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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-04 03:05:08 -0800 |
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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Contes cruels - -Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam - -Release Date: August 7, 2020 [EBook #62874] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES CRUELS *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été - harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites - par le typographe ou à l'impression ont été corrigées. La - liste de ces corrections se trouve à la fin du texte. - - Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée. - - - - - CONTES CRUELS - - - - - CALMANN LÉVY, ÉDITEUR - - DU MÊME AUTEUR - - Format grand in-18 - - - NOUVEAUX CONTES CRUELS ET PROPOS D’AU-DELA 1 vol. - - - ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - - COMTE DE VILLIERS DE L’ISLE-ADAM - - - CONTES CRUELS - - - SIXIÈME ÉDITION - - [Logo de l'éditeur] - - PARIS - - CALMANN LÉVY, ÉDITEUR - ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES - 3, RUE AUBER, 3 - - 1893 - Droits de reproduction et de traduction réservés. - - - - -CONTES CRUELS - - - - -LES DEMOISELLES DE BIENFILATRE - -_A Monsieur Théodore de Banville._ - - _De la lumière!..._ - - DERNIÈRES PAROLES DE GŒTHE. - - -Pascal nous dit qu’au point de vue des faits, le Bien et le Mal sont -une question de «latitude». En effet, tel acte humain s’appelle crime, -ici, bonne action, là-bas, et réciproquement.--Ainsi, en Europe, l’on -chérit, généralement, ses vieux parents;--en certaines tribus de -l’Amérique on leur persuade de monter sur un arbre; puis on secoue -cet arbre. S’ils tombent, le devoir sacré de tout bon fils est, comme -autrefois chez les Messéniens, de les assommer sur-le-champ à grands -coups de tomahawk, pour leur épargner les soucis de la décrépitude. -S’ils trouvent la force de se cramponner à quelque branche, c’est -qu’alors ils sont encore bons à la chasse ou à la pêche, et alors -on sursoit à leur immolation. Autre exemple: chez les peuples du -Nord, on aime à boire le vin, flot rayonnant où dort le cher soleil. -Notre religion nationale nous avertit même que «le bon vin réjouit le -cœur». Chez le mahométan voisin, au sud, le fait est regardé comme un -grave délit.--A Sparte, le vol était pratiqué et honoré: c’était une -institution hiératique, un complément indispensable à l’éducation de -tout Lacédémonien sérieux. De là, sans doute, les grecs.--En Laponie, -le père de famille tient à honneur que sa fille soit l’objet de toutes -les gracieusetés dont peut disposer le voyageur admis à son foyer. -En Bessarabie aussi.--Au nord de la Perse, et chez les peuplades du -Caboul, qui vivent dans de très anciens tombeaux, si, ayant reçu, dans -quelque sépulcre confortable, un accueil hospitalier et cordial, vous -n’êtes pas, au bout de vingt-quatre heures, du dernier mieux avec toute -la progéniture de votre hôte, guèbre, parsi ou wahabite, il y a lieu -d’espérer qu’on vous arrachera tout bonnement la tête,--supplice en -vogue dans ces climats. Les actes sont donc indifférents en tant que -physiques: la conscience de chacun les fait, seule, bons ou mauvais. Le -point mystérieux qui gît au fond de cet immense malentendu est cette -nécessité native où se trouve l’Homme de se créer des distinctions et -des scrupules, de s’interdire telle action plutôt que telle autre, -selon que le vent de son pays lui aura soufflé celle-ci ou celle-là: -l’on dirait, enfin, que l’Humanité tout entière a oublié et cherche à -se rappeler, à tâtons, on ne sait quelle Loi perdue. - -Il y a quelques années, florissait, orgueil de nos boulevards, certain -vaste et lumineux café, situé presqu’en face d’un de nos théâtres -de genre, dont le fronton rappelle celui d’un temple païen. Là, se -réunissait quotidiennement l’élite de ces jeunes gens qui se sont -distingués depuis, soit par leur valeur artistique, soit par leur -incapacité, soit par leur attitude dans les jours troubles que nous -avons traversés. - -Parmi ces derniers, il en est même qui ont tenu les rênes du char de -l’État. Comme on le voit, ce n’était pas de la petite bière que l’on -trouvait dans ce café des Mille et une nuits. Le bourgeois de Paris -ne parlait de ce pandémonium qu’en baissant le ton. Souventes fois, -le préfet de la ville y jetait, négligemment, en manière de carte -de visite, une touffe choisie, un bouquet inopiné de sergents de -ville; ceux-ci, de cet air distrait et souriant qui les distingue, y -époussetaient alors, en se jouant, du bout de leurs sorties-de-bal, -les têtes espiègles et mutines. C’était une attention qui, pour -être délicate, n’en était pas moins sensible. Le lendemain, il n’y -paraissait plus. - -Sur la terrasse, entre la rangée de fiacres et le vitrage, une -pelouse de femmes, une floraison de chignons échappés du crayon de -Guys, attifées de toilettes invraisemblables, se prélassaient sur les -chaises, auprès des guéridons de fer battu peints en vert espérance. -Sur ces guéridons étaient délivrés des breuvages. Les yeux tenaient de -l’émerillon et de la volaille. Les unes conservaient sur leurs genoux -un gros bouquet, les autres un petit chien, les autres rien. Vous -eussiez dit qu’elles attendaient quelqu’un. - -Parmi ces jeunes femmes, deux se faisaient remarquer par leur -assiduité; les habitués de la salle célèbre les nommaient, tout -court, Olympe et Henriette. Celles-là venaient dès le crépuscule, -s’installaient dans une anfractuosité bien éclairée, réclamaient, -plutôt par contenance que par besoin réel, un petit verre de vespetro -ou un «mazagran», puis surveillaient le passant d’un œil méticuleux. - -Et c’étaient les demoiselles de Bienfilâtre! - -Leurs parents, gens intègres, élevés à l’école du malheur, n’avaient -pas eu le moyen de leur faire goûter les joies d’un apprentissage: le -métier de ce couple austère consistant, principalement, à se suspendre, -à chaque instant, avec des attitudes désespérées, à cette longue -torsade qui correspond à la serrure d’une porte cochère. Dur métier! -et pour recueillir, à peine et clairsemés, quelques deniers à Dieu!!! -Jamais un terne n’était sorti pour eux à la loterie! Aussi Bienfilâtre -maugréait-il, en se faisant, le matin, son petit caramel. Olympe et -Henriette, en pieuses filles, comprirent, de bonne heure, qu’il fallait -intervenir. Sœurs de joie depuis leur plus tendre enfance, elles -consacrèrent le prix de leurs veilles et de leurs sueurs à entretenir -une aisance modeste, il est vrai, mais honorable dans la loge.--«Dieu -bénit nos efforts,» disaient-elles parfois, car on leur avait inculqué -de bons principes et, tôt ou tard, une première éducation, basée sur -des principes solides, porte ses fruits. Lorsqu’on s’inquiétait de -savoir si leurs labeurs, excessifs quelquefois, n’altéraient pas leur -santé, elles répondaient, évasivement, avec cet air doux et embarrassé -de la modestie et en baissant les yeux: «Il y a des grâces d’état...» - -Les demoiselles de Bienfilâtre étaient, comme on dit, de ces ouvrières -«qui vont en journée la nuit». Elles accomplissaient, aussi dignement -que possible, (vu certains préjugés du monde), une tâche ingrate, -souvent pénible. Elles n’étaient pas de ces désœuvrées qui proscrivent, -comme déshonorant, le saint calus du travail, et n’en rougissaient -point. On citait d’elles plusieurs beaux traits dont la cendre de -Monthyon avait dû tressaillir dans son beau cénotaphe.--Un soir, entre -autres, elles avaient rivalisé d’émulation et s’étaient surpassées -elles-mêmes pour solder la sépulture d’un vieux oncle, lequel ne leur -avait cependant légué que le souvenir de taloches variées dont la -distribution avait eu lieu naguère, aux jours de leur enfance. Aussi -étaient-elles vues d’un bon œil par tous les habitués de la salle -estimable, parmi lesquels se trouvaient des gens qui ne transigeaient -pas. Un signe amical, un bonsoir de la main répondaient toujours à -leur regard et à leur sourire. Jamais personne ne leur avait adressé -un reproche ni une plainte. Chacun reconnaissait que leur commerce -était doux, affable. Bref, elles ne devaient rien à personne, faisaient -honneur à tous leurs engagements et pouvaient, par conséquent, porter -haut la tête. Exemplaires, elles mettaient de côté pour l’imprévu, -pour «quand les temps seraient durs», pour se retirer honorablement -des affaires un jour.--Rangées, elles fermaient le dimanche. En filles -sages, elles ne prêtaient point l’oreille aux propos des jeunes -muguets, qui ne sont bons qu’à détourner les jeunes filles de la voie -rigide du devoir et du travail. Elles pensaient qu’aujourd’hui la lune -seule est gratuite en amour. Leur devise était: «Célérité, Sécurité, -Discrétion»; et, sur leurs cartes de visite, elles ajoutaient: -«Spécialités.» - -Un jour, la plus jeune, Olympe, tourna mal. Jusqu’alors irréprochable, -cette malheureuse enfant écouta les tentations auxquelles l’exposait -plus que d’autres (qui la blâmeront trop vite peut-être) le milieu où -son état la contraignait de vivre. Bref, elle fit une faute:--elle aima. - -Ce fut sa première faute; mais qui donc a sondé l’abîme où peut nous -entraîner une première faute? Un jeune étudiant, candide, beau, doué -d’une âme artiste et passionnée, mais pauvre comme Job, un nommé -Maxime, dont nous taisons le nom de famille, lui conta des douceurs et -la mit à mal. - -Il inspira la passion céleste à cette pauvre enfant qui, vu sa -position, n’avait pas plus de droits à l’éprouver qu’Ève à manger le -fruit divin de l’Arbre de la Vie. De ce jour, tous ses devoirs furent -oubliés. Tout alla sans ordre et à la débandade. Lorsqu’une fillette a -l’amour en tête, va te faire lanlaire! - -Et sa sœur, hélas! cette noble Henriette, qui maintenant pliait, comme -on dit, sous le fardeau! Parfois, elle se prenait la tête dans les -mains, doutant de tout, de la famille, des principes, de la Société -même!--«Ce sont des mots!» criait-elle. Un jour, elle avait rencontré -Olympe vêtue d’une petite robe noire, en cheveux, et une petite jatte -de fer-blanc à la main. Henriette, en passant, sans faire semblant de -la reconnaître, lui avait dit très bas: «Ma sœur, votre conduite est -inqualifiable! Respectez, au moins, les apparences!» - -Peut-être, par ces paroles, espérait-elle un retour vers le bien. - -Tout fut inutile. Henriette sentit qu’Olympe était perdue; elle rougit, -et passa. - -Le fait est qu’on avait jasé dans la salle honorable. Le soir, lorsque -Henriette arrivait seule, ce n’était plus le même accueil. Il y a des -solidarités. Elle s’apercevait de certaines nuances, humiliantes. On -lui marquait plus de froideur depuis la nouvelle de la malversation -d’Olympe. Fière, elle souriait comme le jeune Spartiate dont un renard -déchirait la poitrine, mais, en ce cœur sensible et droit, tous ces -coups portaient. Pour la vraie délicatesse, un rien fait plus de mal -souvent que l’outrage grossier, et, sur ce point, Henriette était d’une -sensibilité de sensitive. Comme elle dut souffrir! - -Et le soir donc, au souper de la famille! Le père et la mère, baissant -la tête, mangeaient en silence. On ne parlait point de l’absente. Au -dessert, au moment de la liqueur, Henriette et sa mère, après s’être -jeté un regard, à la dérobée, et avoir essuyé une larme respective, -avaient un muet serrement de main sous la table. Et le vieux portier, -désaccordé, tirait alors le cordon, sans motif, pour dissimuler quelque -pleur. Parfois, brusque et en détournant la tête, il portait la main à -sa boutonnière comme pour en arracher de vagues décorations. - -Une fois, même, le suisse tenta de recouvrer sa fille. Morne, il -prit sur lui de gravir les quelques étages du jeune homme. Là:--«Je -désirerais ma pauvre enfant! sanglota-t-il.--Monsieur, répondit Maxime, -je l’aime, et vous prie de m’accorder sa main.--Misérable!» s’était -exclamé Bienfilâtre en s’enfuyant, révolté de ce «cynisme». - -Henriette avait épuisé le calice. Il fallait une dernière tentative; -elle se résigna donc à risquer tout, même le scandale. Un soir, elle -apprit que la déplorable Olympe devait venir au café régler une -ancienne petite dette: elle prévint sa famille, et l’on se dirigea vers -le café lumineux. - -Pareille à la Mallonia déshonorée par Tibère et se présentant devant le -sénat romain pour accuser son violateur, avant de se poignarder en son -désespoir, Henriette entra dans la salle des austères. Le père et la -mère, par dignité, restèrent à la porte. On prenait le café. A la vue -d’Henriette, les physionomies s’aggravèrent d’une certaine sévérité; -mais comme on s’aperçut qu’elle voulait parler, les longues plaquettes -des journaux s’abaissèrent sur les tables de marbre et il se fit un -religieux silence: il s’agissait de juger. - -L’on distinguait dans un coin, honteuse et se faisant presque -invisible, Olympe et sa petite robe noire, à une petite table isolée. - -Henriette parla. Pendant son discours on entrevoyait, à travers le -vitrage, les Bienfilâtre inquiets, qui regardaient sans entendre. A -la fin, le père n’y put tenir; il entrebâilla la porte, et, penché, -l’oreille au guet, la main sur le bouton de la serrure, il écoutait. - -Et des lambeaux de phrases lui arrivaient lorsque Henriette élevait -un peu la voix:--«L’on se devait à ses semblables!... Une telle -conduite... C’était se mettre à dos tous les gens sérieux... Un galopin -qui ne lui donne pas un radis!... Un vaurien!...--L’ostracisme qui -pesait sur elle... Dégager sa responsabilité... Une fille qui a jeté -son bonnet par-dessus les moulins!... qui baye aux grues... qui, -naguère encore... tenait le haut du pavé... Elle espérait que la voix -de ces messieurs, plus autorisée que la sienne, que les conseils de -leur vieille expérience éclairée... ramèneraient à des idées plus -saines et plus pratiques... On n’est pas sur la terre pour s’amuser!... -Elle les suppliait de s’entremettre... Elle avait fait appel à des -souvenirs d’enfance!... à la voix du sang! Tout avait été vain... Rien -ne vibrait plus en elle. Une fille perdue!--Et quelle aberration!... -Hélas!» - -A ce moment, le père entra, courbé, dans la salle honorable. A l’aspect -du malheur immérité, tout le monde se leva. Il est de certaines -douleurs qu’on ne cherche pas à consoler. Chacun vint, en silence, -serrer la main du digne vieillard, pour lui témoigner, discrètement, de -la part qu’on prenait à son infortune. - -Olympe se retira, honteuse et pâle. Elle avait hésité un instant, -se sentant coupable, à se jeter dans les bras de la famille et de -l’amitié, toujours ouverts au repentir. Mais la passion l’avait -emporté. Un premier amour jette dans le cœur de profondes racines qui -étouffent jusqu’aux germes des sentiments antérieurs. - -Toutefois l’esclandre avait eu, dans l’organisme d’Olympe, un -retentissement fatal. Sa conscience, bourrelée, se révoltait. La fièvre -la prit le lendemain. Elle se mit au lit. Elle _mourait de honte_, -littéralement. Le moral tuait le physique: la lame usait le fourreau. - -Couchée dans sa petite chambrette, et sentant les approches du trépas, -elle appela. De bonnes âmes voisines lui amenèrent un ministre du ciel. -L’une d’entre elles émit cette remarque qu’Olympe était faible et avait -besoin de prendre des _fortifications_. Une fille à tout faire lui -monta donc un potage. - -Le prêtre parut. - -Le vieil ecclésiastique s’efforça de la calmer par des paroles de paix, -d’oubli et de miséricorde. - ---J’ai eu un amant!... murmurait Olympe, s’accusant ainsi de son -déshonneur. - -Elle omettait toutes les peccadilles, les murmures, les impatiences de -sa vie. Cela, seulement, lui venait à l’esprit: c’était l’obsession. -«Un amant! Pour le plaisir! Sans rien gagner!» Là était le crime. - -Elle ne voulait pas atténuer sa faute en parlant de sa vie antérieure, -jusque-là toujours pure et toute d’abnégation. Elle sentait bien que -là elle était irréprochable. Mais cette honte, où elle succombait, -d’avoir fidèlement gardé de l’amour à un jeune homme sans position -et qui, suivant l’expression exacte et vengeresse de sa sœur, ne -lui donnait pas un radis! Henriette, qui n’avait jamais failli, lui -apparaissait comme dans une gloire. Elle se sentait condamnée et -redoutait les foudres du souverain juge, vis-à-vis duquel elle pouvait -se trouver face à face, d’un moment à l’autre. - -L’ecclésiastique, habitué à toutes les misères humaines, attribuait -au délire certains points qui lui paraissaient inexplicables,--diffus -même,--dans la confession d’Olympe. Il y eut là, peut-être, un -quiproquo, certaines expressions de la pauvre enfant ayant rendu -l’abbé rêveur, deux ou trois fois. Mais le repentir, le remords, -étant le point unique dont il devait se préoccuper, peu importait le -_détail_ de la faute; la bonne volonté de la pénitente, sa douleur -sincère suffisaient. Au moment donc où il allait élever la main pour -absoudre, la porte s’ouvrit bruyamment: c’était Maxime, splendide, -l’air heureux et rayonnant, la main pleine de quelques écus et de trois -ou quatre napoléons qu’il faisait danser et sonner triomphalement. Sa -famille s’était exécutée à l’occasion de ses examens: c’était pour ses -inscriptions. - -Olympe, sans remarquer d’abord cette significative circonstance -atténuante, étendit, avec horreur, ses bras vers lui. - -Maxime s’était arrêté, stupéfait de ce tableau. - ---Courage, mon enfant!... murmura le prêtre, qui crut voir, dans le -mouvement d’Olympe, un adieu définitif à l’objet d’une joie coupable -et immodeste. - -En réalité, c’était seulement le _crime_ de ce jeune homme qu’elle -repoussait,--et ce crime était de n’être pas «sérieux». - -Mais au moment où l’auguste pardon descendait sur elle, un sourire -céleste illumina ses traits innocents: le prêtre pensa qu’elle se -sentait sauvée, et que d’obscures visions séraphiques transparaissaient -pour elle sur les mortelles ténèbres de la dernière heure.--Olympe, en -effet, venait de voir, vaguement, les pièces du métal sacré reluire -entre les doigts transfigurés de Maxime. Ce fut, seulement, _alors_, -qu’elle sentit les effets salutaires des miséricordes suprêmes! Un -voile se déchira. C’était le miracle! Par ce signe évident, elle se -voyait pardonnée d’en haut, et rachetée. - -Éblouie, la conscience apaisée, elle ferma les paupières comme pour -se recueillir avant d’ouvrir ses ailes vers les bleus infinis. Puis -ses lèvres s’entr’ouvrirent et son dernier souffle s’exhala, comme le -parfum d’un lis, en murmurant ces paroles d’espérance:--«Il a éclairé!» - - - - -VÉRA - -_A Madame la comtesse d’Osmoy._ - - La forme du corps lui est plus _essentielle_ - que sa substance. - - LA PHYSIOLOGIE MODERNE. - - -L’Amour est plus fort que la Mort, a dit Salomon: oui, son mystérieux -pouvoir est illimité. - -C’était à la tombée d’un soir d’automne, en ces dernières années, à -Paris. Vers le sombre faubourg Saint-Germain, des voitures, allumées -déjà, roulaient, attardées, après l’heure du Bois. L’une d’elles -s’arrêta devant le portail d’un vaste hôtel seigneurial, entouré de -jardins séculaires; le cintre était surmonté de l’écusson de pierre, -aux armes de l’antique famille des comtes d’Athol, savoir: _d’azur, à -l’étoile abîmée d’argent_, avec la devise «PALLIDA VICTRIX», sous la -couronne retroussée d’hermine au bonnet princier. Les lourds battants -s’écartèrent. Un homme de trente à trente-cinq ans, en deuil, au visage -mortellement pâle, descendit. Sur le perron, de taciturnes serviteurs -élevaient des flambeaux. Sans les voir, il gravit les marches et entra. -C’était le comte d’Athol. - -Chancelant, il monta les blancs escaliers qui conduisaient à cette -chambre où, le matin même, il avait couché dans un cercueil de velours -et enveloppé de violettes, en des flots de batiste, sa dame de volupté, -sa pâlissante épousée, Véra, son désespoir. - -En haut, la douce porte tourna sur le tapis; il souleva la tenture. - -Tous les objets étaient à la place où la comtesse les avait laissés -la veille. La Mort, subite, avait foudroyé. La nuit dernière, sa -bien-aimée s’était évanouie en des joies si profondes, s’était perdue -en de si exquises étreintes, que son cœur, brisé de délices, avait -défailli: ses lèvres s’étaient brusquement mouillées d’une pourpre -mortelle. A peine avait-elle eu le temps de donner à son époux un -baiser d’adieu, en souriant, sans une parole: puis ses longs cils, -comme des voiles de deuil, s’étaient abaissés sur la belle nuit de ses -yeux. - -La journée sans nom était passée. - -Vers midi, le comte d’Athol, après l’affreuse cérémonie du caveau -familial, avait congédié au cimetière la noire escorte. Puis, se -renfermant, seul, avec l’ensevelie, entre les quatre murs de marbre, il -avait tiré sur lui la porte de fer du mausolée.--De l’encens brûlait -sur un trépied, devant le cercueil:--une couronne lumineuse de lampes, -au chevet de la jeune défunte, l’étoilait. - -Lui, debout, songeur, avec l’unique sentiment d’une tendresse sans -espérance, était demeuré là, tout le jour. Sur les six heures, au -crépuscule, il était sorti du lieu sacré. En refermant le sépulcre, il -avait arraché de la serrure la clef d’argent, et, se haussant sur la -dernière marche du seuil, il l’avait jetée doucement dans l’intérieur -du tombeau. Il l’avait lancée sur les dalles intérieures par le trèfle -qui surmontait le portail.--Pourquoi ceci?... A coup sûr d’après -quelque résolution mystérieuse de ne plus revenir. - -Et maintenant il revoyait la chambre veuve. - -La croisée, sous les vastes draperies de cachemire mauve broché d’or, -était ouverte: un dernier rayon du soir illuminait, dans un cadre de -bois ancien, le grand portrait de la trépassée. Le comte regarda, -autour de lui, la robe jetée, la veille, sur un fauteuil; sur la -cheminée, les bijoux, le collier de perles, l’éventail à demi fermé, -les lourds flacons de parfums qu’_Elle_ ne respirerait plus. Sur le lit -d’ébène aux colonnes tordues, resté défait, auprès de l’oreiller où la -place de la tête adorée et divine était visible encore au milieu des -dentelles, il aperçut le mouchoir rougi de gouttes de sang où sa jeune -âme avait battu de l’aile un instant; le piano ouvert, supportant une -mélodie inachevée à jamais; les fleurs indiennes cueillies par elle, -dans la serre, et qui se mouraient dans de vieux vases de Saxe; et, -au pied du lit, sur une fourrure noire, les petites mules de velours -oriental, sur lesquelles une devise rieuse de Véra brillait, brodée en -perles: _Qui verra Véra l’aimera._ Les pieds nus de la bien-aimée y -jouaient hier matin, baisés, à chaque pas, par le duvet des cygnes!--Et -là, là, dans l’ombre, la pendule, dont il avait brisé le ressort pour -qu’elle ne sonnât plus d’autres heures. - -Ainsi elle était partie!... _Où_ donc!... Vivre maintenant?--Pour quoi -faire?... C’était impossible, absurde. - -Et le comte s’abîmait en des pensées inconnues. - -Il songeait à toute l’existence passée.--Six mois s’étaient écoulés -depuis ce mariage. N’était-ce pas à l’étranger, au bal d’une ambassade -qu’il l’avait vue pour la première fois?... Oui. Cet instant -ressuscitait devant ses yeux, très distinct. Elle lui apparaissait là, -radieuse. Ce soir-là, leurs regards s’étaient rencontrés. Ils s’étaient -reconnus, intimement, de pareille nature, et devant s’aimer à jamais. - -Les propos décevants, les sourires qui observent, les insinuations, -toutes les difficultés que suscite le monde pour retarder l’inévitable -félicité de ceux qui s’appartiennent, s’étaient évanouis devant la -tranquille certitude qu’ils eurent, à l’instant même, l’un de l’autre. - -Véra, lassée des fadeurs cérémonieuses de son entourage, était venue -vers lui dès la première circonstance contrariante, simplifiant ainsi, -d’auguste façon, les démarches banales où se perd le temps précieux de -la vie. - -Oh! comme, aux premières paroles, les vaines appréciations des -indifférents à leur égard leur semblèrent une volée d’oiseaux de -nuit rentrant dans les ténèbres! Quel sourire ils échangèrent! Quel -ineffable embrassement! - -Cependant leur nature était des plus étranges, en vérité!--C’étaient -deux êtres doués de sens merveilleux, mais exclusivement terrestres. -Les sensations se prolongeaient en eux avec une intensité inquiétante. -Ils s’y oubliaient eux-mêmes à force de les éprouver. Par contre, -certaines idées, celles de l’âme, par exemple, de l’Infini, _de Dieu -même_, étaient comme voilées à leur entendement. La foi d’un grand -nombre de vivants aux choses surnaturelles n’était pour eux qu’un sujet -de vagues étonnements: lettre close dont ils ne se préoccupaient pas, -n’ayant pas qualité pour condamner ou justifier.--Aussi, reconnaissant -bien que le monde leur était étranger, ils s’étaient isolés, aussitôt -leur union, dans ce vieux et sombre hôtel, où l’épaisseur des jardins -amortissait les bruits du dehors. - -Là, les deux amants s’ensevelirent dans l’océan de ces joies languides -et perverses où l’esprit se mêle à la chair mystérieuse! Ils -épuisèrent la violence des désirs, les frémissements et les tendresses -éperdues. Ils devinrent le battement de l’être l’un de l’autre. En -eux, l’esprit pénétrait si bien le corps, que leurs formes leur -semblaient intellectuelles, et que les baisers, mailles brûlantes, -les enchaînaient dans une fusion idéale. Long éblouissement! Tout à -coup le charme se rompait; l’accident terrible les désunissait; leurs -bras s’étaient désenlacés. Quelle ombre lui avait pris sa chère morte? -Morte! non. Est-ce que l’âme des violoncelles est emportée dans le cri -d’une corde qui se brise? - -Les heures passèrent. - -Il regardait, par la croisée, la nuit qui s’avançait dans les cieux: et -la Nuit lui apparaissait _personnelle_;--elle lui semblait une reine -marchant, avec mélancolie, dans l’exil, et l’agrafe de diamant de sa -tunique de deuil, Vénus, seule, brillait, au-dessus des arbres, perdue -au fond de l’azur. - ---C’est Véra, pensa-t-il. - -A ce nom, prononcé tout bas, il tressaillit en homme qui s’éveille; -puis, se dressant, regarda autour de lui. - -Les objets, dans la chambre, étaient maintenant éclairés par une lueur -jusqu’alors imprécise, celle d’une veilleuse, bleuissant les ténèbres, -et que la nuit, montée au firmament, faisait apparaître ici comme -une autre étoile. C’était la veilleuse, aux senteurs d’encens, d’un -iconostase, reliquaire familial de Véra. Le triptyque, d’un vieux bois -précieux, était suspendu, par sa sparterie russe, entre la glace et le -tableau. Un reflet des ors de l’intérieur tombait, vacillant, sur le -collier, parmi les joyaux de la cheminée. - -Le plein-nimbe de la Madone en habits de ciel, brillait, rosacé de -la croix byzantine dont les fins et rouges linéaments, fondus dans -le reflet, ombraient d’une teinte de sang l’orient ainsi allumé des -perles. Depuis l’enfance, Véra plaignait, de ses grands yeux, le visage -maternel et si pur de l’héréditaire madone, et, de sa nature, hélas! -ne pouvant lui consacrer qu’un _superstitieux_ amour, le lui offrait -parfois, naïve, pensivement, lorsqu’elle passait devant la veilleuse. - -Le comte, à cette vue, touché de rappels douloureux jusqu’au plus -secret de l’âme, se dressa, souffla vite la lueur sainte, et, à tâtons, -dans l’ombre, étendant la main vers une torsade, sonna. - -Un serviteur parut: c’était un vieillard vêtu de noir: il tenait une -lampe, qu’il posa devant le portrait de la comtesse. Lorsqu’il se -retourna, ce fut avec un frisson de superstitieuse terreur qu’il vit -son maître debout et souriant comme si rien ne se fût passé. - ---Raymond, dit tranquillement le comte, _ce soir, nous sommes accablés -de fatigue, la comtesse et moi_; tu serviras le souper vers dix -heures.--A propos, nous avons résolu de nous isoler davantage, ici, -dès demain. Aucun de mes serviteurs, hors toi, ne doit passer la nuit -dans l’hôtel. Tu leur remettras les gages de trois années, et qu’ils -se retirent.--Puis, tu fermeras la barre du portail; tu allumeras les -flambeaux en bas, dans la salle à manger; tu nous suffiras.--Nous ne -recevrons personne à l’avenir. - -Le vieillard tremblait et le regardait attentivement. - -Le comte alluma un cigare et descendit aux jardins. - -Le serviteur pensa d’abord que la douleur trop lourde, trop désespérée, -avait égaré l’esprit de son maître. Il le connaissait depuis l’enfance; -il comprit, à l’instant, que le heurt d’un réveil trop soudain pouvait -être fatal à ce somnambule. Son devoir, d’abord, était le respect d’un -tel secret. - -Il baissa la tête. Une complicité dévouée à ce religieux rêve? -Obéir?... Continuer de _les_ servir sans tenir compte de la -Mort?--Quelle étrange idée!... Tiendrait-elle une nuit?... Demain, -demain, hélas!... Ah! qui savait?... Peut-être!...--Projet sacré, après -tout!--De quel droit réfléchissait-il?... - -Il sortit de la chambre, exécuta les ordres à la lettre et, le soir -même, l’insolite existence commença. - -Il s’agissait de créer un mirage terrible. - -La gêne des premiers jours s’effaça vite. Raymond, d’abord avec -stupeur, puis par une sorte de déférence et de tendresse, s’était -ingénié si bien à être naturel, que trois semaines ne s’étaient pas -écoulées qu’il se sentit, par moments, presque dupe lui-même de sa -bonne volonté. L’arrière-pensée pâlissait! Parfois, éprouvant une sorte -de vertige, il eut besoin de se dire que la comtesse était positivement -défunte. Il se prenait à ce jeu funèbre et oubliait à chaque instant la -réalité. Bientôt il lui fallut plus d’une réflexion pour se convaincre -et se ressaisir. Il vit bien qu’il finirait par s’abandonner tout -entier au magnétisme effrayant dont le comte pénétrait peu à peu -l’atmosphère autour d’eux. Il avait peur, une peur indécise, douce. - -D’Athol, en effet, vivait absolument dans l’inconscience de la mort de -sa bien-aimée! Il ne pouvait que la trouver toujours présente, tant la -forme de la jeune femme était mêlée à la sienne. Tantôt, sur un banc -du jardin, les jours de soleil, il lisait, à haute voix, les poésies -qu’elle aimait; tantôt, le soir, auprès du feu, les deux tasses de thé -sur un guéridon, il causait avec l’_Illusion_ souriante, assise, à ses -yeux, sur l’autre fauteuil. - -Les jours, les nuits, les semaines s’envolèrent. Ni l’un ni l’autre -ne savait ce qu’ils accomplissaient. Et des phénomènes singuliers se -passaient maintenant, où il devenait difficile de distinguer le point -où l’imaginaire et le réel étaient identiques. Une présence flottait -dans l’air: une forme s’efforçait de transparaître, de se tramer sur -l’espace devenu indéfinissable. - -D’Athol vivait double, en illuminé. Un visage doux et pâle, entrevu -comme l’éclair, entre deux clins d’yeux, un faible accord frappé au -piano, tout à coup; un baiser qui lui fermait la bouche au moment -où il allait parler, des affinités de pensées _féminines_ qui -s’éveillaient en lui en réponse à ce qu’il disait, un dédoublement de -lui-même tel, qu’il sentait, comme en un brouillard fluide, le parfum -vertigineusement doux de sa bien-aimée auprès de lui, et, la nuit, -entre la veille et le sommeil, des paroles entendues très bas: tout -l’avertissait. C’était une négation de la Mort élevée, enfin, à une -puissance inconnue! - -Une fois, d’Athol la sentit et la vit si bien auprès de lui, qu’il la -prit dans ses bras: mais ce mouvement la dissipa. - ---Enfant! murmura-t-il en souriant. - -Et il se rendormit comme un amant boudé par sa maîtresse rieuse et -ensommeillée. - -Le jour de _sa_ fête, il plaça, par plaisanterie, une immortelle dans -le bouquet qu’il jeta sur l’oreiller de Véra. - ---Puisqu’elle se croit morte, dit-il. - -Grâce à la profonde et toute-puissante volonté de M. d’Athol, qui, à -force d’amour, forgeait la vie et la présence de sa femme dans l’hôtel -solitaire, cette existence avait fini par devenir d’un charme sombre -et persuadeur.--Raymond, lui-même, n’éprouvait plus aucune épouvante, -s’étant graduellement habitué à ces impressions. - -Une robe de velours noir aperçue au détour d’une allée; une voix -rieuse qui l’appelait dans le salon; un coup de sonnette le matin, à -son réveil, comme autrefois; tout cela lui était devenu familier: on -eût dit que la morte jouait à l’invisible, comme une enfant. Elle se -sentait aimée tellement! C’était bien _naturel_. - -Une année s’était écoulée. - -Le soir de l’Anniversaire, le comte, assis auprès du feu, dans -la chambre de Véra, venait de _lui_ lire un fabliau florentin: -_Callimaque_. Il ferma le livre; puis en se versant du thé: - ---_Douschka_, dit-il, te souviens-tu de la Vallée-des-Roses, des bords -de la Lahn, du château des Quatre-Tours?... Cette histoire te les a -rappelés, n’est-ce pas? - -Il se leva, et, dans la glace bleuâtre, il se vit plus pâle qu’à -l’ordinaire. Il prit un bracelet de perles dans une coupe et regarda -les perles attentivement. Véra ne les avait-elle pas ôtées de son -bras, tout à l’heure, avant de se dévêtir? Les perles étaient encore -tièdes et leur orient plus adouci, comme par la chaleur de sa chair. Et -l’opale de ce collier sibérien, qui aimait aussi le beau sein de Véra -jusqu’à pâlir, maladivement, dans son treillis d’or, lorsque la jeune -femme l’oubliait pendant quelque temps! Autrefois, la comtesse aimait -pour cela cette pierrerie fidèle!... Ce soir l’opale brillait comme -si elle venait d’être quittée et comme si le magnétisme exquis de la -belle morte la pénétrait encore. En reposant le collier et la pierre -précieuse, le comte toucha par hasard le mouchoir de batiste dont les -gouttes de sang étaient humides et rouges comme des œillets sur de la -neige!... Là, sur le piano, qui donc avait tourné la page finale de la -mélodie d’autrefois? Quoi! la veilleuse sacrée s’était rallumée, dans -le reliquaire! Oui, sa flamme dorée éclairait mystiquement le visage, -aux yeux fermés, de la Madone! Et ces fleurs orientales, nouvellement -cueillies, qui s’épanouissaient là, dans les vieux vases de Saxe, -quelle main venait de les y placer? La chambre semblait joyeuse et -douée de vie, d’une façon plus significative et plus intense que -d’habitude. Mais rien ne pouvait surprendre le comte! Cela lui semblait -tellement normal, qu’il ne fit même pas attention que l’heure sonnait à -cette pendule arrêtée depuis une année. - -Ce soir-là, cependant, on eût dit que, du fond des ténèbres, la -comtesse Véra s’efforçait adorablement de revenir dans cette chambre -tout embaumée d’elle! Elle y avait laissé tant de sa personne! Tout ce -qui avait constitué son existence l’y attirait. Son charme y flottait; -les longues violences faites par la volonté passionnée de son époux -y devaient avoir desserré les vagues liens de l’Invisible autour -d’elle!... - -Elle y était _nécessitée_. Tout ce qu’elle aimait, c’était là. - -Elle devait avoir envie de venir se sourire encore en cette glace -mystérieuse où elle avait tant de fois admiré son lilial visage! La -douce morte, là-bas, avait tressailli, certes, dans ses violettes, -sous les lampes éteintes; la divine morte avait frémi, dans le caveau, -toute seule, en regardant la clef d’argent jetée sur les dalles. Elle -voulait s’en venir vers lui, aussi! Et sa volonté se perdait dans -l’idée de l’encens et de l’isolement. La Mort n’est une circonstance -définitive que pour ceux qui espèrent des cieux; mais la Mort, et les -Cieux, et la Vie, pour elle, n’était-ce pas leur embrassement? Et le -baiser solitaire de son époux attirait ses lèvres, dans l’ombre. Et le -son passé des mélodies, les paroles enivrées de jadis, les étoffes qui -couvraient son corps et en gardaient le parfum, ces pierreries magiques -qui la _voulaient_, dans leur obscure sympathie,--et surtout l’immense -et absolue impression de sa présence, opinion partagée à la fin par -les choses elles-mêmes, tout l’appelait là, l’attirait là depuis si -longtemps, et si insensiblement, que, guérie enfin de la dormante -Mort, il ne manquait plus qu’_Elle seule_! - -Ah! les Idées sont des êtres vivants!... Le comte avait creusé dans -l’air la forme de son amour, et il fallait bien que ce vide fût -comblé par le seul être qui lui était homogène, autrement l’Univers -aurait croulé. L’impression passa, en ce moment, définitive, simple, -absolue, qu’_Elle devait être là, dans la chambre_! Il en était aussi -tranquillement certain que de sa propre existence, et toutes les -choses, autour de lui, étaient saturées de cette conviction. On l’y -voyait! Et, _comme il ne manquait plus que Véra elle-même_, tangible, -extérieure, _il fallut bien qu’elle s’y trouvât_ et que le grand Songe -de la Vie et de la Mort entr’ouvrît un moment ses portes infinies! Le -chemin de résurrection était envoyé par la foi jusqu’à elle! Un frais -éclat de rire musical éclaira de sa joie le lit nuptial; le comte se -retourna. Et là, devant ses yeux, faite de volonté et de souvenir, -accoudée, fluide, sur l’oreiller de dentelles, sa main soutenant ses -lourds cheveux noirs, sa bouche délicieusement entr’ouverte en un -sourire tout emparadisé de voluptés, belle à en mourir, enfin! la -comtesse Véra le regardait un peu endormie encore. - ---Roger!... dit-elle d’une voix lointaine. - -Il vint auprès d’elle. Leurs lèvres s’unirent dans une joie -divine,--oublieuse,--immortelle! - -Et ils s’aperçurent, _alors_, qu’ils n’étaient, réellement, qu’_un seul -être_. - -Les heures effleurèrent d’un vol étranger cette extase où se mêlaient, -pour la première fois, la terre et le ciel. - -Tout à coup, le comte d’Athol tressaillit, comme frappé d’une -réminiscence fatale. - ---Ah! maintenant, je me rappelle!... dit-il. Qu’ai-je donc?--Mais tu es -morte! - -A l’instant même, à cette parole, la mystique veilleuse de l’iconostase -s’éteignit. Le pâle petit jour du matin,--d’un matin banal, grisâtre -et pluvieux,--filtra dans la chambre par les interstices des rideaux. -Les bougies blêmirent et s’éteignirent, laissant fumer âcrement leurs -mèches rouges; le feu disparut sous une couche de cendres tièdes; les -fleurs se fanèrent et se desséchèrent en quelques moments; le balancier -de la pendule reprit graduellement son immobilité. La _certitude_ de -tous les objets s’envola subitement. L’opale, morte, ne brillait plus; -les taches de sang s’étaient fanées aussi, sur la batiste, auprès -d’elle; et s’effaçant entre les bras désespérés qui voulaient en vain -l’étreindre encore, l’ardente et blanche vision rentra dans l’air et -s’y perdit. Un faible soupir d’adieu, distinct, lointain, parvint -jusqu’à l’âme de Roger. Le comte se dressa; il venait de s’apercevoir -qu’il était seul. Son rêve venait de se dissoudre d’un seul coup; il -avait brisé le magnétique fil de sa trame radieuse avec une seule -parole. L’atmosphère était, maintenant, celle des défunts. - -Comme ces larmes de verre, agrégées illogiquement, et cependant si -solides qu’un coup de maillet sur leur partie épaisse ne les briserait -pas, mais qui tombent en une subite et impalpable poussière si l’on en -casse l’extrémité plus fine que la pointe d’une aiguille, tout s’était -évanoui. - ---Oh! murmura-t-il, c’est donc fini!--Perdue!... Toute seule!--Quelle -est la route, maintenant, pour parvenir jusqu’à toi? Indique-moi le -chemin qui peut me conduire vers toi!... - -Soudain, comme une réponse, un objet brillant tomba du lit nuptial, sur -la noire fourrure, avec un bruit métallique: un rayon de l’affreux jour -terrestre l’éclaira!... L’abandonné se baissa, le saisit, et un sourire -sublime illumina son visage en reconnaissant cet objet: c’était la clef -du tombeau. - - - - -VOX POPULI - -_A Monsieur Leconte de Lisle_ - - «Le soldat prussien fait son - café dans une lanterne sourde.» - - LE SERGENT HOFF. - - -Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là! - -Voici douze ans de subis depuis cette vision.--Un soleil d’été brisait -ses longues flèches d’or sur les toits et les dômes de la vieille -capitale. Des myriades de vitres se renvoyaient des éblouissements: le -peuple, baigné d’une poudreuse lumière, encombrait les rues pour voir -l’armée. - -Assis, devant la grille du parvis Notre-Dame, sur un haut pliant de -bois,--et les genoux croisés en de noirs haillons,--le centenaire -Mendiant, doyen de la Misère de Paris,--face de deuil au teint de -cendre, peau sillonnée de rides couleur de terre,--mains jointes sous -l’écriteau qui consacrait légalement sa cécité, offrait son aspect -d’ombre au _Te Deum_ de la fête environnante. - -Tout ce monde, n’était-ce pas son prochain? Les passants en joie, -n’étaient-ce pas ses frères? A coup sûr, Espèce humaine! D’ailleurs, -cet hôte du souverain portail n’était pas dénué de tout bien: l’État -lui avait reconnu le droit d’être aveugle. - -Propriétaire de ce titre et de la respectabilité inhérente à ce lieu -des aumônes sûres qu’officiellement il occupait, possédant enfin -qualité d’électeur, c’était notre égal,--à la Lumière près. - -Et cet homme, sorte d’attardé chez les vivants, articulait, de temps à -autre, une plainte monotone,--syllabisation évidente du profond soupir -de toute sa vie: - ---«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!» - - -Autour de lui, sous les puissantes vibrations tombées du -beffroi,--_dehors_, là-bas, au delà du mur de ses yeux,--des -piétinements de cavalerie, et, par éclats, des sonneries aux champs, -des acclamations mêlées aux salves des Invalides, aux cris fiers des -commandements, des bruissements d’acier, des tonnerres de tambours -scandant des défilés interminables d’infanterie, toute une rumeur -de gloire lui arrivait! Son ouïe suraiguë percevait jusqu’à des -flottements d’étendards aux lourdes franges frôlant des cuirasses. -Dans l’entendement du vieux captif de l’obscurité mille éclairs de -sensations, pressenties et indistinctes, s’évoquaient! Une divination -l’avertissait de ce qui enfiévrait les cœurs et les pensées dans la -Ville. - -Et le peuple, fasciné, comme toujours, par le prestige qui sort, pour -lui, des coups d’audace et de fortune, proférait, en clameur, ce vœu du -moment: - ---«Vive l’Empereur!» - -Mais, entre les accalmies de toute cette triomphale tempête, une voix -perdue s’élevait du côté de la grille mystique. Le vieux homme, la -nuque renversée contre le pilori de ses barreaux, roulant ses prunelles -mortes vers le ciel, oublié de ce peuple dont il semblait, seul, -exprimer le vœu véritable, le vœu caché sous les hurrahs, le vœu secret -et personnel, psalmodiait, augural intercesseur, sa phrase maintenant -mystérieuse: - ---«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!» - - -Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là! - -Voici _dix_ ans d’envolés depuis le soleil de cette fête! Mêmes bruits, -mêmes voix, même fumée! Une sourdine, toutefois, tempérait alors le -tumulte de l’allégresse publique. Une ombre aggravait les regards. Les -salves convenues de la plate-forme du Prytanée se compliquaient, cette -fois, du grondement éloigné des batteries de nos forts. Et, tendant -l’oreille, le peuple cherchait à discerner déjà, dans l’écho, la -réponse des pièces ennemies qui s’approchaient. - -Le gouverneur passait, adressant à tous maints sourires et guidé par -l’amble-trotteur de son fin cheval. Le peuple, rassuré par cette -confiance que lui inspire toujours une tenue irréprochable, alternait -de chants patriotiques les applaudissements tout militaires dont il -honorait la présence de ce soldat. - -Mais les syllabes de l’ancien vivat furieux s’étaient modifiées: le -peuple, éperdu, proférait ce vœu du moment: - ---«Vive la République!» - -Et, là-bas, du côté du seuil sublime, on distinguait toujours la -voix solitaire de Lazare. Le Diseur de l’arrière-pensée populaire ne -modifiait pas, lui, la rigidité de sa fixe plainte. - -Ame sincère de la fête, levant au ciel ses yeux éteints, il s’écriait, -entre des silences, et avec l’accent d’une constatation: - ---«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!» - - -Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là! - -Voici _neuf_ ans de supportés depuis ce soleil trouble! - -Oh! mêmes rumeurs! mêmes fracas d’armes! mêmes hennissements! Plus -assourdis encore, toutefois, que l’année précédente: criards, pourtant. - ---«Vive la Commune!» clamait le peuple, au vent qui passe. - -Et la voix du séculaire Élu de l’Infortune redisait, toujours, là-bas, -au seuil sacré, son refrain rectificateur de l’unique pensée de ce -peuple. Hochant la tête vers le ciel, il gémissait dans l’ombre: - ---«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!» - -Et, deux lunes plus tard, alors qu’aux dernières vibrations du tocsin, -le Généralissime des forces régulières de l’État passait en revue ses -deux cent mille fusils, hélas! encore fumants de la triste guerre -civile, le peuple, terrifié, criait, en regardant brûler, au loin, les -édifices: - ---«Vive le Maréchal!» - -Là-bas, du côté de la salubre enceinte, l’immuable Voix, la voix du -vétéran de l’humaine Misère, répétait sa machinalement douloureuse et -impitoyable obsécration: - ---«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!» - - -Et, depuis, d’année en année, de revues en revues, de vociférations en -vociférations, quel que fût le nom jeté aux hasards de l’espace par le -peuple en ses _vivats_, ceux qui écoutent, attentivement, les bruits -de la terre, ont toujours distingué, au plus fort des révolutionnaires -clameurs et des fêtes belliqueuses qui s’ensuivent, la Voix lointaine, -la Voix _vraie_, l’intime Voix du symbolique Mendiant terrible!--du -Veilleur de nuit criant l’heure exacte du Peuple,--de l’incorruptible -factionnaire de la conscience des citoyens, de celui qui restitue -intégralement la prière occulte de la Foule et en résume le soupir. - -Pontife inflexible de la Fraternité, ce Titulaire autorisé de la cécité -physique n’a jamais cessé d’implorer, en médiateur inconscient, la -charité divine, pour ses frères de l’intelligence. - -Et, lorsque enivré de fanfares, de cloches et d’artillerie, le -Peuple, troublé par ces vacarmes flatteurs, essaye en vain de se -masquer à lui-même son vœu véritable, sous n’importe quelles syllabes -mensongèrement enthousiastes, le Mendiant, lui, la face au Ciel, les -bras levés, à tâtons, dans ses grandes ténèbres, se dresse au seuil -éternel de l’Église,--et, d’une voix de plus en plus lamentable, -mais qui semble porter au delà des étoiles, continue de crier sa -rectification de prophète: - ---«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!» - - - - -DEUX AUGURES - - Surtout, pas de génie! - - (_Devise moderne._) - - -Jeunes gens de France, âmes de penseurs et d’écrivains, maîtres d’un -Art futur, jeunes créateurs qui venez, l’éclair au front, confiants en -votre foi nouvelle, déterminés à prendre, s’il le faut, cette devise, -par exemple, que je vous offre: «ENDURER, POUR DURER!» vous qui, -perdus encore, sous votre lampe d’étude, en quelque froide chambre de -la capitale, vous êtes dit, tout bas: «O presse puissante, à moi tes -milliers de feuilles, où j’écrirai des pensées d’une beauté nouvelle!» -vous avez le légitime espoir qu’il vous sera permis d’y parler selon ce -que vous avez mission de dire, et non d’y ressasser ce que la cohue en -démence veut qu’on lui dise,--vous pensez, humbles et pauvres, que vos -pages de lumière, jetées à l’Humanité, payeront, au moins, le prix de -votre pain quotidien et l’huile de vos veilles? - -Eh bien, écoutez le colloque bizarre et d’apparence -paradoxale,--(quoique du plus incontestable des réalismes),--qui s’est -établi, récemment, entre un directeur certain de l’une de ces gazettes -et l’un de nos amis, lequel s’était déguisé un jour, par curiosité, en -aspirant journaliste. - -Cette scène, ayant l’air, en mon esprit, _de se passer toujours_,--et -toutes autres, de ce genre, ne devant être, au fond,--tacites ou -parlées,--que la monnaie de celle-là (l’éternelle!)--je me vois -contraint, ô vous qui êtes prédestinés à la rénover vous-mêmes, de la -placer au présent de l’indicatif. - -Pénétrons en ce cabinet, presque toujours d’un si beau vert, où le -directeur,--un de ces hommes qui traitent les honnêtes bourgeois de -«matière abonnable»,--est assis devant sa table, un coude appuyé sur -le bras de son fauteuil, le menton dans la main, paraissant méditer -et jouant négligemment de l’autre main avec le traditionnel couteau -d’ivoire. - -Apparaît un garçon de salle: il remet une carte à ce penseur. - -Celui-ci la prend, y jette un coup-d’œil distrait, puis, hausse -d’inquiets sourcils et, après un tressaillement léger, se remettant: - ---Un «_Inconnu_?» murmure-t-il;--peuh! quelque Gascon, se vantant pour -arriver jusqu’à moi. Tout le monde est connu, aujourd’hui, percé à -jour.--Et quelle mine a ce monsieur? - ---C’est un jeune homme, monsieur. - ---Diable! Faites entrer. - -L’instant d’après apparaît notre jeune ami. - -Le directeur se lève et de sa voix la plus engageante: - ---C’est bien à un inconnu que j’ai l’honneur de parler? murmure-t-il. - ---Jamais je n’eusse osé me présenter sans ce titre, répond le -soi-disant plumitif. - ---Veuillez bien prendre la peine de vous asseoir. - ---Je viens vous offrir une petite chronique d’actualité,--un peu leste, -naturellement... - ---Cela va sans dire. Venons au fait. Votre prix serait de combien la -ligne? - ---Mais, de 3 francs à 3 fr. 50? N’est-ce pas? répond, gravement, le -néophyte. - -(Soubresaut du directeur.) - ---Permettez: le «Montépin», le «Hugo» même, le «du Terrail» enfin, ne -se payent pas ce taux-là! réplique-t-il. - -Le jeune homme se lève et, d’un ton froid: - ---Je vois que M. le directeur oublie que je suis _to-ta-le-ment_ -inconnu! dit-il. - -Un silence. - ---Rasseyez-vous, je vous prie. Les affaires ne se traitent pas comme -cela. Je ne disconviens pas que, par le temps qui court, un inconnu ne -soit, en effet, un oiseau rare: toutefois... - ---J’ajouterai, monsieur,--interrompt, d’un ton dégagé, l’aspirant -écrivain,--que je suis, oh! mais sans l’ombre de talent, d’une absence -de talent... magistrale! Ce qu’on appelle un «crétin» dans le langage -du monde. Mon seul talent, c’est d’être rompu aux arcanes des boxes -anglaise et irlandaise, un peu serrées.--Quant à la Littérature, je -vous le déclare, c’est pour moi lettre close et scellée de sept cachets. - ---Hein? s’écrie le directeur tremblant de joie,--vous vous prétendez -sans talent littéraire, jeune présomptueux! - ---Je suis en mesure de prouver, séance tenante, mon impéritie en la -matière. - ---Impossible, hélas!--Vous vous vantez!... balbutie le directeur, -évidemment remué au plus secret de ses plus vieux espoirs. - ---Je suis, continue l’étranger avec un doux sourire, ce qui s’appelle -un terne et suffisant grimaud, doué d’une niaiserie d’idées et d’une -trivialité de style de premier ordre, une plume banale par excellence. - ---Vous? Allons donc!--Ah! si c’était vrai! - ---Monsieur, je vous jure... - ---A d’autres! reprend le directeur, les yeux humectés et avec un -mélancolique sourire. - -Puis, regardant le jeune homme avec attendrissement: - ---Oui, voilà bien la Jeunesse, qui ne doute de rien! le feu sacré! les -illusions! Du premier coup, l’on se croit arrivé!...--Aucun talent, -dites-vous? Mais, savez-vous bien, monsieur, qu’il faut, de nos jours, -être un homme des plus remarquables pour n’avoir aucun talent? un homme -considérable?... que, souvent, ce n’est qu’au prix d’une cinquantaine -d’années de luttes, de travaux, d’humiliations et de misère que -l’on y arrive et que l’on n’est, alors, qu’un parvenu? O jeunesse! -printemps de la vie! _Primavera della vita!_ Mais moi, monsieur,--moi, -qui vous parle,--voici vingt ans que je cherche un homme QUI N’AIT -PAS DE TALENT!... Entendez-vous?... Jamais je n’ai pu en trouver un. -J’ai dépensé plus d’un demi-million à cette chasse au merle blanc: -je me suis «emballé» dans cette folle entreprise! Que voulez-vous! -J’étais jeune, candide, je me suis ruiné.--Tout le monde a du talent, -aujourd’hui, mon cher monsieur; vous tout comme les autres. Ne nous -surfaisons pas. Croyez-moi, c’est inutile. C’est vieux jeu, c’est -_ficelle_, cela ne prend plus. Soyons sérieux. - ---Monsieur, de tels soupçons... Si j’avais du talent, je ne serais pas -ici! - ---Et où seriez-vous donc? - ---A me soigner, je vous prie de le croire. - ---Le fait est, gazouille, alors, le directeur en se radoucissant -et toujours avec son fin sourire, le fait est que mon garçon de -salle,--tenez, le gracieux qui m’a remis votre carte (un licencié ès -lettres, s’il vous plaît, et palmé comme tel--hein! comme c’est beau la -Science! De nos jours cela mène à tout!)--n’est rien moins que l’auteur -de trois ou quatre magnifiques ouvrages dramatiques et, passez-moi -le mot, «littéraires,» couronnés, enfin, dans maints concours de -l’Institut de France sur des centaines d’autres, représentés de -préférence, naturellement aux siens. Eh bien, le malheureux n’a voulu -suivre aucun traitement! Aussi, de l’aveu de ses meilleurs amis, -n’est-ce, en réalité, qu’un fol qui ne saurait arriver à rien. Ils le -déclarent, avec des larmes dans la voix, un ivrogne, un bohême, un -proxénète, un filou et un _raté_, en ajoutant, les yeux au ciel: «Quel -dommage!»--Mon Dieu, je sais bien qu’à Paris,--où il est convenu que -tout le monde est déshonoré le matin et réhabilité le soir,--cela ne -tire pas à conséquence;--au fond, c’est même une réclame;--mais sa -maladroite insouciance n’en sachant pas extraire une fortune, avouez -qu’il est légitime qu’on lui en veuille. C’est donc par pure humanité -que je daigne le soustraire, momentanément, à l’hospice. Revenons à -vous.--_Inconnu et sans l’ombre de talent_, disons-nous?--Non, je ne -puis y croire. Votre fortune serait faite et la mienne aussi. C’est -six francs la ligne que je vous offrirais!--Voyons, entre nous, qui me -garantit la nullité de cet article? - ---Lisez, monsieur! articule, avec fierté, le jeune tentateur. - ---On voit que vous vous échappez de l’Adolescence d’hier à peine, -monsieur!--répond, en riant, le directeur: nous ne lisons que ce que -nous sommes décidés à ne jamais publier. On n’imprime que la copie -dûment illisible. Et, tenez, la vôtre semble, à vue de pince-nez, -entachée d’une certaine calligraphie,--ce qui est déjà d’assez mauvais -augure. Cela pourrait vous faire soupçonner de soigner ce que vous -faites. Or, tout journaliste, vraiment digne de ce grand titre, doit -n’écrire qu’au trait de la plume, n’importe ce qui lui passe par la -tête,--et, surtout, sans se relire! Va comme je te pousse! Et avec des -convictions dues seulement à l’humeur du moment et à la couleur du -journal. Et marche!... Il est bien évident qu’un bon journal quotidien, -sans cela, ne paraîtrait jamais! On n’a pas le loisir, cher monsieur, -de perdre du temps à réfléchir à ce que l’on dit, lorsque le train de -la province attend nos ballots de papier: enfin, c’est évident cela! -Il faut bien que l’abonné se figure qu’il lit quelque chose, vous -comprenez. Et si vous saviez comme le reste, au fond, lui est égal! - ---Rassurez-vous, monsieur: c’est le copiste... - ---Vous faites copier!--Malheureux! Plaisantez-vous? - ---Ma copie était non seulement illisible, mais surchargée de telles -fautes d’orthographe et de français... que, ma foi... pour le premier -article... j’ai pensé... - ---Raisons de plus, au contraire, pour me l’apporter telle quelle!--Le -diamant ne saura donc jamais sa valeur?--Les fautes d’orthographe, de -français!... Ignorez-vous que l’on ne peut obtenir des protes qu’ils ne -les corrigent pas,--ce qui enlève, souvent, tout le sel d’un article? -Mais c’est précisément là ce naturel, ce montant, ce primesautier que -prisent si fort les vrais connaisseurs! Le citadin aime les coquilles, -monsieur! Cela le flatte de les apercevoir. Surtout en province. Vous -avez eu le plus grand tort. Enfin!--Et... l’avez-vous soumise à quelque -expert, cette chronique? - ---Vous l’avouerai-je, monsieur le directeur? Doutant de moi-même, car -je n’ai pas de génie, Dieu merci... - ---Peste! je l’espère bien! interrompt le directeur après un coup d’œil -furtif sur un revolver placé à côté de lui. - ---Après avoir cherché le type devant représenter la bonne moyenne des -intelligences publiques pour cette grande épreuve, mon choix s’est -arrêté sur mon--(tant pis, je dis le mot!)--sur mon «pipelet»,--lequel -est un vieux commissionnaire auvergnat, blanchi le long des rampes, -surmené par les sursauts nocturnes et qu’une trop exclusive lecture -d’enveloppes de lettres a rendu, littéralement, hagard. - ---Hé! hé! grommelle, alors, le directeur, devenu très attentif,--le -choix était, en effet, aussi subtil que pratique et judicieux. Car le -public raffole, remarquez ceci, de l’Extraordinaire! Mais, comme il -ne sait pas très bien _en quoi_ consiste, en littérature (passez-moi -toujours le mot), ce même Extraordinaire dont il raffole, il s’ensuit, -à mes yeux, que l’appréciation d’un portier doit sembler préférable, en -bon journalisme, à celle du Dante.--Et... quel verdict a rendu l’homme -du cordon, s’il vous plaît? - ---Transporté! Ravi! Aux anges! Au point de m’arracher ma copie des -mains pour la relire lui-même, craignant d’avoir été dupe de mon débit. -C’est lui qui m’a fourni le mot de la fin. - ---L’écervelé! Au lieu de me l’adresser directement! Voyez-vous, un -penseur l’a dit,--ou aurait dû le dire,--l’idéal du journaliste, -c’est, d’abord, le _Reporter_, ensuite le Fruit sec, à sourcils froncés -(j’entends froncés naturellement, comme on frise), qui insulte d’une -façon grossière et au hasard,--et qui se bat de même, avec les naïfs -qui n’en lèvent pas les épaules,--pour faire consacrer, par la lâcheté -publique, sa rageuse médiocrité. Ce duo du chanteur et du danseur -est la vie de tout journal qui se respecte un peu. En dehors des -«articles» de ces deux Colonnes, tous autres ne devraient se composer -que de «mots de la fin» enfilés, comme des perles, au hasard du petit -bonheur. Le Public ne lit pas un journal pour penser ou réfléchir, que -diable!--On lit comme on mange.--Allons, je me décide à parcourir votre -affaire:--oui, voyons, si la valeur n’attend point chez vous (comme l’a -si bien dit je ne sais plus quel auteur latin) le nombre des années... - ---Voici le manuscrit! dit l’écrivain rayonnant et en tendant son œuvre -avec un air de fatuité juvénile. - -Au bout de trois minutes, le directeur tressaille, puis rejette, avec -dédain, les feuilles volantes sur la table. - ---Là! gémit-il avec un profond soupir; j’en étais sûr! Encore une -déception: mais je ne les compte plus. - ---Hein? murmure, comme effrayé, le jeune héros. - ---Hélas! mon noble ami, mais c’est plein de talent, ça! Je suis fâché -de vous le dire! Ça vaut trois sous la ligne,--et encore parce que vous -êtes inconnu. Dans huit jours, si je l’insère, ce sera gratis, et, dans -quinze, ce sera vous qui me payerez,--à moins que vous ne preniez un -pseudonyme. Mais oui, mais oui; soyons sérieux, à la fin! Vous n’êtes -pas sérieux, et, je le vois, vous ne pourrez que bien difficilement le -devenir, ayant, par malheur, cette qualité de talent qui fait que vous -êtes (pardon de l’expression) un écrivain... et non pas un impudent -malvat sans conscience ni pensée, ainsi que vous vous vantiez tout à -l’heure de l’être, pour surprendre ma religion, ma bienveillance, ma -caisse et mon estime. - ---Non!... balbutie, d’un visage atterré, le prétendu aspirant de -la plume quotidienne,--vous devez commettre une erreur... il y a -malentendu. Vous n’avez pas lu... avec attention... - ---Mais cela empeste la Littérature à faire baisser le tirage de cinq -mille en vingt-quatre heures! s’écrie le directeur. La _qualité_ seule -du style, vous dis-je, constitue le talent! Un million de plumitifs -peuvent, _dans un journal_, tracer l’exposé d’une soi-disant idée... -Ah! _black upon white!_ Un seul écrivain s’avise-t-il de l’énoncer, -à son tour et à sa manière, cette idée, dans un _livre_? tout le -reste est oublié. Plus personne! L’on dirait un coup de vent sur -du sable.--Certes, c’est fort énigmatique: mais, qu’y faire? c’est -ainsi.--Donc, si vous êtes un écrivain, vous êtes l’ennemi-né de tout -journal. - -»Si encore vous n’aviez que de l’esprit: ça se vend toujours un peu, -ça. Mais le pire, c’est que vous laissez pressentir dans l’_on ne sait -quoi_ de votre phrase que vous cherchez à dissimuler votre intelligence -pour ne pas effaroucher le lecteur! Que diable, les gens n’aiment pas -qu’on les humilie! La puissance impressionnante de votre style naturel -transparaît, encore un coup, sous cet effort même, attendu qu’il n’y -a pas d’orthopédie capable de guérir d’un vice aussi essentiel, aussi -rédhibitoire!--Vous imprimer? Mais j’aimerais mieux copier le Bottin! -Ce serait plus pratique. En un mot, vous avez l’air, là dedans, d’un -monsieur qui, sachant que telle femme, dont il convoite la dot, a le -goût des bancroches, affecte une claudication mensongère pour se bien -faire venir de la dame,--ou d’un étrange collégien qui, pour s’attirer -l’estime et le respect de ses professeurs, de ses camarades, se ferait -teindre les cheveux en blanc.--Monsieur, les quelques pages que je -viens de parcourir me suffisent pour savoir _très bien_ à qui j’ai -affaire.--Personne n’est dupe aujourd’hui! Le public a son instinct, -son flair, aussi sûr que celui d’un animal. Il connaît les siens et -ne se trompe jamais. Il vous devine. Il pressent que, sachant au -mieux la valeur, la signification réelle et sombre de vos écrits, -vous regardez son appréciation, éloge ou blâme, comme la poudre de -vos bottines; qu’enfin ses vagues et insoucieux propos à votre égard -sont, pour vous, comme le gloussement d’un dindon ou le bruit du vent -dans une serrure. Le visible effort que,--poussé par quelque détresse -financière, sans doute,--vous avez commis ici pour vous niveler à ses -«idées» l’insulte horriblement. La gaucherie de votre humilité de -commande a des hésitations meurtrières pour les bouffissures de son -apathique suffisance. Votre épouvantable coup de chapeau lui écrase le -nez en paraissant lui demander l’aumône: cela ne se pardonne pas, cela, -de lecteur à auteur. Les hommes de génie peuvent, seuls, se permettre, -dans leurs _livres_, de ces familiarités alors tolérables, car s’ils -prennent quelquefois leur lecteur aux cheveux et lui secouent la boîte -osseuse d’un poing calme et souverain, ce n’est que pour le contraindre -à relever la tête!--Mais, dans un _journal_, monsieur, ces façons-là -sont, au moins, déplacées: elles compromettent l’avenir de la feuille -aux yeux du Conseil d’administration. En effet, voici l’inconvénient de -pareils articles. - -»Le bourgeois, en les parcourant d’un cerveau brouillé par les -affaires, écarquille les yeux, vous traite, tout bas, de «poète», -sourit _in petto_ et se désabonne,--en déclarant, tout haut, que vous -avez beaucoup de talent!--Il montre ainsi, d’une part, que vos écrits -_ne l’ont pas atteint_; de l’autre, il vous assassine aux yeux de ses -confrères qui le devinent, prennent ce diapason, vous embaument dans -les louanges et, de confiance ou d’instinct, _ne vous lisent jamais_, -car ils ont flairé, en vous, une âme, c’est-à-dire la chose qu’ils -haïssent le plus au monde.--Et c’est moi qui paye! - -(Ici le directeur se croise les bras en regardant son interlocuteur -avec des yeux ternes): - ---Ah çà! est-ce que vous prenez le Public pour un imbécile, par hasard? -Vous êtes étonnant, ma parole d’honneur!--Il est doué d’un autre -genre... d’intelligence que vous, voilà tout. - ---Cependant, répond, en souriant, le littérateur démasqué, il -semblerait, en vous écoutant, que, de nous deux, celui qui outrage le -plus sincèrement le public... ce n’est pas moi? - ---Sans aucun doute, mon jeune ami! Seulement, je le bafoue, moi, -d’une manière pratique et qui me rapporte. En effet, le bourgeois -(qui est l’ennemi de tout et de lui-même) me rétribuera toujours, -individuellement, pour flatter sa vilenie, mais à une condition! -c’est que je lui laisse croire que c’est à son voisin que je parle. -Qu’importe le style en cette affaire? La seule devise qu’un homme -de lettres sérieux doive adopter de nos jours est celle-ci: SOIS -MÉDIOCRE! C’est celle que j’ai choisie. De là, ma notoriété.--Ah! -c’est qu’en fait de bourgeoisie française, nous ne sommes plus au -temps d’Eustache de Saint-Pierre, voyez-vous!--Nous avons progressé. -L’Esprit humain marche! Aujourd’hui le tiers état, tout entier, ne -désire plus, et avec raison, qu’expulser en paix et à son gré ses -flatuosités, acarus et borborygmes. Et comme il a, par l’or et par le -nombre, la force des taureaux révoltés contre le berger, le mieux est -de se _naturaliser_ en lui.--Or, vous arrivez, vous, prétendant lui -faire ingurgiter des bonbonnes d’aloès liquide dans des coquemards d’or -ciselé. Naturellement il regimbera, non sans une grimace, ne tenant pas -à ce qu’on lui purge, de force, l’intellect! Et il me reviendra, tout -de suite, à moi, préférant, après tout, reboire mon gros vin frelaté -dans mon vieux gobelet sale, vu l’habitude, cette seconde nature. -Non, poète! aujourd’hui la mode n’est pas au génie!--Les rois, tout -ennuyeux qu’ils soient, approuvent et honorent Shakespeare, Molière, -Wagner, Hugo, etc.; les républiques bannissent Eschyle, proscrivent -le Dante, décapitent André Chénier. En république, voyez-vous, on a -bien autre chose à faire que d’avoir du génie! On a tant d’affaires -sur les bras, vous comprenez. Mais cela n’empêche pas les sentiments. -Concluons. Mon jeune ami, c’est triste à dire, mais vous êtes atteint -de beaucoup, d’énormément de talent. Pardonnez-moi ma rude franchise. -Mon intention n’est pas de vous blesser. Certaines vérités sont dures -à entendre, à votre âge, je le sais, mais... du courage! Je comprends, -j’approuve, même, l’effort inouï que vous avez, dis-je, commis dans la -répréhensible action de cet article: mais, que voulez-vous! cet effort -est stérile: il est impossible de _devenir_ une canaille sincère: il -faut le don! il faut... l’onction! c’est de naissance. Il ne faut -pas qu’un article infâme sente le haut-le-cœur, mais la sincérité, -et, surtout, l’inconscience:--sinon vous serez antipathique: on vous -devinera. Le mieux est de vous résigner. Toutefois,--si vous n’êtes -pas un génie (comme je l’espère sans en être sûr),--votre cas n’est -pas désespéré. En ne travaillant pas, vous arriverez peut-être. Par -exemple, si vous vouliez vous constituer, sciemment, plagiaire, cela -ferait polémique, on vendrait, et vous pourriez alors revenir me voir: -sans cela, rien à faire ensemble.--Tenez, moi, moi qui vous parle, -je vous le dis tout bas: j’ai du talent tout comme vous: aussi, je -n’écris jamais dans mon journal; je serais réduit, en trois jours, à la -mendicité. D’ailleurs, j’ai mes raisons pour ne pas écrire le moindre -livre, pour ne pas imprimer la moindre ligne qui pourrait faire peser -sur mon avenir le soupçon d’une capacité quelconque!... Je ne veux, -derrière moi, que le néant. - ---Quoi! pas même dix lignes?... interrompt le littérateur, d’un air -étonné. - ---Non. Rien.--Je tiens à devenir ministre! répond, d’un ton -péremptoire, le directeur. - ---Ah! c’est différent. - ---Et je laisse crier au paradoxe! Et ce que je vous dis est tellement -absolu, au point de vue pratique, voyez-vous... que si le portefeuille -des Beaux-Arts, par exemple, dépendait, en France, du suffrage -universel, vous seriez le premier, tout en haussant les épaules, à -voter pour moi. Mais oui, mais oui! Soyons sérieux, que diable! Je ne -plaisante jamais. Allons, laissez-moi votre manuscrit tout de même. - -Un silence. - ---Permettez, monsieur, répond alors l’_Inconnu_, en ressaisissant son -travail sur la table, vous faites erreur, ici. En politique, mes idées -sont autres qu’en journalisme, et je ne comprendrais, au portefeuille -en question, qu’un homme d’une droiture, d’une capacité, d’un savoir -et d’une dignité d’esprit des plus rares. Or, en dehors de la feuille -que vous dirigez, il y a en France des journalistes dont la probité -défie l’entraînement vénal de l’époque, dont le style sonne pur, dont -le verbe _flambe clair_ et dont l’utile critique rectifie sans cesse -les jugements inconsidérés de la foule. Je vous atteste que, dans -l’hypothèse dont vous parlez, je donnerais ma voix, de préférence, à -l’un d’entre eux. - ---Je crois que vous vous emballez, mon jeune ami: la probité n’a pas -d’époque! - ---La sottise non plus, répond le littérateur avec un léger sourire. - ---Peuh! Quand vous aurez mon âge, vous rougirez de ces phrases-là! - ---Merci de me rappeler votre âge; en vous écoutant, je vous aurais -cru... plus jeune. - ---Hein?... mais,--il me semble que vous cherchez la petite bête en ce -que je dis, monsieur? - -(Ici, l’inconnu se lève.) - ---Monsieur le directeur m’a prouvé qu’en cherchant la petite on trouve -parfois la grande,--répond-il distraitement. - ---Dites donc?... Votre impertinence m’amuse, mais d’où vient cette -subite aigreur? - -(Ici le jeune passant regarde son vis-à-vis d’un coup d’œil de boxeur, -si froid qu’un léger frisson passe dans les veines de l’homme au -fauteuil.) - ---Soit, je serai franc, répond-il.--Quoi! je viens vous offrir une -ineptie cent fois inférieure à toutes celles que vous publiez chaque -jour, une filandreuse chronique suintant la suffisance repue, le -cynisme quiet, la nullité sentencieuse,--l’idéal du genre! une perle, -enfin! Et voici qu’au lieu de me répondre oui ou non, vous m’accablez -d’injures! Vous m’affublez des épithètes les plus ridiculisantes! Vous -me traitez, à brûle-pourpoint, de littérateur, d’écrivain, de penseur, -que sais-je? J’ai vu le moment où... sans aucune provocation de ma -part... (Ici notre ami baisse la voix en regardant autour de lui comme -craignant les écoutes)... où vous alliez me traiter d’«homme de génie!» -Ne niez pas: je vous voyais venir.--Monsieur, on ne traite pas, comme -cela, d’hommes de génie, des gens qui ne vous ont rien fait. Chez vous, -ce ne fut pas étourderie, mais calcul méchant. Vous savez fort bien -qu’un tel propos peut avoir pour fatales conséquences de priver un -innocent de tout gagne-pain, de le rendre l’exploitation et la risée -de tous. Vous pouviez refuser mon article, mais non le déprécier en le -déclarant entaché de génie. Où voulez-vous que je le porte, maintenant! -Oui, j’ai sur le cœur ce procédé de mauvaise guerre, je l’avoue! Et je -vous avertis que si vous ébruitiez sur mon compte d’aussi venimeuses -calomnies,--comme je ne tiens pas à mourir de faim, de misère et -de honte sous les demi-sourires approbateurs et les clins d’yeux -encourageants du bal de domestiques où je me trouve dans la vie,--je -saurais vous amener sur le terrain, n’en doutez pas, ou à des excuses -dictées.--Brisons là. Ces quelques paroles, ne me paraissant présenter -qu’imparfaitement, entre nous, les prodromes d’une amitié naissante, -souffrez que je prenne congé à l’anglaise, en vous prévenant (à titre -gracieux et pour votre gouverne) qu’à l’escrime j’ai longuement étudié -l’art de ne jamais donner ni recevoir de _coups de manchette_ et qu’un -brevet de courage convenu peut coûter plus cher avec moi.--Serviteur. - -Et, remettant son chapeau, puis allumant une cigarette, le littérateur -se retire, lentement. - -Une fois seul: - ---Me fâcherai-je? se demande, à voix basse, le directeur: bah! soyons -philosophe. Socrate, ayant remporté le prix de courage à la bataille de -Potidée, le fit décerner, par dédain, au jeune Alcibiade: imitons ce -sage de la Grèce. D’ailleurs, ce jeune homme est amusant, et sa petite -pique ne me déplaît pas. JADIS, J’AI EU ÇA MOI-MÊME. - -(Ici notre homme tire sa montre.) - ---Cinq heures!...--Voyons, soyons sérieux. Que mangerai-je bien -ce soir, à mon dîner?... Un turbotin?... oui!--un peu truité?... -Non!--saumoneux?... Oui, plutôt.--Et... comme entremets?... - -Là-dessus, ressaisissant son couteau d’ivoire, le directeur de la -feuille politique, littéraire, commerciale, électorale, industrielle, -financière et théâtrale se replonge dans ses opimes et absconses -méditations. Et il serait impossible d’en pénétrer l’important objet, -car, ainsi que le fait remarquer, fort judicieusement, un vieux -proverbe mozarabe: «Le flambeau n’éclaire pas sa base.» - - - - -L’AFFICHAGE CÉLESTE - -_A Monsieur Henry Ghys._ - - «Eritis sicut Dii» - - (ANCIEN TESTAMENT.) - - -Chose étrange et capable d’éveiller le sourire chez un financier: il -s’agit du Ciel! Mais entendons-nous: du ciel considéré au point de vue -industriel et sérieux. - -Certains événements historiques, aujourd’hui scientifiquement avérés -et expliqués (ou tout comme), par exemple le _Labarum_ de Constantin, -les croix répercutées sur les nuages par des plaines de neige, les -phénomènes de réfraction du mont Brocken et certains effets de mirage -dans les contrées boréales, ayant singulièrement intrigué et, pour -ainsi dire, piqué au jeu, un savant ingénieur méridional, M. Grave, -celui-ci conçut, il y a quelques années, le projet lumineux d’utiliser -les vastes étendues de la nuit, et d’élever, en un mot, le ciel à la -hauteur de l’époque. - -A quoi bon, en effet, ces voûtes azurées qui ne servent à rien, -qu’à défrayer les imaginations maladives des derniers songe-creux? -Ne serait-ce pas acquérir de légitimes droits à la reconnaissance -publique, et, disons-le (pourquoi pas?), à l’admiration de la -Postérité, que de convertir ces espaces stériles en spectacles -réellement et fructueusement instructifs, que de faire valoir ces -landes immenses et de rendre, finalement, d’un bon rapport, ces -Solognes indéfinies et transparentes? - -Il ne s’agit pas ici de faire du sentiment. Les affaires sont les -affaires. Il est à propos d’appeler le concours, et, au besoin, -l’énergie des gens sérieux sur la valeur et les résultats _pécuniaires_ -de la découverte inespérée dont nous parlons. - -De prime abord, le fond même de la chose paraît confiner à l’Impossible -et presque à l’Insanité. Défricher l’azur, coter l’astre, exploiter -les deux crépuscules, organiser le soir, mettre à profit le firmament -jusqu’à ce jour improductif, quel rêve! quelle application épineuse, -hérissée de difficultés! Mais, fort de l’Esprit de progrès, de quels -problèmes l’Homme ne parviendrait-il pas à trouver la solution? - -Plein de cette idée et convaincu que si Franklin, Benjamin Franklin, -l’imprimeur, avait arraché la foudre au ciel, il devait être possible, -_à fortiori_, d’employer ce dernier à des usages humanitaires, M. Grave -étudia, voyagea, compara, dépensa, forgea, et, à la longue, ayant -perfectionné les lentilles énormes et les gigantesques réflecteurs -des ingénieurs américains, notamment des appareils de Philadelphie -et de Québec (tombés, faute d’un génie tenace, dans le domaine du -_Cant_ et du _Puff_), M. Grave, disons-nous, se propose (nanti de -brevets préalables) d’offrir, incessamment, à nos grandes industries -manufacturières et même aux petits négociants, le secours d’une -Publicité absolue. - -Toute concurrence serait impossible devant le système du grand -vulgarisateur. Qu’on se figure, en effet, quelques-uns de nos grands -centres de commerce, aux populations houleuses, Lyon, Bordeaux, etc., -à l’heure où tombe le soir. On voit d’ici ce mouvement, cette vie, -cette animation extraordinaire que les intérêts financiers sont seuls -capables de donner, aujourd’hui, à des villes sérieuses. Tout à coup, -de puissants jets de magnésium ou de lumière électrique, grossis cent -mille fois, partent du sommet de quelque colline fleurie, enchantements -des jeunes ménages,--d’une colline analogue, par exemple, à notre cher -Montmartre;--ces jets lumineux, maintenus par d’immenses réflecteurs -versicolores, envoient, brusquement, au fond du ciel, entre Sirius -et Aldébaran, l’Œil du taureau, sinon même au milieu des Eyades, -l’image gracieuse de ce jeune adolescent qui tient une écharpe sur -laquelle nous lisons tous les jours, avec un nouveau plaisir, ces -belles paroles: _On restitue l’or de toute emplette qui a cessé de -ravir!_ Peut-on bien s’imaginer les expressions différentes que -prennent, alors, toutes ces têtes de la foule, ces illuminations, ces -bravos, cette allégresse?--Après le premier mouvement de surprise, -bien pardonnable, les anciens ennemis s’embrassent, les ressentiments -domestiques les plus amers sont oubliés: l’on s’asseoit sous la treille -pour mieux goûter ce spectacle à la fois magnifique et instructif,--et -le nom de M. Grave, emporté sur l’aile des vents, s’envole vers -l’Immortalité. - -Il suffit de réfléchir, un tant soit peu, pour concevoir les résultats -de cette ingénieuse invention.--Ne serait-ce pas de quoi étonner la -Grande-Ourse elle-même, si, soudainement, surgissait, entre ses pattes -sublimes, cette annonce inquiétante: _Faut-il des corsets, oui, ou -non?_ Ou mieux encore: ne serait-ce pas un spectacle capable d’alarmer -les esprits faibles et d’éveiller l’attention du clergé que de voir -apparaître, sur le disque même de notre satellite, sur la face épanouie -de la Lune, cette merveilleuse pointe-sèche que nous avons tous admirée -sur les boulevards et qui a pour exergue: _A l’Hirsute?_ Quel coup -de génie si, dans l’un des segments tirés entre le v de l’Atelier du -Sculpteur, on lisait enfin: _Vénus, réduction Kaulla!_--Quel émoi -si, à propos de ces liqueurs de dessert dont on recommande l’usage à -plus d’un titre, on apercevait, dans le sud de Régulus, ce chef-lieu -du Lion, sur la pointe même de l’Épi de la Vierge, un Ange tenant un -flacon à la main, tandis que sortirait de sa bouche un petit papier sur -lequel on lirait ces mots: _Dieu, que c’est bon!_... - -Bref, on conçoit qu’il s’agit, ici, d’une entreprise d’affichage -sans précédents, à responsabilité illimitée, au matériel infini: le -Gouvernement pourrait même la garantir, pour la première fois de sa vie. - -Il serait oiseux de s’appesantir sur les services, vraiment éminents, -qu’une telle découverte est appelée à rendre à la société et au -Progrès. Se figure-t-on, par exemple, la photographie sur verre, et -le procédé de Lampascope appliqués de cette façon,--c’est-à-dire cent -mille fois grandis,--soit pour la capture des banquiers en fuite, soit -pour celle des malfaiteurs célèbres?--Le coupable, désormais facile à -suivre, comme dit la chanson, ne pourrait mettre le nez à la fenêtre de -son wagon sans apercevoir dans les nues sa figure dénonciatrice. - -Et en politique! en matière d’élections, par exemple! Quelle -prépondérance! Quelle suprématie! Quelle simplification incroyable -dans les moyens de propagande, toujours si onéreux!--Plus de ces -petits papiers bleus, jaunes, tricolores, qui abîment les murs et nous -redisent sans cesse le même nom, avec l’obsession d’un tintouin! Plus -de ces photographies si dispendieuses (le plus souvent imparfaites) et -qui manquent leur but, c’est-à-dire qui n’excitent point la sympathie -des électeurs, soit par l’agrément des traits du visage des candidats, -soit par l’air de majesté de l’ensemble! Car, enfin, la valeur d’un -homme est dangereuse, nuisible et plus que secondaire, en politique; -l’essentiel est qu’il ait l’air «digne» aux yeux de ses mandants. - -Supposons qu’aux dernières élections, par exemple, les médaillons -de MM. B... et A...[1] fussent apparus tous les soirs, en grandeur -naturelle, juste sous l’étoile β de la Lyre?--C’était là leur place, -on en conviendra! puisque ces hommes d’État enfourchèrent jadis -Pégase, si l’on doit en croire la Renommée. Tous les deux eussent été -exposés là, pendant la soirée qui eût précédé le scrutin; tous deux -légèrement souriants, le front voilé d’une convenable inquiétude, et, -néanmoins, la mine assurée. Le procédé du Lampascope pouvait même, à -l’aide d’une petite roue, modifier à tout instant l’expression des -deux physionomies. On eût pu les faire sourire à l’Avenir, répandre -des larmes sur nos mécomptes, ouvrir la bouche, plisser le front, -gonfler les narines dans la colère, prendre l’air digne, enfin tout ce -qui concerne la tribune et donne tant de valeur à la pensée chez un -véritable orateur. Chaque électeur eût fait son choix, eût pu, enfin, -se rendre compte à l’avance, se fût fait une idée de son député et -n’eût pas, comme on dit, acheté chat en poche. On peut même ajouter -que, sans la découverte de M. Grave, le Suffrage universel est une -espèce de dérision. - - [1] N. B.--Les messieurs dont l’Auteur semble parler sont morts - pendant que nous mettions sa nouvelle sous presse. - - _Note de l’Éditeur._ - -Attendons-nous, en conséquence, à ce que l’une de ces aubes, ou mieux, -l’un de ces soirs, M. Grave, appuyé par le concours d’un gouvernement -éclairé, commencera ses importantes expériences. Les incrédules auront -beau jeu d’ici là! Comme du temps où M. de Lesseps parlait de réunir -des Océans (ce qu’il a fait, malgré les incrédules). La Science aura -donc, ici encore, le dernier mot et M. Excessivement-Grave laissera -rire. Grâce à lui, le Ciel finira par être bon à quelque chose et par -acquérir, enfin, une valeur intrinsèque. - - - - -ANTONIE - - «Nous allions souvent chez la Duthé: - nous y faisions de la morale et - quelquefois pis.» - - LE PRINCE DE LIGNE. - - -Antonie se versa de l’eau glacée et mit son bouquet de violettes de -Parme dans son verre: - ---Adieu les flacons de vins d’Espagne! dit-elle. - -Et, se penchant vers un candélabre, elle alluma, souriante, un -_papelito_ roulé sur une pincée de phëresli; ce mouvement fit étinceler -ses cheveux, noirs comme du charbon de terre. - -Nous avions bu du Jerez toute la nuit. Par la croisée, ouverte sur les -jardins de la villa, nous entendions le bruissement des feuillages. - -Nos moustaches étaient parfumées de santal--et, aussi, de ce qu’Antonie -nous laissait cueillir les roses rouges de ses lèvres avec un charme -tour à tour si sincère, qu’il ne suscitait aucune jalousie. Rieuse, -elle se regardait ensuite dans les miroirs de la salle; lorsqu’elle se -tournait vers nous, avec des airs de Cléopâtre, c’était pour se voir -encore dans nos yeux? - -Sur son jeune sein sonnait un médaillon d’or mat, aux initiales de -pierreries (les siennes), attaché par un velours noir. - ---Un signe de deuil?--Tu ne l’aimes plus. - -Et, comme on l’enlaçait: - ---Voyez!... dit-elle. - -Elle sépara, de son ongle fin, les fermoirs du mystérieux bijou: le -médaillon s’ouvrit. Une sombre fleur d’amour, une pensée, y dormait, -artistement tressée en cheveux noirs. - ---Antonie!... d’après ceci, votre amant doit être quelque enfant -sauvage enchaîné par vos malices? - ---Un drille ne vous baillerait point, aussi naïvement, pareils gages de -tendresse! - ---C’est mal de les montrer dans le plaisir! - -Antonie partit d’un éclat de rire si perlé, si joyeux, qu’elle fut -obligée de boire, précipitamment, parmi ses violettes, pour ne point se -faire mal. - ---Ne faut-il pas des cheveux dans un médaillon? en témoignage?... -dit-elle. - ---Sans doute! sans doute! - ---Hélas! mes chers amants, après avoir consulté mes souvenirs, c’est -l’une de mes boucles que j’ai choisie--et je la porte... _par esprit de -fidélité_. - - - - -LA MACHINE A GLOIRE - -S. G. D. G. - -_A Monsieur Stéphane Mallarmé._ - - «Sic itur ad astra!...» - - -Quels chuchotements de toutes parts!... Quelle animation, mêlée d’une -sorte de contrainte, sur les visages!--De quoi s’agit-il? - ---Il s’agit... ah! d’une nouvelle sans pareille dans les annales -récentes de l’Humanité. - -Il s’agit de la prodigieuse invention du baron Bottom, de l’ingénieur -Bathybius Bottom! - -La Postérité se signera devant ce nom (déjà illustre de l’autre -côté des mers), comme au nom du docteur Grave et de quelques autres -inventeurs, véritables apôtres de l’Utile. Qu’on juge si nous exagérons -le tribut d’admiration, de stupeur et de gratitude qui lui est dû! Le -rendement de sa machine, c’est la GLOIRE! Elle produit de la gloire -comme un rosier des roses!--L’appareil de l’éminent physicien fabrique -la Gloire. - -Elle en fournit. Elle en fait naître, d’une façon organique et -inévitable. Elle vous en couvre! n’en voulût-on pas avoir: l’on veut -s’enfuir, et cela vous poursuit. - -Bref, la Machine-Bottom est, spécialement, destinée à satisfaire ces -personnes de l’un ou de l’autre sexe, dites Auteurs dramatiques, -qui, privées à leur naissance (par une fatalité inconcevable!) de -cette faculté, désormais insignifiante, que les derniers littérateurs -s’obstinent encore à flétrir du nom de _Génie_, sont néanmoins jalouses -de s’offrir, contre espèces, les myrtes d’un Shakespeare, les acanthes -d’un Scribe, les palmes d’un Gœthe et les lauriers d’un Molière. Quel -homme, ce Bottom! Jugeons-en par l’analyse, par la froide analyse de -son procédé,--au double point de vue abstrait et concret. - -Trois questions se dressent _à priori_: - -1º Qu’est-ce que la Gloire? - -2º Entre une machine (moyen physique) et la Gloire (but intellectuel) -peut-il être déterminé un point commun formant leur unité? - -3º Quel est ce moyen terme? - -Ces questions résolues, nous passerons à la description du Mécanisme -sublime qui les enveloppe d’une solution définitive. - -Commençons. - -1º Qu’est-ce que la Gloire? - -Si vous adressez pareille question à l’un de ces plaisantins faisant -la parade sur quelque tréteau de journal et versé dans l’art de tourner -en dérision les traditions les plus sacrées, sans doute il vous -répondra quelque chose comme ceci: - ---Une _Machine à Gloire_, dites-vous?... Au fait, il y a bien une -machine à vapeur?--et la gloire, elle-même, est-elle autre chose qu’une -vapeur légère?--qu’une... sorte de fumée?... qu’une...» - -Naturellement, vous tournerez le dos à ce misérable jeannin, dont les -paroles ne sont qu’un bruit de la langue contre la voûte palatale. - -Adressez-vous à un poète, voici, à peu près, l’allocution qui -s’échappera de son noble gosier: - ---«La Gloire est le resplendissement d’un nom dans la mémoire des -hommes. Pour se rendre compte de la nature de la gloire littéraire, il -faut prendre un exemple. - -«Ainsi, nous supposerons que deux cents auditeurs sont assemblés dans -une salle. Si vous prononcez, par hasard, devant eux, le nom de: -«SCRIBE» (prenons celui-là), l’impression électrisante que leur causera -ce nom peut, d’avance, être traduite par la série d’exclamations -suivante (car tout le monde actuel connaît son SCRIBE): - ---Cerveau compliqué! Génie séduisant!--Fécond dramaturge--Ah! oui, -l’auteur de l’_Honneur et l’Argent_?... Il a fait sourire nos pères! - ---«SCRIBE?--Uïtt!... Peste!!! Oh! oh! - ---«Mais!... Sachant tourner le couplet!--Profond, sous un aspect -riant?... En voilà un qui laissait dire! Une plume autorisée, -celle-là!--Grand homme: il a gagné son pesant d’or[2]! - - [2] SCRIBE pesait environ 127 livres, si nous devons en croire - un vieil habitué de la foire de Neuilly, solennité pendant - laquelle le poète daigna se peser aux Champs-Élysées et sans - mirliton. Son œuvre étrange ayant rapporté environ seize - millions, l’on voit qu’il y a une plus-value énorme, surtout en - défalquant le poids des vêtements et de la canne. - ---Et rompu aux ficelles du Théâtre! etc...--» - -«Bien. - -«Si vous prononcez, ensuite, le nom de l’un de ses confrères, de... -MILTON, par exemple, il y a lieu d’espérer que 1º, sur les deux -cents personnes, cent quatre-vingt-dix-huit n’auront, certes, jamais -parcouru ni même feuilleté cet écrivain, et 2º, que le Grand-Architecte -de l’Univers peut, seul, savoir de quelle façon les deux autres -s’imagineront l’avoir lu, puisque, selon nous, il n’y a pas, sur le -globe terraqué, plus d’un cent d’individus par siècle (et encore!) -capables de lire quoi que ce soit, voire des étiquettes de pots à -moutarde. - -«Cependant, au nom de MILTON, il s’éveillera, dans l’entendement des -auditeurs, à la minute même, l’inévitable arrière-pensée d’une œuvre -beaucoup moins intéressante, au point de vue _positif_, que celle -de SCRIBE.--Mais cette réserve obscure sera néanmoins telle, que, -tout en accordant plus d’estime _pratique_ à SCRIBE, l’idée de tout -parallèle entre MILTON et ce dernier semblera (d’instinct et malgré -tout) comme l’idée d’un parallèle entre un sceptre et une paire de -pantoufles, quelque pauvre qu’ait été MILTON, quelque argent qu’ait -gagné SCRIBE, quelque inconnu que soit longtemps demeuré MILTON, -quelque universellement notoire que soit, déjà, SCRIBE. En un mot, -l’_impression_ que laissent les vers, même inconnus, de MILTON, -étant passée dans le nom même de leur auteur, ce sera, ici, pour les -auditeurs, _comme s’ils avaient lu_ MILTON. En effet, la Littérature -proprement dite n’existant pas plus que l’Espace pur, ce que l’on se -rappelle d’un grand poète, c’est l’_Impression_ dite de sublimité -qu’il nous a laissée, par et à travers son œuvre, plutôt que l’œuvre -elle-même, et cette impression, sous le voile des langages humains, -pénètre les traductions les plus vulgaires. Lorsque ce phénomène -est formellement constaté à propos d’une œuvre, le résultat de la -constatation s’appelle LA GLOIRE!» - -Voilà ce qu’en résumé répondra notre poète; nous pouvons l’affirmer -d’avance, même au tiers état,--ayant interrogé des gens qui se sont mis -dans la Poésie. - -Eh bien! nous n’hésiterons pas à répondre, nous, et pour conclure, que -cette phraséologie, où perce une vanité monstrueuse, est aussi vide que -le genre de gloire qu’elle préconise!--L’impression?--Qu’est-ce que -c’est que ça?--Sommes-nous des dupes?... Il s’agit d’examiner, avec -une simplicité sincère et par nous-mêmes, ce qu’est la Gloire!--Nous -voulons faire l’essai loyal de la Gloire. Celle dont on vient de nous -parler, personne, parmi les gens honorables et vraiment sérieux, ne -se soucierait de l’acquérir, ni même de la supporter! lui offrît-on -d’être rétribué pour cela!--Nous l’espérons, du moins, pour la société -moderne. - -Nous vivons dans un siècle de progrès où,--pour employer, précisément, -l’expression d’un poète (le grand Boileau),--un _chat_ est un CHAT. - -En conséquence, et forts de l’expérience universelle du Théâtre -moderne, nous prétendons, nous, que la Gloire se traduit par des signes -et des manifestations sensibles pour tout le monde! Et non par des -discours creux, plus ou moins solennellement prononcés. Nous sommes de -ceux qui n’oublient jamais que tonneau vide résonne toujours mieux que -tonneau plein. - -Bref, nous constatons et affirmons, nous, que plus une œuvre dramatique -secoue la torpeur publique, provoque d’enthousiasmes, enlève -d’applaudissements et fait de bruit autour d’elle, plus les lauriers et -les myrtes l’environnent, plus elle fait répandre de larmes et pousser -d’éclats de rire, plus elle exerce,--pour ainsi dire, de force,--une -action sur la foule, plus elle s’_impose_, enfin,--plus elle réunit, -par cela même, les symptômes ordinaires du chef-d’œuvre et plus elle -mérite, par conséquent, la GLOIRE. Nier cela, serait nier l’évidence. -Il ne s’agit pas ici d’ergoter, mais de se baser sur des faits et des -choses stables; nous en appelons à la conscience du Public, lequel, -Dieu merci! ne se paye plus de mots ni de phrases. Et nous sommes sûr -qu’il est, ici, de notre avis. - -Cela posé, y a-t-il un accord possible entre les deux termes (en -apparence incompatibles) de ce problème (de prime abord insoluble): -_Une pure machine proposée comme moyen d’atteindre, infailliblement, un -but purement intellectuel?_ - -OUI!... - -L’Humanité (il faut l’avouer), antérieurement à l’absolue découverte -du baron, avait, même, déjà trouvé quelque chose d’approchant: mais -c’était un moyen terme à l’état rudimentaire et dérisoire: c’était -l’enfance de l’art! le balbutiement!--Ce moyen terme était ce qu’on -appelle encore de nos jours, en termes de théâtre, la «Claque». - -En effet, la Claque est une machine faite avec de l’humanité, et, par -conséquent, perfectible. Toute gloire a sa claque, c’est-à-dire son -_ombre_, son côté de supercherie, de mécanisme et de néant (car le -Néant est l’origine de toutes choses), que l’on pourrait nommer, en -général, l’_entregent_, l’intrigue, le savoir-faire, la Réclame. - -La Claque théâtrale n’en est qu’une subdivision. Et lorsque l’illustre -chef de service du théâtre de la Porte-Saint-Martin, le jour d’une -première représentation, a dit à son directeur inquiet: «Tant qu’il -restera dans la salle un de ces _gredins de payants_, je ne réponds de -rien!» il a prouvé qu’il comprenait la confection de la Gloire!--Il a -prononcé des paroles véritablement immortelles! Et sa phrase frappe -comme un trait de lumière. - -O miracle!... C’est sur la _Claque_,--c’est sur elle, disons-nous, et -pas sur autre chose,--que Bottom a puissamment abaissé son coup d’œil -d’aigle! Car le véritable grand homme n’exclut rien: il se sert de tout -en dépassant le reste. - -Oui! le baron l’a régénérée, sinon innovée, et il la fera, enfin, -sanctionner, pour nous couvrir de l’expression même des journaux. - -Qui donc, surtout parmi le gros du public, a pénétré les mystères, les -ressources infinies, les abîmes d’ingéniosité de ce Protée, de cette -hydre, de ce Briarée qu’on appelle la CLAQUE? - -Il est des personnes qui, avec le sourire de la suffisance, pourront -trouver à propos de nous objecter que: 1º La Claque dégoûte -les auteurs; 2º qu’elle ennuie le Public; 3º qu’elle tombe en -désuétude.--Nous allons, simplement, leur prouver, à l’instant même, -que, si elles nous disent des choses pareilles, elles auront perdu une -occasion de se taire qu’elles ne retrouveront peut-être jamais. - -1º Un auteur dégoûté de la Claque?... D’abord, où est-il cet homme-là? -Comme si chaque auteur, le jour d’une _première_, ne renforçait -pas encore la Claque avec ses amis, autant qu’il le peut, en leur -recommandant de «soigner le succès». Ce à quoi les amis, tous fiers de -cette complicité (mon Dieu! bien innocente), répondent, invariablement, -en clignant de l’œil et en montrant leurs bonnes grosses mains -franches: «Comptez sur nos battoirs.» - -2º Le Public ennuyé de la Claque?...--Oui: et de bien d’autres choses -qu’il supporte, cependant! N’est-il pas destiné au perpétuel ennui de -tout et de lui-même? La preuve en est sa présence même au Théâtre. -Il n’est là que pour tâcher de se distraire, le malheureux! Et pour -essayer de se fuir lui-même! De sorte que dire cela, c’est, au fond, -ne rien dire. Qu’est-ce que cela fait à la Claque que le Public en -soit ennuyé? Il la supporte, la stipendie et se persuade qu’elle est -nécessaire, «au moins pour les comédiens». Passons. - -3º La Claque est tombée en désuétude?--Simple question: Quand donc -fut-elle jamais plus florissante?--Faut-il forcer le rire? Aux passages -qui veulent être spirituels et qui vont faire long feu, on entend, -tout à coup, dans la salle, le petit susurrement d’un rire étouffé -et contenu, comme celui qui contracte un diaphragme surchargé par -l’ivresse d’une impression comique irrésistible. Ce petit bruit suffit, -parfois, pour faire partir toute une salle. C’est la goutte d’eau qui -fait déborder le vase. Et comme on ne veut pas avoir ri pour rien ni -s’être laissé «entraîner» par personne, on avoue que la pièce est drôle -et qu’on s’y est _amusé_: ce qui est tout. Le monsieur qui a fait ce -bruit coûte à peine un napoléon.--(La Claque.) - -S’agit-il de pousser jusqu’à l’ovation quelque murmure approbatif -échappé, par malheur, au public?--Rome est toujours là. Il y a le -«_Oua-Ouaou_». - -Le _Oua-Ouaou_, c’est le bravo poussé au paroxysme; c’est un abréviatif -arraché par l’enthousiasme, alors que, transporté, ravi, le larynx -oppressé, on ne peut plus prononcer du mot italien «bravo» que le -cri guttural _Oua-Ouaou_. Cela commence, tout doucement, par le mot -_bravo_ lui-même, articulé, vaguement, par deux ou trois voix: puis -cela s’enfle, devient _brao_, puis grossit de tout le public trépignant -et enlevé jusqu’au cri définitif de «_Brâ-oua-ouaou_»; ce qui est -presque l’aboiement. C’est là l’ovation. Coût: trois pièces d’or de la -valeur de vingt francs chacune...--(Encore la Claque!) - -S’agit-il, dans une partie désespérée, de détourner le taureau et de -distraire sa colère? Le _Monsieur au bouquet_ se présente. Voici ce -que c’est. Au milieu d’une tirade fastidieuse que récite la jeune -première, épouvantée du silence de mort qui règne dans la salle, un -monsieur, parfaitement bien mis, le carreau de vitre à l’œil, se penche -en avant d’une loge, jette un bouquet sur la scène, puis, les deux -mains étendues et longues, applaudit avec bruit et lenteur, sans se -préoccuper du silence général ni de la tirade qu’il interrompt. Cette -manœuvre a pour but de compromettre l’_honneur_ de la comédienne, -de faire sourire le Public toujours avide de l’_Égrillard_!... Le -Public, en effet, cligne de l’œil. On indique la chose à son voisin -en se prétendant «au courant»; on regarde, alternativement, le -monsieur et l’actrice: on jouit de l’embarras de la jeune femme. -Ensuite la foule se retire, un peu consolée, par l’incident, de la -stupidité de la pièce. Et l’on accourt, derechef, au théâtre dans -l’espoir d’une confirmation de l’événement.--Somme toute: demi-succès -pour l’auteur.--Coût: quelque trente francs, non compris les -fleurs.--(Toujours la Claque.) - -En finirions-nous jamais si nous voulions examiner toutes les -ressources d’une Claque bien organisée?--Mentionnons, toutefois, pour -les pièces dites «corsées» et les drames à émotions, les Cris de femmes -effrayées, les Sanglots étouffés, les Vraies Larmes communicatives, les -Petits Rires brusques, et aussitôt contenus, du spectateur qui comprend -après les autres (un écu de six livres)--les Grincements de tabatières -aux généreuses profondeurs desquelles l’homme ému a recours, les -Hurlements, Suffocations, Bis, Rappels, Larmes silencieuses, Menaces, -Rappels avec Hurlements en sus, Marques d’approbation, Opinions -émises, Couronnes, Principes, Convictions, Tendances morales, Attaques -d’épilepsie, Accouchements, Soufflets, Suicides, Bruits de discussions -(l’Art pour l’Art, la Forme et l’Idée), etc., etc. Arrêtons-nous. Le -spectateur finirait par s’imaginer qu’il fait, lui-même, partie de la -Claque, à son insu (ce qui est, d’ailleurs, l’absolue et incontestable -vérité); mais il est bon de laisser un doute en son esprit à cet égard. - -Le dernier mot de l’Art est proféré lorsque la Claque en personne crie: -«A bas la Claque!...» puis finit par avoir l’air d’être entraînée -elle-même et applaudit à la fin de la pièce, comme si elle était le -Public réel et comme si les rôles étaient intervertis; c’est elle, -alors, qui tempère les exaltations trop fougueuses et fait des -restrictions. - -Statue vivante, assise, en pleine lumière, au milieu du public, la -Claque est la constatation officielle, le symbole avoué de l’incapacité -où se trouve la foule de discerner, par elle-même, la valeur de ce -qu’elle entend. Bref, la Claque est, à la Gloire dramatique, ce que les -Pleureuses étaient à la Douleur. - -Maintenant, c’est le cas de s’écrier, avec le magicien des _Mille et -une nuits_: «Qui veut changer les vieilles lampes pour des neuves?» -Il s’agissait de trouver une machine qui fût à la Claque ce que le -chemin de fer est au coche et préservât la Gloire dramatique de ces -conditions de versatilités et d’aléas dont elle relève quelquefois. Il -s’agissait,--d’abord, de remplacer les côtés imparfaits, éventuels, -hasardeux, de la Claque simplement humaine et de les perfectionner par -l’absolue certitude du pur Mécanisme;--ensuite, _et c’était, ici, la -grosse difficulté_! de découvrir (en l’y réveillant à coup sûr) dans -l’AME publique, le _sentiment_ grâce auquel les manifestations de -gloire brute de la Machine se trouveraient épousées, sanctionnées et -ratifiées comme _moralement_ valables par l’Esprit même de la Majorité. -Là, seulement, était le moyen terme. - -Encore un coup, cela semblait impossible. Le baron Bottom n’a point -reculé devant ce mot (qui devrait être, une bonne fois, rayé du -dictionnaire), et désormais, avec sa Machine, l’acteur n’eût-il pas -plus de mémoire qu’un linot, l’auteur fût-il l’Hébétude en personne et -le spectateur fût-il sourd comme un pot, ce sera un véritable triomphe! - -A proprement parler, la Machine, c’est la salle elle-même. Elle y est -adaptée. Elle en fait partie constitutive. Elle y est répandue, de -telle sorte que toute œuvre, dramatique ou non, devient, en y entrant, -un chef-d’œuvre. L’économie d’une salle telle qu’on la conçoit, -d’après celles des théâtres actuels, est sensiblement modifiée. Le -grand ingénieur traite à forfait, se charge de toutes les avances de -transformation et défalque, sur les droits des auteurs, à 10% de -rabais sur la Claque ordinaire. (Il y a brevets pris et sociétés en -commandite établies à New-York, à Barcelone et à Vienne.) - -Le coût de la Machine, pour son adaptation à une salle moyenne, -n’est pas très dispendieux; il n’y a que les premiers frais d’assez -importants, l’entretien d’un appareil bien conditionné n’étant pas -onéreux. Les détails mécaniques, les moyens employés sont simples -comme tout ce qui est vraiment beau. C’est la naïveté du génie. On -croit rêver. On n’ose pas comprendre! On en mord le bout de son index -en baissant les yeux avec coquetterie.--Ainsi, les petits amours -dorés et roses des balcons, les cariatides des avant-scènes, etc., -sont multipliés et sculptés presque partout. C’est à leurs bouches, -précisément, orifices de phonographes, que sont placés les petits trous -à soufflets qui, mus par l’électricité, profèrent soit les _Oua-ouaou_, -soit les Cris, les «A la porte, la cabale!» les Rires, les Sanglots, -les Bis, les Discussions, Principes, Bruits de tabatières, etc., et -tous les Bruits publics PERFECTIONNÉS. Les Principes, surtout, dit -Bottom, sont garantis. - -Ici la Machine se complique insensiblement, et la conception devient -de plus en plus profonde; les tuyaux de gaz à lumière sont alternés -d’autres tuyaux, ceux des gaz hilarants et dacryphores. Les balcons -sont machinés, à l’intérieur: ils renferment d’invisibles poings -en métal--destinés à réveiller, au besoin, le Public--et nantis de -bouquets et de couronnes. Brusquement, ils jonchent la scène de myrtes -et de lauriers, avec le nom de l’Auteur écrit en lettres d’or. Sous -chacun des sièges, fauteuils d’orchestre et de balcon, désormais -adhérents aux parquets, est repliée (pour ainsi dire postérieurement) -une paire de mains très belles, en bois de chêne, construites d’après -les planches de Desbarolles, sculptées à l’emporte-pièce et recouvertes -de gants en double cuir de veau-paille pour compléter l’illusion. -Il serait superflu d’en indiquer la fonction, ici. Ces mains sont -scrupuleusement modelées sur le fac-similé des patrons les plus -célèbres, afin que la _qualité_ des applaudissements en soit meilleure. -Ainsi, les mains de Napoléon, de Marie-Louise, de madame de Sévigné, -de Shakespeare, de du Terrail, de Gœthe, de Chapelain et du Dante, -décalquées sur les dessins des premiers ouvrages de chiromancie, ont -été choisies, de préférence, comme étalons et types généraux à confier -au tourneur. - -Des bouts de cannes (nerfs de bœuf et bois de fer), des talons en -caoutchouc bouilli, ferrés de forts clous, sont dissimulés dans les -pieds mêmes de chaque siège; mus par des ressorts à boudin, ils sont -destinés à frapper, alternativement et rapidement, le plancher dans -les ovations, rappels et trépignements. A la moindre interruption du -courant des électro-aimants, la secousse mettra tout en branle avec un -ensemble tel--que jamais, de mémoire de Claque, on n’aura rien entendu -de pareil; cela croulera d’applaudissements! Et la Machine est si -puissante qu’au besoin elle pourrait faire crouler, _littéralement_, la -salle elle-même. L’auteur serait enseveli dans son triomphe, pareil au -jeune captal de Buch après l’assaut de Ravenne et que pleurèrent toutes -les femmes. C’est un tonnerre, une salve, une apothéose d’acclamations, -de cris, de _bravi_, d’opinions, de _Oua-ouaou_, de bruits de tout -genre, même inquiétants, de spasmes, de convictions, de trépidations, -d’idées et de gloire, éclatant de tous les côtés à la fois, aux -passages les plus fastidieux ou les plus beaux de la pièce, sans -distinction. Il n’y a plus d’aléas possibles. - -Et il se passe alors, ici, le phénomène magnétique indéniable qui -sanctionne ce tapage et lui donne la valeur absolue; ce phénomène -est la justification de la _Machine-à-Gloire_, qui, sans lui, serait -presque une mystification?--Le voici: c’est là le grand point, le trait -hors ligne, l’éclair éblouissant et génial de l’invention de Bottom. - -Remémorons-nous, avant tout, pour bien saisir l’idée de ce génie, que -les particuliers n’aiment pas à fronder l’Opinion publique. Le propre -de chacune de leurs âmes est d’être convaincue, _quand même_, de cet -axiome, dès le berceau: «Cet homme RÉUSSIT: donc, en dépit des sots et -des envieux, c’est un esprit glorieux et capable. Imitons-le si nous -le pouvons, et soyons de son côté, à tout hasard, ne fût-ce que pour -n’avoir pas l’air d’un imbécile.» - -Voilà le raisonnement caché, n’est-il pas vrai, dans l’atmosphère même -dans la salle. - -Maintenant, si la Claque enfantine dont nous jouissons suffit, -aujourd’hui, pour amener les résultats d’entraînement que nous avons -signalés, que sera-ce avec la Machine, étant donné ce sentiment -général?--Le Public, les subissant déjà, tout en se sachant fort bien -la dupe de cette machine humaine, la Claque, les éprouvera, ici, -d’autant mieux qu’ils lui seront inspirés, cette fois par une VRAIE -machine:--l’Esprit du siècle, ne l’oublions pas, est aux machines. - -Le spectateur, donc, si froid qu’il puisse être, en entendant ce -qui se passe autour de lui, se laisse bien facilement enlever par -l’enthousiasme général. C’est la force des choses. Bientôt le voici qui -applaudit à tout rompre et de confiance. Il se sent, comme toujours, -de l’avis de la Majorité. Et il ferait, alors, plus de bruit que la -Machine elle-même, s’il le pouvait, de crainte _de se faire remarquer_. - -De sorte--et voilà la solution du problème: un moyen physique réalisant -un but intellectuel--que le succès devient une _réalité_!... que la -GLOIRE passe _véritablement_ dans la salle! Et que le côté illusoire de -l’Appareil-Bottom disparaît, en se fusionnant, positivement, dans le -resplendissement du Vrai! - -Si la pièce était d’un simple agota, ou de quelque cuistre tellement -baveux que l’audition, même d’une seule scène, en fût impossible,--pour -parer à tout aléa les applaudissements ne cesseraient pas du lever à la -chute du rideau. - -Pas de résistance possible! Au besoin, des fauteuils seraient -ménagés pour les poètes avérés et convaincus de génie, pour les -récalcitrants, en un mot, et la Cabale: la pile, en envoyant son -étincelle dans les bras des fauteuils suspects, ferait applaudir _de -force_ leurs habitants. L’on dirait: «Il paraît que c’est bien beau -puisqu’_Eux-mêmes_ sont OBLIGÉS d’applaudir!» - -Inutile d’ajouter que si ceux-là faisaient jamais (grâce à -l’intempestive intervention,--il faut tout prévoir,--de quelques chefs -d’État malavisés) représenter aussi leurs «ouvrages», sans coupures, -collaborateurs éclairés ni immixtions directoriales,--la Machine, -par une rétroversion due à l’inépuisable et vraiment providentielle -inventive de Bottom, saurait venger les honnêtes gens. C’est-à-dire -qu’au lieu de couvrir de gloire, cette fois, elle huerait, brairait, -sifflerait, ruerait, coasserait, glapirait et conspuerait tellement -la «pièce», qu’il serait impossible d’en distinguer un traître -mot!--Jamais, depuis la fameuse soirée du _Tannhäuser_ à l’Opéra de -Paris, on n’aurait entendu chose pareille. De cette façon la bonne -foi des personnes _bien_ et surtout de la Bourgeoisie ne serait -pas surprise, comme il arrive, hélas! trop souvent. L’éveil serait -donné, tout de suite,--comme, jadis, au Capitole, lors de l’attaque -des Gaulois.--Vingt Andréides[3] sortis des ateliers d’Edison, à -figures dignes, à sourire discret et entendu, la brochette choisie -à la boutonnière, sont d’attache à la Machine: en cas d’absence ou -d’indisposition de leurs _modèles_, on les distribuerait dans les -loges, avec des attitudes de mépris profond qui donneraient le ton -aux spectateurs. Si, par extraordinaire, ces derniers essayaient de -se rebeller et de vouloir entendre, les automates crieraient: «Au -feu!», ce qui enlèverait la situation dans un meurtrier tohu-bohu -d’étouffement et de clameurs _réelles_. La «pièce» ne s’en relèverait -pas. - - [3] Automates électro-humains, donnant, grâce à l’ensemble des - découvertes de la science moderne, l’illusion _complète_ de - l’Humanité. - -Quant à la Critique, il n’y a pas à s’en préoccuper. Lorsque l’œuvre -dramatique serait écrite par des gens recommandables, par des -personnes sérieuses et influentes, par des notabilités conséquentes -et de poids, la Critique,--à part quelques _purs_ insociables et dont -les voix, perdues dans le tumulte, ne feraient qu’en renforcer le -vacarme,--se trouverait toute conquise: elle rivaliserait d’énergie -avec l’Appareil-Bottom. - -D’ailleurs, les Articles critiques, confectionnés à l’avance, sont -aussi une dépendance de la Machine: la rédaction en est simplifiée par -un triage de tous les vieux clichés, rhabillés et revernis à neuf, qui -sont lancés par des employés-Bottom à l’instar du Moulin-à-prières des -Chinois, nos précurseurs en toute chose du Progrès[4]. - - [4] Ce moulin se compose d’une petite roue que le dévot fait - tourner et d’où s’échappent mille petits papiers imprimés - contenant de longues prières. De sorte qu’un seul homme - en dit plus, en une minute, que tout un couvent dans une - année,--l’intention étant tout. - -L’Appareil-Bottom réduit, à peu près de la même manière, la besogne -de la Critique: il épargne ainsi bien des sueurs, bien des fautes de -grammaire élémentaire, bien des coq-à-l’âne et bien des phrases vides -qu’emporte le vent!--Les feuilletonnistes, amateurs du doux farniente, -pourront traiter avec le Baron à son arrivée. Le secret le plus -inviolable est assuré, en cas d’un puéril amour-propre. Il y a prix -fixe, marqué en chiffres connus, en tête des articles; c’est tant par -mot de plus de trois caractères. Quand l’article est glorieux pour le -signataire, la gloire se paye à part. - -Comme régularité de lignes, comme _œil_, comme logique stricte et comme -mécanique filiation d’idées, ces articles ont, sur les articles faits -à la main la même et incontestable supériorité que, par exemple, les -ouvrages d’une machine à coudre ont sur ceux de l’ancienne aiguille. - -Il n’y a pas de comparaison! Que sont les forces d’un homme, -aujourd’hui, devant celles d’une machine? - -C’est surtout après la chute du drame d’un grand poète que les -bienfaisants effets de ces Articles-Bottom seraient appréciables! - -Là serait comme on dit, le coup de grâce!... Comme choix et lessivage -des plus décrépites, tortueuses, nauséabondes, calomnieuses et -baveuses platitudes, gloussées au sortir de l’égout natal, ces Articles -ne laisseraient vraiment plus rien à désirer au Public. Ils sont tout -prêts! Ils donnent l’illusion complète. - -On croirait, d’une part, lire des articles _humains_ sur les grands -hommes _vivants_,--et, d’autre part, quel fini, dans le vermineux! -Quelle quintessence d’abjection! - -Leur apparition sera, certainement, l’un des grands succès de ce -siècle. Le Baron en a soumis quelques spécimens à plusieurs de nos -plus spirituels critiques: ils en soupiraient et en laissaient tomber -la plume d’admiration! Cela exsude, à chaque virgule, cette impression -de quiétude qui émane, par exemple, de ce mot délicieux, que,--tout en -s’éventant négligemment de son mouchoir de dentelles,--le marquis de -D***, directeur de la _Gazette du Roi_, disait à Louis XIV: «Sire, si -l’on envoyait un bouillon au grand Corneille qui se meurt?...» - -La chambre générale du Grand-Clavier de la Machine est installée sous -l’excavation appelée, au théâtre, le _Trou du souffleur_. Là se tient -le Préposé; lequel doit être un homme sûr, d’une honorabilité éprouvée -et ayant l’extérieur digne d’un gardien de passage, par exemple. Il -a sous la main les interrupteurs et les commutateurs électriques, -les régulateurs, les éprouvettes, les clefs des tuyaux des gaz proto -et bioxyde d’azote, effluves ammoniacaux et autres, les boutons de -ressort des leviers, des bielles et des moufles. Le manomètre marque -tant de pression, tant de kilogrammètres d’Immortalité. Le compteur -additionne et l’Auteur-dramatique paye sa facture, que lui présente -quelque jeune beauté, en grand costume de Renommée et entourée d’une -gloire de trompettes. Celle-ci remet alors à l’Auteur, en souriant, au -nom de la Postérité, et aux lueurs d’un feu de Bengale olive, couleur -de l’Espérance, lui remet, disons-nous, à titre d’offrande, un buste -ressemblant, garanti, nimbé et lauré, le tout en béton aggloméré -(Système-Coignet). Tout cela peut se faire à l’avance! Avant la -représentation!!! - -Si l’auteur tenait même à ce que sa gloire fût non seulement présente -et future, mais fût même _passée_, le Baron a tout prévu: la Machine -peut obtenir des résultats rétroactifs. En effet, des conduits de gaz -hilarants, habilement distribués dans les cimetières de premier ordre, -doivent, chaque soir, faire sourire, de force, les aïeux dans leurs -tombeaux. - -Pour ce qui est du côté pratique et immédiat de l’invention, les -devis ont été scrupuleusement dressés. Le prix de transformation du -Grand-Théâtre, à New-York, en salle sérieuse, n’excède pas quinze mille -dollars; celui de la Haye, le Baron en répondrait moyennant seize mille -krounes; Moscou et Saint-Pétersbourg seraient aptes moyennant quarante -mille roubles, environ. Les prix, pour les théâtres de Paris, ne sont -pas encore fixés, Bottom voulant être sur les lieux pour bien s’en -rendre compte. - -En somme, on peut affirmer désormais que l’énigme de la Gloire -dramatique moderne,--telle que la conçoivent les Gens de simple bon -sens,--vient d’être résolue. Elle est, maintenant, A LEUR PORTÉE. Ce -Sphinx a trouvé son Œdipe[5]. - - [5] On a parlé, récemment, d’une adaptation de cette curieuse - Machine à la Chambre des députés et au Sénat: mais ce n’est, - encore, qu’un on-dit. Sous toutes réserves. Les Oua-ouaou - seraient remplacés par des: «Très-bien!» des: «Oui! oui!» des: - «Aux voix!» des: «Vous en avez menti!...» des: «Non! non!» des: - «Je demande la parole!...» des «Continuez!» etc.--Enfin, le - nécessaire. - - - - -DUKE OF PORTLAND - -_A Monsieur Henry La Luberne._ - - Gentlemen, you are welcome to Elsinore. - - SHAKESPEARE, _Hamlet_. - - Attends-moi là: je ne manquerai pas, certes, de te rejoindre - DANS CE CREUX VALLON. - - L’ÉVÊQUE HALL. - - -Sur la fin de ces dernières années, à son retour du Levant, Richard, -duc de Portland, le jeune lord jadis célèbre dans toute l’Angleterre -pour ses fêtes de nuit, ses victorieux pur-sang, sa science de boxeur, -ses chasses au renard, ses châteaux, sa fabuleuse fortune, ses -aventureux voyages et ses amours,--avait disparu brusquement. - -Une seule fois, un soir, on avait vu son séculaire carrosse doré -traverser, stores baissés, au triple galop et entouré de cavaliers -portant des flambeaux, Hyde-Park. - -Puis,--réclusion aussi soudaine qu’étrange,--le duc s’était retiré -dans son familial manoir; il s’était fait l’habitant solitaire de ce -massif manoir à créneaux, construit en de vieux âges, au milieu de -sombres jardins et de pelouses boisées, sur le cap de Portland. - -Là, pour tout voisinage, un feu rouge, qui éclaire à toute heure, -à travers la brume, les lourds steamers tanguant au large et -entrecroisant leurs lignes de fumée sur l’horizon. - -Une sorte de sentier, en pente vers la mer, une sinueuse allée, creusée -entre des étendues de roches et bordée, tout au long, de pins sauvages, -ouvre, en bas, ses lourdes grilles dorées sur le sable même de la -plage, immergé aux heures du reflux. - -Sous le règne de Henri VI, des légendes se dégagèrent de ce -château-fort, dont l’intérieur, au jour des vitraux, resplendit de -richesses féodales. - -Sur la plate-forme qui en relie les sept tours veillent encore, entre -chaque embrasure, ici, un groupe d’archers, là, quelque chevalier -de pierre, sculptés, au temps des croisades, dans des attitudes de -combat[6]. - - [6] Le château de Northumberland répond beaucoup mieux à - cette description que celui de Portland.--Est-il nécessaire - d’ajouter que, si le fond et la plupart des détails de cette - histoire sont authentiques, l’auteur a dû modifier un peu le - _personnage_ même du duc de Portland,--puisqu’il écrit cette - histoire _telle qu’elle aurait dû se passer_? - -La nuit, ces statues,--dont les figures, maintenant effacées par les -lourdes pluies d’orage et les frimas de plusieurs centaines d’hivers, -sont d’expressions maintes fois changées par les retouches de la -foudre,--offrent un aspect vague qui se prête aux plus superstitieuses -visions. Et, lorsque, soulevés en masses multiformes par une -tempête, les flots se ruent, dans l’obscurité, contre le promontoire -de Portland, l’imagination du passant perdu qui se hâte sur les -grèves,--aidée, surtout, des flammes versées par la lune à ces ombres -granitiques,--peut songer, en face de ce castel, à quelque éternel -assaut soutenu par une héroïque garnison d’hommes d’armes fantômes -contre une légion de mauvais esprits. - -Que signifiait cet isolement de l’insoucieux seigneur anglais? -Subissait-il quelque attaque de spleen?--Lui, ce cœur si natalement -joyeux! Impossible!...--Quelque mystique influence apportée de son -voyage en Orient?--Peut-être.--L’on s’était inquiété, à la cour, de -cette disparition. Un message de Westminster avait été adressé, par la -Reine, au lord invisible. - - -Accoudée auprès d’un candélabre, la reine Victoria s’était attardée, -ce soir-là, en audience extraordinaire. A côté d’elle, sur un tabouret -d’ivoire, était assise une jeune liseuse, miss Héléna H***. - -Une réponse, scellée de noir, arriva de la part de lord Portland. - -L’enfant, ayant ouvert le pli ducal, parcourut de ses yeux bleus, -souriantes lueurs de ciel, le peu de lignes qu’il contenait. Tout -à coup, sans une parole, elle le présenta, paupières fermées, à Sa -Majesté. - -La reine lut donc, elle-même, en silence. - -Aux premiers mots, son visage, d’habitude impassible, parut -s’empreindre d’un grand étonnement triste. Elle tressaillit même: puis, -muette, approcha le papier des bougies allumées.--Laissant tomber -ensuite, sur les dalles, la lettre qui se consumait: - ---Mylords, dit-elle à ceux des pairs qui se trouvaient présents à -quelques pas, vous ne reverrez plus notre cher duc de Portland. Il ne -doit plus siéger au Parlement. Nous l’en dispensons, par un privilège -nécessaire. Que son secret soit gardé! Ne vous inquiétez plus de sa -personne et que nul de ses hôtes ne cherche jamais à lui adresser la -parole. - -Puis congédiant, d’un geste, le vieux courrier du château: - ---Vous direz au duc de Portland ce que vous venez de voir et -d’entendre, ajouta-t-elle après un coup d’œil sur les cendres noires de -la lettre. - -Sur ces paroles mystérieuses, Sa Majesté s’était levée pour se retirer -en ses appartements. Toutefois, à la vue de sa liseuse demeurée -immobile et comme endormie, la joue appuyée sur son jeune bras blanc -posé sur les moires pourpres de la table, la reine, surprise encore, -murmura doucement: - ---On me suit, Héléna? - -La jeune fille, persistant dans son attitude, on s’empressa auprès -d’elle. - -Sans qu’aucune pâleur eût décelé son émotion,--un lys, comment -pâlir?--elle s’était évanouie. - - -Une année après les paroles prononcées par Sa Majesté,--pendant une -orageuse nuit d’automne, les navires de passage à quelques lieues du -cap de Portland virent le manoir illuminé. - -Oh! ce n’était pas la première des fêtes nocturnes offertes, à chaque -saison, par le lord _absent_! - -Et l’on en parlait, car leur sombre excentricité touchait au -fantastique, le duc n’y assistant pas. - -Ce n’était pas dans les appartements du château que ces fêtes étaient -données. Personne n’y entrait plus; lord Richard, qui habitait, -solitairement, le donjon même, paraissait les avoir oubliés. - -Dès son retour, il avait fait recouvrir, par d’immenses glaces de -Venise, les murailles et les voûtes des vastes souterrains de cette -demeure. Le sol en était maintenant dallé de marbres et d’éclatantes -mosaïques.