaumes conquis; comment le
-soleil s'arrêtera immobile, un jour entier, au milieu du ciel, et
-retardera la course ordinaire de la nuit, à la voix d'un homme
-disant:--«Soleil, arrête-toi sur Gabaon, et toi, lune, sur la vallée
-d'Ajalon, jusqu'à ce que Israël ait vaincu.»--Ainsi s'appellera le
-troisième descendant d'Abraham, fils d'Isaac, et de lui ce nom passera
-à sa postérité, qui sera victorieuse ainsi de Chanaan.»
-
-Ici Adam interrompit l'Ange:
-
-«Ô envoyé du ciel, flambeau de mes ténèbres, de belles choses tu
-m'as révélées, particulièrement celles qui regardent le juste
-Abraham et sa race! À présent, pour la première fois je trouve mes
-yeux véritablement ouverts et mon cœur beaucoup soulagé. J'étais
-auparavant troublé par la pensée de ce qui m'arriverait à moi et à
-tout le genre humain; mais à présent je vois son jour, le jour de
-celui en qui toutes les nations seront bénies: faveur par moi
-imméritée, moi qui cherchai la science défendue par des moyens
-défendus. Cependant je ne comprends pas ceci: pourquoi à ceux parmi
-lesquels Dieu daignera habiter sur la terre, tant et de diverses lois
-ont-elles été données? Tant de lois supposent parmi eux autant de
-péchés: comment Dieu peut-il résider au milieu de ces hommes?»
-
-Michel:
-
-«Ne doute pas que le péché ne règne parmi eux, comme engendré de
-toi: et ainsi la loi leur a été donnée pour démontrer leur
-dépravation native, qui excite sans cesse le péché à combattre
-contre la loi. De là, quand ils verront que la loi peut bien découvrir
-le péché, mais ne peut l'écarter (sinon par ces faibles ombres
-d'expiations, le sang des taureaux et des boucs), ils en concluront que
-quelque sang plus précieux doit payer la dette humaine, celui du juste
-pour l'injuste, afin que dans cette justice à eux appliquée par la
-foi, ils trouvent leur justification auprès de Dieu et la paix de la
-conscience que la loi par des cérémonies ne peut calmer, puisque
-l'homme ne peut accomplir la partie morale de la loi, et que ne
-l'accomplissant pas il ne peut vivre.
-
-«Ainsi la loi paraît imparfaite et seulement donnée pour livrer les
-hommes, dans la plénitude des temps, à une meilleure alliance; pour
-les faire passer, disciplinés, de l'ombre des figures à la vérité,
-de la chair à l'esprit, de l'imposition des lois étroites à la libre
-acceptation d'une large grâce, de la servile frayeur à la crainte
-filiale, des œuvres de la loi aux œuvres de la foi.
-
-«À cause de cela, Moïse (quoique si particulièrement aimé de Dieu),
-n'étant que le ministre de la loi, ne conduira pas le peuple dans
-Chanaan: ce sera Josué, appelé Jésus par les Gentils; Jésus qui aura
-le nom et fera l'office de celui qui doit dompter le serpent ennemi, et
-ramener en sûreté à l'éternel paradis du repos, l'homme longuement
-égaré dans la solitude du monde.
-
-«Cependant, placés dans leur Chanaan terrestre, les Israélites y
-demeureront et y prospéreront longtemps; mais quand les péchés de la
-nation auront troublé leur paix publique, ils provoqueront Dieu à leur
-susciter des ennemis dont il les délivrera aussi souvent qu'ils se
-montreront pénitents, d'abord au moyen des juges, ensuite par des rois;
-le second desquels (renommé pour sa piété et ses grandes actions),
-recevra la promesse irrévocable que son trône subsistera à jamais.
-Toutes les prophéties chanteront de même, que de la souche royale de
-David (j'appelle ainsi ce roi) sortira un Fils, ce Fils de la race de la
-femme, à toi prédit, prédit à Abraham comme celui en qui espèrent
-toutes les nations, celui qui est prédit aux rois, des rois le dernier,
-car son règne n'aura point de fin.
-
-«Mais d'abord passera une longue succession de rois: le premier des
-fils de David, célèbre par son opulence et sa sagesse, renfermera dans
-un temple superbe l'arche de Dieu couverte d'une nue, qui jusqu'alors
-avait erré sous des tentes. Ceux qui succéderont à ce prince seront
-inscrits partie au nombre des bons, partie au nombre des mauvais rois;
-la plus longue liste sera celle des mauvais. Les honteuses idolâtries
-et les autres péchés de ces derniers, ajoutés à la somme des
-iniquités du peuple, irriteront tellement Dieu, qu'il se retirera
-d'eux, qu'il abandonnera leur terre, leur cité, son temple, son arche
-sainte avec toutes les choses sacrées, objets du mépris et proie de
-cette orgueilleuse cité dont tu as vu les hautes murailles laissées
-dans la confusion, d'où elle fut appelée Babylone.
-
-«Là Dieu laisse son peuple habiter en captivité l'espace de
-soixante-dix ans; ensuite il l'en retire, se souvenant de sa
-miséricorde et de son alliance jurée à David, invariable comme les
-jours du ciel. Revenus de Babylone avec l'agrément des rois, leurs
-maîtres, que Dieu disposera en faveur des Israélites, ils
-réédifieront d'abord la maison de Dieu. Pendant quelque temps ils
-vivront modérés, dans un état médiocre; jusqu'à ce que augmentés
-en nombre et en richesse, ils deviennent factieux; mais la dissension
-s'engendrera d'abord parmi les prêtres, hommes qui servent l'autel et
-qui devraient le plus s'efforcer à la paix: leur discorde amènera
-l'abomination dans le temple même; ils saisiront enfin le sceptre sans
-égard pour le fils de David; et ensuite ils le perdront, et il passera
-à un étranger, afin que le véritable roi par l'onction, le Messie
-puisse naître dépouillé de son droit.
-
-«Cependant, à sa naissance, une étoile qui n'avait pas été vue
-auparavant dans le ciel proclame sa venue et guide les sages de
-l'orient, qui s'enquièrent de sa demeure pour offrir de l'encens, de la
-myrrhe et de l'or. Un ange solennel dit le lieu de sa naissance à de
-simples bergers qui veillaient pendant la nuit. Ils y courent en hâte
-pleins de joie, et ils entendent son Noël chanté par un chœur
-d'anges.--Une Vierge est sa mère, mais son père est le pouvoir du
-Très-Haut. Il montera sur le trône héréditaire; il bornera son
-règne par les larges limites de la terre, sa gloire par les deux.»
-
-Michel s'arrêta, apercevant Adam accablé d'une telle joie, qu'il
-était, comme dans la douleur, baigné de larmes, sans respiration et
-sans paroles; il exhala enfin celles-ci:
-
-«Ô prophète d'agréables nouvelles! toi qui achèves les plus hautes
-espérances! à présent je comprends clairement ce que souvent mes
-pensées les plus appliquées ont cherché en vain: pourquoi l'objet de
-notre grande attente sera appelé la race de la femme. Vierge mère je
-te salue! toi haute dans l'amour du ciel! Cependant tu sortiras de mes
-reins, et de tes entrailles sortira le Fils du Dieu Très-Haut: ainsi
-Dieu s'unira avec l'homme. Le serpent doit attendre maintenant
-l'écrasement de sa tête avec une mortelle peine. Dis où et quand leur
-combat? quel coup blessera le talon du vainqueur.»
-
-Michel:
-
-«Ne rêve pas de leur combat comme d'un duel, ni ne songe de blessures
-locales à la tête ou au talon: le Fils ne réunit point l'humanité à
-la divinité, pour vaincre ton ennemi avec plus de force; ni Satan ne
-sera dominé de la sorte lui que sa chute du ciel (blessure bien plus
-mortelle), n'a pas rendu incapable de te donner ta blessure de mort.
-Celui qui vient ton Sauveur te guérira, non en détruisant Satan, mais
-ses œuvres en toi et dans ta race. Ce qui ne peut être qu'en
-accomplissant (ce à quoi tu as manqué) l'obéissance à la loi de
-Dieu, imposée sous peine de mort, et en souffrant la mort, peine due à
-ta transgression et due à ceux qui doivent naître de toi.
-
-«Ainsi seulement la souveraine justice peut être satisfaite: ton
-Rédempteur remplira exactement la loi de Dieu à la fois par
-obéissance et par amour, bien que l'amour seul remplisse la loi. Il
-subira ton châtiment en se présentant dans la chair à une vie
-outragée et à une mort maudite, annonçant la vie à tous ceux qui
-croiront en sa rédemption, qui croiront que son obéissance lui sera
-imputée, qu'elle deviendra la leur par la foi, que ses mérites les
-sauveront, non leurs propres œuvres, quoique conformes à la loi. Pour
-cela haï il sera blasphémé, saisi par force, jugé, condamné à mort
-comme infâme et maudit, cloué à la croix par sa propre nation, tué
-pour avoir apporté la vie. Mais à sa croix il clouera tes ennemis; le
-jugement rendu contre toi, les péchés de tout le genre humain, seront
-crucifiés avec lui; et rien ne nuira plus à ceux qui se confieront
-justement dans sa satisfaction.
-
-«Il meurt, mais bientôt revit. La mort sur lui n'usurpera pas
-longtemps le pouvoir: avant que la troisième aube du jour revienne, les
-étoiles du matin le verront se lever de sa tombe, frais comme la
-lumière naissante, ta rançon qui rachète l'homme de la mort, étant
-payée. Sa mort satisfera pour l'homme aussi souvent qu'il ne négligera
-point une vie ainsi offerte, et qu'il en embrassera le mérite par une
-foi non dénuée d'œuvres. Cet acte divin annule ton arrêt, cette mort
-dont tu serais mort dans le péché pour jamais perdu à la vie; cet
-acte brisera la tête de Satan, écrasera sa force par la défaite du
-Péché et de la Mort, ses deux armes principales, enfoncera leur
-aiguillon dans sa tête beaucoup plus profondément que la mort
-temporelle ne brisera le talon du vainqueur, ou de ceux qu'il rachète
-mort comme un sommeil, passage doux à une immortelle vie.
-
-«Après sa résurrection il ne restera sur la terre que le temps
-suffisant pour apparaître à ses disciples, hommes qui le suivirent
-toujours pendant sa vie. Il les chargera d'enseigner aux nations ce
-qu'ils apprirent de lui et de sa rédemption, baptisant dans le courant
-de l'eau ceux qui croiront: signe qui, en les lavant de la souillure du
-péché pour une vie pure, les préparera en esprit (s'il en arrivait
-ainsi) à une mort pareille à celle dont le Rédempteur mourut. Ces
-disciples instruiront toutes les nations; car, à compter de ce jour, le
-salut sera prêché non seulement aux fils sortis des reins d'Abraham,
-mais aux fils de la foi d'Abraham par tout le monde; ainsi dans la race
-d'Abraham toutes les nations seront bénies.
-
-«Ensuite le Sauveur montera dans le ciel des cieux avec la victoire,
-triomphant au milieu des airs de ses ennemis et des tiens: il y
-surprendra le serpent, prince de l'air; il le tramera enchaîné à
-travers tout son royaume, et l'y laissera confondu. Alors il entrera
-dans la gloire, reprendra sa place, à la droite de Dieu, exalté
-hautement au-dessus de tous les noms dans le ciel. De là, quand la
-dissolution de ce monde sera mûre, il viendra dans la gloire et la
-puissance, juger les vivants et les morts, juger les infidèles morts,
-mais récompenser les fidèles et les recevoir dans la béatitude, soit
-au ciel ou sur la terre; car la terre alors sera toute paradis; bien
-plus heureuse demeure que celle d'Éden, et bien plus heureux jours!»
-
-Ainsi parla l'archange Michel, et il fit une pause, comme s'il était à
-la grande période du monde; notre père, rempli de joie et
-d'admiration, s'écria:
-
-«Ô bonté infinie, bonté immense! qui du mal produira tout ce bien,
-et le mal changera en bien! merveille plus grande que celle qui d'abord
-par la création fit sortir la lumière des ténèbres. Je suis rempli
-de doute: dois-je me repentir à présent du péché que j'ai commis et
-occasionné, ou dois-je m'en réjouir beaucoup plus, puisqu'il en
-résultera beaucoup plus de bien: à Dieu plus de gloire, aux hommes
-plus de bonne volonté de la part de Dieu, et la grâce surabondant où
-avait abondé la colère? Mais dis-moi, si notre libérateur doit
-remonter aux cieux, que deviendra le peu de ses fidèles, laissé parmi
-le troupeau infidèle, les ennemis de la vérité? Qui alors guidera son
-peuple? qui le défendra? Ne traiteront-ils pas plus mal ses disciples
-qu'ils ne l'ont traité lui-même?»
-
-«Sois sûr qu'ils le feront, dit l'ange: mais du ciel il enverra aux
-siens un Consolateur, la promesse du Père, son Esprit qui habitera en
-eux, et écrira la loi de la foi dans leur cœur, opérant par l'amour
-pour les guider en toute vérité. Il les revêtira encore d'une armure
-spirituelle, capable de résister aux attaques de Satan et d'éteindre
-ses dards de feu. Ils ne seront point effrayés de tout ce que l'homme
-pourra faire contre eux, pas même de la mort. Ils seront dédommagés
-de ces cruautés par des consolations intérieures, et souvent soutenus
-au point d'étonner leurs plus fiers persécuteurs; car l'Esprit
-(descendu d'abord sur les apôtres que le Messie envoya évangéliser
-les nations, et descendu ensuite sur tous les baptisés) remplira ces
-apôtres de dons merveilleux pour parler toutes les langues et faire
-tous les miracles que leur Maître faisait devant eux. Ils
-détermineront ainsi une grande multitude dans chaque nation à recevoir
-avec joie les nouvelles apportées du ciel. Enfin, leur ministère
-étant accompli, leur course achevée, leur doctrine et leur histoire
-laissées écrites, ils meurent.
-
-«Mais à leur place, comme ils l'auront prédit, des loups succéderont
-aux pasteurs, loups ravissants qui feront servir les sacrés mystères
-du ciel à leurs propres et vils avantages, à leur cupidité, à leur
-ambition: et par des superstitions, des traditions humaines, ils
-infecteront la vérité déposée pure seulement dans ces actes écrits,
-mais qui ne peut être entendue que par l'Esprit.
-
-«Ils chercheront à se prévaloir de noms, de places, de titres, et à
-joindre à ceux-ci la temporelle puissance, quoiqu'en feignant d'agir
-par la puissance spirituelle, s'appropriant l'Esprit de Dieu, promis
-également et donné à tous les croyants. Dans cette prétention, des
-lois spirituelles seront imposées par la force charnelle à chaque
-conscience, lois que personne ne trouvera sur le rôle de celles qui ont
-été laissées, ou que l'Esprit grave intérieurement dans le cœur.
-
-«Que voudront-ils donc, sinon contraindre l'Esprit de la grâce même
-et lier la liberté sa compagne? Que voudront-ils, sinon démolir les
-temples vivants de Dieu, bâtis pour durer par la foi, leur propre foi,
-non celle d'un autre? (car sur terre, qui peut être écouté comme
-infaillible contre la foi et la conscience!) Cependant plusieurs se
-présumeront tels: de là une accablante persécution s'élèvera contre
-tous ceux qui persévéreront à adorer en esprit et en vérité. Le
-reste, ce sera le plus grand nombre, s'imaginera satisfaire à la
-religion par des cérémonies extérieures et des formalités
-spécieuses. La vérité se retirera percée des traits de la calomnie,
-et les œuvres de la foi seront rarement trouvées.
-
-«Ainsi ira le monde, malveillant aux bons, favorable aux méchants, et
-sous son propre poids gémissant, jusqu'à ce que se lève le jour du
-repos pour le juste, de vengeance pour le méchant; jour du retour de
-celui si récemment promis à ton aide, de ce Fils de la femme, alors
-obscurément annoncé, à présent plus amplement connu pour ton Sauveur
-et ton Maître.
-
-«Enfin, sur les nuages il viendra du ciel, pour être révélé dans la
-gloire du Père, pour dissoudre Satan avec son monde pervers. Alors de
-la masse embrasée, purifiée et raffinée, il élèvera de nouveaux
-cieux, une nouvelle terre, des âges d'une date infinie, fondés sur la
-justice, la paix, l'amour, et qui produiront pour fruits la joie et
-l'éternelle félicité.»
-
-L'ange finit, et Adam lui répliqua pour la dernière fois:
-
-«Combien ta prédiction, ô bienheureux voyant, a mesuré vite ce monde
-passager, la course du temps jusqu'au jour où il s'arrêtera fixé!
-au-delà, tout est abîme, éternité, dont l'œil ne peut atteindre la
-fin! Grandement instruit, je partirai d'ici, grandement en paix de
-pensée, et je suis rempli de connaissances autant que ce vase peut en
-contenir; aspirer au delà a été ma folie. J'apprends de ceci que le
-mieux est d'obéir, d'aimer Dieu seul avec crainte, de marcher comme en
-sa présence, de reconnaître sans cesse sa providence, de ne dépendre
-que de lui, miséricordieux pour tous ses ouvrages surmontant toujours
-le mal par le bien, par de petites choses accomplissant les grandes, par
-des moyens réputés faibles renversant la force du monde, et le sage du
-monde, par la simplicité de l'humble: je sais désormais que souffrir
-pour la cause de la vérité c'est s'élever par la force à la plus
-haute victoire, et que pour le fidèle la mort est la porte de la vie;
-je suis instruit de cela par l'exemple de celui que je reconnais à
-présent pour mon Rédempteur à jamais béni.»
-
-L'Ange à Adam répliqua aussi pour la dernière fois:
-
-«Ayant appris ces choses, tu as atteint la somme de la sagesse.
-N'espère rien de plus haut quand même tu connaîtrais toutes les
-étoiles par leur nom, et tous les pouvoirs éthérés, tous les secrets
-de l'abîme, tous les ouvrages de la nature, ou toutes les œuvres de
-Dieu dans le ciel, l'air, la terre ou la mer; quand tu jouirais de
-toutes les richesses de ce monde, et le gouvernerais comme un seul
-empire. Ajoute seulement à tes connaissances des actions qui y
-répondent; ajoute la vertu, la patience, la tempérance; ajoute
-l'amour, dans l'avenir nommé charité, âme de tout le reste. Alors tu
-regretteras moins de quitter ce paradis, puisque tu posséderas en
-toi-même un paradis bien plus heureux.
-
-«Descendons maintenant de cette cime de spéculation; car l'heure
-précise exige notre départ d'ici. Regarde! ces gardes que j'ai campés
-sur cette colline attendent l'ordre de se mettre en marche: à leur
-front, une épée flamboyante, en signal du bannissement, ondoie avec
-violence. Nous ne pouvons rester plus longtemps. Va éveille Ève: elle
-aussi je l'ai calmée par de doux rêves, présages du bien, et j'ai
-disposé tous ses esprits à une humble soumission. Dans un moment
-convenable tu lui feras part de ce que tu as entendu, surtout de ce
-qu'il importe à sa foi de connaître, la grande délivrance du genre
-humain, qui doit venir de sa race, de la race de la femme. Puissiez-vous
-vivre (vos jours seront nombreux) dans une foi unanime, quoique tristes,
-à cause des maux passés, cependant encore beaucoup plus consolés par
-la méditation d'une heureuse fin.»
-
-Il finit, et tous deux descendent la colline. Arrivés au bas, Adam
-courut en avant au berceau où Ève s'était endormie; mais il la trouva
-éveillée; elle le reçut ainsi avec ces paroles qui n'étaient plus
-tristes:
-
-«D'où tu reviens et où tu étais allé, je le sais, car Dieu est
-aussi dans le sommeil et instruit les songes: il me les a envoyés
-propices, présageant un grand bien, depuis que fatiguée de chagrin et
-de détresse de cœur, je tombai endormie; mais à présent, guide-moi:
-en moi, plus de retardement: aller avec toi, c'est rester ici; rester
-sans toi ici, c'est sortir d'ici involontairement. Tu es pour moi toutes
-choses sous le ciel, tu es tous les lieux pour moi, toi qui pour mon
-crime volontaire es banni d'ici. Cependant, j'emporte d'ici cette
-dernière consolation, qui me rassure: bien que par moi tout ait été
-perdu, malgré mon indignité, une faveur m'est accordée: par moi la
-Race promise réparera tout.»
-
-Ainsi parle Ève, notre mère, et Adam l'entendit charmé, mais ne
-répondit point; l'archange était trop près, et de l'autre colline à
-leur poste assigné, tous dans un ordre brillant les chérubins
-descendaient: ils glissaient météores sur la terre, ainsi qu'un
-brouillard du soir élevé d'un fleuve glisse sur un marais, et envahit
-rapidement le sol sur les talons du laboureur qui retourne à sa
-chaumière. De front, ils s'avançaient; devant eux le glaive
-brandissant du Seigneur flamboyait furieux, comme une comète: la
-chaleur torride de ce glaive, et sa vapeur telle que l'air brûlé de la
-Libye, commençaient à dessécher le climat tempéré du paradis; quand
-l'Ange hâtant nos languissants parents, les prit par la main, les
-conduisit droit à la porte orientale; de là aussi vite jusqu'au bas du
-rocher, dans la plaine inférieure, et disparut.
-
-Ils regardèrent derrière eux, et virent toute la partie orientale du
-paradis, naguère leur séjour, ondulée par le brandon flambant: la
-porte était obstruée de figures redoutables et d'armes ardentes.
-
-Adam et Ève laissèrent tomber quelques naturelles larmes qu'ils
-essuyèrent vite. Le monde entier était devant eux, pour y choisir le
-lieu de leur repos, et la Providence était leur guide. Mais main en
-main, à pas incertains et lents, ils prirent à travers Éden leur
-chemin solitaire.
-
-
-
-
-FIN DU PARADIS PERDU.
-
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARADIS PERDU ***
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- The Project Gutenberg eBook of Le Paradis perdu, by John Milton
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-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Le Paradis Perdu, by John Milton</div>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le Paradis Perdu</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: John Milton</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Translator: François-René de Chateaubriand</div>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: August 13, 2020 [eBook #62922]<br />
-[Most recently updated: October 9, 2023]</div>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laura Natal Rodrigues</div>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARADIS PERDU ***</div>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/paradis_cover.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-
-<h2>LE<br />
-PARADIS PERDU</h2>
-
-<h3>DE MILTON</h3>
-
-<h4>TRADUCTION</h4>
-
-<h3>DE CHATEAUBRIAND</h3>
-
-<h4>PARIS</h4>
-
-<h5>RENAULT ET C<sup>e</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS</h5>
-
-<h5>48, RUE DE D'ULM. 48</h5>
-
-<h5>1861</h5>
-
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 400px;">
-<img src="images/figure01.jpg" width="400" alt="" />
-</div>
-
-
-
-
-<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4>
-<p><a href="#REMARQUES">REMARQUES</a><br />
-<a href="#LIVRE_PREMIER">LIVRE PREMIER</a><br />
-<a href="#LIVRE_SECOND">LIVRE SECOND</a><br />
-<a href="#LIVRE_TROISIEME">LIVRE TROISIÈME</a><br />
-<a href="#LIVRE_QUATRIEME">LIVRE QUATRIÈME</a><br />
-<a href="#LIVRE_CINQUIEME">LIVRE CINQUIÈME</a><br />
-<a href="#LIVRE_SIXIEME">LIVRE SIXIÈME</a><br />
-<a href="#LIVRE_SEPTIEME">LIVRE SEPTIÈME</a><br />
-<a href="#LIVRE_HUITIEME">LIVRE HUITIÈME</a><br />
-<a href="#LIVRE_NEUVIEME">LIVRE NEUVIÈME</a><br />
-<a href="#LIVRE_DIXIEME">LIVRE DIXIÈME</a><br />
-<a href="#LIVRE_ONZIEME">LIVRE ONZIÈME</a><br />
-<a href="#LIVRE_DOUZIEME">LIVRE DOUZIÈME</a></p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<h4>LE<br />
-
-PARADIS PERDU</h4>
-
-<h5>DE MILTON</h5>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="REMARQUES">REMARQUES</a></h4>
-
-
-<p>Je prie le lecteur de consulter l'Avertissement placé en tête de
-l'<i>Essai sur la Littérature anglaise</i>, et de revoir dans
-l'<i>Essai</i> même les chapitres relatifs <i>à la vie</i> et <i>aux
-ouvrages de Milton.</i></p>
-
-<p>Si je n'avais voulu donner qu'une traduction <i>élégante</i> du
-<i>Paradis perdu</i>, on m'accordera peut-être assez de connaissance de
-l'art pour qu'il ne m'eût pas été impossible d'atteindre la hauteur
-d'une traduction de cette nature; mais c'est une traduction littérale
-dans toute la force du terme que j'ai entreprise, une traduction qu'un
-enfant et un poëte pourront suivre sur le texte, ligne à ligne, mot à
-mot, comme un dictionnaire ouvert sous leurs yeux. Ce qu'il m'a fallu de
-travail pour arriver à ce résultat, pour dérouler une longue phrase
-d'une manière lucide sans hacher le style, pour arrêter les périodes
-sur la même chute, la même mesure, la même harmonie; ce qu'il m'a
-fallu de travail pour tout cela ne peut se dire. Qui m'obligeait à
-cette exactitude, dont il y aura si peu de juges et dont on me saura si
-peu de gré? Cette conscience que je mets à tout, et qui me remplit de
-remords quand je n'ai pas fait ce que j'ai pu faire. J'ai refondu trois
-fois la traduction sur le <i>manuscrit</i> et le <i>placard</i>; je l'ai
-remaniée quatre fois d'un bout à l'autre sur les <i>épreuves</i>;
-tâche que je ne me serais jamais imposée si je l'eusse d'abord mieux
-comprise.</p>
-
-<p>Au surplus, je suis loin de croire avoir évité tous les écueils de ce
-travail; il est impossible qu'un ouvrage d'une telle étendue, d'une
-telle difficulté, ne renferme pas quelque contre-sens. Toutefois, il y
-a plusieurs manières d'entendre les mêmes passages; les Anglais
-eux-mêmes ne sont pas toujours d'accord sur le texte, comme
-on peut le voir dans les glossateurs. Pour éviter de se jeter
-dans des controverses interminables, je prie le lecteur de ne pas
-confondre un <i>faux</i> sens avec un sens <i>douteux</i> ou susceptible
-d'interprétations diverses.</p>
-
-<p>Je n'ai nullement la prétention d'avoir rendu intelligibles des
-descriptions empruntées de l'Apocalypse, ou tirées des prophètes,
-telles que ces <i>mers de verre qui sont fondées en vue, ces roues qui
-tournent dans des roues, etc.</i> Pour trouver un sens un peu clair à ces
-descriptions, il eu aurait fallu retrancher la moitié: j'ai exprimé le
-tout par un rigoureux mot à mot, laissant le champ libre à
-l'interprétation des nouveaux Swedenborg qui entendront cela
-couramment.</p>
-
-<p>Milton emprunte quelquefois l'ancien jargon italien: <i>d'autour
-d'Ève sont lancés des dards de désir qui souhaite la présence
-d'Ève.</i> Je ne sais pas si c'est le désir qui <i>souhaite</i>; ce
-pourrait bien être le <i>dard</i>; je n'ai donc pu exprimer que ce que
-je comprenais (si toutefois je comprenais), étant persuadé qu'on peut
-comprendre dé pareilles choses de cent façons.</p>
-
-<p>Si de longs passages présentent des difficultés, quelques traits
-rapides n'en offrent pas moins: que signifie ce vers:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">Your fear itself of death removes the fear.</span></p>
-
-
-<p>«Votre crainte même de la mort écarte la crainte.»</p>
-
-<p>Il y a des commentaires immenses là-dessus; en voici un: «Le serpent
-dit: Dieu ne peut vous punir sans cesser d'être juste: s'il n'est plus
-juste il n'est plus Dieu; ainsi vous ne devez point craindre sa menace;
-autrement vous êtes en contradiction avec vous-même, puisque c'est
-précisément votre crainte qui détruit votre crainte.» Le commentateur
-ajoute, pour achever l'explication, «qu'il est bien fâché de ne pouvoir
-répandre un plus grand jour sur cet endroit.»</p>
-
-<p>Dans l'invocation au commencement du VII<sup>e</sup> livre, on lit:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 15em;">I have presum'd</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">(An earthly guest) and drawn empireal air,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;"><i>Thy temp'ring.</i></span></p>
-
-
-<p>J'ai traduit comme mes devanciers: <i>tempéré par toi.</i> Richardson
-prétend que Milton fait ici allusion à ces voyageurs qui pour monter
-au haut du Ténériffe emportent des éponges mouillées, et se
-procurent de cette manière un air respirable; voilà beaucoup
-d'autorités: cependant je crois que <i>Thy temp'ring</i> veut dire
-simplement <i>ta température. Thy</i> est le pronom possessif, et non le
-pronom personnel <i>thee. Temp'ring</i> me semble un mot forgé par Milton,
-comme tant d'autres: la <i>température</i> de la muse, son air, son
-<i>élément natal.</i> Je suis persuadé que c'est là le sens simple et
-naturel de la phrase; l'autre sens me paraît un sens subtil et
-détourné: toutefois, je n'ai pas osé le rejeter, parce qu'on a tort
-quand on a raison contre tout le monde.</p>
-
-<p>Dans la description du cygne, le poëte se sert d'une expression qui
-donne également ces deux sens: «<i>Ses ailes lui servaient de manteau
-superbe</i>,» ou bien: «<i>Il formait sur l'eau une légère écume.</i>»
-J'ai conservé le premier sens, adopté par la plupart des traducteurs,
-tout en regrettant l'autre.</p>
-
-<p>Dans l'invocation du livre IX, la ponctuation qui m'a semblé la
-meilleure m'a fait adopter un sens nouveau: après ces mots: <i>Heroic
-deemed</i>, il y a un point et une virgule, de sorte que <i>chief
-mastery</i> me paraît devoir être pris, par exclamation, dans un sens
-ironique: en effet, la période qui suit est ironique. Le passage
-devient ainsi beaucoup plus clair que quand on unit <i>chief mastery</i>
-avec le membre de phrase qui le précède.</p>
-
-<p>Vers la fin du dernier discours qu'Adam tient à Ève pour l'engager à
-ne pas aller seule au travail, il règne beaucoup d'obscurité; mais je
-pense que cette obscurité est ici un grand art du poëte. Adam est
-troublé, un pressentiment l'avertit, il ne sait presque plus ce qu'il
-dit: il y a quelque chose qui fait frémir dans ces ténèbres étendues
-tout à coup sur les pensées du premier homme prêt à accorder la
-permission fatale qui doit le perdre lui et sa race.</p>
-
-<p>J'avais songé à mettre à la fin de ma traduction un tableau des
-différents sens que l'on peut donner à tels ou tels vers du <i>Paradis
-perdu</i>, mais j'ai été arrêté par cette question que je n'ai cessé
-de me faire dans le cours de mon travail: Qu'importe tout cela aux
-lecteurs et aux auteurs d'aujourd'hui? Qu'importe maintenant la
-conscience en toute chose? Qui lira mes commentaires? Qui s'en
-souciera?</p>
-
-<p>J'ai calqué le poëme de Milton à la vitre; je n'ai pas craint de
-changer le régime des verbes lorsqu'en restant plus <i>français</i>
-j'aurais fait perdre à l'original quelque chose de sa précision, de
-son originalité ou de son énergie: cela se comprendra mieux par des
-exemples.</p>
-
-<p>Le poëte décrit le palais infernal; il dit:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 8.7em;">Many a row</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Of starry lamps. . . . . .</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . Yelded light</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">As from a sky.</span></p>
-
-
-<p>J'ai traduit: «Plusieurs rangs de lampes étoilées... émanent
-la lumière comme un firmament.» Or je sais qu'<i>émaner</i>, en
-français, n'est pas un verbe actif: un firmament n'<i>émane pas de la
-lumière</i>, la lumière <i>émane d'un firmament</i>: mais traduisez
-ainsi, que devient l'image? Du moins le lecteur pénètre ici dans le
-génie de la langue anglaise; il apprend la différence qui existe entre
-les régimes des verbes dans cette langue et dans la nôtre.</p>
-
-<p>Souvent, en relisant mes pages j'ai cru les trouver obscures ou
-traînantes, j'ai essayé de faire mieux: lorsque la période a
-été debout <i>élégante</i> ou <i>claire</i>, au lieu de <i>Milton</i> je n'ai
-rencontré que <i>Bitaubé</i>; ma prose lucide n'était plus qu'une prose
-commune ou artificielle, telle qu'on en trouve dans tous les écrits communs
-du genre classique. Je suis revenu à ma première traduction. Quand
-l'obscurité a été invincible, je l'ai laissée; à travers cette
-obscurité on sentira encore le dieu.</p>
-
-<p>Dans le second livre du <i>Paradis perdu</i>, on lit ce passage:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">No rest: through many a dark and dreary vale</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">They pass'd and many a region dolorous,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">O'er many a frozen, many a fiery Alp,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Rocks, caves, lakes, fens, bogs, dens, and shades of death,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">A universe of death, which God by curse</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Created evil, for evil only good,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Where all life dies, death lives, and nature breeds,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Perverse, all monstrous, all prodigious things,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Abominable, inutterable, and worse</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Than fables yet have feign'd or fear conceiv'd,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Gorgons, and Hydras, and Chimaeras dire.</span></p>
-
-
-<p>«Elles traversent maintes vallées sombres et désertes, maintes
-régions douloureuses, par-dessus maintes Alpes de glace et maintes
-Alpes de feu: rocs, grottes, lacs, mares, gouffres, antres et ombres de
-mort; univers de mort, que Dieu dans sa malédiction créa mauvais, bon
-pour le mal seulement; univers où toute vie meurt, où toute mort vit,
-où la nature perverse engendre toutes choses monstrueuses, toutes
-choses prodigieuses, abominables, inexprimables, et pires que ce que la
-fable inventa ou la frayeur conçut: gorgones et hydres et chimères
-effroyables.»</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>Ici le mot répété <i>many</i> est traduit par notre vieux mot
-<i>maintes</i>, qui donne à la fois la traduction littérale et presque
-la même consonance. Le fameux vers monosyllabique si admiré des
-Anglais:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">Rocks, caves, lakes, feus, bogs, dens, and shades of death,</span></p>
-
-
-<p>J'ai essayé de le rendre par les monosyllabes <i>rocs, lacs, mares,
-gouffres, antres et ombres de mort</i>, en retranchant les articles. Le
-passage rendu de cette manière produit des effets d'harmonie
-semblables; mais, j'en conviens, c'est un peu aux dépens de la syntaxe.
-Voici le même passage, traduit dans toutes les règles de la grammaire
-par Dupré de Saint-Maur:</p>
-
-
-<blockquote>
-<p>«En vain traversaient-elles des vallées sombres et hideuses, des
-régions de douleur, des montagnes de glace et de feu; en vain
-franchissaient-elles des rochers, des fondrières, des lacs, des
-précipices et des marais empestés; elles retrouvaient toujours
-d'épouvantables ténèbres, les ombres de la mort, que Dieu forma dans
-sa colère, au jour qu'il créa les maux inséparables du crime. Elles
-ne voyaient que des lieux où la vie expire, et où la mort seule est
-vivante: la nature perverse n'y produit rien que d'énorme et de
-monstrueux; tout en est horrible, inexprimable, et pire encore que tout
-ce que les fables ont feint, ou que la crainte s'est jamais figuré de
-Gorgones, d'Hydres et de Chimères dévorantes.»</p></blockquote>
-
-
-<p>Je ne parle point de ce que le traducteur prête ici au texte; c'est au
-lecteur à voir ce qu'il gagne ou perd par cette paraphrase ou par mon
-mot à mot. On peut consulter les autres traductions, examiner ce que
-mes prédécesseurs ont <i>ajouté</i> ou <i>omis</i> (car ils passent en
-général les endroits difficiles), peut-être en résultera-t-il cette
-conviction que la version littérale est ce qu'il y a de mieux pour
-faire connaître un auteur tel que Milton.</p>
-
-<p>J'en suis tellement convaincu que dans l'<i>Essai sur la Littérature
-anglaise</i>, en citant quelques passages du <i>Paradis perdu</i>, je me
-suis légèrement éloigné du texte: eh bien! qu'on lise les mêmes
-passages dans la traduction <i>littérale</i> du poëme, et l'on verra,
-ce me semble, qu'ils sont beaucoup mieux rendus, même pour
-l'harmonie.</p>
-
-<p>Tout le monde, je le sais, a la prétention d'exactitude: je ressemble
-peut-être à ce bon abbé Leroy, <i>curé de Saint-Herbland de Rouen et
-prédicateur du roi</i>: lui aussi a traduit Milton, et en vers! Il dit:
-«Pour ce qui est de notre traduction, son principal mérite, comme nous
-l'avons dit, <i>c'est d'être fidèle.</i>»</p>
-
-<p>Or, voici comme il est fidèle, de son propre aveu. Dans les notes du
-VIIe chant, on lit: «J'ai substitué ceci à la fable de Bellérophon,
-m'étant proposé d'en purger cet ouvrage............ J'ai adapté, au
-reste, les plaintes de Milton de façon qu'elles puissent convenir
-encore plus à un homme de mérite............ Ici j'ai changé ou
-retranché un long récit de l'aventure d'Orphée, mis à mort par les
-Bacchantes sur le mont Rhodope.»</p>
-
-<p><i>Changer</i> ou <i>retrancher</i> l'admirable passage où Milton se
-compare à Orphée déchiré par ses ennemis!</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">«La Muse ne put défendre son fils!»</span></p>
-
-
-<p>Je ne crois pas néanmoins qu'il faille aller jusqu'à cette précision
-de Luneau de Boisjerman: «Ne pas avoir besoin de répétition, comme
-qui serait non de pouvoir d'un seul coup». La traduction interlinéaire
-de Luneau est cependant utile; mais il ne faut pas trop s'y fier; car,
-par une inadvertance étrange, en suivant le mot à mot, elle fourmille
-de contre-sens; souvent la glose au-dessous donne un sons opposé à la
-traduction interlinéaire.</p>
-
-<p>Ce que je viens de dire sera mon excuse pour les chicanes de langue que
-l'on pourrait me faire. Je passe condamnation sur tout, pourvu qu'on
-m'accorde que le portrait, quelque mauvais qu'on le trouve, est
-ressemblant.</p>
-
-<p>J'ai déjà signalé<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> les difficultés grammaticales de la langue de
-Milton; une des plus grandes vient de l'introduction de plusieurs
-nominatifs indirects dans une période régie par un principal
-nominatif, de sorte que tout à coup vous trouverez un he, un their qui
-vous étonnent, qui vous obligent à un effort de mémoire ou qui vous
-forcent à remonter la période pour retrouver la <i>personne</i> ou
-les <i>personnes</i> auxquelles ce <i>he</i> ou ce <i>their</i> appartiennent.
-Une autre espèce d'obscurité naît de la concision et de l'ellipse; faut-il
-donc s'étonner de la variété et des contre-sens des traductions dans ces
-passages? Ai-je rencontré plus juste? Je le crois, mais je n'en suis
-pas sûr: il ne me paraît même pas clair que Milton ait toujours bien
-lui-même rendu sa pensée: ce haut génie s'est contenté quelquefois
-de l'à peu près, et il a dit à la foule: «Devine, si tu peux.»</p>
-
-<p>Le nominatif absolu des Grecs, si fréquent dans le style antique de
-Milton, est très-inélégant dans notre langue. <i>Thou Looking on</i> pour
-<i>thee Looking on.</i> Je l'ai cependant employé sans égard à son
-étrangeté, aussi frappante en anglais qu'en français.</p>
-
-<p>Les ablatifs absolus du latin dont le <i>Paradis perdu</i> abonde, sont
-un peu plus usités dans notre langue; mais en les conservant j'ai parfois
-été obligé d'y joindre un des temps du verbe <i>être</i> pour faire
-disparaître une amphibologie.</p>
-
-<p>C'est ainsi encore que j'ai complété quelques phrases non complètes.
-Milton parle des serpents <i>qui bouclent Mégère</i>: force est ici de dire
-<i>qui forment des boucles sur la tête de Mégère.</i></p>
-
-<p>Bentley prétend que, Milton étant aveugle, les éditeurs ont introduit
-dans le <i>Paradis perdu</i> des interpolations qu'il n'a pas connues:
-c'est peut-être aller loin; mais il est certain que la cécité du chantre
-d'Éden a pu nuire à la correction de son ouvrage. Le poëte composait
-la nuit; quand il avait fait quelques vers, il sonnait; sa fille ou sa
-femme descendait; il dictait: ce premier jet, qu'il oubliait
-nécessairement bientôt après, restait à peu près tel qu'il était
-sorti de son génie. Le poëme fut ainsi conduit à sa fin par
-inspirations et par dictées; l'auteur ne put en revoir l'ensemble ni
-sur le manuscrit ni sur les épreuves. Or il y a des négligences, des
-répétitions de mots, des cacophonies qu'on n'aperçoit, et pour ainsi
-dire, qu'on n'entend qu'avec l'œil, en parcourant les épreuves. Milton
-isolé, sans assistance, sans secours, presque sans amis, était obligé
-de faire tous les changements dans son esprit, et de relire son poëme
-d'un bout à l'autre dans sa mémoire. Quel prodigieux effort de
-souvenir! et combien de fautes ont dû lui échapper!</p>
-
-<p>De là ces phrases inachevées, ces sens incomplets, ces verbes sans
-régimes, ces noms et ces pronoms sans relatifs, dont l'ouvrage
-fourmille. Le poëte commence une phrase au <i>singulier</i> et l'achève au
-<i>pluriel</i>, inadvertance qu'il n'aurait jamais commise s'il avait pu
-voir les épreuves. Pour rendre en français ces passages, il faut changer
-les <i>nombres</i> des pronoms, des noms et des verbes; les personnes qui
-connaissent l'art savent combien cela est difficile. Le poëte ayant à
-son gré mêlé les nombres, a naturellement donné à ces mots la
-quantité et l'euphonie convenables; mais le pauvre traducteur n'a pas
-la même faculté; il est obligé de mettre sa phrase sur ses pieds: s'il
-opte pour le <i>singulier</i>, il tombe dans les verbes de la première
-conjugaison, sur un <i>aima</i>, sur un <i>parla</i> qui viennent heurter
-une voyelle suivante; s'en tient-il <i>au pluriel?</i> il trouve un
-<i>aimaient</i>, un <i>parlaient</i> qui appesantissent et arrêtent la
-phrase au moment où elle devrait voler. Rebuté, accablé de fatigue, j'ai
-été cent fois au moment de planter là tout l'ouvrage. Jusqu'ici les
-traductions de ce chef-d'œuvre ont été moins de véritables traductions
-que des <i>épitomés</i> ou des <i>amplifications paraphrasées</i> dans
-lesquelles le sens général s'aperçoit à peine à travers une foule d'idées
-et d'images dont il n'y a pas un mot dans le texte. Comme je l'ai dit<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>,
-on peut se tirer tant bien que mal d'un morceau choisi; mais soutenir
-une lutte sans cesse renouvelée pendant douze chants, c'est peut-être
-l'œuvre de patience la plus pénible qu'il y ait au monde.</p>
-
-<p>Dans les sujets riants et gracieux, Milton est moins difficile à
-entendre, et sa langue se rapproche davantage de la nôtre. Toutefois
-les traducteurs ont une singulière monomanie: ils changent les
-pluriels en singuliers, les singuliers en pluriels, les adjectifs en
-substantifs, les articles en pronoms, les pronoms en articles.
-Si Milton dit <i>le</i> vent, <i>l</i>'arbre, <i>la</i> fleur, <i>la</i> tempête,
-etc., ils mettent <i>les</i> vents, <i>les</i> arbres, <i>les</i>
-fleurs, <i>les</i> tempêtes, etc.; s'il dit un esprit <i>doux</i>,
-ils écrivent la <i>douceur</i> de l'esprit; s'il dit <i>sa</i> voix, ils
-traduisent <i>la</i> voix, etc. Ce sont là de très-petites choses sans
-doute: cependant il arrive, on ne sait comment, que de tels changements
-répétés produisent à la fin du poëme une prodigieuse altération:
-ces changements donnent au génie de Milton cet air de lieu-commun qui
-s'attache à une phraséologie banale.</p>
-
-<p>Je n'ai rien ajouté au texte; j'ai seulement quelquefois été obligé
-de suppléer le mot <i>collectif</i> par lequel le poëte a oublié de lier
-les parties d'une longue énumération d'objets.</p>
-
-<p>J'ai négligé çà et là des explétives redondantes qui
-embarrassaient la phrase sans ajouter à sa beauté, et qui n'étaient
-là évidemment que pour la mesure du vers: le sobre et correct Virgile
-lui-même a recours à ces explétives. On trouvera dans ma traduction
-<i>synodes, mémoriaux, recordés, conciles</i>, que les traducteurs n'ont
-osé risquer et qu'ils ont rendus par <i>assemblées, emblèmes,
-rappelés, conseils, etc.</i>; c'est à tort, selon moi. Milton avait
-l'esprit rempli des idées et des controverses religieuses; quand il fait
-parler les démons, il rappelle <i>ironiquement</i> dans son langage les
-cérémonies de l'Église romaine; quand il parle <i>sérieusement</i>, il
-emploie la langue des théologues protestants. Il m'a semblé que cette
-observation oblige à traduire avec rigueur l'expression miltonienne,
-faute de quoi on ne ferait pas sentir cette partie intégrante du génie
-du poëte, la partie religieuse. Ainsi, dans une description du matin,
-Milton parle de la charmante heure de <i>Prime</i>: je suis persuadé que
-<i>Prime</i> est ici le nom d'un office de l'église; il ne veut pas dire
-<i>première</i>; malgré ma conviction je n'ai pas risqué le mot <i>prime</i>,
-quoique à mon avis il fasse beauté, en rappelant la prière matinale
-du monde chrétien.</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">L'astre avant-coureur de l'aurore,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Du soleil qui s'approche annonce le retour,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Sous le pâle horizon l'ombre se décolore:</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Lève-toi dans nos cœurs, chaste et bienheureux jour.</span></p>
-
-<p style="margin-left: 45%;">RACINE.</p>
-
-
-<p>Une autre beauté, selon moi, qui se tire encore du langage chrétien,
-c'est l'affectation de Satan à parler comme le Très-Haut; il dit
-toujours ma <i>droite</i> au lieu de mon bras: j'ai mis une grande
-attention à rendre ces tours; ils caractérisent merveilleusement l'orgueil
-du prince des ténèbres.</p>
-
-<p>Dans les cantiques que le poëte fait chanter aux anges, et qu'il
-emprunte de l'Écriture, il suit l'hébreu, et il ramène quelques mots
-en refrain au bout du verset: ainsi <i>praise</i> termine presque toutes
-les strophes de l'hymne d'Adam et d'Ève au lever du jour. J'ai pris
-garde à cela, et je reproduis à la chute le mot <i>louange</i>: mes
-prédécesseurs n'ayant peut-être pas remarqué le retour de ce mot,
-ont fait perdre aux vers leur harmonie lyrique.</p>
-
-<p>Lorsque Milton peint la création il se sert rigoureusement des paroles
-de la Genèse, de la traduction anglaise: je me suis servi des mots
-français de la traduction de Sacy, quoiqu'ils diffèrent un peu du
-texte anglais: en des matières aussi sacrées j'ai cru ne devoir
-reproduire qu'un texte approuvé par l'autorité de l'Église.</p>
-
-<p>J'ai employé, comme je l'ai dit encore<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>, de vieux mots; j'en ai fait
-de nouveaux, pour rendre plus fidèlement le texte; c'est surtout dans
-les mots négatifs que j'ai pris cette licence; on trouvera donc
-<i>inadorée, imparité, inabstinence, etc.</i> On compte cinq ou six cents
-mots dans Milton qu'on ne trouve dans aucun dictionnaire anglais.
-Johnson, parlant du grand poëte, s'exprime ainsi:</p>
-
-
-<blockquote>
-<p><i>Through all his greater works there prevails an uniform
-peculiarity of</i> DICTION, <i>a mode and cast of expression which bears
-little resemblance to that of any former writer, and which is so far
-removed from common use, that an unlearned reader when he first opens
-his book, finds himself surprised by a new language... our language,
-says Addison, sunk under him.</i></p></blockquote>
-
-
-<p>«Dans tous les plus grands ouvrages de Milton prévalent une uniforme
-singularité de diction, un mode et un tour d'expression qui ont peu de
-ressemblance avec ceux d'aucun écrivain précédent, et qui sont si
-éloignés de l'usage ordinaire, qu'un lecteur non lettré, quand il
-ouvre son livre pour la première fois, se trouve surpris par une langue
-nouvelle... Notre langue, dit Addison, s'abat (ou <i>s'enfonce</i> ou
-<i>coule bas</i>) sous lui.»</p>
-
-
-<p>Milton imite sans cesse les anciens; s'il fallait citer tout ce qu'il
-imite, on ferait un in-folio de notes: pourtant quelques notes seraient
-curieuses et d'autres seraient utiles pour l'intelligence du texte.</p>
-
-
-<p>Le poëte, d'après la Genèse, parle de l'esprit qui féconda l'abîme. Du
-Bartas avait dit:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">D'une même façon l'esprit de l'Éternel</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Semble couver ce gouffre.</span></p>
-
-
-<p><i>L'obscurité</i> ou les <i>ténèbres visibles</i> rappellent
-l'expression de Sénèque: <i>non ut per tenebras videamus, sed ut
-ipsas.</i></p>
-
-<p>Satan élevant sa tête au-dessus du lac de feu est une image empruntée
-à l'Énéide.</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Pectora quorum inter fluctus arrecta.</i></span></p>
-
-
-<p>Milton faisant dire à Satan que régner dans l'Enfer est digne
-d'ambition traduit Grotius: <i>Regnare dignum est ambitu, etsi in
-Tartaro.</i></p>
-
-<p>La comparaison des anges tombés aux feuilles de l'automne est prise de
-l'Iliade et de l'Énéide. Lorsque, dans son invocation le poëte
-s'écrie qu'il va chanter des choses qui n'ont encore été dites ni en
-prose ni en vers, il imite à la fois Lucrèce et Arioste:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">Cosa non detta in prosa mai, ne in rima.</span></p>
-
-
-<p>Le <i>lasciate ogni speranza</i> est commenté ainsi d'une manière
-sublime: Régions de chagrins, obscurité plaintive où l'espérance ne
-peut jamais venir, elle qui vient à tous: «<i>hope never comes that
-comes to all.</i>»</p>
-
-<p>Lorsque Milton représente des anges <i>tournant les uns sur la lance</i>,
-les <i>autres sur le bouclier</i>, pour signifier tourner à droite et à
-gauche, cette façon de parler poétique est empruntée d'un usage
-commun chez les Romains: le légionnaire tenait la lance de la main
-droite et le bouclier de la main gauche: <i>declinare ad hastam vel ad
-scutum</i>; ainsi Milton met à contribution les historiens aussi bien que
-les poëtes; et en ayant l'air de ne rien dire, il vous apprend toujours
-quelque chose. Remarquez que la plupart des citations que je viens
-d'indiquer se trouvent dans les trois cents premiers vers du <i>Paradis
-perdu</i>: encore ai-je négligé d'autres imitations d'Ézéchiel, de
-Sophocle, du Tasse, etc.</p>
-
-<p>Le mot <i>saison</i> dans le poëme doit être quelquefois traduit
-par le mot <i>heure</i>: le poëte, sans vous le dire, s'est fait Grec,
-ou plutôt s'est fait Homère, ce qui lui était tout naturel; il
-transporte dans le dialecte anglais une expression hellénique.</p>
-
-<p>Quand il dit que le nom de la femme est tiré de celui de l'homme,
-qui le comprendra si l'on ne sait que cela est vrai d'après le
-texte de la Vulgate, <i>virago</i>, et d'après la langue anglaise,
-<i>woman</i>, ce qui n'est pas vrai en français. Quand il donne à Dieu
-l'<i>empire carré</i> et à Satan l'empire <i>rond</i>, voulant par là faire
-entendre que Dieu gouverne le ciel et Satan le monde, il faut savoir que
-saint Jean dans l'Apocalypse dit: «<i>Civitas Dei in quadro
-posita.</i>»</p>
-
-<p>Il y aurait mille autres remarques à faire de cette espèce, surtout à
-une époque où les trois quarts des lecteurs ne connaissent pas plus
-l'Écriture Sainte et les Pères de l'Église qu'ils ne savent le
-chinois.</p>
-
-<p>Jamais style ne fut plus figuré que celui de Milton: ce n'est point
-Ève qui est douée d'une majesté virginale, c'est la <i>majestueuse
-virginité</i> qui se trouve dans Ève; Adam n'est point inquiet, c'est
-l'<i>inquiétude</i> qui agit sur Adam; Satan ne rencontre pas Ève par
-hasard, c'est le <i>hasard</i> de Satan qui rencontre Ève; Adam ne veut pas
-empêcher Ève de s'absenter, il cherche à dissuader l'<i>absence</i>
-d'Ève. Les comparaisons, à cause même de ces tours, sont presque
-intraduisibles: assez rarement empruntées des images de la nature,
-elles sont prises des usages de la société, des travaux du laboureur
-et du matelot, des réminiscences de l'histoire et de la mythologie; ce
-qui rappelle, pour le dire en passant, que Milton était aveugle, et
-qu'il tirait de ses souvenirs une partie de son génie. Une comparaison
-admirable, et qui n'appartient qu'à lui, est celle de cet homme sorti
-un matin des fumées d'une grande ville pour se promener dans les
-fraîches campagnes, au milieu des moissons, des troupeaux, et
-rencontrant une jeune fille plus belle que tout cela: c'est Satan
-échappé du gouffre de l'Enfer qui rencontre Ève au milieu des
-retraites fortunées d'Éden. On voit aussi par la vie de Milton qu'il
-remémore dans cette comparaison le temps de sa jeunesse: dans une des
-promenades matinales qu'il faisait autour de Londres s'offrit à sa vue
-une jeune femme d'une beauté extraordinaire: il en devint
-passionnément amoureux, ne la retrouva jamais, et fit le serment de ne
-plus aimer.</p>
-
-<p>Au reste, Milton n'était pas toujours logique; il ne faudra pas croire
-ma traduction fautive quand les idées manqueront de conséquence et de
-justesse.</p>
-
-<p>Ce qu'il faut demander au chantre d'Éden, c'est de la poésie, et de la
-poésie la plus haute à laquelle il soit donné à l'esprit humain
-d'atteindre; tout vit chez cet homme, les êtres moraux comme les êtres
-matériels: dans un combat ce ne sont pas les dards qui voûtent le ciel
-ou qui forment une voûte enflammée, ce sont les <i>sifflements</i> mêmes
-de ces dards; les personnages n'accomplissent pas des actions, ce sont
-leurs <i>actions</i> qui agissent comme si elles étaient elles-mêmes des
-personnages. Lorsqu'on est si divinement poëte, qu'on habite au plus
-sublime sommet de l'Olympe, la critique est ridicule en essayant de
-monter là: les reproches que l'on peut faire à Milton sont des
-reproches d'une nature inférieure; ils tiennent de la terre où ce dieu
-n'habite pas. Que dans un homme une qualité s'élève à une hauteur
-qui domine tout, il n'y a point de taches que cette qualité ne fasse
-disparaître dans son éclat immense.</p>
-
-<p>Si Milton, très-admiré en Angleterre, est assez peu lu; s'il est moins
-populaire que Shakespeare, qui doit une partie de cette popularité au
-rajeunissement qu'il reçoit chaque jour sur la scène, cela tient à la
-gravité du poëte, au sérieux du poëme et à la difficulté de
-l'idiome miltonien. Milton, comme Homère, parle une langue qui n'est
-pas la langue vulgaire; mais avec cette différence que la langue
-d'Homère est une langue simple, naturelle, facile à apprendre, au lieu
-que la langue de Milton est une langue composée, savante, et dont la
-lecture est un véritable travail. Quelques morceaux choisis du <i>Paradis
-perdu</i> sont dans la mémoire de tout le monde; mais, à l'exception d'un
-millier de vers de cette sorte, il reste onze mille vers qu'on a lus
-rapidement, péniblement, ou qu'on n'a jamais lus.</p>
-
-<p>Voilà assez de <i>remarques</i> pour les personnes qui savent l'anglais
-et qui attachent quelque prix à ces choses-là; en voilà beaucoup trop
-pour la foule des lecteurs: à ceux-ci il importe fort peu qu'on ait
-fait ou qu'on n'ait pas fait un contre-sens, et ils se contenteraient
-tout aussi bien d'une version commune, amplifiée ou tronquée.</p>
-
-<p>On dit que de nouvelles traductions de Milton doivent bientôt
-paraître; tant mieux! on ne saurait trop multiplier un chef-d'œuvre:
-mille peintres copient tous les jours les tableaux de Raphaël et de
-Michel-Ange. Si les nouveaux traducteurs ont suivi mon système, ils
-reproduiront à peu ma traduction; ils feront ressortir les endroits où
-je puis m'être trompé: s'ils ont pris le système de la traduction
-libre, le mot à mot de mon humble travail sera comme le germe de la
-belle fleur qu'ils auront habilement développée.</p>
-
-<p>Me serait-il permis d'espérer que si mon essai n'est pas trop
-malheureux, il pourra amener quelque jour une révolution dans la
-manière de traduire? Du temps d'Ablancourt les traductions s'appelaient
-de <i>belles infidèles</i>; depuis ce temps-là on a vu beaucoup
-d'infidèles qui n'étaient pas toujours belles: on en viendra
-peut-être à trouver que la fidélité, même quand la beauté lui
-manque, a son prix.</p>
-
-<p>Il est des génies heureux qui n'ont besoin de consulter personne, qui
-produisent sans effort avec abondance des choses parfaites: je n'ai rien
-de cette félicité naturelle, surtout en littérature; je n'arrive à
-quelque chose qu'avec de longs efforts; je refais vingt fois la même
-page, et j'en suis toujours mécontent: mes <i>manuscrits</i> et mes
-épreuves sont, par la multitude des corrections et des renvois, de
-véritables broderies, dont j'ai moi-même beaucoup de peine à
-retrouver le fil<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>. Je n'ai pas la moindre confiance en moi; peut-être
-même ai-je trop de facilité à recevoir les avis qu'on veut bien me
-donner; il dépend presque du premier venu de me faire changer ou
-supprimer tout un passage: je crois toujours que l'on juge et que l'on
-voit mieux que moi.</p>
-
-<p>Pour accomplir ma tâche, je me suis environné de toutes les
-disquisitions des scoliastes: j'ai lu toutes les traductions
-françaises, italiennes et latines que j'ai pu trouver. Les traductions
-latines, par la facilité qu'elles ont à rendre <i>littéralement</i> les
-mots et à suivre des inversions, m'ont été très-utiles.</p>
-
-<p>J'ai quelques amis que depuis trente ans je suis accoutumé à
-consulter: je leur ai encore proposé mes doutes dans ce dernier
-travail; j'ai reçu leurs notes et leurs observations; j'ai discuté
-avec eux les points difficiles; souvent je me suis rendu à leur
-opinion; quelquefois ils sont revenus à la mienne. Il m'est arrivé,
-comme à Louis Racine, que les Anglais m'ont avoué ne pas comprendre le
-passage sur lequel je les interrogeais. Heureux encore une fois ces
-esprits qui savent tout et n'ont besoin de personne; moi, faible, je
-cherche des appuis, et je n'ai point oublié le précepte du maître:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">Faites choix d'un censeur solide et salutaire</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Que la raison conduise et le savoir éclaire,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Et dont le crayon sûr d'abord aille chercher</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">L'endroit que l'on sent faible et qu'on se veut cacher.</span></p>
-
-
-<p>Dans tout ce que je viens de dire, je ne fais point mon apologie, je
-cherche seulement une excuse à mes fautes. Un traducteur n'a droit à
-aucune gloire; il faut seulement qu'il montre qu'il a été patient,
-docile et laborieux.</p>
-
-<p>Si j'ai eu le bonheur de faire connaître Milton à la France, je ne me
-plaindrai pas des fatigues que m'a causées l'excès de ces études:
-tant il y a cependant que pour éviter de nouveau l'avenir probable
-d'une vie fidèle, je ne recommencerais pas un pareil travail;
-j'aimerais mieux mille fois subir toute la rigueur de cet avenir.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p class="center">VERS.</p>
-
-
-<p>Le vers héroïque anglais consiste dans la mesure sans rime, comme le
-vers d'Homère en grec et de Virgile en latin: la rime n'est ni une
-adjonction nécessaire ni le véritable ornement d'un poëme ou de bons
-vers, spécialement dans un long ouvrage: elle est l'invention d'un âge
-barbare, pour relever un méchant sujet ou un mètre boiteux. À la
-vérité elle a été embellie par l'usage qu'en ont fait depuis
-quelques fameux poëtes modernes, cédant à la coutume; mais ils l'ont
-employée à leur grande vexation, gêne et contrainte, pour exprimer
-plusieurs choses (et souvent de la plus mauvaise manière) autrement
-qu'ils ne les auraient exprimées. Ce n'est donc pas sans cause que
-plusieurs poëtes du premier rang, italiens et espagnols, ont rejeté la
-rime des ouvrages longs et courts. Ainsi a-t-elle été bannie depuis
-longtemps de nos meilleures tragédies anglaises, comme une chose
-d'elle-même triviale, sans vraie et agréable harmonie pour toute
-oreille juste. Cette harmonie naît du convenable nombre, de la
-convenable quantité des syllabes, et du sens passant avec variété
-d'un vers à un autre vers; elle ne résulte pas du tintement de
-terminaisons semblables; faute qu'évitaient les doctes anciens, tant
-dans la poésie que dans l'éloquence oratoire. L'omission de la rime
-doit être comptée si peu pour défaut (quoiqu'elle puisse paraître
-telle aux lecteurs vulgaires), qu'on la doit regarder plutôt comme le
-premier exemple offert en anglais de l'ancienne liberté rendue au
-poëme héroïque affranchi de l'incommode et moderne entrave de la
-rime.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Avertissement de l'<i>Essai.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Avertissement de l'<i>Essai.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Avertissement de l'<i>Essai.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>C'est l'excuse pour les fautes d'impression, si nombreuses dans
-mes ouvrages. Les compositeurs fatigués se trompent malgré eux, par la
-multitude des changements, des retranchements ou des additions.</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<h4>LE PARADIS PERDU</h4>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="LIVRE_PREMIER">LIVRE PREMIER</a></h4>
-
-
-<h4>ARGUMENT</h4>
-
-
-<blockquote>
-<p>Ce premier livre expose d'abord brièvement tout le sujet, la
-désobéissance de l'homme, et d'après cela la perte du Paradis, où
-l'homme était placé. Ce livre parle ensuite de la première cause de
-la chute de l'homme, du serpent, ou plutôt de Satan dans le serpent
-qui, se révoltant contre Dieu et attirant de son côté plusieurs
-légions d'anges, fut, par le commandement de Dieu, précipité du ciel
-avec toute sa bande dans le grand abîme. Après avoir passé
-légèrement sur ce fait, le poëme ouvre au milieu de l'action: il
-présente Satan et ses anges maintenant tombés en enfer. L'enfer n'est
-pas décrit ici comme placé dans le centre du monde (car le ciel et la
-terre peuvent être supposés n'être pas encore faits et certainement
-pas encore maudits), mais dans le lieu des ténèbres extérieures, plus
-convenablement appelé Chaos. Là, Satan avec ses anges, couché sur le
-lac brûlant, foudroyé et évanoui, au bout d'un certain espace de
-temps revient à lui comme de la confusion d'un songe. Il appelle celui
-qui, le premier après lui en puissance et en dignité, gît à ses
-côtés. Ils confèrent ensemble de leur misérable chute. Satan
-réveille toutes ses légions, jusqu'alors demeurées confondues de la
-même manière. Elles se lèvent: leur nombre, leur ordre de bataille;
-leurs principaux chefs, nommés d'après les idoles connues par la suite
-en Chanaan et dans les pays voisins. Satan leur adresse un discours, les
-console par l'espérance de regagner le ciel; il leur parle enfin d'un
-nouveau monde, d'une nouvelle espèce de créatures qui doivent être un
-jour formées selon une antique prophétie ou une tradition répandue
-dans le ciel. Que les anges existassent longtemps avant la création
-visible, c'était l'opinion de plusieurs anciens Pères. Pour discuter
-le sens de la prophétie, et déterminer ce qu'on peut faire en
-conséquence, Satan s'en réfère à un grand conseil; ses associés
-adhèrent à cet avis: Pandæmonium, palais de Satan, s'élève
-soudainement bâti de l'abîme: les pairs infernaux y siègent en
-conseil.</p></blockquote>
-
-
-<p><br /></p>
-
-
-<p>La première désobéissance de l'homme et le fruit de cet arbre
-défendu dont le mortel goût apporta la mort dans le monde, et tous nos
-malheurs, avec la perte d'Éden, jusqu'à ce qu'un homme plus grand nous
-rétablît et reconquît le séjour bienheureux, chante, Muse céleste!
-Sur le sommet secret d'Oreb et de Sinaï tu inspiras le berger qui le
-premier apprit à la race choisie comment, dans le commencement, le Ciel
-et la Terre sortirent du chaos. Ou si la colline de Sion, le ruisseau de
-Siloë, qui coulait rapidement près de l'oracle de Dieu, te plaisent
-davantage, là j'invoque ton aide pour mon chant aventureux: ce n'est
-pas d'un vol tempéré qu'il veut prendre l'essor au-dessus des monts
-d'Aonie, tandis qu'il poursuit des choses qui n'ont encore été
-tentées ni en prose ni en vers.</p>
-
-<p>Et toi, ô Esprit! qui préfère à tous les temples un cœur droit et
-pur, instruis-moi, car tu sais! Toi, au premier instant tu étais
-présent: avec tes puissantes ailes éployées, comme une colombe tu
-couvas l'immense abîme et tu le rendis fécond. Illumine en moi ce qui
-est obscur, élève et soutiens ce qui est abaissé, afin que de la
-hauteur de ce grand argument je puisse affirmer l'éternelle Providence,
-et justifier les voies de Dieu aux hommes.</p>
-
-<p>Dis d'abord, car ni le ciel ni la profonde étendue de l'enfer ne
-dérobent rien à ta vue; dis quelle cause, dans leur état heureux si
-favorisé du ciel, poussa nos premiers parents à se séparer de leur
-Créateur, à transgresser sa volonté pour une seule restriction,
-souverains qu'ils étaient du reste du monde. Qui les entraîna à cette
-honteuse révolte? L'infernal serpent. Ce fut lui dont la malice animée
-d'envie et de vengeance trompa la mère du genre humain: son orgueil
-l'avait précipité du ciel avec son armée d'anges rebelles, par le
-secours desquels, aspirant à monter en gloire au-dessus de ses pairs il
-se flatta d'égaler le Très-Haut, si le Très-Haut s'opposait à lui.
-Plein de cet ambitieux projet contre le trône et la monarchie de Dieu,
-il alluma au ciel une guerre impie et un combat téméraire, dans une
-attente vaine.</p>
-
-<p>Le souverain pouvoir le jeta flamboyant, la tête en bas, de la voûte
-éthérée; ruine hideuse et brûlante: il tomba dans le gouffre sans
-fond de la perdition, pour y rester chargé de chaînes de diamant, dans
-le feu qui punit: il avait osé défier aux armes le Tout-Puissant! Neuf
-fois l'espace qui mesure le jour et la nuit aux hommes mortels, lui,
-avec son horrible bande, fut étendu vaincu, roulant dans le gouffre
-ardent, confondu quoique immortel. Mais sa sentence le réservait encore
-à plus de colère, car la double pensée de la félicité perdue et
-d'un mal présent à jamais, le tourmente. Il promène autour de lui des
-yeux funestes, où se peignent une douleur démesurée et la
-consternation, mêlées à l'orgueil endurci et à l'inébranlable
-haine.</p>
-
-<p>D'un seul coup d'œil et aussi loin que perce le regard des anges, il
-voit le lieu triste dévasté et désert: ce donjon horrible, arrondi de
-toute part, comme une grande fournaise flamboyait. De ces flammes point
-de lumière! mais des ténèbres visibles servent seulement à
-découvrir des vues de malheur; régions de chagrin, obscurité
-plaintive, où la paix, où le repos, ne peuvent jamais habiter,
-l'espérance jamais venir, elle qui vient à tous! mais là des
-supplices sans fin, là un déluge de feu, nourri d'un soufre qui brûle
-sans se consumer.</p>
-
-<p>Tel est le lieu que l'éternelle justice prépara pour ces rebelles; ici
-elle ordonna leur prison dans les ténèbres extérieures; elle leur fit
-cette part trois fois aussi éloignée de Dieu et de la lumière du
-ciel, que le centre de la création l'est du pôle le plus élevé. Oh!
-combien cette demeure ressemble peu à celle d'où ils tombèrent!</p>
-
-<p>Là bientôt l'archange discerne les compagnons de sa chute, ensevelis
-dans les flots et les tourbillons d'une tempête de feu. L'un d'eux se
-vautrait parmi les flammes à ses côtés, le premier en pouvoir après
-lui et le plus proche en crime: longtemps après connu en Palestine, il
-fut appelé Béelzébuth. Le grand ennemi (pour cela nommé Satan dans
-le ciel), rompant par ces fières paroles l'horrible silence, commence
-ainsi:</p>
-
-<p>«Si tu es celui... Mais combien déchu, combien différent de celui
-qui, revêtu d'un éclat transcendant parmi les heureux du royaume de la
-lumière, surpassait en splendeur des myriades de brillants esprits!...
-Si tu es celui qu'une mutuelle ligue, qu'une seule pensée, qu'un même
-conseil, qu'une semblable espérance, qu'un péril égal dans une
-entreprise glorieuse, unirent jadis avec moi et qu'un malheur égal unit
-à présent dans une égale ruine, tu vois de quelle hauteur, dans quel
-abîme, nous sommes tombés! tant il se montra le plus puissant avec son
-tonnerre! Mais qui jusqu'alors avait connu l'effet de ces armes
-terribles! Toutefois, malgré ces foudres, malgré tout ce que le
-vainqueur dans sa rage peut encore m'infliger, je ne me repens point, je
-ne change point: rien (quoique changé dans mon éclat extérieur) ne
-changera cet esprit fixe, ce haut dédain né de la conscience du
-mérite offensé, cet esprit qui me porta à m'élever contre le plus
-Puissant, entraînant dans ce conflit furieux la force innombrable
-d'esprits armés qui osèrent mépriser sa domination: ils me
-préférèrent à lui, opposant à son pouvoir suprême un pouvoir
-contraire; et dans une bataille indécise, au milieu des plaines du
-ciel, ils ébranlèrent son trône.</p>
-
-<p>«Qu'importe la perte du champ de bataille! tout n'est pas perdu. Une
-volonté insurmontable, l'étude de la vengeance, une haine immortelle,
-un courage qui ne cédera ni ne se soumettra jamais, qu'est-ce autre
-chose que n'être pas subjugué? Cette gloire, jamais sa colère ou sa
-puissance ne me l'extorquera. Je ne me courberai point; je ne demanderai
-point grâce d'un genou suppliant; je ne déifierai point son pouvoir
-qui, par la terreur de ce bras, a si récemment douté de son empire.
-Cela serait bas en effet: cela serait une honte et une ignominie
-au-dessous même de notre chute! puisque par le destin, la force des
-dieux, la substance céleste ne peut périr; puisque l'expérience de ce
-grand événement, dans les armes non affaiblies, ayant gagné beaucoup
-en prévoyance, nous pouvons, avec plus d'espoir de succès, nous
-déterminer à faire, par ruse ou par force, une guerre éternelle,
-irréconciliable, à notre grand ennemi, qui triomphe maintenant, et
-qui, dans l'excès de sa joie, régnant seul, tient la tyrannie du
-Ciel.»</p>
-
-<p>Ainsi partait l'ange apostat, quoique dans la douleur; se vantant à
-haute voix, mais déchiré d'un profond désespoir. Et à lui répliqua
-bientôt son fier compagnon:</p>
-
-<p>«Ô prince! ô chef de tant de trônes! qui conduisis à la guerre sous
-ton commandement les séraphins rangés en bataille! qui, sans frayeur,
-dans de formidables actions, mis en péril le Roi perpétuel des cieux
-et à l'épreuve son pouvoir suprême, soit qu'il le tînt de la force,
-du hasard ou du destin; ô chef! je vois trop bien et je maudis
-l'événement fatal qui, par une triste déroute et une honteuse
-défaite, nous a ravi le ciel. Toute cette puissante armée est ainsi
-plongée dans une horrible destruction, autant que des dieux et des
-substances divines peuvent périr; car la pensée et l'esprit demeurent
-invincibles, et la vigueur bientôt revient, encore que toute notre
-gloire soit éteinte et notre heureuse condition engouffrée ici dans
-une infinie misère. Mais quoi? Si lui notre vainqueur (force m'est de
-le croire le Tout-Puissant, puisqu'il ne fallait rien moins qu'un tel
-pouvoir pour dompter un pouvoir tel que le nôtre), si ce vainqueur nous
-avait laissé entiers notre esprit et notre vigueur, afin que nous
-puissions endurer et supporter fortement nos peines, afin que nous
-puissions suffire à sa colère vengeresse, ou lui rendre un plus rude
-service comme ses esclaves par le droit de la guerre, ici, selon ses
-besoins, dans le cœur de l'enfer, travailler dans le feu, ou porter ses
-messages dans le noir abîme? Que nous servirait alors de sentir notre
-force non diminuée ou l'éternité de notre être, pour subir un
-éternel châtiment?»</p>
-
-<p>Le grand ennemi répliqua par ces paroles rapides:</p>
-
-<p>«Chérubin tombé, être faible et misérable, soit qu'on agisse ou
-qu'on souffre. Mais sois assuré de ceci: faire le bien ne sera jamais
-notre tâche; faire toujours le mal sera notre seul délice, comme
-étant le contraire de la haute volonté de celui auquel nous
-résistons. Si donc sa providence cherche à tirer le bien de notre mal,
-nous devons travailler à pervertir cette fin, et à trouver encore dans
-le bien les moyens du mal. En quoi souvent nous pourrons réussir de
-manière peut-être à chagriner l'ennemi et, si je ne me trompe, à
-détourner ses plus profonds conseils de leur but marqué.</p>
-
-<p>«Mais vois! le vainqueur courroucé a rappelé aux portes du ciel ses
-ministres de poursuite et de vengeance. La grêle de soufre lancée sur
-nous dans la tempête passée, a abattu la vague brûlante qui du
-précipice du ciel nous reçut tombants. Le tonnerre, avec ses ailes de
-rouges éclairs, et son impétueuse rage, a peut-être épuisé ses
-traits, et cesse maintenant, de mugir à travers l'abîme vaste et sans
-bornes. Ne laissons pas échapper l'occasion que nous cède le dédain
-ou la fureur rassasiée de notre ennemi. Vois-tu au loin cette plaine
-sèche, abandonnée et sauvage, séjour de la désolation, vide de
-lumière, hors de celle que la lueur de ces flammes noires et bleues lui
-jette pâle et effrayante? Là, tendons à sortir des ballottements de
-ces vagues de feu; là, reposons-nous, si le repos peut habiter là.
-Rassemblant nos légions affligées, examinons comment nous pourrons
-dorénavant nuire à notre ennemi, comment nous pourrons réparer notre
-perte, surmonter cette affreuse calamité; quel renforcement nous
-pouvons tirer de l'espérance, sinon quelle résolution du désespoir.»</p>
-
-<p>Ainsi parlait Satan à son compagnon le plus près de lui, la tête
-levée au-dessus des vagues, les yeux étincelants; les autres parties
-de son corps affaissées sur le lac, étendues longues et larges,
-flottaient sur un espace de plusieurs arpents. En grandeur il était
-aussi énorme que celui que les fables appellent, de sa taille
-monstrueuse, Titanien, ou né de la Terre, lequel fit la guerre à
-Jupiter; Briarée ou Tiphon, dont la caverne s'ouvrait près de
-l'ancienne Tarse. Satan égalait encore cette bête de la mer,
-Léviathan, que Dieu de toutes ses créatures, fit la plus grande entre
-celles qui nagent dans le cours de l'Océan: souvent la bête dort sur
-l'écume norwégienne; le pilote de quelque petite barque égarée au
-milieu des ténèbres la prend pour une île (ainsi le racontent les
-matelots): il fixe l'ancre dans son écorce d'écaille, s'amarre sous le
-vent à son côté, tandis que la nuit investit la mer, et retarde
-l'aurore désirée. Ainsi, énorme en longueur le chef ennemi gisait
-enchaîné sur le lac brûlant; jamais il n'eût pu se lever ou soulever
-sa tête, si la volonté et la haute permission du régulateur de tous
-les cieux ne l'avaient laissé libre dans ses noirs desseins; afin que
-par ses crimes réitérés il amassât sur lui la damnation, alors qu'il
-cherchait le mal des autres; afin qu'il pût voir, furieux, que toute sa
-malice n'avait servi qu'à faire luire l'infinie bonté, la grâce, la
-miséricorde sur l'homme par lui séduit; à attirer sur lui-même,
-Satan, triple confusion, colère et vengeance.</p>
-
-<p>Soudain au-dessus du lac l'archange dresse sa puissante stature: de sa
-main droite et de sa main gauche, les flammes repoussées en arrière
-écartent leurs pointes aiguës, et, roulées en vagues, laissent au
-milieu une horrible vallée. Alors, ailes déployées, il dirige son vol
-en haut, pesant sur l'air sombre qui sent un poids inaccoutumé,
-jusqu'à ce qu'il s'abatte sur la terre aride, si terre était ce qui
-toujours brûle d'un feu solide, comme le lac brûle d'un liquide feu.
-Telles apparaissent dans leur couleur (lorsque la violence d'un
-tourbillon souterrain a transporté une colline arrachée du Pelore ou
-des flancs déchirés du tonnant Etna), telles apparaissent les
-entrailles combustibles et inflammables qui là concevant le feu, sont
-lancées au ciel par l'énergie minérale à l'aide des vents, et
-laissent un fond brûlé, tout enveloppé d'infection et de fumée:
-pareil fut le sol de repos que toucha Satan de la plante de ses pieds
-maudits. Béelzébuth, son compagnon le plus proche, le suit, tous deux
-se glorifiant d'être échappés aux eaux stygiennes, comme les dieux,
-par leurs propres forces recouvrées, non par la tolérance du suprême
-pouvoir.</p>
-
-<p>«Est-ce ici la région, le sol, le climat, dit alors l'archange perdu;
-est-ce ici le séjour que nous devons changer contre le ciel, cette
-morne obscurité contre cette lumière céleste? Soit! puisque celui qui
-maintenant est souverain peut disposer et décider de ce qui sera
-justice. Le plus loin de lui est le mieux, de lui qui, égalé en
-raison, s'est élevé au-dessus de ses égaux par la force. Adieu,
-champs fortunés où la joie habite pour toujours! salut, horreurs!
-salut, monde infernal! Et toi, profond enfer, reçois ton nouveau
-possesseur. Il t'apporte un esprit que ne changeront ni le temps ni le
-lieu. L'esprit est à soi-même sa propre demeure, il peut faire en soi
-un ciel de l'enfer, un enfer du ciel. Qu'importe où je serai, si je
-suis toujours le même et ce que je dois être, tout, quoique moindre
-que celui que le tonnerre a fait plus grand! Ici du moins nous serons
-libres. Le Tout-Puissant n'a pas bâti ce lieu pour nous l'envier; il ne
-voudra pas nous en chasser. Ici nous pourrons régner en sûreté; et,
-à mon avis, régner est digne d'ambition, même en enfer; mieux vaut
-régner en enfer que servir dans le ciel.</p>
-
-<p>«Mais laisserons-nous donc nos amis fidèles, les associés, les
-copartageants de notre ruine, étendus, étonnés sur le lac d'oubli? Ne
-les appellerons-nous pas à prendre avec nous la part de ce manoir
-malheureux, ou, avec nos armes ralliées, à tenter une fois de plus
-s'il est encore quelque chose à regagner au ciel ou à perdre dans
-l'enfer?»</p>
-
-<p>Ainsi parla Satan, et Béelzébuth lui répondit:</p>
-
-<p>«Chef de ces brillantes armées, qui par nul autre que le Tout-Puissant
-n'auraient été vaincues, si une fois elles entendent cette voix, le
-gage le plus vif de leur espérance au milieu des craintes et des
-dangers; cette voix si souvent retentissante dans les pires
-extrémités, au bord périlleux de la bataille quand elle rugissait;
-cette voix, signal le plus rassurant dans tous les assauts, soudain
-elles vont reprendre un nouveau courage et revivre, quoiqu'elles
-languissent à présent, gémissantes et prosternées sur le lac de feu,
-comme nous tout à l'heure assourdis et stupéfaits: qui s'en
-étonnerait, tombées d'une si pernicieuse hauteur!»</p>
-
-<p>Béelzébuth avait à peine cessé de parler, et déjà le grand ennemi
-s'avançait vers le rivage: son pesant bouclier, de trempe éthérée,
-massif, large et rond, était rejeté derrière lui; la large
-circonférence pendait à ses épaules, comme la lune, dont l'orbe, à
-travers un verre optique, est observé le soir par l'astronome toscan,
-du sommet de Fiesole ou dans le Valdarno, pour découvrir de nouvelles
-terres, des rivières et des montagnes sur son globe tacheté. La lance
-de Satan (près de laquelle le plus haut pin scié sur les collines de
-Norwége, pour être le mât de quelque grand vaisseau amiral, ne serait
-qu'un roseau) lui sert à soutenir ses pas mal assurés sur la marne
-brûlante; bien différents de ses pas sur l'azur du ciel! Le climat
-torride voûté de feu le frappe encore d'autres plaies: néanmoins il
-endure tout, jusqu'à ce qu'il arrive au bord de la mer enflammée. Là
-il s'arrête.</p>
-
-<p>Il appelle ses légions, formes d'anges fanées qui gisent aussi
-épaisses que les feuilles d'automne jonchant les ruisseaux de
-Vallombreuse, où les ombrages étruriens décrivent l'arche élevée
-d'un berceau; ainsi surnagent des varechs dispersés, quand Orion, armé
-des vents impétueux, a battu les côtes de la mer Rouge; mer dont les
-vagues renversèrent Busiris et la cavalerie de Memphis tandis qu'ils
-poursuivaient d'une haine perfide les étrangers de Gessen, qui virent
-sur rivage les carcasses flottantes, les roues des chariots brisées:
-ainsi semées, abjectes, perdues, les légions gisaient, couvrant le
-lac, dans la stupéfaction de leur changement hideux.</p>
-
-<p>Satan élève une si grande voix que tout le creux de l'enfer en
-retentit.</p>
-
-<p>«Princes, potentats, guerriers, fleurs du ciel, jadis à vous,
-maintenant perdu! une stupeur telle que celle-ci peut-elle saisir des
-esprits éternels, ou avez-vous choisi ce lieu après les fatigues de la
-bataille, pour reposer votre valeur lassée, pour la douceur que vous
-trouvez à dormir ici comme dans les vallées du ciel? ou bien, dans
-cette abjecte posture, avez-vous juré d'adorer le vainqueur? Il
-contemple à présent chérubins et séraphins roulant dans le gouffre
-armes et enseignes brisées, jusqu'à ce que bientôt ses rapides
-ministres découvrant des portes du ciel leurs avantages, et descendant,
-nous foulent aux pieds ainsi languissants, ou nous attachent à coups de
-foudre au fond de cet abîme. Éveillez-vous! levez-vous! ou soyez à
-jamais tombés!»</p>
-
-<p>Ils l'entendirent et furent honteux et se levèrent sur l'aile, comme
-quand des sentinelles accoutumées à veiller au devoir, surprises
-endormies par le commandant qu'elles craignent, se lèvent et se
-remettent elles-mêmes en faction avant d'être bien éveillées. Non
-que ces esprits ignorent le malheureux état où ils sont réduits, ou
-qu'ils ne sentent pas leurs affreuses tortures; mais bientôt ils
-obéissent innombrables à la voix de leur général.</p>
-
-<p>Comme quand la puissante verge du fils d'Amram, au jour mauvais de
-l'Égypte, passa ondoyante le long du rivage, et appela la noire nuée
-de sauterelles, touées par le vent d'orient, qui se suspendirent sur le
-royaume de l'impie Pharaon de même que la nuit, et enténébrèrent
-toute la terre du Nil: ainsi sans nombre furent aperçus ces mauvais
-anges, planant sous la coupole de l'enfer, entre les inférieures, les
-supérieures et les environnantes flammes, jusqu'à ce qu'un signal
-donné, la lance levée droite de leur grand sultan, ondoyant pour
-diriger leur course, ils s'abattent, d'un égal balancement, sur le
-soufre affermi, et remplissent la plaine. Ils formaient une multitude
-telle que le Nord populeux n'en versa jamais de ses flancs glacés pour
-franchir le Rhin ou le Danube, alors que ses fils barbares tombèrent
-comme un déluge sur le Midi, et s'étendirent, au-dessous de Gibraltar,
-jusqu'aux sables de la Libye.</p>
-
-<p>Incontinent de chaque escadron et de chaque bande, les chefs et les
-conducteurs se hâtèrent là où leur grand général s'était
-arrêté. Semblables à des dieux par la taille et par la forme,
-surpassant la nature humaine, royales dignités, puissances, qui
-siégeaient autrefois dans le ciel, sur les trônes: quoique dans les
-archives célestes on ne garde point maintenant la mémoire de leurs
-noms, effacés et rayés par leur rébellion, du livre de vie. Ils
-n'avaient pas encore acquis leurs noms nouveaux parmi les fils d'Ève;
-mais lorsque, errant sur la terre, avec la haute permission de Dieu,
-pour l'épreuve de l'homme, ils eurent, à force d'impostures et de
-mensonges, corrompu la plus grande partie du genre humain, ils
-persuadèrent aux créatures d'abandonner Dieu leur créateur, de
-transporter souvent la gloire invisible de celui qui les avait faits,
-dans l'image d'une brute ornée de gaies religions pleines de pompes et
-d'or, et d'adorer les démons pour divinités: alors ils furent connus
-aux hommes sous différents noms et par diverses idoles, dans le monde
-païen.</p>
-
-<p>Muse, redis-moi ces noms alors connus: qui le premier, qui le dernier
-se réveilla du sommeil sur ce lit de feu, à l'appel de leur grand
-empereur; quels chefs, les plus près de lui en mérites, vinrent un à
-un où il se tenait sur le rivage chauve, tandis que la foule
-pêle-mêle se tenait encore au loin.</p>
-
-<p>Ces chefs furent ceux qui, sortis du puits de l'enfer, rôdant pour
-saisir leur proie sur la terre, eurent l'audace, longtemps après, de
-fixer leurs sièges auprès de celui de Dieu, leurs autels contre son
-autel, dieux adorés parmi les nations d'alentour; et ils osèrent
-habiter près de Jéhovah, tonnant hors de Sion, ayant son trône au
-milieu des chérubins: souvent même ils placèrent leurs châsses
-jusque dans son sanctuaire, abominations et avec des choses maudites,
-ils profanèrent ses rites sacrés, ses fêtes solennelles, et leurs
-ténèbres osèrent affronter sa lumière.</p>
-
-<p>D'abord s'avance Moloch, horrible roi, aspergé du sang des sacrifices
-humains, et des larmes des pères et des mères, bien qu'à cause du
-bruit des tambours et des timbales retentissantes, le cri de leurs
-enfants ne fût pas entendu, lorsque, à travers le feu, ils passaient
-à l'idole grimée. Les Ammonites l'adorèrent dans Rabba et sa plaine
-humide, dans Argob et dans Basan, jusqu'au courant de l'Arnon le plus
-reculé: non content d'un si audacieux voisinage, il amena, par fraude,
-le très-sage cœur de Salomon à lui bâtir un temple droit en face du
-temple de Dieu, sur cette montagne d'opprobre; et il fit son bois sacré
-de la riante vallée d'Hinnon, de là nommée Tophet et la noire
-Géhenne, type de l'enfer.</p>
-
-<p>Après Moloch vint Chamos, l'obscène terreur des fils de Moab, depuis
-Aroer à Nébo et au désert du plus méridional Abarim; dans Hesébon
-et Héronaïm, royaume de Séon, au-delà de la retraite fleurie de
-Sibma, tapissée de vignes, et dans Eléadé, jusqu'au lac Asphaltite.
