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-Project Gutenberg's Contes cruels, by Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Contes cruels
-
-Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
-
-Release Date: August 7, 2020 [EBook #62874]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES CRUELS ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Au lecteur.
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- L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
- harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites
- par le typographe ou à l'impression ont été corrigées. La
- liste de ces corrections se trouve à la fin du texte.
-
- Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée.
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- CONTES CRUELS
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- CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
-
- DU MÊME AUTEUR
-
- Format grand in-18
-
-
- NOUVEAUX CONTES CRUELS ET PROPOS D’AU-DELA 1 vol.
-
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- ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
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- COMTE DE VILLIERS DE L’ISLE-ADAM
-
-
- CONTES CRUELS
-
-
- SIXIÈME ÉDITION
-
- [Logo de l'éditeur]
-
- PARIS
-
- CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
- ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
- 3, RUE AUBER, 3
-
- 1893
- Droits de reproduction et de traduction réservés.
-
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-CONTES CRUELS
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-LES DEMOISELLES DE BIENFILATRE
-
-_A Monsieur Théodore de Banville._
-
- _De la lumière!..._
-
- DERNIÈRES PAROLES DE GŒTHE.
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-
-Pascal nous dit qu’au point de vue des faits, le Bien et le Mal sont
-une question de «latitude». En effet, tel acte humain s’appelle crime,
-ici, bonne action, là-bas, et réciproquement.--Ainsi, en Europe, l’on
-chérit, généralement, ses vieux parents;--en certaines tribus de
-l’Amérique on leur persuade de monter sur un arbre; puis on secoue
-cet arbre. S’ils tombent, le devoir sacré de tout bon fils est, comme
-autrefois chez les Messéniens, de les assommer sur-le-champ à grands
-coups de tomahawk, pour leur épargner les soucis de la décrépitude.
-S’ils trouvent la force de se cramponner à quelque branche, c’est
-qu’alors ils sont encore bons à la chasse ou à la pêche, et alors
-on sursoit à leur immolation. Autre exemple: chez les peuples du
-Nord, on aime à boire le vin, flot rayonnant où dort le cher soleil.
-Notre religion nationale nous avertit même que «le bon vin réjouit le
-cœur». Chez le mahométan voisin, au sud, le fait est regardé comme un
-grave délit.--A Sparte, le vol était pratiqué et honoré: c’était une
-institution hiératique, un complément indispensable à l’éducation de
-tout Lacédémonien sérieux. De là, sans doute, les grecs.--En Laponie,
-le père de famille tient à honneur que sa fille soit l’objet de toutes
-les gracieusetés dont peut disposer le voyageur admis à son foyer.
-En Bessarabie aussi.--Au nord de la Perse, et chez les peuplades du
-Caboul, qui vivent dans de très anciens tombeaux, si, ayant reçu, dans
-quelque sépulcre confortable, un accueil hospitalier et cordial, vous
-n’êtes pas, au bout de vingt-quatre heures, du dernier mieux avec toute
-la progéniture de votre hôte, guèbre, parsi ou wahabite, il y a lieu
-d’espérer qu’on vous arrachera tout bonnement la tête,--supplice en
-vogue dans ces climats. Les actes sont donc indifférents en tant que
-physiques: la conscience de chacun les fait, seule, bons ou mauvais. Le
-point mystérieux qui gît au fond de cet immense malentendu est cette
-nécessité native où se trouve l’Homme de se créer des distinctions et
-des scrupules, de s’interdire telle action plutôt que telle autre,
-selon que le vent de son pays lui aura soufflé celle-ci ou celle-là:
-l’on dirait, enfin, que l’Humanité tout entière a oublié et cherche à
-se rappeler, à tâtons, on ne sait quelle Loi perdue.
-
-Il y a quelques années, florissait, orgueil de nos boulevards, certain
-vaste et lumineux café, situé presqu’en face d’un de nos théâtres
-de genre, dont le fronton rappelle celui d’un temple païen. Là, se
-réunissait quotidiennement l’élite de ces jeunes gens qui se sont
-distingués depuis, soit par leur valeur artistique, soit par leur
-incapacité, soit par leur attitude dans les jours troubles que nous
-avons traversés.
-
-Parmi ces derniers, il en est même qui ont tenu les rênes du char de
-l’État. Comme on le voit, ce n’était pas de la petite bière que l’on
-trouvait dans ce café des Mille et une nuits. Le bourgeois de Paris
-ne parlait de ce pandémonium qu’en baissant le ton. Souventes fois,
-le préfet de la ville y jetait, négligemment, en manière de carte
-de visite, une touffe choisie, un bouquet inopiné de sergents de
-ville; ceux-ci, de cet air distrait et souriant qui les distingue, y
-époussetaient alors, en se jouant, du bout de leurs sorties-de-bal,
-les têtes espiègles et mutines. C’était une attention qui, pour
-être délicate, n’en était pas moins sensible. Le lendemain, il n’y
-paraissait plus.
-
-Sur la terrasse, entre la rangée de fiacres et le vitrage, une
-pelouse de femmes, une floraison de chignons échappés du crayon de
-Guys, attifées de toilettes invraisemblables, se prélassaient sur les
-chaises, auprès des guéridons de fer battu peints en vert espérance.
-Sur ces guéridons étaient délivrés des breuvages. Les yeux tenaient de
-l’émerillon et de la volaille. Les unes conservaient sur leurs genoux
-un gros bouquet, les autres un petit chien, les autres rien. Vous
-eussiez dit qu’elles attendaient quelqu’un.
-
-Parmi ces jeunes femmes, deux se faisaient remarquer par leur
-assiduité; les habitués de la salle célèbre les nommaient, tout
-court, Olympe et Henriette. Celles-là venaient dès le crépuscule,
-s’installaient dans une anfractuosité bien éclairée, réclamaient,
-plutôt par contenance que par besoin réel, un petit verre de vespetro
-ou un «mazagran», puis surveillaient le passant d’un œil méticuleux.
-
-Et c’étaient les demoiselles de Bienfilâtre!
-
-Leurs parents, gens intègres, élevés à l’école du malheur, n’avaient
-pas eu le moyen de leur faire goûter les joies d’un apprentissage: le
-métier de ce couple austère consistant, principalement, à se suspendre,
-à chaque instant, avec des attitudes désespérées, à cette longue
-torsade qui correspond à la serrure d’une porte cochère. Dur métier!
-et pour recueillir, à peine et clairsemés, quelques deniers à Dieu!!!
-Jamais un terne n’était sorti pour eux à la loterie! Aussi Bienfilâtre
-maugréait-il, en se faisant, le matin, son petit caramel. Olympe et
-Henriette, en pieuses filles, comprirent, de bonne heure, qu’il fallait
-intervenir. Sœurs de joie depuis leur plus tendre enfance, elles
-consacrèrent le prix de leurs veilles et de leurs sueurs à entretenir
-une aisance modeste, il est vrai, mais honorable dans la loge.--«Dieu
-bénit nos efforts,» disaient-elles parfois, car on leur avait inculqué
-de bons principes et, tôt ou tard, une première éducation, basée sur
-des principes solides, porte ses fruits. Lorsqu’on s’inquiétait de
-savoir si leurs labeurs, excessifs quelquefois, n’altéraient pas leur
-santé, elles répondaient, évasivement, avec cet air doux et embarrassé
-de la modestie et en baissant les yeux: «Il y a des grâces d’état...»
-
-Les demoiselles de Bienfilâtre étaient, comme on dit, de ces ouvrières
-«qui vont en journée la nuit». Elles accomplissaient, aussi dignement
-que possible, (vu certains préjugés du monde), une tâche ingrate,
-souvent pénible. Elles n’étaient pas de ces désœuvrées qui proscrivent,
-comme déshonorant, le saint calus du travail, et n’en rougissaient
-point. On citait d’elles plusieurs beaux traits dont la cendre de
-Monthyon avait dû tressaillir dans son beau cénotaphe.--Un soir, entre
-autres, elles avaient rivalisé d’émulation et s’étaient surpassées
-elles-mêmes pour solder la sépulture d’un vieux oncle, lequel ne leur
-avait cependant légué que le souvenir de taloches variées dont la
-distribution avait eu lieu naguère, aux jours de leur enfance. Aussi
-étaient-elles vues d’un bon œil par tous les habitués de la salle
-estimable, parmi lesquels se trouvaient des gens qui ne transigeaient
-pas. Un signe amical, un bonsoir de la main répondaient toujours à
-leur regard et à leur sourire. Jamais personne ne leur avait adressé
-un reproche ni une plainte. Chacun reconnaissait que leur commerce
-était doux, affable. Bref, elles ne devaient rien à personne, faisaient
-honneur à tous leurs engagements et pouvaient, par conséquent, porter
-haut la tête. Exemplaires, elles mettaient de côté pour l’imprévu,
-pour «quand les temps seraient durs», pour se retirer honorablement
-des affaires un jour.--Rangées, elles fermaient le dimanche. En filles
-sages, elles ne prêtaient point l’oreille aux propos des jeunes
-muguets, qui ne sont bons qu’à détourner les jeunes filles de la voie
-rigide du devoir et du travail. Elles pensaient qu’aujourd’hui la lune
-seule est gratuite en amour. Leur devise était: «Célérité, Sécurité,
-Discrétion»; et, sur leurs cartes de visite, elles ajoutaient:
-«Spécialités.»
-
-Un jour, la plus jeune, Olympe, tourna mal. Jusqu’alors irréprochable,
-cette malheureuse enfant écouta les tentations auxquelles l’exposait
-plus que d’autres (qui la blâmeront trop vite peut-être) le milieu où
-son état la contraignait de vivre. Bref, elle fit une faute:--elle aima.
-
-Ce fut sa première faute; mais qui donc a sondé l’abîme où peut nous
-entraîner une première faute? Un jeune étudiant, candide, beau, doué
-d’une âme artiste et passionnée, mais pauvre comme Job, un nommé
-Maxime, dont nous taisons le nom de famille, lui conta des douceurs et
-la mit à mal.
-
-Il inspira la passion céleste à cette pauvre enfant qui, vu sa
-position, n’avait pas plus de droits à l’éprouver qu’Ève à manger le
-fruit divin de l’Arbre de la Vie. De ce jour, tous ses devoirs furent
-oubliés. Tout alla sans ordre et à la débandade. Lorsqu’une fillette a
-l’amour en tête, va te faire lanlaire!
-
-Et sa sœur, hélas! cette noble Henriette, qui maintenant pliait, comme
-on dit, sous le fardeau! Parfois, elle se prenait la tête dans les
-mains, doutant de tout, de la famille, des principes, de la Société
-même!--«Ce sont des mots!» criait-elle. Un jour, elle avait rencontré
-Olympe vêtue d’une petite robe noire, en cheveux, et une petite jatte
-de fer-blanc à la main. Henriette, en passant, sans faire semblant de
-la reconnaître, lui avait dit très bas: «Ma sœur, votre conduite est
-inqualifiable! Respectez, au moins, les apparences!»
-
-Peut-être, par ces paroles, espérait-elle un retour vers le bien.
-
-Tout fut inutile. Henriette sentit qu’Olympe était perdue; elle rougit,
-et passa.
-
-Le fait est qu’on avait jasé dans la salle honorable. Le soir, lorsque
-Henriette arrivait seule, ce n’était plus le même accueil. Il y a des
-solidarités. Elle s’apercevait de certaines nuances, humiliantes. On
-lui marquait plus de froideur depuis la nouvelle de la malversation
-d’Olympe. Fière, elle souriait comme le jeune Spartiate dont un renard
-déchirait la poitrine, mais, en ce cœur sensible et droit, tous ces
-coups portaient. Pour la vraie délicatesse, un rien fait plus de mal
-souvent que l’outrage grossier, et, sur ce point, Henriette était d’une
-sensibilité de sensitive. Comme elle dut souffrir!
-
-Et le soir donc, au souper de la famille! Le père et la mère, baissant
-la tête, mangeaient en silence. On ne parlait point de l’absente. Au
-dessert, au moment de la liqueur, Henriette et sa mère, après s’être
-jeté un regard, à la dérobée, et avoir essuyé une larme respective,
-avaient un muet serrement de main sous la table. Et le vieux portier,
-désaccordé, tirait alors le cordon, sans motif, pour dissimuler quelque
-pleur. Parfois, brusque et en détournant la tête, il portait la main à
-sa boutonnière comme pour en arracher de vagues décorations.
-
-Une fois, même, le suisse tenta de recouvrer sa fille. Morne, il
-prit sur lui de gravir les quelques étages du jeune homme. Là:--«Je
-désirerais ma pauvre enfant! sanglota-t-il.--Monsieur, répondit Maxime,
-je l’aime, et vous prie de m’accorder sa main.--Misérable!» s’était
-exclamé Bienfilâtre en s’enfuyant, révolté de ce «cynisme».
-
-Henriette avait épuisé le calice. Il fallait une dernière tentative;
-elle se résigna donc à risquer tout, même le scandale. Un soir, elle
-apprit que la déplorable Olympe devait venir au café régler une
-ancienne petite dette: elle prévint sa famille, et l’on se dirigea vers
-le café lumineux.
-
-Pareille à la Mallonia déshonorée par Tibère et se présentant devant le
-sénat romain pour accuser son violateur, avant de se poignarder en son
-désespoir, Henriette entra dans la salle des austères. Le père et la
-mère, par dignité, restèrent à la porte. On prenait le café. A la vue
-d’Henriette, les physionomies s’aggravèrent d’une certaine sévérité;
-mais comme on s’aperçut qu’elle voulait parler, les longues plaquettes
-des journaux s’abaissèrent sur les tables de marbre et il se fit un
-religieux silence: il s’agissait de juger.
-
-L’on distinguait dans un coin, honteuse et se faisant presque
-invisible, Olympe et sa petite robe noire, à une petite table isolée.
-
-Henriette parla. Pendant son discours on entrevoyait, à travers le
-vitrage, les Bienfilâtre inquiets, qui regardaient sans entendre. A
-la fin, le père n’y put tenir; il entrebâilla la porte, et, penché,
-l’oreille au guet, la main sur le bouton de la serrure, il écoutait.
-
-Et des lambeaux de phrases lui arrivaient lorsque Henriette élevait
-un peu la voix:--«L’on se devait à ses semblables!... Une telle
-conduite... C’était se mettre à dos tous les gens sérieux... Un galopin
-qui ne lui donne pas un radis!... Un vaurien!...--L’ostracisme qui
-pesait sur elle... Dégager sa responsabilité... Une fille qui a jeté
-son bonnet par-dessus les moulins!... qui baye aux grues... qui,
-naguère encore... tenait le haut du pavé... Elle espérait que la voix
-de ces messieurs, plus autorisée que la sienne, que les conseils de
-leur vieille expérience éclairée... ramèneraient à des idées plus
-saines et plus pratiques... On n’est pas sur la terre pour s’amuser!...
-Elle les suppliait de s’entremettre... Elle avait fait appel à des
-souvenirs d’enfance!... à la voix du sang! Tout avait été vain... Rien
-ne vibrait plus en elle. Une fille perdue!--Et quelle aberration!...
-Hélas!»
-
-A ce moment, le père entra, courbé, dans la salle honorable. A l’aspect
-du malheur immérité, tout le monde se leva. Il est de certaines
-douleurs qu’on ne cherche pas à consoler. Chacun vint, en silence,
-serrer la main du digne vieillard, pour lui témoigner, discrètement, de
-la part qu’on prenait à son infortune.
-
-Olympe se retira, honteuse et pâle. Elle avait hésité un instant,
-se sentant coupable, à se jeter dans les bras de la famille et de
-l’amitié, toujours ouverts au repentir. Mais la passion l’avait
-emporté. Un premier amour jette dans le cœur de profondes racines qui
-étouffent jusqu’aux germes des sentiments antérieurs.
-
-Toutefois l’esclandre avait eu, dans l’organisme d’Olympe, un
-retentissement fatal. Sa conscience, bourrelée, se révoltait. La fièvre
-la prit le lendemain. Elle se mit au lit. Elle _mourait de honte_,
-littéralement. Le moral tuait le physique: la lame usait le fourreau.
-
-Couchée dans sa petite chambrette, et sentant les approches du trépas,
-elle appela. De bonnes âmes voisines lui amenèrent un ministre du ciel.
-L’une d’entre elles émit cette remarque qu’Olympe était faible et avait
-besoin de prendre des _fortifications_. Une fille à tout faire lui
-monta donc un potage.
-
-Le prêtre parut.
-
-Le vieil ecclésiastique s’efforça de la calmer par des paroles de paix,
-d’oubli et de miséricorde.
-
---J’ai eu un amant!... murmurait Olympe, s’accusant ainsi de son
-déshonneur.
-
-Elle omettait toutes les peccadilles, les murmures, les impatiences de
-sa vie. Cela, seulement, lui venait à l’esprit: c’était l’obsession.
-«Un amant! Pour le plaisir! Sans rien gagner!» Là était le crime.
-
-Elle ne voulait pas atténuer sa faute en parlant de sa vie antérieure,
-jusque-là toujours pure et toute d’abnégation. Elle sentait bien que
-là elle était irréprochable. Mais cette honte, où elle succombait,
-d’avoir fidèlement gardé de l’amour à un jeune homme sans position
-et qui, suivant l’expression exacte et vengeresse de sa sœur, ne
-lui donnait pas un radis! Henriette, qui n’avait jamais failli, lui
-apparaissait comme dans une gloire. Elle se sentait condamnée et
-redoutait les foudres du souverain juge, vis-à-vis duquel elle pouvait
-se trouver face à face, d’un moment à l’autre.
-
-L’ecclésiastique, habitué à toutes les misères humaines, attribuait
-au délire certains points qui lui paraissaient inexplicables,--diffus
-même,--dans la confession d’Olympe. Il y eut là, peut-être, un
-quiproquo, certaines expressions de la pauvre enfant ayant rendu
-l’abbé rêveur, deux ou trois fois. Mais le repentir, le remords,
-étant le point unique dont il devait se préoccuper, peu importait le
-_détail_ de la faute; la bonne volonté de la pénitente, sa douleur
-sincère suffisaient. Au moment donc où il allait élever la main pour
-absoudre, la porte s’ouvrit bruyamment: c’était Maxime, splendide,
-l’air heureux et rayonnant, la main pleine de quelques écus et de trois
-ou quatre napoléons qu’il faisait danser et sonner triomphalement. Sa
-famille s’était exécutée à l’occasion de ses examens: c’était pour ses
-inscriptions.
-
-Olympe, sans remarquer d’abord cette significative circonstance
-atténuante, étendit, avec horreur, ses bras vers lui.
-
-Maxime s’était arrêté, stupéfait de ce tableau.
-
---Courage, mon enfant!... murmura le prêtre, qui crut voir, dans le
-mouvement d’Olympe, un adieu définitif à l’objet d’une joie coupable
-et immodeste.
-
-En réalité, c’était seulement le _crime_ de ce jeune homme qu’elle
-repoussait,--et ce crime était de n’être pas «sérieux».
-
-Mais au moment où l’auguste pardon descendait sur elle, un sourire
-céleste illumina ses traits innocents: le prêtre pensa qu’elle se
-sentait sauvée, et que d’obscures visions séraphiques transparaissaient
-pour elle sur les mortelles ténèbres de la dernière heure.--Olympe, en
-effet, venait de voir, vaguement, les pièces du métal sacré reluire
-entre les doigts transfigurés de Maxime. Ce fut, seulement, _alors_,
-qu’elle sentit les effets salutaires des miséricordes suprêmes! Un
-voile se déchira. C’était le miracle! Par ce signe évident, elle se
-voyait pardonnée d’en haut, et rachetée.
-
-Éblouie, la conscience apaisée, elle ferma les paupières comme pour
-se recueillir avant d’ouvrir ses ailes vers les bleus infinis. Puis
-ses lèvres s’entr’ouvrirent et son dernier souffle s’exhala, comme le
-parfum d’un lis, en murmurant ces paroles d’espérance:--«Il a éclairé!»
-
-
-
-
-VÉRA
-
-_A Madame la comtesse d’Osmoy._
-
- La forme du corps lui est plus _essentielle_
- que sa substance.
-
- LA PHYSIOLOGIE MODERNE.
-
-
-L’Amour est plus fort que la Mort, a dit Salomon: oui, son mystérieux
-pouvoir est illimité.
-
-C’était à la tombée d’un soir d’automne, en ces dernières années, à
-Paris. Vers le sombre faubourg Saint-Germain, des voitures, allumées
-déjà, roulaient, attardées, après l’heure du Bois. L’une d’elles
-s’arrêta devant le portail d’un vaste hôtel seigneurial, entouré de
-jardins séculaires; le cintre était surmonté de l’écusson de pierre,
-aux armes de l’antique famille des comtes d’Athol, savoir: _d’azur, à
-l’étoile abîmée d’argent_, avec la devise «PALLIDA VICTRIX», sous la
-couronne retroussée d’hermine au bonnet princier. Les lourds battants
-s’écartèrent. Un homme de trente à trente-cinq ans, en deuil, au visage
-mortellement pâle, descendit. Sur le perron, de taciturnes serviteurs
-élevaient des flambeaux. Sans les voir, il gravit les marches et entra.
-C’était le comte d’Athol.
-
-Chancelant, il monta les blancs escaliers qui conduisaient à cette
-chambre où, le matin même, il avait couché dans un cercueil de velours
-et enveloppé de violettes, en des flots de batiste, sa dame de volupté,
-sa pâlissante épousée, Véra, son désespoir.
-
-En haut, la douce porte tourna sur le tapis; il souleva la tenture.
-
-Tous les objets étaient à la place où la comtesse les avait laissés
-la veille. La Mort, subite, avait foudroyé. La nuit dernière, sa
-bien-aimée s’était évanouie en des joies si profondes, s’était perdue
-en de si exquises étreintes, que son cœur, brisé de délices, avait
-défailli: ses lèvres s’étaient brusquement mouillées d’une pourpre
-mortelle. A peine avait-elle eu le temps de donner à son époux un
-baiser d’adieu, en souriant, sans une parole: puis ses longs cils,
-comme des voiles de deuil, s’étaient abaissés sur la belle nuit de ses
-yeux.
-
-La journée sans nom était passée.
-
-Vers midi, le comte d’Athol, après l’affreuse cérémonie du caveau
-familial, avait congédié au cimetière la noire escorte. Puis, se
-renfermant, seul, avec l’ensevelie, entre les quatre murs de marbre, il
-avait tiré sur lui la porte de fer du mausolée.--De l’encens brûlait
-sur un trépied, devant le cercueil:--une couronne lumineuse de lampes,
-au chevet de la jeune défunte, l’étoilait.
-
-Lui, debout, songeur, avec l’unique sentiment d’une tendresse sans
-espérance, était demeuré là, tout le jour. Sur les six heures, au
-crépuscule, il était sorti du lieu sacré. En refermant le sépulcre, il
-avait arraché de la serrure la clef d’argent, et, se haussant sur la
-dernière marche du seuil, il l’avait jetée doucement dans l’intérieur
-du tombeau. Il l’avait lancée sur les dalles intérieures par le trèfle
-qui surmontait le portail.--Pourquoi ceci?... A coup sûr d’après
-quelque résolution mystérieuse de ne plus revenir.
-
-Et maintenant il revoyait la chambre veuve.
-
-La croisée, sous les vastes draperies de cachemire mauve broché d’or,
-était ouverte: un dernier rayon du soir illuminait, dans un cadre de
-bois ancien, le grand portrait de la trépassée. Le comte regarda,
-autour de lui, la robe jetée, la veille, sur un fauteuil; sur la
-cheminée, les bijoux, le collier de perles, l’éventail à demi fermé,
-les lourds flacons de parfums qu’_Elle_ ne respirerait plus. Sur le lit
-d’ébène aux colonnes tordues, resté défait, auprès de l’oreiller où la
-place de la tête adorée et divine était visible encore au milieu des
-dentelles, il aperçut le mouchoir rougi de gouttes de sang où sa jeune
-âme avait battu de l’aile un instant; le piano ouvert, supportant une
-mélodie inachevée à jamais; les fleurs indiennes cueillies par elle,
-dans la serre, et qui se mouraient dans de vieux vases de Saxe; et,
-au pied du lit, sur une fourrure noire, les petites mules de velours
-oriental, sur lesquelles une devise rieuse de Véra brillait, brodée en
-perles: _Qui verra Véra l’aimera._ Les pieds nus de la bien-aimée y
-jouaient hier matin, baisés, à chaque pas, par le duvet des cygnes!--Et
-là, là, dans l’ombre, la pendule, dont il avait brisé le ressort pour
-qu’elle ne sonnât plus d’autres heures.
-
-Ainsi elle était partie!... _Où_ donc!... Vivre maintenant?--Pour quoi
-faire?... C’était impossible, absurde.
-
-Et le comte s’abîmait en des pensées inconnues.
-
-Il songeait à toute l’existence passée.--Six mois s’étaient écoulés
-depuis ce mariage. N’était-ce pas à l’étranger, au bal d’une ambassade
-qu’il l’avait vue pour la première fois?... Oui. Cet instant
-ressuscitait devant ses yeux, très distinct. Elle lui apparaissait là,
-radieuse. Ce soir-là, leurs regards s’étaient rencontrés. Ils s’étaient
-reconnus, intimement, de pareille nature, et devant s’aimer à jamais.
-
-Les propos décevants, les sourires qui observent, les insinuations,
-toutes les difficultés que suscite le monde pour retarder l’inévitable
-félicité de ceux qui s’appartiennent, s’étaient évanouis devant la
-tranquille certitude qu’ils eurent, à l’instant même, l’un de l’autre.
-
-Véra, lassée des fadeurs cérémonieuses de son entourage, était venue
-vers lui dès la première circonstance contrariante, simplifiant ainsi,
-d’auguste façon, les démarches banales où se perd le temps précieux de
-la vie.
-
-Oh! comme, aux premières paroles, les vaines appréciations des
-indifférents à leur égard leur semblèrent une volée d’oiseaux de
-nuit rentrant dans les ténèbres! Quel sourire ils échangèrent! Quel
-ineffable embrassement!
-
-Cependant leur nature était des plus étranges, en vérité!--C’étaient
-deux êtres doués de sens merveilleux, mais exclusivement terrestres.
-Les sensations se prolongeaient en eux avec une intensité inquiétante.
-Ils s’y oubliaient eux-mêmes à force de les éprouver. Par contre,
-certaines idées, celles de l’âme, par exemple, de l’Infini, _de Dieu
-même_, étaient comme voilées à leur entendement. La foi d’un grand
-nombre de vivants aux choses surnaturelles n’était pour eux qu’un sujet
-de vagues étonnements: lettre close dont ils ne se préoccupaient pas,
-n’ayant pas qualité pour condamner ou justifier.--Aussi, reconnaissant
-bien que le monde leur était étranger, ils s’étaient isolés, aussitôt
-leur union, dans ce vieux et sombre hôtel, où l’épaisseur des jardins
-amortissait les bruits du dehors.
-
-Là, les deux amants s’ensevelirent dans l’océan de ces joies languides
-et perverses où l’esprit se mêle à la chair mystérieuse! Ils
-épuisèrent la violence des désirs, les frémissements et les tendresses
-éperdues. Ils devinrent le battement de l’être l’un de l’autre. En
-eux, l’esprit pénétrait si bien le corps, que leurs formes leur
-semblaient intellectuelles, et que les baisers, mailles brûlantes,
-les enchaînaient dans une fusion idéale. Long éblouissement! Tout à
-coup le charme se rompait; l’accident terrible les désunissait; leurs
-bras s’étaient désenlacés. Quelle ombre lui avait pris sa chère morte?
-Morte! non. Est-ce que l’âme des violoncelles est emportée dans le cri
-d’une corde qui se brise?
-
-Les heures passèrent.
-
-Il regardait, par la croisée, la nuit qui s’avançait dans les cieux: et
-la Nuit lui apparaissait _personnelle_;--elle lui semblait une reine
-marchant, avec mélancolie, dans l’exil, et l’agrafe de diamant de sa
-tunique de deuil, Vénus, seule, brillait, au-dessus des arbres, perdue
-au fond de l’azur.
-
---C’est Véra, pensa-t-il.
-
-A ce nom, prononcé tout bas, il tressaillit en homme qui s’éveille;
-puis, se dressant, regarda autour de lui.
-
-Les objets, dans la chambre, étaient maintenant éclairés par une lueur
-jusqu’alors imprécise, celle d’une veilleuse, bleuissant les ténèbres,
-et que la nuit, montée au firmament, faisait apparaître ici comme
-une autre étoile. C’était la veilleuse, aux senteurs d’encens, d’un
-iconostase, reliquaire familial de Véra. Le triptyque, d’un vieux bois
-précieux, était suspendu, par sa sparterie russe, entre la glace et le
-tableau. Un reflet des ors de l’intérieur tombait, vacillant, sur le
-collier, parmi les joyaux de la cheminée.
-
-Le plein-nimbe de la Madone en habits de ciel, brillait, rosacé de
-la croix byzantine dont les fins et rouges linéaments, fondus dans
-le reflet, ombraient d’une teinte de sang l’orient ainsi allumé des
-perles. Depuis l’enfance, Véra plaignait, de ses grands yeux, le visage
-maternel et si pur de l’héréditaire madone, et, de sa nature, hélas!
-ne pouvant lui consacrer qu’un _superstitieux_ amour, le lui offrait
-parfois, naïve, pensivement, lorsqu’elle passait devant la veilleuse.
-
-Le comte, à cette vue, touché de rappels douloureux jusqu’au plus
-secret de l’âme, se dressa, souffla vite la lueur sainte, et, à tâtons,
-dans l’ombre, étendant la main vers une torsade, sonna.
-
-Un serviteur parut: c’était un vieillard vêtu de noir: il tenait une
-lampe, qu’il posa devant le portrait de la comtesse. Lorsqu’il se
-retourna, ce fut avec un frisson de superstitieuse terreur qu’il vit
-son maître debout et souriant comme si rien ne se fût passé.
-
---Raymond, dit tranquillement le comte, _ce soir, nous sommes accablés
-de fatigue, la comtesse et moi_; tu serviras le souper vers dix
-heures.--A propos, nous avons résolu de nous isoler davantage, ici,
-dès demain. Aucun de mes serviteurs, hors toi, ne doit passer la nuit
-dans l’hôtel. Tu leur remettras les gages de trois années, et qu’ils
-se retirent.--Puis, tu fermeras la barre du portail; tu allumeras les
-flambeaux en bas, dans la salle à manger; tu nous suffiras.--Nous ne
-recevrons personne à l’avenir.
-
-Le vieillard tremblait et le regardait attentivement.
-
-Le comte alluma un cigare et descendit aux jardins.
-
-Le serviteur pensa d’abord que la douleur trop lourde, trop désespérée,
-avait égaré l’esprit de son maître. Il le connaissait depuis l’enfance;
-il comprit, à l’instant, que le heurt d’un réveil trop soudain pouvait
-être fatal à ce somnambule. Son devoir, d’abord, était le respect d’un
-tel secret.
-
-Il baissa la tête. Une complicité dévouée à ce religieux rêve?
-Obéir?... Continuer de _les_ servir sans tenir compte de la
-Mort?--Quelle étrange idée!... Tiendrait-elle une nuit?... Demain,
-demain, hélas!... Ah! qui savait?... Peut-être!...--Projet sacré, après
-tout!--De quel droit réfléchissait-il?...
-
-Il sortit de la chambre, exécuta les ordres à la lettre et, le soir
-même, l’insolite existence commença.
-
-Il s’agissait de créer un mirage terrible.
-
-La gêne des premiers jours s’effaça vite. Raymond, d’abord avec
-stupeur, puis par une sorte de déférence et de tendresse, s’était
-ingénié si bien à être naturel, que trois semaines ne s’étaient pas
-écoulées qu’il se sentit, par moments, presque dupe lui-même de sa
-bonne volonté. L’arrière-pensée pâlissait! Parfois, éprouvant une sorte
-de vertige, il eut besoin de se dire que la comtesse était positivement
-défunte. Il se prenait à ce jeu funèbre et oubliait à chaque instant la
-réalité. Bientôt il lui fallut plus d’une réflexion pour se convaincre
-et se ressaisir. Il vit bien qu’il finirait par s’abandonner tout
-entier au magnétisme effrayant dont le comte pénétrait peu à peu
-l’atmosphère autour d’eux. Il avait peur, une peur indécise, douce.
-
-D’Athol, en effet, vivait absolument dans l’inconscience de la mort de
-sa bien-aimée! Il ne pouvait que la trouver toujours présente, tant la
-forme de la jeune femme était mêlée à la sienne. Tantôt, sur un banc
-du jardin, les jours de soleil, il lisait, à haute voix, les poésies
-qu’elle aimait; tantôt, le soir, auprès du feu, les deux tasses de thé
-sur un guéridon, il causait avec l’_Illusion_ souriante, assise, à ses
-yeux, sur l’autre fauteuil.
-
-Les jours, les nuits, les semaines s’envolèrent. Ni l’un ni l’autre
-ne savait ce qu’ils accomplissaient. Et des phénomènes singuliers se
-passaient maintenant, où il devenait difficile de distinguer le point
-où l’imaginaire et le réel étaient identiques. Une présence flottait
-dans l’air: une forme s’efforçait de transparaître, de se tramer sur
-l’espace devenu indéfinissable.
-
-D’Athol vivait double, en illuminé. Un visage doux et pâle, entrevu
-comme l’éclair, entre deux clins d’yeux, un faible accord frappé au
-piano, tout à coup; un baiser qui lui fermait la bouche au moment
-où il allait parler, des affinités de pensées _féminines_ qui
-s’éveillaient en lui en réponse à ce qu’il disait, un dédoublement de
-lui-même tel, qu’il sentait, comme en un brouillard fluide, le parfum
-vertigineusement doux de sa bien-aimée auprès de lui, et, la nuit,
-entre la veille et le sommeil, des paroles entendues très bas: tout
-l’avertissait. C’était une négation de la Mort élevée, enfin, à une
-puissance inconnue!
-
-Une fois, d’Athol la sentit et la vit si bien auprès de lui, qu’il la
-prit dans ses bras: mais ce mouvement la dissipa.
-
---Enfant! murmura-t-il en souriant.
-
-Et il se rendormit comme un amant boudé par sa maîtresse rieuse et
-ensommeillée.
-
-Le jour de _sa_ fête, il plaça, par plaisanterie, une immortelle dans
-le bouquet qu’il jeta sur l’oreiller de Véra.
-
---Puisqu’elle se croit morte, dit-il.
-
-Grâce à la profonde et toute-puissante volonté de M. d’Athol, qui, à
-force d’amour, forgeait la vie et la présence de sa femme dans l’hôtel
-solitaire, cette existence avait fini par devenir d’un charme sombre
-et persuadeur.--Raymond, lui-même, n’éprouvait plus aucune épouvante,
-s’étant graduellement habitué à ces impressions.
-
-Une robe de velours noir aperçue au détour d’une allée; une voix
-rieuse qui l’appelait dans le salon; un coup de sonnette le matin, à
-son réveil, comme autrefois; tout cela lui était devenu familier: on
-eût dit que la morte jouait à l’invisible, comme une enfant. Elle se
-sentait aimée tellement! C’était bien _naturel_.
-
-Une année s’était écoulée.
-
-Le soir de l’Anniversaire, le comte, assis auprès du feu, dans
-la chambre de Véra, venait de _lui_ lire un fabliau florentin:
-_Callimaque_. Il ferma le livre; puis en se versant du thé:
-
---_Douschka_, dit-il, te souviens-tu de la Vallée-des-Roses, des bords
-de la Lahn, du château des Quatre-Tours?... Cette histoire te les a
-rappelés, n’est-ce pas?
-
-Il se leva, et, dans la glace bleuâtre, il se vit plus pâle qu’à
-l’ordinaire. Il prit un bracelet de perles dans une coupe et regarda
-les perles attentivement. Véra ne les avait-elle pas ôtées de son
-bras, tout à l’heure, avant de se dévêtir? Les perles étaient encore
-tièdes et leur orient plus adouci, comme par la chaleur de sa chair. Et
-l’opale de ce collier sibérien, qui aimait aussi le beau sein de Véra
-jusqu’à pâlir, maladivement, dans son treillis d’or, lorsque la jeune
-femme l’oubliait pendant quelque temps! Autrefois, la comtesse aimait
-pour cela cette pierrerie fidèle!... Ce soir l’opale brillait comme
-si elle venait d’être quittée et comme si le magnétisme exquis de la
-belle morte la pénétrait encore. En reposant le collier et la pierre
-précieuse, le comte toucha par hasard le mouchoir de batiste dont les
-gouttes de sang étaient humides et rouges comme des œillets sur de la
-neige!... Là, sur le piano, qui donc avait tourné la page finale de la
-mélodie d’autrefois? Quoi! la veilleuse sacrée s’était rallumée, dans
-le reliquaire! Oui, sa flamme dorée éclairait mystiquement le visage,
-aux yeux fermés, de la Madone! Et ces fleurs orientales, nouvellement
-cueillies, qui s’épanouissaient là, dans les vieux vases de Saxe,
-quelle main venait de les y placer? La chambre semblait joyeuse et
-douée de vie, d’une façon plus significative et plus intense que
-d’habitude. Mais rien ne pouvait surprendre le comte! Cela lui semblait
-tellement normal, qu’il ne fit même pas attention que l’heure sonnait à
-cette pendule arrêtée depuis une année.
-
-Ce soir-là, cependant, on eût dit que, du fond des ténèbres, la
-comtesse Véra s’efforçait adorablement de revenir dans cette chambre
-tout embaumée d’elle! Elle y avait laissé tant de sa personne! Tout ce
-qui avait constitué son existence l’y attirait. Son charme y flottait;
-les longues violences faites par la volonté passionnée de son époux
-y devaient avoir desserré les vagues liens de l’Invisible autour
-d’elle!...
-
-Elle y était _nécessitée_. Tout ce qu’elle aimait, c’était là.
-
-Elle devait avoir envie de venir se sourire encore en cette glace
-mystérieuse où elle avait tant de fois admiré son lilial visage! La
-douce morte, là-bas, avait tressailli, certes, dans ses violettes,
-sous les lampes éteintes; la divine morte avait frémi, dans le caveau,
-toute seule, en regardant la clef d’argent jetée sur les dalles. Elle
-voulait s’en venir vers lui, aussi! Et sa volonté se perdait dans
-l’idée de l’encens et de l’isolement. La Mort n’est une circonstance
-définitive que pour ceux qui espèrent des cieux; mais la Mort, et les
-Cieux, et la Vie, pour elle, n’était-ce pas leur embrassement? Et le
-baiser solitaire de son époux attirait ses lèvres, dans l’ombre. Et le
-son passé des mélodies, les paroles enivrées de jadis, les étoffes qui
-couvraient son corps et en gardaient le parfum, ces pierreries magiques
-qui la _voulaient_, dans leur obscure sympathie,--et surtout l’immense
-et absolue impression de sa présence, opinion partagée à la fin par
-les choses elles-mêmes, tout l’appelait là, l’attirait là depuis si
-longtemps, et si insensiblement, que, guérie enfin de la dormante
-Mort, il ne manquait plus qu’_Elle seule_!
-
-Ah! les Idées sont des êtres vivants!... Le comte avait creusé dans
-l’air la forme de son amour, et il fallait bien que ce vide fût
-comblé par le seul être qui lui était homogène, autrement l’Univers
-aurait croulé. L’impression passa, en ce moment, définitive, simple,
-absolue, qu’_Elle devait être là, dans la chambre_! Il en était aussi
-tranquillement certain que de sa propre existence, et toutes les
-choses, autour de lui, étaient saturées de cette conviction. On l’y
-voyait! Et, _comme il ne manquait plus que Véra elle-même_, tangible,
-extérieure, _il fallut bien qu’elle s’y trouvât_ et que le grand Songe
-de la Vie et de la Mort entr’ouvrît un moment ses portes infinies! Le
-chemin de résurrection était envoyé par la foi jusqu’à elle! Un frais
-éclat de rire musical éclaira de sa joie le lit nuptial; le comte se
-retourna. Et là, devant ses yeux, faite de volonté et de souvenir,
-accoudée, fluide, sur l’oreiller de dentelles, sa main soutenant ses
-lourds cheveux noirs, sa bouche délicieusement entr’ouverte en un
-sourire tout emparadisé de voluptés, belle à en mourir, enfin! la
-comtesse Véra le regardait un peu endormie encore.
-
---Roger!... dit-elle d’une voix lointaine.
-
-Il vint auprès d’elle. Leurs lèvres s’unirent dans une joie
-divine,--oublieuse,--immortelle!
-
-Et ils s’aperçurent, _alors_, qu’ils n’étaient, réellement, qu’_un seul
-être_.
-
-Les heures effleurèrent d’un vol étranger cette extase où se mêlaient,
-pour la première fois, la terre et le ciel.
-
-Tout à coup, le comte d’Athol tressaillit, comme frappé d’une
-réminiscence fatale.
-
---Ah! maintenant, je me rappelle!... dit-il. Qu’ai-je donc?--Mais tu es
-morte!
-
-A l’instant même, à cette parole, la mystique veilleuse de l’iconostase
-s’éteignit. Le pâle petit jour du matin,--d’un matin banal, grisâtre
-et pluvieux,--filtra dans la chambre par les interstices des rideaux.
-Les bougies blêmirent et s’éteignirent, laissant fumer âcrement leurs
-mèches rouges; le feu disparut sous une couche de cendres tièdes; les
-fleurs se fanèrent et se desséchèrent en quelques moments; le balancier
-de la pendule reprit graduellement son immobilité. La _certitude_ de
-tous les objets s’envola subitement. L’opale, morte, ne brillait plus;
-les taches de sang s’étaient fanées aussi, sur la batiste, auprès
-d’elle; et s’effaçant entre les bras désespérés qui voulaient en vain
-l’étreindre encore, l’ardente et blanche vision rentra dans l’air et
-s’y perdit. Un faible soupir d’adieu, distinct, lointain, parvint
-jusqu’à l’âme de Roger. Le comte se dressa; il venait de s’apercevoir
-qu’il était seul. Son rêve venait de se dissoudre d’un seul coup; il
-avait brisé le magnétique fil de sa trame radieuse avec une seule
-parole. L’atmosphère était, maintenant, celle des défunts.
-
-Comme ces larmes de verre, agrégées illogiquement, et cependant si
-solides qu’un coup de maillet sur leur partie épaisse ne les briserait
-pas, mais qui tombent en une subite et impalpable poussière si l’on en
-casse l’extrémité plus fine que la pointe d’une aiguille, tout s’était
-évanoui.
-
---Oh! murmura-t-il, c’est donc fini!--Perdue!... Toute seule!--Quelle
-est la route, maintenant, pour parvenir jusqu’à toi? Indique-moi le
-chemin qui peut me conduire vers toi!...
-
-Soudain, comme une réponse, un objet brillant tomba du lit nuptial, sur
-la noire fourrure, avec un bruit métallique: un rayon de l’affreux jour
-terrestre l’éclaira!... L’abandonné se baissa, le saisit, et un sourire
-sublime illumina son visage en reconnaissant cet objet: c’était la clef
-du tombeau.
-
-
-
-
-VOX POPULI
-
-_A Monsieur Leconte de Lisle_
-
- «Le soldat prussien fait son
- café dans une lanterne sourde.»
-
- LE SERGENT HOFF.
-
-
-Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!
-
-Voici douze ans de subis depuis cette vision.--Un soleil d’été brisait
-ses longues flèches d’or sur les toits et les dômes de la vieille
-capitale. Des myriades de vitres se renvoyaient des éblouissements: le
-peuple, baigné d’une poudreuse lumière, encombrait les rues pour voir
-l’armée.
-
-Assis, devant la grille du parvis Notre-Dame, sur un haut pliant de
-bois,--et les genoux croisés en de noirs haillons,--le centenaire
-Mendiant, doyen de la Misère de Paris,--face de deuil au teint de
-cendre, peau sillonnée de rides couleur de terre,--mains jointes sous
-l’écriteau qui consacrait légalement sa cécité, offrait son aspect
-d’ombre au _Te Deum_ de la fête environnante.
-
-Tout ce monde, n’était-ce pas son prochain? Les passants en joie,
-n’étaient-ce pas ses frères? A coup sûr, Espèce humaine! D’ailleurs,
-cet hôte du souverain portail n’était pas dénué de tout bien: l’État
-lui avait reconnu le droit d’être aveugle.
-
-Propriétaire de ce titre et de la respectabilité inhérente à ce lieu
-des aumônes sûres qu’officiellement il occupait, possédant enfin
-qualité d’électeur, c’était notre égal,--à la Lumière près.
-
-Et cet homme, sorte d’attardé chez les vivants, articulait, de temps à
-autre, une plainte monotone,--syllabisation évidente du profond soupir
-de toute sa vie:
-
---«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
-
-
-Autour de lui, sous les puissantes vibrations tombées du
-beffroi,--_dehors_, là-bas, au delà du mur de ses yeux,--des
-piétinements de cavalerie, et, par éclats, des sonneries aux champs,
-des acclamations mêlées aux salves des Invalides, aux cris fiers des
-commandements, des bruissements d’acier, des tonnerres de tambours
-scandant des défilés interminables d’infanterie, toute une rumeur
-de gloire lui arrivait! Son ouïe suraiguë percevait jusqu’à des
-flottements d’étendards aux lourdes franges frôlant des cuirasses.
-Dans l’entendement du vieux captif de l’obscurité mille éclairs de
-sensations, pressenties et indistinctes, s’évoquaient! Une divination
-l’avertissait de ce qui enfiévrait les cœurs et les pensées dans la
-Ville.
-
-Et le peuple, fasciné, comme toujours, par le prestige qui sort, pour
-lui, des coups d’audace et de fortune, proférait, en clameur, ce vœu du
-moment:
-
---«Vive l’Empereur!»
-
-Mais, entre les accalmies de toute cette triomphale tempête, une voix
-perdue s’élevait du côté de la grille mystique. Le vieux homme, la
-nuque renversée contre le pilori de ses barreaux, roulant ses prunelles
-mortes vers le ciel, oublié de ce peuple dont il semblait, seul,
-exprimer le vœu véritable, le vœu caché sous les hurrahs, le vœu secret
-et personnel, psalmodiait, augural intercesseur, sa phrase maintenant
-mystérieuse:
-
---«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
-
-
-Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!
-
-Voici _dix_ ans d’envolés depuis le soleil de cette fête! Mêmes bruits,
-mêmes voix, même fumée! Une sourdine, toutefois, tempérait alors le
-tumulte de l’allégresse publique. Une ombre aggravait les regards. Les
-salves convenues de la plate-forme du Prytanée se compliquaient, cette
-fois, du grondement éloigné des batteries de nos forts. Et, tendant
-l’oreille, le peuple cherchait à discerner déjà, dans l’écho, la
-réponse des pièces ennemies qui s’approchaient.
-
-Le gouverneur passait, adressant à tous maints sourires et guidé par
-l’amble-trotteur de son fin cheval. Le peuple, rassuré par cette
-confiance que lui inspire toujours une tenue irréprochable, alternait
-de chants patriotiques les applaudissements tout militaires dont il
-honorait la présence de ce soldat.
-
-Mais les syllabes de l’ancien vivat furieux s’étaient modifiées: le
-peuple, éperdu, proférait ce vœu du moment:
-
---«Vive la République!»
-
-Et, là-bas, du côté du seuil sublime, on distinguait toujours la
-voix solitaire de Lazare. Le Diseur de l’arrière-pensée populaire ne
-modifiait pas, lui, la rigidité de sa fixe plainte.
-
-Ame sincère de la fête, levant au ciel ses yeux éteints, il s’écriait,
-entre des silences, et avec l’accent d’une constatation:
-
---«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
-
-
-Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!
-
-Voici _neuf_ ans de supportés depuis ce soleil trouble!
-
-Oh! mêmes rumeurs! mêmes fracas d’armes! mêmes hennissements! Plus
-assourdis encore, toutefois, que l’année précédente: criards, pourtant.
-
---«Vive la Commune!» clamait le peuple, au vent qui passe.
-
-Et la voix du séculaire Élu de l’Infortune redisait, toujours, là-bas,
-au seuil sacré, son refrain rectificateur de l’unique pensée de ce
-peuple. Hochant la tête vers le ciel, il gémissait dans l’ombre:
-
---«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
-
-Et, deux lunes plus tard, alors qu’aux dernières vibrations du tocsin,
-le Généralissime des forces régulières de l’État passait en revue ses
-deux cent mille fusils, hélas! encore fumants de la triste guerre
-civile, le peuple, terrifié, criait, en regardant brûler, au loin, les
-édifices:
-
---«Vive le Maréchal!»
-
-Là-bas, du côté de la salubre enceinte, l’immuable Voix, la voix du
-vétéran de l’humaine Misère, répétait sa machinalement douloureuse et
-impitoyable obsécration:
-
---«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
-
-
-Et, depuis, d’année en année, de revues en revues, de vociférations en
-vociférations, quel que fût le nom jeté aux hasards de l’espace par le
-peuple en ses _vivats_, ceux qui écoutent, attentivement, les bruits
-de la terre, ont toujours distingué, au plus fort des révolutionnaires
-clameurs et des fêtes belliqueuses qui s’ensuivent, la Voix lointaine,
-la Voix _vraie_, l’intime Voix du symbolique Mendiant terrible!--du
-Veilleur de nuit criant l’heure exacte du Peuple,--de l’incorruptible
-factionnaire de la conscience des citoyens, de celui qui restitue
-intégralement la prière occulte de la Foule et en résume le soupir.
-
-Pontife inflexible de la Fraternité, ce Titulaire autorisé de la cécité
-physique n’a jamais cessé d’implorer, en médiateur inconscient, la
-charité divine, pour ses frères de l’intelligence.
-
-Et, lorsque enivré de fanfares, de cloches et d’artillerie, le
-Peuple, troublé par ces vacarmes flatteurs, essaye en vain de se
-masquer à lui-même son vœu véritable, sous n’importe quelles syllabes
-mensongèrement enthousiastes, le Mendiant, lui, la face au Ciel, les
-bras levés, à tâtons, dans ses grandes ténèbres, se dresse au seuil
-éternel de l’Église,--et, d’une voix de plus en plus lamentable,
-mais qui semble porter au delà des étoiles, continue de crier sa
-rectification de prophète:
-
---«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
-
-
-
-
-DEUX AUGURES
-
- Surtout, pas de génie!
-
- (_Devise moderne._)
-
-
-Jeunes gens de France, âmes de penseurs et d’écrivains, maîtres d’un
-Art futur, jeunes créateurs qui venez, l’éclair au front, confiants en
-votre foi nouvelle, déterminés à prendre, s’il le faut, cette devise,
-par exemple, que je vous offre: «ENDURER, POUR DURER!» vous qui,
-perdus encore, sous votre lampe d’étude, en quelque froide chambre de
-la capitale, vous êtes dit, tout bas: «O presse puissante, à moi tes
-milliers de feuilles, où j’écrirai des pensées d’une beauté nouvelle!»
-vous avez le légitime espoir qu’il vous sera permis d’y parler selon ce
-que vous avez mission de dire, et non d’y ressasser ce que la cohue en
-démence veut qu’on lui dise,--vous pensez, humbles et pauvres, que vos
-pages de lumière, jetées à l’Humanité, payeront, au moins, le prix de
-votre pain quotidien et l’huile de vos veilles?
-
-Eh bien, écoutez le colloque bizarre et d’apparence
-paradoxale,--(quoique du plus incontestable des réalismes),--qui s’est
-établi, récemment, entre un directeur certain de l’une de ces gazettes
-et l’un de nos amis, lequel s’était déguisé un jour, par curiosité, en
-aspirant journaliste.
-
-Cette scène, ayant l’air, en mon esprit, _de se passer toujours_,--et
-toutes autres, de ce genre, ne devant être, au fond,--tacites ou
-parlées,--que la monnaie de celle-là (l’éternelle!)--je me vois
-contraint, ô vous qui êtes prédestinés à la rénover vous-mêmes, de la
-placer au présent de l’indicatif.
-
-Pénétrons en ce cabinet, presque toujours d’un si beau vert, où le
-directeur,--un de ces hommes qui traitent les honnêtes bourgeois de
-«matière abonnable»,--est assis devant sa table, un coude appuyé sur
-le bras de son fauteuil, le menton dans la main, paraissant méditer
-et jouant négligemment de l’autre main avec le traditionnel couteau
-d’ivoire.
-
-Apparaît un garçon de salle: il remet une carte à ce penseur.
-
-Celui-ci la prend, y jette un coup-d’œil distrait, puis, hausse
-d’inquiets sourcils et, après un tressaillement léger, se remettant:
-
---Un «_Inconnu_?» murmure-t-il;--peuh! quelque Gascon, se vantant pour
-arriver jusqu’à moi. Tout le monde est connu, aujourd’hui, percé à
-jour.--Et quelle mine a ce monsieur?
-
---C’est un jeune homme, monsieur.
-
---Diable! Faites entrer.
-
-L’instant d’après apparaît notre jeune ami.
-
-Le directeur se lève et de sa voix la plus engageante:
-
---C’est bien à un inconnu que j’ai l’honneur de parler? murmure-t-il.
-
---Jamais je n’eusse osé me présenter sans ce titre, répond le
-soi-disant plumitif.
-
---Veuillez bien prendre la peine de vous asseoir.
-
---Je viens vous offrir une petite chronique d’actualité,--un peu leste,
-naturellement...
-
---Cela va sans dire. Venons au fait. Votre prix serait de combien la
-ligne?
-
---Mais, de 3 francs à 3 fr. 50? N’est-ce pas? répond, gravement, le
-néophyte.
-
-(Soubresaut du directeur.)
-
---Permettez: le «Montépin», le «Hugo» même, le «du Terrail» enfin, ne
-se payent pas ce taux-là! réplique-t-il.
-
-Le jeune homme se lève et, d’un ton froid:
-
---Je vois que M. le directeur oublie que je suis _to-ta-le-ment_
-inconnu! dit-il.
-
-Un silence.
-
---Rasseyez-vous, je vous prie. Les affaires ne se traitent pas comme
-cela. Je ne disconviens pas que, par le temps qui court, un inconnu ne
-soit, en effet, un oiseau rare: toutefois...
-
---J’ajouterai, monsieur,--interrompt, d’un ton dégagé, l’aspirant
-écrivain,--que je suis, oh! mais sans l’ombre de talent, d’une absence
-de talent... magistrale! Ce qu’on appelle un «crétin» dans le langage
-du monde. Mon seul talent, c’est d’être rompu aux arcanes des boxes
-anglaise et irlandaise, un peu serrées.--Quant à la Littérature, je
-vous le déclare, c’est pour moi lettre close et scellée de sept cachets.
-
---Hein? s’écrie le directeur tremblant de joie,--vous vous prétendez
-sans talent littéraire, jeune présomptueux!
-
---Je suis en mesure de prouver, séance tenante, mon impéritie en la
-matière.
-
---Impossible, hélas!--Vous vous vantez!... balbutie le directeur,
-évidemment remué au plus secret de ses plus vieux espoirs.
-
---Je suis, continue l’étranger avec un doux sourire, ce qui s’appelle
-un terne et suffisant grimaud, doué d’une niaiserie d’idées et d’une
-trivialité de style de premier ordre, une plume banale par excellence.
-
---Vous? Allons donc!--Ah! si c’était vrai!
-
---Monsieur, je vous jure...
-
---A d’autres! reprend le directeur, les yeux humectés et avec un
-mélancolique sourire.
-
-Puis, regardant le jeune homme avec attendrissement:
-
---Oui, voilà bien la Jeunesse, qui ne doute de rien! le feu sacré! les
-illusions! Du premier coup, l’on se croit arrivé!...--Aucun talent,
-dites-vous? Mais, savez-vous bien, monsieur, qu’il faut, de nos jours,
-être un homme des plus remarquables pour n’avoir aucun talent? un homme
-considérable?... que, souvent, ce n’est qu’au prix d’une cinquantaine
-d’années de luttes, de travaux, d’humiliations et de misère que
-l’on y arrive et que l’on n’est, alors, qu’un parvenu? O jeunesse!
-printemps de la vie! _Primavera della vita!_ Mais moi, monsieur,--moi,
-qui vous parle,--voici vingt ans que je cherche un homme QUI N’AIT
-PAS DE TALENT!... Entendez-vous?... Jamais je n’ai pu en trouver un.
-J’ai dépensé plus d’un demi-million à cette chasse au merle blanc:
-je me suis «emballé» dans cette folle entreprise! Que voulez-vous!
-J’étais jeune, candide, je me suis ruiné.--Tout le monde a du talent,
-aujourd’hui, mon cher monsieur; vous tout comme les autres. Ne nous
-surfaisons pas. Croyez-moi, c’est inutile. C’est vieux jeu, c’est
-_ficelle_, cela ne prend plus. Soyons sérieux.
-
---Monsieur, de tels soupçons... Si j’avais du talent, je ne serais pas
-ici!
-
---Et où seriez-vous donc?
-
---A me soigner, je vous prie de le croire.
-
---Le fait est, gazouille, alors, le directeur en se radoucissant
-et toujours avec son fin sourire, le fait est que mon garçon de
-salle,--tenez, le gracieux qui m’a remis votre carte (un licencié ès
-lettres, s’il vous plaît, et palmé comme tel--hein! comme c’est beau la
-Science! De nos jours cela mène à tout!)--n’est rien moins que l’auteur
-de trois ou quatre magnifiques ouvrages dramatiques et, passez-moi
-le mot, «littéraires,» couronnés, enfin, dans maints concours de
-l’Institut de France sur des centaines d’autres, représentés de
-préférence, naturellement aux siens. Eh bien, le malheureux n’a voulu
-suivre aucun traitement! Aussi, de l’aveu de ses meilleurs amis,
-n’est-ce, en réalité, qu’un fol qui ne saurait arriver à rien. Ils le
-déclarent, avec des larmes dans la voix, un ivrogne, un bohême, un
-proxénète, un filou et un _raté_, en ajoutant, les yeux au ciel: «Quel
-dommage!»--Mon Dieu, je sais bien qu’à Paris,--où il est convenu que
-tout le monde est déshonoré le matin et réhabilité le soir,--cela ne
-tire pas à conséquence;--au fond, c’est même une réclame;--mais sa
-maladroite insouciance n’en sachant pas extraire une fortune, avouez
-qu’il est légitime qu’on lui en veuille. C’est donc par pure humanité
-que je daigne le soustraire, momentanément, à l’hospice. Revenons à
-vous.--_Inconnu et sans l’ombre de talent_, disons-nous?--Non, je ne
-puis y croire. Votre fortune serait faite et la mienne aussi. C’est
-six francs la ligne que je vous offrirais!--Voyons, entre nous, qui me
-garantit la nullité de cet article?
-
---Lisez, monsieur! articule, avec fierté, le jeune tentateur.
-
---On voit que vous vous échappez de l’Adolescence d’hier à peine,
-monsieur!--répond, en riant, le directeur: nous ne lisons que ce que
-nous sommes décidés à ne jamais publier. On n’imprime que la copie
-dûment illisible. Et, tenez, la vôtre semble, à vue de pince-nez,
-entachée d’une certaine calligraphie,--ce qui est déjà d’assez mauvais
-augure. Cela pourrait vous faire soupçonner de soigner ce que vous
-faites. Or, tout journaliste, vraiment digne de ce grand titre, doit
-n’écrire qu’au trait de la plume, n’importe ce qui lui passe par la
-tête,--et, surtout, sans se relire! Va comme je te pousse! Et avec des
-convictions dues seulement à l’humeur du moment et à la couleur du
-journal. Et marche!... Il est bien évident qu’un bon journal quotidien,
-sans cela, ne paraîtrait jamais! On n’a pas le loisir, cher monsieur,
-de perdre du temps à réfléchir à ce que l’on dit, lorsque le train de
-la province attend nos ballots de papier: enfin, c’est évident cela!
-Il faut bien que l’abonné se figure qu’il lit quelque chose, vous
-comprenez. Et si vous saviez comme le reste, au fond, lui est égal!
-
---Rassurez-vous, monsieur: c’est le copiste...
-
---Vous faites copier!--Malheureux! Plaisantez-vous?
-
---Ma copie était non seulement illisible, mais surchargée de telles
-fautes d’orthographe et de français... que, ma foi... pour le premier
-article... j’ai pensé...
-
---Raisons de plus, au contraire, pour me l’apporter telle quelle!--Le
-diamant ne saura donc jamais sa valeur?--Les fautes d’orthographe, de
-français!... Ignorez-vous que l’on ne peut obtenir des protes qu’ils ne
-les corrigent pas,--ce qui enlève, souvent, tout le sel d’un article?
-Mais c’est précisément là ce naturel, ce montant, ce primesautier que
-prisent si fort les vrais connaisseurs! Le citadin aime les coquilles,
-monsieur! Cela le flatte de les apercevoir. Surtout en province. Vous
-avez eu le plus grand tort. Enfin!--Et... l’avez-vous soumise à quelque
-expert, cette chronique?
-
---Vous l’avouerai-je, monsieur le directeur? Doutant de moi-même, car
-je n’ai pas de génie, Dieu merci...
-
---Peste! je l’espère bien! interrompt le directeur après un coup d’œil
-furtif sur un revolver placé à côté de lui.
-
---Après avoir cherché le type devant représenter la bonne moyenne des
-intelligences publiques pour cette grande épreuve, mon choix s’est
-arrêté sur mon--(tant pis, je dis le mot!)--sur mon «pipelet»,--lequel
-est un vieux commissionnaire auvergnat, blanchi le long des rampes,
-surmené par les sursauts nocturnes et qu’une trop exclusive lecture
-d’enveloppes de lettres a rendu, littéralement, hagard.
-
---Hé! hé! grommelle, alors, le directeur, devenu très attentif,--le
-choix était, en effet, aussi subtil que pratique et judicieux. Car le
-public raffole, remarquez ceci, de l’Extraordinaire! Mais, comme il
-ne sait pas très bien _en quoi_ consiste, en littérature (passez-moi
-toujours le mot), ce même Extraordinaire dont il raffole, il s’ensuit,
-à mes yeux, que l’appréciation d’un portier doit sembler préférable, en
-bon journalisme, à celle du Dante.--Et... quel verdict a rendu l’homme
-du cordon, s’il vous plaît?
-
---Transporté! Ravi! Aux anges! Au point de m’arracher ma copie des
-mains pour la relire lui-même, craignant d’avoir été dupe de mon débit.
-C’est lui qui m’a fourni le mot de la fin.
-
---L’écervelé! Au lieu de me l’adresser directement! Voyez-vous, un
-penseur l’a dit,--ou aurait dû le dire,--l’idéal du journaliste,
-c’est, d’abord, le _Reporter_, ensuite le Fruit sec, à sourcils froncés
-(j’entends froncés naturellement, comme on frise), qui insulte d’une
-façon grossière et au hasard,--et qui se bat de même, avec les naïfs
-qui n’en lèvent pas les épaules,--pour faire consacrer, par la lâcheté
-publique, sa rageuse médiocrité. Ce duo du chanteur et du danseur
-est la vie de tout journal qui se respecte un peu. En dehors des
-«articles» de ces deux Colonnes, tous autres ne devraient se composer
-que de «mots de la fin» enfilés, comme des perles, au hasard du petit
-bonheur. Le Public ne lit pas un journal pour penser ou réfléchir, que
-diable!--On lit comme on mange.--Allons, je me décide à parcourir votre
-affaire:--oui, voyons, si la valeur n’attend point chez vous (comme l’a
-si bien dit je ne sais plus quel auteur latin) le nombre des années...
-
---Voici le manuscrit! dit l’écrivain rayonnant et en tendant son œuvre
-avec un air de fatuité juvénile.
-
-Au bout de trois minutes, le directeur tressaille, puis rejette, avec
-dédain, les feuilles volantes sur la table.
-
---Là! gémit-il avec un profond soupir; j’en étais sûr! Encore une
-déception: mais je ne les compte plus.
-
---Hein? murmure, comme effrayé, le jeune héros.
-
---Hélas! mon noble ami, mais c’est plein de talent, ça! Je suis fâché
-de vous le dire! Ça vaut trois sous la ligne,--et encore parce que vous
-êtes inconnu. Dans huit jours, si je l’insère, ce sera gratis, et, dans
-quinze, ce sera vous qui me payerez,--à moins que vous ne preniez un
-pseudonyme. Mais oui, mais oui; soyons sérieux, à la fin! Vous n’êtes
-pas sérieux, et, je le vois, vous ne pourrez que bien difficilement le
-devenir, ayant, par malheur, cette qualité de talent qui fait que vous
-êtes (pardon de l’expression) un écrivain... et non pas un impudent
-malvat sans conscience ni pensée, ainsi que vous vous vantiez tout à
-l’heure de l’être, pour surprendre ma religion, ma bienveillance, ma
-caisse et mon estime.
-
---Non!... balbutie, d’un visage atterré, le prétendu aspirant de
-la plume quotidienne,--vous devez commettre une erreur... il y a
-malentendu. Vous n’avez pas lu... avec attention...
-
---Mais cela empeste la Littérature à faire baisser le tirage de cinq
-mille en vingt-quatre heures! s’écrie le directeur. La _qualité_ seule
-du style, vous dis-je, constitue le talent! Un million de plumitifs
-peuvent, _dans un journal_, tracer l’exposé d’une soi-disant idée...
-Ah! _black upon white!_ Un seul écrivain s’avise-t-il de l’énoncer,
-à son tour et à sa manière, cette idée, dans un _livre_? tout le
-reste est oublié. Plus personne! L’on dirait un coup de vent sur
-du sable.--Certes, c’est fort énigmatique: mais, qu’y faire? c’est
-ainsi.--Donc, si vous êtes un écrivain, vous êtes l’ennemi-né de tout
-journal.
-
-»Si encore vous n’aviez que de l’esprit: ça se vend toujours un peu,
-ça. Mais le pire, c’est que vous laissez pressentir dans l’_on ne sait
-quoi_ de votre phrase que vous cherchez à dissimuler votre intelligence
-pour ne pas effaroucher le lecteur! Que diable, les gens n’aiment pas
-qu’on les humilie! La puissance impressionnante de votre style naturel
-transparaît, encore un coup, sous cet effort même, attendu qu’il n’y
-a pas d’orthopédie capable de guérir d’un vice aussi essentiel, aussi
-rédhibitoire!--Vous imprimer? Mais j’aimerais mieux copier le Bottin!
-Ce serait plus pratique. En un mot, vous avez l’air, là dedans, d’un
-monsieur qui, sachant que telle femme, dont il convoite la dot, a le
-goût des bancroches, affecte une claudication mensongère pour se bien
-faire venir de la dame,--ou d’un étrange collégien qui, pour s’attirer
-l’estime et le respect de ses professeurs, de ses camarades, se ferait
-teindre les cheveux en blanc.--Monsieur, les quelques pages que je
-viens de parcourir me suffisent pour savoir _très bien_ à qui j’ai
-affaire.--Personne n’est dupe aujourd’hui! Le public a son instinct,
-son flair, aussi sûr que celui d’un animal. Il connaît les siens et
-ne se trompe jamais. Il vous devine. Il pressent que, sachant au
-mieux la valeur, la signification réelle et sombre de vos écrits,
-vous regardez son appréciation, éloge ou blâme, comme la poudre de
-vos bottines; qu’enfin ses vagues et insoucieux propos à votre égard
-sont, pour vous, comme le gloussement d’un dindon ou le bruit du vent
-dans une serrure. Le visible effort que,--poussé par quelque détresse
-financière, sans doute,--vous avez commis ici pour vous niveler à ses
-«idées» l’insulte horriblement. La gaucherie de votre humilité de
-commande a des hésitations meurtrières pour les bouffissures de son
-apathique suffisance. Votre épouvantable coup de chapeau lui écrase le
-nez en paraissant lui demander l’aumône: cela ne se pardonne pas, cela,
-de lecteur à auteur. Les hommes de génie peuvent, seuls, se permettre,
-dans leurs _livres_, de ces familiarités alors tolérables, car s’ils
-prennent quelquefois leur lecteur aux cheveux et lui secouent la boîte
-osseuse d’un poing calme et souverain, ce n’est que pour le contraindre
-à relever la tête!--Mais, dans un _journal_, monsieur, ces façons-là
-sont, au moins, déplacées: elles compromettent l’avenir de la feuille
-aux yeux du Conseil d’administration. En effet, voici l’inconvénient de
-pareils articles.
-
-»Le bourgeois, en les parcourant d’un cerveau brouillé par les
-affaires, écarquille les yeux, vous traite, tout bas, de «poète»,
-sourit _in petto_ et se désabonne,--en déclarant, tout haut, que vous
-avez beaucoup de talent!--Il montre ainsi, d’une part, que vos écrits
-_ne l’ont pas atteint_; de l’autre, il vous assassine aux yeux de ses
-confrères qui le devinent, prennent ce diapason, vous embaument dans
-les louanges et, de confiance ou d’instinct, _ne vous lisent jamais_,
-car ils ont flairé, en vous, une âme, c’est-à-dire la chose qu’ils
-haïssent le plus au monde.--Et c’est moi qui paye!
-
-(Ici le directeur se croise les bras en regardant son interlocuteur
-avec des yeux ternes):
-
---Ah çà! est-ce que vous prenez le Public pour un imbécile, par hasard?
-Vous êtes étonnant, ma parole d’honneur!--Il est doué d’un autre
-genre... d’intelligence que vous, voilà tout.
-
---Cependant, répond, en souriant, le littérateur démasqué, il
-semblerait, en vous écoutant, que, de nous deux, celui qui outrage le
-plus sincèrement le public... ce n’est pas moi?
-
---Sans aucun doute, mon jeune ami! Seulement, je le bafoue, moi,
-d’une manière pratique et qui me rapporte. En effet, le bourgeois
-(qui est l’ennemi de tout et de lui-même) me rétribuera toujours,
-individuellement, pour flatter sa vilenie, mais à une condition!
-c’est que je lui laisse croire que c’est à son voisin que je parle.
-Qu’importe le style en cette affaire? La seule devise qu’un homme
-de lettres sérieux doive adopter de nos jours est celle-ci: SOIS
-MÉDIOCRE! C’est celle que j’ai choisie. De là, ma notoriété.--Ah!
-c’est qu’en fait de bourgeoisie française, nous ne sommes plus au
-temps d’Eustache de Saint-Pierre, voyez-vous!--Nous avons progressé.
-L’Esprit humain marche! Aujourd’hui le tiers état, tout entier, ne
-désire plus, et avec raison, qu’expulser en paix et à son gré ses
-flatuosités, acarus et borborygmes. Et comme il a, par l’or et par le
-nombre, la force des taureaux révoltés contre le berger, le mieux est
-de se _naturaliser_ en lui.--Or, vous arrivez, vous, prétendant lui
-faire ingurgiter des bonbonnes d’aloès liquide dans des coquemards d’or
-ciselé. Naturellement il regimbera, non sans une grimace, ne tenant pas
-à ce qu’on lui purge, de force, l’intellect! Et il me reviendra, tout
-de suite, à moi, préférant, après tout, reboire mon gros vin frelaté
-dans mon vieux gobelet sale, vu l’habitude, cette seconde nature.
-Non, poète! aujourd’hui la mode n’est pas au génie!--Les rois, tout
-ennuyeux qu’ils soient, approuvent et honorent Shakespeare, Molière,
-Wagner, Hugo, etc.; les républiques bannissent Eschyle, proscrivent
-le Dante, décapitent André Chénier. En république, voyez-vous, on a
-bien autre chose à faire que d’avoir du génie! On a tant d’affaires
-sur les bras, vous comprenez. Mais cela n’empêche pas les sentiments.
-Concluons. Mon jeune ami, c’est triste à dire, mais vous êtes atteint
-de beaucoup, d’énormément de talent. Pardonnez-moi ma rude franchise.
-Mon intention n’est pas de vous blesser. Certaines vérités sont dures
-à entendre, à votre âge, je le sais, mais... du courage! Je comprends,
-j’approuve, même, l’effort inouï que vous avez, dis-je, commis dans la
-répréhensible action de cet article: mais, que voulez-vous! cet effort
-est stérile: il est impossible de _devenir_ une canaille sincère: il
-faut le don! il faut... l’onction! c’est de naissance. Il ne faut
-pas qu’un article infâme sente le haut-le-cœur, mais la sincérité,
-et, surtout, l’inconscience:--sinon vous serez antipathique: on vous
-devinera. Le mieux est de vous résigner. Toutefois,--si vous n’êtes
-pas un génie (comme je l’espère sans en être sûr),--votre cas n’est
-pas désespéré. En ne travaillant pas, vous arriverez peut-être. Par
-exemple, si vous vouliez vous constituer, sciemment, plagiaire, cela
-ferait polémique, on vendrait, et vous pourriez alors revenir me voir:
-sans cela, rien à faire ensemble.--Tenez, moi, moi qui vous parle,
-je vous le dis tout bas: j’ai du talent tout comme vous: aussi, je
-n’écris jamais dans mon journal; je serais réduit, en trois jours, à la
-mendicité. D’ailleurs, j’ai mes raisons pour ne pas écrire le moindre
-livre, pour ne pas imprimer la moindre ligne qui pourrait faire peser
-sur mon avenir le soupçon d’une capacité quelconque!... Je ne veux,
-derrière moi, que le néant.
-
---Quoi! pas même dix lignes?... interrompt le littérateur, d’un air
-étonné.
-
---Non. Rien.--Je tiens à devenir ministre! répond, d’un ton
-péremptoire, le directeur.
-
---Ah! c’est différent.
-
---Et je laisse crier au paradoxe! Et ce que je vous dis est tellement
-absolu, au point de vue pratique, voyez-vous... que si le portefeuille
-des Beaux-Arts, par exemple, dépendait, en France, du suffrage
-universel, vous seriez le premier, tout en haussant les épaules, à
-voter pour moi. Mais oui, mais oui! Soyons sérieux, que diable! Je ne
-plaisante jamais. Allons, laissez-moi votre manuscrit tout de même.
-
-Un silence.
-
---Permettez, monsieur, répond alors l’_Inconnu_, en ressaisissant son
-travail sur la table, vous faites erreur, ici. En politique, mes idées
-sont autres qu’en journalisme, et je ne comprendrais, au portefeuille
-en question, qu’un homme d’une droiture, d’une capacité, d’un savoir
-et d’une dignité d’esprit des plus rares. Or, en dehors de la feuille
-que vous dirigez, il y a en France des journalistes dont la probité
-défie l’entraînement vénal de l’époque, dont le style sonne pur, dont
-le verbe _flambe clair_ et dont l’utile critique rectifie sans cesse
-les jugements inconsidérés de la foule. Je vous atteste que, dans
-l’hypothèse dont vous parlez, je donnerais ma voix, de préférence, à
-l’un d’entre eux.
-
---Je crois que vous vous emballez, mon jeune ami: la probité n’a pas
-d’époque!
-
---La sottise non plus, répond le littérateur avec un léger sourire.
-
---Peuh! Quand vous aurez mon âge, vous rougirez de ces phrases-là!
-
---Merci de me rappeler votre âge; en vous écoutant, je vous aurais
-cru... plus jeune.
-
---Hein?... mais,--il me semble que vous cherchez la petite bête en ce
-que je dis, monsieur?
-
-(Ici, l’inconnu se lève.)
-
---Monsieur le directeur m’a prouvé qu’en cherchant la petite on trouve
-parfois la grande,--répond-il distraitement.
-
---Dites donc?... Votre impertinence m’amuse, mais d’où vient cette
-subite aigreur?
-
-(Ici le jeune passant regarde son vis-à-vis d’un coup d’œil de boxeur,
-si froid qu’un léger frisson passe dans les veines de l’homme au
-fauteuil.)
-
---Soit, je serai franc, répond-il.--Quoi! je viens vous offrir une
-ineptie cent fois inférieure à toutes celles que vous publiez chaque
-jour, une filandreuse chronique suintant la suffisance repue, le
-cynisme quiet, la nullité sentencieuse,--l’idéal du genre! une perle,
-enfin! Et voici qu’au lieu de me répondre oui ou non, vous m’accablez
-d’injures! Vous m’affublez des épithètes les plus ridiculisantes! Vous
-me traitez, à brûle-pourpoint, de littérateur, d’écrivain, de penseur,
-que sais-je? J’ai vu le moment où... sans aucune provocation de ma
-part... (Ici notre ami baisse la voix en regardant autour de lui comme
-craignant les écoutes)... où vous alliez me traiter d’«homme de génie!»
-Ne niez pas: je vous voyais venir.--Monsieur, on ne traite pas, comme
-cela, d’hommes de génie, des gens qui ne vous ont rien fait. Chez vous,
-ce ne fut pas étourderie, mais calcul méchant. Vous savez fort bien
-qu’un tel propos peut avoir pour fatales conséquences de priver un
-innocent de tout gagne-pain, de le rendre l’exploitation et la risée
-de tous. Vous pouviez refuser mon article, mais non le déprécier en le
-déclarant entaché de génie. Où voulez-vous que je le porte, maintenant!
-Oui, j’ai sur le cœur ce procédé de mauvaise guerre, je l’avoue! Et je
-vous avertis que si vous ébruitiez sur mon compte d’aussi venimeuses
-calomnies,--comme je ne tiens pas à mourir de faim, de misère et
-de honte sous les demi-sourires approbateurs et les clins d’yeux
-encourageants du bal de domestiques où je me trouve dans la vie,--je
-saurais vous amener sur le terrain, n’en doutez pas, ou à des excuses
-dictées.--Brisons là. Ces quelques paroles, ne me paraissant présenter
-qu’imparfaitement, entre nous, les prodromes d’une amitié naissante,
-souffrez que je prenne congé à l’anglaise, en vous prévenant (à titre
-gracieux et pour votre gouverne) qu’à l’escrime j’ai longuement étudié
-l’art de ne jamais donner ni recevoir de _coups de manchette_ et qu’un
-brevet de courage convenu peut coûter plus cher avec moi.--Serviteur.
-
-Et, remettant son chapeau, puis allumant une cigarette, le littérateur
-se retire, lentement.
-
-Une fois seul:
-
---Me fâcherai-je? se demande, à voix basse, le directeur: bah! soyons
-philosophe. Socrate, ayant remporté le prix de courage à la bataille de
-Potidée, le fit décerner, par dédain, au jeune Alcibiade: imitons ce
-sage de la Grèce. D’ailleurs, ce jeune homme est amusant, et sa petite
-pique ne me déplaît pas. JADIS, J’AI EU ÇA MOI-MÊME.
-
-(Ici notre homme tire sa montre.)
-
---Cinq heures!...--Voyons, soyons sérieux. Que mangerai-je bien
-ce soir, à mon dîner?... Un turbotin?... oui!--un peu truité?...
-Non!--saumoneux?... Oui, plutôt.--Et... comme entremets?...
-
-Là-dessus, ressaisissant son couteau d’ivoire, le directeur de la
-feuille politique, littéraire, commerciale, électorale, industrielle,
-financière et théâtrale se replonge dans ses opimes et absconses
-méditations. Et il serait impossible d’en pénétrer l’important objet,
-car, ainsi que le fait remarquer, fort judicieusement, un vieux
-proverbe mozarabe: «Le flambeau n’éclaire pas sa base.»
-
-
-
-
-L’AFFICHAGE CÉLESTE
-
-_A Monsieur Henry Ghys._
-
- «Eritis sicut Dii»
-
- (ANCIEN TESTAMENT.)
-
-
-Chose étrange et capable d’éveiller le sourire chez un financier: il
-s’agit du Ciel! Mais entendons-nous: du ciel considéré au point de vue
-industriel et sérieux.
-
-Certains événements historiques, aujourd’hui scientifiquement avérés
-et expliqués (ou tout comme), par exemple le _Labarum_ de Constantin,
-les croix répercutées sur les nuages par des plaines de neige, les
-phénomènes de réfraction du mont Brocken et certains effets de mirage
-dans les contrées boréales, ayant singulièrement intrigué et, pour
-ainsi dire, piqué au jeu, un savant ingénieur méridional, M. Grave,
-celui-ci conçut, il y a quelques années, le projet lumineux d’utiliser
-les vastes étendues de la nuit, et d’élever, en un mot, le ciel à la
-hauteur de l’époque.
-
-A quoi bon, en effet, ces voûtes azurées qui ne servent à rien,
-qu’à défrayer les imaginations maladives des derniers songe-creux?
-Ne serait-ce pas acquérir de légitimes droits à la reconnaissance
-publique, et, disons-le (pourquoi pas?), à l’admiration de la
-Postérité, que de convertir ces espaces stériles en spectacles
-réellement et fructueusement instructifs, que de faire valoir ces
-landes immenses et de rendre, finalement, d’un bon rapport, ces
-Solognes indéfinies et transparentes?
-
-Il ne s’agit pas ici de faire du sentiment. Les affaires sont les
-affaires. Il est à propos d’appeler le concours, et, au besoin,
-l’énergie des gens sérieux sur la valeur et les résultats _pécuniaires_
-de la découverte inespérée dont nous parlons.
-
-De prime abord, le fond même de la chose paraît confiner à l’Impossible
-et presque à l’Insanité. Défricher l’azur, coter l’astre, exploiter
-les deux crépuscules, organiser le soir, mettre à profit le firmament
-jusqu’à ce jour improductif, quel rêve! quelle application épineuse,
-hérissée de difficultés! Mais, fort de l’Esprit de progrès, de quels
-problèmes l’Homme ne parviendrait-il pas à trouver la solution?
-
-Plein de cette idée et convaincu que si Franklin, Benjamin Franklin,
-l’imprimeur, avait arraché la foudre au ciel, il devait être possible,
-_à fortiori_, d’employer ce dernier à des usages humanitaires, M. Grave
-étudia, voyagea, compara, dépensa, forgea, et, à la longue, ayant
-perfectionné les lentilles énormes et les gigantesques réflecteurs
-des ingénieurs américains, notamment des appareils de Philadelphie
-et de Québec (tombés, faute d’un génie tenace, dans le domaine du
-_Cant_ et du _Puff_), M. Grave, disons-nous, se propose (nanti de
-brevets préalables) d’offrir, incessamment, à nos grandes industries
-manufacturières et même aux petits négociants, le secours d’une
-Publicité absolue.
-
-Toute concurrence serait impossible devant le système du grand
-vulgarisateur. Qu’on se figure, en effet, quelques-uns de nos grands
-centres de commerce, aux populations houleuses, Lyon, Bordeaux, etc.,
-à l’heure où tombe le soir. On voit d’ici ce mouvement, cette vie,
-cette animation extraordinaire que les intérêts financiers sont seuls
-capables de donner, aujourd’hui, à des villes sérieuses. Tout à coup,
-de puissants jets de magnésium ou de lumière électrique, grossis cent
-mille fois, partent du sommet de quelque colline fleurie, enchantements
-des jeunes ménages,--d’une colline analogue, par exemple, à notre cher
-Montmartre;--ces jets lumineux, maintenus par d’immenses réflecteurs
-versicolores, envoient, brusquement, au fond du ciel, entre Sirius
-et Aldébaran, l’Œil du taureau, sinon même au milieu des Eyades,
-l’image gracieuse de ce jeune adolescent qui tient une écharpe sur
-laquelle nous lisons tous les jours, avec un nouveau plaisir, ces
-belles paroles: _On restitue l’or de toute emplette qui a cessé de
-ravir!_ Peut-on bien s’imaginer les expressions différentes que
-prennent, alors, toutes ces têtes de la foule, ces illuminations, ces
-bravos, cette allégresse?--Après le premier mouvement de surprise,
-bien pardonnable, les anciens ennemis s’embrassent, les ressentiments
-domestiques les plus amers sont oubliés: l’on s’asseoit sous la treille
-pour mieux goûter ce spectacle à la fois magnifique et instructif,--et
-le nom de M. Grave, emporté sur l’aile des vents, s’envole vers
-l’Immortalité.
-
-Il suffit de réfléchir, un tant soit peu, pour concevoir les résultats
-de cette ingénieuse invention.--Ne serait-ce pas de quoi étonner la
-Grande-Ourse elle-même, si, soudainement, surgissait, entre ses pattes
-sublimes, cette annonce inquiétante: _Faut-il des corsets, oui, ou
-non?_ Ou mieux encore: ne serait-ce pas un spectacle capable d’alarmer
-les esprits faibles et d’éveiller l’attention du clergé que de voir
-apparaître, sur le disque même de notre satellite, sur la face épanouie
-de la Lune, cette merveilleuse pointe-sèche que nous avons tous admirée
-sur les boulevards et qui a pour exergue: _A l’Hirsute?_ Quel coup
-de génie si, dans l’un des segments tirés entre le v de l’Atelier du
-Sculpteur, on lisait enfin: _Vénus, réduction Kaulla!_--Quel émoi
-si, à propos de ces liqueurs de dessert dont on recommande l’usage à
-plus d’un titre, on apercevait, dans le sud de Régulus, ce chef-lieu
-du Lion, sur la pointe même de l’Épi de la Vierge, un Ange tenant un
-flacon à la main, tandis que sortirait de sa bouche un petit papier sur
-lequel on lirait ces mots: _Dieu, que c’est bon!_...
-
-Bref, on conçoit qu’il s’agit, ici, d’une entreprise d’affichage
-sans précédents, à responsabilité illimitée, au matériel infini: le
-Gouvernement pourrait même la garantir, pour la première fois de sa vie.
-
-Il serait oiseux de s’appesantir sur les services, vraiment éminents,
-qu’une telle découverte est appelée à rendre à la société et au
-Progrès. Se figure-t-on, par exemple, la photographie sur verre, et
-le procédé de Lampascope appliqués de cette façon,--c’est-à-dire cent
-mille fois grandis,--soit pour la capture des banquiers en fuite, soit
-pour celle des malfaiteurs célèbres?--Le coupable, désormais facile à
-suivre, comme dit la chanson, ne pourrait mettre le nez à la fenêtre de
-son wagon sans apercevoir dans les nues sa figure dénonciatrice.
-
-Et en politique! en matière d’élections, par exemple! Quelle
-prépondérance! Quelle suprématie! Quelle simplification incroyable
-dans les moyens de propagande, toujours si onéreux!--Plus de ces
-petits papiers bleus, jaunes, tricolores, qui abîment les murs et nous
-redisent sans cesse le même nom, avec l’obsession d’un tintouin! Plus
-de ces photographies si dispendieuses (le plus souvent imparfaites) et
-qui manquent leur but, c’est-à-dire qui n’excitent point la sympathie
-des électeurs, soit par l’agrément des traits du visage des candidats,
-soit par l’air de majesté de l’ensemble! Car, enfin, la valeur d’un
-homme est dangereuse, nuisible et plus que secondaire, en politique;
-l’essentiel est qu’il ait l’air «digne» aux yeux de ses mandants.
-
-Supposons qu’aux dernières élections, par exemple, les médaillons
-de MM. B... et A...[1] fussent apparus tous les soirs, en grandeur
-naturelle, juste sous l’étoile β de la Lyre?--C’était là leur place,
-on en conviendra! puisque ces hommes d’État enfourchèrent jadis
-Pégase, si l’on doit en croire la Renommée. Tous les deux eussent été
-exposés là, pendant la soirée qui eût précédé le scrutin; tous deux
-légèrement souriants, le front voilé d’une convenable inquiétude, et,
-néanmoins, la mine assurée. Le procédé du Lampascope pouvait même, à
-l’aide d’une petite roue, modifier à tout instant l’expression des
-deux physionomies. On eût pu les faire sourire à l’Avenir, répandre
-des larmes sur nos mécomptes, ouvrir la bouche, plisser le front,
-gonfler les narines dans la colère, prendre l’air digne, enfin tout ce
-qui concerne la tribune et donne tant de valeur à la pensée chez un
-véritable orateur. Chaque électeur eût fait son choix, eût pu, enfin,
-se rendre compte à l’avance, se fût fait une idée de son député et
-n’eût pas, comme on dit, acheté chat en poche. On peut même ajouter
-que, sans la découverte de M. Grave, le Suffrage universel est une
-espèce de dérision.
-
- [1] N. B.--Les messieurs dont l’Auteur semble parler sont morts
- pendant que nous mettions sa nouvelle sous presse.
-
- _Note de l’Éditeur._
-
-Attendons-nous, en conséquence, à ce que l’une de ces aubes, ou mieux,
-l’un de ces soirs, M. Grave, appuyé par le concours d’un gouvernement
-éclairé, commencera ses importantes expériences. Les incrédules auront
-beau jeu d’ici là! Comme du temps où M. de Lesseps parlait de réunir
-des Océans (ce qu’il a fait, malgré les incrédules). La Science aura
-donc, ici encore, le dernier mot et M. Excessivement-Grave laissera
-rire. Grâce à lui, le Ciel finira par être bon à quelque chose et par
-acquérir, enfin, une valeur intrinsèque.
-
-
-
-
-ANTONIE
-
- «Nous allions souvent chez la Duthé:
- nous y faisions de la morale et
- quelquefois pis.»
-
- LE PRINCE DE LIGNE.
-
-
-Antonie se versa de l’eau glacée et mit son bouquet de violettes de
-Parme dans son verre:
-
---Adieu les flacons de vins d’Espagne! dit-elle.
-
-Et, se penchant vers un candélabre, elle alluma, souriante, un
-_papelito_ roulé sur une pincée de phëresli; ce mouvement fit étinceler
-ses cheveux, noirs comme du charbon de terre.
-
-Nous avions bu du Jerez toute la nuit. Par la croisée, ouverte sur les
-jardins de la villa, nous entendions le bruissement des feuillages.
-
-Nos moustaches étaient parfumées de santal--et, aussi, de ce qu’Antonie
-nous laissait cueillir les roses rouges de ses lèvres avec un charme
-tour à tour si sincère, qu’il ne suscitait aucune jalousie. Rieuse,
-elle se regardait ensuite dans les miroirs de la salle; lorsqu’elle se
-tournait vers nous, avec des airs de Cléopâtre, c’était pour se voir
-encore dans nos yeux?
-
-Sur son jeune sein sonnait un médaillon d’or mat, aux initiales de
-pierreries (les siennes), attaché par un velours noir.
-
---Un signe de deuil?--Tu ne l’aimes plus.
-
-Et, comme on l’enlaçait:
-
---Voyez!... dit-elle.
-
-Elle sépara, de son ongle fin, les fermoirs du mystérieux bijou: le
-médaillon s’ouvrit. Une sombre fleur d’amour, une pensée, y dormait,
-artistement tressée en cheveux noirs.
-
---Antonie!... d’après ceci, votre amant doit être quelque enfant
-sauvage enchaîné par vos malices?
-
---Un drille ne vous baillerait point, aussi naïvement, pareils gages de
-tendresse!
-
---C’est mal de les montrer dans le plaisir!
-
-Antonie partit d’un éclat de rire si perlé, si joyeux, qu’elle fut
-obligée de boire, précipitamment, parmi ses violettes, pour ne point se
-faire mal.
-
---Ne faut-il pas des cheveux dans un médaillon? en témoignage?...
-dit-elle.
-
---Sans doute! sans doute!
-
---Hélas! mes chers amants, après avoir consulté mes souvenirs, c’est
-l’une de mes boucles que j’ai choisie--et je la porte... _par esprit de
-fidélité_.
-
-
-
-
-LA MACHINE A GLOIRE
-
-S. G. D. G.
-
-_A Monsieur Stéphane Mallarmé._
-
- «Sic itur ad astra!...»
-
-
-Quels chuchotements de toutes parts!... Quelle animation, mêlée d’une
-sorte de contrainte, sur les visages!--De quoi s’agit-il?
-
---Il s’agit... ah! d’une nouvelle sans pareille dans les annales
-récentes de l’Humanité.
-
-Il s’agit de la prodigieuse invention du baron Bottom, de l’ingénieur
-Bathybius Bottom!
-
-La Postérité se signera devant ce nom (déjà illustre de l’autre
-côté des mers), comme au nom du docteur Grave et de quelques autres
-inventeurs, véritables apôtres de l’Utile. Qu’on juge si nous exagérons
-le tribut d’admiration, de stupeur et de gratitude qui lui est dû! Le
-rendement de sa machine, c’est la GLOIRE! Elle produit de la gloire
-comme un rosier des roses!--L’appareil de l’éminent physicien fabrique
-la Gloire.
-
-Elle en fournit. Elle en fait naître, d’une façon organique et
-inévitable. Elle vous en couvre! n’en voulût-on pas avoir: l’on veut
-s’enfuir, et cela vous poursuit.
-
-Bref, la Machine-Bottom est, spécialement, destinée à satisfaire ces
-personnes de l’un ou de l’autre sexe, dites Auteurs dramatiques,
-qui, privées à leur naissance (par une fatalité inconcevable!) de
-cette faculté, désormais insignifiante, que les derniers littérateurs
-s’obstinent encore à flétrir du nom de _Génie_, sont néanmoins jalouses
-de s’offrir, contre espèces, les myrtes d’un Shakespeare, les acanthes
-d’un Scribe, les palmes d’un Gœthe et les lauriers d’un Molière. Quel
-homme, ce Bottom! Jugeons-en par l’analyse, par la froide analyse de
-son procédé,--au double point de vue abstrait et concret.
-
-Trois questions se dressent _à priori_:
-
-1º Qu’est-ce que la Gloire?
-
-2º Entre une machine (moyen physique) et la Gloire (but intellectuel)
-peut-il être déterminé un point commun formant leur unité?
-
-3º Quel est ce moyen terme?
-
-Ces questions résolues, nous passerons à la description du Mécanisme
-sublime qui les enveloppe d’une solution définitive.
-
-Commençons.
-
-1º Qu’est-ce que la Gloire?
-
-Si vous adressez pareille question à l’un de ces plaisantins faisant
-la parade sur quelque tréteau de journal et versé dans l’art de tourner
-en dérision les traditions les plus sacrées, sans doute il vous
-répondra quelque chose comme ceci:
-
---Une _Machine à Gloire_, dites-vous?... Au fait, il y a bien une
-machine à vapeur?--et la gloire, elle-même, est-elle autre chose qu’une
-vapeur légère?--qu’une... sorte de fumée?... qu’une...»
-
-Naturellement, vous tournerez le dos à ce misérable jeannin, dont les
-paroles ne sont qu’un bruit de la langue contre la voûte palatale.
-
-Adressez-vous à un poète, voici, à peu près, l’allocution qui
-s’échappera de son noble gosier:
-
---«La Gloire est le resplendissement d’un nom dans la mémoire des
-hommes. Pour se rendre compte de la nature de la gloire littéraire, il
-faut prendre un exemple.
-
-«Ainsi, nous supposerons que deux cents auditeurs sont assemblés dans
-une salle. Si vous prononcez, par hasard, devant eux, le nom de:
-«SCRIBE» (prenons celui-là), l’impression électrisante que leur causera
-ce nom peut, d’avance, être traduite par la série d’exclamations
-suivante (car tout le monde actuel connaît son SCRIBE):
-
---Cerveau compliqué! Génie séduisant!--Fécond dramaturge--Ah! oui,
-l’auteur de l’_Honneur et l’Argent_?... Il a fait sourire nos pères!
-
---«SCRIBE?--Uïtt!... Peste!!! Oh! oh!
-
---«Mais!... Sachant tourner le couplet!--Profond, sous un aspect
-riant?... En voilà un qui laissait dire! Une plume autorisée,
-celle-là!--Grand homme: il a gagné son pesant d’or[2]!
-
- [2] SCRIBE pesait environ 127 livres, si nous devons en croire
- un vieil habitué de la foire de Neuilly, solennité pendant
- laquelle le poète daigna se peser aux Champs-Élysées et sans
- mirliton. Son œuvre étrange ayant rapporté environ seize
- millions, l’on voit qu’il y a une plus-value énorme, surtout en
- défalquant le poids des vêtements et de la canne.
-
---Et rompu aux ficelles du Théâtre! etc...--»
-
-«Bien.
-
-«Si vous prononcez, ensuite, le nom de l’un de ses confrères, de...
-MILTON, par exemple, il y a lieu d’espérer que 1º, sur les deux
-cents personnes, cent quatre-vingt-dix-huit n’auront, certes, jamais
-parcouru ni même feuilleté cet écrivain, et 2º, que le Grand-Architecte
-de l’Univers peut, seul, savoir de quelle façon les deux autres
-s’imagineront l’avoir lu, puisque, selon nous, il n’y a pas, sur le
-globe terraqué, plus d’un cent d’individus par siècle (et encore!)
-capables de lire quoi que ce soit, voire des étiquettes de pots à
-moutarde.
-
-«Cependant, au nom de MILTON, il s’éveillera, dans l’entendement des
-auditeurs, à la minute même, l’inévitable arrière-pensée d’une œuvre
-beaucoup moins intéressante, au point de vue _positif_, que celle
-de SCRIBE.--Mais cette réserve obscure sera néanmoins telle, que,
-tout en accordant plus d’estime _pratique_ à SCRIBE, l’idée de tout
-parallèle entre MILTON et ce dernier semblera (d’instinct et malgré
-tout) comme l’idée d’un parallèle entre un sceptre et une paire de
-pantoufles, quelque pauvre qu’ait été MILTON, quelque argent qu’ait
-gagné SCRIBE, quelque inconnu que soit longtemps demeuré MILTON,
-quelque universellement notoire que soit, déjà, SCRIBE. En un mot,
-l’_impression_ que laissent les vers, même inconnus, de MILTON,
-étant passée dans le nom même de leur auteur, ce sera, ici, pour les
-auditeurs, _comme s’ils avaient lu_ MILTON. En effet, la Littérature
-proprement dite n’existant pas plus que l’Espace pur, ce que l’on se
-rappelle d’un grand poète, c’est l’_Impression_ dite de sublimité
-qu’il nous a laissée, par et à travers son œuvre, plutôt que l’œuvre
-elle-même, et cette impression, sous le voile des langages humains,
-pénètre les traductions les plus vulgaires. Lorsque ce phénomène
-est formellement constaté à propos d’une œuvre, le résultat de la
-constatation s’appelle LA GLOIRE!»
-
-Voilà ce qu’en résumé répondra notre poète; nous pouvons l’affirmer
-d’avance, même au tiers état,--ayant interrogé des gens qui se sont mis
-dans la Poésie.
-
-Eh bien! nous n’hésiterons pas à répondre, nous, et pour conclure, que
-cette phraséologie, où perce une vanité monstrueuse, est aussi vide que
-le genre de gloire qu’elle préconise!--L’impression?--Qu’est-ce que
-c’est que ça?--Sommes-nous des dupes?... Il s’agit d’examiner, avec
-une simplicité sincère et par nous-mêmes, ce qu’est la Gloire!--Nous
-voulons faire l’essai loyal de la Gloire. Celle dont on vient de nous
-parler, personne, parmi les gens honorables et vraiment sérieux, ne
-se soucierait de l’acquérir, ni même de la supporter! lui offrît-on
-d’être rétribué pour cela!--Nous l’espérons, du moins, pour la société
-moderne.
-
-Nous vivons dans un siècle de progrès où,--pour employer, précisément,
-l’expression d’un poète (le grand Boileau),--un _chat_ est un CHAT.
-
-En conséquence, et forts de l’expérience universelle du Théâtre
-moderne, nous prétendons, nous, que la Gloire se traduit par des signes
-et des manifestations sensibles pour tout le monde! Et non par des
-discours creux, plus ou moins solennellement prononcés. Nous sommes de
-ceux qui n’oublient jamais que tonneau vide résonne toujours mieux que
-tonneau plein.
-
-Bref, nous constatons et affirmons, nous, que plus une œuvre dramatique
-secoue la torpeur publique, provoque d’enthousiasmes, enlève
-d’applaudissements et fait de bruit autour d’elle, plus les lauriers et
-les myrtes l’environnent, plus elle fait répandre de larmes et pousser
-d’éclats de rire, plus elle exerce,--pour ainsi dire, de force,--une
-action sur la foule, plus elle s’_impose_, enfin,--plus elle réunit,
-par cela même, les symptômes ordinaires du chef-d’œuvre et plus elle
-mérite, par conséquent, la GLOIRE. Nier cela, serait nier l’évidence.
-Il ne s’agit pas ici d’ergoter, mais de se baser sur des faits et des
-choses stables; nous en appelons à la conscience du Public, lequel,
-Dieu merci! ne se paye plus de mots ni de phrases. Et nous sommes sûr
-qu’il est, ici, de notre avis.
-
-Cela posé, y a-t-il un accord possible entre les deux termes (en
-apparence incompatibles) de ce problème (de prime abord insoluble):
-_Une pure machine proposée comme moyen d’atteindre, infailliblement, un
-but purement intellectuel?_
-
-OUI!...
-
-L’Humanité (il faut l’avouer), antérieurement à l’absolue découverte
-du baron, avait, même, déjà trouvé quelque chose d’approchant: mais
-c’était un moyen terme à l’état rudimentaire et dérisoire: c’était
-l’enfance de l’art! le balbutiement!--Ce moyen terme était ce qu’on
-appelle encore de nos jours, en termes de théâtre, la «Claque».
-
-En effet, la Claque est une machine faite avec de l’humanité, et, par
-conséquent, perfectible. Toute gloire a sa claque, c’est-à-dire son
-_ombre_, son côté de supercherie, de mécanisme et de néant (car le
-Néant est l’origine de toutes choses), que l’on pourrait nommer, en
-général, l’_entregent_, l’intrigue, le savoir-faire, la Réclame.
-
-La Claque théâtrale n’en est qu’une subdivision. Et lorsque l’illustre
-chef de service du théâtre de la Porte-Saint-Martin, le jour d’une
-première représentation, a dit à son directeur inquiet: «Tant qu’il
-restera dans la salle un de ces _gredins de payants_, je ne réponds de
-rien!» il a prouvé qu’il comprenait la confection de la Gloire!--Il a
-prononcé des paroles véritablement immortelles! Et sa phrase frappe
-comme un trait de lumière.
-
-O miracle!... C’est sur la _Claque_,--c’est sur elle, disons-nous, et
-pas sur autre chose,--que Bottom a puissamment abaissé son coup d’œil
-d’aigle! Car le véritable grand homme n’exclut rien: il se sert de tout
-en dépassant le reste.
-
-Oui! le baron l’a régénérée, sinon innovée, et il la fera, enfin,
-sanctionner, pour nous couvrir de l’expression même des journaux.
-
-Qui donc, surtout parmi le gros du public, a pénétré les mystères, les
-ressources infinies, les abîmes d’ingéniosité de ce Protée, de cette
-hydre, de ce Briarée qu’on appelle la CLAQUE?
-
-Il est des personnes qui, avec le sourire de la suffisance, pourront
-trouver à propos de nous objecter que: 1º La Claque dégoûte
-les auteurs; 2º qu’elle ennuie le Public; 3º qu’elle tombe en
-désuétude.--Nous allons, simplement, leur prouver, à l’instant même,
-que, si elles nous disent des choses pareilles, elles auront perdu une
-occasion de se taire qu’elles ne retrouveront peut-être jamais.
-
-1º Un auteur dégoûté de la Claque?... D’abord, où est-il cet homme-là?
-Comme si chaque auteur, le jour d’une _première_, ne renforçait
-pas encore la Claque avec ses amis, autant qu’il le peut, en leur
-recommandant de «soigner le succès». Ce à quoi les amis, tous fiers de
-cette complicité (mon Dieu! bien innocente), répondent, invariablement,
-en clignant de l’œil et en montrant leurs bonnes grosses mains
-franches: «Comptez sur nos battoirs.»
-
-2º Le Public ennuyé de la Claque?...--Oui: et de bien d’autres choses
-qu’il supporte, cependant! N’est-il pas destiné au perpétuel ennui de
-tout et de lui-même? La preuve en est sa présence même au Théâtre.
-Il n’est là que pour tâcher de se distraire, le malheureux! Et pour
-essayer de se fuir lui-même! De sorte que dire cela, c’est, au fond,
-ne rien dire. Qu’est-ce que cela fait à la Claque que le Public en
-soit ennuyé? Il la supporte, la stipendie et se persuade qu’elle est
-nécessaire, «au moins pour les comédiens». Passons.
-
-3º La Claque est tombée en désuétude?--Simple question: Quand donc
-fut-elle jamais plus florissante?--Faut-il forcer le rire? Aux passages
-qui veulent être spirituels et qui vont faire long feu, on entend,
-tout à coup, dans la salle, le petit susurrement d’un rire étouffé
-et contenu, comme celui qui contracte un diaphragme surchargé par
-l’ivresse d’une impression comique irrésistible. Ce petit bruit suffit,
-parfois, pour faire partir toute une salle. C’est la goutte d’eau qui
-fait déborder le vase. Et comme on ne veut pas avoir ri pour rien ni
-s’être laissé «entraîner» par personne, on avoue que la pièce est drôle
-et qu’on s’y est _amusé_: ce qui est tout. Le monsieur qui a fait ce
-bruit coûte à peine un napoléon.--(La Claque.)
-
-S’agit-il de pousser jusqu’à l’ovation quelque murmure approbatif
-échappé, par malheur, au public?--Rome est toujours là. Il y a le
-«_Oua-Ouaou_».
-
-Le _Oua-Ouaou_, c’est le bravo poussé au paroxysme; c’est un abréviatif
-arraché par l’enthousiasme, alors que, transporté, ravi, le larynx
-oppressé, on ne peut plus prononcer du mot italien «bravo» que le
-cri guttural _Oua-Ouaou_. Cela commence, tout doucement, par le mot
-_bravo_ lui-même, articulé, vaguement, par deux ou trois voix: puis
-cela s’enfle, devient _brao_, puis grossit de tout le public trépignant
-et enlevé jusqu’au cri définitif de «_Brâ-oua-ouaou_»; ce qui est
-presque l’aboiement. C’est là l’ovation. Coût: trois pièces d’or de la
-valeur de vingt francs chacune...--(Encore la Claque!)
-
-S’agit-il, dans une partie désespérée, de détourner le taureau et de
-distraire sa colère? Le _Monsieur au bouquet_ se présente. Voici ce
-que c’est. Au milieu d’une tirade fastidieuse que récite la jeune
-première, épouvantée du silence de mort qui règne dans la salle, un
-monsieur, parfaitement bien mis, le carreau de vitre à l’œil, se penche
-en avant d’une loge, jette un bouquet sur la scène, puis, les deux
-mains étendues et longues, applaudit avec bruit et lenteur, sans se
-préoccuper du silence général ni de la tirade qu’il interrompt. Cette
-manœuvre a pour but de compromettre l’_honneur_ de la comédienne,
-de faire sourire le Public toujours avide de l’_Égrillard_!... Le
-Public, en effet, cligne de l’œil. On indique la chose à son voisin
-en se prétendant «au courant»; on regarde, alternativement, le
-monsieur et l’actrice: on jouit de l’embarras de la jeune femme.
-Ensuite la foule se retire, un peu consolée, par l’incident, de la
-stupidité de la pièce. Et l’on accourt, derechef, au théâtre dans
-l’espoir d’une confirmation de l’événement.--Somme toute: demi-succès
-pour l’auteur.--Coût: quelque trente francs, non compris les
-fleurs.--(Toujours la Claque.)
-
-En finirions-nous jamais si nous voulions examiner toutes les
-ressources d’une Claque bien organisée?--Mentionnons, toutefois, pour
-les pièces dites «corsées» et les drames à émotions, les Cris de femmes
-effrayées, les Sanglots étouffés, les Vraies Larmes communicatives, les
-Petits Rires brusques, et aussitôt contenus, du spectateur qui comprend
-après les autres (un écu de six livres)--les Grincements de tabatières
-aux généreuses profondeurs desquelles l’homme ému a recours, les
-Hurlements, Suffocations, Bis, Rappels, Larmes silencieuses, Menaces,
-Rappels avec Hurlements en sus, Marques d’approbation, Opinions
-émises, Couronnes, Principes, Convictions, Tendances morales, Attaques
-d’épilepsie, Accouchements, Soufflets, Suicides, Bruits de discussions
-(l’Art pour l’Art, la Forme et l’Idée), etc., etc. Arrêtons-nous. Le
-spectateur finirait par s’imaginer qu’il fait, lui-même, partie de la
-Claque, à son insu (ce qui est, d’ailleurs, l’absolue et incontestable
-vérité); mais il est bon de laisser un doute en son esprit à cet égard.
-
-Le dernier mot de l’Art est proféré lorsque la Claque en personne crie:
-«A bas la Claque!...» puis finit par avoir l’air d’être entraînée
-elle-même et applaudit à la fin de la pièce, comme si elle était le
-Public réel et comme si les rôles étaient intervertis; c’est elle,
-alors, qui tempère les exaltations trop fougueuses et fait des
-restrictions.
-
-Statue vivante, assise, en pleine lumière, au milieu du public, la
-Claque est la constatation officielle, le symbole avoué de l’incapacité
-où se trouve la foule de discerner, par elle-même, la valeur de ce
-qu’elle entend. Bref, la Claque est, à la Gloire dramatique, ce que les
-Pleureuses étaient à la Douleur.
-
-Maintenant, c’est le cas de s’écrier, avec le magicien des _Mille et
-une nuits_: «Qui veut changer les vieilles lampes pour des neuves?»
-Il s’agissait de trouver une machine qui fût à la Claque ce que le
-chemin de fer est au coche et préservât la Gloire dramatique de ces
-conditions de versatilités et d’aléas dont elle relève quelquefois. Il
-s’agissait,--d’abord, de remplacer les côtés imparfaits, éventuels,
-hasardeux, de la Claque simplement humaine et de les perfectionner par
-l’absolue certitude du pur Mécanisme;--ensuite, _et c’était, ici, la
-grosse difficulté_! de découvrir (en l’y réveillant à coup sûr) dans
-l’AME publique, le _sentiment_ grâce auquel les manifestations de
-gloire brute de la Machine se trouveraient épousées, sanctionnées et
-ratifiées comme _moralement_ valables par l’Esprit même de la Majorité.
-Là, seulement, était le moyen terme.
-
-Encore un coup, cela semblait impossible. Le baron Bottom n’a point
-reculé devant ce mot (qui devrait être, une bonne fois, rayé du
-dictionnaire), et désormais, avec sa Machine, l’acteur n’eût-il pas
-plus de mémoire qu’un linot, l’auteur fût-il l’Hébétude en personne et
-le spectateur fût-il sourd comme un pot, ce sera un véritable triomphe!
-
-A proprement parler, la Machine, c’est la salle elle-même. Elle y est
-adaptée. Elle en fait partie constitutive. Elle y est répandue, de
-telle sorte que toute œuvre, dramatique ou non, devient, en y entrant,
-un chef-d’œuvre. L’économie d’une salle telle qu’on la conçoit,
-d’après celles des théâtres actuels, est sensiblement modifiée. Le
-grand ingénieur traite à forfait, se charge de toutes les avances de
-transformation et défalque, sur les droits des auteurs, à 10% de
-rabais sur la Claque ordinaire. (Il y a brevets pris et sociétés en
-commandite établies à New-York, à Barcelone et à Vienne.)
-
-Le coût de la Machine, pour son adaptation à une salle moyenne,
-n’est pas très dispendieux; il n’y a que les premiers frais d’assez
-importants, l’entretien d’un appareil bien conditionné n’étant pas
-onéreux. Les détails mécaniques, les moyens employés sont simples
-comme tout ce qui est vraiment beau. C’est la naïveté du génie. On
-croit rêver. On n’ose pas comprendre! On en mord le bout de son index
-en baissant les yeux avec coquetterie.--Ainsi, les petits amours
-dorés et roses des balcons, les cariatides des avant-scènes, etc.,
-sont multipliés et sculptés presque partout. C’est à leurs bouches,
-précisément, orifices de phonographes, que sont placés les petits trous
-à soufflets qui, mus par l’électricité, profèrent soit les _Oua-ouaou_,
-soit les Cris, les «A la porte, la cabale!» les Rires, les Sanglots,
-les Bis, les Discussions, Principes, Bruits de tabatières, etc., et
-tous les Bruits publics PERFECTIONNÉS. Les Principes, surtout, dit
-Bottom, sont garantis.
-
-Ici la Machine se complique insensiblement, et la conception devient
-de plus en plus profonde; les tuyaux de gaz à lumière sont alternés
-d’autres tuyaux, ceux des gaz hilarants et dacryphores. Les balcons
-sont machinés, à l’intérieur: ils renferment d’invisibles poings
-en métal--destinés à réveiller, au besoin, le Public--et nantis de
-bouquets et de couronnes. Brusquement, ils jonchent la scène de myrtes
-et de lauriers, avec le nom de l’Auteur écrit en lettres d’or. Sous
-chacun des sièges, fauteuils d’orchestre et de balcon, désormais
-adhérents aux parquets, est repliée (pour ainsi dire postérieurement)
-une paire de mains très belles, en bois de chêne, construites d’après
-les planches de Desbarolles, sculptées à l’emporte-pièce et recouvertes
-de gants en double cuir de veau-paille pour compléter l’illusion.
-Il serait superflu d’en indiquer la fonction, ici. Ces mains sont
-scrupuleusement modelées sur le fac-similé des patrons les plus
-célèbres, afin que la _qualité_ des applaudissements en soit meilleure.
-Ainsi, les mains de Napoléon, de Marie-Louise, de madame de Sévigné,
-de Shakespeare, de du Terrail, de Gœthe, de Chapelain et du Dante,
-décalquées sur les dessins des premiers ouvrages de chiromancie, ont
-été choisies, de préférence, comme étalons et types généraux à confier
-au tourneur.
-
-Des bouts de cannes (nerfs de bœuf et bois de fer), des talons en
-caoutchouc bouilli, ferrés de forts clous, sont dissimulés dans les
-pieds mêmes de chaque siège; mus par des ressorts à boudin, ils sont
-destinés à frapper, alternativement et rapidement, le plancher dans
-les ovations, rappels et trépignements. A la moindre interruption du
-courant des électro-aimants, la secousse mettra tout en branle avec un
-ensemble tel--que jamais, de mémoire de Claque, on n’aura rien entendu
-de pareil; cela croulera d’applaudissements! Et la Machine est si
-puissante qu’au besoin elle pourrait faire crouler, _littéralement_, la
-salle elle-même. L’auteur serait enseveli dans son triomphe, pareil au
-jeune captal de Buch après l’assaut de Ravenne et que pleurèrent toutes
-les femmes. C’est un tonnerre, une salve, une apothéose d’acclamations,
-de cris, de _bravi_, d’opinions, de _Oua-ouaou_, de bruits de tout
-genre, même inquiétants, de spasmes, de convictions, de trépidations,
-d’idées et de gloire, éclatant de tous les côtés à la fois, aux
-passages les plus fastidieux ou les plus beaux de la pièce, sans
-distinction. Il n’y a plus d’aléas possibles.
-
-Et il se passe alors, ici, le phénomène magnétique indéniable qui
-sanctionne ce tapage et lui donne la valeur absolue; ce phénomène
-est la justification de la _Machine-à-Gloire_, qui, sans lui, serait
-presque une mystification?--Le voici: c’est là le grand point, le trait
-hors ligne, l’éclair éblouissant et génial de l’invention de Bottom.
-
-Remémorons-nous, avant tout, pour bien saisir l’idée de ce génie, que
-les particuliers n’aiment pas à fronder l’Opinion publique. Le propre
-de chacune de leurs âmes est d’être convaincue, _quand même_, de cet
-axiome, dès le berceau: «Cet homme RÉUSSIT: donc, en dépit des sots et
-des envieux, c’est un esprit glorieux et capable. Imitons-le si nous
-le pouvons, et soyons de son côté, à tout hasard, ne fût-ce que pour
-n’avoir pas l’air d’un imbécile.»
-
-Voilà le raisonnement caché, n’est-il pas vrai, dans l’atmosphère même
-dans la salle.
-
-Maintenant, si la Claque enfantine dont nous jouissons suffit,
-aujourd’hui, pour amener les résultats d’entraînement que nous avons
-signalés, que sera-ce avec la Machine, étant donné ce sentiment
-général?--Le Public, les subissant déjà, tout en se sachant fort bien
-la dupe de cette machine humaine, la Claque, les éprouvera, ici,
-d’autant mieux qu’ils lui seront inspirés, cette fois par une VRAIE
-machine:--l’Esprit du siècle, ne l’oublions pas, est aux machines.
-
-Le spectateur, donc, si froid qu’il puisse être, en entendant ce
-qui se passe autour de lui, se laisse bien facilement enlever par
-l’enthousiasme général. C’est la force des choses. Bientôt le voici qui
-applaudit à tout rompre et de confiance. Il se sent, comme toujours,
-de l’avis de la Majorité. Et il ferait, alors, plus de bruit que la
-Machine elle-même, s’il le pouvait, de crainte _de se faire remarquer_.
-
-De sorte--et voilà la solution du problème: un moyen physique réalisant
-un but intellectuel--que le succès devient une _réalité_!... que la
-GLOIRE passe _véritablement_ dans la salle! Et que le côté illusoire de
-l’Appareil-Bottom disparaît, en se fusionnant, positivement, dans le
-resplendissement du Vrai!
-
-Si la pièce était d’un simple agota, ou de quelque cuistre tellement
-baveux que l’audition, même d’une seule scène, en fût impossible,--pour
-parer à tout aléa les applaudissements ne cesseraient pas du lever à la
-chute du rideau.
-
-Pas de résistance possible! Au besoin, des fauteuils seraient
-ménagés pour les poètes avérés et convaincus de génie, pour les
-récalcitrants, en un mot, et la Cabale: la pile, en envoyant son
-étincelle dans les bras des fauteuils suspects, ferait applaudir _de
-force_ leurs habitants. L’on dirait: «Il paraît que c’est bien beau
-puisqu’_Eux-mêmes_ sont OBLIGÉS d’applaudir!»
-
-Inutile d’ajouter que si ceux-là faisaient jamais (grâce à
-l’intempestive intervention,--il faut tout prévoir,--de quelques chefs
-d’État malavisés) représenter aussi leurs «ouvrages», sans coupures,
-collaborateurs éclairés ni immixtions directoriales,--la Machine,
-par une rétroversion due à l’inépuisable et vraiment providentielle
-inventive de Bottom, saurait venger les honnêtes gens. C’est-à-dire
-qu’au lieu de couvrir de gloire, cette fois, elle huerait, brairait,
-sifflerait, ruerait, coasserait, glapirait et conspuerait tellement
-la «pièce», qu’il serait impossible d’en distinguer un traître
-mot!--Jamais, depuis la fameuse soirée du _Tannhäuser_ à l’Opéra de
-Paris, on n’aurait entendu chose pareille. De cette façon la bonne
-foi des personnes _bien_ et surtout de la Bourgeoisie ne serait
-pas surprise, comme il arrive, hélas! trop souvent. L’éveil serait
-donné, tout de suite,--comme, jadis, au Capitole, lors de l’attaque
-des Gaulois.--Vingt Andréides[3] sortis des ateliers d’Edison, à
-figures dignes, à sourire discret et entendu, la brochette choisie
-à la boutonnière, sont d’attache à la Machine: en cas d’absence ou
-d’indisposition de leurs _modèles_, on les distribuerait dans les
-loges, avec des attitudes de mépris profond qui donneraient le ton
-aux spectateurs. Si, par extraordinaire, ces derniers essayaient de
-se rebeller et de vouloir entendre, les automates crieraient: «Au
-feu!», ce qui enlèverait la situation dans un meurtrier tohu-bohu
-d’étouffement et de clameurs _réelles_. La «pièce» ne s’en relèverait
-pas.
-
- [3] Automates électro-humains, donnant, grâce à l’ensemble des
- découvertes de la science moderne, l’illusion _complète_ de
- l’Humanité.
-
-Quant à la Critique, il n’y a pas à s’en préoccuper. Lorsque l’œuvre
-dramatique serait écrite par des gens recommandables, par des
-personnes sérieuses et influentes, par des notabilités conséquentes
-et de poids, la Critique,--à part quelques _purs_ insociables et dont
-les voix, perdues dans le tumulte, ne feraient qu’en renforcer le
-vacarme,--se trouverait toute conquise: elle rivaliserait d’énergie
-avec l’Appareil-Bottom.
-
-D’ailleurs, les Articles critiques, confectionnés à l’avance, sont
-aussi une dépendance de la Machine: la rédaction en est simplifiée par
-un triage de tous les vieux clichés, rhabillés et revernis à neuf, qui
-sont lancés par des employés-Bottom à l’instar du Moulin-à-prières des
-Chinois, nos précurseurs en toute chose du Progrès[4].
-
- [4] Ce moulin se compose d’une petite roue que le dévot fait
- tourner et d’où s’échappent mille petits papiers imprimés
- contenant de longues prières. De sorte qu’un seul homme
- en dit plus, en une minute, que tout un couvent dans une
- année,--l’intention étant tout.
-
-L’Appareil-Bottom réduit, à peu près de la même manière, la besogne
-de la Critique: il épargne ainsi bien des sueurs, bien des fautes de
-grammaire élémentaire, bien des coq-à-l’âne et bien des phrases vides
-qu’emporte le vent!--Les feuilletonnistes, amateurs du doux farniente,
-pourront traiter avec le Baron à son arrivée. Le secret le plus
-inviolable est assuré, en cas d’un puéril amour-propre. Il y a prix
-fixe, marqué en chiffres connus, en tête des articles; c’est tant par
-mot de plus de trois caractères. Quand l’article est glorieux pour le
-signataire, la gloire se paye à part.
-
-Comme régularité de lignes, comme _œil_, comme logique stricte et comme
-mécanique filiation d’idées, ces articles ont, sur les articles faits
-à la main la même et incontestable supériorité que, par exemple, les
-ouvrages d’une machine à coudre ont sur ceux de l’ancienne aiguille.
-
-Il n’y a pas de comparaison! Que sont les forces d’un homme,
-aujourd’hui, devant celles d’une machine?
-
-C’est surtout après la chute du drame d’un grand poète que les
-bienfaisants effets de ces Articles-Bottom seraient appréciables!
-
-Là serait comme on dit, le coup de grâce!... Comme choix et lessivage
-des plus décrépites, tortueuses, nauséabondes, calomnieuses et
-baveuses platitudes, gloussées au sortir de l’égout natal, ces Articles
-ne laisseraient vraiment plus rien à désirer au Public. Ils sont tout
-prêts! Ils donnent l’illusion complète.
-
-On croirait, d’une part, lire des articles _humains_ sur les grands
-hommes _vivants_,--et, d’autre part, quel fini, dans le vermineux!
-Quelle quintessence d’abjection!
-
-Leur apparition sera, certainement, l’un des grands succès de ce
-siècle. Le Baron en a soumis quelques spécimens à plusieurs de nos
-plus spirituels critiques: ils en soupiraient et en laissaient tomber
-la plume d’admiration! Cela exsude, à chaque virgule, cette impression
-de quiétude qui émane, par exemple, de ce mot délicieux, que,--tout en
-s’éventant négligemment de son mouchoir de dentelles,--le marquis de
-D***, directeur de la _Gazette du Roi_, disait à Louis XIV: «Sire, si
-l’on envoyait un bouillon au grand Corneille qui se meurt?...»
-
-La chambre générale du Grand-Clavier de la Machine est installée sous
-l’excavation appelée, au théâtre, le _Trou du souffleur_. Là se tient
-le Préposé; lequel doit être un homme sûr, d’une honorabilité éprouvée
-et ayant l’extérieur digne d’un gardien de passage, par exemple. Il
-a sous la main les interrupteurs et les commutateurs électriques,
-les régulateurs, les éprouvettes, les clefs des tuyaux des gaz proto
-et bioxyde d’azote, effluves ammoniacaux et autres, les boutons de
-ressort des leviers, des bielles et des moufles. Le manomètre marque
-tant de pression, tant de kilogrammètres d’Immortalité. Le compteur
-additionne et l’Auteur-dramatique paye sa facture, que lui présente
-quelque jeune beauté, en grand costume de Renommée et entourée d’une
-gloire de trompettes. Celle-ci remet alors à l’Auteur, en souriant, au
-nom de la Postérité, et aux lueurs d’un feu de Bengale olive, couleur
-de l’Espérance, lui remet, disons-nous, à titre d’offrande, un buste
-ressemblant, garanti, nimbé et lauré, le tout en béton aggloméré
-(Système-Coignet). Tout cela peut se faire à l’avance! Avant la
-représentation!!!
-
-Si l’auteur tenait même à ce que sa gloire fût non seulement présente
-et future, mais fût même _passée_, le Baron a tout prévu: la Machine
-peut obtenir des résultats rétroactifs. En effet, des conduits de gaz
-hilarants, habilement distribués dans les cimetières de premier ordre,
-doivent, chaque soir, faire sourire, de force, les aïeux dans leurs
-tombeaux.
-
-Pour ce qui est du côté pratique et immédiat de l’invention, les
-devis ont été scrupuleusement dressés. Le prix de transformation du
-Grand-Théâtre, à New-York, en salle sérieuse, n’excède pas quinze mille
-dollars; celui de la Haye, le Baron en répondrait moyennant seize mille
-krounes; Moscou et Saint-Pétersbourg seraient aptes moyennant quarante
-mille roubles, environ. Les prix, pour les théâtres de Paris, ne sont
-pas encore fixés, Bottom voulant être sur les lieux pour bien s’en
-rendre compte.
-
-En somme, on peut affirmer désormais que l’énigme de la Gloire
-dramatique moderne,--telle que la conçoivent les Gens de simple bon
-sens,--vient d’être résolue. Elle est, maintenant, A LEUR PORTÉE. Ce
-Sphinx a trouvé son Œdipe[5].
-
- [5] On a parlé, récemment, d’une adaptation de cette curieuse
- Machine à la Chambre des députés et au Sénat: mais ce n’est,
- encore, qu’un on-dit. Sous toutes réserves. Les Oua-ouaou
- seraient remplacés par des: «Très-bien!» des: «Oui! oui!» des:
- «Aux voix!» des: «Vous en avez menti!...» des: «Non! non!» des:
- «Je demande la parole!...» des «Continuez!» etc.--Enfin, le
- nécessaire.
-
-
-
-
-DUKE OF PORTLAND
-
-_A Monsieur Henry La Luberne._
-
- Gentlemen, you are welcome to Elsinore.
-
- SHAKESPEARE, _Hamlet_.
-
- Attends-moi là: je ne manquerai pas, certes, de te rejoindre
- DANS CE CREUX VALLON.
-
- L’ÉVÊQUE HALL.
-
-
-Sur la fin de ces dernières années, à son retour du Levant, Richard,
-duc de Portland, le jeune lord jadis célèbre dans toute l’Angleterre
-pour ses fêtes de nuit, ses victorieux pur-sang, sa science de boxeur,
-ses chasses au renard, ses châteaux, sa fabuleuse fortune, ses
-aventureux voyages et ses amours,--avait disparu brusquement.
-
-Une seule fois, un soir, on avait vu son séculaire carrosse doré
-traverser, stores baissés, au triple galop et entouré de cavaliers
-portant des flambeaux, Hyde-Park.
-
-Puis,--réclusion aussi soudaine qu’étrange,--le duc s’était retiré
-dans son familial manoir; il s’était fait l’habitant solitaire de ce
-massif manoir à créneaux, construit en de vieux âges, au milieu de
-sombres jardins et de pelouses boisées, sur le cap de Portland.
-
-Là, pour tout voisinage, un feu rouge, qui éclaire à toute heure,
-à travers la brume, les lourds steamers tanguant au large et
-entrecroisant leurs lignes de fumée sur l’horizon.
-
-Une sorte de sentier, en pente vers la mer, une sinueuse allée, creusée
-entre des étendues de roches et bordée, tout au long, de pins sauvages,
-ouvre, en bas, ses lourdes grilles dorées sur le sable même de la
-plage, immergé aux heures du reflux.
-
-Sous le règne de Henri VI, des légendes se dégagèrent de ce
-château-fort, dont l’intérieur, au jour des vitraux, resplendit de
-richesses féodales.
-
-Sur la plate-forme qui en relie les sept tours veillent encore, entre
-chaque embrasure, ici, un groupe d’archers, là, quelque chevalier
-de pierre, sculptés, au temps des croisades, dans des attitudes de
-combat[6].
-
- [6] Le château de Northumberland répond beaucoup mieux à
- cette description que celui de Portland.--Est-il nécessaire
- d’ajouter que, si le fond et la plupart des détails de cette
- histoire sont authentiques, l’auteur a dû modifier un peu le
- _personnage_ même du duc de Portland,--puisqu’il écrit cette
- histoire _telle qu’elle aurait dû se passer_?
-
-La nuit, ces statues,--dont les figures, maintenant effacées par les
-lourdes pluies d’orage et les frimas de plusieurs centaines d’hivers,
-sont d’expressions maintes fois changées par les retouches de la
-foudre,--offrent un aspect vague qui se prête aux plus superstitieuses
-visions. Et, lorsque, soulevés en masses multiformes par une
-tempête, les flots se ruent, dans l’obscurité, contre le promontoire
-de Portland, l’imagination du passant perdu qui se hâte sur les
-grèves,--aidée, surtout, des flammes versées par la lune à ces ombres
-granitiques,--peut songer, en face de ce castel, à quelque éternel
-assaut soutenu par une héroïque garnison d’hommes d’armes fantômes
-contre une légion de mauvais esprits.
-
-Que signifiait cet isolement de l’insoucieux seigneur anglais?
-Subissait-il quelque attaque de spleen?--Lui, ce cœur si natalement
-joyeux! Impossible!...--Quelque mystique influence apportée de son
-voyage en Orient?--Peut-être.--L’on s’était inquiété, à la cour, de
-cette disparition. Un message de Westminster avait été adressé, par la
-Reine, au lord invisible.
-
-
-Accoudée auprès d’un candélabre, la reine Victoria s’était attardée,
-ce soir-là, en audience extraordinaire. A côté d’elle, sur un tabouret
-d’ivoire, était assise une jeune liseuse, miss Héléna H***.
-
-Une réponse, scellée de noir, arriva de la part de lord Portland.
-
-L’enfant, ayant ouvert le pli ducal, parcourut de ses yeux bleus,
-souriantes lueurs de ciel, le peu de lignes qu’il contenait. Tout
-à coup, sans une parole, elle le présenta, paupières fermées, à Sa
-Majesté.
-
-La reine lut donc, elle-même, en silence.
-
-Aux premiers mots, son visage, d’habitude impassible, parut
-s’empreindre d’un grand étonnement triste. Elle tressaillit même: puis,
-muette, approcha le papier des bougies allumées.--Laissant tomber
-ensuite, sur les dalles, la lettre qui se consumait:
-
---Mylords, dit-elle à ceux des pairs qui se trouvaient présents à
-quelques pas, vous ne reverrez plus notre cher duc de Portland. Il ne
-doit plus siéger au Parlement. Nous l’en dispensons, par un privilège
-nécessaire. Que son secret soit gardé! Ne vous inquiétez plus de sa
-personne et que nul de ses hôtes ne cherche jamais à lui adresser la
-parole.
-
-Puis congédiant, d’un geste, le vieux courrier du château:
-
---Vous direz au duc de Portland ce que vous venez de voir et
-d’entendre, ajouta-t-elle après un coup d’œil sur les cendres noires de
-la lettre.
-
-Sur ces paroles mystérieuses, Sa Majesté s’était levée pour se retirer
-en ses appartements. Toutefois, à la vue de sa liseuse demeurée
-immobile et comme endormie, la joue appuyée sur son jeune bras blanc
-posé sur les moires pourpres de la table, la reine, surprise encore,
-murmura doucement:
-
---On me suit, Héléna?
-
-La jeune fille, persistant dans son attitude, on s’empressa auprès
-d’elle.
-
-Sans qu’aucune pâleur eût décelé son émotion,--un lys, comment
-pâlir?--elle s’était évanouie.
-
-
-Une année après les paroles prononcées par Sa Majesté,--pendant une
-orageuse nuit d’automne, les navires de passage à quelques lieues du
-cap de Portland virent le manoir illuminé.
-
-Oh! ce n’était pas la première des fêtes nocturnes offertes, à chaque
-saison, par le lord _absent_!
-
-Et l’on en parlait, car leur sombre excentricité touchait au
-fantastique, le duc n’y assistant pas.
-
-Ce n’était pas dans les appartements du château que ces fêtes étaient
-données. Personne n’y entrait plus; lord Richard, qui habitait,
-solitairement, le donjon même, paraissait les avoir oubliés.
-
-Dès son retour, il avait fait recouvrir, par d’immenses glaces de
-Venise, les murailles et les voûtes des vastes souterrains de cette
-demeure. Le sol en était maintenant dallé de marbres et d’éclatantes
-mosaïques.--Des tentures de haute lice, entr’ouvertes sur des torsades,
-séparaient, seules, une enfilade de salles merveilleuses où, sous
-d’étincelants balustres d’or tout en lumières, apparaissait une
-installation de meubles orientaux, brodés d’arabesques précieuses,
-au milieu de floraisons tropicales, de jets d’eau de senteur en des
-vasques de porphyre et de belles statues.
-
-Là, sur une amicale invitation du châtelain de Portland, «au regret
-d’être _absent_, toujours,» se rassemblait une foule brillante, toute
-l’élite de la jeune aristocratie de l’Angleterre, des plus séduisantes
-artistes ou des plus belles insoucieuses de la _gentry_.
-
-Lord Richard était représenté par l’un de ses amis d’_autrefois_. Et il
-se commençait alors une nuit princièrement libre.
-
-Seul, à la place d’honneur du festin, le fauteuil du jeune lord
-restait vide et l’écusson ducal qui en surmontait le dossier demeurait
-toujours voilé d’un long crêpe de deuil.
-
-Les regards, bientôt enjoués par l’ivresse ou le plaisir, s’en
-détournaient volontiers vers des présences plus charmantes.
-
-Ainsi, à minuit, s’étouffaient, sous terre, à Portland, dans les
-voluptueuses salles, au milieu des capiteux aromes des exotiques
-fleurs, les éclats de rire, les baisers, le bruit des coupes, des
-chants enivrés et des musiques!
-
-
-Mais, si l’un des convives, à cette heure-là, se fût levé de table
-et, pour respirer l’air de mer, se fût aventuré au dehors, dans
-l’obscurité, sur les grèves, à travers les rafales des désolés vents du
-large, il eût aperçu, peut-être, un spectacle capable de troubler sa
-belle humeur, au moins pour le reste de la nuit.
-
-Souvent, en effet, vers cette heure-là même, dans les détours de
-l’allée qui descendait vers l’Océan, un gentleman, enveloppé d’un
-manteau, le visage recouvert d’un masque d’étoffe noire auquel était
-adaptée une capuce circulaire qui cachait toute la tête, s’acheminait,
-la lueur d’un cigare à la main longuement gantée, vers la plage. Comme
-par une fantasmagorie d’un goût suranné, deux serviteurs aux cheveux
-blancs le précédaient; deux autres le suivaient, à quelques pas,
-élevant de fumeuses torches rouges.
-
-Au-devant d’eux marchait un enfant, aussi en livrée de deuil, et ce
-page agitait, une fois par minute, le court battement d’une cloche
-pour avertir au loin que l’on s’écartât sur le passage du promeneur. Et
-l’aspect de cette petite troupe laissait une impression aussi glaçante
-que le cortège d’un condamné.
-
-Devant cet homme s’ouvrait la grille du rivage; l’escorte le laissait
-seul et il s’avançait alors au bord des flots. Là, comme perdu en
-un pensif désespoir et s’enivrant de la désolation de l’espace, il
-demeurait taciturne, pareil aux spectres de pierre de la plate-forme,
-sous le vent, la pluie et les éclairs, devant le mugissement de
-l’Océan. Après une heure de cette songerie, le morne personnage,
-toujours accompagné des lumières et précédé du glas de la cloche,
-reprenait, vers le donjon, le sentier d’où il était descendu. Et
-souvent, chancelant en chemin, il s’accrochait aux aspérités des roches.
-
-
-Le matin qui avait précédé cette fête d’automne, la jeune lectrice de
-la reine, toujours en grand deuil depuis le premier message, était en
-prières dans l’oratoire de Sa Majesté, lorsqu’un billet, écrit par l’un
-des secrétaires du duc, lui fut remis.
-
-Il ne contenait que ces deux mots, qu’elle lut avec un frémissement:
-«Ce soir.»
-
-C’est pourquoi, vers minuit, l’une des embarcations royales avait
-touché à Portland. Une juvénile forme féminine, en mante sombre, en
-était descendue, seule. La vision, après s’être orientée sur la plage
-crépusculaire, s’était hâtée, en courant vers les torches, du côté du
-tintement apporté par le vent.
-
-Sur le sable, accoudé à une pierre et, de temps à autre, agité d’un
-tressaut mortel, l’homme au masque mystérieux était étendu dans son
-manteau.
-
---O malheureux! s’écria dans un sanglot et en se cachant la face, la
-jeune apparition lorsqu’elle arriva, tête nue, à côté de lui.
-
---Adieu! adieu! répondit-il.
-
-On entendait, au loin, des chants et des rires, venus des souterrains
-de la féodale demeure dont l’illumination ondulait, reflétée, sur les
-flots.
-
---Tu es libre!... ajouta-t-il, en laissant retomber sa tête sur la
-pierre.