--Des tentures de haute lice, entr’ouvertes sur des torsades, -séparaient, seules, une enfilade de salles merveilleuses où, sous -d’étincelants balustres d’or tout en lumières, apparaissait une -installation de meubles orientaux, brodés d’arabesques précieuses, -au milieu de floraisons tropicales, de jets d’eau de senteur en des -vasques de porphyre et de belles statues. - -Là, sur une amicale invitation du châtelain de Portland, «au regret -d’être _absent_, toujours,» se rassemblait une foule brillante, toute -l’élite de la jeune aristocratie de l’Angleterre, des plus séduisantes -artistes ou des plus belles insoucieuses de la _gentry_. - -Lord Richard était représenté par l’un de ses amis d’_autrefois_. Et il -se commençait alors une nuit princièrement libre. - -Seul, à la place d’honneur du festin, le fauteuil du jeune lord -restait vide et l’écusson ducal qui en surmontait le dossier demeurait -toujours voilé d’un long crêpe de deuil. - -Les regards, bientôt enjoués par l’ivresse ou le plaisir, s’en -détournaient volontiers vers des présences plus charmantes. - -Ainsi, à minuit, s’étouffaient, sous terre, à Portland, dans les -voluptueuses salles, au milieu des capiteux aromes des exotiques -fleurs, les éclats de rire, les baisers, le bruit des coupes, des -chants enivrés et des musiques! - - -Mais, si l’un des convives, à cette heure-là, se fût levé de table -et, pour respirer l’air de mer, se fût aventuré au dehors, dans -l’obscurité, sur les grèves, à travers les rafales des désolés vents du -large, il eût aperçu, peut-être, un spectacle capable de troubler sa -belle humeur, au moins pour le reste de la nuit. - -Souvent, en effet, vers cette heure-là même, dans les détours de -l’allée qui descendait vers l’Océan, un gentleman, enveloppé d’un -manteau, le visage recouvert d’un masque d’étoffe noire auquel était -adaptée une capuce circulaire qui cachait toute la tête, s’acheminait, -la lueur d’un cigare à la main longuement gantée, vers la plage. Comme -par une fantasmagorie d’un goût suranné, deux serviteurs aux cheveux -blancs le précédaient; deux autres le suivaient, à quelques pas, -élevant de fumeuses torches rouges. - -Au-devant d’eux marchait un enfant, aussi en livrée de deuil, et ce -page agitait, une fois par minute, le court battement d’une cloche -pour avertir au loin que l’on s’écartât sur le passage du promeneur. Et -l’aspect de cette petite troupe laissait une impression aussi glaçante -que le cortège d’un condamné. - -Devant cet homme s’ouvrait la grille du rivage; l’escorte le laissait -seul et il s’avançait alors au bord des flots. Là, comme perdu en -un pensif désespoir et s’enivrant de la désolation de l’espace, il -demeurait taciturne, pareil aux spectres de pierre de la plate-forme, -sous le vent, la pluie et les éclairs, devant le mugissement de -l’Océan. Après une heure de cette songerie, le morne personnage, -toujours accompagné des lumières et précédé du glas de la cloche, -reprenait, vers le donjon, le sentier d’où il était descendu. Et -souvent, chancelant en chemin, il s’accrochait aux aspérités des roches. - - -Le matin qui avait précédé cette fête d’automne, la jeune lectrice de -la reine, toujours en grand deuil depuis le premier message, était en -prières dans l’oratoire de Sa Majesté, lorsqu’un billet, écrit par l’un -des secrétaires du duc, lui fut remis. - -Il ne contenait que ces deux mots, qu’elle lut avec un frémissement: -«Ce soir.» - -C’est pourquoi, vers minuit, l’une des embarcations royales avait -touché à Portland. Une juvénile forme féminine, en mante sombre, en -était descendue, seule. La vision, après s’être orientée sur la plage -crépusculaire, s’était hâtée, en courant vers les torches, du côté du -tintement apporté par le vent. - -Sur le sable, accoudé à une pierre et, de temps à autre, agité d’un -tressaut mortel, l’homme au masque mystérieux était étendu dans son -manteau. - ---O malheureux! s’écria dans un sanglot et en se cachant la face, la -jeune apparition lorsqu’elle arriva, tête nue, à côté de lui. - ---Adieu! adieu! répondit-il. - -On entendait, au loin, des chants et des rires, venus des souterrains -de la féodale demeure dont l’illumination ondulait, reflétée, sur les -flots. - ---Tu es libre!... ajouta-t-il, en laissant retomber sa tête sur la -pierre. - ---Tu es délivré! répondit la blanche advenue en élevant une petite -croix d’or vers les cieux remplis d’étoiles, devant le regard de celui -qui ne parlait plus. - -Après un grand silence et, comme elle demeurait ainsi devant lui, les -yeux fermés et immobile, en cette attitude: - ---Au _revoir_, Héléna! murmura celui-ci dans un profond soupir. - -Lorsque après une heure d’attente les serviteurs se rapprochèrent, ils -aperçurent la jeune fille à genoux sur le sable et priant auprès de -leur maître. - ---Le duc de Portland est mort, dit-elle. - -Et, s’appuyant à l’épaule de l’un de ces vieillards, elle regagna -l’embarcation qui l’avait amenée. - -Trois jours après, on pouvait lire cette nouvelle dans le _Journal de -la Cour_: - -«--Miss Héléna H***, la fiancée du duc de Portland, convertie à la -religion orthodoxe, a pris hier le voile aux carmélites de L***.» - - -Quel était donc le secret dont le puissant lord venait de mourir? - - -Un jour dans ses lointains voyages en Orient, s’étant éloigné de sa -caravane aux environs d’Antioche, le jeune duc, en causant avec les -guides du pays, entendit parler d’un mendiant dont on s’écartait avec -horreur et qui vivait, seul, au milieu des ruines. - -L’idée le prit de visiter cet homme, car nul n’échappe à son destin. - -Or, ce Lazare funèbre était ici-bas le dernier dépositaire de la grande -lèpre antique, de la Lèpre-sèche et sans remède, du mal inexorable dont -un Dieu seul pouvait ressusciter, jadis, les Jobs de la légende. - -Seul, donc, Portland, malgré les prières de ses guides éperdus, osa -braver la contagion dans l’espèce de caverne où râlait ce paria de -l’Humanité. - -Là, même, par une forfanterie de grand gentilhomme, intrépide jusqu’à -la folie, en donnant une poignée de pièces d’or à cet agonisant -misérable, le pâle seigneur avait tenu _à lui serrer la main_. - -A l’instant même un nuage était passé sur ses yeux. Le soir, se sentant -perdu, il avait quitté la ville et l’intérieur des terres et, dès -les premières atteintes, avait regagné la mer pour venir tenter une -guérison dans son manoir, ou y mourir. - -Mais, devant les ravages ardents qui se déclarèrent durant la -traversée, le duc vit bien qu’il ne pouvait conserver d’autre espoir -qu’en une prompte mort. - -C’en était fait! Adieu, jeunesse, éclat du vieux nom, fiancée aimante, -postérité de la race!--Adieu, forces, joies, fortune incalculable, -beauté, avenir! Toute espérance s’était engouffrée dans le creux de la -poignée de main terrible. Le lord avait hérité du mendiant. Une seconde -de bravade--un mouvement _trop_ noble, plutôt!--avait emporté cette -existence lumineuse dans le secret d’une mort désespérée... - -Ainsi périt le duc Richard de Portland, le dernier lépreux du monde. - - - - -VIRGINIE ET PAUL - -_A Mademoiselle Augusta Holmès._ - - «Per amica silentia lunæ.» - - VIRGILE. - - -C’est la grille des vieux jardins du pensionnat. Dix heures sonnent -dans le lointain. Il fait une nuit d’avril, claire, bleue et profonde. -Les étoiles semblent d’argent. Les vagues du vent, faibles, ont passé -sur les jeunes roses; les feuillages bruissent, le jet d’eau retombe -neigeux, au bout de cette grande allée d’acacias. Au milieu du grand -silence, un rossignol, âme de la nuit, fait scintiller une pluie de -notes magiques. - -Alors que les seize ans vous enveloppaient de leur ciel d’illusions, -avez-vous aimé une toute jeune fille? Vous souvenez-vous de ce gant -oublié sur une chaise, dans la tonnelle? Avez-vous éprouvé le trouble -d’une présence inespérée, subite? Avez-vous senti vos joues brûler, -lorsque, pendant les vacances, les parents souriaient de votre timidité -l’un près de l’autre? Avez-vous connu le doux infini de deux yeux purs -qui vous regardaient avec une tendresse pensive? Avez-vous touché, de -vos lèvres, les lèvres d’une enfant tremblante et brusquement pâlie, -dont le sein battait contre votre cœur oppressé de joie? Les avez-vous -gardées, au fond du reliquaire, les fleurs bleues cueillies le soir, -près de la rivière, en revenant ensemble? - -Caché, depuis les années séparatrices, au plus profond de votre cœur, -un tel souvenir est comme une goutte d’essence de l’Orient enfermée en -un flacon précieux. Cette goutte de baume est si fine et si puissante -que, si l’on jette le flacon dans votre tombeau, son parfum, vaguement -immortel, durera plus que votre poussière. - -Oh! s’il est une chose douce, par un soir de solitude, c’est de -respirer, encore une fois, l’adieu de ce souvenir enchanté! - -Voici l’heure de l’isolement: les bruits du travail se sont tus -dans le faubourg: mes pas m’ont conduit jusqu’ici, au hasard. Cette -bâtisse fut, autrefois, une vieille abbaye. Un rayon de lune fait voir -l’escalier de pierre, derrière la grille, et illumine à demi les vieux -saints sculptés qui ont fait des miracles et qui, sans doute, ont -frappé contre ces dalles leurs humbles fronts éclairés par la prière. -Ici les pas des chevaliers de Bretagne ont résonné autrefois, alors que -l’Anglais tenait encore nos cités angevines.--A présent, des jalousies -vertes et gaies rajeunissent les sombres pierres des croisées et des -murs. L’abbaye est devenue une pension de jeunes filles. Le jour, -elles doivent y gazouiller comme des oiseaux dans les ruines. Parmi -celles qui sont endormies, il est plus d’une enfant qui, aux premières -vacances de Pâques, éveillera dans le cœur d’un jeune adolescent la -grande impression sacrée et peut-être que déjà...--Chut! on a parlé! -Une voix très douce vient d’appeler (tout bas): «Paul!... Paul!» Une -robe de mousseline blanche, une ceinture bleue ont flotté, un instant, -près de ce pilier. Une jeune fille semble parfois une apparition. -Celle-ci est descendue maintenant. C’est l’une d’entre elles; je vois -la pèlerine du pensionnat et la croix d’argent du cou. Je vois son -visage. La nuit se fond avec ses traits baignés de poésie! O cheveux si -blonds d’une jeunesse mêlée d’enfance encore! O bleu regard dont l’azur -est si pâle qu’il semble encore tenir de l’éther primitif! - -Mais quel est ce tout jeune homme qui se glisse entre les arbres? Il se -hâte; il touche le pilier de la grille. - ---Virginie! Virginie! c’est moi. - ---Oh! plus bas! me voici, Paul! - -Ils ont quinze ans tous les deux! - -C’est un premier rendez-vous! C’est une page de l’idylle éternelle! -Comme ils doivent trembler de joie l’un et l’autre! Salut, innocence -divine! souvenir! fleurs ravivées! - ---Paul! mon cher cousin! - ---Donnez-moi votre main à travers la grille, Virginie. Oh! mais -est-elle jolie, au moins! Tenez, c’est un bouquet que j’ai cueilli -dans le jardin de papa. Il ne coûte pas d’argent, mais c’est de cœur. - ---Merci, Paul.--Mais comme il est essoufflé! Comme il a couru! - ---Ah! c’est que papa a fait une affaire, aujourd’hui, une affaire -très belle! Il a acheté un petit bois à moitié prix. Des gens étaient -obligés de vendre vite; une bonne occasion. Alors, comme il était -content de la journée, je suis resté avec lui pour qu’il me donnât un -peu d’argent; et puis je me suis pressé pour arriver à l’heure. - ---Nous serons mariés dans trois ans, si vous passez bien vos examens, -Paul! - ---Oui, je serai un avocat. Quand on est un avocat, on attend quelques -mois pour être connu. Et puis, on gagne, aussi, un peu d’argent. - ---Souvent beaucoup d’argent! - ---Oui. Est-ce que vous êtes heureuse au pensionnat, ma cousine? - ---Oh! oui, Paul. Surtout depuis que madame Pannier a pris de -l’extension. D’abord, on n’était pas si bien; mais, maintenant, il y -a ici des jeunes filles des châteaux. Je suis l’amie de toutes ces -demoiselles. Oh! elles ont de bien jolies choses. Et alors, depuis leur -arrivée, nous sommes bien mieux, bien mieux, parce que madame Pannier -peut dépenser un peu plus d’argent. - ---C’est égal, ces vieux murs... Ce n’est pas très gai d’être ici. - ---Si! on s’habitue à ne pas les regarder. Mais, voyons, Paul, -avez-vous été voir notre bonne tante? Ce sera sa fête dans six jours; -il faudra lui écrire un _compliment_. Elle est si bonne! - ---Je ne l’aime pas beaucoup, moi, ma tante! Elle m’a donné, l’autre -fois, de vieux bonbons du dessert, au lieu, enfin, d’un vrai cadeau: -soit une jolie bourse, soit des petites pièces pour mettre dans ma -tirelire. - ---Paul, Paul, ce n’est pas bien. Il faut être toujours bien aimant avec -elle et la ménager. Elle est vieille et elle nous laissera, aussi, un -peu d’argent... - ---C’est vrai. Oh! Virginie, entends-tu ce rossignol? - ---Paul, prenez bien garde de me tutoyer quand nous ne serons pas seuls. - ---Ma cousine, puisque nous devons nous marier! D’ailleurs, je ferai -attention. Mais comme c’est joli, le rossignol! Quelle voix pure et -argentine! - ---Oui, c’est joli, mais ça empêche de dormir. Il fait très doux, ce -soir: la lune est argentée, c’est beau. - ---Je savais bien que vous aimiez la poésie, ma cousine. - ---Oh! oui! la Poésie!... j’étudie le piano. - ---Au collège, j’ai appris toutes sortes de beaux vers pour vous les -dire, ma cousine; je sais presque tout Boileau par cœur. Si vous -voulez, nous irons souvent à la campagne quand nous serons mariés, -dites? - ---Certainement, Paul! D’ailleurs, maman me donnera, en dot, sa petite -maison de campagne où il y a une ferme: nous irons là, souvent, passer -l’été. Et nous agrandirons cela un peu, si c’est possible. La ferme -rapporte aussi un peu d’argent. - ---Ah! tant mieux. Et puis l’on peut vivre à la campagne pour beaucoup -moins d’argent qu’à la ville. C’est mes parents qui m’ont dit cela. -J’aime la chasse, et je tuerai, aussi, beaucoup de gibier. Avec la -chasse, on économise, aussi, un peu d’argent! - ---Puis,--c’est la campagne, mon Paul! Et j’aime tant tout ce qui est -poétique! - ---J’entends du bruit là-haut, hein? - ---Chut! il faut que je remonte: madame Pannier pourrait s’éveiller. Au -revoir, Paul. - ---Virginie, vous serez chez ma tante dans six jours?... au dîner?... -J’ai peur, aussi, que papa ne s’aperçoive que je me suis échappé, il ne -me donnerait plus d’argent. - ---Votre main, vite. - -Pendant que j’écoutais, ravi, le bruit céleste d’un baiser, les deux -anges se sont enfuis; l’écho attardé des ruines vaguement répétait: -«... De l’argent! Un peu d’argent!» - -O jeunesse, printemps de la vie! Soyez bénis, enfants, dans votre -extase! vous dont l’âme est simple comme la fleur, vous dont les -paroles, évoquant d’autres souvenirs _à peu près_ pareils à ce premier -rendez-vous, font verser de douces larmes à un passant! - - - - -LE CONVIVE DES DERNIÈRES FÊTES - -_A Madame Nina de Villard._ - - L’inconnu, c’est la part du lion. - - FRANÇOIS ARAGO. - - -Le Commandeur de pierre peut venir souper avec nous: il peut nous -tendre la main! Nous la prendrons encore. Peut-être sera-ce lui qui -aura froid. - -Un soir de carnaval de l’année 186..., C***, l’un de mes amis, et moi, -par une circonstance absolument due aux hasards de l’ennui «ardent et -vague», nous étions seuls, dans une avant-scène, au bal de l’Opéra. - -Depuis quelques instants nous admirions, à travers la poussière, la -mosaïque tumultueuse des masques hurlant sous les lustres et s’agitant -sous l’archet sabbatique de Strauss. - -Tout à coup la porte de la loge s’ouvrit: trois dames, avec un -frou-frou de soie, s’approchèrent entre les chaises lourdes et, après -avoir ôté leurs masques, nous dirent: - ---Bonsoir! - -C’étaient trois jeunes femmes d’un esprit et d’une beauté -exceptionnels. Nous les avions parfois rencontrées dans le monde -artistique de Paris. Elles s’appelaient: Clio la Cendrée, Antonie -Chantilly et Annah Jackson. - ---Et vous venez faire ici l’école buissonnière, mesdames? demanda C*** -en les priant de s’asseoir. - ---Oh! nous allions souper seules, parce que les gens de cette soirée, -aussi horribles qu’ennuyeux, ont attristé notre imagination, dit Clio -la Cendrée. - ---Oui, nous allions nous en aller quand nous vous avons aperçus! dit -Antonie Chantilly. - ---Ainsi donc, venez avec nous, si vous n’avez rien de mieux à faire, -conclut Annah Jackson. - ---Joie et lumière! vivat! répondit tranquillement C***--Élevez-vous une -objection grave contre la Maison dorée? - ---Bien loin cette pensée! dit l’éblouissante Annah Jackson en dépliant -son éventail. - ---Alors, mon cher, continua C*** en se tournant vers moi, prends ton -carnet, retiens le salon rouge et envoie porter le billet par le -chasseur de Miss Jackson:--C’est, je crois, la marche à suivre, à moins -d’un parti pris chez toi? - ---Monsieur, me dit miss Jackson, si vous vous sacrifiez jusqu’à bouger -pour nous, vous trouverez ce personnage vêtu en oiseau phénix--ou -mouche--et se prélassant au foyer. Il répond au pseudonyme transparent -de Baptiste ou de Lapierre.--Ayez cette complaisance?--et revenez bien -vite nous aimer sans cesse. - -Depuis un moment je n’écoutais personne. Je regardais un étranger placé -dans une loge en face de nous: un homme de trente-cinq ou trente-six -ans, d’une pâleur orientale; il tenait une lorgnette et m’adressait un -salut. - ---Eh! c’est mon inconnu de Wiesbaden! me dis-je tout bas, après quelque -recherche. - -Comme ce monsieur m’avait rendu, en Allemagne, un de ces services -légers que l’usage permet d’échanger entre voyageurs (oh! tout -bonnement à propos de cigares, je crois, dont il m’avait indiqué le -mérite au salon de conversation), je lui rendis le salut. - -L’instant d’après, au foyer, comme je cherchais du regard le phénix en -question, je vis venir l’étranger au-devant de moi. Son abord ayant -été des plus aimables, il me parut de bonne courtoisie de lui proposer -notre assistance s’il se trouvait trop seul en ce tumulte. - ---Et qui dois-je avoir l’honneur de présenter à notre gracieuse -compagnie? lui demandai-je, souriant, lorsqu’il eut accepté. - ---Le baron Von H***, me dit-il. Toutefois, vu les allures insoucieuses -de ces dames, les difficultés de prononciation et ce beau soir de -carnaval, laissez-moi prendre, pour une heure, un autre nom,--le -premier venu, ajouta-t-il: tenez... (il se mit à rire): le baron -_Saturne_, si vous voulez. - -Cette bizarrerie me surprit un peu, mais comme il s’agissait d’une -folie générale, je l’annonçai, froidement, à nos élégantes, selon la -donnée mythologique à laquelle il acceptait de se réduire. - -Sa fantaisie prévint en sa faveur: on voulut bien croire à quelque roi -des _Mille et une Nuits_ voyageant incognito. Clio la Cendrée, joignant -les mains, alla jusqu’à murmurer le nom d’un nommé Jud, alors célèbre, -sorte de criminel encore introuvé et que différents meurtres avaient, -paraît-il, illustré et enrichi exceptionnellement. - -Les compliments une fois échangés: - ---Si le baron nous faisait la faveur de souper avec nous, pour la -symétrie désirable? demanda la toujours prévenante Annah Jackson, entre -deux bâillements irrésistibles. - -Il voulut se défendre. - ---Susannah vous a dit cela comme don Juan à la statue du Commandeur, -répliquai-je en plaisantant: ces Écossaises sont d’une solennité! - ---Il fallait proposer à M. Saturne de venir tuer le Temps avec nous! -dit C***, qui, froid, voulait inviter «d’une façon régulière». - ---Je regrette beaucoup de refuser! répondit l’interlocuteur. -Plaignez-moi de ce qu’une circonstance d’un intérêt vraiment _capital_ -m’appelle, ce matin, d’assez bonne heure. - ---Un duel pour rire? une variété de vermouth? demanda Clio la Cendrée -en faisant la moue. - ---Non, madame, une... _rencontre_, puisque vous daignez me consulter à -cet égard, dit le baron. - ---Bon! quelque mot de corridors d’Opéra, je parie! s’écria la belle -Annah Jackson. Votre tailleur, infatué d’un costume de chevau-léger, -vous aura traité d’artiste ou de démagogue. Cher monsieur, ces -remarques ne pèsent pas le moindre fleuret: vous êtes étranger, cela se -voit. - ---Je le suis même un peu partout, madame, répondit en s’inclinant le -baron Saturne. - ---Allons! vous vous faites désirer? - ---_Rarement, je vous assure!_... murmura, de son air à la fois le plus -galant et le plus équivoque, le singulier personnage. - -Nous échangeâmes un regard, C*** et moi; nous n’y étions plus: que -voulait dire ce monsieur? La distraction, toutefois, nous paraissait -assez amusante. - -Mais, comme les enfants qui s’engouent de ce qu’on leur refuse: - ---Vous nous appartenez jusqu’à l’aurore, et je prends votre bras! -s’écria Antonie. - -Il se rendit; nous quittâmes la salle. - -Il avait donc fallu cette fusée d’inconséquences pour entraîner ce -bouquet final; nous allions nous trouver dans une intimité assez -relative avec un homme dont nous ne savions rien, sinon qu’il avait -joué au casino de Wiesbaden et qu’il avait étudié les goûts divers des -cigares de la Havane. - -Ah! qu’importait! le plus court, aujourd’hui, n’est-ce pas de _serrer -la main de tout le monde_? - -Sur le boulevard, Clio la Cendrée se renversa, rieuse, au fond de la -calèche et, comme son tigre métis attendait en esclave: - ---A la Maison-dorée! dit-elle. - -Puis, se penchant vers moi: - ---Je ne connais pas votre ami: quel homme est-ce? Il m’intrigue -infiniment. Il a un _drôle_ de regard! - ---Notre _ami_?--répondis-je: à peine l’ai-je vu deux fois, la saison -dernière, en Allemagne. - -Elle me considéra d’un air étonné: - ---Quoi donc, repris-je, il vient nous saluer dans notre loge et vous -l’invitez à souper sur la foi d’une présentation de bal masqué! En -admettant que vous ayez commis une imprudence digne de mille morts, -il est un peu tard pour vous alarmer touchant notre convive. Si les -invités sont peu disposés demain à continuer connaissance, ils se -salueront comme la veille: voilà tout. Un souper ne signifie rien. - -Rien n’est amusant comme de sembler comprendre certaines -susceptibilités artificielles. - ---Comment, vous ne savez pas mieux quels sont les gens?--Et si c’était -un... - ---Ne vous ai-je pas décliné son nom? le baron _Saturne_?--Est-ce que -vous craignez de le compromettre, mademoiselle? ajoutai-je, d’un ton -sévère. - ---Vous êtes un monsieur intolérable, vous savez! - ---Il n’a pas l’air d’un grec: donc notre aventure est toute simple.--Un -millionnaire amusant! N’est-ce pas l’idéal? - ---Il me paraît assez bien, ce M. Saturne, dit C***. - ---Et, au moins en temps de carnaval, un homme très riche a toujours -droit à l’estime? conclut, d’une voix calme, la belle Susannah. - -Les chevaux partirent: le lourd carrosse de l’étranger nous suivit. -Antonie Chantilly (plus connue sous le nom de guerre, un peu mièvre, -d’Yseult), y avait accepté sa mystérieuse compagnie. - -Une fois installés dans le salon rouge, nous enjoignîmes à Joseph de -ne laisser pénétrer jusqu’à nous aucun être vivant, à l’exception des -ostende, de lui, Joseph,--et de notre illustre ami le fantastique petit -docteur Florian Les Églisottes, si, d’aventure, il venait sucer sa -proverbiale écrevisse. - -Une bûche ardente s’écrasait dans la cheminée. Autour de nous -s’épandaient de fades senteurs d’étoffes, de fourrures quittées, de -fleurs d’hiver. Les lueurs des candélabres étreignaient, sur une -console, les seaux argentés où se gelait le triste vin d’Aï. Les -camélias, dont les touffes se gonflaient au bout de leurs tiges -d’archal, débordaient les cristaux sur la table. - -Au dehors il faisait une pluie terne et fine, semée de neige; une nuit -glaciale;--des bruits de voitures, des cris de masques, la sortie -de l’Opéra. C’étaient les hallucinations de Gavarni, de Deveria, de -Gustave Doré. - -Pour étouffer ces rumeurs, les rideaux étaient soigneusement drapés -devant les fenêtres closes. - -Les convives étaient donc le baron saxon Von H***, le flave et -smynthien C*** et moi; puis Annah Jackson, la Cendrée et Antonie. - -Pendant le souper, qui fut rehaussé de folies étincelantes, je me -laissai, tout doucement, aller à mon innocente manie d’observation--et, -je dois le dire, je ne fus pas sans m’apercevoir bientôt que mon -vis-à-vis méritait, en effet, quelque attention. - -Non, ce n’était pas un homme folâtre, ce convive de passage!... Ses -traits et son maintien ne manquaient point, sans doute, de cette -distinction convenue qui fait tolérer les personnes: son accent n’était -point fastidieux comme celui de quelques étrangers;--seulement, en -vérité, sa pâleur prenait, par intervalles, des tons singulièrement -blêmes--et même blafards; ses lèvres étaient plus étroites qu’un trait -de pinceau; les sourcils demeuraient toujours un peu froncés, même dans -le sourire. - -Ayant remarqué ces points et quelques autres, avec cette inconsciente -attention dont quelques écrivains sont bien obligés d’être doués, je -regrettai de l’avoir introduit, tout à fait à la légère, en notre -compagnie,--et je me promis de l’effacer, à l’aurore, de notre liste -d’habitués.--Je parle ici de C*** et de moi, bien entendu; car le bon -hasard qui nous avait octroyé, ce soir-là, nos hôtes féminins, devait -les remporter, comme des visions, à la fin de la nuit. - -Et puis l’étranger ne tarda pas à captiver notre attention par une -bizarrerie spéciale. Sa causerie, sans être hors ligne par la valeur -intrinsèque des idées, tenait en éveil par le sous-entendu très vague -que le son de sa voix semblait y glisser intentionnellement. - -Ce détail nous surprenait d’autant plus qu’il nous était impossible, en -examinant ce qu’il disait, d’y découvrir un sens autre que celui d’une -phrase mondaine. Et, deux ou trois fois, il nous fit tressaillir, C*** -et moi, par la façon dont il soulignait ses paroles et par l’impression -d’arrière-pensées, tout à fait imprécises, qu’elles nous laissaient. - -Tout à coup, au beau milieu d’un accès de rire, dû à certaine -facétie de Clio la Cendrée,--et qui était, vraiment, des plus -divertissantes!--j’eus je ne sais quelle idée obscure d’avoir déjà -vu ce gentilhomme dans une _toute autre circonstance_ que celle de -Wiesbaden. - -En effet, ce visage était d’une accentuation de traits inoubliable et -la lueur des yeux, au moment du clin des paupières, jetait, sur ce -teint, comme l’idée d’une torche intérieure. - -Quelle était cette circonstance? Je m’efforçais en vain de la nettifier -en mon esprit. Céderai-je même à la tentation d’énoncer les confuses -notions qu’elle éveillait en moi? - -C’étaient celles d’un événement pareil à ceux que l’on voit dans les -songes. - -Où _cela pouvait-il bien_ s’être passé? Comment accorder mes souvenirs -habituels avec ces intenses idées lointaines de meurtre, de silence -profond, de brume, de faces effarées, de flambeaux et de sang, qui -surgissaient dans ma conscience, avec une sensation de _positivisme_ -insupportable, à la vue de ce personnage? - ---Ah çà! balbutiai-je très bas, est-ce que j’ai la berlue, ce soir? - -Je bus un verre de champagne. - -Les ondes sonores du système nerveux ont de ces vibrations -mystérieuses. Elles assourdissent, pour ainsi dire, par la diversité de -leurs échos, l’analyse du coup initial qui les a produites. La mémoire -distingue le milieu ambiant de la chose, et la _chose_ elle-même se -noie dans cette sensation générale, jusqu’à demeurer opiniâtrément -indiscernable. - -Il en est de cela comme de ces figures autrefois familières qui, revues -à l’improviste, troublent, avec une évocation tumultueuse d’impressions -encore ensommeillées, et qu’_alors_ il est impossible de nommer. - -Mais les hautes manières, la réserve enjouée, la dignité bizarre de -l’inconnu,--sorte de voiles tendus sur la réalité à coup sûr très -sombre de sa nature,--m’induisirent à traiter (pour l’instant, du -moins,) ce rapprochement comme un fait imaginaire, comme une sorte de -perversion visuelle née de la fièvre et de la nuit. - -Je résolus donc de faire bon visage au festin, selon mon devoir et mon -plaisir. - -On se levait de table par jeunesse,--et les fusées des éclats de rire -vinrent se mêler aux boutades harmonieuses frappées, au hasard, sur le -piano, par des doigts légers. - -J’oubliai donc toute préoccupation. Ce furent, bientôt, des -scintillements de concetti, des aveux légers, de ces baisers vagues -(pareils au bruit de ces feuilles de fleurs que les belles distraites -font claquer sur le dessus de leurs mains),--ce furent des feux de -sourires et de diamants: la magie des profonds miroirs réfléchissait, -silencieusement, à l’infini, en longues files bleuâtres, les lumières, -les gestes. - -C*** et moi, nous nous abandonnâmes au rêve à travers la conversation. - -Les objets se transfigurent selon le magnétisme des personnes qui les -approchent, toutes choses n’ayant d’autre signification, pour chacun, -que celle que chacun _peut_ leur prêter. - -Ainsi, le moderne de ces dorures violentes, de ces meubles lourds et -de ces cristaux unis, était racheté par les regards de mon camarade -lyrique C*** et par les miens. - -Pour nous, ces candélabres _étaient_, nécessairement, d’un or vierge, -et les ciselures en étaient, certes! signées par un Quinze-Vingt -authentique, orfèvre de naissance. Positivement, ces meubles ne -pouvaient émaner que d’un tapissier luthérien devenu fou, sous Louis -XIII, par terreurs religieuses. De qui ces cristaux devaient-ils -provenir, sinon d’un verrier de Prague, dépravé par quelque amour -penthésiléen?--Ces draperies de Damas n’étaient autres, à coup sûr, que -ces pourpres anciennes, enfin retrouvées à Herculanum, dans le coffre -aux _velaria_ sacrés des temples d’Asclépios ou de Pallas. La crudité, -vraiment singulière, du tissu, s’expliquait, à la rigueur, par l’action -corrosive de la terre et de la lave, et,--imperfection précieuse!--le -rendait unique dans l’univers. - -Quant au linge, notre âme conservait un doute sur son origine. Il y -avait lieu d’y saluer des échantillons de bures lacustres. Tout au -moins ne désespérions-nous pas de retrouver, dans les signes brodés sur -la trame, les indices d’une provenance accade ou troglodyte. Peut-être -étions-nous en présence des innombrables lés du suaire de Xisouthros, -blanchis et débités, au détail, comme toiles de table.--Nous dûmes, -toutefois, après examen, nous contenter d’y soupçonner les inscriptions -cunéiformes d’un menu rédigé simplement sous Nemrod: nous jouissions -déjà de la surprise et de la joie de M. Oppert, lorsqu’il apprendrait -cette découverte enfin récente. - -Puis la Nuit jetait ses ombres, ses effets étranges et ses demi-teintes -sur les objets, renforçant la bonne volonté de nos convictions et de -nos rêves. - -Le café fumait dans les tasses transparentes: C*** consumait -doucereusement un havane et s’enveloppait de flocons de fumée blanche, -comme un demi-dieu dans un nuage. - -Le baron de H***, les yeux demi-fermés, étendu sur un sofa, l’air un -peu banal, un verre de champagne dans sa main pâle qui pendait sur le -tapis, paraissait écouter, avec attention, les prestigieuses mesures -du duo nocturne (dans le _Tristan et Yseult_ de Wagner), que jouait -Susannah en détaillant les modulations incestueuses avec beaucoup -de sentiment. Antonie et Clio la Cendrée, enlacées et radieuses, se -taisaient, pendant les accords lentement résolus par cette bonne -musicienne. - -Moi, charmé jusqu’à l’insomnie, je l’écoutais aussi, auprès du piano. - -Chacune de nos blanches inconstantes avait choisi le velours, ce -soir-là. - -La touchante Antonie, aux yeux de violettes, était en noir, sans une -dentelle. Mais la ligne de velours de sa robe n’étant pas ourlée, ses -épaules et son col, en véritable carrare, tranchaient durement sur -l’étoffe. - -Elle portait un mince anneau d’or à son petit doigt et trois bluets de -saphirs resplendissaient dans ses cheveux châtains, lesquels tombaient, -fort au-dessous de sa taille, en deux nattes calamistrées. - -Au moral, un personnage auguste lui ayant demandé, un soir, si elle -était «honnête»? - -«Oui, Monseigneur, avait répondu Antonie, honnête en France, n’étant -plus que le synonyme de poli.» - -Clio la Cendrée, une exquise blonde aux yeux noirs,--la déesse de -l’Impertinence!--(une jeune désenchantée que le prince Solt... avait -baptisée, à la russe, en lui versant de la mousse de Rœderer sur les -cheveux),--était en robe de velours vert, bien moulée, et une rivière -de rubis lui couvrait la poitrine. - -On citait cette jeune créole de vingt ans comme le modèle de toutes les -vertus répréhensibles. Elle eût enivré les plus austères philosophes -de la Grèce et les plus profonds métaphysiciens de l’Allemagne. Des -dandies sans nombre s’en étaient épris jusqu’au coup d’épée, jusqu’à la -lettre de change, jusqu’au bouquet de violettes. - -Elle revenait de Bade, ayant laissé quatre ou cinq mille louis sur le -tapis, en riant comme une enfant. - -Au moral, une vieille dame germaine et d’ailleurs squalide, pénétrée de -ce spectacle, lui avait dit, au Casino: - ---Mademoiselle, prenez garde: il faut manger un peu de pain quelquefois -et vous semblez l’oublier. - ---Madame, avait répondu en rougissant la belle Clio, merci du conseil. -En retour, apprenez de moi que, pour d’aucunes, le pain ne fut jamais -qu’un préjugé. - -Annah, ou plutôt Susannah Jackson, la Circé écossaise, aux cheveux -plus noirs que la nuit, aux regards de sarisses, aux petites phrases -acidulées, étincelait, indolemment, dans le velours rouge. - -Celle-là, ne la rencontrez pas, jeune étranger! L’on vous assure -qu’elle est pareille aux sables mouvants: elle enlise le système -nerveux. Elle distille le désir. Une longue crise maladive, énervante -et folle, serait votre partage. Elle compte des deuils divers dans -ses souvenirs. Son genre de beauté, dont elle est sûre, enfièvre les -simples mortels jusqu’à la frénésie. - -Son corps est comme un sombre lis, quand même virginal!--Il justifie -son nom qui, en vieil hébreu, signifie, je crois, cette fleur. - -Quelque raffiné que vous vous supposiez être (dans un âge peut-être -encore tendre, jeune étranger!), si votre mauvaise étoile permet que -vous vous trouviez sur le chemin de Susannah Jackson, nous n’aurons -qu’à nous figurer un tout jeune homme s’étant exclusivement sustenté -d’œufs et de lait pendant vingt ans consécutifs et soumis, tout à coup, -sans vains préambules, à un régime exaspérant--(continuel!)--d’épices -extramordantes et de condiments dont la saveur ardente et fine lui -convulse le goût, le brise et l’affole, pour avoir votre fidèle -portrait la quinzaine suivante. - -La savante charmeuse s’est amusée, parfois, à tirer des larmes de -désespoir à de vieux lords blasés, car on ne la séduit que par le -plaisir. Son projet, d’après quelques phrases, est d’aller s’ensevelir -dans un cottage d’un million sur les bords de la Clyde, avec un bel -enfant qu’elle s’y distraira, languissamment, à tuer à son aise. - -Au moral, le sculpteur C-B*** la raillait, un jour, sur le terrible -petit signe noir qu’elle possède près de l’un des yeux: - ---L’Artiste inconnu qui a taillé votre marbre, lui disait-il, a négligé -cette petite pierre. - ---Ne dites pas de mal de la petite pierre, répondit Susannah: c’est -celle qui fait tomber. - -C’était la correspondance d’une panthère. - -Chacune de ces femmes nocturnes avait à la ceinture un loup de velours, -vert, rouge ou noir, aux doubles faveurs d’acier. - -Quant à moi (s’il est bien nécessaire de parler de ce convive), je -portais aussi un masque; moins apparent, voilà tout. - -Comme au spectacle, en une stalle centrale, on assiste, pour ne pas -déranger ses voisins,--par courtoisie, en un mot,--à quelque drame -écrit dans un style fatigant et dont le sujet nous déplaît, ainsi je -vivais par politesse. - -Ce qui ne m’empêchait point d’arborer joyeusement une fleur à ma -boutonnière, en vrai chevalier de l’ordre du Printemps. - -Sur ces entrefaites, Susannah quitta le piano. Je cueillis un bouquet -sur la table et vins le lui offrir avec des yeux railleurs. - ---Vous êtes, lui dis-je, une _diva_!--Portez l’une de ces fleurs pour -l’amour des amants inconnus. - -Elle choisit un brin d’hortensia qu’elle plaça, non sans amabilité, à -son corsage. - ---Je ne lis pas les lettres anonymes! répondit-elle en posant le reste -de mon «sélam» sur le piano. - -La profane et brillante créature joignit ses mains sur l’épaule de l’un -d’entre nous--pour retourner à sa place sans doute. - ---Ah! froide Susannah, lui dit C*** en riant, vous êtes venue, ce -semble, au monde, à seule fin d’y rappeler que la neige brûle. - -C’était là, je pense, un de ces compliments alambiqués, tels que les -déclins de soupers en inspirent et qui, s’ils ont un sens bien réel, -ont ce sens fin _comme un cheveu_! Rien n’est plus près d’une bêtise -et, parfois, la différence en est absolument insensible. A ce propos -élégiaque, je compris que la mèche des cerveaux menaçait de devenir -charbonneuse et qu’il fallait réagir. - -Comme une étincelle suffit, parfois, pour en raviver la lumière, je -résolus de la faire jaillir, à tout prix, de notre convive taciturne. - -En ce moment, Joseph entra, nous apportant (bizarrerie!) du punch -glacé, car nous avions résolu de nous griser comme des pairs. - -Depuis une minute, je regardais le baron Saturne. Il paraissait -impatient, inquiet. Je le vis tirer sa montre, donner un brillant à -Antonie et se lever. - ---Par exemple, seigneur des lointaines régions, m’écriai-je, à cheval -sur une chaise et entre deux flocons de cigare,--vous ne songez pas à -nous quitter avant une heure? Vous passeriez pour mystérieux, et c’est -de mauvais goût, vous le savez! - ---Mille regrets, me répondit-il, mais il s’agit d’un devoir qui ne se -peut remettre et qui, désormais, ne souffre plus aucun retard. Veuillez -bien recevoir mes actions de grâces pour les instants si agréables que -je viens de passer. - ---C’est donc, vraiment, un duel? demanda, comme inquiète, Antonie. - ---Bah! m’écriai-je, croyant, effectivement, à quelque vague querelle -de masques,--vous vous exagérez, j’en suis sûr, l’importance de cette -affaire. Votre homme est sous quelque table. Avant de réaliser le -pendant du tableau de Gérôme où vous auriez le rôle du vainqueur, celui -d’Arlequin, envoyez le chasseur à votre place, au rendez-vous, savoir -si l’on vous attend: en ce cas, vos chevaux sauront bien regagner le -temps perdu! - ---Certes! appuya C***, tranquillement. Courtisez plutôt la belle -Susannah qui se meurt à votre sujet; vous économiserez un rhume,--et -vous vous en consolerez en gaspillant un ou deux millions. Contemplez, -écoutez et décidez. - ---Messieurs, je vous avouerai _que je suis aveugle et sourd le plus -souvent que Dieu me le permet_! dit le baron Saturne. - -Et il accentua cette énormité inintelligible de manière à nous plonger -dans les conjectures les plus absurdes. Ce fut au point que j’en -oubliai l’étincelle en question! Nous en étions à nous regarder, avec -un sourire gêné, les uns les autres, ne sachant que penser de cette -«plaisanterie», lorsque, soudain, je ne pus me défendre de jeter une -exclamation: je venais de me rappeler _où_ j’avais vu cet homme pour la -première fois! - -Et il me sembla, brusquement, que les cristaux, les figures, les -draperies, que le festin de la nuit s’éclairaient d’une mauvaise lueur, -d’une rouge lueur sortie de notre convive, pareille à certains effets -de théâtre. - -Je me passai la main sur le front pendant un instant de silence, puis -je m’approchai de l’étranger: - ---Monsieur, chuchotai-je à son oreille, pardonnez si je fais erreur... -mais--il me semble avoir eu le _plaisir_ de vous rencontrer, il -y a cinq ou six ans, dans une grande ville du midi,--à Lyon, je -suppose?--vers quatre heures du matin, sur une place publique. - -Saturne leva lentement la tête et, me considérant avec attention: - ---Ah! dit-il, c’est possible. - ---Oui! continuai-je en le regardant fixement aussi.--Attendez donc! -Il y avait même, sur cette place, un objet des plus mélancoliques, au -spectacle duquel je m’étais laissé entraîner par deux étudiants de mes -amis--et que je me promis bien de ne jamais revoir. - ---Vraiment! dit M. Saturne. Et quel était cet objet, s’il n’y a pas -indiscrétion? - ---Ma foi, quelque chose comme l’échafaud, une guillotine, monsieur! si -j’ai bonne mémoire.--Oui, c’était la guillotine.--Maintenant, j’en suis -sûr! - -Ces quelques paroles s’étaient échangées très bas, oh! tout à fait bas, -entre ce monsieur et moi.--C*** et les dames causaient, dans l’ombre, à -quelques pas de nous, près du piano. - ---C’est cela! je me souviens, ajoutai-je en élevant la voix. Hein? -qu’en pensez-vous, monsieur?... Voilà, voilà, je l’espère, de la -mémoire?--Quoique vous ayez passé très vite devant moi, votre voiture, -un instant retardée par la mienne, m’a laissé vous entrevoir aux lueurs -des torches. La circonstance incrusta votre visage dans mon esprit. Il -avait, alors, justement l’expression que je remarque sur vos traits à -présent. - ---Ah! ah!--répondit M. Saturne, c’est vrai! Ce doit être, ma foi, de la -plus surprenante exactitude, je l’avoue! - -Le rire strident de ce monsieur me donna l’idée d’une paire de ciseaux -miraudant les cheveux. - ---Un détail, entre autres, continuai-je, me frappa. Je vous vis, de -loin, descendre vers l’endroit où était dressée la machine... et,--à -moins que je ne sois trompé par une ressemblance?... - ---Vous ne vous êtes pas trompé, _cher_ monsieur, c’était bien moi, -répondit-il. - -A cette parole, je sentis que la conversation était devenue glaciale et -que, par conséquent, je manquais, peut-être, de la stricte politesse -qu’un bourreau de si étrange acabit était en droit d’exiger de nous. Je -cherchais donc une banalité pour changer le cours des pensées qui nous -enveloppaient tous les deux, lorsque la belle Antonie se détourna du -piano, en disant avec un air de nonchalance: - ---A propos, mesdames et messieurs, vous savez qu’il y a, ce matin, une -exécution? - ---Ah!... m’écriai-je, remué d’une manière insolite par ces quelques -mots. - ---C’est ce pauvre docteur de la P***, continua tristement Antonie; il -m’avait soignée autrefois. Pour ma part, je ne le blâme que de s’être -défendu devant les juges; je lui croyais plus d’estomac. Lorsque le -sort est fixé d’avance, on doit rire, tout au plus, il me semble, au -nez de ces robins. M. de la P*** s’est oublié. - ---Quoi! c’est aujourd’hui? définitivement? demandai-je en m’efforçant -de prendre une voix indifférente. - ---A six heures, l’heure fatale, messieurs et mesdames!... répondit -Antonie.--Ossian, le bel avocat, la coqueluche du faubourg -Saint-Germain, est venu me l’annoncer, pour me faire sa cour à sa -manière, hier au soir. Je l’avais oublié. Il paraît même _qu’on a fait -venir un étranger (!) pour aider M. de Paris_, vu la solennité du -procès et la distinction du coupable. - -Sans remarquer l’absurdité de ces derniers mots, je me tournai vers -M. Saturne. Il se tenait debout devant la porte, enveloppé d’un grand -manteau noir, le chapeau à la main, l’air officiel. - -Le punch me troublait un peu la cervelle! Pour tout dire, j’avais des -idées belliqueuses. Craignant d’avoir commis en l’invitant ce qui -s’appelle, je crois, une «gaffe» en style de Paris, la figure de cet -intrus (quel qu’il fût) me devenait insupportable et je contenais, à -grand’peine, mon désir de le lui faire savoir. - ---Monsieur le baron, lui dis-je en souriant, d’après vos sous-entendus -singuliers, nous serions presque en droit de vous demander si ce n’est -pas, un peu, comme la Loi «que vous êtes sourd et aveugle aussi souvent -que Dieu vous le permet»? - -Il s’approcha de moi, se pencha d’un air plaisant et me répondit à voix -basse: «Mais taisez-vous donc, il y a des dames!» - -Il salua circulairement et sortit, me laissant muet, un peu frémissant -et ne pouvant en croire mes oreilles. - -Lecteur, un mot, ici.--Lorsque Stendhal voulait écrire une histoire -d’amour un peu sentimentale, il avait coutume, on le sait, de -relire, d’abord, une demi-douzaine de pages du Code pénal, -pour,--disait-il,--se donner le ton. Pour moi, m’étant mis en tête -d’écrire certaines histoires, j’avais trouvé plus pratique, après -mûre réflexion, de fréquenter, tout bonnement, le soir, l’un des -cafés du passage de Choiseul où feu M. X***, l’ancien exécuteur des -hautes-œuvres de Paris, venait, _presque_ quotidiennement, faire sa -petite partie d’impériale, incognito. C’était, me semblait-il, un -homme aussi bien élevé que tel autre; il parlait d’une voix fort -basse, mais très distincte, avec un bénin sourire. Je m’asseyais à une -table voisine et il me divertissait quelque peu lorsqu’emporté par le -démon du jeu, il s’écriait brusquement:--«Je coupe!» sans y entendre -malice. Ce fut là, je m’en souviens, que j’écrivis mes plus _poétiques_ -inspirations, pour me servir d’une expression bourgeoise.--J’étais donc -à l’épreuve de cette grosse sensation d’horreur convenue que causent -aux passants ces messieurs de la robe courte. - -Il était donc étrange que je me sentisse, en ce moment, sous -l’impression d’un saisissement aussi intense, parce que notre convive -de hasard venait de se déclarer l’un d’entre eux. - -C*** qui, pendant les derniers mots, nous avait rejoints, me frappa -légèrement sur l’épaule. - ---Perds-tu la tête? me demanda-t-il. - ---Il aura fait quelque gros héritage et n’exerce plus qu’en attendant -un successeur!... murmurai-je, très énervé par les fumées du punch. - ---Bon! dit C***, ne vas-tu pas supposer qu’il est, réellement, attaché -à la cérémonie en question? - ---Tu as donc saisi le sens de notre petite causerie, mon cher! lui -dis-je tout bas: courte mais instructive! Ce monsieur est un simple -exécuteur!--Belge, probablement.--C’est l’exotique dont parlait -Antonie tout à l’heure. Sans sa présence d’esprit, j’eusse essuyé une -déconvenue en ce qu’il eût effrayé ces jeunes personnes. - ---Allons donc! s’écria C***: un exécuteur en équipage de trente -mille francs? qui donne des diamants à sa voisine? qui soupe à la -Maison-Dorée la veille de prodiguer ses soins à un client? Depuis ton -café de Choiseul, tu vois des bourreaux partout. Bois un verre de -punch! Ton M. Saturne est un assez mauvais plaisant, tu sais? - -A ces mots, il me sembla que la logique, oui, que la froide raison, -était du côté de ce cher poète.--Fort contrarié, je pris à la hâte -mes gants et mon chapeau et me dirigeai très vite sur le seuil, en -murmurant: - ---Bien. - ---Tu as raison, dit C***. - ---Ce lourd sarcasme a duré très longtemps, ajoutai-je en ouvrant la -porte du salon. Si j’atteins ce mystificateur funèbre, je jure que... - ---Un instant: jouons à qui _passera le premier_, dit C***. - -J’allais répondre le nécessaire et disparaître lorsque, derrière -mon épaule, une voix allègre et bien connue s’écria sous la tenture -soulevée: - ---Inutile! Restez, mon cher ami. - -En effet, notre illustre ami, le petit docteur Florian Les Églisottes, -était entré pendant nos dernières paroles: il était devant moi, tout -sautillant, dans son witchoûra couvert de neige. - ---Mon cher docteur, lui dis-je, dans l’instant je suis à vous, mais... - -Il me retint: - ---Lorsque je vous aurai conté l’histoire de l’homme qui sortait de ce -salon quand je suis arrivé, continua-t-il, je parie que vous ne vous -soucierez plus de lui demander compte de ses saillies!--D’ailleurs, il -est trop tard: sa voiture l’a emporté loin d’ici déjà. - -Il prononça ces mots sur un ton si étrange qu’il m’arrêta -définitivement. - ---Voyons l’histoire, docteur, dis-je en me rasseyant, après un -moment.--Mais, songez-y, Les Églisottes: vous répondez de mon inaction -et la prenez sous votre bonnet. - -Le prince de la Science posa dans un coin sa canne à pomme d’or, -effleura, galamment, du bout des lèvres, les doigts de nos trois -belles interdites, se versa un peu de madère et, au milieu du silence -fantastique dû à l’incident--et à son entrée personnelle,--commença en -ces termes: - ---Je comprends toute l’aventure de ce soir. Je me sens au fait de tout -ce qui vient de se passer comme si j’avais été des vôtres!... Ce qui -vous est arrivé, sans être précisément alarmant, est, néanmoins, une -chose qui aurait pu le devenir. - ---Hein? dit C***. - ---Ce monsieur est bien, en effet, le baron de H***, il est d’une haute -famille d’Allemagne; il est riche à millions; mais... - -Le docteur nous regarda: - ---Mais le prodigieux cas d’aliénation mentale dont il est frappé, -ayant été constaté par les Facultés médicales de Munich et de Berlin, -présente la plus extraordinaire et la plus incurable de toutes les -monomanies enregistrées jusqu’à ce jour! acheva le docteur du même ton -que s’il se fût trouvé à son cours de physiologie comparée. - ---Un fou!--Qu’est-ce à dire, Florian, que signifie cela?--murmura C*** -en allant pousser le verrou léger de la serrure. - -Ces dames, elles-mêmes, avaient changé de sourire à cette révélation. - -Quant à moi, je croyais, positivement, rêver depuis quelques minutes. - ---Un fou!... s’écria Antonie;--mais, on renferme ces personnes, il me -semble? - ---Je croyais avoir fait observer que notre gentilhomme était plusieurs -fois millionnaire, répliqua fort gravement Les Églisottes. C’est donc -lui qui fait enfermer les autres, ne vous en déplaise. - ---Et quel est son genre de manie? demanda Susannah. Je le trouve très -gentil, moi, ce monsieur, je vous en préviens! - ---Vous ne serez peut-être pas de cet avis tout à l’heure, madame! -continua le docteur en allumant une cigarette. - -Le petit jour livide teintait les vitres, les bougies jaunissaient, le -feu s’éteignait; ce que nous entendions nous donnait la sensation d’un -cauchemar. Le docteur n’était pas de ceux auxquels la mystification est -familière: ce qu’il disait devait être aussi froidement réel que la -machine dressée là-bas sur la place. - ---Il paraîtrait, continua-t-il entre deux gorgées de madère, -qu’aussitôt sa majorité, ce jeune homme taciturne s’embarqua pour les -Indes orientales; il voyagea beaucoup dans les contrées de l’Asie. -Là commence le mystère épais qui cache l’origine de son accident. -Il assista, pendant certaines révoltes, dans l’extrême Orient, à -ces supplices rigoureux que les lois en vigueur dans ces parages -infligent aux rebelles et aux coupables. Il y assista, d’abord, sans -doute, par une simple curiosité de voyageur. Mais, à la vue de ces -supplices, il paraîtrait que les instincts d’une cruauté, qui dépasse -les capacités de conception connues, s’émurent en lui, troublèrent son -cerveau, empoisonnèrent son sang et finalement le rendirent l’être -singulier qu’il est devenu. Figurez-vous qu’à force d’or, le baron de -H*** pénétra dans les vieilles prisons des villes principales de la -Perse, de l’Indo-Chine et du Thibet et qu’il obtint, plusieurs fois, -des gouverneurs, d’exercer les horribles fonctions de justicier, aux -lieu et place des exécuteurs orientaux.--Vous connaissez l’épisode -des quarante livres pesant d’yeux crevés qui furent apportés, sur -deux plats d’or, au shah Nasser-Eddin, le jour où il fit son entrée -solennelle dans une ville révoltée? Le baron, vêtu en homme du -pays, fut l’un des plus ardents zélateurs de toute cette atrocité. -L’exécution des deux chefs de la sédition fut d’une plus stricte -horreur. Ils furent condamnés d’abord--à se voir arracher toutes les -dents par des tenailles, puis à l’enfoncement de ces mêmes dents en -leurs crânes, rasés à cet effet,--et ceci de manière à y former les -initiales persanes du nom glorieux du successeur de Feth-Ali-shah.--Ce -fut encore notre amateur qui, moyennant un lac de roupies, obtint -de les exécuter lui-même et avec la gaucherie compassée qui le -distingue.--(Simple question: quel est le plus insensé de celui qui -ordonne de tels supplices ou de celui qui les exécute?--Vous êtes -révoltés? Bah! Si le premier de ces deux hommes daignait venir à -Paris, nous serions trop honorés de lui tirer des feux d’artifice -et d’ordonner aux drapeaux de nos armées de s’incliner sur son -passage,--le tout, fût-ce au nom des «immortels principes de 89.» Donc, -passons).--S’il faut en croire les rapports des capitaines Hobbs et -Egginson, les raffinements que sa monomanie croissante lui suggéra, -dans ces occasions, ont surpassé, de toute la hauteur de l’Absurde, -celles des Tibère et des Héliogabale,--et toutes celles qui sont -mentionnées dans les fastes humains. Car, ajouta le docteur, un fou ne -saurait être égalé en _perfection_ sur le point où il déraisonne. - -Le docteur Les Églisottes s’arrêta et nous regarda, tour à tour, d’un -air goguenard. - -A force d’attention, nous avions laissé nos cigares s’éteindre pendant -ce discours. - ---Une fois de retour en Europe, continua le docteur,--le baron -de H***, _blasé jusqu’à faire espérer sa guérison_, fut bientôt -ressaisi par sa fièvre chaude. Il n’avait qu’un rêve, un seul,--plus -morbide, plus glacé que toutes les abjectes imaginations du marquis -de Sade:--c’était, tout bonnement, de se faire délivrer le brevet -d’Exécuteur des hautes-œuvres GÉNÉRAL de toutes les capitales de -l’Europe. Il prétendait que les bonnes traditions et que l’habileté -périclitaient dans cette branche artistique de la civilisation; qu’il -y avait, comme on dit, péril en la demeure, et, fort des services -qu’il avait rendus en Orient (écrivait-il dans les placets qu’il a -souvent envoyés), il espérait (si les souverains daignaient l’honorer -de leur confiance) arracher aux prévaricateurs les hurlements les -plus modulés que jamais oreilles de magistrat aient entendus sous la -voûte d’un cachot.--(Tenez! Quand on parle de Louis XVI devant lui, -son œil s’allume et reflète une haine d’outre-tombe extraordinaire: -Louis XVI est, en effet, le souverain qui a cru devoir abolir la -question préalable, et ce monarque est le seul homme que M. de H*** ait -probablement jamais haï.) - -»Il échoua toujours, dans ces placets, comme bien vous le pensez, et -c’est grâce aux démarches de ses héritiers qu’on ne l’a pas enfermé -selon ses mérites. En effet, des clauses du testament de son père, feu -le baron de H***, forcent la famille à éviter sa mort civile à cause -des énormes préjudices d’argent que cette mort entraînerait pour les -proches de ce personnage. Il voyage donc, en liberté. Il est au mieux -avec tous ces messieurs de la Justice-capitale. Sa première visite -est pour eux, dans toutes les villes où il passe. Il leur a souvent -offert des sommes très fortes pour le laisser opérer à leur place,--et -je crois, entre nous (ajouta le docteur en clignant de l’œil), qu’en -Europe,--il en a débauché quelques-uns. - -»A part ces équipées, on peut dire que sa folie est inoffensive, -puisqu’elle ne s’exerce que sur des personnes désignées par la Loi.--En -dehors de son aliénation mentale, le baron de H*** a la renommée d’un -homme de mœurs paisibles et, même, engageantes. De temps à autre, sa -mansuétude ambiguë donne, peut-être, froid dans le dos, comme on dit, à -ceux de ses intimes qui sont au courant de sa terrible turlutaine, mais -c’est tout. - -»Néanmoins, il parle souvent de l’Orient avec quelque regret -et doit incessamment y retourner. La privation du diplôme de -Tortionnaire-en-chef du globe l’a plongé dans une mélancolie noire. -Figurez-vous les rêveries de Torquemada ou d’Arbuez, des ducs d’Albe ou -d’York. Sa monomanie s’empire de jour en jour. Aussi, toutes les fois -qu’il se présente une exécution, en est-il averti par des émissaires -secrets--avant les gentilshommes de la hache eux-mêmes! Il court, -il vole, il dévore la distance, sa place est réservée au pied de la -machine. Il y est, en ce moment où je vous parle: il ne dormirait pas -tranquille s’il n’avait pas obtenu le dernier regard du condamné. - -»Voilà, messieurs et mesdames, le gentleman avec lequel vous avez eu -l’heur de frayer cette nuit. J’ajouterai que, sorti de sa démence et -dans ses rapports avec la société, c’est un homme du monde vraiment -irréprochable et le causeur le plus entraînant, le plus enjoué, le -plus... - ---Assez, docteur!--par grâce! s’écrièrent Antonie et Clio la Cendrée, -que le badinage strident et sardonique de Florian avait impressionnées -extraordinairement. - ---Mais c’est le sigisbée de la Guillotine! murmura Susannah: c’est le -_dilettante_ de la Torture! - ---Vraiment, si je ne vous connaissais pas, docteur... balbutia C***. - ---Vous ne croiriez pas? interrompit Les Églisottes. Je ne l’ai pas cru, -moi-même, pendant longtemps; mais, si vous voulez, nous allons aller -là-bas. J’ai justement ma carte; nous pourrons parvenir jusqu’à lui, -malgré la haie de cavalerie. Je ne vous demanderai que d’observer son -visage, voilà tout, pendant l’accomplissement de la sentence. Après -quoi, vous ne douterez plus. - ---Grand merci de l’invitation! s’écria C***; je préfère vous croire, -malgré l’absurdité vraiment mystérieuse du fait. - ---Ah! c’est un type que votre baron!... continua le docteur en -attaquant un buisson d’écrevisses resté vierge miraculeusement. - -Puis, nous voyant tous devenus moroses: - ---Il ne faut pas vous étonner ni vous affecter outre mesure de mes -confidences à ce sujet! dit-il. Ce qui constitue la hideur de la -chose, c’est la _particularité_ de la monomanie. Quant au reste, un -fol est un fol, rien de plus. Lisez les aliénistes: vous y relèverez -des cas d’une étrangeté presque aussi surprenante; et ceux qui en sont -atteints, je vous jure que nous les coudoyons en plein midi, à chaque -instant, sans en rien soupçonner. - ---Mes chers amis, conclut C*** après un moment de saisissement général, -je n’éprouverais pas, je l’avoue, d’éloignement bien précis à choquer -mon verre contre celui que me tendrait un bras séculier, comme on -disait au temps où les bras des exécuteurs pouvaient être religieux. Je -n’en chercherais pas l’occasion, mais si elle s’offrait à moi, je vous -dirais, sans trop déclamer (et Les Églisottes, surtout, me comprendra), -que l’aspect ou même la compagnie de ceux qui exercent les fonctions -capitales ne saurait m’impressionner en aucune façon. Je n’ai jamais -très bien compris les _effets_ des mélodrames à ce sujet. - -»Mais la vue d’un homme tombé en démence, parce qu’il ne peut remplir -_légalement_ cet office, ah! ceci, par exemple, me cause quelque -impression. Et je n’hésite pas à le déclarer: s’il est, parmi -l’Humanité, des âmes échappées d’un Enfer, notre convive de ce soir est -une des pires que l’on puisse rencontrer. Vous aurez beau l’appeler -fol, cela n’explique pas sa nature originelle. Un bourreau réel me -serait indifférent; notre affreux maniaque me fait frissonner d’un -frisson indéfinissable! - -Le silence qui accueillit les paroles de C*** fut solennel comme si la -Mort eût laissé voir, brusquement, sa tête chauve entre les candélabres. - ---Je me sens un peu indisposée, dit Clio la Cendrée d’une voix -que la surexcitation nerveuse et le froid de l’aurore intervenue -entrecoupaient. Ne me laissez point toute seule. Venez à la villa. -Tâchons d’oublier cette aventure, messieurs et amis; venez: il y a des -bains, des chevaux et des chambres pour dormir. (Elle savait à peine -ce qu’elle disait.) C’est au milieu du Bois, nous y serons dans vingt -minutes. Comprenez-moi, je vous en prie. L’idée de ce monsieur me rend -presque malade, et, si j’étais seule, j’aurais quelque inquiétude de -le voir entrer tout à coup, une lampe à la main, éclairant son fade -sourire qui fait peur. - ---Voilà, certes, une nuit énigmatique! dit Susannah Jackson. - -Les Églisottes s’essuyait les lèvres d’un air satisfait, ayant terminé -son buisson. - -Nous sonnâmes: Joseph parut. Pendant que nous en finissions avec lui, -l’Écossaise, en se touchant les joues d’une petite houppe de cygne, -murmura, tranquillement, auprès d’Antonie: - ---N’as-tu rien à dire à Joseph, petite Yseult? - ---Si fait, répondit la jolie et toute pâle créature, et tu m’as -devinée, folle! - -Puis, se tournant vers l’intendant: - ---Joseph, continua-t-elle, prenez cette bague: le rubis en est un peu -foncé pour moi.--N’est-ce pas, Suzanne? Tous ces brillants ont l’air -de pleurer autour de cette goutte de sang.--Vous la ferez vendre -aujourd’hui et vous en remettrez le montant aux mendiants qui passent -devant la maison. - -Joseph prit la bague, s’inclina de ce salut somnambulique dont il eut -seul le secret et sortit pour faire avancer les voitures pendant que -ces dames achevaient de rajuster leurs toilettes, s’enveloppaient de -leurs longs dominos de satin noir et remettaient leurs masques. - -Six heures sonnèrent. - ---Un instant, dis-je en étendant le doigt vers la pendule: voici une -heure qui nous rend tous un peu complices de la folie de cet homme. -Donc, ayons plus d’indulgence pour elle. Ne sommes-nous pas, en ce -moment même, implicitement, d’une barbarie à peu près aussi morne que -la sienne? - -A ces mots, l’on resta debout, en grand silence. - -Susannah me regarda sous son masque: j’eus la sensation d’une lueur -d’acier. Elle détourna la tête et entr’ouvrit une fenêtre, très vite. - -L’heure sonnait, au loin, à tous les clochers de Paris. - -Au _sixième_ coup, tout le monde tressaillit profondément,--et je -regardai, pensif, la tête d’un démon de cuivre, aux traits crispés, qui -soutenait, dans une patère, les flots sanglants des rideaux rouges. - - - - -A S’Y MÉPRENDRE! - -_A Monsieur Henri de Bornier._ - - «Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.» - - C. BAUDELAIRE. - - -Par une grise matinée de novembre, je descendais les quais d’un pas -hâtif. Une bruine froide mouillait l’atmosphère. Des passants noirs, -obombrés de parapluies difformes, s’entrecroisaient. - -La Seine jaunie charriait ses bateaux marchands pareils à des hannetons -démesurés. Sur les ponts, le vent cinglait brusquement des chapeaux, -que leurs possesseurs disputaient à l’espace avec ces attitudes et ces -contorsions dont le spectacle est toujours si pénible pour l’artiste. - -Mes idées étaient pâles et brumeuses; la préoccupation d’un rendez-vous -d’affaires, accepté, depuis la veille, me harcelait l’imagination. -L’heure me pressait: je résolus de m’abriter sous l’auvent d’un portail -d’où il me serait plus commode de faire signe à quelque fiacre. - -A l’instant même, j’aperçus, tout justement à côté de moi, l’entrée -d’un bâtiment carré, d’aspect bourgeois. - -Il s’était dressé dans la brume comme une apparition de pierre, et, -malgré la rigidité de son architecture, malgré la buée morne et -fantastique dont il était enveloppé, je lui reconnus, tout de suite, un -certain air d’hospitalité cordiale qui me rasséréna l’esprit. - ---A coup sûr, me dis-je, les hôtes de cette demeure sont des gens -sédentaires!--Ce seuil invite à s’y arrêter: la porte n’est-elle pas -ouverte? - -Donc, le plus poliment du monde, l’air satisfait, le chapeau -à la main,--méditant même un madrigal pour la maîtresse de la -maison,--j’entrai, souriant, et me trouvai, de plain-pied, devant une -espèce de salle à toiture vitrée, d’où le jour tombait, livide. - -A des colonnes étaient appendus des vêtements, des cache-nez, des -chapeaux. - -Des tables de marbre étaient disposées de toutes parts. - -Plusieurs individus, les jambes allongées, la tête élevée, les yeux -fixes, l’air positif, paraissaient méditer. - -Et les regards étaient sans pensée, les visages couleur du temps. - -Il y avait des portefeuilles ouverts, des papiers dépliés auprès de -chacun d’eux. - -Et je reconnus, alors, que la maîtresse du logis, sur l’accueillante -courtoisie de laquelle j’avais compté, n’était autre que la Mort. - -Je considérai mes hôtes. - -Certes, pour échapper aux soucis de l’existence tracassière, la -plupart de ceux qui occupaient la salle avaient assassiné leurs corps, -espérant, ainsi, un peu plus de bien-être. - -Comme j’écoutais le bruit des robinets de cuivre scellés à la muraille -et destinés à l’arrosage quotidien de ces restes mortels, j’entendis -le roulement d’un fiacre. Il s’arrêtait devant l’établissement. Je fis -la réflexion que mes gens d’affaires attendaient. Je me retournai pour -profiter de la bonne fortune. - -Le fiacre venait, en effet, de dégorger, au seuil de l’édifice, des -collégiens en goguette qui avaient besoin de voir la mort pour y croire. - -J’avisai la voiture déserte et je dis au cocher: - ---Passage de l’Opéra! - -Quelque temps après, aux boulevards, le temps me sembla plus couvert, -faute d’horizon. Les arbustes, végétations squelettes, avaient l’air, -du bout de leurs branchettes noires, d’indiquer vaguement les piétons -aux gens de police ensommeillés encore. - -La voiture se hâtait. - -Les passants, à travers la vitre, me donnaient l’idée de l’eau qui -coule. - -Une fois à destination, je sautai sur le trottoir et m’engageai dans le -passage encombré de figures soucieuses. - -A son extrémité, j’aperçus, tout justement vis-à-vis de moi, l’entrée -d’un café,--aujourd’hui consumé dans un incendie célèbre (car la vie -est un songe),--et qui était relégué au fond d’une sorte de hangar, -sous une voûte carrée, d’aspect morne. Les gouttes de pluie qui -tombaient sur le vitrage supérieur obscurcissaient encore la pâle lueur -du soleil. - ---C’était là que m’attendaient, pensai-je, la coupe en main, l’œil -brillant et narguant le Destin, mes hommes d’affaires! - -Je tournai donc le bouton de la porte et me trouvai, de plain-pied, -dans une salle où le jour tombait d’en haut, par le vitrage, livide. - -A des colonnes étaient appendus des vêtements, des cache-nez, des -chapeaux. - -Des tables de marbre étaient disposées de toutes parts. - -Plusieurs individus, les jambes allongées, la tête levée, les yeux -fixes, l’air positif, paraissaient méditer. - -Et les visages étaient couleur du temps, les regards sans pensée. - -Il y avait des portefeuilles ouverts et des papiers dépliés auprès de -chacun d’eux. - -Je considérai ces hommes. - -Certes, pour échapper aux obsessions de l’insupportable conscience, -la plupart de ceux qui occupaient la salle avaient, depuis longtemps, -assassiné leurs «âmes», espérant, ainsi, un peu plus de bien-être. - -Comme j’écoutais le bruit des robinets de cuivre, scellés à la -muraille, et destinés à l’arrosage quotidien de ces restes mortels, le -souvenir du roulement de la voiture me revint à l’esprit. - ---A coup sûr, me dis-je, il faut que ce cocher ait été frappé, à la -longue, d’une sorte d’hébétude, pour m’avoir ramené, après tant de -circonvolutions, simplement à notre point de départ?--Toutefois, je -l’avoue (s’il y a méprise), LE SECOND COUP D’ŒIL EST PLUS SINISTRE QUE -LE PREMIER!... - -Je refermai donc, en silence, la porte vitrée et je revins chez -moi,--bien décidé, au mépris de l’exemple,--et quoi qu’il pût m’en -advenir,--_à ne jamais faire d’affaires_. - - - - -IMPATIENCE DE LA FOULE - -_A Monsieur Victor Hugo._ - - «Passant, va dire à Lacédémone que - nous sommes ici, morts pour obéir - à ses saintes lois.» - - SIMONIDES. - - -La grande porte de Sparte, au battant ramené contre la muraille comme -un bouclier d’airain appuyé à la poitrine d’un guerrier, s’ouvrait -devant le Taygète. La poudreuse pente du mont rougeoyait des feux -froids d’un couchant aux premiers jours de l’hiver, et l’aride versant -renvoyait aux remparts de la ville d’Héraklès l’image d’une hécatombe -sacrifiée au fond d’un soir cruel. - -Au-dessus du portail civique, le mur se dressait lourdement. Au sommet -terrassé se tenait une multitude toute rouge du soir. Les lueurs -de fer des armures, les peplos, les chars, les pointes des piques, -étincelaient du sang de l’astre. Seuls, les yeux de cette foule -étaient sombres; ils envoyaient, fixement, des regards aigus comme -des javelots vers la cime du mont, d’où quelque grande nouvelle était -attendue. - -La surveille, les Trois-Cents étaient partis avec le roi. Couronnés -de fleurs, ils s’en étaient allés au festin de la Patrie. Ceux qui -devaient souper dans les enfers avaient peigné leurs chevelures pour -la dernière fois dans le temple de Lycurgue. Puis, levant leurs -boucliers et les frappant de leurs épées, les jeunes hommes, aux -applaudissements des femmes, avaient disparu dans l’aurore en chantant -des vers de Tyrtée. Maintenant, sans doute, les hautes herbes du Défilé -frôlaient leurs jambes nues, comme si la terre qu’ils allaient défendre -voulait caresser encore ses enfants avant de les reprendre en son sein -vénérable. - -Le matin, des chocs d’armes, apportés par le vent, et des vociférations -triomphales, avaient confirmé les rapports des bergers éperdus. Les -Perses avaient reculé deux fois, dans une immense défaite, laissant les -dix mille Immortels sans sépulture. La Locride avait vu ces victoires! -La Thessalie se soulevait. Thèbes, elle-même, s’était réveillée devant -l’exemple. Athènes avait envoyé ses légions et s’armait sous les ordres -de Miltiade; sept mille soldats renforçaient la phalange laconienne. - -Mais voici qu’au milieu des chants de gloire et des prières dans le -temple de Diane, les cinq Ephores, ayant écouté des messagers survenus, -s’étaient entre-regardés. Le Sénat avait donné, sur-le-champ, des -ordres pour la défense de la Ville. De là ces retranchements creusés en -hâte, car Sparte, par orgueil, ne se fortifiait à l’ordinaire que de -ses citoyens. - -Une ombre avait dissipé toutes les joies. On ne croyait plus au -discours des pasteurs; les sublimes nouvelles furent oubliées, d’un -seul coup, comme des fables! Les prêtres avaient frissonné gravement. -Des bras d’augures, éclairés par la flamme des trépieds, s’étaient -levés, vouant aux divinités infernales! Des paroles brèves avaient été -chuchotées, terribles, aussitôt. Et l’on avait fait sortir les vierges, -car on allait prononcer le nom d’un traître. Et leurs longs vêtements -avaient passé sur les Ilotes, couchés, ivres de vin noir, en travers -des degrés des portiques, lorsqu’elles avaient marché sur eux sans les -apercevoir. - -Alors retentit la nouvelle désespérée. - -Un passage désert dans la Phocide avait été découvert aux ennemis. Un -pâtre messénien avait vendu la terre d’Hellas. Ephialtès avait livré à -Xerxès la mère patrie. Et les cavaleries perses, au front desquelles -resplendissaient les armures d’or des satrapes, envahissaient déjà -le sol des dieux, foulaient aux pieds la nourrice des héros! Adieu, -temples, demeures des aïeux, plaines sacrées! Ils allaient venir, -avec des chaînes, eux, les efféminés et les pâles, et se choisir des -esclaves parmi tes filles, Lacédémone! - -La consternation s’accrut de l’aspect de la montagne, lorsque les -citoyens se furent rendus sur la muraille. - -Le vent se plaignait dans les rocheuses ravines, entre les sapins qui -se ployaient et craquaient, confondant leurs branches nues, pareilles -aux cheveux d’une tête renversée avec horreur. La Gorgone courait -dans les nuées, dont les voiles semblaient mouler sa face. Et la -foule, couleur d’incendie, s’entassait dans les embrasures en admirant -l’âpre désolation de la terre sous la menace du ciel. Cependant, cette -multitude aux bouches sévères se condamnait au silence à cause des -vierges. Il ne fallait pas agiter leur sein ni troubler leur sang -d’impressions accusatrices envers un homme d’Hellas. On songeait aux -enfants futurs. - -L’impatience, l’attente déçue, l’incertitude du désastre, -alourdissaient l’angoisse. Chacun cherchait à s’aggraver encore -l’avenir, et la proximité de la destruction semblait imminente. - -Certes, les premiers fronts d’armées allaient apparaître, dans le -crépuscule! Quelques-uns se figuraient voir, dans les cieux et coupant -l’horizon, le reflet des cavaleries de Xerxès, son char même. Les -prêtres, tendant l’oreille, discernaient des clameurs venues du nord, -disaient-ils,--malgré le vent des mers méridionales qui faisait bruire -leurs manteaux. - -Les balistes roulaient, prenant position; on bandait ses scorpions et -les monceaux de dards tombaient auprès des roues. Les jeunes filles -disposaient des brasiers pour faire bouillir la poix; les vétérans, -revêtus de leurs armures, supputaient, les bras croisés, le nombre -d’ennemis qu’ils abattraient avant de tomber; on allait murer les -portes, car Sparte ne se rendrait pas, même emportée d’assaut; on -calculait les vivres, on prescrivait aux femmes le suicide, on -consultait des entrailles abandonnées qui fumaient çà et là. - -Comme on devait passer la nuit sur la muraille en cas de surprise -des Perses, le nommé Nogaklès, le cuisinier des gardiens, sorte de -magistrat, préparait, sur le rempart même, la nourriture publique. -Debout contre une vaste cuve, il agitait son lourd pilon de pierre et, -tout en écrasant distraitement le grain dans le lait salé, il regardait -lui aussi, d’un air soucieux, la montagne. - -On attendait. Déjà d’infâmes suggestions s’élevaient au sujet des -combattants. Le désespoir de la foule est calomnieux; et les frères -de ceux-là qui devaient bannir Aristide, Thémistocle et Miltiade, -n’enduraient pas, sans fureur, leur inquiétude. Mais de très vieilles -femmes, alors, secouaient la tête, en tressant leurs grandes chevelures -blanches. Elles étaient sûres de leurs enfants et gardaient la farouche -tranquillité des louves qui ont sevré. - -Une obscurité brusque envahit le ciel; ce n’était pas les ombres de -la nuit. Un vol immense de corbeaux apparut, surgi des profondeurs -du sud; cela passa sur Sparte avec des cris de joie terrible; ils -couvraient l’espace, assombrissant la lumière. Ils allèrent se percher -sur toutes les branches des bois sacrés qui entouraient le Taygète. Ils -demeurèrent là, vigilants, immobiles, le bec tourné vers le nord et les -yeux allumés. - -Une clameur de malédiction s’éleva, tonnante, et les poursuivit. Les -catapultes ronflèrent, envoyant des volées de cailloux dont les chocs -sonnèrent après mille sifflements et crépitèrent en pénétrant les -arbres. - -Les poings tendus, les bras levés au ciel, on voulut les effrayer. Ils -demeurèrent impassibles comme si une odeur divine de héros étendus les -eût fascinés, et ils ne quittèrent point les branches noires, ployantes -sous leur fardeau. - -Les mères frémirent, en silence, devant cette apparition. - -Maintenant les vierges s’inquiétaient. On leur avait distribué les -lames saintes, suspendues, depuis des siècles, dans les temples.--«Pour -qui ces épées!» demandaient-elles. Et leurs regards, doux encore, -allaient du miroitement des glaives nus aux yeux plus froids de ceux -qui les avaient engendrées. On leur souriait par respect,--on les -laissait dans l’incertitude des victimes, on leur apprendrait, au -dernier instant, que ces épées étaient pour elles. - -Tout à coup, les enfants poussèrent un cri. Leurs yeux avaient -distingué quelque chose au loin. Là-bas, à la cime déjà bleuie du -mont désert, un homme, emporté par le vent d’une fuite antérieure, -descendait vers la Ville. - -Tous les regards se fixèrent sur cet homme. - -Il venait, tête baissée, le bras étendu sur une sorte de bâton -rameux,--coupé au hasard de la détresse, sans doute,--et qui soutenait -sa course vers la porte spartiate. - -Déjà, comme il touchait à la zone où le soleil jetait ses derniers -rayons sur le centre de la montagne, on distinguait son grand manteau -enroulé autour de son corps; l’homme était tombé en route, car son -manteau était tout souillé de fange, ainsi que son bâton. Ce ne pouvait -être un soldat: il n’avait pas de bouclier. - -Un morne silence accueillit cette vision. - -De quel lieu d’horreur s’enfuyait-il ainsi?--Mauvais présage! - ---Cette course n’était pas digne d’un homme. Que voulait-il? - ---Un abri?... On le poursuivait donc?--L’ennemi, sans -doute?--Déjà!--déjà!... - -Au moment où l’oblique lumière de l’astre mourant l’atteignit des pieds -à la tête, on aperçut les cnémides. - -Un vent de fureur et de honte bouleversa les pensées. On oublia la -présence des vierges, qui devinrent sinistres et plus blanches que de -véritables lis. - -Un nom, vomi par l’épouvante et la stupeur générales, retentit. C’était -un Spartiate! un des Trois-Cents! On le reconnaissait.--Lui! c’était -lui! Un soldat de la ville avait jeté son bouclier! On fuyait! Et -les autres? Avaient-ils lâché pied, eux aussi, les intrépides?--Et -l’anxiété crispait les faces.--La vue de cet homme équivalait à la vue -de la défaite. Ah! pourquoi se voiler plus longtemps le vaste malheur! -Ils avaient fui! Tous!... Ils le suivaient! Ils allaient apparaître -d’un instant à l’autre!... Poursuivis par les cavaliers perses!--Et, -mettant la main sur ses yeux, le cuisinier s’écria qu’il les apercevait -dans la brume!... - -Un cri domina toutes les rumeurs. Il venait d’être poussé par un -vieillard et une grande femme. Tous deux, cachant leurs visages -interdits, avaient prononcé ces paroles horribles: «Mon fils!» - -Alors, un ouragan de clameurs s’éleva. Les poings se tendirent vers le -fuyard. - ---Tu te trompes. Ce n’est pas ici le champ de bataille. - ---Ne cours pas si vite. Ménage-toi. - ---Les Perses achètent-ils bien les boucliers et les épées? - ---Ephialtès est riche. - ---Prends garde à ta droite! Les os de Pélops, d’Héraklès et de Pollux -sont sous tes pieds.--Imprécations! Tu vas réveiller les mânes de -l’Aïeul,--mais il sera fier de toi. - ---Mercure t’a prêté les ailes de ses talons! Par le Styx, tu gagneras -le prix, aux Olympiades! - -Le soldat semblait ne pas entendre et courait toujours vers la Ville. - -Et, comme il ne répondait ni ne s’arrêtait, cela exaspéra. Les injures -devinrent effroyables. Les jeunes filles regardaient avec stupeur. - -Et les prêtres: - ---Lâche! Tu es souillé de boue! Tu n’as pas embrassé la terre natale; -tu l’as mordue! - ---Il vient vers la porte!--Ah! par les dieux infernaux!--Tu n’entreras -pas! - -Des milliers de bras s’élevèrent. - ---Arrière! C’est le barathre qui t’attend!--ou plutôt...--Arrière! Nous -ne voulons pas de ton sang dans nos gouffres! - ---Au combat! Retourne! - ---Crains les ombres des héros, autour de toi. - ---Les Perses te donneront des couronnes! Et des lyres! Va distraire -leurs festins, esclave! - -A cette parole, on vit les jeunes filles de Lacédémone incliner le -front sur leurs poitrines, et, serrant dans leurs bras les épées -portées par les rois libres dans les âges reculés, elles versèrent des -larmes en silence. - -Elles enrichissaient, de ces pleurs héroïques, la rude poignée des -glaives. Elles comprenaient et se vouaient à la mort, pour la patrie. - -Soudain, l’une d’entre elles s’approcha, svelte et pâle, du rempart: on -s’écarta pour lui livrer passage. C’était celle qui devait être un jour -l’épouse du fuyard. - ---Ne regarde pas, Séméïs!... lui crièrent ses compagnes. - -Mais elle considéra cet homme et, ramassant une pierre, elle la lança -contre lui. - -La pierre atteignit le malheureux: il leva les yeux et s’arrêta. Et -alors un frémissement parut l’agiter. Sa tête, un moment relevée, -retomba sur sa poitrine. - -Il parut songer. A quoi donc? - -Les enfants le contemplaient; les mères leur parlaient bas, en -l’indiquant. - -L’énorme et belliqueux cuisinier interrompit son labeur et quitta -son pilon. Une sorte de colère sacrée lui fit oublier ses devoirs. -Il s’éloigna de la cuve et vint se pencher sur une embrasure de la -muraille. Puis, rassemblant toutes ses forces et gonflant ses joues, -le vétéran cracha vers le transfuge. Et le vent qui passait emporta, -complice de cette sainte indignation, l’infâme écume sur le front du -misérable. - -Une acclamation retentit, approbatrice de cette énergique marque de -courroux. - -On était vengé. - -Pensif, appuyé sur son bâton, le soldat regardait fixement l’entrée -ouverte de la Ville. - -Sur le signe d’un chef, la lourde porte roula entre lui et l’intérieur -des murailles et vint s’enchâsser entre les deux montants de granit. - -Alors, devant cette porte fermée qui le proscrivait pour toujours, le -fuyard tomba en arrière, tout droit, étendu sur la montagne. - -A l’instant même, avec le crépuscule et le pâlissement du soleil, les -corbeaux, eux, se précipitèrent sur cet homme; ils furent applaudis, -cette fois, et leur voile meurtrier le déroba subitement aux outrages -de la foule humaine. - -Puis vint la rosée du soir qui détrempa la poussière autour de lui. - -A l’aube, il ne resta de l’homme que des os dispersés. - -Ainsi mourut, l’âme éperdue de cette seule gloire que jalousent les -dieux et fermant pieusement les paupières pour que l’aspect de la -réalité ne troublât d’aucune vaine tristesse la conception sublime -qu’il gardait de la Patrie, ainsi mourut, sans parole, serrant dans sa -main la palme funèbre et triomphale et à peine isolé de la boue natale -par la pourpre de son sang, l’auguste guerrier élu messager de la -Victoire par les Trois-Cents, pour ses mortelles blessures, alors que, -jetant aux torrents des Thermopyles son bouclier et son épée, ils le -poussèrent vers Sparte, hors du Défilé, le persuadant que ses dernières -forces devaient être utilisées en vue du salut de la République;--ainsi -disparut dans la mort, acclamé ou non de ceux pour lesquels il -périssait, l’ENVOYÉ DE LÉONIDAS. - - - - -LE SECRET DE L’ANCIENNE MUSIQUE - -_A Monsieur Richard Wagner._ - - -C’était jour d’audition à l’Académie nationale de Musique. - -La mise à l’étude d’un ouvrage dû à certain compositeur allemand (dont -le nom, désormais oublié, nous échappe, heureusement!) venait d’être -décidée en haut lieu;--et ce maître étranger, s’il fallait ajouter -créance à divers _memoranda_ publiés par la _Revue des Deux Mondes_, -n’était rien moins que le _fauteur_ d’une musique «nouvelle!» - -Les exécutants de l’Opéra ne se trouvaient donc rassemblés aujourd’hui -que dans le but de tirer, comme on dit, la chose au clair, en -déchiffrant la partition du présomptueux novateur. - -La minute était grave. - -Le directeur apparut sur le théâtre et vint remettre au chef -d’orchestre la volumineuse partition en litige. Celui-ci l’ouvrit, y -jeta les yeux, tressaillit et déclara que l’ouvrage lui paraissait -inexécutable à l’Académie de musique de Paris. - ---Expliquez-vous, dit le directeur. - ---Messieurs, reprit le chef d’orchestre, la France ne saurait prendre -sur elle de tronquer, par une exécution défectueuse, la pensée -d’un compositeur... _à quelque nation qu’il appartienne_.--Or, -dans les parties d’orchestre spécifiées par l’auteur, figure... un -instrument militaire aujourd’hui tombé en désuétude et qui n’a plus -de représentant parmi nous; cet instrument, qui fit les délices de -nos pères, avait nom jadis: _le Chapeau-chinois_. Je conclus que -la disparition radicale du Chapeau-chinois en France nous oblige à -décliner, quoique à regret, l’honneur de cette interprétation. - -Ce discours avait plongé l’auditoire dans cet état que les -physiologistes appellent l’état _comateux_.--Le Chapeau-chinois!!--Les -plus anciens se souvenaient à peine de l’avoir entendu dans leur -enfance. Mais il leur eût été difficile, aujourd’hui, de préciser même -sa forme.--Tout à coup, une voix articula ces paroles inespérées: -«Permettez, je crois que j’en connais un.» Toutes les têtes se -retournèrent; le chef d’orchestre se dressa d’un bond: «Qui a -parlé?»--«Moi, les cymbales», répondit la voix. - -L’instant d’après, les cymbales étaient sur la scène entourées, adulées -et pressées de vives interrogations.--Oui, continuaient-elles, je -connais un vieux professeur de Chapeau-chinois, passé maître en son -art, et je sais qu’il existe encore! - -Ce ne fut qu’un cri. Les cymbales apparurent comme un sauveur! Le -chef d’orchestre embrassa son jeune séide (car les cymbales étaient -jeunes encore). Les trombones attendris l’encourageaient de leurs -sourires; une contrebasse lui détacha un coup d’œil envieux; la caisse -se frottait les mains:--«Il ira loin!» grommelait-elle.--Bref, en cet -instant rapide, les cymbales connurent la gloire. - -Séance tenante, une députation, qu’elles précédèrent, sortit de -l’Opéra, se dirigeant vers les Batignolles, dans les profondeurs -desquelles devait s’être retiré, loin du bruit, l’austère virtuose. - -On arriva. - -S’enquérir du vieillard, gravir ses neuf étages, se suspendre à la -patte pelée de sa sonnette et attendre, en soufflant, sur le palier, -fut pour nos ambassadeurs l’affaire d’une seconde. - -Soudain, tous se découvrirent: un homme d’aspect vénérable, au visage -entouré de cheveux argentés qui tombaient en longues boucles sur ses -épaules, une tête à la Béranger, un personnage de romance, se tenait -debout sur le seuil et paraissait convier les visiteurs à pénétrer dans -son sanctuaire. - ---C’était lui! L’on entra. - -La croisée, encadrée de plantes grimpantes, était ouverte sur le ciel, -en ce moment empourpré des merveilles du couchant. Les sièges étaient -rares: la couchette du professeur remplaça, pour les délégués de -l’Opéra, ces ottomanes, ces poufs, qui, chez les musiciens modernes, -abondent, hélas! trop souvent. Dans les angles s’ébauchaient de vieux -chapeaux-chinois; çà et là gisaient plusieurs albums dont les titres -commandaient l’attention.--C’était d’abord: _Un premier amour!_ mélodie -pour chapeau-chinois seul, suivie de _Variations brillantes sur le -Choral de Luther_, concerto pour trois chapeaux-chinois. Puis septuor -de chapeaux-chinois (grand unisson) intitulé: LE CALME. Puis une œuvre -de jeunesse (un peu entachée de romantisme): _Danse nocturne de jeunes -Mauresques dans la campagne de Grenade, au plus fort de l’Inquisition_, -grand boléro pour chapeau-chinois; enfin, l’œuvre capitale du -maître: _Le Soir d’un beau jour_, ouverture pour cent cinquante -chapeaux-chinois. - -Les cymbales, très émues, prirent la parole au nom de l’Académie -nationale de Musique.--«Ah! dit avec amertume le vieux maître, on -se souvient de moi maintenant? Je devrais... Mon pays avant tout. -Messieurs, j’irai.»--Le trombone ayant insinué que la partie à jouer -paraissait difficile:--«Il n’importe,» dit le professeur en les -tranquillisant d’un sourire. Et, leur tendant ses mains pâles, rompues -aux difficultés d’un instrument ingrat:--«A demain, messieurs, huit -heures, à l’Opéra.» - -Le lendemain, dans les couloirs, dans les galeries, dans le trou -du souffleur inquiet, ce fut un émoi terrible: la nouvelle s’était -répandue. Tous les musiciens, assis devant leurs pupitres, attendaient, -l’arme au poing. La partition de la Musique-nouvelle n’était plus, -maintenant, que d’un intérêt secondaire. Tout à coup, la porte basse -donna passage à l’homme d’autrefois: huit heures sonnaient! A l’aspect -de ce représentant de l’ancienne-Musique, tous se levèrent, lui rendant -hommage comme une sorte de postérité. Le patriarche portait sous -son bras, couché dans un humble fourreau de serge, l’instrument des -temps passés, qui prenait, de la sorte, les proportions d’un symbole. -Traversant les intervalles des pupitres et trouvant, sans hésiter, -son chemin, il alla s’asseoir sur sa chaise de jadis, à la gauche de -la caisse. Ayant assuré un bonnet de lustrine noire sur sa tête et -un abat-jour vert sur ses yeux, il démaillota le chapeau-chinois, et -l’ouverture commença. - -Mais, aux premières mesures et dès le premier coup d’œil jeté sur sa -partie, la sérénité du vieux virtuose parut s’assombrir; une sueur -d’angoisse perla bientôt sur son front. Il se pencha, comme pour mieux -lire et, les sourcils contractés, les yeux rivés au manuscrit qu’il -feuilleta fiévreusement, à peine respirait-il!... - -Ce que lisait le vieillard était donc bien extraordinaire, pour qu’il -se troublât de la sorte!... - -En effet!--Le maître allemand, par une jalousie tudesque, s’était -complu, avec une âpreté germaine, une malignité rancunière, à hérisser -la partie du Chapeau-chinois de difficultés presque insurmontables! -Elles s’y succédaient, pressées! ingénieuses! soudaines. C’était un -défi!--Qu’on juge: cette partie ne se composait, exclusivement, que -de _silences_. Or, même pour les personnes qui ne sont pas du métier, -qu’y a-t-il de plus difficile à exécuter que le _silence_ pour le -Chapeau-chinois?... Et c’était un CRESCENDO de silences que devait -exécuter le vieil artiste! - -Il se roidit à cette vue; un mouvement fiévreux lui échappa!... Mais -rien, dans son instrument, ne trahit les sentiments qui l’agitaient. -Pas une clochette ne remua. Pas un grelot! Pas un fifrelin ne bougea. -On sentait qu’il le possédait à fond. C’était bien un maître, lui aussi! - -Il joua. Sans broncher! Avec une maîtrise, une sûreté, un _brio_, qui -frappèrent d’admiration tout l’orchestre. Son exécution, toujours -sobre, mais pleine de nuances, était d’un style si châtié, d’un -rendu si pur, que, chose étrange! il semblait, par moments, _qu’on -l’entendait_! - -Les bravos allaient éclater de toutes parts quand une fureur inspirée -s’alluma dans l’âme classique du vieux virtuose. Les yeux pleins -d’éclairs et agitant avec fracas son instrument vengeur qui sembla -comme un démon suspendu sur l’orchestre: - ---Messieurs, vociféra le digne professeur, j’y renonce! Je n’y -comprends rien. On n’écrit pas une ouverture pour un solo! Je ne puis -pas jouer! c’est trop difficile. Je proteste! au nom de M. Clapisson! -Il n’y a pas de mélodie là-dedans. C’est du charivari! L’Art est perdu! -Nous tombons dans le vide. - -Et, foudroyé par son propre transport, il trébucha. - -Dans sa chute, il creva la grosse caisse et y disparut comme s’évanouit -une vision! - -Hélas! il emportait, en s’engouffrant ainsi dans les flancs profonds du -monstre, le secret des charmes de l’ancienne-Musique. - - - - -SENTIMENTALISME - -_A Monsieur Jean Marras._ - - «Je m’estime peu quand je - m’examine; beaucoup, quand - je me compare.» - - MONSIEUR TOUT-LE-MONDE. - - -Par un soir de printemps, deux jeunes gens bien élevés, Lucienne Émery -et le comte Maximilien de W*** étaient assis sous les grands arbres -d’une avenue des Champs-Élysées. - -Lucienne est cette belle jeune femme à jamais parée de toilettes -noires, dont le visage est d’une pâleur de marbre et dont l’histoire -est inconnue. - -Maximilien, dont nous avons appris la fin tragique, _était_ un poète -d’un talent merveilleux. De plus, il était bien fait, et de manières -accomplies. Ses yeux reflétaient la lumière intellectuelle, charmants, -mais, comme des pierreries, un peu froids. - -Leur intimité datait de six mois à peine. - -Ce soir-là, donc, ils regardaient, en silence, les vagues silhouettes -des voitures, des ombres, des promeneurs. - -Tout à coup madame Émery prit, doucement, la main de son amant: - ---Ne vous semble-t-il pas, mon ami, lui dit-elle, que, sans cesse -agités d’impressions artificielles et, pour ainsi dire, abstraites, les -grands artistes--comme vous--finissent par émousser en eux la faculté -de subir _réellement_ les tourments ou les voluptés qui leur sont -dévolus par le Sort! Tout au moins traduisez-vous avec une gêne,--qui -vous ferait passer pour insensibles,--les sentiments personnels que -la vie vous met en demeure d’éprouver. Il semblerait, alors, à voir -la froide mesure de vos mouvements, que vous ne palpitez que par -courtoisie. L’Art, sans doute, vous poursuit d’une préoccupation -constante jusque dans l’amour et dans la douleur. A force d’analyser -les complexités de ces mêmes sentiments, vous craignez trop de ne pas -être parfaits dans vos manifestations, n’est-ce pas?... de manquer -d’exactitude dans l’exposé de votre trouble?... Vous ne sauriez vous -défaire de cette arrière-pensée. Elle paralyse chez vous les meilleurs -élans et tempère toute expansion naturelle. On dirait que,--princes -d’un autre univers,--une foule invisible ne cesse de vous environner, -prête à la critique ou à l’ovation. - -»Bref, lorsqu’un bonheur ou un grand malheur vous arrivent, ce qui -s’éveille, en vous, tout d’abord, avant même que votre esprit s’en -soit bien rendu compte, c’est l’obscur désir d’aller trouver quelque -comédien hors ligne pour lui demander quels sont les gestes convenables -_où vous devez vous laisser emporter_ par la circonstance. L’Art -conduirait-il à l’endurcissement?... Cela m’inquiète. - ---Lucienne, répondit le comte, j’ai connu certain chanteur qui, auprès -du lit de mort de sa fiancée et entendant la sœur de celle-ci se -répandre en sanglots convulsifs, ne pouvait s’empêcher de remarquer, -malgré son affliction, les défauts d’émission vocale qu’il y avait lieu -de signaler dans ces sanglots et songeait, vaguement, aux exercices -propres à leur donner «plus de corps». Ceci vous semble mal?... -Cependant, notre chanteur mourut de cette séparation, et la survivante -quitta le deuil juste au jour prescrit par l’usage. - -Madame Émery regarda Maximilien. - ---A vous entendre, dit-elle, il serait difficile de préciser en -quoi consiste la sensibilité véritable et à quels signes on peut la -reconnaître. - ---Je veux bien dissiper vos doutes à ce sujet, répondit en souriant -M. de W***. Mais les termes... techniques... sont déplaisants, et je -crains... - ---Laissez donc! j’ai mon bouquet de violettes de Parme, vous avez votre -cigare; je vous écoute. - ---Eh bien! soit; j’obéis, répliqua Maximilien.--Les fibres cérébrales -affectées par les sensations de joie ou de peine paraissent, -dites-vous, comme détendues chez l’artiste, par ces excès d’émotions -intellectuelles que nécessite, chaque jour, le culte de l’Art?--Moi, -je ne les crois que sublimées, au contraire, ces mystérieuses -fibres!--Les autres hommes semblent gratifiés de propriétés de -tendresse mieux conditionnées, de passions plus franches, plus -_sérieuses_, enfin?... Je vous affirme, moi, que la tranquillité de -leurs organismes, encore un peu obscurcis par l’Instinct, les porte à -nous donner, pour de suprêmes expressions de sentiments, de simples -débordements d’animalité. - -»Je maintiens que leurs cœurs et leurs cerveaux sont desservis par -des centres nerveux qui, ensevelis dans une torpeur habituelle, -résonnent en vibrations infiniment moins nombreuses et plus sourdes -que les nôtres. On dirait qu’ils ne se hâtent d’évaporer en clameurs -leurs impressions que pour se donner une illusion d’eux-mêmes ou se -justifier, d’avance, de l’inertie où ils sentent bien qu’ils vont -rentrer. - -»Ces natures sans échos sont ce que le monde appelle des gens «à -caractère»,--des êtres, des cœurs violents et nuls. Cessons d’être -dupes de la matité de leurs cris. Étaler sa faiblesse dans le secret -espoir d’en communiquer la contagion, afin de bénéficier, au moins -fictivement à ses propres yeux, de l’émotion réelle que l’on parvient, -ainsi, à susciter chez quelques autres,--grâce à cette obscure -feintise,--cela ne convient qu’aux êtres inachevés. - -»Au nom de quels droits réels prétendraient-ils décréter que toutes ces -agitations, de plus que douteux aloi, sont de rigueur dans l’expression -des souffrances ou des ivresses de la vie et taxer d’insensibilité -ceux dont la pudeur s’en abstient? Le rayon qui frappe un diamant -entouré de gangue y est-il mieux reflété qu’en un diamant bien taillé -où pénètre l’essence même du feu? En vérité, ceux-là, celles-là, qui -se laissent émouvoir par la crudité des expansions sont de nature à -préférer les bruits confus aux profondes mélodies: voilà tout. - ---Pardon, Maximilien, interrompit madame Émery: j’écoute votre analyse -un peu subtile avec une admiration sincère... mais seriez-vous assez -aimable pour me dire quelle est cette heure qui sonne? - ---Dix heures, Lucienne! répondit le jeune homme en regardant sa montre -à la lueur de son cigare. - ---Ah!... Bien.--Continuez. - ---Pourquoi cette inquiétude rare à propos d’une heure qui passe? - ---Parce que c’est la dernière de notre amour, mon ami! répondit -Lucienne. J’ai accepté de M. de Rostanges un rendez-vous pour onze -heures et demie, ce soir; j’ai différé de vous l’apprendre jusqu’au -dernier moment.--M’en voulez-vous?... Pardonnez-moi. - -Si le comte, à ces paroles, devint un peu plus pâle, l’obscurité -protectrice voila cette marque d’émotion; nul frémissement ne décela ce -que dut subir son être en cet instant. - ---Ah! dit-il d’une voix égale et harmonieuse, un jeune homme des plus -accomplis et qui mérite votre attachement. Recevez donc mes adieux, -chère Lucienne, ajouta-t-il. - -Il prit la main de sa maîtresse et la baisa. - ---Qui sait ce que nous réserve l’avenir? lui répondit Lucienne -souriante, bien qu’un peu interdite.--Rostanges n’est qu’un caprice -irrésistible.--Et maintenant, ajouta-t-elle après un bref silence, -continuez, mon ami, je vous prie. Je voudrais apprendre, avant de nous -quitter, _ce qui donne le droit aux grands artistes de tant dédaigner -les façons des autres hommes_. - -Un instant se passa, terrible, muet, entre les deux amants. - ---Nous ressentons, en un mot, les sensations ordinaires, reprit -Maximilien, avec autant d’intensité que quiconque. Oui, le fait -naturel, _instinctif_ d’une sensation, nous l’éprouvons, physiquement, -tout comme les autres! Mais c’est, seulement, _tout d’abord_, que nous -le ressentons de cette manière humaine! - -»C’est la presque impossibilité d’exprimer ses _prolongements_ -immédiats en nous qui nous fait paraître comme paralysés, presque -toujours, en bien des circonstances. Au moment où les autres -hommes sont déjà parvenus à l’oubli, faute de vitalité suffisante, -elles grandissent en notre être, tenez, comme les rumeurs de la -houle lorsqu’on approche de la mer. Ce sont les perceptions de ces -prolongements occultes, de ces infinies et merveilleuses vibrations -qui, seules, déterminent la supériorité de notre race.--De là ces -discordances apparentes entre les pensées et les attitudes lorsque -l’un d’entre nous, par exemple, essaye de traduire, à la manière de -tout le monde, ce qu’il éprouve. Songez quelle distance nous sépare de -ces âges primitifs du Sentiment, depuis si longtemps perdus au fond -de notre esprit! L’atonie du son de la voix, l’anomalie du geste, la -recherche de nos paroles, tout est en contradiction avec les sincérités -ayant cours et avec les banalités de langage, proportionnées à la -manière de ressentir de la majorité. Nous sonnons faux: on nous trouve -de glace. Les femmes, en nous observant alors, n’en reviennent pas. -Elles s’imaginaient volontiers que, nous aussi, nous allions nous -démener au moins quelque peu,--partir, enfin, pour ces mêmes «nuages» -où il est entendu que se réfugient les «poètes», d’après un dicton -répandu, à dessein, par la Bourgeoisie. Quel étonnement en voyant -arriver précisément le contraire! La méprisante horreur qu’elles -éprouvent, à cette découverte, pour ceux qui les avaient dupées sur -notre compte, passe toutes bornes,--et, si nous tenions à la vengeance, -celle-là nous serait amusante. - -»Non, Lucienne, il ne nous agrée pas de nous mal traduire en ces -manifestations mensongères où les gens se produisent. Nous nous -efforcerions en vain de rendosser toute cette défroque humaine, oubliée -dans notre antichambre depuis un temps immémorial!--Nous nous sommes -identifiés avec l’essence même de la Joie! avec l’idée vive de la -Douleur! Que voulez-vous! C’est ainsi.--Seuls, entre les hommes, nous -sommes parvenus à la possession d’une aptitude presque divine: celle -de transfigurer, à notre simple contact, les félicités de l’Amour, -par exemple, ou ses tortures, sous un caractère immédiat d’éternité. -C’est là notre indicible secret! Instinctivement, nous nous refusons -à le laisser transparaître,--pour épargner, autant que possible, à -notre prochain, la honte de nous trouver incompréhensibles.--Hélas! -nous sommes pareils à ces cristaux puissants où dort, en Orient, le pur -esprit des roses mortes et qui sont hermétiquement voilés d’une triple -enveloppe de cire, d’or et de parchemin. - -»Une seule larme de leur essence,--de cette essence conservée ainsi -dans la grande amphore précieuse (fortune de toute une race et que -l’on se transmet, par héritage, comme un trésor sacré tout béni par -les aïeux),--suffit à pénétrer bien des mesures d’eau claire, je vous -assure, Lucienne! Et celles-ci, à leur tour, suffisent à embaumer bien -des demeures, bien des tombeaux, durant de longues années!... Mais -nous ne sommes point pareils (et c’est là notre crime) à ces flacons -remplis de banals parfums, tristes et stériles fioles qu’on dédaigne -le plus souvent de refermer et dont la vertu s’aigrit où s’évente à -tous les souffles qui passent.--Ayant conquis une pureté de sensations -inaccessible aux profanes, nous deviendrions menteurs, à nos propres -yeux, si nous empruntions les pantomimes reçues et les expressions -«consacrées» dont le vulgaire se contente. Nous nous hâterions, en -conscience, de le dissuader, s’il ajoutait foi, ne fût-ce qu’un -instant, au premier cri que, parfois, nous arrache une incidence -heureuse ou fatale.--C’est à la juste notion de la Sincérité que nous -devons d’être sobres dans les gestes, scrupuleux dans les paroles, -réservés dans les enthousiasmes, contenus dans les désespoirs. - -»C’est donc la _qualité_ de nos facultés affectives qui nous vaut ces -inculpations d’endurcissement?...--En vérité, chère Lucienne, si nous -tenions (ce qu’à Dieu ne plaise!) à cesser d’être incompris de la -plupart des individus,--à revendiquer de leurs entendements un autre -hommage que l’indifférence,--il serait à désirer, en effet, comme vous -le disiez tout à l’heure, que, dans les grandes occasions, un bon -acteur vînt se placer derrière nous, passât ses bras sous les nôtres, -puis parlât et gesticulât pour notre compte.--Nous serions sûrs, alors, -de toucher la foule par les seuls côtés qui lui sont accessibles. - -Madame Émery considérait, très pensive, le comte de W***. - ---Mais, vraiment, mon cher Maximilien, s’écria-t-elle, vous en -viendrez à ne plus oser dire «bonjour» ou «bonsoir» de peur de -paraître... emprunté... au commun des mortels!--Vous avez des instants -exquis et inoubliables, je l’avoue, et suis fière de vous les avoir -inspirés...--Parfois, vous m’avez éblouie des profondeurs de votre -cœur et des douces expansions de votre tendresse; oui, jusqu’à je ne -sais quels ravissements dont j’emporte à jamais l’étrange et troublant -souvenir!... Mais, que voulez-vous!... vous m’échappez--d’un regard -où je ne puis vous suivre!--et je ne serai jamais bien persuadée que -vous éprouvez vous-même, d’une manière autre qu’imaginaire, ce que vous -faites ressentir.--C’est à cause de ceci, Max, que je ne puis que me -séparer de vous. - ---Je me résigne donc à ne pas être _ordinaire_, dussé-je encourir le -dédain des braves gens qui (peut-être avec raison) se jugent mieux -organisés que moi, répondit le comte.--Tout le monde, d’ailleurs, -me paraît, aujourd’hui, plus ou moins revenu d’éprouver quoi que ce -soit. J’espère qu’il y aura bientôt quatre ou cinq cents théâtres par -capitale, où les événements usuels de la vie étant joués sensiblement -mieux que dans la réalité, personne ne se donnera plus beaucoup la -peine de vivre soi-même. Lorsqu’on voudra se passionner ou s’émouvoir, -on prendra une stalle, ce sera plus simple.--Ce biais ne sera-t-il -pas mille fois préférable, au point de vue du bons sens?...--Pourquoi -s’épuiser en passions destinées à l’oubli!... Qu’est-ce qui ne s’oublie -pas un peu, dans le cours d’un semestre?--Ah! si vous saviez quelle -quantité de silence nous portons en nous!... Mais, pardon, Lucienne: -voici dix heures et demie et je serais indiscret de ne point vous le -rappeler, après votre confidence de tout à l’heure, murmura Maximilien -en souriant et en se levant. - ---Votre conclusion?... dit-elle.--J’arriverai à temps. - ---Je conclus, répondit Maximilien, que lorsqu’un quidam s’écrie, à -propos de l’un d’entre nous, en se frappant les parois antérieures de -la poitrine comme pour s’étourdir sur le vide qu’il sent en lui-même: -«Il a trop d’intelligence pour avoir du cœur!» il est, d’abord, fort -probable que le quidam se fâcherait tout rouge si on lui répondait -qu’il a, lui, «trop de cœur pour avoir de l’intelligence!» ce qui -prouve qu’au fond nous n’avons pas choisi la plus mauvaise part, de -l’aveu même de celui qui nous le reproche. Ensuite, remarquez-vous -ce que devient cette phrase, sous une analyse attentive? C’est comme -si l’on disait: «Cette personne est trop bien élevée pour se donner -la peine d’avoir de bonnes manières!» En quoi consistent les bonnes -manières? C’est ce que le vulgaire, non plus que l’homme vraiment bien -élevé, ne sauront jamais, malgré tous les codes de civilité puérile et -honnête. De telle sorte que cette phrase n’exprime, naïvement, que la -jalousie instinctive et, pour ainsi dire, _mélancolique_ de certaines -natures en présence de la nôtre. Ce qui nous sépare, en effet, ce n’est -pas une différence: c’est un infini. - -Lucienne se leva et prit le bras de M. de W***. - ---Je remporte de notre entretien cet axiome, dit-elle, que, si -contradictoires que semblent vos paroles ou vos manières d’être, -quelquefois, dans les circonstances terribles ou joyeuses de votre -existence, elles ne prouvent en rien que vous soyez... - ---De bois!... acheva le comte avec un sourire. - -Ils regardaient passer les voitures lumineuses. Maximilien fit signe -à l’une d’elles, qui s’approcha. Lorsque Lucienne s’y fut assise, le -jeune homme s’inclina, silencieusement. - ---Au revoir! cria Lucienne, en lui envoyant un baiser. - -La voiture s’éloigna. Le comte la suivit des yeux quelque temps, comme -de raison; puis, remontant l’avenue, à pied, le cigare aux lèvres, il -rentra chez lui, au rond-point. - -Quand il fut seul, dans sa chambre, il s’assit devant sa table de -travail, prit, dans un nécessaire, une petite lime et parut absorbé -dans le soin de se polir l’extrémité des ongles. - -Puis il écrivit quelques vers sur une... vallée écossaise, dont le -souvenir lui revint, assez étrangement, parmi les hasards de l’Esprit. - -Puis il coupa quelques feuillets d’un livre nouveau, les parcourut,--et -jeta le volume. - -Deux heures de la nuit sonnèrent: il s’étira. - ---Ce battement de cœur est, vraiment, insupportable! murmura-t-il. - -Il se leva, fit retomber les rideaux massifs et les tentures, alla vers -un secrétaire, l’ouvrit, prit dans un tiroir un petit pistolet «coup de -poing», s’approcha d’un sopha, mit l’arme dans sa poitrine, sourit, et -haussa les épaules en fermant les yeux. - -Un coup sourd, étouffé par les draperies, retentit; un peu de fumée -partit, bleuâtre, de la poitrine du jeune homme, qui tomba, sur les -coussins. - - -Depuis ce temps, lorsqu’on demande à Lucienne le motif de ses toilettes -sombres, elle répond à ses amoureux, d’un ton enjoué: - ---Bah! que voulez-vous! Le noir me va si bien! - -Mais son éventail de deuil palpite, alors, sur son sein, comme l’aile -d’un phalène sur une pierre tombale. - - - - -LE PLUS BEAU DINER DU MONDE! - - Un coup du Commandeur! un - coup de Jarnac! - - (_Vieux dicton._) - - -Xanthus, le maître d’Ésope, déclara, sur la suggestion du fabuliste, -que, s’il avait parié qu’il boirait la mer, il n’avait point parié de -boire les fleuves qui «entrent dedans», pour me servir de l’aimable -français de nos traducteurs universitaires. - -Certes, une telle échappatoire était fort avisée; mais, l’Esprit -de progrès aidant, ne saurions-nous en trouver, aujourd’hui, -d’équivalentes? de tout aussi ingénieuses?--Par exemple: - -«Retirez, au préalable, les poissons, qui ne sont point compris dans la -gageure; filtrez!--Défalcation faite de ces derniers, la chose ira de -soi.» - -Ou, mieux encore: - -«J’ai parié que je boirai la mer! bien; mais pas d’un seul trait! Le -sage doit ne jamais précipiter ses actions: je bois lentement. Ce sera -donc, simplement, _une goutte_, n’est-ce pas? chaque année.» - -Bref, il est peu d’engagements qu’on ne puisse tenir d’une certaine -façon... et cette façon pourrait être qualifiée de _philosophique_. - - ---«Le plus beau dîner du monde!» - -Telles furent les expressions dont se servit, _formellement_, -Mᵉ Percenoix, l’ange de l’Emphytéose, pour définir, d’une façon -positive, le repas qu’il se proposait d’offrir aux notabilités de -la petite ville de D***, où son étude florissait depuis trente ans -et plus. - -Oui. Ce fut au cercle,--le dos au feu, les basques de son habit sous -les bras, les mains dans les poches, les épaules tendues et effacées, -les yeux au ciel, les sourcils relevés, les lunettes d’or sur les -plis de son front, la toque en arrière, la jambe droite repliée -sur la gauche et la pointe de son soulier verni touchant à peine à -terre,--qu’il prononça ces paroles. - -Elles furent soigneusement notées en la mémoire de son vieux rival, -Mᵉ Lecastelier, l’ange du Paraphernal, lequel, assis en face de -Mᵉ Percenoix, le considérait d’un œil venimeux, à l’abri d’un vaste -abat-jour vert. - -Entre ces deux collègues, c’était une guerre sourde depuis le lointain -des âges! Le repas devenait le champ de bataille longuement étudié par -Mᵉ Percenoix et proposé par lui pour en finir. Aussi Mᵉ Lecastelier, -forçant à sourire l’acier terni de sa face de couteau-poignard, ne -répondit-il rien, sur le moment. Il se sentait attaqué. C’était l’aîné: -il laissait Percenoix, son cadet, parler et s’engager comme une petite -folle.--Sûr de lui (mais prudent!), il voulait, avant d’accepter la -lutte, se rendre un compte méticuleux des positions et des forces de -l’ennemi. - -Dès le lendemain, toute la petite ville de D*** fut en rumeur. On se -demandait quel serait le _menu_ du dîner. - -Évoquant des sauces oubliées, le receveur particulier se perdait en -conjectures. Le sous-préfet calculait et prophétisait des _suprêmes_ de -phénix servis sur leurs cendres;--des phénicoptères inconnus voletaient -dans ses rêves. Il citait Apicius. - -Le conseil municipal relisait Pétrone, le critiquait. Les notables -disaient: «Il faut attendre», et calmaient un peu l’effervescence -générale. Tous les invités, sur l’avis du sous-préfet, prirent des -amers huit jours à l’avance. - -Enfin, le grand jour arriva. - -La maison de Mᵉ Percenoix était sise près des Promenades, à une portée -de fusil de celle de son rival. - -Dès quatre heures du soir, une haie s’était formée, devant la porte, -sur deux rangs, pour voir venir les convives. Au coup de six heures, on -les signala. - -L’on s’était rencontré aux Promenades, comme par hasard, et l’on -arrivait ensemble. - -Il y avait, d’abord, le sous-préfet, donnant le bras à madame -Lecastelier; puis le receveur particulier et le directeur de la poste; -puis trois personnes d’une haute influence; puis le docteur, donnant -le bras au banquier; puis une célébrité, l’_Introducteur du phylloxera -en France_; puis le proviseur du lycée, et quelques propriétaires -fonciers. Mᵉ Lecastelier fermait la marche, prisant, parfois, d’un air -méditatif. - -Ces messieurs étaient en habit noir, en cravate blanche, et montraient -une fleur à leur boutonnière: madame Lecastelier, maigre, était en robe -de soie couleur souris-qui-trotte, un peu montante. - -Arrivés devant le portail, et à l’aspect des panonceaux qui brillaient -des feux du couchant, les convives se retournèrent vers l’horizon -magique: les arbres lointains s’illuminaient; les oiseaux s’apaisaient -dans les vergers voisins. - ---Quel sublime spectacle! s’écria l’_Introducteur du phylloxera_ en -embrassant, du regard, l’Occident. - -Cette opinion fut partagée par les convives, qui humèrent, un instant, -les beautés de la Nature, comme pour en dorer le dîner. - -L’on entra. Chacun retint son pas dans le vestibule, par dignité. - -Enfin, les battants de la salle à manger s’entr’ouvrirent. Percenoix, -qui était veuf, s’y tenait seul, debout, affable.--D’un air à la fois -modeste et vainqueur, il fit le geste circulaire de prendre place. -De petits papiers portant le nom des convives étaient placés, comme -des aigrettes, sur les serviettes pliées en forme de mitre. Madame -Lecastelier compta du regard les convives, espérant que l’on serait -treize à table: l’on était dix-sept.--Ces préliminaires terminés, le -repas commença, d’abord silencieux; on sentait que les convives se -recueillaient et prenaient, comme on dit, leur élan. - -La salle était haute, agréable, bien éclairée; tout était bien servi. -Le dîner était simple: deux potages, trois entrées, trois rôtis, trois -entremets, des vins irréprochables, une demi-douzaine de plats divers, -puis le dessert. - -Mais tout était exquis! - -De sorte que, en y réfléchissant, le dîner, eu égard aux convives et -à leur nature, était, précisément, _pour eux_ «le plus beau dîner du -monde!» Autre chose eût été de la fantaisie, de l’ostentation,--eût -_choqué_. Un dîner différent eût, peut-être, été qualifié d’atellane, -eût éveillé des idées d’inconvenance, d’orgie..., et madame Lecastelier -se fût levée. Le plus beau dîner du monde n’est-il pas celui qui est à -la pleine satisfaction du goût de ses convives? - -Percenoix triomphait. Chacun le félicitait avec chaleur. - -Soudain, après avoir pris le café, Mᵉ Lecastelier, que tout le monde -regardait et plaignait sincèrement, se leva, froid, austère, et, avec -lenteur, prononça ces paroles--au milieu d’un silence de mort: - ---J’en donnerai _un_ plus beau l’année prochaine. - -Puis, saluant, il sortit avec sa femme. - -Mᵉ Percenoix s’était levé. Il calma, par son air digne, l’inexprimable -agitation des convives et le brouhaha qui s’était produit après le -départ des Lecastelier. - -De toutes parts, les questions se croisaient: - - ---Comment ferait-il pour en donner un plus beau l’année prochaine, -puisque CELUI de maître Percenoix était _le plus beau dîner du monde_? - ---Projet absurde! - ---Équivoque? - ---Inqualifiable! - ---Non avenu... - ---Risible!!! - ---Puéril... - ---Indigne d’un homme de sens! - ---La passion l’avait emporté;--l’âge, peut-être! - -On rit beaucoup.--L’_introducteur du phylloxera_, qui, pendant le -festin, avait fait des mamours à madame Lecastelier, ne tarissait pas -en épigrammes: - ---Ah! ah! En vérité!... Un plus beau!--Et comment cela?--Oui, comment -cela?... La chose était des plus gaies! - -Il ne tarissait pas. - -Mᵉ Percenoix se tenait les côtes. - -Cet incident termina joyeusement le banquet. Portant aux nues -l’amphitryon, les convives, bras dessus bras dessous, s’élancèrent -à la débandade hors de la maison, précédés des lanternes de leurs -domestiques. Ils n’en pouvaient plus de rire devant l’idée saugrenue, -présomptueuse même, et qui ne pouvait se discuter, de vouloir donner -«un plus beau dîner que le plus beau dîner du monde». - - -Ils passèrent ainsi, fantastiques et hilares, dans la haie qui les -avait attendus à la porte pour avoir des nouvelles. - -Puis--chacun rentra chez soi. - -Mᵉ Lecastelier eut une indigestion épouvantable. On craignit pour ses -jours. Et Percenoix, qui ne «voulait pas la mort du pécheur», et qui, -d’ailleurs, espérait encore jouir, l’année suivante, du _fiasco_ que -ferait, nécessairement, son collègue, envoyait quotidiennement prendre -le bulletin de la santé du digne tabellion. Ce bulletin fut inséré dans -la feuille départementale, car tout le monde s’intéressait au pari -imprudent: on ne parlait que du dîner. Les convives ne s’abordaient -qu’en échangeant des mots à voix basse. C’était grave, très grave: -l’honneur de l’endroit était en jeu. - - -Pendant toute l’année, Mᵉ Lecastelier se déroba aux questions. Huit -jours avant l’anniversaire, ses invitations furent lancées. Deux -heures après la tournée matinale du facteur, ce fut un branle-bas -extraordinaire dans la ville. Le sous-préfet crut immédiatement de son -devoir de renouveler la tournée des amers, par esprit d’équité. - -Quand vint le soir du grand jour, les cœurs battaient. Ainsi que -l’année précédente, les convives se rencontrèrent aux Promenades, comme -par hasard. L’avant-garde fut signalée à l’horizon par les cris de la -haie enthousiaste. - -Et le même ciel empourprait, à l’Occident, la ligne des beaux arbres, -lesquels étaient de magnifiques pieds de hêtre appartenant, par -préciput et hors part, à Mᵉ Percenoix. - -Les convives admirèrent tout cela de nouveau. Puis, l’on entra chez M. -et madame Lecastelier, et l’on pénétra dans la salle à manger. Une fois -assis, après les cérémonies, les convives, en parcourant le menu d’un -œil sévère, s’aperçurent, avec une stupeur menaçante, que c’était le -MÊME dîner! - -Étaient-ils mystifiés? A cette idée, le sous-préfet fronça le sourcil -et fit, en lui-même, ses réserves. - -Chacun baissa les yeux, ne voulant point (par ce sentiment de -courtoisie, de tact parfait, qui distingue les personnes de province), -laisser éprouver à l’amphitryon et à sa femme l’impression du profond -mépris que l’on ressentait pour eux. - -Percenoix ne cherchait même pas à dissimuler la joie d’un triomphe -qu’il crut désormais assuré. Et l’on déplia les serviettes. - -O surprise! Chacun trouvait sur son assiette,--quoi?...--ce qu’on -appelle un jeton de présence,--une pièce de vingt francs. - -Instantanément, comme si une bonne fée eût donné un coup de baguette, -il y eut une sorte de «passez, muscade!» général, et tous les «jaunets» -disparurent dans l’enchantement d’une rapidité inconnue. - -Seul, l’_Introducteur du phylloxera_, préoccupé d’un madrigal, -n’aperçut le napoléon de son assiette qu’un bon moment après les -autres.--Il y eut là un retard.--Aussi, d’un air gauche, embarrassé, et -avec un sourire d’enfant, murmura-t-il du côté de sa voisine, quelques -vagues paroles qui sonnèrent comme une petite sérénade: - ---Suis-je étourdi! quelle inadvertance!--J’ai failli laisser tomber... -maudite poche!... Cependant, c’est celle qui a introduit en France... -On perd souvent, faute de précautions... l’on met son argent dans un -gousset, par mégarde; puis, au moindre faux mouvement,--en déployant sa -serviette, par exemple,--vlan! crac! bing! bonsoir! - -Madame Lecastelier sourit, en fine mouche. - ---Distraction des grands esprits!... dit-elle. - ---Ne sont-ce pas les beaux yeux qui les causent? répondit galamment -le célèbre savant, en _remettant_ dans sa poche de montre, avec une -négligence enjouée, la belle pièce d’or qu’il avait failli perdre. - -Les femmes comprennent tout ce qui est délicatesse,--et, tenant compte -de l’intention qu’avait eue l’_Introducteur du phylloxera_, madame -Lecastelier lui fit la gracieuseté de rougir deux ou trois fois pendant -le dîner, alors que le savant, se penchant vers elle, lui parlait à -voix basse. - ---Paix, monsieur Redoubté!--murmurait-elle. - -Percenoix, en vraie tête de linotte, ne s’était aperçu de rien et -n’avait rien eu;--il jasait, en ce moment-là, comme une pie borgne, et -s’écoutait lui-même, les yeux au plafond. - -Le dîner fut brillant, très brillant. La politique des cabinets -de l’Europe y fut analysée: le sous-préfet dut même regarder -silencieusement, plusieurs fois, les trois personnes d’une haute -influence, et celles-ci, pour lesquelles la Diplomatie n’avait dès -longtemps plus d’arcanes, détournèrent les chiens par une volée de -calembours qui firent l’effet de pétards. Et la joie des convives fut à -son comble quand on servit le nougat, qui représentait, comme l’année -précédente, la petite ville de D*** elle-même. - -Vers les neuf heures de la soirée, chaque invité, en remuant -discrètement le sucre dans sa tasse de café, se tourna vers son voisin. -Tous les sourcils étaient haussés et les yeux avaient cette expression -atone propre aux personnes qui, après un banquet, vont émettre une -opinion. - ---C’est le même dîner? - ---Oui, le même. - -Puis, après un soupir, un silence et une grimace méditative: - ---Le même, absolument. - ---Cependant, n’y avait-il pas _quelque_ chose?... - ---Oui, oui, il y avait quelque chose! - ---Enfin,--là,--il est plus beau! - ---Oui, c’est curieux. C’est le même... et, cependant, il est plus beau! - ---Ah! voilà qui est particulier! - -Mais en quoi était-_il_ plus beau? Chacun se creusait inutilement la -cervelle. - -On se croyait, tout à coup, le doigt sur le point précis qui -légitimait cette impression indéfinissable de _différence_ que chacun -ressentait--et l’idée, rebelle, s’enfuyait comme une Galathée qui ne -voudrait pas être vue. - -Puis on se sépara, pour mûrir le problème plus librement. - -Et, depuis lors, toute la petite ville de D*** est en proie à -l’incertitude la plus lamentable. C’est comme une fatalité!... Personne -ne peut éclaircir le mystère qui pèse encore aujourd’hui sur le festin -victorieux de Mᵉ Lecastelier. - -Mᵉ Percenoix, quelques jours après, étant plongé dans cette -préoccupation,--glissa dans son escalier et fit une chute dont il -décéda.--Lecastelier le pleura bien amèrement. - -Aujourd’hui, durant les longues soirées d’hiver, soit à la -sous-préfecture, soit à la recette particulière, on parle, on devise, -on se demande, on rêve, et le thème éternel est remis sur le tapis. On -y renonce!... On arrive bien à _un cheveu près_, comme à l’aide d’une -168e décimale, puis l’_x_ du rapport se recule indéfiniment, entre ces -deux affirmations à confondre l’Esprit-humain,--mais qui constituent le -Symbole des préférences _indiscutables_ de la Conscience-publique, sous -la voûte des cieux: - - LE MÊME... ET, CEPENDANT, PLUS BEAU! - - - - -LE DÉSIR D’ÊTRE UN HOMME - -_A Monsieur Catulle Mendès._ - - «Un de ces hommes devant lesquels - la Nature peut se dresser et - dire: «Voilà un Homme!» - - SHAKESPEARE, _Jules César_. - - -Minuit sonnait à la Bourse, sous un ciel plein d’étoiles. A cette -époque, les exigences d’une loi militaire pesaient encore sur les -citadins et, d’après les injonctions relatives au couvre-feu, les -garçons des établissements encore illuminés s’empressaient pour la -fermeture. - -Sur les boulevards, à l’intérieur des cafés, les papillons de gaz des -girandoles s’envolaient très vite, un à un, dans l’obscurité. L’on -entendait du dehors le brouhaha des chaises portées en quatuors sur les -tables de marbre; c’était l’instant psychologique où chaque limonadier -juge à propos d’indiquer, d’un bras terminé par une serviette, les -fourches caudines de la porte basse aux derniers consommateurs. - -Ce dimanche-là sifflait le triste vent d’octobre. De rares feuilles -jaunies, poussiéreuses et bruissantes, filaient dans les rafales, -heurtant les pierres, rasant l’asphalte, puis, semblances de -chauves-souris, disparaissaient dans l’ombre, éveillant ainsi l’idée -de jours banals à jamais vécus. Les théâtres du boulevard du Crime -où, pendant la soirée, s’étaient entre-poignardés à l’envi tous les -Médicis, tous les Salviati et tous les Montefeltre, se dressaient, -repaires du Silence, aux portes muettes gardées par leurs cariatides. -Voitures et piétons, d’instant en instant, devenaient plus rares; -çà et là, de sceptiques falots de chiffonniers luisaient déjà, -phosphorescences dégagées par les tas d’ordures au-dessus desquels ils -erraient. - -A la hauteur de la rue Hauteville, sous un réverbère à l’angle d’un -café d’assez luxueuse apparence, un grand passant à physionomie -saturnienne, au menton glabre, à la démarche somnambulesque, aux longs -cheveux grisonnants sous un feutre genre Louis XIII, ganté de noir -sur une canne à tête d’ivoire et enveloppé d’une vieille houppelande -bleu de roi, fourrée de douteux astrakan, s’était arrêté comme s’il -eût machinalement hésité à franchir la chaussée qui le séparait du -boulevard Bonne-Nouvelle. - -Ce personnage attardé regagnait-il son domicile? Les seuls hasards -d’une promenade nocturne l’avaient-ils conduit à ce coin de rue? Il -eût été difficile de le préciser à son aspect. Toujours est-il qu’en -apercevant tout à coup, sur sa droite, une de ces glaces étroites et -longues comme sa personne--sortes de miroirs publics d’attenance, -parfois, aux devantures d’estaminets marquants--il fit une halte -brusque, se campa, de face, vis-à-vis de son image et se toisa, -délibérément, des bottes au chapeau. Puis, soudain, levant son feutre, -d’un geste qui sentait son autrefois, il se salua non sans quelque -courtoisie. - -Sa tête, ainsi découverte à l’improviste, permit alors de reconnaître -l’illustre tragédien Esprit Chaudval, né Lepeinteur, dit Monanteuil, -rejeton d’une très digne famille de pilotes malouins et que les -mystères de la Destinée avaient induit à devenir grand premier rôle de -province, tête d’affiche à l’étranger et rival (souvent heureux) de -notre Frédérick-Lemaître. - -Pendant qu’il se considérait avec cette sorte de stupeur, les garçons -du café voisin endossaient les pardessus aux derniers habitués, leur -désaccrochaient les chapeaux; d’autres renversaient bruyamment le -contenu des tirelires de nickel et empilaient en rond sur un plateau -le billon de la journée. Cette hâte, cet effarement provenaient de la -présence menaçante de deux subits sergents de ville qui, debout sur le -seuil et les bras croisés, harcelaient de leur froid regard le patron -retardataire. - -Bientôt les auvents furent boulonnés dans leurs châssis de fer,--à -l’exception du volet de la glace qui, par une inadvertance étrange, fut -omis au milieu de la précipitation générale. - -Puis le boulevard devint très silencieux. Chaudval seul, inattentif à -toute cette disparition, était demeuré dans son attitude extatique au -coin de la rue Hauteville, sur le trottoir, devant la glace oubliée. - -Ce miroir livide et lunaire paraissait donner à l’artiste la sensation -que celui-ci eût éprouvée en se baignant dans un étang; Chaudval -frissonnait. - -Hélas! disons-le, en ce cristal cruel et sombre, le comédien venait de -s’apercevoir vieillissant. - -Il constatait que ses cheveux, hier encore poivre et sel, tournaient -au clair de lune; c’en était fait! Adieu rappels et couronnes, adieu -roses de Thalie, lauriers de Melpomène! Il fallait prendre congé pour -toujours avec des poignées de mains et des larmes, des Ellevious et des -Laruettes, des grandes livrées et des rondeurs, des Dugazons et des -ingénues! - -Il fallait descendre en toute hâte du chariot de Thespis et le regarder -s’éloigner emportant les camarades! Puis, voir les oripeaux et les -banderoles qui, le matin, flottaient au soleil jusque sur les roues, -jouets du vent joyeux de l’Espérance, les voir disparaître au coude -lointain de la route, dans le crépuscule. - -Chaudval, brusquement conscient de la cinquantaine (c’était un -excellent homme), soupira. Un brouillard lui passa devant les yeux; -une espèce de fièvre hivernale le saisit et l’hallucination dilata ses -prunelles. - -La fixité hagarde avec laquelle il sondait la glace providentielle -finit par donner à ses pupilles cette faculté d’agrandir les objets et -de les saturer de solennité, que les physiologistes ont constatée chez -les individus frappés d’une émotion très intense. - -Le long miroir se déforma donc sous ses yeux chargés d’idées troubles -et atones. Des souvenirs d’enfance, de plages et de flots argentés, -lui dansèrent dans la cervelle. Et ce miroir, sans doute à cause des -étoiles qui en approfondissaient la surface, lui causa d’abord la -sensation de l’eau dormante d’un golfe. Puis s’enflant encore, grâce -aux soupirs du vieillard, la glace revêtit l’aspect de la mer et de la -nuit, ces deux vieilles amies des cœurs déserts. - -Il s’enivra quelque temps de cette vision, mais le réverbère qui -rougissait la bruine froide derrière lui, au-dessus de sa tête, lui -sembla, répercuté au fond de la terrible glace, comme la lueur d’un -_phare_ couleur de sang qui indiquait le chemin du naufrage au vaisseau -perdu de son avenir. - -Il secoua ce vertige et se redressa, dans sa haute taille, avec un -éclat de rire nerveux, faux et amer, qui fit tressaillir, sous les -arbres, les deux sergents de ville. Fort heureusement pour l’artiste, -ceux-ci, croyant à quelque vague ivrogne, à quelque amoureux déçu, -peut-être, continuèrent leur promenade officielle sans accorder plus -d’importance au misérable Chaudval. - ---Bien, renonçons! dit-il simplement et à voix basse, comme le condamné -à mort qui, subitement réveillé, dit au bourreau: «Je suis à vous, mon -ami.» - -Le vieux comédien s’aventura, dès lors, en un monologue, avec une -prostration hébétée. - ---J’ai prudemment agi, continua-t-il, quand j’ai chargé, l’autre -soir, mademoiselle Pinson, ma bonne camarade (qui a l’oreille du -ministre et même l’oreiller), de m’obtenir, entre deux aveux brûlants, -cette place de gardien de phare dont jouissaient mes pères sur -les côtes ponantaises. Et, tiens! je comprends maintenant l’effet -bizarre que m’a produit ce réverbère dans cette glace!... C’était -mon arrière-pensée.