-Chamos s'appelait aussi Péor, lorsqu'à Sittim il incita les
-Israélites dans leur marche du Nil, à lui faire de lubriques oblations
-qui leur coûtèrent tant de maux. De là il étendit ses lascives
-orgies jusqu'à la colline du Scandale, près du bois de l'homicide
-Moloch, l'impudicité tout près de la haine; le pieux Josias les chassa
-dans l'enfer.</p>
-
-<p>Avec ces divinités vinrent celles qui du bord des flots de l'antique
-Euphrate jusqu'au torrent qui sépare l'Égypte de la terre de Syrie,
-portent les noms généraux de Baal et d'Astaroth; ceux-là mâles,
-celles-ci femelles; car les esprits prennent à leur gré l'un ou
-l'autre sexe, ou tous les deux à la fois; si ténue et si simple est
-leur essence pure: elle est ni liée ni cadenassée par des jointures et
-des membres, ni fondée sur la fragile force des os, comme la lourde
-chair; mais dans telle forme qu'ils choisissent, dilatée ou condensée,
-brillante ou obscure, ils peuvent exécuter leurs résolutions
-aériennes, et accomplir les œuvres de l'amour ou de la haine. Pour ces
-divinités, les enfants d'Israël abandonnèrent souvent leur force
-vivante, et laissèrent infréquenté son autel légitime, se
-prosternant bassement devant des dieux animaux. Ce fut pour cela que
-leurs têtes inclinées aussi bas dans les batailles, se courbèrent
-devant la lance du plus méprisable ennemi.</p>
-
-<p>Après ces divinités en troupe parut Astoreth, que les Phéniciens
-nomment Astarté, reine du ciel, ornée d'un croissant; à sa brillante
-image nuitamment en présence de la lune, les vierges de Sidon payent le
-tribut de leurs vœux et de leurs chants. Elle ne fut pas aussi non
-chantée dans Sion, où son temple s'élevait sur le mont d'iniquité:
-temple que bâtit ce roi, ami des épouses, dont le cœur, quoique
-grand, séduit par de belles idolâtres, tomba devant d'infâmes idoles.</p>
-
-<p>À la suite d'Astarté vient Thammuz, dont l'annuelle blessure dans le
-Liban attire les jeunes Syriennes, pour gémir sur sa destinée dans de
-tendres complaintes, pendant tout un jour d'été; tandis que le
-tranquille Adonis, échappant de sa roche native, roule à la mer son
-onde supposée rougie du sang de Thammuz, blessé tous les ans. Cette
-amoureuse histoire infecta de la même ardeur les filles de Jérusalem,
-dont les molles voluptés sous le sacré portique furent vues
-d'Ézéchiel, lorsque, conduit par la vision, ses yeux découvrirent les
-noires idolâtries de l'infidèle Juda.</p>
-
-<p>Après Thammuz, il en vint un qui pleura amèrement, quand l'Arche
-captive mutila sa stupide idole, têtes et mains émondées, dans son
-propre sanctuaire, sur le seuil de la porte où elle tomba à plat, et
-fit honte à ses adorateurs: Dagon est son nom; monstre marin, homme par
-le haut, poisson par le bas. Et cependant son temple, élevé haut dans
-Azot, fut redouté le long des côtes de la Palestine, dans Gath et
-Ascalon, et Accaron, et jusqu'aux bornes de la frontière de Gaza.</p>
-
-<p>Suivait Rimmon, dont la délicieuse demeure était la charmante Damas
-sur les bords fertiles d'Abana et de Pharphar, courants limpides. Lui
-aussi fut hardi contre la maison de Dieu: une fois il perdit un lépreux
-et gagna un roi, Achaz son imbécile conquérant, qu'il engagea à
-mépriser l'autel du Seigneur et à le déplacer pour un autel à la
-syrienne, sur lequel Achaz brûla ses odieuses offrandes, et adora les
-dieux qu'il avait vaincus.</p>
-
-<p>Après ces Démons parut la bande de ceux qui, sous des noms d'antique
-renommée, Osiris, Isis, Orus et leur train, monstrueux en figures et en
-sorcelleries, abusèrent la fanatique Égypte et ses prêtres qui
-cherchèrent leurs divinités errantes, cachées sous des formes de
-bêtes plutôt que sous des formes humaines.</p>
-
-<p>Point n'échappa Israël à la contagion, quand d'un or emprunté il
-forma le veau d'Oreb. Le roi rebelle doubla ce péché à Béthel et à
-Dan, assimilant son Créateur au bœuf paissant; ce Jéhovah qui, dans
-une nuit, lorsqu'il passa dans sa marche à travers l'Égypte, rendit
-égaux d'un seul coup ses premiers-nés et ses dieux bêlants.</p>
-
-<p>Bélial parut le dernier; plus impur esprit, plus grossièrement épris
-de l'amour du vice pour le vice même, ne tomba du ciel. Pour Bélial,
-aucun temple ne s'élevait, aucun autel ne fuma: qui cependant est plus
-souvent que lui dans les temples et sur les autels, quand le prêtre
-devient athée comme les fils d'Eli qui remplirent de prostitutions et
-de violences la maison de Dieu? Il règne aussi dans les palais et dans
-les cours, dans les villes dissolues où le bruit de la débauche, de
-l'injure et de l'outrage, monte au-dessus des plus hautes tours: et
-quand la nuit obscurcit les rues, alors vagabondent les fils de Bélial
-gonflés d'insolence et de vin; témoins les rues de Sodome et cette
-nuit dans Gabaa, lorsque la porte hospitalière exposa une matrone pour
-éviter un rapt plus odieux.</p>
-
-<p>Ces démons étaient les premiers en rang et en puissance; le reste
-serait long à dire, bien qu'au loin renommé: dieux d'Ionie que la
-postérité de Javan tint pour dieux, mais confessés dieux plus
-récents que le Ciel et la Terre, leurs parents vantés; Titan,
-premier-né du ciel avec son énorme lignée et son droit d'aînesse
-usurpé par Saturne, plus jeune que lui; Saturne, traité de la même
-sorte par le plus puissant Jupiter, son propre fils et fils de Rhée;
-ainsi Jupiter, usurpant, régna. Ces dieux d'abord connus en Crète et
-sur l'Ida, de là sur le sommet neigeux du froid Olympe, gouvernèrent
-la moyenne région de l'air, leur plus haut ciel, ou sur le rocher de
-Delphes, ou dans Dodone, et dans toutes les limites de la terre Dorique.
-L'un d'eux, avec le vieux Saturne, fuit sur l'Adriatique aux champs de
-l'Hespérie, et par delà la Celtique erra dans les îles les plus
-reculées.</p>
-
-<p>Tous ces dieux et beaucoup d'autres, vinrent en troupe, mais avec des
-regards baissés et humides, tels cependant qu'on y voyait une obscure
-lueur de joie d'avoir trouvé leur chef non désespéré, de s'être
-trouvés eux-mêmes non perdus dans la perdition même. Ceci refléta
-sur le visage de Satan comme une couleur douteuse: mais bientôt
-reprenant son orgueil accoutumé, avec de hautes paroles qui avaient
-l'apparence non la réalité de la dignité, il ranime doucement leur
-défaillant courage et dissipe leur crainte.</p>
-
-<p>Alors sur-le-champ il ordonne qu'au bruit guerrier des clairons et des
-trompettes retentissantes son puissant étendard soit levé. Cet
-orgueilleux honneur est réclamé comme un droit par Azazel, grand
-chérubin; il déferle de l'hast brillant l'enseigne impériale, qui
-haute et pleinement avancée brille comme un météore s'écoulant dans
-le vent: les perles et le riche éclat de l'or y blasonnaient les armes
-et les trophées séraphiques. Pendant tout ce temps l'airain sonore
-souffle des sons belliqueux, auxquels l'universelle armée renvoie un
-cri qui déchire la concavité de l'enfer et épouvante au-delà
-l'empire du Chaos et de la vieille Nuit.</p>
-
-<p>En un moment, à travers les ténèbres, sont vues dix mille bannières
-qui s'élèvent dans l'air avec des couleurs orientales ondoyantes. Avec
-ces bannières se dresse une forêt énorme de lances, et les casques
-pressés apparaissent, et les boucliers se serrent dans une épaisse
-ligne d'une profondeur incommensurable. Bientôt les guerriers se
-meuvent en phalange parfaite, au mode dorien des flûtes et des suaves
-hautbois: un tel mode élevait à la hauteur du plus noble calme les
-héros antiques s'armant pour le combat; au lieu de la fureur, il
-inspirait une valeur réglée; ferme, incapable d'être entraînée par
-la crainte de la mort, à la fuite ou à une retraite honteuse. Cette
-harmonie ne manque pas de pouvoir pour tempérer et apaiser, avec des
-accords religieux, les pensées troublées, pour chasser l'angoisse, et
-le doute, et la frayeur, et le chagrin, et la peine des esprits mortels
-et immortels.</p>
-
-<p>Ainsi respirant la force unie, avec un dessein fixé, marchaient en
-silence les anges déchus, au son du doux pipeau, qui charmait leurs pas
-douloureux sur le sol brûlant; et alors avancés en vue, ils
-s'arrêtent; horrible front d'effroyable longueur, étincelant d'armes,
-à la ressemblance des guerriers de jadis, rangés sous le bouclier et
-la lance, attendant l'ordre que leur puissant général avait à leur
-imposer. Satan, dans les files armées, darde son regard expérimenté,
-et bientôt voit à travers tout le bataillon la tenue exacte de ces
-guerriers, leurs visages, et leurs statures comme celles des dieux: leur
-nombre finalement il résume.</p>
-
-<p>Et alors son cœur se dilate d'orgueil, et, s'endurcissant dans sa
-puissance, il se glorifie. Car depuis que l'homme fut créé jamais
-force pareille n'avait été réunie en corps; nommée auprès de
-celle-ci, elle ne mériterait pas qu'on s'y arrêtât plus qu'à cette
-petite infanterie combattue par les grues; quand même on y ajouterait
-la race gigantesque de Phlégra avec la race héroïque qui lutta devant
-Thèbes et Ilion, où de l'un et de l'autre côté se mêlaient des
-dieux auxiliaires; quand on y joindrait ce que le roman ou la fable
-raconte du fils d'Uther entouré de chevaliers bretons et armoricains;
-quand on rassemblerait tous ceux qui depuis, baptisés ou infidèles,
-joutèrent dans Aspremont, ou Montauban, ou Damas, ou Maroc, ou
-Trébisonde, ou ceux que Biserte envoya de la rive africaine, lorsque
-Charlemagne avec tous ses pairs tomba près de Fontarabie.</p>
-
-<p>Ainsi cette armée des esprits, loin de comparaison avec toute mortelle
-prouesse, respectait cependant son redoutable chef. Celui-ci au-dessus
-du reste par sa taille et sa contenance, superbement dominateur,
-s'élevait comme une tour. Sa forme n'avait pas encore perdu toute sa
-splendeur originelle; il ne paraissait rien moins qu'un archange tombé,
-un excès de gloire obscurcie: comme lorsque le soleil nouvellement
-levé, tondu de ses rayons, regarde à travers l'air horizontal et
-brumeux; ou tel que cet astre derrière la lune, dans une sombre
-éclipse, répand un crépuscule funeste sur la moitié des peuples, et
-par la frayeur des révolutions tourmente les rois: ainsi obscurci,
-brillait encore au-dessus de tous ses compagnons l'archange. Mais son
-visage est labouré des profondes cicatrices de la foudre et
-l'inquiétude est assise sur sa joue fanée; sous les sourcils d'un
-courage indompté et d'un orgueil patient veille la vengeance. Cruel
-était son œil; toutefois il s'en échappait des signes de remords et
-de compassion, quand Satan regardait ceux qui partagèrent, ou plutôt
-qui suivirent son crime (il les avait vus autrefois bien différents
-dans la béatitude), condamnés maintenant pour toujours à avoir leur
-lot dans la souffrance! millions d'esprits mis pour sa faute à l'amende
-du ciel, et jetés hors des éternelles splendeurs pour sa révolte,
-néanmoins demeurés fidèles combien que leur gloire flétrie. Comme
-quand le feu du ciel a écorché les chênes de la forêt ou les pins de
-la montagne, avec une tête passée à la flamme, leur tronc majestueux,
-quoique nu, reste debout sur la lande brûlée.</p>
-
-<p>Satan se prépare à parler; sur quoi les rangs doublés des bataillons
-se courbent d'une aile à l'autre aile, et l'entourent à demi de tous
-ses pairs: l'attention les rend muets. Trois fois il essaye de
-commencer; trois fois, en dépit de sa fierté, des larmes telles que
-les anges en peuvent pleurer, débordent. Enfin des mots entrecoupés de
-soupirs forcent le passage.</p>
-
-<p>«Ô myriades d'esprits immortels! ô puissances, qui n'avez de pareils
-que le Tout-Puissant! il ne fut pas inglorieux, ce combat, bien que
-l'événement fût désastreux, comme l'attestent ce séjour et ce
-terrible changement, odieux à exprimer. Mais quelle faculté d'esprit,
-prévoyant et présageant d'après la profondeur de la connaissance du
-passé ou du présent, aurait craint que la force unie de tant de dieux,
-de dieux tels que ceux-ci, fût jamais repoussée? Car qui peut croire,
-même après cette défaite, que toutes ces légions puissantes, dont
-l'exil a rendu le ciel vide, manqueront à se relever, et à
-reconquérir leur séjour natal? Quant à moi, toute l'armée céleste
-est témoin, si des conseils divers, ou des dangers par moi évités,
-ont ruiné nos espérances. Mais celui qui règne monarque dans le ciel
-était jusqu'alors demeuré en sûreté assis sur son trône, maintenu
-par une ancienne réputation, par le consentement, ou l'usage; il nous
-étalait en plein son faste royal, mais il nous cachait sa force, ce qui
-nous tenta à notre tentative et causa notre chute.</p>
-
-<p>«Dorénavant nous connaissons sa puissance et nous connaissons la
-nôtre, de manière à ne provoquer ni craindre une nouvelle guerre
-provoquée. Le meilleur parti qui nous reste est de travailler dans un
-secret dessein, à obtenir de la ruse et de l'artifice ce que la force
-n'a pas effectué, afin qu'à la longue il apprenne du moins ceci de
-nous: Celui qui a vaincu par la force, n'a vaincu qu'à moitié son
-ennemi.</p>
-
-<p>«L'espace peut produire de nouveaux mondes: à ce sujet un bruit
-courait dans le ciel qu'avant peu le Tout-Puissant avait l'intention de
-créer et de placer dans cette création une race, que les regards de sa
-préférence favoriseraient à l'égal des fils du ciel. Là, ne fût-ce
-que pour découvrir, se fera peut-être notre première irruption; là
-où ailleurs: car ce puits infernal ne retiendra jamais des esprits
-célestes en captivité, ni l'abîme ne les couvrira longtemps de ses
-ténèbres. Mais ces projets doivent être mûris en plein conseil. Plus
-d'espoir de paix, car qui songerait à la soumission? Guerre donc!
-guerre ouverte ou cachée, doit être résolue.»</p>
-
-<p>Il dit; et pour approuver ses paroles, volèrent en l'air des millions
-d'épées flamboyantes, tirées de dessus la cuisse des puissants
-chérubins; la lueur subite au loin à l'entour illumine l'enfer: les
-démons poussent des cris de rage contre le Très-Haut, et furieux, avec
-leurs armes saisies, ils sonnent sur leurs boucliers retentissants le
-glas de la guerre, hurlant un défi à la voûte du ciel.</p>
-
-<p>À peu de distance s'élevait une colline dont le sommet terrible
-rendait, par intervalles du feu et une roulante fumée; le reste entier
-brillait d'une croûte lustrée; indubitable signe que dans les
-entrailles de cette colline était cachée une substance métallique,
-œuvre du soufre. Là sur les ailes de la vitesse, une nombreuse brigade
-se hâte, de même que des bandes de pionniers armés de pics et de
-bêches devancent le camp royal pour se retrancher en plaine, ou élever
-un rempart. Mammon les conduit; Mammon, le moins élevé des esprits
-tombés du ciel, car dans le ciel même ses regards et ses pensées
-étaient toujours dirigés en bas; admirant plus la richesse du pavé du
-ciel où les pas foulent l'or, que toute chose divine ou sacrée dont on
-jouit dans la vision béatifique. Par lui d'abord, les hommes aussi, et
-par ses suggestions enseignées, saccagèrent le centre de la terre, et
-avec des mains impies pillèrent les entrailles de leur mère, pour des
-trésors qu'il vaudrait mieux cacher. Bientôt la bande de Mammon eut
-ouvert une large blessure dans la montagne, et extrait de ses flancs des
-côtes d'or. Personne ne doit s'étonner si les richesses croissent dans
-l'Enfer; ce sol est le plus convenable au précieux poison. Et ici que
-ceux qui se vantent des choses mortelles et qui s'en émerveillant
-disent Babel et les ouvrages des rois de Memphis; que ceux-là
-apprennent combien leurs grands monuments de renommée, de force et
-d'art, sont aisément surpassés par les esprits réprouvés: ils
-accomplissent en une heure ce que dans un siècle les rois, avec des
-labeurs incessants et des mains innombrables, achèvent à peine.</p>
-
-<p>Tout auprès, sur la plaine, dans maints fourneaux préparés sous
-lesquels passe une veine de feu liquide, éclusée du lac, une seconde
-troupe avec un art prodigieux fait fondre le minerai massif, sépare
-chaque espèce, et écume les scories des lingots d'or. Une troisième
-troupe aussi promptement forme dans la terre des moules variés, et de
-la matière des bouillants creusets, par une dérivation étonnante,
-remplissent chaque profond recoin: ainsi dans l'orgue, par un seul
-souffle de vent divisé entre plusieurs rangs de tuyaux, tout le jeu
-respire.</p>
-
-<p>Soudain un immense édifice s'éleva de la terre, comme une exhalaison,
-au son d'une symphonie charmante et de douces voix: édifice bâti ainsi
-qu'un temple, où tout autour étaient placés des pilastres et des
-colonnes doriques surchargées d'une architrave d'or: il n'y manquait ni
-corniches ni frises avec des reliefs gravés en bosse. Le plafond était
-d'or ciselé. Ni Babylone, ni Memphis, dans toute leur gloire
-n'égalèrent une pareille magnificence pour enchâsser Bélus ou
-Sérapis, leurs dieux, ou pour introniser leurs rois, lorsque l'Égypte
-et l'Assyrie rivalisaient de luxe et de richesses.</p>
-
-<p>La masse ascendante arrêta fixe sa majestueuse hauteur: et sur-le-champ
-les portes ouvrant leurs battants de bronze, découvrent au large en
-dedans ses amples espaces sur un pavé nivelé et poli: sous l'arc de la
-voûte pendent, par une subtile magie, plusieurs files de lampes
-étoilées et d'étincelants falots qui, nourris de naphte et
-d'asphalte, émanent la lumière comme un firmament.</p>
-
-<p>La foule empressée entre en admirant, et les uns vantent l'ouvrage, les
-autres l'ouvrier. La main de cet architecte fut connue dans le ciel par
-la structure de plusieurs hautes tours où des anges portant le sceptre
-faisaient leur résidence et siégeaient comme des princes: le Monarque
-suprême les éleva à un tel pouvoir, et les chargea de gouverner,
-chacun dans sa hiérarchie, les milices brillantes.</p>
-
-<p>Le même architecte ne fut point ignoré ou sans adorateurs dans
-l'antique Grèce; et dans la terre d'Ausonie, les hommes l'appelèrent
-Mulciber. Et la Fable disait comment il fut précipité du ciel, jeté
-par Jupiter en courroux par-dessus les créneaux de cristal: du matin
-jusqu'au midi il roula, du midi jusqu'au soir d'un jour d'été; et avec
-le soleil couchant, il s'abattit du zénith, comme une étoile tombante,
-dans Lemnos, île de l'Ægée: ainsi les hommes le racontaient, en se
-trompant, car la chute de Mulciber, avec cette bande rebelle, avait eu
-lieu longtemps auparavant. Il ne lui servit de rien à présent d'avoir
-élevé de hautes tours dans le ciel; il ne se sauva point à l'aide de
-ses machines; mais il fut envoyé la tête la première, avec sa horde
-industrieuse, bâtir dans l'enfer.</p>
-
-<p>Cependant les hérauts ailés, par le commandement du souverain pouvoir,
-avec un appareil redoutable, et au son des trompettes, proclament dans
-toute l'armée la convocation d'un conseil solennel qui doit se tenir
-incontinent à Pandæmonium, la grande capitale de Satan et de ses
-pairs. Leurs sommations appellent de chaque bande et de chaque régiment
-régulier les plus dignes en rang ou en mérite: ils viennent aussitôt,
-par troupes de cent et de mille, avec leurs cortèges. Tous les abords
-sont obstrués; les portes et les larges parvis s'encombrent, moins
-surtout l'immense salle (quoique semblable à un champ couvert, où de
-vaillants champions étaient accoutumés à chevaucher en armes, et
-devant le siège du Soudan, à défier la fleur de la chevalerie
-païenne, au combat à mort ou au courre d'une lance). L'essaim des
-esprits fourmille épais, à la fois sur la terre et dans l'air froissé
-du sifflement de leurs ailes bruyantes. Au printemps, quand le soleil
-marche avec le Taureau, des abeilles répandent en grappes autour de la
-ruche leur populeuse jeunesse: elles voltigent çà et là parmi la
-fraîche rosée et les fleurs, ou, sur une planche unie, faubourg de
-leur citadelle de paille, nouvellement frottée de baume, elles
-discourent et délibèrent de leurs affaires d'État: aussi épaisse la
-troupe aérienne fourmillait et était serrée, jusqu'au moment du
-signal donné.</p>
-
-<p>Voyez la merveille! ceux qui paraissaient à présent surpasser en
-grandeur les géants, fils de la Terre, à présent moindres que les
-plus petits nains, s'entassent sans nombre dans un espace étroit: ils
-ressemblent à la race des pygmées au-delà de la montagne de l'Inde,
-ou bien à des fées dans leur orgie de minuit, à la lisière d'une
-forêt ou au bord d'une fontaine, que quelque paysan en retard voit ou
-rêve qu'il voit, tandis que sur sa tête la lune siège arbitre et
-incline plus près de la terre sa pâle course: appliqués à leurs
-danses ou à leurs jeux, ces esprits légers charment l'oreille du
-paysan avec une agréable musique; son cœur bat à la fois de joie et
-de frayeur.</p>
-
-<p>Ainsi, des esprits incorporels réduisirent à la plus petite proportion
-leur stature immense, et furent au large, quoique toujours sans nombre,
-dans la salle de cette cour infernale. Mais loin dans l'intérieur, et
-dans leurs propres dimensions, semblables à eux-mêmes, les grands
-seigneurs séraphiques et les chérubins se réunissent en un lieu
-retiré, et en secret conclave; mille demi-dieux assis sur des sièges
-d'or, conseil nombreux et complet! Après un court silence et la semonce
-lue, la grande délibération commença.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="LIVRE_SECOND">LIVRE SECOND</a></h4>
-
-
-<h4>ARGUMENT</h4>
-
-
-<blockquote>
-<p>La délibération commencée, Satan examine si une autre bataille doit
-être hasardée pour recouvrer le ciel: quelques-uns sont de cet avis,
-d'autres en dissuadent. Une troisième proposition, suggérée d'abord
-par Satan, est préférée; on conclut à éclaircir la vérité de
-cette prophétie ou de cette tradition du ciel, concernant un autre
-monde, et une autre espèce de créatures égales ou peu inférieures
-aux anges, qui devaient être formées à peu près dans ce temps.
-Embarras pour savoir qui sera envoyé à cette difficile recherche.
-Satan, leur chef, entreprend seul le voyage; il est honoré et applaudi.
-Le conseil ainsi fini, les esprits prennent différents chemins, et
-s'occupent à différents exercices suivant que leur inclination les y
-porte, pour passer le temps jusqu'au retour de Satan. Celui-ci, dans son
-voyage, arrive aux portes de l'enfer; il les trouve fermées, et qui
-siégeait là pour les garder. Par qui enfin elles sont ouvertes. Satan
-découvre l'immense gouffre entre l'enfer et le ciel. Avec quelles
-difficultés il le traverse: dirigé par le Chaos, puissance de ce lieu,
-il parvient à la vue du monde nouveau qu'il cherchait.</p></blockquote>
-
-
-<p><br /></p>
-
-
-<p>Haut, sur un tronc d'une magnificence royale, qui effaçait de beaucoup
-en éclat la richesse d'Ormus et de l'Inde ou des contrées du splendide
-Orient, dont la main la plus opulente fait pleuvoir sur ses rois
-barbares les perles et l'or, Satan est assis, porté par le mérite à
-cette mauvaise prééminence. Du désespoir si haut élevé au-delà de
-l'espérance, il aspire encore plus haut; insatiable de poursuivre une
-vaine guerre contre les cieux, et non instruit par son succès, il
-déploya de la sorte ses imaginations orgueilleuses:</p>
-
-<p>«Pouvoirs et dominations! divinités du ciel! puisque aucune profondeur
-ne peut retenir dans ses abîmes une vigueur immortelle, quoique
-opprimés et tombés, je ne regarde pas le ciel comme perdu. De cet
-abaissement des vertus célestes relevées paraîtront plus glorieuses
-et plus redoutables que s'il n'y avait pas eu de chute, et rassurées
-par elles-mêmes contre la crainte d'une seconde catastrophe. Un juste
-droit et les lois fixées du ciel m'ont d'abord créé votre chef,
-ensuite un choix libre et ce qui, en outre, dans le conseil ou dans le
-combat, a été acheté de quelque valeur: cependant notre malheur
-est du moins jusque-là assez bien réparé, puisqu'il m'a établi
-beaucoup plus en sûreté sur un trône non envié, cédé d'un plein
-consentement. Dans le ciel, le plus heureux état qu'une dignité
-accompagne, peut attirer la jalousie de chaque inférieur: mais ici qui
-envierait celui que la plus haute place expose le plus en avant, comme
-votre boulevard, aux coups du Foudroyant, et le condamne à la plus
-forte part des souffrances sans terme? Là où il n'est aucun bien à
-disputer, là aucune dispute ne peut naître des factions, car nul
-sûrement ne réclamera la préséance dans l'enfer; nul dont la portion
-du présent malheur est si petite, par un esprit ambitieux n'en
-convoitera une plus grande. Donc avec cet avantage pour l'union, et
-cette constante fidélité, et cet accord plus ferme qu'il ne peut
-l'être dans le ciel, nous venons maintenant réclamer notre juste
-héritage d'autrefois; plus assurés de prospérer que si la
-prospérité nous en assurait elle-même. Et quelle voie est la
-meilleure, la guerre ouverte, ou la guerre cachée? C'est ce que nous
-débattrons à présent. Que celui qui peut donner un avis parle.»</p>
-
-<p>Satan se tut; et près de lui Moloch, roi portant le sceptre, se leva;
-Moloch, le plus fort, le plus furieux des esprits qui combattirent dans
-le ciel, à présent plus furieux par le désespoir. Sa prétention est
-d'être réputé égal en force à l'Éternel, et, plutôt que d'être
-moins, il ne se souciait pas du tout d'exister: délivré de ce soin
-d'être, il était délivré de toute crainte. De Dieu, ou de l'enfer,
-ou de pire que l'enfer il ne tenait compte: et d'après cela il
-prononça ces mots:</p>
-
-<p>«Mon avis est pour la guerre ouverte: aux ruses très inexpert, point
-ne m'en vante. Que ceux-là qui en ont besoin, trament, mais quand il en
-est besoin, non à présent. Car tandis qu'ils sont assis complotant
-faudra-t-il que des millions d'esprits qui restent debout armés, et
-soupirant après le signal de la marche, languissent ici fugitifs du
-ciel et acceptent pour leur demeure cette sombre et infâme caverne de
-la honte, prison d'une tyrannie qui règne par nos retardements! Non:
-plutôt armés de la furie et des flammes de l'enfer, tous à la fois,
-au-dessus des remparts du ciel, préférons de nous frayer un chemin
-irrésistible, transformant nos tortures en des armes affreuses contre
-l'auteur de ces tortures: alors pour répondre au bruit de son foudre
-tout-puissant, il entendra le tonnerre infernal, et pour éclairs il
-verra un feu noir et l'horreur lancés d'une égale rage parmi ses
-anges, son trône même enveloppé du bitume du Tartare et d'une flamme
-étrange, tourments par lui-même inventés. Mais peut-être la route
-paraît difficile et roide pour escalader à tire d'aile un ennemi plus
-élevé! Ceux qui se l'imaginent peuvent se souvenir (si le breuvage
-assoupissant de ce lac d'oubli ne les engourdit pas encore) que de notre
-propre mouvement nous nous élevons à notre siège natif; la descente
-et la chute nous sont contraires. Dernièrement, lorsque le fier ennemi
-pendait sur notre arrière-garde rompue, nous insultant, et qu'il nous
-poursuivait à travers le gouffre, qui n'a senti avec quelle contrainte
-et quel vol laborieux nous nous coulions bas ainsi? L'ascension est donc
-aisée.</p>
-
-<p>«On craint l'événement: faudra-t-il encore provoquer notre plus fort
-à chercher quel pire moyen sa colère peut trouver à notre
-destruction, s'il est en enfer une crainte d'être détruit davantage?
-Que peut-il y avoir de pis que d'habiter ici, chassés de la félicité,
-condamnés dans ce gouffre abhorré à un total malheur; dans ce gouffre
-où les ardeurs d'un feu inextinguible doivent nous éprouver sans
-espérance de finir, nous les vassaux de sa colère, quand le fouet
-inexorable et l'heure de la torture nous appellent au châtiment? Plus
-détruits que nous ne le sommes, nous serions entièrement anéantis; il
-nous faudrait expirer. Que craignons-nous donc? Pourquoi
-balancerions-nous à allumer son plus grand courroux, qui, monté à la
-plus grande fureur, nous consumerait et annihilerait à la fois notre
-substance? beaucoup plus heureux que d'être misérables et éternels!
-Ou si notre substance est réellement divine et ne peut cesser d'être,
-nous sommes dans la pire condition de ce côté-ci du néant, et nous
-avons la preuve que notre pouvoir suffît pour troubler son ciel et pour
-alarmer par des incursions perpétuelles son trône fatal, quoique
-inaccessible: si ce n'est là la victoire, du moins c'est vengeance.»</p>
-
-<p>Il finit en sourcillant; et son regard dénonçait une vengeance
-désespérée, une dangereuse guerre pour tout ce qui serait moins que
-des dieux. Du côté opposé se leva Bélial, d'une contenance plus
-gracieuse et plus humaine.</p>
-
-<p>Les deux n'ont pas perdu une plus belle créature: il semblait créé
-pour la dignité et les grands exploits; mais en lui tout était faux et
-vide, bien que sa langue distillât la manne, qu'il pût faire passer la
-plus mauvaise raison pour la meilleure, embrouiller et déconcerter les
-plus mûrs conseils. Car ses pensées étaient basses; ingénieux aux
-vices, mais craintif et lent aux actions plus nobles: toutefois il
-plaisait à l'oreille, et avec un accent persuasif il commença ainsi:</p>
-
-<p>«Je serais beaucoup pour la guerre ouverte, ô pairs, comme ne restant
-point en arrière en fait de haine, si ce qui a été allégué comme
-principale raison pour nous déterminer à une guerre immédiate,
-n'était pas plus propre à m'en dissuader, et ne me semblait être de
-sinistre augure pour tout le succès: celui qui excelle le plus dans les
-faits d'armes, plein de méfiance dans ce qu'il conseille et dans la
-chose en quoi il excelle, fonde son courage sur le désespoir et sur un
-entier anéantissement, comme le but auquel il vise, après quelque
-cruelle revanche.</p>
-
-<p>«Premièrement, quelle revanche? Les tours du ciel sont remplies de
-gardes armés, qui rendent tout accès impossible. Souvent leurs
-légions campent au bord de l'abîme, ou d'une aile obscure fouillent au
-loin et au large les royaumes de la nuit, sans crainte de surprise.
-Quand nous nous ouvririons un chemin par la force; quand tout l'enfer
-sur nos pas se lèverait dans la plus noire insurrection, pour confondre
-la plus pure lumière du ciel; notre grand ennemi tout incorruptible
-demeurerait encore sur son trône non souillé, et la substance
-éthérée, incapable de tache saurait bientôt expulser son mal et
-purger le ciel du feu inférieur victorieux.</p>
-
-<p>«Ainsi repoussés, notre finale espérance est un plat désespoir: il
-nous faut exciter le Tout-Puissant vainqueur à épuiser toute sa rage
-et à en finir avec nous; nous devons mettre notre soin à n'être plus;
-triste soin! Car qui voudrait perdre, quoique remplies de douleur, cette
-substance intellectuelle, ces pensées qui errent à travers
-l'éternité, pour périr, englouti et perdu dans les larges entrailles
-de la nuit incréée, privé de sentiment et de mouvement? Et qui sait,
-même quand cela serait bon, si notre ennemi courroucé peut et veut
-nous donner cet anéantissement? Comment il le peut est douteux; comment
-il ne le voudra jamais est sûr. Voudra-t-il, lui si sage, lâcher à la
-fois son ire, apparemment par impuissance et par distraction, pour
-accorder à ses ennemis ce qu'ils désirent et pour anéantir dans sa
-colère ceux que sa colère sauve afin de les punir sans fin?</p>
-
-<p>«Qui nous arrête donc? disent ceux qui conseillent la guerre? Nous
-sommes jugés, réservés, destinés à un éternel malheur. Quoi que
-nous fassions, que pouvons-nous souffrir de plus? que pouvons-nous
-souffrir de pis?</p>
-
-<p>«Est-ce donc le pire des états que d'être ainsi siégeant, ainsi
-délibérant, ainsi en armes? Ah! quand nous fuyions, vigoureusement
-poursuivis et frappés du calamiteux tonnerre du ciel, et quand nous
-suppliions l'abîme de nous abriter, cet enfer nous paraissait alors un
-refuge contre ces blessures; ou quand nous demeurions enchaînés sur le
-lac brûlant, certes, c'était un pire état!&mdash;Que serait-ce si
-l'haleine qui alluma ces pâles feux se réveillait, leur soufflait une
-septuple rage et nous rejetait dans les flammes; ou si là-haut la
-vengeance intermittente réarmait sa droite rougie pour nous tourmenter?
-Que serait-ce si tous ses trésors s'ouvraient et si ce firmament de
-l'enfer versait ses cataractes de feu; horreurs suspendues menaçant un
-jour nos têtes de leur effroyable chute? Tandis que nous projetons ou
-conseillons une guerre glorieuse, saisis peut-être par une tempête
-brûlante, nous serons lancés et chacun sur un roc transfixés jouets
-et proies des tourbillons déchirants, ou plongés à jamais,
-enveloppés de chaînes, dans ce bouillant océan. Là nous y
-converserons avec nos soupirs éternels, sans répit, sans miséricorde,
-sans relâche pendant des siècles, dont la fin ne peut être espérée:
-notre condition serait pire.</p>
-
-<p>«Ma voix vous dissuadera donc pareillement de la guerre ouverte ou
-cachée. Car que peut la force ou la ruse contre Dieu, ou qui peut
-tromper l'esprit de celui dont l'œil voit tout d'un seul regard? De la
-hauteur des deux il s'aperçoit et se rit de nos délibérations vaines,
-non moins tout-puissant qu'il est à résister à nos forces qu'habile
-à déjouer nos ruses et nos complots.</p>
-
-<p>«Mais vivrons-nous ainsi avilis? La race du ciel restera-t-elle ainsi
-foulée aux pieds, ainsi bannie, condamnée à supporter ici ces
-chaînes et ces tourments?... Cela vaut mieux que quelque chose de pire,
-selon moi, puisque nous sommes subjugués par l'inévitable sort et le
-décret tout-puissant, la volonté du vainqueur. Pour souffrir, comme
-pour agir, notre force est pareille; la loi qui en a ordonné ainsi
-n'est pas injuste: ceci dès le commencement aurait été compris si
-nous avions été sages en combattant un si grand ennemi, et quand ce
-qui pouvait arriver était si douteux.</p>
-
-<p>«Je ris quand ceux qui sont hardis et aventureux à la lance se font
-petits lorsqu'elle vient à leur manquer; ils craignent d'endurer ce
-qu'ils savent pourtant devoir suivre: l'exil, ou l'ignominie, ou les
-chaînes, ou les châtiments, loi de leur vainqueur.</p>
-
-<p>«Tel est à présent notre sort; lequel si nous pouvons nous y
-soumettre et le supporter, notre suprême ennemi pourra, avec le temps,
-adoucir beaucoup sa colère; et peut-être si loin de sa présence, ne
-l'offensant pas, il ne pensera pas à nous, satisfait de la punition
-subie. De là ces feux cuisants se ralentiront, si son souffle ne ranime
-pas leurs flammes. Notre substance, pure alors, surmontera la vapeur
-insupportable, ou y étant accoutumée ne la sentira plus, ou bien
-encore altérée à la longue, et devenue conforme aux lieux en
-tempérament et en nature, elle se familiarisera avec la brûlante
-ardeur qui sera vide de peine. Cette horreur deviendra douceur, cette
-obscurité, lumière. Sans parler de l'espérance que le vol sans fin
-des jours à venir peut nous apporter des chances, des changements
-valant la peine d'être attendus: puisque notre lot présent peut passer
-pour heureux, quoiqu'il soit mauvais, de mauvais il ne deviendra pas
-pire, si nous ne nous attirons pas nous-mêmes plus de malheurs.»</p>
-
-<p>Ainsi Bélial, par des mots revêtus du manteau de la raison,
-conseillait un ignoble repos, paisible bassesse, non la paix. Après
-lui, Mammon parla:</p>
-
-<p>«Nous faisons la guerre (si la guerre est le meilleur parti), ou pour
-détrôner le roi du ciel, ou pour regagner nos droits perdus.
-Détrôner le roi du ciel, nous pouvons espérer cela, quand le Destin
-d'éternelle durée cédera à l'inconstant Hasard, et quand le Chaos
-jugera le différend. Le premier but, vain à espérer, prouve que le
-second est aussi vain; car est-il pour nous une place dans l'étendue du
-ciel, à moins que nous ne subjuguions le Monarque suprême du ciel?
-Supposons qu'il s'adoucisse, qu'il fasse grâce à tous, sur la promesse
-d'une nouvelle soumission, de quel œil pourrions-nous, humiliés,
-demeurer en sa présence, recevoir l'ordre, strictement imposé de
-glorifier son trône en murmurant des hymnes, de chanter à sa divinité
-des <i>alléluia</i> forcés, tandis que lui siégera impérieusement notre
-souverain envié; tandis que son autel exhalera des parfums d'ambroisie
-et des fleurs d'ambroisie, nos serviles offrandes? Telle sera notre
-tâche dans le ciel, telles seront nos délices. Oh! combien ennuyeuse
-une éternité ainsi consumée en adorations offertes à celui qu'on
-hait!</p>
-
-<p>«N'essayons donc pas de ravir de force ce qui obtenu par le
-consentement serait encore inacceptable, même dans le ciel, l'honneur
-d'un splendide vasselage! Mais cherchons plutôt notre bien en nous; et
-vivons de notre fond pour nous-mêmes, libres quoique dans ce vaste
-souterrain, ne devant compte à personne, préférant une dure liberté
-au joug léger d'une pompe servile. Notre grandeur alors sera beaucoup
-plus frappante, lorsque nous créerons de grandes choses avec de
-petites, lorsque nous ferons sortir l'utile du nuisible, un état
-prospère d'une fortune adverse; lorsque dans quelque lieu que ce soit,
-nous lutterons contre le mal, et tirerons l'aise de la peine, par le
-travail et la patience.</p>
-
-<p>«Craignons-nous ce monde profond d'obscurité? Combien de fois parmi
-les nuages noirs et épais le souverain Seigneur du ciel s'est-il plu à
-résider, sans obscurcir sa gloire, à couvrir son trône de la majesté
-des ténèbres d'où rugissent les profonds tonnerres en réunissant
-leur rage: le ciel alors ressemble à l'enfer! De même qu'il imite
-notre nuit, ne pouvons-nous, quand il nous plaira, imiter sa lumière?
-Ce sol désert ne manque point de trésor caché, diamants et or; nous
-ne manquons point non plus d'habileté ou d'art pour en étaler la
-magnificence: et qu'est-ce que le ciel peut montrer de plus? Nos
-supplices aussi par longueur de temps peuvent devenir notre élément,
-ces flammes cuisantes devenir aussi bénignes qu'elles sont aujourd'hui
-cruelles; notre nature se peut changer dans la lueur, ce qui doit
-éloigner de nous nécessairement le sentiment de la souffrance. Tout
-nous invite donc aux conseils pacifiques et à l'établissement d'un
-ordre stable: nous examinerons comment en sûreté nous pouvons le mieux
-adoucir nos maux présents, eu égard à ce que nous sommes et au lieu
-où nous sommes, renonçant entièrement à toute idée de guerre. Vous
-avez mon avis.»</p>
-
-<p>À peine a-t-il cessé de parler qu'un murmure s'élève dans
-l'assemblée: ainsi lorsque les rochers creux retiennent le son des
-vents tumultueux qui toute la nuit, ont soulevé la mer, alors leur
-cadence rauque berce les matelots excédés des veilles, et dont la
-barque, ou la pinasse, par fortune, a jeté l'ancre dans une baie
-rocailleuse, après la tempête: de tels applaudissements furent ouïs
-quand Mammon finit, et son discours plaisait, conseillant la paix; car
-un autre champ de bataille était plus craint des esprits rebelles que
-l'enfer, tant la frayeur du tonnerre et de l'épée de Michel agissait
-encore sur eux! Et ils ne désiraient pas moins de fonder cet empire
-inférieur qui pourrait s'élever par la politique et le long progrès
-du temps rival de l'empire opposé du ciel.</p>
-
-<p>Quand Belzébuth s'en aperçut (nul, Satan excepté, n'occupe un plus
-haut rang), il se leva avec une contenance sérieuse, et, en se levant
-il sembla une colonne d'État. Profondément sur son front sont gravés
-les soins publics et la réflexion; le conseil d'un prince brillait
-encore sur son visage majestueux, bien qu'il ne soit plus qu'une ruine.
-Sévère, il se tient debout, montrant ses épaules d'Atlas, capables de
-porter le poids des plus puissantes monarchies. Son regard commande à
-l'auditoire, et tandis qu'il parle, il attire l'attention, calme comme
-la nuit ou comme le midi d'un jour d'été.</p>
-
-<p>«Trônes et puissances impériales, enfants du ciel, vertus
-éthérées, devons-nous maintenant renoncer à ces titres, et,
-changeant de style, nous appeler princes de l'enfer? Car le vote
-populaire incline à demeurer ici et à fonder ici un croissant empire:
-sans doute, tandis que nous rêvons! nous ne savons donc pas que le Roi
-du ciel nous a assigné ce lieu, notre donjon, non comme une retraite
-sûre (hors de l'atteinte de son bras puissant, pour y vivre affranchis
-de toute juridiction du ciel dans une nouvelle ligue formée contre son
-trône), mais pour y demeurer dans le plus étroit esclavage, quoique si
-loin de lui, sous le joug inévitable réservé à sa multitude captive?
-Quant à lui, soyez-en certains, dans la hauteur des cieux ou dans la
-profondeur de l'abîme, il régnera le premier et le dernier, seul roi,
-n'ayant perdu par notre révolte aucune partie de son royaume. Mais sur
-l'enfer il étendra son empire, et il nous gouvernera ici avec un
-sceptre de fer, comme il gouverne avec un sceptre d'or les habitants du
-ciel.</p>
-
-<p>«Que signifie donc de siéger ainsi, délibérant de paix ou de guerre?
-Nous nous étions déterminés à la guerre, et nous avons été
-défaits avec une perte irréparable. Personne n'a encore demandé ou
-imploré des conditions de paix. Car quelle paix nous serait accordée,
-à nous esclaves, sinon durs cachots, et coups, et châtiments
-arbitrairement infligés? Et quelle paix pouvons-nous donner en retour,
-sinon celle qui est en notre pouvoir, hostilités et haine, répugnance
-invincible, et vengeance, quoique tardive; néanmoins complotant
-toujours chercher comment le conquérant peut moins moissonner sa
-conquête, et peut moins se réjouir en faisant ce qu'en souffrant nous
-sentons le plus, nos tourments? L'occasion ne nous manquera pas; nous
-n'aurons pas besoin, par une expédition périlleuse, d'envahir le ciel,
-dont les hautes murailles ne redoutent ni siège ni assaut, ni les
-embûches de l'abîme.</p>
-
-<p>«Ne pourrions-nous trouver quelque entreprise plus aisée? Si
-l'ancienne et prophétique tradition du ciel n'est pas mensongère, il
-est un lieu, un autre monde, heureux séjour d'une nouvelle créature
-appelée l'Homme. À peu près dans ce temps, elle a dû être créée
-semblable à nous, bien que moindre en pouvoir et en excellence; mais
-elle est plus favorisée de celui qui règle tout là-haut. Telle a
-été la volonté du Tout-Puissant prononcée parmi les dieux, et qu'un
-serment, dont fut ébranlée toute la circonférence du ciel, confirma.
-Là doivent tendre toutes nos pensées, afin d'apprendre quelles
-créatures habitent ce monde, quelle est leur forme et leur substance;
-comment douées; quelle est leur force et où est leur faiblesse; si
-elles peuvent le mieux être attaquées par la force ou par la ruse.
-Quoique le ciel soit fermé et que souverain arbitre siège en sûreté
-dans sa propre force, le nouveau séjour peut demeurer exposé aux
-confins les plus reculés du royaume de ce Monarque, et abandonné à la
-défense de ceux qui l'habitent: là peut-être pourrons-nous achever
-quelque aventure profitable, par une attaque soudaine; soit qu'avec le
-feu de l'enfer nous dévastions toute sa création entière, soit que
-nous nous en emparions comme de notre propre bien, et que nous en
-chassions (ainsi que nous avons été chassés) les faibles possesseurs.
-Ou si nous ne les chassons pas, nous pourrons les attirer à notre
-parti, de manière que leur Dieu deviendra leur ennemi, et d'une main
-repentante détruira son propre ouvrage. Ceci surpasserait une vengeance
-ordinaire et interromprait la joie que le vainqueur éprouve de notre
-confusion: notre joie naîtrait de son trouble, alors que ses enfants
-chéris, précipités pour souffrir avec nous, maudiraient leur frêle
-naissance, leur bonheur flétri, flétri si tôt. Avisez si cela vaut la
-peine d'être tenté, ou si nous devons, accroupis ici dans les
-ténèbres, couver de chimériques empires.»</p>
-
-<p>Ainsi Belzébuth donna son conseil diabolique, d'abord imaginé et en
-partie proposé par Satan. Car de qui, si ce n'est de l'auteur de tout
-mal, pouvait sortir cet avis d'une profonde malice, de frapper la race
-humaine dans sa racine, de mêler et d'envelopper la terre avec l'enfer,
-tout cela en dédain du grand Créateur?</p>
-
-<p>Mais ces mépris des démons ne serviront qu'à augmenter sa gloire.</p>
-
-<p>Le dessein hardi plut hautement à ces états infernaux, et la joie
-brilla dans tous les yeux; on vote d'un consentement unanime. Belzébuth
-reprend la parole:</p>
-
-<p>«Bien avez-vous jugé, bien fini ce long débat, synode des dieux! Et
-vous avez résolu une chose grande comme vous l'êtes, une chose qui, du
-plus profond de l'abîme, nous élèvera encore une fois, en dépit du
-sort, plus près de notre ancienne demeure. Peut-être à la vue de ces
-frontières brillantes, avec nos armes voisines et une incursion
-opportune, avons-nous des chances de rentrer dans le ciel, ou du moins,
-d'habiter sûrement une zone tempérée, non sans être visités de la
-belle lumière du ciel: au rayon du brillant orient nous nous
-délivrerons de cette obscurité; l'air doux et délicieux, pour guérir
-les escarres de ces feux corrosifs, exhalera son baume.</p>
-
-<p>«Mais d'abord qui enverrons-nous à la recherche de ce nouveau monde?
-Qui jugerons-nous capable de cette entreprise? Qui tentera d'un pas
-errant le sombre abîme, infini, sans fond, et à travers l'obscurité
-palpable trouvera son chemin sauvage? Ou qui déploiera son vol aérien,
-soutenu par d'infatigables ailes sur le précipice abrupt et vaste,
-avant d'arriver à l'île heureuse? Quelle force, quel art peuvent alors
-lui suffire? Ou quelle fuite secrète le fera passer en sûreté à
-travers les sentinelles serrées et les stations multipliées des anges
-veillant à la ronde? Ici il aura besoin de toute sa circonspection; et
-nous n'avons pas besoin dans ce moment de moins de discernement dans
-notre suffrage; car sur celui que nous enverrons, reposera le poids de
-notre entière et dernière espérance.»</p>
-
-<p>Cela dit, il s'assied, et l'expectation tient son regard suspendu,
-attendant qu'il se présente quelqu'un pour seconder, combattre ou
-entreprendre la périlleuse aventure: mais tous demeurent assis et
-muets, pesant le danger dans de profondes pensées; et chacun, étonné,
-lit son propre découragement dans la contenance des autres. Parmi la
-fleur et l'élite de ces champions qui combattirent contre le ciel, on
-ne peut trouver personne assez hardi pour demander ou accepter seul le
-terrible voyage: jusqu'à ce qu'enfin Satan, qu'une gloire transcendante
-place à présent au-dessus de ses compagnons, dans un orgueil
-monarchique, plein de la conscience de son haut mérite, parla de la
-sorte, sans émotion:</p>
-
-<p>«Postérité du ciel, Trônes, empyrées, c'est avec raison que nous
-sommes saisis d'étonnement et de silence, quoique non intimidés! Long
-et dur est le chemin qui de l'enfer conduit à la lumière; notre prison
-est forte; cette énorme convexité de feu, violent pour dévorer, nous
-entoure neuf fois: et les portes d'un diamant brûlant, barricadées
-contre nous, prohibent toute sortie. Ces portes-ci passées (si
-quelqu'un les passe), le vide profond d'une nuit informe, large
-bâillant, le reçoit, et menace de la destruction entière de son être
-celui qui se prolongera dans le gouffre avorté. Si de là l'explorateur
-s'échappe dans un monde, quel qu'il soit, ou dans une région inconnue,
-que lui reste-t-il? Des périls inconnus, une évasion difficile! Mais
-je conviendrais mal à ce trône, ô pairs, à cette souveraineté
-impériale ornée de splendeur, armée de pouvoir, si la difficulté ou
-le danger d'une chose proposée et jugée d'utilité publique pouvait me
-détourner de l'entreprendre. Pourquoi assumerais-je sur moi les
-dignités royales? Je ne refuserais pas de régner et je refuserais
-d'accepter une aussi grande part de péril que d'honneur! part
-également due à celui qui règne, et qui lui est d'autant plus due
-qu'il siège plus honoré au-dessus du reste!</p>
-
-<p>«Allez donc, Trônes puissants, terreur du ciel, quoique tombés, allez
-essayer dans notre demeure (tant qu'ici sera notre demeure) ce qui peut
-le mieux adoucir la présente misère et rendre l'enfer plus
-supportable, s'il est des soins, ou un charme pour suspendre, ou
-tromper, ou ralentir les tourments de ce malheureux séjour. Ne cessez
-de veiller contre un ennemi qui veille, tandis qu'au loin parcourant les
-rivages de la noire destruction, je chercherai la délivrance de tous.
-Cette entreprise, personne ne la partagera avec moi.»</p>
-
-<p>Ainsi disant, le monarque se leva et prévint toute réplique: prudent
-il a peur que d'autres chefs, enhardis par sa résolution, ne vinssent
-offrir à présent, certains d'être refusés, ce qu'ils avaient
-redouté d'abord; et ainsi refusés, ils seraient devenus ses rivaux
-dans l'opinion; achetant à bon marché la haute renommée que lui,
-Satan, doit acquérir au prix de dangers immenses.</p>
-
-<p>Mais les esprits rebelles ne craignaient pas plus l'aventure que la
-voix qui la défendait, et avec Satan ils se levèrent; le bruit qu'ils
-firent en se levant tous à la fois fut comme le bruit du tonnerre,
-entendu dans le lointain. Ils s'inclinèrent devant leur général avec
-une vénération respectueuse, et l'exaltèrent comme un dieu égal au
-Très-Haut qui est le plus élevé dans le ciel. Ils ne manquèrent pas
-d'exprimer par leurs louanges combien ils prisaient celui qui, pour le
-salut général, méprisait le sien: car les esprits réprouvés ne
-perdent pas toute leur vertu, de peur que les méchants ne puissent se
-vanter sur la terre de leurs actions spécieuses qu'excite une vaine
-gloire, ou qu'une secrète ambition recouvre d'un vernis de zèle.</p>
-
-<p>Ainsi se terminèrent les sombres et douteuses délibérations des
-démons se réjouissant dans leur chef incomparable. Comme quand du
-sommet des montagnes les nues ténébreuses, se répandant tandis que
-l'aquilon dort, couvrent la face riante du ciel, l'élément sombre
-verse sur le paysage obscurci la neige ou la pluie; si par hasard le
-brillant soleil, dans un doux adieu, allonge son rayon du soir, les
-campagnes revivent, les oiseaux renouvellent leurs chants, et les brebis
-bêlantes témoignent leur joie qui fait retentir les collines et les
-vallées. Honte aux hommes! le démon s'unit au démon damné dans une
-ferme concorde; les hommes seuls, de toutes les créatures raisonnables,
-ne peuvent s'entendre, bien qu'ils aient l'espérance de la grâce
-divine; Dieu proclamant la paix, ils vivent néanmoins entre eux dans la
-haine, l'inimitié et les querelles; ils se font des guerres cruelles,
-et dévastent la terre pour se détruire les uns les autres; comme si
-(ce qui devrait nous réunir) l'homme n'avait pas assez d'ennemis
-infernaux qui jour et nuit veillent pour sa destruction.</p>
-
-<p>Le concile stygien ainsi dissous, sortirent en ordre les puissants pairs
-infernaux: au milieu d'eux marchait leur grand souverain, et il semblait
-seul l'antagoniste du ciel non moins que l'empereur formidable de
-l'enfer: autour de lui, dans une pompe suprême et une majesté imitée
-de Dieu, un globe de chérubins de feu l'enferme avec des drapeaux
-blasonnés et des armes effrayantes. Alors on ordonne de crier au son
-royal des trompettes le grand résultat de la session finie. Aux quatre
-vents, quatre rapides chérubins approchent de leur bouche le bruyant
-métal, dont le son est expliqué par la voix du héraut: le profond
-abîme l'entendit au loin, et tout l'ost de l'enfer renvoya des cris
-assourdissants et de grandes acclamations.</p>
-
-<p>De là l'esprit plus à l'aise, et en quelque chose relevé par une
-fausse et présomptueuse espérance, les bataillons formés se
-débandèrent; chaque démon à l'aventure prend un chemin divers, selon
-que l'inclination ou un triste choix le conduit irrésolu; il va où il
-croit plus vraisemblablement faire trêve à ses pensées agitées, et
-passer les heures ennuyeuses jusqu'au retour du grand chef.</p>
-
-<p>Les uns, dans la plaine ou dans l'air sublime, sur l'aile ou dans une
-course rapide, se disputent, comme aux jeux Olympiques ou dans les
-champs pythiens; les autres domptent leurs coursiers de feu, ou évitent
-la borne avec les roues rapides, ou alignent le front des brigades.
-Comme quand, pour avertir des cités orgueilleuses, la guerre semble
-régner parmi le ciel troublé, des armées se précipitent aux
-batailles dans les nuages; de chaque avant-garde les cavaliers aériens
-piquent en avant, lances baissées, jusqu'à ce que les épaisses
-légions se joignent; par des faits d'armes, d'un bout de l'Empyrée à
-l'autre, le firmament est en feu.</p>
-
-<p>D'autres esprits, plus cruels, avec une immense rage typhéenne,
-déchirent collines et rochers, et chevauchent sur l'air en tourbillons;
-l'enfer peut à peine contenir l'horrible tumulte. Tel Alcide revenant
-d'Œchalie, couronné par la victoire, sentit l'effet de la robe
-empoisonnée, de douleur il arracha par les racines les pins de la
-Thessalie, et du sommet de l'Œta il lança Lycas dans la mer d'Eubée.</p>
-
-<p>D'autres esprits, plus tranquilles, retirés dans une vallée
-silencieuse, chantent sur des harpes, avec des sons angéliques, leurs
-propres héroïques combats et le malheur de leur chute par la sentence
-des batailles; ils se plaignaient de ce que le destin soumet le courage
-indépendant à la force ou à la fortune. Leur concert était en
-parties: mais l'harmonie (pouvait-elle opérer un moindre effet, quand
-des esprits immortels chantent?), l'harmonie suspendait l'enfer, et
-tenait dans le ravissement la foule pressée.</p>
-
-<p>En discours plus doux encore (car l'éloquence charme l'âme, la
-musique, les sens), d'autres, assis à l'écart sur une montagne
-solitaire, s'entretiennent de pensées plus élevées, raisonnent
-hautement sur la Providence, la prescience, la volonté et le destin:
-destin fixé, volonté libre, prescience absolue; ils ne trouvent point
-d'issue, perdus qu'ils sont dans ces tortueux labyrinthes. Ils
-argumentent beaucoup du mal et du bien, de la félicité et de la
-misère finale, de la passion et de l'apathie, de la gloire et de la
-honte: vaine sagesse! fausse philosophie! laquelle cependant peut, par
-un agréable prestige, charmer un moment leur douleur ou leur angoisse,
-exciter leur fallacieuse espérance, ou armer leur cœur endurci d'une
-patience opiniâtre comme d'un triple acier.</p>
-
-<p>D'autres, en escadrons et en grosses troupes, cherchent par de hardies
-aventures, à découvrir au loin si dans ce monde sinistre, quelque
-climat peut-être ne pourrait leur offrir une habitation plus
-supportable: ils dirigent par quatre chemins leur marche ailée le long
-des rivages des quatre rivières infernales qui dégorgent dans le lac
-brûlant leurs ondes lugubres: le Styx abhorré, fleuve de la haine
-mortelle; le triste Achéron, profond et noir fleuve de la douleur; le
-Cocyte, ainsi nommé de grandes lamentations entendues sur son onde
-contristée; l'ardent Phlégethon, dont les vagues en torrent de feu
-s'enflamment avec rage.</p>
-
-<p>Loin de ces fleuves, un lent et silencieux courant, le Léthé, fleuve
-d'oubli, déroule son labyrinthe humide. Qui boit de son eau oublie
-sur-le-champ son premier état et son existence, oublie à la fois la
-joie et la douleur, le plaisir et la peine.</p>
-
-<p>Au-delà du Léthé, un continent gelé s'étend sombre et sauvage,
-battu de tempêtes perpétuelles, d'ouragans, de grêle affreuse qui ne
-fond point sur la terre ferme, mais s'entasse en monceaux et ressemble
-aux ruines d'un ancien édifice. Partout ailleurs, neige épaisse et
-glace; abîme profond semblable au marais Serbonian, entre Damiette et
-le vieux mont Casius, où des armées entières ont été englouties.
-L'air desséchant brûle glacé, et le froid accomplit les effets du
-feu.</p>
-
-<p>Là, traînés à de certaines époques par les furies aux pieds des
-harpies, tous les anges damnés sont conduits: ils ressentent tour à
-tour l'amer changement des cruels extrêmes, extrêmes devenus plus
-cruels par le changement. D'un lit de feu ardent transportés dans la
-glace, où s'épuise leur douce chaleur éthérée, ils transissent
-quelque temps immobiles, fixés et gelés tout à l'entour; de là ils
-sont rejetés dans le feu. Ils traversent dans un bac le détroit du
-Léthé en allant et venant: leur supplice s'en accroît; ils désirent
-et s'efforcent d'atteindre, lorsqu'ils passent, l'eau tentatrice; ils
-voudraient, par une seule goutte, perdre dans un doux oubli leurs
-souffrances et leurs malheurs, le tout en un moment et si près du bord!
-Mais le destin les en écarte, et pour s'opposer à leur entreprise,
-Méduse, avec la terreur d'une Gorgone, garde le gué: l'eau se dérobe
-d'elle-même au palais de toute créature vivante, comme elle fuyait la
-lèvre de Tantale.</p>
-
-<p>Ainsi errantes dans leur marche confuse et abandonnée, les bandes
-aventureuses, pâles et frissonnant d'horreur, les yeux hagards, voient
-pour la première fois leur lamentable lot, et ne trouvent point de
-repos; elles traversent maintes vallées sombres et désertes, maintes
-régions douloureuses, par-dessus maintes Alpes de glace et maintes
-Alpes de feu: rocs, grottes, lacs, mares, gouffres, antres et ombres de
-mort, univers de mort, que Dieu dans sa malédiction créa mauvais, bon
-pour le mal seulement; univers où toute vie meurt, où toute mort vit,
-où la nature perverse engendre des choses monstrueuses, des choses
-prodigieuses, abominables, inexprimables, pires que ce que la Fable
-inventa ou la frayeur conçut: Gorgones et Hydres et Chimères
-effroyables.</p>
-
-<p>Cependant l'adversaire de Dieu et de l'homme, Satan, les pensées
-enflammées des plus hauts desseins, a mis ses ailes rapides, et vers
-les portes de l'enfer explore sa route solitaire; quelquefois il
-parcourt la côte à main droite, quelquefois la côte à main gauche;
-tantôt de ses ailes nivelées il rase la surface de l'abîme, tantôt,
-pointant haut, il prend l'essor vers la convexité ardente. Comme quand
-au loin, à la mer, une flotte découverte est suspendue dans les
-nuages; serrée par les vents de l'équinoxe, elle fait voile du Bengale
-ou des îles de Ternate et de Tidor, d'où les marchands apportent les
-épiceries: ceux-ci, sur les vagues commerçantes, à travers le vaste
-océan Éthiopien jusqu'au Cap, font route vers le pôle, malgré la
-marée et la nuit: ainsi se montre au loin le vol de l'ennemi ailé.</p>
-
-<p>Enfin, les bornes de l'enfer s'élèvent jusqu'à l'horrible voûte, et
-les trois fois triples portes apparaissent: ces portes sont formées de
-trois lames d'airain, de trois lames de fer, de trois lames de roc de
-diamant, impénétrables, palissadées d'un feu qui tourne alentour et
-ne se consume point.</p>
-
-<p>Là devant les portes, de l'un et de l'autre côté, sont assises deux
-formidables figures: l'une ressemblait jusqu'à la ceinture à une femme
-et à une femme belle, mais elle finissait sale en replis écailleux,
-volumineux et vastes, en serpent armé d'un mortel aiguillon. À sa
-ceinture une meute de chiens de l'enfer, ne cessant jamais d'aboyer avec
-de larges gueules de Cerbère, faisait retentir un hideux fracas.
-Cependant, si quelque chose troublait le bruit de ces dogues, ils
-pouvaient à volonté rentrer en rampant aux entrailles du monstre, et y
-faire leur chenil: toutefois, là même encore ils aboyaient et
-hurlaient sans être vus. Beaucoup moins abhorrés que ceux-ci étaient
-les chiens qui tourmentaient Scylla, lorsqu'elle se baignait dans la mer
-par laquelle la Calabre est séparée du rauque rivage de Trinacrie; un
-cortège moins laid suit la sorcière de nuit; appelée en secret,
-chevauchant dans l'air, elle vient, alléchée par l'odeur du sang d'un
-enfant, danser avec les sorciers de Laponie, tandis que la lune en
-travail s'éclipse à leurs enchantements.</p>
-
-<p>L'autre figure, si l'on peut appeler figure ce qui n'avait rien de
-distinct en membres, jointures, articulations, ou si l'on peut nommer
-substance ce qui semblait une ombre (car chacune semblait l'une et
-l'autre), cette figure était noire comme la nuit, féroce comme dix
-furies, terrible comme l'enfer; elle brandissait un effroyable dard; ce
-qui paraissait sa tête portait l'apparence d'une couronne royale.</p>
-
-<p>Déjà Satan approchait, et le monstre se levant de son siège,
-s'avança aussi vite par d'horribles enjambées: l'enfer trembla à sa
-marche. L'indomptable ennemi regarda avec étonnement ce que ceci
-pouvait être; il s'en étonnait, et ne craignait pas: excepté Dieu et
-son Fils, il n'estime ni ne craint chose créée, et avec un regard de
-dédain il prit le premier la parole.</p>
-
-<p>«D'où viens-tu, et qui es-tu, forme exécrable, qui oses, quoique
-grimée et terrible, mettre ton front difforme au travers de mon chemin
-à ces portes? Je prétends les franchir, sois-en sûre, sans t'en
-demander la permission. Retire-toi ou sois payée de ta folie: née de
-l'enfer, apprends par expérience à ne point disputer avec les esprits
-du ciel.»</p>
-
-<p>À quoi le gobelin, plein de colère, répondit:</p>
-
-<p>«Es-tu cet ange traître? es-tu celui qui le premier rompit la paix et
-la foi du ciel jusque alors non rompues, et qui, dans l'orgueilleuse
-rébellion de tes armes, entraîna après lui la troisième partie des
-fils du ciel conjurés contre le Très-Haut? pour lequel fait, toi et
-eux rejetés de Dieu, êtes ici condamnés à consumer des jours
-éternels dans les tourments et la misère. Et tu te comptes parmi les
-esprits du ciel, proie de l'enfer? Et tu exhales bravade et dédains,
-ici où je règne en roi, et, ce qui doit augmenter ta rage, où je suis
-ton seigneur et roi? Arrière! à ton châtiment, faux fugitif! À ta
-vitesse ajoute des ailes, de peur qu'avec un fouet de scorpions je ne
-hâte ta lenteur, ou qu'à un seul coup de ce dard tu ne te sentes saisi
-d'une étrange horreur d'angoisses non encore éprouvées.»</p>
-
-<p>Ainsi dit la pâle Terreur: et ainsi parlant et ainsi menaçant, son
-aspect devient dix fois plus terrible et plus difforme. D'un autre
-côté, enflammé d'indignation, Satan demeurait sans épouvante; il
-ressemblait à une brûlante comète qui met en feu l'espace de
-l'énorme Ophiucus dans le ciel arctique, et qui de sa crinière
-horrible secoue la peste et la guerre. Les deux combattants ajustent à
-la tête l'un de l'autre un coup mortel, leurs fatales mains ne comptent
-pas en frapper un second, et ils échangent d'affreux regards: comme
-quand deux noires nuées, chargées de l'artillerie du ciel, viennent
-mugissant sur la mer Caspienne; elles s'arrêtent un moment front à
-front suspendues, jusqu'à ce que le vent leur souffle le signal de se
-joindre dans leur noire rencontre au milieu des airs. Les puissants
-champions se regardent d'un œil si sombre, que l'enfer devint plus
-obscur au froncement de leur sourcil; tant ces rivaux étaient
-semblables! car jamais ni l'un ni l'autre ne doivent plus rencontrer
-qu'une seule fois un si grand ennemi<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>. Et maintenant auraient été
-accomplis des faits terribles dont tout l'enfer eût retenti, si la
-sorcière à serpents qui se tenait assise près de la porte infernale,
-et qui gardait la fatale clef, se levant avec un affreux cri, ne se fût
-jetée entre les combattants.</p>
-
-<p>«Ô père! que prétend ta main contre ton unique fils? Quelle fureur,
-ô fils! te pousse à tourner ton dard mortel contre la tête de ton
-père? Et sais-tu pour qui? Pour celui qui est assis là-haut et qui rit
-de toi, son esclave, destiné à exécuter quoi que ce soit que sa
-colère, qu'il nomme justice, te commande; sa colère qui un jour vous
-détruira tous les deux.»</p>
-
-<p>Elle dit: à ces mots le fantôme infernal pestiféré s'arrêta. Satan
-répondit alors par ces paroles:</p>
-
-<p>«Ton cri si étrange et tes paroles si étranges nous ont tellement
-séparés que ma main, soudain arrêtée, veut bien ne pas encore te
-dire par des faits ce qu'elle prétend. Je veux auparavant savoir de toi
-quelle chose tu es, toi ainsi à double forme, et pourquoi, dans cette
-vallée de l'enfer me rencontrant pour la première fois, tu m'appelles
-ton père, et pourquoi tu appelles ce spectre mon fils? Je ne te connais
-pas; je ne vis jamais jusqu'à présent d'objet plus détestable que lui
-et toi.»</p>
-
-<p>La portière de l'enfer lui répliqua:</p>
-
-<p>«M'as-tu donc oubliée, et semblé-je à présent à tes yeux si
-horrible, moi jadis réputée si belle dans le ciel? Au milieu de leur
-assemblée et à la vue des séraphins entrés avec toi dans une hardie
-conspiration contre le Roi du ciel, tout d'un coup une douleur cruelle
-te saisit, tes yeux obscurcis et éblouis nagèrent dans les ténèbres,
-tandis que ta tête jeta des flammes épaisses et rapides: elle se
-fendit largement du côté gauche; semblable à toi en forme et en
-brillant maintien, alors éclatante et divinement belle, je sortis de ta
-tête, déesse armée. L'étonnement saisit tous les guerriers du ciel;
-ils reculèrent d'abord effrayés et m'appelèrent PÉCHÉ et me
-regardèrent comme un mauvais présage. Mais bientôt familiarisés avec
-moi, je leur plus, et mes grâces séduisantes gagnèrent ceux qui
-m'avaient le plus en aversion, toi principalement. Contemplant
-très-souvent en moi ta parfaite image, tu devins amoureux, et tu
-goûtas en secret avec moi de telles joies, que mes entrailles
-conçurent un croissant fardeau.</p>
-
-<p>«Cependant la guerre éclata et l'on combattit dans les champs du ciel.
-À notre puissant ennemi (pouvait-il en être autrement?) demeura une
-victoire éclatante, à notre parti la perte et la déroute dans tout
-l'Empyrée. En bas nos légions tombèrent, précipitées la tête la
-première du haut du ciel, en bas, dans cet abîme, et moi avec elles
-dans la chute générale. En ce temps-là, cette clef puissante fut
-remise dans mes mains, avec ordre de tenir ces portes à jamais
-fermées, afin que personne ne les passe, si je ne les ouvre.</p>
-
-<p>«Pensive, je m'assis solitaire, mais je ne demeurai pas assise
-longtemps: mes flancs fécondés par toi, et maintenant excessivement
-grossis éprouvèrent des mouvements prodigieux, et les poignantes
-douleurs de l'enfantement. Enfin, cet odieux rejeton que tu vois de toi
-engendré, se frayant la route avec violence, déchira mes entrailles,
-lesquelles étant tordues par la terreur et la souffrance, toute la
-partie inférieure de mon corps devint ainsi déformée. Mais lui, mon
-ennemi-né, en sortit, brandissant son fatal dard, fait pour détruire.
-Je fuis et je criai: MORT! L'enfer trembla à cet horrible nom, soupira
-du fond de toutes ses cavernes, et répéta: Mort! Je fuyais; mais le
-spectre me poursuivit, quoique, à ce qu'il semblait, plus enflammé de
-luxure que de rage: beaucoup plus rapide que moi, il m'atteignit, moi,
-sa mère, tout épouvantée. Dans des embrassements forcenés et
-souillés engendrant avec moi, de ce rapt vinrent ces monstres aboyants
-qui poussant un cri continu m'entourent, comme tu le vois, conçus
-d'heure en heure, d'heure en heure enfantés, avec une douleur infinie
-pour moi. Quand ils le veulent, ils rentrent dans le sein qui les
-nourrit; ils hurlent et rongent mes entrailles, leur festin; puis
-sortant derechef, ils m'assiègent de si vives terreurs que je ne trouve
-ni repos ni relâche.</p>
-
-<p>«Devant mes yeux, assise en face de moi, l'effrayante Mort; mon fils et
-mon ennemi, excite ces chiens. Et moi, sa mère, elle m'aurait bientôt
-dévorée, faute d'une autre proie, si elle ne savait que sa fin est
-enveloppée dans la mienne, si elle ne savait que je deviendrai pour
-elle un morceau amer, son poison, quand jamais cela arrivera: ainsi l'a
-prononcé le Destin. Mais toi, ô mon père, je t'en préviens, évite
-sa flèche mortelle; ne te flatte pas vainement d'être invulnérable
-sous cette armure brillante, quoique de trempe céleste: car à cette
-pointe mortelle, hors celui qui règne là-haut, nul ne peut
-résister.»</p>
-
-<p>Elle dit: et le subtil ennemi profite aussitôt de la leçon; il se
-radoucit et répond ainsi avec calme:</p>
-
-<p>«Chère fille, puisque tu me réclames pour ton père et que tu me fais
-voir mon fils si beau (ce cher gage des plaisirs que nous avons eus
-ensemble dans le ciel, de ces joies alors douces, aujourd'hui tristes à
-rappeler à cause du changement cruel tombé sur nous d'une manière
-imprévue, et auquel nous n'avions pas pensé); chère fille, apprends
-que je ne viens pas en ennemi, mais pour vous délivrer de ce morne et
-affreux séjour des peines, vous deux, mon fils et toi, et toute la
-troupe des esprits célestes qui, pour nos justes prétentions armés,
-tombèrent avec nous.</p>
-
-<p>Envoyé par eux, j'entreprends seul cette rude course, m'exposant seul
-pour tous; je vais poser mes pas solitaires sur l'abîme sans fond, et
-dans mon enquête errante, chercher à travers l'immense vide, s'il ne
-serait pas un lieu prédit, lequel, à en juger par le concours de
-plusieurs signes, doit être maintenant créé vaste et rond. C'est un
-séjour de délices, placé sur la lisière du ciel, habité par des
-êtres de droite stature, destinés peut-être à remplir nos places
-vacantes; mais ils sont tenus plus éloignés, de peur que le ciel,
-surchargé d'une puissante multitude, ne vînt à exciter de nouveaux
-troubles. Que ce soit cela, ou quelque chose de plus secret, je cours
-m'en instruire; le secret une fois connu, je reviendrai aussitôt, et je
-vous transporterai, toi et la Mort, dans un séjour où vous demeurerez
-à l'aise, où en haut et en bas vous volerez silencieusement, sans
-être vus, dans un doux air embaumé de parfums. Là, vous serez nourris
-et repus sans mesure; tout sera votre proie.»</p>
-
-<p>Il se tut, car les deux formes parurent hautement satisfaites, et la
-Mort grimaça horrible un sourire épouvantable, en apprenant que sa
-faim serait rassasiée; elle bénit ses dents réservées à cette bonne
-heure d'abondance. Sa mauvaise mère ne se réjouit pas moins et tint ce
-discours à son père:</p>
-
-<p>«Je garde la clef de ce puits infernal par mon droit et par l'ordre du
-Roi tout-puissant du ciel: il m'a défendu d'ouvrir ces portes
-adamantines: contre toute violence, la Mort se tient prête à
-interposer son dard, sans crainte d'être vaincue d'aucun pouvoir
-vivant. Mais que dois-je aux ordres d'en haut, au commandement de celui
-qui me hait, et qui m'a poussée ici en bas dans ces ombres du profond
-Tartare, pour y demeurer assise dans un emploi odieux, ici confinée moi
-habitante du ciel et née du ciel, ici plongée dans une perpétuelle
-agonie, environnée des terreurs et des clameurs de ma propre géniture,
-qui se nourrit de mes entrailles? Tu es mon père, tu es mon auteur, tu
-m'as donné l'être: à qui dois-je obéir si ce n'est à toi? qui
-dois-je suivre? Tu me transporteras bientôt dans ce nouveau monde de
-lumière et de bonheur, parmi les dieux qui vivent tranquilles; où
-voluptueuse, assise à ta droite, comme il convient à ta fille et à
-ton amour, je régnerai sans fin.»</p>
-
-<p>Elle dit, et prit à son côté la clef fatale, triste instrument de
-tous nos maux, et, traînant vers la porte sa croupe bestiale, elle
-lève sans délai l'énorme herse qu'elle seule pouvait lever, et que
-toute la puissance stygienne n'aurait pu ébranler. Ensuite elle tourne
-dans le trou de la clef les gardes compliquées, et détache sans peine
-les barres et les verrous de fer massif ou de solide roc. Soudain volent
-ouvertes, avec un impétueux recul et un son discordant, les portes
-infernales: leurs gonds firent gronder un rude tonnerre, qui ébranla le
-creux le plus profond de l'Erèbe.</p>
-
-<p>Le Péché les ouvrit, mais les fermer surpassait son pouvoir; elles
-demeurent toutes grandes ouvertes: une armée, ailes étendues, marchant
-enseignes déployées, aurait pu passer à travers avec ses chevaux et
-ses chars rangés en ordre sans être serrés; si larges sont ces
-portes! comme la bouche d'une fournaise, elles vomissent une
-surabondante fumée et une flamme rouge.</p>
-
-<p>Aux yeux de Satan et des deux spectres, apparaissent soudain les secrets
-du vieil abîme: sombre et illimité océan, sans bornes, sans
-dimensions, où la longueur, la largeur et la profondeur, le temps et
-l'espace sont perdus; où la Nuit aînée et le Chaos, aïeux de la
-nature, maintiennent une éternelle anarchie au milieu du bruit des
-éternelles guerres, et se soutiennent par la confusion.</p>
-
-<p>Le chaud, le froid, l'humide et le sec, quatre fiers champions, se
-disputent la supériorité, et mènent au combat leurs embryons
-d'atomes. Ceux-ci, autour de l'enseigne de leurs factions, dans leurs
-clans divers, pesamment ou légèrement armés, aigus, émoussés,
-rapides ou lents, essaiment leurs populations aussi innombrables que les
-sables de Barca ou que l'arène torride de Cyrène, enlevés pour
-prendre parti dans la lutte des vents, et pour servir de lest à leurs
-ailes légères. L'atome auquel adhère un plus grand nombre d'atomes
-gouverne un moment. Le Chaos siège surarbitre, et ses décisions
-embrouillent de plus en plus le désordre par lequel il règne: après
-lui, juge suprême, le Hasard gouverne tout.</p>
-
-<p>Dans ce sauvage abîme, berceau de la nature, et peut-être son tombeau;
-dans cet abîme qui n'est ni mer, ni terre, ni air, ni feu, mais tous
-ces éléments qui, confusément mêlés dans leurs causes fécondes,
-doivent ainsi se combattre toujours, à moins que le tout-puissant
-Créateur n'arrange ses noirs matériaux pour former de nouveaux mondes;
-dans ce sauvage abîme, Satan, le prudent ennemi, arrêté sur le bord
-de l'enfer, regarde quelque temps: il réfléchit sur son voyage, car ce
-n'est pas un petit détroit qu'il lui faudra traverser. Son oreille est
-assourdie de bruits éclatants et destructeurs non moins violents (pour
-comparer les grandes choses aux petites) que ceux des tempêtes de
-Bellone quand elle dresse ses foudroyantes machines pour raser quelque
-grande cité; ou moins grand serait le fracas si cette structure du ciel
-s'écroulait, et si les éléments mutinés avaient arraché de son axe
-la terre immobile. Enfin Satan, pour prendre son vol, déploie ses ailes
-égales à de larges voiles; et, enlevé dans la fumée ascendante, il
-repousse du pied le sol.</p>
-
-<p>Pendant plusieurs lieues porté comme sur une chaire de nuages, il monte
-audacieux; mais ce siège lui manquant bientôt, il rencontre un vaste
-vide: tout surpris, agitant en vain ses ailes, il tombe comme un plomb
-à dix mille brasses de profondeur. Il serait encore tombant à cette
-heure, si par un hasard malheureux, la forte explosion de quelque nuée
-tumultueuse imprégnée de feu et de nitre ne l'eût rejeté d'autant de
-milles en haut: cet orage s'arrêta, éteint dans une syrte spongieuse
-qui n'était ni mer, ni terre sèche. Satan, presque englouti, traverse
-la substance crue, moitié à pied, moitié en volant; il lui faut alors
-rames et voiles.</p>
-
-<p>Un griffon, dans le désert, poursuit d'une course ailée sur les
-montagnes ou les vallées marécageuses, l'Arimaspien qui ravit
-subtilement à sa garde vigilante l'or conservé; ainsi l'ennemi
-continue avec ardeur sa route à travers les marais, les précipices,
-les détroits, à travers les éléments rudes, denses ou rares; avec sa
-tête, ses mains, ses ailes, ses pieds, il nage, plonge, guée, rampe,
-vole.</p>
-
-<p>Enfin, une étrange et universelle rumeur de sons sourds et de voix
-confuses, née du creux des ténèbres, assaillit l'oreille de Satan
-avec la plus grande véhémence. Intrépide, il tourne son vol de ce
-côté, pour rencontrer le pouvoir quelconque ou l'esprit du profond
-abîme qui réside dans ce bruit, afin de lui demander de quel côté se
-trouve la limite des ténèbres la plus rapprochée confinant à la
-lumière.</p>
-
-<p>Soudain voici le trône du Chaos et son noir pavillon se déploie
-immense sur le gouffre de ruines. La Nuit, vêtue d'une zibeline noire,
-siège sur le trône à côté du Chaos: fille aînée des êtres, elle
-est la compagne de son règne. Auprès d'eux se tiennent Orcus et Ades,
-et Demogorgon au nom redouté, ensuite la Rumeur, et le Hasard, et le
-Tumulte, et la Confusion toute brouillée, et la Discorde aux mille
-bouches différentes. Satan hardiment va droit au Chaos.</p>
-
-<p>«Vous, pouvoirs et esprits de ce profond abîme, Chaos et antique Nuit,
-je ne viens point à dessein, en espion explorer ou troubler les secrets
-de votre royaume; mais, contraint d'errer dans ce sombre désert, mon
-chemin vers la lumière m'a conduit à travers votre vaste empire; seul
-et sans guide, à demi perdu, je cherche le sentier le plus court qui
-mène à l'endroit où vos obscures frontières touchent au ciel. Ou si
-quelque autre lieu envahi sur votre domaine, a dernièrement été
-occupé par le Roi éthéré, c'est afin d'arriver là que je voyage
-dans ces profondeurs. Dirigez ma course: bien dirigée, elle n'apportera
-pas une médiocre récompense à vos intérêts, si de cette région
-perdue toute usurpation étant chassée, je la ramène à ces ténèbres
-primitives et à votre sceptre (mon voyage actuel n'a pas d'autre but);
-j'y planterai de nouveau l'étendard de l'antique Nuit. À vous tous les
-avantages, à moi la vengeance!»</p>
-
-<p>Ainsi Satan. Ainsi le vieil anarque, avec une voix chevrotante et un
-visage décomposé, lui répondit:</p>
-
-<p>«Je te connais, étranger; tu es ce chef puissant des anges, qui
-dernièrement fit tête au Roi du ciel et fut renversé. Je vis et
-j'entendis, car une si nombreuse milice ne put fuir en silence à
-travers l'abîme effrayé, avec ruine sur ruine, déroute sur déroute,
-confusion pire que la confusion: les portes du ciel versèrent par
-millions ses bandes victorieuses à la poursuite. Je suis venu résider
-ici sur mes frontières: tout mon pouvoir suffit à peine pour sauver le
-peu qui me reste à défendre et sur lequel empiètent encore vos
-divisions intestines qui affaiblissent le sceptre de la vieille Nuit.
-D'abord l'enfer, votre cachot, s'est étendu long et large sous mes
-pieds; ensuite, dernièrement, le ciel et la terre, un autre monde,
-pendent au-dessus de mon royaume, attachés par une chaîne d'or à ce
-côté du ciel d'où vos légions tombèrent. Si votre marche doit vous
-faire prendre cette route, vous n'avez pas loin; le danger est d'autant
-plus près. Allez, hâtez-vous: ravages, et dépouilles, et ruines, sont
-mon butin.»</p>
-
-<p>Il dit, et Satan ne s'arrête pas à lui répondre: mais plein de joie
-que son océan trouve un rivage, avec une ardeur nouvelle et une force
-renouvelée, il s'élance dans l'immense étendue comme une pyramide de
-feu: à travers le choc des éléments en guerre qui l'entourent de
-toutes parts, il poursuit sa route, plus assiégé et plus exposé que
-le navire Argo quand il passa le Bosphore entre les rochers qui
-s'entre-heurtent; plus en péril qu'Ulysse, lorsque d'un côté évitant
-Charybde, sa manœuvre le portait dans un autre gouffre.</p>
-
-<p>Ainsi Satan s'avançait avec difficulté et un labeur pénible; il
-s'avançait avec difficulté et labeur. Mais une fois qu'il eut passé,
-bientôt après, quand l'homme tomba, quelle étrange altération! le
-Péché et la Mort, suivant de près la trace de l'ennemi (telle fut la
-volonté du ciel), pavèrent un chemin large et battu sur le sombre
-abîme, dont le gouffre bouillonnant souffrit avec patience qu'un pont
-d'une étonnante longueur s'étendît de l'enfer à l'orbe extérieur de
-ce globe fragile. Les esprits pervers, à l'aide de cette communication
-facile, vont et viennent pour tenter ou punir les mortels, excepté ceux
-que Dieu et les saints anges gardent par une grâce particulière.</p>
-
-<p>Mais enfin l'influence sacrée de la lumière commence à se faire
-sentir, et des murailles du ciel, un rayon pousse au loin dans le sein
-de l'obscure nuit une aube scintillante: ici de la nature commence
-l'extrémité la plus éloignée; le Chaos se retire, comme de ses
-ouvrages avancés; ennemi vaincu, il se retire avec moins de tumulte et
-moins d'hostile fracas. Satan, avec moins de fatigue, et bientôt avec
-aisance, guidé par une douteuse lumière, glisse sur les vagues
-apaisées, et comme un vaisseau battu des tempêtes, haubans et cordages
-brisés, il entre joyeusement au port. Dans l'espace plus vide
-ressemblant à l'air, l'archange balance ses ailes déployées, pour
-contempler de loin et à loisir le ciel empyrée: si grande en est
-l'étendue qu'il ne peut déterminer si elle est carrée ou ronde. Il
-découvre les tours d'opale, les créneaux ornés d'un vivant saphir,
-jadis sa demeure natale; il aperçoit attaché au bout d'une chaîne
-d'or ce monde suspendu, égal à une étoile de la plus petite grandeur
-serrée près de la lune. Là Satan, tout chargé d'une pernicieuse
-vengeance, maudit et dans une heure maudite, se hâta.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a>Le Christ.</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="LIVRE_TROISIEME">LIVRE TROISIÈME</a></h4>
-
-
-<h4>ARGUMENT</h4>
-
-
-<blockquote>
-<p>Dieu, siégeant sur son trône, voit Satan qui vole vers ce monde
-nouvellement créé. Il le montre à son fils, assis à sa droite. Il
-prédit le succès de Satan, qui pervertira l'espèce humaine.
-L'Éternel justifie sa justice et sa sagesse de toute imputation, ayant
-créé l'homme libre et capable de résister au tentateur. Cependant il
-déclare son dessein de faire grâce à l'homme, parce qu'il n'est pas
-tombé par sa propre méchanceté comme Satan, mais par la séduction de
-Satan. Le Fils de Dieu glorifie son Père pour la manifestation de sa
-grâce envers l'homme; mais Dieu déclare encore que cette grâce ne
-peut être accordée à l'homme si la justice divine ne reçoit
-satisfaction: l'homme a offensé la majesté de Dieu en aspirant à la
-divinité; et c'est pourquoi, dévoué à la mort avec toute sa
-postérité, il faut qu'il meure, à moins que quelqu'un ne soit trouvé
-capable de répondre pour son crime et de subir sa punition. Le Fils de
-Dieu s'offre volontairement pour rançon de l'homme. Le Père l'accepte,
-ordonne l'incarnation, et prononce que le Fils soit exalté au-dessus de
-tous, dans le ciel et sur la terre. Il commande à tous les anges de
-l'adorer. Ils obéissent, et chantant en chœur sur leurs harpes, ils
-célèbrent le Fils et le Père. Cependant Satan descend sur la
-convexité nue de l'orbe le plus extérieur de ce monde, où errant le
-premier, il trouve un lieu appelé dans la suite le limbe de vanité:
-quelles personnes et quelles choses volent à ce lieu. De là l'ennemi
-arrive aux portes du ciel. Les degrés par lesquels on y monte décrits,
-ainsi que les eaux qui coulent au-dessus du firmament. Passage de Satan
-à l'orbe du soleil. Il y rencontre Uriel, régent de cet orbe, mais il
-prend auparavant la forme d'un ange inférieur, et prétextant un pieux
-désir de contempler la nouvelle création et l'homme que Dieu y a
-placé, il s'informe de la demeure de celui-ci: Uriel l'en instruit.