-
---Tu es délivré! répondit la blanche advenue en élevant une petite
-croix d’or vers les cieux remplis d’étoiles, devant le regard de celui
-qui ne parlait plus.
-
-Après un grand silence et, comme elle demeurait ainsi devant lui, les
-yeux fermés et immobile, en cette attitude:
-
---Au _revoir_, Héléna! murmura celui-ci dans un profond soupir.
-
-Lorsque après une heure d’attente les serviteurs se rapprochèrent, ils
-aperçurent la jeune fille à genoux sur le sable et priant auprès de
-leur maître.
-
---Le duc de Portland est mort, dit-elle.
-
-Et, s’appuyant à l’épaule de l’un de ces vieillards, elle regagna
-l’embarcation qui l’avait amenée.
-
-Trois jours après, on pouvait lire cette nouvelle dans le _Journal de
-la Cour_:
-
-«--Miss Héléna H***, la fiancée du duc de Portland, convertie à la
-religion orthodoxe, a pris hier le voile aux carmélites de L***.»
-
-
-Quel était donc le secret dont le puissant lord venait de mourir?
-
-
-Un jour dans ses lointains voyages en Orient, s’étant éloigné de sa
-caravane aux environs d’Antioche, le jeune duc, en causant avec les
-guides du pays, entendit parler d’un mendiant dont on s’écartait avec
-horreur et qui vivait, seul, au milieu des ruines.
-
-L’idée le prit de visiter cet homme, car nul n’échappe à son destin.
-
-Or, ce Lazare funèbre était ici-bas le dernier dépositaire de la grande
-lèpre antique, de la Lèpre-sèche et sans remède, du mal inexorable dont
-un Dieu seul pouvait ressusciter, jadis, les Jobs de la légende.
-
-Seul, donc, Portland, malgré les prières de ses guides éperdus, osa
-braver la contagion dans l’espèce de caverne où râlait ce paria de
-l’Humanité.
-
-Là, même, par une forfanterie de grand gentilhomme, intrépide jusqu’à
-la folie, en donnant une poignée de pièces d’or à cet agonisant
-misérable, le pâle seigneur avait tenu _à lui serrer la main_.
-
-A l’instant même un nuage était passé sur ses yeux. Le soir, se sentant
-perdu, il avait quitté la ville et l’intérieur des terres et, dès
-les premières atteintes, avait regagné la mer pour venir tenter une
-guérison dans son manoir, ou y mourir.
-
-Mais, devant les ravages ardents qui se déclarèrent durant la
-traversée, le duc vit bien qu’il ne pouvait conserver d’autre espoir
-qu’en une prompte mort.
-
-C’en était fait! Adieu, jeunesse, éclat du vieux nom, fiancée aimante,
-postérité de la race!--Adieu, forces, joies, fortune incalculable,
-beauté, avenir! Toute espérance s’était engouffrée dans le creux de la
-poignée de main terrible. Le lord avait hérité du mendiant. Une seconde
-de bravade--un mouvement _trop_ noble, plutôt!--avait emporté cette
-existence lumineuse dans le secret d’une mort désespérée...
-
-Ainsi périt le duc Richard de Portland, le dernier lépreux du monde.
-
-
-
-
-VIRGINIE ET PAUL
-
-_A Mademoiselle Augusta Holmès._
-
- «Per amica silentia lunæ.»
-
- VIRGILE.
-
-
-C’est la grille des vieux jardins du pensionnat. Dix heures sonnent
-dans le lointain. Il fait une nuit d’avril, claire, bleue et profonde.
-Les étoiles semblent d’argent. Les vagues du vent, faibles, ont passé
-sur les jeunes roses; les feuillages bruissent, le jet d’eau retombe
-neigeux, au bout de cette grande allée d’acacias. Au milieu du grand
-silence, un rossignol, âme de la nuit, fait scintiller une pluie de
-notes magiques.
-
-Alors que les seize ans vous enveloppaient de leur ciel d’illusions,
-avez-vous aimé une toute jeune fille? Vous souvenez-vous de ce gant
-oublié sur une chaise, dans la tonnelle? Avez-vous éprouvé le trouble
-d’une présence inespérée, subite? Avez-vous senti vos joues brûler,
-lorsque, pendant les vacances, les parents souriaient de votre timidité
-l’un près de l’autre? Avez-vous connu le doux infini de deux yeux purs
-qui vous regardaient avec une tendresse pensive? Avez-vous touché, de
-vos lèvres, les lèvres d’une enfant tremblante et brusquement pâlie,
-dont le sein battait contre votre cœur oppressé de joie? Les avez-vous
-gardées, au fond du reliquaire, les fleurs bleues cueillies le soir,
-près de la rivière, en revenant ensemble?
-
-Caché, depuis les années séparatrices, au plus profond de votre cœur,
-un tel souvenir est comme une goutte d’essence de l’Orient enfermée en
-un flacon précieux. Cette goutte de baume est si fine et si puissante
-que, si l’on jette le flacon dans votre tombeau, son parfum, vaguement
-immortel, durera plus que votre poussière.
-
-Oh! s’il est une chose douce, par un soir de solitude, c’est de
-respirer, encore une fois, l’adieu de ce souvenir enchanté!
-
-Voici l’heure de l’isolement: les bruits du travail se sont tus
-dans le faubourg: mes pas m’ont conduit jusqu’ici, au hasard. Cette
-bâtisse fut, autrefois, une vieille abbaye. Un rayon de lune fait voir
-l’escalier de pierre, derrière la grille, et illumine à demi les vieux
-saints sculptés qui ont fait des miracles et qui, sans doute, ont
-frappé contre ces dalles leurs humbles fronts éclairés par la prière.
-Ici les pas des chevaliers de Bretagne ont résonné autrefois, alors que
-l’Anglais tenait encore nos cités angevines.--A présent, des jalousies
-vertes et gaies rajeunissent les sombres pierres des croisées et des
-murs. L’abbaye est devenue une pension de jeunes filles. Le jour,
-elles doivent y gazouiller comme des oiseaux dans les ruines. Parmi
-celles qui sont endormies, il est plus d’une enfant qui, aux premières
-vacances de Pâques, éveillera dans le cœur d’un jeune adolescent la
-grande impression sacrée et peut-être que déjà...--Chut! on a parlé!
-Une voix très douce vient d’appeler (tout bas): «Paul!... Paul!» Une
-robe de mousseline blanche, une ceinture bleue ont flotté, un instant,
-près de ce pilier. Une jeune fille semble parfois une apparition.
-Celle-ci est descendue maintenant. C’est l’une d’entre elles; je vois
-la pèlerine du pensionnat et la croix d’argent du cou. Je vois son
-visage. La nuit se fond avec ses traits baignés de poésie! O cheveux si
-blonds d’une jeunesse mêlée d’enfance encore! O bleu regard dont l’azur
-est si pâle qu’il semble encore tenir de l’éther primitif!
-
-Mais quel est ce tout jeune homme qui se glisse entre les arbres? Il se
-hâte; il touche le pilier de la grille.
-
---Virginie! Virginie! c’est moi.
-
---Oh! plus bas! me voici, Paul!
-
-Ils ont quinze ans tous les deux!
-
-C’est un premier rendez-vous! C’est une page de l’idylle éternelle!
-Comme ils doivent trembler de joie l’un et l’autre! Salut, innocence
-divine! souvenir! fleurs ravivées!
-
---Paul! mon cher cousin!
-
---Donnez-moi votre main à travers la grille, Virginie. Oh! mais
-est-elle jolie, au moins! Tenez, c’est un bouquet que j’ai cueilli
-dans le jardin de papa. Il ne coûte pas d’argent, mais c’est de cœur.
-
---Merci, Paul.--Mais comme il est essoufflé! Comme il a couru!
-
---Ah! c’est que papa a fait une affaire, aujourd’hui, une affaire
-très belle! Il a acheté un petit bois à moitié prix. Des gens étaient
-obligés de vendre vite; une bonne occasion. Alors, comme il était
-content de la journée, je suis resté avec lui pour qu’il me donnât un
-peu d’argent; et puis je me suis pressé pour arriver à l’heure.
-
---Nous serons mariés dans trois ans, si vous passez bien vos examens,
-Paul!
-
---Oui, je serai un avocat. Quand on est un avocat, on attend quelques
-mois pour être connu. Et puis, on gagne, aussi, un peu d’argent.
-
---Souvent beaucoup d’argent!
-
---Oui. Est-ce que vous êtes heureuse au pensionnat, ma cousine?
-
---Oh! oui, Paul. Surtout depuis que madame Pannier a pris de
-l’extension. D’abord, on n’était pas si bien; mais, maintenant, il y
-a ici des jeunes filles des châteaux. Je suis l’amie de toutes ces
-demoiselles. Oh! elles ont de bien jolies choses. Et alors, depuis leur
-arrivée, nous sommes bien mieux, bien mieux, parce que madame Pannier
-peut dépenser un peu plus d’argent.
-
---C’est égal, ces vieux murs... Ce n’est pas très gai d’être ici.
-
---Si! on s’habitue à ne pas les regarder. Mais, voyons, Paul,
-avez-vous été voir notre bonne tante? Ce sera sa fête dans six jours;
-il faudra lui écrire un _compliment_. Elle est si bonne!
-
---Je ne l’aime pas beaucoup, moi, ma tante! Elle m’a donné, l’autre
-fois, de vieux bonbons du dessert, au lieu, enfin, d’un vrai cadeau:
-soit une jolie bourse, soit des petites pièces pour mettre dans ma
-tirelire.
-
---Paul, Paul, ce n’est pas bien. Il faut être toujours bien aimant avec
-elle et la ménager. Elle est vieille et elle nous laissera, aussi, un
-peu d’argent...
-
---C’est vrai. Oh! Virginie, entends-tu ce rossignol?
-
---Paul, prenez bien garde de me tutoyer quand nous ne serons pas seuls.
-
---Ma cousine, puisque nous devons nous marier! D’ailleurs, je ferai
-attention. Mais comme c’est joli, le rossignol! Quelle voix pure et
-argentine!
-
---Oui, c’est joli, mais ça empêche de dormir. Il fait très doux, ce
-soir: la lune est argentée, c’est beau.
-
---Je savais bien que vous aimiez la poésie, ma cousine.
-
---Oh! oui! la Poésie!... j’étudie le piano.
-
---Au collège, j’ai appris toutes sortes de beaux vers pour vous les
-dire, ma cousine; je sais presque tout Boileau par cœur. Si vous
-voulez, nous irons souvent à la campagne quand nous serons mariés,
-dites?
-
---Certainement, Paul! D’ailleurs, maman me donnera, en dot, sa petite
-maison de campagne où il y a une ferme: nous irons là, souvent, passer
-l’été. Et nous agrandirons cela un peu, si c’est possible. La ferme
-rapporte aussi un peu d’argent.
-
---Ah! tant mieux. Et puis l’on peut vivre à la campagne pour beaucoup
-moins d’argent qu’à la ville. C’est mes parents qui m’ont dit cela.
-J’aime la chasse, et je tuerai, aussi, beaucoup de gibier. Avec la
-chasse, on économise, aussi, un peu d’argent!
-
---Puis,--c’est la campagne, mon Paul! Et j’aime tant tout ce qui est
-poétique!
-
---J’entends du bruit là-haut, hein?
-
---Chut! il faut que je remonte: madame Pannier pourrait s’éveiller. Au
-revoir, Paul.
-
---Virginie, vous serez chez ma tante dans six jours?... au dîner?...
-J’ai peur, aussi, que papa ne s’aperçoive que je me suis échappé, il ne
-me donnerait plus d’argent.
-
---Votre main, vite.
-
-Pendant que j’écoutais, ravi, le bruit céleste d’un baiser, les deux
-anges se sont enfuis; l’écho attardé des ruines vaguement répétait:
-«... De l’argent! Un peu d’argent!»
-
-O jeunesse, printemps de la vie! Soyez bénis, enfants, dans votre
-extase! vous dont l’âme est simple comme la fleur, vous dont les
-paroles, évoquant d’autres souvenirs _à peu près_ pareils à ce premier
-rendez-vous, font verser de douces larmes à un passant!
-
-
-
-
-LE CONVIVE DES DERNIÈRES FÊTES
-
-_A Madame Nina de Villard._
-
- L’inconnu, c’est la part du lion.
-
- FRANÇOIS ARAGO.
-
-
-Le Commandeur de pierre peut venir souper avec nous: il peut nous
-tendre la main! Nous la prendrons encore. Peut-être sera-ce lui qui
-aura froid.
-
-Un soir de carnaval de l’année 186..., C***, l’un de mes amis, et moi,
-par une circonstance absolument due aux hasards de l’ennui «ardent et
-vague», nous étions seuls, dans une avant-scène, au bal de l’Opéra.
-
-Depuis quelques instants nous admirions, à travers la poussière, la
-mosaïque tumultueuse des masques hurlant sous les lustres et s’agitant
-sous l’archet sabbatique de Strauss.
-
-Tout à coup la porte de la loge s’ouvrit: trois dames, avec un
-frou-frou de soie, s’approchèrent entre les chaises lourdes et, après
-avoir ôté leurs masques, nous dirent:
-
---Bonsoir!
-
-C’étaient trois jeunes femmes d’un esprit et d’une beauté
-exceptionnels. Nous les avions parfois rencontrées dans le monde
-artistique de Paris. Elles s’appelaient: Clio la Cendrée, Antonie
-Chantilly et Annah Jackson.
-
---Et vous venez faire ici l’école buissonnière, mesdames? demanda C***
-en les priant de s’asseoir.
-
---Oh! nous allions souper seules, parce que les gens de cette soirée,
-aussi horribles qu’ennuyeux, ont attristé notre imagination, dit Clio
-la Cendrée.
-
---Oui, nous allions nous en aller quand nous vous avons aperçus! dit
-Antonie Chantilly.
-
---Ainsi donc, venez avec nous, si vous n’avez rien de mieux à faire,
-conclut Annah Jackson.
-
---Joie et lumière! vivat! répondit tranquillement C***--Élevez-vous une
-objection grave contre la Maison dorée?
-
---Bien loin cette pensée! dit l’éblouissante Annah Jackson en dépliant
-son éventail.
-
---Alors, mon cher, continua C*** en se tournant vers moi, prends ton
-carnet, retiens le salon rouge et envoie porter le billet par le
-chasseur de Miss Jackson:--C’est, je crois, la marche à suivre, à moins
-d’un parti pris chez toi?
-
---Monsieur, me dit miss Jackson, si vous vous sacrifiez jusqu’à bouger
-pour nous, vous trouverez ce personnage vêtu en oiseau phénix--ou
-mouche--et se prélassant au foyer. Il répond au pseudonyme transparent
-de Baptiste ou de Lapierre.--Ayez cette complaisance?--et revenez bien
-vite nous aimer sans cesse.
-
-Depuis un moment je n’écoutais personne. Je regardais un étranger placé
-dans une loge en face de nous: un homme de trente-cinq ou trente-six
-ans, d’une pâleur orientale; il tenait une lorgnette et m’adressait un
-salut.
-
---Eh! c’est mon inconnu de Wiesbaden! me dis-je tout bas, après quelque
-recherche.
-
-Comme ce monsieur m’avait rendu, en Allemagne, un de ces services
-légers que l’usage permet d’échanger entre voyageurs (oh! tout
-bonnement à propos de cigares, je crois, dont il m’avait indiqué le
-mérite au salon de conversation), je lui rendis le salut.
-
-L’instant d’après, au foyer, comme je cherchais du regard le phénix en
-question, je vis venir l’étranger au-devant de moi. Son abord ayant
-été des plus aimables, il me parut de bonne courtoisie de lui proposer
-notre assistance s’il se trouvait trop seul en ce tumulte.
-
---Et qui dois-je avoir l’honneur de présenter à notre gracieuse
-compagnie? lui demandai-je, souriant, lorsqu’il eut accepté.
-
---Le baron Von H***, me dit-il. Toutefois, vu les allures insoucieuses
-de ces dames, les difficultés de prononciation et ce beau soir de
-carnaval, laissez-moi prendre, pour une heure, un autre nom,--le
-premier venu, ajouta-t-il: tenez... (il se mit à rire): le baron
-_Saturne_, si vous voulez.
-
-Cette bizarrerie me surprit un peu, mais comme il s’agissait d’une
-folie générale, je l’annonçai, froidement, à nos élégantes, selon la
-donnée mythologique à laquelle il acceptait de se réduire.
-
-Sa fantaisie prévint en sa faveur: on voulut bien croire à quelque roi
-des _Mille et une Nuits_ voyageant incognito. Clio la Cendrée, joignant
-les mains, alla jusqu’à murmurer le nom d’un nommé Jud, alors célèbre,
-sorte de criminel encore introuvé et que différents meurtres avaient,
-paraît-il, illustré et enrichi exceptionnellement.
-
-Les compliments une fois échangés:
-
---Si le baron nous faisait la faveur de souper avec nous, pour la
-symétrie désirable? demanda la toujours prévenante Annah Jackson, entre
-deux bâillements irrésistibles.
-
-Il voulut se défendre.
-
---Susannah vous a dit cela comme don Juan à la statue du Commandeur,
-répliquai-je en plaisantant: ces Écossaises sont d’une solennité!
-
---Il fallait proposer à M. Saturne de venir tuer le Temps avec nous!
-dit C***, qui, froid, voulait inviter «d’une façon régulière».
-
---Je regrette beaucoup de refuser! répondit l’interlocuteur.
-Plaignez-moi de ce qu’une circonstance d’un intérêt vraiment _capital_
-m’appelle, ce matin, d’assez bonne heure.
-
---Un duel pour rire? une variété de vermouth? demanda Clio la Cendrée
-en faisant la moue.
-
---Non, madame, une... _rencontre_, puisque vous daignez me consulter à
-cet égard, dit le baron.
-
---Bon! quelque mot de corridors d’Opéra, je parie! s’écria la belle
-Annah Jackson. Votre tailleur, infatué d’un costume de chevau-léger,
-vous aura traité d’artiste ou de démagogue. Cher monsieur, ces
-remarques ne pèsent pas le moindre fleuret: vous êtes étranger, cela se
-voit.
-
---Je le suis même un peu partout, madame, répondit en s’inclinant le
-baron Saturne.
-
---Allons! vous vous faites désirer?
-
---_Rarement, je vous assure!_... murmura, de son air à la fois le plus
-galant et le plus équivoque, le singulier personnage.
-
-Nous échangeâmes un regard, C*** et moi; nous n’y étions plus: que
-voulait dire ce monsieur? La distraction, toutefois, nous paraissait
-assez amusante.
-
-Mais, comme les enfants qui s’engouent de ce qu’on leur refuse:
-
---Vous nous appartenez jusqu’à l’aurore, et je prends votre bras!
-s’écria Antonie.
-
-Il se rendit; nous quittâmes la salle.
-
-Il avait donc fallu cette fusée d’inconséquences pour entraîner ce
-bouquet final; nous allions nous trouver dans une intimité assez
-relative avec un homme dont nous ne savions rien, sinon qu’il avait
-joué au casino de Wiesbaden et qu’il avait étudié les goûts divers des
-cigares de la Havane.
-
-Ah! qu’importait! le plus court, aujourd’hui, n’est-ce pas de _serrer
-la main de tout le monde_?
-
-Sur le boulevard, Clio la Cendrée se renversa, rieuse, au fond de la
-calèche et, comme son tigre métis attendait en esclave:
-
---A la Maison-dorée! dit-elle.
-
-Puis, se penchant vers moi:
-
---Je ne connais pas votre ami: quel homme est-ce? Il m’intrigue
-infiniment. Il a un _drôle_ de regard!
-
---Notre _ami_?--répondis-je: à peine l’ai-je vu deux fois, la saison
-dernière, en Allemagne.
-
-Elle me considéra d’un air étonné:
-
---Quoi donc, repris-je, il vient nous saluer dans notre loge et vous
-l’invitez à souper sur la foi d’une présentation de bal masqué! En
-admettant que vous ayez commis une imprudence digne de mille morts,
-il est un peu tard pour vous alarmer touchant notre convive. Si les
-invités sont peu disposés demain à continuer connaissance, ils se
-salueront comme la veille: voilà tout. Un souper ne signifie rien.
-
-Rien n’est amusant comme de sembler comprendre certaines
-susceptibilités artificielles.
-
---Comment, vous ne savez pas mieux quels sont les gens?--Et si c’était
-un...
-
---Ne vous ai-je pas décliné son nom? le baron _Saturne_?--Est-ce que
-vous craignez de le compromettre, mademoiselle? ajoutai-je, d’un ton
-sévère.
-
---Vous êtes un monsieur intolérable, vous savez!
-
---Il n’a pas l’air d’un grec: donc notre aventure est toute simple.--Un
-millionnaire amusant! N’est-ce pas l’idéal?
-
---Il me paraît assez bien, ce M. Saturne, dit C***.
-
---Et, au moins en temps de carnaval, un homme très riche a toujours
-droit à l’estime? conclut, d’une voix calme, la belle Susannah.
-
-Les chevaux partirent: le lourd carrosse de l’étranger nous suivit.
-Antonie Chantilly (plus connue sous le nom de guerre, un peu mièvre,
-d’Yseult), y avait accepté sa mystérieuse compagnie.
-
-Une fois installés dans le salon rouge, nous enjoignîmes à Joseph de
-ne laisser pénétrer jusqu’à nous aucun être vivant, à l’exception des
-ostende, de lui, Joseph,--et de notre illustre ami le fantastique petit
-docteur Florian Les Églisottes, si, d’aventure, il venait sucer sa
-proverbiale écrevisse.
-
-Une bûche ardente s’écrasait dans la cheminée. Autour de nous
-s’épandaient de fades senteurs d’étoffes, de fourrures quittées, de
-fleurs d’hiver. Les lueurs des candélabres étreignaient, sur une
-console, les seaux argentés où se gelait le triste vin d’Aï. Les
-camélias, dont les touffes se gonflaient au bout de leurs tiges
-d’archal, débordaient les cristaux sur la table.
-
-Au dehors il faisait une pluie terne et fine, semée de neige; une nuit
-glaciale;--des bruits de voitures, des cris de masques, la sortie
-de l’Opéra. C’étaient les hallucinations de Gavarni, de Deveria, de
-Gustave Doré.
-
-Pour étouffer ces rumeurs, les rideaux étaient soigneusement drapés
-devant les fenêtres closes.
-
-Les convives étaient donc le baron saxon Von H***, le flave et
-smynthien C*** et moi; puis Annah Jackson, la Cendrée et Antonie.
-
-Pendant le souper, qui fut rehaussé de folies étincelantes, je me
-laissai, tout doucement, aller à mon innocente manie d’observation--et,
-je dois le dire, je ne fus pas sans m’apercevoir bientôt que mon
-vis-à-vis méritait, en effet, quelque attention.
-
-Non, ce n’était pas un homme folâtre, ce convive de passage!... Ses
-traits et son maintien ne manquaient point, sans doute, de cette
-distinction convenue qui fait tolérer les personnes: son accent n’était
-point fastidieux comme celui de quelques étrangers;--seulement, en
-vérité, sa pâleur prenait, par intervalles, des tons singulièrement
-blêmes--et même blafards; ses lèvres étaient plus étroites qu’un trait
-de pinceau; les sourcils demeuraient toujours un peu froncés, même dans
-le sourire.
-
-Ayant remarqué ces points et quelques autres, avec cette inconsciente
-attention dont quelques écrivains sont bien obligés d’être doués, je
-regrettai de l’avoir introduit, tout à fait à la légère, en notre
-compagnie,--et je me promis de l’effacer, à l’aurore, de notre liste
-d’habitués.--Je parle ici de C*** et de moi, bien entendu; car le bon
-hasard qui nous avait octroyé, ce soir-là, nos hôtes féminins, devait
-les remporter, comme des visions, à la fin de la nuit.
-
-Et puis l’étranger ne tarda pas à captiver notre attention par une
-bizarrerie spéciale. Sa causerie, sans être hors ligne par la valeur
-intrinsèque des idées, tenait en éveil par le sous-entendu très vague
-que le son de sa voix semblait y glisser intentionnellement.
-
-Ce détail nous surprenait d’autant plus qu’il nous était impossible, en
-examinant ce qu’il disait, d’y découvrir un sens autre que celui d’une
-phrase mondaine. Et, deux ou trois fois, il nous fit tressaillir, C***
-et moi, par la façon dont il soulignait ses paroles et par l’impression
-d’arrière-pensées, tout à fait imprécises, qu’elles nous laissaient.
-
-Tout à coup, au beau milieu d’un accès de rire, dû à certaine
-facétie de Clio la Cendrée,--et qui était, vraiment, des plus
-divertissantes!--j’eus je ne sais quelle idée obscure d’avoir déjà
-vu ce gentilhomme dans une _toute autre circonstance_ que celle de
-Wiesbaden.
-
-En effet, ce visage était d’une accentuation de traits inoubliable et
-la lueur des yeux, au moment du clin des paupières, jetait, sur ce
-teint, comme l’idée d’une torche intérieure.
-
-Quelle était cette circonstance? Je m’efforçais en vain de la nettifier
-en mon esprit. Céderai-je même à la tentation d’énoncer les confuses
-notions qu’elle éveillait en moi?
-
-C’étaient celles d’un événement pareil à ceux que l’on voit dans les
-songes.
-
-Où _cela pouvait-il bien_ s’être passé? Comment accorder mes souvenirs
-habituels avec ces intenses idées lointaines de meurtre, de silence
-profond, de brume, de faces effarées, de flambeaux et de sang, qui
-surgissaient dans ma conscience, avec une sensation de _positivisme_
-insupportable, à la vue de ce personnage?
-
---Ah çà! balbutiai-je très bas, est-ce que j’ai la berlue, ce soir?
-
-Je bus un verre de champagne.
-
-Les ondes sonores du système nerveux ont de ces vibrations
-mystérieuses. Elles assourdissent, pour ainsi dire, par la diversité de
-leurs échos, l’analyse du coup initial qui les a produites. La mémoire
-distingue le milieu ambiant de la chose, et la _chose_ elle-même se
-noie dans cette sensation générale, jusqu’à demeurer opiniâtrément
-indiscernable.
-
-Il en est de cela comme de ces figures autrefois familières qui, revues
-à l’improviste, troublent, avec une évocation tumultueuse d’impressions
-encore ensommeillées, et qu’_alors_ il est impossible de nommer.
-
-Mais les hautes manières, la réserve enjouée, la dignité bizarre de
-l’inconnu,--sorte de voiles tendus sur la réalité à coup sûr très
-sombre de sa nature,--m’induisirent à traiter (pour l’instant, du
-moins,) ce rapprochement comme un fait imaginaire, comme une sorte de
-perversion visuelle née de la fièvre et de la nuit.
-
-Je résolus donc de faire bon visage au festin, selon mon devoir et mon
-plaisir.
-
-On se levait de table par jeunesse,--et les fusées des éclats de rire
-vinrent se mêler aux boutades harmonieuses frappées, au hasard, sur le
-piano, par des doigts légers.
-
-J’oubliai donc toute préoccupation. Ce furent, bientôt, des
-scintillements de concetti, des aveux légers, de ces baisers vagues
-(pareils au bruit de ces feuilles de fleurs que les belles distraites
-font claquer sur le dessus de leurs mains),--ce furent des feux de
-sourires et de diamants: la magie des profonds miroirs réfléchissait,
-silencieusement, à l’infini, en longues files bleuâtres, les lumières,
-les gestes.
-
-C*** et moi, nous nous abandonnâmes au rêve à travers la conversation.
-
-Les objets se transfigurent selon le magnétisme des personnes qui les
-approchent, toutes choses n’ayant d’autre signification, pour chacun,
-que celle que chacun _peut_ leur prêter.
-
-Ainsi, le moderne de ces dorures violentes, de ces meubles lourds et
-de ces cristaux unis, était racheté par les regards de mon camarade
-lyrique C*** et par les miens.
-
-Pour nous, ces candélabres _étaient_, nécessairement, d’un or vierge,
-et les ciselures en étaient, certes! signées par un Quinze-Vingt
-authentique, orfèvre de naissance. Positivement, ces meubles ne
-pouvaient émaner que d’un tapissier luthérien devenu fou, sous Louis
-XIII, par terreurs religieuses. De qui ces cristaux devaient-ils
-provenir, sinon d’un verrier de Prague, dépravé par quelque amour
-penthésiléen?--Ces draperies de Damas n’étaient autres, à coup sûr, que
-ces pourpres anciennes, enfin retrouvées à Herculanum, dans le coffre
-aux _velaria_ sacrés des temples d’Asclépios ou de Pallas. La crudité,
-vraiment singulière, du tissu, s’expliquait, à la rigueur, par l’action
-corrosive de la terre et de la lave, et,--imperfection précieuse!--le
-rendait unique dans l’univers.
-
-Quant au linge, notre âme conservait un doute sur son origine. Il y
-avait lieu d’y saluer des échantillons de bures lacustres. Tout au
-moins ne désespérions-nous pas de retrouver, dans les signes brodés sur
-la trame, les indices d’une provenance accade ou troglodyte. Peut-être
-étions-nous en présence des innombrables lés du suaire de Xisouthros,
-blanchis et débités, au détail, comme toiles de table.--Nous dûmes,
-toutefois, après examen, nous contenter d’y soupçonner les inscriptions
-cunéiformes d’un menu rédigé simplement sous Nemrod: nous jouissions
-déjà de la surprise et de la joie de M. Oppert, lorsqu’il apprendrait
-cette découverte enfin récente.
-
-Puis la Nuit jetait ses ombres, ses effets étranges et ses demi-teintes
-sur les objets, renforçant la bonne volonté de nos convictions et de
-nos rêves.
-
-Le café fumait dans les tasses transparentes: C*** consumait
-doucereusement un havane et s’enveloppait de flocons de fumée blanche,
-comme un demi-dieu dans un nuage.
-
-Le baron de H***, les yeux demi-fermés, étendu sur un sofa, l’air un
-peu banal, un verre de champagne dans sa main pâle qui pendait sur le
-tapis, paraissait écouter, avec attention, les prestigieuses mesures
-du duo nocturne (dans le _Tristan et Yseult_ de Wagner), que jouait
-Susannah en détaillant les modulations incestueuses avec beaucoup
-de sentiment. Antonie et Clio la Cendrée, enlacées et radieuses, se
-taisaient, pendant les accords lentement résolus par cette bonne
-musicienne.
-
-Moi, charmé jusqu’à l’insomnie, je l’écoutais aussi, auprès du piano.
-
-Chacune de nos blanches inconstantes avait choisi le velours, ce
-soir-là.
-
-La touchante Antonie, aux yeux de violettes, était en noir, sans une
-dentelle. Mais la ligne de velours de sa robe n’étant pas ourlée, ses
-épaules et son col, en véritable carrare, tranchaient durement sur
-l’étoffe.
-
-Elle portait un mince anneau d’or à son petit doigt et trois bluets de
-saphirs resplendissaient dans ses cheveux châtains, lesquels tombaient,
-fort au-dessous de sa taille, en deux nattes calamistrées.
-
-Au moral, un personnage auguste lui ayant demandé, un soir, si elle
-était «honnête»?
-
-«Oui, Monseigneur, avait répondu Antonie, honnête en France, n’étant
-plus que le synonyme de poli.»
-
-Clio la Cendrée, une exquise blonde aux yeux noirs,--la déesse de
-l’Impertinence!--(une jeune désenchantée que le prince Solt... avait
-baptisée, à la russe, en lui versant de la mousse de Rœderer sur les
-cheveux),--était en robe de velours vert, bien moulée, et une rivière
-de rubis lui couvrait la poitrine.
-
-On citait cette jeune créole de vingt ans comme le modèle de toutes les
-vertus répréhensibles. Elle eût enivré les plus austères philosophes
-de la Grèce et les plus profonds métaphysiciens de l’Allemagne. Des
-dandies sans nombre s’en étaient épris jusqu’au coup d’épée, jusqu’à la
-lettre de change, jusqu’au bouquet de violettes.
-
-Elle revenait de Bade, ayant laissé quatre ou cinq mille louis sur le
-tapis, en riant comme une enfant.
-
-Au moral, une vieille dame germaine et d’ailleurs squalide, pénétrée de
-ce spectacle, lui avait dit, au Casino:
-
---Mademoiselle, prenez garde: il faut manger un peu de pain quelquefois
-et vous semblez l’oublier.
-
---Madame, avait répondu en rougissant la belle Clio, merci du conseil.
-En retour, apprenez de moi que, pour d’aucunes, le pain ne fut jamais
-qu’un préjugé.
-
-Annah, ou plutôt Susannah Jackson, la Circé écossaise, aux cheveux
-plus noirs que la nuit, aux regards de sarisses, aux petites phrases
-acidulées, étincelait, indolemment, dans le velours rouge.
-
-Celle-là, ne la rencontrez pas, jeune étranger! L’on vous assure
-qu’elle est pareille aux sables mouvants: elle enlise le système
-nerveux. Elle distille le désir. Une longue crise maladive, énervante
-et folle, serait votre partage. Elle compte des deuils divers dans
-ses souvenirs. Son genre de beauté, dont elle est sûre, enfièvre les
-simples mortels jusqu’à la frénésie.
-
-Son corps est comme un sombre lis, quand même virginal!--Il justifie
-son nom qui, en vieil hébreu, signifie, je crois, cette fleur.
-
-Quelque raffiné que vous vous supposiez être (dans un âge peut-être
-encore tendre, jeune étranger!), si votre mauvaise étoile permet que
-vous vous trouviez sur le chemin de Susannah Jackson, nous n’aurons
-qu’à nous figurer un tout jeune homme s’étant exclusivement sustenté
-d’œufs et de lait pendant vingt ans consécutifs et soumis, tout à coup,
-sans vains préambules, à un régime exaspérant--(continuel!)--d’épices
-extramordantes et de condiments dont la saveur ardente et fine lui
-convulse le goût, le brise et l’affole, pour avoir votre fidèle
-portrait la quinzaine suivante.
-
-La savante charmeuse s’est amusée, parfois, à tirer des larmes de
-désespoir à de vieux lords blasés, car on ne la séduit que par le
-plaisir. Son projet, d’après quelques phrases, est d’aller s’ensevelir
-dans un cottage d’un million sur les bords de la Clyde, avec un bel
-enfant qu’elle s’y distraira, languissamment, à tuer à son aise.
-
-Au moral, le sculpteur C-B*** la raillait, un jour, sur le terrible
-petit signe noir qu’elle possède près de l’un des yeux:
-
---L’Artiste inconnu qui a taillé votre marbre, lui disait-il, a négligé
-cette petite pierre.
-
---Ne dites pas de mal de la petite pierre, répondit Susannah: c’est
-celle qui fait tomber.
-
-C’était la correspondance d’une panthère.
-
-Chacune de ces femmes nocturnes avait à la ceinture un loup de velours,
-vert, rouge ou noir, aux doubles faveurs d’acier.
-
-Quant à moi (s’il est bien nécessaire de parler de ce convive), je
-portais aussi un masque; moins apparent, voilà tout.
-
-Comme au spectacle, en une stalle centrale, on assiste, pour ne pas
-déranger ses voisins,--par courtoisie, en un mot,--à quelque drame
-écrit dans un style fatigant et dont le sujet nous déplaît, ainsi je
-vivais par politesse.
-
-Ce qui ne m’empêchait point d’arborer joyeusement une fleur à ma
-boutonnière, en vrai chevalier de l’ordre du Printemps.
-
-Sur ces entrefaites, Susannah quitta le piano. Je cueillis un bouquet
-sur la table et vins le lui offrir avec des yeux railleurs.
-
---Vous êtes, lui dis-je, une _diva_!--Portez l’une de ces fleurs pour
-l’amour des amants inconnus.
-
-Elle choisit un brin d’hortensia qu’elle plaça, non sans amabilité, à
-son corsage.
-
---Je ne lis pas les lettres anonymes! répondit-elle en posant le reste
-de mon «sélam» sur le piano.
-
-La profane et brillante créature joignit ses mains sur l’épaule de l’un
-d’entre nous--pour retourner à sa place sans doute.
-
---Ah! froide Susannah, lui dit C*** en riant, vous êtes venue, ce
-semble, au monde, à seule fin d’y rappeler que la neige brûle.
-
-C’était là, je pense, un de ces compliments alambiqués, tels que les
-déclins de soupers en inspirent et qui, s’ils ont un sens bien réel,
-ont ce sens fin _comme un cheveu_! Rien n’est plus près d’une bêtise
-et, parfois, la différence en est absolument insensible. A ce propos
-élégiaque, je compris que la mèche des cerveaux menaçait de devenir
-charbonneuse et qu’il fallait réagir.
-
-Comme une étincelle suffit, parfois, pour en raviver la lumière, je
-résolus de la faire jaillir, à tout prix, de notre convive taciturne.
-
-En ce moment, Joseph entra, nous apportant (bizarrerie!) du punch
-glacé, car nous avions résolu de nous griser comme des pairs.
-
-Depuis une minute, je regardais le baron Saturne. Il paraissait
-impatient, inquiet. Je le vis tirer sa montre, donner un brillant à
-Antonie et se lever.
-
---Par exemple, seigneur des lointaines régions, m’écriai-je, à cheval
-sur une chaise et entre deux flocons de cigare,--vous ne songez pas à
-nous quitter avant une heure? Vous passeriez pour mystérieux, et c’est
-de mauvais goût, vous le savez!
-
---Mille regrets, me répondit-il, mais il s’agit d’un devoir qui ne se
-peut remettre et qui, désormais, ne souffre plus aucun retard. Veuillez
-bien recevoir mes actions de grâces pour les instants si agréables que
-je viens de passer.
-
---C’est donc, vraiment, un duel? demanda, comme inquiète, Antonie.
-
---Bah! m’écriai-je, croyant, effectivement, à quelque vague querelle
-de masques,--vous vous exagérez, j’en suis sûr, l’importance de cette
-affaire. Votre homme est sous quelque table. Avant de réaliser le
-pendant du tableau de Gérôme où vous auriez le rôle du vainqueur, celui
-d’Arlequin, envoyez le chasseur à votre place, au rendez-vous, savoir
-si l’on vous attend: en ce cas, vos chevaux sauront bien regagner le
-temps perdu!
-
---Certes! appuya C***, tranquillement. Courtisez plutôt la belle
-Susannah qui se meurt à votre sujet; vous économiserez un rhume,--et
-vous vous en consolerez en gaspillant un ou deux millions. Contemplez,
-écoutez et décidez.
-
---Messieurs, je vous avouerai _que je suis aveugle et sourd le plus
-souvent que Dieu me le permet_! dit le baron Saturne.
-
-Et il accentua cette énormité inintelligible de manière à nous plonger
-dans les conjectures les plus absurdes. Ce fut au point que j’en
-oubliai l’étincelle en question! Nous en étions à nous regarder, avec
-un sourire gêné, les uns les autres, ne sachant que penser de cette
-«plaisanterie», lorsque, soudain, je ne pus me défendre de jeter une
-exclamation: je venais de me rappeler _où_ j’avais vu cet homme pour la
-première fois!
-
-Et il me sembla, brusquement, que les cristaux, les figures, les
-draperies, que le festin de la nuit s’éclairaient d’une mauvaise lueur,
-d’une rouge lueur sortie de notre convive, pareille à certains effets
-de théâtre.
-
-Je me passai la main sur le front pendant un instant de silence, puis
-je m’approchai de l’étranger:
-
---Monsieur, chuchotai-je à son oreille, pardonnez si je fais erreur...
-mais--il me semble avoir eu le _plaisir_ de vous rencontrer, il
-y a cinq ou six ans, dans une grande ville du midi,--à Lyon, je
-suppose?--vers quatre heures du matin, sur une place publique.
-
-Saturne leva lentement la tête et, me considérant avec attention:
-
---Ah! dit-il, c’est possible.
-
---Oui! continuai-je en le regardant fixement aussi.--Attendez donc!
-Il y avait même, sur cette place, un objet des plus mélancoliques, au
-spectacle duquel je m’étais laissé entraîner par deux étudiants de mes
-amis--et que je me promis bien de ne jamais revoir.
-
---Vraiment! dit M. Saturne. Et quel était cet objet, s’il n’y a pas
-indiscrétion?
-
---Ma foi, quelque chose comme l’échafaud, une guillotine, monsieur! si
-j’ai bonne mémoire.--Oui, c’était la guillotine.--Maintenant, j’en suis
-sûr!
-
-Ces quelques paroles s’étaient échangées très bas, oh! tout à fait bas,
-entre ce monsieur et moi.--C*** et les dames causaient, dans l’ombre, à
-quelques pas de nous, près du piano.
-
---C’est cela! je me souviens, ajoutai-je en élevant la voix. Hein?
-qu’en pensez-vous, monsieur?... Voilà, voilà, je l’espère, de la
-mémoire?--Quoique vous ayez passé très vite devant moi, votre voiture,
-un instant retardée par la mienne, m’a laissé vous entrevoir aux lueurs
-des torches. La circonstance incrusta votre visage dans mon esprit. Il
-avait, alors, justement l’expression que je remarque sur vos traits à
-présent.
-
---Ah! ah!--répondit M. Saturne, c’est vrai! Ce doit être, ma foi, de la
-plus surprenante exactitude, je l’avoue!
-
-Le rire strident de ce monsieur me donna l’idée d’une paire de ciseaux
-miraudant les cheveux.
-
---Un détail, entre autres, continuai-je, me frappa. Je vous vis, de
-loin, descendre vers l’endroit où était dressée la machine... et,--à
-moins que je ne sois trompé par une ressemblance?...
-
---Vous ne vous êtes pas trompé, _cher_ monsieur, c’était bien moi,
-répondit-il.
-
-A cette parole, je sentis que la conversation était devenue glaciale et
-que, par conséquent, je manquais, peut-être, de la stricte politesse
-qu’un bourreau de si étrange acabit était en droit d’exiger de nous. Je
-cherchais donc une banalité pour changer le cours des pensées qui nous
-enveloppaient tous les deux, lorsque la belle Antonie se détourna du
-piano, en disant avec un air de nonchalance:
-
---A propos, mesdames et messieurs, vous savez qu’il y a, ce matin, une
-exécution?
-
---Ah!... m’écriai-je, remué d’une manière insolite par ces quelques
-mots.
-
---C’est ce pauvre docteur de la P***, continua tristement Antonie; il
-m’avait soignée autrefois. Pour ma part, je ne le blâme que de s’être
-défendu devant les juges; je lui croyais plus d’estomac. Lorsque le
-sort est fixé d’avance, on doit rire, tout au plus, il me semble, au
-nez de ces robins. M. de la P*** s’est oublié.
-
---Quoi! c’est aujourd’hui? définitivement? demandai-je en m’efforçant
-de prendre une voix indifférente.
-
---A six heures, l’heure fatale, messieurs et mesdames!... répondit
-Antonie.--Ossian, le bel avocat, la coqueluche du faubourg
-Saint-Germain, est venu me l’annoncer, pour me faire sa cour à sa
-manière, hier au soir. Je l’avais oublié. Il paraît même _qu’on a fait
-venir un étranger (!) pour aider M. de Paris_, vu la solennité du
-procès et la distinction du coupable.
-
-Sans remarquer l’absurdité de ces derniers mots, je me tournai vers
-M. Saturne. Il se tenait debout devant la porte, enveloppé d’un grand
-manteau noir, le chapeau à la main, l’air officiel.
-
-Le punch me troublait un peu la cervelle! Pour tout dire, j’avais des
-idées belliqueuses. Craignant d’avoir commis en l’invitant ce qui
-s’appelle, je crois, une «gaffe» en style de Paris, la figure de cet
-intrus (quel qu’il fût) me devenait insupportable et je contenais, à
-grand’peine, mon désir de le lui faire savoir.
-
---Monsieur le baron, lui dis-je en souriant, d’après vos sous-entendus
-singuliers, nous serions presque en droit de vous demander si ce n’est
-pas, un peu, comme la Loi «que vous êtes sourd et aveugle aussi souvent
-que Dieu vous le permet»?
-
-Il s’approcha de moi, se pencha d’un air plaisant et me répondit à voix
-basse: «Mais taisez-vous donc, il y a des dames!»
-
-Il salua circulairement et sortit, me laissant muet, un peu frémissant
-et ne pouvant en croire mes oreilles.
-
-Lecteur, un mot, ici.--Lorsque Stendhal voulait écrire une histoire
-d’amour un peu sentimentale, il avait coutume, on le sait, de
-relire, d’abord, une demi-douzaine de pages du Code pénal,
-pour,--disait-il,--se donner le ton. Pour moi, m’étant mis en tête
-d’écrire certaines histoires, j’avais trouvé plus pratique, après
-mûre réflexion, de fréquenter, tout bonnement, le soir, l’un des
-cafés du passage de Choiseul où feu M. X***, l’ancien exécuteur des
-hautes-œuvres de Paris, venait, _presque_ quotidiennement, faire sa
-petite partie d’impériale, incognito. C’était, me semblait-il, un
-homme aussi bien élevé que tel autre; il parlait d’une voix fort
-basse, mais très distincte, avec un bénin sourire. Je m’asseyais à une
-table voisine et il me divertissait quelque peu lorsqu’emporté par le
-démon du jeu, il s’écriait brusquement:--«Je coupe!» sans y entendre
-malice. Ce fut là, je m’en souviens, que j’écrivis mes plus _poétiques_
-inspirations, pour me servir d’une expression bourgeoise.--J’étais donc
-à l’épreuve de cette grosse sensation d’horreur convenue que causent
-aux passants ces messieurs de la robe courte.
-
-Il était donc étrange que je me sentisse, en ce moment, sous
-l’impression d’un saisissement aussi intense, parce que notre convive
-de hasard venait de se déclarer l’un d’entre eux.
-
-C*** qui, pendant les derniers mots, nous avait rejoints, me frappa
-légèrement sur l’épaule.
-
---Perds-tu la tête? me demanda-t-il.
-
---Il aura fait quelque gros héritage et n’exerce plus qu’en attendant
-un successeur!... murmurai-je, très énervé par les fumées du punch.
-
---Bon! dit C***, ne vas-tu pas supposer qu’il est, réellement, attaché
-à la cérémonie en question?
-
---Tu as donc saisi le sens de notre petite causerie, mon cher! lui
-dis-je tout bas: courte mais instructive! Ce monsieur est un simple
-exécuteur!--Belge, probablement.--C’est l’exotique dont parlait
-Antonie tout à l’heure. Sans sa présence d’esprit, j’eusse essuyé une
-déconvenue en ce qu’il eût effrayé ces jeunes personnes.
-
---Allons donc! s’écria C***: un exécuteur en équipage de trente
-mille francs? qui donne des diamants à sa voisine? qui soupe à la
-Maison-Dorée la veille de prodiguer ses soins à un client? Depuis ton
-café de Choiseul, tu vois des bourreaux partout. Bois un verre de
-punch! Ton M. Saturne est un assez mauvais plaisant, tu sais?
-
-A ces mots, il me sembla que la logique, oui, que la froide raison,
-était du côté de ce cher poète.--Fort contrarié, je pris à la hâte
-mes gants et mon chapeau et me dirigeai très vite sur le seuil, en
-murmurant:
-
---Bien.
-
---Tu as raison, dit C***.
-
---Ce lourd sarcasme a duré très longtemps, ajoutai-je en ouvrant la
-porte du salon. Si j’atteins ce mystificateur funèbre, je jure que...
-
---Un instant: jouons à qui _passera le premier_, dit C***.
-
-J’allais répondre le nécessaire et disparaître lorsque, derrière
-mon épaule, une voix allègre et bien connue s’écria sous la tenture
-soulevée:
-
---Inutile! Restez, mon cher ami.
-
-En effet, notre illustre ami, le petit docteur Florian Les Églisottes,
-était entré pendant nos dernières paroles: il était devant moi, tout
-sautillant, dans son witchoûra couvert de neige.
-
---Mon cher docteur, lui dis-je, dans l’instant je suis à vous, mais...
-
-Il me retint:
-
---Lorsque je vous aurai conté l’histoire de l’homme qui sortait de ce
-salon quand je suis arrivé, continua-t-il, je parie que vous ne vous
-soucierez plus de lui demander compte de ses saillies!--D’ailleurs, il
-est trop tard: sa voiture l’a emporté loin d’ici déjà.
-
-Il prononça ces mots sur un ton si étrange qu’il m’arrêta
-définitivement.
-
---Voyons l’histoire, docteur, dis-je en me rasseyant, après un
-moment.--Mais, songez-y, Les Églisottes: vous répondez de mon inaction
-et la prenez sous votre bonnet.
-
-Le prince de la Science posa dans un coin sa canne à pomme d’or,
-effleura, galamment, du bout des lèvres, les doigts de nos trois
-belles interdites, se versa un peu de madère et, au milieu du silence
-fantastique dû à l’incident--et à son entrée personnelle,--commença en
-ces termes:
-
---Je comprends toute l’aventure de ce soir. Je me sens au fait de tout
-ce qui vient de se passer comme si j’avais été des vôtres!... Ce qui
-vous est arrivé, sans être précisément alarmant, est, néanmoins, une
-chose qui aurait pu le devenir.
-
---Hein? dit C***.
-
---Ce monsieur est bien, en effet, le baron de H***, il est d’une haute
-famille d’Allemagne; il est riche à millions; mais...
-
-Le docteur nous regarda:
-
---Mais le prodigieux cas d’aliénation mentale dont il est frappé,
-ayant été constaté par les Facultés médicales de Munich et de Berlin,
-présente la plus extraordinaire et la plus incurable de toutes les
-monomanies enregistrées jusqu’à ce jour! acheva le docteur du même ton
-que s’il se fût trouvé à son cours de physiologie comparée.
-
---Un fou!--Qu’est-ce à dire, Florian, que signifie cela?--murmura C***
-en allant pousser le verrou léger de la serrure.
-
-Ces dames, elles-mêmes, avaient changé de sourire à cette révélation.
-
-Quant à moi, je croyais, positivement, rêver depuis quelques minutes.
-
---Un fou!... s’écria Antonie;--mais, on renferme ces personnes, il me
-semble?
-
---Je croyais avoir fait observer que notre gentilhomme était plusieurs
-fois millionnaire, répliqua fort gravement Les Églisottes. C’est donc
-lui qui fait enfermer les autres, ne vous en déplaise.
-
---Et quel est son genre de manie? demanda Susannah. Je le trouve très
-gentil, moi, ce monsieur, je vous en préviens!
-
---Vous ne serez peut-être pas de cet avis tout à l’heure, madame!
-continua le docteur en allumant une cigarette.
-
-Le petit jour livide teintait les vitres, les bougies jaunissaient, le
-feu s’éteignait; ce que nous entendions nous donnait la sensation d’un
-cauchemar. Le docteur n’était pas de ceux auxquels la mystification est
-familière: ce qu’il disait devait être aussi froidement réel que la
-machine dressée là-bas sur la place.
-
---Il paraîtrait, continua-t-il entre deux gorgées de madère,
-qu’aussitôt sa majorité, ce jeune homme taciturne s’embarqua pour les
-Indes orientales; il voyagea beaucoup dans les contrées de l’Asie.
-Là commence le mystère épais qui cache l’origine de son accident.
-Il assista, pendant certaines révoltes, dans l’extrême Orient, à
-ces supplices rigoureux que les lois en vigueur dans ces parages
-infligent aux rebelles et aux coupables. Il y assista, d’abord, sans
-doute, par une simple curiosité de voyageur. Mais, à la vue de ces
-supplices, il paraîtrait que les instincts d’une cruauté, qui dépasse
-les capacités de conception connues, s’émurent en lui, troublèrent son
-cerveau, empoisonnèrent son sang et finalement le rendirent l’être
-singulier qu’il est devenu. Figurez-vous qu’à force d’or, le baron de
-H*** pénétra dans les vieilles prisons des villes principales de la
-Perse, de l’Indo-Chine et du Thibet et qu’il obtint, plusieurs fois,
-des gouverneurs, d’exercer les horribles fonctions de justicier, aux
-lieu et place des exécuteurs orientaux.--Vous connaissez l’épisode
-des quarante livres pesant d’yeux crevés qui furent apportés, sur
-deux plats d’or, au shah Nasser-Eddin, le jour où il fit son entrée
-solennelle dans une ville révoltée? Le baron, vêtu en homme du
-pays, fut l’un des plus ardents zélateurs de toute cette atrocité.
-L’exécution des deux chefs de la sédition fut d’une plus stricte
-horreur. Ils furent condamnés d’abord--à se voir arracher toutes les
-dents par des tenailles, puis à l’enfoncement de ces mêmes dents en
-leurs crânes, rasés à cet effet,--et ceci de manière à y former les
-initiales persanes du nom glorieux du successeur de Feth-Ali-shah.--Ce
-fut encore notre amateur qui, moyennant un lac de roupies, obtint
-de les exécuter lui-même et avec la gaucherie compassée qui le
-distingue.--(Simple question: quel est le plus insensé de celui qui
-ordonne de tels supplices ou de celui qui les exécute?--Vous êtes
-révoltés? Bah! Si le premier de ces deux hommes daignait venir à
-Paris, nous serions trop honorés de lui tirer des feux d’artifice
-et d’ordonner aux drapeaux de nos armées de s’incliner sur son
-passage,--le tout, fût-ce au nom des «immortels principes de 89.» Donc,
-passons).--S’il faut en croire les rapports des capitaines Hobbs et
-Egginson, les raffinements que sa monomanie croissante lui suggéra,
-dans ces occasions, ont surpassé, de toute la hauteur de l’Absurde,
-celles des Tibère et des Héliogabale,--et toutes celles qui sont
-mentionnées dans les fastes humains. Car, ajouta le docteur, un fou ne
-saurait être égalé en _perfection_ sur le point où il déraisonne.
-
-Le docteur Les Églisottes s’arrêta et nous regarda, tour à tour, d’un
-air goguenard.
-
-A force d’attention, nous avions laissé nos cigares s’éteindre pendant
-ce discours.
-
---Une fois de retour en Europe, continua le docteur,--le baron
-de H***, _blasé jusqu’à faire espérer sa guérison_, fut bientôt
-ressaisi par sa fièvre chaude. Il n’avait qu’un rêve, un seul,--plus
-morbide, plus glacé que toutes les abjectes imaginations du marquis
-de Sade:--c’était, tout bonnement, de se faire délivrer le brevet
-d’Exécuteur des hautes-œuvres GÉNÉRAL de toutes les capitales de
-l’Europe. Il prétendait que les bonnes traditions et que l’habileté
-périclitaient dans cette branche artistique de la civilisation; qu’il
-y avait, comme on dit, péril en la demeure, et, fort des services
-qu’il avait rendus en Orient (écrivait-il dans les placets qu’il a
-souvent envoyés), il espérait (si les souverains daignaient l’honorer
-de leur confiance) arracher aux prévaricateurs les hurlements les
-plus modulés que jamais oreilles de magistrat aient entendus sous la
-voûte d’un cachot.--(Tenez! Quand on parle de Louis XVI devant lui,
-son œil s’allume et reflète une haine d’outre-tombe extraordinaire:
-Louis XVI est, en effet, le souverain qui a cru devoir abolir la
-question préalable, et ce monarque est le seul homme que M. de H*** ait
-probablement jamais haï.)
-
-»Il échoua toujours, dans ces placets, comme bien vous le pensez, et
-c’est grâce aux démarches de ses héritiers qu’on ne l’a pas enfermé
-selon ses mérites. En effet, des clauses du testament de son père, feu
-le baron de H***, forcent la famille à éviter sa mort civile à cause
-des énormes préjudices d’argent que cette mort entraînerait pour les
-proches de ce personnage. Il voyage donc, en liberté. Il est au mieux
-avec tous ces messieurs de la Justice-capitale. Sa première visite
-est pour eux, dans toutes les villes où il passe. Il leur a souvent
-offert des sommes très fortes pour le laisser opérer à leur place,--et
-je crois, entre nous (ajouta le docteur en clignant de l’œil), qu’en
-Europe,--il en a débauché quelques-uns.
-
-»A part ces équipées, on peut dire que sa folie est inoffensive,
-puisqu’elle ne s’exerce que sur des personnes désignées par la Loi.--En
-dehors de son aliénation mentale, le baron de H*** a la renommée d’un
-homme de mœurs paisibles et, même, engageantes. De temps à autre, sa
-mansuétude ambiguë donne, peut-être, froid dans le dos, comme on dit, à
-ceux de ses intimes qui sont au courant de sa terrible turlutaine, mais
-c’est tout.
-
-»Néanmoins, il parle souvent de l’Orient avec quelque regret
-et doit incessamment y retourner. La privation du diplôme de
-Tortionnaire-en-chef du globe l’a plongé dans une mélancolie noire.
-Figurez-vous les rêveries de Torquemada ou d’Arbuez, des ducs d’Albe ou
-d’York. Sa monomanie s’empire de jour en jour. Aussi, toutes les fois
-qu’il se présente une exécution, en est-il averti par des émissaires
-secrets--avant les gentilshommes de la hache eux-mêmes! Il court,
-il vole, il dévore la distance, sa place est réservée au pied de la
-machine. Il y est, en ce moment où je vous parle: il ne dormirait pas
-tranquille s’il n’avait pas obtenu le dernier regard du condamné.
-
-»Voilà, messieurs et mesdames, le gentleman avec lequel vous avez eu
-l’heur de frayer cette nuit. J’ajouterai que, sorti de sa démence et
-dans ses rapports avec la société, c’est un homme du monde vraiment
-irréprochable et le causeur le plus entraînant, le plus enjoué, le
-plus...
-
---Assez, docteur!--par grâce! s’écrièrent Antonie et Clio la Cendrée,
-que le badinage strident et sardonique de Florian avait impressionnées
-extraordinairement.
-
---Mais c’est le sigisbée de la Guillotine! murmura Susannah: c’est le
-_dilettante_ de la Torture!
-
---Vraiment, si je ne vous connaissais pas, docteur... balbutia C***.
-
---Vous ne croiriez pas? interrompit Les Églisottes. Je ne l’ai pas cru,
-moi-même, pendant longtemps; mais, si vous voulez, nous allons aller
-là-bas. J’ai justement ma carte; nous pourrons parvenir jusqu’à lui,
-malgré la haie de cavalerie. Je ne vous demanderai que d’observer son
-visage, voilà tout, pendant l’accomplissement de la sentence. Après
-quoi, vous ne douterez plus.
-
---Grand merci de l’invitation! s’écria C***; je préfère vous croire,
-malgré l’absurdité vraiment mystérieuse du fait.
-
---Ah! c’est un type que votre baron!... continua le docteur en
-attaquant un buisson d’écrevisses resté vierge miraculeusement.
-
-Puis, nous voyant tous devenus moroses:
-
---Il ne faut pas vous étonner ni vous affecter outre mesure de mes
-confidences à ce sujet! dit-il. Ce qui constitue la hideur de la
-chose, c’est la _particularité_ de la monomanie. Quant au reste, un
-fol est un fol, rien de plus. Lisez les aliénistes: vous y relèverez
-des cas d’une étrangeté presque aussi surprenante; et ceux qui en sont
-atteints, je vous jure que nous les coudoyons en plein midi, à chaque
-instant, sans en rien soupçonner.
-
---Mes chers amis, conclut C*** après un moment de saisissement général,
-je n’éprouverais pas, je l’avoue, d’éloignement bien précis à choquer
-mon verre contre celui que me tendrait un bras séculier, comme on
-disait au temps où les bras des exécuteurs pouvaient être religieux. Je
-n’en chercherais pas l’occasion, mais si elle s’offrait à moi, je vous
-dirais, sans trop déclamer (et Les Églisottes, surtout, me comprendra),
-que l’aspect ou même la compagnie de ceux qui exercent les fonctions
-capitales ne saurait m’impressionner en aucune façon. Je n’ai jamais
-très bien compris les _effets_ des mélodrames à ce sujet.
-
-»Mais la vue d’un homme tombé en démence, parce qu’il ne peut remplir
-_légalement_ cet office, ah! ceci, par exemple, me cause quelque
-impression. Et je n’hésite pas à le déclarer: s’il est, parmi
-l’Humanité, des âmes échappées d’un Enfer, notre convive de ce soir est
-une des pires que l’on puisse rencontrer. Vous aurez beau l’appeler
-fol, cela n’explique pas sa nature originelle. Un bourreau réel me
-serait indifférent; notre affreux maniaque me fait frissonner d’un
-frisson indéfinissable!
-
-Le silence qui accueillit les paroles de C*** fut solennel comme si la
-Mort eût laissé voir, brusquement, sa tête chauve entre les candélabres.
-
---Je me sens un peu indisposée, dit Clio la Cendrée d’une voix
-que la surexcitation nerveuse et le froid de l’aurore intervenue
-entrecoupaient. Ne me laissez point toute seule. Venez à la villa.
-Tâchons d’oublier cette aventure, messieurs et amis; venez: il y a des
-bains, des chevaux et des chambres pour dormir. (Elle savait à peine
-ce qu’elle disait.) C’est au milieu du Bois, nous y serons dans vingt
-minutes. Comprenez-moi, je vous en prie. L’idée de ce monsieur me rend
-presque malade, et, si j’étais seule, j’aurais quelque inquiétude de
-le voir entrer tout à coup, une lampe à la main, éclairant son fade
-sourire qui fait peur.
-
---Voilà, certes, une nuit énigmatique! dit Susannah Jackson.
-
-Les Églisottes s’essuyait les lèvres d’un air satisfait, ayant terminé
-son buisson.
-
-Nous sonnâmes: Joseph parut. Pendant que nous en finissions avec lui,
-l’Écossaise, en se touchant les joues d’une petite houppe de cygne,
-murmura, tranquillement, auprès d’Antonie:
-
---N’as-tu rien à dire à Joseph, petite Yseult?
-
---Si fait, répondit la jolie et toute pâle créature, et tu m’as
-devinée, folle!
-
-Puis, se tournant vers l’intendant:
-
---Joseph, continua-t-elle, prenez cette bague: le rubis en est un peu
-foncé pour moi.--N’est-ce pas, Suzanne? Tous ces brillants ont l’air
-de pleurer autour de cette goutte de sang.--Vous la ferez vendre
-aujourd’hui et vous en remettrez le montant aux mendiants qui passent
-devant la maison.
-
-Joseph prit la bague, s’inclina de ce salut somnambulique dont il eut
-seul le secret et sortit pour faire avancer les voitures pendant que
-ces dames achevaient de rajuster leurs toilettes, s’enveloppaient de
-leurs longs dominos de satin noir et remettaient leurs masques.
-
-Six heures sonnèrent.
-
---Un instant, dis-je en étendant le doigt vers la pendule: voici une
-heure qui nous rend tous un peu complices de la folie de cet homme.
-Donc, ayons plus d’indulgence pour elle. Ne sommes-nous pas, en ce
-moment même, implicitement, d’une barbarie à peu près aussi morne que
-la sienne?
-
-A ces mots, l’on resta debout, en grand silence.
-
-Susannah me regarda sous son masque: j’eus la sensation d’une lueur
-d’acier. Elle détourna la tête et entr’ouvrit une fenêtre, très vite.
-
-L’heure sonnait, au loin, à tous les clochers de Paris.
-
-Au _sixième_ coup, tout le monde tressaillit profondément,--et je
-regardai, pensif, la tête d’un démon de cuivre, aux traits crispés, qui
-soutenait, dans une patère, les flots sanglants des rideaux rouges.
-
-
-
-
-A S’Y MÉPRENDRE!
-
-_A Monsieur Henri de Bornier._
-
- «Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.»
-
- C. BAUDELAIRE.
-
-
-Par une grise matinée de novembre, je descendais les quais d’un pas
-hâtif. Une bruine froide mouillait l’atmosphère. Des passants noirs,
-obombrés de parapluies difformes, s’entrecroisaient.
-
-La Seine jaunie charriait ses bateaux marchands pareils à des hannetons
-démesurés. Sur les ponts, le vent cinglait brusquement des chapeaux,
-que leurs possesseurs disputaient à l’espace avec ces attitudes et ces
-contorsions dont le spectacle est toujours si pénible pour l’artiste.
-
-Mes idées étaient pâles et brumeuses; la préoccupation d’un rendez-vous
-d’affaires, accepté, depuis la veille, me harcelait l’imagination.
-L’heure me pressait: je résolus de m’abriter sous l’auvent d’un portail
-d’où il me serait plus commode de faire signe à quelque fiacre.
-
-A l’instant même, j’aperçus, tout justement à côté de moi, l’entrée
-d’un bâtiment carré, d’aspect bourgeois.
-
-Il s’était dressé dans la brume comme une apparition de pierre, et,
-malgré la rigidité de son architecture, malgré la buée morne et
-fantastique dont il était enveloppé, je lui reconnus, tout de suite, un
-certain air d’hospitalité cordiale qui me rasséréna l’esprit.
-
---A coup sûr, me dis-je, les hôtes de cette demeure sont des gens
-sédentaires!--Ce seuil invite à s’y arrêter: la porte n’est-elle pas
-ouverte?
-
-Donc, le plus poliment du monde, l’air satisfait, le chapeau
-à la main,--méditant même un madrigal pour la maîtresse de la
-maison,--j’entrai, souriant, et me trouvai, de plain-pied, devant une
-espèce de salle à toiture vitrée, d’où le jour tombait, livide.
-
-A des colonnes étaient appendus des vêtements, des cache-nez, des
-chapeaux.
-
-Des tables de marbre étaient disposées de toutes parts.
-
-Plusieurs individus, les jambes allongées, la tête élevée, les yeux
-fixes, l’air positif, paraissaient méditer.
-
-Et les regards étaient sans pensée, les visages couleur du temps.
-
-Il y avait des portefeuilles ouverts, des papiers dépliés auprès de
-chacun d’eux.
-
-Et je reconnus, alors, que la maîtresse du logis, sur l’accueillante
-courtoisie de laquelle j’avais compté, n’était autre que la Mort.
-
-Je considérai mes hôtes.
-
-Certes, pour échapper aux soucis de l’existence tracassière, la
-plupart de ceux qui occupaient la salle avaient assassiné leurs corps,
-espérant, ainsi, un peu plus de bien-être.
-
-Comme j’écoutais le bruit des robinets de cuivre scellés à la muraille
-et destinés à l’arrosage quotidien de ces restes mortels, j’entendis
-le roulement d’un fiacre. Il s’arrêtait devant l’établissement. Je fis
-la réflexion que mes gens d’affaires attendaient. Je me retournai pour
-profiter de la bonne fortune.
-
-Le fiacre venait, en effet, de dégorger, au seuil de l’édifice, des
-collégiens en goguette qui avaient besoin de voir la mort pour y croire.
-
-J’avisai la voiture déserte et je dis au cocher:
-
---Passage de l’Opéra!
-
-Quelque temps après, aux boulevards, le temps me sembla plus couvert,
-faute d’horizon. Les arbustes, végétations squelettes, avaient l’air,
-du bout de leurs branchettes noires, d’indiquer vaguement les piétons
-aux gens de police ensommeillés encore.
-
-La voiture se hâtait.
-
-Les passants, à travers la vitre, me donnaient l’idée de l’eau qui
-coule.
-
-Une fois à destination, je sautai sur le trottoir et m’engageai dans le
-passage encombré de figures soucieuses.
-
-A son extrémité, j’aperçus, tout justement vis-à-vis de moi, l’entrée
-d’un café,--aujourd’hui consumé dans un incendie célèbre (car la vie
-est un songe),--et qui était relégué au fond d’une sorte de hangar,
-sous une voûte carrée, d’aspect morne. Les gouttes de pluie qui
-tombaient sur le vitrage supérieur obscurcissaient encore la pâle lueur
-du soleil.
-
---C’était là que m’attendaient, pensai-je, la coupe en main, l’œil
-brillant et narguant le Destin, mes hommes d’affaires!
-
-Je tournai donc le bouton de la porte et me trouvai, de plain-pied,
-dans une salle où le jour tombait d’en haut, par le vitrage, livide.
-
-A des colonnes étaient appendus des vêtements, des cache-nez, des
-chapeaux.
-
-Des tables de marbre étaient disposées de toutes parts.
-
-Plusieurs individus, les jambes allongées, la tête levée, les yeux
-fixes, l’air positif, paraissaient méditer.
-
-Et les visages étaient couleur du temps, les regards sans pensée.
-
-Il y avait des portefeuilles ouverts et des papiers dépliés auprès de
-chacun d’eux.
-
-Je considérai ces hommes.
-
-Certes, pour échapper aux obsessions de l’insupportable conscience,
-la plupart de ceux qui occupaient la salle avaient, depuis longtemps,
-assassiné leurs «âmes», espérant, ainsi, un peu plus de bien-être.
-
-Comme j’écoutais le bruit des robinets de cuivre, scellés à la
-muraille, et destinés à l’arrosage quotidien de ces restes mortels, le
-souvenir du roulement de la voiture me revint à l’esprit.
-
---A coup sûr, me dis-je, il faut que ce cocher ait été frappé, à la
-longue, d’une sorte d’hébétude, pour m’avoir ramené, après tant de
-circonvolutions, simplement à notre point de départ?--Toutefois, je
-l’avoue (s’il y a méprise), LE SECOND COUP D’ŒIL EST PLUS SINISTRE QUE
-LE PREMIER!...
-
-Je refermai donc, en silence, la porte vitrée et je revins chez
-moi,--bien décidé, au mépris de l’exemple,--et quoi qu’il pût m’en
-advenir,--_à ne jamais faire d’affaires_.
-
-
-
-
-IMPATIENCE DE LA FOULE
-
-_A Monsieur Victor Hugo._
-
- «Passant, va dire à Lacédémone que
- nous sommes ici, morts pour obéir
- à ses saintes lois.»
-
- SIMONIDES.
-
-
-La grande porte de Sparte, au battant ramené contre la muraille comme
-un bouclier d’airain appuyé à la poitrine d’un guerrier, s’ouvrait
-devant le Taygète. La poudreuse pente du mont rougeoyait des feux
-froids d’un couchant aux premiers jours de l’hiver, et l’aride versant
-renvoyait aux remparts de la ville d’Héraklès l’image d’une hécatombe
-sacrifiée au fond d’un soir cruel.
-
-Au-dessus du portail civique, le mur se dressait lourdement. Au sommet
-terrassé se tenait une multitude toute rouge du soir. Les lueurs
-de fer des armures, les peplos, les chars, les pointes des piques,
-étincelaient du sang de l’astre. Seuls, les yeux de cette foule
-étaient sombres; ils envoyaient, fixement, des regards aigus comme
-des javelots vers la cime du mont, d’où quelque grande nouvelle était
-attendue.
-
-La surveille, les Trois-Cents étaient partis avec le roi. Couronnés
-de fleurs, ils s’en étaient allés au festin de la Patrie. Ceux qui
-devaient souper dans les enfers avaient peigné leurs chevelures pour
-la dernière fois dans le temple de Lycurgue. Puis, levant leurs
-boucliers et les frappant de leurs épées, les jeunes hommes, aux
-applaudissements des femmes, avaient disparu dans l’aurore en chantant
-des vers de Tyrtée. Maintenant, sans doute, les hautes herbes du Défilé
-frôlaient leurs jambes nues, comme si la terre qu’ils allaient défendre
-voulait caresser encore ses enfants avant de les reprendre en son sein
-vénérable.
-
-Le matin, des chocs d’armes, apportés par le vent, et des vociférations
-triomphales, avaient confirmé les rapports des bergers éperdus. Les
-Perses avaient reculé deux fois, dans une immense défaite, laissant les
-dix mille Immortels sans sépulture. La Locride avait vu ces victoires!
-La Thessalie se soulevait. Thèbes, elle-même, s’était réveillée devant
-l’exemple. Athènes avait envoyé ses légions et s’armait sous les ordres
-de Miltiade; sept mille soldats renforçaient la phalange laconienne.
-
-Mais voici qu’au milieu des chants de gloire et des prières dans le
-temple de Diane, les cinq Ephores, ayant écouté des messagers survenus,
-s’étaient entre-regardés. Le Sénat avait donné, sur-le-champ, des
-ordres pour la défense de la Ville. De là ces retranchements creusés en
-hâte, car Sparte, par orgueil, ne se fortifiait à l’ordinaire que de
-ses citoyens.
-
-Une ombre avait dissipé toutes les joies. On ne croyait plus au
-discours des pasteurs; les sublimes nouvelles furent oubliées, d’un
-seul coup, comme des fables! Les prêtres avaient frissonné gravement.
-Des bras d’augures, éclairés par la flamme des trépieds, s’étaient
-levés, vouant aux divinités infernales! Des paroles brèves avaient été
-chuchotées, terribles, aussitôt. Et l’on avait fait sortir les vierges,
-car on allait prononcer le nom d’un traître. Et leurs longs vêtements
-avaient passé sur les Ilotes, couchés, ivres de vin noir, en travers
-des degrés des portiques, lorsqu’elles avaient marché sur eux sans les
-apercevoir.
-
-Alors retentit la nouvelle désespérée.
-
-Un passage désert dans la Phocide avait été découvert aux ennemis. Un
-pâtre messénien avait vendu la terre d’Hellas. Ephialtès avait livré à
-Xerxès la mère patrie. Et les cavaleries perses, au front desquelles
-resplendissaient les armures d’or des satrapes, envahissaient déjà
-le sol des dieux, foulaient aux pieds la nourrice des héros! Adieu,
-temples, demeures des aïeux, plaines sacrées! Ils allaient venir,
-avec des chaînes, eux, les efféminés et les pâles, et se choisir des
-esclaves parmi tes filles, Lacédémone!
-
-La consternation s’accrut de l’aspect de la montagne, lorsque les
-citoyens se furent rendus sur la muraille.
-
-Le vent se plaignait dans les rocheuses ravines, entre les sapins qui
-se ployaient et craquaient, confondant leurs branches nues, pareilles
-aux cheveux d’une tête renversée avec horreur. La Gorgone courait
-dans les nuées, dont les voiles semblaient mouler sa face. Et la
-foule, couleur d’incendie, s’entassait dans les embrasures en admirant
-l’âpre désolation de la terre sous la menace du ciel. Cependant, cette
-multitude aux bouches sévères se condamnait au silence à cause des
-vierges. Il ne fallait pas agiter leur sein ni troubler leur sang
-d’impressions accusatrices envers un homme d’Hellas. On songeait aux
-enfants futurs.
-
-L’impatience, l’attente déçue, l’incertitude du désastre,
-alourdissaient l’angoisse. Chacun cherchait à s’aggraver encore
-l’avenir, et la proximité de la destruction semblait imminente.
-
-Certes, les premiers fronts d’armées allaient apparaître, dans le
-crépuscule! Quelques-uns se figuraient voir, dans les cieux et coupant
-l’horizon, le reflet des cavaleries de Xerxès, son char même. Les
-prêtres, tendant l’oreille, discernaient des clameurs venues du nord,
-disaient-ils,--malgré le vent des mers méridionales qui faisait bruire
-leurs manteaux.
-
-Les balistes roulaient, prenant position; on bandait ses scorpions et
-les monceaux de dards tombaient auprès des roues. Les jeunes filles
-disposaient des brasiers pour faire bouillir la poix; les vétérans,
-revêtus de leurs armures, supputaient, les bras croisés, le nombre
-d’ennemis qu’ils abattraient avant de tomber; on allait murer les
-portes, car Sparte ne se rendrait pas, même emportée d’assaut; on
-calculait les vivres, on prescrivait aux femmes le suicide, on
-consultait des entrailles abandonnées qui fumaient çà et là.
-
-Comme on devait passer la nuit sur la muraille en cas de surprise
-des Perses, le nommé Nogaklès, le cuisinier des gardiens, sorte de
-magistrat, préparait, sur le rempart même, la nourriture publique.
-Debout contre une vaste cuve, il agitait son lourd pilon de pierre et,
-tout en écrasant distraitement le grain dans le lait salé, il regardait
-lui aussi, d’un air soucieux, la montagne.
-
-On attendait. Déjà d’infâmes suggestions s’élevaient au sujet des
-combattants. Le désespoir de la foule est calomnieux; et les frères
-de ceux-là qui devaient bannir Aristide, Thémistocle et Miltiade,
-n’enduraient pas, sans fureur, leur inquiétude. Mais de très vieilles
-femmes, alors, secouaient la tête, en tressant leurs grandes chevelures
-blanches. Elles étaient sûres de leurs enfants et gardaient la farouche
-tranquillité des louves qui ont sevré.
-
-Une obscurité brusque envahit le ciel; ce n’était pas les ombres de
-la nuit. Un vol immense de corbeaux apparut, surgi des profondeurs
-du sud; cela passa sur Sparte avec des cris de joie terrible; ils
-couvraient l’espace, assombrissant la lumière. Ils allèrent se percher
-sur toutes les branches des bois sacrés qui entouraient le Taygète. Ils
-demeurèrent là, vigilants, immobiles, le bec tourné vers le nord et les
-yeux allumés.
-
-Une clameur de malédiction s’éleva, tonnante, et les poursuivit. Les
-catapultes ronflèrent, envoyant des volées de cailloux dont les chocs
-sonnèrent après mille sifflements et crépitèrent en pénétrant les
-arbres.
-
-Les poings tendus, les bras levés au ciel, on voulut les effrayer. Ils
-demeurèrent impassibles comme si une odeur divine de héros étendus les
-eût fascinés, et ils ne quittèrent point les branches noires, ployantes
-sous leur fardeau.
-
-Les mères frémirent, en silence, devant cette apparition.
-
-Maintenant les vierges s’inquiétaient. On leur avait distribué les
-lames saintes, suspendues, depuis des siècles, dans les temples.--«Pour
-qui ces épées!» demandaient-elles. Et leurs regards, doux encore,
-allaient du miroitement des glaives nus aux yeux plus froids de ceux
-qui les avaient engendrées. On leur souriait par respect,--on les
-laissait dans l’incertitude des victimes, on leur apprendrait, au
-dernier instant, que ces épées étaient pour elles.
-
-Tout à coup, les enfants poussèrent un cri. Leurs yeux avaient
-distingué quelque chose au loin. Là-bas, à la cime déjà bleuie du
-mont désert, un homme, emporté par le vent d’une fuite antérieure,
-descendait vers la Ville.
-
-Tous les regards se fixèrent sur cet homme.
-
-Il venait, tête baissée, le bras étendu sur une sorte de bâton
-rameux,--coupé au hasard de la détresse, sans doute,--et qui soutenait
-sa course vers la porte spartiate.
-
-Déjà, comme il touchait à la zone où le soleil jetait ses derniers
-rayons sur le centre de la montagne, on distinguait son grand manteau
-enroulé autour de son corps; l’homme était tombé en route, car son
-manteau était tout souillé de fange, ainsi que son bâton. Ce ne pouvait
-être un soldat: il n’avait pas de bouclier.
-
-Un morne silence accueillit cette vision.
-
-De quel lieu d’horreur s’enfuyait-il ainsi?--Mauvais présage!
-
---Cette course n’était pas digne d’un homme. Que voulait-il?
-
---Un abri?... On le poursuivait donc?--L’ennemi, sans
-doute?--Déjà!--déjà!...
-
-Au moment où l’oblique lumière de l’astre mourant l’atteignit des pieds
-à la tête, on aperçut les cnémides.
-
-Un vent de fureur et de honte bouleversa les pensées. On oublia la
-présence des vierges, qui devinrent sinistres et plus blanches que de
-véritables lis.
-
-Un nom, vomi par l’épouvante et la stupeur générales, retentit. C’était
-un Spartiate! un des Trois-Cents! On le reconnaissait.--Lui! c’était
-lui! Un soldat de la ville avait jeté son bouclier! On fuyait! Et
-les autres? Avaient-ils lâché pied, eux aussi, les intrépides?--Et
-l’anxiété crispait les faces.--La vue de cet homme équivalait à la vue
-de la défaite. Ah! pourquoi se voiler plus longtemps le vaste malheur!
-Ils avaient fui! Tous!... Ils le suivaient! Ils allaient apparaître
-d’un instant à l’autre!... Poursuivis par les cavaliers perses!--Et,
-mettant la main sur ses yeux, le cuisinier s’écria qu’il les apercevait
-dans la brume!...
-
-Un cri domina toutes les rumeurs. Il venait d’être poussé par un
-vieillard et une grande femme. Tous deux, cachant leurs visages
-interdits, avaient prononcé ces paroles horribles: «Mon fils!»
-
-Alors, un ouragan de clameurs s’éleva. Les poings se tendirent vers le
-fuyard.
-
---Tu te trompes. Ce n’est pas ici le champ de bataille.
-
---Ne cours pas si vite. Ménage-toi.
-
---Les Perses achètent-ils bien les boucliers et les épées?
-
---Ephialtès est riche.
-
---Prends garde à ta droite! Les os de Pélops, d’Héraklès et de Pollux
-sont sous tes pieds.--Imprécations! Tu vas réveiller les mânes de
-l’Aïeul,--mais il sera fier de toi.
-
---Mercure t’a prêté les ailes de ses talons! Par le Styx, tu gagneras
-le prix, aux Olympiades!
-
-Le soldat semblait ne pas entendre et courait toujours vers la Ville.
-
-Et, comme il ne répondait ni ne s’arrêtait, cela exaspéra. Les injures
-devinrent effroyables. Les jeunes filles regardaient avec stupeur.
-
-Et les prêtres:
-
---Lâche! Tu es souillé de boue! Tu n’as pas embrassé la terre natale;
-tu l’as mordue!
-
---Il vient vers la porte!--Ah! par les dieux infernaux!--Tu n’entreras
-pas!
-
-Des milliers de bras s’élevèrent.
-
---Arrière! C’est le barathre qui t’attend!--ou plutôt...--Arrière! Nous
-ne voulons pas de ton sang dans nos gouffres!
-
---Au combat! Retourne!
-
---Crains les ombres des héros, autour de toi.
-
---Les Perses te donneront des couronnes! Et des lyres! Va distraire
-leurs festins, esclave!
-
-A cette parole, on vit les jeunes filles de Lacédémone incliner le
-front sur leurs poitrines, et, serrant dans leurs bras les épées
-portées par les rois libres dans les âges reculés, elles versèrent des
-larmes en silence.
-
-Elles enrichissaient, de ces pleurs héroïques, la rude poignée des
-glaives. Elles comprenaient et se vouaient à la mort, pour la patrie.
-
-Soudain, l’une d’entre elles s’approcha, svelte et pâle, du rempart: on
-s’écarta pour lui livrer passage. C’était celle qui devait être un jour
-l’épouse du fuyard.
-
---Ne regarde pas, Séméïs!... lui crièrent ses compagnes.
-
-Mais elle considéra cet homme et, ramassant une pierre, elle la lança
-contre lui.
-
-La pierre atteignit le malheureux: il leva les yeux et s’arrêta. Et
-alors un frémissement parut l’agiter. Sa tête, un moment relevée,
-retomba sur sa poitrine.
-
-Il parut songer. A quoi donc?
-
-Les enfants le contemplaient; les mères leur parlaient bas, en
-l’indiquant.
-
-L’énorme et belliqueux cuisinier interrompit son labeur et quitta
-son pilon. Une sorte de colère sacrée lui fit oublier ses devoirs.
-Il s’éloigna de la cuve et vint se pencher sur une embrasure de la
-muraille. Puis, rassemblant toutes ses forces et gonflant ses joues,
-le vétéran cracha vers le transfuge. Et le vent qui passait emporta,
-complice de cette sainte indignation, l’infâme écume sur le front du
-misérable.
-
-Une acclamation retentit, approbatrice de cette énergique marque de
-courroux.
-
-On était vengé.
-
-Pensif, appuyé sur son bâton, le soldat regardait fixement l’entrée
-ouverte de la Ville.
-
-Sur le signe d’un chef, la lourde porte roula entre lui et l’intérieur
-des murailles et vint s’enchâsser entre les deux montants de granit.
-
-Alors, devant cette porte fermée qui le proscrivait pour toujours, le
-fuyard tomba en arrière, tout droit, étendu sur la montagne.
-
-A l’instant même, avec le crépuscule et le pâlissement du soleil, les
-corbeaux, eux, se précipitèrent sur cet homme; ils furent applaudis,
-cette fois, et leur voile meurtrier le déroba subitement aux outrages
-de la foule humaine.
-
-Puis vint la rosée du soir qui détrempa la poussière autour de lui.
-
-A l’aube, il ne resta de l’homme que des os dispersés.
-
-Ainsi mourut, l’âme éperdue de cette seule gloire que jalousent les
-dieux et fermant pieusement les paupières pour que l’aspect de la
-réalité ne troublât d’aucune vaine tristesse la conception sublime
-qu’il gardait de la Patrie, ainsi mourut, sans parole, serrant dans sa
-main la palme funèbre et triomphale et à peine isolé de la boue natale
-par la pourpre de son sang, l’auguste guerrier élu messager de la
-Victoire par les Trois-Cents, pour ses mortelles blessures, alors que,
-jetant aux torrents des Thermopyles son bouclier et son épée, ils le
-poussèrent vers Sparte, hors du Défilé, le persuadant que ses dernières
-forces devaient être utilisées en vue du salut de la République;--ainsi
-disparut dans la mort, acclamé ou non de ceux pour lesquels il
-périssait, l’ENVOYÉ DE LÉONIDAS.
-
-
-
-
-LE SECRET DE L’ANCIENNE MUSIQUE
-
-_A Monsieur Richard Wagner._
-
-
-C’était jour d’audition à l’Académie nationale de Musique.
-
-La mise à l’étude d’un ouvrage dû à certain compositeur allemand (dont
-le nom, désormais oublié, nous échappe, heureusement!) venait d’être
-décidée en haut lieu;--et ce maître étranger, s’il fallait ajouter
-créance à divers _memoranda_ publiés par la _Revue des Deux Mondes_,
-n’était rien moins que le _fauteur_ d’une musique «nouvelle!»
-
-Les exécutants de l’Opéra ne se trouvaient donc rassemblés aujourd’hui
-que dans le but de tirer, comme on dit, la chose au clair, en
-déchiffrant la partition du présomptueux novateur.
-
-La minute était grave.
-
-Le directeur apparut sur le théâtre et vint remettre au chef
-d’orchestre la volumineuse partition en litige. Celui-ci l’ouvrit, y
-jeta les yeux, tressaillit et déclara que l’ouvrage lui paraissait
-inexécutable à l’Académie de musique de Paris.
-
---Expliquez-vous, dit le directeur.
-
---Messieurs, reprit le chef d’orchestre, la France ne saurait prendre
-sur elle de tronquer, par une exécution défectueuse, la pensée
-d’un compositeur... _à quelque nation qu’il appartienne_.--Or,
-dans les parties d’orchestre spécifiées par l’auteur, figure... un
-instrument militaire aujourd’hui tombé en désuétude et qui n’a plus
-de représentant parmi nous; cet instrument, qui fit les délices de
-nos pères, avait nom jadis: _le Chapeau-chinois_. Je conclus que
-la disparition radicale du Chapeau-chinois en France nous oblige à
-décliner, quoique à regret, l’honneur de cette interprétation.
-
-Ce discours avait plongé l’auditoire dans cet état que les
-physiologistes appellent l’état _comateux_.--Le Chapeau-chinois!!--Les
-plus anciens se souvenaient à peine de l’avoir entendu dans leur
-enfance. Mais il leur eût été difficile, aujourd’hui, de préciser même
-sa forme.--Tout à coup, une voix articula ces paroles inespérées:
-«Permettez, je crois que j’en connais un.» Toutes les têtes se
-retournèrent; le chef d’orchestre se dressa d’un bond: «Qui a
-parlé?»--«Moi, les cymbales», répondit la voix.
-
-L’instant d’après, les cymbales étaient sur la scène entourées, adulées
-et pressées de vives interrogations.--Oui, continuaient-elles, je
-connais un vieux professeur de Chapeau-chinois, passé maître en son
-art, et je sais qu’il existe encore!
-
-Ce ne fut qu’un cri. Les cymbales apparurent comme un sauveur! Le
-chef d’orchestre embrassa son jeune séide (car les cymbales étaient
-jeunes encore). Les trombones attendris l’encourageaient de leurs
-sourires; une contrebasse lui détacha un coup d’œil envieux; la caisse
-se frottait les mains:--«Il ira loin!» grommelait-elle.--Bref, en cet
-instant rapide, les cymbales connurent la gloire.
-
-Séance tenante, une députation, qu’elles précédèrent, sortit de
-l’Opéra, se dirigeant vers les Batignolles, dans les profondeurs
-desquelles devait s’être retiré, loin du bruit, l’austère virtuose.
-
-On arriva.
-
-S’enquérir du vieillard, gravir ses neuf étages, se suspendre à la
-patte pelée de sa sonnette et attendre, en soufflant, sur le palier,
-fut pour nos ambassadeurs l’affaire d’une seconde.
-
-Soudain, tous se découvrirent: un homme d’aspect vénérable, au visage
-entouré de cheveux argentés qui tombaient en longues boucles sur ses
-épaules, une tête à la Béranger, un personnage de romance, se tenait
-debout sur le seuil et paraissait convier les visiteurs à pénétrer dans
-son sanctuaire.
-
---C’était lui! L’on entra.
-
-La croisée, encadrée de plantes grimpantes, était ouverte sur le ciel,
-en ce moment empourpré des merveilles du couchant. Les sièges étaient
-rares: la couchette du professeur remplaça, pour les délégués de
-l’Opéra, ces ottomanes, ces poufs, qui, chez les musiciens modernes,
-abondent, hélas! trop souvent. Dans les angles s’ébauchaient de vieux
-chapeaux-chinois; çà et là gisaient plusieurs albums dont les titres
-commandaient l’attention.--C’était d’abord: _Un premier amour!_ mélodie
-pour chapeau-chinois seul, suivie de _Variations brillantes sur le
-Choral de Luther_, concerto pour trois chapeaux-chinois. Puis septuor
-de chapeaux-chinois (grand unisson) intitulé: LE CALME. Puis une œuvre
-de jeunesse (un peu entachée de romantisme): _Danse nocturne de jeunes
-Mauresques dans la campagne de Grenade, au plus fort de l’Inquisition_,
-grand boléro pour chapeau-chinois; enfin, l’œuvre capitale du
-maître: _Le Soir d’un beau jour_, ouverture pour cent cinquante
-chapeaux-chinois.
-
-Les cymbales, très émues, prirent la parole au nom de l’Académie
-nationale de Musique.--«Ah! dit avec amertume le vieux maître, on
-se souvient de moi maintenant? Je devrais... Mon pays avant tout.
-Messieurs, j’irai.»--Le trombone ayant insinué que la partie à jouer
-paraissait difficile:--«Il n’importe,» dit le professeur en les
-tranquillisant d’un sourire. Et, leur tendant ses mains pâles, rompues
-aux difficultés d’un instrument ingrat:--«A demain, messieurs, huit
-heures, à l’Opéra.»
-
-Le lendemain, dans les couloirs, dans les galeries, dans le trou
-du souffleur inquiet, ce fut un émoi terrible: la nouvelle s’était
-répandue. Tous les musiciens, assis devant leurs pupitres, attendaient,
-l’arme au poing. La partition de la Musique-nouvelle n’était plus,
-maintenant, que d’un intérêt secondaire. Tout à coup, la porte basse
-donna passage à l’homme d’autrefois: huit heures sonnaient! A l’aspect
-de ce représentant de l’ancienne-Musique, tous se levèrent, lui rendant
-hommage comme une sorte de postérité. Le patriarche portait sous
-son bras, couché dans un humble fourreau de serge, l’instrument des
-temps passés, qui prenait, de la sorte, les proportions d’un symbole.
-Traversant les intervalles des pupitres et trouvant, sans hésiter,
-son chemin, il alla s’asseoir sur sa chaise de jadis, à la gauche de
-la caisse. Ayant assuré un bonnet de lustrine noire sur sa tête et
-un abat-jour vert sur ses yeux, il démaillota le chapeau-chinois, et
-l’ouverture commença.
-
-Mais, aux premières mesures et dès le premier coup d’œil jeté sur sa
-partie, la sérénité du vieux virtuose parut s’assombrir; une sueur
-d’angoisse perla bientôt sur son front. Il se pencha, comme pour mieux
-lire et, les sourcils contractés, les yeux rivés au manuscrit qu’il
-feuilleta fiévreusement, à peine respirait-il!...
-
-Ce que lisait le vieillard était donc bien extraordinaire, pour qu’il
-se troublât de la sorte!...
-
-En effet!--Le maître allemand, par une jalousie tudesque, s’était
-complu, avec une âpreté germaine, une malignité rancunière, à hérisser
-la partie du Chapeau-chinois de difficultés presque insurmontables!
-Elles s’y succédaient, pressées! ingénieuses! soudaines. C’était un
-défi!--Qu’on juge: cette partie ne se composait, exclusivement, que
-de _silences_. Or, même pour les personnes qui ne sont pas du métier,
-qu’y a-t-il de plus difficile à exécuter que le _silence_ pour le
-Chapeau-chinois?... Et c’était un CRESCENDO de silences que devait
-exécuter le vieil artiste!
-
-Il se roidit à cette vue; un mouvement fiévreux lui échappa!... Mais
-rien, dans son instrument, ne trahit les sentiments qui l’agitaient.
-Pas une clochette ne remua. Pas un grelot! Pas un fifrelin ne bougea.
-On sentait qu’il le possédait à fond. C’était bien un maître, lui aussi!
-
-Il joua. Sans broncher! Avec une maîtrise, une sûreté, un _brio_, qui
-frappèrent d’admiration tout l’orchestre. Son exécution, toujours
-sobre, mais pleine de nuances, était d’un style si châtié, d’un
-rendu si pur, que, chose étrange! il semblait, par moments, _qu’on
-l’entendait_!
-
-Les bravos allaient éclater de toutes parts quand une fureur inspirée
-s’alluma dans l’âme classique du vieux virtuose. Les yeux pleins
-d’éclairs et agitant avec fracas son instrument vengeur qui sembla
-comme un démon suspendu sur l’orchestre:
-
---Messieurs, vociféra le digne professeur, j’y renonce! Je n’y
-comprends rien. On n’écrit pas une ouverture pour un solo! Je ne puis
-pas jouer! c’est trop difficile. Je proteste! au nom de M. Clapisson!
-Il n’y a pas de mélodie là-dedans. C’est du charivari! L’Art est perdu!
-Nous tombons dans le vide.
-
-Et, foudroyé par son propre transport, il trébucha.
-
-Dans sa chute, il creva la grosse caisse et y disparut comme s’évanouit
-une vision!
-
-Hélas! il emportait, en s’engouffrant ainsi dans les flancs profonds du
-monstre, le secret des charmes de l’ancienne-Musique.
-
-
-
-
-SENTIMENTALISME
-
-_A Monsieur Jean Marras._
-
- «Je m’estime peu quand je
- m’examine; beaucoup, quand
- je me compare.»
-
- MONSIEUR TOUT-LE-MONDE.
-
-
-Par un soir de printemps, deux jeunes gens bien élevés, Lucienne Émery
-et le comte Maximilien de W*** étaient assis sous les grands arbres
-d’une avenue des Champs-Élysées.
-
-Lucienne est cette belle jeune femme à jamais parée de toilettes
-noires, dont le visage est d’une pâleur de marbre et dont l’histoire
-est inconnue.
-
-Maximilien, dont nous avons appris la fin tragique, _était_ un poète
-d’un talent merveilleux. De plus, il était bien fait, et de manières
-accomplies. Ses yeux reflétaient la lumière intellectuelle, charmants,
-mais, comme des pierreries, un peu froids.
-
-Leur intimité datait de six mois à peine.
-
-Ce soir-là, donc, ils regardaient, en silence, les vagues silhouettes
-des voitures, des ombres, des promeneurs.
-
-Tout à coup madame Émery prit, doucement, la main de son amant:
-
---Ne vous semble-t-il pas, mon ami, lui dit-elle, que, sans cesse
-agités d’impressions artificielles et, pour ainsi dire, abstraites, les
-grands artistes--comme vous--finissent par émousser en eux la faculté
-de subir _réellement_ les tourments ou les voluptés qui leur sont
-dévolus par le Sort! Tout au moins traduisez-vous avec une gêne,--qui
-vous ferait passer pour insensibles,--les sentiments personnels que
-la vie vous met en demeure d’éprouver. Il semblerait, alors, à voir
-la froide mesure de vos mouvements, que vous ne palpitez que par
-courtoisie. L’Art, sans doute, vous poursuit d’une préoccupation
-constante jusque dans l’amour et dans la douleur. A force d’analyser
-les complexités de ces mêmes sentiments, vous craignez trop de ne pas
-être parfaits dans vos manifestations, n’est-ce pas?... de manquer
-d’exactitude dans l’exposé de votre trouble?... Vous ne sauriez vous
-défaire de cette arrière-pensée. Elle paralyse chez vous les meilleurs
-élans et tempère toute expansion naturelle. On dirait que,--princes
-d’un autre univers,--une foule invisible ne cesse de vous environner,
-prête à la critique ou à l’ovation.
-
-»Bref, lorsqu’un bonheur ou un grand malheur vous arrivent, ce qui
-s’éveille, en vous, tout d’abord, avant même que votre esprit s’en
-soit bien rendu compte, c’est l’obscur désir d’aller trouver quelque
-comédien hors ligne pour lui demander quels sont les gestes convenables
-_où vous devez vous laisser emporter_ par la circonstance. L’Art
-conduirait-il à l’endurcissement?... Cela m’inquiète.
-
---Lucienne, répondit le comte, j’ai connu certain chanteur qui, auprès
-du lit de mort de sa fiancée et entendant la sœur de celle-ci se
-répandre en sanglots convulsifs, ne pouvait s’empêcher de remarquer,
-malgré son affliction, les défauts d’émission vocale qu’il y avait lieu
-de signaler dans ces sanglots et songeait, vaguement, aux exercices
-propres à leur donner «plus de corps». Ceci vous semble mal?...
-Cependant, notre chanteur mourut de cette séparation, et la survivante
-quitta le deuil juste au jour prescrit par l’usage.
-
-Madame Émery regarda Maximilien.
-
---A vous entendre, dit-elle, il serait difficile de préciser en
-quoi consiste la sensibilité véritable et à quels signes on peut la
-reconnaître.
-
---Je veux bien dissiper vos doutes à ce sujet, répondit en souriant
-M. de W***. Mais les termes... techniques... sont déplaisants, et je
-crains...
-
---Laissez donc! j’ai mon bouquet de violettes de Parme, vous avez votre
-cigare; je vous écoute.
-
---Eh bien! soit; j’obéis, répliqua Maximilien.--Les fibres cérébrales
-affectées par les sensations de joie ou de peine paraissent,
-dites-vous, comme détendues chez l’artiste, par ces excès d’émotions
-intellectuelles que nécessite, chaque jour, le culte de l’Art?--Moi,
-je ne les crois que sublimées, au contraire, ces mystérieuses
-fibres!--Les autres hommes semblent gratifiés de propriétés de
-tendresse mieux conditionnées, de passions plus franches, plus
-_sérieuses_, enfin?... Je vous affirme, moi, que la tranquillité de
-leurs organismes, encore un peu obscurcis par l’Instinct, les porte à
-nous donner, pour de suprêmes expressions de sentiments, de simples
-débordements d’animalité.
-
-»Je maintiens que leurs cœurs et leurs cerveaux sont desservis par
-des centres nerveux qui, ensevelis dans une torpeur habituelle,
-résonnent en vibrations infiniment moins nombreuses et plus sourdes
-que les nôtres. On dirait qu’ils ne se hâtent d’évaporer en clameurs
-leurs impressions que pour se donner une illusion d’eux-mêmes ou se
-justifier, d’avance, de l’inertie où ils sentent bien qu’ils vont
-rentrer.
-
-»Ces natures sans échos sont ce que le monde appelle des gens «à
-caractère»,--des êtres, des cœurs violents et nuls. Cessons d’être
-dupes de la matité de leurs cris. Étaler sa faiblesse dans le secret
-espoir d’en communiquer la contagion, afin de bénéficier, au moins
-fictivement à ses propres yeux, de l’émotion réelle que l’on parvient,
-ainsi, à susciter chez quelques autres,--grâce à cette obscure
-feintise,--cela ne convient qu’aux êtres inachevés.
-
-»Au nom de quels droits réels prétendraient-ils décréter que toutes ces
-agitations, de plus que douteux aloi, sont de rigueur dans l’expression
-des souffrances ou des ivresses de la vie et taxer d’insensibilité
-ceux dont la pudeur s’en abstient? Le rayon qui frappe un diamant
-entouré de gangue y est-il mieux reflété qu’en un diamant bien taillé
-où pénètre l’essence même du feu? En vérité, ceux-là, celles-là, qui
-se laissent émouvoir par la crudité des expansions sont de nature à
-préférer les bruits confus aux profondes mélodies: voilà tout.
-
---Pardon, Maximilien, interrompit madame Émery: j’écoute votre analyse
-un peu subtile avec une admiration sincère... mais seriez-vous assez
-aimable pour me dire quelle est cette heure qui sonne?
-
---Dix heures, Lucienne! répondit le jeune homme en regardant sa montre
-à la lueur de son cigare.
-
---Ah!... Bien.--Continuez.
-
---Pourquoi cette inquiétude rare à propos d’une heure qui passe?
-
---Parce que c’est la dernière de notre amour, mon ami! répondit
-Lucienne. J’ai accepté de M. de Rostanges un rendez-vous pour onze
-heures et demie, ce soir; j’ai différé de vous l’apprendre jusqu’au
-dernier moment.--M’en voulez-vous?... Pardonnez-moi.
-
-Si le comte, à ces paroles, devint un peu plus pâle, l’obscurité
-protectrice voila cette marque d’émotion; nul frémissement ne décela ce
-que dut subir son être en cet instant.
-
---Ah! dit-il d’une voix égale et harmonieuse, un jeune homme des plus
-accomplis et qui mérite votre attachement. Recevez donc mes adieux,
-chère Lucienne, ajouta-t-il.
-
-Il prit la main de sa maîtresse et la baisa.
-
---Qui sait ce que nous réserve l’avenir? lui répondit Lucienne
-souriante, bien qu’un peu interdite.--Rostanges n’est qu’un caprice
-irrésistible.--Et maintenant, ajouta-t-elle après un bref silence,
-continuez, mon ami, je vous prie. Je voudrais apprendre, avant de nous
-quitter, _ce qui donne le droit aux grands artistes de tant dédaigner
-les façons des autres hommes_.
-
-Un instant se passa, terrible, muet, entre les deux amants.
-
---Nous ressentons, en un mot, les sensations ordinaires, reprit
-Maximilien, avec autant d’intensité que quiconque. Oui, le fait
-naturel, _instinctif_ d’une sensation, nous l’éprouvons, physiquement,
-tout comme les autres! Mais c’est, seulement, _tout d’abord_, que nous
-le ressentons de cette manière humaine!
-
-»C’est la presque impossibilité d’exprimer ses _prolongements_
-immédiats en nous qui nous fait paraître comme paralysés, presque
-toujours, en bien des circonstances. Au moment où les autres
-hommes sont déjà parvenus à l’oubli, faute de vitalité suffisante,
-elles grandissent en notre être, tenez, comme les rumeurs de la
-houle lorsqu’on approche de la mer. Ce sont les perceptions de ces
-prolongements occultes, de ces infinies et merveilleuses vibrations
-qui, seules, déterminent la supériorité de notre race.--De là ces
-discordances apparentes entre les pensées et les attitudes lorsque
-l’un d’entre nous, par exemple, essaye de traduire, à la manière de
-tout le monde, ce qu’il éprouve. Songez quelle distance nous sépare de
-ces âges primitifs du Sentiment, depuis si longtemps perdus au fond
-de notre esprit! L’atonie du son de la voix, l’anomalie du geste, la
-recherche de nos paroles, tout est en contradiction avec les sincérités
-ayant cours et avec les banalités de langage, proportionnées à la
-manière de ressentir de la majorité. Nous sonnons faux: on nous trouve
-de glace. Les femmes, en nous observant alors, n’en reviennent pas.
-Elles s’imaginaient volontiers que, nous aussi, nous allions nous
-démener au moins quelque peu,--partir, enfin, pour ces mêmes «nuages»
-où il est entendu que se réfugient les «poètes», d’après un dicton
-répandu, à dessein, par la Bourgeoisie. Quel étonnement en voyant
-arriver précisément le contraire! La méprisante horreur qu’elles
-éprouvent, à cette découverte, pour ceux qui les avaient dupées sur
-notre compte, passe toutes bornes,--et, si nous tenions à la vengeance,
-celle-là nous serait amusante.
-
-»Non, Lucienne, il ne nous agrée pas de nous mal traduire en ces
-manifestations mensongères où les gens se produisent. Nous nous
-efforcerions en vain de rendosser toute cette défroque humaine, oubliée
-dans notre antichambre depuis un temps immémorial!--Nous nous sommes
-identifiés avec l’essence même de la Joie! avec l’idée vive de la
-Douleur! Que voulez-vous! C’est ainsi.--Seuls, entre les hommes, nous
-sommes parvenus à la possession d’une aptitude presque divine: celle
-de transfigurer, à notre simple contact, les félicités de l’Amour,
-par exemple, ou ses tortures, sous un caractère immédiat d’éternité.
-C’est là notre indicible secret! Instinctivement, nous nous refusons
-à le laisser transparaître,--pour épargner, autant que possible, à
-notre prochain, la honte de nous trouver incompréhensibles.--Hélas!
-nous sommes pareils à ces cristaux puissants où dort, en Orient, le pur
-esprit des roses mortes et qui sont hermétiquement voilés d’une triple
-enveloppe de cire, d’or et de parchemin.
-
-»Une seule larme de leur essence,--de cette essence conservée ainsi
-dans la grande amphore précieuse (fortune de toute une race et que
-l’on se transmet, par héritage, comme un trésor sacré tout béni par
-les aïeux),--suffit à pénétrer bien des mesures d’eau claire, je vous
-assure, Lucienne! Et celles-ci, à leur tour, suffisent à embaumer bien
-des demeures, bien des tombeaux, durant de longues années!... Mais
-nous ne sommes point pareils (et c’est là notre crime) à ces flacons
-remplis de banals parfums, tristes et stériles fioles qu’on dédaigne
-le plus souvent de refermer et dont la vertu s’aigrit où s’évente à
-tous les souffles qui passent.--Ayant conquis une pureté de sensations
-inaccessible aux profanes, nous deviendrions menteurs, à nos propres
-yeux, si nous empruntions les pantomimes reçues et les expressions
-«consacrées» dont le vulgaire se contente. Nous nous hâterions, en
-conscience, de le dissuader, s’il ajoutait foi, ne fût-ce qu’un
-instant, au premier cri que, parfois, nous arrache une incidence
-heureuse ou fatale.--C’est à la juste notion de la Sincérité que nous
-devons d’être sobres dans les gestes, scrupuleux dans les paroles,
-réservés dans les enthousiasmes, contenus dans les désespoirs.
-
-»C’est donc la _qualité_ de nos facultés affectives qui nous vaut ces
-inculpations d’endurcissement?...--En vérité, chère Lucienne, si nous
-tenions (ce qu’à Dieu ne plaise!) à cesser d’être incompris de la
-plupart des individus,--à revendiquer de leurs entendements un autre
-hommage que l’indifférence,--il serait à désirer, en effet, comme vous
-le disiez tout à l’heure, que, dans les grandes occasions, un bon
-acteur vînt se placer derrière nous, passât ses bras sous les nôtres,
-puis parlât et gesticulât pour notre compte.--Nous serions sûrs, alors,
-de toucher la foule par les seuls côtés qui lui sont accessibles.
-
-Madame Émery considérait, très pensive, le comte de W***.
-
---Mais, vraiment, mon cher Maximilien, s’écria-t-elle, vous en
-viendrez à ne plus oser dire «bonjour» ou «bonsoir» de peur de
-paraître... emprunté... au commun des mortels!--Vous avez des instants
-exquis et inoubliables, je l’avoue, et suis fière de vous les avoir
-inspirés...--Parfois, vous m’avez éblouie des profondeurs de votre
-cœur et des douces expansions de votre tendresse; oui, jusqu’à je ne
-sais quels ravissements dont j’emporte à jamais l’étrange et troublant
-souvenir!... Mais, que voulez-vous!... vous m’échappez--d’un regard
-où je ne puis vous suivre!--et je ne serai jamais bien persuadée que
-vous éprouvez vous-même, d’une manière autre qu’imaginaire, ce que vous
-faites ressentir.--C’est à cause de ceci, Max, que je ne puis que me
-séparer de vous.
-
---Je me résigne donc à ne pas être _ordinaire_, dussé-je encourir le
-dédain des braves gens qui (peut-être avec raison) se jugent mieux
-organisés que moi, répondit le comte.--Tout le monde, d’ailleurs,
-me paraît, aujourd’hui, plus ou moins revenu d’éprouver quoi que ce
-soit. J’espère qu’il y aura bientôt quatre ou cinq cents théâtres par
-capitale, où les événements usuels de la vie étant joués sensiblement
-mieux que dans la réalité, personne ne se donnera plus beaucoup la
-peine de vivre soi-même. Lorsqu’on voudra se passionner ou s’émouvoir,
-on prendra une stalle, ce sera plus simple.--Ce biais ne sera-t-il
-pas mille fois préférable, au point de vue du bons sens?...--Pourquoi
-s’épuiser en passions destinées à l’oubli!... Qu’est-ce qui ne s’oublie
-pas un peu, dans le cours d’un semestre?--Ah! si vous saviez quelle
-quantité de silence nous portons en nous!... Mais, pardon, Lucienne:
-voici dix heures et demie et je serais indiscret de ne point vous le
-rappeler, après votre confidence de tout à l’heure, murmura Maximilien
-en souriant et en se levant.
-
---Votre conclusion?... dit-elle.--J’arriverai à temps.
-
---Je conclus, répondit Maximilien, que lorsqu’un quidam s’écrie, à
-propos de l’un d’entre nous, en se frappant les parois antérieures de
-la poitrine comme pour s’étourdir sur le vide qu’il sent en lui-même:
-«Il a trop d’intelligence pour avoir du cœur!» il est, d’abord, fort
-probable que le quidam se fâcherait tout rouge si on lui répondait
-qu’il a, lui, «trop de cœur pour avoir de l’intelligence!» ce qui
-prouve qu’au fond nous n’avons pas choisi la plus mauvaise part, de
-l’aveu même de celui qui nous le reproche. Ensuite, remarquez-vous
-ce que devient cette phrase, sous une analyse attentive? C’est comme
-si l’on disait: «Cette personne est trop bien élevée pour se donner
-la peine d’avoir de bonnes manières!» En quoi consistent les bonnes
-manières? C’est ce que le vulgaire, non plus que l’homme vraiment bien
-élevé, ne sauront jamais, malgré tous les codes de civilité puérile et
-honnête. De telle sorte que cette phrase n’exprime, naïvement, que la
-jalousie instinctive et, pour ainsi dire, _mélancolique_ de certaines
-natures en présence de la nôtre. Ce qui nous sépare, en effet, ce n’est
-pas une différence: c’est un infini.
-
-Lucienne se leva et prit le bras de M. de W***.
-
---Je remporte de notre entretien cet axiome, dit-elle, que, si
-contradictoires que semblent vos paroles ou vos manières d’être,
-quelquefois, dans les circonstances terribles ou joyeuses de votre
-existence, elles ne prouvent en rien que vous soyez...
-
---De bois!... acheva le comte avec un sourire.
-
-Ils regardaient passer les voitures lumineuses. Maximilien fit signe
-à l’une d’elles, qui s’approcha. Lorsque Lucienne s’y fut assise, le
-jeune homme s’inclina, silencieusement.
-
---Au revoir! cria Lucienne, en lui envoyant un baiser.
-
-La voiture s’éloigna. Le comte la suivit des yeux quelque temps, comme
-de raison; puis, remontant l’avenue, à pied, le cigare aux lèvres, il
-rentra chez lui, au rond-point.
-
-Quand il fut seul, dans sa chambre, il s’assit devant sa table de
-travail, prit, dans un nécessaire, une petite lime et parut absorbé
-dans le soin de se polir l’extrémité des ongles.
-
-Puis il écrivit quelques vers sur une... vallée écossaise, dont le
-souvenir lui revint, assez étrangement, parmi les hasards de l’Esprit.
-
-Puis il coupa quelques feuillets d’un livre nouveau, les parcourut,--et
-jeta le volume.
-
-Deux heures de la nuit sonnèrent: il s’étira.
-
---Ce battement de cœur est, vraiment, insupportable! murmura-t-il.
-
-Il se leva, fit retomber les rideaux massifs et les tentures, alla vers
-un secrétaire, l’ouvrit, prit dans un tiroir un petit pistolet «coup de
-poing», s’approcha d’un sopha, mit l’arme dans sa poitrine, sourit, et
-haussa les épaules en fermant les yeux.
-
-Un coup sourd, étouffé par les draperies, retentit; un peu de fumée
-partit, bleuâtre, de la poitrine du jeune homme, qui tomba, sur les
-coussins.
-
-
-Depuis ce temps, lorsqu’on demande à Lucienne le motif de ses toilettes
-sombres, elle répond à ses amoureux, d’un ton enjoué:
-
---Bah! que voulez-vous! Le noir me va si bien!
-
-Mais son éventail de deuil palpite, alors, sur son sein, comme l’aile
-d’un phalène sur une pierre tombale.
-
-
-
-
-LE PLUS BEAU DINER DU MONDE!
-
- Un coup du Commandeur! un
- coup de Jarnac!
-
- (_Vieux dicton._)
-
-
-Xanthus, le maître d’Ésope, déclara, sur la suggestion du fabuliste,
-que, s’il avait parié qu’il boirait la mer, il n’avait point parié de
-boire les fleuves qui «entrent dedans», pour me servir de l’aimable
-français de nos traducteurs universitaires.
-
-Certes, une telle échappatoire était fort avisée; mais, l’Esprit
-de progrès aidant, ne saurions-nous en trouver, aujourd’hui,
-d’équivalentes? de tout aussi ingénieuses?--Par exemple:
-
-«Retirez, au préalable, les poissons, qui ne sont point compris dans la
-gageure; filtrez!--Défalcation faite de ces derniers, la chose ira de
-soi.»
-
-Ou, mieux encore:
-
-«J’ai parié que je boirai la mer! bien; mais pas d’un seul trait! Le
-sage doit ne jamais précipiter ses actions: je bois lentement. Ce sera
-donc, simplement, _une goutte_, n’est-ce pas? chaque année.»
-
-Bref, il est peu d’engagements qu’on ne puisse tenir d’une certaine
-façon... et cette façon pourrait être qualifiée de _philosophique_.
-
-
---«Le plus beau dîner du monde!»
-
-Telles furent les expressions dont se servit, _formellement_,
-Mᵉ Percenoix, l’ange de l’Emphytéose, pour définir, d’une façon
-positive, le repas qu’il se proposait d’offrir aux notabilités de
-la petite ville de D***, où son étude florissait depuis trente ans
-et plus.
-
-Oui. Ce fut au cercle,--le dos au feu, les basques de son habit sous
-les bras, les mains dans les poches, les épaules tendues et effacées,
-les yeux au ciel, les sourcils relevés, les lunettes d’or sur les
-plis de son front, la toque en arrière, la jambe droite repliée
-sur la gauche et la pointe de son soulier verni touchant à peine à
-terre,--qu’il prononça ces paroles.
-
-Elles furent soigneusement notées en la mémoire de son vieux rival,
-Mᵉ Lecastelier, l’ange du Paraphernal, lequel, assis en face de
-Mᵉ Percenoix, le considérait d’un œil venimeux, à l’abri d’un vaste
-abat-jour vert.
-
-Entre ces deux collègues, c’était une guerre sourde depuis le lointain
-des âges! Le repas devenait le champ de bataille longuement étudié par
-Mᵉ Percenoix et proposé par lui pour en finir. Aussi Mᵉ Lecastelier,
-forçant à sourire l’acier terni de sa face de couteau-poignard, ne
-répondit-il rien, sur le moment. Il se sentait attaqué. C’était l’aîné:
-il laissait Percenoix, son cadet, parler et s’engager comme une petite
-folle.--Sûr de lui (mais prudent!), il voulait, avant d’accepter la
-lutte, se rendre un compte méticuleux des positions et des forces de
-l’ennemi.
-
-Dès le lendemain, toute la petite ville de D*** fut en rumeur. On se
-demandait quel serait le _menu_ du dîner.
-
-Évoquant des sauces oubliées, le receveur particulier se perdait en
-conjectures. Le sous-préfet calculait et prophétisait des _suprêmes_ de
-phénix servis sur leurs cendres;--des phénicoptères inconnus voletaient
-dans ses rêves. Il citait Apicius.
-
-Le conseil municipal relisait Pétrone, le critiquait. Les notables
-disaient: «Il faut attendre», et calmaient un peu l’effervescence
-générale. Tous les invités, sur l’avis du sous-préfet, prirent des
-amers huit jours à l’avance.
-
-Enfin, le grand jour arriva.
-
-La maison de Mᵉ Percenoix était sise près des Promenades, à une portée
-de fusil de celle de son rival.
-
-Dès quatre heures du soir, une haie s’était formée, devant la porte,
-sur deux rangs, pour voir venir les convives. Au coup de six heures, on
-les signala.
-
-L’on s’était rencontré aux Promenades, comme par hasard, et l’on
-arrivait ensemble.
-
-Il y avait, d’abord, le sous-préfet, donnant le bras à madame
-Lecastelier; puis le receveur particulier et le directeur de la poste;
-puis trois personnes d’une haute influence; puis le docteur, donnant
-le bras au banquier; puis une célébrité, l’_Introducteur du phylloxera
-en France_; puis le proviseur du lycée, et quelques propriétaires
-fonciers. Mᵉ Lecastelier fermait la marche, prisant, parfois, d’un air
-méditatif.
-
-Ces messieurs étaient en habit noir, en cravate blanche, et montraient
-une fleur à leur boutonnière: madame Lecastelier, maigre, était en robe
-de soie couleur souris-qui-trotte, un peu montante.
-
-Arrivés devant le portail, et à l’aspect des panonceaux qui brillaient
-des feux du couchant, les convives se retournèrent vers l’horizon
-magique: les arbres lointains s’illuminaient; les oiseaux s’apaisaient
-dans les vergers voisins.
-
---Quel sublime spectacle! s’écria l’_Introducteur du phylloxera_ en
-embrassant, du regard, l’Occident.
-
-Cette opinion fut partagée par les convives, qui humèrent, un instant,
-les beautés de la Nature, comme pour en dorer le dîner.
-
-L’on entra. Chacun retint son pas dans le vestibule, par dignité.
-
-Enfin, les battants de la salle à manger s’entr’ouvrirent. Percenoix,
-qui était veuf, s’y tenait seul, debout, affable.--D’un air à la fois
-modeste et vainqueur, il fit le geste circulaire de prendre place.
-De petits papiers portant le nom des convives étaient placés, comme
-des aigrettes, sur les serviettes pliées en forme de mitre. Madame
-Lecastelier compta du regard les convives, espérant que l’on serait
-treize à table: l’on était dix-sept.--Ces préliminaires terminés, le
-repas commença, d’abord silencieux; on sentait que les convives se
-recueillaient et prenaient, comme on dit, leur élan.
-
-La salle était haute, agréable, bien éclairée; tout était bien servi.
-Le dîner était simple: deux potages, trois entrées, trois rôtis, trois
-entremets, des vins irréprochables, une demi-douzaine de plats divers,
-puis le dessert.
-
-Mais tout était exquis!
-
-De sorte que, en y réfléchissant, le dîner, eu égard aux convives et
-à leur nature, était, précisément, _pour eux_ «le plus beau dîner du
-monde!» Autre chose eût été de la fantaisie, de l’ostentation,--eût
-_choqué_. Un dîner différent eût, peut-être, été qualifié d’atellane,
-eût éveillé des idées d’inconvenance, d’orgie..., et madame Lecastelier
-se fût levée. Le plus beau dîner du monde n’est-il pas celui qui est à
-la pleine satisfaction du goût de ses convives?
-
-Percenoix triomphait. Chacun le félicitait avec chaleur.
-
-Soudain, après avoir pris le café, Mᵉ Lecastelier, que tout le monde
-regardait et plaignait sincèrement, se leva, froid, austère, et, avec
-lenteur, prononça ces paroles--au milieu d’un silence de mort:
-
---J’en donnerai _un_ plus beau l’année prochaine.
-
-Puis, saluant, il sortit avec sa femme.
-
-Mᵉ Percenoix s’était levé. Il calma, par son air digne, l’inexprimable
-agitation des convives et le brouhaha qui s’était produit après le
-départ des Lecastelier.
-
-De toutes parts, les questions se croisaient:
-
-
---Comment ferait-il pour en donner un plus beau l’année prochaine,
-puisque CELUI de maître Percenoix était _le plus beau dîner du monde_?
-
---Projet absurde!
-
---Équivoque?
-
---Inqualifiable!
-
---Non avenu...
-
---Risible!!!
-
---Puéril...
-
---Indigne d’un homme de sens!
-
---La passion l’avait emporté;--l’âge, peut-être!
-
-On rit beaucoup.--L’_introducteur du phylloxera_, qui, pendant le
-festin, avait fait des mamours à madame Lecastelier, ne tarissait pas
-en épigrammes:
-
---Ah! ah! En vérité!... Un plus beau!--Et comment cela?--Oui, comment
-cela?... La chose était des plus gaies!
-
-Il ne tarissait pas.
-
-Mᵉ Percenoix se tenait les côtes.
-
-Cet incident termina joyeusement le banquet. Portant aux nues
-l’amphitryon, les convives, bras dessus bras dessous, s’élancèrent
-à la débandade hors de la maison, précédés des lanternes de leurs
-domestiques. Ils n’en pouvaient plus de rire devant l’idée saugrenue,
-présomptueuse même, et qui ne pouvait se discuter, de vouloir donner
-«un plus beau dîner que le plus beau dîner du monde».
-
-
-Ils passèrent ainsi, fantastiques et hilares, dans la haie qui les
-avait attendus à la porte pour avoir des nouvelles.
-
-Puis--chacun rentra chez soi.
-
-Mᵉ Lecastelier eut une indigestion épouvantable. On craignit pour ses
-jours. Et Percenoix, qui ne «voulait pas la mort du pécheur», et qui,
-d’ailleurs, espérait encore jouir, l’année suivante, du _fiasco_ que
-ferait, nécessairement, son collègue, envoyait quotidiennement prendre
-le bulletin de la santé du digne tabellion. Ce bulletin fut inséré dans
-la feuille départementale, car tout le monde s’intéressait au pari
-imprudent: on ne parlait que du dîner. Les convives ne s’abordaient
-qu’en échangeant des mots à voix basse. C’était grave, très grave:
-l’honneur de l’endroit était en jeu.
-
-
-Pendant toute l’année, Mᵉ Lecastelier se déroba aux questions. Huit
-jours avant l’anniversaire, ses invitations furent lancées. Deux
-heures après la tournée matinale du facteur, ce fut un branle-bas
-extraordinaire dans la ville. Le sous-préfet crut immédiatement de son
-devoir de renouveler la tournée des amers, par esprit d’équité.
-
-Quand vint le soir du grand jour, les cœurs battaient. Ainsi que
-l’année précédente, les convives se rencontrèrent aux Promenades, comme
-par hasard. L’avant-garde fut signalée à l’horizon par les cris de la
-haie enthousiaste.
-
-Et le même ciel empourprait, à l’Occident, la ligne des beaux arbres,
-lesquels étaient de magnifiques pieds de hêtre appartenant, par
-préciput et hors part, à Mᵉ Percenoix.
-
-Les convives admirèrent tout cela de nouveau. Puis, l’on entra chez M.
-et madame Lecastelier, et l’on pénétra dans la salle à manger. Une fois
-assis, après les cérémonies, les convives, en parcourant le menu d’un
-œil sévère, s’aperçurent, avec une stupeur menaçante, que c’était le
-MÊME dîner!
-
-Étaient-ils mystifiés? A cette idée, le sous-préfet fronça le sourcil
-et fit, en lui-même, ses réserves.
-
-Chacun baissa les yeux, ne voulant point (par ce sentiment de
-courtoisie, de tact parfait, qui distingue les personnes de province),
-laisser éprouver à l’amphitryon et à sa femme l’impression du profond
-mépris que l’on ressentait pour eux.
-
-Percenoix ne cherchait même pas à dissimuler la joie d’un triomphe
-qu’il crut désormais assuré. Et l’on déplia les serviettes.
-
-O surprise! Chacun trouvait sur son assiette,--quoi?...--ce qu’on
-appelle un jeton de présence,--une pièce de vingt francs.
-
-Instantanément, comme si une bonne fée eût donné un coup de baguette,
-il y eut une sorte de «passez, muscade!» général, et tous les «jaunets»
-disparurent dans l’enchantement d’une rapidité inconnue.
-
-Seul, l’_Introducteur du phylloxera_, préoccupé d’un madrigal,
-n’aperçut le napoléon de son assiette qu’un bon moment après les
-autres.--Il y eut là un retard.--Aussi, d’un air gauche, embarrassé, et
-avec un sourire d’enfant, murmura-t-il du côté de sa voisine, quelques
-vagues paroles qui sonnèrent comme une petite sérénade:
-
---Suis-je étourdi! quelle inadvertance!--J’ai failli laisser tomber...
-maudite poche!... Cependant, c’est celle qui a introduit en France...
-On perd souvent, faute de précautions... l’on met son argent dans un
-gousset, par mégarde; puis, au moindre faux mouvement,--en déployant sa
-serviette, par exemple,--vlan! crac! bing! bonsoir!
-
-Madame Lecastelier sourit, en fine mouche.
-
---Distraction des grands esprits!... dit-elle.
-
---Ne sont-ce pas les beaux yeux qui les causent? répondit galamment
-le célèbre savant, en _remettant_ dans sa poche de montre, avec une
-négligence enjouée, la belle pièce d’or qu’il avait failli perdre.
-
-Les femmes comprennent tout ce qui est délicatesse,--et, tenant compte
-de l’intention qu’avait eue l’_Introducteur du phylloxera_, madame
-Lecastelier lui fit la gracieuseté de rougir deux ou trois fois pendant
-le dîner, alors que le savant, se penchant vers elle, lui parlait à
-voix basse.
-
---Paix, monsieur Redoubté!--murmurait-elle.
-
-Percenoix, en vraie tête de linotte, ne s’était aperçu de rien et
-n’avait rien eu;--il jasait, en ce moment-là, comme une pie borgne, et
-s’écoutait lui-même, les yeux au plafond.
-
-Le dîner fut brillant, très brillant. La politique des cabinets
-de l’Europe y fut analysée: le sous-préfet dut même regarder
-silencieusement, plusieurs fois, les trois personnes d’une haute
-influence, et celles-ci, pour lesquelles la Diplomatie n’avait dès
-longtemps plus d’arcanes, détournèrent les chiens par une volée de
-calembours qui firent l’effet de pétards. Et la joie des convives fut à
-son comble quand on servit le nougat, qui représentait, comme l’année
-précédente, la petite ville de D*** elle-même.
-
-Vers les neuf heures de la soirée, chaque invité, en remuant
-discrètement le sucre dans sa tasse de café, se tourna vers son voisin.
-Tous les sourcils étaient haussés et les yeux avaient cette expression
-atone propre aux personnes qui, après un banquet, vont émettre une
-opinion.
-
---C’est le même dîner?
-
---Oui, le même.
-
-Puis, après un soupir, un silence et une grimace méditative:
-
---Le même, absolument.
-
---Cependant, n’y avait-il pas _quelque_ chose?...
-
---Oui, oui, il y avait quelque chose!
-
---Enfin,--là,--il est plus beau!
-
---Oui, c’est curieux. C’est le même... et, cependant, il est plus beau!
-
---Ah! voilà qui est particulier!
-
-Mais en quoi était-_il_ plus beau? Chacun se creusait inutilement la
-cervelle.
-
-On se croyait, tout à coup, le doigt sur le point précis qui
-légitimait cette impression indéfinissable de _différence_ que chacun
-ressentait--et l’idée, rebelle, s’enfuyait comme une Galathée qui ne
-voudrait pas être vue.
-
-Puis on se sépara, pour mûrir le problème plus librement.
-
-Et, depuis lors, toute la petite ville de D*** est en proie à
-l’incertitude la plus lamentable. C’est comme une fatalité!... Personne
-ne peut éclaircir le mystère qui pèse encore aujourd’hui sur le festin
-victorieux de Mᵉ Lecastelier.
-
-Mᵉ Percenoix, quelques jours après, étant plongé dans cette
-préoccupation,--glissa dans son escalier et fit une chute dont il
-décéda.--Lecastelier le pleura bien amèrement.
-
-Aujourd’hui, durant les longues soirées d’hiver, soit à la
-sous-préfecture, soit à la recette particulière, on parle, on devise,
-on se demande, on rêve, et le thème éternel est remis sur le tapis. On
-y renonce!... On arrive bien à _un cheveu près_, comme à l’aide d’une
-168e décimale, puis l’_x_ du rapport se recule indéfiniment, entre ces
-deux affirmations à confondre l’Esprit-humain,--mais qui constituent le
-Symbole des préférences _indiscutables_ de la Conscience-publique, sous
-la voûte des cieux:
-
- LE MÊME... ET, CEPENDANT, PLUS BEAU!
-
-
-
-
-LE DÉSIR D’ÊTRE UN HOMME
-
-_A Monsieur Catulle Mendès._
-
- «Un de ces hommes devant lesquels
- la Nature peut se dresser et
- dire: «Voilà un Homme!»
-
- SHAKESPEARE, _Jules César_.
-
-
-Minuit sonnait à la Bourse, sous un ciel plein d’étoiles. A cette
-époque, les exigences d’une loi militaire pesaient encore sur les
-citadins et, d’après les injonctions relatives au couvre-feu, les
-garçons des établissements encore illuminés s’empressaient pour la
-fermeture.
-
-Sur les boulevards, à l’intérieur des cafés, les papillons de gaz des
-girandoles s’envolaient très vite, un à un, dans l’obscurité. L’on
-entendait du dehors le brouhaha des chaises portées en quatuors sur les
-tables de marbre; c’était l’instant psychologique où chaque limonadier
-juge à propos d’indiquer, d’un bras terminé par une serviette, les
-fourches caudines de la porte basse aux derniers consommateurs.
-
-Ce dimanche-là sifflait le triste vent d’octobre. De rares feuilles
-jaunies, poussiéreuses et bruissantes, filaient dans les rafales,
-heurtant les pierres, rasant l’asphalte, puis, semblances de
-chauves-souris, disparaissaient dans l’ombre, éveillant ainsi l’idée
-de jours banals à jamais vécus. Les théâtres du boulevard du Crime
-où, pendant la soirée, s’étaient entre-poignardés à l’envi tous les
-Médicis, tous les Salviati et tous les Montefeltre, se dressaient,
-repaires du Silence, aux portes muettes gardées par leurs cariatides.
-Voitures et piétons, d’instant en instant, devenaient plus rares;
-çà et là, de sceptiques falots de chiffonniers luisaient déjà,
-phosphorescences dégagées par les tas d’ordures au-dessus desquels ils
-erraient.
-
-A la hauteur de la rue Hauteville, sous un réverbère à l’angle d’un
-café d’assez luxueuse apparence, un grand passant à physionomie
-saturnienne, au menton glabre, à la démarche somnambulesque, aux longs
-cheveux grisonnants sous un feutre genre Louis XIII, ganté de noir
-sur une canne à tête d’ivoire et enveloppé d’une vieille houppelande
-bleu de roi, fourrée de douteux astrakan, s’était arrêté comme s’il
-eût machinalement hésité à franchir la chaussée qui le séparait du
-boulevard Bonne-Nouvelle.
-
-Ce personnage attardé regagnait-il son domicile? Les seuls hasards
-d’une promenade nocturne l’avaient-ils conduit à ce coin de rue? Il
-eût été difficile de le préciser à son aspect. Toujours est-il qu’en
-apercevant tout à coup, sur sa droite, une de ces glaces étroites et
-longues comme sa personne--sortes de miroirs publics d’attenance,
-parfois, aux devantures d’estaminets marquants--il fit une halte
-brusque, se campa, de face, vis-à-vis de son image et se toisa,
-délibérément, des bottes au chapeau. Puis, soudain, levant son feutre,
-d’un geste qui sentait son autrefois, il se salua non sans quelque
-courtoisie.
-
-Sa tête, ainsi découverte à l’improviste, permit alors de reconnaître
-l’illustre tragédien Esprit Chaudval, né Lepeinteur, dit Monanteuil,
-rejeton d’une très digne famille de pilotes malouins et que les
-mystères de la Destinée avaient induit à devenir grand premier rôle de
-province, tête d’affiche à l’étranger et rival (souvent heureux) de
-notre Frédérick-Lemaître.
-
-Pendant qu’il se considérait avec cette sorte de stupeur, les garçons
-du café voisin endossaient les pardessus aux derniers habitués, leur
-désaccrochaient les chapeaux; d’autres renversaient bruyamment le
-contenu des tirelires de nickel et empilaient en rond sur un plateau
-le billon de la journée. Cette hâte, cet effarement provenaient de la
-présence menaçante de deux subits sergents de ville qui, debout sur le
-seuil et les bras croisés, harcelaient de leur froid regard le patron
-retardataire.
-
-Bientôt les auvents furent boulonnés dans leurs châssis de fer,--à
-l’exception du volet de la glace qui, par une inadvertance étrange, fut
-omis au milieu de la précipitation générale.
-
-Puis le boulevard devint très silencieux. Chaudval seul, inattentif à
-toute cette disparition, était demeuré dans son attitude extatique au
-coin de la rue Hauteville, sur le trottoir, devant la glace oubliée.
-
-Ce miroir livide et lunaire paraissait donner à l’artiste la sensation
-que celui-ci eût éprouvée en se baignant dans un étang; Chaudval
-frissonnait.
-
-Hélas! disons-le, en ce cristal cruel et sombre, le comédien venait de
-s’apercevoir vieillissant.
-
-Il constatait que ses cheveux, hier encore poivre et sel, tournaient
-au clair de lune; c’en était fait! Adieu rappels et couronnes, adieu
-roses de Thalie, lauriers de Melpomène! Il fallait prendre congé pour
-toujours avec des poignées de mains et des larmes, des Ellevious et des
-Laruettes, des grandes livrées et des rondeurs, des Dugazons et des
-ingénues!
-
-Il fallait descendre en toute hâte du chariot de Thespis et le regarder
-s’éloigner emportant les camarades! Puis, voir les oripeaux et les
-banderoles qui, le matin, flottaient au soleil jusque sur les roues,
-jouets du vent joyeux de l’Espérance, les voir disparaître au coude
-lointain de la route, dans le crépuscule.
-
-Chaudval, brusquement conscient de la cinquantaine (c’était un
-excellent homme), soupira. Un brouillard lui passa devant les yeux;
-une espèce de fièvre hivernale le saisit et l’hallucination dilata ses
-prunelles.
-
-La fixité hagarde avec laquelle il sondait la glace providentielle
-finit par donner à ses pupilles cette faculté d’agrandir les objets et
-de les saturer de solennité, que les physiologistes ont constatée chez
-les individus frappés d’une émotion très intense.
-
-Le long miroir se déforma donc sous ses yeux chargés d’idées troubles
-et atones. Des souvenirs d’enfance, de plages et de flots argentés,
-lui dansèrent dans la cervelle. Et ce miroir, sans doute à cause des
-étoiles qui en approfondissaient la surface, lui causa d’abord la
-sensation de l’eau dormante d’un golfe. Puis s’enflant encore, grâce
-aux soupirs du vieillard, la glace revêtit l’aspect de la mer et de la
-nuit, ces deux vieilles amies des cœurs déserts.
-
-Il s’enivra quelque temps de cette vision, mais le réverbère qui
-rougissait la bruine froide derrière lui, au-dessus de sa tête, lui
-sembla, répercuté au fond de la terrible glace, comme la lueur d’un
-_phare_ couleur de sang qui indiquait le chemin du naufrage au vaisseau
-perdu de son avenir.
-
-Il secoua ce vertige et se redressa, dans sa haute taille, avec un
-éclat de rire nerveux, faux et amer, qui fit tressaillir, sous les
-arbres, les deux sergents de ville. Fort heureusement pour l’artiste,
-ceux-ci, croyant à quelque vague ivrogne, à quelque amoureux déçu,
-peut-être, continuèrent leur promenade officielle sans accorder plus
-d’importance au misérable Chaudval.
-
---Bien, renonçons! dit-il simplement et à voix basse, comme le condamné
-à mort qui, subitement réveillé, dit au bourreau: «Je suis à vous, mon
-ami.»
-
-Le vieux comédien s’aventura, dès lors, en un monologue, avec une
-prostration hébétée.
-
---J’ai prudemment agi, continua-t-il, quand j’ai chargé, l’autre
-soir, mademoiselle Pinson, ma bonne camarade (qui a l’oreille du
-ministre et même l’oreiller), de m’obtenir, entre deux aveux brûlants,
-cette place de gardien de phare dont jouissaient mes pères sur
-les côtes ponantaises. Et, tiens! je comprends maintenant l’effet
-bizarre que m’a produit ce réverbère dans cette glace!... C’était
-mon arrière-pensée.--Pinson va m’envoyer mon brevet, c’est sûr. Et
-j’irai donc me retirer dans mon phare comme un rat dans un fromage.