--Pinson va m’envoyer mon brevet, c’est sûr. Et -j’irai donc me retirer dans mon phare comme un rat dans un fromage. -J’éclairerai les vaisseaux au loin, sur la mer. Un phare! cela vous a -toujours l’air d’un décor. Je suis seul au monde: c’est l’asile qui, -décidément, convient à mes vieux jours. - -Tout à coup, Chaudval interrompit sa rêverie. - ---Ah ça! dit-il, en se tâtant la poitrine sous sa houppelande, mais... -cette lettre remise par le facteur au moment où je sortais, c’est sans -doute la réponse?... Comment! j’allais entrer au café pour la lire et -je l’oublie!--Vraiment, je baisse!--Bon! la voici! - -Chaudval venait d’extraire de sa poche une large enveloppe, d’où -s’échappa, sitôt rompue, un pli ministériel qu’il ramassa fiévreusement -et parcourut, d’un coup d’œil, sous le rouge feu du réverbère. - ---Mon phare! mon brevet! s’écria-t-il. «Sauvé, mon Dieu!» ajouta-t-il -comme par une vieille habitude machinale et d’une voix de fausset si -brusque, si différente de la sienne qu’il en regarda autour de lui, -croyant à la présence d’un tiers. - ---Allons, du calme et... _soyons homme!_ reprit-il bientôt. - -Mais, à cette parole, Esprit Chaudval, né Lepeinteur, dit Monanteuil, -s’arrêta comme changé en statue de sel; ce mot semblait l’avoir -immobilisé. - ---Hein? continua-t-il après un silence.--Que viens-je de souhaiter -là?--D’être un Homme?... Après tout, pourquoi pas? - -Il se croisa les bras, réfléchissant. - ---Voici près d’un demi-siècle que je _représente_, que je _joue_ les -passions des autres sans jamais les éprouver,--car, au fond, je n’ai -jamais rien éprouvé, moi.--Je ne suis donc le semblable de ces «autres» -que pour rire!--Je ne suis donc qu’une _ombre_? Les passions! les -sentiments! les actes réels! RÉELS! voilà,--voilà ce qui constitue -L’HOMME proprement dit! Donc, puisque l’âge me force de rentrer dans -l’Humanité, je dois me procurer des passions, ou quelque sentiment -_réel_..., puisque c’est la condition _sine qua non_ sans laquelle -on ne saurait prétendre au titre d’Homme. Voilà qui est solidement -raisonné; cela crève de bon sens.--Choisissons donc d’éprouver celle -qui sera le plus en rapport avec ma nature enfin ressuscitée. - -Il médita, puis reprit mélancoliquement: - ---L’Amour?... trop tard.--La Gloire?... je l’ai connue!--L’Ambition?... -Laissons cette billevesée aux hommes d’État! - -Tout à coup, il poussa un cri: - ---J’y suis! dit-il: LE REMORDS!...--voilà ce qui sied à mon tempérament -dramatique. - -Il se regarda dans la glace en prenant un visage convulsé, contracté, -comme par une horreur surhumaine. - ---C’est cela! conclut-il: Néron! Macbeth! Oreste! Hamlet! -Érostrate!--Les spectres!... Oh! oui! Je veux voir de _vrais_ spectres, -à mon tour!--comme tous ces gens-là, qui avaient la chance de ne pas -pouvoir faire un pas sans spectres. - -Il se frappa le front. - ---Mais _comment_?... Je suis innocent comme l’agneau qui hésite à -naître? - -Et, après un _temps_ nouveau: - ---Ah! _qu’à cela ne tienne!_ reprit-il: qui veut la fin veut les -moyens!... J’ai bien le droit de venir à tout prix ce que _je -devrais_ être. J’ai droit à l’Humanité!--Pour éprouver des remords -il faut avoir commis des crimes? Eh bien, va pour des crimes: -qu’est-ce que cela fait, du moment que ce sera pour... pour le bon -motif?--Oui...--Soit! (Et il se mit à faire du dialogue:)--Je vais -en perpétrer d’affreux.--Quand?--Tout de suite. Ne remettons pas au -lendemain!--Lesquels?--Un seul!... Mais grand!--mais extravagant -d’atrocité! mais de nature à faire sortir de l’enfer toutes les -Furies!--Et lequel?--Parbleu, le plus éclatant... Bravo! J’y suis! -L’INCENDIE! Donc, je n’ai que le temps d’incendier! de boucler mes -malles! de revenir, dûment blotti derrière la vitre de quelque -fiacre, jouir de mon triomphe au milieu de la foule épouvantée! de -bien recueillir les malédictions des mourants,--et de gagner le -train du Nord-Ouest avec des remords sur la planche pour le reste -de mes jours. Ensuite, j’irai me cacher dans mon phare! dans la -lumière! en plein Océan! où la police ne pourra, par conséquent, me -découvrir jamais,--mon crime étant _désintéressé_. Et j’y râlerai -seul.--(Chaudval ici se redressa, improvisant ce vers d’allure -absolument cornélienne:) - - Garanti du soupçon par la grandeur du crime! - -C’est dit.--Et, maintenant--acheva le grand artiste en ramassant un -pavé après avoir regardé autour de lui pour s’assurer de la solitude -environnante--et maintenant, toi, tu ne refléteras plus personne. - -Et il lança le pavé contre la glace qui se brisa en mille épaves -rayonnantes. - -Ce premier devoir accompli, et se sauvant à la hâte--comme satisfait -de cette première mais énergique action d’éclat--Chaudval se précipita -vers les boulevards où, quelques minutes après et sur ses signaux, une -voiture s’arrêta, dans laquelle il sauta et disparut. - -Deux heures après, les flamboiements d’un sinistre immense, -jaillissant de grands magasins de pétrole, d’huiles et d’allumettes, -se répercutaient sur toutes les vitres du faubourg du Temple. Bientôt -les escouades des pompiers, roulant et poussant leurs appareils, -accoururent de tous cotés, et leurs trompettes, envoyant des cris -lugubres, réveillaient en sursaut les citadins de ce quartier populeux. -D’innombrables pas précipités retentissaient sur les trottoirs: la -foule encombrait la grande place du Château-d’Eau et les rues voisines. -Déjà des chaînes s’organisaient en hâte. En moins d’un quart d’heure un -détachement de troupes formait cordon aux alentours de l’incendie. Des -policiers, aux lueurs sanglantes des torches, maintenaient l’affluence -humaine aux environs. - -Les voitures, prisonnières, ne circulaient plus. Tout le monde -vociférait. On distinguait des cris lointains parmi le crépitement -terrible du feu. Les victimes hurlaient, saisies par cet enfer, et les -toits des maisons s’écroulaient sur elles. Une centaine de familles, -celles des ouvriers de ces ateliers qui brûlaient, devenaient, hélas! -sans ressource et sans asile. - -Là-bas, un solitaire fiacre, chargé de deux grosses malles, stationnait -derrière la foule arrêtée au Château-d’Eau. Et, dans ce fiacre, se -tenait Esprit Chaudval, né Lepeinteur, dit Monanteuil; de temps à autre -il écartait le store et contemplait son œuvre. - ---Oh! se disait-il tout bas, comme je me sens en horreur à Dieu et aux -hommes!--Oui, voilà, voilà bien le trait d’un réprouvé!... - -Le visage du bon vieux comédien rayonnait. - ---O misérable! grommelait-il, quelles insomnies vengeresses je vais -goûter au milieu des fantômes de mes victimes! Je sens sourdre en -moi l’âme des Néron, brûlant Rome par exaltation d’artiste! des -Érostrate, brûlant le temple d’Éphèse par amour de la gloire!... des -Rostopschine, brûlant Moscou par patriotisme! des Alexandre, brûlant -Persépolis par galanterie pour sa Thaïs immortelle!... Moi, je brûle -par devoir, n’ayant pas d’autre moyen _d’existence_!--J’incendie parce -que je me dois à moi-même!... Je m’acquitte! Quel Homme je vais être! -Comme je vais vivre! Oui, je vais savoir, enfin, ce qu’on éprouve -quand on est bourrelé.--Quelles nuits, magnifiques d’horreur, je vais -délicieusement passer!... Ah! je respire! je renais!... j’existe!... -Quand je pense que j’ai été comédien!... Maintenant, comme je ne suis, -aux yeux grossiers des humains, qu’un gibier d’échafaud,--fuyons avec -la rapidité de l’éclair! Allons nous enfermer dans notre phare, pour y -jouir en paix de nos remords. - -Le surlendemain au soir, Chaudval, arrivé à destination sans encombre, -prenait possession de son vieux phare désolé, situé sur nos côtes -septentrionales: flamme en désuétude sur une bâtisse en ruine, et -qu’une compassion ministérielle avait ravivée pour lui. - -A peine si le signal pouvait être d’une utilité quelconque: ce n’était -qu’une superfétation, une sinécure, un logement avec un feu sur la tête -et dont tout le monde pouvait se passer, sauf le seul Chaudval. - -Donc le digne tragédien, y ayant transporté sa couche, des vivres et -un grand miroir pour y étudier ses effets de physionomie, s’y enferma, -sur-le-champ, à l’abri de tout soupçon humain. - -Autour de lui se plaignait la mer, où le vieil abîme des cieux baignait -ses stellaires clartés. Il regardait les flots assaillir sa tour sous -les sautes du vent, comme le Stylite pouvait contempler les sables -s’éperdre contre sa colonne aux souffles du shimiel. - -Au loin, il suivait, d’un regard sans pensée, la fumée des bâtiments ou -les voiles des pêcheurs. - -A chaque instant ce rêveur oubliait son incendie.--Il montait et -descendait l’escalier de pierre. - -Le soir du troisième jour, Lepeinteur, disons-nous, assis dans sa -chambre, à soixante pieds au-dessus des flots, relisait un journal de -Paris où l’histoire du grand sinistre, arrivé l’avant-veille, était -retracée. - ---Un malfaiteur inconnu avait jeté quelques allumettes dans les caves -de pétrole. Un monstrueux incendie qui avait tenu sur pied, toute la -nuit, les pompiers et le peuple des quartiers environnants, s’était -déclaré au faubourg du Temple. - -Près de cent victimes avaient péri: de malheureuses familles étaient -plongées dans la plus noire misère. - -La place tout entière était en deuil, et encore fumante. - -On ignorait le nom du misérable qui avait commis ce forfait et, -surtout, le _mobile_ du criminel. - -A cette lecture, Chaudval sauta de joie et, se frottant fiévreusement -les mains, s’écria: - ---Quel succès! Quel merveilleux scélérat je suis! Vais-je être assez -hanté? Que de spectres je vais voir! Je savais bien que je deviendrais -un Homme!--Ah! le moyen a été dur, j’en conviens! mais il le -fallait!... il le fallait! - -En relisant la feuille parisienne, comme il y était mentionné qu’une -représentation extraordinaire serait donnée au bénéfice des incendiés, -Chaudval murmura: - ---Tiens! j’aurais dû prêter le concours de mon talent au bénéfice de -mes victimes!--C’eût été ma soirée d’adieux.--J’eusse déclamé _Oreste_. -J’eusse été bien nature... - -Là-dessus Chaudval commença de vivre dans son phare. - -Et les soirs tombèrent, se succédèrent, et les nuits. - -Une chose qui stupéfiait l’artiste se passait. Une chose atroce! - -Contrairement à ses espoirs et prévisions, sa conscience ne lui criait -aucun remords. Nul spectre ne se montrait!--Il n’éprouvait _rien, mais -absolument rien_!... - -Il n’en pouvait croire le Silence. Il n’en revenait pas. - -Parfois, en se regardant au miroir, il s’apercevait que sa tête -débonnaire n’avait point changé.--Furieux, alors, il sautait sur les -signaux, qu’il faussait, dans la radieuse espérance de faire sombrer au -loin quelque bâtiment, afin d’aider, d’activer, de stimuler le remords -rebelle!--d’exciter les spectres! - -Peines perdues! - -Attentats stériles! Vains efforts! Il n’éprouvait rien. Il ne voyait -aucun menaçant fantôme. Il ne dormait plus, tant le désespoir et la -_honte_ l’étouffaient.--Si bien qu’une nuit, la congestion cérébrale -l’ayant saisi en sa solitude lumineuse, il eut une agonie où il -criait,--au bruit de l’océan et pendant que les grands vents du large -souffletaient sa tour perdue dans l’infini: - ---Des spectres!... Pour l’amour de Dieu!... Que je voie, ne fût-ce -qu’un spectre!--_Je l’ai bien gagné!_ - -Mais le Dieu qu’il invoquait ne lui accorda point cette faveur,--et le -vieux histrion expira, déclamant toujours, en sa vaine emphase, son -grand souhait de voir des spectres...--_sans comprendre qu’il était, -lui-même, ce qu’il cherchait_. - - - - -FLEURS DE TÉNÈBRES - -_A Monsieur Léon Dierx._ - - «Bonnes gens, vous qui passez, - Priez pour les trépassés!» - - INSCRIPTION AU BORD D’UN GRAND CHEMIN. - - -O belles soirées! Devant les étincelants cafés des boulevards, sur les -terrasses des glaciers en renom, que de femmes en toilettes voyantes, -que d’élégants «flâneurs» se prélassent! - -Voici les petites vendeuses de fleurs qui circulent avec leurs -corbeilles. - -Les belles désœuvrées acceptent ces fleurs qui passent, toutes -cueillies, mystérieuses... - ---Mystérieuses? - ---Oui, s’il en fut! - -Il existe, sachez-le, souriantes liseuses, il existe, à Paris même, -certaine agence sombre qui s’entend avec plusieurs conducteurs -d’enterrement luxueux, avec des fossoyeurs même, à cette fin de -desservir les défunts du matin en ne laissant pas _inutilement_ -s’étioler, sur les sépultures fraîches, tous ces splendides bouquets, -toutes ces couronnes, toutes ces roses, dont, par centaines, la piété -filiale ou conjugale surcharge quotidiennement les catafalques. - -Ces fleurs sont presque toujours oubliées après les ténébreuses -cérémonies. L’on n’y songe plus; l’on est pressé de s’en revenir;--cela -se conçoit!... - -C’est alors que nos aimables croque-morts s’en donnent à cœur-joie. -Ils n’oublient pas les fleurs, ces messieurs! Ils ne sont pas dans -les nuages. Ils sont gens pratiques. Ils les enlèvent par brassées, -en silence. Les jeter à la hâte par-dessus le mur, dans un tombereau -propice, est pour eux l’affaire d’un instant. - -Deux ou trois des plus égrillards et des plus dégourdis transportent la -précieuse cargaison chez des fleuristes amies qui, grâce à leurs doigts -de fées, sertissent de mille façons, en maints bouquets de corsage et -de main, en roses isolées, même, ces mélancoliques dépouilles. - -Les petites marchandes du soir alors arrivent, nanties chacune de sa -corbeille. Elles circulent, disons-nous, aux premières lueurs des -réverbères, sur les boulevards, devant les terrasses brillantes et dans -les mille endroits de plaisir. - -Et les jeunes ennuyés, jaloux de se bien faire venir des élégantes pour -lesquelles ils conçoivent quelque inclination, achètent ces fleurs à -des prix élevés et les offrent à ces dames. - -Celles-ci, toutes blanches de fard, les acceptent avec un sourire -indifférent et les gardent à la main,--ou les placent au joint de leur -corsage. - -Et les reflets du gaz rendent les visages blafards. - -En sorte que ces créatures-spectres, ainsi parées des fleurs de la -Mort, portent, sans le savoir, l’emblème de l’amour qu’elles donnent et -de celui qu’elles reçoivent. - - - - -L’APPAREIL POUR L’ANALYSE CHIMIQUE DU DERNIER SOUPIR - - «Utile dulci.» - - FLACCUS. - - -C’en est fait!--Nos victoires sur la Nature ne se comptent plus. -Hosannah! Plus même le temps d’y penser! Quel triomphe!... A quoi bon -penser, en effet?--De quel droit?--Et puis: penser? au fond, qu’est-ce -que ça veut dire? Mots que tout cela!... Découvrons à la hâte! -Inventons! Oublions! Retrouvons! Recommençons et--passons! Ventre à -terre! Bah! le Néant saura bien reconnaître les siens. - -O magie! Voici qu’enfin les plus subtils instruments de la Science -deviennent des jouets entre les mains des enfants! Témoin le délicieux -Appareil du professeur Schneitzoëffer (junior), de Nürnberg (Bayern), -pour l’_Analyse chimique du dernier soupir_. - -Prix: un double thaler--(7 fr. 95 avec la boîte),--un -don!...--Affranchir. Succursales à Paris, à Rome et dans toutes les -capitales.--Le port en sus.--Éviter les contrefaçons. - -Grâce à cet Appareil, les enfants pourront, dorénavant, regretter leurs -parents sans douleur. - -Ah! le bien-être physique avant tout!--Dût-il ressembler à la -description que le moraliste nous donne de l’intérieur du couvent dans -_Justine, ou la Vertu récompensée_. - -C’est à se demander, en un mot, si l’Age d’or ne revient pas. - -Un pareil instrument trouve, tout naturellement, sa place parmi les -étrennes utiles à propager dans les familles, à ce double titre: la -joie des enfants et la tranquillité des parents. - -L’on peut aussi le glisser dans un œuf de Pâques, le suspendre aux -arbres de Noël, etc. - -L’illustre inventeur fait une remise aux journaux qui voudront l’offrir -en prime à leurs abonnés; il se recommande également aux promoteurs de -tombolas; les loteries nationales en redemandent. - -Ce bijou peut être placé à propos sous la serviette d’un aïeul dans un -dîner de fête--ou dans un repas de noces--ou dans la corbeille, comme -présent à la belle-mère, ou même offert, tout bonnement, de la main à -la main, aux progénitures de ses vieux amis de la province lorsqu’on -désire causer à ceux-ci ce qui s’appelle une charmante surprise. - -Figurons-nous, en effet, l’heure de la sieste du soir dans une petite -ville.--Les mères de famille, ayant fait leurs emplettes, sont rentrées -chacune chez soi. L’on a dîné.--La famille a passé au salon. C’est -l’une de ces veillées sans visites, où, rassemblés autour de l’âtre, -les parents somnolent un peu. La lampe est baissée, et l’abat-jour -adoucit encore sa lumière. Les mèches des bonnets de soie noire -dépassent, inclinées, les oreillards des fauteuils. Le loto, parfois -si tragique, est suspendu; le jeu de l’Oie, lui-même, est relégué -dans le grand tiroir. La gazette gît aux pieds des dormeurs. Le vieil -invité, disciple (tout bas) de Voltaire, digère paisiblement, plongé -dans quelque moelleux crapaud. On n’entend que l’aiguille égale de la -jeune fille piquant sa broderie auprès de la table et scandant ainsi -la paisible respiration des auteurs de la sienne, le tout mesuré sur -le tic-tac de la pendule. Bref, l’honnête salon bourgeois respire la -quiétude bien acquise. - -Doux tableaux de la famille, le Progrès, loin de vous exclure, vous -rajeunit, comme un habile tapissier rénove des meubles d’antan! - -Mais, ne nous attendrissons pas. - -A quoi vont s’amuser, alors, les enfants, au lieu de faire du bruit et -de réveiller les parents en courroux, avec leurs anciens jouets,--si -tapageurs!--Regardez!--Les voici qui viennent, sur la pointe des -pieds, _on tip toe_, en comprimant les frais éclats de leur fou rire -inextinguible.--Chut!... Ils approchent, innocemment, de la bouche -de leurs ascendants le petit Appareil du professeur Schneitzoëffer -(junior)!--(En France on prononce _Bertrand_, pour aller plus vite.) - -C’est là le jeu!--Pauvres petits!...--Ils s’exercent!... Ils préludent -à ce moment (hélas! auquel il devrait être si normal de s’habituer de -bonne heure), où ils feront la chose _pour de vrai_. Ils usent ainsi, -par une sorte de gymnastique morale, le _trop_ poignant du chagrin -futur qu’ils éprouveraient de la perte de leurs proches (n’étant cette -factice accoutumance). Ils en émoussent, à l’avance, le crève-cœur -final! - -L’ingénieux du procédé consiste à recueillir, dans cet alambic de -luxe, bon nombre d’_avant-derniers_ souffles, pendant le sommeil de la -Vie, pour pouvoir, un jour, en comparant les précipités, reconnaître -_en quoi_ s’en différencie le _premier_ du sommeil de la Mort. Cet -amusement n’est donc, au fond, qu’un fortifiant préventif, qui -dépure, d’ores et déjà, de toutes prédispositions aux émotions _trop_ -douloureuses, les tempéraments si tendres de nos benjamins! Elle les -familiarise artificiellement avec les angoisses du jour de deuil, qui, -ALORS, ne seront plus que connues, ressassées et insignifiantes. - -Et comme, au réveil, on embrasse toutes ces chères têtes blondes!--Avec -quelle douce mélancolie ne presse-t-on pas contre son cœur ces gais -espiègles! - -Pourrions-nous, sans forfaire à notre mandat de philosophe, résister -au devoir de le redire?... Fût-ce à contre-cœur?--C’est un joyau -scientifique,--indispensable dans tout salon de bonne compagnie,--et -les services qu’il peut rendre à la société proprement dite et au -Progrès prescrivent à tous égards l’obligation de le préconiser avec -feu. - -On ne saurait trop inculquer au jeune âge--et bientôt, même, au bas -âge,--le goût de ce délassement hygiénique. - -L’appareil Schneitzoëffer (junior)--le seul dont l’usage donne du ton -aux nerfs des enfants _trop_ aimants,--est appelé à devenir, pour -ainsi dire, le _vade mecum_ du collégien en vacances, qui en étudiera -l’application, l’aimable mutin, entre celle de deux verbes pronominaux -ou déponents. Ses maîtres lui indiqueront cela comme devoir à faire.--A -la rentrée, le joujou, ce sera pour mettre dans son pupitre. - -Heureux siècle!--Au lit de mort, maintenant, quelle consolation pour -les parents de songer que ces doux êtres--trop aimés!--ne perdront plus -le temps--le temps, qui est de l’argent!--en flux inutiles des glandes -lacrymales et en ces gestes saugrenus qu’entraînent, presque toujours, -les décès inopinés!... Que d’inconvénients évités par l’emploi -quotidien de ce préservatif! - -Une fois le pli bien pris, les héritiers,--ayant acquis l’indifférence -éclairée, sympathique, attristée, convenable, enfin,--devant le -trépas des leurs,--en ayant, disons-nous, dilué la désolation de -longue main,--n’auront plus à redouter les conséquences du trouble -et de l’ahurissement où la soudaineté des apprêts lugubres plongeait -parfois les ancêtres: ils seront vaccinés contre ce désespoir. Une ère -nouvelle va s’inaugurer, positivement, à cet égard. - -Les obsèques se feront sans trouble, et, pour ainsi dire, à la diable. - -Notre devise doit être en toute circonstance (ne l’oublions jamais!) -celle-ci:--Du calme!--Du calme.--Du calme. - -Ainsi, les intérêts, négligés pendant les premiers jours, l’effarement -et le désarroi du moment dont ne profite que la rapacité proverbiale -des fossoyeurs--(quels noirs tracassiers!...),--les testaments -rédigés à la hâte, et, comme on dit, de bric et de broc,--olographes -incompréhensibles sur lesquels s’abat la volée de corbeaux des hommes -de loi au grand préjudice des collatéraux, devenus inconsolables,--les -suprêmes instructions dictées à l’étourdie par les moribonds, l’incurie -de la maison mortuaire, les dilapidations des serviteurs,--que -de détriments peut conjurer l’usage journalier de l’appareil -Schneitzoëffer (junior)! - -On escoffiera les cadavres le plus vivement possible,--et l’on ne -s’apercevra même pas, dans la maison, que vous avez disparu. Tout -continuera, sur l’heure même, son train-train raisonnable. - -Les arts vont s’en ressentir. Grâce à lui, dans quelque dix ans, le -tableau de la _Fille du Tintoret_ ne sera plus remarquable que comme -coloration, et les marches funèbres de Beethoven et de Chopin ne se -comprendront plus que comme musique de danse. - -Oh! nous n’ignorons pas contre quels préjugés doit lutter -Schneitzoëffer!... Mais, sommes-nous, oui ou non, dans un siècle -pratique, positif et de lumières? Oui.--Eh bien! soyons de notre -siècle! Il faut être de son siècle.--Qui est-ce qui veut souffrir, -aujourd’hui? En réalité?--Personne.--Donc, plus de fausse pudeur ni -de sensiblerie de mauvais aloi. Plus de sentimentalités stériles, -dommageables, le plus souvent exagérées, et dont ne sont même plus -dupes les passants--aux coups de chapeaux convenus devant les -corbillards. - -Au nom de la Terre, un peu de bon sens et de sincérité!--Quelques -grands airs que nous prenions, étions-nous visibles au microscope -solaire il y a quelques années? Non. Donc ne condamnons pas trop vite -ce qui nous choque, faute d’habitude et de réflexion suffisante! -Courageux libres penseurs, mettons à la mode la dignité souriante de la -douleur filiale, en l’émondant, à l’avance, de ses côtés écervelés qui -frisent, parfois, le grotesque. - -Disons plus: la pieuse prostration de l’enfant qui a perdu sa vieille -mère, par exemple, n’est-elle pas (de nos jours) un luxe que les -indigents, harcelés par une tâche obligatoire, ne peuvent se permettre? -Le loisir de cette songerie morbide n’est donc pas de première -nécessité: l’on peut, enfin, _s’en passer_. Les gémissements des -personnes aisées sont-ils autre chose qu’un gaspillage du temps social -compensé par le travail des classes laborieuses qui, moins favorisées -de dame Fortune, renfoncent les leurs. - -Le rentier ne larmoie sur ses défunts qu’aux frais des besogneux: il -se fait offrir, implicitement, le coût social de cette prérogative, -les pleurs, par ceux-là mêmes qui n’ont le moyen d’en répandre qu’à la -dérobée. - -Nous appartenons tous, aujourd’hui, à la grande Famille humaine; c’est -démontré. Dès lors, pourquoi regretter celui-ci plutôt que celui-là?... -Concluons: puisque tout s’oublie, ne vaut-il pas mieux s’habituer à -l’oubli _immédiat_?--Les grimaces les plus affolées, les sanglots, les -hoquets les mieux entrecoupés, les hululations et jérémiades les plus -désolées ne ressuscitent, hélas! personne. - -Et, fort heureusement, même, à la fin!... Sans quoi ne serions-nous pas -bientôt serrés, sur la planète, comme un banc de harengs?--Prolifères -comme nous le devenons, ce serait à n’y pas tenir. L’inéluctable -prophétie des économistes s’accomplirait à courte échéance; le -digne Polype humain mourrait de pléthore,--et,--les débouchés -intermittents des guerres ou des épidémies une fois reconnus -insuffisants,--s’assommer, réciproquement, à grands coups de -sortie-de-bal, deviendrait indispensable si l’on persistait à vouloir -respirer ou circuler sur ce globe,--sur ce globe où la Science nous -prouve, par A plus B, que nous ne sommes, après tout, qu’une vermine -provisoire. - -Ceci soit dit pour ces persifleurs, vous savez? pour ces sombres -écrivains qu’il faut relire plusieurs fois si l’on veut pénétrer la -_véritable_ signification de ce qu’ils disent. - ---«Sans douleur! Messieurs! accourez! Demandez! Faites-vous servir! -7 fr. 95 avec la boîte!--Voyez... mesdames et messieurs, voilà -l’objet!... L’âme est au fond. Elle doit être au fond!--Le tableau -que vous apercevez là, sur la devanture, au bout de ma baguette, -représente l’illustre professeur, au moment où, débarquant sur -les bords heureux de la Seine, il est accueilli par M. Thiers, le -Shah de Perse, et une foule de personnages éclairés.--L’instrument -est inoffensif! Totalement inoffensif. Surtout, si l’on veut bien -prendre la peine de parcourir--(non d’un œil hagard et distrait, -comme celui dont vous m’honorez en ce moment sublime, mais avec -attention et maturité)--l’instruction qui l’accompagne. Les réactifs -employés,--révulsifs, toxiques et sternutatoires,--étant le secret -de l’inventeur, l’Administration des brevets nous interdit, -malheureusement, de les divulguer. L’avis nous en est parvenu hier, par -les soins du Bureau des cocardes. - -»Toutefois, pour rassurer les clients de la Bourgeoisie, classe à -laquelle s’adresse, tout spécialement, le professeur, nous pouvons -révéler que la mixture contenue dans la boule de cristal multicolore -dont se constitue l’Appareil en sa forme, est à base de nitro-glycérine -et chacun sait que rien n’est plus inoffensif et plus onctueux que la -glycérine. On l’emploie journellement pour la toilette. (Agiter avant -de s’en servir.)--Hâtez-vous! Ces bijoux orthopédiques du cœur sont -le succès de l’époque! On les enlève par grosses! La manufacture de -Nuremberg est surmenée!... - -»L’étonnant professeur Schneitzoëffer (junior) lui-même est aux abois, -ne pouvant plus suffire aux commandes, malgré les obstacles que lui -suscite, à tout instant, le clergé. - -»Trésor des nerfs, calmant gradué, Oued-Allah des familles, cet -Appareil s’impose aux parents sérieux qui, revenus des préjugés du -cœur, jugent que si le sentiment est chose à ses moments suave, pas -_trop_ n’en faut, lorsqu’on est, véritablement, un Homme!--L’Humanité, -en effet, sous l’antique lumière des astres, ne s’appelle plus, -aujourd’hui, que le public et l’Homme que l’individu. Nous en prenons à -témoin non plus un vague et démodé firmament, mais le Système solaire, -mesdames et messieurs, oui, le Système solaire! depuis Mercure jusqu’à -l’inévitable Zêta Herculis[7].» - - [7] Il est officiel, aujourd’hui, que la totalité de notre - Système solaire se dirige, insensiblement, vers le point - céleste marqué par la sixième étoile de la constellation - d’Hercule, (soit _Zêta Herculis_, d’après notre langage). - Ce gouffre igné,--de dimensions telles que les chiffres qui - l’expriment confondraient quelque peu la pensée (si, pour ceux - qui pensent, le ciel apparent pouvait avoir une importance - quelconque)--semble, en astronomie, devoir être la fin ou - l’effacement _inévitable_, en effet, de notre ensemble de - phénomènes.--C’est, sans doute, à ce dénouement que veut faire - allusion le professeur bavarois. Ce qui nous tranquillise, nous - autres Français, c’est que nous le savons aussi bien que lui et - que d’ailleurs, nous avons le temps d’y penser. - - - - -LES BRIGANDS - -_A Monsieur Henri Roujon._ - - Qu’est le Tiers-État? Rien.--Que doit-il être? Tout. - - SULLY,--puis, SIEYÈS. - - -Pibrac, Nayrac, duo de sous-préfectures jumelles reliées par un chemin -vicinal ouvert sous le régime des d’Orléans, chantonnaient, sous les -cieux ravis, un parfait unisson de mœurs, d’affaires, de manières de -voir. - -Comme ailleurs, la municipalité s’y distinguait par des -passions;--comme partout, la bourgeoisie s’y conciliait l’estime -générale et la sienne. Tous, donc, vivaient en paix et joie dans ces -localités fortunées, lorsqu’un soir d’octobre il arriva que le vieux -violoneux de Nayrac, se trouvant à court d’argent, accosta, sur le -grand chemin, le marguillier de Pibrac et, profitant des ombres, lui -demanda quelque monnaie d’un ton péremptoire. - -L’homme des Cloches, en sa panique, n’ayant pas reconnu le violoneux, -s’exécuta gracieusement; mais, de retour à Pibrac, il conta son -aventure d’une telle sorte que, dans les imaginations enfiévrées par -son récit, le pauvre vieux ménétrier de Nayrac apparut comme une bande -de brigands affamés infestant le Midi et désolant le grand chemin par -leurs meurtres, leurs incendies et leurs déprédations. - -Sagaces, les bourgeois des deux villes avaient encouragé ces bruits, -tant il est vrai que tout bon propriétaire est porté à exagérer les -fautes des personnes qui font mine d’en vouloir à ses capitaux. Non -point qu’ils en eussent été dupes! Ils étaient allés aux sources. Ils -avaient questionné le bedeau après boire. Le bedeau s’était coupé,--et -ils savaient, maintenant, mieux que lui, le fin mot de l’affaire!... -Toutefois, se gaussant de la crédulité des masses, nos dignes citadins -gardaient le secret pour eux tout seuls, comme ils aiment à garder -toutes les choses qu’ils tiennent: ténacité qui, d’ailleurs, est le -signe distinctif des gens sensés et éclairés. - -La mi-novembre suivante, dix heures de la nuit sonnant au beffroi de la -Justice de paix de Nayrac, chacun rentra dans son ménage d’un air plus -crâne que de coutume et le chapeau, ma foi! sur l’oreille, si bien que -son épouse, lui sautant aux favoris, l’appela «mousquetaire», ce qui -chatouilla doucement leurs cœurs réciproques. - ---Tu sais, madame N***, demain, dès patron-minette, je pars. - ---Ah! mon Dieu! - ---C’est l’époque de la recette: il faut que j’aille, moi-même, chez nos -fermiers... - ---Tu n’iras pas. - ---Et pourquoi non? - ---Les brigands. - ---Peuh!... J’en ai vu bien d’autres! - ---Tu n’iras pas!... concluait chaque épouse, comme il sied entre gens -qui se devinent. - ---Voyons, mon enfant, voyons... Prévoyant tes angoisses et pour te -rassurer, nous sommes convenus de partir tous ensemble, avec nos fusils -de chasse, dans une grande carriole louée à cet effet. Nos terres sont -circonvoisines et nous reviendrons le soir. Ainsi, sèche tes larmes et, -Morphée invitant, permets que je noue paisiblement sur mon front les -deux extrémités de mon foulard. - ---Ah! du moment que vous allez tous ensemble, à la bonne heure: tu dois -faire comme les autres, murmura chaque épouse, soudain calmée. - -La nuit fut exquise. Les bourgeois rêvèrent assauts, carnage, -abordages, tournois et lauriers. Ils se réveillèrent donc, frais et -dispos, au gai soleil. - ---Allons!... murmurèrent-ils, chacun, en enfilant ses bas après un -grand geste d’insouciance--et de manière à ce que la phrase fût -entendue de son épouse,--allons! le moment est venu. On ne meurt qu’une -fois! - -Les dames, dans l’admiration, regardaient ces modernes paladins et leur -bourraient les poches de pâtes pectorales, vu l’automne. - -Ceux-ci, sourds aux sanglots, s’arrachèrent bientôt des bras qui -voulaient, en vain, les retenir... - ---Un dernier baiser!... dirent-ils, chacun, sur le palier de son étage. - -Et ils arrivèrent, débouchant de leurs rues respectives, sur la -grand’place, où déjà quelques-uns d’entre eux (les célibataires) -attendaient leurs collègues, autour de la carriole, en faisant jouer, -aux rayons du matin, les batteries de leurs fusils de chasse--dont ils -renouvelaient les amorces en fronçant le sourcil. - -Six heures sonnaient: le char-à-bancs se mit en marche aux mâles -accents de _la Parisienne_, entonnée par les quatorze propriétaires -fonciers qui le remplissaient. Pendant qu’aux fenêtres lointaines des -mains fiévreuses agitaient des mouchoirs éperdus, on distinguait le -chant héroïque: - - En avant, marchons - Contre leurs canons! - A travers le fer, le feu des bataillons! - -Puis, le bras droit en l’air et avec une sorte de mugissement: - - Courons à la victoire! - -Le tout scandé, en mesure, par les amples coups de fouet dont le -rentier qui conduisait enveloppait, à tours de bras, les trois chevaux. - -La journée fut bonne. - -Les bourgeois sont de joyeux vivants, ronds en affaires. Mais sur le -chapitre de l’honnêteté, halte-là! par exemple: intègres à faire pendre -un enfant pour une pomme. - -Chacun d’eux dîna donc chez son métayer, pinça le menton de la -fille, au dessert, empocha la sacoche de l’affermage et, après avoir -échangé avec la famille quelques proverbes bien sentis, comme:--«Les -bons comptes font les bons amis», ou «A bon chat, bon rat», ou «Qui -travaille, prie», ou «Il n’y a pas de sot métier», ou «Qui paie ses -dettes, s’enrichit», et autres dictons d’usage, chaque propriétaire, -se dérobant aux bénédictions convenues, reprit place, à son tour, dans -le char-à-bancs collecteur qui vint les recueillir, ainsi, de ferme en -ferme,--et, à la brune, l’on se remit en route pour Nayrac. - -Toutefois, une ombre était descendue sur leurs âmes!--En effet, -certains récits des paysans avaient appris à nos propriétaires que le -violoneux avait fait école. Son exemple avait été contagieux. Le vieux -scélérat s’était, paraît-il, renforcé d’une horde de voleurs réels -et,--surtout à l’époque de la recette,--la route n’était positivement -plus sûre. En sorte que, malgré les fumées, bientôt dissipées, -du clairet, nos héros mettaient, maintenant, une sourdine à _la -Parisienne_. - -La nuit tombait. Les peupliers allongeaient leurs silhouettes noires -sur la route, le vent faisait remuer les haies. Au milieu des mille -bruits de la nature et alternant avec le trot régulier des trois -mecklembourgeois, on entendit, au loin, le hurlement de mauvais -augure d’un chien égaré. Les chauves-souris voletaient autour de nos -pâles voyageurs que le premier rayon de la lune éclaira tristement... -Brrr!... On serrait maintenant les fusils entre les genoux avec un -tremblement convulsif: on s’assurait, sans bruit, de temps à autre, -que la sacoche était dûment auprès de soi. On ne sonnait mot. Quelle -angoisse pour des honnêtes gens! - - -Tout à coup, à la bifurcation de la route, ô terreur!--des figures -effrayantes et contractées apparurent; des fusils reluirent; on -entendit un piétinement de chevaux et un terrible _Qui vive!_ retentit -dans les ténèbres, car, en cet instant même, la lune glissait entre -deux noirs nuages. - -Un grand véhicule, bondé d’hommes armés, barrait la grand’route. - -Qu’était-ce que ces hommes?--Évidemment des malfaiteurs! Des -bandits!--Évidemment! - -Hélas! non. C’était la troupe jumelle des bons bourgeois de Pibrac. -C’étaient ceux de Pibrac!--lesquels avaient eu, exactement, la même -idée que ceux de Nayrac. - -Retirés des affaires, les paisibles rentiers des deux villes se -croisaient, tout bonnement, sur la route en rentrant chez eux. - -Blafards, ils s’entrevirent. L’intense frayeur qu’ils se causèrent, -vu l’idée fixe qui avait envahi leurs cerveaux, ayant fait apparaître -sur toutes ces figures débonnaires, les véritables instincts,--de même -qu’un coup de vent passant sur un lac, et y formant tourbillon, en fait -monter le fond à sa surface,--il était naturel qu’ils se prissent, -les uns les autres, pour ces mêmes brigands que, réciproquement, ils -redoutaient. - -En un seul instant, leurs chuchotements, dans l’obscurité, les -affolèrent au point que, dans la précipitation tremblante de ceux de -Pibrac à se saisir, par contenance, de leurs armes, la batterie de l’un -des fusils ayant accroché le banc, un coup de feu partit et la balle -alla frapper un de ceux de Nayrac en lui brisant, sur la poitrine, une -terrine d’excellent foie gras dont il se servait, machinalement, comme -d’une égide. - -Ah! ce coup de feu! Ce fut l’étincelle fatale qui met l’incendie -aux poudres. Le paroxysme du sentiment qu’ils éprouvèrent les fit -délirer. Une fusillade nourrie et forcenée commença. L’instinct de -la conservation de leurs vies et de leur argent les aveuglait. Ils -fourraient des cartouches dans leurs fusils, d’une main tremblotante -et rapide et tiraient dans le tas. Les chevaux tombèrent; un des -chars-à-bancs se renversa, vomissant au hasard blessés et sacoches. -Les blessés, dans le trouble de leur effroi, se relevèrent comme des -lions et recommencèrent à se tirer les uns sur les autres, sans pouvoir -jamais se reconnaître, dans la fumée!... En cette démence furieuse, -si des gendarmes fussent survenus sous les étoiles, nul doute que -ceux-ci n’eussent payé de la vie leur dévouement.--Bref, ce fut une -extermination, le désespoir leur ayant communiqué la plus meurtrière -énergie: celle, en un mot, qui distingue la classe des gens honorables, -lorsqu’on les pousse à bout! - - -Pendant ce temps, les vrais brigands (c’est-à-dire la demi-douzaine -de pauvres diables, coupables, tout au plus, d’avoir dérobé quelques -croûtes, quelques morceaux de lard ou quelques sols, à droite ou -à gauche) tremblaient affreusement dans une caverne éloignée, en -entendant, porté par le vent du grand chemin, le bruit croissant et -terrible des détonations et les cris épouvantables des bourgeois. - -S’imaginant, en effet, dans leur saisissement, qu’une battue monstre -était organisée contre eux, ils avaient interrompu leur innocente -partie de cartes autour de leur pichet de vin et s’étaient dressés, -livides, regardant leur chef. Le vieux violoneux semblait prêt à se -trouver mal. Ses grandes jambes flageolaient. Pris à l’improviste, le -brave homme était hagard. Ce qu’il entendait passait son intelligence. - -Toutefois, au bout de quelques minutes d’égarement, comme la fusillade -continuait, les bons brigands le virent, soudain, tressaillir et se -poser un doigt méditatif sur l’extrémité du nez. - -Relevant la tête:--«Mes enfants, dit-il, c’est impossible! Il ne s’agit -pas de nous... Il y a malentendu... C’est un quiproquo... Courons, avec -nos lanternes sourdes, pour porter secours aux pauvres blessés... Le -bruit vient de la grand’route.» - -Ils arrivèrent donc, avec mille précautions, en écartant les fourrés, -sur le lieu du sinistre,--dont la lune, maintenant, éclairait l’horreur. - -Le dernier bourgeois survivant, dans sa hâte à recharger son arme -brûlante, venait de se faire sauter lui-même la cervelle, sans le -vouloir, par inadvertance. - -A la vue de ce spectacle formidable, de tous ces morts qui jonchaient -la route ensanglantée, les brigands, consternés, demeurèrent sans -parole, ivres de stupeur, n’en croyant pas leurs yeux. Une obscure -compréhension de l’événement commença, dès lors, à entrer dans leurs -esprits. - -Tout à coup le chef siffla et, sur un signe, les lanternes se -rapprochèrent en cercle autour du ménétrier. - ---O mes bons amis! grommela-t-il d’un voix affreusement basse--(et ses -dents claquaient d’une peur qui semblait encore plus terrifiante que la -première),--ô mes amis!... Ramassons, bien vite, l’argent de ces dignes -bourgeois! Et gagnons la frontière! Et fuyons à toutes jambes! Et ne -remettons jamais les pieds dans ce pays-ci! - -Et, comme ses acolytes le considéraient, béants et les pensers en -désordre, il montra du doigt les cadavres, en ajoutant, avec un -frisson, cette parole absurde mais électrique!--et provenue, à coup sûr -d’une expérience profonde, d’une éternelle connaissance de la vitalité, -de _l’Honneur_ du Tiers-État: - ---ILS VONT PROUVER... QUE C’EST NOUS..... - - - - -LA REINE YSABEAU - -_A Monsieur le comte d’Osmoy._ - - Le Gardien du Palais-des-Livres dit «La reine Nitocris, la - Belle aux joues de rose, veuve de Papi Ier, de la 10e dynastie, - pour venger le meurtre de son frère, invita les conjurés à - venir souper avec elle dans une salle souterraine de son palais - d’Aznac, puis disparaissant de la salle, ELLE Y FIT ENTRER, - SOUDAINEMENT, LES EAUX DU NIL.» - - MANÉTHON. - - -Vers 1404--(je ne remonte si haut que pour ne pas choquer mes -contemporains)--Ysabeau, femme du roi Charles VI, régente de France, -habitait, à Paris, l’ancien hôtel Montagu, sorte de palais plus connu -sous le nom de l’hôtel Barbette. - -Là se projetaient les fameuses parties de joutes aux flambeaux sur -la Seine; c’étaient des nuits de gala, des concerts, des festins, -enchantés tant par la beauté des femmes et des jeunes seigneurs que -par le luxe inouï que la cour y déployait. - -La reine venait d’innover ces robes «à la gore» où l’on entrevoyait -le sein à travers un lacis de rubans agrémentés de pierreries et ces -coiffures qui nécessitèrent d’exhausser de plusieurs coudées le cintre -des portes féodales. Dans la journée, le rendez-vous des courtisans -(qui se trouvait proche du Louvre) était la grand’salle et la terrasse -d’orangers de l’argentier du roi, messire Escabala. On y jouait sur -table chaude et, parfois, les cornets de passe-dix roulaient des dés -sur des enjeux capables d’affamer des provinces. On gaspillait quelque -peu les lourds trésors amassés, si péniblement, par l’économe Charles -V. Si les finances diminuaient l’on augmentait les dîmes, tailles, -corvées, aides, subsides, séquestres, maltôtes et gabelles jusqu’à -merci. La joie était dans tous les cœurs.--C’était en ces jours, aussi, -que, sombre, se tenant à l’écart et devant commencer par abolir, dans -ses États, tous ces hideux impôts, Jean de Nevers, chevalier, seigneur -de Salins, comte de Flandre et d’Artois, comte de Nevers, baron de -Réthel, palatin de Malines, deux fois pair de France et doyen des -pairs, cousin du roi, soldat devant être désigné, par le Concile de -Constance, comme le _seul_ chef d’armées auquel on dût obéir sans -excommunication et aveuglément, premier grand feudataire du royaume, -premier sujet du roi (qui n’est, lui-même, que le premier sujet de la -nation), duc héréditaire de Bourgogne, futur héros de Nicopolis--et de -cette victoire de l’Hesbaie où, déserté par les Flamands, il s’acquit -l’héroïque surnom de _Sans Peur_ devant toute l’armée en délivrant la -France d’un premier ennemi;--c’était en ces jours, disons-nous, que -le fils de Philippe le Hardi et de Marguerite II, que Jean sans Peur, -enfin, déjà songeait à défier, à feu et à sang, pour sauver la Patrie, -Henri de Derby, comte de Hereford et de Lancastre, cinquième du nom, -roi d’Angleterre, et qui,--lorsque sa tête fut mise à prix par ce -roi,--n’obtint de la France que d’être déclaré traître. - -On s’essayait gauchement aux premiers jeux de cartes importés, depuis -quelques jours, par Odette de Champ-d’Hiver. - -Des paris de toute nature étaient tenus; on buvait là des vins provenus -des meilleurs coteaux du duché de Bourgogne. Les Tensons nouveaux, les -Virelais du duc d’Orléans (l’un des sires des Fleurs-de-Lys qui ont -raffolé le plus des belles rimes) cliquetaient. On discutait modes et -armureries; souvent l’on chantait des couplets dissolus. - -La fille de ce richomme, Bérénice Escabala, était une aimable enfant, -des plus jolies. Son sourire virginal attirait l’essaim fort étincelant -des gentilshommes. Il était de notoriété que la grâce de son accueil -était indistincte pour tous. - -Un jour, il advint qu’un jeune seigneur, le vidame de Maulle, qui était -alors le favori d’Ysabeau, s’avisa d’engager sa parole (après boire, -certes!) qu’il triompherait de l’inflexible innocence de la fille de ce -maître Escabala; bref, qu’elle serait à lui dans un délai rapproché. - -Ceci fut lancé au milieu d’un groupe de courtisans. Autour d’eux -bruissaient les rires et les refrains de l’époque; mais le tapage ne -couvrit pas la phrase imprudente du jeune homme. La gageure, acceptée -au choc des coupes, parvint aux oreilles de Louis d’Orléans. - -Louis d’Orléans, beau-frère de la reine, avait été distingué par elle, -dès les premiers temps de la régence, d’un attachement passionné. -C’était un prince brillant et frivole, mais des plus sinistres. Il y -avait, entre Ysabeau de Bavière et lui, certaines parités de nature -qui font ressembler leur adultère à un inceste. En dehors des regains -capricieux d’une tendresse fanée, il sut toujours se conserver, dans le -cœur de la reine, une sorte d’affection bâtarde qui tenait plutôt du -pacte que de la sympathie. - -Le duc surveillait les favoris de sa belle-sœur. Lorsque l’intimité -des amants semblait devenir menaçante pour l’influence qu’il tenait à -garder sur la reine, il était peu scrupuleux sur les moyens d’amener -entre eux une rupture presque toujours tragique; l’un de ces moyens -fût-il même la délation. - -Le propos en question fut donc rapporté, par ses soins, à la royale -amie du vidame de Maulle. - -Ysabeau sourit, plaisanta cette parole, et sembla n’y point donner plus -d’attention. - -La reine avait ses mires qui lui vendaient les secrets de l’Orient -propres à exaspérer le feu des désirs conçus pour elle. Cléopâtre -nouvelle, c’était une grande épuisée, plutôt faite pour présider des -cours d’amour au fond d’un manoir ou donner des modes à une province -que pour songer à libérer de l’Anglais le sol du pays. En cette -occasion, cependant, elle ne consulta aucun de ses mires,--pas même -Arnaut Guilhem, son alchimiste. - -Une nuit, à quelque temps de là, le sire de Maulle était auprès de la -reine, à l’hôtel Barbette. L’heure était avancée; la fatigue du plaisir -ensommeillait les deux amants. - -Tout à coup, M. de Maulle crut entendre, dans Paris, des sons de -cloches agitées à coups isolés et lugubres. - -Il se dressa: - ---Qu’est-ce que cela? demanda-t-il. - ---Rien.--Laisse!... répondit Ysabeau, enjouée et sans rouvrir les yeux. - ---Rien, ma belle reine?--N’est-ce pas le tocsin? - ---Oui... peut-être.--Eh bien, ami? - ---Le feu a pris à quelque hôtel! - ---J’y rêvais, justement, dit Ysabeau. - -Un sourire de perles entr’ouvrit les lèvres de la belle dormeuse. - ---Même, dans mon rêve, continua-t-elle, c’était toi qui l’avais allumé. -Je te voyais jeter un flambeau dans les réserves d’huiles et de -fourrages, mignon. - ---Moi? - ---Oui!... (Elle traînait les syllabes, languissamment). Tu brûlais le -logis de messire Escabala, mon argentier, tu sais bien, pour gagner -ton pari de l’autre jour. - -Le sire de Maulle rouvrit les yeux à demi, pris d’une vague inquiétude. - ---Quel pari? N’êtes-vous pas endormie encore, mon bel ange? - ---Mais--ton pari d’être l’amant de sa fille, la petite Bérénice, qui a -de si beaux yeux!... Oh! quelle bonne et jolie enfant, n’est-ce pas? - ---Que dites-vous, ma chère Ysabeau? - ---Ne m’avez-vous point comprise, mon seigneur? Je rêvais, vous -disais-je, que vous aviez mis le feu à la demeure de mon argentier pour -enlever sa fille, pendant l’incendie, et en faire votre maîtresse, afin -de gagner votre pari. - - -Le vidame regarda autour de lui, en silence. - -Les lueurs d’un sinistre lointain éclairaient, en effet, les vitraux de -la chambre; des reflets de pourpre faisaient saigner les hermines du -lit royal; les fleurs de lys des écussons et celles qui achevaient de -vivre dans les vases d’émail rougeoyaient! Et rouges, aussi, étaient -les deux coupes, sur une crédence chargée de vins et de fruits. - ---Ah! je me souviens..., dit, à mi-voix, le jeune homme; c’est vrai; je -voulais attirer les regards des courtisans sur cette petite pour les -détourner de notre joie!--Mais voyez donc, Ysabeau: c’est réellement un -grand incendie,--et les flamboiements s’élèvent du côté du Louvre! - -A ces paroles, la reine s’accouda, considéra, très fixement et sans -parler, le vidame de Maulle, secoua la tête; puis, indolente et rieuse, -appuya, sur les lèvres du jeune homme, un long baiser. - ---Tu diras ces choses à maître Cappeluche, lorsque tu seras roué par -lui, en place de Grève, ces jours-ci!--Vous êtes un vilain incendiaire, -mon amour! - -Et, comme les parfums qui sortaient de son corps oriental -étourdissaient et brûlaient les sens jusqu’à ôter la force de penser, -elle se pressa contre lui. - -Le tocsin continuait; on distinguait, dans le lointain, les cris de la -foule. - -Il répondit, en plaisantant: - ---Encore faudrait-il prouver le crime? - -Et il rendit le baiser. - ---Le prouver, méchant? - ---Sans doute? - ---Pourrais-tu prouver le nombre des baisers que tu as reçus de moi? -Autant vouloir compter les papillons qui s’envolent dans un soir d’été! - -Il contemplait cette maîtresse ardente--et si pâle!--qui venait de lui -prodiguer les délices et les abandons des plus merveilleuses voluptés. - -Il lui prit la main. - ---D’ailleurs, ce sera bien facile, continua la jeune femme. Qui donc -avait intérêt à profiter d’un incendie pour enlever la fille de messire -Escabala? Toi seul. Ta parole est engagée dans le pari!--Et, puisque tu -ne pourrais jamais dire où tu étais lorsque le feu a pris?... Tu vois, -c’est bien suffisant, au Châtelet, comme élément de procès criminel. -On instruit d’abord, et puis... (elle bâilla doucement) la torture fait -le reste. - ---Je ne pourrais pas dire où j’étais? demanda M. de Maulle. - ---Sans doute, puisque, du vivant du roi Charles VI, vous étiez, à cette -heure-là, dans les bras de la reine de France, enfant que vous êtes! - -La mort se dressait, en effet, et horrible, des deux côtés de -l’accusation. - ---C’est juste! dit le sire de Maulle, sous le charme du doux regard de -son amie. - -Il s’enivrait d’envelopper d’un bras cette jeune taille ployée en la -chevelure tiède, rousse comme de l’or brûlé. - ---Ce sont là des rêves, dit-il. O ma belle vie!... - -Ils avaient fait de la musique dans la soirée; sa citole était jetée -sur un coussin; une corde se cassa toute seule. - ---Endors-toi, mon ange! Tu as sommeil! dit Ysabeau en attirant avec -mollesse, sur son sein, le front du jeune homme. - -Le bruit de l’instrument l’avait fait tressaillir; les amoureux ont des -superstitions. - - -Le lendemain, le vidame de Maulle fut arrêté et jeté dans un cachot du -Grand Châtelet. Le procès commença d’après l’inculpation prédite. Les -choses se passèrent exactement comme le lui avait annoncé l’auguste -enchanteresse «dont la beauté était si forte qu’elle devait survivre à -ses amours». - -Il fut impossible au vidame de Maulle de trouver ce qu’en termes de -justice on nomme un _alibi_. - -La condamnation à la roue fut prononcée, après la question préalable, -ordinaire et extraordinaire, durant les interrogats. - -La peine des incendiaires, le voile noir, etc., rien ne fut omis. - -Seulement, un incident étrange se produisit au Grand Châtelet. - -L’avocat du jeune homme l’avait pris en affection profonde; celui-ci -lui avait tout avoué. - -Devant l’innocence de M. de Maulle, le défenseur se rendit coupable -d’une action héroïque. - -La veille de l’exécution, il vint dans le cachot du condamné et le fit -évader à la faveur de sa robe. Bref, il se substitua. - -Fut-il le plus noble cœur? Fut-il un ambitieux jouant une partie -terrible? Qui le saura jamais! - -Encore tout brisé et brûlé par la torture, le vidame de Maulle passa la -frontière et mourut dans l’exil. - -Mais l’avocat fut gardé à sa place. - -La belle amie du vidame de Maulle, en apprenant l’évasion du jeune -homme, en éprouva seulement une excessive contrariété[8]. - -Elle ne voulut pas reconnaître le défenseur de son ami. - -Afin que le nom de M. de Maulle fût effacé de la liste des vivants, -elle ordonna l’exécution _quand même_ de la sentence. - -De sorte que l’avocat fut roué en place de Grève au lieu et place du -sire de Maulle. - -Priez pour eux. - - [8] Chose singulière et aussi peu connue que beaucoup - d’autres! Presque tous les historiens du temps s’accordent à - déclarer que la reine Ysabeau de Bavière,--depuis ses noces - jusqu’au moment où la démence du roi fut notoire,--apparut, - au peuple, aux pauvres et à tous, comme «un ange de bonté, - une sainte et sage princesse».--Il est donc à présumer que la - maladie réelle du roi et que l’exemple d’effrénée licence de la - cour ne furent pas étrangers à la nouveauté d’aspect qu’offrit - son caractère à partir des jours dont nous parlons. - - - - -SOMBRE RÉCIT, CONTEUR PLUS SOMBRE - -_A Monsieur Coquelin cadet._ - - Ut declaratio fiat. - - -J’étais invité, ce soir-là, très officiellement, à faire partie -d’un souper d’auteurs dramatiques, réunis pour fêter le succès d’un -confrère. C’était chez B***, le restaurateur en vogue chez les gens de -plume. - -Le souper fut d’abord naturellement triste. - -Toutefois, après avoir sablé quelques rasades de vieux Léoville, la -conversation s’anima. D’autant mieux qu’elle roulait sur les duels -incessants qui défrayaient un grand nombre de conversations parisiennes -vers cette époque. Chacun se remémorait, avec la désinvolture obligée, -d’avoir agité flamberge et cherchait à insinuer, négligemment, de -vagues idées d’intimidation sous couleur de théories savantes et de -clins d’yeux entendus au sujet de l’escrime et du tir. Le plus naïf, -un peu gris, semblait s’absorber dans la combinaison d’un coup de -croisé de seconde qu’il imitait, au-dessus de son assiette, avec sa -fourchette et son couteau. - -Tout à coup, l’un des convives, M. D*** (homme rompu aux ficelles du -théâtre, une sommité quant à la charpente de toutes les situations -dramatiques, celui, enfin, de tous qui a le mieux prouvé s’entendre à -«enlever un succès»), s’écria: - ---Ah! que diriez-vous, messieurs, s’il vous était arrivé mon aventure -de l’autre jour? - ---C’est vrai! répondirent les convives. Tu étais le second de ce M. de -Saint-Sever? - ---Voyons! si tu nous racontais--mais là, franchement!--comment cela -s’est passé? - ---Je veux bien, répondit D***, quoique j’aie le cœur serré, encore, en -y pensant. - -Après quelques silencieuses bouffées de cigarette, D*** commença en ces -termes (_Je lui laisse, strictement, la parole_): - ---La quinzaine dernière, un lundi, dès sept heures du matin, je fus -réveillé par un coup de sonnette: je crus même que c’était Peragallo. -On me remit une carte; je lus: Raoul de Saint-Sever.--C’était le nom de -mon meilleur camarade de collège. Nous ne nous étions pas vus depuis -dix ans. - -Il entra. - -C’était bien lui! - ---Voici longtemps que je ne t’ai serré la main, lui dis-je.--Ah! je -suis heureux de te revoir! Nous causerons d’autrefois en déjeunant. Tu -arrives de Bretagne? - ---D’hier seulement, me répondit-il. - -Je passai une robe de chambre, je versai du madère, et, une fois assis: - ---Raoul, continuai-je, tu as l’air préoccupé; tu as l’air songeur... -Est-ce que c’est d’habitude? - ---Non, c’est un regain d’émotion. - ---D’émotion?--Tu as perdu à la Bourse? - -Il secoua la tête. - ---As-tu entendu parler des duels à mort? me demanda-t-il très -simplement. - -La demande me surprit, je l’avoue: elle était brusque. - ---Plaisante question!--répondis-je, pour faire du dialogue. - -Et je le regardai. - -En me rappelant ses goûts littéraires, je crus qu’il venait me -soumettre le dénouement d’une pièce conçue par lui dans le silence de -la province. - ---Si j’en ai entendu parler! Mais c’est mon métier d’auteur dramatique -d’ourdir, de régler et de dénouer les affaires de ce genre!--Les -rencontres, même, sont ma partie et l’on veut bien m’accorder que j’y -excelle. Tu ne lis donc jamais les gazettes du lundi? - ---Eh bien, me dit-il, il s’agit, tout justement, de quelque chose comme -cela. - -Je l’examinai. Raoul semblait pensif, distrait. Il avait le regard et -la voix tranquilles, ordinaires. Il avait beaucoup de Surville en ce -moment-là... de Surville dans ses bons rôles, même.--Je me dis qu’il -était sous le feu de l’inspiration et qu’il pouvait avoir du talent... -un talent naissant... mais, enfin, là, quelque chose. - ---Vite, m’écriai-je avec impatience, la situation! Dis-moi la -situation!--Peut-être qu’en la creusant... - ---La situation? répondit Raoul en ouvrant de grand yeux,--mais elle -est des plus simples. Hier matin, à mon arrivée à l’hôtel, je trouve -une invitation qui m’y attendait, un bal pour le soir même, rue -Saint-Honoré, chez madame de Fréville.--Je devais m’y rendre. Là, dans -le cours de la fête (juge de ce qui a dû se passer!) je me suis vu -contraint d’envoyer mon gant à la figure d’un monsieur, devant tout le -monde. - -Je compris qu’il me jouait la première scène de sa «machine». - ---Oh! oh! dis-je, comment amènes-tu cela?--Oui, un début. Il y a là -de la jeunesse, du feu!--Mais la suite? le motif? l’agencement de la -scène?--l’idée du drame? l’ensemble, enfin!--A grands traits!... Va! va! - ---Il s’agissait d’une injure faite à ma mère, mon ami,--répondit Raoul, -qui semblait ne pas m’écouter.--Ma Mère,--est-ce un motif suffisant? - -(Ici D*** s’interrompit, regardant les convives qui n’avaient pu -s’empêcher de sourire à ces dernières paroles.) - ---Vous souriez, messieurs? dit-il. Moi aussi j’ai souri. Le «je me -bats pour ma mère» surtout, je trouvais cela d’un toc et d’un démodé -à faire mal.--C’était infect. Je voyais la chose en scène! Le public -se serait tenu les côtes. Je déplorais l’inexpérience théâtrale de ce -pauvre Raoul, et j’allais le dissuader de ce que je prenais pour le -plan mort-né du plus indigeste des _ours_, lorsqu’il ajouta: - ---J’ai en bas Prosper, un ami de Bretagne: il est venu de Rennes avec -moi--Prosper Vidal; il m’attend dans la voiture devant ta porte.--A -Paris, je ne connais que toi seul.--Voyons: veux-tu me servir de -second? Les témoins de mon adversaire seront chez moi dans une heure. -Si tu acceptes, habille-toi vite. Nous avons cinq heures de chemin de -fer d’ici Erquelines. - -Alors, seulement, je m’aperçus qu’il me parlait d’une chose de la vie! -de la vie réelle!--Je restai abasourdi. Ce ne fut qu’après un temps que -je lui pris la main. Je souffrais! Tenez, je ne suis pas plus friand de -la lame qu’un autre; mais il me semble que j’eusse été moins ému s’il -se fût agi de moi-même. - ---C’est vrai! on est comme ça!... s’écrièrent les convives, qui -tenaient à bénéficier de la remarque. - ---Tu aurais dû me dire cela tout de suite!... lui répondis-je. Je ne -te ferai pas de phrases. C’est bon pour le public. Compte sur moi. -Descends, je te rejoins. - -(Ici D*** s’arrêta, visiblement troublé par le souvenir des incidents -qu’il venait de nous retracer.) - ---Une fois seul, continua-t-il, je fis mon plan, en m’habillant à -la hâte. Il ne s’agissait pas ici de corser les choses: la situation -(banale, il est vrai, pour le théâtre) me semblait archisuffisante -pour l’existence. Et son côté _Closerie des Genêts_, sans offense, -disparaissait à mes yeux, quand je songeais que ce qui allait se jouer, -c’était la vie de mon pauvre Raoul!--Je descendis sans perdre une -minute. - -L’autre témoin, M. Prosper Vidal, était un jeune médecin, très mesuré -dans ses allures et ses paroles; une tête distinguée, un peu positive, -rappelant les anciens Maurice Coste. Il me parut très convenable pour -la circonstance. Vous voyez cela d’ici, n’est-ce pas? - -Tous les convives, devenus très attentifs, firent le signe de tête -entendu que cette habile question nécessitait. - ---La présentation terminée, nous roulâmes sur le boulevard -Bonne-Nouvelle, où était l’hôtel de Raoul (près du Gymnase).--Je -montai. Nous trouvâmes chez lui deux messieurs boutonnés du haut en -bas, dans la couleur, bien que légèrement démodés aussi. (Entre nous, -je trouve qu’ils sont un peu en retard, dans la vie réelle!)--On se -salua. Dix minutes après, les conventions étaient réglées: Pistolet, -vingt-cinq pas, au commandement. La Belgique. Le lendemain. Six heures -du matin. Enfin, ce qu’il y a de plus connu! - ---Tu aurais pu trouver plus neuf, interrompit, en essayant de sourire, -le convive qui combinait des bottes secrètes avec sa fourchette et son -couteau. - ---Mon ami, riposta D*** avec une ironie amère, tu es un malin, toi! tu -fais l’esprit fort! tu vois toujours les choses à travers une lorgnette -de théâtre. - -Mais, si tu avais été là, tu aurais, comme moi, visé à la simplicité. -Il ne s’agissait pas ici d’offrir, pour armes, le couteau à papier de -l’_Affaire Clémenceau_. Il faut comprendre que tout n’est pas comédie -dans la vie! Moi, voyez-vous, je m’emballe facilement pour les choses -vraies, les choses naturelles!... et qui arrivent! Tout n’est pas mort -en moi, que diable!... Et je vous assure que ce «ne fut pas drôle du -tout» quand, une demi-heure après, nous prîmes le train d’Erquelines, -avec nos armes dans une valise. Le cœur me battait! parole d’honneur! -plus qu’il ne m’a jamais battu à une première. - -Ici D*** s’interrompit, but, d’un trait, un grand verre d’eau: il était -blême. - ---Continue! dirent les convives. - ---Je vous passe le voyage, la frontière, la douane, l’hôtel et la nuit, -murmura D*** d’une voix rauque. - -Jamais je ne m’étais senti pour M. de Saint-Sever une amitié plus -véritable. Je ne dormis pas une seconde, malgré la fatigue nerveuse -que j’éprouvais. Enfin, le petit jour parut. Il était quatre heures et -demie. Il faisait beau temps. Le moment était venu. Je me levai, je me -jetai de l’eau froide sur la tête. Ma toilette ne fut pas longue. - -J’entrai dans la chambre de Raoul. Il avait passé la nuit à écrire. -Nous avons tous mûri de ces scènes-là. Je n’avais qu’à me rappeler pour -être naturel. Il dormait auprès de la table, dans un fauteuil: les -bougies brûlaient encore. Au bruit que je fis en entrant, il s’éveilla -et regarda la pendule. Je m’y attendais, je connais cet effet-là. Je -vis alors combien il est observé. - ---Merci, mon ami, me dit-il. Prosper est-il prêt?--Nous avons une -demi-heure de marche. Je crois qu’il serait temps de le prévenir. - -Quelques instants après, nous descendions tous les trois et, à cinq -heures sonnant, nous étions sur le grand chemin d’Erquelines. Prosper -portait les pistolets. J’avais positivement le «trac», entendez-vous! -Je n’en rougis pas. - -Ils causaient ensemble d’affaires de famille, comme si de rien n’eût -été. Raoul était superbe, tout en noir, l’air grave et décidé, très -calme, imposant à force de naturel!...--Une autorité dans la tenue... -Tenez, avez-vous vu Bocage à Rouen, dans les pièces du répertoire -1830-1840?--Il a eu des éclairs, là!... peut-être plus beaux qu’à Paris. - ---Hé! hé! objecta une voix. - ---Oh! oh!... tu vas loin!... interrompirent deux ou trois convives. - ---Enfin, Raoul m’enlevait comme je n’ai jamais été enlevé, poursuivit -D***,--croyez-le bien. Nous arrivâmes sur le terrain en même temps que -nos adversaires. J’avais comme un mauvais pressentiment. - -L’adversaire était un homme froid, tournure d’officier, genre fils de -famille; une physionomie à la Landrol;--mais moins d’ampleur dans la -tenue. Les pourparlers étant inutiles, les armes furent chargées.--Ce -fut moi qui comptai les pas, et je dus tenir mon âme (comme disent les -Arabes) pour ne pas laisser voir mes _a parte_. Le mieux était d’être -classique. - -Tout mon jeu était contenu. Je ne chancelai pas. Enfin la distance fut -marquée. Je revins vers Raoul. Je l’embrassai et lui serrai la main. -J’avais les larmes aux yeux, non pas les larmes de rigueur, mais de -vraies. - ---Voyons, voyons, mon bon D***, me dit-il, du calme. Qu’est-ce que -c’est donc? - -A ces paroles, je le regardai. - -M. de Saint-Sever était, tout bonnement, magnifique. On eût dit qu’il -était en scène! Je l’admirais. J’avais cru jusqu’alors qu’on ne -trouvait de ces sang-froids-là que sur les planches. - -Les deux adversaires vinrent se placer en face l’un de l’autre, le pied -sur la marque. Il y eut là une espèce de passade. Mon cœur faisait le -trémolo! Prosper remit à Raoul le pistolet tout armé, praticable; puis, -détournant la tête avec une transe affreuse, je retournai au premier -plan, du côté du fossé. - -Et les oiseaux chantaient! je voyais des fleurs au pied des arbres! de -vrais arbres! Jamais Cambon n’a signé une plus belle matinée! Quelle -terrible antithèse! - ---Une!... deux!... trois!... cria Prosper, à intervalles égaux, en -frappant dans ses mains. - -J’avais la tête tellement troublée que je crus entendre les trois coups -du régisseur. Une double détonation éclata en même temps.--Ah! mon -Dieu, mon Dieu! - -D*** s’interrompit et mit la tête dans ses mains. - ---Allons! voyons! Nous savons que tu as du cœur... Achève! crièrent, de -toutes parts, les convives, très émus à leur tour. - ---Eh bien, voilà! dit D***,--Raoul était tombé sur l’herbe, sur un -genou, après avoir fait un tour sur lui-même. La balle l’avait frappé -en plein cœur,--enfin, là!--(Et D*** se frappait la poitrine.)--Je me -précipitai vers lui. - ---Ma pauvre mère! murmura-t-il. - -(D*** regarda les convives: ceux-ci, en gens de tact, comprirent, cette -fois, qu’il eût été d’assez mauvais goût de réitérer le sourire de la -«croix de ma mère». Le «ma pauvre mère» passa donc comme une lettre à -la poste; le mot, étant réellement en situation, devenait possible.) - ---Ce fut tout, reprit D***. Le sang lui vint à pleine bouche. - -Je regardai du côté de l’adversaire; il avait, lui, l’épaule fracassée. - -On le soignait. - -Je pris mon pauvre ami dans mes bras. Prosper lui soutenait la tête. - -En une minute, figurez-vous! je me rappelai nos bonnes années -d’enfance; les récréations, les rires joyeux, les jours de sortie, les -vacances!--lorsque nous jouions _à la balle_!... - -(Tous les convives inclinèrent la tête, pour indiquer qu’ils -appréciaient le rapprochement.) - -D***, qui se montait visiblement, se passa la main sur le front. Il -continua d’un ton extraordinaire et les yeux fixés dans le vague: - ---C’était... comme un rêve, enfin!--Je le regardais. Lui ne me voyait -plus: il expirait. Et si simple! si digne! Pas une plainte. Sobre, -enfin. J’étais empoigné, là. Et deux grosses larmes me roulèrent dans -les yeux! Deux vraies, celles-là! Oui, messieurs, deux larmes... Je -voudrais que Frédérick les eût vues. Il les aurait comprises, lui!--Je -bégayai un adieu à mon pauvre ami Raoul et nous l’étendîmes à terre. - -Roide, sans fausse position,--pas de pose!--VRAI, comme toujours, il -était là! Le sang sur l’habit! Les manchettes rouges! Le front déjà -très blanc! Les yeux fermés. J’étais sans autre pensée que celle-ci: -Je le trouvai _sublime_. Oui, messieurs, sublime! c’est le mot!... -Oh! tenez!--il me semble... que je le vois encore! Je ne me possédais -plus d’admiration! Je perdais la tête! Je ne savais plus de quoi il -était question!!! Je confondais!--J’applaudissais! Je... je voulais le -rappeler... - -Ici D*** qui s’était emporté jusqu’à crier, s’arrêta court, -brusquement: puis, sans transition, d’une voix très calme et avec un -sourire triste, il ajouta: - ---Hélas! oui!--j’aurais voulu le rappeler... à la vie. - -(Un murmure approbateur accueillit ce mot heureux.) - ---Prosper m’entraîna. - -(Ici D*** se dressa, les yeux fixes; il semblait réellement pénétré de -douleur: puis, se laissant retomber sur sa chaise:) - ---Enfin? nous sommes tous mortels! ajouta-t-il d’une voix très -basse.--(Puis il but un verre de rhum qu’il reposa, bruyamment, sur la -table, et repoussa ensuite comme un calice.) - -D***, en terminant ainsi, d’une voix brisée, avait fini par si bien -captiver ses auditeurs, tant par le côté impressionnant de son -histoire que par la vivacité de son débit, que, lorsqu’il se tut, -les applaudissements éclatèrent. Je crus devoir joindre mes humbles -félicitations à celles de ses amis. - -Tout le monde était fort ému.--Fort ému. - ---Succès d’_estime_! pensai-je. - ---Il a réellement du talent, ce D***! murmurait chacun à l’oreille de -son voisin. - -Tous vinrent lui serrer la main, chaleureusement.--Je sortis. - -A quelques jours de là, je rencontrai l’un de mes amis, un littérateur, -et je lui narrai l’histoire de M. D*** _telle que je l’avais entendue_. - ---Eh bien! lui demandai-je en finissant: qu’en pensez-vous? - ---Oui. C’est presque une nouvelle! me répondit-il après un -silence.--Écrivez-la donc! - -Je le regardai fixement. - ---Oui, lui dis-je, _maintenant_ je puis l’écrire: elle est complète. - - - - -L’INTERSIGNE - -_A Monsieur l’abbé Victor de Villiers de L’Isle-Adam._ - - «Attende, homo, quid fuisti ante ortum et quod eris usque ad - occasum. Profectó fuit quod non eras. Posteà, de vili materia - factus, in utero matris de sanguine menstruali nutritus, - tunica tua fuit pellis secundina. Deindè, in vilissimo panno - involutus, progressus es ad nos,--sic indutus et ornatus! Et - non memor es quæ sit origo tua. Nihil est aliud homo quam - sperma fœtidum, saccus stercorum, cibus vermium. Scientia, - sapientia, ratio, sine Deo sicut nubes transeunt. - - Post hominem vermis: post vermem fœtor et horror; Sic, in non - hominem, vertitur omnis homo. - - «Cur carnem tuam adornas et impinguas, quam, post paucos dies, - vermes devoraturi sunt in sepulchro, animam, vero, tuam non - adornas,--quæ Deo et Angelis ejus præsentenda est in Cœlis!» - - SAINT BERNARD, _Méditations_, t. II.--Bollandistes, - _Préparation au Jugement dernier_. - - -Un soir d’hiver qu’entre gens de pensée, nous prenions le thé, autour -d’un bon feu, chez l’un de nos amis, le baron Xavier de la V*** (un -pâle jeune homme que d’assez longues fatigues militaires, subies, très -jeune encore, en Afrique, avaient rendu d’une débilité de tempérament -et d’une sauvagerie de mœurs peu communes), la conversation tomba -sur un sujet des plus sombres: il était question de la _nature_ de -ces coïncidences extraordinaires, stupéfiantes, mystérieuses, qui -surviennent dans l’existence de quelques personnes. - ---Voici une histoire, nous dit-il, que je n’accompagnerai d’aucun -commentaire. Elle est véridique. Peut-être la trouverez-vous -impressionnante. - -Nous allumâmes des cigarettes et nous écoutâmes le récit suivant: - ---En 1876, au solstice de l’automne, vers ce temps où le nombre, -toujours croissant, des inhumations accomplies à la légère,--beaucoup -trop précipitées enfin,--commençait à révolter la Bourgeoisie -parisienne et à la plonger dans les alarmes, un certain soir, sur les -huit heures, à l’issue d’une séance de spiritisme des plus curieuses, -je me sentis, en rentrant chez moi, sous l’influence de ce spleen -héréditaire dont la noire obsession déjoue et réduit à néant les -efforts de la Faculté. - -C’est en vain qu’à l’instigation doctorale j’ai dû, maintes fois, -m’enivrer du breuvage d’Avicenne[9]: en vain me suis-je assimilé, -sous toutes formules, des quintaux de fer et, foulant aux pieds tous -les plaisirs, ai-je fait descendre, nouveau Robert d’Arbrissel, le -vif-argent de mes ardentes passions jusqu’à la température des -Samoyèdes, rien n’a prévalu!--Allons. Il paraît, décidément, que je -suis un personnage taciturne et morose! Mais il faut aussi que, sous -une apparence nerveuse, je sois, comme on dit, bâti à chaux et à -sable, pour me trouver encore à même, après tant de soins, de pouvoir -contempler les étoiles. - - [9] Le séné: (Avicéné): (_Hist._). - -Ce soir-là donc, une fois dans ma chambre, en allumant un cigare aux -bougies de la glace, je m’aperçus que j’étais mortellement pâle! et -je m’ensevelis dans un ample fauteuil, vieux meuble en velours grenat -capitonné où le vol des heures, sur mes longues songeries, me semble -moins lourd. L’accès de spleen devenait pénible jusqu’au malaise, -jusqu’à l’accablement! Et, jugeant impossible d’en secouer les ombres -par aucune distraction mondaine,--surtout au milieu des horribles -soucis de la capitale,--je résolus, par essai, de m’éloigner de Paris, -d’aller prendre un peu de nature au loin, de me livrer à de vifs -exercices, à quelques salubres parties de chasse, par exemple, pour -tenter de diversifier. - -A peine cette pensée me fut-elle venue, _à l’instant même_ où je me -décidai pour cette ligne de conduite, le nom d’un vieil ami, oublié -depuis des années, l’abbé Maucombe, me passa dans l’esprit. - ---L’abbé Maucombe!... dis-je, à voix basse. - -Ma dernière entrevue avec le savant prêtre datait du moment de son -départ pour un long pèlerinage en Palestine. La nouvelle de son retour -m’était parvenue autrefois. Il habitait l’humble presbytère d’un petit -village en basse Bretagne. - -Maucombe devait y disposer d’une chambre quelconque, d’un réduit?--Sans -doute, il avait amassé, dans ses voyages, quelques anciens volumes? -des curiosités du Liban? Les étangs, auprès des manoirs voisins, -recélaient, à le parier, du canard sauvage?.. Quoi de plus opportun!... -Et, si je voulais jouir, avant les premiers froids, de la dernière -quinzaine du féerique mois d’octobre dans les rochers rougis, si je -tenais à voir encore resplendir les longs soirs d’automne sur les -hauteurs boisées, je devais me hâter! - -La pendule sonna neuf heures. - -Je me levai; je secouai la cendre de mon cigare. Puis, en homme de -décision, je mis mon chapeau, ma houppelande et mes gants; je pris ma -valise et mon fusil: je soufflai les bougies et je sortis--en fermant -sournoisement et à triple tour la vieille serrure à secret qui fait -l’orgueil de ma porte. - -Trois quarts d’heure après, le convoi de la ligne de Bretagne -m’emportait vers le petit village de Saint-Maur, desservi par l’abbé -Maucombe; j’avais même trouvé le temps, à la gare, d’expédier une -lettre crayonnée à la hâte, en laquelle je prévenais mon père de mon -départ. - -Le lendemain matin, j’étais à R***, d’où Saint-Maur n’est distant que -de deux lieues, environ. - -Désireux de conquérir une bonne nuit (afin de pouvoir prendre mon fusil -dès le lendemain, au point du jour), et toute sieste d’après déjeuner -me semblant capable d’empiéter sur la perfection de mon sommeil, je -consacrai ma journée, pour me tenir éveillé malgré la fatigue, à -plusieurs visites chez d’anciens compagnons d’études.--Vers cinq heures -du soir, ces devoirs remplis, je fis seller, au Soleil-d’or, où j’étais -descendu, et, aux lueurs du couchant, je me trouvai en vue d’un hameau. - -Chemin faisant, je m’étais remémoré le prêtre chez lequel j’avais -dessein de m’arrêter pendant quelques jours. Le laps de temps qui -s’était écoulé depuis notre dernière rencontre, les excursions, les -événements intermédiaires et les habitudes d’isolement devaient avoir -modifié son caractère et sa personne. J’allais le retrouver grisonnant. -Mais je connaissais la conversation fortifiante du docte recteur,--et -je me faisais une espérance de songer aux veillées que nous allions -passer ensemble. - ---L’abbé Maucombe! ne cessais-je de me répéter tout bas,--excellente -idée! - -En interrogeant sur sa demeure les vieilles gens qui paissaient les -bestiaux le long des fossés, je dus me convaincre que le curé,--en -parfait confesseur d’un Dieu de miséricorde,--s’était profondément -acquis l’affection de ses ouailles et, lorsqu’on m’eut bien indiqué le -chemin du presbytère assez éloigné du pâté de masures et de chaumines -qui constitue le village de Saint-Maur, je me dirigeai de ce côté. - -J’arrivai. - -L’aspect champêtre de cette maison, les croisées et leurs jalousies -vertes, les trois marches de grès, les lierres, les clématites et -les roses-thé qui s’enchevêtraient sur les murs jusqu’au toit, -d’où s’échappait, d’un tuyau à girouette, un petit nuage de fumée, -m’inspirèrent des idées de recueillement, de santé et de paix profonde. -Les arbres d’un verger voisin montraient, à travers un treillis -d’enclos, leurs feuilles rouillées par l’énervante saison. Les deux -fenêtres de l’unique étage brillaient des feux de l’Occident; une niche -où se tenait l’image d’un bienheureux était creusée entre elles. Je -mis pied à terre, silencieusement: j’attachai le cheval au volet et je -levai le marteau de la porte, en jetant un coup d’œil de voyageur à -l’horizon, derrière moi. - -Mais l’horizon brillait tellement sur les forêts de chênes lointains et -de pins sauvages où les derniers oiseaux s’envolaient dans le soir, les -eaux d’un étang couvert de roseaux, dans l’éloignement, réfléchissaient -si solennellement le ciel, la nature était si belle, au milieu de -ces airs calmés, dans cette campagne déserte, à ce moment où tombe -le silence, que je restai--sans quitter le marteau suspendu,--que je -restai muet. - -O toi, pensai-je, qui n’as point l’asile de tes rêves, et pour qui -la terre de Chanaan, avec ses palmiers et ses eaux vives, n’apparaît -pas, au milieu des aurores, après avoir tant marché sous de dures -étoiles, voyageur si joyeux au départ et maintenant assombri,--cœur -fait pour d’autres exils que ceux dont tu partages l’amertume avec des -frères mauvais,--regarde! Ici l’on peut s’asseoir sur la pierre de la -mélancolie!--Ici les rêves morts ressuscitent, devançant les moments -de la tombe! Si tu veux avoir le véritable désir de mourir, approche: -ici la vue du ciel exalte jusqu’à l’oubli. - -J’étais dans cet état de lassitude, où les nerfs sensibilisés -vibrent aux moindres excitations. Une feuille tomba près de moi; son -bruissement furtif me fit tressaillir. Et le magique horizon de cette -contrée entra dans mes yeux! Je m’assis devant la porte, solitaire. - -Après quelques instants, comme le soir commençait à fraîchir, je revins -au sentiment de la réalité. Je me levai très vite et je repris le -marteau de la porte en regardant la maison riante. - -Mais, à peine eus-je de nouveau jeté sur elle un regard distrait, que -je fus forcé de m’arrêter encore, me demandant, cette fois, si je -n’étais pas le jouet d’une hallucination. - -Était-ce bien la maison que j’avais vue tout à l’heure? Quelle -ancienneté me dénonçaient, _maintenant_, les longues lézardes, entre -les feuilles pâles?--Cette bâtisse avait un air étranger; les carreaux -illuminés par les rayons d’agonie du soir brûlaient d’une lueur -intense: le portail hospitalier m’invitait avec ses trois marches: -mais, en concentrant mon attention sur ces dalles grises, je vis -qu’elles venaient d’être polies, que des traces de lettres creusées -y restaient encore, et je vis bien qu’elles provenaient du cimetière -voisin,--dont les croix noires m’apparaissaient, à présent, de côté, -à une centaine de pas. Et la maison me sembla changée à donner le -frisson, et les échos du lugubre coup du marteau, que je laissai -retomber, dans mon saisissement, retentirent, dans l’intérieur de -cette demeure, comme les vibrations d’un glas. - -Ces sortes de _vues_, étant plutôt morales que physiques, s’effacent -avec rapidité. Oui, j’étais, à n’en pas douter une seconde, la victime -de cet abattement intellectuel que j’ai signalé. Très empressé de voir -un visage qui m’aidât, par son humanité, à en dissiper le souvenir, je -poussai le loquet sans attendre davantage.--J’entrai. - -La porte, mue par un poids d’horloge, se referma d’elle-même, derrière -moi. - -Je me trouvai dans un long corridor à l’extrémité duquel Nanon, la -gouvernante, vieille et réjouie, descendait l’escalier, une chandelle à -la main. - ---Monsieur Xavier!... s’écria-t-elle, toute joyeuse en me reconnaissant. - ---Bonsoir, ma bonne Nanon! lui répondis-je, en lui confiant, à la hâte, -ma valise et mon fusil. - -(J’avais oublié ma houppelande dans ma chambre, au Soleil d’or.) - -Je montai. Une minute après, je serrai dans mes bras mon vieil ami. - -L’affectueuse émotion des premières paroles et le sentiment de la -mélancolie du passé nous oppressèrent quelque temps, l’abbé et -moi.--Nanon vint nous apporter la lampe et nous annoncer le souper. - ---Mon cher Maucombe, lui dis-je en passant mon bras sous le sien -pour descendre, c’est une chose de toute éternité que l’amitié -intellectuelle, et je vois que nous partageons ce sentiment. - ---Il est des esprits chrétiens d’une parenté divine très rapprochée, me -répondit-il.--Oui.--Le monde a des croyances moins «raisonnables» pour -lesquelles des partisans se trouvent qui sacrifient leur sang, leur -bonheur, leur devoir. Ce sont des fanatiques! acheva-t-il en souriant. -Choisissons, pour foi, la plus utile, puisque nous sommes libres et que -nous devenons notre croyance. - ---Le fait est, lui répondis-je, qu’il est déjà très mystérieux que deux -et deux fassent quatre. - -Nous passâmes dans la salle à manger. Pendant le repas, l’abbé, m’ayant -doucement reproché l’oubli où je l’avais tenu si longtemps, me mit au -courant de l’esprit du village. - -Il me parla du pays, me raconta deux ou trois anecdotes touchant les -châtelains des environs. - -Il me cita ses exploits personnels à la chasse et ses triomphes à -la pêche: pour tout dire, il fut d’une affabilité et d’un entrain -charmants. - -Nanon, messager rapide, s’empressait, se multipliait autour de nous et -sa vaste coiffe avait des battements d’ailes. - -Comme je roulais une cigarette en prenant le café, Maucombe, qui était -un ancien officier de dragons, m’imita; le silence des premières -bouffées nous ayant surpris dans nos pensées, je me mis à regarder mon -hôte avec attention. - -Ce prêtre était un homme de quarante-cinq ans, à peu près, et d’une -haute taille. De longs cheveux gris entouraient de leur boucle enroulée -sa maigre et forte figure. Les yeux brillaient de l’intelligence -mystique. Ses traits étaient réguliers et austères; le corps, svelte, -résistait au pli des années: il savait porter sa longue soutane. Ses -paroles, empreintes de science et de douceur, étaient soutenues par une -voix bien timbrée, sortie d’excellents poumons. Il me paraissait enfin -d’une santé vigoureuse: les années l’avaient fort peu atteint. - -Il me fit venir dans son petit salon-bibliothèque. - -Le manque de sommeil, en voyage, prédispose au frisson; la soirée était -d’un froid vif, avant-coureur de l’hiver. Aussi, lorsqu’une brassée -de sarments flamba devant mes genoux, entre deux ou trois rondins, -j’éprouvai quelque réconfort. - -Les pieds sur les chenets, et accoudés en nos deux fauteuils de cuir -bruni, nous parlâmes naturellement de Dieu. - -J’étais fatigué: j’écoutais, sans répondre. - ---Pour conclure, me dit Maucombe en se levant, nous sommes ici pour -témoigner,--par nos œuvres, nos pensées, nos paroles et notre lutte -contre la Nature,--pour témoigner _si nous pesons le poids_. - -Et il termina par une citation de Joseph de Maistre: «Entre l’Homme et -Dieu, il n’y a que l’Orgueil.» - ---Ce nonobstant, lui dis-je, nous avons l’honneur d’exister (nous, les -enfants gâtés de cette Nature) dans un siècle de lumières? - ---Préférons-lui la Lumière des siècles, répondit-il en souriant. - -Nous étions arrivés sur le palier, nos bougies à la main. - -Un long couloir, parallèle à celui d’en bas, séparait, de celle de mon -hôte, la chambre qui m’était destinée:--il insista pour m’y installer -lui-même. Nous y entrâmes; il regarda s’il ne me manquait rien et -comme, rapprochés, nous nous donnions la main et le bonsoir, un vivace -reflet de ma bougie tomba sur son visage.--Je tressaillis, cette fois! - -Était-ce un agonisant qui se tenait debout, là, près de ce lit? La -figure qui était devant moi n’était pas, ne pouvait pas être celle -du souper! Ou, du moins, si je la reconnaissais vaguement, il me -semblait que je ne l’avais vue, en réalité, qu’en ce moment-ci. Une -seule réflexion me fera comprendre: l’abbé me donnait, humainement, -la _seconde_ sensation que, par une obscure correspondance, sa maison -m’avait fait éprouver. - -La tête que je contemplais était grave, très pâle, d’une pâleur de -mort et les paupières étaient baissées. Avait-il oublié ma présence? -Priait-il? Qu’avait-il donc à se tenir ainsi!--Sa personne s’était -revêtue d’une solennité si soudaine que je fermai les yeux. Quand je -les rouvris, après une seconde, le bon abbé était toujours là,--mais, -je le reconnaissais maintenant!--A la bonne heure! Son sourire amical -dissipait en moi toute inquiétude. L’impression n’avait pas duré le -temps d’adresser une question. Ç’avait été un saisissement,--une sorte -d’hallucination. - -Maucombe me souhaita, une seconde fois, la bonne nuit et se retira. - -Une fois seul: - ---Un profond sommeil, voilà ce qu’il me faut! pensai-je. - -Incontinent je songeai à la Mort; j’élevai mon âme à Dieu et je me mis -au lit. - -L’une des singularités d’une extrême fatigue est l’impossibilité du -sommeil immédiat. Tous les chasseurs ont éprouvé ceci. C’est un point -de notoriété. - -Je m’attendais à dormir vite et profondément. J’avais fondé de grandes -espérances sur une bonne nuit. Mais, au bout de dix minutes, je dus -reconnaître que cette gêne nerveuse ne se décidait pas à s’engourdir. -J’entendais des tics-tacs, des craquements brefs du bois et des murs. -Sans doute des horloges-de-mort. Chacun des bruits imperceptibles de la -nuit se répondait, en tout mon être, par un coup électrique. - -Les branches noires se heurtaient dans le vent, au jardin. A chaque -instant, des brins de lierre frappaient ma vitre. J’avais, surtout, le -sens de l’ouïe d’une acuité pareille à celle des gens qui meurent de -faim. - ---J’ai pris deux tasses de café, pensai-je: c’est cela! - -Et, m’accoudant sur l’oreiller, je me mis à regarder, obstinément, -la lumière de la bougie, sur la table, auprès de moi. Je la regardai -avec fixité, entre les cils, avec cette attention intense que donne au -regard l’absolue distraction de la pensée. - -Un petit bénitier, en porcelaine coloriée, avec sa branche de buis, -était suspendu auprès de mon chevet. Je mouillai, tout à coup, mes -paupières avec l’eau bénite, pour les rafraîchir: puis j’éteignis -la bougie et je fermai les yeux. Le sommeil s’approchait: la fièvre -s’apaisait. - -J’allais m’endormir. - -Trois petits coups secs, impératifs, furent frappés à ma porte. - ---Hein? me dis-je, en sursaut. - -Alors je m’aperçus que mon premier somme avait déjà commencé. -J’ignorais où j’étais. Je me croyais à Paris. Certains repos donnent -ces sortes d’oublis risibles. Ayant même, presque aussitôt, perdu de -vue la cause principale de mon réveil, je m’étirai voluptueusement, -dans une complète inconscience de la situation. - ---A propos! me dis-je tout à coup: mais on a frappé?--Quelle visite -peut bien?... - -A ce point de ma phrase, une notion confuse et obscure que je n’étais -plus à Paris, mais dans un presbytère de Bretagne, chez l’abbé -Maucombe, me vint à l’esprit. - -En un clin d’œil, je fus au milieu de la chambre. - -Ma première impression, en même temps que celle du froid aux pieds, -fut celle d’une vive lumière. La pleine lune brillait, en face de la -fenêtre, au-dessus de l’église, et, à travers les rideaux blancs, -découpait son angle de flamme déserte et pâle sur le parquet. - -Il était bien minuit. - -Mes idées étaient morbides. Qu’était-ce donc? L’ombre était -extraordinaire. - -Comme je m’approchais de la porte, une tache de braise, partie du trou -de la serrure, vint errer sur ma main et sur ma manche. - -Il y avait quelqu’un derrière la porte: on avait réellement frappé. - -Cependant, à deux pas du loquet, je m’arrêtai court. - -Une chose me paraissait surprenante: la _nature_ de la tache qui -courait sur ma main. C’était une lueur glacée, sanglante, n’éclairant -pas.--D’autre part, comment se faisait-il que je ne voyais aucune ligne -de lumière sous la porte, dans le corridor?--Mais, en vérité, ce qui -sortait ainsi du trou de la serrure me causait l’impression du regard -phosphorique d’un hibou! - -En ce moment, l’heure sonna, dehors, à l’église, dans le vent nocturne. - ---Qui est là? demandai-je, à voix basse. - -La lueur s’éteignit:--j’allais m’approcher... - -Mais la porte s’ouvrit, largement, lentement, silencieusement. - -En face de moi, dans le corridor, se tenait, debout, une forme haute et -noire,--un prêtre, le tricorne sur la tête. La lune l’éclairait tout -entier à l’exception de la figure: je ne voyais que le feu de ses deux -prunelles qui me considéraient avec une solennelle fixité. - -Le souffle de l’autre monde enveloppait ce visiteur, son attitude -m’oppressait l’âme. Paralysé par une frayeur qui s’enfla instantanément -jusqu’au paroxysme, je contemplai le désolant personnage, en silence. - -Tout à coup, le prêtre éleva le bras, avec lenteur, vers moi. Il me -présentait une chose lourde et vague. C’était un manteau. Un grand -manteau noir, un manteau de voyage. Il me le tendait, comme pour me -l’offrir!... - -Je fermai les yeux, pour ne pas voir cela. Oh! je ne voulais pas voir -cela! Mais un oiseau de nuit, avec un cri affreux, passa entre nous et -le vent de ses ailes, m’effleurant les paupières, me les fit rouvrir. -Je sentis qu’il voletait par la chambre. - -Alors,--et avec un râle d’angoisse, car les forces me trahissaient pour -crier,--je repoussai la porte de mes deux mains crispées et étendues et -je donnai un violent tour de clef, frénétique et les cheveux dressés! - -Chose singulière, il me sembla que tout cela ne faisait aucun bruit. - -C’était plus que l’organisme n’en pouvait supporter. Je m’éveillai. -J’étais assis sur mon séant, dans mon lit, les bras tendus devant moi; -j’étais glacé; le front trempé de sueur; mon cœur frappait contre les -parois de ma poitrine de gros coups sombres. - ---Ah! me dis-je, le songe horrible! - -Toutefois, mon insurmontable anxiété subsistait. Il me fallut -plus d’une minute avant d’_oser_ remuer le bras pour chercher les -allumettes: j’appréhendais de sentir, dans l’obscurité, une main froide -saisir la mienne et la presser amicalement. - -J’eus un mouvement nerveux en entendant ces allumettes bruire sous mes -doigts dans le fer du chandelier. Je rallumai la bougie. - -Instantanément, je me sentis mieux; la lumière, cette vibration divine, -diversifie les milieux funèbres et console des mauvaises terreurs. - -Je résolus de boire un verre d’eau froide pour me remettre tout à fait -et je descendis du lit. - -En passant devant la fenêtre, je remarquai une chose: la lune était -exactement pareille à celle de mon songe, bien que je ne l’eusse pas -vue avant de me mettre au lit; et, en allant, la bougie à la main, -examiner la serrure de la porte, je constatai qu’un tour de clef avait -été donné _en dedans_, ce que je n’avais point fait avant mon sommeil. - -A ces découvertes, je jetai un regard autour de moi. Je commençai à -trouver que la chose était revêtue d’un caractère bien insolite. Je -me recouchai, je m’accoudai, je cherchai à me raisonner, à me prouver -que tout cela n’était qu’un accès de somnambulisme très lucide, mais -je me rassurai de moins en moins. Cependant, la fatigue me prit comme -une vague, berça mes noires pensées et m’endormit brusquement dans mon -angoisse. - -Quand je me réveillai, un bon soleil jouait dans la chambre. - -C’était une matinée heureuse. Ma montre, accrochée au chevet du lit, -marquait dix heures. Or, pour nous réconforter, est-il rien de tel que -le jour, le radieux soleil? Surtout quand on sent les dehors embaumés -et la campagne pleine d’un vent frais dans les arbres, les fourrés -épineux, les fossés couverts de fleurs et tout humides d’aurore! - -Je m’habillai à la hâte, très oublieux du sombre commencement de ma -nuitée. - -Complètement ranimé par des ablutions réitérées d’eau fraîche, je -descendis. - -L’abbé Maucombe était dans la salle à manger: assis devant la nappe -déjà mise il lisait un journal en m’attendant. - -Nous nous serrâmes la main: - ---Avez-vous passé une bonne nuit, mon cher Xavier? me demanda-t-il. - ---Excellente! répondis-je distraitement (par habitude et sans accorder -attention le moins du monde à ce que je disais). - -La vérité est que je me sentais bon appétit: voilà tout. - -Nanon intervint, nous apportant le déjeuner. - -Pendant le repas notre causerie fut à la fois recueillie et joyeuse: -l’homme qui vit saintement connaît, seul, la joie et sait la -communiquer. - -Tout à coup, je me rappelai mon rêve. - ---A propos, m’écriai-je, mon cher abbé, il me souvient que j’ai eu -cette nuit un singulier rêve,--et d’une étrangeté... comment puis-je -exprimer cela? Voyons... saisissante? étonnante? effrayante?--A votre -choix!--Jugez-en. - -Et, tout en pelant une pomme, je commençai à lui narrer, dans tous ses -détails, l’hallucination sombre qui avait troublé mon premier sommeil. - -Au moment où j’en étais arrivé au _geste_ du prêtre m’offrant le -manteau, et _avant que j’eusse entamé cette phrase_, la porte de la -salle à manger s’ouvrit. Nanon, avec cette familiarité particulière aux -gouvernantes de curés, entra, dans le rayon du soleil, au beau milieu -de la conversation, et, m’interrompant, me tendit un papier: - ---Voici une lettre «très pressée» que le rural vient d’apporter, à -l’instant, pour monsieur! dit-elle. - ---Une lettre!--Déjà! m’écriai-je, _oubliant mon histoire_. C’est de -mon père. Comment cela?--Mon cher abbé, vous permettez que je lise, -n’est-ce pas! - ---Sans doute! dit l’abbé Maucombe, perdant également l’histoire de -vue et subissant, magnétiquement, l’intérêt que je prenais à la -lettre:--sans doute! - -Je décachetai. - -Ainsi l’incident de Nanon avait détourné notre attention par sa -soudaineté. - ---Voilà, dis-je, une vive contrariété, mon hôte: à peine arrivé, je me -vois obligé de repartir. - ---Comment? demanda l’abbé Maucombe, reposant sa tasse sans boire. - ---Il m’est écrit de revenir en toute hâte, au sujet d’une affaire, -d’un procès d’une importance des plus graves. Je m’attendais à ce -qu’il ne se plaidât qu’en décembre: or, on m’avise qu’il se juge dans -la quinzaine et, comme, seul, je suis à même de mettre en ordre les -dernières pièces qui doivent nous donner gain de cause, il faut que -j’aille!... Allons! quel ennui! - ---Positivement, c’est fâcheux! dit l’abbé;--comme c’est donc -fâcheux!... Au moins, promettez-moi qu’aussitôt ceci terminé... La -grande affaire, c’est le salut: j’espérais être pour quelque chose dans -le vôtre--et voici que vous vous échappez! Je pensais déjà que le bon -Dieu vous avait envoyé... - ---Mon cher abbé, m’écriai-je, je vous laisse mon fusil. Avant trois -semaines je serai de retour et, cette fois, pour quelques semaines, si -vous voulez. - ---Allez donc en paix! dit l’abbé Maucombe. - ---Eh! c’est qu’il s’agit de presque toute ma fortune! murmurai-je. - ---La fortune, c’est Dieu! dit simplement Maucombe. - ---Et demain, comment vivrais-je, si?... - ---Demain, on ne vit plus, répondit-il. - -Bientôt nous nous levâmes de table, un peu consolés du contre-temps par -cette promesse formelle de revenir. - -Nous allâmes nous promener dans le verger, visiter les attenances du -presbytère. - -Toute la journée, l’abbé m’étala, non sans complaisance, ses pauvres -trésors champêtres. Puis, pendant qu’il lisait son bréviaire, je -marchai, solitairement, dans les environs, respirant l’air vivace et -pur avec délices. Maucombe, à son retour, s’étendit quelque peu sur son -voyage en terre sainte; tout cela nous conduisit jusqu’au coucher du -soleil. - -Le soir vint. Après un frugal souper, je dis à l’abbé Maucombe: - ---Mon ami, l’_express_ part à neuf heures précises. D’ici R***, j’ai -bien une heure et demie de route. Il me faut une demi-heure pour régler -à l’auberge en y reconduisant le cheval; total, deux heures. Il en est -sept: je vous quitte à l’instant. - ---Je vous accompagnerai un peu, dit le prêtre: _cette promenade me sera -salutaire_. - ---A propos, lui répondis-je, préoccupé, voici l’adresse de mon père -(chez qui je demeure à Paris,) si nous devons nous écrire. - -Nanon prit la carte et l’inséra dans une jointure de la glace. - -Trois minutes après, l’abbé et moi nous quittions le presbytère et nous -nous avancions sur le grand chemin. Je tenais mon cheval par la bride, -comme de raison. - -Nous étions déjà deux ombres. - -Cinq minutes après notre départ, une bruine pénétrante, une petite -pluie, fine et très froide, portée par un affreux coup de vent, frappa -nos mains et nos figures. - -Je m’arrêtai court: - ---Mon vieil ami, dis-je à l’abbé, non! décidément je ne souffrirai pas -cela. Votre existence est précieuse et cette ondée glaciale est très -malsaine. Rentrez. Cette pluie, encore une fois, pourrait vous mouiller -dangereusement. Rentrez, je vous en prie. - -L’abbé, au bout d’un instant, songeant à ses fidèles, se rendit à mes -raisons. - ---J’emporte une promesse, mon cher ami? me dit-il. - -Et, comme je lui tendais la main: - ---Un instant! ajouta-t-il; je songe que vous avez du chemin à -faire--et que cette bruine est, en effet, pénétrante! - -Il eut un frisson. Nous étions l’un auprès de l’autre, immobiles, nous -regardant fixement comme deux voyageurs pressés. - -En ce moment la lune s’éleva sur les sapins, derrière les collines, -éclairant les landes et les bois à l’horizon. Elle nous baigna -spontanément de sa lumière morne et pâle, de sa flamme déserte et pâle. -Nos silhouettes et celle du cheval se dessinèrent, énormes, sur le -chemin.--Et, du côté des vieilles croix de pierre, là-bas,--du côté des -vieilles croix en ruines qui se dressent en ce canton de Bretagne, dans -les écreboissées où perchent les funestes oiseaux échappés du bois des -Agonisants,--j’entendis, au loin, un cri affreux; l’aigre et alarmant -fausset de la Freusée. Une chouette aux yeux de phosphore, dont la -lueur tremblait sur le grand bras d’une yeuse, s’envola et passa entre -nous, en prolongeant ce cri. - ---Allons! continua l’abbé Maucombe, moi, je serai chez moi dans une -minute; ainsi _prenez,--prenez ce manteau!_--J’y tiens beaucoup!... -beaucoup!--ajouta-t-il avec un ton inoubliable.--Vous me le ferez -renvoyer par le garçon d’auberge qui vient au village tous les jours... -_Je vous en prie._ - -L’abbé en prononçant ces paroles, me tendait son manteau noir. Je -ne voyais pas sa figure, à cause de l’ombre que projetait son large -tricorne: mais je distinguai ses yeux _qui me considéraient avec une -solennelle fixité_. - -Il me jeta le manteau sur les épaules, me l’agrafa, d’un air tendre -et inquiet, pendant que, sans forces, je fermais les paupières. Et, -profitant de mon silence, il se hâta vers son logis. Au tournant de la -route, il disparut. - -Par une présence d’esprit,--et un peu, aussi, machinalement,--je sautai -à cheval. Puis je restai immobile. - -Maintenant j’étais seul sur le grand chemin. J’entendais les mille -bruits de la campagne. En rouvrant les yeux, je vis l’immense ciel -livide où filaient de monstrueux nuages ternes, cachant la lune,--la -nature solitaire. Cependant, je me tins droit et ferme, quoique je -dusse être blanc comme un linge. - ---Voyons! me dis-je, du calme!--J’ai la fièvre et je suis somnambule. -Voilà tout. - -Je m’efforçai de hausser les épaules: un poids secret m’en empêcha. - -Et voici que, venue du fond de l’horizon, du fond de ces bois -décriés, une volée d’orfraies, à grand bruit d’ailes, passa, en -criant d’horribles syllabes inconnues, au-dessus de ma tête. Elles -allèrent s’abattre sur le toit du presbytère et sur le clocher dans -l’éloignement: et le vent m’apporta des cris tristes. Ma foi, j’eus -peur. Pourquoi? Qui me le précisera jamais? J’ai vu le feu, j’ai touché -de la mienne plusieurs épées; mes nerfs sont mieux trempés, peut-être, -que ceux des plus flegmatiques et des plus blafards: j’affirme, -toutefois, très humblement, que j’ai eu peur, ici,--et pour de bon. -J’en ai conçu, même, pour moi, quelque estime intellectuelle. N’a pas -peur de ces choses-là qui veut. - -Donc, en silence, j’ensanglantai les flancs du pauvre cheval et, les -yeux fermés, les rênes lâchées, les doigts crispés sur les crins, le -manteau flottant derrière moi tout droit, je sentis que le galop de ma -bête était aussi violent que possible; elle allait ventre à terre: de -temps en temps mon sourd grondement, à son oreille, lui communiquait, à -coup sûr, et d’instinct, l’horreur superstitieuse dont je frissonnais -malgré moi. Nous arrivâmes, de la sorte, en moins d’une demi-heure. Le -bruit du pavé des faubourgs me fit redresser la tête--et respirer! - ---Enfin! je voyais des maisons! des boutiques éclairées! les figures -de mes semblables derrière les vitres! Je voyais des passants!... Je -quittais le pays des cauchemars! - -A l’auberge, je m’installai devant le bon feu. La conversation des -rouliers me jeta dans un état voisin de l’extase. Je sortais de la -Mort. Je regardai la flamme entre mes doigts. J’avalai un verre de -rhum. Je reprenais, enfin, le gouvernement de mes facultés. - -Je me sentais rentré dans la vie réelle. - -J’étais même,--disons-le,--un peu honteux de ma panique. - -Aussi, comme je me sentis tranquille, lorsque j’accomplis la commission -de l’abbé Maucombe! Avec quel sourire mondain j’examinai le manteau -noir en le remettant à l’hôtelier! L’hallucination était dissipée. -J’eusse fait, volontiers, comme dit Rabelais, «le bon compagnon». - -Le manteau en question ne me parut rien offrir d’extraordinaire ni, -même, de particulier,--si ce n’est qu’il était très vieux et même -rapiécé, recousu, redoublé avec une espèce de tendresse bizarre. Une -charité profonde, sans doute, portait l’abbé Maucombe à donner en -aumônes le prix d’un manteau neuf: du moins, je m’expliquai la chose de -cette façon. - ---Cela se trouve bien!--dit l’aubergiste: le garçon doit aller au -village tout à l’heure: il va partir; il rapportera le manteau chez M. -Maucombe en passant, avant dix heures. - -Une heure après, dans mon wagon, les pieds sur la chauffeuse, enveloppé -dans ma houppelande reconquise, je me disais, en allumant un bon cigare -et en écoutant le bruit du sifflet de la locomotive: - ---Décidément, j’aime encore mieux ce cri-là que celui des hiboux. - -Je regrettais un peu, je dois l’avouer, d’avoir promis de revenir. - -Là-dessus je m’endormis, enfin, d’un bon sommeil, oubliant complètement -ce que je devais traiter désormais de coïncidence insignifiante. - -Je dus m’arrêter six jours à Chartres, pour collationner des pièces -qui, depuis, amenèrent la conclusion favorable de notre procès. - -Enfin, l’esprit obsédé d’idées de paperasses et de chicane--et sous -l’abattement de mon maladif ennui,--je revins à Paris, juste le soir du -septième jour de mon départ du presbytère. - -J’arrivai directement chez moi, sur les neuf heures. Je montai. Je -trouvai mon père dans le salon. Il était assis, auprès d’un guéridon, -éclairé par une lampe. Il tenait une lettre ouverte à la main. - -Après quelques paroles: - ---Tu ne sais pas, j’en suis sûr, quelle nouvelle m’apprend cette -lettre! me dit-il: notre bon vieil abbé Maucombe est mort depuis ton -départ. - -Je ressentis, à ces mots, une commotion. - ---Hein? répondis-je. - ---Oui, mort,--avant-hier, vers minuit,--trois jours après ton départ de -son presbytère,--d’un froid gagné sur le grand chemin. Cette lettre est -de la vieille Nanon. La pauvre femme paraît avoir la tête si perdue, -même, qu’elle répète deux fois une phrase... singulière... à propos -d’un manteau... Lis donc toi-même! - -Il me tendit la lettre où la mort du saint prêtre nous était annoncée, -en effet,--et où je lus ces simples lignes: - -«Il était très heureux,--disait-il à ses dernières paroles,--d’être -enveloppé à son dernier soupir et enseveli dans le manteau qu’il avait -rapporté de son pèlerinage en terre sainte, _et qui avait touché_ LE -TOMBEAU.» - - - - -L’INCONNUE - -_A Madame la comtesse de Laclos._ - - «Le cygne se tait toute sa vie pour bien chanter une seule - fois.» - - (_Proverbe ancien._) - - C’était l’enfant sacré qu’un beau vers fait pâlir. - - ADRIEN JUVIGNY. - - -Ce soir-là, tout Paris resplendissait aux Italiens. On donnait _la -Norma_. C’était la soirée d’adieu de Maria-Felicia Malibran. - -La salle entière, aux derniers accents de la prière de Bellini, -_Casta diva_, s’était levée et rappelait la cantatrice dans un -tumulte glorieux. On jetait des fleurs, des bracelets, des couronnes. -Un sentiment d’immortalité enveloppait l’auguste artiste, presque -mourante, et qui s’enfuyait en croyant chanter! - -Au centre des fauteuils d’orchestre, un tout jeune homme dont la -physionomie exprimait une âme résolue et fière,--manifestait, brisant -ses gants à force d’applaudir, l’admiration passionnée qu’il subissait. - -Personne, dans le monde parisien, ne connaissait ce spectateur. Il -n’avait pas l’air provincial, mais étranger.--En ses vêtements un peu -neufs, mais d’un lustre éteint et d’une coupe irréprochable, assis -dans ce fauteuil d’orchestre, il eût paru presque singulier, sans les -instinctives et mystérieuses élégances qui ressortaient de toute sa -personne. En l’examinant, on eût cherché autour de lui de l’espace, du -ciel et de la solitude. C’était extraordinaire: mais Paris, n’est-ce -pas la ville de l’Extraordinaire? - -Qui était-ce et d’où venait-il? - -C’était un adolescent sauvage, un orphelin seigneurial,--l’un des -derniers de ce siècle,--un mélancolique châtelain du Nord échappé, -depuis trois jours, de la nuit d’un manoir des Cornouailles. - -Il s’appelait le comte Félicien de la Vierge; il possédait le château -de Blanchelande, en Basse-Bretagne. Une soif d’existence brûlante, une -curiosité de notre merveilleux enfer, avait pris et enfiévré, tout à -coup, ce chasseur, là-bas!... Il s’était mis en voyage, et il était là, -tout simplement. Sa présence à Paris ne datait que du matin, de sorte -que ses grands yeux étaient encore splendides. - -C’était son premier soir de jeunesse! Il avait vingt ans. C’était son -entrée dans un monde de flamme, d’oubli, de banalités, d’or et de -plaisirs. Et, _par hasard_, il était arrivé à l’heure pour entendre -l’adieu de celle qui partait. - -Peu d’instants lui avaient suffi pour s’accoutumer au resplendissement -de la salle. Mais, aux premières notes de la Malibran, son âme avait -tressailli; la salle avait disparu. L’habitude du silence des bois, du -vent rauque des écueils, du bruit de l’eau sur les pierres des torrents -et des graves tombées du crépuscule, avait élevé en poète ce fier jeune -homme et, dans le timbre de la voix qu’il entendait, il lui semblait -que l’âme de ces choses lui envoyait la prière lointaine de revenir. - -Au moment où, transporté d’enthousiasme, il applaudissait l’artiste -inspirée, ses mains demeurèrent en suspens; il resta immobile. - -Au balcon d’une loge venait d’apparaître une jeune femme d’une grande -beauté.--Elle regardait la scène. Les lignes fines et nobles de son -profil perdu s’ombraient des rouges ténèbres de la loge; tel un camée -de Florence en son médaillon.--Pâlie, un gardenia dans ses cheveux -bruns, et toute seule, elle appuyait, au bord du balcon, sa main dont -la forme décelait une lignée illustre. Au joint du corsage de sa robe -de moire noire, voilée de dentelles, une pierre malade, une admirable -opale, à l’image de son âme, sans doute, luisait dans un cercle -d’or. L’air solitaire, indifférent à toute la salle, elle paraissait -s’oublier elle-même sous l’invincible charme de cette musique. - -Le hasard voulut, cependant, qu’elle détournât, vaguement, les yeux -vers la foule; en cet instant, les yeux du jeune homme et les siens se -rencontrèrent, le temps de briller et de s’éteindre, une seconde. - -S’étaient-ils connus jamais?... Non. Pas sur la terre. Mais que ceux-là -qui peuvent dire où commence le Passé décident où ces deux êtres -s’étaient, véritablement, déjà possédés, car ce seul regard leur avait -persuadé, cette fois et pour toujours, qu’ils ne dataient pas de leur -berceau. L’éclair illumine, d’un seul coup, les lames et les écumes -de la mer nocturne, et, à l’horizon, les lointaines lignes d’argent -des flots: ainsi l’impression, dans le cœur de ce jeune homme, sous -ce rapide regard, ne fut pas graduée; ce fut l’intime et magique -éblouissement d’un monde qui se dévoile! Il ferma les paupières comme -pour y retenir les deux lueurs bleues qui s’y étaient perdues; puis, -il voulut résister à ce vertige oppresseur. Il releva les yeux vers -l’inconnue. - -Pensive, elle appuyait encore son regard sur le sien, comme si elle -eût compris la pensée de ce sauvage amant et comme si c’eût été chose -naturelle! Félicien se sentit pâlir; l’impression lui vint, en ce coup -d’œil, de deux bras qui se joignaient, languissants, autour de son -cou.--C’en était fait! le visage de cette femme venait de se réfléchir -dans son esprit comme en un miroir familier, de s’y incarner, de s’y -_reconnaître_! de s’y fixer à tout jamais sous une magie de pensées -presque divines! Il aimait du premier et inoubliable amour. - -Cependant la jeune femme, dépliant son éventail, dont les dentelles -noires touchaient ses lèvres, semblait rentrée dans son inattention. -Maintenant, on eût dit qu’elle écoutait exclusivement les mélodies de -la _Norma_. - -Au moment d’élever sa lorgnette vers la loge, Félicien sentit que ce -serait une inconvenance. - ---Puisque je l’aime! se dit-il. - -Impatient de la fin de l’acte, il se recueillait.--Comment lui parler? -apprendre son nom! Il ne connaissait personne.--Consulter, demain, le -registre des Italiens? Et si c’était une loge de hasard, achetée à -cause de cette soirée! L’heure pressait, la vision allait disparaître. -Eh bien! sa voiture suivrait la sienne, voilà tout... Il lui semblait -qu’il n’y avait pas d’autres moyens. Ensuite, il aviserait! Puis il se -dit, en sa naïveté... sublime: «Si elle _m’aime_, elle s’apercevra bien -et me laissera quelque indice.» - -La toile tomba. Félicien quitta la salle très vite. Une fois sous le -péristyle, il se promena, simplement, devant les statues. - -Son valet de chambre s’étant approché, il lui chuchota quelques -instructions; le valet se retira dans un angle et y demeura très -attentif. - -Le vaste bruit de l’ovation faite à la cantatrice cessa peu à peu, -comme tous les bruits de triomphe de ce monde.--On descendait le grand -escalier.--Félicien, l’œil fixé au sommet, entre les deux vases de -marbre, d’où ruisselait le fleuve éblouissant de la foule, attendit. - -Ni les visages radieux, ni les parures, ni les fleurs au front des -jeunes filles, ni les camails d’hermine, ni le flot éclatant qui -s’écoulait devant lui, sous les lumières, il ne vit rien. - -Et toute cette assemblée s’évanouit bientôt, peu à peu, sans que la -jeune femme apparût. - -L’avait-il donc laissée s’enfuir sans la reconnaître?... Non! c’était -impossible.--Un vieux domestique, poudré, couvert de fourrures, se -tenait encore dans le vestibule. Sur les boutons de sa livrée noire -brillaient les feuilles d’ache d’une couronne ducale. - -Tout à coup, au haut de l’escalier solitaire, _elle_ parut! Seule! -Svelte, sous un manteau de velours et les cheveux cachés par une -mantille de dentelles, elle appuyait sa main gantée sur la rampe de -marbre. Elle aperçut Félicien debout auprès d’une statue, mais ne -sembla pas se préoccuper davantage de sa présence. - -Elle descendit paisiblement. Le domestique s’étant approché, elle -prononça quelques paroles à voix basse. Le laquais s’inclina et se -retira sans plus attendre. L’instant d’après, on entendit le bruit -d’une voiture qui s’éloignait. Alors elle sortit. Elle descendit, -toujours seule, les marches extérieures du théâtre. Félicien prit à -peine le temps de jeter ces mots à son valet de chambre: - ---Rentrez seul à l’hôtel. - -En un moment, il se trouva sur la place des Italiens, à quelques -pas de cette dame; la foule s’était dissipée, déjà, dans les rues -environnantes; l’écho lointain des voitures s’affaiblissait. - -Il faisait une nuit d’octobre, sèche, étoilée. - -L’inconnue marchait, très lente et comme peu habituée.--La suivre? -Il le fallait, il s’y décida. Le vent d’automne lui apportait le -parfum d’ambre très faible qui venait d’elle, le traînant et sonore -froissement de la moire sur l’asphalte. - -Devant la rue Monsigny, elle s’orienta une seconde, puis marcha, comme -indifférente, jusqu’à la rue de Grammont déserte et à peine éclairée. - -Tout à coup le jeune homme s’arrêta; une pensée lui traversa l’esprit. -C’était une étrangère, peut-être! - -Une voiture pouvait passer et l’emporter à tout jamais! Demain, se -heurter aux pierres d’une ville, toujours! sans la retrouver! - -Être séparé d’elle, sans cesse, par le hasard d’une rue, d’un instant -qui peut durer l’éternité! Quel avenir! Cette pensée le troubla jusqu’à -lui faire oublier toute considération de bienséance. - -Il dépassa la jeune femme à l’angle de la sombre rue; alors il se -retourna, devint horriblement pâle et, s’appuyant au pilier de fonte du -réverbère, il la salua; puis, très simplement, pendant qu’une sorte de -magnétisme charmant sortait de tout son être: - ---Madame, dit-il, vous le savez; je vous ai vue, ce soir, pour la -première fois. Comme j’ai peur de ne plus vous revoir, il faut que je -vous dise--(il défaillait)--que _je vous aime_! acheva-t-il à voix -basse, et que, si vous passez, je mourrai sans redire ces mots à -personne. - -Elle s’arrêta, leva son voile et considéra Félicien avec une fixité -attentive. Après un court silence: - ---Monsieur,--répondit-elle d’une voix dont la pureté laissait -transparaître les plus lointaines intentions de l’esprit,--monsieur, -le sentiment qui vous donne cette pâleur et ce maintien doit être, en -effet, bien profond, pour que vous trouviez en lui la justification -de ce que vous faites. Je ne me sens donc nullement offensée. -Remettez-vous, et tenez-moi pour une amie. - -Félicien ne fut pas étonné de cette réponse: il lui semblait naturel -que l’idéal répondît idéalement. - -La circonstance était de celles, en effet, où tous deux avaient à se -rappeler, s’ils en étaient dignes, qu’ils étaient de la race de ceux -qui font les convenances et non de la race de ceux qui les subissent. -Ce que le public des humains appelle, à tout hasard, les convenances -n’est qu’une imitation mécanique, servile et presque simiesque de ce -qui a été vaguement pratiqué par des êtres de haute nature en des -circonstances générales. - -Avec un transport de tendresse naïve, il baisa la main qu’on lui -offrait. - ---Voulez-vous me donner la fleur que vous avez portée dans vos cheveux -toute la soirée? - -L’inconnue ôta, silencieusement, la pâle fleur, sous les dentelles et, -l’offrant à Félicien: - ---Adieu maintenant, dit-elle, et à jamais. - ---Adieu!... balbutia-t-il,--Vous ne _m’aimez_ donc pas!--Ah! vous êtes -mariée! s’écria-t-il tout à coup. - ---Non. - ---Libre! O ciel! - ---Oubliez-moi, cependant! Il le faut, monsieur. - ---Mais vous êtes devenue, en un instant, le battement de mon cœur! -Est-ce que je puis vivre sans vous? Le seul air que je veuille -respirer, c’est le vôtre! Ce que vous dites, je ne le comprends plus: -vous oublier... comment cela? - ---Un terrible malheur m’a frappée. Vous en faire l’aveu serait vous -attrister jusqu’à la mort, c’est inutile. - ---Quel malheur peut séparer ceux qui s’aiment! - ---Celui-là. - -En prononçant cette parole elle ferma les yeux. - -La rue s’allongeait, absolument déserte. Un portail donnant sur un -petit enclos, une sorte de triste jardin, était grand ouvert auprès -d’eux. Il semblait leur offrir son ombre. - -Félicien, comme un enfant irrésistible, qui adore, l’emmena sous cette -voûte de ténèbres en enveloppant la taille qu’on lui abandonnait. - -L’enivrante sensation de la soie tendue et tiède qui se moulait autour -d’elle lui communiqua le désir fiévreux de l’étreindre, de l’emporter, -de se perdre en son baiser. Il résista. Mais le vertige lui ôtait la -faculté de parler. Il ne trouva que ces mots balbutiés et indistincts: - ---Mon Dieu, mais, comme je vous aime! - -Alors cette femme inclina la tête sur la poitrine de celui qui l’aimait -et, d’une voix amère et désespérée: - ---Je ne vous entends pas! je meurs de honte! Je ne vous entends pas! -Je n’entendrais pas votre nom! Je n’entendrais pas votre dernier -soupir! Je n’entends pas les battements de votre cœur qui frappent mon -front et mes paupières! Ne voyez-vous pas l’affreuse souffrance qui me -tue!--Je suis... ah! je suis SOURDE! - ---Sourde! s’écria Félicien, foudroyé par une froide stupeur et -frémissant de la tête aux pieds. - ---Oui! depuis des années! Oh! toute la science humaine serait -impuissante à me ressusciter de cet horrible silence. Je suis sourde -comme le ciel et comme la tombe, monsieur! C’est à maudire le jour, -mais c’est la vérité. Ainsi, laissez-moi! - ---Sourde! répétait Félicien, qui, sous cette inimaginable révélation, -était demeuré sans pensée, bouleversé et hors d’état même de réfléchir -à ce qu’il disait: Sourde?... - -Puis, tout à coup: - ---Mais, ce soir, aux Italiens, s’écria-t-il, vous applaudissiez, -cependant, cette musique! - -Il s’arrêta, songeant qu’elle ne devait pas l’entendre. La chose -devenait brusquement si épouvantable qu’elle provoquait le sourire. - ---Aux Italiens?... répondit-elle, en souriant elle-même. Vous oubliez -que j’ai eu le loisir d’étudier le semblant de bien des émotions. -Suis-je donc la seule? Nous appartenons au rang que le destin nous -donne et il est de notre devoir de le tenir. Cette noble femme qui -chantait méritait bien quelques marques suprêmes de sympathie? -Pensez-vous, d’ailleurs, que mes applaudissements différaient beaucoup -de ceux des _dilettanti_ les plus enthousiastes? J’étais musicienne, -autrefois!... - -A ces mots, Félicien la regarda, un peu égaré, et s’efforçant de -sourire encore: - ---Oh! dit-il, est-ce que vous vous jouez d’un cœur qui vous aime à la -désolation? Vous vous accusez de ne pas entendre et vous me répondez!... - ---Hélas, dit-elle, c’est que... ce que vous dites, vous le croyez -_personnel_, mon ami! Vous êtes sincère; mais vos paroles ne sont -nouvelles que pour vous.--Pour moi, vous récitez un dialogue dont -j’ai appris, d’avance, toutes les réponses. Depuis des années, il -est pour moi toujours le même. C’est un rôle dont toutes les phrases -sont dictées et nécessitées avec une précision vraiment affreuse. -Je le possède à un tel point que si j’acceptais,--ce qui serait un -crime,--d’unir ma détresse, ne fût-ce que quelques jours, à votre -destinée, vous oublieriez, à chaque instant, la confidence funeste -que je vous ai faite. L’illusion, je vous la donnerais, complète, -exacte, _ni plus ni moins qu’une autre femme_, je vous assure! Je -serais même, incomparablement, plus réelle que la réalité. Songez que -les circonstances dictent toujours les mêmes paroles et que le visage -s’harmonise toujours un peu avec elles! Vous ne pourriez croire que -je ne vous entends pas, tant je devinerais juste.--N’y pensons plus, -voulez-vous? - -Il se sentit effrayé, cette fois. - ---Ah! dit-il, quelles amères paroles vous avez le droit de -prononcer!... Mais, moi, s’il en est ainsi, je veux partager avec -vous, fût-ce l’éternel silence, s’il le faut. Pourquoi voulez-vous -m’exclure de cette infortune? J’eusse partagé votre bonheur! Et notre -âme peut suppléer à tout ce qui existe. - -La jeune femme tressaillit, et ce fut avec des yeux pleins de lumière -qu’elle le regarda. - ---Voulez-vous marcher un peu, en me donnant le bras, dans cette rue -sombre? dit-elle. Nous nous figurerons que c’est une promenade pleine -d’arbres, de printemps et de soleil!