-Satan s'abat d'abord sur le sommet du mont Niphates.</p></blockquote>
-
-
-<p><br /></p>
-
-
-<p>Salut, lumière sacrée, fille du ciel, née la première, ou de
-l'Éternel rayon coéternel! Ne puis-je pas te nommer ainsi sans être
-blâmé? Puisque Dieu est lumière, et que de toute éternité il
-n'habita jamais que dans une lumière inaccessible, il habita donc en
-toi, brillante effusion d'une brillante essence incréée. Ou
-préfères-tu t'entendre appeler ruisseau de pur éther? Qui dira ta
-source? Avant le soleil, avant les cieux, tu étais, et à la voix de
-Dieu, tu couvris, comme d'un manteau, le monde s'élevant des eaux
-ténébreuses et profondes, conquête faite sur l'infini vide et sans
-forme.</p>
-
-<p>Maintenant je te visite de nouveau d'une aile plus hardie, échappé du
-lac Stygien, quoique longtemps retenu dans cet obscur séjour. Lorsque,
-dans mon vol, j'étais porté à travers les ténèbres extérieures et
-moyennes, j'ai chanté, avec des accords différents de ceux de la lyre
-d'Orphée, le Chaos et l'éternelle Nuit. Une Muse céleste m'apprit à
-m'aventurer dans la noire descente et à la remonter, chose rare et
-pénible. Sauvé, je te visite de nouveau, et je sens ta lampe vitale et
-souveraine. Mais toi tu ne reviens point visiter des yeux qui roulent en
-vain pour rencontrer ton rayon perçant, et ne trouvent point d'aurore,
-tant une goutte sereine a profondément éteint leurs orbites, ou un
-sombre tissu les a voilés!</p>
-
-<p>Cependant, je ne cesse d'errer aux lieux fréquentés des Muses, claires
-fontaines, bocages ombreux, collines dorées du soleil, épris que je
-suis de l'amour des chants sacrés. Mais toi surtout, ô Sion, toi et
-les ruisseaux fleuris qui baignent tes pieds saints et coulent en
-murmurant, je vous visite pendant la nuit. Je n'oublie pas non plus ces
-deux mortels, semblables à moi en malheur (puissé-je les égaler en
-gloire!), l'aveugle Thamyris et l'aveugle Méonides, Tirésias et
-Phinée, prophètes antiques. Alors je me nourris des pensées qui
-produisent d'elles-mêmes les nombres harmonieux, comme l'oiseau qui
-veille chante dans l'obscurité: caché sous le plus épais couvert, il
-soupire ses nocturnes complaintes.</p>
-
-<p>Ainsi avec l'année reviennent les saisons; mais le jour ne revient pas
-pour moi; je ne vois plus les douces approches du matin et du soir, ni
-la fleur du printemps, ni la rose de l'été, ni les troupeaux, ni la
-face divine de l'homme. Des nuages et des ténèbres qui durent toujours
-m'environnent. Retranché des agréables voies des humains, le livre des
-belles connaissances ne me présente qu'un blanc universel, où les
-ouvrages de la nature sont effacés et rayés pour moi: la sagesse à
-l'une de ses entrées m'est entièrement fermée.</p>
-
-<p>Brille d'autant plus intérieurement, ô céleste lumière! que toutes
-les puissances de mon esprit soient pénétrées de tes rayons! mets tes
-yeux à mon âme; disperse et dissipe loin d'elle tous les brouillards,
-afin que je puisse voir et dire des choses invisibles à l'œil mortel.</p>
-
-<p>Déjà le Père tout-puissant, du haut du ciel, du pur Empyrée, où il
-siège sur un trône au-dessus de toute hauteur, avait abaissé son
-regard pour contempler à la fois ses ouvrages et les ouvrages de ses
-ouvrages. Autour de lui toutes les saintetés du ciel se pressaient
-comme des étoiles, et recevaient de sa vue une béatitude qui surpasse
-toute expression; à sa droite était assise la radieuse image de sa
-gloire, son Fils unique. Il aperçut d'abord sur la terre nos deux
-premiers parents, les deux seuls êtres de l'espèce humaine, placés
-dans le jardin des délices, goûtant d'immortels fruits de joie et
-d'amour, joie non interrompue, amour sans rival dans une heureuse
-solitude. Il aperçut aussi l'enfer et le gouffre entre l'enfer et la
-création; il vit Satan côtoyant le mur du ciel, du côté de la nuit
-dans l'air sublime et sombre, et près de s'abattre, avec ses ailes
-fatiguées et un pied impatient, sur la surface aride de ce monde qui
-lui semble une terre ferme, arrondie et sans firmament: l'archange est
-incertain si ce qu'il voit est l'océan ou l'air. Dieu l'observant de ce
-regard élevé dont il découvre le présent, le passé et l'avenir,
-parla de la sorte à son Fils unique, en prévoyant cet avenir:</p>
-
-<p>«Unique Fils que j'ai engendré, vois-tu quelle rage transporte notre
-adversaire? Ni les bornes prescrites, ni les barreaux de l'enfer, ni
-toutes les chaînes amoncelées sur lui, ni même du profond Chaos
-l'interruption immense, ne l'ont pu retenir; tant il semble enclin à
-une vengeance désespérée qui retombera sur sa tête rebelle.
-Maintenant, après avoir rompu tous ses liens, il vole non loin du ciel,
-sur les limites de la lumière, directement vers le monde nouvellement
-créé et vers l'homme placé là, dans le dessein d'essayer s'il pourra
-le détruire par la force, ou, ce qui serait pis, le pervertir par
-quelque fallacieux artifice; et il le pervertira: l'homme écoutera ses
-mensonges flatteurs, et transgressera facilement l'unique commandement,
-l'unique gage de son obéissance: il tombera lui et sa race infidèle.</p>
-
-<p>«À qui sera la faute? À qui, si ce n'est à lui seul? Ingrat! il
-avait de moi tout ce qu'il pouvait avoir; je l'avais fait juste et
-droit, capable de se soutenir, quoique libre de tomber. Je créai tels
-tous les pouvoirs éthérés et tous les esprits, ceux qui se soutinrent
-et ceux qui tombèrent: librement se sont soutenus ceux qui se sont
-soutenus, et tombés ceux qui sont tombés. N'étant pas libres, quelle
-preuve sincère auraient-ils pu donner d'une vraie obéissance, de leur
-constante foi ou de leur amour? Lorsqu'ils n'auraient fait seulement que
-ce qu'ils auraient été contraints de faire, et non ce qu'ils auraient
-voulu, quelle louange en auraient-ils pu recevoir? quel plaisir
-aurais-je trouvé dans une obéissance ainsi rendue, alors que la
-volonté et la raison (raison est aussi choix), inutiles et vaines,
-toutes deux dépouillées de liberté, toutes deux passives, eussent
-servi la nécessité, non pas moi?</p>
-
-<p>«Ainsi créés, comme il appartenait de droit, ils ne peuvent donc
-justement accuser leur créateur, ou leur nature, ou leur destinée,
-comme si la prédestination, dominant leur volonté, en disposât par un
-décret absolu, ou par une prescience suprême. Eux-mêmes ont
-décrété leur propre révolte; moi non: si je l'ai prévue, ma
-prescience n'a eu aucune influence sur leur faute, qui n'étant pas
-prévue n'en aurait pas moins été certaine. Ainsi sans la moindre
-impulsion, sans la moindre ombre de destinée ou de chose quelconque par
-moi immuablement prévue, ils pèchent, auteurs de tout pour eux-mêmes,
-à la fois en ce qu'ils jugent et en ce qu'ils choisissent: car ainsi je
-les ai créés libres, et libres ils doivent demeurer, jusqu'à ce
-qu'ils s'enchaînent eux-mêmes. Autrement, il me faudrait changer leur
-nature, révoquer le haut décret irrévocable, éternel, par qui fut
-ordonnée leur liberté; eux seuls ont ordonné leur chute.</p>
-
-<p>«Les premiers coupables tombèrent par leur propre suggestion, tentés
-par eux-mêmes, par eux-mêmes dépravés; l'homme tombe déçu par les
-premiers coupables. L'homme, à cause de cela, trouvera grâce; les
-autres n'en trouveront point. Par la miséricorde et par la justice,
-dans le ciel et sur la terre, ainsi ma gloire triomphera; mais la
-miséricorde, la première et la dernière, brillera la plus
-éclatante.»</p>
-
-<p>Tandis que Dieu parlait, un parfum d'ambroisie remplissait tout le
-ciel, et répandait parmi les bienheureux esprits élus, le sentiment d'une
-nouvelle joie ineffable. Au-dessus de toute comparaison, le Fils de Dieu
-se montrait dans une très-grande gloire: en lui brillait tout son Père
-substantiellement exprimé. Une divine compassion apparut visible sur
-son visage, avec un amour sans fin et une grâce sans mesure; il les
-fît connaître à son Père, en lui parlant de la sorte:</p>
-
-<p>«Ô mon Père, miséricordieuse a été cette parole qui a terminé ton
-arrêt suprême: L'HOMME TROUVERA GRÂCE! Pour cette parole le ciel et
-la terre publieront tes louanges par les innombrables concerts des
-hymnes et des sacrés cantiques: de ces cantiques ton trône environné
-retentira de toi à jamais béni. Car l'homme serait-il finalement
-perdu? l'homme, ta créature dernièrement encore si aimée, ton plus
-jeune fils, tomberait-il circonvenu par la fraude, bien qu'en y mêlant
-sa propre folie! Que cela soit loin de toi, que cela soit loin de toi,
-ô Père, toi qui juges de toutes les choses faites, et qui seul juges
-équitablement! Ou l'adversaire obtiendra-t-il ainsi ses fins et te
-frustrera-t-il des tiennes? Satisfera-t-il sa malice, et réduira-t-il
-ta bonté à néant? Ou s'en retournera-t-il plein d'orgueil, quoique
-sous un plus pesant arrêt, et cependant avec une vengeance satisfaite,
-entraînant après lui dans l'enfer la race entière des humains, par
-lui corrompue? Ou veux-tu toi-même abolir ta création, et défaire,
-pour cet ennemi ce que tu as fait pour ta gloire? Ta bonté et ta
-grandeur pourraient être mises ainsi en question, et blasphémées sans
-être défendues.»</p>
-
-<p>Le grand Créateur lui répondit:</p>
-
-<p>«Ô mon Fils, en qui mon âme a ses principales délices, Fils de mon
-sein, Fils qui es seul mon Verbe, ma sagesse et mon effectuelle
-puissance, toutes tes paroles ont été comme sont mes pensées, toutes
-comme ce que mon éternel dessein a décrété, l'homme ne périra pas
-tout entier, mais se sauvera qui voudra; non cependant par une volonté
-de lui-même, mais par une grâce de moi, librement accordée. Une fois
-encore je renouvellerai les pouvoirs expirés de l'homme, quoique
-forfaits et assujettis par le péché à d'impurs et exorbitants
-désirs. Relevé par moi, l'homme se tiendra debout une fois encore, sur
-le même terrain que son mortel ennemi; l'homme sera par moi relevé,
-afin qu'il sache combien est débile sa condition dégradée, afin qu'il
-ne rapporte qu'à moi sa délivrance, et à nul autre qu'à moi.</p>
-
-<p>«J'en ai choisi quelques-uns, par une grâce particulière élus
-au-dessus des autres: telle est ma volonté. Les autres entendront mon
-appel; ils seront souvent avertis de songer à leur état criminel et
-d'apaiser au plus tôt la Divinité irritée, tandis que la grâce
-offerte les y invite. Car j'éclairerai leurs sens ténébreux d'une
-manière suffisante, et j'amollirai leur cœur de pierre, afin qu'ils
-puissent prier, se repentir et me rendre l'obéissance due: à la
-prière, au repentir, à l'obéissance due (quand elle ne serait que
-cherchée avec une intention sincère), mon oreille ne sera point
-sourde, mon œil fermé. Je mettrai dans eux, comme un guide, mon
-arbitre, la conscience: s'ils veulent l'écouter, ils atteindront
-lumière après lumière; celle-ci bien employée et eux persévérant
-jusqu'à la fin, ils arriveront en sûreté.</p>
-
-<p>«Ma longue tolérance et mon jour de grâce, ceux qui les négligeront
-et les mépriseront ne les goûteront jamais; mais l'endurci sera plus
-endurci, l'aveugle plus aveuglé, afin qu'ils trébuchent et tombent
-plus bas. Et nuis que ceux-ci je n'exclus de la miséricorde.</p>
-
-<p>«Mais cependant tout n'est pas fait: l'homme désobéissant rompt
-déloyalement sa foi, et pèche contre la haute suprématie du ciel;
-affectant la divinité, et perdant tout ainsi, il ne laisse rien pour
-expier sa trahison; mais consacré et dévoué à la destruction, lui et
-toute sa postérité doivent mourir. Lui ou la justice doivent mourir,
-à moins que pour lui un autre ne soit capable, s'offrant volontairement
-de donner la rigide satisfaction: mort pour mort.</p>
-
-<p>«Dites, pouvoirs célestes, où nous trouverons un pareil amour? Qui de
-vous se fera mortel pour racheter le mortel crime de l'homme? et quel
-juste sauvera l'injuste? Une charité si tendre habite-t-elle dans tout
-le Ciel?»</p>
-
-<p>Il adressait cette demande, mais tout le chœur divin resta muet, et le
-silence était dans le ciel. En faveur de l'homme ni patron ni
-intercesseur ne paraît, ni encore moins qui ose attirer sur sa tête la
-proscription mortelle, et payer rançon. Et alors, privée de
-rédemption, la race humaine entière eût été perdue, adjugée, par
-un arrêt sévère à la mort et à l'enfer, si le Fils de Dieu, en qui
-réside la plénitude de l'amour divin, n'eût ainsi renouvelé sa plus
-chère médiation:</p>
-
-<p>«Mon Père, ta parole est prononcée: L'HOMME TROUVERA GRÂCE. La
-grâce ne trouvera-t-elle pas quelque moyen de salut, elle qui, le plus
-rapide de tes messagers ailés, trouve un passage pour visiter tes
-créatures, et venir à toutes, sans être prévue, sans être
-implorée, sans être cherchée? Heureux l'homme si elle le prévient
-ainsi! Il ne l'appellera jamais à son aide, une fois perdu et mort dans
-le péché: endetté et ruiné, il ne peut fournir pour lui ni
-expiation, ni offrande.</p>
-
-<p>«Me voici donc, moi pour lui, vie pour vie; je m'offre: sur moi laisse
-tomber ta colère; compte-moi pour homme. Pour l'amour de lui, je
-quitterai ton sein, et je me dépouillerai volontairement de cette
-gloire que je partage avec toi; pour lui je mourrai satisfait. Que la
-mort exerce sur moi toute sa fureur: sous son pouvoir ténébreux je ne
-demeurerai pas longtemps vaincu. Tu m'as donné de posséder la vie en
-moi-même à jamais; par toi je vis, quoique à présent je cède à la
-Mort; je suis son dû en tout ce qui peut mourir en moi.</p>
-
-<p>«Mais cette dette payée, tu ne me laisseras pas sa proie dans l'impur
-tombeau; tu ne souffriras pas que mon âme sans tache habite là pour
-jamais avec la corruption; mais je ressusciterai victorieux, et je
-subjuguerai mon vainqueur dépouillé de ses dépouilles vantées. La
-Mort recevra alors sa blessure de mort, et rampera inglorieuse,
-désarmée de son dard mortel. Moi, à travers les airs, dans un grand
-triomphe, j'emmènerai l'enfer captif malgré l'enfer, et je montrerai
-les pouvoirs des ténèbres enchaînés. Toi, charmé à cette vue, tu
-laisseras tomber du ciel un regard, et tu souriras, tandis qu'élevé
-par toi je confondrai tous mes ennemis, la Mort la dernière, et avec sa
-carcasse je rassasierai le sépulcre. Alors, entouré de la multitude
-par moi rachetée, je rentrerai dans le ciel après une longue absence;
-j'y reviendrai, ô mon Père, pour contempler ta face sur laquelle aucun
-nuage de colère ne restera, mais où l'on verra la paix assurée et la
-réconciliation; désormais la colère n'existera plus, mais en ta
-présence la joie sera entière.»</p>
-
-<p>Ici ses paroles cessèrent, mais son tendre aspect silencieux paraît
-encore, et respirait un immortel amour pour les hommes mortels,
-au-dessus duquel brillait seulement l'obéissance filiale. Content de
-s'offrir en sacrifice, il attend la volonté de son Père. L'admiration
-saisit tout le ciel, qui s'étonne de la signification de ces choses, et
-ne sait où elles tendent. Bientôt le Tout-Puissant répliqua ainsi:</p>
-
-<p>«Ô toi, sur la terre et dans le ciel, seule paix trouvée pour le
-genre humain sous le coup de la colère! Ô toi, unique objet de ma
-complaisance! tu sais combien me sont chers tous mes ouvrages; l'homme
-ne me l'est pas moins, quoique le dernier créé, puisque pour lui je te
-séparerai de mon sein et de ma droite, afin de sauver (en te perdant
-quelque temps) toute la race perdue. Toi donc qui peux seul la racheter,
-joins à ta nature la nature humaine, et sois toi-même homme parmi les
-hommes sur la terre; fais-toi chair quand les temps seront accomplis, et
-sors du sein d'une vierge par une naissance miraculeuse. Sois le chef du
-genre humain dans la place d'Adam, quoique fils d'Adam. Comme en lui
-périssent tous les hommes, en toi, ainsi que d'une seconde racine,
-seront rétablis tous ceux qui doivent l'être; sans toi, personne. Le
-crime d'Adam rend coupables tous ses fils; ton mérite, qui leur sera
-imputé, absoudra ceux qui, renonçant à leurs propres actions, justes
-ou injustes, vivront en toi transplantés, et de toi recevront une
-nouvelle vie. Ainsi l'homme, comme cela est juste, donnera satisfaction
-pour l'homme; il sera jugé et mourra; et en mourant il se relèvera, et
-en se relevant relèvera avec lui tous ses frères rachetés par son
-sang précieux. Ainsi l'amour céleste l'emportera sur la haine
-infernale en se donnant à la mort, en mourant pour racheter si
-chèrement ce que la haine infernale a si aisément détruit, ce qu'elle
-continuera de détruire dans ceux qui, lorsqu'ils le peuvent,
-n'acceptent point la grâce.</p>
-
-<p>«Ô mon Fils! en descendant à l'humaine nature, tu n'amoindris ni ne
-dégrades la tienne. Parce que tu es, quoique assis sur un trône dans
-la plus haute béatitude, égal à Dieu, jouissant également du bonheur
-divin; parce que tu as tout quitté pour sauver un monde d'une entière
-perdition; parce que ton mérite, plus encore que ton droit de
-naissance, Fils de Dieu, t'a rendu plus digne d'être ce Fils, étant
-beaucoup plus encore que grand et puissant; parce que l'amour a abondé
-en toi plus que la gloire, ton humiliation élèvera avec toi à ce
-trône ton humanité. Ici tu t'assiéras incarné; ici tu régneras à
-la fois Dieu et homme, à la fois Fils de Dieu et de l'homme, établis
-par l'onction Roi universel.</p>
-
-<p>«Je te donne tout pouvoir: règne à jamais; et revêts-toi de tes
-mérites: je te soumets, comme chef suprême, les Trônes, les Princes,
-les Pouvoirs, les Dominations: tous les genoux fléchiront devant toi,
-les genoux de ceux qui habitent au ciel, ou sur la terre, ou sous la
-terre, en enfer. Quand, glorieusement entouré d'un cortège céleste,
-tu apparaîtras sur les nuées, quand tu enverras les archanges, tes
-hérauts, annoncer ton redoutable jugement, aussitôt des quatre vents
-les vivants appelés, de tous les siècles passés les morts ajournés,
-se hâteront à la sentence générale; si grand sera le bruit qui
-réveillera leur sommeil! Alors, dans l'assemblée des saints, tu
-jugeras les méchants, hommes et anges: convaincus, ils s'abîmeront
-sous ton arrêt. L'enfer, rempli de ses multitudes, sera fermé pour
-toujours. Cependant le monde sera consumé; de ses cendres sortira un
-ciel nouveau, une nouvelle terre, où les justes habiteront. Après
-leurs longues tribulations, ils verront des jours d'or, fertiles en
-actions d'or, avec la joie et le triomphant amour et la vérité belle.
-Alors tu déposeras ton sceptre royal, car il n'y aura plus besoin de
-sceptre royal; Dieu sera tout en tous. Mais vous, anges, adorez celui
-qui, pour accomplir tout cela, meurt; adorez le Fils et honorez-le comme
-moi.»</p>
-
-<p>Le Tout-Puissant n'eut pas plutôt cessé de parler, que la foule des
-anges (avec une acclamation forte comme celle d'une multitude sans
-nombre, douce comme provenant de voix saintes) fit éclater la joie: le
-ciel retentit de bénédictions, et d'éclatants hosanna remplirent les
-régions éternelles. Les anges révérencieusement s'inclinèrent
-devant les deux trônes, et avec une solennelle adoration, ils jetèrent
-sur le parvis leurs couronnes entremêlées d'or et d'amarante;
-immortelle amarante! Cette fleur commença jadis à s'épanouir près de
-l'arbre de vie, dans le paradis terrestre; mais bientôt après le
-péché de l'homme, elle fut reportée au ciel, où elle croissait
-d'abord: là elle croît encore; elle fleurit en ombrageant la fontaine
-de Vie et les bords du fleuve de la Félicité, qui au milieu du ciel
-roule son onde d'ambre sur des fleurs élysiennes. Avec ces fleurs
-d'amarante jamais fanées, les esprits élus attachent leur
-resplendissante chevelure, entrelacée de rayons.</p>
-
-<p>Maintenant ces guirlandes détachées sont jetées éparses sur le pavé
-étincelant qui brillait comme une mer de jaspe, et souriait empourpré
-des roses célestes. Ensuite, couronnés de nouveau, les anges
-saisissent leurs harpes d'or, toujours accordées, et qui, brillantes à
-leur côté, étaient suspendues comme des carquois. Par le doux
-prélude d'une charmante symphonie ils introduisent leur chant sacré et
-éveillent l'enthousiasme sublime. Aucune voix ne se tait; pas une voix
-qui ne puisse facilement se joindre à la mélodie, tant l'accord est
-parfait dans le ciel!</p>
-
-<p>«Toi, ô Père, ils te chantèrent le premier, tout-puissant, immuable,
-immortel, infini, Roi éternel; toi, auteur de tous les êtres, fontaine
-de lumière; toi, invisible dans les glorieuses splendeurs où tu es
-assis sur un trône inaccessible, et même lorsque tu ombres la pleine
-effusion de tes rayons, et qu'à travers un nuage arrondi autour de toi
-comme un radieux tabernacle, les bords de tes vêtements, obscurcis par
-leur excessif éclat, apparaissent: cependant encore le ciel est
-ébloui, et les plus brillants séraphins ne s'approchent qu'en voilant
-leurs yeux de leurs deux ailes.</p>
-
-<p>«Ils te chantèrent ensuite, ô toi, le premier de toute la création,
-Fils engendré, divine ressemblance sur le clair visage de qui brille le
-Père tout-puissant, sans nuage rendu visible, et qu'aucune créature ne
-pourrait autrement regarder ailleurs. En toi imprimée la splendeur de
-sa gloire habite; transfusé dans toi son vaste esprit réside. Par toi
-il créa le ciel des cieux et toutes les puissances qu'il renferme, et
-par toi il précipita les ambitieuses Dominations. Ce jour-là, tu
-n'épargnas point le terrible tonnerre de ton Père: tu n'arrêtas pas
-les roues de ton chariot flamboyant, qui ébranlaient la structure
-éternelle du ciel, tandis que tu passais sur le cou des anges rebelles
-dispersés: revenu de la poursuite, tes saints, par d'immenses
-acclamations, t'exaltèrent, toi, unique Fils de la puissance de ton
-Père, exécuteur de sa fière vengeance sur ses ennemis! Non pas de
-même sur l'homme!... Tu ne condamnas pas avec tant de rigueur l'homme
-tombé par la malice des esprits rebelles, ô Père de grâce et de
-miséricorde; mais tu inclines beaucoup plus à la pitié. Ton cher et
-unique Fils n'eut pas plutôt aperçu ta résolution de ne pas condamner
-avec tant de rigueur l'homme fragile, mais d'incliner beaucoup plus à
-la pitié, que pour apaiser ta colère, pour finir le combat entre la
-miséricorde et la justice, que l'on discernait sur ta face, ton Fils,
-sans égard à la félicité dont il jouissait assis près de toi,
-s'offrit lui-même à la mort, pour l'offense de l'homme. Ô amour sans
-exemple, amour qui ne pouvait être trouvé que dans l'amour divin!
-Salut, Fils de Dieu, Sauveur des hommes! Ton nom dorénavant sera
-l'ample matière de mon chant! Jamais ma harpe n'oubliera ta louange, ni
-ne la séparera de la louange de ton Père.»</p>
-
-<p>Ainsi les anges dans le ciel, au-dessus de la sphère étoilée,
-passaient leurs heures fortunées dans la joie à chanter des hymnes.
-Cependant descendu sur le ferme et opaque globe de ce monde sphérique,
-Satan marche sur la première convexité qui, enveloppant les orbes
-inférieurs lumineux, les sépare du chaos et de l'invasion de l'antique
-nuit. De loin, cette convexité semblait un globe; de près elle semble
-un continent sans bornes, sombre, désolé et sauvage, exposé aux
-tristesses d'une nuit sans étoiles et aux orages toujours menaçants du
-chaos qui gronde alentour; ciel inclément, excepté du côté de la
-muraille du ciel quoique très-éloignée; là quelque petit reflet
-d'une clarté débile se glisse, moins tourmenté par la tempête
-mugissante.</p>
-
-<p>Ici marchait à l'aise l'ennemi dans un champ spacieux. Quand un
-vautour, élevé sur l'Immaüs (dont la chaîne neigeuse enferme le
-Tartare vagabond), quand ce vautour abandonne une région dépourvue de
-proie, pour se gorger de la chair des agneaux ou des chevreaux d'un an
-sur les collines qui nourrissent les troupeaux, il vole vers les sources
-du Gange ou de l'Hydaspe, fleuves de l'Inde; mais, dans son chemin, il
-s'abat sur les plaines arides de Séricane, où les Chinois conduisent,
-à l'aide du vent et des voiles, leurs légers chariots de roseaux:
-ainsi, sur cette mer battue du vent, l'ennemi marchait seul çà et là,
-cherchant sa proie; seul, car de créature vivante ou sans vie, on n'en
-trouve aucune dans ce lieu, aucune encore; mais là, dans la suite,
-montèrent de la terre, comme une vapeur aérienne, toutes les choses
-vaines et transitoires, lorsque le péché eut rempli de vanité les
-œuvres des hommes.</p>
-
-<p>Là volèrent à la fois et les choses vaines et ceux qui sur les choses
-vaines bâtissent leurs confiantes espérances de gloire, de renommée
-durable, ou de bonheur dans cette vie ou dans l'autre; tous ceux qui sur
-la terre ont leur récompense, fruit d'une pénible superstition ou d'un
-zèle aveugle, ne cherchant rien que les louanges des hommes, trouvent
-ici une rétribution convenable, vide comme leurs actions. Tous les
-ouvrages imparfaits des mains de la nature, les ouvrages avortés,
-monstrueux, bizarrement mélangés, après s'être dissous sur la terre,
-fuient ici, errent ici vainement jusqu'à la dissolution finale. Ils ne
-vont pas dans la lune voisine, comme quelques-uns l'ont rêvé: les
-habitants de ces champs d'argent sont plus vraisemblablement des saints
-transportés ou des esprits tenant le milieu entre l'ange et l'homme.</p>
-
-<p>Ici arrivèrent d'abord de l'ancien monde, les enfants des fils et des
-filles mal assortis, ces géants, avec leurs vains exploits, quoique
-alors renommés: après eux arrivèrent les bâtisseurs de Babel dans la
-plaine de Sennaar, lesquels, toujours remplis de leur vain projet,
-bâtiraient encore s'ils savaient avec quoi, de nouvelles Babels.
-D'autres vinrent un à un: celui qui pour être regardé comme un dieu,
-sauta de gaieté de cœur dans les flammes de l'Etna, Empédocles; celui
-qui pour jouir de l'Élysée de Platon, se jeta dans la mer,
-Cléombrote. Il serait trop long de dire les autres, les embryons, les
-idiots, les ermites, les moines blancs, noirs, gris, avec toutes leurs
-tromperies. Ici rôdent les pèlerins qui allèrent si loin chercher
-mort sur le Golgotha, celui qui vit dans le ciel; ici se retrouvent les
-hommes qui, pour être sûrs du paradis, mettent en mourant la robe d'un
-dominicain ou d'un franciscain, et s'imaginent entrer ainsi déguisés.
-Ils passent les sept planètes; ils passent les étoiles fixes, et cette
-sphère cristalline dont le balancement produit la trépidation dont on
-a tant parlé, et ils passent ce ciel qui le premier fut mis en
-mouvement. Déjà saint Pierre, au guichet du ciel, semble attendre les
-voyageurs avec ses clefs; maintenant au bas des degrés du ciel, ils
-lèvent le pied pour monter, mais regardez! Un vent violent et croisé,
-soufflant en travers de l'un et de l'autre côté, les jette à dix
-mille lieues à la renverse dans le vague de l'air. Alors vous pourriez
-voir capuchons, couvre-chefs, robes, avec ceux qui les portent,
-ballottés et déchirés en lambeaux; reliques, chapelets, indulgences,
-dispenses, pardons, bulles, jouets des vents. Tout cela pirouette en
-haut et vole au loin par-dessus le dos du monde, dans le limbe vaste et
-large, appelé depuis le <i>paradis des fous</i>; lieu qui dans la suite
-des temps a été inconnu de peu de personnes, mais qui alors n'était ni
-peuplé ni frayé.</p>
-
-<p>L'ennemi, en passant, trouva ce globe ténébreux; il le parcourut
-longtemps, jusqu'à ce qu'enfin la lueur d'une lumière naissante attira
-en hâte de ce côté ses pas voyageurs. Il découvre au loin un grand
-édifice qui par des degrés magnifiques s'élève à la muraille du
-ciel. Au sommet de ces degrés apparaît, mais beaucoup plus riche, un
-ouvrage semblable à la porte d'un royal palais, embelli d'un
-frontispice de diamants et d'or. Le portique brillait de perles
-orientales étincelantes, inimitables sur la terre par aucun modèle ou
-par le pinceau. Les degrés étaient semblables à ceux par lesquels
-Jacob vit monter et descendre des anges (cohortes de célestes
-gardiens), lorsque pour fuir Ésaü, allant à Padan-Aram, il rêva la
-nuit dans la campagne de Luza, sous le ciel ouvert, et s'écria en
-s'éveillant: «C'est ici la porte du ciel!»</p>
-
-<p>Chaque degré renfermait un mystère: cette échelle des degrés
-n'était pas toujours là; mais elle était quelquefois retirée
-invisible dans le ciel: au-dessous roulait une brillante mer de jaspe ou
-de perles liquides, sur laquelle ceux qui, dans la suite, vinrent de la
-terre, faisaient voile conduits par des anges, ou volaient au-dessus du
-lac, ravis dans un char que tiraient des coursiers de feu. Les degrés
-descendaient alors en bas, soit pour tenter l'ennemi par une ascension
-aisée, soit pour aggraver sa triste exclusion des portes de la
-béatitude.</p>
-
-<p>Directement en face de ces portes, et juste au-dessus de l'heureux
-séjour du paradis, s'ouvrait un passage à la terre; passage large,
-beaucoup plus large que ne le fut dans la suite des temps celui qui,
-quoique spacieux, descendait sur le mont Sion et sur la terre promise,
-si chère à Dieu. Par ce chemin pour visiter les tribus heureuses, les
-anges porteurs des ordres suprêmes passaient et repassaient
-fréquemment: d'un œil de complaisance le Très-Haut regardait
-lui-même les tribus depuis Panéas, source des eaux du Jourdain,
-jusqu'à Bersabée, où la Terre-Sainte confine à l'Égypte et au
-rivage d'Arabie. Telle paraissait cette vaste ouverture, où des limites
-étaient mises aux ténèbres, semblables aux bornes qui arrêtent le
-flot de l'océan. De là parvenu au degré inférieur de l'escalier, qui
-par des marches d'or monte à la porte du ciel, Satan regarde en bas: il
-est saisi d'étonnement à la vue soudaine de l'univers.</p>
-
-<p>Quand un espion a marché toute une nuit avec péril, à travers des
-sentiers obscurs et déserts, au réveil de la réjouissante aurore, il
-gagne enfin le sommet de quelque colline haute et raide: inopinément à
-ses yeux se découvre l'agréable perspective d'une terre étrangère
-vue pour la première fois, ou d'une métropole fameuse ornée de
-pyramides et de tours étincelantes que le soleil levant dore de ses
-rayons: l'esprit malin fut frappé d'un pareil étonnement, quoiqu'il
-eût autrefois vu le ciel; mais il éprouve encore moins d'étonnement
-que d'envie, à l'aspect de tout ce monde qui paraît si beau.</p>
-
-<p>Il regardait l'espace tout alentour (et il le pouvait facilement, étant
-placé si haut au-dessus du pavillon circulaire de l'ombre vaste de la
-nuit), depuis le point oriental de la Balance jusqu'à l'étoile
-laineuse qui porte Andromède loin des mers atlantiques au-delà de
-l'horizon; ensuite il regarde en largeur d'un pôle à l'autre, et, sans
-plus tarder, droit en bas dans la première région du monde il jette
-son vol précipité. Il suit avec aisance, à travers le pur marbre de
-l'air, sa route oblique parmi d'innombrables étoiles, qui de loin
-brillaient comme des astres, mais qui de près semblaient d'autres
-mondes; ce sont d'autres mondes ou des îles de bonheur, comme ces
-jardins des Hespérides renommés dans l'antiquité: champs fortunés,
-bocages, vallées fleuries, îles trois fois heureuses! Mais qui
-habitait là heureux? Satan ne s'arrêta pas pour s'en enquérir.</p>
-
-<p>Au-dessus de toutes les étoiles, le Soleil d'or, égal au ciel en
-splendeur, attire ses regards: vers cet astre il dirige sa course dans
-le calme firmament; mais si ce fut par le haut ou par le bas, par le
-centre ou par l'excentrique ou par la longitude, c'est ce qu'il serait
-difficile de dire. Il s'avance au lieu d'où le grand luminaire dispense
-de loin la clarté aux nombreuses et vulgaires constellations, qui se
-tiennent à une distance convenable de l'œil de leur seigneur. Dans
-leur marche elles forment leur danse étoilée en nombres qui mesurent
-les jours, les mois et les ans; elles se pressent d'accomplir leurs
-mouvements variés vers son vivifiant flambeau, ou bien elles sont
-tournées par son rayon magnétique qui échauffe doucement l'univers,
-et qui dans toute partie intérieure avec une bénigne pénétration,
-quoique non aperçu darde une invisible vertu jusqu'au fond de l'abîme;
-tant fut merveilleusement placée sa station brillante.</p>
-
-<p>Là aborde l'ennemi: une pareille tache n'a peut-être jamais été
-aperçue de l'astronome, à l'aide de son verre optique, dans l'orbe
-luisant du soleil. Satan trouva ce lieu éclatant au-delà de toute
-expression, comparé à quoi que ce soit sur la terre, métal ou pierre.
-Toutes les parties n'étaient pas semblables, mais toutes étaient
-également pénétrées d'une lumière rayonnante, comme le fer ardent
-l'est du feu: métal, partie semblait d'or, partie d'argent fin; pierre,
-partie paraissait escarboucle ou chrysolithe, partie rubis ou topaze,
-tels qu'aux douze pierres qui brillaient sur le pectoral d'Aaron: ou
-c'est encore la pierre souvent imaginée plutôt que vue; pierre que les
-philosophes d'ici-bas ont en vain si longtemps cherchée, quoique par
-leur art puissant, ils fixent le volatil Hermès, évoquent de la mer
-sous ses différentes figures le vieux Protée réduit à travers un
-alambic à sa forme primitive.</p>
-
-<p>Quelle merveille y a-t-il donc si ces champs, si ces régions exhalent
-un élixir pur, si les rivières roulent l'or potable, quand par la
-vertu d'un seul toucher le grand alchimiste, le soleil (tant éloigné
-de nous) produit, mêlées avec les humeurs terrestres, ici dans
-l'obscurité, tant de précieuses choses de couleurs si vives, et
-d'effets si rares?</p>
-
-<p>Ici le démon, sans être ébloui, rencontre de nouveaux sujets
-d'admirer; son œil commande au loin, car la vue ne rencontre ici ni
-obstacle ni ombre, mais tout est soleil: ainsi quand à midi ses rayons
-culminants tombent du haut de l'équateur, comme alors ils sont dardés
-perpendiculaires, sur aucun lieu alentour l'ombre d'un corps opaque ne
-peut descendre.</p>
-
-<p>Un air qui n'est nulle part aussi limpide, rendait le regard de Satan
-plus perçant pour les objets éloignés: il découvre bientôt, à
-portée de la vue, un ange glorieux qui se tenait debout, le même ange
-que saint Jean vit aussi dans le soleil. Il avait le dos tourné, mais
-sa gloire n'était point cachée. Une tiare d'or des rayons du soleil
-couronnait sa tête; non moins brillante, sa chevelure sur ses épaules,
-où s'attachent des ailes, flottait ondoyante: il semblait occupé de
-quelque grande fonction, ou plongé dans une méditation profonde.
-L'esprit impur fut joyeux, dans l'espoir de trouver à présent un guide
-qui pût diriger son vol errant au paradis terrestre; séjour heureux de
-l'Homme, fin du voyage de Satan et où commencèrent nos maux.</p>
-
-<p>Mais d'abord l'ennemi songe à changer sa propre forme qui pourrait
-autrement lui susciter péril ou retard; soudain il devient un
-adolescent chérubin, non de ceux du premier ordre, mais cependant tel
-que sur son visage souriait une céleste jeunesse, et que sur tous ses
-membres était répandue une grâce convenable, tant il sait bien
-feindre! Sous une petite couronne ses cheveux roulés en boucles se
-jouaient sur ses deux joues; il portait des ailes dont les plumes, de
-diverses couleurs étaient semées de paillettes d'or; son habit court
-était fait pour une marche rapide, et il tenait devant ses pas pleins
-de décence, une baguette d'argent.</p>
-
-<p>Il ne s'approcha pas sans être entendu; comme il avançait, l'ange
-brillant, averti par son oreille, tourna son visage radieux: il fut
-reconnu sur-le-champ pour l'archange Uriel, l'un des sept qui, en
-présence de Dieu et les plus voisins de son trône, se tiennent prêts
-à son commandement. Ces sept archanges sont les yeux de l'Éternel; ils
-parcourent tous les cieux, ou en bas à ce globe ils portent ses prompts
-messages sur l'humide et sur le sec, sur la terre et sur la mer. Satan
-aborde Uriel, et lui dit:</p>
-
-<p>«Uriel, toi qui des sept esprits glorieusement brillants qui se
-tiennent debout devant le trône élevé de Dieu, es accoutumé,
-interprète de sa grande volonté, à la transmettre le premier au plus
-haut ciel où tous ses fils attendent ton ambassade! ici sans doute, par
-décret suprême, tu obtiens le même honneur, et comme un des yeux de
-l'Éternel, tu visites souvent cette nouvelle création. Un désir
-indicible de voir et de connaître les étonnants ouvrages de Dieu, mais
-particulièrement l'homme, objet principal de ses délices et de sa
-faveur, l'homme pour qui il a ordonné tous ces ouvrages si merveilleux;
-ce désir m'a fait quitter les chœurs de chérubins, errant seul ici.
-Ô le plus brillant des séraphins, dis dans lequel de ces deux orbes
-l'homme a sa résidence fixée, ou si, n'ayant aucune demeure fixe, il
-peut habiter à son choix tous ces orbes éclatants; dis-moi où je puis
-trouver, où je puis contempler, avec un secret étonnement, ou avec une
-admiration ouverte, celui à qui le Créateur a prodigué des mondes, et
-sur qui il a répandu toutes ses grâces? Tous deux ensuite et dans
-l'homme et dans toutes ces choses, nous pourrons, comme il convient,
-louer le Créateur qui a justement précipité au plus profond de
-l'enfer ses ennemis rebelles, et qui, pour réparer cette perte, a
-créé cette nouvelle et heureuse race d'hommes pour le mieux servir,
-sages sont toutes ses voies!»</p>
-
-<p>Ainsi parla le faux dissimulateur sans être reconnu, car ni l'homme ni
-l'ange ne peuvent discerner l'hypocrisie: c'est le seul mal qui dans le
-ciel et sur la terre marche invisible, excepté à Dieu et par la
-permission de Dieu: souvent, quoique la Sagesse veille, le Soupçon dort
-à la porte de la Sagesse et résigne sa charge à la Simplicité: la
-Bonté ne pense point au mal, là où il ne semble pas y avoir de mal.
-Ce fut cela qui cette fois trompa Uriel, bien que régent du soleil, et
-regardé comme l'esprit des deux dont la vue est la plus perçante. À
-l'impur et perfide imposteur, il répondit dans sa sincérité:</p>
-
-<p>«Bel ange, ton désir qui tend à connaître les œuvres de Dieu, afin
-de glorifier par là le grand Ouvrier, ne conduit à aucun excès qui
-encoure le blâme; au contraire, plus ce désir paraît excessif, plus
-il mérite de louanges, puisqu'il t'amène seul ici de ta demeure
-empyrée, pour t'assurer par le témoignage de tes yeux de ce que
-peut-être quelques-uns se sont contentés d'entendre seulement raconter
-dans le ciel. Car merveilleux, en vérité, sont les ouvrages du
-Très-Haut, charmants à connaître, et tous dignes d'être à jamais
-gardés avec délices dans la mémoire! Quel esprit créé pourrait en
-calculer le nombre, ou comprendre la sagesse infinie qui les enfanta,
-mais qui en cacha les causes profondes?</p>
-
-<p>«Je le vis, quand, à sa parole, la masse informe, moule matériel de
-ce monde, se réunit en monceau, la Confusion entendit sa voix, le
-farouche Tumulte se soumit à des règles, le vaste Infini demeura
-limité.</p>
-
-<p>«À sa seconde parole, les ténèbres fuirent, la lumière brilla,
-l'ordre naquit du désordre. Rapides à leurs différentes places se
-hâtèrent les éléments grossiers, la terre, l'eau, l'air, le feu: la
-quintessence éthérée du ciel s'envola en haut; animée sous
-différentes formes, elle roula orbiculaire et se convertit en étoiles
-sans nombre, comme tu le vois: selon leur motion chacune eut sa place
-assignée, chacune sa course; le reste en circuit mure l'univers.</p>
-
-<p>«Regarde en bas ce globe dont ce côté brille de la lumière
-réfléchie qu'il reçoit d'ici: ce lieu est la terre, séjour de
-l'homme. Cette lumière est le jour de la terre, sans quoi la nuit
-envahirait cette moitié du globe terrestre comme l'autre hémisphère.
-Mais la lune voisine (ainsi est appelée cette belle planète opposée)
-interpose à propos son secours: elle trace son cercle d'un mois
-toujours finissant, toujours renouvelant au milieu du soleil, par une
-lumière empruntée, sa face triforme. De cette lumière elle se remplit
-et elle se vide tour à tour pour éclairer la terre; sa pâle
-domination arrête la nuit. Cette tache que je te montre est le paradis,
-demeure d'Adam; ce grand ombrage est son berceau: tu ne peux manquer ta
-route; la mienne me réclame.»</p>
-
-<p>Il dit, et se retourna. Satan s'inclinant profondément devant un esprit
-supérieur, comme c'est l'usage dans le ciel où personne ne néglige de
-rendre le respect et les honneurs qui sont dus, prend congé: vers la
-côte de la terre au-dessous, il se jette en bas de l'écliptique: rendu
-plus agile par l'espoir du succès, il précipite son vol
-perpendiculaire en tournant comme une roue aérienne; il ne s'arrêta
-qu'au moment où sur le sommet du Niphates il s'abattit.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="LIVRE_QUATRIEME">LIVRE QUATRIÈME</a></h4>
-
-
-<h4>ARGUMENT</h4>
-
-
-<blockquote>
-<p>Satan, à la vue d'Éden et près du lieu où il doit tenter
-l'entreprise hardie qu'il a seul projetée contre Dieu et contre
-l'homme, flotte dans le doute et est agité de plusieurs passions, la
-frayeur, l'envie et le désespoir. Mais enfin il se confirme dans le
-mal; il s'avance vers le paradis, dont l'aspect extérieur et la
-situation sont décrits. Il en franchit les limites; il se repose, sous
-la forme d'un cormoran, sur l'arbre de vie, comme le plus haut du
-jardin, pour regarder autour de lui. Description du jardin; première
-vue d'Adam et d'Ève par Satan; son étonnement à l'excellence de leur
-forme et à leur heureux état; sa résolution de travailler à leur
-chute. Il entend leurs discours; il apprend qu'il leur était défendu,
-sous peine de mort de manger du fruit de l'arbre de science: il projette
-de fonder là-dessus sa tentation en leur persuadant de transgresser
-l'ordre: il les laisse quelque temps pour en apprendre davantage sur
-leur état par quelque autre moyen. Cependant Uriel, descendant sur un
-rayon du soleil, avertit Gabriel (qui avait sous sa garde la porte du
-paradis) que quelque mauvais esprit s'est échappé de l'abîme, qu'il a
-passé à midi par la sphère du soleil sous la forme d'un bon ange,
-qu'il est descendu au paradis et s'est trahi après par ses gestes
-furieux sur la montagne: Gabriel promet de le trouver avant le matin. La
-nuit venant, Adam et Ève parlent d'aller à leur repos. Leur bosquet
-décrit; leur prière du soir. Gabriel faisant sortir ses escadrons de
-veilles de nuit pour faire la ronde dans le paradis, détache deux forts
-anges vers le berceau d'Adam, de peur que le malin esprit ne fût là
-faisant du mal à Adam et Ève endormis. Là ils trouvent Satan à
-l'oreille d'Ève, occupé à la tenter dans un songe, et ils l'amènent,
-quoiqu'il ne le voulût pas, à Gabriel. Questionné par celui-ci, il
-répond dédaigneusement, se prépare à la résistance; mais, empêché
-par un signe du ciel, il fuit hors du Paradis.</p></blockquote>
-
-
-<p><br /></p>
-
-
-<p>Oh! que ne se fit-elle entendre, cette voix admonitrice dont l'apôtre
-qui vit l'Apocalypse fut frappé quand le dragon, mis dans une seconde
-déroute, accourut furieux pour se venger sur les hommes; voix qui
-criait avec force dans le ciel: <i>Malheur aux habitants de la terre!</i>
-Alors, tandis qu'il en était temps, nos premiers parents eussent été
-avertis de la venue de leur secret ennemi; ils eussent peut-être ainsi
-échappé à son piège mortel. Car à présent Satan, à présent
-enflammé de rage, descendit pour la première fois sur la terre;
-tentateur avant d'être accusateur du genre humain, il vint pour faire
-porter la peine de sa première bataille perdue, et de sa fuite dans
-l'enfer, à l'homme innocent et fragile. Toutefois, quoique téméraire
-et sans frayeur, il ne se réjouit pas dans sa vitesse; il n'a point de
-sujet de s'enorgueillir en commençant son affreuse entreprise. Son
-dessein, maintenant près d'éclore, roule et bouillonne dans son sein
-tumultueux, et comme une machine infernale il recule sur lui-même.</p>
-
-<p>L'horreur et le doute déchirent les pensées troublées de Satan, et
-jusqu'au fond soulèvent l'enfer au dedans de lui; car il porte l'enfer
-en lui et autour de lui; il ne peut pas plus fuir lui-même en changeant
-de place. La conscience éveille le désespoir qui sommeillait, éveille
-dans l'archange le souvenir amer de ce qu'il fut, de ce qu'il est, et de
-ce qu'il doit être: de pires actions doivent amener de plus grands
-supplices. Quelquefois sur Éden, qui maintenant se déploie agréable
-à sa vue, il attache tristement son regard malheureux; quelquefois il
-le fixe sur le ciel et le soleil, resplendissant alors dans sa haute
-tour du midi. Après avoir tout repassé dans son esprit, il s'exprima
-de la sorte avec des soupirs:</p>
-
-<p>«Ô toi qui, couronné d'une gloire incomparable, regardes du haut de
-ton empire solitaire comme le Dieu de ce monde nouveau! toi à la vue
-duquel toutes les étoiles cachent leur têtes amoindries, je crie vers
-toi, mais non avec une voix amie; je ne prononce ton nom, ô soleil! que
-pour te dire combien je hais tes rayons! Ils me rappellent l'état dont
-je suis tombé et combien autrefois je m'élevais glorieusement
-au-dessus de ta sphère.</p>
-
-<p>«L'orgueil et l'ambition m'ont précipité: j'ai fait la guerre dans le
-ciel au Roi du ciel, qui n'a point d'égal. Ah! pourquoi? il ne
-méritait pas de moi un pareil retour, lui qui m'avait créé ce que
-j'étais dans un rang éminent; il ne me reprochait aucun de ses
-bienfaits; son service n'avait rien de rude. Que pouvais-je faire de
-moins que de lui offrir des louanges, hommage si facile! que de lui
-rendre des actions de grâces? combien elles lui étaient dues!
-Cependant toute sa bonté n'a opéré en moi que le mal, n'a produit que
-la malice. Élevé si haut, j'ai dédaigné la sujétion; j'ai pensé
-qu'un degré plus haut je deviendrais le Très-Haut; que dans un moment
-j'acquitterais la dette immense d'une reconnaissance éternelle, dette
-si lourde; toujours payer, toujours devoir. J'oubliais ce que je
-recevais toujours de lui; je ne compris pas qu'un esprit reconnaissant
-en devant ne doit pas, mais qu'il paye sans cesse, à la fois endetté
-et acquitté. Était-ce donc là un fardeau? Oh! que son puissant destin
-ne me créa-t-il un ange inférieur! je serais encore heureux; une
-espérance sans bornes n'eût pas fait naître l'ambition. Cependant,
-pourquoi non? quelque autre pouvoir aussi grand aurait pu aspirer au
-trône et m'aurait, malgré mon peu de valeur, entraîné dans son
-parti. Mais d'autres pouvoirs aussi grands ne sont pas tombés; ils sont
-restés inébranlables, armés au dedans et au dehors contre toute
-tentation. N'avais-tu pas la même volonté libre et la même force pour
-résister? Tu l'avais; qui donc et quoi donc pourrais-tu accuser, si ce
-n'est le libre amour du ciel qui agit également envers tous?</p>
-
-<p>«Qu'il soit donc maudit cet amour, puisque l'amour ou la haine, pour
-moi semblables, m'apportent l'éternel malheur! Non! sois maudit
-toi-même, puisque par ta volonté contraire à celle de Dieu, tu as
-choisi librement ce dont tu te repens si justement aujourd'hui!</p>
-
-<p>«Ah! moi, misérable! par quel chemin fuir la colère infinie et
-l'infini désespoir? Par quelque chemin que je fuie, il aboutit à
-l'enfer; moi-même je suis l'enfer; dans l'abîme le plus profond est au
-dedans de moi un plus profond abîme qui, large ouvert, menace sans
-cesse de me dévorer; auprès de ce gouffre, l'enfer où je souffre
-semble le ciel.</p>
-
-<p>«Oh! ralentis tes coups! n'est-il aucune place laissée au repentir,
-aucune à la miséricorde? Aucune, il faut la soumission. Ce mot,
-l'orgueil et ma crainte de la honte aux yeux des esprits de dessous me
-l'interdisent; je les séduisis avec d'autres promesses, avec d'autres
-assurances que des assurances de soumission, me vantant de subjuguer le
-Tout-Puissant! Ah! malheureux que je suis! ils savent peu combien
-chèrement je paye cette jactance si vaine, sous quels tourments
-intérieurement je gémis, tandis qu'ils m'adorent sur le trône de
-l'enfer! Le plus élevé avec le sceptre et le diadème, je suis tombé
-le plus bas, seulement supérieur en misères! telle est la joie que
-trouve l'ambition.</p>
-
-<p>«Mais supposez qu'il soit possible que je me repente, que j'obtienne
-par un acte de grâce mon premier état, ah! la hauteur du rang ferait
-bientôt renaître la hauteur des pensées: combien serait rétracté
-vite ce qu'une feinte soumission aurait juré! L'allégement du mal
-désavouerait comme nuls, et arrachés par la violence, des vœux
-prononcés dans la douleur. Jamais une vraie réconciliation ne peut
-naître là où les blessures d'une haine mortelle ont pénétré si
-profondément. Cela ne me conduirait qu'à une pire infidélité, et à
-une chute plus pesante. J'achèterais cher une courte intermission
-payée d'un double supplice. Il le sait celui qui me punit; il est aussi
-loin de m'accorder la paix que je suis loin de la mendier. Tout espoir
-exclus, voici qu'au lieu de nous rejetés, exilés, il a créé l'homme,
-son nouveau délice, et pour l'homme ce monde. Ainsi, adieu espérance,
-et avec l'espérance, adieu crainte, adieu remords! Tout bien est perdu
-pour moi. Mal, sois mon bien: par toi au moins je tiendrai l'empire
-divisé entre moi et le Roi du ciel; par toi je régnerai peut-être sur
-plus d'une moitié de l'univers, ainsi que l'homme et ce monde nouveau
-l'apprendront en peu de temps.»</p>
-
-<p>Tandis qu'il parlait de la sorte, chaque passion obscurcissait
-son visage trois fois changé par la pâle colère, l'envie et le
-désespoir, passions qui défiguraient son visage emprunté, et auraient
-trahi son déguisement si quelque œil l'eût aperçu, car les esprits
-célestes sont toujours exempts de ces honteux désordres. Satan s'en
-ressouvint bientôt, et couvrit ses perturbations d'un dehors de calme:
-artisan de fraude, ce fut lui qui le premier pratiqua la fausseté sous
-une apparence sainte, afin de cacher sa profonde malice renfermée dans
-la vengeance. Toutefois il n'est pas encore assez exercé dans son art
-pour tromper Uriel une fois prévenu: l'œil de cet archange l'avait
-suivi dans la route qu'il avait prise; il le vit sur le mont Assyrien
-plus défiguré qu'il ne pouvait convenir à un esprit bienheureux; il
-remarqua ses gestes furieux, sa contenance égarée alors qu'il se
-croyait seul, non observé, non aperçu.</p>
-
-<p>Satan poursuit sa route et approche de la limite d'Éden. Le délicieux
-paradis, maintenant plus près, couronne de son vert enclos, comme d'un
-boulevard champêtre, le sommet aplati d'une solitude escarpée;
-les flancs hirsutes de ce désert, hérissés d'un boisson épais,
-capricieux et sauvage, défendent tout abord. Sur sa cime croissaient à
-une insurmontable hauteur les plus hautes futaies de cèdres, de pins,
-de sapins, de palmiers, scène sylvaine; et comme leurs rangs
-superposent ombrages sur ombrages, ils forment un théâtre de forêts
-de l'aspect le plus majestueux. Cependant, plus haut encore que leurs
-cimes montait la muraille verdoyante du paradis: elle ouvrait à notre
-premier père une vaste perspective sur les contrées environnantes de
-son empire.</p>
-
-<p>Et plus haut que cette muraille, qui s'étendait circulairement
-au-dessous de lui, apparaissait un cercle des arbres les meilleurs et
-chargés des plus beaux fruits. Les fleurs et les fruits dorés
-formaient un riche émail de couleurs mêlées: le soleil y imprimait
-ses rayons avec plus de plaisir que dans un beau nuage du soir, ou dans
-l'arc humide, lorsque Dieu arrose la terre.</p>
-
-<p>Ainsi charmant était ce paysage. À mesure que Satan s'en approche, il
-passe d'un air pur dans un air plus pur qui inspire au cœur des
-délices et des joies printanières, capables de chasser toute
-tristesse, hors celle du désespoir. De douces brises, secouant leurs
-ailes odoriférantes, dispensaient des parfums naturels, et révélaient
-les lieux auxquels elles dérobèrent ces dépouilles embaumées. Comme
-aux matelots qui ont cinglé au delà du cap de Bonne-Espérance, et ont
-déjà passé Mosambique, les vents du nord-est apportent, loin en mer,
-les parfums du Saba du rivage aromatique de l'Arabie-Heureuse; charmés
-du retard, ces navigateurs ralentissent encore leur course; et, pendant
-plusieurs lieues, réjoui par la senteur agréable, le vieil Océan
-sourit: ainsi ces suaves émanations accueillent l'ennemi qui venait les
-empoisonner. Il en était plus satisfait que ne le fut Asmodée de la
-fumée du poisson qui le chassa, quoique amoureux, d'auprès de
-l'épouse de Tobie; la vengeance le força de fuir de la Médie jusqu'en
-Égypte, où il fut fortement enchaîné.</p>
-
-<p>Pensif et avec lenteur, Satan a gravi le flanc de la colline sauvage et
-escarpée; mais bientôt il ne trouve plus de route pour aller plus
-loin; tant les épines entrelacées comme une haie continue, et
-l'exubérance des buissons, ferment toute issue à l'homme ou à la
-bête qui prend ce chemin. Le paradis n'avait qu'une porte, et elle
-regardait l'orient du côté opposé; ce que l'archifélon ayant vu, il
-dédaigna l'entrée véritable; par mépris, d'un seul bond léger il
-franchit toute l'enceinte de la colline et de la plus haute muraille, et
-tombe en dedans sur ses pieds.</p>
-
-<p>Comme un loup rôdant, contraint par la faim de chercher de nouvelles
-traces d'une proie, guette le lieu où les pasteurs ont enfermé leurs
-troupeaux dans des parcs en sûreté, le soir au milieu des champs; il
-saute facilement par-dessus les claies, dans la bergerie: ou comme un
-voleur âpre à débarrasser de son trésor un riche citadin dont les
-portes épaisses, barrées et verrouillées, ne redoutent aucun assaut,
-il grimpe aux fenêtres ou sur les toits: ainsi le premier grand voleur
-escalade le bercail de Dieu, ainsi depuis escaladèrent son Église les
-impurs mercenaires.</p>
-
-<p>Satan s'envola, et sur l'arbre de vie (l'arbre du milieu et l'arbre le
-plus haut du Paradis) il se posa semblable à un cormoran. Il n'y
-regagna pas la véritable vie, mais il y médita la mort de ceux qui
-vivaient; il ne pensa point à la vertu de l'arbre qui donne la vie, et
-dont le bon usage eût été le gage de l'immortalité; mais il se
-servit seulement de cet arbre pour étendre sa vue au loin; tant il est
-vrai que nul ne connaît, Dieu seul excepté, la juste valeur du bien
-présent; mais on pervertit les meilleures choses par le plus lâche
-abus, ou par le plus vil usage.</p>
-
-<p>Au-dessous de lui, avec une nouvelle surprise, dans un étroit espace,
-il voit renfermée pour les délices des sens de l'homme, toute la
-richesse de la nature, ou plutôt il voit un ciel sur la terre; car ce
-bienheureux paradis était le jardin de Dieu, par lui-même planté à
-l'orient d'Éden. Éden s'étendait à l'est depuis Auran jusqu'aux
-tours royales de la Grande-Séleucie, bâtie par les rois grecs, ou
-jusqu'au lieu où les fils d'Éden habitèrent longtemps auparavant, en
-Telassar. Sur ce sol agréable, Dieu traça son plus charmant jardin; il
-fit sortir de la terre féconde les arbres de la plus noble espèce pour
-la vue, l'odorat et le goût. Au milieu d'eux était l'arbre de vie,
-haut, élevé, épanouissant son fruit d'ambroisie d'or végétal. Tout
-près de la vie, notre mort, l'arbre de la science, croissait; science
-du bien, achetée cher par la connaissance du mal.</p>
-
-<p>Au midi, à travers Éden, passait un large fleuve; il ne changeait
-point de cours, mais sous la montagne raboteuse il se perdait
-engouffré: Dieu avait jeté cette montagne comme le sol de son jardin
-élevé sur le rapide courant. L'onde, à travers les veines de la terre
-poreuse qui l'attirait en haut par une douce soif, jaillissait fraîche
-fontaine et arrosait le jardin d'une multitude de ruisseaux. De là, ces
-ruisseaux réunis tombaient d'une clairière escarpée et rencontraient
-au-dessous le fleuve qui ressortait de son obscur passage: alors divisé
-en quatre branches principales, il prenait des routes diverses, errant
-par des pays et des royaumes fameux, dont il est inutile ici de parler.</p>
-
-<p>Disons plutôt, si l'art le peut dire, comment de cette fontaine de
-saphir les ruisseaux tortueux roulent sur des perles orientales et des
-sables d'or; comment, en sinueuses erreurs sous les ombrages abaissés,
-ils épandent le nectar, visitent chaque plante, et nourrissent des
-fleurs dignes du paradis. Un art raffiné n'a point arrangé ces fleurs
-en couches, ou en bouquets curieux; mais la nature libérale les a
-versées avec profusion sur la colline, dans le vallon, dans la plaine,
-là où le soleil du matin échauffe d'abord la campagne ouverte, et là
-où le feuillage impénétrable rembrunit à midi les bosquets.</p>
-
-<p>Tel était ce lieu; asile heureux et champêtre d'un aspect varié,
-bosquets dont les arbres riches pleurent des larmes de baumes et de
-gommes parfumées; bocage dont le fruit, d'une écorce d'or poli, se
-suspend aimable et d'un goût délicieux; fables vraies de l'Hespérie
-si elles sont vraies, c'est seulement ici. Entre ces bosquets sont
-interposés des clairières, des pelouses rases, des troupeaux paissant
-l'herbe tendre; ou bien des monticules plantés de palmiers s'élèvent;
-le giron fleuri de quelque vallon arrosé déploie ses trésors; fleurs
-de toutes couleurs, et la rose sans épines.</p>
-
-<p>D'un autre côté sont des antres et des grottes ombragées qui servent
-de fraîches retraites; la vigne, les enveloppant de son manteau, étale
-ses grappes de pourpre et rampe élégamment opulente. En même temps
-des eaux sonores tombent de la déclivité des collines; elles se
-dispersent, ou dans un lac qui étend son miroir de cristal à un rivage
-dentelé et couronné de myrtes, elles unissent leur cours. Les oiseaux
-s'appliquent à leur chœur; des brises, de printanières brises,
-soufflant les parfums des champs et des bocages, accordent à l'unisson
-les feuilles tremblantes, tandis que l'universel Pan, dansant avec les
-Grâces et les Heures, conduit un printemps éternel. Ni la charmante
-campagne d'Enna, où Proserpine cueillant des fleurs, elle-même fleur
-plus belle, fut cueillie par le sombre Pluton (Cérès, dans sa peine,
-la chercha par toute la terre); ni l'agréable bois de Daphné, près
-l'Oronte, ni la source inspirée de Castalie, ne peuvent se comparer au
-paradis d'Éden; encore moins l'île Nisée qu'entoure le fleuve Triton,
-où le vieux Cham (appelé Ammon par les Gentils, et Jupiter Lydien)
-cacha Amalthée et son fils florissant, le jeune Bacchus, des yeux de
-Rhéa sa marâtre. Le mont Amar où les rois d'Abyssinie gardent leurs
-enfants, (quoique supposé par quelques-uns le véritable paradis); ce
-mont, sous la ligne Éthiopique, près de la source du Nil, entouré
-d'un roc brillant que l'on met tout un jour à monter, est loin
-d'approcher du jardin d'Assyrie, où l'ennemi vit sans plaisir tous les
-plaisirs, toutes les créatures vivantes, nouvelles et étranges à la
-vue.</p>
-
-<p>Deux d'entre elles, d'une forme bien plus noble, d'une stature droite
-et élevée, droite comme celle des dieux, vêtues de leur dignité native
-dans une majesté nue, paraissaient les seigneurs de tout, et semblaient
-dignes de l'être. Dans leurs regards divins brillait l'image de leur
-glorieux auteur, avec la raison, la sagesse, la sainteté sévère et
-pure; sévère, mais placée dans cette véritable liberté filiale qui
-fait la véritable autorité dans les hommes. Ces deux créatures ne
-sont pas égales, de même que leurs sexes ne sont pas pareils: Lui
-formé pour la contemplation et le courage; Elle pour la mollesse et la
-grâce séduisante; Lui pour Dieu seulement; Elle pour Dieu en lui. Le
-beau et large front de l'homme et son œil sublime annoncent la suprême
-puissance; ses cheveux d'hyacinthe, partagés sur le devant, pendent en
-grappes d'une manière mâle, mais non au-dessous de ses fortes
-épaules. La femme porte comme un voile sa chevelure d'or qui descend
-éparse et sans ornement jusqu'à sa fine ceinture, se roule en
-capricieux anneaux, comme la vigne replie ses attaches; symbole de
-dépendance, mais d'une dépendance demandée avec une douce autorité,
-par la femme accordée, par l'homme mieux reçue; accordée une
-soumission contenue, un décent orgueil, une tendre résistance, un
-amoureux délai. Aucune partie mystérieuse de leur corps n'était alors
-cachée; alors la honte coupable n'existait point: honte déshonnête
-des ouvrages de la nature, honneur déshonorable, enfant du péché,
-combien avez-vous troublé la race humaine avec des apparences, de pures
-apparences de pureté! Vous avez banni de la vie de l'homme sa plus
-heureuse vie, la simplicité et l'innocence sans tache!</p>
-
-<p>Ainsi passait le couple nu; il n'évitait ni la vue de Dieu, ni celle
-des anges, car il ne songeait point au mal: ainsi passait, en se tenant
-par la main, le plus beau couple qui depuis s'unit jamais dans les
-embrassements de l'Amour: Adam le meilleur des hommes qui furent ses
-fils; Ève, la plus belle des femmes qui naquirent ses filles.</p>
-
-<p>Sous un bouquet d'ombrage, qui murmure doucement sur un gazon vert, ils
-s'assirent au bord d'une limpide fontaine. Ils ne s'étaient fatigués
-au labeur de leur riant jardinage, qu'autant qu'il le fallait pour
-rendre le frais zéphyr plus agréable, le repos plus paisible, la soif
-et la faim plus salutaires. Ils cueillirent les fruits de leur repas du
-soir; fruits délectables que leur cédaient les branches complaisantes,
-tandis qu'ils reposaient inclinés sur le mol duvet d'une couche
-damassée de fleurs. Ils suçaient des pulpes savoureuses, et à mesure
-qu'ils avaient soif, ils buvaient dans l'écorce des fruits l'eau
-débordante.</p>
-
-<p>À ce festin ne manquaient ni les doux propos, ni les tendres sourires,
-ni les jeunes caresses naturelles à des époux si beaux, enchaînés
-par l'heureux lien nuptial, et qui étaient seuls. Autour d'eux
-folâtraient les animaux de la terre, depuis devenus sauvages, et que
-l'on chasse dans les bois ou dans les déserts, dans les forêts ou dans
-les cavernes. Le lion en jouant se cabrait, et dans ses griffes berçait
-le chevreau; les ours, les tigres, les léopards, les panthères
-gambadaient devant eux; l'informe éléphant, pour les amuser, employait
-toute sa puissance et contournait sa trompe flexible; le serpent rusé,
-s'insinuant tout auprès, entrelaçait en nœud gordien sa queue
-repliée, et donnait de sa fatale astuce une preuve non comprise.
-D'autre animaux couchés sur le gazon et rassasiés de pâture,
-regardaient au hasard, ou ruminaient à moitié endormis. Le soleil
-baissé hâtait sa carrière, inclinée vers les îles de l'Océan, et
-dans l'échelle ascendante du ciel, les étoiles qui introduisent la
-nuit se levaient. Le triste Satan, encore dans l'étonnement où il
-avait été d'abord, put à peine recouvrer sa parole faillie.</p>
-
-<p>«Ô enfer! qu'est-ce que mes yeux voient avec douleur? à notre place
-et si haut dans le bonheur sont élevées des créatures d'une autre
-substance, nées de la terre peut-être et non purs esprits, cependant
-peu inférieures aux brillants esprits célestes. Mes pensées
-s'attachent à elles avec surprise; je pourrais les aimer, tant la
-divine ressemblance éclate vivement en elles, et tant la main qui les
-pétrit a répandu de grâces sur leur forme! Ah! couple charmant, vous
-ne vous doutez guère combien votre changement approche; toutes vos
-délices vont s'évanouir et vous livrer au malheur: malheur d'autant
-plus grand que vous goûtez maintenant plus de joie! Couple heureux!
-mais trop mal gardé pour continuer longtemps d'être si heureux: ce
-séjour élevé, votre ciel est mal fortifié pour un ciel, et pour
-forclore un ennemi tel que celui qui maintenant y est entré: non que je
-sois votre ennemi décidé; je pourrais avoir pitié de vous ainsi
-abandonnés, bien que de moi on n'ait pas eu pitié.</p>
-
-<p>«Je cherche à contracter avec vous une alliance, une amitié mutuelle,
-si étroite, si resserrée, qu'à l'avenir j'habite avec vous, ou que
-vous habitiez avec moi. Ma demeure ne plaira peut-être pas à vos sens
-autant que ce beau paradis; cependant telle qu'elle est, acceptez-la;
-c'est l'ouvrage de votre Créateur, il me donna ce qu'à mon tour
-libéralement je donne. L'enfer, pour vous recevoir tous les deux,
-ouvrira ses plus larges portes, et enverra au-devant de vous tous ses
-rois. Là vous aurez la place que vous n'auriez pas dans ces enceintes
-étroites, pour loger votre nombreuse postérité. Si le lieu n'est pas
-meilleur, remerciez celui qui m'oblige, malgré ma répugnance, à me
-venger sur vous qui ne m'avez fait aucun tort, de lui qui m'outragea. Et
-quand je m'attendrirais à votre inoffensive innocence (comme je le
-fais), une juste raison publique, l'honneur, l'empire que ma vengeance
-agrandira par la conquête de ce nouveau monde, me contraindraient à
-présent de faire ce que sans cela j'abhorrerais, tout damné que je
-suis.»</p>
-
-<p>Ainsi s'exprima l'ennemi, et par la nécessité (prétexte des tyrans)
-excusa son projet diabolique.</p>
-
-<p>De sa haute station sur le grand arbre, il s'abattit parmi le troupeau
-folâtre des quadrupèdes: lui-même devenu tantôt l'un d'entre eux,
-tantôt l'autre, selon que leur forme sert mieux son dessein. Il voit de
-plus près sa proie; il épie, sans être découvert, ce qu'il peut
-apprendre encore de l'état des deux époux par leurs paroles ou par
-leurs actions. Il marche autour d'eux, lion à l'œil étincelant; il
-les suit comme un tigre, lequel a découvert par hasard deux jolis
-faons, jouant à la lisière d'une forêt: la bête cruelle se rase, se
-relève, change souvent la couche de son guet: comme un ennemi il
-choisit le terrain d'où s'élançant il puisse saisir plus sûrement
-les deux jeunes faons chacun dans une de ses griffes. Adam, le premier
-des hommes, adressant ce discours à Ève, la première des femmes,
-rendit Satan tout oreille, pour entendre couler les paroles d'une langue
-nouvelle.</p>
-
-<p>«Unique compagne qui seule partages avec moi tous ces plaisirs et qui
-m'es plus chère que tout, il faut que le pouvoir qui nous a faits, et
-qui a fait pour nous ce vaste monde, soit infiniment bon, et qu'il soit
-aussi généreux qu'il est bon et aussi libre dans sa bonté qu'il est
-infini. Il nous a tirés de la poussière et placés ici dans toute
-cette félicité, nous qui n'avons rien mérité de sa main, et qui ne
-pouvons rien faire dont il ait besoin: il n'exige autre chose de nous
-que ce seul devoir, que cette facile obligation; de tous les arbres du
-paradis qui portent des fruits variés et délicieux, nous ne nous
-interdirons que l'arbre de science, planté près de l'arbre de vie; si
-près de la vie croît la mort! Qu'est-ce que la mort? quelque chose de
-terrible sans doute; car, tu le sais, Dieu a prononcé que goûter à
-l'arbre de science c'est la mort. Voilà la seule marque d'obéissance
-qui nous soit imposée, parmi tant de marques de pouvoir et d'empire à
-nous conférées, et après que la domination nous a été donnée sur
-toutes les autres créatures qui possèdent la terre, l'air et la mer.
-Ne trouvons donc pas rude une légère prohibition, nous qui avons
-d'ailleurs le libre et ample usage de toutes choses, et le choix
-illimité de tous les plaisirs. Mais louons Dieu à jamais, glorifions
-sa bonté; continuons, dans notre tâche délicieuse, à élaguer ces
-plantes croissantes, à cultiver ces fleurs; tâche qui, fût-elle
-fatigante, serait douce avec toi.»</p>
-
-<p>Ève lui répondit:</p>
-
-<p>«Ô toi, pour qui et de qui j'ai été formée, chair de ta chair, et
-sans qui mon être est sans but! ô mon guide et mon chef, ce que tu as
-dit est juste et raisonnable. Nous devons en vérité à notre Créateur
-des louanges et des actions de grâce journalières: moi principalement
-qui jouis de la plus heureuse part en possédant, toi supérieur par
-tant d'imparités, et qui ne peux trouver un compagnon semblable à toi.</p>
-
-<p>«Souvent je me rappelle ce jour où je m'éveillai du sommeil pour la
-première fois; je me trouvai posée à l'ombre sur des fleurs, ne
-sachant, étonnée, ce que j'étais, où j'étais, d'où et comment
-j'avais été portée là. Non loin de ce lieu, le son murmurant des
-eaux sortait d'une grotte, et les eaux se déployaient en nappe liquide:
-alors elles demeuraient tranquilles et pures comme l'étendue du ciel.
-J'allai là avec une pensée sans expérience; je me couchai sur le bord
-verdoyant, pour regarder dans le lac uni et clair qui me semblait un
-autre firmament. Comme je me baissais pour regarder, juste à l'opposé
-une forme apparut dans le cristal de l'eau, s'y penchant pour me
-regarder; je tressaillis en arrière; elle tressaillit en arrière;
-charmée, je revins bientôt; charmée, elle revint aussitôt avec des
-regards de sympathie et d'amour. Mes yeux seraient encore attachés sur
-cette image, je m'y serais consumée d'un vain désir, si une voix ne
-m'eût ainsi avertie:</p>
-
-<p>«Ce que tu vois, belle créature, ce que tu vois là est toi-même;
-avec toi cet objet vient et s'en va: mais suis-moi, je te conduirai là
-où ce n'est point une ombre qui attend ta venue et tes doux
-embrassements. Celui dont tu es l'image, tu en jouiras inséparablement.
-Tu lui donneras une multitude d'enfants semblables à toi-même, et tu
-seras appelée la mère du genre humain.»</p>
-
-<p>«Que pouvais-je faire, sinon suivre invisiblement conduite? Je
-t'entrevis, grand et beau en vérité, sous un platane; cependant tu me
-semblas moins beau, d'une grâce moins attrayante, d'une douceur moins
-aimable que cette molle image des eaux. Je retourne sur mes pas, tu me
-suis et tu t'écries:&mdash;Reviens, belle Ève! qui fuis-tu? De celui que
-tu fuis tu es née; tu es sa chair, ses os. Pour te donner l'être, je t'ai
-prêté, de mon propre côté, du plus près de mon cœur, la substance
-et la vie, afin que tu sois à jamais à mon côté, consolation
-inséparable et chérie. Partie de mon âme, je te cherche! je réclame
-mon autre moitié.&mdash;De ta douce main tu saisis la mienne; je cédai, et
-depuis ce moment j'ai vu combien la beauté est surpassée par une
-grâce mâle et par la sagesse, qui seule est vraiment belle.»</p>
-
-<p>Ainsi parla notre commune mère, et avec des regards pleins d'un charme
-conjugal non repoussé, dans un tendre abandon elle s'appuie embrassant
-à demi notre premier père; la moitié de son sein gonflé et nu caché
-sous l'or flottant de ses tresses éparses, vient rencontrer le sein de
-son époux. Lui, ravi de sa beauté et de ses charmes soumis, Adam
-sourit d'un amour supérieur, comme Jupiter sourit à Junon lorsqu'il
-féconde les nuages qui répandent les fleurs de mai: Adam presse d'un
-baiser pur les lèvres de la mère des hommes. Le Démon détourne la
-tête d'envie; toutefois d'un œil méchant et jaloux il les regarde de
-côté et se plaint ainsi à lui-même:</p>
-
-<p>«Vue odieuse, spectacle torturant! Ainsi ces deux êtres emparadisés
-dans les bras l'un de l'autre, se formant un plus heureux Éden,
-posséderont leur pleine mesure de bonheur sur bonheur, tandis que moi
-je suis jeté dans l'enfer où ne sont ni joie, ni amour, mais où
-brûle un violent désir (de nos tourments, tourment qui n'est pas le
-moindre), désir qui n'étant jamais satisfait, se consume dans le
-supplice de la passion!</p>
-
-<p>«Mais que je n'oublie pas ce que j'ai appris de leur propre bouche; il
-paraît que tout ne leur appartient pas: un arbre fatal s'élève ici et
-appelé l'arbre de la science; il leur est défendu d'y goûter. La
-science défendue? cela est suspect, déraisonnable. Pourquoi leur
-maître leur envierait-il la science? Est-ce un crime de connaître?
-Est-ce la mort? Existent-ils seulement par ignorance? Est-ce là leur
-état fortuné, preuve de leur obéissance et de leur foi? Quel heureux
-fondement posé pour y bâtir leur ruine! Par là j'exciterai dans leur
-esprit un plus grand désir de savoir et de rejeter un commandement
-envieux, inventé dans le dessein de tenir abaissés ceux que la science
-élèverait à la hauteur des dieux: aspirant à devenir tels ils
-goûtent et meurent! Quoi de plus vraisemblable? Mais d'abord, avec de
-minutieuses recherches, marchons autour de ce jardin et ne laissons
-aucun recoin sans l'avoir examiné. Le hasard, mais le hasard seul, peut
-me conduire là où je rencontrerai quelque esprit du ciel, errant au
-bord d'une fontaine, ou retiré dans l'épaisseur de l'ombre;
-j'apprendrai de lui ce que j'ai encore à apprendre. Vivez tandis que
-vous le pouvez encore, couple heureux encore! jouissez, jusqu'à ce que
-je revienne, de ces courts plaisirs; de longs malheurs vont les
-suivre!»</p>
-
-<p>Ainsi disant il tourne dédaigneusement ailleurs ses pas superbes, mais
-avec une circonspection artificieuse, et il commença sa recherche à
-travers les bois et les plaines, sur les collines et dans les vallées.</p>
-
-<p>Cependant aux extrémités de l'occident, où le ciel rencontre l'Océan
-et la terre: le soleil couchant descendait avec lenteur, et frappait
-horizontalement de ses rayons du soir la porte orientale du paradis.
-C'était un roc d'albâtre montant jusqu'aux nues, et que l'on
-découvrait de loin. Un sentier tortueux, accessible du côté de la
-terre, menait à une entrée élevée; le reste était un pic escarpé
-qui surplombait en s'élevant et qu'on ne pouvait gravir.</p>
-
-<p>Entre les deux piliers du roc, se tenait assis Gabriel, chef des gardes
-angéliques; il attendait la nuit. Autour de lui s'exerçait à des jeux
-héroïques la jeunesse du ciel désarmée; mais près d'elle des
-armures divines, des boucliers, des casques et des lances suspendues en
-faisceaux, brillaient du feu du diamant et de l'or.</p>
-
-<p>Là descendit Uriel glissant à travers le soir sur un rayon du soleil,
-rapide comme une étoile qui tombe en automne à travers la nuit,
-lorsque des vapeurs enflammées sillonnent l'air; elle apprend au
-marinier de quel point de la boussole il se doit garder des vents
-impétueux. Uriel adresse à Gabriel ces paroles hâtées:</p>
-
-<p>«Gabriel, ton rang t'a fait obtenir pour ta part l'emploi de veiller
-avec exactitude à ce qu'aucune chose nuisible ne puisse approcher ou
-entrer dans cet heureux séjour. Aujourd'hui, vers le haut du midi, est
-venu à ma sphère un esprit désireux, en apparence, de connaître un
-plus grand nombre des ouvrages du Tout-Puissant, et surtout l'homme, la
-dernière image de Dieu. Je lui ai tracé sa route toute rapide, et j'ai
-remarqué sa démarche aérienne. Mais sur la montagne qui s'élève au
-nord d'Éden, et où il s'est d'abord arrêté, j'ai bientôt découvert
-ses regards étrangers au ciel, obscurcis par de mauvaises passions. Je
-l'ai encore suivi des yeux, mais je l'ai perdu de vue sous l'ombrage.