-J’éclairerai les vaisseaux au loin, sur la mer. Un phare! cela vous a
-toujours l’air d’un décor. Je suis seul au monde: c’est l’asile qui,
-décidément, convient à mes vieux jours.
-
-Tout à coup, Chaudval interrompit sa rêverie.
-
---Ah ça! dit-il, en se tâtant la poitrine sous sa houppelande, mais...
-cette lettre remise par le facteur au moment où je sortais, c’est sans
-doute la réponse?... Comment! j’allais entrer au café pour la lire et
-je l’oublie!--Vraiment, je baisse!--Bon! la voici!
-
-Chaudval venait d’extraire de sa poche une large enveloppe, d’où
-s’échappa, sitôt rompue, un pli ministériel qu’il ramassa fiévreusement
-et parcourut, d’un coup d’œil, sous le rouge feu du réverbère.
-
---Mon phare! mon brevet! s’écria-t-il. «Sauvé, mon Dieu!» ajouta-t-il
-comme par une vieille habitude machinale et d’une voix de fausset si
-brusque, si différente de la sienne qu’il en regarda autour de lui,
-croyant à la présence d’un tiers.
-
---Allons, du calme et... _soyons homme!_ reprit-il bientôt.
-
-Mais, à cette parole, Esprit Chaudval, né Lepeinteur, dit Monanteuil,
-s’arrêta comme changé en statue de sel; ce mot semblait l’avoir
-immobilisé.
-
---Hein? continua-t-il après un silence.--Que viens-je de souhaiter
-là?--D’être un Homme?... Après tout, pourquoi pas?
-
-Il se croisa les bras, réfléchissant.
-
---Voici près d’un demi-siècle que je _représente_, que je _joue_ les
-passions des autres sans jamais les éprouver,--car, au fond, je n’ai
-jamais rien éprouvé, moi.--Je ne suis donc le semblable de ces «autres»
-que pour rire!--Je ne suis donc qu’une _ombre_? Les passions! les
-sentiments! les actes réels! RÉELS! voilà,--voilà ce qui constitue
-L’HOMME proprement dit! Donc, puisque l’âge me force de rentrer dans
-l’Humanité, je dois me procurer des passions, ou quelque sentiment
-_réel_..., puisque c’est la condition _sine qua non_ sans laquelle
-on ne saurait prétendre au titre d’Homme. Voilà qui est solidement
-raisonné; cela crève de bon sens.--Choisissons donc d’éprouver celle
-qui sera le plus en rapport avec ma nature enfin ressuscitée.
-
-Il médita, puis reprit mélancoliquement:
-
---L’Amour?... trop tard.--La Gloire?... je l’ai connue!--L’Ambition?...
-Laissons cette billevesée aux hommes d’État!
-
-Tout à coup, il poussa un cri:
-
---J’y suis! dit-il: LE REMORDS!...--voilà ce qui sied à mon tempérament
-dramatique.
-
-Il se regarda dans la glace en prenant un visage convulsé, contracté,
-comme par une horreur surhumaine.
-
---C’est cela! conclut-il: Néron! Macbeth! Oreste! Hamlet!
-Érostrate!--Les spectres!... Oh! oui! Je veux voir de _vrais_ spectres,
-à mon tour!--comme tous ces gens-là, qui avaient la chance de ne pas
-pouvoir faire un pas sans spectres.
-
-Il se frappa le front.
-
---Mais _comment_?... Je suis innocent comme l’agneau qui hésite à
-naître?
-
-Et, après un _temps_ nouveau:
-
---Ah! _qu’à cela ne tienne!_ reprit-il: qui veut la fin veut les
-moyens!... J’ai bien le droit de venir à tout prix ce que _je
-devrais_ être. J’ai droit à l’Humanité!--Pour éprouver des remords
-il faut avoir commis des crimes? Eh bien, va pour des crimes:
-qu’est-ce que cela fait, du moment que ce sera pour... pour le bon
-motif?--Oui...--Soit! (Et il se mit à faire du dialogue:)--Je vais
-en perpétrer d’affreux.--Quand?--Tout de suite. Ne remettons pas au
-lendemain!--Lesquels?--Un seul!... Mais grand!--mais extravagant
-d’atrocité! mais de nature à faire sortir de l’enfer toutes les
-Furies!--Et lequel?--Parbleu, le plus éclatant... Bravo! J’y suis!
-L’INCENDIE! Donc, je n’ai que le temps d’incendier! de boucler mes
-malles! de revenir, dûment blotti derrière la vitre de quelque
-fiacre, jouir de mon triomphe au milieu de la foule épouvantée! de
-bien recueillir les malédictions des mourants,--et de gagner le
-train du Nord-Ouest avec des remords sur la planche pour le reste
-de mes jours. Ensuite, j’irai me cacher dans mon phare! dans la
-lumière! en plein Océan! où la police ne pourra, par conséquent, me
-découvrir jamais,--mon crime étant _désintéressé_. Et j’y râlerai
-seul.--(Chaudval ici se redressa, improvisant ce vers d’allure
-absolument cornélienne:)
-
- Garanti du soupçon par la grandeur du crime!
-
-C’est dit.--Et, maintenant--acheva le grand artiste en ramassant un
-pavé après avoir regardé autour de lui pour s’assurer de la solitude
-environnante--et maintenant, toi, tu ne refléteras plus personne.
-
-Et il lança le pavé contre la glace qui se brisa en mille épaves
-rayonnantes.
-
-Ce premier devoir accompli, et se sauvant à la hâte--comme satisfait
-de cette première mais énergique action d’éclat--Chaudval se précipita
-vers les boulevards où, quelques minutes après et sur ses signaux, une
-voiture s’arrêta, dans laquelle il sauta et disparut.
-
-Deux heures après, les flamboiements d’un sinistre immense,
-jaillissant de grands magasins de pétrole, d’huiles et d’allumettes,
-se répercutaient sur toutes les vitres du faubourg du Temple. Bientôt
-les escouades des pompiers, roulant et poussant leurs appareils,
-accoururent de tous cotés, et leurs trompettes, envoyant des cris
-lugubres, réveillaient en sursaut les citadins de ce quartier populeux.
-D’innombrables pas précipités retentissaient sur les trottoirs: la
-foule encombrait la grande place du Château-d’Eau et les rues voisines.
-Déjà des chaînes s’organisaient en hâte. En moins d’un quart d’heure un
-détachement de troupes formait cordon aux alentours de l’incendie. Des
-policiers, aux lueurs sanglantes des torches, maintenaient l’affluence
-humaine aux environs.
-
-Les voitures, prisonnières, ne circulaient plus. Tout le monde
-vociférait. On distinguait des cris lointains parmi le crépitement
-terrible du feu. Les victimes hurlaient, saisies par cet enfer, et les
-toits des maisons s’écroulaient sur elles. Une centaine de familles,
-celles des ouvriers de ces ateliers qui brûlaient, devenaient, hélas!
-sans ressource et sans asile.
-
-Là-bas, un solitaire fiacre, chargé de deux grosses malles, stationnait
-derrière la foule arrêtée au Château-d’Eau. Et, dans ce fiacre, se
-tenait Esprit Chaudval, né Lepeinteur, dit Monanteuil; de temps à autre
-il écartait le store et contemplait son œuvre.
-
---Oh! se disait-il tout bas, comme je me sens en horreur à Dieu et aux
-hommes!--Oui, voilà, voilà bien le trait d’un réprouvé!...
-
-Le visage du bon vieux comédien rayonnait.
-
---O misérable! grommelait-il, quelles insomnies vengeresses je vais
-goûter au milieu des fantômes de mes victimes! Je sens sourdre en
-moi l’âme des Néron, brûlant Rome par exaltation d’artiste! des
-Érostrate, brûlant le temple d’Éphèse par amour de la gloire!... des
-Rostopschine, brûlant Moscou par patriotisme! des Alexandre, brûlant
-Persépolis par galanterie pour sa Thaïs immortelle!... Moi, je brûle
-par devoir, n’ayant pas d’autre moyen _d’existence_!--J’incendie parce
-que je me dois à moi-même!... Je m’acquitte! Quel Homme je vais être!
-Comme je vais vivre! Oui, je vais savoir, enfin, ce qu’on éprouve
-quand on est bourrelé.--Quelles nuits, magnifiques d’horreur, je vais
-délicieusement passer!... Ah! je respire! je renais!... j’existe!...
-Quand je pense que j’ai été comédien!... Maintenant, comme je ne suis,
-aux yeux grossiers des humains, qu’un gibier d’échafaud,--fuyons avec
-la rapidité de l’éclair! Allons nous enfermer dans notre phare, pour y
-jouir en paix de nos remords.
-
-Le surlendemain au soir, Chaudval, arrivé à destination sans encombre,
-prenait possession de son vieux phare désolé, situé sur nos côtes
-septentrionales: flamme en désuétude sur une bâtisse en ruine, et
-qu’une compassion ministérielle avait ravivée pour lui.
-
-A peine si le signal pouvait être d’une utilité quelconque: ce n’était
-qu’une superfétation, une sinécure, un logement avec un feu sur la tête
-et dont tout le monde pouvait se passer, sauf le seul Chaudval.
-
-Donc le digne tragédien, y ayant transporté sa couche, des vivres et
-un grand miroir pour y étudier ses effets de physionomie, s’y enferma,
-sur-le-champ, à l’abri de tout soupçon humain.
-
-Autour de lui se plaignait la mer, où le vieil abîme des cieux baignait
-ses stellaires clartés. Il regardait les flots assaillir sa tour sous
-les sautes du vent, comme le Stylite pouvait contempler les sables
-s’éperdre contre sa colonne aux souffles du shimiel.
-
-Au loin, il suivait, d’un regard sans pensée, la fumée des bâtiments ou
-les voiles des pêcheurs.
-
-A chaque instant ce rêveur oubliait son incendie.--Il montait et
-descendait l’escalier de pierre.
-
-Le soir du troisième jour, Lepeinteur, disons-nous, assis dans sa
-chambre, à soixante pieds au-dessus des flots, relisait un journal de
-Paris où l’histoire du grand sinistre, arrivé l’avant-veille, était
-retracée.
-
---Un malfaiteur inconnu avait jeté quelques allumettes dans les caves
-de pétrole. Un monstrueux incendie qui avait tenu sur pied, toute la
-nuit, les pompiers et le peuple des quartiers environnants, s’était
-déclaré au faubourg du Temple.
-
-Près de cent victimes avaient péri: de malheureuses familles étaient
-plongées dans la plus noire misère.
-
-La place tout entière était en deuil, et encore fumante.
-
-On ignorait le nom du misérable qui avait commis ce forfait et,
-surtout, le _mobile_ du criminel.
-
-A cette lecture, Chaudval sauta de joie et, se frottant fiévreusement
-les mains, s’écria:
-
---Quel succès! Quel merveilleux scélérat je suis! Vais-je être assez
-hanté? Que de spectres je vais voir! Je savais bien que je deviendrais
-un Homme!--Ah! le moyen a été dur, j’en conviens! mais il le
-fallait!... il le fallait!
-
-En relisant la feuille parisienne, comme il y était mentionné qu’une
-représentation extraordinaire serait donnée au bénéfice des incendiés,
-Chaudval murmura:
-
---Tiens! j’aurais dû prêter le concours de mon talent au bénéfice de
-mes victimes!--C’eût été ma soirée d’adieux.--J’eusse déclamé _Oreste_.
-J’eusse été bien nature...
-
-Là-dessus Chaudval commença de vivre dans son phare.
-
-Et les soirs tombèrent, se succédèrent, et les nuits.
-
-Une chose qui stupéfiait l’artiste se passait. Une chose atroce!
-
-Contrairement à ses espoirs et prévisions, sa conscience ne lui criait
-aucun remords. Nul spectre ne se montrait!--Il n’éprouvait _rien, mais
-absolument rien_!...
-
-Il n’en pouvait croire le Silence. Il n’en revenait pas.
-
-Parfois, en se regardant au miroir, il s’apercevait que sa tête
-débonnaire n’avait point changé.--Furieux, alors, il sautait sur les
-signaux, qu’il faussait, dans la radieuse espérance de faire sombrer au
-loin quelque bâtiment, afin d’aider, d’activer, de stimuler le remords
-rebelle!--d’exciter les spectres!
-
-Peines perdues!
-
-Attentats stériles! Vains efforts! Il n’éprouvait rien. Il ne voyait
-aucun menaçant fantôme. Il ne dormait plus, tant le désespoir et la
-_honte_ l’étouffaient.--Si bien qu’une nuit, la congestion cérébrale
-l’ayant saisi en sa solitude lumineuse, il eut une agonie où il
-criait,--au bruit de l’océan et pendant que les grands vents du large
-souffletaient sa tour perdue dans l’infini:
-
---Des spectres!... Pour l’amour de Dieu!... Que je voie, ne fût-ce
-qu’un spectre!--_Je l’ai bien gagné!_
-
-Mais le Dieu qu’il invoquait ne lui accorda point cette faveur,--et le
-vieux histrion expira, déclamant toujours, en sa vaine emphase, son
-grand souhait de voir des spectres...--_sans comprendre qu’il était,
-lui-même, ce qu’il cherchait_.
-
-
-
-
-FLEURS DE TÉNÈBRES
-
-_A Monsieur Léon Dierx._
-
- «Bonnes gens, vous qui passez,
- Priez pour les trépassés!»
-
- INSCRIPTION AU BORD D’UN GRAND CHEMIN.
-
-
-O belles soirées! Devant les étincelants cafés des boulevards, sur les
-terrasses des glaciers en renom, que de femmes en toilettes voyantes,
-que d’élégants «flâneurs» se prélassent!
-
-Voici les petites vendeuses de fleurs qui circulent avec leurs
-corbeilles.
-
-Les belles désœuvrées acceptent ces fleurs qui passent, toutes
-cueillies, mystérieuses...
-
---Mystérieuses?
-
---Oui, s’il en fut!
-
-Il existe, sachez-le, souriantes liseuses, il existe, à Paris même,
-certaine agence sombre qui s’entend avec plusieurs conducteurs
-d’enterrement luxueux, avec des fossoyeurs même, à cette fin de
-desservir les défunts du matin en ne laissant pas _inutilement_
-s’étioler, sur les sépultures fraîches, tous ces splendides bouquets,
-toutes ces couronnes, toutes ces roses, dont, par centaines, la piété
-filiale ou conjugale surcharge quotidiennement les catafalques.
-
-Ces fleurs sont presque toujours oubliées après les ténébreuses
-cérémonies. L’on n’y songe plus; l’on est pressé de s’en revenir;--cela
-se conçoit!...
-
-C’est alors que nos aimables croque-morts s’en donnent à cœur-joie.
-Ils n’oublient pas les fleurs, ces messieurs! Ils ne sont pas dans
-les nuages. Ils sont gens pratiques. Ils les enlèvent par brassées,
-en silence. Les jeter à la hâte par-dessus le mur, dans un tombereau
-propice, est pour eux l’affaire d’un instant.
-
-Deux ou trois des plus égrillards et des plus dégourdis transportent la
-précieuse cargaison chez des fleuristes amies qui, grâce à leurs doigts
-de fées, sertissent de mille façons, en maints bouquets de corsage et
-de main, en roses isolées, même, ces mélancoliques dépouilles.
-
-Les petites marchandes du soir alors arrivent, nanties chacune de sa
-corbeille. Elles circulent, disons-nous, aux premières lueurs des
-réverbères, sur les boulevards, devant les terrasses brillantes et dans
-les mille endroits de plaisir.
-
-Et les jeunes ennuyés, jaloux de se bien faire venir des élégantes pour
-lesquelles ils conçoivent quelque inclination, achètent ces fleurs à
-des prix élevés et les offrent à ces dames.
-
-Celles-ci, toutes blanches de fard, les acceptent avec un sourire
-indifférent et les gardent à la main,--ou les placent au joint de leur
-corsage.
-
-Et les reflets du gaz rendent les visages blafards.
-
-En sorte que ces créatures-spectres, ainsi parées des fleurs de la
-Mort, portent, sans le savoir, l’emblème de l’amour qu’elles donnent et
-de celui qu’elles reçoivent.
-
-
-
-
-L’APPAREIL POUR L’ANALYSE CHIMIQUE DU DERNIER SOUPIR
-
- «Utile dulci.»
-
- FLACCUS.
-
-
-C’en est fait!--Nos victoires sur la Nature ne se comptent plus.
-Hosannah! Plus même le temps d’y penser! Quel triomphe!... A quoi bon
-penser, en effet?--De quel droit?--Et puis: penser? au fond, qu’est-ce
-que ça veut dire? Mots que tout cela!... Découvrons à la hâte!
-Inventons! Oublions! Retrouvons! Recommençons et--passons! Ventre à
-terre! Bah! le Néant saura bien reconnaître les siens.
-
-O magie! Voici qu’enfin les plus subtils instruments de la Science
-deviennent des jouets entre les mains des enfants! Témoin le délicieux
-Appareil du professeur Schneitzoëffer (junior), de Nürnberg (Bayern),
-pour l’_Analyse chimique du dernier soupir_.
-
-Prix: un double thaler--(7 fr. 95 avec la boîte),--un
-don!...--Affranchir. Succursales à Paris, à Rome et dans toutes les
-capitales.--Le port en sus.--Éviter les contrefaçons.
-
-Grâce à cet Appareil, les enfants pourront, dorénavant, regretter leurs
-parents sans douleur.
-
-Ah! le bien-être physique avant tout!--Dût-il ressembler à la
-description que le moraliste nous donne de l’intérieur du couvent dans
-_Justine, ou la Vertu récompensée_.
-
-C’est à se demander, en un mot, si l’Age d’or ne revient pas.
-
-Un pareil instrument trouve, tout naturellement, sa place parmi les
-étrennes utiles à propager dans les familles, à ce double titre: la
-joie des enfants et la tranquillité des parents.
-
-L’on peut aussi le glisser dans un œuf de Pâques, le suspendre aux
-arbres de Noël, etc.
-
-L’illustre inventeur fait une remise aux journaux qui voudront l’offrir
-en prime à leurs abonnés; il se recommande également aux promoteurs de
-tombolas; les loteries nationales en redemandent.
-
-Ce bijou peut être placé à propos sous la serviette d’un aïeul dans un
-dîner de fête--ou dans un repas de noces--ou dans la corbeille, comme
-présent à la belle-mère, ou même offert, tout bonnement, de la main à
-la main, aux progénitures de ses vieux amis de la province lorsqu’on
-désire causer à ceux-ci ce qui s’appelle une charmante surprise.
-
-Figurons-nous, en effet, l’heure de la sieste du soir dans une petite
-ville.--Les mères de famille, ayant fait leurs emplettes, sont rentrées
-chacune chez soi. L’on a dîné.--La famille a passé au salon. C’est
-l’une de ces veillées sans visites, où, rassemblés autour de l’âtre,
-les parents somnolent un peu. La lampe est baissée, et l’abat-jour
-adoucit encore sa lumière. Les mèches des bonnets de soie noire
-dépassent, inclinées, les oreillards des fauteuils. Le loto, parfois
-si tragique, est suspendu; le jeu de l’Oie, lui-même, est relégué
-dans le grand tiroir. La gazette gît aux pieds des dormeurs. Le vieil
-invité, disciple (tout bas) de Voltaire, digère paisiblement, plongé
-dans quelque moelleux crapaud. On n’entend que l’aiguille égale de la
-jeune fille piquant sa broderie auprès de la table et scandant ainsi
-la paisible respiration des auteurs de la sienne, le tout mesuré sur
-le tic-tac de la pendule. Bref, l’honnête salon bourgeois respire la
-quiétude bien acquise.
-
-Doux tableaux de la famille, le Progrès, loin de vous exclure, vous
-rajeunit, comme un habile tapissier rénove des meubles d’antan!
-
-Mais, ne nous attendrissons pas.
-
-A quoi vont s’amuser, alors, les enfants, au lieu de faire du bruit et
-de réveiller les parents en courroux, avec leurs anciens jouets,--si
-tapageurs!--Regardez!--Les voici qui viennent, sur la pointe des
-pieds, _on tip toe_, en comprimant les frais éclats de leur fou rire
-inextinguible.--Chut!... Ils approchent, innocemment, de la bouche
-de leurs ascendants le petit Appareil du professeur Schneitzoëffer
-(junior)!--(En France on prononce _Bertrand_, pour aller plus vite.)
-
-C’est là le jeu!--Pauvres petits!...--Ils s’exercent!... Ils préludent
-à ce moment (hélas! auquel il devrait être si normal de s’habituer de
-bonne heure), où ils feront la chose _pour de vrai_. Ils usent ainsi,
-par une sorte de gymnastique morale, le _trop_ poignant du chagrin
-futur qu’ils éprouveraient de la perte de leurs proches (n’étant cette
-factice accoutumance). Ils en émoussent, à l’avance, le crève-cœur
-final!
-
-L’ingénieux du procédé consiste à recueillir, dans cet alambic de
-luxe, bon nombre d’_avant-derniers_ souffles, pendant le sommeil de la
-Vie, pour pouvoir, un jour, en comparant les précipités, reconnaître
-_en quoi_ s’en différencie le _premier_ du sommeil de la Mort. Cet
-amusement n’est donc, au fond, qu’un fortifiant préventif, qui
-dépure, d’ores et déjà, de toutes prédispositions aux émotions _trop_
-douloureuses, les tempéraments si tendres de nos benjamins! Elle les
-familiarise artificiellement avec les angoisses du jour de deuil, qui,
-ALORS, ne seront plus que connues, ressassées et insignifiantes.
-
-Et comme, au réveil, on embrasse toutes ces chères têtes blondes!--Avec
-quelle douce mélancolie ne presse-t-on pas contre son cœur ces gais
-espiègles!
-
-Pourrions-nous, sans forfaire à notre mandat de philosophe, résister
-au devoir de le redire?... Fût-ce à contre-cœur?--C’est un joyau
-scientifique,--indispensable dans tout salon de bonne compagnie,--et
-les services qu’il peut rendre à la société proprement dite et au
-Progrès prescrivent à tous égards l’obligation de le préconiser avec
-feu.
-
-On ne saurait trop inculquer au jeune âge--et bientôt, même, au bas
-âge,--le goût de ce délassement hygiénique.
-
-L’appareil Schneitzoëffer (junior)--le seul dont l’usage donne du ton
-aux nerfs des enfants _trop_ aimants,--est appelé à devenir, pour
-ainsi dire, le _vade mecum_ du collégien en vacances, qui en étudiera
-l’application, l’aimable mutin, entre celle de deux verbes pronominaux
-ou déponents. Ses maîtres lui indiqueront cela comme devoir à faire.--A
-la rentrée, le joujou, ce sera pour mettre dans son pupitre.
-
-Heureux siècle!--Au lit de mort, maintenant, quelle consolation pour
-les parents de songer que ces doux êtres--trop aimés!--ne perdront plus
-le temps--le temps, qui est de l’argent!--en flux inutiles des glandes
-lacrymales et en ces gestes saugrenus qu’entraînent, presque toujours,
-les décès inopinés!... Que d’inconvénients évités par l’emploi
-quotidien de ce préservatif!
-
-Une fois le pli bien pris, les héritiers,--ayant acquis l’indifférence
-éclairée, sympathique, attristée, convenable, enfin,--devant le
-trépas des leurs,--en ayant, disons-nous, dilué la désolation de
-longue main,--n’auront plus à redouter les conséquences du trouble
-et de l’ahurissement où la soudaineté des apprêts lugubres plongeait
-parfois les ancêtres: ils seront vaccinés contre ce désespoir. Une ère
-nouvelle va s’inaugurer, positivement, à cet égard.
-
-Les obsèques se feront sans trouble, et, pour ainsi dire, à la diable.
-
-Notre devise doit être en toute circonstance (ne l’oublions jamais!)
-celle-ci:--Du calme!--Du calme.--Du calme.
-
-Ainsi, les intérêts, négligés pendant les premiers jours, l’effarement
-et le désarroi du moment dont ne profite que la rapacité proverbiale
-des fossoyeurs--(quels noirs tracassiers!...),--les testaments
-rédigés à la hâte, et, comme on dit, de bric et de broc,--olographes
-incompréhensibles sur lesquels s’abat la volée de corbeaux des hommes
-de loi au grand préjudice des collatéraux, devenus inconsolables,--les
-suprêmes instructions dictées à l’étourdie par les moribonds, l’incurie
-de la maison mortuaire, les dilapidations des serviteurs,--que
-de détriments peut conjurer l’usage journalier de l’appareil
-Schneitzoëffer (junior)!
-
-On escoffiera les cadavres le plus vivement possible,--et l’on ne
-s’apercevra même pas, dans la maison, que vous avez disparu. Tout
-continuera, sur l’heure même, son train-train raisonnable.
-
-Les arts vont s’en ressentir. Grâce à lui, dans quelque dix ans, le
-tableau de la _Fille du Tintoret_ ne sera plus remarquable que comme
-coloration, et les marches funèbres de Beethoven et de Chopin ne se
-comprendront plus que comme musique de danse.
-
-Oh! nous n’ignorons pas contre quels préjugés doit lutter
-Schneitzoëffer!... Mais, sommes-nous, oui ou non, dans un siècle
-pratique, positif et de lumières? Oui.--Eh bien! soyons de notre
-siècle! Il faut être de son siècle.--Qui est-ce qui veut souffrir,
-aujourd’hui? En réalité?--Personne.--Donc, plus de fausse pudeur ni
-de sensiblerie de mauvais aloi. Plus de sentimentalités stériles,
-dommageables, le plus souvent exagérées, et dont ne sont même plus
-dupes les passants--aux coups de chapeaux convenus devant les
-corbillards.
-
-Au nom de la Terre, un peu de bon sens et de sincérité!--Quelques
-grands airs que nous prenions, étions-nous visibles au microscope
-solaire il y a quelques années? Non. Donc ne condamnons pas trop vite
-ce qui nous choque, faute d’habitude et de réflexion suffisante!
-Courageux libres penseurs, mettons à la mode la dignité souriante de la
-douleur filiale, en l’émondant, à l’avance, de ses côtés écervelés qui
-frisent, parfois, le grotesque.
-
-Disons plus: la pieuse prostration de l’enfant qui a perdu sa vieille
-mère, par exemple, n’est-elle pas (de nos jours) un luxe que les
-indigents, harcelés par une tâche obligatoire, ne peuvent se permettre?
-Le loisir de cette songerie morbide n’est donc pas de première
-nécessité: l’on peut, enfin, _s’en passer_. Les gémissements des
-personnes aisées sont-ils autre chose qu’un gaspillage du temps social
-compensé par le travail des classes laborieuses qui, moins favorisées
-de dame Fortune, renfoncent les leurs.
-
-Le rentier ne larmoie sur ses défunts qu’aux frais des besogneux: il
-se fait offrir, implicitement, le coût social de cette prérogative,
-les pleurs, par ceux-là mêmes qui n’ont le moyen d’en répandre qu’à la
-dérobée.
-
-Nous appartenons tous, aujourd’hui, à la grande Famille humaine; c’est
-démontré. Dès lors, pourquoi regretter celui-ci plutôt que celui-là?...
-Concluons: puisque tout s’oublie, ne vaut-il pas mieux s’habituer à
-l’oubli _immédiat_?--Les grimaces les plus affolées, les sanglots, les
-hoquets les mieux entrecoupés, les hululations et jérémiades les plus
-désolées ne ressuscitent, hélas! personne.
-
-Et, fort heureusement, même, à la fin!... Sans quoi ne serions-nous pas
-bientôt serrés, sur la planète, comme un banc de harengs?--Prolifères
-comme nous le devenons, ce serait à n’y pas tenir. L’inéluctable
-prophétie des économistes s’accomplirait à courte échéance; le
-digne Polype humain mourrait de pléthore,--et,--les débouchés
-intermittents des guerres ou des épidémies une fois reconnus
-insuffisants,--s’assommer, réciproquement, à grands coups de
-sortie-de-bal, deviendrait indispensable si l’on persistait à vouloir
-respirer ou circuler sur ce globe,--sur ce globe où la Science nous
-prouve, par A plus B, que nous ne sommes, après tout, qu’une vermine
-provisoire.
-
-Ceci soit dit pour ces persifleurs, vous savez? pour ces sombres
-écrivains qu’il faut relire plusieurs fois si l’on veut pénétrer la
-_véritable_ signification de ce qu’ils disent.
-
---«Sans douleur! Messieurs! accourez! Demandez! Faites-vous servir!
-7 fr. 95 avec la boîte!--Voyez... mesdames et messieurs, voilà
-l’objet!... L’âme est au fond. Elle doit être au fond!--Le tableau
-que vous apercevez là, sur la devanture, au bout de ma baguette,
-représente l’illustre professeur, au moment où, débarquant sur
-les bords heureux de la Seine, il est accueilli par M. Thiers, le
-Shah de Perse, et une foule de personnages éclairés.--L’instrument
-est inoffensif! Totalement inoffensif. Surtout, si l’on veut bien
-prendre la peine de parcourir--(non d’un œil hagard et distrait,
-comme celui dont vous m’honorez en ce moment sublime, mais avec
-attention et maturité)--l’instruction qui l’accompagne. Les réactifs
-employés,--révulsifs, toxiques et sternutatoires,--étant le secret
-de l’inventeur, l’Administration des brevets nous interdit,
-malheureusement, de les divulguer. L’avis nous en est parvenu hier, par
-les soins du Bureau des cocardes.
-
-»Toutefois, pour rassurer les clients de la Bourgeoisie, classe à
-laquelle s’adresse, tout spécialement, le professeur, nous pouvons
-révéler que la mixture contenue dans la boule de cristal multicolore
-dont se constitue l’Appareil en sa forme, est à base de nitro-glycérine
-et chacun sait que rien n’est plus inoffensif et plus onctueux que la
-glycérine. On l’emploie journellement pour la toilette. (Agiter avant
-de s’en servir.)--Hâtez-vous! Ces bijoux orthopédiques du cœur sont
-le succès de l’époque! On les enlève par grosses! La manufacture de
-Nuremberg est surmenée!...
-
-»L’étonnant professeur Schneitzoëffer (junior) lui-même est aux abois,
-ne pouvant plus suffire aux commandes, malgré les obstacles que lui
-suscite, à tout instant, le clergé.
-
-»Trésor des nerfs, calmant gradué, Oued-Allah des familles, cet
-Appareil s’impose aux parents sérieux qui, revenus des préjugés du
-cœur, jugent que si le sentiment est chose à ses moments suave, pas
-_trop_ n’en faut, lorsqu’on est, véritablement, un Homme!--L’Humanité,
-en effet, sous l’antique lumière des astres, ne s’appelle plus,
-aujourd’hui, que le public et l’Homme que l’individu. Nous en prenons à
-témoin non plus un vague et démodé firmament, mais le Système solaire,
-mesdames et messieurs, oui, le Système solaire! depuis Mercure jusqu’à
-l’inévitable Zêta Herculis[7].»
-
- [7] Il est officiel, aujourd’hui, que la totalité de notre
- Système solaire se dirige, insensiblement, vers le point
- céleste marqué par la sixième étoile de la constellation
- d’Hercule, (soit _Zêta Herculis_, d’après notre langage).
- Ce gouffre igné,--de dimensions telles que les chiffres qui
- l’expriment confondraient quelque peu la pensée (si, pour ceux
- qui pensent, le ciel apparent pouvait avoir une importance
- quelconque)--semble, en astronomie, devoir être la fin ou
- l’effacement _inévitable_, en effet, de notre ensemble de
- phénomènes.--C’est, sans doute, à ce dénouement que veut faire
- allusion le professeur bavarois. Ce qui nous tranquillise, nous
- autres Français, c’est que nous le savons aussi bien que lui et
- que d’ailleurs, nous avons le temps d’y penser.
-
-
-
-
-LES BRIGANDS
-
-_A Monsieur Henri Roujon._
-
- Qu’est le Tiers-État? Rien.--Que doit-il être? Tout.
-
- SULLY,--puis, SIEYÈS.
-
-
-Pibrac, Nayrac, duo de sous-préfectures jumelles reliées par un chemin
-vicinal ouvert sous le régime des d’Orléans, chantonnaient, sous les
-cieux ravis, un parfait unisson de mœurs, d’affaires, de manières de
-voir.
-
-Comme ailleurs, la municipalité s’y distinguait par des
-passions;--comme partout, la bourgeoisie s’y conciliait l’estime
-générale et la sienne. Tous, donc, vivaient en paix et joie dans ces
-localités fortunées, lorsqu’un soir d’octobre il arriva que le vieux
-violoneux de Nayrac, se trouvant à court d’argent, accosta, sur le
-grand chemin, le marguillier de Pibrac et, profitant des ombres, lui
-demanda quelque monnaie d’un ton péremptoire.
-
-L’homme des Cloches, en sa panique, n’ayant pas reconnu le violoneux,
-s’exécuta gracieusement; mais, de retour à Pibrac, il conta son
-aventure d’une telle sorte que, dans les imaginations enfiévrées par
-son récit, le pauvre vieux ménétrier de Nayrac apparut comme une bande
-de brigands affamés infestant le Midi et désolant le grand chemin par
-leurs meurtres, leurs incendies et leurs déprédations.
-
-Sagaces, les bourgeois des deux villes avaient encouragé ces bruits,
-tant il est vrai que tout bon propriétaire est porté à exagérer les
-fautes des personnes qui font mine d’en vouloir à ses capitaux. Non
-point qu’ils en eussent été dupes! Ils étaient allés aux sources. Ils
-avaient questionné le bedeau après boire. Le bedeau s’était coupé,--et
-ils savaient, maintenant, mieux que lui, le fin mot de l’affaire!...
-Toutefois, se gaussant de la crédulité des masses, nos dignes citadins
-gardaient le secret pour eux tout seuls, comme ils aiment à garder
-toutes les choses qu’ils tiennent: ténacité qui, d’ailleurs, est le
-signe distinctif des gens sensés et éclairés.
-
-La mi-novembre suivante, dix heures de la nuit sonnant au beffroi de la
-Justice de paix de Nayrac, chacun rentra dans son ménage d’un air plus
-crâne que de coutume et le chapeau, ma foi! sur l’oreille, si bien que
-son épouse, lui sautant aux favoris, l’appela «mousquetaire», ce qui
-chatouilla doucement leurs cœurs réciproques.
-
---Tu sais, madame N***, demain, dès patron-minette, je pars.
-
---Ah! mon Dieu!
-
---C’est l’époque de la recette: il faut que j’aille, moi-même, chez nos
-fermiers...
-
---Tu n’iras pas.
-
---Et pourquoi non?
-
---Les brigands.
-
---Peuh!... J’en ai vu bien d’autres!
-
---Tu n’iras pas!... concluait chaque épouse, comme il sied entre gens
-qui se devinent.
-
---Voyons, mon enfant, voyons... Prévoyant tes angoisses et pour te
-rassurer, nous sommes convenus de partir tous ensemble, avec nos fusils
-de chasse, dans une grande carriole louée à cet effet. Nos terres sont
-circonvoisines et nous reviendrons le soir. Ainsi, sèche tes larmes et,
-Morphée invitant, permets que je noue paisiblement sur mon front les
-deux extrémités de mon foulard.
-
---Ah! du moment que vous allez tous ensemble, à la bonne heure: tu dois
-faire comme les autres, murmura chaque épouse, soudain calmée.
-
-La nuit fut exquise. Les bourgeois rêvèrent assauts, carnage,
-abordages, tournois et lauriers. Ils se réveillèrent donc, frais et
-dispos, au gai soleil.
-
---Allons!... murmurèrent-ils, chacun, en enfilant ses bas après un
-grand geste d’insouciance--et de manière à ce que la phrase fût
-entendue de son épouse,--allons! le moment est venu. On ne meurt qu’une
-fois!
-
-Les dames, dans l’admiration, regardaient ces modernes paladins et leur
-bourraient les poches de pâtes pectorales, vu l’automne.
-
-Ceux-ci, sourds aux sanglots, s’arrachèrent bientôt des bras qui
-voulaient, en vain, les retenir...
-
---Un dernier baiser!... dirent-ils, chacun, sur le palier de son étage.
-
-Et ils arrivèrent, débouchant de leurs rues respectives, sur la
-grand’place, où déjà quelques-uns d’entre eux (les célibataires)
-attendaient leurs collègues, autour de la carriole, en faisant jouer,
-aux rayons du matin, les batteries de leurs fusils de chasse--dont ils
-renouvelaient les amorces en fronçant le sourcil.
-
-Six heures sonnaient: le char-à-bancs se mit en marche aux mâles
-accents de _la Parisienne_, entonnée par les quatorze propriétaires
-fonciers qui le remplissaient. Pendant qu’aux fenêtres lointaines des
-mains fiévreuses agitaient des mouchoirs éperdus, on distinguait le
-chant héroïque:
-
- En avant, marchons
- Contre leurs canons!
- A travers le fer, le feu des bataillons!
-
-Puis, le bras droit en l’air et avec une sorte de mugissement:
-
- Courons à la victoire!
-
-Le tout scandé, en mesure, par les amples coups de fouet dont le
-rentier qui conduisait enveloppait, à tours de bras, les trois chevaux.
-
-La journée fut bonne.
-
-Les bourgeois sont de joyeux vivants, ronds en affaires. Mais sur le
-chapitre de l’honnêteté, halte-là! par exemple: intègres à faire pendre
-un enfant pour une pomme.
-
-Chacun d’eux dîna donc chez son métayer, pinça le menton de la
-fille, au dessert, empocha la sacoche de l’affermage et, après avoir
-échangé avec la famille quelques proverbes bien sentis, comme:--«Les
-bons comptes font les bons amis», ou «A bon chat, bon rat», ou «Qui
-travaille, prie», ou «Il n’y a pas de sot métier», ou «Qui paie ses
-dettes, s’enrichit», et autres dictons d’usage, chaque propriétaire,
-se dérobant aux bénédictions convenues, reprit place, à son tour, dans
-le char-à-bancs collecteur qui vint les recueillir, ainsi, de ferme en
-ferme,--et, à la brune, l’on se remit en route pour Nayrac.
-
-Toutefois, une ombre était descendue sur leurs âmes!--En effet,
-certains récits des paysans avaient appris à nos propriétaires que le
-violoneux avait fait école. Son exemple avait été contagieux. Le vieux
-scélérat s’était, paraît-il, renforcé d’une horde de voleurs réels
-et,--surtout à l’époque de la recette,--la route n’était positivement
-plus sûre. En sorte que, malgré les fumées, bientôt dissipées,
-du clairet, nos héros mettaient, maintenant, une sourdine à _la
-Parisienne_.
-
-La nuit tombait. Les peupliers allongeaient leurs silhouettes noires
-sur la route, le vent faisait remuer les haies. Au milieu des mille
-bruits de la nature et alternant avec le trot régulier des trois
-mecklembourgeois, on entendit, au loin, le hurlement de mauvais
-augure d’un chien égaré. Les chauves-souris voletaient autour de nos
-pâles voyageurs que le premier rayon de la lune éclaira tristement...
-Brrr!... On serrait maintenant les fusils entre les genoux avec un
-tremblement convulsif: on s’assurait, sans bruit, de temps à autre,
-que la sacoche était dûment auprès de soi. On ne sonnait mot. Quelle
-angoisse pour des honnêtes gens!
-
-
-Tout à coup, à la bifurcation de la route, ô terreur!--des figures
-effrayantes et contractées apparurent; des fusils reluirent; on
-entendit un piétinement de chevaux et un terrible _Qui vive!_ retentit
-dans les ténèbres, car, en cet instant même, la lune glissait entre
-deux noirs nuages.
-
-Un grand véhicule, bondé d’hommes armés, barrait la grand’route.
-
-Qu’était-ce que ces hommes?--Évidemment des malfaiteurs! Des
-bandits!--Évidemment!
-
-Hélas! non. C’était la troupe jumelle des bons bourgeois de Pibrac.
-C’étaient ceux de Pibrac!--lesquels avaient eu, exactement, la même
-idée que ceux de Nayrac.
-
-Retirés des affaires, les paisibles rentiers des deux villes se
-croisaient, tout bonnement, sur la route en rentrant chez eux.
-
-Blafards, ils s’entrevirent. L’intense frayeur qu’ils se causèrent,
-vu l’idée fixe qui avait envahi leurs cerveaux, ayant fait apparaître
-sur toutes ces figures débonnaires, les véritables instincts,--de même
-qu’un coup de vent passant sur un lac, et y formant tourbillon, en fait
-monter le fond à sa surface,--il était naturel qu’ils se prissent,
-les uns les autres, pour ces mêmes brigands que, réciproquement, ils
-redoutaient.
-
-En un seul instant, leurs chuchotements, dans l’obscurité, les
-affolèrent au point que, dans la précipitation tremblante de ceux de
-Pibrac à se saisir, par contenance, de leurs armes, la batterie de l’un
-des fusils ayant accroché le banc, un coup de feu partit et la balle
-alla frapper un de ceux de Nayrac en lui brisant, sur la poitrine, une
-terrine d’excellent foie gras dont il se servait, machinalement, comme
-d’une égide.
-
-Ah! ce coup de feu! Ce fut l’étincelle fatale qui met l’incendie
-aux poudres. Le paroxysme du sentiment qu’ils éprouvèrent les fit
-délirer. Une fusillade nourrie et forcenée commença. L’instinct de
-la conservation de leurs vies et de leur argent les aveuglait. Ils
-fourraient des cartouches dans leurs fusils, d’une main tremblotante
-et rapide et tiraient dans le tas. Les chevaux tombèrent; un des
-chars-à-bancs se renversa, vomissant au hasard blessés et sacoches.
-Les blessés, dans le trouble de leur effroi, se relevèrent comme des
-lions et recommencèrent à se tirer les uns sur les autres, sans pouvoir
-jamais se reconnaître, dans la fumée!... En cette démence furieuse,
-si des gendarmes fussent survenus sous les étoiles, nul doute que
-ceux-ci n’eussent payé de la vie leur dévouement.--Bref, ce fut une
-extermination, le désespoir leur ayant communiqué la plus meurtrière
-énergie: celle, en un mot, qui distingue la classe des gens honorables,
-lorsqu’on les pousse à bout!
-
-
-Pendant ce temps, les vrais brigands (c’est-à-dire la demi-douzaine
-de pauvres diables, coupables, tout au plus, d’avoir dérobé quelques
-croûtes, quelques morceaux de lard ou quelques sols, à droite ou
-à gauche) tremblaient affreusement dans une caverne éloignée, en
-entendant, porté par le vent du grand chemin, le bruit croissant et
-terrible des détonations et les cris épouvantables des bourgeois.
-
-S’imaginant, en effet, dans leur saisissement, qu’une battue monstre
-était organisée contre eux, ils avaient interrompu leur innocente
-partie de cartes autour de leur pichet de vin et s’étaient dressés,
-livides, regardant leur chef. Le vieux violoneux semblait prêt à se
-trouver mal. Ses grandes jambes flageolaient. Pris à l’improviste, le
-brave homme était hagard. Ce qu’il entendait passait son intelligence.
-
-Toutefois, au bout de quelques minutes d’égarement, comme la fusillade
-continuait, les bons brigands le virent, soudain, tressaillir et se
-poser un doigt méditatif sur l’extrémité du nez.
-
-Relevant la tête:--«Mes enfants, dit-il, c’est impossible! Il ne s’agit
-pas de nous... Il y a malentendu... C’est un quiproquo... Courons, avec
-nos lanternes sourdes, pour porter secours aux pauvres blessés... Le
-bruit vient de la grand’route.»
-
-Ils arrivèrent donc, avec mille précautions, en écartant les fourrés,
-sur le lieu du sinistre,--dont la lune, maintenant, éclairait l’horreur.
-
-Le dernier bourgeois survivant, dans sa hâte à recharger son arme
-brûlante, venait de se faire sauter lui-même la cervelle, sans le
-vouloir, par inadvertance.
-
-A la vue de ce spectacle formidable, de tous ces morts qui jonchaient
-la route ensanglantée, les brigands, consternés, demeurèrent sans
-parole, ivres de stupeur, n’en croyant pas leurs yeux. Une obscure
-compréhension de l’événement commença, dès lors, à entrer dans leurs
-esprits.
-
-Tout à coup le chef siffla et, sur un signe, les lanternes se
-rapprochèrent en cercle autour du ménétrier.
-
---O mes bons amis! grommela-t-il d’un voix affreusement basse--(et ses
-dents claquaient d’une peur qui semblait encore plus terrifiante que la
-première),--ô mes amis!... Ramassons, bien vite, l’argent de ces dignes
-bourgeois! Et gagnons la frontière! Et fuyons à toutes jambes! Et ne
-remettons jamais les pieds dans ce pays-ci!
-
-Et, comme ses acolytes le considéraient, béants et les pensers en
-désordre, il montra du doigt les cadavres, en ajoutant, avec un
-frisson, cette parole absurde mais électrique!--et provenue, à coup sûr
-d’une expérience profonde, d’une éternelle connaissance de la vitalité,
-de _l’Honneur_ du Tiers-État:
-
---ILS VONT PROUVER... QUE C’EST NOUS.....
-
-
-
-
-LA REINE YSABEAU
-
-_A Monsieur le comte d’Osmoy._
-
- Le Gardien du Palais-des-Livres dit «La reine Nitocris, la
- Belle aux joues de rose, veuve de Papi Ier, de la 10e dynastie,
- pour venger le meurtre de son frère, invita les conjurés à
- venir souper avec elle dans une salle souterraine de son palais
- d’Aznac, puis disparaissant de la salle, ELLE Y FIT ENTRER,
- SOUDAINEMENT, LES EAUX DU NIL.»
-
- MANÉTHON.
-
-
-Vers 1404--(je ne remonte si haut que pour ne pas choquer mes
-contemporains)--Ysabeau, femme du roi Charles VI, régente de France,
-habitait, à Paris, l’ancien hôtel Montagu, sorte de palais plus connu
-sous le nom de l’hôtel Barbette.
-
-Là se projetaient les fameuses parties de joutes aux flambeaux sur
-la Seine; c’étaient des nuits de gala, des concerts, des festins,
-enchantés tant par la beauté des femmes et des jeunes seigneurs que
-par le luxe inouï que la cour y déployait.
-
-La reine venait d’innover ces robes «à la gore» où l’on entrevoyait
-le sein à travers un lacis de rubans agrémentés de pierreries et ces
-coiffures qui nécessitèrent d’exhausser de plusieurs coudées le cintre
-des portes féodales. Dans la journée, le rendez-vous des courtisans
-(qui se trouvait proche du Louvre) était la grand’salle et la terrasse
-d’orangers de l’argentier du roi, messire Escabala. On y jouait sur
-table chaude et, parfois, les cornets de passe-dix roulaient des dés
-sur des enjeux capables d’affamer des provinces. On gaspillait quelque
-peu les lourds trésors amassés, si péniblement, par l’économe Charles
-V. Si les finances diminuaient l’on augmentait les dîmes, tailles,
-corvées, aides, subsides, séquestres, maltôtes et gabelles jusqu’à
-merci. La joie était dans tous les cœurs.--C’était en ces jours, aussi,
-que, sombre, se tenant à l’écart et devant commencer par abolir, dans
-ses États, tous ces hideux impôts, Jean de Nevers, chevalier, seigneur
-de Salins, comte de Flandre et d’Artois, comte de Nevers, baron de
-Réthel, palatin de Malines, deux fois pair de France et doyen des
-pairs, cousin du roi, soldat devant être désigné, par le Concile de
-Constance, comme le _seul_ chef d’armées auquel on dût obéir sans
-excommunication et aveuglément, premier grand feudataire du royaume,
-premier sujet du roi (qui n’est, lui-même, que le premier sujet de la
-nation), duc héréditaire de Bourgogne, futur héros de Nicopolis--et de
-cette victoire de l’Hesbaie où, déserté par les Flamands, il s’acquit
-l’héroïque surnom de _Sans Peur_ devant toute l’armée en délivrant la
-France d’un premier ennemi;--c’était en ces jours, disons-nous, que
-le fils de Philippe le Hardi et de Marguerite II, que Jean sans Peur,
-enfin, déjà songeait à défier, à feu et à sang, pour sauver la Patrie,
-Henri de Derby, comte de Hereford et de Lancastre, cinquième du nom,
-roi d’Angleterre, et qui,--lorsque sa tête fut mise à prix par ce
-roi,--n’obtint de la France que d’être déclaré traître.
-
-On s’essayait gauchement aux premiers jeux de cartes importés, depuis
-quelques jours, par Odette de Champ-d’Hiver.
-
-Des paris de toute nature étaient tenus; on buvait là des vins provenus
-des meilleurs coteaux du duché de Bourgogne. Les Tensons nouveaux, les
-Virelais du duc d’Orléans (l’un des sires des Fleurs-de-Lys qui ont
-raffolé le plus des belles rimes) cliquetaient. On discutait modes et
-armureries; souvent l’on chantait des couplets dissolus.
-
-La fille de ce richomme, Bérénice Escabala, était une aimable enfant,
-des plus jolies. Son sourire virginal attirait l’essaim fort étincelant
-des gentilshommes. Il était de notoriété que la grâce de son accueil
-était indistincte pour tous.
-
-Un jour, il advint qu’un jeune seigneur, le vidame de Maulle, qui était
-alors le favori d’Ysabeau, s’avisa d’engager sa parole (après boire,
-certes!) qu’il triompherait de l’inflexible innocence de la fille de ce
-maître Escabala; bref, qu’elle serait à lui dans un délai rapproché.
-
-Ceci fut lancé au milieu d’un groupe de courtisans. Autour d’eux
-bruissaient les rires et les refrains de l’époque; mais le tapage ne
-couvrit pas la phrase imprudente du jeune homme. La gageure, acceptée
-au choc des coupes, parvint aux oreilles de Louis d’Orléans.
-
-Louis d’Orléans, beau-frère de la reine, avait été distingué par elle,
-dès les premiers temps de la régence, d’un attachement passionné.
-C’était un prince brillant et frivole, mais des plus sinistres. Il y
-avait, entre Ysabeau de Bavière et lui, certaines parités de nature
-qui font ressembler leur adultère à un inceste. En dehors des regains
-capricieux d’une tendresse fanée, il sut toujours se conserver, dans le
-cœur de la reine, une sorte d’affection bâtarde qui tenait plutôt du
-pacte que de la sympathie.
-
-Le duc surveillait les favoris de sa belle-sœur. Lorsque l’intimité
-des amants semblait devenir menaçante pour l’influence qu’il tenait à
-garder sur la reine, il était peu scrupuleux sur les moyens d’amener
-entre eux une rupture presque toujours tragique; l’un de ces moyens
-fût-il même la délation.
-
-Le propos en question fut donc rapporté, par ses soins, à la royale
-amie du vidame de Maulle.
-
-Ysabeau sourit, plaisanta cette parole, et sembla n’y point donner plus
-d’attention.
-
-La reine avait ses mires qui lui vendaient les secrets de l’Orient
-propres à exaspérer le feu des désirs conçus pour elle. Cléopâtre
-nouvelle, c’était une grande épuisée, plutôt faite pour présider des
-cours d’amour au fond d’un manoir ou donner des modes à une province
-que pour songer à libérer de l’Anglais le sol du pays. En cette
-occasion, cependant, elle ne consulta aucun de ses mires,--pas même
-Arnaut Guilhem, son alchimiste.
-
-Une nuit, à quelque temps de là, le sire de Maulle était auprès de la
-reine, à l’hôtel Barbette. L’heure était avancée; la fatigue du plaisir
-ensommeillait les deux amants.
-
-Tout à coup, M. de Maulle crut entendre, dans Paris, des sons de
-cloches agitées à coups isolés et lugubres.
-
-Il se dressa:
-
---Qu’est-ce que cela? demanda-t-il.
-
---Rien.--Laisse!... répondit Ysabeau, enjouée et sans rouvrir les yeux.
-
---Rien, ma belle reine?--N’est-ce pas le tocsin?
-
---Oui... peut-être.--Eh bien, ami?
-
---Le feu a pris à quelque hôtel!
-
---J’y rêvais, justement, dit Ysabeau.
-
-Un sourire de perles entr’ouvrit les lèvres de la belle dormeuse.
-
---Même, dans mon rêve, continua-t-elle, c’était toi qui l’avais allumé.
-Je te voyais jeter un flambeau dans les réserves d’huiles et de
-fourrages, mignon.
-
---Moi?
-
---Oui!... (Elle traînait les syllabes, languissamment). Tu brûlais le
-logis de messire Escabala, mon argentier, tu sais bien, pour gagner
-ton pari de l’autre jour.
-
-Le sire de Maulle rouvrit les yeux à demi, pris d’une vague inquiétude.
-
---Quel pari? N’êtes-vous pas endormie encore, mon bel ange?
-
---Mais--ton pari d’être l’amant de sa fille, la petite Bérénice, qui a
-de si beaux yeux!... Oh! quelle bonne et jolie enfant, n’est-ce pas?
-
---Que dites-vous, ma chère Ysabeau?
-
---Ne m’avez-vous point comprise, mon seigneur? Je rêvais, vous
-disais-je, que vous aviez mis le feu à la demeure de mon argentier pour
-enlever sa fille, pendant l’incendie, et en faire votre maîtresse, afin
-de gagner votre pari.
-
-
-Le vidame regarda autour de lui, en silence.
-
-Les lueurs d’un sinistre lointain éclairaient, en effet, les vitraux de
-la chambre; des reflets de pourpre faisaient saigner les hermines du
-lit royal; les fleurs de lys des écussons et celles qui achevaient de
-vivre dans les vases d’émail rougeoyaient! Et rouges, aussi, étaient
-les deux coupes, sur une crédence chargée de vins et de fruits.
-
---Ah! je me souviens..., dit, à mi-voix, le jeune homme; c’est vrai; je
-voulais attirer les regards des courtisans sur cette petite pour les
-détourner de notre joie!--Mais voyez donc, Ysabeau: c’est réellement un
-grand incendie,--et les flamboiements s’élèvent du côté du Louvre!
-
-A ces paroles, la reine s’accouda, considéra, très fixement et sans
-parler, le vidame de Maulle, secoua la tête; puis, indolente et rieuse,
-appuya, sur les lèvres du jeune homme, un long baiser.
-
---Tu diras ces choses à maître Cappeluche, lorsque tu seras roué par
-lui, en place de Grève, ces jours-ci!--Vous êtes un vilain incendiaire,
-mon amour!
-
-Et, comme les parfums qui sortaient de son corps oriental
-étourdissaient et brûlaient les sens jusqu’à ôter la force de penser,
-elle se pressa contre lui.
-
-Le tocsin continuait; on distinguait, dans le lointain, les cris de la
-foule.
-
-Il répondit, en plaisantant:
-
---Encore faudrait-il prouver le crime?
-
-Et il rendit le baiser.
-
---Le prouver, méchant?
-
---Sans doute?
-
---Pourrais-tu prouver le nombre des baisers que tu as reçus de moi?
-Autant vouloir compter les papillons qui s’envolent dans un soir d’été!
-
-Il contemplait cette maîtresse ardente--et si pâle!--qui venait de lui
-prodiguer les délices et les abandons des plus merveilleuses voluptés.
-
-Il lui prit la main.
-
---D’ailleurs, ce sera bien facile, continua la jeune femme. Qui donc
-avait intérêt à profiter d’un incendie pour enlever la fille de messire
-Escabala? Toi seul. Ta parole est engagée dans le pari!--Et, puisque tu
-ne pourrais jamais dire où tu étais lorsque le feu a pris?... Tu vois,
-c’est bien suffisant, au Châtelet, comme élément de procès criminel.
-On instruit d’abord, et puis... (elle bâilla doucement) la torture fait
-le reste.
-
---Je ne pourrais pas dire où j’étais? demanda M. de Maulle.
-
---Sans doute, puisque, du vivant du roi Charles VI, vous étiez, à cette
-heure-là, dans les bras de la reine de France, enfant que vous êtes!
-
-La mort se dressait, en effet, et horrible, des deux côtés de
-l’accusation.
-
---C’est juste! dit le sire de Maulle, sous le charme du doux regard de
-son amie.
-
-Il s’enivrait d’envelopper d’un bras cette jeune taille ployée en la
-chevelure tiède, rousse comme de l’or brûlé.
-
---Ce sont là des rêves, dit-il. O ma belle vie!...
-
-Ils avaient fait de la musique dans la soirée; sa citole était jetée
-sur un coussin; une corde se cassa toute seule.
-
---Endors-toi, mon ange! Tu as sommeil! dit Ysabeau en attirant avec
-mollesse, sur son sein, le front du jeune homme.
-
-Le bruit de l’instrument l’avait fait tressaillir; les amoureux ont des
-superstitions.
-
-
-Le lendemain, le vidame de Maulle fut arrêté et jeté dans un cachot du
-Grand Châtelet. Le procès commença d’après l’inculpation prédite. Les
-choses se passèrent exactement comme le lui avait annoncé l’auguste
-enchanteresse «dont la beauté était si forte qu’elle devait survivre à
-ses amours».
-
-Il fut impossible au vidame de Maulle de trouver ce qu’en termes de
-justice on nomme un _alibi_.
-
-La condamnation à la roue fut prononcée, après la question préalable,
-ordinaire et extraordinaire, durant les interrogats.
-
-La peine des incendiaires, le voile noir, etc., rien ne fut omis.
-
-Seulement, un incident étrange se produisit au Grand Châtelet.
-
-L’avocat du jeune homme l’avait pris en affection profonde; celui-ci
-lui avait tout avoué.
-
-Devant l’innocence de M. de Maulle, le défenseur se rendit coupable
-d’une action héroïque.
-
-La veille de l’exécution, il vint dans le cachot du condamné et le fit
-évader à la faveur de sa robe. Bref, il se substitua.
-
-Fut-il le plus noble cœur? Fut-il un ambitieux jouant une partie
-terrible? Qui le saura jamais!
-
-Encore tout brisé et brûlé par la torture, le vidame de Maulle passa la
-frontière et mourut dans l’exil.
-
-Mais l’avocat fut gardé à sa place.
-
-La belle amie du vidame de Maulle, en apprenant l’évasion du jeune
-homme, en éprouva seulement une excessive contrariété[8].
-
-Elle ne voulut pas reconnaître le défenseur de son ami.
-
-Afin que le nom de M. de Maulle fût effacé de la liste des vivants,
-elle ordonna l’exécution _quand même_ de la sentence.
-
-De sorte que l’avocat fut roué en place de Grève au lieu et place du
-sire de Maulle.
-
-Priez pour eux.
-
- [8] Chose singulière et aussi peu connue que beaucoup
- d’autres! Presque tous les historiens du temps s’accordent à
- déclarer que la reine Ysabeau de Bavière,--depuis ses noces
- jusqu’au moment où la démence du roi fut notoire,--apparut,
- au peuple, aux pauvres et à tous, comme «un ange de bonté,
- une sainte et sage princesse».--Il est donc à présumer que la
- maladie réelle du roi et que l’exemple d’effrénée licence de la
- cour ne furent pas étrangers à la nouveauté d’aspect qu’offrit
- son caractère à partir des jours dont nous parlons.
-
-
-
-
-SOMBRE RÉCIT, CONTEUR PLUS SOMBRE
-
-_A Monsieur Coquelin cadet._
-
- Ut declaratio fiat.
-
-
-J’étais invité, ce soir-là, très officiellement, à faire partie
-d’un souper d’auteurs dramatiques, réunis pour fêter le succès d’un
-confrère. C’était chez B***, le restaurateur en vogue chez les gens de
-plume.
-
-Le souper fut d’abord naturellement triste.
-
-Toutefois, après avoir sablé quelques rasades de vieux Léoville, la
-conversation s’anima. D’autant mieux qu’elle roulait sur les duels
-incessants qui défrayaient un grand nombre de conversations parisiennes
-vers cette époque. Chacun se remémorait, avec la désinvolture obligée,
-d’avoir agité flamberge et cherchait à insinuer, négligemment, de
-vagues idées d’intimidation sous couleur de théories savantes et de
-clins d’yeux entendus au sujet de l’escrime et du tir. Le plus naïf,
-un peu gris, semblait s’absorber dans la combinaison d’un coup de
-croisé de seconde qu’il imitait, au-dessus de son assiette, avec sa
-fourchette et son couteau.
-
-Tout à coup, l’un des convives, M. D*** (homme rompu aux ficelles du
-théâtre, une sommité quant à la charpente de toutes les situations
-dramatiques, celui, enfin, de tous qui a le mieux prouvé s’entendre à
-«enlever un succès»), s’écria:
-
---Ah! que diriez-vous, messieurs, s’il vous était arrivé mon aventure
-de l’autre jour?
-
---C’est vrai! répondirent les convives. Tu étais le second de ce M. de
-Saint-Sever?
-
---Voyons! si tu nous racontais--mais là, franchement!--comment cela
-s’est passé?
-
---Je veux bien, répondit D***, quoique j’aie le cœur serré, encore, en
-y pensant.
-
-Après quelques silencieuses bouffées de cigarette, D*** commença en ces
-termes (_Je lui laisse, strictement, la parole_):
-
---La quinzaine dernière, un lundi, dès sept heures du matin, je fus
-réveillé par un coup de sonnette: je crus même que c’était Peragallo.
-On me remit une carte; je lus: Raoul de Saint-Sever.--C’était le nom de
-mon meilleur camarade de collège. Nous ne nous étions pas vus depuis
-dix ans.
-
-Il entra.
-
-C’était bien lui!
-
---Voici longtemps que je ne t’ai serré la main, lui dis-je.--Ah! je
-suis heureux de te revoir! Nous causerons d’autrefois en déjeunant. Tu
-arrives de Bretagne?
-
---D’hier seulement, me répondit-il.
-
-Je passai une robe de chambre, je versai du madère, et, une fois assis:
-
---Raoul, continuai-je, tu as l’air préoccupé; tu as l’air songeur...
-Est-ce que c’est d’habitude?
-
---Non, c’est un regain d’émotion.
-
---D’émotion?--Tu as perdu à la Bourse?
-
-Il secoua la tête.
-
---As-tu entendu parler des duels à mort? me demanda-t-il très
-simplement.
-
-La demande me surprit, je l’avoue: elle était brusque.
-
---Plaisante question!--répondis-je, pour faire du dialogue.
-
-Et je le regardai.
-
-En me rappelant ses goûts littéraires, je crus qu’il venait me
-soumettre le dénouement d’une pièce conçue par lui dans le silence de
-la province.
-
---Si j’en ai entendu parler! Mais c’est mon métier d’auteur dramatique
-d’ourdir, de régler et de dénouer les affaires de ce genre!--Les
-rencontres, même, sont ma partie et l’on veut bien m’accorder que j’y
-excelle. Tu ne lis donc jamais les gazettes du lundi?
-
---Eh bien, me dit-il, il s’agit, tout justement, de quelque chose comme
-cela.
-
-Je l’examinai. Raoul semblait pensif, distrait. Il avait le regard et
-la voix tranquilles, ordinaires. Il avait beaucoup de Surville en ce
-moment-là... de Surville dans ses bons rôles, même.--Je me dis qu’il
-était sous le feu de l’inspiration et qu’il pouvait avoir du talent...
-un talent naissant... mais, enfin, là, quelque chose.
-
---Vite, m’écriai-je avec impatience, la situation! Dis-moi la
-situation!--Peut-être qu’en la creusant...
-
---La situation? répondit Raoul en ouvrant de grand yeux,--mais elle
-est des plus simples. Hier matin, à mon arrivée à l’hôtel, je trouve
-une invitation qui m’y attendait, un bal pour le soir même, rue
-Saint-Honoré, chez madame de Fréville.--Je devais m’y rendre. Là, dans
-le cours de la fête (juge de ce qui a dû se passer!) je me suis vu
-contraint d’envoyer mon gant à la figure d’un monsieur, devant tout le
-monde.
-
-Je compris qu’il me jouait la première scène de sa «machine».
-
---Oh! oh! dis-je, comment amènes-tu cela?--Oui, un début. Il y a là
-de la jeunesse, du feu!--Mais la suite? le motif? l’agencement de la
-scène?--l’idée du drame? l’ensemble, enfin!--A grands traits!... Va! va!
-
---Il s’agissait d’une injure faite à ma mère, mon ami,--répondit Raoul,
-qui semblait ne pas m’écouter.--Ma Mère,--est-ce un motif suffisant?
-
-(Ici D*** s’interrompit, regardant les convives qui n’avaient pu
-s’empêcher de sourire à ces dernières paroles.)
-
---Vous souriez, messieurs? dit-il. Moi aussi j’ai souri. Le «je me
-bats pour ma mère» surtout, je trouvais cela d’un toc et d’un démodé
-à faire mal.--C’était infect. Je voyais la chose en scène! Le public
-se serait tenu les côtes. Je déplorais l’inexpérience théâtrale de ce
-pauvre Raoul, et j’allais le dissuader de ce que je prenais pour le
-plan mort-né du plus indigeste des _ours_, lorsqu’il ajouta:
-
---J’ai en bas Prosper, un ami de Bretagne: il est venu de Rennes avec
-moi--Prosper Vidal; il m’attend dans la voiture devant ta porte.--A
-Paris, je ne connais que toi seul.--Voyons: veux-tu me servir de
-second? Les témoins de mon adversaire seront chez moi dans une heure.
-Si tu acceptes, habille-toi vite. Nous avons cinq heures de chemin de
-fer d’ici Erquelines.
-
-Alors, seulement, je m’aperçus qu’il me parlait d’une chose de la vie!
-de la vie réelle!--Je restai abasourdi. Ce ne fut qu’après un temps que
-je lui pris la main. Je souffrais! Tenez, je ne suis pas plus friand de
-la lame qu’un autre; mais il me semble que j’eusse été moins ému s’il
-se fût agi de moi-même.
-
---C’est vrai! on est comme ça!... s’écrièrent les convives, qui
-tenaient à bénéficier de la remarque.
-
---Tu aurais dû me dire cela tout de suite!... lui répondis-je. Je ne
-te ferai pas de phrases. C’est bon pour le public. Compte sur moi.
-Descends, je te rejoins.
-
-(Ici D*** s’arrêta, visiblement troublé par le souvenir des incidents
-qu’il venait de nous retracer.)
-
---Une fois seul, continua-t-il, je fis mon plan, en m’habillant à
-la hâte. Il ne s’agissait pas ici de corser les choses: la situation
-(banale, il est vrai, pour le théâtre) me semblait archisuffisante
-pour l’existence. Et son côté _Closerie des Genêts_, sans offense,
-disparaissait à mes yeux, quand je songeais que ce qui allait se jouer,
-c’était la vie de mon pauvre Raoul!--Je descendis sans perdre une
-minute.
-
-L’autre témoin, M. Prosper Vidal, était un jeune médecin, très mesuré
-dans ses allures et ses paroles; une tête distinguée, un peu positive,
-rappelant les anciens Maurice Coste. Il me parut très convenable pour
-la circonstance. Vous voyez cela d’ici, n’est-ce pas?
-
-Tous les convives, devenus très attentifs, firent le signe de tête
-entendu que cette habile question nécessitait.
-
---La présentation terminée, nous roulâmes sur le boulevard
-Bonne-Nouvelle, où était l’hôtel de Raoul (près du Gymnase).--Je
-montai. Nous trouvâmes chez lui deux messieurs boutonnés du haut en
-bas, dans la couleur, bien que légèrement démodés aussi. (Entre nous,
-je trouve qu’ils sont un peu en retard, dans la vie réelle!)--On se
-salua. Dix minutes après, les conventions étaient réglées: Pistolet,
-vingt-cinq pas, au commandement. La Belgique. Le lendemain. Six heures
-du matin. Enfin, ce qu’il y a de plus connu!
-
---Tu aurais pu trouver plus neuf, interrompit, en essayant de sourire,
-le convive qui combinait des bottes secrètes avec sa fourchette et son
-couteau.
-
---Mon ami, riposta D*** avec une ironie amère, tu es un malin, toi! tu
-fais l’esprit fort! tu vois toujours les choses à travers une lorgnette
-de théâtre.
-
-Mais, si tu avais été là, tu aurais, comme moi, visé à la simplicité.
-Il ne s’agissait pas ici d’offrir, pour armes, le couteau à papier de
-l’_Affaire Clémenceau_. Il faut comprendre que tout n’est pas comédie
-dans la vie! Moi, voyez-vous, je m’emballe facilement pour les choses
-vraies, les choses naturelles!... et qui arrivent! Tout n’est pas mort
-en moi, que diable!... Et je vous assure que ce «ne fut pas drôle du
-tout» quand, une demi-heure après, nous prîmes le train d’Erquelines,
-avec nos armes dans une valise. Le cœur me battait! parole d’honneur!
-plus qu’il ne m’a jamais battu à une première.
-
-Ici D*** s’interrompit, but, d’un trait, un grand verre d’eau: il était
-blême.
-
---Continue! dirent les convives.
-
---Je vous passe le voyage, la frontière, la douane, l’hôtel et la nuit,
-murmura D*** d’une voix rauque.
-
-Jamais je ne m’étais senti pour M. de Saint-Sever une amitié plus
-véritable. Je ne dormis pas une seconde, malgré la fatigue nerveuse
-que j’éprouvais. Enfin, le petit jour parut. Il était quatre heures et
-demie. Il faisait beau temps. Le moment était venu. Je me levai, je me
-jetai de l’eau froide sur la tête. Ma toilette ne fut pas longue.
-
-J’entrai dans la chambre de Raoul. Il avait passé la nuit à écrire.
-Nous avons tous mûri de ces scènes-là. Je n’avais qu’à me rappeler pour
-être naturel. Il dormait auprès de la table, dans un fauteuil: les
-bougies brûlaient encore. Au bruit que je fis en entrant, il s’éveilla
-et regarda la pendule. Je m’y attendais, je connais cet effet-là. Je
-vis alors combien il est observé.
-
---Merci, mon ami, me dit-il. Prosper est-il prêt?--Nous avons une
-demi-heure de marche. Je crois qu’il serait temps de le prévenir.
-
-Quelques instants après, nous descendions tous les trois et, à cinq
-heures sonnant, nous étions sur le grand chemin d’Erquelines. Prosper
-portait les pistolets. J’avais positivement le «trac», entendez-vous!
-Je n’en rougis pas.
-
-Ils causaient ensemble d’affaires de famille, comme si de rien n’eût
-été. Raoul était superbe, tout en noir, l’air grave et décidé, très
-calme, imposant à force de naturel!...--Une autorité dans la tenue...
-Tenez, avez-vous vu Bocage à Rouen, dans les pièces du répertoire
-1830-1840?--Il a eu des éclairs, là!... peut-être plus beaux qu’à Paris.
-
---Hé! hé! objecta une voix.
-
---Oh! oh!... tu vas loin!... interrompirent deux ou trois convives.
-
---Enfin, Raoul m’enlevait comme je n’ai jamais été enlevé, poursuivit
-D***,--croyez-le bien. Nous arrivâmes sur le terrain en même temps que
-nos adversaires. J’avais comme un mauvais pressentiment.
-
-L’adversaire était un homme froid, tournure d’officier, genre fils de
-famille; une physionomie à la Landrol;--mais moins d’ampleur dans la
-tenue. Les pourparlers étant inutiles, les armes furent chargées.--Ce
-fut moi qui comptai les pas, et je dus tenir mon âme (comme disent les
-Arabes) pour ne pas laisser voir mes _a parte_. Le mieux était d’être
-classique.
-
-Tout mon jeu était contenu. Je ne chancelai pas. Enfin la distance fut
-marquée. Je revins vers Raoul. Je l’embrassai et lui serrai la main.
-J’avais les larmes aux yeux, non pas les larmes de rigueur, mais de
-vraies.
-
---Voyons, voyons, mon bon D***, me dit-il, du calme. Qu’est-ce que
-c’est donc?
-
-A ces paroles, je le regardai.
-
-M. de Saint-Sever était, tout bonnement, magnifique. On eût dit qu’il
-était en scène! Je l’admirais. J’avais cru jusqu’alors qu’on ne
-trouvait de ces sang-froids-là que sur les planches.
-
-Les deux adversaires vinrent se placer en face l’un de l’autre, le pied
-sur la marque. Il y eut là une espèce de passade. Mon cœur faisait le
-trémolo! Prosper remit à Raoul le pistolet tout armé, praticable; puis,
-détournant la tête avec une transe affreuse, je retournai au premier
-plan, du côté du fossé.
-
-Et les oiseaux chantaient! je voyais des fleurs au pied des arbres! de
-vrais arbres! Jamais Cambon n’a signé une plus belle matinée! Quelle
-terrible antithèse!
-
---Une!... deux!... trois!... cria Prosper, à intervalles égaux, en
-frappant dans ses mains.
-
-J’avais la tête tellement troublée que je crus entendre les trois coups
-du régisseur. Une double détonation éclata en même temps.--Ah! mon
-Dieu, mon Dieu!
-
-D*** s’interrompit et mit la tête dans ses mains.
-
---Allons! voyons! Nous savons que tu as du cœur... Achève! crièrent, de
-toutes parts, les convives, très émus à leur tour.
-
---Eh bien, voilà! dit D***,--Raoul était tombé sur l’herbe, sur un
-genou, après avoir fait un tour sur lui-même. La balle l’avait frappé
-en plein cœur,--enfin, là!--(Et D*** se frappait la poitrine.)--Je me
-précipitai vers lui.
-
---Ma pauvre mère! murmura-t-il.
-
-(D*** regarda les convives: ceux-ci, en gens de tact, comprirent, cette
-fois, qu’il eût été d’assez mauvais goût de réitérer le sourire de la
-«croix de ma mère». Le «ma pauvre mère» passa donc comme une lettre à
-la poste; le mot, étant réellement en situation, devenait possible.)
-
---Ce fut tout, reprit D***. Le sang lui vint à pleine bouche.
-
-Je regardai du côté de l’adversaire; il avait, lui, l’épaule fracassée.
-
-On le soignait.
-
-Je pris mon pauvre ami dans mes bras. Prosper lui soutenait la tête.
-
-En une minute, figurez-vous! je me rappelai nos bonnes années
-d’enfance; les récréations, les rires joyeux, les jours de sortie, les
-vacances!--lorsque nous jouions _à la balle_!...
-
-(Tous les convives inclinèrent la tête, pour indiquer qu’ils
-appréciaient le rapprochement.)
-
-D***, qui se montait visiblement, se passa la main sur le front. Il
-continua d’un ton extraordinaire et les yeux fixés dans le vague:
-
---C’était... comme un rêve, enfin!--Je le regardais. Lui ne me voyait
-plus: il expirait. Et si simple! si digne! Pas une plainte. Sobre,
-enfin. J’étais empoigné, là. Et deux grosses larmes me roulèrent dans
-les yeux! Deux vraies, celles-là! Oui, messieurs, deux larmes... Je
-voudrais que Frédérick les eût vues. Il les aurait comprises, lui!--Je
-bégayai un adieu à mon pauvre ami Raoul et nous l’étendîmes à terre.
-
-Roide, sans fausse position,--pas de pose!--VRAI, comme toujours, il
-était là! Le sang sur l’habit! Les manchettes rouges! Le front déjà
-très blanc! Les yeux fermés. J’étais sans autre pensée que celle-ci:
-Je le trouvai _sublime_. Oui, messieurs, sublime! c’est le mot!...
-Oh! tenez!--il me semble... que je le vois encore! Je ne me possédais
-plus d’admiration! Je perdais la tête! Je ne savais plus de quoi il
-était question!!! Je confondais!--J’applaudissais! Je... je voulais le
-rappeler...
-
-Ici D*** qui s’était emporté jusqu’à crier, s’arrêta court,
-brusquement: puis, sans transition, d’une voix très calme et avec un
-sourire triste, il ajouta:
-
---Hélas! oui!--j’aurais voulu le rappeler... à la vie.
-
-(Un murmure approbateur accueillit ce mot heureux.)
-
---Prosper m’entraîna.
-
-(Ici D*** se dressa, les yeux fixes; il semblait réellement pénétré de
-douleur: puis, se laissant retomber sur sa chaise:)
-
---Enfin? nous sommes tous mortels! ajouta-t-il d’une voix très
-basse.--(Puis il but un verre de rhum qu’il reposa, bruyamment, sur la
-table, et repoussa ensuite comme un calice.)
-
-D***, en terminant ainsi, d’une voix brisée, avait fini par si bien
-captiver ses auditeurs, tant par le côté impressionnant de son
-histoire que par la vivacité de son débit, que, lorsqu’il se tut,
-les applaudissements éclatèrent. Je crus devoir joindre mes humbles
-félicitations à celles de ses amis.
-
-Tout le monde était fort ému.--Fort ému.
-
---Succès d’_estime_! pensai-je.
-
---Il a réellement du talent, ce D***! murmurait chacun à l’oreille de
-son voisin.
-
-Tous vinrent lui serrer la main, chaleureusement.--Je sortis.
-
-A quelques jours de là, je rencontrai l’un de mes amis, un littérateur,
-et je lui narrai l’histoire de M. D*** _telle que je l’avais entendue_.
-
---Eh bien! lui demandai-je en finissant: qu’en pensez-vous?
-
---Oui. C’est presque une nouvelle! me répondit-il après un
-silence.--Écrivez-la donc!
-
-Je le regardai fixement.
-
---Oui, lui dis-je, _maintenant_ je puis l’écrire: elle est complète.
-
-
-
-
-L’INTERSIGNE
-
-_A Monsieur l’abbé Victor de Villiers de L’Isle-Adam._
-
- «Attende, homo, quid fuisti ante ortum et quod eris usque ad
- occasum. Profectó fuit quod non eras. Posteà, de vili materia
- factus, in utero matris de sanguine menstruali nutritus,
- tunica tua fuit pellis secundina. Deindè, in vilissimo panno
- involutus, progressus es ad nos,--sic indutus et ornatus! Et
- non memor es quæ sit origo tua. Nihil est aliud homo quam
- sperma fœtidum, saccus stercorum, cibus vermium. Scientia,
- sapientia, ratio, sine Deo sicut nubes transeunt.
-
- Post hominem vermis: post vermem fœtor et horror; Sic, in non
- hominem, vertitur omnis homo.
-
- «Cur carnem tuam adornas et impinguas, quam, post paucos dies,
- vermes devoraturi sunt in sepulchro, animam, vero, tuam non
- adornas,--quæ Deo et Angelis ejus præsentenda est in Cœlis!»
-
- SAINT BERNARD, _Méditations_, t. II.--Bollandistes,
- _Préparation au Jugement dernier_.
-
-
-Un soir d’hiver qu’entre gens de pensée, nous prenions le thé, autour
-d’un bon feu, chez l’un de nos amis, le baron Xavier de la V*** (un
-pâle jeune homme que d’assez longues fatigues militaires, subies, très
-jeune encore, en Afrique, avaient rendu d’une débilité de tempérament
-et d’une sauvagerie de mœurs peu communes), la conversation tomba
-sur un sujet des plus sombres: il était question de la _nature_ de
-ces coïncidences extraordinaires, stupéfiantes, mystérieuses, qui
-surviennent dans l’existence de quelques personnes.
-
---Voici une histoire, nous dit-il, que je n’accompagnerai d’aucun
-commentaire. Elle est véridique. Peut-être la trouverez-vous
-impressionnante.
-
-Nous allumâmes des cigarettes et nous écoutâmes le récit suivant:
-
---En 1876, au solstice de l’automne, vers ce temps où le nombre,
-toujours croissant, des inhumations accomplies à la légère,--beaucoup
-trop précipitées enfin,--commençait à révolter la Bourgeoisie
-parisienne et à la plonger dans les alarmes, un certain soir, sur les
-huit heures, à l’issue d’une séance de spiritisme des plus curieuses,
-je me sentis, en rentrant chez moi, sous l’influence de ce spleen
-héréditaire dont la noire obsession déjoue et réduit à néant les
-efforts de la Faculté.
-
-C’est en vain qu’à l’instigation doctorale j’ai dû, maintes fois,
-m’enivrer du breuvage d’Avicenne[9]: en vain me suis-je assimilé,
-sous toutes formules, des quintaux de fer et, foulant aux pieds tous
-les plaisirs, ai-je fait descendre, nouveau Robert d’Arbrissel, le
-vif-argent de mes ardentes passions jusqu’à la température des
-Samoyèdes, rien n’a prévalu!--Allons. Il paraît, décidément, que je
-suis un personnage taciturne et morose! Mais il faut aussi que, sous
-une apparence nerveuse, je sois, comme on dit, bâti à chaux et à
-sable, pour me trouver encore à même, après tant de soins, de pouvoir
-contempler les étoiles.
-
- [9] Le séné: (Avicéné): (_Hist._).
-
-Ce soir-là donc, une fois dans ma chambre, en allumant un cigare aux
-bougies de la glace, je m’aperçus que j’étais mortellement pâle! et
-je m’ensevelis dans un ample fauteuil, vieux meuble en velours grenat
-capitonné où le vol des heures, sur mes longues songeries, me semble
-moins lourd. L’accès de spleen devenait pénible jusqu’au malaise,
-jusqu’à l’accablement! Et, jugeant impossible d’en secouer les ombres
-par aucune distraction mondaine,--surtout au milieu des horribles
-soucis de la capitale,--je résolus, par essai, de m’éloigner de Paris,
-d’aller prendre un peu de nature au loin, de me livrer à de vifs
-exercices, à quelques salubres parties de chasse, par exemple, pour
-tenter de diversifier.
-
-A peine cette pensée me fut-elle venue, _à l’instant même_ où je me
-décidai pour cette ligne de conduite, le nom d’un vieil ami, oublié
-depuis des années, l’abbé Maucombe, me passa dans l’esprit.
-
---L’abbé Maucombe!... dis-je, à voix basse.
-
-Ma dernière entrevue avec le savant prêtre datait du moment de son
-départ pour un long pèlerinage en Palestine. La nouvelle de son retour
-m’était parvenue autrefois. Il habitait l’humble presbytère d’un petit
-village en basse Bretagne.
-
-Maucombe devait y disposer d’une chambre quelconque, d’un réduit?--Sans
-doute, il avait amassé, dans ses voyages, quelques anciens volumes?
-des curiosités du Liban? Les étangs, auprès des manoirs voisins,
-recélaient, à le parier, du canard sauvage?.. Quoi de plus opportun!...
-Et, si je voulais jouir, avant les premiers froids, de la dernière
-quinzaine du féerique mois d’octobre dans les rochers rougis, si je
-tenais à voir encore resplendir les longs soirs d’automne sur les
-hauteurs boisées, je devais me hâter!
-
-La pendule sonna neuf heures.
-
-Je me levai; je secouai la cendre de mon cigare. Puis, en homme de
-décision, je mis mon chapeau, ma houppelande et mes gants; je pris ma
-valise et mon fusil: je soufflai les bougies et je sortis--en fermant
-sournoisement et à triple tour la vieille serrure à secret qui fait
-l’orgueil de ma porte.
-
-Trois quarts d’heure après, le convoi de la ligne de Bretagne
-m’emportait vers le petit village de Saint-Maur, desservi par l’abbé
-Maucombe; j’avais même trouvé le temps, à la gare, d’expédier une
-lettre crayonnée à la hâte, en laquelle je prévenais mon père de mon
-départ.
-
-Le lendemain matin, j’étais à R***, d’où Saint-Maur n’est distant que
-de deux lieues, environ.
-
-Désireux de conquérir une bonne nuit (afin de pouvoir prendre mon fusil
-dès le lendemain, au point du jour), et toute sieste d’après déjeuner
-me semblant capable d’empiéter sur la perfection de mon sommeil, je
-consacrai ma journée, pour me tenir éveillé malgré la fatigue, à
-plusieurs visites chez d’anciens compagnons d’études.--Vers cinq heures
-du soir, ces devoirs remplis, je fis seller, au Soleil-d’or, où j’étais
-descendu, et, aux lueurs du couchant, je me trouvai en vue d’un hameau.
-
-Chemin faisant, je m’étais remémoré le prêtre chez lequel j’avais
-dessein de m’arrêter pendant quelques jours. Le laps de temps qui
-s’était écoulé depuis notre dernière rencontre, les excursions, les
-événements intermédiaires et les habitudes d’isolement devaient avoir
-modifié son caractère et sa personne. J’allais le retrouver grisonnant.
-Mais je connaissais la conversation fortifiante du docte recteur,--et
-je me faisais une espérance de songer aux veillées que nous allions
-passer ensemble.
-
---L’abbé Maucombe! ne cessais-je de me répéter tout bas,--excellente
-idée!
-
-En interrogeant sur sa demeure les vieilles gens qui paissaient les
-bestiaux le long des fossés, je dus me convaincre que le curé,--en
-parfait confesseur d’un Dieu de miséricorde,--s’était profondément
-acquis l’affection de ses ouailles et, lorsqu’on m’eut bien indiqué le
-chemin du presbytère assez éloigné du pâté de masures et de chaumines
-qui constitue le village de Saint-Maur, je me dirigeai de ce côté.
-
-J’arrivai.
-
-L’aspect champêtre de cette maison, les croisées et leurs jalousies
-vertes, les trois marches de grès, les lierres, les clématites et
-les roses-thé qui s’enchevêtraient sur les murs jusqu’au toit,
-d’où s’échappait, d’un tuyau à girouette, un petit nuage de fumée,
-m’inspirèrent des idées de recueillement, de santé et de paix profonde.
-Les arbres d’un verger voisin montraient, à travers un treillis
-d’enclos, leurs feuilles rouillées par l’énervante saison. Les deux
-fenêtres de l’unique étage brillaient des feux de l’Occident; une niche
-où se tenait l’image d’un bienheureux était creusée entre elles. Je
-mis pied à terre, silencieusement: j’attachai le cheval au volet et je
-levai le marteau de la porte, en jetant un coup d’œil de voyageur à
-l’horizon, derrière moi.
-
-Mais l’horizon brillait tellement sur les forêts de chênes lointains et
-de pins sauvages où les derniers oiseaux s’envolaient dans le soir, les
-eaux d’un étang couvert de roseaux, dans l’éloignement, réfléchissaient
-si solennellement le ciel, la nature était si belle, au milieu de
-ces airs calmés, dans cette campagne déserte, à ce moment où tombe
-le silence, que je restai--sans quitter le marteau suspendu,--que je
-restai muet.
-
-O toi, pensai-je, qui n’as point l’asile de tes rêves, et pour qui
-la terre de Chanaan, avec ses palmiers et ses eaux vives, n’apparaît
-pas, au milieu des aurores, après avoir tant marché sous de dures
-étoiles, voyageur si joyeux au départ et maintenant assombri,--cœur
-fait pour d’autres exils que ceux dont tu partages l’amertume avec des
-frères mauvais,--regarde! Ici l’on peut s’asseoir sur la pierre de la
-mélancolie!--Ici les rêves morts ressuscitent, devançant les moments
-de la tombe! Si tu veux avoir le véritable désir de mourir, approche:
-ici la vue du ciel exalte jusqu’à l’oubli.
-
-J’étais dans cet état de lassitude, où les nerfs sensibilisés
-vibrent aux moindres excitations. Une feuille tomba près de moi; son
-bruissement furtif me fit tressaillir. Et le magique horizon de cette
-contrée entra dans mes yeux! Je m’assis devant la porte, solitaire.
-
-Après quelques instants, comme le soir commençait à fraîchir, je revins
-au sentiment de la réalité. Je me levai très vite et je repris le
-marteau de la porte en regardant la maison riante.
-
-Mais, à peine eus-je de nouveau jeté sur elle un regard distrait, que
-je fus forcé de m’arrêter encore, me demandant, cette fois, si je
-n’étais pas le jouet d’une hallucination.
-
-Était-ce bien la maison que j’avais vue tout à l’heure? Quelle
-ancienneté me dénonçaient, _maintenant_, les longues lézardes, entre
-les feuilles pâles?--Cette bâtisse avait un air étranger; les carreaux
-illuminés par les rayons d’agonie du soir brûlaient d’une lueur
-intense: le portail hospitalier m’invitait avec ses trois marches:
-mais, en concentrant mon attention sur ces dalles grises, je vis
-qu’elles venaient d’être polies, que des traces de lettres creusées
-y restaient encore, et je vis bien qu’elles provenaient du cimetière
-voisin,--dont les croix noires m’apparaissaient, à présent, de côté,
-à une centaine de pas. Et la maison me sembla changée à donner le
-frisson, et les échos du lugubre coup du marteau, que je laissai
-retomber, dans mon saisissement, retentirent, dans l’intérieur de
-cette demeure, comme les vibrations d’un glas.
-
-Ces sortes de _vues_, étant plutôt morales que physiques, s’effacent
-avec rapidité. Oui, j’étais, à n’en pas douter une seconde, la victime
-de cet abattement intellectuel que j’ai signalé. Très empressé de voir
-un visage qui m’aidât, par son humanité, à en dissiper le souvenir, je
-poussai le loquet sans attendre davantage.--J’entrai.
-
-La porte, mue par un poids d’horloge, se referma d’elle-même, derrière
-moi.
-
-Je me trouvai dans un long corridor à l’extrémité duquel Nanon, la
-gouvernante, vieille et réjouie, descendait l’escalier, une chandelle à
-la main.
-
---Monsieur Xavier!... s’écria-t-elle, toute joyeuse en me reconnaissant.
-
---Bonsoir, ma bonne Nanon! lui répondis-je, en lui confiant, à la hâte,
-ma valise et mon fusil.
-
-(J’avais oublié ma houppelande dans ma chambre, au Soleil d’or.)
-
-Je montai. Une minute après, je serrai dans mes bras mon vieil ami.
-
-L’affectueuse émotion des premières paroles et le sentiment de la
-mélancolie du passé nous oppressèrent quelque temps, l’abbé et
-moi.--Nanon vint nous apporter la lampe et nous annoncer le souper.
-
---Mon cher Maucombe, lui dis-je en passant mon bras sous le sien
-pour descendre, c’est une chose de toute éternité que l’amitié
-intellectuelle, et je vois que nous partageons ce sentiment.
-
---Il est des esprits chrétiens d’une parenté divine très rapprochée, me
-répondit-il.--Oui.--Le monde a des croyances moins «raisonnables» pour
-lesquelles des partisans se trouvent qui sacrifient leur sang, leur
-bonheur, leur devoir. Ce sont des fanatiques! acheva-t-il en souriant.
-Choisissons, pour foi, la plus utile, puisque nous sommes libres et que
-nous devenons notre croyance.
-
---Le fait est, lui répondis-je, qu’il est déjà très mystérieux que deux
-et deux fassent quatre.
-
-Nous passâmes dans la salle à manger. Pendant le repas, l’abbé, m’ayant
-doucement reproché l’oubli où je l’avais tenu si longtemps, me mit au
-courant de l’esprit du village.
-
-Il me parla du pays, me raconta deux ou trois anecdotes touchant les
-châtelains des environs.
-
-Il me cita ses exploits personnels à la chasse et ses triomphes à
-la pêche: pour tout dire, il fut d’une affabilité et d’un entrain
-charmants.
-
-Nanon, messager rapide, s’empressait, se multipliait autour de nous et
-sa vaste coiffe avait des battements d’ailes.
-
-Comme je roulais une cigarette en prenant le café, Maucombe, qui était
-un ancien officier de dragons, m’imita; le silence des premières
-bouffées nous ayant surpris dans nos pensées, je me mis à regarder mon
-hôte avec attention.
-
-Ce prêtre était un homme de quarante-cinq ans, à peu près, et d’une
-haute taille. De longs cheveux gris entouraient de leur boucle enroulée
-sa maigre et forte figure. Les yeux brillaient de l’intelligence
-mystique. Ses traits étaient réguliers et austères; le corps, svelte,
-résistait au pli des années: il savait porter sa longue soutane. Ses
-paroles, empreintes de science et de douceur, étaient soutenues par une
-voix bien timbrée, sortie d’excellents poumons. Il me paraissait enfin
-d’une santé vigoureuse: les années l’avaient fort peu atteint.
-
-Il me fit venir dans son petit salon-bibliothèque.
-
-Le manque de sommeil, en voyage, prédispose au frisson; la soirée était
-d’un froid vif, avant-coureur de l’hiver. Aussi, lorsqu’une brassée
-de sarments flamba devant mes genoux, entre deux ou trois rondins,
-j’éprouvai quelque réconfort.
-
-Les pieds sur les chenets, et accoudés en nos deux fauteuils de cuir
-bruni, nous parlâmes naturellement de Dieu.
-
-J’étais fatigué: j’écoutais, sans répondre.
-
---Pour conclure, me dit Maucombe en se levant, nous sommes ici pour
-témoigner,--par nos œuvres, nos pensées, nos paroles et notre lutte
-contre la Nature,--pour témoigner _si nous pesons le poids_.
-
-Et il termina par une citation de Joseph de Maistre: «Entre l’Homme et
-Dieu, il n’y a que l’Orgueil.»
-
---Ce nonobstant, lui dis-je, nous avons l’honneur d’exister (nous, les
-enfants gâtés de cette Nature) dans un siècle de lumières?
-
---Préférons-lui la Lumière des siècles, répondit-il en souriant.
-
-Nous étions arrivés sur le palier, nos bougies à la main.
-
-Un long couloir, parallèle à celui d’en bas, séparait, de celle de mon
-hôte, la chambre qui m’était destinée:--il insista pour m’y installer
-lui-même. Nous y entrâmes; il regarda s’il ne me manquait rien et
-comme, rapprochés, nous nous donnions la main et le bonsoir, un vivace
-reflet de ma bougie tomba sur son visage.--Je tressaillis, cette fois!
-
-Était-ce un agonisant qui se tenait debout, là, près de ce lit? La
-figure qui était devant moi n’était pas, ne pouvait pas être celle
-du souper! Ou, du moins, si je la reconnaissais vaguement, il me
-semblait que je ne l’avais vue, en réalité, qu’en ce moment-ci. Une
-seule réflexion me fera comprendre: l’abbé me donnait, humainement,
-la _seconde_ sensation que, par une obscure correspondance, sa maison
-m’avait fait éprouver.
-
-La tête que je contemplais était grave, très pâle, d’une pâleur de
-mort et les paupières étaient baissées. Avait-il oublié ma présence?
-Priait-il? Qu’avait-il donc à se tenir ainsi!--Sa personne s’était
-revêtue d’une solennité si soudaine que je fermai les yeux. Quand je
-les rouvris, après une seconde, le bon abbé était toujours là,--mais,
-je le reconnaissais maintenant!--A la bonne heure! Son sourire amical
-dissipait en moi toute inquiétude. L’impression n’avait pas duré le
-temps d’adresser une question. Ç’avait été un saisissement,--une sorte
-d’hallucination.
-
-Maucombe me souhaita, une seconde fois, la bonne nuit et se retira.
-
-Une fois seul:
-
---Un profond sommeil, voilà ce qu’il me faut! pensai-je.
-
-Incontinent je songeai à la Mort; j’élevai mon âme à Dieu et je me mis
-au lit.
-
-L’une des singularités d’une extrême fatigue est l’impossibilité du
-sommeil immédiat. Tous les chasseurs ont éprouvé ceci. C’est un point
-de notoriété.
-
-Je m’attendais à dormir vite et profondément. J’avais fondé de grandes
-espérances sur une bonne nuit. Mais, au bout de dix minutes, je dus
-reconnaître que cette gêne nerveuse ne se décidait pas à s’engourdir.
-J’entendais des tics-tacs, des craquements brefs du bois et des murs.
-Sans doute des horloges-de-mort. Chacun des bruits imperceptibles de la
-nuit se répondait, en tout mon être, par un coup électrique.
-
-Les branches noires se heurtaient dans le vent, au jardin. A chaque
-instant, des brins de lierre frappaient ma vitre. J’avais, surtout, le
-sens de l’ouïe d’une acuité pareille à celle des gens qui meurent de
-faim.
-
---J’ai pris deux tasses de café, pensai-je: c’est cela!
-
-Et, m’accoudant sur l’oreiller, je me mis à regarder, obstinément,
-la lumière de la bougie, sur la table, auprès de moi. Je la regardai
-avec fixité, entre les cils, avec cette attention intense que donne au
-regard l’absolue distraction de la pensée.
-
-Un petit bénitier, en porcelaine coloriée, avec sa branche de buis,
-était suspendu auprès de mon chevet. Je mouillai, tout à coup, mes
-paupières avec l’eau bénite, pour les rafraîchir: puis j’éteignis
-la bougie et je fermai les yeux. Le sommeil s’approchait: la fièvre
-s’apaisait.
-
-J’allais m’endormir.
-
-Trois petits coups secs, impératifs, furent frappés à ma porte.
-
---Hein? me dis-je, en sursaut.
-
-Alors je m’aperçus que mon premier somme avait déjà commencé.
-J’ignorais où j’étais. Je me croyais à Paris. Certains repos donnent
-ces sortes d’oublis risibles. Ayant même, presque aussitôt, perdu de
-vue la cause principale de mon réveil, je m’étirai voluptueusement,
-dans une complète inconscience de la situation.
-
---A propos! me dis-je tout à coup: mais on a frappé?--Quelle visite
-peut bien?...
-
-A ce point de ma phrase, une notion confuse et obscure que je n’étais
-plus à Paris, mais dans un presbytère de Bretagne, chez l’abbé
-Maucombe, me vint à l’esprit.
-
-En un clin d’œil, je fus au milieu de la chambre.
-
-Ma première impression, en même temps que celle du froid aux pieds,
-fut celle d’une vive lumière. La pleine lune brillait, en face de la
-fenêtre, au-dessus de l’église, et, à travers les rideaux blancs,
-découpait son angle de flamme déserte et pâle sur le parquet.
-
-Il était bien minuit.
-
-Mes idées étaient morbides. Qu’était-ce donc? L’ombre était
-extraordinaire.
-
-Comme je m’approchais de la porte, une tache de braise, partie du trou
-de la serrure, vint errer sur ma main et sur ma manche.
-
-Il y avait quelqu’un derrière la porte: on avait réellement frappé.
-
-Cependant, à deux pas du loquet, je m’arrêtai court.
-
-Une chose me paraissait surprenante: la _nature_ de la tache qui
-courait sur ma main. C’était une lueur glacée, sanglante, n’éclairant
-pas.--D’autre part, comment se faisait-il que je ne voyais aucune ligne
-de lumière sous la porte, dans le corridor?--Mais, en vérité, ce qui
-sortait ainsi du trou de la serrure me causait l’impression du regard
-phosphorique d’un hibou!
-
-En ce moment, l’heure sonna, dehors, à l’église, dans le vent nocturne.
-
---Qui est là? demandai-je, à voix basse.
-
-La lueur s’éteignit:--j’allais m’approcher...
-
-Mais la porte s’ouvrit, largement, lentement, silencieusement.
-
-En face de moi, dans le corridor, se tenait, debout, une forme haute et
-noire,--un prêtre, le tricorne sur la tête. La lune l’éclairait tout
-entier à l’exception de la figure: je ne voyais que le feu de ses deux
-prunelles qui me considéraient avec une solennelle fixité.
-
-Le souffle de l’autre monde enveloppait ce visiteur, son attitude
-m’oppressait l’âme. Paralysé par une frayeur qui s’enfla instantanément
-jusqu’au paroxysme, je contemplai le désolant personnage, en silence.
-
-Tout à coup, le prêtre éleva le bras, avec lenteur, vers moi. Il me
-présentait une chose lourde et vague. C’était un manteau. Un grand
-manteau noir, un manteau de voyage. Il me le tendait, comme pour me
-l’offrir!...
-
-Je fermai les yeux, pour ne pas voir cela. Oh! je ne voulais pas voir
-cela! Mais un oiseau de nuit, avec un cri affreux, passa entre nous et
-le vent de ses ailes, m’effleurant les paupières, me les fit rouvrir.
-Je sentis qu’il voletait par la chambre.
-
-Alors,--et avec un râle d’angoisse, car les forces me trahissaient pour
-crier,--je repoussai la porte de mes deux mains crispées et étendues et
-je donnai un violent tour de clef, frénétique et les cheveux dressés!
-
-Chose singulière, il me sembla que tout cela ne faisait aucun bruit.
-
-C’était plus que l’organisme n’en pouvait supporter. Je m’éveillai.
-J’étais assis sur mon séant, dans mon lit, les bras tendus devant moi;
-j’étais glacé; le front trempé de sueur; mon cœur frappait contre les
-parois de ma poitrine de gros coups sombres.
-
---Ah! me dis-je, le songe horrible!
-
-Toutefois, mon insurmontable anxiété subsistait. Il me fallut
-plus d’une minute avant d’_oser_ remuer le bras pour chercher les
-allumettes: j’appréhendais de sentir, dans l’obscurité, une main froide
-saisir la mienne et la presser amicalement.
-
-J’eus un mouvement nerveux en entendant ces allumettes bruire sous mes
-doigts dans le fer du chandelier. Je rallumai la bougie.
-
-Instantanément, je me sentis mieux; la lumière, cette vibration divine,
-diversifie les milieux funèbres et console des mauvaises terreurs.
-
-Je résolus de boire un verre d’eau froide pour me remettre tout à fait
-et je descendis du lit.
-
-En passant devant la fenêtre, je remarquai une chose: la lune était
-exactement pareille à celle de mon songe, bien que je ne l’eusse pas
-vue avant de me mettre au lit; et, en allant, la bougie à la main,
-examiner la serrure de la porte, je constatai qu’un tour de clef avait
-été donné _en dedans_, ce que je n’avais point fait avant mon sommeil.
-
-A ces découvertes, je jetai un regard autour de moi. Je commençai à
-trouver que la chose était revêtue d’un caractère bien insolite. Je
-me recouchai, je m’accoudai, je cherchai à me raisonner, à me prouver
-que tout cela n’était qu’un accès de somnambulisme très lucide, mais
-je me rassurai de moins en moins. Cependant, la fatigue me prit comme
-une vague, berça mes noires pensées et m’endormit brusquement dans mon
-angoisse.
-
-Quand je me réveillai, un bon soleil jouait dans la chambre.
-
-C’était une matinée heureuse. Ma montre, accrochée au chevet du lit,
-marquait dix heures. Or, pour nous réconforter, est-il rien de tel que
-le jour, le radieux soleil? Surtout quand on sent les dehors embaumés
-et la campagne pleine d’un vent frais dans les arbres, les fourrés
-épineux, les fossés couverts de fleurs et tout humides d’aurore!
-
-Je m’habillai à la hâte, très oublieux du sombre commencement de ma
-nuitée.
-
-Complètement ranimé par des ablutions réitérées d’eau fraîche, je
-descendis.
-
-L’abbé Maucombe était dans la salle à manger: assis devant la nappe
-déjà mise il lisait un journal en m’attendant.
-
-Nous nous serrâmes la main:
-
---Avez-vous passé une bonne nuit, mon cher Xavier? me demanda-t-il.
-
---Excellente! répondis-je distraitement (par habitude et sans accorder
-attention le moins du monde à ce que je disais).
-
-La vérité est que je me sentais bon appétit: voilà tout.
-
-Nanon intervint, nous apportant le déjeuner.
-
-Pendant le repas notre causerie fut à la fois recueillie et joyeuse:
-l’homme qui vit saintement connaît, seul, la joie et sait la
-communiquer.
-
-Tout à coup, je me rappelai mon rêve.
-
---A propos, m’écriai-je, mon cher abbé, il me souvient que j’ai eu
-cette nuit un singulier rêve,--et d’une étrangeté... comment puis-je
-exprimer cela? Voyons... saisissante? étonnante? effrayante?--A votre
-choix!--Jugez-en.
-
-Et, tout en pelant une pomme, je commençai à lui narrer, dans tous ses
-détails, l’hallucination sombre qui avait troublé mon premier sommeil.
-
-Au moment où j’en étais arrivé au _geste_ du prêtre m’offrant le
-manteau, et _avant que j’eusse entamé cette phrase_, la porte de la
-salle à manger s’ouvrit. Nanon, avec cette familiarité particulière aux
-gouvernantes de curés, entra, dans le rayon du soleil, au beau milieu
-de la conversation, et, m’interrompant, me tendit un papier:
-
---Voici une lettre «très pressée» que le rural vient d’apporter, à
-l’instant, pour monsieur! dit-elle.
-
---Une lettre!--Déjà! m’écriai-je, _oubliant mon histoire_. C’est de
-mon père. Comment cela?--Mon cher abbé, vous permettez que je lise,
-n’est-ce pas!
-
---Sans doute! dit l’abbé Maucombe, perdant également l’histoire de
-vue et subissant, magnétiquement, l’intérêt que je prenais à la
-lettre:--sans doute!
-
-Je décachetai.
-
-Ainsi l’incident de Nanon avait détourné notre attention par sa
-soudaineté.
-
---Voilà, dis-je, une vive contrariété, mon hôte: à peine arrivé, je me
-vois obligé de repartir.
-
---Comment? demanda l’abbé Maucombe, reposant sa tasse sans boire.
-
---Il m’est écrit de revenir en toute hâte, au sujet d’une affaire,
-d’un procès d’une importance des plus graves. Je m’attendais à ce
-qu’il ne se plaidât qu’en décembre: or, on m’avise qu’il se juge dans
-la quinzaine et, comme, seul, je suis à même de mettre en ordre les
-dernières pièces qui doivent nous donner gain de cause, il faut que
-j’aille!... Allons! quel ennui!
-
---Positivement, c’est fâcheux! dit l’abbé;--comme c’est donc
-fâcheux!... Au moins, promettez-moi qu’aussitôt ceci terminé... La
-grande affaire, c’est le salut: j’espérais être pour quelque chose dans
-le vôtre--et voici que vous vous échappez! Je pensais déjà que le bon
-Dieu vous avait envoyé...
-
---Mon cher abbé, m’écriai-je, je vous laisse mon fusil. Avant trois
-semaines je serai de retour et, cette fois, pour quelques semaines, si
-vous voulez.
-
---Allez donc en paix! dit l’abbé Maucombe.
-
---Eh! c’est qu’il s’agit de presque toute ma fortune! murmurai-je.
-
---La fortune, c’est Dieu! dit simplement Maucombe.
-
---Et demain, comment vivrais-je, si?...
-
---Demain, on ne vit plus, répondit-il.
-
-Bientôt nous nous levâmes de table, un peu consolés du contre-temps par
-cette promesse formelle de revenir.
-
-Nous allâmes nous promener dans le verger, visiter les attenances du
-presbytère.
-
-Toute la journée, l’abbé m’étala, non sans complaisance, ses pauvres
-trésors champêtres. Puis, pendant qu’il lisait son bréviaire, je
-marchai, solitairement, dans les environs, respirant l’air vivace et
-pur avec délices. Maucombe, à son retour, s’étendit quelque peu sur son
-voyage en terre sainte; tout cela nous conduisit jusqu’au coucher du
-soleil.
-
-Le soir vint. Après un frugal souper, je dis à l’abbé Maucombe:
-
---Mon ami, l’_express_ part à neuf heures précises. D’ici R***, j’ai
-bien une heure et demie de route. Il me faut une demi-heure pour régler
-à l’auberge en y reconduisant le cheval; total, deux heures. Il en est
-sept: je vous quitte à l’instant.
-
---Je vous accompagnerai un peu, dit le prêtre: _cette promenade me sera
-salutaire_.
-
---A propos, lui répondis-je, préoccupé, voici l’adresse de mon père
-(chez qui je demeure à Paris,) si nous devons nous écrire.
-
-Nanon prit la carte et l’inséra dans une jointure de la glace.
-
-Trois minutes après, l’abbé et moi nous quittions le presbytère et nous
-nous avancions sur le grand chemin. Je tenais mon cheval par la bride,
-comme de raison.
-
-Nous étions déjà deux ombres.
-
-Cinq minutes après notre départ, une bruine pénétrante, une petite
-pluie, fine et très froide, portée par un affreux coup de vent, frappa
-nos mains et nos figures.
-
-Je m’arrêtai court:
-
---Mon vieil ami, dis-je à l’abbé, non! décidément je ne souffrirai pas
-cela. Votre existence est précieuse et cette ondée glaciale est très
-malsaine. Rentrez. Cette pluie, encore une fois, pourrait vous mouiller
-dangereusement. Rentrez, je vous en prie.
-
-L’abbé, au bout d’un instant, songeant à ses fidèles, se rendit à mes
-raisons.
-
---J’emporte une promesse, mon cher ami? me dit-il.
-
-Et, comme je lui tendais la main:
-
---Un instant! ajouta-t-il; je songe que vous avez du chemin à
-faire--et que cette bruine est, en effet, pénétrante!
-
-Il eut un frisson. Nous étions l’un auprès de l’autre, immobiles, nous
-regardant fixement comme deux voyageurs pressés.
-
-En ce moment la lune s’éleva sur les sapins, derrière les collines,
-éclairant les landes et les bois à l’horizon. Elle nous baigna
-spontanément de sa lumière morne et pâle, de sa flamme déserte et pâle.
-Nos silhouettes et celle du cheval se dessinèrent, énormes, sur le
-chemin.--Et, du côté des vieilles croix de pierre, là-bas,--du côté des
-vieilles croix en ruines qui se dressent en ce canton de Bretagne, dans
-les écreboissées où perchent les funestes oiseaux échappés du bois des
-Agonisants,--j’entendis, au loin, un cri affreux; l’aigre et alarmant
-fausset de la Freusée. Une chouette aux yeux de phosphore, dont la
-lueur tremblait sur le grand bras d’une yeuse, s’envola et passa entre
-nous, en prolongeant ce cri.
-
---Allons! continua l’abbé Maucombe, moi, je serai chez moi dans une
-minute; ainsi _prenez,--prenez ce manteau!_--J’y tiens beaucoup!...
-beaucoup!--ajouta-t-il avec un ton inoubliable.--Vous me le ferez
-renvoyer par le garçon d’auberge qui vient au village tous les jours...
-_Je vous en prie._
-
-L’abbé en prononçant ces paroles, me tendait son manteau noir. Je
-ne voyais pas sa figure, à cause de l’ombre que projetait son large
-tricorne: mais je distinguai ses yeux _qui me considéraient avec une
-solennelle fixité_.
-
-Il me jeta le manteau sur les épaules, me l’agrafa, d’un air tendre
-et inquiet, pendant que, sans forces, je fermais les paupières. Et,
-profitant de mon silence, il se hâta vers son logis. Au tournant de la
-route, il disparut.
-
-Par une présence d’esprit,--et un peu, aussi, machinalement,--je sautai
-à cheval. Puis je restai immobile.
-
-Maintenant j’étais seul sur le grand chemin. J’entendais les mille
-bruits de la campagne. En rouvrant les yeux, je vis l’immense ciel
-livide où filaient de monstrueux nuages ternes, cachant la lune,--la
-nature solitaire. Cependant, je me tins droit et ferme, quoique je
-dusse être blanc comme un linge.
-
---Voyons! me dis-je, du calme!--J’ai la fièvre et je suis somnambule.
-Voilà tout.
-
-Je m’efforçai de hausser les épaules: un poids secret m’en empêcha.
-
-Et voici que, venue du fond de l’horizon, du fond de ces bois
-décriés, une volée d’orfraies, à grand bruit d’ailes, passa, en
-criant d’horribles syllabes inconnues, au-dessus de ma tête. Elles
-allèrent s’abattre sur le toit du presbytère et sur le clocher dans
-l’éloignement: et le vent m’apporta des cris tristes. Ma foi, j’eus
-peur. Pourquoi? Qui me le précisera jamais? J’ai vu le feu, j’ai touché
-de la mienne plusieurs épées; mes nerfs sont mieux trempés, peut-être,
-que ceux des plus flegmatiques et des plus blafards: j’affirme,
-toutefois, très humblement, que j’ai eu peur, ici,--et pour de bon.
-J’en ai conçu, même, pour moi, quelque estime intellectuelle. N’a pas
-peur de ces choses-là qui veut.
-
-Donc, en silence, j’ensanglantai les flancs du pauvre cheval et, les
-yeux fermés, les rênes lâchées, les doigts crispés sur les crins, le
-manteau flottant derrière moi tout droit, je sentis que le galop de ma
-bête était aussi violent que possible; elle allait ventre à terre: de
-temps en temps mon sourd grondement, à son oreille, lui communiquait, à
-coup sûr, et d’instinct, l’horreur superstitieuse dont je frissonnais
-malgré moi. Nous arrivâmes, de la sorte, en moins d’une demi-heure. Le
-bruit du pavé des faubourgs me fit redresser la tête--et respirer!
-
---Enfin! je voyais des maisons! des boutiques éclairées! les figures
-de mes semblables derrière les vitres! Je voyais des passants!... Je
-quittais le pays des cauchemars!
-
-A l’auberge, je m’installai devant le bon feu. La conversation des
-rouliers me jeta dans un état voisin de l’extase. Je sortais de la
-Mort. Je regardai la flamme entre mes doigts. J’avalai un verre de
-rhum. Je reprenais, enfin, le gouvernement de mes facultés.
-
-Je me sentais rentré dans la vie réelle.
-
-J’étais même,--disons-le,--un peu honteux de ma panique.
-
-Aussi, comme je me sentis tranquille, lorsque j’accomplis la commission
-de l’abbé Maucombe! Avec quel sourire mondain j’examinai le manteau
-noir en le remettant à l’hôtelier! L’hallucination était dissipée.
-J’eusse fait, volontiers, comme dit Rabelais, «le bon compagnon».
-
-Le manteau en question ne me parut rien offrir d’extraordinaire ni,
-même, de particulier,--si ce n’est qu’il était très vieux et même
-rapiécé, recousu, redoublé avec une espèce de tendresse bizarre. Une
-charité profonde, sans doute, portait l’abbé Maucombe à donner en
-aumônes le prix d’un manteau neuf: du moins, je m’expliquai la chose de
-cette façon.
-
---Cela se trouve bien!--dit l’aubergiste: le garçon doit aller au
-village tout à l’heure: il va partir; il rapportera le manteau chez M.
-Maucombe en passant, avant dix heures.
-
-Une heure après, dans mon wagon, les pieds sur la chauffeuse, enveloppé
-dans ma houppelande reconquise, je me disais, en allumant un bon cigare
-et en écoutant le bruit du sifflet de la locomotive:
-
---Décidément, j’aime encore mieux ce cri-là que celui des hiboux.
-
-Je regrettais un peu, je dois l’avouer, d’avoir promis de revenir.
-
-Là-dessus je m’endormis, enfin, d’un bon sommeil, oubliant complètement
-ce que je devais traiter désormais de coïncidence insignifiante.
-
-Je dus m’arrêter six jours à Chartres, pour collationner des pièces
-qui, depuis, amenèrent la conclusion favorable de notre procès.
-
-Enfin, l’esprit obsédé d’idées de paperasses et de chicane--et sous
-l’abattement de mon maladif ennui,--je revins à Paris, juste le soir du
-septième jour de mon départ du presbytère.
-
-J’arrivai directement chez moi, sur les neuf heures. Je montai. Je
-trouvai mon père dans le salon. Il était assis, auprès d’un guéridon,
-éclairé par une lampe. Il tenait une lettre ouverte à la main.
-
-Après quelques paroles:
-
---Tu ne sais pas, j’en suis sûr, quelle nouvelle m’apprend cette
-lettre! me dit-il: notre bon vieil abbé Maucombe est mort depuis ton
-départ.
-
-Je ressentis, à ces mots, une commotion.
-
---Hein? répondis-je.
-
---Oui, mort,--avant-hier, vers minuit,--trois jours après ton départ de
-son presbytère,--d’un froid gagné sur le grand chemin. Cette lettre est
-de la vieille Nanon. La pauvre femme paraît avoir la tête si perdue,
-même, qu’elle répète deux fois une phrase... singulière... à propos
-d’un manteau... Lis donc toi-même!
-
-Il me tendit la lettre où la mort du saint prêtre nous était annoncée,
-en effet,--et où je lus ces simples lignes:
-
-«Il était très heureux,--disait-il à ses dernières paroles,--d’être
-enveloppé à son dernier soupir et enseveli dans le manteau qu’il avait
-rapporté de son pèlerinage en terre sainte, _et qui avait touché_ LE
-TOMBEAU.»
-
-
-
-
-L’INCONNUE
-
-_A Madame la comtesse de Laclos._
-
- «Le cygne se tait toute sa vie pour bien chanter une seule
- fois.»
-
- (_Proverbe ancien._)
-
- C’était l’enfant sacré qu’un beau vers fait pâlir.
-
- ADRIEN JUVIGNY.
-
-
-Ce soir-là, tout Paris resplendissait aux Italiens. On donnait _la
-Norma_. C’était la soirée d’adieu de Maria-Felicia Malibran.
-
-La salle entière, aux derniers accents de la prière de Bellini,
-_Casta diva_, s’était levée et rappelait la cantatrice dans un
-tumulte glorieux. On jetait des fleurs, des bracelets, des couronnes.
-Un sentiment d’immortalité enveloppait l’auguste artiste, presque
-mourante, et qui s’enfuyait en croyant chanter!
-
-Au centre des fauteuils d’orchestre, un tout jeune homme dont la
-physionomie exprimait une âme résolue et fière,--manifestait, brisant
-ses gants à force d’applaudir, l’admiration passionnée qu’il subissait.
-
-Personne, dans le monde parisien, ne connaissait ce spectateur. Il
-n’avait pas l’air provincial, mais étranger.--En ses vêtements un peu
-neufs, mais d’un lustre éteint et d’une coupe irréprochable, assis
-dans ce fauteuil d’orchestre, il eût paru presque singulier, sans les
-instinctives et mystérieuses élégances qui ressortaient de toute sa
-personne. En l’examinant, on eût cherché autour de lui de l’espace, du
-ciel et de la solitude. C’était extraordinaire: mais Paris, n’est-ce
-pas la ville de l’Extraordinaire?
-
-Qui était-ce et d’où venait-il?
-
-C’était un adolescent sauvage, un orphelin seigneurial,--l’un des
-derniers de ce siècle,--un mélancolique châtelain du Nord échappé,
-depuis trois jours, de la nuit d’un manoir des Cornouailles.
-
-Il s’appelait le comte Félicien de la Vierge; il possédait le château
-de Blanchelande, en Basse-Bretagne. Une soif d’existence brûlante, une
-curiosité de notre merveilleux enfer, avait pris et enfiévré, tout à
-coup, ce chasseur, là-bas!... Il s’était mis en voyage, et il était là,
-tout simplement. Sa présence à Paris ne datait que du matin, de sorte
-que ses grands yeux étaient encore splendides.
-
-C’était son premier soir de jeunesse! Il avait vingt ans. C’était son
-entrée dans un monde de flamme, d’oubli, de banalités, d’or et de
-plaisirs. Et, _par hasard_, il était arrivé à l’heure pour entendre
-l’adieu de celle qui partait.
-
-Peu d’instants lui avaient suffi pour s’accoutumer au resplendissement
-de la salle. Mais, aux premières notes de la Malibran, son âme avait
-tressailli; la salle avait disparu. L’habitude du silence des bois, du
-vent rauque des écueils, du bruit de l’eau sur les pierres des torrents
-et des graves tombées du crépuscule, avait élevé en poète ce fier jeune
-homme et, dans le timbre de la voix qu’il entendait, il lui semblait
-que l’âme de ces choses lui envoyait la prière lointaine de revenir.
-
-Au moment où, transporté d’enthousiasme, il applaudissait l’artiste
-inspirée, ses mains demeurèrent en suspens; il resta immobile.
-
-Au balcon d’une loge venait d’apparaître une jeune femme d’une grande
-beauté.--Elle regardait la scène. Les lignes fines et nobles de son
-profil perdu s’ombraient des rouges ténèbres de la loge; tel un camée
-de Florence en son médaillon.--Pâlie, un gardenia dans ses cheveux
-bruns, et toute seule, elle appuyait, au bord du balcon, sa main dont
-la forme décelait une lignée illustre. Au joint du corsage de sa robe
-de moire noire, voilée de dentelles, une pierre malade, une admirable
-opale, à l’image de son âme, sans doute, luisait dans un cercle
-d’or. L’air solitaire, indifférent à toute la salle, elle paraissait
-s’oublier elle-même sous l’invincible charme de cette musique.
-
-Le hasard voulut, cependant, qu’elle détournât, vaguement, les yeux
-vers la foule; en cet instant, les yeux du jeune homme et les siens se
-rencontrèrent, le temps de briller et de s’éteindre, une seconde.
-
-S’étaient-ils connus jamais?... Non. Pas sur la terre. Mais que ceux-là
-qui peuvent dire où commence le Passé décident où ces deux êtres
-s’étaient, véritablement, déjà possédés, car ce seul regard leur avait
-persuadé, cette fois et pour toujours, qu’ils ne dataient pas de leur
-berceau. L’éclair illumine, d’un seul coup, les lames et les écumes
-de la mer nocturne, et, à l’horizon, les lointaines lignes d’argent
-des flots: ainsi l’impression, dans le cœur de ce jeune homme, sous
-ce rapide regard, ne fut pas graduée; ce fut l’intime et magique
-éblouissement d’un monde qui se dévoile! Il ferma les paupières comme
-pour y retenir les deux lueurs bleues qui s’y étaient perdues; puis,
-il voulut résister à ce vertige oppresseur. Il releva les yeux vers
-l’inconnue.
-
-Pensive, elle appuyait encore son regard sur le sien, comme si elle
-eût compris la pensée de ce sauvage amant et comme si c’eût été chose
-naturelle! Félicien se sentit pâlir; l’impression lui vint, en ce coup
-d’œil, de deux bras qui se joignaient, languissants, autour de son
-cou.--C’en était fait! le visage de cette femme venait de se réfléchir
-dans son esprit comme en un miroir familier, de s’y incarner, de s’y
-_reconnaître_! de s’y fixer à tout jamais sous une magie de pensées
-presque divines! Il aimait du premier et inoubliable amour.
-
-Cependant la jeune femme, dépliant son éventail, dont les dentelles
-noires touchaient ses lèvres, semblait rentrée dans son inattention.
-Maintenant, on eût dit qu’elle écoutait exclusivement les mélodies de
-la _Norma_.
-
-Au moment d’élever sa lorgnette vers la loge, Félicien sentit que ce
-serait une inconvenance.
-
---Puisque je l’aime! se dit-il.
-
-Impatient de la fin de l’acte, il se recueillait.--Comment lui parler?
-apprendre son nom! Il ne connaissait personne.--Consulter, demain, le
-registre des Italiens? Et si c’était une loge de hasard, achetée à
-cause de cette soirée! L’heure pressait, la vision allait disparaître.
-Eh bien! sa voiture suivrait la sienne, voilà tout... Il lui semblait
-qu’il n’y avait pas d’autres moyens. Ensuite, il aviserait! Puis il se
-dit, en sa naïveté... sublime: «Si elle _m’aime_, elle s’apercevra bien
-et me laissera quelque indice.»
-
-La toile tomba. Félicien quitta la salle très vite. Une fois sous le
-péristyle, il se promena, simplement, devant les statues.
-
-Son valet de chambre s’étant approché, il lui chuchota quelques
-instructions; le valet se retira dans un angle et y demeura très
-attentif.
-
-Le vaste bruit de l’ovation faite à la cantatrice cessa peu à peu,
-comme tous les bruits de triomphe de ce monde.--On descendait le grand
-escalier.--Félicien, l’œil fixé au sommet, entre les deux vases de
-marbre, d’où ruisselait le fleuve éblouissant de la foule, attendit.
-
-Ni les visages radieux, ni les parures, ni les fleurs au front des
-jeunes filles, ni les camails d’hermine, ni le flot éclatant qui
-s’écoulait devant lui, sous les lumières, il ne vit rien.
-
-Et toute cette assemblée s’évanouit bientôt, peu à peu, sans que la
-jeune femme apparût.
-
-L’avait-il donc laissée s’enfuir sans la reconnaître?... Non! c’était
-impossible.--Un vieux domestique, poudré, couvert de fourrures, se
-tenait encore dans le vestibule. Sur les boutons de sa livrée noire
-brillaient les feuilles d’ache d’une couronne ducale.
-
-Tout à coup, au haut de l’escalier solitaire, _elle_ parut! Seule!
-Svelte, sous un manteau de velours et les cheveux cachés par une
-mantille de dentelles, elle appuyait sa main gantée sur la rampe de
-marbre. Elle aperçut Félicien debout auprès d’une statue, mais ne
-sembla pas se préoccuper davantage de sa présence.
-
-Elle descendit paisiblement. Le domestique s’étant approché, elle
-prononça quelques paroles à voix basse. Le laquais s’inclina et se
-retira sans plus attendre. L’instant d’après, on entendit le bruit
-d’une voiture qui s’éloignait. Alors elle sortit. Elle descendit,
-toujours seule, les marches extérieures du théâtre. Félicien prit à
-peine le temps de jeter ces mots à son valet de chambre:
-
---Rentrez seul à l’hôtel.
-
-En un moment, il se trouva sur la place des Italiens, à quelques
-pas de cette dame; la foule s’était dissipée, déjà, dans les rues
-environnantes; l’écho lointain des voitures s’affaiblissait.
-
-Il faisait une nuit d’octobre, sèche, étoilée.
-
-L’inconnue marchait, très lente et comme peu habituée.--La suivre?
-Il le fallait, il s’y décida. Le vent d’automne lui apportait le
-parfum d’ambre très faible qui venait d’elle, le traînant et sonore
-froissement de la moire sur l’asphalte.
-
-Devant la rue Monsigny, elle s’orienta une seconde, puis marcha, comme
-indifférente, jusqu’à la rue de Grammont déserte et à peine éclairée.
-
-Tout à coup le jeune homme s’arrêta; une pensée lui traversa l’esprit.
-C’était une étrangère, peut-être!
-
-Une voiture pouvait passer et l’emporter à tout jamais! Demain, se
-heurter aux pierres d’une ville, toujours! sans la retrouver!
-
-Être séparé d’elle, sans cesse, par le hasard d’une rue, d’un instant
-qui peut durer l’éternité! Quel avenir! Cette pensée le troubla jusqu’à
-lui faire oublier toute considération de bienséance.
-
-Il dépassa la jeune femme à l’angle de la sombre rue; alors il se
-retourna, devint horriblement pâle et, s’appuyant au pilier de fonte du
-réverbère, il la salua; puis, très simplement, pendant qu’une sorte de
-magnétisme charmant sortait de tout son être:
-
---Madame, dit-il, vous le savez; je vous ai vue, ce soir, pour la
-première fois. Comme j’ai peur de ne plus vous revoir, il faut que je
-vous dise--(il défaillait)--que _je vous aime_! acheva-t-il à voix
-basse, et que, si vous passez, je mourrai sans redire ces mots à
-personne.
-
-Elle s’arrêta, leva son voile et considéra Félicien avec une fixité
-attentive. Après un court silence:
-
---Monsieur,--répondit-elle d’une voix dont la pureté laissait
-transparaître les plus lointaines intentions de l’esprit,--monsieur,
-le sentiment qui vous donne cette pâleur et ce maintien doit être, en
-effet, bien profond, pour que vous trouviez en lui la justification
-de ce que vous faites. Je ne me sens donc nullement offensée.
-Remettez-vous, et tenez-moi pour une amie.
-
-Félicien ne fut pas étonné de cette réponse: il lui semblait naturel
-que l’idéal répondît idéalement.
-
-La circonstance était de celles, en effet, où tous deux avaient à se
-rappeler, s’ils en étaient dignes, qu’ils étaient de la race de ceux
-qui font les convenances et non de la race de ceux qui les subissent.
-Ce que le public des humains appelle, à tout hasard, les convenances
-n’est qu’une imitation mécanique, servile et presque simiesque de ce
-qui a été vaguement pratiqué par des êtres de haute nature en des
-circonstances générales.
-
-Avec un transport de tendresse naïve, il baisa la main qu’on lui
-offrait.
-
---Voulez-vous me donner la fleur que vous avez portée dans vos cheveux
-toute la soirée?
-
-L’inconnue ôta, silencieusement, la pâle fleur, sous les dentelles et,
-l’offrant à Félicien:
-
---Adieu maintenant, dit-elle, et à jamais.
-
---Adieu!... balbutia-t-il,--Vous ne _m’aimez_ donc pas!--Ah! vous êtes
-mariée! s’écria-t-il tout à coup.
-
---Non.
-
---Libre! O ciel!
-
---Oubliez-moi, cependant! Il le faut, monsieur.
-
---Mais vous êtes devenue, en un instant, le battement de mon cœur!
-Est-ce que je puis vivre sans vous? Le seul air que je veuille
-respirer, c’est le vôtre! Ce que vous dites, je ne le comprends plus:
-vous oublier... comment cela?
-
---Un terrible malheur m’a frappée. Vous en faire l’aveu serait vous
-attrister jusqu’à la mort, c’est inutile.
-
---Quel malheur peut séparer ceux qui s’aiment!
-
---Celui-là.
-
-En prononçant cette parole elle ferma les yeux.
-
-La rue s’allongeait, absolument déserte. Un portail donnant sur un
-petit enclos, une sorte de triste jardin, était grand ouvert auprès
-d’eux. Il semblait leur offrir son ombre.
-
-Félicien, comme un enfant irrésistible, qui adore, l’emmena sous cette
-voûte de ténèbres en enveloppant la taille qu’on lui abandonnait.
-
-L’enivrante sensation de la soie tendue et tiède qui se moulait autour
-d’elle lui communiqua le désir fiévreux de l’étreindre, de l’emporter,
-de se perdre en son baiser. Il résista. Mais le vertige lui ôtait la
-faculté de parler. Il ne trouva que ces mots balbutiés et indistincts:
-
---Mon Dieu, mais, comme je vous aime!
-
-Alors cette femme inclina la tête sur la poitrine de celui qui l’aimait
-et, d’une voix amère et désespérée:
-
---Je ne vous entends pas! je meurs de honte! Je ne vous entends pas!
-Je n’entendrais pas votre nom! Je n’entendrais pas votre dernier
-soupir! Je n’entends pas les battements de votre cœur qui frappent mon
-front et mes paupières! Ne voyez-vous pas l’affreuse souffrance qui me
-tue!--Je suis... ah! je suis SOURDE!
-
---Sourde! s’écria Félicien, foudroyé par une froide stupeur et
-frémissant de la tête aux pieds.
-
---Oui! depuis des années! Oh! toute la science humaine serait
-impuissante à me ressusciter de cet horrible silence. Je suis sourde
-comme le ciel et comme la tombe, monsieur! C’est à maudire le jour,
-mais c’est la vérité. Ainsi, laissez-moi!
-
---Sourde! répétait Félicien, qui, sous cette inimaginable révélation,
-était demeuré sans pensée, bouleversé et hors d’état même de réfléchir
-à ce qu’il disait: Sourde?...
-
-Puis, tout à coup:
-
---Mais, ce soir, aux Italiens, s’écria-t-il, vous applaudissiez,
-cependant, cette musique!
-
-Il s’arrêta, songeant qu’elle ne devait pas l’entendre. La chose
-devenait brusquement si épouvantable qu’elle provoquait le sourire.
-
---Aux Italiens?... répondit-elle, en souriant elle-même. Vous oubliez
-que j’ai eu le loisir d’étudier le semblant de bien des émotions.
-Suis-je donc la seule? Nous appartenons au rang que le destin nous
-donne et il est de notre devoir de le tenir. Cette noble femme qui
-chantait méritait bien quelques marques suprêmes de sympathie?
-Pensez-vous, d’ailleurs, que mes applaudissements différaient beaucoup
-de ceux des _dilettanti_ les plus enthousiastes? J’étais musicienne,
-autrefois!...
-
-A ces mots, Félicien la regarda, un peu égaré, et s’efforçant de
-sourire encore:
-
---Oh! dit-il, est-ce que vous vous jouez d’un cœur qui vous aime à la
-désolation? Vous vous accusez de ne pas entendre et vous me répondez!...
-
---Hélas, dit-elle, c’est que... ce que vous dites, vous le croyez
-_personnel_, mon ami! Vous êtes sincère; mais vos paroles ne sont
-nouvelles que pour vous.--Pour moi, vous récitez un dialogue dont
-j’ai appris, d’avance, toutes les réponses. Depuis des années, il
-est pour moi toujours le même. C’est un rôle dont toutes les phrases
-sont dictées et nécessitées avec une précision vraiment affreuse.
-Je le possède à un tel point que si j’acceptais,--ce qui serait un
-crime,--d’unir ma détresse, ne fût-ce que quelques jours, à votre
-destinée, vous oublieriez, à chaque instant, la confidence funeste
-que je vous ai faite. L’illusion, je vous la donnerais, complète,
-exacte, _ni plus ni moins qu’une autre femme_, je vous assure! Je
-serais même, incomparablement, plus réelle que la réalité. Songez que
-les circonstances dictent toujours les mêmes paroles et que le visage
-s’harmonise toujours un peu avec elles! Vous ne pourriez croire que
-je ne vous entends pas, tant je devinerais juste.--N’y pensons plus,
-voulez-vous?
-
-Il se sentit effrayé, cette fois.
-
---Ah! dit-il, quelles amères paroles vous avez le droit de
-prononcer!... Mais, moi, s’il en est ainsi, je veux partager avec
-vous, fût-ce l’éternel silence, s’il le faut. Pourquoi voulez-vous
-m’exclure de cette infortune? J’eusse partagé votre bonheur! Et notre
-âme peut suppléer à tout ce qui existe.
-
-La jeune femme tressaillit, et ce fut avec des yeux pleins de lumière
-qu’elle le regarda.
-
---Voulez-vous marcher un peu, en me donnant le bras, dans cette rue
-sombre? dit-elle. Nous nous figurerons que c’est une promenade pleine
-d’arbres, de printemps et de soleil!--J’ai quelque chose à vous dire,
-moi aussi, que je ne redirai plus.
-
-Les deux amants, le cœur dans l’étau d’une tristesse fatale,
-marchèrent, la main dans la main, comme des exilés.
-
---Écoutez-moi, dit-elle, vous qui pouvez entendre le son de ma voix.
-Pourquoi donc ai-je senti que vous ne m’offensiez pas? Et pourquoi
-vous ai-je répondu? Le savez-vous?... Certes, il est tout simple que
-j’aie acquis la science de lire, sur les traits d’un visage et dans les
-attitudes, les sentiments qui déterminent les actes d’un homme, mais,
-ce qui est tout différent, c’est que je pressente, avec une exactitude
-aussi profonde et, pour ainsi dire, presque infinie, la valeur et la
-qualité de ces sentiments ainsi que leur intime harmonie en celui qui
-me parle. Quand vous avez pris sur vous de commettre, envers moi,
-cette épouvantable inconvenance de tout à l’heure, j’étais la seule
-femme, peut-être, qui pouvait en saisir, à l’instant même, la véritable
-signification.
-
-Je vous ai répondu, parce qu’il m’a semblé voir luire sur votre
-front ce signe inconnu qui annonce ceux dont la pensée, loin d’être
-obscurcie, dominée et bâillonnée par leurs passions, grandit et
-divinise toutes les émotions de la vie et dégage l’idéal contenu dans
-toutes les sensations qu’ils éprouvent. Ami, laissez-moi vous apprendre
-mon secret. La fatalité, d’abord si douloureuse, qui a frappé mon
-être matériel, est devenue pour moi l’affranchissement de bien des
-servitudes! Elle m’a délivré de cette surdité intellectuelle dont la
-plupart des autres femmes sont les victimes.
-
-Elle a rendu mon âme sensible aux vibrations des choses éternelles dont
-les êtres de mon sexe ne connaissent, à l’ordinaire, que la parodie.
-Leurs oreilles sont murées à ces merveilleux échos, à ces prolongements
-sublimes! De sorte qu’elles ne doivent à l’acuité de leur ouïe que
-la faculté de percevoir ce qu’il y a, seulement, d’instinctif et
-d’extérieur dans les voluptés les plus délicates et les plus pures.
-Ce sont les Hespérides, gardiennes de ces fruits enchantés dont elles
-ignorent à jamais la magique valeur! Hélas, je suis sourde... mais
-elles! Qu’entendent-elles!... Ou, plutôt, qu’écoutent-elles dans les
-propos qu’on leur adresse, sinon le bruit confus, en harmonie avec le
-jeu de physionomie de celui qui leur parle! De sorte qu’inattentives
-non pas au sens apparent, mais à la _qualité_, révélatrice et profonde,
-au _véritable_ sens enfin, de chaque parole, elles se contentent d’y
-distinguer une intention de flatterie, qui leur suffit amplement.
-C’est ce qu’elles appellent le «positif de la vie» avec un de
-ces sourires... Oh! vous verrez, si vous vivez! Vous verrez quels
-mystérieux océans de candeur, de suffisance et de basse frivolité
-cache, uniquement, ce délicieux sourire!--L’abîme d’amour charmant,
-divin, obscur, véritablement étoilé, comme la Nuit, qu’éprouvent les
-êtres de votre nature, essayez de le traduire à l’une d’entre elles!...
-Si vos expressions filtrent jusqu’à son cerveau, elles s’y déformeront,
-comme une source pure qui traverse un marécage. De sorte qu’en réalité
-cette femme _ne les aura pas entendues_. «La Vie est impuissante à
-combler ces rêves, disent-elles, et vous lui demandez trop!» Ah! comme
-si la Vie n’était pas faite par les vivants!