--J’ai quelque chose à vous dire, -moi aussi, que je ne redirai plus. - -Les deux amants, le cœur dans l’étau d’une tristesse fatale, -marchèrent, la main dans la main, comme des exilés. - ---Écoutez-moi, dit-elle, vous qui pouvez entendre le son de ma voix. -Pourquoi donc ai-je senti que vous ne m’offensiez pas? Et pourquoi -vous ai-je répondu? Le savez-vous?... Certes, il est tout simple que -j’aie acquis la science de lire, sur les traits d’un visage et dans les -attitudes, les sentiments qui déterminent les actes d’un homme, mais, -ce qui est tout différent, c’est que je pressente, avec une exactitude -aussi profonde et, pour ainsi dire, presque infinie, la valeur et la -qualité de ces sentiments ainsi que leur intime harmonie en celui qui -me parle. Quand vous avez pris sur vous de commettre, envers moi, -cette épouvantable inconvenance de tout à l’heure, j’étais la seule -femme, peut-être, qui pouvait en saisir, à l’instant même, la véritable -signification. - -Je vous ai répondu, parce qu’il m’a semblé voir luire sur votre -front ce signe inconnu qui annonce ceux dont la pensée, loin d’être -obscurcie, dominée et bâillonnée par leurs passions, grandit et -divinise toutes les émotions de la vie et dégage l’idéal contenu dans -toutes les sensations qu’ils éprouvent. Ami, laissez-moi vous apprendre -mon secret. La fatalité, d’abord si douloureuse, qui a frappé mon -être matériel, est devenue pour moi l’affranchissement de bien des -servitudes! Elle m’a délivré de cette surdité intellectuelle dont la -plupart des autres femmes sont les victimes. - -Elle a rendu mon âme sensible aux vibrations des choses éternelles dont -les êtres de mon sexe ne connaissent, à l’ordinaire, que la parodie. -Leurs oreilles sont murées à ces merveilleux échos, à ces prolongements -sublimes! De sorte qu’elles ne doivent à l’acuité de leur ouïe que -la faculté de percevoir ce qu’il y a, seulement, d’instinctif et -d’extérieur dans les voluptés les plus délicates et les plus pures. -Ce sont les Hespérides, gardiennes de ces fruits enchantés dont elles -ignorent à jamais la magique valeur! Hélas, je suis sourde... mais -elles! Qu’entendent-elles!... Ou, plutôt, qu’écoutent-elles dans les -propos qu’on leur adresse, sinon le bruit confus, en harmonie avec le -jeu de physionomie de celui qui leur parle! De sorte qu’inattentives -non pas au sens apparent, mais à la _qualité_, révélatrice et profonde, -au _véritable_ sens enfin, de chaque parole, elles se contentent d’y -distinguer une intention de flatterie, qui leur suffit amplement. -C’est ce qu’elles appellent le «positif de la vie» avec un de -ces sourires... Oh! vous verrez, si vous vivez! Vous verrez quels -mystérieux océans de candeur, de suffisance et de basse frivolité -cache, uniquement, ce délicieux sourire!--L’abîme d’amour charmant, -divin, obscur, véritablement étoilé, comme la Nuit, qu’éprouvent les -êtres de votre nature, essayez de le traduire à l’une d’entre elles!... -Si vos expressions filtrent jusqu’à son cerveau, elles s’y déformeront, -comme une source pure qui traverse un marécage. De sorte qu’en réalité -cette femme _ne les aura pas entendues_. «La Vie est impuissante à -combler ces rêves, disent-elles, et vous lui demandez trop!» Ah! comme -si la Vie n’était pas faite par les vivants! - ---Mon Dieu! murmura Félicien. - ---Oui, poursuivit l’inconnue, une femme n’échappe pas à cette condition -de sa nature, la surdité mentale, à moins, peut-être, de payer sa -rançon d’un prix inestimable, comme moi. Vous prêtez aux femmes un -secret, parce qu’elles ne s’expriment que par des actes. Fières, -orgueilleuses de ce secret, qu’elles ignorent elles-mêmes, elles aiment -à laisser croire qu’on peut les deviner. Et tout homme, flatté de se -croire le divinateur attendu, malverse de sa vie pour épouser un sphinx -de pierre. Et nul d’entre eux ne peut s’élever _d’avance_, jusqu’à -cette réflexion qu’un secret, si terrible qu’il soit, s’il n’est -_jamais_ exprimé, est identique au néant. - -L’inconnue s’arrêta. - ---Je suis amère, ce soir, continua-t-elle,--voici pourquoi: je -n’enviais plus ce qu’elles possèdent, ayant constaté l’usage qu’elles -en font--et que j’en eusse fait moi-même, sans doute! Mais vous voici, -vous voici, vous, qu’autrefois j’aurais tant aimé!... je vous vois!.... -je vous devine!... je reconnais votre âme dans vos yeux... vous me -l’offrez, _et je ne puis vous la prendre_!... - -La jeune femme cacha son front dans ses mains. - ---Oh! répondit tout bas Félicien, les yeux en pleurs,--je puis du -moins baiser la tienne dans le souffle de tes lèvres!--Comprends-moi! -Laisse-toi vivre! tu es si belle!.... Le silence de notre amour le -fera plus ineffable et plus sublime, ma passion grandira de toute ta -douleur, de toute notre mélancolie!... Chère femme épousée à jamais, -viens vivre ensemble! - -Elle le contemplait de ses yeux aussi baignés de larmes et, posant la -main sur le bras qui l’enlaçait: - ---Vous allez déclarer vous-même que c’est impossible! dit-elle. -Écoutez encore! je veux achever, en ce moment, de vous révéler toute -ma pensée... car vous ne m’entendrez plus... et je ne veux pas être -oubliée. - -Elle parlait lentement et marchait, la tête inclinée sur l’épaule du -jeune homme. - ---Vivre ensemble!... dites-vous... Vous oubliez qu’après les premières -exaltations, la vie prend des caractères d’intimité où le besoin de -s’exprimer exactement devient inévitable. C’est un instant sacré! Et -c’est l’instant cruel où ceux qui se sont épousés, inattentifs à -leurs paroles, reçoivent le châtiment irréparable du peu de valeur -qu’ils ont accordée à la _qualité_ du sens réel, unique, enfin, que -ces paroles recevaient de ceux qui les énonçaient. «Plus d’illusions!» -se disent-ils, croyant, ainsi, masquer, sous un sourire trivial, -le douloureux mépris qu’ils éprouvent, en réalité, pour leur sorte -d’amour,--et le désespoir qu’ils ressentent de se l’avouer à eux-mêmes. - -Car ils ne veulent pas s’apercevoir qu’ils n’ont possédé que ce -qu’ils désiraient! Il leur est impossible de croire que,--hors la -Pensée, qui transfigure toutes choses,--toute chose n’est qu’ILLUSION -ici-bas. Et que toute passion, acceptée et conçue dans la seule -sensualité, devient bientôt plus amère que la Mort pour ceux qui s’y -sont abandonnés.--Regardez au visage les passants, et vous verrez si -je m’abuse.--Mais nous, demain! Quand cet instant serait venu!... -J’aurais votre regard, mais je n’aurais pas votre voix! j’aurais votre -sourire... mais non vos paroles! Et je sens que vous ne devez point -parler comme les autres!... - -Votre âme primitive et simple doit s’exprimer avec une vivacité presque -définitive, n’est-ce pas? Toutes les nuances de votre sentiment ne -peuvent donc être trahies que dans la musique même de vos paroles! Je -sentirais bien que vous êtes tout rempli de mon image, mais la forme -que vous donnez à mon être dans vos pensées, la façon dont je suis -conçue par vous, et qu’on ne peut manifester que par quelques mots -trouvés chaque jour,--cette forme sans lignes précises et qui, à -l’aide de ces mêmes mots divins, reste indécise et tend à se projeter -dans la Lumière pour s’y fondre et passer dans cet infini que nous -portons en notre cœur,--cette seule réalité, enfin, je ne la connaîtrai -jamais! Non!... Cette musique ineffable, cachée dans la voix d’un -amant, ce murmure aux inflexions inouïes, qui enveloppe et fait pâlir, -je serais condamnée à ne pas l’entendre!... Ah! celui qui écrivit sur -la première page d’une symphonie sublime: «C’est ainsi que le Destin -frappe à la porte!» avait connu la voix des instruments avant de subir -la même affliction que moi! - -Il se souvenait, en écrivant! Mais moi, comment me souvenir de la voix -avec laquelle vous venez de me dire pour la première fois: «Je vous -aime!...» - -En écoutant ces paroles, le jeune homme était devenu sombre: ce qu’il -éprouvait, c’était de la terreur. - ---Oh! s’écria-t-il. Mais vous entr’ouvrez dans mon cœur des gouffres de -malheur et de colère! J’ai le pied sur le seuil du paradis et il faut -que je referme, sur moi-même, la porte de toutes les joies! Êtes-vous -la tentatrice suprême--enfin!... Il me semble que je vois luire, dans -vos yeux, je ne sais quel orgueil de m’avoir désespéré. - ---Va! je suis celle qui ne t’oubliera pas! répondit-elle.--Comment -oublier les mots pressentis qu’on n’a pas entendus? - ---Madame, hélas! vous tuez à plaisir toute la jeune espérance que -j’ensevelis en vous!... Cependant si tu es présente où je vivrai, -l’avenir, nous le vaincrons ensemble! Aimons-nous avec plus de -courage! Laisse-toi venir! - -Par un mouvement inattendu et féminin, elle noua ses lèvres aux -siennes, dans l’ombre, doucement, pendant quelques secondes. Puis elle -lui dit avec une sorte de lassitude: - ---Ami, je vous dis que c’est impossible. Il est des heures de -mélancolie où, irrité de mon infirmité, vous chercheriez des occasions -de la constater plus vivement encore! Vous ne pourriez oublier que -je ne vous entends pas!... ni me le pardonner, je vous assure! Vous -seriez, fatalement, entraîné, par exemple, _à ne plus me parler_, à -ne plus articuler de syllabes auprès de moi! Vos lèvres, seules, me -diraient: «Je vous aime», sans que la vibration de votre voix troublât -le silence. Vous en viendriez à m’écrire, ce qui serait pénible, enfin! -Non, c’est impossible! Je ne profanerai pas ma vie pour la moitié -de l’Amour. Bien que vierge, je suis veuve d’un rêve et veux rester -inassouvie. Je vous le dis, je ne puis vous prendre votre âme en -échange de la mienne. Vous étiez, cependant, celui destiné à retenir -mon être!... Et c’est à cause de cela même que mon devoir est de vous -ravir mon corps. Je l’emporte! C’est ma prison! Puissé-je en être -bientôt délivrée!--Je ne veux pas savoir votre nom... _Je ne veux pas -le lire!_... Adieu!--Adieu!... - -Une voiture étincelait à quelques pas, au détour de la rue de Grammont. -Félicien reconnut vaguement le laquais du péristyle des Italiens -lorsque, sur un signe de la jeune femme, un domestique abaissa le -marchepied du coupé. - -Celle-ci quitta le bras de Félicien, se dégagea comme un oiseau, entra -dans la voiture. L’instant d’après tout avait disparu. - -M. le comte de la Vierge repartit, le lendemain, pour son solitaire -château de Blanchelande,--et l’on n’a plus entendu parler de lui. - -Certes, il pouvait se vanter d’avoir rencontré, du premier coup, une -femme sincère,--ayant, enfin, _le courage de ses opinions_. - - - - -MARYELLE - -_A Madame la baronne de la Salle._ - - «Avance tes lèvres, dit-elle, mes baisers ont le goût d’un - fruit qui se fondrait dans ton cœur!» - - GUSTAVE FLAUBERT, _la Tentation de saint Antoine_. - - -Sa disparition de Mabille, ses allures nouvelles, la discrète élégance -de ses toilettes sombres, ses airs, enfin, de _noli me tangere_, joints -à de certaines _réticences_ qu’employaient désormais ses favorisés en -parlant d’elle, tout cela m’intriguait un peu les esprits au sujet de -cette séduisante fille, célèbre, jadis, dans ces soupers où son fin -et joli babil galvanisait jusqu’aux princes les plus moroses de la -_Gomme_--et que je désire appeler Maryelle. - -Tout semblant de pudeur n’étant, parfois, pour les femmes -ultra-galantes qu’une dernière dépravation, je résolus, étant -désœuvré, d’approfondir l’énigme. - -Oui, par un légitime ennui, par une de ces frivolités dont tout -philosophe est capable à ses heures (et qu’il ne faut point se hâter de -blâmer outre mesure), je formai le dessein de rechercher, dès que s’en -offrirait l’occasion, jusqu’à quel degré de l’épiderme cette couche -de vernis pudique avait pénétré chez elle, ne doutant pas que les -premières égratignures d’une conversation savamment épicée n’en fissent -sauter, pour le moins, quelques écailles. - -Hier, avenue de l’Opéra, je rencontrai la mystérieuse enfant, toute -moulée de faille noire, une rose rouge-sang à la ceinture, un -gainsborough sur son ovale et fin visage. - -Maryelle compte aujourd’hui vingt-cinq automnes; elle n’est qu’un peu -pâlie, toujours svelte, excitante avec sa beauté de tubéreuse, pimentée -d’une distinction de vicomtesse de théâtre et son je ne sais quel -charme dans les yeux. - -Entre deux banalités de circonstance et la trouvant moins cérémonieuse -que je ne m’y attendais, je l’invitai, sans autres façons, à venir -dîner au Bois, seule à seul, dans un moulin de couleur quelconque, -histoire de s’ennuyer de concert,--les premiers soirs de notre énervant -septembre, devant aider, ce pensai-je, à ses expansives confidences. - -Elle déclina d’abord, puis, comme séduite par mon insouciant ton de -réserve, elle accepta. Cinq heures sonnaient. Nous partîmes. - -La promenade, sous les branchages de l’une des plus désertes allées -du Bois, fut silencieuse. Maryelle avait baissé son voile, craignant -soit d’être vue, soit de me causer quelque gêne. La voiture, d’après -son désir, allait au pas. Je ne remarquai rien d’autrement surprenant -dans la tenue de notre énigmatique amie, sinon, toutefois, l’attention -inusitée dont elle honora le coucher du soleil. - -Le dîner fut maintenu sur un diapason tellement officiel, que, -transporté en un repas de famille bourgeoise le jour de la fête -du grand-père, il n’y eût choqué personne. Nous parlâmes, je m’en -souviens, du... prochain salon! Elle était au fait, semblait -s’intéresser. Bref, nous étions absurdes à plaisir: c’est si amusant de -jouer au gandin! Je préfère cela aux cartes. - -Pour diversifier et l’attirer vers de plus riants domaines de l’Esprit, -je me mis à lui détailler, au dessert, l’aventure de ce hobereau -vindicatif lequel ayant surpris--(qui? je vous le donne en mille?)--sa -femme, figurez-vous! en conversation légère, blessa, mortellement, -le préféré:--puis, pendant que celui-ci rendait l’âme, et comme la -jeune éplorée se penchait en grand désespoir sur l’agonisant,--imagina -(raffinement extrême!) de chatouiller dans l’ombre les pieds de -l’épouse infidèle, afin de la forcer d’éclater d’un fou rire au nez -expirant de l’élu de son cœur. - -Cette anecdote, assaisonnée d’incidentes, ayant induit Maryelle à -sourire, la glace fut rompue,--et nous commençâmes à nous distraire -davantage. - -Lorsqu’on nous eut apporté les candélabres, l’éternel café, les boîtes -odorantes de la Havane et les cigarettes russes, comme les fenêtres -de notre retrait donnaient sur de grands arbres, je lui dis, en lui -montrant le croissant qui faisait étinceler les dernières feuilles d’or -bruni: - ---Ma chère Maryelle, te rappelles-tu, vaguement, l’automne dernier? - -Elle eut un mouvement de tête un peu mélancolique: - ---Bah! répondit-elle. L’hiver suivant, les jolies fleurs de ces deux -soirs dont tu parles sont mortes sous la neige. Tiens, n’essayons pas -de raviver un bouquet de sensations fanées,--ce serait nous efforcer -vers un nul plaisir. Le caprice est envolé; c’est l’oiseau bleu! -Laissons la cage ouverte, en souvenir, veux-tu? Restons amis. - -L’heure était charmante: Maryelle venait de dire une chose aussi sensée -qu’exquise; quoi de mieux possible, désormais, qu’une causerie? Elle -voyait qu’en cet instant, du moins, j’avais plutôt souci du mot de -son attitude nouvelle que de ses chers abandons... Cependant je me -crus obligé, par une délicatesse, de prendre un air attristé quelque -peu,--simple attention que tout homme bien élevé doit toujours et -quand même à une créature gracieuse. Elle me devina sans doute et la -sympathique alouette voulut bien se laisser prendre au miroir. Nous -nous tendîmes la main en souriant:--et ce fut fini. - -Et voici qu’entre deux petites gorgées de menthe blanche, m’ayant élu -pour confident, sous le fallacieux peut-être, mais rassurant prétexte -que je ne suis pas «comme les autres» (ce qui était à dire, en réalité, -pour causer, à tout prix, de l’intime préoccupation qui l’étouffait), -Maryelle me narra la suivante histoire,--après m’avoir arraché -cette promesse (que je tiens en ce moment), d’en masquer l’héroïne -(s’il m’arrivait d’en parler un jour), sous le loup de velours d’un -impénétrable et gracieux pseudonymat. - -Voici l’histoire, sans commentaires. C’est seulement _sa manière d’être -banale_ qui m’a semblé assez extraordinaire. - -L’hiver dernier, au théâtre, Maryelle avait été l’objet, paraît-il, de -l’attention d’un très jeune spectateur absolument inconnu du tout Paris -des rues Blanche et Condorcet. - -Oui, d’un enfant de dix-sept ou dix-huit ans, de mise élégante et -simple, et dont la jumelle s’était plusieurs fois levée vers la loge. - -Lorsque la belle Maryelle est habillée en toilette montante, il faut -vous dire qu’un provincial pourra toujours la prendre pour quelque -échappée d’un salon de moderne préfète. - -La dangereuse créature a cela pour elle, qu’elle n’est dénuée ni -d’orthographe ni d’un certain tact, grâce auquel elle _devient_ selon -les gens qui lui parlent--et assez vite pour produire l’illusion. La -romance une fois commencée, elle ne détonne plus: qualité rare. - -Elle s’était accompagnée, ce soir-là, d’une forte marchande à la -toilette, à qui, dès le premier coup de lorgnette du «monsieur», elle -intima, tout bas, la plus rigoureuse tenue. - -En sorte que, dès le second acte, Maryelle eût semblé, à des yeux même -sagaces, une rentière veuve et indifférente, flanquée d’une parente -éloignée. - -Le «monsieur» n’était donc autre que cet adolescent de dix-sept ans à -peine: de beaux yeux, un air crédule, l’innocence même. Un page. Or, -l’aspect imposant et piquant à la fois de la brillante personne ayant -ému, ce semble, outre mesure, notre jeune homme, il erra dans les -couloirs (sans oser, bien entendu); et pour tout dire, à l’issue de la -représentation, il suivit en voiture l’humble fiacre de ces dames. - - -En fine mouche, Maryelle se réfugia, ce soir-là, chez sa marchande à -la toilette. Des ordres furent donnés pour «si l’on venait prendre des -renseignements». Bref, elle devint, en deux temps, l’honnête veuve, «de -passage à Paris», du militaire en retraite, âgé, décoré, auquel une -famille intéressée l’avait sacrifiée de bonne heure. Enfin, rien n’y -manqua, pas même les deux ans de veuvage, avec le portrait du défunt, -qu’on se procurerait facilement et d’occasion, s’il y avait lieu de -s’en pourvoir. Il est de tradition que, même de nos jours, cette -fastidieuse rengaine ne manque jamais son effet sur les imaginations -jeunes encore. Maryelle s’en tint là, le mieux étant l’ennemi du bien: -plus tard, on aviserait. - -La nuit ayant affolé les fiévreuses rêveries de son juvénile amoureux, -tout se passa comme, avec son flair de levrette, notre héroïne l’avait -pressenti. - -Le jeune provincial, une fois en possession du nom, nouvellement -choisi, de la dame, écrivit. - -(Maryelle, en mettant son pouce léger sur la signature, me donna cette -lettre à lire.) S’il faut l’avouer, je fus surpris de l’accent sincère -de cette épître: elle émanait à coup sûr d’un trop candide, mais très -noble garçon. C’était fou! mais c’était exquis! Ah! le charmant et -bon petit être! Un respect, une timidité irrésistibles!--Il donnait -son premier amour, cet enfant-là, prenant cette fille bizarre pour la -plus réservée des femmes! J’en fus attristé moi-même en songeant au -dénouement inévitable. - ---Il s’appelle, de son petit nom, Raoul, me dit-elle; il appartient à -une excellente famille de la province: ses parents, «des magistrats -bien honorables», lui laisseront de l’aisance. Il vient à Paris trois -fois par mois, en s’échappant! Cela dure depuis six semaines. - -Maryelle, allumant une cigarette, continua son histoire, comme se -parlant à elle-même. - -Ayant des côtés abordables, la belle repentie n’était point demeurée -insensible à cette passion, si «gentiment» exprimée. Après deux autres -«petites lettres d’attendrissement», un voile se déchira pour elle; son -«âme» entrevit l’existence sous un jour inconnu. Une Marion Delorme -s’éveilla dans ce corps jusque-là plongé en des limbes d’inconscience. - -Bref, un rendez-vous fut accordé. - -L’enfant, paraît-il, fut inouï, fou de joie, ignorant, ingénu jusqu’au -délire. Et, se sentant pour la première--et dernière fois, sans -doute,--aimée noblement, voilà que cette charmante insensée de Maryelle -s’«emballa» elle-même et que l’idylle commença. - -Elle en devint folle! - -Oh! rien ne manque au roman! Ni le secret à chaque voyage de Raoul, ni -la petite maison louée dans un faubourg tranquille, avec des fleurs -sur le balcon et donnant sur un pâle petit jardin. Là, seulement, -ressuscitée des «autres», elle palpite de toutes les chastetés, de tous -les abandons, de tous les bonheurs «ignorés si longtemps!» (Et, en -parlant, des larmes brillaient entre les cils de la sentimentale fille.) - -Raoul est un Roméo qui ne saura peut-être jamais le fin mot de sa -Juliette, car elle compte disparaître un jour. Plus tard. - -L’autre femme qui était en elle est morte, à l’entendre;--ou, plutôt, -n’a, pour elle, jamais existé.--Les femmes ont de ces puissances -d’oubli momentané; elles disent à leurs souvenirs: «Vous repasserez -demain,» et ils obéissent. - -Mais, au fond, tout ce qu’affirment les femmes de mœurs un peu libres -est-il digne d’autant d’attention que le bruit du vent qui chante dans -les feuilles jusqu’à l’hiver? - -Cependant, ses économies se sont dissipées à meubler, d’une façon -délicate et modeste, la demeure en question. Raoul n’est encore -ni majeur, ni en possession d’une fortune quelconque. D’ailleurs, -fût-il riche, il semblerait impossible à Maryelle d’accepter de lui -le moindre service d’argent; elle a peur de l’argent auprès de cet -enfant-là. L’argent, cela lui rappellerait les «autres». Lui en -parler? jamais.--Elle aimerait mieux mourir. Positivement.--Elle se -trouve justifiée, par son amour, de l’inconvenance assez déplacée, de -l’indélicatesse même, qu’elle commet, en ceci, vis-à-vis de ce très -innocent garçon. - -Lui, la croyant à l’aise, comme une femme de son monde, n’y songe, non -plus, en rien; il consacre tous ses petits louis à lui acheter soit des -fleurs, soit de jolies choses d’art qu’il peut trouver, voilà tout. Et -c’est, en effet, tout naturel. - -Entre eux donc, c’est le ciel! c’est l’estime naïve et pure! c’est -le tout simple amour, avec ses ingénues tendresses, ses extases, ses -ravissements éperdus! - -Daphnis et Chloé, balbutiant: voilà leur pendant exact. - - -A ce point du récit, Maryelle fit une pause, puis levant vers les -nuages lointains, au delà de la croisée ouverte aux étoiles, des yeux -d’une expression virginale: - ---Oui, acheva-t-elle, je lui suis fidèle! Et rien, rien! je le sens, ne -me ferait cesser de l’être! Oui, JE ME TUERAIS PLUTÔT!--murmura-t-elle -avec une énergie froide, et en rougissant de pudeur à la seule idée -d’une infidélité imaginaire. - ---Hein?... lui répondis-je en relevant la tête et légèrement stupéfait -de cet aveu,--tiens,--mais... Georges, cependant, mais Gaston d’Al?... -mais ce bel Aurelio? mais Francis X***? Il me semblait que... hein? - -Maryelle éclata d’un frais rire aux notes d’or et de cristal. - ---D’aimables blagueurs! s’écria-t-elle tout à coup, sans transition. -Ah! les importuns obligés,--sombre fête, alors!--Eux? Ah, bien!... -Certes!... - -(Et elle haussa dédaigneusement les épaules.) - ---Est-ce de ma faute s’il faut bien vivre? ajouta-t-elle. - ---J’entends: tu lui demeures fidèle... en pensée? - ---En pensée comme en sensations! s’écria de nouveau Maryelle, avec un -mouvement d’hermine révoltée. - -Il y eut un silence. - ---Mon cher, continua-t-elle avec un de ces étranges regards féminins -où des esprits seuls peuvent lire, si l’on savait jusqu’à quel -point mon histoire, en ceci du moins, _devient celle de toutes les -femmes_!--Il est si facile de ne point profaner le trésor de joies qui -n’appartient qu’à l’amour, à ce sentiment divin que cet enfant et moi -nous partageons!... Le reste?--Est-ce que cela nous regarde?--Le cœur -y est-il pour quelque chose? Le plaisir pour quelque chose? _L’ennui -même_ pour quelque chose?... En vérité, mon cher poète, ce dont tu -veux parler est moins qu’un rêve et ne signifie rien. - - -Les femmes ont une façon de prononcer le mot _rêve_ et le mot _poète_ -qui serait à mourir de rire si on en avait le temps. - - ---Aussi, acheva-t-elle, ai-je le droit de dire que je suis incapable de -le tromper. - ---Ah! çà, ma chère Maryelle, lui répondis-je en plaisantant, sans -prétendre que le _convenu_ de bien des faveurs me soit inintelligible, -quelle que soit ma modestie, quelque désir que j’aie de ne caresser -aucune chimère, m’autoriserais-tu, voyons, à JURER que moi-même, enfin, -je n’étreignis jamais que ton fantôme? - -A cette folle question,--suggérée, peut-être, par quelque sensible -contrariété, l’animation de son récit l’ayant rendue, vraiment, -des plus ragoûtantes,--elle s’accouda sur la table avec une -mélancolie: le bout de ses doigts pâles et fins effleurait ses -cheveux; elle regardait, entre ses cils, brûler l’une des bougies du -candélabre,--puis, avec un indéfinissable sourire: - ---Très cher, me dit-elle après un assez profond silence, c’est gênant, -ce que tu me demandes; mais vois-tu bien, _nul n’est plus si prodigue -de soi-même, de nos jours_. Et, entre autres, ni toi, ni moi. Les -semblants de l’amour ne sont-ils pas devenus, pour presque tous, -préférables à l’amour même? Ne m’as-tu pas, au fond, donné l’exemple -du méchant sacrilège... que tu voudrais me reprocher? Entre nous ne -serais-tu pas embarrassé quelque peu si je t’eusse aimé?... Prends-tu, -sérieusement, le charme, convenu en effet, d’un instant--peut-être bien -solitaire, bien peu partagé peut-être!--pour la fusible et dévorante -joie de l’Amour?--Quoi! tu ravirais, je suppose, un baiser sur les -lèvres d’une enfant endormie et, de ceci, tu la jugerais coupable -d’infidélité à--son fiancé, par exemple?... Et, la rencontrant un jour, -tu oserais t’imaginer, sans rire, avoir été le rival de celui... Ah! -je t’atteste que n’ayant pas même ressenti le frôlement de ce baiser, -elle serait dispensée, envers toi, même de l’oubli.--Si indifférent que -tu me puisses être en amour, tu peux bien croire, sans grande fatuité, -j’imagine, que j’ai su distinguer le plaisir qu’a _dû_ me causer -ta simple personne, de celui que m’a causé, aussi, ce joli diamant -glissé à mon doigt--(ah! certes, avec une délicate et tout à fait -simple apparence de souvenir, je l’accorde!)--mais qui, parlons franc, -t’acquittait envers une pauvre fille, galante de son métier, comme ta -très humble servante Maryelle. Quant au _surplus_, à ce que je puis -t’avoir accordé par enjouement ou par indolence, c’est là l’illusion -qu’il faut laisser à jamais envolée,--la poussière brillante des ailes -de ce papillon s’étant toujours effacée aux doigts assez cruels qui -tentèrent de le ressaisir. - -«Mon cher, n’espère pas me persuader que tu n’as connu de -l’amour que ces vains abandons mélangés de tristes et nécessaires -arrière-pensées.--Tu me demandes si tu n’as jamais pressé dans tes bras -que mon fantôme? conclut la belle rieuse: eh bien, permets-moi de te -répondre que ta question serait au moins indiscrète et _inconvenante_ -(c’est le mot, sais-tu?) si elle n’était pas absurde. Car--_cela ne te -regarde pas_. - ---Va vite retrouver ton Raoul, misérable! m’écriai-je, furieux.--A-t-on -vu l’impertinente? Je prétends me consoler en essayant d’écrire ta -ridicule histoire. Tu es d’une fidélité... à toute épreuve! - ---N’oublie pas le pseudonyme! dit, en riant, Maryelle. - -Elle mit son chapeau voilé, sa longue mante, se priva de -m’embrasser,--par un dernier sentiment des usages, et disparut. - -Resté seul, je m’accoudai au balcon, regardant s’éloigner, sous les -arbres de l’allée, la voiture, qui emportait cette amoureuse vers son -amour. - ---Voilà, certes, une Lucrèce nouvelle! pensai-je. - -L’herbe, toute lumineuse de l’ondée du soir, brillait sous la fenêtre: -j’y jetai, par contenance, mon cigare éteint. - - - - -LE TRAITEMENT DU DOCTEUR TRISTAN - -_A Monsieur Jules de Brayer._ - - «Fili Domini, putasne _vivent_ ossa - ista?» - - ISAÏE. - - -Hurrah! C’en est fait! En joie! _For ever!!!_ Le Progrès nous emporte -en son torrent. Lancés comme nous le sommes, tout temps d’arrêt -serait un véritable suicide. Victoire! victoire! La vitesse de notre -entraînement prend des proportions de brouillard tellement admirables -que c’est à peine si nous avons le loisir de distinguer autre chose que -l’extrémité de notre propre nez. - -Pour échapper à l’horrible hypnotisme qui pourrait s’en ensuivre, -avons-nous d’autres ressources que celle de fermer définitivement les -yeux? Non. Pas d’autre. Abaissons donc les paupières et--laissons-nous -aller. - -Que de découvertes! Que d’inventions, butyreuses pour tous!--L’Humanité -devient, entre deux déluges, un fait, positivement divin! Récapitulons: - -1º Poudre de riz noire, pour éclaircir le teint des nègres marrons; - -2º Réflecteurs du Dr Grave, qui vont, dès demain, couvrir d’affiches le -vaste mur du ciel nocturne; - -3º Toiles d’araignée artificielles pour chapeaux de savants; - -4º Machine-à-Gloire de l’illustre Bathybius Bottom, le parfait baron -moderne; - -5º L’Ève-nouvelle, machine électro-humaine (presque une bête!...), -offrant le clichage du premier amour,--par l’étonnant Thomas Alva -Edison, l’ingénieur américain, le Papa du Phonographe. - ---Mais, chut! Voici du nouveau!--Voici encore du nouveau!... -Toujours!... Cette fois, c’est la Médecine qui va nous éblouir. -Écoutons! Un stupéfiant praticien, le Dr T. Chavassus, vient de trouver -un traitement radical des _Bruits, Bourdonnements_, et tous autres -troubles du canal auditif. Il guérit jusqu’aux personnes qui _entendent -de travers_, maladie devenue contagieuse de nos jours.--Chavassus, -enfin, possédant, à fond, la connaissance de tous les tambours de -l’ouïe humaine, s’adresse, d’une façon _intellectuelle_, à ces gens -nerveux qui sentent trop vite, comme on dit, la _Puce à l’oreille_!--Il -calme les démangeaisons que, par exemple, la sensation des «outrages» -éveille encore derrière l’appendice auriculaire de certains humains -en retard et demeurés _trop_ susceptibles! Mais son triomphe, sa -spécialité, c’est la cure des personnes qui «_entendent des Voix_», -soit les Jeanne d’Arc, par exemple.--C’est là son titre principal à -l’estime publique. - -Le traitement du Dr Chavassus est _tout_ rationnel; sa devise est: -«Tout pour le Bon-Sens et par le Bon-Sens!» Plus d’inspirations -héroïques à craindre, avec lui. Ce prince du savoir empêcherait un -malade de distinguer jusqu’à la voix de sa conscience, au besoin. -Et il garantit, à forfait, que toute Jeanne d’Arc, au sortir de ses -mains éclairées, n’entendra plus aucune espèce de _Voix_ (pas même la -sienne), et que les tambours des oreilles seront, chez elle, aussi -voilés que tout tambour sérieux et rationnel doit l’être aujourd’hui. - -Plus de ces entraînements irréfléchis, dus, par exemple, à l’excitation -que les vieux chants d’une patrie éveillent, maladivement, dans le -cœur de quelques derniers enthousiastes! Plus d’enfantillages! Ne -craignons plus de reconquérir des provinces à l’étourdie! Le Docteur -est là. Seriez-vous tourmenté par quelques lointains appels des -sirènes de la Gloire?... Chavassus vous fera passer ces bourdonnements -d’oreilles.--Entendez-vous des accents sublimes, dans le silence, -comme si l’âme de votre pays vous parlait?... Éprouvez-vous des -sursauts d’honneur révolté lorsque le sentiment du courage vaincu et de -l’indomptable espoir des grands lendemains s’allume en votre cœur et -fait rougir le lobe de vos oreilles?...--Vite! vite! chez le Docteur: -il vous ôtera ces démangeaisons-là! - -Ses consultations sont de deux à quatre. Et quel homme affable! -charmant! irrésistible!--Vous pénétrez dans son cabinet, pièce décorée -avec cette ornementation sévère qui convient à la Science. Pour tout -objet de luxe, vous apercevez une botte d’oignons appendue au-dessous -d’un buste d’Hippocrate, pour indiquer aux personnes sentimentales -qu’elles pourront se procurer, au besoin, des larmes de gratitude après -succès. - -Chavassus vous indique un fauteuil scellé dans le parquet. A peine -y êtes-vous commodément installé, que de brusques crampons, pareils -à des griffes de tigre, paralysent, à l’instant même, chez vous, le -plus léger mouvement.--Le Docteur, alors, vous regarde pendant quelque -temps, bien en face, en haussant les sourcils, en poussant sa joue -avec sa langue et un cure-dents à la main, vous témoignant, ainsi, du -violent intérêt que vous lui inspirez. - ---Avez-vous eu souvent _l’oreille basse_, dans la vie? vous -demande-t-il. - ---Mais... comme tout le monde, aujourd’hui, répondez-vous, -gaiement.--Souventes fois, pour me distraire. - ---Espérez, en ce cas, reprend le Docteur. Ce sont des échos, mon ami; -ce ne sont pas des _Voix_ que vous avez entendues. - -Et soudain, se précipitant sur votre oreille, il y colle sa bouche. -Puis, avec une intonation d’abord lente et basse, mais qui ne tarde -pas à s’enfler comme le rugissement de la foudre, il y articule ce -seul mot: «HUMANITÉ». Les yeux sur son chronomètre, il en arrive, -après vingt minutes, à le prononcer dix-sept fois par seconde, sans en -confondre les syllabes, résultat conquis par bien des veilles! fruit de -nombreux et périlleux exercices. - -Il répète donc ce mot, de cette manière surprenante, en votre dite -oreille: non point que ce vocable représente, à son esprit, un sens -quelconque! Au contraire! (Il ne s’en sert, personnellement, que comme -certain chanteur se servait, tous les matins, du mot «Carcassonne», -pour se nettoyer le gosier, et voilà tout.) Mais il lui attribue des -vertus _magiques_ et il prétend que, lorsqu’il a bien endormi, châtré -et englué le cervelet d’un malade avec ce mot-là, la guérison est aux -trois quarts obtenue. - -Cela fait, il passe à l’autre oreille et y susurre, avec les inflexions -d’une tyrolienne, environ nonante _Queues-de-mots_, de sa confection. -Ces Queues-de-mots, jouent sur les désinences de certains termes, -aujourd’hui démodés et dont il est presque impossible de retrouver la -signification,--par exemple de mots tels que: Générosité!... Foi!... -Désintéressement!... Ame immortelle!... etc., et autres expressions -fantastiques. A la fin, vous l’écoutez en remuant doucement la tête de -haut en bas; vous souriez, dans une sorte d’extase. - -Au bout d’une demi-heure, le vase de votre entendement étant rempli de -la sorte, il devient nécessaire de le _boucher_, n’est-il pas vrai?... -de peur que son précieux contenu ne s’évente. Chavassus, donc, aux -approches du moment qu’il juge psychologique, vous introduit dans -les oreilles deux fils d’induction tout particulièrement enduits, -préparés et saturés d’un fluide _positif_ dont il a le secret.--Chut! -ne bougeons plus!... Il touche l’interrupteur d’une pile voisine; -l’étincelle part dans votre oreille. Trente mille cymbales résonnent -sous votre crâne. Les crampons et le fauteuil retiennent le bond -terrible dont vous savourez, intérieurement, l’élan contenu. - ---Eh bien!--Quoi?... quoi?... quoi?... ne cesse de vous répéter, en -souriant, le Docteur. - -Seconde étincelle. Crac! Cela suffit. Victoire!... Le tympan est -crevé,--c’est-à-dire ce point mystérieux, ce point malade, ce -_point_ inquiétant qui, dans le tympan de votre misérable oreille, -apportait à votre esprit ces bourdonnements de gloire, d’honneur et -de courage.--Vous êtes sauvé. Vous n’entendez plus rien. Miracle! -L’Abstraction et la Queue-de-mot couvrent, en vous, tous cris de colère -devant le vieil Idéal assassiné! L’amour exclusif de votre santé et de -vos aises vous inspire un mépris éclairé de toutes les offenses! vous -voici, désormais, à l’épreuve de dix mille claques.--ENFIN!!! Vous -respirez. Chavassus vous délivre une pichenette sur le nez, en signe de -guérison; vous vous levez;--vous êtes LIBRE... - -Si vous appréhendez quelques puérils regains de dignité, si, en un -mot, vous doutez encore, le Docteur Tristan, tout en mâchonnant son -cure-dents, détache, à la chute de vos lombes, un fort coup de pied, -que vous recevez d’un cœur débordant de gratitude et en regardant la -botte d’oignons. Vous voilà rassuré. Vous partez après l’avoir couvert -d’or. Vous sortez de chez lui, frais, dispos, leste--(en ce bel habit -noir, _vulgò_ sifflet, _aliàs_ queue-de-pie, avec lequel vous portez, -si divinement, le deuil des mots que vous avez tués);--les mains dans -les poches, au gai soleil, la mine entendue, l’œil fin,--l’esprit bien -délivré de toutes ces _Voix_ vaines et confuses qui, la veille encore, -vous harcelaient. Vous sentez le Bon-sens couler, comme un baume, dans -tout votre être. Votre indifférence... _ne connaît plus de frontières_. -Vous êtes sacré par un raisonnement qui vous rend supérieur à toutes -les hontes. Vous êtes devenu un homme de l’Humanité. - - - - -CONTE D’AMOUR - - «Et que Dieu ne te récompense jamais - du _bien_ que tu m’as fait!» - - HENRI HEINE, l’_Intermezzo_. - - -I - -ÉBLOUISSEMENT - - La Nuit, sur le grand mystère, - Entr’ouvre ses écrins bleus: - Autant de fleurs sur la terre - Que d’étoiles dans les cieux! - - On voit ses ombres dormantes - S’éclairer, à tous moments, - Autant par les fleurs charmantes - Que par les astres charmants. - - Moi, ma nuit au sombre voile - N’a, pour charme et pour clarté, - Qu’une fleur et qu’une étoile: - Mon amour et ta beauté! - - -II - -L’AVEU - - J’ai perdu la forêt, la plaine - Et les frais avrils d’autrefois... - Donne tes lèvres: leur haleine, - Ce sera le souffle des bois! - - J’ai perdu l’Océan morose, - Son deuil, ses vagues, ses échos; - Dis-moi n’importe quelle chose: - Ce sera la rumeur des flots. - - Lourd d’une tristesse royale, - Mon front songe aux soleils enfuis... - Oh! cache-moi dans ton sein pâle! - Ce sera le calme des nuits! - - -III - -LES PRÉSENTS - - Si tu me parles, quelque soir, - Du secret de mon cœur malade, - Je te dirai, pour t’émouvoir, - Une très ancienne ballade. - - Si tu me parles de tourment, - D’espérance désabusée, - J’irai te cueillir, seulement, - Des roses pleines de rosée. - - Si, pareille à la fleur des morts - Qui se plaît dans l’exil des tombes, - Tu veux partager mes remords... - Je t’apporterai des colombes. - - -IV - -AU BORD DE LA MER - - Au sortir de ce bal nous suivîmes les grèves; - Vers le toit d’un exil, au hasard du chemin, - Nous allions: une fleur se fanait dans sa main; - C’était par un minuit d’étoiles et de rêves. - - Dans l’ombre, autour de nous, tombaient des flots foncés. - Vers les lointains d’opale et d’or, sur l’Atlantique, - L’outre-mer épandait sa lumière mystique, - Les algues parfumaient les espaces glacés; - - Les vieux échos sonnaient dans la falaise entière! - Et les nappes de l’onde aux volutes sans frein - Écumaient, lourdement, contre les rocs d’airain. - Sur la dune brillaient les croix d’un cimetière. - - Leur silence, pour nous, couvrait ce vaste bruit. - Elles ne tendaient plus, croix par l’ombre insultées, - Les couronnes de deuil, fleurs de morts, emportées - Dans les flots tonnants, par les tempêtes, la nuit. - - Mais, de ces blancs tombeaux en pente sur la rive, - Sous la brume sacrée à des clartés pareils, - L’ombre questionnait en vain les grands sommeils: - Ils gardaient le secret de la Loi décisive. - - Frileuse, elle voilait, d’un cachemire noir, - Son sein, royal exil de toutes mes pensées! - J’admirais cette femme aux paupières baissées, - Sphynx cruel, mauvais rêve, ancien désespoir. - - Ses regards font mourir les enfants. Elle passe - Et se laisse survivre en ce qu’elle détruit. - C’est la femme qu’on aime à cause de la Nuit, - Et ceux qui l’ont connue en parlent à voix basse. - - Le danger la revêt d’un rayon familier: - Même dans son étreinte oublieusement tendre - Ses crimes, évoqués, sont tels, qu’on croit entendre - Des crosses de fusils tombant sur le palier. - - Cependant, sous la honte illustre qui l’enchaîne, - Sous le deuil où se plaît cette âme sans essor, - Repose une candeur inviolée encor - Comme un lys enfermé dans un coffret d’ébène. - - Elle prêta l’oreille au tumulte des mers, - Inclina son beau front touché par les années, - Et, se remémorant ses mornes destinées, - Elle se répandit en ces termes amers: - - «Autrefois, autrefois,--quand je faisais partie - »Des vivants,--leurs amours sous les pâles flambeaux - »Des nuits, comme la mer au pied de ces tombeaux, - »Se lamentaient, houleux, devant mon apathie. - - »J’ai vu de longs adieux sur mes mains se briser: - »Mortelle, j’accueillais, sans désir et sans haine, - »Les aveux suppliants de ces âmes en peine: - »Le sépulcre à la mer ne rend pas son baiser. - - »Je suis donc insensible et faite de silence - »Et je n’ai pas vécu; mes jours sont froids et vains: - »Les Cieux m’ont refusé les battements divins! - »On a faussé pour moi les poids de la balance. - - »Je sens que c’est mon sort même dans le trépas: - »Et, soucieux encor des regrets ou des fêtes, - »Si les morts vont chercher leurs fleurs dans les tempêtes, - »Moi je reposerai, ne les comprenant pas.» - - Je saluai les croix lumineuses et pâles. - L’étendue annonçait l’aurore, et je me pris - A dire, pour calmer ses ténébreux esprits - Que le vent du remords battait de ses rafales - - Et pendant que la mer déserte se gonflait: - --«Au bal vous n’aviez pas de ces mélancolies - »Et les sons de cristal de vos phrases polies - »Charmaient le serpent d’or de votre bracelet. - - »Rieuse et respirant une touffe de roses - »Sous vos grands cheveux noirs mêlés de diamants, - »Quand la valse nous prit, tous deux, quelques moments, - »Vous eûtes, en vos yeux, des lueurs moins moroses. - - »J’étais heureux de voir sous le plaisir vermeil - »Se ranimer votre âme à l’oubli toute prête, - »Et s’éclairer enfin votre douleur distraite, - »Comme un glacier frappé d’un rayon de soleil.» - - Elle laissa briller sur moi ses yeux funèbres, - Et la pâleur des morts ornait ses traits fatals. - --«Selon vous, je ressemble aux pays boréals, - »J’ai six mois de clartés et six mois de ténèbres? - - »Sache mieux quel orgueil nous nous sommes donnés - »Et tout ce qu’en nos yeux il empêche de lire... - »Aime-moi, toi qui sais que, sous un clair sourire, - »Je suis pareille à ces tombeaux abandonnés.» - - -V - -RÉVEIL - - O toi, dont je reste interdit, - J’ai donc le mot de ton abîme! - N’importe quel baiser t’anime: - Un passant; de l’or; tout est dit. - - Tu n’aimes que comme on se venge; - Tu mens en cris délicieux; - Et tu te plais, riant des cieux, - A ces vains jeux de mauvais ange. - - En tes baisers nuls et pervers - Si j’ai bu vos sucs, jusquiames, - Enchanteresse entre les femmes - Sois oubliée, en tes hivers! - - -VI - -ADIEU - - Un vertige épars sous tes voiles - Tenta mon front vers tes bras nus. - Adieu, toi par qui je connus - L’angoisse des nuits sans étoiles! - - Quoi! ton seul nom me fit pâlir! - --Aujourd’hui, sans désirs ni craintes, - Dans l’ennui vil de tes étreintes - Je ne veux plus m’ensevelir. - - Je respire le vent des grèves, - Je suis heureux loin de ton seuil: - Et tes cheveux couleur de deuil - Ne font plus d’ombre sur mes rêves. - - -VII - -RENCONTRE - - Tu secouais ton noir flambeau; - Tu ne pensais pas être morte; - J’ai forgé la grille et la porte - Et mon cœur est sûr du tombeau. - - Je ne sais quelle flamme encore - Brûlait dans ton sein meurtrier, - Je ne pouvais m’en soucier: - Tu m’as fait rire de l’aurore. - - Tu crois au retour sur les pas? - Que les seuls sens font les ivresses?... - Or, je bâillais en tes caresses: - Tu ne ressusciteras pas. - - - - -SOUVENIRS OCCULTES - -_A Monsieur Franc Lamy._ - - «Et il n’y a pas, dans toute la contrée, de château plus chargé - de gloire et d’années que mon mélancolique manoir héréditaire.» - - EDGAR POE. - - ---Je suis issu, me dit-il, moi, dernier Gaël, d’une famille de Celtes, -durs comme nos rochers. J’appartiens à cette race de marins, fleur -illustre d’Armor, souche de bizarres guerriers, dont les actions -d’éclat figurent au nombre des joyaux de l’Histoire. - -L’un de ces devanciers, excédé, jeune encore, de la vue ainsi que -du fastidieux commerce de ses proches, s’exila pour jamais, et le -cœur plein d’un mépris oublieux, du manoir natal. C’était lors des -expéditions d’Asie; il s’en alla combattre aux côtés du bailli de -Suffren et se distingua bientôt, dans les Indes, par de mystérieux -coups de main qu’il exécuta, seul, à l’intérieur des _Cités-mortes_. - -Ces villes, sous des cieux blancs et déserts, gisent, effondrées au -centre d’horribles forêts. Les faréoles, l’herbe, les rameaux secs -jonchent et obstruent les sentiers qui furent des avenues populeuses, -d’où le bruit des chars, des armes et des chants s’est évanoui. - -Ni souffles, ni ramages, ni fontaines en la calme horreur de ces -régions. Les bengalis, eux-mêmes, s’éloignent, ici, des vieux -ébéniers, ailleurs leurs arbres. Entre les décombres, accumulés dans -les éclaircies, d’immenses et monstrueuses éruptions de très longues -fleurs, calices funestes où brûlent, subtils, les esprits du Soleil, -s’élancent, striées d’azur, nuancées de feu, veinées de cinabre, -pareilles aux radieuses dépouilles d’une myriade de paons disparus. -Un air chaud de mortels aromes pèse sur les muets débris: et c’est -comme une vapeur de cassolettes funéraires, une bleue, enivrante et -torturante sueur de parfums. - -Le hasardeux vautour qui, pèlerin des plateaux du Caboul, s’attarde -sur cette contrée et la contemple du faîte de quelque dattier noir, -ne s’accroche aux lianes, tout à coup, que pour s’y débattre en une -soudaine agonie. - -Çà et là, des arches brisées, d’informes statues, des pierres, aux -inscriptions plus rongées que celles de Sardes, de Palmyre ou de -Khorsabad. Sur quelques-unes, qui ornèrent le fronton, jadis perdu dans -les cieux, des portes de ces cités, l’œil peut déchiffrer encore et -reconstruire le zend, à peine lisible, de cette souveraine devise des -peuples libres d’alors: - -«... ET DIEU NE PRÉVAUDRA!» - -Le silence n’est troublé que par le glissement des crotales, qui -ondulent parmi les fûts renversés des colonnes, ou se lovent, en -sifflant, sous les mousses roussâtres. - -Parfois, dans les crépuscules d’orage, le cri lointain de l’hémyone, -alternant tristement avec les éclats du tonnerre, inquiète la solitude. - - -Sous les ruines se prolongent des galeries souterraines aux accès -perdus. - -Là, depuis nombre de siècles, dorment les premiers rois de ces étranges -contrées, de ces nations, plus tard sans maîtres, dont le nom même -n’est plus. Or, ces rois, d’après les rites de quelque coutume sacrée -sans doute, furent ensevelis sous ces voûtes, _avec leurs trésors_. - -Aucune lampe n’illumine les sépultures. - -Nul n’a mémoire que le pas d’un captif des soucis de la Vie et du Désir -ait jamais importuné le sommeil de leurs échos. - -Seule, la torche du brahmine,--ce spectre altéré de Nirvanah, ce -muet esprit, simple _témoin_ de l’universelle germination des -devenirs,--tremble, imprévue, à de certains instants de pénitence ou -de songeries divines, au sommet des degrés disjoints et projette, de -marche en marche, sa flamme obscurcie de fumée jusqu’au profond des -caveaux. - -Alors les reliques, tout à coup mêlées de lueurs, étincellent -d’une sorte de miraculeuse opulence!... Les chaînes précieuses -qui s’entrelacent aux ossements semblent les sillonner de subits -éclairs. Les royales cendres, toutes poudreuses de pierreries, -scintillent!--Telle la poussière d’une route que rougit, avant l’ombre -définitive, quelque dernier rayon de l’Occident. - -Les Maharadjahs font garder, par des hordes d’élite, les lisières des -forêts saintes et, surtout, les abords des clairières où commence le -pêle-mêle de ces vestiges.--Interdits de même sont les rivages, les -flots et les ponts écroulés des euphrates qui les traversent.--De -taciturnes milices de cipayes, au cœur de hyène, incorruptibles et sans -pitié, rôdent, sans cesse, de toutes parts, en ces parages meurtriers. - -Bien des soirs, le héros déjoua leurs ruses ténébreuses, évita leurs -embûches et confondit leur errante vigilance!...--Sonnant subitement -du cor, dans la nuit, sur des points divers, il les isolait par ces -alertes fallacieuses, puis, brusque, surgissait sous les astres, dans -les hautes fleurs, éventrant rapidement leurs chevaux. Les soldats, -comme à l’aspect d’un mauvais génie, se terrifiaient de cette présence -inattendue.--Doué d’une vigueur de tigre, l’Aventurier les terrassait -alors, un par un, d’un seul bond! les étouffait, tout d’abord, à demi, -dans cette brève étreinte,--puis, revenant sur eux, les massacrait à -loisir. - -L’Exilé devint, ainsi, le fléau, l’épouvante et l’extermination de ces -cruels gardes aux faces couleur de terre. Bref, c’était celui qui les -abandonnait, cloués à de gros arbres, leurs propres yatagans dans le -cœur. - -S’engageant, ensuite, au milieu du passé détruit, dans les allées, les -carrefours et les rues de ces villes des vieux âges, il gagnait, malgré -les parfums, l’entrée des sépulcres non pareils où gisent les restes de -ces rois hindous. - -Les portes n’en étant défendues que par des colosses de jaspe, -sortes de monstres ou d’idoles aux vagues prunelles de perles et -d’émeraudes,--aux formes créées par l’imaginaire de théogonies -oubliées,--il y pénétrait aisément, bien que chaque degré descendu fît -remuer les longues ailes de ces dieux. - -Là, faisant main basse autour de lui, dans l’obscurité, domptant le -vertige étouffant des siècles noirs dont les esprits voletaient, -heurtant son front de leurs membranes, il recueillait, en silence, -mille merveilles. Tels, Cortez au Mexique et Pizarre au Pérou -s’arrogèrent les trésors des caciques et des rois, avec moins -d’intrépidité. - -Les sacoches de pierreries au fond de sa barque, il remontait, sans -bruit, les fleuves en se garant des dangereuses clartés de la lune. Il -nageait, crispé sur ses rames, au milieu des ajoncs, sans s’attendrir -aux appels d’enfants plaintifs que larmoyaient les caïmans à ses côtés. - -En peu d’heures, il atteignait ainsi une caverne éloignée, de lui seul -connue, et dans les retraits de laquelle il vidait son butin. - -Ses exploits s’ébruitèrent.--De là, des légendes, psalmodiées encore -aujourd’hui dans les festins des nababs, à grand renfort de théorbes, -par les fakirs. Ces vermineux trouvères,--non sans un vieux frisson de -haineuse jalousie ou d’effroi respectueux, y décernent à cet aïeul le -titre de Spoliateur de tombeaux. - -Une fois, cependant, l’intrépide nocher se laissa séduire par les -insidieux et mielleux discours du seul ami qu’il s’adjoignît jamais, -dans une circonstance tout spécialement périlleuse. Celui-ci, par un -singulier prodige, en réchappa, lui!--Je parle du bien-nommé, du trop -fameux colonel Sombre. - -Grâce à cet oblique Irlandais, le bon Aventurier donna dans une -embuscade.--Aveuglé par le sang, frappé de balles, cerné par vingt -cimeterres, il fut pris, à l’improviste, et périt au milieu d’affreux -supplices. - -Les hordes hymalayennes, ivres de sa mort, et dans les bonds furieux -d’une danse de triomphe, coururent à la caverne. Les trésors une fois -recouvrés, ils s’en revinrent dans la contrée maudite. Les chefs -rejetèrent pieusement ces richesses au fond des antres funèbres où -gisent les mânes précités de ces rois de la nuit du monde. Et les -vieilles pierreries y brillent encore, pareilles à des regards toujours -allumés sur les races. - -J’ai hérité,--moi, le Gaël,--des seuls éblouissements, hélas! du soldat -sublime, et de ses espoirs.--J’habite, ici, dans l’Occident, cette -vieille ville fortifiée, où m’enchaîne la mélancolie. Indifférent -aux soucis politiques de ce siècle et de cette patrie, aux forfaits -passagers de ceux qui les représentent, je m’attarde quand les soirs -du solennel automne enflamment la cime rouillée des environnantes -forêts.--Parmi les resplendissements de la rosée, je marche, seul, sous -les voûtes des noires allées, comme l’Aïeul marchait sous les cryptes -de l’étincelant obituaire! D’instinct, aussi, j’évite, je ne sais -pourquoi, les néfastes lueurs de la lune et les malfaisantes approches -humaines. Oui, je les évite, quand je marche ainsi, avec mes rêves!... -Car je sens, _alors_, que je porte dans mon âme le reflet des richesses -stériles d’un grand nombre de rois oubliés. - - - - - CONTES CRUELS - - ÉPILOGUE - - L’ANNONCIATEUR - - - - -L’ANNONCIATEUR - -_A Monsieur le marquis de Salisbury._ - - «Habal habalim, vêk’hôl habal!» - - SCHELOMO, _Qohéleth_. - - -Au faîte des tours tutélaires de la cité de Jébus veillent les -guerriers de Juda, les yeux fixés sur les collines. - -Au pied des remparts s’étendent, intérieurement, les constructions -asmonéennes, les grottes royales, les vignobles encombrés de ruches, -les tertres de supplice, le faubourg des nécromans, les avenues -montueuses conduisant à Ir-David. - -Il fait nuit. - -Avoisinant les fosses d’animaux féroces, les cénacles de justice, bâtis -sous le règne de Schaôul, apparaissent, blancs et carrés, aux angles -des chemins, comme des sépulcres. - -Près des canaux de Siloë, le miroir des piscines probatiques reflète -les basses hôtelleries aux cours plantées de figuiers: elles attendent -les caravanes d’Élamm et de Phénicie. - -Vers l’orient, sous les allées de sycomores, sont les demeures des -princes de Judée;--aux extrémités des routes centrales, des touffes de -palmiers font flotter leurs larges feuilles au-dessus des citernes, -abreuvoirs des éléphants. - -Du côté de l’Hébron, entrée de ceux qui viennent du Jourdain, fument -les tuyaux de brique des armuriers, des fabricants d’aromates et des -orfèvres.--Plus loin, les habitations aux ceintures de vigne, maisons -natales des riches d’Israël, étagent leurs terrasses, leurs bains -contigus à de frais vergers. Au septentrion s’allonge le quartier -des tisserands, où les dromadaires, montés par les marchands d’Asie, -viennent, chargés de bois de sétim, de pourpre et de fin lin, plier, -d’eux-mêmes, les genoux. - -Là, vivent les marchands étrangers qui ont accompagné les idoles. Ils -entretiennent la mollesse des bourgades de Magdala, de Naïm, de Schunëm -et s’approprient le sud de la ville. - -Ils vendent les vins épais et dorés, les esclaves habiles dans l’art -de la toilette, la liqueur amère des mandragores du Carmel pour les -illusions du désir, les coffrets de bois de camphrier pour serrer les -présents, les baumes de Guilëad, les singes, stupeur d’Israël, mais -amusement de ses vierges, importés des rives de l’Indus par les flottes -de Tadmor,--les épices subtiles, les verreries d’Akkô, les objets de -santal ouvragé, les captives, les perles, les essences de fleurs pour -les bains, le bedollah pour embaumer les morts, les pâtes de pierres -écrasées pour polir la peau, les légumes rares, les ombrageux chevaux -de race iranienne, les ceintures brodées de sentences profanes, les -roselles d’Asie aux plumages de saphir, les serpents de luxe tout -charmés, venus de Suse, les lits de plaisir et les grands miroirs de -métal entourés de branches d’ébène. - -Au delà des retranchements, environnée de tombeaux et de fossés, plus -haut que le circuit de Jaïr ou des Illuminations, se déroule, immense, -la cité de David. Douze cents chariots de guerre gardent ses douze -portes. Hïérouschalaïm, sous les ombres du ciel, éclaire les milliers -d’arches de ses aqueducs, entrecroise ses rues circulaires, élève -jusqu’aux nuées les dômes d’airain de ses édifices. - -Sur les places publiques rougeoient les casques de la milice de nuit. -Çà et là des feux, encore allumés, indiquent des caravansérails, des -logis de pythonisses, des marchés d’esclaves. Puis, tout se perd dans -l’obscurité. Et le souffle sacré des prophètes passe, dans le vent, à -travers les ruines des murs chananéens. - -Ainsi est endormie, sous la solennité des siècles, aux bruits proches -des torrents, la citadelle de Dieu, Sion la Prédestinée. - - * - -A l’horizon, sur les hauteurs de Millô, tout enveloppé d’une brume -lumineuse, un étrange palais superpose ses jardins suspendus, ses -galeries, ses chambres sacerdotales aux solivages de bois précieux, -ses pavillons entourés d’oliviers, ses haras de basalte aux terrains -sillonneux pour l’élève des étalons de guerre, ses tours aux coupoles -de cuivre. Il se dresse confusément au-dessus des vallons de Bethsaïde, -sous le silence étoilé. - -Là, c’est un soir de fête! Les esclaves d’Éthiopie, sveltes dans -leurs tuniques d’argent, balancent des encensoirs sur les marches de -marbre qui conduisent des jardins d’Étham au sommet de l’enceinte: les -eunuques portent des amphores et des roses; les muets, à travers les -arbres, avivent des charbons enflammés pour les autels de parfums. - -Contre les cintres des vestibules, des nains safranés, les gamaddim, -flottant dans leurs robes jaunes, soulèvent, par instants, les tentures -antiques. - -Alors les trois cents boucliers d’or, cloués aux cèdres entre les -haches madianites, réfléchissent les feux brusques des lampes apparues, -les merveilles, les clartés! - -Sur les esplanades, aux abords des portiques, des cavaliers aux lances -de feu, guerriers nomades des plages de la mer Morte, contiennent leurs -lourds coursiers gomorrhéens aux harnais de pierres précieuses, qui se -cabrent, puissamment, dans les étincelles!... - -Au-dessus d’eux, à hauteur des feuillages extérieurs, la mystérieuse -Salle des Enchantements, œuvre des Chaldéens, la Salle où mille statues -de jaspe font brûler une forêt de torches d’aloès, la haute Salle -des festins, aux colonnades mystiques, exposée à tous les vents de -l’espace, prolonge, au milieu du ciel, le vertige de ses profondeurs -triangulaires: les deux côtés de l’angle initial s’ouvrent, en face du -Moria, sur la ville ensevelie dans l’ombre du Temple, tiare lumineuse -de Sion. - - * - -Au fond de la Salle, sur une chaise de cyprès que soutiennent les -pointes des ailes révulsées de quatre chroubim d’or, le roi Salomon, -perdu en des songes sublimes, semble prêter l’oreille aux cantiques -lointains des lévites. Les Nébïïm, sur le mont du Scandale, exaltent -les versets du Sépher, qui retracent la création du monde. - -Sur la mitre du Roi, séparant les bandelettes de justice, resplendit -l’Étoile-à-six-rayons, signe de puissance et de lumière. L’Ecclésiaste, -sur sa tunique de byssus, porte le rational, parce qu’il peut offrir -les holocaustes expiatoires, l’éphod, parce qu’il est le Pontife, et -sur ses pieds pacifiques se croise le lacis de bronze des sandales de -bataille, parce qu’il est le Guerrier. - -Il célèbre l’Anniversaire pascal, en mémoire de ses pères guidés par -Moïse au sortir de Misraïm, la Maison de servitude; l’anniversaire du -grand soir où, bravant les chars furieux et les armées, ils s’enfuirent -vers la Terre promise; l’anniversaire du sinistre lever de lune où -Iahvè, l’Être-des-dieux, confondit, au milieu des vagues de la mer -Rouge, le cheval et le cavalier. - -Oui, le Roi consacre le festin du soir!... Sa droite s’appuie sur -l’épaule séculaire du médiateur Helcias, l’interprète des symboles, le -ministre des pouvoirs occultes. - -Helcias, fils de Schellüm et de Holda, la prophétesse, est pareil -au désert, plus stérile encore après les tombées de la manne. Il a -franchi les épreuves et les a bénies comme l’arbre du Liban parfume la -hache qui le frappe; mais il porte, au-dessus de ses larges orbites, -la marque de son œuvre accomplie: le temps a dénudé ses sourcils, les -sourcils accordés à l’Homme seulement pour que la sueur qui doit rouler -de son front ne ruisselle pas jusqu’en ses yeux et ne l’aveugle pas. - - * - -L’eau lustrale tombe, resplendissante, dans les bassins d’or. Les -captives royales, chargées d’anneaux et de bracelets d’ambre, et les -saras, princesses de parfums, agenouillées au milieu des coussins, -font brûler, avec des gestes sabbatiques, les poudres de myrrhe et de -santal rouge, les aromates arabes, les grains d’encens mâle, sur les -cassolettes émaillées de pierres de Tharsis. - -Aux deux côtés du trône, les Sars-d’armées, songeant toujours à -la gloire de David, regardent, par instants, luire, autour d’eux, -les herrebs des anciens d’Israël, qui, à travers les batailles, -supportaient l’Arche du Sabaoth,--la Barque-d’alliance, où -s’entrecroisent les deux stèles de la Loi sous le rouleau de la Thora -écrit de la main même de Bar-Iokabëd, le moschë sublime, le Libérateur. - -Autour de l’estrade, les nègres, vêtus d’écarlate, font osciller des -flabelles d’autruche, incrustées par des sardoines aux tiges de longs -roseaux d’or; ils invoquent, tout bas, leur dieu Baal-Zéboub, le -Seigneur des mouches. - -Sur les degrés, des lynx féroces, bondissant dans leurs chaînes, -veillent sur le lourd trépied d’onyx, œuvre d’Adoniram et de ses -ciseleurs, où repose le sceptre d’Orient. Nul ne saurait séduire par -des caresses, ni fléchir par des offrandes, les chiens mystérieux du -Roi. - -Entre les statues latérales, sous les candélabres à sept branches, les -fleurs et les fruits de l’Hermon s’écroulent dans les porphyres. La -table, chargée des présents de la reine Makédeïa, l’enchanteresse venue -de la saba libyenne pour proposer des similitudes au roi de la Judée, -ploie sous les coupes précieuses, les pannags de la Samarie, les herbes -amères, les gazelles, les paons, les cédrats, les pains de proposition, -les oiseaux et les buires de vins de Chanaan. - -Sur un siège de cèdre, aux pieds des chroubïm lumineux du Trône -et entouré de ses rudes guibborim, est assis, voûté, pâle et sans -boire, et le glaive sur les genoux, le Sar-des-gardes Ben-Jëhu. -C’est l’antique exécuteur du rebelle Adônia, ce frère du Maître, -préféré d’Abischag-la-Sulamite;--c’est le grand serviteur militaire, -le meurtrier d’Ébyathar et du sar Simëi! et de Joab, le vieux -Pontife!--c’est le vivant herrëb du Roi, celui qui frappe les victimes -désignées, même suspendues, avec des mains suppliantes, aux coins de -l’Autel. - -Auprès de lui, debout, le front éclairé par la torche d’une statue, se -tient muet, les mains crispées sur les bras et comme attendant quelque -moment obscur, l’héritier d’Israël, l’impolitique fils de Naëma la -princesse ammonite, le funeste Réhabëam, qui ne doit régner que sur -Juda. - -Au loin, sur les tapis du trône sont étendues deux très jeunes -vierges de Millô, deux schoschannas, destinées aux encensements dans -les cryptes souterraines du Temple devant la Pierre fondamentale, -l’Ebën-Schëtiya, que ne touchèrent pas les eaux du Déluge. Entre -elles est assis, vêtu de pourpre noire fleurie d’or, le prince Hayëm, -l’adolescent olivâtre, le baalkide aux cheveux tressés, l’énigmatique -rejeton que la reine du Sud, dès son retour en Libye, avait envoyé au -beau Sage, seigneur des Hébreux, en accompagnant ce fils d’une suite -d’éléphants chargés d’arbustes, d’étoffes, d’essences, d’aromates et de -pierres brillantes. Hayëm, d’une voix très basse, chantonne un chant -inconnu! Et quand les syllabes découvrent, entre ses rouges lèvres, ses -dents, celles-ci sont toutes pareilles à celles de la pâle épousée du -Sir-Hasirim, blanches comme des brebis sortant du bain. - -Autour de la table se tient debout, mangeant comme les pèlerins, -l’assemblée étincelante des Sophêtim, patriarches de la Sagesse. - -Derrière eux resplendissent les Industriels de l’or d’Ophir, les -Négociants des Vingt-villes de Schabul, les Ambassadeurs de la -mécontente Idumée,--les Envoyés de Zour, et le Collège des docteurs de -Saddoc. - -Toutes les tribus, toutes les montagnes d’Israël ont livré leurs -richesses. Les grenades du mont Sanir, les gâteaux de raisins de -Cypre, les grappes de troène du Galaad, les dattes et les mandragores -d’En-gaddi débordent les aiguières. - -Là-bas, près des gradins de cette terrasse jusqu’où montent les -feuillages d’Étham,--au centre d’un groupe de guerriers du pays -d’Ézion-Güéber, avec lesquels il boit, en riant, le vin de Hébron,--un -élancé jeune homme à l’armure de cuir parfumé, au visage de femme et -vêtu en Sar-des-cavaleries, parle, en étendant la main vers l’horizon. -C’est le favori du palais de Millô,--l’ennemi!--le futur diviseur du -royaume de Dieu, le subtil Iarobëam qui doit régner sur Israël et qui, -déjà, s’enquiert, sans se laisser distraire par la fête, des frontières -d’Éphraïme. - -Mais, voici: les Musiciennes des Chants-défendus, objuratrices d’amour, -inviolées comme le lis de leurs seins, s’avancent, pâles sous leurs -pierreries, au son des kinnors, des tymbrils et des cymbales. Soudain -cessent les cantiques des chanteuses de la tribu d’Issachar et les -harpes. - -Parées d’étoffes sombres et le bandeau de perles au front, les -Femmes-du-second-rang s’accoudent, avec des poses abandonnées, sur les -lits de pourpre,--et, lorsqu’elles respirent leurs sachets de besham, -tintent les clochettes d’argent qui brodent la frange de leurs syndônes. - -Au loin, les Charmeuses-nephtaliennes, aux tresses rousses, les -vierges de la Palestine, les Hébreuses, blanches comme les narcisses -de Schârons, les courtisanes sacrées venues de la Babylonie, nageuses -dorées de l’Euphrate, les Sulamites, plus hâlées que les tentes du -Cédar, les Thébaïennes, aux lignes déliées, au teint d’un rouge -sombre,--suivantes, autrefois, de l’épouse morte du roi Mage, de la -fille de Psousennès, le pharaon,--enfin, les Iduméennes, filles de -délices, fleurs-vives de la sauvage contrée aux brunes irisées qu’à -peine peut percer, de nuit, le feu des étoiles, dansent, au nombre de -trois mille, en agitant des voiles tyriens, des herrebim, des reptiles -et des guirlandes, devant l’Élu magnifique de la Judée, le Maçon du -Seigneur. - - * - -Mais le troisième côté de la Salle donne sur la Nuit. Il plonge dans -l’obscurité ses esplanades désertes au-dessus des régions de Josaphat. - -Et voici que l’épaule du Médiateur a tressailli sous la main du Roi, -car les ombres de la plate-forme solitaire deviennent, d’instant en -instant, plus solennelles; elles s’épaississent et s’émeuvent comme -sous l’action d’un soudain prodige. - -A l’aspect des tourbillons précurseurs des épouvantements, le -Grand-ministre détourne sa face de marbre vers les femmes terrifiées et -vers les guerriers pâles; il s’écrie: - ---Prêtres, ravivez la flamme-septénaire des Chandeliers d’or! -Qu’on allume les sept-Chandeliers des conjurations funèbres.--De -vaines fumées, tout à l’heure, vont apparaître, qui se dissiperont -d’elles-mêmes si on ne les interroge pas. Que les nuages de vos -encensoirs, ô filles de Judée, vous épargnent les obsessions inquiètes -des Esprits de l’éternelle Limite! Exultez, avant que l’Heure vous -rappelle au sein de la terre. - - -Il dit. Et la fête reprend son allégresse: on défie les sortilèges -de l’Assyrie! ses mages noirs avaient-ils su délivrer, avant -l’heure, Nëbou-Kudurri-Ousour, son roi,--son roi, visionnaire de -baalïm d’or aux pieds d’argile,--qui, marqué d’une réprobation -d’ÈLOHIM, erra, sept années, sous le poil bestial, loin de son -opulence, à travers ces diluviennes forêts qui enserrent l’immense -Schëunaar-aux-quatre-fleuves?--Les danses de Maha-Naïm secouent leurs -palmes en fleur, les coupes scintillent; les Nephtaliennes entrelacent -les éclairs de leurs javelots rassemblés, font siffler leurs colliers -de serpents; les torches jettent des reflets de sang sur les -chevelures; des cris d’amour, des hymnes idolâtres retentissent vers -le Pacifique!... Soudain, en mémoire de Jéricho, les Capitaines des -cavaliers de Sodome font sonner sept fois leurs tubals de fer, et les -Rhoïms couronnés d’hysope, les Cohènes de la souveraine-Sacrificature, -en longs vêtements blancs, apparaissent, précédant l’Agneau-pascal. - -Alors le feu de l’ivresse envahit la multitude étincelante! On maudit -le nom de l’horrible statue qui, frappée du soleil, appelait, aux -travaux des Pharaons, les ancêtres,--lorsque, accédant à la menace, -levée sur eux toujours, de ces roseaux brûlants que dévora le bâton -de l’Échappé-des-eaux, ils se résignaient à creuser, sur le granit -rose des pyramidions, malgré la défense des Livres-futurs,--malgré la -prohibition du Lévitique!--les simulacres des ibis, des criosphynx, des -phœnix et des licornes, êtres en horreur au Saint-des-saints, ou, en -durs hiéroglyphes, les hauts faits, (nombreux comme le sable, évanouis -comme lui), et les noms d’abomination de ces dynasties oubliées filles -de Menès le Ténébreux. On maudit les oignons du salaire, les levains du -pain de Memphis. Malgré l’alliance avec le roi Nëchao, les Plaies sont -évoquées dans les acclamations. - -On heurte les cymbales sacrées, prises au trésor du Temple, les -cymbales de triomphe que portait la vieille sœur d’Aaron, lorsque, -sous ses cheveux gris, elle dansait, ivre de la colère de Dieu, -devant l’armée, sur les rivages de la mer. Des poignées de roses sont -lancées par les gamaddim à la face des idoles abjurées. Les eunuques -simulent des menaces dérisoires contre les Égyptiens; un rugissement de -délivrance et de joie, pareil au murmure lointain du tonnerre, passe, -dans les nuées, au-dessus de Hiérouschalaïm. - - * -Cependant le Grand-Initié, ayant une seconde fois relevé la tête et -considéré, plus attentif, le caractère des ombres, est devenu soucieux. - -La flamme des sept-Chandeliers qui brûlent, espacés, devant -l’esplanade, s’est renversée contre l’assemblée: les sept langues de -feu, recourbées en arrière sur leurs tiges d’or, palpitent, allongées -et haletantes, avec un bruit de fléaux. - -Les serpents des Nephtaliennes se sont dénoués et se cachent dans les -replis des chevelures. Les lynx, maintenant blottis autour du vieillard -redouté, le regardent, inquiets et pleins de grondements. - -Mais lui s’efforce de pénétrer le sens des présages: croisant ses -phylactères sacerdotaux sur les plis de son pallah d’hyacinthe, -il délibère. Vainement il a consulté, d’un regard, les téraphim -mystérieux; avec le son de l’or vierge les lames révélatrices se sont -brisées. - -Sur l’épaule du Médiateur est demeurée la main radieuse du Roi. Les -yeux de Helcias la rencontrent: il voit l’Anneau, le joyau-d’Alliance -où s’allume la première clavicule, la clef-cruciale, figure de l’Abîme -partagé en quatre voies. - -Le puissant pantacle est entouré par la forme même de l’Anneau. Il est -emprisonné dans l’éclair de l’Anneau, figure du Cercle-universel. - -L’âme de Salomon, germe divin, est mêlée aux reflets de ce signe -victorieux où s’épure, doucement, la lueur des étoiles. - -La clavicule est l’expression où le Mage a concentré une partie des -efforts de sa pensée, une somme des pouvoirs conquis dans le triomphe -des épreuves, afin d’agir plus directement sur les forces intimes de -l’Univers. - -Ce Talisman de la Croix stellaire que contemple Helcias est pénétré -d’une énergie capable de maîtriser la violence des éléments. Dilué, -par myriades, sur la terre, ce Signe, en son poids spirituel, exprime -et consacre la valeur des hommes, la science prophétique des nombres, -la majesté des couronnes, la beauté des douleurs. Il est l’emblème de -l’autorité dont l’Esprit revêt, secrètement, un être ou une chose. -Il détermine, il rachète, il précipite à genoux, il éclaire!... Les -profanateurs eux-mêmes fléchissent devant lui. Qui lui résiste est son -esclave. Qui le méconnaît étourdiment souffre à jamais de ce dédain. -Partout il se dresse, ignoré des enfants du siècle, mais inévitable. - -La Croix est la forme de l’Homme lorsqu’il étend les bras vers son -désir ou se résigne à son destin. Elle est le symbole même de l’Amour, -sans qui tout acte demeure stérile. Car à l’exaltation du cœur se -vérifie toute nature prédestinée. Lorsque le front seul contient -l’existence d’un homme, cet homme n’est éclairé qu’au-dessus de la -tête: alors son ombre jalouse, renversée toute droite au-dessous de -lui, l’attire par les pieds, pour l’entraîner dans l’Invisible. En -sorte que l’abaissement lascif de ses passions n’est, strictement, -que le revers de la hauteur glacée de ses esprits. C’est pourquoi le -Seigneur dit: Je connais les pensées des sages et je sais jusqu’à quel -point elles sont vaines. - - * -A peine le Grand-Médiateur a-t-il considéré l’infaillible, le céleste -Anneau, qu’aussitôt, en face de lui, les sept flammes des Chandeliers -d’or se tendent et se prolongent, immobiles, pareilles à sept épées -brûlantes. - -Le conjurateur reconnaît, enfin, les concordances dénonciatrices d’un -Être du plus haut ciel. Son visage, plus impassible que celui des -idoles, prend, silencieusement, la couleur des sépulcres. Il sent que -le mandataire d’un Ordre incommutable s’approche, dans l’intérieur des -airs, franchissant et refoulant les profondeurs: la tempête de son vol -motive l’amoncellement des ombres. Une colonne s’écroule, soudain, près -de l’esplanade; le flamboiement d’une signature occulte sillonne les -ruines... - -Helcias a recouvré l’intrépidité de son âme. Avec un frémissement de -joie auguste, il a constaté le salëm de Dieu, le signe d’ÉLOHIM, le -pantacle de la Mort.--Celui qui vient, c’est Azraël. - -Et la multitude livide s’écrie, dans la Salle: - ---Un éclair! - ---La foudre vient de tomber sur la vallée!... - ---C’est un orage qui passe. - - * -Les voix se sont tues sur le mont des Offenses; c’est la douzième -heure de la nuit: un souffle très froid parcourt, de toutes parts, -l’embrasement de la joie pascale. - -La foule veut se rapprocher des terrasses: le malaise devient supplice. - -L’aspect de la Salle change avec la soudaineté des visions: des flots -vivants refluent vers le Trône et des clameurs, sans nombre, en -désordre: - ---Éveille-toi, Fort d’Israël! - ---Pomme d’or! - ---Très élevé! - -Et les épouses de la tribu de Ruben, les compagnes de Bath-Schëba, la -royale mère, saisies de frayeur: - ---Roi, voici la lèpre qui vient du désert! - -Et les femmes de la reine Naëma, les radieuses Ammonites, ajoutent, en -dialecte jébuséen: - ---Fils de l’amour! Un signe de ta droite puissante vers la contrée du -fléau! - -Dès les premiers ordres d’Helcias, Iarobëam, bondissant sur l’un des -chevaux du roi, s’est précipité à travers les dalles des terrasses et a -disparu vers Ir-David. - -L’atmosphère semble chargée d’un poids très lourd: elle cesse lentement -d’être de celles que peut respirer l’Humanité. - -Comme aux soirs du Déluge, une pluie inconnue tombe, au dehors, en -larges gouttes pressées: la nuit, cependant, reste claire au-dessus des -ombres, dans les cieux. - -Les Médecins de la ville-basse qui sont demeurés assis, avec des -sourires, se dressent brusquement et, bégayant en mémoire du -Législateur, montrent, du bout de leurs bâtons d’olivier, les danseuses -de Nephtali: - ---Ce sont les violatrices des étrangers. Elles portent le ferment des -contagions, allumé par les anciens adultères! Ce sont ces femmes de qui -proviennent les émanations mortelles! Consultez le livre des Sophêtim! -A la croix, ces lépreuses! Elles ont empoisonné les urnes du palais, -les vieilles coupes de David. - -En entendant cette accusation, les Nécromanciennes du pays de Moâb, -reconnaissables à l’aileron de corbeau qu’elles portent sur le front -pour toute parure et, la nuit, sur les champs de bataille, pour tout -vêtement: - ---Helcias! Prononce-toi contre elles devant les grands d’Israël, et que -la progéniture de Khamôs invoque son père! - -Mais le Ministre regarde fixement les nuées au-dessus de Josaphat. - -Le prince Réhabëam, n’osant dire «Mon père!» au Roi-des-Mages, regarde -aussi, mais avec un tremblement, l’effrayant aspect de l’espace: - ---Quel nouveau visage prend la Nuit! s’écrie-t-il. - -Ceux de Lévi--les sectateurs du _Que faut-il faire? Je le -fais!_--trébuchant de frayeur dans leurs robes sacrées, s’efforcent -de haranguer les convives: des cris les interrompent: ce sont les -Industriels de l’or d’Ophir, hommes pleins de ruses, fort au-dessus des -superstitions, mais qui estiment la science du Roi: - ---Cent talents à qui réveillera le Maître! - -Ils ne disent pas si les talents seront d’argent ou d’or, et l’argent, -sous le règne de Salomon, est, comme les pierres, sans aucune valeur. - -De toutes parts ce sont des poitrines plus oppressées. - -Les pâles musiciennes de Sidon, présent du roi Hiram, s’embrassent, -dans l’ombre, avec de longs adieux: elles se disent à l’oreille, sur -un rythme monotone, leur chant de mort où revient sans cesse le nom -d’Astarté. - -Les saras se tordent les bras et, contemplant l’Ecclésiaste: - ---Rouvre les yeux, fils de David! - ---Il nous abandonne! Il est perdu devant la face même d’Addôn-aï! -s’écrient les Amorrhéennes plus amères que la Mort. - -Et les Sars-d’armées: - ---IAHVÈ cède à la prière indignée des nabis, qui, perdus au fond des -cavernes de l’Idumée ou sur les monts, te menacent! - ---Un ordre contre les vieux rebelles, Schëlomo! - ---Songe que David, le triomphateur de Séïr, en expirant te disait: «Que -leurs cheveux blancs descendent, ensanglantés, dans le schëol!» - -Et les Négociants des Vingt-Villes: - ---Yoschua, cette nuit, eût hâté le retour de l’Astre, lui qui obtint -d’en prolonger la lumière sur les combats!... Il n’est plus, le Pasteur -d’Israël! - -A ce nom, les Capitaines des cavaliers de Sodome s’émeuvent en -vociférations horribles: ils se souviennent des victoires! Leurs voix -dominent, un instant, toutes les rumeurs de la Salle: - ---C’était lui, le Précurseur! - ---Qui marcha dans Chanaan! - ---Qui tua trente-deux rois, incendia deux cent trois villes! - ---Et qui, à l’instigation de l’ÊTRE-DES-DIEUX, fit passer au fil de -l’épée les femmes, les guerriers, les mulets, les vieillards, les -ambassadeurs, les enfants et les otages! - ---Puis s’endormit, en Éphraïm, avec ses pères, rassasié de jours et -satisfait! - -Un silence douloureux succède à ces lourdes clameurs militaires; l’on -n’entend plus, devant le Trône, que la paisible respiration du prince -Hayëm, qui s’est endormi, sur des coussins, entre les schoschannas -aussi ensommeillées, et qui, naïves, le front sur son sein, tiennent -encore, comme lui, des osselets d’ébène entre leurs doigts d’enfants -surpris par le naturel repos. - ---Déchirons nos vêtements! crient les Hébreuses épouvantées.--De la -cendre, esclaves!... - -Tel le vent d’orage courbe les plantes et leur souffle des mots sans -suite. - - * -Mais le roi Salomon n’est, essentiellement, ni dans la Salle, ni dans -la Judée, ni dans les mondes sensibles,--ni, même, dans le Monde. - -Depuis longtemps son âme est affranchie;--elle nest plus celle des -hommes;--elle habite des lieux inaccessibles, au delà des sphères -révélées. - -Vivre? Mourir?... Ces paroles ne touchent plus son esprit passé dans -l’Éternel. - -Le Mage n’est que par accident où il paraît être. Il ne connaît plus -les désirs, les terreurs, les plaisirs, les colères, les peines. Il -voit; il pénètre. Dispersé dans les formes infinies, lui seul est -libre. Parvenu à ce degré suprême d’impersonnalité qui l’identifie à ce -qu’il contemple, il vibre et s’irradie en la totalité des choses. - -Salomon n’est plus dans l’Univers que comme le jour est dans un -édifice. - - * -Où sont, à présent, les danses du Bourg-de-Volupté? les éclats des -cymbales? le bourdonnement des lyres?... Un souffle a dissipé ce rêve. - -On étouffe, on chancelle sur les tapis sombres, on assiège le Trône. - -Ben Jëhu, le sar-des-gardes, a fait un signe: ses guibborim vont tendre -leurs lances d’airain contre la foule... - -Mais les lynx invulnérables grondent; leurs trente-trois têtes forment -une hydre pareille à la queue d’un paon qui se déploie: on recule; la -frayeur distend toutes les prunelles. - -Aveuglés par l’ivresse des consternations subites, les convives ne se -sont pas aperçus de ce qui se passe autour d’eux. Pourtant sur eux pèse -une influence souveraine. - -Insensiblement les torches ont pâli: les glaives ont perdu leurs -reflets; les parfums des encensoirs sont devenus amers; l’eau du -Temps mortel a cessé de couler des horloges; les rumeurs ne trouvent -plus dans l’air ni vibrations, ni échos.--Voici: des chuchotements, -par milliers, et, cependant, très distincts, se répondent; la foule -hurlante semble parler à voix basse. - -Une intensité croissante d’obscurité a suffoqué les lampes, les -torches, les lumières; on se heurte dans des vagues de brouillard: le -palais de Salomon, depuis la base jusqu’au faîte, semble enveloppé de -cette brume qui, au pied du granitique Nébo, couvre la mer Morte. - -Et les formes humaines s’effacent sous les statues. - - * -Tout à coup, sur la trame crépusculaire de l’espace, transparaît le -Violateur de la Vie, le Visiteur-aux-mains-éteintes!... Il est debout -sur l’esplanade devant les Sept-Chandeliers; il tressaille et flamboie. -Ses bras fluides sont chargés de ruissellements d’orage. Ses yeux -d’aurores boréales s’abaissent sur la fête; sa chevelure, que le vent -n’ose effleurer, couvre ses épaules surnaturelles, comme le feuillage -des saules sur les eaux d’argent, la nuit;--déjà les dalles se fendent -sous la glace des pieds nus du mélancolique Azraël!--Et, à travers le -crêpe de ses six ailes qui tremblent encore sur l’horizon, les astres -ne sont plus que des points rouges, des charbons fumant çà et là dans -les abîmes. - -Instantanément les lambris d’ivoire se ternissent comme sous le poids -des siècles. - -Les ouvertures des draperies tendues entre les colonnes par les -torsades de bronze laissent passer tristement, dans la Salle, un long -triangle de clarté. - -Le croissant glisse entre les nuées du ciel, illuminant, parmi des -groupes confus, la face pâle d’un sophet, étendu dans ses vêtements -sacerdotaux. - -Par instants, une escarboucle jette sa lueur livide; des chevelures, -des cymbales d’or, des voiles, des blancheurs éparses scintillent; ce -sont les musiciennes entrelacées, qui n’ont pas jeté de plaintes. - -Aux pieds des lits de pourpre, contre le gland des coussins, sur les -tapis, des pierreries brûlent, isolées. - -Et là-bas, perdu sous les profondeurs des colonnades, un lynx, ayant au -cou le tronçon de sa chaîne, hurle, vacillant, sur les épaules d’une -statue.--Il tombe; sa chute résonne un moment, puis s’étouffe... C’est -le dernier bruit. - -Tout s’ensevelit dans la solennité des noirs silences, dans le sommeil -sans rêves. - -Sous l’ombre d’Azraël la Salle est devenue immémoriale. - -Seuls, aux trois angles, sous les lampes d’argile consacrées au Nom, -les sphynx d’Égypte ont soulevé lentement leurs paupières et, faisant -évoluer leurs prunelles de granit, glissent vers le Messager leur -regard éternel. - - * -Ainsi qu’un foudre radieux qui a traversé des torrents de vapeurs -fumantes, ce soir, moulant sur l’épaisseur de nos airs mortels sa forme -nébuleuse, le fatal Chëroub est là, debout, sur cette terrasse du -palais de Salomon. - -Impénétrable à des yeux d’argile, la face du Messager ne peut être -perçue que par l’esprit. Les créatures éprouvent seulement les -influences qui sont inhérentes à l’entité archangélique. - -Aucun espace ne pourrait contenir un seul de ces esprits que proféra -l’IRRÉVÉLÉ en deçà des temps et des jours. Efflux éternisés de la -Nécessité divine, les Anges ne _sont_, en substance, que dans la libre -sublimité des Cieux-absolus, où la réalité s’unifie avec l’idéal. -Ce sont des pensers de Dieu, discontinués en êtres distincts par -l’effectualité de la Toute-puissance.--Réflexes, ils ne s’extériorisent -que dans l’extase qu’ils suscitent et _qui fait partie d’Eux-mêmes_. - -Cependant, de même qu’en un miroir d’airain, posé à terre, se -reproduisent, en leur illusion, les profondes solitudes de la nuit -et ses mondes d’étoiles, ainsi les Anges, à travers les voiles -translucides de la vision, peuvent impressionner les prunelles des -prédestinés, des saints, des mages! C’est la terre seule, brouillard -oublié, que ne distinguent plus ces prunelles élues; elles ne -répercutent que l’infinie-Clarté. - -C’est pourquoi, dans son regard sacré, le roi Salomon a le pouvoir de -réfléchir la face même d’Azraël. - - * -Au sentiment des approches de l’Exterminateur, Helcias a tressailli -d’espérance. Abîmé en soi-même, il songe que le dernier chaînon qui le -rattache encore à la vie va se briser tout à l’heure. - -Dans la hiérarchie suprême des intelligences purifiées, n’a-t-il pas -conquis le rang précis et légitime où il pouvait parvenir? N’a-t-il pas -atteint sa limite glorieuse et suffi à ses futurs destins? - -Voici donc l’instant de sa vocation vers de plus hautes natures! Son -cercle est enfin révolu. De nouveaux efforts, désormais stériles, ne -le rendraient que pareil à ces grands oiseaux solitaires qui, jaloux -d’élévations toujours plus radieuses, battent inutilement des ailes -dans des hauteurs irrespirables, devenues trop éthérées pour supporter -leur poids et que leur vol ne dépasse plus. - - * -Il attend le souffle libérateur d’Azraël. - -Il attend! - -Tout lui prouve la visitation de Dieu. - -Il a souffert, pieusement, les dernières minutes d’angoisses bénies qui -précèdent le salut. - -Il va donc recevoir le prix de ses épreuves!... Il goûte déjà, sans -doute, les joies suprêmes de l’Élection! - -L’espérance de l’évasion prochaine le transfigure à tel point que le -long éclair de ses prunelles, traversant la profondeur des ombres, sous -les voûtes, suspend, un instant, le sommeil funèbre de la foule. - -Çà et là, dans la brume, des yeux presque ressuscités le contemplent -avec une religieuse épouvante. - -Une seconde encore et le terme sera franchi de toute servitude!... - ---Mais comment se fait-il que, la seconde étant passée, il n’ait pu -s’évanouir en la Vision divine? - -D’où vient que, à peine ranimée, la foule de ces êtres muets défaille -de nouveau, et s’assombrisse, et s’immobilise, et se confonde avec la -nuit? - -C’est que le vieil Initié a perdu, tout à coup, la splendeur de sa -sérénité. Il s’émeut, en effet,--et l’étrange indécision de son regard -dénonce le vertige de ses sensations. - ---Ah! c’est qu’il se sent toujours palpiter dans les entraves de la -Vie!... C’est que le divin anéantissement _ne s’est pas_ accompli. - -Déjà les doutes l’assaillent; déjà, pareils à la fumée d’une torche, -les hordes inquiètes des samaëls, qui importunent les accesseurs du -Parvis-Occulte, s’émeuvent, tentateurs aux suggestions désolatrices, -autour de lui: son front s’enténèbre au frôler de leurs ailes mortes. -Il se ressouvient, en un désespoir jaloux, que des éternités le -séparent de cet état de pureté sublime où, dès ce monde et à travers -toutes les joies, est parvenu Salomon. - -Le sentiment de cette différence entre sa consécration et celle du -Royal-Inspiré suscite en lui des terreurs nouvelles dont l’intensité -s’augmente à chaque battement de ses tempes glacées. - -Comment l’horreur de ces instants lui est-elle infligée, s’il a mérité -la Lumière!... - -Il subit un intervalle inconnu. - -Il est pareil à une pierre volcanique qui, animée d’une impulsion -terrible, serait retenue au bord du cratère par la vertu d’une loi -miraculeuse, et qui se consumerait de sa vitesse intérieure, sans se -désagréger ni se dissoudre. - -L’heure passe, vague, lourde, insaisissable... - -Il s’interroge. Certes, un trouble se produit, à son sujet, au fond des -lois divines?... - -Épouvantée de l’hésitation du Ciel, son intelligence retombe et -tournoie dans un délire d’inquiétudes surnaturelles. Un vaste effroi -neutralise la vertu de ses pensées. - -Ainsi l’influence d’Azraël immobile se manifeste pour Helcias sous la -forme de ces anxiétés effroyables. - -Le vieillard, maintenant éperdu, ressemble à un prêtre qui survivrait -à ses dieux morts. Il ne peut déserter l’habitacle charnel où il est -surpris et rivé par le regard d’un Être dont la conception totale -dépasse la hauteur de son esprit. Le voici haletant comme une victime. -Ce qui le précipite du Seuil de Domination et le replonge dans la -vieille poussière oubliée des sensations humaines, ce n’est pas la -présence de l’Exterminateur même, c’est l’impénétrable inaction, en son -attribut essentiel, d’un Être de cette origine. - -Inconscient de ses actes, il agite autour de lui le faisceau redoutable -des conjurations, oubliant leur vanité devant ce Messager! Mais sa voix -n’est déjà plus celle qui obtient toujours sans jamais prier. - -Ses obsécrations, refoulées par les Sept-Flammes de l’esplanade, -retombent autour de lui, peuplant l’air, tristement, de larves et de -fantômes! Son aspect actuel annonce qu’il est né en des âges plus -anciens que l’heure de sa naissance terrestre. Il ramène sur son front -un pan du manteau du Roi d’Israël et, abandonnant sa volonté au sombre -Destin: - ---Ellël! invoque-t-il,--si la foudre, en frappant tes yeux, n’y devient -qu’une lueur de plus, soulève, de tes doigts impérissables, les -paupières du Roi!... - -Tel, autrefois, sous les voûtes d’Endor, sa mère Holda, sur le trépied -des évocations, aboya des formules qui firent surgir devant la -muraille, l’ombre de Schemouël. - - * -Cependant Salomon, ayant enfin relevé ses longues paupières, -considérait en silence le Génie des Vallées-futures. - -Mais ce n’était pas sur le visage du Roi que les yeux fixes de l’Ange -se tendaient, éblouissants comme les flèches qui volent dans le soleil. - -L’Envoyé regardait Helcias avec l’anxieux frémissement d’une surprise -mystérieuse: il semblait que le Misaël, hésitant à se rapprocher du -vieillard, méditât, pour la première fois, depuis les temps, sur -l’ordre qu’ON lui avait donné. - -C’est pourquoi le front du Roi-divin se couvrit de nuages au-dessus du -vieil Initié, ainsi que, mille années plus tard et à cette heure même, -l’étoile d’Éphrata sur la Judée sanglante, le soir des Innocents. - -Sans force, même pour se prosterner, éperdu sous le regard -invisiblement torride qui brûlait sa vie sans délier son âme, le -Grand-Médiateur s’écria: - ---Postérité de David, cache-moi de ses deux yeux! - -Et, comme le silence du Maître-des-Prodiges pouvait signifier: - ---Où l’Homme peut-il fuir la présence d’Azraël? - -Helcias, rassemblant ses plus anciens souvenirs, tendit les mains vers -le Roi et murmura suppliant: - ---_Il est, dans les bois vastes et sombres, aux bords de l’Euphrate, -une clairière dévastée où, pendant la première nuit du monde, se -recueillit le Serpent._ - -Le Roi, devinant l’obscure pensée du vieillard, lui toucha le front de -son anneau constellé: - ---Va!... dit-il. - -Helcias disparut dans une fulguration. - - * -Alors Salomon descendit de son trône et marcha vers Azraël. - -Et sa tunique de pierreries traînait sur le pelage bigarré des lynx -assoupis, sur les glaives sans rayons des guerriers étendus. A travers -les groupes des blanches épouses d’autrefois et des négresses habiles -dans la science des prestiges, écrasant les guirlandes flétries sous -les flammes des torches, que soutenaient à peine les bras affaissés des -statues, il s’avançait dans la Salle démesurée où semblaient maintenant -sommeiller des souvenirs de siècles passés. - -Et la haute stature du Roi-prophète, de l’Époux du Cantique des -Cantiques, apparaissait, éblouissante et bleuâtre, au milieu des -senteurs amères qui fumaient autour des encensoirs. - -Lorsque le Roi fut, enfin, arrivé aux limites de la Salle, il entra -sur le parvis solitaire où rayonnait, ayant le sourire des enfants, le -Chëroub taciturne. - -Le Roi vint s’accouder, en sa tristesse, sur les ruines de la colonne -brisée par la foudre; il contempla longuement Azraël. Au-dessous -des deux présences, le vent, accouru en toute hâte des mers et des -montagnes, entreheurtait convulsivement les rameaux fatidiques du -Jardin des Oliviers. - -Et Salomon: - ---Ineffable Azraël! Mes yeux sont fatigués des univers! Mon âme a soif -de l’ombre de tes ailes! - -La voix de l’Archange morose, mille fois plus mélodieuse que celle des -vierges du ciel, vibra dans l’esprit de Salomon: - ---Au nom de Celui qui fut engendré avant la Lumière et sera les -prémisses de ceux qui dorment, ressaisis ton âme! L’Heure de Dieu n’est -pas venue pour toi. - - * -Alors le souci de ce prolongement d’exil, où, captif de la Raison, -le Mage, avant de s’unir à la Loi des Êtres, avait encore à détruire -l’ombre qu’il projetait sur la Vie, passa sur l’âme du Roi. - -L’Étoile des bergers, à travers les cheveux de l’Ecclésiaste, -scintillait dans l’infini. Silencieux, il abaissa ses regards vers les -collines de la fille de Sion, endormie à ses pieds... - ---Quel souffle amer t’a donc porté vers nous?... dit le Prédestiné. - -La forme de la Vision s’effaçait déjà sur l’espace: une voix perdue -parvint à Salomon: il entendit ces paroles terribles où transparaissait -la Prescience-Divine: - ---O Roi! chantait au fond des nuits le mélancolique Azraël,--à -travers la durée et les sphères j’ai senti le pieux abandon de ta -pensée et, dans le mystérieux oubli d’un Ordre du Très-Haut, j’ai -voulu te saluer, ô toi, le Bien-Aimé du Ciel... Mais, sous ta main -pacifique, s’abritait encore l’ancien confident de ton œuvre de -lumière, Helcias, l’intercesseur. Je connus alors l’Inattendu. Ce -n’était pas ici que j’avais reçu mission de le délivrer de l’Univers! -Et je compris que le Tout-Puissant m’avertissait de me ressouvenir, -par la grâce de ce premier étonnement, d’aller, enfin,--selon l’Ordre -déjà prescrit--selon l’Ordre dont ma visitation sainte avait différé -l’accomplissement,--appeler cet homme par son nom véritable, _en ces -bois vastes et sombres, au bord de l’Euphrate, en cette clairière -dévastée où, pendant la première nuit du monde, se cacha le Serpent_. - - -FIN - - - - -TABLE - - - Pages. - - LES DEMOISELLES DE BIENFILATRE 1 - VÉRA 13 - VOX POPULI 28 - DEUX AUGURES 34 - L’AFFICHAGE CÉLESTE 52 - ANTONIE 59 - LA MACHINE A GLOIRE 61 - DUKE OF PORTLAND 85 - VIRGINIE ET PAUL 93 - LE CONVIVE DES DERNIÈRES FÊTES 99 - A S’Y MÉPRENDRE 132 - IMPATIENCE DE LA FOULE 137 - LE SECRET DE L’ANCIENNE MUSIQUE 148 - SENTIMENTALISME 155 - LE PLUS BEAU DINER DU MONDE 168 - LE DÉSIR D’ÊTRE UN HOMME 179 - FLEURS DE TÉNÈBRES 193 - L’APPAREIL POUR L’ANALYSE CHIMIQUE DU DERNIER SOUPIR 196 - LES BRIGANDS 206 - LA REINE YSABEAU 216 - SOMBRE RÉCIT, CONTEUR PLUS SOMBRE 226 - L’INTERSIGNE 238 - L’INCONNUE 263 - MARYELLE 282 - LE TRAITEMENT DU DOCTEUR TRISTAN 295 - CONTE D’AMOUR 302 - SOUVENIRS OCCULTES 309 - L’ANNONCIATEUR (ÉPILOGUE) 317 - - - ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - * * * * * - - Corrections. - - Page 3: «Souvente» remplacé par «Souventes» (Souventes fois, le - préfet de la ville). - Page 5: «même» remplacé par «mêmes» (et s’étaient surpassées - elles-mêmes pour solder). - Page 18: «or des» remplacé par «ors de» (Un reflet des ors de - l’intérieur). - Page 22: «pui» remplacé par «puis» (Il ferma le livre; puis en - se versant du thé). - Page 38: «qu» remplacé par «qui» (le gracieux qui m’a remis - votre carte). - Page 46: «tu,to» remplacé par «tout,» (préférant, après tout, - reboire mon gros vin frelaté). - Page 56: «condidats» remplacé par «candidats» (du visage des - candidats). - Page 60: «mystéreux» remplacé par «mystérieux» (les fermoirs du - mystérieux bijou). - Page 67: «représention» remplacé par «représentation» (le jour - d’une première représentation). - Page 73: «son» remplacé par «sont» (les moyens employés sont - simples comme tout). - Page 74: «myrthes» remplacé par «myrtes» (ils jonchent la scène - de myrtes et de lauriers). - Page 78: «préocuper» remplacé par «préoccuper» (il n’y a pas à - s’en préoccuper). - Page 96: «essouflé» remplacé par «essoufflé» (comme il est - essoufflé). - Page 99: «FÊT» remplacé par «FÊTES» (LE CONVIVE DES DERNIÈRES - FÊTES). - Page 99: «Aarrgo» remplacé par «Arago» (François Arago). - Page 105: «sceaux» remplacé par «seaux» (les seaux argentés où - se gelait le triste vin d’Aï). - Page 107: «qu’elle» remplacé par «quelle» (je ne sais quelle - idée obscure). - Page 112: «Jakson» remplacé par «Jackson» (ou plutôt Susannah - Jackson). - Page 119: inséré «un» (me laissant muet, un peu frémissant). - Page 128: «sigisbé» remplacé par «sigisbée» (Mais c’est le - sigisbée de la Guillotine). - Page 135: «obsesssions» remplacé par «obsessions» (pour - échapper aux obsessions de l’insupportable conscience). - Page 136: «SINISTREQUE» remplacé par «SINISTRE QUE» (PLUS - SINISTRE QUE LE PREMIER). - Page 140: «’aggraver» remplacé par «s’aggraver» (Chacun - cherchait à s’aggraver encore l’avenir). - Page 155: «j» remplacé par «je» (beaucoup, quand je me compare). - Page 158: «ue» remplacé par «que» (de plus que douteux aloi). - Page 159: «heure» remplacé par «heures» (pour onze heures et - demie). - Page 163: «avoirs» remplacé par «avoir» (de vous les avoir - inspirés). - Page 166: «Quant» remplacé par «Quand» (Quand il fut seul). - Page 176: «vrai» remplacé par «vraie» (en vraie tête de - linotte). - Page 207: «gen» remplacé par «gens» (le signe distinctif des - gens sensés). - Page 214: «frmid able» remplacé par «formidable» (A la vue de - ce spectacle formidable). - Page 214: «consterns» remplacé par «consternés» (les brigands, - consternés, demeurèrent). - Page 216: «fi» remplacé par «fit» (elle y fit entrer, - soudainement, les eaux du Nil). - Page 236: «ne» remplacé par «vie» (j’aurais voulu le - rappeler... à la vie). - Page 241: «serrrure» remplacé par «serrure» (la vieille serrure - à secret). - Page 249: «Saus» remplacé par «Sans» (Sans doute des - horloges-de-mort). - Page 267: «chuchotta» remplacé par «chuchota» (il lui chuchota - quelques instructions). - Page 276: «elle-mêmes» remplacé par «elles-mêmes» (qu’elles - ignorent elles-mêmes). - Page 276: «sphnix» remplacé par «sphinx» (pour épouser un - sphinx de pierre). - Page 325: «lybienne» remplacé par «libyenne» (l’enchanteresse - venue de la saba libyenne). - Page 326: «Lybie» remplacé par «Libye» (dès son retour en - Libye). - Page 328: «Sall» remplacé par «Salle» (Mais le troisième côté - de la Salle). - Page 330: «hymmes» remplacé par «hymnes» (des hymnes idolâtres - retentissent). - Page 339: «chuchottements» remplacé par «chuchotements» (des - chuchotements, par milliers). - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Contes cruels, by -Auguste de Villiers de L'Isle-Adam - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES CRUELS *** - -***** This file should be named 62874-0.txt or 62874-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/8/7/62874/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Contes cruels - -Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam - -Release Date: August 7, 2020 [EBook #62874] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES CRUELS *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<div class="mirr"> - -<hr class="full" /> - -<p class="sansrf nobreak"><a href="#note">Au lecteur</a></p> - -<p class="sansrf"><a href="#toc">Table</a></p> - -<div class="figcenter screenonly" style="margin-top: 4em;"> - <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="390" height="600" /><br /> - <span class="caption">La page de couverture a été créée pour cette version<br /> - électronique et placée dans le domaine public.</span> -</div> - -<div class="chapter"> - -<h1>CONTES CRUELS</h1> - -<p class="sep4 cent esp">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</p> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="sep2 cent">DU MÊME AUTEUR</p> - -<p class="sep2 cent cs8">Format grand in-18</p> - -<table summary="Catalogue"> -<tr> - <td class="tdl esp">NOUVEAUX CONTES CRUELS ET PROPOS D’AU-DELA</td> - <td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -</table> - -<p class="sep3 cent cs8 over">ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</p> - -</div> - -<div class="chapter" style="margin: 6em auto; padding: 2em; border: solid 2px #666; - max-width: 24em;"> - -<p class="cent cs12">COMTE DE VILLIERS DE L’ISLE-ADAM</p> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="cent cs30">CONTES CRUELS</p> - -<p class="cent cs8">SIXIÈME ÉDITION</p> - -<div class="figcenter" style="margin: 3em auto;"> -<img src="images/logo.jpg" alt="C.L" width="150" height="99" /> -</div> - -<p class="cent cs12">PARIS</p> - -<p class="cent">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br /> -<span class="cs8">ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES<br /> -3, RUE AUBER, 3</span></p> - -<p class="cent over">1893</p> - -<p class="cent cs8">Droits de reproduction et de traduction réservés.</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_1"> - -<p class="cs20 cent esp">CONTES CRUELS</p> - -<hr /> - -<h2 class="nobreak">LES<br />DEMOISELLES DE BIENFILATRE</h2> - -<p class="cent"><i>A Monsieur Théodore de Banville.</i></p> - -<div class="citat"><span class="pl5"><i>De la lumière!...</i></span></div> -<div class="attrib"><span class="smcap">Dernières Paroles de Gœthe.</span></div> - -<p class="sep2">Pascal nous dit qu’au point de vue des faits, le -Bien et le Mal sont une question de «latitude». En -effet, tel acte humain s’appelle crime, ici, bonne action, -là-bas, et réciproquement.—Ainsi, en Europe, -l’on chérit, généralement, ses vieux parents;—en -certaines tribus de l’Amérique on leur persuade de -monter sur un arbre; puis on secoue cet arbre. S’ils -tombent, le devoir sacré de tout bon fils est, comme -autrefois chez les Messéniens, de les assommer sur-le-champ -à grands coups de tomahawk, pour leur épargner -les soucis de la décrépitude. S’ils trouvent la -force de se cramponner à quelque branche, c’est -qu’alors ils sont encore bons à la chasse ou à la -<span class="pagenum" id="Page_2">[p. 2]</span> -pêche, et alors on sursoit à leur immolation. Autre -exemple: chez les peuples du Nord, on aime à boire -le vin, flot rayonnant où dort le cher soleil. Notre -religion nationale nous avertit même que «le bon vin -réjouit le cœur». Chez le mahométan voisin, au sud, -le fait est regardé comme un grave délit.—A Sparte, -le vol était pratiqué et honoré: c’était une institution -hiératique, un complément indispensable à l’éducation -de tout Lacédémonien sérieux. De là, sans doute, les -grecs.—En Laponie, le père de famille tient à honneur -que sa fille soit l’objet de toutes les gracieusetés -dont peut disposer le voyageur admis à son foyer. En -Bessarabie aussi.—Au nord de la Perse, et chez les -peuplades du Caboul, qui vivent dans de très anciens -tombeaux, si, ayant reçu, dans quelque sépulcre confortable, -un accueil hospitalier et cordial, vous n’êtes -pas, au bout de vingt-quatre heures, du dernier mieux -avec toute la progéniture de votre hôte, guèbre, parsi -ou wahabite, il y a lieu d’espérer qu’on vous arrachera -tout bonnement la tête,—supplice en vogue -dans ces climats. Les actes sont donc indifférents en -tant que physiques: la conscience de chacun les -fait, seule, bons ou mauvais. Le point mystérieux -qui gît au fond de cet immense malentendu est cette -nécessité native où se trouve l’Homme de se créer des -distinctions et des scrupules, de s’interdire telle action -plutôt que telle autre, selon que le vent de son pays -lui aura soufflé celle-ci ou celle-là: l’on dirait, enfin, -que l’Humanité tout entière a oublié et cherche à se -rappeler, à tâtons, on ne sait quelle Loi perdue.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_3">[p. 3]</span> -Il y a quelques années, florissait, orgueil de nos -boulevards, certain vaste et lumineux café, situé -presqu’en face d’un de nos théâtres de genre, dont le -fronton rappelle celui d’un temple païen. Là, se réunissait -quotidiennement l’élite de ces jeunes gens -qui se sont distingués depuis, soit par leur valeur artistique, -soit par leur incapacité, soit par leur attitude -dans les jours troubles que nous avons traversés.</p> - -<p>Parmi ces derniers, il en est même qui ont tenu les -rênes du char de l’État. Comme on le voit, ce n’était -pas de la petite bière que l’on trouvait dans ce café -des Mille et une nuits. Le bourgeois de Paris ne parlait -de ce pandémonium qu’en baissant le ton. <ins id="cor_1" title="Souvente">Souventes</ins> -fois, le préfet de la ville y jetait, négligemment, -en manière de carte de visite, une touffe choisie, -un bouquet inopiné de sergents de ville; ceux-ci, de -cet air distrait et souriant qui les distingue, y époussetaient -alors, en se jouant, du bout de leurs sorties-de-bal, -les têtes espiègles et mutines. C’était une -attention qui, pour être délicate, n’en était pas moins -sensible. Le lendemain, il n’y paraissait plus.</p> - -<p>Sur la terrasse, entre la rangée de fiacres et le -vitrage, une pelouse de femmes, une floraison de -chignons échappés du crayon de Guys, attifées de toilettes -invraisemblables, se prélassaient sur les chaises, -auprès des guéridons de fer battu peints en vert espérance. -Sur ces guéridons étaient délivrés des breuvages. -Les yeux tenaient de l’émerillon et de la volaille. -Les unes conservaient sur leurs genoux un gros -bouquet, les autres un petit chien, les autres rien. -<span class="pagenum" id="Page_4">[p. 4]</span> -Vous eussiez dit qu’elles attendaient quelqu’un.</p> - -<p>Parmi ces jeunes femmes, deux se faisaient remarquer -par leur assiduité; les habitués de la salle célèbre -les nommaient, tout court, Olympe et Henriette. -Celles-là venaient dès le crépuscule, s’installaient -dans une anfractuosité bien éclairée, réclamaient, -plutôt par contenance que par besoin réel, un petit -verre de vespetro ou un «mazagran», puis surveillaient -le passant d’un œil méticuleux.</p> - -<p>Et c’étaient les demoiselles de Bienfilâtre!</p> - -<p>Leurs parents, gens intègres, élevés à l’école du -malheur, n’avaient pas eu le moyen de leur faire -goûter les joies d’un apprentissage: le métier de ce -couple austère consistant, principalement, à se suspendre, -à chaque instant, avec des attitudes désespérées, -à cette longue torsade qui correspond à la -serrure d’une porte cochère. Dur métier! et pour -recueillir, à peine et clairsemés, quelques deniers à -Dieu!!! Jamais un terne n’était sorti pour eux à la -loterie! Aussi Bienfilâtre maugréait-il, en se faisant, -le matin, son petit caramel. Olympe et Henriette, en -pieuses filles, comprirent, de bonne heure, qu’il -fallait intervenir. Sœurs de joie depuis leur plus -tendre enfance, elles consacrèrent le prix de leurs -veilles et de leurs sueurs à entretenir une aisance -modeste, il est vrai, mais honorable dans la loge.—«Dieu -bénit nos efforts,» disaient-elles parfois, car -on leur avait inculqué de bons principes et, tôt ou -tard, une première éducation, basée sur des principes -solides, porte ses fruits. Lorsqu’on s’inquiétait de -<span class="pagenum" id="Page_5">[p. 5]</span> -savoir si leurs labeurs, excessifs quelquefois, n’altéraient -pas leur santé, elles répondaient, évasivement, -avec cet air doux et embarrassé de la modestie et en -baissant les yeux: «Il y a des grâces d’état...»</p> - -<p>Les demoiselles de Bienfilâtre étaient, comme on -dit, de ces ouvrières «qui vont en journée la nuit». -Elles accomplissaient, aussi dignement que possible, -(vu certains préjugés du monde), une tâche ingrate, -souvent pénible. Elles n’étaient pas de ces désœuvrées -qui proscrivent, comme déshonorant, le saint -calus du travail, et n’en rougissaient point. On citait -d’elles plusieurs beaux traits dont la cendre de Monthyon -avait dû tressaillir dans son beau cénotaphe.—Un -soir, entre autres, elles avaient rivalisé d’émulation -et s’étaient surpassées elles-<ins id="cor_2" title="même">mêmes</ins> pour solder la -sépulture d’un vieux oncle, lequel ne leur avait cependant -légué que le souvenir de taloches variées dont -la distribution avait eu lieu naguère, aux jours de -leur enfance. Aussi étaient-elles vues d’un bon œil par -tous les habitués de la salle estimable, parmi lesquels -se trouvaient des gens qui ne transigeaient pas. -Un signe amical, un bonsoir de la main répondaient -toujours à leur regard et à leur sourire. Jamais personne -ne leur avait adressé un reproche ni une plainte. -Chacun reconnaissait que leur commerce était doux, -affable. Bref, elles ne devaient rien à personne, faisaient -honneur à tous leurs engagements et pouvaient, -par conséquent, porter haut la tête. Exemplaires, -elles mettaient de côté pour l’imprévu, pour -«quand les temps seraient durs», pour se retirer -<span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span> -honorablement des affaires un jour.—Rangées, -elles fermaient le dimanche. En filles sages, elles ne -prêtaient point l’oreille aux propos des jeunes muguets, -qui ne sont bons qu’à détourner les jeunes -filles de la voie rigide du devoir et du travail. Elles -pensaient qu’aujourd’hui la lune seule est gratuite -en amour. Leur devise était: «Célérité, Sécurité, Discrétion»; -et, sur leurs cartes de visite, elles ajoutaient: -«Spécialités.»</p> - -<p>Un jour, la plus jeune, Olympe, tourna mal. Jusqu’alors -irréprochable, cette malheureuse enfant -écouta les tentations auxquelles l’exposait plus que -d’autres (qui la blâmeront trop vite peut-être) le -milieu où son état la contraignait de vivre. Bref, -elle fit une faute:—elle aima.</p> - -<p>Ce fut sa première faute; mais qui donc a sondé -l’abîme où peut nous entraîner une première faute? -Un jeune étudiant, candide, beau, doué d’une âme -artiste et passionnée, mais pauvre comme Job, un -nommé Maxime, dont nous taisons le nom de famille, -lui conta des douceurs et la mit à mal.</p> - -<p>Il inspira la passion céleste à cette pauvre enfant -qui, vu sa position, n’avait pas plus de droits à l’éprouver -qu’Ève à manger le fruit divin de l’Arbre de -la Vie. De ce jour, tous ses devoirs furent oubliés. -Tout alla sans ordre et à la débandade. Lorsqu’une -fillette a l’amour en tête, va te faire lanlaire!</p> - -<p>Et sa sœur, hélas! cette noble Henriette, qui maintenant -pliait, comme on dit, sous le fardeau! Parfois, -elle se prenait la tête dans les mains, doutant -<span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span> -de tout, de la famille, des principes, de la Société -même!—«Ce sont des mots!» criait-elle. Un -jour, elle avait rencontré Olympe vêtue d’une petite -robe noire, en cheveux, et une petite jatte de fer-blanc -à la main. Henriette, en passant, sans faire -semblant de la reconnaître, lui avait dit très bas: -«Ma sœur, votre conduite est inqualifiable! Respectez, -au moins, les apparences!»</p> - -<p>Peut-être, par ces paroles, espérait-elle un retour -vers le bien.</p> - -<p>Tout fut inutile. Henriette sentit qu’Olympe était -perdue; elle rougit, et passa.</p> - -<p>Le fait est qu’on avait jasé dans la salle honorable. -Le soir, lorsque Henriette arrivait seule, ce n’était -plus le même accueil. Il y a des solidarités. Elle s’apercevait -de certaines nuances, humiliantes. On lui -marquait plus de froideur depuis la nouvelle de la -malversation d’Olympe. Fière, elle souriait comme -le jeune Spartiate dont un renard déchirait la poitrine, -mais, en ce cœur sensible et droit, tous ces -coups portaient. Pour la vraie délicatesse, un rien -fait plus de mal souvent que l’outrage grossier, et, sur -ce point, Henriette était d’une sensibilité de sensitive. -Comme elle dut souffrir!</p> - -<p>Et le soir donc, au souper de la famille! Le père et -la mère, baissant la tête, mangeaient en silence. On -ne parlait point de l’absente. Au dessert, au moment -de la liqueur, Henriette et sa mère, après s’être jeté -un regard, à la dérobée, et avoir essuyé une larme -respective, avaient un muet serrement de main -<span class="pagenum" id="Page_8">[p. 8]</span> -sous la table. Et le vieux portier, désaccordé, tirait -alors le cordon, sans motif, pour dissimuler quelque -pleur. Parfois, brusque et en détournant la tête, il -portait la main à sa boutonnière comme pour en -arracher de vagues décorations.</p> - -<p>Une fois, même, le suisse tenta de recouvrer sa fille. -Morne, il prit sur lui de gravir les quelques étages du -jeune homme. Là:—«Je désirerais ma pauvre enfant! -sanglota-t-il.—Monsieur, répondit Maxime, je -l’aime, et vous prie de m’accorder sa main.—Misérable!» -s’était exclamé Bienfilâtre en s’enfuyant, révolté -de ce «cynisme».</p> - -<p>Henriette avait épuisé le calice. Il fallait une dernière -tentative; elle se résigna donc à risquer tout, -même le scandale. Un soir, elle apprit que la déplorable -Olympe devait venir au café régler une -ancienne petite dette: elle prévint sa famille, et l’on -se dirigea vers le café lumineux.</p> - -<p>Pareille à la Mallonia déshonorée par Tibère et se -présentant devant le sénat romain pour accuser son -violateur, avant de se poignarder en son désespoir, -Henriette entra dans la salle des austères. Le père et -la mère, par dignité, restèrent à la porte. On prenait -le café. A la vue d’Henriette, les physionomies s’aggravèrent -d’une certaine sévérité; mais comme on -s’aperçut qu’elle voulait parler, les longues plaquettes -des journaux s’abaissèrent sur les tables de marbre -et il se fit un religieux silence: il s’agissait de -juger.</p> - -<p>L’on distinguait dans un coin, honteuse et se faisant -<span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span> -presque invisible, Olympe et sa petite robe noire, à -une petite table isolée.</p> - -<p>Henriette parla. Pendant son discours on entrevoyait, -à travers le vitrage, les Bienfilâtre inquiets, -qui regardaient sans entendre. A la fin, le père n’y put -tenir; il entrebâilla la porte, et, penché, l’oreille au -guet, la main sur le bouton de la serrure, il écoutait.</p> - -<p>Et des lambeaux de phrases lui arrivaient lorsque -Henriette élevait un peu la voix:—«L’on se devait -à ses semblables!... Une telle conduite... C’était se -mettre à dos tous les gens sérieux... Un galopin qui -ne lui donne pas un radis!... Un vaurien!...—L’ostracisme -qui pesait sur elle... Dégager sa responsabilité... -Une fille qui a jeté son bonnet par-dessus les -moulins!... qui baye aux grues... qui, naguère encore... -tenait le haut du pavé... Elle espérait que la -voix de ces messieurs, plus autorisée que la sienne, -que les conseils de leur vieille expérience éclairée... -ramèneraient à des idées plus saines et plus pratiques... -On n’est pas sur la terre pour s’amuser!... -Elle les suppliait de s’entremettre... Elle avait fait -appel à des souvenirs d’enfance!... à la voix du sang! -Tout avait été vain... Rien ne vibrait plus en elle. -Une fille perdue!—Et quelle aberration!... Hélas!»</p> - -<p>A ce moment, le père entra, courbé, dans la salle -honorable. A l’aspect du malheur immérité, tout le -monde se leva. Il est de certaines douleurs qu’on ne -cherche pas à consoler. Chacun vint, en silence, serrer -la main du digne vieillard, pour lui témoigner, -discrètement, de la part qu’on prenait à son infortune.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span> -Olympe se retira, honteuse et pâle. Elle avait hésité -un instant, se sentant coupable, à se jeter dans les -bras de la famille et de l’amitié, toujours ouverts au -repentir. Mais la passion l’avait emporté. Un premier -amour jette dans le cœur de profondes racines qui -étouffent jusqu’aux germes des sentiments antérieurs.</p> - -<p>Toutefois l’esclandre avait eu, dans l’organisme -d’Olympe, un retentissement fatal. Sa conscience, -bourrelée, se révoltait. La fièvre la prit le lendemain. -Elle se mit au lit. Elle <i>mourait de honte</i>, littéralement. -Le moral tuait le physique: la lame usait le fourreau.</p> - -<p>Couchée dans sa petite chambrette, et sentant les -approches du trépas, elle appela. De bonnes âmes -voisines lui amenèrent un ministre du ciel. L’une -d’entre elles émit cette remarque qu’Olympe était -faible et avait besoin de prendre des <i>fortifications</i>. -Une fille à tout faire lui monta donc un potage.</p> - -<p>Le prêtre parut.</p> - -<p>Le vieil ecclésiastique s’efforça de la calmer par des -paroles de paix, d’oubli et de miséricorde.</p> - -<p>—J’ai eu un amant!... murmurait Olympe, s’accusant -ainsi de son déshonneur.</p> - -<p>Elle omettait toutes les peccadilles, les murmures, -les impatiences de sa vie. Cela, seulement, lui venait à -l’esprit: c’était l’obsession. «Un amant! Pour le -plaisir! Sans rien gagner!» Là était le crime.</p> - -<p>Elle ne voulait pas atténuer sa faute en parlant de -sa vie antérieure, jusque-là toujours pure et toute -d’abnégation. Elle sentait bien que là elle était irréprochable. -Mais cette honte, où elle succombait, -<span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span> -d’avoir fidèlement gardé de l’amour à un jeune homme -sans position et qui, suivant l’expression exacte et -vengeresse de sa sœur, ne lui donnait pas un radis! -Henriette, qui n’avait jamais failli, lui apparaissait -comme dans une gloire. Elle se sentait condamnée et -redoutait les foudres du souverain juge, vis-à-vis duquel -elle pouvait se trouver face à face, d’un moment -à l’autre.</p> - -<p>L’ecclésiastique, habitué à toutes les misères humaines, -attribuait au délire certains points qui lui -paraissaient inexplicables,—diffus même,—dans -la confession d’Olympe. Il y eut là, peut-être, un quiproquo, -certaines expressions de la pauvre enfant -ayant rendu l’abbé rêveur, deux ou trois fois. Mais -le repentir, le remords, étant le point unique dont il -devait se préoccuper, peu importait le <i>détail</i> de la -faute; la bonne volonté de la pénitente, sa douleur -sincère suffisaient. Au moment donc où il allait élever -la main pour absoudre, la porte s’ouvrit bruyamment: -c’était Maxime, splendide, l’air heureux et -rayonnant, la main pleine de quelques écus et de trois -ou quatre napoléons qu’il faisait danser et sonner -triomphalement. Sa famille s’était exécutée à l’occasion -de ses examens: c’était pour ses inscriptions.</p> - -<p>Olympe, sans remarquer d’abord cette significative -circonstance atténuante, étendit, avec horreur, ses -bras vers lui.</p> - -<p>Maxime s’était arrêté, stupéfait de ce tableau.</p> - -<p>—Courage, mon enfant!... murmura le prêtre, -qui crut voir, dans le mouvement d’Olympe, un adieu -<span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span> -définitif à l’objet d’une joie coupable et immodeste.</p> - -<p>En réalité, c’était seulement le <i>crime</i> de ce jeune -homme qu’elle repoussait,—et ce crime était de n’être -pas «sérieux».</p> - -<p>Mais au moment où l’auguste pardon descendait -sur elle, un sourire céleste illumina ses traits innocents: -le prêtre pensa qu’elle se sentait sauvée, et -que d’obscures visions séraphiques transparaissaient -pour elle sur les mortelles ténèbres de la dernière -heure.—Olympe, en effet, venait de voir, vaguement, -les pièces du métal sacré reluire entre les doigts -transfigurés de Maxime. Ce fut, seulement, <i>alors</i>, -qu’elle sentit les effets salutaires des miséricordes suprêmes! -Un voile se déchira. C’était le miracle! Par -ce signe évident, elle se voyait pardonnée d’en -haut, et rachetée.</p> - -<p>Éblouie, la conscience apaisée, elle ferma les paupières -comme pour se recueillir avant d’ouvrir ses -ailes vers les bleus infinis. Puis ses lèvres s’entr’ouvrirent -et son dernier souffle s’exhala, comme le parfum -d’un lis, en murmurant ces paroles d’espérance:—«Il -a éclairé!»</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_13"> - -<h2 class="nobreak">VÉRA</h2> - -<p class="cent"><i>A Madame la comtesse d’Osmoy.</i></p> - -<div class="citat">La forme du corps lui est plus <i>essentielle</i> -que sa substance.</div> -<div class="attrib"><span class="smcap">La Physiologie moderne.</span></div> - -<p class="sep2">L’Amour est plus fort que la Mort, a dit Salomon: -oui, son mystérieux pouvoir est illimité.</p> - -<p>C’était à la tombée d’un soir d’automne, en ces dernières -années, à Paris. Vers le sombre faubourg -Saint-Germain, des voitures, allumées déjà, roulaient, -attardées, après l’heure du Bois. L’une d’elles -s’arrêta devant le portail d’un vaste hôtel seigneurial, -entouré de jardins séculaires; le cintre était surmonté -de l’écusson de pierre, aux armes de l’antique famille -des comtes d’Athol, savoir: <i>d’azur, à l’étoile -abîmée d’argent</i>, avec la devise «<span class="smcap">Pallida Victrix</span>», -sous la couronne retroussée d’hermine au bonnet -<span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span> -princier. Les lourds battants s’écartèrent. Un homme -de trente à trente-cinq ans, en deuil, au visage -mortellement pâle, descendit. Sur le perron, de taciturnes -serviteurs élevaient des flambeaux. Sans les -voir, il gravit les marches et entra. C’était le comte -d’Athol.</p> - -<p>Chancelant, il monta les blancs escaliers qui conduisaient -à cette chambre où, le matin même, il avait -couché dans un cercueil de velours et enveloppé de -violettes, en des flots de batiste, sa dame de volupté, -sa pâlissante épousée, Véra, son désespoir.</p> - -<p>En haut, la douce porte tourna sur le tapis; il -souleva la tenture.</p> - -<p>Tous les objets étaient à la place où la comtesse -les avait laissés la veille. La Mort, subite, avait foudroyé. -La nuit dernière, sa bien-aimée s’était évanouie -en des joies si profondes, s’était perdue en de -si exquises étreintes, que son cœur, brisé de délices, -avait défailli: ses lèvres s’étaient brusquement mouillées -d’une pourpre mortelle. A peine avait-elle eu le -temps de donner à son époux un baiser d’adieu, en -souriant, sans une parole: puis ses longs cils, comme -des voiles de deuil, s’étaient abaissés sur la belle nuit -de ses yeux.</p> - -<p>La journée sans nom était passée.</p> - -<p>Vers midi, le comte d’Athol, après l’affreuse cérémonie -du caveau familial, avait congédié au cimetière -la noire escorte. Puis, se renfermant, seul, avec -l’ensevelie, entre les quatre murs de marbre, il avait -tiré sur lui la porte de fer du mausolée.—De l’encens -<span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span> -brûlait sur un trépied, devant le cercueil:—une -couronne lumineuse de lampes, au chevet de la jeune -défunte, l’étoilait.</p> - -<p>Lui, debout, songeur, avec l’unique sentiment -d’une tendresse sans espérance, était demeuré là, -tout le jour. Sur les six heures, au crépuscule, il -était sorti du lieu sacré. En refermant le sépulcre, il -avait arraché de la serrure la clef d’argent, et, se -haussant sur la dernière marche du seuil, il l’avait -jetée doucement dans l’intérieur du tombeau. Il -l’avait lancée sur les dalles intérieures par le trèfle -qui surmontait le portail.—Pourquoi ceci?... A -coup sûr d’après quelque résolution mystérieuse de -ne plus revenir.</p> - -<p>Et maintenant il revoyait la chambre veuve.</p> - -<p>La croisée, sous les vastes draperies de cachemire -mauve broché d’or, était ouverte: un dernier rayon -du soir illuminait, dans un cadre de bois ancien, le -grand portrait de la trépassée. Le comte regarda, -autour de lui, la robe jetée, la veille, sur un fauteuil; -sur la cheminée, les bijoux, le collier de perles, -l’éventail à demi fermé, les lourds flacons de parfums -qu’<i>Elle</i> ne respirerait plus. Sur le lit d’ébène aux -colonnes tordues, resté défait, auprès de l’oreiller où -la place de la tête adorée et divine était visible encore -au milieu des dentelles, il aperçut le mouchoir -rougi de gouttes de sang où sa jeune âme avait battu -de l’aile un instant; le piano ouvert, supportant une -mélodie inachevée à jamais; les fleurs indiennes -cueillies par elle, dans la serre, et qui se mouraient -<span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span> -dans de vieux vases de Saxe; et, au pied du lit, sur -une fourrure noire, les petites mules de velours -oriental, sur lesquelles une devise rieuse de Véra -brillait, brodée en perles: <i>Qui verra Véra l’aimera.</i> -Les pieds nus de la bien-aimée y jouaient hier matin, -baisés, à chaque pas, par le duvet des cygnes!—Et -là, là, dans l’ombre, la pendule, dont il avait -brisé le ressort pour qu’elle ne sonnât plus d’autres -heures.</p> - -<p>Ainsi elle était partie!... <i>Où</i> donc!... Vivre maintenant?—Pour -quoi faire?... C’était impossible, absurde.</p> - -<p>Et le comte s’abîmait en des pensées inconnues.</p> - -<p>Il songeait à toute l’existence passée.—Six mois -s’étaient écoulés depuis ce mariage. N’était-ce pas à -l’étranger, au bal d’une ambassade qu’il l’avait vue -pour la première fois?... Oui. Cet instant ressuscitait -devant ses yeux, très distinct. Elle lui apparaissait -là, radieuse. Ce soir-là, leurs regards s’étaient rencontrés. -Ils s’étaient reconnus, intimement, de pareille -nature, et devant s’aimer à jamais.