-Quelqu'un de la troupe bannie, je le crains, s'est aventuré hors de
-l'abîme pour élever de nouveaux troubles: ton soin est de le
-trouver.»</p>
-
-<p>Le guerrier ailé lui répondit:</p>
-
-<p>«Uriel, il n'est pas étonnant qu'assis dans le cercle brillant du
-soleil, ta vue parfaite s'étende au loin et au large. À cette porte
-personne ne passe, la vigilance ici placée, personne qui ne soit bien
-connu comme venant du ciel: depuis l'heure du midi, aucune créature du
-ciel ne s'est présentée: si un esprit d'une autre espèce a franchi
-pour quelque projet ces limites de terre, il est difficile, tu le sais,
-d'arrêter une substance spirituelle par une barrière matérielle; mais
-si dans l'enceinte de ces promenades s'est glissé un de ceux que tu
-dis, sous quelque forme qu'il se soit caché, je le saurai demain au
-lever du jour.»</p>
-
-<p>Ainsi le promit Gabriel, et Uriel retourna à son poste sur ce même
-rayon lumineux dont la pointe, maintenant élevée, le porte obliquement
-en bas au soleil tombé au-dessous des Açores; soit que le premier
-orbe, incroyablement rapide, eût roulé jusque-là dans sa révolution
-diurne, soit que la terre moins vite, par une fuite plus courte vers
-l'est, eût laissé là le soleil, peignant de reflets de pourpre et
-d'or les nuages qui sur son trône occidental lui font cortège.</p>
-
-<p>Maintenant le soir s'avançait tranquille, et le crépuscule grisâtre
-avait revêtu tous les objets de sa grave livrée; le silence
-l'accompagnait, les animaux et les oiseaux étaient retirés, ceux-là
-à leur couche herbeuse, ceux-ci dans leur nid. Le rossignol seul
-veillait; toute la nuit il chanta sa complainte amoureuse, le silence
-était ravi.</p>
-
-<p>Bientôt le firmament étincela de vivants saphirs. Hespérus, qui
-conduisait la milice étoilée, marcha le plus brillant, jusqu'à ce que
-la lune se levant dans une majesté nuageuse, reine manifeste, dévoila
-sa lumière de perle, et jeta son manteau d'argent sur l'ombre.</p>
-
-<p>Adam s'adressant à Ève:</p>
-
-<p>«Belle compagne, l'heure de la nuit, et toutes choses allées au repos,
-nous invitent à un repos semblable. Dieu a rendu le travail et le
-repos, comme le jour et la nuit, alternatifs pour l'homme: la rosée du
-sommeil tombant à propos avec sa douce et assoupissante pesanteur,
-abaisse nos paupières. Les autres créatures tout le long du jour
-errent oisives, non employées, et ont moins besoin de repos: l'homme a
-son ouvrage quotidien assigné de corps ou d'esprit; ce qui déclare sa
-dignité et l'attention que le ciel donne à toutes ses voies. Les
-animaux au contraire rôdent à l'aventure désœuvrés, et Dieu ne
-tient pas compte de ce qu'ils font. Demain avant que le frais matin
-annonce dans l'orient la première approche de la lumière, il faudra
-nous lever et retourner à nos agréables travaux. Nous avons à
-émonder là-bas ces berceaux fleuris, ces allées vertes, notre
-promenade à midi, qu'embarrasse l'excès des rameaux: ils se rient de
-notre insuffisante culture et demanderaient plus de mains que les
-nôtres pour élaguer leur folle croissance. Ces fleurs aussi, et ces
-gommes qui tombent, restent à terre, raboteuses et désagréables à la
-vue; elles veulent être enlevées, si nous désirons marcher à l'aise:
-maintenant, selon la volonté de la nature, la nuit nous commande le
-repos.»</p>
-
-<p>Ève, ornée d'une parfaite beauté, lui répondit:</p>
-
-<p>«Mon auteur et mon souverain, tu commandes, j'obéis: ainsi Dieu
-l'ordonne; Dieu est ta loi, tu es la mienne. N'en savoir pas davantage
-est la gloire de la femme, et sa plus heureuse science. En causant avec
-toi j'oublie le temps; les heures et leurs changements également me
-plaisent. Doux est le souffle du matin; doux le lever du matin avec le
-charme des oiseaux matineux; agréable est le soleil lorsque, dans ce
-délicieux jardin, il déploie ses premiers rayons sur l'herbe, l'arbre,
-le fruit et la fleur brillante de rosée; parfumée est la terre fertile
-après de molles ondées; charmant est le venir d'un soir paisible et
-gracieux, charmante la nuit silencieuse avec son oiseau solennel, et
-cette lune si belle et ces perles du ciel qui forment sa cour étoilée:
-mais ni le souffle du matin quand il monte avec le charme des oiseaux
-matineux, ni le soleil levant sur ce délicieux jardin, ni l'herbe, ni
-le fruit, ni la fleur qui brille de rosée, ni le parfum après une
-ondée, ni le soir paisible et gracieux, ni la nuit silencieuse avec son
-oiseau solennel, ni la promenade aux rayons de la lune ou à la
-tremblante lumière de l'étoile, n'ont de douceur sans toi.</p>
-
-<p>«Mais pourquoi ces étoiles brillent-elles la nuit entière? Pour qui
-ce glorieux spectacle, quand le sommeil a fermé tous les yeux?»</p>
-
-<p>Notre commun ancêtre répliqua:</p>
-
-<p>«Fille de Dieu et de l'homme, Ève accomplie, ces astres ont leur
-course à finir, autour de la terre, du soir au lendemain: de contrée
-en contrée, afin de dispenser la lumière préparée pour des nations
-qui ne sont pas nées encore, ils se couchent et se lèvent, car il
-serait à craindre que des ténèbres totales regagnassent pendant la
-nuit leur antique possession, et qu'elles éteignissent la vie dans la
-nature et en toutes choses. Non-seulement ces feux modérés éclairent,
-mais par une chaleur amie de diverse influence, ils fomentent,
-échauffent, tempèrent, nourrissent, ou bien ils communiquent une
-partie de leur vertu stellaire à toutes les espèces d'êtres qui
-croissent sur la terre, et les rendent plus aptes à recevoir la
-perfection du plus puissant rayon du soleil. Ces astres, quoique non
-aperçus dans la profondeur de la nuit, ne brillent donc pas en vain. Ne
-pense pas que s'il n'était point d'homme, le ciel manquât de
-spectateurs, et Dieu de louanges: des millions de créatures
-spirituelles marchent invisibles dans le monde, quand nous veillons et
-quand nous dormons; par des cantiques sans fin elles louent les ouvrages
-du Très-Haut qu'elles contemplent jour et nuit. Que de fois sur la
-pente d'une colline à écho, ou dans un bosquet n'avons-nous pas
-entendu des voix célestes à minuit (seules ou se répondant les unes
-les autres) chanter le grand Créateur! Souvent en troupes quand ils
-sont de veilles, ou pendant leurs rondes nocturnes, au son d'instruments
-divinement touchés, les anges joignent leurs chants en pleine harmonie,
-ces chants divisent la nuit, et élèvent nos pensées vers le ciel.»</p>
-
-<p>Ils parlent ainsi, et main en main ils entrent solitaires sous leur
-fortuné berceau: c'était un lieu choisi par le Planteur souverain,
-quand il forma toutes choses pour l'usage délicieux de l'homme. La
-voûte de l'épais couvert était un ombrage entrelacé de laurier et de
-myrte, et ce qui croissait plus haut était d'un feuillage aromatique et
-ferme. De l'un et l'autre côté l'acanthe et des buissons odorants et
-touffus élevaient un mur de verdure; de belles fleurs, l'iris de toutes
-les nuances, les roses et le jasmin, dressaient leurs tiges épanouies
-et formaient une mosaïque. Sous les pieds la violette, le safran,
-l'hyacinthe, en riche marqueterie brodaient la terre, plus colorée
-qu'une pierre du plus coûteux dessin.</p>
-
-<p>Aucune autre créature, quadrupède, oiseau, insecte ou reptile, n'osait
-entrer en ce lieu; tel était leur respect pour l'homme. Jamais, même
-dans les fictions de la Fable, sous un berceau ombragé plus sacré, et
-plus écarté; jamais Pan ou Sylvain ne dormirent, Nymphe ni Faune
-n'habitèrent. Là, dans un réduit fermé avec des fleurs, des
-guirlandes et des herbes d'une suave odeur, Ève épousée embellit pour
-la première fois sa couche nuptiale, et les cœurs célestes
-chantèrent l'épithalame. Ce jour-là l'ange de l'hymen amena Ève à
-notre Père dans sa beauté nue, plus ornée, plus charmante que
-Pandore, que les dieux dotèrent de tous leurs dons (oh! trop semblable
-à elle par le triste événement), alors que conduite par Hermès au
-fils imprudent de Japhet, elle enlaça l'espèce humaine dans ses beaux
-regards, afin de venger Jupiter de celui qui avait dérobé le feu
-authentique.</p>
-
-<p>Ainsi arrivés à leur berceau ombragé, Ève et Adam tous deux
-s'arrêtèrent, tous deux se retournèrent, et sous le ciel ouvert ils
-adorèrent le Dieu qui fit à la fois le ciel, l'air, la terre, le ciel
-qu'ils voyaient, le globe resplendissant de la lune, et le pôle
-étoilé.</p>
-
-<p>«Tu as aussi fait la nuit, Créateur tout-puissant! et tu as fait le
-jour que nous avons employé et fini dans notre travail prescrit,
-heureux de notre assistance mutuelle, et de notre mutuel amour, couronne
-de toute cette félicité ordonnée par toi! Et tu as fait ce lieu
-délicieux trop vaste pour nous, où l'abondance manque de partageants
-et tombe sur le sol non moissonnée. Mais tu nous as promis une race
-issue de nous qui remplira la terre, qui glorifiera avec nous ta bonté
-infinie, et quand nous nous éveillons, et quand nous cherchons, comme
-à cette heure, le sommeil, ton présent.»</p>
-
-<p>Ils dirent ainsi unanimes, n'observant d'autres rites qu'une adoration
-pure que Dieu aime le mieux. Ils entrèrent en se tenant par la main
-dans l'endroit le plus secret de leur berceau, et n'ayant point la peine
-de se débarrasser de ces incommodes déguisements que nous portons, ils
-se couchèrent l'un près de l'autre. Adam ne se détourna pas, je
-pense, de sa belle épouse, ni Ève ne refusa pas les rites mystérieux
-de l'amour conjugal, malgré tout ce que disent austèrement les
-hypocrites de la pureté, du paradis, de l'innocence, diffamant comme
-impur ce que Dieu déclare pur, ce qu'il commande à quelques-uns, ce
-qu'il permet à tous. Notre Créateur ordonne de multiplier: qui ordonne
-de s'abstenir, si ce n'est notre destructeur, l'ennemi de Dieu et de
-l'homme?</p>
-
-<p>Salut, amour conjugal, mystérieuse loi, véritable source de l'humaine
-postérité, seule propriété dans le paradis, où tous les autres
-biens étaient en commun! Par toi l'ardeur adultère fut chassée des
-hommes et reléguée parmi le troupeau des bêtes; par toi, fondées sur
-la raison loyale, juste et pure, les relations chéries et toutes les
-charités du père, du fils et du frère, furent connues pour la
-première fois. Loin de moi d'écrire que tu sois un péché ou une
-honte, ou de penser que tu ne conviennes pas au lieu le plus sacré,
-toi, source perpétuelle des douceurs domestiques, toi, dont le lit a
-été déclaré chaste et insouillé pour le présent et pour le passé,
-et dans lequel sont entrés les saints et les patriarches. Ici l'amour
-emploie ses flèches dorées, ici il allume son flambeau durable et
-agite ses ailes de pourpre; ici il règne et se délecte. Il n'est point
-dans le sourire acheté des prostituées sans passion, sans joie, que
-rien ne rend chères; il n'est point dans des jouissances passagères,
-ni parmi les favorites de cour, ni dans une danse mêlée, ni sous le
-masque lascif, ni dans le bal de minuit, ni dans la sérénade que
-chante un amant affamé, à sa fière beauté, qu'il ferait mieux de
-quitter avec dédain. Bercés par les rossignols, Adam et Ève dormaient
-en se tenant embrassés; sur leurs membres nus le dôme fleuri faisait
-pleuvoir des roses, dont le matin réparait la perte. Dors, couple
-béni! Oh! toujours plus heureux si tu ne cherches pas un plus heureux
-état, et si tu sais ne pas savoir davantage!</p>
-
-<p>Déjà la nuit de son cône ténébreux avait mesuré la moitié de sa
-course vers le plus haut de cette vaste voûte sublunaire; et les
-chérubins, sortant de leurs portes d'ivoire à l'heure accoutumée,
-étaient armés pour leurs nocturnes dans une tenue de guerre; lorsque
-Gabriel dit à celui qui approchait le plus de son pouvoir:</p>
-
-<p>«Uzziel, prends la moitié de ces guerriers, et côtoie le midi avec la
-plus stricte surveillance; l'autre moitié tournera au nord: notre ronde
-se rencontrera à l'ouest.»</p>
-
-<p>Ils se divisent comme la flamme, la moitié tournant sur le bouclier,
-l'autre sur la lance. Gabriel appelle deux esprits adroits et forts qui
-se tenaient près de lui, et il leur donne cet ordre:</p>
-
-<p>«Ithuriel et Zéphon, de toute la vitesse de vos ailes, parcourez ce
-jardin; ne laissez aucun coin sans l'avoir visité, mais surtout
-l'endroit où habitent ces deux belles créatures qui dorment peut-être
-à présent, se croyant à l'abri du mal. Ce soir, vers le déclin du
-soleil, quelqu'un est arrivé; il dit d'un infernal esprit lequel a
-été vu dirigeant sa marche vers ce lieu (qui l'aurait pu penser?),
-échappé des barrières de l'enfer et à mauvais dessein sans doute: en
-quelque endroit que vous le rencontriez, saisissez-le et amenez-le
-ici.»</p>
-
-<p>En parlant de la sorte il marchait à la tête de ses files radieuses
-qui éclipsaient la lune. Ithuriel et Zéphon vont droit au berceau, à
-la découverte de celui qu'ils cherchaient. Là ils le trouvèrent tapi
-comme un crapaud, tout près de l'oreille d'Ève, essayant par son art
-diabolique d'atteindre les organes de son imagination et de forger avec
-eux des illusions à son gré, de fantômes et songes; ou bien en
-soufflant son venin, il tâchait d'infecter les esprits vitaux qui
-s'élèvent du pur sang, comme de douces haleines s'élèvent d'une
-rivière pure: de là du moins pourraient naître ces pensées
-déréglées et mécontentes, ces vaines espérances, ces projets vains,
-ces désirs désordonnés, enflés d'opinions hautaines qui engendrent
-l'orgueil.</p>
-
-<p>Tandis qu'il était ainsi appliqué, Ithuriel le touche légèrement de
-sa lance, car aucune imposture ne peut endurer le contact d'une trempe
-céleste, et elle retourne de force à sa forme naturelle. Découvert et
-surpris, Satan tressaille: comme quand une étincelle tombe sur un amas
-de poudre nitreuse préparée pour le tonneau, afin d'approvisionner un
-magasin sur un bruit de guerre; le grain noir dispersé par une soudaine
-explosion, embrase l'air: de même éclata dans sa propre forme,
-l'ennemi. Les deux beaux anges reculèrent d'un pas à demi étonnés de
-voir si subitement le terrible monarque. Cependant non émus de frayeur,
-ils l'accostent bientôt:</p>
-
-<p>«Lequel es-tu de ces esprits rebelles adjugés à l'enfer? Viens-tu
-échappé de ta prison? Et pourquoi transformé, te tiens-tu comme un
-ennemi en embuscade, veillant ici au chevet de ceux qui dorment?»</p>
-
-<p>«Vous ne me connaissez donc pas, reprit Satan plein de dédain; vous ne
-me connaissez pas, moi? Vous m'avez pourtant connu autrefois, non votre
-camarade, mais assis où vous n'osiez prendre l'essor. Ne pas me
-connaître, c'est vous avouer vous-mêmes inconnus, et les plus infimes
-de votre bande. Ou, si vous me connaissez, pourquoi m'interroger et
-commencer d'une manière superflue votre mission, qui finira d'une
-manière aussi vaine?»</p>
-
-<p>Zéphon lui rendit mépris pour mépris:</p>
-
-<p>«Ne crois pas, esprit révolté, que ta forme restée la même, ou que
-ta splendeur non diminuée, doivent être connues, comme lorsque tu te
-tenais dans le ciel droit et pur. Cette gloire, quand tu cessas d'être
-bon, se sépara de toi. Tu ressembles à présent à ton péché, et à
-la demeure obscure et souillée de ta condamnation. Mais viens; car il
-faudra, sois-en sûr, que tu rendes compte à celui qui nous envoie, et
-dont la charge est de conserver ce lieu inviolable et de préserver
-ceux-ci de tout mal.»</p>
-
-<p>Ainsi parla le chérubin: sa grave réprimande, sévère dans une
-beauté pleine de jeunesse, lui donnait un grâce invincible. Le démon
-resta confus; il sentait combien la droiture est imposante, et il voyait
-combien dans sa forme, la vertu est aimable; il le voyait, et gémissait
-de l'avoir perdue, mais surtout de trouver qu'on s'était aperçu de
-l'altération sensible de son éclat. Toutefois il paraissait encore
-intrépide.</p>
-
-<p>«Si je dois combattre, dit-il, que ce soit le chef contre le chef,
-contre celui qui envoie, non contre celui qui est envoyé, ou contre
-tous à la fois; plus de gloire sera gagnée, ou moins perdue.»</p>
-
-<p>«Ta frayeur, dit le hardi Zéphon, nous épargnera l'épreuve de ce que
-le moindre d'entre nous peut faire seul contre toi, méchant, et par
-conséquent faible.»</p>
-
-<p>L'ennemi ne répliqua point, étouffant de rage; mais, comme un
-orgueilleux coursier dans ses freins, il marche la tête haute, rongeant
-son mors de fer: combattre ou fuir lui parut inutile; une crainte d'en
-haut avait dompté son cœur, non autrement étonné. Maintenant ils
-approchaient du point occidental où les gardes de demi-ronde s'étaient
-tout juste rencontrés, et réunis ils formaient un escadron attendant
-le prochain ordre. Gabriel, leur chef, placé sur le front, leur crie:</p>
-
-<p>«Amis, j'entends le bruit d'un pied agile qui se hâte par ce chemin,
-et à une lueur je discerne maintenant Ithuriel et Zéphon à travers
-l'ombre. Avec eux s'avance un troisième personnage d'un port de roi,
-mais d'une splendeur pâle et fanée: à sa démarche, et à sa farouche
-contenance, il paraît être le prince de l'enfer, qui probablement ne
-partira pas d'ici sans conteste: demeurez fermes, car son regard se
-couvre et nous défie.»</p>
-
-<p>À peine a-t-il fini de parler, qu'Ithuriel et Zéphon le joignent, lui
-racontent brièvement qui ils amènent, où ils l'ont trouvé, comment
-occupé, sous quelle forme et dans quelle posture il était couché.
-Gabriel parla de la sorte avec un regard sévère:</p>
-
-<p>«Pourquoi, Satan, as-tu franchi les limites prescrites à tes
-révoltes? Pourquoi viens-tu troubler dans leur emploi ceux qui ne
-veulent pas se révolter à ton exemple? Mais ils ont le pouvoir et le
-droit de te questionner sur ton entrée audacieuse dans ce lieu, où tu
-t'occupais, à ce qu'il semble, à violer le sommeil et à inquiéter
-ceux dont Dieu a placé la demeure ici dans la félicité.»</p>
-
-<p>Satan répondit avec un sourcil méprisant:</p>
-
-<p>«Gabriel, tu avais dans le ciel la réputation d'être sage, et je te
-tenais pour tel; mais la question que tu me fais me met en doute. Qu'il
-vive en enfer celui qui aime son supplice! Qui ne voudrait, s'il en
-trouvait le moyen, s'échapper de l'enfer, quoiqu'il y soit condamné?
-Toi-même tu le voudrais sans doute; tu t'aventurerais hardiment vers le
-lieu, quel qu'il fût, le plus éloigné de la douleur, où tu pusses
-espérer changer la peine en plaisir, et remplacer le plus tôt possible
-la souffrance par la joie; c'est ce que j'ai cherché dans ce lieu. Ce
-ne sera pas là une raison pour toi, qui ne connais que le bien, et n'a
-pas essayé le mal. M'objecteras-tu la volonté de celui qui nous
-enchaîna? Qu'il barricade plus sûrement ses portes de fer, s'il
-prétend nous retenir dans cette sombre géhenne! En voilà trop pour la
-question. Le reste est vrai: ils m'ont trouvé où ils le disent; mais
-cela n'implique ni violence ni tort.»</p>
-
-<p>Il dit ainsi avec dédain. L'ange guerrier ému, moitié souriant avec
-mépris, lui répliqua:</p>
-
-<p>«Ah! quelle perte a faite le ciel d'un juge pour juger ce qui est sage,
-depuis que Satan est tombé, renversé par sa folie! maintenant il
-revient échappé de sa prison, gravement en doute s'il doit tenir pour
-sages, ou non, ceux qui lui demandent quelle audace l'a conduit ici sans
-permission, hors des limites de l'enfer à lui prescrites; tant il juge
-sage de fuir la peine, n'importe comment, et de se dérober à son
-châtiment! Présomptueux, juge ainsi jusqu'à ce que la colère que tu
-as encourue en fuyant, rencontre sept fois ta fuite, et qu'à coup de
-fouet elle reconduise à l'enfer cette sagesse qui ne t'a pas encore
-appris qu'aucune peine ne peut égaler la colère infinie provoquée.
-Mais pourquoi es-tu seul? Pourquoi tout l'enfer déchaîné n'est-il pas
-venu avec toi? Le supplice est-il moins supplice pour tes compagnons?
-est-il moins à fuir, ou bien es-tu moins ferme qu'eux à l'endurer?
-Chef courageux! le premier à te soustraire aux tourments, si tu avais
-allégué à ton armée désertée par toi cette raison de fuite,
-certainement tu ne serais pas venu seul fugitif.»</p>
-
-<p>À quoi l'ennemi répondit sourcillant, terrible:</p>
-
-<p>«Tu sais bien, ange insultant, que je n'ai pas moins de courage à
-supporter la peine, et que je ne recule pas devant elle: j'ai bravé ta
-plus grande fureur, quand dans la bataille la noire volée du tonnerre
-vint à ton aide en toute hâte, et seconda ta lance autrement non
-redoutée. Mais tes paroles jetées au hasard, comme toujours, montrent
-ton inexpérience de ce qu'il convient de faire à un chef fidèle,
-d'après les durs essais et les mauvais succès du passé: il ne doit
-pas tout risquer dans les chemins du péril, qu'il n'a pas lui-même
-reconnus. Ainsi donc, j'ai entrepris le premier de voler seul à travers
-l'abîme désolé et de découvrir ce monde nouvellement créé, sur
-lequel dans l'enfer, la renommée n'a pas gardé le silence. Ici je suis
-venu dans l'espoir de trouver un séjour meilleur, d'établir sur la
-terre ou dans le milieu de l'air mes puissances affligées;
-dussions-nous, pour en prendre possession, essayer encore une fois ce
-que toi et tes élégantes légions oseront contre nous. Ce leur est une
-besogne plus facile de servir leur Seigneur au haut du ciel, de chanter
-des hymnes à son trône, de s'incliner à des distances marquées, que
-de combattre!»</p>
-
-<p>L'ange guerrier répondit aussitôt:</p>
-
-<p>«Dire et se contredire, prétendre d'abord qu'il est sage de fuir la
-peine, professer ensuite l'espionnage, montre non un chef, mais un
-menteur avéré, Satan. Et oses-tu te donner le titre de fidèle? Ô
-nom, nom sacré de fidélité profanée! Fidèle à qui? à ta bande
-rebelle, armée de pervers, digne corps d'une digne tête? Était-ce là
-votre discipline et votre foi jurée, votre obéissance militaire, de
-rompre votre serment d'allégeance au Pouvoir suprême reconnu? Et toi,
-rusé hypocrite, aujourd'hui champion de la liberté, qui jadis plus que
-toi flatta, s'inclina, et servilement adora le redoutable Monarque du
-ciel? Pourquoi, sinon dans l'espoir de le déposséder et de régner
-toi-même? Mais écoute à présent ce que je te conseille: Loin d'ici!
-fuis là d'où tu as fui: si à compter de cette heure tu te montres
-dans ces limites sacrées, je te traîne enchaîné au puits infernal,
-je t'y scellerai de manière que désormais tu ne mépriseras plus les
-faciles portes de l'enfer, trop légèrement barrées.»</p>
-
-<p>Ainsi il menaçait: mais Satan ne fait aucune attention à ces menaces,
-mais sa rage croissant, il répliqua:</p>
-
-<p>«Alors que je serai ton captif, parle de chaînes, fier chérubin de
-frontière; mais avant cela attends-toi toi-même à sentir le poids de
-mon bras vainqueur, bien que le roi du ciel chevauche sur tes ailes, et
-qu'avec tes compères, façonnés au joug, tu tires ses roues
-triomphantes dans sa marche sur le chemin du ciel, pavé d'étoiles.»</p>
-
-<p>Tandis qu'il parle, les angéliques escadrons devinrent rouges de feu;
-aiguisant en croissant les pointes de leur phalange, ils commencent à
-l'entourer de leurs lances en arrêt: telle, dans un champ de Cérès
-mûr pour la moisson, une forêt barbelée d'épis ondoie et s'incline
-de quelque côté que le vent la balaye; le laboureur inquiet regarde;
-il craint que, sur l'aire, les gerbes, son espérance, ne laissent que
-du chaume. De son côté, Satan, alarmé, rassemblant toute sa force,
-s'élève dilaté, inébranlable comme le Ténériffe ou l'Atlas. Sa
-tête atteint le ciel, et sur son casque l'horreur siège comme un
-panache; sa main ne manquait point de ce qui semblait une lance et un
-bouclier.</p>
-
-<p>Des faits terribles se fussent accomplis; non-seulement le paradis
-dans cette commotion, mais peut-être la voûte étoilée du ciel, ou au
-moins tous les éléments, seraient allés en débris, confondus et
-déchirés par la violence de ce combat, si l'Éternel, pour prévenir
-cet horrible tumulte, n'eut aussitôt suspendu ses balances d'or, que
-l'on voit encore entre Astrée et le signe du Scorpion. Dans ces
-balances, le Créateur pesa d'abord toutes les choses créées, la terre
-ronde et suspendue avec l'air pour contrepoids; maintenant, il y pèse
-les événements, les batailles et les royaumes: il mit deux poids dans
-les bassins, dans l'un le départ, dans l'autre le combat; le dernier
-bassin monta rapidement et frappa le fléau. Gabriel s'en apercevant,
-dit à l'ennemi:</p>
-
-<p>«Satan, je connais ta force et tu connais la mienne; ni l'une ni
-l'autre ne nous est propre, mais elles nous ont été données. Quelle
-folie donc de vanter ce que les armes peuvent faire, puisque ni ta
-force, ni la mienne ne sont que ce que permet le ciel, quoique la mienne
-soit à présent doublée, afin que je te foule aux pieds comme la
-fange! Pour preuve, regarde en haut; lis ton destin dans ce signe
-céleste où tu es pesé, et vois combien tu es léger, combien faible
-si tu résistes.»</p>
-
-<p>L'ennemi leva les yeux, et reconnut que son bassin était monté en
-haut. C'en est fait; il fuit en murmurant, et avec lui fuient les ombres
-de la nuit.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="LIVRE_CINQUIEME">LIVRE CINQUIÈME</a></h4>
-
-
-<h4>ARGUMENT</h4>
-
-
-<blockquote>
-<p>Le matin approchait; Ève raconte à Adam son rêve fâcheux. Il n'aime
-pas ce rêve, cependant il la console. Ils sortent pour leurs travaux du
-jour: leur hymne du matin à la porte de leur berceau. Dieu, afin de
-rendre l'homme inexcusable, envoie Raphaël pour l'exhorter à
-l'obéissance, lui rappeler son état libre, le mettre en garde contre
-son ennemi qui est proche, lui apprendre quel est cet ennemi, pourquoi
-il est son ennemi, et tout ce qu'il est utile en outre à Adam de
-connaître. Raphaël descend au paradis; sa figure décrite; sa venue
-découverte au loin par Adam assis à la porte de son berceau. Adam va
-à la rencontre de l'ange, l'amène à sa demeure et lui offre les
-fruits les plus choisis cueillis par Ève; leurs discours à table.
-Raphaël accomplit son message, fait souvenir Adam de son état et de
-son ennemi; à la demande d'Adam il raconte quel est cet ennemi, comment
-il l'est devenu: en commençant son récit à la première révolte de
-Satan dans le ciel, il dit la cause de cette révolte; comment l'esprit
-rebelle entraîna ses légions après lui dans les parties du Nord;
-comment il les incita à se révolter avec lui, les persuada tous,
-excepté Abdiel, le séraphin, qui combat ses raisons, s'oppose à lui
-et l'abandonne.</p></blockquote>
-
-
-<p><br /></p>
-
-
-<p>Déjà le Matin avançant ses pas de rose dans les régions de l'est,
-semait la terre de perles orientales, lorsque Adam s'éveilla, telle
-était sa coutume; car son sommeil léger comme l'air, entretenu par une
-digestion pure et des vapeurs douces et tempérées, était légèrement
-dispersé par le seul bruit des ruisseaux fumants, des feuilles agitées
-(éventail de l'Aurore), et par le chant matinal et animé des oiseaux
-sur toutes les branches: il est d'autant plus étonné de trouver Ève
-non éveillée, la chevelure en désordre et les joues rouges comme dans
-un repos inquiet. Il se soulève à demi, appuyé sur le coude;
-penché amoureusement sur elle, il contemple avec des regards d'un
-cordial amour la beauté qui, éveillée ou endormie, brille de grâces
-particulières. Alors d'une voix douce, comme quand Zéphire souffle sur
-Flore, touchant doucement la main d'Ève, il murmure ces mots:</p>
-
-<p>«Éveille-toi, ma très belle, mon épouse, mon dernier bien trouvé,
-le meilleur et le dernier présent du ciel, mon délice toujours
-nouveau! Éveille-toi! Le matin brille et la fraîche campagne nous
-appelle; nous perdons les prémices du jour, le moment de remarquer
-comment poussent nos plantes soignées, comment fleurit le bocage de
-citronnier, d'où coule la myrrhe, et ce que distille le balsamique
-roseau, comment la nature peint ses couleurs, comment l'abeille se pose
-sur la fleur pour en extraire la douceur liquide.»</p>
-
-<p>Ainsi murmurant, il l'éveille, mais jetant sur Adam un œil effrayé,
-et l'embrassant, elle parla ainsi:</p>
-
-<p>«Ô toi, le seul en qui mes pensées trouvent tout repos, ma gloire, ma
-perfection! que j'ai de joie de voir ton visage et le matin revenu!
-Cette nuit (jusqu'à présent je n'ai jamais passé une nuit pareille),
-je rêvais (si je rêvais), non de toi comme je le fais souvent, non des
-ouvrages du jour passé, ou du projet du lendemain, mais d'offense et de
-trouble que mon esprit ne connut jamais avant cette nuit accablante. Il
-m'a semblé que quelqu'un, attaché à mon oreille, m'appelait avec une
-voix douce, pour me promener; je crus que c'était la tienne; elle
-disait: Pourquoi dors-tu, Ève? Voici l'heure charmante, fraîche,
-silencieuse, sauf où le silence cède à l'oiseau harmonieux de la
-nuit, qui, maintenant éveillé soupire sa plus douce chanson,
-enseignée par l'amour. La lune, remplissant tout son orbe, règne, et
-avec une plus agréable clarté fait ressortir sur l'ombre la face des
-choses; c'est en vain si personne ne regarde. Le ciel veille avec tous
-ses yeux, pour qui contempler, si ce n'est toi, ô désir de la nature?
-À ta vue, toutes les choses se réjouissent, attirées par ta beauté
-pour l'admirer toujours avec ravissement.</p>
-
-<p>«Je me suis levé à ton appel, mais je ne t'ai point trouvé. Pour te
-chercher, j'ai dirigé alors ma promenade; il m'a semblé que je passais
-seule des chemins qui m'ont conduite tout à coup à l'arbre de la
-science défendue; il paraissait beau, beaucoup plus beau à mon
-imagination que pendant le jour. Et comme je le regardais en
-m'étonnant, une figure se tenait auprès, semblable par la forme et les
-ailes à l'un de ceux-là du ciel que nous avons vus souvent: ses
-cheveux humides de rosée exhalaient l'ambroisie; il contemplait l'arbre
-aussi;</p>
-
-<p>«Et il disait: «Ô belle plante, de fruit surchargée, personne ne
-daigne-t-il te soulager de ton poids et goûter de ta douceur, ni Dieu,
-ni homme? La science est-elle si méprisée? L'envie, ou quelque
-réserve, défend-elle de goûter? Le défende qui voudra, nul ne me
-privera plus longtemps de ton bien offert: pourquoi autrement est-il
-ici?»</p>
-
-<p>«Il dit et ne s'arrêta pas, mais d'une main téméraire il arrache, il
-goûte. Moi je fus glacée d'une froide horreur à des paroles si
-hardies, confirmées par une si hardie action. Mais lui, transporté de
-joie:</p>
-
-<p>«Ô fruit divin, doux par toi-même, mais beaucoup plus doux ainsi
-cueilli; défendu ici ce semble, comme ne convenant qu'à des dieux; et
-cependant capable de faire dieux des hommes! Et pourquoi pas, puisque
-plus le bien est communiqué, plus il croît abondant, puisque l'auteur
-de ce bien n'est pas offensé, mais honoré davantage? Ici, créature
-heureuse! Ève, bel ange, partage avec moi: quoique tu sois heureuse, tu
-peux être plus heureuse encore, bien que tu ne puisses être plus digne
-du bonheur. Goûte ceci et sois désormais parmi les dieux, toi-même
-déesse, non plus à la terre confinée, mais comme nous tantôt tu
-seras dans l'air, tantôt tu monteras au ciel par ton propre mérite, et
-tu verras de quelle vie vivent là les dieux, et tu vivras d'une
-pareille vie.»</p>
-
-<p>«Parlant ainsi il approche, et me porte jusqu'à la bouche la partie de
-ce même fruit qu'il tenait, et qu'il avait arraché: l'odeur agréable
-et savoureuse éveilla si fort l'appétit, qu'il me parut impossible de
-ne pas goûter. Aussitôt je m'envole avec l'esprit du haut des nues, et
-au-dessous de moi je vois la terre se déployer immense, perspective
-étendue et variée. Dans cette extrême élévation, m'étonnant de mon
-vol et de mon changement, mon guide disparaît tout à coup; et moi, ce
-me semble, je suis précipitée en bas, et je tombe endormie. Mais, oh!
-que je fus heureuse, lorsque je me réveillai, de trouver que cela
-n'était qu'un songe!»</p>
-
-<p>Ainsi Ève raconta sa nuit, et ainsi Adam lui répondit, attristé:</p>
-
-<p>«Image la plus parfaite de moi-même, et ma plus chère moitié, le
-trouble de tes pensées cette nuit, dans le sommeil m'affecte comme toi;
-je ne puis aimer ce songe décousu provenu du mal; je le crains:
-cependant le mal, d'où viendrait-il? Aucun mal ne peut habiter en toi,
-créature si pure. Mais sache que dans l'âme il existe plusieurs
-facultés inférieures qui servent la raison comme leur souveraine.
-Entre celles-ci, l'imagination exerce le principal office: de toutes les
-choses extérieures que représentent les cinq sens éveillés, elle se
-crée des fantaisies, des formes aériennes, que la raison assemble ou
-sépare, et dont elle compose tout ce que nous affirmons, ou ce que nous
-nions, et ce que nous appelons notre science ou notre opinion. La raison
-se retire dans sa cellule secrète, quand la nature repose: souvent
-pendant son absence l'imagination, qui se plaît à contrefaire, veille
-pour l'imiter; mais joignant confusément les formes, elle produit
-souvent un ouvrage bizarre, surtout dans les songes, assortissant mal
-des paroles et des actions récentes, ou depuis longtemps passées.</p>
-
-<p>«Je trouve ainsi, à ce qu'il me paraît, quelques traces de notre
-dernière conversation du soir dans ton rêve, mais avec une addition
-étrange. Cependant ne sois pas triste; le mal peut aller et venir dans
-l'esprit de Dieu ou de l'homme sans leur aveu, et n'y laisser ni tache
-ni blâme; ce qui me donne l'espoir que ce que tu abhorrais de rêver
-dans le sommeil, éveillée tu ne consentirais jamais à le faire. N'aie
-donc pas le cœur abattu; ne couvre pas de nuages ces regards qui ont
-coutume d'être plus radieux et plus sereins que ne l'est à la terre le
-sourire d'un beau matin. Levons-nous pour nos fraîches occupations
-parmi les bocages, les fontaines et les fleurs, qui entr'ouvrent à
-présent leur sein rempli des parfums les plus choisis, réservés de la
-nuit, et gardés pour toi.»</p>
-
-<p>Il ranimait ainsi sa belle épouse, et elle était ranimée; mais
-silencieusement ses yeux laissèrent tomber un doux pleur; elle les
-essuya avec ses cheveux; deux autres précieuses larmes se montraient
-déjà à leur source de cristal; Adam les cueillit dans un baiser avant
-leur chute, comme les signes gracieux d'un tendre remords et d'une
-timidité pieuse qui craignait d'avoir offensé.</p>
-
-<p>Ainsi tout fut éclairci, et ils se hâtèrent vers la campagne. Mais au
-moment où ils sortirent de dessous la voûte de leur berceau d'arbres,
-ils se trouvèrent d'abord en pleine vue du jour naissant et du soleil,
-à peine levé, qui effleurait encore des roues de son char
-l'extrémité de l'océan, lançait parallèles à la terre ses rayons
-remplis de rosée, découvrant dans un paysage immense tout l'orient du
-paradis et les plaines heureuses d'Éden: ils s'inclinèrent
-profondément, adorèrent, et commencèrent leurs prières, chaque matin
-dûment offertes en différent style; car ni le style varié, ni le
-saint enthousiasme, ne leur manquaient pour louer leur Créateur en
-justes accords prononcés ou chantés sans préparation aucune. Une
-éloquence rapide coulait de leurs lèvres, en prose ou en vers
-nombreux, si remplis d'harmonie, qu'ils n'avaient besoin ni du luth ni
-de la harpe pour ajouter à leur douceur.</p>
-
-<p>«Ce sont là tes glorieux ouvrages, Père du bien, ô Tout-Puissant.
-Elle est tienne, cette structure de l'univers, si merveilleusement
-belle! Quelle merveille es-tu donc toi-même, Être inénarrable, toi
-qui, assis au-dessus des cieux, es pour nous ou invisible, ou
-obscurément entrevu dans tes ouvrages les plus inférieurs, lesquels
-pourtant font éclater au-delà de toute pensée ta bonté et ton
-pouvoir divin!</p>
-
-<p>«Parlez, vous qui pouvez mieux dire, vous, fils de la lumière, anges!
-car vous le contemplez, et avec des cantiques et des chœurs de
-symphonies, dans un jour sans nuit, pleins de joie, vous entourez son
-trône, vous dans le ciel!</p>
-
-<p>«Sur la terre que toutes les créatures le glorifient, lui le premier,
-lui le dernier, lui le milieu, lui sans fin!</p>
-
-<p>«Ô la plus belle des étoiles, la dernière du cortège de la nuit, si
-plutôt tu n'appartiens pas à l'aurore, gage assuré du jour, toi dont
-le cercle brillant couronne le riant matin, célèbre le Seigneur dans
-ta sphère, quand l'aube se lève, à cette charmante première heure!</p>
-
-<p>«Toi, soleil, à la fois l'œil et l'âme de ce grand univers,
-reconnais-le plus grand que toi, fais retentir sa louange dans ta course
-éternelle, et quand tu gravis le ciel, et quand tu atteins la hauteur
-du midi, et lorsque tu tombes!</p>
-
-<p>«Lune, qui tantôt rencontres le soleil dans l'orient, qui tantôt fuis
-avec les étoiles fixes, fixées dans leur orbe, qui fuit; et vous,
-autres feux errants, qui tous cinq figurez une danse mystérieuse, non
-sans harmonie, chantez la louange de celui qui des ténèbres appela la
-lumière!</p>
-
-<p>«Air, et vous éléments, les premiers-nés des entrailles de la
-nature, vous qui dans un quaternaire parcourez un cercle perpétuel,
-vous qui, multiformes, mélangez et nourrissez toutes choses, que vos
-changements sans fin varient de notre grand Créateur la nouvelle
-louange!</p>
-
-<p>«Vous, brouillards et exhalaisons qui en ce moment, gris ou ternes,
-vous élevez de la colline ou du lac fumeux, jusqu'à ce que le soleil
-peigne d'or vos franges laineuses, levez-vous en honneur du grand
-Créateur du monde! et soit que vous tendiez de nuages le ciel
-décoloré, soit que vous abreuviez le sol altéré avec des pluies
-tombantes, en montant ou en descendant, répandez toujours sa louange!</p>
-
-<p>«Sa louange, vous, ô vents qui soufflez des quatre parties de la
-terre, soupirez-la avec douceur ou force! Inclinez vos têtes, vous
-pins. Vous, plantes de chaque espèce, en signe d'adoration,
-balancez-vous!</p>
-
-<p>«Fontaines, et vous qui gazouillez tandis que vous coulez, mélodieux
-murmures, en gazouillant dites sa louange!</p>
-
-<p>«Unissez vos voix, vous toutes âmes vivantes: oiseaux qui montez en
-chantant à la porte du ciel, sur vos ailes et dans vos hymnes, élevez
-sa louange!</p>
-
-<p>«Vous qui glissez dans les eaux, et vous qui vous promenez sur la
-terre, qui la foulez avec majesté, ou qui rampez humblement, soyez
-témoins que je ne garde le silence ni le matin, ni le soir; je prête
-ma voix à la colline ou à la vallée, à la fontaine ou au frais
-ombrage, et mon chant les instruit de sa louange.</p>
-
-<p>«Salut, universel Seigneur! sois toujours libéral pour ne nous donner
-que le bien. Et si la nuit a recueilli ou caché quelque chose de mal,
-disperse-le, comme la lumière chasse maintenant les ténèbres.»</p>
-
-<p>Innocents ils prièrent, et leurs pensées recouvrèrent promptement une
-paix ferme et le calme accoutumé. Ils s'empressèrent à leur ouvrage
-champêtre du matin, parmi la rosée et les fleurs, là où quelques
-rangs d'arbres fruitiers, surchargés de bois, étalaient trop leurs
-branches touffues, et avaient besoin qu'une main réprimât leurs
-embrassements inféconds; ils amènent la vigne pour la marier à son
-ormeau; elle, épousée, entrelace autour de lui ses bras nubiles, et
-lui apporte en dot ses grappes adoptées, afin d'orner son feuillage
-stérile. Le puissant Roi du ciel vit avec pitié nos premiers parents
-occupés de la sorte; il appelle à lui Raphaël, esprit sociable qui
-daigna voyager avec Tobie et assura son mariage avec la vierge sept fois
-mariée.</p>
-
-<p>«Raphaël, dit-il, tu sais quel désordre sur la terre Satan, échappé
-de l'enfer à travers le gouffre ténébreux, a élevé dans le paradis;
-tu sais comment il a troublé cette nuit le couple humain, et comment il
-projette de perdre en lui du même coup la race humaine. Va donc, cause
-la moitié de ce jour avec Adam comme un ami avec un ami; tu le
-trouveras dans quelque berceau ou sous quelque ombrage, retiré à
-l'abri de la chaleur du midi pour se débarrasser un moment de son
-travail quotidien, par la nourriture ou par le repos. Tiens-lui des
-discours tels qu'ils lui rappellent son heureux état, le bonheur qu'il
-possède laissé libre à volonté, laissé à sa propre volonté libre,
-à sa volonté qui, quoique libre, est changeante; avertis-le de prendre
-garde de s'égarer par trop de sécurité. Dis-lui surtout son danger et
-de qui il vient; dis-lui quel ennemi, lui-même récemment tombé du
-ciel, complote à présent de faire tomber les autres d'un pareil état
-de félicité: par la violence? non, car elle serait repoussée; mais
-par la fraude et les mensonges. Fais-lui connaître tout cela, de peur
-qu'ayant volontairement transgressé, il n'allègue la surprise, n'ayant
-été ni averti ni prévenu.»</p>
-
-<p>Ainsi parla l'éternel Père, et il accomplit toute justice. Le saint
-ailé ne diffère pas après avoir reçu sa mission; mais du milieu de
-mille célestes ardeurs où il se tenait voilé de ses magnifiques
-ailes, il s'élève léger et vole à travers le ciel. Les chœurs
-angéliques, s'écartant des deux côtés, livrent un passage à sa
-rapidité à travers toutes les routes de l'empyrée, jusqu'à ce
-qu'arrivé aux portes du ciel elles s'ouvrent largement d'elles-mêmes,
-tournant sur leurs gonds d'or: ouvrages divins du souverain Architecte.
-Aucun nuage, aucune étoile interposés n'obscurcissant sa vue, il
-aperçoit la terre, toute petite qu'elle est, et ressemblant assez aux
-autres globes lumineux: il découvre le jardin de Dieu couronné de
-cèdres au-dessus de toutes les collines: ainsi, mais moins sûrement,
-pendant la nuit, le verre de Galilée observe dans la lune des terres et
-des régions imaginaires; ainsi le pilote, parmi les Cyclades voyant
-d'abord apparaître Délos ou Samos, les prend pour une tache de nuage.
-Là en bas Raphaël hâte son vol précipité, et, à travers le vaste
-firmament éthéré, vogue entre des mondes et des mondes. Tantôt,
-l'aile immobile, il est porté sur les vents polaires; tantôt son aile,
-éventail vivant, frappe l'air élastique, jusqu'à ce que, parvenu à
-la hauteur de l'essor des aigles, il semble à tous les volatiles un
-phénix, regardé par tous avec admiration comme cet oiseau unique,
-alors que pour enchâsser ses reliques dans le temple brillant du
-Soleil, il vole vers la Thèbes d'Égypte.</p>
-
-<p>Tout à coup, sur le sommet oriental du paradis, l'ange s'abat et
-reprend sa première forme, séraphin ailé. Pour ombrager ses membres
-divins il porte six ailes; la paire qui revêt chacune de ses larges
-épaules revient, ornement royal, comme un manteau sur sa poitrine; la
-paire du milieu entoure sa taille ainsi qu'une zone étoilée, borde ses
-reins et ses cuisses d'un duvet d'or, et de couleurs trempées dans le
-ciel; la dernière ombrage ses pieds, et s'attache à ses talons en
-plume maillée, couleur du firmament: semblable au fils de Maïa, il se
-tient debout et secoue ses plumes qui remplissent d'un parfum céleste
-la vaste enceinte d'alentour.</p>
-
-<p>Incontinent toutes les troupes d'anges de garde le reconnurent et se
-levèrent en honneur de son rang et de son message suprême, car elles
-pressentirent qu'il était chargé de quelque haut message. Il passe
-leurs tentes brillantes et il entre dans le champ fortuné au travers
-des bocages de myrrhe, des odeurs florissantes de la cassie, du nard et
-du baume, désert de parfums. Ici la nature folâtrait dans son enfance
-et se jouait à volonté dans ses fantaisies virginales, versant
-abondamment sa douceur, beauté sauvage au-dessus de la règle et de
-l'art; ô énormité de bonheur!</p>
-
-<p>Raphaël s'avançait dans la forêt aromatique; Adam l'aperçut; il
-était assis à la porte de son frais berceau, tandis que le soleil à
-son midi dardait à plomb ses rayons brûlants pour échauffer la terre
-dans ses plus profondes entrailles (chaleur plus forte qu'Adam n'avait
-besoin); Ève dans l'intérieur du berceau, attentive à son heure,
-préparait pour le dîner des fruits savoureux, d'un goût à plaire au
-véritable appétit et à ne pas ôter, par intervalles, la soif d'un
-breuvage de nectar que fournissent le lait, la baie ou la grappe. Adam
-appelle Ève.</p>
-
-<p>«Accours ici, Ève; contemple chose digne de ta vue: à l'orient, entre
-ces arbres, quelle forme glorieuse s'avance par ce chemin! elle semble
-une autre aurore levée à midi. Ce messager nous apporte peut-être
-quelque grand commandement du ciel et daignera ce jour être notre
-hôte. Mais va vite, et ce que contiennent tes réserves, apporte-le;
-prodigue l'abondance convenable pour honorer et recevoir notre divin
-étranger. Nous pouvons bien offrir leurs propres dons à ceux qui nous
-les donnent, et répandre largement ce qui nous est largement accordé,
-ici où la nature multiplie sa fertile production et en s'en
-débarrassant devient plus féconde; ce qui nous enseigne à ne point
-épargner.»</p>
-
-<p>Ève lui répond:</p>
-
-<p>«Adam, moule sanctifié d'une terre inspirée de Dieu, peu de
-provisions sont nécessaires, là où ces provisions en toutes les
-saisons mûrissent pour l'usage suspendues à la branche, excepté des
-fruits qui dans une réserve frugale, acquièrent de la consistance pour
-nourrir et perdent une humidité superflue. Mais je me hâterai, et de
-chaque rameau et de chaque tige, de chaque plante et de chaque courge
-succulente, j'arracherai un tel choix pour traiter notre hôte
-angélique, qu'en le voyant il avouera qu'ici sur la terre Dieu a
-répandu ses bontés comme dans le ciel.»</p>
-
-<p>Elle dit et part à la hâte avec des regards empressés, préoccupée
-de pensées hospitalières. Comment choisir ce qu'il y a de plus
-délicat? quel ordre suivre pour ne pas mêler les goûts, pour ne pas
-les assortir inélégants, mais pour qu'une saveur succède à une
-saveur relevée par le changement le plus agréable? Ève court, et de
-chaque tendre tige elle cueille ce que la terre, cette mère qui porte
-tout, donne à l'Inde orientale ou occidentale, aux rivages du milieu,
-dans le Pont, sur la côte punique, ou sur les bords qui virent régner
-Alcinoüs; fruits de toutes espèces, d'une écorce raboteuse ou d'une
-peau unie, renfermés dans une bogue ou dans une coquille; large tribut
-qu'Ève recueille et qu'elle amoncelle sur la table d'une main prodigue.
-Pour boisson elle exprime de la grappe un vin doux et inoffensif; elle
-écrase différentes baies, et des douces amandes pressées, elle
-mélange une crème onctueuse; elle ne manque point de vases convenables
-et purs pour contenir ces breuvages. Puis elle sème la terre de roses,
-et des parfums de l'arbrisseau qui n'ont point été exhalés par le
-feu.</p>
-
-<p>Cependant notre premier père pour aller à la rencontre de son hôte
-céleste s'avance hors du berceau, sans autre suite que celle de ses
-propres perfections: en lui était toute sa cour; cour plus solennelle
-que l'ennuyeuse pompe que trament les princes, alors que leur riche et
-long cortège de pages chamarrés d'or, de chevaux conduits en main,
-éblouit les spectateurs et les laisse la bouche béante. Dès qu'il fut
-en présence de l'archange, Adam, quoique non intimidé, toutefois avec
-un abord soumis et une douceur respectueuse, s'inclinant profondément
-comme devant une nature supérieure, lui dit:</p>
-
-<p>«Natif du ciel (car aucun autre lieu que le ciel ne peut renfermer une
-si glorieuse forme), puisque en descendant des trônes d'en haut tu as
-consenti à te priver un moment de ces demeures fortunées, et à
-honorer celles-ci, daigne avec nous, qui ne sommes ici que deux, et qui
-cependant, par un don souverain, possédons cette terre spacieuse,
-daigne te reposer sous l'ombrage de ce berceau: viens t'asseoir pour
-goûter ce que ce jardin offre de plus choisi, jusqu'à ce que la
-chaleur du midi soit passée, et que le soleil plus refroidi décline.»</p>
-
-<p>L'angélique vertu lui répondit avec douceur:</p>
-
-<p>«Adam, c'est pour cela même que je viens ici: tu es créé tel, ou tu
-as ici un tel séjour pour demeure, que cela peut souvent inviter les
-esprits mêmes du ciel à te visiter. Conduis-moi donc où ton berceau
-surombrage; car de ces heures du milieu du jour jusqu'à ce que le soir
-se lève, je puis disposer.»</p>
-
-<p>Ils arrivèrent à la demeure sylvaine qui, semblable à la retraite de
-Pomone, souriait parée de fleurs et de senteurs charmantes. Mais Ève,
-non parée, excepté d'elle-même (plus aimablement belle qu'une nymphe
-des bois, ou que la plus belle des trois déesses fabuleuses qui
-luttèrent nues sur le mont Ida), Ève se tenait debout pour servir son
-hôte du ciel: couverte de sa vertu, elle n'avait pas besoin de voile;
-aucune pensée infirme n'altérait sa joue. L'ange lui donna le salut,
-la sainte salutation employée longtemps après pour bénir Marie,
-seconde Ève.</p>
-
-<p>«Salut, mère des hommes, dont les entrailles fécondes rempliront le
-monde de tes fils, plus nombreux que ces fruits variés dont les arbres
-de Dieu ont chargé cette table!»</p>
-
-<p>Leur table était un gazon élevé et touffu, entouré de sièges de
-mousse. Sur son ample surface carrée, d'un bout à l'autre, tout
-l'automne était entassé, quoique alors le printemps et l'automne
-dansassent ici main en main. Adam et l'ange discoururent quelque temps
-(ils ne craignaient pas que les mets refroidissent). Notre père
-commença de la sorte:</p>
-
-<p>«Céleste étranger, qu'il te plaise goûter ces bontés que notre
-nourricier, de qui tout bien parfait descend sans mesure, a ordonné à
-la terre de nous céder pour aliment et pour délice; nourriture
-peut-être insipide pour des natures spirituelles. Je sais seulement
-ceci: un Père céleste donne à tous.»</p>
-
-<p>L'ange répondit:</p>
-
-<p>«Ainsi ce qu'il donne (sa louange soit à jamais chantée) à l'homme
-en partie spirituel, peut n'être pas trouvé une ingrate nourriture par
-les purs esprits. Les substances intellectuelles demandent la nourriture
-comme vos substances rationnelles; les unes et les autres ont en elles
-la faculté inférieure des sens au moyen desquels elles écoutent,
-voient, sentent, touchent et goûtent: le goût raffine, digère,
-assimile, et transforme le corporel en incorporel.</p>
-
-<p>«Sache que tout ce qui a été créé a besoin d'être soutenu et
-nourri: parmi les éléments, le plus grossier alimente le plus pur: la
-terre et la mer nourrissent l'air, l'air nourrit ces feux éthérés, et
-d'abord la lune, comme le plus abaissé: de là sur sa face ronde ces
-taches, vapeurs non purifiées qui ne sont point encore converties en sa
-substance. La lune de son continent humide, exhale aussi l'aliment aux
-orbes supérieurs. Le Soleil, qui dispense la lumière à tous, reçoit
-de tous en humides exhalaisons ses récompenses alimentaires, et le soir
-il fait son repas avec l'Océan. Quoique dans le ciel les arbres de vie
-portent un fruitage d'ambroisie et que les vignes donnent le nectar;
-quoique chaque matin nous enlevions sur les rameaux des rosées de miel,
-que nous trouvions le sol couvert d'un grain perlé; cependant ici Dieu
-a varié sa bonté avec tant de nouvelles délices, qu'on peut comparer
-ce jardin au ciel; et pour ne pas goûter à ces dons, ne pense pas que
-je sois assez difficile.»</p>
-
-<p>Ainsi l'ange et Adam s'assirent et tombèrent sur leurs mets. L'ange
-mangea non pas en apparence, en fumée, le dire commun des théologiens,
-mais avec la vive hâte d'une faim réelle et la chaleur digestive pour
-transubstancier: ce qui surabonde transpire facilement à travers les
-esprits. Il ne faut pas s'en étonner, si, par le feu du noir charbon,
-l'empirique alchimiste peut transmuer, ou croit qu'il est possible de
-transmuer les métaux les plus grossiers en or aussi parfait que celui
-de la mine.</p>
-
-<p>Cependant, à table Ève servait nue, et couronnait d'agréable liqueur
-leurs coupes à mesure qu'elles se vidaient. Oh! innocence digne du
-paradis! si jamais les fils de Dieu eussent pu avoir une excuse pour
-aimer, c'eût été alors, c'eût été à cette vue! Mais dans ces
-cœurs, l'amour pudique régnait, et ils ignoraient la jalousie, l'enfer
-de l'amant outragé.</p>
-
-<p>Quand ils furent rassasiés de mets et de breuvages, sans surcharger la
-nature, soudain il vint à la pensée d'Adam de ne pas laisser passer
-l'occasion que lui donnait ce grand entretien, de s'instruire des choses
-au-dessus de sa sphère, de s'enquérir des êtres qui habitent dans le
-ciel, dont il voyait l'excellence l'emporter de si loin sur la sienne,
-et dont les formes radieuses (splendeur divine), dont la haute
-puissance, surpassaient de si loin les formes et la puissance humaines.
-Il adresse ainsi ce discours circonspect au ministre de l'empyrée:</p>
-
-<p>«Toi qui habites avec Dieu, je connais bien à présent ta bonté dans
-cet honneur fait à l'homme, sous l'humble toit duquel tu as daigné
-entrer et goûter ces fruits de la terre, qui, n'étant pas nourriture
-d'ange, sont néanmoins acceptés par toi, de sorte que tu sembles ne
-pas avoir été nourri aux grands festins du ciel: cependant quelle
-comparaison!»</p>
-
-<p>Le hiérarque ailé répliqua:</p>
-
-<p>«Ô Adam, il est un seul Tout-Puissant, de qui toutes choses procèdent
-et à qui elles retournent, si leur bonté n'a pas été dépravée:
-toutes ont été créées semblables en perfection; toutes formées
-d'une seule matière première, douées de diverses formes, de
-différents degrés de substance et de vie dans les choses qui vivent.
-Mais ces substances sont plus raffinées, plus spiritualisées et plus
-pures, à mesure qu'elles sont plus rapprochées de Dieu ou qu'elles
-tendent à s'en rapprocher plus, chacune dans leurs diverses sphères
-actives assignées, jusqu'à ce que le corps s'élève à l'esprit dans
-les bornes proportionnées à chaque espèce.</p>
-
-<p>«Ainsi de la racine s'élance plus légère la verte tige; de celle-ci
-sortent les feuilles plus aériennes, enfin la fleur parfaite exhale ses
-esprits odorants. Les fleurs et leur fruit, nourriture de l'homme,
-volatilisés dans une échelle graduelle, aspirent aux esprits vitaux,
-animaux, intellectuels; ils donnent à la fois la vie et le sentiment,
-l'imagination et l'entendement, d'où l'âme reçoit la raison.</p>
-
-<p>«La raison discursive ou intuitive est l'essence de l'âme: la raison
-discursive vous appartient le plus souvent, l'intuitive appartient
-surtout à nous; ne différant qu'en degrés, en espèces elles sont les
-mêmes.</p>
-
-<p>«Ne vous étonnez donc pas que ce que Dieu a vu bon pour vous, je ne le
-refuse pas, mais que je le convertisse, comme vous, en ma propre
-substance. Un temps peut venir où les hommes participeront à la nature
-des anges, où ils ne trouveront ni diète incommode ni nourriture trop
-légère. Peut-être nourris de ces aliments corporels, vos corps
-pourront à la longue devenir tout esprit, perfectionnés par le laps du
-temps, et sur des ailes s'envoler comme nous dans l'éther; ou bien ils
-pourront habiter, à leur choix, ici ou dans le paradis céleste, si
-vous êtes trouvés obéissants, si vous gardez inaltérable un amour
-entier et constant à celui dont vous êtes la progéniture. En
-attendant, jouissez de toute la félicité que cet heureux état
-comporte, incapable qu'il est d'une plus grande.»</p>
-
-<p>Le patriarche du genre humain répliqua:</p>
-
-<p>«Ô esprit favorable, hôte propice, tu nous as bien enseigné le
-chemin qui peut diriger notre savoir, et l'échelle de nature qui va du
-centre à la circonférence; de là en contemplation des choses créées
-nous pouvons monter par degrés jusqu'à Dieu. Mais dis-moi ce que
-signifie cet avertissement ajouté: Si vous êtes trouvés obéissants?
-Pouvons-nous donc lui manquer d'obéissance, ou nous serait-il possible
-de déserter l'amour de celui qui nous forma de la poussière, et nous
-plaça ici, comblés au-delà de toute mesure d'un bonheur au-delà de
-celui que les désirs humains peuvent chercher ou concevoir?»</p>
-
-<p>L'Ange:</p>
-
-<p>«Fils du ciel et de la terre, écoute! Que tu sois heureux, tu le dois
-à Dieu; que tu continues de l'être, tu le devras à toi-même,
-c'est-à-dire à ton obéissance: reste dans cette obéissance. C'est
-là l'avertissement que je t'ai donné: retiens-le. Dieu t'a fait
-parfait, non immuable; il t'a fait bon, mais il t'a laissé maître de
-persévérer; il a ordonné que ta volonté fût libre par nature,
-qu'elle ne fût pas réglée par le destin inévitable, ou par
-l'inflexible nécessité. Il demande notre service volontaire, non pas
-notre service forcé: un tel service n'est et ne peut être accepté par
-lui: car comment s'assurer que des cœurs non libres agissent
-volontairement ou non, eux qui ne veulent que ce que la destinée les
-force de vouloir, et qui ne peuvent faire un autre choix? Moi-même et
-toute l'armée des anges qui restons debout en présence du trône de
-Dieu, notre heureux état ne dure, comme vous le vôtre, qu'autant que
-dure notre obéissance: nous n'avons point d'autre sûreté. Librement
-nous servons parce que nous aimons librement, selon qu'il est dans notre
-volonté d'aimer ou de ne pas aimer; par ceci nous nous maintenons ou
-nous tombons. Quelques-uns sont tombés parce qu'ils sont tombés dans
-la désobéissance; et ainsi du haut du ciel ils ont été précipités
-dans le plus profond enfer: ô chute! de quel haut état de béatitude
-dans quel malheur?»</p>
-
-<p>Notre grand ancêtre:</p>
-
-<p>«Attentif à tes paroles, divin instructeur, je les ai écoutées d'une
-oreille plus ravie que du chant des chérubins, quand la nuit, des
-coteaux voisins, ils envoient une musique aérienne. Je n'ignorais pas
-avoir été créé libre de volonté et d'action; nous n'oublierons
-jamais d'aimer notre Créateur, d'obéir à celui dont l'unique
-commandement est toutefois si juste: mes constantes pensées m'en ont
-toujours assuré, et m'en assureront toujours. Cependant ce que tu dis
-de ce qui s'est passé dans le ciel fait naître en moi quelque doute,
-mais un plus vif désir encore, si tu y consens, d'en entendre le récit
-entier; il doit être étrange et digne d'être écouté dans un
-religieux silence. Nous avons encore beaucoup de temps, car à peine le
-soleil achève la moitié de sa course, et commence à peine l'autre
-moitié dans la grande zone du ciel.»</p>
-
-<p>Telle fut la demande d'Adam: Raphaël consentant après une courte
-pause, parla de la sorte:</p>
-
-<p>«Quel grand sujet tu m'imposes, ô premier des hommes! tâche difficile
-et triste! car comment retracerai-je aux sens humains les invisibles
-exploits d'esprits combattants? comment, sans en être affligé,
-raconter la ruine d'un si grand nombre d'anges autrefois glorieux et
-parfaits, tant qu'ils restèrent fidèles? Comment enfin dévoiler les
-secrets d'un autre monde, qu'il n'est peut-être pas permis de
-révéler? Cependant pour ton bien toute dispense est accordée. Ce qui
-est au-dessus de la portée du sens humain, je le décrirai de manière
-à l'exprimer le mieux possible, en comparant les formes spirituelles
-aux formes corporelles: si la terre est l'ombre du ciel, les choses,
-dans l'une et l'autre, ne peuvent-elles se ressembler plus qu'on ne le
-croit sur la terre?</p>
-
-<p>«Alors que ce monde n'était pas encore, le chaos informe régnait où
-roulent à présent les cieux, où la terre demeure à présent en
-équilibre sur son centre: un jour (car le temps, quoique dans
-l'éternité, appliqué au mouvement, mesure toutes les choses qui ont
-une durée par le présent, le passé et l'avenir), un de ces jours
-qu'amène la grande année du ciel, les armées célestes des anges,
-appelées de toutes les extrémités du ciel par une convocation
-souveraine, s'assemblèrent innombrables devant le trône du
-Tout-Puissant, sous leurs hiérarques en ordres brillants. Dix mille
-bannières levées s'avancèrent, étendards et gonfalons entre
-l'arrière et l'avant-garde, flottaient en l'air et servaient à
-distinguer les hiérarchies, les rangs et les degrés, ou dans leurs
-tissus étincelants portaient blasonnés de saints mémoriaux, des actes
-éminents de zèle et d'amour, recordés. Lorsque dans des cercles d'une
-circonférence indicible, les légions se tinrent immobiles, orbes dans
-orbes, le Père infini, près duquel était assis le Fils dans le sein
-de la béatitude, parla, comme du haut d'un mont flamboyant dont
-l'éclat avait rendu le sommet invisible:</p>
-
-<p>«&mdash;Écoutez tous, vous anges, race de la lumière, Trônes,
-Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, écoutez mon décret qui
-demeurera irrévocable: ce jour j'ai engendré celui que je déclare mon
-Fils unique, et sur cette sainte montagne j'ai sacré celui que vous
-voyez maintenant à ma droite. Je l'ai établi votre chef, et j'ai juré
-par moi-même que tous les genoux dans les cieux fléchiraient devant
-lui et le confesseraient Seigneur. Sous le règne de ce grand
-vice-gérant demeurez unis, comme une seule âme indivisible, à jamais
-heureux. Qui lui désobéit me désobéit, rompt l'union: ce jour-là,
-rejeté de Dieu et de la vision béatifique, il tombe profondément
-abîmé dans les ténèbres extérieures, sa place ordonnée sans
-rédemption, sans fin.»</p>
-
-<p>«Ainsi dit le Tout-Puissant. Tous parurent satisfaits de ses paroles;
-tous le parurent, mais tous ne l'étaient pas.</p>
-
-<p>«Ce jour, comme les autres jours solennels, ils l'employèrent en
-chants et en danses autour de la colline sacrée (danses mystiques, que
-la sphère étoilée des planètes et des étoiles fixes, dans toutes
-ses révolutions, imite de plus près par ses labyrinthes tortueux,
-excentriques, entrelacés, jamais plus réguliers que quand ils
-paraissent le plus irréguliers); dans leurs mouvements l'harmonie
-divine adoucit si bien ses tons enchanteurs, que l'oreille de Dieu même
-écoute charmée.</p>
-
-<p>«Le soir approchait (car nous avons aussi notre soir et notre matin,
-non par nécessité, mais pour variété délectable): après les
-danses, les esprits furent désireux d'un doux repas. Comme ils se
-tenaient tous en cercle, des tables s'élevèrent et furent soudain
-chargées de la nourriture des anges. Le nectar couleur de rubis, fruit
-des vignes délicieuses qui croissent dans le ciel, coule dans des
-coupes de perles, de diamants et d'or massif. Couchés sur les fleurs et
-couronnés de fraîches guirlandes, ils mangent, ils se désaltèrent,
-et dans une aimable communion, boivent à longs traits l'immortalité et
-la joie. Aucune surabondance n'est à craindre là où une pleine mesure
-est la seule limite à l'excès, en présence du Dieu de toute bonté,
-qui leur versait d'une main prodigue, se réjouissant de leur plaisir.</p>
-
-<p>«Cependant la nuit d'ambroisie, exhalée avec les nuages de cette haute
-montagne de Dieu, d'où sortent la lumière et l'ombre, avait changé la
-face brillante du ciel en un gracieux crépuscule (car la nuit ne vient
-point là sous un plus sombre voile), et une rosée parfumée de rose
-disposa tout au repos, hors les yeux de Dieu qui ne dorment jamais. Dans
-une vaste plaine, beaucoup plus vaste que ne le serait le globe de la
-terre déployé en plaine (tels sont les parvis de Dieu), l'armée
-angélique, dispersée par bandes et par files, étendit son camp le
-long des ruisseaux vivants, parmi les arbres de vie; pavillons sans
-nombre soudain dressés; célestes tabernacles où les anges sommeillent
-caressés de fraîches brises, excepté ceux qui dans leur course,
-alternent toute la nuit, autour du trône suprême, des hymnes
-mélodieux.</p>
-
-<p>«Mais il ne veillait pas de la sorte, Satan (ainsi l'appelle-t-on
-maintenant, son premier nom n'est plus prononcé dans le ciel). Lui
-parmi les premiers, sinon le premier des archanges, grand en pouvoir, en
-faveur, en prééminence, lui cependant saisi d'envie contre le Fils de
-Dieu, honoré ce jour-là de son Père, et proclamé Messie Roi
-consacré, ne put par orgueil supporter cette vue, et il se crut
-dégradé. De là concevant un dépit et une malice profonde, aussitôt
-que minuit eut amené l'heure obscure la plus amie du sommeil et du
-silence, il résolut de se retirer avec toutes ses légions, et,
-contempteur du trône suprême, à le laisser désobéi et inadoré. Il
-éveilla son premier subordonné, et lui parla ainsi à voix basse:</p>
-
-<p>«&mdash;Dors-tu, compagnon cher? quel sommeil peut clore tes paupières?
-ne te souvient-il plus du décret d'hier, échappé si tard aux lèvres du
-Souverain du ciel? Tu es accoutumé à me communiquer tes pensées; je
-suis habitué à te faire part des miennes: éveillés nous ne faisons
-qu'un; comment donc ton sommeil pourrait-il à présent nous rendre
-dissidents? De nouvelles lois, tu le vois, nous sont imposées: de
-nouvelles lois de celui qui règne peuvent faire naître, en nous, qui
-servons, de nouveaux sentiments et de nouveaux conseils pour débattre
-les chances qui peuvent suivre: dans ce lieu il ne serait pas sûr d'en
-dire davantage. Assemble les chefs de toutes ces myriades que nous
-conduisons; disons-leur que par ordre, avant que la nuit obscure ait
-retiré son ombreux nuage, je dois me hâter, avec tous ceux qui sous
-moi font flotter leurs bannières, de revoler promptement vers le lieu
-où nous possédons les quartiers du nord, pour faire les préparatifs
-convenables à la réception de notre Roi, le grand Messie, et de ses
-nouveaux commandements; son intention est de passer promptement en
-triomphe au milieu de toutes les hiérarchies et de leur dicter des
-lois.&mdash;</p>
-
-<p>«Ainsi parla le perfide archange, et il versa une maligne influence
-dans le sein inconsidéré de son compagnon; celui-ci appelle ensemble,
-ou l'un après l'autre, les chefs qui commandent, sous lui-même
-commandant. Il leur dit, comme il en était chargé, que par ordre du
-Très-Haut, avant que la nuit, avant que la sombre nuit ait abandonné
-le ciel, le grand étendard hiérarchique doit marcher en avant; il leur
-en dit la cause suggérée, et jette parmi eux des mots ambigus et
-jaloux, afin de sonder ou de corrompre leur intégrité. Tous obéirent
-au signal accoutumé et à la voix supérieure de leur grand potentat;
-car grand en vérité était son nom, et haut son rang dans le ciel: son
-air, pareil à celui de l'étoile du matin qui guide le troupeau
-étoilé, les séduisit, et ses impostures entraînèrent à sa suite la
-troisième partie de l'ost du ciel.</p>
-
-<p>«Cependant l'œil éternel dont le regard découvre les plus secrètes
-pensées, du haut de sa montagne sainte et du milieu des lampes d'or qui
-brûlent nuitamment devant lui, vit, sans leur lumière, la rébellion
-naissante; il vit en qui elle se formait, comment elle se répandait
-parmi les fils du matin, quelles multitudes se liguaient pour s'opposer
-à son auguste décret. Et souriant, il dit à son Fils unique:</p>
-
-<p>«&mdash;Fils, en qui je vois ma gloire dans toute sa splendeur, héritier
-de tout mon pouvoir! une chose maintenant nous touche de près; il s'agit
-de notre omnipotence, des armes que nous prétendons employer pour
-maintenir ce que de toute ancienneté nous prétendons de divinité et
-d'empire. Un ennemi s'élève avec l'intention d'ériger son trône
-égal aux nôtres, dans tout le vaste septentrion. Non content de cela,
-il a en pensée d'éprouver dans une bataille ce qu'est notre force ou
-notre droit. Songeons-y donc, et dans ce danger, rassemblons promptement
-les forces qui nous restent; servons-nous-en dans notre défense, de
-crainte de perdre par mégarde notre haute place, notre sanctuaire,
-notre montagne.»</p>
-
-<p>«Le Fils lui répondit d'un air calme et pur, ineffable, serein et
-brillant de divinité:</p>
-
-<p>«&mdash;Père tout-puissant, tu as justement tes ennemis en dérision;
-dans ta sécurité tu ris de leurs vains projets, de leurs vains tumultes,
-sujet de gloire pour moi, qu'illustre leur haine, quand ils verront
-toute la puissance royale à moi donnée pour dompter leur orgueil, et
-pour leur apprendre par l'événement si je suis habile à réprimer les
-rebelles, ou si je dois être regardé comme le dernier dans le
-ciel.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ainsi parla le Fils.</p>
-
-<p>«Mais Satan avec ses forces était déjà avancé dans sa course
-ailée: armée innombrable comme les astres de la nuit, ou comme ces
-gouttes de rosée, étoiles du matin, que le soleil convertit en perles
-sur chaque feuille et sur chaque fleur. Ils passèrent des régions,
-puissantes régences de séraphins, de potentats et de Trônes, dans
-leurs triples degrés, régions auxquelles ton empire, Adam, n'est pas
-plus que ce jardin n'est à toute la terre et à toute la mer, au globe
-entier étendu en longueur.</p>
-
-<p>«Ces régions passées, ils arrivèrent enfin aux limites du nord, et
-Satan à son royal séjour, placé haut sur une colline, étincelant au
-loin comme une montagne élevée sur une montagne avec des pyramides et
-des tours taillées dans des carrières de diamants et dans des rochers
-d'or; palais du grand Lucifer (ainsi cette structure est appelée dans
-la langue des hommes), que peu de temps après affectant l'égalité
-avec Dieu, en imitation de la montagne où le Messie fut proclamé à la
-vue du ciel, Satan nomma la montagne d'Alliance; car ce fut là qu'il
-assembla toute sa suite, prétendant qu'il en avait reçu l'ordre, pour
-délibérer sur la grande réception à faire à leur Roi, prêt à
-venir. Avec cet art calomnieux qui contrefait la vérité, il captiva
-ainsi leurs oreilles:</p>
-
-<p>«&mdash;Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, si ces
-titres magnifiques restent encore, et ne sont pas purement de vains
-noms, depuis que par décret un autre s'est enflé de tout pouvoir, et
-nous a éclipsés par son titre de Roi consacré! pour lui nous avons
-fait en toute hâte cette marche de minuit, nous nous sommes assemblés
-ici en désordre, uniquement pour délibérer avec quels nouveaux
-honneurs nous pouvons le mieux recevoir celui qui vient recevoir de nous
-le tribut du genou, non encore payé, vile prosternation! À un seul,
-c'était déjà trop; mais le payer double, comment l'endurer? le payer
-au premier et à son image maintenant proclamée! Mais qu'importe si de
-meilleurs conseils élèvent nos esprits, et nous apprennent à rejeter
-ce joug?</p>
-
-<p>«Voulez-vous tendre le cou? Préférez-vous fléchir un genou assoupli?
-Vous ne le voudrez pas, si je me flatte de vous bien connaître, ou si
-vous vous connaissez vous-mêmes pour natifs et fils du ciel que
-personne ne posséda avant nous. Si nous ne sommes pas tous égaux, nous
-sommes tous libres, également libres: car les rangs et les degrés ne
-jurent pas avec la liberté, mais s'accordent avec elle. Qui donc, en
-droit ou en raison, peut s'arroger la monarchie parmi ceux qui, de
-droit, vivent ses égaux, sinon en pouvoir et en éclat, du moins en
-liberté?</p>
-
-<p>«Qui peut introduire des lois et des édits parmi nous, nous qui, même
-sans lois, n'errons jamais? Beaucoup moins celui-ci peut-il être notre
-maître, et prétendre à notre adoration au détriment de ces titres
-impériaux qui attestent que notre être est fait pour gouverner, non
-pour servir?»&mdash;</p>
-
-<p>«Jusque-là ce hardi discours avait été écouté sans contrôle,
-lorsque parmi les séraphins Abdiel (personne avec plus de ferveur
-n'adorait Dieu et n'obéissait aux divins commandements), se leva et
-dans le feu d'un zèle sévère s'opposa ainsi au torrent de la furie de
-Satan:</p>
-
-<p>«&mdash;Ô argument blasphématoire, faux et orgueilleux! paroles
-qu'aucune oreille ne pouvait s'attendre à écouter dans le ciel, moins
-encore de toi que de tous les autres, ingrat, élevé si haut toi-même
-au-dessus de tes pairs?</p>
-
-<p>«Peux-tu, avec une obliquité impie, condamner ce juste décret de
-Dieu, prononcé et juré: que devant son Fils unique, investi par droit
-du sceptre royal, toute âme dans le ciel ploiera le genou, et par cet
-honneur dû le confessera Roi légitime? Il est injuste, dis-tu, tout
-net injuste de lier par des lois celui qui est libre, et de laisser
-l'égal régner sur des égaux, un sur tous avec un pouvoir auquel nul
-autre ne succédera.</p>
-
-<p>«Donneras-tu des lois à Dieu? Prétends-tu discuter des points de
-liberté avec celui qui t'a fait ce que tu es, qui a formé les
-puissances du ciel comme il lui a plu, et qui a circonscrit leur être?
-Cependant, enseignés par l'expérience, nous savons combien il est bon,
-combien il est attentif à notre bien et à notre dignité, combien il
-est loin de sa pensée de nous amoindrir, incliné qu'il est plutôt à
-exalter notre heureux état, en nous unissant plus étroitement sous un
-chef. Mais, quand on t'accorderait qu'il est injuste que l'égal règne
-monarque sur des égaux, toi-même, quoique grand et glorieux, penses-tu
-que toi ou toutes les natures angéliques réunies en une seule,
-égalent son Fils engendré? Par lui comme par sa parole, le Père
-tout-puissant a fait toutes choses, même toi et tous les esprits du
-ciel, créés par lui dans leurs ordres brillants; il les a couronnés
-de gloire, et à leur gloire les a nommés Trônes, Dominations,
-Principautés, Vertus, Puissances; essentielles Puissances! non par son
-règne obscurcies, mais rendues plus illustres, puisque lui, notre chef,
-ainsi réduit, devient un de nous. Ses lois sont nos lois; tous les
-honneurs qu'on lui rend nous reviennent.</p>
-
-<p>«Cesse donc cette rage impie et ne tente pas ceux-ci; hâte-toi
-d'apaiser le Père irrité et le Fils irrité, tandis que le pardon,
-imploré à temps, peut être obtenu.»</p>
-
-<p>«Ainsi parla l'ange fervent, mais son zèle non secondé fut jugé hors
-de saison ou singulier et téméraire. L'apostat s'en réjouit et lui
-répliqua avec plus de hauteur:</p>
-
-<p>«&mdash;Nous avons donc été formés, dis-tu, et œuvre de seconde main,
-transférés par tâche du Père à son Fils? Assertion étrange et
-nouvelle! Nous voudrions bien savoir où tu as appris cette doctrine:
-qui a vu cette création lorsqu'elle eut lieu? Te souviens-tu d'avoir
-été fait, et quand le Créateur te donna l'être? Nous ne connaissons
-point de temps où nous n'étions pas comme à présent; nous ne
-connaissons personne avant nous: engendrés de nous-mêmes, sortis de
-nous-mêmes par notre propre force vive, lorsque le cours de la
-fatalité eut décrit son plein orbite, et que notre naissance fut
-mûre, nous naquîmes de notre ciel natal, fils éthérés. Notre
-puissance est de nous; notre droite nous enseignera les faits les plus
-éclatants, pour éprouver celui qui est notre égal. Tu verras alors si
-nous prétendons nous adresser à lui par supplications et environner le
-trône suprême en le suppliant ou en l'assiégeant. Ce rapport, ces
-nouvelles, porte-les à l'Oint du Seigneur, et fuis avant que quelque
-malheur n'interrompe ta fuite.»</p>
-
-<p>«Il dit: et comme le bruit des eaux profondes un murmure rauque
-répondit à ces paroles applaudies de l'ost innombrable. Le flamboyant
-séraphin n'en fut pas moins sans crainte, quoique seul et entouré
-d'ennemis; intrépide, il réplique:</p>
-
-<p>«&mdash;Ô abandonné de Dieu, ô esprit maudit, dépouillé de tout bien!
-je vois ta chute certaine: et ta bande malheureuse, enveloppée dans
-cette perfidie, est atteinte de la contagion de ton crime et de ton
-châtiment.</p>
-
-<p>«Désormais ne t'agite plus pour savoir comment tu secoueras le joug du
-Messie de Dieu; ces indulgentes lois ne seront plus désormais
-invoquées: d'autres décrets sont déjà lancés contre toi sans appel.
-Ce sceptre d'or, que tu repousses, est maintenant une verge de fer pour
-meurtrir et briser ta désobéissance. Tu m'as bien conseillé: je fuis,
-non toutefois par ton conseil et devant tes menaces; je fuis ces tentes
-criminelles et réprouvées, dans la crainte que l'imminente colère
-éclatant dans une flamme soudaine, ne fasse aucune distinction.
-Attends-toi à sentir bientôt sur ta tête son tonnerre, feu qui
-dévore. Alors tu appendras, en gémissant, à connaître celui qui t'a
-créé quand tu connaîtras celui qui peut t'anéantir.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ainsi parla le séraphin Abdiel, trouvé fidèle parmi les infidèles,
-fidèle seul. Chez d'innombrables imposteurs, immuable, inébranlé, non
-séduit, non terrifié, il garda sa loyauté, son amour et son zèle. Ni
-le nombre ni l'exemple ne purent le contraindre à s'écarter de la
-vérité, ou à altérer, quoique seul, la constance de son esprit. Il
-se retira du milieu de cette armée; pendant un long chemin, il passa à
-travers les dédains ennemis; il les soutint, supérieur à l'injure, ne
-craignant rien de la violence; avec un mépris rendu, il tourna le dos
-à ces orgueilleuses tours vouées à une prompte destruction.»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="LIVRE_SIXIEME">LIVRE SIXIÈME</a></h4>
-
-
-<h4>ARGUMENT</h4>
-
-
-<blockquote>
-<p>Raphaël continue à raconter comment Michel et Gabriel furent envoyés
-pour combattre contre Satan et ses anges. La première bataille
-décrite. Satan, avec ses Puissances, se retire pendant la nuit: il
-convoque un conseil, invente des machines diaboliques qui, au second
-jour de la bataille, mirent en désordre Michel et ses anges. Mais à la
-fin, arrachant les montagnes, ils ensevelirent les forces et les
-machines de Satan. Cependant le tumulte ne cessant pas. Dieu, le
-troisième jour, envoya son fils le Messie, auquel il avait réservé la
-gloire de cette victoire. Le Fils, dont la puissance de son Père,
-venant au lieu du combat, ordonnant à toutes ses légions de rester
-tranquilles des deux côtés, se précipitant avec son char et son
-tonnerre au milieu des ennemis, les poursuit, incapables qu'ils étaient
-de résister, vers la muraille du ciel. Le ciel s'ouvrant, ils tombent
-en bas avec horreur et confusion, au lieu du châtiment préparé pour
-eux dans l'abîme: le Messie retourne triomphant à son Père.</p></blockquote>
-
-
-<p><br /></p>
-
-
-<p>«Toute la nuit, l'ange intrépide, non poursuivi, continua sa route à
-travers la vaste plaine du ciel, jusqu'à ce que le Matin, éveillé par
-les Heures qui marchent en cercle, ouvrit avec sa main de rose les
-portes de la lumière. Il est sous le mont de Dieu et tout près de son
-trône, une grotte qu'habitent et déshabitent tour à tour la lumière
-et les ténèbres, en perpétuelle succession, ce qui produit dans le
-ciel une agréable vicissitude pareille au jour et à la nuit. La
-lumière sort, et par l'autre porte entrent les ténèbres obéissantes,
-attendant l'heure de voiler les cieux, bien que là les ténèbres
-ressemblent au crépuscule ici.</p>
-
-<p>«Maintenant l'aurore se levait telle qu'elle est dans le plus haut
-ciel, vêtue de l'or de l'empyrée; devant elle s'évanouissait la nuit
-percée des rayons de l'orient: soudain toute la campagne, couverte
-d'épais et brillants escadrons rangés en bataille, de chariots,
-d'armes flamboyantes, de chevaux de feu, réfléchissant éclair sur
-éclair, frappe la vue d'Abdiel; il aperçut la guerre, la guerre dans
-son appareil, et il trouva déjà connue la nouvelle qu'il croyait
-apporter. Il se mêla plein de joie, à ces puissances amies, qui le
-reçurent avec allégresse et avec d'immenses acclamations, le seul qui,
-de tant de myriades perdues, le seul qui revenait sauvé. Elles le
-conduisent hautement applaudi à la montagne sacrée, et le présentent
-au trône suprême. Une voix, du milieu d'un nuage d'or, fut doucement
-entendue:</p>
-
-<p>«&mdash;Serviteur de Dieu, tu as bien fait; tu as bien combattu dans le
-meilleur combat, toi, qui seul as soutenu contre des multitudes
-révoltées la cause de la vérité, plus puissant en paroles qu'elles
-ne le sont en armes. Et pour rendre témoignage à la vérité, tu as
-bravé le reproche universel, pire à supporter que la violence; car ton
-unique soin était de demeurer approuvé du regard de Dieu, quoique des
-mondes te jugeassent pervers. Un triomphe plus facile maintenant te
-reste, aidé d'une armée d'amis: c'est de retourner chez tes ennemis
-plus glorieux que tu n'en fus méprisé quand tu les quittas, de
-soumettre par la force ceux qui refusent la raison pour leur loi, la
-droite raison pour leur loi, et pour leur roi le Messie, régnant par
-droit de mérite.</p>
-
-<p>«Va, Michel, prince des armées célestes, et toi immédiatement après
-lui en achèvements militaires, Gabriel: conduisez au combat ceux-ci,
-mes invincibles enfants; conduisez mes saints armés, rangés par
-milliers et millions pour la bataille, égaux en nombre à cette foule
-rebelle et sans dieu. Assaillez-les sans crainte avec le feu et les
-armes hostiles; en les poursuivant jusqu'au bord du ciel, chassez-les de
-Dieu et du bonheur vers le heu de leur châtiment, le gouffre du
-Tartare, qui déjà ouvre large son brûlant chaos pour recevoir leur
-chute.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ainsi parla la voix souveraine, et les nuages commencèrent à
-obscurcir toute la montagne, et la fumée à rouler en noirs torses, en
-flammes retenues, signal du réveil de la colère. Avec non moins de
-terreur, l'éclatante trompette éthérée commence à souffler d'en
-haut; à ce commandement les puissances militantes qui tenaient pour le
-ciel (formées en puissant carré dans une union irrésistible)
-avancèrent en silence leurs brillantes légions, au son de
-l'instrumentale harmonie qui inspire l'héroïque ardeur des actions
-aventureuses, sous des chefs immortels, pour la cause de Dieu et de son
-Messie. Elles avancent fermes et sans se rompre: ni haute colline, ni
-vallée rétrécie, ni bois, ni ruisseau, ne divisent leurs rangs
-parfaits, car elles marchent élevées au-dessus du sol, et l'air
-obéissant soutient leur pas agile: comme l'espèce entière des oiseaux
-rangés en ordre sur leur aile, furent appelés dans Éden pour recevoir
-leurs noms de toi, ô Adam, ainsi les légions parcoururent maints
-espaces dans le ciel, maintes provinces dix fois grandes comme la
-longueur de la terre.</p>
-
-<p>«Enfin, loin à l'horizon du nord se montra, d'une extrémité à
-l'autre, une région de feu, étendue sous la forme d'une armée.
-Bientôt en approchant apparurent les puissances liguées de Satan,
-hérissées des rayons innombrables des lances droites et inflexibles;
-partout casques pressés, boucliers variés peints d'insolents
-emblèmes: ces troupes se hâtaient avec une précipitation furieuse,
-car elles se flattaient d'emporter ce jour-là même, par combat ou
-surprise, le mont de Dieu, et d'asseoir sur son trône le superbe
-aspirant, envieux de son empire; mais, au milieu du chemin leurs
-pensées furent reconnues folles et vaines. Il nous sembla d'abord
-extraordinaire que l'ange fît la guerre à l'ange, qu'ils se
-rencontrassent dans une furieuse hostilité ceux-là accoutumés à se
-rencontrer si souvent unis aux fêtes de la joie et de l'amour comme
-fils d'un seul maître, et chantant l'éternel Père; mais le cri de la
-bataille s'éleva, et le bruit rugissant de la charge mit fin à toute
-pensée plus douce.</p>
-
-<p>«Au milieu des siens, l'apostat, élevé comme un dieu, était assis
-sur son char de soleil, idole d'une majesté divine, entouré de
-chérubins flamboyants et de boucliers d'or. Bientôt il descendit de ce
-trône pompeux, car il ne restait déjà plus entre les deux armées
-qu'un espace étroit (intervalle effrayant!) et front contre front elles
-présentaient arrêtées une terrible ligne d'une affreuse longueur. À
-la sombre avant-garde, sur le rude bord des bataillons, avant qu'ils se
-joignissent, Satan à pas immenses et superbes, couvert d'une armure
-d'or et de diamant, s'avançait comme une tour, Abdiel ne put supporter
-cette vue; il se tenait parmi les plus braves, et se préparait aux plus
-grands exploits; il sonde ainsi son cœur résolu:</p>
-
-<p>«&mdash;Ô Ciel! une telle ressemblance avec le Très-Haut peut-elle
-rester où la foi et la réalité ne restent plus? Pourquoi la puissance ne
-défaut-elle pas là où la vertu a failli, ou pourquoi le plus
-présomptueux n'est-il pas le plus faible? Quoique à le voir Satan
-semble invincible, me confiant au secours du Tout-puissant, je prétends
-éprouver la force de celui dont j'ai déjà éprouvé la raison fausse
-et corrompue: n'est-il pas juste que celui qui l'a emporté dans la
-lutte de la vérité l'emporte dans les armes, vainqueur pareillement
-dans les deux combats? Si le combat est brutal et honteux quand la
-raison se mesure avec la force, encore il est d'autant plus juste que la
-raison triomphe.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ainsi réfléchissant il sort à l'opposite du milieu de ses pairs
-armés; il rencontre à mi-voie son audacieux ennemi, qui, se voyant
-prévenu en devient plus furieux; il le défie ainsi avec assurance:</p>
-
-<p>«&mdash;Superbe, vient-on au devant de toi? Ton espérance était
-d'atteindre inopposé la hauteur où tu aspires, d'atteindre le trône
-de Dieu non gardé et son côté abandonné par la terreur de ton
-pouvoir ou de ta langue puissante. Insensé! tu ne songeais pas combien
-il est vain de se lever en armes contre le Tout-Puissant, contre celui
-qui des plus petites choses aurait pu lever sans fin d'incessantes
-armées pour écraser ta folie; ou, de sa main solitaire atteignant au
-delà de toute limite, il pourrait d'un seul coup, sans assistance, te
-finir, et ensevelir tes légions sous les ténèbres. Mais t'en
-aperçois-tu? tous ne sont pas à ta suite; il en est qui préfèrent la
-foi et la piété envers Dieu, bien qu'ils te fussent invisibles alors
-qu'à ton monde je semblais être dans l'erreur, en différant seul de
-l'avis de tous. Tu la vois ma secte maintenant: apprends trop tard que
-quelques-uns peuvent savoir, quand des milliers se trompent.»&mdash;</p>
-
-<p>«Le grand ennemi le regardant de travers d'un œil de dédain:</p>
-
-<p>«&mdash;À la male heure pour toi, mais à l'heure désirée de ma
-vengeance, toi que je cherchais le premier, tu reviens de ta fuite, ange
-séditieux, pour recevoir ta récompense méritée, pour faire le
-premier essai de ma droite provoquée, puisque ta langue inspirée de la
-contradiction osa la première s'opposer à la troisième partie des
-dieux réunis en synode pour assurer leurs divinités. Ceux qui sentent
-en eux une vigueur divine, ne peuvent accorder l'omnipotence à
-personne. Mais tu te portes en avant de tes compagnons, ambitieux que tu
-es de m'enlever quelques plumes, pour que ton succès puisse annoncer la
-destruction du reste: je m'arrête un moment, de peur que tu ne te
-vantes qu'on n'ait pu te répondre; je veux t'apprendre ceci: je crus
-d'abord que liberté et ciel ne faisaient qu'un pour les âmes
-célestes; mais je vois à présent que plusieurs, par bassesse,
-préfèrent servir; esprits domestiques tramés dans les fêtes et les
-chansons! Tels sont ceux que tu as armés, les ménétriers du ciel,
-l'esclavage pour combattre la liberté: ce que sont leurs actions
-comparées, ce jour le prouvera.»&mdash;</p>
-
-<p>«Le sévère Abdiel répond brièvement:</p>
-
-<p>«&mdash;Apostat, tu te trompes encore: éloigné de la voie de la vérité,
-tu ne cesseras plus d'errer. Injustement tu flétris du nom de servitude
-l'obéissance que Dieu ou la nature ordonne. Dieu et la nature
-commandent la même chose, lorsque celui qui gouverne est le plus digne,
-et qu'il excelle sur ceux qu'il gouverne. La servitude est de servir
-l'insensé ou celui qui s'est révolté contre un plus digne que lui,
-comme les tiens te servent à présent, toi non libre, mais esclave de
-toi-même. Et tu oses effrontément insulter à notre devoir! Règne
-dans l'enfer, ton royaume; laisse-moi servir dans le ciel Dieu à jamais
-béni, obéir à son divin commandement qui mérite le plus d'être
-obéi; toutefois attends dans l'enfer, non des royaumes, mais des
-chaînes. Cependant revenu de ma fuite, comme tu le disais tout à
-l'heure, reçois ce salut sur ta crête impie.»&mdash;</p>
-
-<p>«À ces mots, il lève un noble coup qui ne resta pas suspendu, mais
-tomba comme la tempête sur la crête orgueilleuse de Satan: ni la vue,
-ni le mouvement de la rapide pensée, moins encore le bouclier, ne
-purent prévenir la ruine. Dix pas énormes il recule; au dixième, sur
-son genou fléchi il est soutenu par sa lance massive, comme si, sur la
-terre, des vents sous le sol ou des eaux forçant leur passage eussent
-poussé obliquement hors de sa place une montagne, à moitié abîmée
-avec tous ses pins. L'étonnement saisit les Trônes rebelles, mais une
-rage plus grande encore, quand ils virent ainsi abattu le plus puissant
-d'entre eux. Les nôtres, remplis de joie et de l'ardent désir de
-combattre, poussèrent un cri, présage de la victoire. Michel ordonne
-de sonner l'archangélique trompette; elle retentit dans le vaste du
-ciel, et les anges fidèles chantent Hosanna au Très-Haut. De leur
-côté, les légions adverses ne restèrent pas à nous contempler; non
-moins terribles, elles se joignirent dans l'horrible choc.</p>
-
-<p>«Alors s'élevèrent une orageuse furie et des clameurs telles qu'on
-n'en avait jamais jusqu'alors entendu dans le ciel. Les armes heurtant
-l'armure crient en horrible désaccord; les roues furieuses des chariots
-d'airain rugissent avec rage: terrible est le bruit de la bataille! Sur
-nos têtes les sifflements aigus des dards embrasés volent en
-flamboyantes volées, et en volant voûtent de feu les deux osts. Sous
-cette coupole ardente se précipitaient au combat les corps d'armée
-dans un assaut funeste et une fureur inextinguible; tout le ciel
-retentissait: si la terre eût été alors, toute la terre eut tremblé
-jusqu'à son centre.</p>
-
-<p>«Faut-il s'en étonner quand de l'un et de l'autre côté, fiers
-adversaires, combattaient des millions d'anges dont le plus faible
-pourrait manier les éléments et s'armer de la force de toutes leurs
-régions? Combien donc deux armées combattant l'une contre l'autre
-avaient-elles plus de pouvoir pour allumer l'épouvantable combustion de
-la guerre, pour bouleverser, sinon pour détruire leur fortuné séjour
-natal, si le Roi tout-puissant et éternel, tenant le ciel d'une main
-ferme, n'eût dominé et limité leur force! En nombre, chaque légion
-ressemblait à une nombreuse armée; en force, chaque main armée valait
-une légion. Conduit au combat, chaque soldat paraissait un chef, chaque
-chef, un soldat; ils savaient quand avancer ou s'arrêter, quand
-détourner le fort de la bataille, quand ouvrir et quand fermer les
-rangs de la hideuse guerre. Ni pensée de fuite, ni pensée de retraite,
-ni action malséante qui marquât la peur: chacun comptait sur soi,
-comme si de son bras seul dépendait le moment de la victoire.</p>
-
-<p>«Des faits d'une éternelle renommée furent accomplis, mais sans
-nombre; car immense et variée se déployait cette guerre; tantôt
-combat maintenu sur un terrain solide; tantôt prenant l'essor sur une
-aile puissante, et tourmentant tout l'air: alors tout l'air semblait un
-feu militant. La bataille en balance égale fut longtemps suspendue,
-jusqu'à ce que Satan, qui ce jour-là avait montré une force
-prodigieuse et ne rencontrait point d'égal dans les armes; jusqu'à ce
-que Satan, courant de rang en rang à travers l'affreuse mêlée des
-séraphins en désordre, vit enfin le lieu où l'épée de Michel
-fauchait et abattait des escadrons entiers.</p>
-
-<p>«Michel tenait à deux mains, avec une force énorme cette épée qu'il
-brandissait en l'air: l'horrible tranchant tombait, dévastant au large.