-
---Mon Dieu! murmura Félicien.
-
---Oui, poursuivit l’inconnue, une femme n’échappe pas à cette condition
-de sa nature, la surdité mentale, à moins, peut-être, de payer sa
-rançon d’un prix inestimable, comme moi. Vous prêtez aux femmes un
-secret, parce qu’elles ne s’expriment que par des actes. Fières,
-orgueilleuses de ce secret, qu’elles ignorent elles-mêmes, elles aiment
-à laisser croire qu’on peut les deviner. Et tout homme, flatté de se
-croire le divinateur attendu, malverse de sa vie pour épouser un sphinx
-de pierre. Et nul d’entre eux ne peut s’élever _d’avance_, jusqu’à
-cette réflexion qu’un secret, si terrible qu’il soit, s’il n’est
-_jamais_ exprimé, est identique au néant.
-
-L’inconnue s’arrêta.
-
---Je suis amère, ce soir, continua-t-elle,--voici pourquoi: je
-n’enviais plus ce qu’elles possèdent, ayant constaté l’usage qu’elles
-en font--et que j’en eusse fait moi-même, sans doute! Mais vous voici,
-vous voici, vous, qu’autrefois j’aurais tant aimé!... je vous vois!....
-je vous devine!... je reconnais votre âme dans vos yeux... vous me
-l’offrez, _et je ne puis vous la prendre_!...
-
-La jeune femme cacha son front dans ses mains.
-
---Oh! répondit tout bas Félicien, les yeux en pleurs,--je puis du
-moins baiser la tienne dans le souffle de tes lèvres!--Comprends-moi!
-Laisse-toi vivre! tu es si belle!.... Le silence de notre amour le
-fera plus ineffable et plus sublime, ma passion grandira de toute ta
-douleur, de toute notre mélancolie!... Chère femme épousée à jamais,
-viens vivre ensemble!
-
-Elle le contemplait de ses yeux aussi baignés de larmes et, posant la
-main sur le bras qui l’enlaçait:
-
---Vous allez déclarer vous-même que c’est impossible! dit-elle.
-Écoutez encore! je veux achever, en ce moment, de vous révéler toute
-ma pensée... car vous ne m’entendrez plus... et je ne veux pas être
-oubliée.
-
-Elle parlait lentement et marchait, la tête inclinée sur l’épaule du
-jeune homme.
-
---Vivre ensemble!... dites-vous... Vous oubliez qu’après les premières
-exaltations, la vie prend des caractères d’intimité où le besoin de
-s’exprimer exactement devient inévitable. C’est un instant sacré! Et
-c’est l’instant cruel où ceux qui se sont épousés, inattentifs à
-leurs paroles, reçoivent le châtiment irréparable du peu de valeur
-qu’ils ont accordée à la _qualité_ du sens réel, unique, enfin, que
-ces paroles recevaient de ceux qui les énonçaient. «Plus d’illusions!»
-se disent-ils, croyant, ainsi, masquer, sous un sourire trivial,
-le douloureux mépris qu’ils éprouvent, en réalité, pour leur sorte
-d’amour,--et le désespoir qu’ils ressentent de se l’avouer à eux-mêmes.
-
-Car ils ne veulent pas s’apercevoir qu’ils n’ont possédé que ce
-qu’ils désiraient! Il leur est impossible de croire que,--hors la
-Pensée, qui transfigure toutes choses,--toute chose n’est qu’ILLUSION
-ici-bas. Et que toute passion, acceptée et conçue dans la seule
-sensualité, devient bientôt plus amère que la Mort pour ceux qui s’y
-sont abandonnés.--Regardez au visage les passants, et vous verrez si
-je m’abuse.--Mais nous, demain! Quand cet instant serait venu!...
-J’aurais votre regard, mais je n’aurais pas votre voix! j’aurais votre
-sourire... mais non vos paroles! Et je sens que vous ne devez point
-parler comme les autres!...
-
-Votre âme primitive et simple doit s’exprimer avec une vivacité presque
-définitive, n’est-ce pas? Toutes les nuances de votre sentiment ne
-peuvent donc être trahies que dans la musique même de vos paroles! Je
-sentirais bien que vous êtes tout rempli de mon image, mais la forme
-que vous donnez à mon être dans vos pensées, la façon dont je suis
-conçue par vous, et qu’on ne peut manifester que par quelques mots
-trouvés chaque jour,--cette forme sans lignes précises et qui, à
-l’aide de ces mêmes mots divins, reste indécise et tend à se projeter
-dans la Lumière pour s’y fondre et passer dans cet infini que nous
-portons en notre cœur,--cette seule réalité, enfin, je ne la connaîtrai
-jamais! Non!... Cette musique ineffable, cachée dans la voix d’un
-amant, ce murmure aux inflexions inouïes, qui enveloppe et fait pâlir,
-je serais condamnée à ne pas l’entendre!... Ah! celui qui écrivit sur
-la première page d’une symphonie sublime: «C’est ainsi que le Destin
-frappe à la porte!» avait connu la voix des instruments avant de subir
-la même affliction que moi!
-
-Il se souvenait, en écrivant! Mais moi, comment me souvenir de la voix
-avec laquelle vous venez de me dire pour la première fois: «Je vous
-aime!...»
-
-En écoutant ces paroles, le jeune homme était devenu sombre: ce qu’il
-éprouvait, c’était de la terreur.
-
---Oh! s’écria-t-il. Mais vous entr’ouvrez dans mon cœur des gouffres de
-malheur et de colère! J’ai le pied sur le seuil du paradis et il faut
-que je referme, sur moi-même, la porte de toutes les joies! Êtes-vous
-la tentatrice suprême--enfin!... Il me semble que je vois luire, dans
-vos yeux, je ne sais quel orgueil de m’avoir désespéré.
-
---Va! je suis celle qui ne t’oubliera pas! répondit-elle.--Comment
-oublier les mots pressentis qu’on n’a pas entendus?
-
---Madame, hélas! vous tuez à plaisir toute la jeune espérance que
-j’ensevelis en vous!... Cependant si tu es présente où je vivrai,
-l’avenir, nous le vaincrons ensemble! Aimons-nous avec plus de
-courage! Laisse-toi venir!
-
-Par un mouvement inattendu et féminin, elle noua ses lèvres aux
-siennes, dans l’ombre, doucement, pendant quelques secondes. Puis elle
-lui dit avec une sorte de lassitude:
-
---Ami, je vous dis que c’est impossible. Il est des heures de
-mélancolie où, irrité de mon infirmité, vous chercheriez des occasions
-de la constater plus vivement encore! Vous ne pourriez oublier que
-je ne vous entends pas!... ni me le pardonner, je vous assure! Vous
-seriez, fatalement, entraîné, par exemple, _à ne plus me parler_, à
-ne plus articuler de syllabes auprès de moi! Vos lèvres, seules, me
-diraient: «Je vous aime», sans que la vibration de votre voix troublât
-le silence. Vous en viendriez à m’écrire, ce qui serait pénible, enfin!
-Non, c’est impossible! Je ne profanerai pas ma vie pour la moitié
-de l’Amour. Bien que vierge, je suis veuve d’un rêve et veux rester
-inassouvie. Je vous le dis, je ne puis vous prendre votre âme en
-échange de la mienne. Vous étiez, cependant, celui destiné à retenir
-mon être!... Et c’est à cause de cela même que mon devoir est de vous
-ravir mon corps. Je l’emporte! C’est ma prison! Puissé-je en être
-bientôt délivrée!--Je ne veux pas savoir votre nom... _Je ne veux pas
-le lire!_... Adieu!--Adieu!...
-
-Une voiture étincelait à quelques pas, au détour de la rue de Grammont.
-Félicien reconnut vaguement le laquais du péristyle des Italiens
-lorsque, sur un signe de la jeune femme, un domestique abaissa le
-marchepied du coupé.
-
-Celle-ci quitta le bras de Félicien, se dégagea comme un oiseau, entra
-dans la voiture. L’instant d’après tout avait disparu.
-
-M. le comte de la Vierge repartit, le lendemain, pour son solitaire
-château de Blanchelande,--et l’on n’a plus entendu parler de lui.
-
-Certes, il pouvait se vanter d’avoir rencontré, du premier coup, une
-femme sincère,--ayant, enfin, _le courage de ses opinions_.
-
-
-
-
-MARYELLE
-
-_A Madame la baronne de la Salle._
-
- «Avance tes lèvres, dit-elle, mes baisers ont le goût d’un
- fruit qui se fondrait dans ton cœur!»
-
- GUSTAVE FLAUBERT, _la Tentation de saint Antoine_.
-
-
-Sa disparition de Mabille, ses allures nouvelles, la discrète élégance
-de ses toilettes sombres, ses airs, enfin, de _noli me tangere_, joints
-à de certaines _réticences_ qu’employaient désormais ses favorisés en
-parlant d’elle, tout cela m’intriguait un peu les esprits au sujet de
-cette séduisante fille, célèbre, jadis, dans ces soupers où son fin
-et joli babil galvanisait jusqu’aux princes les plus moroses de la
-_Gomme_--et que je désire appeler Maryelle.
-
-Tout semblant de pudeur n’étant, parfois, pour les femmes
-ultra-galantes qu’une dernière dépravation, je résolus, étant
-désœuvré, d’approfondir l’énigme.
-
-Oui, par un légitime ennui, par une de ces frivolités dont tout
-philosophe est capable à ses heures (et qu’il ne faut point se hâter de
-blâmer outre mesure), je formai le dessein de rechercher, dès que s’en
-offrirait l’occasion, jusqu’à quel degré de l’épiderme cette couche
-de vernis pudique avait pénétré chez elle, ne doutant pas que les
-premières égratignures d’une conversation savamment épicée n’en fissent
-sauter, pour le moins, quelques écailles.
-
-Hier, avenue de l’Opéra, je rencontrai la mystérieuse enfant, toute
-moulée de faille noire, une rose rouge-sang à la ceinture, un
-gainsborough sur son ovale et fin visage.
-
-Maryelle compte aujourd’hui vingt-cinq automnes; elle n’est qu’un peu
-pâlie, toujours svelte, excitante avec sa beauté de tubéreuse, pimentée
-d’une distinction de vicomtesse de théâtre et son je ne sais quel
-charme dans les yeux.
-
-Entre deux banalités de circonstance et la trouvant moins cérémonieuse
-que je ne m’y attendais, je l’invitai, sans autres façons, à venir
-dîner au Bois, seule à seul, dans un moulin de couleur quelconque,
-histoire de s’ennuyer de concert,--les premiers soirs de notre énervant
-septembre, devant aider, ce pensai-je, à ses expansives confidences.
-
-Elle déclina d’abord, puis, comme séduite par mon insouciant ton de
-réserve, elle accepta. Cinq heures sonnaient. Nous partîmes.
-
-La promenade, sous les branchages de l’une des plus désertes allées
-du Bois, fut silencieuse. Maryelle avait baissé son voile, craignant
-soit d’être vue, soit de me causer quelque gêne. La voiture, d’après
-son désir, allait au pas. Je ne remarquai rien d’autrement surprenant
-dans la tenue de notre énigmatique amie, sinon, toutefois, l’attention
-inusitée dont elle honora le coucher du soleil.
-
-Le dîner fut maintenu sur un diapason tellement officiel, que,
-transporté en un repas de famille bourgeoise le jour de la fête
-du grand-père, il n’y eût choqué personne. Nous parlâmes, je m’en
-souviens, du... prochain salon! Elle était au fait, semblait
-s’intéresser. Bref, nous étions absurdes à plaisir: c’est si amusant de
-jouer au gandin! Je préfère cela aux cartes.
-
-Pour diversifier et l’attirer vers de plus riants domaines de l’Esprit,
-je me mis à lui détailler, au dessert, l’aventure de ce hobereau
-vindicatif lequel ayant surpris--(qui? je vous le donne en mille?)--sa
-femme, figurez-vous! en conversation légère, blessa, mortellement,
-le préféré:--puis, pendant que celui-ci rendait l’âme, et comme la
-jeune éplorée se penchait en grand désespoir sur l’agonisant,--imagina
-(raffinement extrême!) de chatouiller dans l’ombre les pieds de
-l’épouse infidèle, afin de la forcer d’éclater d’un fou rire au nez
-expirant de l’élu de son cœur.
-
-Cette anecdote, assaisonnée d’incidentes, ayant induit Maryelle à
-sourire, la glace fut rompue,--et nous commençâmes à nous distraire
-davantage.
-
-Lorsqu’on nous eut apporté les candélabres, l’éternel café, les boîtes
-odorantes de la Havane et les cigarettes russes, comme les fenêtres
-de notre retrait donnaient sur de grands arbres, je lui dis, en lui
-montrant le croissant qui faisait étinceler les dernières feuilles d’or
-bruni:
-
---Ma chère Maryelle, te rappelles-tu, vaguement, l’automne dernier?
-
-Elle eut un mouvement de tête un peu mélancolique:
-
---Bah! répondit-elle. L’hiver suivant, les jolies fleurs de ces deux
-soirs dont tu parles sont mortes sous la neige. Tiens, n’essayons pas
-de raviver un bouquet de sensations fanées,--ce serait nous efforcer
-vers un nul plaisir. Le caprice est envolé; c’est l’oiseau bleu!
-Laissons la cage ouverte, en souvenir, veux-tu? Restons amis.
-
-L’heure était charmante: Maryelle venait de dire une chose aussi sensée
-qu’exquise; quoi de mieux possible, désormais, qu’une causerie? Elle
-voyait qu’en cet instant, du moins, j’avais plutôt souci du mot de
-son attitude nouvelle que de ses chers abandons... Cependant je me
-crus obligé, par une délicatesse, de prendre un air attristé quelque
-peu,--simple attention que tout homme bien élevé doit toujours et
-quand même à une créature gracieuse. Elle me devina sans doute et la
-sympathique alouette voulut bien se laisser prendre au miroir. Nous
-nous tendîmes la main en souriant:--et ce fut fini.
-
-Et voici qu’entre deux petites gorgées de menthe blanche, m’ayant élu
-pour confident, sous le fallacieux peut-être, mais rassurant prétexte
-que je ne suis pas «comme les autres» (ce qui était à dire, en réalité,
-pour causer, à tout prix, de l’intime préoccupation qui l’étouffait),
-Maryelle me narra la suivante histoire,--après m’avoir arraché
-cette promesse (que je tiens en ce moment), d’en masquer l’héroïne
-(s’il m’arrivait d’en parler un jour), sous le loup de velours d’un
-impénétrable et gracieux pseudonymat.
-
-Voici l’histoire, sans commentaires. C’est seulement _sa manière d’être
-banale_ qui m’a semblé assez extraordinaire.
-
-L’hiver dernier, au théâtre, Maryelle avait été l’objet, paraît-il, de
-l’attention d’un très jeune spectateur absolument inconnu du tout Paris
-des rues Blanche et Condorcet.
-
-Oui, d’un enfant de dix-sept ou dix-huit ans, de mise élégante et
-simple, et dont la jumelle s’était plusieurs fois levée vers la loge.
-
-Lorsque la belle Maryelle est habillée en toilette montante, il faut
-vous dire qu’un provincial pourra toujours la prendre pour quelque
-échappée d’un salon de moderne préfète.
-
-La dangereuse créature a cela pour elle, qu’elle n’est dénuée ni
-d’orthographe ni d’un certain tact, grâce auquel elle _devient_ selon
-les gens qui lui parlent--et assez vite pour produire l’illusion. La
-romance une fois commencée, elle ne détonne plus: qualité rare.
-
-Elle s’était accompagnée, ce soir-là, d’une forte marchande à la
-toilette, à qui, dès le premier coup de lorgnette du «monsieur», elle
-intima, tout bas, la plus rigoureuse tenue.
-
-En sorte que, dès le second acte, Maryelle eût semblé, à des yeux même
-sagaces, une rentière veuve et indifférente, flanquée d’une parente
-éloignée.
-
-Le «monsieur» n’était donc autre que cet adolescent de dix-sept ans à
-peine: de beaux yeux, un air crédule, l’innocence même. Un page. Or,
-l’aspect imposant et piquant à la fois de la brillante personne ayant
-ému, ce semble, outre mesure, notre jeune homme, il erra dans les
-couloirs (sans oser, bien entendu); et pour tout dire, à l’issue de la
-représentation, il suivit en voiture l’humble fiacre de ces dames.
-
-
-En fine mouche, Maryelle se réfugia, ce soir-là, chez sa marchande à
-la toilette. Des ordres furent donnés pour «si l’on venait prendre des
-renseignements». Bref, elle devint, en deux temps, l’honnête veuve, «de
-passage à Paris», du militaire en retraite, âgé, décoré, auquel une
-famille intéressée l’avait sacrifiée de bonne heure. Enfin, rien n’y
-manqua, pas même les deux ans de veuvage, avec le portrait du défunt,
-qu’on se procurerait facilement et d’occasion, s’il y avait lieu de
-s’en pourvoir. Il est de tradition que, même de nos jours, cette
-fastidieuse rengaine ne manque jamais son effet sur les imaginations
-jeunes encore. Maryelle s’en tint là, le mieux étant l’ennemi du bien:
-plus tard, on aviserait.
-
-La nuit ayant affolé les fiévreuses rêveries de son juvénile amoureux,
-tout se passa comme, avec son flair de levrette, notre héroïne l’avait
-pressenti.
-
-Le jeune provincial, une fois en possession du nom, nouvellement
-choisi, de la dame, écrivit.
-
-(Maryelle, en mettant son pouce léger sur la signature, me donna cette
-lettre à lire.) S’il faut l’avouer, je fus surpris de l’accent sincère
-de cette épître: elle émanait à coup sûr d’un trop candide, mais très
-noble garçon. C’était fou! mais c’était exquis! Ah! le charmant et
-bon petit être! Un respect, une timidité irrésistibles!--Il donnait
-son premier amour, cet enfant-là, prenant cette fille bizarre pour la
-plus réservée des femmes! J’en fus attristé moi-même en songeant au
-dénouement inévitable.
-
---Il s’appelle, de son petit nom, Raoul, me dit-elle; il appartient à
-une excellente famille de la province: ses parents, «des magistrats
-bien honorables», lui laisseront de l’aisance. Il vient à Paris trois
-fois par mois, en s’échappant! Cela dure depuis six semaines.
-
-Maryelle, allumant une cigarette, continua son histoire, comme se
-parlant à elle-même.
-
-Ayant des côtés abordables, la belle repentie n’était point demeurée
-insensible à cette passion, si «gentiment» exprimée. Après deux autres
-«petites lettres d’attendrissement», un voile se déchira pour elle; son
-«âme» entrevit l’existence sous un jour inconnu. Une Marion Delorme
-s’éveilla dans ce corps jusque-là plongé en des limbes d’inconscience.
-
-Bref, un rendez-vous fut accordé.
-
-L’enfant, paraît-il, fut inouï, fou de joie, ignorant, ingénu jusqu’au
-délire. Et, se sentant pour la première--et dernière fois, sans
-doute,--aimée noblement, voilà que cette charmante insensée de Maryelle
-s’«emballa» elle-même et que l’idylle commença.
-
-Elle en devint folle!
-
-Oh! rien ne manque au roman! Ni le secret à chaque voyage de Raoul, ni
-la petite maison louée dans un faubourg tranquille, avec des fleurs
-sur le balcon et donnant sur un pâle petit jardin. Là, seulement,
-ressuscitée des «autres», elle palpite de toutes les chastetés, de tous
-les abandons, de tous les bonheurs «ignorés si longtemps!» (Et, en
-parlant, des larmes brillaient entre les cils de la sentimentale fille.)
-
-Raoul est un Roméo qui ne saura peut-être jamais le fin mot de sa
-Juliette, car elle compte disparaître un jour. Plus tard.
-
-L’autre femme qui était en elle est morte, à l’entendre;--ou, plutôt,
-n’a, pour elle, jamais existé.--Les femmes ont de ces puissances
-d’oubli momentané; elles disent à leurs souvenirs: «Vous repasserez
-demain,» et ils obéissent.
-
-Mais, au fond, tout ce qu’affirment les femmes de mœurs un peu libres
-est-il digne d’autant d’attention que le bruit du vent qui chante dans
-les feuilles jusqu’à l’hiver?
-
-Cependant, ses économies se sont dissipées à meubler, d’une façon
-délicate et modeste, la demeure en question. Raoul n’est encore
-ni majeur, ni en possession d’une fortune quelconque. D’ailleurs,
-fût-il riche, il semblerait impossible à Maryelle d’accepter de lui
-le moindre service d’argent; elle a peur de l’argent auprès de cet
-enfant-là. L’argent, cela lui rappellerait les «autres». Lui en
-parler? jamais.--Elle aimerait mieux mourir. Positivement.--Elle se
-trouve justifiée, par son amour, de l’inconvenance assez déplacée, de
-l’indélicatesse même, qu’elle commet, en ceci, vis-à-vis de ce très
-innocent garçon.
-
-Lui, la croyant à l’aise, comme une femme de son monde, n’y songe, non
-plus, en rien; il consacre tous ses petits louis à lui acheter soit des
-fleurs, soit de jolies choses d’art qu’il peut trouver, voilà tout. Et
-c’est, en effet, tout naturel.
-
-Entre eux donc, c’est le ciel! c’est l’estime naïve et pure! c’est
-le tout simple amour, avec ses ingénues tendresses, ses extases, ses
-ravissements éperdus!
-
-Daphnis et Chloé, balbutiant: voilà leur pendant exact.
-
-
-A ce point du récit, Maryelle fit une pause, puis levant vers les
-nuages lointains, au delà de la croisée ouverte aux étoiles, des yeux
-d’une expression virginale:
-
---Oui, acheva-t-elle, je lui suis fidèle! Et rien, rien! je le sens, ne
-me ferait cesser de l’être! Oui, JE ME TUERAIS PLUTÔT!--murmura-t-elle
-avec une énergie froide, et en rougissant de pudeur à la seule idée
-d’une infidélité imaginaire.
-
---Hein?... lui répondis-je en relevant la tête et légèrement stupéfait
-de cet aveu,--tiens,--mais... Georges, cependant, mais Gaston d’Al?...
-mais ce bel Aurelio? mais Francis X***? Il me semblait que... hein?
-
-Maryelle éclata d’un frais rire aux notes d’or et de cristal.
-
---D’aimables blagueurs! s’écria-t-elle tout à coup, sans transition.
-Ah! les importuns obligés,--sombre fête, alors!--Eux? Ah, bien!...
-Certes!...
-
-(Et elle haussa dédaigneusement les épaules.)
-
---Est-ce de ma faute s’il faut bien vivre? ajouta-t-elle.
-
---J’entends: tu lui demeures fidèle... en pensée?
-
---En pensée comme en sensations! s’écria de nouveau Maryelle, avec un
-mouvement d’hermine révoltée.
-
-Il y eut un silence.
-
---Mon cher, continua-t-elle avec un de ces étranges regards féminins
-où des esprits seuls peuvent lire, si l’on savait jusqu’à quel
-point mon histoire, en ceci du moins, _devient celle de toutes les
-femmes_!--Il est si facile de ne point profaner le trésor de joies qui
-n’appartient qu’à l’amour, à ce sentiment divin que cet enfant et moi
-nous partageons!... Le reste?--Est-ce que cela nous regarde?--Le cœur
-y est-il pour quelque chose? Le plaisir pour quelque chose? _L’ennui
-même_ pour quelque chose?... En vérité, mon cher poète, ce dont tu
-veux parler est moins qu’un rêve et ne signifie rien.
-
-
-Les femmes ont une façon de prononcer le mot _rêve_ et le mot _poète_
-qui serait à mourir de rire si on en avait le temps.
-
-
---Aussi, acheva-t-elle, ai-je le droit de dire que je suis incapable de
-le tromper.
-
---Ah! çà, ma chère Maryelle, lui répondis-je en plaisantant, sans
-prétendre que le _convenu_ de bien des faveurs me soit inintelligible,
-quelle que soit ma modestie, quelque désir que j’aie de ne caresser
-aucune chimère, m’autoriserais-tu, voyons, à JURER que moi-même, enfin,
-je n’étreignis jamais que ton fantôme?
-
-A cette folle question,--suggérée, peut-être, par quelque sensible
-contrariété, l’animation de son récit l’ayant rendue, vraiment,
-des plus ragoûtantes,--elle s’accouda sur la table avec une
-mélancolie: le bout de ses doigts pâles et fins effleurait ses
-cheveux; elle regardait, entre ses cils, brûler l’une des bougies du
-candélabre,--puis, avec un indéfinissable sourire:
-
---Très cher, me dit-elle après un assez profond silence, c’est gênant,
-ce que tu me demandes; mais vois-tu bien, _nul n’est plus si prodigue
-de soi-même, de nos jours_. Et, entre autres, ni toi, ni moi. Les
-semblants de l’amour ne sont-ils pas devenus, pour presque tous,
-préférables à l’amour même? Ne m’as-tu pas, au fond, donné l’exemple
-du méchant sacrilège... que tu voudrais me reprocher? Entre nous ne
-serais-tu pas embarrassé quelque peu si je t’eusse aimé?... Prends-tu,
-sérieusement, le charme, convenu en effet, d’un instant--peut-être bien
-solitaire, bien peu partagé peut-être!--pour la fusible et dévorante
-joie de l’Amour?--Quoi! tu ravirais, je suppose, un baiser sur les
-lèvres d’une enfant endormie et, de ceci, tu la jugerais coupable
-d’infidélité à--son fiancé, par exemple?... Et, la rencontrant un jour,
-tu oserais t’imaginer, sans rire, avoir été le rival de celui... Ah!
-je t’atteste que n’ayant pas même ressenti le frôlement de ce baiser,
-elle serait dispensée, envers toi, même de l’oubli.--Si indifférent que
-tu me puisses être en amour, tu peux bien croire, sans grande fatuité,
-j’imagine, que j’ai su distinguer le plaisir qu’a _dû_ me causer
-ta simple personne, de celui que m’a causé, aussi, ce joli diamant
-glissé à mon doigt--(ah! certes, avec une délicate et tout à fait
-simple apparence de souvenir, je l’accorde!)--mais qui, parlons franc,
-t’acquittait envers une pauvre fille, galante de son métier, comme ta
-très humble servante Maryelle. Quant au _surplus_, à ce que je puis
-t’avoir accordé par enjouement ou par indolence, c’est là l’illusion
-qu’il faut laisser à jamais envolée,--la poussière brillante des ailes
-de ce papillon s’étant toujours effacée aux doigts assez cruels qui
-tentèrent de le ressaisir.
-
-«Mon cher, n’espère pas me persuader que tu n’as connu de
-l’amour que ces vains abandons mélangés de tristes et nécessaires
-arrière-pensées.--Tu me demandes si tu n’as jamais pressé dans tes bras
-que mon fantôme? conclut la belle rieuse: eh bien, permets-moi de te
-répondre que ta question serait au moins indiscrète et _inconvenante_
-(c’est le mot, sais-tu?) si elle n’était pas absurde. Car--_cela ne te
-regarde pas_.
-
---Va vite retrouver ton Raoul, misérable! m’écriai-je, furieux.--A-t-on
-vu l’impertinente? Je prétends me consoler en essayant d’écrire ta
-ridicule histoire. Tu es d’une fidélité... à toute épreuve!
-
---N’oublie pas le pseudonyme! dit, en riant, Maryelle.
-
-Elle mit son chapeau voilé, sa longue mante, se priva de
-m’embrasser,--par un dernier sentiment des usages, et disparut.
-
-Resté seul, je m’accoudai au balcon, regardant s’éloigner, sous les
-arbres de l’allée, la voiture, qui emportait cette amoureuse vers son
-amour.
-
---Voilà, certes, une Lucrèce nouvelle! pensai-je.
-
-L’herbe, toute lumineuse de l’ondée du soir, brillait sous la fenêtre:
-j’y jetai, par contenance, mon cigare éteint.
-
-
-
-
-LE TRAITEMENT DU DOCTEUR TRISTAN
-
-_A Monsieur Jules de Brayer._
-
- «Fili Domini, putasne _vivent_ ossa
- ista?»
-
- ISAÏE.
-
-
-Hurrah! C’en est fait! En joie! _For ever!!!_ Le Progrès nous emporte
-en son torrent. Lancés comme nous le sommes, tout temps d’arrêt
-serait un véritable suicide. Victoire! victoire! La vitesse de notre
-entraînement prend des proportions de brouillard tellement admirables
-que c’est à peine si nous avons le loisir de distinguer autre chose que
-l’extrémité de notre propre nez.
-
-Pour échapper à l’horrible hypnotisme qui pourrait s’en ensuivre,
-avons-nous d’autres ressources que celle de fermer définitivement les
-yeux? Non. Pas d’autre. Abaissons donc les paupières et--laissons-nous
-aller.
-
-Que de découvertes! Que d’inventions, butyreuses pour tous!--L’Humanité
-devient, entre deux déluges, un fait, positivement divin! Récapitulons:
-
-1º Poudre de riz noire, pour éclaircir le teint des nègres marrons;
-
-2º Réflecteurs du Dr Grave, qui vont, dès demain, couvrir d’affiches le
-vaste mur du ciel nocturne;
-
-3º Toiles d’araignée artificielles pour chapeaux de savants;
-
-4º Machine-à-Gloire de l’illustre Bathybius Bottom, le parfait baron
-moderne;
-
-5º L’Ève-nouvelle, machine électro-humaine (presque une bête!...),
-offrant le clichage du premier amour,--par l’étonnant Thomas Alva
-Edison, l’ingénieur américain, le Papa du Phonographe.
-
---Mais, chut! Voici du nouveau!--Voici encore du nouveau!...
-Toujours!... Cette fois, c’est la Médecine qui va nous éblouir.
-Écoutons! Un stupéfiant praticien, le Dr T. Chavassus, vient de trouver
-un traitement radical des _Bruits, Bourdonnements_, et tous autres
-troubles du canal auditif. Il guérit jusqu’aux personnes qui _entendent
-de travers_, maladie devenue contagieuse de nos jours.--Chavassus,
-enfin, possédant, à fond, la connaissance de tous les tambours de
-l’ouïe humaine, s’adresse, d’une façon _intellectuelle_, à ces gens
-nerveux qui sentent trop vite, comme on dit, la _Puce à l’oreille_!--Il
-calme les démangeaisons que, par exemple, la sensation des «outrages»
-éveille encore derrière l’appendice auriculaire de certains humains
-en retard et demeurés _trop_ susceptibles! Mais son triomphe, sa
-spécialité, c’est la cure des personnes qui «_entendent des Voix_»,
-soit les Jeanne d’Arc, par exemple.--C’est là son titre principal à
-l’estime publique.
-
-Le traitement du Dr Chavassus est _tout_ rationnel; sa devise est:
-«Tout pour le Bon-Sens et par le Bon-Sens!» Plus d’inspirations
-héroïques à craindre, avec lui. Ce prince du savoir empêcherait un
-malade de distinguer jusqu’à la voix de sa conscience, au besoin.
-Et il garantit, à forfait, que toute Jeanne d’Arc, au sortir de ses
-mains éclairées, n’entendra plus aucune espèce de _Voix_ (pas même la
-sienne), et que les tambours des oreilles seront, chez elle, aussi
-voilés que tout tambour sérieux et rationnel doit l’être aujourd’hui.
-
-Plus de ces entraînements irréfléchis, dus, par exemple, à l’excitation
-que les vieux chants d’une patrie éveillent, maladivement, dans le
-cœur de quelques derniers enthousiastes! Plus d’enfantillages! Ne
-craignons plus de reconquérir des provinces à l’étourdie! Le Docteur
-est là. Seriez-vous tourmenté par quelques lointains appels des
-sirènes de la Gloire?... Chavassus vous fera passer ces bourdonnements
-d’oreilles.--Entendez-vous des accents sublimes, dans le silence,
-comme si l’âme de votre pays vous parlait?... Éprouvez-vous des
-sursauts d’honneur révolté lorsque le sentiment du courage vaincu et de
-l’indomptable espoir des grands lendemains s’allume en votre cœur et
-fait rougir le lobe de vos oreilles?...--Vite! vite! chez le Docteur:
-il vous ôtera ces démangeaisons-là!
-
-Ses consultations sont de deux à quatre. Et quel homme affable!
-charmant! irrésistible!--Vous pénétrez dans son cabinet, pièce décorée
-avec cette ornementation sévère qui convient à la Science. Pour tout
-objet de luxe, vous apercevez une botte d’oignons appendue au-dessous
-d’un buste d’Hippocrate, pour indiquer aux personnes sentimentales
-qu’elles pourront se procurer, au besoin, des larmes de gratitude après
-succès.
-
-Chavassus vous indique un fauteuil scellé dans le parquet. A peine
-y êtes-vous commodément installé, que de brusques crampons, pareils
-à des griffes de tigre, paralysent, à l’instant même, chez vous, le
-plus léger mouvement.--Le Docteur, alors, vous regarde pendant quelque
-temps, bien en face, en haussant les sourcils, en poussant sa joue
-avec sa langue et un cure-dents à la main, vous témoignant, ainsi, du
-violent intérêt que vous lui inspirez.
-
---Avez-vous eu souvent _l’oreille basse_, dans la vie? vous
-demande-t-il.
-
---Mais... comme tout le monde, aujourd’hui, répondez-vous,
-gaiement.--Souventes fois, pour me distraire.
-
---Espérez, en ce cas, reprend le Docteur. Ce sont des échos, mon ami;
-ce ne sont pas des _Voix_ que vous avez entendues.
-
-Et soudain, se précipitant sur votre oreille, il y colle sa bouche.
-Puis, avec une intonation d’abord lente et basse, mais qui ne tarde
-pas à s’enfler comme le rugissement de la foudre, il y articule ce
-seul mot: «HUMANITÉ». Les yeux sur son chronomètre, il en arrive,
-après vingt minutes, à le prononcer dix-sept fois par seconde, sans en
-confondre les syllabes, résultat conquis par bien des veilles! fruit de
-nombreux et périlleux exercices.
-
-Il répète donc ce mot, de cette manière surprenante, en votre dite
-oreille: non point que ce vocable représente, à son esprit, un sens
-quelconque! Au contraire! (Il ne s’en sert, personnellement, que comme
-certain chanteur se servait, tous les matins, du mot «Carcassonne»,
-pour se nettoyer le gosier, et voilà tout.) Mais il lui attribue des
-vertus _magiques_ et il prétend que, lorsqu’il a bien endormi, châtré
-et englué le cervelet d’un malade avec ce mot-là, la guérison est aux
-trois quarts obtenue.
-
-Cela fait, il passe à l’autre oreille et y susurre, avec les inflexions
-d’une tyrolienne, environ nonante _Queues-de-mots_, de sa confection.
-Ces Queues-de-mots, jouent sur les désinences de certains termes,
-aujourd’hui démodés et dont il est presque impossible de retrouver la
-signification,--par exemple de mots tels que: Générosité!... Foi!...
-Désintéressement!... Ame immortelle!... etc., et autres expressions
-fantastiques. A la fin, vous l’écoutez en remuant doucement la tête de
-haut en bas; vous souriez, dans une sorte d’extase.
-
-Au bout d’une demi-heure, le vase de votre entendement étant rempli de
-la sorte, il devient nécessaire de le _boucher_, n’est-il pas vrai?...
-de peur que son précieux contenu ne s’évente. Chavassus, donc, aux
-approches du moment qu’il juge psychologique, vous introduit dans
-les oreilles deux fils d’induction tout particulièrement enduits,
-préparés et saturés d’un fluide _positif_ dont il a le secret.--Chut!
-ne bougeons plus!... Il touche l’interrupteur d’une pile voisine;
-l’étincelle part dans votre oreille. Trente mille cymbales résonnent
-sous votre crâne. Les crampons et le fauteuil retiennent le bond
-terrible dont vous savourez, intérieurement, l’élan contenu.
-
---Eh bien!--Quoi?... quoi?... quoi?... ne cesse de vous répéter, en
-souriant, le Docteur.
-
-Seconde étincelle. Crac! Cela suffit. Victoire!... Le tympan est
-crevé,--c’est-à-dire ce point mystérieux, ce point malade, ce
-_point_ inquiétant qui, dans le tympan de votre misérable oreille,
-apportait à votre esprit ces bourdonnements de gloire, d’honneur et
-de courage.--Vous êtes sauvé. Vous n’entendez plus rien. Miracle!
-L’Abstraction et la Queue-de-mot couvrent, en vous, tous cris de colère
-devant le vieil Idéal assassiné! L’amour exclusif de votre santé et de
-vos aises vous inspire un mépris éclairé de toutes les offenses! vous
-voici, désormais, à l’épreuve de dix mille claques.--ENFIN!!! Vous
-respirez. Chavassus vous délivre une pichenette sur le nez, en signe de
-guérison; vous vous levez;--vous êtes LIBRE...
-
-Si vous appréhendez quelques puérils regains de dignité, si, en un
-mot, vous doutez encore, le Docteur Tristan, tout en mâchonnant son
-cure-dents, détache, à la chute de vos lombes, un fort coup de pied,
-que vous recevez d’un cœur débordant de gratitude et en regardant la
-botte d’oignons. Vous voilà rassuré. Vous partez après l’avoir couvert
-d’or. Vous sortez de chez lui, frais, dispos, leste--(en ce bel habit
-noir, _vulgò_ sifflet, _aliàs_ queue-de-pie, avec lequel vous portez,
-si divinement, le deuil des mots que vous avez tués);--les mains dans
-les poches, au gai soleil, la mine entendue, l’œil fin,--l’esprit bien
-délivré de toutes ces _Voix_ vaines et confuses qui, la veille encore,
-vous harcelaient. Vous sentez le Bon-sens couler, comme un baume, dans
-tout votre être. Votre indifférence... _ne connaît plus de frontières_.
-Vous êtes sacré par un raisonnement qui vous rend supérieur à toutes
-les hontes. Vous êtes devenu un homme de l’Humanité.
-
-
-
-
-CONTE D’AMOUR
-
- «Et que Dieu ne te récompense jamais
- du _bien_ que tu m’as fait!»
-
- HENRI HEINE, l’_Intermezzo_.
-
-
-I
-
-ÉBLOUISSEMENT
-
- La Nuit, sur le grand mystère,
- Entr’ouvre ses écrins bleus:
- Autant de fleurs sur la terre
- Que d’étoiles dans les cieux!
-
- On voit ses ombres dormantes
- S’éclairer, à tous moments,
- Autant par les fleurs charmantes
- Que par les astres charmants.
-
- Moi, ma nuit au sombre voile
- N’a, pour charme et pour clarté,
- Qu’une fleur et qu’une étoile:
- Mon amour et ta beauté!
-
-
-II
-
-L’AVEU
-
- J’ai perdu la forêt, la plaine
- Et les frais avrils d’autrefois...
- Donne tes lèvres: leur haleine,
- Ce sera le souffle des bois!
-
- J’ai perdu l’Océan morose,
- Son deuil, ses vagues, ses échos;
- Dis-moi n’importe quelle chose:
- Ce sera la rumeur des flots.
-
- Lourd d’une tristesse royale,
- Mon front songe aux soleils enfuis...
- Oh! cache-moi dans ton sein pâle!
- Ce sera le calme des nuits!
-
-
-III
-
-LES PRÉSENTS
-
- Si tu me parles, quelque soir,
- Du secret de mon cœur malade,
- Je te dirai, pour t’émouvoir,
- Une très ancienne ballade.
-
- Si tu me parles de tourment,
- D’espérance désabusée,
- J’irai te cueillir, seulement,
- Des roses pleines de rosée.
-
- Si, pareille à la fleur des morts
- Qui se plaît dans l’exil des tombes,
- Tu veux partager mes remords...
- Je t’apporterai des colombes.
-
-
-IV
-
-AU BORD DE LA MER
-
- Au sortir de ce bal nous suivîmes les grèves;
- Vers le toit d’un exil, au hasard du chemin,
- Nous allions: une fleur se fanait dans sa main;
- C’était par un minuit d’étoiles et de rêves.
-
- Dans l’ombre, autour de nous, tombaient des flots foncés.
- Vers les lointains d’opale et d’or, sur l’Atlantique,
- L’outre-mer épandait sa lumière mystique,
- Les algues parfumaient les espaces glacés;
-
- Les vieux échos sonnaient dans la falaise entière!
- Et les nappes de l’onde aux volutes sans frein
- Écumaient, lourdement, contre les rocs d’airain.
- Sur la dune brillaient les croix d’un cimetière.
-
- Leur silence, pour nous, couvrait ce vaste bruit.
- Elles ne tendaient plus, croix par l’ombre insultées,
- Les couronnes de deuil, fleurs de morts, emportées
- Dans les flots tonnants, par les tempêtes, la nuit.
-
- Mais, de ces blancs tombeaux en pente sur la rive,
- Sous la brume sacrée à des clartés pareils,
- L’ombre questionnait en vain les grands sommeils:
- Ils gardaient le secret de la Loi décisive.
-
- Frileuse, elle voilait, d’un cachemire noir,
- Son sein, royal exil de toutes mes pensées!
- J’admirais cette femme aux paupières baissées,
- Sphynx cruel, mauvais rêve, ancien désespoir.
-
- Ses regards font mourir les enfants. Elle passe
- Et se laisse survivre en ce qu’elle détruit.
- C’est la femme qu’on aime à cause de la Nuit,
- Et ceux qui l’ont connue en parlent à voix basse.
-
- Le danger la revêt d’un rayon familier:
- Même dans son étreinte oublieusement tendre
- Ses crimes, évoqués, sont tels, qu’on croit entendre
- Des crosses de fusils tombant sur le palier.
-
- Cependant, sous la honte illustre qui l’enchaîne,
- Sous le deuil où se plaît cette âme sans essor,
- Repose une candeur inviolée encor
- Comme un lys enfermé dans un coffret d’ébène.
-
- Elle prêta l’oreille au tumulte des mers,
- Inclina son beau front touché par les années,
- Et, se remémorant ses mornes destinées,
- Elle se répandit en ces termes amers:
-
- «Autrefois, autrefois,--quand je faisais partie
- »Des vivants,--leurs amours sous les pâles flambeaux
- »Des nuits, comme la mer au pied de ces tombeaux,
- »Se lamentaient, houleux, devant mon apathie.
-
- »J’ai vu de longs adieux sur mes mains se briser:
- »Mortelle, j’accueillais, sans désir et sans haine,
- »Les aveux suppliants de ces âmes en peine:
- »Le sépulcre à la mer ne rend pas son baiser.
-
- »Je suis donc insensible et faite de silence
- »Et je n’ai pas vécu; mes jours sont froids et vains:
- »Les Cieux m’ont refusé les battements divins!
- »On a faussé pour moi les poids de la balance.
-
- »Je sens que c’est mon sort même dans le trépas:
- »Et, soucieux encor des regrets ou des fêtes,
- »Si les morts vont chercher leurs fleurs dans les tempêtes,
- »Moi je reposerai, ne les comprenant pas.»
-
- Je saluai les croix lumineuses et pâles.
- L’étendue annonçait l’aurore, et je me pris
- A dire, pour calmer ses ténébreux esprits
- Que le vent du remords battait de ses rafales
-
- Et pendant que la mer déserte se gonflait:
- --«Au bal vous n’aviez pas de ces mélancolies
- »Et les sons de cristal de vos phrases polies
- »Charmaient le serpent d’or de votre bracelet.
-
- »Rieuse et respirant une touffe de roses
- »Sous vos grands cheveux noirs mêlés de diamants,
- »Quand la valse nous prit, tous deux, quelques moments,
- »Vous eûtes, en vos yeux, des lueurs moins moroses.
-
- »J’étais heureux de voir sous le plaisir vermeil
- »Se ranimer votre âme à l’oubli toute prête,
- »Et s’éclairer enfin votre douleur distraite,
- »Comme un glacier frappé d’un rayon de soleil.»
-
- Elle laissa briller sur moi ses yeux funèbres,
- Et la pâleur des morts ornait ses traits fatals.
- --«Selon vous, je ressemble aux pays boréals,
- »J’ai six mois de clartés et six mois de ténèbres?
-
- »Sache mieux quel orgueil nous nous sommes donnés
- »Et tout ce qu’en nos yeux il empêche de lire...
- »Aime-moi, toi qui sais que, sous un clair sourire,
- »Je suis pareille à ces tombeaux abandonnés.»
-
-
-V
-
-RÉVEIL
-
- O toi, dont je reste interdit,
- J’ai donc le mot de ton abîme!
- N’importe quel baiser t’anime:
- Un passant; de l’or; tout est dit.
-
- Tu n’aimes que comme on se venge;
- Tu mens en cris délicieux;
- Et tu te plais, riant des cieux,
- A ces vains jeux de mauvais ange.
-
- En tes baisers nuls et pervers
- Si j’ai bu vos sucs, jusquiames,
- Enchanteresse entre les femmes
- Sois oubliée, en tes hivers!
-
-
-VI
-
-ADIEU
-
- Un vertige épars sous tes voiles
- Tenta mon front vers tes bras nus.
- Adieu, toi par qui je connus
- L’angoisse des nuits sans étoiles!
-
- Quoi! ton seul nom me fit pâlir!
- --Aujourd’hui, sans désirs ni craintes,
- Dans l’ennui vil de tes étreintes
- Je ne veux plus m’ensevelir.
-
- Je respire le vent des grèves,
- Je suis heureux loin de ton seuil:
- Et tes cheveux couleur de deuil
- Ne font plus d’ombre sur mes rêves.
-
-
-VII
-
-RENCONTRE
-
- Tu secouais ton noir flambeau;
- Tu ne pensais pas être morte;
- J’ai forgé la grille et la porte
- Et mon cœur est sûr du tombeau.
-
- Je ne sais quelle flamme encore
- Brûlait dans ton sein meurtrier,
- Je ne pouvais m’en soucier:
- Tu m’as fait rire de l’aurore.
-
- Tu crois au retour sur les pas?
- Que les seuls sens font les ivresses?...
- Or, je bâillais en tes caresses:
- Tu ne ressusciteras pas.
-
-
-
-
-SOUVENIRS OCCULTES
-
-_A Monsieur Franc Lamy._
-
- «Et il n’y a pas, dans toute la contrée, de château plus chargé
- de gloire et d’années que mon mélancolique manoir héréditaire.»
-
- EDGAR POE.
-
-
---Je suis issu, me dit-il, moi, dernier Gaël, d’une famille de Celtes,
-durs comme nos rochers. J’appartiens à cette race de marins, fleur
-illustre d’Armor, souche de bizarres guerriers, dont les actions
-d’éclat figurent au nombre des joyaux de l’Histoire.
-
-L’un de ces devanciers, excédé, jeune encore, de la vue ainsi que
-du fastidieux commerce de ses proches, s’exila pour jamais, et le
-cœur plein d’un mépris oublieux, du manoir natal. C’était lors des
-expéditions d’Asie; il s’en alla combattre aux côtés du bailli de
-Suffren et se distingua bientôt, dans les Indes, par de mystérieux
-coups de main qu’il exécuta, seul, à l’intérieur des _Cités-mortes_.
-
-Ces villes, sous des cieux blancs et déserts, gisent, effondrées au
-centre d’horribles forêts. Les faréoles, l’herbe, les rameaux secs
-jonchent et obstruent les sentiers qui furent des avenues populeuses,
-d’où le bruit des chars, des armes et des chants s’est évanoui.
-
-Ni souffles, ni ramages, ni fontaines en la calme horreur de ces
-régions. Les bengalis, eux-mêmes, s’éloignent, ici, des vieux
-ébéniers, ailleurs leurs arbres. Entre les décombres, accumulés dans
-les éclaircies, d’immenses et monstrueuses éruptions de très longues
-fleurs, calices funestes où brûlent, subtils, les esprits du Soleil,
-s’élancent, striées d’azur, nuancées de feu, veinées de cinabre,
-pareilles aux radieuses dépouilles d’une myriade de paons disparus.
-Un air chaud de mortels aromes pèse sur les muets débris: et c’est
-comme une vapeur de cassolettes funéraires, une bleue, enivrante et
-torturante sueur de parfums.
-
-Le hasardeux vautour qui, pèlerin des plateaux du Caboul, s’attarde
-sur cette contrée et la contemple du faîte de quelque dattier noir,
-ne s’accroche aux lianes, tout à coup, que pour s’y débattre en une
-soudaine agonie.
-
-Çà et là, des arches brisées, d’informes statues, des pierres, aux
-inscriptions plus rongées que celles de Sardes, de Palmyre ou de
-Khorsabad. Sur quelques-unes, qui ornèrent le fronton, jadis perdu dans
-les cieux, des portes de ces cités, l’œil peut déchiffrer encore et
-reconstruire le zend, à peine lisible, de cette souveraine devise des
-peuples libres d’alors:
-
-«... ET DIEU NE PRÉVAUDRA!»
-
-Le silence n’est troublé que par le glissement des crotales, qui
-ondulent parmi les fûts renversés des colonnes, ou se lovent, en
-sifflant, sous les mousses roussâtres.
-
-Parfois, dans les crépuscules d’orage, le cri lointain de l’hémyone,
-alternant tristement avec les éclats du tonnerre, inquiète la solitude.
-
-
-Sous les ruines se prolongent des galeries souterraines aux accès
-perdus.
-
-Là, depuis nombre de siècles, dorment les premiers rois de ces étranges
-contrées, de ces nations, plus tard sans maîtres, dont le nom même
-n’est plus. Or, ces rois, d’après les rites de quelque coutume sacrée
-sans doute, furent ensevelis sous ces voûtes, _avec leurs trésors_.
-
-Aucune lampe n’illumine les sépultures.
-
-Nul n’a mémoire que le pas d’un captif des soucis de la Vie et du Désir
-ait jamais importuné le sommeil de leurs échos.
-
-Seule, la torche du brahmine,--ce spectre altéré de Nirvanah, ce
-muet esprit, simple _témoin_ de l’universelle germination des
-devenirs,--tremble, imprévue, à de certains instants de pénitence ou
-de songeries divines, au sommet des degrés disjoints et projette, de
-marche en marche, sa flamme obscurcie de fumée jusqu’au profond des
-caveaux.
-
-Alors les reliques, tout à coup mêlées de lueurs, étincellent
-d’une sorte de miraculeuse opulence!... Les chaînes précieuses
-qui s’entrelacent aux ossements semblent les sillonner de subits
-éclairs. Les royales cendres, toutes poudreuses de pierreries,
-scintillent!--Telle la poussière d’une route que rougit, avant l’ombre
-définitive, quelque dernier rayon de l’Occident.
-
-Les Maharadjahs font garder, par des hordes d’élite, les lisières des
-forêts saintes et, surtout, les abords des clairières où commence le
-pêle-mêle de ces vestiges.--Interdits de même sont les rivages, les
-flots et les ponts écroulés des euphrates qui les traversent.--De
-taciturnes milices de cipayes, au cœur de hyène, incorruptibles et sans
-pitié, rôdent, sans cesse, de toutes parts, en ces parages meurtriers.
-
-Bien des soirs, le héros déjoua leurs ruses ténébreuses, évita leurs
-embûches et confondit leur errante vigilance!...--Sonnant subitement
-du cor, dans la nuit, sur des points divers, il les isolait par ces
-alertes fallacieuses, puis, brusque, surgissait sous les astres, dans
-les hautes fleurs, éventrant rapidement leurs chevaux. Les soldats,
-comme à l’aspect d’un mauvais génie, se terrifiaient de cette présence
-inattendue.--Doué d’une vigueur de tigre, l’Aventurier les terrassait
-alors, un par un, d’un seul bond! les étouffait, tout d’abord, à demi,
-dans cette brève étreinte,--puis, revenant sur eux, les massacrait à
-loisir.
-
-L’Exilé devint, ainsi, le fléau, l’épouvante et l’extermination de ces
-cruels gardes aux faces couleur de terre. Bref, c’était celui qui les
-abandonnait, cloués à de gros arbres, leurs propres yatagans dans le
-cœur.
-
-S’engageant, ensuite, au milieu du passé détruit, dans les allées, les
-carrefours et les rues de ces villes des vieux âges, il gagnait, malgré
-les parfums, l’entrée des sépulcres non pareils où gisent les restes de
-ces rois hindous.
-
-Les portes n’en étant défendues que par des colosses de jaspe,
-sortes de monstres ou d’idoles aux vagues prunelles de perles et
-d’émeraudes,--aux formes créées par l’imaginaire de théogonies
-oubliées,--il y pénétrait aisément, bien que chaque degré descendu fît
-remuer les longues ailes de ces dieux.
-
-Là, faisant main basse autour de lui, dans l’obscurité, domptant le
-vertige étouffant des siècles noirs dont les esprits voletaient,
-heurtant son front de leurs membranes, il recueillait, en silence,
-mille merveilles. Tels, Cortez au Mexique et Pizarre au Pérou
-s’arrogèrent les trésors des caciques et des rois, avec moins
-d’intrépidité.
-
-Les sacoches de pierreries au fond de sa barque, il remontait, sans
-bruit, les fleuves en se garant des dangereuses clartés de la lune. Il
-nageait, crispé sur ses rames, au milieu des ajoncs, sans s’attendrir
-aux appels d’enfants plaintifs que larmoyaient les caïmans à ses côtés.
-
-En peu d’heures, il atteignait ainsi une caverne éloignée, de lui seul
-connue, et dans les retraits de laquelle il vidait son butin.
-
-Ses exploits s’ébruitèrent.--De là, des légendes, psalmodiées encore
-aujourd’hui dans les festins des nababs, à grand renfort de théorbes,
-par les fakirs. Ces vermineux trouvères,--non sans un vieux frisson de
-haineuse jalousie ou d’effroi respectueux, y décernent à cet aïeul le
-titre de Spoliateur de tombeaux.
-
-Une fois, cependant, l’intrépide nocher se laissa séduire par les
-insidieux et mielleux discours du seul ami qu’il s’adjoignît jamais,
-dans une circonstance tout spécialement périlleuse. Celui-ci, par un
-singulier prodige, en réchappa, lui!--Je parle du bien-nommé, du trop
-fameux colonel Sombre.
-
-Grâce à cet oblique Irlandais, le bon Aventurier donna dans une
-embuscade.--Aveuglé par le sang, frappé de balles, cerné par vingt
-cimeterres, il fut pris, à l’improviste, et périt au milieu d’affreux
-supplices.
-
-Les hordes hymalayennes, ivres de sa mort, et dans les bonds furieux
-d’une danse de triomphe, coururent à la caverne. Les trésors une fois
-recouvrés, ils s’en revinrent dans la contrée maudite. Les chefs
-rejetèrent pieusement ces richesses au fond des antres funèbres où
-gisent les mânes précités de ces rois de la nuit du monde. Et les
-vieilles pierreries y brillent encore, pareilles à des regards toujours
-allumés sur les races.
-
-J’ai hérité,--moi, le Gaël,--des seuls éblouissements, hélas! du soldat
-sublime, et de ses espoirs.--J’habite, ici, dans l’Occident, cette
-vieille ville fortifiée, où m’enchaîne la mélancolie. Indifférent
-aux soucis politiques de ce siècle et de cette patrie, aux forfaits
-passagers de ceux qui les représentent, je m’attarde quand les soirs
-du solennel automne enflamment la cime rouillée des environnantes
-forêts.--Parmi les resplendissements de la rosée, je marche, seul, sous
-les voûtes des noires allées, comme l’Aïeul marchait sous les cryptes
-de l’étincelant obituaire! D’instinct, aussi, j’évite, je ne sais
-pourquoi, les néfastes lueurs de la lune et les malfaisantes approches
-humaines. Oui, je les évite, quand je marche ainsi, avec mes rêves!...
-Car je sens, _alors_, que je porte dans mon âme le reflet des richesses
-stériles d’un grand nombre de rois oubliés.
-
-
-
-
- CONTES CRUELS
-
- ÉPILOGUE
-
- L’ANNONCIATEUR
-
-
-
-
-L’ANNONCIATEUR
-
-_A Monsieur le marquis de Salisbury._
-
- «Habal habalim, vêk’hôl habal!»
-
- SCHELOMO, _Qohéleth_.
-
-
-Au faîte des tours tutélaires de la cité de Jébus veillent les
-guerriers de Juda, les yeux fixés sur les collines.
-
-Au pied des remparts s’étendent, intérieurement, les constructions
-asmonéennes, les grottes royales, les vignobles encombrés de ruches,
-les tertres de supplice, le faubourg des nécromans, les avenues
-montueuses conduisant à Ir-David.
-
-Il fait nuit.
-
-Avoisinant les fosses d’animaux féroces, les cénacles de justice, bâtis
-sous le règne de Schaôul, apparaissent, blancs et carrés, aux angles
-des chemins, comme des sépulcres.
-
-Près des canaux de Siloë, le miroir des piscines probatiques reflète
-les basses hôtelleries aux cours plantées de figuiers: elles attendent
-les caravanes d’Élamm et de Phénicie.
-
-Vers l’orient, sous les allées de sycomores, sont les demeures des
-princes de Judée;--aux extrémités des routes centrales, des touffes de
-palmiers font flotter leurs larges feuilles au-dessus des citernes,
-abreuvoirs des éléphants.
-
-Du côté de l’Hébron, entrée de ceux qui viennent du Jourdain, fument
-les tuyaux de brique des armuriers, des fabricants d’aromates et des
-orfèvres.--Plus loin, les habitations aux ceintures de vigne, maisons
-natales des riches d’Israël, étagent leurs terrasses, leurs bains
-contigus à de frais vergers. Au septentrion s’allonge le quartier
-des tisserands, où les dromadaires, montés par les marchands d’Asie,
-viennent, chargés de bois de sétim, de pourpre et de fin lin, plier,
-d’eux-mêmes, les genoux.
-
-Là, vivent les marchands étrangers qui ont accompagné les idoles. Ils
-entretiennent la mollesse des bourgades de Magdala, de Naïm, de Schunëm
-et s’approprient le sud de la ville.
-
-Ils vendent les vins épais et dorés, les esclaves habiles dans l’art
-de la toilette, la liqueur amère des mandragores du Carmel pour les
-illusions du désir, les coffrets de bois de camphrier pour serrer les
-présents, les baumes de Guilëad, les singes, stupeur d’Israël, mais
-amusement de ses vierges, importés des rives de l’Indus par les flottes
-de Tadmor,--les épices subtiles, les verreries d’Akkô, les objets de
-santal ouvragé, les captives, les perles, les essences de fleurs pour
-les bains, le bedollah pour embaumer les morts, les pâtes de pierres
-écrasées pour polir la peau, les légumes rares, les ombrageux chevaux
-de race iranienne, les ceintures brodées de sentences profanes, les
-roselles d’Asie aux plumages de saphir, les serpents de luxe tout
-charmés, venus de Suse, les lits de plaisir et les grands miroirs de
-métal entourés de branches d’ébène.
-
-Au delà des retranchements, environnée de tombeaux et de fossés, plus
-haut que le circuit de Jaïr ou des Illuminations, se déroule, immense,
-la cité de David. Douze cents chariots de guerre gardent ses douze
-portes. Hïérouschalaïm, sous les ombres du ciel, éclaire les milliers
-d’arches de ses aqueducs, entrecroise ses rues circulaires, élève
-jusqu’aux nuées les dômes d’airain de ses édifices.
-
-Sur les places publiques rougeoient les casques de la milice de nuit.
-Çà et là des feux, encore allumés, indiquent des caravansérails, des
-logis de pythonisses, des marchés d’esclaves. Puis, tout se perd dans
-l’obscurité. Et le souffle sacré des prophètes passe, dans le vent, à
-travers les ruines des murs chananéens.
-
-Ainsi est endormie, sous la solennité des siècles, aux bruits proches
-des torrents, la citadelle de Dieu, Sion la Prédestinée.
-
- *
-
-A l’horizon, sur les hauteurs de Millô, tout enveloppé d’une brume
-lumineuse, un étrange palais superpose ses jardins suspendus, ses
-galeries, ses chambres sacerdotales aux solivages de bois précieux,
-ses pavillons entourés d’oliviers, ses haras de basalte aux terrains
-sillonneux pour l’élève des étalons de guerre, ses tours aux coupoles
-de cuivre. Il se dresse confusément au-dessus des vallons de Bethsaïde,
-sous le silence étoilé.
-
-Là, c’est un soir de fête! Les esclaves d’Éthiopie, sveltes dans
-leurs tuniques d’argent, balancent des encensoirs sur les marches de
-marbre qui conduisent des jardins d’Étham au sommet de l’enceinte: les
-eunuques portent des amphores et des roses; les muets, à travers les
-arbres, avivent des charbons enflammés pour les autels de parfums.
-
-Contre les cintres des vestibules, des nains safranés, les gamaddim,
-flottant dans leurs robes jaunes, soulèvent, par instants, les tentures
-antiques.
-
-Alors les trois cents boucliers d’or, cloués aux cèdres entre les
-haches madianites, réfléchissent les feux brusques des lampes apparues,
-les merveilles, les clartés!
-
-Sur les esplanades, aux abords des portiques, des cavaliers aux lances
-de feu, guerriers nomades des plages de la mer Morte, contiennent leurs
-lourds coursiers gomorrhéens aux harnais de pierres précieuses, qui se
-cabrent, puissamment, dans les étincelles!...
-
-Au-dessus d’eux, à hauteur des feuillages extérieurs, la mystérieuse
-Salle des Enchantements, œuvre des Chaldéens, la Salle où mille statues
-de jaspe font brûler une forêt de torches d’aloès, la haute Salle
-des festins, aux colonnades mystiques, exposée à tous les vents de
-l’espace, prolonge, au milieu du ciel, le vertige de ses profondeurs
-triangulaires: les deux côtés de l’angle initial s’ouvrent, en face du
-Moria, sur la ville ensevelie dans l’ombre du Temple, tiare lumineuse
-de Sion.
-
- *
-
-Au fond de la Salle, sur une chaise de cyprès que soutiennent les
-pointes des ailes révulsées de quatre chroubim d’or, le roi Salomon,
-perdu en des songes sublimes, semble prêter l’oreille aux cantiques
-lointains des lévites. Les Nébïïm, sur le mont du Scandale, exaltent
-les versets du Sépher, qui retracent la création du monde.
-
-Sur la mitre du Roi, séparant les bandelettes de justice, resplendit
-l’Étoile-à-six-rayons, signe de puissance et de lumière. L’Ecclésiaste,
-sur sa tunique de byssus, porte le rational, parce qu’il peut offrir
-les holocaustes expiatoires, l’éphod, parce qu’il est le Pontife, et
-sur ses pieds pacifiques se croise le lacis de bronze des sandales de
-bataille, parce qu’il est le Guerrier.
-
-Il célèbre l’Anniversaire pascal, en mémoire de ses pères guidés par
-Moïse au sortir de Misraïm, la Maison de servitude; l’anniversaire du
-grand soir où, bravant les chars furieux et les armées, ils s’enfuirent
-vers la Terre promise; l’anniversaire du sinistre lever de lune où
-Iahvè, l’Être-des-dieux, confondit, au milieu des vagues de la mer
-Rouge, le cheval et le cavalier.
-
-Oui, le Roi consacre le festin du soir!... Sa droite s’appuie sur
-l’épaule séculaire du médiateur Helcias, l’interprète des symboles, le
-ministre des pouvoirs occultes.
-
-Helcias, fils de Schellüm et de Holda, la prophétesse, est pareil
-au désert, plus stérile encore après les tombées de la manne. Il a
-franchi les épreuves et les a bénies comme l’arbre du Liban parfume la
-hache qui le frappe; mais il porte, au-dessus de ses larges orbites,
-la marque de son œuvre accomplie: le temps a dénudé ses sourcils, les
-sourcils accordés à l’Homme seulement pour que la sueur qui doit rouler
-de son front ne ruisselle pas jusqu’en ses yeux et ne l’aveugle pas.
-
- *
-
-L’eau lustrale tombe, resplendissante, dans les bassins d’or. Les
-captives royales, chargées d’anneaux et de bracelets d’ambre, et les
-saras, princesses de parfums, agenouillées au milieu des coussins,
-font brûler, avec des gestes sabbatiques, les poudres de myrrhe et de
-santal rouge, les aromates arabes, les grains d’encens mâle, sur les
-cassolettes émaillées de pierres de Tharsis.
-
-Aux deux côtés du trône, les Sars-d’armées, songeant toujours à
-la gloire de David, regardent, par instants, luire, autour d’eux,
-les herrebs des anciens d’Israël, qui, à travers les batailles,
-supportaient l’Arche du Sabaoth,--la Barque-d’alliance, où
-s’entrecroisent les deux stèles de la Loi sous le rouleau de la Thora
-écrit de la main même de Bar-Iokabëd, le moschë sublime, le Libérateur.
-
-Autour de l’estrade, les nègres, vêtus d’écarlate, font osciller des
-flabelles d’autruche, incrustées par des sardoines aux tiges de longs
-roseaux d’or; ils invoquent, tout bas, leur dieu Baal-Zéboub, le
-Seigneur des mouches.
-
-Sur les degrés, des lynx féroces, bondissant dans leurs chaînes,
-veillent sur le lourd trépied d’onyx, œuvre d’Adoniram et de ses
-ciseleurs, où repose le sceptre d’Orient. Nul ne saurait séduire par
-des caresses, ni fléchir par des offrandes, les chiens mystérieux du
-Roi.
-
-Entre les statues latérales, sous les candélabres à sept branches, les
-fleurs et les fruits de l’Hermon s’écroulent dans les porphyres. La
-table, chargée des présents de la reine Makédeïa, l’enchanteresse venue
-de la saba libyenne pour proposer des similitudes au roi de la Judée,
-ploie sous les coupes précieuses, les pannags de la Samarie, les herbes
-amères, les gazelles, les paons, les cédrats, les pains de proposition,
-les oiseaux et les buires de vins de Chanaan.
-
-Sur un siège de cèdre, aux pieds des chroubïm lumineux du Trône
-et entouré de ses rudes guibborim, est assis, voûté, pâle et sans
-boire, et le glaive sur les genoux, le Sar-des-gardes Ben-Jëhu.
-C’est l’antique exécuteur du rebelle Adônia, ce frère du Maître,
-préféré d’Abischag-la-Sulamite;--c’est le grand serviteur militaire,
-le meurtrier d’Ébyathar et du sar Simëi! et de Joab, le vieux
-Pontife!--c’est le vivant herrëb du Roi, celui qui frappe les victimes
-désignées, même suspendues, avec des mains suppliantes, aux coins de
-l’Autel.
-
-Auprès de lui, debout, le front éclairé par la torche d’une statue, se
-tient muet, les mains crispées sur les bras et comme attendant quelque
-moment obscur, l’héritier d’Israël, l’impolitique fils de Naëma la
-princesse ammonite, le funeste Réhabëam, qui ne doit régner que sur
-Juda.
-
-Au loin, sur les tapis du trône sont étendues deux très jeunes
-vierges de Millô, deux schoschannas, destinées aux encensements dans
-les cryptes souterraines du Temple devant la Pierre fondamentale,
-l’Ebën-Schëtiya, que ne touchèrent pas les eaux du Déluge. Entre
-elles est assis, vêtu de pourpre noire fleurie d’or, le prince Hayëm,
-l’adolescent olivâtre, le baalkide aux cheveux tressés, l’énigmatique
-rejeton que la reine du Sud, dès son retour en Libye, avait envoyé au
-beau Sage, seigneur des Hébreux, en accompagnant ce fils d’une suite
-d’éléphants chargés d’arbustes, d’étoffes, d’essences, d’aromates et de
-pierres brillantes. Hayëm, d’une voix très basse, chantonne un chant
-inconnu! Et quand les syllabes découvrent, entre ses rouges lèvres, ses
-dents, celles-ci sont toutes pareilles à celles de la pâle épousée du
-Sir-Hasirim, blanches comme des brebis sortant du bain.
-
-Autour de la table se tient debout, mangeant comme les pèlerins,
-l’assemblée étincelante des Sophêtim, patriarches de la Sagesse.
-
-Derrière eux resplendissent les Industriels de l’or d’Ophir, les
-Négociants des Vingt-villes de Schabul, les Ambassadeurs de la
-mécontente Idumée,--les Envoyés de Zour, et le Collège des docteurs de
-Saddoc.
-
-Toutes les tribus, toutes les montagnes d’Israël ont livré leurs
-richesses. Les grenades du mont Sanir, les gâteaux de raisins de
-Cypre, les grappes de troène du Galaad, les dattes et les mandragores
-d’En-gaddi débordent les aiguières.
-
-Là-bas, près des gradins de cette terrasse jusqu’où montent les
-feuillages d’Étham,--au centre d’un groupe de guerriers du pays
-d’Ézion-Güéber, avec lesquels il boit, en riant, le vin de Hébron,--un
-élancé jeune homme à l’armure de cuir parfumé, au visage de femme et
-vêtu en Sar-des-cavaleries, parle, en étendant la main vers l’horizon.
-C’est le favori du palais de Millô,--l’ennemi!--le futur diviseur du
-royaume de Dieu, le subtil Iarobëam qui doit régner sur Israël et qui,
-déjà, s’enquiert, sans se laisser distraire par la fête, des frontières
-d’Éphraïme.
-
-Mais, voici: les Musiciennes des Chants-défendus, objuratrices d’amour,
-inviolées comme le lis de leurs seins, s’avancent, pâles sous leurs
-pierreries, au son des kinnors, des tymbrils et des cymbales. Soudain
-cessent les cantiques des chanteuses de la tribu d’Issachar et les
-harpes.
-
-Parées d’étoffes sombres et le bandeau de perles au front, les
-Femmes-du-second-rang s’accoudent, avec des poses abandonnées, sur les
-lits de pourpre,--et, lorsqu’elles respirent leurs sachets de besham,
-tintent les clochettes d’argent qui brodent la frange de leurs syndônes.
-
-Au loin, les Charmeuses-nephtaliennes, aux tresses rousses, les
-vierges de la Palestine, les Hébreuses, blanches comme les narcisses
-de Schârons, les courtisanes sacrées venues de la Babylonie, nageuses
-dorées de l’Euphrate, les Sulamites, plus hâlées que les tentes du
-Cédar, les Thébaïennes, aux lignes déliées, au teint d’un rouge
-sombre,--suivantes, autrefois, de l’épouse morte du roi Mage, de la
-fille de Psousennès, le pharaon,--enfin, les Iduméennes, filles de
-délices, fleurs-vives de la sauvage contrée aux brunes irisées qu’à
-peine peut percer, de nuit, le feu des étoiles, dansent, au nombre de
-trois mille, en agitant des voiles tyriens, des herrebim, des reptiles
-et des guirlandes, devant l’Élu magnifique de la Judée, le Maçon du
-Seigneur.
-
- *
-
-Mais le troisième côté de la Salle donne sur la Nuit. Il plonge dans
-l’obscurité ses esplanades désertes au-dessus des régions de Josaphat.
-
-Et voici que l’épaule du Médiateur a tressailli sous la main du Roi,
-car les ombres de la plate-forme solitaire deviennent, d’instant en
-instant, plus solennelles; elles s’épaississent et s’émeuvent comme
-sous l’action d’un soudain prodige.
-
-A l’aspect des tourbillons précurseurs des épouvantements, le
-Grand-ministre détourne sa face de marbre vers les femmes terrifiées et
-vers les guerriers pâles; il s’écrie:
-
---Prêtres, ravivez la flamme-septénaire des Chandeliers d’or!
-Qu’on allume les sept-Chandeliers des conjurations funèbres.--De
-vaines fumées, tout à l’heure, vont apparaître, qui se dissiperont
-d’elles-mêmes si on ne les interroge pas. Que les nuages de vos
-encensoirs, ô filles de Judée, vous épargnent les obsessions inquiètes
-des Esprits de l’éternelle Limite! Exultez, avant que l’Heure vous
-rappelle au sein de la terre.
-
-
-Il dit. Et la fête reprend son allégresse: on défie les sortilèges
-de l’Assyrie! ses mages noirs avaient-ils su délivrer, avant
-l’heure, Nëbou-Kudurri-Ousour, son roi,--son roi, visionnaire de
-baalïm d’or aux pieds d’argile,--qui, marqué d’une réprobation
-d’ÈLOHIM, erra, sept années, sous le poil bestial, loin de son
-opulence, à travers ces diluviennes forêts qui enserrent l’immense
-Schëunaar-aux-quatre-fleuves?--Les danses de Maha-Naïm secouent leurs
-palmes en fleur, les coupes scintillent; les Nephtaliennes entrelacent
-les éclairs de leurs javelots rassemblés, font siffler leurs colliers
-de serpents; les torches jettent des reflets de sang sur les
-chevelures; des cris d’amour, des hymnes idolâtres retentissent vers
-le Pacifique!... Soudain, en mémoire de Jéricho, les Capitaines des
-cavaliers de Sodome font sonner sept fois leurs tubals de fer, et les
-Rhoïms couronnés d’hysope, les Cohènes de la souveraine-Sacrificature,
-en longs vêtements blancs, apparaissent, précédant l’Agneau-pascal.
-
-Alors le feu de l’ivresse envahit la multitude étincelante! On maudit
-le nom de l’horrible statue qui, frappée du soleil, appelait, aux
-travaux des Pharaons, les ancêtres,--lorsque, accédant à la menace,
-levée sur eux toujours, de ces roseaux brûlants que dévora le bâton
-de l’Échappé-des-eaux, ils se résignaient à creuser, sur le granit
-rose des pyramidions, malgré la défense des Livres-futurs,--malgré la
-prohibition du Lévitique!--les simulacres des ibis, des criosphynx, des
-phœnix et des licornes, êtres en horreur au Saint-des-saints, ou, en
-durs hiéroglyphes, les hauts faits, (nombreux comme le sable, évanouis
-comme lui), et les noms d’abomination de ces dynasties oubliées filles
-de Menès le Ténébreux. On maudit les oignons du salaire, les levains du
-pain de Memphis. Malgré l’alliance avec le roi Nëchao, les Plaies sont
-évoquées dans les acclamations.
-
-On heurte les cymbales sacrées, prises au trésor du Temple, les
-cymbales de triomphe que portait la vieille sœur d’Aaron, lorsque,
-sous ses cheveux gris, elle dansait, ivre de la colère de Dieu,
-devant l’armée, sur les rivages de la mer. Des poignées de roses sont
-lancées par les gamaddim à la face des idoles abjurées. Les eunuques
-simulent des menaces dérisoires contre les Égyptiens; un rugissement de
-délivrance et de joie, pareil au murmure lointain du tonnerre, passe,
-dans les nuées, au-dessus de Hiérouschalaïm.
-
- *
-Cependant le Grand-Initié, ayant une seconde fois relevé la tête et
-considéré, plus attentif, le caractère des ombres, est devenu soucieux.
-
-La flamme des sept-Chandeliers qui brûlent, espacés, devant
-l’esplanade, s’est renversée contre l’assemblée: les sept langues de
-feu, recourbées en arrière sur leurs tiges d’or, palpitent, allongées
-et haletantes, avec un bruit de fléaux.
-
-Les serpents des Nephtaliennes se sont dénoués et se cachent dans les
-replis des chevelures. Les lynx, maintenant blottis autour du vieillard
-redouté, le regardent, inquiets et pleins de grondements.
-
-Mais lui s’efforce de pénétrer le sens des présages: croisant ses
-phylactères sacerdotaux sur les plis de son pallah d’hyacinthe,
-il délibère. Vainement il a consulté, d’un regard, les téraphim
-mystérieux; avec le son de l’or vierge les lames révélatrices se sont
-brisées.
-
-Sur l’épaule du Médiateur est demeurée la main radieuse du Roi. Les
-yeux de Helcias la rencontrent: il voit l’Anneau, le joyau-d’Alliance
-où s’allume la première clavicule, la clef-cruciale, figure de l’Abîme
-partagé en quatre voies.
-
-Le puissant pantacle est entouré par la forme même de l’Anneau. Il est
-emprisonné dans l’éclair de l’Anneau, figure du Cercle-universel.
-
-L’âme de Salomon, germe divin, est mêlée aux reflets de ce signe
-victorieux où s’épure, doucement, la lueur des étoiles.
-
-La clavicule est l’expression où le Mage a concentré une partie des
-efforts de sa pensée, une somme des pouvoirs conquis dans le triomphe
-des épreuves, afin d’agir plus directement sur les forces intimes de
-l’Univers.
-
-Ce Talisman de la Croix stellaire que contemple Helcias est pénétré
-d’une énergie capable de maîtriser la violence des éléments. Dilué,
-par myriades, sur la terre, ce Signe, en son poids spirituel, exprime
-et consacre la valeur des hommes, la science prophétique des nombres,
-la majesté des couronnes, la beauté des douleurs. Il est l’emblème de
-l’autorité dont l’Esprit revêt, secrètement, un être ou une chose.
-Il détermine, il rachète, il précipite à genoux, il éclaire!... Les
-profanateurs eux-mêmes fléchissent devant lui. Qui lui résiste est son
-esclave. Qui le méconnaît étourdiment souffre à jamais de ce dédain.
-Partout il se dresse, ignoré des enfants du siècle, mais inévitable.
-
-La Croix est la forme de l’Homme lorsqu’il étend les bras vers son
-désir ou se résigne à son destin. Elle est le symbole même de l’Amour,
-sans qui tout acte demeure stérile. Car à l’exaltation du cœur se
-vérifie toute nature prédestinée. Lorsque le front seul contient
-l’existence d’un homme, cet homme n’est éclairé qu’au-dessus de la
-tête: alors son ombre jalouse, renversée toute droite au-dessous de
-lui, l’attire par les pieds, pour l’entraîner dans l’Invisible. En
-sorte que l’abaissement lascif de ses passions n’est, strictement,
-que le revers de la hauteur glacée de ses esprits. C’est pourquoi le
-Seigneur dit: Je connais les pensées des sages et je sais jusqu’à quel
-point elles sont vaines.
-
- *
-A peine le Grand-Médiateur a-t-il considéré l’infaillible, le céleste
-Anneau, qu’aussitôt, en face de lui, les sept flammes des Chandeliers
-d’or se tendent et se prolongent, immobiles, pareilles à sept épées
-brûlantes.
-
-Le conjurateur reconnaît, enfin, les concordances dénonciatrices d’un
-Être du plus haut ciel. Son visage, plus impassible que celui des
-idoles, prend, silencieusement, la couleur des sépulcres. Il sent que
-le mandataire d’un Ordre incommutable s’approche, dans l’intérieur des
-airs, franchissant et refoulant les profondeurs: la tempête de son vol
-motive l’amoncellement des ombres. Une colonne s’écroule, soudain, près
-de l’esplanade; le flamboiement d’une signature occulte sillonne les
-ruines...
-
-Helcias a recouvré l’intrépidité de son âme. Avec un frémissement de
-joie auguste, il a constaté le salëm de Dieu, le signe d’ÉLOHIM, le
-pantacle de la Mort.--Celui qui vient, c’est Azraël.
-
-Et la multitude livide s’écrie, dans la Salle:
-
---Un éclair!
-
---La foudre vient de tomber sur la vallée!...
-
---C’est un orage qui passe.
-
- *
-Les voix se sont tues sur le mont des Offenses; c’est la douzième
-heure de la nuit: un souffle très froid parcourt, de toutes parts,
-l’embrasement de la joie pascale.
-
-La foule veut se rapprocher des terrasses: le malaise devient supplice.
-
-L’aspect de la Salle change avec la soudaineté des visions: des flots
-vivants refluent vers le Trône et des clameurs, sans nombre, en
-désordre:
-
---Éveille-toi, Fort d’Israël!
-
---Pomme d’or!
-
---Très élevé!
-
-Et les épouses de la tribu de Ruben, les compagnes de Bath-Schëba, la
-royale mère, saisies de frayeur:
-
---Roi, voici la lèpre qui vient du désert!
-
-Et les femmes de la reine Naëma, les radieuses Ammonites, ajoutent, en
-dialecte jébuséen:
-
---Fils de l’amour! Un signe de ta droite puissante vers la contrée du
-fléau!
-
-Dès les premiers ordres d’Helcias, Iarobëam, bondissant sur l’un des
-chevaux du roi, s’est précipité à travers les dalles des terrasses et a
-disparu vers Ir-David.
-
-L’atmosphère semble chargée d’un poids très lourd: elle cesse lentement
-d’être de celles que peut respirer l’Humanité.
-
-Comme aux soirs du Déluge, une pluie inconnue tombe, au dehors, en
-larges gouttes pressées: la nuit, cependant, reste claire au-dessus des
-ombres, dans les cieux.
-
-Les Médecins de la ville-basse qui sont demeurés assis, avec des
-sourires, se dressent brusquement et, bégayant en mémoire du
-Législateur, montrent, du bout de leurs bâtons d’olivier, les danseuses
-de Nephtali:
-
---Ce sont les violatrices des étrangers. Elles portent le ferment des
-contagions, allumé par les anciens adultères! Ce sont ces femmes de qui
-proviennent les émanations mortelles! Consultez le livre des Sophêtim!
-A la croix, ces lépreuses! Elles ont empoisonné les urnes du palais,
-les vieilles coupes de David.
-
-En entendant cette accusation, les Nécromanciennes du pays de Moâb,
-reconnaissables à l’aileron de corbeau qu’elles portent sur le front
-pour toute parure et, la nuit, sur les champs de bataille, pour tout
-vêtement:
-
---Helcias! Prononce-toi contre elles devant les grands d’Israël, et que
-la progéniture de Khamôs invoque son père!
-
-Mais le Ministre regarde fixement les nuées au-dessus de Josaphat.
-
-Le prince Réhabëam, n’osant dire «Mon père!» au Roi-des-Mages, regarde
-aussi, mais avec un tremblement, l’effrayant aspect de l’espace:
-
---Quel nouveau visage prend la Nuit! s’écrie-t-il.
-
-Ceux de Lévi--les sectateurs du _Que faut-il faire? Je le
-fais!_--trébuchant de frayeur dans leurs robes sacrées, s’efforcent
-de haranguer les convives: des cris les interrompent: ce sont les
-Industriels de l’or d’Ophir, hommes pleins de ruses, fort au-dessus des
-superstitions, mais qui estiment la science du Roi:
-
---Cent talents à qui réveillera le Maître!
-
-Ils ne disent pas si les talents seront d’argent ou d’or, et l’argent,
-sous le règne de Salomon, est, comme les pierres, sans aucune valeur.
-
-De toutes parts ce sont des poitrines plus oppressées.
-
-Les pâles musiciennes de Sidon, présent du roi Hiram, s’embrassent,
-dans l’ombre, avec de longs adieux: elles se disent à l’oreille, sur
-un rythme monotone, leur chant de mort où revient sans cesse le nom
-d’Astarté.
-
-Les saras se tordent les bras et, contemplant l’Ecclésiaste:
-
---Rouvre les yeux, fils de David!
-
---Il nous abandonne! Il est perdu devant la face même d’Addôn-aï!
-s’écrient les Amorrhéennes plus amères que la Mort.
-
-Et les Sars-d’armées:
-
---IAHVÈ cède à la prière indignée des nabis, qui, perdus au fond des
-cavernes de l’Idumée ou sur les monts, te menacent!
-
---Un ordre contre les vieux rebelles, Schëlomo!
-
---Songe que David, le triomphateur de Séïr, en expirant te disait: «Que
-leurs cheveux blancs descendent, ensanglantés, dans le schëol!»
-
-Et les Négociants des Vingt-Villes:
-
---Yoschua, cette nuit, eût hâté le retour de l’Astre, lui qui obtint
-d’en prolonger la lumière sur les combats!... Il n’est plus, le Pasteur
-d’Israël!
-
-A ce nom, les Capitaines des cavaliers de Sodome s’émeuvent en
-vociférations horribles: ils se souviennent des victoires! Leurs voix
-dominent, un instant, toutes les rumeurs de la Salle:
-
---C’était lui, le Précurseur!
-
---Qui marcha dans Chanaan!
-
---Qui tua trente-deux rois, incendia deux cent trois villes!
-
---Et qui, à l’instigation de l’ÊTRE-DES-DIEUX, fit passer au fil de
-l’épée les femmes, les guerriers, les mulets, les vieillards, les
-ambassadeurs, les enfants et les otages!
-
---Puis s’endormit, en Éphraïm, avec ses pères, rassasié de jours et
-satisfait!
-
-Un silence douloureux succède à ces lourdes clameurs militaires; l’on
-n’entend plus, devant le Trône, que la paisible respiration du prince
-Hayëm, qui s’est endormi, sur des coussins, entre les schoschannas
-aussi ensommeillées, et qui, naïves, le front sur son sein, tiennent
-encore, comme lui, des osselets d’ébène entre leurs doigts d’enfants
-surpris par le naturel repos.
-
---Déchirons nos vêtements! crient les Hébreuses épouvantées.--De la
-cendre, esclaves!...
-
-Tel le vent d’orage courbe les plantes et leur souffle des mots sans
-suite.
-
- *
-Mais le roi Salomon n’est, essentiellement, ni dans la Salle, ni dans
-la Judée, ni dans les mondes sensibles,--ni, même, dans le Monde.
-
-Depuis longtemps son âme est affranchie;--elle n’est plus celle des
-hommes;--elle habite des lieux inaccessibles, au delà des sphères
-révélées.
-
-Vivre? Mourir?... Ces paroles ne touchent plus son esprit passé dans
-l’Éternel.
-
-Le Mage n’est que par accident où il paraît être. Il ne connaît plus
-les désirs, les terreurs, les plaisirs, les colères, les peines. Il
-voit; il pénètre. Dispersé dans les formes infinies, lui seul est
-libre. Parvenu à ce degré suprême d’impersonnalité qui l’identifie à ce
-qu’il contemple, il vibre et s’irradie en la totalité des choses.
-
-Salomon n’est plus dans l’Univers que comme le jour est dans un
-édifice.
-
- *
-Où sont, à présent, les danses du Bourg-de-Volupté? les éclats des
-cymbales? le bourdonnement des lyres?... Un souffle a dissipé ce rêve.
-
-On étouffe, on chancelle sur les tapis sombres, on assiège le Trône.
-
-Ben Jëhu, le sar-des-gardes, a fait un signe: ses guibborim vont tendre
-leurs lances d’airain contre la foule...
-
-Mais les lynx invulnérables grondent; leurs trente-trois têtes forment
-une hydre pareille à la queue d’un paon qui se déploie: on recule; la
-frayeur distend toutes les prunelles.
-
-Aveuglés par l’ivresse des consternations subites, les convives ne se
-sont pas aperçus de ce qui se passe autour d’eux. Pourtant sur eux pèse
-une influence souveraine.
-
-Insensiblement les torches ont pâli: les glaives ont perdu leurs
-reflets; les parfums des encensoirs sont devenus amers; l’eau du
-Temps mortel a cessé de couler des horloges; les rumeurs ne trouvent
-plus dans l’air ni vibrations, ni échos.--Voici: des chuchotements,
-par milliers, et, cependant, très distincts, se répondent; la foule
-hurlante semble parler à voix basse.
-
-Une intensité croissante d’obscurité a suffoqué les lampes, les
-torches, les lumières; on se heurte dans des vagues de brouillard: le
-palais de Salomon, depuis la base jusqu’au faîte, semble enveloppé de
-cette brume qui, au pied du granitique Nébo, couvre la mer Morte.
-
-Et les formes humaines s’effacent sous les statues.
-
- *
-Tout à coup, sur la trame crépusculaire de l’espace, transparaît le
-Violateur de la Vie, le Visiteur-aux-mains-éteintes!... Il est debout
-sur l’esplanade devant les Sept-Chandeliers; il tressaille et flamboie.
-Ses bras fluides sont chargés de ruissellements d’orage. Ses yeux
-d’aurores boréales s’abaissent sur la fête; sa chevelure, que le vent
-n’ose effleurer, couvre ses épaules surnaturelles, comme le feuillage
-des saules sur les eaux d’argent, la nuit;--déjà les dalles se fendent
-sous la glace des pieds nus du mélancolique Azraël!--Et, à travers le
-crêpe de ses six ailes qui tremblent encore sur l’horizon, les astres
-ne sont plus que des points rouges, des charbons fumant çà et là dans
-les abîmes.
-
-Instantanément les lambris d’ivoire se ternissent comme sous le poids
-des siècles.
-
-Les ouvertures des draperies tendues entre les colonnes par les
-torsades de bronze laissent passer tristement, dans la Salle, un long
-triangle de clarté.
-
-Le croissant glisse entre les nuées du ciel, illuminant, parmi des
-groupes confus, la face pâle d’un sophet, étendu dans ses vêtements
-sacerdotaux.
-
-Par instants, une escarboucle jette sa lueur livide; des chevelures,
-des cymbales d’or, des voiles, des blancheurs éparses scintillent; ce
-sont les musiciennes entrelacées, qui n’ont pas jeté de plaintes.
-
-Aux pieds des lits de pourpre, contre le gland des coussins, sur les
-tapis, des pierreries brûlent, isolées.
-
-Et là-bas, perdu sous les profondeurs des colonnades, un lynx, ayant au
-cou le tronçon de sa chaîne, hurle, vacillant, sur les épaules d’une
-statue.--Il tombe; sa chute résonne un moment, puis s’étouffe... C’est
-le dernier bruit.
-
-Tout s’ensevelit dans la solennité des noirs silences, dans le sommeil
-sans rêves.
-
-Sous l’ombre d’Azraël la Salle est devenue immémoriale.
-
-Seuls, aux trois angles, sous les lampes d’argile consacrées au Nom,
-les sphynx d’Égypte ont soulevé lentement leurs paupières et, faisant
-évoluer leurs prunelles de granit, glissent vers le Messager leur
-regard éternel.
-
- *
-Ainsi qu’un foudre radieux qui a traversé des torrents de vapeurs
-fumantes, ce soir, moulant sur l’épaisseur de nos airs mortels sa forme
-nébuleuse, le fatal Chëroub est là, debout, sur cette terrasse du
-palais de Salomon.
-
-Impénétrable à des yeux d’argile, la face du Messager ne peut être
-perçue que par l’esprit. Les créatures éprouvent seulement les
-influences qui sont inhérentes à l’entité archangélique.
-
-Aucun espace ne pourrait contenir un seul de ces esprits que proféra
-l’IRRÉVÉLÉ en deçà des temps et des jours. Efflux éternisés de la
-Nécessité divine, les Anges ne _sont_, en substance, que dans la libre
-sublimité des Cieux-absolus, où la réalité s’unifie avec l’idéal.
-Ce sont des pensers de Dieu, discontinués en êtres distincts par
-l’effectualité de la Toute-puissance.--Réflexes, ils ne s’extériorisent
-que dans l’extase qu’ils suscitent et _qui fait partie d’Eux-mêmes_.
-
-Cependant, de même qu’en un miroir d’airain, posé à terre, se
-reproduisent, en leur illusion, les profondes solitudes de la nuit
-et ses mondes d’étoiles, ainsi les Anges, à travers les voiles
-translucides de la vision, peuvent impressionner les prunelles des
-prédestinés, des saints, des mages! C’est la terre seule, brouillard
-oublié, que ne distinguent plus ces prunelles élues; elles ne
-répercutent que l’infinie-Clarté.
-
-C’est pourquoi, dans son regard sacré, le roi Salomon a le pouvoir de
-réfléchir la face même d’Azraël.
-
- *
-Au sentiment des approches de l’Exterminateur, Helcias a tressailli
-d’espérance. Abîmé en soi-même, il songe que le dernier chaînon qui le
-rattache encore à la vie va se briser tout à l’heure.
-
-Dans la hiérarchie suprême des intelligences purifiées, n’a-t-il pas
-conquis le rang précis et légitime où il pouvait parvenir? N’a-t-il pas
-atteint sa limite glorieuse et suffi à ses futurs destins?
-
-Voici donc l’instant de sa vocation vers de plus hautes natures! Son
-cercle est enfin révolu. De nouveaux efforts, désormais stériles, ne
-le rendraient que pareil à ces grands oiseaux solitaires qui, jaloux
-d’élévations toujours plus radieuses, battent inutilement des ailes
-dans des hauteurs irrespirables, devenues trop éthérées pour supporter
-leur poids et que leur vol ne dépasse plus.
-
- *
-Il attend le souffle libérateur d’Azraël.
-
-Il attend!
-
-Tout lui prouve la visitation de Dieu.
-
-Il a souffert, pieusement, les dernières minutes d’angoisses bénies qui
-précèdent le salut.
-
-Il va donc recevoir le prix de ses épreuves!... Il goûte déjà, sans
-doute, les joies suprêmes de l’Élection!
-
-L’espérance de l’évasion prochaine le transfigure à tel point que le
-long éclair de ses prunelles, traversant la profondeur des ombres, sous
-les voûtes, suspend, un instant, le sommeil funèbre de la foule.
-
-Çà et là, dans la brume, des yeux presque ressuscités le contemplent
-avec une religieuse épouvante.
-
-Une seconde encore et le terme sera franchi de toute servitude!...
-
---Mais comment se fait-il que, la seconde étant passée, il n’ait pu
-s’évanouir en la Vision divine?
-
-D’où vient que, à peine ranimée, la foule de ces êtres muets défaille
-de nouveau, et s’assombrisse, et s’immobilise, et se confonde avec la
-nuit?
-
-C’est que le vieil Initié a perdu, tout à coup, la splendeur de sa
-sérénité. Il s’émeut, en effet,--et l’étrange indécision de son regard
-dénonce le vertige de ses sensations.
-
---Ah! c’est qu’il se sent toujours palpiter dans les entraves de la
-Vie!... C’est que le divin anéantissement _ne s’est pas_ accompli.
-
-Déjà les doutes l’assaillent; déjà, pareils à la fumée d’une torche,
-les hordes inquiètes des samaëls, qui importunent les accesseurs du
-Parvis-Occulte, s’émeuvent, tentateurs aux suggestions désolatrices,
-autour de lui: son front s’enténèbre au frôler de leurs ailes mortes.
-Il se ressouvient, en un désespoir jaloux, que des éternités le
-séparent de cet état de pureté sublime où, dès ce monde et à travers
-toutes les joies, est parvenu Salomon.
-
-Le sentiment de cette différence entre sa consécration et celle du
-Royal-Inspiré suscite en lui des terreurs nouvelles dont l’intensité
-s’augmente à chaque battement de ses tempes glacées.
-
-Comment l’horreur de ces instants lui est-elle infligée, s’il a mérité
-la Lumière!...
-
-Il subit un intervalle inconnu.
-
-Il est pareil à une pierre volcanique qui, animée d’une impulsion
-terrible, serait retenue au bord du cratère par la vertu d’une loi
-miraculeuse, et qui se consumerait de sa vitesse intérieure, sans se
-désagréger ni se dissoudre.
-
-L’heure passe, vague, lourde, insaisissable...
-
-Il s’interroge. Certes, un trouble se produit, à son sujet, au fond des
-lois divines?...
-
-Épouvantée de l’hésitation du Ciel, son intelligence retombe et
-tournoie dans un délire d’inquiétudes surnaturelles. Un vaste effroi
-neutralise la vertu de ses pensées.
-
-Ainsi l’influence d’Azraël immobile se manifeste pour Helcias sous la
-forme de ces anxiétés effroyables.
-
-Le vieillard, maintenant éperdu, ressemble à un prêtre qui survivrait
-à ses dieux morts. Il ne peut déserter l’habitacle charnel où il est
-surpris et rivé par le regard d’un Être dont la conception totale
-dépasse la hauteur de son esprit. Le voici haletant comme une victime.
-Ce qui le précipite du Seuil de Domination et le replonge dans la
-vieille poussière oubliée des sensations humaines, ce n’est pas la
-présence de l’Exterminateur même, c’est l’impénétrable inaction, en son
-attribut essentiel, d’un Être de cette origine.
-
-Inconscient de ses actes, il agite autour de lui le faisceau redoutable
-des conjurations, oubliant leur vanité devant ce Messager! Mais sa voix
-n’est déjà plus celle qui obtient toujours sans jamais prier.
-
-Ses obsécrations, refoulées par les Sept-Flammes de l’esplanade,
-retombent autour de lui, peuplant l’air, tristement, de larves et de
-fantômes! Son aspect actuel annonce qu’il est né en des âges plus
-anciens que l’heure de sa naissance terrestre. Il ramène sur son front
-un pan du manteau du Roi d’Israël et, abandonnant sa volonté au sombre
-Destin:
-
---Ellël! invoque-t-il,--si la foudre, en frappant tes yeux, n’y devient
-qu’une lueur de plus, soulève, de tes doigts impérissables, les
-paupières du Roi!...
-
-Tel, autrefois, sous les voûtes d’Endor, sa mère Holda, sur le trépied
-des évocations, aboya des formules qui firent surgir devant la
-muraille, l’ombre de Schemouël.
-
- *
-Cependant Salomon, ayant enfin relevé ses longues paupières,
-considérait en silence le Génie des Vallées-futures.
-
-Mais ce n’était pas sur le visage du Roi que les yeux fixes de l’Ange
-se tendaient, éblouissants comme les flèches qui volent dans le soleil.
-
-L’Envoyé regardait Helcias avec l’anxieux frémissement d’une surprise
-mystérieuse: il semblait que le Misaël, hésitant à se rapprocher du
-vieillard, méditât, pour la première fois, depuis les temps, sur
-l’ordre qu’ON lui avait donné.
-
-C’est pourquoi le front du Roi-divin se couvrit de nuages au-dessus du
-vieil Initié, ainsi que, mille années plus tard et à cette heure même,
-l’étoile d’Éphrata sur la Judée sanglante, le soir des Innocents.
-
-Sans force, même pour se prosterner, éperdu sous le regard
-invisiblement torride qui brûlait sa vie sans délier son âme, le
-Grand-Médiateur s’écria:
-
---Postérité de David, cache-moi de ses deux yeux!
-
-Et, comme le silence du Maître-des-Prodiges pouvait signifier:
-
---Où l’Homme peut-il fuir la présence d’Azraël?
-
-Helcias, rassemblant ses plus anciens souvenirs, tendit les mains vers
-le Roi et murmura suppliant:
-
---_Il est, dans les bois vastes et sombres, aux bords de l’Euphrate,
-une clairière dévastée où, pendant la première nuit du monde, se
-recueillit le Serpent._
-
-Le Roi, devinant l’obscure pensée du vieillard, lui toucha le front de
-son anneau constellé:
-
---Va!... dit-il.
-
-Helcias disparut dans une fulguration.
-
- *
-Alors Salomon descendit de son trône et marcha vers Azraël.
-
-Et sa tunique de pierreries traînait sur le pelage bigarré des lynx
-assoupis, sur les glaives sans rayons des guerriers étendus. A travers
-les groupes des blanches épouses d’autrefois et des négresses habiles
-dans la science des prestiges, écrasant les guirlandes flétries sous
-les flammes des torches, que soutenaient à peine les bras affaissés des
-statues, il s’avançait dans la Salle démesurée où semblaient maintenant
-sommeiller des souvenirs de siècles passés.
-
-Et la haute stature du Roi-prophète, de l’Époux du Cantique des
-Cantiques, apparaissait, éblouissante et bleuâtre, au milieu des
-senteurs amères qui fumaient autour des encensoirs.
-
-Lorsque le Roi fut, enfin, arrivé aux limites de la Salle, il entra
-sur le parvis solitaire où rayonnait, ayant le sourire des enfants, le
-Chëroub taciturne.
-
-Le Roi vint s’accouder, en sa tristesse, sur les ruines de la colonne
-brisée par la foudre; il contempla longuement Azraël. Au-dessous
-des deux présences, le vent, accouru en toute hâte des mers et des
-montagnes, entreheurtait convulsivement les rameaux fatidiques du
-Jardin des Oliviers.
-
-Et Salomon:
-
---Ineffable Azraël! Mes yeux sont fatigués des univers! Mon âme a soif
-de l’ombre de tes ailes!
-
-La voix de l’Archange morose, mille fois plus mélodieuse que celle des
-vierges du ciel, vibra dans l’esprit de Salomon:
-
---Au nom de Celui qui fut engendré avant la Lumière et sera les
-prémisses de ceux qui dorment, ressaisis ton âme! L’Heure de Dieu n’est
-pas venue pour toi.
-
- *
-Alors le souci de ce prolongement d’exil, où, captif de la Raison,
-le Mage, avant de s’unir à la Loi des Êtres, avait encore à détruire
-l’ombre qu’il projetait sur la Vie, passa sur l’âme du Roi.
-
-L’Étoile des bergers, à travers les cheveux de l’Ecclésiaste,
-scintillait dans l’infini. Silencieux, il abaissa ses regards vers les
-collines de la fille de Sion, endormie à ses pieds...
-
---Quel souffle amer t’a donc porté vers nous?... dit le Prédestiné.
-
-La forme de la Vision s’effaçait déjà sur l’espace: une voix perdue
-parvint à Salomon: il entendit ces paroles terribles où transparaissait
-la Prescience-Divine:
-
---O Roi! chantait au fond des nuits le mélancolique Azraël,--à
-travers la durée et les sphères j’ai senti le pieux abandon de ta
-pensée et, dans le mystérieux oubli d’un Ordre du Très-Haut, j’ai
-voulu te saluer, ô toi, le Bien-Aimé du Ciel... Mais, sous ta main
-pacifique, s’abritait encore l’ancien confident de ton œuvre de
-lumière, Helcias, l’intercesseur. Je connus alors l’Inattendu. Ce
-n’était pas ici que j’avais reçu mission de le délivrer de l’Univers!
-Et je compris que le Tout-Puissant m’avertissait de me ressouvenir,
-par la grâce de ce premier étonnement, d’aller, enfin,--selon l’Ordre
-déjà prescrit--selon l’Ordre dont ma visitation sainte avait différé
-l’accomplissement,--appeler cet homme par son nom véritable, _en ces
-bois vastes et sombres, au bord de l’Euphrate, en cette clairière
-dévastée où, pendant la première nuit du monde, se cacha le Serpent_.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages.
-
- LES DEMOISELLES DE BIENFILATRE 1
- VÉRA 13
- VOX POPULI 28
- DEUX AUGURES 34
- L’AFFICHAGE CÉLESTE 52
- ANTONIE 59
- LA MACHINE A GLOIRE 61
- DUKE OF PORTLAND 85
- VIRGINIE ET PAUL 93
- LE CONVIVE DES DERNIÈRES FÊTES 99
- A S’Y MÉPRENDRE 132
- IMPATIENCE DE LA FOULE 137
- LE SECRET DE L’ANCIENNE MUSIQUE 148
- SENTIMENTALISME 155
- LE PLUS BEAU DINER DU MONDE 168
- LE DÉSIR D’ÊTRE UN HOMME 179
- FLEURS DE TÉNÈBRES 193
- L’APPAREIL POUR L’ANALYSE CHIMIQUE DU DERNIER SOUPIR 196
- LES BRIGANDS 206
- LA REINE YSABEAU 216
- SOMBRE RÉCIT, CONTEUR PLUS SOMBRE 226
- L’INTERSIGNE 238
- L’INCONNUE 263
- MARYELLE 282
- LE TRAITEMENT DU DOCTEUR TRISTAN 295
- CONTE D’AMOUR 302
- SOUVENIRS OCCULTES 309
- L’ANNONCIATEUR (ÉPILOGUE) 317
-
-
- ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
- * * * * *
-
- Corrections.
-
- Page 3: «Souvente» remplacé par «Souventes» (Souventes fois, le
- préfet de la ville).
- Page 5: «même» remplacé par «mêmes» (et s’étaient surpassées
- elles-mêmes pour solder).
- Page 18: «or des» remplacé par «ors de» (Un reflet des ors de
- l’intérieur).
- Page 22: «pui» remplacé par «puis» (Il ferma le livre; puis en
- se versant du thé).
- Page 38: «qu» remplacé par «qui» (le gracieux qui m’a remis
- votre carte).
- Page 46: «tu,to» remplacé par «tout,» (préférant, après tout,
- reboire mon gros vin frelaté).
- Page 56: «condidats» remplacé par «candidats» (du visage des
- candidats).
- Page 60: «mystéreux» remplacé par «mystérieux» (les fermoirs du
- mystérieux bijou).
- Page 67: «représention» remplacé par «représentation» (le jour
- d’une première représentation).
- Page 73: «son» remplacé par «sont» (les moyens employés sont
- simples comme tout).
- Page 74: «myrthes» remplacé par «myrtes» (ils jonchent la scène
- de myrtes et de lauriers).
- Page 78: «préocuper» remplacé par «préoccuper» (il n’y a pas à
- s’en préoccuper).
- Page 96: «essouflé» remplacé par «essoufflé» (comme il est
- essoufflé).
- Page 99: «FÊT» remplacé par «FÊTES» (LE CONVIVE DES DERNIÈRES
- FÊTES).
- Page 99: «Aarrgo» remplacé par «Arago» (François Arago).
- Page 105: «sceaux» remplacé par «seaux» (les seaux argentés où
- se gelait le triste vin d’Aï).
- Page 107: «qu’elle» remplacé par «quelle» (je ne sais quelle
- idée obscure).
- Page 112: «Jakson» remplacé par «Jackson» (ou plutôt Susannah
- Jackson).
- Page 119: inséré «un» (me laissant muet, un peu frémissant).
- Page 128: «sigisbé» remplacé par «sigisbée» (Mais c’est le
- sigisbée de la Guillotine).
- Page 135: «obsesssions» remplacé par «obsessions» (pour
- échapper aux obsessions de l’insupportable conscience).
- Page 136: «SINISTREQUE» remplacé par «SINISTRE QUE» (PLUS
- SINISTRE QUE LE PREMIER).
- Page 140: «’aggraver» remplacé par «s’aggraver» (Chacun
- cherchait à s’aggraver encore l’avenir).
- Page 155: «j» remplacé par «je» (beaucoup, quand je me compare).
- Page 158: «ue» remplacé par «que» (de plus que douteux aloi).
- Page 159: «heure» remplacé par «heures» (pour onze heures et
- demie).
- Page 163: «avoirs» remplacé par «avoir» (de vous les avoir
- inspirés).
- Page 166: «Quant» remplacé par «Quand» (Quand il fut seul).
- Page 176: «vrai» remplacé par «vraie» (en vraie tête de
- linotte).
- Page 207: «gen» remplacé par «gens» (le signe distinctif des
- gens sensés).
- Page 214: «frmid able» remplacé par «formidable» (A la vue de
- ce spectacle formidable).
- Page 214: «consterns» remplacé par «consternés» (les brigands,
- consternés, demeurèrent).
- Page 216: «fi» remplacé par «fit» (elle y fit entrer,
- soudainement, les eaux du Nil).
- Page 236: «ne» remplacé par «vie» (j’aurais voulu le
- rappeler... à la vie).
- Page 241: «serrrure» remplacé par «serrure» (la vieille serrure
- à secret).
- Page 249: «Saus» remplacé par «Sans» (Sans doute des
- horloges-de-mort).
- Page 267: «chuchotta» remplacé par «chuchota» (il lui chuchota
- quelques instructions).
- Page 276: «elle-mêmes» remplacé par «elles-mêmes» (qu’elles
- ignorent elles-mêmes).
- Page 276: «sphnix» remplacé par «sphinx» (pour épouser un
- sphinx de pierre).
- Page 325: «lybienne» remplacé par «libyenne» (l’enchanteresse
- venue de la saba libyenne).
- Page 326: «Lybie» remplacé par «Libye» (dès son retour en
- Libye).
- Page 328: «Sall» remplacé par «Salle» (Mais le troisième côté
- de la Salle).
- Page 330: «hymmes» remplacé par «hymnes» (des hymnes idolâtres
- retentissent).
- Page 339: «chuchottements» remplacé par «chuchotements» (des
- chuchotements, par milliers).
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Contes cruels, by
-Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES CRUELS ***
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- <title>The Project Gutenberg eBook of Contes cruels,
- by Comte de Villiers de l'Isle-Adam</title>
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-
-Project Gutenberg's Contes cruels, by Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Contes cruels
-
-Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
-
-Release Date: August 7, 2020 [EBook #62874]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES CRUELS ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
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-
-<div class="mirr">
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="sansrf nobreak"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
-
-<p class="sansrf"><a href="#toc">Table</a></p>
-
-<div class="figcenter screenonly" style="margin-top: 4em;">
- <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="390" height="600" /><br />
- <span class="caption">La page de couverture a été créée pour cette version<br />
- électronique et placée dans le domaine public.</span>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-
-<h1>CONTES CRUELS</h1>
-
-<p class="sep4 cent esp">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</p>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="sep2 cent">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<p class="sep2 cent cs8">Format grand in-18</p>
-
-<table summary="Catalogue">
-<tr>
- <td class="tdl esp">NOUVEAUX CONTES CRUELS ET PROPOS D’AU-DELA</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
-</tr>
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-
-<p class="sep3 cent cs8 over">ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" style="margin: 6em auto; padding: 2em; border: solid 2px #666;
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-
-<p class="cent cs12">COMTE DE VILLIERS DE L’ISLE-ADAM</p>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="cent cs30">CONTES CRUELS</p>
-
-<p class="cent cs8">SIXIÈME ÉDITION</p>
-
-<div class="figcenter" style="margin: 3em auto;">
-<img src="images/logo.jpg" alt="C.L" width="150" height="99" />
-</div>
-
-<p class="cent cs12">PARIS</p>
-
-<p class="cent">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br />
-<span class="cs8">ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES<br />
-3, RUE AUBER, 3</span></p>
-
-<p class="cent over">1893</p>
-
-<p class="cent cs8">Droits de reproduction et de traduction réservés.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_1">
-
-<p class="cs20 cent esp">CONTES CRUELS</p>
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-<hr />
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-<h2 class="nobreak">LES<br />DEMOISELLES DE BIENFILATRE</h2>
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-<p class="cent"><i>A Monsieur Théodore de Banville.</i></p>
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-<div class="citat"><span class="pl5"><i>De la lumière!...</i></span></div>
-<div class="attrib"><span class="smcap">Dernières Paroles de Gœthe.</span></div>
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-<p class="sep2">Pascal nous dit qu’au point de vue des faits, le
-Bien et le Mal sont une question de «latitude». En
-effet, tel acte humain s’appelle crime, ici, bonne action,
-là-bas, et réciproquement.—Ainsi, en Europe,
-l’on chérit, généralement, ses vieux parents;—en
-certaines tribus de l’Amérique on leur persuade de
-monter sur un arbre; puis on secoue cet arbre. S’ils
-tombent, le devoir sacré de tout bon fils est, comme
-autrefois chez les Messéniens, de les assommer sur-le-champ
-à grands coups de tomahawk, pour leur épargner
-les soucis de la décrépitude. S’ils trouvent la
-force de se cramponner à quelque branche, c’est
-qu’alors ils sont encore bons à la chasse ou à la
-<span class="pagenum" id="Page_2">[p. 2]</span>
-pêche, et alors on sursoit à leur immolation. Autre
-exemple: chez les peuples du Nord, on aime à boire
-le vin, flot rayonnant où dort le cher soleil. Notre
-religion nationale nous avertit même que «le bon vin
-réjouit le cœur». Chez le mahométan voisin, au sud,
-le fait est regardé comme un grave délit.—A Sparte,
-le vol était pratiqué et honoré: c’était une institution
-hiératique, un complément indispensable à l’éducation
-de tout Lacédémonien sérieux. De là, sans doute, les
-grecs.—En Laponie, le père de famille tient à honneur
-que sa fille soit l’objet de toutes les gracieusetés
-dont peut disposer le voyageur admis à son foyer. En
-Bessarabie aussi.—Au nord de la Perse, et chez les
-peuplades du Caboul, qui vivent dans de très anciens
-tombeaux, si, ayant reçu, dans quelque sépulcre confortable,
-un accueil hospitalier et cordial, vous n’êtes
-pas, au bout de vingt-quatre heures, du dernier mieux
-avec toute la progéniture de votre hôte, guèbre, parsi
-ou wahabite, il y a lieu d’espérer qu’on vous arrachera
-tout bonnement la tête,—supplice en vogue
-dans ces climats. Les actes sont donc indifférents en
-tant que physiques: la conscience de chacun les
-fait, seule, bons ou mauvais. Le point mystérieux
-qui gît au fond de cet immense malentendu est cette
-nécessité native où se trouve l’Homme de se créer des
-distinctions et des scrupules, de s’interdire telle action
-plutôt que telle autre, selon que le vent de son pays
-lui aura soufflé celle-ci ou celle-là: l’on dirait, enfin,
-que l’Humanité tout entière a oublié et cherche à se
-rappeler, à tâtons, on ne sait quelle Loi perdue.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_3">[p. 3]</span>
-Il y a quelques années, florissait, orgueil de nos
-boulevards, certain vaste et lumineux café, situé
-presqu’en face d’un de nos théâtres de genre, dont le
-fronton rappelle celui d’un temple païen. Là, se réunissait
-quotidiennement l’élite de ces jeunes gens
-qui se sont distingués depuis, soit par leur valeur artistique,
-soit par leur incapacité, soit par leur attitude
-dans les jours troubles que nous avons traversés.</p>
-
-<p>Parmi ces derniers, il en est même qui ont tenu les
-rênes du char de l’État. Comme on le voit, ce n’était
-pas de la petite bière que l’on trouvait dans ce café
-des Mille et une nuits. Le bourgeois de Paris ne parlait
-de ce pandémonium qu’en baissant le ton. <ins id="cor_1" title="Souvente">Souventes</ins>
-fois, le préfet de la ville y jetait, négligemment,
-en manière de carte de visite, une touffe choisie,
-un bouquet inopiné de sergents de ville; ceux-ci, de
-cet air distrait et souriant qui les distingue, y époussetaient
-alors, en se jouant, du bout de leurs sorties-de-bal,
-les têtes espiègles et mutines. C’était une
-attention qui, pour être délicate, n’en était pas moins
-sensible. Le lendemain, il n’y paraissait plus.</p>
-
-<p>Sur la terrasse, entre la rangée de fiacres et le
-vitrage, une pelouse de femmes, une floraison de
-chignons échappés du crayon de Guys, attifées de toilettes
-invraisemblables, se prélassaient sur les chaises,
-auprès des guéridons de fer battu peints en vert espérance.
-Sur ces guéridons étaient délivrés des breuvages.
-Les yeux tenaient de l’émerillon et de la volaille.
-Les unes conservaient sur leurs genoux un gros
-bouquet, les autres un petit chien, les autres rien.
-<span class="pagenum" id="Page_4">[p. 4]</span>
-Vous eussiez dit qu’elles attendaient quelqu’un.</p>
-
-<p>Parmi ces jeunes femmes, deux se faisaient remarquer
-par leur assiduité; les habitués de la salle célèbre
-les nommaient, tout court, Olympe et Henriette.
-Celles-là venaient dès le crépuscule, s’installaient
-dans une anfractuosité bien éclairée, réclamaient,
-plutôt par contenance que par besoin réel, un petit
-verre de vespetro ou un «mazagran», puis surveillaient
-le passant d’un œil méticuleux.</p>
-
-<p>Et c’étaient les demoiselles de Bienfilâtre!</p>
-
-<p>Leurs parents, gens intègres, élevés à l’école du
-malheur, n’avaient pas eu le moyen de leur faire
-goûter les joies d’un apprentissage: le métier de ce
-couple austère consistant, principalement, à se suspendre,
-à chaque instant, avec des attitudes désespérées,
-à cette longue torsade qui correspond à la
-serrure d’une porte cochère. Dur métier! et pour
-recueillir, à peine et clairsemés, quelques deniers à
-Dieu!!! Jamais un terne n’était sorti pour eux à la
-loterie! Aussi Bienfilâtre maugréait-il, en se faisant,
-le matin, son petit caramel. Olympe et Henriette, en
-pieuses filles, comprirent, de bonne heure, qu’il
-fallait intervenir. Sœurs de joie depuis leur plus
-tendre enfance, elles consacrèrent le prix de leurs
-veilles et de leurs sueurs à entretenir une aisance
-modeste, il est vrai, mais honorable dans la loge.—«Dieu
-bénit nos efforts,» disaient-elles parfois, car
-on leur avait inculqué de bons principes et, tôt ou
-tard, une première éducation, basée sur des principes
-solides, porte ses fruits. Lorsqu’on s’inquiétait de
-<span class="pagenum" id="Page_5">[p. 5]</span>
-savoir si leurs labeurs, excessifs quelquefois, n’altéraient
-pas leur santé, elles répondaient, évasivement,
-avec cet air doux et embarrassé de la modestie et en
-baissant les yeux: «Il y a des grâces d’état...»</p>
-
-<p>Les demoiselles de Bienfilâtre étaient, comme on
-dit, de ces ouvrières «qui vont en journée la nuit».
-Elles accomplissaient, aussi dignement que possible,
-(vu certains préjugés du monde), une tâche ingrate,
-souvent pénible. Elles n’étaient pas de ces désœuvrées
-qui proscrivent, comme déshonorant, le saint
-calus du travail, et n’en rougissaient point. On citait
-d’elles plusieurs beaux traits dont la cendre de Monthyon
-avait dû tressaillir dans son beau cénotaphe.—Un
-soir, entre autres, elles avaient rivalisé d’émulation
-et s’étaient surpassées elles-<ins id="cor_2" title="même">mêmes</ins> pour solder la
-sépulture d’un vieux oncle, lequel ne leur avait cependant
-légué que le souvenir de taloches variées dont
-la distribution avait eu lieu naguère, aux jours de
-leur enfance. Aussi étaient-elles vues d’un bon œil par
-tous les habitués de la salle estimable, parmi lesquels
-se trouvaient des gens qui ne transigeaient pas.
-Un signe amical, un bonsoir de la main répondaient
-toujours à leur regard et à leur sourire. Jamais personne
-ne leur avait adressé un reproche ni une plainte.
-Chacun reconnaissait que leur commerce était doux,
-affable. Bref, elles ne devaient rien à personne, faisaient
-honneur à tous leurs engagements et pouvaient,
-par conséquent, porter haut la tête. Exemplaires,
-elles mettaient de côté pour l’imprévu, pour
-«quand les temps seraient durs», pour se retirer
-<span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span>
-honorablement des affaires un jour.—Rangées,
-elles fermaient le dimanche. En filles sages, elles ne
-prêtaient point l’oreille aux propos des jeunes muguets,
-qui ne sont bons qu’à détourner les jeunes
-filles de la voie rigide du devoir et du travail. Elles
-pensaient qu’aujourd’hui la lune seule est gratuite
-en amour. Leur devise était: «Célérité, Sécurité, Discrétion»;
-et, sur leurs cartes de visite, elles ajoutaient:
-«Spécialités.»</p>
-
-<p>Un jour, la plus jeune, Olympe, tourna mal. Jusqu’alors
-irréprochable, cette malheureuse enfant
-écouta les tentations auxquelles l’exposait plus que
-d’autres (qui la blâmeront trop vite peut-être) le
-milieu où son état la contraignait de vivre. Bref,
-elle fit une faute:—elle aima.</p>
-
-<p>Ce fut sa première faute; mais qui donc a sondé
-l’abîme où peut nous entraîner une première faute?
-Un jeune étudiant, candide, beau, doué d’une âme
-artiste et passionnée, mais pauvre comme Job, un
-nommé Maxime, dont nous taisons le nom de famille,
-lui conta des douceurs et la mit à mal.</p>
-
-<p>Il inspira la passion céleste à cette pauvre enfant
-qui, vu sa position, n’avait pas plus de droits à l’éprouver
-qu’Ève à manger le fruit divin de l’Arbre de
-la Vie. De ce jour, tous ses devoirs furent oubliés.
-Tout alla sans ordre et à la débandade. Lorsqu’une
-fillette a l’amour en tête, va te faire lanlaire!</p>
-
-<p>Et sa sœur, hélas! cette noble Henriette, qui maintenant
-pliait, comme on dit, sous le fardeau! Parfois,
-elle se prenait la tête dans les mains, doutant
-<span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span>
-de tout, de la famille, des principes, de la Société
-même!—«Ce sont des mots!» criait-elle. Un
-jour, elle avait rencontré Olympe vêtue d’une petite
-robe noire, en cheveux, et une petite jatte de fer-blanc
-à la main. Henriette, en passant, sans faire
-semblant de la reconnaître, lui avait dit très bas:
-«Ma sœur, votre conduite est inqualifiable! Respectez,
-au moins, les apparences!»</p>
-
-<p>Peut-être, par ces paroles, espérait-elle un retour
-vers le bien.</p>
-
-<p>Tout fut inutile. Henriette sentit qu’Olympe était
-perdue; elle rougit, et passa.</p>
-
-<p>Le fait est qu’on avait jasé dans la salle honorable.
-Le soir, lorsque Henriette arrivait seule, ce n’était
-plus le même accueil. Il y a des solidarités. Elle s’apercevait
-de certaines nuances, humiliantes. On lui
-marquait plus de froideur depuis la nouvelle de la
-malversation d’Olympe. Fière, elle souriait comme
-le jeune Spartiate dont un renard déchirait la poitrine,
-mais, en ce cœur sensible et droit, tous ces
-coups portaient. Pour la vraie délicatesse, un rien
-fait plus de mal souvent que l’outrage grossier, et, sur
-ce point, Henriette était d’une sensibilité de sensitive.
-Comme elle dut souffrir!</p>
-
-<p>Et le soir donc, au souper de la famille! Le père et
-la mère, baissant la tête, mangeaient en silence. On
-ne parlait point de l’absente. Au dessert, au moment
-de la liqueur, Henriette et sa mère, après s’être jeté
-un regard, à la dérobée, et avoir essuyé une larme
-respective, avaient un muet serrement de main
-<span class="pagenum" id="Page_8">[p. 8]</span>
-sous la table. Et le vieux portier, désaccordé, tirait
-alors le cordon, sans motif, pour dissimuler quelque
-pleur. Parfois, brusque et en détournant la tête, il
-portait la main à sa boutonnière comme pour en
-arracher de vagues décorations.</p>
-
-<p>Une fois, même, le suisse tenta de recouvrer sa fille.
-Morne, il prit sur lui de gravir les quelques étages du
-jeune homme. Là:—«Je désirerais ma pauvre enfant!
-sanglota-t-il.—Monsieur, répondit Maxime, je
-l’aime, et vous prie de m’accorder sa main.—Misérable!»
-s’était exclamé Bienfilâtre en s’enfuyant, révolté
-de ce «cynisme».</p>
-
-<p>Henriette avait épuisé le calice. Il fallait une dernière
-tentative; elle se résigna donc à risquer tout,
-même le scandale. Un soir, elle apprit que la déplorable
-Olympe devait venir au café régler une
-ancienne petite dette: elle prévint sa famille, et l’on
-se dirigea vers le café lumineux.</p>
-
-<p>Pareille à la Mallonia déshonorée par Tibère et se
-présentant devant le sénat romain pour accuser son
-violateur, avant de se poignarder en son désespoir,
-Henriette entra dans la salle des austères. Le père et
-la mère, par dignité, restèrent à la porte. On prenait
-le café. A la vue d’Henriette, les physionomies s’aggravèrent
-d’une certaine sévérité; mais comme on
-s’aperçut qu’elle voulait parler, les longues plaquettes
-des journaux s’abaissèrent sur les tables de marbre
-et il se fit un religieux silence: il s’agissait de
-juger.</p>
-
-<p>L’on distinguait dans un coin, honteuse et se faisant
-<span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span>
-presque invisible, Olympe et sa petite robe noire, à
-une petite table isolée.</p>
-
-<p>Henriette parla. Pendant son discours on entrevoyait,
-à travers le vitrage, les Bienfilâtre inquiets,
-qui regardaient sans entendre. A la fin, le père n’y put
-tenir; il entrebâilla la porte, et, penché, l’oreille au
-guet, la main sur le bouton de la serrure, il écoutait.</p>
-
-<p>Et des lambeaux de phrases lui arrivaient lorsque
-Henriette élevait un peu la voix:—«L’on se devait
-à ses semblables!... Une telle conduite... C’était se
-mettre à dos tous les gens sérieux... Un galopin qui
-ne lui donne pas un radis!... Un vaurien!...—L’ostracisme
-qui pesait sur elle... Dégager sa responsabilité...
-Une fille qui a jeté son bonnet par-dessus les
-moulins!... qui baye aux grues... qui, naguère encore...
-tenait le haut du pavé... Elle espérait que la
-voix de ces messieurs, plus autorisée que la sienne,
-que les conseils de leur vieille expérience éclairée...
-ramèneraient à des idées plus saines et plus pratiques...
-On n’est pas sur la terre pour s’amuser!...
-Elle les suppliait de s’entremettre... Elle avait fait
-appel à des souvenirs d’enfance!... à la voix du sang!
-Tout avait été vain... Rien ne vibrait plus en elle.
-Une fille perdue!—Et quelle aberration!... Hélas!»</p>
-
-<p>A ce moment, le père entra, courbé, dans la salle
-honorable. A l’aspect du malheur immérité, tout le
-monde se leva. Il est de certaines douleurs qu’on ne
-cherche pas à consoler. Chacun vint, en silence, serrer
-la main du digne vieillard, pour lui témoigner,
-discrètement, de la part qu’on prenait à son infortune.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span>
-Olympe se retira, honteuse et pâle. Elle avait hésité
-un instant, se sentant coupable, à se jeter dans les
-bras de la famille et de l’amitié, toujours ouverts au
-repentir. Mais la passion l’avait emporté. Un premier
-amour jette dans le cœur de profondes racines qui
-étouffent jusqu’aux germes des sentiments antérieurs.</p>
-
-<p>Toutefois l’esclandre avait eu, dans l’organisme
-d’Olympe, un retentissement fatal. Sa conscience,
-bourrelée, se révoltait. La fièvre la prit le lendemain.
-Elle se mit au lit. Elle <i>mourait de honte</i>, littéralement.
-Le moral tuait le physique: la lame usait le fourreau.</p>
-
-<p>Couchée dans sa petite chambrette, et sentant les
-approches du trépas, elle appela. De bonnes âmes
-voisines lui amenèrent un ministre du ciel. L’une
-d’entre elles émit cette remarque qu’Olympe était
-faible et avait besoin de prendre des <i>fortifications</i>.
-Une fille à tout faire lui monta donc un potage.</p>
-
-<p>Le prêtre parut.</p>
-
-<p>Le vieil ecclésiastique s’efforça de la calmer par des
-paroles de paix, d’oubli et de miséricorde.</p>
-
-<p>—J’ai eu un amant!... murmurait Olympe, s’accusant
-ainsi de son déshonneur.</p>
-
-<p>Elle omettait toutes les peccadilles, les murmures,
-les impatiences de sa vie. Cela, seulement, lui venait à
-l’esprit: c’était l’obsession. «Un amant! Pour le
-plaisir! Sans rien gagner!» Là était le crime.</p>
-
-<p>Elle ne voulait pas atténuer sa faute en parlant de
-sa vie antérieure, jusque-là toujours pure et toute
-d’abnégation. Elle sentait bien que là elle était irréprochable.
-Mais cette honte, où elle succombait,
-<span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span>
-d’avoir fidèlement gardé de l’amour à un jeune homme
-sans position et qui, suivant l’expression exacte et
-vengeresse de sa sœur, ne lui donnait pas un radis!
-Henriette, qui n’avait jamais failli, lui apparaissait
-comme dans une gloire. Elle se sentait condamnée et
-redoutait les foudres du souverain juge, vis-à-vis duquel
-elle pouvait se trouver face à face, d’un moment
-à l’autre.</p>
-
-<p>L’ecclésiastique, habitué à toutes les misères humaines,
-attribuait au délire certains points qui lui
-paraissaient inexplicables,—diffus même,—dans
-la confession d’Olympe. Il y eut là, peut-être, un quiproquo,
-certaines expressions de la pauvre enfant
-ayant rendu l’abbé rêveur, deux ou trois fois. Mais
-le repentir, le remords, étant le point unique dont il
-devait se préoccuper, peu importait le <i>détail</i> de la
-faute; la bonne volonté de la pénitente, sa douleur
-sincère suffisaient. Au moment donc où il allait élever
-la main pour absoudre, la porte s’ouvrit bruyamment:
-c’était Maxime, splendide, l’air heureux et
-rayonnant, la main pleine de quelques écus et de trois
-ou quatre napoléons qu’il faisait danser et sonner
-triomphalement. Sa famille s’était exécutée à l’occasion
-de ses examens: c’était pour ses inscriptions.</p>
-
-<p>Olympe, sans remarquer d’abord cette significative
-circonstance atténuante, étendit, avec horreur, ses
-bras vers lui.</p>
-
-<p>Maxime s’était arrêté, stupéfait de ce tableau.</p>
-
-<p>—Courage, mon enfant!... murmura le prêtre,
-qui crut voir, dans le mouvement d’Olympe, un adieu
-<span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span>
-définitif à l’objet d’une joie coupable et immodeste.</p>
-
-<p>En réalité, c’était seulement le <i>crime</i> de ce jeune
-homme qu’elle repoussait,—et ce crime était de n’être
-pas «sérieux».</p>
-
-<p>Mais au moment où l’auguste pardon descendait
-sur elle, un sourire céleste illumina ses traits innocents:
-le prêtre pensa qu’elle se sentait sauvée, et
-que d’obscures visions séraphiques transparaissaient
-pour elle sur les mortelles ténèbres de la dernière
-heure.—Olympe, en effet, venait de voir, vaguement,
-les pièces du métal sacré reluire entre les doigts
-transfigurés de Maxime. Ce fut, seulement, <i>alors</i>,
-qu’elle sentit les effets salutaires des miséricordes suprêmes!
-Un voile se déchira. C’était le miracle! Par
-ce signe évident, elle se voyait pardonnée d’en
-haut, et rachetée.</p>
-
-<p>Éblouie, la conscience apaisée, elle ferma les paupières
-comme pour se recueillir avant d’ouvrir ses
-ailes vers les bleus infinis. Puis ses lèvres s’entr’ouvrirent
-et son dernier souffle s’exhala, comme le parfum
-d’un lis, en murmurant ces paroles d’espérance:—«Il
-a éclairé!»</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_13">
-
-<h2 class="nobreak">VÉRA</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Madame la comtesse d’Osmoy.</i></p>
-
-<div class="citat">La forme du corps lui est plus <i>essentielle</i>
-que sa substance.</div>
-<div class="attrib"><span class="smcap">La Physiologie moderne.</span></div>
-
-<p class="sep2">L’Amour est plus fort que la Mort, a dit Salomon:
-oui, son mystérieux pouvoir est illimité.</p>
-
-<p>C’était à la tombée d’un soir d’automne, en ces dernières
-années, à Paris. Vers le sombre faubourg
-Saint-Germain, des voitures, allumées déjà, roulaient,
-attardées, après l’heure du Bois. L’une d’elles
-s’arrêta devant le portail d’un vaste hôtel seigneurial,
-entouré de jardins séculaires; le cintre était surmonté
-de l’écusson de pierre, aux armes de l’antique famille
-des comtes d’Athol, savoir: <i>d’azur, à l’étoile
-abîmée d’argent</i>, avec la devise «<span class="smcap">Pallida Victrix</span>»,
-sous la couronne retroussée d’hermine au bonnet
-<span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span>
-princier. Les lourds battants s’écartèrent. Un homme
-de trente à trente-cinq ans, en deuil, au visage
-mortellement pâle, descendit. Sur le perron, de taciturnes
-serviteurs élevaient des flambeaux. Sans les
-voir, il gravit les marches et entra. C’était le comte
-d’Athol.</p>
-
-<p>Chancelant, il monta les blancs escaliers qui conduisaient
-à cette chambre où, le matin même, il avait
-couché dans un cercueil de velours et enveloppé de
-violettes, en des flots de batiste, sa dame de volupté,
-sa pâlissante épousée, Véra, son désespoir.</p>
-
-<p>En haut, la douce porte tourna sur le tapis; il
-souleva la tenture.</p>
-
-<p>Tous les objets étaient à la place où la comtesse
-les avait laissés la veille. La Mort, subite, avait foudroyé.
-La nuit dernière, sa bien-aimée s’était évanouie
-en des joies si profondes, s’était perdue en de
-si exquises étreintes, que son cœur, brisé de délices,
-avait défailli: ses lèvres s’étaient brusquement mouillées
-d’une pourpre mortelle. A peine avait-elle eu le
-temps de donner à son époux un baiser d’adieu, en
-souriant, sans une parole: puis ses longs cils, comme
-des voiles de deuil, s’étaient abaissés sur la belle nuit
-de ses yeux.</p>
-
-<p>La journée sans nom était passée.</p>
-
-<p>Vers midi, le comte d’Athol, après l’affreuse cérémonie
-du caveau familial, avait congédié au cimetière
-la noire escorte. Puis, se renfermant, seul, avec
-l’ensevelie, entre les quatre murs de marbre, il avait
-tiré sur lui la porte de fer du mausolée.—De l’encens
-<span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span>
-brûlait sur un trépied, devant le cercueil:—une
-couronne lumineuse de lampes, au chevet de la jeune
-défunte, l’étoilait.</p>
-
-<p>Lui, debout, songeur, avec l’unique sentiment
-d’une tendresse sans espérance, était demeuré là,
-tout le jour. Sur les six heures, au crépuscule, il
-était sorti du lieu sacré. En refermant le sépulcre, il
-avait arraché de la serrure la clef d’argent, et, se
-haussant sur la dernière marche du seuil, il l’avait
-jetée doucement dans l’intérieur du tombeau. Il
-l’avait lancée sur les dalles intérieures par le trèfle
-qui surmontait le portail.—Pourquoi ceci?... A
-coup sûr d’après quelque résolution mystérieuse de
-ne plus revenir.</p>
-
-<p>Et maintenant il revoyait la chambre veuve.</p>
-
-<p>La croisée, sous les vastes draperies de cachemire
-mauve broché d’or, était ouverte: un dernier rayon
-du soir illuminait, dans un cadre de bois ancien, le
-grand portrait de la trépassée. Le comte regarda,
-autour de lui, la robe jetée, la veille, sur un fauteuil;
-sur la cheminée, les bijoux, le collier de perles,
-l’éventail à demi fermé, les lourds flacons de parfums
-qu’<i>Elle</i> ne respirerait plus. Sur le lit d’ébène aux
-colonnes tordues, resté défait, auprès de l’oreiller où
-la place de la tête adorée et divine était visible encore
-au milieu des dentelles, il aperçut le mouchoir
-rougi de gouttes de sang où sa jeune âme avait battu
-de l’aile un instant; le piano ouvert, supportant une
-mélodie inachevée à jamais; les fleurs indiennes
-cueillies par elle, dans la serre, et qui se mouraient
-<span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span>
-dans de vieux vases de Saxe; et, au pied du lit, sur
-une fourrure noire, les petites mules de velours
-oriental, sur lesquelles une devise rieuse de Véra
-brillait, brodée en perles: <i>Qui verra Véra l’aimera.</i>
-Les pieds nus de la bien-aimée y jouaient hier matin,
-baisés, à chaque pas, par le duvet des cygnes!—Et
-là, là, dans l’ombre, la pendule, dont il avait
-brisé le ressort pour qu’elle ne sonnât plus d’autres
-heures.</p>
-
-<p>Ainsi elle était partie!... <i>Où</i> donc!... Vivre maintenant?—Pour
-quoi faire?... C’était impossible, absurde.</p>
-
-<p>Et le comte s’abîmait en des pensées inconnues.</p>
-
-<p>Il songeait à toute l’existence passée.—Six mois
-s’étaient écoulés depuis ce mariage. N’était-ce pas à
-l’étranger, au bal d’une ambassade qu’il l’avait vue
-pour la première fois?... Oui. Cet instant ressuscitait
-devant ses yeux, très distinct. Elle lui apparaissait
-là, radieuse. Ce soir-là, leurs regards s’étaient rencontrés.
-Ils s’étaient reconnus, intimement, de pareille
-nature, et devant s’aimer à jamais.</p>
-
-<p>Les propos décevants, les sourires qui observent,
-les insinuations, toutes les difficultés que suscite le
-monde pour retarder l’inévitable félicité de ceux qui
-s’appartiennent, s’étaient évanouis devant la tranquille
-certitude qu’ils eurent, à l’instant même, l’un
-de l’autre.</p>
-
-<p>Véra, lassée des fadeurs cérémonieuses de son entourage,
-était venue vers lui dès la première circonstance
-contrariante, simplifiant ainsi, d’auguste façon,
-<span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span>
-les démarches banales où se perd le temps précieux
-de la vie.</p>
-
-<p>Oh! comme, aux premières paroles, les vaines appréciations
-des indifférents à leur égard leur semblèrent
-une volée d’oiseaux de nuit rentrant dans les
-ténèbres! Quel sourire ils échangèrent! Quel ineffable
-embrassement!</p>
-
-<p>Cependant leur nature était des plus étranges, en
-vérité!—C’étaient deux êtres doués de sens merveilleux,
-mais exclusivement terrestres. Les sensations se
-prolongeaient en eux avec une intensité inquiétante.
-Ils s’y oubliaient eux-mêmes à force de les éprouver.