</p> - -<p>Les propos décevants, les sourires qui observent, -les insinuations, toutes les difficultés que suscite le -monde pour retarder l’inévitable félicité de ceux qui -s’appartiennent, s’étaient évanouis devant la tranquille -certitude qu’ils eurent, à l’instant même, l’un -de l’autre.</p> - -<p>Véra, lassée des fadeurs cérémonieuses de son entourage, -était venue vers lui dès la première circonstance -contrariante, simplifiant ainsi, d’auguste façon, -<span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span> -les démarches banales où se perd le temps précieux -de la vie.</p> - -<p>Oh! comme, aux premières paroles, les vaines appréciations -des indifférents à leur égard leur semblèrent -une volée d’oiseaux de nuit rentrant dans les -ténèbres! Quel sourire ils échangèrent! Quel ineffable -embrassement!</p> - -<p>Cependant leur nature était des plus étranges, en -vérité!—C’étaient deux êtres doués de sens merveilleux, -mais exclusivement terrestres. Les sensations se -prolongeaient en eux avec une intensité inquiétante. -Ils s’y oubliaient eux-mêmes à force de les éprouver. -Par contre, certaines idées, celles de l’âme, par exemple, -de l’Infini, <i>de Dieu même</i>, étaient comme voilées -à leur entendement. La foi d’un grand nombre de -vivants aux choses surnaturelles n’était pour eux -qu’un sujet de vagues étonnements: lettre close -dont ils ne se préoccupaient pas, n’ayant pas qualité -pour condamner ou justifier.—Aussi, reconnaissant -bien que le monde leur était étranger, ils s’étaient -isolés, aussitôt leur union, dans ce vieux et sombre -hôtel, où l’épaisseur des jardins amortissait les bruits -du dehors.</p> - -<p>Là, les deux amants s’ensevelirent dans l’océan de -ces joies languides et perverses où l’esprit se mêle à -la chair mystérieuse! Ils épuisèrent la violence des -désirs, les frémissements et les tendresses éperdues. -Ils devinrent le battement de l’être l’un de l’autre. -En eux, l’esprit pénétrait si bien le corps, que leurs -formes leur semblaient intellectuelles, et que les baisers, -<span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span> -mailles brûlantes, les enchaînaient dans une fusion -idéale. Long éblouissement! Tout à coup le -charme se rompait; l’accident terrible les désunissait; -leurs bras s’étaient désenlacés. Quelle ombre lui -avait pris sa chère morte? Morte! non. Est-ce que -l’âme des violoncelles est emportée dans le cri d’une -corde qui se brise?</p> - -<p>Les heures passèrent.</p> - -<p>Il regardait, par la croisée, la nuit qui s’avançait -dans les cieux: et la Nuit lui apparaissait <i>personnelle</i>;—elle -lui semblait une reine marchant, avec mélancolie, -dans l’exil, et l’agrafe de diamant de sa tunique -de deuil, Vénus, seule, brillait, au-dessus des arbres, -perdue au fond de l’azur.</p> - -<p>—C’est Véra, pensa-t-il.</p> - -<p>A ce nom, prononcé tout bas, il tressaillit en -homme qui s’éveille; puis, se dressant, regarda autour -de lui.</p> - -<p>Les objets, dans la chambre, étaient maintenant -éclairés par une lueur jusqu’alors imprécise, celle -d’une veilleuse, bleuissant les ténèbres, et que la -nuit, montée au firmament, faisait apparaître ici -comme une autre étoile. C’était la veilleuse, aux senteurs -d’encens, d’un iconostase, reliquaire familial -de Véra. Le triptyque, d’un vieux bois précieux, était -suspendu, par sa sparterie russe, entre la glace et le -tableau. Un reflet des <ins id="cor_3" title="or des">ors de</ins> l’intérieur tombait, vacillant, -sur le collier, parmi les joyaux de la cheminée.</p> - -<p>Le plein-nimbe de la Madone en habits de ciel, brillait, -rosacé de la croix byzantine dont les fins et rouges -<span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span> -linéaments, fondus dans le reflet, ombraient d’une -teinte de sang l’orient ainsi allumé des perles. Depuis -l’enfance, Véra plaignait, de ses grands yeux, le visage -maternel et si pur de l’héréditaire madone, et, de sa -nature, hélas! ne pouvant lui consacrer qu’un <i>superstitieux</i> -amour, le lui offrait parfois, naïve, pensivement, -lorsqu’elle passait devant la veilleuse.</p> - -<p>Le comte, à cette vue, touché de rappels douloureux -jusqu’au plus secret de l’âme, se dressa, souffla -vite la lueur sainte, et, à tâtons, dans l’ombre, -étendant la main vers une torsade, sonna.</p> - -<p>Un serviteur parut: c’était un vieillard vêtu de -noir: il tenait une lampe, qu’il posa devant le portrait -de la comtesse. Lorsqu’il se retourna, ce fut -avec un frisson de superstitieuse terreur qu’il vit son -maître debout et souriant comme si rien ne se fût -passé.</p> - -<p>—Raymond, dit tranquillement le comte, <i>ce soir, -nous sommes accablés de fatigue, la comtesse et moi</i>; -tu serviras le souper vers dix heures.—A propos, -nous avons résolu de nous isoler davantage, ici, dès -demain. Aucun de mes serviteurs, hors toi, ne doit -passer la nuit dans l’hôtel. Tu leur remettras les gages -de trois années, et qu’ils se retirent.—Puis, tu fermeras -la barre du portail; tu allumeras les flambeaux -en bas, dans la salle à manger; tu nous suffiras.—Nous -ne recevrons personne à l’avenir.</p> - -<p>Le vieillard tremblait et le regardait attentivement.</p> - -<p>Le comte alluma un cigare et descendit aux -jardins.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span> -Le serviteur pensa d’abord que la douleur trop -lourde, trop désespérée, avait égaré l’esprit de son -maître. Il le connaissait depuis l’enfance; il comprit, -à l’instant, que le heurt d’un réveil trop soudain pouvait -être fatal à ce somnambule. Son devoir, d’abord, -était le respect d’un tel secret.</p> - -<p>Il baissa la tête. Une complicité dévouée à ce religieux -rêve? Obéir?... Continuer de <i>les</i> servir sans -tenir compte de la Mort?—Quelle étrange idée!... -Tiendrait-elle une nuit?... Demain, demain, hélas!... -Ah! qui savait?... Peut-être!...—Projet sacré, après -tout!—De quel droit réfléchissait-il?...</p> - -<p>Il sortit de la chambre, exécuta les ordres à la -lettre et, le soir même, l’insolite existence commença.</p> - -<p>Il s’agissait de créer un mirage terrible.</p> - -<p>La gêne des premiers jours s’effaça vite. Raymond, -d’abord avec stupeur, puis par une sorte de déférence -et de tendresse, s’était ingénié si bien à être naturel, -que trois semaines ne s’étaient pas écoulées qu’il se -sentit, par moments, presque dupe lui-même de sa -bonne volonté. L’arrière-pensée pâlissait! Parfois, -éprouvant une sorte de vertige, il eut besoin de se -dire que la comtesse était positivement défunte. Il -se prenait à ce jeu funèbre et oubliait à chaque -instant la réalité. Bientôt il lui fallut plus d’une réflexion -pour se convaincre et se ressaisir. Il vit bien -qu’il finirait par s’abandonner tout entier au magnétisme -effrayant dont le comte pénétrait peu à peu -l’atmosphère autour d’eux. Il avait peur, une peur -indécise, douce.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span> -D’Athol, en effet, vivait absolument dans l’inconscience -de la mort de sa bien-aimée! Il ne pouvait que -la trouver toujours présente, tant la forme de la -jeune femme était mêlée à la sienne. Tantôt, sur -un banc du jardin, les jours de soleil, il lisait, à -haute voix, les poésies qu’elle aimait; tantôt, le soir, -auprès du feu, les deux tasses de thé sur un guéridon, -il causait avec l’<i>Illusion</i> souriante, assise, à ses -yeux, sur l’autre fauteuil.</p> - -<p>Les jours, les nuits, les semaines s’envolèrent. Ni -l’un ni l’autre ne savait ce qu’ils accomplissaient. Et -des phénomènes singuliers se passaient maintenant, -où il devenait difficile de distinguer le point où -l’imaginaire et le réel étaient identiques. Une présence -flottait dans l’air: une forme s’efforçait de -transparaître, de se tramer sur l’espace devenu indéfinissable.</p> - -<p>D’Athol vivait double, en illuminé. Un visage doux -et pâle, entrevu comme l’éclair, entre deux clins -d’yeux, un faible accord frappé au piano, tout à coup; -un baiser qui lui fermait la bouche au moment où il -allait parler, des affinités de pensées <i>féminines</i> qui -s’éveillaient en lui en réponse à ce qu’il disait, un -dédoublement de lui-même tel, qu’il sentait, comme -en un brouillard fluide, le parfum vertigineusement -doux de sa bien-aimée auprès de lui, et, la nuit, -entre la veille et le sommeil, des paroles entendues -très bas: tout l’avertissait. C’était une négation de la -Mort élevée, enfin, à une puissance inconnue!</p> - -<p>Une fois, d’Athol la sentit et la vit si bien auprès -<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span> -de lui, qu’il la prit dans ses bras: mais ce mouvement -la dissipa.</p> - -<p>—Enfant! murmura-t-il en souriant.</p> - -<p>Et il se rendormit comme un amant boudé par sa -maîtresse rieuse et ensommeillée.</p> - -<p>Le jour de <i>sa</i> fête, il plaça, par plaisanterie, une -immortelle dans le bouquet qu’il jeta sur l’oreiller -de Véra.</p> - -<p>—Puisqu’elle se croit morte, dit-il.</p> - -<p>Grâce à la profonde et toute-puissante volonté de -M. d’Athol, qui, à force d’amour, forgeait la vie et la -présence de sa femme dans l’hôtel solitaire, cette -existence avait fini par devenir d’un charme sombre -et persuadeur.—Raymond, lui-même, n’éprouvait -plus aucune épouvante, s’étant graduellement habitué -à ces impressions.</p> - -<p>Une robe de velours noir aperçue au détour d’une -allée; une voix rieuse qui l’appelait dans le salon; un -coup de sonnette le matin, à son réveil, comme -autrefois; tout cela lui était devenu familier: on eût -dit que la morte jouait à l’invisible, comme une enfant. -Elle se sentait aimée tellement! C’était bien <i>naturel</i>.</p> - -<p>Une année s’était écoulée.</p> - -<p>Le soir de l’Anniversaire, le comte, assis auprès du -feu, dans la chambre de Véra, venait de <i>lui</i> lire un -fabliau florentin: <i>Callimaque</i>. Il ferma le livre; <ins id="cor_4" title="pui">puis</ins> -en se versant du thé:</p> - -<p>—<i>Douschka</i>, dit-il, te souviens-tu de la Vallée-des-Roses, -des bords de la Lahn, du château des Quatre-Tours?... -Cette histoire te les a rappelés, n’est-ce pas?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span> -Il se leva, et, dans la glace bleuâtre, il se vit plus -pâle qu’à l’ordinaire. Il prit un bracelet de perles -dans une coupe et regarda les perles attentivement. -Véra ne les avait-elle pas ôtées de son bras, tout -à l’heure, avant de se dévêtir? Les perles étaient -encore tièdes et leur orient plus adouci, comme par -la chaleur de sa chair. Et l’opale de ce collier sibérien, -qui aimait aussi le beau sein de Véra jusqu’à pâlir, -maladivement, dans son treillis d’or, lorsque la jeune -femme l’oubliait pendant quelque temps! Autrefois, -la comtesse aimait pour cela cette pierrerie fidèle!... -Ce soir l’opale brillait comme si elle venait d’être -quittée et comme si le magnétisme exquis de la belle -morte la pénétrait encore. En reposant le collier et -la pierre précieuse, le comte toucha par hasard le -mouchoir de batiste dont les gouttes de sang étaient -humides et rouges comme des œillets sur de la neige!... -Là, sur le piano, qui donc avait tourné la page -finale de la mélodie d’autrefois? Quoi! la veilleuse -sacrée s’était rallumée, dans le reliquaire! Oui, sa -flamme dorée éclairait mystiquement le visage, aux -yeux fermés, de la Madone! Et ces fleurs orientales, -nouvellement cueillies, qui s’épanouissaient là, dans -les vieux vases de Saxe, quelle main venait de les y -placer? La chambre semblait joyeuse et douée de vie, -d’une façon plus significative et plus intense que -d’habitude. Mais rien ne pouvait surprendre le comte! -Cela lui semblait tellement normal, qu’il ne fit même -pas attention que l’heure sonnait à cette pendule -arrêtée depuis une année. -<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span></p> - -<p>Ce soir-là, cependant, on eût dit que, du fond des -ténèbres, la comtesse Véra s’efforçait adorablement -de revenir dans cette chambre tout embaumée d’elle! -Elle y avait laissé tant de sa personne! Tout ce qui -avait constitué son existence l’y attirait. Son charme -y flottait; les longues violences faites par la volonté -passionnée de son époux y devaient avoir desserré les -vagues liens de l’Invisible autour d’elle!...</p> - -<p>Elle y était <i>nécessitée</i>. Tout ce qu’elle aimait, c’était -là.</p> - -<p>Elle devait avoir envie de venir se sourire encore en -cette glace mystérieuse où elle avait tant de fois -admiré son lilial visage! La douce morte, là-bas, -avait tressailli, certes, dans ses violettes, sous les -lampes éteintes; la divine morte avait frémi, dans le -caveau, toute seule, en regardant la clef d’argent -jetée sur les dalles. Elle voulait s’en venir vers lui, -aussi! Et sa volonté se perdait dans l’idée de l’encens -et de l’isolement. La Mort n’est une circonstance -définitive que pour ceux qui espèrent des cieux; -mais la Mort, et les Cieux, et la Vie, pour elle, -n’était-ce pas leur embrassement? Et le baiser solitaire -de son époux attirait ses lèvres, dans l’ombre. Et -le son passé des mélodies, les paroles enivrées de -jadis, les étoffes qui couvraient son corps et en gardaient -le parfum, ces pierreries magiques qui la -<i>voulaient</i>, dans leur obscure sympathie,—et surtout -l’immense et absolue impression de sa présence, -opinion partagée à la fin par les choses elles-mêmes, -tout l’appelait là, l’attirait là depuis si longtemps, et -<span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span> -si insensiblement, que, guérie enfin de la dormante -Mort, il ne manquait plus qu’<i>Elle seule</i>!</p> - -<p>Ah! les Idées sont des êtres vivants!... Le comte -avait creusé dans l’air la forme de son amour, et il -fallait bien que ce vide fût comblé par le seul être -qui lui était homogène, autrement l’Univers aurait -croulé. L’impression passa, en ce moment, définitive, -simple, absolue, qu’<i>Elle devait être là, dans la chambre</i>! -Il en était aussi tranquillement certain que de sa -propre existence, et toutes les choses, autour de lui, -étaient saturées de cette conviction. On l’y voyait! Et, -<i>comme il ne manquait plus que Véra elle-même</i>, tangible, -extérieure, <i>il fallut bien qu’elle s’y trouvât</i> et -que le grand Songe de la Vie et de la Mort entr’ouvrît -un moment ses portes infinies! Le chemin de résurrection -était envoyé par la foi jusqu’à elle! Un frais -éclat de rire musical éclaira de sa joie le lit nuptial; -le comte se retourna. Et là, devant ses yeux, faite de -volonté et de souvenir, accoudée, fluide, sur l’oreiller -de dentelles, sa main soutenant ses lourds cheveux -noirs, sa bouche délicieusement entr’ouverte en -un sourire tout emparadisé de voluptés, belle à en -mourir, enfin! la comtesse Véra le regardait un peu -endormie encore.</p> - -<p>—Roger!... dit-elle d’une voix lointaine.</p> - -<p>Il vint auprès d’elle. Leurs lèvres s’unirent dans -une joie divine,—oublieuse,—immortelle!</p> - -<p>Et ils s’aperçurent, <i>alors</i>, qu’ils n’étaient, réellement, -qu’<i>un seul être</i>.</p> - -<p>Les heures effleurèrent d’un vol étranger cette extase -<span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span> -où se mêlaient, pour la première fois, la terre et -le ciel.</p> - -<p>Tout à coup, le comte d’Athol tressaillit, comme -frappé d’une réminiscence fatale.</p> - -<p>—Ah! maintenant, je me rappelle!... dit-il. Qu’ai-je -donc?—Mais tu es morte!</p> - -<p>A l’instant même, à cette parole, la mystique veilleuse -de l’iconostase s’éteignit. Le pâle petit jour du -matin,—d’un matin banal, grisâtre et pluvieux,—filtra -dans la chambre par les interstices des rideaux. -Les bougies blêmirent et s’éteignirent, laissant fumer -âcrement leurs mèches rouges; le feu disparut sous -une couche de cendres tièdes; les fleurs se fanèrent -et se desséchèrent en quelques moments; le balancier -de la pendule reprit graduellement son immobilité. -La <i>certitude</i> de tous les objets s’envola subitement. -L’opale, morte, ne brillait plus; les taches de sang -s’étaient fanées aussi, sur la batiste, auprès d’elle; et -s’effaçant entre les bras désespérés qui voulaient en -vain l’étreindre encore, l’ardente et blanche vision -rentra dans l’air et s’y perdit. Un faible soupir -d’adieu, distinct, lointain, parvint jusqu’à l’âme de -Roger. Le comte se dressa; il venait de s’apercevoir -qu’il était seul. Son rêve venait de se dissoudre -d’un seul coup; il avait brisé le magnétique fil de sa -trame radieuse avec une seule parole. L’atmosphère -était, maintenant, celle des défunts.</p> - -<p>Comme ces larmes de verre, agrégées illogiquement, -et cependant si solides qu’un coup de maillet -sur leur partie épaisse ne les briserait pas, mais qui -<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span> -tombent en une subite et impalpable poussière si l’on -en casse l’extrémité plus fine que la pointe d’une -aiguille, tout s’était évanoui.</p> - -<p>—Oh! murmura-t-il, c’est donc fini!—Perdue!... -Toute seule!—Quelle est la route, maintenant, -pour parvenir jusqu’à toi? Indique-moi le chemin -qui peut me conduire vers toi!...</p> - -<p>Soudain, comme une réponse, un objet brillant -tomba du lit nuptial, sur la noire fourrure, avec un -bruit métallique: un rayon de l’affreux jour terrestre -l’éclaira!... L’abandonné se baissa, le saisit, et un -sourire sublime illumina son visage en reconnaissant -cet objet: c’était la clef du tombeau.</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_28"> - -<h2 class="nobreak">VOX POPULI</h2> - -<p class="cent"><i>A Monsieur Leconte de Lisle</i></p> - -<div class="citat">«Le soldat prussien fait son -café dans une lanterne sourde.»</div> - -<div class="attribr"><span class="smcap">Le sergent Hoff.</span></div> - -<p class="sep2">Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!</p> - -<p>Voici douze ans de subis depuis cette vision.—Un -soleil d’été brisait ses longues flèches d’or sur les -toits et les dômes de la vieille capitale. Des myriades -de vitres se renvoyaient des éblouissements: le -peuple, baigné d’une poudreuse lumière, encombrait -les rues pour voir l’armée.</p> - -<p>Assis, devant la grille du parvis Notre-Dame, sur un -haut pliant de bois,—et les genoux croisés en de -noirs haillons,—le centenaire Mendiant, doyen de -la Misère de Paris,—face de deuil au teint de cendre, -peau sillonnée de rides couleur de terre,—mains -<span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span> -jointes sous l’écriteau qui consacrait légalement sa -cécité, offrait son aspect d’ombre au <i>Te Deum</i> de la -fête environnante.</p> - -<p>Tout ce monde, n’était-ce pas son prochain? Les -passants en joie, n’étaient-ce pas ses frères? A -coup sûr, Espèce humaine! D’ailleurs, cet hôte du -souverain portail n’était pas dénué de tout bien: -l’État lui avait reconnu le droit d’être aveugle.</p> - -<p>Propriétaire de ce titre et de la respectabilité inhérente -à ce lieu des aumônes sûres qu’officiellement il -occupait, possédant enfin qualité d’électeur, c’était -notre égal,—à la Lumière près.</p> - -<p>Et cet homme, sorte d’attardé chez les vivants, articulait, -de temps à autre, une plainte monotone,—syllabisation -évidente du profond soupir de toute sa -vie:</p> - -<p>—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous -plaît!»</p> - -<p class="sep2">Autour de lui, sous les puissantes vibrations tombées -du beffroi,—<i>dehors</i>, là-bas, au delà du mur de -ses yeux,—des piétinements de cavalerie, et, par -éclats, des sonneries aux champs, des acclamations -mêlées aux salves des Invalides, aux cris fiers des -commandements, des bruissements d’acier, des tonnerres -de tambours scandant des défilés interminables -d’infanterie, toute une rumeur de gloire lui arrivait! -Son ouïe suraiguë percevait jusqu’à des flottements -d’étendards aux lourdes franges frôlant des -cuirasses. Dans l’entendement du vieux captif de -<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span> -l’obscurité mille éclairs de sensations, pressenties et -indistinctes, s’évoquaient! Une divination l’avertissait -de ce qui enfiévrait les cœurs et les pensées dans la -Ville.</p> - -<p>Et le peuple, fasciné, comme toujours, par le prestige -qui sort, pour lui, des coups d’audace et de fortune, -proférait, en clameur, ce vœu du moment:</p> - -<p>—«Vive l’Empereur!»</p> - -<p>Mais, entre les accalmies de toute cette triomphale -tempête, une voix perdue s’élevait du côté de la grille -mystique. Le vieux homme, la nuque renversée contre -le pilori de ses barreaux, roulant ses prunelles -mortes vers le ciel, oublié de ce peuple dont il semblait, -seul, exprimer le vœu véritable, le vœu caché -sous les hurrahs, le vœu secret et personnel, psalmodiait, -augural intercesseur, sa phrase maintenant -mystérieuse:</p> - -<p>—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous -plaît!»</p> - -<p class="sep2">Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!</p> - -<p>Voici <i>dix</i> ans d’envolés depuis le soleil de cette -fête! Mêmes bruits, mêmes voix, même fumée! Une -sourdine, toutefois, tempérait alors le tumulte de -l’allégresse publique. Une ombre aggravait les regards. -Les salves convenues de la plate-forme du -Prytanée se compliquaient, cette fois, du grondement -éloigné des batteries de nos forts. Et, tendant l’oreille, -le peuple cherchait à discerner déjà, dans l’écho, la -réponse des pièces ennemies qui s’approchaient.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span> -Le gouverneur passait, adressant à tous maints -sourires et guidé par l’amble-trotteur de son fin -cheval. Le peuple, rassuré par cette confiance que lui -inspire toujours une tenue irréprochable, alternait de -chants patriotiques les applaudissements tout militaires -dont il honorait la présence de ce soldat.</p> - -<p>Mais les syllabes de l’ancien vivat furieux s’étaient -modifiées: le peuple, éperdu, proférait ce vœu du -moment:</p> - -<p>—«Vive la République!»</p> - -<p>Et, là-bas, du côté du seuil sublime, on distinguait -toujours la voix solitaire de Lazare. Le Diseur -de l’arrière-pensée populaire ne modifiait pas, lui, la -rigidité de sa fixe plainte.</p> - -<p>Ame sincère de la fête, levant au ciel ses yeux -éteints, il s’écriait, entre des silences, et avec l’accent -d’une constatation:</p> - -<p>—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il -vous plaît!»</p> - -<p class="sep2">Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!</p> - -<p>Voici <i>neuf</i> ans de supportés depuis ce soleil trouble!</p> - -<p>Oh! mêmes rumeurs! mêmes fracas d’armes! mêmes -hennissements! Plus assourdis encore, toutefois, -que l’année précédente: criards, pourtant.</p> - -<p>—«Vive la Commune!» clamait le peuple, au -vent qui passe.</p> - -<p>Et la voix du séculaire Élu de l’Infortune redisait, -toujours, là-bas, au seuil sacré, son refrain rectificateur -<span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span> -de l’unique pensée de ce peuple. Hochant la tête -vers le ciel, il gémissait dans l’ombre:</p> - -<p>—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous -plaît!»</p> - -<p>Et, deux lunes plus tard, alors qu’aux dernières -vibrations du tocsin, le Généralissime des forces régulières -de l’État passait en revue ses deux cent mille -fusils, hélas! encore fumants de la triste guerre -civile, le peuple, terrifié, criait, en regardant brûler, -au loin, les édifices:</p> - -<p>—«Vive le Maréchal!»</p> - -<p>Là-bas, du côté de la salubre enceinte, l’immuable -Voix, la voix du vétéran de l’humaine Misère, répétait -sa machinalement douloureuse et impitoyable -obsécration:</p> - -<p>—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous -plaît!»</p> - -<p class="sep2">Et, depuis, d’année en année, de revues en revues, -de vociférations en vociférations, quel que fût le nom -jeté aux hasards de l’espace par le peuple en ses -<i>vivats</i>, ceux qui écoutent, attentivement, les bruits de -la terre, ont toujours distingué, au plus fort des révolutionnaires -clameurs et des fêtes belliqueuses qui s’ensuivent, -la Voix lointaine, la Voix <i>vraie</i>, l’intime Voix -du symbolique Mendiant terrible!—du Veilleur de -nuit criant l’heure exacte du Peuple,—de l’incorruptible -factionnaire de la conscience des citoyens, -de celui qui restitue intégralement la prière occulte -de la Foule et en résume le soupir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span> -Pontife inflexible de la Fraternité, ce Titulaire autorisé -de la cécité physique n’a jamais cessé d’implorer, -en médiateur inconscient, la charité divine, pour -ses frères de l’intelligence.</p> - -<p>Et, lorsque enivré de fanfares, de cloches et d’artillerie, -le Peuple, troublé par ces vacarmes flatteurs, -essaye en vain de se masquer à lui-même son vœu -véritable, sous n’importe quelles syllabes mensongèrement -enthousiastes, le Mendiant, lui, la face au -Ciel, les bras levés, à tâtons, dans ses grandes ténèbres, -se dresse au seuil éternel de l’Église,—et, -d’une voix de plus en plus lamentable, mais qui -semble porter au delà des étoiles, continue de crier -sa rectification de prophète:</p> - -<p>—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous -plaît!»</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_34"> - -<h2 class="nobreak">DEUX AUGURES</h2> - -<div class="citat">Surtout, pas de génie!</div> - -<div class="attrib">(<i>Devise moderne.</i>)</div> - -<p class="sep2">Jeunes gens de France, âmes de penseurs et d’écrivains, -maîtres d’un Art futur, jeunes créateurs qui -venez, l’éclair au front, confiants en votre foi nouvelle, -déterminés à prendre, s’il le faut, cette devise, -par exemple, que je vous offre: «<span class="smcap">Endurer, pour -durer!</span>» vous qui, perdus encore, sous votre lampe -d’étude, en quelque froide chambre de la capitale, -vous êtes dit, tout bas: «O presse puissante, à moi -tes milliers de feuilles, où j’écrirai des pensées d’une -beauté nouvelle!» vous avez le légitime espoir qu’il -vous sera permis d’y parler selon ce que vous -avez mission de dire, et non d’y ressasser ce que la -cohue en démence veut qu’on lui dise,—vous pensez, -humbles et pauvres, que vos pages de lumière, -jetées à l’Humanité, payeront, au moins, le prix -<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span> -de votre pain quotidien et l’huile de vos veilles?</p> - -<p>Eh bien, écoutez le colloque bizarre et d’apparence -paradoxale,—(quoique du plus incontestable des réalismes),—qui -s’est établi, récemment, entre un -directeur certain de l’une de ces gazettes et l’un de -nos amis, lequel s’était déguisé un jour, par curiosité, -en aspirant journaliste.</p> - -<p>Cette scène, ayant l’air, en mon esprit, <i>de se passer -toujours</i>,—et toutes autres, de ce genre, ne devant -être, au fond,—tacites ou parlées,—que la monnaie -de celle-là (l’éternelle!)—je me vois contraint, -ô vous qui êtes prédestinés à la rénover vous-mêmes, -de la placer au présent de l’indicatif.</p> - -<p>Pénétrons en ce cabinet, presque toujours d’un si -beau vert, où le directeur,—un de ces hommes qui -traitent les honnêtes bourgeois de «matière abonnable»,—est -assis devant sa table, un coude appuyé -sur le bras de son fauteuil, le menton dans la main, -paraissant méditer et jouant négligemment de l’autre -main avec le traditionnel couteau d’ivoire.</p> - -<p>Apparaît un garçon de salle: il remet une carte à -ce penseur.</p> - -<p>Celui-ci la prend, y jette un coup-d’œil distrait, -puis, hausse d’inquiets sourcils et, après un tressaillement -léger, se remettant:</p> - -<p>—Un «<i>Inconnu</i>?» murmure-t-il;—peuh! quelque -Gascon, se vantant pour arriver jusqu’à moi. -Tout le monde est connu, aujourd’hui, percé à -jour.—Et quelle mine a ce monsieur?</p> - -<p>—C’est un jeune homme, monsieur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_36">[p. 36]</span> -—Diable! Faites entrer.</p> - -<p>L’instant d’après apparaît notre jeune ami.</p> - -<p>Le directeur se lève et de sa voix la plus engageante:</p> - -<p>—C’est bien à un inconnu que j’ai l’honneur de -parler? murmure-t-il.</p> - -<p>—Jamais je n’eusse osé me présenter sans ce titre, -répond le soi-disant plumitif.</p> - -<p>—Veuillez bien prendre la peine de vous asseoir.</p> - -<p>—Je viens vous offrir une petite chronique d’actualité,—un -peu leste, naturellement...</p> - -<p>—Cela va sans dire. Venons au fait. Votre prix -serait de combien la ligne?</p> - -<p>—Mais, de 3 francs à 3 fr. 50? N’est-ce pas? -répond, gravement, le néophyte.</p> - -<p>(Soubresaut du directeur.)</p> - -<p>—Permettez: le «Montépin», le «Hugo» même, -le «du Terrail» enfin, ne se payent pas ce taux-là! -réplique-t-il.</p> - -<p>Le jeune homme se lève et, d’un ton froid:</p> - -<p>—Je vois que M. le directeur oublie que je suis -<i>to-ta-le-ment</i> inconnu! dit-il.</p> - -<p>Un silence.</p> - -<p>—Rasseyez-vous, je vous prie. Les affaires ne se -traitent pas comme cela. Je ne disconviens pas que, -par le temps qui court, un inconnu ne soit, en effet, -un oiseau rare: toutefois...</p> - -<p>—J’ajouterai, monsieur,—interrompt, d’un ton -dégagé, l’aspirant écrivain,—que je suis, oh! mais -sans l’ombre de talent, d’une absence de talent... -<span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span> -magistrale! Ce qu’on appelle un «crétin» dans le -langage du monde. Mon seul talent, c’est d’être -rompu aux arcanes des boxes anglaise et irlandaise, -un peu serrées.—Quant à la Littérature, je vous le -déclare, c’est pour moi lettre close et scellée de sept -cachets.</p> - -<p>—Hein? s’écrie le directeur tremblant de joie,—vous -vous prétendez sans talent littéraire, jeune -présomptueux!</p> - -<p>—Je suis en mesure de prouver, séance tenante, -mon impéritie en la matière.</p> - -<p>—Impossible, hélas!—Vous vous vantez!... balbutie -le directeur, évidemment remué au plus secret -de ses plus vieux espoirs.</p> - -<p>—Je suis, continue l’étranger avec un doux sourire, -ce qui s’appelle un terne et suffisant grimaud, -doué d’une niaiserie d’idées et d’une trivialité de style -de premier ordre, une plume banale par excellence.</p> - -<p>—Vous? Allons donc!—Ah! si c’était vrai!</p> - -<p>—Monsieur, je vous jure...</p> - -<p>—A d’autres! reprend le directeur, les yeux -humectés et avec un mélancolique sourire.</p> - -<p>Puis, regardant le jeune homme avec attendrissement:</p> - -<p>—Oui, voilà bien la Jeunesse, qui ne doute de -rien! le feu sacré! les illusions! Du premier coup, -l’on se croit arrivé!...—Aucun talent, dites-vous? -Mais, savez-vous bien, monsieur, qu’il faut, de nos -jours, être un homme des plus remarquables pour -n’avoir aucun talent? un homme considérable?... que, -<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span> -souvent, ce n’est qu’au prix d’une cinquantaine -d’années de luttes, de travaux, d’humiliations et de -misère que l’on y arrive et que l’on n’est, alors, qu’un -parvenu? O jeunesse! printemps de la vie! <i lang="it" xml:lang="it">Primavera -della vita!</i> Mais moi, monsieur,—moi, qui vous -parle,—voici vingt ans que je cherche un homme <em>QUI -N’AIT PAS DE TALENT</em>!... Entendez-vous?... Jamais je n’ai -pu en trouver un. J’ai dépensé plus d’un demi-million -à cette chasse au merle blanc: je me suis -«emballé» dans cette folle entreprise! Que voulez-vous! -J’étais jeune, candide, je me suis ruiné.—Tout -le monde a du talent, aujourd’hui, mon cher monsieur; -vous tout comme les autres. Ne nous surfaisons -pas. Croyez-moi, c’est inutile. C’est vieux jeu, c’est -<i>ficelle</i>, cela ne prend plus. Soyons sérieux.</p> - -<p>—Monsieur, de tels soupçons... Si j’avais du talent, -je ne serais pas ici!</p> - -<p>—Et où seriez-vous donc?</p> - -<p>—A me soigner, je vous prie de le croire.</p> - -<p>—Le fait est, gazouille, alors, le directeur en se -radoucissant et toujours avec son fin sourire, le fait -est que mon garçon de salle,—tenez, le gracieux <ins id="cor_5" title="qu">qui</ins> -m’a remis votre carte (un licencié ès lettres, s’il vous -plaît, et palmé comme tel—hein! comme c’est beau -la Science! De nos jours cela mène à tout!)—n’est -rien moins que l’auteur de trois ou quatre magnifiques -ouvrages dramatiques et, passez-moi le -mot, «littéraires,» couronnés, enfin, dans maints -concours de l’Institut de France sur des centaines -d’autres, représentés de préférence, naturellement -<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span> -aux siens. Eh bien, le malheureux n’a voulu suivre -aucun traitement! Aussi, de l’aveu de ses meilleurs -amis, n’est-ce, en réalité, qu’un fol qui ne saurait -arriver à rien. Ils le déclarent, avec des larmes dans -la voix, un ivrogne, un bohême, un proxénète, un -filou et un <i>raté</i>, en ajoutant, les yeux au ciel: «Quel -dommage!»—Mon Dieu, je sais bien qu’à Paris,—où -il est convenu que tout le monde est déshonoré le -matin et réhabilité le soir,—cela ne tire pas à conséquence;—au -fond, c’est même une réclame;—mais -sa maladroite insouciance n’en sachant pas -extraire une fortune, avouez qu’il est légitime qu’on -lui en veuille. C’est donc par pure humanité que je -daigne le soustraire, momentanément, à l’hospice. -Revenons à vous.—<i>Inconnu et sans l’ombre de talent</i>, -disons-nous?—Non, je ne puis y croire. Votre -fortune serait faite et la mienne aussi. C’est six francs -la ligne que je vous offrirais!—Voyons, entre nous, -qui me garantit la nullité de cet article?</p> - -<p>—Lisez, monsieur! articule, avec fierté, le jeune -tentateur.</p> - -<p>—On voit que vous vous échappez de l’Adolescence -d’hier à peine, monsieur!—répond, en riant, -le directeur: nous ne lisons que ce que nous sommes -décidés à ne jamais publier. On n’imprime que la -copie dûment illisible. Et, tenez, la vôtre semble, à -vue de pince-nez, entachée d’une certaine calligraphie,—ce -qui est déjà d’assez mauvais augure. Cela -pourrait vous faire soupçonner de soigner ce que vous -faites. Or, tout journaliste, vraiment digne de ce grand -<span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span> -titre, doit n’écrire qu’au trait de la plume, n’importe -ce qui lui passe par la tête,—et, surtout, sans se -relire! Va comme je te pousse! Et avec des convictions -dues seulement à l’humeur du moment et à la -couleur du journal. Et marche!... Il est bien évident -qu’un bon journal quotidien, sans cela, ne paraîtrait -jamais! On n’a pas le loisir, cher monsieur, de -perdre du temps à réfléchir à ce que l’on dit, lorsque -le train de la province attend nos ballots de papier: -enfin, c’est évident cela! Il faut bien que l’abonné se -figure qu’il lit quelque chose, vous comprenez. Et si -vous saviez comme le reste, au fond, lui est égal!</p> - -<p>—Rassurez-vous, monsieur: c’est le copiste...</p> - -<p>—Vous faites copier!—Malheureux! Plaisantez-vous?</p> - -<p>—Ma copie était non seulement illisible, mais surchargée -de telles fautes d’orthographe et de français... -que, ma foi... pour le premier article... j’ai pensé...</p> - -<p>—Raisons de plus, au contraire, pour me l’apporter -telle quelle!—Le diamant ne saura donc jamais -sa valeur?—Les fautes d’orthographe, de français!... -Ignorez-vous que l’on ne peut obtenir des protes qu’ils -ne les corrigent pas,—ce qui enlève, souvent, tout -le sel d’un article? Mais c’est précisément là ce naturel, -ce montant, ce primesautier que prisent si fort -les vrais connaisseurs! Le citadin aime les coquilles, -monsieur! Cela le flatte de les apercevoir. Surtout -en province. Vous avez eu le plus grand tort. Enfin!—Et... -l’avez-vous soumise à quelque expert, cette -chronique?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span> -—Vous l’avouerai-je, monsieur le directeur? -Doutant de moi-même, car je n’ai pas de génie, Dieu -merci...</p> - -<p>—Peste! je l’espère bien! interrompt le directeur -après un coup d’œil furtif sur un revolver placé à -côté de lui.</p> - -<p>—Après avoir cherché le type devant représenter -la bonne moyenne des intelligences publiques pour -cette grande épreuve, mon choix s’est arrêté sur mon—(tant -pis, je dis le mot!)—sur mon «pipelet»,—lequel -est un vieux commissionnaire auvergnat, blanchi -le long des rampes, surmené par les sursauts -nocturnes et qu’une trop exclusive lecture d’enveloppes -de lettres a rendu, littéralement, hagard.</p> - -<p>—Hé! hé! grommelle, alors, le directeur, -devenu très attentif,—le choix était, en effet, aussi -subtil que pratique et judicieux. Car le public raffole, -remarquez ceci, de l’Extraordinaire! Mais, comme il -ne sait pas très bien <i>en quoi</i> consiste, en littérature -(passez-moi toujours le mot), ce même Extraordinaire -dont il raffole, il s’ensuit, à mes yeux, que l’appréciation -d’un portier doit sembler préférable, en -bon journalisme, à celle du Dante.—Et... quel verdict -a rendu l’homme du cordon, s’il vous plaît?</p> - -<p>—Transporté! Ravi! Aux anges! Au point de -m’arracher ma copie des mains pour la relire lui-même, -craignant d’avoir été dupe de mon débit. C’est -lui qui m’a fourni le mot de la fin.</p> - -<p>—L’écervelé! Au lieu de me l’adresser directement! -Voyez-vous, un penseur l’a dit,—ou aurait dû le -<span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span> -dire,—l’idéal du journaliste, c’est, d’abord, le <i>Reporter</i>, -ensuite le Fruit sec, à sourcils froncés (j’entends -froncés naturellement, comme on frise), qui insulte -d’une façon grossière et au hasard,—et qui se bat -de même, avec les naïfs qui n’en lèvent pas les -épaules,—pour faire consacrer, par la lâcheté publique, -sa rageuse médiocrité. Ce duo du chanteur et -du danseur est la vie de tout journal qui se respecte -un peu. En dehors des «articles» de ces deux Colonnes, -tous autres ne devraient se composer que de -«mots de la fin» enfilés, comme des perles, au hasard -du petit bonheur. Le Public ne lit pas un journal -pour penser ou réfléchir, que diable!—On lit -comme on mange.—Allons, je me décide à parcourir -votre affaire:—oui, voyons, si la valeur n’attend -point chez vous (comme l’a si bien dit je ne sais -plus quel auteur latin) le nombre des années...</p> - -<p>—Voici le manuscrit! dit l’écrivain rayonnant et en -tendant son œuvre avec un air de fatuité juvénile.</p> - -<p>Au bout de trois minutes, le directeur tressaille, -puis rejette, avec dédain, les feuilles volantes sur la -table.</p> - -<p>—Là! gémit-il avec un profond soupir; j’en -étais sûr! Encore une déception: mais je ne les -compte plus.</p> - -<p>—Hein? murmure, comme effrayé, le jeune héros.</p> - -<p>—Hélas! mon noble ami, mais c’est plein de -talent, ça! Je suis fâché de vous le dire! Ça vaut trois -sous la ligne,—et encore parce que vous êtes inconnu. -Dans huit jours, si je l’insère, ce sera gratis, et, dans -<span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span> -quinze, ce sera vous qui me payerez,—à moins que -vous ne preniez un pseudonyme. Mais oui, mais oui; -soyons sérieux, à la fin! Vous n’êtes pas sérieux, et, -je le vois, vous ne pourrez que bien difficilement le -devenir, ayant, par malheur, cette qualité de talent -qui fait que vous êtes (pardon de l’expression) un -écrivain... et non pas un impudent malvat sans -conscience ni pensée, ainsi que vous vous vantiez -tout à l’heure de l’être, pour surprendre ma religion, -ma bienveillance, ma caisse et mon estime.</p> - -<p>—Non!... balbutie, d’un visage atterré, le prétendu -aspirant de la plume quotidienne,—vous devez -commettre une erreur... il y a malentendu. Vous -n’avez pas lu... avec attention...</p> - -<p>—Mais cela empeste la Littérature à faire baisser -le tirage de cinq mille en vingt-quatre heures! -s’écrie le directeur. La <i>qualité</i> seule du style, vous -dis-je, constitue le talent! Un million de plumitifs -peuvent, <i>dans un journal</i>, tracer l’exposé d’une soi-disant -idée... Ah! <i lang="en" xml:lang="en">black upon white!</i> Un seul écrivain -s’avise-t-il de l’énoncer, à son tour et à sa manière, -cette idée, dans un <i>livre</i>? tout le reste est oublié. -Plus personne! L’on dirait un coup de vent sur du -sable.—Certes, c’est fort énigmatique: mais, qu’y -faire? c’est ainsi.—Donc, si vous êtes un écrivain, -vous êtes l’ennemi-né de tout journal.</p> - -<p>»Si encore vous n’aviez que de l’esprit: ça se vend -toujours un peu, ça. Mais le pire, c’est que vous laissez -pressentir dans l’<i>on ne sait quoi</i> de votre phrase -que vous cherchez à dissimuler votre intelligence -<span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span> -pour ne pas effaroucher le lecteur! Que diable, les -gens n’aiment pas qu’on les humilie! La puissance -impressionnante de votre style naturel transparaît, -encore un coup, sous cet effort même, attendu qu’il -n’y a pas d’orthopédie capable de guérir d’un vice -aussi essentiel, aussi rédhibitoire!—Vous imprimer? -Mais j’aimerais mieux copier le Bottin! Ce serait -plus pratique. En un mot, vous avez l’air, là dedans, -d’un monsieur qui, sachant que telle femme, dont il -convoite la dot, a le goût des bancroches, affecte une -claudication mensongère pour se bien faire venir de -la dame,—ou d’un étrange collégien qui, pour s’attirer -l’estime et le respect de ses professeurs, de ses -camarades, se ferait teindre les cheveux en blanc.—Monsieur, -les quelques pages que je viens de parcourir -me suffisent pour savoir <i>très bien</i> à qui j’ai affaire.—Personne -n’est dupe aujourd’hui! Le public a -son instinct, son flair, aussi sûr que celui d’un animal. -Il connaît les siens et ne se trompe jamais. Il -vous devine. Il pressent que, sachant au mieux la -valeur, la signification réelle et sombre de vos écrits, -vous regardez son appréciation, éloge ou blâme, -comme la poudre de vos bottines; qu’enfin ses vagues -et insoucieux propos à votre égard sont, pour vous, -comme le gloussement d’un dindon ou le bruit du -vent dans une serrure. Le visible effort que,—poussé -par quelque détresse financière, sans doute,—vous -avez commis ici pour vous niveler à ses «idées» l’insulte -horriblement. La gaucherie de votre humilité de -commande a des hésitations meurtrières pour les -<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span> -bouffissures de son apathique suffisance. Votre -épouvantable coup de chapeau lui écrase le nez en -paraissant lui demander l’aumône: cela ne se pardonne -pas, cela, de lecteur à auteur. Les hommes -de génie peuvent, seuls, se permettre, dans leurs -<i>livres</i>, de ces familiarités alors tolérables, car s’ils -prennent quelquefois leur lecteur aux cheveux et lui -secouent la boîte osseuse d’un poing calme et souverain, -ce n’est que pour le contraindre à relever la -tête!—Mais, dans un <i>journal</i>, monsieur, ces façons-là -sont, au moins, déplacées: elles compromettent l’avenir -de la feuille aux yeux du Conseil d’administration. -En effet, voici l’inconvénient de pareils -articles.</p> - -<p>»Le bourgeois, en les parcourant d’un cerveau -brouillé par les affaires, écarquille les yeux, vous traite, -tout bas, de «poète», sourit <i>in petto</i> et se désabonne,—en -déclarant, tout haut, que vous avez -beaucoup de talent!—Il montre ainsi, d’une part, -que vos écrits <i>ne l’ont pas atteint</i>; de l’autre, il vous -assassine aux yeux de ses confrères qui le devinent, -prennent ce diapason, vous embaument dans les -louanges et, de confiance ou d’instinct, <i>ne vous lisent -jamais</i>, car ils ont flairé, en vous, une âme, c’est-à-dire -la chose qu’ils haïssent le plus au monde.—Et -c’est moi qui paye!</p> - -<p>(Ici le directeur se croise les bras en regardant son -interlocuteur avec des yeux ternes):</p> - -<p>—Ah çà! est-ce que vous prenez le Public pour -un imbécile, par hasard? Vous êtes étonnant, ma -<span class="pagenum" id="Page_46">[p. 46]</span> -parole d’honneur!—Il est doué d’un autre genre... -d’intelligence que vous, voilà tout.</p> - -<p>—Cependant, répond, en souriant, le littérateur -démasqué, il semblerait, en vous écoutant, que, de -nous deux, celui qui outrage le plus sincèrement le -public... ce n’est pas moi?</p> - -<p>—Sans aucun doute, mon jeune ami! Seulement, -je le bafoue, moi, d’une manière pratique et qui me -rapporte. En effet, le bourgeois (qui est l’ennemi de -tout et de lui-même) me rétribuera toujours, individuellement, -pour flatter sa vilenie, mais à une condition! -c’est que je lui laisse croire que c’est à son -voisin que je parle. Qu’importe le style en cette affaire? -La seule devise qu’un homme de lettres sérieux doive -adopter de nos jours est celle-ci: <span class="smcap">Sois médiocre!</span> C’est -celle que j’ai choisie. De là, ma notoriété.—Ah! -c’est qu’en fait de bourgeoisie française, nous ne -sommes plus au temps d’Eustache de Saint-Pierre, -voyez-vous!—Nous avons progressé. L’Esprit humain -marche! Aujourd’hui le tiers état, tout entier, -ne désire plus, et avec raison, qu’expulser en paix et -à son gré ses flatuosités, acarus et borborygmes. Et -comme il a, par l’or et par le nombre, la force des -taureaux révoltés contre le berger, le mieux est de -se <i>naturaliser</i> en lui.—Or, vous arrivez, vous, prétendant -lui faire ingurgiter des bonbonnes d’aloès -liquide dans des coquemards d’or ciselé. Naturellement -il regimbera, non sans une grimace, ne tenant -pas à ce qu’on lui purge, de force, l’intellect! Et il me -reviendra, tout de suite, à moi, préférant, après <ins id="cor_6" title="tu,to">tout,</ins> -<span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span> -reboire mon gros vin frelaté dans mon vieux gobelet -sale, vu l’habitude, cette seconde nature. Non, poète! -aujourd’hui la mode n’est pas au génie!—Les rois, -tout ennuyeux qu’ils soient, approuvent et honorent -Shakespeare, Molière, Wagner, Hugo, etc.; les républiques -bannissent Eschyle, proscrivent le Dante, décapitent -André Chénier. En république, voyez-vous, on -a bien autre chose à faire que d’avoir du génie! On a -tant d’affaires sur les bras, vous comprenez. Mais -cela n’empêche pas les sentiments. Concluons. Mon -jeune ami, c’est triste à dire, mais vous êtes atteint -de beaucoup, d’énormément de talent. Pardonnez-moi -ma rude franchise. Mon intention n’est pas de -vous blesser. Certaines vérités sont dures à entendre, -à votre âge, je le sais, mais... du courage! Je comprends, -j’approuve, même, l’effort inouï que vous -avez, dis-je, commis dans la répréhensible action de -cet article: mais, que voulez-vous! cet effort est stérile: -il est impossible de <i>devenir</i> une canaille sincère: -il faut le don! il faut... l’onction! c’est de naissance. -Il ne faut pas qu’un article infâme sente le haut-le-cœur, -mais la sincérité, et, surtout, l’inconscience:—sinon -vous serez antipathique: on vous devinera. Le -mieux est de vous résigner. Toutefois,—si vous -n’êtes pas un génie (comme je l’espère sans en être -sûr),—votre cas n’est pas désespéré. En ne travaillant -pas, vous arriverez peut-être. Par exemple, si -vous vouliez vous constituer, sciemment, plagiaire, -cela ferait polémique, on vendrait, et vous pourriez -alors revenir me voir: sans cela, rien à faire -<span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span> -ensemble.—Tenez, moi, moi qui vous parle, je vous -le dis tout bas: j’ai du talent tout comme vous: aussi, -je n’écris jamais dans mon journal; je serais réduit, -en trois jours, à la mendicité. D’ailleurs, j’ai mes -raisons pour ne pas écrire le moindre livre, pour ne -pas imprimer la moindre ligne qui pourrait faire peser -sur mon avenir le soupçon d’une capacité quelconque!... -Je ne veux, derrière moi, que le néant.</p> - -<p>—Quoi! pas même dix lignes?... interrompt le littérateur, -d’un air étonné.</p> - -<p>—Non. Rien.—Je tiens à devenir ministre! -répond, d’un ton péremptoire, le directeur.</p> - -<p>—Ah! c’est différent.</p> - -<p>—Et je laisse crier au paradoxe! Et ce que je vous -dis est tellement absolu, au point de vue pratique, -voyez-vous... que si le portefeuille des Beaux-Arts, -par exemple, dépendait, en France, du suffrage universel, -vous seriez le premier, tout en haussant les -épaules, à voter pour moi. Mais oui, mais oui! Soyons -sérieux, que diable! Je ne plaisante jamais. Allons, -laissez-moi votre manuscrit tout de même.</p> - -<p>Un silence.</p> - -<p>—Permettez, monsieur, répond alors l’<i>Inconnu</i>, -en ressaisissant son travail sur la table, vous faites -erreur, ici. En politique, mes idées sont autres qu’en -journalisme, et je ne comprendrais, au portefeuille en -question, qu’un homme d’une droiture, d’une capacité, -d’un savoir et d’une dignité d’esprit des plus -rares. Or, en dehors de la feuille que vous dirigez, il -y a en France des journalistes dont la probité défie -<span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span> -l’entraînement vénal de l’époque, dont le style sonne -pur, dont le verbe <i>flambe clair</i> et dont l’utile critique -rectifie sans cesse les jugements inconsidérés de la -foule. Je vous atteste que, dans l’hypothèse dont vous -parlez, je donnerais ma voix, de préférence, à l’un -d’entre eux.</p> - -<p>—Je crois que vous vous emballez, mon jeune ami: -la probité n’a pas d’époque!</p> - -<p>—La sottise non plus, répond le littérateur avec -un léger sourire.</p> - -<p>—Peuh! Quand vous aurez mon âge, vous rougirez -de ces phrases-là!</p> - -<p>—Merci de me rappeler votre âge; en vous écoutant, -je vous aurais cru... plus jeune.</p> - -<p>—Hein?... mais,—il me semble que vous cherchez -la petite bête en ce que je dis, monsieur?</p> - -<p>(Ici, l’inconnu se lève.)</p> - -<p>—Monsieur le directeur m’a prouvé qu’en cherchant -la petite on trouve parfois la grande,—répond-il -distraitement.</p> - -<p>—Dites donc?... Votre impertinence m’amuse, -mais d’où vient cette subite aigreur?</p> - -<p>(Ici le jeune passant regarde son vis-à-vis d’un -coup d’œil de boxeur, si froid qu’un léger frisson -passe dans les veines de l’homme au fauteuil.)</p> - -<p>—Soit, je serai franc, répond-il.—Quoi! je viens -vous offrir une ineptie cent fois inférieure à toutes -celles que vous publiez chaque jour, une filandreuse -chronique suintant la suffisance repue, le cynisme -quiet, la nullité sentencieuse,—l’idéal du genre! -<span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span> -une perle, enfin! Et voici qu’au lieu de me répondre -oui ou non, vous m’accablez d’injures! Vous m’affublez -des épithètes les plus ridiculisantes! Vous me -traitez, à brûle-pourpoint, de littérateur, d’écrivain, -de penseur, que sais-je? J’ai vu le moment où... sans -aucune provocation de ma part... (Ici notre ami baisse -la voix en regardant autour de lui comme craignant -les écoutes)... où vous alliez me traiter d’«homme -de génie!» Ne niez pas: je vous voyais venir.—Monsieur, -on ne traite pas, comme cela, d’hommes de -génie, des gens qui ne vous ont rien fait. Chez vous, -ce ne fut pas étourderie, mais calcul méchant. Vous -savez fort bien qu’un tel propos peut avoir pour -fatales conséquences de priver un innocent de tout -gagne-pain, de le rendre l’exploitation et la risée de -tous. Vous pouviez refuser mon article, mais non -le déprécier en le déclarant entaché de génie. Où -voulez-vous que je le porte, maintenant! Oui, j’ai -sur le cœur ce procédé de mauvaise guerre, je -l’avoue! Et je vous avertis que si vous ébruitiez -sur mon compte d’aussi venimeuses calomnies,—comme -je ne tiens pas à mourir de faim, de misère -et de honte sous les demi-sourires approbateurs et -les clins d’yeux encourageants du bal de domestiques -où je me trouve dans la vie,—je saurais -vous amener sur le terrain, n’en doutez pas, ou à -des excuses dictées.—Brisons là. Ces quelques -paroles, ne me paraissant présenter qu’imparfaitement, -entre nous, les prodromes d’une amitié naissante, -souffrez que je prenne congé à l’anglaise, -<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span> -en vous prévenant (à titre gracieux et pour votre -gouverne) qu’à l’escrime j’ai longuement étudié l’art -de ne jamais donner ni recevoir de <i>coups de manchette</i> -et qu’un brevet de courage convenu peut coûter -plus cher avec moi.—Serviteur.</p> - -<p>Et, remettant son chapeau, puis allumant une cigarette, -le littérateur se retire, lentement.</p> - -<p>Une fois seul:</p> - -<p>—Me fâcherai-je? se demande, à voix basse, le -directeur: bah! soyons philosophe. Socrate, ayant -remporté le prix de courage à la bataille de Potidée, -le fit décerner, par dédain, au jeune Alcibiade: imitons -ce sage de la Grèce. D’ailleurs, ce jeune homme -est amusant, et sa petite pique ne me déplaît pas. -<span class="smcap">Jadis, j’ai eu ça moi-même.</span></p> - -<p>(Ici notre homme tire sa montre.)</p> - -<p>—Cinq heures!...—Voyons, soyons sérieux. Que -mangerai-je bien ce soir, à mon dîner?... Un turbotin?... -oui!—un peu truité?... Non!—saumoneux?... Oui, -plutôt.—Et... comme entremets?...</p> - -<p>Là-dessus, ressaisissant son couteau d’ivoire, le -directeur de la feuille politique, littéraire, commerciale, -électorale, industrielle, financière et théâtrale -se replonge dans ses opimes et absconses méditations. -Et il serait impossible d’en pénétrer l’important -objet, car, ainsi que le fait remarquer, fort judicieusement, -un vieux proverbe mozarabe: «Le flambeau -n’éclaire pas sa base.»</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_52"> - -<h2 class="nobreak">L’AFFICHAGE CÉLESTE</h2> - -<p class="cent"><i>A Monsieur Henry Ghys.</i></p> - -<div class="citat">«<span lang="la" xml:lang="la">Eritis sicut Dii</span>»</div> - -<div class="attrib">(<span class="smcap">Ancien Testament.</span>)</div> - -<p class="sep2">Chose étrange et capable d’éveiller le sourire chez -un financier: il s’agit du Ciel! Mais entendons-nous: -du ciel considéré au point de vue industriel et sérieux.</p> - -<p>Certains événements historiques, aujourd’hui scientifiquement -avérés et expliqués (ou tout comme), par -exemple le <i>Labarum</i> de Constantin, les croix répercutées -sur les nuages par des plaines de neige, les -phénomènes de réfraction du mont Brocken et certains -effets de mirage dans les contrées boréales, -ayant singulièrement intrigué et, pour ainsi dire, -piqué au jeu, un savant ingénieur méridional, -M. Grave, celui-ci conçut, il y a quelques années, le -projet lumineux d’utiliser les vastes étendues de la -<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span> -nuit, et d’élever, en un mot, le ciel à la hauteur de -l’époque.</p> - -<p>A quoi bon, en effet, ces voûtes azurées qui ne servent -à rien, qu’à défrayer les imaginations maladives -des derniers songe-creux? Ne serait-ce pas acquérir -de légitimes droits à la reconnaissance publique, -et, disons-le (pourquoi pas?), à l’admiration de la -Postérité, que de convertir ces espaces stériles en -spectacles réellement et fructueusement instructifs, -que de faire valoir ces landes immenses et de rendre, -finalement, d’un bon rapport, ces Solognes indéfinies -et transparentes?</p> - -<p>Il ne s’agit pas ici de faire du sentiment. Les -affaires sont les affaires. Il est à propos d’appeler le -concours, et, au besoin, l’énergie des gens sérieux sur -la valeur et les résultats <i>pécuniaires</i> de la découverte -inespérée dont nous parlons.</p> - -<p>De prime abord, le fond même de la chose paraît -confiner à l’Impossible et presque à l’Insanité. Défricher -l’azur, coter l’astre, exploiter les deux crépuscules, -organiser le soir, mettre à profit le firmament -jusqu’à ce jour improductif, quel rêve! quelle application -épineuse, hérissée de difficultés! Mais, fort de -l’Esprit de progrès, de quels problèmes l’Homme ne -parviendrait-il pas à trouver la solution?</p> - -<p>Plein de cette idée et convaincu que si Franklin, -Benjamin Franklin, l’imprimeur, avait arraché la -foudre au ciel, il devait être possible, <i>à fortiori</i>, d’employer -ce dernier à des usages humanitaires, M. Grave -étudia, voyagea, compara, dépensa, forgea, et, à la -<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span> -longue, ayant perfectionné les lentilles énormes et -les gigantesques réflecteurs des ingénieurs américains, -notamment des appareils de Philadelphie et -de Québec (tombés, faute d’un génie tenace, dans le -domaine du <i>Cant</i> et du <i>Puff</i>), M. Grave, disons-nous, -se propose (nanti de brevets préalables) d’offrir, -incessamment, à nos grandes industries manufacturières -et même aux petits négociants, le secours -d’une Publicité absolue.</p> - -<p>Toute concurrence serait impossible devant le système -du grand vulgarisateur. Qu’on se figure, en effet, -quelques-uns de nos grands centres de commerce, -aux populations houleuses, Lyon, Bordeaux, etc., à -l’heure où tombe le soir. On voit d’ici ce mouvement, -cette vie, cette animation extraordinaire que les intérêts -financiers sont seuls capables de donner, aujourd’hui, -à des villes sérieuses. Tout à coup, de puissants -jets de magnésium ou de lumière électrique, grossis -cent mille fois, partent du sommet de quelque colline -fleurie, enchantements des jeunes ménages,—d’une -colline analogue, par exemple, à notre cher Montmartre;—ces -jets lumineux, maintenus par -d’immenses réflecteurs versicolores, envoient, brusquement, -au fond du ciel, entre Sirius et Aldébaran, -l’Œil du taureau, sinon même au milieu des -Eyades, l’image gracieuse de ce jeune adolescent qui -tient une écharpe sur laquelle nous lisons tous les -jours, avec un nouveau plaisir, ces belles paroles: -<i>On restitue l’or de toute emplette qui a cessé de -ravir!</i> Peut-on bien s’imaginer les expressions différentes -<span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span> -que prennent, alors, toutes ces têtes de la -foule, ces illuminations, ces bravos, cette allégresse?—Après -le premier mouvement de surprise, bien -pardonnable, les anciens ennemis s’embrassent, les -ressentiments domestiques les plus amers sont oubliés: -l’on s’asseoit sous la treille pour mieux goûter -ce spectacle à la fois magnifique et instructif,—et -le nom de M. Grave, emporté sur l’aile des vents, -s’envole vers l’Immortalité.</p> - -<p>Il suffit de réfléchir, un tant soit peu, pour concevoir -les résultats de cette ingénieuse invention.—Ne -serait-ce pas de quoi étonner la Grande-Ourse elle-même, -si, soudainement, surgissait, entre ses pattes -sublimes, cette annonce inquiétante: <i>Faut-il des corsets, -oui, ou non?</i> Ou mieux encore: ne serait-ce -pas un spectacle capable d’alarmer les esprits faibles -et d’éveiller l’attention du clergé que de voir apparaître, -sur le disque même de notre satellite, sur la -face épanouie de la Lune, cette merveilleuse pointe-sèche -que nous avons tous admirée sur les boulevards -et qui a pour exergue: <i>A l’Hirsute?</i> Quel coup de -génie si, dans l’un des segments tirés entre le v de -l’Atelier du Sculpteur, on lisait enfin: <i>Vénus, réduction -Kaulla!</i>—Quel émoi si, à propos de ces -liqueurs de dessert dont on recommande l’usage à -plus d’un titre, on apercevait, dans le sud de Régulus, -ce chef-lieu du Lion, sur la pointe même de l’Épi de -la Vierge, un Ange tenant un flacon à la main, -tandis que sortirait de sa bouche un petit papier sur -lequel on lirait ces mots: <i>Dieu, que c’est bon!</i>...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span> -Bref, on conçoit qu’il s’agit, ici, d’une entreprise -d’affichage sans précédents, à responsabilité illimitée, -au matériel infini: le Gouvernement pourrait même -la garantir, pour la première fois de sa vie.</p> - -<p>Il serait oiseux de s’appesantir sur les services, -vraiment éminents, qu’une telle découverte est appelée -à rendre à la société et au Progrès. Se figure-t-on, -par exemple, la photographie sur verre, et le -procédé de Lampascope appliqués de cette façon,—c’est-à-dire -cent mille fois grandis,—soit pour la -capture des banquiers en fuite, soit pour celle des -malfaiteurs célèbres?—Le coupable, désormais facile -à suivre, comme dit la chanson, ne pourrait mettre -le nez à la fenêtre de son wagon sans apercevoir -dans les nues sa figure dénonciatrice.</p> - -<p>Et en politique! en matière d’élections, par exemple! -Quelle prépondérance! Quelle suprématie! -Quelle simplification incroyable dans les moyens de -propagande, toujours si onéreux!—Plus de ces petits -papiers bleus, jaunes, tricolores, qui abîment les -murs et nous redisent sans cesse le même nom, avec -l’obsession d’un tintouin! Plus de ces photographies -si dispendieuses (le plus souvent imparfaites) et qui -manquent leur but, c’est-à-dire qui n’excitent point la -sympathie des électeurs, soit par l’agrément des traits -du visage des <ins id="cor_7" title="condidats">candidats</ins>, soit par l’air de majesté de -l’ensemble! Car, enfin, la valeur d’un homme est dangereuse, -nuisible et plus que secondaire, en politique; -l’essentiel est qu’il ait l’air «digne» aux yeux -de ses mandants.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span> -Supposons qu’aux dernières élections, par exemple, -les médaillons de MM. B... et A...<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> fussent apparus -tous les soirs, en grandeur naturelle, juste sous -l’étoile β de la Lyre?—C’était là leur place, on en -conviendra! puisque ces hommes d’État enfourchèrent -jadis Pégase, si l’on doit en croire la Renommée. -Tous les deux eussent été exposés là, pendant -la soirée qui eût précédé le scrutin; tous deux -légèrement souriants, le front voilé d’une convenable -inquiétude, et, néanmoins, la mine assurée. Le procédé -du Lampascope pouvait même, à l’aide d’une -petite roue, modifier à tout instant l’expression des -deux physionomies. On eût pu les faire sourire à -l’Avenir, répandre des larmes sur nos mécomptes, ouvrir -la bouche, plisser le front, gonfler les narines dans -la colère, prendre l’air digne, enfin tout ce qui concerne -la tribune et donne tant de valeur à la pensée -chez un véritable orateur. Chaque électeur eût fait -son choix, eût pu, enfin, se rendre compte à l’avance, -se fût fait une idée de son député et n’eût pas, -comme on dit, acheté chat en poche. On peut même -ajouter que, sans la découverte de M. Grave, le Suffrage -universel est une espèce de dérision.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> -N. B.—Les messieurs dont l’Auteur semble parler sont -morts pendant que nous mettions sa nouvelle sous presse.</p> - -<p class="tright"><i>Note de l’Éditeur.</i></p> -</div> - -<p>Attendons-nous, en conséquence, à ce que l’une de -ces aubes, ou mieux, l’un de ces soirs, M. Grave, -appuyé par le concours d’un gouvernement éclairé, -<span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span> -commencera ses importantes expériences. Les incrédules -auront beau jeu d’ici là! Comme du temps où -M. de Lesseps parlait de réunir des Océans (ce qu’il a -fait, malgré les incrédules). La Science aura donc, -ici encore, le dernier mot et M. Excessivement-Grave -laissera rire. Grâce à lui, le Ciel finira par être bon -à quelque chose et par acquérir, enfin, une valeur -intrinsèque.</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_59"> - -<h2 class="nobreak">ANTONIE</h2> - -<div class="citat">«Nous allions souvent chez la Duthé: -nous y faisions de la morale et -quelquefois pis.»</div> - -<div class="attribr"><span class="smcap">Le prince de Ligne.</span></div> - -<p class="sep2">Antonie se versa de l’eau glacée et mit son bouquet -de violettes de Parme dans son verre:</p> - -<p>—Adieu les flacons de vins d’Espagne! dit-elle.</p> - -<p>Et, se penchant vers un candélabre, elle alluma, -souriante, un <i>papelito</i> roulé sur une pincée de phëresli; -ce mouvement fit étinceler ses cheveux, noirs -comme du charbon de terre.</p> - -<p>Nous avions bu du Jerez toute la nuit. Par la -croisée, ouverte sur les jardins de la villa, nous entendions -le bruissement des feuillages.</p> - -<p>Nos moustaches étaient parfumées de santal—et, -aussi, de ce qu’Antonie nous laissait cueillir les roses -rouges de ses lèvres avec un charme tour à tour si -sincère, qu’il ne suscitait aucune jalousie. Rieuse, elle -se regardait ensuite dans les miroirs de la salle; -<span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span> -lorsqu’elle se tournait vers nous, avec des airs de -Cléopâtre, c’était pour se voir encore dans nos yeux?</p> - -<p>Sur son jeune sein sonnait un médaillon d’or mat, -aux initiales de pierreries (les siennes), attaché par -un velours noir.</p> - -<p>—Un signe de deuil?—Tu ne l’aimes plus.</p> - -<p>Et, comme on l’enlaçait:</p> - -<p>—Voyez!... dit-elle.</p> - -<p>Elle sépara, de son ongle fin, les fermoirs du <ins id="cor_8" title="mystéreux">mystérieux</ins> -bijou: le médaillon s’ouvrit. Une sombre fleur -d’amour, une pensée, y dormait, artistement tressée -en cheveux noirs.</p> - -<p>—Antonie!... d’après ceci, votre amant doit être -quelque enfant sauvage enchaîné par vos malices?</p> - -<p>—Un drille ne vous baillerait point, aussi naïvement, -pareils gages de tendresse!</p> - -<p>—C’est mal de les montrer dans le plaisir!</p> - -<p>Antonie partit d’un éclat de rire si perlé, si joyeux, -qu’elle fut obligée de boire, précipitamment, parmi -ses violettes, pour ne point se faire mal.</p> - -<p>—Ne faut-il pas des cheveux dans un médaillon? -en témoignage?... dit-elle.</p> - -<p>—Sans doute! sans doute!</p> - -<p>—Hélas! mes chers amants, après avoir consulté -mes souvenirs, c’est l’une de mes boucles que j’ai -choisie—et je la porte... <i>par esprit de fidélité</i>.</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_61"> - -<h2 class="nobreak sepb0">LA MACHINE A GLOIRE</h2> - -<p class="cent esp sepb2">S. G. D. G.</p> - -<p class="cent"><i>A Monsieur Stéphane Mallarmé.</i></p> - -<div class="citat">«<span lang="la" xml:lang="la">Sic itur ad astra!...</span>»</div> - -<p class="sep2">Quels chuchotements de toutes parts!... Quelle animation, -mêlée d’une sorte de contrainte, sur les visages!—De -quoi s’agit-il?</p> - -<p>—Il s’agit... ah! d’une nouvelle sans pareille dans -les annales récentes de l’Humanité.</p> - -<p>Il s’agit de la prodigieuse invention du baron Bottom, -de l’ingénieur Bathybius Bottom!</p> - -<p>La Postérité se signera devant ce nom (déjà illustre -de l’autre côté des mers), comme au nom du docteur -Grave et de quelques autres inventeurs, véritables -apôtres de l’Utile. Qu’on juge si nous exagérons le -tribut d’admiration, de stupeur et de gratitude qui -lui est dû! Le rendement de sa machine, c’est la -<span class="smcap">Gloire</span>! Elle produit de la gloire comme un rosier -<span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span> -des roses!—L’appareil de l’éminent physicien fabrique -la Gloire.</p> - -<p>Elle en fournit. Elle en fait naître, d’une façon -organique et inévitable. Elle vous en couvre! n’en -voulût-on pas avoir: l’on veut s’enfuir, et cela vous -poursuit.</p> - -<p>Bref, la Machine-Bottom est, spécialement, destinée -à satisfaire ces personnes de l’un ou de l’autre sexe, -dites Auteurs dramatiques, qui, privées à leur naissance -(par une fatalité inconcevable!) de cette faculté, -désormais insignifiante, que les derniers littérateurs -s’obstinent encore à flétrir du nom de <i>Génie</i>, sont -néanmoins jalouses de s’offrir, contre espèces, les -myrtes d’un Shakespeare, les acanthes d’un Scribe, -les palmes d’un Gœthe et les lauriers d’un Molière. -Quel homme, ce Bottom! Jugeons-en par l’analyse, -par la froide analyse de son procédé,—au double -point de vue abstrait et concret.</p> - -<p>Trois questions se dressent <i>à priori</i>:</p> - -<p>1<sup>o</sup> Qu’est-ce que la Gloire?</p> - -<p>2<sup>o</sup> Entre une machine (moyen physique) et la Gloire -(but intellectuel) peut-il être déterminé un point -commun formant leur unité?</p> - -<p>3<sup>o</sup> Quel est ce moyen terme?</p> - -<p>Ces questions résolues, nous passerons à la description -du Mécanisme sublime qui les enveloppe d’une -solution définitive.</p> - -<p>Commençons.</p> - -<p>1<sup>o</sup> Qu’est-ce que la Gloire?</p> - -<p>Si vous adressez pareille question à l’un de ces -<span class="pagenum" id="Page_63">[p. 63]</span> -plaisantins faisant la parade sur quelque tréteau de -journal et versé dans l’art de tourner en dérision les -traditions les plus sacrées, sans doute il vous répondra -quelque chose comme ceci:</p> - -<p>—Une <i>Machine à Gloire</i>, dites-vous?... Au fait, -il y a bien une machine à vapeur?—et la gloire, -elle-même, est-elle autre chose qu’une vapeur légère?—qu’une... -sorte de fumée?... qu’une...»</p> - -<p>Naturellement, vous tournerez le dos à ce misérable -jeannin, dont les paroles ne sont qu’un bruit -de la langue contre la voûte palatale.</p> - -<p>Adressez-vous à un poète, voici, à peu près, l’allocution -qui s’échappera de son noble gosier:</p> - -<p>—«La Gloire est le resplendissement d’un nom -dans la mémoire des hommes. Pour se rendre compte -de la nature de la gloire littéraire, il faut prendre un -exemple.</p> - -<p>«Ainsi, nous supposerons que deux cents auditeurs -sont assemblés dans une salle. Si vous prononcez, -par hasard, devant eux, le nom de: «<span class="smcap">Scribe</span>» (prenons -celui-là), l’impression électrisante que leur causera -ce nom peut, d’avance, être traduite par la série -d’exclamations suivante (car tout le monde actuel -connaît son <span class="smcap">Scribe</span>):</p> - -<p>—Cerveau compliqué! Génie séduisant!—Fécond -dramaturge—Ah! oui, l’auteur de l’<i>Honneur -et l’Argent</i>?... Il a fait sourire nos pères!</p> - -<p>—«<span class="smcap">Scribe</span>?—Uïtt!... Peste!!! Oh! oh!</p> - -<p>—«Mais!... Sachant tourner le couplet!—Profond, -sous un aspect riant?... En voilà un qui laissait -<span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span> -dire! Une plume autorisée, celle-là!—Grand homme: -il a gagné son pesant d’or<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>!</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> -<span class="smcap">Scribe</span> pesait environ 127 livres, si nous devons en croire -un vieil habitué de la foire de Neuilly, solennité pendant -laquelle le poète daigna se peser aux Champs-Élysées et sans -mirliton. Son œuvre étrange ayant rapporté environ seize -millions, l’on voit qu’il y a une plus-value énorme, surtout en -défalquant le poids des vêtements et de la canne.</p> -</div> - -<p>—Et rompu aux ficelles du Théâtre! etc...—»</p> - -<p>«Bien.</p> - -<p>«Si vous prononcez, ensuite, le nom de l’un de ses -confrères, de... <span class="smcap">Milton</span>, par exemple, il y a lieu d’espérer -que 1<sup>o</sup>, sur les deux cents personnes, cent -quatre-vingt-dix-huit n’auront, certes, jamais parcouru -ni même feuilleté cet écrivain, et 2<sup>o</sup>, que le -Grand-Architecte de l’Univers peut, seul, savoir de -quelle façon les deux autres s’imagineront l’avoir lu, -puisque, selon nous, il n’y a pas, sur le globe terraqué, -plus d’un cent d’individus par siècle (et -encore!) capables de lire quoi que ce soit, voire -des étiquettes de pots à moutarde.</p> - -<p>«Cependant, au nom de <span class="smcap">Milton</span>, il s’éveillera, dans -l’entendement des auditeurs, à la minute même, l’inévitable -arrière-pensée d’une œuvre beaucoup moins -intéressante, au point de vue <i>positif</i>, que celle de -<span class="smcap">Scribe</span>.—Mais cette réserve obscure sera néanmoins -telle, que, tout en accordant plus d’estime <i>pratique</i> -à <span class="smcap">Scribe</span>, l’idée de tout parallèle entre <span class="smcap">Milton</span> et ce -dernier semblera (d’instinct et malgré tout) comme -l’idée d’un parallèle entre un sceptre et une paire de -pantoufles, quelque pauvre qu’ait été <span class="smcap">Milton</span>, -<span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span> -quelque argent qu’ait gagné <span class="smcap">Scribe</span>, quelque inconnu que -soit longtemps demeuré <span class="smcap">Milton</span>, quelque universellement -notoire que soit, déjà, <span class="smcap">Scribe</span>. En un mot, l’<i>impression</i> -que laissent les vers, même inconnus, de <span class="smcap">Milton</span>, -étant passée dans le nom même de leur auteur, -ce sera, ici, pour les auditeurs, <i>comme s’ils avaient lu</i> -<span class="smcap">Milton</span>. En effet, la Littérature proprement dite n’existant -pas plus que l’Espace pur, ce que l’on se rappelle -d’un grand poète, c’est l’<i>Impression</i> dite de sublimité -qu’il nous a laissée, par et à travers son -œuvre, plutôt que l’œuvre elle-même, et cette impression, -sous le voile des langages humains, pénètre -les traductions les plus vulgaires. Lorsque ce phénomène -est formellement constaté à propos d’une -œuvre, le résultat de la constatation s’appelle <span class="smcap">la -Gloire</span>!»</p> - -<p>Voilà ce qu’en résumé répondra notre poète; nous -pouvons l’affirmer d’avance, même au tiers état,—ayant -interrogé des gens qui se sont mis dans la -Poésie.</p> - -<p>Eh bien! nous n’hésiterons pas à répondre, nous, -et pour conclure, que cette phraséologie, où perce -une vanité monstrueuse, est aussi vide que le genre -de gloire qu’elle préconise!—L’impression?—Qu’est-ce -que c’est que ça?—Sommes-nous des dupes?... Il -s’agit d’examiner, avec une simplicité sincère et par -nous-mêmes, ce qu’est la Gloire!—Nous voulons -faire l’essai loyal de la Gloire. Celle dont on vient -de nous parler, personne, parmi les gens honorables -et vraiment sérieux, ne se soucierait de l’acquérir, ni -<span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span> -même de la supporter! lui offrît-on d’être rétribué -pour cela!—Nous l’espérons, du moins, pour la société -moderne.</p> - -<p>Nous vivons dans un siècle de progrès où,—pour -employer, précisément, l’expression d’un poète (le -grand Boileau),—un <i>chat</i> est un <em>CHAT</em>.</p> - -<p>En conséquence, et forts de l’expérience universelle -du Théâtre moderne, nous prétendons, nous, que la -Gloire se traduit par des signes et des manifestations -sensibles pour tout le monde! Et non par des discours -creux, plus ou moins solennellement prononcés. -Nous sommes de ceux qui n’oublient jamais que -tonneau vide résonne toujours mieux que tonneau -plein.</p> - -<p>Bref, nous constatons et affirmons, nous, que plus -une œuvre dramatique secoue la torpeur publique, -provoque d’enthousiasmes, enlève d’applaudissements -et fait de bruit autour d’elle, plus les lauriers et les myrtes -l’environnent, plus elle fait répandre de larmes -et pousser d’éclats de rire, plus elle exerce,—pour -ainsi dire, de force,—une action sur la foule, plus -elle s’<i>impose</i>, enfin,—plus elle réunit, par cela même, -les symptômes ordinaires du chef-d’œuvre et plus -elle mérite, par conséquent, la GLOIRE. Nier cela, -serait nier l’évidence. Il ne s’agit pas ici d’ergoter, -mais de se baser sur des faits et des choses stables; -nous en appelons à la conscience du Public, lequel, -Dieu merci! ne se paye plus de mots ni de phrases. -Et nous sommes sûr qu’il est, ici, de notre avis.</p> - -<p>Cela posé, y a-t-il un accord possible entre les -<span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span> -deux termes (en apparence incompatibles) de ce problème -(de prime abord insoluble): <i>Une pure machine -proposée comme moyen d’atteindre, infailliblement, -un but purement intellectuel?</i></p> - -<p><span class="smcap">Oui!</span>...</p> - -<p>L’Humanité (il faut l’avouer), antérieurement à -l’absolue découverte du baron, avait, même, déjà -trouvé quelque chose d’approchant: mais c’était un -moyen terme à l’état rudimentaire et dérisoire: -c’était l’enfance de l’art! le balbutiement!—Ce -moyen terme était ce qu’on appelle encore de nos -jours, en termes de théâtre, la «Claque».</p> - -<p>En effet, la Claque est une machine faite avec de -l’humanité, et, par conséquent, perfectible. Toute -gloire a sa claque, c’est-à-dire son <i>ombre</i>, son côté de -supercherie, de mécanisme et de néant (car le Néant -est l’origine de toutes choses), que l’on pourrait nommer, -en général, l’<i>entregent</i>, l’intrigue, le savoir-faire, -la Réclame.</p> - -<p>La Claque théâtrale n’en est qu’une subdivision. -Et lorsque l’illustre chef de service du théâtre de la -Porte-Saint-Martin, le jour d’une première <ins id="cor_9" title="représention">représentation</ins>, -a dit à son directeur inquiet: «Tant qu’il restera -dans la salle un de ces <i>gredins de payants</i>, je ne -réponds de rien!» il a prouvé qu’il comprenait la -confection de la Gloire!—Il a prononcé des paroles -véritablement immortelles! Et sa phrase frappe -comme un trait de lumière.</p> - -<p>O miracle!... C’est sur la <i>Claque</i>,—c’est sur elle, -disons-nous, et pas sur autre chose,—que Bottom a -<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span> -puissamment abaissé son coup d’œil d’aigle! Car le -véritable grand homme n’exclut rien: il se sert de -tout en dépassant le reste.</p> - -<p>Oui! le baron l’a régénérée, sinon innovée, et il la -fera, enfin, sanctionner, pour nous couvrir de l’expression -même des journaux.</p> - -<p>Qui donc, surtout parmi le gros du public, a pénétré -les mystères, les ressources infinies, les abîmes -d’ingéniosité de ce Protée, de cette hydre, de ce Briarée -qu’on appelle la <span class="smcap">Claque</span>?</p> - -<p>Il est des personnes qui, avec le sourire de la suffisance, -pourront trouver à propos de nous objecter -que: 1<sup>o</sup> La Claque dégoûte les auteurs; 2<sup>o</sup> qu’elle -ennuie le Public; 3<sup>o</sup> qu’elle tombe en désuétude.—Nous -allons, simplement, leur prouver, à l’instant -même, que, si elles nous disent des choses pareilles, -elles auront perdu une occasion de se taire qu’elles -ne retrouveront peut-être jamais.</p> - -<p>1<sup>o</sup> Un auteur dégoûté de la Claque?... D’abord, où -est-il cet homme-là? Comme si chaque auteur, le jour -d’une <i>première</i>, ne renforçait pas encore la Claque -avec ses amis, autant qu’il le peut, en leur recommandant -de «soigner le succès». Ce à quoi les -amis, tous fiers de cette complicité (mon Dieu! bien -innocente), répondent, invariablement, en clignant de -l’œil et en montrant leurs bonnes grosses mains -franches: «Comptez sur nos battoirs.»</p> - -<p>2<sup>o</sup> Le Public ennuyé de la Claque?...—Oui: et de -bien d’autres choses qu’il supporte, cependant! N’est-il -pas destiné au perpétuel ennui de tout et de lui-même? -<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span> -La preuve en est sa présence même au -Théâtre. Il n’est là que pour tâcher de se distraire, le -malheureux! Et pour essayer de se fuir lui-même! -De sorte que dire cela, c’est, au fond, ne rien dire. -Qu’est-ce que cela fait à la Claque que le Public en -soit ennuyé? Il la supporte, la stipendie et se persuade -qu’elle est nécessaire, «au moins pour les comédiens». -Passons.</p> - -<p>3<sup>o</sup> La Claque est tombée en désuétude?—Simple -question: Quand donc fut-elle jamais plus florissante?—Faut-il -forcer le rire? Aux passages qui veulent -être spirituels et qui vont faire long feu, on entend, -tout à coup, dans la salle, le petit susurrement d’un -rire étouffé et contenu, comme celui qui contracte un -diaphragme surchargé par l’ivresse d’une impression -comique irrésistible. Ce petit bruit suffit, parfois, pour -faire partir toute une salle. C’est la goutte d’eau qui -fait déborder le vase. Et comme on ne veut pas avoir -ri pour rien ni s’être laissé «entraîner» par personne, -on avoue que la pièce est drôle et qu’on s’y -est <i>amusé</i>: ce qui est tout. Le monsieur qui a fait ce -bruit coûte à peine un napoléon.—(La Claque.)</p> - -<p>S’agit-il de pousser jusqu’à l’ovation quelque murmure -approbatif échappé, par malheur, au public?—Rome -est toujours là. Il y a le «<i>Oua-Ouaou</i>».</p> - -<p>Le <i>Oua-Ouaou</i>, c’est le bravo poussé au paroxysme; -c’est un abréviatif arraché par l’enthousiasme, -alors que, transporté, ravi, le larynx oppressé, on ne -peut plus prononcer du mot italien «bravo» que le -cri guttural <i>Oua-Ouaou</i>. Cela commence, tout doucement, -<span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span> -par le mot <i>bravo</i> lui-même, articulé, vaguement, -par deux ou trois voix: puis cela s’enfle, devient -<i>brao</i>, puis grossit de tout le public trépignant et -enlevé jusqu’au cri définitif de «<i>Brâ-oua-ouaou</i>»; ce -qui est presque l’aboiement. C’est là l’ovation. Coût: -trois pièces d’or de la valeur de vingt francs chacune...—(Encore -la Claque!)</p> - -<p>S’agit-il, dans une partie désespérée, de détourner -le taureau et de distraire sa colère? Le <i>Monsieur au -bouquet</i> se présente. Voici ce que c’est. Au milieu -d’une tirade fastidieuse que récite la jeune première, -épouvantée du silence de mort qui règne dans la -salle, un monsieur, parfaitement bien mis, le carreau -de vitre à l’œil, se penche en avant d’une loge, jette -un bouquet sur la scène, puis, les deux mains étendues -et longues, applaudit avec bruit et lenteur, sans -se préoccuper du silence général ni de la tirade qu’il -interrompt. Cette manœuvre a pour but de compromettre -l’<i>honneur</i> de la comédienne, de faire sourire -le Public toujours avide de l’<i>Égrillard</i>!... Le Public, -en effet, cligne de l’œil. On indique la chose à son -voisin en se prétendant «au courant»; on regarde, -alternativement, le monsieur et l’actrice: on jouit -de l’embarras de la jeune femme. Ensuite la foule se -retire, un peu consolée, par l’incident, de la stupidité -de la pièce. Et l’on accourt, derechef, au théâtre dans -l’espoir d’une confirmation de l’événement.—Somme -toute: demi-succès pour l’auteur.—Coût: quelque -trente francs, non compris les fleurs.—(Toujours la -Claque.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span> -En finirions-nous jamais si nous voulions examiner -toutes les ressources d’une Claque bien organisée?—Mentionnons, -toutefois, pour les pièces dites «corsées» -et les drames à émotions, les Cris de femmes effrayées, -les Sanglots étouffés, les Vraies Larmes communicatives, -les Petits Rires brusques, et aussitôt contenus, -du spectateur qui comprend après les autres (un -écu de six livres)—les Grincements de tabatières -aux généreuses profondeurs desquelles l’homme ému -a recours, les Hurlements, Suffocations, Bis, Rappels, -Larmes silencieuses, Menaces, Rappels avec Hurlements -en sus, Marques d’approbation, Opinions -émises, Couronnes, Principes, Convictions, Tendances -morales, Attaques d’épilepsie, Accouchements, Soufflets, -Suicides, Bruits de discussions (l’Art pour l’Art, -la Forme et l’Idée), etc., etc. Arrêtons-nous. Le spectateur -finirait par s’imaginer qu’il fait, lui-même, partie -de la Claque, à son insu (ce qui est, d’ailleurs, -l’absolue et incontestable vérité); mais il est bon de -laisser un doute en son esprit à cet égard.</p> - -<p>Le dernier mot de l’Art est proféré lorsque la -Claque en personne crie: «A bas la Claque!...» puis -finit par avoir l’air d’être entraînée elle-même et -applaudit à la fin de la pièce, comme si elle était le -Public réel et comme si les rôles étaient intervertis; -c’est elle, alors, qui tempère les exaltations trop -fougueuses et fait des restrictions.</p> - -<p>Statue vivante, assise, en pleine lumière, au milieu -du public, la Claque est la constatation officielle, le -symbole avoué de l’incapacité où se trouve la foule -<span class="pagenum" id="Page_72">[p. 72]</span> -de discerner, par elle-même, la valeur de ce qu’elle -entend. Bref, la Claque est, à la Gloire dramatique, -ce que les Pleureuses étaient à la Douleur.</p> - -<p>Maintenant, c’est le cas de s’écrier, avec le magicien -des <i>Mille et une nuits</i>: «Qui veut changer les -vieilles lampes pour des neuves?» Il s’agissait de trouver -une machine qui fût à la Claque ce que le chemin -de fer est au coche et préservât la Gloire dramatique -de ces conditions de versatilités et d’aléas dont elle -relève quelquefois. Il s’agissait,—d’abord, de remplacer -les côtés imparfaits, éventuels, hasardeux, de -la Claque simplement humaine et de les perfectionner -par l’absolue certitude du pur Mécanisme;—ensuite, -<i>et c’était, ici, la grosse difficulté</i>! de découvrir (en -l’y réveillant à coup sûr) dans l’<em>AME</em> publique, le <i>sentiment</i> -grâce auquel les manifestations de gloire brute -de la Machine se trouveraient épousées, sanctionnées -et ratifiées comme <i>moralement</i> valables par l’Esprit -même de la Majorité. Là, seulement, était le moyen -terme.</p> - -<p>Encore un coup, cela semblait impossible. Le baron -Bottom n’a point reculé devant ce mot (qui devrait -être, une bonne fois, rayé du dictionnaire), et désormais, -avec sa Machine, l’acteur n’eût-il pas plus de -mémoire qu’un linot, l’auteur fût-il l’Hébétude en -personne et le spectateur fût-il sourd comme un pot, -ce sera un véritable triomphe!</p> - -<p>A proprement parler, la Machine, c’est la salle elle-même. -Elle y est adaptée. Elle en fait partie constitutive. -Elle y est répandue, de telle sorte que toute -<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span> -œuvre, dramatique ou non, devient, en y entrant, -un chef-d’œuvre. L’économie d’une salle telle qu’on -la conçoit, d’après celles des théâtres actuels, est sensiblement -modifiée. Le grand ingénieur traite à forfait, -se charge de toutes les avances de transformation -et défalque, sur les droits des auteurs, à 10 0/0 de -rabais sur la Claque ordinaire. (Il y a brevets pris et -sociétés en commandite établies à New-York, à Barcelone -et à Vienne.)</p> - -<p>Le coût de la Machine, pour son adaptation à une -salle moyenne, n’est pas très dispendieux; il n’y a -que les premiers frais d’assez importants, l’entretien -d’un appareil bien conditionné n’étant pas onéreux. -Les détails mécaniques, les moyens employés <ins id="cor_10" title="son">sont</ins> -simples comme tout ce qui est vraiment beau. C’est la -naïveté du génie. On croit rêver. On n’ose pas comprendre! -On en mord le bout de son index en baissant -les yeux avec coquetterie.—Ainsi, les petits amours -dorés et roses des balcons, les cariatides des avant-scènes, -etc., sont multipliés et sculptés presque partout. -C’est à leurs bouches, précisément, orifices -de phonographes, que sont placés les petits trous à -soufflets qui, mus par l’électricité, profèrent soit les -<i>Oua-ouaou</i>, soit les Cris, les «A la porte, la cabale!» -les Rires, les Sanglots, les Bis, les Discussions, Principes, -Bruits de tabatières, etc., et tous les Bruits -publics <em>PERFECTIONNÉS</em>. Les Principes, surtout, dit -Bottom, sont garantis.</p> - -<p>Ici la Machine se complique insensiblement, et la -conception devient de plus en plus profonde; les -<span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span> -tuyaux de gaz à lumière sont alternés d’autres -tuyaux, ceux des gaz hilarants et dacryphores. Les -balcons sont machinés, à l’intérieur: ils renferment -d’invisibles poings en métal—destinés à réveiller, -au besoin, le Public—et nantis de bouquets et de -couronnes. Brusquement, ils jonchent la scène de -<ins id="cor_11" title="myrthes">myrtes</ins> et de lauriers, avec le nom de l’Auteur écrit -en lettres d’or. Sous chacun des sièges, fauteuils -d’orchestre et de balcon, désormais adhérents aux -parquets, est repliée (pour ainsi dire postérieurement) -une paire de mains très belles, en bois de chêne, -construites d’après les planches de Desbarolles, -sculptées à l’emporte-pièce et recouvertes de gants en -double cuir de veau-paille pour compléter l’illusion. -Il serait superflu d’en indiquer la fonction, ici. Ces -mains sont scrupuleusement modelées sur le fac-similé -des patrons les plus célèbres, afin que la <i>qualité</i> des -applaudissements en soit meilleure. Ainsi, les mains -de Napoléon, de Marie-Louise, de madame de Sévigné, -de Shakespeare, de du Terrail, de Gœthe, de -Chapelain et du Dante, décalquées sur les dessins des -premiers ouvrages de chiromancie, ont été choisies, -de préférence, comme étalons et types généraux à confier -au tourneur.</p> - -<p>Des bouts de cannes (nerfs de bœuf et bois de fer), -des talons en caoutchouc bouilli, ferrés de forts clous, -sont dissimulés dans les pieds mêmes de chaque -siège; mus par des ressorts à boudin, ils sont -destinés à frapper, alternativement et rapidement, -le plancher dans les ovations, rappels et trépignements. -<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span> -A la moindre interruption du courant des -électro-aimants, la secousse mettra tout en branle -avec un ensemble tel—que jamais, de mémoire -de Claque, on n’aura rien entendu de pareil; cela -croulera d’applaudissements! Et la Machine est si -puissante qu’au besoin elle pourrait faire crouler, -<i>littéralement</i>, la salle elle-même. L’auteur serait -enseveli dans son triomphe, pareil au jeune captal de -Buch après l’assaut de Ravenne et que pleurèrent -toutes les femmes. C’est un tonnerre, une salve, une -apothéose d’acclamations, de cris, de <i>bravi</i>, d’opinions, -de <i>Oua-ouaou</i>, de bruits de tout genre, même -inquiétants, de spasmes, de convictions, de trépidations, -d’idées et de gloire, éclatant de tous les côtés -à la fois, aux passages les plus fastidieux ou les plus -beaux de la pièce, sans distinction. Il n’y a plus -d’aléas possibles.</p> - -<p>Et il se passe alors, ici, le phénomène magnétique -indéniable qui sanctionne ce tapage et lui donne la -valeur absolue; ce phénomène est la justification de -la <i>Machine-à-Gloire</i>, qui, sans lui, serait presque une -mystification?—Le voici: c’est là le grand point, -le trait hors ligne, l’éclair éblouissant et génial de -l’invention de Bottom.</p> - -<p>Remémorons-nous, avant tout, pour bien saisir -l’idée de ce génie, que les particuliers n’aiment pas à -fronder l’Opinion publique. Le propre de chacune -de leurs âmes est d’être convaincue, <i>quand même</i>, de -cet axiome, dès le berceau: «Cet homme <span class="smcap">Réussit</span>: -donc, en dépit des sots et des envieux, c’est un esprit -<span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span> -glorieux et capable. Imitons-le si nous le pouvons, et -soyons de son côté, à tout hasard, ne fût-ce que pour -n’avoir pas l’air d’un imbécile.»</p> - -<p>Voilà le raisonnement caché, n’est-il pas vrai, dans -l’atmosphère même dans la salle.</p> - -<p>Maintenant, si la Claque enfantine dont nous jouissons -suffit, aujourd’hui, pour amener les résultats -d’entraînement que nous avons signalés, que sera-ce -avec la Machine, étant donné ce sentiment général?—Le -Public, les subissant déjà, tout en se sachant fort -bien la dupe de cette machine humaine, la Claque, les -éprouvera, ici, d’autant mieux qu’ils lui seront inspirés, -cette fois par une <em>VRAIE</em> machine:—l’Esprit -du siècle, ne l’oublions pas, est aux machines.</p> - -<p>Le spectateur, donc, si froid qu’il puisse être, en -entendant ce qui se passe autour de lui, se laisse -bien facilement enlever par l’enthousiasme général. -C’est la force des choses. Bientôt le voici qui applaudit -à tout rompre et de confiance. Il se sent, comme -toujours, de l’avis de la Majorité. Et il ferait, alors, -plus de bruit que la Machine elle-même, s’il le pouvait, -de crainte <i>de se faire remarquer</i>.</p> - -<p>De sorte—et voilà la solution du problème: un -moyen physique réalisant un but intellectuel—que -le succès devient une <i>réalité</i>!... que la <span class="smcap">Gloire</span> -passe <i>véritablement</i> dans la salle! Et que le côté -illusoire de l’Appareil-Bottom disparaît, en se fusionnant, -positivement, dans le resplendissement du -Vrai!</p> - -<p>Si la pièce était d’un simple agota, ou de quelque -<span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span> -cuistre tellement baveux que l’audition, même d’une -seule scène, en fût impossible,—pour parer à tout -aléa les applaudissements ne cesseraient pas du -lever à la chute du rideau.</p> - -<p>Pas de résistance possible! Au besoin, des fauteuils -seraient ménagés pour les poètes avérés et convaincus -de génie, pour les récalcitrants, en un mot, et la -Cabale: la pile, en envoyant son étincelle dans les -bras des fauteuils suspects, ferait applaudir <i>de force</i> -leurs habitants. L’on dirait: «Il paraît que c’est -bien beau puisqu’<i>Eux-mêmes</i> sont <em>OBLIGÉS</em> d’applaudir!»</p> - -<p>Inutile d’ajouter que si ceux-là faisaient jamais -(grâce à l’intempestive intervention,—il faut tout -prévoir,—de quelques chefs d’État malavisés) représenter -aussi leurs «ouvrages», sans coupures, collaborateurs -éclairés ni immixtions directoriales,—la -Machine, par une rétroversion due à l’inépuisable -et vraiment providentielle inventive de Bottom, -saurait venger les honnêtes gens. C’est-à-dire qu’au -lieu de couvrir de gloire, cette fois, elle huerait, -brairait, sifflerait, ruerait, coasserait, glapirait et -conspuerait tellement la «pièce», qu’il serait impossible -d’en distinguer un traître mot!—Jamais, depuis -la fameuse soirée du <i>Tannhäuser</i> à l’Opéra de -Paris, on n’aurait entendu chose pareille. De cette façon -la bonne foi des personnes <i>bien</i> et surtout de la Bourgeoisie -ne serait pas surprise, comme il arrive, hélas! -trop souvent. L’éveil serait donné, tout de suite,—comme, -jadis, au Capitole, lors de l’attaque des Gaulois.—Vingt -<span class="pagenum" id="Page_78">[p. 78]</span> -Andréides<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> sortis des ateliers d’Edison, à -figures dignes, à sourire discret et entendu, la brochette -choisie à la boutonnière, sont d’attache à la Machine: -en cas d’absence ou d’indisposition de leurs <i>modèles</i>, -on les distribuerait dans les loges, avec des attitudes -de mépris profond qui donneraient le ton aux spectateurs. -Si, par extraordinaire, ces derniers essayaient -de se rebeller et de vouloir entendre, les automates -crieraient: «Au feu!», ce qui enlèverait la situation -dans un meurtrier tohu-bohu d’étouffement et de -clameurs <i>réelles</i>. La «pièce» ne s’en relèverait pas.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> -Automates électro-humains, donnant, grâce à l’ensemble -des découvertes de la science moderne, l’illusion <i>complète</i> de -l’Humanité.</p> -</div> - -<p>Quant à la Critique, il n’y a pas à s’en <ins id="cor_12" title="préocuper">préoccuper</ins>. -Lorsque l’œuvre dramatique serait écrite par des -gens recommandables, par des personnes sérieuses et -influentes, par des notabilités conséquentes et de poids, -la Critique,—à part quelques <i>purs</i> insociables et dont -les voix, perdues dans le tumulte, ne feraient qu’en -renforcer le vacarme,—se trouverait toute conquise: -elle rivaliserait d’énergie avec l’Appareil-Bottom.</p> - -<p>D’ailleurs, les Articles critiques, confectionnés -à l’avance, sont aussi une dépendance de la Machine: -la rédaction en est simplifiée par un triage de tous -les vieux clichés, rhabillés et revernis à neuf, qui -sont lancés par des employés-Bottom à l’instar du -Moulin-à-prières des Chinois, nos précurseurs en -toute chose du Progrès<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> -Ce moulin se compose d’une petite roue que le dévot fait -tourner et d’où s’échappent mille petits papiers imprimés contenant -de longues prières. De sorte qu’un seul homme en dit -plus, en une minute, que tout un couvent dans une année,—l’intention -étant tout.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span> -L’Appareil-Bottom réduit, à peu près de la même -manière, la besogne de la Critique: il épargne ainsi -bien des sueurs, bien des fautes de grammaire élémentaire, -bien des coq-à-l’âne et bien des phrases -vides qu’emporte le vent!—Les feuilletonnistes, amateurs -du doux farniente, pourront traiter avec le -Baron à son arrivée. Le secret le plus inviolable est -assuré, en cas d’un puéril amour-propre. Il y a prix -fixe, marqué en chiffres connus, en tête des articles; -c’est tant par mot de plus de trois caractères. Quand -l’article est glorieux pour le signataire, la gloire se -paye à part.</p> - -<p>Comme régularité de lignes, comme <i>œil</i>, comme -logique stricte et comme mécanique filiation d’idées, -ces articles ont, sur les articles faits à la main la -même et incontestable supériorité que, par exemple, -les ouvrages d’une machine à coudre ont sur ceux -de l’ancienne aiguille.</p> - -<p>Il n’y a pas de comparaison! Que sont les forces -d’un homme, aujourd’hui, devant celles d’une -machine?</p> - -<p>C’est surtout après la chute du drame d’un grand -poète que les bienfaisants effets de ces Articles-Bottom -seraient appréciables!</p> - -<p>Là serait comme on dit, le coup de grâce!... -Comme choix et lessivage des plus décrépites, -<span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span> -tortueuses, nauséabondes, calomnieuses et baveuses platitudes, -gloussées au sortir de l’égout natal, ces Articles -ne laisseraient vraiment plus rien à désirer au -Public. Ils sont tout prêts! Ils donnent l’illusion complète.</p> - -<p>On croirait, d’une part, lire des articles <i>humains</i> -sur les grands hommes <i>vivants</i>,—et, d’autre part, -quel fini, dans le vermineux! Quelle quintessence -d’abjection!</p> - -<p>Leur apparition sera, certainement, l’un des grands -succès de ce siècle. Le Baron en a soumis quelques -spécimens à plusieurs de nos plus spirituels critiques: -ils en soupiraient et en laissaient tomber la plume -d’admiration! Cela exsude, à chaque virgule, cette -impression de quiétude qui émane, par exemple, de -ce mot délicieux, que,—tout en s’éventant négligemment -de son mouchoir de dentelles,—le marquis -de D***, directeur de la <i>Gazette du Roi</i>, disait à -Louis XIV: «Sire, si l’on envoyait un bouillon au -grand Corneille qui se meurt?...»</p> - -<p>La chambre générale du Grand-Clavier de la -Machine est installée sous l’excavation appelée, au -théâtre, le <i>Trou du souffleur</i>. Là se tient le Préposé; -lequel doit être un homme sûr, d’une honorabilité -éprouvée et ayant l’extérieur digne d’un gardien de -passage, par exemple. Il a sous la main les interrupteurs -et les commutateurs électriques, les régulateurs, -les éprouvettes, les clefs des tuyaux des gaz -proto et bioxyde d’azote, effluves ammoniacaux et -autres, les boutons de ressort des leviers, des bielles -<span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span> -et des moufles. Le manomètre marque tant de pression, -tant de kilogrammètres d’Immortalité. Le compteur -additionne et l’Auteur-dramatique paye sa facture, -que lui présente quelque jeune beauté, en grand costume -de Renommée et entourée d’une gloire de trompettes. -Celle-ci remet alors à l’Auteur, en souriant, au -nom de la Postérité, et aux lueurs d’un feu de Bengale -olive, couleur de l’Espérance, lui remet, disons-nous, -à titre d’offrande, un buste ressemblant, garanti, -nimbé et lauré, le tout en béton aggloméré (Système-Coignet). -Tout cela peut se faire à l’avance! -Avant la représentation!!!</p> - -<p>Si l’auteur tenait même à ce que sa gloire fût non -seulement présente et future, mais fût même <i>passée</i>, -le Baron a tout prévu: la Machine peut obtenir des -résultats rétroactifs. En effet, des conduits de gaz hilarants, -habilement distribués dans les cimetières de -premier ordre, doivent, chaque soir, faire sourire, -de force, les aïeux dans leurs tombeaux.</p> - -<p>Pour ce qui est du côté pratique et immédiat de -l’invention, les devis ont été scrupuleusement dressés. -Le prix de transformation du Grand-Théâtre, à New-York, -en salle sérieuse, n’excède pas quinze mille -dollars; celui de la Haye, le Baron en répondrait -moyennant seize mille krounes; Moscou et Saint-Pétersbourg -seraient aptes moyennant quarante mille -roubles, environ. Les prix, pour les théâtres de Paris, -ne sont pas encore fixés, Bottom voulant être sur -les lieux pour bien s’en rendre compte.</p> - -<p>En somme, on peut affirmer désormais que -<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span> -l’énigme de la Gloire dramatique moderne,—telle que -la conçoivent les Gens de simple bon sens,—vient -d’être résolue. Elle est, maintenant, <em>A LEUR PORTÉE</em>. Ce -Sphinx a trouvé son Œdipe<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> -On a parlé, récemment, d’une adaptation de cette curieuse -Machine à la Chambre des députés et au Sénat: mais ce n’est, -encore, qu’un on-dit. Sous toutes réserves. Les Oua-ouaou -seraient remplacés par des: «Très-bien!» des: «Oui! oui!» -des: «Aux voix!» des: «Vous en avez menti!...» des: «Non! -non!» des: «Je demande la parole!...» des «Continuez!» etc.—Enfin, -le nécessaire.</p> -</div> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_83"> - -<h2 class="nobreak" lang="en" xml:lang="en">DUKE OF PORTLAND</h2> - -<p class="cent"><i>A Monsieur Henry La Luberne.</i></p> - -<div class="citat" lang="en" xml:lang="en">Gentlemen, you are welcome to Elsinore.</div> - -<div class="attrib"><span class="smcap">Shakespeare</span>, <i>Hamlet</i>.</div> - -<div class="citat">Attends-moi là: je ne manquerai -pas, certes, de te rejoindre <em>DANS CE -CREUX VALLON</em>.</div> - -<div class="attribr"><span class="smcap">L’évêque Hall.</span></div> - -<p class="sep2">Sur la fin de ces dernières années, à son retour du -Levant, Richard, duc de Portland, le jeune lord jadis -célèbre dans toute l’Angleterre pour ses fêtes de nuit, -ses victorieux pur-sang, sa science de boxeur, ses -chasses au renard, ses châteaux, sa fabuleuse fortune, -ses aventureux voyages et ses amours,—avait disparu -brusquement.</p> - -<p>Une seule fois, un soir, on avait vu son séculaire -carrosse doré traverser, stores baissés, au triple galop -et entouré de cavaliers portant des flambeaux, Hyde-Park.</p> - -<p>Puis,—réclusion aussi soudaine qu’étrange,—le -<span class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span> -duc s’était retiré dans son familial manoir; il s’était -fait l’habitant solitaire de ce massif manoir à créneaux, -construit en de vieux âges, au milieu de sombres jardins -et de pelouses boisées, sur le cap de Portland.</p> - -<p>Là, pour tout voisinage, un feu rouge, qui éclaire -à toute heure, à travers la brume, les lourds steamers -tanguant au large et entrecroisant leurs lignes de -fumée sur l’horizon.</p> - -<p>Une sorte de sentier, en pente vers la mer, une -sinueuse allée, creusée entre des étendues de roches et -bordée, tout au long, de pins sauvages, ouvre, en bas, -ses lourdes grilles dorées sur le sable même de la -plage, immergé aux heures du reflux.</p> - -<p>Sous le règne de Henri VI, des légendes se dégagèrent -de ce château-fort, dont l’intérieur, au jour -des vitraux, resplendit de richesses féodales.</p> - -<p>Sur la plate-forme qui en relie les sept tours veillent -encore, entre chaque embrasure, ici, un groupe -d’archers, là, quelque chevalier de pierre, sculptés, -au temps des croisades, dans des attitudes de combat<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> -Le château de Northumberland répond beaucoup mieux -à cette description que celui de Portland.—Est-il nécessaire -d’ajouter que, si le fond et la plupart des détails de cette histoire -sont authentiques, l’auteur a dû modifier un peu le <i>personnage</i> -même du duc de Portland,—puisqu’il écrit cette histoire -<i>telle qu’elle aurait dû se passer</i>?</p> -</div> - -<p>La nuit, ces statues,—dont les figures, maintenant -effacées par les lourdes pluies d’orage et les frimas -de plusieurs centaines d’hivers, sont d’expressions -maintes fois changées par les retouches de la foudre,—offrent -<span class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span> -un aspect vague qui se prête aux plus -superstitieuses visions. Et, lorsque, soulevés en masses -multiformes par une tempête, les flots se ruent, dans -l’obscurité, contre le promontoire de Portland, l’imagination -du passant perdu qui se hâte sur les grèves,—aidée, -surtout, des flammes versées par la lune à -ces ombres granitiques,—peut songer, en face de ce -castel, à quelque éternel assaut soutenu par une héroïque -garnison d’hommes d’armes fantômes contre -une légion de mauvais esprits.</p> - -<p>Que signifiait cet isolement de l’insoucieux seigneur -anglais? Subissait-il quelque attaque de spleen?—Lui, -ce cœur si natalement joyeux! Impossible!...—Quelque -mystique influence apportée de son voyage en -Orient?—Peut-être.—L’on s’était inquiété, à la -cour, de cette disparition. Un message de Westminster -avait été adressé, par la Reine, au lord invisible.</p> - -<p class="sep2">Accoudée auprès d’un candélabre, la reine Victoria -s’était attardée, ce soir-là, en audience extraordinaire. -A côté d’elle, sur un tabouret d’ivoire, était -assise une jeune liseuse, miss Héléna H***.</p> - -<p>Une réponse, scellée de noir, arriva de la part de -lord Portland.</p> - -<p>L’enfant, ayant ouvert le pli ducal, parcourut de -ses yeux bleus, souriantes lueurs de ciel, le peu de -lignes qu’il contenait. Tout à coup, sans une parole, -elle le présenta, paupières fermées, à Sa Majesté.</p> - -<p>La reine lut donc, elle-même, en silence.</p> - -<p>Aux premiers mots, son visage, d’habitude impassible, -<span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span> -parut s’empreindre d’un grand étonnement -triste. Elle tressaillit même: puis, muette, approcha -le papier des bougies allumées.—Laissant tomber -ensuite, sur les dalles, la lettre qui se consumait:</p> - -<p>—Mylords, dit-elle à ceux des pairs qui se trouvaient -présents à quelques pas, vous ne reverrez plus -notre cher duc de Portland. Il ne doit plus siéger -au Parlement. Nous l’en dispensons, par un privilège -nécessaire. Que son secret soit gardé! Ne vous -inquiétez plus de sa personne et que nul de ses hôtes -ne cherche jamais à lui adresser la parole.</p> - -<p>Puis congédiant, d’un geste, le vieux courrier du -château:</p> - -<p>—Vous direz au duc de Portland ce que vous -venez de voir et d’entendre, ajouta-t-elle après un -coup d’œil sur les cendres noires de la lettre.</p> - -<p>Sur ces paroles mystérieuses, Sa Majesté s’était -levée pour se retirer en ses appartements. Toutefois, -à la vue de sa liseuse demeurée immobile et -comme endormie, la joue appuyée sur son jeune -bras blanc posé sur les moires pourpres de la table, -la reine, surprise encore, murmura doucement:</p> - -<p>—On me suit, Héléna?</p> - -<p>La jeune fille, persistant dans son attitude, on -s’empressa auprès d’elle.</p> - -<p>Sans qu’aucune pâleur eût décelé son émotion,—un -lys, comment pâlir?—elle s’était évanouie.</p> - -<p class="sep2">Une année après les paroles prononcées par Sa -Majesté,—pendant une orageuse nuit d’automne, -<span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span> -les navires de passage à quelques lieues du cap de -Portland virent le manoir illuminé.</p> - -<p>Oh! ce n’était pas la première des fêtes nocturnes -offertes, à chaque saison, par le lord <i>absent</i>!</p> - -<p>Et l’on en parlait, car leur sombre excentricité -touchait au fantastique, le duc n’y assistant pas.</p> - -<p>Ce n’était pas dans les appartements du château -que ces fêtes étaient données. Personne n’y entrait -plus; lord Richard, qui habitait, solitairement, le -donjon même, paraissait les avoir oubliés.</p> - -<p>Dès son retour, il avait fait recouvrir, par d’immenses -glaces de Venise, les murailles et les voûtes -des vastes souterrains de cette demeure. Le sol en -était maintenant dallé de marbres et d’éclatantes -mosaïques.—Des tentures de haute lice, entr’ouvertes -sur des torsades, séparaient, seules, une enfilade de -salles merveilleuses où, sous d’étincelants balustres -d’or tout en lumières, apparaissait une installation de -meubles orientaux, brodés d’arabesques précieuses, au -milieu de floraisons tropicales, de jets d’eau de senteur -en des vasques de porphyre et de belles statues.</p> - -<p>Là, sur une amicale invitation du châtelain de Portland, -«au regret d’être <i>absent</i>, toujours,» se rassemblait -une foule brillante, toute l’élite de la jeune -aristocratie de l’Angleterre, des plus séduisantes -artistes ou des plus belles insoucieuses de la <i>gentry</i>.</p> - -<p>Lord Richard était représenté par l’un de ses amis -d’<i>autrefois</i>. Et il se commençait alors une nuit princièrement -libre.</p> - -<p>Seul, à la place d’honneur du festin, le fauteuil du -<span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span> -jeune lord restait vide et l’écusson ducal qui en surmontait -le dossier demeurait toujours voilé d’un -long crêpe de deuil.</p> - -<p>Les regards, bientôt enjoués par l’ivresse ou le -plaisir, s’en détournaient volontiers vers des présences -plus charmantes.</p> - -<p>Ainsi, à minuit, s’étouffaient, sous terre, à Portland, -dans les voluptueuses salles, au milieu des capiteux -aromes des exotiques fleurs, les éclats de rire, les -baisers, le bruit des coupes, des chants enivrés et des -musiques!</p> - -<p class="sep2">Mais, si l’un des convives, à cette heure-là, se fût -levé de table et, pour respirer l’air de mer, se fût -aventuré au dehors, dans l’obscurité, sur les grèves, à -travers les rafales des désolés vents du large, il eût -aperçu, peut-être, un spectacle capable de troubler -sa belle humeur, au moins pour le reste de la nuit.</p> - -<p>Souvent, en effet, vers cette heure-là même, dans -les détours de l’allée qui descendait vers l’Océan, un -gentleman, enveloppé d’un manteau, le visage recouvert -d’un masque d’étoffe noire auquel était adaptée -une capuce circulaire qui cachait toute la tête, s’acheminait, la -lueur d’un cigare à la main longuement -gantée, vers la plage. Comme par une fantasmagorie -d’un goût suranné, deux serviteurs aux cheveux blancs -le précédaient; deux autres le suivaient, à quelques -pas, élevant de fumeuses torches rouges.</p> - -<p>Au-devant d’eux marchait un enfant, aussi en livrée -de deuil, et ce page agitait, une fois par minute, le -<span class="pagenum" id="Page_89">[p. 89]</span> -court battement d’une cloche pour avertir au loin -que l’on s’écartât sur le passage du promeneur. Et -l’aspect de cette petite troupe laissait une impression -aussi glaçante que le cortège d’un condamné.</p> - -<p>Devant cet homme s’ouvrait la grille du rivage; -l’escorte le laissait seul et il s’avançait alors au bord -des flots. Là, comme perdu en un pensif désespoir et -s’enivrant de la désolation de l’espace, il demeurait -taciturne, pareil aux spectres de pierre de la plate-forme, -sous le vent, la pluie et les éclairs, devant le -mugissement de l’Océan. Après une heure de cette -songerie, le morne personnage, toujours accompagné -des lumières et précédé du glas de la cloche, reprenait, -vers le donjon, le sentier d’où il était descendu. -Et souvent, chancelant en chemin, il s’accrochait -aux aspérités des roches.</p> - -<p class="sep2">Le matin qui avait précédé cette fête d’automne, la -jeune lectrice de la reine, toujours en grand deuil -depuis le premier message, était en prières dans l’oratoire -de Sa Majesté, lorsqu’un billet, écrit par l’un des -secrétaires du duc, lui fut remis.</p> - -<p>Il ne contenait que ces deux mots, qu’elle lut avec -un frémissement: «Ce soir.»</p> - -<p>C’est pourquoi, vers minuit, l’une des embarcations -royales avait touché à Portland. Une juvénile forme -féminine, en mante sombre, en était descendue, seule. -La vision, après s’être orientée sur la plage crépusculaire, -s’était hâtée, en courant vers les torches, du -côté du tintement apporté par le vent. -<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span></p> - -<p>Sur le sable, accoudé à une pierre et, de temps à -autre, agité d’un tressaut mortel, l’homme au masque -mystérieux était étendu dans son manteau.</p> - -<p>—O malheureux! s’écria dans un sanglot et en -se cachant la face, la jeune apparition lorsqu’elle -arriva, tête nue, à côté de lui.</p> - -<p>—Adieu! adieu! répondit-il.</p> - -<p>On entendait, au loin, des chants et des rires, venus -des souterrains de la féodale demeure dont l’illumination -ondulait, reflétée, sur les flots.</p> - -<p>—Tu es libre!... ajouta-t-il, en laissant retomber -sa tête sur la pierre.</p> - -<p>—Tu es délivré! répondit la blanche advenue en -élevant une petite croix d’or vers les cieux remplis -d’étoiles, devant le regard de celui qui ne parlait -plus.</p> - -<p>Après un grand silence et, comme elle demeurait -ainsi devant lui, les yeux fermés et immobile, en -cette attitude:</p> - -<p>—Au <i>revoir</i>, Héléna! murmura celui-ci dans un -profond soupir.</p> - -<p>Lorsque après une heure d’attente les serviteurs se -rapprochèrent, ils aperçurent la jeune fille à genoux -sur le sable et priant auprès de leur maître.</p> - -<p>—Le duc de Portland est mort, dit-elle.</p> - -<p>Et, s’appuyant à l’épaule de l’un de ces vieillards, -elle regagna l’embarcation qui l’avait amenée.</p> - -<p>Trois jours après, on pouvait lire cette nouvelle -dans le <i>Journal de la Cour</i>:</p> - -<p>«—Miss Héléna H***, la fiancée du duc de Portland, -<span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span> -convertie à la religion orthodoxe, a pris hier -le voile aux carmélites de L***.»</p> - -<p class="sep2">Quel était donc le secret dont le puissant lord -venait de mourir?</p> - -<p class="sep2">Un jour dans ses lointains voyages en Orient, -s’étant éloigné de sa caravane aux environs d’Antioche, -le jeune duc, en causant avec les guides du -pays, entendit parler d’un mendiant dont on s’écartait -avec horreur et qui vivait, seul, au milieu des -ruines.</p> - -<p>L’idée le prit de visiter cet homme, car nul n’échappe -à son destin.</p> - -<p>Or, ce Lazare funèbre était ici-bas le dernier dépositaire -de la grande lèpre antique, de la Lèpre-sèche -et sans remède, du mal inexorable dont un Dieu -seul pouvait ressusciter, jadis, les Jobs de la légende.</p> - -<p>Seul, donc, Portland, malgré les prières de ses -guides éperdus, osa braver la contagion dans l’espèce -de caverne où râlait ce paria de l’Humanité.</p> - -<p>Là, même, par une forfanterie de grand gentilhomme, -intrépide jusqu’à la folie, en donnant une -poignée de pièces d’or à cet agonisant misérable, le -pâle seigneur avait tenu <i>à lui serrer la main</i>.</p> - -<p>A l’instant même un nuage était passé sur ses -yeux. Le soir, se sentant perdu, il avait quitté la -ville et l’intérieur des terres et, dès les premières -atteintes, avait regagné la mer pour venir tenter -une guérison dans son manoir, ou y mourir. -<span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span></p> - -<p>Mais, devant les ravages ardents qui se déclarèrent -durant la traversée, le duc vit bien qu’il ne -pouvait conserver d’autre espoir qu’en une prompte -mort.</p> - -<p>C’en était fait! Adieu, jeunesse, éclat du vieux -nom, fiancée aimante, postérité de la race!—Adieu, -forces, joies, fortune incalculable, beauté, avenir! -Toute espérance s’était engouffrée dans le creux -de la poignée de main terrible. Le lord avait -hérité du mendiant. Une seconde de bravade—un -mouvement <i>trop</i> noble, plutôt!—avait emporté cette -existence lumineuse dans le secret d’une mort -désespérée...</p> - -<p>Ainsi périt le duc Richard de Portland, le dernier -lépreux du monde.</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_93"> - -<h2 class="nobreak">VIRGINIE ET PAUL</h2> - -<p class="cent"><i>A Mademoiselle Augusta Holmès.</i></p> - -<div class="citat" lang="la" xml:lang="la">«Per amica silentia lunæ.»</div> - -<div class="attrib"><span class="smcap">Virgile.</span></div> - -<p class="sep2">C’est la grille des vieux jardins du pensionnat. Dix -heures sonnent dans le lointain. Il fait une nuit -d’avril, claire, bleue et profonde. Les étoiles semblent -d’argent. Les vagues du vent, faibles, ont passé sur -les jeunes roses; les feuillages bruissent, le jet d’eau -retombe neigeux, au bout de cette grande allée -d’acacias. Au milieu du grand silence, un rossignol, -âme de la nuit, fait scintiller une pluie de notes -magiques.</p> - -<p>Alors que les seize ans vous enveloppaient de leur -ciel d’illusions, avez-vous aimé une toute jeune fille? -Vous souvenez-vous de ce gant oublié sur une chaise, -dans la tonnelle? Avez-vous éprouvé le trouble d’une -présence inespérée, subite? Avez-vous senti vos joues -brûler, lorsque, pendant les vacances, les parents -souriaient de votre timidité l’un près de l’autre? -<span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span> -Avez-vous connu le doux infini de deux yeux purs qui -vous regardaient avec une tendresse pensive? Avez-vous -touché, de vos lèvres, les lèvres d’une enfant -tremblante et brusquement pâlie, dont le sein battait -contre votre cœur oppressé de joie? Les avez-vous -gardées, au fond du reliquaire, les fleurs bleues -cueillies le soir, près de la rivière, en revenant -ensemble?</p> - -<p>Caché, depuis les années séparatrices, au plus profond -de votre cœur, un tel souvenir est comme une -goutte d’essence de l’Orient enfermée en un flacon -précieux. Cette goutte de baume est si fine et si puissante -que, si l’on jette le flacon dans votre tombeau, -son parfum, vaguement immortel, durera plus -que votre poussière.</p> - -<p>Oh! s’il est une chose douce, par un soir de solitude, -c’est de respirer, encore une fois, l’adieu de ce -souvenir enchanté!</p> - -<p>Voici l’heure de l’isolement: les bruits du travail -se sont tus dans le faubourg: mes pas m’ont conduit -jusqu’ici, au hasard. Cette bâtisse fut, autrefois, une -vieille abbaye. Un rayon de lune fait voir l’escalier -de pierre, derrière la grille, et illumine à demi les -vieux saints sculptés qui ont fait des miracles et qui, -sans doute, ont frappé contre ces dalles leurs humbles -fronts éclairés par la prière. Ici les pas des chevaliers -de Bretagne ont résonné autrefois, alors que l’Anglais -tenait encore nos cités angevines.—A présent, des -jalousies vertes et gaies rajeunissent les sombres -pierres des croisées et des murs. L’abbaye est devenue -<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span> -une pension de jeunes filles. Le jour, elles doivent y -gazouiller comme des oiseaux dans les ruines. Parmi -celles qui sont endormies, il est plus d’une enfant -qui, aux premières vacances de Pâques, éveillera -dans le cœur d’un jeune adolescent la grande impression -sacrée et peut-être que déjà...—Chut! on a -parlé! Une voix très douce vient d’appeler (tout bas): -«Paul!... Paul!» Une robe de mousseline blanche, une -ceinture bleue ont flotté, un instant, près de ce pilier. -Une jeune fille semble parfois une apparition. Celle-ci -est descendue maintenant. C’est l’une d’entre elles; -je vois la pèlerine du pensionnat et la croix d’argent -du cou. Je vois son visage. La nuit se fond avec ses -traits baignés de poésie! O cheveux si blonds d’une -jeunesse mêlée d’enfance encore! O bleu regard -dont l’azur est si pâle qu’il semble encore tenir de -l’éther primitif!</p> - -<p>Mais quel est ce tout jeune homme qui se glisse -entre les arbres? Il se hâte; il touche le pilier de la -grille.</p> - -<p>—Virginie! Virginie! c’est moi.</p> - -<p>—Oh! plus bas! me voici, Paul!</p> - -<p>Ils ont quinze ans tous les deux!</p> - -<p>C’est un premier rendez-vous! C’est une page de -l’idylle éternelle! Comme ils doivent trembler de joie -l’un et l’autre! Salut, innocence divine! souvenir! -fleurs ravivées!</p> - -<p>—Paul! mon cher cousin!</p> - -<p>—Donnez-moi votre main à travers la grille, Virginie. -Oh! mais est-elle jolie, au moins! Tenez, c’est -<span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span> -un bouquet que j’ai cueilli dans le jardin de papa. Il -ne coûte pas d’argent, mais c’est de cœur.</p> - -<p>—Merci, Paul.—Mais comme il est <ins id="cor_13" title="essouflé">essoufflé</ins>! -Comme il a couru!</p> - -<p>—Ah! c’est que papa a fait une affaire, aujourd’hui, -une affaire très belle! Il a acheté un petit -bois à moitié prix. Des gens étaient obligés de vendre -vite; une bonne occasion. Alors, comme il était content -de la journée, je suis resté avec lui pour qu’il -me donnât un peu d’argent; et puis je me suis pressé -pour arriver à l’heure.</p> - -<p>—Nous serons mariés dans trois ans, si vous passez -bien vos examens, Paul!</p> - -<p>—Oui, je serai un avocat. Quand on est un avocat, -on attend quelques mois pour être connu. Et puis, on -gagne, aussi, un peu d’argent.</p> - -<p>—Souvent beaucoup d’argent!</p> - -<p>—Oui. Est-ce que vous êtes heureuse au pensionnat, -ma cousine?</p> - -<p>—Oh! oui, Paul. Surtout depuis que madame Pannier -a pris de l’extension. D’abord, on n’était pas si -bien; mais, maintenant, il y a ici des jeunes filles des -châteaux. Je suis l’amie de toutes ces demoiselles. Oh! -elles ont de bien jolies choses. Et alors, depuis leur -arrivée, nous sommes bien mieux, bien mieux, parce -que madame Pannier peut dépenser un peu plus -d’argent.</p> - -<p>—C’est égal, ces vieux murs... Ce n’est pas très -gai d’être ici.</p> - -<p>—Si! on s’habitue à ne pas les regarder. Mais, -<span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span> -voyons, Paul, avez-vous été voir notre bonne tante? -Ce sera sa fête dans six jours; il faudra lui écrire -un <i>compliment</i>. Elle est si bonne!</p> - -<p>—Je ne l’aime pas beaucoup, moi, ma tante! Elle -m’a donné, l’autre fois, de vieux bonbons du dessert, -au lieu, enfin, d’un vrai cadeau: soit une jolie bourse, -soit des petites pièces pour mettre dans ma tirelire.</p> - -<p>—Paul, Paul, ce n’est pas bien. Il faut être toujours -bien aimant avec elle et la ménager. Elle est -vieille et elle nous laissera, aussi, un peu d’argent...</p> - -<p>—C’est vrai. Oh! Virginie, entends-tu ce rossignol?</p> - -<p>—Paul, prenez bien garde de me tutoyer quand -nous ne serons pas seuls.</p> - -<p>—Ma cousine, puisque nous devons nous marier! -D’ailleurs, je ferai attention. Mais comme c’est joli, le -rossignol! Quelle voix pure et argentine!</p> - -<p>—Oui, c’est joli, mais ça empêche de dormir. Il -fait très doux, ce soir: la lune est argentée, c’est beau.</p> - -<p>—Je savais bien que vous aimiez la poésie, ma cousine.</p> - -<p>—Oh! oui! la Poésie!... j’étudie le piano.</p> - -<p>—Au collège, j’ai appris toutes sortes de beaux vers -pour vous les dire, ma cousine; je sais presque tout -Boileau par cœur. Si vous voulez, nous irons souvent -à la campagne quand nous serons mariés, dites?</p> - -<p>—Certainement, Paul! D’ailleurs, maman me donnera, -en dot, sa petite maison de campagne où il y -a une ferme: nous irons là, souvent, passer l’été. Et -nous agrandirons cela un peu, si c’est possible. La -ferme rapporte aussi un peu d’argent.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span> -—Ah! tant mieux. Et puis l’on peut vivre à la -campagne pour beaucoup moins d’argent qu’à la ville. -C’est mes parents qui m’ont dit cela. J’aime la chasse, -et je tuerai, aussi, beaucoup de gibier. Avec la chasse, -on économise, aussi, un peu d’argent!</p> - -<p>—Puis,—c’est la campagne, mon Paul! Et j’aime -tant tout ce qui est poétique!</p> - -<p>—J’entends du bruit là-haut, hein?</p> - -<p>—Chut! il faut que je remonte: madame Pannier -pourrait s’éveiller. Au revoir, Paul.</p> - -<p>—Virginie, vous serez chez ma tante dans six -jours?... au dîner?... J’ai peur, aussi, que papa ne -s’aperçoive que je me suis échappé, il ne me donnerait -plus d’argent.</p> - -<p>—Votre main, vite.</p> - -<p>Pendant que j’écoutais, ravi, le bruit céleste d’un -baiser, les deux anges se sont enfuis; l’écho attardé -des ruines vaguement répétait: «... De l’argent! -Un peu d’argent!»