-Pour arrêter une telle destruction, Satan se hâte et oppose au fer de
-Michel l'orbe impénétrable de dix feuilles de diamant, son ample
-bouclier, vaste circonférence. À son approche, le grand archange
-sursit à son travail guerrier; ravi, dans l'espoir de terminer ici la
-guerre intestine du ciel (le grand ennemi étant vaincu ou traîné
-captif dans les chaînes), il fronce un sourcil redoutable, et le visage
-enflammé, il parle ainsi le premier:</p>
-
-<p>«&mdash;Auteur du mal, inconnu et sans nom dans le ciel jusqu'à ta
-révolte, aujourd'hui abondant comme tu le vois, à ces actes d'une
-lutte odieuse, odieuse à tous, quoique par une juste mesure elle pèse
-le plus sur toi et sur tes adhérents. Comment as-tu troublé l'heureuse
-paix du ciel et apporté dans la nature la misère, incréée avant le
-crime de ta rébellion! combien as-tu empoisonné de ta malice des
-milliers d'anges, jadis droits et fidèles, maintenant devenus
-traîtres! Mais ne crois pas bannir d'ici le saint repos; le ciel te
-rejette de toutes ses limites; le ciel, séjour de la félicité,
-n'endure point les œuvres de la violence et de la guerre. Hors d'ici
-donc! Que le mal, ton fils, aille avec toi au séjour du mal, l'enfer,
-avec toi et ta bande perverse! Là fomente des troubles; mais n'attends
-pas que cette épée vengeresse commence ta sentence, ou que quelque
-vengeance plus soudaine à qui Dieu donnera des ailes, ne te précipite
-avec des douleurs redoublées.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ainsi parle le prince des anges. Son adversaire répliqua:</p>
-
-<p>«Ne pense pas, par le vent de tes menaces, imposer à celui à qui tu
-ne peux imposer par tes actions. Du moindre de ceux-ci as-tu causé la
-fuite? ou si tu les forças à la chute, ne se sont-ils pas relevés
-invaincus? Espérerais-tu réussir plus aisément avec moi, arrogant, et
-avec tes menaces me chasser et ici? Ne t'y trompe pas: il ne finira pas
-ainsi le combat que tu appelles mal, mais que nous appelons combat de
-gloire. Nous prétendons le gagner, ou transformer ce ciel dans l'enfer,
-dont tu dis des fables. Ici du moins nous habiterons libres, si nous ne
-régnons. Toutefois, je ne fuirais pas ta plus grande force, quand celui
-qu'on nomme le Tout-Puissant viendrait à ton aide: de près comme de
-loin je t'ai cherché.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ils cessèrent de parler, et tous deux se préparèrent à un combat
-inexprimable: qui pourrait le raconter, même avec la langue des anges?
-à quelles choses pourrait-on le comparer sur la terre, qui fussent
-assez remarquables pour élever l'imagination humaine à la hauteur d'un
-pouvoir semblable à celui d'un Dieu? Car ces deux chefs, soit qu'ils
-marchassent, ou demeurassent immobiles, ressemblaient à des dieux par
-la taille, le mouvement, les armes, faits qu'ils étaient pour décider
-de l'empire du grand ciel. Maintenant leurs flamboyantes épées
-ondoient et décrivent dans l'air des cercles affreux; leurs boucliers,
-deux larges soleils, resplendissent opposés, tandis que l'attente reste
-dans l'horreur. De chaque côté la foule des anges se retira
-précipitamment du lieu où la mêlée était auparavant la plus
-épaisse, et laissa un vaste champ où il n'y avait pas sûreté dans le
-vent d'une pareille commotion.</p>
-
-<p>«Telles, pour faire comprendre les grandes choses par les petites, si
-la concorde de la nature se rompait, si parmi les constellations la
-guerre était déclarée, telles deux planètes, précipitées sous
-l'influence maligne de l'opposition la plus violente, combattraient au
-milieu du firmament, et confondraient leurs sphères ennemies.</p>
-
-<p>«Les deux chefs lèvent ensemble leurs menaçants bras, qui approchent
-en pouvoir de celui du Tout-Puissant; ils ajustent un coup capable de
-tout terminer, et qui, n'ayant pas besoin d'être répété, ne laisse
-pas le pouvoir indécis. En vigueur ou en agilité, ils ne paraissent
-pas inégaux; mais l'épée de Michel, tirée de l'arsenal de Dieu, lui
-avait été donnée trempée de sorte que nulle autre, par la pointe ou
-la lame, ne pouvait résister à ce tranchant. Elle rencontre l'épée
-de Satan; et, descendant pour frapper avec une force précipitée, la
-coupe net par la moitié: elle ne s'arrête pas; mais d'un rapide
-revers, entrant profondément, elle fend tout le côté droit de
-l'archange.</p>
-
-<p>«Alors pour la première fois Satan connut la douleur, et se tordit
-çà et là convulsé; tant la tranchante épée, dans une blessure
-continue, passa cruelle à travers lui! Mais la substance éthérée,
-non longtemps divisible, se réunit: un ruisseau de nectar sortit de la
-blessure, se répandit couleur de sang (de ce sang tel que les esprits
-célestes peuvent en répandre), et souilla son armure, jusqu'alors si
-brillante. Aussitôt à son aide accoururent de tous côtés un grand
-nombre d'anges vigoureux qui interposèrent leur défense; tandis que
-d'autres l'emportent sur leurs boucliers à son char, où il demeura
-retiré loin des rangs de la guerre. Là, ils le déposèrent grinçant
-les dents de douleur, de dépit et de honte, de trouver qu'il n'était
-pas sans égal: son orgueil était humilié d'un pareil échec, si fort
-au-dessous de sa prétention d'égaler Dieu en pouvoir.</p>
-
-<p>«Toutefois il guérit vite; car les esprits qui vivent en totalité,
-vivant entiers dans chaque partie (non, comme l'homme frêle, dans les
-entrailles, le cœur ou la tête, le foie ou les reins), ne sauraient
-mourir que par l'anéantissement: ils ne peuvent recevoir de blessure
-mortelle dans leur tissu liquide, pas plus que n'en peut recevoir l'air
-fluide; ils vivent tout cœur, tout tête, tout œil, tout oreille, tout
-intellect, tout sens; ils se donnent à leur gré des membres, et ils
-prennent la couleur, la forme et la grosseur qu'ils aiment le mieux,
-dense ou rare.</p>
-
-<p>«Cependant des faits semblables, et qui méritaient d'être
-remémorés, se passaient ailleurs, là où la puissance de Gabriel
-combattait: avec de fières enseignes, il perçait les bataillons
-profonds de Moloch, roi furieux qui le défiait, et qui menaçait de le
-traîner attaché aux roues de son char; la langue blasphématrice de
-cet ange n'épargnait pas même l'unité sacrée du ciel. Mais tout à
-l'heure, fendu jusqu'à la ceinture, ses armes brisées, et dans une
-affreuse douleur, il fuit en mugissant.</p>
-
-<p>«À chaque aile, Uriel et Raphaël vainquirent d'insolents ennemis,
-Adramaleck et Asmodée, quoique énormes et armés de rochers de
-diamant, deux puissants Trônes, qui dédaignaient d'être moins que des
-dieux; leur fuite leur enseigna des pensées plus humbles, broyés
-qu'ils furent par des blessures effroyables, malgré la cuirasse et la
-cotte de mailles. Abdiel n'oublia pas de fatiguer la troupe athée; à
-coups redoublés il renversa Ariel, Arioc, et la violence de Ramiel,
-écorché et brûlé.</p>
-
-<p>«Je pourrais parler de mille autres et éterniser leurs noms ici sur la
-terre; mais ces anges élus, contents de leur renommée dans le ciel, ne
-cherchent pas l'approbation des hommes. Quant aux autres, bien
-qu'étonnants en puissance, en actions de guerre, et avides de
-renommée, comme ils sont par arrêt effacés du ciel et de la mémoire
-sacrée, laissons-les habiter sans nom le noir oubli. La force séparée
-de la vérité et de la justice, indigne de louange, ne mérite que
-reproche et ignominie: toutefois, vaine et arrogante, elle aspire à la
-gloire, et cherche à devenir fameuse par l'infamie: que l'éternel
-silence soit son partage!</p>
-
-<p>«Et maintenant, leurs plus puissants chefs abattus, l'armée plia, par
-plusieurs charges enfoncée: la déroute informe et le honteux désordre
-y entrèrent; le champ de bataille était semé d'armes brisées; les
-chars et leurs conducteurs, les coursiers de flammes écumants, étaient
-renversés en monceaux. Ce qui reste debout recule et accablé de
-fatigue dans l'ost satanique exténué qui se défend à peine;
-surpris par la pâle frayeur et par le sentiment de la douleur, ces
-anges fuient ignominieusement, amenés à ce mal par le péché de la
-désobéissance: jusqu'à cette heure, ils n'avaient été assujettis ni
-à la crainte, ni à la fuite, ni à la douleur.</p>
-
-<p>«Il en était tout autrement des inviolables saints; d'un pas assuré
-en phalange carrée, ils avançaient entiers, invulnérables,
-impénétrablement armés; tel était l'immense avantage que leur
-donnait leur innocence sur leurs ennemis; pour n'avoir pas péché, pour
-n'avoir pas désobéi, au combat ils demeuraient sans fatigue,
-inexposés à souffrir des blessures, bien que de leur rang par la
-violence écartés.</p>
-
-<p>«La nuit à présent commençait sa course; répandant dans le ciel
-l'obscurité, elle imposa le silence, et une agréable trêve à
-l'odieux fracas de la guerre; sous son abri nébuleux se retirèrent le
-vainqueur et le vaincu. Michel et ses anges, restés les maîtres,
-campent sur le champ de bataille, posent leurs sentinelles alentour,
-chérubins agitant des flammes. De l'autre part, Satan avec ses rebelles
-disparut, au loin retiré dans l'ombre. Privé de repos, il appelle de
-nuit ses potentats au conseil; au milieu d'eux et non découragé, il
-leur parle ainsi: «Ô vous, à présent par le danger éprouvés, à
-présent connus dans les armes pour ne pouvoir être dominés, chers
-compagnons, trouvés dignes non-seulement de la liberté (trop mince
-prétention), mais, ce qui nous touche davantage, dignes d'honneur,
-d'empire, de gloire et de renommée! Vous avez soutenu pendant un jour
-dans un combat douteux (et si pendant un jour, pourquoi pas pendant des
-jours éternels?), vous avez soutenu l'attaque de ce que le Seigneur du
-ciel, d'autour de son trône, avait envoyé de plus puissant contre
-nous, ce qu'il avait jugé suffisant pour nous soumettre à sa volonté:
-il n'en est pas ainsi arrivé!... Donc, ce me semble, nous pouvons le
-regarder comme faillible lorsqu'il s'agit de l'avenir, bien que jusque
-ici on avait cru à son omniscience. Il est vrai, moins fortement
-armés, nous avons eu quelques désavantages, nous avons enduré
-quelques souffrances jusque alors inconnues; mais aussitôt qu'elles ont
-été connues, elles ont été méprisées, puisque nous savons
-maintenant que notre forme empyrée, ne pouvant recevoir d'atteinte
-mortelle, est impérissable; quoique percée de blessures, elle se
-referme bientôt, guérie par sa vigueur native. À un mal si léger
-regardez donc le remède comme facile. Peut-être des armes plus
-valides, des armes plus impétueuses, serviront dans la prochaine
-rencontre à améliorer notre position, à rendre pire celle de nos
-ennemis, ou à égaliser ce qui fait entre nous l'imparité, qui
-n'existe pas dans la nature. Si quelque autre cause cachée les a
-laissés supérieurs, tant que nous conservons notre esprit entier et
-notre entendement sain, une délibération et une active recherche
-découvriront cette cause.»&mdash;</p>
-
-<p>«Il s'assit, et dans l'assemblée se leva Nisroc, le chef des
-principautés; il se leva comme un guerrier échappé d'un combat cruel:
-travaillé de blessures, ses armes fendues et hachées jusqu'à
-destruction; d'un air sombre il parla en répondant ainsi:</p>
-
-<p>«&mdash;Libérateur, toi qui nous délivras des nouveaux maîtres, guide à
-la libre jouissance de nos droits comme dieux, il est dur cependant pour
-des dieux, nous la trouvons trop inégale la tâche de combattre dans la
-douleur contre des armes inégales, contre des ennemis exempts de
-douleur et impassibles. De ce mal, notre ruine doit nécessairement
-advenir; car que sert la valeur ou la force, quoique sans pareilles,
-lorsqu'on est dompté par la douleur qui subjugue tout et fait lâcher
-les mains aux plus puissants? Peut-être pourrions-nous retrancher de la
-vie le sentiment du plaisir et ne pas nous plaindre, mais vivre
-contents, ce qui est la vie la plus calme; mais la douleur est la
-parfaite misère, le pire des maux, et si elle est excessive, elle
-surmonte toute patience. Celui qui pourra donc inventer quelque chose de
-plus efficace pour porter des blessures à nos ennemis encore
-invulnérables, ou qui saura nous armer d'une défense pareille à la
-leur, ne méritera pas moins de moi que celui auquel nous devons notre
-délivrance.»&mdash;</p>
-
-<p>«Satan, avec un visage composé, répliqua:</p>
-
-<p>«&mdash;Ce secours, non encore inventé, que tu crois justement si
-essentiel à nos succès, je te l'apporte. Qui de nous contemple
-la brillante surface de ce terrain céleste sur lequel nous vivons,
-ce spacieux continent du ciel orné de plante, de fruit, de
-fleur, d'ambroisie, de perles et d'or; qui de nous regarde assez
-superficiellement ces choses pour ne comprendre d'où elles germent
-profondément sous la terre, matériaux noirs et crus d'une écume
-spiritueuse et ignée, jusqu'à ce que, touchées et pénétrées d'un
-rayon des cieux, elles poussent si belles et s'épanouissent à la
-lumière ambiante?</p>
-
-<p>«Ces semences dans leur noire nativité, l'abîme nous les cédera,
-fécondées d'une flamme infernale. Foulées dans des machines creuses,
-longues et rondes, à l'autre ouverture dilatées et embrasées par le
-toucher du feu, avec le bruit du tonnerre, elles enverront de loin à
-notre ennemi de tels instruments de désastre, qu'ils abîmeront,
-mettront en pièces tout ce qui s'élèvera à l'opposé; nos
-adversaires craindront que nous n'ayons désarmé le Dieu tonnant de son
-seul trait redoutable. Notre travail ne sera pas long; avant le lever du
-jour l'effet remplira notre attente. Cependant revivons! quittons la
-frayeur: à la force et à l'habileté réunies songeons que rien n'est
-difficile, encore moins désespéré.»&mdash;</p>
-
-<p>«Il dit: ses paroles firent briller leur visage abattu et ravivèrent
-leur languissante espérance. Tous admirent l'invention; chacun
-s'étonne de n'avoir pas été l'inventeur; tant paraît aisée une fois
-trouvée, la chose qui non trouvée aurait été crue impossible! Par
-hasard, dans les jours futurs (si la malice doit abonder), quelqu'un de
-ta race, ô Adam, appliqué à la perversité, ou inspiré par une
-machination diabolique, pourrait inventer un pareil instrument pour
-désoler les fils des hommes entraînés par le péché à la guerre et
-au meurtre.</p>
-
-<p>«Les démons sans délai, volent du conseil à l'ouvrage; nul ne
-demeura discourant; d'innombrables mains sont prêtes; en un moment ils
-retournent largement le sol céleste, et ils aperçoivent dessous les
-rudiments de la nature dans leur conception brute; ils rencontrent les
-écumes sulfureuses et nitreuses, les marient, et par un art subtil les
-réduisent, adustes et cuites, en grains noirs, et les mettent en
-réserve.</p>
-
-<p>«Les uns fouillent les veines cachées des métaux et des pierres
-(cette terre a des entrailles assez semblables) pour y trouver leurs
-machines et leurs balles, messagères de ruine; les autres se pourvoient
-de roseaux allumés, pernicieux par le seul toucher du feu. Ainsi avant
-le point du jour ils finirent tout en secret, la nuit le sachant, et se
-rangèrent en ordre avec une silencieuse circonspection, sans être
-aperçus.</p>
-
-<p>«Dès que le bel et matinal orient apparut dans le ciel, les anges
-victorieux se levèrent, et la trompette du matin chanta: Aux armes! Ils
-prirent leurs rangs en panoplie d'or; troupe resplendissante, bientôt
-réunie. Quelques-uns du haut des collines de l'aurore, regardent
-alentour; et des éclaireurs légèrement armés rôdent de tous côtés
-dans chaque quartier, pour découvrir le distant ennemi, pour savoir
-dans quel lieu il a campé ou fui, si pour combattre il est en
-mouvement, ou fait halte. Bientôt ils le rencontrèrent bannières
-déployées, s'approchant en bataillon lent, mais serré. En arrière,
-d'une vitesse extrême, Zophiel, des chérubins l'aile la plus rapide,
-vient volant et crie du milieu des airs:</p>
-
-<p>«&mdash;Aux armes, guerriers! aux armes pour le combat! l'ennemi est
-près; ceux que nous croyions en fuite nous épargneront, ce jour une
-longue poursuite: ne craignez pas qu'ils fuient; ils viennent aussi
-épais qu'une nuée, et je vois fixée sur leur visage la morne
-résolution et la confiance. Que chacun endosse bien sa cuirasse de
-diamant, que chacun enfonce bien son casque, que chacun embrasse
-fortement son large bouclier, baissé ou levé; car ce jour, si j'en
-crois mes conjectures, ne répandra pas une bruine, mais un orage
-retentissant de flèches barbelées de feu.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ainsi Zophiel avertissait ceux qui d'eux-mêmes étaient sur leurs
-gardes. En ordre, libres de toutes entraves, s'empressant sans trouble,
-ils vont au cri d'alarme, et s'avancent en bataille. Quand voici venir
-à peu de distance, à pas pesants, l'ennemi s'approchant épais et
-vaste, tramant dans un carré creux ses machines diaboliques enfermées
-de tous côtés par des escadrons profonds qui voilaient la fraude. Les
-deux armées s'apercevant, s'arrêtent quelque temps; mais soudain Satan
-parut à la tête de la sienne, et fut entendu commandant ainsi à haute
-voix:</p>
-
-<p>«&mdash;Avant-garde! à droite et à gauche, déployez votre front, afin
-que tous ceux qui nous haïssent puissent voir combien nous cherchons la
-paix et la conciliation, combien nous sommes prêts à les recevoir à
-cœur ouvert, s'ils accueillent nos ouvertures, et s'ils ne nous
-tournent pas le dos méchamment; mais je le crains. Cependant témoin le
-ciel!... ô ciel, sois témoin à cette heure, que nous déchargeons
-franchement notre cœur! Vous qui, désignés, vous tenez debout,
-acquittez-vous de votre charge; touchez brièvement ce que nous
-proposons, et haut, que tous puissent entendre.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ainsi se raillant en termes ambigus, à peine a-t-il fini de parler,
-qu'à droite et à gauche le front se divise, et sur l'un et l'autre
-flanc se retire: à nos yeux se découvre, chose nouvelle et étrange!
-un triple rang de colonnes de bronze, de fer, de pierre, posées sur des
-roues, car elles auraient ressemblé beaucoup à des colonnes ou à des
-corps creux faits de chêne ou de sapin émondé dans le bois, ou abattu
-sur la montagne, si le hideux orifice de leur bouche n'eût bâillé
-largement devant nous, pronostiquant une fausse trêve. Derrière chaque
-pièce se tenait un séraphin; dans sa main se balançait un roseau
-allumé, tandis que nous demeurions en suspens, réunis et préoccupés
-dans nos pensées.</p>
-
-<p>«Ce ne fut pas long: car soudain tous à la fois les séraphins
-étendent leurs roseaux, et les appliquent à une ouverture étroite
-qu'ils touchent légèrement. À l'instant tout le ciel apparut en
-flammes, mais aussitôt obscurci par la fumée, flammes vomies de ces
-machines à la gorge profonde, dont le rugissement effondrait l'air avec
-un bruit furieux, et déchirait toutes ses entrailles, dégorgeant leur
-surabondance infernale, des tonnerres ramés, des grêles de globes de
-fer. Dirigés contre l'ost victorieux, ils frappent avec une furie
-tellement impétueuse, que ceux qu'ils touchent ne peuvent rester
-debout, bien qu'autrement ils seraient restés fermes comme des rochers.
-Ils tombent par milliers, l'ange roulé sur l'archange, et plus vite
-encore à cause de leurs armes: désarmés ils auraient pu aisément,
-comme esprits, s'échapper rapides par une prompte contraction ou par un
-déplacement; mais alors il s'ensuivit une honteuse dispersion, et une
-déroute forcée. Il ne leur servit de rien de relâcher leurs files
-serrées: que pouvaient-ils faire? Se précipiteraient-ils en avant? Une
-répulsion nouvelle, une indécente chute répétée les feraient
-mépriser davantage et les rendraient la risée de leurs ennemis; car on
-apercevait rangée une autre ligne de séraphins, en posture de faire
-éclater leur second tir de foudre: reculer battus, c'est ce
-qu'abhorraient le plus les anges fidèles. Satan vit leur détresse, et
-s'adressant en dérision à ses compagnons:</p>
-
-<p>«&mdash;Amis, pourquoi ces superbes vainqueurs ne marchent-ils pas en
-avant? Tout à l'heure ils s'avançaient fiers, et quand, pour les bien
-recevoir avec un front et un cœur ouverts (que pouvons-nous faire de
-plus?), nous leur proposons des termes d'accommodement, soudain ils
-changent d'idées, ils fuient, et tombent dans d'étranges folies, comme
-s'ils voulaient danser! Toutefois pour une danse ils semblent un peu
-extravagants et sauvages; peut-être est-ce de joie de la paix offerte.
-Mais je suppose que si une fois de plus nos propositions étaient
-entendues, nous les pourrions contraindre à une prompte
-résolution.»&mdash;</p>
-
-<p>«Bélial, sur le même ton de plaisanterie:</p>
-
-<p>«&mdash;Général, les termes d'accommodement que nous leur avons envoyés
-sont des termes de poids, d'un contenu solide, et pleins d'une force qui
-porte coup. Ils sont tels, comme nous pouvons le voir, que tous en ont
-été amusés et plusieurs étourdis; celui qui les reçoit en face est
-dans la nécessité, de la tête aux pieds, de les bien comprendre;
-s'ils ne sont pas compris, ils ont du moins l'avantage de nous faire
-connaître quand nos ennemis ne marchent pas droit.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ainsi, dans une veine de gaieté, ils bouffonnaient entre eux,
-élevés dans leurs pensées au-dessus de toute incertitude de victoire:
-ils présumaient si facile d'égaler par leurs inventions l'éternel
-Pouvoir, qu'ils méprisaient son tonnerre, et qu'ils riaient de son
-armée tandis qu'elle resta dans le trouble. Elle n'y resta pas
-longtemps: la rage inspira enfin les légions fidèles, et leur trouva
-des armes à opposer à cet infernal malheur.</p>
-
-<p>«Aussitôt (admire l'excellence et la force que Dieu a mises dans ses
-anges puissants!) ils jettent au loin leurs armes; légers comme le
-sillon de l'éclair, ils courent, ils volent aux collines (car la terre
-tient du ciel cette variété agréable de colline et de vallée); ils
-les ébranlent en les secouant çà et là dans leurs fondements,
-arrachent les montagnes avec tout leur poids, rochers, fleuves, forêts,
-et les enlevant par leurs têtes chevelues, les portent dans leurs
-mains. L'étonnement et, sois-en sûr, la terreur, saisirent les
-rebelles quand venant si redoutables vers eux, ils virent le fond des
-montagnes tourné en haut, jusqu'à ce que lancées sur le triple rang
-des machines maudites, ces machines et toute la confiance des ennemis
-furent profondément ensevelies sous le faix de ces monts. Les ennemis
-eux-mêmes furent envahis après; au-dessus de leurs têtes volaient de
-grands promontoires qui venaient dans l'air répandant l'ombre, et
-accablaient des légions entières armées. Leurs armures accroissaient
-leur souffrance: leur substance, enfermée dedans, était écrasée et
-broyée, ce qui les travaillait d'implacables tourments et leur
-arrachait des gémissements douloureux. Longtemps ils luttèrent sous
-cette masse avant de pouvoir s'évaporer d'une telle prison, quoique
-esprits de la plus pure lumière; la plus pure naguère, maintenant
-devenue grossière par le péché.</p>
-
-<p>«Le reste de leurs compagnons, nous imitant, saisit de pareilles armes,
-et arracha les coteaux voisins: ainsi les monts rencontrent dans l'air
-les monts lancés de part et d'autre avec une projection funeste, de
-sorte que sous la terre on combat dans une ombre effrayante; bruit
-infernal! La guerre ressemble à des jeux publics, auprès de cette
-rumeur. Une horrible confusion entassée sur la confusion s'éleva, et
-alors tout le ciel serait allé en débris et se serait couvert de
-ruines, si le Père tout-puissant, qui siège enfermé dans son
-inviolable sanctuaire des cieux, pesant l'ensemble des choses, n'avait
-prévu ce tumulte et n'avait tout permis pour accomplir son grand
-dessein: honorer son Fils consacré, vengé de ses ennemis, et déclarer
-que tout pouvoir lui était transféré. À ce Fils, assesseur de son
-trône, il adresse ainsi la parole:</p>
-
-<p>«&mdash;Splendeur de ma gloire, Fils bien aimé, Fils sur le visage
-duquel est vu visiblement ce que je suis invisible dans ma divinité, toi
-dont la main exécute ce que je fais par décret, seconde omnipotence!
-deux jours sont déjà passés (deux jours tels que nous comptons les
-jours du ciel) depuis que Michel est parti avec ses puissances pour
-dompter ces désobéissants. Le combat a été violent, comme il était
-très-probable qu'il le serait, quand deux pareils ennemis se
-rencontrent en armes: car je les ai laissés à eux-mêmes, et tu sais
-qu'à leur création je les fis égaux, et que le péché seul les a
-dépareillés, lequel encore a opéré insensiblement, car je suspends
-leur arrêt: dans un perpétuel combat il leur faudrait donc
-nécessairement demeurer sans fin, et aucune solution ne serait
-trouvée. «La guerre lassée a accompli ce que la guerre peut faire, et
-elle a lâché les rênes à une fureur désordonnée, se servant de
-montagnes pour armes; œuvre étrange dans le ciel et dangereuse à
-toute la nature. Deux jours se sont donc écoulés; le troisième est
-tien: à toi je l'ai destiné, et j'ai pris patience jusque ici afin que
-la gloire de terminer cette grande guerre t'appartienne, puisque nul
-autre que toi ne la peut finir. En toi j'ai transfusé une vertu, une
-grâce si immense, que tous, au ciel et dans l'enfer, puissent
-connaître ta force incomparable: cette commotion perverse ainsi
-apaisée, manifestera que tu es le plus digne d'être héritier de
-toutes choses, d'être héritier et d'être roi par l'onction sainte,
-ton droit mérité. Va donc, toi, le plus puissant dans la puissance de
-ton Père; monte sur mon chariot, guide les roues rapides qui ébranlent
-les bases du ciel; emporte toute ma guerre, mon arc et mon tonnerre;
-revêts mes toutes-puissantes armes, suspends mon épée à ta forte
-cuisse. Poursuis ces fils des ténèbres, chasse-les de toutes les
-limites du ciel dans l'abîme extérieur. Là, qu'ils apprennent,
-puisque cela leur plaît, à mépriser Dieu, et le Messie son roi
-consacré.»&mdash;</p>
-
-<p>«Il dit, et sur son Fils ses rayons directs brillent en plein; lui
-reçut ineffablement sur son visage tout son Père pleinement exprimé,
-et la Divinité filiale répondit ainsi:</p>
-
-<p>«Ô Père, ô Souverain des Trônes célestes! le Premier, le
-Très-Haut, le Très-Saint, le Meilleur! tu as toujours cherché à
-glorifier ton Fils; moi, toujours à te glorifier, comme il est
-très-juste. Ceci est ma gloire, mon élévation, et toute ma
-félicité, que, te complaisant en moi, tu déclares ta volonté
-accomplie: l'accomplir est tout mon bonheur. Le sceptre et le pouvoir,
-ton présent, je les accepte, et avec plus de joie je te les rendrai,
-lorsqu'à la fin des temps tu seras tout en tout, et moi en toi pour
-toujours, et en moi tous ceux que tu aimes.</p>
-
-<p>«Mais celui que tu hais, je le hais, et je puis me revêtir de tes
-terreurs, comme je me revêts de tes miséricordes, image de toi en
-toutes choses. Armé de ta puissance, j'affranchirai bientôt le ciel de
-ces rebelles, précipités dans leur mauvaise demeure préparée; ils
-seront livrés à des chaînes de ténèbres et au ver qui ne meurt
-point, ces méchants qui ont pu se révolter contre l'obéissance qui
-t'est due, toi à qui obéir est la félicité suprême! Alors ces
-saints, sans mélange, et séparés loin des impurs, entoureront ta
-montagne sacrée, te chanteront des <i>alleluia</i> sincères, des hymnes de
-haute louange, et avec eux, moi leur chef.»&mdash;</p>
-
-<p>«Il dit: s'inclinant sur son sceptre, il se leva de la droite de gloire
-où il siège: et le troisième matin sacré perçant à travers le
-ciel, commençait à briller. Soudain s'élance, avec le bruit d'un
-tourbillon, le chariot de la Divinité paternelle, jetant d'épaisses
-flammes, roues dans les roues, char non tiré moins animé d'un esprit,
-et escorté de quatre formes de chérubins. Ces figures ont chacune
-quatre faces surprenantes; tout leur corps et leurs ailes sont semés
-d'yeux semblables à des étoiles; les roues de béril ont aussi des
-yeux, et dans leur course le feu en sort de tous côtés. Sur leurs
-têtes est un firmament de cristal où s'élève un trône de saphir
-marqueté d'ambre pur et des couleurs de l'arc pluvieux.</p>
-
-<p>«Tout armé de la panoplie céleste du radieux Urim, ouvrage divinement
-travaillé, le Fils monte sur ce char. À sa main droite est assise la
-Victoire aux ailes d'aigle; à son côté pendent son arc et son
-carquois rempli de trois carreaux de foudre; et autour de lui roulent
-des flots furieux de fumée, de flammes belliqueuses et d'étincelles
-terribles.</p>
-
-<p>«Accompagné de dix mille saints il s'avance: sa venue brille au loin,
-et vingt mille chariots de Dieu (j'en ai ouï compter le nombre) sont
-vus à l'un et à l'autre de ses côtés. Lui, sur les ailes des
-chérubins, est porté sublime dans le ciel de cristal, sur un trône de
-saphir éclatant au loin. Mais les siens l'aperçurent les premiers; une
-joie inattendue les surprit quand flamboya, porté par des anges, le
-grand étendard du Messie, son signe dans le ciel. Sous cet étendard
-Michel réunit aussitôt ses bataillons, répandus sur les deux ailes,
-et sous leur chef ils ne forment plus qu'un seul corps.</p>
-
-<p>«Devant le Fils la puissance divine préparait son chemin: à son ordre
-les montagnes déracinées se retirèrent chacune à leur place, elles
-entendirent sa voix, s'en allèrent obéissantes; le ciel renouvelé
-reprit sa face accoutumée, et avec de fraîches fleurs la colline et le
-vallon sourirent.</p>
-
-<p>«Ils virent cela les malheureux ennemis; mais ils demeurèrent
-endurcis, et pour un combat rebelle rallièrent leurs puissances:
-insensés! concevant l'espérance du désespoir! Tant de perversité
-peut-elle habiter dans des esprits célestes! Mais pour convaincre
-l'orgueilleux à quoi servent les prodiges, ou quelles merveilles
-peuvent porter l'opiniâtre à céder? Ils s'obstineront davantage par
-ce qui devait le plus les ramener; désolés de la gloire du Fils, à
-cette vue l'envie les saisit; aspirant à sa hauteur, ils se remirent
-fièrement en bataille, résolus par force ou par fraude de réussir et
-de prévaloir à la fin contre Dieu et son Messie, ou de tomber dans une
-dernière et universelle ruine: maintenant ils se préparent au combat
-décisif, dédaignant la fuite ou une lâche retraite, quand le grand
-Fils de Dieu à toute son armée, rangée à sa droite et à sa gauche
-parla ainsi:</p>
-
-<p>«&mdash;Restez toujours tranquilles dans cet ordre brillant, vous,
-saints; restez ici, vous, anges armés; ce jour reposez-vous de la bataille.
-Fidèle a été votre vie guerrière, et elle est acceptée de Dieu;
-sans crainte dans sa cause juste, ce que vous avez reçu vous avez
-employé invinciblement. Mais le châtiment de cette bande maudite
-appartient à un autre bras: la vengeance est à lui, ou à celui qu'il
-en a seul chargé. Ni le nombre ni la multitude ne sont appelés à
-l'œuvre de ce jour; demeurez seulement et contemplez l'indignation de
-Dieu, versée par moi sur ces impies. Ce n'est pas vous, c'est moi,
-qu'ils ont méprisé, moi qu'ils ont envié; contre moi est toute leur
-rage, parce que le Père, à qui, dans le royaume suprême du ciel, la
-puissance et la gloire appartiennent, m'a honoré selon sa volonté.
-C'est donc pour cela qu'il m'a chargé de leur jugement, afin qu'ils
-aient ce qu'ils souhaitent, l'occasion d'essayer avec moi, dans le
-combat qui est le plus fort, d'eux contre moi, ou de moi seul contre
-eux. Puisqu'ils mesurent tout par la force, qu'ils ne sont jaloux
-d'aucune autre supériorité, que peu leur importe qui les surpasse
-autrement, je consens à n'avoir pas avec eux d'autre dispute.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ainsi parla le Fils, et en terreur changea sa contenance, trop
-sévère pour être regardée; rempli de colère, il marche à ses
-ennemis. Les quatre figures déploient à la fois leurs ailes étoilées
-avec une ombre formidable et continue; et les orbes de son char de feu
-roulèrent avec le fracas du torrent des grandes eaux, ou d'une
-nombreuse armée. Lui sur ses impies adversaires fond droit en avant,
-sombre comme la nuit. Sous ses roues brûlantes, l'immobile Empyrée
-trembla dans tout son entier; tout excepté le trône même de Dieu.
-Bientôt il arrive au milieu d'eux; dans sa main droite tenant dix mille
-tonnerres, il les envoie devant lui tels qu'ils percent de plaies les
-âmes des rebelles. Étonnés, ils cessent toute résistance, ils
-perdent tout courage: leurs armes inutiles tombent. Sur les boucliers et
-les casques, et les têtes des Trônes et des puissants séraphins
-prosternés, le Messie passe; ils souhaitent alors que les montagnes
-soient encore jetées sur eux comme un abri contre sa colère! Non moins
-tempestueuses, des deux côtés ses flèches partent des quatre figures
-à quatre visages semés d'yeux, et sont jetées par les roues vivantes
-également semées d'une multitude d'yeux. Un esprit gouvernait ses
-roues; chaque œil lançait des éclairs, et dardait parmi les maudits
-une pernicieuse flamme qui flétrissait toute leur force, desséchait
-leur vigueur accoutumée, et les laissait épuisés, découragés,
-désolés, tombés. Encore le Fils de Dieu n'employa-t-il pas la moitié
-de sa force, mais retint à moitié son tonnerre; car son dessein
-n'était pas de les détruire, mais de les déraciner du ciel. Il releva
-ceux qui étaient abattus, et comme une horde de boucs, ou un troupeau
-timide pressé ensemble, il les chasse devant lui foudroyé par les
-Terreurs et les Furies, jusqu'aux limites et à la muraille de cristal
-du ciel. Le ciel s'ouvre, se roule en dedans, et laisse à découvert
-par une brèche spacieuse l'abîme dévasté. Cette vue monstrueuse les
-frappe d'horreur; ils reculent, mais une horreur bien plus grande les
-repousse: tête baissée, ils se jettent eux-mêmes en bas du bord du
-ciel: la colère éternelle brûle après eux dans le gouffre sans fond.</p>
-
-<p>«L'Enfer entendit le bruit épouvantable; l'enfer vit le ciel croulant
-du ciel: il aurait fui effrayé; mais l'inflexible destin avait jeté
-trop profondément ses bases ténébreuses, et l'avait trop fortement
-lié.</p>
-
-<p>«Neuf jours ils tombèrent; le chaos confondu rugit, et sentit une
-décuple confusion dans leur chute à travers sa féroce anarchie; tant
-cette énorme déroute l'encombra de ruines! L'enfer béant les reçut
-tous enfin, et se referma sur eux; l'enfer, leur convenable demeure,
-l'enfer pénétré d'un feu inextinguible; maison de malheur et de
-tourment. Le ciel soulagé se réjouit; il répara bientôt la brèche
-de sa muraille, en retournant au lieu d'où il s'était replié.</p>
-
-<p>«Seul vainqueur par l'expulsion de ses ennemis, le Messie ramena son
-char de triomphe. Tous ses saints, qui silencieux furent témoins
-oculaires de ses actes tout-puissants, pleins d'allégresse au-devant de
-lui s'avancèrent; et dans leur marche, ombragés de palmes, chaque
-brillante hiérarchie chantait le triomphe, le chantait, lui, Roi
-victorieux, Fils, Héritier et Seigneur. À lui tout pouvoir est donné;
-de régner il est le plus digne!</p>
-
-<p>«Célébré, il passe triomphant au milieu du ciel, dans les parvis et
-dans le temple de son Père tout-puissant élevé sur un trône; son
-Père le reçut dans la gloire où maintenant il est assis à la droite
-de la béatitude.</p>
-
-<p>«C'est ainsi que (mesurant les choses du ciel aux choses de la terre),
-à ta demande, ô Adam, et pour que tu sois en garde par ce qui s'est
-passé, je t'ai révélé ce qui autrement aurait pu demeurer caché à
-la race humaine: la discorde survenue et la guerre dans le ciel entre
-les puissances angéliques, et la chute profonde de ceux qui, aspirant
-trop haut, se révoltèrent avec Satan: il est maintenant jaloux de ton
-état, et complote pour te détourner aussi de l'obéissance, afin
-qu'avec lui privé de félicité, tu partages son châtiment,
-l'éternelle misère. Ce serait toute sa consolation et sa vengeance
-s'il pouvait, comme une peine faite au Très-Haut, t'obtenir une fois
-pour compagnon de son malheur. Mais ne prête pas l'oreille à ses
-tentations; avertis ta plus faible; profite d'avoir appris d'un exemple
-terrible la récompense de la désobéissance: ils auraient pu demeurer
-fermes, cependant ils tombèrent: qu'il t'en souvienne, et crains de
-transgresser.»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="LIVRE_SEPTIEME">LIVRE SEPTIÈME</a></h4>
-
-
-<h4>ARGUMENT</h4>
-
-
-<blockquote>
-<p>Raphaël, à la demande d'Adam, raconte comment et pourquoi ce monde a
-été d'abord créé: Dieu, ayant expulsé du ciel Satan et ses anges,
-déclara que son plaisir était de créer un autre monde et d'autres
-créatures pour y habiter. Il envoie son Fils dans la gloire et avec un
-cortège d'anges, pour accomplir l'œuvre de la création en six jours.
-Les anges célèbrent par des cantiques cette création et la
-réascension du Fils au ciel.</p></blockquote>
-
-
-<p><br /></p>
-
-
-<p>Descends du ciel, Uranie, si de ce nom tu es justement appelée! En
-suivant ta voix divine, j'ai pris mon essor au-dessus de l'Olympe,
-au-dessus du vol de l'aile de Pégase. Ce n'est pas le nom, c'est le
-sens de ce nom que j'invoque; car tu n'es pas une des neuf Muses, et tu
-n'habites pas le sommet du vieil Olympe; mais née du ciel, avant que
-les collines parussent ou que la fontaine coulât, tu conversais avec
-l'éternelle Sagesse, la Sagesse ta sœur, et tu jouais avec elle en
-présence du Père tout-puissant, qui se plaisait à ton chant céleste.
-Enlevé par toi, je me suis hasardé dans le ciel des deux, moi hôte de
-la terre, et j'ai respiré l'air de l'empyrée que tu tempérais: avec
-la même sûreté guide en bas, rends-moi à mon élément natal, de
-peur que, démonté par ce coursier volant sans frein (comme autrefois
-Bellérophon dans une région plus abaissée), je ne tombe sur le champ
-Alcien, pour y errer égaré et abandonné.</p>
-
-<p>La moitié de mon sujet reste encore à chanter, mais dans les bornes
-plus étroites de la sphère diurne et visible. Arrêté sur la terre,
-non ravi au-dessus du pôle, je chanterai plus sûrement d'une voix
-mortelle; elle n'est devenue ni enrouée ni muette, quoique je sois
-tombé dans de mauvais jours, dans de mauvais jours quoique tombé parmi
-des langues mauvaises, parmi les ténèbres et la solitude, et entouré
-de périls. Cependant je ne suis pas seul, lorsque la nuit tu visites
-mes sommeils, ou lorsque le matin empourpre l'orient.</p>
-
-<p>Préside toujours à mes chants, Uranie! et trouve un auditoire
-convenable, quoique peu nombreux. Mais chasse au loin la barbare
-dissonance de Bacchus et de ses amis de la joie; race de cette horde
-forcenée qui déchira le barde de la Thrace sur le Rhodope, où
-l'oreille des bois et des rochers était ravie, jusqu'à ce que la
-clameur sauvage eut noyé la harpe et la voix: la muse ne put défendre
-son fils. Tu ne manqueras pas ainsi, Uranie, à celui qui t'implore; car
-toi, tu es un songe céleste, elle un songe vain.</p>
-
-<p>Dis, ô déesse, ce qui suivit après que Raphaël, l'archange affable,
-eut averti Adam de se garder de l'apostasie, par l'exemple terrible de
-ce qui arriva dans le ciel à ces apostats, de peur qu'il n'en arrivât
-de même dans le paradis à Adam et à sa race (chargés de ne pas
-toucher à l'arbre interdit), s'ils transgressaient et méprisaient ce
-seul commandement si facile à observer, au milieu du choix de tous les
-autres goûts qui pouvaient plaire à leurs appétits, quel qu'en fût
-le caprice.</p>
-
-<p>Adam, avec Ève sa compagne, avait écouté attentivement l'histoire; il
-était rempli d'admiration et plongé dans une profonde rêverie en
-écoutant des choses si élevées et si étranges; choses à leur
-pensée si inimaginables, la haine dans le ciel, la guerre si près de
-la paix de Dieu dans le bonheur, avec une telle confusion! Mais bientôt
-le mal chassé retombait comme un déluge sur ceux dont il avait jailli,
-impossible à mêler à la béatitude.</p>
-
-<p>Maintenant Adam réprima bientôt les doutes qui s'élevaient dans son
-cœur, et il est conduit (encore sans péché) par le désir de
-connaître ce qui le touche de plus près: comment ce monde visible du
-ciel et de la terre commença; quand et d'où il fut créé; pour quelle
-cause; ce qui fut fait en dedans ou en dehors d'Éden, avec ce dont il a
-souvenir. Comme un homme de qui l'altération est à peine soulagée,
-suit de l'œil le cours du ruisseau dont le liquide murmure entendu
-excite une soif nouvelle, Adam procède de la sorte à interroger son
-hôte céleste:</p>
-
-<p>«De grandes choses et pleines de merveilles, bien différentes de
-celles de ce monde, tu as révélées à nos oreilles, interprète
-divin, par faveur envoyé de l'empyrée pour nous avertir à temps de ce
-qui aurait pu causer notre perte, s'il nous eût été inconnu,
-l'humaine connaissance n'y pouvant atteindre. Nous devons des
-remerciements immortels à l'infinie bonté, et nous recevons son
-avertissement avec une résolution solennelle d'observer invariablement
-sa volonté souveraine, la fin de ce que nous sommes. Mais puisque tu as
-daigné avec complaisance nous faire part pour notre instruction de
-choses au-dessus de la pensée terrestre (choses qu'il nous importait de
-savoir comme il l'a semblé à la suprême sagesse); daigne maintenant
-descendre plus bas, et nous raconter ce qui peut-être il ne nous est
-pas moins utile de savoir: quand commença ce ciel que nous voyons si
-distant et si haut orné de feux mouvants et innombrables; qu'est-ce que
-cet air ambiant qui donne ou remplit tout espace, cet air largement
-répandu embrassant tout autour cette terre fleurie; quelle cause mut le
-Créateur, dans son saint repos de toute éternité, à bâtir si tard
-dans le chaos; et comment l'ouvrage commencé fut tôt achevé? S'il ne
-t'est pas défendu, tu peux nous dévoiler ce que nous demandons, non
-pour sonder les secrets de son éternel empire, mais pour glorifier
-d'autant plus ses œuvres que nous les connaîtrons davantage.</p>
-
-<p>«Et la grande lumière du jour a encore à parcourir beaucoup de sa
-carrière, quoique déjà sur son déclin; suspendu dans le ciel, le
-soleil retenu par ta voix, écoute ta voix puissante; il s'arrêtera
-plus longtemps pour te ouïr raconter son origine, et le lever de la
-nature du sein du confus abîme. Ou si l'étoile du soir et la lune à
-ton audience se hâtent, la Nuit avec elle amènera le silence; le
-Sommeil en t'écoutant veillera, ou bien nous pourrons lui commander
-l'absence jusqu'à ce que ton chant finisse, et te renvoie avant que
-brille le matin.»</p>
-
-<p>Ainsi Adam supplia son hôte illustre, et ainsi l'ange, semblable à un
-Dieu, lui répondit avec douceur:</p>
-
-<p>«Que cette demande faite avec prudence te soit accordée; mais pour
-raconter les œuvres du Tout-Puissant, quelle parole, quelle langue de
-séraphin peuvent suffire, ou quel cœur d'homme suffirait à les
-comprendre? Cependant ce que tu peux atteindre, ce qui peut le mieux
-servir à glorifier le Créateur et à te rendre aussi plus heureux ne
-sera pas soustrait à ton oreille. J'ai reçu la commission d'en haut de
-répondre à ton désir de savoir, dans certaines limites: au-delà,
-abstiens-toi de demander; ne laisse pas tes propres imaginations
-espérer des choses non révélées, que le Roi invisible, seul
-omniscient, a ensevelies dans la nuit, incommunicables à personne sur
-la terre ou dans le ciel: assez reste en dehors de cela à chercher et
-à connaître. Mais la science est comme la nourriture; elle n'a pas
-moins besoin de tempérance pour en régler l'appétit et pour savoir en
-quelle mesure l'esprit la peut bien supporter; autrement elle oppresse
-par son excès et change bientôt la sagesse en folie, comme la
-nourriture en fumée.</p>
-
-<p>«Sache donc: après que Lucifer (ainsi appelé parce qu'il brillait
-autrefois dans l'armée des anges plus que cette étoile parmi les
-étoiles) eut été précipité du ciel dans son lieu avec ses légions
-brûlantes, à travers l'abîme, le Fils étant retourné victorieux
-avec ses saints, le Tout-Puissant, éternel Père, contempla de son
-trône leur multitude, et parla de la sorte à son Fils:</p>
-
-<p>«&mdash;Du moins notre jaloux ennemi s'est trompé, lui qui croyait que
-tous comme lui seraient rebelles: par leur secours il se flattait (nous
-une fois dépossédés) de saisir cette inaccessible et haute forteresse,
-siège de la Divinité suprême. Dans sa trahison il a entraîné
-plusieurs dont la place ici n'est plus connue. Cependant la plus grande
-partie, je le vois, garde toujours son poste: le ciel, peuplé encore,
-conserve un nombre suffisant d'habitants pour remplir ses royaumes,
-quoique vastes, pour fréquenter ce haut temple avec des observances
-dues et des rites solennels. Mais de peur que le cœur de l'ennemi ne
-s'enfle du mal déjà fait en dépeuplant le ciel (ce qu'il estime
-follement être un dommage pour moi), je puis réparer ce dommage, si
-c'en est un de perdre ce qui est perdu de soi-même. Dans un moment je
-créerai un autre monde; d'un seul homme je créerai une race d'hommes
-innombrables, pour habiter là, non ici, jusqu'à ce qu'élevés par
-degrés de mérite, éprouvés par une longue obéissance, ils s'ouvrent
-eux-mêmes enfin le chemin pour monter ici, et que la terre changée
-dans le ciel, et le ciel dans la terre, ne forme plus qu'un royaume, en
-joie et en union sans fin.</p>
-
-<p>«En attendant, demeurez moins pressés, vous pouvoirs célestes; et toi
-mon Verbe, Fils engendré, par toi j'opère ceci: parle, et qu'il soit
-fait! Avec toi j'envoie ma puissance et mon esprit qui couvre tout de
-son ombre. Va et ordonne à l'abîme, dans des limites fixées, d'être
-terre et ciel. L'abîme est sans bornes, parce que je suis: l'infini est
-rempli par moi; l'espace n'est pas vide. Quoique je ne sois circonscrit
-dans aucune étendue, je me retire et n'étends pas partout ma bonté,
-qui est libre d'agir ou de n'agir pas. Nécessité et hasard
-n'approchent pas de moi; ce que je veux est destin.»</p>
-
-<p>«Ainsi parla le Tout-Puissant, et ce qu'il avait dit, son Verbe, la
-divinité filiale, l'exécuta. Immédiats sont les actes de Dieu, plus
-rapides que le temps et le mouvement; mais à l'oreille humaine ils ne
-peuvent être dits que par la succession du discours, et dits de telle
-sorte que l'intelligence terrestre puisse les recevoir.</p>
-
-<p>«Grand triomphe et grande réjouissance furent aux cieux, quand la
-volonté du Tout-Puissant entendue fut ainsi déclarée. Ils
-chantèrent:</p>
-
-<p>«&mdash;Gloire au Très-Haut! bonne volonté aux hommes à venir, et paix
-dans leur demeure! Gloire à celui dont la juste colère vengeresse a
-chassé le méchant de sa vue et des habitations du juste! À lui gloire
-et louange dont la sagesse a ordonné de créer le bien du mal: au lieu
-des malins esprits, une race meilleure sera mise dans leur place
-vacante, et sa bonté se répandra dans des mondes et dans des siècles
-sans fin.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ainsi chantaient les hiérarchies.</p>
-
-<p>«Cependant le Fils parut pour sa grande expédition, ceint de la
-toute-puissance, couronné des rayons de la majesté divine: la sagesse
-et l'amour immense, et tout son Père brillaient en lui. Autour de son
-char se répandaient sans nombre Chérubins, Séraphins, Potentats,
-Trônes, Vertus, esprits ailés, et les chars ailés de l'arsenal de
-Dieu: ces chars de toute antiquité placés par myriades entre deux
-montagnes d'airain, étaient réservés pour un jour solennel, tout
-prêts, harnachés, équipages célestes; maintenant ils se présentent
-spontanément (car en eux vit un esprit) pour faire cortège à leur
-Maître. Le ciel ouvrit, dans toute leur largeur, ses portes éternelles
-tournant sur leurs gonds d'or avec un son harmonieux, pour laisser
-passer le Roi de gloire dans son puissant Verbe et dans son Esprit, qui
-venait de créer de nouveaux mondes.</p>
-
-<p>«Ils s'arrêtèrent tous sur le sol du ciel, et contemplèrent du bord
-l'incommensurable abîme, orageux comme une mer, sombre, dévasté,
-sauvage, bouleversé jusqu'au fond par des vents furieux, enflant des
-vagues comme des montagnes, pour assiéger la hauteur du ciel et pour
-confondre le centre avec le pôle.</p>
-
-<p>«&mdash;Silence, vous, vagues troublées! et toi, abîme, paix! dit le
-Verbe qui fait tout; cessez vos discordes!»&mdash;</p>
-
-<p>«Il ne s'arrêta point, mais enlevé sur les ailes des Chérubins,
-plein de la gloire paternelle, il entra dans le chaos et dans le monde
-qui n'était pas né; car le chaos entendit sa voix: le cortège des
-anges le suivait dans une procession brillante, pour voir la création
-et les merveilles de sa puissance. Alors il arrête les roues ardentes,
-et prend dans sa main le compas d'or, préparé dans l'éternel trésor
-de Dieu, pour tracer la circonférence de cet univers et de toutes les
-choses créées. Une pointe de ce compas il appuie au centre, et tourne
-l'autre dans la vaste et obscure profondeur, et il dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Jusque-là étends-toi, jusque-là vont tes limites; que ceci soit
-ton exacte circonférence, ô monde!»&mdash;</p>
-
-<p>«Ainsi Dieu créa le ciel, ainsi il créa la terre; matière informe et
-vide. De profondes ténèbres couvraient l'abîme: mais sur le calme des
-eaux l'Esprit de Dieu étendit ses ailes paternelles, et infusa la vertu
-vitale et la chaleur vitale à travers la masse fluide; mais il
-précipita en bas la lie noire, tartaréenne, froide, infernale,
-opposée à la vie. Alors il réunit, alors il engloba les choses
-semblables avec les choses semblables; il répartit le reste en
-plusieurs places, et étendit l'air entre les objets: la terre,
-d'elle-même balancée, sur son centre posa.</p>
-
-<p>«&mdash;Que la lumière soit»! dit Dieu.&mdash;</p>
-
-<p>«Soudain la lumière éthérée, première des choses, quintessence
-pure, jaillit de l'abîme, et partie de son orient natal, elle commença
-à voyager à travers l'obscurité aérienne, enfermée dans un nuage
-sphérique rayonnant, car le soleil n'était pas encore: dans ce nuageux
-tabernacle elle séjourna quelque temps.</p>
-
-<p>«Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des
-ténèbres par hémisphère: il donna à la lumière le nom de jour, et
-aux ténèbres le nom de nuit. Et du soir et du matin se fit le premier
-jour. Il ne passa pas sans être célébré, ce jour, sans être chanté
-par les chœurs célestes, lorsqu'ils virent l'orient pour la première
-fois exhalant la lumière des ténèbres; jour de naissance du ciel et
-de la terre. Ils remplirent de cris de joie et d'acclamations l'orbe
-universel! ils touchèrent leurs harpes d'or, glorifiant par des hymnes
-Dieu et ses œuvres: ils le chantèrent Créateur quand le premier soir
-fut, et quand fut le premier matin.</p>
-
-<p>«Dieu dit derechef:</p>
-
-<p>«&mdash;Que le firmament soit au milieu des eaux, et qu'il sépare les
-eaux d'avec les eaux.»&mdash;</p>
-
-<p>«Et Dieu fit le firmament, étendue d'air élémentaire, liquide, pur,
-transparent, répandu en circonférence jusqu'à la convexité la plus
-reculée de son grand cercle; division ferme et sûre, séparant les
-eaux inférieures de celles qui sont au-dessus. Car, ainsi que la terre,
-Dieu bâtit le monde sur les eaux calmes circonfluentes, dans un large
-océan de cristal, et fort éloigné du bruyant désordre du chaos, de
-peur que ses rudes extrémités contiguës ne dérangeassent la
-structure entière de ce monde; et Dieu donna au firmament le nom de
-ciel. Ainsi du soir et du matin, le chœur chanta le second jour.</p>
-
-<p>«La terre était créée, mais encore ensevelie, embryon prématuré,
-dans les entrailles des eaux; elle n'apparaissait pas: sur toute la
-surface de la terre le plein océan s'étendit, non inutile, car par une
-humidité tiède et prolifique, attendrissant tout le globe de la terre,
-il faisait fermenter cette mère commune pour qu'elle pût concevoir,
-saturée d'une moiteur vivifiante.</p>
-
-<p>«Dieu dit alors:&mdash;«Que les eaux qui sont sous le ciel se
-rassemblent dans un seul lieu, et que l'élément aride paraisse.»&mdash;</p>
-
-<p>«Aussitôt apparaissent deux montagnes énormes, émergentes, et leurs
-larges dos pelés se soulevant jusqu'aux nues; leurs têtes montent dans
-le ciel. Aussi hautes que s'élevèrent les collines intumescentes,
-aussi bas s'abaissa un bassin creux et profond, ample lit des eaux.
-Elles y courent avec une précipitation joyeuse, enroulées comme des
-gouttes sur la poussière, qui se forment en globules par l'aridité.
-Une partie de ces eaux avec hâte s'élève en mur de cristal, ou en
-montagne à pic: telle fut la vitesse que le grand commandement imprima
-aux flots agiles. Comme des armées, à l'appel des trompettes (car tu
-as entendu parler d'armées), s'attroupent autour de leurs étendards,
-ainsi la multitude liquide roule vague sur vague là où elle trouve une
-issue, dans la pente escarpée torrent impétueux, dans la plaine
-courant paisible. Ni les rochers ni les collines n'arrêtent ces ondes;
-mais sous la terre, ou en longs circuits promenant leurs sinueuses
-erreurs, elles se frayent un chemin, et percent dans le sol limoneux de
-profonds canaux; chose facile avant que Dieu eût ordonné à la terre
-de devenir sèche partout, excepté entre ces bords où coulent
-aujourd'hui les fleuves qui entraînent incessamment leur humide
-cortège.</p>
-
-<p>«Dieu appela terre l'élément aride, et le grand réservoir des eaux
-rassemblées il l'appela mer; il vit que cela était bon, et dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Que la terre produise de l'herbe verte, l'herbe qui porte de
-la graine, et les arbres fruitiers qui portent des fruits, chacun selon
-son espèce, et qui renferment leur semence en eux-mêmes sur la
-terre.»&mdash;</p>
-
-<p>«À peine a-t-il parlé que la terre nue (jusqu'alors déserte et
-chauve, sans ornement, désagréable à la vue), poussa une herbe tendre
-qui revêtit universellement sa surface d'une charmante verdure; alors
-les plantes de différentes feuilles, qui soudain fleurirent en
-déployant leurs couleurs variées, égayèrent son sein suavement
-parfumé. Et celles-ci étaient à peine épanouies que la vigne
-fleurit, chargée d'une multitude de grappes; la courge enflée rampa,
-le chalumeau du blé se rangea en bataille dans son champ, l'humble
-buisson et l'arbrisseau mêlèrent leur chevelure hérissée. Enfin
-s'élevèrent, comme en cadence, les arbres majestueux, et ils
-déployèrent leurs branches surchargées, enrichies de fruits ou
-emperlées de fleurs. Les collines se couronnèrent de hautes forêts;
-les vallées et les fontaines de touffes de bois; les fleuves de
-bordures le long de leur cours. La terre à présent parut un ciel,
-séjour où les dieux pouvaient habiter, errer avec délices, et se
-plaire à fréquenter ses sacrés ombrages.</p>
-
-<p>«Cependant Dieu n'avait pas encore fait tomber la pluie sur la terre,
-et il n'y avait encore aucun homme pour labourer les champs; mais il
-s'élevait du sol une vapeur de rosée qui humectait toute la terre, et
-toutes les plantes des champs, que Dieu créa avant qu'elles fussent
-dans la terre, toutes les herbes avant qu'elles grandissent sur la verte
-tige. Dieu vit que cela était bon. Et le soir et le matin
-célébrèrent le troisième jour. «Le Tout-Puissant parla encore:</p>
-
-<p>«&mdash;Que des corps de lumière soient faits dans la haute étendue du
-ciel, afin qu'ils séparent le jour de la nuit; et qu'ils servent de
-signes pour les saisons et pour les jours et le cours des années, et
-qu'ils soient pour flambeaux; comme je l'ordonne, leur office dans le
-firmament du ciel sera de donner la lumière à la terre!»&mdash;Et cela fut
-fait ainsi.</p>
-
-<p>«Et Dieu fit deux grands corps lumineux (grands par leur utilité pour
-l'homme), le plus grand pour présider au jour, le plus petit pour
-présider à la nuit. Et il fit les étoiles, et les mit dans le
-firmament du ciel pour illuminer la terre, et pour régler le jour, et
-pour régler la nuit dans leur vicissitude, et pour séparer la lumière
-d'avec les ténèbres. Dieu vit, en contemplant son grand ouvrage que
-cela était bon.</p>
-
-<p>«Car le soleil, sphère puissante, fut celui des corps célestes qu'il
-fit le premier, non lumineux d'abord, quoique de substance éthérée.
-Ensuite il forma la lune globuleuse et les étoiles de toutes grandeurs,
-et il sema le ciel d'étoiles comme un champ. Il prit la plus grande
-partie de la lumière dans son tabernacle de nuée, il la transplanta et
-la plaça dans l'orbe du soleil, fait poreux pour recevoir et boire la
-lumière liquide, fait compacte pour retenir ses rayons recueillis,
-aujourd'hui grand palais de la lumière. Là, comme à leur fontaine,
-les autres astres se réparant, puisent la lumière dans leurs urnes
-d'or, et c'est là que la planète du matin dore ses cornes. Par
-impression ou par réflexion ces astres augmentent leur petite
-propriété, bien que, si loin de l'œil humain, on ne les voie que
-diminués. D'abord dans son orient se montra le glorieux flambeau,
-régent du jour; il investit tout l'horizon de rayons étincelants,
-joyeux de courir vers son occident sur le grand chemin du ciel: le pâle
-crépuscule et les pléiades formaient des danses devant lui, répandant
-une bénigne influence.</p>
-
-<p>«Moins éclatante, mais à l'opposite, sur le même niveau dans
-l'ouest, la lune était suspendue; miroir du soleil, elle en emprunte la
-lumière sur sa pleine face; dans cet aspect, elle n'avait besoin
-d'aucune autre lumière, et elle garda cette distance jusqu'à la nuit;
-alors elle brilla à son tour dans l'orient, sa révolution étant
-accomplie sur le grand axe des cieux; elle régna dans son divisible
-empire avec mille plus petites lumières, avec mille et mille étoiles!
-Elles apparurent alors semant de paillettes l'hémisphère qu'ornaient
-pour la première fois leurs luminaires radieux qui se couchèrent et se
-levèrent. Le joyeux soir et le joyeux matin couronnèrent le quatrième
-jour.</p>
-
-<p>«Et Dieu dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Que les eaux engendrent les reptiles, abondants en frai,
-créatures vivantes. Et que les oiseaux volent au dessus de la terre, les
-ailes déployées sous le firmament ouvert du ciel.»&mdash;</p>
-
-<p>«Et Dieu créa les grandes baleines et tous les animaux qui ont la vie,
-tous ceux qui glissent dans les eaux et qu'elles produisent abondamment
-chacun selon leurs espèces; il créa aussi les oiseaux pourvus d'ailes,
-chacun selon son espèce; et il vit que cela était bon, et il les
-bénit en disant:</p>
-
-<p>«&mdash;Croissez et multipliez; remplissez les eaux de la mer, des lacs
-et des rivières; que les oiseaux se multiplient sur la terre.»&mdash;</p>
-
-<p>«Aussitôt les détroits et les mers, chaque golfe et chaque baie,
-fourmillent de frai innombrable et d'une multitude de poissons qui, avec
-leurs nageoires et leurs brillantes écailles, glissent sous la verte
-vague; leurs troupes forment souvent des bancs au milieu de la mer.
-Ceux-ci, solitaires ou avec leurs compagnons, broutent l'algue leur
-pâturage, et s'égarent dans des grottes de corail, ou se jouant,
-éclair rapide, montrent au soleil leur robe ondée parsemée de gouttes
-d'or; ceux-là, à l'aise dans leur coquille de nacre, attendent leur
-humide aliment, ou, dans une armure qui les couvre, épient leur proie
-sous les rochers.</p>
-
-<p>«Le veau marin et les dauphins voûtés folâtrent sur l'eau calme; des
-poissons d'une masse prodigieuse, d'un port énorme, se vautrant
-pesamment, font une tempête dans l'océan. Là Léviathan, la plus
-grande des créatures vivantes, étendu sur l'abîme comme un
-promontoire, dort ou nage, et semble une terre mobile; ses ouïes
-attirent en dedans et ses naseaux rejettent en dehors une mer.</p>
-
-<p>«Cependant, les antres tièdes, les marais, les rivages, font éclore
-leur couvée nombreuse de l'œuf qui bientôt se brisant, laisse
-apercevoir par une favorable fracture les petits tout nus; bientôt
-emplumés, et en état de voler, ils ont toutes leurs ailes; et avec un
-cri de triomphe, prenant l'essor dans l'air sublime, ils dédaignent la
-terre qu'ils voient en perspective sous un nuage. Ici l'aigle et la
-cigogne, sur les roches escarpées et sur la cime des cèdres,
-bâtissent leurs aires.</p>
-
-<p>«Une partie des oiseaux plane indolemment dans la région de l'air;
-d'autres plus sages, formant une figure, tracent leur chemin en commun;
-intelligents des saisons, ils font partir leurs caravanes aériennes qui
-volent au-dessus des terres et des mers, et d'une aile mutuelle
-facilitent leur fuite: ainsi les prudentes cigognes, portées sur les
-vents, gouvernent leur voyage de chaque année; l'air flotte, tandis
-qu'elles passent, vanné par des plumes innombrables.</p>
-
-<p>«De branche en branche les oiseaux plus petits solacient les bois de
-leur chant, et déploient jusqu'au soir leurs ailes peinturées: alors
-même le rossignol solennel ne cesse pas de chanter, mais toute la nuit
-il soupire ses tendres lais.</p>
-
-<p>«D'autres oiseaux encore baignent dans les lacs argentés et dans les
-rivières leur sein duveteux. Le cygne, au cou arqué, entre deux ailes
-blanches, manteau superbe, fait nager sa dignité avec ses pieds en
-guise de rames: souvent il quitte l'humide élément, et s'élevant sur
-ses ailes tendues, il monte dans la moyenne région de l'air. D'autres
-sur la terre marchent fermes: le coq crêté dont le clairon sonne les
-heures silencieuses, et cet oiseau qu'orne sa brillante queue, enrichie
-des couleurs vermeilles de l'arc-en-ciel et d'yeux étoilés. Ainsi les
-eaux remplies de poissons et l'air d'oiseaux, le matin et le soir
-solennisèrent le cinquième jour.</p>
-
-<p>«Le sixième et dernier jour de la création se leva enfin au son des
-harpes du soir et du matin, quand Dieu dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son
-espèce; les troupeaux, et les reptiles, et les bêtes de la terre, chacun
-selon son espèce!»&mdash;</p>
-
-<p>«La terre obéit: et soudain, ouvrant ses fertiles entrailles, elle
-enfanta dans une seule couche d'innombrables créatures vivantes, de
-formes parfaites, pourvues de membres et en pleine croissance. Du sol
-comme de son gîte, se leva la bête fauve là où elle se tient
-d'ordinaire, dans la forêt déserte, le buisson, la fougeraie ou la
-caverne; elles se levèrent par couple sous les arbres: elles
-marchèrent, le bétail dans les champs et les prairies vertes, ceux-ci
-rares et solitaires, ceux-là en troupeaux pâturant à la fois, et
-jaillis du sol en bandes nombreuses. Tantôt les grasses mottes de terre
-mettent bas une génisse; tantôt paraît à moitié un lion roux,
-grattant pour rendre libre la partie postérieure de son corps: alors il
-s'élance comme échappé de ses liens, et, se dressant, secoue sa
-crinière tavelée. L'once, le léopard et le tigre, se soulevant comme
-la taupe, jettent par-dessus eux en monticules la terre émiettée. Le
-cerf rapide de dessous le sol lève sa tête branchue. À peine
-Béhémoth, le plus gros des fils de la terre, peut dégager de son
-moule son vaste corps. Les brebis laineuses et bêlantes poussent comme
-des plantes; le cheval marin et le crocodile écailleux restent indécis
-entre la terre et l'eau.</p>
-
-<p>«À la fois fut produit tout ce qui rampe sur la terre, insecte ou ver:
-les uns, en guise d'ailes agitent leurs souples éventails, et décorent
-leurs plus petits linéaments réguliers de toutes les livrées de
-l'orgueil de l'été, taches d'or et de pourpre, d'azur et de vert; les
-autres tirent comme une ligne leur longue dimension, rayant la terre
-d'une sinueuse trace. Ils ne sont pas tous les moindres de la nature:
-quelques-uns de l'espèce du serpent, étonnants en longueur et en
-grosseur, entrelacent leurs tortueux replis, et y ajoutent des ailes.</p>
-
-<p>«D'abord chemine l'économe fourmi, prévoyante de l'avenir; dans un
-petit corps elle renferme un grand cœur! modèle peut-être à l'avenir
-de la juste égalité, elle unit en communauté ses tribus populaires.
-Ensuite parut en essaim l'abeille femelle qui nourrit délicieusement
-son mari fainéant, et bâtit ses cellules de cire remplies de miel. Le
-reste est sans nombre, et tu sais leur nature, et tu leur donnas des
-noms inutiles à te répéter. Il ne t'est pas inconnu, le serpent (la
-bête la plus subtile des champs); d'une énorme étendue quelquefois;
-il a des yeux d'airain, une crinière hirsute et terrible, quoiqu'il ne
-te soit point nuisible, et qu'il obéisse à ton appel.</p>
-
-<p>«Les cieux brillaient maintenant dans toute leur gloire, et roulaient
-selon les mouvements que la main du grand premier moteur imprima d'abord
-à leur cours. La terre achevée dans son riche appareil, souriait
-charmante; l'air, l'eau, la terre, étaient fréquentés par l'oiseau
-qui vole, le poisson qui nage, la bête qui marche: et le sixième jour
-n'était pas encore accompli.</p>
-
-<p>«Il y manquait le chef-d'œuvre, la fin de tout ce qui a été fait, un
-être non courbé, non brute comme les autres créatures, mais qui,
-doué de la sainteté de la raison, pût dresser sa stature droite, et
-avec un front serein, se connaissant soi-même, gouverner le reste; un
-être qui, magnanime, pût correspondre d'ici avec le ciel, mais
-reconnaître, dans sa gratitude, d'où son bien descend, et, le cœur,
-la voix, les yeux dévotement dirigés là, adorer, révérer le Dieu
-suprême qui le fit chef de tous ses ouvrages. C'est pourquoi le Père
-tout-puissant, éternel (car où n'est-il pas présent?) distinctement
-à son Fils parla de la sorte:</p>
-
-<p>«&mdash;Faisons à présent l'homme à notre image et à notre ressemblance;
-et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux
-bêtes des champs, à toute la terre et à tous les reptiles qui se
-remuent sur la terre.»</p>
-
-<p>«Cela dit, il te forma, toi, Adam; toi, ô homme poussière de la
-terre; et il souffla dans tes narines le souffle de la vie: il te créa
-à sa propre image, à l'image exacte de Dieu, et tu devins une âme
-vivante. Mâle il te créa, mais il créa femelle ta compagne, pour ta
-race. Alors il bénit le genre humain, et dit:</p>
-
-<p>«Croissez, multipliez; et remplissez la terre et vous l'assujettissez,
-et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur
-tous les animaux vivants qui se meuvent sur la terre, partout où ils
-ont été créés, car aucun lieu n'est encore désigné par un nom.»
-De là, comme tu sais, il te porta dans ce délicieux bocage, dans ce
-jardin planté des arbres de Dieu, délectables à voir et à goûter.
-Et il te donna libéralement tout leur fruit agréable pour nourriture
-(ici sont réunies toutes les espèces que porte toute la terre,
-variété infinie!); mais du fruit de l'arbre qui goûté, produit la
-connaissance du bien et du mal, tu dois t'abstenir; le jour où tu en
-manges, tu meurs. La mort est la peine imposée; prends garde, et
-gouverne bien ton appétit, de peur que le péché ne te surprenne, et
-sa noire suivante, la mort.</p>
-
-<p>«Ici Dieu finit: et tout ce qu'il avait fait, il le regarda, et vit que
-tout était entièrement bon: ainsi le soir et le matin accomplirent le
-sixième jour; toutefois non pas avant que le Créateur cessant son
-travail, quoique non fatigué, retournât en haut, en haut au ciel des
-cieux, sa sublime demeure, pour contempler de là ce monde nouvellement
-créé, cette addition à son empire, pour voir comment il se montrait
-en perspective de son trône, combien bon, combien beau, répondant à
-sa grande idée.</p>
-
-<p>«Il s'enleva, suivi d'acclamations, et au son mélodieux de dix mille
-harpes qui faisaient entendre d'angéliques harmonies. La terre, l'air,
-résonnaient (tu t'en souviens, car tu les entendis); les cieux et
-toutes les constellations retentirent, les planètes s'arrêtèrent dans
-leur station pour écouter, tandis que la pompe brillante montait en
-jubilation. Ils chantaient:</p>
-
-<p>«&mdash;Ouvrez-vous, portes éternelles; ouvrez, ô cieux, vos portes
-vivantes! laissez entrer le grand Créateur, revenu magnifique de son
-ouvrage, de son ouvrage des six jours, un monde! Ouvrez-vous, et
-désormais ouvrez-vous souvent; car Dieu délecté daignera souvent
-visiter les demeures des hommes justes, et par une fréquente
-communication il y enverra ses courriers ailés, pour les messages de sa
-grâce suprême.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ainsi chantait le glorieux cortège dans son ascension: le Verbe à
-travers le ciel, qui ouvrit dans toute leur grandeur ses portes
-éclatantes, suivit le chemin direct jusqu'à la maison éternelle de
-Dieu; chemin large et ample, dont la poussière est d'or et le pavé
-d'étoiles, comme les étoiles que tu vois dans la Galaxie, cette voie
-lactée que tu découvres, la nuit, comme une zone poudrée d'étoiles.</p>
-
-<p>«Et maintenant, sur la terre, le septième soir se leva dans Éden, car
-le soleil s'était couché, et le crépuscule, avant-coureur de la nuit,
-venait de l'orient, quand au saint mont, sommet élevé du ciel, trône
-impérial de la Divinité, à jamais fixé, ferme et sûr, la puissance
-filiale arriva et s'assit avec son Père. Car lui aussi, quoiqu'il
-demeurât à la même place (tel est le privilège de l'omniprésence),
-était allé invisible à l'ouvrage ordonné, lui commencement et fin de
-toutes choses. Et se reposant alors du travail, il bénit et sanctifia
-le septième jour, parce qu'il se reposa ce jour-là de tout son
-ouvrage. Mais il ne fut pas chômé dans un sacré silence; la harpe eut
-du travail, et ne se reposa pas; la flûte grave, le tympanon, tous les
-orgues au clavier mélodieux, tous les sons touchés sur la corde ou le
-fil d'or, confondirent de doux accords entremêlés de voix en chœur ou
-à l'unisson. Des nuages d'encens, fumant dans des encensoirs d'or,
-cachèrent la montagne. La création et l'œuvre des six jours furent
-chantées.</p>
-
-<p>«&mdash;Grands sont tes ouvrages, ô Jéhovah! infini ton pouvoir! quelle
-pensée te peut mesurer, quelle langue te raconter? Plus grand
-maintenant dans ton retour, qu'après le combat des anges géants: toi,
-ce jour-là tes foudres te magnifièrent, mais il est plus grand de
-créer que de détruire ce qui est créé. Qui peut te nuire, Roi
-puissant, ou borner ton empire? Facilement as-tu repoussé
-l'orgueilleuse entreprise des esprits apostats et dissipé leurs vains
-conseils, lorsque, dans leur impiété, ils s'imaginèrent te diminuer,
-te retirer de toi la foule de tes adorateurs. Qui cherche à t'amoindrir
-ne sert, contre son dessein, qu'à manifester d'autant plus ta
-puissance; tu emploies la méchanceté de ton ennemi, et tu en fais
-sortir le bien: témoin ce monde nouvellement créé, autre ciel non
-loin de la porte du ciel, fondé, en vue, sur le pur cristallin, la mer
-de verre; d'une étendue presque immense, ce ciel a de nombreuses
-étoiles, et chaque étoile a peut-être un monde destiné à être
-habité: mais tu connais leurs temps. Au milieu de ces mondes se trouve
-la terre, demeure des hommes, leur séjour agréable avec son océan
-inférieur répandu alentour. Trois fois heureux les hommes et les fils
-des hommes que Dieu a favorisés ainsi! qu'il a créés à son image,
-pour habiter là et pour l'adorer, et en récompense régner sur toutes
-ses œuvres, sur la terre, la mer ou l'air, et multiplier une race
-d'adorateurs saints et justes! Trois fois heureux s'ils connaissent leur
-bonheur, et s'ils persévèrent dans la justice!»&mdash;</p>
-
-<p>«Ils chantaient ainsi, et l'Empyrée retentit d'<i>alleluia</i>; ainsi
-fut gardé le jour du sabbat.</p>
-
-<p>«Je pense maintenant, ô Adam! avoir pleinement satisfait à ta
-requête, qui demanda comment ce monde, et la face des choses,
-commencèrent d'abord, et ce qui fut fait avant ton souvenir, dès le
-commencement, afin que la postérité, instruite par toi, le pût
-apprendre. Si tu as à rechercher quelque autre chose ne surpassant pas
-l'intelligence humaine, parle.»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="LIVRE_HUITIEME">LIVRE HUITIÈME</a></h4>
-
-
-<h4>ARGUMENT</h4>
-
-
-<blockquote>
-<p>Adam s'enquiert des mouvements célestes; il reçoit une réponse
-douteuse et est exhorté à chercher de préférence des choses plus
-dignes d'être connues. Adam y consent; mais, désirant encore retenir
-Raphaël, il lui raconte les choses dont il se souvient, depuis sa
-propre création; sa translation dans le paradis; son entretien avec
-Dieu touchant la solitude et une société convenable; sa première
-rencontre et ses noces avec Ève. Son discours là-dessus avec l'Ange,
-qui part après des admonitions répétées.</p></blockquote>
-
-
-<p><br /></p>
-
-
-<p>L'ange finit, et dans l'oreille d'Adam laisse sa voix si charmante que,
-pendant quelque temps, croyant qu'il parlait encore, il restait encore
-immobile pour l'écouter. Enfin, comme nouvellement éveillé, il lui
-dit, plein de reconnaissance:</p>
-
-<p>«Quels remercîments suffisants, ou quelle récompense proportionnée
-ai-je à t'offrir, divin historien, qui as si abondamment étanché la
-soif que j'avais de connaître, qui as eu cette condescendance amicale
-de raconter des choses autrement pour moi inscrutables, maintenant
-entendues avec surprise, mais avec délice, et comme il est dû, avec
-une gloire attribuée au souverain Créateur! Néanmoins quelque doute
-me reste que ton explication peut seule résoudre.</p>
-
-<p>«Lorsque je vois cette excellente structure, ce monde, composé du ciel
-et de la terre, et que je calcule leurs grandeurs, cette terre
-est une tache, un grain, un atome, comparée avec le firmament, et
-tous ses astres comptés, qui semblent rouler dans des espaces
-incompréhensibles, car leur distance et leur prompt retour diurne le
-prouvent. Quoi! uniquement pour administrer la lumière l'espace d'un
-jour et d'une nuit autour de cette terre opaque, et de cette tache d'un
-point, eux, dans toute leur vaste inspection d'ailleurs inutiles! En
-raisonnant j'admire souvent comment la nature sobre et sage a pu
-commettre de pareilles disproportions, a pu, d'une main prodigue, créer
-les corps les plus beaux, multiplier les plus grands pour ce seul usage
-(à ce qu'il paraît), et imposer à leurs orbes de telles révolutions
-sans repos, jour par jour répétées. Et cependant la terre sédentaire
-(qui pourrait se mouvoir mieux dans un cercle beaucoup moindre), servie
-par plus noble qu'elle, atteint ses fins sans le plus petit mouvement et
-reçoit la chaleur et la lumière, comme le tribut d'une course
-incalculable, apporté avec une rapidité incorporelle, rapidité telle
-que les nombres manquent pour l'exprimer.»</p>
-
-<p>Ainsi parla notre premier père, et il sembla par sa contenance entrer
-dans des pensées studieuses et abstraites; ce qu'Ève apercevant du
-lieu où elle était assise retirée en vue, elle se leva avec une
-modestie majestueuse et une grâce qui engageaient celui qui la voyait
-à souhaiter qu'elle restât. Elle alla parmi ses fruits et ses fleurs
-pour examiner comment ils prospéraient, bouton et fleur, ses élèves:
-ils poussèrent à sa venue, et, touchés par sa belle main, grandirent
-plus joyeusement. Cependant elle ne se retira point comme non charmée
-de tels discours, ou parce que son oreille n'était pas capable
-d'entendre ce qui était élevé; mais elle se réservait ce plaisir,
-Adam racontant, elle seule auditrice; elle préférait à l'ange son
-mari le narrateur, et elle aimait mieux l'interroger; elle savait qu'il
-entremêlerait d'agréables digressions, et résoudrait les hautes
-difficultés par des caresses conjugales: des lèvres de son époux les
-paroles ne lui plaisaient pas seules! Oh! quand se rencontre à présent
-un pareil couple, mutuellement uni en dignité et en amour? Ève
-s'éloigna avec la démarche d'une déesse; elle n'était pas sans
-suite, car près d'elle, comme une reine, un cortège de grâces
-attrayantes se tient toujours; et d'autour d'elle jaillissaient dans
-tous les yeux des traits de désir qui faisaient souhaiter encore sa
-présence.</p>
-
-<p>Et Raphaël, bienveillant et facile, répond à présent au doute
-qu'Adam avait proposé:</p>
-
-<p>«De demander ou de t'enquérir, je ne te blâme pas, car le ciel est
-comme le livre de Dieu ouvert devant toi, dans lequel tu peux lire ses
-merveilleux ouvrages et apprendre ses saisons, ses heures, ou ses mois,
-ou ses années; pour atteindre à ceci, que le ciel ou la terre se
-meuvent, peu importe si tu comptes juste. Le grand Architecte a fait
-sagement de cacher le reste à l'homme ou à l'ange, de ne pas divulguer
-ses secrets pour être scrutés par ceux qui doivent plutôt les
-admirer; ou s'ils veulent hasarder des conjectures, il a livré son
-édifice des deux à leurs disputes, afin peut-être d'exciter son rire
-par leurs opinions vagues et subtiles, quand dans la suite ils viendront
-à mouler le ciel et à calculer les étoiles. Comme ils manieront la
-puissante structure! comme ils bâtiront, débâtiront, s'ingénieront
-pour sauver les apparences! comme ils ceindront la sphère de cercles
-concentriques et excentriques, de cycles et d'épicycles, d'orbes dans
-des orbes, mal écrits sur elle! Déjà je devine ceci par ton
-raisonnement, toi qui dois guider ta postérité, et qui supposes que
-des corps plus grands et lumineux n'en doivent pas servir de plus petits
-privés de lumière, ni le ciel parcourir de pareils espaces, tandis que
-la terre, assise tranquille, reçoit seule le bénéfice de cette
-course.</p>
-
-<p>«Considère d'abord que grandeur ou éclat ne suppose pas excellence:
-la terre, bien qu'en comparaison du ciel, si petite et sans lumière,
-peut contenir des qualités solides en plus d'abondance que le soleil
-qui brille stérile, et dont la vertu n'opère pas d'effet sur
-lui-même, mais sur la terre féconde: là ses rayons reçus d'abord
-(inactifs ailleurs) trouvent leur vigueur. Encore, ces éclatants
-luminaires ne sont pas serviables à la terre, mais à toi, habitant de
-la terre.</p>
-
-<p>«Quant à l'immense circuit du ciel, qu'il raconte la haute
-magnificence du Créateur, lequel a bâti d'une manière si vaste, et
-étendu ses lignes si loin, afin que l'homme puisse savoir qu'il
-n'habite pas chez lui; édifice trop grand pour qu'il le remplisse,
-logé qu'il est dans une petite portion: le reste est formé pour des
-usages mieux connus de son souverain Seigneur. Attribue la vitesse de
-ces cercles, quoique sans nombre, à l'omnipotence de Dieu, qui pourrait
-ajouter à des substances matérielles une rapidité presque
-spirituelle. Tu ne me crois pas lent, moi qui, depuis l'heure matinale
-parti du ciel où Dieu réside, suis arrivé dans Éden avant le milieu
-du jour, distance inexprimable dans des nombres qui aient un nom.</p>
-
-<p>«Mais j'avance ceci, en admettant le mouvement des cieux, pour montrer
-combien a peu de valeur ce qui te porte à en douter; non que j'affirme
-ce mouvement, quoiqu'il te semble tel, à toi qui as ta demeure ici sur
-la terre. Dieu, pour éloigner ses voies du sens humain, a placé le
-ciel tellement loin de la terre, que la vue terrestre, si elle
-s'aventure, puisse se perdre dans des choses trop sublimes, et n'en
-tirer aucun avantage.</p>
-
-<p>«Quoi? si le soleil est le centre du monde, et si d'autres astres (par
-sa vertu attractive et par la leur même incités) dansent autour de lui
-des rondes variées? Tu vois dans six planètes leur course errante,
-maintenant haute, maintenant basse, tantôt cachée, progressive,
-rétrograde ou demeurant stationnaire: que serait-ce si la septième
-planète, la terre (quoiqu'elle semble si immobile), se mouvait
-insensiblement par trois mouvements divers? Sans cela ces mouvements, ou
-tu les dois attribuer à différentes sphères mues en sens contraire
-croisant leurs obliquités, ou tu dois sauver au soleil sa fatigue,
-ainsi qu'à ce rhombe rapide supposé nocturne et diurne, invisible
-d'ailleurs au-dessus de toutes les étoiles; roue du jour et de la nuit.