-Par contre, certaines idées, celles de l’âme, par exemple,
-de l’Infini, <i>de Dieu même</i>, étaient comme voilées
-à leur entendement. La foi d’un grand nombre de
-vivants aux choses surnaturelles n’était pour eux
-qu’un sujet de vagues étonnements: lettre close
-dont ils ne se préoccupaient pas, n’ayant pas qualité
-pour condamner ou justifier.—Aussi, reconnaissant
-bien que le monde leur était étranger, ils s’étaient
-isolés, aussitôt leur union, dans ce vieux et sombre
-hôtel, où l’épaisseur des jardins amortissait les bruits
-du dehors.</p>
-
-<p>Là, les deux amants s’ensevelirent dans l’océan de
-ces joies languides et perverses où l’esprit se mêle à
-la chair mystérieuse! Ils épuisèrent la violence des
-désirs, les frémissements et les tendresses éperdues.
-Ils devinrent le battement de l’être l’un de l’autre.
-En eux, l’esprit pénétrait si bien le corps, que leurs
-formes leur semblaient intellectuelles, et que les baisers,
-<span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span>
-mailles brûlantes, les enchaînaient dans une fusion
-idéale. Long éblouissement! Tout à coup le
-charme se rompait; l’accident terrible les désunissait;
-leurs bras s’étaient désenlacés. Quelle ombre lui
-avait pris sa chère morte? Morte! non. Est-ce que
-l’âme des violoncelles est emportée dans le cri d’une
-corde qui se brise?</p>
-
-<p>Les heures passèrent.</p>
-
-<p>Il regardait, par la croisée, la nuit qui s’avançait
-dans les cieux: et la Nuit lui apparaissait <i>personnelle</i>;—elle
-lui semblait une reine marchant, avec mélancolie,
-dans l’exil, et l’agrafe de diamant de sa tunique
-de deuil, Vénus, seule, brillait, au-dessus des arbres,
-perdue au fond de l’azur.</p>
-
-<p>—C’est Véra, pensa-t-il.</p>
-
-<p>A ce nom, prononcé tout bas, il tressaillit en
-homme qui s’éveille; puis, se dressant, regarda autour
-de lui.</p>
-
-<p>Les objets, dans la chambre, étaient maintenant
-éclairés par une lueur jusqu’alors imprécise, celle
-d’une veilleuse, bleuissant les ténèbres, et que la
-nuit, montée au firmament, faisait apparaître ici
-comme une autre étoile. C’était la veilleuse, aux senteurs
-d’encens, d’un iconostase, reliquaire familial
-de Véra. Le triptyque, d’un vieux bois précieux, était
-suspendu, par sa sparterie russe, entre la glace et le
-tableau. Un reflet des <ins id="cor_3" title="or des">ors de</ins> l’intérieur tombait, vacillant,
-sur le collier, parmi les joyaux de la cheminée.</p>
-
-<p>Le plein-nimbe de la Madone en habits de ciel, brillait,
-rosacé de la croix byzantine dont les fins et rouges
-<span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span>
-linéaments, fondus dans le reflet, ombraient d’une
-teinte de sang l’orient ainsi allumé des perles. Depuis
-l’enfance, Véra plaignait, de ses grands yeux, le visage
-maternel et si pur de l’héréditaire madone, et, de sa
-nature, hélas! ne pouvant lui consacrer qu’un <i>superstitieux</i>
-amour, le lui offrait parfois, naïve, pensivement,
-lorsqu’elle passait devant la veilleuse.</p>
-
-<p>Le comte, à cette vue, touché de rappels douloureux
-jusqu’au plus secret de l’âme, se dressa, souffla
-vite la lueur sainte, et, à tâtons, dans l’ombre,
-étendant la main vers une torsade, sonna.</p>
-
-<p>Un serviteur parut: c’était un vieillard vêtu de
-noir: il tenait une lampe, qu’il posa devant le portrait
-de la comtesse. Lorsqu’il se retourna, ce fut
-avec un frisson de superstitieuse terreur qu’il vit son
-maître debout et souriant comme si rien ne se fût
-passé.</p>
-
-<p>—Raymond, dit tranquillement le comte, <i>ce soir,
-nous sommes accablés de fatigue, la comtesse et moi</i>;
-tu serviras le souper vers dix heures.—A propos,
-nous avons résolu de nous isoler davantage, ici, dès
-demain. Aucun de mes serviteurs, hors toi, ne doit
-passer la nuit dans l’hôtel. Tu leur remettras les gages
-de trois années, et qu’ils se retirent.—Puis, tu fermeras
-la barre du portail; tu allumeras les flambeaux
-en bas, dans la salle à manger; tu nous suffiras.—Nous
-ne recevrons personne à l’avenir.</p>
-
-<p>Le vieillard tremblait et le regardait attentivement.</p>
-
-<p>Le comte alluma un cigare et descendit aux
-jardins.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span>
-Le serviteur pensa d’abord que la douleur trop
-lourde, trop désespérée, avait égaré l’esprit de son
-maître. Il le connaissait depuis l’enfance; il comprit,
-à l’instant, que le heurt d’un réveil trop soudain pouvait
-être fatal à ce somnambule. Son devoir, d’abord,
-était le respect d’un tel secret.</p>
-
-<p>Il baissa la tête. Une complicité dévouée à ce religieux
-rêve? Obéir?... Continuer de <i>les</i> servir sans
-tenir compte de la Mort?—Quelle étrange idée!...
-Tiendrait-elle une nuit?... Demain, demain, hélas!...
-Ah! qui savait?... Peut-être!...—Projet sacré, après
-tout!—De quel droit réfléchissait-il?...</p>
-
-<p>Il sortit de la chambre, exécuta les ordres à la
-lettre et, le soir même, l’insolite existence commença.</p>
-
-<p>Il s’agissait de créer un mirage terrible.</p>
-
-<p>La gêne des premiers jours s’effaça vite. Raymond,
-d’abord avec stupeur, puis par une sorte de déférence
-et de tendresse, s’était ingénié si bien à être naturel,
-que trois semaines ne s’étaient pas écoulées qu’il se
-sentit, par moments, presque dupe lui-même de sa
-bonne volonté. L’arrière-pensée pâlissait! Parfois,
-éprouvant une sorte de vertige, il eut besoin de se
-dire que la comtesse était positivement défunte. Il
-se prenait à ce jeu funèbre et oubliait à chaque
-instant la réalité. Bientôt il lui fallut plus d’une réflexion
-pour se convaincre et se ressaisir. Il vit bien
-qu’il finirait par s’abandonner tout entier au magnétisme
-effrayant dont le comte pénétrait peu à peu
-l’atmosphère autour d’eux. Il avait peur, une peur
-indécise, douce.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span>
-D’Athol, en effet, vivait absolument dans l’inconscience
-de la mort de sa bien-aimée! Il ne pouvait que
-la trouver toujours présente, tant la forme de la
-jeune femme était mêlée à la sienne. Tantôt, sur
-un banc du jardin, les jours de soleil, il lisait, à
-haute voix, les poésies qu’elle aimait; tantôt, le soir,
-auprès du feu, les deux tasses de thé sur un guéridon,
-il causait avec l’<i>Illusion</i> souriante, assise, à ses
-yeux, sur l’autre fauteuil.</p>
-
-<p>Les jours, les nuits, les semaines s’envolèrent. Ni
-l’un ni l’autre ne savait ce qu’ils accomplissaient. Et
-des phénomènes singuliers se passaient maintenant,
-où il devenait difficile de distinguer le point où
-l’imaginaire et le réel étaient identiques. Une présence
-flottait dans l’air: une forme s’efforçait de
-transparaître, de se tramer sur l’espace devenu indéfinissable.</p>
-
-<p>D’Athol vivait double, en illuminé. Un visage doux
-et pâle, entrevu comme l’éclair, entre deux clins
-d’yeux, un faible accord frappé au piano, tout à coup;
-un baiser qui lui fermait la bouche au moment où il
-allait parler, des affinités de pensées <i>féminines</i> qui
-s’éveillaient en lui en réponse à ce qu’il disait, un
-dédoublement de lui-même tel, qu’il sentait, comme
-en un brouillard fluide, le parfum vertigineusement
-doux de sa bien-aimée auprès de lui, et, la nuit,
-entre la veille et le sommeil, des paroles entendues
-très bas: tout l’avertissait. C’était une négation de la
-Mort élevée, enfin, à une puissance inconnue!</p>
-
-<p>Une fois, d’Athol la sentit et la vit si bien auprès
-<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span>
-de lui, qu’il la prit dans ses bras: mais ce mouvement
-la dissipa.</p>
-
-<p>—Enfant! murmura-t-il en souriant.</p>
-
-<p>Et il se rendormit comme un amant boudé par sa
-maîtresse rieuse et ensommeillée.</p>
-
-<p>Le jour de <i>sa</i> fête, il plaça, par plaisanterie, une
-immortelle dans le bouquet qu’il jeta sur l’oreiller
-de Véra.</p>
-
-<p>—Puisqu’elle se croit morte, dit-il.</p>
-
-<p>Grâce à la profonde et toute-puissante volonté de
-M. d’Athol, qui, à force d’amour, forgeait la vie et la
-présence de sa femme dans l’hôtel solitaire, cette
-existence avait fini par devenir d’un charme sombre
-et persuadeur.—Raymond, lui-même, n’éprouvait
-plus aucune épouvante, s’étant graduellement habitué
-à ces impressions.</p>
-
-<p>Une robe de velours noir aperçue au détour d’une
-allée; une voix rieuse qui l’appelait dans le salon; un
-coup de sonnette le matin, à son réveil, comme
-autrefois; tout cela lui était devenu familier: on eût
-dit que la morte jouait à l’invisible, comme une enfant.
-Elle se sentait aimée tellement! C’était bien <i>naturel</i>.</p>
-
-<p>Une année s’était écoulée.</p>
-
-<p>Le soir de l’Anniversaire, le comte, assis auprès du
-feu, dans la chambre de Véra, venait de <i>lui</i> lire un
-fabliau florentin: <i>Callimaque</i>. Il ferma le livre; <ins id="cor_4" title="pui">puis</ins>
-en se versant du thé:</p>
-
-<p>—<i>Douschka</i>, dit-il, te souviens-tu de la Vallée-des-Roses,
-des bords de la Lahn, du château des Quatre-Tours?...
-Cette histoire te les a rappelés, n’est-ce pas?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span>
-Il se leva, et, dans la glace bleuâtre, il se vit plus
-pâle qu’à l’ordinaire. Il prit un bracelet de perles
-dans une coupe et regarda les perles attentivement.
-Véra ne les avait-elle pas ôtées de son bras, tout
-à l’heure, avant de se dévêtir? Les perles étaient
-encore tièdes et leur orient plus adouci, comme par
-la chaleur de sa chair. Et l’opale de ce collier sibérien,
-qui aimait aussi le beau sein de Véra jusqu’à pâlir,
-maladivement, dans son treillis d’or, lorsque la jeune
-femme l’oubliait pendant quelque temps! Autrefois,
-la comtesse aimait pour cela cette pierrerie fidèle!...
-Ce soir l’opale brillait comme si elle venait d’être
-quittée et comme si le magnétisme exquis de la belle
-morte la pénétrait encore. En reposant le collier et
-la pierre précieuse, le comte toucha par hasard le
-mouchoir de batiste dont les gouttes de sang étaient
-humides et rouges comme des œillets sur de la neige!...
-Là, sur le piano, qui donc avait tourné la page
-finale de la mélodie d’autrefois? Quoi! la veilleuse
-sacrée s’était rallumée, dans le reliquaire! Oui, sa
-flamme dorée éclairait mystiquement le visage, aux
-yeux fermés, de la Madone! Et ces fleurs orientales,
-nouvellement cueillies, qui s’épanouissaient là, dans
-les vieux vases de Saxe, quelle main venait de les y
-placer? La chambre semblait joyeuse et douée de vie,
-d’une façon plus significative et plus intense que
-d’habitude. Mais rien ne pouvait surprendre le comte!
-Cela lui semblait tellement normal, qu’il ne fit même
-pas attention que l’heure sonnait à cette pendule
-arrêtée depuis une année.
-<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span></p>
-
-<p>Ce soir-là, cependant, on eût dit que, du fond des
-ténèbres, la comtesse Véra s’efforçait adorablement
-de revenir dans cette chambre tout embaumée d’elle!
-Elle y avait laissé tant de sa personne! Tout ce qui
-avait constitué son existence l’y attirait. Son charme
-y flottait; les longues violences faites par la volonté
-passionnée de son époux y devaient avoir desserré les
-vagues liens de l’Invisible autour d’elle!...</p>
-
-<p>Elle y était <i>nécessitée</i>. Tout ce qu’elle aimait, c’était
-là.</p>
-
-<p>Elle devait avoir envie de venir se sourire encore en
-cette glace mystérieuse où elle avait tant de fois
-admiré son lilial visage! La douce morte, là-bas,
-avait tressailli, certes, dans ses violettes, sous les
-lampes éteintes; la divine morte avait frémi, dans le
-caveau, toute seule, en regardant la clef d’argent
-jetée sur les dalles. Elle voulait s’en venir vers lui,
-aussi! Et sa volonté se perdait dans l’idée de l’encens
-et de l’isolement. La Mort n’est une circonstance
-définitive que pour ceux qui espèrent des cieux;
-mais la Mort, et les Cieux, et la Vie, pour elle,
-n’était-ce pas leur embrassement? Et le baiser solitaire
-de son époux attirait ses lèvres, dans l’ombre. Et
-le son passé des mélodies, les paroles enivrées de
-jadis, les étoffes qui couvraient son corps et en gardaient
-le parfum, ces pierreries magiques qui la
-<i>voulaient</i>, dans leur obscure sympathie,—et surtout
-l’immense et absolue impression de sa présence,
-opinion partagée à la fin par les choses elles-mêmes,
-tout l’appelait là, l’attirait là depuis si longtemps, et
-<span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span>
-si insensiblement, que, guérie enfin de la dormante
-Mort, il ne manquait plus qu’<i>Elle seule</i>!</p>
-
-<p>Ah! les Idées sont des êtres vivants!... Le comte
-avait creusé dans l’air la forme de son amour, et il
-fallait bien que ce vide fût comblé par le seul être
-qui lui était homogène, autrement l’Univers aurait
-croulé. L’impression passa, en ce moment, définitive,
-simple, absolue, qu’<i>Elle devait être là, dans la chambre</i>!
-Il en était aussi tranquillement certain que de sa
-propre existence, et toutes les choses, autour de lui,
-étaient saturées de cette conviction. On l’y voyait! Et,
-<i>comme il ne manquait plus que Véra elle-même</i>, tangible,
-extérieure, <i>il fallut bien qu’elle s’y trouvât</i> et
-que le grand Songe de la Vie et de la Mort entr’ouvrît
-un moment ses portes infinies! Le chemin de résurrection
-était envoyé par la foi jusqu’à elle! Un frais
-éclat de rire musical éclaira de sa joie le lit nuptial;
-le comte se retourna. Et là, devant ses yeux, faite de
-volonté et de souvenir, accoudée, fluide, sur l’oreiller
-de dentelles, sa main soutenant ses lourds cheveux
-noirs, sa bouche délicieusement entr’ouverte en
-un sourire tout emparadisé de voluptés, belle à en
-mourir, enfin! la comtesse Véra le regardait un peu
-endormie encore.</p>
-
-<p>—Roger!... dit-elle d’une voix lointaine.</p>
-
-<p>Il vint auprès d’elle. Leurs lèvres s’unirent dans
-une joie divine,—oublieuse,—immortelle!</p>
-
-<p>Et ils s’aperçurent, <i>alors</i>, qu’ils n’étaient, réellement,
-qu’<i>un seul être</i>.</p>
-
-<p>Les heures effleurèrent d’un vol étranger cette extase
-<span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span>
-où se mêlaient, pour la première fois, la terre et
-le ciel.</p>
-
-<p>Tout à coup, le comte d’Athol tressaillit, comme
-frappé d’une réminiscence fatale.</p>
-
-<p>—Ah! maintenant, je me rappelle!... dit-il. Qu’ai-je
-donc?—Mais tu es morte!</p>
-
-<p>A l’instant même, à cette parole, la mystique veilleuse
-de l’iconostase s’éteignit. Le pâle petit jour du
-matin,—d’un matin banal, grisâtre et pluvieux,—filtra
-dans la chambre par les interstices des rideaux.
-Les bougies blêmirent et s’éteignirent, laissant fumer
-âcrement leurs mèches rouges; le feu disparut sous
-une couche de cendres tièdes; les fleurs se fanèrent
-et se desséchèrent en quelques moments; le balancier
-de la pendule reprit graduellement son immobilité.
-La <i>certitude</i> de tous les objets s’envola subitement.
-L’opale, morte, ne brillait plus; les taches de sang
-s’étaient fanées aussi, sur la batiste, auprès d’elle; et
-s’effaçant entre les bras désespérés qui voulaient en
-vain l’étreindre encore, l’ardente et blanche vision
-rentra dans l’air et s’y perdit. Un faible soupir
-d’adieu, distinct, lointain, parvint jusqu’à l’âme de
-Roger. Le comte se dressa; il venait de s’apercevoir
-qu’il était seul. Son rêve venait de se dissoudre
-d’un seul coup; il avait brisé le magnétique fil de sa
-trame radieuse avec une seule parole. L’atmosphère
-était, maintenant, celle des défunts.</p>
-
-<p>Comme ces larmes de verre, agrégées illogiquement,
-et cependant si solides qu’un coup de maillet
-sur leur partie épaisse ne les briserait pas, mais qui
-<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span>
-tombent en une subite et impalpable poussière si l’on
-en casse l’extrémité plus fine que la pointe d’une
-aiguille, tout s’était évanoui.</p>
-
-<p>—Oh! murmura-t-il, c’est donc fini!—Perdue!...
-Toute seule!—Quelle est la route, maintenant,
-pour parvenir jusqu’à toi? Indique-moi le chemin
-qui peut me conduire vers toi!...</p>
-
-<p>Soudain, comme une réponse, un objet brillant
-tomba du lit nuptial, sur la noire fourrure, avec un
-bruit métallique: un rayon de l’affreux jour terrestre
-l’éclaira!... L’abandonné se baissa, le saisit, et un
-sourire sublime illumina son visage en reconnaissant
-cet objet: c’était la clef du tombeau.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_28">
-
-<h2 class="nobreak">VOX POPULI</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Monsieur Leconte de Lisle</i></p>
-
-<div class="citat">«Le soldat prussien fait son
-café dans une lanterne sourde.»</div>
-
-<div class="attribr"><span class="smcap">Le sergent Hoff.</span></div>
-
-<p class="sep2">Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!</p>
-
-<p>Voici douze ans de subis depuis cette vision.—Un
-soleil d’été brisait ses longues flèches d’or sur les
-toits et les dômes de la vieille capitale. Des myriades
-de vitres se renvoyaient des éblouissements: le
-peuple, baigné d’une poudreuse lumière, encombrait
-les rues pour voir l’armée.</p>
-
-<p>Assis, devant la grille du parvis Notre-Dame, sur un
-haut pliant de bois,—et les genoux croisés en de
-noirs haillons,—le centenaire Mendiant, doyen de
-la Misère de Paris,—face de deuil au teint de cendre,
-peau sillonnée de rides couleur de terre,—mains
-<span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span>
-jointes sous l’écriteau qui consacrait légalement sa
-cécité, offrait son aspect d’ombre au <i>Te Deum</i> de la
-fête environnante.</p>
-
-<p>Tout ce monde, n’était-ce pas son prochain? Les
-passants en joie, n’étaient-ce pas ses frères? A
-coup sûr, Espèce humaine! D’ailleurs, cet hôte du
-souverain portail n’était pas dénué de tout bien:
-l’État lui avait reconnu le droit d’être aveugle.</p>
-
-<p>Propriétaire de ce titre et de la respectabilité inhérente
-à ce lieu des aumônes sûres qu’officiellement il
-occupait, possédant enfin qualité d’électeur, c’était
-notre égal,—à la Lumière près.</p>
-
-<p>Et cet homme, sorte d’attardé chez les vivants, articulait,
-de temps à autre, une plainte monotone,—syllabisation
-évidente du profond soupir de toute sa
-vie:</p>
-
-<p>—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous
-plaît!»</p>
-
-<p class="sep2">Autour de lui, sous les puissantes vibrations tombées
-du beffroi,—<i>dehors</i>, là-bas, au delà du mur de
-ses yeux,—des piétinements de cavalerie, et, par
-éclats, des sonneries aux champs, des acclamations
-mêlées aux salves des Invalides, aux cris fiers des
-commandements, des bruissements d’acier, des tonnerres
-de tambours scandant des défilés interminables
-d’infanterie, toute une rumeur de gloire lui arrivait!
-Son ouïe suraiguë percevait jusqu’à des flottements
-d’étendards aux lourdes franges frôlant des
-cuirasses. Dans l’entendement du vieux captif de
-<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span>
-l’obscurité mille éclairs de sensations, pressenties et
-indistinctes, s’évoquaient! Une divination l’avertissait
-de ce qui enfiévrait les cœurs et les pensées dans la
-Ville.</p>
-
-<p>Et le peuple, fasciné, comme toujours, par le prestige
-qui sort, pour lui, des coups d’audace et de fortune,
-proférait, en clameur, ce vœu du moment:</p>
-
-<p>—«Vive l’Empereur!»</p>
-
-<p>Mais, entre les accalmies de toute cette triomphale
-tempête, une voix perdue s’élevait du côté de la grille
-mystique. Le vieux homme, la nuque renversée contre
-le pilori de ses barreaux, roulant ses prunelles
-mortes vers le ciel, oublié de ce peuple dont il semblait,
-seul, exprimer le vœu véritable, le vœu caché
-sous les hurrahs, le vœu secret et personnel, psalmodiait,
-augural intercesseur, sa phrase maintenant
-mystérieuse:</p>
-
-<p>—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous
-plaît!»</p>
-
-<p class="sep2">Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!</p>
-
-<p>Voici <i>dix</i> ans d’envolés depuis le soleil de cette
-fête! Mêmes bruits, mêmes voix, même fumée! Une
-sourdine, toutefois, tempérait alors le tumulte de
-l’allégresse publique. Une ombre aggravait les regards.
-Les salves convenues de la plate-forme du
-Prytanée se compliquaient, cette fois, du grondement
-éloigné des batteries de nos forts. Et, tendant l’oreille,
-le peuple cherchait à discerner déjà, dans l’écho, la
-réponse des pièces ennemies qui s’approchaient.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span>
-Le gouverneur passait, adressant à tous maints
-sourires et guidé par l’amble-trotteur de son fin
-cheval. Le peuple, rassuré par cette confiance que lui
-inspire toujours une tenue irréprochable, alternait de
-chants patriotiques les applaudissements tout militaires
-dont il honorait la présence de ce soldat.</p>
-
-<p>Mais les syllabes de l’ancien vivat furieux s’étaient
-modifiées: le peuple, éperdu, proférait ce vœu du
-moment:</p>
-
-<p>—«Vive la République!»</p>
-
-<p>Et, là-bas, du côté du seuil sublime, on distinguait
-toujours la voix solitaire de Lazare. Le Diseur
-de l’arrière-pensée populaire ne modifiait pas, lui, la
-rigidité de sa fixe plainte.</p>
-
-<p>Ame sincère de la fête, levant au ciel ses yeux
-éteints, il s’écriait, entre des silences, et avec l’accent
-d’une constatation:</p>
-
-<p>—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il
-vous plaît!»</p>
-
-<p class="sep2">Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!</p>
-
-<p>Voici <i>neuf</i> ans de supportés depuis ce soleil trouble!</p>
-
-<p>Oh! mêmes rumeurs! mêmes fracas d’armes! mêmes
-hennissements! Plus assourdis encore, toutefois,
-que l’année précédente: criards, pourtant.</p>
-
-<p>—«Vive la Commune!» clamait le peuple, au
-vent qui passe.</p>
-
-<p>Et la voix du séculaire Élu de l’Infortune redisait,
-toujours, là-bas, au seuil sacré, son refrain rectificateur
-<span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span>
-de l’unique pensée de ce peuple. Hochant la tête
-vers le ciel, il gémissait dans l’ombre:</p>
-
-<p>—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous
-plaît!»</p>
-
-<p>Et, deux lunes plus tard, alors qu’aux dernières
-vibrations du tocsin, le Généralissime des forces régulières
-de l’État passait en revue ses deux cent mille
-fusils, hélas! encore fumants de la triste guerre
-civile, le peuple, terrifié, criait, en regardant brûler,
-au loin, les édifices:</p>
-
-<p>—«Vive le Maréchal!»</p>
-
-<p>Là-bas, du côté de la salubre enceinte, l’immuable
-Voix, la voix du vétéran de l’humaine Misère, répétait
-sa machinalement douloureuse et impitoyable
-obsécration:</p>
-
-<p>—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous
-plaît!»</p>
-
-<p class="sep2">Et, depuis, d’année en année, de revues en revues,
-de vociférations en vociférations, quel que fût le nom
-jeté aux hasards de l’espace par le peuple en ses
-<i>vivats</i>, ceux qui écoutent, attentivement, les bruits de
-la terre, ont toujours distingué, au plus fort des révolutionnaires
-clameurs et des fêtes belliqueuses qui s’ensuivent,
-la Voix lointaine, la Voix <i>vraie</i>, l’intime Voix
-du symbolique Mendiant terrible!—du Veilleur de
-nuit criant l’heure exacte du Peuple,—de l’incorruptible
-factionnaire de la conscience des citoyens,
-de celui qui restitue intégralement la prière occulte
-de la Foule et en résume le soupir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span>
-Pontife inflexible de la Fraternité, ce Titulaire autorisé
-de la cécité physique n’a jamais cessé d’implorer,
-en médiateur inconscient, la charité divine, pour
-ses frères de l’intelligence.</p>
-
-<p>Et, lorsque enivré de fanfares, de cloches et d’artillerie,
-le Peuple, troublé par ces vacarmes flatteurs,
-essaye en vain de se masquer à lui-même son vœu
-véritable, sous n’importe quelles syllabes mensongèrement
-enthousiastes, le Mendiant, lui, la face au
-Ciel, les bras levés, à tâtons, dans ses grandes ténèbres,
-se dresse au seuil éternel de l’Église,—et,
-d’une voix de plus en plus lamentable, mais qui
-semble porter au delà des étoiles, continue de crier
-sa rectification de prophète:</p>
-
-<p>—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous
-plaît!»</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_34">
-
-<h2 class="nobreak">DEUX AUGURES</h2>
-
-<div class="citat">Surtout, pas de génie!</div>
-
-<div class="attrib">(<i>Devise moderne.</i>)</div>
-
-<p class="sep2">Jeunes gens de France, âmes de penseurs et d’écrivains,
-maîtres d’un Art futur, jeunes créateurs qui
-venez, l’éclair au front, confiants en votre foi nouvelle,
-déterminés à prendre, s’il le faut, cette devise,
-par exemple, que je vous offre: «<span class="smcap">Endurer, pour
-durer!</span>» vous qui, perdus encore, sous votre lampe
-d’étude, en quelque froide chambre de la capitale,
-vous êtes dit, tout bas: «O presse puissante, à moi
-tes milliers de feuilles, où j’écrirai des pensées d’une
-beauté nouvelle!» vous avez le légitime espoir qu’il
-vous sera permis d’y parler selon ce que vous
-avez mission de dire, et non d’y ressasser ce que la
-cohue en démence veut qu’on lui dise,—vous pensez,
-humbles et pauvres, que vos pages de lumière,
-jetées à l’Humanité, payeront, au moins, le prix
-<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span>
-de votre pain quotidien et l’huile de vos veilles?</p>
-
-<p>Eh bien, écoutez le colloque bizarre et d’apparence
-paradoxale,—(quoique du plus incontestable des réalismes),—qui
-s’est établi, récemment, entre un
-directeur certain de l’une de ces gazettes et l’un de
-nos amis, lequel s’était déguisé un jour, par curiosité,
-en aspirant journaliste.</p>
-
-<p>Cette scène, ayant l’air, en mon esprit, <i>de se passer
-toujours</i>,—et toutes autres, de ce genre, ne devant
-être, au fond,—tacites ou parlées,—que la monnaie
-de celle-là (l’éternelle!)—je me vois contraint,
-ô vous qui êtes prédestinés à la rénover vous-mêmes,
-de la placer au présent de l’indicatif.</p>
-
-<p>Pénétrons en ce cabinet, presque toujours d’un si
-beau vert, où le directeur,—un de ces hommes qui
-traitent les honnêtes bourgeois de «matière abonnable»,—est
-assis devant sa table, un coude appuyé
-sur le bras de son fauteuil, le menton dans la main,
-paraissant méditer et jouant négligemment de l’autre
-main avec le traditionnel couteau d’ivoire.</p>
-
-<p>Apparaît un garçon de salle: il remet une carte à
-ce penseur.</p>
-
-<p>Celui-ci la prend, y jette un coup-d’œil distrait,
-puis, hausse d’inquiets sourcils et, après un tressaillement
-léger, se remettant:</p>
-
-<p>—Un «<i>Inconnu</i>?» murmure-t-il;—peuh! quelque
-Gascon, se vantant pour arriver jusqu’à moi.
-Tout le monde est connu, aujourd’hui, percé à
-jour.—Et quelle mine a ce monsieur?</p>
-
-<p>—C’est un jeune homme, monsieur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_36">[p. 36]</span>
-—Diable! Faites entrer.</p>
-
-<p>L’instant d’après apparaît notre jeune ami.</p>
-
-<p>Le directeur se lève et de sa voix la plus engageante:</p>
-
-<p>—C’est bien à un inconnu que j’ai l’honneur de
-parler? murmure-t-il.</p>
-
-<p>—Jamais je n’eusse osé me présenter sans ce titre,
-répond le soi-disant plumitif.</p>
-
-<p>—Veuillez bien prendre la peine de vous asseoir.</p>
-
-<p>—Je viens vous offrir une petite chronique d’actualité,—un
-peu leste, naturellement...</p>
-
-<p>—Cela va sans dire. Venons au fait. Votre prix
-serait de combien la ligne?</p>
-
-<p>—Mais, de 3 francs à 3 fr. 50? N’est-ce pas?
-répond, gravement, le néophyte.</p>
-
-<p>(Soubresaut du directeur.)</p>
-
-<p>—Permettez: le «Montépin», le «Hugo» même,
-le «du Terrail» enfin, ne se payent pas ce taux-là!
-réplique-t-il.</p>
-
-<p>Le jeune homme se lève et, d’un ton froid:</p>
-
-<p>—Je vois que M. le directeur oublie que je suis
-<i>to-ta-le-ment</i> inconnu! dit-il.</p>
-
-<p>Un silence.</p>
-
-<p>—Rasseyez-vous, je vous prie. Les affaires ne se
-traitent pas comme cela. Je ne disconviens pas que,
-par le temps qui court, un inconnu ne soit, en effet,
-un oiseau rare: toutefois...</p>
-
-<p>—J’ajouterai, monsieur,—interrompt, d’un ton
-dégagé, l’aspirant écrivain,—que je suis, oh! mais
-sans l’ombre de talent, d’une absence de talent...
-<span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span>
-magistrale! Ce qu’on appelle un «crétin» dans le
-langage du monde. Mon seul talent, c’est d’être
-rompu aux arcanes des boxes anglaise et irlandaise,
-un peu serrées.—Quant à la Littérature, je vous le
-déclare, c’est pour moi lettre close et scellée de sept
-cachets.</p>
-
-<p>—Hein? s’écrie le directeur tremblant de joie,—vous
-vous prétendez sans talent littéraire, jeune
-présomptueux!</p>
-
-<p>—Je suis en mesure de prouver, séance tenante,
-mon impéritie en la matière.</p>
-
-<p>—Impossible, hélas!—Vous vous vantez!... balbutie
-le directeur, évidemment remué au plus secret
-de ses plus vieux espoirs.</p>
-
-<p>—Je suis, continue l’étranger avec un doux sourire,
-ce qui s’appelle un terne et suffisant grimaud,
-doué d’une niaiserie d’idées et d’une trivialité de style
-de premier ordre, une plume banale par excellence.</p>
-
-<p>—Vous? Allons donc!—Ah! si c’était vrai!</p>
-
-<p>—Monsieur, je vous jure...</p>
-
-<p>—A d’autres! reprend le directeur, les yeux
-humectés et avec un mélancolique sourire.</p>
-
-<p>Puis, regardant le jeune homme avec attendrissement:</p>
-
-<p>—Oui, voilà bien la Jeunesse, qui ne doute de
-rien! le feu sacré! les illusions! Du premier coup,
-l’on se croit arrivé!...—Aucun talent, dites-vous?
-Mais, savez-vous bien, monsieur, qu’il faut, de nos
-jours, être un homme des plus remarquables pour
-n’avoir aucun talent? un homme considérable?... que,
-<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span>
-souvent, ce n’est qu’au prix d’une cinquantaine
-d’années de luttes, de travaux, d’humiliations et de
-misère que l’on y arrive et que l’on n’est, alors, qu’un
-parvenu? O jeunesse! printemps de la vie! <i lang="it" xml:lang="it">Primavera
-della vita!</i> Mais moi, monsieur,—moi, qui vous
-parle,—voici vingt ans que je cherche un homme <em>QUI
-N’AIT PAS DE TALENT</em>!... Entendez-vous?... Jamais je n’ai
-pu en trouver un. J’ai dépensé plus d’un demi-million
-à cette chasse au merle blanc: je me suis
-«emballé» dans cette folle entreprise! Que voulez-vous!
-J’étais jeune, candide, je me suis ruiné.—Tout
-le monde a du talent, aujourd’hui, mon cher monsieur;
-vous tout comme les autres. Ne nous surfaisons
-pas. Croyez-moi, c’est inutile. C’est vieux jeu, c’est
-<i>ficelle</i>, cela ne prend plus. Soyons sérieux.</p>
-
-<p>—Monsieur, de tels soupçons... Si j’avais du talent,
-je ne serais pas ici!</p>
-
-<p>—Et où seriez-vous donc?</p>
-
-<p>—A me soigner, je vous prie de le croire.</p>
-
-<p>—Le fait est, gazouille, alors, le directeur en se
-radoucissant et toujours avec son fin sourire, le fait
-est que mon garçon de salle,—tenez, le gracieux <ins id="cor_5" title="qu">qui</ins>
-m’a remis votre carte (un licencié ès lettres, s’il vous
-plaît, et palmé comme tel—hein! comme c’est beau
-la Science! De nos jours cela mène à tout!)—n’est
-rien moins que l’auteur de trois ou quatre magnifiques
-ouvrages dramatiques et, passez-moi le
-mot, «littéraires,» couronnés, enfin, dans maints
-concours de l’Institut de France sur des centaines
-d’autres, représentés de préférence, naturellement
-<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span>
-aux siens. Eh bien, le malheureux n’a voulu suivre
-aucun traitement! Aussi, de l’aveu de ses meilleurs
-amis, n’est-ce, en réalité, qu’un fol qui ne saurait
-arriver à rien. Ils le déclarent, avec des larmes dans
-la voix, un ivrogne, un bohême, un proxénète, un
-filou et un <i>raté</i>, en ajoutant, les yeux au ciel: «Quel
-dommage!»—Mon Dieu, je sais bien qu’à Paris,—où
-il est convenu que tout le monde est déshonoré le
-matin et réhabilité le soir,—cela ne tire pas à conséquence;—au
-fond, c’est même une réclame;—mais
-sa maladroite insouciance n’en sachant pas
-extraire une fortune, avouez qu’il est légitime qu’on
-lui en veuille. C’est donc par pure humanité que je
-daigne le soustraire, momentanément, à l’hospice.
-Revenons à vous.—<i>Inconnu et sans l’ombre de talent</i>,
-disons-nous?—Non, je ne puis y croire. Votre
-fortune serait faite et la mienne aussi. C’est six francs
-la ligne que je vous offrirais!—Voyons, entre nous,
-qui me garantit la nullité de cet article?</p>
-
-<p>—Lisez, monsieur! articule, avec fierté, le jeune
-tentateur.</p>
-
-<p>—On voit que vous vous échappez de l’Adolescence
-d’hier à peine, monsieur!—répond, en riant,
-le directeur: nous ne lisons que ce que nous sommes
-décidés à ne jamais publier. On n’imprime que la
-copie dûment illisible. Et, tenez, la vôtre semble, à
-vue de pince-nez, entachée d’une certaine calligraphie,—ce
-qui est déjà d’assez mauvais augure. Cela
-pourrait vous faire soupçonner de soigner ce que vous
-faites. Or, tout journaliste, vraiment digne de ce grand
-<span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span>
-titre, doit n’écrire qu’au trait de la plume, n’importe
-ce qui lui passe par la tête,—et, surtout, sans se
-relire! Va comme je te pousse! Et avec des convictions
-dues seulement à l’humeur du moment et à la
-couleur du journal. Et marche!... Il est bien évident
-qu’un bon journal quotidien, sans cela, ne paraîtrait
-jamais! On n’a pas le loisir, cher monsieur, de
-perdre du temps à réfléchir à ce que l’on dit, lorsque
-le train de la province attend nos ballots de papier:
-enfin, c’est évident cela! Il faut bien que l’abonné se
-figure qu’il lit quelque chose, vous comprenez. Et si
-vous saviez comme le reste, au fond, lui est égal!</p>
-
-<p>—Rassurez-vous, monsieur: c’est le copiste...</p>
-
-<p>—Vous faites copier!—Malheureux! Plaisantez-vous?</p>
-
-<p>—Ma copie était non seulement illisible, mais surchargée
-de telles fautes d’orthographe et de français...
-que, ma foi... pour le premier article... j’ai pensé...</p>
-
-<p>—Raisons de plus, au contraire, pour me l’apporter
-telle quelle!—Le diamant ne saura donc jamais
-sa valeur?—Les fautes d’orthographe, de français!...
-Ignorez-vous que l’on ne peut obtenir des protes qu’ils
-ne les corrigent pas,—ce qui enlève, souvent, tout
-le sel d’un article? Mais c’est précisément là ce naturel,
-ce montant, ce primesautier que prisent si fort
-les vrais connaisseurs! Le citadin aime les coquilles,
-monsieur! Cela le flatte de les apercevoir. Surtout
-en province. Vous avez eu le plus grand tort. Enfin!—Et...
-l’avez-vous soumise à quelque expert, cette
-chronique?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span>
-—Vous l’avouerai-je, monsieur le directeur?
-Doutant de moi-même, car je n’ai pas de génie, Dieu
-merci...</p>
-
-<p>—Peste! je l’espère bien! interrompt le directeur
-après un coup d’œil furtif sur un revolver placé à
-côté de lui.</p>
-
-<p>—Après avoir cherché le type devant représenter
-la bonne moyenne des intelligences publiques pour
-cette grande épreuve, mon choix s’est arrêté sur mon—(tant
-pis, je dis le mot!)—sur mon «pipelet»,—lequel
-est un vieux commissionnaire auvergnat, blanchi
-le long des rampes, surmené par les sursauts
-nocturnes et qu’une trop exclusive lecture d’enveloppes
-de lettres a rendu, littéralement, hagard.</p>
-
-<p>—Hé! hé! grommelle, alors, le directeur,
-devenu très attentif,—le choix était, en effet, aussi
-subtil que pratique et judicieux. Car le public raffole,
-remarquez ceci, de l’Extraordinaire! Mais, comme il
-ne sait pas très bien <i>en quoi</i> consiste, en littérature
-(passez-moi toujours le mot), ce même Extraordinaire
-dont il raffole, il s’ensuit, à mes yeux, que l’appréciation
-d’un portier doit sembler préférable, en
-bon journalisme, à celle du Dante.—Et... quel verdict
-a rendu l’homme du cordon, s’il vous plaît?</p>
-
-<p>—Transporté! Ravi! Aux anges! Au point de
-m’arracher ma copie des mains pour la relire lui-même,
-craignant d’avoir été dupe de mon débit. C’est
-lui qui m’a fourni le mot de la fin.</p>
-
-<p>—L’écervelé! Au lieu de me l’adresser directement!
-Voyez-vous, un penseur l’a dit,—ou aurait dû le
-<span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span>
-dire,—l’idéal du journaliste, c’est, d’abord, le <i>Reporter</i>,
-ensuite le Fruit sec, à sourcils froncés (j’entends
-froncés naturellement, comme on frise), qui insulte
-d’une façon grossière et au hasard,—et qui se bat
-de même, avec les naïfs qui n’en lèvent pas les
-épaules,—pour faire consacrer, par la lâcheté publique,
-sa rageuse médiocrité. Ce duo du chanteur et
-du danseur est la vie de tout journal qui se respecte
-un peu. En dehors des «articles» de ces deux Colonnes,
-tous autres ne devraient se composer que de
-«mots de la fin» enfilés, comme des perles, au hasard
-du petit bonheur. Le Public ne lit pas un journal
-pour penser ou réfléchir, que diable!—On lit
-comme on mange.—Allons, je me décide à parcourir
-votre affaire:—oui, voyons, si la valeur n’attend
-point chez vous (comme l’a si bien dit je ne sais
-plus quel auteur latin) le nombre des années...</p>
-
-<p>—Voici le manuscrit! dit l’écrivain rayonnant et en
-tendant son œuvre avec un air de fatuité juvénile.</p>
-
-<p>Au bout de trois minutes, le directeur tressaille,
-puis rejette, avec dédain, les feuilles volantes sur la
-table.</p>
-
-<p>—Là! gémit-il avec un profond soupir; j’en
-étais sûr! Encore une déception: mais je ne les
-compte plus.</p>
-
-<p>—Hein? murmure, comme effrayé, le jeune héros.</p>
-
-<p>—Hélas! mon noble ami, mais c’est plein de
-talent, ça! Je suis fâché de vous le dire! Ça vaut trois
-sous la ligne,—et encore parce que vous êtes inconnu.
-Dans huit jours, si je l’insère, ce sera gratis, et, dans
-<span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span>
-quinze, ce sera vous qui me payerez,—à moins que
-vous ne preniez un pseudonyme. Mais oui, mais oui;
-soyons sérieux, à la fin! Vous n’êtes pas sérieux, et,
-je le vois, vous ne pourrez que bien difficilement le
-devenir, ayant, par malheur, cette qualité de talent
-qui fait que vous êtes (pardon de l’expression) un
-écrivain... et non pas un impudent malvat sans
-conscience ni pensée, ainsi que vous vous vantiez
-tout à l’heure de l’être, pour surprendre ma religion,
-ma bienveillance, ma caisse et mon estime.</p>
-
-<p>—Non!... balbutie, d’un visage atterré, le prétendu
-aspirant de la plume quotidienne,—vous devez
-commettre une erreur... il y a malentendu. Vous
-n’avez pas lu... avec attention...</p>
-
-<p>—Mais cela empeste la Littérature à faire baisser
-le tirage de cinq mille en vingt-quatre heures!
-s’écrie le directeur. La <i>qualité</i> seule du style, vous
-dis-je, constitue le talent! Un million de plumitifs
-peuvent, <i>dans un journal</i>, tracer l’exposé d’une soi-disant
-idée... Ah! <i lang="en" xml:lang="en">black upon white!</i> Un seul écrivain
-s’avise-t-il de l’énoncer, à son tour et à sa manière,
-cette idée, dans un <i>livre</i>? tout le reste est oublié.
-Plus personne! L’on dirait un coup de vent sur du
-sable.—Certes, c’est fort énigmatique: mais, qu’y
-faire? c’est ainsi.—Donc, si vous êtes un écrivain,
-vous êtes l’ennemi-né de tout journal.</p>
-
-<p>»Si encore vous n’aviez que de l’esprit: ça se vend
-toujours un peu, ça. Mais le pire, c’est que vous laissez
-pressentir dans l’<i>on ne sait quoi</i> de votre phrase
-que vous cherchez à dissimuler votre intelligence
-<span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span>
-pour ne pas effaroucher le lecteur! Que diable, les
-gens n’aiment pas qu’on les humilie! La puissance
-impressionnante de votre style naturel transparaît,
-encore un coup, sous cet effort même, attendu qu’il
-n’y a pas d’orthopédie capable de guérir d’un vice
-aussi essentiel, aussi rédhibitoire!—Vous imprimer?
-Mais j’aimerais mieux copier le Bottin! Ce serait
-plus pratique. En un mot, vous avez l’air, là dedans,
-d’un monsieur qui, sachant que telle femme, dont il
-convoite la dot, a le goût des bancroches, affecte une
-claudication mensongère pour se bien faire venir de
-la dame,—ou d’un étrange collégien qui, pour s’attirer
-l’estime et le respect de ses professeurs, de ses
-camarades, se ferait teindre les cheveux en blanc.—Monsieur,
-les quelques pages que je viens de parcourir
-me suffisent pour savoir <i>très bien</i> à qui j’ai affaire.—Personne
-n’est dupe aujourd’hui! Le public a
-son instinct, son flair, aussi sûr que celui d’un animal.
-Il connaît les siens et ne se trompe jamais. Il
-vous devine. Il pressent que, sachant au mieux la
-valeur, la signification réelle et sombre de vos écrits,
-vous regardez son appréciation, éloge ou blâme,
-comme la poudre de vos bottines; qu’enfin ses vagues
-et insoucieux propos à votre égard sont, pour vous,
-comme le gloussement d’un dindon ou le bruit du
-vent dans une serrure. Le visible effort que,—poussé
-par quelque détresse financière, sans doute,—vous
-avez commis ici pour vous niveler à ses «idées» l’insulte
-horriblement. La gaucherie de votre humilité de
-commande a des hésitations meurtrières pour les
-<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span>
-bouffissures de son apathique suffisance. Votre
-épouvantable coup de chapeau lui écrase le nez en
-paraissant lui demander l’aumône: cela ne se pardonne
-pas, cela, de lecteur à auteur. Les hommes
-de génie peuvent, seuls, se permettre, dans leurs
-<i>livres</i>, de ces familiarités alors tolérables, car s’ils
-prennent quelquefois leur lecteur aux cheveux et lui
-secouent la boîte osseuse d’un poing calme et souverain,
-ce n’est que pour le contraindre à relever la
-tête!—Mais, dans un <i>journal</i>, monsieur, ces façons-là
-sont, au moins, déplacées: elles compromettent l’avenir
-de la feuille aux yeux du Conseil d’administration.
-En effet, voici l’inconvénient de pareils
-articles.</p>
-
-<p>»Le bourgeois, en les parcourant d’un cerveau
-brouillé par les affaires, écarquille les yeux, vous traite,
-tout bas, de «poète», sourit <i>in petto</i> et se désabonne,—en
-déclarant, tout haut, que vous avez
-beaucoup de talent!—Il montre ainsi, d’une part,
-que vos écrits <i>ne l’ont pas atteint</i>; de l’autre, il vous
-assassine aux yeux de ses confrères qui le devinent,
-prennent ce diapason, vous embaument dans les
-louanges et, de confiance ou d’instinct, <i>ne vous lisent
-jamais</i>, car ils ont flairé, en vous, une âme, c’est-à-dire
-la chose qu’ils haïssent le plus au monde.—Et
-c’est moi qui paye!</p>
-
-<p>(Ici le directeur se croise les bras en regardant son
-interlocuteur avec des yeux ternes):</p>
-
-<p>—Ah çà! est-ce que vous prenez le Public pour
-un imbécile, par hasard? Vous êtes étonnant, ma
-<span class="pagenum" id="Page_46">[p. 46]</span>
-parole d’honneur!—Il est doué d’un autre genre...
-d’intelligence que vous, voilà tout.</p>
-
-<p>—Cependant, répond, en souriant, le littérateur
-démasqué, il semblerait, en vous écoutant, que, de
-nous deux, celui qui outrage le plus sincèrement le
-public... ce n’est pas moi?</p>
-
-<p>—Sans aucun doute, mon jeune ami! Seulement,
-je le bafoue, moi, d’une manière pratique et qui me
-rapporte. En effet, le bourgeois (qui est l’ennemi de
-tout et de lui-même) me rétribuera toujours, individuellement,
-pour flatter sa vilenie, mais à une condition!
-c’est que je lui laisse croire que c’est à son
-voisin que je parle. Qu’importe le style en cette affaire?
-La seule devise qu’un homme de lettres sérieux doive
-adopter de nos jours est celle-ci: <span class="smcap">Sois médiocre!</span> C’est
-celle que j’ai choisie. De là, ma notoriété.—Ah!
-c’est qu’en fait de bourgeoisie française, nous ne
-sommes plus au temps d’Eustache de Saint-Pierre,
-voyez-vous!—Nous avons progressé. L’Esprit humain
-marche! Aujourd’hui le tiers état, tout entier,
-ne désire plus, et avec raison, qu’expulser en paix et
-à son gré ses flatuosités, acarus et borborygmes. Et
-comme il a, par l’or et par le nombre, la force des
-taureaux révoltés contre le berger, le mieux est de
-se <i>naturaliser</i> en lui.—Or, vous arrivez, vous, prétendant
-lui faire ingurgiter des bonbonnes d’aloès
-liquide dans des coquemards d’or ciselé. Naturellement
-il regimbera, non sans une grimace, ne tenant
-pas à ce qu’on lui purge, de force, l’intellect! Et il me
-reviendra, tout de suite, à moi, préférant, après <ins id="cor_6" title="tu,to">tout,</ins>
-<span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span>
-reboire mon gros vin frelaté dans mon vieux gobelet
-sale, vu l’habitude, cette seconde nature. Non, poète!
-aujourd’hui la mode n’est pas au génie!—Les rois,
-tout ennuyeux qu’ils soient, approuvent et honorent
-Shakespeare, Molière, Wagner, Hugo, etc.; les républiques
-bannissent Eschyle, proscrivent le Dante, décapitent
-André Chénier. En république, voyez-vous, on
-a bien autre chose à faire que d’avoir du génie! On a
-tant d’affaires sur les bras, vous comprenez. Mais
-cela n’empêche pas les sentiments. Concluons. Mon
-jeune ami, c’est triste à dire, mais vous êtes atteint
-de beaucoup, d’énormément de talent. Pardonnez-moi
-ma rude franchise. Mon intention n’est pas de
-vous blesser. Certaines vérités sont dures à entendre,
-à votre âge, je le sais, mais... du courage! Je comprends,
-j’approuve, même, l’effort inouï que vous
-avez, dis-je, commis dans la répréhensible action de
-cet article: mais, que voulez-vous! cet effort est stérile:
-il est impossible de <i>devenir</i> une canaille sincère:
-il faut le don! il faut... l’onction! c’est de naissance.
-Il ne faut pas qu’un article infâme sente le haut-le-cœur,
-mais la sincérité, et, surtout, l’inconscience:—sinon
-vous serez antipathique: on vous devinera. Le
-mieux est de vous résigner. Toutefois,—si vous
-n’êtes pas un génie (comme je l’espère sans en être
-sûr),—votre cas n’est pas désespéré. En ne travaillant
-pas, vous arriverez peut-être. Par exemple, si
-vous vouliez vous constituer, sciemment, plagiaire,
-cela ferait polémique, on vendrait, et vous pourriez
-alors revenir me voir: sans cela, rien à faire
-<span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span>
-ensemble.—Tenez, moi, moi qui vous parle, je vous
-le dis tout bas: j’ai du talent tout comme vous: aussi,
-je n’écris jamais dans mon journal; je serais réduit,
-en trois jours, à la mendicité. D’ailleurs, j’ai mes
-raisons pour ne pas écrire le moindre livre, pour ne
-pas imprimer la moindre ligne qui pourrait faire peser
-sur mon avenir le soupçon d’une capacité quelconque!...
-Je ne veux, derrière moi, que le néant.</p>
-
-<p>—Quoi! pas même dix lignes?... interrompt le littérateur,
-d’un air étonné.</p>
-
-<p>—Non. Rien.—Je tiens à devenir ministre!
-répond, d’un ton péremptoire, le directeur.</p>
-
-<p>—Ah! c’est différent.</p>
-
-<p>—Et je laisse crier au paradoxe! Et ce que je vous
-dis est tellement absolu, au point de vue pratique,
-voyez-vous... que si le portefeuille des Beaux-Arts,
-par exemple, dépendait, en France, du suffrage universel,
-vous seriez le premier, tout en haussant les
-épaules, à voter pour moi. Mais oui, mais oui! Soyons
-sérieux, que diable! Je ne plaisante jamais. Allons,
-laissez-moi votre manuscrit tout de même.</p>
-
-<p>Un silence.</p>
-
-<p>—Permettez, monsieur, répond alors l’<i>Inconnu</i>,
-en ressaisissant son travail sur la table, vous faites
-erreur, ici. En politique, mes idées sont autres qu’en
-journalisme, et je ne comprendrais, au portefeuille en
-question, qu’un homme d’une droiture, d’une capacité,
-d’un savoir et d’une dignité d’esprit des plus
-rares. Or, en dehors de la feuille que vous dirigez, il
-y a en France des journalistes dont la probité défie
-<span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span>
-l’entraînement vénal de l’époque, dont le style sonne
-pur, dont le verbe <i>flambe clair</i> et dont l’utile critique
-rectifie sans cesse les jugements inconsidérés de la
-foule. Je vous atteste que, dans l’hypothèse dont vous
-parlez, je donnerais ma voix, de préférence, à l’un
-d’entre eux.</p>
-
-<p>—Je crois que vous vous emballez, mon jeune ami:
-la probité n’a pas d’époque!</p>
-
-<p>—La sottise non plus, répond le littérateur avec
-un léger sourire.</p>
-
-<p>—Peuh! Quand vous aurez mon âge, vous rougirez
-de ces phrases-là!</p>
-
-<p>—Merci de me rappeler votre âge; en vous écoutant,
-je vous aurais cru... plus jeune.</p>
-
-<p>—Hein?... mais,—il me semble que vous cherchez
-la petite bête en ce que je dis, monsieur?</p>
-
-<p>(Ici, l’inconnu se lève.)</p>
-
-<p>—Monsieur le directeur m’a prouvé qu’en cherchant
-la petite on trouve parfois la grande,—répond-il
-distraitement.</p>
-
-<p>—Dites donc?... Votre impertinence m’amuse,
-mais d’où vient cette subite aigreur?</p>
-
-<p>(Ici le jeune passant regarde son vis-à-vis d’un
-coup d’œil de boxeur, si froid qu’un léger frisson
-passe dans les veines de l’homme au fauteuil.)</p>
-
-<p>—Soit, je serai franc, répond-il.—Quoi! je viens
-vous offrir une ineptie cent fois inférieure à toutes
-celles que vous publiez chaque jour, une filandreuse
-chronique suintant la suffisance repue, le cynisme
-quiet, la nullité sentencieuse,—l’idéal du genre!
-<span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span>
-une perle, enfin! Et voici qu’au lieu de me répondre
-oui ou non, vous m’accablez d’injures! Vous m’affublez
-des épithètes les plus ridiculisantes! Vous me
-traitez, à brûle-pourpoint, de littérateur, d’écrivain,
-de penseur, que sais-je? J’ai vu le moment où... sans
-aucune provocation de ma part... (Ici notre ami baisse
-la voix en regardant autour de lui comme craignant
-les écoutes)... où vous alliez me traiter d’«homme
-de génie!» Ne niez pas: je vous voyais venir.—Monsieur,
-on ne traite pas, comme cela, d’hommes de
-génie, des gens qui ne vous ont rien fait. Chez vous,
-ce ne fut pas étourderie, mais calcul méchant. Vous
-savez fort bien qu’un tel propos peut avoir pour
-fatales conséquences de priver un innocent de tout
-gagne-pain, de le rendre l’exploitation et la risée de
-tous. Vous pouviez refuser mon article, mais non
-le déprécier en le déclarant entaché de génie. Où
-voulez-vous que je le porte, maintenant! Oui, j’ai
-sur le cœur ce procédé de mauvaise guerre, je
-l’avoue! Et je vous avertis que si vous ébruitiez
-sur mon compte d’aussi venimeuses calomnies,—comme
-je ne tiens pas à mourir de faim, de misère
-et de honte sous les demi-sourires approbateurs et
-les clins d’yeux encourageants du bal de domestiques
-où je me trouve dans la vie,—je saurais
-vous amener sur le terrain, n’en doutez pas, ou à
-des excuses dictées.—Brisons là. Ces quelques
-paroles, ne me paraissant présenter qu’imparfaitement,
-entre nous, les prodromes d’une amitié naissante,
-souffrez que je prenne congé à l’anglaise,
-<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span>
-en vous prévenant (à titre gracieux et pour votre
-gouverne) qu’à l’escrime j’ai longuement étudié l’art
-de ne jamais donner ni recevoir de <i>coups de manchette</i>
-et qu’un brevet de courage convenu peut coûter
-plus cher avec moi.—Serviteur.</p>
-
-<p>Et, remettant son chapeau, puis allumant une cigarette,
-le littérateur se retire, lentement.</p>
-
-<p>Une fois seul:</p>
-
-<p>—Me fâcherai-je? se demande, à voix basse, le
-directeur: bah! soyons philosophe. Socrate, ayant
-remporté le prix de courage à la bataille de Potidée,
-le fit décerner, par dédain, au jeune Alcibiade: imitons
-ce sage de la Grèce. D’ailleurs, ce jeune homme
-est amusant, et sa petite pique ne me déplaît pas.
-<span class="smcap">Jadis, j’ai eu ça moi-même.</span></p>
-
-<p>(Ici notre homme tire sa montre.)</p>
-
-<p>—Cinq heures!...—Voyons, soyons sérieux. Que
-mangerai-je bien ce soir, à mon dîner?... Un turbotin?...
-oui!—un peu truité?... Non!—saumoneux?... Oui,
-plutôt.—Et... comme entremets?...</p>
-
-<p>Là-dessus, ressaisissant son couteau d’ivoire, le
-directeur de la feuille politique, littéraire, commerciale,
-électorale, industrielle, financière et théâtrale
-se replonge dans ses opimes et absconses méditations.
-Et il serait impossible d’en pénétrer l’important
-objet, car, ainsi que le fait remarquer, fort judicieusement,
-un vieux proverbe mozarabe: «Le flambeau
-n’éclaire pas sa base.»</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_52">
-
-<h2 class="nobreak">L’AFFICHAGE CÉLESTE</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Monsieur Henry Ghys.</i></p>
-
-<div class="citat">«<span lang="la" xml:lang="la">Eritis sicut Dii</span>»</div>
-
-<div class="attrib">(<span class="smcap">Ancien Testament.</span>)</div>
-
-<p class="sep2">Chose étrange et capable d’éveiller le sourire chez
-un financier: il s’agit du Ciel! Mais entendons-nous:
-du ciel considéré au point de vue industriel et sérieux.</p>
-
-<p>Certains événements historiques, aujourd’hui scientifiquement
-avérés et expliqués (ou tout comme), par
-exemple le <i>Labarum</i> de Constantin, les croix répercutées
-sur les nuages par des plaines de neige, les
-phénomènes de réfraction du mont Brocken et certains
-effets de mirage dans les contrées boréales,
-ayant singulièrement intrigué et, pour ainsi dire,
-piqué au jeu, un savant ingénieur méridional,
-M. Grave, celui-ci conçut, il y a quelques années, le
-projet lumineux d’utiliser les vastes étendues de la
-<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span>
-nuit, et d’élever, en un mot, le ciel à la hauteur de
-l’époque.</p>
-
-<p>A quoi bon, en effet, ces voûtes azurées qui ne servent
-à rien, qu’à défrayer les imaginations maladives
-des derniers songe-creux? Ne serait-ce pas acquérir
-de légitimes droits à la reconnaissance publique,
-et, disons-le (pourquoi pas?), à l’admiration de la
-Postérité, que de convertir ces espaces stériles en
-spectacles réellement et fructueusement instructifs,
-que de faire valoir ces landes immenses et de rendre,
-finalement, d’un bon rapport, ces Solognes indéfinies
-et transparentes?</p>
-
-<p>Il ne s’agit pas ici de faire du sentiment. Les
-affaires sont les affaires. Il est à propos d’appeler le
-concours, et, au besoin, l’énergie des gens sérieux sur
-la valeur et les résultats <i>pécuniaires</i> de la découverte
-inespérée dont nous parlons.</p>
-
-<p>De prime abord, le fond même de la chose paraît
-confiner à l’Impossible et presque à l’Insanité. Défricher
-l’azur, coter l’astre, exploiter les deux crépuscules,
-organiser le soir, mettre à profit le firmament
-jusqu’à ce jour improductif, quel rêve! quelle application
-épineuse, hérissée de difficultés! Mais, fort de
-l’Esprit de progrès, de quels problèmes l’Homme ne
-parviendrait-il pas à trouver la solution?</p>
-
-<p>Plein de cette idée et convaincu que si Franklin,
-Benjamin Franklin, l’imprimeur, avait arraché la
-foudre au ciel, il devait être possible, <i>à fortiori</i>, d’employer
-ce dernier à des usages humanitaires, M. Grave
-étudia, voyagea, compara, dépensa, forgea, et, à la
-<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span>
-longue, ayant perfectionné les lentilles énormes et
-les gigantesques réflecteurs des ingénieurs américains,
-notamment des appareils de Philadelphie et
-de Québec (tombés, faute d’un génie tenace, dans le
-domaine du <i>Cant</i> et du <i>Puff</i>), M. Grave, disons-nous,
-se propose (nanti de brevets préalables) d’offrir,
-incessamment, à nos grandes industries manufacturières
-et même aux petits négociants, le secours
-d’une Publicité absolue.</p>
-
-<p>Toute concurrence serait impossible devant le système
-du grand vulgarisateur. Qu’on se figure, en effet,
-quelques-uns de nos grands centres de commerce,
-aux populations houleuses, Lyon, Bordeaux, etc., à
-l’heure où tombe le soir. On voit d’ici ce mouvement,
-cette vie, cette animation extraordinaire que les intérêts
-financiers sont seuls capables de donner, aujourd’hui,
-à des villes sérieuses. Tout à coup, de puissants
-jets de magnésium ou de lumière électrique, grossis
-cent mille fois, partent du sommet de quelque colline
-fleurie, enchantements des jeunes ménages,—d’une
-colline analogue, par exemple, à notre cher Montmartre;—ces
-jets lumineux, maintenus par
-d’immenses réflecteurs versicolores, envoient, brusquement,
-au fond du ciel, entre Sirius et Aldébaran,
-l’Œil du taureau, sinon même au milieu des
-Eyades, l’image gracieuse de ce jeune adolescent qui
-tient une écharpe sur laquelle nous lisons tous les
-jours, avec un nouveau plaisir, ces belles paroles:
-<i>On restitue l’or de toute emplette qui a cessé de
-ravir!</i> Peut-on bien s’imaginer les expressions différentes
-<span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span>
-que prennent, alors, toutes ces têtes de la
-foule, ces illuminations, ces bravos, cette allégresse?—Après
-le premier mouvement de surprise, bien
-pardonnable, les anciens ennemis s’embrassent, les
-ressentiments domestiques les plus amers sont oubliés:
-l’on s’asseoit sous la treille pour mieux goûter
-ce spectacle à la fois magnifique et instructif,—et
-le nom de M. Grave, emporté sur l’aile des vents,
-s’envole vers l’Immortalité.</p>
-
-<p>Il suffit de réfléchir, un tant soit peu, pour concevoir
-les résultats de cette ingénieuse invention.—Ne
-serait-ce pas de quoi étonner la Grande-Ourse elle-même,
-si, soudainement, surgissait, entre ses pattes
-sublimes, cette annonce inquiétante: <i>Faut-il des corsets,
-oui, ou non?</i> Ou mieux encore: ne serait-ce
-pas un spectacle capable d’alarmer les esprits faibles
-et d’éveiller l’attention du clergé que de voir apparaître,
-sur le disque même de notre satellite, sur la
-face épanouie de la Lune, cette merveilleuse pointe-sèche
-que nous avons tous admirée sur les boulevards
-et qui a pour exergue: <i>A l’Hirsute?</i> Quel coup de
-génie si, dans l’un des segments tirés entre le v de
-l’Atelier du Sculpteur, on lisait enfin: <i>Vénus, réduction
-Kaulla!</i>—Quel émoi si, à propos de ces
-liqueurs de dessert dont on recommande l’usage à
-plus d’un titre, on apercevait, dans le sud de Régulus,
-ce chef-lieu du Lion, sur la pointe même de l’Épi de
-la Vierge, un Ange tenant un flacon à la main,
-tandis que sortirait de sa bouche un petit papier sur
-lequel on lirait ces mots: <i>Dieu, que c’est bon!</i>...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span>
-Bref, on conçoit qu’il s’agit, ici, d’une entreprise
-d’affichage sans précédents, à responsabilité illimitée,
-au matériel infini: le Gouvernement pourrait même
-la garantir, pour la première fois de sa vie.</p>
-
-<p>Il serait oiseux de s’appesantir sur les services,
-vraiment éminents, qu’une telle découverte est appelée
-à rendre à la société et au Progrès. Se figure-t-on,
-par exemple, la photographie sur verre, et le
-procédé de Lampascope appliqués de cette façon,—c’est-à-dire
-cent mille fois grandis,—soit pour la
-capture des banquiers en fuite, soit pour celle des
-malfaiteurs célèbres?—Le coupable, désormais facile
-à suivre, comme dit la chanson, ne pourrait mettre
-le nez à la fenêtre de son wagon sans apercevoir
-dans les nues sa figure dénonciatrice.</p>
-
-<p>Et en politique! en matière d’élections, par exemple!
-Quelle prépondérance! Quelle suprématie!
-Quelle simplification incroyable dans les moyens de
-propagande, toujours si onéreux!—Plus de ces petits
-papiers bleus, jaunes, tricolores, qui abîment les
-murs et nous redisent sans cesse le même nom, avec
-l’obsession d’un tintouin! Plus de ces photographies
-si dispendieuses (le plus souvent imparfaites) et qui
-manquent leur but, c’est-à-dire qui n’excitent point la
-sympathie des électeurs, soit par l’agrément des traits
-du visage des <ins id="cor_7" title="condidats">candidats</ins>, soit par l’air de majesté de
-l’ensemble! Car, enfin, la valeur d’un homme est dangereuse,
-nuisible et plus que secondaire, en politique;
-l’essentiel est qu’il ait l’air «digne» aux yeux
-de ses mandants.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span>
-Supposons qu’aux dernières élections, par exemple,
-les médaillons de MM. B... et A...<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> fussent apparus
-tous les soirs, en grandeur naturelle, juste sous
-l’étoile β de la Lyre?—C’était là leur place, on en
-conviendra! puisque ces hommes d’État enfourchèrent
-jadis Pégase, si l’on doit en croire la Renommée.
-Tous les deux eussent été exposés là, pendant
-la soirée qui eût précédé le scrutin; tous deux
-légèrement souriants, le front voilé d’une convenable
-inquiétude, et, néanmoins, la mine assurée. Le procédé
-du Lampascope pouvait même, à l’aide d’une
-petite roue, modifier à tout instant l’expression des
-deux physionomies. On eût pu les faire sourire à
-l’Avenir, répandre des larmes sur nos mécomptes, ouvrir
-la bouche, plisser le front, gonfler les narines dans
-la colère, prendre l’air digne, enfin tout ce qui concerne
-la tribune et donne tant de valeur à la pensée
-chez un véritable orateur. Chaque électeur eût fait
-son choix, eût pu, enfin, se rendre compte à l’avance,
-se fût fait une idée de son député et n’eût pas,
-comme on dit, acheté chat en poche. On peut même
-ajouter que, sans la découverte de M. Grave, le Suffrage
-universel est une espèce de dérision.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>
-N. B.—Les messieurs dont l’Auteur semble parler sont
-morts pendant que nous mettions sa nouvelle sous presse.</p>
-
-<p class="tright"><i>Note de l’Éditeur.</i></p>
-</div>
-
-<p>Attendons-nous, en conséquence, à ce que l’une de
-ces aubes, ou mieux, l’un de ces soirs, M. Grave,
-appuyé par le concours d’un gouvernement éclairé,
-<span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span>
-commencera ses importantes expériences. Les incrédules
-auront beau jeu d’ici là! Comme du temps où
-M. de Lesseps parlait de réunir des Océans (ce qu’il a
-fait, malgré les incrédules). La Science aura donc,
-ici encore, le dernier mot et M. Excessivement-Grave
-laissera rire. Grâce à lui, le Ciel finira par être bon
-à quelque chose et par acquérir, enfin, une valeur
-intrinsèque.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_59">
-
-<h2 class="nobreak">ANTONIE</h2>
-
-<div class="citat">«Nous allions souvent chez la Duthé:
-nous y faisions de la morale et
-quelquefois pis.»</div>
-
-<div class="attribr"><span class="smcap">Le prince de Ligne.</span></div>
-
-<p class="sep2">Antonie se versa de l’eau glacée et mit son bouquet
-de violettes de Parme dans son verre:</p>
-
-<p>—Adieu les flacons de vins d’Espagne! dit-elle.</p>
-
-<p>Et, se penchant vers un candélabre, elle alluma,
-souriante, un <i>papelito</i> roulé sur une pincée de phëresli;
-ce mouvement fit étinceler ses cheveux, noirs
-comme du charbon de terre.</p>
-
-<p>Nous avions bu du Jerez toute la nuit. Par la
-croisée, ouverte sur les jardins de la villa, nous entendions
-le bruissement des feuillages.</p>
-
-<p>Nos moustaches étaient parfumées de santal—et,
-aussi, de ce qu’Antonie nous laissait cueillir les roses
-rouges de ses lèvres avec un charme tour à tour si
-sincère, qu’il ne suscitait aucune jalousie. Rieuse, elle
-se regardait ensuite dans les miroirs de la salle;
-<span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span>
-lorsqu’elle se tournait vers nous, avec des airs de
-Cléopâtre, c’était pour se voir encore dans nos yeux?</p>
-
-<p>Sur son jeune sein sonnait un médaillon d’or mat,
-aux initiales de pierreries (les siennes), attaché par
-un velours noir.</p>
-
-<p>—Un signe de deuil?—Tu ne l’aimes plus.</p>
-
-<p>Et, comme on l’enlaçait:</p>
-
-<p>—Voyez!... dit-elle.</p>
-
-<p>Elle sépara, de son ongle fin, les fermoirs du <ins id="cor_8" title="mystéreux">mystérieux</ins>
-bijou: le médaillon s’ouvrit. Une sombre fleur
-d’amour, une pensée, y dormait, artistement tressée
-en cheveux noirs.</p>
-
-<p>—Antonie!... d’après ceci, votre amant doit être
-quelque enfant sauvage enchaîné par vos malices?</p>
-
-<p>—Un drille ne vous baillerait point, aussi naïvement,
-pareils gages de tendresse!</p>
-
-<p>—C’est mal de les montrer dans le plaisir!</p>
-
-<p>Antonie partit d’un éclat de rire si perlé, si joyeux,
-qu’elle fut obligée de boire, précipitamment, parmi
-ses violettes, pour ne point se faire mal.</p>
-
-<p>—Ne faut-il pas des cheveux dans un médaillon?
-en témoignage?... dit-elle.</p>
-
-<p>—Sans doute! sans doute!</p>
-
-<p>—Hélas! mes chers amants, après avoir consulté
-mes souvenirs, c’est l’une de mes boucles que j’ai
-choisie—et je la porte... <i>par esprit de fidélité</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_61">
-
-<h2 class="nobreak sepb0">LA MACHINE A GLOIRE</h2>
-
-<p class="cent esp sepb2">S. G. D. G.</p>
-
-<p class="cent"><i>A Monsieur Stéphane Mallarmé.</i></p>
-
-<div class="citat">«<span lang="la" xml:lang="la">Sic itur ad astra!...</span>»</div>
-
-<p class="sep2">Quels chuchotements de toutes parts!... Quelle animation,
-mêlée d’une sorte de contrainte, sur les visages!—De
-quoi s’agit-il?</p>
-
-<p>—Il s’agit... ah! d’une nouvelle sans pareille dans
-les annales récentes de l’Humanité.</p>
-
-<p>Il s’agit de la prodigieuse invention du baron Bottom,
-de l’ingénieur Bathybius Bottom!</p>
-
-<p>La Postérité se signera devant ce nom (déjà illustre
-de l’autre côté des mers), comme au nom du docteur
-Grave et de quelques autres inventeurs, véritables
-apôtres de l’Utile. Qu’on juge si nous exagérons le
-tribut d’admiration, de stupeur et de gratitude qui
-lui est dû! Le rendement de sa machine, c’est la
-<span class="smcap">Gloire</span>! Elle produit de la gloire comme un rosier
-<span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span>
-des roses!—L’appareil de l’éminent physicien fabrique
-la Gloire.</p>
-
-<p>Elle en fournit. Elle en fait naître, d’une façon
-organique et inévitable. Elle vous en couvre! n’en
-voulût-on pas avoir: l’on veut s’enfuir, et cela vous
-poursuit.</p>
-
-<p>Bref, la Machine-Bottom est, spécialement, destinée
-à satisfaire ces personnes de l’un ou de l’autre sexe,
-dites Auteurs dramatiques, qui, privées à leur naissance
-(par une fatalité inconcevable!) de cette faculté,
-désormais insignifiante, que les derniers littérateurs
-s’obstinent encore à flétrir du nom de <i>Génie</i>, sont
-néanmoins jalouses de s’offrir, contre espèces, les
-myrtes d’un Shakespeare, les acanthes d’un Scribe,
-les palmes d’un Gœthe et les lauriers d’un Molière.
-Quel homme, ce Bottom! Jugeons-en par l’analyse,
-par la froide analyse de son procédé,—au double
-point de vue abstrait et concret.</p>
-
-<p>Trois questions se dressent <i>à priori</i>:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Qu’est-ce que la Gloire?</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Entre une machine (moyen physique) et la Gloire
-(but intellectuel) peut-il être déterminé un point
-commun formant leur unité?</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Quel est ce moyen terme?</p>
-
-<p>Ces questions résolues, nous passerons à la description
-du Mécanisme sublime qui les enveloppe d’une
-solution définitive.</p>
-
-<p>Commençons.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Qu’est-ce que la Gloire?</p>
-
-<p>Si vous adressez pareille question à l’un de ces
-<span class="pagenum" id="Page_63">[p. 63]</span>
-plaisantins faisant la parade sur quelque tréteau de
-journal et versé dans l’art de tourner en dérision les
-traditions les plus sacrées, sans doute il vous répondra
-quelque chose comme ceci:</p>
-
-<p>—Une <i>Machine à Gloire</i>, dites-vous?... Au fait,
-il y a bien une machine à vapeur?—et la gloire,
-elle-même, est-elle autre chose qu’une vapeur légère?—qu’une...
-sorte de fumée?... qu’une...»</p>
-
-<p>Naturellement, vous tournerez le dos à ce misérable
-jeannin, dont les paroles ne sont qu’un bruit
-de la langue contre la voûte palatale.</p>
-
-<p>Adressez-vous à un poète, voici, à peu près, l’allocution
-qui s’échappera de son noble gosier:</p>
-
-<p>—«La Gloire est le resplendissement d’un nom
-dans la mémoire des hommes. Pour se rendre compte
-de la nature de la gloire littéraire, il faut prendre un
-exemple.</p>
-
-<p>«Ainsi, nous supposerons que deux cents auditeurs
-sont assemblés dans une salle. Si vous prononcez,
-par hasard, devant eux, le nom de: «<span class="smcap">Scribe</span>» (prenons
-celui-là), l’impression électrisante que leur causera
-ce nom peut, d’avance, être traduite par la série
-d’exclamations suivante (car tout le monde actuel
-connaît son <span class="smcap">Scribe</span>):</p>
-
-<p>—Cerveau compliqué! Génie séduisant!—Fécond
-dramaturge—Ah! oui, l’auteur de l’<i>Honneur
-et l’Argent</i>?... Il a fait sourire nos pères!</p>
-
-<p>—«<span class="smcap">Scribe</span>?—Uïtt!... Peste!!! Oh! oh!</p>
-
-<p>—«Mais!... Sachant tourner le couplet!—Profond,
-sous un aspect riant?... En voilà un qui laissait
-<span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span>
-dire! Une plume autorisée, celle-là!—Grand homme:
-il a gagné son pesant d’or<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>!</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a>
-<span class="smcap">Scribe</span> pesait environ 127 livres, si nous devons en croire
-un vieil habitué de la foire de Neuilly, solennité pendant
-laquelle le poète daigna se peser aux Champs-Élysées et sans
-mirliton. Son œuvre étrange ayant rapporté environ seize
-millions, l’on voit qu’il y a une plus-value énorme, surtout en
-défalquant le poids des vêtements et de la canne.</p>
-</div>
-
-<p>—Et rompu aux ficelles du Théâtre! etc...—»</p>
-
-<p>«Bien.</p>
-
-<p>«Si vous prononcez, ensuite, le nom de l’un de ses
-confrères, de... <span class="smcap">Milton</span>, par exemple, il y a lieu d’espérer
-que 1<sup>o</sup>, sur les deux cents personnes, cent
-quatre-vingt-dix-huit n’auront, certes, jamais parcouru
-ni même feuilleté cet écrivain, et 2<sup>o</sup>, que le
-Grand-Architecte de l’Univers peut, seul, savoir de
-quelle façon les deux autres s’imagineront l’avoir lu,
-puisque, selon nous, il n’y a pas, sur le globe terraqué,
-plus d’un cent d’individus par siècle (et
-encore!) capables de lire quoi que ce soit, voire
-des étiquettes de pots à moutarde.</p>
-
-<p>«Cependant, au nom de <span class="smcap">Milton</span>, il s’éveillera, dans
-l’entendement des auditeurs, à la minute même, l’inévitable
-arrière-pensée d’une œuvre beaucoup moins
-intéressante, au point de vue <i>positif</i>, que celle de
-<span class="smcap">Scribe</span>.—Mais cette réserve obscure sera néanmoins
-telle, que, tout en accordant plus d’estime <i>pratique</i>
-à <span class="smcap">Scribe</span>, l’idée de tout parallèle entre <span class="smcap">Milton</span> et ce
-dernier semblera (d’instinct et malgré tout) comme
-l’idée d’un parallèle entre un sceptre et une paire de
-pantoufles, quelque pauvre qu’ait été <span class="smcap">Milton</span>,
-<span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span>
-quelque argent qu’ait gagné <span class="smcap">Scribe</span>, quelque inconnu que
-soit longtemps demeuré <span class="smcap">Milton</span>, quelque universellement
-notoire que soit, déjà, <span class="smcap">Scribe</span>. En un mot, l’<i>impression</i>
-que laissent les vers, même inconnus, de <span class="smcap">Milton</span>,
-étant passée dans le nom même de leur auteur,
-ce sera, ici, pour les auditeurs, <i>comme s’ils avaient lu</i>
-<span class="smcap">Milton</span>. En effet, la Littérature proprement dite n’existant
-pas plus que l’Espace pur, ce que l’on se rappelle
-d’un grand poète, c’est l’<i>Impression</i> dite de sublimité
-qu’il nous a laissée, par et à travers son
-œuvre, plutôt que l’œuvre elle-même, et cette impression,
-sous le voile des langages humains, pénètre
-les traductions les plus vulgaires. Lorsque ce phénomène
-est formellement constaté à propos d’une
-œuvre, le résultat de la constatation s’appelle <span class="smcap">la
-Gloire</span>!»</p>
-
-<p>Voilà ce qu’en résumé répondra notre poète; nous
-pouvons l’affirmer d’avance, même au tiers état,—ayant
-interrogé des gens qui se sont mis dans la
-Poésie.</p>
-
-<p>Eh bien! nous n’hésiterons pas à répondre, nous,
-et pour conclure, que cette phraséologie, où perce
-une vanité monstrueuse, est aussi vide que le genre
-de gloire qu’elle préconise!—L’impression?—Qu’est-ce
-que c’est que ça?—Sommes-nous des dupes?... Il
-s’agit d’examiner, avec une simplicité sincère et par
-nous-mêmes, ce qu’est la Gloire!—Nous voulons
-faire l’essai loyal de la Gloire. Celle dont on vient
-de nous parler, personne, parmi les gens honorables
-et vraiment sérieux, ne se soucierait de l’acquérir, ni
-<span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span>
-même de la supporter! lui offrît-on d’être rétribué
-pour cela!—Nous l’espérons, du moins, pour la société
-moderne.</p>
-
-<p>Nous vivons dans un siècle de progrès où,—pour
-employer, précisément, l’expression d’un poète (le
-grand Boileau),—un <i>chat</i> est un <em>CHAT</em>.</p>
-
-<p>En conséquence, et forts de l’expérience universelle
-du Théâtre moderne, nous prétendons, nous, que la
-Gloire se traduit par des signes et des manifestations
-sensibles pour tout le monde! Et non par des discours
-creux, plus ou moins solennellement prononcés.
-Nous sommes de ceux qui n’oublient jamais que
-tonneau vide résonne toujours mieux que tonneau
-plein.</p>
-
-<p>Bref, nous constatons et affirmons, nous, que plus
-une œuvre dramatique secoue la torpeur publique,
-provoque d’enthousiasmes, enlève d’applaudissements
-et fait de bruit autour d’elle, plus les lauriers et les myrtes
-l’environnent, plus elle fait répandre de larmes
-et pousser d’éclats de rire, plus elle exerce,—pour
-ainsi dire, de force,—une action sur la foule, plus
-elle s’<i>impose</i>, enfin,—plus elle réunit, par cela même,
-les symptômes ordinaires du chef-d’œuvre et plus
-elle mérite, par conséquent, la GLOIRE. Nier cela,
-serait nier l’évidence. Il ne s’agit pas ici d’ergoter,
-mais de se baser sur des faits et des choses stables;
-nous en appelons à la conscience du Public, lequel,
-Dieu merci! ne se paye plus de mots ni de phrases.
-Et nous sommes sûr qu’il est, ici, de notre avis.</p>
-
-<p>Cela posé, y a-t-il un accord possible entre les
-<span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span>
-deux termes (en apparence incompatibles) de ce problème
-(de prime abord insoluble): <i>Une pure machine
-proposée comme moyen d’atteindre, infailliblement,
-un but purement intellectuel?</i></p>
-
-<p><span class="smcap">Oui!</span>...</p>
-
-<p>L’Humanité (il faut l’avouer), antérieurement à
-l’absolue découverte du baron, avait, même, déjà
-trouvé quelque chose d’approchant: mais c’était un
-moyen terme à l’état rudimentaire et dérisoire:
-c’était l’enfance de l’art! le balbutiement!—Ce
-moyen terme était ce qu’on appelle encore de nos
-jours, en termes de théâtre, la «Claque».</p>
-
-<p>En effet, la Claque est une machine faite avec de
-l’humanité, et, par conséquent, perfectible. Toute
-gloire a sa claque, c’est-à-dire son <i>ombre</i>, son côté de
-supercherie, de mécanisme et de néant (car le Néant
-est l’origine de toutes choses), que l’on pourrait nommer,
-en général, l’<i>entregent</i>, l’intrigue, le savoir-faire,
-la Réclame.</p>
-
-<p>La Claque théâtrale n’en est qu’une subdivision.
-Et lorsque l’illustre chef de service du théâtre de la
-Porte-Saint-Martin, le jour d’une première <ins id="cor_9" title="représention">représentation</ins>,
-a dit à son directeur inquiet: «Tant qu’il restera
-dans la salle un de ces <i>gredins de payants</i>, je ne
-réponds de rien!» il a prouvé qu’il comprenait la
-confection de la Gloire!—Il a prononcé des paroles
-véritablement immortelles! Et sa phrase frappe
-comme un trait de lumière.</p>
-
-<p>O miracle!... C’est sur la <i>Claque</i>,—c’est sur elle,
-disons-nous, et pas sur autre chose,—que Bottom a
-<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span>
-puissamment abaissé son coup d’œil d’aigle! Car le
-véritable grand homme n’exclut rien: il se sert de
-tout en dépassant le reste.</p>
-
-<p>Oui! le baron l’a régénérée, sinon innovée, et il la
-fera, enfin, sanctionner, pour nous couvrir de l’expression
-même des journaux.</p>
-
-<p>Qui donc, surtout parmi le gros du public, a pénétré
-les mystères, les ressources infinies, les abîmes
-d’ingéniosité de ce Protée, de cette hydre, de ce Briarée
-qu’on appelle la <span class="smcap">Claque</span>?</p>
-
-<p>Il est des personnes qui, avec le sourire de la suffisance,
-pourront trouver à propos de nous objecter
-que: 1<sup>o</sup> La Claque dégoûte les auteurs; 2<sup>o</sup> qu’elle
-ennuie le Public; 3<sup>o</sup> qu’elle tombe en désuétude.—Nous
-allons, simplement, leur prouver, à l’instant
-même, que, si elles nous disent des choses pareilles,
-elles auront perdu une occasion de se taire qu’elles
-ne retrouveront peut-être jamais.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Un auteur dégoûté de la Claque?... D’abord, où
-est-il cet homme-là? Comme si chaque auteur, le jour
-d’une <i>première</i>, ne renforçait pas encore la Claque
-avec ses amis, autant qu’il le peut, en leur recommandant
-de «soigner le succès». Ce à quoi les
-amis, tous fiers de cette complicité (mon Dieu! bien
-innocente), répondent, invariablement, en clignant de
-l’œil et en montrant leurs bonnes grosses mains
-franches: «Comptez sur nos battoirs.»</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Le Public ennuyé de la Claque?...—Oui: et de
-bien d’autres choses qu’il supporte, cependant! N’est-il
-pas destiné au perpétuel ennui de tout et de lui-même?
-<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span>
-La preuve en est sa présence même au
-Théâtre. Il n’est là que pour tâcher de se distraire, le
-malheureux! Et pour essayer de se fuir lui-même!
-De sorte que dire cela, c’est, au fond, ne rien dire.
-Qu’est-ce que cela fait à la Claque que le Public en
-soit ennuyé? Il la supporte, la stipendie et se persuade
-qu’elle est nécessaire, «au moins pour les comédiens».
-Passons.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> La Claque est tombée en désuétude?—Simple
-question: Quand donc fut-elle jamais plus florissante?—Faut-il
-forcer le rire? Aux passages qui veulent
-être spirituels et qui vont faire long feu, on entend,
-tout à coup, dans la salle, le petit susurrement d’un
-rire étouffé et contenu, comme celui qui contracte un
-diaphragme surchargé par l’ivresse d’une impression
-comique irrésistible. Ce petit bruit suffit, parfois, pour
-faire partir toute une salle. C’est la goutte d’eau qui
-fait déborder le vase. Et comme on ne veut pas avoir
-ri pour rien ni s’être laissé «entraîner» par personne,
-on avoue que la pièce est drôle et qu’on s’y
-est <i>amusé</i>: ce qui est tout. Le monsieur qui a fait ce
-bruit coûte à peine un napoléon.—(La Claque.)</p>
-
-<p>S’agit-il de pousser jusqu’à l’ovation quelque murmure
-approbatif échappé, par malheur, au public?—Rome
-est toujours là. Il y a le «<i>Oua-Ouaou</i>».</p>
-
-<p>Le <i>Oua-Ouaou</i>, c’est le bravo poussé au paroxysme;
-c’est un abréviatif arraché par l’enthousiasme,
-alors que, transporté, ravi, le larynx oppressé, on ne
-peut plus prononcer du mot italien «bravo» que le
-cri guttural <i>Oua-Ouaou</i>. Cela commence, tout doucement,
-<span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span>
-par le mot <i>bravo</i> lui-même, articulé, vaguement,
-par deux ou trois voix: puis cela s’enfle, devient
-<i>brao</i>, puis grossit de tout le public trépignant et
-enlevé jusqu’au cri définitif de «<i>Brâ-oua-ouaou</i>»; ce
-qui est presque l’aboiement. C’est là l’ovation. Coût:
-trois pièces d’or de la valeur de vingt francs chacune...—(Encore
-la Claque!)</p>
-
-<p>S’agit-il, dans une partie désespérée, de détourner
-le taureau et de distraire sa colère? Le <i>Monsieur au
-bouquet</i> se présente. Voici ce que c’est. Au milieu
-d’une tirade fastidieuse que récite la jeune première,
-épouvantée du silence de mort qui règne dans la
-salle, un monsieur, parfaitement bien mis, le carreau
-de vitre à l’œil, se penche en avant d’une loge, jette
-un bouquet sur la scène, puis, les deux mains étendues
-et longues, applaudit avec bruit et lenteur, sans
-se préoccuper du silence général ni de la tirade qu’il
-interrompt. Cette manœuvre a pour but de compromettre
-l’<i>honneur</i> de la comédienne, de faire sourire
-le Public toujours avide de l’<i>Égrillard</i>!... Le Public,
-en effet, cligne de l’œil. On indique la chose à son
-voisin en se prétendant «au courant»; on regarde,
-alternativement, le monsieur et l’actrice: on jouit
-de l’embarras de la jeune femme. Ensuite la foule se
-retire, un peu consolée, par l’incident, de la stupidité
-de la pièce. Et l’on accourt, derechef, au théâtre dans
-l’espoir d’une confirmation de l’événement.—Somme
-toute: demi-succès pour l’auteur.—Coût: quelque
-trente francs, non compris les fleurs.—(Toujours la
-Claque.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span>
-En finirions-nous jamais si nous voulions examiner
-toutes les ressources d’une Claque bien organisée?—Mentionnons,
-toutefois, pour les pièces dites «corsées»
-et les drames à émotions, les Cris de femmes effrayées,
-les Sanglots étouffés, les Vraies Larmes communicatives,
-les Petits Rires brusques, et aussitôt contenus,
-du spectateur qui comprend après les autres (un
-écu de six livres)—les Grincements de tabatières
-aux généreuses profondeurs desquelles l’homme ému
-a recours, les Hurlements, Suffocations, Bis, Rappels,
-Larmes silencieuses, Menaces, Rappels avec Hurlements
-en sus, Marques d’approbation, Opinions
-émises, Couronnes, Principes, Convictions, Tendances
-morales, Attaques d’épilepsie, Accouchements, Soufflets,
-Suicides, Bruits de discussions (l’Art pour l’Art,
-la Forme et l’Idée), etc., etc. Arrêtons-nous. Le spectateur
-finirait par s’imaginer qu’il fait, lui-même, partie
-de la Claque, à son insu (ce qui est, d’ailleurs,
-l’absolue et incontestable vérité); mais il est bon de
-laisser un doute en son esprit à cet égard.</p>
-
-<p>Le dernier mot de l’Art est proféré lorsque la
-Claque en personne crie: «A bas la Claque!...» puis
-finit par avoir l’air d’être entraînée elle-même et
-applaudit à la fin de la pièce, comme si elle était le
-Public réel et comme si les rôles étaient intervertis;
-c’est elle, alors, qui tempère les exaltations trop
-fougueuses et fait des restrictions.</p>
-
-<p>Statue vivante, assise, en pleine lumière, au milieu
-du public, la Claque est la constatation officielle, le
-symbole avoué de l’incapacité où se trouve la foule
-<span class="pagenum" id="Page_72">[p. 72]</span>
-de discerner, par elle-même, la valeur de ce qu’elle
-entend. Bref, la Claque est, à la Gloire dramatique,
-ce que les Pleureuses étaient à la Douleur.</p>
-
-<p>Maintenant, c’est le cas de s’écrier, avec le magicien
-des <i>Mille et une nuits</i>: «Qui veut changer les
-vieilles lampes pour des neuves?» Il s’agissait de trouver
-une machine qui fût à la Claque ce que le chemin
-de fer est au coche et préservât la Gloire dramatique
-de ces conditions de versatilités et d’aléas dont elle
-relève quelquefois. Il s’agissait,—d’abord, de remplacer
-les côtés imparfaits, éventuels, hasardeux, de
-la Claque simplement humaine et de les perfectionner
-par l’absolue certitude du pur Mécanisme;—ensuite,
-<i>et c’était, ici, la grosse difficulté</i>! de découvrir (en
-l’y réveillant à coup sûr) dans l’<em>AME</em> publique, le <i>sentiment</i>
-grâce auquel les manifestations de gloire brute
-de la Machine se trouveraient épousées, sanctionnées
-et ratifiées comme <i>moralement</i> valables par l’Esprit
-même de la Majorité. Là, seulement, était le moyen
-terme.</p>
-
-<p>Encore un coup, cela semblait impossible. Le baron
-Bottom n’a point reculé devant ce mot (qui devrait
-être, une bonne fois, rayé du dictionnaire), et désormais,
-avec sa Machine, l’acteur n’eût-il pas plus de
-mémoire qu’un linot, l’auteur fût-il l’Hébétude en
-personne et le spectateur fût-il sourd comme un pot,
-ce sera un véritable triomphe!</p>
-
-<p>A proprement parler, la Machine, c’est la salle elle-même.
-Elle y est adaptée. Elle en fait partie constitutive.
-Elle y est répandue, de telle sorte que toute
-<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span>
-œuvre, dramatique ou non, devient, en y entrant,
-un chef-d’œuvre. L’économie d’une salle telle qu’on
-la conçoit, d’après celles des théâtres actuels, est sensiblement
-modifiée. Le grand ingénieur traite à forfait,
-se charge de toutes les avances de transformation
-et défalque, sur les droits des auteurs, à 10 0/0 de
-rabais sur la Claque ordinaire. (Il y a brevets pris et
-sociétés en commandite établies à New-York, à Barcelone
-et à Vienne.)</p>
-
-<p>Le coût de la Machine, pour son adaptation à une
-salle moyenne, n’est pas très dispendieux; il n’y a
-que les premiers frais d’assez importants, l’entretien
-d’un appareil bien conditionné n’étant pas onéreux.
-Les détails mécaniques, les moyens employés <ins id="cor_10" title="son">sont</ins>
-simples comme tout ce qui est vraiment beau. C’est la
-naïveté du génie. On croit rêver. On n’ose pas comprendre!
-On en mord le bout de son index en baissant
-les yeux avec coquetterie.—Ainsi, les petits amours
-dorés et roses des balcons, les cariatides des avant-scènes,
-etc., sont multipliés et sculptés presque partout.
-C’est à leurs bouches, précisément, orifices
-de phonographes, que sont placés les petits trous à
-soufflets qui, mus par l’électricité, profèrent soit les
-<i>Oua-ouaou</i>, soit les Cris, les «A la porte, la cabale!»
-les Rires, les Sanglots, les Bis, les Discussions, Principes,
-Bruits de tabatières, etc., et tous les Bruits
-publics <em>PERFECTIONNÉS</em>. Les Principes, surtout, dit
-Bottom, sont garantis.</p>
-
-<p>Ici la Machine se complique insensiblement, et la
-conception devient de plus en plus profonde; les
-<span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span>
-tuyaux de gaz à lumière sont alternés d’autres
-tuyaux, ceux des gaz hilarants et dacryphores. Les
-balcons sont machinés, à l’intérieur: ils renferment
-d’invisibles poings en métal—destinés à réveiller,
-au besoin, le Public—et nantis de bouquets et de
-couronnes. Brusquement, ils jonchent la scène de
-<ins id="cor_11" title="myrthes">myrtes</ins> et de lauriers, avec le nom de l’Auteur écrit
-en lettres d’or. Sous chacun des sièges, fauteuils
-d’orchestre et de balcon, désormais adhérents aux
-parquets, est repliée (pour ainsi dire postérieurement)
-une paire de mains très belles, en bois de chêne,
-construites d’après les planches de Desbarolles,
-sculptées à l’emporte-pièce et recouvertes de gants en
-double cuir de veau-paille pour compléter l’illusion.
-Il serait superflu d’en indiquer la fonction, ici. Ces
-mains sont scrupuleusement modelées sur le fac-similé
-des patrons les plus célèbres, afin que la <i>qualité</i> des
-applaudissements en soit meilleure. Ainsi, les mains
-de Napoléon, de Marie-Louise, de madame de Sévigné,
-de Shakespeare, de du Terrail, de Gœthe, de
-Chapelain et du Dante, décalquées sur les dessins des
-premiers ouvrages de chiromancie, ont été choisies,
-de préférence, comme étalons et types généraux à confier
-au tourneur.</p>
-
-<p>Des bouts de cannes (nerfs de bœuf et bois de fer),
-des talons en caoutchouc bouilli, ferrés de forts clous,
-sont dissimulés dans les pieds mêmes de chaque
-siège; mus par des ressorts à boudin, ils sont
-destinés à frapper, alternativement et rapidement,
-le plancher dans les ovations, rappels et trépignements.
-<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span>
-A la moindre interruption du courant des
-électro-aimants, la secousse mettra tout en branle
-avec un ensemble tel—que jamais, de mémoire
-de Claque, on n’aura rien entendu de pareil; cela
-croulera d’applaudissements! Et la Machine est si
-puissante qu’au besoin elle pourrait faire crouler,
-<i>littéralement</i>, la salle elle-même. L’auteur serait
-enseveli dans son triomphe, pareil au jeune captal de
-Buch après l’assaut de Ravenne et que pleurèrent
-toutes les femmes. C’est un tonnerre, une salve, une
-apothéose d’acclamations, de cris, de <i>bravi</i>, d’opinions,
-de <i>Oua-ouaou</i>, de bruits de tout genre, même
-inquiétants, de spasmes, de convictions, de trépidations,
-d’idées et de gloire, éclatant de tous les côtés
-à la fois, aux passages les plus fastidieux ou les plus
-beaux de la pièce, sans distinction. Il n’y a plus
-d’aléas possibles.</p>
-
-<p>Et il se passe alors, ici, le phénomène magnétique
-indéniable qui sanctionne ce tapage et lui donne la
-valeur absolue; ce phénomène est la justification de
-la <i>Machine-à-Gloire</i>, qui, sans lui, serait presque une
-mystification?—Le voici: c’est là le grand point,
-le trait hors ligne, l’éclair éblouissant et génial de
-l’invention de Bottom.</p>
-
-<p>Remémorons-nous, avant tout, pour bien saisir
-l’idée de ce génie, que les particuliers n’aiment pas à
-fronder l’Opinion publique. Le propre de chacune
-de leurs âmes est d’être convaincue, <i>quand même</i>, de
-cet axiome, dès le berceau: «Cet homme <span class="smcap">Réussit</span>:
-donc, en dépit des sots et des envieux, c’est un esprit
-<span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span>
-glorieux et capable. Imitons-le si nous le pouvons, et
-soyons de son côté, à tout hasard, ne fût-ce que pour
-n’avoir pas l’air d’un imbécile.»</p>
-
-<p>Voilà le raisonnement caché, n’est-il pas vrai, dans
-l’atmosphère même dans la salle.</p>
-
-<p>Maintenant, si la Claque enfantine dont nous jouissons
-suffit, aujourd’hui, pour amener les résultats
-d’entraînement que nous avons signalés, que sera-ce
-avec la Machine, étant donné ce sentiment général?—Le
-Public, les subissant déjà, tout en se sachant fort
-bien la dupe de cette machine humaine, la Claque, les
-éprouvera, ici, d’autant mieux qu’ils lui seront inspirés,
-cette fois par une <em>VRAIE</em> machine:—l’Esprit
-du siècle, ne l’oublions pas, est aux machines.</p>
-
-<p>Le spectateur, donc, si froid qu’il puisse être, en
-entendant ce qui se passe autour de lui, se laisse
-bien facilement enlever par l’enthousiasme général.
-C’est la force des choses. Bientôt le voici qui applaudit
-à tout rompre et de confiance. Il se sent, comme
-toujours, de l’avis de la Majorité. Et il ferait, alors,
-plus de bruit que la Machine elle-même, s’il le pouvait,
-de crainte <i>de se faire remarquer</i>.</p>
-
-<p>De sorte—et voilà la solution du problème: un
-moyen physique réalisant un but intellectuel—que
-le succès devient une <i>réalité</i>!... que la <span class="smcap">Gloire</span>
-passe <i>véritablement</i> dans la salle! Et que le côté
-illusoire de l’Appareil-Bottom disparaît, en se fusionnant,
-positivement, dans le resplendissement du
-Vrai!</p>
-
-<p>Si la pièce était d’un simple agota, ou de quelque
-<span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span>
-cuistre tellement baveux que l’audition, même d’une
-seule scène, en fût impossible,—pour parer à tout
-aléa les applaudissements ne cesseraient pas du
-lever à la chute du rideau.</p>
-
-<p>Pas de résistance possible! Au besoin, des fauteuils
-seraient ménagés pour les poètes avérés et convaincus
-de génie, pour les récalcitrants, en un mot, et la
-Cabale: la pile, en envoyant son étincelle dans les
-bras des fauteuils suspects, ferait applaudir <i>de force</i>
-leurs habitants. L’on dirait: «Il paraît que c’est
-bien beau puisqu’<i>Eux-mêmes</i> sont <em>OBLIGÉS</em> d’applaudir!»</p>
-
-<p>Inutile d’ajouter que si ceux-là faisaient jamais
-(grâce à l’intempestive intervention,—il faut tout
-prévoir,—de quelques chefs d’État malavisés) représenter
-aussi leurs «ouvrages», sans coupures, collaborateurs
-éclairés ni immixtions directoriales,—la
-Machine, par une rétroversion due à l’inépuisable
-et vraiment providentielle inventive de Bottom,
-saurait venger les honnêtes gens. C’est-à-dire qu’au
-lieu de couvrir de gloire, cette fois, elle huerait,
-brairait, sifflerait, ruerait, coasserait, glapirait et
-conspuerait tellement la «pièce», qu’il serait impossible
-d’en distinguer un traître mot!—Jamais, depuis
-la fameuse soirée du <i>Tannhäuser</i> à l’Opéra de
-Paris, on n’aurait entendu chose pareille. De cette façon
-la bonne foi des personnes <i>bien</i> et surtout de la Bourgeoisie
-ne serait pas surprise, comme il arrive, hélas!
-trop souvent. L’éveil serait donné, tout de suite,—comme,
-jadis, au Capitole, lors de l’attaque des Gaulois.—Vingt
-<span class="pagenum" id="Page_78">[p. 78]</span>
-Andréides<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> sortis des ateliers d’Edison, à
-figures dignes, à sourire discret et entendu, la brochette
-choisie à la boutonnière, sont d’attache à la Machine:
-en cas d’absence ou d’indisposition de leurs <i>modèles</i>,
-on les distribuerait dans les loges, avec des attitudes
-de mépris profond qui donneraient le ton aux spectateurs.
-Si, par extraordinaire, ces derniers essayaient
-de se rebeller et de vouloir entendre, les automates
-crieraient: «Au feu!», ce qui enlèverait la situation
-dans un meurtrier tohu-bohu d’étouffement et de
-clameurs <i>réelles</i>. La «pièce» ne s’en relèverait pas.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a>
-Automates électro-humains, donnant, grâce à l’ensemble
-des découvertes de la science moderne, l’illusion <i>complète</i> de
-l’Humanité.</p>
-</div>
-
-<p>Quant à la Critique, il n’y a pas à s’en <ins id="cor_12" title="préocuper">préoccuper</ins>.
-Lorsque l’œuvre dramatique serait écrite par des
-gens recommandables, par des personnes sérieuses et
-influentes, par des notabilités conséquentes et de poids,
-la Critique,—à part quelques <i>purs</i> insociables et dont
-les voix, perdues dans le tumulte, ne feraient qu’en
-renforcer le vacarme,—se trouverait toute conquise:
-elle rivaliserait d’énergie avec l’Appareil-Bottom.</p>
-
-<p>D’ailleurs, les Articles critiques, confectionnés
-à l’avance, sont aussi une dépendance de la Machine:
-la rédaction en est simplifiée par un triage de tous
-les vieux clichés, rhabillés et revernis à neuf, qui
-sont lancés par des employés-Bottom à l’instar du
-Moulin-à-prières des Chinois, nos précurseurs en
-toute chose du Progrès<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a>
-Ce moulin se compose d’une petite roue que le dévot fait
-tourner et d’où s’échappent mille petits papiers imprimés contenant
-de longues prières. De sorte qu’un seul homme en dit
-plus, en une minute, que tout un couvent dans une année,—l’intention
-étant tout.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span>
-L’Appareil-Bottom réduit, à peu près de la même
-manière, la besogne de la Critique: il épargne ainsi
-bien des sueurs, bien des fautes de grammaire élémentaire,
-bien des coq-à-l’âne et bien des phrases
-vides qu’emporte le vent!—Les feuilletonnistes, amateurs
-du doux farniente, pourront traiter avec le
-Baron à son arrivée. Le secret le plus inviolable est
-assuré, en cas d’un puéril amour-propre. Il y a prix
-fixe, marqué en chiffres connus, en tête des articles;
-c’est tant par mot de plus de trois caractères. Quand
-l’article est glorieux pour le signataire, la gloire se
-paye à part.</p>
-
-<p>Comme régularité de lignes, comme <i>œil</i>, comme
-logique stricte et comme mécanique filiation d’idées,
-ces articles ont, sur les articles faits à la main la
-même et incontestable supériorité que, par exemple,
-les ouvrages d’une machine à coudre ont sur ceux
-de l’ancienne aiguille.</p>
-
-<p>Il n’y a pas de comparaison! Que sont les forces
-d’un homme, aujourd’hui, devant celles d’une
-machine?</p>
-
-<p>C’est surtout après la chute du drame d’un grand
-poète que les bienfaisants effets de ces Articles-Bottom
-seraient appréciables!</p>
-
-<p>Là serait comme on dit, le coup de grâce!...
-Comme choix et lessivage des plus décrépites,
-<span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span>
-tortueuses, nauséabondes, calomnieuses et baveuses platitudes,
-gloussées au sortir de l’égout natal, ces Articles
-ne laisseraient vraiment plus rien à désirer au
-Public. Ils sont tout prêts! Ils donnent l’illusion complète.</p>
-
-<p>On croirait, d’une part, lire des articles <i>humains</i>
-sur les grands hommes <i>vivants</i>,—et, d’autre part,
-quel fini, dans le vermineux! Quelle quintessence
-d’abjection!</p>
-
-<p>Leur apparition sera, certainement, l’un des grands
-succès de ce siècle. Le Baron en a soumis quelques
-spécimens à plusieurs de nos plus spirituels critiques:
-ils en soupiraient et en laissaient tomber la plume
-d’admiration! Cela exsude, à chaque virgule, cette
-impression de quiétude qui émane, par exemple, de
-ce mot délicieux, que,—tout en s’éventant négligemment
-de son mouchoir de dentelles,—le marquis
-de D***, directeur de la <i>Gazette du Roi</i>, disait à
-Louis XIV: «Sire, si l’on envoyait un bouillon au
-grand Corneille qui se meurt?...»</p>
-
-<p>La chambre générale du Grand-Clavier de la
-Machine est installée sous l’excavation appelée, au
-théâtre, le <i>Trou du souffleur</i>. Là se tient le Préposé;
-lequel doit être un homme sûr, d’une honorabilité
-éprouvée et ayant l’extérieur digne d’un gardien de
-passage, par exemple. Il a sous la main les interrupteurs
-et les commutateurs électriques, les régulateurs,
-les éprouvettes, les clefs des tuyaux des gaz
-proto et bioxyde d’azote, effluves ammoniacaux et
-autres, les boutons de ressort des leviers, des bielles
-<span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span>
-et des moufles. Le manomètre marque tant de pression,
-tant de kilogrammètres d’Immortalité. Le compteur
-additionne et l’Auteur-dramatique paye sa facture,
-que lui présente quelque jeune beauté, en grand costume
-de Renommée et entourée d’une gloire de trompettes.
-Celle-ci remet alors à l’Auteur, en souriant, au
-nom de la Postérité, et aux lueurs d’un feu de Bengale
-olive, couleur de l’Espérance, lui remet, disons-nous,
-à titre d’offrande, un buste ressemblant, garanti,
-nimbé et lauré, le tout en béton aggloméré (Système-Coignet).
-Tout cela peut se faire à l’avance!
-Avant la représentation!!!</p>
-
-<p>Si l’auteur tenait même à ce que sa gloire fût non
-seulement présente et future, mais fût même <i>passée</i>,
-le Baron a tout prévu: la Machine peut obtenir des
-résultats rétroactifs. En effet, des conduits de gaz hilarants,
-habilement distribués dans les cimetières de
-premier ordre, doivent, chaque soir, faire sourire,
-de force, les aïeux dans leurs tombeaux.</p>
-
-<p>Pour ce qui est du côté pratique et immédiat de
-l’invention, les devis ont été scrupuleusement dressés.
-Le prix de transformation du Grand-Théâtre, à New-York,
-en salle sérieuse, n’excède pas quinze mille
-dollars; celui de la Haye, le Baron en répondrait
-moyennant seize mille krounes; Moscou et Saint-Pétersbourg
-seraient aptes moyennant quarante mille
-roubles, environ. Les prix, pour les théâtres de Paris,
-ne sont pas encore fixés, Bottom voulant être sur
-les lieux pour bien s’en rendre compte.</p>
-
-<p>En somme, on peut affirmer désormais que
-<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span>
-l’énigme de la Gloire dramatique moderne,—telle que
-la conçoivent les Gens de simple bon sens,—vient
-d’être résolue. Elle est, maintenant, <em>A LEUR PORTÉE</em>. Ce
-Sphinx a trouvé son Œdipe<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a>
-On a parlé, récemment, d’une adaptation de cette curieuse
-Machine à la Chambre des députés et au Sénat: mais ce n’est,
-encore, qu’un on-dit. Sous toutes réserves. Les Oua-ouaou
-seraient remplacés par des: «Très-bien!» des: «Oui! oui!»
-des: «Aux voix!» des: «Vous en avez menti!...» des: «Non!
-non!» des: «Je demande la parole!...» des «Continuez!» etc.—Enfin,
-le nécessaire.</p>
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_83">
-
-<h2 class="nobreak" lang="en" xml:lang="en">DUKE OF PORTLAND</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Monsieur Henry La Luberne.</i></p>
-
-<div class="citat" lang="en" xml:lang="en">Gentlemen, you are welcome to Elsinore.</div>
-
-<div class="attrib"><span class="smcap">Shakespeare</span>, <i>Hamlet</i>.</div>
-
-<div class="citat">Attends-moi là: je ne manquerai
-pas, certes, de te rejoindre <em>DANS CE
-CREUX VALLON</em>.</div>
-
-<div class="attribr"><span class="smcap">L’évêque Hall.</span></div>
-
-<p class="sep2">Sur la fin de ces dernières années, à son retour du
-Levant, Richard, duc de Portland, le jeune lord jadis
-célèbre dans toute l’Angleterre pour ses fêtes de nuit,
-ses victorieux pur-sang, sa science de boxeur, ses
-chasses au renard, ses châteaux, sa fabuleuse fortune,
-ses aventureux voyages et ses amours,—avait disparu
-brusquement.</p>
-
-<p>Une seule fois, un soir, on avait vu son séculaire
-carrosse doré traverser, stores baissés, au triple galop
-et entouré de cavaliers portant des flambeaux, Hyde-Park.</p>
-
-<p>Puis,—réclusion aussi soudaine qu’étrange,—le
-<span class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span>
-duc s’était retiré dans son familial manoir; il s’était
-fait l’habitant solitaire de ce massif manoir à créneaux,
-construit en de vieux âges, au milieu de sombres jardins
-et de pelouses boisées, sur le cap de Portland.</p>
-
-<p>Là, pour tout voisinage, un feu rouge, qui éclaire
-à toute heure, à travers la brume, les lourds steamers
-tanguant au large et entrecroisant leurs lignes de
-fumée sur l’horizon.</p>
-
-<p>Une sorte de sentier, en pente vers la mer, une
-sinueuse allée, creusée entre des étendues de roches et
-bordée, tout au long, de pins sauvages, ouvre, en bas,
-ses lourdes grilles dorées sur le sable même de la
-plage, immergé aux heures du reflux.</p>
-
-<p>Sous le règne de Henri VI, des légendes se dégagèrent
-de ce château-fort, dont l’intérieur, au jour
-des vitraux, resplendit de richesses féodales.</p>
-
-<p>Sur la plate-forme qui en relie les sept tours veillent
-encore, entre chaque embrasure, ici, un groupe
-d’archers, là, quelque chevalier de pierre, sculptés,
-au temps des croisades, dans des attitudes de combat<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a>
-Le château de Northumberland répond beaucoup mieux
-à cette description que celui de Portland.—Est-il nécessaire
-d’ajouter que, si le fond et la plupart des détails de cette histoire
-sont authentiques, l’auteur a dû modifier un peu le <i>personnage</i>
-même du duc de Portland,—puisqu’il écrit cette histoire
-<i>telle qu’elle aurait dû se passer</i>?</p>
-</div>
-
-<p>La nuit, ces statues,—dont les figures, maintenant
-effacées par les lourdes pluies d’orage et les frimas
-de plusieurs centaines d’hivers, sont d’expressions
-maintes fois changées par les retouches de la foudre,—offrent
-<span class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span>
-un aspect vague qui se prête aux plus
-superstitieuses visions. Et, lorsque, soulevés en masses
-multiformes par une tempête, les flots se ruent, dans
-l’obscurité, contre le promontoire de Portland, l’imagination
-du passant perdu qui se hâte sur les grèves,—aidée,
-surtout, des flammes versées par la lune à
-ces ombres granitiques,—peut songer, en face de ce
-castel, à quelque éternel assaut soutenu par une héroïque
-garnison d’hommes d’armes fantômes contre
-une légion de mauvais esprits.</p>
-
-<p>Que signifiait cet isolement de l’insoucieux seigneur
-anglais? Subissait-il quelque attaque de spleen?—Lui,
-ce cœur si natalement joyeux! Impossible!...—Quelque
-mystique influence apportée de son voyage en
-Orient?—Peut-être.—L’on s’était inquiété, à la
-cour, de cette disparition. Un message de Westminster
-avait été adressé, par la Reine, au lord invisible.</p>
-
-<p class="sep2">Accoudée auprès d’un candélabre, la reine Victoria
-s’était attardée, ce soir-là, en audience extraordinaire.
-A côté d’elle, sur un tabouret d’ivoire, était
-assise une jeune liseuse, miss Héléna H***.</p>
-
-<p>Une réponse, scellée de noir, arriva de la part de
-lord Portland.</p>
-
-<p>L’enfant, ayant ouvert le pli ducal, parcourut de
-ses yeux bleus, souriantes lueurs de ciel, le peu de
-lignes qu’il contenait. Tout à coup, sans une parole,
-elle le présenta, paupières fermées, à Sa Majesté.</p>
-
-<p>La reine lut donc, elle-même, en silence.</p>
-
-<p>Aux premiers mots, son visage, d’habitude impassible,
-<span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span>
-parut s’empreindre d’un grand étonnement
-triste. Elle tressaillit même: puis, muette, approcha
-le papier des bougies allumées.—Laissant tomber
-ensuite, sur les dalles, la lettre qui se consumait:</p>
-
-<p>—Mylords, dit-elle à ceux des pairs qui se trouvaient
-présents à quelques pas, vous ne reverrez plus
-notre cher duc de Portland. Il ne doit plus siéger
-au Parlement. Nous l’en dispensons, par un privilège
-nécessaire. Que son secret soit gardé! Ne vous
-inquiétez plus de sa personne et que nul de ses hôtes
-ne cherche jamais à lui adresser la parole.</p>
-
-<p>Puis congédiant, d’un geste, le vieux courrier du
-château:</p>
-
-<p>—Vous direz au duc de Portland ce que vous
-venez de voir et d’entendre, ajouta-t-elle après un
-coup d’œil sur les cendres noires de la lettre.</p>
-
-<p>Sur ces paroles mystérieuses, Sa Majesté s’était
-levée pour se retirer en ses appartements. Toutefois,
-à la vue de sa liseuse demeurée immobile et
-comme endormie, la joue appuyée sur son jeune
-bras blanc posé sur les moires pourpres de la table,
-la reine, surprise encore, murmura doucement:</p>
-
-<p>—On me suit, Héléna?</p>
-
-<p>La jeune fille, persistant dans son attitude, on
-s’empressa auprès d’elle.</p>
-
-<p>Sans qu’aucune pâleur eût décelé son émotion,—un
-lys, comment pâlir?—elle s’était évanouie.</p>
-
-<p class="sep2">Une année après les paroles prononcées par Sa
-Majesté,—pendant une orageuse nuit d’automne,
-<span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span>
-les navires de passage à quelques lieues du cap de
-Portland virent le manoir illuminé.</p>
-
-<p>Oh! ce n’était pas la première des fêtes nocturnes
-offertes, à chaque saison, par le lord <i>absent</i>!</p>
-
-<p>Et l’on en parlait, car leur sombre excentricité
-touchait au fantastique, le duc n’y assistant pas.</p>
-
-<p>Ce n’était pas dans les appartements du château
-que ces fêtes étaient données. Personne n’y entrait
-plus; lord Richard, qui habitait, solitairement, le
-donjon même, paraissait les avoir oubliés.</p>
-
-<p>Dès son retour, il avait fait recouvrir, par d’immenses
-glaces de Venise, les murailles et les voûtes
-des vastes souterrains de cette demeure. Le sol en
-était maintenant dallé de marbres et d’éclatantes
-mosaïques.—Des tentures de haute lice, entr’ouvertes
-sur des torsades, séparaient, seules, une enfilade de
-salles merveilleuses où, sous d’étincelants balustres
-d’or tout en lumières, apparaissait une installation de
-meubles orientaux, brodés d’arabesques précieuses, au
-milieu de floraisons tropicales, de jets d’eau de senteur
-en des vasques de porphyre et de belles statues.</p>
-
-<p>Là, sur une amicale invitation du châtelain de Portland,
-«au regret d’être <i>absent</i>, toujours,» se rassemblait
-une foule brillante, toute l’élite de la jeune
-aristocratie de l’Angleterre, des plus séduisantes
-artistes ou des plus belles insoucieuses de la <i>gentry</i>.</p>
-
-<p>Lord Richard était représenté par l’un de ses amis
-d’<i>autrefois</i>. Et il se commençait alors une nuit princièrement
-libre.</p>
-
-<p>Seul, à la place d’honneur du festin, le fauteuil du
-<span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span>
-jeune lord restait vide et l’écusson ducal qui en surmontait
-le dossier demeurait toujours voilé d’un
-long crêpe de deuil.</p>
-
-<p>Les regards, bientôt enjoués par l’ivresse ou le
-plaisir, s’en détournaient volontiers vers des présences
-plus charmantes.</p>
-
-<p>Ainsi, à minuit, s’étouffaient, sous terre, à Portland,
-dans les voluptueuses salles, au milieu des capiteux
-aromes des exotiques fleurs, les éclats de rire, les
-baisers, le bruit des coupes, des chants enivrés et des
-musiques!</p>
-
-<p class="sep2">Mais, si l’un des convives, à cette heure-là, se fût
-levé de table et, pour respirer l’air de mer, se fût
-aventuré au dehors, dans l’obscurité, sur les grèves, à
-travers les rafales des désolés vents du large, il eût
-aperçu, peut-être, un spectacle capable de troubler
-sa belle humeur, au moins pour le reste de la nuit.</p>
-
-<p>Souvent, en effet, vers cette heure-là même, dans
-les détours de l’allée qui descendait vers l’Océan, un
-gentleman, enveloppé d’un manteau, le visage recouvert
-d’un masque d’étoffe noire auquel était adaptée
-une capuce circulaire qui cachait toute la tête, s’acheminait, la
-lueur d’un cigare à la main longuement
-gantée, vers la plage. Comme par une fantasmagorie
-d’un goût suranné, deux serviteurs aux cheveux blancs
-le précédaient; deux autres le suivaient, à quelques
-pas, élevant de fumeuses torches rouges.</p>
-
-<p>Au-devant d’eux marchait un enfant, aussi en livrée
-de deuil, et ce page agitait, une fois par minute, le
-<span class="pagenum" id="Page_89">[p. 89]</span>
-court battement d’une cloche pour avertir au loin
-que l’on s’écartât sur le passage du promeneur. Et
-l’aspect de cette petite troupe laissait une impression
-aussi glaçante que le cortège d’un condamné.</p>
-
-<p>Devant cet homme s’ouvrait la grille du rivage;
-l’escorte le laissait seul et il s’avançait alors au bord
-des flots. Là, comme perdu en un pensif désespoir et
-s’enivrant de la désolation de l’espace, il demeurait
-taciturne, pareil aux spectres de pierre de la plate-forme,
-sous le vent, la pluie et les éclairs, devant le
-mugissement de l’Océan. Après une heure de cette
-songerie, le morne personnage, toujours accompagné
-des lumières et précédé du glas de la cloche, reprenait,
-vers le donjon, le sentier d’où il était descendu.
-Et souvent, chancelant en chemin, il s’accrochait
-aux aspérités des roches.</p>
-
-<p class="sep2">Le matin qui avait précédé cette fête d’automne, la
-jeune lectrice de la reine, toujours en grand deuil
-depuis le premier message, était en prières dans l’oratoire
-de Sa Majesté, lorsqu’un billet, écrit par l’un des
-secrétaires du duc, lui fut remis.</p>
-
-<p>Il ne contenait que ces deux mots, qu’elle lut avec
-un frémissement: «Ce soir.»</p>
-
-<p>C’est pourquoi, vers minuit, l’une des embarcations
-royales avait touché à Portland. Une juvénile forme
-féminine, en mante sombre, en était descendue, seule.
-La vision, après s’être orientée sur la plage crépusculaire,
-s’était hâtée, en courant vers les torches, du
-côté du tintement apporté par le vent.
-<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span></p>
-
-<p>Sur le sable, accoudé à une pierre et, de temps à
-autre, agité d’un tressaut mortel, l’homme au masque
-mystérieux était étendu dans son manteau.</p>
-
-<p>—O malheureux! s’écria dans un sanglot et en
-se cachant la face, la jeune apparition lorsqu’elle
-arriva, tête nue, à côté de lui.</p>
-
-<p>—Adieu! adieu! répondit-il.</p>
-
-<p>On entendait, au loin, des chants et des rires, venus
-des souterrains de la féodale demeure dont l’illumination
-ondulait, reflétée, sur les flots.</p>
-
-<p>—Tu es libre!... ajouta-t-il, en laissant retomber
-sa tête sur la pierre.</p>
-
-<p>—Tu es délivré! répondit la blanche advenue en
-élevant une petite croix d’or vers les cieux remplis
-d’étoiles, devant le regard de celui qui ne parlait
-plus.</p>
-
-<p>Après un grand silence et, comme elle demeurait
-ainsi devant lui, les yeux fermés et immobile, en
-cette attitude:</p>
-
-<p>—Au <i>revoir</i>, Héléna! murmura celui-ci dans un
-profond soupir.</p>
-
-<p>Lorsque après une heure d’attente les serviteurs se
-rapprochèrent, ils aperçurent la jeune fille à genoux
-sur le sable et priant auprès de leur maître.</p>
-
-<p>—Le duc de Portland est mort, dit-elle.</p>
-
-<p>Et, s’appuyant à l’épaule de l’un de ces vieillards,
-elle regagna l’embarcation qui l’avait amenée.</p>
-
-<p>Trois jours après, on pouvait lire cette nouvelle
-dans le <i>Journal de la Cour</i>:</p>
-
-<p>«—Miss Héléna H***, la fiancée du duc de Portland,
-<span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span>
-convertie à la religion orthodoxe, a pris hier
-le voile aux carmélites de L***.»</p>
-
-<p class="sep2">Quel était donc le secret dont le puissant lord
-venait de mourir?</p>
-
-<p class="sep2">Un jour dans ses lointains voyages en Orient,
-s’étant éloigné de sa caravane aux environs d’Antioche,
-le jeune duc, en causant avec les guides du
-pays, entendit parler d’un mendiant dont on s’écartait
-avec horreur et qui vivait, seul, au milieu des
-ruines.</p>
-
-<p>L’idée le prit de visiter cet homme, car nul n’échappe
-à son destin.</p>
-
-<p>Or, ce Lazare funèbre était ici-bas le dernier dépositaire
-de la grande lèpre antique, de la Lèpre-sèche
-et sans remède, du mal inexorable dont un Dieu
-seul pouvait ressusciter, jadis, les Jobs de la légende.</p>
-
-<p>Seul, donc, Portland, malgré les prières de ses
-guides éperdus, osa braver la contagion dans l’espèce
-de caverne où râlait ce paria de l’Humanité.</p>
-
-<p>Là, même, par une forfanterie de grand gentilhomme,
-intrépide jusqu’à la folie, en donnant une
-poignée de pièces d’or à cet agonisant misérable, le
-pâle seigneur avait tenu <i>à lui serrer la main</i>.</p>
-
-<p>A l’instant même un nuage était passé sur ses
-yeux. Le soir, se sentant perdu, il avait quitté la
-ville et l’intérieur des terres et, dès les premières
-atteintes, avait regagné la mer pour venir tenter
-une guérison dans son manoir, ou y mourir.
-<span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span></p>
-
-<p>Mais, devant les ravages ardents qui se déclarèrent
-durant la traversée, le duc vit bien qu’il ne
-pouvait conserver d’autre espoir qu’en une prompte
-mort.</p>
-
-<p>C’en était fait! Adieu, jeunesse, éclat du vieux
-nom, fiancée aimante, postérité de la race!—Adieu,
-forces, joies, fortune incalculable, beauté, avenir!
-Toute espérance s’était engouffrée dans le creux
-de la poignée de main terrible. Le lord avait
-hérité du mendiant. Une seconde de bravade—un
-mouvement <i>trop</i> noble, plutôt!—avait emporté cette
-existence lumineuse dans le secret d’une mort
-désespérée...</p>
-
-<p>Ainsi périt le duc Richard de Portland, le dernier
-lépreux du monde.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_93">
-
-<h2 class="nobreak">VIRGINIE ET PAUL</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Mademoiselle Augusta Holmès.</i></p>
-
-<div class="citat" lang="la" xml:lang="la">«Per amica silentia lunæ.»</div>
-
-<div class="attrib"><span class="smcap">Virgile.</span></div>
-
-<p class="sep2">C’est la grille des vieux jardins du pensionnat. Dix
-heures sonnent dans le lointain. Il fait une nuit
-d’avril, claire, bleue et profonde. Les étoiles semblent
-d’argent. Les vagues du vent, faibles, ont passé sur
-les jeunes roses; les feuillages bruissent, le jet d’eau
-retombe neigeux, au bout de cette grande allée
-d’acacias. Au milieu du grand silence, un rossignol,
-âme de la nuit, fait scintiller une pluie de notes
-magiques.</p>
-
-<p>Alors que les seize ans vous enveloppaient de leur
-ciel d’illusions, avez-vous aimé une toute jeune fille?
-Vous souvenez-vous de ce gant oublié sur une chaise,
-dans la tonnelle? Avez-vous éprouvé le trouble d’une
-présence inespérée, subite? Avez-vous senti vos joues
-brûler, lorsque, pendant les vacances, les parents
-souriaient de votre timidité l’un près de l’autre?
-<span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span>
-Avez-vous connu le doux infini de deux yeux purs qui
-vous regardaient avec une tendresse pensive? Avez-vous
-touché, de vos lèvres, les lèvres d’une enfant
-tremblante et brusquement pâlie, dont le sein battait
-contre votre cœur oppressé de joie? Les avez-vous
-gardées, au fond du reliquaire, les fleurs bleues
-cueillies le soir, près de la rivière, en revenant
-ensemble?</p>
-
-<p>Caché, depuis les années séparatrices, au plus profond
-de votre cœur, un tel souvenir est comme une
-goutte d’essence de l’Orient enfermée en un flacon
-précieux. Cette goutte de baume est si fine et si puissante
-que, si l’on jette le flacon dans votre tombeau,
-son parfum, vaguement immortel, durera plus
-que votre poussière.</p>
-
-<p>Oh! s’il est une chose douce, par un soir de solitude,
-c’est de respirer, encore une fois, l’adieu de ce
-souvenir enchanté!</p>
-
-<p>Voici l’heure de l’isolement: les bruits du travail
-se sont tus dans le faubourg: mes pas m’ont conduit
-jusqu’ici, au hasard. Cette bâtisse fut, autrefois, une
-vieille abbaye. Un rayon de lune fait voir l’escalier
-de pierre, derrière la grille, et illumine à demi les
-vieux saints sculptés qui ont fait des miracles et qui,
-sans doute, ont frappé contre ces dalles leurs humbles
-fronts éclairés par la prière. Ici les pas des chevaliers
-de Bretagne ont résonné autrefois, alors que l’Anglais
-tenait encore nos cités angevines.—A présent, des
-jalousies vertes et gaies rajeunissent les sombres
-pierres des croisées et des murs. L’abbaye est devenue
-<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span>
-une pension de jeunes filles. Le jour, elles doivent y
-gazouiller comme des oiseaux dans les ruines. Parmi
-celles qui sont endormies, il est plus d’une enfant
-qui, aux premières vacances de Pâques, éveillera
-dans le cœur d’un jeune adolescent la grande impression
-sacrée et peut-être que déjà...—Chut! on a
-parlé! Une voix très douce vient d’appeler (tout bas):
-«Paul!... Paul!» Une robe de mousseline blanche, une
-ceinture bleue ont flotté, un instant, près de ce pilier.
-Une jeune fille semble parfois une apparition. Celle-ci
-est descendue maintenant. C’est l’une d’entre elles;
-je vois la pèlerine du pensionnat et la croix d’argent
-du cou. Je vois son visage. La nuit se fond avec ses
-traits baignés de poésie! O cheveux si blonds d’une
-jeunesse mêlée d’enfance encore! O bleu regard
-dont l’azur est si pâle qu’il semble encore tenir de
-l’éther primitif!</p>
-
-<p>Mais quel est ce tout jeune homme qui se glisse
-entre les arbres? Il se hâte; il touche le pilier de la
-grille.</p>
-
-<p>—Virginie! Virginie! c’est moi.</p>
-
-<p>—Oh! plus bas! me voici, Paul!</p>
-
-<p>Ils ont quinze ans tous les deux!</p>
-
-<p>C’est un premier rendez-vous! C’est une page de
-l’idylle éternelle! Comme ils doivent trembler de joie
-l’un et l’autre! Salut, innocence divine! souvenir!
-fleurs ravivées!</p>
-
-<p>—Paul! mon cher cousin!</p>
-
-<p>—Donnez-moi votre main à travers la grille, Virginie.
-Oh! mais est-elle jolie, au moins! Tenez, c’est
-<span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span>
-un bouquet que j’ai cueilli dans le jardin de papa. Il
-ne coûte pas d’argent, mais c’est de cœur.</p>
-
-<p>—Merci, Paul.—Mais comme il est <ins id="cor_13" title="essouflé">essoufflé</ins>!
-Comme il a couru!</p>
-
-<p>—Ah! c’est que papa a fait une affaire, aujourd’hui,
-une affaire très belle! Il a acheté un petit
-bois à moitié prix. Des gens étaient obligés de vendre
-vite; une bonne occasion. Alors, comme il était content
-de la journée, je suis resté avec lui pour qu’il
-me donnât un peu d’argent; et puis je me suis pressé
-pour arriver à l’heure.</p>
-
-<p>—Nous serons mariés dans trois ans, si vous passez
-bien vos examens, Paul!</p>
-
-<p>—Oui, je serai un avocat. Quand on est un avocat,
-on attend quelques mois pour être connu. Et puis, on
-gagne, aussi, un peu d’argent.</p>
-
-<p>—Souvent beaucoup d’argent!</p>
-
-<p>—Oui. Est-ce que vous êtes heureuse au pensionnat,
-ma cousine?</p>
-
-<p>—Oh! oui, Paul. Surtout depuis que madame Pannier
-a pris de l’extension. D’abord, on n’était pas si
-bien; mais, maintenant, il y a ici des jeunes filles des
-châteaux. Je suis l’amie de toutes ces demoiselles. Oh!
-elles ont de bien jolies choses. Et alors, depuis leur
-arrivée, nous sommes bien mieux, bien mieux, parce
-que madame Pannier peut dépenser un peu plus
-d’argent.</p>
-
-<p>—C’est égal, ces vieux murs... Ce n’est pas très
-gai d’être ici.</p>
-
-<p>—Si! on s’habitue à ne pas les regarder. Mais,
-<span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span>
-voyons, Paul, avez-vous été voir notre bonne tante?
-Ce sera sa fête dans six jours; il faudra lui écrire
-un <i>compliment</i>. Elle est si bonne!</p>
-
-<p>—Je ne l’aime pas beaucoup, moi, ma tante! Elle
-m’a donné, l’autre fois, de vieux bonbons du dessert,
-au lieu, enfin, d’un vrai cadeau: soit une jolie bourse,
-soit des petites pièces pour mettre dans ma tirelire.</p>
-
-<p>—Paul, Paul, ce n’est pas bien. Il faut être toujours
-bien aimant avec elle et la ménager. Elle est
-vieille et elle nous laissera, aussi, un peu d’argent...</p>
-
-<p>—C’est vrai. Oh! Virginie, entends-tu ce rossignol?</p>
-
-<p>—Paul, prenez bien garde de me tutoyer quand
-nous ne serons pas seuls.</p>
-
-<p>—Ma cousine, puisque nous devons nous marier!
-D’ailleurs, je ferai attention. Mais comme c’est joli, le
-rossignol! Quelle voix pure et argentine!</p>
-
-<p>—Oui, c’est joli, mais ça empêche de dormir. Il
-fait très doux, ce soir: la lune est argentée, c’est beau.</p>
-
-<p>—Je savais bien que vous aimiez la poésie, ma cousine.</p>
-
-<p>—Oh! oui! la Poésie!... j’étudie le piano.</p>
-
-<p>—Au collège, j’ai appris toutes sortes de beaux vers
-pour vous les dire, ma cousine; je sais presque tout
-Boileau par cœur. Si vous voulez, nous irons souvent
-à la campagne quand nous serons mariés, dites?</p>
-
-<p>—Certainement, Paul! D’ailleurs, maman me donnera,
-en dot, sa petite maison de campagne où il y
-a une ferme: nous irons là, souvent, passer l’été. Et
-nous agrandirons cela un peu, si c’est possible. La
-ferme rapporte aussi un peu d’argent.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span>
-—Ah! tant mieux. Et puis l’on peut vivre à la
-campagne pour beaucoup moins d’argent qu’à la ville.
-C’est mes parents qui m’ont dit cela. J’aime la chasse,
-et je tuerai, aussi, beaucoup de gibier. Avec la chasse,
-on économise, aussi, un peu d’argent!</p>
-
-<p>—Puis,—c’est la campagne, mon Paul! Et j’aime
-tant tout ce qui est poétique!</p>
-
-<p>—J’entends du bruit là-haut, hein?</p>
-
-<p>—Chut! il faut que je remonte: madame Pannier
-pourrait s’éveiller. Au revoir, Paul.</p>
-
-<p>—Virginie, vous serez chez ma tante dans six
-jours?... au dîner?... J’ai peur, aussi, que papa ne
-s’aperçoive que je me suis échappé, il ne me donnerait
-plus d’argent.</p>
-
-<p>—Votre main, vite.</p>
-
-<p>Pendant que j’écoutais, ravi, le bruit céleste d’un
-baiser, les deux anges se sont enfuis; l’écho attardé
-des ruines vaguement répétait: «... De l’argent!
-Un peu d’argent!»</p>
-
-<p>O jeunesse, printemps de la vie! Soyez bénis,
-enfants, dans votre extase! vous dont l’âme est
-simple comme la fleur, vous dont les paroles, évoquant
-d’autres souvenirs <i>à peu près</i> pareils à ce premier
-rendez-vous, font verser de douces larmes à un
-passant!</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_99">
-
-<h2 class="nobreak">LE CONVIVE DES DERNIÈRES <ins id="cor_14" title="FÊT">FÊTES</ins></h2>
-
-<p class="cent"><i>A Madame Nina de Villard.</i></p>
-
-<div class="citat">L’inconnu, c’est la part du lion.</div>
-
-<div class="attrib"><span class="smcap">François <ins id="cor_15" title="Aarrgo">Arago</ins>.</span></div>
-
-<p class="sep2">Le Commandeur de pierre peut venir souper avec
-nous: il peut nous tendre la main! Nous la prendrons
-encore. Peut-être sera-ce lui qui aura froid.</p>
-
-<p>Un soir de carnaval de l’année 186..., C***, l’un de
-mes amis, et moi, par une circonstance absolument
-due aux hasards de l’ennui «ardent et vague», nous
-étions seuls, dans une avant-scène, au bal de l’Opéra.</p>
-
-<p>Depuis quelques instants nous admirions, à travers
-la poussière, la mosaïque tumultueuse des masques
-hurlant sous les lustres et s’agitant sous l’archet sabbatique
-de Strauss.</p>
-
-<p>Tout à coup la porte de la loge s’ouvrit: trois
-dames, avec un frou-frou de soie, s’approchèrent
-entre les chaises lourdes et, après avoir ôté leurs
-masques, nous dirent:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span>
-—Bonsoir!</p>
-
-<p>C’étaient trois jeunes femmes d’un esprit et d’une
-beauté exceptionnels. Nous les avions parfois rencontrées
-dans le monde artistique de Paris. Elles
-s’appelaient: Clio la Cendrée, Antonie Chantilly et
-Annah Jackson.</p>
-
-<p>—Et vous venez faire ici l’école buissonnière, mesdames?