</p> - -<p>O jeunesse, printemps de la vie! Soyez bénis, -enfants, dans votre extase! vous dont l’âme est -simple comme la fleur, vous dont les paroles, évoquant -d’autres souvenirs <i>à peu près</i> pareils à ce premier -rendez-vous, font verser de douces larmes à un -passant!</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_99"> - -<h2 class="nobreak">LE CONVIVE DES DERNIÈRES <ins id="cor_14" title="FÊT">FÊTES</ins></h2> - -<p class="cent"><i>A Madame Nina de Villard.</i></p> - -<div class="citat">L’inconnu, c’est la part du lion.</div> - -<div class="attrib"><span class="smcap">François <ins id="cor_15" title="Aarrgo">Arago</ins>.</span></div> - -<p class="sep2">Le Commandeur de pierre peut venir souper avec -nous: il peut nous tendre la main! Nous la prendrons -encore. Peut-être sera-ce lui qui aura froid.</p> - -<p>Un soir de carnaval de l’année 186..., C***, l’un de -mes amis, et moi, par une circonstance absolument -due aux hasards de l’ennui «ardent et vague», nous -étions seuls, dans une avant-scène, au bal de l’Opéra.</p> - -<p>Depuis quelques instants nous admirions, à travers -la poussière, la mosaïque tumultueuse des masques -hurlant sous les lustres et s’agitant sous l’archet sabbatique -de Strauss.</p> - -<p>Tout à coup la porte de la loge s’ouvrit: trois -dames, avec un frou-frou de soie, s’approchèrent -entre les chaises lourdes et, après avoir ôté leurs -masques, nous dirent:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span> -—Bonsoir!</p> - -<p>C’étaient trois jeunes femmes d’un esprit et d’une -beauté exceptionnels. Nous les avions parfois rencontrées -dans le monde artistique de Paris. Elles -s’appelaient: Clio la Cendrée, Antonie Chantilly et -Annah Jackson.</p> - -<p>—Et vous venez faire ici l’école buissonnière, mesdames? -demanda C*** en les priant de s’asseoir.</p> - -<p>—Oh! nous allions souper seules, parce que les -gens de cette soirée, aussi horribles qu’ennuyeux, -ont attristé notre imagination, dit Clio la Cendrée.</p> - -<p>—Oui, nous allions nous en aller quand nous vous -avons aperçus! dit Antonie Chantilly.</p> - -<p>—Ainsi donc, venez avec nous, si vous n’avez rien -de mieux à faire, conclut Annah Jackson.</p> - -<p>—Joie et lumière! vivat! répondit tranquillement -C***—Élevez-vous une objection grave contre la -Maison dorée?</p> - -<p>—Bien loin cette pensée! dit l’éblouissante Annah -Jackson en dépliant son éventail.</p> - -<p>—Alors, mon cher, continua C*** en se tournant -vers moi, prends ton carnet, retiens le salon rouge -et envoie porter le billet par le chasseur de Miss -Jackson:—C’est, je crois, la marche à suivre, à -moins d’un parti pris chez toi?</p> - -<p>—Monsieur, me dit miss Jackson, si vous vous sacrifiez -jusqu’à bouger pour nous, vous trouverez ce personnage -vêtu en oiseau phénix—ou mouche—et se prélassant -au foyer. Il répond au pseudonyme transparent -de Baptiste ou de Lapierre.—Ayez cette complaisance?—et -<span class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span> -revenez bien vite nous aimer sans cesse.</p> - -<p>Depuis un moment je n’écoutais personne. Je -regardais un étranger placé dans une loge en face de -nous: un homme de trente-cinq ou trente-six ans, -d’une pâleur orientale; il tenait une lorgnette et -m’adressait un salut.</p> - -<p>—Eh! c’est mon inconnu de Wiesbaden! me dis-je -tout bas, après quelque recherche.</p> - -<p>Comme ce monsieur m’avait rendu, en Allemagne, -un de ces services légers que l’usage permet d’échanger -entre voyageurs (oh! tout bonnement à propos de -cigares, je crois, dont il m’avait indiqué le mérite -au salon de conversation), je lui rendis le salut.</p> - -<p>L’instant d’après, au foyer, comme je cherchais du -regard le phénix en question, je vis venir l’étranger -au-devant de moi. Son abord ayant été des plus -aimables, il me parut de bonne courtoisie de lui -proposer notre assistance s’il se trouvait trop seul -en ce tumulte.</p> - -<p>—Et qui dois-je avoir l’honneur de présenter à -notre gracieuse compagnie? lui demandai-je, souriant, -lorsqu’il eut accepté.</p> - -<p>—Le baron Von H***, me dit-il. Toutefois, vu les -allures insoucieuses de ces dames, les difficultés de -prononciation et ce beau soir de carnaval, laissez-moi -prendre, pour une heure, un autre nom,—le -premier venu, ajouta-t-il: tenez... (il se mit à rire): -le baron <i>Saturne</i>, si vous voulez.</p> - -<p>Cette bizarrerie me surprit un peu, mais comme -il s’agissait d’une folie générale, je l’annonçai, -<span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span> -froidement, à nos élégantes, selon la donnée mythologique -à laquelle il acceptait de se réduire.</p> - -<p>Sa fantaisie prévint en sa faveur: on voulut bien -croire à quelque roi des <i>Mille et une Nuits</i> voyageant -incognito. Clio la Cendrée, joignant les mains, -alla jusqu’à murmurer le nom d’un nommé Jud, -alors célèbre, sorte de criminel encore introuvé et -que différents meurtres avaient, paraît-il, illustré et -enrichi exceptionnellement.</p> - -<p>Les compliments une fois échangés:</p> - -<p>—Si le baron nous faisait la faveur de souper avec -nous, pour la symétrie désirable? demanda la toujours -prévenante Annah Jackson, entre deux bâillements -irrésistibles.</p> - -<p>Il voulut se défendre.</p> - -<p>—Susannah vous a dit cela comme don Juan à la -statue du Commandeur, répliquai-je en plaisantant: -ces Écossaises sont d’une solennité!</p> - -<p>—Il fallait proposer à M. Saturne de venir tuer le -Temps avec nous! dit C***, qui, froid, voulait inviter -«d’une façon régulière».</p> - -<p>—Je regrette beaucoup de refuser! répondit l’interlocuteur. -Plaignez-moi de ce qu’une circonstance -d’un intérêt vraiment <i>capital</i> m’appelle, ce matin, -d’assez bonne heure.</p> - -<p>—Un duel pour rire? une variété de vermouth? -demanda Clio la Cendrée en faisant la moue.</p> - -<p>—Non, madame, une... <i>rencontre</i>, puisque vous -daignez me consulter à cet égard, dit le baron.</p> - -<p>—Bon! quelque mot de corridors d’Opéra, je -<span class="pagenum" id="Page_103">[p. 103]</span> -parie! s’écria la belle Annah Jackson. Votre tailleur, -infatué d’un costume de chevau-léger, vous aura -traité d’artiste ou de démagogue. Cher monsieur, ces -remarques ne pèsent pas le moindre fleuret: vous -êtes étranger, cela se voit.</p> - -<p>—Je le suis même un peu partout, madame, -répondit en s’inclinant le baron Saturne.</p> - -<p>—Allons! vous vous faites désirer?</p> - -<p>—<i>Rarement, je vous assure!</i>... murmura, de son -air à la fois le plus galant et le plus équivoque, le -singulier personnage.</p> - -<p>Nous échangeâmes un regard, C*** et moi; nous -n’y étions plus: que voulait dire ce monsieur? La -distraction, toutefois, nous paraissait assez amusante.</p> - -<p>Mais, comme les enfants qui s’engouent de ce qu’on -leur refuse:</p> - -<p>—Vous nous appartenez jusqu’à l’aurore, et je -prends votre bras! s’écria Antonie.</p> - -<p>Il se rendit; nous quittâmes la salle.</p> - -<p>Il avait donc fallu cette fusée d’inconséquences -pour entraîner ce bouquet final; nous allions nous -trouver dans une intimité assez relative avec un -homme dont nous ne savions rien, sinon qu’il avait -joué au casino de Wiesbaden et qu’il avait étudié -les goûts divers des cigares de la Havane.</p> - -<p>Ah! qu’importait! le plus court, aujourd’hui, n’est-ce -pas de <i>serrer la main de tout le monde</i>?</p> - -<p>Sur le boulevard, Clio la Cendrée se renversa, -rieuse, au fond de la calèche et, comme son tigre -métis attendait en esclave:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_104">[p. 104]</span> -—A la Maison-dorée! dit-elle.</p> - -<p>Puis, se penchant vers moi:</p> - -<p>—Je ne connais pas votre ami: quel homme est-ce? -Il m’intrigue infiniment. Il a un <i>drôle</i> de regard!</p> - -<p>—Notre <i>ami</i>?—répondis-je: à peine l’ai-je vu -deux fois, la saison dernière, en Allemagne.</p> - -<p>Elle me considéra d’un air étonné:</p> - -<p>—Quoi donc, repris-je, il vient nous saluer dans -notre loge et vous l’invitez à souper sur la foi d’une -présentation de bal masqué! En admettant que vous -ayez commis une imprudence digne de mille morts, -il est un peu tard pour vous alarmer touchant notre -convive. Si les invités sont peu disposés demain à -continuer connaissance, ils se salueront comme la -veille: voilà tout. Un souper ne signifie rien.</p> - -<p>Rien n’est amusant comme de sembler comprendre -certaines susceptibilités artificielles.</p> - -<p>—Comment, vous ne savez pas mieux quels sont -les gens?—Et si c’était un...</p> - -<p>—Ne vous ai-je pas décliné son nom? le baron -<i>Saturne</i>?—Est-ce que vous craignez de le compromettre, -mademoiselle? ajoutai-je, d’un ton sévère.</p> - -<p>—Vous êtes un monsieur intolérable, vous savez!</p> - -<p>—Il n’a pas l’air d’un grec: donc notre aventure -est toute simple.—Un millionnaire amusant! N’est-ce -pas l’idéal?</p> - -<p>—Il me paraît assez bien, ce M. Saturne, dit C***.</p> - -<p>—Et, au moins en temps de carnaval, un homme -très riche a toujours droit à l’estime? conclut, d’une -voix calme, la belle Susannah.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span> -Les chevaux partirent: le lourd carrosse de l’étranger -nous suivit. Antonie Chantilly (plus connue sous -le nom de guerre, un peu mièvre, d’Yseult), y avait -accepté sa mystérieuse compagnie.</p> - -<p>Une fois installés dans le salon rouge, nous enjoignîmes -à Joseph de ne laisser pénétrer jusqu’à nous -aucun être vivant, à l’exception des ostende, de lui, -Joseph,—et de notre illustre ami le fantastique petit -docteur Florian Les Églisottes, si, d’aventure, il venait -sucer sa proverbiale écrevisse.</p> - -<p>Une bûche ardente s’écrasait dans la cheminée. -Autour de nous s’épandaient de fades senteurs -d’étoffes, de fourrures quittées, de fleurs d’hiver. Les -lueurs des candélabres étreignaient, sur une console, -les <ins id="cor_16" title="sceaux">seaux</ins> argentés où se gelait le triste vin d’Aï. Les -camélias, dont les touffes se gonflaient au bout de -leurs tiges d’archal, débordaient les cristaux sur la -table.</p> - -<p>Au dehors il faisait une pluie terne et fine, semée de -neige; une nuit glaciale;—des bruits de voitures, des -cris de masques, la sortie de l’Opéra. C’étaient les hallucinations -de Gavarni, de Deveria, de Gustave Doré.</p> - -<p>Pour étouffer ces rumeurs, les rideaux étaient -soigneusement drapés devant les fenêtres closes.</p> - -<p>Les convives étaient donc le baron saxon Von -H***, le flave et smynthien C*** et moi; puis Annah -Jackson, la Cendrée et Antonie.</p> - -<p>Pendant le souper, qui fut rehaussé de folies étincelantes, -je me laissai, tout doucement, aller à mon -innocente manie d’observation—et, je dois le dire, -<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span> -je ne fus pas sans m’apercevoir bientôt que mon vis-à-vis -méritait, en effet, quelque attention.</p> - -<p>Non, ce n’était pas un homme folâtre, ce convive -de passage!... Ses traits et son maintien ne manquaient -point, sans doute, de cette distinction convenue -qui fait tolérer les personnes: son accent -n’était point fastidieux comme celui de quelques -étrangers;—seulement, en vérité, sa pâleur prenait, -par intervalles, des tons singulièrement blêmes—et -même blafards; ses lèvres étaient plus étroites qu’un -trait de pinceau; les sourcils demeuraient toujours -un peu froncés, même dans le sourire.</p> - -<p>Ayant remarqué ces points et quelques autres, -avec cette inconsciente attention dont quelques écrivains -sont bien obligés d’être doués, je regrettai de -l’avoir introduit, tout à fait à la légère, en notre compagnie,—et -je me promis de l’effacer, à l’aurore, de -notre liste d’habitués.—Je parle ici de C*** et de -moi, bien entendu; car le bon hasard qui nous avait -octroyé, ce soir-là, nos hôtes féminins, devait les -remporter, comme des visions, à la fin de la nuit.</p> - -<p>Et puis l’étranger ne tarda pas à captiver notre -attention par une bizarrerie spéciale. Sa causerie, -sans être hors ligne par la valeur intrinsèque des -idées, tenait en éveil par le sous-entendu très vague -que le son de sa voix semblait y glisser intentionnellement.</p> - -<p>Ce détail nous surprenait d’autant plus qu’il nous -était impossible, en examinant ce qu’il disait, d’y découvrir -un sens autre que celui d’une phrase mondaine. -<span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span> -Et, deux ou trois fois, il nous fit tressaillir, -C*** et moi, par la façon dont il soulignait ses paroles -et par l’impression d’arrière-pensées, tout à fait -imprécises, qu’elles nous laissaient.</p> - -<p>Tout à coup, au beau milieu d’un accès de rire, -dû à certaine facétie de Clio la Cendrée,—et qui était, -vraiment, des plus divertissantes!—j’eus je ne -sais <ins id="cor_17" title="qu’elle">quelle</ins> idée obscure d’avoir déjà vu ce gentilhomme -dans une <i>toute autre circonstance</i> que celle de -Wiesbaden.</p> - -<p>En effet, ce visage était d’une accentuation de traits -inoubliable et la lueur des yeux, au moment du clin -des paupières, jetait, sur ce teint, comme l’idée d’une -torche intérieure.</p> - -<p>Quelle était cette circonstance? Je m’efforçais en -vain de la nettifier en mon esprit. Céderai-je même à -la tentation d’énoncer les confuses notions qu’elle -éveillait en moi?</p> - -<p>C’étaient celles d’un événement pareil à ceux que -l’on voit dans les songes.</p> - -<p>Où <i>cela pouvait-il bien</i> s’être passé? Comment -accorder mes souvenirs habituels avec ces intenses -idées lointaines de meurtre, de silence profond, de -brume, de faces effarées, de flambeaux et de sang, -qui surgissaient dans ma conscience, avec une sensation -de <i>positivisme</i> insupportable, à la vue de ce personnage?</p> - -<p>—Ah çà! balbutiai-je très bas, est-ce que j’ai la -berlue, ce soir?</p> - -<p>Je bus un verre de champagne.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span> -Les ondes sonores du système nerveux ont de ces -vibrations mystérieuses. Elles assourdissent, pour -ainsi dire, par la diversité de leurs échos, l’analyse -du coup initial qui les a produites. La mémoire distingue -le milieu ambiant de la chose, et la <i>chose</i> elle-même -se noie dans cette sensation générale, jusqu’à -demeurer opiniâtrément indiscernable.</p> - -<p>Il en est de cela comme de ces figures autrefois -familières qui, revues à l’improviste, troublent, avec -une évocation tumultueuse d’impressions encore -ensommeillées, et qu’<i>alors</i> il est impossible de nommer.</p> - -<p>Mais les hautes manières, la réserve enjouée, la -dignité bizarre de l’inconnu,—sorte de voiles tendus -sur la réalité à coup sûr très sombre de sa nature,—m’induisirent -à traiter (pour l’instant, du -moins,) ce rapprochement comme un fait imaginaire, -comme une sorte de perversion visuelle née de -la fièvre et de la nuit.</p> - -<p>Je résolus donc de faire bon visage au festin, selon -mon devoir et mon plaisir.</p> - -<p>On se levait de table par jeunesse,—et les fusées des -éclats de rire vinrent se mêler aux boutades harmonieuses -frappées, au hasard, sur le piano, par des -doigts légers.</p> - -<p>J’oubliai donc toute préoccupation. Ce furent, bientôt, -des scintillements de concetti, des aveux légers, -de ces baisers vagues (pareils au bruit de ces feuilles -de fleurs que les belles distraites font claquer sur le -dessus de leurs mains),—ce furent des feux de -<span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span> -sourires et de diamants: la magie des profonds miroirs -réfléchissait, silencieusement, à l’infini, en longues -files bleuâtres, les lumières, les gestes.</p> - -<p>C*** et moi, nous nous abandonnâmes au rêve à -travers la conversation.</p> - -<p>Les objets se transfigurent selon le magnétisme des -personnes qui les approchent, toutes choses n’ayant -d’autre signification, pour chacun, que celle que chacun -<i>peut</i> leur prêter.</p> - -<p>Ainsi, le moderne de ces dorures violentes, de ces -meubles lourds et de ces cristaux unis, était racheté -par les regards de mon camarade lyrique C*** et par -les miens.</p> - -<p>Pour nous, ces candélabres <i>étaient</i>, nécessairement, -d’un or vierge, et les ciselures en étaient, certes! signées -par un Quinze-Vingt authentique, orfèvre de -naissance. Positivement, ces meubles ne pouvaient -émaner que d’un tapissier luthérien devenu fou, sous -Louis XIII, par terreurs religieuses. De qui ces cristaux -devaient-ils provenir, sinon d’un verrier de Prague, -dépravé par quelque amour penthésiléen?—Ces draperies -de Damas n’étaient autres, à coup sûr, que ces -pourpres anciennes, enfin retrouvées à Herculanum, -dans le coffre aux <i>velaria</i> sacrés des temples d’Asclépios -ou de Pallas. La crudité, vraiment singulière, du -tissu, s’expliquait, à la rigueur, par l’action corrosive -de la terre et de la lave, et,—imperfection précieuse!—le -rendait unique dans l’univers.</p> - -<p>Quant au linge, notre âme conservait un doute sur -son origine. Il y avait lieu d’y saluer des échantillons -<span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span> -de bures lacustres. Tout au moins ne désespérions-nous -pas de retrouver, dans les signes brodés sur la -trame, les indices d’une provenance accade ou troglodyte. -Peut-être étions-nous en présence des innombrables -lés du suaire de Xisouthros, blanchis et débités, -au détail, comme toiles de table.—Nous dûmes, -toutefois, après examen, nous contenter d’y soupçonner -les inscriptions cunéiformes d’un menu rédigé -simplement sous Nemrod: nous jouissions déjà de -la surprise et de la joie de M. Oppert, lorsqu’il apprendrait -cette découverte enfin récente.</p> - -<p>Puis la Nuit jetait ses ombres, ses effets étranges -et ses demi-teintes sur les objets, renforçant la bonne -volonté de nos convictions et de nos rêves.</p> - -<p>Le café fumait dans les tasses transparentes: C*** -consumait doucereusement un havane et s’enveloppait -de flocons de fumée blanche, comme un demi-dieu -dans un nuage.</p> - -<p>Le baron de H***, les yeux demi-fermés, étendu -sur un sofa, l’air un peu banal, un verre de champagne -dans sa main pâle qui pendait sur le tapis, paraissait -écouter, avec attention, les prestigieuses mesures -du duo nocturne (dans le <i>Tristan et Yseult</i> de -Wagner), que jouait Susannah en détaillant les -modulations incestueuses avec beaucoup de sentiment. -Antonie et Clio la Cendrée, enlacées et radieuses, -se taisaient, pendant les accords lentement résolus -par cette bonne musicienne.</p> - -<p>Moi, charmé jusqu’à l’insomnie, je l’écoutais aussi, -auprès du piano.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span> -Chacune de nos blanches inconstantes avait choisi -le velours, ce soir-là.</p> - -<p>La touchante Antonie, aux yeux de violettes, était -en noir, sans une dentelle. Mais la ligne de velours -de sa robe n’étant pas ourlée, ses épaules et son col, -en véritable carrare, tranchaient durement sur l’étoffe.</p> - -<p>Elle portait un mince anneau d’or à son petit doigt -et trois bluets de saphirs resplendissaient dans ses -cheveux châtains, lesquels tombaient, fort au-dessous -de sa taille, en deux nattes calamistrées.</p> - -<p>Au moral, un personnage auguste lui ayant -demandé, un soir, si elle était «honnête»?</p> - -<p>«Oui, Monseigneur, avait répondu Antonie, honnête -en France, n’étant plus que le synonyme de poli.»</p> - -<p>Clio la Cendrée, une exquise blonde aux yeux -noirs,—la déesse de l’Impertinence!—(une jeune -désenchantée que le prince Solt... avait baptisée, à la -russe, en lui versant de la mousse de Rœderer sur -les cheveux),—était en robe de velours vert, bien moulée, -et une rivière de rubis lui couvrait la poitrine.</p> - -<p>On citait cette jeune créole de vingt ans comme le -modèle de toutes les vertus répréhensibles. Elle eût -enivré les plus austères philosophes de la Grèce et les -plus profonds métaphysiciens de l’Allemagne. Des -dandies sans nombre s’en étaient épris jusqu’au -coup d’épée, jusqu’à la lettre de change, jusqu’au -bouquet de violettes.</p> - -<p>Elle revenait de Bade, ayant laissé quatre ou cinq -mille louis sur le tapis, en riant comme une enfant.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_112">[p. 112]</span> -Au moral, une vieille dame germaine et d’ailleurs -squalide, pénétrée de ce spectacle, lui avait dit, au -Casino:</p> - -<p>—Mademoiselle, prenez garde: il faut manger -un peu de pain quelquefois et vous semblez l’oublier.</p> - -<p>—Madame, avait répondu en rougissant la belle -Clio, merci du conseil. En retour, apprenez de -moi que, pour d’aucunes, le pain ne fut jamais qu’un -préjugé.</p> - -<p>Annah, ou plutôt Susannah <ins id="cor_18" title="Jakson">Jackson</ins>, la Circé écossaise, -aux cheveux plus noirs que la nuit, aux regards -de sarisses, aux petites phrases acidulées, -étincelait, indolemment, dans le velours rouge.</p> - -<p>Celle-là, ne la rencontrez pas, jeune étranger! -L’on vous assure qu’elle est pareille aux sables mouvants: -elle enlise le système nerveux. Elle distille -le désir. Une longue crise maladive, énervante et folle, -serait votre partage. Elle compte des deuils divers -dans ses souvenirs. Son genre de beauté, dont elle est -sûre, enfièvre les simples mortels jusqu’à la frénésie.</p> - -<p>Son corps est comme un sombre lis, quand même -virginal!—Il justifie son nom qui, en vieil hébreu, -signifie, je crois, cette fleur.</p> - -<p>Quelque raffiné que vous vous supposiez être (dans un -âge peut-être encore tendre, jeune étranger!), si votre -mauvaise étoile permet que vous vous trouviez sur le -chemin de Susannah Jackson, nous n’aurons qu’à nous -figurer un tout jeune homme s’étant exclusivement -sustenté d’œufs et de lait pendant vingt ans consécutifs -et soumis, tout à coup, sans vains préambules, -<span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span> -à un régime exaspérant—(continuel!)—d’épices -extramordantes et de condiments dont la saveur -ardente et fine lui convulse le goût, le brise et l’affole, -pour avoir votre fidèle portrait la quinzaine suivante.</p> - -<p>La savante charmeuse s’est amusée, parfois, à -tirer des larmes de désespoir à de vieux lords blasés, -car on ne la séduit que par le plaisir. Son projet, -d’après quelques phrases, est d’aller s’ensevelir dans -un cottage d’un million sur les bords de la Clyde, -avec un bel enfant qu’elle s’y distraira, languissamment, -à tuer à son aise.</p> - -<p>Au moral, le sculpteur C-B*** la raillait, un jour, sur -le terrible petit signe noir qu’elle possède près de -l’un des yeux:</p> - -<p>—L’Artiste inconnu qui a taillé votre marbre, lui -disait-il, a négligé cette petite pierre.</p> - -<p>—Ne dites pas de mal de la petite pierre, répondit -Susannah: c’est celle qui fait tomber.</p> - -<p>C’était la correspondance d’une panthère.</p> - -<p>Chacune de ces femmes nocturnes avait à la ceinture -un loup de velours, vert, rouge ou noir, aux doubles -faveurs d’acier.</p> - -<p>Quant à moi (s’il est bien nécessaire de parler de ce -convive), je portais aussi un masque; moins apparent, -voilà tout.</p> - -<p>Comme au spectacle, en une stalle centrale, on -assiste, pour ne pas déranger ses voisins,—par courtoisie, -en un mot,—à quelque drame écrit dans un -style fatigant et dont le sujet nous déplaît, ainsi je -vivais par politesse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span> -Ce qui ne m’empêchait point d’arborer joyeusement -une fleur à ma boutonnière, en vrai chevalier de -l’ordre du Printemps.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, Susannah quitta le piano. Je -cueillis un bouquet sur la table et vins le lui offrir -avec des yeux railleurs.</p> - -<p>—Vous êtes, lui dis-je, une <i>diva</i>!—Portez l’une -de ces fleurs pour l’amour des amants inconnus.</p> - -<p>Elle choisit un brin d’hortensia qu’elle plaça, non -sans amabilité, à son corsage.</p> - -<p>—Je ne lis pas les lettres anonymes! répondit-elle -en posant le reste de mon «sélam» sur le piano.</p> - -<p>La profane et brillante créature joignit ses mains -sur l’épaule de l’un d’entre nous—pour retourner à -sa place sans doute.</p> - -<p>—Ah! froide Susannah, lui dit C*** en riant, vous -êtes venue, ce semble, au monde, à seule fin d’y rappeler -que la neige brûle.</p> - -<p>C’était là, je pense, un de ces compliments alambiqués, -tels que les déclins de soupers en inspirent et -qui, s’ils ont un sens bien réel, ont ce sens fin <i>comme -un cheveu</i>! Rien n’est plus près d’une bêtise et, parfois, -la différence en est absolument insensible. -A ce propos élégiaque, je compris que la mèche des -cerveaux menaçait de devenir charbonneuse et qu’il -fallait réagir.</p> - -<p>Comme une étincelle suffit, parfois, pour en raviver -la lumière, je résolus de la faire jaillir, à tout prix, -de notre convive taciturne.</p> - -<p>En ce moment, Joseph entra, nous apportant (bizarrerie!) -<span class="pagenum" id="Page_115">[p. 115]</span> -du punch glacé, car nous avions résolu de -nous griser comme des pairs.</p> - -<p>Depuis une minute, je regardais le baron Saturne. -Il paraissait impatient, inquiet. Je le vis tirer -sa montre, donner un brillant à Antonie et se -lever.</p> - -<p>—Par exemple, seigneur des lointaines régions, -m’écriai-je, à cheval sur une chaise et entre deux -flocons de cigare,—vous ne songez pas à nous quitter -avant une heure? Vous passeriez pour mystérieux, -et c’est de mauvais goût, vous le savez!</p> - -<p>—Mille regrets, me répondit-il, mais il s’agit d’un -devoir qui ne se peut remettre et qui, désormais, ne -souffre plus aucun retard. Veuillez bien recevoir mes -actions de grâces pour les instants si agréables que je -viens de passer.</p> - -<p>—C’est donc, vraiment, un duel? demanda, comme -inquiète, Antonie.</p> - -<p>—Bah! m’écriai-je, croyant, effectivement, à quelque -vague querelle de masques,—vous vous exagérez, -j’en suis sûr, l’importance de cette affaire. -Votre homme est sous quelque table. Avant de réaliser -le pendant du tableau de Gérôme où vous auriez -le rôle du vainqueur, celui d’Arlequin, envoyez -le chasseur à votre place, au rendez-vous, savoir si -l’on vous attend: en ce cas, vos chevaux sauront -bien regagner le temps perdu!</p> - -<p>—Certes! appuya C***, tranquillement. Courtisez -plutôt la belle Susannah qui se meurt à votre sujet; -vous économiserez un rhume,—et vous vous en -<span class="pagenum" id="Page_116">[p. 116]</span> -consolerez en gaspillant un ou deux millions. Contemplez, -écoutez et décidez.</p> - -<p>—Messieurs, je vous avouerai <i>que je suis aveugle -et sourd le plus souvent que Dieu me le permet</i>! dit -le baron Saturne.</p> - -<p>Et il accentua cette énormité inintelligible de manière -à nous plonger dans les conjectures les plus -absurdes. Ce fut au point que j’en oubliai l’étincelle -en question! Nous en étions à nous regarder, avec -un sourire gêné, les uns les autres, ne sachant -que penser de cette «plaisanterie», lorsque, soudain, -je ne pus me défendre de jeter une exclamation: je -venais de me rappeler <i>où</i> j’avais vu cet homme pour -la première fois!</p> - -<p>Et il me sembla, brusquement, que les cristaux, -les figures, les draperies, que le festin de la nuit -s’éclairaient d’une mauvaise lueur, d’une rouge lueur -sortie de notre convive, pareille à certains effets de -théâtre.</p> - -<p>Je me passai la main sur le front pendant un -instant de silence, puis je m’approchai de l’étranger:</p> - -<p>—Monsieur, chuchotai-je à son oreille, pardonnez -si je fais erreur... mais—il me semble avoir eu -le <i>plaisir</i> de vous rencontrer, il y a cinq ou six ans, -dans une grande ville du midi,—à Lyon, je suppose?—vers -quatre heures du matin, sur une place -publique.</p> - -<p>Saturne leva lentement la tête et, me considérant -avec attention:</p> - -<p>—Ah! dit-il, c’est possible.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_117">[p. 117]</span> -—Oui! continuai-je en le regardant fixement -aussi.—Attendez donc! Il y avait même, sur cette -place, un objet des plus mélancoliques, au spectacle -duquel je m’étais laissé entraîner par deux étudiants -de mes amis—et que je me promis bien de ne jamais -revoir.</p> - -<p>—Vraiment! dit M. Saturne. Et quel était cet objet, -s’il n’y a pas indiscrétion?</p> - -<p>—Ma foi, quelque chose comme l’échafaud, une -guillotine, monsieur! si j’ai bonne mémoire.—Oui, -c’était la guillotine.—Maintenant, j’en suis sûr!</p> - -<p>Ces quelques paroles s’étaient échangées très bas, -oh! tout à fait bas, entre ce monsieur et moi.—C*** -et les dames causaient, dans l’ombre, à quelques pas -de nous, près du piano.</p> - -<p>—C’est cela! je me souviens, ajoutai-je en élevant -la voix. Hein? qu’en pensez-vous, monsieur?... Voilà, -voilà, je l’espère, de la mémoire?—Quoique vous -ayez passé très vite devant moi, votre voiture, un -instant retardée par la mienne, m’a laissé vous entrevoir -aux lueurs des torches. La circonstance incrusta -votre visage dans mon esprit. Il avait, alors, justement -l’expression que je remarque sur vos traits à -présent.</p> - -<p>—Ah! ah!—répondit M. Saturne, c’est vrai! -Ce doit être, ma foi, de la plus surprenante exactitude, -je l’avoue!</p> - -<p>Le rire strident de ce monsieur me donna l’idée -d’une paire de ciseaux miraudant les cheveux.</p> - -<p>—Un détail, entre autres, continuai-je, me frappa. -<span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span> -Je vous vis, de loin, descendre vers l’endroit où -était dressée la machine... et,—à moins que je ne -sois trompé par une ressemblance?...</p> - -<p>—Vous ne vous êtes pas trompé, <i>cher</i> monsieur, -c’était bien moi, répondit-il.</p> - -<p>A cette parole, je sentis que la conversation était -devenue glaciale et que, par conséquent, je manquais, -peut-être, de la stricte politesse qu’un bourreau de -si étrange acabit était en droit d’exiger de nous. Je -cherchais donc une banalité pour changer le cours -des pensées qui nous enveloppaient tous les deux, -lorsque la belle Antonie se détourna du piano, en -disant avec un air de nonchalance:</p> - -<p>—A propos, mesdames et messieurs, vous savez -qu’il y a, ce matin, une exécution?</p> - -<p>—Ah!... m’écriai-je, remué d’une manière insolite -par ces quelques mots.</p> - -<p>—C’est ce pauvre docteur de la P***, continua -tristement Antonie; il m’avait soignée autrefois. Pour -ma part, je ne le blâme que de s’être défendu devant -les juges; je lui croyais plus d’estomac. Lorsque le -sort est fixé d’avance, on doit rire, tout au plus, -il me semble, au nez de ces robins. M. de la P*** s’est -oublié.</p> - -<p>—Quoi! c’est aujourd’hui? définitivement? demandai-je -en m’efforçant de prendre une voix indifférente.</p> - -<p>—A six heures, l’heure fatale, messieurs et mesdames!... -répondit Antonie.—Ossian, le bel avocat, la -coqueluche du faubourg Saint-Germain, est venu me -<span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span> -l’annoncer, pour me faire sa cour à sa manière, hier -au soir. Je l’avais oublié. Il paraît même <i>qu’on a fait -venir un étranger (!) pour aider M. de Paris</i>, vu la -solennité du procès et la distinction du coupable.</p> - -<p>Sans remarquer l’absurdité de ces derniers mots, -je me tournai vers M. Saturne. Il se tenait debout devant -la porte, enveloppé d’un grand manteau noir, -le chapeau à la main, l’air officiel.</p> - -<p>Le punch me troublait un peu la cervelle! Pour tout -dire, j’avais des idées belliqueuses. Craignant d’avoir -commis en l’invitant ce qui s’appelle, je crois, une -«gaffe» en style de Paris, la figure de cet intrus -(quel qu’il fût) me devenait insupportable et je -contenais, à grand’peine, mon désir de le lui faire -savoir.</p> - -<p>—Monsieur le baron, lui dis-je en souriant, d’après -vos sous-entendus singuliers, nous serions presque en -droit de vous demander si ce n’est pas, un peu, comme -la Loi «que vous êtes sourd et aveugle aussi souvent -que Dieu vous le permet»?</p> - -<p>Il s’approcha de moi, se pencha d’un air plaisant -et me répondit à voix basse: «Mais taisez-vous -donc, il y a des dames!»</p> - -<p>Il salua circulairement et sortit, me laissant muet, <ins id="cor_19" title="inséré «un»">un</ins> -peu frémissant et ne pouvant en croire mes oreilles.</p> - -<p>Lecteur, un mot, ici.—Lorsque Stendhal voulait -écrire une histoire d’amour un peu sentimentale, il -avait coutume, on le sait, de relire, d’abord, une -demi-douzaine de pages du Code pénal, pour,—disait-il,—se -donner le ton. Pour moi, m’étant mis en -<span class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span> -tête d’écrire certaines histoires, j’avais trouvé plus -pratique, après mûre réflexion, de fréquenter, tout -bonnement, le soir, l’un des cafés du passage de Choiseul -où feu M. X***, l’ancien exécuteur des hautes-œuvres -de Paris, venait, <i>presque</i> quotidiennement, -faire sa petite partie d’impériale, incognito. C’était, -me semblait-il, un homme aussi bien élevé que tel -autre; il parlait d’une voix fort basse, mais très distincte, -avec un bénin sourire. Je m’asseyais à une -table voisine et il me divertissait quelque peu lorsqu’emporté -par le démon du jeu, il s’écriait brusquement:—«Je -coupe!» sans y entendre malice. Ce -fut là, je m’en souviens, que j’écrivis mes plus <i>poétiques</i> -inspirations, pour me servir d’une expression -bourgeoise.—J’étais donc à l’épreuve de cette grosse -sensation d’horreur convenue que causent aux passants -ces messieurs de la robe courte.</p> - -<p>Il était donc étrange que je me sentisse, en ce -moment, sous l’impression d’un saisissement aussi -intense, parce que notre convive de hasard venait de -se déclarer l’un d’entre eux.</p> - -<p>C*** qui, pendant les derniers mots, nous avait -rejoints, me frappa légèrement sur l’épaule.</p> - -<p>—Perds-tu la tête? me demanda-t-il.</p> - -<p>—Il aura fait quelque gros héritage et n’exerce -plus qu’en attendant un successeur!... murmurai-je, -très énervé par les fumées du punch.</p> - -<p>—Bon! dit C***, ne vas-tu pas supposer qu’il est, -réellement, attaché à la cérémonie en question?</p> - -<p>—Tu as donc saisi le sens de notre petite causerie, -<span class="pagenum" id="Page_121">[p. 121]</span> -mon cher! lui dis-je tout bas: courte mais -instructive! Ce monsieur est un simple exécuteur!—Belge, -probablement.—C’est l’exotique dont parlait -Antonie tout à l’heure. Sans sa présence d’esprit, -j’eusse essuyé une déconvenue en ce qu’il eût effrayé -ces jeunes personnes.</p> - -<p>—Allons donc! s’écria C***: un exécuteur en -équipage de trente mille francs? qui donne des diamants -à sa voisine? qui soupe à la Maison-Dorée la -veille de prodiguer ses soins à un client? Depuis -ton café de Choiseul, tu vois des bourreaux partout. -Bois un verre de punch! Ton M. Saturne est un assez -mauvais plaisant, tu sais?</p> - -<p>A ces mots, il me sembla que la logique, oui, que -la froide raison, était du côté de ce cher poète.—Fort -contrarié, je pris à la hâte mes gants et mon -chapeau et me dirigeai très vite sur le seuil, en murmurant:</p> - -<p>—Bien.</p> - -<p>—Tu as raison, dit C***.</p> - -<p>—Ce lourd sarcasme a duré très longtemps, ajoutai-je -en ouvrant la porte du salon. Si j’atteins ce -mystificateur funèbre, je jure que...</p> - -<p>—Un instant: jouons à qui <i>passera le premier</i>, -dit C***.</p> - -<p>J’allais répondre le nécessaire et disparaître lorsque, -derrière mon épaule, une voix allègre et bien connue -s’écria sous la tenture soulevée:</p> - -<p>—Inutile! Restez, mon cher ami.</p> - -<p>En effet, notre illustre ami, le petit docteur Florian -<span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span> -Les Églisottes, était entré pendant nos dernières paroles: -il était devant moi, tout sautillant, dans son -witchoûra couvert de neige.</p> - -<p>—Mon cher docteur, lui dis-je, dans l’instant je -suis à vous, mais...</p> - -<p>Il me retint:</p> - -<p>—Lorsque je vous aurai conté l’histoire de -l’homme qui sortait de ce salon quand je suis arrivé, -continua-t-il, je parie que vous ne vous soucierez plus -de lui demander compte de ses saillies!—D’ailleurs, -il est trop tard: sa voiture l’a emporté loin d’ici -déjà.</p> - -<p>Il prononça ces mots sur un ton si étrange qu’il -m’arrêta définitivement.</p> - -<p>—Voyons l’histoire, docteur, dis-je en me rasseyant, -après un moment.—Mais, songez-y, Les -Églisottes: vous répondez de mon inaction et la prenez -sous votre bonnet.</p> - -<p>Le prince de la Science posa dans un coin sa -canne à pomme d’or, effleura, galamment, du bout -des lèvres, les doigts de nos trois belles interdites, se -versa un peu de madère et, au milieu du silence fantastique -dû à l’incident—et à son entrée personnelle,—commença -en ces termes:</p> - -<p>—Je comprends toute l’aventure de ce soir. Je me -sens au fait de tout ce qui vient de se passer comme -si j’avais été des vôtres!... Ce qui vous est arrivé, sans -être précisément alarmant, est, néanmoins, une chose -qui aurait pu le devenir.</p> - -<p>—Hein? dit C***.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_123">[p. 123]</span> -—Ce monsieur est bien, en effet, le baron de H***, -il est d’une haute famille d’Allemagne; il est riche à -millions; mais...</p> - -<p>Le docteur nous regarda:</p> - -<p>—Mais le prodigieux cas d’aliénation mentale -dont il est frappé, ayant été constaté par les Facultés -médicales de Munich et de Berlin, présente la plus -extraordinaire et la plus incurable de toutes les monomanies -enregistrées jusqu’à ce jour! acheva le -docteur du même ton que s’il se fût trouvé à son -cours de physiologie comparée.</p> - -<p>—Un fou!—Qu’est-ce à dire, Florian, que signifie -cela?—murmura C*** en allant pousser le verrou -léger de la serrure.</p> - -<p>Ces dames, elles-mêmes, avaient changé de sourire -à cette révélation.</p> - -<p>Quant à moi, je croyais, positivement, rêver depuis -quelques minutes.</p> - -<p>—Un fou!... s’écria Antonie;—mais, on renferme -ces personnes, il me semble?</p> - -<p>—Je croyais avoir fait observer que notre gentilhomme -était plusieurs fois millionnaire, répliqua -fort gravement Les Églisottes. C’est donc lui qui -fait enfermer les autres, ne vous en déplaise.</p> - -<p>—Et quel est son genre de manie? demanda -Susannah. Je le trouve très gentil, moi, ce monsieur, -je vous en préviens!</p> - -<p>—Vous ne serez peut-être pas de cet avis tout à -l’heure, madame! continua le docteur en allumant -une cigarette.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span> -Le petit jour livide teintait les vitres, les bougies -jaunissaient, le feu s’éteignait; ce que nous entendions -nous donnait la sensation d’un cauchemar. Le -docteur n’était pas de ceux auxquels la mystification -est familière: ce qu’il disait devait être aussi froidement -réel que la machine dressée là-bas sur la place.</p> - -<p>—Il paraîtrait, continua-t-il entre deux gorgées de -madère, qu’aussitôt sa majorité, ce jeune homme -taciturne s’embarqua pour les Indes orientales; il -voyagea beaucoup dans les contrées de l’Asie. Là -commence le mystère épais qui cache l’origine de son -accident. Il assista, pendant certaines révoltes, dans -l’extrême Orient, à ces supplices rigoureux que les -lois en vigueur dans ces parages infligent aux rebelles -et aux coupables. Il y assista, d’abord, sans doute, -par une simple curiosité de voyageur. Mais, à la vue -de ces supplices, il paraîtrait que les instincts d’une -cruauté, qui dépasse les capacités de conception connues, -s’émurent en lui, troublèrent son cerveau, empoisonnèrent -son sang et finalement le rendirent l’être -singulier qu’il est devenu. Figurez-vous qu’à force d’or, -le baron de H*** pénétra dans les vieilles prisons des -villes principales de la Perse, de l’Indo-Chine et du -Thibet et qu’il obtint, plusieurs fois, des gouverneurs, -d’exercer les horribles fonctions de justicier, aux lieu -et place des exécuteurs orientaux.—Vous connaissez -l’épisode des quarante livres pesant d’yeux crevés -qui furent apportés, sur deux plats d’or, au shah -Nasser-Eddin, le jour où il fit son entrée solennelle -dans une ville révoltée? Le baron, vêtu en homme -<span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span> -du pays, fut l’un des plus ardents zélateurs de toute -cette atrocité. L’exécution des deux chefs de la sédition -fut d’une plus stricte horreur. Ils furent condamnés -d’abord—à se voir arracher toutes les dents -par des tenailles, puis à l’enfoncement de ces mêmes -dents en leurs crânes, rasés à cet effet,—et ceci de -manière à y former les initiales persanes du nom -glorieux du successeur de Feth-Ali-shah.—Ce fut -encore notre amateur qui, moyennant un lac de -roupies, obtint de les exécuter lui-même et avec la -gaucherie compassée qui le distingue.—(Simple question: -quel est le plus insensé de celui qui ordonne de -tels supplices ou de celui qui les exécute?—Vous êtes -révoltés? Bah! Si le premier de ces deux hommes -daignait venir à Paris, nous serions trop honorés de -lui tirer des feux d’artifice et d’ordonner aux drapeaux -de nos armées de s’incliner sur son passage,—le -tout, fût-ce au nom des «immortels principes -de 89.» Donc, passons).—S’il faut en croire les rapports -des capitaines Hobbs et Egginson, les raffinements -que sa monomanie croissante lui suggéra, dans -ces occasions, ont surpassé, de toute la hauteur de -l’Absurde, celles des Tibère et des Héliogabale,—et -toutes celles qui sont mentionnées dans les fastes humains. -Car, ajouta le docteur, un fou ne saurait être -égalé en <i>perfection</i> sur le point où il déraisonne.</p> - -<p>Le docteur Les Églisottes s’arrêta et nous regarda, -tour à tour, d’un air goguenard.</p> - -<p>A force d’attention, nous avions laissé nos cigares -s’éteindre pendant ce discours.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_126">[p. 126]</span> -—Une fois de retour en Europe, continua le docteur,—le -baron de H***, <i>blasé jusqu’à faire espérer -sa guérison</i>, fut bientôt ressaisi par sa fièvre chaude. -Il n’avait qu’un rêve, un seul,—plus morbide, plus -glacé que toutes les abjectes imaginations du marquis -de Sade:—c’était, tout bonnement, de se faire -délivrer le brevet d’Exécuteur des hautes-œuvres -<em>GÉNÉRAL</em> de toutes les capitales de l’Europe. Il prétendait -que les bonnes traditions et que l’habileté -périclitaient dans cette branche artistique de la civilisation; -qu’il y avait, comme on dit, péril en la -demeure, et, fort des services qu’il avait rendus en -Orient (écrivait-il dans les placets qu’il a souvent -envoyés), il espérait (si les souverains daignaient -l’honorer de leur confiance) arracher aux prévaricateurs -les hurlements les plus modulés que jamais -oreilles de magistrat aient entendus sous la voûte -d’un cachot.—(Tenez! Quand on parle de Louis XVI -devant lui, son œil s’allume et reflète une haine d’outre-tombe -extraordinaire: Louis XVI est, en effet, le -souverain qui a cru devoir abolir la question préalable, -et ce monarque est le seul homme que M. de H*** -ait probablement jamais haï.)</p> - -<p>»Il échoua toujours, dans ces placets, comme bien -vous le pensez, et c’est grâce aux démarches de ses -héritiers qu’on ne l’a pas enfermé selon ses mérites. En -effet, des clauses du testament de son père, feu le baron -de H***, forcent la famille à éviter sa mort civile -à cause des énormes préjudices d’argent que cette -mort entraînerait pour les proches de ce personnage. -<span class="pagenum" id="Page_127">[p. 127]</span> -Il voyage donc, en liberté. Il est au mieux avec tous -ces messieurs de la Justice-capitale. Sa première -visite est pour eux, dans toutes les villes où il passe. -Il leur a souvent offert des sommes très fortes pour -le laisser opérer à leur place,—et je crois, entre -nous (ajouta le docteur en clignant de l’œil), qu’en -Europe,—il en a débauché quelques-uns.</p> - -<p>»A part ces équipées, on peut dire que sa folie est -inoffensive, puisqu’elle ne s’exerce que sur des personnes -désignées par la Loi.—En dehors de son -aliénation mentale, le baron de H*** a la renommée -d’un homme de mœurs paisibles et, même, -engageantes. De temps à autre, sa mansuétude ambiguë -donne, peut-être, froid dans le dos, comme on -dit, à ceux de ses intimes qui sont au courant de -sa terrible turlutaine, mais c’est tout.</p> - -<p>»Néanmoins, il parle souvent de l’Orient avec -quelque regret et doit incessamment y retourner. La -privation du diplôme de Tortionnaire-en-chef du -globe l’a plongé dans une mélancolie noire. Figurez-vous -les rêveries de Torquemada ou d’Arbuez, des -ducs d’Albe ou d’York. Sa monomanie s’empire de -jour en jour. Aussi, toutes les fois qu’il se présente -une exécution, en est-il averti par des émissaires secrets—avant -les gentilshommes de la hache eux-mêmes! -Il court, il vole, il dévore la distance, sa place -est réservée au pied de la machine. Il y est, en ce moment -où je vous parle: il ne dormirait pas tranquille -s’il n’avait pas obtenu le dernier regard du condamné.</p> - -<p>»Voilà, messieurs et mesdames, le gentleman avec -<span class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span> -lequel vous avez eu l’heur de frayer cette nuit. -J’ajouterai que, sorti de sa démence et dans ses rapports -avec la société, c’est un homme du monde vraiment -irréprochable et le causeur le plus entraînant, -le plus enjoué, le plus...</p> - -<p>—Assez, docteur!—par grâce! s’écrièrent Antonie -et Clio la Cendrée, que le badinage strident et sardonique -de Florian avait impressionnées extraordinairement.</p> - -<p>—Mais c’est le <ins id="cor_20" title="sigisbé">sigisbée</ins> de la Guillotine! murmura -Susannah: c’est le <i>dilettante</i> de la Torture!</p> - -<p>—Vraiment, si je ne vous connaissais pas, docteur... -balbutia C***.</p> - -<p>—Vous ne croiriez pas? interrompit Les Églisottes. -Je ne l’ai pas cru, moi-même, pendant longtemps; -mais, si vous voulez, nous allons aller là-bas. J’ai justement -ma carte; nous pourrons parvenir jusqu’à lui, -malgré la haie de cavalerie. Je ne vous demanderai -que d’observer son visage, voilà tout, pendant l’accomplissement -de la sentence. Après quoi, vous ne douterez -plus.</p> - -<p>—Grand merci de l’invitation! s’écria C***; je préfère -vous croire, malgré l’absurdité vraiment mystérieuse -du fait.</p> - -<p>—Ah! c’est un type que votre baron!... continua -le docteur en attaquant un buisson d’écrevisses resté -vierge miraculeusement.</p> - -<p>Puis, nous voyant tous devenus moroses:</p> - -<p>—Il ne faut pas vous étonner ni vous affecter -outre mesure de mes confidences à ce sujet! dit-il. Ce -<span class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span> -qui constitue la hideur de la chose, c’est la <i>particularité</i> -de la monomanie. Quant au reste, un fol est un -fol, rien de plus. Lisez les aliénistes: vous y relèverez -des cas d’une étrangeté presque aussi surprenante; et -ceux qui en sont atteints, je vous jure que nous les -coudoyons en plein midi, à chaque instant, sans en -rien soupçonner.</p> - -<p>—Mes chers amis, conclut C*** après un moment -de saisissement général, je n’éprouverais pas, je -l’avoue, d’éloignement bien précis à choquer mon -verre contre celui que me tendrait un bras séculier, -comme on disait au temps où les bras des exécuteurs -pouvaient être religieux. Je n’en chercherais pas l’occasion, -mais si elle s’offrait à moi, je vous dirais, sans -trop déclamer (et Les Églisottes, surtout, me comprendra), -que l’aspect ou même la compagnie de ceux qui -exercent les fonctions capitales ne saurait m’impressionner -en aucune façon. Je n’ai jamais très bien -compris les <i>effets</i> des mélodrames à ce sujet.</p> - -<p>»Mais la vue d’un homme tombé en démence, parce -qu’il ne peut remplir <i>légalement</i> cet office, ah! ceci, -par exemple, me cause quelque impression. Et je n’hésite -pas à le déclarer: s’il est, parmi l’Humanité, des -âmes échappées d’un Enfer, notre convive de ce soir -est une des pires que l’on puisse rencontrer. Vous -aurez beau l’appeler fol, cela n’explique pas sa nature -originelle. Un bourreau réel me serait indifférent; -notre affreux maniaque me fait frissonner d’un -frisson indéfinissable!</p> - -<p>Le silence qui accueillit les paroles de C*** fut -<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span> -solennel comme si la Mort eût laissé voir, brusquement, -sa tête chauve entre les candélabres.</p> - -<p>—Je me sens un peu indisposée, dit Clio la Cendrée -d’une voix que la surexcitation nerveuse et le -froid de l’aurore intervenue entrecoupaient. Ne me -laissez point toute seule. Venez à la villa. Tâchons -d’oublier cette aventure, messieurs et amis; venez: il -y a des bains, des chevaux et des chambres pour dormir. -(Elle savait à peine ce qu’elle disait.) C’est au milieu -du Bois, nous y serons dans vingt minutes. Comprenez-moi, -je vous en prie. L’idée de ce monsieur me -rend presque malade, et, si j’étais seule, j’aurais -quelque inquiétude de le voir entrer tout à coup, -une lampe à la main, éclairant son fade sourire qui -fait peur.</p> - -<p>—Voilà, certes, une nuit énigmatique! dit Susannah -Jackson.</p> - -<p>Les Églisottes s’essuyait les lèvres d’un air satisfait, -ayant terminé son buisson.</p> - -<p>Nous sonnâmes: Joseph parut. Pendant que nous -en finissions avec lui, l’Écossaise, en se touchant les -joues d’une petite houppe de cygne, murmura, tranquillement, -auprès d’Antonie:</p> - -<p>—N’as-tu rien à dire à Joseph, petite Yseult?</p> - -<p>—Si fait, répondit la jolie et toute pâle créature, -et tu m’as devinée, folle!</p> - -<p>Puis, se tournant vers l’intendant:</p> - -<p>—Joseph, continua-t-elle, prenez cette bague: le -rubis en est un peu foncé pour moi.—N’est-ce pas, -Suzanne? Tous ces brillants ont l’air de pleurer -<span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span> -autour de cette goutte de sang.—Vous la ferez vendre -aujourd’hui et vous en remettrez le montant aux -mendiants qui passent devant la maison.</p> - -<p>Joseph prit la bague, s’inclina de ce salut somnambulique -dont il eut seul le secret et sortit pour faire -avancer les voitures pendant que ces dames achevaient -de rajuster leurs toilettes, s’enveloppaient de -leurs longs dominos de satin noir et remettaient leurs -masques.</p> - -<p>Six heures sonnèrent.</p> - -<p>—Un instant, dis-je en étendant le doigt vers la -pendule: voici une heure qui nous rend tous un peu -complices de la folie de cet homme. Donc, ayons plus -d’indulgence pour elle. Ne sommes-nous pas, en ce -moment même, implicitement, d’une barbarie à peu -près aussi morne que la sienne?</p> - -<p>A ces mots, l’on resta debout, en grand silence.</p> - -<p>Susannah me regarda sous son masque: j’eus la -sensation d’une lueur d’acier. Elle détourna la tête et -entr’ouvrit une fenêtre, très vite.</p> - -<p>L’heure sonnait, au loin, à tous les clochers de -Paris.</p> - -<p>Au <i>sixième</i> coup, tout le monde tressaillit profondément,—et -je regardai, pensif, la tête d’un démon -de cuivre, aux traits crispés, qui soutenait, dans une -patère, les flots sanglants des rideaux rouges.</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_132"> - -<h2 class="nobreak">A S’Y MÉPRENDRE!</h2> - -<p class="cent"><i>A Monsieur Henri de Bornier.</i></p> - -<div class="citat">«Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.»</div> - -<div class="attrib"><span class="smcap">C. Baudelaire.</span></div> - -<p class="sep2">Par une grise matinée de novembre, je descendais -les quais d’un pas hâtif. Une bruine froide mouillait -l’atmosphère. Des passants noirs, obombrés de parapluies -difformes, s’entrecroisaient.</p> - -<p>La Seine jaunie charriait ses bateaux marchands -pareils à des hannetons démesurés. Sur les ponts, le -vent cinglait brusquement des chapeaux, que leurs possesseurs -disputaient à l’espace avec ces attitudes et -ces contorsions dont le spectacle est toujours si pénible -pour l’artiste.</p> - -<p>Mes idées étaient pâles et brumeuses; la préoccupation -d’un rendez-vous d’affaires, accepté, depuis la -veille, me harcelait l’imagination. L’heure me pressait: -je résolus de m’abriter sous l’auvent d’un portail -<span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span> -d’où il me serait plus commode de faire signe à -quelque fiacre.</p> - -<p>A l’instant même, j’aperçus, tout justement à côté -de moi, l’entrée d’un bâtiment carré, d’aspect bourgeois.</p> - -<p>Il s’était dressé dans la brume comme une apparition -de pierre, et, malgré la rigidité de son architecture, -malgré la buée morne et fantastique dont il était -enveloppé, je lui reconnus, tout de suite, un certain -air d’hospitalité cordiale qui me rasséréna l’esprit.</p> - -<p>—A coup sûr, me dis-je, les hôtes de cette demeure -sont des gens sédentaires!—Ce seuil invite à s’y -arrêter: la porte n’est-elle pas ouverte?</p> - -<p>Donc, le plus poliment du monde, l’air satisfait, le -chapeau à la main,—méditant même un madrigal -pour la maîtresse de la maison,—j’entrai, souriant, -et me trouvai, de plain-pied, devant une espèce -de salle à toiture vitrée, d’où le jour tombait, -livide.</p> - -<p>A des colonnes étaient appendus des vêtements, des -cache-nez, des chapeaux.</p> - -<p>Des tables de marbre étaient disposées de toutes -parts.</p> - -<p>Plusieurs individus, les jambes allongées, la tête élevée, -les yeux fixes, l’air positif, paraissaient méditer.</p> - -<p>Et les regards étaient sans pensée, les visages couleur -du temps.</p> - -<p>Il y avait des portefeuilles ouverts, des papiers -dépliés auprès de chacun d’eux.</p> - -<p>Et je reconnus, alors, que la maîtresse du logis, sur -<span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span> -l’accueillante courtoisie de laquelle j’avais compté, -n’était autre que la Mort.</p> - -<p>Je considérai mes hôtes.</p> - -<p>Certes, pour échapper aux soucis de l’existence -tracassière, la plupart de ceux qui occupaient la salle -avaient assassiné leurs corps, espérant, ainsi, un peu -plus de bien-être.</p> - -<p>Comme j’écoutais le bruit des robinets de cuivre -scellés à la muraille et destinés à l’arrosage quotidien -de ces restes mortels, j’entendis le roulement -d’un fiacre. Il s’arrêtait devant l’établissement. Je fis -la réflexion que mes gens d’affaires attendaient. Je -me retournai pour profiter de la bonne fortune.</p> - -<p>Le fiacre venait, en effet, de dégorger, au seuil de -l’édifice, des collégiens en goguette qui avaient -besoin de voir la mort pour y croire.</p> - -<p>J’avisai la voiture déserte et je dis au cocher:</p> - -<p>—Passage de l’Opéra!</p> - -<p>Quelque temps après, aux boulevards, le temps me -sembla plus couvert, faute d’horizon. Les arbustes, -végétations squelettes, avaient l’air, du bout de leurs -branchettes noires, d’indiquer vaguement les piétons -aux gens de police ensommeillés encore.</p> - -<p>La voiture se hâtait.</p> - -<p>Les passants, à travers la vitre, me donnaient -l’idée de l’eau qui coule.</p> - -<p>Une fois à destination, je sautai sur le trottoir et -m’engageai dans le passage encombré de figures -soucieuses.</p> - -<p>A son extrémité, j’aperçus, tout justement vis-à-vis -<span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span> -de moi, l’entrée d’un café,—aujourd’hui consumé -dans un incendie célèbre (car la vie est un songe),—et -qui était relégué au fond d’une sorte de hangar, -sous une voûte carrée, d’aspect morne. Les gouttes -de pluie qui tombaient sur le vitrage supérieur obscurcissaient -encore la pâle lueur du soleil.</p> - -<p>—C’était là que m’attendaient, pensai-je, la coupe -en main, l’œil brillant et narguant le Destin, mes -hommes d’affaires!</p> - -<p>Je tournai donc le bouton de la porte et me trouvai, -de plain-pied, dans une salle où le jour tombait d’en -haut, par le vitrage, livide.</p> - -<p>A des colonnes étaient appendus des vêtements, -des cache-nez, des chapeaux.</p> - -<p>Des tables de marbre étaient disposées de toutes -parts.</p> - -<p>Plusieurs individus, les jambes allongées, la tête -levée, les yeux fixes, l’air positif, paraissaient -méditer.</p> - -<p>Et les visages étaient couleur du temps, les regards -sans pensée.</p> - -<p>Il y avait des portefeuilles ouverts et des papiers -dépliés auprès de chacun d’eux.</p> - -<p>Je considérai ces hommes.</p> - -<p>Certes, pour échapper aux <ins id="cor_21" title="obsesssions">obsessions</ins> de l’insupportable -conscience, la plupart de ceux qui occupaient -la salle avaient, depuis longtemps, assassiné leurs -«âmes», espérant, ainsi, un peu plus de bien-être.</p> - -<p>Comme j’écoutais le bruit des robinets de cuivre, -scellés à la muraille, et destinés à l’arrosage quotidien -<span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span> -de ces restes mortels, le souvenir du roulement de -la voiture me revint à l’esprit.</p> - -<p>—A coup sûr, me dis-je, il faut que ce cocher ait -été frappé, à la longue, d’une sorte d’hébétude, pour -m’avoir ramené, après tant de circonvolutions, simplement -à notre point de départ?—Toutefois, je -l’avoue (s’il y a méprise), <em>LE SECOND COUP D’ŒIL EST -PLUS <ins id="cor_22" title="SINISTREQUE">SINISTRE QUE</ins> LE PREMIER</em>!...</p> - -<p>Je refermai donc, en silence, la porte vitrée et je revins -chez moi,—bien décidé, au mépris de l’exemple,—et -quoi qu’il pût m’en advenir,—<i>à ne jamais faire -d’affaires</i>.</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_137"> - -<h2 class="nobreak">IMPATIENCE DE LA FOULE</h2> - -<p class="cent"><i>A Monsieur Victor Hugo.</i></p> - -<div class="citat">«Passant, va dire à Lacédémone que -nous sommes ici, morts pour obéir -à ses saintes lois.»</div> - -<div class="attribr"><span class="smcap">Simonides.</span></div> - -<p class="sep2">La grande porte de Sparte, au battant ramené -contre la muraille comme un bouclier d’airain -appuyé à la poitrine d’un guerrier, s’ouvrait devant -le Taygète. La poudreuse pente du mont rougeoyait -des feux froids d’un couchant aux premiers jours de -l’hiver, et l’aride versant renvoyait aux remparts de -la ville d’Héraklès l’image d’une hécatombe sacrifiée -au fond d’un soir cruel.</p> - -<p>Au-dessus du portail civique, le mur se dressait -lourdement. Au sommet terrassé se tenait une multitude -toute rouge du soir. Les lueurs de fer des -armures, les peplos, les chars, les pointes des piques, -<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span> -étincelaient du sang de l’astre. Seuls, les yeux de -cette foule étaient sombres; ils envoyaient, fixement, -des regards aigus comme des javelots vers la cime -du mont, d’où quelque grande nouvelle était attendue.</p> - -<p>La surveille, les Trois-Cents étaient partis avec le -roi. Couronnés de fleurs, ils s’en étaient allés au festin -de la Patrie. Ceux qui devaient souper dans les -enfers avaient peigné leurs chevelures pour la dernière -fois dans le temple de Lycurgue. Puis, levant -leurs boucliers et les frappant de leurs épées, les -jeunes hommes, aux applaudissements des femmes, -avaient disparu dans l’aurore en chantant des vers -de Tyrtée. Maintenant, sans doute, les hautes herbes -du Défilé frôlaient leurs jambes nues, comme si la -terre qu’ils allaient défendre voulait caresser encore -ses enfants avant de les reprendre en son sein vénérable.</p> - -<p>Le matin, des chocs d’armes, apportés par le vent, -et des vociférations triomphales, avaient confirmé -les rapports des bergers éperdus. Les Perses avaient -reculé deux fois, dans une immense défaite, laissant -les dix mille Immortels sans sépulture. La Locride -avait vu ces victoires! La Thessalie se soulevait. -Thèbes, elle-même, s’était réveillée devant l’exemple. -Athènes avait envoyé ses légions et s’armait sous -les ordres de Miltiade; sept mille soldats renforçaient -la phalange laconienne.</p> - -<p>Mais voici qu’au milieu des chants de gloire et des -prières dans le temple de Diane, les cinq Ephores, -ayant écouté des messagers survenus, s’étaient entre-regardés. -<span class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</span> -Le Sénat avait donné, sur-le-champ, des -ordres pour la défense de la Ville. De là ces retranchements -creusés en hâte, car Sparte, par orgueil, ne -se fortifiait à l’ordinaire que de ses citoyens.</p> - -<p>Une ombre avait dissipé toutes les joies. On ne -croyait plus au discours des pasteurs; les sublimes -nouvelles furent oubliées, d’un seul coup, comme -des fables! Les prêtres avaient frissonné gravement. -Des bras d’augures, éclairés par la flamme des trépieds, -s’étaient levés, vouant aux divinités infernales! Des -paroles brèves avaient été chuchotées, terribles, aussitôt. -Et l’on avait fait sortir les vierges, car on allait -prononcer le nom d’un traître. Et leurs longs vêtements -avaient passé sur les Ilotes, couchés, ivres de vin -noir, en travers des degrés des portiques, lorsqu’elles -avaient marché sur eux sans les apercevoir.</p> - -<p>Alors retentit la nouvelle désespérée.</p> - -<p>Un passage désert dans la Phocide avait été découvert -aux ennemis. Un pâtre messénien avait vendu la -terre d’Hellas. Ephialtès avait livré à Xerxès la mère -patrie. Et les cavaleries perses, au front desquelles -resplendissaient les armures d’or des satrapes, envahissaient -déjà le sol des dieux, foulaient aux pieds la -nourrice des héros! Adieu, temples, demeures des -aïeux, plaines sacrées! Ils allaient venir, avec des -chaînes, eux, les efféminés et les pâles, et se choisir -des esclaves parmi tes filles, Lacédémone!</p> - -<p>La consternation s’accrut de l’aspect de la montagne, -lorsque les citoyens se furent rendus sur la -muraille.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span> -Le vent se plaignait dans les rocheuses ravines, -entre les sapins qui se ployaient et craquaient, confondant -leurs branches nues, pareilles aux cheveux -d’une tête renversée avec horreur. La Gorgone courait -dans les nuées, dont les voiles semblaient mouler -sa face. Et la foule, couleur d’incendie, s’entassait -dans les embrasures en admirant l’âpre désolation de -la terre sous la menace du ciel. Cependant, cette multitude -aux bouches sévères se condamnait au silence -à cause des vierges. Il ne fallait pas agiter leur sein -ni troubler leur sang d’impressions accusatrices -envers un homme d’Hellas. On songeait aux enfants -futurs.</p> - -<p>L’impatience, l’attente déçue, l’incertitude du désastre, -alourdissaient l’angoisse. Chacun cherchait à -<ins id="cor_23" title="’aggraver">s’aggraver</ins> encore l’avenir, et la proximité de la destruction -semblait imminente.</p> - -<p>Certes, les premiers fronts d’armées allaient apparaître, -dans le crépuscule! Quelques-uns se figuraient -voir, dans les cieux et coupant l’horizon, le reflet des -cavaleries de Xerxès, son char même. Les prêtres, -tendant l’oreille, discernaient des clameurs venues du -nord, disaient-ils,—malgré le vent des mers méridionales -qui faisait bruire leurs manteaux.</p> - -<p>Les balistes roulaient, prenant position; on bandait -ses scorpions et les monceaux de dards tombaient auprès -des roues. Les jeunes filles disposaient des brasiers -pour faire bouillir la poix; les vétérans, revêtus -de leurs armures, supputaient, les bras croisés, le -nombre d’ennemis qu’ils abattraient avant de tomber; -<span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span> -on allait murer les portes, car Sparte ne se rendrait -pas, même emportée d’assaut; on calculait les vivres, -on prescrivait aux femmes le suicide, on consultait -des entrailles abandonnées qui fumaient çà et là.</p> - -<p>Comme on devait passer la nuit sur la muraille en -cas de surprise des Perses, le nommé Nogaklès, le -cuisinier des gardiens, sorte de magistrat, préparait, -sur le rempart même, la nourriture publique. Debout -contre une vaste cuve, il agitait son lourd pilon de -pierre et, tout en écrasant distraitement le grain dans -le lait salé, il regardait lui aussi, d’un air soucieux, -la montagne.</p> - -<p>On attendait. Déjà d’infâmes suggestions s’élevaient -au sujet des combattants. Le désespoir de la foule est -calomnieux; et les frères de ceux-là qui devaient bannir -Aristide, Thémistocle et Miltiade, n’enduraient -pas, sans fureur, leur inquiétude. Mais de très vieilles -femmes, alors, secouaient la tête, en tressant leurs -grandes chevelures blanches. Elles étaient sûres de -leurs enfants et gardaient la farouche tranquillité des -louves qui ont sevré.</p> - -<p>Une obscurité brusque envahit le ciel; ce n’était -pas les ombres de la nuit. Un vol immense de corbeaux -apparut, surgi des profondeurs du sud; cela passa -sur Sparte avec des cris de joie terrible; ils couvraient -l’espace, assombrissant la lumière. Ils allèrent se -percher sur toutes les branches des bois sacrés qui -entouraient le Taygète. Ils demeurèrent là, vigilants, -immobiles, le bec tourné vers le nord et les yeux -allumés.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span> -Une clameur de malédiction s’éleva, tonnante, et -les poursuivit. Les catapultes ronflèrent, envoyant -des volées de cailloux dont les chocs sonnèrent après -mille sifflements et crépitèrent en pénétrant les arbres.</p> - -<p>Les poings tendus, les bras levés au ciel, on voulut -les effrayer. Ils demeurèrent impassibles comme si -une odeur divine de héros étendus les eût fascinés, et -ils ne quittèrent point les branches noires, ployantes -sous leur fardeau.</p> - -<p>Les mères frémirent, en silence, devant cette apparition.</p> - -<p>Maintenant les vierges s’inquiétaient. On leur avait -distribué les lames saintes, suspendues, depuis des -siècles, dans les temples.—«Pour qui ces épées!» -demandaient-elles. Et leurs regards, doux encore, -allaient du miroitement des glaives nus aux yeux -plus froids de ceux qui les avaient engendrées. On -leur souriait par respect,—on les laissait dans l’incertitude -des victimes, on leur apprendrait, au dernier -instant, que ces épées étaient pour elles.</p> - -<p>Tout à coup, les enfants poussèrent un cri. Leurs -yeux avaient distingué quelque chose au loin. Là-bas, -à la cime déjà bleuie du mont désert, un homme, -emporté par le vent d’une fuite antérieure, descendait -vers la Ville.</p> - -<p>Tous les regards se fixèrent sur cet homme.</p> - -<p>Il venait, tête baissée, le bras étendu sur une sorte -de bâton rameux,—coupé au hasard de la détresse, -sans doute,—et qui soutenait sa course vers la porte -spartiate.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span> -Déjà, comme il touchait à la zone où le soleil -jetait ses derniers rayons sur le centre de la montagne, -on distinguait son grand manteau enroulé -autour de son corps; l’homme était tombé en route, -car son manteau était tout souillé de fange, ainsi -que son bâton. Ce ne pouvait être un soldat: il -n’avait pas de bouclier.</p> - -<p>Un morne silence accueillit cette vision.</p> - -<p>De quel lieu d’horreur s’enfuyait-il ainsi?—Mauvais -présage!</p> - -<p>—Cette course n’était pas digne d’un homme. Que -voulait-il?</p> - -<p>—Un abri?... On le poursuivait donc?—L’ennemi, -sans doute?—Déjà!—déjà!...</p> - -<p>Au moment où l’oblique lumière de l’astre mourant -l’atteignit des pieds à la tête, on aperçut les cnémides.</p> - -<p>Un vent de fureur et de honte bouleversa les -pensées. On oublia la présence des vierges, qui -devinrent sinistres et plus blanches que de véritables -lis.</p> - -<p>Un nom, vomi par l’épouvante et la stupeur générales, -retentit. C’était un Spartiate! un des Trois-Cents! -On le reconnaissait.—Lui! c’était lui! Un -soldat de la ville avait jeté son bouclier! On fuyait! -Et les autres? Avaient-ils lâché pied, eux aussi, les -intrépides?—Et l’anxiété crispait les faces.—La vue -de cet homme équivalait à la vue de la défaite. Ah! -pourquoi se voiler plus longtemps le vaste malheur! -Ils avaient fui! Tous!... Ils le suivaient! Ils allaient -<span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span> -apparaître d’un instant à l’autre!... Poursuivis par les -cavaliers perses!—Et, mettant la main sur ses yeux, -le cuisinier s’écria qu’il les apercevait dans la -brume!...</p> - -<p>Un cri domina toutes les rumeurs. Il venait d’être -poussé par un vieillard et une grande femme. Tous -deux, cachant leurs visages interdits, avaient -prononcé ces paroles horribles: «Mon fils!»</p> - -<p>Alors, un ouragan de clameurs s’éleva. Les poings -se tendirent vers le fuyard.</p> - -<p>—Tu te trompes. Ce n’est pas ici le champ de -bataille.</p> - -<p>—Ne cours pas si vite. Ménage-toi.</p> - -<p>—Les Perses achètent-ils bien les boucliers et les -épées?</p> - -<p>—Ephialtès est riche.</p> - -<p>—Prends garde à ta droite! Les os de Pélops, -d’Héraklès et de Pollux sont sous tes pieds.—Imprécations! -Tu vas réveiller les mânes de l’Aïeul,—mais -il sera fier de toi.</p> - -<p>—Mercure t’a prêté les ailes de ses talons! Par le -Styx, tu gagneras le prix, aux Olympiades!</p> - -<p>Le soldat semblait ne pas entendre et courait -toujours vers la Ville.</p> - -<p>Et, comme il ne répondait ni ne s’arrêtait, cela -exaspéra. Les injures devinrent effroyables. Les -jeunes filles regardaient avec stupeur.</p> - -<p>Et les prêtres:</p> - -<p>—Lâche! Tu es souillé de boue! Tu n’as pas -embrassé la terre natale; tu l’as mordue!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span> -—Il vient vers la porte!—Ah! par les dieux infernaux!—Tu -n’entreras pas!</p> - -<p>Des milliers de bras s’élevèrent.</p> - -<p>—Arrière! C’est le barathre qui t’attend!—ou -plutôt...—Arrière! Nous ne voulons pas de ton sang -dans nos gouffres!</p> - -<p>—Au combat! Retourne!</p> - -<p>—Crains les ombres des héros, autour de toi.</p> - -<p>—Les Perses te donneront des couronnes! Et des -lyres! Va distraire leurs festins, esclave!</p> - -<p>A cette parole, on vit les jeunes filles de Lacédémone -incliner le front sur leurs poitrines, et, serrant -dans leurs bras les épées portées par les rois libres -dans les âges reculés, elles versèrent des larmes en -silence.</p> - -<p>Elles enrichissaient, de ces pleurs héroïques, la rude -poignée des glaives. Elles comprenaient et se vouaient -à la mort, pour la patrie.</p> - -<p>Soudain, l’une d’entre elles s’approcha, svelte et -pâle, du rempart: on s’écarta pour lui livrer passage. -C’était celle qui devait être un jour l’épouse du -fuyard.</p> - -<p>—Ne regarde pas, Séméïs!... lui crièrent ses -compagnes.</p> - -<p>Mais elle considéra cet homme et, ramassant une -pierre, elle la lança contre lui.</p> - -<p>La pierre atteignit le malheureux: il leva les yeux -et s’arrêta. Et alors un frémissement parut l’agiter. -Sa tête, un moment relevée, retomba sur sa poitrine.</p> - -<p>Il parut songer. A quoi donc?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span> -Les enfants le contemplaient; les mères leur parlaient -bas, en l’indiquant.</p> - -<p>L’énorme et belliqueux cuisinier interrompit son -labeur et quitta son pilon. Une sorte de colère sacrée -lui fit oublier ses devoirs. Il s’éloigna de la cuve et -vint se pencher sur une embrasure de la muraille. -Puis, rassemblant toutes ses forces et gonflant ses -joues, le vétéran cracha vers le transfuge. Et le vent -qui passait emporta, complice de cette sainte indignation, -l’infâme écume sur le front du misérable.</p> - -<p>Une acclamation retentit, approbatrice de cette -énergique marque de courroux.</p> - -<p>On était vengé.</p> - -<p>Pensif, appuyé sur son bâton, le soldat regardait -fixement l’entrée ouverte de la Ville.</p> - -<p>Sur le signe d’un chef, la lourde porte roula entre -lui et l’intérieur des murailles et vint s’enchâsser -entre les deux montants de granit.</p> - -<p>Alors, devant cette porte fermée qui le proscrivait -pour toujours, le fuyard tomba en arrière, tout droit, -étendu sur la montagne.</p> - -<p>A l’instant même, avec le crépuscule et le pâlissement -du soleil, les corbeaux, eux, se précipitèrent sur -cet homme; ils furent applaudis, cette fois, et leur -voile meurtrier le déroba subitement aux outrages de -la foule humaine.</p> - -<p>Puis vint la rosée du soir qui détrempa la poussière -autour de lui.</p> - -<p>A l’aube, il ne resta de l’homme que des os dispersés.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span> -Ainsi mourut, l’âme éperdue de cette seule gloire -que jalousent les dieux et fermant pieusement les -paupières pour que l’aspect de la réalité ne troublât -d’aucune vaine tristesse la conception sublime qu’il -gardait de la Patrie, ainsi mourut, sans parole, serrant -dans sa main la palme funèbre et triomphale -et à peine isolé de la boue natale par la pourpre de -son sang, l’auguste guerrier élu messager de la Victoire -par les Trois-Cents, pour ses mortelles blessures, -alors que, jetant aux torrents des Thermopyles son -bouclier et son épée, ils le poussèrent vers Sparte, -hors du Défilé, le persuadant que ses dernières forces -devaient être utilisées en vue du salut de la République;—ainsi -disparut dans la mort, acclamé ou -non de ceux pour lesquels il périssait, l’<span class="smcap">Envoyé de -Léonidas</span>.</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_148"> - -<h2 class="nobreak">LE SECRET DE L’ANCIENNE MUSIQUE</h2> - -<p class="cent"><i>A Monsieur Richard Wagner.</i></p> - -<p class="sep2">C’était jour d’audition à l’Académie nationale de -Musique.</p> - -<p>La mise à l’étude d’un ouvrage dû à certain compositeur -allemand (dont le nom, désormais oublié, -nous échappe, heureusement!) venait d’être décidée -en haut lieu;—et ce maître étranger, s’il fallait -ajouter créance à divers <i>memoranda</i> publiés par la -<i>Revue des Deux Mondes</i>, n’était rien moins que le -<i>fauteur</i> d’une musique «nouvelle!»</p> - -<p>Les exécutants de l’Opéra ne se trouvaient donc -rassemblés aujourd’hui que dans le but de tirer, -comme on dit, la chose au clair, en déchiffrant la -partition du présomptueux novateur.</p> - -<p>La minute était grave.</p> - -<p>Le directeur apparut sur le théâtre et vint -<span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span> -remettre au chef d’orchestre la volumineuse partition en -litige. Celui-ci l’ouvrit, y jeta les yeux, tressaillit et -déclara que l’ouvrage lui paraissait inexécutable à -l’Académie de musique de Paris.</p> - -<p>—Expliquez-vous, dit le directeur.</p> - -<p>—Messieurs, reprit le chef d’orchestre, la France -ne saurait prendre sur elle de tronquer, par une exécution -défectueuse, la pensée d’un compositeur... <i>à -quelque nation qu’il appartienne</i>.—Or, dans les parties -d’orchestre spécifiées par l’auteur, figure... un -instrument militaire aujourd’hui tombé en désuétude -et qui n’a plus de représentant parmi nous; cet instrument, -qui fit les délices de nos pères, avait nom -jadis: <i>le Chapeau-chinois</i>. Je conclus que la disparition -radicale du Chapeau-chinois en France nous -oblige à décliner, quoique à regret, l’honneur de -cette interprétation.</p> - -<p>Ce discours avait plongé l’auditoire dans cet état -que les physiologistes appellent l’état <i>comateux</i>.—Le -Chapeau-chinois!!—Les plus anciens se souvenaient -à peine de l’avoir entendu dans leur enfance. -Mais il leur eût été difficile, aujourd’hui, de préciser -même sa forme.—Tout à coup, une voix articula ces -paroles inespérées: «Permettez, je crois que j’en -connais un.» Toutes les têtes se retournèrent; le -chef d’orchestre se dressa d’un bond: «Qui a parlé?»—«Moi, -les cymbales», répondit la voix.</p> - -<p>L’instant d’après, les cymbales étaient sur la scène -entourées, adulées et pressées de vives interrogations.—Oui, -continuaient-elles, je connais un vieux -<span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span> -professeur de Chapeau-chinois, passé maître en son -art, et je sais qu’il existe encore!</p> - -<p>Ce ne fut qu’un cri. Les cymbales apparurent -comme un sauveur! Le chef d’orchestre embrassa son -jeune séide (car les cymbales étaient jeunes encore). -Les trombones attendris l’encourageaient de leurs -sourires; une contrebasse lui détacha un coup d’œil -envieux; la caisse se frottait les mains:—«Il ira -loin!» grommelait-elle.—Bref, en cet instant rapide, -les cymbales connurent la gloire.</p> - -<p>Séance tenante, une députation, qu’elles précédèrent, -sortit de l’Opéra, se dirigeant vers les Batignolles, -dans les profondeurs desquelles devait s’être retiré, -loin du bruit, l’austère virtuose.</p> - -<p>On arriva.</p> - -<p>S’enquérir du vieillard, gravir ses neuf étages, se -suspendre à la patte pelée de sa sonnette et attendre, -en soufflant, sur le palier, fut pour nos ambassadeurs -l’affaire d’une seconde.</p> - -<p>Soudain, tous se découvrirent: un homme d’aspect -vénérable, au visage entouré de cheveux argentés -qui tombaient en longues boucles sur ses épaules, -une tête à la Béranger, un personnage de romance, -se tenait debout sur le seuil et paraissait convier les -visiteurs à pénétrer dans son sanctuaire.</p> - -<p>—C’était lui! L’on entra.</p> - -<p>La croisée, encadrée de plantes grimpantes, était -ouverte sur le ciel, en ce moment empourpré des -merveilles du couchant. Les sièges étaient rares: la -couchette du professeur remplaça, pour les délégués -<span class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span> -de l’Opéra, ces ottomanes, ces poufs, qui, chez les -musiciens modernes, abondent, hélas! trop souvent. -Dans les angles s’ébauchaient de vieux chapeaux-chinois; -çà et là gisaient plusieurs albums dont les -titres commandaient l’attention.—C’était d’abord: -<i>Un premier amour!</i> mélodie pour chapeau-chinois -seul, suivie de <i>Variations brillantes sur le Choral de -Luther</i>, concerto pour trois chapeaux-chinois. Puis -septuor de chapeaux-chinois (grand unisson) intitulé: -<span class="smcap">Le Calme</span>. Puis une œuvre de jeunesse (un peu entachée -de romantisme): <i>Danse nocturne de jeunes -Mauresques dans la campagne de Grenade, au plus -fort de l’Inquisition</i>, grand boléro pour chapeau-chinois; -enfin, l’œuvre capitale du maître: <i>Le Soir -d’un beau jour</i>, ouverture pour cent cinquante chapeaux-chinois.</p> - -<p>Les cymbales, très émues, prirent la parole au -nom de l’Académie nationale de Musique.—«Ah! -dit avec amertume le vieux maître, on se souvient -de moi maintenant? Je devrais... Mon pays avant -tout. Messieurs, j’irai.»—Le trombone ayant insinué -que la partie à jouer paraissait difficile:—«Il n’importe,» -dit le professeur en les tranquillisant d’un -sourire. Et, leur tendant ses mains pâles, rompues -aux difficultés d’un instrument ingrat:—«A demain, -messieurs, huit heures, à l’Opéra.»</p> - -<p>Le lendemain, dans les couloirs, dans les galeries, -dans le trou du souffleur inquiet, ce fut un émoi -terrible: la nouvelle s’était répandue. Tous les musiciens, -assis devant leurs pupitres, attendaient, l’arme -<span class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span> -au poing. La partition de la Musique-nouvelle n’était -plus, maintenant, que d’un intérêt secondaire. Tout -à coup, la porte basse donna passage à l’homme d’autrefois: -huit heures sonnaient! A l’aspect de ce représentant -de l’ancienne-Musique, tous se levèrent, -lui rendant hommage comme une sorte de postérité. -Le patriarche portait sous son bras, couché dans un -humble fourreau de serge, l’instrument des temps -passés, qui prenait, de la sorte, les proportions d’un -symbole. Traversant les intervalles des pupitres -et trouvant, sans hésiter, son chemin, il alla s’asseoir -sur sa chaise de jadis, à la gauche de la caisse. -Ayant assuré un bonnet de lustrine noire sur sa tête -et un abat-jour vert sur ses yeux, il démaillota le -chapeau-chinois, et l’ouverture commença.</p> - -<p>Mais, aux premières mesures et dès le premier -coup d’œil jeté sur sa partie, la sérénité du vieux virtuose -parut s’assombrir; une sueur d’angoisse perla -bientôt sur son front. Il se pencha, comme pour mieux -lire et, les sourcils contractés, les yeux rivés au manuscrit -qu’il feuilleta fiévreusement, à peine respirait-il!...</p> - -<p>Ce que lisait le vieillard était donc bien extraordinaire, -pour qu’il se troublât de la sorte!...</p> - -<p>En effet!—Le maître allemand, par une jalousie -tudesque, s’était complu, avec une âpreté germaine, -une malignité rancunière, à hérisser la partie du Chapeau-chinois -de difficultés presque insurmontables! -Elles s’y succédaient, pressées! ingénieuses! soudaines. -C’était un défi!—Qu’on juge: cette partie -<span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span> -ne se composait, exclusivement, que de <i>silences</i>. Or, -même pour les personnes qui ne sont pas du métier, -qu’y a-t-il de plus difficile à exécuter que le <i>silence</i> -pour le Chapeau-chinois?... Et c’était un <em>CRESCENDO</em> -de silences que devait exécuter le vieil artiste!</p> - -<p>Il se roidit à cette vue; un mouvement fiévreux lui -échappa!... Mais rien, dans son instrument, ne trahit -les sentiments qui l’agitaient. Pas une clochette ne -remua. Pas un grelot! Pas un fifrelin ne bougea. On -sentait qu’il le possédait à fond. C’était bien un maître, -lui aussi!</p> - -<p>Il joua. Sans broncher! Avec une maîtrise, une sûreté, -un <i>brio</i>, qui frappèrent d’admiration tout l’orchestre. -Son exécution, toujours sobre, mais pleine -de nuances, était d’un style si châtié, d’un rendu si -pur, que, chose étrange! il semblait, par moments, -<i>qu’on l’entendait</i>!</p> - -<p>Les bravos allaient éclater de toutes parts quand -une fureur inspirée s’alluma dans l’âme classique du -vieux virtuose. Les yeux pleins d’éclairs et agitant -avec fracas son instrument vengeur qui sembla comme -un démon suspendu sur l’orchestre:</p> - -<p>—Messieurs, vociféra le digne professeur, j’y -renonce! Je n’y comprends rien. On n’écrit pas une -ouverture pour un solo! Je ne puis pas jouer! c’est -trop difficile. Je proteste! au nom de M. Clapisson! Il -n’y a pas de mélodie là-dedans. C’est du charivari! -L’Art est perdu! Nous tombons dans le vide.</p> - -<p>Et, foudroyé par son propre transport, il trébucha.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span> -Dans sa chute, il creva la grosse caisse et y disparut -comme s’évanouit une vision!</p> - -<p>Hélas! il emportait, en s’engouffrant ainsi dans -les flancs profonds du monstre, le secret des charmes -de l’ancienne-Musique.</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_155"> - -<h2 class="nobreak">SENTIMENTALISME</h2> - -<p class="cent"><i>A Monsieur Jean Marras.</i></p> - -<div class="citat">«Je m’estime peu quand je -m’examine; beaucoup, quand -<ins id="cor_24" title="j">je</ins> me compare.»</div> - -<div class="attribr"><span class="smcap">Monsieur tout-le-monde.</span></div> - -<p class="sep2">Par un soir de printemps, deux jeunes gens bien -élevés, Lucienne Émery et le comte Maximilien de -W*** étaient assis sous les grands arbres d’une avenue -des Champs-Élysées.</p> - -<p>Lucienne est cette belle jeune femme à jamais -parée de toilettes noires, dont le visage est d’une -pâleur de marbre et dont l’histoire est inconnue.</p> - -<p>Maximilien, dont nous avons appris la fin tragique, -<i>était</i> un poète d’un talent merveilleux. De plus, il -était bien fait, et de manières accomplies. Ses yeux -reflétaient la lumière intellectuelle, charmants, mais, -comme des pierreries, un peu froids.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span> -Leur intimité datait de six mois à peine.</p> - -<p>Ce soir-là, donc, ils regardaient, en silence, les -vagues silhouettes des voitures, des ombres, des promeneurs.</p> - -<p>Tout à coup madame Émery prit, doucement, la -main de son amant:</p> - -<p>—Ne vous semble-t-il pas, mon ami, lui dit-elle, -que, sans cesse agités d’impressions artificielles -et, pour ainsi dire, abstraites, les grands artistes—comme -vous—finissent par émousser en eux -la faculté de subir <i>réellement</i> les tourments ou les -voluptés qui leur sont dévolus par le Sort! Tout -au moins traduisez-vous avec une gêne,—qui vous -ferait passer pour insensibles,—les sentiments personnels -que la vie vous met en demeure d’éprouver. -Il semblerait, alors, à voir la froide mesure de vos -mouvements, que vous ne palpitez que par courtoisie. -L’Art, sans doute, vous poursuit d’une préoccupation -constante jusque dans l’amour et dans la douleur. -A force d’analyser les complexités de ces mêmes sentiments, -vous craignez trop de ne pas être parfaits -dans vos manifestations, n’est-ce pas?... de manquer -d’exactitude dans l’exposé de votre trouble?... -Vous ne sauriez vous défaire de cette arrière-pensée. -Elle paralyse chez vous les meilleurs élans et tempère -toute expansion naturelle. On dirait que,—princes -d’un autre univers,—une foule invisible ne cesse de -vous environner, prête à la critique ou à l’ovation.</p> - -<p>»Bref, lorsqu’un bonheur ou un grand malheur vous -arrivent, ce qui s’éveille, en vous, tout d’abord, avant -<span class="pagenum" id="Page_157">[p. 157]</span> -même que votre esprit s’en soit bien rendu compte, -c’est l’obscur désir d’aller trouver quelque comédien -hors ligne pour lui demander quels sont les gestes -convenables <i>où vous devez vous laisser emporter</i> par -la circonstance. L’Art conduirait-il à l’endurcissement?... -Cela m’inquiète.</p> - -<p>—Lucienne, répondit le comte, j’ai connu certain -chanteur qui, auprès du lit de mort de sa fiancée et -entendant la sœur de celle-ci se répandre en sanglots -convulsifs, ne pouvait s’empêcher de remarquer, -malgré son affliction, les défauts d’émission vocale -qu’il y avait lieu de signaler dans ces sanglots et -songeait, vaguement, aux exercices propres à leur -donner «plus de corps». Ceci vous semble mal?... -Cependant, notre chanteur mourut de cette séparation, -et la survivante quitta le deuil juste au jour -prescrit par l’usage.</p> - -<p>Madame Émery regarda Maximilien.</p> - -<p>—A vous entendre, dit-elle, il serait difficile de -préciser en quoi consiste la sensibilité véritable et à -quels signes on peut la reconnaître.</p> - -<p>—Je veux bien dissiper vos doutes à ce sujet, -répondit en souriant M. de W***. Mais les termes... -techniques... sont déplaisants, et je crains...</p> - -<p>—Laissez donc! j’ai mon bouquet de violettes de -Parme, vous avez votre cigare; je vous écoute.</p> - -<p>—Eh bien! soit; j’obéis, répliqua Maximilien.—Les -fibres cérébrales affectées par les sensations de -joie ou de peine paraissent, dites-vous, comme détendues -chez l’artiste, par ces excès d’émotions intellectuelles -<span class="pagenum" id="Page_158">[p. 158]</span> -que nécessite, chaque jour, le culte de l’Art?—Moi, -je ne les crois que sublimées, au contraire, ces -mystérieuses fibres!—Les autres hommes semblent -gratifiés de propriétés de tendresse mieux conditionnées, -de passions plus franches, plus <i>sérieuses</i>, enfin?... -Je vous affirme, moi, que la tranquillité de leurs organismes, -encore un peu obscurcis par l’Instinct, les -porte à nous donner, pour de suprêmes expressions -de sentiments, de simples débordements d’animalité.</p> - -<p>»Je maintiens que leurs cœurs et leurs cerveaux -sont desservis par des centres nerveux qui, ensevelis -dans une torpeur habituelle, résonnent en vibrations -infiniment moins nombreuses et plus sourdes que les -nôtres. On dirait qu’ils ne se hâtent d’évaporer en -clameurs leurs impressions que pour se donner une -illusion d’eux-mêmes ou se justifier, d’avance, de -l’inertie où ils sentent bien qu’ils vont rentrer.</p> - -<p>»Ces natures sans échos sont ce que le monde -appelle des gens «à caractère»,—des êtres, des -cœurs violents et nuls. Cessons d’être dupes de la matité -de leurs cris. Étaler sa faiblesse dans le secret -espoir d’en communiquer la contagion, afin de bénéficier, -au moins fictivement à ses propres yeux, de -l’émotion réelle que l’on parvient, ainsi, à susciter chez -quelques autres,—grâce à cette obscure feintise,—cela -ne convient qu’aux êtres inachevés.</p> - -<p>»Au nom de quels droits réels prétendraient-ils -décréter que toutes ces agitations, de plus <ins id="cor_25" title="ue">que</ins> douteux -aloi, sont de rigueur dans l’expression des souffrances -ou des ivresses de la vie et taxer d’insensibilité -<span class="pagenum" id="Page_159">[p. 159]</span> -ceux dont la pudeur s’en abstient? Le rayon qui -frappe un diamant entouré de gangue y est-il mieux -reflété qu’en un diamant bien taillé où pénètre l’essence -même du feu? En vérité, ceux-là, celles-là, qui -se laissent émouvoir par la crudité des expansions -sont de nature à préférer les bruits confus aux profondes -mélodies: voilà tout.</p> - -<p>—Pardon, Maximilien, interrompit madame Émery: -j’écoute votre analyse un peu subtile avec une admiration -sincère... mais seriez-vous assez aimable pour -me dire quelle est cette heure qui sonne?</p> - -<p>—Dix heures, Lucienne! répondit le jeune homme -en regardant sa montre à la lueur de son cigare.</p> - -<p>—Ah!... Bien.—Continuez.</p> - -<p>—Pourquoi cette inquiétude rare à propos d’une -heure qui passe?</p> - -<p>—Parce que c’est la dernière de notre amour, mon -ami! répondit Lucienne. J’ai accepté de M. de Rostanges -un rendez-vous pour onze <ins id="cor_26" title="heure">heures</ins> et demie, ce -soir; j’ai différé de vous l’apprendre jusqu’au dernier -moment.—M’en voulez-vous?... Pardonnez-moi.</p> - -<p>Si le comte, à ces paroles, devint un peu plus pâle, -l’obscurité protectrice voila cette marque d’émotion; -nul frémissement ne décela ce que dut subir son être -en cet instant.</p> - -<p>—Ah! dit-il d’une voix égale et harmonieuse, un -jeune homme des plus accomplis et qui mérite votre -attachement. Recevez donc mes adieux, chère -Lucienne, ajouta-t-il.</p> - -<p>Il prit la main de sa maîtresse et la baisa.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_160">[p. 160]</span> -—Qui sait ce que nous réserve l’avenir? lui -répondit Lucienne souriante, bien qu’un peu interdite.—Rostanges -n’est qu’un caprice irrésistible.—Et -maintenant, ajouta-t-elle après un bref silence, -continuez, mon ami, je vous prie. Je voudrais apprendre, -avant de nous quitter, <i>ce qui donne le -droit aux grands artistes de tant dédaigner les façons -des autres hommes</i>.</p> - -<p>Un instant se passa, terrible, muet, entre les deux -amants.</p> - -<p>—Nous ressentons, en un mot, les sensations ordinaires, -reprit Maximilien, avec autant d’intensité que -quiconque. Oui, le fait naturel, <i>instinctif</i> d’une sensation, -nous l’éprouvons, physiquement, tout comme -les autres! Mais c’est, seulement, <i>tout d’abord</i>, que -nous le ressentons de cette manière humaine!</p> - -<p>»C’est la presque impossibilité d’exprimer ses <i>prolongements</i> -immédiats en nous qui nous fait paraître -comme paralysés, presque toujours, en bien des circonstances. -Au moment où les autres hommes sont -déjà parvenus à l’oubli, faute de vitalité suffisante, -elles grandissent en notre être, tenez, comme les -rumeurs de la houle lorsqu’on approche de la mer. Ce -sont les perceptions de ces prolongements occultes, -de ces infinies et merveilleuses vibrations qui, seules, -déterminent la supériorité de notre race.—De là ces -discordances apparentes entre les pensées et les attitudes -lorsque l’un d’entre nous, par exemple, essaye -de traduire, à la manière de tout le monde, ce qu’il -éprouve. Songez quelle distance nous sépare de ces -<span class="pagenum" id="Page_161">[p. 161]</span> -âges primitifs du Sentiment, depuis si longtemps -perdus au fond de notre esprit! L’atonie du son de -la voix, l’anomalie du geste, la recherche de nos -paroles, tout est en contradiction avec les sincérités -ayant cours et avec les banalités de langage, -proportionnées à la manière de ressentir de la majorité. -Nous sonnons faux: on nous trouve de glace. -Les femmes, en nous observant alors, n’en reviennent -pas. Elles s’imaginaient volontiers que, nous aussi, -nous allions nous démener au moins quelque peu,—partir, -enfin, pour ces mêmes «nuages» où il est entendu -que se réfugient les «poètes», d’après un dicton -répandu, à dessein, par la Bourgeoisie. Quel étonnement -en voyant arriver précisément le contraire! La -méprisante horreur qu’elles éprouvent, à cette découverte, -pour ceux qui les avaient dupées sur notre -compte, passe toutes bornes,—et, si nous tenions -à la vengeance, celle-là nous serait amusante.</p> - -<p>»Non, Lucienne, il ne nous agrée pas de nous mal -traduire en ces manifestations mensongères où les -gens se produisent. Nous nous efforcerions en vain -de rendosser toute cette défroque humaine, oubliée -dans notre antichambre depuis un temps immémorial!—Nous -nous sommes identifiés avec l’essence -même de la Joie! avec l’idée vive de la Douleur! Que -voulez-vous! C’est ainsi.—Seuls, entre les hommes, -nous sommes parvenus à la possession d’une aptitude -presque divine: celle de transfigurer, à notre -simple contact, les félicités de l’Amour, par exemple, -ou ses tortures, sous un caractère immédiat d’éternité. -<span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span> -C’est là notre indicible secret! Instinctivement, -nous nous refusons à le laisser transparaître,—pour -épargner, autant que possible, à notre prochain, la -honte de nous trouver incompréhensibles.—Hélas! -nous sommes pareils à ces cristaux puissants où -dort, en Orient, le pur esprit des roses mortes et -qui sont hermétiquement voilés d’une triple enveloppe -de cire, d’or et de parchemin.</p> - -<p>»Une seule larme de leur essence,—de cette -essence conservée ainsi dans la grande amphore précieuse -(fortune de toute une race et que l’on se transmet, -par héritage, comme un trésor sacré tout béni -par les aïeux),—suffit à pénétrer bien des mesures -d’eau claire, je vous assure, Lucienne! Et celles-ci, -à leur tour, suffisent à embaumer bien des demeures, -bien des tombeaux, durant de longues années!... -Mais nous ne sommes point pareils (et c’est là notre -crime) à ces flacons remplis de banals parfums, tristes -et stériles fioles qu’on dédaigne le plus souvent de -refermer et dont la vertu s’aigrit où s’évente à tous -les souffles qui passent.—Ayant conquis une pureté -de sensations inaccessible aux profanes, nous deviendrions -menteurs, à nos propres yeux, si nous -empruntions les pantomimes reçues et les expressions -«consacrées» dont le vulgaire se contente. Nous nous -hâterions, en conscience, de le dissuader, s’il ajoutait -foi, ne fût-ce qu’un instant, au premier cri que, parfois, -nous arrache une incidence heureuse ou fatale.—C’est -à la juste notion de la Sincérité que nous devons -d’être sobres dans les gestes, scrupuleux dans -<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span> -les paroles, réservés dans les enthousiasmes, contenus -dans les désespoirs.</p> - -<p>»C’est donc la <i>qualité</i> de nos facultés affectives qui -nous vaut ces inculpations d’endurcissement?...—En -vérité, chère Lucienne, si nous tenions (ce qu’à -Dieu ne plaise!) à cesser d’être incompris de la -plupart des individus,—à revendiquer de leurs -entendements un autre hommage que l’indifférence,—il -serait à désirer, en effet, comme vous le disiez -tout à l’heure, que, dans les grandes occasions, un -bon acteur vînt se placer derrière nous, passât ses -bras sous les nôtres, puis parlât et gesticulât pour -notre compte.—Nous serions sûrs, alors, de toucher -la foule par les seuls côtés qui lui sont accessibles.</p> - -<p>Madame Émery considérait, très pensive, le comte -de W***.</p> - -<p>—Mais, vraiment, mon cher Maximilien, s’écria-t-elle, -vous en viendrez à ne plus oser dire «bonjour» -ou «bonsoir» de peur de paraître... emprunté... au -commun des mortels!—Vous avez des instants -exquis et inoubliables, je l’avoue, et suis fière de -vous les <ins id="cor_27" title="avoirs">avoir</ins> inspirés...—Parfois, vous m’avez -éblouie des profondeurs de votre cœur et des douces -expansions de votre tendresse; oui, jusqu’à je ne sais -quels ravissements dont j’emporte à jamais l’étrange -et troublant souvenir!... Mais, que voulez-vous!... -vous m’échappez—d’un regard où je ne puis vous -suivre!—et je ne serai jamais bien persuadée que -vous éprouvez vous-même, d’une manière autre -qu’imaginaire, ce que vous faites ressentir.—C’est à -<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span> -cause de ceci, Max, que je ne puis que me séparer de -vous.</p> - -<p>—Je me résigne donc à ne pas être <i>ordinaire</i>, -dussé-je encourir le dédain des braves gens qui -(peut-être avec raison) se jugent mieux organisés que -moi, répondit le comte.—Tout le monde, d’ailleurs, -me paraît, aujourd’hui, plus ou moins revenu -d’éprouver quoi que ce soit. J’espère qu’il y aura -bientôt quatre ou cinq cents théâtres par capitale, -où les événements usuels de la vie étant joués sensiblement -mieux que dans la réalité, personne ne se -donnera plus beaucoup la peine de vivre soi-même. -Lorsqu’on voudra se passionner ou s’émouvoir, on -prendra une stalle, ce sera plus simple.—Ce biais -ne sera-t-il pas mille fois préférable, au point de vue -du bons sens?...—Pourquoi s’épuiser en passions -destinées à l’oubli!... Qu’est-ce qui ne s’oublie pas -un peu, dans le cours d’un semestre?—Ah! si vous -saviez quelle quantité de silence nous portons en -nous!... Mais, pardon, Lucienne: voici dix heures -et demie et je serais indiscret de ne point vous le -rappeler, après votre confidence de tout à l’heure, -murmura Maximilien en souriant et en se levant.</p> - -<p>—Votre conclusion?... dit-elle.—J’arriverai à -temps.</p> - -<p>—Je conclus, répondit Maximilien, que lorsqu’un -quidam s’écrie, à propos de l’un d’entre nous, en se -frappant les parois antérieures de la poitrine comme -pour s’étourdir sur le vide qu’il sent en lui-même: «Il -a trop d’intelligence pour avoir du cœur!» il est, -<span class="pagenum" id="Page_165">[p. 165]</span> -d’abord, fort probable que le quidam se fâcherait tout -rouge si on lui répondait qu’il a, lui, «trop de cœur -pour avoir de l’intelligence!» ce qui prouve qu’au -fond nous n’avons pas choisi la plus mauvaise part, -de l’aveu même de celui qui nous le reproche. -Ensuite, remarquez-vous ce que devient cette phrase, -sous une analyse attentive? C’est comme si l’on disait: -«Cette personne est trop bien élevée pour se donner -la peine d’avoir de bonnes manières!» En quoi consistent -les bonnes manières? C’est ce que le vulgaire, -non plus que l’homme vraiment bien élevé, ne sauront -jamais, malgré tous les codes de civilité puérile et -honnête. De telle sorte que cette phrase n’exprime, -naïvement, que la jalousie instinctive et, pour ainsi -dire, <i>mélancolique</i> de certaines natures en présence -de la nôtre. Ce qui nous sépare, en effet, ce n’est -pas une différence: c’est un infini.</p> - -<p>Lucienne se leva et prit le bras de M. de W***.</p> - -<p>—Je remporte de notre entretien cet axiome, dit-elle, -que, si contradictoires que semblent vos paroles -ou vos manières d’être, quelquefois, dans les circonstances -terribles ou joyeuses de votre existence, -elles ne prouvent en rien que vous soyez...</p> - -<p>—De bois!... acheva le comte avec un sourire.</p> - -<p>Ils regardaient passer les voitures lumineuses. -Maximilien fit signe à l’une d’elles, qui s’approcha. -Lorsque Lucienne s’y fut assise, le jeune homme s’inclina, -silencieusement.</p> - -<p>—Au revoir! cria Lucienne, en lui envoyant un -baiser.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_166">[p. 166]</span> -La voiture s’éloigna. Le comte la suivit des yeux -quelque temps, comme de raison; puis, remontant -l’avenue, à pied, le cigare aux lèvres, il rentra chez -lui, au rond-point.</p> - -<p><ins id="cor_28" title="Quant">Quand</ins> il fut seul, dans sa chambre, il s’assit devant -sa table de travail, prit, dans un nécessaire, une petite -lime et parut absorbé dans le soin de se polir l’extrémité -des ongles.</p> - -<p>Puis il écrivit quelques vers sur une... vallée écossaise, -dont le souvenir lui revint, assez étrangement, -parmi les hasards de l’Esprit.</p> - -<p>Puis il coupa quelques feuillets d’un livre nouveau, -les parcourut,—et jeta le volume.</p> - -<p>Deux heures de la nuit sonnèrent: il s’étira.</p> - -<p>—Ce battement de cœur est, vraiment, insupportable! -murmura-t-il.</p> - -<p>Il se leva, fit retomber les rideaux massifs et les -tentures, alla vers un secrétaire, l’ouvrit, prit dans -un tiroir un petit pistolet «coup de poing», s’approcha -d’un sopha, mit l’arme dans sa poitrine, sourit, -et haussa les épaules en fermant les yeux.</p> - -<p>Un coup sourd, étouffé par les draperies, retentit; -un peu de fumée partit, bleuâtre, de la poitrine du -jeune homme, qui tomba, sur les coussins.</p> - -<p class="sep2">Depuis ce temps, lorsqu’on demande à Lucienne le -motif de ses toilettes sombres, elle répond à ses -amoureux, d’un ton enjoué:</p> - -<p>—Bah! que voulez-vous! Le noir me va si bien!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span> -Mais son éventail de deuil palpite, alors, sur son -sein, comme l’aile d’un phalène sur une pierre tombale.</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_168"> - -<h2 class="nobreak">LE PLUS BEAU DINER DU MONDE!</h2> - -<div class="citat">Un coup du Commandeur! un -coup de Jarnac!</div> - -<div class="attrib">(<i>Vieux dicton.</i>)</div> - -<p class="sep2">Xanthus, le maître d’Ésope, déclara, sur la suggestion -du fabuliste, que, s’il avait parié qu’il boirait la -mer, il n’avait point parié de boire les fleuves qui -«entrent dedans», pour me servir de l’aimable français -de nos traducteurs universitaires.</p> - -<p>Certes, une telle échappatoire était fort avisée; -mais, l’Esprit de progrès aidant, ne saurions-nous en -trouver, aujourd’hui, d’équivalentes? de tout aussi -ingénieuses?—Par exemple:</p> - -<p>«Retirez, au préalable, les poissons, qui ne sont -point compris dans la gageure; filtrez!—Défalcation -faite de ces derniers, la chose ira de soi.»</p> - -<p>Ou, mieux encore:</p> - -<p>«J’ai parié que je boirai la mer! bien; mais pas -<span class="pagenum" id="Page_169">[p. 169]</span> -d’un seul trait! Le sage doit ne jamais précipiter -ses actions: je bois lentement. Ce sera donc, simplement, -<i>une goutte</i>, n’est-ce pas? chaque année.»</p> - -<p>Bref, il est peu d’engagements qu’on ne puisse tenir -d’une certaine façon... et cette façon pourrait être -qualifiée de <i>philosophique</i>.</p> - -<p class="sep2">—«Le plus beau dîner du monde!»</p> - -<p>Telles furent les expressions dont se servit, <i>formellement</i>, -M<sup>e</sup> Percenoix, l’ange de l’Emphytéose, pour -définir, d’une façon positive, le repas qu’il se proposait -d’offrir aux notabilités de la petite ville de D***, -où son étude florissait depuis trente ans et plus.</p> - -<p>Oui. Ce fut au cercle,—le dos au feu, les basques -de son habit sous les bras, les mains dans les poches, -les épaules tendues et effacées, les yeux au ciel, les -sourcils relevés, les lunettes d’or sur les plis de son -front, la toque en arrière, la jambe droite repliée sur -la gauche et la pointe de son soulier verni touchant à -peine à terre,—qu’il prononça ces paroles.</p> - -<p>Elles furent soigneusement notées en la mémoire -de son vieux rival, M<sup>e</sup> Lecastelier, l’ange du Paraphernal, -lequel, assis en face de M<sup>e</sup> Percenoix, le -considérait d’un œil venimeux, à l’abri d’un vaste -abat-jour vert.</p> - -<p>Entre ces deux collègues, c’était une guerre sourde -depuis le lointain des âges! Le repas devenait le -champ de bataille longuement étudié par M<sup>e</sup> Percenoix -et proposé par lui pour en finir. Aussi M<sup>e</sup> Lecastelier, -forçant à sourire l’acier terni de sa face de -<span class="pagenum" id="Page_170">[p. 170]</span> -couteau-poignard, ne répondit-il rien, sur le moment. -Il se sentait attaqué. C’était l’aîné: il laissait Percenoix, -son cadet, parler et s’engager comme une -petite folle.—Sûr de lui (mais prudent!), il voulait, -avant d’accepter la lutte, se rendre un compte méticuleux -des positions et des forces de l’ennemi.</p> - -<p>Dès le lendemain, toute la petite ville de D*** fut -en rumeur. On se demandait quel serait le <i>menu</i> du -dîner.</p> - -<p>Évoquant des sauces oubliées, le receveur particulier -se perdait en conjectures. Le sous-préfet calculait -et prophétisait des <i>suprêmes</i> de phénix servis sur -leurs cendres;—des phénicoptères inconnus voletaient -dans ses rêves. Il citait Apicius.</p> - -<p>Le conseil municipal relisait Pétrone, le critiquait. -Les notables disaient: «Il faut attendre», et calmaient -un peu l’effervescence générale. Tous les invités, -sur l’avis du sous-préfet, prirent des amers huit -jours à l’avance.</p> - -<p>Enfin, le grand jour arriva.</p> - -<p>La maison de M<sup>e</sup> Percenoix était sise près des -Promenades, à une portée de fusil de celle de son -rival.</p> - -<p>Dès quatre heures du soir, une haie s’était formée, -devant la porte, sur deux rangs, pour voir venir les -convives. Au coup de six heures, on les signala.</p> - -<p>L’on s’était rencontré aux Promenades, comme par -hasard, et l’on arrivait ensemble.</p> - -<p>Il y avait, d’abord, le sous-préfet, donnant le bras à -madame Lecastelier; puis le receveur particulier et le -<span class="pagenum" id="Page_171">[p. 171]</span> -directeur de la poste; puis trois personnes d’une -haute influence; puis le docteur, donnant le bras au -banquier; puis une célébrité, l’<i>Introducteur du phylloxera -en France</i>; puis le proviseur du lycée, et quelques -propriétaires fonciers. M<sup>e</sup> Lecastelier fermait la -marche, prisant, parfois, d’un air méditatif.</p> - -<p>Ces messieurs étaient en habit noir, en cravate -blanche, et montraient une fleur à leur boutonnière: -madame Lecastelier, maigre, était en robe de soie -couleur souris-qui-trotte, un peu montante.</p> - -<p>Arrivés devant le portail, et à l’aspect des panonceaux -qui brillaient des feux du couchant, les convives -se retournèrent vers l’horizon magique: les -arbres lointains s’illuminaient; les oiseaux s’apaisaient -dans les vergers voisins.</p> - -<p>—Quel sublime spectacle! s’écria l’<i>Introducteur du -phylloxera</i> en embrassant, du regard, l’Occident.</p> - -<p>Cette opinion fut partagée par les convives, qui -humèrent, un instant, les beautés de la Nature, comme -pour en dorer le dîner.</p> - -<p>L’on entra. Chacun retint son pas dans le vestibule, -par dignité.</p> - -<p>Enfin, les battants de la salle à manger s’entr’ouvrirent. -Percenoix, qui était veuf, s’y tenait seul, -debout, affable.—D’un air à la fois modeste et vainqueur, -il fit le geste circulaire de prendre place. De -petits papiers portant le nom des convives étaient placés, -comme des aigrettes, sur les serviettes pliées en -forme de mitre. Madame Lecastelier compta du regard -les convives, espérant que l’on serait treize à -<span class="pagenum" id="Page_172">[p. 172]</span> -table: l’on était dix-sept.—Ces préliminaires terminés, -le repas commença, d’abord silencieux; on -sentait que les convives se recueillaient et prenaient, -comme on dit, leur élan.</p> - -<p>La salle était haute, agréable, bien éclairée; tout -était bien servi. Le dîner était simple: deux potages, -trois entrées, trois rôtis, trois entremets, des vins -irréprochables, une demi-douzaine de plats divers, -puis le dessert.</p> - -<p>Mais tout était exquis!</p> - -<p>De sorte que, en y réfléchissant, le dîner, eu égard -aux convives et à leur nature, était, précisément, <i>pour -eux</i> «le plus beau dîner du monde!» Autre chose -eût été de la fantaisie, de l’ostentation,—eût <i>choqué</i>. -Un dîner différent eût, peut-être, été qualifié d’atellane, -eût éveillé des idées d’inconvenance, d’orgie..., -et madame Lecastelier se fût levée. Le plus beau dîner -du monde n’est-il pas celui qui est à la pleine satisfaction -du goût de ses convives?</p> - -<p>Percenoix triomphait. Chacun le félicitait avec -chaleur.</p> - -<p>Soudain, après avoir pris le café, M<sup>e</sup> Lecastelier, -que tout le monde regardait et plaignait sincèrement, -se leva, froid, austère, et, avec lenteur, prononça ces -paroles—au milieu d’un silence de mort:</p> - -<p>—J’en donnerai <i>un</i> plus beau l’année prochaine.</p> - -<p>Puis, saluant, il sortit avec sa femme.</p> - -<p>M<sup>e</sup> Percenoix s’était levé. Il calma, par son air -digne, l’inexprimable agitation des convives et le brouhaha -qui s’était produit après le départ des Lecastelier.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_173">[p. 173]</span> -De toutes parts, les questions se croisaient:</p> - -<p class="sep2">—Comment ferait-il pour en donner un plus beau -l’année prochaine, puisque <em>CELUI</em> de maître Percenoix -était <i>le plus beau dîner du monde</i>?</p> - -<p>—Projet absurde!</p> - -<p>—Équivoque?</p> - -<p>—Inqualifiable!</p> - -<p>—Non avenu...</p> - -<p>—Risible!!!</p> - -<p>—Puéril...</p> - -<p>—Indigne d’un homme de sens!</p> - -<p>—La passion l’avait emporté;—l’âge, peut-être!</p> - -<p>On rit beaucoup.—L’<i>introducteur du phylloxera</i>, -qui, pendant le festin, avait fait des mamours à -madame Lecastelier, ne tarissait pas en épigrammes:</p> - -<p>—Ah! ah! En vérité!... Un plus beau!—Et comment -cela?—Oui, comment cela?... La chose était -des plus gaies!</p> - -<p>Il ne tarissait pas.</p> - -<p>M<sup>e</sup> Percenoix se tenait les côtes.</p> - -<p>Cet incident termina joyeusement le banquet. Portant -aux nues l’amphitryon, les convives, bras dessus -bras dessous, s’élancèrent à la débandade hors de la -maison, précédés des lanternes de leurs domestiques. -Ils n’en pouvaient plus de rire devant l’idée saugrenue, -présomptueuse même, et qui ne pouvait se -discuter, de vouloir donner «un plus beau dîner que -le plus beau dîner du monde».</p> - -<p class="sep2">Ils passèrent ainsi, fantastiques et hilares, dans la -<span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span> -haie qui les avait attendus à la porte pour avoir des -nouvelles.</p> - -<p>Puis—chacun rentra chez soi.</p> - -<p>M<sup>e</sup> Lecastelier eut une indigestion épouvantable. -On craignit pour ses jours. Et Percenoix, qui ne «voulait -pas la mort du pécheur», et qui, d’ailleurs, espérait -encore jouir, l’année suivante, du <i>fiasco</i> que -ferait, nécessairement, son collègue, envoyait quotidiennement -prendre le bulletin de la santé du digne -tabellion. Ce bulletin fut inséré dans la feuille départementale, -car tout le monde s’intéressait au pari -imprudent: on ne parlait que du dîner. Les convives -ne s’abordaient qu’en échangeant des mots à voix -basse. C’était grave, très grave: l’honneur de l’endroit -était en jeu.</p> - -<p class="sep2">Pendant toute l’année, M<sup>e</sup> Lecastelier se déroba aux -questions. Huit jours avant l’anniversaire, ses invitations -furent lancées. Deux heures après la tournée -matinale du facteur, ce fut un branle-bas extraordinaire -dans la ville. Le sous-préfet crut immédiatement -de son devoir de renouveler la tournée des amers, -par esprit d’équité.</p> - -<p>Quand vint le soir du grand jour, les cœurs battaient. -Ainsi que l’année précédente, les convives se -rencontrèrent aux Promenades, comme par hasard. -L’avant-garde fut signalée à l’horizon par les cris de -la haie enthousiaste.</p> - -<p>Et le même ciel empourprait, à l’Occident, la ligne -des beaux arbres, lesquels étaient de magnifiques -<span class="pagenum" id="Page_175">[p. 175]</span> -pieds de hêtre appartenant, par préciput et hors part, -à M<sup>e</sup> Percenoix.</p> - -<p>Les convives admirèrent tout cela de nouveau. Puis, -l’on entra chez M. et madame Lecastelier, et l’on -pénétra dans la salle à manger. Une fois assis, après -les cérémonies, les convives, en parcourant le menu -d’un œil sévère, s’aperçurent, avec une stupeur menaçante, -que c’était le <em>MÊME</em> dîner!</p> - -<p>Étaient-ils mystifiés? A cette idée, le sous-préfet -fronça le sourcil et fit, en lui-même, ses réserves.</p> - -<p>Chacun baissa les yeux, ne voulant point (par ce -sentiment de courtoisie, de tact parfait, qui distingue -les personnes de province), laisser éprouver à l’amphitryon -et à sa femme l’impression du profond mépris -que l’on ressentait pour eux.</p> - -<p>Percenoix ne cherchait même pas à dissimuler la -joie d’un triomphe qu’il crut désormais assuré. Et l’on -déplia les serviettes.</p> - -<p>O surprise! Chacun trouvait sur son assiette,—quoi?...—ce -qu’on appelle un jeton de présence,—une -pièce de vingt francs.</p> - -<p>Instantanément, comme si une bonne fée eût donné -un coup de baguette, il y eut une sorte de «passez, -muscade!» général, et tous les «jaunets» disparurent -dans l’enchantement d’une rapidité inconnue.</p> - -<p>Seul, l’<i>Introducteur du phylloxera</i>, préoccupé -d’un madrigal, n’aperçut le napoléon de son assiette -qu’un bon moment après les autres.—Il y eut là un -retard.—Aussi, d’un air gauche, embarrassé, et avec -un sourire d’enfant, murmura-t-il du côté de sa -<span class="pagenum" id="Page_176">[p. 176]</span> -voisine, quelques vagues paroles qui sonnèrent -comme une petite sérénade:</p> - -<p>—Suis-je étourdi! quelle inadvertance!—J’ai failli -laisser tomber... maudite poche!... Cependant, c’est -celle qui a introduit en France... On perd souvent, -faute de précautions... l’on met son argent dans un -gousset, par mégarde; puis, au moindre faux mouvement,—en -déployant sa serviette, par exemple,—vlan! -crac! bing! bonsoir!</p> - -<p>Madame Lecastelier sourit, en fine mouche.</p> - -<p>—Distraction des grands esprits!... dit-elle.</p> - -<p>—Ne sont-ce pas les beaux yeux qui les causent? -répondit galamment le célèbre savant, en <i>remettant</i> -dans sa poche de montre, avec une négligence -enjouée, la belle pièce d’or qu’il avait failli perdre.</p> - -<p>Les femmes comprennent tout ce qui est délicatesse,—et, -tenant compte de l’intention qu’avait eue -l’<i>Introducteur du phylloxera</i>, madame Lecastelier lui -fit la gracieuseté de rougir deux ou trois fois pendant -le dîner, alors que le savant, se penchant vers elle, -lui parlait à voix basse.</p> - -<p>—Paix, monsieur Redoubté!—murmurait-elle.</p> - -<p>Percenoix, en <ins id="cor_29" title="vrai">vraie</ins> tête de linotte, ne s’était aperçu -de rien et n’avait rien eu;—il jasait, en ce moment-là, -comme une pie borgne, et s’écoutait lui-même, -les yeux au plafond.</p> - -<p>Le dîner fut brillant, très brillant. La politique des -cabinets de l’Europe y fut analysée: le sous-préfet -dut même regarder silencieusement, plusieurs fois, -les trois personnes d’une haute influence, et celles-ci, -<span class="pagenum" id="Page_177">[p. 177]</span> -pour lesquelles la Diplomatie n’avait dès longtemps -plus d’arcanes, détournèrent les chiens par une volée -de calembours qui firent l’effet de pétards. Et la joie -des convives fut à son comble quand on servit le -nougat, qui représentait, comme l’année précédente, -la petite ville de D*** elle-même.</p> - -<p>Vers les neuf heures de la soirée, chaque invité, en -remuant discrètement le sucre dans sa tasse de café, -se tourna vers son voisin. Tous les sourcils étaient -haussés et les yeux avaient cette expression atone -propre aux personnes qui, après un banquet, vont -émettre une opinion.</p> - -<p>—C’est le même dîner?</p> - -<p>—Oui, le même.</p> - -<p>Puis, après un soupir, un silence et une grimace -méditative:</p> - -<p>—Le même, absolument.</p> - -<p>—Cependant, n’y avait-il pas <i>quelque</i> chose?...</p> - -<p>—Oui, oui, il y avait quelque chose!</p> - -<p>—Enfin,—là,—il est plus beau!</p> - -<p>—Oui, c’est curieux. C’est le même... et, cependant, -il est plus beau!</p> - -<p>—Ah! voilà qui est particulier!</p> - -<p>Mais en quoi était-<i>il</i> plus beau? Chacun se creusait -inutilement la cervelle.</p> - -<p>On se croyait, tout à coup, le doigt sur le point précis -qui légitimait cette impression indéfinissable de -<i>différence</i> que chacun ressentait—et l’idée, rebelle, -s’enfuyait comme une Galathée qui ne voudrait pas -être vue.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_178">[p. 178]</span> -Puis on se sépara, pour mûrir le problème plus -librement.</p> - -<p>Et, depuis lors, toute la petite ville de D*** est en -proie à l’incertitude la plus lamentable. C’est comme -une fatalité!... Personne ne peut éclaircir le mystère -qui pèse encore aujourd’hui sur le festin victorieux -de M<sup>e</sup> Lecastelier.</p> - -<p>M<sup>e</sup> Percenoix, quelques jours après, étant plongé -dans cette préoccupation,—glissa dans son escalier -et fit une chute dont il décéda.—Lecastelier le -pleura bien amèrement.</p> - -<p>Aujourd’hui, durant les longues soirées d’hiver, -soit à la sous-préfecture, soit à la recette particulière, -on parle, on devise, on se demande, on rêve, et le -thème éternel est remis sur le tapis. On y renonce!... -On arrive bien à <i>un cheveu près</i>, comme à l’aide -d’une 168<sup>e</sup> décimale, puis l’<i>x</i> du rapport se recule -indéfiniment, entre ces deux affirmations à confondre -l’Esprit-humain,—mais qui constituent le Symbole -des préférences <i>indiscutables</i> de la Conscience-publique, -sous la voûte des cieux:</p> - -<p class="sep2"><span class="smcap">Le même... et, cependant, plus beau!</span></p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_179"> - -<h2 class="nobreak">LE DÉSIR D’ÊTRE UN HOMME</h2> - -<p class="cent"><i>A Monsieur Catulle Mendès.</i></p> - -<div class="citat">«Un de ces hommes devant lesquels -la Nature peut se dresser et -dire: «Voilà un Homme!»</div> - -<div class="attribr"><span class="smcap">Shakespeare</span>, <i>Jules César</i>.</div> - -<p class="sep2">Minuit sonnait à la Bourse, sous un ciel plein -d’étoiles. A cette époque, les exigences d’une loi militaire -pesaient encore sur les citadins et, d’après les -injonctions relatives au couvre-feu, les garçons des -établissements encore illuminés s’empressaient pour -la fermeture.</p> - -<p>Sur les boulevards, à l’intérieur des cafés, les -papillons de gaz des girandoles s’envolaient très -vite, un à un, dans l’obscurité. L’on entendait du dehors -le brouhaha des chaises portées en quatuors sur -les tables de marbre; c’était l’instant psychologique -où chaque limonadier juge à propos d’indiquer, d’un -<span class="pagenum" id="Page_180">[p. 180]</span> -bras terminé par une serviette, les fourches caudines -de la porte basse aux derniers consommateurs.</p> - -<p>Ce dimanche-là sifflait le triste vent d’octobre. De -rares feuilles jaunies, poussiéreuses et bruissantes, -filaient dans les rafales, heurtant les pierres, rasant -l’asphalte, puis, semblances de chauves-souris, disparaissaient -dans l’ombre, éveillant ainsi l’idée de -jours banals à jamais vécus. Les théâtres du boulevard -du Crime où, pendant la soirée, s’étaient entre-poignardés -à l’envi tous les Médicis, tous les Salviati -et tous les Montefeltre, se dressaient, repaires du -Silence, aux portes muettes gardées par leurs cariatides. -Voitures et piétons, d’instant en instant, devenaient -plus rares; çà et là, de sceptiques falots de -chiffonniers luisaient déjà, phosphorescences dégagées -par les tas d’ordures au-dessus desquels ils -erraient.</p> - -<p>A la hauteur de la rue Hauteville, sous un réverbère -à l’angle d’un café d’assez luxueuse apparence, -un grand passant à physionomie saturnienne, au -menton glabre, à la démarche somnambulesque, aux -longs cheveux grisonnants sous un feutre genre -Louis XIII, ganté de noir sur une canne à tête d’ivoire -et enveloppé d’une vieille houppelande bleu de roi, -fourrée de douteux astrakan, s’était arrêté comme s’il -eût machinalement hésité à franchir la chaussée qui -le séparait du boulevard Bonne-Nouvelle.</p> - -<p>Ce personnage attardé regagnait-il son domicile? -Les seuls hasards d’une promenade nocturne l’avaient-ils -conduit à ce coin de rue? Il eût été difficile de le -<span class="pagenum" id="Page_181">[p. 181]</span> -préciser à son aspect. Toujours est-il qu’en apercevant -tout à coup, sur sa droite, une de ces glaces étroites -et longues comme sa personne—sortes de miroirs -publics d’attenance, parfois, aux devantures d’estaminets -marquants—il fit une halte brusque, se campa, -de face, vis-à-vis de son image et se toisa, délibérément, -des bottes au chapeau. Puis, soudain, levant -son feutre, d’un geste qui sentait son autrefois, il se -salua non sans quelque courtoisie.</p> - -<p>Sa tête, ainsi découverte à l’improviste, permit alors -de reconnaître l’illustre tragédien Esprit Chaudval, -né Lepeinteur, dit Monanteuil, rejeton d’une très -digne famille de pilotes malouins et que les mystères -de la Destinée avaient induit à devenir grand premier -rôle de province, tête d’affiche à l’étranger et rival -(souvent heureux) de notre Frédérick-Lemaître.</p> - -<p>Pendant qu’il se considérait avec cette sorte de -stupeur, les garçons du café voisin endossaient les -pardessus aux derniers habitués, leur désaccrochaient -les chapeaux; d’autres renversaient bruyamment le -contenu des tirelires de nickel et empilaient en rond -sur un plateau le billon de la journée. Cette hâte, cet -effarement provenaient de la présence menaçante de -deux subits sergents de ville qui, debout sur le seuil -et les bras croisés, harcelaient de leur froid regard le -patron retardataire.</p> - -<p>Bientôt les auvents furent boulonnés dans leurs -châssis de fer,—à l’exception du volet de la glace -qui, par une inadvertance étrange, fut omis au milieu -de la précipitation générale.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_182">[p. 182]</span> -Puis le boulevard devint très silencieux. Chaudval -seul, inattentif à toute cette disparition, était demeuré -dans son attitude extatique au coin de la rue Hauteville, -sur le trottoir, devant la glace oubliée.</p> - -<p>Ce miroir livide et lunaire paraissait donner à -l’artiste la sensation que celui-ci eût éprouvée en se -baignant dans un étang; Chaudval frissonnait.</p> - -<p>Hélas! disons-le, en ce cristal cruel et sombre, le -comédien venait de s’apercevoir vieillissant.</p> - -<p>Il constatait que ses cheveux, hier encore poivre et -sel, tournaient au clair de lune; c’en était fait! Adieu -rappels et couronnes, adieu roses de Thalie, lauriers -de Melpomène! Il fallait prendre congé pour toujours -avec des poignées de mains et des larmes, des Ellevious -et des Laruettes, des grandes livrées et des -rondeurs, des Dugazons et des ingénues!</p> - -<p>Il fallait descendre en toute hâte du chariot de -Thespis et le regarder s’éloigner emportant les camarades! -Puis, voir les oripeaux et les banderoles qui, -le matin, flottaient au soleil jusque sur les roues, -jouets du vent joyeux de l’Espérance, les voir disparaître -au coude lointain de la route, dans le crépuscule.</p> - -<p>Chaudval, brusquement conscient de la cinquantaine -(c’était un excellent homme), soupira. Un brouillard -lui passa devant les yeux; une espèce de fièvre -hivernale le saisit et l’hallucination dilata ses prunelles.</p> - -<p>La fixité hagarde avec laquelle il sondait la glace -providentielle finit par donner à ses pupilles cette -<span class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</span> -faculté d’agrandir les objets et de les saturer de solennité, -que les physiologistes ont constatée chez les -individus frappés d’une émotion très intense.</p> - -<p>Le long miroir se déforma donc sous ses yeux -chargés d’idées troubles et atones. Des souvenirs d’enfance, -de plages et de flots argentés, lui dansèrent -dans la cervelle. Et ce miroir, sans doute à cause des -étoiles qui en approfondissaient la surface, lui causa -d’abord la sensation de l’eau dormante d’un golfe. -Puis s’enflant encore, grâce aux soupirs du vieillard, -la glace revêtit l’aspect de la mer et de la nuit, ces -deux vieilles amies des cœurs déserts.