-Tu n'aurais plus besoin d'y croire si la terre, industrieuse
-d'elle-même, cherchait le jour en voyageant à l'orient, et si de son
-hémisphère opposé au rayon du soleil elle rencontrait la nuit son
-autre hémisphère étant encore éclairé de la lumière du jour. Que
-serait-ce si cette lumière reflétée par la terre à travers la vaste
-transparence de l'air, était comme la lumière d'un astre pour le globe
-terrestre de la lune, la terre éclairant la lune pendant le jour, comme
-la lune éclaire la terre pendant la nuit? Réciprocité dans le cas où
-la lune aurait une terre, des champs et des habitants. Tu vois ses
-taches comme des nuages; les nuages peuvent donner de la pluie, et la
-pluie peut produire des fruits dans le sol amolli de la lune, pour
-nourrir ceux qui sont placés là.</p>
-
-<p>«Peut-être découvriras-tu d'autres soleils accompagnés de leurs
-lunes, communiquant la lumière mâle et femelle; ces deux grands sexes
-animent le monde, peut-être rempli dans chacun de ses orbes par quelque
-créature qui vit. Car qu'une aussi vaste étendue de la nature soit
-privée d'âmes vivantes; qu'elle soit déserte, désolée, faite
-seulement pour briller, pour payer à peine à chaque orbe une faible
-étincelle de lumière envoyée si loin, en bas à cet orbe habitable
-qui lui renvoie cette lumière, c'est ce qui sera une éternelle
-matière de dispute.</p>
-
-<p>«Mais que ces choses soient ou ne soient pas ainsi; que le soleil
-dominant dans le ciel se lève sur la terre, ou que la terre se lève
-sur le soleil; que le soleil commence dans l'orient sa carrière
-ardente, ou que la terre s'avance de l'occident dans une course
-silencieuse, à pas inoffensifs, dorme sur son axe doux, tandis qu'elle
-marche d'un mouvement égal et t'emporte mollement avec l'atmosphère
-tranquille; ne fatigue pas tes pensées de ces choses cachées;
-laisse-les au Dieu d'en haut; sers-le et crains-le. Qu'il dispose comme
-il lui plaît des autres créatures, quelque part qu'elles soient
-placées. Réjouis-toi dans ce qu'il t'a donné, ce Paradis et ta belle
-Ève. Le ciel est pour toi trop élevé, pour que tu puisses savoir ce
-qui s'y passe. Sois humblement sage! pense seulement à ce qui concerne
-toi et ton être; ne rêve point d'autres mondes, des créatures qui y
-vivent de leur état, de leur condition ou degré: sois content de ce
-qui t'a été révélé jusqu'ici, non-seulement de la terre, mais du
-plus haut ciel.»</p>
-
-<p>Adam, éclairci sur ses doutes, lui répliqua:</p>
-
-<p>«Combien pleinement tu m'as satisfait, pure intelligence du ciel, ange
-serein! et combien, délivré de sollicitudes, tu m'as enseigné, pour
-vivre le chemin le plus aisé! tu m'as appris à ne point interrompre
-avec des imaginations perplexes la douceur d'une vie dont Dieu a
-ordonné à tous soucis pénibles d'habiter loin, et de ne pas nous
-troubler, à moins que nous ne les cherchions nous-mêmes, par des
-pensées errantes et des notions vaines. Mais l'esprit, ou
-l'imagination, est apte à s'égarer sans retenue; il n'est point de fin
-à ses erreurs, jusqu'à ce que avertie, ou enseignée par
-l'expérience, elle apprenne que la première sagesse n'est pas de
-connaître amplement les matières obscures, subtiles et d'un usage
-éloigné, mais ce qui est devant nous dans la vie journalière; le
-reste est fumée, ou vanité, ou folle extravagance, et nous rend, dans
-les choses qui nous concernent le plus, sans expérience, sans habitude,
-et cherchant toujours. Ainsi descendons de cette hauteur, abaissons
-notre vol et parlons des choses utiles près de nous, d'où, par hasard,
-peut naître l'occasion de te demander quelque chose non hors de raison,
-m'accordant ta complaisance et ta faveur accoutumée.</p>
-
-<p>«Je t'ai entendu raconter ce qui a été fait avant mon souvenir; à
-présent écoute-moi raconter mon histoire, que tu ignores peut-être.
-Le jour n'est pas encore dépensé; jusqu'ici tu vois de quoi je m'avise
-subtilement pour te retenir, t'invitant à entendre mon récit; folie!
-si ce n'était dans l'espoir de ta réponse: car tandis que je suis
-assis avec toi, je me crois dans le ciel, ton discours est plus flatteur
-à mon oreille que les fruits les plus agréables du palmier ne le sont
-à la faim et à la soif, après le travail, à l'heure du doux repas:
-ils rassasient et bientôt lassent, quoique agréables: mais tes
-paroles, imbues d'une grâce divine, n'apportent à leur douceur aucune
-satiété.»</p>
-
-<p>Raphaël répliqua, célestement doux:</p>
-
-<p>«Tes lèvres ne sont pas sans grâce, père des hommes, ni ta langue
-sans éloquence, car Dieu avec abondance a aussi répandu ses dons sur
-toi extérieurement et intérieurement, toi sa brillante image: parlant
-ou muet, toute beauté et toute grâce t'accompagnent, et forment
-chacune de tes paroles, chacun de tes mouvements. Dans le ciel, nous ne
-te regardons pas moins que comme notre compagnon de service sur la
-terre, et nous nous enquérons avec plaisir des voies de Dieu dans
-l'homme; car Dieu, nous le voyons, t'a honoré, et a placé dans l'homme
-son égal amour.</p>
-
-<p>«Parle donc, car il arriva que le jour où tu naquis, j'étais absent,
-engagé dans un voyage difficile et ténébreux, au loin dans une
-excursion vers les portes de l'enfer. En pleine légion carrée (ainsi
-nous en avions reçu l'ordre), nous veillâmes à ce qu'aucun espion ou
-aucun ennemi ne sortît de là, tandis que Dieu était à son ouvrage,
-de peur que lui, irrité par cette irruption audacieuse, ne mêlât la
-destruction à la création. Non que les esprits rebelles osassent sans
-sa permission rien tenter, mais il nous envoya pour établir ses hauts
-commandements comme souverain Roi et pour nous accoutumer à une prompte
-obéissance.</p>
-
-<p>«Nous trouvâmes étroitement fermées les horribles portes,
-étroitement fermées et barricadées fortement; mais longtemps avant
-notre approche, nous entendîmes au dedans un bruit autre que le son de
-la danse et du chant: tourment, et haute lamentation, et rage furieuse!
-Contents, nous retournâmes aux rivages de la lumière avant le soir du
-sabbat: tel était notre ordre. Mais ton récit à présent: car je
-l'attends, non moins charmé de tes paroles que toi des miennes.»</p>
-
-<p>Ainsi parla ce pouvoir semblable à un Dieu, et alors notre premier
-père:</p>
-
-<p>«Pour l'homme, dire comment la vie humaine commença, est difficile,
-car qui connut soi-même son commencement? Le désir de converser plus
-longtemps encore avec toi m'induit à parler.</p>
-
-<p>«Comme nouvellement éveillé du plus profond sommeil, je me trouvai
-couché mollement sur l'herbe fleurie, dans une sueur embaumée que par
-ses rayons le soleil sécha en se nourrissant de la fumante humidité.
-Droit vers le ciel, je tournai mes yeux étonnés, et contemplai quelque
-temps le firmament spacieux, jusqu'à ce que levé par une rapide et
-instinctive impulsion, je bondis, comme m'efforçant d'atteindre là, et
-je me tins debout sur mes pieds.</p>
-
-<p>«Autour de moi, j'aperçus une colline, une vallée, des bois ombreux,
-des plaines rayonnantes au soleil, et une liquide chute de ruisseaux
-murmurants; dans ces lieux j'aperçus des créatures qui vivaient et se
-mouvaient, qui marchaient ou volaient; des oiseaux gazouillant sur les
-branches: tout souriait; mon cœur était noyé de joie et de parfum.</p>
-
-<p>«Je me parcours alors moi-même, et membre à membre je m'examine, et
-quelquefois je marche, et quelquefois je cours avec des jointures
-flexibles, selon qu'une vigueur animée me conduit; mais qui j'étais,
-où j'étais, par quelle cause j'étais, je ne le savais pas. J'essayai
-de parler, et sur-le-champ je parlai; ma langue obéit et put nommer
-promptement tout ce que je voyais.</p>
-
-<p>«Toi, soleil, dis-je, belle lumière! et toi, terre éclairée, si
-fraîche et si riante! vous, collines et vallées; vous, rivières, bois
-et plaines; et vous qui vivez et vous mouvez, belles créatures, dites,
-dites, si vous l'avez vu, comment suis-je ainsi venu, comment suis-je
-ici? Ce n'est de moi-même; c'est donc par quelque grand créateur
-prééminent en bonté et en pouvoir. Dites-moi comment je puis le
-connaître, comment l'adorer celui par qui je me meus, je vis, et sens
-que je suis plus heureux que je ne le sais?</p>
-
-<p>«Pendant que j'appelais de la sorte et que je m'égarais je ne sais
-où, loin du lieu où j'avais d'abord respiré l'air et vu d'abord cette
-lumière fortunée, comme aucune réponse ne m'était faite, je m'assis
-pensif sur un banc vert, ombragé et prodigue de fleurs. Là, un
-agréable sommeil s'empara de moi pour la première fois, et accabla
-d'une douce oppression mes sens assoupis, non troublés, bien qu'alors
-je me figurasse repasser à mon premier état d'insensibilité et me
-dissoudre.</p>
-
-<p>«Quand soudain à ma tête se tint un songe dont l'apparition
-intérieure inclina doucement mon imagination à croire que j'avais
-encore l'être et que je vivais. Quelqu'un vint, ce me semble, de forme
-divine, et me dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Ta demeure te manque. Adam: lève-toi, premier homme, toi
-destiné à devenir le premier père d'innombrables hommes! Appelé par toi,
-je viens, ton guide au jardin de béatitude, ta demeure préparée.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ainsi disant, il me prit par la main et me leva: et sur les campagnes
-et les eaux doucement glissant comme dans l'air sans marcher, il me
-transporta enfin sur une montagne boisée, dont le sommet était une
-plaine: circuit largement clos, planté d'arbres les meilleurs, de
-promenades et de bosquets; de sorte que ce que j'avais vu sur la terre
-auparavant semblait à peine agréable. Chaque arbre chargé du plus
-beau fruit, qui pendait en tentant l'œil, excitait en moi un désir
-soudain de cueillir et de manger. Sur quoi je m'éveillai, et trouvai
-devant mes yeux, en réalité, ce que le songe m'avait vivement offert
-en image. Ici aurait recommencé ma course errante, si celui qui était
-mon guide à cette montagne n'eût apparu parmi les arbres; présence
-divine! Rempli de joie, mais avec une crainte respectueuse, je tombai
-soumis en adoration à ses pieds. Il me releva, et:</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis celui que tu cherches, me dit-il avec douceur; auteur de
-tout ce que tu vois au-dessus, ou autour de toi, ou au-dessous. Je te
-donne ce paradis, regarde-le comme à toi pour le cultiver et le bien
-tenir, et en manger le fruit. De chaque arbre qui croît dans le jardin,
-mange librement et de bon cœur; ne crains point ici de disette; mais de
-l'arbre dont l'opération apporte la connaissance du bien et du mal,
-arbre que j'ai planté comme le gage de ton obéissance et de ta foi,
-dans le jardin auprès de l'arbre de vie (souviens-toi de ce dont je
-t'avertis), évite de goûter et évite la conséquence amère. Car
-sache que le jour où tu en mangeras, ma seule défense étant
-transgressée, inévitablement tu mourras, mortel de ce jour; et tu
-perdras ton heureuse situation, chassé d'ici dans un monde de malheur
-et de misère.»&mdash;</p>
-
-<p>«Il prononça sévèrement cette rigoureuse sentence, qui résonne
-encore terrible à mon oreille, bien qu'il ne dépende que de moi de ne
-pas l'encourir. Mais il reprit bientôt son aspect serein, et renouvela
-de la sorte son gracieux propos:</p>
-
-<p>«&mdash;Non seulement cette belle enceinte, mais la terre entière, je
-la donne à toi et à ta race. Possédez-la comme seigneurs, et toutes les
-choses qui vivent dedans, ou qui vivent dans la mer, ou dans l'air,
-animaux, poissons, oiseaux. En signe de quoi, voici les animaux et les
-oiseaux, chacun selon son espèce; je te les amène pour recevoir leurs
-noms de toi, et pour te rendre foi et hommage avec une soumission
-profonde. Entends la même chose des poissons dans leur aquatique
-demeure, non semoncés ici, parce qu'ils ne peuvent changer leur
-élément pour respirer un air plus subtil.»&mdash;</p>
-
-<p>«Comme il parlait, voici les animaux et les oiseaux s'approchant deux
-à deux; les animaux fléchissant humblement le genou avec des
-flatteries, les oiseaux abaissés sur leurs ailes. Je les nommais à
-mesure qu'ils passaient, et je comprenais leur nature (tant était grand
-le savoir dont Dieu avait doué ma soudaine intelligence!); mais parmi
-ces créatures, je ne trouvai pas ce qui me semblait manquer encore, et
-j'osai m'adresser ainsi à la céleste vision.</p>
-
-<p>«&mdash;Oh! de quel nom t'appeler, car toi au-dessus de toutes ces
-créatures, au-dessus de l'espèce humaine, ou au-dessus de ce qui est
-plus haut que l'espèce humaine, tu surpasses beaucoup tout ce que je
-puis nommer? Comment puis-je t'adorer, auteur de cet univers et de tout
-ce bien donné à l'homme, pour le bien-être duquel, si largement et
-d'une main libérale, tu as pourvu à toutes choses? Mais avec moi, je
-ne vois personne qui partage. Dans la solitude est-il un bonheur! qui
-peut jouir seul! ou, en jouissant de tout, quel contentement
-trouver?»&mdash;</p>
-
-<p>«Ainsi je parlais présomptueux, et la vision, comme avec un sourire,
-plus brillante, répliqua ainsi:</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'appelles-tu solitude? La terre et l'air ne sont-ils pas
-remplis de diverses créatures vivantes, et toutes celles-ci ne sont-elles
-pas à ton commandement pour venir jouer devant toi? Ne connais-tu pas leur
-langage et leurs mœurs? Elles savent aussi, et ne raisonnent pas d'une
-manière méprisable. Trouve un passe-temps avec elles, et domine sur
-elles; ton royaume est vaste.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ainsi parla l'universel Seigneur et sembla dicter des ordres. Moi,
-ayant imploré par une humble prière la permission de parler, je
-répliquai:</p>
-
-<p>«&mdash;Que mes discours ne t'offensent pas, céleste puissance; mon
-Créateur, sois propice tandis que je parle. Ne m'as-tu pas fait ici ton
-représentant, et n'as-tu pas placé bien au-dessous de moi ces
-inférieures créatures? Entre inégaux quelle société, quelle
-harmonie, quel vrai délice peuvent s'assortir? Ce qui doit être mutuel
-doit être donné et reçu en juste proportion; mais en disparité, si
-l'un est élevé, l'autre toujours abaissé, ils ne peuvent bien se
-convenir l'un l'autre, mais ils se deviennent bientôt également
-ennuyeux. Je parle d'une société telle que je la cherche, capable de
-participer à tout délice rationnel, dans lequel la brute ne saurait
-être la compagne de l'homme. Les brutes se réjouissent chacune avec
-leur espèce, le lion avec la lionne; si convenablement tu les as unies
-deux à deux! L'oiseau peut encore moins converser avec le quadrupède,
-le poisson avec l'oiseau, le singe avec le bœuf; l'homme peut donc
-encore moins s'associer à la bête, et il peut le moins de tous.»&mdash;</p>
-
-<p>«À quoi le Tout-Puissant, non offensé, répondit:</p>
-
-<p>«&mdash;Tu te proposes, je le vois, un bonheur fin et délicat dans le
-choix de tes associés, Adam, et dans le sein du plaisir, tu ne goûteras
-aucun plaisir, étant seul. Que penses-tu donc de moi et de mon état!
-te semble-je ou non posséder suffisamment de bonheur, moi qui suis seul
-de toute éternité? car je ne me connais ni second, ni semblable,
-d'égal beaucoup moins. Avec qui donc puis-je converser, si ce n'est
-avec les créatures que j'ai faites, et celles-ci, à moi inférieures,
-descendent infiniment plus au-dessous de moi, que les autres créatures
-au-dessous de toi.»&mdash;</p>
-
-<p>«Il se tut; je repris humblement:</p>
-
-<p>«&mdash;Pour atteindre la hauteur et la profondeur de tes voies
-éternelles, toutes pensées humaines sont courtes. Souverain des choses!
-tu es parfait en toi-même, et on ne trouve rien en toi de défectueux:
-l'homme n'est pas ainsi; il ne se perfectionne que par degrés: c'est la
-cause de son désir de société avec son semblable pour aider ou
-consoler ses insuffisances. Tu n'as pas besoin de te propager, déjà
-infini, et accompli dans tous les nombres, quoique tu sois un. Mais
-l'homme par le nombre doit manifester sa particulière imperfection, et
-engendrer son pareil de son pareil, en multipliant son image
-défectueuse en unité, ce qui exige un amour mutuel et la plus tendre
-amitié. Toi dans ton secret, quoique seul, supérieurement accompagné
-de toi-même, tu ne cherches pas de communication sociale: cependant, si
-cela te plaisait, tu pourrais élever ta créature déifiée à quelque
-hauteur d'union ou de communion que tu voudrais: moi en conversant je ne
-puis redresser ces brutes courbées, ni trouver ma complaisance dans
-leurs voies.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ainsi enhardi, je parlai; et j'usai de la liberté accordée, et je
-trouvai accueil: ce qui m'obtint cette réponse de la gracieuse voix
-divine:</p>
-
-<p>«&mdash;Jusque ici, Adam, je me suis plu à t'éprouver, et j'ai trouvé
-que tu connaissais non seulement les bêtes, que tu as proprement nommées,
-mais toi-même; exprimant bien l'esprit libre en toi, mon image, qui n'a
-point été départie à la brute, dont la compagnie pour cela ne peut
-te convenir; tu avais une bonne raison pour la désapprouver
-franchement: pense toujours de même. Je savais, avant que tu parlasses,
-qu'il n'est pas bon pour l'homme d'être seul; une compagnie telle que
-tu la voyais alors, je ne t'ai pas destinée; je te l'ai présentée
-seulement comme une épreuve, pour voir comment tu jugerais du juste et
-du convenable. Ce que je te vais maintenant apporter te plaira, sois-en
-sûr; c'est ta ressemblance, ton aide convenable, ton autre toi-même,
-ton souhait exactement selon le désir de ton cœur.»&mdash;</p>
-
-<p>«Il finit ou je ne l'entendis plus, car alors ma nature terrestre
-accablée par sa nature céleste (sous laquelle elle s'était tenue
-longtemps exaltée à la hauteur de ce colloque divin et sublime), ma
-nature éblouie et épuisée comme quand un objet surpasse les sens,
-s'affaissa, et chercha la réparation du sommeil qui tomba à l'instant
-sur moi, appelé comme en aide par la nature, et il ferma mes yeux.</p>
-
-<p>«Mes yeux il ferma, mais laissa ouverte la cellule de mon imagination,
-ma vue intérieure, par laquelle, ravi comme en extase, je vis, à ce
-qu'il me sembla, quoique dormant où j'étais, je vis la forme toujours
-glorieuse devant qui je m'étais tenu éveillé, laquelle, se baissant,
-m'ouvrit le côté gauche, y prit une côte toute chaude des esprits du
-cœur, et le sang de la vie coulant frais: large était la blessure,
-mais soudain remplie de chair et guérie.</p>
-
-<p>«La forme pétrit et façonna cette côte avec ses mains; sous ses
-mains créatrices se forma une créature semblable à l'homme, mais de
-sexe différent, si agréablement belle que ce qui semblait beau dans
-tout le monde semblait maintenant chétif, ou paraissait réuni en elle,
-contenu en elle et dans ses regards, qui depuis ce temps ont épanché
-dans mon cœur une douceur jusqu'alors non éprouvée; son air inspira
-à toutes choses l'esprit d'amour et un amoureux délice. Elle disparut,
-et me laissa dans les ténèbres. Je m'éveillai pour la trouver, ou
-pour déplorer à jamais sa perte, et abjurer tous les autres plaisirs.</p>
-
-<p>«Lorsque j'étais hors d'espoir, la voici non loin, telle que je la vis
-dans mon songe, ornée de ce que toute la terre ou le ciel pouvaient
-prodiguer pour la rendre aimable. Elle vint conduite par son céleste
-Créateur (quoique invisible) et guidée par sa voix. Elle n'était pas
-ignorante de la nuptiale sainteté et des rites du mariage: la grâce
-était dans tous ses pas, le ciel dans ses yeux; dans chacun de ses
-mouvements, la dignité et l'amour. Transporté de joie, je ne pus
-m'empêcher de m'écrier à voix haute:</p>
-
-<p>«&mdash;Cette fois tu m'as dédommagé! tu as rempli ta promesse,
-Créateur généreux et plein de bénignité, donateur de toutes les choses
-belles; mais celui-ci est le plus beau de tous tes présents! et tu ne
-me l'as pas envié. Je vois maintenant l'os de mes os, la chair de ma
-chair, moi-même devant moi. La femme est son nom; son nom est tiré de
-l'homme: c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et
-s'attachera à sa femme, et ils seront une chair, un cœur, une
-âme.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ma compagne m'entendit: et quoique divinement amenée, cependant
-l'innocence, et la modestie virginale, sa vertu, et la conscience de son
-prix (prix qui doit être imploré, et ne doit pas être accordé sans
-être recherché, qui ne s'offrant pas, ne se livrant pas de lui-même,
-est d'autant plus désirable qu'il est plus retiré), pour tout dire
-enfin, la nature elle-même (quoique pure de pensée pécheresse) agit
-tellement en elle, qu'en me voyant elle se détourna. Je la suivis; elle
-connut ce que c'était qu'honneur, et avec une condescendante majesté
-elle approuva mes raisons alléguées. Je la conduisis au berceau
-nuptial rougissante comme le matin: tout le ciel et les constellations
-fortunées, versèrent sur cette heure leur influence la plus choisie;
-la terre et ses collines donnèrent un signe de congratulation; les
-oiseaux furent joyeux; les fraîches brises, les vents légers
-murmurèrent cette union dans les bois, et leurs ailes en se jouant nous
-jetèrent des roses, nous jetèrent les parfums du buisson embaumé,
-jusqu'à ce que l'amoureux oiseau de la nuit chantât les noces, et
-ordonna à l'étoile du soir de hâter ses pas sur le sommet de sa
-colline, pour allumer le flambeau nuptial.</p>
-
-<p>«Ainsi je t'ai raconté toute ma condition, et j'ai amené mon histoire
-jusqu'au comble de la félicité terrestre dont je jouis: je dois avouer
-que, dans toutes les autres choses, je trouve à la vérité du plaisir,
-mais tel que goûté ou non, il n'opère dans mon esprit ni changement
-ni véhément désir: je parle de ces délicatesses de goût, de vue,
-d'odorat, d'herbes, de fruits, de fleurs, de promenades et de mélodie
-des oiseaux.</p>
-
-<p>«Mais ici bien autrement: transporté je vois, transporté je touche!
-Ici pour la première fois je sentis la passion, commotion étrange!
-supérieur et calme dans toutes les autres jouissances, ici faible
-uniquement contre le charme du regard puissant de la beauté. Ou la
-nature a failli en moi, et m'a laissé quelque partie non assez à
-l'épreuve pour résister à un pareil objet; ou dans ce qu'on a
-soustrait de mon côté, on m'a peut-être pris plus qu'il ne fallait:
-du moins on a prodigué à la femme trop d'ornements, à l'extérieur
-achevée, à l'intérieur moins finie. Je comprends bien que, selon le
-premier dessein de la nature, elle est l'inférieure par l'esprit et les
-facultés intérieures qui excellent le plus; extérieurement aussi elle
-ressemble moins à l'image de celui qui nous fit tous deux, et elle
-exprime moins le caractère de cette domination donnée sur les autres
-créatures. Cependant, quand j'approche de ses séductions, elle me
-semble si parfaite et en elle-même si accomplie, si instruite de ses
-droits, que ce qu'elle veut faire ou dire paraît le plus sage, le plus
-vertueux, le plus discret, le meilleur. Toute science plus haute tombe
-abaissée en sa présence; la sagesse, discourant avec elle, se perd
-déconcertée et paraît folie. L'autorité et la raison la suivent,
-comme si elle avait été projetée la première, non faite la seconde
-occasionnellement: pour achever tout, la grandeur d'âme et la noblesse
-établissent en elle leur demeure la plus charmante, et créent autour
-d'elle un respect mêlé de frayeur, comme une garde angélique.»</p>
-
-<p>L'ange fronçant le sourcil, lui répondit:</p>
-
-<p>«N'accuse point la nature; elle a rempli sa tâche; remplis la tienne,
-et ne te défie pas de la sagesse; elle ne t'abandonnera pas, si tu ne
-la renvoies quand tu aurais le plus besoin d'elle près de toi, alors
-que tu attaches trop de prix à des choses moins excellentes, comme tu
-t'en aperçois toi-même.</p>
-
-<p>«Aussi bien qu'admires-tu? qu'est-ce qui te transporte ainsi? Des
-dehors! beaux sans doute et bien dignes de ta tendresse, de ton hommage
-et de ton amour, non de ta servitude. Pèse-toi avec la femme, ensuite
-évalue: souvent rien n'est plus profitable que l'estime de soi-même
-bien ménagée et fondée en justice et en raison. Plus tu connaîtras
-de cette science, plus ta compagne te reconnaîtra pour son chef, à des
-réalités cédera toutes ses apparences. Elle est faite ainsi ornée
-pour te plaire davantage, ainsi imposante pour que tu puisses aimer avec
-honneur ta compagne, qui voit quand tu parais le moins sage.</p>
-
-<p>«Mais si le sens du toucher, par lequel l'espèce humaine est
-propagée, te paraît un délice cher au-dessus de tout autre, songe que
-le même sens a été accordé au bétail et à chaque bête: lequel ne
-leur aurait pas été révélé et rendu commun si quelque chose
-existait là dedans, digne de subjuguer l'âme de l'homme ou de lui
-inspirer la passion.</p>
-
-<p>«Ce que tu trouves d'élevé, d'attrayant, de doux, de raisonnable,
-dans la société de ta compagne, aime-le toujours; en aimant tu fais
-bien; dans la passion, non, car en celle-ci le véritable amour ne
-consiste pas. L'amour épure les pensées et élargit le cœur; il a son
-siège dans la raison, et il est judicieux; il est l'échelle par
-laquelle tu peux monter à l'amour céleste, n'étant pas plongé dans
-le plaisir charnel: c'est pour cette cause que parmi les bêtes aucune
-compagne ne t'a été trouvée.»</p>
-
-<p>Adam, à demi honteux, répliqua:</p>
-
-<p>«Ni l'extérieur de la femme, formé si beau, ni rien de la
-procréation commune à toutes les espèces (quoique je pense du lit
-nuptial d'une manière beaucoup plus élevée et avec un mystérieux
-respect), ne me plaisent autant dans ma compagne que ces manières
-gracieuses, ces mille décences sans cesse découlant de toutes ses
-paroles, de toutes ses actions mêlées d'amour, de douce complaisance,
-qui révèlent une union sincère d'esprit, ou une seule âme entre nous
-deux: harmonie de deux époux, plus agréable à voir qu'un son
-harmonieux à entendre.</p>
-
-<p>«Toutefois, ces choses ne me subjuguent pas; je te découvre ce que je
-sens intérieurement, sans pour cela que je sois vaincu, moi qui
-rencontre des objets divers, diversement représentés par les sens;
-cependant, toujours libre, j'approuve le meilleur, et je suis ce que
-j'approuve. Tu ne me blâmes pas d'aimer, car l'amour, tu le dis, nous
-élève au ciel; il en est à la fois le chemin et le guide. Souffre-moi
-donc, si ce que je demande est permis: les esprits célestes
-n'aiment-ils point? Comment expriment-ils leur amour? Par regards
-seulement? Ou mêlent-ils leur lumière rayonnante par un toucher
-virtuel ou immédiat?»</p>
-
-<p>L'ange avec un sourire qu'animait la rougeur des roses célestes, propre
-couleur de l'amour, lui répondit:</p>
-
-<p>«Qu'il te suffise de savoir que nous sommes heureux, et que sans amour
-il n'y a point de bonheur. Tout ce que tu goûtes de plaisir pur dans
-ton corps (et tu fus créé pur), nous le goûtons dans un degré plus
-éminent: nous ne trouvons point d'obstacles de membrane, de jointure,
-ou de membre, barrières exclusives. Plus aisément que l'air avec
-l'air, si les esprits s'embrassent, ils se confondent, le pur désirant
-l'union avec le pur: ils n'ont pas besoin d'un moyen de transmission
-borné, comme la chair pour s'unir à la chair, ou l'âme à l'âme.</p>
-
-<p>«Mais je ne puis à présent rester davantage: le soleil, s'abaissant
-au-delà des terres du cap Vert et des îles verdoyantes de l'Hespérie,
-se couche: c'est le signal de mon départ. Sois ferme; vis heureux et
-aime! mais aime Dieu avant tout; lui obéir, c'est l'aimer. Observe son
-grand commandement: prends garde que la passion n'entraîne ton jugement
-à faire ce qu'autrement ta volonté libre n'admettrait pas. Le bonheur
-ou le malheur de toi et de tes fils est en toi placé. Sois sur tes
-gardes; moi, et tous les esprits bienheureux, nous nous réjouirons dans
-ta persévérance. Tiens-toi ferme: rester debout ou tomber dépend de
-ton libre arbitre. Parfait intérieurement, ne cherche pas de secours
-extérieur, et repousse toute tentation de désobéir.»</p>
-
-<p>Il dit, et se leva. Adam le suivait avec des bénédictions:</p>
-
-<p>«Puisqu'il te faut partir, va, hôte céleste, messager divin, envoyé
-de celui dont j'adore la bonté souveraine! Douce et affable a été
-pour moi ta condescendance; elle sera honorée à jamais dans ma
-reconnaissante mémoire. Sois toujours bon et amical pour l'espèce
-humaine, et reviens souvent!»</p>
-
-<p>Ainsi, ils se séparèrent: de l'épais ombrage, l'ange retourna au
-ciel, et Adam à son berceau.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="LIVRE_NEUVIEME">LIVRE NEUVIÈME</a></h4>
-
-
-<h4>ARGUMENT</h4>
-
-
-<blockquote>
-<p>Satan ayant parcouru la terre avec une fourberie méditée, revient de
-nuit comme un brouillard dans le Paradis; il entre dans le serpent
-endormi. Adam et Ève sortent au matin pour leurs ouvrages, qu'Ève
-propose de diviser en différents endroits, chacun travaillant à part.
-Adam n'y consent pas, alléguant le danger, de peur que l'ennemi dont
-ils ont été avertis ne la tentât quand il la trouverait seule. Ève
-offensée de n'être pas crue ou assez circonspecte, ou assez ferme,
-insiste pour aller à part, désireuse de mieux faire preuve de sa
-force. Adam cède enfin; le serpent la trouve seule: sa subtile
-approche, d'abord contemplant, ensuite parlant, et avec beaucoup de
-flatterie élevant Ève au-dessus de toutes les autres créatures. Ève
-étonnée d'entendre le serpent parler, lui demande comment il a acquis
-la voix humaine et l'intelligence qu'il n'avait pas jusque alors. Le
-serpent répond qu'en goûtant d'un certain arbre dans le paradis il a
-acquis à la fois la parole et la raison qui lui avaient manqué
-jusqu'alors. Ève lui demande de la conduire à cet arbre, et elle
-trouve que c'est l'arbre de la science défendue. Le serpent, à
-présent devenu plus hardi, par une foule d'astuces et d'arguments,
-l'engage à la longue à manger. Elle, ravie du goût, délibère un
-moment si elle en fera part ou non à Adam; enfin elle lui porte du
-fruit; elle raconte ce qui l'a persuadée d'en manger. Adam, d'abord
-consterné, mais voyant qu'elle était perdue, se résout, par
-véhémence d'amour, à périr avec elle, et, atténuant la faute, il
-mange aussi du fruit: ses effets sur tous deux. Ils cherchent à couvrir
-leur nudité, ensuite ils tombent en désaccord et s'accusent l'un
-l'autre.</p></blockquote>
-
-
-<p><br /></p>
-
-
-<p>Plus de ces entretiens dans lesquels Dieu ou l'ange, hôtes de l'homme,
-comme avec leur ami avaient accoutumé de s'asseoir, familiers et
-indulgents, et de partager son champêtre repas, durant lequel ils lui
-permettaient sans blâme des discours excusables. Désormais il me faut
-passer de ces accents aux accents tragiques: de la part de l'homme,
-honteuse défiance et rupture déloyale, révolte et désobéissance; de
-la part du ciel (maintenant aliéné), éloignement et dégoût, colère
-et juste réprimande, et arrêt prononcé, lequel arrêt fit entrer dans
-ce monde un monde de calamités, le péché, et son ombre la mort, et la
-misère, avant-coureur de la mort.</p>
-
-<p>Triste tâche! cependant sujet non moins élevé, mais plus héroïque
-que la colère de l'implacable Achille contre son ennemi, poursuivi
-trois fois fugitif autour des murs de Troie, ou que la rage de Turnus
-pour Lavinie démariée, ou que le courroux de Neptune et celui de Junon
-qui, si longtemps persécuta le Grec et le fils de Cythérée; sujet non
-moins élevé, si je puis obtenir de ma céleste patronne un style
-approprié, de cette patronne qui daigne, sans être implorée, me
-visiter la nuit, et qui dicte à mon sommeil, ou inspire facilement mon
-vers non prémédité.</p>
-
-<p>Ce sujet me plut d'abord pour un chant héroïque, longtemps choisi,
-commencé tard. La nature ne m'a point rendu diligent à raconter les
-combats, regardés jusqu'ici comme le seul sujet héroïque. Quel
-chef-d'œuvre! disséquer avec un long et ennuyeux ravage des chevaliers
-fabuleux dans des batailles feintes (et le plus noble courage de la
-patience, et le martyre héroïque, demeurant non chantés!), ou
-décrire des courses et des jeux, des appareils de pas d'armes, des
-boucliers blasonnés, des devises ingénieuses, des caparaçons et des
-destriers, des housses et des harnais de clinquant, des superbes
-chevaliers aux joutes et aux tournois puis des festins ordonnés, servis
-dans une salle par des écuyers tranchants et des sénéchaux!
-L'habileté dans un art ou dans un travail chétif n'est pas ce qui
-donne justement un nom héroïque à l'auteur ou au poëme.</p>
-
-<p>Pour moi (de ces choses ni instruit ni studieux), un sujet plus haut me
-reste, suffisant de lui-même pour immortaliser mon nom, à moins qu'un
-siècle trop tardif, le froid climat ou les ans n'engourdissent mon aile
-humiliée: ils le pourraient, si tout cet ouvrage était le mien, non
-celui de la Divinité qui chaque nuit l'apporte à mon oreille.</p>
-
-<p>Le soleil s'était précipité, et après lui l'astre d'Hespérus, dont
-la fonction est d'amener le crépuscule à la terre, conciliateur d'un
-moment entre le jour et la nuit, et à présent l'hémisphère de la
-nuit avait voilé d'un bout à l'autre le cercle de l'horizon, quand
-Satan, qui dernièrement s'était enfui d'Éden devant les menaces de
-Gabriel, maintenant perfectionné en fraude méditée et en malice,
-acharné à la destruction de l'homme, malgré ce qui pouvait arriver de
-plus aggravant pour lui-même, revint sans frayeur. Il s'envola de nuit,
-et revint à minuit, ayant achevé le tour de la terre, se
-précautionnant contre le jour, depuis qu'Uriel, régent du soleil,
-découvrit son entrée dans Éden et en prévint les chérubins qui
-tenaient leur veille. De là chassé plein d'angoisse, il rôda pendant
-sept nuits continues avec les ombres. Trois fois il circula autour de la
-ligne équinoxiale; quatre fois il croisa le char de la nuit de pôle en
-pôle, en traversant chaque colure. À la huitième nuit il retourna, et
-du côté opposé de l'entrée du paradis, ou de la garde des
-chérubins, il trouva d'une manière furtive un passage non suspecté.</p>
-
-<p>Là était un lieu qui n'existe plus (le péché, non le temps, opéra
-d'abord ce changement), d'où le Tigre, du pied du Paradis, s'élançait
-dans un gouffre sous la terre, jusqu'à ce qu'une partie de ses eaux
-ressortît en fontaine auprès de l'arbre de vie. Satan s'abîme avec le
-fleuve, et se relève avec lui, enveloppé dans la vapeur émergente. Il
-cherche ensuite où se tenir caché: il avait exploré la mer et la
-terre depuis Éden jusqu'au Pont-Euxin et les Palus-Méotides, par-delà
-le fleuve d'Oby descendant aussi loin que le pôle antarctique; en
-longueur à l'Occident, depuis l'Oronte jusqu'à l'Océan que barre
-l'isthme de Darien, et de là jusqu'au pays où coulent le Gange et
-l'Indus.</p>
-
-<p>Ainsi il avait rôdé sur le globe avec une minutieuse recherche, et
-considéré avec une inspection profonde chaque créature, pour
-découvrir celle qui serait la plus propre de toutes à servir ses
-artifices; et il trouva que le serpent était le plus fin de tous les
-animaux des champs. Après un long débat, irrésolu et tournoyant dans
-ses pensées, Satan, par une détermination finale, choisit la plus
-convenable greffe du mensonge, le vase convenable dans lequel il pût
-entrer et cacher ses noires suggestions au regard le plus perçant: car
-dans le rusé serpent toutes les finesses ne seraient suspectes à
-personne, comme procédant de son esprit et de sa subtilité naturelle,
-tandis que, remarquées dans d'autres animaux, elles pourraient
-engendrer le soupçon d'un pouvoir diabolique, actif en eux et
-surpassant l'intelligence de ces brutes. Satan prit cette résolution;
-mais d'abord de sa souffrance intérieure, sa passion éclatant,
-s'exhala en ces plaintes:</p>
-
-<p>«Ô terre! combien tu ressembles au ciel, si tu ne lui es plus
-justement préférée! Demeure plus digne des dieux, comme étant bâtie
-par les secondes pensées, réformant ce qui était vieux. Car, quel
-Dieu voudrait élever un pire ouvrage, après en avoir bâti un
-meilleur? Terrestre ciel autour duquel se meuvent d'autres cieux qui
-brillent: encore leurs lampes officieuses apportent-elles lumière sur
-lumière, pour toi seul, comme il semble, concentrant en toi tous leurs
-précieux rayons d'une influence sacrée! De même que dans le ciel Dieu
-est centre et toutefois s'étend à tout, de même toi centre tu reçois
-de tous ces globes: en toi, non en eux-mêmes toute leur vertu connue
-apparaît productive dans l'herbe, dans la plante et dans la plus noble
-naissance des êtres animés d'une graduelle vie: la végétation, le
-sentiment, la raison, tous réunis dans l'homme.</p>
-
-<p>«Avec quel plaisir j'aurais fait le tour de la terre si je pouvais
-jouir de quelque chose! Quelle agréable succession de collines, de
-vallées, de rivières, de bois et de plaines! à présent la terre, à
-présent la mer, des rivages couronnés de forêts, des rochers, des
-antres, des grottes! Mais je n'y ai trouvé ni demeure ni refuge; et
-plus je vois de félicités autour de moi, plus je sens de tourments en
-moi, comme si j'étais le siège odieux des contraires: tout bien pour
-moi devient poison, et dans le ciel ma condition serait encore pire.</p>
-
-<p>«Mais je ne cherche à demeurer ni ici ni dans le ciel, à moins que je
-n'y domine le souverain maître des cieux. Je n'espère point être
-moins misérable par ce que je cherche; je ne veux que rendre d'autres
-tels que je suis, dussent par là redoubler mes maux, car c'est
-seulement dans la destruction que je trouve un adoucissement à mes
-pensées sans repos. L'homme, pour qui tout ceci a été fait, étant
-détruit, ou porté à faire ce qui opérera sa perte entière, tout
-ceci le suivra bientôt comme enchaîné à lui en bonheur ou malheur:
-en malheur donc! Qu'au loin la destruction s'étende! à moi seul, parmi
-les pouvoirs infernaux, appartiendra la gloire d'avoir corrompu dans un
-seul jour ce que celui nommé le Tout-Puissant continua de faire pendant
-six nuits et six jours. Et qui sait combien de temps auparavant il
-l'avait médité? Quoique peut-être ce ne soit que depuis que dans une
-seule nuit j'ai affranchi d'une servitude inglorieuse près de la
-moitié des races angéliques, et éclairci la foule de ses adorateurs.</p>
-
-<p>«Lui, pour se venger, pour réparer ses nombres ainsi diminués, soit
-que sa vertu de longtemps épuisée lui manquât maintenant pour créer
-d'autres anges (si pourtant ils sont sa création), soit que pour nous
-dépiter davantage il se déterminât à mettre en notre place une
-créature formée de terre: il l'enrichit (elle sortie d'une si basse
-origine!) de dépouilles célestes, nos dépouilles. Ce qu'il décréta,
-il l'accomplit: il fit l'homme, et lui bâtit ce monde magnifique, et de
-la terre, sa demeure, il le proclama seigneur. Oh! indignité! il
-assujettit au service de l'homme les ailes de l'ange, il astreignit des
-ministres flamboyants à veiller et à remplir leur terrestre fonction.</p>
-
-<p>«Je crains la vigilance de ceux-ci; pour l'éviter, enveloppé ainsi
-dans le brouillard et la vapeur de minuit, je glisse obscur, je fouille
-chaque buisson, chaque fougeraie où le hasard peut me faire trouver le
-serpent endormi, afin de me cacher dans ses replis tortueux, moi et la
-noire intention que je porte. Honteux abaissement! moi qui naguère
-combattis les dieux pour siéger le plus haut, réduit aujourd'hui à
-m'unir à un animal, et, mêlé à la fange de la bête, à incarner
-cette essence, à abrutir celui qui aspirait à la hauteur de la
-Divinité! Mais à quoi l'ambition et la vengeance ne peuvent-elles pas
-descendre! Qui veut monter doit ramper aussi bas qu'il a volé haut,
-exposé tôt ou tard aux choses les plus viles. La vengeance, quoique
-douce d'abord, amère avant peu, sur elle-même recule. Soit, peu
-m'importe, pourvu que le coup éclate bien miré: puisque en ajustant
-plus haut je suis hors de portée, je vise à celui qui le second
-provoque mon envie, à ce nouveau favori du ciel, à cet homme d'argile,
-à ce fils du dépit, que pour nous marquer plus de dédain, son auteur
-éleva de la poussière: la haine par la haine est mieux payée.»</p>
-
-<p>Il dit: à travers les buissons humides ou arides, comme un brouillard
-noir et rampant, il poursuit sa recherche de minuit pour rencontrer le
-serpent le plus tôt possible. Il le trouva bientôt profondément
-endormi, roulé sur lui-même dans un labyrinthe de cercles, sa tête
-élevée au milieu et remplie de fines ruses. Non encore dans une ombre
-horrible ou un repaire effrayant, non encore nuisible, sur l'herbe
-épaisse, sans crainte et non craint, il dormait. Le démon entra par sa
-bouche, et s'emparant de son instinct brutal dans la tête ou dans le
-cœur, il lui inspira bientôt des actes d'intelligence; mais il ne
-troubla point son sommeil, attendant, ainsi renfermé, l'approche du
-matin.</p>
-
-<p>Déjà la lumière sacrée commençait de poindre dans Éden parmi les
-fleurs humides qui exhalaient leur encens matinal, alors que toutes les
-choses qui respirent sur le grand autel de la terre élèvent vers le
-Créateur des louanges silencieuses et une odeur qui lui est agréable:
-le couple humain sortit de son berceau, et joignit l'adoration de sa
-bouche au chœur des créatures privées de voix. Cela fait, nos parents
-profitent de l'heure, la première pour les plus doux parfums et les
-plus douces brises. Ensuite ils délibèrent comment ce jour-là ils
-peuvent le mieux s'appliquer à leur croissant ouvrage, car cet ouvrage
-dépassait de beaucoup l'activité des mains des deux créatures qui
-cultivaient une si vaste étendue. Ève la première parla de la sorte
-à son mari:</p>
-
-<p>«Adam, nous pouvons nous occuper encore à parer ce jardin, à relever
-encore la plante, l'herbe et la fleur, agréable tâche qui nous est
-imposée. Mais jusqu'à ce qu'un plus grand nombre de mains viennent
-nous aider, l'ouvrage sous notre travail augmente, prodigue par
-contrainte: ce que, pendant le jour, nous avons taillé de surabondant,
-ou ce que nous avons élagué, ou appuyé, ou lié, en une nuit ou deux,
-par un fol accroissement, se rit de nous et tend à redevenir sauvage.
-Avise donc à cela maintenant, ou écoute les premières idées qui se
-présentent à mon esprit.</p>
-
-<p>«Divisons nos travaux: toi, va où ton choix te guide, ou du côté qui
-réclame le plus de soin, soit pour tourner le chèvrefeuille autour de
-ce berceau, soit pour diriger le lierre grimpant là où il veut monter,
-tandis que moi, là-bas, dans ce plant de roses entremêlées de myrte,
-je trouverai jusqu'à midi des choses à redresser. Car lorsque ainsi
-nous choisissons tout le jour notre tâche si près l'un de l'autre,
-faut-il s'étonner qu'étant si près, des regards et des sourires
-interviennent, ou qu'un objet nouveau amène un entretien imprévu qui
-réduit notre travail du jour interrompu à peu de chose, bien que
-commencé matin? Alors arrive l'heure du souper non gagnée.»</p>
-
-<p>Adam lui fit cette douce réponse:</p>
-
-<p>«Ma seule Ève, ma seule associée, à moi sans comparaison plus chère
-que toutes les créatures vivantes, bien as-tu proposé, bien as-tu
-employé tes pensées pour découvrir comment nous pourrions accomplir
-le mieux ici l'ouvrage que Dieu nous a assigné. Tu ne passeras pas sans
-être louée de moi, car rien n'est plus aimable dans une femme que
-d'étudier le devoir de famille et de pousser son mari aux bonnes
-actions. Cependant notre Maître ne nous a pas si étroitement imposé
-le travail, qu'il nous interdise le délassement quand nous en avons
-besoin, soit par la nourriture, soit par la conversation entre nous
-(nourriture de l'esprit), soit par ce doux échange des regards et des
-sourires, car les sourires découlent de la raison; refusés à la
-brute, ils sont l'aliment de l'amour: l'amour n'est pas la fin la moins
-noble de la vie humaine. Dieu ne nous a pas faits pour un travail
-pénible, mais pour le plaisir, et pour le plaisir joint à la raison.
-Ne doute pas que nos mains unies ne défendent facilement contre le
-désert ces sentiers et ces berceaux, dans l'étendue dont nous avons
-besoin pour nous promener, jusqu'à ce que de plus jeunes mains viennent
-avant peu nous aider.</p>
-
-<p>«Mais si trop de conversation peut-être te rassasie, je pourrais
-consentir à une courte absence, car la solitude est quelquefois la
-meilleure société, et une courte séparation précipite un doux
-retour. Mais une autre inquiétude m'obsède; j'ai peur qu'il ne
-t'arrive quelque mal quand tu seras sevrée de moi; car tu sais de quoi
-nous avons été avertis, tu sais quel malicieux ennemi, enviant notre
-bonheur et désespérant du sien, cherche à opérer notre honte et
-notre misère par une attaque artificieuse; il veille sans doute quelque
-part près d'ici, dans l'avide espérance de trouver l'objet de son
-désir et son plus grand avantage, nous étant séparés; il est sans
-espoir de nous circonvenir réunis, parce qu'au besoin nous pourrions
-nous prêter l'un à l'autre un rapide secours. Soit qu'il ait pour
-principal dessein de nous détourner de la foi envers Dieu, soit qu'il
-veuille troubler notre amour conjugal, qui excite peut-être son envie
-plus que tout le bonheur dont nous jouissons; que ce soit là son
-dessein, ou quelque chose de pis, ne quitte pas le côté fidèle qui
-t'a donné l'être, qui t'abrite encore et te protège. La femme, quand
-le danger ou le déshonneur l'épie, demeure plus en sûreté et avec
-plus de bienséance auprès de son mari qui la garde ou endure avec elle
-toutes les extrémités.»</p>
-
-<p>La majesté virginale d'Ève, comme une personne qui aime et qui
-rencontre quelque rigueur, lui répondit avec une douce et austère
-tranquillité:</p>
-
-<p>«Fils de la terre et du ciel, et souverain de la terre entière, que
-nous ayons un ennemi qui cherche notre ruine, je l'ai su de toi et de
-l'ange, dont je surpris les paroles à son départ, lorsque je me tenais
-en arrière dans un enfoncement ombragé, tout juste alors revenue au
-fermer des fleurs du soir. Mais que tu doutes de ma constance envers
-Dieu ou envers toi, parce que nous avons un ennemi qui la peut tenter,
-c'est ce que je ne m'attendais pas à ouïr. Tu ne crains pas la
-violence de l'ennemi; étant tels que nous sommes, incapables de mort ou
-de douleur, nous ne pouvons recevoir ni l'une ni l'autre, ou nous
-pouvons les repousser. Sa fraude cause donc ta crainte? d'où résulte
-clairement ton égale frayeur de voir mon amour et ma constante
-fidélité ébranlés ou séduits par sa ruse. Comment ces pensées
-ont-elles trouvé place dans ton sein, ô Adam? as-tu pu mal penser de
-celle qui t'est si chère?»</p>
-
-<p>Adam par ces paroles propres à la guérir répliqua:</p>
-
-<p>«Fille de Dieu et de l'homme, immortelle Ève, car tu es telle, non
-encore entamée par le blâme et le péché; ce n'est pas en défiance
-de toi que je te dissuade de l'absence loin de ma vue, mais pour éviter
-l'entreprise de notre ennemi. Celui qui tente, même vainement, répand
-du moins le déshonneur sur celui qu'il a tenté; il a supposé sa foi
-non incorruptible, non à l'épreuve de la tentation. Toi-même tu
-ressentirais avec dédain et colère l'injure offerte, quoique demeurée
-sans effet. Ne te méprends donc pas si je travaille à détourner un
-pareil affront de toi seule; un affront qu'à nous deux à la fois
-l'ennemi, bien qu'audacieux, oserait à peine offrir, ou, s'il l'osait,
-l'assaut s'adresserait d'abord à moi: ne méprise pas sa malice et sa
-perfide ruse; il doit être astucieux, celui qui a pu séduire des
-anges. Ne pense pas que le secours d'un autre soit superflu. L'influence
-de tes regards me donne accès à toutes les vertus: à ta vue, je me
-sens plus sage, plus vigilant, plus fort; s'il était nécessaire de
-force extérieure, tandis que tu me regarderais, la honte d'être vaincu
-ou trompé soulèverait ma plus grande vigueur, et la soulèverait tout
-entière. Pourquoi ne sentirais-je pas au-dedans de toi la même
-impression quand je suis présent, et ne préférerais-tu pas subir ton
-épreuve avec moi, moi le meilleur témoin de ta vertu éprouvée?»</p>
-
-<p>Ainsi parla Adam, dans sa sollicitude domestique et son amour conjugal;
-mais Ève, qui pensa qu'on n'accordait pas assez à sa foi sincère,
-renouvela sa répartie avec un doux accent:</p>
-
-<p>«Si notre condition est d'habiter ainsi dans une étroite enceinte,
-resserrés par un ennemi subtil ou violent (nous n'étant pas doués
-séparément d'une force égale pour nous défendre partout où il nous
-rencontrera), comment sommes-nous heureux, toujours dans la crainte du
-mal? mais le mal ne précède point le péché: seulement notre ennemi,
-en nous tentant, nous fait un affront par son honteux mépris de notre
-intégrité. Son honteux mépris n'attache point le déshonneur à notre
-front, mais retombe honteusement sur lui.</p>
-
-<p>«Pourquoi donc serait-il évité et craint par nous qui gagnons plutôt
-un double honneur de sa prénotion prouvée fausse, qui trouvons dans
-l'événement la paix intérieure et la faveur du ciel, notre témoin?
-Et qu'est-ce que la fidélité, l'amour, la vertu, essayés seuls, sans
-être soutenus d'un secours extérieur? Ne soupçonnons donc pas notre
-heureux état d'avoir été laissé si imparfait par le sage Créateur,
-que cet état ne soit pas assuré, soit que nous soyons séparés ou
-réunis. Fragile est notre félicité s'il en est de la sorte! Ainsi
-exposé, Éden ne serait pas Éden.»</p>
-
-<p>Adam avec ardeur répliqua:</p>
-
-<p>«Femme, toutes choses sont pour le mieux, comme la volonté de Dieu les
-a faites. Sa main créatrice n'a laissé rien de défectueux ou
-d'incomplet dans tout ce qu'il a créé, et beaucoup moins dans l'homme
-ou dans ce qui peut assurer son heureux état, garanti contre la force
-extérieure. Le péril de l'homme est en lui-même, et c'est aussi dans
-lui qu'est sa puissance: contre sa volonté, il ne peut recevoir aucun
-mal; mais Dieu a laissé la volonté libre; car qui obéit à la raison
-est libre; et Dieu a fait la raison droite; mais il lui a commandé
-d'être sur ses gardes, et toujours debout, de peur que surprise par
-quelque belle apparence de bien elle, ne dicte faux et n'informe mal la
-volonté, pour lui faire faire ce que Dieu a défendu expressément.</p>
-
-<p>«Ce n'est donc point la méfiance, mais un tendre amour qui ordonne, à
-moi de t'avertir souvent, à toi aussi de m'avertir. Nous subsistons
-affermis; cependant il est possible que nous nous égarions, puisqu'il
-n'est pas impossible que la raison, par l'ennemi subornée, puisse
-rencontrer quelque objet spécieux, et tomber surprise dans une
-déception imprévue, faute d'avoir conservé l'exacte vigilance, comme
-elle en avait été avertie. Ne cherche donc point la tentation qu'il
-serait mieux d'éviter, et tu l'éviteras probablement si tu ne te
-sépares pas de moi: l'épreuve viendra sans être cherchée. Veux-tu
-prouver ta constance? prouve d'abord ton obéissance. Mais qui
-connaîtra la première, si tu n'as point été tentée? qui
-l'attestera? Si tu penses qu'une épreuve non cherchée peut nous
-trouver tous deux plus en sûreté qu'il ne te semble que nous le
-sommes, toi ainsi avertie... va! car ta présence, contre ta volonté,
-te rendrait plus absente: va dans ton innocence native! appuie-toi sur
-ce que tu as de vertu! réunis-la toute! car Dieu envers toi a fait son
-devoir, fais le tien.»</p>
-
-<p>Ainsi parla le patriarche du genre humain; mais Ève persista. Et
-quoique soumise, elle répliqua la dernière:</p>
-
-<p>«C'est donc avec ta permission, ainsi prévenue et surtout à cause de
-ce que tes dernières paroles pleines de raison n'ont fait que toucher:
-l'épreuve, étant moins cherchée, nous trouverait peut-être moins
-préparés; c'est pour cela que je m'éloigne plus volontiers. Je ne
-dois pas beaucoup m'attendre qu'un ennemi aussi fier s'adresse d'abord
-à la plus faible; s'il y était enclin, il n'en serait que plus honteux
-de sa défaite.»</p>
-
-<p>Ainsi disant, elle retire doucement sa main de celle de son époux, et
-comme une nymphe légère des bois, Oréade, ou Dryade, ou du cortège
-de la déesse de Délos, elle vole aux bocages. Elle surpassait Diane
-elle-même par sa démarche et son port de déesse, quoiqu'elle ne fût
-point armée comme elle de l'arc et du carquois, mais de ces instruments
-de jardinage, tels que l'art, simple encore et innocent du feu, les
-avait formés, ou tels qu'ils avaient été apportés par les anges.
-Ornée comme Palès ou Pomone, elle leur ressemblait: à Pomone quand
-elle fuit Vertumne, à Cérès dans sa fleur, lorsqu'elle était vierge
-encore de Proserpine qu'elle eut de Jupiter. Adam était ravi, son œil
-la suivit longtemps d'un regard enflammé; mais il désirait davantage
-qu'elle fût restée. Souvent il lui répète l'ordre d'un prompt
-retour; aussi souvent elle s'engage à revenir à midi au berceau, à
-mettre toute chose dans le meilleur ordre, pour inviter Adam au repas du
-milieu du jour ou au repos de l'après-midi.</p>
-
-<p>Oh! combien déçue, combien trompée, malheureuse Ève, sur ton retour
-présumé! événement pervers! à compter de cette heure, jamais tu ne
-trouveras dans le paradis ni doux repas ni profond repos! une embûche
-est dressée parmi ces fleurs et ces ombrages; tu es attendue par une
-rancune infernale qui menace d'intercepter ton chemin, ou de te renvoyer
-dépouillée d'innocence, de fidélité, de bonheur!...</p>
-
-<p>Car maintenant, et depuis l'aube du jour, l'ennemi (simple serpent en
-apparence) était venu, cherchant le lieu où il pourrait rencontrer
-plus vraisemblablement les deux seuls de l'espèce humaine, mais en eux
-toute leur race, sa proie projetée. Il cherche dans le bocage et dans
-la prairie, là où quelque bouquet de bois, quelque partie du jardin,
-objet de leur soin ou de leur plantation, se montrent plus agréable
-pour leurs délices; au bord d'une fontaine ou d'un petit ruisseau
-ombragé, il les cherche tous deux; mais il désirait que son destin
-pût rencontrer Ève séparée d'Adam; il le désirait, mais non avec
-l'espérance de ce qui arrivait si rarement, quand, selon son désir et
-contre son espérance, il découvre Ève seule, voilée d'un nuage de
-parfums, là où elle se tenait à demi aperçue, tant les roses
-épaisses et touffues rougissaient autour d'elle; souvent elle se
-baissait pour relever les fleurs d'une faible tige, dont la tête
-quoique d'une vive carnation, empourprée, azurée ou marquetée d'or,
-pendait sans support; elle les redressait gracieusement avec un lien de
-myrte, sans songer qu'elle-même, la fleur la plus belle, était non
-soutenue, son meilleur appui si loin, la tempête si proche.</p>
-
-<p>Le serpent s'approchait; il franchit mainte avenue du plus magnifique
-couvert, cèdre, pin ou palmier. Tantôt ondoyant et hardi, tantôt
-caché, tantôt vu parmi les arbustes entrelacés et les fleurs formant
-bordure des deux côtés, ouvrage de la main d'Ève: retraite plus
-délicieuse que ces fabuleux jardins d'Adonis ressuscité, ou
-d'Alcinoüs renommé, hôte du fils du vieux Laërte; ou bien encore que
-ce jardin, non mystique, dans lequel le sage roi se livrait à de
-mutuelles caresses avec la belle Égyptienne, son épouse.</p>
-
-<p>Satan admire le lieu, encore plus la personne. Comme un homme longtemps
-enfermé dans une cité populeuse dont les maisons serrées et les
-égouts corrompent l'air: par un matin d'été, il sort pour respirer
-dans les villages agréables et dans les fermes adjacentes; de toutes
-choses qu'il rencontre, il tire un plaisir, l'odeur des blés ou de
-l'herbe fauchée, ou celle des vaches et des laiteries, chaque objet
-rustique, chaque bruit champêtre, tout le charme; si d'aventure une
-belle vierge, au pas de nymphe vient à passer, ce qui plaisait à cet
-homme lui plaît davantage à cause d'elle; elle l'emporte sur tout, et
-dans son regard elle réunit toutes les délices: le serpent prenait un
-pareil plaisir à voir ce plateau fleuri, doux abri d'Ève ainsi
-matineuse, ainsi solitaire! Sa forme angélique et céleste, mais plus
-suave et plus féminine, sa gracieuse innocence, toute la façon de ses
-gestes, ou de ses moindres mouvements, intimident la malice de Satan, et
-par un doux larcin dépouillent sa violence de l'intention violente
-qu'il apportait. Dans cet intervalle le mal unique demeure abstrait de
-son propre mal, et pendant ce temps demeura stupidement bon, désarmé
-qu'il était d'inimitié, de fourberie, de haine, d'envie, de vengeance.
-Mais l'enfer ardent qui brûle toujours en lui, quoique dans un
-demi-ciel, finit bientôt ses délices, et le torture d'autant plus
-qu'il voit plus de plaisir non destiné pour lui. Alors il rappelle la
-haine furieuse, et, caressant ses pensées de malheur, il s'excite de la
-sorte:</p>
-
-<p>«Pensées, où m'avez-vous conduit! par quelle douce impulsion ai-je
-été poussé à oublier ce qui nous a amené ici! La haine! non
-l'amour, ni l'espoir du paradis pour l'enfer, ni l'espoir de goûter ici
-le plaisir, mais de détruire tout plaisir, excepté celui qu'on
-éprouve à détruire: toute autre joie pour moi est perdue. Ainsi ne
-laissons pas échapper l'occasion qui me rit à présent: voici la femme
-seule, exposée à toutes les attaques; son mari (car je vois au loin
-tout alentour) n'est pas auprès d'elle: j'évite davantage sa plus
-haute intelligence et sa force; d'un courage fier, bâti de membres
-héroïques quoique moulés en terre, ce n'est point un ennemi peu
-redoutable; lui exempt de blessures, moi non! tant l'enfer m'a
-dégradé, tant la souffrance m'a fait déchoir de ce que j'étais dans
-le ciel! Ève est belle, divinement belle, faite pour l'amour des dieux;
-elle n'a rien de terrible, bien qu'il y ait de la terreur dans l'amour
-et dans la beauté, quand elle n'est pas approchée par une haine plus
-forte, haine d'autant plus forte qu'elle est mieux déguisée sous
-l'apparence de l'amour: c'est le chemin que je tente pour la ruine
-d'Ève.»</p>
-
-<p>Ainsi parle l'ennemi du genre humain, mauvais hôte du serpent dans
-lequel il était renfermé, et vers Ève il poursuit sa route. Il ne se
-tramait pas alors en ondes dentelées comme il a fait depuis; mais il se
-dressait sur sa croupe, base circulaire de replis superposés qui
-montaient en forme de tour, orbe sur orbe, labyrinthe croissant! Une
-crête s'élevait haute sur sa tête; ses yeux étaient d'escarboucle;
-son cou était d'un or vert bruni; il se tenait debout au milieu de ses
-spirales arrondies qui sur le gazon flottaient redondantes. Agréable et
-charmante était sa forme: jamais serpents depuis n'ont été plus
-beaux, ni celui dans lequel furent changés en Illyrie Hermione et
-Cadmus, ni celui qui fut le dieu d'Épidaure, ni ceux en qui
-transformés furent vus Jupiter Ammon et Jupiter Capitolin, le premier
-avec Olympias, le second avec celle qui enfanta Scipion, la grandeur de
-Rome.</p>
-
-<p>D'une course oblique, comme quelqu'un qui cherche accès auprès d'une
-personne, mais qui craint de l'interrompre, il trace d'abord son chemin
-de côté: tel qu'un vaisseau manœuvré par un pilote habile à
-l'embouchure d'une rivière ou près d'un cap, autant de fois il vire de
-bord et change sa voile; ainsi Satan variait ses mouvements, et de sa
-queue formait de capricieux anneaux à la vue d'Ève, pour amorcer ses
-regards.</p>
-
-<p>Occupée, elle entendit le bruit des feuilles froissées; mais elle n'y
-fit aucune attention, accoutumée qu'elle était dans les champs à voir
-se jouer devant elle toutes les bêtes, plus soumises à sa voix que ne
-le fut à la voix de Circé le troupeau métamorphosé.</p>
-
-<p>Plus hardi alors, le serpent non appelé se tint devant Ève, mais comme
-dans l'étonnement de l'admiration, souvent d'une manière caressante il
-baissait sa crête superbe, son cou poli ou émaillé, et léchait la
-terre qu'Ève avait foulée. Sa gentille expression muette amène enfin
-les regards d'Ève à remarquer son badinage. Ravi d'avoir fixé son
-attention, Satan avec la langue organique du serpent, ou par l'impulsion
-de l'air vocal, commença de la sorte sa tentation astucieuse:</p>
-
-<p>«Ne sois pas émerveillée, maîtresse souveraine, si tu peux l'être,
-toi qui es la seule merveille. Encore moins n'arme pas de mépris ton
-regard, ciel de la douceur, irritée que je m'approche de toi et que je
-te contemple insatiable: moi ainsi seul, je n'ai pas craint ton front,
-plus imposant encore ainsi retirée. Ô la plus belle ressemblance de
-ton beau Créateur! toi, toutes les choses vivantes t'admirent, toutes
-les choses, qui t'appartiennent en don adorent ta beauté céleste
-contemplée avec ravissement. La beauté considérée davantage là où
-elle est universellement admirée; mais ici, dans cet enclos sauvage,
-parmi ces bêtes (spectateurs grossiers et insuffisants pour discerner
-la moitié de ce qui en toi est beau), un homme excepté qui te voit! Et
-qu'est-ce qu'un seul à te voir, toi qui devrais être vue déesse parmi
-les dieux, adorée et servie des anges sans nombre, ta cour
-journalière?»</p>
-
-<p>Telles étaient les flatteries du tentateur, tel fut le ton de son
-prélude: ses paroles firent leur chemin dans le cœur d'Ève, bien
-qu'elle s'étonnât beaucoup de la voix. Enfin, non sans cesser d'être
-surprise, elle répondit:</p>
-
-<p>«Qu'est-ce que ceci? le langage de l'homme prononcé, la pensée
-humaine exprimée par la langue d'une brute? je croyais du moins que la
-parole avait été refusée aux animaux, que Dieu au jour de leur
-création les avait faits muets pour tout son articulé. Quant à la
-pensée, je doutais; car dans les regards et dans les actions des
-bêtes, souvent paraît beaucoup de raison. Toi, serpent, je te
-connaissais bien pour le plus subtil des animaux des champs, mais
-j'ignorais que tu fusses doué de la voix humaine. Redouble donc ce
-miracle, et dis comment tu es devenu parlant de muet que tu étais, et
-comment tu es devenu plus mon ami que le reste de l'espèce brute qui
-est journellement sous mes yeux. Dis, car une telle merveille réclame
-l'attention qui lui est due.»</p>
-
-<p>L'astucieux tentateur répliqua de la sorte:</p>
-
-<p>«Impératrice de ce monde beau, Ève resplendissante, il m'est aisé de
-te dire tout ce que tu ordonnes; il est juste que tu sois obéie.</p>
-
-<p>«J'étais d'abord comme sont les autres bêtes qui paissent l'herbe
-foulée aux pieds; mes pensées étaient abjectes et basses comme
-l'était ma nourriture; je ne pouvais discerner que l'aliment ou le
-sexe, et ne comprenais rien d'élevé: jusqu'à ce qu'un jour, roulant
-dans la campagne, je découvris au loin, par hasard, un bel arbre
-chargé de fruits des plus belles couleurs mêlées, pourpre et or. Je
-m'en approchais pour le contempler, quand des rameaux s'exhala un parfum
-savoureux, agréable à l'appétit; il charma mes sens plus que l'odeur
-du doux fenouil, plus que la mamelle de la brebis, ou de la chèvre, qui
-laisse échapper le soir le lait non sucé de l'agneau ou du chevreau
-occupés de leurs jeux.</p>
-
-<p>«Pour satisfaire le vif désir que je ressentais de goûter à ces
-belles pommes, je résolus de ne pas différer: la faim et la soif,
-conseillères persuasives, aiguisées par l'odeur de ce fruit
-séducteur, me pressaient vivement. Soudain je m'entortille au tronc
-moussu, car pour atteindre aux branches élevées au-dessus de la terre,
-cela demanderait ta haute taille ou celle d'Adam. Autour de l'arbre se
-montraient toutes les autres bêtes qui me voyaient; languissant d'un
-pareil désir elles me portaient envie, mais ne pouvaient arriver au
-fruit. Déjà parvenu au milieu de l'arbre où pendait l'abondance si
-tentante et si près, je ne me fis faute de cueillir et de manger à
-satiété, car jusqu'à cette heure je n'avais jamais trouvé un pareil
-plaisir aux aliments ou à la fontaine.</p>
-
-<p>«Rassasié enfin, je ne tardai pas d'apercevoir en moi un changement
-étrange au degré de raison de mes facultés intérieures; la parole ne
-me manqua pas longtemps, quoique je conservasse ma forme. Dès ce moment
-je tournai mes pensées vers des méditations élevées ou profondes, et
-je considérai d'un esprit étendu toutes les choses visibles dans le
-ciel, sur la terre ou dans l'air, toutes les choses bonnes et belles.
-Mais tout ce qui est beau et bon, dans ta divine image et dans le rayon
-céleste de ta beauté je le trouve réuni. Il n'est point de beauté à
-la tienne pareille ou seconde! elle m'a contraint, quoique importun
-peut-être, à venir, te contempler, à t'adorer, toi qui de droit es
-déclarée souveraine des créatures, dame universelle!»</p>
-
-<p>Ainsi parle l'animé et rusé serpent; et Ève, encore plus surprise,
-lui répliqua imprudente:</p>
-
-<p>«Serpent, tes louanges excessives me laissent en doute de la vertu de
-ce fruit sur toi le premier éprouvée. Mais, dis-moi, où croît
-l'arbre? est-il loin d'ici? Car nombreux sont les arbres de Dieu qui
-croissent dans le Paradis, et plusieurs nous sont encore inconnus: une
-telle abondance s'offre à notre choix, que nous laissons un grand
-trésor de fruits sans les toucher; ils restent suspendus incorruptibles
-jusqu'à ce que les hommes naissent pour les cueillir, et qu'un plus
-grand nombre de mains nous aident à soulager la nature de son
-enfantement.»</p>
-
-<p>L'insidieuse couleuvre joyeuse et satisfaite:</p>
-
-<p>«Impératrice, le chemin est facile et n'est pas long; il se trouve
-au-delà d'une allée de myrtes, sur une pelouse, tout près d'une
-fontaine, quand on a passé un petit bois exhalant la myrrhe et le
-baume. Si tu m'acceptes pour conducteur, je t'y aurai bientôt menée.»</p>
-
-<p>«Conduis-moi donc,» dit Ève.</p>
-
-<p>Le serpent, guide, roule rapidement ses anneaux, et les fait paraître
-droits, quoique entortillés, prompt qu'il est au crime. L'espérance
-l'élève, et la joie enlumine sa crête: comme un feu follet, formé
-d'une onctueuse vapeur que la nuit condense et que la frigidité
-environne, s'allume en une flamme par le mouvement (lequel feu
-accompagne souvent, dit-on, quelque malin esprit); voltigeant et
-brillant d'une lumière trompeuse, il égare de sa route le voyageur
-nocturne étonné; il le conduit dans des marais et des fondrières, à
-travers des viviers et des étangs où il s'engloutit et se perd loin de
-tout secours: ainsi reluisait le serpent fatal, et par supercherie
-menait Ève, notre mère crédule, à l'arbre de prohibition, racine de
-tout notre malheur. Dès qu'elle le vit, elle dit à son guide:</p>
-
-<p>«Serpent, nous aurions pu éviter notre venir ici, infructueux pour
-moi, quoique le fruit soit ici en abondance. Le bénéfice de sa vertu
-sera seul pour toi; vertu merveilleuse en vérité, si elle produit de
-pareils effets! Mais nous ne pouvons à cet arbre ni toucher ni goûter:
-ainsi Dieu l'a ordonné, et il nous a laissé cette défense, la seule
-fille de sa voix: pour le reste, nous vivons loi à nous-mêmes; notre
-raison est notre loi.»</p>
-
-<p>Le tentateur plein de tromperie répliqua:</p>
-
-<p>«En vérité! Dieu a donc dit que du fruit de tous les arbres de ce
-jardin vous ne mangerez pas, bien que vous soyez déclarés seigneurs de
-tout sur la terre et dans l'air?»</p>
-
-<p>Ève, encore sans péché:</p>
-
-<p>«Du fruit de chaque arbre de ce jardin nous pouvons manger, mais du
-fruit de ce bel arbre dans le jardin Dieu a dit: Vous n'en mangerez
-point; vous n'y toucherez point, de peur que vous ne mouriez.»</p>
-
-<p>À peine a-t-elle dit brièvement, que le tentateur, maintenant plus
-hardi (mais avec une apparence de zèle et d'amour pour l'homme,
-d'indignation pour le tort qu'on lui faisait), joue un rôle nouveau.
-Comme touché de compassion, il se balance troublé, pourtant avec
-grâce, et il se lève posé comme prêt à traiter quelque matière
-importante: au vieux temps, dans Athènes et dans Rome libre, où
-florissait l'éloquence (muette depuis), un orateur renommé, chargé de
-quelque grande cause, se tenait debout de lui-même recueilli, tandis
-que chaque partie de son corps, chacun de ses mouvements, chacun de ses
-gestes obtenaient audience avant sa parole; quelquefois il débutait
-avec hauteur, son zèle pour la justice ne lui permettant pas le délai
-d'un exorde: ainsi s'arrêtant, se remuant, se grandissant de toute sa
-hauteur, le tentateur, tout passionné, s'écria:</p>
-
-<p>«Ô plante sacrée, sage et donnant la sagesse, mère de la science, à
-présent je sens au-dedans de moi mon pouvoir qui m'éclaire, non
-seulement pour discerner les choses dans leurs causes, mais pour
-découvrir les voies des agents suprêmes, réputés sages cependant.
-Reine de cet univers, ne crois pas ces rigides menaces de mort: vous ne
-mourrez point: comment le pourriez-vous? Par le fruit? Il vous donnera
-la vie de la science. Par l'auteur de la menace? Regardez-moi, moi qui
-ai touché et goûté; cependant je vis, j'ai même atteint une vie plus
-parfaite que celle que le sort me destinait, en osant m'élever
-au-dessus de mon lot. Serait-il fermé à l'homme, ce qui est ouvert à
-la bête? Ou Dieu allumera-t-il sa colère pour une si légère offense?
-Ne louera-t-il pas plutôt votre courage indompté qui, sous la menace
-de la mort dénoncée (quelque chose que soit la mort), ne fut point
-détourné d'achever ce qui pouvait conduire à une plus heureuse vie,
-à la connaissance du bien et du mal. Du bien? quoi de plus juste! Du
-mal? (si ce qui est mal est réel) pourquoi ne pas le connaître,
-puisqu'il en serait plus facilement évité! Dieu ne peut donc vous
-frapper et être juste: s'il n'est pas juste, il n'est pas Dieu; il ne
-faut alors ni le craindre, ni lui obéir. Votre crainte elle-même
-écarte la crainte de la mort.</p>
-
-<p>«Pourquoi donc fut ceci défendu? Pourquoi, sinon pour vous effrayer?
-Pourquoi, sinon pour vous tenir bas et ignorants, vous ses adorateurs?
-Il sait que le jour où vous mangerez du fruit, vos yeux, qui semblent
-si clairs, et qui cependant sont troubles, seront parfaitement ouverts
-et éclaircis, et vous serez comme les dieux, connaissant à la fois le
-bien et le mal, comme ils le connaissent. Que vous soyez comme les
-dieux, puisque je suis comme un homme, comme un homme intérieurement,
-ce n'est qu'une juste proportion gardée, moi de brute devenu homme,
-vous d'hommes devenus dieux.</p>
-
-<p>«Ainsi, vous mourrez peut-être en vous dépouillant de l'homme pour
-revêtir le dieu: mort désirable quoique annoncée avec menaces,
-puisqu'elle ne peut rien de pis que ceci! Et que sont les dieux pour que
-l'homme ne puisse devenir comme eux, en participant à une nourriture
-divine? Les dieux existèrent les premiers, et ils se prévalent de cet
-avantage pour nous faire croire que tout procède d'eux: j'en doute; car
-je vois cette belle terre échauffée par le soleil, et produisant
-toutes choses; eux, rien. S'ils produisent tout, qui donc a renfermé la
-connaissance du bien et du mal dans cet arbre, de manière que quiconque
-mange de son fruit acquiert aussitôt la sagesse sans leur permission?
-En quoi serait l'offense que l'homme parvînt ainsi à connaître? En
-quoi votre science pourrait-elle nuire à Dieu, ou que pourrait
-communiquer cet arbre contre sa volonté, si tout est à lui? Agirait-il
-par envie? L'envie peut-elle habiter dans les cœurs célestes? Ces
-raisons, ces raisons et beaucoup d'autres prouvent le besoin que vous
-avez de ce beau fruit. Divinité humaine, cueille et goûte librement.»</p>
-
-<p>Il dit, et ses paroles, grosses de tromperie, trouvèrent dans le cœur
-d'Ève une entrée trop facile. Les yeux fixes, elle contemplait le
-fruit qui, rien qu'à le voir, pouvait tenter: à ses oreilles
-retentissait encore le son de ces paroles persuasives qui lui
-paraissaient remplies de raison et de vérité. Cependant l'heure de
-midi approchait et réveillait dans Ève un ardent appétit qu'excitait
-encore l'odeur si savoureuse de ce fruit; inclinée qu'elle était
-maintenant à le toucher et à le goûter, elle y attachait avec désir
-son œil avide. Toutefois, elle s'arrête un moment et fait en
-elle-même ces réflexions:</p>
-
-<p>«Grandes sont tes vertus sans doute, ô le meilleur des fruits! Quoique
-tu sois interdit à l'homme, tu es digne d'être admiré, toi dont le
-suc, trop longtemps négligé, a donné dès le premier essai la parole
-au muet et a enseigné à une langue incapable de discours, à publier
-ton mérite. Celui qui nous interdit ton usage ne nous a pas caché non
-plus ton mérite, en te nommant l'arbre de science à la fois et du bien
-et du mal. Il nous a défendu de te goûter, mais sa défense te
-recommande davantage, car elle conclut le bien que tu communiques et le
-besoin que nous en avons: le bien inconnu assurément on ne l'a point,
-ou si on l'a, et qu'il reste encore inconnu, c'est comme si on ne
-l'avait pas du tout.</p>
-
-<p>«En termes clairs, que nous défend-il, lui? de connaître; il nous
-défend le bien; il nous défend d'être sages. De telles prohibitions
-ne lient pas... Mais si la mort nous entoure des dernières chaînes, à
-quoi nous profitera notre liberté intérieure? Le jour où nous
-mangerons de ce beau fruit, tel est notre arrêt, nous mourrons... Le
-serpent est-il mort? il a mangé et il vit, et il connaît, et il parle,
-et il raisonne, et il discerne, lui jusqu'alors irraisonnable. La mort
-n'a-t-elle été inventée que pour nous seuls? ou cette intellectuelle
-nourriture à nous refusée, n'est-elle réservée qu'aux bêtes? qu'aux
-bêtes ce semble: mais l'unique brute qui la première en a goûté,
-loin d'en être avare, communique avec joie le bien qui lui en est
-échu, conseillère non suspecte, amie de l'homme, éloignée de toute
-déception et de tout artifice. Que crains-je donc? ou plutôt sais-je
-ce que je dois craindre dans cette ignorance du bien et du mal, de Dieu
-ou de la mort, de la loi ou de la punition? Ici croît le remède à
-tout, ce fruit divin, beau à la vue, attrayant au goût, et dont la
-vertu est de rendre sage. Qui empêche donc de le cueillir et d'en
-nourrir à la fois le corps et l'esprit?»</p>
-
-<p>Elle dit, et sa main téméraire, dans une mauvaise heure, s'étend vers
-le fruit: elle arrache! elle mange! La terre sentit la blessure, la
-nature, sur ses fondements, soupirant à travers tous ses ouvrages, par
-des signes de malheur annonça que tout était perdu.</p>
-
-<p>Le serpent coupable s'enfuit dans un hallier, et il le pouvait bien,
-car maintenant Ève, attachée au fruit tout entière, ne regardait rien
-autre chose. Il lui semblait que jusque-là elle n'avait jamais goûté
-dans un fruit un pareil délice; soit que cela fût vrai, soit qu'elle
-se l'imaginât dans la haute attente de la science: sa divinité ne
-sortait point de sa pensée. Avidement et sans retenue, elle se gorgea
-du fruit, et ne savait pas qu'elle mangeait la mort. Enfin rassasiée,
-exaltée comme par le vin, joyeuse et folâtre, pleine de satisfaction
-d'elle-même, elle se parle ainsi:</p>
-
-<p>«Ô roi de tous les arbres du paradis, arbre vertueux, précieux, dont
-l'opération bénie est la sagesse! arbre jusque ici ignoré, dégradé,
-ton beau fruit demeurait suspendu comme n'étant créé à aucune fin!
-Mais dorénavant mon soin matinal sera pour toi, non sans le chant et la
-louange qui te sont dus à chaque aurore; je soulagerai tes branches du
-poids fertile offert libéralement à tous, jusqu'à ce que, nourrie par
-toi, je parvienne à la maturité de la science comme les dieux qui
-savent toutes choses, quoiqu'ils envient aux autres ce qu'ils ne peuvent
-leur donner. Si le don eût été un des leurs, il n'aurait pas crû
-ici.</p>
-
-<p>«Expérience, que ne te dois-je pas, ô le meilleur des guides! En ne
-te suivant pas, je serais restée dans l'ignorance; tu ouvres le chemin
-de la sagesse, et tu donnes accès auprès d'elle, malgré le secret où
-elle se retire.</p>
-
-<p>«Et moi peut-être aussi suis-je cachée? Le Ciel est haut, haut, trop
-éloigné pour voir de là distinctement chaque chose sur la terre:
-d'autres soins peut-être peuvent avoir distrait d'une continuelle
-vigilance notre grand prohibiteur, en sûreté avec tous ses espions
-autour de lui... Mais de quelle manière paraîtrai-je devant Adam? lui
-ferai-je connaître à présent mon changement? lui donnerai-je en
-partage ma pleine félicité, ou plutôt non? Garderai-je les avantages
-de la science en mon pouvoir, sans copartenaire, afin d'ajouter à la
-femme ce qui lui manque, pour attirer d'autant plus l'amour d'Adam, pour
-me rendre plus égale à lui, et peut-être (chose désirable)
-quelquefois supérieure? car inférieure, qui est libre? Ceci peut bien
-être... Mais quoi? si Dieu a vu? si la mort doit s'ensuivre? alors je
-ne serai plus, et Adam, marié à une autre Ève, vivra en joie avec
-elle, moi éteinte: le penser, c'est mourir! Confirmée dans ma
-résolution, je me décide: Adam partagera avec moi le bonheur ou la
-misère. Je l'aime si tendrement qu'avec lui je puis souffrir toutes les
-morts: vivre sans lui n'est pas la vie.»</p>
-
-<p>Ainsi disant, elle détourna ses pas de l'arbre; mais auparavant elle
-lui fait une révérence profonde comme au pouvoir qui habite cet arbre,
-et dont la présence a infusé dans la plante une sève savante
-découlée du nectar, breuvage des dieux.</p>
-
-<p>Pendant ce temps-là Adam, qui attendait son retour avec impatience,
-avait tressé une guirlande des fleurs les plus choisies, pour orner sa
-chevelure et couronner ses travaux champêtres, comme les moissonneurs
-ont souvent accoutumé de couronner leur reine des moissons. Il se
-promettait une grande joie en pensée et une consolation nouvelle dans
-un retour si longtemps différé. Toutefois devinant quelque chose de
-malheureux, le cœur lui manquait; il en sentait les battements
-inégaux: pour rencontrer Ève, il alla par le chemin qu'elle avait pris
-le matin, au moment où ils se séparèrent.</p>
-
-<p>Il devait passer près de l'arbre de science: là il la rencontra à
-peine revenant de l'arbre; elle tenait à la main un rameau du plus beau
-fruit couvert de duvet qui souriait, nouvellement cueilli, et répandait
-l'odeur de l'ambroisie. Elle se hâta vers Adam; l'excuse parut d'abord
-sur son visage comme le prologue de son discours, et une trop prompte
-apologie; elle adresse à son époux des paroles caressantes qu'elle
-avait à volonté:</p>
-
-<p>«N'as-tu pas été étonné, Adam, de mon retard? Je t'ai regretté! et
-j'ai trouvé long le temps, privée de ta présence; agonie d'amour,
-jusqu'à présent non sentie et qui ne le sera pas deux fois, car jamais
-je n'aurai l'idée d'éprouver (ce que j'ai cherché téméraire et sans
-expérience) la peine de l'absence, loin de ta vue. Mais la cause en est
-étrange, et merveilleuse à entendre.</p>
-
-<p>«Cet arbre n'est pas, comme on nous le dit, un arbre de danger, quand
-on y goûte; il n'ouvre pas la voie à un mal inconnu; mais il est d'un
-effet divin pour ouvrir les yeux, et il fait dieux ceux qui y goûtent;
-il a été trouvé tel en y goûtant. Le sage serpent (non retenu comme
-nous, ou n'obéissant pas) a mangé du fruit: il n'y a pas trouvé la
-mort dont nous sommes menacés; mais dès ce moment il est doué de la
-voix humaine et du sens humain, raisonnant d'une manière admirable. Et
-il a agi sur moi avec tant de persuasion, que j'ai goûté et que j'ai
-trouvé aussi les effets répondant à l'attente: mes yeux, troubles
-auparavant, sont plus ouverts; mon esprit plus étendu, mon cœur plus
-ample. Je m'élève à la divinité, que j'ai cherchée principalement
-pour toi; sans toi je puis la mépriser. Car la félicité dont tu as ta
-part est pour moi la félicité, ennuyeuse bientôt et odieuse avec toi
-non partagée. Goûte donc aussi à ce fruit; qu'un sort égal nous
-unisse dans une égale joie, comme dans un égal amour, de peur que si
-tu t'abstiens un différent degré de condition ne nous sépare, et que
-je ne renonce trop tard pour toi à la divinité, quand le sort ne le
-permettra plus.»</p>
-
-<p>Ève ainsi raconta son histoire d'un air animé; mais sur sa joue le
-désordre monte et rougit. Adam, de son côté, dès qu'il est instruit
-de la fatale désobéissance d'Ève, interdit, confondu, devient blanc,
-tandis qu'une froide horreur court dans ses veines et disjoint tous ses
-os. De sa main défaillante la guirlande tressée pour Ève tombe, et
-répand les roses flétries: il demeure pâle et sans voix, jusqu'à ce
-qu'enfin d'abord en lui-même il rompt son silence intérieur:</p>
-
-<p>«Ô le plus bel être de la création, le dernier et le meilleur de
-tous les ouvrages de Dieu, créature en qui excellait pour la vue ou la
-pensée, ce qui fut jamais formé de saint, de divin, de bon, d'aimable
-et de doux! Comment es-tu perdue! comment soudain perdue, défigurée,
-flétrie et maintenant dévolue à la mort? ou plutôt comment as-tu
-cédé à la tentation de transgresser la stricte défense, de violer le
-sacré fruit défendu? Quelque maudit artifice d'un ennemi t'a déçue,
-d'un ennemi que tu ne connaissais pas; et moi avec toi, il m'a perdu;
-car certainement ma résolution est de mourir avec toi. Comment
-pourrais-je vivre sans toi? comment quitter ton doux entretien et notre
-amour si tendrement uni, pour survivre abandonné dans ces bois
-sauvages? Dieu créât-il une autre Ève, et moi fournirais-je une autre
-côte, ta perte encore ne sortirait jamais de mon cœur. Non, non! je me
-sens attiré par le lien de la nature; tu es la chair de ma chair, l'os
-de mes os; de ton sort le mien ne sera jamais séparé, bonheur ou
-misère!»</p>
-
-<p>Ayant dit ainsi, comme un homme revenu d'une triste épouvante, et
-après des pensées agitées se soumettant à ce qui semble
-irrémédiable, il se tourne vers Ève, et lui adresse ces paroles d'un
-ton calme:</p>
-
-<p>«Une action hardie tu as tentée, Ève aventureuse! un grand péril tu
-as provoqué, toi qui non seulement as osé convoiter des yeux ce fruit
-sacré, objet d'une sainte abstinence, mais qui, bien plus hardie
-encore, y as goûté, malgré la défense d'y toucher! Mais qui peut
-rappeler le passé et défaire ce qui est fait? Ni le Dieu tout-puissant
-ni le destin ne le pourraient. Cependant, peut-être ne mourras-tu
-point; peut-être l'action n'est-elle pas si détestable, à présent
-que le fruit a été goûté et profané par le serpent, qu'il en a fait
-un fruit commun, privé de sainteté, avant que nous y ayons touché. Le
-serpent n'a pas trouvé qu'il fût mortel; le serpent vit encore; il
-vit, ainsi que tu le dis, et il a gagné de vivre comme l'homme, d'un
-plus haut degré de vie; puissante induction pour nous d'atteindre
-pareillement, en goûtant ce fruit, une élévation proportionnée qui
-ne peut être que de devenir dieux, anges ou demi-dieux.</p>
-
-<p>«Je ne puis penser que Dieu, sage créateur, quoique menaçant, veuille
-ainsi sérieusement nous détruire, nous ses premières créatures,
-élevées si haut en dignité et placées au-dessus de tous ses
-ouvrages, lesquels, créés pour nous, doivent tomber nécessairement
-avec nous dans notre chute, puisqu'ils sont faits dépendants de nous.