-demanda C*** en les priant de s’asseoir.</p>
-
-<p>—Oh! nous allions souper seules, parce que les
-gens de cette soirée, aussi horribles qu’ennuyeux,
-ont attristé notre imagination, dit Clio la Cendrée.</p>
-
-<p>—Oui, nous allions nous en aller quand nous vous
-avons aperçus! dit Antonie Chantilly.</p>
-
-<p>—Ainsi donc, venez avec nous, si vous n’avez rien
-de mieux à faire, conclut Annah Jackson.</p>
-
-<p>—Joie et lumière! vivat! répondit tranquillement
-C***—Élevez-vous une objection grave contre la
-Maison dorée?</p>
-
-<p>—Bien loin cette pensée! dit l’éblouissante Annah
-Jackson en dépliant son éventail.</p>
-
-<p>—Alors, mon cher, continua C*** en se tournant
-vers moi, prends ton carnet, retiens le salon rouge
-et envoie porter le billet par le chasseur de Miss
-Jackson:—C’est, je crois, la marche à suivre, à
-moins d’un parti pris chez toi?</p>
-
-<p>—Monsieur, me dit miss Jackson, si vous vous sacrifiez
-jusqu’à bouger pour nous, vous trouverez ce personnage
-vêtu en oiseau phénix—ou mouche—et se prélassant
-au foyer. Il répond au pseudonyme transparent
-de Baptiste ou de Lapierre.—Ayez cette complaisance?—et
-<span class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span>
-revenez bien vite nous aimer sans cesse.</p>
-
-<p>Depuis un moment je n’écoutais personne. Je
-regardais un étranger placé dans une loge en face de
-nous: un homme de trente-cinq ou trente-six ans,
-d’une pâleur orientale; il tenait une lorgnette et
-m’adressait un salut.</p>
-
-<p>—Eh! c’est mon inconnu de Wiesbaden! me dis-je
-tout bas, après quelque recherche.</p>
-
-<p>Comme ce monsieur m’avait rendu, en Allemagne,
-un de ces services légers que l’usage permet d’échanger
-entre voyageurs (oh! tout bonnement à propos de
-cigares, je crois, dont il m’avait indiqué le mérite
-au salon de conversation), je lui rendis le salut.</p>
-
-<p>L’instant d’après, au foyer, comme je cherchais du
-regard le phénix en question, je vis venir l’étranger
-au-devant de moi. Son abord ayant été des plus
-aimables, il me parut de bonne courtoisie de lui
-proposer notre assistance s’il se trouvait trop seul
-en ce tumulte.</p>
-
-<p>—Et qui dois-je avoir l’honneur de présenter à
-notre gracieuse compagnie? lui demandai-je, souriant,
-lorsqu’il eut accepté.</p>
-
-<p>—Le baron Von H***, me dit-il. Toutefois, vu les
-allures insoucieuses de ces dames, les difficultés de
-prononciation et ce beau soir de carnaval, laissez-moi
-prendre, pour une heure, un autre nom,—le
-premier venu, ajouta-t-il: tenez... (il se mit à rire):
-le baron <i>Saturne</i>, si vous voulez.</p>
-
-<p>Cette bizarrerie me surprit un peu, mais comme
-il s’agissait d’une folie générale, je l’annonçai,
-<span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span>
-froidement, à nos élégantes, selon la donnée mythologique
-à laquelle il acceptait de se réduire.</p>
-
-<p>Sa fantaisie prévint en sa faveur: on voulut bien
-croire à quelque roi des <i>Mille et une Nuits</i> voyageant
-incognito. Clio la Cendrée, joignant les mains,
-alla jusqu’à murmurer le nom d’un nommé Jud,
-alors célèbre, sorte de criminel encore introuvé et
-que différents meurtres avaient, paraît-il, illustré et
-enrichi exceptionnellement.</p>
-
-<p>Les compliments une fois échangés:</p>
-
-<p>—Si le baron nous faisait la faveur de souper avec
-nous, pour la symétrie désirable? demanda la toujours
-prévenante Annah Jackson, entre deux bâillements
-irrésistibles.</p>
-
-<p>Il voulut se défendre.</p>
-
-<p>—Susannah vous a dit cela comme don Juan à la
-statue du Commandeur, répliquai-je en plaisantant:
-ces Écossaises sont d’une solennité!</p>
-
-<p>—Il fallait proposer à M. Saturne de venir tuer le
-Temps avec nous! dit C***, qui, froid, voulait inviter
-«d’une façon régulière».</p>
-
-<p>—Je regrette beaucoup de refuser! répondit l’interlocuteur.
-Plaignez-moi de ce qu’une circonstance
-d’un intérêt vraiment <i>capital</i> m’appelle, ce matin,
-d’assez bonne heure.</p>
-
-<p>—Un duel pour rire? une variété de vermouth?
-demanda Clio la Cendrée en faisant la moue.</p>
-
-<p>—Non, madame, une... <i>rencontre</i>, puisque vous
-daignez me consulter à cet égard, dit le baron.</p>
-
-<p>—Bon! quelque mot de corridors d’Opéra, je
-<span class="pagenum" id="Page_103">[p. 103]</span>
-parie! s’écria la belle Annah Jackson. Votre tailleur,
-infatué d’un costume de chevau-léger, vous aura
-traité d’artiste ou de démagogue. Cher monsieur, ces
-remarques ne pèsent pas le moindre fleuret: vous
-êtes étranger, cela se voit.</p>
-
-<p>—Je le suis même un peu partout, madame,
-répondit en s’inclinant le baron Saturne.</p>
-
-<p>—Allons! vous vous faites désirer?</p>
-
-<p>—<i>Rarement, je vous assure!</i>... murmura, de son
-air à la fois le plus galant et le plus équivoque, le
-singulier personnage.</p>
-
-<p>Nous échangeâmes un regard, C*** et moi; nous
-n’y étions plus: que voulait dire ce monsieur? La
-distraction, toutefois, nous paraissait assez amusante.</p>
-
-<p>Mais, comme les enfants qui s’engouent de ce qu’on
-leur refuse:</p>
-
-<p>—Vous nous appartenez jusqu’à l’aurore, et je
-prends votre bras! s’écria Antonie.</p>
-
-<p>Il se rendit; nous quittâmes la salle.</p>
-
-<p>Il avait donc fallu cette fusée d’inconséquences
-pour entraîner ce bouquet final; nous allions nous
-trouver dans une intimité assez relative avec un
-homme dont nous ne savions rien, sinon qu’il avait
-joué au casino de Wiesbaden et qu’il avait étudié
-les goûts divers des cigares de la Havane.</p>
-
-<p>Ah! qu’importait! le plus court, aujourd’hui, n’est-ce
-pas de <i>serrer la main de tout le monde</i>?</p>
-
-<p>Sur le boulevard, Clio la Cendrée se renversa,
-rieuse, au fond de la calèche et, comme son tigre
-métis attendait en esclave:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_104">[p. 104]</span>
-—A la Maison-dorée! dit-elle.</p>
-
-<p>Puis, se penchant vers moi:</p>
-
-<p>—Je ne connais pas votre ami: quel homme est-ce?
-Il m’intrigue infiniment. Il a un <i>drôle</i> de regard!</p>
-
-<p>—Notre <i>ami</i>?—répondis-je: à peine l’ai-je vu
-deux fois, la saison dernière, en Allemagne.</p>
-
-<p>Elle me considéra d’un air étonné:</p>
-
-<p>—Quoi donc, repris-je, il vient nous saluer dans
-notre loge et vous l’invitez à souper sur la foi d’une
-présentation de bal masqué! En admettant que vous
-ayez commis une imprudence digne de mille morts,
-il est un peu tard pour vous alarmer touchant notre
-convive. Si les invités sont peu disposés demain à
-continuer connaissance, ils se salueront comme la
-veille: voilà tout. Un souper ne signifie rien.</p>
-
-<p>Rien n’est amusant comme de sembler comprendre
-certaines susceptibilités artificielles.</p>
-
-<p>—Comment, vous ne savez pas mieux quels sont
-les gens?—Et si c’était un...</p>
-
-<p>—Ne vous ai-je pas décliné son nom? le baron
-<i>Saturne</i>?—Est-ce que vous craignez de le compromettre,
-mademoiselle? ajoutai-je, d’un ton sévère.</p>
-
-<p>—Vous êtes un monsieur intolérable, vous savez!</p>
-
-<p>—Il n’a pas l’air d’un grec: donc notre aventure
-est toute simple.—Un millionnaire amusant! N’est-ce
-pas l’idéal?</p>
-
-<p>—Il me paraît assez bien, ce M. Saturne, dit C***.</p>
-
-<p>—Et, au moins en temps de carnaval, un homme
-très riche a toujours droit à l’estime? conclut, d’une
-voix calme, la belle Susannah.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span>
-Les chevaux partirent: le lourd carrosse de l’étranger
-nous suivit. Antonie Chantilly (plus connue sous
-le nom de guerre, un peu mièvre, d’Yseult), y avait
-accepté sa mystérieuse compagnie.</p>
-
-<p>Une fois installés dans le salon rouge, nous enjoignîmes
-à Joseph de ne laisser pénétrer jusqu’à nous
-aucun être vivant, à l’exception des ostende, de lui,
-Joseph,—et de notre illustre ami le fantastique petit
-docteur Florian Les Églisottes, si, d’aventure, il venait
-sucer sa proverbiale écrevisse.</p>
-
-<p>Une bûche ardente s’écrasait dans la cheminée.
-Autour de nous s’épandaient de fades senteurs
-d’étoffes, de fourrures quittées, de fleurs d’hiver. Les
-lueurs des candélabres étreignaient, sur une console,
-les <ins id="cor_16" title="sceaux">seaux</ins> argentés où se gelait le triste vin d’Aï. Les
-camélias, dont les touffes se gonflaient au bout de
-leurs tiges d’archal, débordaient les cristaux sur la
-table.</p>
-
-<p>Au dehors il faisait une pluie terne et fine, semée de
-neige; une nuit glaciale;—des bruits de voitures, des
-cris de masques, la sortie de l’Opéra. C’étaient les hallucinations
-de Gavarni, de Deveria, de Gustave Doré.</p>
-
-<p>Pour étouffer ces rumeurs, les rideaux étaient
-soigneusement drapés devant les fenêtres closes.</p>
-
-<p>Les convives étaient donc le baron saxon Von
-H***, le flave et smynthien C*** et moi; puis Annah
-Jackson, la Cendrée et Antonie.</p>
-
-<p>Pendant le souper, qui fut rehaussé de folies étincelantes,
-je me laissai, tout doucement, aller à mon
-innocente manie d’observation—et, je dois le dire,
-<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span>
-je ne fus pas sans m’apercevoir bientôt que mon vis-à-vis
-méritait, en effet, quelque attention.</p>
-
-<p>Non, ce n’était pas un homme folâtre, ce convive
-de passage!... Ses traits et son maintien ne manquaient
-point, sans doute, de cette distinction convenue
-qui fait tolérer les personnes: son accent
-n’était point fastidieux comme celui de quelques
-étrangers;—seulement, en vérité, sa pâleur prenait,
-par intervalles, des tons singulièrement blêmes—et
-même blafards; ses lèvres étaient plus étroites qu’un
-trait de pinceau; les sourcils demeuraient toujours
-un peu froncés, même dans le sourire.</p>
-
-<p>Ayant remarqué ces points et quelques autres,
-avec cette inconsciente attention dont quelques écrivains
-sont bien obligés d’être doués, je regrettai de
-l’avoir introduit, tout à fait à la légère, en notre compagnie,—et
-je me promis de l’effacer, à l’aurore, de
-notre liste d’habitués.—Je parle ici de C*** et de
-moi, bien entendu; car le bon hasard qui nous avait
-octroyé, ce soir-là, nos hôtes féminins, devait les
-remporter, comme des visions, à la fin de la nuit.</p>
-
-<p>Et puis l’étranger ne tarda pas à captiver notre
-attention par une bizarrerie spéciale. Sa causerie,
-sans être hors ligne par la valeur intrinsèque des
-idées, tenait en éveil par le sous-entendu très vague
-que le son de sa voix semblait y glisser intentionnellement.</p>
-
-<p>Ce détail nous surprenait d’autant plus qu’il nous
-était impossible, en examinant ce qu’il disait, d’y découvrir
-un sens autre que celui d’une phrase mondaine.
-<span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span>
-Et, deux ou trois fois, il nous fit tressaillir,
-C*** et moi, par la façon dont il soulignait ses paroles
-et par l’impression d’arrière-pensées, tout à fait
-imprécises, qu’elles nous laissaient.</p>
-
-<p>Tout à coup, au beau milieu d’un accès de rire,
-dû à certaine facétie de Clio la Cendrée,—et qui était,
-vraiment, des plus divertissantes!—j’eus je ne
-sais <ins id="cor_17" title="qu’elle">quelle</ins> idée obscure d’avoir déjà vu ce gentilhomme
-dans une <i>toute autre circonstance</i> que celle de
-Wiesbaden.</p>
-
-<p>En effet, ce visage était d’une accentuation de traits
-inoubliable et la lueur des yeux, au moment du clin
-des paupières, jetait, sur ce teint, comme l’idée d’une
-torche intérieure.</p>
-
-<p>Quelle était cette circonstance? Je m’efforçais en
-vain de la nettifier en mon esprit. Céderai-je même à
-la tentation d’énoncer les confuses notions qu’elle
-éveillait en moi?</p>
-
-<p>C’étaient celles d’un événement pareil à ceux que
-l’on voit dans les songes.</p>
-
-<p>Où <i>cela pouvait-il bien</i> s’être passé? Comment
-accorder mes souvenirs habituels avec ces intenses
-idées lointaines de meurtre, de silence profond, de
-brume, de faces effarées, de flambeaux et de sang,
-qui surgissaient dans ma conscience, avec une sensation
-de <i>positivisme</i> insupportable, à la vue de ce personnage?</p>
-
-<p>—Ah çà! balbutiai-je très bas, est-ce que j’ai la
-berlue, ce soir?</p>
-
-<p>Je bus un verre de champagne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span>
-Les ondes sonores du système nerveux ont de ces
-vibrations mystérieuses. Elles assourdissent, pour
-ainsi dire, par la diversité de leurs échos, l’analyse
-du coup initial qui les a produites. La mémoire distingue
-le milieu ambiant de la chose, et la <i>chose</i> elle-même
-se noie dans cette sensation générale, jusqu’à
-demeurer opiniâtrément indiscernable.</p>
-
-<p>Il en est de cela comme de ces figures autrefois
-familières qui, revues à l’improviste, troublent, avec
-une évocation tumultueuse d’impressions encore
-ensommeillées, et qu’<i>alors</i> il est impossible de nommer.</p>
-
-<p>Mais les hautes manières, la réserve enjouée, la
-dignité bizarre de l’inconnu,—sorte de voiles tendus
-sur la réalité à coup sûr très sombre de sa nature,—m’induisirent
-à traiter (pour l’instant, du
-moins,) ce rapprochement comme un fait imaginaire,
-comme une sorte de perversion visuelle née de
-la fièvre et de la nuit.</p>
-
-<p>Je résolus donc de faire bon visage au festin, selon
-mon devoir et mon plaisir.</p>
-
-<p>On se levait de table par jeunesse,—et les fusées des
-éclats de rire vinrent se mêler aux boutades harmonieuses
-frappées, au hasard, sur le piano, par des
-doigts légers.</p>
-
-<p>J’oubliai donc toute préoccupation. Ce furent, bientôt,
-des scintillements de concetti, des aveux légers,
-de ces baisers vagues (pareils au bruit de ces feuilles
-de fleurs que les belles distraites font claquer sur le
-dessus de leurs mains),—ce furent des feux de
-<span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span>
-sourires et de diamants: la magie des profonds miroirs
-réfléchissait, silencieusement, à l’infini, en longues
-files bleuâtres, les lumières, les gestes.</p>
-
-<p>C*** et moi, nous nous abandonnâmes au rêve à
-travers la conversation.</p>
-
-<p>Les objets se transfigurent selon le magnétisme des
-personnes qui les approchent, toutes choses n’ayant
-d’autre signification, pour chacun, que celle que chacun
-<i>peut</i> leur prêter.</p>
-
-<p>Ainsi, le moderne de ces dorures violentes, de ces
-meubles lourds et de ces cristaux unis, était racheté
-par les regards de mon camarade lyrique C*** et par
-les miens.</p>
-
-<p>Pour nous, ces candélabres <i>étaient</i>, nécessairement,
-d’un or vierge, et les ciselures en étaient, certes! signées
-par un Quinze-Vingt authentique, orfèvre de
-naissance. Positivement, ces meubles ne pouvaient
-émaner que d’un tapissier luthérien devenu fou, sous
-Louis XIII, par terreurs religieuses. De qui ces cristaux
-devaient-ils provenir, sinon d’un verrier de Prague,
-dépravé par quelque amour penthésiléen?—Ces draperies
-de Damas n’étaient autres, à coup sûr, que ces
-pourpres anciennes, enfin retrouvées à Herculanum,
-dans le coffre aux <i>velaria</i> sacrés des temples d’Asclépios
-ou de Pallas. La crudité, vraiment singulière, du
-tissu, s’expliquait, à la rigueur, par l’action corrosive
-de la terre et de la lave, et,—imperfection précieuse!—le
-rendait unique dans l’univers.</p>
-
-<p>Quant au linge, notre âme conservait un doute sur
-son origine. Il y avait lieu d’y saluer des échantillons
-<span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span>
-de bures lacustres. Tout au moins ne désespérions-nous
-pas de retrouver, dans les signes brodés sur la
-trame, les indices d’une provenance accade ou troglodyte.
-Peut-être étions-nous en présence des innombrables
-lés du suaire de Xisouthros, blanchis et débités,
-au détail, comme toiles de table.—Nous dûmes,
-toutefois, après examen, nous contenter d’y soupçonner
-les inscriptions cunéiformes d’un menu rédigé
-simplement sous Nemrod: nous jouissions déjà de
-la surprise et de la joie de M. Oppert, lorsqu’il apprendrait
-cette découverte enfin récente.</p>
-
-<p>Puis la Nuit jetait ses ombres, ses effets étranges
-et ses demi-teintes sur les objets, renforçant la bonne
-volonté de nos convictions et de nos rêves.</p>
-
-<p>Le café fumait dans les tasses transparentes: C***
-consumait doucereusement un havane et s’enveloppait
-de flocons de fumée blanche, comme un demi-dieu
-dans un nuage.</p>
-
-<p>Le baron de H***, les yeux demi-fermés, étendu
-sur un sofa, l’air un peu banal, un verre de champagne
-dans sa main pâle qui pendait sur le tapis, paraissait
-écouter, avec attention, les prestigieuses mesures
-du duo nocturne (dans le <i>Tristan et Yseult</i> de
-Wagner), que jouait Susannah en détaillant les
-modulations incestueuses avec beaucoup de sentiment.
-Antonie et Clio la Cendrée, enlacées et radieuses,
-se taisaient, pendant les accords lentement résolus
-par cette bonne musicienne.</p>
-
-<p>Moi, charmé jusqu’à l’insomnie, je l’écoutais aussi,
-auprès du piano.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span>
-Chacune de nos blanches inconstantes avait choisi
-le velours, ce soir-là.</p>
-
-<p>La touchante Antonie, aux yeux de violettes, était
-en noir, sans une dentelle. Mais la ligne de velours
-de sa robe n’étant pas ourlée, ses épaules et son col,
-en véritable carrare, tranchaient durement sur l’étoffe.</p>
-
-<p>Elle portait un mince anneau d’or à son petit doigt
-et trois bluets de saphirs resplendissaient dans ses
-cheveux châtains, lesquels tombaient, fort au-dessous
-de sa taille, en deux nattes calamistrées.</p>
-
-<p>Au moral, un personnage auguste lui ayant
-demandé, un soir, si elle était «honnête»?</p>
-
-<p>«Oui, Monseigneur, avait répondu Antonie, honnête
-en France, n’étant plus que le synonyme de poli.»</p>
-
-<p>Clio la Cendrée, une exquise blonde aux yeux
-noirs,—la déesse de l’Impertinence!—(une jeune
-désenchantée que le prince Solt... avait baptisée, à la
-russe, en lui versant de la mousse de Rœderer sur
-les cheveux),—était en robe de velours vert, bien moulée,
-et une rivière de rubis lui couvrait la poitrine.</p>
-
-<p>On citait cette jeune créole de vingt ans comme le
-modèle de toutes les vertus répréhensibles. Elle eût
-enivré les plus austères philosophes de la Grèce et les
-plus profonds métaphysiciens de l’Allemagne. Des
-dandies sans nombre s’en étaient épris jusqu’au
-coup d’épée, jusqu’à la lettre de change, jusqu’au
-bouquet de violettes.</p>
-
-<p>Elle revenait de Bade, ayant laissé quatre ou cinq
-mille louis sur le tapis, en riant comme une enfant.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_112">[p. 112]</span>
-Au moral, une vieille dame germaine et d’ailleurs
-squalide, pénétrée de ce spectacle, lui avait dit, au
-Casino:</p>
-
-<p>—Mademoiselle, prenez garde: il faut manger
-un peu de pain quelquefois et vous semblez l’oublier.</p>
-
-<p>—Madame, avait répondu en rougissant la belle
-Clio, merci du conseil. En retour, apprenez de
-moi que, pour d’aucunes, le pain ne fut jamais qu’un
-préjugé.</p>
-
-<p>Annah, ou plutôt Susannah <ins id="cor_18" title="Jakson">Jackson</ins>, la Circé écossaise,
-aux cheveux plus noirs que la nuit, aux regards
-de sarisses, aux petites phrases acidulées,
-étincelait, indolemment, dans le velours rouge.</p>
-
-<p>Celle-là, ne la rencontrez pas, jeune étranger!
-L’on vous assure qu’elle est pareille aux sables mouvants:
-elle enlise le système nerveux. Elle distille
-le désir. Une longue crise maladive, énervante et folle,
-serait votre partage. Elle compte des deuils divers
-dans ses souvenirs. Son genre de beauté, dont elle est
-sûre, enfièvre les simples mortels jusqu’à la frénésie.</p>
-
-<p>Son corps est comme un sombre lis, quand même
-virginal!—Il justifie son nom qui, en vieil hébreu,
-signifie, je crois, cette fleur.</p>
-
-<p>Quelque raffiné que vous vous supposiez être (dans un
-âge peut-être encore tendre, jeune étranger!), si votre
-mauvaise étoile permet que vous vous trouviez sur le
-chemin de Susannah Jackson, nous n’aurons qu’à nous
-figurer un tout jeune homme s’étant exclusivement
-sustenté d’œufs et de lait pendant vingt ans consécutifs
-et soumis, tout à coup, sans vains préambules,
-<span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span>
-à un régime exaspérant—(continuel!)—d’épices
-extramordantes et de condiments dont la saveur
-ardente et fine lui convulse le goût, le brise et l’affole,
-pour avoir votre fidèle portrait la quinzaine suivante.</p>
-
-<p>La savante charmeuse s’est amusée, parfois, à
-tirer des larmes de désespoir à de vieux lords blasés,
-car on ne la séduit que par le plaisir. Son projet,
-d’après quelques phrases, est d’aller s’ensevelir dans
-un cottage d’un million sur les bords de la Clyde,
-avec un bel enfant qu’elle s’y distraira, languissamment,
-à tuer à son aise.</p>
-
-<p>Au moral, le sculpteur C-B*** la raillait, un jour, sur
-le terrible petit signe noir qu’elle possède près de
-l’un des yeux:</p>
-
-<p>—L’Artiste inconnu qui a taillé votre marbre, lui
-disait-il, a négligé cette petite pierre.</p>
-
-<p>—Ne dites pas de mal de la petite pierre, répondit
-Susannah: c’est celle qui fait tomber.</p>
-
-<p>C’était la correspondance d’une panthère.</p>
-
-<p>Chacune de ces femmes nocturnes avait à la ceinture
-un loup de velours, vert, rouge ou noir, aux doubles
-faveurs d’acier.</p>
-
-<p>Quant à moi (s’il est bien nécessaire de parler de ce
-convive), je portais aussi un masque; moins apparent,
-voilà tout.</p>
-
-<p>Comme au spectacle, en une stalle centrale, on
-assiste, pour ne pas déranger ses voisins,—par courtoisie,
-en un mot,—à quelque drame écrit dans un
-style fatigant et dont le sujet nous déplaît, ainsi je
-vivais par politesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span>
-Ce qui ne m’empêchait point d’arborer joyeusement
-une fleur à ma boutonnière, en vrai chevalier de
-l’ordre du Printemps.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, Susannah quitta le piano. Je
-cueillis un bouquet sur la table et vins le lui offrir
-avec des yeux railleurs.</p>
-
-<p>—Vous êtes, lui dis-je, une <i>diva</i>!—Portez l’une
-de ces fleurs pour l’amour des amants inconnus.</p>
-
-<p>Elle choisit un brin d’hortensia qu’elle plaça, non
-sans amabilité, à son corsage.</p>
-
-<p>—Je ne lis pas les lettres anonymes! répondit-elle
-en posant le reste de mon «sélam» sur le piano.</p>
-
-<p>La profane et brillante créature joignit ses mains
-sur l’épaule de l’un d’entre nous—pour retourner à
-sa place sans doute.</p>
-
-<p>—Ah! froide Susannah, lui dit C*** en riant, vous
-êtes venue, ce semble, au monde, à seule fin d’y rappeler
-que la neige brûle.</p>
-
-<p>C’était là, je pense, un de ces compliments alambiqués,
-tels que les déclins de soupers en inspirent et
-qui, s’ils ont un sens bien réel, ont ce sens fin <i>comme
-un cheveu</i>! Rien n’est plus près d’une bêtise et, parfois,
-la différence en est absolument insensible.
-A ce propos élégiaque, je compris que la mèche des
-cerveaux menaçait de devenir charbonneuse et qu’il
-fallait réagir.</p>
-
-<p>Comme une étincelle suffit, parfois, pour en raviver
-la lumière, je résolus de la faire jaillir, à tout prix,
-de notre convive taciturne.</p>
-
-<p>En ce moment, Joseph entra, nous apportant (bizarrerie!)
-<span class="pagenum" id="Page_115">[p. 115]</span>
-du punch glacé, car nous avions résolu de
-nous griser comme des pairs.</p>
-
-<p>Depuis une minute, je regardais le baron Saturne.
-Il paraissait impatient, inquiet. Je le vis tirer
-sa montre, donner un brillant à Antonie et se
-lever.</p>
-
-<p>—Par exemple, seigneur des lointaines régions,
-m’écriai-je, à cheval sur une chaise et entre deux
-flocons de cigare,—vous ne songez pas à nous quitter
-avant une heure? Vous passeriez pour mystérieux,
-et c’est de mauvais goût, vous le savez!</p>
-
-<p>—Mille regrets, me répondit-il, mais il s’agit d’un
-devoir qui ne se peut remettre et qui, désormais, ne
-souffre plus aucun retard. Veuillez bien recevoir mes
-actions de grâces pour les instants si agréables que je
-viens de passer.</p>
-
-<p>—C’est donc, vraiment, un duel? demanda, comme
-inquiète, Antonie.</p>
-
-<p>—Bah! m’écriai-je, croyant, effectivement, à quelque
-vague querelle de masques,—vous vous exagérez,
-j’en suis sûr, l’importance de cette affaire.
-Votre homme est sous quelque table. Avant de réaliser
-le pendant du tableau de Gérôme où vous auriez
-le rôle du vainqueur, celui d’Arlequin, envoyez
-le chasseur à votre place, au rendez-vous, savoir si
-l’on vous attend: en ce cas, vos chevaux sauront
-bien regagner le temps perdu!</p>
-
-<p>—Certes! appuya C***, tranquillement. Courtisez
-plutôt la belle Susannah qui se meurt à votre sujet;
-vous économiserez un rhume,—et vous vous en
-<span class="pagenum" id="Page_116">[p. 116]</span>
-consolerez en gaspillant un ou deux millions. Contemplez,
-écoutez et décidez.</p>
-
-<p>—Messieurs, je vous avouerai <i>que je suis aveugle
-et sourd le plus souvent que Dieu me le permet</i>! dit
-le baron Saturne.</p>
-
-<p>Et il accentua cette énormité inintelligible de manière
-à nous plonger dans les conjectures les plus
-absurdes. Ce fut au point que j’en oubliai l’étincelle
-en question! Nous en étions à nous regarder, avec
-un sourire gêné, les uns les autres, ne sachant
-que penser de cette «plaisanterie», lorsque, soudain,
-je ne pus me défendre de jeter une exclamation: je
-venais de me rappeler <i>où</i> j’avais vu cet homme pour
-la première fois!</p>
-
-<p>Et il me sembla, brusquement, que les cristaux,
-les figures, les draperies, que le festin de la nuit
-s’éclairaient d’une mauvaise lueur, d’une rouge lueur
-sortie de notre convive, pareille à certains effets de
-théâtre.</p>
-
-<p>Je me passai la main sur le front pendant un
-instant de silence, puis je m’approchai de l’étranger:</p>
-
-<p>—Monsieur, chuchotai-je à son oreille, pardonnez
-si je fais erreur... mais—il me semble avoir eu
-le <i>plaisir</i> de vous rencontrer, il y a cinq ou six ans,
-dans une grande ville du midi,—à Lyon, je suppose?—vers
-quatre heures du matin, sur une place
-publique.</p>
-
-<p>Saturne leva lentement la tête et, me considérant
-avec attention:</p>
-
-<p>—Ah! dit-il, c’est possible.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_117">[p. 117]</span>
-—Oui! continuai-je en le regardant fixement
-aussi.—Attendez donc! Il y avait même, sur cette
-place, un objet des plus mélancoliques, au spectacle
-duquel je m’étais laissé entraîner par deux étudiants
-de mes amis—et que je me promis bien de ne jamais
-revoir.</p>
-
-<p>—Vraiment! dit M. Saturne. Et quel était cet objet,
-s’il n’y a pas indiscrétion?</p>
-
-<p>—Ma foi, quelque chose comme l’échafaud, une
-guillotine, monsieur! si j’ai bonne mémoire.—Oui,
-c’était la guillotine.—Maintenant, j’en suis sûr!</p>
-
-<p>Ces quelques paroles s’étaient échangées très bas,
-oh! tout à fait bas, entre ce monsieur et moi.—C***
-et les dames causaient, dans l’ombre, à quelques pas
-de nous, près du piano.</p>
-
-<p>—C’est cela! je me souviens, ajoutai-je en élevant
-la voix. Hein? qu’en pensez-vous, monsieur?... Voilà,
-voilà, je l’espère, de la mémoire?—Quoique vous
-ayez passé très vite devant moi, votre voiture, un
-instant retardée par la mienne, m’a laissé vous entrevoir
-aux lueurs des torches. La circonstance incrusta
-votre visage dans mon esprit. Il avait, alors, justement
-l’expression que je remarque sur vos traits à
-présent.</p>
-
-<p>—Ah! ah!—répondit M. Saturne, c’est vrai!
-Ce doit être, ma foi, de la plus surprenante exactitude,
-je l’avoue!</p>
-
-<p>Le rire strident de ce monsieur me donna l’idée
-d’une paire de ciseaux miraudant les cheveux.</p>
-
-<p>—Un détail, entre autres, continuai-je, me frappa.
-<span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span>
-Je vous vis, de loin, descendre vers l’endroit où
-était dressée la machine... et,—à moins que je ne
-sois trompé par une ressemblance?...</p>
-
-<p>—Vous ne vous êtes pas trompé, <i>cher</i> monsieur,
-c’était bien moi, répondit-il.</p>
-
-<p>A cette parole, je sentis que la conversation était
-devenue glaciale et que, par conséquent, je manquais,
-peut-être, de la stricte politesse qu’un bourreau de
-si étrange acabit était en droit d’exiger de nous. Je
-cherchais donc une banalité pour changer le cours
-des pensées qui nous enveloppaient tous les deux,
-lorsque la belle Antonie se détourna du piano, en
-disant avec un air de nonchalance:</p>
-
-<p>—A propos, mesdames et messieurs, vous savez
-qu’il y a, ce matin, une exécution?</p>
-
-<p>—Ah!... m’écriai-je, remué d’une manière insolite
-par ces quelques mots.</p>
-
-<p>—C’est ce pauvre docteur de la P***, continua
-tristement Antonie; il m’avait soignée autrefois. Pour
-ma part, je ne le blâme que de s’être défendu devant
-les juges; je lui croyais plus d’estomac. Lorsque le
-sort est fixé d’avance, on doit rire, tout au plus,
-il me semble, au nez de ces robins. M. de la P*** s’est
-oublié.</p>
-
-<p>—Quoi! c’est aujourd’hui? définitivement? demandai-je
-en m’efforçant de prendre une voix indifférente.</p>
-
-<p>—A six heures, l’heure fatale, messieurs et mesdames!...
-répondit Antonie.—Ossian, le bel avocat, la
-coqueluche du faubourg Saint-Germain, est venu me
-<span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span>
-l’annoncer, pour me faire sa cour à sa manière, hier
-au soir. Je l’avais oublié. Il paraît même <i>qu’on a fait
-venir un étranger (!) pour aider M. de Paris</i>, vu la
-solennité du procès et la distinction du coupable.</p>
-
-<p>Sans remarquer l’absurdité de ces derniers mots,
-je me tournai vers M. Saturne. Il se tenait debout devant
-la porte, enveloppé d’un grand manteau noir,
-le chapeau à la main, l’air officiel.</p>
-
-<p>Le punch me troublait un peu la cervelle! Pour tout
-dire, j’avais des idées belliqueuses. Craignant d’avoir
-commis en l’invitant ce qui s’appelle, je crois, une
-«gaffe» en style de Paris, la figure de cet intrus
-(quel qu’il fût) me devenait insupportable et je
-contenais, à grand’peine, mon désir de le lui faire
-savoir.</p>
-
-<p>—Monsieur le baron, lui dis-je en souriant, d’après
-vos sous-entendus singuliers, nous serions presque en
-droit de vous demander si ce n’est pas, un peu, comme
-la Loi «que vous êtes sourd et aveugle aussi souvent
-que Dieu vous le permet»?</p>
-
-<p>Il s’approcha de moi, se pencha d’un air plaisant
-et me répondit à voix basse: «Mais taisez-vous
-donc, il y a des dames!»</p>
-
-<p>Il salua circulairement et sortit, me laissant muet, <ins id="cor_19" title="inséré «un»">un</ins>
-peu frémissant et ne pouvant en croire mes oreilles.</p>
-
-<p>Lecteur, un mot, ici.—Lorsque Stendhal voulait
-écrire une histoire d’amour un peu sentimentale, il
-avait coutume, on le sait, de relire, d’abord, une
-demi-douzaine de pages du Code pénal, pour,—disait-il,—se
-donner le ton. Pour moi, m’étant mis en
-<span class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span>
-tête d’écrire certaines histoires, j’avais trouvé plus
-pratique, après mûre réflexion, de fréquenter, tout
-bonnement, le soir, l’un des cafés du passage de Choiseul
-où feu M. X***, l’ancien exécuteur des hautes-œuvres
-de Paris, venait, <i>presque</i> quotidiennement,
-faire sa petite partie d’impériale, incognito. C’était,
-me semblait-il, un homme aussi bien élevé que tel
-autre; il parlait d’une voix fort basse, mais très distincte,
-avec un bénin sourire. Je m’asseyais à une
-table voisine et il me divertissait quelque peu lorsqu’emporté
-par le démon du jeu, il s’écriait brusquement:—«Je
-coupe!» sans y entendre malice. Ce
-fut là, je m’en souviens, que j’écrivis mes plus <i>poétiques</i>
-inspirations, pour me servir d’une expression
-bourgeoise.—J’étais donc à l’épreuve de cette grosse
-sensation d’horreur convenue que causent aux passants
-ces messieurs de la robe courte.</p>
-
-<p>Il était donc étrange que je me sentisse, en ce
-moment, sous l’impression d’un saisissement aussi
-intense, parce que notre convive de hasard venait de
-se déclarer l’un d’entre eux.</p>
-
-<p>C*** qui, pendant les derniers mots, nous avait
-rejoints, me frappa légèrement sur l’épaule.</p>
-
-<p>—Perds-tu la tête? me demanda-t-il.</p>
-
-<p>—Il aura fait quelque gros héritage et n’exerce
-plus qu’en attendant un successeur!... murmurai-je,
-très énervé par les fumées du punch.</p>
-
-<p>—Bon! dit C***, ne vas-tu pas supposer qu’il est,
-réellement, attaché à la cérémonie en question?</p>
-
-<p>—Tu as donc saisi le sens de notre petite causerie,
-<span class="pagenum" id="Page_121">[p. 121]</span>
-mon cher! lui dis-je tout bas: courte mais
-instructive! Ce monsieur est un simple exécuteur!—Belge,
-probablement.—C’est l’exotique dont parlait
-Antonie tout à l’heure. Sans sa présence d’esprit,
-j’eusse essuyé une déconvenue en ce qu’il eût effrayé
-ces jeunes personnes.</p>
-
-<p>—Allons donc! s’écria C***: un exécuteur en
-équipage de trente mille francs? qui donne des diamants
-à sa voisine? qui soupe à la Maison-Dorée la
-veille de prodiguer ses soins à un client? Depuis
-ton café de Choiseul, tu vois des bourreaux partout.
-Bois un verre de punch! Ton M. Saturne est un assez
-mauvais plaisant, tu sais?</p>
-
-<p>A ces mots, il me sembla que la logique, oui, que
-la froide raison, était du côté de ce cher poète.—Fort
-contrarié, je pris à la hâte mes gants et mon
-chapeau et me dirigeai très vite sur le seuil, en murmurant:</p>
-
-<p>—Bien.</p>
-
-<p>—Tu as raison, dit C***.</p>
-
-<p>—Ce lourd sarcasme a duré très longtemps, ajoutai-je
-en ouvrant la porte du salon. Si j’atteins ce
-mystificateur funèbre, je jure que...</p>
-
-<p>—Un instant: jouons à qui <i>passera le premier</i>,
-dit C***.</p>
-
-<p>J’allais répondre le nécessaire et disparaître lorsque,
-derrière mon épaule, une voix allègre et bien connue
-s’écria sous la tenture soulevée:</p>
-
-<p>—Inutile! Restez, mon cher ami.</p>
-
-<p>En effet, notre illustre ami, le petit docteur Florian
-<span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span>
-Les Églisottes, était entré pendant nos dernières paroles:
-il était devant moi, tout sautillant, dans son
-witchoûra couvert de neige.</p>
-
-<p>—Mon cher docteur, lui dis-je, dans l’instant je
-suis à vous, mais...</p>
-
-<p>Il me retint:</p>
-
-<p>—Lorsque je vous aurai conté l’histoire de
-l’homme qui sortait de ce salon quand je suis arrivé,
-continua-t-il, je parie que vous ne vous soucierez plus
-de lui demander compte de ses saillies!—D’ailleurs,
-il est trop tard: sa voiture l’a emporté loin d’ici
-déjà.</p>
-
-<p>Il prononça ces mots sur un ton si étrange qu’il
-m’arrêta définitivement.</p>
-
-<p>—Voyons l’histoire, docteur, dis-je en me rasseyant,
-après un moment.—Mais, songez-y, Les
-Églisottes: vous répondez de mon inaction et la prenez
-sous votre bonnet.</p>
-
-<p>Le prince de la Science posa dans un coin sa
-canne à pomme d’or, effleura, galamment, du bout
-des lèvres, les doigts de nos trois belles interdites, se
-versa un peu de madère et, au milieu du silence fantastique
-dû à l’incident—et à son entrée personnelle,—commença
-en ces termes:</p>
-
-<p>—Je comprends toute l’aventure de ce soir. Je me
-sens au fait de tout ce qui vient de se passer comme
-si j’avais été des vôtres!... Ce qui vous est arrivé, sans
-être précisément alarmant, est, néanmoins, une chose
-qui aurait pu le devenir.</p>
-
-<p>—Hein? dit C***.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_123">[p. 123]</span>
-—Ce monsieur est bien, en effet, le baron de H***,
-il est d’une haute famille d’Allemagne; il est riche à
-millions; mais...</p>
-
-<p>Le docteur nous regarda:</p>
-
-<p>—Mais le prodigieux cas d’aliénation mentale
-dont il est frappé, ayant été constaté par les Facultés
-médicales de Munich et de Berlin, présente la plus
-extraordinaire et la plus incurable de toutes les monomanies
-enregistrées jusqu’à ce jour! acheva le
-docteur du même ton que s’il se fût trouvé à son
-cours de physiologie comparée.</p>
-
-<p>—Un fou!—Qu’est-ce à dire, Florian, que signifie
-cela?—murmura C*** en allant pousser le verrou
-léger de la serrure.</p>
-
-<p>Ces dames, elles-mêmes, avaient changé de sourire
-à cette révélation.</p>
-
-<p>Quant à moi, je croyais, positivement, rêver depuis
-quelques minutes.</p>
-
-<p>—Un fou!... s’écria Antonie;—mais, on renferme
-ces personnes, il me semble?</p>
-
-<p>—Je croyais avoir fait observer que notre gentilhomme
-était plusieurs fois millionnaire, répliqua
-fort gravement Les Églisottes. C’est donc lui qui
-fait enfermer les autres, ne vous en déplaise.</p>
-
-<p>—Et quel est son genre de manie? demanda
-Susannah. Je le trouve très gentil, moi, ce monsieur,
-je vous en préviens!</p>
-
-<p>—Vous ne serez peut-être pas de cet avis tout à
-l’heure, madame! continua le docteur en allumant
-une cigarette.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span>
-Le petit jour livide teintait les vitres, les bougies
-jaunissaient, le feu s’éteignait; ce que nous entendions
-nous donnait la sensation d’un cauchemar. Le
-docteur n’était pas de ceux auxquels la mystification
-est familière: ce qu’il disait devait être aussi froidement
-réel que la machine dressée là-bas sur la place.</p>
-
-<p>—Il paraîtrait, continua-t-il entre deux gorgées de
-madère, qu’aussitôt sa majorité, ce jeune homme
-taciturne s’embarqua pour les Indes orientales; il
-voyagea beaucoup dans les contrées de l’Asie. Là
-commence le mystère épais qui cache l’origine de son
-accident. Il assista, pendant certaines révoltes, dans
-l’extrême Orient, à ces supplices rigoureux que les
-lois en vigueur dans ces parages infligent aux rebelles
-et aux coupables. Il y assista, d’abord, sans doute,
-par une simple curiosité de voyageur. Mais, à la vue
-de ces supplices, il paraîtrait que les instincts d’une
-cruauté, qui dépasse les capacités de conception connues,
-s’émurent en lui, troublèrent son cerveau, empoisonnèrent
-son sang et finalement le rendirent l’être
-singulier qu’il est devenu. Figurez-vous qu’à force d’or,
-le baron de H*** pénétra dans les vieilles prisons des
-villes principales de la Perse, de l’Indo-Chine et du
-Thibet et qu’il obtint, plusieurs fois, des gouverneurs,
-d’exercer les horribles fonctions de justicier, aux lieu
-et place des exécuteurs orientaux.—Vous connaissez
-l’épisode des quarante livres pesant d’yeux crevés
-qui furent apportés, sur deux plats d’or, au shah
-Nasser-Eddin, le jour où il fit son entrée solennelle
-dans une ville révoltée? Le baron, vêtu en homme
-<span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span>
-du pays, fut l’un des plus ardents zélateurs de toute
-cette atrocité. L’exécution des deux chefs de la sédition
-fut d’une plus stricte horreur. Ils furent condamnés
-d’abord—à se voir arracher toutes les dents
-par des tenailles, puis à l’enfoncement de ces mêmes
-dents en leurs crânes, rasés à cet effet,—et ceci de
-manière à y former les initiales persanes du nom
-glorieux du successeur de Feth-Ali-shah.—Ce fut
-encore notre amateur qui, moyennant un lac de
-roupies, obtint de les exécuter lui-même et avec la
-gaucherie compassée qui le distingue.—(Simple question:
-quel est le plus insensé de celui qui ordonne de
-tels supplices ou de celui qui les exécute?—Vous êtes
-révoltés? Bah! Si le premier de ces deux hommes
-daignait venir à Paris, nous serions trop honorés de
-lui tirer des feux d’artifice et d’ordonner aux drapeaux
-de nos armées de s’incliner sur son passage,—le
-tout, fût-ce au nom des «immortels principes
-de 89.» Donc, passons).—S’il faut en croire les rapports
-des capitaines Hobbs et Egginson, les raffinements
-que sa monomanie croissante lui suggéra, dans
-ces occasions, ont surpassé, de toute la hauteur de
-l’Absurde, celles des Tibère et des Héliogabale,—et
-toutes celles qui sont mentionnées dans les fastes humains.
-Car, ajouta le docteur, un fou ne saurait être
-égalé en <i>perfection</i> sur le point où il déraisonne.</p>
-
-<p>Le docteur Les Églisottes s’arrêta et nous regarda,
-tour à tour, d’un air goguenard.</p>
-
-<p>A force d’attention, nous avions laissé nos cigares
-s’éteindre pendant ce discours.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_126">[p. 126]</span>
-—Une fois de retour en Europe, continua le docteur,—le
-baron de H***, <i>blasé jusqu’à faire espérer
-sa guérison</i>, fut bientôt ressaisi par sa fièvre chaude.
-Il n’avait qu’un rêve, un seul,—plus morbide, plus
-glacé que toutes les abjectes imaginations du marquis
-de Sade:—c’était, tout bonnement, de se faire
-délivrer le brevet d’Exécuteur des hautes-œuvres
-<em>GÉNÉRAL</em> de toutes les capitales de l’Europe. Il prétendait
-que les bonnes traditions et que l’habileté
-périclitaient dans cette branche artistique de la civilisation;
-qu’il y avait, comme on dit, péril en la
-demeure, et, fort des services qu’il avait rendus en
-Orient (écrivait-il dans les placets qu’il a souvent
-envoyés), il espérait (si les souverains daignaient
-l’honorer de leur confiance) arracher aux prévaricateurs
-les hurlements les plus modulés que jamais
-oreilles de magistrat aient entendus sous la voûte
-d’un cachot.—(Tenez! Quand on parle de Louis XVI
-devant lui, son œil s’allume et reflète une haine d’outre-tombe
-extraordinaire: Louis XVI est, en effet, le
-souverain qui a cru devoir abolir la question préalable,
-et ce monarque est le seul homme que M. de H***
-ait probablement jamais haï.)</p>
-
-<p>»Il échoua toujours, dans ces placets, comme bien
-vous le pensez, et c’est grâce aux démarches de ses
-héritiers qu’on ne l’a pas enfermé selon ses mérites. En
-effet, des clauses du testament de son père, feu le baron
-de H***, forcent la famille à éviter sa mort civile
-à cause des énormes préjudices d’argent que cette
-mort entraînerait pour les proches de ce personnage.
-<span class="pagenum" id="Page_127">[p. 127]</span>
-Il voyage donc, en liberté. Il est au mieux avec tous
-ces messieurs de la Justice-capitale. Sa première
-visite est pour eux, dans toutes les villes où il passe.
-Il leur a souvent offert des sommes très fortes pour
-le laisser opérer à leur place,—et je crois, entre
-nous (ajouta le docteur en clignant de l’œil), qu’en
-Europe,—il en a débauché quelques-uns.</p>
-
-<p>»A part ces équipées, on peut dire que sa folie est
-inoffensive, puisqu’elle ne s’exerce que sur des personnes
-désignées par la Loi.—En dehors de son
-aliénation mentale, le baron de H*** a la renommée
-d’un homme de mœurs paisibles et, même,
-engageantes. De temps à autre, sa mansuétude ambiguë
-donne, peut-être, froid dans le dos, comme on
-dit, à ceux de ses intimes qui sont au courant de
-sa terrible turlutaine, mais c’est tout.</p>
-
-<p>»Néanmoins, il parle souvent de l’Orient avec
-quelque regret et doit incessamment y retourner. La
-privation du diplôme de Tortionnaire-en-chef du
-globe l’a plongé dans une mélancolie noire. Figurez-vous
-les rêveries de Torquemada ou d’Arbuez, des
-ducs d’Albe ou d’York. Sa monomanie s’empire de
-jour en jour. Aussi, toutes les fois qu’il se présente
-une exécution, en est-il averti par des émissaires secrets—avant
-les gentilshommes de la hache eux-mêmes!
-Il court, il vole, il dévore la distance, sa place
-est réservée au pied de la machine. Il y est, en ce moment
-où je vous parle: il ne dormirait pas tranquille
-s’il n’avait pas obtenu le dernier regard du condamné.</p>
-
-<p>»Voilà, messieurs et mesdames, le gentleman avec
-<span class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span>
-lequel vous avez eu l’heur de frayer cette nuit.
-J’ajouterai que, sorti de sa démence et dans ses rapports
-avec la société, c’est un homme du monde vraiment
-irréprochable et le causeur le plus entraînant,
-le plus enjoué, le plus...</p>
-
-<p>—Assez, docteur!—par grâce! s’écrièrent Antonie
-et Clio la Cendrée, que le badinage strident et sardonique
-de Florian avait impressionnées extraordinairement.</p>
-
-<p>—Mais c’est le <ins id="cor_20" title="sigisbé">sigisbée</ins> de la Guillotine! murmura
-Susannah: c’est le <i>dilettante</i> de la Torture!</p>
-
-<p>—Vraiment, si je ne vous connaissais pas, docteur...
-balbutia C***.</p>
-
-<p>—Vous ne croiriez pas? interrompit Les Églisottes.
-Je ne l’ai pas cru, moi-même, pendant longtemps;
-mais, si vous voulez, nous allons aller là-bas. J’ai justement
-ma carte; nous pourrons parvenir jusqu’à lui,
-malgré la haie de cavalerie. Je ne vous demanderai
-que d’observer son visage, voilà tout, pendant l’accomplissement
-de la sentence. Après quoi, vous ne douterez
-plus.</p>
-
-<p>—Grand merci de l’invitation! s’écria C***; je préfère
-vous croire, malgré l’absurdité vraiment mystérieuse
-du fait.</p>
-
-<p>—Ah! c’est un type que votre baron!... continua
-le docteur en attaquant un buisson d’écrevisses resté
-vierge miraculeusement.</p>
-
-<p>Puis, nous voyant tous devenus moroses:</p>
-
-<p>—Il ne faut pas vous étonner ni vous affecter
-outre mesure de mes confidences à ce sujet! dit-il. Ce
-<span class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span>
-qui constitue la hideur de la chose, c’est la <i>particularité</i>
-de la monomanie. Quant au reste, un fol est un
-fol, rien de plus. Lisez les aliénistes: vous y relèverez
-des cas d’une étrangeté presque aussi surprenante; et
-ceux qui en sont atteints, je vous jure que nous les
-coudoyons en plein midi, à chaque instant, sans en
-rien soupçonner.</p>
-
-<p>—Mes chers amis, conclut C*** après un moment
-de saisissement général, je n’éprouverais pas, je
-l’avoue, d’éloignement bien précis à choquer mon
-verre contre celui que me tendrait un bras séculier,
-comme on disait au temps où les bras des exécuteurs
-pouvaient être religieux. Je n’en chercherais pas l’occasion,
-mais si elle s’offrait à moi, je vous dirais, sans
-trop déclamer (et Les Églisottes, surtout, me comprendra),
-que l’aspect ou même la compagnie de ceux qui
-exercent les fonctions capitales ne saurait m’impressionner
-en aucune façon. Je n’ai jamais très bien
-compris les <i>effets</i> des mélodrames à ce sujet.</p>
-
-<p>»Mais la vue d’un homme tombé en démence, parce
-qu’il ne peut remplir <i>légalement</i> cet office, ah! ceci,
-par exemple, me cause quelque impression. Et je n’hésite
-pas à le déclarer: s’il est, parmi l’Humanité, des
-âmes échappées d’un Enfer, notre convive de ce soir
-est une des pires que l’on puisse rencontrer. Vous
-aurez beau l’appeler fol, cela n’explique pas sa nature
-originelle. Un bourreau réel me serait indifférent;
-notre affreux maniaque me fait frissonner d’un
-frisson indéfinissable!</p>
-
-<p>Le silence qui accueillit les paroles de C*** fut
-<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span>
-solennel comme si la Mort eût laissé voir, brusquement,
-sa tête chauve entre les candélabres.</p>
-
-<p>—Je me sens un peu indisposée, dit Clio la Cendrée
-d’une voix que la surexcitation nerveuse et le
-froid de l’aurore intervenue entrecoupaient. Ne me
-laissez point toute seule. Venez à la villa. Tâchons
-d’oublier cette aventure, messieurs et amis; venez: il
-y a des bains, des chevaux et des chambres pour dormir.
-(Elle savait à peine ce qu’elle disait.) C’est au milieu
-du Bois, nous y serons dans vingt minutes. Comprenez-moi,
-je vous en prie. L’idée de ce monsieur me
-rend presque malade, et, si j’étais seule, j’aurais
-quelque inquiétude de le voir entrer tout à coup,
-une lampe à la main, éclairant son fade sourire qui
-fait peur.</p>
-
-<p>—Voilà, certes, une nuit énigmatique! dit Susannah
-Jackson.</p>
-
-<p>Les Églisottes s’essuyait les lèvres d’un air satisfait,
-ayant terminé son buisson.</p>
-
-<p>Nous sonnâmes: Joseph parut. Pendant que nous
-en finissions avec lui, l’Écossaise, en se touchant les
-joues d’une petite houppe de cygne, murmura, tranquillement,
-auprès d’Antonie:</p>
-
-<p>—N’as-tu rien à dire à Joseph, petite Yseult?</p>
-
-<p>—Si fait, répondit la jolie et toute pâle créature,
-et tu m’as devinée, folle!</p>
-
-<p>Puis, se tournant vers l’intendant:</p>
-
-<p>—Joseph, continua-t-elle, prenez cette bague: le
-rubis en est un peu foncé pour moi.—N’est-ce pas,
-Suzanne? Tous ces brillants ont l’air de pleurer
-<span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span>
-autour de cette goutte de sang.—Vous la ferez vendre
-aujourd’hui et vous en remettrez le montant aux
-mendiants qui passent devant la maison.</p>
-
-<p>Joseph prit la bague, s’inclina de ce salut somnambulique
-dont il eut seul le secret et sortit pour faire
-avancer les voitures pendant que ces dames achevaient
-de rajuster leurs toilettes, s’enveloppaient de
-leurs longs dominos de satin noir et remettaient leurs
-masques.</p>
-
-<p>Six heures sonnèrent.</p>
-
-<p>—Un instant, dis-je en étendant le doigt vers la
-pendule: voici une heure qui nous rend tous un peu
-complices de la folie de cet homme. Donc, ayons plus
-d’indulgence pour elle. Ne sommes-nous pas, en ce
-moment même, implicitement, d’une barbarie à peu
-près aussi morne que la sienne?</p>
-
-<p>A ces mots, l’on resta debout, en grand silence.</p>
-
-<p>Susannah me regarda sous son masque: j’eus la
-sensation d’une lueur d’acier. Elle détourna la tête et
-entr’ouvrit une fenêtre, très vite.</p>
-
-<p>L’heure sonnait, au loin, à tous les clochers de
-Paris.</p>
-
-<p>Au <i>sixième</i> coup, tout le monde tressaillit profondément,—et
-je regardai, pensif, la tête d’un démon
-de cuivre, aux traits crispés, qui soutenait, dans une
-patère, les flots sanglants des rideaux rouges.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_132">
-
-<h2 class="nobreak">A S’Y MÉPRENDRE!</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Monsieur Henri de Bornier.</i></p>
-
-<div class="citat">«Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.»</div>
-
-<div class="attrib"><span class="smcap">C. Baudelaire.</span></div>
-
-<p class="sep2">Par une grise matinée de novembre, je descendais
-les quais d’un pas hâtif. Une bruine froide mouillait
-l’atmosphère. Des passants noirs, obombrés de parapluies
-difformes, s’entrecroisaient.</p>
-
-<p>La Seine jaunie charriait ses bateaux marchands
-pareils à des hannetons démesurés. Sur les ponts, le
-vent cinglait brusquement des chapeaux, que leurs possesseurs
-disputaient à l’espace avec ces attitudes et
-ces contorsions dont le spectacle est toujours si pénible
-pour l’artiste.</p>
-
-<p>Mes idées étaient pâles et brumeuses; la préoccupation
-d’un rendez-vous d’affaires, accepté, depuis la
-veille, me harcelait l’imagination. L’heure me pressait:
-je résolus de m’abriter sous l’auvent d’un portail
-<span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span>
-d’où il me serait plus commode de faire signe à
-quelque fiacre.</p>
-
-<p>A l’instant même, j’aperçus, tout justement à côté
-de moi, l’entrée d’un bâtiment carré, d’aspect bourgeois.</p>
-
-<p>Il s’était dressé dans la brume comme une apparition
-de pierre, et, malgré la rigidité de son architecture,
-malgré la buée morne et fantastique dont il était
-enveloppé, je lui reconnus, tout de suite, un certain
-air d’hospitalité cordiale qui me rasséréna l’esprit.</p>
-
-<p>—A coup sûr, me dis-je, les hôtes de cette demeure
-sont des gens sédentaires!—Ce seuil invite à s’y
-arrêter: la porte n’est-elle pas ouverte?</p>
-
-<p>Donc, le plus poliment du monde, l’air satisfait, le
-chapeau à la main,—méditant même un madrigal
-pour la maîtresse de la maison,—j’entrai, souriant,
-et me trouvai, de plain-pied, devant une espèce
-de salle à toiture vitrée, d’où le jour tombait,
-livide.</p>
-
-<p>A des colonnes étaient appendus des vêtements, des
-cache-nez, des chapeaux.</p>
-
-<p>Des tables de marbre étaient disposées de toutes
-parts.</p>
-
-<p>Plusieurs individus, les jambes allongées, la tête élevée,
-les yeux fixes, l’air positif, paraissaient méditer.</p>
-
-<p>Et les regards étaient sans pensée, les visages couleur
-du temps.</p>
-
-<p>Il y avait des portefeuilles ouverts, des papiers
-dépliés auprès de chacun d’eux.</p>
-
-<p>Et je reconnus, alors, que la maîtresse du logis, sur
-<span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span>
-l’accueillante courtoisie de laquelle j’avais compté,
-n’était autre que la Mort.</p>
-
-<p>Je considérai mes hôtes.</p>
-
-<p>Certes, pour échapper aux soucis de l’existence
-tracassière, la plupart de ceux qui occupaient la salle
-avaient assassiné leurs corps, espérant, ainsi, un peu
-plus de bien-être.</p>
-
-<p>Comme j’écoutais le bruit des robinets de cuivre
-scellés à la muraille et destinés à l’arrosage quotidien
-de ces restes mortels, j’entendis le roulement
-d’un fiacre. Il s’arrêtait devant l’établissement. Je fis
-la réflexion que mes gens d’affaires attendaient. Je
-me retournai pour profiter de la bonne fortune.</p>
-
-<p>Le fiacre venait, en effet, de dégorger, au seuil de
-l’édifice, des collégiens en goguette qui avaient
-besoin de voir la mort pour y croire.</p>
-
-<p>J’avisai la voiture déserte et je dis au cocher:</p>
-
-<p>—Passage de l’Opéra!</p>
-
-<p>Quelque temps après, aux boulevards, le temps me
-sembla plus couvert, faute d’horizon. Les arbustes,
-végétations squelettes, avaient l’air, du bout de leurs
-branchettes noires, d’indiquer vaguement les piétons
-aux gens de police ensommeillés encore.</p>
-
-<p>La voiture se hâtait.</p>
-
-<p>Les passants, à travers la vitre, me donnaient
-l’idée de l’eau qui coule.</p>
-
-<p>Une fois à destination, je sautai sur le trottoir et
-m’engageai dans le passage encombré de figures
-soucieuses.</p>
-
-<p>A son extrémité, j’aperçus, tout justement vis-à-vis
-<span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span>
-de moi, l’entrée d’un café,—aujourd’hui consumé
-dans un incendie célèbre (car la vie est un songe),—et
-qui était relégué au fond d’une sorte de hangar,
-sous une voûte carrée, d’aspect morne. Les gouttes
-de pluie qui tombaient sur le vitrage supérieur obscurcissaient
-encore la pâle lueur du soleil.</p>
-
-<p>—C’était là que m’attendaient, pensai-je, la coupe
-en main, l’œil brillant et narguant le Destin, mes
-hommes d’affaires!</p>
-
-<p>Je tournai donc le bouton de la porte et me trouvai,
-de plain-pied, dans une salle où le jour tombait d’en
-haut, par le vitrage, livide.</p>
-
-<p>A des colonnes étaient appendus des vêtements,
-des cache-nez, des chapeaux.</p>
-
-<p>Des tables de marbre étaient disposées de toutes
-parts.</p>
-
-<p>Plusieurs individus, les jambes allongées, la tête
-levée, les yeux fixes, l’air positif, paraissaient
-méditer.</p>
-
-<p>Et les visages étaient couleur du temps, les regards
-sans pensée.</p>
-
-<p>Il y avait des portefeuilles ouverts et des papiers
-dépliés auprès de chacun d’eux.</p>
-
-<p>Je considérai ces hommes.</p>
-
-<p>Certes, pour échapper aux <ins id="cor_21" title="obsesssions">obsessions</ins> de l’insupportable
-conscience, la plupart de ceux qui occupaient
-la salle avaient, depuis longtemps, assassiné leurs
-«âmes», espérant, ainsi, un peu plus de bien-être.</p>
-
-<p>Comme j’écoutais le bruit des robinets de cuivre,
-scellés à la muraille, et destinés à l’arrosage quotidien
-<span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span>
-de ces restes mortels, le souvenir du roulement de
-la voiture me revint à l’esprit.</p>
-
-<p>—A coup sûr, me dis-je, il faut que ce cocher ait
-été frappé, à la longue, d’une sorte d’hébétude, pour
-m’avoir ramené, après tant de circonvolutions, simplement
-à notre point de départ?—Toutefois, je
-l’avoue (s’il y a méprise), <em>LE SECOND COUP D’ŒIL EST
-PLUS <ins id="cor_22" title="SINISTREQUE">SINISTRE QUE</ins> LE PREMIER</em>!...</p>
-
-<p>Je refermai donc, en silence, la porte vitrée et je revins
-chez moi,—bien décidé, au mépris de l’exemple,—et
-quoi qu’il pût m’en advenir,—<i>à ne jamais faire
-d’affaires</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_137">
-
-<h2 class="nobreak">IMPATIENCE DE LA FOULE</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Monsieur Victor Hugo.</i></p>
-
-<div class="citat">«Passant, va dire à Lacédémone que
-nous sommes ici, morts pour obéir
-à ses saintes lois.»</div>
-
-<div class="attribr"><span class="smcap">Simonides.</span></div>
-
-<p class="sep2">La grande porte de Sparte, au battant ramené
-contre la muraille comme un bouclier d’airain
-appuyé à la poitrine d’un guerrier, s’ouvrait devant
-le Taygète. La poudreuse pente du mont rougeoyait
-des feux froids d’un couchant aux premiers jours de
-l’hiver, et l’aride versant renvoyait aux remparts de
-la ville d’Héraklès l’image d’une hécatombe sacrifiée
-au fond d’un soir cruel.</p>
-
-<p>Au-dessus du portail civique, le mur se dressait
-lourdement. Au sommet terrassé se tenait une multitude
-toute rouge du soir. Les lueurs de fer des
-armures, les peplos, les chars, les pointes des piques,
-<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span>
-étincelaient du sang de l’astre. Seuls, les yeux de
-cette foule étaient sombres; ils envoyaient, fixement,
-des regards aigus comme des javelots vers la cime
-du mont, d’où quelque grande nouvelle était attendue.</p>
-
-<p>La surveille, les Trois-Cents étaient partis avec le
-roi. Couronnés de fleurs, ils s’en étaient allés au festin
-de la Patrie. Ceux qui devaient souper dans les
-enfers avaient peigné leurs chevelures pour la dernière
-fois dans le temple de Lycurgue. Puis, levant
-leurs boucliers et les frappant de leurs épées, les
-jeunes hommes, aux applaudissements des femmes,
-avaient disparu dans l’aurore en chantant des vers
-de Tyrtée. Maintenant, sans doute, les hautes herbes
-du Défilé frôlaient leurs jambes nues, comme si la
-terre qu’ils allaient défendre voulait caresser encore
-ses enfants avant de les reprendre en son sein vénérable.</p>
-
-<p>Le matin, des chocs d’armes, apportés par le vent,
-et des vociférations triomphales, avaient confirmé
-les rapports des bergers éperdus. Les Perses avaient
-reculé deux fois, dans une immense défaite, laissant
-les dix mille Immortels sans sépulture. La Locride
-avait vu ces victoires! La Thessalie se soulevait.
-Thèbes, elle-même, s’était réveillée devant l’exemple.
-Athènes avait envoyé ses légions et s’armait sous
-les ordres de Miltiade; sept mille soldats renforçaient
-la phalange laconienne.</p>
-
-<p>Mais voici qu’au milieu des chants de gloire et des
-prières dans le temple de Diane, les cinq Ephores,
-ayant écouté des messagers survenus, s’étaient entre-regardés.
-<span class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</span>
-Le Sénat avait donné, sur-le-champ, des
-ordres pour la défense de la Ville. De là ces retranchements
-creusés en hâte, car Sparte, par orgueil, ne
-se fortifiait à l’ordinaire que de ses citoyens.</p>
-
-<p>Une ombre avait dissipé toutes les joies. On ne
-croyait plus au discours des pasteurs; les sublimes
-nouvelles furent oubliées, d’un seul coup, comme
-des fables! Les prêtres avaient frissonné gravement.
-Des bras d’augures, éclairés par la flamme des trépieds,
-s’étaient levés, vouant aux divinités infernales! Des
-paroles brèves avaient été chuchotées, terribles, aussitôt.
-Et l’on avait fait sortir les vierges, car on allait
-prononcer le nom d’un traître. Et leurs longs vêtements
-avaient passé sur les Ilotes, couchés, ivres de vin
-noir, en travers des degrés des portiques, lorsqu’elles
-avaient marché sur eux sans les apercevoir.</p>
-
-<p>Alors retentit la nouvelle désespérée.</p>
-
-<p>Un passage désert dans la Phocide avait été découvert
-aux ennemis. Un pâtre messénien avait vendu la
-terre d’Hellas. Ephialtès avait livré à Xerxès la mère
-patrie. Et les cavaleries perses, au front desquelles
-resplendissaient les armures d’or des satrapes, envahissaient
-déjà le sol des dieux, foulaient aux pieds la
-nourrice des héros! Adieu, temples, demeures des
-aïeux, plaines sacrées! Ils allaient venir, avec des
-chaînes, eux, les efféminés et les pâles, et se choisir
-des esclaves parmi tes filles, Lacédémone!</p>
-
-<p>La consternation s’accrut de l’aspect de la montagne,
-lorsque les citoyens se furent rendus sur la
-muraille.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span>
-Le vent se plaignait dans les rocheuses ravines,
-entre les sapins qui se ployaient et craquaient, confondant
-leurs branches nues, pareilles aux cheveux
-d’une tête renversée avec horreur. La Gorgone courait
-dans les nuées, dont les voiles semblaient mouler
-sa face. Et la foule, couleur d’incendie, s’entassait
-dans les embrasures en admirant l’âpre désolation de
-la terre sous la menace du ciel. Cependant, cette multitude
-aux bouches sévères se condamnait au silence
-à cause des vierges. Il ne fallait pas agiter leur sein
-ni troubler leur sang d’impressions accusatrices
-envers un homme d’Hellas. On songeait aux enfants
-futurs.</p>
-
-<p>L’impatience, l’attente déçue, l’incertitude du désastre,
-alourdissaient l’angoisse. Chacun cherchait à
-<ins id="cor_23" title="’aggraver">s’aggraver</ins> encore l’avenir, et la proximité de la destruction
-semblait imminente.</p>
-
-<p>Certes, les premiers fronts d’armées allaient apparaître,
-dans le crépuscule! Quelques-uns se figuraient
-voir, dans les cieux et coupant l’horizon, le reflet des
-cavaleries de Xerxès, son char même. Les prêtres,
-tendant l’oreille, discernaient des clameurs venues du
-nord, disaient-ils,—malgré le vent des mers méridionales
-qui faisait bruire leurs manteaux.</p>
-
-<p>Les balistes roulaient, prenant position; on bandait
-ses scorpions et les monceaux de dards tombaient auprès
-des roues. Les jeunes filles disposaient des brasiers
-pour faire bouillir la poix; les vétérans, revêtus
-de leurs armures, supputaient, les bras croisés, le
-nombre d’ennemis qu’ils abattraient avant de tomber;
-<span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span>
-on allait murer les portes, car Sparte ne se rendrait
-pas, même emportée d’assaut; on calculait les vivres,
-on prescrivait aux femmes le suicide, on consultait
-des entrailles abandonnées qui fumaient çà et là.</p>
-
-<p>Comme on devait passer la nuit sur la muraille en
-cas de surprise des Perses, le nommé Nogaklès, le
-cuisinier des gardiens, sorte de magistrat, préparait,
-sur le rempart même, la nourriture publique. Debout
-contre une vaste cuve, il agitait son lourd pilon de
-pierre et, tout en écrasant distraitement le grain dans
-le lait salé, il regardait lui aussi, d’un air soucieux,
-la montagne.</p>
-
-<p>On attendait. Déjà d’infâmes suggestions s’élevaient
-au sujet des combattants. Le désespoir de la foule est
-calomnieux; et les frères de ceux-là qui devaient bannir
-Aristide, Thémistocle et Miltiade, n’enduraient
-pas, sans fureur, leur inquiétude. Mais de très vieilles
-femmes, alors, secouaient la tête, en tressant leurs
-grandes chevelures blanches. Elles étaient sûres de
-leurs enfants et gardaient la farouche tranquillité des
-louves qui ont sevré.</p>
-
-<p>Une obscurité brusque envahit le ciel; ce n’était
-pas les ombres de la nuit. Un vol immense de corbeaux
-apparut, surgi des profondeurs du sud; cela passa
-sur Sparte avec des cris de joie terrible; ils couvraient
-l’espace, assombrissant la lumière. Ils allèrent se
-percher sur toutes les branches des bois sacrés qui
-entouraient le Taygète. Ils demeurèrent là, vigilants,
-immobiles, le bec tourné vers le nord et les yeux
-allumés.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span>
-Une clameur de malédiction s’éleva, tonnante, et
-les poursuivit. Les catapultes ronflèrent, envoyant
-des volées de cailloux dont les chocs sonnèrent après
-mille sifflements et crépitèrent en pénétrant les arbres.</p>
-
-<p>Les poings tendus, les bras levés au ciel, on voulut
-les effrayer. Ils demeurèrent impassibles comme si
-une odeur divine de héros étendus les eût fascinés, et
-ils ne quittèrent point les branches noires, ployantes
-sous leur fardeau.</p>
-
-<p>Les mères frémirent, en silence, devant cette apparition.</p>
-
-<p>Maintenant les vierges s’inquiétaient. On leur avait
-distribué les lames saintes, suspendues, depuis des
-siècles, dans les temples.—«Pour qui ces épées!»
-demandaient-elles. Et leurs regards, doux encore,
-allaient du miroitement des glaives nus aux yeux
-plus froids de ceux qui les avaient engendrées. On
-leur souriait par respect,—on les laissait dans l’incertitude
-des victimes, on leur apprendrait, au dernier
-instant, que ces épées étaient pour elles.</p>
-
-<p>Tout à coup, les enfants poussèrent un cri. Leurs
-yeux avaient distingué quelque chose au loin. Là-bas,
-à la cime déjà bleuie du mont désert, un homme,
-emporté par le vent d’une fuite antérieure, descendait
-vers la Ville.</p>
-
-<p>Tous les regards se fixèrent sur cet homme.</p>
-
-<p>Il venait, tête baissée, le bras étendu sur une sorte
-de bâton rameux,—coupé au hasard de la détresse,
-sans doute,—et qui soutenait sa course vers la porte
-spartiate.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span>
-Déjà, comme il touchait à la zone où le soleil
-jetait ses derniers rayons sur le centre de la montagne,
-on distinguait son grand manteau enroulé
-autour de son corps; l’homme était tombé en route,
-car son manteau était tout souillé de fange, ainsi
-que son bâton. Ce ne pouvait être un soldat: il
-n’avait pas de bouclier.</p>
-
-<p>Un morne silence accueillit cette vision.</p>
-
-<p>De quel lieu d’horreur s’enfuyait-il ainsi?—Mauvais
-présage!</p>
-
-<p>—Cette course n’était pas digne d’un homme. Que
-voulait-il?</p>
-
-<p>—Un abri?... On le poursuivait donc?—L’ennemi,
-sans doute?—Déjà!—déjà!...</p>
-
-<p>Au moment où l’oblique lumière de l’astre mourant
-l’atteignit des pieds à la tête, on aperçut les cnémides.</p>
-
-<p>Un vent de fureur et de honte bouleversa les
-pensées. On oublia la présence des vierges, qui
-devinrent sinistres et plus blanches que de véritables
-lis.</p>
-
-<p>Un nom, vomi par l’épouvante et la stupeur générales,
-retentit. C’était un Spartiate! un des Trois-Cents!
-On le reconnaissait.—Lui! c’était lui! Un
-soldat de la ville avait jeté son bouclier! On fuyait!
-Et les autres? Avaient-ils lâché pied, eux aussi, les
-intrépides?—Et l’anxiété crispait les faces.—La vue
-de cet homme équivalait à la vue de la défaite. Ah!
-pourquoi se voiler plus longtemps le vaste malheur!
-Ils avaient fui! Tous!... Ils le suivaient! Ils allaient
-<span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span>
-apparaître d’un instant à l’autre!... Poursuivis par les
-cavaliers perses!—Et, mettant la main sur ses yeux,
-le cuisinier s’écria qu’il les apercevait dans la
-brume!...</p>
-
-<p>Un cri domina toutes les rumeurs. Il venait d’être
-poussé par un vieillard et une grande femme. Tous
-deux, cachant leurs visages interdits, avaient
-prononcé ces paroles horribles: «Mon fils!»</p>
-
-<p>Alors, un ouragan de clameurs s’éleva. Les poings
-se tendirent vers le fuyard.</p>
-
-<p>—Tu te trompes. Ce n’est pas ici le champ de
-bataille.</p>
-
-<p>—Ne cours pas si vite. Ménage-toi.</p>
-
-<p>—Les Perses achètent-ils bien les boucliers et les
-épées?</p>
-
-<p>—Ephialtès est riche.</p>
-
-<p>—Prends garde à ta droite! Les os de Pélops,
-d’Héraklès et de Pollux sont sous tes pieds.—Imprécations!
-Tu vas réveiller les mânes de l’Aïeul,—mais
-il sera fier de toi.</p>
-
-<p>—Mercure t’a prêté les ailes de ses talons! Par le
-Styx, tu gagneras le prix, aux Olympiades!</p>
-
-<p>Le soldat semblait ne pas entendre et courait
-toujours vers la Ville.</p>
-
-<p>Et, comme il ne répondait ni ne s’arrêtait, cela
-exaspéra. Les injures devinrent effroyables. Les
-jeunes filles regardaient avec stupeur.</p>
-
-<p>Et les prêtres:</p>
-
-<p>—Lâche! Tu es souillé de boue! Tu n’as pas
-embrassé la terre natale; tu l’as mordue!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span>
-—Il vient vers la porte!—Ah! par les dieux infernaux!—Tu
-n’entreras pas!</p>
-
-<p>Des milliers de bras s’élevèrent.</p>
-
-<p>—Arrière! C’est le barathre qui t’attend!—ou
-plutôt...—Arrière! Nous ne voulons pas de ton sang
-dans nos gouffres!</p>
-
-<p>—Au combat! Retourne!</p>
-
-<p>—Crains les ombres des héros, autour de toi.</p>
-
-<p>—Les Perses te donneront des couronnes! Et des
-lyres! Va distraire leurs festins, esclave!</p>
-
-<p>A cette parole, on vit les jeunes filles de Lacédémone
-incliner le front sur leurs poitrines, et, serrant
-dans leurs bras les épées portées par les rois libres
-dans les âges reculés, elles versèrent des larmes en
-silence.</p>
-
-<p>Elles enrichissaient, de ces pleurs héroïques, la rude
-poignée des glaives. Elles comprenaient et se vouaient
-à la mort, pour la patrie.</p>
-
-<p>Soudain, l’une d’entre elles s’approcha, svelte et
-pâle, du rempart: on s’écarta pour lui livrer passage.
-C’était celle qui devait être un jour l’épouse du
-fuyard.</p>
-
-<p>—Ne regarde pas, Séméïs!... lui crièrent ses
-compagnes.</p>
-
-<p>Mais elle considéra cet homme et, ramassant une
-pierre, elle la lança contre lui.</p>
-
-<p>La pierre atteignit le malheureux: il leva les yeux
-et s’arrêta. Et alors un frémissement parut l’agiter.
-Sa tête, un moment relevée, retomba sur sa poitrine.</p>
-
-<p>Il parut songer. A quoi donc?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span>
-Les enfants le contemplaient; les mères leur parlaient
-bas, en l’indiquant.</p>
-
-<p>L’énorme et belliqueux cuisinier interrompit son
-labeur et quitta son pilon. Une sorte de colère sacrée
-lui fit oublier ses devoirs. Il s’éloigna de la cuve et
-vint se pencher sur une embrasure de la muraille.
-Puis, rassemblant toutes ses forces et gonflant ses
-joues, le vétéran cracha vers le transfuge. Et le vent
-qui passait emporta, complice de cette sainte indignation,
-l’infâme écume sur le front du misérable.</p>
-
-<p>Une acclamation retentit, approbatrice de cette
-énergique marque de courroux.</p>
-
-<p>On était vengé.</p>
-
-<p>Pensif, appuyé sur son bâton, le soldat regardait
-fixement l’entrée ouverte de la Ville.</p>
-
-<p>Sur le signe d’un chef, la lourde porte roula entre
-lui et l’intérieur des murailles et vint s’enchâsser
-entre les deux montants de granit.</p>
-
-<p>Alors, devant cette porte fermée qui le proscrivait
-pour toujours, le fuyard tomba en arrière, tout droit,
-étendu sur la montagne.</p>
-
-<p>A l’instant même, avec le crépuscule et le pâlissement
-du soleil, les corbeaux, eux, se précipitèrent sur
-cet homme; ils furent applaudis, cette fois, et leur
-voile meurtrier le déroba subitement aux outrages de
-la foule humaine.</p>
-
-<p>Puis vint la rosée du soir qui détrempa la poussière
-autour de lui.</p>
-
-<p>A l’aube, il ne resta de l’homme que des os dispersés.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span>
-Ainsi mourut, l’âme éperdue de cette seule gloire
-que jalousent les dieux et fermant pieusement les
-paupières pour que l’aspect de la réalité ne troublât
-d’aucune vaine tristesse la conception sublime qu’il
-gardait de la Patrie, ainsi mourut, sans parole, serrant
-dans sa main la palme funèbre et triomphale
-et à peine isolé de la boue natale par la pourpre de
-son sang, l’auguste guerrier élu messager de la Victoire
-par les Trois-Cents, pour ses mortelles blessures,
-alors que, jetant aux torrents des Thermopyles son
-bouclier et son épée, ils le poussèrent vers Sparte,
-hors du Défilé, le persuadant que ses dernières forces
-devaient être utilisées en vue du salut de la République;—ainsi
-disparut dans la mort, acclamé ou
-non de ceux pour lesquels il périssait, l’<span class="smcap">Envoyé de
-Léonidas</span>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_148">
-
-<h2 class="nobreak">LE SECRET DE L’ANCIENNE MUSIQUE</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Monsieur Richard Wagner.</i></p>
-
-<p class="sep2">C’était jour d’audition à l’Académie nationale de
-Musique.</p>
-
-<p>La mise à l’étude d’un ouvrage dû à certain compositeur
-allemand (dont le nom, désormais oublié,
-nous échappe, heureusement!) venait d’être décidée
-en haut lieu;—et ce maître étranger, s’il fallait
-ajouter créance à divers <i>memoranda</i> publiés par la
-<i>Revue des Deux Mondes</i>, n’était rien moins que le
-<i>fauteur</i> d’une musique «nouvelle!»</p>
-
-<p>Les exécutants de l’Opéra ne se trouvaient donc
-rassemblés aujourd’hui que dans le but de tirer,
-comme on dit, la chose au clair, en déchiffrant la
-partition du présomptueux novateur.</p>
-
-<p>La minute était grave.</p>
-
-<p>Le directeur apparut sur le théâtre et vint
-<span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span>
-remettre au chef d’orchestre la volumineuse partition en
-litige. Celui-ci l’ouvrit, y jeta les yeux, tressaillit et
-déclara que l’ouvrage lui paraissait inexécutable à
-l’Académie de musique de Paris.</p>
-
-<p>—Expliquez-vous, dit le directeur.</p>
-
-<p>—Messieurs, reprit le chef d’orchestre, la France
-ne saurait prendre sur elle de tronquer, par une exécution
-défectueuse, la pensée d’un compositeur... <i>à
-quelque nation qu’il appartienne</i>.—Or, dans les parties
-d’orchestre spécifiées par l’auteur, figure... un
-instrument militaire aujourd’hui tombé en désuétude
-et qui n’a plus de représentant parmi nous; cet instrument,
-qui fit les délices de nos pères, avait nom
-jadis: <i>le Chapeau-chinois</i>. Je conclus que la disparition
-radicale du Chapeau-chinois en France nous
-oblige à décliner, quoique à regret, l’honneur de
-cette interprétation.</p>
-
-<p>Ce discours avait plongé l’auditoire dans cet état
-que les physiologistes appellent l’état <i>comateux</i>.—Le
-Chapeau-chinois!!—Les plus anciens se souvenaient
-à peine de l’avoir entendu dans leur enfance.
-Mais il leur eût été difficile, aujourd’hui, de préciser
-même sa forme.—Tout à coup, une voix articula ces
-paroles inespérées: «Permettez, je crois que j’en
-connais un.» Toutes les têtes se retournèrent; le
-chef d’orchestre se dressa d’un bond: «Qui a parlé?»—«Moi,
-les cymbales», répondit la voix.</p>
-
-<p>L’instant d’après, les cymbales étaient sur la scène
-entourées, adulées et pressées de vives interrogations.—Oui,
-continuaient-elles, je connais un vieux
-<span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span>
-professeur de Chapeau-chinois, passé maître en son
-art, et je sais qu’il existe encore!</p>
-
-<p>Ce ne fut qu’un cri. Les cymbales apparurent
-comme un sauveur! Le chef d’orchestre embrassa son
-jeune séide (car les cymbales étaient jeunes encore).
-Les trombones attendris l’encourageaient de leurs
-sourires; une contrebasse lui détacha un coup d’œil
-envieux; la caisse se frottait les mains:—«Il ira
-loin!» grommelait-elle.—Bref, en cet instant rapide,
-les cymbales connurent la gloire.</p>
-
-<p>Séance tenante, une députation, qu’elles précédèrent,
-sortit de l’Opéra, se dirigeant vers les Batignolles,
-dans les profondeurs desquelles devait s’être retiré,
-loin du bruit, l’austère virtuose.</p>
-
-<p>On arriva.</p>
-
-<p>S’enquérir du vieillard, gravir ses neuf étages, se
-suspendre à la patte pelée de sa sonnette et attendre,
-en soufflant, sur le palier, fut pour nos ambassadeurs
-l’affaire d’une seconde.</p>
-
-<p>Soudain, tous se découvrirent: un homme d’aspect
-vénérable, au visage entouré de cheveux argentés
-qui tombaient en longues boucles sur ses épaules,
-une tête à la Béranger, un personnage de romance,
-se tenait debout sur le seuil et paraissait convier les
-visiteurs à pénétrer dans son sanctuaire.</p>
-
-<p>—C’était lui! L’on entra.</p>
-
-<p>La croisée, encadrée de plantes grimpantes, était
-ouverte sur le ciel, en ce moment empourpré des
-merveilles du couchant. Les sièges étaient rares: la
-couchette du professeur remplaça, pour les délégués
-<span class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span>
-de l’Opéra, ces ottomanes, ces poufs, qui, chez les
-musiciens modernes, abondent, hélas! trop souvent.
-Dans les angles s’ébauchaient de vieux chapeaux-chinois;
-çà et là gisaient plusieurs albums dont les
-titres commandaient l’attention.—C’était d’abord:
-<i>Un premier amour!</i> mélodie pour chapeau-chinois
-seul, suivie de <i>Variations brillantes sur le Choral de
-Luther</i>, concerto pour trois chapeaux-chinois. Puis
-septuor de chapeaux-chinois (grand unisson) intitulé:
-<span class="smcap">Le Calme</span>. Puis une œuvre de jeunesse (un peu entachée
-de romantisme): <i>Danse nocturne de jeunes
-Mauresques dans la campagne de Grenade, au plus
-fort de l’Inquisition</i>, grand boléro pour chapeau-chinois;
-enfin, l’œuvre capitale du maître: <i>Le Soir
-d’un beau jour</i>, ouverture pour cent cinquante chapeaux-chinois.</p>
-
-<p>Les cymbales, très émues, prirent la parole au
-nom de l’Académie nationale de Musique.—«Ah!
-dit avec amertume le vieux maître, on se souvient
-de moi maintenant? Je devrais... Mon pays avant
-tout. Messieurs, j’irai.»—Le trombone ayant insinué
-que la partie à jouer paraissait difficile:—«Il n’importe,»
-dit le professeur en les tranquillisant d’un
-sourire. Et, leur tendant ses mains pâles, rompues
-aux difficultés d’un instrument ingrat:—«A demain,
-messieurs, huit heures, à l’Opéra.»</p>
-
-<p>Le lendemain, dans les couloirs, dans les galeries,
-dans le trou du souffleur inquiet, ce fut un émoi
-terrible: la nouvelle s’était répandue. Tous les musiciens,
-assis devant leurs pupitres, attendaient, l’arme
-<span class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span>
-au poing. La partition de la Musique-nouvelle n’était
-plus, maintenant, que d’un intérêt secondaire. Tout
-à coup, la porte basse donna passage à l’homme d’autrefois:
-huit heures sonnaient! A l’aspect de ce représentant
-de l’ancienne-Musique, tous se levèrent,
-lui rendant hommage comme une sorte de postérité.
-Le patriarche portait sous son bras, couché dans un
-humble fourreau de serge, l’instrument des temps
-passés, qui prenait, de la sorte, les proportions d’un
-symbole. Traversant les intervalles des pupitres
-et trouvant, sans hésiter, son chemin, il alla s’asseoir
-sur sa chaise de jadis, à la gauche de la caisse.
-Ayant assuré un bonnet de lustrine noire sur sa tête
-et un abat-jour vert sur ses yeux, il démaillota le
-chapeau-chinois, et l’ouverture commença.</p>
-
-<p>Mais, aux premières mesures et dès le premier
-coup d’œil jeté sur sa partie, la sérénité du vieux virtuose
-parut s’assombrir; une sueur d’angoisse perla
-bientôt sur son front. Il se pencha, comme pour mieux
-lire et, les sourcils contractés, les yeux rivés au manuscrit
-qu’il feuilleta fiévreusement, à peine respirait-il!...</p>
-
-<p>Ce que lisait le vieillard était donc bien extraordinaire,
-pour qu’il se troublât de la sorte!...</p>
-
-<p>En effet!—Le maître allemand, par une jalousie
-tudesque, s’était complu, avec une âpreté germaine,
-une malignité rancunière, à hérisser la partie du Chapeau-chinois
-de difficultés presque insurmontables!
-Elles s’y succédaient, pressées! ingénieuses! soudaines.
-C’était un défi!—Qu’on juge: cette partie
-<span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span>
-ne se composait, exclusivement, que de <i>silences</i>. Or,
-même pour les personnes qui ne sont pas du métier,
-qu’y a-t-il de plus difficile à exécuter que le <i>silence</i>
-pour le Chapeau-chinois?... Et c’était un <em>CRESCENDO</em>
-de silences que devait exécuter le vieil artiste!</p>
-
-<p>Il se roidit à cette vue; un mouvement fiévreux lui
-échappa!... Mais rien, dans son instrument, ne trahit
-les sentiments qui l’agitaient. Pas une clochette ne
-remua. Pas un grelot! Pas un fifrelin ne bougea. On
-sentait qu’il le possédait à fond. C’était bien un maître,
-lui aussi!</p>
-
-<p>Il joua. Sans broncher! Avec une maîtrise, une sûreté,
-un <i>brio</i>, qui frappèrent d’admiration tout l’orchestre.
-Son exécution, toujours sobre, mais pleine
-de nuances, était d’un style si châtié, d’un rendu si
-pur, que, chose étrange! il semblait, par moments,
-<i>qu’on l’entendait</i>!</p>
-
-<p>Les bravos allaient éclater de toutes parts quand
-une fureur inspirée s’alluma dans l’âme classique du
-vieux virtuose. Les yeux pleins d’éclairs et agitant
-avec fracas son instrument vengeur qui sembla comme
-un démon suspendu sur l’orchestre:</p>
-
-<p>—Messieurs, vociféra le digne professeur, j’y
-renonce! Je n’y comprends rien. On n’écrit pas une
-ouverture pour un solo! Je ne puis pas jouer! c’est
-trop difficile. Je proteste! au nom de M. Clapisson! Il
-n’y a pas de mélodie là-dedans. C’est du charivari!
-L’Art est perdu! Nous tombons dans le vide.</p>
-
-<p>Et, foudroyé par son propre transport, il trébucha.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span>
-Dans sa chute, il creva la grosse caisse et y disparut
-comme s’évanouit une vision!</p>
-
-<p>Hélas! il emportait, en s’engouffrant ainsi dans
-les flancs profonds du monstre, le secret des charmes
-de l’ancienne-Musique.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_155">
-
-<h2 class="nobreak">SENTIMENTALISME</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Monsieur Jean Marras.</i></p>
-
-<div class="citat">«Je m’estime peu quand je
-m’examine; beaucoup, quand
-<ins id="cor_24" title="j">je</ins> me compare.»</div>
-
-<div class="attribr"><span class="smcap">Monsieur tout-le-monde.</span></div>
-
-<p class="sep2">Par un soir de printemps, deux jeunes gens bien
-élevés, Lucienne Émery et le comte Maximilien de
-W*** étaient assis sous les grands arbres d’une avenue
-des Champs-Élysées.</p>
-
-<p>Lucienne est cette belle jeune femme à jamais
-parée de toilettes noires, dont le visage est d’une
-pâleur de marbre et dont l’histoire est inconnue.</p>
-
-<p>Maximilien, dont nous avons appris la fin tragique,
-<i>était</i> un poète d’un talent merveilleux. De plus, il
-était bien fait, et de manières accomplies. Ses yeux
-reflétaient la lumière intellectuelle, charmants, mais,
-comme des pierreries, un peu froids.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span>
-Leur intimité datait de six mois à peine.</p>
-
-<p>Ce soir-là, donc, ils regardaient, en silence, les
-vagues silhouettes des voitures, des ombres, des promeneurs.</p>
-
-<p>Tout à coup madame Émery prit, doucement, la
-main de son amant:</p>
-
-<p>—Ne vous semble-t-il pas, mon ami, lui dit-elle,
-que, sans cesse agités d’impressions artificielles
-et, pour ainsi dire, abstraites, les grands artistes—comme
-vous—finissent par émousser en eux
-la faculté de subir <i>réellement</i> les tourments ou les
-voluptés qui leur sont dévolus par le Sort! Tout
-au moins traduisez-vous avec une gêne,—qui vous
-ferait passer pour insensibles,—les sentiments personnels
-que la vie vous met en demeure d’éprouver.
-Il semblerait, alors, à voir la froide mesure de vos
-mouvements, que vous ne palpitez que par courtoisie.
-L’Art, sans doute, vous poursuit d’une préoccupation
-constante jusque dans l’amour et dans la douleur.
-A force d’analyser les complexités de ces mêmes sentiments,
-vous craignez trop de ne pas être parfaits
-dans vos manifestations, n’est-ce pas?... de manquer
-d’exactitude dans l’exposé de votre trouble?...
-Vous ne sauriez vous défaire de cette arrière-pensée.
-Elle paralyse chez vous les meilleurs élans et tempère
-toute expansion naturelle. On dirait que,—princes
-d’un autre univers,—une foule invisible ne cesse de
-vous environner, prête à la critique ou à l’ovation.</p>
-
-<p>»Bref, lorsqu’un bonheur ou un grand malheur vous
-arrivent, ce qui s’éveille, en vous, tout d’abord, avant
-<span class="pagenum" id="Page_157">[p. 157]</span>
-même que votre esprit s’en soit bien rendu compte,
-c’est l’obscur désir d’aller trouver quelque comédien
-hors ligne pour lui demander quels sont les gestes
-convenables <i>où vous devez vous laisser emporter</i> par
-la circonstance. L’Art conduirait-il à l’endurcissement?...
-Cela m’inquiète.</p>
-
-<p>—Lucienne, répondit le comte, j’ai connu certain
-chanteur qui, auprès du lit de mort de sa fiancée et
-entendant la sœur de celle-ci se répandre en sanglots
-convulsifs, ne pouvait s’empêcher de remarquer,
-malgré son affliction, les défauts d’émission vocale
-qu’il y avait lieu de signaler dans ces sanglots et
-songeait, vaguement, aux exercices propres à leur
-donner «plus de corps». Ceci vous semble mal?...
-Cependant, notre chanteur mourut de cette séparation,
-et la survivante quitta le deuil juste au jour
-prescrit par l’usage.</p>
-
-<p>Madame Émery regarda Maximilien.</p>
-
-<p>—A vous entendre, dit-elle, il serait difficile de
-préciser en quoi consiste la sensibilité véritable et à
-quels signes on peut la reconnaître.</p>
-
-<p>—Je veux bien dissiper vos doutes à ce sujet,
-répondit en souriant M. de W***. Mais les termes...
-techniques... sont déplaisants, et je crains...</p>
-
-<p>—Laissez donc! j’ai mon bouquet de violettes de
-Parme, vous avez votre cigare; je vous écoute.</p>
-
-<p>—Eh bien! soit; j’obéis, répliqua Maximilien.—Les
-fibres cérébrales affectées par les sensations de
-joie ou de peine paraissent, dites-vous, comme détendues
-chez l’artiste, par ces excès d’émotions intellectuelles
-<span class="pagenum" id="Page_158">[p. 158]</span>
-que nécessite, chaque jour, le culte de l’Art?—Moi,
-je ne les crois que sublimées, au contraire, ces
-mystérieuses fibres!—Les autres hommes semblent
-gratifiés de propriétés de tendresse mieux conditionnées,
-de passions plus franches, plus <i>sérieuses</i>, enfin?...
-Je vous affirme, moi, que la tranquillité de leurs organismes,
-encore un peu obscurcis par l’Instinct, les
-porte à nous donner, pour de suprêmes expressions
-de sentiments, de simples débordements d’animalité.</p>
-
-<p>»Je maintiens que leurs cœurs et leurs cerveaux
-sont desservis par des centres nerveux qui, ensevelis
-dans une torpeur habituelle, résonnent en vibrations
-infiniment moins nombreuses et plus sourdes que les
-nôtres. On dirait qu’ils ne se hâtent d’évaporer en
-clameurs leurs impressions que pour se donner une
-illusion d’eux-mêmes ou se justifier, d’avance, de
-l’inertie où ils sentent bien qu’ils vont rentrer.</p>
-
-<p>»Ces natures sans échos sont ce que le monde
-appelle des gens «à caractère»,—des êtres, des
-cœurs violents et nuls. Cessons d’être dupes de la matité
-de leurs cris. Étaler sa faiblesse dans le secret
-espoir d’en communiquer la contagion, afin de bénéficier,
-au moins fictivement à ses propres yeux, de
-l’émotion réelle que l’on parvient, ainsi, à susciter chez
-quelques autres,—grâce à cette obscure feintise,—cela
-ne convient qu’aux êtres inachevés.</p>
-
-<p>»Au nom de quels droits réels prétendraient-ils
-décréter que toutes ces agitations, de plus <ins id="cor_25" title="ue">que</ins> douteux
-aloi, sont de rigueur dans l’expression des souffrances
-ou des ivresses de la vie et taxer d’insensibilité
-<span class="pagenum" id="Page_159">[p. 159]</span>
-ceux dont la pudeur s’en abstient? Le rayon qui
-frappe un diamant entouré de gangue y est-il mieux
-reflété qu’en un diamant bien taillé où pénètre l’essence
-même du feu? En vérité, ceux-là, celles-là, qui
-se laissent émouvoir par la crudité des expansions
-sont de nature à préférer les bruits confus aux profondes
-mélodies: voilà tout.</p>
-
-<p>—Pardon, Maximilien, interrompit madame Émery:
-j’écoute votre analyse un peu subtile avec une admiration
-sincère... mais seriez-vous assez aimable pour
-me dire quelle est cette heure qui sonne?</p>
-
-<p>—Dix heures, Lucienne! répondit le jeune homme
-en regardant sa montre à la lueur de son cigare.</p>
-
-<p>—Ah!... Bien.—Continuez.</p>
-
-<p>—Pourquoi cette inquiétude rare à propos d’une
-heure qui passe?</p>
-
-<p>—Parce que c’est la dernière de notre amour, mon
-ami! répondit Lucienne. J’ai accepté de M. de Rostanges
-un rendez-vous pour onze <ins id="cor_26" title="heure">heures</ins> et demie, ce
-soir; j’ai différé de vous l’apprendre jusqu’au dernier
-moment.—M’en voulez-vous?... Pardonnez-moi.</p>
-
-<p>Si le comte, à ces paroles, devint un peu plus pâle,
-l’obscurité protectrice voila cette marque d’émotion;
-nul frémissement ne décela ce que dut subir son être
-en cet instant.</p>
-
-<p>—Ah! dit-il d’une voix égale et harmonieuse, un
-jeune homme des plus accomplis et qui mérite votre
-attachement. Recevez donc mes adieux, chère
-Lucienne, ajouta-t-il.</p>
-
-<p>Il prit la main de sa maîtresse et la baisa.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_160">[p. 160]</span>
-—Qui sait ce que nous réserve l’avenir? lui
-répondit Lucienne souriante, bien qu’un peu interdite.—Rostanges
-n’est qu’un caprice irrésistible.—Et
-maintenant, ajouta-t-elle après un bref silence,
-continuez, mon ami, je vous prie. Je voudrais apprendre,
-avant de nous quitter, <i>ce qui donne le
-droit aux grands artistes de tant dédaigner les façons
-des autres hommes</i>.</p>
-
-<p>Un instant se passa, terrible, muet, entre les deux
-amants.</p>
-
-<p>—Nous ressentons, en un mot, les sensations ordinaires,
-reprit Maximilien, avec autant d’intensité que
-quiconque. Oui, le fait naturel, <i>instinctif</i> d’une sensation,
-nous l’éprouvons, physiquement, tout comme
-les autres! Mais c’est, seulement, <i>tout d’abord</i>, que
-nous le ressentons de cette manière humaine!</p>
-
-<p>»C’est la presque impossibilité d’exprimer ses <i>prolongements</i>
-immédiats en nous qui nous fait paraître
-comme paralysés, presque toujours, en bien des circonstances.
-Au moment où les autres hommes sont
-déjà parvenus à l’oubli, faute de vitalité suffisante,
-elles grandissent en notre être, tenez, comme les
-rumeurs de la houle lorsqu’on approche de la mer. Ce
-sont les perceptions de ces prolongements occultes,
-de ces infinies et merveilleuses vibrations qui, seules,
-déterminent la supériorité de notre race.—De là ces
-discordances apparentes entre les pensées et les attitudes
-lorsque l’un d’entre nous, par exemple, essaye
-de traduire, à la manière de tout le monde, ce qu’il
-éprouve. Songez quelle distance nous sépare de ces
-<span class="pagenum" id="Page_161">[p. 161]</span>
-âges primitifs du Sentiment, depuis si longtemps
-perdus au fond de notre esprit! L’atonie du son de
-la voix, l’anomalie du geste, la recherche de nos
-paroles, tout est en contradiction avec les sincérités
-ayant cours et avec les banalités de langage,
-proportionnées à la manière de ressentir de la majorité.
-Nous sonnons faux: on nous trouve de glace.
-Les femmes, en nous observant alors, n’en reviennent
-pas. Elles s’imaginaient volontiers que, nous aussi,
-nous allions nous démener au moins quelque peu,—partir,
-enfin, pour ces mêmes «nuages» où il est entendu
-que se réfugient les «poètes», d’après un dicton
-répandu, à dessein, par la Bourgeoisie. Quel étonnement
-en voyant arriver précisément le contraire! La
-méprisante horreur qu’elles éprouvent, à cette découverte,
-pour ceux qui les avaient dupées sur notre
-compte, passe toutes bornes,—et, si nous tenions
-à la vengeance, celle-là nous serait amusante.</p>
-
-<p>»Non, Lucienne, il ne nous agrée pas de nous mal
-traduire en ces manifestations mensongères où les
-gens se produisent. Nous nous efforcerions en vain
-de rendosser toute cette défroque humaine, oubliée
-dans notre antichambre depuis un temps immémorial!—Nous
-nous sommes identifiés avec l’essence
-même de la Joie! avec l’idée vive de la Douleur! Que
-voulez-vous! C’est ainsi.—Seuls, entre les hommes,
-nous sommes parvenus à la possession d’une aptitude
-presque divine: celle de transfigurer, à notre
-simple contact, les félicités de l’Amour, par exemple,
-ou ses tortures, sous un caractère immédiat d’éternité.
-<span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span>
-C’est là notre indicible secret! Instinctivement,
-nous nous refusons à le laisser transparaître,—pour
-épargner, autant que possible, à notre prochain, la
-honte de nous trouver incompréhensibles.—Hélas!
-nous sommes pareils à ces cristaux puissants où
-dort, en Orient, le pur esprit des roses mortes et
-qui sont hermétiquement voilés d’une triple enveloppe
-de cire, d’or et de parchemin.</p>
-
-<p>»Une seule larme de leur essence,—de cette
-essence conservée ainsi dans la grande amphore précieuse
-(fortune de toute une race et que l’on se transmet,
-par héritage, comme un trésor sacré tout béni
-par les aïeux),—suffit à pénétrer bien des mesures
-d’eau claire, je vous assure, Lucienne! Et celles-ci,
-à leur tour, suffisent à embaumer bien des demeures,
-bien des tombeaux, durant de longues années!...
-Mais nous ne sommes point pareils (et c’est là notre
-crime) à ces flacons remplis de banals parfums, tristes
-et stériles fioles qu’on dédaigne le plus souvent de
-refermer et dont la vertu s’aigrit où s’évente à tous
-les souffles qui passent.—Ayant conquis une pureté
-de sensations inaccessible aux profanes, nous deviendrions
-menteurs, à nos propres yeux, si nous
-empruntions les pantomimes reçues et les expressions
-«consacrées» dont le vulgaire se contente. Nous nous
-hâterions, en conscience, de le dissuader, s’il ajoutait
-foi, ne fût-ce qu’un instant, au premier cri que, parfois,
-nous arrache une incidence heureuse ou fatale.—C’est
-à la juste notion de la Sincérité que nous devons
-d’être sobres dans les gestes, scrupuleux dans
-<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span>
-les paroles, réservés dans les enthousiasmes, contenus
-dans les désespoirs.</p>
-
-<p>»C’est donc la <i>qualité</i> de nos facultés affectives qui
-nous vaut ces inculpations d’endurcissement?...—En
-vérité, chère Lucienne, si nous tenions (ce qu’à
-Dieu ne plaise!) à cesser d’être incompris de la
-plupart des individus,—à revendiquer de leurs
-entendements un autre hommage que l’indifférence,—il
-serait à désirer, en effet, comme vous le disiez
-tout à l’heure, que, dans les grandes occasions, un
-bon acteur vînt se placer derrière nous, passât ses
-bras sous les nôtres, puis parlât et gesticulât pour
-notre compte.—Nous serions sûrs, alors, de toucher
-la foule par les seuls côtés qui lui sont accessibles.</p>
-
-<p>Madame Émery considérait, très pensive, le comte
-de W***.</p>
-
-<p>—Mais, vraiment, mon cher Maximilien, s’écria-t-elle,
-vous en viendrez à ne plus oser dire «bonjour»
-ou «bonsoir» de peur de paraître... emprunté... au
-commun des mortels!—Vous avez des instants
-exquis et inoubliables, je l’avoue, et suis fière de
-vous les <ins id="cor_27" title="avoirs">avoir</ins> inspirés...—Parfois, vous m’avez
-éblouie des profondeurs de votre cœur et des douces
-expansions de votre tendresse; oui, jusqu’à je ne sais
-quels ravissements dont j’emporte à jamais l’étrange
-et troublant souvenir!... Mais, que voulez-vous!...
-vous m’échappez—d’un regard où je ne puis vous
-suivre!—et je ne serai jamais bien persuadée que
-vous éprouvez vous-même, d’une manière autre
-qu’imaginaire, ce que vous faites ressentir.—C’est à
-<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span>
-cause de ceci, Max, que je ne puis que me séparer de
-vous.</p>
-
-<p>—Je me résigne donc à ne pas être <i>ordinaire</i>,
-dussé-je encourir le dédain des braves gens qui
-(peut-être avec raison) se jugent mieux organisés que
-moi, répondit le comte.—Tout le monde, d’ailleurs,
-me paraît, aujourd’hui, plus ou moins revenu
-d’éprouver quoi que ce soit. J’espère qu’il y aura
-bientôt quatre ou cinq cents théâtres par capitale,
-où les événements usuels de la vie étant joués sensiblement
-mieux que dans la réalité, personne ne se
-donnera plus beaucoup la peine de vivre soi-même.
-Lorsqu’on voudra se passionner ou s’émouvoir, on
-prendra une stalle, ce sera plus simple.—Ce biais
-ne sera-t-il pas mille fois préférable, au point de vue
-du bons sens?...—Pourquoi s’épuiser en passions
-destinées à l’oubli!... Qu’est-ce qui ne s’oublie pas
-un peu, dans le cours d’un semestre?—Ah! si vous
-saviez quelle quantité de silence nous portons en
-nous!... Mais, pardon, Lucienne: voici dix heures
-et demie et je serais indiscret de ne point vous le
-rappeler, après votre confidence de tout à l’heure,
-murmura Maximilien en souriant et en se levant.</p>
-
-<p>—Votre conclusion?... dit-elle.—J’arriverai à
-temps.</p>
-
-<p>—Je conclus, répondit Maximilien, que lorsqu’un
-quidam s’écrie, à propos de l’un d’entre nous, en se
-frappant les parois antérieures de la poitrine comme
-pour s’étourdir sur le vide qu’il sent en lui-même: «Il
-a trop d’intelligence pour avoir du cœur!» il est,
-<span class="pagenum" id="Page_165">[p. 165]</span>
-d’abord, fort probable que le quidam se fâcherait tout
-rouge si on lui répondait qu’il a, lui, «trop de cœur
-pour avoir de l’intelligence!» ce qui prouve qu’au
-fond nous n’avons pas choisi la plus mauvaise part,
-de l’aveu même de celui qui nous le reproche.
-Ensuite, remarquez-vous ce que devient cette phrase,
-sous une analyse attentive? C’est comme si l’on disait:
-«Cette personne est trop bien élevée pour se donner
-la peine d’avoir de bonnes manières!» En quoi consistent
-les bonnes manières? C’est ce que le vulgaire,
-non plus que l’homme vraiment bien élevé, ne sauront
-jamais, malgré tous les codes de civilité puérile et
-honnête. De telle sorte que cette phrase n’exprime,
-naïvement, que la jalousie instinctive et, pour ainsi
-dire, <i>mélancolique</i> de certaines natures en présence
-de la nôtre. Ce qui nous sépare, en effet, ce n’est
-pas une différence: c’est un infini.</p>
-
-<p>Lucienne se leva et prit le bras de M. de W***.</p>
-
-<p>—Je remporte de notre entretien cet axiome, dit-elle,
-que, si contradictoires que semblent vos paroles
-ou vos manières d’être, quelquefois, dans les circonstances
-terribles ou joyeuses de votre existence,
-elles ne prouvent en rien que vous soyez...</p>
-
-<p>—De bois!... acheva le comte avec un sourire.</p>
-
-<p>Ils regardaient passer les voitures lumineuses.
-Maximilien fit signe à l’une d’elles, qui s’approcha.
-Lorsque Lucienne s’y fut assise, le jeune homme s’inclina,
-silencieusement.</p>
-
-<p>—Au revoir! cria Lucienne, en lui envoyant un
-baiser.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_166">[p. 166]</span>
-La voiture s’éloigna. Le comte la suivit des yeux
-quelque temps, comme de raison; puis, remontant
-l’avenue, à pied, le cigare aux lèvres, il rentra chez
-lui, au rond-point.</p>
-
-<p><ins id="cor_28" title="Quant">Quand</ins> il fut seul, dans sa chambre, il s’assit devant
-sa table de travail, prit, dans un nécessaire, une petite
-lime et parut absorbé dans le soin de se polir l’extrémité
-des ongles.</p>
-
-<p>Puis il écrivit quelques vers sur une... vallée écossaise,
-dont le souvenir lui revint, assez étrangement,
-parmi les hasards de l’Esprit.</p>
-
-<p>Puis il coupa quelques feuillets d’un livre nouveau,
-les parcourut,—et jeta le volume.</p>
-
-<p>Deux heures de la nuit sonnèrent: il s’étira.</p>
-
-<p>—Ce battement de cœur est, vraiment, insupportable!
-murmura-t-il.</p>
-
-<p>Il se leva, fit retomber les rideaux massifs et les
-tentures, alla vers un secrétaire, l’ouvrit, prit dans
-un tiroir un petit pistolet «coup de poing», s’approcha
-d’un sopha, mit l’arme dans sa poitrine, sourit,
-et haussa les épaules en fermant les yeux.</p>
-
-<p>Un coup sourd, étouffé par les draperies, retentit;
-un peu de fumée partit, bleuâtre, de la poitrine du
-jeune homme, qui tomba, sur les coussins.</p>
-
-<p class="sep2">Depuis ce temps, lorsqu’on demande à Lucienne le
-motif de ses toilettes sombres, elle répond à ses
-amoureux, d’un ton enjoué:</p>
-
-<p>—Bah! que voulez-vous! Le noir me va si bien!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span>
-Mais son éventail de deuil palpite, alors, sur son
-sein, comme l’aile d’un phalène sur une pierre tombale.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_168">
-
-<h2 class="nobreak">LE PLUS BEAU DINER DU MONDE!</h2>
-
-<div class="citat">Un coup du Commandeur! un
-coup de Jarnac!</div>
-
-<div class="attrib">(<i>Vieux dicton.</i>)</div>
-
-<p class="sep2">Xanthus, le maître d’Ésope, déclara, sur la suggestion
-du fabuliste, que, s’il avait parié qu’il boirait la
-mer, il n’avait point parié de boire les fleuves qui
-«entrent dedans», pour me servir de l’aimable français
-de nos traducteurs universitaires.</p>
-
-<p>Certes, une telle échappatoire était fort avisée;
-mais, l’Esprit de progrès aidant, ne saurions-nous en
-trouver, aujourd’hui, d’équivalentes? de tout aussi
-ingénieuses?—Par exemple:</p>
-
-<p>«Retirez, au préalable, les poissons, qui ne sont
-point compris dans la gageure; filtrez!—Défalcation
-faite de ces derniers, la chose ira de soi.»</p>
-
-<p>Ou, mieux encore:</p>
-
-<p>«J’ai parié que je boirai la mer! bien; mais pas
-<span class="pagenum" id="Page_169">[p. 169]</span>
-d’un seul trait! Le sage doit ne jamais précipiter
-ses actions: je bois lentement. Ce sera donc, simplement,
-<i>une goutte</i>, n’est-ce pas? chaque année.»</p>
-
-<p>Bref, il est peu d’engagements qu’on ne puisse tenir
-d’une certaine façon... et cette façon pourrait être
-qualifiée de <i>philosophique</i>.</p>
-
-<p class="sep2">—«Le plus beau dîner du monde!»</p>
-
-<p>Telles furent les expressions dont se servit, <i>formellement</i>,
-M<sup>e</sup> Percenoix, l’ange de l’Emphytéose, pour
-définir, d’une façon positive, le repas qu’il se proposait
-d’offrir aux notabilités de la petite ville de D***,
-où son étude florissait depuis trente ans et plus.</p>
-
-<p>Oui. Ce fut au cercle,—le dos au feu, les basques
-de son habit sous les bras, les mains dans les poches,
-les épaules tendues et effacées, les yeux au ciel, les
-sourcils relevés, les lunettes d’or sur les plis de son
-front, la toque en arrière, la jambe droite repliée sur
-la gauche et la pointe de son soulier verni touchant à
-peine à terre,—qu’il prononça ces paroles.</p>
-
-<p>Elles furent soigneusement notées en la mémoire
-de son vieux rival, M<sup>e</sup> Lecastelier, l’ange du Paraphernal,
-lequel, assis en face de M<sup>e</sup> Percenoix, le
-considérait d’un œil venimeux, à l’abri d’un vaste
-abat-jour vert.</p>
-
-<p>Entre ces deux collègues, c’était une guerre sourde
-depuis le lointain des âges! Le repas devenait le
-champ de bataille longuement étudié par M<sup>e</sup> Percenoix
-et proposé par lui pour en finir. Aussi M<sup>e</sup> Lecastelier,
-forçant à sourire l’acier terni de sa face de
-<span class="pagenum" id="Page_170">[p. 170]</span>
-couteau-poignard, ne répondit-il rien, sur le moment.
-Il se sentait attaqué. C’était l’aîné: il laissait Percenoix,
-son cadet, parler et s’engager comme une
-petite folle.—Sûr de lui (mais prudent!), il voulait,
-avant d’accepter la lutte, se rendre un compte méticuleux
-des positions et des forces de l’ennemi.</p>
-
-<p>Dès le lendemain, toute la petite ville de D*** fut
-en rumeur. On se demandait quel serait le <i>menu</i> du
-dîner.</p>
-
-<p>Évoquant des sauces oubliées, le receveur particulier
-se perdait en conjectures. Le sous-préfet calculait
-et prophétisait des <i>suprêmes</i> de phénix servis sur
-leurs cendres;—des phénicoptères inconnus voletaient
-dans ses rêves. Il citait Apicius.</p>
-
-<p>Le conseil municipal relisait Pétrone, le critiquait.
-Les notables disaient: «Il faut attendre», et calmaient
-un peu l’effervescence générale. Tous les invités,
-sur l’avis du sous-préfet, prirent des amers huit
-jours à l’avance.</p>
-
-<p>Enfin, le grand jour arriva.</p>
-
-<p>La maison de M<sup>e</sup> Percenoix était sise près des
-Promenades, à une portée de fusil de celle de son
-rival.</p>
-
-<p>Dès quatre heures du soir, une haie s’était formée,
-devant la porte, sur deux rangs, pour voir venir les
-convives. Au coup de six heures, on les signala.</p>
-
-<p>L’on s’était rencontré aux Promenades, comme par
-hasard, et l’on arrivait ensemble.</p>
-
-<p>Il y avait, d’abord, le sous-préfet, donnant le bras à
-madame Lecastelier; puis le receveur particulier et le
-<span class="pagenum" id="Page_171">[p. 171]</span>
-directeur de la poste; puis trois personnes d’une
-haute influence; puis le docteur, donnant le bras au
-banquier; puis une célébrité, l’<i>Introducteur du phylloxera
-en France</i>; puis le proviseur du lycée, et quelques
-propriétaires fonciers. M<sup>e</sup> Lecastelier fermait la
-marche, prisant, parfois, d’un air méditatif.</p>
-
-<p>Ces messieurs étaient en habit noir, en cravate
-blanche, et montraient une fleur à leur boutonnière:
-madame Lecastelier, maigre, était en robe de soie
-couleur souris-qui-trotte, un peu montante.</p>
-
-<p>Arrivés devant le portail, et à l’aspect des panonceaux
-qui brillaient des feux du couchant, les convives
-se retournèrent vers l’horizon magique: les
-arbres lointains s’illuminaient; les oiseaux s’apaisaient
-dans les vergers voisins.</p>
-
-<p>—Quel sublime spectacle! s’écria l’<i>Introducteur du
-phylloxera</i> en embrassant, du regard, l’Occident.</p>
-
-<p>Cette opinion fut partagée par les convives, qui
-humèrent, un instant, les beautés de la Nature, comme
-pour en dorer le dîner.</p>
-
-<p>L’on entra. Chacun retint son pas dans le vestibule,
-par dignité.</p>
-
-<p>Enfin, les battants de la salle à manger s’entr’ouvrirent.
-Percenoix, qui était veuf, s’y tenait seul,
-debout, affable.—D’un air à la fois modeste et vainqueur,
-il fit le geste circulaire de prendre place. De
-petits papiers portant le nom des convives étaient placés,
-comme des aigrettes, sur les serviettes pliées en
-forme de mitre. Madame Lecastelier compta du regard
-les convives, espérant que l’on serait treize à
-<span class="pagenum" id="Page_172">[p. 172]</span>
-table: l’on était dix-sept.—Ces préliminaires terminés,
-le repas commença, d’abord silencieux; on
-sentait que les convives se recueillaient et prenaient,
-comme on dit, leur élan.</p>
-
-<p>La salle était haute, agréable, bien éclairée; tout
-était bien servi. Le dîner était simple: deux potages,
-trois entrées, trois rôtis, trois entremets, des vins
-irréprochables, une demi-douzaine de plats divers,
-puis le dessert.</p>
-
-<p>Mais tout était exquis!</p>
-
-<p>De sorte que, en y réfléchissant, le dîner, eu égard
-aux convives et à leur nature, était, précisément, <i>pour
-eux</i> «le plus beau dîner du monde!» Autre chose
-eût été de la fantaisie, de l’ostentation,—eût <i>choqué</i>.
-Un dîner différent eût, peut-être, été qualifié d’atellane,
-eût éveillé des idées d’inconvenance, d’orgie...,
-et madame Lecastelier se fût levée. Le plus beau dîner
-du monde n’est-il pas celui qui est à la pleine satisfaction
-du goût de ses convives?</p>
-
-<p>Percenoix triomphait. Chacun le félicitait avec
-chaleur.</p>
-
-<p>Soudain, après avoir pris le café, M<sup>e</sup> Lecastelier,
-que tout le monde regardait et plaignait sincèrement,
-se leva, froid, austère, et, avec lenteur, prononça ces
-paroles—au milieu d’un silence de mort:</p>
-
-<p>—J’en donnerai <i>un</i> plus beau l’année prochaine.</p>
-
-<p>Puis, saluant, il sortit avec sa femme.</p>
-
-<p>M<sup>e</sup> Percenoix s’était levé. Il calma, par son air
-digne, l’inexprimable agitation des convives et le brouhaha
-qui s’était produit après le départ des Lecastelier.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_173">[p. 173]</span>
-De toutes parts, les questions se croisaient:</p>
-
-<p class="sep2">—Comment ferait-il pour en donner un plus beau
-l’année prochaine, puisque <em>CELUI</em> de maître Percenoix
-était <i>le plus beau dîner du monde</i>?</p>
-
-<p>—Projet absurde!</p>
-
-<p>—Équivoque?</p>
-
-<p>—Inqualifiable!</p>
-
-<p>—Non avenu...</p>
-
-<p>—Risible!!!</p>
-
-<p>—Puéril...</p>
-
-<p>—Indigne d’un homme de sens!</p>
-
-<p>—La passion l’avait emporté;—l’âge, peut-être!</p>
-
-<p>On rit beaucoup.—L’<i>introducteur du phylloxera</i>,
-qui, pendant le festin, avait fait des mamours à
-madame Lecastelier, ne tarissait pas en épigrammes:</p>
-
-<p>—Ah! ah! En vérité!... Un plus beau!—Et comment
-cela?—Oui, comment cela?... La chose était
-des plus gaies!</p>
-
-<p>Il ne tarissait pas.</p>
-
-<p>M<sup>e</sup> Percenoix se tenait les côtes.</p>
-
-<p>Cet incident termina joyeusement le banquet. Portant
-aux nues l’amphitryon, les convives, bras dessus
-bras dessous, s’élancèrent à la débandade hors de la
-maison, précédés des lanternes de leurs domestiques.
-Ils n’en pouvaient plus de rire devant l’idée saugrenue,
-présomptueuse même, et qui ne pouvait se
-discuter, de vouloir donner «un plus beau dîner que
-le plus beau dîner du monde».</p>
-
-<p class="sep2">Ils passèrent ainsi, fantastiques et hilares, dans la
-<span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span>
-haie qui les avait attendus à la porte pour avoir des
-nouvelles.</p>
-
-<p>Puis—chacun rentra chez soi.</p>
-
-<p>M<sup>e</sup> Lecastelier eut une indigestion épouvantable.
-On craignit pour ses jours. Et Percenoix, qui ne «voulait
-pas la mort du pécheur», et qui, d’ailleurs, espérait
-encore jouir, l’année suivante, du <i>fiasco</i> que
-ferait, nécessairement, son collègue, envoyait quotidiennement
-prendre le bulletin de la santé du digne
-tabellion. Ce bulletin fut inséré dans la feuille départementale,
-car tout le monde s’intéressait au pari
-imprudent: on ne parlait que du dîner. Les convives
-ne s’abordaient qu’en échangeant des mots à voix
-basse. C’était grave, très grave: l’honneur de l’endroit
-était en jeu.</p>
-
-<p class="sep2">Pendant toute l’année, M<sup>e</sup> Lecastelier se déroba aux
-questions. Huit jours avant l’anniversaire, ses invitations
-furent lancées. Deux heures après la tournée
-matinale du facteur, ce fut un branle-bas extraordinaire
-dans la ville. Le sous-préfet crut immédiatement
-de son devoir de renouveler la tournée des amers,
-par esprit d’équité.</p>
-
-<p>Quand vint le soir du grand jour, les cœurs battaient.
-Ainsi que l’année précédente, les convives se
-rencontrèrent aux Promenades, comme par hasard.
-L’avant-garde fut signalée à l’horizon par les cris de
-la haie enthousiaste.</p>
-
-<p>Et le même ciel empourprait, à l’Occident, la ligne
-des beaux arbres, lesquels étaient de magnifiques
-<span class="pagenum" id="Page_175">[p. 175]</span>
-pieds de hêtre appartenant, par préciput et hors part,
-à M<sup>e</sup> Percenoix.</p>
-
-<p>Les convives admirèrent tout cela de nouveau. Puis,
-l’on entra chez M. et madame Lecastelier, et l’on
-pénétra dans la salle à manger. Une fois assis, après
-les cérémonies, les convives, en parcourant le menu
-d’un œil sévère, s’aperçurent, avec une stupeur menaçante,
-que c’était le <em>MÊME</em> dîner!</p>
-
-<p>Étaient-ils mystifiés? A cette idée, le sous-préfet
-fronça le sourcil et fit, en lui-même, ses réserves.</p>
-
-<p>Chacun baissa les yeux, ne voulant point (par ce
-sentiment de courtoisie, de tact parfait, qui distingue
-les personnes de province), laisser éprouver à l’amphitryon
-et à sa femme l’impression du profond mépris
-que l’on ressentait pour eux.</p>
-
-<p>Percenoix ne cherchait même pas à dissimuler la
-joie d’un triomphe qu’il crut désormais assuré. Et l’on
-déplia les serviettes.</p>
-
-<p>O surprise! Chacun trouvait sur son assiette,—quoi?...—ce
-qu’on appelle un jeton de présence,—une
-pièce de vingt francs.</p>
-
-<p>Instantanément, comme si une bonne fée eût donné
-un coup de baguette, il y eut une sorte de «passez,
-muscade!» général, et tous les «jaunets» disparurent
-dans l’enchantement d’une rapidité inconnue.</p>
-
-<p>Seul, l’<i>Introducteur du phylloxera</i>, préoccupé
-d’un madrigal, n’aperçut le napoléon de son assiette
-qu’un bon moment après les autres.—Il y eut là un
-retard.—Aussi, d’un air gauche, embarrassé, et avec
-un sourire d’enfant, murmura-t-il du côté de sa
-<span class="pagenum" id="Page_176">[p. 176]</span>
-voisine, quelques vagues paroles qui sonnèrent
-comme une petite sérénade:</p>
-
-<p>—Suis-je étourdi! quelle inadvertance!—J’ai failli
-laisser tomber... maudite poche!... Cependant, c’est
-celle qui a introduit en France... On perd souvent,
-faute de précautions... l’on met son argent dans un
-gousset, par mégarde; puis, au moindre faux mouvement,—en
-déployant sa serviette, par exemple,—vlan!
-crac! bing! bonsoir!</p>
-
-<p>Madame Lecastelier sourit, en fine mouche.</p>
-
-<p>—Distraction des grands esprits!... dit-elle.</p>
-
-<p>—Ne sont-ce pas les beaux yeux qui les causent?
-répondit galamment le célèbre savant, en <i>remettant</i>
-dans sa poche de montre, avec une négligence
-enjouée, la belle pièce d’or qu’il avait failli perdre.</p>
-
-<p>Les femmes comprennent tout ce qui est délicatesse,—et,
-tenant compte de l’intention qu’avait eue
-l’<i>Introducteur du phylloxera</i>, madame Lecastelier lui
-fit la gracieuseté de rougir deux ou trois fois pendant
-le dîner, alors que le savant, se penchant vers elle,
-lui parlait à voix basse.</p>
-
-<p>—Paix, monsieur Redoubté!—murmurait-elle.</p>
-
-<p>Percenoix, en <ins id="cor_29" title="vrai">vraie</ins> tête de linotte, ne s’était aperçu
-de rien et n’avait rien eu;—il jasait, en ce moment-là,
-comme une pie borgne, et s’écoutait lui-même,
-les yeux au plafond.</p>
-
-<p>Le dîner fut brillant, très brillant. La politique des
-cabinets de l’Europe y fut analysée: le sous-préfet
-dut même regarder silencieusement, plusieurs fois,
-les trois personnes d’une haute influence, et celles-ci,
-<span class="pagenum" id="Page_177">[p. 177]</span>
-pour lesquelles la Diplomatie n’avait dès longtemps
-plus d’arcanes, détournèrent les chiens par une volée
-de calembours qui firent l’effet de pétards. Et la joie
-des convives fut à son comble quand on servit le
-nougat, qui représentait, comme l’année précédente,
-la petite ville de D*** elle-même.</p>
-
-<p>Vers les neuf heures de la soirée, chaque invité, en
-remuant discrètement le sucre dans sa tasse de café,
-se tourna vers son voisin. Tous les sourcils étaient
-haussés et les yeux avaient cette expression atone
-propre aux personnes qui, après un banquet, vont
-émettre une opinion.</p>
-
-<p>—C’est le même dîner?</p>
-
-<p>—Oui, le même.</p>
-
-<p>Puis, après un soupir, un silence et une grimace
-méditative:</p>
-
-<p>—Le même, absolument.</p>
-
-<p>—Cependant, n’y avait-il pas <i>quelque</i> chose?...</p>
-
-<p>—Oui, oui, il y avait quelque chose!</p>
-
-<p>—Enfin,—là,—il est plus beau!</p>
-
-<p>—Oui, c’est curieux. C’est le même... et, cependant,
-il est plus beau!</p>
-
-<p>—Ah! voilà qui est particulier!</p>
-
-<p>Mais en quoi était-<i>il</i> plus beau? Chacun se creusait
-inutilement la cervelle.</p>
-
-<p>On se croyait, tout à coup, le doigt sur le point précis
-qui légitimait cette impression indéfinissable de
-<i>différence</i> que chacun ressentait—et l’idée, rebelle,
-s’enfuyait comme une Galathée qui ne voudrait pas
-être vue.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_178">[p. 178]</span>
-Puis on se sépara, pour mûrir le problème plus
-librement.</p>
-
-<p>Et, depuis lors, toute la petite ville de D*** est en
-proie à l’incertitude la plus lamentable. C’est comme
-une fatalité!... Personne ne peut éclaircir le mystère
-qui pèse encore aujourd’hui sur le festin victorieux
-de M<sup>e</sup> Lecastelier.</p>
-
-<p>M<sup>e</sup> Percenoix, quelques jours après, étant plongé
-dans cette préoccupation,—glissa dans son escalier
-et fit une chute dont il décéda.—Lecastelier le
-pleura bien amèrement.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, durant les longues soirées d’hiver,
-soit à la sous-préfecture, soit à la recette particulière,
-on parle, on devise, on se demande, on rêve, et le
-thème éternel est remis sur le tapis. On y renonce!...
-On arrive bien à <i>un cheveu près</i>, comme à l’aide
-d’une 168<sup>e</sup> décimale, puis l’<i>x</i> du rapport se recule
-indéfiniment, entre ces deux affirmations à confondre
-l’Esprit-humain,—mais qui constituent le Symbole
-des préférences <i>indiscutables</i> de la Conscience-publique,
-sous la voûte des cieux:</p>
-
-<p class="sep2"><span class="smcap">Le même... et, cependant, plus beau!</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_179">
-
-<h2 class="nobreak">LE DÉSIR D’ÊTRE UN HOMME</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Monsieur Catulle Mendès.</i></p>
-
-<div class="citat">«Un de ces hommes devant lesquels
-la Nature peut se dresser et
-dire: «Voilà un Homme!»</div>
-
-<div class="attribr"><span class="smcap">Shakespeare</span>, <i>Jules César</i>.</div>
-
-<p class="sep2">Minuit sonnait à la Bourse, sous un ciel plein
-d’étoiles. A cette époque, les exigences d’une loi militaire
-pesaient encore sur les citadins et, d’après les
-injonctions relatives au couvre-feu, les garçons des
-établissements encore illuminés s’empressaient pour
-la fermeture.</p>
-
-<p>Sur les boulevards, à l’intérieur des cafés, les
-papillons de gaz des girandoles s’envolaient très
-vite, un à un, dans l’obscurité. L’on entendait du dehors
-le brouhaha des chaises portées en quatuors sur
-les tables de marbre; c’était l’instant psychologique
-où chaque limonadier juge à propos d’indiquer, d’un
-<span class="pagenum" id="Page_180">[p. 180]</span>
-bras terminé par une serviette, les fourches caudines
-de la porte basse aux derniers consommateurs.</p>
-
-<p>Ce dimanche-là sifflait le triste vent d’octobre. De
-rares feuilles jaunies, poussiéreuses et bruissantes,
-filaient dans les rafales, heurtant les pierres, rasant
-l’asphalte, puis, semblances de chauves-souris, disparaissaient
-dans l’ombre, éveillant ainsi l’idée de
-jours banals à jamais vécus. Les théâtres du boulevard
-du Crime où, pendant la soirée, s’étaient entre-poignardés
-à l’envi tous les Médicis, tous les Salviati
-et tous les Montefeltre, se dressaient, repaires du
-Silence, aux portes muettes gardées par leurs cariatides.
-Voitures et piétons, d’instant en instant, devenaient
-plus rares; çà et là, de sceptiques falots de
-chiffonniers luisaient déjà, phosphorescences dégagées
-par les tas d’ordures au-dessus desquels ils
-erraient.</p>
-
-<p>A la hauteur de la rue Hauteville, sous un réverbère
-à l’angle d’un café d’assez luxueuse apparence,
-un grand passant à physionomie saturnienne, au
-menton glabre, à la démarche somnambulesque, aux
-longs cheveux grisonnants sous un feutre genre
-Louis XIII, ganté de noir sur une canne à tête d’ivoire
-et enveloppé d’une vieille houppelande bleu de roi,
-fourrée de douteux astrakan, s’était arrêté comme s’il
-eût machinalement hésité à franchir la chaussée qui
-le séparait du boulevard Bonne-Nouvelle.</p>
-
-<p>Ce personnage attardé regagnait-il son domicile?
-Les seuls hasards d’une promenade nocturne l’avaient-ils
-conduit à ce coin de rue? Il eût été difficile de le
-<span class="pagenum" id="Page_181">[p. 181]</span>
-préciser à son aspect. Toujours est-il qu’en apercevant
-tout à coup, sur sa droite, une de ces glaces étroites
-et longues comme sa personne—sortes de miroirs
-publics d’attenance, parfois, aux devantures d’estaminets
-marquants—il fit une halte brusque, se campa,
-de face, vis-à-vis de son image et se toisa, délibérément,
-des bottes au chapeau. Puis, soudain, levant
-son feutre, d’un geste qui sentait son autrefois, il se
-salua non sans quelque courtoisie.</p>
-
-<p>Sa tête, ainsi découverte à l’improviste, permit alors
-de reconnaître l’illustre tragédien Esprit Chaudval,
-né Lepeinteur, dit Monanteuil, rejeton d’une très
-digne famille de pilotes malouins et que les mystères
-de la Destinée avaient induit à devenir grand premier
-rôle de province, tête d’affiche à l’étranger et rival
-(souvent heureux) de notre Frédérick-Lemaître.</p>
-
-<p>Pendant qu’il se considérait avec cette sorte de
-stupeur, les garçons du café voisin endossaient les
-pardessus aux derniers habitués, leur désaccrochaient
-les chapeaux; d’autres renversaient bruyamment le
-contenu des tirelires de nickel et empilaient en rond
-sur un plateau le billon de la journée. Cette hâte, cet
-effarement provenaient de la présence menaçante de
-deux subits sergents de ville qui, debout sur le seuil
-et les bras croisés, harcelaient de leur froid regard le
-patron retardataire.</p>
-
-<p>Bientôt les auvents furent boulonnés dans leurs
-châssis de fer,—à l’exception du volet de la glace
-qui, par une inadvertance étrange, fut omis au milieu
-de la précipitation générale.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_182">[p. 182]</span>
-Puis le boulevard devint très silencieux. Chaudval
-seul, inattentif à toute cette disparition, était demeuré
-dans son attitude extatique au coin de la rue Hauteville,
-sur le trottoir, devant la glace oubliée.</p>
-
-<p>Ce miroir livide et lunaire paraissait donner à
-l’artiste la sensation que celui-ci eût éprouvée en se
-baignant dans un étang; Chaudval frissonnait.</p>
-
-<p>Hélas! disons-le, en ce cristal cruel et sombre, le
-comédien venait de s’apercevoir vieillissant.</p>
-
-<p>Il constatait que ses cheveux, hier encore poivre et
-sel, tournaient au clair de lune; c’en était fait! Adieu
-rappels et couronnes, adieu roses de Thalie, lauriers
-de Melpomène! Il fallait prendre congé pour toujours
-avec des poignées de mains et des larmes, des Ellevious
-et des Laruettes, des grandes livrées et des
-rondeurs, des Dugazons et des ingénues!</p>
-
-<p>Il fallait descendre en toute hâte du chariot de
-Thespis et le regarder s’éloigner emportant les camarades!
-Puis, voir les oripeaux et les banderoles qui,
-le matin, flottaient au soleil jusque sur les roues,
-jouets du vent joyeux de l’Espérance, les voir disparaître
-au coude lointain de la route, dans le crépuscule.</p>
-
-<p>Chaudval, brusquement conscient de la cinquantaine
-(c’était un excellent homme), soupira. Un brouillard
-lui passa devant les yeux; une espèce de fièvre
-hivernale le saisit et l’hallucination dilata ses prunelles.</p>
-
-<p>La fixité hagarde avec laquelle il sondait la glace
-providentielle finit par donner à ses pupilles cette
-<span class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</span>
-faculté d’agrandir les objets et de les saturer de solennité,
-que les physiologistes ont constatée chez les
-individus frappés d’une émotion très intense.</p>
-
-<p>Le long miroir se déforma donc sous ses yeux
-chargés d’idées troubles et atones. Des souvenirs d’enfance,
-de plages et de flots argentés, lui dansèrent
-dans la cervelle. Et ce miroir, sans doute à cause des
-étoiles qui en approfondissaient la surface, lui causa
-d’abord la sensation de l’eau dormante d’un golfe.