</p> - -<p>Il s’enivra quelque temps de cette vision, mais le -réverbère qui rougissait la bruine froide derrière lui, -au-dessus de sa tête, lui sembla, répercuté au fond de -la terrible glace, comme la lueur d’un <i>phare</i> couleur -de sang qui indiquait le chemin du naufrage au vaisseau -perdu de son avenir.</p> - -<p>Il secoua ce vertige et se redressa, dans sa haute -taille, avec un éclat de rire nerveux, faux et amer, -qui fit tressaillir, sous les arbres, les deux sergents -de ville. Fort heureusement pour l’artiste, ceux-ci, -croyant à quelque vague ivrogne, à quelque amoureux -déçu, peut-être, continuèrent leur promenade -officielle sans accorder plus d’importance au misérable -Chaudval.</p> - -<p>—Bien, renonçons! dit-il simplement et à voix -basse, comme le condamné à mort qui, subitement -réveillé, dit au bourreau: «Je suis à vous, mon -ami.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</span> -Le vieux comédien s’aventura, dès lors, en un monologue, -avec une prostration hébétée.</p> - -<p>—J’ai prudemment agi, continua-t-il, quand j’ai -chargé, l’autre soir, mademoiselle Pinson, ma bonne -camarade (qui a l’oreille du ministre et même -l’oreiller), de m’obtenir, entre deux aveux brûlants, -cette place de gardien de phare dont jouissaient mes -pères sur les côtes ponantaises. Et, tiens! je comprends -maintenant l’effet bizarre que m’a produit -ce réverbère dans cette glace!... C’était mon arrière-pensée.—Pinson -va m’envoyer mon brevet, c’est -sûr. Et j’irai donc me retirer dans mon phare comme -un rat dans un fromage. J’éclairerai les vaisseaux -au loin, sur la mer. Un phare! cela vous a toujours -l’air d’un décor. Je suis seul au monde: c’est l’asile -qui, décidément, convient à mes vieux jours.</p> - -<p>Tout à coup, Chaudval interrompit sa rêverie.</p> - -<p>—Ah ça! dit-il, en se tâtant la poitrine sous sa -houppelande, mais... cette lettre remise par le facteur -au moment où je sortais, c’est sans doute la -réponse?... Comment! j’allais entrer au café pour la -lire et je l’oublie!—Vraiment, je baisse!—Bon! la -voici!</p> - -<p>Chaudval venait d’extraire de sa poche une large -enveloppe, d’où s’échappa, sitôt rompue, un pli ministériel -qu’il ramassa fiévreusement et parcourut, -d’un coup d’œil, sous le rouge feu du réverbère.</p> - -<p>—Mon phare! mon brevet! s’écria-t-il. «Sauvé, -mon Dieu!» ajouta-t-il comme par une vieille habitude -machinale et d’une voix de fausset si brusque, si -<span class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</span> -différente de la sienne qu’il en regarda autour de lui, -croyant à la présence d’un tiers.</p> - -<p>—Allons, du calme et... <i>soyons homme!</i> reprit-il -bientôt.</p> - -<p>Mais, à cette parole, Esprit Chaudval, né Lepeinteur, -dit Monanteuil, s’arrêta comme changé en statue de -sel; ce mot semblait l’avoir immobilisé.</p> - -<p>—Hein? continua-t-il après un silence.—Que -viens-je de souhaiter là?—D’être un Homme?... -Après tout, pourquoi pas?</p> - -<p>Il se croisa les bras, réfléchissant.</p> - -<p>—Voici près d’un demi-siècle que je <i>représente</i>, -que je <i>joue</i> les passions des autres sans jamais les -éprouver,—car, au fond, je n’ai jamais rien -éprouvé, moi.—Je ne suis donc le semblable de ces -«autres» que pour rire!—Je ne suis donc qu’une -<i>ombre</i>? Les passions! les sentiments! les actes réels! -<em>RÉELS</em>! voilà,—voilà ce qui constitue <span class="smcap">l’Homme</span> proprement -dit! Donc, puisque l’âge me force de rentrer -dans l’Humanité, je dois me procurer des passions, ou -quelque sentiment <i>réel</i>..., puisque c’est la condition -<i lang="la" xml:lang="la">sine qua non</i> sans laquelle on ne saurait prétendre au -titre d’Homme. Voilà qui est solidement raisonné; -cela crève de bon sens.—Choisissons donc d’éprouver -celle qui sera le plus en rapport avec ma nature -enfin ressuscitée.</p> - -<p>Il médita, puis reprit mélancoliquement:</p> - -<p>—L’Amour?... trop tard.—La Gloire?... je l’ai -connue!—L’Ambition?... Laissons cette billevesée -aux hommes d’État!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_186">[p. 186]</span> -Tout à coup, il poussa un cri:</p> - -<p>—J’y suis! dit-il: <span class="smcap">le Remords</span>!...—voilà ce qui -sied à mon tempérament dramatique.</p> - -<p>Il se regarda dans la glace en prenant un visage -convulsé, contracté, comme par une horreur surhumaine.</p> - -<p>—C’est cela! conclut-il: Néron! Macbeth! Oreste! -Hamlet! Érostrate!—Les spectres!... Oh! oui! Je -veux voir de <i>vrais</i> spectres, à mon tour!—comme -tous ces gens-là, qui avaient la chance de ne pas -pouvoir faire un pas sans spectres.</p> - -<p>Il se frappa le front.</p> - -<p>—Mais <i>comment</i>?... Je suis innocent comme l’agneau -qui hésite à naître?</p> - -<p>Et, après un <i>temps</i> nouveau:</p> - -<p>—Ah! <i>qu’à cela ne tienne!</i> reprit-il: qui veut la -fin veut les moyens!... J’ai bien le droit de venir à -tout prix ce que <i>je devrais</i> être. J’ai droit à l’Humanité!—Pour -éprouver des remords il faut avoir -commis des crimes? Eh bien, va pour des crimes: -qu’est-ce que cela fait, du moment que ce sera pour... -pour le bon motif?—Oui...—Soit! (Et il se mit à -faire du dialogue:)—Je vais en perpétrer d’affreux.—Quand?—Tout -de suite. Ne remettons pas au lendemain!—Lesquels?—Un -seul!... Mais grand!—mais -extravagant d’atrocité! mais de nature à faire -sortir de l’enfer toutes les Furies!—Et lequel?—Parbleu, -le plus éclatant... Bravo! J’y suis! <em>L’INCENDIE</em>! -Donc, je n’ai que le temps d’incendier! de boucler -mes malles! de revenir, dûment blotti derrière -<span class="pagenum" id="Page_187">[p. 187]</span> -la vitre de quelque fiacre, jouir de mon triomphe au -milieu de la foule épouvantée! de bien recueillir les -malédictions des mourants,—et de gagner le train -du Nord-Ouest avec des remords sur la planche pour -le reste de mes jours. Ensuite, j’irai me cacher dans -mon phare! dans la lumière! en plein Océan! où -la police ne pourra, par conséquent, me découvrir jamais,—mon -crime étant <i>désintéressé</i>. Et j’y râlerai -seul.—(Chaudval ici se redressa, improvisant ce -vers d’allure absolument cornélienne:)</p> - -<p class="verseul">Garanti du soupçon par la grandeur du crime!</p> - -<p>C’est dit.—Et, maintenant—acheva le grand -artiste en ramassant un pavé après avoir regardé -autour de lui pour s’assurer de la solitude environnante—et -maintenant, toi, tu ne refléteras plus -personne.</p> - -<p>Et il lança le pavé contre la glace qui se brisa en -mille épaves rayonnantes.</p> - -<p>Ce premier devoir accompli, et se sauvant à la hâte—comme -satisfait de cette première mais énergique -action d’éclat—Chaudval se précipita vers les boulevards -où, quelques minutes après et sur ses signaux, -une voiture s’arrêta, dans laquelle il sauta et disparut.</p> - -<p>Deux heures après, les flamboiements d’un sinistre -immense, jaillissant de grands magasins de pétrole, -d’huiles et d’allumettes, se répercutaient sur toutes -les vitres du faubourg du Temple. Bientôt les escouades -des pompiers, roulant et poussant leurs appareils, -<span class="pagenum" id="Page_188">[p. 188]</span> -accoururent de tous cotés, et leurs trompettes, -envoyant des cris lugubres, réveillaient en sursaut -les citadins de ce quartier populeux. D’innombrables -pas précipités retentissaient sur les trottoirs: la foule -encombrait la grande place du Château-d’Eau et les -rues voisines. Déjà des chaînes s’organisaient en hâte. -En moins d’un quart d’heure un détachement de -troupes formait cordon aux alentours de l’incendie. -Des policiers, aux lueurs sanglantes des torches, -maintenaient l’affluence humaine aux environs.</p> - -<p>Les voitures, prisonnières, ne circulaient plus. -Tout le monde vociférait. On distinguait des cris lointains -parmi le crépitement terrible du feu. Les victimes -hurlaient, saisies par cet enfer, et les toits des -maisons s’écroulaient sur elles. Une centaine de familles, -celles des ouvriers de ces ateliers qui brûlaient, -devenaient, hélas! sans ressource et sans asile.</p> - -<p>Là-bas, un solitaire fiacre, chargé de deux grosses -malles, stationnait derrière la foule arrêtée au -Château-d’Eau. Et, dans ce fiacre, se tenait Esprit -Chaudval, né Lepeinteur, dit Monanteuil; de temps -à autre il écartait le store et contemplait son œuvre.</p> - -<p>—Oh! se disait-il tout bas, comme je me sens en -horreur à Dieu et aux hommes!—Oui, voilà, voilà -bien le trait d’un réprouvé!...</p> - -<p>Le visage du bon vieux comédien rayonnait.</p> - -<p>—O misérable! grommelait-il, quelles insomnies -vengeresses je vais goûter au milieu des fantômes de -mes victimes! Je sens sourdre en moi l’âme des -Néron, brûlant Rome par exaltation d’artiste! des -<span class="pagenum" id="Page_189">[p. 189]</span> -Érostrate, brûlant le temple d’Éphèse par amour de -la gloire!... des Rostopschine, brûlant Moscou par -patriotisme! des Alexandre, brûlant Persépolis par -galanterie pour sa Thaïs immortelle!... Moi, je brûle -par devoir, n’ayant pas d’autre moyen <i>d’existence</i>!—J’incendie -parce que je me dois à moi-même!... Je -m’acquitte! Quel Homme je vais être! Comme je -vais vivre! Oui, je vais savoir, enfin, ce qu’on -éprouve quand on est bourrelé.—Quelles nuits, magnifiques -d’horreur, je vais délicieusement passer!... -Ah! je respire! je renais!... j’existe!... Quand je -pense que j’ai été comédien!... Maintenant, comme -je ne suis, aux yeux grossiers des humains, qu’un gibier -d’échafaud,—fuyons avec la rapidité de l’éclair! -Allons nous enfermer dans notre phare, pour -y jouir en paix de nos remords.</p> - -<p>Le surlendemain au soir, Chaudval, arrivé à destination -sans encombre, prenait possession de son vieux -phare désolé, situé sur nos côtes septentrionales: -flamme en désuétude sur une bâtisse en ruine, et -qu’une compassion ministérielle avait ravivée pour -lui.</p> - -<p>A peine si le signal pouvait être d’une utilité quelconque: -ce n’était qu’une superfétation, une sinécure, -un logement avec un feu sur la tête et dont tout le -monde pouvait se passer, sauf le seul Chaudval.</p> - -<p>Donc le digne tragédien, y ayant transporté sa -couche, des vivres et un grand miroir pour y étudier -ses effets de physionomie, s’y enferma, sur-le-champ, -à l’abri de tout soupçon humain.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_190">[p. 190]</span> -Autour de lui se plaignait la mer, où le vieil abîme -des cieux baignait ses stellaires clartés. Il regardait -les flots assaillir sa tour sous les sautes du vent, -comme le Stylite pouvait contempler les sables s’éperdre -contre sa colonne aux souffles du shimiel.</p> - -<p>Au loin, il suivait, d’un regard sans pensée, la fumée -des bâtiments ou les voiles des pêcheurs.</p> - -<p>A chaque instant ce rêveur oubliait son incendie.—Il -montait et descendait l’escalier de pierre.</p> - -<p>Le soir du troisième jour, Lepeinteur, disons-nous, -assis dans sa chambre, à soixante pieds au-dessus des -flots, relisait un journal de Paris où l’histoire du -grand sinistre, arrivé l’avant-veille, était retracée.</p> - -<p>—Un malfaiteur inconnu avait jeté quelques allumettes -dans les caves de pétrole. Un monstrueux -incendie qui avait tenu sur pied, toute la nuit, les -pompiers et le peuple des quartiers environnants, -s’était déclaré au faubourg du Temple.</p> - -<p>Près de cent victimes avaient péri: de malheureuses -familles étaient plongées dans la plus noire -misère.</p> - -<p>La place tout entière était en deuil, et encore -fumante.</p> - -<p>On ignorait le nom du misérable qui avait commis -ce forfait et, surtout, le <i>mobile</i> du criminel.</p> - -<p>A cette lecture, Chaudval sauta de joie et, se frottant -fiévreusement les mains, s’écria:</p> - -<p>—Quel succès! Quel merveilleux scélérat je suis! -Vais-je être assez hanté? Que de spectres je vais voir! -Je savais bien que je deviendrais un Homme!—Ah! -<span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span> -le moyen a été dur, j’en conviens! mais il le fallait!... -il le fallait!</p> - -<p>En relisant la feuille parisienne, comme il y était -mentionné qu’une représentation extraordinaire serait -donnée au bénéfice des incendiés, Chaudval -murmura:</p> - -<p>—Tiens! j’aurais dû prêter le concours de mon -talent au bénéfice de mes victimes!—C’eût été ma -soirée d’adieux.—J’eusse déclamé <i>Oreste</i>. J’eusse -été bien nature...</p> - -<p>Là-dessus Chaudval commença de vivre dans son -phare.</p> - -<p>Et les soirs tombèrent, se succédèrent, et les -nuits.</p> - -<p>Une chose qui stupéfiait l’artiste se passait. Une -chose atroce!</p> - -<p>Contrairement à ses espoirs et prévisions, sa conscience -ne lui criait aucun remords. Nul spectre ne -se montrait!—Il n’éprouvait <i>rien, mais absolument -rien</i>!...</p> - -<p>Il n’en pouvait croire le Silence. Il n’en revenait -pas.</p> - -<p>Parfois, en se regardant au miroir, il s’apercevait -que sa tête débonnaire n’avait point changé.—Furieux, -alors, il sautait sur les signaux, qu’il faussait, -dans la radieuse espérance de faire sombrer au loin -quelque bâtiment, afin d’aider, d’activer, de stimuler -le remords rebelle!—d’exciter les spectres!</p> - -<p>Peines perdues!</p> - -<p>Attentats stériles! Vains efforts! Il n’éprouvait -<span class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</span> -rien. Il ne voyait aucun menaçant fantôme. Il ne -dormait plus, tant le désespoir et la <i>honte</i> l’étouffaient.—Si -bien qu’une nuit, la congestion cérébrale l’ayant -saisi en sa solitude lumineuse, il eut une agonie où il -criait,—au bruit de l’océan et pendant que les -grands vents du large souffletaient sa tour perdue -dans l’infini:</p> - -<p>—Des spectres!... Pour l’amour de Dieu!... Que -je voie, ne fût-ce qu’un spectre!—<i>Je l’ai bien gagné!</i></p> - -<p>Mais le Dieu qu’il invoquait ne lui accorda point -cette faveur,—et le vieux histrion expira, déclamant -toujours, en sa vaine emphase, son grand souhait de -voir des spectres...—<i>sans comprendre qu’il était, -lui-même, ce qu’il cherchait</i>.</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_193"> - -<h2 class="nobreak">FLEURS DE TÉNÈBRES</h2> - -<p class="cent"><i>A Monsieur Léon Dierx.</i></p> - -<div class="citat">«Bonnes gens, vous qui passez, -Priez pour les trépassés!»</div> - -<div class="attribr"><span class="smcap">Inscription au bord d’un grand chemin.</span></div> - -<p class="sep2">O belles soirées! Devant les étincelants cafés des -boulevards, sur les terrasses des glaciers en renom, -que de femmes en toilettes voyantes, que d’élégants -«flâneurs» se prélassent!</p> - -<p>Voici les petites vendeuses de fleurs qui circulent -avec leurs corbeilles.</p> - -<p>Les belles désœuvrées acceptent ces fleurs qui passent, -toutes cueillies, mystérieuses...</p> - -<p>—Mystérieuses?</p> - -<p>—Oui, s’il en fut!</p> - -<p>Il existe, sachez-le, souriantes liseuses, il existe, à -<span class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</span> -Paris même, certaine agence sombre qui s’entend -avec plusieurs conducteurs d’enterrement luxueux, -avec des fossoyeurs même, à cette fin de desservir les -défunts du matin en ne laissant pas <i>inutilement</i> s’étioler, -sur les sépultures fraîches, tous ces splendides -bouquets, toutes ces couronnes, toutes ces roses, dont, -par centaines, la piété filiale ou conjugale surcharge -quotidiennement les catafalques.</p> - -<p>Ces fleurs sont presque toujours oubliées après les -ténébreuses cérémonies. L’on n’y songe plus; l’on est -pressé de s’en revenir;—cela se conçoit!...</p> - -<p>C’est alors que nos aimables croque-morts s’en donnent -à cœur-joie. Ils n’oublient pas les fleurs, ces -messieurs! Ils ne sont pas dans les nuages. Ils sont -gens pratiques. Ils les enlèvent par brassées, en silence. -Les jeter à la hâte par-dessus le mur, dans un tombereau -propice, est pour eux l’affaire d’un instant.</p> - -<p>Deux ou trois des plus égrillards et des plus dégourdis -transportent la précieuse cargaison chez des fleuristes -amies qui, grâce à leurs doigts de fées, sertissent -de mille façons, en maints bouquets de corsage et de -main, en roses isolées, même, ces mélancoliques -dépouilles.</p> - -<p>Les petites marchandes du soir alors arrivent, nanties -chacune de sa corbeille. Elles circulent, disons-nous, -aux premières lueurs des réverbères, sur les -boulevards, devant les terrasses brillantes et dans les -mille endroits de plaisir.</p> - -<p>Et les jeunes ennuyés, jaloux de se bien faire venir -des élégantes pour lesquelles ils conçoivent quelque -<span class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</span> -inclination, achètent ces fleurs à des prix élevés et les -offrent à ces dames.</p> - -<p>Celles-ci, toutes blanches de fard, les acceptent -avec un sourire indifférent et les gardent à la main,—ou -les placent au joint de leur corsage.</p> - -<p>Et les reflets du gaz rendent les visages blafards.</p> - -<p>En sorte que ces créatures-spectres, ainsi parées des -fleurs de la Mort, portent, sans le savoir, l’emblème de -l’amour qu’elles donnent et de celui qu’elles reçoivent.</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_196"> - -<h2 class="nobreak"><span class="cs8">L’APPAREIL</span><br /> -<span class="cs6">POUR</span><br /> -L’ANALYSE CHIMIQUE DU DERNIER SOUPIR</h2> - -<div class="citat">«<span lang="la" xml:lang="la">Utile dulci.</span>»</div> - -<div class="attrib"><span class="smcap">Flaccus.</span></div> - -<p class="sep2">C’en est fait!—Nos victoires sur la Nature ne se -comptent plus. Hosannah! Plus même le temps d’y -penser! Quel triomphe!... A quoi bon penser, en -effet?—De quel droit?—Et puis: penser? au fond, -qu’est-ce que ça veut dire? Mots que tout cela!... -Découvrons à la hâte! Inventons! Oublions! Retrouvons! -Recommençons et—passons! Ventre à terre! -Bah! le Néant saura bien reconnaître les siens.</p> - -<p>O magie! Voici qu’enfin les plus subtils instruments -de la Science deviennent des jouets entre les mains -des enfants! Témoin le délicieux Appareil du professeur -Schneitzoëffer (junior), de Nürnberg (Bayern), -pour l’<i>Analyse chimique du dernier soupir</i>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_197">[p. 197]</span> -Prix: un double thaler—(7 fr. 95 avec la boîte),—un -don!...—Affranchir. Succursales à Paris, à -Rome et dans toutes les capitales.—Le port en sus.—Éviter -les contrefaçons.</p> - -<p>Grâce à cet Appareil, les enfants pourront, dorénavant, -regretter leurs parents sans douleur.</p> - -<p>Ah! le bien-être physique avant tout!—Dût-il ressembler -à la description que le moraliste nous donne -de l’intérieur du couvent dans <i>Justine, ou la Vertu -récompensée</i>.</p> - -<p>C’est à se demander, en un mot, si l’Age d’or ne -revient pas.</p> - -<p>Un pareil instrument trouve, tout naturellement, -sa place parmi les étrennes utiles à propager dans les -familles, à ce double titre: la joie des enfants et la -tranquillité des parents.</p> - -<p>L’on peut aussi le glisser dans un œuf de Pâques, -le suspendre aux arbres de Noël, etc.</p> - -<p>L’illustre inventeur fait une remise aux journaux -qui voudront l’offrir en prime à leurs abonnés; il -se recommande également aux promoteurs de tombolas; -les loteries nationales en redemandent.</p> - -<p>Ce bijou peut être placé à propos sous la serviette -d’un aïeul dans un dîner de fête—ou dans un repas -de noces—ou dans la corbeille, comme présent à la -belle-mère, ou même offert, tout bonnement, de la -main à la main, aux progénitures de ses vieux amis -de la province lorsqu’on désire causer à ceux-ci ce -qui s’appelle une charmante surprise.</p> - -<p>Figurons-nous, en effet, l’heure de la sieste du soir -<span class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</span> -dans une petite ville.—Les mères de famille, ayant -fait leurs emplettes, sont rentrées chacune chez soi. -L’on a dîné.—La famille a passé au salon. C’est l’une -de ces veillées sans visites, où, rassemblés autour de -l’âtre, les parents somnolent un peu. La lampe est -baissée, et l’abat-jour adoucit encore sa lumière. Les -mèches des bonnets de soie noire dépassent, inclinées, -les oreillards des fauteuils. Le loto, parfois si tragique, -est suspendu; le jeu de l’Oie, lui-même, est relégué -dans le grand tiroir. La gazette gît aux pieds des -dormeurs. Le vieil invité, disciple (tout bas) de Voltaire, -digère paisiblement, plongé dans quelque -moelleux crapaud. On n’entend que l’aiguille égale -de la jeune fille piquant sa broderie auprès de la -table et scandant ainsi la paisible respiration des -auteurs de la sienne, le tout mesuré sur le tic-tac -de la pendule. Bref, l’honnête salon bourgeois respire -la quiétude bien acquise.</p> - -<p>Doux tableaux de la famille, le Progrès, loin de -vous exclure, vous rajeunit, comme un habile tapissier -rénove des meubles d’antan!</p> - -<p>Mais, ne nous attendrissons pas.</p> - -<p>A quoi vont s’amuser, alors, les enfants, au lieu -de faire du bruit et de réveiller les parents en courroux, -avec leurs anciens jouets,—si tapageurs!—Regardez!—Les -voici qui viennent, sur la pointe -des pieds, <i lang="en" xml:lang="en">on tip toe</i>, en comprimant les frais éclats -de leur fou rire inextinguible.—Chut!... Ils approchent, -innocemment, de la bouche de leurs ascendants -le petit Appareil du professeur Schneitzoëffer (junior)!—(En -<span class="pagenum" id="Page_199">[p. 199]</span> -France on prononce <i>Bertrand</i>, pour aller plus -vite.)</p> - -<p>C’est là le jeu!—Pauvres petits!...—Ils -s’exercent!... Ils préludent à ce moment (hélas! -auquel il devrait être si normal de s’habituer de -bonne heure), où ils feront la chose <i>pour de vrai</i>. -Ils usent ainsi, par une sorte de gymnastique morale, -le <i>trop</i> poignant du chagrin futur qu’ils éprouveraient -de la perte de leurs proches (n’étant cette -factice accoutumance). Ils en émoussent, à l’avance, -le crève-cœur final!</p> - -<p>L’ingénieux du procédé consiste à recueillir, dans -cet alambic de luxe, bon nombre d’<i>avant-derniers</i> -souffles, pendant le sommeil de la Vie, pour pouvoir, -un jour, en comparant les précipités, reconnaître <i>en -quoi</i> s’en différencie le <i>premier</i> du sommeil de la -Mort. Cet amusement n’est donc, au fond, qu’un fortifiant -préventif, qui dépure, d’ores et déjà, de toutes -prédispositions aux émotions <i>trop</i> douloureuses, les -tempéraments si tendres de nos benjamins! Elle les -familiarise artificiellement avec les angoisses du jour -de deuil, qui, <em>ALORS</em>, ne seront plus que connues, ressassées -et insignifiantes.</p> - -<p>Et comme, au réveil, on embrasse toutes ces chères -têtes blondes!—Avec quelle douce mélancolie ne -presse-t-on pas contre son cœur ces gais espiègles!</p> - -<p>Pourrions-nous, sans forfaire à notre mandat de -philosophe, résister au devoir de le redire?... Fût-ce -à contre-cœur?—C’est un joyau scientifique,—indispensable -dans tout salon de bonne compagnie,—et -<span class="pagenum" id="Page_200">[p. 200]</span> -les services qu’il peut rendre à la société proprement -dite et au Progrès prescrivent à tous égards -l’obligation de le préconiser avec feu.</p> - -<p>On ne saurait trop inculquer au jeune âge—et -bientôt, même, au bas âge,—le goût de ce délassement -hygiénique.</p> - -<p>L’appareil Schneitzoëffer (junior)—le seul dont -l’usage donne du ton aux nerfs des enfants <i>trop</i> -aimants,—est appelé à devenir, pour ainsi dire, le -<i lang="la" xml:lang="la">vade mecum</i> du collégien en vacances, qui en étudiera -l’application, l’aimable mutin, entre celle de -deux verbes pronominaux ou déponents. Ses maîtres -lui indiqueront cela comme devoir à faire.—A la rentrée, -le joujou, ce sera pour mettre dans son pupitre.</p> - -<p>Heureux siècle!—Au lit de mort, maintenant, quelle -consolation pour les parents de songer que ces doux -êtres—trop aimés!—ne perdront plus le temps—le -temps, qui est de l’argent!—en flux inutiles des -glandes lacrymales et en ces gestes saugrenus qu’entraînent, -presque toujours, les décès inopinés!... Que -d’inconvénients évités par l’emploi quotidien de ce -préservatif!</p> - -<p>Une fois le pli bien pris, les héritiers,—ayant -acquis l’indifférence éclairée, sympathique, attristée, -convenable, enfin,—devant le trépas des leurs,—en -ayant, disons-nous, dilué la désolation de longue -main,—n’auront plus à redouter les conséquences -du trouble et de l’ahurissement où la soudaineté des -apprêts lugubres plongeait parfois les ancêtres: -ils seront vaccinés contre ce désespoir. Une ère -<span class="pagenum" id="Page_201">[p. 201]</span> -nouvelle va s’inaugurer, positivement, à cet égard.</p> - -<p>Les obsèques se feront sans trouble, et, pour ainsi -dire, à la diable.</p> - -<p>Notre devise doit être en toute circonstance (ne -l’oublions jamais!) celle-ci:—Du calme!—Du -calme.—Du calme.</p> - -<p>Ainsi, les intérêts, négligés pendant les premiers -jours, l’effarement et le désarroi du moment dont ne -profite que la rapacité proverbiale des fossoyeurs—(quels -noirs tracassiers!...),—les testaments rédigés -à la hâte, et, comme on dit, de bric et de broc,—olographes -incompréhensibles sur lesquels s’abat la -volée de corbeaux des hommes de loi au grand préjudice -des collatéraux, devenus inconsolables,—les -suprêmes instructions dictées à l’étourdie par les -moribonds, l’incurie de la maison mortuaire, les dilapidations -des serviteurs,—que de détriments peut -conjurer l’usage journalier de l’appareil Schneitzoëffer -(junior)!</p> - -<p>On escoffiera les cadavres le plus vivement possible,—et -l’on ne s’apercevra même pas, dans la -maison, que vous avez disparu. Tout continuera, sur -l’heure même, son train-train raisonnable.</p> - -<p>Les arts vont s’en ressentir. Grâce à lui, dans -quelque dix ans, le tableau de la <i>Fille du Tintoret</i> ne -sera plus remarquable que comme coloration, et les -marches funèbres de Beethoven et de Chopin ne se -comprendront plus que comme musique de danse.</p> - -<p>Oh! nous n’ignorons pas contre quels préjugés -doit lutter Schneitzoëffer!... Mais, sommes-nous, oui -<span class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</span> -ou non, dans un siècle pratique, positif et de lumières? -Oui.—Eh bien! soyons de notre siècle! Il faut être de -son siècle.—Qui est-ce qui veut souffrir, aujourd’hui? -En réalité?—Personne.—Donc, plus de fausse -pudeur ni de sensiblerie de mauvais aloi. Plus de sentimentalités -stériles, dommageables, le plus souvent -exagérées, et dont ne sont même plus dupes les passants—aux -coups de chapeaux convenus devant les -corbillards.</p> - -<p>Au nom de la Terre, un peu de bon sens et de -sincérité!—Quelques grands airs que nous prenions, -étions-nous visibles au microscope solaire il y a -quelques années? Non. Donc ne condamnons pas -trop vite ce qui nous choque, faute d’habitude et de -réflexion suffisante! Courageux libres penseurs, mettons -à la mode la dignité souriante de la douleur -filiale, en l’émondant, à l’avance, de ses côtés écervelés -qui frisent, parfois, le grotesque.</p> - -<p>Disons plus: la pieuse prostration de l’enfant qui a -perdu sa vieille mère, par exemple, n’est-elle pas (de -nos jours) un luxe que les indigents, harcelés par -une tâche obligatoire, ne peuvent se permettre? Le -loisir de cette songerie morbide n’est donc pas de première -nécessité: l’on peut, enfin, <i>s’en passer</i>. Les -gémissements des personnes aisées sont-ils autre -chose qu’un gaspillage du temps social compensé par -le travail des classes laborieuses qui, moins favorisées -de dame Fortune, renfoncent les leurs.</p> - -<p>Le rentier ne larmoie sur ses défunts qu’aux frais -des besogneux: il se fait offrir, implicitement, le -<span class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</span> -coût social de cette prérogative, les pleurs, par ceux-là -mêmes qui n’ont le moyen d’en répandre qu’à la -dérobée.</p> - -<p>Nous appartenons tous, aujourd’hui, à la grande -Famille humaine; c’est démontré. Dès lors, pourquoi -regretter celui-ci plutôt que celui-là?... Concluons: -puisque tout s’oublie, ne vaut-il pas mieux -s’habituer à l’oubli <i>immédiat</i>?—Les grimaces les -plus affolées, les sanglots, les hoquets les mieux -entrecoupés, les hululations et jérémiades les plus -désolées ne ressuscitent, hélas! personne.</p> - -<p>Et, fort heureusement, même, à la fin!... Sans -quoi ne serions-nous pas bientôt serrés, sur la planète, -comme un banc de harengs?—Prolifères -comme nous le devenons, ce serait à n’y pas tenir. -L’inéluctable prophétie des économistes s’accomplirait -à courte échéance; le digne Polype humain -mourrait de pléthore,—et,—les débouchés intermittents -des guerres ou des épidémies une fois reconnus -insuffisants,—s’assommer, réciproquement, -à grands coups de sortie-de-bal, deviendrait indispensable -si l’on persistait à vouloir respirer ou circuler -sur ce globe,—sur ce globe où la Science nous -prouve, par A plus B, que nous ne sommes, après -tout, qu’une vermine provisoire.</p> - -<p>Ceci soit dit pour ces persifleurs, vous savez? pour -ces sombres écrivains qu’il faut relire plusieurs fois -si l’on veut pénétrer la <i>véritable</i> signification de ce -qu’ils disent.</p> - -<p>—«Sans douleur! Messieurs! accourez! Demandez! -<span class="pagenum" id="Page_204">[p. 204]</span> -Faites-vous servir! 7 fr. 95 avec la boîte!—Voyez... -mesdames et messieurs, voilà l’objet!... L’âme est au -fond. Elle doit être au fond!—Le tableau que vous -apercevez là, sur la devanture, au bout de ma -baguette, représente l’illustre professeur, au moment -où, débarquant sur les bords heureux de la Seine, il -est accueilli par M. Thiers, le Shah de Perse, et -une foule de personnages éclairés.—L’instrument -est inoffensif! Totalement inoffensif. Surtout, si l’on -veut bien prendre la peine de parcourir—(non d’un -œil hagard et distrait, comme celui dont vous m’honorez -en ce moment sublime, mais avec attention et -maturité)—l’instruction qui l’accompagne. Les réactifs -employés,—révulsifs, toxiques et sternutatoires,—étant -le secret de l’inventeur, l’Administration des -brevets nous interdit, malheureusement, de les divulguer. -L’avis nous en est parvenu hier, par les soins -du Bureau des cocardes.</p> - -<p>»Toutefois, pour rassurer les clients de la Bourgeoisie, -classe à laquelle s’adresse, tout spécialement, -le professeur, nous pouvons révéler que la -mixture contenue dans la boule de cristal multicolore -dont se constitue l’Appareil en sa forme, est à base -de nitro-glycérine et chacun sait que rien n’est plus -inoffensif et plus onctueux que la glycérine. On -l’emploie journellement pour la toilette. (Agiter avant -de s’en servir.)—Hâtez-vous! Ces bijoux orthopédiques -du cœur sont le succès de l’époque! On les -enlève par grosses! La manufacture de Nuremberg -est surmenée!...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</span> -»L’étonnant professeur Schneitzoëffer (junior) lui-même -est aux abois, ne pouvant plus suffire aux commandes, -malgré les obstacles que lui suscite, à tout -instant, le clergé.</p> - -<p>»Trésor des nerfs, calmant gradué, Oued-Allah des -familles, cet Appareil s’impose aux parents sérieux -qui, revenus des préjugés du cœur, jugent que si le -sentiment est chose à ses moments suave, pas <i>trop</i> -n’en faut, lorsqu’on est, véritablement, un Homme!—L’Humanité, -en effet, sous l’antique lumière des -astres, ne s’appelle plus, aujourd’hui, que le public -et l’Homme que l’individu. Nous en prenons à témoin -non plus un vague et démodé firmament, mais le -Système solaire, mesdames et messieurs, oui, le Système -solaire! depuis Mercure jusqu’à l’inévitable -Zêta Herculis<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.»</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> -Il est officiel, aujourd’hui, que la totalité de notre Système -solaire se dirige, insensiblement, vers le point céleste -marqué par la sixième étoile de la constellation d’Hercule, -(soit <i>Zêta Herculis</i>, d’après notre langage). Ce gouffre igné,—de -dimensions telles que les chiffres qui l’expriment confondraient -quelque peu la pensée (si, pour ceux qui pensent, le -ciel apparent pouvait avoir une importance quelconque)—semble, -en astronomie, devoir être la fin ou l’effacement <i>inévitable</i>, -en effet, de notre ensemble de phénomènes.—C’est, -sans doute, à ce dénouement que veut faire allusion le professeur -bavarois. Ce qui nous tranquillise, nous autres Français, -c’est que nous le savons aussi bien que lui et que -d’ailleurs, nous avons le temps d’y penser.</p> -</div> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_206"> - -<h2 class="nobreak">LES BRIGANDS</h2> - -<p class="cent"><i>A Monsieur Henri Roujon.</i></p> - -<div class="citat">Qu’est le Tiers-État? Rien.—Que doit-il être? Tout.</div> - -<div class="attribr"><span class="smcap">Sully</span>,—puis, <span class="smcap">Sieyès</span>.</div> - -<p class="sep2">Pibrac, Nayrac, duo de sous-préfectures jumelles -reliées par un chemin vicinal ouvert sous le régime -des d’Orléans, chantonnaient, sous les cieux ravis, un -parfait unisson de mœurs, d’affaires, de manières de -voir.</p> - -<p>Comme ailleurs, la municipalité s’y distinguait par -des passions;—comme partout, la bourgeoisie s’y -conciliait l’estime générale et la sienne. Tous, donc, -vivaient en paix et joie dans ces localités fortunées, -lorsqu’un soir d’octobre il arriva que le vieux violoneux -de Nayrac, se trouvant à court d’argent, accosta, -sur le grand chemin, le marguillier de Pibrac et, -<span class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</span> -profitant des ombres, lui demanda quelque monnaie -d’un ton péremptoire.</p> - -<p>L’homme des Cloches, en sa panique, n’ayant pas -reconnu le violoneux, s’exécuta gracieusement; mais, -de retour à Pibrac, il conta son aventure d’une telle -sorte que, dans les imaginations enfiévrées par son -récit, le pauvre vieux ménétrier de Nayrac apparut -comme une bande de brigands affamés infestant le Midi -et désolant le grand chemin par leurs meurtres, leurs -incendies et leurs déprédations.</p> - -<p>Sagaces, les bourgeois des deux villes avaient -encouragé ces bruits, tant il est vrai que tout bon -propriétaire est porté à exagérer les fautes des personnes -qui font mine d’en vouloir à ses capitaux. -Non point qu’ils en eussent été dupes! Ils étaient allés -aux sources. Ils avaient questionné le bedeau après -boire. Le bedeau s’était coupé,—et ils savaient, maintenant, -mieux que lui, le fin mot de l’affaire!... Toutefois, -se gaussant de la crédulité des masses, nos dignes -citadins gardaient le secret pour eux tout seuls, comme -ils aiment à garder toutes les choses qu’ils tiennent: -ténacité qui, d’ailleurs, est le signe distinctif des <ins id="cor_30" title="gen">gens</ins> -sensés et éclairés.</p> - -<p>La mi-novembre suivante, dix heures de la nuit -sonnant au beffroi de la Justice de paix de Nayrac, -chacun rentra dans son ménage d’un air plus crâne -que de coutume et le chapeau, ma foi! sur l’oreille, si -bien que son épouse, lui sautant aux favoris, l’appela -«mousquetaire», ce qui chatouilla doucement leurs -cœurs réciproques.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</span> -—Tu sais, madame N***, demain, dès patron-minette, -je pars.</p> - -<p>—Ah! mon Dieu!</p> - -<p>—C’est l’époque de la recette: il faut que j’aille, -moi-même, chez nos fermiers...</p> - -<p>—Tu n’iras pas.</p> - -<p>—Et pourquoi non?</p> - -<p>—Les brigands.</p> - -<p>—Peuh!... J’en ai vu bien d’autres!</p> - -<p>—Tu n’iras pas!... concluait chaque épouse, comme -il sied entre gens qui se devinent.</p> - -<p>—Voyons, mon enfant, voyons... Prévoyant tes -angoisses et pour te rassurer, nous sommes convenus -de partir tous ensemble, avec nos fusils de chasse, -dans une grande carriole louée à cet effet. Nos terres -sont circonvoisines et nous reviendrons le soir. Ainsi, -sèche tes larmes et, Morphée invitant, permets que je -noue paisiblement sur mon front les deux extrémités -de mon foulard.</p> - -<p>—Ah! du moment que vous allez tous ensemble, à -la bonne heure: tu dois faire comme les autres, murmura -chaque épouse, soudain calmée.</p> - -<p>La nuit fut exquise. Les bourgeois rêvèrent assauts, -carnage, abordages, tournois et lauriers. Ils se réveillèrent -donc, frais et dispos, au gai soleil.</p> - -<p>—Allons!... murmurèrent-ils, chacun, en enfilant -ses bas après un grand geste d’insouciance—et de -manière à ce que la phrase fût entendue de son -épouse,—allons! le moment est venu. On ne -meurt qu’une fois!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</span> -Les dames, dans l’admiration, regardaient ces -modernes paladins et leur bourraient les poches de -pâtes pectorales, vu l’automne.</p> - -<p>Ceux-ci, sourds aux sanglots, s’arrachèrent bientôt -des bras qui voulaient, en vain, les retenir...</p> - -<p>—Un dernier baiser!... dirent-ils, chacun, sur le -palier de son étage.</p> - -<p>Et ils arrivèrent, débouchant de leurs rues respectives, -sur la grand’place, où déjà quelques-uns -d’entre eux (les célibataires) attendaient leurs collègues, -autour de la carriole, en faisant jouer, aux -rayons du matin, les batteries de leurs fusils de -chasse—dont ils renouvelaient les amorces en fronçant -le sourcil.</p> - -<p>Six heures sonnaient: le char-à-bancs se mit en -marche aux mâles accents de <i>la Parisienne</i>, entonnée -par les quatorze propriétaires fonciers qui le remplissaient. -Pendant qu’aux fenêtres lointaines des -mains fiévreuses agitaient des mouchoirs éperdus, -on distinguait le chant héroïque:</p> - -<div class="poem"> -<div class="vers5">En avant, marchons</div> -<div class="vers5">Contre leurs canons!</div> -<div class="vers">A travers le fer, le feu des bataillons!</div> -</div> - -<p>Puis, le bras droit en l’air et avec une sorte de -mugissement:</p> - -<p class="verseul">Courons à la victoire!</p> - -<p>Le tout scandé, en mesure, par les amples coups de -<span class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</span> -fouet dont le rentier qui conduisait enveloppait, à -tours de bras, les trois chevaux.</p> - -<p>La journée fut bonne.</p> - -<p>Les bourgeois sont de joyeux vivants, ronds en -affaires. Mais sur le chapitre de l’honnêteté, halte-là! -par exemple: intègres à faire pendre un enfant pour -une pomme.</p> - -<p>Chacun d’eux dîna donc chez son métayer, pinça le -menton de la fille, au dessert, empocha la sacoche de -l’affermage et, après avoir échangé avec la famille -quelques proverbes bien sentis, comme:—«Les bons -comptes font les bons amis», ou «A bon chat, bon -rat», ou «Qui travaille, prie», ou «Il n’y a pas de sot -métier», ou «Qui paie ses dettes, s’enrichit», et autres -dictons d’usage, chaque propriétaire, se dérobant aux -bénédictions convenues, reprit place, à son tour, dans -le char-à-bancs collecteur qui vint les recueillir, ainsi, -de ferme en ferme,—et, à la brune, l’on se remit en -route pour Nayrac.</p> - -<p>Toutefois, une ombre était descendue sur leurs -âmes!—En effet, certains récits des paysans avaient -appris à nos propriétaires que le violoneux avait fait -école. Son exemple avait été contagieux. Le vieux -scélérat s’était, paraît-il, renforcé d’une horde de -voleurs réels et,—surtout à l’époque de la recette,—la -route n’était positivement plus sûre. En sorte -que, malgré les fumées, bientôt dissipées, du clairet, -nos héros mettaient, maintenant, une sourdine à <i>la -Parisienne</i>.</p> - -<p>La nuit tombait. Les peupliers allongeaient leurs -<span class="pagenum" id="Page_211">[p. 211]</span> -silhouettes noires sur la route, le vent faisait remuer -les haies. Au milieu des mille bruits de la nature et -alternant avec le trot régulier des trois mecklembourgeois, -on entendit, au loin, le hurlement de mauvais -augure d’un chien égaré. Les chauves-souris voletaient -autour de nos pâles voyageurs que le premier -rayon de la lune éclaira tristement... Brrr!... On serrait -maintenant les fusils entre les genoux avec un -tremblement convulsif: on s’assurait, sans bruit, de -temps à autre, que la sacoche était dûment auprès -de soi. On ne sonnait mot. Quelle angoisse pour des -honnêtes gens!</p> - -<p class="sep2">Tout à coup, à la bifurcation de la route, ô terreur!—des -figures effrayantes et contractées apparurent; -des fusils reluirent; on entendit un piétinement -de chevaux et un terrible <i>Qui vive!</i> retentit -dans les ténèbres, car, en cet instant même, la lune -glissait entre deux noirs nuages.</p> - -<p>Un grand véhicule, bondé d’hommes armés, barrait -la grand’route.</p> - -<p>Qu’était-ce que ces hommes?—Évidemment des -malfaiteurs! Des bandits!—Évidemment!</p> - -<p>Hélas! non. C’était la troupe jumelle des bons -bourgeois de Pibrac. C’étaient ceux de Pibrac!—lesquels -avaient eu, exactement, la même idée que ceux -de Nayrac.</p> - -<p>Retirés des affaires, les paisibles rentiers des deux -villes se croisaient, tout bonnement, sur la route en -rentrant chez eux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_212">[p. 212]</span> -Blafards, ils s’entrevirent. L’intense frayeur qu’ils -se causèrent, vu l’idée fixe qui avait envahi leurs cerveaux, -ayant fait apparaître sur toutes ces figures -débonnaires, les véritables instincts,—de même -qu’un coup de vent passant sur un lac, et y formant -tourbillon, en fait monter le fond à sa surface,—il -était naturel qu’ils se prissent, les uns les autres, -pour ces mêmes brigands que, réciproquement, ils -redoutaient.</p> - -<p>En un seul instant, leurs chuchotements, dans -l’obscurité, les affolèrent au point que, dans la précipitation -tremblante de ceux de Pibrac à se saisir, par -contenance, de leurs armes, la batterie de l’un des -fusils ayant accroché le banc, un coup de feu partit -et la balle alla frapper un de ceux de Nayrac en lui -brisant, sur la poitrine, une terrine d’excellent foie -gras dont il se servait, machinalement, comme d’une -égide.</p> - -<p>Ah! ce coup de feu! Ce fut l’étincelle fatale qui -met l’incendie aux poudres. Le paroxysme du sentiment -qu’ils éprouvèrent les fit délirer. Une fusillade -nourrie et forcenée commença. L’instinct de la conservation -de leurs vies et de leur argent les aveuglait. -Ils fourraient des cartouches dans leurs fusils, d’une -main tremblotante et rapide et tiraient dans le tas. -Les chevaux tombèrent; un des chars-à-bancs se renversa, -vomissant au hasard blessés et sacoches. Les -blessés, dans le trouble de leur effroi, se relevèrent -comme des lions et recommencèrent à se tirer les -uns sur les autres, sans pouvoir jamais se reconnaître, -<span class="pagenum" id="Page_213">[p. 213]</span> -dans la fumée!... En cette démence furieuse, si -des gendarmes fussent survenus sous les étoiles, nul -doute que ceux-ci n’eussent payé de la vie leur -dévouement.—Bref, ce fut une extermination, le -désespoir leur ayant communiqué la plus meurtrière -énergie: celle, en un mot, qui distingue la -classe des gens honorables, lorsqu’on les pousse à -bout!</p> - -<p class="sep2">Pendant ce temps, les vrais brigands (c’est-à-dire -la demi-douzaine de pauvres diables, coupables, tout -au plus, d’avoir dérobé quelques croûtes, quelques -morceaux de lard ou quelques sols, à droite ou à -gauche) tremblaient affreusement dans une caverne -éloignée, en entendant, porté par le vent du grand -chemin, le bruit croissant et terrible des détonations -et les cris épouvantables des bourgeois.</p> - -<p>S’imaginant, en effet, dans leur saisissement, -qu’une battue monstre était organisée contre eux, ils -avaient interrompu leur innocente partie de cartes -autour de leur pichet de vin et s’étaient dressés, -livides, regardant leur chef. Le vieux violoneux semblait -prêt à se trouver mal. Ses grandes jambes -flageolaient. Pris à l’improviste, le brave homme -était hagard. Ce qu’il entendait passait son intelligence.</p> - -<p>Toutefois, au bout de quelques minutes d’égarement, -comme la fusillade continuait, les bons brigands -le virent, soudain, tressaillir et se poser un -doigt méditatif sur l’extrémité du nez.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_214">[p. 214]</span> -Relevant la tête:—«Mes enfants, dit-il, c’est impossible! -Il ne s’agit pas de nous... Il y a malentendu... -C’est un quiproquo... Courons, avec nos -lanternes sourdes, pour porter secours aux pauvres -blessés... Le bruit vient de la grand’route.»</p> - -<p>Ils arrivèrent donc, avec mille précautions, en -écartant les fourrés, sur le lieu du sinistre,—dont -la lune, maintenant, éclairait l’horreur.</p> - -<p>Le dernier bourgeois survivant, dans sa hâte à -recharger son arme brûlante, venait de se faire sauter -lui-même la cervelle, sans le vouloir, par inadvertance.</p> - -<p>A la vue de ce spectacle <ins id="cor_31" title="frmid able">formidable</ins>, de tous ces -morts qui jonchaient la route ensanglantée, les brigands, -<ins id="cor_32" title="consterns">consternés</ins>, demeurèrent sans parole, ivres de -stupeur, n’en croyant pas leurs yeux. Une obscure -compréhension de l’événement commença, dès lors, -à entrer dans leurs esprits.</p> - -<p>Tout à coup le chef siffla et, sur un signe, les lanternes -se rapprochèrent en cercle autour du ménétrier.</p> - -<p>—O mes bons amis! grommela-t-il d’un voix affreusement -basse—(et ses dents claquaient d’une peur -qui semblait encore plus terrifiante que la première),—ô -mes amis!... Ramassons, bien vite, l’argent de -ces dignes bourgeois! Et gagnons la frontière! Et -fuyons à toutes jambes! Et ne remettons jamais les -pieds dans ce pays-ci!</p> - -<p>Et, comme ses acolytes le considéraient, béants et -les pensers en désordre, il montra du doigt les cadavres, -<span class="pagenum" id="Page_215">[p. 215]</span> -en ajoutant, avec un frisson, cette parole absurde -mais électrique!—et provenue, à coup sûr d’une expérience -profonde, d’une éternelle connaissance de la -vitalité, de <i>l’Honneur</i> du Tiers-État:</p> - -<p>—<span class="smcap">Ils vont prouver... que c’est nous.....</span></p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_216"> - -<h2 class="nobreak">LA REINE YSABEAU</h2> - -<p class="cent"><i>A Monsieur le comte d’Osmoy.</i></p> - -<div class="citat" style="text-indent: -1.5em;">Le Gardien du Palais-des-Livres dit<br /> - «La reine Nitocris, la Belle aux joues - de rose, veuve de Papi I<sup>er</sup>, de la 10<sup>e</sup> - dynastie, pour venger le meurtre de - son frère, invita les conjurés à venir - souper avec elle dans une salle souterraine - de son palais d’Aznac, puis - disparaissant de la salle, <span class="smcap">elle y <ins id="cor_33" title="fi">fit</ins> - entrer, soudainement, les eaux du - Nil</span>.»</div> - -<div class="attribr"><span class="smcap">Manéthon.</span></div> - -<p class="sep2">Vers 1404—(je ne remonte si haut que pour ne pas -choquer mes contemporains)—Ysabeau, femme du -roi Charles VI, régente de France, habitait, à Paris, -l’ancien hôtel Montagu, sorte de palais plus connu -sous le nom de l’hôtel Barbette.</p> - -<p>Là se projetaient les fameuses parties de joutes -aux flambeaux sur la Seine; c’étaient des nuits de -gala, des concerts, des festins, enchantés tant par la -<span class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</span> -beauté des femmes et des jeunes seigneurs que par -le luxe inouï que la cour y déployait.</p> - -<p>La reine venait d’innover ces robes «à la gore» -où l’on entrevoyait le sein à travers un lacis de rubans -agrémentés de pierreries et ces coiffures qui nécessitèrent -d’exhausser de plusieurs coudées le cintre des -portes féodales. Dans la journée, le rendez-vous des -courtisans (qui se trouvait proche du Louvre) était la -grand’salle et la terrasse d’orangers de l’argentier -du roi, messire Escabala. On y jouait sur table -chaude et, parfois, les cornets de passe-dix roulaient -des dés sur des enjeux capables d’affamer des provinces. -On gaspillait quelque peu les lourds trésors -amassés, si péniblement, par l’économe Charles V. -Si les finances diminuaient l’on augmentait les dîmes, -tailles, corvées, aides, subsides, séquestres, maltôtes -et gabelles jusqu’à merci. La joie était dans tous les -cœurs.—C’était en ces jours, aussi, que, sombre, se -tenant à l’écart et devant commencer par abolir, -dans ses États, tous ces hideux impôts, Jean de -Nevers, chevalier, seigneur de Salins, comte de -Flandre et d’Artois, comte de Nevers, baron de -Réthel, palatin de Malines, deux fois pair de France -et doyen des pairs, cousin du roi, soldat devant -être désigné, par le Concile de Constance, comme -le <i>seul</i> chef d’armées auquel on dût obéir sans excommunication -et aveuglément, premier grand feudataire -du royaume, premier sujet du roi (qui n’est, -lui-même, que le premier sujet de la nation), duc héréditaire -de Bourgogne, futur héros de Nicopolis—et -<span class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</span> -de cette victoire de l’Hesbaie où, déserté par les -Flamands, il s’acquit l’héroïque surnom de <i>Sans -Peur</i> devant toute l’armée en délivrant la France d’un -premier ennemi;—c’était en ces jours, disons-nous, -que le fils de Philippe le Hardi et de Marguerite II, -que Jean sans Peur, enfin, déjà songeait à défier, à -feu et à sang, pour sauver la Patrie, Henri de Derby, -comte de Hereford et de Lancastre, cinquième du nom, -roi d’Angleterre, et qui,—lorsque sa tête fut mise à -prix par ce roi,—n’obtint de la France que d’être -déclaré traître.</p> - -<p>On s’essayait gauchement aux premiers jeux de -cartes importés, depuis quelques jours, par Odette de -Champ-d’Hiver.</p> - -<p>Des paris de toute nature étaient tenus; on buvait là -des vins provenus des meilleurs coteaux du duché de -Bourgogne. Les Tensons nouveaux, les Virelais du -duc d’Orléans (l’un des sires des Fleurs-de-Lys qui -ont raffolé le plus des belles rimes) cliquetaient. On -discutait modes et armureries; souvent l’on chantait -des couplets dissolus.</p> - -<p>La fille de ce richomme, Bérénice Escabala, était -une aimable enfant, des plus jolies. Son sourire virginal -attirait l’essaim fort étincelant des gentilshommes. -Il était de notoriété que la grâce de son -accueil était indistincte pour tous.</p> - -<p>Un jour, il advint qu’un jeune seigneur, le vidame -de Maulle, qui était alors le favori d’Ysabeau, s’avisa -d’engager sa parole (après boire, certes!) qu’il triompherait -de l’inflexible innocence de la fille de ce -<span class="pagenum" id="Page_219">[p. 219]</span> -maître Escabala; bref, qu’elle serait à lui dans un -délai rapproché.</p> - -<p>Ceci fut lancé au milieu d’un groupe de courtisans. -Autour d’eux bruissaient les rires et les refrains de -l’époque; mais le tapage ne couvrit pas la phrase -imprudente du jeune homme. La gageure, acceptée -au choc des coupes, parvint aux oreilles de Louis -d’Orléans.</p> - -<p>Louis d’Orléans, beau-frère de la reine, avait été -distingué par elle, dès les premiers temps de la régence, -d’un attachement passionné. C’était un prince -brillant et frivole, mais des plus sinistres. Il y avait, -entre Ysabeau de Bavière et lui, certaines parités de -nature qui font ressembler leur adultère à un inceste. -En dehors des regains capricieux d’une tendresse -fanée, il sut toujours se conserver, dans le cœur de -la reine, une sorte d’affection bâtarde qui tenait plutôt -du pacte que de la sympathie.</p> - -<p>Le duc surveillait les favoris de sa belle-sœur. -Lorsque l’intimité des amants semblait devenir menaçante -pour l’influence qu’il tenait à garder sur la -reine, il était peu scrupuleux sur les moyens d’amener -entre eux une rupture presque toujours tragique; -l’un de ces moyens fût-il même la délation.</p> - -<p>Le propos en question fut donc rapporté, par ses -soins, à la royale amie du vidame de Maulle.</p> - -<p>Ysabeau sourit, plaisanta cette parole, et sembla -n’y point donner plus d’attention.</p> - -<p>La reine avait ses mires qui lui vendaient les secrets -de l’Orient propres à exaspérer le feu des désirs conçus -<span class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</span> -pour elle. Cléopâtre nouvelle, c’était une grande -épuisée, plutôt faite pour présider des cours d’amour -au fond d’un manoir ou donner des modes à une province -que pour songer à libérer de l’Anglais le sol -du pays. En cette occasion, cependant, elle ne consulta -aucun de ses mires,—pas même Arnaut -Guilhem, son alchimiste.</p> - -<p>Une nuit, à quelque temps de là, le sire de Maulle -était auprès de la reine, à l’hôtel Barbette. L’heure -était avancée; la fatigue du plaisir ensommeillait les -deux amants.</p> - -<p>Tout à coup, M. de Maulle crut entendre, dans -Paris, des sons de cloches agitées à coups isolés et -lugubres.</p> - -<p>Il se dressa:</p> - -<p>—Qu’est-ce que cela? demanda-t-il.</p> - -<p>—Rien.—Laisse!... répondit Ysabeau, enjouée -et sans rouvrir les yeux.</p> - -<p>—Rien, ma belle reine?—N’est-ce pas le tocsin?</p> - -<p>—Oui... peut-être.—Eh bien, ami?</p> - -<p>—Le feu a pris à quelque hôtel!</p> - -<p>—J’y rêvais, justement, dit Ysabeau.</p> - -<p>Un sourire de perles entr’ouvrit les lèvres de la -belle dormeuse.</p> - -<p>—Même, dans mon rêve, continua-t-elle, c’était -toi qui l’avais allumé. Je te voyais jeter un flambeau -dans les réserves d’huiles et de fourrages, mignon.</p> - -<p>—Moi?</p> - -<p>—Oui!... (Elle traînait les syllabes, languissamment). -Tu brûlais le logis de messire Escabala, mon -<span class="pagenum" id="Page_221">[p. 221]</span> -argentier, tu sais bien, pour gagner ton pari de l’autre -jour.</p> - -<p>Le sire de Maulle rouvrit les yeux à demi, pris d’une -vague inquiétude.</p> - -<p>—Quel pari? N’êtes-vous pas endormie encore, mon -bel ange?</p> - -<p>—Mais—ton pari d’être l’amant de sa fille, la -petite Bérénice, qui a de si beaux yeux!... Oh! quelle -bonne et jolie enfant, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Que dites-vous, ma chère Ysabeau?</p> - -<p>—Ne m’avez-vous point comprise, mon seigneur? -Je rêvais, vous disais-je, que vous aviez mis le feu -à la demeure de mon argentier pour enlever sa fille, -pendant l’incendie, et en faire votre maîtresse, afin -de gagner votre pari.</p> - -<p class="sep2">Le vidame regarda autour de lui, en silence.</p> - -<p>Les lueurs d’un sinistre lointain éclairaient, en effet, -les vitraux de la chambre; des reflets de pourpre faisaient -saigner les hermines du lit royal; les fleurs de -lys des écussons et celles qui achevaient de vivre dans -les vases d’émail rougeoyaient! Et rouges, aussi, étaient -les deux coupes, sur une crédence chargée de vins et -de fruits.</p> - -<p>—Ah! je me souviens..., dit, à mi-voix, le jeune -homme; c’est vrai; je voulais attirer les regards des -courtisans sur cette petite pour les détourner de notre -joie!—Mais voyez donc, Ysabeau: c’est réellement -un grand incendie,—et les flamboiements s’élèvent du -côté du Louvre!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</span> -A ces paroles, la reine s’accouda, considéra, très -fixement et sans parler, le vidame de Maulle, secoua -la tête; puis, indolente et rieuse, appuya, sur les lèvres -du jeune homme, un long baiser.</p> - -<p>—Tu diras ces choses à maître Cappeluche, lorsque -tu seras roué par lui, en place de Grève, ces jours-ci!—Vous -êtes un vilain incendiaire, mon amour!</p> - -<p>Et, comme les parfums qui sortaient de son corps -oriental étourdissaient et brûlaient les sens jusqu’à -ôter la force de penser, elle se pressa contre lui.</p> - -<p>Le tocsin continuait; on distinguait, dans le lointain, -les cris de la foule.</p> - -<p>Il répondit, en plaisantant:</p> - -<p>—Encore faudrait-il prouver le crime?</p> - -<p>Et il rendit le baiser.</p> - -<p>—Le prouver, méchant?</p> - -<p>—Sans doute?</p> - -<p>—Pourrais-tu prouver le nombre des baisers que -tu as reçus de moi? Autant vouloir compter les -papillons qui s’envolent dans un soir d’été!</p> - -<p>Il contemplait cette maîtresse ardente—et si -pâle!—qui venait de lui prodiguer les délices et les -abandons des plus merveilleuses voluptés.</p> - -<p>Il lui prit la main.</p> - -<p>—D’ailleurs, ce sera bien facile, continua la jeune -femme. Qui donc avait intérêt à profiter d’un incendie -pour enlever la fille de messire Escabala? Toi seul. -Ta parole est engagée dans le pari!—Et, puisque tu -ne pourrais jamais dire où tu étais lorsque le feu a -pris?... Tu vois, c’est bien suffisant, au Châtelet, -<span class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</span> -comme élément de procès criminel. On instruit -d’abord, et puis... (elle bâilla doucement) la torture -fait le reste.</p> - -<p>—Je ne pourrais pas dire où j’étais? demanda -M. de Maulle.</p> - -<p>—Sans doute, puisque, du vivant du roi Charles VI, -vous étiez, à cette heure-là, dans les bras de la reine -de France, enfant que vous êtes!</p> - -<p>La mort se dressait, en effet, et horrible, des deux -côtés de l’accusation.</p> - -<p>—C’est juste! dit le sire de Maulle, sous le charme -du doux regard de son amie.</p> - -<p>Il s’enivrait d’envelopper d’un bras cette jeune -taille ployée en la chevelure tiède, rousse comme de -l’or brûlé.</p> - -<p>—Ce sont là des rêves, dit-il. O ma belle vie!...</p> - -<p>Ils avaient fait de la musique dans la soirée; sa -citole était jetée sur un coussin; une corde se cassa -toute seule.</p> - -<p>—Endors-toi, mon ange! Tu as sommeil! dit -Ysabeau en attirant avec mollesse, sur son sein, le -front du jeune homme.</p> - -<p>Le bruit de l’instrument l’avait fait tressaillir; les -amoureux ont des superstitions.</p> - -<p class="sep2">Le lendemain, le vidame de Maulle fut arrêté et -jeté dans un cachot du Grand Châtelet. Le procès -commença d’après l’inculpation prédite. Les choses -se passèrent exactement comme le lui avait annoncé -<span class="pagenum" id="Page_224">[p. 224]</span> -l’auguste enchanteresse «dont la beauté était si forte -qu’elle devait survivre à ses amours».</p> - -<p>Il fut impossible au vidame de Maulle de trouver -ce qu’en termes de justice on nomme un <i>alibi</i>.</p> - -<p>La condamnation à la roue fut prononcée, après -la question préalable, ordinaire et extraordinaire, -durant les interrogats.</p> - -<p>La peine des incendiaires, le voile noir, etc., rien -ne fut omis.</p> - -<p>Seulement, un incident étrange se produisit au -Grand Châtelet.</p> - -<p>L’avocat du jeune homme l’avait pris en affection -profonde; celui-ci lui avait tout avoué.</p> - -<p>Devant l’innocence de M. de Maulle, le défenseur -se rendit coupable d’une action héroïque.</p> - -<p>La veille de l’exécution, il vint dans le cachot du -condamné et le fit évader à la faveur de sa robe. -Bref, il se substitua.</p> - -<p>Fut-il le plus noble cœur? Fut-il un ambitieux -jouant une partie terrible? Qui le saura jamais!</p> - -<p>Encore tout brisé et brûlé par la torture, le vidame -de Maulle passa la frontière et mourut dans l’exil.</p> - -<p>Mais l’avocat fut gardé à sa place.</p> - -<p>La belle amie du vidame de Maulle, en apprenant -l’évasion du jeune homme, en éprouva seulement -une excessive contrariété<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_225">[p. 225]</span> -Elle ne voulut pas reconnaître le défenseur de son -ami.</p> - -<p>Afin que le nom de M. de Maulle fût effacé de la -liste des vivants, elle ordonna l’exécution <i>quand -même</i> de la sentence.</p> - -<p>De sorte que l’avocat fut roué en place de Grève -au lieu et place du sire de Maulle.</p> - -<p>Priez pour eux.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> -Chose singulière et aussi peu connue que beaucoup -d’autres! Presque tous les historiens du temps s’accordent -à déclarer que la reine Ysabeau de Bavière,—depuis ses noces -jusqu’au moment où la démence du roi fut notoire,—apparut, -au peuple, aux pauvres et à tous, comme «un ange de -bonté, une sainte et sage princesse».—Il est donc à présumer -que la maladie réelle du roi et que l’exemple d’effrénée -licence de la cour ne furent pas étrangers à la nouveauté d’aspect -qu’offrit son caractère à partir des jours dont nous parlons.</p> -</div> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_226"> - -<h2 class="nobreak">SOMBRE RÉCIT, CONTEUR PLUS SOMBRE</h2> - -<p class="cent"><i>A Monsieur Coquelin cadet.</i></p> - -<div class="citat"><span lang="la" xml:lang="la">Ut declaratio fiat.</span></div> - -<p class="sep2">J’étais invité, ce soir-là, très officiellement, à faire -partie d’un souper d’auteurs dramatiques, réunis pour -fêter le succès d’un confrère. C’était chez B***, le restaurateur -en vogue chez les gens de plume.</p> - -<p>Le souper fut d’abord naturellement triste.</p> - -<p>Toutefois, après avoir sablé quelques rasades de -vieux Léoville, la conversation s’anima. D’autant -mieux qu’elle roulait sur les duels incessants qui défrayaient -un grand nombre de conversations parisiennes -vers cette époque. Chacun se remémorait, -avec la désinvolture obligée, d’avoir agité flamberge -et cherchait à insinuer, négligemment, de vagues idées -d’intimidation sous couleur de théories savantes et -de clins d’yeux entendus au sujet de l’escrime et du -<span class="pagenum" id="Page_227">[p. 227]</span> -tir. Le plus naïf, un peu gris, semblait s’absorber -dans la combinaison d’un coup de croisé de seconde -qu’il imitait, au-dessus de son assiette, avec sa fourchette -et son couteau.</p> - -<p>Tout à coup, l’un des convives, M. D*** (homme -rompu aux ficelles du théâtre, une sommité quant à -la charpente de toutes les situations dramatiques, -celui, enfin, de tous qui a le mieux prouvé s’entendre -à «enlever un succès»), s’écria:</p> - -<p>—Ah! que diriez-vous, messieurs, s’il vous était -arrivé mon aventure de l’autre jour?</p> - -<p>—C’est vrai! répondirent les convives. Tu étais le -second de ce M. de Saint-Sever?</p> - -<p>—Voyons! si tu nous racontais—mais là, franchement!—comment -cela s’est passé?</p> - -<p>—Je veux bien, répondit D***, quoique j’aie le -cœur serré, encore, en y pensant.</p> - -<p>Après quelques silencieuses bouffées de cigarette, -D*** commença en ces termes (<i>Je lui laisse, strictement, -la parole</i>):</p> - -<p>—La quinzaine dernière, un lundi, dès sept heures -du matin, je fus réveillé par un coup de sonnette: je -crus même que c’était Peragallo. On me remit une -carte; je lus: Raoul de Saint-Sever.—C’était le nom -de mon meilleur camarade de collège. Nous ne nous -étions pas vus depuis dix ans.</p> - -<p>Il entra.</p> - -<p>C’était bien lui!</p> - -<p>—Voici longtemps que je ne t’ai serré la main, lui -dis-je.—Ah! je suis heureux de te revoir! Nous -<span class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</span> -causerons d’autrefois en déjeunant. Tu arrives de -Bretagne?</p> - -<p>—D’hier seulement, me répondit-il.</p> - -<p>Je passai une robe de chambre, je versai du madère, -et, une fois assis:</p> - -<p>—Raoul, continuai-je, tu as l’air préoccupé; tu -as l’air songeur... Est-ce que c’est d’habitude?</p> - -<p>—Non, c’est un regain d’émotion.</p> - -<p>—D’émotion?—Tu as perdu à la Bourse?</p> - -<p>Il secoua la tête.</p> - -<p>—As-tu entendu parler des duels à mort? me -demanda-t-il très simplement.</p> - -<p>La demande me surprit, je l’avoue: elle était -brusque.</p> - -<p>—Plaisante question!—répondis-je, pour faire -du dialogue.</p> - -<p>Et je le regardai.</p> - -<p>En me rappelant ses goûts littéraires, je crus qu’il -venait me soumettre le dénouement d’une pièce conçue -par lui dans le silence de la province.</p> - -<p>—Si j’en ai entendu parler! Mais c’est mon métier -d’auteur dramatique d’ourdir, de régler et de -dénouer les affaires de ce genre!—Les rencontres, -même, sont ma partie et l’on veut bien m’accorder -que j’y excelle. Tu ne lis donc jamais les gazettes -du lundi?</p> - -<p>—Eh bien, me dit-il, il s’agit, tout justement, de -quelque chose comme cela.</p> - -<p>Je l’examinai. Raoul semblait pensif, distrait. Il -avait le regard et la voix tranquilles, ordinaires. Il -<span class="pagenum" id="Page_229">[p. 229]</span> -avait beaucoup de Surville en ce moment-là... de Surville -dans ses bons rôles, même.—Je me dis qu’il -était sous le feu de l’inspiration et qu’il pouvait -avoir du talent... un talent naissant... mais, enfin, -là, quelque chose.</p> - -<p>—Vite, m’écriai-je avec impatience, la situation! -Dis-moi la situation!—Peut-être qu’en la creusant...</p> - -<p>—La situation? répondit Raoul en ouvrant de -grand yeux,—mais elle est des plus simples. Hier -matin, à mon arrivée à l’hôtel, je trouve une invitation -qui m’y attendait, un bal pour le soir même, rue -Saint-Honoré, chez madame de Fréville.—Je devais -m’y rendre. Là, dans le cours de la fête (juge de ce qui -a dû se passer!) je me suis vu contraint d’envoyer -mon gant à la figure d’un monsieur, devant tout -le monde.</p> - -<p>Je compris qu’il me jouait la première scène de sa -«machine».</p> - -<p>—Oh! oh! dis-je, comment amènes-tu cela?—Oui, -un début. Il y a là de la jeunesse, du feu!—Mais -la suite? le motif? l’agencement de la scène?—l’idée -du drame? l’ensemble, enfin!—A grands traits!... -Va! va!</p> - -<p>—Il s’agissait d’une injure faite à ma mère, mon -ami,—répondit Raoul, qui semblait ne pas m’écouter.—Ma -Mère,—est-ce un motif suffisant?</p> - -<p>(Ici D*** s’interrompit, regardant les convives qui -n’avaient pu s’empêcher de sourire à ces dernières -paroles.)</p> - -<p>—Vous souriez, messieurs? dit-il. Moi aussi j’ai -<span class="pagenum" id="Page_230">[p. 230]</span> -souri. Le «je me bats pour ma mère» surtout, je -trouvais cela d’un toc et d’un démodé à faire mal.—C’était -infect. Je voyais la chose en scène! Le public -se serait tenu les côtes. Je déplorais l’inexpérience -théâtrale de ce pauvre Raoul, et j’allais le dissuader -de ce que je prenais pour le plan mort-né du plus -indigeste des <i>ours</i>, lorsqu’il ajouta:</p> - -<p>—J’ai en bas Prosper, un ami de Bretagne: il est -venu de Rennes avec moi—Prosper Vidal; il m’attend -dans la voiture devant ta porte.—A Paris, -je ne connais que toi seul.—Voyons: veux-tu me -servir de second? Les témoins de mon adversaire -seront chez moi dans une heure. Si tu acceptes, -habille-toi vite. Nous avons cinq heures de chemin -de fer d’ici Erquelines.</p> - -<p>Alors, seulement, je m’aperçus qu’il me parlait -d’une chose de la vie! de la vie réelle!—Je restai -abasourdi. Ce ne fut qu’après un temps que je lui pris -la main. Je souffrais! Tenez, je ne suis pas plus friand -de la lame qu’un autre; mais il me semble que j’eusse -été moins ému s’il se fût agi de moi-même.</p> - -<p>—C’est vrai! on est comme ça!... s’écrièrent les -convives, qui tenaient à bénéficier de la remarque.</p> - -<p>—Tu aurais dû me dire cela tout de suite!... lui -répondis-je. Je ne te ferai pas de phrases. C’est bon -pour le public. Compte sur moi. Descends, je te -rejoins.</p> - -<p>(Ici D*** s’arrêta, visiblement troublé par le souvenir -des incidents qu’il venait de nous retracer.)</p> - -<p>—Une fois seul, continua-t-il, je fis mon plan, en -<span class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</span> -m’habillant à la hâte. Il ne s’agissait pas ici de corser -les choses: la situation (banale, il est vrai, pour le -théâtre) me semblait archisuffisante pour l’existence. -Et son côté <i>Closerie des Genêts</i>, sans offense, disparaissait -à mes yeux, quand je songeais que ce qui -allait se jouer, c’était la vie de mon pauvre Raoul!—Je -descendis sans perdre une minute.</p> - -<p>L’autre témoin, M. Prosper Vidal, était un jeune -médecin, très mesuré dans ses allures et ses paroles; -une tête distinguée, un peu positive, rappelant les -anciens Maurice Coste. Il me parut très convenable -pour la circonstance. Vous voyez cela d’ici, n’est-ce -pas?</p> - -<p>Tous les convives, devenus très attentifs, firent le -signe de tête entendu que cette habile question nécessitait.</p> - -<p>—La présentation terminée, nous roulâmes sur le -boulevard Bonne-Nouvelle, où était l’hôtel de Raoul -(près du Gymnase).—Je montai. Nous trouvâmes -chez lui deux messieurs boutonnés du haut en bas, -dans la couleur, bien que légèrement démodés aussi. -(Entre nous, je trouve qu’ils sont un peu en retard, -dans la vie réelle!)—On se salua. Dix minutes après, -les conventions étaient réglées: Pistolet, vingt-cinq -pas, au commandement. La Belgique. Le lendemain. -Six heures du matin. Enfin, ce qu’il y a de plus -connu!</p> - -<p>—Tu aurais pu trouver plus neuf, interrompit, en -essayant de sourire, le convive qui combinait des -bottes secrètes avec sa fourchette et son couteau.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_232">[p. 232]</span> -—Mon ami, riposta D*** avec une ironie amère, tu -es un malin, toi! tu fais l’esprit fort! tu vois toujours -les choses à travers une lorgnette de théâtre.</p> - -<p>Mais, si tu avais été là, tu aurais, comme moi, visé -à la simplicité. Il ne s’agissait pas ici d’offrir, pour -armes, le couteau à papier de l’<i>Affaire Clémenceau</i>. Il -faut comprendre que tout n’est pas comédie dans la -vie! Moi, voyez-vous, je m’emballe facilement pour -les choses vraies, les choses naturelles!... et qui arrivent! -Tout n’est pas mort en moi, que diable!... Et je -vous assure que ce «ne fut pas drôle du tout» quand, -une demi-heure après, nous prîmes le train d’Erquelines, -avec nos armes dans une valise. Le cœur -me battait! parole d’honneur! plus qu’il ne m’a jamais -battu à une première.</p> - -<p>Ici D*** s’interrompit, but, d’un trait, un grand -verre d’eau: il était blême.</p> - -<p>—Continue! dirent les convives.</p> - -<p>—Je vous passe le voyage, la frontière, la douane, -l’hôtel et la nuit, murmura D*** d’une voix rauque.</p> - -<p>Jamais je ne m’étais senti pour M. de Saint-Sever -une amitié plus véritable. Je ne dormis pas une seconde, -malgré la fatigue nerveuse que j’éprouvais. -Enfin, le petit jour parut. Il était quatre heures et -demie. Il faisait beau temps. Le moment était venu. -Je me levai, je me jetai de l’eau froide sur la tête. Ma -toilette ne fut pas longue.</p> - -<p>J’entrai dans la chambre de Raoul. Il avait passé la -nuit à écrire. Nous avons tous mûri de ces scènes-là. -Je n’avais qu’à me rappeler pour être naturel. Il dormait -<span class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</span> -auprès de la table, dans un fauteuil: les bougies -brûlaient encore. Au bruit que je fis en entrant, il -s’éveilla et regarda la pendule. Je m’y attendais, je -connais cet effet-là. Je vis alors combien il est observé.</p> - -<p>—Merci, mon ami, me dit-il. Prosper est-il prêt?—Nous -avons une demi-heure de marche. Je crois -qu’il serait temps de le prévenir.</p> - -<p>Quelques instants après, nous descendions tous les -trois et, à cinq heures sonnant, nous étions sur le -grand chemin d’Erquelines. Prosper portait les pistolets. -J’avais positivement le «trac», entendez-vous! -Je n’en rougis pas.</p> - -<p>Ils causaient ensemble d’affaires de famille, comme -si de rien n’eût été. Raoul était superbe, tout en noir, -l’air grave et décidé, très calme, imposant à force -de naturel!...—Une autorité dans la tenue... -Tenez, avez-vous vu Bocage à Rouen, dans les pièces -du répertoire 1830-1840?—Il a eu des éclairs, là!... -peut-être plus beaux qu’à Paris.</p> - -<p>—Hé! hé! objecta une voix.</p> - -<p>—Oh! oh!... tu vas loin!... interrompirent deux -ou trois convives.</p> - -<p>—Enfin, Raoul m’enlevait comme je n’ai jamais -été enlevé, poursuivit D***,—croyez-le bien. Nous -arrivâmes sur le terrain en même temps que nos adversaires. -J’avais comme un mauvais pressentiment.</p> - -<p>L’adversaire était un homme froid, tournure d’officier, -genre fils de famille; une physionomie à la Landrol;—mais -moins d’ampleur dans la tenue. Les -pourparlers étant inutiles, les armes furent chargées. -<span class="pagenum" id="Page_234">[p. 234]</span> -—Ce fut moi qui comptai les pas, et je dus tenir mon -âme (comme disent les Arabes) pour ne pas laisser -voir mes <i>a parte</i>. Le mieux était d’être classique.</p> - -<p>Tout mon jeu était contenu. Je ne chancelai pas. -Enfin la distance fut marquée. Je revins vers Raoul. -Je l’embrassai et lui serrai la main. J’avais les larmes -aux yeux, non pas les larmes de rigueur, mais de -vraies.</p> - -<p>—Voyons, voyons, mon bon D***, me dit-il, du -calme. Qu’est-ce que c’est donc?</p> - -<p>A ces paroles, je le regardai.</p> - -<p>M. de Saint-Sever était, tout bonnement, magnifique. -On eût dit qu’il était en scène! Je l’admirais. -J’avais cru jusqu’alors qu’on ne trouvait de ces sang-froids-là -que sur les planches.</p> - -<p>Les deux adversaires vinrent se placer en face -l’un de l’autre, le pied sur la marque. Il y eut là une -espèce de passade. Mon cœur faisait le trémolo! -Prosper remit à Raoul le pistolet tout armé, praticable; -puis, détournant la tête avec une transe -affreuse, je retournai au premier plan, du côté du fossé.</p> - -<p>Et les oiseaux chantaient! je voyais des fleurs au -pied des arbres! de vrais arbres! Jamais Cambon n’a -signé une plus belle matinée! Quelle terrible antithèse!</p> - -<p>—Une!... deux!... trois!... cria Prosper, à intervalles -égaux, en frappant dans ses mains.</p> - -<p>J’avais la tête tellement troublée que je crus entendre -les trois coups du régisseur. Une double détonation -éclata en même temps.—Ah! mon Dieu, mon -Dieu!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_235">[p. 235]</span> -D*** s’interrompit et mit la tête dans ses mains.</p> - -<p>—Allons! voyons! Nous savons que tu as du cœur... -Achève! crièrent, de toutes parts, les convives, très -émus à leur tour.</p> - -<p>—Eh bien, voilà! dit D***,—Raoul était tombé -sur l’herbe, sur un genou, après avoir fait un tour sur -lui-même. La balle l’avait frappé en plein cœur,—enfin, -là!—(Et D*** se frappait la poitrine.)—Je me -précipitai vers lui.</p> - -<p>—Ma pauvre mère! murmura-t-il.</p> - -<p>(D*** regarda les convives: ceux-ci, en gens de -tact, comprirent, cette fois, qu’il eût été d’assez -mauvais goût de réitérer le sourire de la «croix de -ma mère». Le «ma pauvre mère» passa donc comme -une lettre à la poste; le mot, étant réellement en -situation, devenait possible.)</p> - -<p>—Ce fut tout, reprit D***. Le sang lui vint à pleine -bouche.</p> - -<p>Je regardai du côté de l’adversaire; il avait, lui, -l’épaule fracassée.</p> - -<p>On le soignait.</p> - -<p>Je pris mon pauvre ami dans mes bras. Prosper -lui soutenait la tête.</p> - -<p>En une minute, figurez-vous! je me rappelai nos -bonnes années d’enfance; les récréations, les rires -joyeux, les jours de sortie, les vacances!—lorsque -nous jouions <i>à la balle</i>!...</p> - -<p>(Tous les convives inclinèrent la tête, pour indiquer -qu’ils appréciaient le rapprochement.)</p> - -<p>D***, qui se montait visiblement, se passa la main -<span class="pagenum" id="Page_236">[p. 236]</span> -sur le front. Il continua d’un ton extraordinaire et -les yeux fixés dans le vague:</p> - -<p>—C’était... comme un rêve, enfin!—Je le regardais. -Lui ne me voyait plus: il expirait. Et si simple! -si digne! Pas une plainte. Sobre, enfin. J’étais -empoigné, là. Et deux grosses larmes me roulèrent -dans les yeux! Deux vraies, celles-là! Oui, messieurs, -deux larmes... Je voudrais que Frédérick les eût -vues. Il les aurait comprises, lui!—Je bégayai un -adieu à mon pauvre ami Raoul et nous l’étendîmes -à terre.</p> - -<p>Roide, sans fausse position,—pas de pose!—<span class="smcap">vrai</span>, -comme toujours, il était là! Le sang sur l’habit! Les -manchettes rouges! Le front déjà très blanc! Les -yeux fermés. J’étais sans autre pensée que celle-ci: -Je le trouvai <i>sublime</i>. Oui, messieurs, sublime! c’est -le mot!... Oh! tenez!—il me semble... que je le vois -encore! Je ne me possédais plus d’admiration! Je perdais -la tête! Je ne savais plus de quoi il était question!!! -Je confondais!—J’applaudissais! Je... je voulais -le rappeler...</p> - -<p>Ici D*** qui s’était emporté jusqu’à crier, s’arrêta -court, brusquement: puis, sans transition, d’une -voix très calme et avec un sourire triste, il ajouta:</p> - -<p>—Hélas! oui!—j’aurais voulu le rappeler... à la -<ins id="cor_34" title="ne">vie</ins>.</p> - -<p>(Un murmure approbateur accueillit ce mot heureux.)</p> - -<p>—Prosper m’entraîna.</p> - -<p>(Ici D*** se dressa, les yeux fixes; il semblait réellement -<span class="pagenum" id="Page_237">[p. 237]</span> -pénétré de douleur: puis, se laissant retomber -sur sa chaise:)</p> - -<p>—Enfin? nous sommes tous mortels! ajouta-t-il -d’une voix très basse.—(Puis il but un verre de rhum -qu’il reposa, bruyamment, sur la table, et repoussa -ensuite comme un calice.)</p> - -<p>D***, en terminant ainsi, d’une voix brisée, avait fini -par si bien captiver ses auditeurs, tant par le côté -impressionnant de son histoire que par la vivacité de -son débit, que, lorsqu’il se tut, les applaudissements -éclatèrent. Je crus devoir joindre mes humbles félicitations -à celles de ses amis.</p> - -<p>Tout le monde était fort ému.—Fort ému.</p> - -<p>—Succès d’<i>estime</i>! pensai-je.</p> - -<p>—Il a réellement du talent, ce D***! murmurait -chacun à l’oreille de son voisin.</p> - -<p>Tous vinrent lui serrer la main, chaleureusement.—Je -sortis.</p> - -<p>A quelques jours de là, je rencontrai l’un de mes -amis, un littérateur, et je lui narrai l’histoire de -M. D*** <i>telle que je l’avais entendue</i>.</p> - -<p>—Eh bien! lui demandai-je en finissant: qu’en -pensez-vous?</p> - -<p>—Oui. C’est presque une nouvelle! me répondit-il -après un silence.—Écrivez-la donc!</p> - -<p>Je le regardai fixement.</p> - -<p>—Oui, lui dis-je, <i>maintenant</i> je puis l’écrire: elle -est complète.</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_238"> - -<h2 class="nobreak">L’INTERSIGNE</h2> - -<p class="cent"><i>A Monsieur l’abbé Victor de Villiers de L’Isle-Adam.</i></p> - -<div class="citat" style="margin: 1.5em 0 0 40%; text-indent: -1.5em;" lang="la" xml:lang="la"> -«Attende, homo, quid fuisti ante ortum et quod eris -usque ad occasum. Profectó fuit quod non eras. -Posteà, de vili materia factus, in utero matris de -sanguine menstruali nutritus, tunica tua fuit pellis -secundina. Deindè, in vilissimo panno involutus, -progressus es ad nos,—sic indutus et ornatus! Et -non memor es quæ sit origo tua. Nihil est aliud -homo quam sperma fœtidum, saccus stercorum, -cibus vermium. Scientia, sapientia, ratio, sine Deo -sicut nubes transeunt.»</div> - -<div class="citat" style="margin: .5em 0 0 40%; text-indent: 0; text-align: center;" lang="la" xml:lang="la"> -Post hominem vermis: post vermem fœtor et horror;<br /> -Sic, in non hominem, vertitur omnis homo.</div> - -<div class="citat" style="margin: .5em 0 0 40%;" lang="la" xml:lang="la"> -«Cur carnem tuam adornas et impinguas, quam, -post paucos dies, vermes devoraturi sunt in sepulchro, -animam, vero, tuam non adornas,—quæ Deo et -Angelis ejus præsentenda est in Cœlis!»</div> - -<div class="attribr"><span class="smcap">Saint Bernard</span>, <i>Méditations</i>, t. II.—Bollandistes,<br /> -<span class="pr2"><i>Préparation au Jugement dernier</i>.</span></div> - -<p class="sep2">Un soir d’hiver qu’entre gens de pensée, nous -prenions le thé, autour d’un bon feu, chez l’un de -nos amis, le baron Xavier de la V*** (un pâle jeune -homme que d’assez longues fatigues militaires, subies, -<span class="pagenum" id="Page_239">[p. 239]</span> -très jeune encore, en Afrique, avaient rendu d’une -débilité de tempérament et d’une sauvagerie de -mœurs peu communes), la conversation tomba -sur un sujet des plus sombres: il était question de -la <i>nature</i> de ces coïncidences extraordinaires, stupéfiantes, -mystérieuses, qui surviennent dans l’existence -de quelques personnes.</p> - -<p>—Voici une histoire, nous dit-il, que je n’accompagnerai -d’aucun commentaire. Elle est véridique. -Peut-être la trouverez-vous impressionnante.</p> - -<p>Nous allumâmes des cigarettes et nous écoutâmes -le récit suivant:</p> - -<p>—En 1876, au solstice de l’automne, vers ce temps -où le nombre, toujours croissant, des inhumations -accomplies à la légère,—beaucoup trop précipitées -enfin,—commençait à révolter la Bourgeoisie parisienne -et à la plonger dans les alarmes, un certain -soir, sur les huit heures, à l’issue d’une séance de -spiritisme des plus curieuses, je me sentis, en -rentrant chez moi, sous l’influence de ce spleen héréditaire -dont la noire obsession déjoue et réduit à -néant les efforts de la Faculté.</p> - -<p>C’est en vain qu’à l’instigation doctorale j’ai dû, -maintes fois, m’enivrer du breuvage d’Avicenne<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>: -en vain me suis-je assimilé, sous toutes formules, des -quintaux de fer et, foulant aux pieds tous les plaisirs, -ai-je fait descendre, nouveau Robert d’Arbrissel, le -vif-argent de mes ardentes passions jusqu’à la -<span class="pagenum" id="Page_240">[p. 240]</span> -température des Samoyèdes, rien n’a prévalu!—Allons. -Il paraît, décidément, que je suis un personnage taciturne -et morose! Mais il faut aussi que, sous une -apparence nerveuse, je sois, comme on dit, bâti à -chaux et à sable, pour me trouver encore à même, -après tant de soins, de pouvoir contempler les étoiles.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> -Le séné: (Avicéné): (<i>Hist.</i>).</p> -</div> - -<p>Ce soir-là donc, une fois dans ma chambre, en allumant -un cigare aux bougies de la glace, je m’aperçus -que j’étais mortellement pâle! et je m’ensevelis dans -un ample fauteuil, vieux meuble en velours grenat -capitonné où le vol des heures, sur mes longues -songeries, me semble moins lourd. L’accès de spleen -devenait pénible jusqu’au malaise, jusqu’à l’accablement! -Et, jugeant impossible d’en secouer les ombres -par aucune distraction mondaine,—surtout au milieu -des horribles soucis de la capitale,—je résolus, par -essai, de m’éloigner de Paris, d’aller prendre un peu -de nature au loin, de me livrer à de vifs exercices, à -quelques salubres parties de chasse, par exemple, -pour tenter de diversifier.</p> - -<p>A peine cette pensée me fut-elle venue, <i>à l’instant -même</i> où je me décidai pour cette ligne de conduite, -le nom d’un vieil ami, oublié depuis des années, -l’abbé Maucombe, me passa dans l’esprit.</p> - -<p>—L’abbé Maucombe!... dis-je, à voix basse.</p> - -<p>Ma dernière entrevue avec le savant prêtre datait -du moment de son départ pour un long pèlerinage -en Palestine. La nouvelle de son retour m’était parvenue -autrefois. Il habitait l’humble presbytère d’un -petit village en basse Bretagne.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</span> -Maucombe devait y disposer d’une chambre quelconque, -d’un réduit?—Sans doute, il avait amassé, -dans ses voyages, quelques anciens volumes? des -curiosités du Liban? Les étangs, auprès des manoirs -voisins, recélaient, à le parier, du canard sauvage?.. -Quoi de plus opportun!... Et, si je voulais jouir, -avant les premiers froids, de la dernière quinzaine -du féerique mois d’octobre dans les rochers rougis, -si je tenais à voir encore resplendir les longs -soirs d’automne sur les hauteurs boisées, je devais -me hâter!</p> - -<p>La pendule sonna neuf heures.</p> - -<p>Je me levai; je secouai la cendre de mon cigare. -Puis, en homme de décision, je mis mon chapeau, ma -houppelande et mes gants; je pris ma valise et mon -fusil: je soufflai les bougies et je sortis—en fermant -sournoisement et à triple tour la vieille <ins title="serrrure">serrure</ins> à -secret qui fait l’orgueil de ma porte.</p> - -<p>Trois quarts d’heure après, le convoi de la ligne -de Bretagne m’emportait vers le petit village de -Saint-Maur, desservi par l’abbé Maucombe; j’avais -même trouvé le temps, à la gare, d’expédier une -lettre crayonnée à la hâte, en laquelle je prévenais -mon père de mon départ.</p> - -<p>Le lendemain matin, j’étais à R***, d’où Saint-Maur -n’est distant que de deux lieues, environ.</p> - -<p>Désireux de conquérir une bonne nuit (afin de pouvoir -prendre mon fusil dès le lendemain, au point -du jour), et toute sieste d’après déjeuner me semblant -capable d’empiéter sur la perfection de mon sommeil, -<span class="pagenum" id="Page_242">[p. 242]</span> -je consacrai ma journée, pour me tenir éveillé -malgré la fatigue, à plusieurs visites chez d’anciens -compagnons d’études.—Vers cinq heures du soir, -ces devoirs remplis, je fis seller, au Soleil-d’or, où -j’étais descendu, et, aux lueurs du couchant, je me -trouvai en vue d’un hameau.</p> - -<p>Chemin faisant, je m’étais remémoré le prêtre chez -lequel j’avais dessein de m’arrêter pendant quelques -jours. Le laps de temps qui s’était écoulé depuis notre -dernière rencontre, les excursions, les événements -intermédiaires et les habitudes d’isolement devaient -avoir modifié son caractère et sa personne. J’allais le -retrouver grisonnant. Mais je connaissais la conversation -fortifiante du docte recteur,—et je me faisais -une espérance de songer aux veillées que nous allions -passer ensemble.</p> - -<p>—L’abbé Maucombe! ne cessais-je de me répéter -tout bas,—excellente idée!</p> - -<p>En interrogeant sur sa demeure les vieilles gens -qui paissaient les bestiaux le long des fossés, je dus -me convaincre que le curé,—en parfait confesseur -d’un Dieu de miséricorde,—s’était profondément -acquis l’affection de ses ouailles et, lorsqu’on m’eut -bien indiqué le chemin du presbytère assez éloigné -du pâté de masures et de chaumines qui constitue le -village de Saint-Maur, je me dirigeai de ce côté.</p> - -<p>J’arrivai.</p> - -<p>L’aspect champêtre de cette maison, les croisées et -leurs jalousies vertes, les trois marches de grès, les -lierres, les clématites et les roses-thé qui s’enchevêtraient -<span class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</span> -sur les murs jusqu’au toit, d’où s’échappait, -d’un tuyau à girouette, un petit nuage de fumée, -m’inspirèrent des idées de recueillement, de santé et -de paix profonde. Les arbres d’un verger voisin -montraient, à travers un treillis d’enclos, leurs -feuilles rouillées par l’énervante saison. Les deux -fenêtres de l’unique étage brillaient des feux de -l’Occident; une niche où se tenait l’image d’un -bienheureux était creusée entre elles. Je mis pied à -terre, silencieusement: j’attachai le cheval au volet -et je levai le marteau de la porte, en jetant un coup -d’œil de voyageur à l’horizon, derrière moi.</p> - -<p>Mais l’horizon brillait tellement sur les forêts de -chênes lointains et de pins sauvages où les derniers -oiseaux s’envolaient dans le soir, les eaux d’un étang -couvert de roseaux, dans l’éloignement, réfléchissaient -si solennellement le ciel, la nature était si -belle, au milieu de ces airs calmés, dans cette campagne -déserte, à ce moment où tombe le silence, que -je restai—sans quitter le marteau suspendu,—que -je restai muet.</p> - -<p>O toi, pensai-je, qui n’as point l’asile de tes rêves, -et pour qui la terre de Chanaan, avec ses palmiers et -ses eaux vives, n’apparaît pas, au milieu des aurores, -après avoir tant marché sous de dures étoiles, voyageur -si joyeux au départ et maintenant assombri,—cœur -fait pour d’autres exils que ceux dont tu -partages l’amertume avec des frères mauvais,—regarde! -Ici l’on peut s’asseoir sur la pierre de la -mélancolie!—Ici les rêves morts ressuscitent, devançant -<span class="pagenum" id="Page_244">[p. 244]</span> -les moments de la tombe! Si tu veux avoir le -véritable désir de mourir, approche: ici la vue du -ciel exalte jusqu’à l’oubli.</p> - -<p>J’étais dans cet état de lassitude, où les nerfs sensibilisés -vibrent aux moindres excitations. Une feuille -tomba près de moi; son bruissement furtif me fit tressaillir. -Et le magique horizon de cette contrée entra -dans mes yeux! Je m’assis devant la porte, solitaire.</p> - -<p>Après quelques instants, comme le soir commençait -à fraîchir, je revins au sentiment de la réalité. Je -me levai très vite et je repris le marteau de la porte -en regardant la maison riante.</p> - -<p>Mais, à peine eus-je de nouveau jeté sur elle un -regard distrait, que je fus forcé de m’arrêter encore, -me demandant, cette fois, si je n’étais pas le jouet -d’une hallucination.</p> - -<p>Était-ce bien la maison que j’avais vue tout à l’heure? -Quelle ancienneté me dénonçaient, <i>maintenant</i>, les -longues lézardes, entre les feuilles pâles?—Cette -bâtisse avait un air étranger; les carreaux illuminés -par les rayons d’agonie du soir brûlaient d’une lueur -intense: le portail hospitalier m’invitait avec ses trois -marches: mais, en concentrant mon attention sur -ces dalles grises, je vis qu’elles venaient d’être polies, -que des traces de lettres creusées y restaient encore, -et je vis bien qu’elles provenaient du cimetière voisin,—dont -les croix noires m’apparaissaient, à présent, -de côté, à une centaine de pas. Et la maison me sembla -changée à donner le frisson, et les échos du lugubre -coup du marteau, que je laissai retomber, dans -<span class="pagenum" id="Page_245">[p. 245]</span> -mon saisissement, retentirent, dans l’intérieur de cette -demeure, comme les vibrations d’un glas.</p> - -<p>Ces sortes de <i>vues</i>, étant plutôt morales que physiques, -s’effacent avec rapidité. Oui, j’étais, à n’en pas -douter une seconde, la victime de cet abattement -intellectuel que j’ai signalé. Très empressé de voir un -visage qui m’aidât, par son humanité, à en dissiper le -souvenir, je poussai le loquet sans attendre davantage.—J’entrai.</p> - -<p>La porte, mue par un poids d’horloge, se referma -d’elle-même, derrière moi.</p> - -<p>Je me trouvai dans un long corridor à l’extrémité -duquel Nanon, la gouvernante, vieille et réjouie, descendait -l’escalier, une chandelle à la main.</p> - -<p>—Monsieur Xavier!... s’écria-t-elle, toute joyeuse -en me reconnaissant.</p> - -<p>—Bonsoir, ma bonne Nanon! lui répondis-je, en -lui confiant, à la hâte, ma valise et mon fusil.</p> - -<p>(J’avais oublié ma houppelande dans ma chambre, -au Soleil d’or.)</p> - -<p>Je montai. Une minute après, je serrai dans mes -bras mon vieil ami.</p> - -<p>L’affectueuse émotion des premières paroles et le -sentiment de la mélancolie du passé nous oppressèrent -quelque temps, l’abbé et moi.—Nanon vint nous -apporter la lampe et nous annoncer le souper.</p> - -<p>—Mon cher Maucombe, lui dis-je en passant mon -bras sous le sien pour descendre, c’est une chose de -toute éternité que l’amitié intellectuelle, et je vois que -nous partageons ce sentiment.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_246">[p. 246]</span> -—Il est des esprits chrétiens d’une parenté divine -très rapprochée, me répondit-il.—Oui.—Le monde -a des croyances moins «raisonnables» pour lesquelles -des partisans se trouvent qui sacrifient leur sang, leur -bonheur, leur devoir. Ce sont des fanatiques! acheva-t-il -en souriant. Choisissons, pour foi, la plus utile, -puisque nous sommes libres et que nous devenons -notre croyance.</p> - -<p>—Le fait est, lui répondis-je, qu’il est déjà très -mystérieux que deux et deux fassent quatre.</p> - -<p>Nous passâmes dans la salle à manger. Pendant -le repas, l’abbé, m’ayant doucement reproché l’oubli -où je l’avais tenu si longtemps, me mit au courant -de l’esprit du village.</p> - -<p>Il me parla du pays, me raconta deux ou trois -anecdotes touchant les châtelains des environs.</p> - -<p>Il me cita ses exploits personnels à la chasse et ses -triomphes à la pêche: pour tout dire, il fut d’une -affabilité et d’un entrain charmants.</p> - -<p>Nanon, messager rapide, s’empressait, se multipliait -autour de nous et sa vaste coiffe avait des battements -d’ailes.</p> - -<p>Comme je roulais une cigarette en prenant le café, -Maucombe, qui était un ancien officier de dragons, -m’imita; le silence des premières bouffées nous ayant -surpris dans nos pensées, je me mis à regarder mon -hôte avec attention.</p> - -<p>Ce prêtre était un homme de quarante-cinq ans, à -peu près, et d’une haute taille. De longs cheveux gris -entouraient de leur boucle enroulée sa maigre et forte -<span class="pagenum" id="Page_247">[p. 247]</span> -figure. Les yeux brillaient de l’intelligence mystique. -Ses traits étaient réguliers et austères; le corps, svelte, -résistait au pli des années: il savait porter sa longue -soutane. Ses paroles, empreintes de science et de -douceur, étaient soutenues par une voix bien timbrée, -sortie d’excellents poumons. Il me paraissait enfin d’une -santé vigoureuse: les années l’avaient fort peu atteint.</p> - -<p>Il me fit venir dans son petit salon-bibliothèque.</p> - -<p>Le manque de sommeil, en voyage, prédispose au -frisson; la soirée était d’un froid vif, avant-coureur -de l’hiver. Aussi, lorsqu’une brassée de sarments flamba -devant mes genoux, entre deux ou trois rondins, -j’éprouvai quelque réconfort.</p> - -<p>Les pieds sur les chenets, et accoudés en nos deux -fauteuils de cuir bruni, nous parlâmes naturellement -de Dieu.</p> - -<p>J’étais fatigué: j’écoutais, sans répondre.</p> - -<p>—Pour conclure, me dit Maucombe en se levant, -nous sommes ici pour témoigner,—par nos œuvres, -nos pensées, nos paroles et notre lutte contre la -Nature,—pour témoigner <i>si nous pesons le poids</i>.</p> - -<p>Et il termina par une citation de Joseph de Maistre: -«Entre l’Homme et Dieu, il n’y a que l’Orgueil.»</p> - -<p>—Ce nonobstant, lui dis-je, nous avons l’honneur -d’exister (nous, les enfants gâtés de cette Nature) -dans un siècle de lumières?</p> - -<p>—Préférons-lui la Lumière des siècles, répondit-il -en souriant.</p> - -<p>Nous étions arrivés sur le palier, nos bougies à la -main.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_248">[p. 248]</span> -Un long couloir, parallèle à celui d’en bas, séparait, -de celle de mon hôte, la chambre qui m’était destinée:—il -insista pour m’y installer lui-même. Nous y -entrâmes; il regarda s’il ne me manquait rien et -comme, rapprochés, nous nous donnions la main et -le bonsoir, un vivace reflet de ma bougie tomba sur -son visage.—Je tressaillis, cette fois!</p> - -<p>Était-ce un agonisant qui se tenait debout, là, près -de ce lit? La figure qui était devant moi n’était -pas, ne pouvait pas être celle du souper! Ou, du -moins, si je la reconnaissais vaguement, il me semblait -que je ne l’avais vue, en réalité, qu’en ce -moment-ci. Une seule réflexion me fera comprendre: -l’abbé me donnait, humainement, la <i>seconde</i> sensation -que, par une obscure correspondance, sa maison -m’avait fait éprouver.</p> - -<p>La tête que je contemplais était grave, très pâle, -d’une pâleur de mort et les paupières étaient baissées. -Avait-il oublié ma présence? Priait-il? Qu’avait-il -donc à se tenir ainsi!—Sa personne s’était revêtue -d’une solennité si soudaine que je fermai les yeux. -Quand je les rouvris, après une seconde, le bon abbé -était toujours là,—mais, je le reconnaissais maintenant!—A -la bonne heure! Son sourire amical dissipait -en moi toute inquiétude. L’impression n’avait -pas duré le temps d’adresser une question. Ç’avait -été un saisissement,—une sorte d’hallucination.</p> - -<p>Maucombe me souhaita, une seconde fois, la bonne -nuit et se retira.</p> - -<p>Une fois seul:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_249">[p. 249]</span> -—Un profond sommeil, voilà ce qu’il me faut! -pensai-je.</p> - -<p>Incontinent je songeai à la Mort; j’élevai mon -âme à Dieu et je me mis au lit.</p> - -<p>L’une des singularités d’une extrême fatigue est -l’impossibilité du sommeil immédiat. Tous les chasseurs -ont éprouvé ceci. C’est un point de notoriété.</p> - -<p>Je m’attendais à dormir vite et profondément. -J’avais fondé de grandes espérances sur une bonne -nuit. Mais, au bout de dix minutes, je dus reconnaître -que cette gêne nerveuse ne se décidait pas à s’engourdir. -J’entendais des tics-tacs, des craquements -brefs du bois et des murs. <ins id="cor_35" title="Saus">Sans</ins> doute des horloges-de-mort. -Chacun des bruits imperceptibles de la nuit -se répondait, en tout mon être, par un coup électrique.</p> - -<p>Les branches noires se heurtaient dans le vent, au -jardin. A chaque instant, des brins de lierre frappaient -ma vitre. J’avais, surtout, le sens de l’ouïe -d’une acuité pareille à celle des gens qui meurent de -faim.</p> - -<p>—J’ai pris deux tasses de café, pensai-je: c’est -cela!</p> - -<p>Et, m’accoudant sur l’oreiller, je me mis à regarder, -obstinément, la lumière de la bougie, sur la table, -auprès de moi. Je la regardai avec fixité, entre les -cils, avec cette attention intense que donne au -regard l’absolue distraction de la pensée.</p> - -<p>Un petit bénitier, en porcelaine coloriée, avec sa -branche de buis, était suspendu auprès de mon -chevet. Je mouillai, tout à coup, mes paupières avec -<span class="pagenum" id="Page_250">[p. 250]</span> -l’eau bénite, pour les rafraîchir: puis j’éteignis la -bougie et je fermai les yeux. Le sommeil s’approchait: -la fièvre s’apaisait.</p> - -<p>J’allais m’endormir.</p> - -<p>Trois petits coups secs, impératifs, furent frappés -à ma porte.</p> - -<p>—Hein? me dis-je, en sursaut.</p> - -<p>Alors je m’aperçus que mon premier somme avait -déjà commencé. J’ignorais où j’étais. Je me croyais -à Paris. Certains repos donnent ces sortes d’oublis -risibles. Ayant même, presque aussitôt, perdu de vue -la cause principale de mon réveil, je m’étirai voluptueusement, -dans une complète inconscience de la -situation.</p> - -<p>—A propos! me dis-je tout à coup: mais on a -frappé?—Quelle visite peut bien?...</p> - -<p>A ce point de ma phrase, une notion confuse et -obscure que je n’étais plus à Paris, mais dans un -presbytère de Bretagne, chez l’abbé Maucombe, me -vint à l’esprit.</p> - -<p>En un clin d’œil, je fus au milieu de la chambre.</p> - -<p>Ma première impression, en même temps que celle -du froid aux pieds, fut celle d’une vive lumière. La -pleine lune brillait, en face de la fenêtre, au-dessus -de l’église, et, à travers les rideaux blancs, découpait -son angle de flamme déserte et pâle sur le parquet.</p> - -<p>Il était bien minuit.</p> - -<p>Mes idées étaient morbides. Qu’était-ce donc? -L’ombre était extraordinaire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_251">[p. 251]</span> -Comme je m’approchais de la porte, une tache de -braise, partie du trou de la serrure, vint errer sur ma -main et sur ma manche.</p> - -<p>Il y avait quelqu’un derrière la porte: on avait -réellement frappé.</p> - -<p>Cependant, à deux pas du loquet, je m’arrêtai -court.</p> - -<p>Une chose me paraissait surprenante: la <i>nature</i> -de la tache qui courait sur ma main. C’était une -lueur glacée, sanglante, n’éclairant pas.—D’autre -part, comment se faisait-il que je ne voyais aucune -ligne de lumière sous la porte, dans le corridor?—Mais, -en vérité, ce qui sortait ainsi du trou de la -serrure me causait l’impression du regard phosphorique -d’un hibou!</p> - -<p>En ce moment, l’heure sonna, dehors, à l’église, -dans le vent nocturne.</p> - -<p>—Qui est là? demandai-je, à voix basse.</p> - -<p>La lueur s’éteignit:—j’allais m’approcher...</p> - -<p>Mais la porte s’ouvrit, largement, lentement, silencieusement.</p> - -<p>En face de moi, dans le corridor, se tenait, debout, -une forme haute et noire,—un prêtre, le tricorne sur -la tête. La lune l’éclairait tout entier à l’exception de -la figure: je ne voyais que le feu de ses deux prunelles -qui me considéraient avec une solennelle fixité.</p> - -<p>Le souffle de l’autre monde enveloppait ce visiteur, -son attitude m’oppressait l’âme. Paralysé par une -frayeur qui s’enfla instantanément jusqu’au paroxysme, -je contemplai le désolant personnage, en silence.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_252">[p. 252]</span> -Tout à coup, le prêtre éleva le bras, avec lenteur, -vers moi. Il me présentait une chose lourde et vague. -C’était un manteau. Un grand manteau noir, un -manteau de voyage. Il me le tendait, comme pour me -l’offrir!...</p> - -<p>Je fermai les yeux, pour ne pas voir cela. Oh! je -ne voulais pas voir cela! Mais un oiseau de nuit, avec -un cri affreux, passa entre nous et le vent de ses ailes, -m’effleurant les paupières, me les fit rouvrir. Je sentis -qu’il voletait par la chambre.</p> - -<p>Alors,—et avec un râle d’angoisse, car les forces -me trahissaient pour crier,—je repoussai la porte de -mes deux mains crispées et étendues et je donnai un -violent tour de clef, frénétique et les cheveux dressés!</p> - -<p>Chose singulière, il me sembla que tout cela ne -faisait aucun bruit.</p> - -<p>C’était plus que l’organisme n’en pouvait supporter. -Je m’éveillai. J’étais assis sur mon séant, dans mon -lit, les bras tendus devant moi; j’étais glacé; le front -trempé de sueur; mon cœur frappait contre les -parois de ma poitrine de gros coups sombres.</p> - -<p>—Ah! me dis-je, le songe horrible!</p> - -<p>Toutefois, mon insurmontable anxiété subsistait. Il -me fallut plus d’une minute avant d’<i>oser</i> remuer -le bras pour chercher les allumettes: j’appréhendais -de sentir, dans l’obscurité, une main froide -saisir la mienne et la presser amicalement.</p> - -<p>J’eus un mouvement nerveux en entendant ces -allumettes bruire sous mes doigts dans le fer du chandelier. -Je rallumai la bougie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_253">[p. 253]</span> -Instantanément, je me sentis mieux; la lumière, -cette vibration divine, diversifie les milieux funèbres -et console des mauvaises terreurs.</p> - -<p>Je résolus de boire un verre d’eau froide pour me -remettre tout à fait et je descendis du lit.</p> - -<p>En passant devant la fenêtre, je remarquai une -chose: la lune était exactement pareille à celle de -mon songe, bien que je ne l’eusse pas vue avant de -me mettre au lit; et, en allant, la bougie à la main, -examiner la serrure de la porte, je constatai qu’un -tour de clef avait été donné <i>en dedans</i>, ce que je -n’avais point fait avant mon sommeil.</p> - -<p>A ces découvertes, je jetai un regard autour de -moi. Je commençai à trouver que la chose était -revêtue d’un caractère bien insolite. Je me recouchai, -je m’accoudai, je cherchai à me raisonner, à -me prouver que tout cela n’était qu’un accès de -somnambulisme très lucide, mais je me rassurai de -moins en moins. Cependant, la fatigue me prit -comme une vague, berça mes noires pensées et m’endormit -brusquement dans mon angoisse.</p> - -<p>Quand je me réveillai, un bon soleil jouait dans -la chambre.</p> - -<p>C’était une matinée heureuse. Ma montre, accrochée -au chevet du lit, marquait dix heures. Or, pour nous -réconforter, est-il rien de tel que le jour, le radieux -soleil? Surtout quand on sent les dehors embaumés -et la campagne pleine d’un vent frais dans les -arbres, les fourrés épineux, les fossés couverts de -fleurs et tout humides d’aurore!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</span> -Je m’habillai à la hâte, très oublieux du sombre -commencement de ma nuitée.</p> - -<p>Complètement ranimé par des ablutions réitérées -d’eau fraîche, je descendis.</p> - -<p>L’abbé Maucombe était dans la salle à manger: -assis devant la nappe déjà mise il lisait un journal en -m’attendant.</p> - -<p>Nous nous serrâmes la main:</p> - -<p>—Avez-vous passé une bonne nuit, mon cher -Xavier? me demanda-t-il.</p> - -<p>—Excellente! répondis-je distraitement (par habitude -et sans accorder attention le moins du monde à -ce que je disais).</p> - -<p>La vérité est que je me sentais bon appétit: voilà -tout.</p> - -<p>Nanon intervint, nous apportant le déjeuner.</p> - -<p>Pendant le repas notre causerie fut à la fois recueillie -et joyeuse: l’homme qui vit saintement connaît, -seul, la joie et sait la communiquer.</p> - -<p>Tout à coup, je me rappelai mon rêve.</p> - -<p>—A propos, m’écriai-je, mon cher abbé, il me -souvient que j’ai eu cette nuit un singulier rêve,—et -d’une étrangeté... comment puis-je exprimer cela? -Voyons... saisissante? étonnante? effrayante?—A -votre choix!—Jugez-en.</p> - -<p>Et, tout en pelant une pomme, je commençai à lui -narrer, dans tous ses détails, l’hallucination sombre -qui avait troublé mon premier sommeil.</p> - -<p>Au moment où j’en étais arrivé au <i>geste</i> du prêtre -m’offrant le manteau, et <i>avant que j’eusse entamé cette</i> -<span class="pagenum" id="Page_255">[p. 255]</span> -<i>phrase</i>, la porte de la salle à manger s’ouvrit. Nanon, -avec cette familiarité particulière aux gouvernantes -de curés, entra, dans le rayon du soleil, au beau milieu -de la conversation, et, m’interrompant, me tendit un -papier:</p> - -<p>—Voici une lettre «très pressée» que le rural vient -d’apporter, à l’instant, pour monsieur! dit-elle.</p> - -<p>—Une lettre!—Déjà! m’écriai-je, <i>oubliant mon -histoire</i>. C’est de mon père. Comment cela?—Mon -cher abbé, vous permettez que je lise, n’est-ce pas!</p> - -<p>—Sans doute! dit l’abbé Maucombe, perdant également -l’histoire de vue et subissant, magnétiquement, -l’intérêt que je prenais à la lettre:—sans doute!</p> - -<p>Je décachetai.</p> - -<p>Ainsi l’incident de Nanon avait détourné notre attention -par sa soudaineté.</p> - -<p>—Voilà, dis-je, une vive contrariété, mon hôte: -à peine arrivé, je me vois obligé de repartir.</p> - -<p>—Comment? demanda l’abbé Maucombe, reposant -sa tasse sans boire.</p> - -<p>—Il m’est écrit de revenir en toute hâte, au sujet -d’une affaire, d’un procès d’une importance des plus -graves. Je m’attendais à ce qu’il ne se plaidât qu’en -décembre: or, on m’avise qu’il se juge dans la quinzaine -et, comme, seul, je suis à même de mettre en -ordre les dernières pièces qui doivent nous donner -gain de cause, il faut que j’aille!... Allons! quel -ennui!</p> - -<p>—Positivement, c’est fâcheux! dit l’abbé;—comme -c’est donc fâcheux!... Au moins, promettez-moi -<span class="pagenum" id="Page_256">[p. 256]</span> -qu’aussitôt ceci terminé... La grande affaire, c’est le -salut: j’espérais être pour quelque chose dans le vôtre—et -voici que vous vous échappez! Je pensais déjà -que le bon Dieu vous avait envoyé...</p> - -<p>—Mon cher abbé, m’écriai-je, je vous laisse mon -fusil. Avant trois semaines je serai de retour et, cette -fois, pour quelques semaines, si vous voulez.</p> - -<p>—Allez donc en paix! dit l’abbé Maucombe.</p> - -<p>—Eh! c’est qu’il s’agit de presque toute ma fortune! -murmurai-je.</p> - -<p>—La fortune, c’est Dieu! dit simplement Maucombe.</p> - -<p>—Et demain, comment vivrais-je, si?...</p> - -<p>—Demain, on ne vit plus, répondit-il.</p> - -<p>Bientôt nous nous levâmes de table, un peu consolés -du contre-temps par cette promesse formelle -de revenir.</p> - -<p>Nous allâmes nous promener dans le verger, visiter -les attenances du presbytère.</p> - -<p>Toute la journée, l’abbé m’étala, non sans complaisance, -ses pauvres trésors champêtres. Puis, pendant -qu’il lisait son bréviaire, je marchai, solitairement, -dans les environs, respirant l’air vivace et pur avec -délices. Maucombe, à son retour, s’étendit quelque -peu sur son voyage en terre sainte; tout cela nous -conduisit jusqu’au coucher du soleil.</p> - -<p>Le soir vint. Après un frugal souper, je dis à -l’abbé Maucombe:</p> - -<p>—Mon ami, l’<i>express</i> part à neuf heures précises. -D’ici R***, j’ai bien une heure et demie de route. -Il me faut une demi-heure pour régler à l’auberge -<span class="pagenum" id="Page_257">[p. 257]</span> -en y reconduisant le cheval; total, deux heures. Il en -est sept: je vous quitte à l’instant.</p> - -<p>—Je vous accompagnerai un peu, dit le prêtre: -<i>cette promenade me sera salutaire</i>.</p> - -<p>—A propos, lui répondis-je, préoccupé, voici l’adresse -de mon père (chez qui je demeure à Paris,) si -nous devons nous écrire.</p> - -<p>Nanon prit la carte et l’inséra dans une jointure -de la glace.</p> - -<p>Trois minutes après, l’abbé et moi nous quittions -le presbytère et nous nous avancions sur le grand -chemin. Je tenais mon cheval par la bride, comme -de raison.</p> - -<p>Nous étions déjà deux ombres.</p> - -<p>Cinq minutes après notre départ, une bruine pénétrante, -une petite pluie, fine et très froide, portée -par un affreux coup de vent, frappa nos mains et nos -figures.</p> - -<p>Je m’arrêtai court:</p> - -<p>—Mon vieil ami, dis-je à l’abbé, non! décidément -je ne souffrirai pas cela. Votre existence est précieuse -et cette ondée glaciale est très malsaine. Rentrez. -Cette pluie, encore une fois, pourrait vous mouiller -dangereusement. Rentrez, je vous en prie.</p> - -<p>L’abbé, au bout d’un instant, songeant à ses fidèles, -se rendit à mes raisons.</p> - -<p>—J’emporte une promesse, mon cher ami? me -dit-il.</p> - -<p>Et, comme je lui tendais la main:</p> - -<p>—Un instant! ajouta-t-il; je songe que vous avez -<span class="pagenum" id="Page_258">[p. 258]</span> -du chemin à faire—et que cette bruine est, en effet, -pénétrante!</p> - -<p>Il eut un frisson. Nous étions l’un auprès de l’autre, -immobiles, nous regardant fixement comme deux -voyageurs pressés.</p> - -<p>En ce moment la lune s’éleva sur les sapins, derrière -les collines, éclairant les landes et les bois à l’horizon. -Elle nous baigna spontanément de sa lumière morne -et pâle, de sa flamme déserte et pâle. Nos silhouettes -et celle du cheval se dessinèrent, énormes, sur le chemin.—Et, -du côté des vieilles croix de pierre, là-bas,—du -côté des vieilles croix en ruines qui se dressent -en ce canton de Bretagne, dans les écreboissées où -perchent les funestes oiseaux échappés du bois des -Agonisants,—j’entendis, au loin, un cri affreux; -l’aigre et alarmant fausset de la Freusée. Une chouette -aux yeux de phosphore, dont la lueur tremblait sur -le grand bras d’une yeuse, s’envola et passa entre -nous, en prolongeant ce cri.</p> - -<p>—Allons! continua l’abbé Maucombe, moi, je -serai chez moi dans une minute; ainsi <i>prenez,—prenez -ce manteau!</i>—J’y tiens beaucoup!... beaucoup!—ajouta-t-il -avec un ton inoubliable.—Vous -me le ferez renvoyer par le garçon d’auberge -qui vient au village tous les jours... <i>Je vous en prie.</i></p> - -<p>L’abbé en prononçant ces paroles, me tendait son -manteau noir. Je ne voyais pas sa figure, à cause de -l’ombre que projetait son large tricorne: mais je -distinguai ses yeux <i>qui me considéraient avec une -solennelle fixité</i>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_259">[p. 259]</span> -Il me jeta le manteau sur les épaules, me l’agrafa, -d’un air tendre et inquiet, pendant que, sans forces, je -fermais les paupières. Et, profitant de mon silence, -il se hâta vers son logis. Au tournant de la route, il -disparut.</p> - -<p>Par une présence d’esprit,—et un peu, aussi, machinalement,—je -sautai à cheval. Puis je restai immobile.</p> - -<p>Maintenant j’étais seul sur le grand chemin. -J’entendais les mille bruits de la campagne. En -rouvrant les yeux, je vis l’immense ciel livide -où filaient de monstrueux nuages ternes, cachant -la lune,—la nature solitaire. Cependant, je me tins -droit et ferme, quoique je dusse être blanc comme -un linge.</p> - -<p>—Voyons! me dis-je, du calme!—J’ai la fièvre -et je suis somnambule. Voilà tout.</p> - -<p>Je m’efforçai de hausser les épaules: un poids -secret m’en empêcha.</p> - -<p>Et voici que, venue du fond de l’horizon, du fond -de ces bois décriés, une volée d’orfraies, à grand -bruit d’ailes, passa, en criant d’horribles syllabes -inconnues, au-dessus de ma tête. Elles allèrent s’abattre -sur le toit du presbytère et sur le clocher dans -l’éloignement: et le vent m’apporta des cris tristes. Ma -foi, j’eus peur. Pourquoi? Qui me le précisera jamais? -J’ai vu le feu, j’ai touché de la mienne plusieurs épées; -mes nerfs sont mieux trempés, peut-être, que ceux -des plus flegmatiques et des plus blafards: j’affirme, -toutefois, très humblement, que j’ai eu peur, ici,—et -<span class="pagenum" id="Page_260">[p. 260]</span> -pour de bon. J’en ai conçu, même, pour moi, -quelque estime intellectuelle. N’a pas peur de ces -choses-là qui veut.</p> - -<p>Donc, en silence, j’ensanglantai les flancs du -pauvre cheval et, les yeux fermés, les rênes lâchées, -les doigts crispés sur les crins, le manteau flottant -derrière moi tout droit, je sentis que le galop de ma -bête était aussi violent que possible; elle allait -ventre à terre: de temps en temps mon sourd grondement, -à son oreille, lui communiquait, à coup sûr, -et d’instinct, l’horreur superstitieuse dont je frissonnais -malgré moi. Nous arrivâmes, de la sorte, en moins -d’une demi-heure. Le bruit du pavé des faubourgs me -fit redresser la tête—et respirer!</p> - -<p>—Enfin! je voyais des maisons! des boutiques -éclairées! les figures de mes semblables derrière les -vitres! Je voyais des passants!... Je quittais le pays -des cauchemars!</p> - -<p>A l’auberge, je m’installai devant le bon feu. La -conversation des rouliers me jeta dans un état -voisin de l’extase. Je sortais de la Mort. Je regardai -la flamme entre mes doigts. J’avalai un verre de -rhum. Je reprenais, enfin, le gouvernement de mes -facultés.</p> - -<p>Je me sentais rentré dans la vie réelle.</p> - -<p>J’étais même,—disons-le,—un peu honteux de -ma panique.</p> - -<p>Aussi, comme je me sentis tranquille, lorsque -j’accomplis la commission de l’abbé Maucombe! -Avec quel sourire mondain j’examinai le manteau -<span class="pagenum" id="Page_261">[p. 261]</span> -noir en le remettant à l’hôtelier! L’hallucination -était dissipée. J’eusse fait, volontiers, comme dit -Rabelais, «le bon compagnon».</p> - -<p>Le manteau en question ne me parut rien offrir -d’extraordinaire ni, même, de particulier,—si ce -n’est qu’il était très vieux et même rapiécé, recousu, -redoublé avec une espèce de tendresse bizarre. Une -charité profonde, sans doute, portait l’abbé Maucombe -à donner en aumônes le prix d’un manteau -neuf: du moins, je m’expliquai la chose de cette -façon.</p> - -<p>—Cela se trouve bien!—dit l’aubergiste: le -garçon doit aller au village tout à l’heure: il va -partir; il rapportera le manteau chez M. Maucombe -en passant, avant dix heures.</p> - -<p>Une heure après, dans mon wagon, les pieds sur la -chauffeuse, enveloppé dans ma houppelande reconquise, -je me disais, en allumant un bon cigare et en -écoutant le bruit du sifflet de la locomotive:</p> - -<p>—Décidément, j’aime encore mieux ce cri-là que -celui des hiboux.</p> - -<p>Je regrettais un peu, je dois l’avouer, d’avoir -promis de revenir.</p> - -<p>Là-dessus je m’endormis, enfin, d’un bon sommeil, -oubliant complètement ce que je devais traiter désormais -de coïncidence insignifiante.</p> - -<p>Je dus m’arrêter six jours à Chartres, pour collationner -des pièces qui, depuis, amenèrent la conclusion -favorable de notre procès.</p> - -<p>Enfin, l’esprit obsédé d’idées de paperasses et de -<span class="pagenum" id="Page_262">[p. 262]</span> -chicane—et sous l’abattement de mon maladif -ennui,—je revins à Paris, juste le soir du septième -jour de mon départ du presbytère.</p> - -<p>J’arrivai directement chez moi, sur les neuf heures. -Je montai. Je trouvai mon père dans le salon. Il -était assis, auprès d’un guéridon, éclairé par une -lampe. Il tenait une lettre ouverte à la main.</p> - -<p>Après quelques paroles:</p> - -<p>—Tu ne sais pas, j’en suis sûr, quelle nouvelle -m’apprend cette lettre! me dit-il: notre bon vieil -abbé Maucombe est mort depuis ton départ.</p> - -<p>Je ressentis, à ces mots, une commotion.</p> - -<p>—Hein? répondis-je.</p> - -<p>—Oui, mort,—avant-hier, vers minuit,—trois -jours après ton départ de son presbytère,—d’un -froid gagné sur le grand chemin. Cette lettre est -de la vieille Nanon. La pauvre femme paraît avoir -la tête si perdue, même, qu’elle répète deux fois une -phrase... singulière... à propos d’un manteau... Lis -donc toi-même!</p> - -<p>Il me tendit la lettre où la mort du saint prêtre -nous était annoncée, en effet,—et où je lus ces -simples lignes:</p> - -<p>«Il était très heureux,—disait-il à ses dernières -paroles,—d’être enveloppé à son dernier soupir et -enseveli dans le manteau qu’il avait rapporté de son -pèlerinage en terre sainte, <i>et qui avait touché</i> <span class="smcap">le -Tombeau</span>.»</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_263"> - -<h2 class="nobreak">L’INCONNUE</h2> - -<p class="cent"><i>A Madame la comtesse de Laclos.</i></p> - -<div class="citat">«Le cygne se tait toute sa vie pour -bien chanter une seule fois.»</div> - -<div class="attribr" style="margin-bottom: .5em;">(<i>Proverbe ancien.</i>)</div> - -<div class="attribr" style="margin: .5em 0 0 auto;">C’était l’enfant sacré qu’un beau vers fait pâlir.</div> - -<div class="attribr"><span class="smcap">Adrien Juvigny.</span></div> - -<p class="sep2">Ce soir-là, tout Paris resplendissait aux Italiens. -On donnait <i>la Norma</i>. C’était la soirée d’adieu de -Maria-Felicia Malibran.</p> - -<p>La salle entière, aux derniers accents de la prière -de Bellini, <i>Casta diva</i>, s’était levée et rappelait la -cantatrice dans un tumulte glorieux. On jetait des -fleurs, des bracelets, des couronnes. Un sentiment -d’immortalité enveloppait l’auguste artiste, presque -mourante, et qui s’enfuyait en croyant chanter!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_264">[p. 264]</span> -Au centre des fauteuils d’orchestre, un tout jeune -homme dont la physionomie exprimait une âme résolue -et fière,—manifestait, brisant ses gants à force -d’applaudir, l’admiration passionnée qu’il subissait.</p> - -<p>Personne, dans le monde parisien, ne connaissait -ce spectateur. Il n’avait pas l’air provincial, mais -étranger.—En ses vêtements un peu neufs, mais -d’un lustre éteint et d’une coupe irréprochable, assis -dans ce fauteuil d’orchestre, il eût paru presque singulier, -sans les instinctives et mystérieuses élégances -qui ressortaient de toute sa personne. En l’examinant, -on eût cherché autour de lui de l’espace, du -ciel et de la solitude. C’était extraordinaire: mais -Paris, n’est-ce pas la ville de l’Extraordinaire?</p> - -<p>Qui était-ce et d’où venait-il?</p> - -<p>C’était un adolescent sauvage, un orphelin seigneurial,—l’un -des derniers de ce siècle,—un mélancolique -châtelain du Nord échappé, depuis trois jours, -de la nuit d’un manoir des Cornouailles.</p> - -<p>Il s’appelait le comte Félicien de la Vierge; il possédait -le château de Blanchelande, en Basse-Bretagne. -Une soif d’existence brûlante, une curiosité de -notre merveilleux enfer, avait pris et enfiévré, tout à -coup, ce chasseur, là-bas!... Il s’était mis en voyage, -et il était là, tout simplement. Sa présence à Paris -ne datait que du matin, de sorte que ses grands yeux -étaient encore splendides.</p> - -<p>C’était son premier soir de jeunesse! Il avait vingt -ans. C’était son entrée dans un monde de flamme, -d’oubli, de banalités, d’or et de plaisirs. Et, <i>par</i> -<span class="pagenum" id="Page_265">[p. 265]</span> -<i>hasard</i>, il était arrivé à l’heure pour entendre l’adieu -de celle qui partait.</p> - -<p>Peu d’instants lui avaient suffi pour s’accoutumer -au resplendissement de la salle. Mais, aux premières -notes de la Malibran, son âme avait tressailli; la salle -avait disparu. L’habitude du silence des bois, du vent -rauque des écueils, du bruit de l’eau sur les pierres -des torrents et des graves tombées du crépuscule, -avait élevé en poète ce fier jeune homme et, dans le -timbre de la voix qu’il entendait, il lui semblait que -l’âme de ces choses lui envoyait la prière lointaine -de revenir.</p> - -<p>Au moment où, transporté d’enthousiasme, il -applaudissait l’artiste inspirée, ses mains demeurèrent -en suspens; il resta immobile.</p> - -<p>Au balcon d’une loge venait d’apparaître une jeune -femme d’une grande beauté.—Elle regardait la scène. -Les lignes fines et nobles de son profil perdu s’ombraient -des rouges ténèbres de la loge; tel un camée -de Florence en son médaillon.—Pâlie, un gardenia -dans ses cheveux bruns, et toute seule, elle appuyait, -au bord du balcon, sa main dont la forme décelait -une lignée illustre. Au joint du corsage de sa robe de -moire noire, voilée de dentelles, une pierre malade, -une admirable opale, à l’image de son âme, sans -doute, luisait dans un cercle d’or. L’air solitaire, -indifférent à toute la salle, elle paraissait s’oublier -elle-même sous l’invincible charme de cette musique.</p> - -<p>Le hasard voulut, cependant, qu’elle détournât, -vaguement, les yeux vers la foule; en cet instant, les -<span class="pagenum" id="Page_266">[p. 266]</span> -yeux du jeune homme et les siens se rencontrèrent, -le temps de briller et de s’éteindre, une seconde.</p> - -<p>S’étaient-ils connus jamais?... Non. Pas sur la terre. -Mais que ceux-là qui peuvent dire où commence le -Passé décident où ces deux êtres s’étaient, véritablement, -déjà possédés, car ce seul regard leur avait persuadé, -cette fois et pour toujours, qu’ils ne dataient -pas de leur berceau. L’éclair illumine, d’un seul coup, -les lames et les écumes de la mer nocturne, et, à l’horizon, -les lointaines lignes d’argent des flots: ainsi -l’impression, dans le cœur de ce jeune homme, sous -ce rapide regard, ne fut pas graduée; ce fut l’intime -et magique éblouissement d’un monde qui se dévoile! -Il ferma les paupières comme pour y retenir les -deux lueurs bleues qui s’y étaient perdues; puis, il -voulut résister à ce vertige oppresseur. Il releva les -yeux vers l’inconnue.</p> - -<p>Pensive, elle appuyait encore son regard sur le -sien, comme si elle eût compris la pensée de ce sauvage -amant et comme si c’eût été chose naturelle! -Félicien se sentit pâlir; l’impression lui vint, en ce -coup d’œil, de deux bras qui se joignaient, languissants, -autour de son cou.—C’en était fait! le visage -de cette femme venait de se réfléchir dans son esprit -comme en un miroir familier, de s’y incarner, de s’y -<i>reconnaître</i>! de s’y fixer à tout jamais sous une magie -de pensées presque divines! Il aimait du premier -et inoubliable amour.</p> - -<p>Cependant la jeune femme, dépliant son éventail, -dont les dentelles noires touchaient ses lèvres, -<span class="pagenum" id="Page_267">[p. 267]</span> -semblait rentrée dans son inattention. Maintenant, on -eût dit qu’elle écoutait exclusivement les mélodies de -la <i>Norma</i>.</p> - -<p>Au moment d’élever sa lorgnette vers la loge, Félicien -sentit que ce serait une inconvenance.</p> - -<p>—Puisque je l’aime! se dit-il.</p> - -<p>Impatient de la fin de l’acte, il se recueillait.—Comment -lui parler? apprendre son nom! Il ne connaissait -personne.—Consulter, demain, le registre -des Italiens? Et si c’était une loge de hasard, achetée -à cause de cette soirée! L’heure pressait, la vision -allait disparaître. Eh bien! sa voiture suivrait la -sienne, voilà tout... Il lui semblait qu’il n’y avait pas -d’autres moyens. Ensuite, il aviserait! Puis il se dit, -en sa naïveté... sublime: «Si elle <i>m’aime</i>, elle s’apercevra -bien et me laissera quelque indice.»</p> - -<p>La toile tomba. Félicien quitta la salle très vite. Une -fois sous le péristyle, il se promena, simplement, -devant les statues.</p> - -<p>Son valet de chambre s’étant approché, il lui <ins id="cor_36" title="chuchotta">chuchota</ins> -quelques instructions; le valet se retira dans -un angle et y demeura très attentif.</p> - -<p>Le vaste bruit de l’ovation faite à la cantatrice -cessa peu à peu, comme tous les bruits de triomphe -de ce monde.—On descendait le grand escalier.