-Ainsi Dieu décréerait, serait frustré, ferait et déferait, et
-perdrait son travail; cela ne se concevrait pas bien de Dieu, qui,
-quoique son pouvoir pût répéter la création, cependant répugnerait
-à nous détruire, de peur que l'adversaire ne triomphât et ne
-dit:&mdash;Inconstant est l'état de ceux que Dieu favorise le plus! Qui
-peut lui plaire longtemps? Il m'a ruiné le premier. Maintenant c'est
-l'espèce humaine. Qui ensuite?&mdash;Sujet de raillerie qui ne doit pas
-être donné à un ennemi. Quoi qu'il en soit, j'ai lié mon sort au
-tien, résolu à subir le même sort. Si la mort m'associe avec toi, la
-mort est pour moi comme la vie: tant dans mon cœur je sens le lien de
-la nature m'attirer puissamment à mon propre bien en toi; car ce que tu
-es m'appartient, notre état ne peut être séparé; nous ne faisons
-qu'un, une même chair: te perdre, c'est me perdre moi-même.»</p>
-
-<p>Ainsi parla Adam; ainsi Ève lui répliqua:</p>
-
-<p>«Ô glorieuse épreuve d'un excessif amour, illustre témoignage, noble
-exemple qui m'engage à l'imiter! Mais n'approchant pas de ta
-perfection, comment l'atteindrai-je, ô Adam, moi qui me vante d'être
-issue de ton côté, et qui t'entends parler avec joie de notre union,
-d'un cœur et d'une âme entre nous deux? Ce jour fournit une bonne
-preuve de cette union, puisque tu déclares que, plutôt que la mort, ou
-quelque chose de plus terrible que la mort, nous sépare (nous liés
-d'un si tendre amour), tu es résolu à commettre avec moi la faute, le
-crime (s'il y a crime) de goûter ce beau fruit dont la vertu (car le
-bien toujours procède du bien, directement ou indirectement) a offert
-cette heureuse épreuve à ton amour qui sans cela n'eût jamais été
-si excellemment connu.</p>
-
-<p>«Si je pouvais croire que la mort annoncée dût suivre ce que j'ai
-tenté, je supporterais seule le pire destin, et ne chercherais pas à
-te persuader: plutôt mourir abandonnée que de t'obliger à une action
-pernicieuse pour ton repos, depuis surtout que je suis assurée d'une
-manière remarquable de ton amour si vrai, si fidèle et sans égal.
-Mais je sens bien autrement l'événement: non la mort, mais la vie
-augmentée, des yeux ouverts, de nouvelles espérances, des joies
-nouvelles, un goût si divin que, quelque douceur qui ait auparavant
-flatté mes sens, elle me semble, auprès de celle-ci, âpre ou
-insipide. D'après mon expérience, Adam, goûte franchement et livre
-aux vents la crainte de la mort.»</p>
-
-<p>Elle dit, l'embrasse et pleure de joie tendrement; c'était avoir
-beaucoup gagné qu'Adam eût ennobli son amour au point d'encourir pour
-elle le déplaisir divin ou la mort. En récompense (car une
-complaisance si criminelle méritait cette haute récompense), d'une
-main libérale elle lui donne le fruit de la branche attrayant et beau.
-Adam ne fit aucun scrupule d'en manger malgré ce qu'il savait; il ne
-fut pas trompé; il fut follement vaincu par le charme d'une femme.</p>
-
-<p>La terre trembla jusque dans ses entrailles, comme de nouveau dans les
-douleurs, et la nature poussa un second gémissement. Le ciel se
-couvrit, fit entendre un sourd tonnerre, pleura quelques larmes tristes,
-quand s'acheva le mortel péché originel!</p>
-
-<p>Adam n'y prit pas garde, mangeant à satiété. Ève ne craignit point
-de réitérer sa transgression première, afin de mieux charmer son
-époux par sa compagnie aimée. Tous deux à présent, comme enivrés
-d'un vin nouveau, nagent dans la joie; ils s'imaginent sentir en eux la
-divinité qui leur fait naître des ailes avec lesquelles ils
-dédaigneront la terre. Mais ce fruit perfide opéra un tout autre
-effet, en allumant pour la première fois le désir charnel. Adam
-commença d'attacher sur Ève des regards lascifs; Ève les lui rendit
-aussi voluptueusement: ils brûlent impudiques. Adam excite ainsi Ève
-aux molles caresses:</p>
-
-<p>«Ève, à présent je le vois, tu es d'un goût sûr et élégant, ce
-n'est pas la moindre partie de la sagesse, puisque à chaque pensée
-nous appliquons le mot saveur, et que nous appelons notre palais
-judicieux: je t'en accorde la louange, tant tu as bien pourvu à ce
-jour! Nous avons perdu beaucoup de plaisir en nous abstenant de ce fruit
-délicieux; jusque ici en goûtant nous n'avions pas connu le vrai
-goût. Si le plaisir est tel dans les choses à nous défendues, il
-serait à souhaiter qu'au lieu d'un seul arbre on nous en eût défendu
-dix. Mais viens, si bien réparés, jouons maintenant comme il convient
-après un si délicieux repas. Car jamais ta beauté, depuis le jour que
-je te vis pour la première fois et t'épousai ornée de toutes les
-perfections, n'enflamma mes sens de tant d'ardeur pour jouir de toi,
-plus charmante à présent que jamais! Ô bonté de cet arbre plein de
-vertu!»</p>
-
-<p>Il dit et n'épargna ni regard, ni badinage d'une intention amoureuse.
-Il fut compris d'Ève, dont les yeux lançaient des flammes
-contagieuses. Il saisit sa main, et vers un gazon ombragé, qu'un toit
-de feuillage épais et verdoyant couvrait en berceau, il conduisit son
-épouse nullement résistante. De fleurs était la couche, pensées,
-violettes, asphodèles, hyacinthes! le plus doux, le plus frais giron de
-la terre. Là ils s'assouvirent largement d'amour et de jeux d'amour;
-sceau de leur mutuel crime, consolation de leur péché, jusqu'à ce que
-la rosée du sommeil les opprimât, fatigués de leur amoureux déduit.</p>
-
-<p>Sitôt que se fut exhalée la force de ce fruit fallacieux, dont
-l'enivrante et douce vapeur s'était jouée autour de leurs esprits, et
-avait fait errer leurs facultés intérieures: dès qu'un sommeil plus
-grossier, engendré de malignes fumées et surchargé de songes
-remémoratifs, les eut quittés, ils se levèrent comme d'une veille
-laborieuse. Ils se regardèrent l'un l'autre, et bientôt ils connurent
-comment leurs yeux étaient ouverts, comment leurs âmes obscurcies!
-L'innocence qui de même qu'un voile leur avait dérobé la connaissance
-du mal, avait disparu. La juste confiance, la native droiture,
-l'honneur, n'étant plus autour d'eux, les avaient laissés nus à la
-nature coupable: elle les couvrit, mais sa robe les découvrit
-davantage. Ainsi le fort Danite, l'herculéen Samson se leva du sein
-prostitué de Dalila, la Philistine, et s'éveilla tondu de sa force:
-Ève et Adam s'éveillèrent nus et dépouillés de toute leur vertu.
-Silencieux et la confusion sur le visage, longtemps ils restèrent assis
-comme devenus muets, jusqu'à ce qu'Adam, non moins honteux que sa
-compagne, donna enfin passage à ces paroles contraintes:</p>
-
-<p>«Ô Ève, dans une heure mauvaise tu prêtas l'oreille à ce reptile
-trompeur: de qui que ce soit qu'il ait appris à contrefaire la voix de
-l'homme, il a dit vrai sur notre chute, faux sur notre élévation
-promise, puisque en effet nous trouvons nos yeux ouverts, et trouvons
-que nous connaissons à la fois le bien et le mal, le bien perdu, le mal
-gagné! Triste fruit de la science, si c'est science de savoir ce qui
-nous laisse ainsi nus, privés d'honneur, d'innocence, de foi, de
-pureté, notre parure accoutumée, maintenant souillée et tachée, et
-sur nos visages les signes évidents d'une infâme volupté, d'où
-s'amasse un méchant trésor, et même la honte, le dernier des maux! Du
-bien perdu sois donc sûre... Comment pourrais-je désormais regarder la
-face de Dieu ou de son ange, qu'auparavant avec joie et ravissement j'ai
-si souvent contemplée? Ces célestes formes éblouiront maintenant
-cette terrestre substance par leurs rayons d'un insupportable éclat.
-Oh! que ne puis-je ici, dans la solitude, vivre sauvage, en quelque
-obscure retraite où les plus grands bois, impénétrables à la
-lumière de l'étoile ou du soleil, déploient leur vaste ombrage, bruni
-comme le soir! Couvrez-moi, vous pins, vous cèdres, sous vos rameaux
-innombrables; cachez-moi là où je ne puisse jamais voir ni Dieu ni son
-ange! Mais délibérons, en cet état déplorable, sur le meilleur moyen
-de nous cacher à présent l'un à l'autre ce qui semble le plus sujet
-à la honte et le plus indécent à la vue. Les feuilles larges et
-satinées de quelque arbre, cousues ensemble et ceintes autour de nos
-reins, nous peuvent couvrir, afin que cette compagne nouvelle, la honte,
-ne siège pas là et ne nous accuse pas comme impurs.»</p>
-
-<p>Tel fut le conseil d'Adam; ils entrèrent tous deux dans le bois le plus
-épais: là ils choisirent bientôt le figuier, non cette espèce
-renommée pour son fruit, mais celui que connaissent aujourd'hui les
-Indiens du Malabar et du royaume de Decan; il étend ses bras, et ses
-branches poussent si amples et si longues que leurs tiges courbées
-prennent racine; filles qui croissent autour de l'arbre mère; monument
-d'ombre à la voûte élevée aux promenades pleines d'échos: là
-souvent le pâtre indien, évitant la chaleur, s'abrite au frais et
-surveille ses troupeaux paissants, à travers les entaillures
-pratiquées dans la plus épaisse ramée.</p>
-
-<p>Adam et Ève cueillirent ces feuilles larges comme un bouclier
-d'amazone: avec l'art qu'ils avaient ils les cousirent pour en ceindre
-leurs reins; vain tissu! si c'était pour cacher leur crime et la honte
-redoutée. Oh! combien ils différaient de leur première et glorieuse
-nudité! Tels, dans ces derniers temps, Colomb trouva les Américains
-portant une ceinture de plumes, nus du reste, et sauvages parmi les
-arbres, dans les îles et sur les rivages couverts de bois: ainsi nos
-premiers parents étaient enveloppés, et comme ils le croyaient, leur
-honte en partie voilée; mais n'ayant l'esprit ni à Taise ni en repos,
-ils s'assirent à terre pour pleurer.</p>
-
-<p>Non-seulement des larmes débordèrent de leurs yeux, mais de grandes
-tempêtes commencèrent à s'élever au-dedans d'eux-mêmes, de
-violentes passions, la colère, la haine, la méfiance, le soupçon, la
-discorde; elles ébranlèrent douloureusement l'état intérieur de leur
-esprit, région calme naguère et pleine de paix maintenant agitée et
-turbulente, car l'entendement ne gouvernait plus et la volonté
-n'écoutait plus sa leçon; ils étaient assujettis tous deux à
-l'appétit sensuel dont l'usurpation, venue d'en bas, réclamait sur la
-souveraine raison une domination supérieure.</p>
-
-<p>D'un cœur troublé, avec un regard aliéné et une parole altérée,
-Adam reprit ainsi son discours interrompu:</p>
-
-<p>«Que n'écoutas-tu mes paroles et ne restas-tu avec moi, comme je t'en
-suppliais, lorsque dans cette malheureuse matinée tu étais possédée
-de cet étrange désir d'errer qui te venait je ne sais d'où! Nous
-serions alors restés encore heureux, et non, comme à présent,
-dépouillés de tout notre bien, honteux, nus, misérables. Que personne
-ne cherche désormais une inutile raison pour justifier la fidélité
-due: quand on cherche ardemment une pareille preuve, concluez que l'on
-commence à faillir.»</p>
-
-<p>Ève aussitôt, émue de ce ton de reproche:</p>
-
-<p>«Quels mots sévères sont échappés de tes lèvres, Adam? imputes-tu
-à ma faiblesse ou à mon envie d'errer, comme tu l'appelles, ce qui
-aurait pu arriver aussi mal, toi présent (qui sait?) ou à toi-même
-peut-être? Eusses-tu été là, ou l'attaque ici, tu n'aurais pu
-découvrir l'artifice du serpent, parlant comme il parlait. Entre lui et
-nous aucune cause d'inimitié n'étant connue, pourquoi m'aurait-il
-voulu du mal et cherché à me faire du tort? Ne devais-je jamais me
-séparer de ton côté? Autant aurait valu croître là toujours, côte
-sans vie. Étant ce que je suis, toi, le chef, pourquoi ne m'as-tu pas
-défendu absolument de m'éloigner, puisque j'allais à un tel péril,
-comme tu le dis? Trop facile alors, tu ne te fis pas beaucoup
-contredire; bien plus tu me permis, tu m'approuvas, tu me congédias de
-bon accord. Si tu eusses été ferme et arrêté dans ton refus, je
-n'aurais pas transgressé, ni toi avec moi.»</p>
-
-<p>Adam, irrité pour la première fois, lui répliqua:</p>
-
-<p>«Est-ce là ton amour; est-ce là la récompense du mien, Ève ingrate;
-de mon amour que je t'ai déclaré inaltérable lorsque tu étais
-perdue, et que je ne l'étais pas; moi qui aurais pu vivre et jouir d'un
-éternel bonheur, et qui toutefois ai volontairement préféré la mort
-avec toi? Et maintenant tu me reproches d'être la cause de ta
-transgression! il te semble que je ne t'ai pas retenue avec assez de
-sévérité! Que pouvais-je de plus? Je t'avertis, je t'exhortai, je te
-prédis le danger, l'ennemi aux aguets placé en embuscade. Au-delà de
-ceci, il ne restait que la force, et la force n'a point lieu contre une
-volonté libre. Mais la confiance en toi-même t'a emportée, certaine
-que tu étais ou de ne pas rencontrer de péril, ou d'y trouver matière
-d'une glorieuse épreuve. Peut-être aussi ai-je erré en admirant si
-excessivement ce qui semblait en toi si parfait que je croyais que le
-mal n'oserait attenter sur toi; mais je maudis maintenant cette erreur
-devenue mon crime, et toi l'accusatrice. Ainsi il en arrivera à celui
-qui, se fiant trop au mérite de la femme, laissera gouverner la
-volonté de la femme: contrariée, la femme ne supportera aucune
-contrainte; laissée à elle-même, si le mal s'ensuit, elle accusera
-d'abord la faible indulgence de l'homme.»</p>
-
-<p>Ainsi dans une mutuelle accusation, Ève et Adam dépensaient les heures
-infructueuses; mais ni l'un ni l'autre ne se condamnant soi-même, à
-leur vaine dispute il semblait n'y avoir de fin.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h4><a id="LIVRE_DIXIEME">LIVRE DIXIÈME</a></h4>
-
-<h4>ARGUMENT</h4>
-
-<blockquote>
-<p>La transgression de l'homme étant connue, les anges de garde quittent
-le paradis et retournent au ciel pour justifier leur vigilance; ils
-sont approuvés, Dieu déclarant que l'entrée de Satan n'a pu être
-prévenue par eux. Dieu envoie son Fils pour juger les transgresseurs;
-il descend et prononce conformément la sentence. Alors il en a pitié,
-les vêt tous deux et remonte vers son Père. Le Péché et la Mort,
-assis jusqu'alors aux portes de l'enfer, par une merveilleuse
-sympathie sentant le succès de Satan dans ce nouveau monde, et la faute
-que l'homme y a commise, se résolvent de ne pas rester longtemps
-confinés dans l'enfer et de suivre Satan, leur père, dans la demeure
-de l'homme. Pour faire une route plus commode pour aller et venir de
-l'enfer à ce monde, ils pavent çà et là un large grand chemin ou
-un pont au-dessus du chaos en suivant la première trace de Satan.
-Ensuite, se préparant à gagner la terre, ils le rencontrent fier de
-son succès, revenant à l'enfer. Leurs mutuelles félicitations.
-Satan arrive à Pandæmonium. Il raconte avec jactance en pleine
-assemblée, son succès sur l'homme. Au lieu d'applaudissements il
-est accueilli par un sifflement général de tout son auditoire,
-transformé tout à coup, ainsi que lui-même, en serpents, selon sa
-sentence prononcée dans le paradis. Alors trompés par une apparence de
-l'arbre défendu qui s'élève devant eux, ils cherchent avidement
-à atteindre le fruit et mâchent de la poussière et des cendres
-amères. Progrès du Péché et de la Mort. Dieu prédit la victoire
-finale de son Fils sur eux et le renouvellement de toutes choses; mais
-pour le moment il ordonne à ses anges de faire divers changements dans
-les cieux et les éléments. Adam apercevant de plus en plus sa
-condition dégradée, se lamente tristement, et rejette la consolation
-d'Ève. Elle persiste, et l'apaise à la fin. Alors pour empêcher
-la malédiction de tomber probablement sur leur postérité, elle
-propose à Adam des moyens violents, qu'il n'approuve pas. Mais
-concevant une meilleure espérance, il lui rappelle la dernière
-promesse qui leur fut faite, que sa race se vengera du serpent, et il
-l'exhorte à chercher avec lui la réconciliation de la Divinité
-offensée par le repentir et la prière.</p></blockquote>
-
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Cependant l'action haineuse et méchante que Satan avait faite dans
-Éden était connue du ciel; on savait comment dans le serpent il avait
-séduit Ève, elle son mari, et l'avait engagé à goûter le fruit
-fatal. Car qui peut échapper à l'œil de Dieu qui voit tout, ou
-tromper son esprit, qui sait tout? Sage et juste en toutes choses,
-l'Éternel n'empêcha point Satan de tenter l'esprit de l'homme
-armé d'une force entière et d'une volonté libre, parfaites pour
-découvrir et repousser les ruses d'un ennemi ou d'un faux ami. Car
-Adam et Ève connaissaient et devaient toujours se rappeler
-l'importante injonction de ne jamais toucher au fruit, qui que ce fût
-qui les tentât. N'obéissant pas, ils encoururent la peine: que
-pouvaient-ils attendre de moins? La complication de leur péché
-méritait leur chute.
-</p>
-<p>
-Les gardes angéliques du paradis se hâtèrent de monter au ciel,
-mornes et abattus en songeant à l'homme, car par ceci ils
-connaissaient son état; ils s'étonnaient beaucoup que le subtil
-ennemi sans être vu, leur eût dérobé son entrée.
-</p>
-<p>
-Sitôt que ces fâcheuses nouvelles arrivèrent de la terre à la porte
-du ciel, tous ceux qui les entendirent furent affligés, une sombre
-tristesse n'épargna pas dans ce moment les visages divins; cependant
-mêlée de pitié, elle ne voila pas leur béatitude. Autour des
-nouveaux arrivés, le peuple éthéré accourut en foule, pour écouter
-et apprendre comment tout était advenu. Ils se hâtèrent vers le
-trône suprême, responsables qu'ils étaient, afin d'exposer dans
-un juste plaidoyer extrême vigilance, aisément approuvée. Quand le
-Très-Haut, l'éternel Père, du fond de son secret nuage fit sortir
-ainsi sa voix dans le tonnerre:
-</p>
-<p>
-«Anges assemblés, et vous puissances revenues d'une commission
-infructueuse, ne soyez ni découragés, ni troublés de ces nouvelles de
-la terre que vos soins les plus sincères ne pouvaient prévenir?
-J'avais prédit dernièrement ce qui arriverait, lorsque pour la
-première fois le tentateur sorti de l'enfer, traversait l'abîme.
-Je vous ai annoncé qu'il prévaudrait, prompt dans son mauvais
-message; que l'homme serait séduit, perdu par la flatterie, et
-croyant le mensonge contre son Créateur. Aucun de mes décrets
-concourant n'a nécessité sa chute, ou touché du plus léger
-mouvement d'impulsion sa volonté libre laissée à sa propre
-inclination dans un juste équilibre. Mais l'homme est tombé, et
-maintenant que reste-t-il à faire, sinon à prononcer l'arrêt mortel
-contre sa transgression, la mort dénoncée pour ce jour même? Il la
-présume déjà vaine et nulle, parce qu'elle ne lui a pas encore
-été infligée, comme il le craignait, par quelque coup subit; mais
-bientôt il trouvera, avant que le jour finisse, que sursis n'est pas
-acquittement: la justice ne reviendra pas dédaignée comme la bonté.
-</p>
-<p>
-«Mais qui enverrai-je pour juger les coupables? qui, sinon toi,
-vice-régent, mon Fils? À toi j'ai transféré tout jugement au
-ciel, sur la terre et dans l'enfer. On verra facilement que je me
-propose de donner la miséricorde pour collègue à la justice en
-t'envoyant, toi l'ami de l'homme, son médiateur, à la fois
-désigné rançon et rédempteur volontaire, en t'envoyant, toi
-destiné à devenir homme pour juger l'homme tombé.»
-</p>
-<p>
-Ainsi parla le Père; il entr'ouvrit brillante la droite de sa
-gloire, et rayonna sur son Fils sa divinité dévoilée. Le Fils, plein
-de splendeur, exprima manifestement tout son père, et lui répondit
-ainsi, divinement doux:
-</p>
-<p>
-«Éternel Père! à toi d'ordonner, à moi de faire dans le ciel et
-sur la terre ta volonté suprême, afin que tu puisses toujours mettre
-ta complaisance en moi, ton Fils bien aimé. Je vais juger sur la terre
-ceux-ci tes pécheurs; mais tu le sais, quel que soit le jugement, la
-peine la plus grande doit tomber sur moi, quand le temps sera accompli.
-Car je m'y suis engagé en ta présence; je ne m'en repens pas, et
-par cela j'obtiens le droit d'adoucir leur sentence sur moi
-dérivée: je tempérerai la justice par la miséricorde, de manière
-qu'elles seront les plus glorifiées, en étant pleinement satisfaites
-et toi apaisé. Il n'y aura besoin ni de suite ni de cortège, là où
-personne ne doit assister au jugement, excepté les deux qui seront
-jugés; le troisième coupable, absent, n'en est que mieux condamné;
-convaincu par sa fuite et rebelle à toutes les lois: la conviction
-du serpent n'importe à personne.»
-</p>
-<p>
-Il dit, et se leva de son siège rayonnant d'une haute gloire
-collatérale; les Trônes, les Puissances, les Principautés, les
-Dominations, ses ministres, l'accompagnèrent jusqu'à la porte du
-ciel, d'où l'on aperçoit Éden et toute la côte en perspective:
-soudain il est descendu; le temps ne mesure point la promptitude des
-dieux, bien qu'il soit ailé des plus rapides minutes.
-</p>
-<p>
-Le soleil dans sa chute occidentale, était alors descendu du midi; les
-vents légers, à leur heure marquée pour souffler sur la terre,
-s'éveillaient et introduisaient en elle la tranquille fraîcheur du
-soir. Dans ce moment, avec une colère plus tranquille, vint
-l'intercesseur et doux Juge pour sentencier l'homme. La voix de Dieu
-qui se promenait dans le jardin fut portée par les suaves brises à
-l'oreille d'Adam et d'Ève, au déclin du jour; ils
-l'entendirent, et ils se cachèrent parmi les arbres les plus touffus.
-Mais Dieu s'approchant appelle Adam à haute voix:
-</p>
-<p>
-«Adam, où es-tu, toi accoutumé à rencontrer avec joie ma venue,
-dès que tu la voyais de loin? Je ne suis pas satisfait de ton absence
-ici. T'entretiens-tu, avec la solitude, là où naguère un devoir
-empressé te faisait paraître sans être cherché? Me présenté-je
-avec moins d'éclat? Quel changement cause ton absence? Quel hasard
-t'arrête? Viens.»
-</p>
-<p>
-Il vint, et Ève à regret avec lui, quoiqu'elle eût été la
-première à offenser, tous deux interdits et décomposés. L'amour
-n'était dans leurs regards ni pour Dieu ni pour l'un l'autre;
-mais on y apercevait le crime, la honte, le trouble, le désespoir, la
-colère, l'obstination, la haine et la tromperie. Adam, après avoir
-longtemps balbutié, répond en peu de mots:
-</p>
-<p>
-«Je t'ai entendu dans le jardin, et j'ai eu peur de ta voix, parce
-que j'étais nu: c'est pourquoi je me suis caché.»
-</p>
-<p>
-À quoi le Juge miséricordieux répliqua sans lui faire de reproche:
-</p>
-<p>
-«Tu as souvent entendu ma voix et tu n'en as pas eu peur, mais elle
-t'a toujours réjoui: comment est-elle devenue pour toi si terrible?
-Tu es nu, qui te l'a dit? As-tu mangé du fruit de l'arbre dont je
-t'ai défendu de manger?»
-</p>
-<p>
-Adam, assiégé de misères, répondit:
-</p>
-<p>
-«Ô ciel, dans quelle voie étroite je comparais ce jour devant mon
-Juge, ou pour me charger moi-même de tout le crime, ou pour accuser mon
-autre moi-même, la compagne de ma vie! Je devrais cacher sa faute,
-pendant que sa fidélité me reste, et ne pas l'exposer au blâme par
-ma plainte: mais une rigoureuse nécessité, une contrainte
-déplorable, m'obligent à parler, de peur que sur ma tête à la fois
-le péché et le châtiment, néanmoins insupportables, ne soient
-dévolus tout entiers. Quand je garderais mon silence, tu découvrirais
-aisément ce que je cacherais.
-</p>
-<p>
-«Cette femme que tu fis pour être mon aide, que tu m'as donnée
-comme ton présent accompli, qui était si bonne, si convenable, si
-acceptable, si divine, de la main de laquelle je n'aurais pu
-soupçonner aucun mal, qui dans tout ce qu'elle faisait semblait
-justifier son action par la manière de la faire; cette femme m'a
-donné du fruit de l'arbre et j'ai mangé.»
-</p>
-<p>
-La souveraine Présence répliqua ainsi:
-</p>
-<p>
-«Était-elle ton Dieu pour lui obéir plutôt qu'à la voix de ton
-Créateur? Avait-elle été faite pour être ton guide, ton supérieur,
-même ton égal, pour que tu lui résignasses ta virilité et le rang
-où Dieu t'avait assis au-dessus d'elle, elle faite de toi et pour
-toi, dont les perfections surpassaient de si loin les siennes en réelle
-dignité? À la vérité, elle était ornée et charmante pour attirer
-ton amour, non ta dépendance. Ses qualités étaient telles qu'elles
-semblaient bonnes a être gouvernées, peu convenables pour dominer;
-l'autorité était ton lot, appartenant à ta personne, si tu
-l'eusses toi-même bien connue.»
-</p>
-<p>
-Dieu avant ainsi parlé, adressa à Ève ce peu de mots:
-</p>
-<p>
-«Dis, femme, pourquoi as-tu fait cela?»
-</p>
-<p>
-La triste Ève, presque abîmée dans la honte, se confessant vite, ne
-fut devant son Juge ni hardie ni diserte; elle répondit confuse:
-</p>
-<p>
-«Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé.»
-</p>
-<p>
-Ce que le Seigneur Dieu ayant entendu, il procéda sans délai au
-jugement du serpent accusé, bien qu'il fût brute, incapable de
-rejeter son crime sur celui qui le fit l'instrument du mal et le
-déprava dans les fins de sa création, justement maudit alors comme
-vicié dans sa nature. Il n'importait pas à l'homme d'en
-connaître davantage, puisqu'il ne savait rien de plus; cela n'eût
-pas diminué sa faute. Cependant Dieu appliqua la sentence à Satan, le
-premier dans le péché, mais en termes mystérieux qu'il jugea alors
-les meilleurs, et il laissa tomber ainsi sa malédiction sur le serpent:
-</p>
-<p>
-«Parce que tu as fait cela tu es maudit entre tous les animaux et
-toutes les bêtes de la terre. Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras
-la terre tous les jours de ta vie. Je mettrai une inimitié entre toi et
-la femme, entre sa race et la tienne; elle te brisera la tête, et tu
-tâcheras de la mordre par le talon.»
-</p>
-<p>
-Ainsi fut prononcé l'oracle, vérifié quand Jésus, fils de Marie,
-seconde Ève, vit comme un éclair tomber du ciel Satan prince de
-l'air. Alors Jésus, sortant du tombeau, dépouilla les principautés
-et les puissances infernales, et triompha ouvertement en pompe: et dans
-une ascension glorieuse il emmena à travers les airs la captivité
-captive, le royaume même longtemps usurpé par Satan. Celui-là brisera
-enfin Satan sous nos pieds, celui-là même qui prédit à présent
-cette fatale meurtrissure.
-</p>
-<p>
-Il se tourna vers la femme pour lui prononcer sa sentence:
-</p>
-<p>
-«Je t'affligerai de plusieurs maux pendant ta grossesse, tu
-enfanteras dans la douleur, tu seras sous la puissance de ton mari et il
-te dominera.»
-</p>
-<p>
-À Adam, le dernier, il prononce ainsi son arrêt:
-</p>
-<p>
-«Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé du
-fruit de l'arbre dont je t'avais défendu de manger en te disant:
-«Tu n'en mangeras point;» la terre sera maudite à cause de ce
-que tu as fait. Tu n'en tireras de quoi te nourrir pendant toute ta
-vie qu'avec beaucoup de travail: elle te produira des épines et des
-ronces, et tu te nourriras de l'herbe de la terre. Tu mangeras ton
-pain à la sueur de ton visage, jusqu'à ce que tu retournes en la
-terre d'où tu as été tiré. Car tu es poudre et tu retourneras en
-poudre.»
-</p>
-<p>
-Ainsi jugea l'homme celui qui fut envoyé à la fois Juge et Sauveur:
-il recula bien loin le coup subit de la mort annoncée pour ce jour-là:
-ensuite ayant compassion de ceux qui se tenaient nus devant lui,
-exposés à l'air, qui maintenant allait souffrir de grandes
-altérations, il ne dédaigna pas de commencer à prendre la forme
-d'un serviteur, comme quand il lava les pieds de ses serviteurs; de
-même à présent, comme un père de famille, il couvrit leur nudité de
-peaux de bêtes, ou tuées, ou qui, de même que le serpent, avaient
-rajeuni leur peau. Il ne réfléchit pas longtemps pour vêtir ses
-ennemis: non-seulement il couvrit leur nudité extérieure de peaux de
-bêtes, mais leur nudité intérieure, beaucoup plus ignominieuse; il
-l'enveloppa de sa robe de justice et la déroba aux regards de son
-Père. Puis il s'éleva rapidement vers lui; reçu dans son sein
-bienheureux, il rentra dans la gloire comme autrefois: à son Père
-apaisé il raconta (quoique le Père sût tout) ce qui s'était passé
-avec l'homme, entremêlant son récit d'une douce intercession.
-</p>
-<p>
-Cependant, avant qu'on eût péché et jugé sur la terre, le Péché
-et la Mort étaient assis en face l'un de l'autre en dedans des
-portes de l'enfer; ces portes étaient restées béantes, vomissant
-au loin dans le chaos une flamme impétueuse, depuis que l'ennemi les
-avait passées, le Péché les ouvrant. Bientôt celui-ci commença de
-parler à la Mort:
-</p>
-<p>
-«Ô mon fils, pourquoi sommes-nous assis oisifs à nous regarder
-l'un l'autre, tandis que Satan, notre grand auteur, prospère dans
-d'autres mondes et cherche à nous pourvoir d'un séjour plus
-heureux, nous, sa chère engeance? Le succès l'aura sans doute
-accompagné: s'il lui était mésavenu, avant cette heure il serait
-retourné, chassé par la furie de ses persécuteurs, puisque aucun
-autre lieu ne peut autant que celui-ci convenir à son châtiment ou à
-leur vengeance.
-</p>
-<p>
-«Je crois sentir qu'une puissance nouvelle s'élève en moi,
-qu'il me croît des ailes, qu'une vaste domination m'est donnée
-au-delà de cet abîme. Je ne sais quoi m'attire, soit sympathie, soit
-une force conaturelle pleine de puissance, pour unir, à la plus grande
-distance, dans une secrète amitié, les choses de même espèce par les
-routes les plus secrètes. Toi, mon ombre inséparable, tu dois me
-suivre, car aucun pouvoir ne peut séparer la Mort du Péché. Mais dans
-la crainte que notre père soit arrêté peut-être par la difficulté
-de repasser ce golfe impassable, impraticable, essayons (travail
-aventureux, non pourtant disproportionné à ta force et à la mienne),
-essayons de fonder sur cet océan un chemin depuis l'enfer jusqu'au
-monde nouveau où Satan maintenant l'emporte; monument d'un grand
-avantage à toutes légions infernales, qui leur rendra d'ici le
-trajet facile pour leur communication ou leur transmigration, selon que
-le sort les conduira. Je ne puis manquer le chemin, tant je suis attiré
-avec force par cette nouvelle attraction et ce nouvel instinct.»
-</p>
-<p>
-L'ombre maigre lui répondit aussitôt:
-</p>
-<p>
-«Va où le destin et la force de l'inclination te conduisent. Je ne
-traînerai pas derrière, ni ne me tromperai de chemin, toi servant de
-guide; tant je respire l'odeur de carnage, proie innombrable; tant
-je goûte la saveur de la mort de toutes les choses qui vivent là! Je
-ne manquerai pas à l'ouvrage que tu entreprends, mais je te prêterai
-un mutuel secours.»
-</p>
-<p>
-En parlant de la sorte, le monstre, avec délices, renifla le parfum du
-mortel changement arrivé sur la terre: comme quand une bande
-d'oiseaux carnassiers, malgré la distance de plusieurs lieues, vient
-volant, avant le jour d'une bataille, au champ où campent les
-armées, alléchée qu'elle est par la senteur des vivantes carcasses
-promises à la mort le lendemain, dans un sanglant combat: ainsi
-éventait les trépas la hideuse figure qui, renversant dans l'air
-empoisonné sa large narine, flairait de si loin sa curée.
-</p>
-<p>
-Soudain hors des portes de l'enfer, dans la vaste et vide anarchie du
-chaos sombre et humide, les deux fantômes s'envolèrent en sens
-contraire. Avec force (leur force était grande), planant sur les eaux,
-ce qu'ils rencontrèrent de solide ou de visqueux, ballotté haut et
-bas comme dans une mer houleuse, ils le chassent ensemble amassé, et de
-chaque côté l'échouent vers la bouche du Tartare: ainsi deux vents
-polaires soufflant opposés, sur la mer Cronienne, poussent ensemble des
-montagnes de glaces qui obstruent le passage présumé au-delà de
-Petzora à l'orient, vers la côte opulente du Cathai.
-</p>
-<p>
-La Mort, de sa massue pétrifiante, froide et sèche, frappe comme
-d'un trident la matière agglomérée, la fixe aussi ferme que Délos,
-jadis flottante; le reste fut enchaîné immobile par
-l'inflexibilité de son regard de Gorgone.
-</p>
-<p>
-Les deux fantômes cimentèrent avec un bitume asphaltique le rivage
-ramassé, large comme les portes de l'enfer et profond comme ses
-racines. Le môle immense, courbé en avant, forma une arche élevée
-sur l'écumant abîme, pont d'une longueur prodigieuse, atteignant
-à la muraille inébranlable de ce monde, à présent sans défense,
-confisqué au profit de la Mort: de là un chemin large, doux, commode,
-uni, descendit à l'enfer. Tel, si les petites choses peuvent être
-comparées aux grandes, Xerxès, parti de son grand palais memnonien,
-vint de Suze jusqu'à la mer pour enchaîner la liberté de la Grèce;
-il se fit, par un pont, un chemin sur l'Hellespont, joignit
-l'Europe à l'Asie et frappa de verges les flots indignés.
-</p>
-<p>
-La Mort et le Péché, par un art merveilleux, avaient maintenant
-poussé leur ouvrage (chaîne de rochers suspendus sur l'abîme
-tourmenté, en suivant la trace de Satan) jusqu'à la place même où
-Satan ploya ses ailes, et s'abattit, au sortir du chaos, sur l'aride
-surface de ce monde sphérique. Ils affermirent le tout avec des clous
-et des chaînes de diamant: trop ferme ils le firent et trop durable!
-Alors, dans un petit espace, ils rencontrèrent les confins du ciel
-empyrée et de ce monde; sur la gauche était l'enfer avec un long
-gouffre interposé. Trois différents chemins en vue conduisaient à
-chacune de ces trois demeures. Et maintenant les monstres prirent le
-chemin de la terre qu'ils avaient aperçue, se dirigeant vers Éden:
-quand voici Satan, sous la forme d'un ange de lumière, gouvernant sur
-son zénith entre le Centaure et le Scorpion, pendant que le soleil se
-levait dans le Bélier. Il s'avançait déguisé; mais ceux-ci, ses
-chers enfants, reconnurent vite leur père, bien que travesti.
-</p>
-<p>
-Satan, après avoir séduit Ève, s'était jeté non remarqué dans le
-bois voisin, et changeant de forme pour observer la suite de
-l'événement, il vit son action criminelle répétée par Ève,
-quoique sans méchante intention, auprès de son mari; il vit leur
-honte chercher des voiles inutiles; mais quand il vit descendre le Fils
-de Dieu pour les juger, frappé de terreur, il fuit; non qu'il
-espérât échapper, mais il évitait le présent, craignant, coupable
-qu'il était, ce que la colère du Fils lui pouvait soudain infliger.
-Cela passé, il revint de nuit, et écoutant, au lieu où les deux
-infortunés étaient assis, leur triste discours et leur diverse
-plainte, il en recueillit son propre arrêt; il comprit que
-l'exécution de cet arrêt n'était pas immédiate, mais pour un
-temps à venir: chargé de joie et de nouvelle, il retourna alors à
-l'enfer. Sur les bords du chaos, près du pied de ce nouveau pont
-merveilleux, il rencontra inespérément ceux qui venaient pour le
-rencontrer, ses chers rejetons. L'allégresse fut grande à leur
-jonction; la vue du pont prodigieux accrut la joie de Satan. Il demeura
-longtemps en admiration, jusqu'à ce que le Péché, sa fille
-enchanteresse, rompît ainsi le silence:
-</p>
-<p>
-«Ô mon père, ce sont là tes magnifiques ouvrages, tes trophées que
-tu contemples comme n'étant pas les tiens; tu en es l'auteur et le
-premier architecte. Car je n'eus pas plus tôt deviné dans mon cœur
-(mon cœur qui par une secrète harmonie bat avec le tien, uni dans une
-douce intimité); je n'eus pas plus tôt deviné que tu avais
-prospéré sur la terre, ce que tes regards manifestent à présent, que
-je me sentis (quoique séparée de toi par des mondes) attirée vers toi
-avec celui-ci, ton fils; tant une fatale conséquence nous unit tous
-trois! Ni l'enfer ne put nous retenir plus longtemps dans ses
-limites, ni ce gouffre obscur et impraticable nous empêcher de suivre
-ton illustre trace. Tu as achevé notre liberté: confinés jusqu'à
-présent au-dedans des portes de l'enfer, tu nous as donné la force
-de bâtir ainsi au loin, et de surcharger de cet énorme pont le sombre
-abîme.
-</p>
-<p>
-«Tout le monde est tien désormais; ta vertu a gagné ce que ta main
-n'a point bâti, ta sagesse a recouvré avec avantage ce que la guerre
-avait perdu, et vengé pleinement notre défaite dans le ciel. Ici tu
-régneras monarque, là tu ne régnais pas: qu'il domine encore là
-ton vainqueur, comme le combat l'a décidé, en se retirant de ce
-monde nouveau, aliéné par sa propre sentence. Désormais qu'il
-partage avec toi la monarchie de toutes choses divisées par les
-frontières de l'Empyrée: à lui la cité de forme carrée, à toi le
-monde orbiculaire; ou qu'il ose t'éprouver, toi à présent plus
-dangereux pour son trône.»
-</p>
-<p>
-Le prince des ténèbres lui répondit avec joie:
-</p>
-<p>
-«Fille charmante, et toi, mon fils et petit-fils à la fois, vous avez
-donné aujourd'hui une grande preuve que vous êtes la race de Satan,
-car je me glorifie de ce nom, antagoniste du Roi tout-puissant du ciel.
-Bien avez-vous mérité de moi et de tout l'infernal empire, vous qui
-si près de la porte du ciel avez répondu à mon triomphe par un acte
-triomphal, à mon glorieux ouvrage par cet ouvrage glorieux, et qui avez
-fait de l'enfer et de ce monde un seul royaume (notre royaume), un
-seul continent de communication facile.
-</p>
-<p>
-«Ainsi pendant qu'à travers les ténèbres je vais descendre
-aisément par votre chemin chez mes puissances associées, pour leur
-apprendre ces succès et me réjouir avec elles; vous deux, le long de
-cette route, parmi ces orbes nombreux (tous à vous), descendez droit au
-paradis; habitez-y, et régnez dans la félicité. De là, exercez
-votre domination sur la terre et dans l'air, principalement sur
-l'homme, déclaré le seigneur de tout: faites-en d'abord votre
-vassal assuré, et à la fin tuez-le. Je vous envoie mes substituts et
-je vous crée sur la terre plénipotentiaires d'un pouvoir sans pareil
-émanant de moi.&mdash;Maintenant de votre force unie dépend tout
-entière ma tenure du nouveau royaume que le Péché a livré à la Mort
-par mes exploits. Si votre puissance combinée prévaut, les affaires de
-l'enfer n'ont à craindre aucun détriment: allez, et soyez forts.»
-</p>
-<p>
-Ainsi disant, il les congédie; avec rapidité, ils prennent leur
-course à travers les constellations les plus épaisses, en répandant
-leur poison: les étoiles infectées pâlirent, et les planètes,
-frappées de la maligne influence qu'elles répandent elles-mêmes,
-subirent alors une éclipse réelle. Par l'autre chemin, Satan
-descendit la chaussée jusqu'à la porte de l'enfer. Des deux
-côtés le chaos divisé et surbâti, s'écria, et d'une houle
-rebondissante assaillit les barrières qui méprisaient son indignation.
-</p>
-<p>
-À travers la porte de l'enfer, large, ouverte et non gardée, Satan
-passe et trouve tout désolé alentour; car ceux qui avaient été
-commis pour siéger là avaient abandonné leur poste, s'étaient
-envolés vers le monde supérieur. Tout le reste s'était retiré loin
-dans l'intérieur, autour des murs de Pandæmonium, ville et siège
-superbe de Lucifer (ainsi nommé par allusion à cette étoile brillante
-comparée à Satan). Là veillaient les légions, tandis que les grands
-siégeaient au conseil, inquiets du hasard qui pouvait retenir leur
-empereur par eux envoyé: en partant il avait ainsi donné l'ordre,
-et ils l'observaient.
-</p>
-<p>
-Comme lorsque le Tartare, loin du Russe son ennemi, par Astracan, à
-travers les plaines neigeuses, se retire; ou comme quand le sophi de la
-Bactriane, fuyant devant les cornes du croissant turc, laisse tout
-dévasté au-delà du royaume d'Aladule, dans sa retraite vers Tauris
-ou Casbin: ainsi ceux-ci (l'ost, dernièrement banni du ciel)
-laissèrent désertes plusieurs lieues de ténèbres dans le plus
-reculé de l'enfer, et se concentrèrent en garde vigilante autour de
-leur métropole: ils attendaient d'heure en heure le grand aventurier
-revenant de la recherche des mondes étrangers.
-</p>
-<p>
-Il passa au milieu de la foule sans être remarqué, sous la figure
-d'un ange militant plébéien, du dernier ordre; de la porte de la
-salle Plutonienne il monta invisible sur son trône élevé, lequel,
-sous la pompe du plus riche tissu déployé, était placé au haut bout
-de la salle, dans une royale magnificence. Il demeura assis quelque
-temps, et autour de lui il vit sans être vu: enfin, comme d'un
-nuage, sa tête radieuse et sa forme d'étoile étincelante apparurent;
-ou plus brillant encore, il était revêtu d'une gloire de
-permission ou de fausse splendeur, qui lui avait été laissée depuis
-sa chute. Tout étonnée à ce soudain éclat, la troupe stygienne y
-porte ses regards, et reconnaît celui qu'elle désirait; son
-puissant chef revenu. Bruyante fut l'acclamation; en hâte se
-précipitèrent les pairs qui délibéraient: levés de leur sombre
-divan, ils s'approchèrent de Satan dans une égale joie, pour le
-féliciter. Lui avec la main obtient le silence et l'attention par ces
-paroles:
-</p>
-<p>
-«Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, car je vous
-appelle ainsi, et je vous déclare tels à présent, non-seulement de
-droit, mais par possession. Après un succès au-delà de toute
-espérance, je suis revenu pour vous conduire triomphants hors de ce
-gouffre infernal, abominable, maudit; maison de misère, donjon de
-notre tyran? Possédez maintenant comme seigneurs un monde spacieux,
-peu inférieur à notre ciel natal, et que je vous ai acquis avec de
-grands périls, par mon entreprise ardue.
-</p>
-<p>
-«Long serait à vous raconter ce que j'ai fait, ce que j'ai
-souffert, avec quelle peine j'ai voyagé dans la vaste profondeur de
-l'horrible confusion, sans bornes, sans réalité, sur laquelle le
-Péché et la Mort viennent de paver une large voie pour faciliter votre
-glorieuse marche; mais moi, je me suis laborieusement ouvert un passage
-non frayé, force de monter l'indomptable abîme, de me plonger dans
-les entrailles de la Nuit sans origine et du farouche Chaos, qui, jaloux
-de leurs secrets, s'opposèrent violemment à mon étrange voyage par
-une furieuse clameur protestant devant le destin suprême.
-</p>
-<p>
-«Je ne vous dirai point comment j'ai trouvé ce monde nouvellement
-créé que la renommée depuis longtemps avait annoncé dans le ciel;
-merveilleux édifice d'une perfection achevée, où l'homme, par
-notre exil, placé dans un paradis, fut fait heureux. J'ai éloigné
-l'homme, par ruse, de son Créateur; je l'ai séduit et pour
-accroître votre surprise, avec une pomme! De cela le Créateur
-offensé (pouvez-vous n'en point rire?) a donné l'homme son
-bien-aimé, et tout le monde en proie au Péché et à la Mort, et par
-conséquent à nous qui l'avons gagné sans risque, sans travail ou
-alarmes, pour le parcourir, l'habiter, et dominer sur l'homme, comme
-sur tout ce qu'il aurait dominé.
-</p>
-<p>
-«Il est vrai que Dieu m'a aussi jugé; ou plutôt il ne m'a pas
-jugé, mais le brute serpent, sous la forme duquel j'ai séduit
-l'homme. Ce qui m'appartient dans ce jugement est l'inimitié
-qu'il établira entre moi et le genre humain: je lui mordrai le
-talon, et sa race, on ne dit pas quand, me meurtrira la tête. Qui
-n'achèterait un monde au prix d'une meurtrissure, ou pour une peine
-beaucoup plus grande? Voilà le récit de mon ouvrage. Que vous
-reste-t-il à faire à vous, dieux? à vous lever et à entrer à
-présent en pleine béatitude.»
-</p>
-<p>
-Ayant parlé de la sorte, il s'arrête un moment, attendant leur
-universelle acclamation et leur haut applaudissement pour remplir son
-oreille, quand au contraire il entend de tous côtés un sinistre et
-universel sifflement de langues innombrables, bruit du mépris public.
-Il s'étonne, mais il n'en eut pas longtemps le loisir, car à
-présent il s'étonne plus de lui-même. Il sent son visage détiré
-s'effiler et s'amaigrir; ses bras se collent à ses côtés, ses
-jambes s'entortillent l'une dans l'autre, jusqu'à ce que,
-privé de ses pieds, il tombe serpent monstrueux sur son ventre rampant;
-il résiste, mais en vain; un plus grand pouvoir le domine, puni
-selon son arrêt, sous la figure dans laquelle il avait péché. Il veut
-parler, mais avec une langue fourchue à des langues fourchues il rend
-sifflement pour sifflement: car tous les démons étaient pareillement
-transformés, tous serpents, comme complices de sa débauche audacieuse.
-Terrible fut le bruit du sifflement dans la salle remplie d'une
-épaisse fourmilière de monstres compliqués de têtes et de queues;
-scorpion, aspic, amphisbène cruelle, céraste armé de cornes, hydre,
-élope sinistre, et dipsade: non, jamais un tel essaim de reptiles ne
-couvrit ou la terre arrosée du sang de la Gorgone, ou l'île
-d'Ophiuse.
-</p>
-<p>
-Mais, encore le plus grand au milieu de tous, Satan était devenu
-dragon, surpassant en grosseur l'énorme Python, que le soleil
-engendra du limon dans la vallée pythienne: il n'en paraissait pas
-moins encore conserver sa puissance sur le reste. Ils le suivirent tous,
-quand il sortit pour gagner la campagne ouverte: là ceux qui restaient
-des bandes rebelles tombées du ciel, étaient stationnés, ou en ordre
-de bataille, ravis dans l'attente de voir s'avancer en triomphe leur
-prince glorieux: mais ils virent un tout autre spectacle, une multitude
-de laids serpents! L'horreur les saisit, et en même temps une
-horrible sympathie; ce qu'ils voyaient ils le devinrent, subitement
-transformés: tombent leurs bras, tombent leurs lances et leurs
-boucliers, tombent eux-mêmes aussi vite: et ils renouvellent
-l'affreux sifflement, et ils prennent la forme affreuse qu'ils
-gagnent par contagion, égaux dans la punition comme dans le crime.
-Ainsi l'applaudissement qu'ils préparaient fut changé en une
-explosion de sifflements; triomphe de la honte qui de leurs propres
-bouches rejaillissait sur eux-mêmes.
-</p>
-<p>
-Près de là était un bois élevé tout à coup au moment même de leur
-métamorphose, par la volonté de celui qui règne là-haut; pour
-aggraver leur peine, il était chargé d'un beau fruit, semblable à
-celui qui croissait dans Éden, amorce d'Ève employée par le
-tentateur. Sur cet objet étrange les démons fixèrent leurs yeux
-ardents, s'imaginant qu'au lieu d'un arbre défendu il en était
-sorti une multitude, afin de les engager plus avant dans la honte ou le
-malheur. Cependant dévorés d'une soif ardente et d'une faim
-cruelle, qui ne leur furent envoyées que pour les tromper, ils ne
-peuvent s'abstenir, ils roulent en monceaux, grimpent aux arbres,
-attachés là plus épais que les nœuds de serpent qui formaient des
-boucles sur la tête de Mégère. Ils arrachent avidement le fruitage
-beau à la vue, semblable à celui qui croît près de ce lac de bitume
-où Sodome brûla. Le fruit infernal, plus décevant encore, trompe le
-goût, non le toucher. Les mauvais esprits, espérant follement apaiser
-leur faim, au lieu de fruit, mâchent d'amères cendres que leur goût
-offensé rejette avec éclaboussure et bruit. Contraints par la faim et
-la soif, ils essayent d'y revenir; autant de fois empoisonnés, un
-abominable dégoût tord leurs mâchoires, remplies de suie et de
-cendres. Ils tombèrent souvent dans la même illusion, non comme
-l'homme, dont ils triomphèrent, qui n'y tomba qu'une fois. Ainsi
-ils étaient tourmentés, épuisés de faim et d'un long et continuel
-sifflement, jusqu'à ce que par permission ils reprissent leur forme
-perdue. On dit qu'il fut ordonné que chaque année ils subiraient
-pendant un certain nombre de jours, cette annuelle humiliation, pour
-briser leur orgueil et leur joie d'avoir séduit l'homme. Toutefois,
-ils répandirent dans le monde païen quelque tradition de leur
-conquête; ils racontèrent, dans des fables, comment le serpent,
-qu'ils appelèrent Ophion, avec Eurynome, qui peut-être dans des
-temps éloignés usurpa le nom d'Ève, régna le premier sur le haut
-Olympe, d'où il fut chassé par Saturne et par Ops, avant même que
-Jupiter Dictéen fût né.
-</p>
-<p>
-Cependant, le couple infernal arriva trop tôt dans le paradis: le
-Péché y avait été d'abord potentiel, ensuite actuel, maintenant il
-y entrait corporel pour y demeurer continuel habitant. Derrière lui la
-Mort le suivait de près pas à pas, non encore montée sur son cheval
-pâle. Le péché lui dit:
-</p>
-<p>
-«Second rejeton de Satan, Mort, qui dois tout conquérir, que
-penses-tu de notre empire nouveau, quoique nous l'ayons gagné par un
-travail difficile? Ne vaut-il pas beaucoup mieux être ici que de
-veiller encore assis au seuil du noir enfer, sans noms, sans être
-redoutés, et toi-même à demi morte de faim?»
-</p>
-<p>
-Le monstre né du Péché lui répondit aussitôt:
-</p>
-<p>
-«Quant à moi qui languis d'une éternelle faim, enfer, terre ou
-ciel, tout m'est égal: je suis le mieux là où je trouve le plus de
-proie; laquelle, quoique abondante ici, semble en tout petite pour
-bourrer cet estomac, ce vaste corps que ne resserre point la peau.»
-</p>
-<p>
-La mère incestueuse répliqua:
-</p>
-<p>
-«Nourris-toi donc d'abord de ces herbes, de ces fruits, de ces
-fleurs, ensuite de chaque bête, et poisson, et oiseau, bouchées
-friandes; dévore sans les épargner toutes les choses que la faux du
-temps moissonne, jusqu'au jour où, après avoir résidé dans
-l'homme et dans sa race, après avoir infecté ses pensées, ses
-regards, ses paroles, ses actions, je l'aie assaisonné pour ta
-dernière et ta plus douce proie.»
-</p>
-<p>
-Cela dit, les monstres prirent l'un et l'autre des routes
-différentes, l'un et l'autre afin de détruire et de
-désimmortaliser les créatures, de les mûrir pour la destruction plus
-tôt ou plus tard; ce que le Tout-Puissant voyant du haut de son trône
-sublime au milieu des saints, à ces ordres brillants il fit entendre
-ainsi sa voix:
-</p>
-<p>
-«Voyez avec quelle ardeur ces dogues de l'enfer s'avancent pour
-désoler et ravager ce monde, que j'avais créé si bon et si beau, et
-que j'aurais encore maintenu tel, si la folie de l'homme n'y eut
-laissé entrer ces furies dévastatrices qui m'imputent cette folie:
-ainsi font le prince et ses adhérents, parce que je souffre avec tant
-de facilité qu'ils prennent et possèdent une demeure aussi céleste,
-que je semble conniver à la satisfaction de mes insolents ennemis qui
-rient, comme si transporté d'un accès de colère, je leur avais tout
-abandonné, j'avais tout livré à l'aventure, à leur désordre;
-ils ignorent que j'ai appelé et attiré ici eux, mes chiens
-infernaux, pour lécher la saleté et l'immondice, dont le péché
-souillant de l'homme a répandu la tache sur ce qui était pur,
-jusqu'à ce que rassasiés, gorgés, prêts à crever de la desserte
-sucée et avalée par eux, d'un seul coup de fronde de ton bras
-vainqueur, ô Fils bien aimé, le Péché, la Mort et le tombeau béant
-soient enfin précipités à travers le chaos, la bouche de l'enfer
-étant à jamais fermée, et scellées ses mâchoires voraces. Alors la
-terre et le ciel renouvelés seront purifiés, pour sanctifier ce qui ne
-recevra plus de tache. Jusqu'à ce moment la malédiction prononcée
-contre les deux coupables précédera.»
-</p>
-<p>
-Il finit, et le céleste auditoire entonna des alleluia semblables au
-bruit des mers; la multitude chanta:
-</p>
-<p>
-«Justes sont tes voies, équitables tes décrets sur toutes tes
-œuvres! Qui pourrait t'affaiblir?»
-</p>
-<p>
-Ensuite ils chantèrent le Fils, destiné rédempteur de l'humaine
-race, par qui un nouveau ciel, une nouvelle terre, s'élèveront dans
-les âges ou descendront du ciel.
-</p>
-<p>
-Tel fut leur chant.
-</p>
-<p>
-Cependant le Créateur, appelant par leurs noms ses anges puissants, les
-chargea de diverses commissions qui convenaient le mieux à l'état
-présent des choses. Le soleil reçut le premier l'ordre de se mouvoir
-de sorte, de briller de manière à affecter la terre d'un froid et
-d'une chaleur à peine supportables, d'appeler du nord l'hiver
-décrépit et d'amener du midi l'ardeur du solstice d'été. Les
-anges prescrivirent à la blanche lune ses fonctions, et aux cinq autres
-planètes leurs mouvements et leurs aspects en sextile, quadrat, trine,
-et opposite d'une efficacité nuisible; ils leur enseignèrent quand
-elles devaient se réunir dans une conjonction défavorable, et ils
-enseignèrent aux étoiles fixes comment verser leur influence maligne;
-quelles seraient celles d'entre elles qui, se levant ou se couchant
-avec le soleil, deviendraient orageuses. Aux vents ils assignèrent
-leurs quartiers, et quand avec fracas ils devaient troubler la mer,
-l'air et le rivage. Au tonnerre ils apprirent à rouler avec terreur
-dans les salles ténébreuses de l'air.
-</p>
-<p>
-Les uns disent que le Tout-Puissant commanda à ses anges d'incliner
-les pôles de la terre deux fois dix degrés et plus sur l'axe du
-soleil; avec effort ils poussèrent obliquement ce globe central: les
-autres prétendent qu'il fut ordonné au soleil de tourner ses rênes
-dans une largeur également distante de la ligne équinoxiale, entre le
-Taureau et les sept Sœurs atlantiques, et les Jumeaux de Sparte, en
-s'élevant au tropique du Cancer; de là en descendant au Capricorne
-par le Lion, la Vierge et la Balance, afin d'apporter à chaque climat
-la vicissitude des saisons. Sans cela le printemps perpétuel, avec de
-vernales fleurs, aurait souri à la terre égal en jours et en nuits,
-excepté pour les habitants au-delà des cercles polaires: pour ceux-ci
-le jour eût brillé sans nuit, tandis que le soleil abaissé, en
-compensation de sa distance, eût tourné à leur vue autour de
-l'horizon, et ils n'auraient connu ni orient ni occident; ce qui au
-nord eût écarté la neige de l'Estotiland glacé, et au sud, des
-terres magellaniques.
-</p>
-<p>
-À l'heure où le fruit fut goûté, le soleil, comme du banquet de
-Thyeste, détourna sa route proposée. Autrement, comment le monde
-habité, quoique sans péché, aurait-il pu éviter plus
-qu'aujourd'hui le froid cuisant et la chaleur ardente? Ces
-changements dans les cieux, bien que lents, en produisirent de pareils
-dans la mer et sur la terre: tempête sidérale, vapeur, et brouillard,
-et exhalaison brûlante, corrompue et pestilentielle.
-</p>
-<p>
-Maintenant du septentrion de Norumbeca et des rivages des Samoïèdes,
-forçant leur prison d'airain, armés de glace, et de neige, et de
-grêle, et d'orageuses rafales et de tourbillons, Borée et Cœcias,
-et le bruyant Argeste et Thracias, déchirent les bois et les mers
-bouleversées; elles le sont encore par les souffles contraires du
-midi, de Notus et d'Afer noircis des nuées tonnantes de Serraliona.
-Au travers de ceux-ci, avec non moins de furie, se précipitent les
-vents du levant et du couchant, Eurus et Zéphire et leurs collatéraux
-bruyants, Siroc et Libecchio. Ainsi la violence commença dans les
-choses sans vie: mais la Discorde, première fille du Péché,
-introduisit la Mort parmi les choses irrationnelles, au moyen de la
-furieuse antipathie: la bête alors fit la guerre à la bête,
-l'oiseau à l'oiseau, le poisson au poisson: cessant de paître
-l'herbe, tous les animaux vivants se dévorèrent les uns les autres,
-et n'eurent plus de l'homme une crainte mêlée de respect, mais ils
-le fuirent, ou dans une contenance farouche ils le regardèrent quand il
-passait.
-</p>
-<p>
-Telles étaient au dehors les croissantes misères qu'Adam entrevit
-déjà en partie, bien que caché dans l'ombre la plus ténébreuse et
-au chagrin abandonné. Mais en dedans de lui il sentit un plus grand mal;
-ballotté dans une orageuse mer de passions, il cherche à soulager
-son cœur par ces tristes plaintes:
-</p>
-<p>
-«Oh! quelle misère après quelle félicité! Est-ce donc la fin de
-ce monde glorieux et nouveau? et moi, si récemment la gloire de cette
-gloire, suis-je devenu à présent maudit, de béni que j'étais?
-Cachez-moi de la face de Dieu, dont la vue était alors le comble du
-bonheur! Encore si c'était là que devait s'arrêter l'infortune:
-je l'ai méritée et je supporterais mes propres démérites; mais
-ceci ne servirait à rien. Tout ce que je mange, ou bois, tout ce que
-j'engendrerai est une malédiction propagée. Ô parole ouïe jadis
-avec délices: <i>Croissez et multipliez</i>! aujourd'hui mortelle à
-entendre! Car que puis-je faire croître et multiplier, si ce n'est
-des malédictions sur ma tête? Qui, dans les âges à venir, sentant
-les maux par moi répandus sur lui, ne maudira pas ma tête?&mdash;Périsse
-notre impur ancêtre! ainsi nous te remercions, Adam!&mdash;Et
-ces remerciements seront une exécration!
-</p>
-<p>
-«Ainsi outre la malédiction qui habite en moi, toutes celles venues
-de moi me reviendront par un violent reflux; elles se réuniront en moi
-comme dans leur centre naturel, et avec quelle pesanteur, quoi que à
-leur place! Ô joies fugitives du paradis, chèrement achetées par des
-malheurs durables! T'avais-je requis dans mon argile, ô Créateur,
-de me mouler en homme? T'ai-je sollicité de me tirer des ténèbres
-ou de me placer ici dans ce délicieux jardin? Comme ma volonté n'a
-pas concouru à mon être, il serait juste et équitable de me réduire
-à ma poussière, moi désireux de résigner, de rendre ce que j'ai
-reçu, incapable que je suis d'accomplir tes conditions trop dures,
-desquelles je devais tenir un bien que je n'avais pas cherché. À la
-perte de ce bien, peine suffisante, pourquoi as-tu ajouté le sentiment
-d'un malheur sans fin ? Inexplicable paraît ta justice....
-</p>
-<p>
-«Mais pour dire la vérité, trop tard je conteste ainsi; car
-j'aurais dû refuser les conditions, quelconques, quand elles me
-furent proposées. Tu les as acceptées Adam; jouiras-tu du bien, et
-pointilleras-tu sur les conditions? Dieu t'a fait sans ta permission:
-quoi! si ton fils devient désobéissant, et si, réprimandé par
-toi, il te répond: Pourquoi m'as-tu engendré? je ne te le
-demandais pas?&mdash;Admettrais-tu, en mépris de toi, cette orgueilleuse
-excuse? Cependant ton élection ne l'aurait pas engendré, mais la
-nécessité de la nature. Dieu t'a fait de son propre choix, et de son
-propre choix pour le servir: ta récompense était sa grâce; ton
-châtiment est donc justement de sa volonté. Qu'il en soit ainsi;
-car je me soumets; son arrêt est équitable: poussière je suis, et
-je retournerai en poussière.
-</p>
-<p>
-«Ô heure bienvenue, en quelque temps qu'elle vienne! Pourquoi la
-main du Tout-Puissant tarde-t-elle à exécuter ce que son décret fixa
-pour ce jour? Pourquoi faut-il que je survive? Pourquoi la mort se
-rit-elle de moi, et pourquoi suis-je prolongé pour un tourment immortel?
-Avec quel plaisir je subirais la mortalité, ma sentence, et serais
-une terre insensible! avec quelle joie je me coucherais comme dans le
-sein de ma mère! Là je reposerais et dormirais en sûreté. La
-terrible voix de Dieu ne tonnerait plus à mon oreille; la crainte
-d'un mal pire pour moi et pour ma postérité ne me tourmenterait plus
-par une cruelle attente....
-</p>
-<p>
-«Cependant, un doute me poursuit encore: s'il m'était impossible
-de mourir; si le pur souffle de la vie, l'esprit de l'homme que
-Dieu lui inspira, ne pouvait périr avec cette corporelle argile? Alors
-dans le tombeau, ou dans quelque autre funeste lieu, qui sait si je ne
-mourrai pas d'une mort vivante? Ô pensée horrible, si elle est
-vraie! Mais pourquoi le serait-elle? Ce n'est que le souffle de la
-vie qui a péché; qui peut mourir si ce n'est ce qui eut vie et
-péché? le corps n'a proprement eu part ni à la vie ni au péché:
-tout mourra donc de moi: que ceci apaise mes doutes, puisque la portée
-humaine ne peut savoir rien au delà.
-</p>
-<p>
-«Et parce que le Seigneur de tout est infini, sa colère le
-serait-elle aussi? Soit! l'homme ne l'est pas, mais il est
-destiné à la mort. Comment le Très-Haut exercerait-il une colère
-sans fin sur l'homme que la mort doit finir? peut-il faire la mort
-immortelle? Ce serait tomber dans une contradiction étrange, tenue
-pour impossible à Dieu, comme arguant de faiblesse, non de puissance.
-Par amour de sa colère, étendrait-il le fini jusqu'à l'infini
-dans l'homme puni, pour satisfaire sa rigueur jamais satisfaite? Ce
-serait prolonger son arrêt au delà de la poussière et de la loi de
-nature, par laquelle toutes les causes agissent selon la capacité des
-êtres sur lesquels agit leur matière, non selon l'étendue de leur
-propre sphère.
-</p>
-<p>
-«Mais penser que la mort n'est pas, comme je l'ai supposé, un
-coup qui nous prive du sentiment, mais qu'elle est, à compter de ce
-jour, une misère interminable que je commence à sentir à la fois en
-moi et hors de moi, et ainsi à perpétuité.... Hélas! cette crainte
-redevient foudroyante, comme une révolution terrible sur ma tête sans
-défense.
-</p>
-<p>
-«La mort et moi nous sommes éternels et incorporés ensemble. Je
-n'ai pas ma part seul: en moi toute la postérité est maudite; beau
-patrimoine que je vous lègue, mes fils! Oh! que ne le puis-je consumer
-tout entier et ne vous en laisser rien! Ainsi déshérités, combien
-vous me bénirez, moi aujourd'hui votre maudit! Ah! pour la faute
-d'un seul homme, la race humaine innocente serait-elle condamnée, si
-toutefois elle est innocente? Car, que peut-il sortir de moi qui ne soit
-corrompu, d'un esprit et d'une volonté dépravés, qui ne soit non
-seulement prêt à faire, mais à vouloir faire la même chose que moi?
-Comment pourraient-ils donc demeurer acquittés en présence de Dieu?
-</p>
-<p>
-«Lui, après tous ces débats, je suis forcé de l'absoudre. Toutes
-mes vaines évasions, tous mes raisonnements, à travers leurs
-labyrinthes me ramènent à ma propre conviction. En premier et en
-dernier lieu, sur moi, sur moi seul comme la source et l'origine de
-toute corruption, tout le blâme dûment retombé: puisse aussi sur moi
-retomber toute la colère! Désir insensé! pourrais-tu soutenir ce
-fardeau plus pesant que la terre à porter, beaucoup plus pesant que
-l'univers, bien que partagé entre moi et cette mauvaise femme! Ainsi
-ce que tu désires et ce que tu crains détruit pareillement toute
-espérance de refuge, et te déclare misérable au delà de tout exemple
-passé et futur, semblable seulement à Satan en crime et en destinée.
-Ô conscience! dans quel gouffre de craintes et d'horreurs m'as-tu
-poussé? Pour en sortir je ne trouve aucun chemin, plongé d'un
-abîme dans un plus profond abîme!»
-</p>
-<p>
-Ainsi à haute voix se lamentait Adam dans la nuit calme, nuit qui
-n'était plus (comme avant que l'homme tombât) saine, fraîche et
-douce, mais accompagnée d'un air sombre avec d'humides et
-redoutables ténèbres, qui à la mauvaise conscience de notre premier
-père présentaient toutes les choses avec une double terreur. Il était
-étendu sur la terre, sur la froide terre; et il maudissait souvent sa
-création; aussi souvent il accusait la mort d'une tardive
-exécution, puisqu'elle avait été dénoncée le jour même de
-l'offense.
-</p>
-<p>
-«Pourquoi la mort, disait-il, ne vient-elle pas m'achever d'un
-coup trois fois heureux? La vérité manquera-t-elle de tenir sa parole?
-la justice divine ne se hâtera-t-elle pas d'être juste? Mais la
-mort ne vient point à l'appel; la justice divine ne presse point son
-pas le plus lent pour des prières ou des cris. Bois, fontaines,
-collines, vallées, bocages, par un autre écho naguère j'instruisais
-vos ombrages à me répondre, à retentir au loin d'un autre chant!»
-</p>
-<p>
-Lorsque la triste Ève, de l'endroit où elle était assise désolée,
-vit l'affliction d'Adam, s'approchant de près, elle essaya de
-douces paroles contre sa violente douleur. Mais il la repoussa d'un
-regard sévère:
-</p>
-<p>
-«Loin de ma vue, toi serpent!... ce nom te convient le mieux à toi,
-liguée avec lui, toi-même, aussi fausse et aussi haïssable. Il ne te
-manque rien que d'avoir une figure semblable à la sienne et la
-couleur du serpent, pour annoncer ta fourberie intérieure, afin de
-mettre à l'avenir toutes les créatures en garde contre toi, de
-crainte que cette trop céleste forme, couvrant une fausseté infernale,
-ne les prenne au piège. Sans toi j'aurais continué d'être
-heureux, n'eussent ton orgueil et ta vanité vagabonde, quand tu
-étais le moins en sûreté, rejeté mon avertissement et ne se fussent
-irrités qu'on ne se confiât pas en eux. Tu brûlais d'être vue du
-démon lui-même que, présomptueuse, tu croyais duper; mais t'étant
-rencontrée avec le serpent, tu as été jouée et trompée, toi par
-lui, moi par toi pour m'être confié à toi sortie de mon côté. Je
-te crus sage, constante, d'un esprit mûr, à l'épreuve de tous les
-assauts, et je ne compris pas que tout était chez toi apparence plutôt
-que solide vertu, que tu n'étais qu'une côte recourbée de sa
-nature, plus inclinée (comme à présent je le vois) vers la partie
-gauche d'où elle fut tirée de moi. Bien si elle eût été jetée
-dehors, comme trouvée surnuméraire dans mon juste nombre.
-</p>
-<p>
-«Oh! pourquoi Dieu, créateur sage, qui peupla les plus hauts cieux
-d'esprits mâles, créa-t-il à la fin cette nouveauté sur la terre,
-ce beau défaut de la nature? Pourquoi n'a-t-il pas tout d'un coup
-rempli le monde d'hommes, comme il a rempli le ciel d'anges, sans
-femmes? Pourquoi n'a-t-il pas trouvé une autre voie de perpétuer
-l'espèce humaine? Ce malheur ni tous ceux qui suivront ne seraient
-pas arrivés; troubles innombrables causés sur la terre par les
-artifices des femmes et par l'étroit commerce avec ce sexe. Car ou
-l'homme ne trouvera jamais la compagne qui lui convient, mais il
-l'aura telle que la lui amènera quelque infortune ou quelque méprise;
-ou celle qu'il désirera le plus, il l'obtiendra rarement de sa
-perversité, mais il la verra obtenue par un autre moins méritant que
-lui; ou si elle l'aime, elle sera retenue par ses parents; ou le
-choix le plus heureux se présentera trop tard à lui déjà engagé, et
-enchaîné par les liens du mariage à une cruelle ennemie, sa haine ou
-sa honte. De là une calamité infinie se répandra sur la vie humaine
-et troublera la paix du foyer.»
-</p>
-<p>
-Adam n'ajouta plus rien, et se détourna d'Ève. Mais Ève non
-rebutée, avec des larmes qui ne cessaient de couler et les cheveux tout
-en désordre, tomba humble à ses pieds, et les embrassant, elle implora
-sa paix et fit entendre sa plainte:
-</p>
-<p>
-«Ne m'abandonne pas ainsi, Adam; le ciel est témoin de l'amour
-sincère et du respect que je te porte dans mon cœur. Je t'ai
-offensé sans intention, malheureusement trompée! Ta suppliante, je
-mendie la miséricorde et j'embrasse tes genoux. Ne me prive pas de ce
-dont je vis, de tes doux regards, de ton conseil, qui dans cette
-extrême détresse sont ma seule force et mon seul appui. Délaissée de
-toi, où me retirer? où subsister? Tandis que nous vivons encore (à
-peine une heure rapide peut-être), que la paix soit entre nous! Unis
-dans l'offense, unissons-nous dans l'inimitié contre l'ennemi qui
-nous a été expressément désigné par arrêt, ce cruel serpent. Sur
-moi n'exerce pas ta haine pour ce malheur arrivé, sur moi déjà
-perdue, moi plus misérable que toi. Nous avons péché tous les deux;
-mais toi contre Dieu seulement, moi contre Dieu et toi. Je retournerai
-au lieu même du jugement; là par mes cris j'importunerai le ciel,
-afin que la sentence écartée de ta tête, tombe sur moi, l'unique
-cause pour toi de toute cette misère! moi seule, juste objet de la
-colère de Dieu!»
-</p>
-<p>
-Elle finit en pleurant, et son humble posture, dans laquelle elle
-demeura immobile jusqu'à ce qu'elle eût obtenu la paix pour sa
-faute reconnue et déplorée, excita la commisération dans Adam.
-Bientôt son cœur s'attendrit pour elle naguère sa vie et son seul
-délice, maintenant soumise à ses pieds dans la détresse; créature
-si belle, cherchant la réconciliation, le conseil et le secours de
-celui à qui elle avait déplu. Tel qu'un homme désarmé, Adam perd
-toute sa colère; il relève son épouse, et bientôt avec ces paroles
-pacifiques:
-</p>
-<p>
-«Imprudente, trop désireuse (à présent comme auparavant) de ce que
-tu ne connais pas, tu souhaites que le châtiment entier tombe sur toi!
-hélas! souffre d'abord ta propre peine, incapable que tu serais de
-supporter la colère entière de Dieu, dont tu ne sens encore que la
-moindre partie, toi qui supportes si mal mon déplaisir! Si les
-prières pouvaient changer les décrets du Très-Haut, je me hâterais
-de me rendre, avant toi, à cette place de notre jugement, je me ferais
-entendre avec plus de force afin que ma tête fût seule visitée de
-Dieu, qu'il pardonnât ta fragilité, ton sexe plus infirme à moi
-confié, par moi exposé.
-</p>
-<p>
-«Mais lève-toi; ne disputons plus, ne nous blâmons plus
-mutuellement, nous assez blâmés ailleurs! Efforçons-nous par les
-soins de l'amour d'alléger l'un pour l'autre, en le partageant,
-le poids du malheur, puisque ce jour de la mort dénoncée (comme je
-l'entrevois), n'arrivera pas soudain; mais il viendra comme un mal
-au pas tardif, comme un jour qui meurt longuement, afin d'augmenter
-notre misère; misère transmise à notre race: ô race infortunée!»
-</p>
-<p>
-Ève, reprenant cœur, répliqua:
-</p>
-<p>
-«Adam, je sais, par une triste expérience le peu de poids que peuvent
-avoir auprès de toi mes paroles trouvées si pleines d'erreur, et de
-là, par un juste événement, trouvées si fatales; néanmoins, tout
-indigne que je suis, puisque tu m'accueilles de nouveau et me rends ma
-place, pleine d'espoir de regagner ton amour (seul contentement de mon
-cœur, soit que je meure ou que je vive), je ne te cacherai pas les
-pensées qui se sont élevées dans mon sein inquiet: elles tendent à
-soulager nos maux ou à les finir: quoiqu'elles soient poignantes et
-tristes, toutefois elles sont tolérables, comparées à nos
-souffrances, et d'un choix plus aisé.
-</p>
-<p>
-«Si l'inquiétude touchant notre postérité est ce qui nous
-tourmente le plus; si cette postérité doit être née pour un malheur
-certain, et finalement dévorée par la mort; il serait misérable
-d'être la cause de la misère des autres, de nos propres fils;
-misérable de faire descendre de nos reins dans ce monde maudit une race
-infortunée, laquelle, après une déplorable vie, doit être la pâture
-d'un monstre si impur: il est en ton pouvoir, du moins avant la
-conception, de supprimer la race non bénie n'étant pas encore
-engendrée. Sans enfants tu es, sans enfants tu demeures: ainsi la Mort
-sera déçue dans son insatiabilité, et ses voraces entrailles seront
-obligées de se contenter de nous deux.
-</p>
-<p>
-«Mais si tu penses qu'il est dur et difficile en conversant, en
-regardant, en aimant, de s'abstenir des devoirs de l'amour et du
-doux embrassement nuptial, de languir de désir sans espérance, en
-présence de l'objet languissant du même désir (ce qui ne serait pas
-une misère et un tourment moindres qu'aucun de ceux que nous
-appréhendons); alors, afin de nous délivrer à la fois nous et notre
-race de ce que nous craignons pour tous les deux, coupons court.&mdash;Cherchons
-la mort, ou si nous ne la trouvons pas, que nos mains fassent
-sur nous-mêmes son office. Pourquoi restons-nous plus longtemps
-frissonnant de ces craintes qui ne présentent d'autre terme que la
-mort, quand il est en notre pouvoir (des divers chemins pour mourir
-choisissant le plus court) de détruire la destruction par la
-destruction?...»
-</p>
-<p>
-Elle finit là son discours, ou un véhément désespoir en brisa le
-reste. Ses pensées l'avaient tellement nourrie de mort, qu'elles
-teignirent ses joues de pâleur. Mais Adam, qui ne se laissa dominer en
-rien par un tel conseil, s'était élevé en travaillant son esprit
-plus attentif, à de meilleures espérances. Il répondit:
-</p>
-<p>
-«Ève, ton mépris de la vie et du plaisir semble prouver en toi
-quelque chose de plus sublime et de plus excellent que ce que ton âme
-dédaigne; mais la destruction de soi-même, par cela qu'elle est
-recherchée, détruit l'idée de cette excellence supposée en toi, et
-implique non ton mépris, mais ton angoisse, et ton regret de la perte
-de la vie, ou du plaisir trop aimé. Ou si tu convoites la mort comme la
-dernière fin de la misère, t'imaginant éviter par là la punition
-prononcée, ne doute pas que Dieu n'ait trop sagement armé son ire
-vengeresse, pour qu'il puisse être ainsi surpris. Je craindrais
-beaucoup plus qu'une mort ainsi ravie ne nous exemptât pas de la
-peine que notre arrêt nous condamne à payer, et que de tels actes de
-contumace ne provoquassent plutôt le Très-Haut à faire vivre la mort
-en nous. Cherchons donc une résolution plus salutaire, que je crois
-apercevoir, lorsque je rappelle avec attention à mon esprit
-cette partie de notre sentence:&mdash;<i>Ta race écrasera la tête du
-serpent</i>.&mdash;Réparation pitoyable, si cela ne devait s'entendre, comme
-je le conjecture, de notre grand ennemi, Satan, qui dans le serpent a
-pratiqué contre nous cette fraude. Écraser sa tête serait vengeance,
-en vérité, laquelle vengeance sera perdue par la mort et amenée sur
-nous-mêmes, ou par des jours écoulés sans enfants, comme tu le
-proposes; ainsi notre ennemi échapperait à sa punition ordonnée, et
-nous, au contraire, nous doublerions la nôtre sur nos têtes.
-</p>
-<p>
-«Qu'il ne soit donc plus question de violence contre nous-mêmes ni
-de stérilité volontaire, qui nous séparerait de toute espérance, qui
-ne ferait sentir en nous que rancune et orgueil, qu'impatience et
-dépit, révolte contre Dieu et contre son juste joug, sur notre cou
-imposé. Rappelle-toi avec quelle douce et gracieuse bonté il nous
-écouta tous les deux, et nous jugea sans colère et sans reproche. Nous
-attendions une dissolution immédiate, que nous croyions ce jour-là
-exprimée par le mot mort; eh bien! à toi furent seulement prédites
-les douleurs de la grossesse et de l'enfantement, bientôt
-récompensées par la joie du fruit de tes entrailles: sur moi la
-malédiction ne faisant que m'effleurer a frappé la terre. Je dois
-gagner mon pain par le travail: quel mal à cela? L'oisiveté eût
-été pire; mon travail me nourrira. Dans la crainte que le froid ou la
-chaleur ne nous blessât, sa sollicitude, sans être implorée, nous a
-pourvu à temps; ses mains nous ont vêtus, nous, indignes, ayant
-pitié de nous quand il nous jugeait! Oh! combien davantage, si nous
-le prions, son oreille s'ouvrira et son cœur inclinera à la pitié!
-Il nous enseignera de plus les moyens d'éviter l'inclémence des
-saisons, la pluie, la glace, la grêle, la neige, que le ciel à
-présent, avec une face variée, commence à nous montrer sur cette
-montagne, tandis que les vents soufflent perçants et humides,
-endommageant la gracieuse chevelure de ces beaux arbres qui étendent
-leurs rameaux. Ceci nous ordonne de chercher quelque meilleur abri,
-quelque chaleur meilleure pour ranimer nos membres engourdis, avant que
-cet astre du jour laisse le froid à la nuit; cherchons comment nous
-pouvons, avec ses rayons recueillis et réfléchis, animer une matière
-sèche, ou comment, par la collision de deux corps rapidement tournés,
-le frottement peut enflammer l'air: ainsi tout à l'heure les
-nuages se heurtant, ou poussés par les vents, rudes dans leur choc, ont
-fait partir l'éclair oblique dont la flamme, descendue en serpentant,
-a embrasé l'écorce résineuse du pin et du sapin et répandu au loin
-une agréable chaleur qui peut suppléer le soleil. User de ce feu, et
-de ce qui d'ailleurs peut soulager ou guérir les maux que nos fautes
-ont produits, c'est ce dont nous instruira notre Juge, en le priant et
-en implorant sa merci: nous n'avons donc pas à craindre de passer
-incommodément cette vie, soutenus de lui par divers conforts,
-jusqu'à ce que nous finissions dans la poussière, notre dernier
-repos et notre demeure natale.
-</p>
-<p>
-«Que pouvons-nous faire de mieux que de retourner au lieu où il nous
-a jugés, de tomber prosternés révérencieusement devant lui, là de
-confesser humblement nos fautes, d'implorer notre pardon, baignant la
-terre de larmes, remplissant l'air de nos soupirs poussés par des
-cœurs contrits, en signe d'une douleur sincère et d'une
-humiliation profonde? Sans doute, il s'apaisera, et reviendra de son
-déplaisir. Dans ses regards sereins, lorsqu'il semblait être le plus
-irrité et le plus sévère, y brillait-il autre chose que faveur,
-grâce et merci?»
-</p>
-<p>
-Ainsi parla notre père pénitent; Ève ne sentit pas moins de remords:
-ils allèrent aussitôt à la place où Dieu les avait jugés; ils
-tombèrent prosternés révérencieusement devant lui, et tous deux
-confessèrent humblement leur faute, et implorèrent leur pardon,
-baignant la terre de larmes, remplissant l'air de leurs soupirs
-poussés par des cœurs contrits, en signe d'une douleur sincère et
-d'une humiliation profonde.
-</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h4><a id="LIVRE_ONZIEME">LIVRE ONZIÈME</a></h4>
-
-
-<h4>ARGUMENT</h4>
-
-
-<blockquote>
-<p>Le Fils de Dieu présente à son Père les prières de nos premiers
-parents maintenant repentants, et il intercède pour eux. Dieu les
-exauce, mais il déclare qu'ils ne peuvent habiter plus longtemps dans
-le paradis. Il envoie Michel avec une troupe de chérubins pour les en
-déposséder et pour révéler d'abord à Adam les choses futures.