-Puis s’enflant encore, grâce aux soupirs du vieillard,
-la glace revêtit l’aspect de la mer et de la nuit, ces
-deux vieilles amies des cœurs déserts.</p>
-
-<p>Il s’enivra quelque temps de cette vision, mais le
-réverbère qui rougissait la bruine froide derrière lui,
-au-dessus de sa tête, lui sembla, répercuté au fond de
-la terrible glace, comme la lueur d’un <i>phare</i> couleur
-de sang qui indiquait le chemin du naufrage au vaisseau
-perdu de son avenir.</p>
-
-<p>Il secoua ce vertige et se redressa, dans sa haute
-taille, avec un éclat de rire nerveux, faux et amer,
-qui fit tressaillir, sous les arbres, les deux sergents
-de ville. Fort heureusement pour l’artiste, ceux-ci,
-croyant à quelque vague ivrogne, à quelque amoureux
-déçu, peut-être, continuèrent leur promenade
-officielle sans accorder plus d’importance au misérable
-Chaudval.</p>
-
-<p>—Bien, renonçons! dit-il simplement et à voix
-basse, comme le condamné à mort qui, subitement
-réveillé, dit au bourreau: «Je suis à vous, mon
-ami.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</span>
-Le vieux comédien s’aventura, dès lors, en un monologue,
-avec une prostration hébétée.</p>
-
-<p>—J’ai prudemment agi, continua-t-il, quand j’ai
-chargé, l’autre soir, mademoiselle Pinson, ma bonne
-camarade (qui a l’oreille du ministre et même
-l’oreiller), de m’obtenir, entre deux aveux brûlants,
-cette place de gardien de phare dont jouissaient mes
-pères sur les côtes ponantaises. Et, tiens! je comprends
-maintenant l’effet bizarre que m’a produit
-ce réverbère dans cette glace!... C’était mon arrière-pensée.—Pinson
-va m’envoyer mon brevet, c’est
-sûr. Et j’irai donc me retirer dans mon phare comme
-un rat dans un fromage. J’éclairerai les vaisseaux
-au loin, sur la mer. Un phare! cela vous a toujours
-l’air d’un décor. Je suis seul au monde: c’est l’asile
-qui, décidément, convient à mes vieux jours.</p>
-
-<p>Tout à coup, Chaudval interrompit sa rêverie.</p>
-
-<p>—Ah ça! dit-il, en se tâtant la poitrine sous sa
-houppelande, mais... cette lettre remise par le facteur
-au moment où je sortais, c’est sans doute la
-réponse?... Comment! j’allais entrer au café pour la
-lire et je l’oublie!—Vraiment, je baisse!—Bon! la
-voici!</p>
-
-<p>Chaudval venait d’extraire de sa poche une large
-enveloppe, d’où s’échappa, sitôt rompue, un pli ministériel
-qu’il ramassa fiévreusement et parcourut,
-d’un coup d’œil, sous le rouge feu du réverbère.</p>
-
-<p>—Mon phare! mon brevet! s’écria-t-il. «Sauvé,
-mon Dieu!» ajouta-t-il comme par une vieille habitude
-machinale et d’une voix de fausset si brusque, si
-<span class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</span>
-différente de la sienne qu’il en regarda autour de lui,
-croyant à la présence d’un tiers.</p>
-
-<p>—Allons, du calme et... <i>soyons homme!</i> reprit-il
-bientôt.</p>
-
-<p>Mais, à cette parole, Esprit Chaudval, né Lepeinteur,
-dit Monanteuil, s’arrêta comme changé en statue de
-sel; ce mot semblait l’avoir immobilisé.</p>
-
-<p>—Hein? continua-t-il après un silence.—Que
-viens-je de souhaiter là?—D’être un Homme?...
-Après tout, pourquoi pas?</p>
-
-<p>Il se croisa les bras, réfléchissant.</p>
-
-<p>—Voici près d’un demi-siècle que je <i>représente</i>,
-que je <i>joue</i> les passions des autres sans jamais les
-éprouver,—car, au fond, je n’ai jamais rien
-éprouvé, moi.—Je ne suis donc le semblable de ces
-«autres» que pour rire!—Je ne suis donc qu’une
-<i>ombre</i>? Les passions! les sentiments! les actes réels!
-<em>RÉELS</em>! voilà,—voilà ce qui constitue <span class="smcap">l’Homme</span> proprement
-dit! Donc, puisque l’âge me force de rentrer
-dans l’Humanité, je dois me procurer des passions, ou
-quelque sentiment <i>réel</i>..., puisque c’est la condition
-<i lang="la" xml:lang="la">sine qua non</i> sans laquelle on ne saurait prétendre au
-titre d’Homme. Voilà qui est solidement raisonné;
-cela crève de bon sens.—Choisissons donc d’éprouver
-celle qui sera le plus en rapport avec ma nature
-enfin ressuscitée.</p>
-
-<p>Il médita, puis reprit mélancoliquement:</p>
-
-<p>—L’Amour?... trop tard.—La Gloire?... je l’ai
-connue!—L’Ambition?... Laissons cette billevesée
-aux hommes d’État!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_186">[p. 186]</span>
-Tout à coup, il poussa un cri:</p>
-
-<p>—J’y suis! dit-il: <span class="smcap">le Remords</span>!...—voilà ce qui
-sied à mon tempérament dramatique.</p>
-
-<p>Il se regarda dans la glace en prenant un visage
-convulsé, contracté, comme par une horreur surhumaine.</p>
-
-<p>—C’est cela! conclut-il: Néron! Macbeth! Oreste!
-Hamlet! Érostrate!—Les spectres!... Oh! oui! Je
-veux voir de <i>vrais</i> spectres, à mon tour!—comme
-tous ces gens-là, qui avaient la chance de ne pas
-pouvoir faire un pas sans spectres.</p>
-
-<p>Il se frappa le front.</p>
-
-<p>—Mais <i>comment</i>?... Je suis innocent comme l’agneau
-qui hésite à naître?</p>
-
-<p>Et, après un <i>temps</i> nouveau:</p>
-
-<p>—Ah! <i>qu’à cela ne tienne!</i> reprit-il: qui veut la
-fin veut les moyens!... J’ai bien le droit de venir à
-tout prix ce que <i>je devrais</i> être. J’ai droit à l’Humanité!—Pour
-éprouver des remords il faut avoir
-commis des crimes? Eh bien, va pour des crimes:
-qu’est-ce que cela fait, du moment que ce sera pour...
-pour le bon motif?—Oui...—Soit! (Et il se mit à
-faire du dialogue:)—Je vais en perpétrer d’affreux.—Quand?—Tout
-de suite. Ne remettons pas au lendemain!—Lesquels?—Un
-seul!... Mais grand!—mais
-extravagant d’atrocité! mais de nature à faire
-sortir de l’enfer toutes les Furies!—Et lequel?—Parbleu,
-le plus éclatant... Bravo! J’y suis! <em>L’INCENDIE</em>!
-Donc, je n’ai que le temps d’incendier! de boucler
-mes malles! de revenir, dûment blotti derrière
-<span class="pagenum" id="Page_187">[p. 187]</span>
-la vitre de quelque fiacre, jouir de mon triomphe au
-milieu de la foule épouvantée! de bien recueillir les
-malédictions des mourants,—et de gagner le train
-du Nord-Ouest avec des remords sur la planche pour
-le reste de mes jours. Ensuite, j’irai me cacher dans
-mon phare! dans la lumière! en plein Océan! où
-la police ne pourra, par conséquent, me découvrir jamais,—mon
-crime étant <i>désintéressé</i>. Et j’y râlerai
-seul.—(Chaudval ici se redressa, improvisant ce
-vers d’allure absolument cornélienne:)</p>
-
-<p class="verseul">Garanti du soupçon par la grandeur du crime!</p>
-
-<p>C’est dit.—Et, maintenant—acheva le grand
-artiste en ramassant un pavé après avoir regardé
-autour de lui pour s’assurer de la solitude environnante—et
-maintenant, toi, tu ne refléteras plus
-personne.</p>
-
-<p>Et il lança le pavé contre la glace qui se brisa en
-mille épaves rayonnantes.</p>
-
-<p>Ce premier devoir accompli, et se sauvant à la hâte—comme
-satisfait de cette première mais énergique
-action d’éclat—Chaudval se précipita vers les boulevards
-où, quelques minutes après et sur ses signaux,
-une voiture s’arrêta, dans laquelle il sauta et disparut.</p>
-
-<p>Deux heures après, les flamboiements d’un sinistre
-immense, jaillissant de grands magasins de pétrole,
-d’huiles et d’allumettes, se répercutaient sur toutes
-les vitres du faubourg du Temple. Bientôt les escouades
-des pompiers, roulant et poussant leurs appareils,
-<span class="pagenum" id="Page_188">[p. 188]</span>
-accoururent de tous cotés, et leurs trompettes,
-envoyant des cris lugubres, réveillaient en sursaut
-les citadins de ce quartier populeux. D’innombrables
-pas précipités retentissaient sur les trottoirs: la foule
-encombrait la grande place du Château-d’Eau et les
-rues voisines. Déjà des chaînes s’organisaient en hâte.
-En moins d’un quart d’heure un détachement de
-troupes formait cordon aux alentours de l’incendie.
-Des policiers, aux lueurs sanglantes des torches,
-maintenaient l’affluence humaine aux environs.</p>
-
-<p>Les voitures, prisonnières, ne circulaient plus.
-Tout le monde vociférait. On distinguait des cris lointains
-parmi le crépitement terrible du feu. Les victimes
-hurlaient, saisies par cet enfer, et les toits des
-maisons s’écroulaient sur elles. Une centaine de familles,
-celles des ouvriers de ces ateliers qui brûlaient,
-devenaient, hélas! sans ressource et sans asile.</p>
-
-<p>Là-bas, un solitaire fiacre, chargé de deux grosses
-malles, stationnait derrière la foule arrêtée au
-Château-d’Eau. Et, dans ce fiacre, se tenait Esprit
-Chaudval, né Lepeinteur, dit Monanteuil; de temps
-à autre il écartait le store et contemplait son œuvre.</p>
-
-<p>—Oh! se disait-il tout bas, comme je me sens en
-horreur à Dieu et aux hommes!—Oui, voilà, voilà
-bien le trait d’un réprouvé!...</p>
-
-<p>Le visage du bon vieux comédien rayonnait.</p>
-
-<p>—O misérable! grommelait-il, quelles insomnies
-vengeresses je vais goûter au milieu des fantômes de
-mes victimes! Je sens sourdre en moi l’âme des
-Néron, brûlant Rome par exaltation d’artiste! des
-<span class="pagenum" id="Page_189">[p. 189]</span>
-Érostrate, brûlant le temple d’Éphèse par amour de
-la gloire!... des Rostopschine, brûlant Moscou par
-patriotisme! des Alexandre, brûlant Persépolis par
-galanterie pour sa Thaïs immortelle!... Moi, je brûle
-par devoir, n’ayant pas d’autre moyen <i>d’existence</i>!—J’incendie
-parce que je me dois à moi-même!... Je
-m’acquitte! Quel Homme je vais être! Comme je
-vais vivre! Oui, je vais savoir, enfin, ce qu’on
-éprouve quand on est bourrelé.—Quelles nuits, magnifiques
-d’horreur, je vais délicieusement passer!...
-Ah! je respire! je renais!... j’existe!... Quand je
-pense que j’ai été comédien!... Maintenant, comme
-je ne suis, aux yeux grossiers des humains, qu’un gibier
-d’échafaud,—fuyons avec la rapidité de l’éclair!
-Allons nous enfermer dans notre phare, pour
-y jouir en paix de nos remords.</p>
-
-<p>Le surlendemain au soir, Chaudval, arrivé à destination
-sans encombre, prenait possession de son vieux
-phare désolé, situé sur nos côtes septentrionales:
-flamme en désuétude sur une bâtisse en ruine, et
-qu’une compassion ministérielle avait ravivée pour
-lui.</p>
-
-<p>A peine si le signal pouvait être d’une utilité quelconque:
-ce n’était qu’une superfétation, une sinécure,
-un logement avec un feu sur la tête et dont tout le
-monde pouvait se passer, sauf le seul Chaudval.</p>
-
-<p>Donc le digne tragédien, y ayant transporté sa
-couche, des vivres et un grand miroir pour y étudier
-ses effets de physionomie, s’y enferma, sur-le-champ,
-à l’abri de tout soupçon humain.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_190">[p. 190]</span>
-Autour de lui se plaignait la mer, où le vieil abîme
-des cieux baignait ses stellaires clartés. Il regardait
-les flots assaillir sa tour sous les sautes du vent,
-comme le Stylite pouvait contempler les sables s’éperdre
-contre sa colonne aux souffles du shimiel.</p>
-
-<p>Au loin, il suivait, d’un regard sans pensée, la fumée
-des bâtiments ou les voiles des pêcheurs.</p>
-
-<p>A chaque instant ce rêveur oubliait son incendie.—Il
-montait et descendait l’escalier de pierre.</p>
-
-<p>Le soir du troisième jour, Lepeinteur, disons-nous,
-assis dans sa chambre, à soixante pieds au-dessus des
-flots, relisait un journal de Paris où l’histoire du
-grand sinistre, arrivé l’avant-veille, était retracée.</p>
-
-<p>—Un malfaiteur inconnu avait jeté quelques allumettes
-dans les caves de pétrole. Un monstrueux
-incendie qui avait tenu sur pied, toute la nuit, les
-pompiers et le peuple des quartiers environnants,
-s’était déclaré au faubourg du Temple.</p>
-
-<p>Près de cent victimes avaient péri: de malheureuses
-familles étaient plongées dans la plus noire
-misère.</p>
-
-<p>La place tout entière était en deuil, et encore
-fumante.</p>
-
-<p>On ignorait le nom du misérable qui avait commis
-ce forfait et, surtout, le <i>mobile</i> du criminel.</p>
-
-<p>A cette lecture, Chaudval sauta de joie et, se frottant
-fiévreusement les mains, s’écria:</p>
-
-<p>—Quel succès! Quel merveilleux scélérat je suis!
-Vais-je être assez hanté? Que de spectres je vais voir!
-Je savais bien que je deviendrais un Homme!—Ah!
-<span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span>
-le moyen a été dur, j’en conviens! mais il le fallait!...
-il le fallait!</p>
-
-<p>En relisant la feuille parisienne, comme il y était
-mentionné qu’une représentation extraordinaire serait
-donnée au bénéfice des incendiés, Chaudval
-murmura:</p>
-
-<p>—Tiens! j’aurais dû prêter le concours de mon
-talent au bénéfice de mes victimes!—C’eût été ma
-soirée d’adieux.—J’eusse déclamé <i>Oreste</i>. J’eusse
-été bien nature...</p>
-
-<p>Là-dessus Chaudval commença de vivre dans son
-phare.</p>
-
-<p>Et les soirs tombèrent, se succédèrent, et les
-nuits.</p>
-
-<p>Une chose qui stupéfiait l’artiste se passait. Une
-chose atroce!</p>
-
-<p>Contrairement à ses espoirs et prévisions, sa conscience
-ne lui criait aucun remords. Nul spectre ne
-se montrait!—Il n’éprouvait <i>rien, mais absolument
-rien</i>!...</p>
-
-<p>Il n’en pouvait croire le Silence. Il n’en revenait
-pas.</p>
-
-<p>Parfois, en se regardant au miroir, il s’apercevait
-que sa tête débonnaire n’avait point changé.—Furieux,
-alors, il sautait sur les signaux, qu’il faussait,
-dans la radieuse espérance de faire sombrer au loin
-quelque bâtiment, afin d’aider, d’activer, de stimuler
-le remords rebelle!—d’exciter les spectres!</p>
-
-<p>Peines perdues!</p>
-
-<p>Attentats stériles! Vains efforts! Il n’éprouvait
-<span class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</span>
-rien. Il ne voyait aucun menaçant fantôme. Il ne
-dormait plus, tant le désespoir et la <i>honte</i> l’étouffaient.—Si
-bien qu’une nuit, la congestion cérébrale l’ayant
-saisi en sa solitude lumineuse, il eut une agonie où il
-criait,—au bruit de l’océan et pendant que les
-grands vents du large souffletaient sa tour perdue
-dans l’infini:</p>
-
-<p>—Des spectres!... Pour l’amour de Dieu!... Que
-je voie, ne fût-ce qu’un spectre!—<i>Je l’ai bien gagné!</i></p>
-
-<p>Mais le Dieu qu’il invoquait ne lui accorda point
-cette faveur,—et le vieux histrion expira, déclamant
-toujours, en sa vaine emphase, son grand souhait de
-voir des spectres...—<i>sans comprendre qu’il était,
-lui-même, ce qu’il cherchait</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_193">
-
-<h2 class="nobreak">FLEURS DE TÉNÈBRES</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Monsieur Léon Dierx.</i></p>
-
-<div class="citat">«Bonnes gens, vous qui passez,
-Priez pour les trépassés!»</div>
-
-<div class="attribr"><span class="smcap">Inscription au bord d’un grand chemin.</span></div>
-
-<p class="sep2">O belles soirées! Devant les étincelants cafés des
-boulevards, sur les terrasses des glaciers en renom,
-que de femmes en toilettes voyantes, que d’élégants
-«flâneurs» se prélassent!</p>
-
-<p>Voici les petites vendeuses de fleurs qui circulent
-avec leurs corbeilles.</p>
-
-<p>Les belles désœuvrées acceptent ces fleurs qui passent,
-toutes cueillies, mystérieuses...</p>
-
-<p>—Mystérieuses?</p>
-
-<p>—Oui, s’il en fut!</p>
-
-<p>Il existe, sachez-le, souriantes liseuses, il existe, à
-<span class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</span>
-Paris même, certaine agence sombre qui s’entend
-avec plusieurs conducteurs d’enterrement luxueux,
-avec des fossoyeurs même, à cette fin de desservir les
-défunts du matin en ne laissant pas <i>inutilement</i> s’étioler,
-sur les sépultures fraîches, tous ces splendides
-bouquets, toutes ces couronnes, toutes ces roses, dont,
-par centaines, la piété filiale ou conjugale surcharge
-quotidiennement les catafalques.</p>
-
-<p>Ces fleurs sont presque toujours oubliées après les
-ténébreuses cérémonies. L’on n’y songe plus; l’on est
-pressé de s’en revenir;—cela se conçoit!...</p>
-
-<p>C’est alors que nos aimables croque-morts s’en donnent
-à cœur-joie. Ils n’oublient pas les fleurs, ces
-messieurs! Ils ne sont pas dans les nuages. Ils sont
-gens pratiques. Ils les enlèvent par brassées, en silence.
-Les jeter à la hâte par-dessus le mur, dans un tombereau
-propice, est pour eux l’affaire d’un instant.</p>
-
-<p>Deux ou trois des plus égrillards et des plus dégourdis
-transportent la précieuse cargaison chez des fleuristes
-amies qui, grâce à leurs doigts de fées, sertissent
-de mille façons, en maints bouquets de corsage et de
-main, en roses isolées, même, ces mélancoliques
-dépouilles.</p>
-
-<p>Les petites marchandes du soir alors arrivent, nanties
-chacune de sa corbeille. Elles circulent, disons-nous,
-aux premières lueurs des réverbères, sur les
-boulevards, devant les terrasses brillantes et dans les
-mille endroits de plaisir.</p>
-
-<p>Et les jeunes ennuyés, jaloux de se bien faire venir
-des élégantes pour lesquelles ils conçoivent quelque
-<span class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</span>
-inclination, achètent ces fleurs à des prix élevés et les
-offrent à ces dames.</p>
-
-<p>Celles-ci, toutes blanches de fard, les acceptent
-avec un sourire indifférent et les gardent à la main,—ou
-les placent au joint de leur corsage.</p>
-
-<p>Et les reflets du gaz rendent les visages blafards.</p>
-
-<p>En sorte que ces créatures-spectres, ainsi parées des
-fleurs de la Mort, portent, sans le savoir, l’emblème de
-l’amour qu’elles donnent et de celui qu’elles reçoivent.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_196">
-
-<h2 class="nobreak"><span class="cs8">L’APPAREIL</span><br />
-<span class="cs6">POUR</span><br />
-L’ANALYSE CHIMIQUE DU DERNIER SOUPIR</h2>
-
-<div class="citat">«<span lang="la" xml:lang="la">Utile dulci.</span>»</div>
-
-<div class="attrib"><span class="smcap">Flaccus.</span></div>
-
-<p class="sep2">C’en est fait!—Nos victoires sur la Nature ne se
-comptent plus. Hosannah! Plus même le temps d’y
-penser! Quel triomphe!... A quoi bon penser, en
-effet?—De quel droit?—Et puis: penser? au fond,
-qu’est-ce que ça veut dire? Mots que tout cela!...
-Découvrons à la hâte! Inventons! Oublions! Retrouvons!
-Recommençons et—passons! Ventre à terre!
-Bah! le Néant saura bien reconnaître les siens.</p>
-
-<p>O magie! Voici qu’enfin les plus subtils instruments
-de la Science deviennent des jouets entre les mains
-des enfants! Témoin le délicieux Appareil du professeur
-Schneitzoëffer (junior), de Nürnberg (Bayern),
-pour l’<i>Analyse chimique du dernier soupir</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_197">[p. 197]</span>
-Prix: un double thaler—(7 fr. 95 avec la boîte),—un
-don!...—Affranchir. Succursales à Paris, à
-Rome et dans toutes les capitales.—Le port en sus.—Éviter
-les contrefaçons.</p>
-
-<p>Grâce à cet Appareil, les enfants pourront, dorénavant,
-regretter leurs parents sans douleur.</p>
-
-<p>Ah! le bien-être physique avant tout!—Dût-il ressembler
-à la description que le moraliste nous donne
-de l’intérieur du couvent dans <i>Justine, ou la Vertu
-récompensée</i>.</p>
-
-<p>C’est à se demander, en un mot, si l’Age d’or ne
-revient pas.</p>
-
-<p>Un pareil instrument trouve, tout naturellement,
-sa place parmi les étrennes utiles à propager dans les
-familles, à ce double titre: la joie des enfants et la
-tranquillité des parents.</p>
-
-<p>L’on peut aussi le glisser dans un œuf de Pâques,
-le suspendre aux arbres de Noël, etc.</p>
-
-<p>L’illustre inventeur fait une remise aux journaux
-qui voudront l’offrir en prime à leurs abonnés; il
-se recommande également aux promoteurs de tombolas;
-les loteries nationales en redemandent.</p>
-
-<p>Ce bijou peut être placé à propos sous la serviette
-d’un aïeul dans un dîner de fête—ou dans un repas
-de noces—ou dans la corbeille, comme présent à la
-belle-mère, ou même offert, tout bonnement, de la
-main à la main, aux progénitures de ses vieux amis
-de la province lorsqu’on désire causer à ceux-ci ce
-qui s’appelle une charmante surprise.</p>
-
-<p>Figurons-nous, en effet, l’heure de la sieste du soir
-<span class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</span>
-dans une petite ville.—Les mères de famille, ayant
-fait leurs emplettes, sont rentrées chacune chez soi.
-L’on a dîné.—La famille a passé au salon. C’est l’une
-de ces veillées sans visites, où, rassemblés autour de
-l’âtre, les parents somnolent un peu. La lampe est
-baissée, et l’abat-jour adoucit encore sa lumière. Les
-mèches des bonnets de soie noire dépassent, inclinées,
-les oreillards des fauteuils. Le loto, parfois si tragique,
-est suspendu; le jeu de l’Oie, lui-même, est relégué
-dans le grand tiroir. La gazette gît aux pieds des
-dormeurs. Le vieil invité, disciple (tout bas) de Voltaire,
-digère paisiblement, plongé dans quelque
-moelleux crapaud. On n’entend que l’aiguille égale
-de la jeune fille piquant sa broderie auprès de la
-table et scandant ainsi la paisible respiration des
-auteurs de la sienne, le tout mesuré sur le tic-tac
-de la pendule. Bref, l’honnête salon bourgeois respire
-la quiétude bien acquise.</p>
-
-<p>Doux tableaux de la famille, le Progrès, loin de
-vous exclure, vous rajeunit, comme un habile tapissier
-rénove des meubles d’antan!</p>
-
-<p>Mais, ne nous attendrissons pas.</p>
-
-<p>A quoi vont s’amuser, alors, les enfants, au lieu
-de faire du bruit et de réveiller les parents en courroux,
-avec leurs anciens jouets,—si tapageurs!—Regardez!—Les
-voici qui viennent, sur la pointe
-des pieds, <i lang="en" xml:lang="en">on tip toe</i>, en comprimant les frais éclats
-de leur fou rire inextinguible.—Chut!... Ils approchent,
-innocemment, de la bouche de leurs ascendants
-le petit Appareil du professeur Schneitzoëffer (junior)!—(En
-<span class="pagenum" id="Page_199">[p. 199]</span>
-France on prononce <i>Bertrand</i>, pour aller plus
-vite.)</p>
-
-<p>C’est là le jeu!—Pauvres petits!...—Ils
-s’exercent!... Ils préludent à ce moment (hélas!
-auquel il devrait être si normal de s’habituer de
-bonne heure), où ils feront la chose <i>pour de vrai</i>.
-Ils usent ainsi, par une sorte de gymnastique morale,
-le <i>trop</i> poignant du chagrin futur qu’ils éprouveraient
-de la perte de leurs proches (n’étant cette
-factice accoutumance). Ils en émoussent, à l’avance,
-le crève-cœur final!</p>
-
-<p>L’ingénieux du procédé consiste à recueillir, dans
-cet alambic de luxe, bon nombre d’<i>avant-derniers</i>
-souffles, pendant le sommeil de la Vie, pour pouvoir,
-un jour, en comparant les précipités, reconnaître <i>en
-quoi</i> s’en différencie le <i>premier</i> du sommeil de la
-Mort. Cet amusement n’est donc, au fond, qu’un fortifiant
-préventif, qui dépure, d’ores et déjà, de toutes
-prédispositions aux émotions <i>trop</i> douloureuses, les
-tempéraments si tendres de nos benjamins! Elle les
-familiarise artificiellement avec les angoisses du jour
-de deuil, qui, <em>ALORS</em>, ne seront plus que connues, ressassées
-et insignifiantes.</p>
-
-<p>Et comme, au réveil, on embrasse toutes ces chères
-têtes blondes!—Avec quelle douce mélancolie ne
-presse-t-on pas contre son cœur ces gais espiègles!</p>
-
-<p>Pourrions-nous, sans forfaire à notre mandat de
-philosophe, résister au devoir de le redire?... Fût-ce
-à contre-cœur?—C’est un joyau scientifique,—indispensable
-dans tout salon de bonne compagnie,—et
-<span class="pagenum" id="Page_200">[p. 200]</span>
-les services qu’il peut rendre à la société proprement
-dite et au Progrès prescrivent à tous égards
-l’obligation de le préconiser avec feu.</p>
-
-<p>On ne saurait trop inculquer au jeune âge—et
-bientôt, même, au bas âge,—le goût de ce délassement
-hygiénique.</p>
-
-<p>L’appareil Schneitzoëffer (junior)—le seul dont
-l’usage donne du ton aux nerfs des enfants <i>trop</i>
-aimants,—est appelé à devenir, pour ainsi dire, le
-<i lang="la" xml:lang="la">vade mecum</i> du collégien en vacances, qui en étudiera
-l’application, l’aimable mutin, entre celle de
-deux verbes pronominaux ou déponents. Ses maîtres
-lui indiqueront cela comme devoir à faire.—A la rentrée,
-le joujou, ce sera pour mettre dans son pupitre.</p>
-
-<p>Heureux siècle!—Au lit de mort, maintenant, quelle
-consolation pour les parents de songer que ces doux
-êtres—trop aimés!—ne perdront plus le temps—le
-temps, qui est de l’argent!—en flux inutiles des
-glandes lacrymales et en ces gestes saugrenus qu’entraînent,
-presque toujours, les décès inopinés!... Que
-d’inconvénients évités par l’emploi quotidien de ce
-préservatif!</p>
-
-<p>Une fois le pli bien pris, les héritiers,—ayant
-acquis l’indifférence éclairée, sympathique, attristée,
-convenable, enfin,—devant le trépas des leurs,—en
-ayant, disons-nous, dilué la désolation de longue
-main,—n’auront plus à redouter les conséquences
-du trouble et de l’ahurissement où la soudaineté des
-apprêts lugubres plongeait parfois les ancêtres:
-ils seront vaccinés contre ce désespoir. Une ère
-<span class="pagenum" id="Page_201">[p. 201]</span>
-nouvelle va s’inaugurer, positivement, à cet égard.</p>
-
-<p>Les obsèques se feront sans trouble, et, pour ainsi
-dire, à la diable.</p>
-
-<p>Notre devise doit être en toute circonstance (ne
-l’oublions jamais!) celle-ci:—Du calme!—Du
-calme.—Du calme.</p>
-
-<p>Ainsi, les intérêts, négligés pendant les premiers
-jours, l’effarement et le désarroi du moment dont ne
-profite que la rapacité proverbiale des fossoyeurs—(quels
-noirs tracassiers!...),—les testaments rédigés
-à la hâte, et, comme on dit, de bric et de broc,—olographes
-incompréhensibles sur lesquels s’abat la
-volée de corbeaux des hommes de loi au grand préjudice
-des collatéraux, devenus inconsolables,—les
-suprêmes instructions dictées à l’étourdie par les
-moribonds, l’incurie de la maison mortuaire, les dilapidations
-des serviteurs,—que de détriments peut
-conjurer l’usage journalier de l’appareil Schneitzoëffer
-(junior)!</p>
-
-<p>On escoffiera les cadavres le plus vivement possible,—et
-l’on ne s’apercevra même pas, dans la
-maison, que vous avez disparu. Tout continuera, sur
-l’heure même, son train-train raisonnable.</p>
-
-<p>Les arts vont s’en ressentir. Grâce à lui, dans
-quelque dix ans, le tableau de la <i>Fille du Tintoret</i> ne
-sera plus remarquable que comme coloration, et les
-marches funèbres de Beethoven et de Chopin ne se
-comprendront plus que comme musique de danse.</p>
-
-<p>Oh! nous n’ignorons pas contre quels préjugés
-doit lutter Schneitzoëffer!... Mais, sommes-nous, oui
-<span class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</span>
-ou non, dans un siècle pratique, positif et de lumières?
-Oui.—Eh bien! soyons de notre siècle! Il faut être de
-son siècle.—Qui est-ce qui veut souffrir, aujourd’hui?
-En réalité?—Personne.—Donc, plus de fausse
-pudeur ni de sensiblerie de mauvais aloi. Plus de sentimentalités
-stériles, dommageables, le plus souvent
-exagérées, et dont ne sont même plus dupes les passants—aux
-coups de chapeaux convenus devant les
-corbillards.</p>
-
-<p>Au nom de la Terre, un peu de bon sens et de
-sincérité!—Quelques grands airs que nous prenions,
-étions-nous visibles au microscope solaire il y a
-quelques années? Non. Donc ne condamnons pas
-trop vite ce qui nous choque, faute d’habitude et de
-réflexion suffisante! Courageux libres penseurs, mettons
-à la mode la dignité souriante de la douleur
-filiale, en l’émondant, à l’avance, de ses côtés écervelés
-qui frisent, parfois, le grotesque.</p>
-
-<p>Disons plus: la pieuse prostration de l’enfant qui a
-perdu sa vieille mère, par exemple, n’est-elle pas (de
-nos jours) un luxe que les indigents, harcelés par
-une tâche obligatoire, ne peuvent se permettre? Le
-loisir de cette songerie morbide n’est donc pas de première
-nécessité: l’on peut, enfin, <i>s’en passer</i>. Les
-gémissements des personnes aisées sont-ils autre
-chose qu’un gaspillage du temps social compensé par
-le travail des classes laborieuses qui, moins favorisées
-de dame Fortune, renfoncent les leurs.</p>
-
-<p>Le rentier ne larmoie sur ses défunts qu’aux frais
-des besogneux: il se fait offrir, implicitement, le
-<span class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</span>
-coût social de cette prérogative, les pleurs, par ceux-là
-mêmes qui n’ont le moyen d’en répandre qu’à la
-dérobée.</p>
-
-<p>Nous appartenons tous, aujourd’hui, à la grande
-Famille humaine; c’est démontré. Dès lors, pourquoi
-regretter celui-ci plutôt que celui-là?... Concluons:
-puisque tout s’oublie, ne vaut-il pas mieux
-s’habituer à l’oubli <i>immédiat</i>?—Les grimaces les
-plus affolées, les sanglots, les hoquets les mieux
-entrecoupés, les hululations et jérémiades les plus
-désolées ne ressuscitent, hélas! personne.</p>
-
-<p>Et, fort heureusement, même, à la fin!... Sans
-quoi ne serions-nous pas bientôt serrés, sur la planète,
-comme un banc de harengs?—Prolifères
-comme nous le devenons, ce serait à n’y pas tenir.
-L’inéluctable prophétie des économistes s’accomplirait
-à courte échéance; le digne Polype humain
-mourrait de pléthore,—et,—les débouchés intermittents
-des guerres ou des épidémies une fois reconnus
-insuffisants,—s’assommer, réciproquement,
-à grands coups de sortie-de-bal, deviendrait indispensable
-si l’on persistait à vouloir respirer ou circuler
-sur ce globe,—sur ce globe où la Science nous
-prouve, par A plus B, que nous ne sommes, après
-tout, qu’une vermine provisoire.</p>
-
-<p>Ceci soit dit pour ces persifleurs, vous savez? pour
-ces sombres écrivains qu’il faut relire plusieurs fois
-si l’on veut pénétrer la <i>véritable</i> signification de ce
-qu’ils disent.</p>
-
-<p>—«Sans douleur! Messieurs! accourez! Demandez!
-<span class="pagenum" id="Page_204">[p. 204]</span>
-Faites-vous servir! 7 fr. 95 avec la boîte!—Voyez...
-mesdames et messieurs, voilà l’objet!... L’âme est au
-fond. Elle doit être au fond!—Le tableau que vous
-apercevez là, sur la devanture, au bout de ma
-baguette, représente l’illustre professeur, au moment
-où, débarquant sur les bords heureux de la Seine, il
-est accueilli par M. Thiers, le Shah de Perse, et
-une foule de personnages éclairés.—L’instrument
-est inoffensif! Totalement inoffensif. Surtout, si l’on
-veut bien prendre la peine de parcourir—(non d’un
-œil hagard et distrait, comme celui dont vous m’honorez
-en ce moment sublime, mais avec attention et
-maturité)—l’instruction qui l’accompagne. Les réactifs
-employés,—révulsifs, toxiques et sternutatoires,—étant
-le secret de l’inventeur, l’Administration des
-brevets nous interdit, malheureusement, de les divulguer.
-L’avis nous en est parvenu hier, par les soins
-du Bureau des cocardes.</p>
-
-<p>»Toutefois, pour rassurer les clients de la Bourgeoisie,
-classe à laquelle s’adresse, tout spécialement,
-le professeur, nous pouvons révéler que la
-mixture contenue dans la boule de cristal multicolore
-dont se constitue l’Appareil en sa forme, est à base
-de nitro-glycérine et chacun sait que rien n’est plus
-inoffensif et plus onctueux que la glycérine. On
-l’emploie journellement pour la toilette. (Agiter avant
-de s’en servir.)—Hâtez-vous! Ces bijoux orthopédiques
-du cœur sont le succès de l’époque! On les
-enlève par grosses! La manufacture de Nuremberg
-est surmenée!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</span>
-»L’étonnant professeur Schneitzoëffer (junior) lui-même
-est aux abois, ne pouvant plus suffire aux commandes,
-malgré les obstacles que lui suscite, à tout
-instant, le clergé.</p>
-
-<p>»Trésor des nerfs, calmant gradué, Oued-Allah des
-familles, cet Appareil s’impose aux parents sérieux
-qui, revenus des préjugés du cœur, jugent que si le
-sentiment est chose à ses moments suave, pas <i>trop</i>
-n’en faut, lorsqu’on est, véritablement, un Homme!—L’Humanité,
-en effet, sous l’antique lumière des
-astres, ne s’appelle plus, aujourd’hui, que le public
-et l’Homme que l’individu. Nous en prenons à témoin
-non plus un vague et démodé firmament, mais le
-Système solaire, mesdames et messieurs, oui, le Système
-solaire! depuis Mercure jusqu’à l’inévitable
-Zêta Herculis<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.»</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a>
-Il est officiel, aujourd’hui, que la totalité de notre Système
-solaire se dirige, insensiblement, vers le point céleste
-marqué par la sixième étoile de la constellation d’Hercule,
-(soit <i>Zêta Herculis</i>, d’après notre langage). Ce gouffre igné,—de
-dimensions telles que les chiffres qui l’expriment confondraient
-quelque peu la pensée (si, pour ceux qui pensent, le
-ciel apparent pouvait avoir une importance quelconque)—semble,
-en astronomie, devoir être la fin ou l’effacement <i>inévitable</i>,
-en effet, de notre ensemble de phénomènes.—C’est,
-sans doute, à ce dénouement que veut faire allusion le professeur
-bavarois. Ce qui nous tranquillise, nous autres Français,
-c’est que nous le savons aussi bien que lui et que
-d’ailleurs, nous avons le temps d’y penser.</p>
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_206">
-
-<h2 class="nobreak">LES BRIGANDS</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Monsieur Henri Roujon.</i></p>
-
-<div class="citat">Qu’est le Tiers-État? Rien.—Que doit-il être? Tout.</div>
-
-<div class="attribr"><span class="smcap">Sully</span>,—puis, <span class="smcap">Sieyès</span>.</div>
-
-<p class="sep2">Pibrac, Nayrac, duo de sous-préfectures jumelles
-reliées par un chemin vicinal ouvert sous le régime
-des d’Orléans, chantonnaient, sous les cieux ravis, un
-parfait unisson de mœurs, d’affaires, de manières de
-voir.</p>
-
-<p>Comme ailleurs, la municipalité s’y distinguait par
-des passions;—comme partout, la bourgeoisie s’y
-conciliait l’estime générale et la sienne. Tous, donc,
-vivaient en paix et joie dans ces localités fortunées,
-lorsqu’un soir d’octobre il arriva que le vieux violoneux
-de Nayrac, se trouvant à court d’argent, accosta,
-sur le grand chemin, le marguillier de Pibrac et,
-<span class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</span>
-profitant des ombres, lui demanda quelque monnaie
-d’un ton péremptoire.</p>
-
-<p>L’homme des Cloches, en sa panique, n’ayant pas
-reconnu le violoneux, s’exécuta gracieusement; mais,
-de retour à Pibrac, il conta son aventure d’une telle
-sorte que, dans les imaginations enfiévrées par son
-récit, le pauvre vieux ménétrier de Nayrac apparut
-comme une bande de brigands affamés infestant le Midi
-et désolant le grand chemin par leurs meurtres, leurs
-incendies et leurs déprédations.</p>
-
-<p>Sagaces, les bourgeois des deux villes avaient
-encouragé ces bruits, tant il est vrai que tout bon
-propriétaire est porté à exagérer les fautes des personnes
-qui font mine d’en vouloir à ses capitaux.
-Non point qu’ils en eussent été dupes! Ils étaient allés
-aux sources. Ils avaient questionné le bedeau après
-boire. Le bedeau s’était coupé,—et ils savaient, maintenant,
-mieux que lui, le fin mot de l’affaire!... Toutefois,
-se gaussant de la crédulité des masses, nos dignes
-citadins gardaient le secret pour eux tout seuls, comme
-ils aiment à garder toutes les choses qu’ils tiennent:
-ténacité qui, d’ailleurs, est le signe distinctif des <ins id="cor_30" title="gen">gens</ins>
-sensés et éclairés.</p>
-
-<p>La mi-novembre suivante, dix heures de la nuit
-sonnant au beffroi de la Justice de paix de Nayrac,
-chacun rentra dans son ménage d’un air plus crâne
-que de coutume et le chapeau, ma foi! sur l’oreille, si
-bien que son épouse, lui sautant aux favoris, l’appela
-«mousquetaire», ce qui chatouilla doucement leurs
-cœurs réciproques.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</span>
-—Tu sais, madame N***, demain, dès patron-minette,
-je pars.</p>
-
-<p>—Ah! mon Dieu!</p>
-
-<p>—C’est l’époque de la recette: il faut que j’aille,
-moi-même, chez nos fermiers...</p>
-
-<p>—Tu n’iras pas.</p>
-
-<p>—Et pourquoi non?</p>
-
-<p>—Les brigands.</p>
-
-<p>—Peuh!... J’en ai vu bien d’autres!</p>
-
-<p>—Tu n’iras pas!... concluait chaque épouse, comme
-il sied entre gens qui se devinent.</p>
-
-<p>—Voyons, mon enfant, voyons... Prévoyant tes
-angoisses et pour te rassurer, nous sommes convenus
-de partir tous ensemble, avec nos fusils de chasse,
-dans une grande carriole louée à cet effet. Nos terres
-sont circonvoisines et nous reviendrons le soir. Ainsi,
-sèche tes larmes et, Morphée invitant, permets que je
-noue paisiblement sur mon front les deux extrémités
-de mon foulard.</p>
-
-<p>—Ah! du moment que vous allez tous ensemble, à
-la bonne heure: tu dois faire comme les autres, murmura
-chaque épouse, soudain calmée.</p>
-
-<p>La nuit fut exquise. Les bourgeois rêvèrent assauts,
-carnage, abordages, tournois et lauriers. Ils se réveillèrent
-donc, frais et dispos, au gai soleil.</p>
-
-<p>—Allons!... murmurèrent-ils, chacun, en enfilant
-ses bas après un grand geste d’insouciance—et de
-manière à ce que la phrase fût entendue de son
-épouse,—allons! le moment est venu. On ne
-meurt qu’une fois!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</span>
-Les dames, dans l’admiration, regardaient ces
-modernes paladins et leur bourraient les poches de
-pâtes pectorales, vu l’automne.</p>
-
-<p>Ceux-ci, sourds aux sanglots, s’arrachèrent bientôt
-des bras qui voulaient, en vain, les retenir...</p>
-
-<p>—Un dernier baiser!... dirent-ils, chacun, sur le
-palier de son étage.</p>
-
-<p>Et ils arrivèrent, débouchant de leurs rues respectives,
-sur la grand’place, où déjà quelques-uns
-d’entre eux (les célibataires) attendaient leurs collègues,
-autour de la carriole, en faisant jouer, aux
-rayons du matin, les batteries de leurs fusils de
-chasse—dont ils renouvelaient les amorces en fronçant
-le sourcil.</p>
-
-<p>Six heures sonnaient: le char-à-bancs se mit en
-marche aux mâles accents de <i>la Parisienne</i>, entonnée
-par les quatorze propriétaires fonciers qui le remplissaient.
-Pendant qu’aux fenêtres lointaines des
-mains fiévreuses agitaient des mouchoirs éperdus,
-on distinguait le chant héroïque:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="vers5">En avant, marchons</div>
-<div class="vers5">Contre leurs canons!</div>
-<div class="vers">A travers le fer, le feu des bataillons!</div>
-</div>
-
-<p>Puis, le bras droit en l’air et avec une sorte de
-mugissement:</p>
-
-<p class="verseul">Courons à la victoire!</p>
-
-<p>Le tout scandé, en mesure, par les amples coups de
-<span class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</span>
-fouet dont le rentier qui conduisait enveloppait, à
-tours de bras, les trois chevaux.</p>
-
-<p>La journée fut bonne.</p>
-
-<p>Les bourgeois sont de joyeux vivants, ronds en
-affaires. Mais sur le chapitre de l’honnêteté, halte-là!
-par exemple: intègres à faire pendre un enfant pour
-une pomme.</p>
-
-<p>Chacun d’eux dîna donc chez son métayer, pinça le
-menton de la fille, au dessert, empocha la sacoche de
-l’affermage et, après avoir échangé avec la famille
-quelques proverbes bien sentis, comme:—«Les bons
-comptes font les bons amis», ou «A bon chat, bon
-rat», ou «Qui travaille, prie», ou «Il n’y a pas de sot
-métier», ou «Qui paie ses dettes, s’enrichit», et autres
-dictons d’usage, chaque propriétaire, se dérobant aux
-bénédictions convenues, reprit place, à son tour, dans
-le char-à-bancs collecteur qui vint les recueillir, ainsi,
-de ferme en ferme,—et, à la brune, l’on se remit en
-route pour Nayrac.</p>
-
-<p>Toutefois, une ombre était descendue sur leurs
-âmes!—En effet, certains récits des paysans avaient
-appris à nos propriétaires que le violoneux avait fait
-école. Son exemple avait été contagieux. Le vieux
-scélérat s’était, paraît-il, renforcé d’une horde de
-voleurs réels et,—surtout à l’époque de la recette,—la
-route n’était positivement plus sûre. En sorte
-que, malgré les fumées, bientôt dissipées, du clairet,
-nos héros mettaient, maintenant, une sourdine à <i>la
-Parisienne</i>.</p>
-
-<p>La nuit tombait. Les peupliers allongeaient leurs
-<span class="pagenum" id="Page_211">[p. 211]</span>
-silhouettes noires sur la route, le vent faisait remuer
-les haies. Au milieu des mille bruits de la nature et
-alternant avec le trot régulier des trois mecklembourgeois,
-on entendit, au loin, le hurlement de mauvais
-augure d’un chien égaré. Les chauves-souris voletaient
-autour de nos pâles voyageurs que le premier
-rayon de la lune éclaira tristement... Brrr!... On serrait
-maintenant les fusils entre les genoux avec un
-tremblement convulsif: on s’assurait, sans bruit, de
-temps à autre, que la sacoche était dûment auprès
-de soi. On ne sonnait mot. Quelle angoisse pour des
-honnêtes gens!</p>
-
-<p class="sep2">Tout à coup, à la bifurcation de la route, ô terreur!—des
-figures effrayantes et contractées apparurent;
-des fusils reluirent; on entendit un piétinement
-de chevaux et un terrible <i>Qui vive!</i> retentit
-dans les ténèbres, car, en cet instant même, la lune
-glissait entre deux noirs nuages.</p>
-
-<p>Un grand véhicule, bondé d’hommes armés, barrait
-la grand’route.</p>
-
-<p>Qu’était-ce que ces hommes?—Évidemment des
-malfaiteurs! Des bandits!—Évidemment!</p>
-
-<p>Hélas! non. C’était la troupe jumelle des bons
-bourgeois de Pibrac. C’étaient ceux de Pibrac!—lesquels
-avaient eu, exactement, la même idée que ceux
-de Nayrac.</p>
-
-<p>Retirés des affaires, les paisibles rentiers des deux
-villes se croisaient, tout bonnement, sur la route en
-rentrant chez eux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_212">[p. 212]</span>
-Blafards, ils s’entrevirent. L’intense frayeur qu’ils
-se causèrent, vu l’idée fixe qui avait envahi leurs cerveaux,
-ayant fait apparaître sur toutes ces figures
-débonnaires, les véritables instincts,—de même
-qu’un coup de vent passant sur un lac, et y formant
-tourbillon, en fait monter le fond à sa surface,—il
-était naturel qu’ils se prissent, les uns les autres,
-pour ces mêmes brigands que, réciproquement, ils
-redoutaient.</p>
-
-<p>En un seul instant, leurs chuchotements, dans
-l’obscurité, les affolèrent au point que, dans la précipitation
-tremblante de ceux de Pibrac à se saisir, par
-contenance, de leurs armes, la batterie de l’un des
-fusils ayant accroché le banc, un coup de feu partit
-et la balle alla frapper un de ceux de Nayrac en lui
-brisant, sur la poitrine, une terrine d’excellent foie
-gras dont il se servait, machinalement, comme d’une
-égide.</p>
-
-<p>Ah! ce coup de feu! Ce fut l’étincelle fatale qui
-met l’incendie aux poudres. Le paroxysme du sentiment
-qu’ils éprouvèrent les fit délirer. Une fusillade
-nourrie et forcenée commença. L’instinct de la conservation
-de leurs vies et de leur argent les aveuglait.
-Ils fourraient des cartouches dans leurs fusils, d’une
-main tremblotante et rapide et tiraient dans le tas.
-Les chevaux tombèrent; un des chars-à-bancs se renversa,
-vomissant au hasard blessés et sacoches. Les
-blessés, dans le trouble de leur effroi, se relevèrent
-comme des lions et recommencèrent à se tirer les
-uns sur les autres, sans pouvoir jamais se reconnaître,
-<span class="pagenum" id="Page_213">[p. 213]</span>
-dans la fumée!... En cette démence furieuse, si
-des gendarmes fussent survenus sous les étoiles, nul
-doute que ceux-ci n’eussent payé de la vie leur
-dévouement.—Bref, ce fut une extermination, le
-désespoir leur ayant communiqué la plus meurtrière
-énergie: celle, en un mot, qui distingue la
-classe des gens honorables, lorsqu’on les pousse à
-bout!</p>
-
-<p class="sep2">Pendant ce temps, les vrais brigands (c’est-à-dire
-la demi-douzaine de pauvres diables, coupables, tout
-au plus, d’avoir dérobé quelques croûtes, quelques
-morceaux de lard ou quelques sols, à droite ou à
-gauche) tremblaient affreusement dans une caverne
-éloignée, en entendant, porté par le vent du grand
-chemin, le bruit croissant et terrible des détonations
-et les cris épouvantables des bourgeois.</p>
-
-<p>S’imaginant, en effet, dans leur saisissement,
-qu’une battue monstre était organisée contre eux, ils
-avaient interrompu leur innocente partie de cartes
-autour de leur pichet de vin et s’étaient dressés,
-livides, regardant leur chef. Le vieux violoneux semblait
-prêt à se trouver mal. Ses grandes jambes
-flageolaient. Pris à l’improviste, le brave homme
-était hagard. Ce qu’il entendait passait son intelligence.</p>
-
-<p>Toutefois, au bout de quelques minutes d’égarement,
-comme la fusillade continuait, les bons brigands
-le virent, soudain, tressaillir et se poser un
-doigt méditatif sur l’extrémité du nez.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_214">[p. 214]</span>
-Relevant la tête:—«Mes enfants, dit-il, c’est impossible!
-Il ne s’agit pas de nous... Il y a malentendu...
-C’est un quiproquo... Courons, avec nos
-lanternes sourdes, pour porter secours aux pauvres
-blessés... Le bruit vient de la grand’route.»</p>
-
-<p>Ils arrivèrent donc, avec mille précautions, en
-écartant les fourrés, sur le lieu du sinistre,—dont
-la lune, maintenant, éclairait l’horreur.</p>
-
-<p>Le dernier bourgeois survivant, dans sa hâte à
-recharger son arme brûlante, venait de se faire sauter
-lui-même la cervelle, sans le vouloir, par inadvertance.</p>
-
-<p>A la vue de ce spectacle <ins id="cor_31" title="frmid able">formidable</ins>, de tous ces
-morts qui jonchaient la route ensanglantée, les brigands,
-<ins id="cor_32" title="consterns">consternés</ins>, demeurèrent sans parole, ivres de
-stupeur, n’en croyant pas leurs yeux. Une obscure
-compréhension de l’événement commença, dès lors,
-à entrer dans leurs esprits.</p>
-
-<p>Tout à coup le chef siffla et, sur un signe, les lanternes
-se rapprochèrent en cercle autour du ménétrier.</p>
-
-<p>—O mes bons amis! grommela-t-il d’un voix affreusement
-basse—(et ses dents claquaient d’une peur
-qui semblait encore plus terrifiante que la première),—ô
-mes amis!... Ramassons, bien vite, l’argent de
-ces dignes bourgeois! Et gagnons la frontière! Et
-fuyons à toutes jambes! Et ne remettons jamais les
-pieds dans ce pays-ci!</p>
-
-<p>Et, comme ses acolytes le considéraient, béants et
-les pensers en désordre, il montra du doigt les cadavres,
-<span class="pagenum" id="Page_215">[p. 215]</span>
-en ajoutant, avec un frisson, cette parole absurde
-mais électrique!—et provenue, à coup sûr d’une expérience
-profonde, d’une éternelle connaissance de la
-vitalité, de <i>l’Honneur</i> du Tiers-État:</p>
-
-<p>—<span class="smcap">Ils vont prouver... que c’est nous.....</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_216">
-
-<h2 class="nobreak">LA REINE YSABEAU</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Monsieur le comte d’Osmoy.</i></p>
-
-<div class="citat" style="text-indent: -1.5em;">Le Gardien du Palais-des-Livres dit<br />
- «La reine Nitocris, la Belle aux joues
- de rose, veuve de Papi I<sup>er</sup>, de la 10<sup>e</sup>
- dynastie, pour venger le meurtre de
- son frère, invita les conjurés à venir
- souper avec elle dans une salle souterraine
- de son palais d’Aznac, puis
- disparaissant de la salle, <span class="smcap">elle y <ins id="cor_33" title="fi">fit</ins>
- entrer, soudainement, les eaux du
- Nil</span>.»</div>
-
-<div class="attribr"><span class="smcap">Manéthon.</span></div>
-
-<p class="sep2">Vers 1404—(je ne remonte si haut que pour ne pas
-choquer mes contemporains)—Ysabeau, femme du
-roi Charles VI, régente de France, habitait, à Paris,
-l’ancien hôtel Montagu, sorte de palais plus connu
-sous le nom de l’hôtel Barbette.</p>
-
-<p>Là se projetaient les fameuses parties de joutes
-aux flambeaux sur la Seine; c’étaient des nuits de
-gala, des concerts, des festins, enchantés tant par la
-<span class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</span>
-beauté des femmes et des jeunes seigneurs que par
-le luxe inouï que la cour y déployait.</p>
-
-<p>La reine venait d’innover ces robes «à la gore»
-où l’on entrevoyait le sein à travers un lacis de rubans
-agrémentés de pierreries et ces coiffures qui nécessitèrent
-d’exhausser de plusieurs coudées le cintre des
-portes féodales. Dans la journée, le rendez-vous des
-courtisans (qui se trouvait proche du Louvre) était la
-grand’salle et la terrasse d’orangers de l’argentier
-du roi, messire Escabala. On y jouait sur table
-chaude et, parfois, les cornets de passe-dix roulaient
-des dés sur des enjeux capables d’affamer des provinces.
-On gaspillait quelque peu les lourds trésors
-amassés, si péniblement, par l’économe Charles V.
-Si les finances diminuaient l’on augmentait les dîmes,
-tailles, corvées, aides, subsides, séquestres, maltôtes
-et gabelles jusqu’à merci. La joie était dans tous les
-cœurs.—C’était en ces jours, aussi, que, sombre, se
-tenant à l’écart et devant commencer par abolir,
-dans ses États, tous ces hideux impôts, Jean de
-Nevers, chevalier, seigneur de Salins, comte de
-Flandre et d’Artois, comte de Nevers, baron de
-Réthel, palatin de Malines, deux fois pair de France
-et doyen des pairs, cousin du roi, soldat devant
-être désigné, par le Concile de Constance, comme
-le <i>seul</i> chef d’armées auquel on dût obéir sans excommunication
-et aveuglément, premier grand feudataire
-du royaume, premier sujet du roi (qui n’est,
-lui-même, que le premier sujet de la nation), duc héréditaire
-de Bourgogne, futur héros de Nicopolis—et
-<span class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</span>
-de cette victoire de l’Hesbaie où, déserté par les
-Flamands, il s’acquit l’héroïque surnom de <i>Sans
-Peur</i> devant toute l’armée en délivrant la France d’un
-premier ennemi;—c’était en ces jours, disons-nous,
-que le fils de Philippe le Hardi et de Marguerite II,
-que Jean sans Peur, enfin, déjà songeait à défier, à
-feu et à sang, pour sauver la Patrie, Henri de Derby,
-comte de Hereford et de Lancastre, cinquième du nom,
-roi d’Angleterre, et qui,—lorsque sa tête fut mise à
-prix par ce roi,—n’obtint de la France que d’être
-déclaré traître.</p>
-
-<p>On s’essayait gauchement aux premiers jeux de
-cartes importés, depuis quelques jours, par Odette de
-Champ-d’Hiver.</p>
-
-<p>Des paris de toute nature étaient tenus; on buvait là
-des vins provenus des meilleurs coteaux du duché de
-Bourgogne. Les Tensons nouveaux, les Virelais du
-duc d’Orléans (l’un des sires des Fleurs-de-Lys qui
-ont raffolé le plus des belles rimes) cliquetaient. On
-discutait modes et armureries; souvent l’on chantait
-des couplets dissolus.</p>
-
-<p>La fille de ce richomme, Bérénice Escabala, était
-une aimable enfant, des plus jolies. Son sourire virginal
-attirait l’essaim fort étincelant des gentilshommes.
-Il était de notoriété que la grâce de son
-accueil était indistincte pour tous.</p>
-
-<p>Un jour, il advint qu’un jeune seigneur, le vidame
-de Maulle, qui était alors le favori d’Ysabeau, s’avisa
-d’engager sa parole (après boire, certes!) qu’il triompherait
-de l’inflexible innocence de la fille de ce
-<span class="pagenum" id="Page_219">[p. 219]</span>
-maître Escabala; bref, qu’elle serait à lui dans un
-délai rapproché.</p>
-
-<p>Ceci fut lancé au milieu d’un groupe de courtisans.
-Autour d’eux bruissaient les rires et les refrains de
-l’époque; mais le tapage ne couvrit pas la phrase
-imprudente du jeune homme. La gageure, acceptée
-au choc des coupes, parvint aux oreilles de Louis
-d’Orléans.</p>
-
-<p>Louis d’Orléans, beau-frère de la reine, avait été
-distingué par elle, dès les premiers temps de la régence,
-d’un attachement passionné. C’était un prince
-brillant et frivole, mais des plus sinistres. Il y avait,
-entre Ysabeau de Bavière et lui, certaines parités de
-nature qui font ressembler leur adultère à un inceste.
-En dehors des regains capricieux d’une tendresse
-fanée, il sut toujours se conserver, dans le cœur de
-la reine, une sorte d’affection bâtarde qui tenait plutôt
-du pacte que de la sympathie.</p>
-
-<p>Le duc surveillait les favoris de sa belle-sœur.
-Lorsque l’intimité des amants semblait devenir menaçante
-pour l’influence qu’il tenait à garder sur la
-reine, il était peu scrupuleux sur les moyens d’amener
-entre eux une rupture presque toujours tragique;
-l’un de ces moyens fût-il même la délation.</p>
-
-<p>Le propos en question fut donc rapporté, par ses
-soins, à la royale amie du vidame de Maulle.</p>
-
-<p>Ysabeau sourit, plaisanta cette parole, et sembla
-n’y point donner plus d’attention.</p>
-
-<p>La reine avait ses mires qui lui vendaient les secrets
-de l’Orient propres à exaspérer le feu des désirs conçus
-<span class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</span>
-pour elle. Cléopâtre nouvelle, c’était une grande
-épuisée, plutôt faite pour présider des cours d’amour
-au fond d’un manoir ou donner des modes à une province
-que pour songer à libérer de l’Anglais le sol
-du pays. En cette occasion, cependant, elle ne consulta
-aucun de ses mires,—pas même Arnaut
-Guilhem, son alchimiste.</p>
-
-<p>Une nuit, à quelque temps de là, le sire de Maulle
-était auprès de la reine, à l’hôtel Barbette. L’heure
-était avancée; la fatigue du plaisir ensommeillait les
-deux amants.</p>
-
-<p>Tout à coup, M. de Maulle crut entendre, dans
-Paris, des sons de cloches agitées à coups isolés et
-lugubres.</p>
-
-<p>Il se dressa:</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que cela? demanda-t-il.</p>
-
-<p>—Rien.—Laisse!... répondit Ysabeau, enjouée
-et sans rouvrir les yeux.</p>
-
-<p>—Rien, ma belle reine?—N’est-ce pas le tocsin?</p>
-
-<p>—Oui... peut-être.—Eh bien, ami?</p>
-
-<p>—Le feu a pris à quelque hôtel!</p>
-
-<p>—J’y rêvais, justement, dit Ysabeau.</p>
-
-<p>Un sourire de perles entr’ouvrit les lèvres de la
-belle dormeuse.</p>
-
-<p>—Même, dans mon rêve, continua-t-elle, c’était
-toi qui l’avais allumé. Je te voyais jeter un flambeau
-dans les réserves d’huiles et de fourrages, mignon.</p>
-
-<p>—Moi?</p>
-
-<p>—Oui!... (Elle traînait les syllabes, languissamment).
-Tu brûlais le logis de messire Escabala, mon
-<span class="pagenum" id="Page_221">[p. 221]</span>
-argentier, tu sais bien, pour gagner ton pari de l’autre
-jour.</p>
-
-<p>Le sire de Maulle rouvrit les yeux à demi, pris d’une
-vague inquiétude.</p>
-
-<p>—Quel pari? N’êtes-vous pas endormie encore, mon
-bel ange?</p>
-
-<p>—Mais—ton pari d’être l’amant de sa fille, la
-petite Bérénice, qui a de si beaux yeux!... Oh! quelle
-bonne et jolie enfant, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>—Que dites-vous, ma chère Ysabeau?</p>
-
-<p>—Ne m’avez-vous point comprise, mon seigneur?
-Je rêvais, vous disais-je, que vous aviez mis le feu
-à la demeure de mon argentier pour enlever sa fille,
-pendant l’incendie, et en faire votre maîtresse, afin
-de gagner votre pari.</p>
-
-<p class="sep2">Le vidame regarda autour de lui, en silence.</p>
-
-<p>Les lueurs d’un sinistre lointain éclairaient, en effet,
-les vitraux de la chambre; des reflets de pourpre faisaient
-saigner les hermines du lit royal; les fleurs de
-lys des écussons et celles qui achevaient de vivre dans
-les vases d’émail rougeoyaient! Et rouges, aussi, étaient
-les deux coupes, sur une crédence chargée de vins et
-de fruits.</p>
-
-<p>—Ah! je me souviens..., dit, à mi-voix, le jeune
-homme; c’est vrai; je voulais attirer les regards des
-courtisans sur cette petite pour les détourner de notre
-joie!—Mais voyez donc, Ysabeau: c’est réellement
-un grand incendie,—et les flamboiements s’élèvent du
-côté du Louvre!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</span>
-A ces paroles, la reine s’accouda, considéra, très
-fixement et sans parler, le vidame de Maulle, secoua
-la tête; puis, indolente et rieuse, appuya, sur les lèvres
-du jeune homme, un long baiser.</p>
-
-<p>—Tu diras ces choses à maître Cappeluche, lorsque
-tu seras roué par lui, en place de Grève, ces jours-ci!—Vous
-êtes un vilain incendiaire, mon amour!</p>
-
-<p>Et, comme les parfums qui sortaient de son corps
-oriental étourdissaient et brûlaient les sens jusqu’à
-ôter la force de penser, elle se pressa contre lui.</p>
-
-<p>Le tocsin continuait; on distinguait, dans le lointain,
-les cris de la foule.</p>
-
-<p>Il répondit, en plaisantant:</p>
-
-<p>—Encore faudrait-il prouver le crime?</p>
-
-<p>Et il rendit le baiser.</p>
-
-<p>—Le prouver, méchant?</p>
-
-<p>—Sans doute?</p>
-
-<p>—Pourrais-tu prouver le nombre des baisers que
-tu as reçus de moi? Autant vouloir compter les
-papillons qui s’envolent dans un soir d’été!</p>
-
-<p>Il contemplait cette maîtresse ardente—et si
-pâle!—qui venait de lui prodiguer les délices et les
-abandons des plus merveilleuses voluptés.</p>
-
-<p>Il lui prit la main.</p>
-
-<p>—D’ailleurs, ce sera bien facile, continua la jeune
-femme. Qui donc avait intérêt à profiter d’un incendie
-pour enlever la fille de messire Escabala? Toi seul.
-Ta parole est engagée dans le pari!—Et, puisque tu
-ne pourrais jamais dire où tu étais lorsque le feu a
-pris?... Tu vois, c’est bien suffisant, au Châtelet,
-<span class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</span>
-comme élément de procès criminel. On instruit
-d’abord, et puis... (elle bâilla doucement) la torture
-fait le reste.</p>
-
-<p>—Je ne pourrais pas dire où j’étais? demanda
-M. de Maulle.</p>
-
-<p>—Sans doute, puisque, du vivant du roi Charles VI,
-vous étiez, à cette heure-là, dans les bras de la reine
-de France, enfant que vous êtes!</p>
-
-<p>La mort se dressait, en effet, et horrible, des deux
-côtés de l’accusation.</p>
-
-<p>—C’est juste! dit le sire de Maulle, sous le charme
-du doux regard de son amie.</p>
-
-<p>Il s’enivrait d’envelopper d’un bras cette jeune
-taille ployée en la chevelure tiède, rousse comme de
-l’or brûlé.</p>
-
-<p>—Ce sont là des rêves, dit-il. O ma belle vie!...</p>
-
-<p>Ils avaient fait de la musique dans la soirée; sa
-citole était jetée sur un coussin; une corde se cassa
-toute seule.</p>
-
-<p>—Endors-toi, mon ange! Tu as sommeil! dit
-Ysabeau en attirant avec mollesse, sur son sein, le
-front du jeune homme.</p>
-
-<p>Le bruit de l’instrument l’avait fait tressaillir; les
-amoureux ont des superstitions.</p>
-
-<p class="sep2">Le lendemain, le vidame de Maulle fut arrêté et
-jeté dans un cachot du Grand Châtelet. Le procès
-commença d’après l’inculpation prédite. Les choses
-se passèrent exactement comme le lui avait annoncé
-<span class="pagenum" id="Page_224">[p. 224]</span>
-l’auguste enchanteresse «dont la beauté était si forte
-qu’elle devait survivre à ses amours».</p>
-
-<p>Il fut impossible au vidame de Maulle de trouver
-ce qu’en termes de justice on nomme un <i>alibi</i>.</p>
-
-<p>La condamnation à la roue fut prononcée, après
-la question préalable, ordinaire et extraordinaire,
-durant les interrogats.</p>
-
-<p>La peine des incendiaires, le voile noir, etc., rien
-ne fut omis.</p>
-
-<p>Seulement, un incident étrange se produisit au
-Grand Châtelet.</p>
-
-<p>L’avocat du jeune homme l’avait pris en affection
-profonde; celui-ci lui avait tout avoué.</p>
-
-<p>Devant l’innocence de M. de Maulle, le défenseur
-se rendit coupable d’une action héroïque.</p>
-
-<p>La veille de l’exécution, il vint dans le cachot du
-condamné et le fit évader à la faveur de sa robe.
-Bref, il se substitua.</p>
-
-<p>Fut-il le plus noble cœur? Fut-il un ambitieux
-jouant une partie terrible? Qui le saura jamais!</p>
-
-<p>Encore tout brisé et brûlé par la torture, le vidame
-de Maulle passa la frontière et mourut dans l’exil.</p>
-
-<p>Mais l’avocat fut gardé à sa place.</p>
-
-<p>La belle amie du vidame de Maulle, en apprenant
-l’évasion du jeune homme, en éprouva seulement
-une excessive contrariété<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_225">[p. 225]</span>
-Elle ne voulut pas reconnaître le défenseur de son
-ami.</p>
-
-<p>Afin que le nom de M. de Maulle fût effacé de la
-liste des vivants, elle ordonna l’exécution <i>quand
-même</i> de la sentence.</p>
-
-<p>De sorte que l’avocat fut roué en place de Grève
-au lieu et place du sire de Maulle.</p>
-
-<p>Priez pour eux.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a>
-Chose singulière et aussi peu connue que beaucoup
-d’autres! Presque tous les historiens du temps s’accordent
-à déclarer que la reine Ysabeau de Bavière,—depuis ses noces
-jusqu’au moment où la démence du roi fut notoire,—apparut,
-au peuple, aux pauvres et à tous, comme «un ange de
-bonté, une sainte et sage princesse».—Il est donc à présumer
-que la maladie réelle du roi et que l’exemple d’effrénée
-licence de la cour ne furent pas étrangers à la nouveauté d’aspect
-qu’offrit son caractère à partir des jours dont nous parlons.</p>
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_226">
-
-<h2 class="nobreak">SOMBRE&nbsp;RÉCIT, CONTEUR PLUS&nbsp;SOMBRE</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Monsieur Coquelin cadet.</i></p>
-
-<div class="citat"><span lang="la" xml:lang="la">Ut declaratio fiat.</span></div>
-
-<p class="sep2">J’étais invité, ce soir-là, très officiellement, à faire
-partie d’un souper d’auteurs dramatiques, réunis pour
-fêter le succès d’un confrère. C’était chez B***, le restaurateur
-en vogue chez les gens de plume.</p>
-
-<p>Le souper fut d’abord naturellement triste.</p>
-
-<p>Toutefois, après avoir sablé quelques rasades de
-vieux Léoville, la conversation s’anima. D’autant
-mieux qu’elle roulait sur les duels incessants qui défrayaient
-un grand nombre de conversations parisiennes
-vers cette époque. Chacun se remémorait,
-avec la désinvolture obligée, d’avoir agité flamberge
-et cherchait à insinuer, négligemment, de vagues idées
-d’intimidation sous couleur de théories savantes et
-de clins d’yeux entendus au sujet de l’escrime et du
-<span class="pagenum" id="Page_227">[p. 227]</span>
-tir. Le plus naïf, un peu gris, semblait s’absorber
-dans la combinaison d’un coup de croisé de seconde
-qu’il imitait, au-dessus de son assiette, avec sa fourchette
-et son couteau.</p>
-
-<p>Tout à coup, l’un des convives, M. D*** (homme
-rompu aux ficelles du théâtre, une sommité quant à
-la charpente de toutes les situations dramatiques,
-celui, enfin, de tous qui a le mieux prouvé s’entendre
-à «enlever un succès»), s’écria:</p>
-
-<p>—Ah! que diriez-vous, messieurs, s’il vous était
-arrivé mon aventure de l’autre jour?</p>
-
-<p>—C’est vrai! répondirent les convives. Tu étais le
-second de ce M. de Saint-Sever?</p>
-
-<p>—Voyons! si tu nous racontais—mais là, franchement!—comment
-cela s’est passé?</p>
-
-<p>—Je veux bien, répondit D***, quoique j’aie le
-cœur serré, encore, en y pensant.</p>
-
-<p>Après quelques silencieuses bouffées de cigarette,
-D*** commença en ces termes (<i>Je lui laisse, strictement,
-la parole</i>):</p>
-
-<p>—La quinzaine dernière, un lundi, dès sept heures
-du matin, je fus réveillé par un coup de sonnette: je
-crus même que c’était Peragallo. On me remit une
-carte; je lus: Raoul de Saint-Sever.—C’était le nom
-de mon meilleur camarade de collège. Nous ne nous
-étions pas vus depuis dix ans.</p>
-
-<p>Il entra.</p>
-
-<p>C’était bien lui!</p>
-
-<p>—Voici longtemps que je ne t’ai serré la main, lui
-dis-je.—Ah! je suis heureux de te revoir! Nous
-<span class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</span>
-causerons d’autrefois en déjeunant. Tu arrives de
-Bretagne?</p>
-
-<p>—D’hier seulement, me répondit-il.</p>
-
-<p>Je passai une robe de chambre, je versai du madère,
-et, une fois assis:</p>
-
-<p>—Raoul, continuai-je, tu as l’air préoccupé; tu
-as l’air songeur... Est-ce que c’est d’habitude?</p>
-
-<p>—Non, c’est un regain d’émotion.</p>
-
-<p>—D’émotion?—Tu as perdu à la Bourse?</p>
-
-<p>Il secoua la tête.</p>
-
-<p>—As-tu entendu parler des duels à mort? me
-demanda-t-il très simplement.</p>
-
-<p>La demande me surprit, je l’avoue: elle était
-brusque.</p>
-
-<p>—Plaisante question!—répondis-je, pour faire
-du dialogue.</p>
-
-<p>Et je le regardai.</p>
-
-<p>En me rappelant ses goûts littéraires, je crus qu’il
-venait me soumettre le dénouement d’une pièce conçue
-par lui dans le silence de la province.</p>
-
-<p>—Si j’en ai entendu parler! Mais c’est mon métier
-d’auteur dramatique d’ourdir, de régler et de
-dénouer les affaires de ce genre!—Les rencontres,
-même, sont ma partie et l’on veut bien m’accorder
-que j’y excelle. Tu ne lis donc jamais les gazettes
-du lundi?</p>
-
-<p>—Eh bien, me dit-il, il s’agit, tout justement, de
-quelque chose comme cela.</p>
-
-<p>Je l’examinai. Raoul semblait pensif, distrait. Il
-avait le regard et la voix tranquilles, ordinaires. Il
-<span class="pagenum" id="Page_229">[p. 229]</span>
-avait beaucoup de Surville en ce moment-là... de Surville
-dans ses bons rôles, même.—Je me dis qu’il
-était sous le feu de l’inspiration et qu’il pouvait
-avoir du talent... un talent naissant... mais, enfin,
-là, quelque chose.</p>
-
-<p>—Vite, m’écriai-je avec impatience, la situation!
-Dis-moi la situation!—Peut-être qu’en la creusant...</p>
-
-<p>—La situation? répondit Raoul en ouvrant de
-grand yeux,—mais elle est des plus simples. Hier
-matin, à mon arrivée à l’hôtel, je trouve une invitation
-qui m’y attendait, un bal pour le soir même, rue
-Saint-Honoré, chez madame de Fréville.—Je devais
-m’y rendre. Là, dans le cours de la fête (juge de ce qui
-a dû se passer!) je me suis vu contraint d’envoyer
-mon gant à la figure d’un monsieur, devant tout
-le monde.</p>
-
-<p>Je compris qu’il me jouait la première scène de sa
-«machine».</p>
-
-<p>—Oh! oh! dis-je, comment amènes-tu cela?—Oui,
-un début. Il y a là de la jeunesse, du feu!—Mais
-la suite? le motif? l’agencement de la scène?—l’idée
-du drame? l’ensemble, enfin!—A grands traits!...
-Va! va!</p>
-
-<p>—Il s’agissait d’une injure faite à ma mère, mon
-ami,—répondit Raoul, qui semblait ne pas m’écouter.—Ma
-Mère,—est-ce un motif suffisant?</p>
-
-<p>(Ici D*** s’interrompit, regardant les convives qui
-n’avaient pu s’empêcher de sourire à ces dernières
-paroles.)</p>
-
-<p>—Vous souriez, messieurs? dit-il. Moi aussi j’ai
-<span class="pagenum" id="Page_230">[p. 230]</span>
-souri. Le «je me bats pour ma mère» surtout, je
-trouvais cela d’un toc et d’un démodé à faire mal.—C’était
-infect. Je voyais la chose en scène! Le public
-se serait tenu les côtes. Je déplorais l’inexpérience
-théâtrale de ce pauvre Raoul, et j’allais le dissuader
-de ce que je prenais pour le plan mort-né du plus
-indigeste des <i>ours</i>, lorsqu’il ajouta:</p>
-
-<p>—J’ai en bas Prosper, un ami de Bretagne: il est
-venu de Rennes avec moi—Prosper Vidal; il m’attend
-dans la voiture devant ta porte.—A Paris,
-je ne connais que toi seul.—Voyons: veux-tu me
-servir de second? Les témoins de mon adversaire
-seront chez moi dans une heure. Si tu acceptes,
-habille-toi vite. Nous avons cinq heures de chemin
-de fer d’ici Erquelines.</p>
-
-<p>Alors, seulement, je m’aperçus qu’il me parlait
-d’une chose de la vie! de la vie réelle!—Je restai
-abasourdi. Ce ne fut qu’après un temps que je lui pris
-la main. Je souffrais! Tenez, je ne suis pas plus friand
-de la lame qu’un autre; mais il me semble que j’eusse
-été moins ému s’il se fût agi de moi-même.</p>
-
-<p>—C’est vrai! on est comme ça!... s’écrièrent les
-convives, qui tenaient à bénéficier de la remarque.</p>
-
-<p>—Tu aurais dû me dire cela tout de suite!... lui
-répondis-je. Je ne te ferai pas de phrases. C’est bon
-pour le public. Compte sur moi. Descends, je te
-rejoins.</p>
-
-<p>(Ici D*** s’arrêta, visiblement troublé par le souvenir
-des incidents qu’il venait de nous retracer.)</p>
-
-<p>—Une fois seul, continua-t-il, je fis mon plan, en
-<span class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</span>
-m’habillant à la hâte. Il ne s’agissait pas ici de corser
-les choses: la situation (banale, il est vrai, pour le
-théâtre) me semblait archisuffisante pour l’existence.
-Et son côté <i>Closerie des Genêts</i>, sans offense, disparaissait
-à mes yeux, quand je songeais que ce qui
-allait se jouer, c’était la vie de mon pauvre Raoul!—Je
-descendis sans perdre une minute.</p>
-
-<p>L’autre témoin, M. Prosper Vidal, était un jeune
-médecin, très mesuré dans ses allures et ses paroles;
-une tête distinguée, un peu positive, rappelant les
-anciens Maurice Coste. Il me parut très convenable
-pour la circonstance. Vous voyez cela d’ici, n’est-ce
-pas?</p>
-
-<p>Tous les convives, devenus très attentifs, firent le
-signe de tête entendu que cette habile question nécessitait.</p>
-
-<p>—La présentation terminée, nous roulâmes sur le
-boulevard Bonne-Nouvelle, où était l’hôtel de Raoul
-(près du Gymnase).—Je montai. Nous trouvâmes
-chez lui deux messieurs boutonnés du haut en bas,
-dans la couleur, bien que légèrement démodés aussi.
-(Entre nous, je trouve qu’ils sont un peu en retard,
-dans la vie réelle!)—On se salua. Dix minutes après,
-les conventions étaient réglées: Pistolet, vingt-cinq
-pas, au commandement. La Belgique. Le lendemain.
-Six heures du matin. Enfin, ce qu’il y a de plus
-connu!</p>
-
-<p>—Tu aurais pu trouver plus neuf, interrompit, en
-essayant de sourire, le convive qui combinait des
-bottes secrètes avec sa fourchette et son couteau.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_232">[p. 232]</span>
-—Mon ami, riposta D*** avec une ironie amère, tu
-es un malin, toi! tu fais l’esprit fort! tu vois toujours
-les choses à travers une lorgnette de théâtre.</p>
-
-<p>Mais, si tu avais été là, tu aurais, comme moi, visé
-à la simplicité. Il ne s’agissait pas ici d’offrir, pour
-armes, le couteau à papier de l’<i>Affaire Clémenceau</i>. Il
-faut comprendre que tout n’est pas comédie dans la
-vie! Moi, voyez-vous, je m’emballe facilement pour
-les choses vraies, les choses naturelles!... et qui arrivent!
-Tout n’est pas mort en moi, que diable!... Et je
-vous assure que ce «ne fut pas drôle du tout» quand,
-une demi-heure après, nous prîmes le train d’Erquelines,
-avec nos armes dans une valise. Le cœur
-me battait! parole d’honneur! plus qu’il ne m’a jamais
-battu à une première.</p>
-
-<p>Ici D*** s’interrompit, but, d’un trait, un grand
-verre d’eau: il était blême.</p>
-
-<p>—Continue! dirent les convives.</p>
-
-<p>—Je vous passe le voyage, la frontière, la douane,
-l’hôtel et la nuit, murmura D*** d’une voix rauque.</p>
-
-<p>Jamais je ne m’étais senti pour M. de Saint-Sever
-une amitié plus véritable. Je ne dormis pas une seconde,
-malgré la fatigue nerveuse que j’éprouvais.
-Enfin, le petit jour parut. Il était quatre heures et
-demie. Il faisait beau temps. Le moment était venu.
-Je me levai, je me jetai de l’eau froide sur la tête. Ma
-toilette ne fut pas longue.</p>
-
-<p>J’entrai dans la chambre de Raoul. Il avait passé la
-nuit à écrire. Nous avons tous mûri de ces scènes-là.
-Je n’avais qu’à me rappeler pour être naturel. Il dormait
-<span class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</span>
-auprès de la table, dans un fauteuil: les bougies
-brûlaient encore. Au bruit que je fis en entrant, il
-s’éveilla et regarda la pendule. Je m’y attendais, je
-connais cet effet-là. Je vis alors combien il est observé.</p>
-
-<p>—Merci, mon ami, me dit-il. Prosper est-il prêt?—Nous
-avons une demi-heure de marche. Je crois
-qu’il serait temps de le prévenir.</p>
-
-<p>Quelques instants après, nous descendions tous les
-trois et, à cinq heures sonnant, nous étions sur le
-grand chemin d’Erquelines. Prosper portait les pistolets.
-J’avais positivement le «trac», entendez-vous!
-Je n’en rougis pas.</p>
-
-<p>Ils causaient ensemble d’affaires de famille, comme
-si de rien n’eût été. Raoul était superbe, tout en noir,
-l’air grave et décidé, très calme, imposant à force
-de naturel!...—Une autorité dans la tenue...
-Tenez, avez-vous vu Bocage à Rouen, dans les pièces
-du répertoire 1830-1840?—Il a eu des éclairs, là!...
-peut-être plus beaux qu’à Paris.</p>
-
-<p>—Hé! hé! objecta une voix.</p>
-
-<p>—Oh! oh!... tu vas loin!... interrompirent deux
-ou trois convives.</p>
-
-<p>—Enfin, Raoul m’enlevait comme je n’ai jamais
-été enlevé, poursuivit D***,—croyez-le bien. Nous
-arrivâmes sur le terrain en même temps que nos adversaires.
-J’avais comme un mauvais pressentiment.</p>
-
-<p>L’adversaire était un homme froid, tournure d’officier,
-genre fils de famille; une physionomie à la Landrol;—mais
-moins d’ampleur dans la tenue. Les
-pourparlers étant inutiles, les armes furent chargées.
-<span class="pagenum" id="Page_234">[p. 234]</span>
-—Ce fut moi qui comptai les pas, et je dus tenir mon
-âme (comme disent les Arabes) pour ne pas laisser
-voir mes <i>a parte</i>. Le mieux était d’être classique.</p>
-
-<p>Tout mon jeu était contenu. Je ne chancelai pas.
-Enfin la distance fut marquée. Je revins vers Raoul.
-Je l’embrassai et lui serrai la main. J’avais les larmes
-aux yeux, non pas les larmes de rigueur, mais de
-vraies.</p>
-
-<p>—Voyons, voyons, mon bon D***, me dit-il, du
-calme. Qu’est-ce que c’est donc?</p>
-
-<p>A ces paroles, je le regardai.</p>
-
-<p>M. de Saint-Sever était, tout bonnement, magnifique.
-On eût dit qu’il était en scène! Je l’admirais.
-J’avais cru jusqu’alors qu’on ne trouvait de ces sang-froids-là
-que sur les planches.</p>
-
-<p>Les deux adversaires vinrent se placer en face
-l’un de l’autre, le pied sur la marque. Il y eut là une
-espèce de passade. Mon cœur faisait le trémolo!
-Prosper remit à Raoul le pistolet tout armé, praticable;
-puis, détournant la tête avec une transe
-affreuse, je retournai au premier plan, du côté du fossé.</p>
-
-<p>Et les oiseaux chantaient! je voyais des fleurs au
-pied des arbres! de vrais arbres! Jamais Cambon n’a
-signé une plus belle matinée! Quelle terrible antithèse!</p>
-
-<p>—Une!... deux!... trois!... cria Prosper, à intervalles
-égaux, en frappant dans ses mains.</p>
-
-<p>J’avais la tête tellement troublée que je crus entendre
-les trois coups du régisseur. Une double détonation
-éclata en même temps.—Ah! mon Dieu, mon
-Dieu!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_235">[p. 235]</span>
-D*** s’interrompit et mit la tête dans ses mains.</p>
-
-<p>—Allons! voyons! Nous savons que tu as du cœur...
-Achève! crièrent, de toutes parts, les convives, très
-émus à leur tour.</p>
-
-<p>—Eh bien, voilà! dit D***,—Raoul était tombé
-sur l’herbe, sur un genou, après avoir fait un tour sur
-lui-même. La balle l’avait frappé en plein cœur,—enfin,
-là!—(Et D*** se frappait la poitrine.)—Je me
-précipitai vers lui.</p>
-
-<p>—Ma pauvre mère! murmura-t-il.</p>
-
-<p>(D*** regarda les convives: ceux-ci, en gens de
-tact, comprirent, cette fois, qu’il eût été d’assez
-mauvais goût de réitérer le sourire de la «croix de
-ma mère». Le «ma pauvre mère» passa donc comme
-une lettre à la poste; le mot, étant réellement en
-situation, devenait possible.)</p>
-
-<p>—Ce fut tout, reprit D***. Le sang lui vint à pleine
-bouche.</p>
-
-<p>Je regardai du côté de l’adversaire; il avait, lui,
-l’épaule fracassée.</p>
-
-<p>On le soignait.</p>
-
-<p>Je pris mon pauvre ami dans mes bras. Prosper
-lui soutenait la tête.</p>
-
-<p>En une minute, figurez-vous! je me rappelai nos
-bonnes années d’enfance; les récréations, les rires
-joyeux, les jours de sortie, les vacances!—lorsque
-nous jouions <i>à la balle</i>!...</p>
-
-<p>(Tous les convives inclinèrent la tête, pour indiquer
-qu’ils appréciaient le rapprochement.)</p>
-
-<p>D***, qui se montait visiblement, se passa la main
-<span class="pagenum" id="Page_236">[p. 236]</span>
-sur le front. Il continua d’un ton extraordinaire et
-les yeux fixés dans le vague:</p>
-
-<p>—C’était... comme un rêve, enfin!—Je le regardais.
-Lui ne me voyait plus: il expirait. Et si simple!
-si digne! Pas une plainte. Sobre, enfin. J’étais
-empoigné, là. Et deux grosses larmes me roulèrent
-dans les yeux! Deux vraies, celles-là! Oui, messieurs,
-deux larmes... Je voudrais que Frédérick les eût
-vues. Il les aurait comprises, lui!—Je bégayai un
-adieu à mon pauvre ami Raoul et nous l’étendîmes
-à terre.</p>
-
-<p>Roide, sans fausse position,—pas de pose!—<span class="smcap">vrai</span>,
-comme toujours, il était là! Le sang sur l’habit! Les
-manchettes rouges! Le front déjà très blanc! Les
-yeux fermés. J’étais sans autre pensée que celle-ci:
-Je le trouvai <i>sublime</i>. Oui, messieurs, sublime! c’est
-le mot!... Oh! tenez!—il me semble... que je le vois
-encore! Je ne me possédais plus d’admiration! Je perdais
-la tête! Je ne savais plus de quoi il était question!!!
-Je confondais!—J’applaudissais! Je... je voulais
-le rappeler...</p>
-
-<p>Ici D*** qui s’était emporté jusqu’à crier, s’arrêta
-court, brusquement: puis, sans transition, d’une
-voix très calme et avec un sourire triste, il ajouta:</p>
-
-<p>—Hélas! oui!—j’aurais voulu le rappeler... à la
-<ins id="cor_34" title="ne">vie</ins>.</p>
-
-<p>(Un murmure approbateur accueillit ce mot heureux.)</p>
-
-<p>—Prosper m’entraîna.</p>
-
-<p>(Ici D*** se dressa, les yeux fixes; il semblait réellement
-<span class="pagenum" id="Page_237">[p. 237]</span>
-pénétré de douleur: puis, se laissant retomber
-sur sa chaise:)</p>
-
-<p>—Enfin? nous sommes tous mortels! ajouta-t-il
-d’une voix très basse.—(Puis il but un verre de rhum
-qu’il reposa, bruyamment, sur la table, et repoussa
-ensuite comme un calice.)</p>
-
-<p>D***, en terminant ainsi, d’une voix brisée, avait fini
-par si bien captiver ses auditeurs, tant par le côté
-impressionnant de son histoire que par la vivacité de
-son débit, que, lorsqu’il se tut, les applaudissements
-éclatèrent. Je crus devoir joindre mes humbles félicitations
-à celles de ses amis.</p>
-
-<p>Tout le monde était fort ému.—Fort ému.</p>
-
-<p>—Succès d’<i>estime</i>! pensai-je.</p>
-
-<p>—Il a réellement du talent, ce D***! murmurait
-chacun à l’oreille de son voisin.</p>
-
-<p>Tous vinrent lui serrer la main, chaleureusement.—Je
-sortis.</p>
-
-<p>A quelques jours de là, je rencontrai l’un de mes
-amis, un littérateur, et je lui narrai l’histoire de
-M. D*** <i>telle que je l’avais entendue</i>.</p>
-
-<p>—Eh bien! lui demandai-je en finissant: qu’en
-pensez-vous?</p>
-
-<p>—Oui. C’est presque une nouvelle! me répondit-il
-après un silence.—Écrivez-la donc!</p>
-
-<p>Je le regardai fixement.</p>
-
-<p>—Oui, lui dis-je, <i>maintenant</i> je puis l’écrire: elle
-est complète.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_238">
-
-<h2 class="nobreak">L’INTERSIGNE</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Monsieur l’abbé Victor de Villiers de L’Isle-Adam.</i></p>
-
-<div class="citat" style="margin: 1.5em 0 0 40%; text-indent: -1.5em;" lang="la" xml:lang="la">
-«Attende, homo, quid fuisti ante ortum et quod eris
-usque ad occasum. Profectó fuit quod non eras.
-Posteà, de vili materia factus, in utero matris de
-sanguine menstruali nutritus, tunica tua fuit pellis
-secundina. Deindè, in vilissimo panno involutus,
-progressus es ad nos,—sic indutus et ornatus! Et
-non memor es quæ sit origo tua. Nihil est aliud
-homo quam sperma fœtidum, saccus stercorum,
-cibus vermium. Scientia, sapientia, ratio, sine Deo
-sicut nubes transeunt.»</div>
-
-<div class="citat" style="margin: .5em 0 0 40%; text-indent: 0; text-align: center;" lang="la" xml:lang="la">
-Post hominem vermis: post vermem fœtor et horror;<br />
-Sic, in non hominem, vertitur omnis homo.</div>
-
-<div class="citat" style="margin: .5em 0 0 40%;" lang="la" xml:lang="la">
-«Cur carnem tuam adornas et impinguas, quam,
-post paucos dies, vermes devoraturi sunt in sepulchro,
-animam, vero, tuam non adornas,—quæ Deo et
-Angelis ejus præsentenda est in Cœlis!»</div>
-
-<div class="attribr"><span class="smcap">Saint Bernard</span>, <i>Méditations</i>, t. II.—Bollandistes,<br />
-<span class="pr2"><i>Préparation au Jugement dernier</i>.</span></div>
-
-<p class="sep2">Un soir d’hiver qu’entre gens de pensée, nous
-prenions le thé, autour d’un bon feu, chez l’un de
-nos amis, le baron Xavier de la V*** (un pâle jeune
-homme que d’assez longues fatigues militaires, subies,
-<span class="pagenum" id="Page_239">[p. 239]</span>
-très jeune encore, en Afrique, avaient rendu d’une
-débilité de tempérament et d’une sauvagerie de
-mœurs peu communes), la conversation tomba
-sur un sujet des plus sombres: il était question de
-la <i>nature</i> de ces coïncidences extraordinaires, stupéfiantes,
-mystérieuses, qui surviennent dans l’existence
-de quelques personnes.</p>
-
-<p>—Voici une histoire, nous dit-il, que je n’accompagnerai
-d’aucun commentaire. Elle est véridique.
-Peut-être la trouverez-vous impressionnante.</p>
-
-<p>Nous allumâmes des cigarettes et nous écoutâmes
-le récit suivant:</p>
-
-<p>—En 1876, au solstice de l’automne, vers ce temps
-où le nombre, toujours croissant, des inhumations
-accomplies à la légère,—beaucoup trop précipitées
-enfin,—commençait à révolter la Bourgeoisie parisienne
-et à la plonger dans les alarmes, un certain
-soir, sur les huit heures, à l’issue d’une séance de
-spiritisme des plus curieuses, je me sentis, en
-rentrant chez moi, sous l’influence de ce spleen héréditaire
-dont la noire obsession déjoue et réduit à
-néant les efforts de la Faculté.</p>
-
-<p>C’est en vain qu’à l’instigation doctorale j’ai dû,
-maintes fois, m’enivrer du breuvage d’Avicenne<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>:
-en vain me suis-je assimilé, sous toutes formules, des
-quintaux de fer et, foulant aux pieds tous les plaisirs,
-ai-je fait descendre, nouveau Robert d’Arbrissel, le
-vif-argent de mes ardentes passions jusqu’à la
-<span class="pagenum" id="Page_240">[p. 240]</span>
-température des Samoyèdes, rien n’a prévalu!—Allons.
-Il paraît, décidément, que je suis un personnage taciturne
-et morose! Mais il faut aussi que, sous une
-apparence nerveuse, je sois, comme on dit, bâti à
-chaux et à sable, pour me trouver encore à même,
-après tant de soins, de pouvoir contempler les étoiles.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a>
-Le séné: (Avicéné): (<i>Hist.</i>).</p>
-</div>
-
-<p>Ce soir-là donc, une fois dans ma chambre, en allumant
-un cigare aux bougies de la glace, je m’aperçus
-que j’étais mortellement pâle! et je m’ensevelis dans
-un ample fauteuil, vieux meuble en velours grenat
-capitonné où le vol des heures, sur mes longues
-songeries, me semble moins lourd. L’accès de spleen
-devenait pénible jusqu’au malaise, jusqu’à l’accablement!
-Et, jugeant impossible d’en secouer les ombres
-par aucune distraction mondaine,—surtout au milieu
-des horribles soucis de la capitale,—je résolus, par
-essai, de m’éloigner de Paris, d’aller prendre un peu
-de nature au loin, de me livrer à de vifs exercices, à
-quelques salubres parties de chasse, par exemple,
-pour tenter de diversifier.</p>
-
-<p>A peine cette pensée me fut-elle venue, <i>à l’instant
-même</i> où je me décidai pour cette ligne de conduite,
-le nom d’un vieil ami, oublié depuis des années,
-l’abbé Maucombe, me passa dans l’esprit.</p>
-
-<p>—L’abbé Maucombe!... dis-je, à voix basse.</p>
-
-<p>Ma dernière entrevue avec le savant prêtre datait
-du moment de son départ pour un long pèlerinage
-en Palestine. La nouvelle de son retour m’était parvenue
-autrefois. Il habitait l’humble presbytère d’un
-petit village en basse Bretagne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</span>
-Maucombe devait y disposer d’une chambre quelconque,
-d’un réduit?—Sans doute, il avait amassé,
-dans ses voyages, quelques anciens volumes? des
-curiosités du Liban? Les étangs, auprès des manoirs
-voisins, recélaient, à le parier, du canard sauvage?..
-Quoi de plus opportun!... Et, si je voulais jouir,
-avant les premiers froids, de la dernière quinzaine
-du féerique mois d’octobre dans les rochers rougis,
-si je tenais à voir encore resplendir les longs
-soirs d’automne sur les hauteurs boisées, je devais
-me hâter!</p>
-
-<p>La pendule sonna neuf heures.</p>
-
-<p>Je me levai; je secouai la cendre de mon cigare.
-Puis, en homme de décision, je mis mon chapeau, ma
-houppelande et mes gants; je pris ma valise et mon
-fusil: je soufflai les bougies et je sortis—en fermant
-sournoisement et à triple tour la vieille <ins title="serrrure">serrure</ins> à
-secret qui fait l’orgueil de ma porte.</p>
-
-<p>Trois quarts d’heure après, le convoi de la ligne
-de Bretagne m’emportait vers le petit village de
-Saint-Maur, desservi par l’abbé Maucombe; j’avais
-même trouvé le temps, à la gare, d’expédier une
-lettre crayonnée à la hâte, en laquelle je prévenais
-mon père de mon départ.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, j’étais à R***, d’où Saint-Maur
-n’est distant que de deux lieues, environ.</p>
-
-<p>Désireux de conquérir une bonne nuit (afin de pouvoir
-prendre mon fusil dès le lendemain, au point
-du jour), et toute sieste d’après déjeuner me semblant
-capable d’empiéter sur la perfection de mon sommeil,
-<span class="pagenum" id="Page_242">[p. 242]</span>
-je consacrai ma journée, pour me tenir éveillé
-malgré la fatigue, à plusieurs visites chez d’anciens
-compagnons d’études.—Vers cinq heures du soir,
-ces devoirs remplis, je fis seller, au Soleil-d’or, où
-j’étais descendu, et, aux lueurs du couchant, je me
-trouvai en vue d’un hameau.</p>
-
-<p>Chemin faisant, je m’étais remémoré le prêtre chez
-lequel j’avais dessein de m’arrêter pendant quelques
-jours. Le laps de temps qui s’était écoulé depuis notre
-dernière rencontre, les excursions, les événements
-intermédiaires et les habitudes d’isolement devaient
-avoir modifié son caractère et sa personne. J’allais le
-retrouver grisonnant. Mais je connaissais la conversation
-fortifiante du docte recteur,—et je me faisais
-une espérance de songer aux veillées que nous allions
-passer ensemble.</p>
-
-<p>—L’abbé Maucombe! ne cessais-je de me répéter
-tout bas,—excellente idée!</p>
-
-<p>En interrogeant sur sa demeure les vieilles gens
-qui paissaient les bestiaux le long des fossés, je dus
-me convaincre que le curé,—en parfait confesseur
-d’un Dieu de miséricorde,—s’était profondément
-acquis l’affection de ses ouailles et, lorsqu’on m’eut
-bien indiqué le chemin du presbytère assez éloigné
-du pâté de masures et de chaumines qui constitue le
-village de Saint-Maur, je me dirigeai de ce côté.</p>
-
-<p>J’arrivai.</p>
-
-<p>L’aspect champêtre de cette maison, les croisées et
-leurs jalousies vertes, les trois marches de grès, les
-lierres, les clématites et les roses-thé qui s’enchevêtraient
-<span class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</span>
-sur les murs jusqu’au toit, d’où s’échappait,
-d’un tuyau à girouette, un petit nuage de fumée,
-m’inspirèrent des idées de recueillement, de santé et
-de paix profonde. Les arbres d’un verger voisin
-montraient, à travers un treillis d’enclos, leurs
-feuilles rouillées par l’énervante saison. Les deux
-fenêtres de l’unique étage brillaient des feux de
-l’Occident; une niche où se tenait l’image d’un
-bienheureux était creusée entre elles. Je mis pied à
-terre, silencieusement: j’attachai le cheval au volet
-et je levai le marteau de la porte, en jetant un coup
-d’œil de voyageur à l’horizon, derrière moi.</p>
-
-<p>Mais l’horizon brillait tellement sur les forêts de
-chênes lointains et de pins sauvages où les derniers
-oiseaux s’envolaient dans le soir, les eaux d’un étang
-couvert de roseaux, dans l’éloignement, réfléchissaient
-si solennellement le ciel, la nature était si
-belle, au milieu de ces airs calmés, dans cette campagne
-déserte, à ce moment où tombe le silence, que
-je restai—sans quitter le marteau suspendu,—que
-je restai muet.</p>
-
-<p>O toi, pensai-je, qui n’as point l’asile de tes rêves,
-et pour qui la terre de Chanaan, avec ses palmiers et
-ses eaux vives, n’apparaît pas, au milieu des aurores,
-après avoir tant marché sous de dures étoiles, voyageur
-si joyeux au départ et maintenant assombri,—cœur
-fait pour d’autres exils que ceux dont tu
-partages l’amertume avec des frères mauvais,—regarde!
-Ici l’on peut s’asseoir sur la pierre de la
-mélancolie!—Ici les rêves morts ressuscitent, devançant
-<span class="pagenum" id="Page_244">[p. 244]</span>
-les moments de la tombe! Si tu veux avoir le
-véritable désir de mourir, approche: ici la vue du
-ciel exalte jusqu’à l’oubli.</p>
-
-<p>J’étais dans cet état de lassitude, où les nerfs sensibilisés
-vibrent aux moindres excitations. Une feuille
-tomba près de moi; son bruissement furtif me fit tressaillir.
-Et le magique horizon de cette contrée entra
-dans mes yeux! Je m’assis devant la porte, solitaire.</p>
-
-<p>Après quelques instants, comme le soir commençait
-à fraîchir, je revins au sentiment de la réalité. Je
-me levai très vite et je repris le marteau de la porte
-en regardant la maison riante.</p>
-
-<p>Mais, à peine eus-je de nouveau jeté sur elle un
-regard distrait, que je fus forcé de m’arrêter encore,
-me demandant, cette fois, si je n’étais pas le jouet
-d’une hallucination.</p>
-
-<p>Était-ce bien la maison que j’avais vue tout à l’heure?
-Quelle ancienneté me dénonçaient, <i>maintenant</i>, les
-longues lézardes, entre les feuilles pâles?—Cette
-bâtisse avait un air étranger; les carreaux illuminés
-par les rayons d’agonie du soir brûlaient d’une lueur
-intense: le portail hospitalier m’invitait avec ses trois
-marches: mais, en concentrant mon attention sur
-ces dalles grises, je vis qu’elles venaient d’être polies,
-que des traces de lettres creusées y restaient encore,
-et je vis bien qu’elles provenaient du cimetière voisin,—dont
-les croix noires m’apparaissaient, à présent,
-de côté, à une centaine de pas. Et la maison me sembla
-changée à donner le frisson, et les échos du lugubre
-coup du marteau, que je laissai retomber, dans
-<span class="pagenum" id="Page_245">[p. 245]</span>
-mon saisissement, retentirent, dans l’intérieur de cette
-demeure, comme les vibrations d’un glas.</p>
-
-<p>Ces sortes de <i>vues</i>, étant plutôt morales que physiques,
-s’effacent avec rapidité. Oui, j’étais, à n’en pas
-douter une seconde, la victime de cet abattement
-intellectuel que j’ai signalé. Très empressé de voir un
-visage qui m’aidât, par son humanité, à en dissiper le
-souvenir, je poussai le loquet sans attendre davantage.—J’entrai.</p>
-
-<p>La porte, mue par un poids d’horloge, se referma
-d’elle-même, derrière moi.</p>
-
-<p>Je me trouvai dans un long corridor à l’extrémité
-duquel Nanon, la gouvernante, vieille et réjouie, descendait
-l’escalier, une chandelle à la main.</p>
-
-<p>—Monsieur Xavier!... s’écria-t-elle, toute joyeuse
-en me reconnaissant.</p>
-
-<p>—Bonsoir, ma bonne Nanon! lui répondis-je, en
-lui confiant, à la hâte, ma valise et mon fusil.</p>
-
-<p>(J’avais oublié ma houppelande dans ma chambre,
-au Soleil d’or.)</p>
-
-<p>Je montai. Une minute après, je serrai dans mes
-bras mon vieil ami.</p>
-
-<p>L’affectueuse émotion des premières paroles et le
-sentiment de la mélancolie du passé nous oppressèrent
-quelque temps, l’abbé et moi.—Nanon vint nous
-apporter la lampe et nous annoncer le souper.</p>
-
-<p>—Mon cher Maucombe, lui dis-je en passant mon
-bras sous le sien pour descendre, c’est une chose de
-toute éternité que l’amitié intellectuelle, et je vois que
-nous partageons ce sentiment.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_246">[p. 246]</span>
-—Il est des esprits chrétiens d’une parenté divine
-très rapprochée, me répondit-il.—Oui.—Le monde
-a des croyances moins «raisonnables» pour lesquelles
-des partisans se trouvent qui sacrifient leur sang, leur
-bonheur, leur devoir. Ce sont des fanatiques! acheva-t-il
-en souriant. Choisissons, pour foi, la plus utile,
-puisque nous sommes libres et que nous devenons
-notre croyance.</p>
-
-<p>—Le fait est, lui répondis-je, qu’il est déjà très
-mystérieux que deux et deux fassent quatre.</p>
-
-<p>Nous passâmes dans la salle à manger. Pendant
-le repas, l’abbé, m’ayant doucement reproché l’oubli
-où je l’avais tenu si longtemps, me mit au courant
-de l’esprit du village.</p>
-
-<p>Il me parla du pays, me raconta deux ou trois
-anecdotes touchant les châtelains des environs.</p>
-
-<p>Il me cita ses exploits personnels à la chasse et ses
-triomphes à la pêche: pour tout dire, il fut d’une
-affabilité et d’un entrain charmants.</p>
-
-<p>Nanon, messager rapide, s’empressait, se multipliait
-autour de nous et sa vaste coiffe avait des battements
-d’ailes.</p>
-
-<p>Comme je roulais une cigarette en prenant le café,
-Maucombe, qui était un ancien officier de dragons,
-m’imita; le silence des premières bouffées nous ayant
-surpris dans nos pensées, je me mis à regarder mon
-hôte avec attention.</p>
-
-<p>Ce prêtre était un homme de quarante-cinq ans, à
-peu près, et d’une haute taille. De longs cheveux gris
-entouraient de leur boucle enroulée sa maigre et forte
-<span class="pagenum" id="Page_247">[p. 247]</span>
-figure. Les yeux brillaient de l’intelligence mystique.
-Ses traits étaient réguliers et austères; le corps, svelte,
-résistait au pli des années: il savait porter sa longue
-soutane. Ses paroles, empreintes de science et de
-douceur, étaient soutenues par une voix bien timbrée,
-sortie d’excellents poumons. Il me paraissait enfin d’une
-santé vigoureuse: les années l’avaient fort peu atteint.</p>
-
-<p>Il me fit venir dans son petit salon-bibliothèque.</p>
-
-<p>Le manque de sommeil, en voyage, prédispose au
-frisson; la soirée était d’un froid vif, avant-coureur
-de l’hiver. Aussi, lorsqu’une brassée de sarments flamba
-devant mes genoux, entre deux ou trois rondins,
-j’éprouvai quelque réconfort.</p>
-
-<p>Les pieds sur les chenets, et accoudés en nos deux
-fauteuils de cuir bruni, nous parlâmes naturellement
-de Dieu.</p>
-
-<p>J’étais fatigué: j’écoutais, sans répondre.</p>
-
-<p>—Pour conclure, me dit Maucombe en se levant,
-nous sommes ici pour témoigner,—par nos œuvres,
-nos pensées, nos paroles et notre lutte contre la
-Nature,—pour témoigner <i>si nous pesons le poids</i>.</p>
-
-<p>Et il termina par une citation de Joseph de Maistre:
-«Entre l’Homme et Dieu, il n’y a que l’Orgueil.»</p>
-
-<p>—Ce nonobstant, lui dis-je, nous avons l’honneur
-d’exister (nous, les enfants gâtés de cette Nature)
-dans un siècle de lumières?</p>
-
-<p>—Préférons-lui la Lumière des siècles, répondit-il
-en souriant.</p>
-
-<p>Nous étions arrivés sur le palier, nos bougies à la
-main.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_248">[p. 248]</span>
-Un long couloir, parallèle à celui d’en bas, séparait,
-de celle de mon hôte, la chambre qui m’était destinée:—il
-insista pour m’y installer lui-même. Nous y
-entrâmes; il regarda s’il ne me manquait rien et
-comme, rapprochés, nous nous donnions la main et
-le bonsoir, un vivace reflet de ma bougie tomba sur
-son visage.—Je tressaillis, cette fois!</p>
-
-<p>Était-ce un agonisant qui se tenait debout, là, près
-de ce lit? La figure qui était devant moi n’était
-pas, ne pouvait pas être celle du souper! Ou, du
-moins, si je la reconnaissais vaguement, il me semblait
-que je ne l’avais vue, en réalité, qu’en ce
-moment-ci. Une seule réflexion me fera comprendre:
-l’abbé me donnait, humainement, la <i>seconde</i> sensation
-que, par une obscure correspondance, sa maison
-m’avait fait éprouver.</p>
-
-<p>La tête que je contemplais était grave, très pâle,
-d’une pâleur de mort et les paupières étaient baissées.
-Avait-il oublié ma présence? Priait-il? Qu’avait-il
-donc à se tenir ainsi!—Sa personne s’était revêtue
-d’une solennité si soudaine que je fermai les yeux.
-Quand je les rouvris, après une seconde, le bon abbé
-était toujours là,—mais, je le reconnaissais maintenant!—A
-la bonne heure! Son sourire amical dissipait
-en moi toute inquiétude. L’impression n’avait
-pas duré le temps d’adresser une question. Ç’avait
-été un saisissement,—une sorte d’hallucination.</p>
-
-<p>Maucombe me souhaita, une seconde fois, la bonne
-nuit et se retira.</p>
-
-<p>Une fois seul:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_249">[p. 249]</span>
-—Un profond sommeil, voilà ce qu’il me faut!
-pensai-je.</p>
-
-<p>Incontinent je songeai à la Mort; j’élevai mon
-âme à Dieu et je me mis au lit.</p>
-
-<p>L’une des singularités d’une extrême fatigue est
-l’impossibilité du sommeil immédiat. Tous les chasseurs
-ont éprouvé ceci. C’est un point de notoriété.</p>
-
-<p>Je m’attendais à dormir vite et profondément.
-J’avais fondé de grandes espérances sur une bonne
-nuit. Mais, au bout de dix minutes, je dus reconnaître
-que cette gêne nerveuse ne se décidait pas à s’engourdir.
-J’entendais des tics-tacs, des craquements
-brefs du bois et des murs. <ins id="cor_35" title="Saus">Sans</ins> doute des horloges-de-mort.
-Chacun des bruits imperceptibles de la nuit
-se répondait, en tout mon être, par un coup électrique.</p>
-
-<p>Les branches noires se heurtaient dans le vent, au
-jardin. A chaque instant, des brins de lierre frappaient
-ma vitre. J’avais, surtout, le sens de l’ouïe
-d’une acuité pareille à celle des gens qui meurent de
-faim.</p>
-
-<p>—J’ai pris deux tasses de café, pensai-je: c’est
-cela!</p>
-
-<p>Et, m’accoudant sur l’oreiller, je me mis à regarder,
-obstinément, la lumière de la bougie, sur la table,
-auprès de moi. Je la regardai avec fixité, entre les
-cils, avec cette attention intense que donne au
-regard l’absolue distraction de la pensée.</p>
-
-<p>Un petit bénitier, en porcelaine coloriée, avec sa
-branche de buis, était suspendu auprès de mon
-chevet. Je mouillai, tout à coup, mes paupières avec
-<span class="pagenum" id="Page_250">[p. 250]</span>
-l’eau bénite, pour les rafraîchir: puis j’éteignis la
-bougie et je fermai les yeux. Le sommeil s’approchait:
-la fièvre s’apaisait.</p>
-
-<p>J’allais m’endormir.</p>
-
-<p>Trois petits coups secs, impératifs, furent frappés
-à ma porte.</p>
-
-<p>—Hein? me dis-je, en sursaut.</p>
-
-<p>Alors je m’aperçus que mon premier somme avait
-déjà commencé. J’ignorais où j’étais. Je me croyais
-à Paris. Certains repos donnent ces sortes d’oublis
-risibles. Ayant même, presque aussitôt, perdu de vue
-la cause principale de mon réveil, je m’étirai voluptueusement,
-dans une complète inconscience de la
-situation.</p>
-
-<p>—A propos! me dis-je tout à coup: mais on a
-frappé?—Quelle visite peut bien?...</p>
-
-<p>A ce point de ma phrase, une notion confuse et
-obscure que je n’étais plus à Paris, mais dans un
-presbytère de Bretagne, chez l’abbé Maucombe, me
-vint à l’esprit.</p>
-
-<p>En un clin d’œil, je fus au milieu de la chambre.</p>
-
-<p>Ma première impression, en même temps que celle
-du froid aux pieds, fut celle d’une vive lumière. La
-pleine lune brillait, en face de la fenêtre, au-dessus
-de l’église, et, à travers les rideaux blancs, découpait
-son angle de flamme déserte et pâle sur le parquet.</p>
-
-<p>Il était bien minuit.</p>
-
-<p>Mes idées étaient morbides. Qu’était-ce donc?
-L’ombre était extraordinaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_251">[p. 251]</span>
-Comme je m’approchais de la porte, une tache de
-braise, partie du trou de la serrure, vint errer sur ma
-main et sur ma manche.</p>
-
-<p>Il y avait quelqu’un derrière la porte: on avait
-réellement frappé.</p>
-
-<p>Cependant, à deux pas du loquet, je m’arrêtai
-court.</p>
-
-<p>Une chose me paraissait surprenante: la <i>nature</i>
-de la tache qui courait sur ma main. C’était une
-lueur glacée, sanglante, n’éclairant pas.—D’autre
-part, comment se faisait-il que je ne voyais aucune
-ligne de lumière sous la porte, dans le corridor?—Mais,
-en vérité, ce qui sortait ainsi du trou de la
-serrure me causait l’impression du regard phosphorique
-d’un hibou!</p>
-
-<p>En ce moment, l’heure sonna, dehors, à l’église,
-dans le vent nocturne.</p>
-
-<p>—Qui est là? demandai-je, à voix basse.</p>
-
-<p>La lueur s’éteignit:—j’allais m’approcher...</p>
-
-<p>Mais la porte s’ouvrit, largement, lentement, silencieusement.</p>
-
-<p>En face de moi, dans le corridor, se tenait, debout,
-une forme haute et noire,—un prêtre, le tricorne sur
-la tête. La lune l’éclairait tout entier à l’exception de
-la figure: je ne voyais que le feu de ses deux prunelles
-qui me considéraient avec une solennelle fixité.</p>
-
-<p>Le souffle de l’autre monde enveloppait ce visiteur,
-son attitude m’oppressait l’âme. Paralysé par une
-frayeur qui s’enfla instantanément jusqu’au paroxysme,
-je contemplai le désolant personnage, en silence.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_252">[p. 252]</span>
-Tout à coup, le prêtre éleva le bras, avec lenteur,
-vers moi. Il me présentait une chose lourde et vague.
-C’était un manteau. Un grand manteau noir, un
-manteau de voyage. Il me le tendait, comme pour me
-l’offrir!...</p>
-
-<p>Je fermai les yeux, pour ne pas voir cela. Oh! je
-ne voulais pas voir cela! Mais un oiseau de nuit, avec
-un cri affreux, passa entre nous et le vent de ses ailes,
-m’effleurant les paupières, me les fit rouvrir. Je sentis
-qu’il voletait par la chambre.</p>
-
-<p>Alors,—et avec un râle d’angoisse, car les forces
-me trahissaient pour crier,—je repoussai la porte de
-mes deux mains crispées et étendues et je donnai un
-violent tour de clef, frénétique et les cheveux dressés!</p>
-
-<p>Chose singulière, il me sembla que tout cela ne
-faisait aucun bruit.</p>
-
-<p>C’était plus que l’organisme n’en pouvait supporter.
-Je m’éveillai. J’étais assis sur mon séant, dans mon
-lit, les bras tendus devant moi; j’étais glacé; le front
-trempé de sueur; mon cœur frappait contre les
-parois de ma poitrine de gros coups sombres.</p>
-
-<p>—Ah! me dis-je, le songe horrible!</p>
-
-<p>Toutefois, mon insurmontable anxiété subsistait. Il
-me fallut plus d’une minute avant d’<i>oser</i> remuer
-le bras pour chercher les allumettes: j’appréhendais
-de sentir, dans l’obscurité, une main froide
-saisir la mienne et la presser amicalement.</p>
-
-<p>J’eus un mouvement nerveux en entendant ces
-allumettes bruire sous mes doigts dans le fer du chandelier.
-Je rallumai la bougie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_253">[p. 253]</span>
-Instantanément, je me sentis mieux; la lumière,
-cette vibration divine, diversifie les milieux funèbres
-et console des mauvaises terreurs.</p>
-
-<p>Je résolus de boire un verre d’eau froide pour me
-remettre tout à fait et je descendis du lit.</p>
-
-<p>En passant devant la fenêtre, je remarquai une
-chose: la lune était exactement pareille à celle de
-mon songe, bien que je ne l’eusse pas vue avant de
-me mettre au lit; et, en allant, la bougie à la main,
-examiner la serrure de la porte, je constatai qu’un
-tour de clef avait été donné <i>en dedans</i>, ce que je
-n’avais point fait avant mon sommeil.</p>
-
-<p>A ces découvertes, je jetai un regard autour de
-moi. Je commençai à trouver que la chose était
-revêtue d’un caractère bien insolite. Je me recouchai,
-je m’accoudai, je cherchai à me raisonner, à
-me prouver que tout cela n’était qu’un accès de
-somnambulisme très lucide, mais je me rassurai de
-moins en moins. Cependant, la fatigue me prit
-comme une vague, berça mes noires pensées et m’endormit
-brusquement dans mon angoisse.</p>
-
-<p>Quand je me réveillai, un bon soleil jouait dans
-la chambre.</p>
-
-<p>C’était une matinée heureuse. Ma montre, accrochée
-au chevet du lit, marquait dix heures. Or, pour nous
-réconforter, est-il rien de tel que le jour, le radieux
-soleil? Surtout quand on sent les dehors embaumés
-et la campagne pleine d’un vent frais dans les
-arbres, les fourrés épineux, les fossés couverts de
-fleurs et tout humides d’aurore!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</span>
-Je m’habillai à la hâte, très oublieux du sombre
-commencement de ma nuitée.</p>
-
-<p>Complètement ranimé par des ablutions réitérées
-d’eau fraîche, je descendis.</p>
-
-<p>L’abbé Maucombe était dans la salle à manger:
-assis devant la nappe déjà mise il lisait un journal en
-m’attendant.</p>
-
-<p>Nous nous serrâmes la main:</p>
-
-<p>—Avez-vous passé une bonne nuit, mon cher
-Xavier? me demanda-t-il.</p>
-
-<p>—Excellente! répondis-je distraitement (par habitude
-et sans accorder attention le moins du monde à
-ce que je disais).</p>
-
-<p>La vérité est que je me sentais bon appétit: voilà
-tout.</p>
-
-<p>Nanon intervint, nous apportant le déjeuner.</p>
-
-<p>Pendant le repas notre causerie fut à la fois recueillie
-et joyeuse: l’homme qui vit saintement connaît,
-seul, la joie et sait la communiquer.</p>
-
-<p>Tout à coup, je me rappelai mon rêve.</p>
-
-<p>—A propos, m’écriai-je, mon cher abbé, il me
-souvient que j’ai eu cette nuit un singulier rêve,—et
-d’une étrangeté... comment puis-je exprimer cela?
-Voyons... saisissante? étonnante? effrayante?—A
-votre choix!—Jugez-en.</p>
-
-<p>Et, tout en pelant une pomme, je commençai à lui
-narrer, dans tous ses détails, l’hallucination sombre
-qui avait troublé mon premier sommeil.</p>
-
-<p>Au moment où j’en étais arrivé au <i>geste</i> du prêtre
-m’offrant le manteau, et <i>avant que j’eusse entamé cette</i>
-<span class="pagenum" id="Page_255">[p. 255]</span>
-<i>phrase</i>, la porte de la salle à manger s’ouvrit. Nanon,
-avec cette familiarité particulière aux gouvernantes
-de curés, entra, dans le rayon du soleil, au beau milieu
-de la conversation, et, m’interrompant, me tendit un
-papier:</p>
-
-<p>—Voici une lettre «très pressée» que le rural vient
-d’apporter, à l’instant, pour monsieur! dit-elle.</p>
-
-<p>—Une lettre!—Déjà! m’écriai-je, <i>oubliant mon
-histoire</i>. C’est de mon père. Comment cela?—Mon
-cher abbé, vous permettez que je lise, n’est-ce pas!</p>
-
-<p>—Sans doute! dit l’abbé Maucombe, perdant également
-l’histoire de vue et subissant, magnétiquement,
-l’intérêt que je prenais à la lettre:—sans doute!</p>
-
-<p>Je décachetai.</p>
-
-<p>Ainsi l’incident de Nanon avait détourné notre attention
-par sa soudaineté.</p>
-
-<p>—Voilà, dis-je, une vive contrariété, mon hôte:
-à peine arrivé, je me vois obligé de repartir.</p>
-
-<p>—Comment? demanda l’abbé Maucombe, reposant
-sa tasse sans boire.</p>
-
-<p>—Il m’est écrit de revenir en toute hâte, au sujet
-d’une affaire, d’un procès d’une importance des plus
-graves. Je m’attendais à ce qu’il ne se plaidât qu’en
-décembre: or, on m’avise qu’il se juge dans la quinzaine
-et, comme, seul, je suis à même de mettre en
-ordre les dernières pièces qui doivent nous donner
-gain de cause, il faut que j’aille!... Allons! quel
-ennui!</p>
-
-<p>—Positivement, c’est fâcheux! dit l’abbé;—comme
-c’est donc fâcheux!... Au moins, promettez-moi
-<span class="pagenum" id="Page_256">[p. 256]</span>
-qu’aussitôt ceci terminé... La grande affaire, c’est le
-salut: j’espérais être pour quelque chose dans le vôtre—et
-voici que vous vous échappez! Je pensais déjà
-que le bon Dieu vous avait envoyé...</p>
-
-<p>—Mon cher abbé, m’écriai-je, je vous laisse mon
-fusil. Avant trois semaines je serai de retour et, cette
-fois, pour quelques semaines, si vous voulez.</p>
-
-<p>—Allez donc en paix! dit l’abbé Maucombe.</p>
-
-<p>—Eh! c’est qu’il s’agit de presque toute ma fortune!
-murmurai-je.</p>
-
-<p>—La fortune, c’est Dieu! dit simplement Maucombe.</p>
-
-<p>—Et demain, comment vivrais-je, si?...</p>
-
-<p>—Demain, on ne vit plus, répondit-il.</p>
-
-<p>Bientôt nous nous levâmes de table, un peu consolés
-du contre-temps par cette promesse formelle
-de revenir.</p>
-
-<p>Nous allâmes nous promener dans le verger, visiter
-les attenances du presbytère.</p>
-
-<p>Toute la journée, l’abbé m’étala, non sans complaisance,
-ses pauvres trésors champêtres. Puis, pendant
-qu’il lisait son bréviaire, je marchai, solitairement,
-dans les environs, respirant l’air vivace et pur avec
-délices. Maucombe, à son retour, s’étendit quelque
-peu sur son voyage en terre sainte; tout cela nous
-conduisit jusqu’au coucher du soleil.</p>
-
-<p>Le soir vint. Après un frugal souper, je dis à
-l’abbé Maucombe:</p>
-
-<p>—Mon ami, l’<i>express</i> part à neuf heures précises.
-D’ici R***, j’ai bien une heure et demie de route.
-Il me faut une demi-heure pour régler à l’auberge
-<span class="pagenum" id="Page_257">[p. 257]</span>
-en y reconduisant le cheval; total, deux heures. Il en
-est sept: je vous quitte à l’instant.</p>
-
-<p>—Je vous accompagnerai un peu, dit le prêtre:
-<i>cette promenade me sera salutaire</i>.</p>
-
-<p>—A propos, lui répondis-je, préoccupé, voici l’adresse
-de mon père (chez qui je demeure à Paris,) si
-nous devons nous écrire.</p>
-
-<p>Nanon prit la carte et l’inséra dans une jointure
-de la glace.</p>
-
-<p>Trois minutes après, l’abbé et moi nous quittions
-le presbytère et nous nous avancions sur le grand
-chemin. Je tenais mon cheval par la bride, comme
-de raison.</p>
-
-<p>Nous étions déjà deux ombres.</p>
-
-<p>Cinq minutes après notre départ, une bruine pénétrante,
-une petite pluie, fine et très froide, portée
-par un affreux coup de vent, frappa nos mains et nos
-figures.</p>
-
-<p>Je m’arrêtai court:</p>
-
-<p>—Mon vieil ami, dis-je à l’abbé, non! décidément
-je ne souffrirai pas cela. Votre existence est précieuse
-et cette ondée glaciale est très malsaine. Rentrez.
-Cette pluie, encore une fois, pourrait vous mouiller
-dangereusement. Rentrez, je vous en prie.</p>
-
-<p>L’abbé, au bout d’un instant, songeant à ses fidèles,
-se rendit à mes raisons.</p>
-
-<p>—J’emporte une promesse, mon cher ami? me
-dit-il.</p>
-
-<p>Et, comme je lui tendais la main:</p>
-
-<p>—Un instant! ajouta-t-il; je songe que vous avez
-<span class="pagenum" id="Page_258">[p. 258]</span>
-du chemin à faire—et que cette bruine est, en effet,
-pénétrante!</p>
-
-<p>Il eut un frisson. Nous étions l’un auprès de l’autre,
-immobiles, nous regardant fixement comme deux
-voyageurs pressés.</p>
-
-<p>En ce moment la lune s’éleva sur les sapins, derrière
-les collines, éclairant les landes et les bois à l’horizon.
-Elle nous baigna spontanément de sa lumière morne
-et pâle, de sa flamme déserte et pâle. Nos silhouettes
-et celle du cheval se dessinèrent, énormes, sur le chemin.—Et,
-du côté des vieilles croix de pierre, là-bas,—du
-côté des vieilles croix en ruines qui se dressent
-en ce canton de Bretagne, dans les écreboissées où
-perchent les funestes oiseaux échappés du bois des
-Agonisants,—j’entendis, au loin, un cri affreux;
-l’aigre et alarmant fausset de la Freusée. Une chouette
-aux yeux de phosphore, dont la lueur tremblait sur
-le grand bras d’une yeuse, s’envola et passa entre
-nous, en prolongeant ce cri.</p>
-
-<p>—Allons! continua l’abbé Maucombe, moi, je
-serai chez moi dans une minute; ainsi <i>prenez,—prenez
-ce manteau!</i>—J’y tiens beaucoup!... beaucoup!—ajouta-t-il
-avec un ton inoubliable.—Vous
-me le ferez renvoyer par le garçon d’auberge
-qui vient au village tous les jours... <i>Je vous en prie.</i></p>
-
-<p>L’abbé en prononçant ces paroles, me tendait son
-manteau noir. Je ne voyais pas sa figure, à cause de
-l’ombre que projetait son large tricorne: mais je
-distinguai ses yeux <i>qui me considéraient avec une
-solennelle fixité</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_259">[p. 259]</span>
-Il me jeta le manteau sur les épaules, me l’agrafa,
-d’un air tendre et inquiet, pendant que, sans forces, je
-fermais les paupières. Et, profitant de mon silence,
-il se hâta vers son logis. Au tournant de la route, il
-disparut.</p>
-
-<p>Par une présence d’esprit,—et un peu, aussi, machinalement,—je
-sautai à cheval. Puis je restai immobile.</p>
-
-<p>Maintenant j’étais seul sur le grand chemin.
-J’entendais les mille bruits de la campagne. En
-rouvrant les yeux, je vis l’immense ciel livide
-où filaient de monstrueux nuages ternes, cachant
-la lune,—la nature solitaire. Cependant, je me tins
-droit et ferme, quoique je dusse être blanc comme
-un linge.</p>
-
-<p>—Voyons! me dis-je, du calme!—J’ai la fièvre
-et je suis somnambule. Voilà tout.</p>
-
-<p>Je m’efforçai de hausser les épaules: un poids
-secret m’en empêcha.</p>
-
-<p>Et voici que, venue du fond de l’horizon, du fond
-de ces bois décriés, une volée d’orfraies, à grand
-bruit d’ailes, passa, en criant d’horribles syllabes
-inconnues, au-dessus de ma tête. Elles allèrent s’abattre
-sur le toit du presbytère et sur le clocher dans
-l’éloignement: et le vent m’apporta des cris tristes. Ma
-foi, j’eus peur. Pourquoi? Qui me le précisera jamais?
-J’ai vu le feu, j’ai touché de la mienne plusieurs épées;
-mes nerfs sont mieux trempés, peut-être, que ceux
-des plus flegmatiques et des plus blafards: j’affirme,
-toutefois, très humblement, que j’ai eu peur, ici,—et
-<span class="pagenum" id="Page_260">[p. 260]</span>
-pour de bon. J’en ai conçu, même, pour moi,
-quelque estime intellectuelle. N’a pas peur de ces
-choses-là qui veut.</p>
-
-<p>Donc, en silence, j’ensanglantai les flancs du
-pauvre cheval et, les yeux fermés, les rênes lâchées,
-les doigts crispés sur les crins, le manteau flottant
-derrière moi tout droit, je sentis que le galop de ma
-bête était aussi violent que possible; elle allait
-ventre à terre: de temps en temps mon sourd grondement,
-à son oreille, lui communiquait, à coup sûr,
-et d’instinct, l’horreur superstitieuse dont je frissonnais
-malgré moi. Nous arrivâmes, de la sorte, en moins
-d’une demi-heure. Le bruit du pavé des faubourgs me
-fit redresser la tête—et respirer!</p>
-
-<p>—Enfin! je voyais des maisons! des boutiques
-éclairées! les figures de mes semblables derrière les
-vitres! Je voyais des passants!... Je quittais le pays
-des cauchemars!</p>
-
-<p>A l’auberge, je m’installai devant le bon feu. La
-conversation des rouliers me jeta dans un état
-voisin de l’extase. Je sortais de la Mort. Je regardai
-la flamme entre mes doigts. J’avalai un verre de
-rhum. Je reprenais, enfin, le gouvernement de mes
-facultés.</p>
-
-<p>Je me sentais rentré dans la vie réelle.</p>
-
-<p>J’étais même,—disons-le,—un peu honteux de
-ma panique.</p>
-
-<p>Aussi, comme je me sentis tranquille, lorsque
-j’accomplis la commission de l’abbé Maucombe!
-Avec quel sourire mondain j’examinai le manteau
-<span class="pagenum" id="Page_261">[p. 261]</span>
-noir en le remettant à l’hôtelier! L’hallucination
-était dissipée. J’eusse fait, volontiers, comme dit
-Rabelais, «le bon compagnon».</p>
-
-<p>Le manteau en question ne me parut rien offrir
-d’extraordinaire ni, même, de particulier,—si ce
-n’est qu’il était très vieux et même rapiécé, recousu,
-redoublé avec une espèce de tendresse bizarre. Une
-charité profonde, sans doute, portait l’abbé Maucombe
-à donner en aumônes le prix d’un manteau
-neuf: du moins, je m’expliquai la chose de cette
-façon.</p>
-
-<p>—Cela se trouve bien!—dit l’aubergiste: le
-garçon doit aller au village tout à l’heure: il va
-partir; il rapportera le manteau chez M. Maucombe
-en passant, avant dix heures.</p>
-
-<p>Une heure après, dans mon wagon, les pieds sur la
-chauffeuse, enveloppé dans ma houppelande reconquise,
-je me disais, en allumant un bon cigare et en
-écoutant le bruit du sifflet de la locomotive:</p>
-
-<p>—Décidément, j’aime encore mieux ce cri-là que
-celui des hiboux.</p>
-
-<p>Je regrettais un peu, je dois l’avouer, d’avoir
-promis de revenir.</p>
-
-<p>Là-dessus je m’endormis, enfin, d’un bon sommeil,
-oubliant complètement ce que je devais traiter désormais
-de coïncidence insignifiante.</p>
-
-<p>Je dus m’arrêter six jours à Chartres, pour collationner
-des pièces qui, depuis, amenèrent la conclusion
-favorable de notre procès.</p>
-
-<p>Enfin, l’esprit obsédé d’idées de paperasses et de
-<span class="pagenum" id="Page_262">[p. 262]</span>
-chicane—et sous l’abattement de mon maladif
-ennui,—je revins à Paris, juste le soir du septième
-jour de mon départ du presbytère.</p>
-
-<p>J’arrivai directement chez moi, sur les neuf heures.
-Je montai. Je trouvai mon père dans le salon. Il
-était assis, auprès d’un guéridon, éclairé par une
-lampe. Il tenait une lettre ouverte à la main.</p>
-
-<p>Après quelques paroles:</p>
-
-<p>—Tu ne sais pas, j’en suis sûr, quelle nouvelle
-m’apprend cette lettre! me dit-il: notre bon vieil
-abbé Maucombe est mort depuis ton départ.</p>
-
-<p>Je ressentis, à ces mots, une commotion.</p>
-
-<p>—Hein? répondis-je.</p>
-
-<p>—Oui, mort,—avant-hier, vers minuit,—trois
-jours après ton départ de son presbytère,—d’un
-froid gagné sur le grand chemin. Cette lettre est
-de la vieille Nanon. La pauvre femme paraît avoir
-la tête si perdue, même, qu’elle répète deux fois une
-phrase... singulière... à propos d’un manteau... Lis
-donc toi-même!</p>
-
-<p>Il me tendit la lettre où la mort du saint prêtre
-nous était annoncée, en effet,—et où je lus ces
-simples lignes:</p>
-
-<p>«Il était très heureux,—disait-il à ses dernières
-paroles,—d’être enveloppé à son dernier soupir et
-enseveli dans le manteau qu’il avait rapporté de son
-pèlerinage en terre sainte, <i>et qui avait touché</i> <span class="smcap">le
-Tombeau</span>.»</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_263">
-
-<h2 class="nobreak">L’INCONNUE</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Madame la comtesse de Laclos.</i></p>
-
-<div class="citat">«Le cygne se tait toute sa vie pour
-bien chanter une seule fois.»</div>
-
-<div class="attribr" style="margin-bottom: .5em;">(<i>Proverbe ancien.</i>)</div>
-
-<div class="attribr" style="margin: .5em 0 0 auto;">C’était l’enfant sacré qu’un beau vers fait pâlir.</div>
-
-<div class="attribr"><span class="smcap">Adrien Juvigny.</span></div>
-
-<p class="sep2">Ce soir-là, tout Paris resplendissait aux Italiens.
-On donnait <i>la Norma</i>. C’était la soirée d’adieu de
-Maria-Felicia Malibran.</p>
-
-<p>La salle entière, aux derniers accents de la prière
-de Bellini, <i>Casta diva</i>, s’était levée et rappelait la
-cantatrice dans un tumulte glorieux. On jetait des
-fleurs, des bracelets, des couronnes. Un sentiment
-d’immortalité enveloppait l’auguste artiste, presque
-mourante, et qui s’enfuyait en croyant chanter!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_264">[p. 264]</span>
-Au centre des fauteuils d’orchestre, un tout jeune
-homme dont la physionomie exprimait une âme résolue
-et fière,—manifestait, brisant ses gants à force
-d’applaudir, l’admiration passionnée qu’il subissait.</p>
-
-<p>Personne, dans le monde parisien, ne connaissait
-ce spectateur. Il n’avait pas l’air provincial, mais
-étranger.—En ses vêtements un peu neufs, mais
-d’un lustre éteint et d’une coupe irréprochable, assis
-dans ce fauteuil d’orchestre, il eût paru presque singulier,
-sans les instinctives et mystérieuses élégances
-qui ressortaient de toute sa personne. En l’examinant,
-on eût cherché autour de lui de l’espace, du
-ciel et de la solitude. C’était extraordinaire: mais
-Paris, n’est-ce pas la ville de l’Extraordinaire?</p>
-
-<p>Qui était-ce et d’où venait-il?</p>
-
-<p>C’était un adolescent sauvage, un orphelin seigneurial,—l’un
-des derniers de ce siècle,—un mélancolique
-châtelain du Nord échappé, depuis trois jours,
-de la nuit d’un manoir des Cornouailles.</p>
-
-<p>Il s’appelait le comte Félicien de la Vierge; il possédait
-le château de Blanchelande, en Basse-Bretagne.
-Une soif d’existence brûlante, une curiosité de
-notre merveilleux enfer, avait pris et enfiévré, tout à
-coup, ce chasseur, là-bas!... Il s’était mis en voyage,
-et il était là, tout simplement. Sa présence à Paris
-ne datait que du matin, de sorte que ses grands yeux
-étaient encore splendides.</p>
-
-<p>C’était son premier soir de jeunesse! Il avait vingt
-ans. C’était son entrée dans un monde de flamme,
-d’oubli, de banalités, d’or et de plaisirs. Et, <i>par</i>
-<span class="pagenum" id="Page_265">[p. 265]</span>
-<i>hasard</i>, il était arrivé à l’heure pour entendre l’adieu
-de celle qui partait.</p>
-
-<p>Peu d’instants lui avaient suffi pour s’accoutumer
-au resplendissement de la salle. Mais, aux premières
-notes de la Malibran, son âme avait tressailli; la salle
-avait disparu. L’habitude du silence des bois, du vent
-rauque des écueils, du bruit de l’eau sur les pierres
-des torrents et des graves tombées du crépuscule,
-avait élevé en poète ce fier jeune homme et, dans le
-timbre de la voix qu’il entendait, il lui semblait que
-l’âme de ces choses lui envoyait la prière lointaine
-de revenir.</p>
-
-<p>Au moment où, transporté d’enthousiasme, il
-applaudissait l’artiste inspirée, ses mains demeurèrent
-en suspens; il resta immobile.</p>
-
-<p>Au balcon d’une loge venait d’apparaître une jeune
-femme d’une grande beauté.—Elle regardait la scène.
-Les lignes fines et nobles de son profil perdu s’ombraient
-des rouges ténèbres de la loge; tel un camée
-de Florence en son médaillon.—Pâlie, un gardenia
-dans ses cheveux bruns, et toute seule, elle appuyait,
-au bord du balcon, sa main dont la forme décelait
-une lignée illustre. Au joint du corsage de sa robe de
-moire noire, voilée de dentelles, une pierre malade,
-une admirable opale, à l’image de son âme, sans
-doute, luisait dans un cercle d’or. L’air solitaire,
-indifférent à toute la salle, elle paraissait s’oublier
-elle-même sous l’invincible charme de cette musique.</p>
-
-<p>Le hasard voulut, cependant, qu’elle détournât,
-vaguement, les yeux vers la foule; en cet instant, les
-<span class="pagenum" id="Page_266">[p. 266]</span>
-yeux du jeune homme et les siens se rencontrèrent,
-le temps de briller et de s’éteindre, une seconde.</p>
-
-<p>S’étaient-ils connus jamais?... Non. Pas sur la terre.
-Mais que ceux-là qui peuvent dire où commence le
-Passé décident où ces deux êtres s’étaient, véritablement,
-déjà possédés, car ce seul regard leur avait persuadé,
-cette fois et pour toujours, qu’ils ne dataient
-pas de leur berceau. L’éclair illumine, d’un seul coup,
-les lames et les écumes de la mer nocturne, et, à l’horizon,
-les lointaines lignes d’argent des flots: ainsi
-l’impression, dans le cœur de ce jeune homme, sous
-ce rapide regard, ne fut pas graduée; ce fut l’intime
-et magique éblouissement d’un monde qui se dévoile!
-Il ferma les paupières comme pour y retenir les
-deux lueurs bleues qui s’y étaient perdues; puis, il
-voulut résister à ce vertige oppresseur. Il releva les
-yeux vers l’inconnue.</p>
-
-<p>Pensive, elle appuyait encore son regard sur le
-sien, comme si elle eût compris la pensée de ce sauvage
-amant et comme si c’eût été chose naturelle!