—Félicien, -l’œil fixé au sommet, entre les deux vases -de marbre, d’où ruisselait le fleuve éblouissant de la -foule, attendit.</p> - -<p>Ni les visages radieux, ni les parures, ni les fleurs -au front des jeunes filles, ni les camails d’hermine, -<span class="pagenum" id="Page_268">[p. 268]</span> -ni le flot éclatant qui s’écoulait devant lui, sous les -lumières, il ne vit rien.</p> - -<p>Et toute cette assemblée s’évanouit bientôt, peu à -peu, sans que la jeune femme apparût.</p> - -<p>L’avait-il donc laissée s’enfuir sans la reconnaître?... -Non! c’était impossible.—Un vieux domestique, -poudré, couvert de fourrures, se tenait encore dans -le vestibule. Sur les boutons de sa livrée noire brillaient -les feuilles d’ache d’une couronne ducale.</p> - -<p>Tout à coup, au haut de l’escalier solitaire, <i>elle</i> -parut! Seule! Svelte, sous un manteau de velours et -les cheveux cachés par une mantille de dentelles, -elle appuyait sa main gantée sur la rampe de -marbre. Elle aperçut Félicien debout auprès d’une -statue, mais ne sembla pas se préoccuper davantage -de sa présence.</p> - -<p>Elle descendit paisiblement. Le domestique s’étant -approché, elle prononça quelques paroles à voix -basse. Le laquais s’inclina et se retira sans plus attendre. -L’instant d’après, on entendit le bruit d’une -voiture qui s’éloignait. Alors elle sortit. Elle descendit, -toujours seule, les marches extérieures du -théâtre. Félicien prit à peine le temps de jeter ces -mots à son valet de chambre:</p> - -<p>—Rentrez seul à l’hôtel.</p> - -<p>En un moment, il se trouva sur la place des Italiens, -à quelques pas de cette dame; la foule s’était -dissipée, déjà, dans les rues environnantes; l’écho -lointain des voitures s’affaiblissait.</p> - -<p>Il faisait une nuit d’octobre, sèche, étoilée.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_269">[p. 269]</span> -L’inconnue marchait, très lente et comme peu -habituée.—La suivre? Il le fallait, il s’y décida. Le -vent d’automne lui apportait le parfum d’ambre très -faible qui venait d’elle, le traînant et sonore froissement -de la moire sur l’asphalte.</p> - -<p>Devant la rue Monsigny, elle s’orienta une seconde, -puis marcha, comme indifférente, jusqu’à la rue de -Grammont déserte et à peine éclairée.</p> - -<p>Tout à coup le jeune homme s’arrêta; une pensée -lui traversa l’esprit. C’était une étrangère, peut-être!</p> - -<p>Une voiture pouvait passer et l’emporter à tout -jamais! Demain, se heurter aux pierres d’une ville, -toujours! sans la retrouver!</p> - -<p>Être séparé d’elle, sans cesse, par le hasard d’une -rue, d’un instant qui peut durer l’éternité! Quel avenir! -Cette pensée le troubla jusqu’à lui faire oublier -toute considération de bienséance.</p> - -<p>Il dépassa la jeune femme à l’angle de la sombre -rue; alors il se retourna, devint horriblement pâle -et, s’appuyant au pilier de fonte du réverbère, il la -salua; puis, très simplement, pendant qu’une sorte -de magnétisme charmant sortait de tout son être:</p> - -<p>—Madame, dit-il, vous le savez; je vous ai vue, ce -soir, pour la première fois. Comme j’ai peur de ne -plus vous revoir, il faut que je vous dise—(il défaillait)—que -<i>je vous aime</i>! acheva-t-il à voix basse, et -que, si vous passez, je mourrai sans redire ces mots -à personne.</p> - -<p>Elle s’arrêta, leva son voile et considéra Félicien -avec une fixité attentive. Après un court silence:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_270">[p. 270]</span> -—Monsieur,—répondit-elle d’une voix dont la -pureté laissait transparaître les plus lointaines intentions -de l’esprit,—monsieur, le sentiment qui vous -donne cette pâleur et ce maintien doit être, en effet, -bien profond, pour que vous trouviez en lui la justification -de ce que vous faites. Je ne me sens donc -nullement offensée. Remettez-vous, et tenez-moi pour -une amie.</p> - -<p>Félicien ne fut pas étonné de cette réponse: il lui -semblait naturel que l’idéal répondît idéalement.</p> - -<p>La circonstance était de celles, en effet, où tous -deux avaient à se rappeler, s’ils en étaient dignes, -qu’ils étaient de la race de ceux qui font les convenances -et non de la race de ceux qui les subissent. Ce -que le public des humains appelle, à tout hasard, les -convenances n’est qu’une imitation mécanique, servile -et presque simiesque de ce qui a été vaguement pratiqué -par des êtres de haute nature en des circonstances -générales.</p> - -<p>Avec un transport de tendresse naïve, il baisa la -main qu’on lui offrait.</p> - -<p>—Voulez-vous me donner la fleur que vous avez -portée dans vos cheveux toute la soirée?</p> - -<p>L’inconnue ôta, silencieusement, la pâle fleur, sous -les dentelles et, l’offrant à Félicien:</p> - -<p>—Adieu maintenant, dit-elle, et à jamais.</p> - -<p>—Adieu!... balbutia-t-il,—Vous ne <i>m’aimez</i> donc -pas!—Ah! vous êtes mariée! s’écria-t-il tout à coup.</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Libre! O ciel!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_271">[p. 271]</span> -—Oubliez-moi, cependant! Il le faut, monsieur.</p> - -<p>—Mais vous êtes devenue, en un instant, le battement -de mon cœur! Est-ce que je puis vivre sans -vous? Le seul air que je veuille respirer, c’est le -vôtre! Ce que vous dites, je ne le comprends plus: -vous oublier... comment cela?</p> - -<p>—Un terrible malheur m’a frappée. Vous en faire -l’aveu serait vous attrister jusqu’à la mort, c’est -inutile.</p> - -<p>—Quel malheur peut séparer ceux qui s’aiment!</p> - -<p>—Celui-là.</p> - -<p>En prononçant cette parole elle ferma les yeux.</p> - -<p>La rue s’allongeait, absolument déserte. Un portail -donnant sur un petit enclos, une sorte de triste -jardin, était grand ouvert auprès d’eux. Il semblait -leur offrir son ombre.</p> - -<p>Félicien, comme un enfant irrésistible, qui adore, -l’emmena sous cette voûte de ténèbres en enveloppant -la taille qu’on lui abandonnait.</p> - -<p>L’enivrante sensation de la soie tendue et tiède qui -se moulait autour d’elle lui communiqua le désir -fiévreux de l’étreindre, de l’emporter, de se perdre -en son baiser. Il résista. Mais le vertige lui ôtait la -faculté de parler. Il ne trouva que ces mots balbutiés -et indistincts:</p> - -<p>—Mon Dieu, mais, comme je vous aime!</p> - -<p>Alors cette femme inclina la tête sur la poitrine -de celui qui l’aimait et, d’une voix amère et désespérée:</p> - -<p>—Je ne vous entends pas! je meurs de honte! Je -<span class="pagenum" id="Page_272">[p. 272]</span> -ne vous entends pas! Je n’entendrais pas votre nom! -Je n’entendrais pas votre dernier soupir! Je n’entends -pas les battements de votre cœur qui frappent mon -front et mes paupières! Ne voyez-vous pas l’affreuse -souffrance qui me tue!—Je suis... ah! je suis <span class="smcap">Sourde</span>!</p> - -<p>—Sourde! s’écria Félicien, foudroyé par une froide -stupeur et frémissant de la tête aux pieds.</p> - -<p>—Oui! depuis des années! Oh! toute la science -humaine serait impuissante à me ressusciter de cet -horrible silence. Je suis sourde comme le ciel et -comme la tombe, monsieur! C’est à maudire le jour, -mais c’est la vérité. Ainsi, laissez-moi!</p> - -<p>—Sourde! répétait Félicien, qui, sous cette inimaginable -révélation, était demeuré sans pensée, bouleversé -et hors d’état même de réfléchir à ce qu’il disait: -Sourde?...</p> - -<p>Puis, tout à coup:</p> - -<p>—Mais, ce soir, aux Italiens, s’écria-t-il, vous -applaudissiez, cependant, cette musique!</p> - -<p>Il s’arrêta, songeant qu’elle ne devait pas l’entendre. -La chose devenait brusquement si épouvantable qu’elle -provoquait le sourire.</p> - -<p>—Aux Italiens?... répondit-elle, en souriant elle-même. -Vous oubliez que j’ai eu le loisir d’étudier le -semblant de bien des émotions. Suis-je donc la seule? -Nous appartenons au rang que le destin nous donne -et il est de notre devoir de le tenir. Cette noble -femme qui chantait méritait bien quelques marques -suprêmes de sympathie? Pensez-vous, d’ailleurs, que -mes applaudissements différaient beaucoup de ceux -<span class="pagenum" id="Page_273">[p. 273]</span> -des <i>dilettanti</i> les plus enthousiastes? J’étais musicienne, -autrefois!...</p> - -<p>A ces mots, Félicien la regarda, un peu égaré, et -s’efforçant de sourire encore:</p> - -<p>—Oh! dit-il, est-ce que vous vous jouez d’un cœur -qui vous aime à la désolation? Vous vous accusez de -ne pas entendre et vous me répondez!...</p> - -<p>—Hélas, dit-elle, c’est que... ce que vous dites, -vous le croyez <i>personnel</i>, mon ami! Vous êtes sincère; -mais vos paroles ne sont nouvelles que pour vous.—Pour -moi, vous récitez un dialogue dont j’ai -appris, d’avance, toutes les réponses. Depuis des -années, il est pour moi toujours le même. C’est un -rôle dont toutes les phrases sont dictées et nécessitées -avec une précision vraiment affreuse. Je le possède -à un tel point que si j’acceptais,—ce qui serait -un crime,—d’unir ma détresse, ne fût-ce que -quelques jours, à votre destinée, vous oublieriez, à -chaque instant, la confidence funeste que je vous ai -faite. L’illusion, je vous la donnerais, complète, exacte, -<i>ni plus ni moins qu’une autre femme</i>, je vous assure! -Je serais même, incomparablement, plus réelle que -la réalité. Songez que les circonstances dictent -toujours les mêmes paroles et que le visage s’harmonise -toujours un peu avec elles! Vous ne pourriez -croire que je ne vous entends pas, tant je devinerais -juste.—N’y pensons plus, voulez-vous?</p> - -<p>Il se sentit effrayé, cette fois.</p> - -<p>—Ah! dit-il, quelles amères paroles vous avez le -droit de prononcer!... Mais, moi, s’il en est ainsi, je -<span class="pagenum" id="Page_274">[p. 274]</span> -veux partager avec vous, fût-ce l’éternel silence, s’il -le faut. Pourquoi voulez-vous m’exclure de cette -infortune? J’eusse partagé votre bonheur! Et notre -âme peut suppléer à tout ce qui existe.</p> - -<p>La jeune femme tressaillit, et ce fut avec des yeux -pleins de lumière qu’elle le regarda.</p> - -<p>—Voulez-vous marcher un peu, en me donnant le -bras, dans cette rue sombre? dit-elle. Nous nous figurerons -que c’est une promenade pleine d’arbres, de -printemps et de soleil!—J’ai quelque chose à vous -dire, moi aussi, que je ne redirai plus.</p> - -<p>Les deux amants, le cœur dans l’étau d’une tristesse -fatale, marchèrent, la main dans la main, -comme des exilés.</p> - -<p>—Écoutez-moi, dit-elle, vous qui pouvez entendre -le son de ma voix. Pourquoi donc ai-je senti que -vous ne m’offensiez pas? Et pourquoi vous ai-je répondu? -Le savez-vous?... Certes, il est tout simple -que j’aie acquis la science de lire, sur les traits d’un -visage et dans les attitudes, les sentiments qui déterminent -les actes d’un homme, mais, ce qui est tout -différent, c’est que je pressente, avec une exactitude -aussi profonde et, pour ainsi dire, presque infinie, la -valeur et la qualité de ces sentiments ainsi que leur -intime harmonie en celui qui me parle. Quand vous -avez pris sur vous de commettre, envers moi, cette -épouvantable inconvenance de tout à l’heure, j’étais -la seule femme, peut-être, qui pouvait en saisir, à -l’instant même, la véritable signification.</p> - -<p>Je vous ai répondu, parce qu’il m’a semblé voir -<span class="pagenum" id="Page_275">[p. 275]</span> -luire sur votre front ce signe inconnu qui annonce -ceux dont la pensée, loin d’être obscurcie, dominée -et bâillonnée par leurs passions, grandit et divinise -toutes les émotions de la vie et dégage l’idéal contenu -dans toutes les sensations qu’ils éprouvent. -Ami, laissez-moi vous apprendre mon secret. La -fatalité, d’abord si douloureuse, qui a frappé mon -être matériel, est devenue pour moi l’affranchissement -de bien des servitudes! Elle m’a délivré de -cette surdité intellectuelle dont la plupart des autres -femmes sont les victimes.</p> - -<p>Elle a rendu mon âme sensible aux vibrations des -choses éternelles dont les êtres de mon sexe ne connaissent, -à l’ordinaire, que la parodie. Leurs oreilles -sont murées à ces merveilleux échos, à ces prolongements -sublimes! De sorte qu’elles ne doivent à -l’acuité de leur ouïe que la faculté de percevoir ce -qu’il y a, seulement, d’instinctif et d’extérieur dans -les voluptés les plus délicates et les plus pures. Ce -sont les Hespérides, gardiennes de ces fruits enchantés -dont elles ignorent à jamais la magique valeur! -Hélas, je suis sourde... mais elles! Qu’entendent-elles!... -Ou, plutôt, qu’écoutent-elles dans les propos -qu’on leur adresse, sinon le bruit confus, en harmonie -avec le jeu de physionomie de celui qui leur -parle! De sorte qu’inattentives non pas au sens apparent, -mais à la <i>qualité</i>, révélatrice et profonde, au -<i>véritable</i> sens enfin, de chaque parole, elles se contentent -d’y distinguer une intention de flatterie, qui -leur suffit amplement. C’est ce qu’elles appellent le -<span class="pagenum" id="Page_276">[p. 276]</span> -«positif de la vie» avec un de ces sourires... Oh! -vous verrez, si vous vivez! Vous verrez quels mystérieux -océans de candeur, de suffisance et de basse -frivolité cache, uniquement, ce délicieux sourire!—L’abîme -d’amour charmant, divin, obscur, véritablement -étoilé, comme la Nuit, qu’éprouvent les êtres -de votre nature, essayez de le traduire à l’une d’entre -elles!... Si vos expressions filtrent jusqu’à son cerveau, -elles s’y déformeront, comme une source pure -qui traverse un marécage. De sorte qu’en réalité cette -femme <i>ne les aura pas entendues</i>. «La Vie est impuissante -à combler ces rêves, disent-elles, et vous lui -demandez trop!» Ah! comme si la Vie n’était -pas faite par les vivants!</p> - -<p>—Mon Dieu! murmura Félicien.</p> - -<p>—Oui, poursuivit l’inconnue, une femme n’échappe -pas à cette condition de sa nature, la surdité mentale, -à moins, peut-être, de payer sa rançon d’un prix -inestimable, comme moi. Vous prêtez aux femmes un -secret, parce qu’elles ne s’expriment que par des actes. -Fières, orgueilleuses de ce secret, qu’elles ignorent -<ins id="cor_37" title="elle-mêmes">elles-mêmes</ins>, elles aiment à laisser croire qu’on peut les -deviner. Et tout homme, flatté de se croire le divinateur -attendu, malverse de sa vie pour épouser -un <ins id="cor_38" title="sphnix">sphinx</ins> de pierre. Et nul d’entre eux ne peut -s’élever <i>d’avance</i>, jusqu’à cette réflexion qu’un secret, -si terrible qu’il soit, s’il n’est <i>jamais</i> exprimé, est -identique au néant.</p> - -<p>L’inconnue s’arrêta.</p> - -<p>—Je suis amère, ce soir, continua-t-elle,—voici -<span class="pagenum" id="Page_277">[p. 277]</span> -pourquoi: je n’enviais plus ce qu’elles possèdent, -ayant constaté l’usage qu’elles en font—et que j’en -eusse fait moi-même, sans doute! Mais vous voici, -vous voici, vous, qu’autrefois j’aurais tant aimé!... -je vous vois!.... je vous devine!... je reconnais votre -âme dans vos yeux... vous me l’offrez, <i>et je ne puis -vous la prendre</i>!...</p> - -<p>La jeune femme cacha son front dans ses mains.</p> - -<p>—Oh! répondit tout bas Félicien, les yeux en -pleurs,—je puis du moins baiser la tienne dans le -souffle de tes lèvres!—Comprends-moi! Laisse-toi -vivre! tu es si belle!.... Le silence de notre amour -le fera plus ineffable et plus sublime, ma passion -grandira de toute ta douleur, de toute notre mélancolie!... -Chère femme épousée à jamais, viens vivre -ensemble!</p> - -<p>Elle le contemplait de ses yeux aussi baignés de -larmes et, posant la main sur le bras qui l’enlaçait:</p> - -<p>—Vous allez déclarer vous-même que c’est impossible! -dit-elle. Écoutez encore! je veux achever, en -ce moment, de vous révéler toute ma pensée... car -vous ne m’entendrez plus... et je ne veux pas être -oubliée.</p> - -<p>Elle parlait lentement et marchait, la tête inclinée -sur l’épaule du jeune homme.</p> - -<p>—Vivre ensemble!... dites-vous... Vous oubliez -qu’après les premières exaltations, la vie prend des -caractères d’intimité où le besoin de s’exprimer exactement -devient inévitable. C’est un instant sacré! Et -c’est l’instant cruel où ceux qui se sont épousés, -<span class="pagenum" id="Page_278">[p. 278]</span> -inattentifs à leurs paroles, reçoivent le châtiment irréparable -du peu de valeur qu’ils ont accordée à la <i>qualité</i> -du sens réel, unique, enfin, que ces paroles recevaient -de ceux qui les énonçaient. «Plus d’illusions!» -se disent-ils, croyant, ainsi, masquer, sous -un sourire trivial, le douloureux mépris qu’ils -éprouvent, en réalité, pour leur sorte d’amour,—et le -désespoir qu’ils ressentent de se l’avouer à eux-mêmes.</p> - -<p>Car ils ne veulent pas s’apercevoir qu’ils n’ont -possédé que ce qu’ils désiraient! Il leur est impossible -de croire que,—hors la Pensée, qui transfigure -toutes choses,—toute chose n’est qu’<em>ILLUSION</em> ici-bas. -Et que toute passion, acceptée et conçue dans la -seule sensualité, devient bientôt plus amère que la -Mort pour ceux qui s’y sont abandonnés.—Regardez -au visage les passants, et vous verrez si je m’abuse.—Mais -nous, demain! Quand cet instant serait -venu!... J’aurais votre regard, mais je n’aurais pas -votre voix! j’aurais votre sourire... mais non vos paroles! -Et je sens que vous ne devez point parler -comme les autres!...</p> - -<p>Votre âme primitive et simple doit s’exprimer -avec une vivacité presque définitive, n’est-ce pas? -Toutes les nuances de votre sentiment ne peuvent -donc être trahies que dans la musique même de vos -paroles! Je sentirais bien que vous êtes tout rempli -de mon image, mais la forme que vous donnez à mon -être dans vos pensées, la façon dont je suis conçue -par vous, et qu’on ne peut manifester que par quelques -mots trouvés chaque jour,—cette forme sans lignes -<span class="pagenum" id="Page_279">[p. 279]</span> -précises et qui, à l’aide de ces mêmes mots divins, -reste indécise et tend à se projeter dans la Lumière -pour s’y fondre et passer dans cet infini que nous -portons en notre cœur,—cette seule réalité, enfin, -je ne la connaîtrai jamais! Non!... Cette musique -ineffable, cachée dans la voix d’un amant, ce murmure -aux inflexions inouïes, qui enveloppe et fait -pâlir, je serais condamnée à ne pas l’entendre!... -Ah! celui qui écrivit sur la première page d’une symphonie -sublime: «C’est ainsi que le Destin frappe à -la porte!» avait connu la voix des instruments -avant de subir la même affliction que moi!</p> - -<p>Il se souvenait, en écrivant! Mais moi, comment -me souvenir de la voix avec laquelle vous venez de me -dire pour la première fois: «Je vous aime!...»</p> - -<p>En écoutant ces paroles, le jeune homme était devenu -sombre: ce qu’il éprouvait, c’était de la terreur.</p> - -<p>—Oh! s’écria-t-il. Mais vous entr’ouvrez dans -mon cœur des gouffres de malheur et de colère! J’ai -le pied sur le seuil du paradis et il faut que je -referme, sur moi-même, la porte de toutes les joies! -Êtes-vous la tentatrice suprême—enfin!... Il me -semble que je vois luire, dans vos yeux, je ne sais quel -orgueil de m’avoir désespéré.</p> - -<p>—Va! je suis celle qui ne t’oubliera pas! -répondit-elle.—Comment oublier les mots pressentis -qu’on n’a pas entendus?</p> - -<p>—Madame, hélas! vous tuez à plaisir toute la -jeune espérance que j’ensevelis en vous!... Cependant -si tu es présente où je vivrai, l’avenir, nous le vaincrons -<span class="pagenum" id="Page_280">[p. 280]</span> -ensemble! Aimons-nous avec plus de courage! -Laisse-toi venir!</p> - -<p>Par un mouvement inattendu et féminin, elle noua -ses lèvres aux siennes, dans l’ombre, doucement, -pendant quelques secondes. Puis elle lui dit avec une -sorte de lassitude:</p> - -<p>—Ami, je vous dis que c’est impossible. Il est des -heures de mélancolie où, irrité de mon infirmité, vous -chercheriez des occasions de la constater plus vivement -encore! Vous ne pourriez oublier que je ne vous -entends pas!... ni me le pardonner, je vous assure! -Vous seriez, fatalement, entraîné, par exemple, <i>à ne -plus me parler</i>, à ne plus articuler de syllabes auprès -de moi! Vos lèvres, seules, me diraient: «Je vous -aime», sans que la vibration de votre voix troublât -le silence. Vous en viendriez à m’écrire, ce qui serait -pénible, enfin! Non, c’est impossible! Je ne profanerai -pas ma vie pour la moitié de l’Amour. Bien que -vierge, je suis veuve d’un rêve et veux rester inassouvie. -Je vous le dis, je ne puis vous prendre votre -âme en échange de la mienne. Vous étiez, cependant, -celui destiné à retenir mon être!... Et c’est à cause -de cela même que mon devoir est de vous ravir mon -corps. Je l’emporte! C’est ma prison! Puissé-je en -être bientôt délivrée!—Je ne veux pas savoir -votre nom... <i>Je ne veux pas le lire!</i>... Adieu!—Adieu!...</p> - -<p>Une voiture étincelait à quelques pas, au détour de -la rue de Grammont. Félicien reconnut vaguement le -laquais du péristyle des Italiens lorsque, sur un signe -<span class="pagenum" id="Page_281">[p. 281]</span> -de la jeune femme, un domestique abaissa le marchepied -du coupé.</p> - -<p>Celle-ci quitta le bras de Félicien, se dégagea comme -un oiseau, entra dans la voiture. L’instant d’après -tout avait disparu.</p> - -<p>M. le comte de la Vierge repartit, le lendemain, -pour son solitaire château de Blanchelande,—et -l’on n’a plus entendu parler de lui.</p> - -<p>Certes, il pouvait se vanter d’avoir rencontré, du -premier coup, une femme sincère,—ayant, enfin, -<i>le courage de ses opinions</i>.</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_282"> - -<h2 class="nobreak">MARYELLE</h2> - -<p class="cent"><i>A Madame la baronne de la Salle.</i></p> - -<div class="citat">«Avance tes lèvres, dit-elle, mes baisers ont le -goût d’un fruit qui se fondrait dans ton cœur!»</div> - -<div class="attrib"><span class="smcap">Gustave Flaubert</span>, <i>la Tentation de saint Antoine</i>.</div> - -<p class="sep2">Sa disparition de Mabille, ses allures nouvelles, la -discrète élégance de ses toilettes sombres, ses airs, -enfin, de <i lang="la" xml:lang="la">noli me tangere</i>, joints à de certaines <i>réticences</i> -qu’employaient désormais ses favorisés en parlant -d’elle, tout cela m’intriguait un peu les esprits au -sujet de cette séduisante fille, célèbre, jadis, dans ces -soupers où son fin et joli babil galvanisait jusqu’aux -princes les plus moroses de la <i>Gomme</i>—et que je -désire appeler Maryelle.</p> - -<p>Tout semblant de pudeur n’étant, parfois, pour -les femmes ultra-galantes qu’une dernière dépravation, -<span class="pagenum" id="Page_283">[p. 283]</span> -je résolus, étant désœuvré, d’approfondir -l’énigme.</p> - -<p>Oui, par un légitime ennui, par une de ces frivolités -dont tout philosophe est capable à ses heures -(et qu’il ne faut point se hâter de blâmer outre mesure), -je formai le dessein de rechercher, dès que s’en -offrirait l’occasion, jusqu’à quel degré de l’épiderme -cette couche de vernis pudique avait pénétré chez -elle, ne doutant pas que les premières égratignures -d’une conversation savamment épicée n’en fissent -sauter, pour le moins, quelques écailles.</p> - -<p>Hier, avenue de l’Opéra, je rencontrai la mystérieuse -enfant, toute moulée de faille noire, une -rose rouge-sang à la ceinture, un gainsborough sur -son ovale et fin visage.</p> - -<p>Maryelle compte aujourd’hui vingt-cinq automnes; -elle n’est qu’un peu pâlie, toujours svelte, excitante -avec sa beauté de tubéreuse, pimentée d’une -distinction de vicomtesse de théâtre et son je ne sais -quel charme dans les yeux.</p> - -<p>Entre deux banalités de circonstance et la trouvant -moins cérémonieuse que je ne m’y attendais, je l’invitai, -sans autres façons, à venir dîner au Bois, seule à -seul, dans un moulin de couleur quelconque, histoire -de s’ennuyer de concert,—les premiers soirs de notre -énervant septembre, devant aider, ce pensai-je, à ses -expansives confidences.</p> - -<p>Elle déclina d’abord, puis, comme séduite par mon -insouciant ton de réserve, elle accepta. Cinq heures -sonnaient. Nous partîmes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_284">[p. 284]</span> -La promenade, sous les branchages de l’une des -plus désertes allées du Bois, fut silencieuse. Maryelle -avait baissé son voile, craignant soit d’être vue, -soit de me causer quelque gêne. La voiture, d’après -son désir, allait au pas. Je ne remarquai rien d’autrement -surprenant dans la tenue de notre énigmatique -amie, sinon, toutefois, l’attention inusitée dont -elle honora le coucher du soleil.</p> - -<p>Le dîner fut maintenu sur un diapason tellement -officiel, que, transporté en un repas de famille bourgeoise -le jour de la fête du grand-père, il n’y eût -choqué personne. Nous parlâmes, je m’en souviens, -du... prochain salon! Elle était au fait, semblait -s’intéresser. Bref, nous étions absurdes à plaisir: -c’est si amusant de jouer au gandin! Je préfère -cela aux cartes.</p> - -<p>Pour diversifier et l’attirer vers de plus riants -domaines de l’Esprit, je me mis à lui détailler, au -dessert, l’aventure de ce hobereau vindicatif lequel -ayant surpris—(qui? je vous le donne en mille?)—sa -femme, figurez-vous! en conversation légère, -blessa, mortellement, le préféré:—puis, pendant -que celui-ci rendait l’âme, et comme la jeune éplorée -se penchait en grand désespoir sur l’agonisant,—imagina -(raffinement extrême!) de chatouiller dans -l’ombre les pieds de l’épouse infidèle, afin de la forcer -d’éclater d’un fou rire au nez expirant de l’élu de -son cœur.</p> - -<p>Cette anecdote, assaisonnée d’incidentes, ayant -induit Maryelle à sourire, la glace fut rompue,—et -<span class="pagenum" id="Page_285">[p. 285]</span> -nous commençâmes à nous distraire davantage.</p> - -<p>Lorsqu’on nous eut apporté les candélabres, l’éternel -café, les boîtes odorantes de la Havane et les cigarettes -russes, comme les fenêtres de notre retrait -donnaient sur de grands arbres, je lui dis, en lui -montrant le croissant qui faisait étinceler les dernières -feuilles d’or bruni:</p> - -<p>—Ma chère Maryelle, te rappelles-tu, vaguement, -l’automne dernier?</p> - -<p>Elle eut un mouvement de tête un peu mélancolique:</p> - -<p>—Bah! répondit-elle. L’hiver suivant, les jolies -fleurs de ces deux soirs dont tu parles sont mortes -sous la neige. Tiens, n’essayons pas de raviver un -bouquet de sensations fanées,—ce serait nous efforcer -vers un nul plaisir. Le caprice est envolé; c’est -l’oiseau bleu! Laissons la cage ouverte, en souvenir, -veux-tu? Restons amis.</p> - -<p>L’heure était charmante: Maryelle venait de dire -une chose aussi sensée qu’exquise; quoi de mieux -possible, désormais, qu’une causerie? Elle voyait -qu’en cet instant, du moins, j’avais plutôt souci du mot -de son attitude nouvelle que de ses chers abandons... -Cependant je me crus obligé, par une délicatesse, de -prendre un air attristé quelque peu,—simple attention -que tout homme bien élevé doit toujours et -quand même à une créature gracieuse. Elle me devina -sans doute et la sympathique alouette voulut bien se -laisser prendre au miroir. Nous nous tendîmes la -main en souriant:—et ce fut fini.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_286">[p. 286]</span> -Et voici qu’entre deux petites gorgées de menthe -blanche, m’ayant élu pour confident, sous le fallacieux -peut-être, mais rassurant prétexte que je ne suis pas -«comme les autres» (ce qui était à dire, en réalité, -pour causer, à tout prix, de l’intime préoccupation -qui l’étouffait), Maryelle me narra la suivante histoire,—après -m’avoir arraché cette promesse (que je tiens -en ce moment), d’en masquer l’héroïne (s’il m’arrivait -d’en parler un jour), sous le loup de velours -d’un impénétrable et gracieux pseudonymat.</p> - -<p>Voici l’histoire, sans commentaires. C’est seulement -<i>sa manière d’être banale</i> qui m’a semblé assez extraordinaire.</p> - -<p>L’hiver dernier, au théâtre, Maryelle avait été -l’objet, paraît-il, de l’attention d’un très jeune spectateur -absolument inconnu du tout Paris des rues -Blanche et Condorcet.</p> - -<p>Oui, d’un enfant de dix-sept ou dix-huit ans, de -mise élégante et simple, et dont la jumelle s’était -plusieurs fois levée vers la loge.</p> - -<p>Lorsque la belle Maryelle est habillée en toilette -montante, il faut vous dire qu’un provincial pourra -toujours la prendre pour quelque échappée d’un salon -de moderne préfète.</p> - -<p>La dangereuse créature a cela pour elle, qu’elle -n’est dénuée ni d’orthographe ni d’un certain tact, -grâce auquel elle <i>devient</i> selon les gens qui lui parlent—et -assez vite pour produire l’illusion. La -romance une fois commencée, elle ne détonne plus: -qualité rare.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_287">[p. 287]</span> -Elle s’était accompagnée, ce soir-là, d’une forte -marchande à la toilette, à qui, dès le premier coup -de lorgnette du «monsieur», elle intima, tout bas, la -plus rigoureuse tenue.</p> - -<p>En sorte que, dès le second acte, Maryelle eût -semblé, à des yeux même sagaces, une rentière veuve -et indifférente, flanquée d’une parente éloignée.</p> - -<p>Le «monsieur» n’était donc autre que cet adolescent -de dix-sept ans à peine: de beaux yeux, un air -crédule, l’innocence même. Un page. Or, l’aspect -imposant et piquant à la fois de la brillante personne -ayant ému, ce semble, outre mesure, notre jeune -homme, il erra dans les couloirs (sans oser, bien entendu); -et pour tout dire, à l’issue de la représentation, -il suivit en voiture l’humble fiacre de ces -dames.</p> - -<p class="sep2">En fine mouche, Maryelle se réfugia, ce soir-là, -chez sa marchande à la toilette. Des ordres furent -donnés pour «si l’on venait prendre des renseignements». -Bref, elle devint, en deux temps, l’honnête -veuve, «de passage à Paris», du militaire en -retraite, âgé, décoré, auquel une famille intéressée -l’avait sacrifiée de bonne heure. Enfin, rien n’y -manqua, pas même les deux ans de veuvage, avec le -portrait du défunt, qu’on se procurerait facilement -et d’occasion, s’il y avait lieu de s’en pourvoir. Il -est de tradition que, même de nos jours, cette fastidieuse -rengaine ne manque jamais son effet sur les -imaginations jeunes encore. Maryelle s’en tint là, -<span class="pagenum" id="Page_288">[p. 288]</span> -le mieux étant l’ennemi du bien: plus tard, on aviserait.</p> - -<p>La nuit ayant affolé les fiévreuses rêveries de son -juvénile amoureux, tout se passa comme, avec son -flair de levrette, notre héroïne l’avait pressenti.</p> - -<p>Le jeune provincial, une fois en possession du nom, -nouvellement choisi, de la dame, écrivit.</p> - -<p>(Maryelle, en mettant son pouce léger sur la signature, -me donna cette lettre à lire.) S’il faut l’avouer, -je fus surpris de l’accent sincère de cette épître: elle -émanait à coup sûr d’un trop candide, mais très -noble garçon. C’était fou! mais c’était exquis! Ah! -le charmant et bon petit être! Un respect, une timidité -irrésistibles!—Il donnait son premier amour, -cet enfant-là, prenant cette fille bizarre pour la plus -réservée des femmes! J’en fus attristé moi-même en -songeant au dénouement inévitable.</p> - -<p>—Il s’appelle, de son petit nom, Raoul, me dit-elle; -il appartient à une excellente famille de la province: -ses parents, «des magistrats bien honorables», lui -laisseront de l’aisance. Il vient à Paris trois fois par -mois, en s’échappant! Cela dure depuis six semaines.</p> - -<p>Maryelle, allumant une cigarette, continua son histoire, -comme se parlant à elle-même.</p> - -<p>Ayant des côtés abordables, la belle repentie n’était -point demeurée insensible à cette passion, si «gentiment» -exprimée. Après deux autres «petites lettres -d’attendrissement», un voile se déchira pour elle; son -«âme» entrevit l’existence sous un jour inconnu. -<span class="pagenum" id="Page_289">[p. 289]</span> -Une Marion Delorme s’éveilla dans ce corps jusque-là -plongé en des limbes d’inconscience.</p> - -<p>Bref, un rendez-vous fut accordé.</p> - -<p>L’enfant, paraît-il, fut inouï, fou de joie, ignorant, -ingénu jusqu’au délire. Et, se sentant pour la première—et -dernière fois, sans doute,—aimée noblement, -voilà que cette charmante insensée de Maryelle -s’«emballa» elle-même et que l’idylle commença.</p> - -<p>Elle en devint folle!</p> - -<p>Oh! rien ne manque au roman! Ni le secret à -chaque voyage de Raoul, ni la petite maison louée -dans un faubourg tranquille, avec des fleurs sur le -balcon et donnant sur un pâle petit jardin. Là, seulement, -ressuscitée des «autres», elle palpite de -toutes les chastetés, de tous les abandons, de tous les -bonheurs «ignorés si longtemps!» (Et, en parlant, -des larmes brillaient entre les cils de la sentimentale -fille.)</p> - -<p>Raoul est un Roméo qui ne saura peut-être jamais -le fin mot de sa Juliette, car elle compte disparaître -un jour. Plus tard.</p> - -<p>L’autre femme qui était en elle est morte, à l’entendre;—ou, -plutôt, n’a, pour elle, jamais existé.—Les -femmes ont de ces puissances d’oubli momentané; -elles disent à leurs souvenirs: «Vous repasserez -demain,» et ils obéissent.</p> - -<p>Mais, au fond, tout ce qu’affirment les femmes de -mœurs un peu libres est-il digne d’autant d’attention -que le bruit du vent qui chante dans les feuilles jusqu’à -l’hiver?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_290">[p. 290]</span> -Cependant, ses économies se sont dissipées à meubler, -d’une façon délicate et modeste, la demeure en -question. Raoul n’est encore ni majeur, ni en possession -d’une fortune quelconque. D’ailleurs, fût-il -riche, il semblerait impossible à Maryelle d’accepter -de lui le moindre service d’argent; elle a peur de -l’argent auprès de cet enfant-là. L’argent, cela lui -rappellerait les «autres». Lui en parler? jamais.—Elle -aimerait mieux mourir. Positivement.—Elle se -trouve justifiée, par son amour, de l’inconvenance -assez déplacée, de l’indélicatesse même, qu’elle commet, -en ceci, vis-à-vis de ce très innocent garçon.</p> - -<p>Lui, la croyant à l’aise, comme une femme de son -monde, n’y songe, non plus, en rien; il consacre tous -ses petits louis à lui acheter soit des fleurs, soit de -jolies choses d’art qu’il peut trouver, voilà tout. Et -c’est, en effet, tout naturel.</p> - -<p>Entre eux donc, c’est le ciel! c’est l’estime naïve et -pure! c’est le tout simple amour, avec ses ingénues -tendresses, ses extases, ses ravissements éperdus!</p> - -<p>Daphnis et Chloé, balbutiant: voilà leur pendant -exact.</p> - -<p class="sep2">A ce point du récit, Maryelle fit une pause, puis -levant vers les nuages lointains, au delà de la croisée -ouverte aux étoiles, des yeux d’une expression virginale:</p> - -<p>—Oui, acheva-t-elle, je lui suis fidèle! Et rien, -rien! je le sens, ne me ferait cesser de l’être! Oui, <em>JE -ME TUERAIS PLUTÔT</em>!—murmura-t-elle avec une énergie -<span class="pagenum" id="Page_291">[p. 291]</span> -froide, et en rougissant de pudeur à la seule idée -d’une infidélité imaginaire.</p> - -<p>—Hein?... lui répondis-je en relevant la tête et -légèrement stupéfait de cet aveu,—tiens,—mais... -Georges, cependant, mais Gaston d’Al?... mais ce bel -Aurelio? mais Francis X***? Il me semblait que... -hein?</p> - -<p>Maryelle éclata d’un frais rire aux notes d’or et de -cristal.</p> - -<p>—D’aimables blagueurs! s’écria-t-elle tout à coup, -sans transition. Ah! les importuns obligés,—sombre -fête, alors!—Eux? Ah, bien!... Certes!...</p> - -<p>(Et elle haussa dédaigneusement les épaules.)</p> - -<p>—Est-ce de ma faute s’il faut bien vivre? ajouta-t-elle.</p> - -<p>—J’entends: tu lui demeures fidèle... en pensée?</p> - -<p>—En pensée comme en sensations! s’écria de nouveau -Maryelle, avec un mouvement d’hermine -révoltée.</p> - -<p>Il y eut un silence.</p> - -<p>—Mon cher, continua-t-elle avec un de ces étranges -regards féminins où des esprits seuls peuvent lire, si -l’on savait jusqu’à quel point mon histoire, en ceci -du moins, <i>devient celle de toutes les femmes</i>!—Il est -si facile de ne point profaner le trésor de joies qui -n’appartient qu’à l’amour, à ce sentiment divin que -cet enfant et moi nous partageons!... Le reste?—Est-ce -que cela nous regarde?—Le cœur y est-il -pour quelque chose? Le plaisir pour quelque chose? -<i>L’ennui même</i> pour quelque chose?... En vérité, -<span class="pagenum" id="Page_292">[p. 292]</span> -mon cher poète, ce dont tu veux parler est moins -qu’un rêve et ne signifie rien.</p> - -<p class="sep2">Les femmes ont une façon de prononcer le mot -<i>rêve</i> et le mot <i>poète</i> qui serait à mourir de rire si on -en avait le temps.</p> - -<p class="sep2">—Aussi, acheva-t-elle, ai-je le droit de dire que -je suis incapable de le tromper.</p> - -<p>—Ah! çà, ma chère Maryelle, lui répondis-je en -plaisantant, sans prétendre que le <i>convenu</i> de bien des -faveurs me soit inintelligible, quelle que soit ma -modestie, quelque désir que j’aie de ne caresser -aucune chimère, m’autoriserais-tu, voyons, à <em>JURER</em> -que moi-même, enfin, je n’étreignis jamais que ton -fantôme?</p> - -<p>A cette folle question,—suggérée, peut-être, par -quelque sensible contrariété, l’animation de son -récit l’ayant rendue, vraiment, des plus ragoûtantes,—elle -s’accouda sur la table avec une mélancolie: -le bout de ses doigts pâles et fins effleurait ses -cheveux; elle regardait, entre ses cils, brûler l’une -des bougies du candélabre,—puis, avec un indéfinissable -sourire:</p> - -<p>—Très cher, me dit-elle après un assez profond -silence, c’est gênant, ce que tu me demandes; mais -vois-tu bien, <i>nul n’est plus si prodigue de soi-même, -de nos jours</i>. Et, entre autres, ni toi, ni moi. Les semblants -de l’amour ne sont-ils pas devenus, pour -presque tous, préférables à l’amour même? Ne m’as-tu -<span class="pagenum" id="Page_293">[p. 293]</span> -pas, au fond, donné l’exemple du méchant sacrilège... -que tu voudrais me reprocher? Entre nous -ne serais-tu pas embarrassé quelque peu si je t’eusse -aimé?... Prends-tu, sérieusement, le charme, convenu -en effet, d’un instant—peut-être bien solitaire, -bien peu partagé peut-être!—pour la fusible et -dévorante joie de l’Amour?—Quoi! tu ravirais, je -suppose, un baiser sur les lèvres d’une enfant endormie -et, de ceci, tu la jugerais coupable d’infidélité à—son -fiancé, par exemple?... Et, la rencontrant un -jour, tu oserais t’imaginer, sans rire, avoir été le -rival de celui... Ah! je t’atteste que n’ayant pas -même ressenti le frôlement de ce baiser, elle serait -dispensée, envers toi, même de l’oubli.—Si indifférent -que tu me puisses être en amour, tu peux bien -croire, sans grande fatuité, j’imagine, que j’ai su -distinguer le plaisir qu’a <i>dû</i> me causer ta simple -personne, de celui que m’a causé, aussi, ce joli diamant -glissé à mon doigt—(ah! certes, avec une -délicate et tout à fait simple apparence de souvenir, -je l’accorde!)—mais qui, parlons franc, t’acquittait -envers une pauvre fille, galante de son métier, -comme ta très humble servante Maryelle. Quant -au <i>surplus</i>, à ce que je puis t’avoir accordé par -enjouement ou par indolence, c’est là l’illusion -qu’il faut laisser à jamais envolée,—la poussière -brillante des ailes de ce papillon s’étant toujours -effacée aux doigts assez cruels qui tentèrent de le -ressaisir.</p> - -<p>«Mon cher, n’espère pas me persuader que tu n’as -<span class="pagenum" id="Page_294">[p. 294]</span> -connu de l’amour que ces vains abandons mélangés -de tristes et nécessaires arrière-pensées.—Tu me -demandes si tu n’as jamais pressé dans tes bras que -mon fantôme? conclut la belle rieuse: eh bien, -permets-moi de te répondre que ta question serait -au moins indiscrète et <i>inconvenante</i> (c’est le mot, -sais-tu?) si elle n’était pas absurde. Car—<i>cela ne -te regarde pas</i>.</p> - -<p>—Va vite retrouver ton Raoul, misérable! m’écriai-je, -furieux.—A-t-on vu l’impertinente? Je -prétends me consoler en essayant d’écrire ta ridicule -histoire. Tu es d’une fidélité... à toute épreuve!</p> - -<p>—N’oublie pas le pseudonyme! dit, en riant, -Maryelle.</p> - -<p>Elle mit son chapeau voilé, sa longue mante, se -priva de m’embrasser,—par un dernier sentiment -des usages, et disparut.</p> - -<p>Resté seul, je m’accoudai au balcon, regardant -s’éloigner, sous les arbres de l’allée, la voiture, qui -emportait cette amoureuse vers son amour.</p> - -<p>—Voilà, certes, une Lucrèce nouvelle! pensai-je.</p> - -<p>L’herbe, toute lumineuse de l’ondée du soir, brillait -sous la fenêtre: j’y jetai, par contenance, mon cigare -éteint.</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_295"> - -<h2 class="nobreak">LE TRAITEMENT DU DOCTEUR TRISTAN</h2> - -<p class="cent"><i>A Monsieur Jules de Brayer.</i></p> - -<div class="citat">«<span lang="la" xml:lang="la">Fili Domini, putasne <i>vivent</i> ossa -ista?</span>»</div> - -<div class="attribr"><span class="smcap">Isaïe.</span></div> - -<p class="sep2">Hurrah! C’en est fait! En joie! <i lang="en" xml:lang="en">For ever!!!</i> Le Progrès -nous emporte en son torrent. Lancés comme -nous le sommes, tout temps d’arrêt serait un véritable -suicide. Victoire! victoire! La vitesse de notre entraînement -prend des proportions de brouillard tellement -admirables que c’est à peine si nous avons le loisir -de distinguer autre chose que l’extrémité de notre -propre nez.</p> - -<p>Pour échapper à l’horrible hypnotisme qui pourrait -s’en ensuivre, avons-nous d’autres ressources que -celle de fermer définitivement les yeux? Non. Pas -d’autre. Abaissons donc les paupières et—laissons-nous -aller.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_296">[p. 296]</span> -Que de découvertes! Que d’inventions, butyreuses -pour tous!—L’Humanité devient, entre deux déluges, -un fait, positivement divin! Récapitulons:</p> - -<p>1<sup>o</sup> Poudre de riz noire, pour éclaircir le teint des -nègres marrons;</p> - -<p>2<sup>o</sup> Réflecteurs du D<sup>r</sup> Grave, qui vont, dès demain, -couvrir d’affiches le vaste mur du ciel nocturne;</p> - -<p>3<sup>o</sup> Toiles d’araignée artificielles pour chapeaux de -savants;</p> - -<p>4<sup>o</sup> Machine-à-Gloire de l’illustre Bathybius Bottom, -le parfait baron moderne;</p> - -<p>5<sup>o</sup> L’Ève-nouvelle, machine électro-humaine (presque -une bête!...), offrant le clichage du premier -amour,—par l’étonnant Thomas Alva Edison, -l’ingénieur américain, le Papa du Phonographe.</p> - -<p>—Mais, chut! Voici du nouveau!—Voici encore -du nouveau!... Toujours!... Cette fois, c’est la Médecine -qui va nous éblouir. Écoutons! Un stupéfiant -praticien, le D<sup>r</sup> T. Chavassus, vient de trouver un -traitement radical des <i>Bruits, Bourdonnements</i>, et tous -autres troubles du canal auditif. Il guérit jusqu’aux -personnes qui <i>entendent de travers</i>, maladie devenue -contagieuse de nos jours.—Chavassus, enfin, possédant, -à fond, la connaissance de tous les tambours -de l’ouïe humaine, s’adresse, d’une façon <i>intellectuelle</i>, -à ces gens nerveux qui sentent trop vite, comme on -dit, la <i>Puce à l’oreille</i>!—Il calme les démangeaisons -que, par exemple, la sensation des «outrages» éveille -encore derrière l’appendice auriculaire de certains -humains en retard et demeurés <i>trop</i> susceptibles! -<span class="pagenum" id="Page_297">[p. 297]</span> -Mais son triomphe, sa spécialité, c’est la cure des -personnes qui «<i>entendent des Voix</i>», soit les Jeanne -d’Arc, par exemple.—C’est là son titre principal à -l’estime publique.</p> - -<p>Le traitement du D<sup>r</sup> Chavassus est <i>tout</i> rationnel; -sa devise est: «Tout pour le Bon-Sens et par le Bon-Sens!» -Plus d’inspirations héroïques à craindre, avec -lui. Ce prince du savoir empêcherait un malade de -distinguer jusqu’à la voix de sa conscience, au besoin. -Et il garantit, à forfait, que toute Jeanne d’Arc, au -sortir de ses mains éclairées, n’entendra plus aucune -espèce de <i>Voix</i> (pas même la sienne), et que les tambours -des oreilles seront, chez elle, aussi voilés que tout -tambour sérieux et rationnel doit l’être aujourd’hui.</p> - -<p>Plus de ces entraînements irréfléchis, dus, par -exemple, à l’excitation que les vieux chants d’une -patrie éveillent, maladivement, dans le cœur de -quelques derniers enthousiastes! Plus d’enfantillages! -Ne craignons plus de reconquérir des provinces à -l’étourdie! Le Docteur est là. Seriez-vous tourmenté -par quelques lointains appels des sirènes de la -Gloire?... Chavassus vous fera passer ces bourdonnements -d’oreilles.—Entendez-vous des accents sublimes, -dans le silence, comme si l’âme de votre pays -vous parlait?... Éprouvez-vous des sursauts d’honneur -révolté lorsque le sentiment du courage vaincu -et de l’indomptable espoir des grands lendemains -s’allume en votre cœur et fait rougir le lobe de vos -oreilles?...—Vite! vite! chez le Docteur: il vous -ôtera ces démangeaisons-là!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_298">[p. 298]</span> -Ses consultations sont de deux à quatre. Et quel -homme affable! charmant! irrésistible!—Vous pénétrez -dans son cabinet, pièce décorée avec cette ornementation -sévère qui convient à la Science. Pour tout -objet de luxe, vous apercevez une botte d’oignons -appendue au-dessous d’un buste d’Hippocrate, pour -indiquer aux personnes sentimentales qu’elles pourront -se procurer, au besoin, des larmes de gratitude -après succès.</p> - -<p>Chavassus vous indique un fauteuil scellé dans le -parquet. A peine y êtes-vous commodément installé, -que de brusques crampons, pareils à des griffes de -tigre, paralysent, à l’instant même, chez vous, le plus -léger mouvement.—Le Docteur, alors, vous regarde -pendant quelque temps, bien en face, en haussant -les sourcils, en poussant sa joue avec sa langue et un -cure-dents à la main, vous témoignant, ainsi, du violent -intérêt que vous lui inspirez.</p> - -<p>—Avez-vous eu souvent <i>l’oreille basse</i>, dans la -vie? vous demande-t-il.</p> - -<p>—Mais... comme tout le monde, aujourd’hui, -répondez-vous, gaiement.—Souventes fois, pour me -distraire.</p> - -<p>—Espérez, en ce cas, reprend le Docteur. Ce sont -des échos, mon ami; ce ne sont pas des <i>Voix</i> que vous -avez entendues.</p> - -<p>Et soudain, se précipitant sur votre oreille, il y -colle sa bouche. Puis, avec une intonation d’abord -lente et basse, mais qui ne tarde pas à s’enfler comme -le rugissement de la foudre, il y articule ce seul mot: -<span class="pagenum" id="Page_299">[p. 299]</span> -«<em>HUMANITÉ</em>». Les yeux sur son chronomètre, il en -arrive, après vingt minutes, à le prononcer dix-sept -fois par seconde, sans en confondre les syllabes, -résultat conquis par bien des veilles! fruit de nombreux -et périlleux exercices.</p> - -<p>Il répète donc ce mot, de cette manière surprenante, -en votre dite oreille: non point que ce vocable représente, -à son esprit, un sens quelconque! Au contraire! -(Il ne s’en sert, personnellement, que comme certain -chanteur se servait, tous les matins, du mot «Carcassonne», -pour se nettoyer le gosier, et voilà tout.) -Mais il lui attribue des vertus <i>magiques</i> et il prétend -que, lorsqu’il a bien endormi, châtré et englué le -cervelet d’un malade avec ce mot-là, la guérison est -aux trois quarts obtenue.</p> - -<p>Cela fait, il passe à l’autre oreille et y susurre, -avec les inflexions d’une tyrolienne, environ nonante -<i>Queues-de-mots</i>, de sa confection. Ces Queues-de-mots, -jouent sur les désinences de certains termes, -aujourd’hui démodés et dont il est presque impossible -de retrouver la signification,—par exemple de -mots tels que: Générosité!... Foi!... Désintéressement!... -Ame immortelle!... etc., et autres expressions -fantastiques. A la fin, vous l’écoutez en remuant -doucement la tête de haut en bas; vous souriez, dans -une sorte d’extase.</p> - -<p>Au bout d’une demi-heure, le vase de votre entendement -étant rempli de la sorte, il devient nécessaire -de le <i>boucher</i>, n’est-il pas vrai?... de peur que son -précieux contenu ne s’évente. Chavassus, donc, aux -<span class="pagenum" id="Page_300">[p. 300]</span> -approches du moment qu’il juge psychologique, vous -introduit dans les oreilles deux fils d’induction tout -particulièrement enduits, préparés et saturés d’un -fluide <i>positif</i> dont il a le secret.—Chut! ne bougeons -plus!... Il touche l’interrupteur d’une pile voisine; -l’étincelle part dans votre oreille. Trente mille cymbales -résonnent sous votre crâne. Les crampons et le -fauteuil retiennent le bond terrible dont vous savourez, -intérieurement, l’élan contenu.</p> - -<p>—Eh bien!—Quoi?... quoi?... quoi?... ne cesse -de vous répéter, en souriant, le Docteur.</p> - -<p>Seconde étincelle. Crac! Cela suffit. Victoire!... Le -tympan est crevé,—c’est-à-dire ce point mystérieux, -ce point malade, ce <i>point</i> inquiétant qui, dans le -tympan de votre misérable oreille, apportait à votre -esprit ces bourdonnements de gloire, d’honneur et -de courage.—Vous êtes sauvé. Vous n’entendez plus -rien. Miracle! L’Abstraction et la Queue-de-mot couvrent, -en vous, tous cris de colère devant le vieil Idéal -assassiné! L’amour exclusif de votre santé et de vos aises -vous inspire un mépris éclairé de toutes les offenses! -vous voici, désormais, à l’épreuve de dix mille claques.—<span class="smcap">Enfin</span>!!! -Vous respirez. Chavassus vous délivre une -pichenette sur le nez, en signe de guérison; vous -vous levez;—vous êtes LIBRE...</p> - -<p>Si vous appréhendez quelques puérils regains de -dignité, si, en un mot, vous doutez encore, le Docteur -Tristan, tout en mâchonnant son cure-dents, détache, -à la chute de vos lombes, un fort coup de pied, que -vous recevez d’un cœur débordant de gratitude et en -<span class="pagenum" id="Page_301">[p. 301]</span> -regardant la botte d’oignons. Vous voilà rassuré. -Vous partez après l’avoir couvert d’or. Vous sortez -de chez lui, frais, dispos, leste—(en ce bel habit -noir, <i>vulgò</i> sifflet, <i>aliàs</i> queue-de-pie, avec lequel -vous portez, si divinement, le deuil des mots que vous -avez tués);—les mains dans les poches, au gai -soleil, la mine entendue, l’œil fin,—l’esprit bien délivré -de toutes ces <i>Voix</i> vaines et confuses qui, la -veille encore, vous harcelaient. Vous sentez le Bon-sens -couler, comme un baume, dans tout votre être. -Votre indifférence... <i>ne connaît plus de frontières</i>. -Vous êtes sacré par un raisonnement qui vous rend -supérieur à toutes les hontes. Vous êtes devenu un -homme de l’Humanité.</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_302"> - -<h2 class="nobreak">CONTE D’AMOUR</h2> - -<div class="citat">«Et que Dieu ne te récompense jamais -du <i>bien</i> que tu m’as fait!»</div> - -<div class="attribr"><span class="smcap">Henri Heine</span>, l’<i>Intermezzo</i>.</div> - -<h3>I<br /> -ÉBLOUISSEMENT</h3> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">La Nuit, sur le grand mystère,</div> - <div class="vers8">Entr’ouvre ses écrins bleus:</div> - <div class="vers8">Autant de fleurs sur la terre</div> - <div class="vers8">Que d’étoiles dans les cieux!</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">On voit ses ombres dormantes</div> - <div class="vers8">S’éclairer, à tous moments,</div> - <div class="vers8">Autant par les fleurs charmantes</div> - <div class="vers8">Que par les astres charmants.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <span class="pagenum" id="Page_303">[p. 303]</span> - <div class="vers8">Moi, ma nuit au sombre voile</div> - <div class="vers8">N’a, pour charme et pour clarté,</div> - <div class="vers8">Qu’une fleur et qu’une étoile:</div> - <div class="vers8">Mon amour et ta beauté!</div> -</div> -</div> - -<h3>II<br /> -L’AVEU</h3> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">J’ai perdu la forêt, la plaine</div> - <div class="vers8">Et les frais avrils d’autrefois...</div> - <div class="vers8">Donne tes lèvres: leur haleine,</div> - <div class="vers8">Ce sera le souffle des bois!</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">J’ai perdu l’Océan morose,</div> - <div class="vers8">Son deuil, ses vagues, ses échos;</div> - <div class="vers8">Dis-moi n’importe quelle chose:</div> - <div class="vers8">Ce sera la rumeur des flots.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Lourd d’une tristesse royale,</div> - <div class="vers8">Mon front songe aux soleils enfuis...</div> - <div class="vers8">Oh! cache-moi dans ton sein pâle!</div> - <div class="vers8">Ce sera le calme des nuits!</div> -</div> -</div> - -<h3>III<br /> -LES PRÉSENTS</h3> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Si tu me parles, quelque soir,</div> - <div class="vers8">Du secret de mon cœur malade,</div> - <div class="vers8">Je te dirai, pour t’émouvoir,</div> - <div class="vers8">Une très ancienne ballade.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<span class="pagenum" id="Page_304">[p. 304]</span> - <div class="vers8">Si tu me parles de tourment,</div> - <div class="vers8">D’espérance désabusée,</div> - <div class="vers8">J’irai te cueillir, seulement,</div> - <div class="vers8">Des roses pleines de rosée.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Si, pareille à la fleur des morts</div> - <div class="vers8">Qui se plaît dans l’exil des tombes,</div> - <div class="vers8">Tu veux partager mes remords...</div> - <div class="vers8">Je t’apporterai des colombes.</div> -</div> -</div> - -<h3>IV<br /> -AU BORD DE LA MER</h3> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Au sortir de ce bal nous suivîmes les grèves;</div> - <div class="vers">Vers le toit d’un exil, au hasard du chemin,</div> - <div class="vers">Nous allions: une fleur se fanait dans sa main;</div> - <div class="vers">C’était par un minuit d’étoiles et de rêves.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Dans l’ombre, autour de nous, tombaient des flots foncés.</div> - <div class="vers">Vers les lointains d’opale et d’or, sur l’Atlantique,</div> - <div class="vers">L’outre-mer épandait sa lumière mystique,</div> - <div class="vers">Les algues parfumaient les espaces glacés;</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Les vieux échos sonnaient dans la falaise entière!</div> - <div class="vers">Et les nappes de l’onde aux volutes sans frein</div> - <div class="vers">Écumaient, lourdement, contre les rocs d’airain.</div> - <div class="vers">Sur la dune brillaient les croix d’un cimetière.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Leur silence, pour nous, couvrait ce vaste bruit.</div> - <div class="vers">Elles ne tendaient plus, croix par l’ombre insultées,</div> - <div class="vers">Les couronnes de deuil, fleurs de morts, emportées</div> - <div class="vers">Dans les flots tonnants, par les tempêtes, la nuit.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<span class="pagenum" id="Page_305">[p. 305]</span> - <div class="vers">Mais, de ces blancs tombeaux en pente sur la rive,</div> - <div class="vers">Sous la brume sacrée à des clartés pareils,</div> - <div class="vers">L’ombre questionnait en vain les grands sommeils:</div> - <div class="vers">Ils gardaient le secret de la Loi décisive.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Frileuse, elle voilait, d’un cachemire noir,</div> - <div class="vers">Son sein, royal exil de toutes mes pensées!</div> - <div class="vers">J’admirais cette femme aux paupières baissées,</div> - <div class="vers">Sphynx cruel, mauvais rêve, ancien désespoir.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Ses regards font mourir les enfants. Elle passe</div> - <div class="vers">Et se laisse survivre en ce qu’elle détruit.</div> - <div class="vers">C’est la femme qu’on aime à cause de la Nuit,</div> - <div class="vers">Et ceux qui l’ont connue en parlent à voix basse.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Le danger la revêt d’un rayon familier:</div> - <div class="vers">Même dans son étreinte oublieusement tendre</div> - <div class="vers">Ses crimes, évoqués, sont tels, qu’on croit entendre</div> - <div class="vers">Des crosses de fusils tombant sur le palier.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Cependant, sous la honte illustre qui l’enchaîne,</div> - <div class="vers">Sous le deuil où se plaît cette âme sans essor,</div> - <div class="vers">Repose une candeur inviolée encor</div> - <div class="vers">Comme un lys enfermé dans un coffret d’ébène.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Elle prêta l’oreille au tumulte des mers,</div> - <div class="vers">Inclina son beau front touché par les années,</div> - <div class="vers">Et, se remémorant ses mornes destinées,</div> - <div class="vers">Elle se répandit en ces termes amers:</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">«Autrefois, autrefois,—quand je faisais partie</div> - <div class="vers">»Des vivants,—leurs amours sous les pâles flambeaux</div> - <div class="vers">»Des nuits, comme la mer au pied de ces tombeaux,</div> - <div class="vers">»Se lamentaient, houleux, devant mon apathie.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">»J’ai vu de longs adieux sur mes mains se briser:</div> - <div class="vers">»Mortelle, j’accueillais, sans désir et sans haine,</div> - <div class="vers"><span class="pagenum" id="Page_306">[p. 306]</span> - »Les aveux suppliants de ces âmes en peine:</div> - <div class="vers">»Le sépulcre à la mer ne rend pas son baiser.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">»Je suis donc insensible et faite de silence</div> - <div class="vers">»Et je n’ai pas vécu; mes jours sont froids et vains:</div> - <div class="vers">»Les Cieux m’ont refusé les battements divins!</div> - <div class="vers">»On a faussé pour moi les poids de la balance.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">»Je sens que c’est mon sort même dans le trépas:</div> - <div class="vers">»Et, soucieux encor des regrets ou des fêtes,</div> - <div class="vers">»Si les morts vont chercher leurs fleurs dans les tempêtes,</div> - <div class="vers">»Moi je reposerai, ne les comprenant pas.»</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Je saluai les croix lumineuses et pâles.</div> - <div class="vers">L’étendue annonçait l’aurore, et je me pris</div> - <div class="vers">A dire, pour calmer ses ténébreux esprits</div> - <div class="vers">Que le vent du remords battait de ses rafales</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Et pendant que la mer déserte se gonflait:</div> - <div class="vers">—«Au bal vous n’aviez pas de ces mélancolies</div> - <div class="vers">»Et les sons de cristal de vos phrases polies</div> - <div class="vers">»Charmaient le serpent d’or de votre bracelet.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">»Rieuse et respirant une touffe de roses</div> - <div class="vers">»Sous vos grands cheveux noirs mêlés de diamants,</div> - <div class="vers">»Quand la valse nous prit, tous deux, quelques moments,</div> - <div class="vers">»Vous eûtes, en vos yeux, des lueurs moins moroses.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">»J’étais heureux de voir sous le plaisir vermeil</div> - <div class="vers">»Se ranimer votre âme à l’oubli toute prête,</div> - <div class="vers">»Et s’éclairer enfin votre douleur distraite,</div> - <div class="vers">»Comme un glacier frappé d’un rayon de soleil.»</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Elle laissa briller sur moi ses yeux funèbres,</div> - <div class="vers">Et la pâleur des morts ornait ses traits fatals.</div> - <div class="vers">—«Selon vous, je ressemble aux pays boréals,</div> - <div class="vers">»J’ai six mois de clartés et six mois de ténèbres?</div> -</div> -<div class="stanza"> - <span class="pagenum" id="Page_307">[p. 307]</span> - <div class="vers">»Sache mieux quel orgueil nous nous sommes donnés</div> - <div class="vers">»Et tout ce qu’en nos yeux il empêche de lire...</div> - <div class="vers">»Aime-moi, toi qui sais que, sous un clair sourire,</div> - <div class="vers">»Je suis pareille à ces tombeaux abandonnés.»</div> -</div> -</div> - -<h3>V<br /> -RÉVEIL</h3> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">O toi, dont je reste interdit,</div> - <div class="vers8">J’ai donc le mot de ton abîme!</div> - <div class="vers8">N’importe quel baiser t’anime:</div> - <div class="vers8">Un passant; de l’or; tout est dit.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Tu n’aimes que comme on se venge;</div> - <div class="vers8">Tu mens en cris délicieux;</div> - <div class="vers8">Et tu te plais, riant des cieux,</div> - <div class="vers8">A ces vains jeux de mauvais ange.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">En tes baisers nuls et pervers</div> - <div class="vers8">Si j’ai bu vos sucs, jusquiames,</div> - <div class="vers8">Enchanteresse entre les femmes</div> - <div class="vers8">Sois oubliée, en tes hivers!</div> -</div> -</div> - -<h3>VI<br /> -ADIEU</h3> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Un vertige épars sous tes voiles</div> - <div class="vers8">Tenta mon front vers tes bras nus.</div> - <div class="vers8">Adieu, toi par qui je connus</div> - <div class="vers8">L’angoisse des nuits sans étoiles!</div> -</div> -<div class="stanza"> -<span class="pagenum" id="Page_308">[p. 308]</span> - <div class="vers8">Quoi! ton seul nom me fit pâlir!</div> - <div class="vers8">—Aujourd’hui, sans désirs ni craintes,</div> - <div class="vers8">Dans l’ennui vil de tes étreintes</div> - <div class="vers8">Je ne veux plus m’ensevelir.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Je respire le vent des grèves,</div> - <div class="vers8">Je suis heureux loin de ton seuil:</div> - <div class="vers8">Et tes cheveux couleur de deuil</div> - <div class="vers8">Ne font plus d’ombre sur mes rêves.</div> -</div> -</div> - -<h3>VII<br /> -RENCONTRE</h3> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Tu secouais ton noir flambeau;</div> - <div class="vers8">Tu ne pensais pas être morte;</div> - <div class="vers8">J’ai forgé la grille et la porte</div> - <div class="vers8">Et mon cœur est sûr du tombeau.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Je ne sais quelle flamme encore</div> - <div class="vers8">Brûlait dans ton sein meurtrier,</div> - <div class="vers8">Je ne pouvais m’en soucier:</div> - <div class="vers8">Tu m’as fait rire de l’aurore.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Tu crois au retour sur les pas?</div> - <div class="vers8">Que les seuls sens font les ivresses?...</div> - <div class="vers8">Or, je bâillais en tes caresses:</div> - <div class="vers8">Tu ne ressusciteras pas.</div> -</div> -</div> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_309"> - -<h2 class="nobreak">SOUVENIRS OCCULTES</h2> - -<p class="cent"><i>A Monsieur Franc Lamy.</i></p> - -<div class="citat">«Et il n’y a pas, dans toute la contrée, de château -plus chargé de gloire et d’années que mon -mélancolique manoir héréditaire.»</div> - -<div class="attribr"><span class="smcap">Edgar Poe.</span></div> - -<p class="sep2">—Je suis issu, me dit-il, moi, dernier Gaël, -d’une famille de Celtes, durs comme nos rochers. -J’appartiens à cette race de marins, fleur illustre -d’Armor, souche de bizarres guerriers, dont les -actions d’éclat figurent au nombre des joyaux de -l’Histoire.</p> - -<p>L’un de ces devanciers, excédé, jeune encore, de -la vue ainsi que du fastidieux commerce de ses -proches, s’exila pour jamais, et le cœur plein d’un -mépris oublieux, du manoir natal. C’était lors des -expéditions d’Asie; il s’en alla combattre aux côtés -du bailli de Suffren et se distingua bientôt, dans les -<span class="pagenum" id="Page_310">[p. 310]</span> -Indes, par de mystérieux coups de main qu’il exécuta, -seul, à l’intérieur des <i>Cités-mortes</i>.</p> - -<p>Ces villes, sous des cieux blancs et déserts, gisent, -effondrées au centre d’horribles forêts. Les faréoles, -l’herbe, les rameaux secs jonchent et obstruent les -sentiers qui furent des avenues populeuses, d’où le -bruit des chars, des armes et des chants s’est évanoui.</p> - -<p>Ni souffles, ni ramages, ni fontaines en la calme -horreur de ces régions. Les bengalis, eux-mêmes, -s’éloignent, ici, des vieux ébéniers, ailleurs leurs -arbres. Entre les décombres, accumulés dans les -éclaircies, d’immenses et monstrueuses éruptions de -très longues fleurs, calices funestes où brûlent, subtils, -les esprits du Soleil, s’élancent, striées d’azur, -nuancées de feu, veinées de cinabre, pareilles aux -radieuses dépouilles d’une myriade de paons disparus. -Un air chaud de mortels aromes pèse sur les muets -débris: et c’est comme une vapeur de cassolettes funéraires, -une bleue, enivrante et torturante sueur de -parfums.</p> - -<p>Le hasardeux vautour qui, pèlerin des plateaux du -Caboul, s’attarde sur cette contrée et la contemple du -faîte de quelque dattier noir, ne s’accroche aux -lianes, tout à coup, que pour s’y débattre en une soudaine -agonie.</p> - -<p>Çà et là, des arches brisées, d’informes statues, des -pierres, aux inscriptions plus rongées que celles de -Sardes, de Palmyre ou de Khorsabad. Sur quelques-unes, -qui ornèrent le fronton, jadis perdu dans les -cieux, des portes de ces cités, l’œil peut déchiffrer -<span class="pagenum" id="Page_311">[p. 311]</span> -encore et reconstruire le zend, à peine lisible, de cette -souveraine devise des peuples libres d’alors:</p> - -<p>«... <span class="smcap">et Dieu ne prévaudra</span>!»</p> - -<p>Le silence n’est troublé que par le glissement des -crotales, qui ondulent parmi les fûts renversés des -colonnes, ou se lovent, en sifflant, sous les mousses -roussâtres.</p> - -<p>Parfois, dans les crépuscules d’orage, le cri lointain -de l’hémyone, alternant tristement avec les éclats -du tonnerre, inquiète la solitude.</p> - -<p class="sep2">Sous les ruines se prolongent des galeries souterraines -aux accès perdus.</p> - -<p>Là, depuis nombre de siècles, dorment les premiers -rois de ces étranges contrées, de ces nations, plus tard -sans maîtres, dont le nom même n’est plus. Or, ces -rois, d’après les rites de quelque coutume sacrée sans -doute, furent ensevelis sous ces voûtes, <i>avec leurs -trésors</i>.</p> - -<p>Aucune lampe n’illumine les sépultures.</p> - -<p>Nul n’a mémoire que le pas d’un captif des soucis -de la Vie et du Désir ait jamais importuné le sommeil -de leurs échos.</p> - -<p>Seule, la torche du brahmine,—ce spectre altéré -de Nirvanah, ce muet esprit, simple <i>témoin</i> de l’universelle -germination des devenirs,—tremble, imprévue, -à de certains instants de pénitence ou de songeries -divines, au sommet des degrés disjoints et -projette, de marche en marche, sa flamme obscurcie -de fumée jusqu’au profond des caveaux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_312">[p. 312]</span> -Alors les reliques, tout à coup mêlées de lueurs, -étincellent d’une sorte de miraculeuse opulence!... -Les chaînes précieuses qui s’entrelacent aux ossements -semblent les sillonner de subits éclairs. Les -royales cendres, toutes poudreuses de pierreries, -scintillent!—Telle la poussière d’une route que rougit, -avant l’ombre définitive, quelque dernier rayon -de l’Occident.</p> - -<p>Les Maharadjahs font garder, par des hordes -d’élite, les lisières des forêts saintes et, surtout, les -abords des clairières où commence le pêle-mêle de -ces vestiges.—Interdits de même sont les rivages, -les flots et les ponts écroulés des euphrates qui les -traversent.—De taciturnes milices de cipayes, au -cœur de hyène, incorruptibles et sans pitié, rôdent, -sans cesse, de toutes parts, en ces parages meurtriers.</p> - -<p>Bien des soirs, le héros déjoua leurs ruses ténébreuses, -évita leurs embûches et confondit leur -errante vigilance!...—Sonnant subitement du cor, -dans la nuit, sur des points divers, il les isolait par -ces alertes fallacieuses, puis, brusque, surgissait sous -les astres, dans les hautes fleurs, éventrant rapidement -leurs chevaux. Les soldats, comme à l’aspect -d’un mauvais génie, se terrifiaient de cette présence -inattendue.—Doué d’une vigueur de tigre, l’Aventurier -les terrassait alors, un par un, d’un seul bond! -les étouffait, tout d’abord, à demi, dans cette brève -étreinte,—puis, revenant sur eux, les massacrait à -loisir.</p> - -<p>L’Exilé devint, ainsi, le fléau, l’épouvante et -<span class="pagenum" id="Page_313">[p. 313]</span> -l’extermination de ces cruels gardes aux faces couleur -de terre. Bref, c’était celui qui les abandonnait, cloués -à de gros arbres, leurs propres yatagans dans le cœur.</p> - -<p>S’engageant, ensuite, au milieu du passé détruit, -dans les allées, les carrefours et les rues de ces villes -des vieux âges, il gagnait, malgré les parfums, l’entrée -des sépulcres non pareils où gisent les restes de -ces rois hindous.</p> - -<p>Les portes n’en étant défendues que par des colosses -de jaspe, sortes de monstres ou d’idoles aux vagues -prunelles de perles et d’émeraudes,—aux formes -créées par l’imaginaire de théogonies oubliées,—il -y pénétrait aisément, bien que chaque degré descendu -fît remuer les longues ailes de ces dieux.</p> - -<p>Là, faisant main basse autour de lui, dans l’obscurité, -domptant le vertige étouffant des siècles noirs -dont les esprits voletaient, heurtant son front de -leurs membranes, il recueillait, en silence, mille merveilles. -Tels, Cortez au Mexique et Pizarre au Pérou -s’arrogèrent les trésors des caciques et des rois, avec -moins d’intrépidité.</p> - -<p>Les sacoches de pierreries au fond de sa barque, il -remontait, sans bruit, les fleuves en se garant des -dangereuses clartés de la lune. Il nageait, crispé sur -ses rames, au milieu des ajoncs, sans s’attendrir aux -appels d’enfants plaintifs que larmoyaient les caïmans -à ses côtés.</p> - -<p>En peu d’heures, il atteignait ainsi une caverne -éloignée, de lui seul connue, et dans les retraits de -laquelle il vidait son butin.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_314">[p. 314]</span> -Ses exploits s’ébruitèrent.—De là, des légendes, -psalmodiées encore aujourd’hui dans les festins des -nababs, à grand renfort de théorbes, par les fakirs. -Ces vermineux trouvères,—non sans un vieux -frisson de haineuse jalousie ou d’effroi respectueux, -y décernent à cet aïeul le titre de Spoliateur de -tombeaux.</p> - -<p>Une fois, cependant, l’intrépide nocher se laissa -séduire par les insidieux et mielleux discours du seul -ami qu’il s’adjoignît jamais, dans une circonstance -tout spécialement périlleuse. Celui-ci, par un singulier -prodige, en réchappa, lui!—Je parle du bien-nommé, -du trop fameux colonel Sombre.</p> - -<p>Grâce à cet oblique Irlandais, le bon Aventurier -donna dans une embuscade.—Aveuglé par le sang, -frappé de balles, cerné par vingt cimeterres, il fut -pris, à l’improviste, et périt au milieu d’affreux supplices.</p> - -<p>Les hordes hymalayennes, ivres de sa mort, et -dans les bonds furieux d’une danse de triomphe, coururent -à la caverne. Les trésors une fois recouvrés, ils -s’en revinrent dans la contrée maudite. Les chefs -rejetèrent pieusement ces richesses au fond des -antres funèbres où gisent les mânes précités de ces -rois de la nuit du monde. Et les vieilles pierreries -y brillent encore, pareilles à des regards toujours -allumés sur les races.</p> - -<p>J’ai hérité,—moi, le Gaël,—des seuls éblouissements, -hélas! du soldat sublime, et de ses espoirs.—J’habite, -ici, dans l’Occident, cette vieille -<span class="pagenum" id="Page_315">[p. 315]</span> -ville fortifiée, où m’enchaîne la mélancolie. Indifférent -aux soucis politiques de ce siècle et de cette -patrie, aux forfaits passagers de ceux qui les représentent, -je m’attarde quand les soirs du solennel -automne enflamment la cime rouillée des environnantes -forêts.—Parmi les resplendissements de la -rosée, je marche, seul, sous les voûtes des noires -allées, comme l’Aïeul marchait sous les cryptes de -l’étincelant obituaire! D’instinct, aussi, j’évite, je ne -sais pourquoi, les néfastes lueurs de la lune et les -malfaisantes approches humaines. Oui, je les évite, -quand je marche ainsi, avec mes rêves!... Car je -sens, <i>alors</i>, que je porte dans mon âme le reflet des -richesses stériles d’un grand nombre de rois oubliés. -<span class="pagenum" id="Page_316">[p. 316]</span></p> - -</div> - -<div class="chapter" style="margin: 6em auto; padding: 2em 2em 0 2em; border: solid 2px #666; - max-width: 24em;" id="Page_317"> - -<p class="cent cs12">CONTES CRUELS</p> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="cent">ÉPILOGUE</p> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="cent cs20">L’ANNONCIATEUR</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="Page_319"> - -<h2 class="nobreak">L’ANNONCIATEUR</h2> - -<p class="cent"><i>A Monsieur le marquis de Salisbury.</i></p> - -<div class="citat"><ins title="Trad.: Vanité des vanités, tout est vanité">«Habal habalim, vêk’hôl habal!»</ins></div> - -<div class="attrib"><span class="smcap">Schelomo</span>, <i>Qohéleth</i>.</div> - -<p class="sep2">Au faîte des tours tutélaires de la cité de Jébus -veillent les guerriers de Juda, les yeux fixés sur les -collines.</p> - -<p>Au pied des remparts s’étendent, intérieurement, -les constructions asmonéennes, les grottes royales, -les vignobles encombrés de ruches, les tertres de -supplice, le faubourg des nécromans, les avenues -montueuses conduisant à Ir-David.</p> - -<p>Il fait nuit.</p> - -<p>Avoisinant les fosses d’animaux féroces, les cénacles -de justice, bâtis sous le règne de Schaôul, -<span class="pagenum" id="Page_320">[p. 320]</span> -apparaissent, blancs et carrés, aux angles des chemins, -comme des sépulcres.</p> - -<p>Près des canaux de Siloë, le miroir des piscines -probatiques reflète les basses hôtelleries aux cours -plantées de figuiers: elles attendent les caravanes -d’Élamm et de Phénicie.</p> - -<p>Vers l’orient, sous les allées de sycomores, sont les -demeures des princes de Judée;—aux extrémités -des routes centrales, des touffes de palmiers font -flotter leurs larges feuilles au-dessus des citernes, -abreuvoirs des éléphants.</p> - -<p>Du côté de l’Hébron, entrée de ceux qui viennent -du Jourdain, fument les tuyaux de brique des armuriers, -des fabricants d’aromates et des orfèvres.—Plus -loin, les habitations aux ceintures de vigne, -maisons natales des riches d’Israël, étagent leurs terrasses, -leurs bains contigus à de frais vergers. Au -septentrion s’allonge le quartier des tisserands, où -les dromadaires, montés par les marchands d’Asie, -viennent, chargés de bois de sétim, de pourpre et -de fin lin, plier, d’eux-mêmes, les genoux.</p> - -<p>Là, vivent les marchands étrangers qui ont accompagné -les idoles. Ils entretiennent la mollesse des bourgades -de Magdala, de Naïm, de Schunëm et s’approprient -le sud de la ville.</p> - -<p>Ils vendent les vins épais et dorés, les esclaves habiles -dans l’art de la toilette, la liqueur amère des mandragores -du Carmel pour les illusions du désir, les -coffrets de bois de camphrier pour serrer les présents, -les baumes de Guilëad, les singes, stupeur d’Israël, -<span class="pagenum" id="Page_321">[p. 321]</span> -mais amusement de ses vierges, importés des rives -de l’Indus par les flottes de Tadmor,—les épices -subtiles, les verreries d’Akkô, les objets de santal -ouvragé, les captives, les perles, les essences de fleurs -pour les bains, le bedollah pour embaumer les morts, -les pâtes de pierres écrasées pour polir la peau, les légumes -rares, les ombrageux chevaux de race iranienne, -les ceintures brodées de sentences profanes, les roselles -d’Asie aux plumages de saphir, les serpents de luxe -tout charmés, venus de Suse, les lits de plaisir et -les grands miroirs de métal entourés de branches -d’ébène.</p> - -<p>Au delà des retranchements, environnée de tombeaux -et de fossés, plus haut que le circuit de Jaïr ou -des Illuminations, se déroule, immense, la cité de -David. Douze cents chariots de guerre gardent ses -douze portes. Hïérouschalaïm, sous les ombres du -ciel, éclaire les milliers d’arches de ses aqueducs, -entrecroise ses rues circulaires, élève jusqu’aux -nuées les dômes d’airain de ses édifices.</p> - -<p>Sur les places publiques rougeoient les casques de -la milice de nuit. Çà et là des feux, encore allumés, -indiquent des caravansérails, des logis de pythonisses, -des marchés d’esclaves. Puis, tout se perd dans -l’obscurité. Et le souffle sacré des prophètes passe, -dans le vent, à travers les ruines des murs chananéens.</p> - -<p>Ainsi est endormie, sous la solennité des siècles, -aux bruits proches des torrents, la citadelle de Dieu, -Sion la Prédestinée.</p> - -<div class="figcenter"> -<span class="pagenum" id="Page_322">[p. 322]</span> -<img src="images/typestar.png" alt="" /></div> -<p>A l’horizon, sur les hauteurs de Millô, tout enveloppé -d’une brume lumineuse, un étrange palais -superpose ses jardins suspendus, ses galeries, ses -chambres sacerdotales aux solivages de bois précieux, -ses pavillons entourés d’oliviers, ses haras de basalte -aux terrains sillonneux pour l’élève des étalons de -guerre, ses tours aux coupoles de cuivre. Il se dresse -confusément au-dessus des vallons de Bethsaïde, sous -le silence étoilé.</p> - -<p>Là, c’est un soir de fête! Les esclaves d’Éthiopie, -sveltes dans leurs tuniques d’argent, balancent des -encensoirs sur les marches de marbre qui conduisent -des jardins d’Étham au sommet de l’enceinte: les -eunuques portent des amphores et des roses; les muets, -à travers les arbres, avivent des charbons enflammés -pour les autels de parfums.</p> - -<p>Contre les cintres des vestibules, des nains safranés, -les gamaddim, flottant dans leurs robes jaunes, soulèvent, -par instants, les tentures antiques.</p> - -<p>Alors les trois cents boucliers d’or, cloués aux cèdres -entre les haches madianites, réfléchissent les -feux brusques des lampes apparues, les merveilles, -les clartés!</p> - -<p>Sur les esplanades, aux abords des portiques, des -cavaliers aux lances de feu, guerriers nomades des -plages de la mer Morte, contiennent leurs lourds coursiers -<span class="pagenum" id="Page_323">[p. 323]</span> -gomorrhéens aux harnais de pierres précieuses, -qui se cabrent, puissamment, dans les étincelles!...</p> - -<p>Au-dessus d’eux, à hauteur des feuillages extérieurs, -la mystérieuse Salle des Enchantements, œuvre des -Chaldéens, la Salle où mille statues de jaspe font -brûler une forêt de torches d’aloès, la haute Salle des -festins, aux colonnades mystiques, exposée à tous les -vents de l’espace, prolonge, au milieu du ciel, le vertige -de ses profondeurs triangulaires: les deux côtés -de l’angle initial s’ouvrent, en face du Moria, sur la -ville ensevelie dans l’ombre du Temple, tiare lumineuse -de Sion.</p> - -<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div> - -<p>Au fond de la Salle, sur une chaise de cyprès que -soutiennent les pointes des ailes révulsées de quatre -chroubim d’or, le roi Salomon, perdu en des songes -sublimes, semble prêter l’oreille aux cantiques lointains -des lévites. Les Nébïïm, sur le mont du Scandale, -exaltent les versets du Sépher, qui retracent la création -du monde.</p> - -<p>Sur la mitre du Roi, séparant les bandelettes de -justice, resplendit l’Étoile-à-six-rayons, signe de puissance -et de lumière. L’Ecclésiaste, sur sa tunique de -byssus, porte le rational, parce qu’il peut offrir les -holocaustes expiatoires, l’éphod, parce qu’il est le -Pontife, et sur ses pieds pacifiques se croise le lacis de -bronze des sandales de bataille, parce qu’il est le -Guerrier.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_324">[p. 324]</span> -Il célèbre l’Anniversaire pascal, en mémoire de ses -pères guidés par Moïse au sortir de Misraïm, la Maison -de servitude; l’anniversaire du grand soir où, -bravant les chars furieux et les armées, ils s’enfuirent -vers la Terre promise; l’anniversaire du sinistre lever -de lune où Iahvè, l’Être-des-dieux, confondit, au milieu -des vagues de la mer Rouge, le cheval et le cavalier.</p> - -<p>Oui, le Roi consacre le festin du soir!... Sa droite -s’appuie sur l’épaule séculaire du médiateur Helcias, -l’interprète des symboles, le ministre des pouvoirs -occultes.</p> - -<p>Helcias, fils de Schellüm et de Holda, la prophétesse, -est pareil au désert, plus stérile encore après -les tombées de la manne. Il a franchi les épreuves et -les a bénies comme l’arbre du Liban parfume la hache -qui le frappe; mais il porte, au-dessus de ses larges -orbites, la marque de son œuvre accomplie: le temps -a dénudé ses sourcils, les sourcils accordés à l’Homme -seulement pour que la sueur qui doit rouler de son -front ne ruisselle pas jusqu’en ses yeux et ne l’aveugle -pas.</p> - -<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div> - -<p>L’eau lustrale tombe, resplendissante, dans les bassins -d’or. Les captives royales, chargées d’anneaux et -de bracelets d’ambre, et les saras, princesses de -parfums, agenouillées au milieu des coussins, font brûler, -avec des gestes sabbatiques, les poudres de myrrhe -<span class="pagenum" id="Page_325">[p. 325]</span> -et de santal rouge, les aromates arabes, les grains -d’encens mâle, sur les cassolettes émaillées de pierres -de Tharsis.</p> - -<p>Aux deux côtés du trône, les Sars-d’armées, songeant -toujours à la gloire de David, regardent, par -instants, luire, autour d’eux, les herrebs des anciens -d’Israël, qui, à travers les batailles, supportaient -l’Arche du Sabaoth,—la Barque-d’alliance, où s’entrecroisent -les deux stèles de la Loi sous le rouleau -de la Thora écrit de la main même de Bar-Iokabëd, -le moschë sublime, le Libérateur.</p> - -<p>Autour de l’estrade, les nègres, vêtus d’écarlate, -font osciller des flabelles d’autruche, incrustées par -des sardoines aux tiges de longs roseaux d’or; ils -invoquent, tout bas, leur dieu Baal-Zéboub, le Seigneur -des mouches.</p> - -<p>Sur les degrés, des lynx féroces, bondissant dans -leurs chaînes, veillent sur le lourd trépied d’onyx, -œuvre d’Adoniram et de ses ciseleurs, où repose le -sceptre d’Orient. Nul ne saurait séduire par des caresses, -ni fléchir par des offrandes, les chiens mystérieux -du Roi.</p> - -<p>Entre les statues latérales, sous les candélabres à -sept branches, les fleurs et les fruits de l’Hermon s’écroulent -dans les porphyres. La table, chargée des -présents de la reine Makédeïa, l’enchanteresse venue -de la saba <ins id="cor_39" title="lybienne">libyenne</ins> pour proposer des similitudes -au roi de la Judée, ploie sous les coupes précieuses, -les pannags de la Samarie, les herbes amères, les -gazelles, les paons, les cédrats, les pains de proposition, -<span class="pagenum" id="Page_326">[p. 326]</span> -les oiseaux et les buires de vins de Chanaan.</p> - -<p>Sur un siège de cèdre, aux pieds des chroubïm -lumineux du Trône et entouré de ses rudes guibborim, -est assis, voûté, pâle et sans boire, et le glaive -sur les genoux, le Sar-des-gardes Ben-Jëhu. C’est -l’antique exécuteur du rebelle Adônia, ce frère du -Maître, préféré d’Abischag-la-Sulamite;—c’est le -grand serviteur militaire, le meurtrier d’Ébyathar -et du sar Simëi! et de Joab, le vieux Pontife!—c’est -le vivant herrëb du Roi, celui qui frappe les victimes -désignées, même suspendues, avec des mains suppliantes, -aux coins de l’Autel.</p> - -<p>Auprès de lui, debout, le front éclairé par la torche -d’une statue, se tient muet, les mains crispées sur -les bras et comme attendant quelque moment obscur, -l’héritier d’Israël, l’impolitique fils de Naëma -la princesse ammonite, le funeste Réhabëam, qui ne -doit régner que sur Juda.</p> - -<p>Au loin, sur les tapis du trône sont étendues deux -très jeunes vierges de Millô, deux schoschannas, destinées -aux encensements dans les cryptes souterraines -du Temple devant la Pierre fondamentale, -l’Ebën-Schëtiya, que ne touchèrent pas les eaux du -Déluge. Entre elles est assis, vêtu de pourpre noire -fleurie d’or, le prince Hayëm, l’adolescent olivâtre, -le baalkide aux cheveux tressés, l’énigmatique rejeton -que la reine du Sud, dès son retour en <ins id="cor_40" title="Lybie">Libye</ins>, -avait envoyé au beau Sage, seigneur des Hébreux, en -accompagnant ce fils d’une suite d’éléphants chargés -d’arbustes, d’étoffes, d’essences, d’aromates et de -<span class="pagenum" id="Page_327">[p. 327]</span> -pierres brillantes. Hayëm, d’une voix très basse, -chantonne un chant inconnu! Et quand les syllabes -découvrent, entre ses rouges lèvres, ses dents, celles-ci -sont toutes pareilles à celles de la pâle épousée du -Sir-Hasirim, blanches comme des brebis sortant du -bain.</p> - -<p>Autour de la table se tient debout, mangeant comme -les pèlerins, l’assemblée étincelante des Sophêtim, -patriarches de la Sagesse.</p> - -<p>Derrière eux resplendissent les Industriels de l’or -d’Ophir, les Négociants des Vingt-villes de Schabul, -les Ambassadeurs de la mécontente Idumée,—les -Envoyés de Zour, et le Collège des docteurs de -Saddoc.</p> - -<p>Toutes les tribus, toutes les montagnes d’Israël ont -livré leurs richesses. Les grenades du mont Sanir, les -gâteaux de raisins de Cypre, les grappes de troène du -Galaad, les dattes et les mandragores d’En-gaddi débordent -les aiguières.</p> - -<p>Là-bas, près des gradins de cette terrasse jusqu’où -montent les feuillages d’Étham,—au centre d’un -groupe de guerriers du pays d’Ézion-Güéber, avec -lesquels il boit, en riant, le vin de Hébron,—un -élancé jeune homme à l’armure de cuir parfumé, au -visage de femme et vêtu en Sar-des-cavaleries, parle, -en étendant la main vers l’horizon. C’est le favori -du palais de Millô,—l’ennemi!—le futur diviseur -du royaume de Dieu, le subtil Iarobëam qui doit -régner sur Israël et qui, déjà, s’enquiert, sans se laisser -distraire par la fête, des frontières d’Éphraïme.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_328">[p. 328]</span> -Mais, voici: les Musiciennes des Chants-défendus, -objuratrices d’amour, inviolées comme le lis de leurs -seins, s’avancent, pâles sous leurs pierreries, au son -des kinnors, des tymbrils et des cymbales. Soudain -cessent les cantiques des chanteuses de la tribu d’Issachar -et les harpes.</p> - -<p>Parées d’étoffes sombres et le bandeau de perles au -front, les Femmes-du-second-rang s’accoudent, avec -des poses abandonnées, sur les lits de pourpre,—et, -lorsqu’elles respirent leurs sachets de besham, tintent -les clochettes d’argent qui brodent la frange de leurs -syndônes.</p> - -<p>Au loin, les Charmeuses-nephtaliennes, aux tresses -rousses, les vierges de la Palestine, les Hébreuses, -blanches comme les narcisses de Schârons, les courtisanes -sacrées venues de la Babylonie, nageuses dorées -de l’Euphrate, les Sulamites, plus hâlées que les -tentes du Cédar, les Thébaïennes, aux lignes déliées, -au teint d’un rouge sombre,—suivantes, autrefois, -de l’épouse morte du roi Mage, de la fille de Psousennès, -le pharaon,—enfin, les Iduméennes, filles -de délices, fleurs-vives de la sauvage contrée aux -brunes irisées qu’à peine peut percer, de nuit, le feu -des étoiles, dansent, au nombre de trois mille, en -agitant des voiles tyriens, des herrebim, des reptiles -et des guirlandes, devant l’Élu magnifique de la Judée, -le Maçon du Seigneur.</p> - -<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div> - -<p>Mais le troisième côté de la <ins title="Sall">Salle</ins> donne sur la Nuit. -<span class="pagenum" id="Page_329">[p. 329]</span> -Il plonge dans l’obscurité ses esplanades désertes au-dessus -des régions de Josaphat.</p> - -<p>Et voici que l’épaule du Médiateur a tressailli sous -la main du Roi, car les ombres de la plate-forme solitaire -deviennent, d’instant en instant, plus solennelles; -elles s’épaississent et s’émeuvent comme sous -l’action d’un soudain prodige.</p> - -<p>A l’aspect des tourbillons précurseurs des épouvantements, -le Grand-ministre détourne sa face de marbre -vers les femmes terrifiées et vers les guerriers pâles; -il s’écrie:</p> - -<p>—Prêtres, ravivez la flamme-septénaire des Chandeliers -d’or! Qu’on allume les sept-Chandeliers des -conjurations funèbres.—De vaines fumées, tout à -l’heure, vont apparaître, qui se dissiperont d’elles-mêmes -si on ne les interroge pas. Que les nuages de -vos encensoirs, ô filles de Judée, vous épargnent les -obsessions inquiètes des Esprits de l’éternelle Limite! -Exultez, avant que l’Heure vous rappelle au sein de la -terre.</p> - -<p class="sep2">Il dit. Et la fête reprend son allégresse: on défie -les sortilèges de l’Assyrie! ses mages noirs avaient-ils -su délivrer, avant l’heure, Nëbou-Kudurri-Ousour, -son roi,—son roi, visionnaire de baalïm d’or aux -pieds d’argile,—qui, marqué d’une réprobation -d’<span class="smcap">Èlohim</span>, erra, sept années, sous le poil bestial, loin -de son opulence, à travers ces diluviennes forêts qui -enserrent l’immense Schëunaar-aux-quatre-fleuves?—Les -danses de Maha-Naïm secouent leurs palmes -<span class="pagenum" id="Page_330">[p. 330]</span> -en fleur, les coupes scintillent; les Nephtaliennes -entrelacent les éclairs de leurs javelots rassemblés, -font siffler leurs colliers de serpents; les torches -jettent des reflets de sang sur les chevelures; des -cris d’amour, des <ins id="cor_41" title="hymmes">hymnes</ins> idolâtres retentissent vers -le Pacifique!... Soudain, en mémoire de Jéricho, -les Capitaines des cavaliers de Sodome font sonner -sept fois leurs tubals de fer, et les Rhoïms couronnés -d’hysope, les Cohènes de la souveraine-Sacrificature, -en longs vêtements blancs, apparaissent, -précédant l’Agneau-pascal.</p> - -<p>Alors le feu de l’ivresse envahit la multitude étincelante! -On maudit le nom de l’horrible statue qui, -frappée du soleil, appelait, aux travaux des Pharaons, -les ancêtres,—lorsque, accédant à la menace, levée -sur eux toujours, de ces roseaux brûlants que dévora -le bâton de l’Échappé-des-eaux, ils se résignaient à -creuser, sur le granit rose des pyramidions, malgré -la défense des Livres-futurs,—malgré la prohibition -du Lévitique!—les simulacres des ibis, des -criosphynx, des phœnix et des licornes, êtres en horreur -au Saint-des-saints, ou, en durs hiéroglyphes, les -hauts faits, (nombreux comme le sable, évanouis -comme lui), et les noms d’abomination de ces dynasties -oubliées filles de Menès le Ténébreux. On maudit les -oignons du salaire, les levains du pain de Memphis. -Malgré l’alliance avec le roi Nëchao, les Plaies sont -évoquées dans les acclamations.</p> - -<p>On heurte les cymbales sacrées, prises au trésor -du Temple, les cymbales de triomphe que portait la -<span class="pagenum" id="Page_331">[p. 331]</span> -vieille sœur d’Aaron, lorsque, sous ses cheveux gris, -elle dansait, ivre de la colère de Dieu, devant l’armée, -sur les rivages de la mer. Des poignées de roses sont -lancées par les gamaddim à la face des idoles abjurées. -Les eunuques simulent des menaces dérisoires -contre les Égyptiens; un rugissement de délivrance -et de joie, pareil au murmure lointain du tonnerre, -passe, dans les nuées, au-dessus de Hiérouschalaïm.</p> - -<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div> - -<p>Cependant le Grand-Initié, ayant une seconde fois -relevé la tête et considéré, plus attentif, le caractère -des ombres, est devenu soucieux.</p> - -<p>La flamme des sept-Chandeliers qui brûlent, espacés, -devant l’esplanade, s’est renversée contre l’assemblée: -les sept langues de feu, recourbées en arrière -sur leurs tiges d’or, palpitent, allongées et haletantes, -avec un bruit de fléaux.</p> - -<p>Les serpents des Nephtaliennes se sont dénoués et -se cachent dans les replis des chevelures. Les lynx, -maintenant blottis autour du vieillard redouté, le -regardent, inquiets et pleins de grondements.</p> - -<p>Mais lui s’efforce de pénétrer le sens des présages: -croisant ses phylactères sacerdotaux sur les plis de -son pallah d’hyacinthe, il délibère. Vainement il a -consulté, d’un regard, les téraphim mystérieux; avec -le son de l’or vierge les lames révélatrices se sont brisées.</p> - -<p>Sur l’épaule du Médiateur est demeurée la main -<span class="pagenum" id="Page_332">[p. 332]</span> -radieuse du Roi. Les yeux de Helcias la rencontrent: il -voit l’Anneau, le joyau-d’Alliance où s’allume la première -clavicule, la clef-cruciale, figure de l’Abîme -partagé en quatre voies.</p> - -<p>Le puissant pantacle est entouré par la forme même -de l’Anneau. Il est emprisonné dans l’éclair de l’Anneau, -figure du Cercle-universel.</p> - -<p>L’âme de Salomon, germe divin, est mêlée aux reflets -de ce signe victorieux où s’épure, doucement, la -lueur des étoiles.</p> - -<p>La clavicule est l’expression où le Mage a concentré -une partie des efforts de sa pensée, une somme des -pouvoirs conquis dans le triomphe des épreuves, afin -d’agir plus directement sur les forces intimes de l’Univers.</p> - -<p>Ce Talisman de la Croix stellaire que contemple -Helcias est pénétré d’une énergie capable de maîtriser -la violence des éléments. Dilué, par myriades, sur -la terre, ce Signe, en son poids spirituel, exprime et -consacre la valeur des hommes, la science prophétique -des nombres, la majesté des couronnes, la beauté -des douleurs. Il est l’emblème de l’autorité dont l’Esprit -revêt, secrètement, un être ou une chose. Il détermine, -il rachète, il précipite à genoux, il éclaire!... -Les profanateurs eux-mêmes fléchissent devant lui. -Qui lui résiste est son esclave. Qui le méconnaît étourdiment -souffre à jamais de ce dédain. Partout il se -dresse, ignoré des enfants du siècle, mais inévitable.</p> - -<p>La Croix est la forme de l’Homme lorsqu’il étend -les bras vers son désir ou se résigne à son destin. Elle -<span class="pagenum" id="Page_333">[p. 333]</span> -est le symbole même de l’Amour, sans qui tout acte -demeure stérile. Car à l’exaltation du cœur se vérifie -toute nature prédestinée. Lorsque le front seul contient -l’existence d’un homme, cet homme n’est éclairé -qu’au-dessus de la tête: alors son ombre jalouse, renversée -toute droite au-dessous de lui, l’attire par les -pieds, pour l’entraîner dans l’Invisible. En sorte que -l’abaissement lascif de ses passions n’est, strictement, -que le revers de la hauteur glacée de ses esprits. C’est -pourquoi le Seigneur dit: Je connais les pensées -des sages et je sais jusqu’à quel point elles sont -vaines.</p> - -<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div> - -<p>A peine le Grand-Médiateur a-t-il considéré l’infaillible, -le céleste Anneau, qu’aussitôt, en face de lui, -les sept flammes des Chandeliers d’or se tendent et se -prolongent, immobiles, pareilles à sept épées brûlantes.</p> - -<p>Le conjurateur reconnaît, enfin, les concordances -dénonciatrices d’un Être du plus haut ciel. Son visage, -plus impassible que celui des idoles, prend, silencieusement, -la couleur des sépulcres. Il sent que le mandataire -d’un Ordre incommutable s’approche, dans -l’intérieur des airs, franchissant et refoulant les profondeurs: -la tempête de son vol motive l’amoncellement -des ombres. Une colonne s’écroule, soudain, près -de l’esplanade; le flamboiement d’une signature -occulte sillonne les ruines...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_334">[p. 334]</span> -Helcias a recouvré l’intrépidité de son âme. Avec un -frémissement de joie auguste, il a constaté le salëm -de Dieu, le signe d’<span class="smcap">Élohim</span>, le pantacle de la Mort.—Celui -qui vient, c’est Azraël.</p> - -<p>Et la multitude livide s’écrie, dans la Salle:</p> - -<p>—Un éclair!</p> - -<p>—La foudre vient de tomber sur la vallée!...</p> - -<p>—C’est un orage qui passe.</p> - -<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div> - -<p>Les voix se sont tues sur le mont des Offenses; c’est -la douzième heure de la nuit: un souffle très froid -parcourt, de toutes parts, l’embrasement de la joie -pascale.</p> - -<p>La foule veut se rapprocher des terrasses: le malaise -devient supplice.</p> - -<p>L’aspect de la Salle change avec la soudaineté des -visions: des flots vivants refluent vers le Trône et des -clameurs, sans nombre, en désordre:</p> - -<p>—Éveille-toi, Fort d’Israël!</p> - -<p>—Pomme d’or!</p> - -<p>—Très élevé!</p> - -<p>Et les épouses de la tribu de Ruben, les compagnes -de Bath-Schëba, la royale mère, saisies de frayeur:</p> - -<p>—Roi, voici la lèpre qui vient du désert!</p> - -<p>Et les femmes de la reine Naëma, les radieuses -Ammonites, ajoutent, en dialecte jébuséen:</p> - -<p>—Fils de l’amour! Un signe de ta droite puissante -vers la contrée du fléau!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_335">[p. 335]</span> -Dès les premiers ordres d’Helcias, Iarobëam, bondissant -sur l’un des chevaux du roi, s’est précipité à -travers les dalles des terrasses et a disparu vers -Ir-David.</p> - -<p>L’atmosphère semble chargée d’un poids très lourd: -elle cesse lentement d’être de celles que peut respirer -l’Humanité.</p> - -<p>Comme aux soirs du Déluge, une pluie inconnue -tombe, au dehors, en larges gouttes pressées: la -nuit, cependant, reste claire au-dessus des ombres, -dans les cieux.</p> - -<p>Les Médecins de la ville-basse qui sont demeurés -assis, avec des sourires, se dressent brusquement et, -bégayant en mémoire du Législateur, montrent, du -bout de leurs bâtons d’olivier, les danseuses de Nephtali:</p> - -<p>—Ce sont les violatrices des étrangers. Elles portent -le ferment des contagions, allumé par les anciens -adultères! Ce sont ces femmes de qui proviennent les -émanations mortelles! Consultez le livre des Sophêtim! -A la croix, ces lépreuses! Elles ont empoisonné -les urnes du palais, les vieilles coupes de David.</p> - -<p>En entendant cette accusation, les Nécromanciennes -du pays de Moâb, reconnaissables à l’aileron -de corbeau qu’elles portent sur le front pour toute -parure et, la nuit, sur les champs de bataille, pour -tout vêtement:</p> - -<p>—Helcias! Prononce-toi contre elles devant les -grands d’Israël, et que la progéniture de Khamôs invoque -son père!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_336">[p. 336]</span> -Mais le Ministre regarde fixement les nuées au-dessus -de Josaphat.</p> - -<p>Le prince Réhabëam, n’osant dire «Mon père!» au -Roi-des-Mages, regarde aussi, mais avec un tremblement, -l’effrayant aspect de l’espace:</p> - -<p>—Quel nouveau visage prend la Nuit! s’écrie-t-il.</p> - -<p>Ceux de Lévi—les sectateurs du <i>Que faut-il faire? -Je le fais!</i>—trébuchant de frayeur dans leurs robes -sacrées, s’efforcent de haranguer les convives: des -cris les interrompent: ce sont les Industriels de -l’or d’Ophir, hommes pleins de ruses, fort au-dessus -des superstitions, mais qui estiment la science du -Roi:</p> - -<p>—Cent talents à qui réveillera le Maître!</p> - -<p>Ils ne disent pas si les talents seront d’argent ou -d’or, et l’argent, sous le règne de Salomon, est, -comme les pierres, sans aucune valeur.</p> - -<p>De toutes parts ce sont des poitrines plus oppressées.</p> - -<p>Les pâles musiciennes de Sidon, présent du roi -Hiram, s’embrassent, dans l’ombre, avec de longs -adieux: elles se disent à l’oreille, sur un rythme -monotone, leur chant de mort où revient sans cesse -le nom d’Astarté.</p> - -<p>Les saras se tordent les bras et, contemplant l’Ecclésiaste:</p> - -<p>—Rouvre les yeux, fils de David!</p> - -<p>—Il nous abandonne! Il est perdu devant la face -même d’Addôn-aï! s’écrient les Amorrhéennes plus -amères que la Mort.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_337">[p. 337]</span> -Et les Sars-d’armées:</p> - -<p>—<span class="smcap">Iahvè</span> cède à la prière indignée des nabis, -qui, perdus au fond des cavernes de l’Idumée ou sur -les monts, te menacent!</p> - -<p>—Un ordre contre les vieux rebelles, Schëlomo!</p> - -<p>—Songe que David, le triomphateur de Séïr, en -expirant te disait: «Que leurs cheveux blancs descendent, -ensanglantés, dans le schëol!»</p> - -<p>Et les Négociants des Vingt-Villes:</p> - -<p>—Yoschua, cette nuit, eût hâté le retour de l’Astre, -lui qui obtint d’en prolonger la lumière sur les -combats!... Il n’est plus, le Pasteur d’Israël!</p> - -<p>A ce nom, les Capitaines des cavaliers de Sodome -s’émeuvent en vociférations horribles: ils se souviennent -des victoires! Leurs voix dominent, un instant, -toutes les rumeurs de la Salle:</p> - -<p>—C’était lui, le Précurseur!</p> - -<p>—Qui marcha dans Chanaan!</p> - -<p>—Qui tua trente-deux rois, incendia deux cent -trois villes!</p> - -<p>—Et qui, à l’instigation de l’<span class="smcap">Être-des-Dieux</span>, fit -passer au fil de l’épée les femmes, les guerriers, les -mulets, les vieillards, les ambassadeurs, les enfants -et les otages!</p> - -<p>—Puis s’endormit, en Éphraïm, avec ses pères, -rassasié de jours et satisfait!</p> - -<p>Un silence douloureux succède à ces lourdes clameurs -militaires; l’on n’entend plus, devant le Trône, -que la paisible respiration du prince Hayëm, qui s’est -endormi, sur des coussins, entre les schoschannas -<span class="pagenum" id="Page_338">[p. 338]</span> -aussi ensommeillées, et qui, naïves, le front sur son -sein, tiennent encore, comme lui, des osselets d’ébène -entre leurs doigts d’enfants surpris par le naturel -repos.</p> - -<p>—Déchirons nos vêtements! crient les Hébreuses -épouvantées.—De la cendre, esclaves!...</p> - -<p>Tel le vent d’orage courbe les plantes et leur souffle -des mots sans suite.</p> - -<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div> - -<p>Mais le roi Salomon n’est, essentiellement, ni dans -la Salle, ni dans la Judée, ni dans les mondes sensibles,—ni, -même, dans le Monde.</p> - -<p>Depuis longtemps son âme est affranchie;—elle -nest plus celle des hommes;—elle habite des lieux -inaccessibles, au delà des sphères révélées.</p> - -<p>Vivre? Mourir?... Ces paroles ne touchent plus son -esprit passé dans l’Éternel.</p> - -<p>Le Mage n’est que par accident où il paraît être. Il -ne connaît plus les désirs, les terreurs, les plaisirs, -les colères, les peines. Il voit; il pénètre. Dispersé -dans les formes infinies, lui seul est libre. Parvenu à -ce degré suprême d’impersonnalité qui l’identifie à -ce qu’il contemple, il vibre et s’irradie en la totalité -des choses.</p> - -<p>Salomon n’est plus dans l’Univers que comme le -jour est dans un édifice.</p> - - -<div class="figcenter"><span class="pagenum" id="Page_339">[p. 339]</span> -<img src="images/typestar.png" alt="" /></div> - -<p>Où sont, à présent, les danses du Bourg-de-Volupté? -les éclats des cymbales? le bourdonnement -des lyres?... Un souffle a dissipé ce rêve.</p> - -<p>On étouffe, on chancelle sur les tapis sombres, on -assiège le Trône.</p> - -<p>Ben Jëhu, le sar-des-gardes, a fait un signe: ses -guibborim vont tendre leurs lances d’airain contre -la foule...</p> - -<p>Mais les lynx invulnérables grondent; leurs trente-trois -têtes forment une hydre pareille à la queue d’un -paon qui se déploie: on recule; la frayeur distend -toutes les prunelles.</p> - -<p>Aveuglés par l’ivresse des consternations subites, -les convives ne se sont pas aperçus de ce qui se passe -autour d’eux. Pourtant sur eux pèse une influence -souveraine.</p> - -<p>Insensiblement les torches ont pâli: les glaives -ont perdu leurs reflets; les parfums des encensoirs -sont devenus amers; l’eau du Temps mortel a cessé -de couler des horloges; les rumeurs ne trouvent plus -dans l’air ni vibrations, ni échos.—Voici: des <ins id="cor_42" title="chuchottements">chuchotements</ins>, -par milliers, et, cependant, très distincts, -se répondent; la foule hurlante semble parler à voix -basse.</p> - -<p>Une intensité croissante d’obscurité a suffoqué les -lampes, les torches, les lumières; on se heurte dans -des vagues de brouillard: le palais de Salomon, -<span class="pagenum" id="Page_340">[p. 340]</span> -depuis la base jusqu’au faîte, semble enveloppé de -cette brume qui, au pied du granitique Nébo, couvre -la mer Morte.</p> - -<p>Et les formes humaines s’effacent sous les statues.</p> - -<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div> - -<p>Tout à coup, sur la trame crépusculaire de l’espace, -transparaît le Violateur de la Vie, le Visiteur-aux-mains-éteintes!... -Il est debout sur l’esplanade devant -les Sept-Chandeliers; il tressaille et flamboie. Ses bras -fluides sont chargés de ruissellements d’orage. Ses -yeux d’aurores boréales s’abaissent sur la fête; sa -chevelure, que le vent n’ose effleurer, couvre ses -épaules surnaturelles, comme le feuillage des saules -sur les eaux d’argent, la nuit;—déjà les dalles se -fendent sous la glace des pieds nus du mélancolique -Azraël!—Et, à travers le crêpe de ses six ailes qui -tremblent encore sur l’horizon, les astres ne sont -plus que des points rouges, des charbons fumant çà -et là dans les abîmes.</p> - -<p>Instantanément les lambris d’ivoire se ternissent -comme sous le poids des siècles.</p> - -<p>Les ouvertures des draperies tendues entre les -colonnes par les torsades de bronze laissent passer -tristement, dans la Salle, un long triangle de clarté.</p> - -<p>Le croissant glisse entre les nuées du ciel, illuminant, -parmi des groupes confus, la face pâle d’un -sophet, étendu dans ses vêtements sacerdotaux.</p> - -<p>Par instants, une escarboucle jette sa lueur livide; -<span class="pagenum" id="Page_341">[p. 341]</span> -des chevelures, des cymbales d’or, des voiles, des -blancheurs éparses scintillent; ce sont les musiciennes -entrelacées, qui n’ont pas jeté de plaintes.</p> - -<p>Aux pieds des lits de pourpre, contre le gland -des coussins, sur les tapis, des pierreries brûlent, -isolées.</p> - -<p>Et là-bas, perdu sous les profondeurs des colonnades, -un lynx, ayant au cou le tronçon de sa chaîne, -hurle, vacillant, sur les épaules d’une statue.—Il -tombe; sa chute résonne un moment, puis s’étouffe... -C’est le dernier bruit.</p> - -<p>Tout s’ensevelit dans la solennité des noirs silences, -dans le sommeil sans rêves.</p> - -<p>Sous l’ombre d’Azraël la Salle est devenue immémoriale.</p> - -<p>Seuls, aux trois angles, sous les lampes d’argile -consacrées au Nom, les sphynx d’Égypte ont soulevé -lentement leurs paupières et, faisant évoluer leurs -prunelles de granit, glissent vers le Messager leur -regard éternel.</p> - -<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div> - -<p>Ainsi qu’un foudre radieux qui a traversé des -torrents de vapeurs fumantes, ce soir, moulant sur -l’épaisseur de nos airs mortels sa forme nébuleuse, -le fatal Chëroub est là, debout, sur cette terrasse du -palais de Salomon.</p> - -<p>Impénétrable à des yeux d’argile, la face du Messager -ne peut être perçue que par l’esprit. Les créatures -<span class="pagenum" id="Page_342">[p. 342]</span> -éprouvent seulement les influences qui sont -inhérentes à l’entité archangélique.</p> - -<p>Aucun espace ne pourrait contenir un seul de ces -esprits que proféra l’<span class="smcap">Irrévélé</span> en deçà des temps et -des jours. Efflux éternisés de la Nécessité divine, les -Anges ne <i>sont</i>, en substance, que dans la libre sublimité -des Cieux-absolus, où la réalité s’unifie avec -l’idéal. Ce sont des pensers de Dieu, discontinués en -êtres distincts par l’effectualité de la Toute-puissance.—Réflexes, -ils ne s’extériorisent que dans l’extase -qu’ils suscitent et <i>qui fait partie d’Eux-mêmes</i>.</p> - -<p>Cependant, de même qu’en un miroir d’airain, -posé à terre, se reproduisent, en leur illusion, les -profondes solitudes de la nuit et ses mondes d’étoiles, -ainsi les Anges, à travers les voiles translucides -de la vision, peuvent impressionner les prunelles des -prédestinés, des saints, des mages! C’est la terre -seule, brouillard oublié, que ne distinguent plus ces -prunelles élues; elles ne répercutent que l’infinie-Clarté.</p> - -<p>C’est pourquoi, dans son regard sacré, le roi Salomon -a le pouvoir de réfléchir la face même d’Azraël.</p> - -<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div> - -<p>Au sentiment des approches de l’Exterminateur, -Helcias a tressailli d’espérance. Abîmé en soi-même, -il songe que le dernier chaînon qui le rattache encore -à la vie va se briser tout à l’heure.</p> - -<p>Dans la hiérarchie suprême des intelligences purifiées, -<span class="pagenum" id="Page_343">[p. 343]</span> -n’a-t-il pas conquis le rang précis et légitime où -il pouvait parvenir? N’a-t-il pas atteint sa limite -glorieuse et suffi à ses futurs destins?</p> - -<p>Voici donc l’instant de sa vocation vers de plus -hautes natures! Son cercle est enfin révolu. De nouveaux -efforts, désormais stériles, ne le rendraient -que pareil à ces grands oiseaux solitaires qui, jaloux -d’élévations toujours plus radieuses, battent inutilement -des ailes dans des hauteurs irrespirables, devenues -trop éthérées pour supporter leur poids et que -leur vol ne dépasse plus.</p> - -<p>Il attend le souffle libérateur d’Azraël.</p> - -<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div> - -<p>Il attend!</p> - -<p>Tout lui prouve la visitation de Dieu.</p> - -<p>Il a souffert, pieusement, les dernières minutes -d’angoisses bénies qui précèdent le salut.</p> - -<p>Il va donc recevoir le prix de ses épreuves!... Il -goûte déjà, sans doute, les joies suprêmes de l’Élection!</p> - -<p>L’espérance de l’évasion prochaine le transfigure -à tel point que le long éclair de ses prunelles, traversant -la profondeur des ombres, sous les voûtes, -suspend, un instant, le sommeil funèbre de la foule.</p> - -<p>Çà et là, dans la brume, des yeux presque ressuscités -le contemplent avec une religieuse épouvante.</p> - -<p>Une seconde encore et le terme sera franchi de -toute servitude!...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_344">[p. 344]</span> -—Mais comment se fait-il que, la seconde étant -passée, il n’ait pu s’évanouir en la Vision divine?</p> - -<p>D’où vient que, à peine ranimée, la foule de ces -êtres muets défaille de nouveau, et s’assombrisse, -et s’immobilise, et se confonde avec la nuit?</p> - -<p>C’est que le vieil Initié a perdu, tout à coup, la -splendeur de sa sérénité. Il s’émeut, en effet,—et -l’étrange indécision de son regard dénonce le vertige -de ses sensations.</p> - -<p>—Ah! c’est qu’il se sent toujours palpiter dans -les entraves de la Vie!... C’est que le divin anéantissement -<i>ne s’est pas</i> accompli.</p> - -<p>Déjà les doutes l’assaillent; déjà, pareils à la fumée -d’une torche, les hordes inquiètes des samaëls, qui -importunent les accesseurs du Parvis-Occulte, s’émeuvent, -tentateurs aux suggestions désolatrices, autour -de lui: son front s’enténèbre au frôler de leurs ailes -mortes. Il se ressouvient, en un désespoir jaloux, -que des éternités le séparent de cet état de pureté -sublime où, dès ce monde et à travers toutes les -joies, est parvenu Salomon.</p> - -<p>Le sentiment de cette différence entre sa consécration -et celle du Royal-Inspiré suscite en lui des terreurs -nouvelles dont l’intensité s’augmente à chaque -battement de ses tempes glacées.</p> - -<p>Comment l’horreur de ces instants lui est-elle infligée, -s’il a mérité la Lumière!...</p> - -<p>Il subit un intervalle inconnu.</p> - -<p>Il est pareil à une pierre volcanique qui, animée -d’une impulsion terrible, serait retenue au bord du -<span class="pagenum" id="Page_345">[p. 345]</span> -cratère par la vertu d’une loi miraculeuse, et qui se -consumerait de sa vitesse intérieure, sans se désagréger -ni se dissoudre.</p> - -<p>L’heure passe, vague, lourde, insaisissable...</p> - -<p>Il s’interroge. Certes, un trouble se produit, à son -sujet, au fond des lois divines?...</p> - -<p>Épouvantée de l’hésitation du Ciel, son intelligence -retombe et tournoie dans un délire d’inquiétudes -surnaturelles. Un vaste effroi neutralise la vertu de -ses pensées.</p> - -<p>Ainsi l’influence d’Azraël immobile se manifeste -pour Helcias sous la forme de ces anxiétés effroyables.</p> - -<p>Le vieillard, maintenant éperdu, ressemble à un -prêtre qui survivrait à ses dieux morts. Il ne peut -déserter l’habitacle charnel où il est surpris et rivé -par le regard d’un Être dont la conception totale -dépasse la hauteur de son esprit. Le voici haletant -comme une victime. Ce qui le précipite du Seuil de -Domination et le replonge dans la vieille poussière -oubliée des sensations humaines, ce n’est pas la -présence de l’Exterminateur même, c’est l’impénétrable -inaction, en son attribut essentiel, d’un Être de -cette origine.</p> - -<p>Inconscient de ses actes, il agite autour de lui le -faisceau redoutable des conjurations, oubliant leur -vanité devant ce Messager! Mais sa voix n’est déjà -plus celle qui obtient toujours sans jamais prier.</p> - -<p>Ses obsécrations, refoulées par les Sept-Flammes de -l’esplanade, retombent autour de lui, peuplant l’air, -tristement, de larves et de fantômes! Son aspect -<span class="pagenum" id="Page_346">[p. 346]</span> -actuel annonce qu’il est né en des âges plus anciens -que l’heure de sa naissance terrestre. Il ramène sur -son front un pan du manteau du Roi d’Israël et, -abandonnant sa volonté au sombre Destin:</p> - -<p>—Ellël! invoque-t-il,—si la foudre, en frappant -tes yeux, n’y devient qu’une lueur de plus, soulève, -de tes doigts impérissables, les paupières du Roi!...</p> - -<p>Tel, autrefois, sous les voûtes d’Endor, sa mère -Holda, sur le trépied des évocations, aboya des -formules qui firent surgir devant la muraille, l’ombre -de Schemouël.</p> - -<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div> - -<p>Cependant Salomon, ayant enfin relevé ses longues -paupières, considérait en silence le Génie des Vallées-futures.</p> - -<p>Mais ce n’était pas sur le visage du Roi que les -yeux fixes de l’Ange se tendaient, éblouissants comme -les flèches qui volent dans le soleil.</p> - -<p>L’Envoyé regardait Helcias avec l’anxieux frémissement -d’une surprise mystérieuse: il semblait que -le Misaël, hésitant à se rapprocher du vieillard, méditât, -pour la première fois, depuis les temps, sur -l’ordre qu’<em>ON</em> lui avait donné.</p> - -<p>C’est pourquoi le front du Roi-divin se couvrit de -nuages au-dessus du vieil Initié, ainsi que, mille -années plus tard et à cette heure même, l’étoile -<span class="pagenum" id="Page_347">[p. 347]</span> -d’Éphrata sur la Judée sanglante, le soir des -Innocents.</p> - -<p>Sans force, même pour se prosterner, éperdu sous -le regard invisiblement torride qui brûlait sa vie sans -délier son âme, le Grand-Médiateur s’écria:</p> - -<p>—Postérité de David, cache-moi de ses deux -yeux!</p> - -<p>Et, comme le silence du Maître-des-Prodiges pouvait -signifier:</p> - -<p>—Où l’Homme peut-il fuir la présence d’Azraël?</p> - -<p>Helcias, rassemblant ses plus anciens souvenirs, -tendit les mains vers le Roi et murmura suppliant:</p> - -<p>—<i>Il est, dans les bois vastes et sombres, aux -bords de l’Euphrate, une clairière dévastée où, pendant -la première nuit du monde, se recueillit le Serpent.</i></p> - -<p>Le Roi, devinant l’obscure pensée du vieillard, lui -toucha le front de son anneau constellé:</p> - -<p>—Va!... dit-il.</p> - -<p>Helcias disparut dans une fulguration.</p> - -<div class="figcenter"><img src="images/typestar.png" alt="" /></div> - -<p>Alors Salomon descendit de son trône et marcha -vers Azraël.</p> - -<p>Et sa tunique de pierreries traînait sur le pelage -bigarré des lynx assoupis, sur les glaives sans rayons -des guerriers étendus. A travers les groupes des -blanches épouses d’autrefois et des négresses habiles -<span class="pagenum" id="Page_348">[p. 348]</span> -dans la science des prestiges, écrasant les guirlandes -flétries sous les flammes des torches, que soutenaient -à peine les bras affaissés des statues, il s’avançait -dans la Salle démesurée où semblaient maintenant -sommeiller des souvenirs de siècles passés.</p> - -<p>Et la haute stature du Roi-prophète, de l’Époux -du Cantique des Cantiques, apparaissait, éblouissante -et bleuâtre, au milieu des senteurs amères qui -fumaient autour des encensoirs.</p> - -<p>Lorsque le Roi fut, enfin, arrivé aux limites de -la Salle, il entra sur le parvis solitaire où rayonnait, -ayant le sourire des enfants, le Chëroub taciturne.</p> - -<p>Le Roi vint s’accouder, en sa tristesse, sur les -ruines de la colonne brisée par la foudre; il contempla -longuement Azraël. Au-dessous des deux -présences, le vent, accouru en toute hâte des mers et -des montagnes, entreheurtait convulsivement les rameaux -fatidiques du Jardin des Oliviers.</p> - -<p>Et Salomon:</p> - -<p>—Ineffable Azraël! Mes yeux sont fatigués des -univers! Mon âme a soif de l’ombre de tes ailes!</p> - -<p>La voix de l’Archange morose, mille fois plus mélodieuse -que celle des vierges du ciel, vibra dans -l’esprit de Salomon:</p> - -<p>—Au nom de Celui qui fut engendré avant la Lumière -et sera les prémisses de ceux qui dorment, -ressaisis ton âme! L’Heure de Dieu n’est pas venue -pour toi.</p> - -<div class="figcenter"><span class="pagenum" id="Page_349">[p. 349]</span> -<img src="images/typestar.png" alt="" /></div> - -<p>Alors le souci de ce prolongement d’exil, où, -captif de la Raison, le Mage, avant de s’unir à la -Loi des Êtres, avait encore à détruire l’ombre qu’il -projetait sur la Vie, passa sur l’âme du Roi.</p> - -<p>L’Étoile des bergers, à travers les cheveux de -l’Ecclésiaste, scintillait dans l’infini. Silencieux, il -abaissa ses regards vers les collines de la fille de -Sion, endormie à ses pieds...</p> - -<p>—Quel souffle amer t’a donc porté vers nous?... -dit le Prédestiné.</p> - -<p>La forme de la Vision s’effaçait déjà sur l’espace: -une voix perdue parvint à Salomon: il entendit ces -paroles terribles où transparaissait la Prescience-Divine:</p> - -<p>—O Roi! chantait au fond des nuits le mélancolique -Azraël,—à travers la durée et les sphères j’ai -senti le pieux abandon de ta pensée et, dans le -mystérieux oubli d’un Ordre du Très-Haut, j’ai voulu -te saluer, ô toi, le Bien-Aimé du Ciel... Mais, sous -ta main pacifique, s’abritait encore l’ancien confident -de ton œuvre de lumière, Helcias, l’intercesseur. Je -connus alors l’Inattendu. Ce n’était pas ici que j’avais -reçu mission de le délivrer de l’Univers! Et je compris -que le Tout-Puissant m’avertissait de me ressouvenir, -par la grâce de ce premier étonnement, d’aller, enfin,—selon -l’Ordre déjà prescrit—selon l’Ordre dont -<span class="pagenum" id="Page_350">[p. 350]</span> -ma visitation sainte avait différé l’accomplissement,—appeler -cet homme par son nom véritable, <i>en -ces bois vastes et sombres, au bord de l’Euphrate, -en cette clairière dévastée où, pendant la première -nuit du monde, se cacha le Serpent</i>.</p> - -<p class="sep3 cent">FIN</p> - -</div> - -<div class="chapter" id="toc"> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - -<table summary="Table des matières"> -<tr> - <td class="tdr" colspan="2">Pages.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Les Demoiselles De Bienfilatre</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Véra</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_13">13</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Vox Populi</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_28">28</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Deux augures</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_34">34</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">L’affichage céleste</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_52">52</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Antonie</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">La machine a gloire</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_61">61</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap" lang="la" xml:lang="la">Duke of Portland</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Virginie et Paul</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Le convive des dernières fêtes</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_99">99</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">A s’y méprendre</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_132">132</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Impatience de la foule</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_137">137</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Le secret de l’ancienne musique</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Sentimentalisme</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_155">155</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Le plus beau diner du monde</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_168">168</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Le désir d’être un homme</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Fleurs de ténèbres</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_193">193</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="pagenum" id="Page_352">[p. 352]</span> - <span class="smcap">L’appareil pour l’analyse chimique du dernier soupir</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_196">196</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Les brigands</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_206">206</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">La reine Ysabeau</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_216">216</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Sombre récit, conteur plus sombre</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_226">226</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">L’intersigne</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_238">238</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">L’inconnue</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_263">263</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Maryelle</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_282">282</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Le traitement du docteur Tristan</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_295">295</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Conte d’amour</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_302">302</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Souvenirs occultes</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_309">309</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">L’Annonciateur (Épilogue)</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_317">317</a></td> -</tr> -</table> - -<p class="sep3 cent cs8" style="border-top: solid 1px; padding-top: 0.3em;"> -ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</p> - -</div> - -<div class="box sep4" id="note"> -<p>Au lecteur.</p> - -<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée, -mais quelques erreurs clairement introduites par le typographe ou à -l'impression ont été corrigées. Ces corrections sont soulignées <ins -title="comme ceci">en pointillés</ins> dans le texte. Placez le curseur -sur le mot pour voir l'orthographe originale.</p> - -<p>Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée.</p> - -</div> - -<hr class="full" /> - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Contes cruels, by -Auguste de Villiers de L'Isle-Adam - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES CRUELS *** - -***** This file should be named 62874-h.htm or 62874-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/8/7/62874/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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