-Descente de Michel. Adam montre à Ève certains signes funestes: il
-discerne l'approche de Michel, va à sa rencontre: l'ange leur annonce
-leur départ. Lamentations d'Ève. Adam s'excuse, mais se soumet: l'ange
-le conduit au sommet d'une haute colline, et lui découvre, dans une
-vision, ce qui arrivera jusqu'au déluge.</p></blockquote>
-
-
-<p><br /></p>
-
-
-<p>Ils priaient; dans l'état le plus humble ils demeuraient repentants;
-car du haut du trône de la miséricorde la grâce prévenante
-descendue, avait ôté la pierre de leurs cœurs, et fait croître à sa
-place une nouvelle chair régénérée qui exhalait à présent
-d'inexprimables soupirs; inspirés par l'esprit de prière, ces soupirs
-étaient portés au ciel sur des ailes d'un vol plus rapide que la plus
-impétueuse éloquence. Toutefois le maintien d'Adam et d'Ève n'était
-pas celui de vils postulants: leur demande ne parut pas moins importante
-que l'était celle de cet ancien couple des fables antiques (moins
-ancien pourtant que celui-ci), de Deucalion et de la chaste Pyrrha,
-alors que pour rétablir la race humaine submergée, il se tenait
-religieusement devant le sanctuaire de Thémis.</p>
-
-<p>Les prières d'Adam et d'Ève volèrent droit au ciel; elles ne
-manquèrent pas le chemin, vagabondes ou dispersées par les vents
-envieux; toutes spirituelles, elles passèrent la porte divine; alors
-revêtues par leur grand Médiateur, de l'encens qui fumait sur l'autel
-d'or, elles arrivèrent jusqu'à la vue du Père, devant son trône. Le
-Fils, plein de joie et les présentant, commence ainsi à intercéder:</p>
-
-<p>«Considère, ô mon Père, quels premiers fruits sur la terre sont
-sortis de ta grâce implantée dans l'homme, ces soupirs et ces
-prières, que, mêlés à l'encens dans cet encensoir d'or, moi, ton
-prêtre, j'apporte devant toi: fruits provenus de la semence jetée avec
-la contrition dans le cœur d'Adam, fruits d'une saveur plus agréable
-que ceux (l'homme les cultivant de ses propres mains) qu'auraient pu
-produire tous les arbres du paradis, avant que l'homme fût déchu de
-l'innocence. Incline donc à présent l'oreille à sa supplication;
-entends ses soupirs quoique muets: ignorant des mots dans lesquels il
-doit prier, laisse-moi les interpréter pour lui, moi son avocat, sa
-victime de propitiation; greffe sur moi toutes ses œuvres bonnes ou non
-bonnes; mes mérites perfectionneront les premières, et ma mort expiera
-les secondes. Accepte-moi, et par moi reçois de ces infortunés une
-odeur de paix favorable à l'espèce humaine. Que l'homme réconcilié
-vive au moins devant toi ses jours comptés, quoique tristes jusqu'à ce
-que la mort, son arrêt (dont je demande l'adoucissement, non la
-révocation) le rende à la meilleure vie où tout mon peuple racheté
-habitera avec moi dans la joie et la béatitude, ne faisant qu'un avec
-moi, comme je ne fais qu'un avec toi.»</p>
-
-<p>Le Père, sans nuage, serein:</p>
-
-<p>«Toutes tes demandes pour l'homme, Fils agréable, sont obtenues,
-toutes tes demandes étaient mes décrets. Mais d'habiter plus longtemps
-dans le paradis, la loi que j'ai donnée à la nature le défend à
-l'homme. Ces purs et immortels éléments, qui ne connaissent rien de
-matériel, aucun mélange inharmonieux et souillé, le rejettent,
-maintenant infecté; ils veulent s'en purger comme d'une maladie
-grossière, le renvoyer à un air grossier, à une nourriture mortelle
-comme à ce qui peut le mieux le disposer à la dissolution opérée par
-le Péché, lequel altéra le premier toutes les choses, et
-d'incorruptibles les rendit corruptibles.</p>
-
-<p>«Au commencement j'avais créé l'homme doué de deux beaux présents,
-de bonheur et d'immortalité: le premier il l'a follement perdu; la
-seconde n'eût servi qu'à éterniser sa misère; alors je l'ai pourvu
-de la mort; ainsi la mort est devenue son remède final. Après une vie
-éprouvée par une cruelle tribulation, épurée par la foi et par les
-œuvres de cette foi, éveillé à une seconde vie dans la rénovation
-du juste, la mort élèvera l'homme vers moi avec le ciel et la terre
-renouvelés.</p>
-
-<p>«Mais appelons maintenant en congrégation tous les bénis, dans les
-vastes enceintes du ciel; je ne veux pas leur cacher mes jugements;
-qu'ils voient comment je procède avec l'espèce humaine, ainsi qu'ils
-ont vu dernièrement ma manière d'agir avec les anges pécheurs: mes
-saints, quoique stables dans leur état, en sont demeurés plus
-affermis.»</p>
-
-<p>Il dit, et le Fils donna le grand signal au brillant ministre qui
-veillait; soudain il sonna de sa trompette (peut-être entendue depuis
-sur Oreb quand Dieu descendit, et qui retentira peut-être encore une
-fois au jugement dernier). Le souffle angélique remplit toutes les
-régions: de leurs bosquets fortunés qu'ombrageait l'amarante, du bord
-de la source, ou de la fontaine, du bord des eaux de la vie, partout où
-ils se reposaient en sociétés de joie, les fils de la lumière se
-hâtèrent, se rendant à l'impérieuse sommation; et ils prirent leurs
-places, jusqu'à ce que du haut de son trône suprême, le Tout-Puissant
-annonça ainsi sa souveraine volonté:</p>
-
-<p>«Enfants, l'homme est devenu comme l'un de nous; il connaît le bien et
-le mal depuis qu'il a goûté de ce fruit défendu; mais qu'il se
-glorifie de connaître le bien perdu et le mal gagné: plus heureux s'il
-lui avait suffi de connaître le bien par lui-même, et le mal pas du
-tout. À présent il s'afflige, se repent et prie avec contrition: mes
-mouvements sont en lui; ils agissent plus longtemps que lui; je sais
-combien son cœur est variable et vain, abandonné à lui-même. Dans la
-crainte qu'à présent sa main, devenue plus audacieuse, ne se porte
-aussi sur l'arbre de vie, qu'il n'en mange, qu'il ne vive toujours, ou
-qu'il ne rêve du moins de vivre toujours, j'ai décidé de l'éloigner,
-de l'envoyer hors du jardin labourer la terre d'où il a été tiré;
-sol qui lui convient mieux.</p>
-
-<p>«Michel, je te charge de mon ordre: avec toi prends à ton choix de
-flamboyants guerriers parmi les chérubins, de peur que l'ennemi ou en
-faveur de l'homme, ou pour envahir sa demeure vacante, n'élève quelque
-nouveau trouble. Hâte-toi, et du paradis de Dieu chasse sans pitié le
-couple pécheur, chasse de la terre sacrée des profanes, et
-dénonce-leur et à toute leur postérité le perpétuel bannissement de
-ce lieu. Cependant, de peur qu'ils ne s'évanouissent en entendant leur
-triste arrêt rigoureusement prononcé (car je les vois attendris et
-déplorant leurs excès avec larmes), cache-leur toute terreur. S'ils
-obéissent patiemment à ton commandement, ne les congédie pas
-inconsolés; révèle à Adam ce qui doit arriver dans les jours futurs,
-selon les lumières que je te donnerai; entremêle à ce récit mon
-alliance renouvelée avec la race de la femme: ainsi renvoie-les,
-quoique affligés, cependant en paix.</p>
-
-<p>«À l'orient du jardin du côté où il est plus facile de gravir
-Éden, place une garde de chérubins et la flamme largement ondoyante
-d'une épée, afin d'effrayer au loin quiconque voudrait approcher, et
-interdire tout passage à l'arbre de vie, de peur que le paradis ne
-devienne le réceptacle d'esprits impurs, que tous mes arbres ne soient
-leur proie, dont ils déroberaient le fruit, pour séduire l'homme
-encore une fois.»</p>
-
-<p>Il se tut: l'archangélique pouvoir se prépare à une descente rapide,
-et avec lui la cohorte brillante des vigilants chérubins. Chacun d'eux,
-ainsi qu'un double Janus, avait quatre faces; tout leur corps était
-semé d'yeux comme des paillettes, plus nombreux que les yeux d'Argus,
-et plus vigilants que ceux-ci qui s'assoupirent, charmés par la flûte
-arcadienne, par le roseau pastoral d'Hermès, ou par sa baguette
-soporifique.</p>
-
-<p>Cependant, pour saluer de nouveau le monde avec la lumière sacrée,
-Leucothoé s'éveillait et embaumait la terre d'une fraîche rosée,
-alors qu'Adam et Ève notre première mère finissaient leur prière, et
-trouvaient leur force augmentée d'en haut: ils sentaient de leur
-désespoir sourdre une nouvelle espérance, une joie, mais encore liée
-à la frayeur. Adam renouvela à Ève ses paroles bienvenues:</p>
-
-<p>«Ève, la foi peut aisément admettre que tout le bien dont nous
-jouissons descend du ciel; mais que de nous quelque chose puisse monter
-au ciel, assez prévalant pour occuper l'esprit de Dieu souverainement
-heureux, ou pour incliner sa volonté, c'est ce qui paraît difficile à
-croire. Cependant cette prière du cœur, un soupir rapide de la
-poitrine de l'homme volent jusqu'au trône de Dieu: car depuis que j'ai
-cherché par la prière d'apaiser la Divinité offensée, que je me suis
-agenouillé, et que j'ai humilié tout mon cœur devant Dieu, il me
-semble que je le vois placable et doux me prêtant l'oreille. Je sens
-naître en moi la persuasion qu'avec faveur j'ai été écouté. La paix
-est rentrée au fond de mon sein, et dans ma mémoire la promesse que ta
-race écrasera notre ennemi. Cette promesse, que je ne me rappelai pas
-d'abord dans mon épouvante, m'assure à présent que l'amertume de la
-mort est passée et que nous vivrons. Salut donc à toi, Ève, justement
-appelée la mère de tout le genre humain, la mère de toutes choses
-vivantes, puisque par toi l'homme doit vivre, et que toutes choses
-vivent pour l'homme.»</p>
-
-<p>Ève, dont le maintien était doux et triste:</p>
-
-<p>«Je suis peu digne d'un pareil titre, moi pécheresse, moi qui ayant
-été ordonnée pour être ton aide, suis devenue ton piège: reproche,
-défiance et tout blâme, voilà plutôt ce qui m'appartient. Mais
-infini dans sa miséricorde a été mon juge, de sorte que moi qui
-apportai la première la mort à tous, je suis qualifiée la source de
-vie! Tu m'es ensuite favorable quand tu daignes m'appeler hautement
-ainsi, moi qui mérite un tout autre nom! Mais les champs nous appellent
-au travail maintenant imposé avec sueur quoique après une nuit sans
-sommeil. Car vois! le matin, tout indifférent à notre insomnie,
-recommence en souriant sa course de roses. Marchons! désormais je ne
-m'éloignerai plus jamais de ton côté, en quelque endroit que notre
-travail journalier soit situé, quoique maintenant il nous soit prescrit
-pénible jusqu'au tomber du jour. Tandis que nous demeurons ici, que
-peut-il y avoir de fatigant dans ces agréables promenades? Vivons donc
-ici contents, bien que dans un état déchu.»</p>
-
-<p>Ainsi parla, ainsi souhaita la très-humiliée Ève; mais le destin ne
-souscrivit pas à ses vœux. La nature donna d'abord des signes
-exprimés par l'oiseau, la brute et l'air; l'air s'obscurcit
-soudainement après la courte rougeur du matin; à la vue d'Ève
-l'oiseau de Jupiter fondit de la hauteur de son vol sur deux oiseaux du
-plus brillant plumage, et les chassa devant lui; descendu de la colline,
-l'animal qui règne dans les bois (premier chasseur alors), poursuivit
-un joli couple, le plus charmant de toute la forêt, le cerf et la
-biche: leur fuite se dirigeait vers la porte orientale. Adam les
-observa, et suivant des yeux cette chasse, il dit à Ève, non sans
-émotion:</p>
-
-<p>«Ô Ève, quelque changement ultérieur nous attend bientôt: le ciel
-par ces signes muets dans la nature, nous montre les avant-coureurs de
-ses desseins, ou il nous avertit que nous comptons peut-être trop sur
-la remise de la peine, parce que la mort est reculée de quelques jours.
-De quelle longueur, et quelle sera notre vie jusque-là, qui le sait?
-Savons-nous plus que ceci: nous sommes poudre, et nous retournerons en
-poudre, et nous ne serons plus? Autrement, pourquoi ce double spectacle
-offert à notre vue, cette poursuite dans l'air et sur la terre d'un
-seul côté, et à la même heure? Pourquoi cette obscurité dans
-l'orient avant que le jour soit à mi-cours? Pourquoi la lumière du
-matin brille-t-elle davantage dans une nue de l'occident qui déploie
-sur le bleu firmament une blancheur rayonnante, et descend avec lenteur
-chargée de quelque chose de céleste?»</p>
-
-<p>Adam ne se trompait pas, car dans ce temps les cohortes angéliques
-descendaient à présent d'un nuage de jaspe dans le paradis, et firent
-halte sur une colline; apparition glorieuse, si le doute et la crainte
-de la chair n'eussent ce jour-là obscurci les yeux d'Adam! Elle ne fut
-pas plus glorieuse cette autre vision, quand à Manahin les anges
-rencontrèrent Jacob qui vit la campagne tendue des pavillons de ses
-gardiens éclatants; ou cette vision à Dothaïn sur une montagne
-enflammée, couverte d'un camp de feu prêt à marcher contre le roi
-syrien, lequel, pour surprendre un seul homme, avait, comme un assassin,
-fait la guerre, la guerre non déclarée.</p>
-
-<p>Le prince hiérarche laissa sur la colline à leur brillant poste, ses
-guerriers pour prendre possession du jardin. Seul pour trouver l'endroit
-où Adam s'était abrité, il s'avança, non sans être aperçu de notre
-premier père, qui dit à Ève pendant que la grande visite
-s'approchait:</p>
-
-<p>«Ève, prépare-toi maintenant à de grandes nouvelles, qui peut-être
-vont bientôt décider de nous, ou nous imposer l'observation de
-nouvelles lois: car je découvre là-bas, descendu du nuage étincelant
-qui voile la colline, quelqu'un de l'armée céleste, et à en juger par
-son port, ce n'est pas un des moindres: c'est un grand potentat ou l'un
-des Trônes d'en haut, tant il est dans sa marche revêtu de majesté!
-Cependant, il n'a ni un air terrible que je doive craindre, ni, comme
-Raphaël cet air sociablement doux qui fasse que je puisse beaucoup me
-confier à lui: mais il est solennel et sublime. Afin de ne pas
-l'offenser, il faut que je l'aborde avec respect et toi que tu te
-retires.»</p>
-
-<p>Il dit et l'archange arriva vite près de lui, non dans sa forme
-céleste, mais comme un homme vêtu pour rencontrer un homme: sur ses
-armes brillantes flottait une cotte de mailles d'une pourpre plus vive
-que celle de Mélibée ou de Sarra, que portaient les rois et les héros
-antiques dans les temps de trêve: Iris en avait teint la trame. Le
-casque étoilé de l'archange, dont la visière n'était pas baissée,
-le faisait voir dans cette primeur de virilité où finit la jeunesse.
-Au côté de Michel, comme un éclatant zodiaque, pendait l'épée,
-terreur de Satan, et dans sa main, une lance. Adam fit une inclination
-profonde; Michel royalement n'incline pas sa grandeur, mais explique
-ainsi sa venue:</p>
-
-<p>«Adam, le commandant suprême du ciel n'a besoin d'aucun préambule: il
-suffit que tes prières aient été écoutées, et que la Mort (qui
-t'était due par sentence, quand tu transgressas) soit privée de son
-droit de saisie pour plusieurs jours de grâce, à toi accordés,
-pendant lesquels tu pourras te repentir et couvrir de bonnes œuvres un
-méchant acte. Il se peut alors que ton Seigneur apaisé te rédime
-entièrement des avares réclamations de la Mort. Mais il ne permet pas
-que tu habites plus longtemps ce paradis: je suis venu pour t'en faire
-sortir et t'envoyer hors de ce jardin, labourer la terre d'où tu as
-été tiré, sol qui te convient mieux.»</p>
-
-<p>L'archange n'ajouta rien de plus, car Adam, frappé au cœur par ces
-nouvelles, demeura sous le serrement glacé de la douleur, qui le priva
-de ses sens. Ève, qui sans être vue, avait cependant tout entendu,
-découvrit bientôt par un éclatant gémissement le lieu de sa
-retraite.</p>
-
-<p>«Ô coup inattendu, pire que la mort! faut-il donc te quitter, ô
-Paradis! vous quitter ainsi, ô toi, terre natale, ô vous promenades
-charmantes, ombrages dignes d'être fréquentés des dieux! Ici j'avais
-espéré passer tranquille, bien que triste, répit de ce jour qui doit
-être mortel à tous deux. Ô fleurs qui ne croîtrez jamais dans un
-autre climat, qui le matin receviez ma première visite et le soir ma
-dernière; vous que j'ai élevées d'une tendre main depuis le premier
-bouton entr'ouvert, et à qui j'ai donné des noms! ô fleurs! qui
-maintenant vous tournera vers le soleil ou rangera vos tribus, et vous
-arrosera de la fontaine d'ambroisie? Toi enfin, berceau nuptial, orné
-par moi de tout ce qui est doux à l'odorat ou à la vue, comment me
-séparerai-je de toi? Où m'égarerai-je dans un monde inférieur qui,
-auprès de celui-ci, est obscur et sauvage? Comment pourrons-nous
-respirer dans un autre air moins pur, nous, accoutumés à des fruits
-immortels?»</p>
-
-<p>L'ange interrompit doucement:</p>
-
-<p>«Ève, ne te lamente point, mais résigne patiemment ce que tu as
-justement perdu: ne mets pas ton cœur ainsi trop passionné dans ce qui
-n'est pas à toi. Tu ne t'en vas point solitaire; avec toi s'en va ton
-mari. Tu es obligée de le suivre: songe que là où il habite, là est
-ton pays natal.»</p>
-
-<p>Adam, revenant alors de son saisissement subit et glacé, rappela ses
-esprits confus, et adressa à Michel ces humbles paroles:</p>
-
-<p>«Être céleste, soit que tu sièges parmi les Trônes ou qu'on te
-nomme le plus grand d'entre eux, car une telle forme peut paraître
-celle d'un prince au-dessus des princes, tu as redit doucement ton
-message, par lequel autrement tu aurais pu en l'annonçant nous blesser
-et en l'accomplissant nous tuer. Ce qu'en outre de chagrin,
-d'abattement, de désespoir, notre faiblesse peut soutenir, tes
-nouvelles l'apportent, le partir de cet heureux séjour, notre
-tranquille retraite, seule consolation laissée familière à nos yeux!
-Toutes les autres demeures nous paraissent inhospitalières et
-désolées, inconnus d'elles, de nous inconnues.</p>
-
-<p>«Si par l'incessante prière je pouvais espérer changer la volonté de
-celui qui peut toutes choses, je ne cesserais de le fatiguer de mes cris
-assidus: mais contre son décret absolu la prière n'a pas plus de force
-que notre haleine contre le vent, refoulée suffocante en arrière sur
-celui qui l'exhale au dehors.</p>
-
-<p>«Je me soumets donc à son grand commandement. Ce qui m'afflige le
-plus, c'est qu'en m'éloignant d'ici je serai caché de sa face, privé
-de sa protection sacrée. Ici j'aurais pu fréquenter en adoration, de
-place en place, les lieux où la divine présence daigna se montrer;
-j'aurais dit à mes fils:</p>
-
-<p>«Sur cette montagne il m'apparut; sous cet arbre il se rendit visible;
-parmi ces pins j'entendis sa voix; ici au bord de cette fontaine, je
-m'entretins avec lui.»</p>
-
-<p>«Ma reconnaissance aurait élevé plusieurs autels de gazon, et
-j'aurais entassé les pierres lustrées du ruisseau, en souvenir ou
-monument pour les âges; sur ces autels j'aurais offert les suaves
-odeurs des gommes doucement parfumées, des fruits et des fleurs. Dans
-le monde ici-bas, au-dessous, où chercherai-je ses brillantes
-apparitions et les vestiges de ses pieds? Car bien que je fuie sa
-colère, cependant rappelé à la vie prolongée et une postérité
-m'étant promise, à présent, je contemple avec joie l'extrémité des
-bords de sa gloire, et j'adore de loin ses pas.»</p>
-
-<p>Michel, avec des regards pleins de bénignité:</p>
-
-<p>«Adam, tu le sais, le ciel et toute la terre sont à Dieu, et non pas
-ce roc seulement: son omniprésence remplit la terre, la mer, l'air et
-toutes les choses qui vivent fomentées et chauffées par son pouvoir
-virtuel. Il t'a donné toute la terre pour la posséder et la gouverner;
-présent non méprisable! N'imagine donc pas que sa présence soit
-confinée dans les bornes étroites de ce paradis ou d'Éden. Éden
-aurait peut-être été ton siège principal, d'où toutes les
-générations se seraient répandues, et où elles seraient revenues de
-toutes les extrémités de la terre pour te célébrer et te révérer,
-toi leur grand auteur. Mais cette prééminence tu l'as perdue, descendu
-que tu es pour habiter maintenant la même terre que tes fils.</p>
-
-<p>«Cependant ne doute pas que Dieu ne soit dans la plaine et dans la
-vallée comme il est ici, qu'il ne s'y trouve également présent: les
-signes de sa présence te suivront encore; tu seras encore environné de
-sa bonté, de son paternel amour, de son image expresse et de la trace
-divine de ses pas. Afin que tu puisses le croire et t'en assurer avant
-ton départ d'ici, sache que je suis envoyé pour te montrer ce qui,
-dans les jours futurs, doit arriver à toi et à ta race. Prépare-toi
-à entendre le bien et le mal, à voir la grâce surnaturelle lutter
-avec la méchanceté des hommes: de ceci tu apprendras la vraie
-patience, et à tempérer la joie par la crainte et par une sainte
-tristesse, accoutumé par la modération à supporter également l'une
-et l'autre fortune, prospère ou adverse. Ainsi, tu conduiras le plus
-sûrement ta vie, et tu seras mieux préparé à endurer ton passage de
-la mort, quand il arrivera. Monte sur cette colline; laisse ton épouse
-(car j'ai éteint ses yeux) dormir ici en bas, tandis que tu veilleras
-pour la provision de l'avenir, comme tu dormis autrefois quand Ève fut
-formée pour la vie.»</p>
-
-<p>Adam, plein de reconnaissance, lui répondit:</p>
-
-<p>«Monte; je te suis, guide sûr, dans le sentier où tu me conduis; et
-sous la main du ciel je m'abaisse, quoiqu'elle me châtie. Je présente
-mon sein au-devant du mal, en l'armant de souffrance pour vaincre et
-gagner le repos acquis par le travail, si de la sorte j'y puis
-atteindre.»</p>
-
-<p>Tous deux montent dans les visions de Dieu: c'était une montagne, la
-plus haute du paradis, du sommet de laquelle l'hémisphère de la terre,
-distinct à la vue, s'offrait étendu à la plus grande portée de la
-perspective. Elle n'était pas plus haute, elle ne commandait pas une
-plus large vue à l'entour, cette montagne sur laquelle (par une raison
-différente) le tentateur transporta notre second Adam dans le désert
-pour lui montrer tous les royaumes de la terre et leur gloire.</p>
-
-<p>Là, l'œil d'Adam pouvait dominer, quelque part qu'elles fussent
-assises, les cités d'antique ou moderne renommée, les capitales des
-empires les plus puissants, depuis les murs destinés pour Cambalu,
-siège du Kan de Cathai, et depuis Samarcande, trône de Témir, près
-de l'Oxus, jusqu'à Pékin, séjour des rois de la Chine; et de là
-jusqu'à Agra et Lahor, du grand Mogol; descendant jusqu'à la
-Chersonèse d'Or, ou bien vers le lieu qu'habitait jadis le Perse dans
-Ecbatane, ou depuis dans Ispahan, ou vers Moscow, du czar de Russie, ou
-dans Byzance soumise au sultan, né Turkestan. Son œil pouvait voir
-encore l'empire de Négus jusqu'à Erecco, son port le plus éloigné,
-et les plus petits rois maritimes de Montbaza, de Quiloa, de Melinde et
-de Sofala qu'on croit être Ophir, jusqu'au royaume de Congo, et celui
-d'Angola, le plus éloigné vers le Sud. De là depuis le fleuve Niger
-jusqu'au mont Atlas, les royaumes d'Almanzor, de Fez, de Sus, de Maroc,
-d'Alger et de Tremizen, et ensuite en Europe les lieux d'où Rome devait
-dominer le monde. Peut-être vit-il aussi en esprit la riche Mexico,
-siège de Montezume, et dans le Pérou, Cusco, siège plus riche
-d'Atabalipa, et la Guyane non encore dépouillée, et dont la grande
-cité est appelée El-Dorado par les enfants de Géryon.</p>
-
-<p>Mais pour de plus nobles spectacles, Michel enleva la taie formée sur
-les yeux d'Adam par le fruit trompeur qui avait promis une vue plus
-perçante. L'ange lui nettoya le nerf optique avec l'enfraise et la rue,
-car il avait beaucoup à voir, et versa dans ses yeux trois gouttes de
-l'eau du puits de vie. La vertu de ces collyres pénétra si avant,
-même dans la partie la plus intérieure de la vue mentale, qu'Adam,
-forcé alors de fermer les yeux, tomba, et tous ses esprits
-s'engourdirent; mais l'ange gracieux le releva aussitôt par la main, et
-rappela ainsi son attention:</p>
-
-<p>«Adam, ouvre maintenant les yeux, et vois d'abord les effets que ton
-péché originel a opérés dans quelques-uns de ceux qui doivent
-naître de toi, qui n'ont jamais ni touché à l'arbre défendu, ni
-conspiré avec le serpent, ni péché de ton péché. Et cependant de ce
-péché dérive la corruption qui doit produire des actions plus
-violentes.»</p>
-
-<p>Adam ouvrit les yeux, et vit un champ: dans une partie de ce champ,
-arable et labourée, étaient des javelles nouvellement moissonnées;
-dans l'autre partie, des parcs et des pâturages de brebis: au milieu,
-comme une borne d'héritage, s'élevait un autel rustique de gazon. Là
-tout à l'heure un moissonneur, couvert de sueur, apporta les premiers
-fruits de son labourage, l'épi vert et la gerbe jaune, non triés, et
-comme ils s'étaient trouvés sous la main. Après lui un berger plus
-doux vint, avec les premiers nés de son troupeau, les meilleurs et les
-mieux choisis: alors les sacrifiant, il en étendit les entrailles et la
-graisse parsemées d'encens sur du bois fendu, et il accomplit tous les
-rites convenables. Bientôt un feu propice du ciel consuma son offrande
-avec une flamme rapide et une fumée agréable; l'autre offrande ne fut
-pas consumée, car elle n'était pas sincère: de quoi le laboureur
-sentit une rage intérieure; et comme il causait avec le berger, il le
-frappa au milieu de la poitrine d'une pierre qui lui fit rendre la vie:
-il tomba et mortellement pâle, exhala son âme gémissante avec un
-torrent de sang répandu.</p>
-
-<p>À ce spectacle, Adam fut épouvanté dans son cœur, et en hâte cria
-à l'ange:</p>
-
-<p>«Oh! maître, quelque grand malheur est arrivé à ce doux homme qui
-avait bien sacrifié! Est-ce ainsi que la piété et une dévotion pure
-sont récompensées?»</p>
-
-<p>Michel, ému aussi, répliqua:</p>
-
-<p>«Ces deux-ci sont frères, Adam, et ils sortiront de tes reins:
-l'injuste a tué le juste par envie de ce que le ciel avait accepté
-l'offrande de son frère. Mais l'action sanguinaire sera vengée; et la
-foi du juste approuvée ne perdra pas sa récompense, bien que tu le
-voies ici mourir, se roulant dans la poussière et le sang caillé.»</p>
-
-<p>Notre premier père:</p>
-
-<p>«Hélas! pour quelle action! et par quelle cause! mais ai-je vu
-maintenant la mort? Est-ce par ce chemin que je dois retourner à ma
-poussière natale? Ô spectacle de terreur! mort difforme et affreuse à
-voir! horrible à penser! combien horrible à souffrir!»</p>
-
-<p>Michel:</p>
-
-<p>«Tu as vu la mort sous la première forme dans laquelle elle s'est
-montrée à l'homme; mais variées sont les formes de la mort, nombreux
-les chemins qui conduisent à sa caverne effrayante; tous sont funestes.
-Cependant cette caverne est plus terrible pour les sens à l'entrée,
-qu'elle ne l'est au-dedans. Quelques-uns, comme tu l'as vu, mourront
-d'un coup violent; quelques autres par le feu, l'eau, la famine; un bien
-plus grand nombre par l'intempérance du boire et du manger, qui
-produira sur la terre de cruelles maladies dont une troupe monstrueuse
-va paraître devant toi, afin que tu puisses connaître quelles misères
-l'inabstinence d'Ève apportera aux hommes.»</p>
-
-<p>Aussitôt parut devant ses yeux un lieu triste, infect, obscur, qui
-ressemblait à un lazaret. Dans ce lieu étaient des multitudes de
-malades, toutes les maladies qui causent d'horribles spasmes, de
-déchirantes tortures, des défaillances de cœur, souffrant l'agonie,
-les fièvres de toutes espèces, les convulsions, les épilepsies, les
-cruels catarrhes, la pierre intestine, et l'ulcère, la colique aiguë,
-la frénésie démoniaque, la mélancolie songeresse et la lunatique
-démence, la languissante atrophie, le marasme, la peste qui moissonne
-largement, les hydropisies, les asthmes et les rhumatismes qui brisent
-les joints. Cruelles étaient les secousses, profonds les gémissements.
-Le Désespoir, empressé de lit en lit, visitait les malades, et sur eux
-la Mort triomphante brandissait son dard; mais elle différait de
-frapper, quoique souvent invoquée par leurs vœux comme leur premier
-bien et leur dernière espérance.</p>
-
-<p>Quel cœur de rocher aurait pu voir longtemps d'un œil sec un spectacle
-si horrible? Adam ne le put, et il pleura, quoiqu'il ne fût pas né de
-la femme: la compassion vainquit ce qu'il y a de meilleur dans l'homme,
-et pendant quelques moments le livra aux pleurs: jusqu'à ce que de plus
-fermes pensées en modérèrent enfin l'excès. Recouvrant à peine la
-parole, il renouvela ses plaintes.</p>
-
-<p>«Ô malheureuse espèce humaine! à quel abaissement descendue! à quel
-misérable état réservée? mieux vaudrait n'être pas née! Pourquoi
-la vie nous a-t-elle été donnée, si elle nous devait être ainsi
-arrachée? plutôt, pourquoi nous a-t-elle été ainsi imposée? Qui, si
-nous connaissions ce que nous recevons, ou voudrait accepter la vie
-offerte, ou aussitôt ne demanderait à la déposer, content d'être
-renvoyé en paix? L'image de Dieu, créée d'abord dans l'homme si belle
-et si droite, quoique depuis fautive, peut-elle être ravalée à des
-souffrances hideuses à voir, à des tortures inhumaines? Pourquoi,
-l'homme retenant encore une partie de la ressemblance divine, ne
-serait-il pas affranchi de ces difformités? pourquoi n'en serait-il pas
-exempté, par égard pour l'image de son Créateur?»</p>
-
-<p>«L'image de leur Créateur, répondit Michel, s'est retirée d'eux,
-quand ils se sont avilis eux-mêmes pour satisfaire des appétits
-déréglés; ils prirent alors l'image de celui qu'ils servaient, du
-vice brutal qui principalement induisit Ève au péché. C'est pour cela
-que leur châtiment est si abject; ils ne défigurent pas la
-ressemblance de Dieu, mais la leur; ou si cette ressemblance est par
-eux-mêmes effacée lorsqu'ils pervertissent les règles saintes de la
-pure nature en maladie dégoûtante, ils sont punis convenablement,
-puisqu'ils n'ont pas respecté en eux-mêmes l'image de Dieu.»</p>
-
-<p>«Je reconnais que cela est juste, dit Adam, et je m'y soumets; mais
-n'est-il d'autre voie que ces pénibles sentiers pour arriver à la mort
-et nous mêler à notre poussière consubstantielle?»</p>
-
-<p>«Il en est une, dit Michel, si tu observes la règle: rien de trop;
-règle enseignée par la tempérance dans ce que tu manges et bois;
-cherchant une nourriture nécessaire et non de gourmandes délices:
-jusqu'à ce que les années reviennent nombreuses sur ta tête,
-puisses-tu vivre ainsi, jusqu'à ce que, comme un fruit mûr, tu tombes
-dans le sein de ta mère, ou que tu sois cueilli avec facilité, non
-arraché avec rudesse, étant mûr pour la mort: ceci est le vieil âge.
-Mais alors tu survivras à ta jeunesse, à ta force, à ta beauté
-devenue fanée, faible et grise. Alors tes sens émoussés perdront tout
-goût de plaisir pour ce que tu as. Au lieu de ce souffle de jeunesse,
-de gaieté et d'espérance, circulera dans ton sang une vapeur
-mélancolique, froide et stérile, pour appesantir tes esprits et
-consumer enfin le baume de ta vie.»</p>
-
-<p>Notre grand ancêtre:</p>
-
-<p>«Désormais je ne fuis point la mort, ni ne voudrais prolonger beaucoup
-ma vie, incliné plutôt à m'enquérir comment je puis le plus
-doucement et le plus aisément quitter cet incommode fardeau qu'il me
-faudra porter jusqu'au jour marqué pour le rendre, et attendre avec
-patience ma dissolution!»</p>
-
-<p>Michel répliqua:</p>
-
-<p>«N'aime ni ne hais ta vie: mais ce que tu vivras, vis-le bien. Ta vie
-sera-t-elle longue ou courte? laisse faire au ciel! Prépare-toi
-maintenant à un autre spectacle.»</p>
-
-<p>Adam regarda, et il vit une plaine spacieuse, couverte de tentes de
-différentes couleurs; près de quelques-unes paissaient des troupeaux
-de bétail. De plusieurs autres on entendait s'élever le son
-d'instruments qui produisaient les mélodieux accords de la harpe et de
-l'orgue: on voyait celui qui faisait mouvoir les touches et les cordes;
-sa main légère par toutes les proportions, volait inspirée en bas et
-en haut, et poursuivait en travers la fugue sonore.</p>
-
-<p>Dans un autre endroit se tenait un homme qui, travaillant à la forge,
-avait fondu deux massifs blocs de fer et de cuivre; (soit qu'il les eût
-trouvés là où un incendie fortuit avait consumé les bois sur une
-montagne ou dans une vallée, embrasement descendu dans les veines de la
-terre, et de là faisant couler la matière brûlante par la bouche de
-quelque cavité; soit qu'un torrent eût dégagé ces masses de dessous
-la terre): l'homme versa le minéral liquide dans des moules exprès
-préparés: il en forma d'abord ses propres outils, ensuite ce qui
-pouvait être façonné par la fonte ou gravé en métal.</p>
-
-<p>Après ces personnages, mais du côté le plus rapproché d'eux, des
-hommes d'une espèce différente, du sommet des montagnes voisines, leur
-séjour ordinaire, descendirent dans la plaine: par leurs manières ils
-semblaient des hommes justes, et toute leur étude les portait à adorer
-Dieu en vérité, à connaître ses ouvrages non cachés, et ces choses
-qui peuvent maintenir la liberté et la paix parmi les hommes.</p>
-
-<p>Ils n'eurent pas longtemps marché dans la plaine, quand voici venir des
-tentes une volée de belles femmes, richement parées de pierreries et
-de voluptueux atours: elles chantaient sur la harpe de douces et
-amoureuses ballades, et s'avançaient en dansant. Les hommes, quoique
-graves, les regardèrent et laissèrent leurs yeux errer sans frein;
-pris tout d'abord au filet amoureux ils aimèrent, et chacun choisit
-celle qu'il aimait: ils s'entretinrent d'amour jusqu'à ce que l'étoile
-du soir, avant-coureur de l'amour, parut. Alors, pleins d'ardeur, ils
-allument la torche nuptiale et ordonnent d'invoquer l'hymen, pour la
-première fois aux cérémonies du mariage invoqué alors: de fête et
-de musique toutes les tentes retentissent.</p>
-
-<p>Cette entrevue si heureuse, cette rencontre charmante d'amour et de
-jeunesse, non perdues; ces chants, ces guirlandes, ces fleurs, ces
-agréables symphonies, attachent le cœur d'Adam (promptement incliné
-à se rendre à la volupté, penchant de la nature!); sur quoi il
-s'exprime de cette manière:</p>
-
-<p>«Ô toi qui m'as véritablement ouvert les yeux, premier ange béni,
-cette vision me paraît bien meilleure et présage plus d'espérance de
-jours pacifiques que les deux visions précédentes: celles-là étaient
-des visions de haine et de mort, ou de souffrances pires: ici la nature
-semble remplie dans toutes ses fins.»</p>
-
-<p>Michel:</p>
-
-<p>«Ne juge point de ce qui est meilleur par le plaisir, quoique
-paraissant convenir à la nature: tu es créé pour une plus noble fin,
-une fin sainte et pure, conformité divine.</p>
-
-<p>«Ces tentes que tu vois si joyeuses sont les tentes de la méchanceté,
-sous lesquelles habitera la race de celui qui tua son frère. Ces hommes
-paraissent ingénieux dans les arts qui polissent la vie, inventeurs
-rares; oublieux de leur Créateur, quoique enseignés de son Esprit;
-mais ils ne reconnaissent aucun de ses dons; toutefois ils engendreront
-une superbe race: car cette belle troupe de femmes que tu as vues, qui
-semblaient des divinités, si enjouées, si attrayantes, si gaies, sont
-cependant vides de ce bien, dans lequel consiste l'honneur domestique de
-la femme, et sa principale gloire; nourries et accomplies seulement pour
-le goût d'une appétence lascive, pour chanter, danser, se parer,
-remuer la langue, et rouler les yeux. Cette sobre race d'hommes, dont
-les vies religieuses leur avaient acquis le titre d'enfants de Dieu,
-sacrifieront ignoblement toute leur vertu, toute leur gloire, aux
-amorces et aux sourires de ces belles athées; ils nagent maintenant
-dans la joie, et ils nageront avant peu dans un plus large abîme: ils
-rient, et pour ce rire, la terre avant peu versera un monde de pleurs.»</p>
-
-<p>Adam, privé de sa courte joie:</p>
-
-<p>«Ô pitié! ô honte! que ceux qui pour bien vivre débutèrent si
-parfaitement, se jettent à l'écart, suivent des sentiers détournés,
-ou défaillent à moitié chemin! Mais je vois toujours que le malheur
-de l'homme tient de la même cause: il commence à la femme.»</p>
-
-<p>«Il commence, dit l'Ange, à la mollesse efféminée de l'homme qui
-aurait dû mieux garder son rang par la sagesse, et par les dons
-supérieurs qu'il avait reçus. Mais à présent prépare-toi pour une
-autre scène.»</p>
-
-<p>Adam regarda, et il vit un vaste territoire déployé devant lui,
-entrecoupé de villages et d'ouvrages champêtres: cités pleines
-d'hommes avec des portes et des tours élevées, concours de peuple en
-armes, visages hardis menaçant la guerre, géants aux grands os et
-d'une entreprenante audace! Ceux-ci manient leurs armes, ceux-là
-domptent le coursier écumant: isolés ou rangés en ordre de bataille,
-cavaliers et fantassins, ne sont pas là pour une montre oisive.</p>
-
-<p>D'un côté, un détachement choisi amène du fourrage, un troupeau de
-gros bétail, de beaux bœufs et de belles vaches, enlevés des gras
-pâturages, ou une multitude laineuse, des brebis et leurs bêlants
-agneaux butinés dans la plaine. Le berger échappe à peine avec la
-vie, mais il appelle au secours; de là une rencontre sanglante. Dans
-une cruelle joute les escadrons se joignent: là où ils paissaient tout
-à l'heure, les troupeaux sont maintenant dispersés avec les carcasses
-et les armes, sur le sol sanglant changé en désert.</p>
-
-<p>D'autres guerriers campés mettent le siège devant une forte cité; ils
-l'assaillent par la batterie, l'escalade et la mine: du haut des murs
-les assiégés se défendent avec le dard et la javeline, avec des
-pierres et un feu de soufre: de part et d'autre carnage et faits
-gigantesques.</p>
-
-<p>Ailleurs les hérauts qui portent le sceptre convoquent le conseil aux
-portes d'une ville: aussitôt des hommes graves et à tête grise,
-confondus avec des guerriers, s'assemblent: des harangues sont
-entendues; mais bientôt elles éclatent en opposition factieuse; enfin
-se levant, un personnage de moyen âge, éminent par son sage maintien,
-parle beaucoup de droit et de tort, d'équité, de religion, de
-vérité, et de paix, et de jugement d'en haut. Vieux et jeunes le
-frondent; ils l'eussent saisi avec des mains violentes, si un nuage
-descendant ne l'eût enlevé sans être vu du milieu de la foule. Ainsi
-procédaient la force, et l'oppression et la loi de l'épée dans toute
-la plaine, et nul ne trouvait un refuge.</p>
-
-<p>Adam était tout en pleurs; vers son guide il tourne gémissant, et
-plein de tristesse:</p>
-
-<p>«Oh! qui sont ceux-ci? Des ministres de la mort, non des hommes, eux
-qui distribuent ainsi la mort inhumainement aux hommes, et qui
-multiplient dix mille fois le péché de celui qui tua son frère. Car
-de qui font-ils un tel massacre, sinon de leurs frères? Hommes, ils
-égorgent des hommes! Mais quel était ce juste qui, si le ciel ne
-l'eût sauvé, eût été perdu dans toute sa droiture?»</p>
-
-<p>Michel:</p>
-
-<p>«Ceux-ci sont le fruit de ces mariages mal assortis que tu as vus, dans
-lesquels le bon est appareillé au mauvais qui d'eux-mêmes abhorrent de
-s'unir; mêlés par imprudence, ils ont produit ces enfantements
-monstrueux de corps ou d'esprit. Tels seront ces géants, hommes de
-haute renommée; car dans ces jours, la force seule sera admirée, et
-s'appellera valeur et héroïque vertu: vaincre dans les combats,
-subjuguer les nations, rapporter les dépouilles d'une infinité
-d'hommes massacrés, sera regardé comme le faîte le plus élevé de la
-gloire humaine; et pour la gloire obtenue du triomphe, seront réputés
-conquérants, patrons de l'espèce humaine, dieux et fils de dieux,
-ceux-là qui seraient nommés plus justement destructeurs et fléaux des
-hommes. Ainsi s'obtiendront la réputation, la renommée sur la terre;
-et ce qui mériterait le plus la gloire, restera caché dans le silence.
-Mais lui, ce septième de tes descendants que tu as vu, l'unique juste
-dans un monde pervers, pour cela haï, pour cela obsédé d'ennemis,
-parce qu'il a seul osé être juste et annoncer cette odieuse vérité
-que Dieu viendrait les juger avec ses saints; lui, le Très-Haut l'a
-fait ravir par des coursiers ailés sur une nue embaumée; il l'a reçu
-pour marcher avec Dieu dans la haute voie du salut, dans les régions de
-bénédiction, exempt de mort. Afin de te montrer quelle récompense
-attend les bons, quelle punition les méchants, dirige ici à présent
-tes regards et contemple.»</p>
-
-<p>Adam regarda, et il vit la face des choses entièrement changée: la
-gorge de bronze de la guerre avait cessé de rugir; tout alors était
-devenu folâtrerie et jeu, luxure et débauche, fête et danse, mariage
-ou prostitution au hasard, rapt ou adultère partout où une belle
-femme, venant à passer, amorçait les hommes; de la coupe des plaisirs
-sortirent des discordes civiles. À la fin un personnage vénérable
-vint parmi eux, leur déclara la grande aversion qu'il avait de leurs
-actions, et protesta contre leurs voies. Il fréquentait souvent leurs
-assemblées où il ne rencontrait que triomphes ou fêtes, et il leur
-prêchait la conversion et le repentir, comme à des âmes emprisonnées
-sous le coup d'arrêts imminents: mais le tout en vain! Quand il vit
-cela, il cessa ses remontrances, et transporta ses tentes au loin.</p>
-
-<p>Alors, abattant sur la montagne de hautes pièces de charpente, il
-commença à bâtir un vaisseau d'une étrange grandeur; il le mesura
-par coudées en longueur, largeur et hauteur. Il l'enduisit de bitume,
-et dans un côté il pratiqua une porte. Il le remplit en quantité de
-provisions pour l'homme et les animaux. Quand, voici un étrange
-prodige! chaque espèce d'animaux, d'oiseaux et de petits insectes
-vinrent sept et par paires, et entrèrent dans l'arche comme ils en
-avaient reçu l'ordre. Le père et ses trois fils et leurs quatre femmes
-entrèrent les derniers, et Dieu ferma la porte.</p>
-
-<p>En même temps le vent du midi s'élève, et avec ses noires ailes
-volant au large, il rassemble toutes les nuées de dessous le ciel. À
-leur renfort les montagnes envoient vigoureusement les vapeurs et les
-exhalaisons sombres et humides, et alors le firmament épaissi se tient
-comme un plafond obscur: en bas se précipite la pluie impétueuse, et
-elle continua jusqu'à ce que la terre ne fût plus vue. L'arche
-flottante nagea soulevée, et en sûreté avec le bec de sa proue, alla
-luttant contre les vagues. L'inondation monta par-dessus toutes les
-autres habitations qui roulèrent avec toute leur pompe au fond sous
-l'eau. La mer couvrit la mer, mer sans rivages! Dans les palais, où peu
-auparavant régnait le luxe, les monstres marins mirent bas et
-s'établèrent. Du genre humain naguère si nombreux, tout ce qui reste
-surnage embarqué dans un petit vaisseau.</p>
-
-<p>Combien tu souffris alors, ô Adam, de voir la fin de toute ta
-postérité, fin si triste, dépopulation! Toi-même autre déluge,
-déluge de chagrins et de larmes, toi aussi fus noyé et toi aussi
-abîmé comme tes fils, jusqu'à ce que par l'ange doucement relevé, tu
-te tins debout enfin, bien que désolé, comme quand un père pleure ses
-enfants tous à sa vue détruits à la fois; à peine tu pus exprimer
-ainsi ta plainte à l'ange:</p>
-
-<p>«Ô visions malheureusement prévues! mieux j'aurais vécu ignorant de
-l'avenir! je n'aurais eu du mal que ma seule part: c'est assez de
-supporter le lot de chaque jour. À présent ces peines qui, divisées,
-sont le fardeau de plusieurs siècles, pèsent à la fois sur moi par ma
-connaissance antérieure; elles obtiennent une naissance prématurée
-afin de me tourmenter avant leur existence, par l'idée de ce qu'elles
-seront. Que nul homme ne cherche désormais à savoir d'avance ce qui
-arrivera à lui ou à ses enfants; il peut se tenir bien assuré du mal
-que sa prévoyance ne peut prévenir; et le mal futur il ne le sentira
-pas moins pénible à supporter en appréhension qu'en réalité; mais
-ce soin est à présent inutile, il n'y a plus d'hommes à avertir! Ce
-petit nombre échappé sera consumé à la longue par la famine et les
-angoisses, en errant dans ce désert liquide. J'avais espéré, quand la
-violence et la guerre eurent cessé sur la terre, que tout alors irait
-bien, que la paix couronnerait l'espèce humaine d'une longue suite
-d'heureux jours. Mais j'étais bien trompé; car, je le vois maintenant,
-la paix ne corrompt pas moins que la guerre ne dévaste. Comment en
-arrive-t-il de la sorte? apprends-le-moi, céleste guide, et dis si la
-race des hommes doit ici finir.»</p>
-
-<p>Michel:</p>
-
-<p>«Ceux que tu as vus dernièrement en triomphe et dans une luxurieuse
-opulence, sont ceux que tu vis d'abord faisant des actes d'éminente
-prouesse et de grands exploits, mais ils étaient vides de la véritable
-vertu. Après avoir répandu beaucoup de sang, commis beaucoup de
-ravages pour subjuguer les nations, et acquis par là dans le monde une
-grande renommée, de hauts titres et un riche butin, ils ont changé
-leur carrière en celle du plaisir, de l'aisance, de la paresse, de la
-crapule et de la débauche, jusqu'à ce qu'enfin l'incontinence et
-l'orgueil aient fait naître, de l'amitié, d'hostiles actions dans la
-paix.</p>
-
-<p>«Les vaincus aussi et les esclaves par la guerre avec leur liberté
-perdue, perdront toute vertu et la crainte de Dieu, auprès de qui leur
-hypocrite piété dans la cruelle contention des batailles ne trouvera
-point de secours contre les envahisseurs. Par cette raison refroidis
-dans leur zèle, ils ne songeront plus désormais qu'à vivre
-tranquilles, mondains ou dissolus avec ce que leurs maîtres leur
-laisseront pour en jouir. Car la terre produira toujours plus qu'assez
-pour mettre à l'épreuve la tempérance. Ainsi tout dégénérera, tout
-se dépravera. La justice et la tempérance, la vérité et la foi,
-seront oubliées! Un homme sera excepté, fils unique de lumière dans
-un siècle de ténèbres, bon malgré les exemples, malgré les amorces,
-les coutumes et un monde irrité. Sans craindre le reproche et le
-mépris ou la violence, il avertira les hommes de leurs iniques voies;
-il tracera devant eux les sentiers de la droiture beaucoup plus sûrs et
-pleins de paix, leur annonçant la colère prête à visiter leur
-impénitence; et il se retirera d'entre eux insulté, mais aux regards
-de Dieu le seul homme juste vivant.</p>
-
-<p>«Par son ordre il bâtira une arche merveilleuse (comme tu l'as vu)
-pour se sauver lui et sa famille du milieu d'un monde dévoué à un
-naufrage universel. Il ne sera pas plutôt logé dans l'arche et à
-couvert avec les hommes et les animaux choisis pour la vie, que toutes
-les cataractes du ciel s'ouvrant verseront la pluie jour et nuit sur la
-terre, tous les réservoirs de l'abîme crèveront et enfleront l'Océan
-qui usurpera tous les rivages, jusqu'à ce que l'inondation s'élève
-au-dessus des plus hautes montagnes.</p>
-
-<p>«Alors ce mont du paradis sera emporté par la puissance des vagues;
-hors de sa place, poussé par le débordement cornu, dépouillé de
-toute sa verdure, et ses arbres en dérive, il descendra vers le grand
-fleuve jusqu'à l'ouverture du golfe, et là il prendra racine; île
-salée et nue, hantise des phoques, des orques et des mouettes au cri
-perçant. Ceci doit t'apprendre que Dieu n'attache la sainteté à aucun
-lieu, si elle n'y est apportée par les hommes qui le fréquentent ou
-l'habitent. Et regarde maintenant ce qui doit s'en suivre.»</p>
-
-<p>Adam regarda, et il vit l'arche flotter sur l'amas des eaux qui
-maintenant s'abaissait, car les nuages avaient fui, chassés par un vent
-aigu du nord qui, soufflant sec, ridait la face du déluge à mesure
-qu'il se desséchait. Le soleil clair sur son miroir liquide, dardait
-ses chauds regards et buvait largement la fraîche vague, comme ayant
-soif: ce qui fit que d'un lac immobile, les eaux, en rétrécissant leur
-inondation, devinrent un ebbe agile qui se déroba d'un pas léger vers
-l'abîme, lequel avait maintenant baissé ses écluses, comme le ciel
-fermé ses cataractes.</p>
-
-<p>L'arche ne flotte plus; mais elle paraît atterrie et fixée fortement
-au sommet de quelque haute montagne. À présent les cimes des collines
-apparaissent comme des rochers; les courants rapides conduisent à grand
-bruit leur furieuse marée dans la mer qui se retire. Aussitôt s'envole
-de l'arche un corbeau, et après lui une colombe, plus sûre messagère,
-envoyée une fois et derechef pour découvrir quelque arbre verdoyant,
-ou quelque terre sur laquelle elle pût poser son pied: revenue la
-seconde fois, elle rapporte dans son bec un rameau d'olivier, signe
-pacifique. Bientôt la terre paraît sèche et l'antique père descend
-de son arche avec, toute sa suite. Alors, plein de gratitude levant ses
-mains et ses pieux regards vers le ciel, il vit sur sa tête un nuage de
-rosée, et dans ce nuage un arc remarquable par trois bandes de
-brillantes couleurs, annonçant la paix de Dieu et une alliance
-nouvelle. À cette vue, le cœur d'Adam, auparavant si triste,
-grandement se réjouit, et il éclate ainsi dans sa joie:</p>
-
-<p>«Ô toi, qui peux offrir les choses futures comme étant présentes,
-instructeur céleste, je renais à cette dernière vision, assuré que
-l'homme vivra avec toutes les créatures, et que leur race sera
-conservée. Je gémis beaucoup moins à présent de la destruction d'un
-monde entier d'enfants coupables, que je ne me réjouis de trouver un
-homme si parfait et si juste, que Dieu ait daigné faire sortir un autre
-monde de cet homme, et oublier sa colère. Mais dis-moi ce que
-signifient ces bandes colorées dans le ciel, dessinées comme le
-sourcil de Dieu apaisé? Servent-elles comme une hart fleurie à lier
-les fluides bords de cette même nuée d'eau, de peur qu'elle ne se
-dissolve encore, et n'inonde la terre?»</p>
-
-<p>L'archange:</p>
-
-<p>«Ingénieusement tu as conjecturé: oui, Dieu a bien voulu calmer sa
-colère, quoiqu'il se soit dernièrement repenti d'avoir créé l'homme
-dépravé; il s'était affligé dans son cœur; lorsque abaissant ses
-regards il avait vu la terre entière remplie de violence, et toute
-chair corrompant ses voies. Cependant les méchants écartés, un homme
-juste trouve tellement grâce à ses yeux qu'il s'apaise et n'efface pas
-du monde le genre humain; il fait la promesse de ne jamais détruire
-encore la terre par un déluge, de ne laisser jamais l'Océan franchir
-ses bornes, ni la pluie noyer le monde avec l'homme et les animaux
-dedans; mais quand il ramènera un nuage sur la terre, il y placera son
-arc de triple couleur, afin qu'on le regarde et qu'il rappelle son
-alliance à l'esprit. Le jour et la nuit, le temps de la semaille et de
-la moisson, la chaleur et la blanche gelée suivront leurs cours,
-jusqu'à ce que le feu purifie toutes les choses nouvelles, avec le ciel
-et la terre où le juste habitera.»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="LIVRE_DOUZIEME">LIVRE DOUZIÈME</a></h4>
-
-
-<h4>ARGUMENT</h4>
-
-
-<blockquote>
-<p>L'ange Michel continue de raconter ce qui arrivera depuis le déluge.
-Quand il est question d'Abraham, il en vient à expliquer par degrés
-quel sera celui de la race de la femme promis à Adam et à Ève dans
-leur chute: son incarnation, sa mort, sa résurrection et son ascension.
-État de l'Église jusqu'à son second avènement. Adam, grandement
-satisfait et rassuré par ces récits et ces promesses, descend de la
-montagne avec Michel. Il éveille Ève, qui avait dormi pendant tout ce
-temps-là, mais que des songes paisibles avaient disposée à la
-tranquillité d'esprit et à la soumission. Michel les conduit tous deux
-par la main hors du paradis, l'épée flamboyante s'agitant derrière
-eux, et les chérubins prenant leur station pour garder le lieu.</p></blockquote>
-
-
-<p><br /></p>
-
-
-<p>Comme un voyageur qui, dans sa route, s'arrête à midi, quoique pressé
-d'arriver, ainsi l'archange fit une pause entre le monde détruit et le
-monde réparé, dans la supposition qu'Adam avait peut-être quelque
-chose à exprimer. Il reprit ensuite son discours par une douce
-transition:</p>
-
-<p>«Ainsi tu as vu un monde commencer et finir, et l'homme sortir comme
-d'une seconde souche. Tu as encore beaucoup à voir; mais je m'aperçois
-que ta vue mortelle défaut. Les objets divins doivent nécessairement
-affaiblir et fatiguer les sens humains. Dorénavant je te raconterai ce
-qui doit advenir; écoute donc avec une application convenable, et sois
-attentif.</p>
-
-<p>«Tant que cette seconde race des hommes sera peu nombreuse, et tant que
-la crainte du jugement passé demeurera fraîche dans leur esprit,
-craignant la Divinité, ayant quelque égard à ce qui est juste et
-droit, ils régleront leur vie et multiplieront rapidement. Ils
-laboureront la terre, recueilleront d'abondantes récoltes de blé, de
-vin, d'huile, et sacrifiant souvent de leurs troupeaux un taureau, un
-agneau, un chevreau avec de larges libations de vin, et des fêtes
-sacrées, ils passeront leurs jours dans une innocente joie; ils
-habiteront longtemps en paix par familles et tribus sous le sceptre
-paternel, jusqu'à ce qu'il s'élève un homme d'un cœur fier et
-ambitieux, qui (non satisfait de cette égalité belle, fraternel état)
-voudra s'arroger une injuste domination sur ses frères, et ôter
-entièrement à la concorde et à la loi de la nature la possession de
-la terre. Il fera la chasse (les hommes, non les bêtes, seront sa
-proie) par la guerre et les pièges ennemis à ceux qui refuseront de se
-soumettre à son tyrannique empire. De là il sera appelé un fort
-chasseur devant le Seigneur, prétendant tenir ou du ciel ou en dépit
-du ciel, cette seconde souveraineté; son nom dérivera de la
-rébellion, quoique de rébellion il accusera les autres.</p>
-
-<p>«Cet homme, avec une troupe qu'une égale ambition unit à lui, ou sous
-lui, pour tyranniser, marchant d'Éden vers l'occident, trouvera une
-plaine où un gouffre noir et bitumineux, bouche de l'enfer, bouillonne
-en sortant de la terre. Avec des briques et avec cette matière, ces
-hommes se préparent à bâtir une ville et une tour dont le sommet
-puisse atteindre le ciel et leur faire un nom, de peur que, dispersés
-dans les terres étrangères, leur mémoire ne soit perdue, sans se
-soucier que leur renommée soit bonne ou mauvaise. Mais Dieu, qui sans
-être vu descend souvent pour visiter les hommes et qui se promène dans
-leurs habitations afin d'observer leurs œuvres, les apercevant
-bientôt, vient en bas considérer leur cité avant que la tour
-offusquât les tours du ciel. Par dérision il met sur leurs langues, un
-esprit de variété pour effacer tout à fait leur langage naturel, et
-pour semer à sa place un bruit discordant de mots inconnus. Aussitôt
-un hideux babil se propage parmi les architectes; ils s'appellent les
-uns les autres sans s'entendre, jusqu'à ce qu'enroués, et tous en
-fureur comme étant bafoués, ils se battent. Une grande risée fut dans
-le ciel en voyant le tumulte étrange et en entendant la rumeur: ainsi
-la ridicule bâtisse fut abandonnée et l'ouvrage nommée Confusion.»</p>
-
-<p>Alors Adam, paternellement affligé:</p>
-
-<p>«Ô fils exécrable! aspirer à s'élever au-dessus de ses frères,
-s'attribuant une autorité usurpée qui n'est pas donnée de Dieu!
-L'Éternel nous accorda seulement une domination absolue sur la bête,
-le poisson et l'oiseau; nous tenons ce droit de sa concession; mais il
-n'a pas fait l'homme seigneur des hommes; se réservant ce titre à
-lui-même, il a laissé ce qui est humain libre de ce qui est humain.
-Mais cet usurpateur ne s'arrête pas à son orgueilleux empiétement sur
-l'homme: sa tour prétend défier et assiéger Dieu: homme misérable!
-Quelle nourriture ira-t-il porter si haut, pour s'y soutenir lui et sa
-téméraire armée, là au-dessus des nuages, où l'air subtil ferait
-languir ses entrailles grossières, et l'affamerait de respiration,
-sinon de pain?»</p>
-
-<p>Michel:</p>
-
-<p>«Tu abhorres justement ce fils qui apportera un pareil trouble dans
-l'état tranquille des hommes, en s'efforçant d'asservir la liberté
-rationnelle. Toutefois apprends de plus que depuis ta faute originelle,
-la vraie liberté a été perdue; cette liberté jumelle de la droite
-raison, habite toujours avec elle, et hors d'elle n'a point d'existence
-divisée: aussitôt que la raison dans l'homme est obscurcie ou non
-obéie, les désirs désordonnés et les passions vives saisissent
-l'empire de la raison, et réduisent en servitude l'homme, jusque alors
-libre. Conséquemment, puisque l'homme permet au dedans de lui-même, à
-d'indignes pouvoirs de régner sur la raison libre, Dieu, par un juste
-arrêt, l'assujettit au-dehors à de violents maîtres qui souvent aussi
-asservissent indûment son extérieure liberté: il faut que la tyrannie
-soit, quoique le tyran n'ait point d'excuse. Cependant quelquefois les
-nations tomberont si bas au-dessous de la vertu (qui est la raison) que
-non l'injustice, mais la justice, et quelque fatale malédiction
-annexée, les privera de leur liberté extérieure, leur liberté
-intérieure étant perdue: témoin le fils irrévérent de celui qui
-bâtit l'arche, lequel, pour l'affront qu'il fit à son père, entendit
-contre sa vicieuse race cette pesante malédiction: <i>Tu seras l'esclave
-des esclaves.</i></p>
-
-<p>«Ainsi ce dernier monde, comme le premier, ira sans cesse de mal en
-pis, jusqu'à ce que Dieu, fatigué enfin de leurs iniquités, retire sa
-présence du milieu d'eux, et détourne ses saints regards résolu
-d'abandonner désormais les hommes à leurs propres voies corrompues, et
-de se choisir parmi toutes les nations un peuple de qui il sera
-invoqué, un peuple à naître d'un homme plein de foi. Cet homme,
-résident encore sur les bords de l'Euphrate, aura été élevé dans
-l'idolâtrie.</p>
-
-<p>«Oh! pourras-tu croire que les hommes, tandis que le patriarche sauvé
-du déluge existait encore, soient devenus assez stupides pour
-abandonner le Dieu vivant, pour s'abaisser à adorer comme dieux leurs
-propres ouvrages de bois et de pierre! Cependant le Très-Haut daignera,
-par une vision, appeler cet homme de la maison de son père, du milieu
-de sa famille et des faux dieux, dans une terre, qu'il lui montrera: il
-fera sortir de lui un puissant peuple et répandra sur lui sa
-bénédiction, de façon que dans sa race toutes les nations seront
-bénies.</p>
-
-<p>«Il obéit ponctuellement; il ne connaît point la terre où il va,
-cependant il croit ferme. Je le vois (mais tu ne le peux voir) avec
-quelle foi il laisse ses dieux, ses amis, son sol natal, Ur de Chaldée;
-il passe maintenant le gué à Haran; après lui marche une suite
-embarrassante de bestiaux, de troupeaux et de nombreux serviteurs: il
-n'erre pas pauvre, mais il confie toute sa richesse à Dieu qui
-l'appelle dans une terre inconnue. Maintenant il atteint Chanaan: je
-vois ses tentes plantées aux environs de Sichem et dans la plaine
-voisine de Moreh: là il reçoit la promesse du don de toute cette terre
-à sa postérité, depuis Hamath, au nord, jusqu'au désert, au sud
-(j'appelle ces lieux par leurs noms, quoiqu'ils soient encore sans
-noms): depuis Hermon au levant, jusqu'à la grande mer occidentale. Ici
-le mont Hermon; là la mer. Regarde chaque lieu en perspective comme je
-te les indique de la main: sur le rivage, le mont Carmel; ici le fleuve
-à deux sources, le Jourdain, vraie limite à l'orient; mais les fils de
-cet homme habiteront à Senir cette longue chaîne de collines.</p>
-
-<p>«Pèse ceci: toutes les nations de la terre seront bénies dans la race
-de cet homme. Par cette race est désigné ton grand libérateur, qui
-écrasera la tête du serpent, ce qui te sera bientôt plus clairement
-révélé.</p>
-
-<p>«Ce patriarche béni (qui dans un temps prescrit sera appelé le
-fidèle Abraham) laissera un fils, et de ce fils un petit-fils, égal à
-lui en foi, en sagesse et en renom. Le petit-fils, avec ses douze
-enfants, part de Chanaan pour une terre, appelée Égypte dans la suite,
-que divise le fleuve le Nil. Vois où ce fleuve coule et se décharge
-dans la mer par sept embouchures. Le père vient habiter cette terre
-dans un temps de disette, invité par un de ses plus jeunes enfants,
-fils que de dignes actions ont élevé au second rang dans ce royaume de
-Pharaon.</p>
-
-<p>«Il meurt, et laisse sa postérité qui devient une nation. Cette
-nation maintenant accrue cause de l'inquiétude à un nouveau roi qui
-cherche à arrêter leur accroissement excessif, comme aubains trop
-nombreux: pour cela, contre les droits de l'hospitalité, de ses hôtes
-il fait des esclaves, et met à mort leurs enfants mâles; jusqu'à ce
-que deux frères (ces deux frères, nommés Moïse et Aaron) soient
-suscités de Dieu pour tirer ce peuple de la captivité, pour le
-reconduire avec gloire et chargé de dépouilles vers leur terre
-promise.</p>
-
-<p>«Mais d'abord le tyran sans loi (qui refuse de reconnaître leur Dieu
-ou d'avoir égard à son message) doit y être forcé par des signes et
-des jugements terribles: les fleuves doivent être convertis en sang qui
-n'aura point été versé; les grenouilles, la vermine, les moucherons
-doivent remplir tout le palais du roi et remplir tout le pays de leur
-intrusion dégoûtante. Les troupeaux du roi doivent mourir du tac et de
-la contagion; les tumeurs et les ulcères doivent boursoufler toute sa
-chair et toute celle de son peuple; le tonnerre mêlé de grêle, la
-grêle mêlée de feu, doivent déchirer le ciel d'Égypte et
-tourbillonner sur la terre, dévorant tout, là où ils roulent. Ce
-qu'ils ne dévoreront pas en herbe, fruit ou graine, doit être mangé
-d'un nuage épais de sauterelles descendues en fourmilière et ne
-laissant rien de vert sur la terre. L'obscurité doit faire disparaître
-toutes les limites (palpable obscurité), et effacer trois jours; enfin,
-d'un coup de minuit tous les premiers-nés d'Égypte doivent être
-frappés de mort.</p>
-
-<p>«Ainsi dompté par dix plaies, le dragon du fleuve se soumet enfin à
-laisser aller les étrangers, et souvent humilie son cœur obstiné,
-mais comme la glace toujours plus durcie après le dégel. Dans sa rage
-poursuivant ceux qu'il avait naguère congédiés, la mer l'engloutit
-avec son armée, et laisse passer les étrangers comme sur un terrain
-sec entre deux murs de cristal. Les vagues, tenues en respect par la
-verge de Moïse, demeurent ainsi divisées jusqu'à ce que le peuple
-délivré ait gagné leur rivage. Tel est le prodigieux pouvoir que Dieu
-prêtera à son prophète, quoique toujours présent de son ange qui
-marchera devant ses peuples dans une nuée, et dans une colonne de feu;
-le jour une nuée, la nuit une colonne de feu, afin de les guider dans
-leur voyage et d'écarter derrière eux le roi obstiné qui les
-poursuit. Le roi les poursuivra toute la nuit, mais les ténèbres
-s'interposent et les défendent de son approche jusqu'à la veille du
-matin. Alors Dieu, regardant entre la colonne de feu et la nue,
-troublera les ennemis et brisera les roues de leurs chariots; quand
-Moïse, par ordre, étend encore une fois sa verge puissante sur la mer;
-la mer obéit à sa verge: les vagues retombent sur les bataillons de
-l'Égypte, et ensevelissent leur guerre.</p>
-
-<p>«La race choisie et délivrée s'avance du rivage vers Chanaan à
-travers l'inhabité désert; elle ne prend pas le chemin le plus court,
-de peur qu'en entrant chez les Chananéens alarmés, la guerre ne
-l'effraye, elle inexpérimentée, et que la crainte ne la fasse
-retourner en Égypte préférant une vie inglorieuse dans la servitude;
-car la vie inaccoutumée aux armes est plus douce au noble et au non
-noble, quand la témérité ne les conduit pas.</p>
-
-<p>«Ce peuple gagnera encore ceci par son séjour dans la vaste solitude:
-il y fondera son gouvernement et choisira parmi les douze tribus son
-grand sénat pour commander selon les lois prescrites. Du mont Sinaï
-(dont le sommet obscur tremblera à la descente de Dieu) Dieu,
-lui-même, au milieu du tonnerre, des éclairs et du bruit éclatant des
-trompettes, donnera des lois à ce peuple. Une partie de ces lois
-appartiendra à la justice civile, une autre partie aux cérémonies
-religieuses du sacrifice; ces cérémonies apprendront à connaître par
-des types et des ombres celui qui, de cette race, est destiné à
-écraser le serpent, et les moyens par lesquels il achèvera la
-délivrance du genre humain.</p>
-
-<p>«Mais la voix de Dieu est terrible à l'oreille mortelle: les tribus
-choisies le supplient de faire connaître sa volonté par Moïse et de
-cesser la terreur; il accorde ce qu'elles implorent, instruites qu'on ne
-peut avoir accès auprès de Dieu sans médiateur, de qui Moïse remplit
-alors la haute fonction en figure, afin de préparer la voie à un plus
-grand Médiateur dont il prédira le jour; et tous les prophètes,
-chacun dans leur âge, chanteront le temps du grand Messie.</p>
-
-<p>«Ces lois et ces rites établis, Dieu se plaira tant aux hommes
-obéissants à sa volonté, qu'il daignera placer au milieu d'eux son
-tabernacle, pour que le Saint et l'Unique habite avec les hommes
-mortels. Dans la forme qu'il a prescrite, un sanctuaire de cèdre est
-fabriqué et revêtu d'or. Dans ce sanctuaire est une arche, et dans
-cette arche, son témoignage, titre de son alliance. Au-dessus s'élève
-le trône d'or de la miséricorde, entre les ailes de deux brillants
-chérubins. Devant lui brûlent sept lampes, représentant, comme dans
-un zodiaque, les flambeaux du ciel. Sur la tente reposera un nuage
-pendant le jour, un rayon de feu pendant la nuit, excepté quand les
-tribus seront en marche. Et conduites par l'ange du Seigneur, elles
-arrivent enfin à la terre promise à Abraham et à sa race.</p>
-
-<p>«Le reste serait trop long à te raconter: combien de batailles
-livrées, combien de rois domptés et de royaumes conquis; comment le
-soleil s'arrêtera immobile, un jour entier, au milieu du ciel, et
-retardera la course ordinaire de la nuit, à la voix d'un homme
-disant:&mdash;«Soleil, arrête-toi sur Gabaon, et toi, lune, sur la vallée
-d'Ajalon, jusqu'à ce que Israël ait vaincu.»&mdash;Ainsi s'appellera le
-troisième descendant d'Abraham, fils d'Isaac, et de lui ce nom passera
-à sa postérité, qui sera victorieuse ainsi de Chanaan.»</p>
-
-<p>Ici Adam interrompit l'Ange:</p>
-
-<p>«Ô envoyé du ciel, flambeau de mes ténèbres, de belles choses tu
-m'as révélées, particulièrement celles qui regardent le juste
-Abraham et sa race! À présent, pour la première fois je trouve mes
-yeux véritablement ouverts et mon cœur beaucoup soulagé. J'étais
-auparavant troublé par la pensée de ce qui m'arriverait à moi et à
-tout le genre humain; mais à présent je vois son jour, le jour de
-celui en qui toutes les nations seront bénies: faveur par moi
-imméritée, moi qui cherchai la science défendue par des moyens
-défendus. Cependant je ne comprends pas ceci: pourquoi à ceux parmi
-lesquels Dieu daignera habiter sur la terre, tant et de diverses lois
-ont-elles été données? Tant de lois supposent parmi eux autant de
-péchés: comment Dieu peut-il résider au milieu de ces hommes?»</p>
-
-<p>Michel:</p>
-
-<p>«Ne doute pas que le péché ne règne parmi eux, comme engendré de
-toi: et ainsi la loi leur a été donnée pour démontrer leur
-dépravation native, qui excite sans cesse le péché à combattre
-contre la loi. De là, quand ils verront que la loi peut bien découvrir
-le péché, mais ne peut l'écarter (sinon par ces faibles ombres
-d'expiations, le sang des taureaux et des boucs), ils en concluront que
-quelque sang plus précieux doit payer la dette humaine, celui du juste
-pour l'injuste, afin que dans cette justice à eux appliquée par la
-foi, ils trouvent leur justification auprès de Dieu et la paix de la
-conscience que la loi par des cérémonies ne peut calmer, puisque
-l'homme ne peut accomplir la partie morale de la loi, et que ne
-l'accomplissant pas il ne peut vivre.</p>
-
-<p>«Ainsi la loi paraît imparfaite et seulement donnée pour livrer les
-hommes, dans la plénitude des temps, à une meilleure alliance; pour
-les faire passer, disciplinés, de l'ombre des figures à la vérité,
-de la chair à l'esprit, de l'imposition des lois étroites à la libre
-acceptation d'une large grâce, de la servile frayeur à la crainte
-filiale, des œuvres de la loi aux œuvres de la foi.</p>
-
-<p>«À cause de cela, Moïse (quoique si particulièrement aimé de Dieu),
-n'étant que le ministre de la loi, ne conduira pas le peuple dans
-Chanaan: ce sera Josué, appelé Jésus par les Gentils; Jésus qui aura
-le nom et fera l'office de celui qui doit dompter le serpent ennemi, et
-ramener en sûreté à l'éternel paradis du repos, l'homme longuement
-égaré dans la solitude du monde.</p>
-
-<p>«Cependant, placés dans leur Chanaan terrestre, les Israélites y
-demeureront et y prospéreront longtemps; mais quand les péchés de la
-nation auront troublé leur paix publique, ils provoqueront Dieu à leur
-susciter des ennemis dont il les délivrera aussi souvent qu'ils se
-montreront pénitents, d'abord au moyen des juges, ensuite par des rois;
-le second desquels (renommé pour sa piété et ses grandes actions),
-recevra la promesse irrévocable que son trône subsistera à jamais.
-Toutes les prophéties chanteront de même, que de la souche royale de
-David (j'appelle ainsi ce roi) sortira un Fils, ce Fils de la race de la
-femme, à toi prédit, prédit à Abraham comme celui en qui espèrent
-toutes les nations, celui qui est prédit aux rois, des rois le dernier,
-car son règne n'aura point de fin.</p>
-
-<p>«Mais d'abord passera une longue succession de rois: le premier des
-fils de David, célèbre par son opulence et sa sagesse, renfermera dans
-un temple superbe l'arche de Dieu couverte d'une nue, qui jusqu'alors
-avait erré sous des tentes. Ceux qui succéderont à ce prince seront
-inscrits partie au nombre des bons, partie au nombre des mauvais rois;
-la plus longue liste sera celle des mauvais. Les honteuses idolâtries
-et les autres péchés de ces derniers, ajoutés à la somme des
-iniquités du peuple, irriteront tellement Dieu, qu'il se retirera
-d'eux, qu'il abandonnera leur terre, leur cité, son temple, son arche
-sainte avec toutes les choses sacrées, objets du mépris et proie de
-cette orgueilleuse cité dont tu as vu les hautes murailles laissées
-dans la confusion, d'où elle fut appelée Babylone.</p>
-
-<p>«Là Dieu laisse son peuple habiter en captivité l'espace de
-soixante-dix ans; ensuite il l'en retire, se souvenant de sa
-miséricorde et de son alliance jurée à David, invariable comme les
-jours du ciel. Revenus de Babylone avec l'agrément des rois, leurs
-maîtres, que Dieu disposera en faveur des Israélites, ils
-réédifieront d'abord la maison de Dieu. Pendant quelque temps ils
-vivront modérés, dans un état médiocre; jusqu'à ce que augmentés
-en nombre et en richesse, ils deviennent factieux; mais la dissension
-s'engendrera d'abord parmi les prêtres, hommes qui servent l'autel et
-qui devraient le plus s'efforcer à la paix: leur discorde amènera
-l'abomination dans le temple même; ils saisiront enfin le sceptre sans
-égard pour le fils de David; et ensuite ils le perdront, et il passera
-à un étranger, afin que le véritable roi par l'onction, le Messie
-puisse naître dépouillé de son droit.</p>
-
-<p>«Cependant, à sa naissance, une étoile qui n'avait pas été vue
-auparavant dans le ciel proclame sa venue et guide les sages de
-l'orient, qui s'enquièrent de sa demeure pour offrir de l'encens, de la
-myrrhe et de l'or. Un ange solennel dit le lieu de sa naissance à de
-simples bergers qui veillaient pendant la nuit. Ils y courent en hâte
-pleins de joie, et ils entendent son Noël chanté par un chœur
-d'anges.&mdash;Une Vierge est sa mère, mais son père est le pouvoir du
-Très-Haut. Il montera sur le trône héréditaire; il bornera son
-règne par les larges limites de la terre, sa gloire par les deux.»</p>
-
-<p>Michel s'arrêta, apercevant Adam accablé d'une telle joie, qu'il
-était, comme dans la douleur, baigné de larmes, sans respiration et
-sans paroles; il exhala enfin celles-ci:</p>
-
-<p>«Ô prophète d'agréables nouvelles! toi qui achèves les plus hautes
-espérances! à présent je comprends clairement ce que souvent mes
-pensées les plus appliquées ont cherché en vain: pourquoi l'objet de
-notre grande attente sera appelé la race de la femme. Vierge mère je
-te salue! toi haute dans l'amour du ciel! Cependant tu sortiras de mes
-reins, et de tes entrailles sortira le Fils du Dieu Très-Haut: ainsi
-Dieu s'unira avec l'homme. Le serpent doit attendre maintenant
-l'écrasement de sa tête avec une mortelle peine. Dis où et quand leur
-combat? quel coup blessera le talon du vainqueur.»</p>
-
-<p>Michel:</p>
-
-<p>«Ne rêve pas de leur combat comme d'un duel, ni ne songe de blessures
-locales à la tête ou au talon: le Fils ne réunit point l'humanité à
-la divinité, pour vaincre ton ennemi avec plus de force; ni Satan ne
-sera dominé de la sorte lui que sa chute du ciel (blessure bien plus
-mortelle), n'a pas rendu incapable de te donner ta blessure de mort.
-Celui qui vient ton Sauveur te guérira, non en détruisant Satan, mais
-ses œuvres en toi et dans ta race. Ce qui ne peut être qu'en
-accomplissant (ce à quoi tu as manqué) l'obéissance à la loi de
-Dieu, imposée sous peine de mort, et en souffrant la mort, peine due à
-ta transgression et due à ceux qui doivent naître de toi.</p>
-
-<p>«Ainsi seulement la souveraine justice peut être satisfaite: ton
-Rédempteur remplira exactement la loi de Dieu à la fois par
-obéissance et par amour, bien que l'amour seul remplisse la loi. Il
-subira ton châtiment en se présentant dans la chair à une vie
-outragée et à une mort maudite, annonçant la vie à tous ceux qui
-croiront en sa rédemption, qui croiront que son obéissance lui sera
-imputée, qu'elle deviendra la leur par la foi, que ses mérites les
-sauveront, non leurs propres œuvres, quoique conformes à la loi. Pour
-cela haï il sera blasphémé, saisi par force, jugé, condamné à mort
-comme infâme et maudit, cloué à la croix par sa propre nation, tué
-pour avoir apporté la vie. Mais à sa croix il clouera tes ennemis; le
-jugement rendu contre toi, les péchés de tout le genre humain, seront
-crucifiés avec lui; et rien ne nuira plus à ceux qui se confieront
-justement dans sa satisfaction.</p>
-
-<p>«Il meurt, mais bientôt revit. La mort sur lui n'usurpera pas
-longtemps le pouvoir: avant que la troisième aube du jour revienne, les
-étoiles du matin le verront se lever de sa tombe, frais comme la
-lumière naissante, ta rançon qui rachète l'homme de la mort, étant
-payée. Sa mort satisfera pour l'homme aussi souvent qu'il ne négligera
-point une vie ainsi offerte, et qu'il en embrassera le mérite par une
-foi non dénuée d'œuvres. Cet acte divin annule ton arrêt, cette mort
-dont tu serais mort dans le péché pour jamais perdu à la vie; cet
-acte brisera la tête de Satan, écrasera sa force par la défaite du
-Péché et de la Mort, ses deux armes principales, enfoncera leur
-aiguillon dans sa tête beaucoup plus profondément que la mort
-temporelle ne brisera le talon du vainqueur, ou de ceux qu'il rachète
-mort comme un sommeil, passage doux à une immortelle vie.</p>
-
-<p>«Après sa résurrection il ne restera sur la terre que le temps
-suffisant pour apparaître à ses disciples, hommes qui le suivirent
-toujours pendant sa vie. Il les chargera d'enseigner aux nations ce
-qu'ils apprirent de lui et de sa rédemption, baptisant dans le courant
-de l'eau ceux qui croiront: signe qui, en les lavant de la souillure du
-péché pour une vie pure, les préparera en esprit (s'il en arrivait
-ainsi) à une mort pareille à celle dont le Rédempteur mourut. Ces
-disciples instruiront toutes les nations; car, à compter de ce jour, le
-salut sera prêché non seulement aux fils sortis des reins d'Abraham,
-mais aux fils de la foi d'Abraham par tout le monde; ainsi dans la race
-d'Abraham toutes les nations seront bénies.</p>
-
-<p>«Ensuite le Sauveur montera dans le ciel des cieux avec la victoire,
-triomphant au milieu des airs de ses ennemis et des tiens: il y
-surprendra le serpent, prince de l'air; il le tramera enchaîné à
-travers tout son royaume, et l'y laissera confondu. Alors il entrera
-dans la gloire, reprendra sa place, à la droite de Dieu, exalté
-hautement au-dessus de tous les noms dans le ciel. De là, quand la
-dissolution de ce monde sera mûre, il viendra dans la gloire et la
-puissance, juger les vivants et les morts, juger les infidèles morts,
-mais récompenser les fidèles et les recevoir dans la béatitude, soit
-au ciel ou sur la terre; car la terre alors sera toute paradis; bien
-plus heureuse demeure que celle d'Éden, et bien plus heureux jours!»</p>
-
-<p>Ainsi parla l'archange Michel, et il fit une pause, comme s'il était à
-la grande période du monde; notre père, rempli de joie et
-d'admiration, s'écria:</p>
-
-<p>«Ô bonté infinie, bonté immense! qui du mal produira tout ce bien,
-et le mal changera en bien! merveille plus grande que celle qui d'abord
-par la création fit sortir la lumière des ténèbres. Je suis rempli
-de doute: dois-je me repentir à présent du péché que j'ai commis et
-occasionné, ou dois-je m'en réjouir beaucoup plus, puisqu'il en
-résultera beaucoup plus de bien: à Dieu plus de gloire, aux hommes
-plus de bonne volonté de la part de Dieu, et la grâce surabondant où
-avait abondé la colère? Mais dis-moi, si notre libérateur doit
-remonter aux cieux, que deviendra le peu de ses fidèles, laissé parmi
-le troupeau infidèle, les ennemis de la vérité? Qui alors guidera son
-peuple? qui le défendra? Ne traiteront-ils pas plus mal ses disciples
-qu'ils ne l'ont traité lui-même?»</p>
-
-<p>«Sois sûr qu'ils le feront, dit l'ange: mais du ciel il enverra aux
-siens un Consolateur, la promesse du Père, son Esprit qui habitera en
-eux, et écrira la loi de la foi dans leur cœur, opérant par l'amour
-pour les guider en toute vérité. Il les revêtira encore d'une armure
-spirituelle, capable de résister aux attaques de Satan et d'éteindre
-ses dards de feu. Ils ne seront point effrayés de tout ce que l'homme
-pourra faire contre eux, pas même de la mort. Ils seront dédommagés
-de ces cruautés par des consolations intérieures, et souvent soutenus
-au point d'étonner leurs plus fiers persécuteurs; car l'Esprit
-(descendu d'abord sur les apôtres que le Messie envoya évangéliser
-les nations, et descendu ensuite sur tous les baptisés) remplira ces
-apôtres de dons merveilleux pour parler toutes les langues et faire
-tous les miracles que leur Maître faisait devant eux. Ils
-détermineront ainsi une grande multitude dans chaque nation à recevoir
-avec joie les nouvelles apportées du ciel. Enfin, leur ministère
-étant accompli, leur course achevée, leur doctrine et leur histoire
-laissées écrites, ils meurent.</p>
-
-<p>«Mais à leur place, comme ils l'auront prédit, des loups succéderont
-aux pasteurs, loups ravissants qui feront servir les sacrés mystères
-du ciel à leurs propres et vils avantages, à leur cupidité, à leur
-ambition: et par des superstitions, des traditions humaines, ils
-infecteront la vérité déposée pure seulement dans ces actes écrits,
-mais qui ne peut être entendue que par l'Esprit.</p>
-
-<p>«Ils chercheront à se prévaloir de noms, de places, de titres, et à
-joindre à ceux-ci la temporelle puissance, quoiqu'en feignant d'agir
-par la puissance spirituelle, s'appropriant l'Esprit de Dieu, promis
-également et donné à tous les croyants. Dans cette prétention, des
-lois spirituelles seront imposées par la force charnelle à chaque
-conscience, lois que personne ne trouvera sur le rôle de celles qui ont
-été laissées, ou que l'Esprit grave intérieurement dans le cœur.</p>
-
-<p>«Que voudront-ils donc, sinon contraindre l'Esprit de la grâce même
-et lier la liberté sa compagne? Que voudront-ils, sinon démolir les
-temples vivants de Dieu, bâtis pour durer par la foi, leur propre foi,
-non celle d'un autre? (car sur terre, qui peut être écouté comme
-infaillible contre la foi et la conscience!) Cependant plusieurs se
-présumeront tels: de là une accablante persécution s'élèvera contre
-tous ceux qui persévéreront à adorer en esprit et en vérité. Le
-reste, ce sera le plus grand nombre, s'imaginera satisfaire à la
-religion par des cérémonies extérieures et des formalités
-spécieuses. La vérité se retirera percée des traits de la calomnie,
-et les œuvres de la foi seront rarement trouvées.</p>
-
-<p>«Ainsi ira le monde, malveillant aux bons, favorable aux méchants, et
-sous son propre poids gémissant, jusqu'à ce que se lève le jour du
-repos pour le juste, de vengeance pour le méchant; jour du retour de
-celui si récemment promis à ton aide, de ce Fils de la femme, alors
-obscurément annoncé, à présent plus amplement connu pour ton Sauveur
-et ton Maître.</p>
-
-<p>«Enfin, sur les nuages il viendra du ciel, pour être révélé dans la
-gloire du Père, pour dissoudre Satan avec son monde pervers. Alors de
-la masse embrasée, purifiée et raffinée, il élèvera de nouveaux
-cieux, une nouvelle terre, des âges d'une date infinie, fondés sur la
-justice, la paix, l'amour, et qui produiront pour fruits la joie et
-l'éternelle félicité.»</p>
-
-<p>L'ange finit, et Adam lui répliqua pour la dernière fois:</p>
-
-<p>«Combien ta prédiction, ô bienheureux voyant, a mesuré vite ce monde
-passager, la course du temps jusqu'au jour où il s'arrêtera fixé!
-au-delà, tout est abîme, éternité, dont l'œil ne peut atteindre la
-fin! Grandement instruit, je partirai d'ici, grandement en paix de
-pensée, et je suis rempli de connaissances autant que ce vase peut en
-contenir; aspirer au delà a été ma folie. J'apprends de ceci que le
-mieux est d'obéir, d'aimer Dieu seul avec crainte, de marcher comme en
-sa présence, de reconnaître sans cesse sa providence, de ne dépendre
-que de lui, miséricordieux pour tous ses ouvrages surmontant toujours
-le mal par le bien, par de petites choses accomplissant les grandes, par
-des moyens réputés faibles renversant la force du monde, et le sage du
-monde, par la simplicité de l'humble: je sais désormais que souffrir
-pour la cause de la vérité c'est s'élever par la force à la plus
-haute victoire, et que pour le fidèle la mort est la porte de la vie;
-je suis instruit de cela par l'exemple de celui que je reconnais à
-présent pour mon Rédempteur à jamais béni.»</p>
-
-<p>L'Ange à Adam répliqua aussi pour la dernière fois:</p>
-
-<p>«Ayant appris ces choses, tu as atteint la somme de la sagesse.
-N'espère rien de plus haut quand même tu connaîtrais toutes les
-étoiles par leur nom, et tous les pouvoirs éthérés, tous les secrets
-de l'abîme, tous les ouvrages de la nature, ou toutes les œuvres de
-Dieu dans le ciel, l'air, la terre ou la mer; quand tu jouirais de
-toutes les richesses de ce monde, et le gouvernerais comme un seul
-empire. Ajoute seulement à tes connaissances des actions qui y
-répondent; ajoute la vertu, la patience, la tempérance; ajoute
-l'amour, dans l'avenir nommé charité, âme de tout le reste. Alors tu
-regretteras moins de quitter ce paradis, puisque tu posséderas en
-toi-même un paradis bien plus heureux.</p>
-
-<p>«Descendons maintenant de cette cime de spéculation; car l'heure
-précise exige notre départ d'ici. Regarde! ces gardes que j'ai campés
-sur cette colline attendent l'ordre de se mettre en marche: à leur
-front, une épée flamboyante, en signal du bannissement, ondoie avec
-violence. Nous ne pouvons rester plus longtemps. Va éveille Ève: elle
-aussi je l'ai calmée par de doux rêves, présages du bien, et j'ai
-disposé tous ses esprits à une humble soumission. Dans un moment
-convenable tu lui feras part de ce que tu as entendu, surtout de ce
-qu'il importe à sa foi de connaître, la grande délivrance du genre
-humain, qui doit venir de sa race, de la race de la femme. Puissiez-vous
-vivre (vos jours seront nombreux) dans une foi unanime, quoique tristes,
-à cause des maux passés, cependant encore beaucoup plus consolés par
-la méditation d'une heureuse fin.»</p>
-
-<p>Il finit, et tous deux descendent la colline. Arrivés au bas, Adam
-courut en avant au berceau où Ève s'était endormie; mais il la trouva
-éveillée; elle le reçut ainsi avec ces paroles qui n'étaient plus
-tristes:</p>
-
-<p>«D'où tu reviens et où tu étais allé, je le sais, car Dieu est
-aussi dans le sommeil et instruit les songes: il me les a envoyés
-propices, présageant un grand bien, depuis que fatiguée de chagrin et
-de détresse de cœur, je tombai endormie; mais à présent, guide-moi:
-en moi, plus de retardement: aller avec toi, c'est rester ici; rester
-sans toi ici, c'est sortir d'ici involontairement. Tu es pour moi toutes
-choses sous le ciel, tu es tous les lieux pour moi, toi qui pour mon
-crime volontaire es banni d'ici. Cependant, j'emporte d'ici cette
-dernière consolation, qui me rassure: bien que par moi tout ait été
-perdu, malgré mon indignité, une faveur m'est accordée: par moi la
-Race promise réparera tout.»</p>
-
-<p>Ainsi parle Ève, notre mère, et Adam l'entendit charmé, mais ne
-répondit point; l'archange était trop près, et de l'autre colline à
-leur poste assigné, tous dans un ordre brillant les chérubins
-descendaient: ils glissaient météores sur la terre, ainsi qu'un
-brouillard du soir élevé d'un fleuve glisse sur un marais, et envahit
-rapidement le sol sur les talons du laboureur qui retourne à sa
-chaumière. De front, ils s'avançaient; devant eux le glaive
-brandissant du Seigneur flamboyait furieux, comme une comète: la
-chaleur torride de ce glaive, et sa vapeur telle que l'air brûlé de la
-Libye, commençaient à dessécher le climat tempéré du paradis; quand
-l'Ange hâtant nos languissants parents, les prit par la main, les
-conduisit droit à la porte orientale; de là aussi vite jusqu'au bas du
-rocher, dans la plaine inférieure, et disparut.</p>
-
-<p>Ils regardèrent derrière eux, et virent toute la partie orientale du
-paradis, naguère leur séjour, ondulée par le brandon flambant: la
-porte était obstruée de figures redoutables et d'armes ardentes.</p>
-
-<p>Adam et Ève laissèrent tomber quelques naturelles larmes qu'ils
-essuyèrent vite. Le monde entier était devant eux, pour y choisir le
-lieu de leur repos, et la Providence était leur guide. Mais main en
-main, à pas incertains et lents, ils prirent à travers Éden leur
-chemin solitaire.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<h4>FIN DU PARADIS PERDU.</h4>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARADIS PERDU ***</div>
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-
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-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
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-and official page at www.gutenberg.org/contact.
-</div>
-
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-</div>
-
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-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
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-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
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-
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-
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-
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