-Félicien se sentit pâlir; l’impression lui vint, en ce
-coup d’œil, de deux bras qui se joignaient, languissants,
-autour de son cou.—C’en était fait! le visage
-de cette femme venait de se réfléchir dans son esprit
-comme en un miroir familier, de s’y incarner, de s’y
-<i>reconnaître</i>! de s’y fixer à tout jamais sous une magie
-de pensées presque divines! Il aimait du premier
-et inoubliable amour.</p>
-
-<p>Cependant la jeune femme, dépliant son éventail,
-dont les dentelles noires touchaient ses lèvres,
-<span class="pagenum" id="Page_267">[p. 267]</span>
-semblait rentrée dans son inattention. Maintenant, on
-eût dit qu’elle écoutait exclusivement les mélodies de
-la <i>Norma</i>.</p>
-
-<p>Au moment d’élever sa lorgnette vers la loge, Félicien
-sentit que ce serait une inconvenance.</p>
-
-<p>—Puisque je l’aime! se dit-il.</p>
-
-<p>Impatient de la fin de l’acte, il se recueillait.—Comment
-lui parler? apprendre son nom! Il ne connaissait
-personne.—Consulter, demain, le registre
-des Italiens? Et si c’était une loge de hasard, achetée
-à cause de cette soirée! L’heure pressait, la vision
-allait disparaître. Eh bien! sa voiture suivrait la
-sienne, voilà tout... Il lui semblait qu’il n’y avait pas
-d’autres moyens. Ensuite, il aviserait! Puis il se dit,
-en sa naïveté... sublime: «Si elle <i>m’aime</i>, elle s’apercevra
-bien et me laissera quelque indice.»</p>
-
-<p>La toile tomba. Félicien quitta la salle très vite. Une
-fois sous le péristyle, il se promena, simplement,
-devant les statues.</p>
-
-<p>Son valet de chambre s’étant approché, il lui <ins id="cor_36" title="chuchotta">chuchota</ins>
-quelques instructions; le valet se retira dans
-un angle et y demeura très attentif.</p>
-
-<p>Le vaste bruit de l’ovation faite à la cantatrice
-cessa peu à peu, comme tous les bruits de triomphe
-de ce monde.—On descendait le grand escalier.—Félicien,
-l’œil fixé au sommet, entre les deux vases
-de marbre, d’où ruisselait le fleuve éblouissant de la
-foule, attendit.</p>
-
-<p>Ni les visages radieux, ni les parures, ni les fleurs
-au front des jeunes filles, ni les camails d’hermine,
-<span class="pagenum" id="Page_268">[p. 268]</span>
-ni le flot éclatant qui s’écoulait devant lui, sous les
-lumières, il ne vit rien.</p>
-
-<p>Et toute cette assemblée s’évanouit bientôt, peu à
-peu, sans que la jeune femme apparût.</p>
-
-<p>L’avait-il donc laissée s’enfuir sans la reconnaître?...
-Non! c’était impossible.—Un vieux domestique,
-poudré, couvert de fourrures, se tenait encore dans
-le vestibule. Sur les boutons de sa livrée noire brillaient
-les feuilles d’ache d’une couronne ducale.</p>
-
-<p>Tout à coup, au haut de l’escalier solitaire, <i>elle</i>
-parut! Seule! Svelte, sous un manteau de velours et
-les cheveux cachés par une mantille de dentelles,
-elle appuyait sa main gantée sur la rampe de
-marbre. Elle aperçut Félicien debout auprès d’une
-statue, mais ne sembla pas se préoccuper davantage
-de sa présence.</p>
-
-<p>Elle descendit paisiblement. Le domestique s’étant
-approché, elle prononça quelques paroles à voix
-basse. Le laquais s’inclina et se retira sans plus attendre.
-L’instant d’après, on entendit le bruit d’une
-voiture qui s’éloignait. Alors elle sortit. Elle descendit,
-toujours seule, les marches extérieures du
-théâtre. Félicien prit à peine le temps de jeter ces
-mots à son valet de chambre:</p>
-
-<p>—Rentrez seul à l’hôtel.</p>
-
-<p>En un moment, il se trouva sur la place des Italiens,
-à quelques pas de cette dame; la foule s’était
-dissipée, déjà, dans les rues environnantes; l’écho
-lointain des voitures s’affaiblissait.</p>
-
-<p>Il faisait une nuit d’octobre, sèche, étoilée.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_269">[p. 269]</span>
-L’inconnue marchait, très lente et comme peu
-habituée.—La suivre? Il le fallait, il s’y décida. Le
-vent d’automne lui apportait le parfum d’ambre très
-faible qui venait d’elle, le traînant et sonore froissement
-de la moire sur l’asphalte.</p>
-
-<p>Devant la rue Monsigny, elle s’orienta une seconde,
-puis marcha, comme indifférente, jusqu’à la rue de
-Grammont déserte et à peine éclairée.</p>
-
-<p>Tout à coup le jeune homme s’arrêta; une pensée
-lui traversa l’esprit. C’était une étrangère, peut-être!</p>
-
-<p>Une voiture pouvait passer et l’emporter à tout
-jamais! Demain, se heurter aux pierres d’une ville,
-toujours! sans la retrouver!</p>
-
-<p>Être séparé d’elle, sans cesse, par le hasard d’une
-rue, d’un instant qui peut durer l’éternité! Quel avenir!
-Cette pensée le troubla jusqu’à lui faire oublier
-toute considération de bienséance.</p>
-
-<p>Il dépassa la jeune femme à l’angle de la sombre
-rue; alors il se retourna, devint horriblement pâle
-et, s’appuyant au pilier de fonte du réverbère, il la
-salua; puis, très simplement, pendant qu’une sorte
-de magnétisme charmant sortait de tout son être:</p>
-
-<p>—Madame, dit-il, vous le savez; je vous ai vue, ce
-soir, pour la première fois. Comme j’ai peur de ne
-plus vous revoir, il faut que je vous dise—(il défaillait)—que
-<i>je vous aime</i>! acheva-t-il à voix basse, et
-que, si vous passez, je mourrai sans redire ces mots
-à personne.</p>
-
-<p>Elle s’arrêta, leva son voile et considéra Félicien
-avec une fixité attentive. Après un court silence:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_270">[p. 270]</span>
-—Monsieur,—répondit-elle d’une voix dont la
-pureté laissait transparaître les plus lointaines intentions
-de l’esprit,—monsieur, le sentiment qui vous
-donne cette pâleur et ce maintien doit être, en effet,
-bien profond, pour que vous trouviez en lui la justification
-de ce que vous faites. Je ne me sens donc
-nullement offensée. Remettez-vous, et tenez-moi pour
-une amie.</p>
-
-<p>Félicien ne fut pas étonné de cette réponse: il lui
-semblait naturel que l’idéal répondît idéalement.</p>
-
-<p>La circonstance était de celles, en effet, où tous
-deux avaient à se rappeler, s’ils en étaient dignes,
-qu’ils étaient de la race de ceux qui font les convenances
-et non de la race de ceux qui les subissent. Ce
-que le public des humains appelle, à tout hasard, les
-convenances n’est qu’une imitation mécanique, servile
-et presque simiesque de ce qui a été vaguement pratiqué
-par des êtres de haute nature en des circonstances
-générales.</p>
-
-<p>Avec un transport de tendresse naïve, il baisa la
-main qu’on lui offrait.</p>
-
-<p>—Voulez-vous me donner la fleur que vous avez
-portée dans vos cheveux toute la soirée?</p>
-
-<p>L’inconnue ôta, silencieusement, la pâle fleur, sous
-les dentelles et, l’offrant à Félicien:</p>
-
-<p>—Adieu maintenant, dit-elle, et à jamais.</p>
-
-<p>—Adieu!... balbutia-t-il,—Vous ne <i>m’aimez</i> donc
-pas!—Ah! vous êtes mariée! s’écria-t-il tout à coup.</p>
-
-<p>—Non.</p>
-
-<p>—Libre! O ciel!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_271">[p. 271]</span>
-—Oubliez-moi, cependant! Il le faut, monsieur.</p>
-
-<p>—Mais vous êtes devenue, en un instant, le battement
-de mon cœur! Est-ce que je puis vivre sans
-vous? Le seul air que je veuille respirer, c’est le
-vôtre! Ce que vous dites, je ne le comprends plus:
-vous oublier... comment cela?</p>
-
-<p>—Un terrible malheur m’a frappée. Vous en faire
-l’aveu serait vous attrister jusqu’à la mort, c’est
-inutile.</p>
-
-<p>—Quel malheur peut séparer ceux qui s’aiment!</p>
-
-<p>—Celui-là.</p>
-
-<p>En prononçant cette parole elle ferma les yeux.</p>
-
-<p>La rue s’allongeait, absolument déserte. Un portail
-donnant sur un petit enclos, une sorte de triste
-jardin, était grand ouvert auprès d’eux. Il semblait
-leur offrir son ombre.</p>
-
-<p>Félicien, comme un enfant irrésistible, qui adore,
-l’emmena sous cette voûte de ténèbres en enveloppant
-la taille qu’on lui abandonnait.</p>
-
-<p>L’enivrante sensation de la soie tendue et tiède qui
-se moulait autour d’elle lui communiqua le désir
-fiévreux de l’étreindre, de l’emporter, de se perdre
-en son baiser. Il résista. Mais le vertige lui ôtait la
-faculté de parler. Il ne trouva que ces mots balbutiés
-et indistincts:</p>
-
-<p>—Mon Dieu, mais, comme je vous aime!</p>
-
-<p>Alors cette femme inclina la tête sur la poitrine
-de celui qui l’aimait et, d’une voix amère et désespérée:</p>
-
-<p>—Je ne vous entends pas! je meurs de honte! Je
-<span class="pagenum" id="Page_272">[p. 272]</span>
-ne vous entends pas! Je n’entendrais pas votre nom!
-Je n’entendrais pas votre dernier soupir! Je n’entends
-pas les battements de votre cœur qui frappent mon
-front et mes paupières! Ne voyez-vous pas l’affreuse
-souffrance qui me tue!—Je suis... ah! je suis <span class="smcap">Sourde</span>!</p>
-
-<p>—Sourde! s’écria Félicien, foudroyé par une froide
-stupeur et frémissant de la tête aux pieds.</p>
-
-<p>—Oui! depuis des années! Oh! toute la science
-humaine serait impuissante à me ressusciter de cet
-horrible silence. Je suis sourde comme le ciel et
-comme la tombe, monsieur! C’est à maudire le jour,
-mais c’est la vérité. Ainsi, laissez-moi!</p>
-
-<p>—Sourde! répétait Félicien, qui, sous cette inimaginable
-révélation, était demeuré sans pensée, bouleversé
-et hors d’état même de réfléchir à ce qu’il disait:
-Sourde?...</p>
-
-<p>Puis, tout à coup:</p>
-
-<p>—Mais, ce soir, aux Italiens, s’écria-t-il, vous
-applaudissiez, cependant, cette musique!</p>
-
-<p>Il s’arrêta, songeant qu’elle ne devait pas l’entendre.
-La chose devenait brusquement si épouvantable qu’elle
-provoquait le sourire.</p>
-
-<p>—Aux Italiens?... répondit-elle, en souriant elle-même.
-Vous oubliez que j’ai eu le loisir d’étudier le
-semblant de bien des émotions. Suis-je donc la seule?
-Nous appartenons au rang que le destin nous donne
-et il est de notre devoir de le tenir. Cette noble
-femme qui chantait méritait bien quelques marques
-suprêmes de sympathie? Pensez-vous, d’ailleurs, que
-mes applaudissements différaient beaucoup de ceux
-<span class="pagenum" id="Page_273">[p. 273]</span>
-des <i>dilettanti</i> les plus enthousiastes? J’étais musicienne,
-autrefois!...</p>
-
-<p>A ces mots, Félicien la regarda, un peu égaré, et
-s’efforçant de sourire encore:</p>
-
-<p>—Oh! dit-il, est-ce que vous vous jouez d’un cœur
-qui vous aime à la désolation? Vous vous accusez de
-ne pas entendre et vous me répondez!...</p>
-
-<p>—Hélas, dit-elle, c’est que... ce que vous dites,
-vous le croyez <i>personnel</i>, mon ami! Vous êtes sincère;
-mais vos paroles ne sont nouvelles que pour vous.—Pour
-moi, vous récitez un dialogue dont j’ai
-appris, d’avance, toutes les réponses. Depuis des
-années, il est pour moi toujours le même. C’est un
-rôle dont toutes les phrases sont dictées et nécessitées
-avec une précision vraiment affreuse. Je le possède
-à un tel point que si j’acceptais,—ce qui serait
-un crime,—d’unir ma détresse, ne fût-ce que
-quelques jours, à votre destinée, vous oublieriez, à
-chaque instant, la confidence funeste que je vous ai
-faite. L’illusion, je vous la donnerais, complète, exacte,
-<i>ni plus ni moins qu’une autre femme</i>, je vous assure!
-Je serais même, incomparablement, plus réelle que
-la réalité. Songez que les circonstances dictent
-toujours les mêmes paroles et que le visage s’harmonise
-toujours un peu avec elles! Vous ne pourriez
-croire que je ne vous entends pas, tant je devinerais
-juste.—N’y pensons plus, voulez-vous?</p>
-
-<p>Il se sentit effrayé, cette fois.</p>
-
-<p>—Ah! dit-il, quelles amères paroles vous avez le
-droit de prononcer!... Mais, moi, s’il en est ainsi, je
-<span class="pagenum" id="Page_274">[p. 274]</span>
-veux partager avec vous, fût-ce l’éternel silence, s’il
-le faut. Pourquoi voulez-vous m’exclure de cette
-infortune? J’eusse partagé votre bonheur! Et notre
-âme peut suppléer à tout ce qui existe.</p>
-
-<p>La jeune femme tressaillit, et ce fut avec des yeux
-pleins de lumière qu’elle le regarda.</p>
-
-<p>—Voulez-vous marcher un peu, en me donnant le
-bras, dans cette rue sombre? dit-elle. Nous nous figurerons
-que c’est une promenade pleine d’arbres, de
-printemps et de soleil!—J’ai quelque chose à vous
-dire, moi aussi, que je ne redirai plus.</p>
-
-<p>Les deux amants, le cœur dans l’étau d’une tristesse
-fatale, marchèrent, la main dans la main,
-comme des exilés.</p>
-
-<p>—Écoutez-moi, dit-elle, vous qui pouvez entendre
-le son de ma voix. Pourquoi donc ai-je senti que
-vous ne m’offensiez pas? Et pourquoi vous ai-je répondu?
-Le savez-vous?... Certes, il est tout simple
-que j’aie acquis la science de lire, sur les traits d’un
-visage et dans les attitudes, les sentiments qui déterminent
-les actes d’un homme, mais, ce qui est tout
-différent, c’est que je pressente, avec une exactitude
-aussi profonde et, pour ainsi dire, presque infinie, la
-valeur et la qualité de ces sentiments ainsi que leur
-intime harmonie en celui qui me parle. Quand vous
-avez pris sur vous de commettre, envers moi, cette
-épouvantable inconvenance de tout à l’heure, j’étais
-la seule femme, peut-être, qui pouvait en saisir, à
-l’instant même, la véritable signification.</p>
-
-<p>Je vous ai répondu, parce qu’il m’a semblé voir
-<span class="pagenum" id="Page_275">[p. 275]</span>
-luire sur votre front ce signe inconnu qui annonce
-ceux dont la pensée, loin d’être obscurcie, dominée
-et bâillonnée par leurs passions, grandit et divinise
-toutes les émotions de la vie et dégage l’idéal contenu
-dans toutes les sensations qu’ils éprouvent.
-Ami, laissez-moi vous apprendre mon secret. La
-fatalité, d’abord si douloureuse, qui a frappé mon
-être matériel, est devenue pour moi l’affranchissement
-de bien des servitudes! Elle m’a délivré de
-cette surdité intellectuelle dont la plupart des autres
-femmes sont les victimes.</p>
-
-<p>Elle a rendu mon âme sensible aux vibrations des
-choses éternelles dont les êtres de mon sexe ne connaissent,
-à l’ordinaire, que la parodie. Leurs oreilles
-sont murées à ces merveilleux échos, à ces prolongements
-sublimes! De sorte qu’elles ne doivent à
-l’acuité de leur ouïe que la faculté de percevoir ce
-qu’il y a, seulement, d’instinctif et d’extérieur dans
-les voluptés les plus délicates et les plus pures. Ce
-sont les Hespérides, gardiennes de ces fruits enchantés
-dont elles ignorent à jamais la magique valeur!
-Hélas, je suis sourde... mais elles! Qu’entendent-elles!...
-Ou, plutôt, qu’écoutent-elles dans les propos
-qu’on leur adresse, sinon le bruit confus, en harmonie
-avec le jeu de physionomie de celui qui leur
-parle! De sorte qu’inattentives non pas au sens apparent,
-mais à la <i>qualité</i>, révélatrice et profonde, au
-<i>véritable</i> sens enfin, de chaque parole, elles se contentent
-d’y distinguer une intention de flatterie, qui
-leur suffit amplement. C’est ce qu’elles appellent le
-<span class="pagenum" id="Page_276">[p. 276]</span>
-«positif de la vie» avec un de ces sourires... Oh!
-vous verrez, si vous vivez! Vous verrez quels mystérieux
-océans de candeur, de suffisance et de basse
-frivolité cache, uniquement, ce délicieux sourire!—L’abîme
-d’amour charmant, divin, obscur, véritablement
-étoilé, comme la Nuit, qu’éprouvent les êtres
-de votre nature, essayez de le traduire à l’une d’entre
-elles!... Si vos expressions filtrent jusqu’à son cerveau,
-elles s’y déformeront, comme une source pure
-qui traverse un marécage. De sorte qu’en réalité cette
-femme <i>ne les aura pas entendues</i>. «La Vie est impuissante
-à combler ces rêves, disent-elles, et vous lui
-demandez trop!» Ah! comme si la Vie n’était
-pas faite par les vivants!</p>
-
-<p>—Mon Dieu! murmura Félicien.</p>
-
-<p>—Oui, poursuivit l’inconnue, une femme n’échappe
-pas à cette condition de sa nature, la surdité mentale,
-à moins, peut-être, de payer sa rançon d’un prix
-inestimable, comme moi. Vous prêtez aux femmes un
-secret, parce qu’elles ne s’expriment que par des actes.
-Fières, orgueilleuses de ce secret, qu’elles ignorent
-<ins id="cor_37" title="elle-mêmes">elles-mêmes</ins>, elles aiment à laisser croire qu’on peut les
-deviner. Et tout homme, flatté de se croire le divinateur
-attendu, malverse de sa vie pour épouser
-un <ins id="cor_38" title="sphnix">sphinx</ins> de pierre. Et nul d’entre eux ne peut
-s’élever <i>d’avance</i>, jusqu’à cette réflexion qu’un secret,
-si terrible qu’il soit, s’il n’est <i>jamais</i> exprimé, est
-identique au néant.</p>
-
-<p>L’inconnue s’arrêta.</p>
-
-<p>—Je suis amère, ce soir, continua-t-elle,—voici
-<span class="pagenum" id="Page_277">[p. 277]</span>
-pourquoi: je n’enviais plus ce qu’elles possèdent,
-ayant constaté l’usage qu’elles en font—et que j’en
-eusse fait moi-même, sans doute! Mais vous voici,
-vous voici, vous, qu’autrefois j’aurais tant aimé!...
-je vous vois!.... je vous devine!... je reconnais votre
-âme dans vos yeux... vous me l’offrez, <i>et je ne puis
-vous la prendre</i>!...</p>
-
-<p>La jeune femme cacha son front dans ses mains.</p>
-
-<p>—Oh! répondit tout bas Félicien, les yeux en
-pleurs,—je puis du moins baiser la tienne dans le
-souffle de tes lèvres!—Comprends-moi! Laisse-toi
-vivre! tu es si belle!.... Le silence de notre amour
-le fera plus ineffable et plus sublime, ma passion
-grandira de toute ta douleur, de toute notre mélancolie!...
-Chère femme épousée à jamais, viens vivre
-ensemble!</p>
-
-<p>Elle le contemplait de ses yeux aussi baignés de
-larmes et, posant la main sur le bras qui l’enlaçait:</p>
-
-<p>—Vous allez déclarer vous-même que c’est impossible!
-dit-elle. Écoutez encore! je veux achever, en
-ce moment, de vous révéler toute ma pensée... car
-vous ne m’entendrez plus... et je ne veux pas être
-oubliée.</p>
-
-<p>Elle parlait lentement et marchait, la tête inclinée
-sur l’épaule du jeune homme.</p>
-
-<p>—Vivre ensemble!... dites-vous... Vous oubliez
-qu’après les premières exaltations, la vie prend des
-caractères d’intimité où le besoin de s’exprimer exactement
-devient inévitable. C’est un instant sacré! Et
-c’est l’instant cruel où ceux qui se sont épousés,
-<span class="pagenum" id="Page_278">[p. 278]</span>
-inattentifs à leurs paroles, reçoivent le châtiment irréparable
-du peu de valeur qu’ils ont accordée à la <i>qualité</i>
-du sens réel, unique, enfin, que ces paroles recevaient
-de ceux qui les énonçaient. «Plus d’illusions!»
-se disent-ils, croyant, ainsi, masquer, sous
-un sourire trivial, le douloureux mépris qu’ils
-éprouvent, en réalité, pour leur sorte d’amour,—et le
-désespoir qu’ils ressentent de se l’avouer à eux-mêmes.</p>
-
-<p>Car ils ne veulent pas s’apercevoir qu’ils n’ont
-possédé que ce qu’ils désiraient! Il leur est impossible
-de croire que,—hors la Pensée, qui transfigure
-toutes choses,—toute chose n’est qu’<em>ILLUSION</em> ici-bas.
-Et que toute passion, acceptée et conçue dans la
-seule sensualité, devient bientôt plus amère que la
-Mort pour ceux qui s’y sont abandonnés.—Regardez
-au visage les passants, et vous verrez si je m’abuse.—Mais
-nous, demain! Quand cet instant serait
-venu!... J’aurais votre regard, mais je n’aurais pas
-votre voix! j’aurais votre sourire... mais non vos paroles!
-Et je sens que vous ne devez point parler
-comme les autres!...</p>
-
-<p>Votre âme primitive et simple doit s’exprimer
-avec une vivacité presque définitive, n’est-ce pas?
-Toutes les nuances de votre sentiment ne peuvent
-donc être trahies que dans la musique même de vos
-paroles! Je sentirais bien que vous êtes tout rempli
-de mon image, mais la forme que vous donnez à mon
-être dans vos pensées, la façon dont je suis conçue
-par vous, et qu’on ne peut manifester que par quelques
-mots trouvés chaque jour,—cette forme sans lignes
-<span class="pagenum" id="Page_279">[p. 279]</span>
-précises et qui, à l’aide de ces mêmes mots divins,
-reste indécise et tend à se projeter dans la Lumière
-pour s’y fondre et passer dans cet infini que nous
-portons en notre cœur,—cette seule réalité, enfin,
-je ne la connaîtrai jamais! Non!... Cette musique
-ineffable, cachée dans la voix d’un amant, ce murmure
-aux inflexions inouïes, qui enveloppe et fait
-pâlir, je serais condamnée à ne pas l’entendre!...
-Ah! celui qui écrivit sur la première page d’une symphonie
-sublime: «C’est ainsi que le Destin frappe à
-la porte!» avait connu la voix des instruments
-avant de subir la même affliction que moi!</p>
-
-<p>Il se souvenait, en écrivant! Mais moi, comment
-me souvenir de la voix avec laquelle vous venez de me
-dire pour la première fois: «Je vous aime!...»</p>
-
-<p>En écoutant ces paroles, le jeune homme était devenu
-sombre: ce qu’il éprouvait, c’était de la terreur.</p>
-
-<p>—Oh! s’écria-t-il. Mais vous entr’ouvrez dans
-mon cœur des gouffres de malheur et de colère! J’ai
-le pied sur le seuil du paradis et il faut que je
-referme, sur moi-même, la porte de toutes les joies!
-Êtes-vous la tentatrice suprême—enfin!... Il me
-semble que je vois luire, dans vos yeux, je ne sais quel
-orgueil de m’avoir désespéré.</p>
-
-<p>—Va! je suis celle qui ne t’oubliera pas!
-répondit-elle.—Comment oublier les mots pressentis
-qu’on n’a pas entendus?</p>
-
-<p>—Madame, hélas! vous tuez à plaisir toute la
-jeune espérance que j’ensevelis en vous!... Cependant
-si tu es présente où je vivrai, l’avenir, nous le vaincrons
-<span class="pagenum" id="Page_280">[p. 280]</span>
-ensemble! Aimons-nous avec plus de courage!
-Laisse-toi venir!</p>
-
-<p>Par un mouvement inattendu et féminin, elle noua
-ses lèvres aux siennes, dans l’ombre, doucement,
-pendant quelques secondes. Puis elle lui dit avec une
-sorte de lassitude:</p>
-
-<p>—Ami, je vous dis que c’est impossible. Il est des
-heures de mélancolie où, irrité de mon infirmité, vous
-chercheriez des occasions de la constater plus vivement
-encore! Vous ne pourriez oublier que je ne vous
-entends pas!... ni me le pardonner, je vous assure!
-Vous seriez, fatalement, entraîné, par exemple, <i>à ne
-plus me parler</i>, à ne plus articuler de syllabes auprès
-de moi! Vos lèvres, seules, me diraient: «Je vous
-aime», sans que la vibration de votre voix troublât
-le silence. Vous en viendriez à m’écrire, ce qui serait
-pénible, enfin! Non, c’est impossible! Je ne profanerai
-pas ma vie pour la moitié de l’Amour. Bien que
-vierge, je suis veuve d’un rêve et veux rester inassouvie.
-Je vous le dis, je ne puis vous prendre votre
-âme en échange de la mienne. Vous étiez, cependant,
-celui destiné à retenir mon être!... Et c’est à cause
-de cela même que mon devoir est de vous ravir mon
-corps. Je l’emporte! C’est ma prison! Puissé-je en
-être bientôt délivrée!—Je ne veux pas savoir
-votre nom... <i>Je ne veux pas le lire!</i>... Adieu!—Adieu!...</p>
-
-<p>Une voiture étincelait à quelques pas, au détour de
-la rue de Grammont. Félicien reconnut vaguement le
-laquais du péristyle des Italiens lorsque, sur un signe
-<span class="pagenum" id="Page_281">[p. 281]</span>
-de la jeune femme, un domestique abaissa le marchepied
-du coupé.</p>
-
-<p>Celle-ci quitta le bras de Félicien, se dégagea comme
-un oiseau, entra dans la voiture. L’instant d’après
-tout avait disparu.</p>
-
-<p>M. le comte de la Vierge repartit, le lendemain,
-pour son solitaire château de Blanchelande,—et
-l’on n’a plus entendu parler de lui.</p>
-
-<p>Certes, il pouvait se vanter d’avoir rencontré, du
-premier coup, une femme sincère,—ayant, enfin,
-<i>le courage de ses opinions</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_282">
-
-<h2 class="nobreak">MARYELLE</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Madame la baronne de la Salle.</i></p>
-
-<div class="citat">«Avance tes lèvres, dit-elle, mes baisers ont le
-goût d’un fruit qui se fondrait dans ton cœur!»</div>
-
-<div class="attrib"><span class="smcap">Gustave Flaubert</span>, <i>la Tentation de saint Antoine</i>.</div>
-
-<p class="sep2">Sa disparition de Mabille, ses allures nouvelles, la
-discrète élégance de ses toilettes sombres, ses airs,
-enfin, de <i lang="la" xml:lang="la">noli me tangere</i>, joints à de certaines <i>réticences</i>
-qu’employaient désormais ses favorisés en parlant
-d’elle, tout cela m’intriguait un peu les esprits au
-sujet de cette séduisante fille, célèbre, jadis, dans ces
-soupers où son fin et joli babil galvanisait jusqu’aux
-princes les plus moroses de la <i>Gomme</i>—et que je
-désire appeler Maryelle.</p>
-
-<p>Tout semblant de pudeur n’étant, parfois, pour
-les femmes ultra-galantes qu’une dernière dépravation,
-<span class="pagenum" id="Page_283">[p. 283]</span>
-je résolus, étant désœuvré, d’approfondir
-l’énigme.</p>
-
-<p>Oui, par un légitime ennui, par une de ces frivolités
-dont tout philosophe est capable à ses heures
-(et qu’il ne faut point se hâter de blâmer outre mesure),
-je formai le dessein de rechercher, dès que s’en
-offrirait l’occasion, jusqu’à quel degré de l’épiderme
-cette couche de vernis pudique avait pénétré chez
-elle, ne doutant pas que les premières égratignures
-d’une conversation savamment épicée n’en fissent
-sauter, pour le moins, quelques écailles.</p>
-
-<p>Hier, avenue de l’Opéra, je rencontrai la mystérieuse
-enfant, toute moulée de faille noire, une
-rose rouge-sang à la ceinture, un gainsborough sur
-son ovale et fin visage.</p>
-
-<p>Maryelle compte aujourd’hui vingt-cinq automnes;
-elle n’est qu’un peu pâlie, toujours svelte, excitante
-avec sa beauté de tubéreuse, pimentée d’une
-distinction de vicomtesse de théâtre et son je ne sais
-quel charme dans les yeux.</p>
-
-<p>Entre deux banalités de circonstance et la trouvant
-moins cérémonieuse que je ne m’y attendais, je l’invitai,
-sans autres façons, à venir dîner au Bois, seule à
-seul, dans un moulin de couleur quelconque, histoire
-de s’ennuyer de concert,—les premiers soirs de notre
-énervant septembre, devant aider, ce pensai-je, à ses
-expansives confidences.</p>
-
-<p>Elle déclina d’abord, puis, comme séduite par mon
-insouciant ton de réserve, elle accepta. Cinq heures
-sonnaient. Nous partîmes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_284">[p. 284]</span>
-La promenade, sous les branchages de l’une des
-plus désertes allées du Bois, fut silencieuse. Maryelle
-avait baissé son voile, craignant soit d’être vue,
-soit de me causer quelque gêne. La voiture, d’après
-son désir, allait au pas. Je ne remarquai rien d’autrement
-surprenant dans la tenue de notre énigmatique
-amie, sinon, toutefois, l’attention inusitée dont
-elle honora le coucher du soleil.</p>
-
-<p>Le dîner fut maintenu sur un diapason tellement
-officiel, que, transporté en un repas de famille bourgeoise
-le jour de la fête du grand-père, il n’y eût
-choqué personne. Nous parlâmes, je m’en souviens,
-du... prochain salon! Elle était au fait, semblait
-s’intéresser. Bref, nous étions absurdes à plaisir:
-c’est si amusant de jouer au gandin! Je préfère
-cela aux cartes.</p>
-
-<p>Pour diversifier et l’attirer vers de plus riants
-domaines de l’Esprit, je me mis à lui détailler, au
-dessert, l’aventure de ce hobereau vindicatif lequel
-ayant surpris—(qui? je vous le donne en mille?)—sa
-femme, figurez-vous! en conversation légère,
-blessa, mortellement, le préféré:—puis, pendant
-que celui-ci rendait l’âme, et comme la jeune éplorée
-se penchait en grand désespoir sur l’agonisant,—imagina
-(raffinement extrême!) de chatouiller dans
-l’ombre les pieds de l’épouse infidèle, afin de la forcer
-d’éclater d’un fou rire au nez expirant de l’élu de
-son cœur.</p>
-
-<p>Cette anecdote, assaisonnée d’incidentes, ayant
-induit Maryelle à sourire, la glace fut rompue,—et
-<span class="pagenum" id="Page_285">[p. 285]</span>
-nous commençâmes à nous distraire davantage.</p>
-
-<p>Lorsqu’on nous eut apporté les candélabres, l’éternel
-café, les boîtes odorantes de la Havane et les cigarettes
-russes, comme les fenêtres de notre retrait
-donnaient sur de grands arbres, je lui dis, en lui
-montrant le croissant qui faisait étinceler les dernières
-feuilles d’or bruni:</p>
-
-<p>—Ma chère Maryelle, te rappelles-tu, vaguement,
-l’automne dernier?</p>
-
-<p>Elle eut un mouvement de tête un peu mélancolique:</p>
-
-<p>—Bah! répondit-elle. L’hiver suivant, les jolies
-fleurs de ces deux soirs dont tu parles sont mortes
-sous la neige. Tiens, n’essayons pas de raviver un
-bouquet de sensations fanées,—ce serait nous efforcer
-vers un nul plaisir. Le caprice est envolé; c’est
-l’oiseau bleu! Laissons la cage ouverte, en souvenir,
-veux-tu? Restons amis.</p>
-
-<p>L’heure était charmante: Maryelle venait de dire
-une chose aussi sensée qu’exquise; quoi de mieux
-possible, désormais, qu’une causerie? Elle voyait
-qu’en cet instant, du moins, j’avais plutôt souci du mot
-de son attitude nouvelle que de ses chers abandons...
-Cependant je me crus obligé, par une délicatesse, de
-prendre un air attristé quelque peu,—simple attention
-que tout homme bien élevé doit toujours et
-quand même à une créature gracieuse. Elle me devina
-sans doute et la sympathique alouette voulut bien se
-laisser prendre au miroir. Nous nous tendîmes la
-main en souriant:—et ce fut fini.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_286">[p. 286]</span>
-Et voici qu’entre deux petites gorgées de menthe
-blanche, m’ayant élu pour confident, sous le fallacieux
-peut-être, mais rassurant prétexte que je ne suis pas
-«comme les autres» (ce qui était à dire, en réalité,
-pour causer, à tout prix, de l’intime préoccupation
-qui l’étouffait), Maryelle me narra la suivante histoire,—après
-m’avoir arraché cette promesse (que je tiens
-en ce moment), d’en masquer l’héroïne (s’il m’arrivait
-d’en parler un jour), sous le loup de velours
-d’un impénétrable et gracieux pseudonymat.</p>
-
-<p>Voici l’histoire, sans commentaires. C’est seulement
-<i>sa manière d’être banale</i> qui m’a semblé assez extraordinaire.</p>
-
-<p>L’hiver dernier, au théâtre, Maryelle avait été
-l’objet, paraît-il, de l’attention d’un très jeune spectateur
-absolument inconnu du tout Paris des rues
-Blanche et Condorcet.</p>
-
-<p>Oui, d’un enfant de dix-sept ou dix-huit ans, de
-mise élégante et simple, et dont la jumelle s’était
-plusieurs fois levée vers la loge.</p>
-
-<p>Lorsque la belle Maryelle est habillée en toilette
-montante, il faut vous dire qu’un provincial pourra
-toujours la prendre pour quelque échappée d’un salon
-de moderne préfète.</p>
-
-<p>La dangereuse créature a cela pour elle, qu’elle
-n’est dénuée ni d’orthographe ni d’un certain tact,
-grâce auquel elle <i>devient</i> selon les gens qui lui parlent—et
-assez vite pour produire l’illusion. La
-romance une fois commencée, elle ne détonne plus:
-qualité rare.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_287">[p. 287]</span>
-Elle s’était accompagnée, ce soir-là, d’une forte
-marchande à la toilette, à qui, dès le premier coup
-de lorgnette du «monsieur», elle intima, tout bas, la
-plus rigoureuse tenue.</p>
-
-<p>En sorte que, dès le second acte, Maryelle eût
-semblé, à des yeux même sagaces, une rentière veuve
-et indifférente, flanquée d’une parente éloignée.</p>
-
-<p>Le «monsieur» n’était donc autre que cet adolescent
-de dix-sept ans à peine: de beaux yeux, un air
-crédule, l’innocence même. Un page. Or, l’aspect
-imposant et piquant à la fois de la brillante personne
-ayant ému, ce semble, outre mesure, notre jeune
-homme, il erra dans les couloirs (sans oser, bien entendu);
-et pour tout dire, à l’issue de la représentation,
-il suivit en voiture l’humble fiacre de ces
-dames.</p>
-
-<p class="sep2">En fine mouche, Maryelle se réfugia, ce soir-là,
-chez sa marchande à la toilette. Des ordres furent
-donnés pour «si l’on venait prendre des renseignements».
-Bref, elle devint, en deux temps, l’honnête
-veuve, «de passage à Paris», du militaire en
-retraite, âgé, décoré, auquel une famille intéressée
-l’avait sacrifiée de bonne heure. Enfin, rien n’y
-manqua, pas même les deux ans de veuvage, avec le
-portrait du défunt, qu’on se procurerait facilement
-et d’occasion, s’il y avait lieu de s’en pourvoir. Il
-est de tradition que, même de nos jours, cette fastidieuse
-rengaine ne manque jamais son effet sur les
-imaginations jeunes encore. Maryelle s’en tint là,
-<span class="pagenum" id="Page_288">[p. 288]</span>
-le mieux étant l’ennemi du bien: plus tard, on aviserait.</p>
-
-<p>La nuit ayant affolé les fiévreuses rêveries de son
-juvénile amoureux, tout se passa comme, avec son
-flair de levrette, notre héroïne l’avait pressenti.</p>
-
-<p>Le jeune provincial, une fois en possession du nom,
-nouvellement choisi, de la dame, écrivit.</p>
-
-<p>(Maryelle, en mettant son pouce léger sur la signature,
-me donna cette lettre à lire.) S’il faut l’avouer,
-je fus surpris de l’accent sincère de cette épître: elle
-émanait à coup sûr d’un trop candide, mais très
-noble garçon. C’était fou! mais c’était exquis! Ah!
-le charmant et bon petit être! Un respect, une timidité
-irrésistibles!—Il donnait son premier amour,
-cet enfant-là, prenant cette fille bizarre pour la plus
-réservée des femmes! J’en fus attristé moi-même en
-songeant au dénouement inévitable.</p>
-
-<p>—Il s’appelle, de son petit nom, Raoul, me dit-elle;
-il appartient à une excellente famille de la province:
-ses parents, «des magistrats bien honorables», lui
-laisseront de l’aisance. Il vient à Paris trois fois par
-mois, en s’échappant! Cela dure depuis six semaines.</p>
-
-<p>Maryelle, allumant une cigarette, continua son histoire,
-comme se parlant à elle-même.</p>
-
-<p>Ayant des côtés abordables, la belle repentie n’était
-point demeurée insensible à cette passion, si «gentiment»
-exprimée. Après deux autres «petites lettres
-d’attendrissement», un voile se déchira pour elle; son
-«âme» entrevit l’existence sous un jour inconnu.
-<span class="pagenum" id="Page_289">[p. 289]</span>
-Une Marion Delorme s’éveilla dans ce corps jusque-là
-plongé en des limbes d’inconscience.</p>
-
-<p>Bref, un rendez-vous fut accordé.</p>
-
-<p>L’enfant, paraît-il, fut inouï, fou de joie, ignorant,
-ingénu jusqu’au délire. Et, se sentant pour la première—et
-dernière fois, sans doute,—aimée noblement,
-voilà que cette charmante insensée de Maryelle
-s’«emballa» elle-même et que l’idylle commença.</p>
-
-<p>Elle en devint folle!</p>
-
-<p>Oh! rien ne manque au roman! Ni le secret à
-chaque voyage de Raoul, ni la petite maison louée
-dans un faubourg tranquille, avec des fleurs sur le
-balcon et donnant sur un pâle petit jardin. Là, seulement,
-ressuscitée des «autres», elle palpite de
-toutes les chastetés, de tous les abandons, de tous les
-bonheurs «ignorés si longtemps!» (Et, en parlant,
-des larmes brillaient entre les cils de la sentimentale
-fille.)</p>
-
-<p>Raoul est un Roméo qui ne saura peut-être jamais
-le fin mot de sa Juliette, car elle compte disparaître
-un jour. Plus tard.</p>
-
-<p>L’autre femme qui était en elle est morte, à l’entendre;—ou,
-plutôt, n’a, pour elle, jamais existé.—Les
-femmes ont de ces puissances d’oubli momentané;
-elles disent à leurs souvenirs: «Vous repasserez
-demain,» et ils obéissent.</p>
-
-<p>Mais, au fond, tout ce qu’affirment les femmes de
-mœurs un peu libres est-il digne d’autant d’attention
-que le bruit du vent qui chante dans les feuilles jusqu’à
-l’hiver?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_290">[p. 290]</span>
-Cependant, ses économies se sont dissipées à meubler,
-d’une façon délicate et modeste, la demeure en
-question. Raoul n’est encore ni majeur, ni en possession
-d’une fortune quelconque. D’ailleurs, fût-il
-riche, il semblerait impossible à Maryelle d’accepter
-de lui le moindre service d’argent; elle a peur de
-l’argent auprès de cet enfant-là. L’argent, cela lui
-rappellerait les «autres». Lui en parler? jamais.—Elle
-aimerait mieux mourir. Positivement.—Elle se
-trouve justifiée, par son amour, de l’inconvenance
-assez déplacée, de l’indélicatesse même, qu’elle commet,
-en ceci, vis-à-vis de ce très innocent garçon.</p>
-
-<p>Lui, la croyant à l’aise, comme une femme de son
-monde, n’y songe, non plus, en rien; il consacre tous
-ses petits louis à lui acheter soit des fleurs, soit de
-jolies choses d’art qu’il peut trouver, voilà tout. Et
-c’est, en effet, tout naturel.</p>
-
-<p>Entre eux donc, c’est le ciel! c’est l’estime naïve et
-pure! c’est le tout simple amour, avec ses ingénues
-tendresses, ses extases, ses ravissements éperdus!</p>
-
-<p>Daphnis et Chloé, balbutiant: voilà leur pendant
-exact.</p>
-
-<p class="sep2">A ce point du récit, Maryelle fit une pause, puis
-levant vers les nuages lointains, au delà de la croisée
-ouverte aux étoiles, des yeux d’une expression virginale:</p>
-
-<p>—Oui, acheva-t-elle, je lui suis fidèle! Et rien,
-rien! je le sens, ne me ferait cesser de l’être! Oui, <em>JE
-ME TUERAIS PLUTÔT</em>!—murmura-t-elle avec une énergie
-<span class="pagenum" id="Page_291">[p. 291]</span>
-froide, et en rougissant de pudeur à la seule idée
-d’une infidélité imaginaire.</p>
-
-<p>—Hein?... lui répondis-je en relevant la tête et
-légèrement stupéfait de cet aveu,—tiens,—mais...
-Georges, cependant, mais Gaston d’Al?... mais ce bel
-Aurelio? mais Francis X***? Il me semblait que...
-hein?</p>
-
-<p>Maryelle éclata d’un frais rire aux notes d’or et de
-cristal.</p>
-
-<p>—D’aimables blagueurs! s’écria-t-elle tout à coup,
-sans transition. Ah! les importuns obligés,—sombre
-fête, alors!—Eux? Ah, bien!... Certes!...</p>
-
-<p>(Et elle haussa dédaigneusement les épaules.)</p>
-
-<p>—Est-ce de ma faute s’il faut bien vivre? ajouta-t-elle.</p>
-
-<p>—J’entends: tu lui demeures fidèle... en pensée?</p>
-
-<p>—En pensée comme en sensations! s’écria de nouveau
-Maryelle, avec un mouvement d’hermine
-révoltée.</p>
-
-<p>Il y eut un silence.</p>
-
-<p>—Mon cher, continua-t-elle avec un de ces étranges
-regards féminins où des esprits seuls peuvent lire, si
-l’on savait jusqu’à quel point mon histoire, en ceci
-du moins, <i>devient celle de toutes les femmes</i>!—Il est
-si facile de ne point profaner le trésor de joies qui
-n’appartient qu’à l’amour, à ce sentiment divin que
-cet enfant et moi nous partageons!... Le reste?—Est-ce
-que cela nous regarde?—Le cœur y est-il
-pour quelque chose? Le plaisir pour quelque chose?
-<i>L’ennui même</i> pour quelque chose?... En vérité,
-<span class="pagenum" id="Page_292">[p. 292]</span>
-mon cher poète, ce dont tu veux parler est moins
-qu’un rêve et ne signifie rien.</p>
-
-<p class="sep2">Les femmes ont une façon de prononcer le mot
-<i>rêve</i> et le mot <i>poète</i> qui serait à mourir de rire si on
-en avait le temps.</p>
-
-<p class="sep2">—Aussi, acheva-t-elle, ai-je le droit de dire que
-je suis incapable de le tromper.</p>
-
-<p>—Ah! çà, ma chère Maryelle, lui répondis-je en
-plaisantant, sans prétendre que le <i>convenu</i> de bien des
-faveurs me soit inintelligible, quelle que soit ma
-modestie, quelque désir que j’aie de ne caresser
-aucune chimère, m’autoriserais-tu, voyons, à <em>JURER</em>
-que moi-même, enfin, je n’étreignis jamais que ton
-fantôme?</p>
-
-<p>A cette folle question,—suggérée, peut-être, par
-quelque sensible contrariété, l’animation de son
-récit l’ayant rendue, vraiment, des plus ragoûtantes,—elle
-s’accouda sur la table avec une mélancolie:
-le bout de ses doigts pâles et fins effleurait ses
-cheveux; elle regardait, entre ses cils, brûler l’une
-des bougies du candélabre,—puis, avec un indéfinissable
-sourire:</p>
-
-<p>—Très cher, me dit-elle après un assez profond
-silence, c’est gênant, ce que tu me demandes; mais
-vois-tu bien, <i>nul n’est plus si prodigue de soi-même,
-de nos jours</i>. Et, entre autres, ni toi, ni moi. Les semblants
-de l’amour ne sont-ils pas devenus, pour
-presque tous, préférables à l’amour même? Ne m’as-tu
-<span class="pagenum" id="Page_293">[p. 293]</span>
-pas, au fond, donné l’exemple du méchant sacrilège...
-que tu voudrais me reprocher? Entre nous
-ne serais-tu pas embarrassé quelque peu si je t’eusse
-aimé?... Prends-tu, sérieusement, le charme, convenu
-en effet, d’un instant—peut-être bien solitaire,
-bien peu partagé peut-être!—pour la fusible et
-dévorante joie de l’Amour?—Quoi! tu ravirais, je
-suppose, un baiser sur les lèvres d’une enfant endormie
-et, de ceci, tu la jugerais coupable d’infidélité à—son
-fiancé, par exemple?... Et, la rencontrant un
-jour, tu oserais t’imaginer, sans rire, avoir été le
-rival de celui... Ah! je t’atteste que n’ayant pas
-même ressenti le frôlement de ce baiser, elle serait
-dispensée, envers toi, même de l’oubli.—Si indifférent
-que tu me puisses être en amour, tu peux bien
-croire, sans grande fatuité, j’imagine, que j’ai su
-distinguer le plaisir qu’a <i>dû</i> me causer ta simple
-personne, de celui que m’a causé, aussi, ce joli diamant
-glissé à mon doigt—(ah! certes, avec une
-délicate et tout à fait simple apparence de souvenir,
-je l’accorde!)—mais qui, parlons franc, t’acquittait
-envers une pauvre fille, galante de son métier,
-comme ta très humble servante Maryelle. Quant
-au <i>surplus</i>, à ce que je puis t’avoir accordé par
-enjouement ou par indolence, c’est là l’illusion
-qu’il faut laisser à jamais envolée,—la poussière
-brillante des ailes de ce papillon s’étant toujours
-effacée aux doigts assez cruels qui tentèrent de le
-ressaisir.</p>
-
-<p>«Mon cher, n’espère pas me persuader que tu n’as
-<span class="pagenum" id="Page_294">[p. 294]</span>
-connu de l’amour que ces vains abandons mélangés
-de tristes et nécessaires arrière-pensées.—Tu me
-demandes si tu n’as jamais pressé dans tes bras que
-mon fantôme? conclut la belle rieuse: eh bien,
-permets-moi de te répondre que ta question serait
-au moins indiscrète et <i>inconvenante</i> (c’est le mot,
-sais-tu?) si elle n’était pas absurde. Car—<i>cela ne
-te regarde pas</i>.</p>
-
-<p>—Va vite retrouver ton Raoul, misérable! m’écriai-je,
-furieux.—A-t-on vu l’impertinente? Je
-prétends me consoler en essayant d’écrire ta ridicule
-histoire. Tu es d’une fidélité... à toute épreuve!</p>
-
-<p>—N’oublie pas le pseudonyme! dit, en riant,
-Maryelle.</p>
-
-<p>Elle mit son chapeau voilé, sa longue mante, se
-priva de m’embrasser,—par un dernier sentiment
-des usages, et disparut.</p>
-
-<p>Resté seul, je m’accoudai au balcon, regardant
-s’éloigner, sous les arbres de l’allée, la voiture, qui
-emportait cette amoureuse vers son amour.</p>
-
-<p>—Voilà, certes, une Lucrèce nouvelle! pensai-je.</p>
-
-<p>L’herbe, toute lumineuse de l’ondée du soir, brillait
-sous la fenêtre: j’y jetai, par contenance, mon cigare
-éteint.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_295">
-
-<h2 class="nobreak">LE TRAITEMENT DU DOCTEUR TRISTAN</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Monsieur Jules de Brayer.</i></p>
-
-<div class="citat">«<span lang="la" xml:lang="la">Fili Domini, putasne <i>vivent</i> ossa
-ista?</span>»</div>
-
-<div class="attribr"><span class="smcap">Isaïe.</span></div>
-
-<p class="sep2">Hurrah! C’en est fait! En joie! <i lang="en" xml:lang="en">For ever!!!</i> Le Progrès
-nous emporte en son torrent. Lancés comme
-nous le sommes, tout temps d’arrêt serait un véritable
-suicide. Victoire! victoire! La vitesse de notre entraînement
-prend des proportions de brouillard tellement
-admirables que c’est à peine si nous avons le loisir
-de distinguer autre chose que l’extrémité de notre
-propre nez.</p>
-
-<p>Pour échapper à l’horrible hypnotisme qui pourrait
-s’en ensuivre, avons-nous d’autres ressources que
-celle de fermer définitivement les yeux? Non. Pas
-d’autre. Abaissons donc les paupières et—laissons-nous
-aller.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_296">[p. 296]</span>
-Que de découvertes! Que d’inventions, butyreuses
-pour tous!—L’Humanité devient, entre deux déluges,
-un fait, positivement divin! Récapitulons:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Poudre de riz noire, pour éclaircir le teint des
-nègres marrons;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Réflecteurs du D<sup>r</sup> Grave, qui vont, dès demain,
-couvrir d’affiches le vaste mur du ciel nocturne;</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Toiles d’araignée artificielles pour chapeaux de
-savants;</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Machine-à-Gloire de l’illustre Bathybius Bottom,
-le parfait baron moderne;</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> L’Ève-nouvelle, machine électro-humaine (presque
-une bête!...), offrant le clichage du premier
-amour,—par l’étonnant Thomas Alva Edison,
-l’ingénieur américain, le Papa du Phonographe.</p>
-
-<p>—Mais, chut! Voici du nouveau!—Voici encore
-du nouveau!... Toujours!... Cette fois, c’est la Médecine
-qui va nous éblouir. Écoutons! Un stupéfiant
-praticien, le D<sup>r</sup> T. Chavassus, vient de trouver un
-traitement radical des <i>Bruits, Bourdonnements</i>, et tous
-autres troubles du canal auditif. Il guérit jusqu’aux
-personnes qui <i>entendent de travers</i>, maladie devenue
-contagieuse de nos jours.—Chavassus, enfin, possédant,
-à fond, la connaissance de tous les tambours
-de l’ouïe humaine, s’adresse, d’une façon <i>intellectuelle</i>,
-à ces gens nerveux qui sentent trop vite, comme on
-dit, la <i>Puce à l’oreille</i>!—Il calme les démangeaisons
-que, par exemple, la sensation des «outrages» éveille
-encore derrière l’appendice auriculaire de certains
-humains en retard et demeurés <i>trop</i> susceptibles!
-<span class="pagenum" id="Page_297">[p. 297]</span>
-Mais son triomphe, sa spécialité, c’est la cure des
-personnes qui «<i>entendent des Voix</i>», soit les Jeanne
-d’Arc, par exemple.—C’est là son titre principal à
-l’estime publique.</p>
-
-<p>Le traitement du D<sup>r</sup> Chavassus est <i>tout</i> rationnel;
-sa devise est: «Tout pour le Bon-Sens et par le Bon-Sens!»
-Plus d’inspirations héroïques à craindre, avec
-lui. Ce prince du savoir empêcherait un malade de
-distinguer jusqu’à la voix de sa conscience, au besoin.
-Et il garantit, à forfait, que toute Jeanne d’Arc, au
-sortir de ses mains éclairées, n’entendra plus aucune
-espèce de <i>Voix</i> (pas même la sienne), et que les tambours
-des oreilles seront, chez elle, aussi voilés que tout
-tambour sérieux et rationnel doit l’être aujourd’hui.</p>
-
-<p>Plus de ces entraînements irréfléchis, dus, par
-exemple, à l’excitation que les vieux chants d’une
-patrie éveillent, maladivement, dans le cœur de
-quelques derniers enthousiastes! Plus d’enfantillages!
-Ne craignons plus de reconquérir des provinces à
-l’étourdie! Le Docteur est là. Seriez-vous tourmenté
-par quelques lointains appels des sirènes de la
-Gloire?... Chavassus vous fera passer ces bourdonnements
-d’oreilles.—Entendez-vous des accents sublimes,
-dans le silence, comme si l’âme de votre pays
-vous parlait?... Éprouvez-vous des sursauts d’honneur
-révolté lorsque le sentiment du courage vaincu
-et de l’indomptable espoir des grands lendemains
-s’allume en votre cœur et fait rougir le lobe de vos
-oreilles?...—Vite! vite! chez le Docteur: il vous
-ôtera ces démangeaisons-là!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_298">[p. 298]</span>
-Ses consultations sont de deux à quatre. Et quel
-homme affable! charmant! irrésistible!—Vous pénétrez
-dans son cabinet, pièce décorée avec cette ornementation
-sévère qui convient à la Science. Pour tout
-objet de luxe, vous apercevez une botte d’oignons
-appendue au-dessous d’un buste d’Hippocrate, pour
-indiquer aux personnes sentimentales qu’elles pourront
-se procurer, au besoin, des larmes de gratitude
-après succès.</p>
-
-<p>Chavassus vous indique un fauteuil scellé dans le
-parquet. A peine y êtes-vous commodément installé,
-que de brusques crampons, pareils à des griffes de
-tigre, paralysent, à l’instant même, chez vous, le plus
-léger mouvement.—Le Docteur, alors, vous regarde
-pendant quelque temps, bien en face, en haussant
-les sourcils, en poussant sa joue avec sa langue et un
-cure-dents à la main, vous témoignant, ainsi, du violent
-intérêt que vous lui inspirez.</p>
-
-<p>—Avez-vous eu souvent <i>l’oreille basse</i>, dans la
-vie? vous demande-t-il.</p>
-
-<p>—Mais... comme tout le monde, aujourd’hui,
-répondez-vous, gaiement.—Souventes fois, pour me
-distraire.</p>
-
-<p>—Espérez, en ce cas, reprend le Docteur. Ce sont
-des échos, mon ami; ce ne sont pas des <i>Voix</i> que vous
-avez entendues.</p>
-
-<p>Et soudain, se précipitant sur votre oreille, il y
-colle sa bouche. Puis, avec une intonation d’abord
-lente et basse, mais qui ne tarde pas à s’enfler comme
-le rugissement de la foudre, il y articule ce seul mot:
-<span class="pagenum" id="Page_299">[p. 299]</span>
-«<em>HUMANITÉ</em>». Les yeux sur son chronomètre, il en
-arrive, après vingt minutes, à le prononcer dix-sept
-fois par seconde, sans en confondre les syllabes,
-résultat conquis par bien des veilles! fruit de nombreux
-et périlleux exercices.</p>
-
-<p>Il répète donc ce mot, de cette manière surprenante,
-en votre dite oreille: non point que ce vocable représente,
-à son esprit, un sens quelconque! Au contraire!
-(Il ne s’en sert, personnellement, que comme certain
-chanteur se servait, tous les matins, du mot «Carcassonne»,
-pour se nettoyer le gosier, et voilà tout.)
-Mais il lui attribue des vertus <i>magiques</i> et il prétend
-que, lorsqu’il a bien endormi, châtré et englué le
-cervelet d’un malade avec ce mot-là, la guérison est
-aux trois quarts obtenue.</p>
-
-<p>Cela fait, il passe à l’autre oreille et y susurre,
-avec les inflexions d’une tyrolienne, environ nonante
-<i>Queues-de-mots</i>, de sa confection. Ces Queues-de-mots,
-jouent sur les désinences de certains termes,
-aujourd’hui démodés et dont il est presque impossible
-de retrouver la signification,—par exemple de
-mots tels que: Générosité!... Foi!... Désintéressement!...
-Ame immortelle!... etc., et autres expressions
-fantastiques. A la fin, vous l’écoutez en remuant
-doucement la tête de haut en bas; vous souriez, dans
-une sorte d’extase.</p>
-
-<p>Au bout d’une demi-heure, le vase de votre entendement
-étant rempli de la sorte, il devient nécessaire
-de le <i>boucher</i>, n’est-il pas vrai?... de peur que son
-précieux contenu ne s’évente. Chavassus, donc, aux
-<span class="pagenum" id="Page_300">[p. 300]</span>
-approches du moment qu’il juge psychologique, vous
-introduit dans les oreilles deux fils d’induction tout
-particulièrement enduits, préparés et saturés d’un
-fluide <i>positif</i> dont il a le secret.—Chut! ne bougeons
-plus!... Il touche l’interrupteur d’une pile voisine;
-l’étincelle part dans votre oreille. Trente mille cymbales
-résonnent sous votre crâne. Les crampons et le
-fauteuil retiennent le bond terrible dont vous savourez,
-intérieurement, l’élan contenu.</p>
-
-<p>—Eh bien!—Quoi?... quoi?... quoi?... ne cesse
-de vous répéter, en souriant, le Docteur.</p>
-
-<p>Seconde étincelle. Crac! Cela suffit. Victoire!... Le
-tympan est crevé,—c’est-à-dire ce point mystérieux,
-ce point malade, ce <i>point</i> inquiétant qui, dans le
-tympan de votre misérable oreille, apportait à votre
-esprit ces bourdonnements de gloire, d’honneur et
-de courage.—Vous êtes sauvé. Vous n’entendez plus
-rien. Miracle! L’Abstraction et la Queue-de-mot couvrent,
-en vous, tous cris de colère devant le vieil Idéal
-assassiné! L’amour exclusif de votre santé et de vos aises
-vous inspire un mépris éclairé de toutes les offenses!
-vous voici, désormais, à l’épreuve de dix mille claques.—<span class="smcap">Enfin</span>!!!
-Vous respirez. Chavassus vous délivre une
-pichenette sur le nez, en signe de guérison; vous
-vous levez;—vous êtes LIBRE...</p>
-
-<p>Si vous appréhendez quelques puérils regains de
-dignité, si, en un mot, vous doutez encore, le Docteur
-Tristan, tout en mâchonnant son cure-dents, détache,
-à la chute de vos lombes, un fort coup de pied, que
-vous recevez d’un cœur débordant de gratitude et en
-<span class="pagenum" id="Page_301">[p. 301]</span>
-regardant la botte d’oignons. Vous voilà rassuré.
-Vous partez après l’avoir couvert d’or. Vous sortez
-de chez lui, frais, dispos, leste—(en ce bel habit
-noir, <i>vulgò</i> sifflet, <i>aliàs</i> queue-de-pie, avec lequel
-vous portez, si divinement, le deuil des mots que vous
-avez tués);—les mains dans les poches, au gai
-soleil, la mine entendue, l’œil fin,—l’esprit bien délivré
-de toutes ces <i>Voix</i> vaines et confuses qui, la
-veille encore, vous harcelaient. Vous sentez le Bon-sens
-couler, comme un baume, dans tout votre être.
-Votre indifférence... <i>ne connaît plus de frontières</i>.
-Vous êtes sacré par un raisonnement qui vous rend
-supérieur à toutes les hontes. Vous êtes devenu un
-homme de l’Humanité.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_302">
-
-<h2 class="nobreak">CONTE D’AMOUR</h2>
-
-<div class="citat">«Et que Dieu ne te récompense jamais
-du <i>bien</i> que tu m’as fait!»</div>
-
-<div class="attribr"><span class="smcap">Henri Heine</span>, l’<i>Intermezzo</i>.</div>
-
-<h3>I<br />
-ÉBLOUISSEMENT</h3>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">La Nuit, sur le grand mystère,</div>
- <div class="vers8">Entr’ouvre ses écrins bleus:</div>
- <div class="vers8">Autant de fleurs sur la terre</div>
- <div class="vers8">Que d’étoiles dans les cieux!</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">On voit ses ombres dormantes</div>
- <div class="vers8">S’éclairer, à tous moments,</div>
- <div class="vers8">Autant par les fleurs charmantes</div>
- <div class="vers8">Que par les astres charmants.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <span class="pagenum" id="Page_303">[p. 303]</span>
- <div class="vers8">Moi, ma nuit au sombre voile</div>
- <div class="vers8">N’a, pour charme et pour clarté,</div>
- <div class="vers8">Qu’une fleur et qu’une étoile:</div>
- <div class="vers8">Mon amour et ta beauté!</div>
-</div>
-</div>
-
-<h3>II<br />
-L’AVEU</h3>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">J’ai perdu la forêt, la plaine</div>
- <div class="vers8">Et les frais avrils d’autrefois...</div>
- <div class="vers8">Donne tes lèvres: leur haleine,</div>
- <div class="vers8">Ce sera le souffle des bois!</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">J’ai perdu l’Océan morose,</div>
- <div class="vers8">Son deuil, ses vagues, ses échos;</div>
- <div class="vers8">Dis-moi n’importe quelle chose:</div>
- <div class="vers8">Ce sera la rumeur des flots.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Lourd d’une tristesse royale,</div>
- <div class="vers8">Mon front songe aux soleils enfuis...</div>
- <div class="vers8">Oh! cache-moi dans ton sein pâle!</div>
- <div class="vers8">Ce sera le calme des nuits!</div>
-</div>
-</div>
-
-<h3>III<br />
-LES PRÉSENTS</h3>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Si tu me parles, quelque soir,</div>
- <div class="vers8">Du secret de mon cœur malade,</div>
- <div class="vers8">Je te dirai, pour t’émouvoir,</div>
- <div class="vers8">Une très ancienne ballade.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<span class="pagenum" id="Page_304">[p. 304]</span>
- <div class="vers8">Si tu me parles de tourment,</div>
- <div class="vers8">D’espérance désabusée,</div>
- <div class="vers8">J’irai te cueillir, seulement,</div>
- <div class="vers8">Des roses pleines de rosée.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Si, pareille à la fleur des morts</div>
- <div class="vers8">Qui se plaît dans l’exil des tombes,</div>
- <div class="vers8">Tu veux partager mes remords...</div>
- <div class="vers8">Je t’apporterai des colombes.</div>
-</div>
-</div>
-
-<h3>IV<br />
-AU BORD DE LA MER</h3>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Au sortir de ce bal nous suivîmes les grèves;</div>
- <div class="vers">Vers le toit d’un exil, au hasard du chemin,</div>
- <div class="vers">Nous allions: une fleur se fanait dans sa main;</div>
- <div class="vers">C’était par un minuit d’étoiles et de rêves.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Dans l’ombre, autour de nous, tombaient des flots foncés.</div>
- <div class="vers">Vers les lointains d’opale et d’or, sur l’Atlantique,</div>
- <div class="vers">L’outre-mer épandait sa lumière mystique,</div>
- <div class="vers">Les algues parfumaient les espaces glacés;</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Les vieux échos sonnaient dans la falaise entière!</div>
- <div class="vers">Et les nappes de l’onde aux volutes sans frein</div>
- <div class="vers">Écumaient, lourdement, contre les rocs d’airain.</div>
- <div class="vers">Sur la dune brillaient les croix d’un cimetière.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Leur silence, pour nous, couvrait ce vaste bruit.</div>
- <div class="vers">Elles ne tendaient plus, croix par l’ombre insultées,</div>
- <div class="vers">Les couronnes de deuil, fleurs de morts, emportées</div>
- <div class="vers">Dans les flots tonnants, par les tempêtes, la nuit.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<span class="pagenum" id="Page_305">[p. 305]</span>
- <div class="vers">Mais, de ces blancs tombeaux en pente sur la rive,</div>
- <div class="vers">Sous la brume sacrée à des clartés pareils,</div>
- <div class="vers">L’ombre questionnait en vain les grands sommeils:</div>
- <div class="vers">Ils gardaient le secret de la Loi décisive.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Frileuse, elle voilait, d’un cachemire noir,</div>
- <div class="vers">Son sein, royal exil de toutes mes pensées!</div>
- <div class="vers">J’admirais cette femme aux paupières baissées,</div>
- <div class="vers">Sphynx cruel, mauvais rêve, ancien désespoir.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Ses regards font mourir les enfants. Elle passe</div>
- <div class="vers">Et se laisse survivre en ce qu’elle détruit.</div>
- <div class="vers">C’est la femme qu’on aime à cause de la Nuit,</div>
- <div class="vers">Et ceux qui l’ont connue en parlent à voix basse.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Le danger la revêt d’un rayon familier:</div>
- <div class="vers">Même dans son étreinte oublieusement tendre</div>
- <div class="vers">Ses crimes, évoqués, sont tels, qu’on croit entendre</div>
- <div class="vers">Des crosses de fusils tombant sur le palier.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Cependant, sous la honte illustre qui l’enchaîne,</div>
- <div class="vers">Sous le deuil où se plaît cette âme sans essor,</div>
- <div class="vers">Repose une candeur inviolée encor</div>
- <div class="vers">Comme un lys enfermé dans un coffret d’ébène.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Elle prêta l’oreille au tumulte des mers,</div>
- <div class="vers">Inclina son beau front touché par les années,</div>
- <div class="vers">Et, se remémorant ses mornes destinées,</div>
- <div class="vers">Elle se répandit en ces termes amers:</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">«Autrefois, autrefois,—quand je faisais partie</div>
- <div class="vers">»Des vivants,—leurs amours sous les pâles flambeaux</div>
- <div class="vers">»Des nuits, comme la mer au pied de ces tombeaux,</div>
- <div class="vers">»Se lamentaient, houleux, devant mon apathie.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">»J’ai vu de longs adieux sur mes mains se briser:</div>
- <div class="vers">»Mortelle, j’accueillais, sans désir et sans haine,</div>
- <div class="vers"><span class="pagenum" id="Page_306">[p. 306]</span>
- »Les aveux suppliants de ces âmes en peine:</div>
- <div class="vers">»Le sépulcre à la mer ne rend pas son baiser.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">»Je suis donc insensible et faite de silence</div>
- <div class="vers">»Et je n’ai pas vécu; mes jours sont froids et vains:</div>
- <div class="vers">»Les Cieux m’ont refusé les battements divins!</div>
- <div class="vers">»On a faussé pour moi les poids de la balance.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">»Je sens que c’est mon sort même dans le trépas:</div>
- <div class="vers">»Et, soucieux encor des regrets ou des fêtes,</div>
- <div class="vers">»Si les morts vont chercher leurs fleurs dans les tempêtes,</div>
- <div class="vers">»Moi je reposerai, ne les comprenant pas.»</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Je saluai les croix lumineuses et pâles.</div>
- <div class="vers">L’étendue annonçait l’aurore, et je me pris</div>
- <div class="vers">A dire, pour calmer ses ténébreux esprits</div>
- <div class="vers">Que le vent du remords battait de ses rafales</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Et pendant que la mer déserte se gonflait:</div>
- <div class="vers">—«Au bal vous n’aviez pas de ces mélancolies</div>
- <div class="vers">»Et les sons de cristal de vos phrases polies</div>
- <div class="vers">»Charmaient le serpent d’or de votre bracelet.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">»Rieuse et respirant une touffe de roses</div>
- <div class="vers">»Sous vos grands cheveux noirs mêlés de diamants,</div>
- <div class="vers">»Quand la valse nous prit, tous deux, quelques moments,</div>
- <div class="vers">»Vous eûtes, en vos yeux, des lueurs moins moroses.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">»J’étais heureux de voir sous le plaisir vermeil</div>
- <div class="vers">»Se ranimer votre âme à l’oubli toute prête,</div>
- <div class="vers">»Et s’éclairer enfin votre douleur distraite,</div>
- <div class="vers">»Comme un glacier frappé d’un rayon de soleil.»</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers">Elle laissa briller sur moi ses yeux funèbres,</div>
- <div class="vers">Et la pâleur des morts ornait ses traits fatals.</div>
- <div class="vers">—«Selon vous, je ressemble aux pays boréals,</div>
- <div class="vers">»J’ai six mois de clartés et six mois de ténèbres?</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <span class="pagenum" id="Page_307">[p. 307]</span>
- <div class="vers">»Sache mieux quel orgueil nous nous sommes donnés</div>
- <div class="vers">»Et tout ce qu’en nos yeux il empêche de lire...</div>
- <div class="vers">»Aime-moi, toi qui sais que, sous un clair sourire,</div>
- <div class="vers">»Je suis pareille à ces tombeaux abandonnés.»</div>
-</div>
-</div>
-
-<h3>V<br />
-RÉVEIL</h3>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">O toi, dont je reste interdit,</div>
- <div class="vers8">J’ai donc le mot de ton abîme!</div>
- <div class="vers8">N’importe quel baiser t’anime:</div>
- <div class="vers8">Un passant; de l’or; tout est dit.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Tu n’aimes que comme on se venge;</div>
- <div class="vers8">Tu mens en cris délicieux;</div>
- <div class="vers8">Et tu te plais, riant des cieux,</div>
- <div class="vers8">A ces vains jeux de mauvais ange.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">En tes baisers nuls et pervers</div>
- <div class="vers8">Si j’ai bu vos sucs, jusquiames,</div>
- <div class="vers8">Enchanteresse entre les femmes</div>
- <div class="vers8">Sois oubliée, en tes hivers!</div>
-</div>
-</div>
-
-<h3>VI<br />
-ADIEU</h3>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Un vertige épars sous tes voiles</div>
- <div class="vers8">Tenta mon front vers tes bras nus.</div>
- <div class="vers8">Adieu, toi par qui je connus</div>
- <div class="vers8">L’angoisse des nuits sans étoiles!</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<span class="pagenum" id="Page_308">[p. 308]</span>
- <div class="vers8">Quoi! ton seul nom me fit pâlir!</div>
- <div class="vers8">—Aujourd’hui, sans désirs ni craintes,</div>
- <div class="vers8">Dans l’ennui vil de tes étreintes</div>
- <div class="vers8">Je ne veux plus m’ensevelir.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Je respire le vent des grèves,</div>
- <div class="vers8">Je suis heureux loin de ton seuil:</div>
- <div class="vers8">Et tes cheveux couleur de deuil</div>
- <div class="vers8">Ne font plus d’ombre sur mes rêves.</div>
-</div>
-</div>
-
-<h3>VII<br />
-RENCONTRE</h3>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Tu secouais ton noir flambeau;</div>
- <div class="vers8">Tu ne pensais pas être morte;</div>
- <div class="vers8">J’ai forgé la grille et la porte</div>
- <div class="vers8">Et mon cœur est sûr du tombeau.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Je ne sais quelle flamme encore</div>
- <div class="vers8">Brûlait dans ton sein meurtrier,</div>
- <div class="vers8">Je ne pouvais m’en soucier:</div>
- <div class="vers8">Tu m’as fait rire de l’aurore.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Tu crois au retour sur les pas?</div>
- <div class="vers8">Que les seuls sens font les ivresses?...</div>
- <div class="vers8">Or, je bâillais en tes caresses:</div>
- <div class="vers8">Tu ne ressusciteras pas.</div>
-</div>
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_309">
-
-<h2 class="nobreak">SOUVENIRS OCCULTES</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Monsieur Franc Lamy.</i></p>
-
-<div class="citat">«Et il n’y a pas, dans toute la contrée, de château
-plus chargé de gloire et d’années que mon
-mélancolique manoir héréditaire.»</div>
-
-<div class="attribr"><span class="smcap">Edgar Poe.</span></div>
-
-<p class="sep2">—Je suis issu, me dit-il, moi, dernier Gaël,
-d’une famille de Celtes, durs comme nos rochers.
-J’appartiens à cette race de marins, fleur illustre
-d’Armor, souche de bizarres guerriers, dont les
-actions d’éclat figurent au nombre des joyaux de
-l’Histoire.</p>
-
-<p>L’un de ces devanciers, excédé, jeune encore, de
-la vue ainsi que du fastidieux commerce de ses
-proches, s’exila pour jamais, et le cœur plein d’un
-mépris oublieux, du manoir natal. C’était lors des
-expéditions d’Asie; il s’en alla combattre aux côtés
-du bailli de Suffren et se distingua bientôt, dans les
-<span class="pagenum" id="Page_310">[p. 310]</span>
-Indes, par de mystérieux coups de main qu’il exécuta,
-seul, à l’intérieur des <i>Cités-mortes</i>.</p>
-
-<p>Ces villes, sous des cieux blancs et déserts, gisent,
-effondrées au centre d’horribles forêts. Les faréoles,
-l’herbe, les rameaux secs jonchent et obstruent les
-sentiers qui furent des avenues populeuses, d’où le
-bruit des chars, des armes et des chants s’est évanoui.</p>
-
-<p>Ni souffles, ni ramages, ni fontaines en la calme
-horreur de ces régions. Les bengalis, eux-mêmes,
-s’éloignent, ici, des vieux ébéniers, ailleurs leurs
-arbres. Entre les décombres, accumulés dans les
-éclaircies, d’immenses et monstrueuses éruptions de
-très longues fleurs, calices funestes où brûlent, subtils,
-les esprits du Soleil, s’élancent, striées d’azur,
-nuancées de feu, veinées de cinabre, pareilles aux
-radieuses dépouilles d’une myriade de paons disparus.
-Un air chaud de mortels aromes pèse sur les muets
-débris: et c’est comme une vapeur de cassolettes funéraires,
-une bleue, enivrante et torturante sueur de
-parfums.</p>
-
-<p>Le hasardeux vautour qui, pèlerin des plateaux du
-Caboul, s’attarde sur cette contrée et la contemple du
-faîte de quelque dattier noir, ne s’accroche aux
-lianes, tout à coup, que pour s’y débattre en une soudaine
-agonie.</p>
-
-<p>Çà et là, des arches brisées, d’informes statues, des
-pierres, aux inscriptions plus rongées que celles de
-Sardes, de Palmyre ou de Khorsabad. Sur quelques-unes,
-qui ornèrent le fronton, jadis perdu dans les
-cieux, des portes de ces cités, l’œil peut déchiffrer
-<span class="pagenum" id="Page_311">[p. 311]</span>
-encore et reconstruire le zend, à peine lisible, de cette
-souveraine devise des peuples libres d’alors:</p>
-
-<p>«... <span class="smcap">et Dieu ne prévaudra</span>!»</p>
-
-<p>Le silence n’est troublé que par le glissement des
-crotales, qui ondulent parmi les fûts renversés des
-colonnes, ou se lovent, en sifflant, sous les mousses
-roussâtres.</p>
-
-<p>Parfois, dans les crépuscules d’orage, le cri lointain
-de l’hémyone, alternant tristement avec les éclats
-du tonnerre, inquiète la solitude.</p>
-
-<p class="sep2">Sous les ruines se prolongent des galeries souterraines
-aux accès perdus.</p>
-
-<p>Là, depuis nombre de siècles, dorment les premiers
-rois de ces étranges contrées, de ces nations, plus tard
-sans maîtres, dont le nom même n’est plus. Or, ces
-rois, d’après les rites de quelque coutume sacrée sans
-doute, furent ensevelis sous ces voûtes, <i>avec leurs
-trésors</i>.</p>
-
-<p>Aucune lampe n’illumine les sépultures.</p>
-
-<p>Nul n’a mémoire que le pas d’un captif des soucis
-de la Vie et du Désir ait jamais importuné le sommeil
-de leurs échos.</p>
-
-<p>Seule, la torche du brahmine,—ce spectre altéré
-de Nirvanah, ce muet esprit, simple <i>témoin</i> de l’universelle
-germination des devenirs,—tremble, imprévue,
-à de certains instants de pénitence ou de songeries
-divines, au sommet des degrés disjoints et
-projette, de marche en marche, sa flamme obscurcie
-de fumée jusqu’au profond des caveaux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_312">[p. 312]</span>
-Alors les reliques, tout à coup mêlées de lueurs,
-étincellent d’une sorte de miraculeuse opulence!...
-Les chaînes précieuses qui s’entrelacent aux ossements
-semblent les sillonner de subits éclairs. Les
-royales cendres, toutes poudreuses de pierreries,
-scintillent!—Telle la poussière d’une route que rougit,
-avant l’ombre définitive, quelque dernier rayon
-de l’Occident.</p>
-
-<p>Les Maharadjahs font garder, par des hordes
-d’élite, les lisières des forêts saintes et, surtout, les
-abords des clairières où commence le pêle-mêle de
-ces vestiges.—Interdits de même sont les rivages,
-les flots et les ponts écroulés des euphrates qui les
-traversent.—De taciturnes milices de cipayes, au
-cœur de hyène, incorruptibles et sans pitié, rôdent,
-sans cesse, de toutes parts, en ces parages meurtriers.</p>
-
-<p>Bien des soirs, le héros déjoua leurs ruses ténébreuses,
-évita leurs embûches et confondit leur
-errante vigilance!...—Sonnant subitement du cor,
-dans la nuit, sur des points divers, il les isolait par
-ces alertes fallacieuses, puis, brusque, surgissait sous
-les astres, dans les hautes fleurs, éventrant rapidement
-leurs chevaux. Les soldats, comme à l’aspect
-d’un mauvais génie, se terrifiaient de cette présence
-inattendue.—Doué d’une vigueur de tigre, l’Aventurier
-les terrassait alors, un par un, d’un seul bond!
-les étouffait, tout d’abord, à demi, dans cette brève
-étreinte,—puis, revenant sur eux, les massacrait à
-loisir.</p>
-
-<p>L’Exilé devint, ainsi, le fléau, l’épouvante et
-<span class="pagenum" id="Page_313">[p. 313]</span>
-l’extermination de ces cruels gardes aux faces couleur
-de terre. Bref, c’était celui qui les abandonnait, cloués
-à de gros arbres, leurs propres yatagans dans le cœur.</p>
-
-<p>S’engageant, ensuite, au milieu du passé détruit,
-dans les allées, les carrefours et les rues de ces villes
-des vieux âges, il gagnait, malgré les parfums, l’entrée
-des sépulcres non pareils où gisent les restes de
-ces rois hindous.</p>
-
-<p>Les portes n’en étant défendues que par des colosses
-de jaspe, sortes de monstres ou d’idoles aux vagues
-prunelles de perles et d’émeraudes,—aux formes
-créées par l’imaginaire de théogonies oubliées,—il
-y pénétrait aisément, bien que chaque degré descendu
-fît remuer les longues ailes de ces dieux.</p>
-
-<p>Là, faisant main basse autour de lui, dans l’obscurité,
-domptant le vertige étouffant des siècles noirs
-dont les esprits voletaient, heurtant son front de
-leurs membranes, il recueillait, en silence, mille merveilles.
-Tels, Cortez au Mexique et Pizarre au Pérou
-s’arrogèrent les trésors des caciques et des rois, avec
-moins d’intrépidité.</p>
-
-<p>Les sacoches de pierreries au fond de sa barque, il
-remontait, sans bruit, les fleuves en se garant des
-dangereuses clartés de la lune. Il nageait, crispé sur
-ses rames, au milieu des ajoncs, sans s’attendrir aux
-appels d’enfants plaintifs que larmoyaient les caïmans
-à ses côtés.</p>
-
-<p>En peu d’heures, il atteignait ainsi une caverne
-éloignée, de lui seul connue, et dans les retraits de
-laquelle il vidait son butin.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_314">[p. 314]</span>
-Ses exploits s’ébruitèrent.—De là, des légendes,
-psalmodiées encore aujourd’hui dans les festins des
-nababs, à grand renfort de théorbes, par les fakirs.
-Ces vermineux trouvères,—non sans un vieux
-frisson de haineuse jalousie ou d’effroi respectueux,
-y décernent à cet aïeul le titre de Spoliateur de
-tombeaux.</p>
-
-<p>Une fois, cependant, l’intrépide nocher se laissa
-séduire par les insidieux et mielleux discours du seul
-ami qu’il s’adjoignît jamais, dans une circonstance
-tout spécialement périlleuse. Celui-ci, par un singulier
-prodige, en réchappa, lui!—Je parle du bien-nommé,
-du trop fameux colonel Sombre.</p>
-
-<p>Grâce à cet oblique Irlandais, le bon Aventurier
-donna dans une embuscade.—Aveuglé par le sang,
-frappé de balles, cerné par vingt cimeterres, il fut
-pris, à l’improviste, et périt au milieu d’affreux supplices.</p>
-
-<p>Les hordes hymalayennes, ivres de sa mort, et
-dans les bonds furieux d’une danse de triomphe, coururent
-à la caverne. Les trésors une fois recouvrés, ils
-s’en revinrent dans la contrée maudite. Les chefs
-rejetèrent pieusement ces richesses au fond des
-antres funèbres où gisent les mânes précités de ces
-rois de la nuit du monde. Et les vieilles pierreries
-y brillent encore, pareilles à des regards toujours
-allumés sur les races.</p>
-
-<p>J’ai hérité,—moi, le Gaël,—des seuls éblouissements,
-hélas! du soldat sublime, et de ses espoirs.—J’habite,
-ici, dans l’Occident, cette vieille
-<span class="pagenum" id="Page_315">[p. 315]</span>
-ville fortifiée, où m’enchaîne la mélancolie. Indifférent
-aux soucis politiques de ce siècle et de cette
-patrie, aux forfaits passagers de ceux qui les représentent,
-je m’attarde quand les soirs du solennel
-automne enflamment la cime rouillée des environnantes
-forêts.—Parmi les resplendissements de la
-rosée, je marche, seul, sous les voûtes des noires
-allées, comme l’Aïeul marchait sous les cryptes de
-l’étincelant obituaire! D’instinct, aussi, j’évite, je ne
-sais pourquoi, les néfastes lueurs de la lune et les
-malfaisantes approches humaines. Oui, je les évite,
-quand je marche ainsi, avec mes rêves!... Car je
-sens, <i>alors</i>, que je porte dans mon âme le reflet des
-richesses stériles d’un grand nombre de rois oubliés.
-<span class="pagenum" id="Page_316">[p. 316]</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" style="margin: 6em auto; padding: 2em 2em 0 2em; border: solid 2px #666;
- max-width: 24em;" id="Page_317">
-
-<p class="cent cs12">CONTES CRUELS</p>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="cent">ÉPILOGUE</p>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="cent cs20">L’ANNONCIATEUR</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="Page_319">
-
-<h2 class="nobreak">L’ANNONCIATEUR</h2>
-
-<p class="cent"><i>A Monsieur le marquis de Salisbury.</i></p>
-
-<div class="citat"><ins title="Trad.: Vanité des vanités, tout est vanité">«Habal habalim, vêk’hôl habal!»</ins></div>
-
-<div class="attrib"><span class="smcap">Schelomo</span>, <i>Qohéleth</i>.</div>
-
-<p class="sep2">Au faîte des tours tutélaires de la cité de Jébus
-veillent les guerriers de Juda, les yeux fixés sur les
-collines.</p>
-
-<p>Au pied des remparts s’étendent, intérieurement,
-les constructions asmonéennes, les grottes royales,
-les vignobles encombrés de ruches, les tertres de
-supplice, le faubourg des nécromans, les avenues
-montueuses conduisant à Ir-David.</p>
-
-<p>Il fait nuit.</p>
-
-<p>Avoisinant les fosses d’animaux féroces, les cénacles
-de justice, bâtis sous le règne de Schaôul,
-<span class="pagenum" id="Page_320">[p. 320]</span>
-apparaissent, blancs et carrés, aux angles des chemins,
-comme des sépulcres.</p>
-
-<p>Près des canaux de Siloë, le miroir des piscines
-probatiques reflète les basses hôtelleries aux cours
-plantées de figuiers: elles attendent les caravanes
-d’Élamm et de Phénicie.</p>
-
-<p>Vers l’orient, sous les allées de sycomores, sont les
-demeures des princes de Judée;—aux extrémités
-des routes centrales, des touffes de palmiers font
-flotter leurs larges feuilles au-dessus des citernes,
-abreuvoirs des éléphants.</p>
-
-<p>Du côté de l’Hébron, entrée de ceux qui viennent
-du Jourdain, fument les tuyaux de brique des armuriers,
-des fabricants d’aromates et des orfèvres.—Plus
-loin, les habitations aux ceintures de vigne,
-maisons natales des riches d’Israël, étagent leurs terrasses,
-leurs bains contigus à de frais vergers. Au
-septentrion s’allonge le quartier des tisserands, où
-les dromadaires, montés par les marchands d’Asie,
-viennent, chargés de bois de sétim, de pourpre et
-de fin lin, plier, d’eux-mêmes, les genoux.</p>
-
-<p>Là, vivent les marchands étrangers qui ont accompagné
-les idoles. Ils entretiennent la mollesse des bourgades
-de Magdala, de Naïm, de Schunëm et s’approprient
-le sud de la ville.</p>
-
-<p>Ils vendent les vins épais et dorés, les esclaves habiles
-dans l’art de la toilette, la liqueur amère des mandragores
-du Carmel pour les illusions du désir, les
-coffrets de bois de camphrier pour serrer les présents,
-les baumes de Guilëad, les singes, stupeur d’Israël,
-<span class="pagenum" id="Page_321">[p. 321]</span>
-mais amusement de ses vierges, importés des rives
-de l’Indus par les flottes de Tadmor,—les épices
-subtiles, les verreries d’Akkô, les objets de santal
-ouvragé, les captives, les perles, les essences de fleurs
-pour les bains, le bedollah pour embaumer les morts,
-les pâtes de pierres écrasées pour polir la peau, les légumes
-rares, les ombrageux chevaux de race iranienne,
-les ceintures brodées de sentences profanes, les roselles
-d’Asie aux plumages de saphir, les serpents de luxe
-tout charmés, venus de Suse, les lits de plaisir et
-les grands miroirs de métal entourés de branches
-d’ébène.</p>
-
-<p>Au delà des retranchements, environnée de tombeaux
-et de fossés, plus haut que le circuit de Jaïr ou
-des Illuminations, se déroule, immense, la cité de
-David. Douze cents chariots de guerre gardent ses
-douze portes. Hïérouschalaïm, sous les ombres du
-ciel, éclaire les milliers d’arches de ses aqueducs,
-entrecroise ses rues circulaires, élève jusqu’aux
-nuées les dômes d’airain de ses édifices.</p>
-
-<p>Sur les places publiques rougeoient les casques de
-la milice de nuit. Çà et là des feux, encore allumés,
-indiquent des caravansérails, des logis de pythonisses,
-des marchés d’esclaves. Puis, tout se perd dans
-l’obscurité. Et le souffle sacré des prophètes passe,
-dans le vent, à travers les ruines des murs chananéens.</p>
-
-<p>Ainsi est endormie, sous la solennité des siècles,
-aux bruits proches des torrents, la citadelle de Dieu,
-Sion la Prédestinée.</p>
-
-<div class="figcenter">
-<span class="pagenum" id="Page_322">[p. 322]</span>
-<img src="images/typestar.png" alt="" /></div>
-<p>A l’horizon, sur les hauteurs de Millô, tout enveloppé
-d’une brume lumineuse, un étrange palais
-superpose ses jardins suspendus, ses galeries, ses
-chambres sacerdotales aux solivages de bois précieux,
-ses pavillons entourés d’oliviers, ses haras de basalte
-aux terrains sillonneux pour l’élève des étalons de
-guerre, ses tours aux coupoles de cuivre. Il se dresse
-confusément au-dessus des vallons de Bethsaïde, sous
-le silence étoilé.</p>
-
-<p>Là, c’est un soir de fête! Les esclaves d’Éthiopie,
-sveltes dans leurs tuniques d’argent, balancent des
-encensoirs sur les marches de marbre qui conduisent
-des jardins d’Étham au sommet de l’enceinte: les
-eunuques portent des amphores et des roses; les muets,
-à travers les arbres, avivent des charbons enflammés
-pour les autels de parfums.</p>
-
-<p>Contre les cintres des vestibules, des nains safranés,
-les gamaddim, flottant dans leurs robes jaunes, soulèvent,
-par instants, les tentures antiques.</p>
-
-<p>Alors les trois cents boucliers d’or, cloués aux cèdres
-entre les haches madianites, réfléchissent les
-feux brusques des lampes apparues, les merveilles,
-les clartés!</p>
-
-<p>Sur les esplanades, aux abords des portiques, des
-cavaliers aux lances de feu, guerriers nomades des
-plages de la mer Morte, contiennent leurs lourds coursiers
-<span class="pagenum" id="Page_323">[p. 323]</span>
-gomorrhéens aux harnais de pierres précieuses,
-qui se cabrent, puissamment, dans les étincelles!...</p>
-
-<p>Au-dessus d’eux, à hauteur des feuillages extérieurs,
-la mystérieuse Salle des Enchantements, œuvre des
-Chaldéens, la Salle où mille statues de jaspe font
-brûler une forêt de torches d’aloès, la haute Salle des
-festins, aux colonnades mystiques, exposée à tous les
-vents de l’espace, prolonge, au milieu du ciel, le vertige
-de ses profondeurs triangulaires: les deux côtés
-de l’angle initial s’ouvrent, en face du Moria, sur la
-ville ensevelie dans l’ombre du Temple, tiare lumineuse
-de Sion.</p>
-
-<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div>
-
-<p>Au fond de la Salle, sur une chaise de cyprès que
-soutiennent les pointes des ailes révulsées de quatre
-chroubim d’or, le roi Salomon, perdu en des songes
-sublimes, semble prêter l’oreille aux cantiques lointains
-des lévites. Les Nébïïm, sur le mont du Scandale,
-exaltent les versets du Sépher, qui retracent la création
-du monde.</p>
-
-<p>Sur la mitre du Roi, séparant les bandelettes de
-justice, resplendit l’Étoile-à-six-rayons, signe de puissance
-et de lumière. L’Ecclésiaste, sur sa tunique de
-byssus, porte le rational, parce qu’il peut offrir les
-holocaustes expiatoires, l’éphod, parce qu’il est le
-Pontife, et sur ses pieds pacifiques se croise le lacis de
-bronze des sandales de bataille, parce qu’il est le
-Guerrier.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_324">[p. 324]</span>
-Il célèbre l’Anniversaire pascal, en mémoire de ses
-pères guidés par Moïse au sortir de Misraïm, la Maison
-de servitude; l’anniversaire du grand soir où,
-bravant les chars furieux et les armées, ils s’enfuirent
-vers la Terre promise; l’anniversaire du sinistre lever
-de lune où Iahvè, l’Être-des-dieux, confondit, au milieu
-des vagues de la mer Rouge, le cheval et le cavalier.</p>
-
-<p>Oui, le Roi consacre le festin du soir!... Sa droite
-s’appuie sur l’épaule séculaire du médiateur Helcias,
-l’interprète des symboles, le ministre des pouvoirs
-occultes.</p>
-
-<p>Helcias, fils de Schellüm et de Holda, la prophétesse,
-est pareil au désert, plus stérile encore après
-les tombées de la manne. Il a franchi les épreuves et
-les a bénies comme l’arbre du Liban parfume la hache
-qui le frappe; mais il porte, au-dessus de ses larges
-orbites, la marque de son œuvre accomplie: le temps
-a dénudé ses sourcils, les sourcils accordés à l’Homme
-seulement pour que la sueur qui doit rouler de son
-front ne ruisselle pas jusqu’en ses yeux et ne l’aveugle
-pas.</p>
-
-<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div>
-
-<p>L’eau lustrale tombe, resplendissante, dans les bassins
-d’or. Les captives royales, chargées d’anneaux et
-de bracelets d’ambre, et les saras, princesses de
-parfums, agenouillées au milieu des coussins, font brûler,
-avec des gestes sabbatiques, les poudres de myrrhe
-<span class="pagenum" id="Page_325">[p. 325]</span>
-et de santal rouge, les aromates arabes, les grains
-d’encens mâle, sur les cassolettes émaillées de pierres
-de Tharsis.</p>
-
-<p>Aux deux côtés du trône, les Sars-d’armées, songeant
-toujours à la gloire de David, regardent, par
-instants, luire, autour d’eux, les herrebs des anciens
-d’Israël, qui, à travers les batailles, supportaient
-l’Arche du Sabaoth,—la Barque-d’alliance, où s’entrecroisent
-les deux stèles de la Loi sous le rouleau
-de la Thora écrit de la main même de Bar-Iokabëd,
-le moschë sublime, le Libérateur.</p>
-
-<p>Autour de l’estrade, les nègres, vêtus d’écarlate,
-font osciller des flabelles d’autruche, incrustées par
-des sardoines aux tiges de longs roseaux d’or; ils
-invoquent, tout bas, leur dieu Baal-Zéboub, le Seigneur
-des mouches.</p>
-
-<p>Sur les degrés, des lynx féroces, bondissant dans
-leurs chaînes, veillent sur le lourd trépied d’onyx,
-œuvre d’Adoniram et de ses ciseleurs, où repose le
-sceptre d’Orient. Nul ne saurait séduire par des caresses,
-ni fléchir par des offrandes, les chiens mystérieux
-du Roi.</p>
-
-<p>Entre les statues latérales, sous les candélabres à
-sept branches, les fleurs et les fruits de l’Hermon s’écroulent
-dans les porphyres. La table, chargée des
-présents de la reine Makédeïa, l’enchanteresse venue
-de la saba <ins id="cor_39" title="lybienne">libyenne</ins> pour proposer des similitudes
-au roi de la Judée, ploie sous les coupes précieuses,
-les pannags de la Samarie, les herbes amères, les
-gazelles, les paons, les cédrats, les pains de proposition,
-<span class="pagenum" id="Page_326">[p. 326]</span>
-les oiseaux et les buires de vins de Chanaan.</p>
-
-<p>Sur un siège de cèdre, aux pieds des chroubïm
-lumineux du Trône et entouré de ses rudes guibborim,
-est assis, voûté, pâle et sans boire, et le glaive
-sur les genoux, le Sar-des-gardes Ben-Jëhu. C’est
-l’antique exécuteur du rebelle Adônia, ce frère du
-Maître, préféré d’Abischag-la-Sulamite;—c’est le
-grand serviteur militaire, le meurtrier d’Ébyathar
-et du sar Simëi! et de Joab, le vieux Pontife!—c’est
-le vivant herrëb du Roi, celui qui frappe les victimes
-désignées, même suspendues, avec des mains suppliantes,
-aux coins de l’Autel.</p>
-
-<p>Auprès de lui, debout, le front éclairé par la torche
-d’une statue, se tient muet, les mains crispées sur
-les bras et comme attendant quelque moment obscur,
-l’héritier d’Israël, l’impolitique fils de Naëma
-la princesse ammonite, le funeste Réhabëam, qui ne
-doit régner que sur Juda.</p>
-
-<p>Au loin, sur les tapis du trône sont étendues deux
-très jeunes vierges de Millô, deux schoschannas, destinées
-aux encensements dans les cryptes souterraines
-du Temple devant la Pierre fondamentale,
-l’Ebën-Schëtiya, que ne touchèrent pas les eaux du
-Déluge. Entre elles est assis, vêtu de pourpre noire
-fleurie d’or, le prince Hayëm, l’adolescent olivâtre,
-le baalkide aux cheveux tressés, l’énigmatique rejeton
-que la reine du Sud, dès son retour en <ins id="cor_40" title="Lybie">Libye</ins>,
-avait envoyé au beau Sage, seigneur des Hébreux, en
-accompagnant ce fils d’une suite d’éléphants chargés
-d’arbustes, d’étoffes, d’essences, d’aromates et de
-<span class="pagenum" id="Page_327">[p. 327]</span>
-pierres brillantes. Hayëm, d’une voix très basse,
-chantonne un chant inconnu! Et quand les syllabes
-découvrent, entre ses rouges lèvres, ses dents, celles-ci
-sont toutes pareilles à celles de la pâle épousée du
-Sir-Hasirim, blanches comme des brebis sortant du
-bain.</p>
-
-<p>Autour de la table se tient debout, mangeant comme
-les pèlerins, l’assemblée étincelante des Sophêtim,
-patriarches de la Sagesse.</p>
-
-<p>Derrière eux resplendissent les Industriels de l’or
-d’Ophir, les Négociants des Vingt-villes de Schabul,
-les Ambassadeurs de la mécontente Idumée,—les
-Envoyés de Zour, et le Collège des docteurs de
-Saddoc.</p>
-
-<p>Toutes les tribus, toutes les montagnes d’Israël ont
-livré leurs richesses. Les grenades du mont Sanir, les
-gâteaux de raisins de Cypre, les grappes de troène du
-Galaad, les dattes et les mandragores d’En-gaddi débordent
-les aiguières.</p>
-
-<p>Là-bas, près des gradins de cette terrasse jusqu’où
-montent les feuillages d’Étham,—au centre d’un
-groupe de guerriers du pays d’Ézion-Güéber, avec
-lesquels il boit, en riant, le vin de Hébron,—un
-élancé jeune homme à l’armure de cuir parfumé, au
-visage de femme et vêtu en Sar-des-cavaleries, parle,
-en étendant la main vers l’horizon. C’est le favori
-du palais de Millô,—l’ennemi!—le futur diviseur
-du royaume de Dieu, le subtil Iarobëam qui doit
-régner sur Israël et qui, déjà, s’enquiert, sans se laisser
-distraire par la fête, des frontières d’Éphraïme.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_328">[p. 328]</span>
-Mais, voici: les Musiciennes des Chants-défendus,
-objuratrices d’amour, inviolées comme le lis de leurs
-seins, s’avancent, pâles sous leurs pierreries, au son
-des kinnors, des tymbrils et des cymbales. Soudain
-cessent les cantiques des chanteuses de la tribu d’Issachar
-et les harpes.</p>
-
-<p>Parées d’étoffes sombres et le bandeau de perles au
-front, les Femmes-du-second-rang s’accoudent, avec
-des poses abandonnées, sur les lits de pourpre,—et,
-lorsqu’elles respirent leurs sachets de besham, tintent
-les clochettes d’argent qui brodent la frange de leurs
-syndônes.</p>
-
-<p>Au loin, les Charmeuses-nephtaliennes, aux tresses
-rousses, les vierges de la Palestine, les Hébreuses,
-blanches comme les narcisses de Schârons, les courtisanes
-sacrées venues de la Babylonie, nageuses dorées
-de l’Euphrate, les Sulamites, plus hâlées que les
-tentes du Cédar, les Thébaïennes, aux lignes déliées,
-au teint d’un rouge sombre,—suivantes, autrefois,
-de l’épouse morte du roi Mage, de la fille de Psousennès,
-le pharaon,—enfin, les Iduméennes, filles
-de délices, fleurs-vives de la sauvage contrée aux
-brunes irisées qu’à peine peut percer, de nuit, le feu
-des étoiles, dansent, au nombre de trois mille, en
-agitant des voiles tyriens, des herrebim, des reptiles
-et des guirlandes, devant l’Élu magnifique de la Judée,
-le Maçon du Seigneur.</p>
-
-<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div>
-
-<p>Mais le troisième côté de la <ins title="Sall">Salle</ins> donne sur la Nuit.
-<span class="pagenum" id="Page_329">[p. 329]</span>
-Il plonge dans l’obscurité ses esplanades désertes au-dessus
-des régions de Josaphat.</p>
-
-<p>Et voici que l’épaule du Médiateur a tressailli sous
-la main du Roi, car les ombres de la plate-forme solitaire
-deviennent, d’instant en instant, plus solennelles;
-elles s’épaississent et s’émeuvent comme sous
-l’action d’un soudain prodige.</p>
-
-<p>A l’aspect des tourbillons précurseurs des épouvantements,
-le Grand-ministre détourne sa face de marbre
-vers les femmes terrifiées et vers les guerriers pâles;
-il s’écrie:</p>
-
-<p>—Prêtres, ravivez la flamme-septénaire des Chandeliers
-d’or! Qu’on allume les sept-Chandeliers des
-conjurations funèbres.—De vaines fumées, tout à
-l’heure, vont apparaître, qui se dissiperont d’elles-mêmes
-si on ne les interroge pas. Que les nuages de
-vos encensoirs, ô filles de Judée, vous épargnent les
-obsessions inquiètes des Esprits de l’éternelle Limite!
-Exultez, avant que l’Heure vous rappelle au sein de la
-terre.</p>
-
-<p class="sep2">Il dit. Et la fête reprend son allégresse: on défie
-les sortilèges de l’Assyrie! ses mages noirs avaient-ils
-su délivrer, avant l’heure, Nëbou-Kudurri-Ousour,
-son roi,—son roi, visionnaire de baalïm d’or aux
-pieds d’argile,—qui, marqué d’une réprobation
-d’<span class="smcap">Èlohim</span>, erra, sept années, sous le poil bestial, loin
-de son opulence, à travers ces diluviennes forêts qui
-enserrent l’immense Schëunaar-aux-quatre-fleuves?—Les
-danses de Maha-Naïm secouent leurs palmes
-<span class="pagenum" id="Page_330">[p. 330]</span>
-en fleur, les coupes scintillent; les Nephtaliennes
-entrelacent les éclairs de leurs javelots rassemblés,
-font siffler leurs colliers de serpents; les torches
-jettent des reflets de sang sur les chevelures; des
-cris d’amour, des <ins id="cor_41" title="hymmes">hymnes</ins> idolâtres retentissent vers
-le Pacifique!... Soudain, en mémoire de Jéricho,
-les Capitaines des cavaliers de Sodome font sonner
-sept fois leurs tubals de fer, et les Rhoïms couronnés
-d’hysope, les Cohènes de la souveraine-Sacrificature,
-en longs vêtements blancs, apparaissent,
-précédant l’Agneau-pascal.</p>
-
-<p>Alors le feu de l’ivresse envahit la multitude étincelante!
-On maudit le nom de l’horrible statue qui,
-frappée du soleil, appelait, aux travaux des Pharaons,
-les ancêtres,—lorsque, accédant à la menace, levée
-sur eux toujours, de ces roseaux brûlants que dévora
-le bâton de l’Échappé-des-eaux, ils se résignaient à
-creuser, sur le granit rose des pyramidions, malgré
-la défense des Livres-futurs,—malgré la prohibition
-du Lévitique!—les simulacres des ibis, des
-criosphynx, des phœnix et des licornes, êtres en horreur
-au Saint-des-saints, ou, en durs hiéroglyphes, les
-hauts faits, (nombreux comme le sable, évanouis
-comme lui), et les noms d’abomination de ces dynasties
-oubliées filles de Menès le Ténébreux. On maudit les
-oignons du salaire, les levains du pain de Memphis.
-Malgré l’alliance avec le roi Nëchao, les Plaies sont
-évoquées dans les acclamations.</p>
-
-<p>On heurte les cymbales sacrées, prises au trésor
-du Temple, les cymbales de triomphe que portait la
-<span class="pagenum" id="Page_331">[p. 331]</span>
-vieille sœur d’Aaron, lorsque, sous ses cheveux gris,
-elle dansait, ivre de la colère de Dieu, devant l’armée,
-sur les rivages de la mer. Des poignées de roses sont
-lancées par les gamaddim à la face des idoles abjurées.
-Les eunuques simulent des menaces dérisoires
-contre les Égyptiens; un rugissement de délivrance
-et de joie, pareil au murmure lointain du tonnerre,
-passe, dans les nuées, au-dessus de Hiérouschalaïm.</p>
-
-<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div>
-
-<p>Cependant le Grand-Initié, ayant une seconde fois
-relevé la tête et considéré, plus attentif, le caractère
-des ombres, est devenu soucieux.</p>
-
-<p>La flamme des sept-Chandeliers qui brûlent, espacés,
-devant l’esplanade, s’est renversée contre l’assemblée:
-les sept langues de feu, recourbées en arrière
-sur leurs tiges d’or, palpitent, allongées et haletantes,
-avec un bruit de fléaux.</p>
-
-<p>Les serpents des Nephtaliennes se sont dénoués et
-se cachent dans les replis des chevelures. Les lynx,
-maintenant blottis autour du vieillard redouté, le
-regardent, inquiets et pleins de grondements.</p>
-
-<p>Mais lui s’efforce de pénétrer le sens des présages:
-croisant ses phylactères sacerdotaux sur les plis de
-son pallah d’hyacinthe, il délibère. Vainement il a
-consulté, d’un regard, les téraphim mystérieux; avec
-le son de l’or vierge les lames révélatrices se sont brisées.</p>
-
-<p>Sur l’épaule du Médiateur est demeurée la main
-<span class="pagenum" id="Page_332">[p. 332]</span>
-radieuse du Roi. Les yeux de Helcias la rencontrent: il
-voit l’Anneau, le joyau-d’Alliance où s’allume la première
-clavicule, la clef-cruciale, figure de l’Abîme
-partagé en quatre voies.</p>
-
-<p>Le puissant pantacle est entouré par la forme même
-de l’Anneau. Il est emprisonné dans l’éclair de l’Anneau,
-figure du Cercle-universel.</p>
-
-<p>L’âme de Salomon, germe divin, est mêlée aux reflets
-de ce signe victorieux où s’épure, doucement, la
-lueur des étoiles.</p>
-
-<p>La clavicule est l’expression où le Mage a concentré
-une partie des efforts de sa pensée, une somme des
-pouvoirs conquis dans le triomphe des épreuves, afin
-d’agir plus directement sur les forces intimes de l’Univers.</p>
-
-<p>Ce Talisman de la Croix stellaire que contemple
-Helcias est pénétré d’une énergie capable de maîtriser
-la violence des éléments. Dilué, par myriades, sur
-la terre, ce Signe, en son poids spirituel, exprime et
-consacre la valeur des hommes, la science prophétique
-des nombres, la majesté des couronnes, la beauté
-des douleurs. Il est l’emblème de l’autorité dont l’Esprit
-revêt, secrètement, un être ou une chose. Il détermine,
-il rachète, il précipite à genoux, il éclaire!...
-Les profanateurs eux-mêmes fléchissent devant lui.
-Qui lui résiste est son esclave. Qui le méconnaît étourdiment
-souffre à jamais de ce dédain. Partout il se
-dresse, ignoré des enfants du siècle, mais inévitable.</p>
-
-<p>La Croix est la forme de l’Homme lorsqu’il étend
-les bras vers son désir ou se résigne à son destin. Elle
-<span class="pagenum" id="Page_333">[p. 333]</span>
-est le symbole même de l’Amour, sans qui tout acte
-demeure stérile. Car à l’exaltation du cœur se vérifie
-toute nature prédestinée. Lorsque le front seul contient
-l’existence d’un homme, cet homme n’est éclairé
-qu’au-dessus de la tête: alors son ombre jalouse, renversée
-toute droite au-dessous de lui, l’attire par les
-pieds, pour l’entraîner dans l’Invisible. En sorte que
-l’abaissement lascif de ses passions n’est, strictement,
-que le revers de la hauteur glacée de ses esprits. C’est
-pourquoi le Seigneur dit: Je connais les pensées
-des sages et je sais jusqu’à quel point elles sont
-vaines.</p>
-
-<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div>
-
-<p>A peine le Grand-Médiateur a-t-il considéré l’infaillible,
-le céleste Anneau, qu’aussitôt, en face de lui,
-les sept flammes des Chandeliers d’or se tendent et se
-prolongent, immobiles, pareilles à sept épées brûlantes.</p>
-
-<p>Le conjurateur reconnaît, enfin, les concordances
-dénonciatrices d’un Être du plus haut ciel. Son visage,
-plus impassible que celui des idoles, prend, silencieusement,
-la couleur des sépulcres. Il sent que le mandataire
-d’un Ordre incommutable s’approche, dans
-l’intérieur des airs, franchissant et refoulant les profondeurs:
-la tempête de son vol motive l’amoncellement
-des ombres. Une colonne s’écroule, soudain, près
-de l’esplanade; le flamboiement d’une signature
-occulte sillonne les ruines...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_334">[p. 334]</span>
-Helcias a recouvré l’intrépidité de son âme. Avec un
-frémissement de joie auguste, il a constaté le salëm
-de Dieu, le signe d’<span class="smcap">Élohim</span>, le pantacle de la Mort.—Celui
-qui vient, c’est Azraël.</p>
-
-<p>Et la multitude livide s’écrie, dans la Salle:</p>
-
-<p>—Un éclair!</p>
-
-<p>—La foudre vient de tomber sur la vallée!...</p>
-
-<p>—C’est un orage qui passe.</p>
-
-<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div>
-
-<p>Les voix se sont tues sur le mont des Offenses; c’est
-la douzième heure de la nuit: un souffle très froid
-parcourt, de toutes parts, l’embrasement de la joie
-pascale.</p>
-
-<p>La foule veut se rapprocher des terrasses: le malaise
-devient supplice.</p>
-
-<p>L’aspect de la Salle change avec la soudaineté des
-visions: des flots vivants refluent vers le Trône et des
-clameurs, sans nombre, en désordre:</p>
-
-<p>—Éveille-toi, Fort d’Israël!</p>
-
-<p>—Pomme d’or!</p>
-
-<p>—Très élevé!</p>
-
-<p>Et les épouses de la tribu de Ruben, les compagnes
-de Bath-Schëba, la royale mère, saisies de frayeur:</p>
-
-<p>—Roi, voici la lèpre qui vient du désert!</p>
-
-<p>Et les femmes de la reine Naëma, les radieuses
-Ammonites, ajoutent, en dialecte jébuséen:</p>
-
-<p>—Fils de l’amour! Un signe de ta droite puissante
-vers la contrée du fléau!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_335">[p. 335]</span>
-Dès les premiers ordres d’Helcias, Iarobëam, bondissant
-sur l’un des chevaux du roi, s’est précipité à
-travers les dalles des terrasses et a disparu vers
-Ir-David.</p>
-
-<p>L’atmosphère semble chargée d’un poids très lourd:
-elle cesse lentement d’être de celles que peut respirer
-l’Humanité.</p>
-
-<p>Comme aux soirs du Déluge, une pluie inconnue
-tombe, au dehors, en larges gouttes pressées: la
-nuit, cependant, reste claire au-dessus des ombres,
-dans les cieux.</p>
-
-<p>Les Médecins de la ville-basse qui sont demeurés
-assis, avec des sourires, se dressent brusquement et,
-bégayant en mémoire du Législateur, montrent, du
-bout de leurs bâtons d’olivier, les danseuses de Nephtali:</p>
-
-<p>—Ce sont les violatrices des étrangers. Elles portent
-le ferment des contagions, allumé par les anciens
-adultères! Ce sont ces femmes de qui proviennent les
-émanations mortelles! Consultez le livre des Sophêtim!
-A la croix, ces lépreuses! Elles ont empoisonné
-les urnes du palais, les vieilles coupes de David.</p>
-
-<p>En entendant cette accusation, les Nécromanciennes
-du pays de Moâb, reconnaissables à l’aileron
-de corbeau qu’elles portent sur le front pour toute
-parure et, la nuit, sur les champs de bataille, pour
-tout vêtement:</p>
-
-<p>—Helcias! Prononce-toi contre elles devant les
-grands d’Israël, et que la progéniture de Khamôs invoque
-son père!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_336">[p. 336]</span>
-Mais le Ministre regarde fixement les nuées au-dessus
-de Josaphat.</p>
-
-<p>Le prince Réhabëam, n’osant dire «Mon père!» au
-Roi-des-Mages, regarde aussi, mais avec un tremblement,
-l’effrayant aspect de l’espace:</p>
-
-<p>—Quel nouveau visage prend la Nuit! s’écrie-t-il.</p>
-
-<p>Ceux de Lévi—les sectateurs du <i>Que faut-il faire?
-Je le fais!</i>—trébuchant de frayeur dans leurs robes
-sacrées, s’efforcent de haranguer les convives: des
-cris les interrompent: ce sont les Industriels de
-l’or d’Ophir, hommes pleins de ruses, fort au-dessus
-des superstitions, mais qui estiment la science du
-Roi:</p>
-
-<p>—Cent talents à qui réveillera le Maître!</p>
-
-<p>Ils ne disent pas si les talents seront d’argent ou
-d’or, et l’argent, sous le règne de Salomon, est,
-comme les pierres, sans aucune valeur.</p>
-
-<p>De toutes parts ce sont des poitrines plus oppressées.</p>
-
-<p>Les pâles musiciennes de Sidon, présent du roi
-Hiram, s’embrassent, dans l’ombre, avec de longs
-adieux: elles se disent à l’oreille, sur un rythme
-monotone, leur chant de mort où revient sans cesse
-le nom d’Astarté.</p>
-
-<p>Les saras se tordent les bras et, contemplant l’Ecclésiaste:</p>
-
-<p>—Rouvre les yeux, fils de David!</p>
-
-<p>—Il nous abandonne! Il est perdu devant la face
-même d’Addôn-aï! s’écrient les Amorrhéennes plus
-amères que la Mort.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_337">[p. 337]</span>
-Et les Sars-d’armées:</p>
-
-<p>—<span class="smcap">Iahvè</span> cède à la prière indignée des nabis,
-qui, perdus au fond des cavernes de l’Idumée ou sur
-les monts, te menacent!</p>
-
-<p>—Un ordre contre les vieux rebelles, Schëlomo!</p>
-
-<p>—Songe que David, le triomphateur de Séïr, en
-expirant te disait: «Que leurs cheveux blancs descendent,
-ensanglantés, dans le schëol!»</p>
-
-<p>Et les Négociants des Vingt-Villes:</p>
-
-<p>—Yoschua, cette nuit, eût hâté le retour de l’Astre,
-lui qui obtint d’en prolonger la lumière sur les
-combats!... Il n’est plus, le Pasteur d’Israël!</p>
-
-<p>A ce nom, les Capitaines des cavaliers de Sodome
-s’émeuvent en vociférations horribles: ils se souviennent
-des victoires! Leurs voix dominent, un instant,
-toutes les rumeurs de la Salle:</p>
-
-<p>—C’était lui, le Précurseur!</p>
-
-<p>—Qui marcha dans Chanaan!</p>
-
-<p>—Qui tua trente-deux rois, incendia deux cent
-trois villes!</p>
-
-<p>—Et qui, à l’instigation de l’<span class="smcap">Être-des-Dieux</span>, fit
-passer au fil de l’épée les femmes, les guerriers, les
-mulets, les vieillards, les ambassadeurs, les enfants
-et les otages!</p>
-
-<p>—Puis s’endormit, en Éphraïm, avec ses pères,
-rassasié de jours et satisfait!</p>
-
-<p>Un silence douloureux succède à ces lourdes clameurs
-militaires; l’on n’entend plus, devant le Trône,
-que la paisible respiration du prince Hayëm, qui s’est
-endormi, sur des coussins, entre les schoschannas
-<span class="pagenum" id="Page_338">[p. 338]</span>
-aussi ensommeillées, et qui, naïves, le front sur son
-sein, tiennent encore, comme lui, des osselets d’ébène
-entre leurs doigts d’enfants surpris par le naturel
-repos.</p>
-
-<p>—Déchirons nos vêtements! crient les Hébreuses
-épouvantées.—De la cendre, esclaves!...</p>
-
-<p>Tel le vent d’orage courbe les plantes et leur souffle
-des mots sans suite.</p>
-
-<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div>
-
-<p>Mais le roi Salomon n’est, essentiellement, ni dans
-la Salle, ni dans la Judée, ni dans les mondes sensibles,—ni,
-même, dans le Monde.</p>
-
-<p>Depuis longtemps son âme est affranchie;—elle
-n’est plus celle des hommes;—elle habite des lieux
-inaccessibles, au delà des sphères révélées.</p>
-
-<p>Vivre? Mourir?... Ces paroles ne touchent plus son
-esprit passé dans l’Éternel.</p>
-
-<p>Le Mage n’est que par accident où il paraît être. Il
-ne connaît plus les désirs, les terreurs, les plaisirs,
-les colères, les peines. Il voit; il pénètre. Dispersé
-dans les formes infinies, lui seul est libre. Parvenu à
-ce degré suprême d’impersonnalité qui l’identifie à
-ce qu’il contemple, il vibre et s’irradie en la totalité
-des choses.</p>
-
-<p>Salomon n’est plus dans l’Univers que comme le
-jour est dans un édifice.</p>
-
-
-<div class="figcenter"><span class="pagenum" id="Page_339">[p. 339]</span>
-<img src="images/typestar.png" alt="" /></div>
-
-<p>Où sont, à présent, les danses du Bourg-de-Volupté?
-les éclats des cymbales? le bourdonnement
-des lyres?... Un souffle a dissipé ce rêve.</p>
-
-<p>On étouffe, on chancelle sur les tapis sombres, on
-assiège le Trône.</p>
-
-<p>Ben Jëhu, le sar-des-gardes, a fait un signe: ses
-guibborim vont tendre leurs lances d’airain contre
-la foule...</p>
-
-<p>Mais les lynx invulnérables grondent; leurs trente-trois
-têtes forment une hydre pareille à la queue d’un
-paon qui se déploie: on recule; la frayeur distend
-toutes les prunelles.</p>
-
-<p>Aveuglés par l’ivresse des consternations subites,
-les convives ne se sont pas aperçus de ce qui se passe
-autour d’eux. Pourtant sur eux pèse une influence
-souveraine.</p>
-
-<p>Insensiblement les torches ont pâli: les glaives
-ont perdu leurs reflets; les parfums des encensoirs
-sont devenus amers; l’eau du Temps mortel a cessé
-de couler des horloges; les rumeurs ne trouvent plus
-dans l’air ni vibrations, ni échos.—Voici: des <ins id="cor_42" title="chuchottements">chuchotements</ins>,
-par milliers, et, cependant, très distincts,
-se répondent; la foule hurlante semble parler à voix
-basse.</p>
-
-<p>Une intensité croissante d’obscurité a suffoqué les
-lampes, les torches, les lumières; on se heurte dans
-des vagues de brouillard: le palais de Salomon,
-<span class="pagenum" id="Page_340">[p. 340]</span>
-depuis la base jusqu’au faîte, semble enveloppé de
-cette brume qui, au pied du granitique Nébo, couvre
-la mer Morte.</p>
-
-<p>Et les formes humaines s’effacent sous les statues.</p>
-
-<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div>
-
-<p>Tout à coup, sur la trame crépusculaire de l’espace,
-transparaît le Violateur de la Vie, le Visiteur-aux-mains-éteintes!...
-Il est debout sur l’esplanade devant
-les Sept-Chandeliers; il tressaille et flamboie. Ses bras
-fluides sont chargés de ruissellements d’orage. Ses
-yeux d’aurores boréales s’abaissent sur la fête; sa
-chevelure, que le vent n’ose effleurer, couvre ses
-épaules surnaturelles, comme le feuillage des saules
-sur les eaux d’argent, la nuit;—déjà les dalles se
-fendent sous la glace des pieds nus du mélancolique
-Azraël!—Et, à travers le crêpe de ses six ailes qui
-tremblent encore sur l’horizon, les astres ne sont
-plus que des points rouges, des charbons fumant çà
-et là dans les abîmes.</p>
-
-<p>Instantanément les lambris d’ivoire se ternissent
-comme sous le poids des siècles.</p>
-
-<p>Les ouvertures des draperies tendues entre les
-colonnes par les torsades de bronze laissent passer
-tristement, dans la Salle, un long triangle de clarté.</p>
-
-<p>Le croissant glisse entre les nuées du ciel, illuminant,
-parmi des groupes confus, la face pâle d’un
-sophet, étendu dans ses vêtements sacerdotaux.</p>
-
-<p>Par instants, une escarboucle jette sa lueur livide;
-<span class="pagenum" id="Page_341">[p. 341]</span>
-des chevelures, des cymbales d’or, des voiles, des
-blancheurs éparses scintillent; ce sont les musiciennes
-entrelacées, qui n’ont pas jeté de plaintes.</p>
-
-<p>Aux pieds des lits de pourpre, contre le gland
-des coussins, sur les tapis, des pierreries brûlent,
-isolées.</p>
-
-<p>Et là-bas, perdu sous les profondeurs des colonnades,
-un lynx, ayant au cou le tronçon de sa chaîne,
-hurle, vacillant, sur les épaules d’une statue.—Il
-tombe; sa chute résonne un moment, puis s’étouffe...
-C’est le dernier bruit.</p>
-
-<p>Tout s’ensevelit dans la solennité des noirs silences,
-dans le sommeil sans rêves.</p>
-
-<p>Sous l’ombre d’Azraël la Salle est devenue immémoriale.</p>
-
-<p>Seuls, aux trois angles, sous les lampes d’argile
-consacrées au Nom, les sphynx d’Égypte ont soulevé
-lentement leurs paupières et, faisant évoluer leurs
-prunelles de granit, glissent vers le Messager leur
-regard éternel.</p>
-
-<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div>
-
-<p>Ainsi qu’un foudre radieux qui a traversé des
-torrents de vapeurs fumantes, ce soir, moulant sur
-l’épaisseur de nos airs mortels sa forme nébuleuse,
-le fatal Chëroub est là, debout, sur cette terrasse du
-palais de Salomon.</p>
-
-<p>Impénétrable à des yeux d’argile, la face du Messager
-ne peut être perçue que par l’esprit. Les créatures
-<span class="pagenum" id="Page_342">[p. 342]</span>
-éprouvent seulement les influences qui sont
-inhérentes à l’entité archangélique.</p>
-
-<p>Aucun espace ne pourrait contenir un seul de ces
-esprits que proféra l’<span class="smcap">Irrévélé</span> en deçà des temps et
-des jours. Efflux éternisés de la Nécessité divine, les
-Anges ne <i>sont</i>, en substance, que dans la libre sublimité
-des Cieux-absolus, où la réalité s’unifie avec
-l’idéal. Ce sont des pensers de Dieu, discontinués en
-êtres distincts par l’effectualité de la Toute-puissance.—Réflexes,
-ils ne s’extériorisent que dans l’extase
-qu’ils suscitent et <i>qui fait partie d’Eux-mêmes</i>.</p>
-
-<p>Cependant, de même qu’en un miroir d’airain,
-posé à terre, se reproduisent, en leur illusion, les
-profondes solitudes de la nuit et ses mondes d’étoiles,
-ainsi les Anges, à travers les voiles translucides
-de la vision, peuvent impressionner les prunelles des
-prédestinés, des saints, des mages! C’est la terre
-seule, brouillard oublié, que ne distinguent plus ces
-prunelles élues; elles ne répercutent que l’infinie-Clarté.</p>
-
-<p>C’est pourquoi, dans son regard sacré, le roi Salomon
-a le pouvoir de réfléchir la face même d’Azraël.</p>
-
-<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div>
-
-<p>Au sentiment des approches de l’Exterminateur,
-Helcias a tressailli d’espérance. Abîmé en soi-même,
-il songe que le dernier chaînon qui le rattache encore
-à la vie va se briser tout à l’heure.</p>
-
-<p>Dans la hiérarchie suprême des intelligences purifiées,
-<span class="pagenum" id="Page_343">[p. 343]</span>
-n’a-t-il pas conquis le rang précis et légitime où
-il pouvait parvenir? N’a-t-il pas atteint sa limite
-glorieuse et suffi à ses futurs destins?</p>
-
-<p>Voici donc l’instant de sa vocation vers de plus
-hautes natures! Son cercle est enfin révolu. De nouveaux
-efforts, désormais stériles, ne le rendraient
-que pareil à ces grands oiseaux solitaires qui, jaloux
-d’élévations toujours plus radieuses, battent inutilement
-des ailes dans des hauteurs irrespirables, devenues
-trop éthérées pour supporter leur poids et que
-leur vol ne dépasse plus.</p>
-
-<p>Il attend le souffle libérateur d’Azraël.</p>
-
-<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div>
-
-<p>Il attend!</p>
-
-<p>Tout lui prouve la visitation de Dieu.</p>
-
-<p>Il a souffert, pieusement, les dernières minutes
-d’angoisses bénies qui précèdent le salut.</p>
-
-<p>Il va donc recevoir le prix de ses épreuves!... Il
-goûte déjà, sans doute, les joies suprêmes de l’Élection!</p>
-
-<p>L’espérance de l’évasion prochaine le transfigure
-à tel point que le long éclair de ses prunelles, traversant
-la profondeur des ombres, sous les voûtes,
-suspend, un instant, le sommeil funèbre de la foule.</p>
-
-<p>Çà et là, dans la brume, des yeux presque ressuscités
-le contemplent avec une religieuse épouvante.</p>
-
-<p>Une seconde encore et le terme sera franchi de
-toute servitude!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_344">[p. 344]</span>
-—Mais comment se fait-il que, la seconde étant
-passée, il n’ait pu s’évanouir en la Vision divine?</p>
-
-<p>D’où vient que, à peine ranimée, la foule de ces
-êtres muets défaille de nouveau, et s’assombrisse,
-et s’immobilise, et se confonde avec la nuit?</p>
-
-<p>C’est que le vieil Initié a perdu, tout à coup, la
-splendeur de sa sérénité. Il s’émeut, en effet,—et
-l’étrange indécision de son regard dénonce le vertige
-de ses sensations.</p>
-
-<p>—Ah! c’est qu’il se sent toujours palpiter dans
-les entraves de la Vie!... C’est que le divin anéantissement
-<i>ne s’est pas</i> accompli.</p>
-
-<p>Déjà les doutes l’assaillent; déjà, pareils à la fumée
-d’une torche, les hordes inquiètes des samaëls, qui
-importunent les accesseurs du Parvis-Occulte, s’émeuvent,
-tentateurs aux suggestions désolatrices, autour
-de lui: son front s’enténèbre au frôler de leurs ailes
-mortes. Il se ressouvient, en un désespoir jaloux,
-que des éternités le séparent de cet état de pureté
-sublime où, dès ce monde et à travers toutes les
-joies, est parvenu Salomon.</p>
-
-<p>Le sentiment de cette différence entre sa consécration
-et celle du Royal-Inspiré suscite en lui des terreurs
-nouvelles dont l’intensité s’augmente à chaque
-battement de ses tempes glacées.</p>
-
-<p>Comment l’horreur de ces instants lui est-elle infligée,
-s’il a mérité la Lumière!...</p>
-
-<p>Il subit un intervalle inconnu.</p>
-
-<p>Il est pareil à une pierre volcanique qui, animée
-d’une impulsion terrible, serait retenue au bord du
-<span class="pagenum" id="Page_345">[p. 345]</span>
-cratère par la vertu d’une loi miraculeuse, et qui se
-consumerait de sa vitesse intérieure, sans se désagréger
-ni se dissoudre.</p>
-
-<p>L’heure passe, vague, lourde, insaisissable...</p>
-
-<p>Il s’interroge. Certes, un trouble se produit, à son
-sujet, au fond des lois divines?...</p>
-
-<p>Épouvantée de l’hésitation du Ciel, son intelligence
-retombe et tournoie dans un délire d’inquiétudes
-surnaturelles. Un vaste effroi neutralise la vertu de
-ses pensées.</p>
-
-<p>Ainsi l’influence d’Azraël immobile se manifeste
-pour Helcias sous la forme de ces anxiétés effroyables.</p>
-
-<p>Le vieillard, maintenant éperdu, ressemble à un
-prêtre qui survivrait à ses dieux morts. Il ne peut
-déserter l’habitacle charnel où il est surpris et rivé
-par le regard d’un Être dont la conception totale
-dépasse la hauteur de son esprit. Le voici haletant
-comme une victime. Ce qui le précipite du Seuil de
-Domination et le replonge dans la vieille poussière
-oubliée des sensations humaines, ce n’est pas la
-présence de l’Exterminateur même, c’est l’impénétrable
-inaction, en son attribut essentiel, d’un Être de
-cette origine.</p>
-
-<p>Inconscient de ses actes, il agite autour de lui le
-faisceau redoutable des conjurations, oubliant leur
-vanité devant ce Messager! Mais sa voix n’est déjà
-plus celle qui obtient toujours sans jamais prier.</p>
-
-<p>Ses obsécrations, refoulées par les Sept-Flammes de
-l’esplanade, retombent autour de lui, peuplant l’air,
-tristement, de larves et de fantômes! Son aspect
-<span class="pagenum" id="Page_346">[p. 346]</span>
-actuel annonce qu’il est né en des âges plus anciens
-que l’heure de sa naissance terrestre. Il ramène sur
-son front un pan du manteau du Roi d’Israël et,
-abandonnant sa volonté au sombre Destin:</p>
-
-<p>—Ellël! invoque-t-il,—si la foudre, en frappant
-tes yeux, n’y devient qu’une lueur de plus, soulève,
-de tes doigts impérissables, les paupières du Roi!...</p>
-
-<p>Tel, autrefois, sous les voûtes d’Endor, sa mère
-Holda, sur le trépied des évocations, aboya des
-formules qui firent surgir devant la muraille, l’ombre
-de Schemouël.</p>
-
-<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div>
-
-<p>Cependant Salomon, ayant enfin relevé ses longues
-paupières, considérait en silence le Génie des Vallées-futures.</p>
-
-<p>Mais ce n’était pas sur le visage du Roi que les
-yeux fixes de l’Ange se tendaient, éblouissants comme
-les flèches qui volent dans le soleil.</p>
-
-<p>L’Envoyé regardait Helcias avec l’anxieux frémissement
-d’une surprise mystérieuse: il semblait que
-le Misaël, hésitant à se rapprocher du vieillard, méditât,
-pour la première fois, depuis les temps, sur
-l’ordre qu’<em>ON</em> lui avait donné.</p>
-
-<p>C’est pourquoi le front du Roi-divin se couvrit de
-nuages au-dessus du vieil Initié, ainsi que, mille
-années plus tard et à cette heure même, l’étoile
-<span class="pagenum" id="Page_347">[p. 347]</span>
-d’Éphrata sur la Judée sanglante, le soir des
-Innocents.</p>
-
-<p>Sans force, même pour se prosterner, éperdu sous
-le regard invisiblement torride qui brûlait sa vie sans
-délier son âme, le Grand-Médiateur s’écria:</p>
-
-<p>—Postérité de David, cache-moi de ses deux
-yeux!</p>
-
-<p>Et, comme le silence du Maître-des-Prodiges pouvait
-signifier:</p>
-
-<p>—Où l’Homme peut-il fuir la présence d’Azraël?</p>
-
-<p>Helcias, rassemblant ses plus anciens souvenirs,
-tendit les mains vers le Roi et murmura suppliant:</p>
-
-<p>—<i>Il est, dans les bois vastes et sombres, aux
-bords de l’Euphrate, une clairière dévastée où, pendant
-la première nuit du monde, se recueillit le Serpent.</i></p>
-
-<p>Le Roi, devinant l’obscure pensée du vieillard, lui
-toucha le front de son anneau constellé:</p>
-
-<p>—Va!... dit-il.</p>
-
-<p>Helcias disparut dans une fulguration.</p>
-
-<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div>
-
-<p>Alors Salomon descendit de son trône et marcha
-vers Azraël.</p>
-
-<p>Et sa tunique de pierreries traînait sur le pelage
-bigarré des lynx assoupis, sur les glaives sans rayons
-des guerriers étendus. A travers les groupes des
-blanches épouses d’autrefois et des négresses habiles
-<span class="pagenum" id="Page_348">[p. 348]</span>
-dans la science des prestiges, écrasant les guirlandes
-flétries sous les flammes des torches, que soutenaient
-à peine les bras affaissés des statues, il s’avançait
-dans la Salle démesurée où semblaient maintenant
-sommeiller des souvenirs de siècles passés.</p>
-
-<p>Et la haute stature du Roi-prophète, de l’Époux
-du Cantique des Cantiques, apparaissait, éblouissante
-et bleuâtre, au milieu des senteurs amères qui
-fumaient autour des encensoirs.</p>
-
-<p>Lorsque le Roi fut, enfin, arrivé aux limites de
-la Salle, il entra sur le parvis solitaire où rayonnait,
-ayant le sourire des enfants, le Chëroub taciturne.</p>
-
-<p>Le Roi vint s’accouder, en sa tristesse, sur les
-ruines de la colonne brisée par la foudre; il contempla
-longuement Azraël. Au-dessous des deux
-présences, le vent, accouru en toute hâte des mers et
-des montagnes, entreheurtait convulsivement les rameaux
-fatidiques du Jardin des Oliviers.</p>
-
-<p>Et Salomon:</p>
-
-<p>—Ineffable Azraël! Mes yeux sont fatigués des
-univers! Mon âme a soif de l’ombre de tes ailes!</p>
-
-<p>La voix de l’Archange morose, mille fois plus mélodieuse
-que celle des vierges du ciel, vibra dans
-l’esprit de Salomon:</p>
-
-<p>—Au nom de Celui qui fut engendré avant la Lumière
-et sera les prémisses de ceux qui dorment,
-ressaisis ton âme! L’Heure de Dieu n’est pas venue
-pour toi.</p>
-
-<div class="figcenter"><span class="pagenum" id="Page_349">[p. 349]</span>
-<img src="images/typestar.png" alt="" /></div>
-
-<p>Alors le souci de ce prolongement d’exil, où,
-captif de la Raison, le Mage, avant de s’unir à la
-Loi des Êtres, avait encore à détruire l’ombre qu’il
-projetait sur la Vie, passa sur l’âme du Roi.</p>
-
-<p>L’Étoile des bergers, à travers les cheveux de
-l’Ecclésiaste, scintillait dans l’infini. Silencieux, il
-abaissa ses regards vers les collines de la fille de
-Sion, endormie à ses pieds...</p>
-
-<p>—Quel souffle amer t’a donc porté vers nous?...
-dit le Prédestiné.</p>
-
-<p>La forme de la Vision s’effaçait déjà sur l’espace:
-une voix perdue parvint à Salomon: il entendit ces
-paroles terribles où transparaissait la Prescience-Divine:</p>
-
-<p>—O Roi! chantait au fond des nuits le mélancolique
-Azraël,—à travers la durée et les sphères j’ai
-senti le pieux abandon de ta pensée et, dans le
-mystérieux oubli d’un Ordre du Très-Haut, j’ai voulu
-te saluer, ô toi, le Bien-Aimé du Ciel... Mais, sous
-ta main pacifique, s’abritait encore l’ancien confident
-de ton œuvre de lumière, Helcias, l’intercesseur. Je
-connus alors l’Inattendu. Ce n’était pas ici que j’avais
-reçu mission de le délivrer de l’Univers! Et je compris
-que le Tout-Puissant m’avertissait de me ressouvenir,
-par la grâce de ce premier étonnement, d’aller, enfin,—selon
-l’Ordre déjà prescrit—selon l’Ordre dont
-<span class="pagenum" id="Page_350">[p. 350]</span>
-ma visitation sainte avait différé l’accomplissement,—appeler
-cet homme par son nom véritable, <i>en
-ces bois vastes et sombres, au bord de l’Euphrate,
-en cette clairière dévastée où, pendant la première
-nuit du monde, se cacha le Serpent</i>.</p>
-
-<p class="sep3 cent">FIN</p>
-
-</div>
-
-<div class="chapter" id="toc">
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-<table summary="Table des matières">
-<tr>
- <td class="tdr" colspan="2">Pages.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Les Demoiselles De Bienfilatre</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Véra</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_13">13</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Vox Populi</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_28">28</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Deux augures</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_34">34</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">L’affichage céleste</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_52">52</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Antonie</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">La machine a gloire</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_61">61</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap" lang="la" xml:lang="la">Duke of Portland</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Virginie et Paul</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Le convive des dernières fêtes</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_99">99</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">A s’y méprendre</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_132">132</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Impatience de la foule</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_137">137</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Le secret de l’ancienne musique</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Sentimentalisme</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_155">155</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Le plus beau diner du monde</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_168">168</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Le désir d’être un homme</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Fleurs de ténèbres</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_193">193</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="pagenum" id="Page_352">[p. 352]</span>
- <span class="smcap">L’appareil pour l’analyse chimique du dernier soupir</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_196">196</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Les brigands</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_206">206</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">La reine Ysabeau</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_216">216</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Sombre récit, conteur plus sombre</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_226">226</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">L’intersigne</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_238">238</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">L’inconnue</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_263">263</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Maryelle</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_282">282</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Le traitement du docteur Tristan</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_295">295</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Conte d’amour</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_302">302</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Souvenirs occultes</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_309">309</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">L’Annonciateur (Épilogue)</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_317">317</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="sep3 cent cs8" style="border-top: solid 1px; padding-top: 0.3em;">
-ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-</div>
-
-<div class="box sep4" id="note">
-<p>Au lecteur.</p>
-
-<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée,
-mais quelques erreurs clairement introduites par le typographe ou à
-l'impression ont été corrigées. Ces corrections sont soulignées <ins
-title="comme ceci">en pointillés</ins> dans le texte. Placez le curseur
-sur le mot pour voir l'orthographe originale.</p>
-
-<p>Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée.</p>
-
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Contes cruels, by
-Auguste de Villiers de L'Isle-Adam
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES CRUELS ***
-
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-
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-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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